summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/51312-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/51312-8.txt')
-rw-r--r--old/51312-8.txt4227
1 files changed, 0 insertions, 4227 deletions
diff --git a/old/51312-8.txt b/old/51312-8.txt
deleted file mode 100644
index 515e548..0000000
--- a/old/51312-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,4227 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Jeanne de Constantinople, by Edward Le Glay
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Jeanne de Constantinople
- Comtesse de Flandre et de Hainaut
-
-Author: Edward Le Glay
-
-Release Date: February 27, 2016 [EBook #51312]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE DE CONSTANTINOPLE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Nicole Pasteur and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Au lecteur
-
- Les mots en italiques sont _soulignés_.
-
- Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-
- La ponctuation d'origine et l'orthographe ont été conservées et n'ont
- pas été harmonisées.
-
-
-
-
- JEANNE
- DE CONSTANTINOPLE
-
-
- In-8º 3e série.
-
-
- [Illustration: Sceau de la Comtesse Jeanne.]
-
-
-
-
- EDWARD LE GLAY
-
-
- JEANNE
- DE
- CONSTANTINOPLE
-
- COMTESSE DE FLANDRE ET DE HAINAUT
-
-
- LIBRAIRIE DE J. LEFORT
- IMPRIMEUR ÉDITEUR
-
- LILLE | PARIS
- rue Charles de Muyssart, 24 | rue des Saints-Pères, 30
-
- 1879
-
- _Propriété et droit de traduction réservés._
-
-
-
-
-AVANT-PROPOS
-
-
-L'histoire de Jeanne de Constantinople, comtesse de Flandre et de
-Hainaut, offre un mémorable exemple des vicissitudes de la fortune.
-Celles qu'eut à subir cette princesse, durant près d'un demi-siècle,
-furent, en effet, aussi diverses qu'émouvantes.
-
-L'apprentissage du malheur commença pour elle dès l'enfance. La
-mort de sa mère, dans les contrées lointaines de l'Orient; la fin
-tragique de l'empereur Bauduin, son père, arrivée peu après, l'avaient
-rendue orpheline alors qu'elle n'avait pas quinze ans. Héritière
-des plus riches provinces de l'ancienne Gaule-Belgique, elle devint,
-presque aussitôt, la victime des convoitises politiques du roi
-Philippe-Auguste, qui l'arracha, ainsi que sa jeune soeur Marguerite,
-au sol natal pour la transférer à Paris, où elle resta comme en otage
-jusqu'à ce que les Flamands, toujours jaloux de leur indépendance
-nationale, obtinrent enfin qu'on leur rendît leur légitime souveraine.
-
-Mariée, toujours au moyen d'intrigues politiques, à Fernand de
-Portugal, prince étranger plus aventureux que prudent et habile, les
-débuts de son règne furent marqués, d'abord par des luttes sanglantes
-qui amenèrent l'invasion de la Flandre; puis, après des alternatives
-diverses, par la formation de cette coalition fameuse que la jeune
-comtesse avait été impuissante à conjurer, et que devait bientôt
-anéantir la victoire de Philippe-Auguste à Bouvines.
-
-Fernand de Portugal, prisonnier, est jeté dans la tour du Louvre,
-et c'en était fait de la nationalité flamande, sans le prestige que
-conservait toujours un peuple valeureux dont l'honneur était sauf;
-prestige que partageait aussi, il faut le dire, à un haut degré, par
-sa filiation et ses alliances de famille, la jeune princesse appelée à
-présider seule désormais aux destinées de la Flandre et du Hainaut.
-
-Alors commence pour Jeanne de Constantinople le rôle actif et
-douloureux que lui a réservé la Providence au milieu des malheurs de sa
-patrie. Un double devoir lui est imposé comme femme et comme souveraine.
-
-En vain elle implore, durant plusieurs années, avec la plus vive et
-la plus touchante persistance et au prix d'écrasants sacrifices, la
-délivrance de son époux. Le roi de France reste inflexible et menaçant.
-
-Un autre chagrin de famille l'atteint cruellement. A la faveur des
-troubles de ces temps agités, sa jeune soeur Marguerite, confinée en
-Hainaut sous la garde de son tuteur Bouchard d'Avesnes, épouse ce
-dernier, et bientôt un triste mystère se révèle; l'on apprend que
-Bouchard a reçu les ordres dans sa jeunesse et que le mariage est
-sacrilège. Le scandale arrive à son comble. Jeanne implore vainement
-sa soeur pour le faire cesser. La papauté fulmine vainement aussi, et
-coup sur coup, des sentences d'excommunication. Bouchard et Marguerite,
-soutenus par la puissante maison d'Avesnes, se montrent inébranlables
-dans la résolution de maintenir une union que condamnent les lois
-divines et humaines. La comtesse, obligée d'user de son autorité
-souveraine, la voit méconnue par sa soeur et par toute la faction
-qui la soutient, et il en résulte des hostilités et des haines qui
-poursuivront la fille infortunée de l'empereur Bauduin au delà du
-tombeau, pour l'outrager jusque dans sa mémoire.
-
-Mais la coupe d'amertume n'était pas pleine encore. Au moment où
-les déplorables dissensions causées par l'union de Marguerite de
-Constantinople avec un prêtre apostat poursuivaient leur cours, il
-survint en Flandre et en Hainaut un des plus étranges événements dont
-l'histoire fasse mention. Un aventurier apparaît tout à coup, en
-soutenant qu'il est l'empereur de Byzance Bauduin, que l'on croyait
-mort depuis vingt ans en Orient. La crédulité publique, si facile à
-émouvoir dans ces temps d'ignorance, est perfidement exploitée par les
-alliés et les amis de Bouchard d'Avesnes, ainsi que par plusieurs hauts
-barons dont la comtesse avait dû réprimer les velléités tyranniques.
-Elle se traduit bientôt par des manifestations populaires qui ébranlent
-sérieusement le pouvoir de la souveraine. Le faux Bauduin est acclamé
-partout où il se présente, et c'est triomphalement qu'on l'accueille
-dans les villes principales des deux comtés.
-
-Jeanne, obligée de se réfugier dans le château-fort du Quesnoy, ne
-se laisse point abattre par ce coup de foudre. A son appel, le roi
-de France Louis VIII vint à Péronne. Les principaux chevaliers de
-Flandre et de Hainaut qui avaient accompagné l'empereur Bauduin à la
-croisade, y avaient été convoqués. L'imposteur, mandé en leur présence
-par le roi, ne put soutenir le rôle audacieux qu'il s'était arrogé,
-et, démasqué honteusement en public, à la grande confusion de tous
-ceux qui croyaient en lui ou feignaient d'y croire, il essaya par la
-fuite d'échapper au châtiment qu'il méritait; mais saisi peu de temps
-après en Bourgogne par un seigneur dont il était le serf et ramené en
-Flandre, cet homme, qui n'était qu'un simple ménestrel ou jongleur
-ambulant, fut, après jugement et la confession de son crime, supplicié
-à Lille.
-
-Enfin, après plus de douze ans de captivité, le comte Fernand sort de
-la tour du Louvre et revient en Flandre. Une fille naît à la comtesse;
-elle perd cette enfant, seule consolation de ses longues infortunes,
-et, bientôt après, son époux lui-même lui est ravi, succombant aux
-suites d'une maladie dont il avait contracté le germe dans sa dure
-prison.
-
-Au milieu de tant de sollicitudes et des angoisses de toutes sortes
-dont son existence n'avait cessé d'être abreuvée, la comtesse Jeanne ne
-faiblit point. Soutenue par les plus solides vertus chrétiennes et une
-inébranlable fermeté d'âme, elle ne faillit à aucune des obligations
-que lui imposait son rôle de souveraine ou plutôt de mère de ses sujets
-que les contemporains et la postérité lui décernèrent en l'appelant la
-_bonne comtesse_.
-
-Remariée plus tard à un prince de la maison de Savoie, et devenue
-par cette union tante du grand homme qui devait s'appeler un jour
-saint Louis, elle accomplit, jusqu'à sa mort, la mission qu'elle
-s'était imposée, de travailler sans relâche au soulagement des misères
-publiques par d'innombrables fondations pieuses dont la plupart
-subsistent encore; à la répression des tyrannies féodales, en même
-temps qu'à l'émancipation et à l'éducation de ses sujets, sources
-premières de la prospérité sans égale dont ils devaient bientôt jouir.
-
-Et quand son heure dernière eut sonné, ce fut de la mort d'une sainte
-qu'elle mourut, enveloppée dans la simple robe de bure des novices de
-l'abbaye de Loos, et avec de tels sentiments de résignation et de foi
-que le ménologe de Cîteaux inscrivit son nom parmi ceux des bienheureux
-de l'ordre.
-
-La rivalité de races qui divisait les provinces de sa domination et
-les passions ardentes qui régnaient alors, ont bien pu susciter des
-écrivains qui ont quelquefois cherché à affaiblir ses mérites ou à
-dénaturer ses actes; il s'est même trouvé des chroniqueurs étrangers
-qui ont perfidement essayé de la calomnier dans sa vie publique ou
-privée; mais ces obscurs diffamateurs et leurs plagiaires modernes ne
-sauraient ternir une mémoire qui restera toujours pure et honorée,
-consacrée d'ailleurs qu'elle est par la reconnaissance publique et par
-les monuments de l'impartiale histoire dont nous nous sommes plus que
-jamais efforcé, dans cette nouvelle édition, de rester le fidèle écho.
-
- EDWARD LE GLAY.
-
-
-
-
-JEANNE
-DE CONSTANTINOPLE
-
-
-
-
-I
-
- Naissance de Jeanne de Constantinople.--Mort de sa mère la
- comtesse Marie de Champagne.--On apprend en Flandre la fin
- tragique de l'empereur Bauduin.--Douleur des Flamands.--Beaucoup
- ne veulent pas croire au trépas de Bauduin.--Jeanne et sa
- soeur Marguerite de Constantinople sont livrées au roi de
- France par leur tuteur.--Energiques réclamations et menaces des
- Flamands.--Les princesses sont renvoyées en Flandre.--Jeanne
- épouse Fernand, fils du roi de Portugal.--Arrestation du comte
- et de la comtesse de Flandre à Péronne, par Louis, fils du
- roi.--Louis les relâche après s'être emparé des villes d'Aire
- et de Saint-Omer.--Traité de Pont-à-Vendin.--Alliance du
- comte de Flandre avec le roi d'Angleterre.--Le comte refuse
- assistance au roi de France son suzerain.--Courroux de ce
- dernier.--Il dirige contre la Flandre l'expédition préparée contre
- l'Angleterre.--Incidents divers de la guerre.--Prise de Tournai
- par Fernand.--Siège de Lille--Les bourgeois rendent la ville au
- comte leur seigneur.--Philippe-Auguste envahit de nouveau la
- Flandre.--Il reprend Lille, la saccage et la brûle.--Préparatifs
- de la grande coalition contre la France.--L'empereur Othon à
- Valenciennes.--Partage anticipé de la conquête.--La comtesse Jeanne
- reste étrangère à la ligue et la désapprouve.--Intrigues de la
- reine Mathilde.--Philippe-Auguste s'avance vers la Flandre en tête
- de son armée.--Bataille de Bouvines.
-
-
-Jeanne de Constantinople, fille aînée de Bauduin, neuvième du
-nom, comte de Flandre et de Hainaut et premier empereur latin
-de Constantinople, et de Marie de Champagne son épouse, naquit à
-Valenciennes en 1190[1]. Sa mère faillit mourir au moment de lui donner
-le jour. Elle était dans un état presque désespéré, lorsqu'à défaut
-de tout secours humain, le comte Bauduin eut l'inspiration d'invoquer
-l'assistance divine.
-
- [1] Les historiens du Hainaut disent que ce fut en 1188, mais
- l'annaliste Meyer donne la date de 1190 qui paraît la plus certaine.
-
-Il y avait alors, à la tête d'un des nombreux couvents de la ville
-épiscopale de Cambrai, un homme dont le renom de sainteté était
-universel. Il s'appelait Jean, et était abbé de Cantimpré. On racontait
-que de miraculeuses guérisons avaient été souvent accordées au mérite
-de ses prières. Le comte de Flandre l'envoya chercher. Alors eut lieu
-une scène touchante racontée par un chroniqueur contemporain, auteur
-de la vie du bienheureux Thomas de Cantimpré, dont il était l'ami.
-«Aussitôt que le serviteur de Dieu fut entré: «Mon Père, s'écria la
-comtesse, ayez pitié de mes souffrances, et mettez-vous en prière
-pour moi.» Touché de ses larmes, Jean se retira en sanglotant dans
-l'oratoire, et levant les mains au ciel: «Seigneur, dit-il, vous qui,
-pour châtier le péché de notre premier père, avez condamné la femme à
-enfanter avec douleur, et l'homme, son complice, à gagner le pain de
-chaque jour à la sueur de son front, exaucez nos prières, et faites que
-cette femme, qui se confie en votre miséricorde et vous invoque par ma
-voix, soit enfin délivrée des longues souffrances qu'elle endure, et
-qu'elle mette au monde un enfant, pour le salut et le bonheur de la
-patrie!»
-
-»A peine l'homme de Dieu avait-il achevé son oraison que les
-chambrières de la comtesse accoururent, en grande liesse et jubilation,
-à la porte de l'oratoire, en annonçant au saint homme que leur dame
-et maîtresse venait de mettre une fille au monde, et à l'instant, les
-grandes dames de la cour apportent à Jean l'enfant nouveau-né, comme le
-fruit de ses prières. L'ami du Seigneur rendit grâces à Dieu et couvrit
-la petite fille de ses bénédictions. Ensuite on la porta sur les saints
-fonts de baptême[2], et, suivant l'ordre du comte et de la comtesse, on
-la nomma JEANNE, bien que personne jusque-là n'eût été appelé de ce nom
-dans la famille des comtes de Flandre[3].»
-
- [2] En l'église de Saint-Jean de Valenciennes, comme le prouve une
- charte rapportée par Doutreman, dans son _Hist. de Valenciennes_.
-
- [3] _Vita B. Johannis, primi abbatis Cantipratensis, auctore Thoma
- Cantipratensi_, l. III, c. 4, manuscrit de la bibliothèque de M. A.
- Le Glay.
-
-Cette enfant prédestinée passa ses premières années à la cour de son
-père, entourée de toutes les sollicitudes, et sans qu'aucun événement
-grave vînt troubler sa jeune âme. Mais elle avait dix ans à peine
-lorsqu'elle apprit qu'elle allait être bientôt privée des joies de la
-famille et séparée de ses parents bien-aimés. Le mercredi des Cendres
-de l'année 1200, le comte de Flandre et de Hainaut, à l'exemple de ses
-illustres prédécesseurs, les Robert de Jérusalem, les Thierri et les
-Philippe d'Alsace, avait solennellement pris la croix avec la comtesse
-Marie, sa femme, les princes de sa race et toute la chevalerie de ses
-Etats.
-
-Deux ans devaient cependant s'écouler avant que les préparatifs de la
-croisade fussent achevés. Dans cet intervalle, le comte Bauduin avait
-réglé les affaires de ses Etats et celles de sa famille. Il y apporta
-un soin tout particulier comme s'il pressentait qu'il ne devait plus
-revoir ni sa patrie ni sa fille: sacrifice anticipé qui montre à quel
-degré d'héroïsme et d'abnégation en étaient arrivés les chrétiens
-d'alors, que dominait une seule et noble passion, celle d'arracher aux
-infidèles le tombeau du Christ.
-
-Bauduin confia d'abord la régence des deux comtés à son frère Philippe,
-comte de Namur, qu'il chargea également de la tutelle de sa fille
-Jeanne et de l'enfant que la comtesse Marie allait bientôt lui donner,
-et lui adjoignit à titre de conseil un noble et preux chevalier du
-Hainaut, appelé Bouchard et appartenant à l'illustre maison d'Avesnes.
-Il fit ensuite des donations en faveur des abbayes de Saint-Bertin,
-de Clairmarais, de Sainte-Waudru de Mons, de Ninove, de Fontevrault,
-érigea des églises et des collégiales; et, ne voulant pas laisser de
-malheureux derrière lui, dota des hôpitaux et fit distribuer quantité
-de largesses et d'aumônes; après quoi il fonda un anniversaire pour le
-repos de son âme et de celle de sa femme.
-
-Dans les premiers jours du printemps de l'année 1202, les croisés
-purent enfin quitter leurs foyers. «Sachez, dit Villeharduin,
-l'illustre historien de cette croisade, que maintes larmes furent
-pleurées à leur partement et au prendre congé de leurs parents et
-de leurs amis[4].» Que dire de celles que répandirent le comte et
-la comtesse de Flandre en serrant une dernière fois sur leur coeur
-Jeanne et sa soeur Marguerite qui venait de naître, frêle et précieux
-dépôt sur lequel reposaient toutes leurs affections et toutes leurs
-espérances? Combien la séparation eût été plus cruelle encore si l'on
-avait pu prévoir qu'elle serait éternelle, et que bientôt les deux
-jeunes princesses flamandes seraient orphelines!
-
- [4] Villeharduin, _De la Conquête de Constantinople_, édit. P.
- Paris, p. 16.
-
-Depuis la première croisade et le grand soulèvement des provinces du
-Nord qui avait si puissamment contribué à la prise de Jérusalem, l'on
-n'avait vu un armement aussi formidable que celui que la chrétienté
-avait préparé pour réparer les désastres des précédentes expéditions
-d'outre-mer. Ce fut donc à la tête d'une puissante armée que les
-princes croisés, au premier rang desquels se trouvait le comte de
-Flandre et de Hainaut avec toute la chevalerie et les hommes d'armes
-des deux comtés, se dirigèrent vers l'Orient en traversant la
-Bourgogne, les montagnes du Jura, le mont Cenis et les plaines de la
-Lombardie, pour aller s'embarquer à Venise. D'un autre côté, Bauduin
-avait fait équiper dans les ports de la Flandre une flotte de cinquante
-navires; elle emportait la comtesse Marie avec toute sa cour, de
-nombreux vassaux, des munitions de toute espèce, et devait rejoindre
-le comte à Venise ou partout ailleurs, suivant l'occurrence. Nous
-n'avons point à faire ici l'histoire de cette croisade; il nous suffira
-de rappeler que, par un concours d'événements aussi extraordinaires
-qu'imprévus, elle fut détournée du but primitif auquel elle tendait, et
-qu'arrêtée dans sa marche vers la Palestine, l'armée chrétienne était
-destinée à renverser l'empire grec de Byzance pour en fonder un autre
-au profit du comte Bauduin de Flandre, que l'unanime acclamation du
-peuple et de l'armée éleva sur le pavois en lui décernant la couronne
-de Constantin. Cette haute fortune était le prix de la bravoure
-éclatante et de la haute sagesse dont ce prince avait fait preuve au
-milieu des périls et des difficultés qui avaient précédé le siège
-fameux et la prise de Constantinople.
-
-Tandis que ces grands et merveilleux événements s'accomplissaient aux
-rives du Bosphore, la flotte qui transportait la comtesse de Flandre
-accomplissait dans l'Océan la plus pénible traversée. Des tempêtes,
-qui durèrent tout l'été, l'empêchèrent de franchir le détroit de
-Gibraltar, et ce fut seulement en automne qu'elle arriva enfin à
-Marseille, où elle dut séjourner tout l'hiver par suite des nouvelles
-contradictoires arrivant d'Orient, et sans doute aussi pour réparer
-ses avaries. Les navires flamands arrivèrent enfin sur les côtes du
-Levant; mais la comtesse Marie, déjà souffrante des fatigues de la mer,
-subit à Saint-Jean-d'Acre les influences de l'épidémie qui y régnait,
-et succomba tout à la fois sous le coup du mal et de l'émotion qu'elle
-ressentit en apprenant l'élévation à l'empire de son illustre époux.
-
-Les restes mortels de la nouvelle impératrice arrivant à Byzance au
-milieu des joies du triomphe semblaient présager une prochaine et plus
-grande catastrophe; et en effet elle ne se fit pas attendre.
-
-L'empereur, à peine assis sur le trône, eut à lutter contre les princes
-grecs qui régnaient encore dans plusieurs provinces de l'empire,
-et qui, après avoir eu la lâcheté de subir le joug des Latins,
-cherchèrent, par les moyens les plus odieux, à s'en affranchir. Ils
-avaient, dans ce but, fait alliance avec Joannice, roi des Bulgares,
-et ce chef de barbares marcha bientôt sur Andrinople, à la tête de
-hordes innombrables. Bauduin, avec cette vaillance chevaleresque qu'il
-poussait jusqu'à la témérité, se précipita au-devant d'eux, sans
-calculer les chances inégales de la lutte, accompagné de son maréchal
-Geoffroi de Villeharduin et du comte de Blois, et suivi seulement
-par six cents chevaliers flamands et trois cents Français d'élite.
-Une effroyable mêlée s'en suivit; après des prodiges de bravoure,
-l'empereur, dont toute l'escorte était déjà anéantie, disparut
-enveloppé dans un tourbillon d'ennemis, sans que l'on pût savoir dans
-le moment s'il était mort, blessé ou prisonnier.
-
-Ce désastre était arrivé le 14 avril 1205. La consternation fut
-d'autant plus grande qu'une incertitude affreuse régnait toujours sur
-le sort de l'empereur. Mille bruits sinistres circulaient à ce sujet.
-Les uns disaient que, fait prisonnier par Joannice, il avait été
-précipité du haut d'un rocher; d'autres, que le roi des Bulgares, après
-lui avoir fait couper les bras et les jambes, avait fait jeter son
-tronc dans un précipice, où il aurait encore vécu trois jours, après
-lesquels il serait devenu la pâture des oiseaux de proie. D'autres
-récits, non moins alarmants, étaient encore propagés. Henri de Hainaut,
-frère de l'empereur, et les chefs de l'armée s'étaient empressés de
-rechercher la vérité par tous les moyens possibles. Des enquêtes furent
-ouvertes, des émissaires envoyés partout; enfin, dans son anxiété, le
-frère de l'infortuné monarque supplia le pape Innocent III d'écrire à
-Joannice, par l'entremise de l'évêque de Trinovi, pour lui demander
-la liberté de l'empereur, qu'on avait conservé le faible espoir de
-retrouver en vie. Joannice répondit qu'il ne pouvait rendre la liberté
-à l'empereur, parce que déjà il avait payé le tribut à la nature[5].
-Enfin un haut baron du Hainaut, Regnier de Trith, chargé, malgré cette
-affirmation, de recueillir encore des renseignements, déposa que des
-témoins, dignes de foi, lui avaient déclaré avoir vu l'empereur mort.
-Le doute n'était plus possible. Henri de Hainaut, frère de Bauduin,
-revêtit la pourpre impériale le 15 août 1206.
-
- [5] Quia debitum carnis exsolverat cum in carcere
- teneretur.--_Gesta Innocent. ap. Baluze_, p. 69.--Baron. Ann. XX,
- p. 214.
-
-La fin tragique de Bauduin, suivant de si près un triomphe inouï,
-excita d'universels regrets. En Flandre et en Hainaut, où l'empereur
-était adoré et où son élévation avait flatté à un si haut degré
-l'orgueil national, la consternation fut profonde. Il s'y mêlait
-néanmoins dans les esprits des doutes et des illusions, entretenus par
-les bruits contradictoires auxquels avaient donné lieu, en Orient même,
-les circonstances d'une mort longtemps incertaine. On eut beau faire
-connaître la triste vérité et publier les lettres qu'Henri de Hainaut,
-successeur de son frère à l'empire, avait écrites pour éclairer
-l'opinion publique; il y eut encore parmi les populations bien des
-gens qui restèrent convaincus que leur souverain bien-aimé devait un
-jour apparaître au milieu d'eux[6]. Il en est ainsi chaque fois qu'un
-personnage héroïque vient à mourir loin des siens. Le vulgaire, qui n'a
-point vu et touché sa dépouille, reste incrédule; pour lui, tout grand
-homme est immortel. Cette fatale crédulité devait produire plus tard
-une des aventures les plus étranges de l'histoire. On en lira bientôt
-les émouvants et curieux détails.
-
- [6] J. de Guise.--_Ann. Hannoniæ_, XIV, 4.
-
-Jeanne et sa soeur étaient donc orphelines. L'aînée, en vertu de la
-constitution féodale et de la loi d'hérédité, devenait, par la mort
-presque simultanée de son père et de sa mère, comtesse de Flandre et de
-Hainaut. C'est alors que commença pour elle, dès l'âge de quinze ans,
-cette existence d'épreuves douloureuses qu'elle subit durant tout le
-cours de son règne avec une force d'âme qui ne se démentit jamais.
-
-Les peuples des deux comtés avaient reporté sur les jeunes princesses
-l'affection qu'elles avaient vouée à leur père. Malheureusement les
-filles de l'infortuné Bauduin ne trouvèrent pas dans leur tuteur tout
-le désintéressement et tout l'appui qu'elles étaient en droit d'en
-attendre. Philippe de Namur, homme insouciant et faible, se laissa
-complètement dominer par le roi de France. Le monarque attachait un
-grand prix à avoir la garde-noble, comme on disait alors, de Jeanne,
-héritière de deux belles et riches provinces, et il redoutait surtout
-de la voir épouser quelque seigneur anglais[7].
-
- [7] J. de Guise, _Ann. Hann._ XIV, 6.
-
-Philippe-Auguste séduisit le comte de Namur en lui donnant pour femme
-sa fille Marie, qu'il avait eue d'Agnès de Méranie, sa troisième
-épouse, et se fit livrer en échange Jeanne et Marguerite, qu'on enleva
-clandestinement du château de Gand et qu'on transporta à Paris.
-Cette trahison souleva l'indignation des Flamands et des Haynuiers.
-Ils voulurent s'affranchir de la domination de Philippe[8], et le
-poursuivirent de si amers reproches qu'il en tomba malade et mourut peu
-de temps après. Les historiens contemporains racontent que, pour expier
-la faute qu'il avait commise en sacrifiant sa nièce à la politique du
-roi de France, il voulut se confesser solennellement à quatre prélats,
-les abbés de Cambron, de Villers, de Marchiennes et de Saint-Jean de
-Valenciennes. Puis, s'il faut en croire certains chroniqueurs, l'heure
-de sa mort approchant, il se fit attacher une corde au cou et traîner
-en cet état à travers les rues et carrefours de Valenciennes, criant
-d'une voix lamentable: «J'ai vécu en chien, il faut que je meure en
-chien[9]!»
-
- [8] J. de Guise, _Ann. Hann._ XIV, 6.
-
- [9] _Art de vérifier les dates_, XIV, 122, d'après Albéric des
- Trois-Fontaines.
-
-Jeanne et sa soeur n'en étaient pas moins au Louvre sous la main
-de Philippe-Auguste. Elles y restèrent jusqu'à ce que les Flamands
-les réclamèrent avec tant d'insistance que le roi crut politique
-de les leur renvoyer. Ils étaient, en effet, résolus à s'allier
-au roi d'Angleterre si le roi de France ne rendait pas leur jeune
-suzeraine[10]. Philippe le savait, et se vit ainsi forcé d'accéder
-au désir d'un peuple dont il connaissait depuis longtemps l'esprit
-d'indépendance et le patriotisme. Les deux orphelines revinrent donc à
-Bruges, où la sollicitude des Flamands veilla sur elles plus vivement
-que jamais.
-
- [10] Vincent de Beauvais, ap. J. de Guise, XIV, 7.--_Chron. de
- Flandre_, inédite, _manuscrit de la Bibl. nat._ nº 8380, fol. 31.
-
-C'est alors que, par l'entremise de la reine Mathilde, veuve de
-Philippe d'Alsace, fut conclu le mariage de Jeanne avec Fernand, son
-neveu, fils de Sanche Ier, roi de Portugal. Il paraîtrait que, pour
-acheter l'adhésion du roi de France, Mathilde aurait été obligée de
-lui payer une très forte somme d'argent et de faire en outre de riches
-présents à ses conseillers[11]. Philippe-Auguste s'était fait aussi
-promettre à l'avance, par Fernand, les villes d'Aire et de Saint-Omer,
-qui jadis avaient été rendues au comte Bauduin en vertu du traité de
-Péronne. Fernand, trop heureux d'épouser l'héritière de Flandre, avait
-tout promis, sans s'inquiéter s'il n'allait pas de la sorte s'aliéner
-ses nouveaux sujets.
-
- [11] _Li estore des ducs de Normandie et des rois d'Engleterre_,
- fol. 163 vº Ire col.
-
-Les fêtes nuptiales furent célébrées à Paris avec une magnificence
-extraordinaire, aux frais des bonnes villes de Flandre et de Hainaut.
-«On se livra, à cette occasion, dit le cordelier Jacques de Guise,
-à une allégresse inexprimable, oubliant cette parole du Sage: que
-«l'excès de la joie est voisin de la douleur[12].» Ceci se passait
-en 1211. Jeanne avait alors un peu plus de vingt ans. S'il faut en
-croire les monuments contemporains que nous avons sous les yeux[13],
-Jeanne était à cette époque une belle jeune fille aux cheveux longs
-et flottants sur les épaules. Pour tout ornement, un cercle de perles
-entoure sa tête. Une simple tunique l'enveloppe chastement, et elle
-agace du doigt le faucon qui perche sur sa main gauche à la mode du
-temps.
