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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Jeanne de Constantinople - Comtesse de Flandre et de Hainaut - -Author: Edward Le Glay - -Release Date: February 27, 2016 [EBook #51312] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE DE CONSTANTINOPLE *** - - - - -Produced by Clarity, Nicole Pasteur and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Les mots en italiques sont _soulignés_. - - Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. - - La ponctuation d'origine et l'orthographe ont été conservées et n'ont - pas été harmonisées. - - - - - JEANNE - DE CONSTANTINOPLE - - - In-8º 3e série. - - - [Illustration: Sceau de la Comtesse Jeanne.] - - - - - EDWARD LE GLAY - - - JEANNE - DE - CONSTANTINOPLE - - COMTESSE DE FLANDRE ET DE HAINAUT - - - LIBRAIRIE DE J. LEFORT - IMPRIMEUR ÉDITEUR - - LILLE | PARIS - rue Charles de Muyssart, 24 | rue des Saints-Pères, 30 - - 1879 - - _Propriété et droit de traduction réservés._ - - - - -AVANT-PROPOS - - -L'histoire de Jeanne de Constantinople, comtesse de Flandre et de -Hainaut, offre un mémorable exemple des vicissitudes de la fortune. -Celles qu'eut à subir cette princesse, durant près d'un demi-siècle, -furent, en effet, aussi diverses qu'émouvantes. - -L'apprentissage du malheur commença pour elle dès l'enfance. La -mort de sa mère, dans les contrées lointaines de l'Orient; la fin -tragique de l'empereur Bauduin, son père, arrivée peu après, l'avaient -rendue orpheline alors qu'elle n'avait pas quinze ans. Héritière -des plus riches provinces de l'ancienne Gaule-Belgique, elle devint, -presque aussitôt, la victime des convoitises politiques du roi -Philippe-Auguste, qui l'arracha, ainsi que sa jeune soeur Marguerite, -au sol natal pour la transférer à Paris, où elle resta comme en otage -jusqu'à ce que les Flamands, toujours jaloux de leur indépendance -nationale, obtinrent enfin qu'on leur rendît leur légitime souveraine. - -Mariée, toujours au moyen d'intrigues politiques, à Fernand de -Portugal, prince étranger plus aventureux que prudent et habile, les -débuts de son règne furent marqués, d'abord par des luttes sanglantes -qui amenèrent l'invasion de la Flandre; puis, après des alternatives -diverses, par la formation de cette coalition fameuse que la jeune -comtesse avait été impuissante à conjurer, et que devait bientôt -anéantir la victoire de Philippe-Auguste à Bouvines. - -Fernand de Portugal, prisonnier, est jeté dans la tour du Louvre, -et c'en était fait de la nationalité flamande, sans le prestige que -conservait toujours un peuple valeureux dont l'honneur était sauf; -prestige que partageait aussi, il faut le dire, à un haut degré, par -sa filiation et ses alliances de famille, la jeune princesse appelée à -présider seule désormais aux destinées de la Flandre et du Hainaut. - -Alors commence pour Jeanne de Constantinople le rôle actif et -douloureux que lui a réservé la Providence au milieu des malheurs de sa -patrie. Un double devoir lui est imposé comme femme et comme souveraine. - -En vain elle implore, durant plusieurs années, avec la plus vive et -la plus touchante persistance et au prix d'écrasants sacrifices, la -délivrance de son époux. Le roi de France reste inflexible et menaçant. - -Un autre chagrin de famille l'atteint cruellement. A la faveur des -troubles de ces temps agités, sa jeune soeur Marguerite, confinée en -Hainaut sous la garde de son tuteur Bouchard d'Avesnes, épouse ce -dernier, et bientôt un triste mystère se révèle; l'on apprend que -Bouchard a reçu les ordres dans sa jeunesse et que le mariage est -sacrilège. Le scandale arrive à son comble. Jeanne implore vainement -sa soeur pour le faire cesser. La papauté fulmine vainement aussi, et -coup sur coup, des sentences d'excommunication. Bouchard et Marguerite, -soutenus par la puissante maison d'Avesnes, se montrent inébranlables -dans la résolution de maintenir une union que condamnent les lois -divines et humaines. La comtesse, obligée d'user de son autorité -souveraine, la voit méconnue par sa soeur et par toute la faction -qui la soutient, et il en résulte des hostilités et des haines qui -poursuivront la fille infortunée de l'empereur Bauduin au delà du -tombeau, pour l'outrager jusque dans sa mémoire. - -Mais la coupe d'amertume n'était pas pleine encore. Au moment où -les déplorables dissensions causées par l'union de Marguerite de -Constantinople avec un prêtre apostat poursuivaient leur cours, il -survint en Flandre et en Hainaut un des plus étranges événements dont -l'histoire fasse mention. Un aventurier apparaît tout à coup, en -soutenant qu'il est l'empereur de Byzance Bauduin, que l'on croyait -mort depuis vingt ans en Orient. La crédulité publique, si facile à -émouvoir dans ces temps d'ignorance, est perfidement exploitée par les -alliés et les amis de Bouchard d'Avesnes, ainsi que par plusieurs hauts -barons dont la comtesse avait dû réprimer les velléités tyranniques. -Elle se traduit bientôt par des manifestations populaires qui ébranlent -sérieusement le pouvoir de la souveraine. Le faux Bauduin est acclamé -partout où il se présente, et c'est triomphalement qu'on l'accueille -dans les villes principales des deux comtés. - -Jeanne, obligée de se réfugier dans le château-fort du Quesnoy, ne -se laisse point abattre par ce coup de foudre. A son appel, le roi -de France Louis VIII vint à Péronne. Les principaux chevaliers de -Flandre et de Hainaut qui avaient accompagné l'empereur Bauduin à la -croisade, y avaient été convoqués. L'imposteur, mandé en leur présence -par le roi, ne put soutenir le rôle audacieux qu'il s'était arrogé, -et, démasqué honteusement en public, à la grande confusion de tous -ceux qui croyaient en lui ou feignaient d'y croire, il essaya par la -fuite d'échapper au châtiment qu'il méritait; mais saisi peu de temps -après en Bourgogne par un seigneur dont il était le serf et ramené en -Flandre, cet homme, qui n'était qu'un simple ménestrel ou jongleur -ambulant, fut, après jugement et la confession de son crime, supplicié -à Lille. - -Enfin, après plus de douze ans de captivité, le comte Fernand sort de -la tour du Louvre et revient en Flandre. Une fille naît à la comtesse; -elle perd cette enfant, seule consolation de ses longues infortunes, -et, bientôt après, son époux lui-même lui est ravi, succombant aux -suites d'une maladie dont il avait contracté le germe dans sa dure -prison. - -Au milieu de tant de sollicitudes et des angoisses de toutes sortes -dont son existence n'avait cessé d'être abreuvée, la comtesse Jeanne ne -faiblit point. Soutenue par les plus solides vertus chrétiennes et une -inébranlable fermeté d'âme, elle ne faillit à aucune des obligations -que lui imposait son rôle de souveraine ou plutôt de mère de ses sujets -que les contemporains et la postérité lui décernèrent en l'appelant la -_bonne comtesse_. - -Remariée plus tard à un prince de la maison de Savoie, et devenue -par cette union tante du grand homme qui devait s'appeler un jour -saint Louis, elle accomplit, jusqu'à sa mort, la mission qu'elle -s'était imposée, de travailler sans relâche au soulagement des misères -publiques par d'innombrables fondations pieuses dont la plupart -subsistent encore; à la répression des tyrannies féodales, en même -temps qu'à l'émancipation et à l'éducation de ses sujets, sources -premières de la prospérité sans égale dont ils devaient bientôt jouir. - -Et quand son heure dernière eut sonné, ce fut de la mort d'une sainte -qu'elle mourut, enveloppée dans la simple robe de bure des novices de -l'abbaye de Loos, et avec de tels sentiments de résignation et de foi -que le ménologe de Cîteaux inscrivit son nom parmi ceux des bienheureux -de l'ordre. - -La rivalité de races qui divisait les provinces de sa domination et -les passions ardentes qui régnaient alors, ont bien pu susciter des -écrivains qui ont quelquefois cherché à affaiblir ses mérites ou à -dénaturer ses actes; il s'est même trouvé des chroniqueurs étrangers -qui ont perfidement essayé de la calomnier dans sa vie publique ou -privée; mais ces obscurs diffamateurs et leurs plagiaires modernes ne -sauraient ternir une mémoire qui restera toujours pure et honorée, -consacrée d'ailleurs qu'elle est par la reconnaissance publique et par -les monuments de l'impartiale histoire dont nous nous sommes plus que -jamais efforcé, dans cette nouvelle édition, de rester le fidèle écho. - - EDWARD LE GLAY. - - - - -JEANNE -DE CONSTANTINOPLE - - - - -I - - Naissance de Jeanne de Constantinople.--Mort de sa mère la - comtesse Marie de Champagne.--On apprend en Flandre la fin - tragique de l'empereur Bauduin.--Douleur des Flamands.--Beaucoup - ne veulent pas croire au trépas de Bauduin.--Jeanne et sa - soeur Marguerite de Constantinople sont livrées au roi de - France par leur tuteur.--Energiques réclamations et menaces des - Flamands.--Les princesses sont renvoyées en Flandre.--Jeanne - épouse Fernand, fils du roi de Portugal.--Arrestation du comte - et de la comtesse de Flandre à Péronne, par Louis, fils du - roi.--Louis les relâche après s'être emparé des villes d'Aire - et de Saint-Omer.--Traité de Pont-à-Vendin.--Alliance du - comte de Flandre avec le roi d'Angleterre.--Le comte refuse - assistance au roi de France son suzerain.--Courroux de ce - dernier.--Il dirige contre la Flandre l'expédition préparée contre - l'Angleterre.--Incidents divers de la guerre.--Prise de Tournai - par Fernand.--Siège de Lille--Les bourgeois rendent la ville au - comte leur seigneur.--Philippe-Auguste envahit de nouveau la - Flandre.--Il reprend Lille, la saccage et la brûle.--Préparatifs - de la grande coalition contre la France.--L'empereur Othon à - Valenciennes.--Partage anticipé de la conquête.--La comtesse Jeanne - reste étrangère à la ligue et la désapprouve.--Intrigues de la - reine Mathilde.--Philippe-Auguste s'avance vers la Flandre en tête - de son armée.--Bataille de Bouvines. - - -Jeanne de Constantinople, fille aînée de Bauduin, neuvième du -nom, comte de Flandre et de Hainaut et premier empereur latin -de Constantinople, et de Marie de Champagne son épouse, naquit à -Valenciennes en 1190[1]. Sa mère faillit mourir au moment de lui donner -le jour. Elle était dans un état presque désespéré, lorsqu'à défaut -de tout secours humain, le comte Bauduin eut l'inspiration d'invoquer -l'assistance divine. - - [1] Les historiens du Hainaut disent que ce fut en 1188, mais - l'annaliste Meyer donne la date de 1190 qui paraît la plus certaine. - -Il y avait alors, à la tête d'un des nombreux couvents de la ville -épiscopale de Cambrai, un homme dont le renom de sainteté était -universel. Il s'appelait Jean, et était abbé de Cantimpré. On racontait -que de miraculeuses guérisons avaient été souvent accordées au mérite -de ses prières. Le comte de Flandre l'envoya chercher. Alors eut lieu -une scène touchante racontée par un chroniqueur contemporain, auteur -de la vie du bienheureux Thomas de Cantimpré, dont il était l'ami. -«Aussitôt que le serviteur de Dieu fut entré: «Mon Père, s'écria la -comtesse, ayez pitié de mes souffrances, et mettez-vous en prière -pour moi.» Touché de ses larmes, Jean se retira en sanglotant dans -l'oratoire, et levant les mains au ciel: «Seigneur, dit-il, vous qui, -pour châtier le péché de notre premier père, avez condamné la femme à -enfanter avec douleur, et l'homme, son complice, à gagner le pain de -chaque jour à la sueur de son front, exaucez nos prières, et faites que -cette femme, qui se confie en votre miséricorde et vous invoque par ma -voix, soit enfin délivrée des longues souffrances qu'elle endure, et -qu'elle mette au monde un enfant, pour le salut et le bonheur de la -patrie!» - -»A peine l'homme de Dieu avait-il achevé son oraison que les -chambrières de la comtesse accoururent, en grande liesse et jubilation, -à la porte de l'oratoire, en annonçant au saint homme que leur dame -et maîtresse venait de mettre une fille au monde, et à l'instant, les -grandes dames de la cour apportent à Jean l'enfant nouveau-né, comme le -fruit de ses prières. L'ami du Seigneur rendit grâces à Dieu et couvrit -la petite fille de ses bénédictions. Ensuite on la porta sur les saints -fonts de baptême[2], et, suivant l'ordre du comte et de la comtesse, on -la nomma JEANNE, bien que personne jusque-là n'eût été appelé de ce nom -dans la famille des comtes de Flandre[3].» - - [2] En l'église de Saint-Jean de Valenciennes, comme le prouve une - charte rapportée par Doutreman, dans son _Hist. de Valenciennes_. - - [3] _Vita B. Johannis, primi abbatis Cantipratensis, auctore Thoma - Cantipratensi_, l. III, c. 4, manuscrit de la bibliothèque de M. A. - Le Glay. - -Cette enfant prédestinée passa ses premières années à la cour de son -père, entourée de toutes les sollicitudes, et sans qu'aucun événement -grave vînt troubler sa jeune âme. Mais elle avait dix ans à peine -lorsqu'elle apprit qu'elle allait être bientôt privée des joies de la -famille et séparée de ses parents bien-aimés. Le mercredi des Cendres -de l'année 1200, le comte de Flandre et de Hainaut, à l'exemple de ses -illustres prédécesseurs, les Robert de Jérusalem, les Thierri et les -Philippe d'Alsace, avait solennellement pris la croix avec la comtesse -Marie, sa femme, les princes de sa race et toute la chevalerie de ses -Etats. - -Deux ans devaient cependant s'écouler avant que les préparatifs de la -croisade fussent achevés. Dans cet intervalle, le comte Bauduin avait -réglé les affaires de ses Etats et celles de sa famille. Il y apporta -un soin tout particulier comme s'il pressentait qu'il ne devait plus -revoir ni sa patrie ni sa fille: sacrifice anticipé qui montre à quel -degré d'héroïsme et d'abnégation en étaient arrivés les chrétiens -d'alors, que dominait une seule et noble passion, celle d'arracher aux -infidèles le tombeau du Christ. - -Bauduin confia d'abord la régence des deux comtés à son frère Philippe, -comte de Namur, qu'il chargea également de la tutelle de sa fille -Jeanne et de l'enfant que la comtesse Marie allait bientôt lui donner, -et lui adjoignit à titre de conseil un noble et preux chevalier du -Hainaut, appelé Bouchard et appartenant à l'illustre maison d'Avesnes. -Il fit ensuite des donations en faveur des abbayes de Saint-Bertin, -de Clairmarais, de Sainte-Waudru de Mons, de Ninove, de Fontevrault, -érigea des églises et des collégiales; et, ne voulant pas laisser de -malheureux derrière lui, dota des hôpitaux et fit distribuer quantité -de largesses et d'aumônes; après quoi il fonda un anniversaire pour le -repos de son âme et de celle de sa femme. - -Dans les premiers jours du printemps de l'année 1202, les croisés -purent enfin quitter leurs foyers. «Sachez, dit Villeharduin, -l'illustre historien de cette croisade, que maintes larmes furent -pleurées à leur partement et au prendre congé de leurs parents et -de leurs amis[4].» Que dire de celles que répandirent le comte et -la comtesse de Flandre en serrant une dernière fois sur leur coeur -Jeanne et sa soeur Marguerite qui venait de naître, frêle et précieux -dépôt sur lequel reposaient toutes leurs affections et toutes leurs -espérances? Combien la séparation eût été plus cruelle encore si l'on -avait pu prévoir qu'elle serait éternelle, et que bientôt les deux -jeunes princesses flamandes seraient orphelines! - - [4] Villeharduin, _De la Conquête de Constantinople_, édit. P. - Paris, p. 16. - -Depuis la première croisade et le grand soulèvement des provinces du -Nord qui avait si puissamment contribué à la prise de Jérusalem, l'on -n'avait vu un armement aussi formidable que celui que la chrétienté -avait préparé pour réparer les désastres des précédentes expéditions -d'outre-mer. Ce fut donc à la tête d'une puissante armée que les -princes croisés, au premier rang desquels se trouvait le comte de -Flandre et de Hainaut avec toute la chevalerie et les hommes d'armes -des deux comtés, se dirigèrent vers l'Orient en traversant la -Bourgogne, les montagnes du Jura, le mont Cenis et les plaines de la -Lombardie, pour aller s'embarquer à Venise. D'un autre côté, Bauduin -avait fait équiper dans les ports de la Flandre une flotte de cinquante -navires; elle emportait la comtesse Marie avec toute sa cour, de -nombreux vassaux, des munitions de toute espèce, et devait rejoindre -le comte à Venise ou partout ailleurs, suivant l'occurrence. Nous -n'avons point à faire ici l'histoire de cette croisade; il nous suffira -de rappeler que, par un concours d'événements aussi extraordinaires -qu'imprévus, elle fut détournée du but primitif auquel elle tendait, et -qu'arrêtée dans sa marche vers la Palestine, l'armée chrétienne était -destinée à renverser l'empire grec de Byzance pour en fonder un autre -au profit du comte Bauduin de Flandre, que l'unanime acclamation du -peuple et de l'armée éleva sur le pavois en lui décernant la couronne -de Constantin. Cette haute fortune était le prix de la bravoure -éclatante et de la haute sagesse dont ce prince avait fait preuve au -milieu des périls et des difficultés qui avaient précédé le siège -fameux et la prise de Constantinople. - -Tandis que ces grands et merveilleux événements s'accomplissaient aux -rives du Bosphore, la flotte qui transportait la comtesse de Flandre -accomplissait dans l'Océan la plus pénible traversée. Des tempêtes, -qui durèrent tout l'été, l'empêchèrent de franchir le détroit de -Gibraltar, et ce fut seulement en automne qu'elle arriva enfin à -Marseille, où elle dut séjourner tout l'hiver par suite des nouvelles -contradictoires arrivant d'Orient, et sans doute aussi pour réparer -ses avaries. Les navires flamands arrivèrent enfin sur les côtes du -Levant; mais la comtesse Marie, déjà souffrante des fatigues de la mer, -subit à Saint-Jean-d'Acre les influences de l'épidémie qui y régnait, -et succomba tout à la fois sous le coup du mal et de l'émotion qu'elle -ressentit en apprenant l'élévation à l'empire de son illustre époux. - -Les restes mortels de la nouvelle impératrice arrivant à Byzance au -milieu des joies du triomphe semblaient présager une prochaine et plus -grande catastrophe; et en effet elle ne se fit pas attendre. - -L'empereur, à peine assis sur le trône, eut à lutter contre les princes -grecs qui régnaient encore dans plusieurs provinces de l'empire, -et qui, après avoir eu la lâcheté de subir le joug des Latins, -cherchèrent, par les moyens les plus odieux, à s'en affranchir. Ils -avaient, dans ce but, fait alliance avec Joannice, roi des Bulgares, -et ce chef de barbares marcha bientôt sur Andrinople, à la tête de -hordes innombrables. Bauduin, avec cette vaillance chevaleresque qu'il -poussait jusqu'à la témérité, se précipita au-devant d'eux, sans -calculer les chances inégales de la lutte, accompagné de son maréchal -Geoffroi de Villeharduin et du comte de Blois, et suivi seulement -par six cents chevaliers flamands et trois cents Français d'élite. -Une effroyable mêlée s'en suivit; après des prodiges de bravoure, -l'empereur, dont toute l'escorte était déjà anéantie, disparut -enveloppé dans un tourbillon d'ennemis, sans que l'on pût savoir dans -le moment s'il était mort, blessé ou prisonnier. - -Ce désastre était arrivé le 14 avril 1205. La consternation fut -d'autant plus grande qu'une incertitude affreuse régnait toujours sur -le sort de l'empereur. Mille bruits sinistres circulaient à ce sujet. -Les uns disaient que, fait prisonnier par Joannice, il avait été -précipité du haut d'un rocher; d'autres, que le roi des Bulgares, après -lui avoir fait couper les bras et les jambes, avait fait jeter son -tronc dans un précipice, où il aurait encore vécu trois jours, après -lesquels il serait devenu la pâture des oiseaux de proie. D'autres -récits, non moins alarmants, étaient encore propagés. Henri de Hainaut, -frère de l'empereur, et les chefs de l'armée s'étaient empressés de -rechercher la vérité par tous les moyens possibles. Des enquêtes furent -ouvertes, des émissaires envoyés partout; enfin, dans son anxiété, le -frère de l'infortuné monarque supplia le pape Innocent III d'écrire à -Joannice, par l'entremise de l'évêque de Trinovi, pour lui demander -la liberté de l'empereur, qu'on avait conservé le faible espoir de -retrouver en vie. Joannice répondit qu'il ne pouvait rendre la liberté -à l'empereur, parce que déjà il avait payé le tribut à la nature[5]. -Enfin un haut baron du Hainaut, Regnier de Trith, chargé, malgré cette -affirmation, de recueillir encore des renseignements, déposa que des -témoins, dignes de foi, lui avaient déclaré avoir vu l'empereur mort. -Le doute n'était plus possible. Henri de Hainaut, frère de Bauduin, -revêtit la pourpre impériale le 15 août 1206. - - [5] Quia debitum carnis exsolverat cum in carcere - teneretur.--_Gesta Innocent. ap. Baluze_, p. 69.--Baron. Ann. XX, - p. 214. - -La fin tragique de Bauduin, suivant de si près un triomphe inouï, -excita d'universels regrets. En Flandre et en Hainaut, où l'empereur -était adoré et où son élévation avait flatté à un si haut degré -l'orgueil national, la consternation fut profonde. Il s'y mêlait -néanmoins dans les esprits des doutes et des illusions, entretenus par -les bruits contradictoires auxquels avaient donné lieu, en Orient même, -les circonstances d'une mort longtemps incertaine. On eut beau faire -connaître la triste vérité et publier les lettres qu'Henri de Hainaut, -successeur de son frère à l'empire, avait écrites pour éclairer -l'opinion publique; il y eut encore parmi les populations bien des -gens qui restèrent convaincus que leur souverain bien-aimé devait un -jour apparaître au milieu d'eux[6]. Il en est ainsi chaque fois qu'un -personnage héroïque vient à mourir loin des siens. Le vulgaire, qui n'a -point vu et touché sa dépouille, reste incrédule; pour lui, tout grand -homme est immortel. Cette fatale crédulité devait produire plus tard -une des aventures les plus étranges de l'histoire. On en lira bientôt -les émouvants et curieux détails. - - [6] J. de Guise.