-
- [12] _Ann. Hann._, XIV, 8.
-
- [13] Les sceaux des diverses chartes conservées dans nos archives.
-
-Lorsque Fernand eut prêté foi et hommage au roi, les deux époux prirent
-le chemin de la Flandre, comptant fermement sur l'alliance et l'amitié
-du monarque. Mais, arrivés à Péronne, Louis, fils du roi, qui les
-avait précédés en grande escorte de gens d'armes, les fit arrêter
-avec leur suite et enfermer dans le château de cette ville jusqu'à ce
-qu'il se fût emparé des villes d'Aire et de Saint-Omer, promises par
-Fernand. Louis prit possession des deux villes; il y massacra tout ce
-qu'il y avait rencontré de Flamands fidèles, les garnit de vivres et de
-munitions, après quoi il donna l'ordre de mettre en liberté le comte et
-la comtesse.
-
-Fernand ne pardonna jamais l'odieuse violence dont sa jeune épouse
-et lui avaient été l'objet dans cette circonstance. Désormais ennemi
-mortel du roi de France, il arrivait néanmoins dans ses nouveaux Etats
-plus impopulaire qu'on ne saurait le dire, en raison des circonstances
-si fâcheuses au milieu desquelles son mariage avec l'héritière de
-Flandre avait débuté.
-
-A une journée de marche de Péronne, Jeanne, qui depuis sa récente
-union avait éprouvé tant d'émotions diverses, tomba malade. Une fièvre
-violente s'empara d'elle. La reine Mathilde était en ce moment à Douai.
-Fernand laissa son épouse auprès d'elle, et, accompagné de Philippe,
-comte de Namur, de Jean de Nesle, châtelain de Bruges, et de Siger,
-châtelain de Gand, il se présenta aux villes de Lille, Courtrai,
-Ypres et Bruges, afin de s'y faire reconnaître en qualité de comte de
-Flandre; car l'adhésion des bourgeois et du peuple était alors non
-moins indispensable que celle du suzerain. Il y fut reçu froidement;
-les Gantois montrèrent surtout des dispositions hostiles. Ils
-prétendaient que l'union de cet étranger avec leur souveraine s'était
-conclue sans le consentement des villes flamandes, ajoutant que la
-comtesse avait été vendue et non mariée.
-
-Le principal motif de leur opposition était l'odieux guet-apens
-dont Louis de France s'était rendu coupable envers Jeanne; et ils
-craignaient avec raison que Philippe-Auguste ne renouvelât, contre
-leur pays, ses tentatives d'envahissement. Un prince qui devenait
-comte de Flandre sous les auspices du roi ne devait compter que sur
-les antipathies des habitants de Gand, les plus fiers bourgeois du
-pays. Ils lui fermèrent donc leurs portes, lui déclarant qu'ils ne le
-recevraient pas s'il n'avait avec lui la comtesse Jeanne, leur seule
-dame et maîtresse. Fernand, qui ne connaissait pas encore sans doute
-à quel peuple il avait affaire, voulut entrer de force. Les Gantois,
-ayant à leur tête Rasse de Gavre et Arnoul d'Audenarde, sortirent des
-murs et le poursuivirent. Il eût été infailliblement pris si par hasard
-il ne s'était trouvé sur la Lys, entre les bourgeois et lui, un pont
-qu'il fit couper en toute hâte; ce qui le sauva. Dans leur colère,
-les Gantois s'en allèrent alors pour piller Courtrai, coupable d'avoir
-reconnu et hébergé le Portugais.
-
-Fernand, on le voit, mettait le pied en Flandre pour la première
-fois sous de malheureux auspices. Pour faire acte de souveraineté
-et conquérir l'affection de ses nouveaux sujets, il aurait désiré
-reprendre Aire et Saint-Omer sur le fils du roi de France. Déjà même
-il avait fait approvisionner Lille et Douai, et il se disposait à
-marcher contre Louis, qui l'attendait à Arras. Les grands vassaux qui
-entouraient Fernand, et la comtesse Jeanne son épouse le détournèrent
-d'une entreprise préparée sans réflexion, dans un moment de colère,
-et tentée contre des forces très supérieures: on le décida, non sans
-peine, à négocier un accommodement avec le fils du roi, qui paraissait
-fort disposé à ne pas s'en tenir aux villes d'Artois qu'il venait de
-prendre, et à faire irruption en Flandre. Le 24 février 1211, un traité
-se conclut, entre Lens et Pont-à-Vendin, par lequel Fernand et Jeanne
-remirent définitivement et à toujours à Louis, fils aîné du roi et à
-ses hoirs, comme étant aux droits de sa mère Isabelle de Hainaut, les
-villes d'Aire et de Saint-Omer. Le fils du roi promit, de son côté, de
-ne jamais rien réclamer dans le comté de Flandre; et l'on donna pour
-otages de ces conventions mutuelles les plus hauts barons du pays,
-entre autres le châtelain de Bruges et celui de Gand[14].
-
- [14] Archives de Flandre à Lille, Ier _cartul. d'Artois_, pièce
- 193. Cet acte a été imprimé plusieurs fois.
-
-Alors Fernand songea à se faire reconnaître des Gantois. Accompagné
-de la comtesse Jeanne, et suivi d'une nombreuse armée, il se présenta
-devant leur ville. A la vue de la jeune souveraine et de tous les
-chevaliers flamands qui formaient son escorte, ils ne firent plus de
-résistance et consentirent à recevoir les deux époux. Peu de temps
-après, Fernand et Jeanne se concilièrent tout à fait la puissante ville
-de Gand en lui accordant une nouvelle organisation municipale. Les
-échevins devinrent électifs par année, comme l'étaient ceux d'Ypres
-depuis 1209.
-
-Cependant le traité de Pont-à-Vendin n'avait pu effacer du coeur
-de Fernand le souvenir de la prison de Péronne. Quand il eut pris
-possession de la Flandre, il résolut de mettre à exécution ses projets
-de vengeance contre le monarque français. En cela il était assuré de
-la sympathie et du concours de ses nouveaux sujets, qui depuis si
-longtemps nourrissaient pour Philippe-Auguste une haine qui n'était que
-trop motivée.
-
-Ce fut sur Jean-sans-Terre, roi d'Angleterre, que Fernand porta
-naturellement ses vues. Dans l'été de 1212, il noua des relations avec
-ce prince, et bientôt intervint un traité d'alliance offensive et
-défensive, avec promesse, de la part du roi, de fournir des secours
-en hommes et en argent aussitôt que le comte de Flandre en aurait
-besoin[15].
-
- [15] V. Rymer, _Foedera_, nova edit. Londini, 1816, I, 105, 107.
-
-La rupture ne tarda pas à éclater entre Philippe-Auguste et Fernand.
-Jean-sans-Terre avait été naguère condamné par la cour des pairs de
-France, à cause du meurtre d'Arthur, son neveu. De plus, le pape
-Innocent III venait de l'excommunier pour le punir de ses violences
-envers le clergé. Ses sujets avaient été déliés par le pontife du
-serment de fidélité; on disait même qu'Innocent offrait la couronne
-d'Angleterre à Philippe-Auguste. Jean appela à son aide son neveu
-Othon IV, roi de Germanie; or celui-ci n'était guère en mesure de le
-secourir. Elu empereur par la protection du Pape, Othon avait tourné
-ses armes contre le Saint-Siège et était aussi excommunié. Frédéric
-II, fils de Henri VI, couronné à sa place, s'était uni avec le roi de
-France. Mais si les deux monarques, déposés par le Souverain-Pontife,
-avaient contre eux ces puissants ennemis, ils trouvaient d'un autre
-côté des alliés dans les comtes de Flandre, de Hollande, de Boulogne,
-et autres. Ces princes, réunis dans une même communauté de haines et
-d'intérêts, formèrent bientôt, avec Jean-sans-Terre et Othon, une des
-plus redoutables coalitions dont les annales du moyen âge nous aient
-gardé le souvenir.
-
-Quant à Fernand, qui de tous les mécontents n'était pas le moins
-courroucé, il crut le moment de la vengeance arrivé lorsque
-Philippe-Auguste prépara son expédition pour tenter la conquête de
-l'Angleterre. Le roi convoqua à Soissons un parlement de tous ses
-barons: ils y vinrent en foule se ranger sous sa bannière. Le comte
-de Flandre seul fit défaut, déclarant qu'il n'assisterait pas son
-suzerain, si celui-ci ne lui donnait satisfaction en lui rendant les
-villes d'Aire et de Saint-Omer. Philippe-Auguste ignorait encore
-l'alliance de Fernand avec les ennemis du royaume: il lui offrit
-quelques dédommagements. Le comte les repoussa avec dédain, et le
-roi vit bien alors que Fernand entrait en rébellion ouverte. Sur
-ces entrefaites, Jean-sans-Terre se réconcilia avec le Pape, et
-l'expédition de Philippe-Auguste, qui ne marchait que comme exécuteur
-des ordres du Saint-Siège, se trouva sans objet. Innocent l'avait
-même tout à fait interdite. Philippe aussitôt tourna toutes ses forces
-contre la Flandre, et cette contrée devint le théâtre d'une guerre
-acharnée. Telle fut la source première des angoisses patriotiques dont
-l'existence de Jeanne devait être abreuvée, et le prélude d'un des plus
-grands événements du siècle. Rappelons-en les préliminaires.
-
-La flotte du roi de France, composée de dix-sept cents barques montées
-par quinze mille lances, sortit du port de Calais, et se dirigea vers
-les côtes de Flandre. Le roi, qui s'était avancé avec sa chevalerie
-jusqu'à Gravelines, y attendit ses vaisseaux, et l'armée d'invasion y
-stationna pendant quelques jours. Fernand, sommé par Philippe-Auguste
-de se rendre auprès de lui, ne parut pas. Alors Philippe pénétra en
-Flandre, tandis que la flotte, sous la conduite de Savari de Mauléon,
-mettait à la voile pour le port de Dam. «Partis de Gravelines, dit
-l'historien poète, Philippe le Breton, les navires, sillonnant les
-flots de la mer, parcoururent successivement les lieux où elle longe le
-rivage blanchâtre du pays des Blavotins, ceux où la Flandre se prolonge
-en plaines marécageuses, ceux où les habitants de Furnes, par une
-exception remarquable, labourent les campagnes voisines de l'Océan,
-et où le Belge montre maintenant ses pénates en ruines, ses maisons à
-demi-renversées, monuments de son antique puissance.... Sortant de ces
-parages, et poussée par un vent propice, la flotte entre joyeusement
-dans le port de Dam, port tellement vaste et si bien abrité qu'il
-pouvait contenir dans son enceinte tous nos navires. Cette belle cité,
-baignée par des eaux qui coulent doucement, est fière d'un sol fertile,
-du voisinage de la mer et des avantages de sa situation. Là se trouvent
-les richesses apportées par les vaisseaux de toutes les parties du
-monde; des masses d'argent non encore travaillées, et de ce métal qui
-brille de rouge; les tissus des Phéniciens, des Sères (Chinois), et
-ceux que les Cyclades produisent; des pelleteries variées qu'envoie la
-Hongrie, les graines destinées à la teinture en écarlate, des radeaux
-chargés des vins que fournissent la Gascogne et la Rochelle, du fer et
-des métaux, des draperies et autres marchandises que l'Angleterre et
-la Flandre ont transportées en ce lieu pour les envoyer de là dans les
-divers pays du globe[16].»
-
- [16] _Philippide_, chants IX et X.
-
-Cependant le roi de France avait envahi tout le territoire flamand, et
-«ses troupes se dispersaient de tous côtés, semblables aux sauterelles
-qui, inondant les campagnes, se chargent de dépouilles et se plaisent
-à enlever le butin[17].» A son arrivée devant Ypres, Fernand lui
-adressa des propositions de paix; car il commençait à être effrayé
-d'une agression si formidable et si prompte[18]. Philippe-Auguste ne
-voulut rien écouter. Alors Fernand, ne perdant pas courage, réunit
-tous ses chevaliers et le plus grand nombre d'hommes de guerre qu'il
-put trouver, et tint conseil sur les meilleures mesures à prendre en
-pareille occurrence. Déjà la ville d'Ypres s'était rendue au roi de
-France et lui avait livré les principaux d'entre ses bourgeois pour
-otages. Gand et Bruges, dont les châtelains, garants du traité de
-Pont-à-Vendin, avaient quitté le parti de leur seigneur pour celui du
-roi, imitèrent cet exemple. La Flandre presque tout entière allait
-tomber au pouvoir de Philippe. Fernand et ses conseillers résolurent
-d'envoyer en toute hâte vers le roi d'Angleterre pour en réclamer du
-secours.
-
- [17] _Philippide_, chants IX et X.
-
- [18] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 163.
-
-Bauduin de Neuport, chargé de cette mission, s'embarqua aussitôt
-et se dirigea vers Sandwich, où il espérait trouver le roi. Il y
-arriva la nuit. Le roi était alors aux environs de Douvres avec le
-cardinal Pandolphe, légat du Saint-Siège, qui venait de conclure la
-réconciliation entre Jean-sans-Terre et Innocent III, et de lever
-l'interdit lancé contre l'Angleterre. Bauduin de Neuport monta à cheval
-sans délai et se rendit à toute bride vers le monarque. Il en fut très
-bien reçu, et le roi lui dit: «Annoncez au comte de Flandre que je
-l'aiderai de tout mon coeur; je vais incontinent lui envoyer le comte
-de Salisbury, mon frère, et le plus de chevaliers et d'argent que
-je pourrai[19].» Il donna en même temps aux chevaliers flamands qui
-étaient près de lui congé de retourner vers leur seigneur, afin de lui
-prêter assistance. Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, et Hugues de
-Boves se trouvaient aussi au camp du roi. Ils voulurent se joindre à
-l'expédition.
-
- [19] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 163.
-
-Huit jours avant la Pentecôte, elle partit de Douvres sous le
-commandement de Guillaume Longue-Epée, comte de Salisbury, «lequel
-montait un navire si grand et si beau que chacun disait qu'il n'en
-existait pas de pareil[20].» On eut peu de vent durant toute la
-traversée; de sorte que la flotte n'aborda que le jeudi suivant en
-un lieu appelé la Mue, à deux lieues de Dam. Là, les chevaliers et
-sergents s'appareillèrent; on quitta les navires de haut bord pour
-entrer dans les bateaux plats, et on se précipita sur la flotte
-française dégarnie de troupes; car le roi de France avait imprudemment
-appelé près de lui la plupart des hommes d'armes qui devaient défendre
-ses vaisseaux. Quatre cents barques, dispersées le long de la côte,
-parce que le port, quoique fort vaste, ne pouvait les contenir toutes,
-tombèrent au pouvoir du comte de Salisbury et des chevaliers flamands;
-mais ils ne purent s'emparer du reste, composé de gros navires qu'on
-avait échoués à sec sur le rivage[21].
-
- [20] _Ibid._ 164.
-
- [21] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 164.
-
-Le lendemain vendredi, le comte de Flandre, ayant appris la venue des
-secours d'Angleterre, arriva près de Dam avec une escorte de quarante
-chevaliers seulement. Aussitôt qu'on le vit venir, les comtes de
-Salisbury et de Boulogne descendirent à terre et se rendirent à sa
-rencontre. Dans cette entrevue, ils le requirent de rompre tout lien
-de vassalité et d'obéissance envers le roi de France, et de s'unir
-plus étroitement que jamais à la cause du roi d'Angleterre. Fernand
-jura, sur les reliques, qu'il aiderait toujours et de bonne foi le roi
-d'Angleterre, qu'il lui serait toujours fidèle et ne ferait ni paix ni
-trêve avec le roi de France sans son consentement et celui du comte
-de Boulogne[22]. Renaud de Dammartin avait juré une haine mortelle
-au roi de France, depuis que celui-ci l'avait expulsé de sa terre
-pour différentes exactions commises contre des seigneurs voisins, et
-notamment contre l'évêque de Beauvais, cousin du roi. Mais l'origine de
-sa colère, s'il faut en croire un chroniqueur, remontait plus haut.
-
- [22] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 164.
-
-Un jour, se trouvant dans les appartements du roi, à l'hôtel Saint-Paul
-à Paris, une querelle s'éleva entre lui et Hugues de Saint-Pol. Hugues
-le frappa du poing au visage et le sang jaillit; Renaud tira sa dague
-et en allait frapper le comte de Saint-Pol, lorsque le roi et les
-barons présents se portèrent entre les deux antagonistes. Renaud,
-furieux de n'avoir pu se venger, sortit du palais, remonta à cheval
-et regagna son pays. Le roi lui envoya bientôt après frère Garin, son
-conseiller, pour l'apaiser et l'engager à faire sa paix avec le comte
-de Saint-Pol; mais Renaud de Dammartin répondit qu'il ne pourrait
-oublier l'injure et la pardonner, tant que le sang qui avait coulé de
-son visage ne fût remonté de lui-même à sa source[23]. En conséquence,
-il s'était livré contre son ennemi et les parents de ce dernier à
-des actes de violences tels que le roi avait été obligé d'envahir le
-comté de Boulogne et de chasser Renaud. Le comte alors, plus que jamais
-irrité, s'était jeté dans le parti du roi d'Angleterre et avait, par
-ses intrigues, puissamment contribué à former la grande coalition que
-l'on connaît, et à laquelle Fernand, de son côté, venait de se vouer
-corps et âme.
-
- [23] _Les anciennes Chroniques de Flandre, manuscrit de la Bibl.
- nat._ nº 8380, fol. 32.
-
-Le samedi, veille de la Pentecôte, le comte de Flandre, le comte de
-Boulogne et les autres chevaliers qui avaient débarqué se levèrent de
-grand matin, entendirent la messe, et puis s'armèrent et montèrent
-à cheval pour s'approcher de Dam. A une demi-lieue de la ville, on
-s'arrêta pour tenir conseil et aviser aux moyens d'assaillir les
-murailles du côté de la terre. Robert de Béthune et Gauthier de
-Ghistelles s'étaient portés en avant afin de reconnaître le pays. Ayant
-traversé la rivière qui coule de Bruges à Dam, ils montèrent sur une
-éminence et regardèrent du côté de Male, château appartenant au comte
-de Flandre et situé aux environs de Bruges. Ils y aperçurent une grande
-multitude de gens et crurent d'abord que c'étaient les bourgeois de
-Bruges qui sortaient de la ville pour venir au-devant de leur seigneur.
-En ce moment une bonne femme, qui connaissait Gauthier de Ghistelles,
-accourut vers les deux chevaliers et s'écria tout essoufflée: «Messire
-Gauthier, que faites-vous ici? Le roi de France est entré avec toute
-son armée dans le pays, et ce sont ses gens que vous voyez là-bas[24].»
-Les barons rejoignirent les princes en toute hâte et leur apprirent la
-nouvelle. Le comte de Boulogne dit alors à celui de Flandre: «Sire,
-tirons-nous arrière; il ne ferait pas bon de rester ici[25].»
-
- [24] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 164, 2e col.
-
- [25] _Ibid._
-
-En effet, le roi de France, ayant connu à Gand la destruction de la
-flotte, accourait vers Dam avec toute son armée. Il était à peu de
-distance, et déjà ses arbalétriers d'avant-garde faisaient siffler
-leurs carreaux aux oreilles des chevaliers flamands. On essaya de leur
-faire résistance; ce qui donna le temps à la chevalerie française
-d'approcher. Grand nombre des gens du comte, qui avaient été assez
-téméraires pour vouloir soutenir le combat, furent tués ou jetés à la
-mer; plusieurs braves chevaliers tombèrent au pouvoir des Français,
-entre autres Gauthier de Vormezele, Jean son frère, Guillaume d'Eyne,
-Guillaume d'Ypres, Ghislain de Haveskerke. On dit que le comte de
-Boulogne lui-même avait été pris sur le rivage; mais, reconnu par
-des parents et des amis qui redoutaient avec raison que le roi ne lui
-fît un mauvais parti, on le laissa s'échapper. Il laissa au pouvoir
-des Français son cheval, ses armures et son heaume surmonté de lames
-de baleines formant deux aigrettes élancées[26]. Renaud eut le temps
-de gagner le grand vaisseau royal avec les comtes de Flandre et de
-Salisbury. Ce fut Robert de Béthune qui contraignit son maître le comte
-de Flandre à se jeter dans une barque. Personne ne voulut quitter le
-rivage avant que Fernand fût en sûreté sur le vaisseau. Les princes se
-dirigèrent vers l'île de Walkeren pour attendre les événements et se
-préparer à une nouvelle lutte[27].
-
- [26] _Philippide_, chant IX.
-
- [27] _Ibid._ 165.
-
-En arrivant à Dam, le roi de France fit décharger les vivres et
-munitions de guerre existant sur les navires qui lui restaient, après
-quoi il mit le feu à la flotte afin de ne pas la laisser au pouvoir
-des ennemis, et livra aux flammes la ville elle-même et les campagnes
-environnantes. Il partit ensuite à la lueur de cet immense incendie,
-et, traversant la Flandre en exterminateur, il prit des otages dans les
-principales villes conquises, telles que Gand, Bruges, Ypres, Lille et
-Douai; rendit ceux des trois premières pour la somme de trente mille
-marcs d'argent, saccagea Lille à cause de l'amour que les habitants
-portaient au comte, leur légitime souverain, garda Douai, et rentra en
-France laissant derrière lui un pays en ruine et une mémoire exécrée.
-
-La Flandre alors respira un peu. Les barons du comté s'assemblèrent à
-Courtrai; ceux du Hainaut vinrent à Audenarde, et tout ce qu'il y avait
-de Flamands capables de porter une pique accourut se ranger chacun
-sous la bannière de son seigneur respectif. Mais on ne savait quelle
-résolution prendre en l'absence du souverain, et, au milieu du trouble
-et de la confusion causés par les derniers événements, on ignorait de
-quel côté le comte Fernand avait porté ses pas après la déconfiture de
-Bruges.
-
-Les barons congédièrent leurs vassaux jusqu'à nouvel ordre et
-chargèrent trois nobles hommes, Arnoul de Landas, Philippe de Maldeghem
-et le sire de La Woestine, d'aller à la recherche du comte. Ils se
-rendirent à Nieuport, où était Robert de Béthune, et lui demandèrent
-s'il savait quelques nouvelles des princes. Robert leur apprit qu'un
-pêcheur venait de lui annoncer qu'il les avait vus dans l'île de
-Walkeren, et le comte de Hollande avec eux. Robert de Béthune et les
-trois barons s'embarquèrent le lendemain de grand matin sur un petit
-bateau de pêche. En naviguant vers Walkeren, ils aperçurent en mer le
-comte de Salisbury monté sur le vaisseau royal, et escorté de sept
-autres navires se dirigeant vers l'Angleterre.
-
-Arrivés en l'île de Walkeren, ils trouvèrent le comte de Flandre,
-Renaud de Boulogne et le comte de Hollande, qui avait amené une troupe
-nombreuse de gens d'armes. Fernand fit grand accueil aux chevaliers
-et fut bien content d'apprendre que Philippe-Auguste, après avoir
-brûlé ses vaisseaux, était retourné en France. On résolut aussitôt de
-regagner la Flandre, et deux jours après, les princes et leur armée
-abordaient au port de Dam. De là Fernand se rendit à Bruges, puis à
-Gand, qui lui ouvrirent successivement leurs portes et l'accueillirent
-avec joie comme leur droit seigneur[28]. A Gand, on sut que le roi, en
-passant par Lille et Douai, avait laissé, dans les châteaux de ces deux
-villes, de fortes garnisons commandées par le prince Louis et Gauthier
-de Châtillon, comte de Saint-Pol. Le comte de Flandre reçut même
-bientôt avis que le prince formait le projet de brûler Courtrai. «Or
-sus, seigneurs, s'écria le comte de Boulogne à cette nouvelle, montons
-à cheval, et courons nous enfermer à Courtrai! Si nous étions dans la
-ville, nous empêcherions bien qu'elle ne fût brûlée[29].»
-
- [28] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 165. V.--Jacques de
- Guise, XIV, 80.
-
- [29] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 106.
-
-Alors les comtes, barons, chevaliers et écuyers s'armèrent à la hâte,
-montèrent à cheval et sortirent de Gand. Ils passèrent par Dronghem
-afin de mettre la Lys entre eux et les Français. Arrivés à Deynse, ils
-eurent la douleur de voir les flammes et la fumée s'élever au-dessus
-des toits de Courtrai. Des paysans leur apprirent que la ville était
-réduite en cendres, que Daniel de Malines et Philippe de La Woestine
-avaient été faits prisonniers en voulant la défendre, et que Louis
-était rentré à Lille avec toute sa troupe[30].
-
- [30] _Ibid._
-
-Le comte de Flandre, fort affligé de ce désastre qu'il n'avait pu
-prévenir, se dirigea vers Ypres, où les habitants, comme ceux de Bruges
-et de Gand, le reçurent avec honneur et empressement. Il fut décidé
-que l'armée prendrait position dans cette ville, qu'on fortifierait
-et dont on ferait un dépôt d'approvisionnements pour tout le temps de
-la guerre. En conséquence, on creusa des fossés larges et profonds
-qui furent remplis d'eau; on construisit de fortes tours en bois,
-des portes faites d'un mélange de pierres, de briques et de poutres
-en chêne; on éleva autour de la ville des haies palissadées en guise
-de murailles. Quand ces travaux de défense furent achevés et qu'ils
-furent munis de machines de toute espèce, le comte se détermina à aller
-assiéger la forteresse d'Erquinghem-sur-la-Lys, que Jean, châtelain de
-Lille, détenait pour le roi. Les Flamands ne purent jamais traverser
-la rivière, et après quinze jours d'un siège inutile, ils revinrent à
-Ypres.
-
-Peu de jours après, on résolut de se porter sur Lille. Le prince
-Louis n'y était plus; mais il y avait laissé deux cents chevaliers
-déterminés. Après des tentatives infructueuses contre cette ville,
-Fernand se replia de nouveau sur Ypres. Dans la retraite, les hommes
-d'armes français se jetèrent sur son avant-garde et firent prisonnier
-Bouchard de Bourghelles, un des plus nobles et des plus valeureux
-chevaliers flamands[31]. Voyant que pour le moment il ne pourrait pas
-reprendre les villes et châteaux de la Flandre wallonne occupés par les
-troupes françaises, le comte songea à attaquer Tournai, qui n'avait
-d'autres défenseurs que ses habitants.
-
- [31] Jacques de Guise, XIV, 80.
-
-Cette cité s'était mise naguère sous la protection de Philippe-Auguste.
-Depuis lors, elle avait toujours préféré la domination du roi à celle
-des princes flamands, et dans toutes les occasions elle se déclarait
-pour les intérêts français. Fernand vint l'investir avec toute son
-armée. Des pierriers, des mangonneaux et autres engins lancèrent sur la
-ville une pluie de pierres et de feu. Chaque jour de nombreux assauts
-étaient livrés aux murailles; enfin, après des efforts multipliés et
-de grandes pertes de part et d'autre, le comte de Flandre pénétra dans
-la cité par une brèche de près de mille pieds de large, la saccagea,
-et en démolit les portes et les remparts. Les bourgeois offrirent
-vingt-deux mille livres au vainqueur pour qu'il consentît à ne pas
-brûler le reste de la ville. Fernand les accepta, fit couper une
-douzaine de têtes et prit soixante otages qu'il envoya au château de
-Gand. Huit jours après la prise de Tournai, le feu se déclara dans le
-Marché-aux-Vaches et consuma cinq hameaux hors des murs de la ville. A
-la même heure un autre incendie éclata hors de la porte de Prune, près
-de l'église Saint-Martin; enfin, à l'intérieur de la cité, des flammes
-s'élevèrent également dans le quartier appelé de Dame Odile Aletacque,
-dans la cour et dans le quartier Saint-Pierre, de sorte que toute la
-ville semblait devoir être entièrement consumée. On éteignit le feu;
-mais le comte Fernand, qui avait promis de ne rien incendier et avait
-reçu de l'argent en conséquence, entra dans une grande colère et fit
-soigneusement rechercher la cause et les auteurs de ce désastre. On
-découvrit qu'il était l'ouvrage de soldats flamands, mécontents de ce
-que le comte ne livrait pas la ville au pillage. Sur l'ordre du comte,
-huit coupables furent sur-le-champ torturés et suppliciés de la manière
-la plus affreuse, tandis que leurs complices prenaient la fuite.
-Fernand rétablit l'ordre et la paix dans Tournai[32]. Il y institua des
-prévôts, des jurés, des échevins, des sergents, renouvela enfin tous
-les officiers de la ville; car une grande partie des titulaires avaient
-été envoyés en otages à Gand[33].
-
- [32] Jacques de Guise, XIV, 88.