--_Ann. Hannoniæ_, XIV, 4. - -Jeanne et sa soeur étaient donc orphelines. L'aînée, en vertu de la -constitution féodale et de la loi d'hérédité, devenait, par la mort -presque simultanée de son père et de sa mère, comtesse de Flandre et de -Hainaut. C'est alors que commença pour elle, dès l'âge de quinze ans, -cette existence d'épreuves douloureuses qu'elle subit durant tout le -cours de son règne avec une force d'âme qui ne se démentit jamais. - -Les peuples des deux comtés avaient reporté sur les jeunes princesses -l'affection qu'elles avaient vouée à leur père. Malheureusement les -filles de l'infortuné Bauduin ne trouvèrent pas dans leur tuteur tout -le désintéressement et tout l'appui qu'elles étaient en droit d'en -attendre. Philippe de Namur, homme insouciant et faible, se laissa -complètement dominer par le roi de France. Le monarque attachait un -grand prix à avoir la garde-noble, comme on disait alors, de Jeanne, -héritière de deux belles et riches provinces, et il redoutait surtout -de la voir épouser quelque seigneur anglais[7]. - - [7] J. de Guise, _Ann. Hann._ XIV, 6. - -Philippe-Auguste séduisit le comte de Namur en lui donnant pour femme -sa fille Marie, qu'il avait eue d'Agnès de Méranie, sa troisième -épouse, et se fit livrer en échange Jeanne et Marguerite, qu'on enleva -clandestinement du château de Gand et qu'on transporta à Paris. -Cette trahison souleva l'indignation des Flamands et des Haynuiers. -Ils voulurent s'affranchir de la domination de Philippe[8], et le -poursuivirent de si amers reproches qu'il en tomba malade et mourut peu -de temps après. Les historiens contemporains racontent que, pour expier -la faute qu'il avait commise en sacrifiant sa nièce à la politique du -roi de France, il voulut se confesser solennellement à quatre prélats, -les abbés de Cambron, de Villers, de Marchiennes et de Saint-Jean de -Valenciennes. Puis, s'il faut en croire certains chroniqueurs, l'heure -de sa mort approchant, il se fit attacher une corde au cou et traîner -en cet état à travers les rues et carrefours de Valenciennes, criant -d'une voix lamentable: «J'ai vécu en chien, il faut que je meure en -chien[9]!» - - [8] J. de Guise, _Ann. Hann._ XIV, 6. - - [9] _Art de vérifier les dates_, XIV, 122, d'après Albéric des - Trois-Fontaines. - -Jeanne et sa soeur n'en étaient pas moins au Louvre sous la main -de Philippe-Auguste. Elles y restèrent jusqu'à ce que les Flamands -les réclamèrent avec tant d'insistance que le roi crut politique -de les leur renvoyer. Ils étaient, en effet, résolus à s'allier -au roi d'Angleterre si le roi de France ne rendait pas leur jeune -suzeraine[10]. Philippe le savait, et se vit ainsi forcé d'accéder -au désir d'un peuple dont il connaissait depuis longtemps l'esprit -d'indépendance et le patriotisme. Les deux orphelines revinrent donc à -Bruges, où la sollicitude des Flamands veilla sur elles plus vivement -que jamais. - - [10] Vincent de Beauvais, ap. J. de Guise, XIV, 7.--_Chron. de - Flandre_, inédite, _manuscrit de la Bibl. nat._ nº 8380, fol. 31. - -C'est alors que, par l'entremise de la reine Mathilde, veuve de -Philippe d'Alsace, fut conclu le mariage de Jeanne avec Fernand, son -neveu, fils de Sanche Ier, roi de Portugal. Il paraîtrait que, pour -acheter l'adhésion du roi de France, Mathilde aurait été obligée de -lui payer une très forte somme d'argent et de faire en outre de riches -présents à ses conseillers[11]. Philippe-Auguste s'était fait aussi -promettre à l'avance, par Fernand, les villes d'Aire et de Saint-Omer, -qui jadis avaient été rendues au comte Bauduin en vertu du traité de -Péronne. Fernand, trop heureux d'épouser l'héritière de Flandre, avait -tout promis, sans s'inquiéter s'il n'allait pas de la sorte s'aliéner -ses nouveaux sujets. - - [11] _Li estore des ducs de Normandie et des rois d'Engleterre_, - fol. 163 vº Ire col. - -Les fêtes nuptiales furent célébrées à Paris avec une magnificence -extraordinaire, aux frais des bonnes villes de Flandre et de Hainaut. -«On se livra, à cette occasion, dit le cordelier Jacques de Guise, -à une allégresse inexprimable, oubliant cette parole du Sage: que -«l'excès de la joie est voisin de la douleur[12].» Ceci se passait -en 1211. Jeanne avait alors un peu plus de vingt ans. S'il faut en -croire les monuments contemporains que nous avons sous les yeux[13], -Jeanne était à cette époque une belle jeune fille aux cheveux longs -et flottants sur les épaules. Pour tout ornement, un cercle de perles -entoure sa tête. Une simple tunique l'enveloppe chastement, et elle -agace du doigt le faucon qui perche sur sa main gauche à la mode du -temps. - - [12] _Ann. Hann._, XIV, 8. - - [13] Les sceaux des diverses chartes conservées dans nos archives. - -Lorsque Fernand eut prêté foi et hommage au roi, les deux époux prirent -le chemin de la Flandre, comptant fermement sur l'alliance et l'amitié -du monarque. Mais, arrivés à Péronne, Louis, fils du roi, qui les -avait précédés en grande escorte de gens d'armes, les fit arrêter -avec leur suite et enfermer dans le château de cette ville jusqu'à ce -qu'il se fût emparé des villes d'Aire et de Saint-Omer, promises par -Fernand. Louis prit possession des deux villes; il y massacra tout ce -qu'il y avait rencontré de Flamands fidèles, les garnit de vivres et de -munitions, après quoi il donna l'ordre de mettre en liberté le comte et -la comtesse. - -Fernand ne pardonna jamais l'odieuse violence dont sa jeune épouse -et lui avaient été l'objet dans cette circonstance. Désormais ennemi -mortel du roi de France, il arrivait néanmoins dans ses nouveaux Etats -plus impopulaire qu'on ne saurait le dire, en raison des circonstances -si fâcheuses au milieu desquelles son mariage avec l'héritière de -Flandre avait débuté. - -A une journée de marche de Péronne, Jeanne, qui depuis sa récente -union avait éprouvé tant d'émotions diverses, tomba malade. Une fièvre -violente s'empara d'elle. La reine Mathilde était en ce moment à Douai. -Fernand laissa son épouse auprès d'elle, et, accompagné de Philippe, -comte de Namur, de Jean de Nesle, châtelain de Bruges, et de Siger, -châtelain de Gand, il se présenta aux villes de Lille, Courtrai, -Ypres et Bruges, afin de s'y faire reconnaître en qualité de comte de -Flandre; car l'adhésion des bourgeois et du peuple était alors non -moins indispensable que celle du suzerain. Il y fut reçu froidement; -les Gantois montrèrent surtout des dispositions hostiles. Ils -prétendaient que l'union de cet étranger avec leur souveraine s'était -conclue sans le consentement des villes flamandes, ajoutant que la -comtesse avait été vendue et non mariée. - -Le principal motif de leur opposition était l'odieux guet-apens -dont Louis de France s'était rendu coupable envers Jeanne; et ils -craignaient avec raison que Philippe-Auguste ne renouvelât, contre -leur pays, ses tentatives d'envahissement. Un prince qui devenait -comte de Flandre sous les auspices du roi ne devait compter que sur -les antipathies des habitants de Gand, les plus fiers bourgeois du -pays. Ils lui fermèrent donc leurs portes, lui déclarant qu'ils ne le -recevraient pas s'il n'avait avec lui la comtesse Jeanne, leur seule -dame et maîtresse. Fernand, qui ne connaissait pas encore sans doute -à quel peuple il avait affaire, voulut entrer de force. Les Gantois, -ayant à leur tête Rasse de Gavre et Arnoul d'Audenarde, sortirent des -murs et le poursuivirent. Il eût été infailliblement pris si par hasard -il ne s'était trouvé sur la Lys, entre les bourgeois et lui, un pont -qu'il fit couper en toute hâte; ce qui le sauva. Dans leur colère, -les Gantois s'en allèrent alors pour piller Courtrai, coupable d'avoir -reconnu et hébergé le Portugais. - -Fernand, on le voit, mettait le pied en Flandre pour la première -fois sous de malheureux auspices. Pour faire acte de souveraineté -et conquérir l'affection de ses nouveaux sujets, il aurait désiré -reprendre Aire et Saint-Omer sur le fils du roi de France. Déjà même -il avait fait approvisionner Lille et Douai, et il se disposait à -marcher contre Louis, qui l'attendait à Arras. Les grands vassaux qui -entouraient Fernand, et la comtesse Jeanne son épouse le détournèrent -d'une entreprise préparée sans réflexion, dans un moment de colère, -et tentée contre des forces très supérieures: on le décida, non sans -peine, à négocier un accommodement avec le fils du roi, qui paraissait -fort disposé à ne pas s'en tenir aux villes d'Artois qu'il venait de -prendre, et à faire irruption en Flandre. Le 24 février 1211, un traité -se conclut, entre Lens et Pont-à-Vendin, par lequel Fernand et Jeanne -remirent définitivement et à toujours à Louis, fils aîné du roi et à -ses hoirs, comme étant aux droits de sa mère Isabelle de Hainaut, les -villes d'Aire et de Saint-Omer. Le fils du roi promit, de son côté, de -ne jamais rien réclamer dans le comté de Flandre; et l'on donna pour -otages de ces conventions mutuelles les plus hauts barons du pays, -entre autres le châtelain de Bruges et celui de Gand[14]. - - [14] Archives de Flandre à Lille, Ier _cartul. d'Artois_, pièce - 193. Cet acte a été imprimé plusieurs fois. - -Alors Fernand songea à se faire reconnaître des Gantois. Accompagné -de la comtesse Jeanne, et suivi d'une nombreuse armée, il se présenta -devant leur ville. A la vue de la jeune souveraine et de tous les -chevaliers flamands qui formaient son escorte, ils ne firent plus de -résistance et consentirent à recevoir les deux époux. Peu de temps -après, Fernand et Jeanne se concilièrent tout à fait la puissante ville -de Gand en lui accordant une nouvelle organisation municipale. Les -échevins devinrent électifs par année, comme l'étaient ceux d'Ypres -depuis 1209. - -Cependant le traité de Pont-à-Vendin n'avait pu effacer du coeur -de Fernand le souvenir de la prison de Péronne. Quand il eut pris -possession de la Flandre, il résolut de mettre à exécution ses projets -de vengeance contre le monarque français. En cela il était assuré de -la sympathie et du concours de ses nouveaux sujets, qui depuis si -longtemps nourrissaient pour Philippe-Auguste une haine qui n'était que -trop motivée. - -Ce fut sur Jean-sans-Terre, roi d'Angleterre, que Fernand porta -naturellement ses vues. Dans l'été de 1212, il noua des relations avec -ce prince, et bientôt intervint un traité d'alliance offensive et -défensive, avec promesse, de la part du roi, de fournir des secours -en hommes et en argent aussitôt que le comte de Flandre en aurait -besoin[15]. - - [15] V. Rymer, _Foedera_, nova edit. Londini, 1816, I, 105, 107. - -La rupture ne tarda pas à éclater entre Philippe-Auguste et Fernand. -Jean-sans-Terre avait été naguère condamné par la cour des pairs de -France, à cause du meurtre d'Arthur, son neveu. De plus, le pape -Innocent III venait de l'excommunier pour le punir de ses violences -envers le clergé. Ses sujets avaient été déliés par le pontife du -serment de fidélité; on disait même qu'Innocent offrait la couronne -d'Angleterre à Philippe-Auguste. Jean appela à son aide son neveu -Othon IV, roi de Germanie; or celui-ci n'était guère en mesure de le -secourir. Elu empereur par la protection du Pape, Othon avait tourné -ses armes contre le Saint-Siège et était aussi excommunié. Frédéric -II, fils de Henri VI, couronné à sa place, s'était uni avec le roi de -France. Mais si les deux monarques, déposés par le Souverain-Pontife, -avaient contre eux ces puissants ennemis, ils trouvaient d'un autre -côté des alliés dans les comtes de Flandre, de Hollande, de