-
- [33] _Ibid._
-
-Enhardi par le succès, le comte revint ensuite assiéger de nouveau
-la ville de Lille. Le prince Louis, trompé par les beaux semblants
-que les bourgeois lui faisaient, en avait retiré les troupes pour les
-ramener en France[34] et n'avait laissé qu'un petit nombre d'hommes
-d'armes dans un donjon, appelé le château des Regneaux, situé près des
-remparts et disposé de façon que l'entrée en était également libre
-soit de l'intérieur soit de l'extérieur de la ville. Les habitants
-ne demandaient pas mieux que de recevoir leur seigneur légitime et
-détestaient les Français en raison des maux que ceux-ci leur avaient
-fait souffrir. Ils ouvrirent donc leurs portes, et Fernand rentra
-en possession d'une ville qui devait bientôt expier cruellement son
-patriotisme et sa fidélité. En effet, Philippe-Auguste apprit les
-avantages remportés par le comte. Il n'avait jamais espéré conserver
-les villes de la Flandre tudesque, sur lesquelles il ne voulait
-qu'exercer sa vengeance; mais il comptait sur la possession de la
-Flandre wallonne; et la reddition de Lille, la principale des cités
-de ce pays, le transporta de colère. Il accourut lui-même en Flandre
-à la tête d'une armée formidable, et signala son arrivée par le siège
-de Lille. Ce fut un des épisodes les plus atroces des guerres de ce
-temps-là.
-
- [34] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 166 vº.
-
-C'était la nuit. Le roi, dans l'impétuosité de sa fureur, avait emporté
-la cité avant même que les bourgeois, surpris, se fussent mis sur leurs
-gardes. Il n'y avait encore personne aux remparts, que déjà Philippe
-se répandait à travers la ville en tête de ses hommes d'armes, le fer
-d'une main, le feu de l'autre. Le sac et le pillage sont des moyens
-trop lents pour assouvir sa fureur; il lui faut l'incendie, et bientôt
-le feu se déroule de toutes parts. Le comte Fernand était dans Lille,
-malade d'une fièvre double-tierce qui le tourmentait depuis le siège
-de Tournai[35]. Porté sur une litière et enveloppé de tourbillons
-de flammes, il s'échappe à grand'peine au milieu de l'épouvante et
-de la fumée. Les malheureux habitants ont deux morts à choisir: ou
-d'être brûlés vifs entre les murs de leurs logis ou de périr au seuil
-sous le couteau des Français. Ce que l'action du feu épargnait, les
-soldats le jetaient bas au moyen de béliers et de crocs de fer dont
-ils étaient munis; car le roi avait juré l'anéantissement de la
-cité rebelle[36]. Guillaume le Breton chante fort naïvement dans sa
-_Philippide_ les horreurs de ce siège à la louange de son maître. «Sous
-les décombres de leurs maisons, s'écrie-t-il plein d'admiration pour
-le conquérant, périssent tous ceux à qui les infirmités de l'âge ou la
-faiblesse du corps refusent les moyens d'échapper au danger. Ceux qui
-peuvent se sauver, fuyant à pied ou à l'aide d'un cheval vigoureux,
-évitent la double fureur des flammes et de l'ennemi, et, le coeur
-plein d'épouvante, s'élancent à la suite de Fernand, à travers les
-broussailles et en rase campagne, hors de tous sentiers, se croyant
-toujours près des portes fatales, n'osant tourner la tête.... La
-fortune, cependant, vint au secours des vaincus. La terre humide, toute
-couverte de joncs de marais et cachant ses entrailles fétides sous une
-plaine fangeuse, exhalait des vapeurs formées d'un mélange de chaleur
-et de liquide, de telle sorte qu'à travers les brouillards l'oeil du
-guide pouvait à peine atteindre l'objet qu'il conduisait, et que nul
-ne pouvait distinguer ce qu'il y avait devant, derrière lui ou à côté
-de lui; une atmosphère épaisse changeait le jour en nuit. Les nôtres
-donc ne poursuivirent les fuyards que tant qu'ils purent s'avancer à
-la lueur de l'incendie de la ville; car le soleil ne pouvait luire
-à travers les brouillards. Ils tuèrent toutefois un grand nombre
-d'hommes et firent encore plus de prisonniers. Le roi les vendit à tout
-acheteur pour être à jamais esclaves, les marquant du fer brûlant de la
-servitude. Ainsi périt tout entière la ville de Lille réservée pour une
-déplorable destruction[37].»
-
- [35] Jacques de Guise, XIV, 90.
-
- [36] _Philippide_, chant IX.
-
- [37] _Philippide_, chant IX.
-
-Guillaume le Breton ne savait pas que, peu de jours après, les Lillois
-échappés à la mort revenaient, la nuit, errant sur les débris fumants
-de la ville, chercher au milieu de cette terre brûlante la place de
-leurs foyers anéantis. Il ignorait surtout que l'amour du sol natal
-ferait bientôt surgir de ce lieu de désolation une cité nouvelle, et
-que cette cité deviendrait un jour l'une des plus riches et des plus
-puissantes du royaume dévolu aux descendants de l'exterminateur.
-
-Le comte Fernand s'était réfugié à Gand. Philippe-Auguste ne l'y
-poursuivit point et ne pénétra pas plus avant en Flandre. Il fit
-démolir le château-fort de Lille, abattit la forteresse d'Erquinghem
-dont les Flamands s'étaient dernièrement emparés, et rasa le donjon
-de Cassel; après quoi il rentra en France pour reconstituer son armée
-et préparer les moyens de défense qu'il comptait opposer à la grande
-coalition formée contre le royaume; car tout indiquait qu'elle était
-organisée et devait bientôt agir.
-
-En effet, durant la guerre de Flandre, de nombreux messages avaient
-été échangés entre l'Allemagne et l'Angleterre. Dans les ports de ce
-dernier pays, on équipait des vaisseaux; des hommes d'armes étaient
-levés de tous côtés, et un grand mouvement se manifestait depuis les
-bords du Rhin jusqu'aux embouchures de la Meuse et de l'Escaut.
-
-Pendant l'hiver qui suivit la dernière invasion du roi en Flandre,
-Fernand se rendit en Angleterre auprès de Jean-sans-Terre, son allié.
-Il était accompagné d'Arnoul d'Audenarde, de Rasse de Gavre, de Gilbert
-de Bourghelles, de Gérard de Sotenghien, et de beaucoup d'autres nobles
-hommes des deux comtés. Le monarque anglais vint au-devant de lui
-jusqu'à Cantorbéry, et lorsqu'il fut en sa présence, il descendit de
-cheval, lui donna le baiser de paix et d'amitié, et le reçut en tout
-honneur ainsi que les barons de sa suite. Le lendemain, il y eut un
-grand repas, puis un conseil, où furent arrêtées les dispositions de la
-ligue[38].
-
- [38] Jacques de Guise, XIV, 92.--_Li estore des ducs de Normandie_,
- fol. 167.
-
-Fernand revint sans retard en Flandre, tandis que Jean-sans-Terre se
-disposait à s'embarquer avec une armée nombreuse afin d'envahir la
-France au midi de la Loire, et de seconder ainsi le mouvement des
-alliés vers le nord. Louis, fils du roi, avait profité de l'absence
-de Fernand pour s'emparer de Bailleul, Steenvoorde et de plusieurs
-autres places appartenant à la reine Mathilde. Le comte, avec ses
-auxiliaires les comtes de Boulogne, de Salisbury, et ses vassaux les
-plus puissants, tels que Hugues de Boves et Robert de Béthune, se jeta
-en représailles sur Saint-Omer. Tous les environs furent ravagés et
-brûlés; la ville elle-même fut prise et livrée au pillage.
-
-De Saint-Omer, Fernand entra dans le comté de Guines, que le prince
-Louis avait naguère confisqué à son profit, et dont il avait dépouillé
-le seigneur légitime, homme-lige du comte de Flandre. Tout fut brûlé et
-dévasté jusqu'aux portes de Guines. Le vicomte de Melun y commandait
-pour le prince. Il se tint sur la défensive et n'osa pas attaquer les
-Flamands. Le comte revint en son pays par Gravelines et Ypres, et peu
-de temps après, il reparut sous les murs du château de Guines, dont il
-s'empara et qu'il détruisit. Il prit et renversa de même le château
-de Tournehem, puis il se jeta sur l'Artois. Le village de Souchez, à
-trois lieues d'Arras, fut totalement détruit par lui, et toute la terre
-aux alentours cruellement ravagée. Il attaqua ensuite le château et la
-ville de Lens, dont il ne put s'emparer. Hesdin fut moins heureuse:
-elle tomba en son pouvoir, et il la réduisit en cendres, ainsi que
-son prieuré. De là il s'en vint démolir de fond en comble un château
-appelé la Belle-Maison, appartenant à Siger, châtelain de Gand,
-qui avait déserté la cause flamande pour se ranger sous le drapeau
-français. Il resta ensuite pendant trois semaines près des murailles
-d'Aire, laquelle, bien défendue par les chevaliers du roi, ne subit
-pas le sort des autres villes d'Artois. Les Flamands se consolèrent
-en exerçant mille ravages et mille cruautés dans les campagnes
-environnantes[39]. Ces expéditions furent comme le prélude sanglant de
-la guerre générale qui allait s'ouvrir.
-
- [39] Jacques de Guise, XIV, 98.
-
-Le fils du roi avait été rappelé en France, car Jean-sans-Terre venait
-de débarquer à la Rochelle, et le Poitou, la Touraine, l'Anjou et la
-Normandie s'étaient soulevés contre les Français. Louis marcha vers
-la Loire avec trois mille chevaliers et sept mille hommes de pied. Le
-monarque anglais avait déjà passé le fleuve, et s'était rendu maître
-d'Angers. Il fit une tentative sur la Bretagne; mais, battu à la
-Roche-au-Moine, il se replia vers le Poitou, où Louis le poursuivit.
-
-Pendant ce temps, l'empereur Othon arrivait à Valenciennes; les princes
-confédérés avec leurs hommes d'armes s'y étaient donné rendez-vous.
-Ainsi le roi d'Angleterre et l'empereur, le duc de Brabant, les comtes
-de Flandre, de Hollande, de Boulogne, de Namur, de Limbourg et une
-multitude de seigneurs, tant des provinces belgiques et de la Lorraine
-que des pays d'outre-Rhin, se trouvaient désormais liés dans une même
-communauté d'intérêts, et cent cinquante mille hommes étaient campés
-autour d'eux pour appuyer leurs prétentions. L'envahissement et le
-partage de la monarchie française avaient été résolus.
-
-Ce fut en l'hôtel que les princes du Hainaut possédaient à Valenciennes
-et qu'on nommait la Salle-le-Comte, que se fit la distribution
-anticipée de ce magnifique butin. Othon s'adjugea la Champagne, la
-Bourgogne et une partie de la Franche-Comté; le roi Jean d'Angleterre
-s'était contenté des provinces attenantes à celles qu'il avait déjà sur
-la Loire; le comte de Boulogne prit pour lui le comté de Guines et le
-Vermandois. Quant à Fernand, il voulait la plus grosse part; c'était
-l'Artois qu'il lui fallait, la Picardie, l'Ile-de-France, ni plus ni
-moins; sans oublier la ville de Paris, où, avant son mariage avec
-l'héritière de Flandre, il avait, dit-on, mené fort joyeuse vie. Pour
-les coalisés d'un rang inférieur, ils fractionnèrent ce qu'on voulut
-bien leur laisser.
-
-Comme ces choses se passaient en Hainaut, Philippe-Auguste, ne
-perdant point courage, s'avançait au-devant de ses ennemis à la
-tête de quarante mille hommes. Ce n'était pas là toute son armée;
-mais, le reste, il avait fallu le laisser au fils aîné du roi, afin
-qu'il pût s'opposer à l'invasion de Jean-sans-Terre en Poitou. La
-France n'avait jamais été plus près de sa ruine. Enveloppée du réseau
-formidable qui semblait devoir l'anéantir, seule contre tous, elle
-ne perdit cependant pas le sentiment de sa force morale, instinct
-providentiel qui tant de fois, à l'heure du péril, sauva la monarchie.
-A la voix de Philippe-Auguste, tous ses vassaux avaient endossé leurs
-armures; les beffrois de la Picardie, de l'Artois, de l'Ile-de-France,
-du Vermandois, du Soissonnais, du Beauvoisis avaient appelé sous
-l'oriflamme de Saint-Denis trente-cinq mille de ces durs et fiers
-bourgeois qui, dès cette époque, secouaient déjà si rudement le joug
-féodal. Le lendemain de la Sainte-Marie-Madeleine, l'armée royale,
-prête au combat, partait de Péronne en se dirigeant vers la Flandre et
-le Hainaut.
-
-Tandis que grondait l'orage, la comtesse Jeanne, isolée dans quelqu'un
-de ses châteaux, de Gand, de Bruges ou du Quesnoy en Hainaut,
-restait étrangère à la formation de la ligue et à l'exécution de ses
-desseins, se bornant à déplorer les maux d'une guerre qu'elle avait
-été impuissante à conjurer. Il n'en était pas de même de la reine
-Mathilde, chez qui les années n'avaient fait qu'aigrir un caractère
-naturellement haineux et intrigant. Après avoir été en grande faveur
-à la cour de Philippe-Auguste, et avoir épousé, par l'entremise de
-ce prince, Eudes, comte de Bourgogne, elle s'était brouillée avec le
-roi, et bientôt même avec son propre mari, qui vivait séparé d'elle.
-Revenue dans les petits Etats qui formaient son douaire, elle suscita
-le mécontentement de ses vassaux par des rigueurs de toute nature, et
-surtout par les impôts excessifs dont elle les frappait. Deux partis,
-connus sous le nom d'Isengrins et de Blavotins, étaient tous les jours
-en lutte dans la Flandre occidentale. Elle prit fait et cause pour les
-Isengrins, qui obtinrent d'abord quelques avantages et furent ensuite
-complètement battus. Mathilde fut obligée de se réfugier dans la ville
-de Berghes-Saint-Winoc, puis chez le comte de Guines, qui employa sa
-médiation pour rétablir la paix entre les deux factions que des haines
-et des rivalités de familles dont on ne connaît pas bien l'origine
-avaient soulevées.
-
-Quand se prépara la grande ligue des princes contre la France, la
-vieille Mathilde y vit un moyen puissant de vengeance, et elle
-l'exploita avidement. Tous ses voeux étaient pour le succès de la
-coalition, et sa joie fut extrême lorsque les confédérés prirent
-enfin les armes. On dit qu'elle envoya vers son neveu le comte de
-Flandre quatre charrettes pleines de cordes afin de pouvoir lier
-tous les Français qu'on espérait faire prisonniers. Elle avait aussi
-consulté son astrologue, et celui-ci lui avait répondu à souhait: «Le
-roi tombera, et ne sera pas enseveli; Fernand viendra triomphant à
-Paris[40].»
-
- [40] _Hist. regum Franc. ab origine gentis usque ad ann._ 1214, ap.
- Bouquet, XVIII, 427.--_Philippide_, chant X.
-
-Quant à la jeune comtesse, qui, depuis son mariage, n'avait eu sous
-les yeux que des scènes d'horreur et des images de deuil, loin de
-partager les orgueilleuses chimères de la coalition, elle avait, dès le
-principe, fait tous ses efforts pour détourner Fernand d'une entreprise
-qu'elle jugeait, avec raison, pleine de chances et de périls. Mais ses
-efforts devaient rester stériles en présence du caractère aventureux et
-altier du prince portugais et des engagements qu'il avait pris avec une
-fatale témérité.
-
-A la douleur que Jeanne devait éprouver comme souveraine d'un pays
-sur lequel s'étaient accumulés tant de malheurs, se joignit en ce
-moment-là même un grave chagrin domestique. La jeune Marguerite de
-Constantinople, sa soeur, mariée en 1213 au sire Bouchard d'Avesnes,
-subissait les rigueurs d'une étrange destinée. Mais pour ne pas
-retarder le dénouement d'une série d'événements politiques que
-jusqu'ici nous avons fait marcher sans interruption, nous raconterons
-plus tard cette romanesque aventure.
-
-Le moment était venu où la coalition si témérairement formée contre la
-France allait recevoir le coup foudroyant qui devait l'anéantir.
-
-
-A mi-chemin de Lille à Tournai, mais un peu sur la droite en allant
-vers Tournai, à l'entrée d'une plaine, se trouve un petit village
-nommé Bouvines. La rivière de la Marque coule près de là. L'été, cette
-fertile campagne est, comme toutes celles de la Flandre, couverte
-d'une vigoureuse végétation; peu d'arbres toutefois, si ce n'est aux
-alentours des maisons de chaume du village et de l'église dont le
-clocher se montre au loin entre le feuillage; sur la Marque, à trois
-ou quatre traits d'arc des habitations, entre Cysoing et Sainghin,
-se trouve un pont rustique. La physionomie de ces lieux n'a dû guère
-changer depuis le 27 juillet de l'année 1214.
-
-Ce jour-là, dimanche, le soleil s'était levé radieux à l'horizon[41],
-éclairant la marche d'innombrables gens d'armes qui, dès l'aube, se
-pressaient aux environs du pont de Bouvines. Un chevalier, séparé
-du gros de l'armée, les regardait passer la rivière, ce qui dura
-longtemps, et lorsque la majeure partie fut de l'autre côté du pont,
-il s'en alla vers une chapelle située non loin de là et dédiée à saint
-Pierre. Devant le portail s'élevait un frêne touffu. Le chevalier
-descendit de son destrier, se fit enlever sa lourde armure de fer,
-harassé qu'il était de chaleur et de fatigue; il avait chevauché depuis
-la pointe du jour. Haletant et poudreux, il s'étendit sur la terre à
-l'ombre du frêne[42]. C'était le roi de France Philippe-Auguste, et
-tous ces gens d'armes, les soixante-quinze mille hommes qu'il amenait
-au-devant des confédérés, jugeant avec raison qu'il vaut mieux porter
-la guerre chez les autres que de l'attendre chez soi.
-
- [41] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, IV, 134.
-
- [42] _Philippide_, chant X.
-
-En partant de Péronne, il s'était avancé jusqu'à Tournai, que les
-Français avaient reprise l'année précédente. Les alliés se trouvaient
-alors à Mortagne, entre Condé et Tournai, au confluent de l'Escaut et
-de la Scarpe. Impatient d'en venir aux mains, le roi aurait voulu les
-attaquer dans cette position; mais ses barons l'en dissuadèrent parce
-qu'on ne pouvait aborder l'ennemi que par des passages étroits et
-difficiles, la contrée étant remplie de marécages[43]. Le roi s'était
-donc décidé à se replier vers les plaines qui s'étendent autour de
-Lille, et dans ce but avait fait repasser la Marque à ses troupes.
-
- [43] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, IV, 130.
-
-Philippe avait eu à peine le temps de prendre un peu de repos que
-les éclaireurs de son armée accoururent, jetant de grands cris et
-annonçant l'approche de l'armée impériale. On l'apercevait du côté de
-Cysoing; déjà même les troupes légères d'Othon avaient un engagement
-avec les arbalétriers, la cavalerie légère et les soudoyers formant
-l'arrière-garde du roi, sous le commandement du vicomte de Melun[44].
-
- [44] _Ibid._
-
-A cette nouvelle, Philippe, déjeunant à la hâte d'un morceau de pain et
-d'un peu de vin[45], remonte à cheval, fait rétrograder son armée, et
-repasse avec elle sur la rive droite de la Marque. Comme à la bataille
-d'Hastings, où deux évêques dirigèrent les opérations de l'armée de
-Guillaume le Conquérant, l'élu de Senlis, alors nommé frère Garin,
-homme de conseil et homme de guerre tout à la fois[46], veilla aux
-dispositions préliminaires du combat, admonestant et exhortant les
-chevaliers et servants à se bien conduire pour l'honneur de Dieu et du
-roi.
-
- [45] _Chron. de Flandre_, inédite, manuscrit de la Bibl. nat. nº
- 8480, fol. 161.
-
- [46] _Les Gr. Chron. de F._, édit. P. Paris, IV. 169.
-
-Les troupes françaises prirent aussitôt position devant Bouvines,
-face à Tournai. Elles étendirent leur front en ligne droite sur un
-espace de deux mille pas environ, afin de ne pouvoir en aucun cas être
-tournées ou enveloppées par l'ennemi[47]. Eudes, duc de Bourgogne,
-eut le commandement de la droite, et deux princes du sang royal, les
-comtes de Dreux et d'Auxerre, celui de la gauche. Pendant ce temps
-Philippe-Auguste entra dans la petite église du village pour y entendre
-la messe.
-
- [47] _Philippide_, chant X.
-
-Déjà les deux armées se trouvaient à une distance très rapprochée.
-Le roi se plaça à la tête de la sienne entouré des plus vaillants
-hommes de guerre de France, parmi lesquels on distinguait Guillaume
-des Barres, Barthélemy de Roye, Mathieu de Montmorency, le jeune comte
-Gauthier de Saint-Pol, Enguerrand, sire de Coucy; Pierre de Mauvoisin,
-Gérard Scropha, vulgairement appelé La Truie; Etienne de Longchamps,
-Guillaume de Mortemart, Jean de Rouvroy, Henri, comte de Bar, et
-un pauvre mais brave gentilhomme du Vermandois ayant nom Gales de
-Montigny. Celui-ci portait auprès du roi la bannière aux fleurs de lis
-d'or[48].
-
- [48] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 144.
-
-Quelques historiens prétendent qu'alors le roi de France, se plaçant
-au milieu de ses officiers, fit déposer sa couronne sur un autel, et
-que là il l'offrit au plus digne. Guillaume le Breton, qui se tenait
-derrière le roi, et vit de ses propres yeux tout ce qui se passa dans
-cette journée mémorable, ne parle pas de ce fait. Si la chose eut lieu,
-elle fut beaucoup plus simple, plus naïve, et par conséquent plus en
-harmonie avec les idées féodales et chevaleresques; telle enfin que
-la rapporte un vieil auteur français: «Quand la messe fut dite, le
-roi fit apporter pain et vin, et fit tailler des soupes, et en mangea
-une. Et puis il dit à tous ceux qui autour de lui étoient: «Je prie à
-tous mes bons amis qu'ils mangent avec moi, en souvenance des douze
-apôtres qui avec Notre-Seigneur burent et mangèrent. Et s'il y en a
-aucun qui pense mauvaiseté ou tricherie, qu'il ne s'approche pas.»
-Alors s'avança messire Enguerrand de Coucy, et prit la première soupe;
-et le comte Gauthier de Saint-Pol la seconde, et dit au roi: «Sire,
-on verra bien en ce jour si je suis un traître.» Il disoit ces paroles
-parce qu'il savoit que le roi l'avoit en soupçon à cause de certains
-mauvais propos. Le comte de Sancerre prit la troisième soupe, et tous
-les autres barons après; et il y eut si grande presse qu'ils ne purent
-tous arriver au hanap qui contenoit les soupes. Quand le roi le vit,
-il en fut grandement joyeux, et il dit aux barons: «Seigneurs, vous
-êtes tous mes hommes et je suis votre sire, quel que je soie, et je
-vous ai beaucoup aimés.... Pour ce, je vous prie, gardez en ce jour mon
-honneur et le vôtre. _Et se vos véés que la corone soit mius emploié
-en l'un de vous que en moi, jo m'i otroi volontiers et le voil de bon
-cuer et de bonne volenté._» Lorsque les barons l'ouïrent ainsi parler,
-ils commencèrent à pleurer de pitié, disant: «Sire, pour Dieu, merci!
-Nous ne voulons roi sinon vous. Or chevauchez hardiment contre vos
-ennemis, et nous sommes appareillés de mourir avec vous[49].» Alors le
-roi sauta sur son cheval de bataille avec autant de gaieté «que s'il
-allait à la noce,» disent les chroniques du temps[50]. Aussitôt les
-trompettes sonnèrent, et Philippe-Auguste, élevant son épée, s'écria:
-_Montjoie_[51]! Une clameur immense lui répondit.
-
- [49] _Chronique de Rains_, édit. L. Paris, 148.
-
- [50] _Chron. de France_, I, 71.--_Vinc. de B._, ap. J. de G., XIV,
- 132.
-
- [51] _Chron. inéd. de Flandre précitée_, fol. 164.
-
-Il était environ midi[52]. En ce moment l'armée impériale débouchait
-sur le plateau de Cysoing. Depuis les invasions germaniques, jamais
-armée si formidable n'avait paru en Flandre. Elle semblait disposée au
-combat; car elle s'avançait enseignes déployées, les chevaux couverts,
-et les sergents d'armes courant en avant pour éclairer la marche.
-Au centre des lignes on apercevait un groupe compacte de chevaliers
-étincelants d'or et d'argent. C'était l'empereur Othon et son escorte,
-entourant un char traîné par quatre chevaux, où se dressaient les armes
-impériales. L'aigle d'or tenait dans sa serre un énorme dragon dont
-la gueule béante, tournée vers les Français, paraissait vouloir tout
-avaler, dit le chroniqueur de Saint-Denis[53]. On a prétendu aussi que
-le dragon était la personnification emblématique de la France prise
-entre les serres de la coalition. Cette orgueilleuse enseigne avait
-pour garde spéciale cinquante barons allemands commandés par Pierre
-d'Hostmar.
-
- [52] _Philippide_, chant X.
-
- [53] Ap. Bouquet, XVII, 407.
-
-La personne sacrée de l'empereur fut confiée aux ducs de Brabant, de
-Luxembourg, de Tecklenbourg; aux comtes de Hollande, de Dortmund; à
-Bernard d'Hostmar, Gérard de Randerode, Pierre de Namur, et quantité
-d'autres chevaliers. Les deux âmes de cette grande armée étaient aux
-deux extrémités. A la gauche, Fernand avec les milices de Flandre, de
-Hainaut et de Hollande; à la droite, Renaud de Boulogne et six mille
-Anglais avec leurs chefs Salisbury et Bigot de Clifford, l'infanterie
-brabançonne, les _eschieles_ ou pelotons de cavalerie saxonne ou
-brunsvickoise, des corps de mercenaires ou d'aventuriers ramassés en
-tous pays par Hugues de Boves.
-
-«Eh quoi! s'écria l'empereur stupéfait en apercevant l'armée française
-en bataille dans la plaine, je croyais que les Français se retiraient
-devant nous, et les voilà en ligne, le roi Philippe à leur tête!»
-
-Cette parole, prononcée d'un ton craintif, circula dans l'armée et la
-décontenança un peu.
-
-Le roi Philippe disait en même temps à ses troupes: «Voici venir Othon
-l'excommunié et ses adhérents; l'argent qui sert à les entretenir
-est de l'argent volé aux pauvres et aux églises[54]. Nous ne
-combattons, nous, que pour Dieu, pour notre liberté et notre honneur.
-Tout pécheurs que nous sommes, ayons confiance dans le Seigneur et
-nous vaincrons ses ennemis et les nôtres.» Alors il parcourut les
-rangs. Quelques gens d'armes, de ceux qui jadis l'avaient suivi à la
-croisade, s'attristaient d'être obligés de se battre un dimanche. «Les
-Machabées, leur dit-il, cette famille chère au Seigneur, ne craignirent
-pas d'aborder l'ennemi un jour de sabbat, et le Seigneur bénit leurs
-armes.--Vous, l'élu de Dieu, bénissez les nôtres!» crièrent alors les
-gens d'armes; et l'armée entière se précipita à genoux[55].
-
- [54] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 136.
-
- [55] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 136.
-
-Ces paroles du roi achevèrent de rassurer les Français; ils se
-relevèrent pleins de courage et de résolution. Aux cris mille fois
-répétés de _Montjoie! Saint-Denis!_ l'étendard royal, semé de fleurs de
-lis d'or, fut alors déployé. L'oriflamme de Saint-Denis était réservé
-pour le moment suprême de la lutte[56].
-
- [56] _Ibid._
-
-A une heure et demie, la chaleur du jour était dans toute sa force. Le
-soleil projetait ses rayons brûlants sur les yeux des alliés marchant
-en ligne tirée du sud-est au nord-ouest, front à Bouvines. Les
-Français l'avaient donc à dos en ce moment-là. Philippe-Auguste profita
-de l'avantage de cette position, et sur-le-champ il donna l'ordre
-d'attaquer. Les buccines retentirent, et alors Guillaume le Breton et
-un autre clerc, qui se trouvaient près du monarque, entonnèrent les
-psaumes: _Béni soit le Seigneur Dieu qui exerce ma main au combat et
-forme mes doigts à la guerre_[57].--_Que le Seigneur se lève, et que
-ses ennemis soient dissipés_[58].--_Seigneur, le roi se réjouira dans
-votre force, et il tressaillira d'allégresse par votre assistance_[59].
-Des larmes et des sanglots vinrent souvent les interrompre, tant ils
-étaient émus[60].
-
- [57] Ps. 143.
-
- [58] Ps. 67.
-
- [59] Ps. 20.
-
- [60] _Philippide_, chant X.
-
-Le premier choc fut terrible. Il porta sur les Flamands placés à l'aile
-droite. Indignés de se voir attaqués par les milices bourgeoises de la
-commune de Soissons et non par des chevaliers, ils reçurent d'abord
-le coup sans s'émouvoir et sans s'ébranler. Mais bientôt, laissant
-un espace vide entre leurs rangs, le jeune Gauthier de Saint-Pol s'y
-précipite tête baissée, avec ses gens d'armes, frappant, tuant à
-droite, à gauche. Il traverse de la sorte toute l'armée flamande; puis,
-la prenant à dos, il la traverse de nouveau, traçant sur son passage
-un sillon au milieu des cadavres.