Boulogne, -et autres. Ces princes, réunis dans une même communauté de haines et -d'intérêts, formèrent bientôt, avec Jean-sans-Terre et Othon, une des -plus redoutables coalitions dont les annales du moyen âge nous aient -gardé le souvenir. - -Quant à Fernand, qui de tous les mécontents n'était pas le moins -courroucé, il crut le moment de la vengeance arrivé lorsque -Philippe-Auguste prépara son expédition pour tenter la conquête de -l'Angleterre. Le roi convoqua à Soissons un parlement de tous ses -barons: ils y vinrent en foule se ranger sous sa bannière. Le comte -de Flandre seul fit défaut, déclarant qu'il n'assisterait pas son -suzerain, si celui-ci ne lui donnait satisfaction en lui rendant les -villes d'Aire et de Saint-Omer. Philippe-Auguste ignorait encore -l'alliance de Fernand avec les ennemis du royaume: il lui offrit -quelques dédommagements. Le comte les repoussa avec dédain, et le -roi vit bien alors que Fernand entrait en rébellion ouverte. Sur -ces entrefaites, Jean-sans-Terre se réconcilia avec le Pape, et -l'expédition de Philippe-Auguste, qui ne marchait que comme exécuteur -des ordres du Saint-Siège, se trouva sans objet. Innocent l'avait -même tout à fait interdite. Philippe aussitôt tourna toutes ses forces -contre la Flandre, et cette contrée devint le théâtre d'une guerre -acharnée. Telle fut la source première des angoisses patriotiques dont -l'existence de Jeanne devait être abreuvée, et le prélude d'un des plus -grands événements du siècle. Rappelons-en les préliminaires. - -La flotte du roi de France, composée de dix-sept cents barques montées -par quinze mille lances, sortit du port de Calais, et se dirigea vers -les côtes de Flandre. Le roi, qui s'était avancé avec sa chevalerie -jusqu'à Gravelines, y attendit ses vaisseaux, et l'armée d'invasion y -stationna pendant quelques jours. Fernand, sommé par Philippe-Auguste -de se rendre auprès de lui, ne parut pas. Alors Philippe pénétra en -Flandre, tandis que la flotte, sous la conduite de Savari de Mauléon, -mettait à la voile pour le port de Dam. «Partis de Gravelines, dit -l'historien poète, Philippe le Breton, les navires, sillonnant les -flots de la mer, parcoururent successivement les lieux où elle longe le -rivage blanchâtre du pays des Blavotins, ceux où la Flandre se prolonge -en plaines marécageuses, ceux où les habitants de Furnes, par une -exception remarquable, labourent les campagnes voisines de l'Océan, -et où le Belge montre maintenant ses pénates en ruines, ses maisons à -demi-renversées, monuments de son antique puissance.... Sortant de ces -parages, et poussée par un vent propice, la flotte entre joyeusement -dans le port de Dam, port tellement vaste et si bien abrité qu'il -pouvait contenir dans son enceinte tous nos navires. Cette belle cité, -baignée par des eaux qui coulent doucement, est fière d'un sol fertile, -du voisinage de la mer et des avantages de sa situation. Là se trouvent -les richesses apportées par les vaisseaux de toutes les parties du -monde; des masses d'argent non encore travaillées, et de ce métal qui -brille de rouge; les tissus des Phéniciens, des Sères (Chinois), et -ceux que les Cyclades produisent; des pelleteries variées qu'envoie la -Hongrie, les graines destinées à la teinture en écarlate, des radeaux -chargés des vins que fournissent la Gascogne et la Rochelle, du fer et -des métaux, des draperies et autres marchandises que l'Angleterre et -la Flandre ont transportées en ce lieu pour les envoyer de là dans les -divers pays du globe[16].» - - [16] _Philippide_, chants IX et X. - -Cependant le roi de France avait envahi tout le territoire flamand, et -«ses troupes se dispersaient de tous côtés, semblables aux sauterelles -qui, inondant les campagnes, se chargent de dépouilles et se plaisent -à enlever le butin[17].» A son arrivée devant Ypres, Fernand lui -adressa des propositions de paix; car il commençait à être effrayé -d'une agression si formidable et si prompte[18]. Philippe-Auguste ne -voulut rien écouter. Alors Fernand, ne perdant pas courage, réunit -tous ses chevaliers et le plus grand nombre d'hommes de guerre qu'il -put trouver, et tint conseil sur les meilleures mesures à prendre en -pareille occurrence. Déjà la ville d'Ypres s'était rendue au roi de -France et lui avait livré les principaux d'entre ses bourgeois pour -otages. Gand et Bruges, dont les châtelains, garants du traité de -Pont-à-Vendin, avaient quitté le parti de leur seigneur pour celui du -roi, imitèrent cet exemple. La Flandre presque tout entière allait -tomber au pouvoir de Philippe. Fernand et ses conseillers résolurent -d'envoyer en toute hâte vers le roi d'Angleterre pour en réclamer du -secours. - - [17] _Philippide_, chants IX et X. - - [18] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 163. - -Bauduin de Neuport, chargé de cette mission, s'embarqua aussitôt -et se dirigea vers Sandwich, où il espérait trouver le roi. Il y -arriva la nuit. Le roi était alors aux environs de Douvres avec le -cardinal Pandolphe, légat du Saint-Siège, qui venait de conclure la -réconciliation entre Jean-sans-Terre et Innocent III, et de lever -l'interdit lancé contre l'Angleterre. Bauduin de Neuport monta à cheval -sans délai et se rendit à toute bride vers le monarque. Il en fut très -bien reçu, et le roi lui dit: «Annoncez au comte de Flandre que je -l'aiderai de tout mon coeur; je vais incontinent lui envoyer le comte -de Salisbury, mon frère, et le plus de chevaliers et d'argent que -je pourrai[19].» Il donna en même temps aux chevaliers flamands qui -étaient près de lui congé de retourner vers leur seigneur, afin de lui -prêter assistance. Renaud de Dammartin, comte de Boulogne, et Hugues de -Boves se trouvaient aussi au camp du roi. Ils voulurent se joindre à -l'expédition. - - [19] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 163. - -Huit jours avant la Pentecôte, elle partit de Douvres sous le -commandement de Guillaume Longue-Epée, comte de Salisbury, «lequel -montait un navire si grand et si beau que chacun disait qu'il n'en -existait pas de pareil[20].» On eut peu de vent durant toute la -traversée; de sorte que la flotte n'aborda que le jeudi suivant en -un lieu appelé la Mue, à deux lieues de Dam. Là, les chevaliers et -sergents s'appareillèrent; on quitta les navires de haut bord pour -entrer dans les bateaux plats, et on se précipita sur la flotte -française dégarnie de troupes; car le roi de France avait imprudemment -appelé près de lui la plupart des hommes d'armes qui devaient défendre -ses vaisseaux. Quatre cents barques, dispersées le long de la côte, -parce que le port, quoique fort vaste, ne pouvait les contenir toutes, -tombèrent au pouvoir du comte de Salisbury et des chevaliers flamands; -mais ils ne purent s'emparer du reste, composé de gros navires qu'on -avait échoués à sec sur le rivage[21]. - - [20] _Ibid._ 164. - - [21] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 164. - -Le lendemain vendredi, le comte de Flandre, ayant appris la venue des -secours d'Angleterre, arriva près de Dam avec une escorte de quarante -chevaliers seulement. Aussitôt qu'on le vit venir, les comtes de -Salisbury et de Boulogne descendirent à terre et se rendirent à sa -rencontre. Dans cette entrevue, ils le requirent de rompre tout lien -de vassalité et d'obéissance envers le roi de France, et de s'unir -plus étroitement que jamais à la cause du roi d'Angleterre. Fernand -jura, sur les reliques, qu'il aiderait toujours et de bonne foi le roi -d'Angleterre, qu'il lui serait toujours fidèle et ne ferait ni paix ni -trêve avec le roi de France sans son consentement et celui du comte -de Boulogne[22]. Renaud de Dammartin avait juré une haine mortelle -au roi de France, depuis que celui-ci l'avait expulsé de sa terre -pour différentes exactions commises contre des seigneurs voisins, et -notamment contre l'évêque de Beauvais, cousin du roi. Mais l'origine de -sa colère, s'il faut en croire un chroniqueur, remontait plus haut. - - [22] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 164. - -Un jour, se trouvant dans les appartements du roi, à l'hôtel Saint-Paul -à Paris, une querelle s'éleva entre lui et Hugues de Saint-Pol. Hugues -le frappa du poing au visage et le sang jaillit; Renaud tira sa dague -et en allait frapper le comte de Saint-Pol, lorsque le roi et les -barons présents se portèrent entre les deux antagonistes. Renaud, -furieux de n'avoir pu se venger, sortit du palais, remonta à cheval -et regagna son pays. Le roi lui envoya bientôt après frère Garin, son -conseiller, pour l'apaiser et l'engager à faire sa paix avec le comte -de Saint-Pol; mais Renaud de Dammartin répondit qu'il ne pourrait -oublier l'injure et la pardonner, tant que le sang qui avait coulé de -son visage ne fût remonté de lui-même à sa source[23]. En conséquence, -il s'était livré contre son ennemi et les parents de ce dernier à -des actes de violences tels que le roi avait été obligé d'envahir le -comté de Boulogne et de chasser Renaud. Le comte alors, plus que jamais -irrité, s'était jeté dans le parti du roi d'Angleterre et avait, par -ses intrigues, puissamment contribué à former la grande coalition que -l'on connaît, et à laquelle Fernand, de son côté, venait de se vouer -corps et âme. - - [23] _Les anciennes Chroniques de Flandre, manuscrit de la Bibl. - nat._ nº 8380, fol. 32. - -Le samedi, veille de la Pentecôte, le comte de Flandre, le comte de -Boulogne et les autres chevaliers qui avaient débarqué se levèrent de -grand matin, entendirent la messe, et puis s'armèrent et montèrent -à cheval pour s'approcher de Dam. A une demi-lieue de la ville, on -s'arrêta pour tenir conseil et aviser aux moyens d'assaillir les -murailles du côté de la terre. Robert de Béthune et Gauthier de -Ghistelles s'étaient portés en avant afin de reconnaître le pays. Ayant -traversé la rivière qui coule de Bruges à Dam, ils montèrent sur une -éminence et regardèrent du côté de Male, château appartenant au comte -de Flandre et situé aux environs de Bruges. Ils y aperçurent une grande -multitude de gens et crurent d'abord que c'étaient les bourgeois de -Bruges qui sortaient de la ville pour venir au-devant de leur seigneur. -En ce moment une bonne femme, qui connaissait Gauthier de Ghistelles, -accourut vers les deux chevaliers et s'écria tout essoufflée: «Messire -Gauthier, que faites-vous ici? Le roi de France est entré avec toute -son armée dans le pays, et ce sont ses gens que vous voyez là-bas[24].» -Les barons rejoignirent les princes en toute hâte et leur apprirent la -nouvelle. Le comte de Boulogne dit alors à celui de Flandre: «Sire, -tirons-nous arrière; il ne ferait pas bon de rester ici[25].» - - [24] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 164, 2e col. - - [25] _Ibid._ - -En effet, le roi de France, ayant connu à Gand la destruction de la -flotte, accourait vers Dam avec toute son armée. Il était à peu de -distance, et déjà ses arbalétriers d'avant-garde faisaient siffler -leurs carreaux aux oreilles des chevaliers flamands. On essaya de leur -faire résistance; ce qui donna le temps à la chevalerie française -d'approcher. Grand nombre des gens du comte, qui avaient été assez -téméraires pour vouloir soutenir le combat, furent tués ou jetés à la -mer; plusieurs braves chevaliers tombèrent au pouvoir des Français, -entre autres Gauthier de Vormezele, Jean son frère, Guillaume d'Eyne, -Guillaume d'Ypres, Ghislain de Haveskerke. On dit que le comte de -Boulogne lui-même avait été pris sur le rivage; mais, reconnu par -des parents et des amis qui redoutaient avec raison que le roi ne lui -fît un mauvais parti, on le laissa s'échapper. Il laissa au pouvoir -des Français son cheval, ses armures et son heaume surmonté de lames -de baleines formant deux aigrettes élancées[26]. Renaud eut le temps -de gagner le grand vaisseau royal avec les comtes de Flandre et de -Salisbury. Ce fut Robert de Béthune qui contraignit son maître le comte -de Flandre à se jeter dans une barque. Personne ne voulut quitter le -rivage avant que Fernand fût en sûreté sur le vaisseau. Les princes se -dirigèrent vers l'île de Walkeren pour attendre les événements et se -préparer à une nouvelle lutte[27]. - - [26] _Philippide_, chant IX. - - [27] _Ibid._ 165. - -En arrivant à Dam, le roi de France fit décharger les vivres et -munitions de guerre existant sur les navires qui lui restaient, après -quoi il mit le feu à la flotte afin de ne pas la laisser au pouvoir -des ennemis, et livra aux flammes la ville elle-même et les campagnes -environnantes. Il partit ensuite à la lueur de cet immense incendie, -et, traversant la Flandre en exterminateur, il prit des otages dans les -principales villes conquises, telles que Gand, Bruges, Ypres, Lille et -Douai; rendit ceux des trois premières pour la somme de trente mille -marcs d'argent, saccagea Lille à cause de l'amour que les habitants -portaient au comte, leur légitime souverain, garda Douai, et rentra en -France laissant derrière lui un pays en ruine et une mémoire exécrée. - -La Flandre alors respira un peu. Les barons du comté s'assemblèrent à -Courtrai; ceux du Hainaut vinrent à Audenarde, et tout ce qu'il y avait -de Flamands capables de porter une pique accourut se ranger chacun -sous la bannière de son seigneur respectif. Mais on ne savait quelle -résolution prendre en l'absence du souverain, et, au milieu du trouble -et de la confusion causés par les derniers événements, on ignorait de -quel côté le comte Fernand avait porté ses pas après la déconfiture de -Bruges. - -Les barons congédièrent leurs vassaux jusqu'à nouvel ordre et -chargèrent trois nobles hommes, Arnoul de Landas, Philippe de Maldeghem -et le sire de La Woestine, d'aller à la recherche du comte. Ils se -rendirent à Nieuport, où était Robert de Béthune, et lui demandèrent -s'il savait quelques nouvelles des princes. Robert leur apprit qu'un -pêcheur venait de lui annoncer qu'il les avait vus dans l'île de -Walkeren, et le comte de Hollande avec eux. Robert de Béthune et les -trois barons s'embarquèrent le lendemain de grand matin sur un petit -bateau de pêche. En naviguant vers Walkeren, ils aperçurent en mer le -comte de Salisbury monté sur le vaisseau royal, et escorté de sept -autres navires se dirigeant vers l'Angleterre. - -Arrivés en l'île de Walkeren, ils trouvèrent le comte de Flandre, -Renaud de Boulogne et le comte de Hollande, qui avait amené une troupe -nombreuse de gens d'armes. Fernand fit grand accueil aux chevaliers -et fut bien content d'apprendre que Philippe-Auguste, après avoir -brûlé ses vaisseaux, était retourné en France. On résolut aussitôt de -regagner la Flandre, et deux jours après, les princes et leur armée -abordaient au port de Dam. De là Fernand se rendit à Bruges, puis à -Gand, qui lui ouvrirent successivement leurs portes et l'accueillirent -avec joie comme leur droit seigneur[28]. A Gand, on sut que le roi, en -passant par Lille et Douai, avait laissé, dans les châteaux de ces deux -villes, de fortes garnisons commandées par le prince Louis et Gauthier -de Châtillon, comte de Saint-Pol. Le comte de Flandre reçut même -bientôt avis que le prince formait le projet de brûler Courtrai. «Or -sus, seigneurs, s'écria le comte de Boulogne à cette nouvelle, montons -à cheval, et courons nous enfermer à Courtrai! Si nous étions dans la -ville, nous empêcherions bien qu'elle ne fût brûlée[29].» - - [28] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 165. V.--Jacques de - Guise, XIV, 80. - - [29] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 106. - -Alors les comtes, barons, chevaliers et écuyers s'armèrent à la hâte, -montèrent à cheval et sortirent de Gand. Ils passèrent par Dronghem -afin de mettre la Lys entre eux et les Français. Arrivés à Deynse, ils -eurent la douleur de voir les flammes et la fumée s'élever au-dessus -des toits de Courtrai. Des paysans leur apprirent que la ville était -réduite en cendres, que Daniel de Malines et Philippe de La Woestine -avaient été faits prisonniers en voulant la défendre, et que Louis -était rentré à Lille avec toute sa troupe[30]. - - [30] _Ibid._ - -Le comte de Flandre, fort affligé de ce désastre qu'il n'avait pu -prévenir, se dirigea vers Ypres, où les habitants, comme ceux de Bruges -et de Gand, le reçurent avec honneur et empressement. Il fut décidé -que l'armée prendrait position dans cette ville, qu'on fortifierait -et dont on ferait un dépôt d'approvisionnements pour tout le temps de -la guerre. En conséquence, on creusa des fossés larges et profonds -qui furent remplis d'eau; on construisit de fortes tours en bois, -des portes faites d'un mélange de pierres, de briques et de poutres -en chêne; on éleva autour de la ville des haies palissadées en guise -de murailles. Quand ces travaux de défense furent achevés et qu'ils -furent munis de machines de toute espèce, le comte se détermina à aller -assiéger la forteresse d'Erquinghem-sur-la-Lys, que Jean, châtelain de -Lille, détenait pour le roi. Les Flamands ne purent jamais traverser -la rivière, et après quinze jours d'un siège inutile, ils revinrent à -Ypres. - -Peu de jours après, on résolut de se porter sur Lille. Le prince -Louis n'y était plus; mais il y avait laissé deux cents chevaliers -déterminés. Après des tentatives infructueuses contre cette ville, -Fernand se replia de nouveau sur Ypres. Dans la retraite, les hommes -d'armes français se jetèrent sur son avant-garde et firent prisonnier -Bouchard de Bourghelles, un des plus nobles et des plus valeureux -chevaliers flamands[31]. Voyant que pour le moment il ne pourrait pas -reprendre les villes et châteaux de la Flandre wallonne occupés par les -troupes françaises, le comte songea à attaquer Tournai, qui n'avait -d'autres défenseurs que ses habitants. - - [31] Jacques de Guise, XIV, 80. - -Cette cité s'était mise naguère sous la protection de Philippe-Auguste. -Depuis lors, elle avait toujours préféré la domination du roi à celle -des princes flamands, et dans toutes les occasions elle se déclarait -pour les intérêts français. Fernand vint l'investir avec toute son -armée. Des pierriers, des mangonneaux et autres engins lancèrent sur la -ville une pluie de pierres et de feu. Chaque jour de nombreux assauts -étaient livrés aux murailles; enfin, après des efforts multipliés et -de grandes pertes de part et d'autre, le comte de Flandre pénétra dans -la cité par une brèche de près de mille pieds de large, la saccagea, -et en démolit les portes et les remparts. Les bourgeois offrirent -vingt-deux mille livres au vainqueur pour qu'il consentît à ne pas -brûler le reste de la ville. Fernand les accepta, fit couper une -douzaine de têtes et prit soixante otages qu'il envoya au château de -Gand. Huit jours après la prise de Tournai, le feu se déclara dans le -Marché-aux-Vaches et consuma cinq hameaux hors des murs de la ville. A -la même heure un autre incendie éclata hors de la porte de Prune, près -de l'église Saint-Martin; enfin, à l'intérieur de la cité, des flammes -s'élevèrent également dans le quartier appelé de Dame Odile Aletacque, -dans la cour et dans le quartier Saint-Pierre, de sorte que toute la -ville semblait devoir être entièrement consumée. On éteignit le feu; -mais le comte Fernand, qui avait promis de ne rien incendier et avait -reçu de l'argent en conséquence, entra dans une grande colère et fit -soigneusement rechercher la cause et les auteurs de ce désastre. On -découvrit qu'il était l'ouvrage de soldats flamands, mécontents de ce -que le comte ne livrait pas la ville au pillage. Sur l'ordre du comte, -huit coupables furent sur-le-champ torturés et suppliciés de la manière -la plus affreuse, tandis que leurs complices prenaient la fuite. -Fernand rétablit l'ordre et la paix dans Tournai[32]. Il y institua des -prévôts, des jurés, des échevins, des sergents, renouvela enfin tous -les officiers de la ville; car une grande partie des titulaires avaient -été envoyés en otages à Gand[33]. - - [32] Jacques de Guise, XIV, 88. - - [33] _Ibid._ - -Enhardi par le succès, le comte revint ensuite assiéger de nouveau -la ville de Lille. Le prince Louis, trompé par les beaux semblants -que les bourgeois lui faisaient, en avait retiré les troupes pour les -ramener en France[34] et n'avait laissé qu'un petit nombre d'hommes -d'armes dans un donjon, appelé le château des Regneaux, situé près des -remparts et disposé de façon que l'entrée en était également libre -soit de l'intérieur soit de l'extérieur de la ville. Les habitants -ne demandaient pas mieux que de recevoir leur seigneur légitime et -détestaient les Français en raison des maux que ceux-ci leur avaient -fait souffrir. Ils ouvrirent donc leurs portes, et Fernand rentra -en possession d'une ville qui devait bientôt expier cruellement son -patriotisme et sa fidélité. En effet, Philippe-Auguste apprit les -avantages remportés par le comte. Il n'avait jamais espéré conserver -les villes de la Flandre tudesque, sur lesquelles il ne voulait -qu'exercer sa vengeance; mais il comptait sur la possession de la -Flandre wallonne; et la reddition de Lille, la principale des cités -de ce pays, le transporta de colère. Il accourut lui-même en Flandre -à la tête d'une armée formidable, et signala son arrivée par le siège -de Lille. Ce fut un des épisodes les plus atroces des guerres de ce -temps-là. - - [34] _Li estore des ducs de Normandie_, fol. 166 vº. - -C'était la nuit. Le roi, dans l'impétuosité de sa fureur, avait emporté -la cité avant même que les bourgeois, surpris, se fussent mis sur leurs -gardes. Il n'y avait encore personne aux remparts, que déjà Philippe -se répandait à travers la ville en tête de ses hommes d'armes, le fer -d'une main, le feu de l'autre. Le sac et le pillage sont des moyens -trop lents pour assouvir sa fureur; il lui faut l'incendie, et bientôt -le feu se déroule de toutes parts. Le comte Fernand était dans Lille, -malade d'une fièvre double-tierce qui le tourmentait depuis le siège -de Tournai[35]. Porté sur une litière et enveloppé de tourbillons -de flammes, il s'échappe à grand'peine au milieu de l'épouvante et -de la fumée. Les malheureux habitants ont deux morts à choisir: ou -d'être brûlés vifs entre les murs de leurs logis ou de périr au seuil -sous le couteau des Français. Ce que l'action du feu épargnait, les -soldats le jetaient bas au moyen de béliers et