-
-La mêlée de ce côté dura trois heures, et pendant trois heures elle fut
-effroyable. Il s'y passa des scènes homériques. Les chefs flamands,
-pour encourager leurs soldats, les haranguaient tout en frappant
-d'estoc et de taille, avec leurs _sharmsax_ à triple tranchant[61].
-Tour à tour ils parlaient des aïeux et de leurs exploits; ils parlaient
-des femmes, des enfants laissés au foyer domestique; puis, rappelant
-l'incendie de Lille et les horreurs de l'invasion française, ils
-appelaient la vengeance par des clameurs de mort.
-
- [61] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 136.
-
-Une sorte de géant, Eustache de Marquilies, chevalier de la châtellenie
-de Lille, se démenait avec fureur, seul, au milieu des chevaliers
-champenois, faisant grand carnage et s'excitant lui-même en criant:
-«Mort, mort aux Français!» Un Champenois lui saisit le cou par le bras,
-le lui serre comme dans un étau, et détache son hausse-col. Michel de
-Harnes, un de ces châtelains qui avaient déserté la cause flamande et
-qui venait d'être blessé par Eustache, voyant le cou de celui-ci à
-découvert, lui plonge son épée dans la gorge. Buridan de Furnes, un des
-plus braves et des plus joyeux compagnons d'armes du comte Fernand,
-allait criant dans la bataille: «Voici bien le moment de songer à sa
-belle[62]!»
-
- [62] _Philippide_, chant XI.
-
-Le vicomte de Melun et Arnoul de Guines, à l'exemple de Saint-Pol,
-labourant la ligne flamande par des trouées, passaient et repassaient,
-le fer à la main, à travers ces masses compactes. Eudes, duc de
-Bourgogne, commandant le corps d'armée qui attaquait les Flamands,
-était d'une énorme corpulence; son cheval est tué sous lui. Non sans
-peine, on le remet en selle sur un destrier frais. Aussitôt il tombe
-sur les Flamands avec une fureur nouvelle, et, pour venger sa chute et
-la perte de son cheval, il écrase tous ceux qu'il rencontre. Le comte
-Gauthier de Saint-Pol, qui le premier avait entamé les Flamands, fit
-des prodiges de valeur. Encore harassé de chaleur et de fatigue, après
-la charge qu'il venait d'opérer, il se précipita seul à la rescousse
-d'un homme d'armes pris au milieu d'un gros d'ennemis. Douze coups
-de lance tombaient à la fois sur Gauthier sans que le cheval et le
-cavalier en fussent ébranlés. Il enleva l'homme d'armes.
-
-Les Flamands, de leur côté, luttaient héroïquement; mais le corps de
-chevaliers qui protégeait le comte Fernand commençait à s'affaiblir, et
-c'est sur ces chevaliers que portaient toutes les attaques[63]. Enfin
-on les enveloppe avec un nouvel acharnement. Fernand se bat comme un
-lion; deux chevaux sont tués sous lui. Couvert lui-même de blessures,
-il perd tout son sang. Les chevaliers flamands qui survivent essaient
-de le tirer de là, mais c'est en vain. Le comte alors se défend en
-désespéré; la terre est jonchée de corps tombés sous ses coups. Le
-sang coule à flots de ses blessures, et il fléchit sur les genoux.
-Toutefois sa bonne épée n'est pas tombée de sa main; il essaie encore
-de la brandir.... Enfin son oeil se trouble; n'en pouvant plus et se
-sentant évanouir, il la rend à un seigneur français appelé Hugues de
-Mareuil[64].
-
- [63] _Philippide_, chant XI.
-
- [64] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 142.
-
-La victoire était gagnée sur ce point, mais au centre et à la gauche un
-combat acharné durait encore. A l'instant même où le comte de Flandre
-se rendait prisonnier, le roi de France échappait au plus grand péril.
-Les piquiers de l'infanterie allemande, en repoussant les gens des
-communes de Beauvais, de Compiègne, d'Amiens, de Corbie et d'Arras, qui
-s'étaient rués tête baissée vers la grande aigle impériale, pénétrèrent
-parmi les barons de la garde du roi Philippe-Auguste. Quatre de ces
-Allemands, s'acharnant après le monarque français, l'avaient blessé à
-la gorge et tiré à bas de son cheval au moyen de leurs hallebardes à
-crocs[65]. Il allait périr malgré les efforts de Gales de Montigny, qui
-d'un bras écartait les coups et de l'autre haussait l'étendard royal en
-signe de détresse[66]. Arrive Pierre Tristan; descendre de cheval, se
-jeter l'épée à la main sur les quatre piquiers allemands, leur faire
-lâcher prise fut pour lui l'affaire d'un moment. Philippe-Auguste,
-remonté à cheval, rallia ses chevaliers et rétablit le combat. Tristan
-avait sauvé le monarque et peut-être aussi la monarchie.
-
- [65] _Philippide_, chant XI.
-
- [66] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 146.
-
-Au moment où le roi était ainsi délivré, Eudes, duc de Bourgogne,
-vainqueur des Flamands sur la droite, se portait au flanc de l'armée
-allemande, attaquée en même temps par la chevalerie de la garde du
-roi. Cent vingt chevaliers tombent morts; mais la phalange impériale
-est ouverte: on arrive à son centre. Pierre de Mauvoisin écarte piques
-et hallebardes et saisit les rênes du cheval de l'empereur. En vain
-il cherche à l'emmener, la presse est trop grande[67]. Guillaume des
-Barres, se penchant du haut de son cheval, saisit la sacrée majesté à
-bras-le-corps, tandis que Gérard La Truie lui porte de grands coups de
-couteau qui ne peuvent percer le haubert. Le cheval d'Othon, dressant
-la tête, reçoit un de ces coups qui lui crève l'oeil et pénètre jusqu'à
-la cervelle. L'animal, blessé à mort, se cabre et va, en dehors de la
-mêlée, rouler expirant dans la poussière[68]. Guillaume des Barres se
-précipite de nouveau sur l'empereur, et le saisissant par l'armure, il
-cherche entre le heaume et le cou l'endroit où il pourra plonger sa
-dague[69]. Mais de nombreux chevaliers saxons accourent au secours de
-leur maître, le relèvent et le mettent sur un cheval frais. Blessé,
-étourdi de sa chute, l'empereur prit le galop à travers champ, suivi du
-duc de Brabant, du sire de Boves et de beaucoup d'autres. «Oh! oh! fit
-le roi de France, voici l'empereur qui se sauve. Nous ne verrons plus
-aujourd'hui son visage[70].»
-
- [67] _Philippide_, chant XI.
-
- [68] _Philippide_, chant XI.
-
- [69] _Ibid._
-
- [70] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 150.--_Les Gr. Chron. de
- Fr._ édit. P. Paris, IV, 184.
-
-«Philippe-Auguste, dit un chroniqueur, n'avait jamais donné le
-titre d'empereur à Othon; et s'il l'appelait ainsi en ce moment-là,
-c'était pour avoir plus grande victoire: car il y a plus d'honneur à
-déconfire un empereur qu'un vassal[71].» Les Allemands sont détruits et
-dispersés, le char qui portait les armes impériales est mis en pièces;
-le dragon et l'aigle, les ailes arrachées et meurtries, sont apportés
-triomphalement au roi de France[72].
-
- [71] _Chronique de Rains_, p. 153.
-
- [72] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 150.--_Chron. de Flandre
- inéd. loco citato._
-
-Mais ce n'était pas tout encore; le comte Renaud de Boulogne résistait
-toujours. Cependant, le corps d'Anglais qu'il commandait avait été
-taillé en pièces par l'évêque de Beauvais. Tandis que l'élu de Senlis,
-l'habile et intrépide Garin, se portait partout où besoin était, le
-prélat de Beauvais s'était acharné contre les Anglais. D'un coup de
-masse d'armes il avait abattu et pris le comte de Salisbury, frère du
-roi d'Angleterre, un de leurs chefs. On dit que Renaud, malgré cet
-échec, quitta son corps d'armée, et que, transporté de fureur, il
-pénétra la lance en arrêt jusqu'au roi Philippe. Il allait le frapper,
-mais à la vue de son suzerain il se détourna, saisi de respect ou
-d'irrésolution, et poursuivit sa course envers le comte de Dreux[73].
-Celui-ci se tenait aux côtés du roi dont il était le cousin. Le comte
-Pierre d'Auxerre, également de sang royal, ne quittait pas non plus
-le monarque depuis le commencement de l'action. Son fils pourtant,
-parent de Jeanne de Constantinople par sa mère, combattait parmi les
-Flamands[74]. Renaud de Boulogne, revenu au milieu des siens, s'était
-fait avec une merveilleuse adresse un rempart de gens de pied disposés
-circulairement autour de lui sur deux rangs fort serrés.
-
- [73] _Les Gr. Chron. de Fr._ édit. P. Paris, IV, 186.
-
- [74] _Les Gr. Chron. de Fr._ édit. P. Paris, IV, 186.
-
-Quand tout le choc de l'armée française, victorieuse sur les autres
-points, porta contre ce bataillon, il fut écrasé. Renaud, resté seul
-avec six écuyers, résolut de mourir, mais n'en vint pas à bout. Un
-sergent d'armes français, Pierre de La Tourelle, s'approchant de lui,
-enfonce sa dague jusqu'au manche dans le flanc de son destrier. Un
-des écuyers cherche à entraîner le cheval par la bride, mais il est
-renversé. Le cheval succombe, et Renaud reste la cuisse engagée sous
-son corps. Les deux frères Hugues et Gauthier de Fontaine et Jean
-de Rouvroy le tiraillent et se le disputent. Arrive Jean de Nesle,
-châtelain de Bruges, qui veut aussi sa part d'une si belle proie, bien
-que, s'il faut en croire un historien, ce transfuge du parti flamand
-se fût comporté peu vaillamment dans la bataille[75]. Pendant cette
-querelle, un varlet, nommé Commote, s'efforçait d'introduire sa pique à
-travers le grillage de la visière du comte afin de l'achever. L'élu de
-Senlis, qu'on rencontrait en tout lieu où il y avait à faire, survint.
-Renaud le connaissait; il se nomma, cria merci et lui tendit son
-épée[76]. Tel fut le dernier épisode de cette bataille célèbre.
-
- [75] _Ibid._ 189.
-
- [76] _Les Gr. Chron. de Fr._ éd. P. Paris, IV. 189.
-
-La grande armée des confédérés n'existait plus. Du plateau de Cysoing
-où Philippe-Auguste s'était placé, on ne voyait de tous côtés que
-des débris épars et fuyants. La plaine offrait l'aspect d'un immense
-carnage. Au milieu de ce théâtre de confusion et de mort, un petit
-corps de sept cents Brabançons était seul demeuré intact et se retirait
-en bon ordre. Philippe, dans l'enivrement de son triomphe, le fit
-exterminer sous ses yeux par Thomas de Saint-Valery[77].
-
- [77] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 156.
-
-Ainsi se termina la bataille de Bouvines. Il était alors sept heures
-du soir. Les chapelains du roi de France chantaient encore, mais ils
-chantaient des actions de grâces.
-
-L'un d'eux, le poétique historien des hauts faits de Philippe-Auguste,
-nous retrace la dernière scène de cette grande journée, telle qu'elle
-apparut à ses yeux et à son imagination. «Les cordes et les chaînes
-manquent pour en charger tous ceux qui doivent être garrottés, car
-la foule des prisonniers est plus nombreuse que la foule de ceux qui
-doivent les enchaîner. Déjà la lune se préparait à faire avancer son
-char à deux chevaux, déjà le quadrige du soleil dirigeait ses roues
-vers l'Océan.... Aussitôt les clairons changent leurs chants guerriers
-en sons de rappel et donnent le joyeux signal de la retraite. Alors,
-il est enfin permis aux Français de rechercher le butin et de ravir
-aux ennemis étendus sur le champ de bataille leurs armes et leurs
-dépouilles. Celui-ci se plaît à s'emparer d'un destrier; là un maigre
-roussin présente sa tête à un maître inconnu et est attaché par une
-ignoble corde. D'autres enlèvent dans les champs des armes abandonnées;
-l'un s'empare d'un bouclier, un autre d'une épée ou d'un heaume.
-Celui-ci s'en va content avec des bottes, celui-là se plaît à prendre
-une cuirasse, un troisième ramasse des vêtements ou des armures. Plus
-heureux encore et mieux en position de résister aux rigueurs de la
-fortune, est celui qui parvient à s'emparer des chevaux chargés de
-bagages, ou de l'airain caché dans de grosses bourses, ou bien encore
-de ces chars que le Belge, au temps de sa splendeur, est réputé
-avoir construits le premier, chars remplis de vases d'or, de toutes
-sortes d'ustensiles agréables, de vêtements travaillés avec beaucoup
-d'art par les Chinois, et que le marchand transporte chez nous de ces
-contrées lointaines. Chacun de ces chariots, portés sur quatre roues,
-est surmonté d'une chambre qui ne diffère en rien de la superbe alcôve
-nuptiale où une jeune mariée se prépare à l'hymen, tant cette chambre
-tressée en osier brillant renferme, dans ses vastes contours, d'effets,
-de provisions, d'ornements précieux. A peine seize chevaux, attelés à
-chacune de ces voitures, peuvent-ils suffire pour enlever et traîner
-les dépouilles dont elles sont remplies.
-
-»Quant au char sur lequel Othon le Réprouvé avait dressé son dragon
-et suspendu son aigle aux ailes dorées, bientôt il tombe sous les
-coups innombrables des haches, et, brisé en mille pièces, il devient
-la proie des flammes; car on veut qu'il ne reste aucune trace de tant
-de faste, et que l'orgueil ainsi condamné disparaisse avec toutes ses
-pompes. L'aigle, dont les ailes étaient brisées, ayant été promptement
-restaurée, le roi l'envoya, sur l'heure même, à l'empereur Frédéric,
-afin qu'il apprît par ce présent qu'Othon, son rival, ayant été vaincu,
-les insignes de l'empire passaient entre ses mains par une faveur
-céleste. Mais la nuit approchait; l'armée, chargée de gloire et de
-richesses, rentra dans le camp, et le roi, plein de reconnaissance et
-de joie, rendit mille actions de grâces au Roi suprême, qui lui avait
-donné de terrasser tant d'ennemis[78]!»
-
- [78] Wilh. Brit. _Philippide_, chant XI.
-
-La victoire du roi de France eût anéanti la nationalité flamande, si la
-comtesse Jeanne, inébranlable au milieu de la grande catastrophe qui
-l'atteignait, ne fut restée comme le _palladium_ respecté de la patrie.
-
-
-
-
-II
-
- Nouvelle conspiration du comte de Boulogne.--Colère du roi.--Retour
- triomphal de Philippe-Auguste en France.--Fernand de Portugal
- entre à Paris garrotté sur une litière.--Il est enfermé dans la
- tour du Louvre.--Profonde consternation en Flandre.--Situation
- désastreuse du pays.--Démarche infructueuse de la comtesse
- Jeanne auprès du roi.--Douleur de Jeanne.--Courage et fermeté
- de cette princesse.--Son gouvernement.--Nouvelles tentatives
- de Jeanne auprès de Philippe-Auguste.--Obstination du roi à ne
- pas délivrer le comte de Flandre.--Habileté politique de la
- comtesse.--Elle affaiblit le pouvoir des châtelains, augmente les
- privilèges du peuple, favorise le développement du commerce et de
- l'industrie.--Histoire de Bouchard d'Avesnes.
-
-
-Parmi tous les princes coalisés, le comte de Boulogne seul ne
-désespéra point de la fortune après la sanglante défaite qui venait de
-dissoudre la ligue formidable dont il avait été l'un des principaux
-instigateurs. Prisonnier du roi de France, il trouva moyen, dès le
-lendemain de la bataille, d'envoyer un message secret à l'empereur
-Othon. Il conseillait à ce prince fugitif, de rallier les débris de son
-armée, de se rendre à Gand et dans les principales villes du comté
-de Flandre, d'y réveiller l'esprit de résistance et de recommencer la
-guerre. Ce message n'eut d'autre résultat que d'aggraver la position
-de Renaud. En effet, le roi, arrivant à Bapaume, fut informé de la
-nouvelle conspiration de son vassal et s'en montra justement irrité.
-Sans délai, il se rendit au donjon où Renaud et Fernand étaient
-enfermés, et, s'adressant à Renaud, il lui reprocha tous ses méfaits
-et toutes ses trahisons en termes brefs et sévères. «Voilà ce que tu
-m'as fait, dit-il en finissant. Je pourrais t'ôter la vie: je ne le
-veux point, mais tu ne sortiras de prison qu'après avoir expié tous
-tes crimes[79].» Le roi le fit aussitôt saisir et garrotter par des
-hommes d'armes, et on l'emmena au château de Péronne, où il fut jeté
-dans un cachot qui put lui rappeler le souvenir sanglant de Charles le
-Simple. On le chargea d'entraves et de chaînes de fer si courtes, qu'à
-peine pouvait-il faire un demi-pas[80]. Quant au comte de Flandre, le
-roi jugea à propos de ne pas l'enfermer si près de son pays; et, pour
-l'avoir sous les yeux, il le conduisit à Paris avec la plupart des
-autres captifs de distinction.
-
- [79] Vincent de Beauvais, ap. J. de Guise, XIV, 162.
-
- [80] _Les Gr. chron. de Fr._ IV, 193.
-
-Rien ne manquait donc au triomphe de Philippe-Auguste. Comme les héros
-de l'antiquité, il revenait traînant à sa suite ses ennemis vaincus et
-enchaînés. La joie que causa en France l'heureuse issue de la bataille
-de Bouvines fut universelle. Sur les routes, clercs et laïques allaient
-au-devant du roi, chantant des hymnes et des cantiques. Les cloches
-sonnaient partout. On dansait dans les rues; on y faisait retentir
-mille instruments de musique. Pas une église, pas un logis qui ne
-fussent tapissés de courtines, de draps de soie, jonchés de fleurs
-et de branchages[81]. On était alors en plein temps de moisson: les
-paysans, à six lieues à la ronde, quittaient leurs travaux, impatients
-de voir ce fameux Fernand, dont le nom était presque devenu en France
-un épouvantail; ils se rassemblaient sur le passage du cortège royal,
-leurs faucilles, leurs houes et leurs râteaux suspendus au cou[82]. Le
-comte de Flandre fit son entrée à Paris lié sur une litière portée par
-deux chevaux bai-brun, qu'on appelait alors des _auferant_. Le peuple,
-chez qui le sentiment national étouffe quelquefois la pitié, chantait
-en le voyant passer:
-
- [81] _Les Gr. chron. de Fr._ IV, 196.
-
- [82] _Vinc. de B._ ap. J. de G. XIV, 164.
-
- Ferrand portent deux auferant
- Qui tous deux sont de poil ferrant.
- Ainsi s'en va lié en fer
- Comte Ferrand en son enfer.
- Les auferant de fer ferré
- Emportent Ferrand enferré[83].
-
- [83] Guillaume Guiart, _Royaux lignages_, I, 309.
-
-Les jeux de mots étaient alors fort en vogue. Chaque fois qu'une
-langue se forme, on est ingénieux à lui faire subir des caprices
-d'imagination, des tours de force de syntaxe. Il n'en est pas qu'on
-n'essayât sur l'équivoque que présentait le nom du pauvre Fernand[84].
-Bref, durant toute une semaine, Paris fut en fêtes; il y avait tant de
-lumières la nuit par les rues, qu'il y faisait clair comme en plein
-jour.
-
- [84] _Les Gr. chron. de Fr._ IV, 197.
-
-Tandis que l'allégresse publique se manifestait de la sorte, le noble
-captif gémissait enfermé par ordre du roi dans une tour très haute et
-très forte, nouvellement bâtie en dehors des murs de la cité, et qu'on
-nommait la tour du Louvre[85].
-
- [85] _Ibid._ 194.
-
-L'éclatante victoire remportée par Philippe-Auguste sur tant d'ennemis
-conjurés contre sa puissance paraissait devoir amener, entre autres
-résultats, l'anéantissement de la nationalité flamande. Il n'en fut
-rien pourtant; et le roi de France, comme nous l'avons dit, respecta
-les droits de Jeanne de Constantinople, souveraine naturelle de la
-Flandre et du Hainaut, protégée moins encore par le prestige de ses
-vertus et de son infortune que par le redoutable esprit d'indépendance
-nationale qui animait ses sujets. D'ailleurs, pour Philippe-Auguste, la
-guerre n'était pas finie; car Jean sans Terre la continuait toujours
-avec des chances diverses dans les provinces qu'il avait jadis envahies
-au delà de la Loire. Le roi de France, après avoir quelque temps joui
-de son triomphe, se prépara à marcher contre le roi d'Angleterre avec
-toutes ses forces; et la Flandre, tant de fois ensanglantée par ce
-prince depuis deux années, jouit enfin d'un peu de calme et de repos.
-Mais il y régnait une consternation profonde; son seigneur, la plupart
-de ses barons étaient dans les fers; les plus valeureux d'entre ses
-enfants avaient succombé. Il semblait qu'un si grand malheur fût à
-jamais irréparable.
-
-Au premier moment, ce ne fut qu'un cri d'imprécation contre Othon
-l'excommunié, à qui l'on attribuait la funeste issue de cette
-guerre[86]. Puis l'on s'occupa du règlement des affaires intérieures.
-Elles offraient un lugubre tableau. La guerre avait si cruellement
-ravagé la Flandre dans les derniers temps, que de tous côtés, à
-la place d'un village, d'une église, d'une abbaye, on ne voyait
-plus que des murs dénudés par le pillage, noircis par les flammes,
-d'affligeantes ruines enfin, comme à Lille après la destruction de
-cette ville par Philippe-Auguste. Pour surcroît de malheur, de nouveaux
-fléaux tombèrent sur le pays vers la même époque. Gand, Ypres et Bruges
-furent presque entièrement consumées par des incendies, et quantité
-d'habitants y périrent étouffés. Une maladie contagieuse décima
-plusieurs cantons, et la mer, franchissant ses limites, inonda une
-partie de la Flandre occidentale[87]. Ce fut au milieu de ces calamités
-que Jeanne apprit le dénouement fatal de la bataille de Bouvines.
-
- [86] Jacques de Guise, XIV, 168.
-
- [87] Jacques de Guise, _passim_.
-
-Adam et Gossuin, évêques de Térouane et de Tournai, et le seigneur Jean
-de Béthune, évêque de Cambrai, avaient été députés vers la comtesse,
-afin de lui révéler la vérité, et de l'exhorter à la résignation et au
-courage. Au premier moment, Jeanne, disent les chroniqueurs du temps,
-se livra aux sanglots et au désespoir, aussi bien que sa tante Mathilde
-et la jeune Marguerite; mais bientôt, raffermie par les consolantes
-paroles des trois évêques, la comtesse envisagea sa position d'un oeil
-plus calme. Un grand devoir, une pénible tâche venaient de lui être
-dévolus par la Providence. A elle désormais à réparer les malheurs de
-la patrie et à lutter seule contre la fortune.
-
-Et d'abord, il y avait à prendre une courageuse résolution. Jeanne
-n'hésita pas. Le vendredi, 17 octobre 1214, elle alla à Paris se jeter
-aux genoux du roi, le suppliant de lui rendre un époux que lui-même
-jadis lui avait donné. Un traité fut alors formulé, mais le prudent
-monarque savait qu'il était inexécutable, ou mieux, que son exécution
-équivalait, pour la Flandre, à un arrêt de mort. Philippe-Auguste
-demandait en otage, à la place du comte, Godefroi, second fils du duc
-de Louvain; les principales forteresses de la Flandre et du Hainaut
-devaient être démolies; puis, le roi verrait à rendre Fernand et les
-autres prisonniers flamands, moyennant une rançon fixée selon son bon
-plaisir[88]. Le comte de Boulogne et les vassaux de ce dernier étaient
-exclus du traité.
-
- [88] _Acte du 24 octobre_ 1214, imprimé dans Baluze, _Miscell._
- VII, 205 _et alias_.
-
-Les conseils des villes flamandes ne ratifièrent pas ce traité qui eût
-consacré la ruine complète du pays. Quant au roi de France, il chassa
-bientôt comme mauvaise et périlleuse toute pensée de transaction, et ne
-se départit plus un seul instant d'une obstination que rien désormais
-n'aurait su vaincre.
-
-La comtesse Jeanne, désespérant de fléchir le roi, était revenue en ses
-domaines. «La fille de l'empereur d'Orient vivait simplement et dans
-le deuil, dit le cordelier Jacques de Guise. Pratiquant la dévotion et
-l'humilité, s'appliquant aux oeuvres de miséricorde, occupée à fonder
-et à réparer des hôpitaux et des églises, elle passait honorablement et
-sans reproche les années de sa jeunesse au milieu des tribulations et
-des angoisses[89].»
-
- [89] _Ann. Hann._, XIV, 168.
-
-Son esprit, fortifié par l'infortune, s'éleva bientôt à la hauteur du
-rôle qu'elle devait désormais remplir seule. Elle en comprit toute
-l'importance, et se montra la digne descendante de son père et de son
-aïeul, ces princes législateurs du Hainaut, chez qui la noblesse du
-sang et la bravoure n'excluaient pas l'habileté politique. La jeune
-comtesse trouva, il est vrai, un puissant concours dans la sympathie de
-ses sujets et dans le sentiment national, que les malheurs de la patrie
-avaient encore ravivés.
-
-En Flandre et en Hainaut, plus que partout ailleurs à cette époque,
-la fusion du principe municipal avec le système féodal avait produit
-une administration, sinon très régulière, du moins libérale et forte.
-C'était comme une grande famille unie par les liens d'une hiérarchie
-bien tranchée. La comtesse avait son bailli, sorte de ministre
-responsable, représentant ordinaire du souverain dans toute espèce de
-juridiction; puis, un conseil d'hommes sages qu'elle consultait quand
-il s'agissait d'un acte politique quelconque[90]. La cour suprême
-féodale, formée des hauts barons des deux comtés, statuait sur les
-affaires d'administration générale, en prenant toutefois l'adhésion du
-magistrat des bonnes villes dont l'assemblée portait le nom d'échevins
-de Flandre et de Hainaut. Ces états aidaient la comtesse et la
-dirigeaient en ses résolutions. Mais Jeanne, on en trouve souvent la
-preuve, conservait sur eux une très haute influence qu'elle puisait
-dans la sagacité naturelle de son esprit, dans sa fermeté de caractère,
-dans l'exemplaire austérité de sa vie publique et privée.
-
- [90] Archives de la Flandre, _passim_.
-
-Au milieu des graves préoccupations du pouvoir, la comtesse de Flandre
-n'oublia jamais un seul instant qu'elle avait, comme épouse, un grand
-devoir à remplir, et elle le remplit tant que dura la captivité de
-Fernand. Chaque année, sans se laisser décourager par les refus
-obstinés du roi de France, elle faisait de nouvelles tentatives pour
-tirer son mari de la tour du Louvre, empruntant à des taux énormes
-les sommes destinées à la rançon de son mari[91]. Elle employa aussi
-l'entremise du pape Honorius, puis celle du cardinal-légat, puis
-enfin celle des évêques de Cambrai, de Tournai et de Térouane; ce fut
-toujours en vain. Chaque fois, les négociateurs trouvèrent Philippe
-inébranlable[92].
-
- [91] Archives de la Flandre, _passim_.
-
- [92] Jacques de Guise, XIV, 286.
-
-Soit qu'il s'agisse d'administration intérieure, soit qu'il s'agisse
-d'affaires diplomatiques, on la trouve toujours pleine d'habileté et
-de résolution. En voici la preuve. On sait que les comtes de Flandre
-n'étaient pas seulement grands vassaux et pairs du royaume de France,
-mais qu'ils relevaient aussi, pour certaines portions de pays, de
-l'empereur d'Allemagne. Il paraît qu'au milieu des préoccupations dont
-elle avait toujours été accablée, Jeanne négligea de prêter foi et
-hommage à l'empereur, ainsi que le devaient faire les comtes de Flandre
-à leur avènement. Sous ce prétexte, Frédéric II confisqua la Flandre
-impériale dans une diète solennelle tenue à Francfort en 1218.
-
-C'était une très grave affaire en ce qu'elle devait, un jour ou
-l'autre, rallumer la guerre en Flandre, car l'empereur avait concédé à
-Guillaume, comte de Hollande, les parties qui relevaient de l'empire.
-A chaque instant, ce dernier pouvait chercher à prendre possession
-des nouveaux domaines qu'on venait de lui octroyer. Jeanne déploya,
-dans cette circonstance délicate, tant d'habileté, qu'en définitive
-la chose tourna même à son profit. Deux ans ne s'étaient pas écoulés
-que l'empereur annulait la confiscation, en reconnaissant que les
-chemins étaient trop périlleux pour que la jeune femme eût pu se rendre
-en Allemagne pendant la captivité de son mari; qu'ainsi elle était
-excusable de n'avoir pas rendu son hommage[93], etc. L'année suivante,
-en 1221, son fils Henri VII faisait plus encore. En déclarant de
-nouveau rapportée la sentence de 1218, en confirmant la comtesse dans
-la possession des fiefs impériaux, il forçait le comte de Hollande à
-subir et à reconnaître derechef sa dépendance de la Flandre[94].
-
- [93] Diplôme impérial de 1220. Archiv. de Flandre, _Cartulaire des
- empereurs_, pièce I.