de crocs de fer dont -ils étaient munis; car le roi avait juré l'anéantissement de la -cité rebelle[36]. Guillaume le Breton chante fort naïvement dans sa -_Philippide_ les horreurs de ce siège à la louange de son maître. «Sous -les décombres de leurs maisons, s'écrie-t-il plein d'admiration pour -le conquérant, périssent tous ceux à qui les infirmités de l'âge ou la -faiblesse du corps refusent les moyens d'échapper au danger. Ceux qui -peuvent se sauver, fuyant à pied ou à l'aide d'un cheval vigoureux, -évitent la double fureur des flammes et de l'ennemi, et, le coeur -plein d'épouvante, s'élancent à la suite de Fernand, à travers les -broussailles et en rase campagne, hors de tous sentiers, se croyant -toujours près des portes fatales, n'osant tourner la tête.... La -fortune, cependant, vint au secours des vaincus. La terre humide, toute -couverte de joncs de marais et cachant ses entrailles fétides sous une -plaine fangeuse, exhalait des vapeurs formées d'un mélange de chaleur -et de liquide, de telle sorte qu'à travers les brouillards l'oeil du -guide pouvait à peine atteindre l'objet qu'il conduisait, et que nul -ne pouvait distinguer ce qu'il y avait devant, derrière lui ou à côté -de lui; une atmosphère épaisse changeait le jour en nuit. Les nôtres -donc ne poursuivirent les fuyards que tant qu'ils purent s'avancer à -la lueur de l'incendie de la ville; car le soleil ne pouvait luire -à travers les brouillards. Ils tuèrent toutefois un grand nombre -d'hommes et firent encore plus de prisonniers. Le roi les vendit à tout -acheteur pour être à jamais esclaves, les marquant du fer brûlant de la -servitude. Ainsi périt tout entière la ville de Lille réservée pour une -déplorable destruction[37].» - - [35] Jacques de Guise, XIV, 90. - - [36] _Philippide_, chant IX. - - [37] _Philippide_, chant IX. - -Guillaume le Breton ne savait pas que, peu de jours après, les Lillois -échappés à la mort revenaient, la nuit, errant sur les débris fumants -de la ville, chercher au milieu de cette terre brûlante la place de -leurs foyers anéantis. Il ignorait surtout que l'amour du sol natal -ferait bientôt surgir de ce lieu de désolation une cité nouvelle, et -que cette cité deviendrait un jour l'une des plus riches et des plus -puissantes du royaume dévolu aux descendants de l'exterminateur. - -Le comte Fernand s'était réfugié à Gand. Philippe-Auguste ne l'y -poursuivit point et ne pénétra pas plus avant en Flandre. Il fit -démolir le château-fort de Lille, abattit la forteresse d'Erquinghem -dont les Flamands s'étaient dernièrement emparés, et rasa le donjon -de Cassel; après quoi il rentra en France pour reconstituer son armée -et préparer les moyens de défense qu'il comptait opposer à la grande -coalition formée contre le royaume; car tout indiquait qu'elle était -organisée et devait bientôt agir. - -En effet, durant la guerre de Flandre, de nombreux messages avaient -été échangés entre l'Allemagne et l'Angleterre. Dans les ports de ce -dernier pays, on équipait des vaisseaux; des hommes d'armes étaient -levés de tous côtés, et un grand mouvement se manifestait depuis les -bords du Rhin jusqu'aux embouchures de la Meuse et de l'Escaut. - -Pendant l'hiver qui suivit la dernière invasion du roi en Flandre, -Fernand se rendit en Angleterre auprès de Jean-sans-Terre, son allié. -Il était accompagné d'Arnoul d'Audenarde, de Rasse de Gavre, de Gilbert -de Bourghelles, de Gérard de Sotenghien, et de beaucoup d'autres nobles -hommes des deux comtés. Le monarque anglais vint au-devant de lui -jusqu'à Cantorbéry, et lorsqu'il fut en sa présence, il descendit de -cheval, lui donna le baiser de paix et d'amitié, et le reçut en tout -honneur ainsi que les barons de sa suite. Le lendemain, il y eut un -grand repas, puis un conseil, où furent arrêtées les dispositions de la -ligue[38]. - - [38] Jacques de Guise, XIV, 92.--_Li estore des ducs de Normandie_, - fol. 167. - -Fernand revint sans retard en Flandre, tandis que Jean-sans-Terre se -disposait à s'embarquer avec une armée nombreuse afin d'envahir la -France au midi de la Loire, et de seconder ainsi le mouvement des -alliés vers le nord. Louis, fils du roi, avait profité de l'absence -de Fernand pour s'emparer de Bailleul, Steenvoorde et de plusieurs -autres places appartenant à la reine Mathilde. Le comte, avec ses -auxiliaires les comtes de Boulogne, de Salisbury, et ses vassaux les -plus puissants, tels que Hugues de Boves et Robert de Béthune, se jeta -en représailles sur Saint-Omer. Tous les environs furent ravagés et -brûlés; la ville elle-même fut prise et livrée au pillage. - -De Saint-Omer, Fernand entra dans le comté de Guines, que le prince -Louis avait naguère confisqué à son profit, et dont il avait dépouillé -le seigneur légitime, homme-lige du comte de Flandre. Tout fut brûlé et -dévasté jusqu'aux portes de Guines. Le vicomte de Melun y commandait -pour le prince. Il se tint sur la défensive et n'osa pas attaquer les -Flamands. Le comte revint en son pays par Gravelines et Ypres, et peu -de temps après, il reparut sous les murs du château de Guines, dont il -s'empara et qu'il détruisit. Il prit et renversa de même le château -de Tournehem, puis il se jeta sur l'Artois. Le village de Souchez, à -trois lieues d'Arras, fut totalement détruit par lui, et toute la terre -aux alentours cruellement ravagée. Il attaqua ensuite le château et la -ville de Lens, dont il ne put s'emparer. Hesdin fut moins heureuse: -elle tomba en son pouvoir, et il la réduisit en cendres, ainsi que -son prieuré. De là il s'en vint démolir de fond en comble un château -appelé la Belle-Maison, appartenant à Siger, châtelain de Gand, -qui avait déserté la cause flamande pour se ranger sous le drapeau -français. Il resta ensuite pendant trois semaines près des murailles -d'Aire, laquelle, bien défendue par les chevaliers du roi, ne subit -pas le sort des autres villes d'Artois. Les Flamands se consolèrent -en exerçant mille ravages et mille cruautés dans les campagnes -environnantes[39]. Ces expéditions furent comme le prélude sanglant de -la guerre générale qui allait s'ouvrir. - - [39] Jacques de Guise, XIV, 98. - -Le fils du roi avait été rappelé en France, car Jean-sans-Terre venait -de débarquer à la Rochelle, et le Poitou, la Touraine, l'Anjou et la -Normandie s'étaient soulevés contre les Français. Louis marcha vers -la Loire avec trois mille chevaliers et sept mille hommes de pied. Le -monarque anglais avait déjà passé le fleuve, et s'était rendu maître -d'Angers. Il fit une tentative sur la Bretagne; mais, battu à la -Roche-au-Moine, il se replia vers le Poitou, où Louis le poursuivit. - -Pendant ce temps, l'empereur Othon arrivait à Valenciennes; les princes -confédérés avec leurs hommes d'armes s'y étaient donné rendez-vous. -Ainsi le roi d'Angleterre et l'empereur, le duc de Brabant, les comtes -de Flandre, de Hollande, de Boulogne, de Namur, de Limbourg et une -multitude de seigneurs, tant des provinces belgiques et de la Lorraine -que des pays d'outre-Rhin, se trouvaient désormais liés dans une même -communauté d'intérêts, et cent cinquante mille hommes étaient campés -autour d'eux pour appuyer leurs prétentions. L'envahissement et le -partage de la monarchie française avaient été résolus. - -Ce fut en l'hôtel que les princes du Hainaut possédaient à Valenciennes -et qu'on nommait la Salle-le-Comte, que se fit la distribution -anticipée de ce magnifique butin. Othon s'adjugea la Champagne, la -Bourgogne et une partie de la Franche-Comté; le roi Jean d'Angleterre -s'était contenté des provinces attenantes à celles qu'il avait déjà sur -la Loire; le comte de Boulogne prit pour lui le comté de Guines et le -Vermandois. Quant à Fernand, il voulait la plus grosse part; c'était -l'Artois qu'il lui fallait, la Picardie, l'Ile-de-France, ni plus ni -moins; sans oublier la ville de Paris, où, avant son mariage avec -l'héritière de Flandre, il avait, dit-on, mené fort joyeuse vie. Pour -les coalisés d'un rang inférieur, ils fractionnèrent ce qu'on voulut -bien leur laisser. - -Comme ces choses se passaient en Hainaut, Philippe-Auguste, ne -perdant point courage, s'avançait au-devant de ses ennemis à la -tête de quarante mille hommes. Ce n'était pas là toute son armée; -mais, le reste, il avait fallu le laisser au fils aîné du roi, afin -qu'il pût s'opposer à l'invasion de Jean-sans-Terre en Poitou. La -France n'avait jamais été plus près de sa ruine. Enveloppée du réseau -formidable qui semblait devoir l'anéantir, seule contre tous, elle -ne perdit cependant pas le sentiment de sa force morale, instinct -providentiel qui tant de fois, à l'heure du péril, sauva la monarchie. -A la voix de Philippe-Auguste, tous ses vassaux avaient endossé leurs -armures; les beffrois de la Picardie, de l'Artois, de l'Ile-de-France, -du Vermandois, du Soissonnais, du Beauvoisis avaient appelé sous -l'oriflamme de Saint-Denis trente-cinq mille de ces durs et fiers -bourgeois qui, dès cette époque, secouaient déjà si rudement le joug -féodal. Le lendemain de la Sainte-Marie-Madeleine, l'armée royale, -prête au combat, partait de Péronne en se dirigeant vers la Flandre et -le Hainaut. - -Tandis que grondait l'orage, la comtesse Jeanne, isolée dans quelqu'un -de ses châteaux, de Gand, de Bruges ou du Quesnoy en Hainaut, -restait étrangère à la formation de la ligue et à l'exécution de ses -desseins, se bornant à déplorer les maux d'une guerre qu'elle avait -été impuissante à conjurer. Il n'en était pas de même de la reine -Mathilde, chez qui les années n'avaient fait qu'aigrir un caractère -naturellement haineux et intrigant. Après avoir été en grande faveur -à la cour de Philippe-Auguste, et avoir épousé, par l'entremise de -ce prince, Eudes, comte de Bourgogne, elle s'était brouillée avec le -roi, et bientôt même avec son propre mari, qui vivait séparé d'elle. -Revenue dans les petits Etats qui formaient son douaire, elle suscita -le mécontentement de ses vassaux par des rigueurs de toute nature, et -surtout par les impôts excessifs dont elle les frappait. Deux partis, -connus sous le nom d'Isengrins et de Blavotins, étaient tous les jours -en lutte dans la Flandre occidentale. Elle prit fait et cause pour les -Isengrins, qui obtinrent d'abord quelques avantages et furent ensuite -complètement battus. Mathilde fut obligée de se réfugier dans la ville -de Berghes-Saint-Winoc, puis chez le comte de Guines, qui employa sa -médiation pour rétablir la paix entre les deux factions que des haines -et des rivalités de familles dont on ne connaît pas bien l'origine -avaient soulevées. - -Quand se prépara la grande ligue des princes contre la France, la -vieille Mathilde y vit un moyen puissant de vengeance, et elle -l'exploita avidement. Tous ses voeux étaient pour le succès de la -coalition, et sa joie fut extrême lorsque les confédérés prirent -enfin les armes. On dit qu'elle envoya vers son neveu le comte de -Flandre quatre charrettes pleines de cordes afin de pouvoir lier -tous les Français qu'on espérait faire prisonniers. Elle avait aussi -consulté son astrologue, et celui-ci lui avait répondu à souhait: «Le -roi tombera, et ne sera pas enseveli; Fernand viendra triomphant à -Paris[40].» - - [40] _Hist. regum Franc. ab origine gentis usque ad ann._ 1214, ap. - Bouquet, XVIII, 427.--_Philippide_, chant X. - -Quant à la jeune comtesse, qui, depuis son mariage, n'avait eu sous -les yeux que des scènes d'horreur et des images de deuil, loin de -partager les orgueilleuses chimères de la coalition, elle avait, dès le -principe, fait tous ses efforts pour détourner Fernand d'une entreprise -qu'elle jugeait, avec raison, pleine de chances et de périls. Mais ses -efforts devaient rester stériles en présence du caractère aventureux et -altier du prince portugais et des engagements qu'il avait pris avec une -fatale témérité. - -A la douleur que Jeanne devait éprouver comme souveraine d'un pays -sur lequel s'étaient accumulés tant de malheurs, se joignit en ce -moment-là même un grave chagrin domestique. La jeune Marguerite de -Constantinople, sa soeur, mariée en 1213 au sire Bouchard d'Avesnes, -subissait les rigueurs d'une étrange destinée. Mais pour ne pas -retarder le dénouement d'une série d'événements politiques que -jusqu'ici nous avons fait marcher sans interruption, nous raconterons -plus tard cette romanesque aventure. - -Le moment était venu où la coalition si témérairement formée contre la -France allait recevoir le coup foudroyant qui devait l'anéantir. - - -A mi-chemin de Lille à Tournai, mais un peu sur la droite en allant -vers Tournai, à l'entrée d'une plaine, se trouve un petit village -nommé Bouvines. La rivière de la Marque coule près de là. L'été, cette -fertile campagne est, comme toutes celles de la Flandre, couverte -d'une vigoureuse végétation; peu d'arbres toutefois, si ce n'est aux -alentours des maisons de chaume du village et de l'église dont le -clocher se montre au loin entre le feuillage; sur la Marque, à trois -ou quatre traits d'arc des habitations, entre Cysoing et Sainghin, -se trouve un pont rustique. La physionomie de ces lieux n'a dû guère -changer depuis le 27 juillet de l'année 1214. - -Ce jour-là, dimanche, le soleil s'était levé radieux à l'horizon[41], -éclairant la marche d'innombrables gens d'armes qui, dès l'aube, se -pressaient aux environs du pont de Bouvines. Un chevalier, séparé -du gros de l'armée, les regardait passer la rivière, ce qui dura -longtemps, et lorsque la majeure partie fut de l'autre côté du pont, -il s'en alla vers une chapelle située non loin de là et dédiée à saint -Pierre. Devant le portail s'élevait un frêne touffu. Le chevalier -descendit de son destrier, se fit enlever sa lourde armure de fer, -harassé qu'il était de chaleur et de fatigue; il avait chevauché depuis -la pointe du jour. Haletant et poudreux, il s'étendit sur la terre à -l'ombre du frêne[42]. C'était le roi de France Philippe-Auguste, et -tous ces gens d'armes, les soixante-quinze mille hommes qu'il amenait -au-devant des confédérés, jugeant avec raison qu'il vaut mieux porter -la guerre chez les autres que de l'attendre chez soi. - - [41] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, IV, 134. - - [42] _Philippide_, chant X. - -En partant de Péronne, il s'était avancé jusqu'à Tournai, que les -Français avaient reprise l'année précédente. Les alliés se trouvaient -alors à Mortagne, entre Condé et Tournai, au confluent de l'Escaut et -de la Scarpe. Impatient d'en venir aux mains, le roi aurait voulu les -attaquer dans cette position; mais ses barons l'en dissuadèrent parce -qu'on ne pouvait aborder l'ennemi que par des passages étroits et -difficiles, la contrée étant remplie de marécages[43]. Le roi s'était -donc décidé à se replier vers les plaines qui s'étendent autour de -Lille, et dans ce but avait fait repasser la Marque à ses troupes. - - [43] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, IV, 130. - -Philippe avait eu à peine le temps de prendre un peu de repos que -les éclaireurs de son armée accoururent, jetant de grands cris et -annonçant l'approche de l'armée impériale. On l'apercevait du côté de -Cysoing; déjà même les troupes légères d'Othon avaient un engagement -avec les arbalétriers, la cavalerie légère et les soudoyers formant -l'arrière-garde du roi, sous le commandement du vicomte de Melun[44]. - - [44] _Ibid._ - -A cette nouvelle, Philippe, déjeunant à la hâte d'un morceau de pain et -d'un peu de vin[45], remonte à cheval, fait rétrograder son armée, et -repasse avec elle sur la rive droite de la Marque. Comme à la bataille -d'Hastings, où deux évêques dirigèrent les opérations de l'armée de -Guillaume le Conquérant, l'élu de Senlis, alors nommé frère Garin, -homme de conseil et homme de guerre tout à la fois[46], veilla aux -dispositions préliminaires du combat, admonestant et exhortant les -chevaliers et servants à se bien conduire pour l'honneur de Dieu et du -roi. - - [45] _Chron. de Flandre_, inédite, manuscrit de la Bibl. nat. nº - 8480, fol. 161. - - [46] _Les Gr. Chron. de F._, édit. P. Paris, IV. 169. - -Les troupes françaises prirent aussitôt position devant Bouvines, -face à Tournai. Elles étendirent leur front en ligne droite sur un -espace de deux mille pas environ, afin de ne pouvoir en aucun cas être -tournées ou enveloppées par l'ennemi[47]. Eudes, duc de Bourgogne, -eut le commandement de la droite, et deux princes du sang royal, les -comtes de Dreux et d'Auxerre, celui de la gauche. Pendant ce temps -Philippe-Auguste entra dans la petite église du village pour y entendre -la messe. - - [47] _Philippide_, chant X. - -Déjà les deux armées se trouvaient à une distance très rapprochée. -Le roi se plaça à la tête de la sienne entouré des plus vaillants -hommes de guerre de France, parmi lesquels on distinguait Guillaume -des Barres, Barthélemy de Roye, Mathieu de Montmorency, le jeune comte -Gauthier de Saint-Pol, Enguerrand, sire de Coucy; Pierre de Mauvoisin, -Gérard Scropha, vulgairement appelé La Truie; Etienne de Longchamps, -Guillaume de Mortemart, Jean de Rouvroy, Henri, comte de Bar, et -un pauvre mais brave gentilhomme du Vermandois ayant nom Gales de -Montigny. Celui-ci portait auprès du roi la bannière aux fleurs de lis -d'or[48]. - - [48] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 144. - -Quelques historiens prétendent qu'alors le roi de France, se plaçant -au milieu de ses officiers, fit déposer sa couronne sur un autel, et -que là il l'offrit au plus digne. Guillaume le Breton, qui se tenait -derrière le roi, et vit de ses propres yeux tout ce qui se passa dans -cette journée mémorable, ne parle pas de ce fait. Si la chose eut lieu, -elle fut beaucoup plus simple, plus naïve, et par conséquent plus en -harmonie avec les idées féodales et chevaleresques; telle enfin que -la rapporte un vieil auteur français: «Quand la messe fut dite, le -roi fit apporter pain et vin, et fit tailler des soupes, et en mangea -une. Et puis il dit à tous ceux qui autour de lui étoient: «Je prie à -tous mes bons amis qu'ils mangent avec moi, en souvenance des douze -apôtres qui avec Notre-Seigneur burent et mangèrent. Et s'il y en a -aucun qui pense mauvaiseté ou tricherie, qu'il ne s'approche pas.» -Alors s'avança messire Enguerrand de Coucy, et prit la première soupe; -et le comte Gauthier de Saint-Pol la seconde, et dit au roi: «Sire, -on verra bien en ce jour si je suis un traître.» Il disoit ces paroles -parce qu'il savoit que le roi l'avoit en soupçon à cause de certains -mauvais propos. Le comte de Sancerre prit la troisième soupe, et tous -les autres barons après; et il y eut si grande presse qu'ils ne purent -tous arriver au hanap qui contenoit les soupes. Quand le roi le vit, -il en fut grandement joyeux, et il dit aux barons: «Seigneurs, vous -êtes tous mes hommes et je suis votre sire, quel que je soie, et je -vous ai beaucoup aimés.... Pour ce, je vous prie, gardez en ce jour mon -honneur et le vôtre. _Et se vos véés que la corone soit mius emploié -en l'un de vous que en moi, jo m'i otroi volontiers et le voil de bon -cuer et de bonne volenté._» Lorsque les barons l'ouïrent ainsi parler, -ils commencèrent à pleurer de pitié, disant: «Sire, pour Dieu, merci! -Nous ne voulons roi sinon vous. Or chevauchez hardiment contre vos -ennemis, et nous sommes appareillés de mourir avec vous[49].» Alors le -roi sauta sur son cheval de bataille avec autant de gaieté «que s'il -allait à la noce,» disent les chroniques du temps[50]. Aussitôt les -trompettes sonnèrent, et Philippe-Auguste, élevant son épée, s'écria: -_Montjoie_[51]! Une clameur immense lui répondit. - - [49] _Chronique de Rains_, édit. L. Paris, 148. - - [50] _Chron. de France_, I, 71.--_Vinc. de B._, ap. J. de G., XIV, - 132. - - [51] _Chron. inéd. de Flandre précitée_, fol. 164. - -Il était environ midi[52]. En ce moment l'armée impériale débouchait -sur le plateau de Cysoing. Depuis les invasions germaniques, jamais -armée si formidable n'avait paru en Flandre. Elle semblait disposée au -combat; car elle s'avançait enseignes déployées, les chevaux couverts, -et les sergents d'armes courant en avant pour éclairer la marche. -Au centre des lignes on apercevait un groupe compacte de chevaliers -étincelants d'or et d'argent. C'était l'empereur Othon et son escorte, -entourant un char traîné par quatre chevaux, où se dressaient les armes -impériales. L'aigle d'or tenait dans sa serre un énorme dragon dont -la gueule béante, tournée vers les Français, paraissait vouloir tout -avaler, dit le chroniqueur de Saint-Denis[53]. On a prétendu aussi que -le dragon était la personnification emblématique de la France prise -entre les serres de la coalition. Cette orgueilleuse enseigne avait -pour garde spéciale cinquante barons allemands commandés par Pierre -d'Hostmar. - - [52] _Philippide_, chant X. - - [53] Ap. Bouquet, XVII, 407. - -La personne sacrée de l'empereur fut confiée aux ducs de Brabant, de -Luxembourg, de Tecklenbourg; aux comtes de Hollande, de Dortmund; à -Bernard d'Hostmar, Gérard de Randerode, Pierre de Namur, et quantité -d'autres chevaliers. Les deux âmes de cette grande armée étaient aux -deux extrémités. A la gauche, Fernand avec les milices de Flandre, de -Hainaut et de Hollande; à la droite, Renaud de Boulogne et six mille -Anglais avec leurs chefs Salisbury et Bigot de Clifford, l'infanterie -brabançonne, les _eschieles_ ou pelotons de cavalerie saxonne ou -brunsvickoise, des corps de mercenaires ou d'aventuriers ramassés en -tous pays par Hugues de Boves. - -«Eh quoi! s'écria l'empereur stupéfait en apercevant l'armée française -en bataille dans la plaine, je croyais que les Français se retiraient -devant nous, et les voilà en ligne, le roi Philippe à leur tête!» - -Cette parole, prononcée d'un ton craintif, circula dans l'armée et la -décontenança un peu. - -Le roi Philippe disait en même temps à ses troupes: «Voici venir Othon -l'excommunié et ses adhérents; l'argent qui sert à les entretenir -est de l'argent volé aux pauvres et aux églises[54]. Nous ne -combattons, nous, que pour Dieu, pour notre liberté et notre honneur. -Tout pécheurs que nous sommes, ayons confiance dans le Seigneur et -nous vaincrons ses ennemis et les nôtres.» Alors il parcourut les -rangs. Quelques gens d'armes, de ceux qui jadis l'avaient suivi à la -croisade, s'attristaient d'être obligés de se battre un dimanche. «Les -Machabées, leur dit-il, cette famille chère au Seigneur, ne craignirent -pas d'aborder l'ennemi un jour de sabbat, et le Seigneur bénit leurs -armes.