-
- [94] Original en parchemin, scellé.--Archiv. de Flandre.
-
-Une pensée prédomine dans toute la conduite politique de Jeanne
-relative au gouvernement de ses domaines; c'était d'accroître le
-pouvoir municipal, et par là de contre-balancer l'influence des
-hauts barons qui commençait à se montrer plus menaçante que jamais.
-L'omnipotence des châtelains surtout devenait très dangereuse pour le
-peuple et pour le souverain. Sans parler des violences et des rapines
-qu'on leur avait reprochées de tout temps, ils avaient trouvé moyen
-de s'affranchir tellement de la domination du comte lui-même, qu'à
-la bataille de Bouvines on en vit combattre audacieusement parmi les
-chevaliers de l'armée française. C'était là un révoltant abus. Jeanne
-mit tout en oeuvre pour le réprimer, et si elle ne parvint pas tout à
-fait à anéantir l'influence des châtelains, elle l'amoindrit beaucoup.
-
-En 1218, elle donnait à la ville de Seclin la même charte
-d'affranchissement dont jouissait déjà la ville de Lille, charte très
-sage et très libérale qui devait singulièrement atténuer l'importance
-du châtelain de cette dernière ville[95]; et, en même temps, elle
-négociait avec le connétable de Flandre, Michel de Harnes, l'échange de
-la châtellenie de Cassel[96]. Un peu plus tard, en 1224, elle se fit
-vendre par Jean de Nesle, pour 23,545 livres parisis, la châtellenie de
-Bruges, l'une des plus considérables de Flandre[97]. La comtesse eut
-même à ce sujet, avec Jean de Nesle, un procès fameux qui fut vidé à
-Paris devant la cour des pairs du royaume, Jeanne ne pouvant être jugée
-que par cette cour, en vertu des lois de la hiérarchie féodale. Lorsque
-son procès fut gagné contre le châtelain, elle institua à Bruges la
-fête du Forestier, destinée à perpétuer le souvenir d'un événement
-qui consacrait l'affranchissement de cette belle cité. La prospérité
-de Bruges, comme celle des principales villes flamandes, du reste, ne
-prit le développement considérable qu'elle acquit au moyen âge qu'à
-partir de la disparition des châtelains, ou du jour que ces despotes
-perdirent le pouvoir exorbitant qu'ils s'étaient arrogé et dont ils
-avaient trop longtemps abusé.
-
- [95] Archives de Flandre à Lille, Ier _Cart. de Flandre_, pièce
- 466.--Imprimé dans le _Recueil des ordonnances du Louvre_, sous la
- date de 1280, IV, 320.
-
- [96] Arch. de Fl. orig. parch. scellé (28 octobre 1218).
-
- [97] _Ibid._ 8e _Cart. de Flandre_, pièce 2.
-
-Ainsi, tandis qu'elle travaillait à l'affaiblissement d'une
-aristocratie si souvent envahissante et despotique, la comtesse de
-Flandre augmentait le bien-être des bourgeois et du peuple. Les droits
-politiques d'un grand nombre de communes dans les deux comtés avaient
-été consacrés et reconnus par ses prédécesseurs ou par elle. Elle ne
-s'en tint pas là; elle voulut aussi favoriser de tout son pouvoir le
-commerce et l'industrie. En mai 1233, Jeanne confirme le privilège
-que Philippe, comte de Flandre et de Vermandois, son grand-oncle,
-avait accordé à l'abbaye de Saint-Bertin, d'établir un marché à
-Poperingue et d'y faire construire un canal[98]. Dans l'année 1224,
-on la voit affranchir de toutes charges, tailles et exactions, les
-cinquante ouvriers qui viendront s'établir à Courtrai pour y travailler
-la laine[99]; de sorte qu'on peut dire que c'est à Jeanne que les
-fabriques de cette ville doivent, sinon leur naissance, du moins les
-premiers éléments de leur prospérité.
-
- [98] Arch. de Fl. orig. parch. scellé. Sous un _vidimus_ du 14
- novembre 1365.
-
- [99] _Ibid._ Orig. parch. scellé (22 novembre).
-
-Au milieu de ses douleurs patriotiques causées par la guerre et de
-ses incessantes sollicitudes pour réparer les maux de la patrie et
-améliorer le sort de ses peuples, nous avons dit qu'un profond chagrin
-domestique était venu l'accabler. Rappelons-en les causes.
-
-L'on a vu qu'au moment de partir pour la croisade, le comte Bauduin
-avait confié à son frère, Philippe de Namur, la régence de ses Etats en
-même temps que la tutelle de ses deux jeunes filles, en lui adjoignant
-comme conseil un puissant seigneur du Hainaut appelé Bouchard.
-Ce personnage devait jouer un rôle funeste dans la vie, déjà si
-tourmentée, de la comtesse Jeanne, et le moment est venu de le mettre
-en scène.
-
-
-Dans les dernières années du douzième siècle, vivait à la cour du comte
-de Flandre, Philippe d'Alsace, un jeune enfant appartenant à cette
-illustre maison d'Avesnes dont la renommée brilla du plus vif éclat
-dès les premières croisades. Il était le troisième fils de Jacques
-d'Avesnes qui, à la bataille d'Antipatride, le 7 septembre 1191,
-mutilé, haché, par les Sarrasins, brandissait encore son épée du seul
-bras qui lui restait, et criait expirant à Richard Coeur de Lion:
-«Brave roi, viens venger ma mort!» Cet enfant était Bouchard.
-
-Suivant la coutume de l'époque, il devait passer le temps de sa
-jeunesse auprès du souverain, afin de se former parmi les barons et
-les dames aux nobles usages de la chevalerie. Sa charmante figure, ses
-heureuses dispositions d'esprit lui concilièrent l'affection du comte
-et de sa femme Mathilde. Ils n'avaient pas d'enfants et reportèrent
-sur Bouchard toutes leurs affections. La famille du seigneur d'Avesnes
-comptait assez d'hommes de guerre. L'on songea que Bouchard, avec ses
-bonnes et précoces qualités, pourrait aspirer aux premières dignités
-ecclésiastiques. On le mit aux écoles de Bruges, mais Bouchard n'y
-resta pas longtemps. Ses progrès dans l'étude devenaient si rapides que
-son maître conseilla à la reine Mathilde de l'envoyer à Paris[100].
-
- [100] J. de Guise, XIV, 12.
-
-Nulle part les sciences de l'époque, la philosophie scolastique et la
-jurisprudence n'avaient de plus profonds interprètes, des adeptes plus
-zélés qu'à l'université de cette ville. Les ténèbres de la barbarie
-se dissipaient. Un irrésistible besoin de savoir s'était emparé des
-esprits d'élite, et l'on cherchait avec passion la vérité, jusque dans
-les subtilités de la dialectique, jusque dans les abstractions du
-droit, jusque dans les spéculations de l'astrologie. Il n'y avait pas
-longtemps que les saint Bernard et les Pierre de Blois étaient morts,
-mais leur génie se revivifiait chez leurs disciples. Parmi eux et au
-premier rang, brillait un illustre Flamand, Alain de Lille, surnommé
-par l'admiration de son siècle le _docteur universel_.
-
-Bouchard, s'inspirant de si glorieux modèles, s'adonna aux travaux
-d'esprit avec le zèle d'un plébéien, scrutant, approfondissant les
-questions les plus ardues de philosophie naturelle et morale. Le grand
-seigneur avait disparu: absorbé par l'étude, Bouchard l'écolier ne
-songeait plus au luxe, à la richesse dont le comte de Flandre avait
-voulu entourer le fils de Jacques d'Avesnes pendant son séjour à Paris;
-il oubliait qu'il était l'enfant de toute une lignée de héros, que ces
-héros n'avaient jamais manié que la lance et l'épée.
-
-Bientôt Paris même ne suffit plus à l'insatiable avidité d'apprendre
-qui tourmente Bouchard. L'école d'Orléans florissait par ses
-professeurs en jurisprudence ecclésiastique et civile. Il s'y rend.
-Bachelier, puis enfin docteur et professeur lui-même en droit civil et
-canon, on le pourvoit d'une prébende et d'un archidiaconé en l'église
-Notre-Dame de Laon[101]. Peu après, le comte Philippe lui obtient
-une autre prébende à la trésorerie de la riche église de Tournai. De
-semblables dignités, à cette époque, n'exigeaient pas toujours qu'on
-fût dans les ordres pour en être investi. Néanmoins les deux églises
-exigèrent qu'il reçût les ordres sacrés, et il fut ordonné acolyte et
-sous-diacre à Orléans à l'insu de tous ses amis.
-
- [101] J. de Guise, XIV, 12.
-
-C'est ainsi qu'un chroniqueur contemporain retrace cette première phase
-de la vie de Bouchard; puis il ajoute: «De retour en Flandre, il se
-comporta à la guerre non comme un chanoine, mais comme un chevalier et
-un baron. Dans les guerres que la Flandre eut à soutenir contre ses
-ennemis, il déploya tant de bravoure que sa renommée surpassa bientôt
-celle de tous les seigneurs des contrées voisines. Alors il abandonna
-tout à fait ses prébendes et renonça à l'état ecclésiastique pour ne
-plus songer qu'à la gloire des armes.... Il se distinguait également
-par ses moeurs et ses vertus héroïques, par sa stature et son adresse
-dans les exercices du corps, par la force de ses membres, sa vigueur,
-sa grâce et par une foule d'autres qualités.... Dès qu'il fut sorti des
-écoles, il devint le principal conseiller tant du comte et de la reine
-Mathilde que des bonnes villes et des communautés, car son intelligence
-était supérieure à celle de tous les autres. Quoique son patrimoine
-fût modique, il amassa de grands biens. Il ne voulait pas seulement
-tenir le rang d'un chevalier, il aspirait à celui d'un grand prince. Il
-avait auprès de lui plus de chevaliers, de seigneurs, d'écuyers et de
-vassaux, que la reine elle-même; et quoiqu'il eût beaucoup d'envieux,
-il était accueilli avec les plus grands honneurs partout où il se
-présentait[102].»
-
- [102] _Chronique flamande_, reproduite par Jacques de Guise, XIV,
- p. 15.
-
-En effet, dans les guerres de Flandre sous le comte Bauduin, Bouchard,
-laissant ses livres, avait repris l'épée de ses ancêtres. Il y fit
-des prodiges: sa réputation de valeur grandissait à l'égal de celle
-que, malgré son jeune âge, il s'était acquise comme homme de sagesse
-et d'expérience. Richard Coeur de Lion tressaillit d'orgueil quand
-il apprit que Jacques d'Avesnes, cet ami mort si intrépidement sous
-ses yeux aux champs d'Antipatride, avait un fils digne de lui. Il ne
-voulut pas que d'autres mains que ses mains royales armassent Bouchard
-chevalier; il le combla de faveurs, et lui donna en Angleterre de
-grands biens et revenus[103].»
-
- [103] Jacques de Guise, XIV, 14.
-
-Au commencement du siècle, le comte partit pour la croisade. Bauduin
-IX, on l'a vu, emmenait avec lui tout ce que la Flandre et le Hainaut
-possédaient d'hommes de guerre et d'hommes de conseil. Il voulut qu'au
-moins une tête solide restât dans le pays pour le gouverner, qu'une
-main sûre gardât le trésor qu'il y laissait. Il ne se fiait pas trop
-d'ailleurs en son frère Philippe de Namur, qui, de fait et de droit,
-devait être ce qu'on appelait alors _bail et mainbour_ des deux comtés
-pendant l'absence du souverain et la minorité de ses filles. Bouchard
-lui fut adjoint, comme nous l'avons dit plus haut, en qualité de
-conseil et n'alla pas en Palestine.
-
-On sait comment Philippe de Namur, trompant tout le monde, livra ses
-nièces au roi de France; on sait aussi que, sur les instances des
-habitants de Flandre et de Hainaut, Philippe-Auguste renvoya Jeanne
-et Marguerite à Bruges. Bouchard mit le comble à sa popularité, en
-dirigeant et en menant à bien cette négociation. Mais déjà le mariage
-de Jeanne avec Fernand était décidé. Il se fit, et l'on dut s'occuper
-de la jeune Marguerite, alors âgée d'environ dix ans.
-
-Laissons encore ici un chroniqueur de l'époque prendre la parole; son
-langage naïf et plein de bonne foi nous semble fidèlement retracer les
-circonstances dans lesquelles se conclut le mariage de Bouchard avec
-Marguerite.
-
-«Lorsqu'il fut arrêté d'un commun accord, entre les rois de France, les
-parents et les amis des princesses et les conseils des bonnes villes,
-que Jeanne, l'aînée, serait donnée en mariage à Fernand, fils du roi de
-Portugal, on décida que la jeune Marguerite, sa soeur, accompagnée de
-cinq des plus nobles dames de la Flandre, et d'une suite convenable,
-serait confiée, jusqu'à l'âge nubile, à Bouchard d'Avesnes, qui passait
-pour le plus prudent chevalier de ce temps, et qu'il serait assigné à
-cette princesse une pension de trois mille livres, monnaie courante,
-sur les revenus de la Flandre et du Hainaut. Bouchard refusa d'abord
-respectueusement, et avec autant de crainte que de prudence, la charge
-qui lui était imposée. Mais après de mûres réflexions, il se soumit à
-ce qu'on exigeait de lui, et fit approvisionner et disposer sa maison
-avec toute la magnificence convenable. Il reçut donc chez lui, avec
-les dames qui l'accompagnaient, la princesse Marguerite pour l'élever
-dans les bonnes moeurs et selon les principes de l'honneur, comme il
-convenait à la fille du grand empereur et du noble comte Bauduin.
-
-»La demoiselle Marguerite vécut ainsi longtemps avec ses femmes
-pieusement et honorablement, et passa doucement les jours que Dieu lui
-accordait dans la dévotion, l'humilité et la pratique de toutes les
-vertus, selon le devoir d'une fille bonne et courageuse. Beaucoup de
-seigneurs prétendaient à sa main; les uns adressaient leur demande à
-Bouchard, les autres à la reine Mathilde. Le roi de France la fit aussi
-demander pour un de ses chevaliers qui était de son sang et du pays
-de Bourgogne; mais les Flamands n'y voulurent pas consentir. Le comte
-de Salisbury la rechercha également pour son fils aîné; les Flamands
-apprirent que le jeune prince était boiteux, et repoussèrent ce dernier
-prétendant.
-
-»On rapporte que Mathilde dit un jour: «Bouchard propose au conseil
-de Flandre et à moi divers partis pour notre fille, et il ne parle
-pas pour lui-même.» Une des dames de la reine, ayant entendu ces
-paroles, les rapporta à Bouchard. Ce seigneur, après y avoir mûrement
-réfléchi, résolut de faire part à ses amis et principalement à
-Gauthier d'Avesnes, son frère, de ce qui se passait, et d'attendre
-à ce sujet l'avis des personnes de qui dépendait cette affaire.
-Ses amis, qui ignoraient absolument ce qui le rendait incapable de
-se marier, lui répondirent que sur une matière aussi grave ils ne
-pouvaient lui donner aucun conseil avant qu'on ne connût la volonté de
-la reine; mais que si cette princesse y consentait, il serait facile
-d'obtenir ensuite l'agrément des bonnes villes et de la noblesse.
-Enfin Bouchard s'adressa en tremblant à la reine et lui fit part de
-son dessein, en lui demandant conseil et appui. La reine fixa un
-jour pour lui faire réponse, et, en attendant, elle prit l'avis de
-son conseil et de celui des bonnes villes de Flandre, exposant que
-Marguerite avait été demandée en mariage par le roi de France, par les
-Anglais et par plusieurs chevaliers de diverses nations; mais que,
-comme l'expatriation de la princesse pourrait devenir, par la suite,
-préjudiciable et dangereuse pour le pays, il valait mieux la marier à
-un seigneur d'un rang moins élevé, mais habitant le pays et pouvant
-ainsi lui être utile par ses conseils et par sa puissance, que de
-la voir emmener au dehors par un étranger. Ensuite la reine conclut
-en disant: «Nous avons dans ce pays tel chevalier qui est de sang
-royal, et il a fait demander Marguerite en mariage.» Les conseillers,
-après avoir entendu la déclaration de la reine, reçurent jour pour en
-délibérer. Ils assemblèrent la noblesse de Flandre et de Hainaut, ainsi
-que les conseils des bonnes villes; et après plusieurs délibérations,
-ne connaissant point les empêchements de Bouchard, ils furent d'avis
-qu'il était plus avantageux de marier la princesse avec un seigneur
-demeurant en Flandre et en Hainaut, qu'avec un étranger et surtout un
-Français qui pourrait ensuite s'emparer du pays[104].»
-
- [104] Jacques de Guise, XIV, 21.
-
-«Tous les parents et amis étaient d'accord des deux côtés; et
-Marguerite, non plus que sa soeur la comtesse Jeanne, Philippe comte
-de Namur, ni aucune autre personne, ne s'y opposait. En conséquence,
-les empêchements étant inconnus, les conventions matrimoniales furent
-signées, et le mariage célébré en face de l'église avec les solennités
-en usage parmi les nobles, et comme doit l'être toute union véritable
-et légitime, faite avec l'assentiment des deux parties; après quoi
-des fêtes eurent lieu au milieu de l'allégresse générale. Gauthier
-d'Avesnes avait promis de constituer en dot à Marguerite cinq cents
-livres de rente annuelle sur la ville d'Avesnes et sur toute la
-terre d'Etroeungt en Hainaut, ce qu'il fit en effet; puis, après la
-célébration des noces, Bouchard conduisit sa femme, avec une suite
-convenable, dans le Hainaut, pour la mettre en possession de sa
-dot, et elle y fut reçue par Gauthier d'Avesnes, en tout honneur et
-révérence[105].»
-
- [105] Jacques de Guise, XIV, 25.
-
-Ce fut en l'année 1213, et dans le château seigneurial du Quesnoi, que
-fut célébrée l'union de Bouchard et de Marguerite de Constantinople,
-au milieu d'une noble assistance, où figurait, outre les parents et
-alliés de la puissante maison d'Avesnes, l'élite des chevaliers du
-pays. Philippe-Auguste, en ce moment, ravageait la Flandre. Jeanne de
-Constantinople et le comte Fernand ne purent assister au mariage dont
-Bouchard s'empressa d'ailleurs de leur annoncer la célébration[106].
-Ils réglèrent, peu après, certaines conventions relatives aux intérêts
-des deux époux[107].
-
- [106] Déposition de Hugues d'Ath dans l'enquête de 1249 sur la
- légitimité des enfants de Bouchard et de Marguerite.
-
- [107] Charte de 1214, le cinquième jour après Pâques, rapportée par
- Jacques de Guise.
-
-Marguerite n'avait pas encore douze ans lorsque Bouchard l'épousa. Le
-chroniqueur Philippe Mouskes, qui vivait à cette époque, nous dit que
-la jeune princesse était belle comme la fleur dont elle portait le nom.
-Elle vivait heureuse et paisible dans le somptueux château d'Etroeungt,
-et rien ne semblait devoir troubler sa félicité. Elle devint bientôt
-et successivement mère de deux fils, dont l'aîné porta le nom de Jean
-d'Avesnes, et le second celui de Bauduin. Plus tard, il lui naquit
-encore une fille, qui fut appelée _Felicitas_. L'on se demande pourquoi.
-
-Trois ans s'étaient à peine écoulés qu'un bruit étrange se répand en
-Flandre et en Hainaut. On apprend que Bouchard est bien réellement
-dans les ordres. L'évêque d'Orléans affirme lui avoir conféré le
-sous-diaconat.
-
-Au milieu d'un peuple profondément religieux, dans le temps des
-fortes croyances, la fille de l'empereur Bauduin, du chef de la
-croisade, pouvait-elle rester la femme d'un prêtre renégat et partager
-une éternelle réprobation? Jeanne manda l'évêque de Tournai et les
-principaux ecclésiastiques de ses Etats, en les priant de lui donner
-leur avis sur cette grave affaire[108]. On décida, d'un commun accord,
-qu'il la fallait soumettre au prochain concile qui s'assemblerait
-à Rome[109]. Dans l'intervalle, la comtesse écrivit plusieurs fois
-à Bouchard, lui envoya l'évêque de Tournai, puis des chevaliers
-prudents et sages, afin de l'engager à lui rendre sa soeur Marguerite,
-promettant de lui réserver l'accueil le plus tendre. Bouchard et
-Marguerite ne voulurent rien entendre et restèrent ensemble dans les
-domaines que la maison d'Avesnes possédait en Hainaut[110].
-
- [108] Jacques de Guise, XIV, 170.
-
- [109] _Ibid._
-
- [110] _Ibid. passim._
-
-Le scandale allait croissant. Parmi les conseillers de la comtesse,
-les uns pensaient que la jeune princesse si étrangement séduite
-et aveuglée devait se faire sans délai religieuse, et entrer en
-l'abbaye de Sainte-Waudru à Mons, ou en celle de Maubeuge, ou dans
-une maison d'Hospitalières; quelques-uns prétendaient que, dans sa
-position, elle ne pouvait prendre le voile, et qu'elle devait passer
-le reste de ses jours dans la retraite et l'humilité. De nouvelles
-tentatives auprès de Bouchard furent infructueuses; et c'est alors que,
-devant une obstination que rien n'avait su vaincre, la comtesse de
-Flandre dut prendre une résolution grave. Elle écrivit au Pape et au
-concile général alors assemblé à Latran. En dénonçant l'apostasie du
-sous-diacre Bouchard, elle priait le Pape et le concile de prononcer
-sur le cas où se trouvait sa soeur; de décider si son mariage avec
-Bouchard était valable, et si ses deux enfants devaient être réputés
-légitimes[111].
-
- [111] Jacques de Guise, XIV, 172.
-
-Innocent III, ce pontife austère, cet homme inflexible, qui avait
-dompté Jean-sans-Terre et forcé Philippe-Auguste à renvoyer Agnès de
-Méranie, tressaillit d'une sainte colère. La bulle qu'il fulmina le
-prouve assez. «Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à
-nos vénérables frères l'archevêque de Reims et à ses suffragants[112],
-salut et bénédiction apostolique. Un horrible, un exécrable crime
-a retenti à nos oreilles. Bouchard d'Avesnes, naguère chantre de
-Laon, revêtu de l'ordre du sous-diaconat, n'a pas craint d'enlever
-frauduleusement, de certain château où elle était confiée à sa foi,
-sa cousine, noble femme Marguerite, soeur de notre chère fille en
-Jésus-Christ, noble femme Jeanne, comtesse de Flandre: il n'a pas
-redouté de la détenir, sous le prétexte impudent et menteur d'avoir
-contracté mariage avec elle. Comme du témoignage de plusieurs prélats
-et d'autres hommes probes qui ont assisté au sacré concile général,
-il nous a été pleinement prouvé que ledit Bouchard est sous-diacre,
-et qu'il fut jadis chantre de l'église de Laon; ému de pitié dans nos
-entrailles pour cette jeune fille, et voulant remplir les devoirs de
-notre office pastoral envers l'auteur d'un forfait si odieux, nous vous
-ordonnons et mandons par ces lettres apostoliques, que les dimanches
-et fêtes, par tous les lieux de vos diocèses, au son des cloches et
-les cierges allumés, vous fassiez annoncer publiquement que Bouchard
-l'apostat, contre lequel nous portons la sentence d'excommunication
-que réclame son iniquité, est mis, lui et ses adhérents, hors de
-communion, et que tout le monde doit avec soin l'éviter. Dans les lieux
-où Bouchard sera présent avec la jeune fille qu'il détient, dans
-les endroits même en dehors de votre juridiction où, par hasard, il
-aurait l'audace d'emmener ou de cacher ladite jeune fille, le service
-divin devra cesser à votre commandement, et cela, tant que ledit
-Bouchard n'ait rendu Marguerite libre à la comtesse sus-nommée, et
-que, satisfaisant comme il convient aux injures commises, il ne soit
-humblement retourné à une vie honnête et à l'observance de l'ordre
-clérical. Ainsi donc, tous et chacun de vous, ayez soin d'exécuter ceci
-efficacement, de manière à faire voir que vous aimez la justice et
-détestez l'iniquité, et aussi pour n'être pas repris d'inobédience et
-de négligence.--Donné à Latran, le XIV des kalendes de février, l'an
-XVIIIe de notre pontificat (19 janvier 1215).[113]»
-
- [112] Les évêques d'Arras, Beauvais, Senlis, Cambrai, Châlons,
- Laon, Noyon, Térouane et Tournai.
-
- [113] Arch. de Flandre. Orig. parch.
-
-La vive sollicitude d'Innocent III à l'égard des filles de l'empereur
-Bauduin s'explique; c'était pour le Pape une affaire de conscience sous
-un double rapport. En 1198, alors qu'il s'agissait d'organiser cette
-grande croisade dont le comte de Flandre devait être le chef, Innocent,
-pour ôter toute crainte, tout scrupule à Bauduin, lui écrivit une
-lettre dans laquelle il prenait sous sa protection lui et sa famille,
-jurant d'avoir, pendant l'expédition, un soin particulier des enfants
-du comte et de leur patrimoine[114].
-
- [114] _Epist. Innoc. III. Conc. gener._ XI.
-
-Bouchard, enfermé dans les hautes tours du château d'Etroeungt, que
-son frère Gauthier d'Avesnes lui avait donné en 1212 à l'occasion de
-son mariage, ne parut pas ébranlé de ce premier anathème. Le second ne
-se fit pas longtemps attendre. Honorius III, successeur d'Innocent qui
-venait de mourir, fulmina, le 17 juillet 1217, une nouvelle bulle, plus
-énergique, plus significative encore que la première s'il est possible.
-Il y disait: «Plût à Dieu que Bouchard d'Avesnes, cet apostat perfide
-et impudique, se voyant frappé, en conçût de la douleur, et que, brisé
-de contrition, il acceptât humblement la correction ecclésiastique;
-ainsi le châtiment lui rendrait l'intelligence, l'ignominie qui
-souillait sa face viendrait à cesser; le saint ministère ne serait
-plus en lui sujet à l'opprobre, et l'on ne verrait plus le visage d'un
-clerc couvert de confusion: Bouchard enfin n'aurait plus à craindre
-le reproche et la parole de tous ceux qui l'abordent. Tandis qu'au
-contraire le caractère clérical est blasphémé en lui parmi les nations
-et que vous-mêmes, mes frères, encourez l'accusation de négligence....
-Mais bien que, suivant ce que nous a fait dire la comtesse
-sus-mentionnée (Jeanne), vous ayez fait promulguer l'excommunication
-du sus-nommé Bouchard, comme vous n'avez pas pleinement exécuté notre
-mandat apostolique en d'autres points non moins nécessaires, ledit
-Bouchard n'a eu garde de se tourner vers celui qui l'a frappé et n'a
-point invoqué le Dieu des armées. Bien loin de là, cette tête de
-fer, ce front d'airain ne s'est ému ni de la crainte de Dieu, ni de
-la crainte des hommes, et n'a donné aucun signe de repentir. Ladite
-comtesse, toujours accablée de douleur et pénétrée de confusion, n'a
-donc pu jusqu'à présent recouvrer la soeur qui lui est ravie. Ainsi,
-voulant atteindre par un châtiment plus grave celui qui ne s'est point
-laissé pénétrer par la componction, nous mandons expressément à votre
-paternité que, suivant l'ordre de notre prédécesseur, vous ayez à
-procéder contre l'apostat susdit, nonobstant tout obstacle d'appel,
-de façon à faire voir que vous avez de tels forfaits en abomination,
-et que la comtesse sus-nommée n'ayant plus à renouveler ses plaintes,
-nous puissions rendre bon témoignage de votre droiture et de votre
-zèle.--Donné à Agnani le XVI des kalendes d'août, l'an premier de notre
-pontificat (17 juillet 1217).»
-
-Cette excommunication n'eut pas plus d'effet que la première. Cependant
-Marguerite avait obtenu un sauf-conduit de sa soeur et allait
-quelquefois la visiter. Un jour, devant toute la cour de Flandre
-assemblée, et il s'y trouvait plusieurs évêques et grand nombre de
-barons, elle s'écria: «Oui, je suis la femme de Bouchard et sa femme
-légitime. Jamais, tant que je vivrai, je n'aurai d'autre époux que
-lui!» Et se tournant vers la comtesse: «Celui-là, ma soeur, vaut encore
-mieux que le vôtre: il est meilleur mari et plus brave chevalier[115].»
-Peu de temps après, Bouchard, ayant voulu réclamer les armes à la main
-le douaire de Marguerite, tomba au pouvoir de la comtesse de Flandre,
-qui le retint prisonnier au château de Gand. Marguerite se rendit à
-plusieurs reprises auprès de sa soeur pour implorer la délivrance de
-Bouchard; mais chaque fois elle se montra inébranlable devant toutes
-les supplications de la comtesse et ne voulut jamais consentir à se
-séparer de l'excommunié. Jeanne, nonobstant les graves sujets de
-plainte qu'elle avait contre sa jeune soeur et l'injure récente qu'elle
-en avait reçue, céda à ses instances et lui rendit enfin le père
-de ses enfants[116]. Toutefois, Marguerite dut fournir caution que
-Bouchard ne prendrait plus les armes. Arnoul d'Audenarde, Thierri de
-la Hamaïde, les sires d'Enghien, de Mortagne et plusieurs autres se
-portèrent garants pour elle[117].
-
- [115] Déposition de Royer du Nouvion, dit de Sains, écuyer âgé de
- cinquante ans.--Enquête précitée.
-
- [116] Enquête précitée.--Dépositions de tous les témoins
- entendus.--Ph. Mouskes, _Ch. rimée_, _v. 23243_.
-
- [117] Déposition de Hugues d'Ath, âgé de soixante ans.--Enquête
- précitée.
-
-L'affection de Marguerite soutenait donc Bouchard contre l'adversité
-et fortifiait son obstination. Aussi le vit-on toujours impassible et
-opiniâtre dans la proscription à laquelle l'Eglise l'avait condamné.
-
-Tantôt il vivait dans une province, tantôt dans une autre, au fond de
-quelque retraite que lui ouvrait furtivement la main généreuse d'un
-ami. Il se trouva même des prêtres assez audacieux pour dire la messe
-en présence de Bouchard et de sa famille[118]. Il parcourut de la sorte
-les diocèses de Laon, de Cambrai et de Liège, et séjourna pendant six
-ans au château de Hufalize, sur les bords de la Meuse, dont le seigneur
-lui accorda l'hospitalité ainsi qu'à Marguerite et à ses enfants[119].
-
- [118] Enquête précitée, _passim_.
-
- [119] Déposition de Godefroi de Longchamp, chevalier.--Enquête
- précitée.
-
-La papauté, devant qui les empereurs et les rois humiliaient leurs
-fronts, ne pouvait vaincre l'obstination d'un sous-diacre. Une
-troisième excommunication, plus violente que ne l'avaient été les deux
-autres, est fulminée, en 1219, par Honorius. Cette fois ce n'est plus
-Bouchard seul qui est frappé, c'est son frère Gui d'Avesnes, ce sont
-ses amis Waleran et Thierri de Hufalize et les autres qui ont donné
-asile à l'apostat; ce sont les prêtres désobéissants, c'est Marguerite
-enfin qu'atteindra l'excommunication, si Bouchard n'est pas laissé
-dans l'isolement, comme devait l'être tout homme frappé de l'anathème
-ecclésiastique.
-
-«Honorius, etc.... Pourquoi la bonté divine n'a-t-elle pas permis que
-le méchant apostat Bouchard d'Avesnes se réveillât et ouvrît enfin
-les yeux pour reconnaître son iniquité et apercevoir les immondices
-dont il est souillé depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la
-tête, et que, de l'abîme boueux où il est enfoncé, il poussât un cri
-vers le Seigneur pour obtenir d'être retiré de cet étang de misères et
-de la fange d'impureté où il est retenu?... Mais non, nous le disons
-avec douleur, le coeur de cet homme est endurci. Il se corrompt et se
-putréfie de plus en plus dans son fumier: comme une bête de somme,
-il élève la tête, et comme l'aspic qui n'entend pas, il se bouche les
-oreilles pour ne point écouter nos corrections et écarter de lui les
-remontrances qui devraient le retirer de l'iniquité. Aussi le misérable
-doit-il craindre avec raison d'encourir tout à la fois l'exécration
-de Dieu et des hommes, c'est-à-dire les châtiments temporels d'une
-part et les peines éternelles de l'autre. Nous rougirions de rappeler
-encore ici les forfaits que l'apostat susdit a commis impudemment
-envers noble femme, notre très chère fille en Jésus-Christ, Jeanne,
-comtesse de Flandre, etc.... Mais comme nobles hommes, Waleran, Thierri
-de Hufalize, et d'autres encore des diocèses de Laon, de Cambrai et de
-Liège, favorisent le même apostat excommunié et gardent les réceptacles
-où est détenue ladite Marguerite, et qu'en outre, noble homme, Gui
-d'Avesnes, frère germain du même apostat, et quelques autres avec
-lui, le maintiennent de toutes leurs forces, et qu'enfin il s'est
-trouvé des prêtres assez audacieux pour célébrer témérairement les
-divins offices au mépris de l'interdit dans les lieux où la susdite
-Marguerite est détenue captive, etc.... Nous mandons apostoliquement à
-votre discrétion de publier, etc. (la formule d'excommunication comme
-ci-dessus).... Et s'il est trouvé que ladite Marguerite, s'étant
-rendue complice d'une si grande iniquité, ne s'est point séparée de son
-séducteur, qu'elle soit aussi nommément excommuniée, nonobstant tout
-appel, jusqu'à récipiscence, etc.--Donné à Rome le VIII des kalendes de
-mai, l'an IIIe de notre pontificat (24 avril 1219).[120]»
-
- [120] Cette bulle et celles dont nous avons donné ci-dessus la
- traduction, sont conservées aux archives générales à Lille (Chambre
- des comptes).
-
-La déplorable position de Bouchard avait jusque-là été adoucie par
-l'aveugle dévouement que Marguerite ne cessait de lui porter. On garde
-aux Archives générales, à Lille, un acte de 1222, où Marguerite donne
-encore à Bouchard le titre d'époux: _maritus meus_[121]. Mais bientôt
-cet attachement si vif et si exalté s'évanouit tout à fait, par un de
-ces retours si fréquents dans les affections humaines, et Bouchard
-se vit abandonné. Marguerite se retira d'abord au Rosoy avec ses
-enfants, chez une des soeurs de Bouchard d'Avesnes[122]; puis, en 1225,
-Bouchard était complètement délaissé, et sa femme, au grand étonnement
-de chacun, formait de nouveaux noeuds en épousant le sire Guillaume
-de Dampierre, deuxième fils de Gui II de Dampierre, et de Mathilde,
-héritière de Bourbon[123].
-
- [121] Premier Cartulaire de Hainaut, _pièce_ 14.
-
- [122] Enquête précitée.
-
- [123] Ph. Mouskes, _Chron. rimée_, _v._ 23290.
-
-Bouchard d'Avesnes vécut encore quinze ans. La comtesse de Flandre
-lui pardonna et intervint même avec le comte Thomas, son mari, dans
-certaines affaires de famille qui l'intéressaient[124]. Retiré au
-château d'Etroeungt, Bouchard y mena une existence assez obscure; car
-l'on n'entendit plus parler de lui. Peut-être cherchait-il alors des
-consolations dans l'étude des lettres qui avaient fait le charme de
-ses jeunes années. Nonobstant les fables que plusieurs historiens ont
-débitées sur le trépas de ce personnage si coupable et si malheureux,
-il paraît aujourd'hui certain qu'il mourut naturellement en son manoir,
-vers 1240, et qu'il fut enterré à Cerfontaine, près de l'ancienne
-abbaye de Montreuil-les-Dames, sur les confins de la Thiérache et du
-Hainaut[125].
-
- [124] Voir un acte de 1234 reposant aux Archives de Flandre, à
- Lille.
-
- [125] Bouchard avait eu, nous l'avons dit, trois enfants de
- Marguerite de Constantinople: 1º Jean d'Avesnes, qui mourut la
- veille de Noël 1257; 2º Bauduin d'Avesnes, seigneur de Beaumont,
- mort en 1259; 3º Felicitas d'Avesnes, laquelle trépassa l'an 1282.
- Les deux premiers furent enterrés au milieu du choeur de l'église
- du couvent des Frères Prêcheurs, dit de Saint-Paul, à Valenciennes.
- Leur soeur Felicitas reçut sa sépulture au moustier de le Ture.
- D'Outreman rapporte tout au long les épitaphes de la maison
- d'Avesnes, lesquelles de son temps existaient encore. Voir son
- _Histoire de Valenciennes_, 436.
-
-
-
-
-III
-
- Histoire merveilleuse du faux Bauduin.
-
-
-Jeanne, orpheline dès son enfance, avait, au début de son mariage, vu
-son pays ravagé et ensanglanté par la guerre; au milieu de ses douleurs
-patriotiques, elle avait eu le profond chagrin de voir sa jeune soeur
-devenir, à l'insu de tous, la femme d'un prêtre apostat et rebelle;
-elle avait vu enfin le comte Fernand, son mari, vaincu à Bouvines,
-retenu prisonnier dans la tour du Louvre, sans que ses supplications,
-ses larmes, ses sacrifices pussent l'arracher à l'implacable animosité
-du roi de France. Il semblait que la coupe de ses infortunes dût être
-pleine. Il n'en était rien cependant, et il lui restait une cruelle et
-dernière épreuve à subir.
-
-Il arriva, en effet, vers 1224, un événement des plus étranges, qui
-produisit partout une grande émotion et faillit causer une révolution
-complète en Flandre et en Hainaut. Nous avons fait allusion plus haut
-à cette merveilleuse aventure. Il nous reste à la raconter d'après les
-historiens du temps qui nous ont laissé à ce sujet des détails d'un
-piquant intérêt.
-
-En l'année 1215, parurent pour la première fois en Hainaut, dans la
-ville de Valenciennes, des Frères Mineurs de l'ordre de Saint-François.
-Voués aux plus humbles labeurs, les uns faisaient des nattes, des
-paniers, des corbeilles; les autres de la toile; quelques-uns
-écrivaient et reliaient ces livres que nous admirons aujourd'hui comme
-les chefs-d'oeuvre d'une patience surhumaine[126]. Quels étaient
-donc ces austères personnages? d'où venaient-ils? Chacun cherchait
-à pénétrer le mystère dont s'entourait leur pauvre et silencieuse
-existence. On se livrait à toute espèce de conjectures à ce sujet,
-quand un incident vint trahir le secret bizarre dont ces religieux
-semblaient se faire un cas de conscience.
-
- [126] Jacques de Guise, XIV, 306.
-
-L'an 1222, comme l'on posait les fondements du beffroi, au coin du
-marché, en la ville de Valenciennes, le sire de Materen, gouverneur de
-ladite ville pour la comtesse Jeanne, vint assister à cette opération.
-Il était là, regardant les travaux, quand il aperçut devant lui un
-Frère Mineur, demandant humblement l'aumône parmi la foule.
-
-«Cet homme, dit-il aux gens de sa suite, me paraît d'une élégante
-et belle stature; son geste est noble et grave, mais quel vêtement
-sordide, comme tout cela est bizarre, misérable. Qu'on l'appelle, et
-faisons-lui l'aumône[127].»
-
- [127] Jacques de Guise, XIV, 308.
-
-Le Frère s'approcha du gouverneur, et, l'ayant considéré avec
-attention, il se couvrit le visage de ses mains, puis s'éloigna
-aussitôt en disant: «Je n'accepterai point d'argent.»
-
-On courut après lui; mais il repoussa tristement la bourse qu'on lui
-tendait, et se hâta de regagner son couvent.
-
-Cette conduite parut étrange au gouverneur; mille pensées diverses
-traversèrent son esprit. Il s'enquit du nom de cet homme qui fuyait
-sa présence si brusquement. On n'en put rien lui dire, sinon qu'on le
-croyait Flamand et que les autres religieux l'appelaient frère Jean
-le Nattier, à cause de son adresse à tresser les nattes. Du reste,
-ajouta-t-on, il porte sur le visage deux profondes cicatrices dont
-l'une descend du front à l'oeil droit, en passant sur le sourcil,
-et l'autre partage le front transversalement[128]. A ces mots, le
-gouverneur baissa la tête et demeura pensif. Rentré au logis, il envoie
-dire au religieux de venir incontinent le trouver. Mais on répond au
-messager que le Frère a quitté le couvent pour se diriger vers Arras.
-La nuit se passe, et le lendemain dès l'aube, le sire de Materen, suivi
-de quelques valets, chevauchait à la poursuite du religieux. Entre
-Douai et Arras, il rejoignit le Frère qui cheminait en compagnie d'un
-autre religieux de son ordre, tous les deux pieds nus et couverts de
-pauvres vêtements.
-
- [128] Jacques de Guise, XIV, 310.
-
-«Bonjour, Frères, leur dit-il en les abordant.
-
---Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous!» répondirent ceux-ci.
-
-Et l'on marcha en s'entretenant de choses indifférentes.
-
-Quand le gouverneur fut assuré qu'il ne s'était pas trompé dans
-ses conjectures, il sauta à bas de son cheval, et, s'approchant du
-religieux,
-
-«Seigneur Josse, lui dit-il, vous êtes mon oncle, le frère de mon père!
-Dame Elisabeth, votre soeur, vit encore, et vos deux fils ont été
-faits chevaliers. Pourquoi donc les seigneurs, vos compagnons d'armes,
-nous ont-ils annoncé votre mort en nous renvoyant votre armure, la
-vieille armure de votre aïeul, puisque vous voilà vivant[129]?»
-
- [129] Jacques de Guise, XIV, 312.
-
-Le religieux, confondu par ces paroles, ne savait plus que dire. Son
-coeur se remplit d'amertume. Un instant il s'efforça d'échapper à cette
-position par des subterfuges; mais se voyant reconnu tout à fait, il
-prit la main du chevalier dans la sienne et lui dit:
-
-«Jurez-moi de ne jamais révéler ce que vous allez apprendre.»
-
-Le chevalier jura.
-
-«Eh bien, oui, je suis votre oncle Josse de Materen, le même qui jadis,
-comme vous le savez, partit avec Bauduin comte de Flandre et de Hainaut
-pour la croisade!»
-
-Alors il se mit à raconter les principaux événements de cette grande
-expédition. Partout et toujours il avait suivi son suzerain depuis la
-Flandre jusqu'à Venise, depuis Venise jusqu'au siège de Constantinople.
-Dans les combats, il était près du comte; après les combats, il
-assistait avec lui au partage des dépouilles. Lors de l'élection de
-Bauduin à l'empire, il était là présent; à sa confirmation encore, à
-son couronnement encore. Enfin, il avait pris part à cette sanglante
-bataille que Bauduin avait livrée aux Blactes et aux Comans devant
-Andrinople, et dans laquelle le valeureux prince avait trouvé la
-mort[130].
-
- [130] Jacques de Guise, XIV, 314.
-
-Puis il se prit à narrer comment les chevaliers flamands, après avoir
-longtemps combattu en Palestine, s'en allèrent avec Pèdre, roi de
-Portugal, frère de la reine Mathilde, jadis comtesse de Flandre,
-envahir le royaume de Maroc; comment beaucoup d'entre les croisés
-subirent un glorieux martyre sur la plage africaine; comment enfin
-grand nombre de barons firent voeu d'entrer en religion et y entrèrent
-en effet. Le gouverneur, ému, écoutait ces récits. Quand il fallut
-se séparer de son oncle, il le serra sur son coeur avec effusion, et
-regagna pensif et silencieux la ville de Valenciennes.
-
-Cependant, peu de temps après, le bruit se répandit de tous côtés que
-les chevaliers qui avaient accompagné le comte Bauduin à la croisade
-étaient revenus dans leur patrie pour y vivre pauvres et inconnus, sous
-l'habit de Frères Mineurs, ou sous celui d'ermites mendiants. Cela fit
-une grande sensation. Ainsi que nous l'avons dit, le peuple n'avait
-jamais eu une confiance bien robuste dans la mort de l'empereur.
-Souvent, et dès les premières années de la croisade, il avait espéré
-voir ce prince reparaître un jour dans le pays. Quand on sut que ses
-compagnons d'armes se trouvaient en Hainaut, on pensa qu'il pourrait
-bien être avec eux. Bientôt même ce ne fut presque plus un doute, grâce
-aux perfides insinuations de quelques-uns de ces grands vassaux dont
-la comtesse Jeanne comprimait les velléités tyranniques, et qui, pour
-se venger, cherchaient toutes les occasions de susciter des embarras
-à leur courageuse souveraine. A leur tête étaient les seigneurs du
-Hainaut qui avaient embrassé contre la comtesse de Flandre le parti
-de Bouchard d'Avesnes dont nous avons raconté plus haut la romanesque
-histoire.
-
-A quatre lieues de Valenciennes, et non loin de la petite ville de
-Mortagne, se trouvait un bois qu'on appelait le bois de Glançon. Là
-vivait un ermite, ou pour mieux dire un mendiant que sustentait la
-charité publique. Un jour que cet homme parcourait les rues de Mortagne
-tendant la main aux passants, un baron l'aborde. Après l'avoir un
-instant considéré, il feint la surprise. Comme le mendiant lui en
-demande la raison, le baron se prosterne et lui dit:
-
-«Seigneur, je vous reconnais; vous êtes véritablement l'empereur
-Bauduin!»
-
-L'ermite est stupéfait. Plus il cherche à se défendre d'être
-l'empereur, et plus le chevalier paraît convaincu du contraire[131].
-
- [131] _Chron. de Flandre_, manuscrit de la Bibl. nat. nº 8380, fol.
- LIV Vº, 2e col.
-
-Tout en faisant mille protestations, ce dernier emmène l'ermite
-en son hôtel et l'y installe en toute révérence. Bientôt de hauts
-personnages arrivent à la dérobée qui le circonviennent, lui persuadent
-que, s'il n'est pas l'empereur, il a du moins une telle ressemblance
-avec Bauduin, qu'on le peut facilement prendre pour ce prince; lui
-apprennent plusieurs secrets de famille, enfin le façonnent au rôle
-qu'il doit jouer[132]. Le mendiant se montre d'autant plus intelligent
-qu'en son temps il avait été jongleur, ainsi qu'on le verra par la
-suite.
-
- [132] _Ibid._ LX Vº, 2e col.--_Chron. Alb. stad._ 205.
-
-Dans l'intervalle, on exploite la crédulité du peuple. On lui persuade
-sans peine que l'empereur existe réellement, et qu'il consent enfin
-à sortir de l'obscurité où il avait voulu finir ses jours pour se
-rendre à l'amour de ses sujets fidèles. Mortagne d'abord le reconnaît
-pour son souverain. Les populations se soulèvent de joie. On court
-à sa rencontre de tous les côtés, et c'est avec un immense cortège
-qu'il se présente dans les villes de Tournai, de Valenciennes et de
-Lille, où il est reçu avec acclamation. Un contemporain, le chroniqueur
-Philippe Mouskes, dit à ce propos que si Dieu était venu sur la terre
-il n'eût pas été mieux accueilli[133]. A Gand et à Bruges, l'entrée
-du faux Bauduin fut magnifique. Au milieu de l'enthousiasme général,
-il traversa ces villes porté sur une litière, revêtu du manteau de
-pourpre et de tous les ornements impériaux. Un archichapelain portait
-la croix devant lui[134]. Personne ne se doutait du piège, et quantité
-de seigneurs des deux comtés y tombèrent et suivirent l'imposteur.
-Bientôt la comtesse Jeanne se trouva presque abandonnée, sans autre
-appui qu'un petit nombre d'amis fidèles, qui, sachant parfaitement à
-quoi s'en tenir sur le sort de l'empereur Bauduin, déploraient avec
-elle l'astucieuse perfidie de quelques barons, et le fatal aveuglement
-d'un peuple qui se laissait si facilement entraîner.
-
- [133] _Chron. rimée, vers_ 24851.
-
- [134] _Ibid. vers_ 24823.
-
-Le pouvoir de la comtesse fut sérieusement ébranlé par cette bizarre
-aventure. La division était dans le pays; des luttes sanglantes
-s'engageaient déjà entre les seigneurs des deux partis. Au milieu de ce
-trouble et de cette confusion, l'existence même de la princesse courut
-des dangers. Dans leur exaltation contre Jeanne, qu'ils considéraient
-comme une fille rebelle, attendu qu'elle ne pouvait pas croire ce
-qu'ils croyaient, les partisans du faux Bauduin dirigèrent leurs coups
-contre elle. Après avoir cherché vainement à vaincre la superstitieuse
-obstination de tout un peuple et à s'opposer aux envahissements de
-l'imposteur, Jeanne s'était réfugiée en son château du Quesnoi. Une
-nuit, ils tentèrent de l'enlever; elle eut à peine le temps de fuir
-dans la campagne par une issue cachée, de monter à cheval et de gagner
-la ville de Mons, à travers des chemins affreux et pleins de périls.
-
-En aucune circonstance, Jeanne n'eut à déployer plus d'énergie et
-d'habileté que dans la triste position où la fortune venait encore
-une fois de la plonger. Perdre l'héritage de ses pères, le laisser
-aux mains d'un misérable aventurier, et surtout passer pour une fille
-dénaturée, parricide, c'était vraiment là un de ces coups imprévus et
-terribles sous lesquels succombent souvent les âmes les plus fortement
-trempées.
-
-Pour nous servir de l'heureuse expression d'un vieil historien, la
-comtesse «jugea bien que ce fuseau ne se devoit pas démesler par force,
-mais par finesse[135].» Elle essaya d'abord de faire venir l'ermite au
-Quesnoi. Il y avait auprès d'elle en ce moment une ambassade du roi de
-France, Louis VIII, composée de trois hauts personnages, Mathieu de
-Montmorency, Michel de Harnes et Thomas de Lempernesse. Elle espérait
-confondre devant eux l'imposteur, mais celui-ci se garda bien de se
-rendre à l'invitation de Jeanne[136].
-
- [135] Doutreman, _Hist. de Valenciennes_.
-
- [136] _Chron. de Flandre_, fol. 61, 2e col.
-
-La situation devenait de plus en plus critique. Le roi d'Angleterre
-Henri III, partageant ou plutôt feignant de partager l'erreur commune,
-écrivit au faux Bauduin une lettre de félicitations, en lui offrant de
-renouveler les anciennes alliances qui avaient uni leurs ancêtres. Il
-lui rappelait que le roi de France les avait dépouillés l'un et l'autre
-de leur héritage: il lui offrait enfin et lui demandait des conseils
-et des secours pour recouvrer les domaines que tous deux avaient
-perdus[137]. Henri ne pouvait plus compter sur l'appui de Jeanne,
-laquelle avait de graves motifs pour ne pas offenser le prince qui
-tenait son mari dans les fers. En favorisant l'imposteur, il espérait
-s'en faire une créature dévouée, regagner l'amitié des Flamands, et
-armer de nouveau ceux-ci contre la France, ce qui eût fort bien servi
-ses intérêts en ce moment-là.
-
- [137] Rymer, _Foedera_, I, 277.
-
-Jeanne, après avoir vainement tenté tous les moyens d'ouvrir les yeux
-à ses sujets, attendait avec anxiété que la Providence se chargeât
-de dévoiler elle-même l'iniquité. Elle n'attendit pas longtemps. Le
-sire de Materen, resté fidèle à sa suzeraine, s'était ressouvenu de
-la rencontre que naguère il avait faite de son oncle. Il pensa que
-son appui et celui des Frères Mineurs, s'ils voulaient le prêter,
-seraient d'un grand secours à la comtesse Jeanne. Il se mit en quête de
-rechercher cet oncle, et ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à le
-découvrir dans le refuge de Saint-Barthélemy, près Valenciennes, où il
-était revenu après l'incident raconté plus haut.
-
-A la suite d'une longue entrevue avec le religieux, le sire de Materen
-se rendit auprès de la comtesse. Là, devant le conseil assemblé, il
-rendit compte en secret de tout ce qu'il avait appris. Jeanne et ses
-conseillers furent profondément émus de ce récit. Ils éprouvaient tout
-à la fois un mélange de joie et de tristesse. Peu de jours après,
-la comtesse vint à Valenciennes, croyant y trouver les Frères; mais
-ceux-ci, fuyant le souffle de la faveur mondaine, dit la chronique,
-s'étaient dispersés et réfugiés les uns à Liège, les autres à Arras ou
-à Péronne.
-
-Sans délai, Jeanne informa le roi de France de tout ce qui se
-passait, lui demandant conseil et protection dans cette périlleuse
-circonstance[138]. Le roi fit partir pour la Flandre et le Hainaut des
-envoyés qui trouvèrent le pays en révolution. La plupart des communes
-obéissaient à l'ermite comme à leur seigneur naturel. De leur côté, la
-noblesse et le clergé ne savaient plus trop quel parti prendre.
-
- [138] Ph. Mouskes, _vers_ 24895.
-
-Cependant Jeanne faisait rechercher en toute hâte les personnes qui
-pouvaient avoir connu son père et surtout les Frères Mineurs dont le
-gouverneur de Valenciennes avait parlé. On en trouva dix-neuf d'entre
-eux, dont seize laïques et trois prêtres, qui furent aussitôt mandés
-devant la comtesse Jeanne et les envoyés du roi, et qui, cette fois,
-malgré le serment par eux juré de n'avoir aucun rapport avec le monde,
-n'osèrent pas se soustraire aux ordres de leur souveraine et aux cris
-plus impérieux peut-être encore de leur propre conscience.
-
-Le fameux Guérin, évêque de Senlis, présidait l'enquête. Ayant demandé
-aux religieux leurs noms, leur patrie, leur état, ce qu'ils savaient du
-comte Bauduin, de sa mort; leur ayant fait jurer sur l'Evangile de dire
-la vérité, l'un de ces Frères répondit à l'évêque au nom de tous:
-
-«Seigneur, voici la vérité; nous avons tous les seize traversé la mer
-avec le très-illustre prince Bauduin, dont l'âme repose en paix, et
-depuis lors nous ne l'avons plus quitté un seul instant jusqu'à sa
-mort. Dans toutes les batailles où il combattait de sa personne, nous
-étions présents, et dans la dernière qu'il livra aux Comans et aux
-Blactes, nous l'avons vu vivant, puis mort[139]. Nous le jurons tous.
-Nous demandons en outre à parler, en présence du roi, à celui qui se
-dit être Bauduin.»
-
- [139] _Chronique de Bauduin d'Avesnes_, manuscrit de la Bibl. de
- Bourgogne, nº 10233-36, citée par M. le baron de Reiffenberg, t. X,
- nº 7, des bulletins de l'Acad. royale de Bruxelles.
-
-Le roi fut aussitôt informé du résultat de l'enquête. Quelques semaines
-après, à la prière de Jeanne, il vint lui-même à Péronne. Il appela
-les Frères Mineurs devant lui, les interrogea longuement, et quand il
-eut appris de leur propre bouche tout ce qu'il désirait savoir, il
-les confina dans un couvent de la ville. Alors il écrivit au prétendu
-Bauduin, lui mandant de se rendre incontinent auprès de lui pour
-conférer d'affaires importantes. Il lui envoyait en même temps un
-sauf-conduit[140]. Le soi-disant comte de Flandre et de Hainaut ne
-pouvait se dispenser d'obéir aux ordres de son suzerain; il s'achemina
-donc vers Péronne, suivi d'un cortège nombreux composé de tous ceux
-qui, parmi les barons et les bourgeois des deux comtés, croyaient voir
-en lui leur véritable seigneur. Pleins d'assurance et de joie, ces
-bonnes gens s'imaginaient que le roi de France allait solennellement
-reconnaître Bauduin de Constantinople et l'investir des fiefs dont il
-avait été si longtemps dépouillé. L'étrange missive du roi d'Angleterre
-avait encore augmenté leur aveuglement, et il fallait désormais
-beaucoup de prudence et d'adresse pour leur ouvrir les yeux, confondre
-l'imposteur, réduire enfin à néant cet incroyable échafaudage de ruses,
-de trahisons et de soupçons odieux dressé contre la malheureuse fille
-de Bauduin.
-
- [140] _Chron. de Flandre_, manuscrit de la Bibl. nat. nº 8380, fol.
- 63.
-
-A son arrivée à Péronne, l'ermite fut reçu avec le même cérémonial que
-s'il eût été l'empereur en personne. En le saluant, le roi l'appela
-son oncle; et puis, entrés dans les appartements du château, ils
-devisèrent quelque temps ensemble, jusqu'à l'heure où l'on corna l'eau
-pour le repas, suivant l'usage du temps. Alors le roi le pria de dîner
-avec lui; l'ermite s'en excusa et s'en alla dîner au riche hôtel qui
-lui avait été préparé dans la ville. Après le dîner, Louis VIII lui
-envoya un de ses officiers pour l'engager, ainsi que les seigneurs
-de sa suite, à venir au _parlement_, c'est-à-dire à l'assemblée où
-d'habitude les princes et les barons se réunissaient au logis du roi.
-Cette fois, l'ermite, qui avait déjà refusé de s'asseoir au festin
-royal, ne crut plus pouvoir se dispenser de retourner chez le roi. Il
-avait été cependant fort contraint et gêné à la première entrevue;
-mais il s'était trop avancé et ne pouvait maintenant reculer. Le roi
-le prit à part et le fit causer de nouveau; il ne tarda pas à voir par
-toutes ses réponses qu'il n'était qu'un misérable personnage et un
-effronté menteur[141]. Bientôt l'évêque de Senlis vint l'entreprendre
-à son tour; il lui parla du siège de Constantinople, des affaires
-d'outre-mer et de bien d'autres choses que l'empereur Bauduin aurait
-dû parfaitement connaître[142]. L'ermite, de plus en plus embarrassé,
-répondit avec hésitation. A la fin, l'évêque, élevant la voix devant
-tous les seigneurs présents, français, flamands, ou hainuyers:
-
- [141] _Chron. de Flandre_, manuscrit de la Bibl. nat. nº 8380, fol.
- 63.
-
- [142] _Ibid._
-
-«Sire, lui dit-il, nous voyons bien à votre contenance que vous devez
-être un très noble homme; mais il y a encore des gens qui en doutent.
-Pour ôter tout soupçon, le roi m'ordonne de vous adresser publiquement
-quelques questions.--Vous rappelez-vous en quel temps et en quel lieu
-vous avez fait hommage de votre terre de Flandre à notre seigneur le
-bon roi Philippe, dont Dieu ait l'âme?»
-
-L'ermite, après avoir un moment réfléchi, dit qu'il ne s'en souvenait
-plus....
-
-Le prélat lui demanda ensuite par qui il avait été fait chevalier; en
-quelle ville, à quel jour et dans quelle chambre il avait épousé la
-princesse Marie de Champagne?
-
-Le vieux jongleur ne s'était pas préparé à d'aussi simples questions;
-il resta muet et confondu[143]. Alléguant son grand âge, ses longs
-malheurs, son peu de mémoire, il demanda jusqu'au lendemain pour
-répondre.
-
- [143] P. Mouskes, _v._ 24961.
-
-Ebahis, les barons de son escorte se regardaient entre eux; mais
-il leur répugnait encore de croire qu'ils étaient la dupe d'une
-mystification aussi audacieuse. Ils espéraient que, remis de son
-trouble, le vieillard se ressouviendrait facilement de choses qu'il
-est impossible de jamais oublier, et attendirent le lendemain avec
-impatience.
-
-Dans la nuit, le faux Bauduin s'enfuit dérobant un des meilleurs
-chevaux des écuries du roi.
-
-Grande fut la stupeur de chacun, surtout quand on s'aperçut que les
-écrins, coffrets, joyaux, et tout ce que la chambre contenait de
-précieux, avaient également disparu. Les chevaliers de Flandre et de
-Hainaut, dupes ou complices de l'imposteur, remplis de honte et de
-confusion, quittèrent Péronne furtivement, et l'on n'en vit plus
-reparaître un seul à la cour du roi[144].
-
- [144] P. Mouskes, _v._ 25009.
-
-Quant à ce prince, après avoir donné congé aux Frères Mineurs et
-leur avoir offert sa royale bienveillance[145], il retourna à Paris,
-satisfait du résultat de son voyage, et bien résolu d'obtenir pour
-la comtesse de Flandre une satisfaction plus éclatante encore. A cet
-effet, il écrivit aux principales villes de Flandre et de Hainaut, et
-leur reprocha de s'être laissé si vilainement abuser par un imposteur,
-et d'avoir ainsi manqué à la foi et à l'amour qu'elles devaient à leur
-souveraine[146]; en même temps il dépêchait par toutes les provinces du
-royaume des lettres où il promettait une forte récompense à celui qui
-livrerait l'homme dont il indiquait le signalement.
-
- [145] J. de Guise, XIV, 342.
-
- [146] _Chron. de Fl._ fol. 64, vº, 2e col.
-
-Le faux Bauduin, après sa fuite de Péronne, s'était réfugié au village
-de Rougemont en Bourgogne, où il espérait n'être jamais découvert. Il
-y séjourna, en effet, pendant un certain temps sans que le moindre
-soupçon se portât sur lui. Cependant on remarqua bientôt qu'il
-dépensait beaucoup d'argent et menait un train de vie peu ordinaire;
-chacun s'en étonna, car on savait dans le pays qu'il était naguère
-parti sans sou ni maille, gagnant sa vie au jour le jour, et n'ayant
-d'autre profession que celle de ménestrel ou jongleur. De propos en
-propos, la chose vint aux oreilles de messire Everard de Castenay,
-seigneur du lieu. Il fit mettre le vilain à la question pour apprendre
-d'où lui venaient toutes ses richesses, et celui-ci finit par avouer
-qu'il les avait gagnées en Flandre et en Hainaut, où il s'était fait
-passer pour l'empereur Bauduin. On sut alors aussi que le nom véritable
-de ce jongleur était Bertrand; qu'il était natif de Rains, village à
-une lieue de Vitry-sur-Marne; qu'enfin il était fils de Pierre Cordel,
-vassal de Clarembaut de Capes[147]. Everard de Castenay l'envoya sous
-bonne garde au roi Louis, qui le reconnut parfaitement et le fit
-conduire en Flandre, en recommandant à la comtesse de lui faire son
-procès selon toutes les règles du droit[148].
-
- [147] P. Mouskes, _v._ 25258.
-
- [148] _Chron. de Fl._ fol. 65.
-
-La chronique flamande inédite que nous avons souvent citée en raison
-des précieux détails qu'elle renferme sur l'histoire du faux Bauduin,
-retrace en ces termes empreints de beaucoup de véracité le dénouement
-du drame:
-
-«Sitost que la contesse le tint, et pour lui faire son procès
-incontinent, elle fist assembler les nobles et gens de conseil et de
-justice des bonnes villes de Flandre et de Haynaut, et leur montra
-ledit Bertrand pour savoir si c'estoit celui qui s'estoit voulu faire
-passer pour Bauduin l'empereur. Si déclarèrent tous que c'estoit lui
-sans aultre. Et lui mesme confessa, sans contrainte et de sa franche
-voulenté, que de tant qu'il avoit présumé, il avoit menti par sa gorge;
-mais que ce avoit esté plus par les plusieurs que il nomma qu'il
-s'estoit avanchié de ce faire, dont il se repentoit et demandoit pardon
-à tous. Adonc, publiquement en recognoissant son péchié, il fut jugié
-par les nobles du pays à estre traisné et puis pendu au gibet[149].»
-
- [149] _Chron. de Flandre_, inédite, nº 8380, précitée, fº 63.
-
-On conduisit son cadavre aux champs, et on l'accrocha, près de l'abbaye
-de Loos, à des fourches patibulaires, où il devint la pâture des
-oiseaux de proie.
-
-Justice était faite; la comtesse de Flandre, dont le coeur était
-plutôt rempli d'affliction que de haine, résolut alors de pardonner
-à tous ceux de ses sujets qui avaient tenu le parti du faux Bauduin,
-et qui, trop longtemps aveuglés, gémissaient enfin de leur erreur.
-En conséquence, elle publia une charte d'amnistie, qui fut adressée
-aux principales villes des deux comtés, le 25 août 1225. La princesse
-disait qu'elle ne gardait plus aucun ressentiment en son âme, qu'elle
-oubliait tout; et, en échange de cette preuve d'amour, elle ne
-demandait à ses peuples que de prier le Seigneur Dieu pour elle[150].
-
- [150] Archives de la ville de Lille, carton I, pièce I.--_Original
- parchemin dont le scel est rompu._
-
-Telle fut la péripétie de ce dramatique et singulier événement. Le
-retentissement qu'il produisit en son temps s'est perpétué d'âge en
-âge jusqu'à nous; mais souvent singulièrement modifié, quelquefois
-même dénaturé tout à fait par les traditions dont il a dû traverser la
-longue filière.
-
-
-
-
-IV
-
- 1226--1233
-
- La comtesse Jeanne a recours au Pape pour obtenir la délivrance
- de Fernand.--Bulle du Pontife à ce sujet.--Traité de Melun.--Les
- villes de Flandre refusent sa ratification.--La reine Blanche de
- Castille consent à modifier le traité.--Délivrance de Fernand
- en 1226.--Son dévouement à la reine.--Ses expéditions dans le
- Boulonnais et la Bretagne.--Succession au comté de Namur.--Jeanne
- et Fernand augmentent le pouvoir municipal en Flandre.--Les
- _Trente-neuf_ de Gand.--Fernand meurt à Noyon.
-
-
-Tandis que Jeanne de Constantinople luttait seule en Flandre contre
-d'étranges vicissitudes, Fernand de Portugal voyait tristement
-s'écouler sa vie entre les murs du Louvre. Le vainqueur de Bouvines
-était mort le 14 juillet 1223. Jeanne crut l'occasion favorable pour
-renouveler ses tentatives auprès du successeur de ce prince; mais Louis
-VIII avait hérité de l'opiniâtreté de son père. Il ne voulut d'abord
-rien entendre[151]; seulement le comte fut moins durement traité
-qu'auparavant, et on lui permit même de recevoir la visite quotidienne
-de quatre Frères Mineurs choisis par le roi dans les couvents de
-Paris, pour lui porter, deux à deux, et à tour de rôle, quelques
-consolations[152]. Jeanne mit en oeuvre tous les ressorts possibles
-pour ébranler le monarque. Elle lui fit écrire par le Pape, par un
-grand nombre de cardinaux et d'autres personnages influents; chacun
-employait les termes les plus pressants. Honorius alla jusqu'à menacer
-de lancer l'interdit sur la Flandre et le Hainaut, d'excommunier
-le comte et la comtesse, si Fernand, mis en liberté, tentait de se
-rebeller encore.
-
- [151] _Chron. de Flandre_, _manuscrit de la Bibl. nat._, nº 8380,
- fol. 58.
-
- [152] Jacques de Guise, XIV, 290.
-
-Après de nombreuses négociations, Louis VIII consentit enfin à traiter
-de la délivrance de son prisonnier. Voici les principales clauses de ce
-traité, conclu à Melun le 10 avril 1225[153].
-
- [153] Galland, _Mémoires pour l'Histoire de Navarre et de Flandre_.
- Preuves 145 et 146.
-
-Le roi s'oblige à faire sortir Fernand de prison, le jour de Noël 1226,
-à condition que celui-ci lui payera vingt-cinq mille livres parisis
-avant sa sortie. En outre, il devra, ainsi que la comtesse sa femme,
-remettre entre les mains du roi les villes de Lille, Douai, l'Ecluse
-et leurs appartenances, pour garantie d'un second payement de la même
-somme. Le roi rendra ces villes quand le comte et la comtesse lui
-auront soldé en totalité les vingt-cinq mille livres; mais il gardera
-la forteresse de Douai pendant dix ans, et une garnison française y
-sera entretenue aux frais de la Flandre, à raison de vingt sols parisis
-par jour.--En vertu de la lettre du Pape, le comte et la comtesse,
-s'ils n'exécutent pas les clauses du traité, seront excommuniés par
-l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis, quarante jours après
-sommation, et les terres de Flandre et de Hainaut seront mises en
-interdit. Le comte et la comtesse feront jurer sûreté et féauté au roi
-par les barons, les communes et les villes des deux comtés.--Ils ne
-pourront faire la guerre au roi ou à ses enfants.--Si quelque chevalier
-refuse de jurer sûreté au roi, ils le chasseront de sa terre; si
-c'est une ville, ils s'empareront de ses biens.--Enfin le comte et la
-comtesse n'auront pas le droit d'élever de nouvelles forteresses en
-Flandre en deçà de l'Escaut sans l'agrément du roi.
-
-Lorsqu'on lut aux barons et aux villes les conditions du traité
-de Melun, pour la plupart si pénibles et si outrageantes pour la
-nationalité flamande, ils les repoussèrent avec dédain, et, comme en
-1214, ils s'opposèrent formellement à toute espèce de conventions de
-cette nature.
-
-Les Flamands, il faut le dire, n'éprouvaient pas de sympathie pour le
-prince portugais, car ils se rappelaient que son avènement au comté
-avait été la source d'une multitude de malheurs. S'ils se montraient
-disposés à faire quelque sacrifice, ce n'était que dans le but de
-complaire à leur souveraine naturelle. La comtesse Jeanne avait cédé à
-un sentiment d'affection conjugale qui lui avait fait un moment oublier
-les véritables intérêts du pays: dans quelle sombre perplexité ne
-devait pas la jeter cette cruelle alternative où elle était placée?
-
-Heureusement pour Fernand et pour elle, le roi vint à mourir sur ces
-entrefaites. La reine Blanche, mère et tutrice de Louis IX, consentit,
-au mois de janvier 1226, à modifier le traité. On se contentait de
-vingt-cinq mille livres avec quelques garanties, et il n'était plus
-question de garnison française entretenue au coeur même du pays et aux
-frais des Flamands. Les barons et les villes souscrivirent alors à ce
-traité, qui ne put toutefois recevoir son exécution qu'après que le
-jeune roi eut été sacré[154].
-
- [154] Ph. Mouskes, _v._ 27495.
-
-Fernand sortit donc de prison le 6 janvier 1226, après une captivité
-de douze ans, cinq mois et quelques jours. Le malheureux prince avait
-bien expié les fautes politiques de sa jeunesse. Eprouvé par cette
-grande infortune, l'âme de Fernand sembla s'être retrempée. Son esprit
-avait acquis de la gravité dans cette solitude, où le comte de Flandre
-n'obtenait de son vainqueur sans pitié que les consolations austères de
-ces Franciscains dont nous avons parlé plus haut.
-
-Pendant le peu d'années qu'il eut encore à vivre, Fernand se conduisit
-dans le gouvernement de ses Etats avec sagesse et prudence. Jamais il
-ne se départit du serment de fidélité qu'il avait juré au roi, et se
-montra toujours reconnaissant envers lui et sa mère, la reine Blanche,
-laquelle avait si puissamment contribué à hâter le moment de sa
-délivrance. D'ailleurs, durant sa captivité, il s'était toujours montré
-plein de résignation; différent en cela de Renaud de Boulogne, dont
-l'esprit d'intrigue et les fureurs amenèrent un affreux événement.
-
-Il paraît que, du vivant de Philippe-Auguste, Louis, fils du roi et
-cousin du comte de Boulogne par sa mère Isabelle, avait vivement
-intercédé pour obtenir la délivrance du prisonnier et y avait réussi.
-Il vint un jour au château de Compiègne, où le comte de Boulogne
-avait été transféré nouvellement, annoncer à ce prince les bonnes
-dispositions du monarque à son égard. Cette nouvelle jeta Renaud dans
-un transport de joie qui lui fit perdre la tête à tel point que, se
-jetant aux genoux de Louis: «Beau cousin, lui dit-il, le service que
-vous m'avez rendu sera richement récompensé, car avant un mois je vous
-ferai roi de France[155].» Effrayé d'une telle parole, et s'imaginant
-que le comte de Boulogne en voulait à la vie de son père, le prince
-Louis monta incontinent à cheval avec une petite escorte de chevaliers
-et courut jusqu'à Montbason, où était le roi, auquel il raconta le
-propos de Renaud. Le châtelain de Compiègne reçut aussitôt l'ordre
-de jeter le prisonnier dans un cachot et de le charger de fers, sans
-permettre à personne de l'approcher. Il entra dans la chambre du comte
-pour mettre cet ordre à exécution. Renaud, joyeux à sa vue, croyait
-que le moment de sa délivrance était venu. «Eh bien, beau châtelain,
-quelle bonne nouvelle?» s'écria-t-il. Alors celui-ci lui montra les
-lettres du roi. Renaud pâlit en les lisant. Saisi d'un mouvement de
-rage frénétique, il prit à bras-le-corps un de ses chambellans qui
-était là près de lui, et le serra si fortement contre sa poitrine que
-l'un et l'autre tombèrent morts à terre avant qu'on eût eu le temps de
-les séparer[156].
-
- [155] _Chroniques de Flandre_, _manuscrit de la Bibl. nat._ nº
- 8380, fol. 65 vº, 2e col.
-
- [156] _Chronique précitée_, ibid.
-
-Comme on l'a vu, le roi Louis VIII avait suivi de près son père au
-tombeau. Il laissait, de sa femme, Blanche de Castille, un fils âgé de
-dix ans, lequel devait monter sur le trône sous le nom de Louis IX, et
-y acquérir par ses vertus une renommée que l'histoire et la postérité
-ont si hautement consacrée. Dans les cérémonies du sacre des rois de
-France, le comte de Flandre remplissait les fonctions de connétable et
-portait l'épée de Charlemagne devant le monarque. Lors du couronnement
-de saint Louis, Fernand était encore en prison. La comtesse sa femme,
-jalouse de maintenir une si glorieuse prérogative, disputa l'honneur de
-porter l'épée à la comtesse de Champagne, qui, elle aussi, avait la
-prétention de faire office de connétable pendant l'absence de son mari,
-en vertu de je ne sais quel antécédent. L'affaire fut déférée à la
-cour des pairs. Du consentement de Jeanne, les pairs décidèrent que ce
-serait Philippe de Clermont, comte de Boulogne, qui tiendrait l'épée,
-mais que cette exception ne porterait pour l'avenir aucun préjudice au
-droit des comtes de Flandre.
-
-Ce même Philippe de Clermont, l'année qui suivit celle du sacre,
-c'est-à-dire en 1227, se ligua avec Pierre de Dreux, comte de Bretagne,
-et plusieurs grands vassaux, contre la reine Blanche, régente de France
-pendant la minorité de Louis IX. C'était la première occasion qui
-s'offrait à Fernand de prouver son dévouement à la mère et au fils.
-Il la saisit avec empressement. A peine Philippe de Clermont eut-il
-rejoint les confédérés que Fernand fit irruption sur le Boulonnais,
-et força le comte à accourir défendre ses propres états. Plus tard,
-Fernand prit encore part à l'expédition dirigée contre Pierre de Dreux,
-le plus redoutable, après le comte de Boulogne, de tous les grands
-vassaux révoltés. Cette guerre dura trois ans et se termina par le
-traité de Saint-Aubin-du-Cormier, qui assura le triomphe de la royauté
-sur l'aristocratie.
-
-La succession au comté de Namur avait forcé le comte de Flandre à
-entrer à main armée dans cette province en 1228; et c'est ce qui
-l'empêcha de prêter en ce moment-là une aide plus efficace à la
-régente. Fernand se croyait en droit d'élever des prétentions sur le
-Namurois, du chef de sa femme. Bauduin le Courageux, grand-père de
-Jeanne, avait, par testament, laissé le comté de Namur à Philippe, son
-second fils. Philippe, après avoir gouverné la Flandre et le Hainaut
-durant la minorité de Jeanne, sa nièce, était mort, comme nous l'avons
-dit, en 1213, sans laisser d'enfants de sa femme, Marie, fille du
-roi de France. Le Namurois était alors passé aux mains d'Yolande de
-Hainaut, soeur de Philippe, avec le consentement, au moins tacite, de
-Henri, son autre frère, élu empereur de Constantinople après la mort du
-malheureux Bauduin. Yolande était mariée à Pierre de Courtenai, comte
-d'Auxerre, lequel devait bientôt aussi monter sur le trône de Byzance.
-Namur fut donc dévolu successivement aux deux fils de Pierre, puis à
-leur soeur Marguerite de Courtenai, épouse de Henri, comte de Vianden.
-Ce fut lorsque ce dernier voulut prendre possession du Namurois que
-Fernand réclama l'héritage au nom de sa femme, nièce d'Yolande. Ses
-droits n'étaient guère fondés, comme on le voit. Néanmoins il essaya
-de les faire prévaloir par la force des armes. Il entra dans le comté
-de Namur, dont l'empereur Henri lui avait donné l'investiture[157],
-et s'empara de quelques villes, entre autres de Floreffe, qui soutint
-quarante jours de siège. Mais l'affaire s'arrangea en 1232 par la
-médiation du comte de Boulogne, ami des deux parties. Un traité fut
-conclu à Cambrai en vertu duquel Henri de Vianden conserva le comté
-de Namur, et Fernand eut pour lui les bailliages de Golzinne et de
-Vieux-Ville[158]. Quatre ans plus tard, Bauduin de Courtenai, empereur
-de Constantinople, fils de Pierre, revint en France, en Flandre et
-en Hainaut. Le roi de France lui rendit les domaines qu'il possédait
-dans le royaume, et la comtesse de Flandre lui remit également les
-possessions dont elle avait été investie lors du traité de Cambrai;
-elle l'aida même[159] à recouvrer le comté de Namur sur Henri de
-Vianden.
-
- [157] Archives de Flandre, _Acte du 3 juin_ 1229, copie.
-
- [158] _Ibid. Acte du 1er novembre_ 1232, orig. scellé.
-
- [159] Jacques de Guise, XIV, 468.
-
-Tout le fardeau des grands et sérieux événements avait pesé sur Jeanne
-durant la captivité de son mari. Lorsque Fernand sortit de prison, la
-Flandre jouissait de tous les bienfaits du calme et de la paix. A part
-les guerres de peu d'importance qu'il dut soutenir, et dont il se tira
-avec honneur et profit, le comte de Flandre n'eut plus qu'à consolider
-avec sa femme l'oeuvre que celle-ci avait si dignement commencée. Ils
-y travaillèrent tous deux avec zèle. Sans parler ici des fondations
-charitables ou pieuses faites avec autant de libéralité que de
-sagesse, des actes diplomatiques consommés avec beaucoup de prudence,
-nous devons mentionner le développement que, dans l'intérêt de la
-bourgeoisie et du peuple, ils s'efforcèrent de donner aux institutions
-politiques, en Flandre surtout; car en Hainaut, le comte Bauduin y
-avait pourvu avant de partir pour la croisade.
-
-L'organisation et l'extension du pouvoir municipal, ce contre-poids si
-nécessaire des envahissements féodaux, paraît encore ici avoir été de
-leur part le but d'efforts qu'on voit, du reste, se renouveler pendant
-le règne de Jeanne à chaque intervalle de tranquillité publique. Dans
-la seule année 1228, le comte et la comtesse reconstituèrent le corps
-échevinal dans quatre des principales villes de Flandre: Gand, Ypres,
-Bruges et Douai. Un système électif assez compliqué forme la base de
-ce nouvel échevinage qui consacre et fixe pour la première fois, d'une
-manière bien stable, les droits de la bourgeoisie. Voici, pour exemple,
-les dispositions fondamentales du corps politique connu dans l'histoire
-sous le nom fameux des _Trente-neuf_ de Gand.
-
-L'élection des échevins de la ville de Gand se fera chaque année, le
-jour de l'Assomption de la Vierge, de la façon suivante:
-
-Les échevins actuels (de l'année 1228) éliront, après serment prêté,
-cinq échevins ou bourgeois de Gand, qu'ils croiront les meilleurs. Si,
-dans l'élection, il survenait quelque difficulté, celui qui aura le
-plus de voix sera nommé.--Il ne pourra y avoir parmi ces cinq échevins
-de parents au troisième degré.--Ces cinq élus feront serment d'élire à
-leur tour trente-quatre autres échevins ou bourgeois qu'ils croiront
-les plus capables, ce qui formera le nombre de trente-neuf.--En cas
-de contestation, celui qui obtiendra le plus de voix aura toujours
-la préférence; mais le père et le fils ou deux frères ne pourront se
-trouver ensemble.--Ces trente-neuf échevins se diviseront en trois
-_treizaines_. La première formera l'échevinage proprement dit; la
-seconde, le conseil; la troisième restera sans fonctions.--La treizaine
-qui aura rempli l'échevinage pendant une année sera remplacée par
-la seconde, celle-ci par la troisième, et ainsi alternativement à
-perpétuité.--S'il arrive quelque vacance soit par mort ou par retraite,
-les échevins alors en place en éliront un autre, se conformant aux
-mêmes formalités et exceptions.--Les échevins prêteront serment entre
-les mains du bailli de Gand ou de celui qu'il aura légitimement
-préposé; en cas d'absence, entre les mains des échevins sortants[160].
-
- [160] Archives de Flandre, orig. scellé.
-
-
-Le comte Fernand eut sans doute, en 1230, le pressentiment d'une
-fin prochaine, car au mois de mars de cette même année, il fit son
-testament. Entre autres dispositions, on y remarque celle-ci: «Mes
-joyaux et tout ce qui appartient à mon écurie, à ma table, à ma
-cuisine, à ma chambre, seront mis à la disposition de mes exécuteurs
-testamentaires pour être vendus, à l'exception toutefois de ce qui
-aura été réservé par moi; le prix sera employé aux frais d'exécution
-du testament, et le surplus de l'argent devra être abandonné aux
-pauvres[161].»
-
- [161] Archives de la Flandre, acte de 1230.
-
-Le 27 juillet 1233, comme il se trouvait à Noyon, il succomba aux
-progrès de la gravelle, maladie dont il avait contracté le germe durant
-sa longue captivité. Son coeur et ses entrailles furent ensevelis dans
-la cathédrale de cette dernière ville. Son corps fut, par les ordres
-de sa femme, rapporté en Flandre. La comtesse Jeanne lui fit élever un
-mausolée dans l'église du monastère de Marquette, qu'elle avait fondé
-près de Lille, et où elle avait résolu de reposer elle-même à la fin de
-ses jours, à côté de l'époux dont elle avait été si longtemps séparée
-sur la terre.
-
-
-
-
-V
-
- 1233--1244
-
- Naissance et mort de la jeune Marie, fille de la
- comtesse.--Sollicitude de Jeanne pour la mémoire de son époux
- Fernand.--Ses actes nombreux de bienfaisance.--Sa visite aux Frères
- Mineurs de Valenciennes.--Incidents divers.--Mariage de Jeanne
- avec Thomas de Savoie.--Portrait de ce prince.--Le comte et la
- comtesse de Flandre prêtent hommage au roi Louis IX.--Discussion à
- ce sujet.--Progrès des institutions politiques en Flandre.--_Keure_
- octroyée par Jeanne et Thomas à la châtellenie de Bourbourg, à
- celle de Furnes et à la terre de Berghes-Saint-Winoc.--Guerre en
- Brabant.--Le comte Thomas prend la ville de Bruxelles et fait
- prisonnier le duc de Brabant.--Guerre au comté de Namur.--Maladie
- de la comtesse Jeanne.--Elle se retire à l'abbaye de Marquette.--Sa
- résignation et sa piété.--Son testament.--Sa mort édifiante.
-
-
-Des historiens ont dit, d'autres après eux ont répété que Jeanne
-n'avait jamais eu d'enfants. C'est une erreur. De son union avec
-Fernand, mais seulement lorsque ce prince fut délivré de sa captivité,
-naquit une fille qui eut nom Marie, sans doute en souvenance de sa
-grand'mère Marie de Champagne, la digne épouse de l'empereur Bauduin.
-Cette enfant, héritière de Flandre et de Hainaut, avait même été
-promise en mariage à Robert Ier, comte d'Artois, frère de saint
-Louis. Mais elle mourut trop jeune, le jour de Saint-Etienne, en août
-1234[162]. Les consolations de la maternité manquaient même à celle qui
-jusque-là avait été privée de toutes les autres!
-
- [162] Archives de Flandre.
-
-Une résignation pleine de douceur et de piété préside aux actes qui
-signalèrent le veuvage de la comtesse de Flandre. Ses premiers soins,
-après le trépas du comte Fernand, furent d'exécuter religieusement les
-dernières volontés de ce prince. Mais elle ne s'en tint pas là. Dans
-la seule année 1233, elle répandit tant de bienfaits sur les pauvres,
-les hôpitaux, les maisons religieuses, qu'il est aisé de reconnaître
-là les effets d'une profonde sollicitude pour la mémoire de Fernand.
-L'expression de cet amour se retrouve à chaque instant dans les actes
-nombreux que renferment nos archives; et quant aux preuves des pieuses
-libéralités dont nous parlons, il faut aller les demander, car, sans
-doute, elles y sont vivantes encore, aux hôpitaux d'Ypres, d'Audenarde,
-de Saint-Jean à Bruges, de Notre-Dame à Gand, de Saint-Sauveur à Lille,
-de Saint-Antoine à Paris, à la Maladrerie de Lille dite de Canteleu;
-aux abbayes de Saint-Aubert à Cambrai, de Marquette; à l'église
-Notre-Dame de Boulogne, à l'église des Frères Mineurs de Valenciennes,
-ces vieux compagnons de guerre de l'empereur Bauduin[163].
-
- [163] Archives de Flandre, _passim_.
-
-Ces oeuvres pies n'empêchaient pas Jeanne de se préoccuper toujours
-des intérêts politiques de ses sujets, de travailler à leur bien-être
-matériel et moral. Bientôt nous la verrons, marchant d'un pas plus
-ferme vers ce but, qu'elle s'efforçait néanmoins d'atteindre sans
-cesse, consacrer les derniers temps de sa vie à réformer d'une manière
-plus complète et plus générale la constitution du pays. Elle eût sans
-doute fait plus encore à cette époque, sans les fléaux qui vinrent
-frapper son peuple en 1234. Le premier jour de janvier, il gela si fort
-que les blés furent glacés. La disette de grains amena une horrible
-famine. Les hommes broutaient, dit-on, l'herbe des champs comme les
-bêtes; enfin, pour surcroît de malheur, la peste décima de nouveau la
-Flandre et le Hainaut, et se répandit même en France[164].
-
- [164] _Chronicon Massoei_, lib. XVII.
-
-L'éducation de la jeunesse, dont le gouvernement civil paraît s'être
-peu occupé en Flandre avant le XVe siècle, fut aussi l'objet de ses
-soins, à en juger par un décret qu'en 1234 elle donna en faveur des
-écoles de Sainte-Pharaïlde à Gand.
-
-En 1235, la comtesse Jeanne octroie à la ville de Lille une nouvelle
-loi échevinale et permet à ses habitants d'ériger une halle; ce qui ne
-contribuera pas peu à développer parmi eux l'instinct des transactions
-industrielles et commerciales, germe si fécond de leur prospérité
-future[165]. Enfin l'année suivante, au sein de cette même cité pour
-laquelle elle avait déjà tant fait, elle fonde et dote de grands biens
-un hospice appelé encore de nos jours l'_hôpital Comtesse_. Le portrait
-de la fondatrice est là qui rappellerait à chacun, si on pouvait jamais
-l'oublier, que depuis six cents ans les pauvres infirmes de Lille
-doivent à la comtesse Jeanne un asile, du pain et des consolations pour
-le reste de leurs jours[166].
-
- [165] Archives de Flandre, _actes du mois de mai_ 1235.--Cop. parch.
-
- [166] _Ibid. mars et septembre_ 1236.
-
-En même temps, la comtesse, dont la vigilance et les soins ne se
-ralentissaient pas un seul instant, s'occupait du règlement des
-affaires intérieures de sa maison, fixait d'une façon plus régulière
-les charges et prérogatives de quelques grands-officiers, tels que le
-chancelier héréditaire de Flandre et le bouteiller de Hainaut.
-
-
-Les Flamands et les Haynuiers voyaient avec peine que leur souveraine
-n'eût pas d'héritier direct; les barons et les communes des deux comtés
-désiraient vivement qu'elle se remariât.
-
-Marguerite de Provence, la jeune épouse du roi saint Louis, avait
-quinze oncles et tantes dans la seule maison de Savoie. Elle jeta les
-yeux sur un prince de cette nombreuse et patriarcale famille pour en
-faire l'époux de Jeanne de Constantinople. Il s'appelait Thomas, comme
-son père Thomas I, comte de Savoie. C'était un homme de trente-sept
-ans, d'une belle prestance[167], et, à défaut d'une grande fortune,
-rempli de solides qualités d'esprit et de coeur. Dès son jeune âge, il
-s'était livré à l'étude des lettres, car on le destinait à l'Eglise.
-Cinq de ses frères étaient déjà dans les ordres. Lui-même, paraît-il,
-avait inutilement prétendu à l'évêché de Lausanne et à l'archevêché
-de Lyon. Quoi qu'il en soit, ce prince était regardé comme un noble
-et brave chevalier, digne d'unir sa destinée à celle d'une femme que
-tant de malheurs et de vertus plaçaient si haut dans l'estime de ses
-contemporains.
-
- [167] Ph. Mouskes, _v._ 29442.
-
-Le mariage fut célébré en octobre 1236, sous les auspices du roi et de
-la reine de France. C'est ainsi que Jeanne devint, par alliance, la
-tante de saint Louis. A l'occasion de cette union, Marguerite, soeur
-de la comtesse et son héritière présomptive, consentit qu'une pension
-viagère de six mille livres monnaie d'Artois, à percevoir sur les
-domaines de Flandre et sur le tonlieu de Mons, fût attribuée au comte
-pour le cas où Jeanne mourrait sans progéniture et avant son mari.
-C'était un revenu qui équivaudrait aujourd'hui à cinq cent mille francs
-environ. Plus tard, lorsque Marguerite eut succédé à sa soeur, elle
-racheta cette rente moyennant soixante mille livres.
-
-Au mois de décembre 1237, Thomas et Jeanne allèrent à Compiègne pour
-rendre hommage au roi Louis IX. Là, s'éleva une difficulté. Le roi
-prétendit que le comte devait jurer d'observer le traité de Melun,
-avant de faire hommage de la Flandre. Le comte disait, au contraire,
-et il avait raison, qu'il ne devait et ne pouvait rien promettre avant
-d'avoir, au préalable, satisfait à l'observance d'une formalité
-essentielle de la constitution féodale; que, tant qu'il n'était reconnu
-pour comte de Flandre, il ne pouvait, à l'égard du roi, s'engager en
-cette qualité. Ce différend fut remis à l'arbitrage de trois pairs
-du royaume, Anselme, évêque de Laon, Robert, évêque de Langres, et
-Nicolas, évêque de Noyon, qui statuèrent en faveur du comte. Il est
-à remarquer qu'en prêtant foi et hommage, Thomas et Jeanne donnèrent
-au roi les sûretés exorbitantes réclamées par le traité primitif de
-Melun, du mois d'avril 1225, tout en jurant de ne jamais revenir sur
-ce qui s'était passé antérieurement à la paix de 1226[168]. Mais tout
-cela n'était plus que de forme et ne tirait pas aux mêmes conséquences
-qu'en 1225, où il y avait un comte de Flandre à faire sortir de prison
-et une somme de cinquante mille livres à payer au roi. Ce que Louis
-IX voulait, c'était de déterminer les limites de son autorité comme
-suzerain à l'égard des comtes de Flandre, et surtout de prévenir
-les envahissements du vassal le plus puissant et le plus à craindre
-qu'allait bientôt avoir la couronne de France. Saint Louis, comme ses
-prédécesseurs, en avait eu le pressentiment.
-
- [168] Archives de Flandre, _Acte du mois de décembre_, 1237. Orig.
- parch. scellé.
-
-Thomas de Savoie venait à peine d'être reconnu par les barons et
-les communes de Flandre et de Hainaut, en qualité de souverain des
-deux comtés, ou, pour mieux dire, de _bail et mainbour_, suivant le
-protocole du temps, lorsque l'occasion se présenta pour lui d'appeler
-aux armes les hommes de guerre de sa nouvelle patrie. Guillaume de
-Savoie, son frère, élu évêque de Liège, était alors en butte aux
-agressions violentes de Waleran, duc de Limbourg. Thomas s'avança pour
-porter secours au prélat; mais Waleran n'attendit pas que le comte de
-Flandre fût arrivé pour faire sa paix, et la chose en resta là.
-
-Il n'y eut pas d'autres expéditions guerrières en Flandre jusqu'en
-1242. La paix y régna, sans être troublée par aucune espèce
-d'événements fâcheux. Cette période de six ans de calme non interrompu
-permit à Jeanne et à son mari de s'occuper efficacement des réformes
-politiques que réclamaient la constitution du pays et les progrès
-sociaux.
-
-Nous avons déjà dit que le Hainaut devait à Bauduin IX, père de la
-comtesse, des lois générales dont il fit jurer l'observance par les
-nobles du pays, lois qui peuvent être regardées comme la base du droit
-public, civil et criminel de ce pays. Jeanne n'eut donc pas à refaire
-pour le Hainaut ce qui était déjà fait. Aussi ne s'occupa-t-elle que
-des villes flamandes, qui, du reste, sous tous les rapports, étaient
-aussi les plus importantes. Comme on l'a vu plus haut, Gand, Bruges,
-Ypres, Lille, Douai, Seclin, etc., avaient déjà leurs chartes et leurs
-libertés municipales. De 1239 à 1241, elle confirma, de concert avec
-le comte Thomas, son époux, les privilèges précédemment accordés à
-la ville de Damme; lui en concéda de nouveaux, ainsi qu'à la ville
-de Caprick; réforma l'échevinage de Bruges[169], et donna en juillet
-1240, à la châtellenie de Bourbourg, à celle de Furnes, et à la terre
-de Berghes-Saint-Winoc, une _keure_ remarquable, contenant toutes
-les dispositions de police applicables aux moeurs et aux besoins du
-temps[170].
-
- [169] Archives de Flandre _passim_.
-
- [170] La keure, dit M. Warnkoenig dans son _Histoire des
- institutions politiques de la Flandre_, II, 298, contient, comme la
- loi des XII tables à Rome, les règles fondamentales du droit public
- et criminel de la ville, et de son organisation judiciaire.
-
-Nous l'avons dit déjà, ces keures, ces chartes d'affranchissement
-ne furent pas le résultat de l'insurrection. On ne trouve aucune
-trace en Flandre, à cette époque, de commotions populaires dont le
-but aurait été d'obtenir par la force un accroissement de privilèges.
-Il n'en était pas besoin. En affranchissant les communes, les comtes
-faisaient tout à la fois preuve de justice et acte de bonne politique.
-Pour ne parler que de Jeanne, elle avait certes plus à se défier de
-la noblesse que de la bourgeoisie, comme le prouvent la présence de
-plusieurs barons flamands dans les rangs de l'armée royale à Bouvines,
-et l'intrigue dont le faux Bauduin n'avait été que le prétexte et
-l'instrument.
-
-
-Cependant la santé de Jeanne, ébranlée par les secousses, les émotions
-de toute nature qu'elle avait subies durant le cours de sa vie,
-était fort gravement compromise. La comtesse se retira à l'abbaye de
-Marquette, qu'elle avait placée sous le vocable touchant de _Notre-Dame
-du Repos_ et qu'elle affectionnait d'une façon toute singulière; où se
-trouvait déjà le tombeau de son malheureux époux, le comte Fernand,
-et où elle se plaisait à résider dans les dernières années de son
-règne. Elle y avait même fait bâtir un hôtel qu'on voyait encore au
-XVIIe siècle; c'est là qu'elle allait se reposer des affaires et se
-livrer à la prière et à la méditation au milieu des religieuses dont
-elle avait maintes fois ambitionné l'existence pleine de calme et de
-bonheur. Jeanne envisagea, sans crainte comme sans regrets, la mort qui
-s'approchait. Lorsque, jetant un regard vers le passé, elle interrogea
-les souvenirs de sa vie publique et privée, rien ne dut venir troubler
-sa conscience, car c'est avec une confiante tranquillité d'âme qu'elle
-attendit le moment suprême.
-
-Lorsque les _mires_ et _fisiciens_, comme s'appelaient alors les
-médecins, lui eurent, d'après ses ordres, déclaré que le mal était
-sans remède, elle se fit revêtir d'un habit de novice et transporter
-dans l'intérieur du couvent[171]. Elle vécut encore quelque temps
-de la sorte, priant et méditant sous la robe de bure, au milieu de
-la communauté qu'elle édifiait par son exemple. Plus humble que la
-dernière des humbles filles de ce monastère, la comtesse de Flandre
-et de Hainaut ne faisait rien sans l'autorisation de l'abbesse. Elle
-n'ouvrait pas même la bouche pour parler sans permission, au dire des
-chroniques auxquelles nous empruntons ces détails[172].
-
- [171] Archives de Flandre, _manuscrit sur l'abbaye de Marquette_
- (de la fin du XIIIe siècle), fol. 9.
-
- [172] Archives de Flandre, _manuscrit sur l'abbaye de Marquette_
- (de la fin du XIIIe siècle), fol. 9.
-
-Cependant, la maladie faisant des progrès rapides, la comtesse dicta
-son testament en présence d'une noble assemblée. Le comte Thomas, son
-mari, et Marguerite, sa soeur, étaient là près de son lit, et, à côté
-d'eux, le prieur de l'ordre des Frères Prêcheurs de Valenciennes, avec
-trois religieux du même ordre, Pierre d'Esquermes, frère Michel et
-frère Henri du Quesnoi; le prévôt de Marchiennes, le doyen de la Salle,
-le seigneur Fastré de Ligne, le seigneur Watier de Lens et plusieurs
-autres barons. Une seule pensée de justice et de charité présida à cet
-acte suprême, que nous croyons devoir reproduire en substance:
-
-«Au nom du Père et du Fils et de l'Esprit-Saint, ainsi soit-il. Moi,
-Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, pour le salut de mon
-âme et de celles de mes prédécesseurs et successeurs, je fais mon
-testament sous la forme ci-après, et je veux qu'il ait force comme
-testament, sinon, comme codicille, sinon, comme expression de la
-dernière volonté d'une mourante.--J'entends, par-dessus tout, que mes
-dettes, de quelque nature qu'elles puissent être, soient pleinement
-acquittées. Si j'ai injustement occupé l'héritage d'autrui, ou si j'ai
-détenu des biens pris indûment par mes prédécesseurs, je veux qu'ils
-soient rendus et restitués partout où ils se trouveront, et je donne
-pouvoir à mes exécuteurs testamentaires, plus bas nommés, de remettre
-en leur possession ceux qui auraient des droits à une restitution; je
-veux aussi qu'ils soient entièrement satisfaits de tous dommages et
-intérêts.--(Suivent les recommandations et les dispositions les plus
-scrupuleuses pour que personne n'ait rien à réclamer contre sa mémoire
-et celle de ses ancêtres. Elle règle ensuite la situation de tous ses
-serviteurs, en assurant à chacun une honorable aisance. Enfin elle
-termine en ces termes):--Je veux en outre et j'ordonne que tous mes
-joyaux, mes reliques, mes livres, mes vases d'or et d'argent, tous
-les objets et ornements de ma chapelle, tout ce qui sert à ma table,
-à ma chambre à coucher, à ma cuisine, et autres choses affectées
-spécialement à mon service, soient remis entre les mains et à la
-disposition de mes exécuteurs testamentaires, afin qu'ils en usent
-selon leur conscience pour le bien de mon âme, etc.--Libre d'esprit,
-jouissant du sain usage de ma raison, j'ai ordonné ce qui vient
-d'être dit, et j'ai constitué et je constitue expressément pour les
-exécuteurs de mon testament mes révérends seigneurs en Jésus-Christ,
-les évêques de Cambrai et de Tournai quels qu'ils soient à l'heure de
-ma mort, et vénérables et discrètes personnes, le seigneur Watier, abbé
-de Saint-Jean en Valenciennes; maître Gérard, écolâtre de Cambrai,
-et maître Eloi de Bruges, prévôt de Saint-Pierre de Douai, etc.--Je
-veux que ces mêmes exécuteurs testamentaires procèdent pour les
-restitutions et l'acquit de mes legs, suivant droit et justice et de la
-manière qui sera la plus profitable au salut de mon âme. Ainsi, qu'ils
-satisfassent tout d'abord les pauvres, les indigents, et ceux envers
-lesquels je suis le plus obligée. L'illustre et très cher seigneur, mon
-époux Thomas, comte de Flandre et de Hainaut, et ma très chère soeur
-Marguerite, dame de Dampierre, ont promis, de bonne foi, d'observer
-fermement et inviolablement toutes les dispositions susdites.--Enfin,
-je supplie ma très chère soeur, mes exécuteurs testamentaires, tous
-mes fidèles et mes amis, d'agir avec telle diligence et promptitude
-pour l'exécution de ma volonté que mon âme ne puisse souffrir dommage
-d'aucun retard.--(Suivent les noms des témoins.)--Fait en l'an du
-Seigneur 1244, le second dimanche de l'Avent[173].»
-
- [173] Archives de Flandre, _manuscrit de l'abbaye de Marquette_.
- _Acte du 4 décembre_ 1244. Orig. parch. scellé.
-
-Le lendemain 5 décembre, le mal empira de telle sorte que l'on comprit
-qu'il était sans remède et que la fin approchait. La princesse mourante
-gisait dans la _grande salle de pierre_ de l'hôtel qu'elle s'était fait
-bâtir dans l'enceinte du monastère. Autour de son lit de douleur se
-tenaient éplorés le comte de Flandre, son époux, et sa soeur Marguerite
-de Constantinople, à laquelle elle avait depuis longtemps pardonné le
-chagrin que lui avait causé sa fatale union avec Bouchard d'Avesnes.
-Là se trouvaient aussi tous les grands officiers de la cour de Flandre
-et de Hainaut, et les plus nobles personnages des deux comtés, parmi
-lesquels se voyaient encore de vieux compagnons d'armes de l'empereur
-Bauduin qui avaient survécu aux sièges de Zara et de Constantinople,
-comme au combat désastreux où leur seigneur avait si misérablement
-succombé; puis les plus jeunes barons que leur conduite héroïque dans
-les guerres de Flandre et à la bataille de Bouvines avait à jamais
-illustrés; enfin les prélats et les religieux qui entouraient de leurs
-suprêmes consolations celle qui allait quitter sans regrets sans doute
-cette terre où elle avait tant souffert. Elle s'éteignit au milieu des
-sanglots de cette noble assistance laquelle, au moment où elle allait
-rendre l'âme, lui eût rappelé un demi-siècle de grandes et tristes
-choses, si déjà toutes ses pensées et toutes ses aspirations n'eussent
-été pour Dieu seul[174].
-
- [174] Après la mort de la princesse, Thomas de Savoie retourna dans
- son pays, où plus tard il épousa Béatrice de Fiesque. Marguerite
- de Constantinople, héritière de sa soeur, prit immédiatement
- possession des comtés de Flandre et de Hainaut.
-
-Le corps de Jeanne de Constantinople fut, d'après sa volonté, déposé
-dans un tombeau de marbre qu'elle avait fait ériger au milieu du choeur
-des dames du monastère de Marquette, à côté de celui du comte Fernand,
-son premier mari[175]. «Si la voix du peuple est la voix de Dieu, dit
-un vieux religieux de l'abbaye de Loos, il ne faut pas doubter qu'elle
-ne soit sainte, ni s'estonner que le ménologe de Cisteaux l'ait mise
-dans le cathalogue des bienheureux de l'ordre à la date du 5 décembre,
-jour de son trépas[176].»
-
- [175] «Il y avait alentour diverses effigies relevées en bosse qui
- furent toutes défigurées par les hérétiques lorsqu'ils pillèrent
- cette abbaye, en l'an 1566.» _Hist. de l'abbaye de N.-D. du Repos,
- à Marquette_, par dom Gouselaire.--Manuscrit de la Bibl. de Lille,
- coté BF. 23.
-
- [176] D. Gouselaire, ouvrage précité.
-
-La mort si exemplaire et si chrétienne de la fille de l'empereur
-Bauduin, de celle qui eut l'insigne honneur d'avoir Charlemagne pour
-ancêtre et Charles-Quint pour arrière-neveu et héritier, avait été le
-digne couronnement de sa vie.
-
-Après tant d'années d'épreuves de toute nature supportées avec un
-courage qui ne faiblit jamais, cette femme vraiment forte voulut se
-détacher entièrement des choses de la terre et demander à Dieu seul
-le repos que le monde et les grandeurs lui avaient toujours refusé.
-Elle avait passé en faisant le bien, et c'est la seule gloire que pût
-ambitionner sa belle âme.
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-Nous avons rappelé tout ce qu'à travers les vicissitudes d'une
-existence agitée s'il en fut jamais, la comtesse Jeanne de
-Constantinople avait fait pour le bonheur des peuples dont la destinée
-lui était confiée. L'extension qu'avec une rare intelligence des
-besoins de son temps elle donna spontanément aux libertés communales
-tout en réprimant les velléités tyranniques des châtelains féodaux, les
-encouragements que l'éducation publique, le commerce et l'industrie
-reçurent de sa sollicitude éclairée, développèrent, dans une large
-proportion, les éléments de civilisation et de progrès économique qui,
-après la féconde période des croisades, préparèrent pour la Flandre un
-avenir de grandeur et de prospérité sans exemple.
-
-Jeanne, on l'a vu, avait été le _palladium_ de la nationalité flamande
-après Bouvines. Durant la captivité de Fernand et le veuvage anticipé
-auquel elle était condamnée, elle accomplit ses devoirs de souveraine
-et d'épouse avec une sagesse et un dévouement dont témoignent tous
-les documents de l'histoire et qu'on ne saurait trop admirer. Soit
-qu'il s'agisse de réparer les maux de la guerre, de travailler à la
-délivrance de son époux, de lutter contre d'amers chagrins domestiques
-ou contre les événements aussi étranges qu'imprévus qui vinrent ensuite
-compromettre non plus seulement son repos, mais encore son honneur et
-son pouvoir, son inébranlable courage la maintient au niveau de la
-lourde tâche qui lui est imposée. Voilà pour le rôle politique.
-
-Il importe, pour conclure, d'en résumer rapidement les résultats.
-
-Longtemps comprimées par l'anarchie féodale des siècles précédents, les
-provinces du nord des Gaules étaient entrées, au début du treizième,
-dans l'ère nouvelle que lui avaient ouverte les franchises municipales
-octroyées surtout par l'empereur Bauduin et son auguste fille. Leur
-industrieuse activité, secondée par une entière liberté et de précieux
-privilèges, se trouvait encore favorisée par les débouchés inconnus
-jusque-là que les expéditions d'Orient avaient créés sur tous les
-points du Levant, si longtemps inexplorés, et où pouvaient aborder
-désormais les flottes parties des rivages de l'Océan du Nord pour s'y
-livrer à un commerce d'échange qui ne tarda pas à prendre, au profit
-de la fortune publique, d'incalculables proportions. Sous la comtesse
-Jeanne, les marchés et les foires des villes tudesques ou wallonnes
-de sa domination étaient déjà célèbres entre tous. Nous avons retracé
-ailleurs le tableau de ce mouvement prodigieux de progrès matériel
-au niveau duquel s'élevait en même temps le progrès intellectuel et
-moral des anciennes provinces de la Gaule Belgique[177]. En effet, une
-véritable révolution se manifeste alors dans les esprits. De grands
-penseurs, de profonds philosophes se révèlent dans la personne des
-Simon et des Godefroi de Tournai, des Alain de Lille, le _Docteur
-universel_, et Henri de Gand, le _Docteur solennel_.--La langue
-romane, fille du latin dégénéré et mère de notre français moderne,
-se transforme et s'épure. Pour la première fois, nous l'avons dit,
-les actes publics se rédigent en cette langue. De toutes parts les
-chroniqueurs et surtout les poètes, car la poésie est la première
-forme que prend toute littérature naissante, produisent des oeuvres
-qui, pour n'avoir pas eu de modèles, n'eurent point d'imitateurs et
-conservent une originalité qui en fait le charme principal. L'épopée,
-inspirée par les traditions chevaleresques, rappelle les hauts faits
-du cycle de Charlemagne, de la Table ronde ou des Croisades.--Tandis
-que, pour rendre ses légendes plus populaires, Philippe Mouskes les
-assujettit au rythme, Gandor de Douai écrit le roman de la _Cour
-de Charlemagne_, d'_Anseïs de Carthage_, et achève le _Chevalier
-au Cygne_, consacré aux exploits de Godefroi de Bouillon; Gilbert
-de Montreuil chante _Gérard de Nevers_; Gautier d'Arras, _Eracle
-l'Empereur_; Guillaume de Bapaume, _Guillaume d'Orange_. Quantité
-d'autres chansons de geste d'auteurs inconnus, mais appartenant aux
-provinces du Nord, émerveillaient alors aussi les esprits, entre autres
-le roman fameux de _Raoul de Cambrai_, l'un des plus anciens et des
-plus remarquables monuments de notre littérature nationale. Mais les
-trouvères ne s'en tiennent pas aux seules compositions épiques. Aux
-longs poèmes succèdent les chants des ménestrels, les contes, les
-fabliaux, les satires. Toute une pléiade de joyeux trouvères surgit sur
-tous les points du pays: les Adam le Bossu et les Jean Bodel d'Arras,
-les Jacquemars Giélée de Lille, les Mahieu de Gand, les Gilbert de
-Cambrai, les Jacques de Cysoing, les Durand de Douai, les Audefroi le
-Bâtard, et une infinité d'autres poètes au milieu desquels figurent de
-grands seigneurs, tels que Quènes de Béthune, entre autres, qui avait
-accompagné l'empereur Bauduin à la croisade, et dont les vers sont des
-modèles de grâce et de sensibilité.--Ne sait-on pas aussi, et nous
-l'avons dit déjà, que le père infortuné de la comtesse Jeanne cultivait
-lui-même la poésie, léguant ainsi à son héritière la tradition et le
-goût des travaux de l'esprit, qu'elle encouragea, on l'a vu plus haut,
-au milieu des tristes préoccupations qui l'accablaient?
-
- [177] V. _Histoire des comtes de Flandre_ et les _Flamands aux
- Croisades_.
-
-Sous le rapport des arts, la Flandre devait, dans un prochain avenir,
-occuper un rang célèbre dans l'histoire, et donner à la postérité une
-école fameuse entre toutes. Déjà, sous la comtesse Jeanne, le goût
-des grandes et belles oeuvres inspirées par le sentiment religieux et
-encouragé par la munificence souveraine, se manifeste par l'érection
-d'une multitude de monuments auxquels le style ogival prête déjà ses
-inimitables créations, en attendant que les basiliques somptueuses
-dont la Flandre se couvre, s'enrichissent de ces chefs-d'oeuvre
-sculptés et peints qui devaient en faire pour la postérité autant
-d'incomparables musées.
-
-A travers les orages qui l'ont trop souvent assombri, le règne de
-Jeanne, si réparateur et si sage, doit donc encore être admiré dans ses
-conséquences, au point de vue de ce mouvement civilisateur que nous
-venons d'indiquer sommairement et auquel il a imprimé un incontestable
-et large essor.
-
-Et maintenant, si, après avoir envisagé la souveraine dans toutes les
-phases de son existence, nous reportons une dernière fois nos regards
-sur la femme prédestinée qui, par ses vertus publiques et privées,
-mérita à tant d'égards d'être appelée depuis six cents ans la _bonne
-comtesse_, il nous est permis de dire que, parmi les grandes figures
-dont sont illustrées les annales flamandes, il n'en est pas qui ait
-mieux mérité la reconnaissante vénération des contemporains et de la
-postérité. C'est un hommage que ne cessera de lui rendre l'impartiale
-histoire.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- AVANT-PROPOS V
-
- I. Naissance de Jeanne de Constantinople.--Mort de sa mère la
- comtesse Marie de Champagne.--On apprend en Flandre la fin
- tragique de l'empereur Bauduin.--Douleur des Flamands.
- --Beaucoup ne veulent pas croire au trépas de Bauduin.--Jeanne
- et sa soeur Marguerite de Constantinople sont livrées au roi
- de France par leur tuteur.--Energiques réclamations et menaces
- des Flamands.--Les princesses sont renvoyées en Flandre.--
- Jeanne épouse Fernand, fils du roi de Portugal.--Arrestation
- du comte et de la comtesse de Flandre à Péronne, par Louis,
- fils du roi.--Louis les relâche après s'être emparé des villes
- d'Aire et de Saint-Omer.--Traité de Pont-à-Vendin.--Alliance
- du comte de Flandre avec le roi d'Angleterre.--Le comte refuse
- assistance au roi de France son suzerain.--Courroux de ce
- dernier.--Il dirige contre la Flandre l'expédition préparée
- contre l'Angleterre.--Incidents divers de la guerre.--Prise de
- Tournai par Fernand.--Siège de Lille.--Les bourgeois rendent
- la ville au comte leur seigneur.--Philippe-Auguste envahit de
- nouveau la Flandre.--Il reprend Lille, la saccage et la brûle.
- --Préparatifs de la grande coalition contre la France.--
- L'empereur Othon à Valenciennes.--Partage anticipé de la
- conquête.--La comtesse Jeanne reste étrangère à la ligue et la
- désapprouve.--Intrigues de la reine Mathilde.--Philippe-Auguste
- s'avance vers la Flandre en tête de son armée.--Bataille de
- Bouvines. 13
-
- II. Nouvelle conspiration du comte de Boulogne.--Colère du
- roi.--Retour triomphal de Philippe-Auguste en France.--Fernand
- de Portugal entre à Paris garrotté sur une litière.--Il est
- enfermé dans la tour du Louvre.--Profonde consternation en
- Flandre.--Situation désastreuse du pays.--Démarche infructueuse
- de la comtesse Jeanne auprès du roi.--Douleur de Jeanne.--
- Courage et fermeté de cette princesse.--Son gouvernement.--
- Nouvelles tentatives de Jeanne auprès de Philippe-Auguste.--
- Obstination du roi à ne pas délivrer le comte de Flandre.--
- Habileté politique de la comtesse.--Elle affaiblit le pouvoir
- des châtelains, augmente les privilèges du peuple, favorise le
- développement du commerce et de l'industrie.--Histoire de
- Bouchard d'Avesnes. 80
-
- III. Histoire merveilleuse du faux Bauduin. 118
-
- IV. 1226--1233. La comtesse Jeanne a recours au Pape pour
- obtenir la délivrance de Fernand.--Bulle du Pontife à ce sujet.
- --Traité de Melun--Les villes de Flandre refusent sa
- ratification.--La reine Blanche de Castille consent à modifier
- le traité.--Délivrance de Fernand en 1226.--Son dévouement à
- la reine.--Ses expéditions dans le Boulonnais et la Bretagne.
- --Succession au comté de Namur.--Jeanne et Fernand augmentent
- le pouvoir municipal en Flandre.--Les _Trente-neuf_ de Gand.
- --Fernand meurt à Noyon. 140
-
- V. 1233--1244. Naissance et mort de la jeune Marie, fille de
- la comtesse.--Sollicitude de Jeanne pour la mémoire de son
- époux Fernand.--Ses actes nombreux de bienfaisance.--Sa visite
- aux Frères Mineurs de Valenciennes.--Incidents divers.--Mariage
- de Jeanne avec Thomas de Savoie.--Portrait de ce prince.--Le
- comte et la comtesse de Flandre prêtent hommage au roi Louis
- IX.--Discussion à ce sujet.--Progrès des institutions
- politiques en Flandre.--_Keure_ octroyée par Jeanne et Thomas
- à la châtellenie de Bourbourg, à celle de Furnes et à la terre
- de Berghes-Saint-Winoc.--Guerre en Brabant.--Le comte Thomas
- prend la ville de Bruxelles et fait prisonnier le duc de
- Brabant.--Guerre au comté de Namur.--Maladie de la comtesse
- Jeanne.--Elle se retire à l'abbaye de Marquette.--Sa
- résignation et sa piété. Son testament.--Sa mort édifiante. 154
-
- CONCLUSION 171
-
-
---Lille. Typ. J. Lefort. 1879--
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Jeanne de Constantinople, by Edward Le Glay
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE DE CONSTANTINOPLE ***
-
-***** This file should be named 51312-8.txt or 51312-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/5/1/3/1/51312/
-
-Produced by Clarity, Nicole Pasteur and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you'll have to check the laws of the country where you
- are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-