--Vous, l'élu de Dieu, bénissez les nôtres!» crièrent alors les -gens d'armes; et l'armée entière se précipita à genoux[55]. - - [54] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 136. - - [55] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 136. - -Ces paroles du roi achevèrent de rassurer les Français; ils se -relevèrent pleins de courage et de résolution. Aux cris mille fois -répétés de _Montjoie! Saint-Denis!_ l'étendard royal, semé de fleurs de -lis d'or, fut alors déployé. L'oriflamme de Saint-Denis était réservé -pour le moment suprême de la lutte[56]. - - [56] _Ibid._ - -A une heure et demie, la chaleur du jour était dans toute sa force. Le -soleil projetait ses rayons brûlants sur les yeux des alliés marchant -en ligne tirée du sud-est au nord-ouest, front à Bouvines. Les -Français l'avaient donc à dos en ce moment-là. Philippe-Auguste profita -de l'avantage de cette position, et sur-le-champ il donna l'ordre -d'attaquer. Les buccines retentirent, et alors Guillaume le Breton et -un autre clerc, qui se trouvaient près du monarque, entonnèrent les -psaumes: _Béni soit le Seigneur Dieu qui exerce ma main au combat et -forme mes doigts à la guerre_[57].--_Que le Seigneur se lève, et que -ses ennemis soient dissipés_[58].--_Seigneur, le roi se réjouira dans -votre force, et il tressaillira d'allégresse par votre assistance_[59]. -Des larmes et des sanglots vinrent souvent les interrompre, tant ils -étaient émus[60]. - - [57] Ps. 143. - - [58] Ps. 67. - - [59] Ps. 20. - - [60] _Philippide_, chant X. - -Le premier choc fut terrible. Il porta sur les Flamands placés à l'aile -droite. Indignés de se voir attaqués par les milices bourgeoises de la -commune de Soissons et non par des chevaliers, ils reçurent d'abord -le coup sans s'émouvoir et sans s'ébranler. Mais bientôt, laissant -un espace vide entre leurs rangs, le jeune Gauthier de Saint-Pol s'y -précipite tête baissée, avec ses gens d'armes, frappant, tuant à -droite, à gauche. Il traverse de la sorte toute l'armée flamande; puis, -la prenant à dos, il la traverse de nouveau, traçant sur son passage -un sillon au milieu des cadavres. - -La mêlée de ce côté dura trois heures, et pendant trois heures elle fut -effroyable. Il s'y passa des scènes homériques. Les chefs flamands, -pour encourager leurs soldats, les haranguaient tout en frappant -d'estoc et de taille, avec leurs _sharmsax_ à triple tranchant[61]. -Tour à tour ils parlaient des aïeux et de leurs exploits; ils parlaient -des femmes, des enfants laissés au foyer domestique; puis, rappelant -l'incendie de Lille et les horreurs de l'invasion française, ils -appelaient la vengeance par des clameurs de mort. - - [61] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 136. - -Une sorte de géant, Eustache de Marquilies, chevalier de la châtellenie -de Lille, se démenait avec fureur, seul, au milieu des chevaliers -champenois, faisant grand carnage et s'excitant lui-même en criant: -«Mort, mort aux Français!» Un Champenois lui saisit le cou par le bras, -le lui serre comme dans un étau, et détache son hausse-col. Michel de -Harnes, un de ces châtelains qui avaient déserté la cause flamande et -qui venait d'être blessé par Eustache, voyant le cou de celui-ci à -découvert, lui plonge son épée dans la gorge. Buridan de Furnes, un des -plus braves et des plus joyeux compagnons d'armes du comte Fernand, -allait criant dans la bataille: «Voici bien le moment de songer à sa -belle[62]!» - - [62] _Philippide_, chant XI. - -Le vicomte de Melun et Arnoul de Guines, à l'exemple de Saint-Pol, -labourant la ligne flamande par des trouées, passaient et repassaient, -le fer à la main, à travers ces masses compactes. Eudes, duc de -Bourgogne, commandant le corps d'armée qui attaquait les Flamands, -était d'une énorme corpulence; son cheval est tué sous lui. Non sans -peine, on le remet en selle sur un destrier frais. Aussitôt il tombe -sur les Flamands avec une fureur nouvelle, et, pour venger sa chute et -la perte de son cheval, il écrase tous ceux qu'il rencontre. Le comte -Gauthier de Saint-Pol, qui le premier avait entamé les Flamands, fit -des prodiges de valeur. Encore harassé de chaleur et de fatigue, après -la charge qu'il venait d'opérer, il se précipita seul à la rescousse -d'un homme d'armes pris au milieu d'un gros d'ennemis. Douze coups -de lance tombaient à la fois sur Gauthier sans que le cheval et le -cavalier en fussent ébranlés. Il enleva l'homme d'armes. - -Les Flamands, de leur côté, luttaient héroïquement; mais le corps de -chevaliers qui protégeait le comte Fernand commençait à s'affaiblir, et -c'est sur ces chevaliers que portaient toutes les attaques[63]. Enfin -on les enveloppe avec un nouvel acharnement. Fernand se bat comme un -lion; deux chevaux sont tués sous lui. Couvert lui-même de blessures, -il perd tout son sang. Les chevaliers flamands qui survivent essaient -de le tirer de là, mais c'est en vain. Le comte alors se défend en -désespéré; la terre est jonchée de corps tombés sous ses coups. Le -sang coule à flots de ses blessures, et il fléchit sur les genoux. -Toutefois sa bonne épée n'est pas tombée de sa main; il essaie encore -de la brandir.... Enfin son oeil se trouble; n'en pouvant plus et se -sentant évanouir, il la rend à un seigneur français appelé Hugues de -Mareuil[64]. - - [63] _Philippide_, chant XI. - - [64] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 142. - -La victoire était gagnée sur ce point, mais au centre et à la gauche un -combat acharné durait encore. A l'instant même où le comte de Flandre -se rendait prisonnier, le roi de France échappait au plus grand péril. -Les piquiers de l'infanterie allemande, en repoussant les gens des -communes de Beauvais, de Compiègne, d'Amiens, de Corbie et d'Arras, qui -s'étaient rués tête baissée vers la grande aigle impériale, pénétrèrent -parmi les barons de la garde du roi Philippe-Auguste. Quatre de ces -Allemands, s'acharnant après le monarque français, l'avaient blessé à -la gorge et tiré à bas de son cheval au moyen de leurs hallebardes à -crocs[65]. Il allait périr malgré les efforts de Gales de Montigny, qui -d'un bras écartait les coups et de l'autre haussait l'étendard royal en -signe de détresse[66]. Arrive Pierre Tristan; descendre de cheval, se -jeter l'épée à la main sur les quatre piquiers allemands, leur faire -lâcher prise fut pour lui l'affaire d'un moment. Philippe-Auguste, -remonté à cheval, rallia ses chevaliers et rétablit le combat. Tristan -avait sauvé le monarque et peut-être aussi la monarchie. - - [65] _Philippide_, chant XI. - - [66] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 146. - -Au moment où le roi était ainsi délivré, Eudes, duc de Bourgogne, -vainqueur des Flamands sur la droite, se portait au flanc de l'armée -allemande, attaquée en même temps par la chevalerie de la garde du -roi. Cent vingt chevaliers tombent morts; mais la phalange impériale -est ouverte: on arrive à son centre. Pierre de Mauvoisin écarte piques -et hallebardes et saisit les rênes du cheval de l'empereur. En vain -il cherche à l'emmener, la presse est trop grande[67]. Guillaume des -Barres, se penchant du haut de son cheval, saisit la sacrée majesté à -bras-le-corps, tandis que Gérard La Truie lui porte de grands coups de -couteau qui ne peuvent percer le haubert. Le cheval d'Othon, dressant -la tête, reçoit un de ces coups qui lui crève l'oeil et pénètre jusqu'à -la cervelle. L'animal, blessé à mort, se cabre et va, en dehors de la -mêlée, rouler expirant dans la poussière[68]. Guillaume des Barres se -précipite de nouveau sur l'empereur, et le saisissant par l'armure, il -cherche entre le heaume et le cou l'endroit où il pourra plonger sa -dague[69]. Mais de nombreux chevaliers saxons accourent au secours de -leur maître, le relèvent et le mettent sur un cheval frais. Blessé, -étourdi de sa chute, l'empereur prit le galop à travers champ, suivi du -duc de Brabant, du sire de Boves et de beaucoup d'autres. «Oh! oh! fit -le roi de France, voici l'empereur qui se sauve. Nous ne verrons plus -aujourd'hui son visage[70].» - - [67] _Philippide_, chant XI. - - [68] _Philippide_, chant XI. - - [69] _Ibid._ - - [70] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 150.--_Les Gr. Chron. de - Fr._ édit. P. Paris, IV, 184. - -«Philippe-Auguste, dit un chroniqueur, n'avait jamais donné le -titre d'empereur à Othon; et s'il l'appelait ainsi en ce moment-là, -c'était pour avoir plus grande victoire: car il y a plus d'honneur à -déconfire un empereur qu'un vassal[71].» Les Allemands sont détruits et -dispersés, le char qui portait les armes impériales est mis en pièces; -le dragon et l'aigle, les ailes arrachées et meurtries, sont apportés -triomphalement au roi de France[72]. - - [71] _Chronique de Rains_, p. 153. - - [72] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 150.--_Chron. de Flandre - inéd. loco citato._ - -Mais ce n'était pas tout encore; le comte Renaud de Boulogne résistait -toujours. Cependant, le corps d'Anglais qu'il commandait avait été -taillé en pièces par l'évêque de Beauvais. Tandis que l'élu de Senlis, -l'habile et intrépide Garin, se portait partout où besoin était, le -prélat de Beauvais s'était acharné contre les Anglais. D'un coup de -masse d'armes il avait abattu et pris le comte de Salisbury, frère du -roi d'Angleterre, un de leurs chefs. On dit que Renaud, malgré cet -échec, quitta son corps d'armée, et que, transporté de fureur, il -pénétra la lance en arrêt jusqu'au roi Philippe. Il allait le frapper, -mais à la vue de son suzerain il se détourna, saisi de respect ou -d'irrésolution, et poursuivit sa course envers le comte de Dreux[73]. -Celui-ci se tenait aux côtés du roi dont il était le cousin. Le comte -Pierre d'Auxerre, également de sang royal, ne quittait pas non plus -le monarque depuis le commencement de l'action. Son fils pourtant, -parent de Jeanne de Constantinople par sa mère, combattait parmi les -Flamands[74]. Renaud de Boulogne, revenu au milieu des siens, s'était -fait avec une merveilleuse adresse un rempart de gens de pied disposés -circulairement autour de lui sur deux rangs fort serrés. - - [73] _Les Gr. Chron. de Fr._ édit. P. Paris, IV, 186. - - [74] _Les Gr. Chron. de Fr._ édit. P. Paris, IV, 186. - -Quand tout le choc de l'armée française, victorieuse sur les autres -points, porta contre ce bataillon, il fut écrasé. Renaud, resté seul -avec six écuyers, résolut de mourir, mais n'en vint pas à bout. Un -sergent d'armes français, Pierre de La Tourelle, s'approchant de lui, -enfonce sa dague jusqu'au manche dans le flanc de son destrier. Un -des écuyers cherche à entraîner le cheval par la bride, mais il est -renversé. Le cheval succombe, et Renaud reste la cuisse engagée sous -son corps. Les deux frères Hugues et Gauthier de Fontaine et Jean -de Rouvroy le tiraillent et se le disputent. Arrive Jean de Nesle, -châtelain de Bruges, qui veut aussi sa part d'une si belle proie, bien -que, s'il faut en croire un historien, ce transfuge du parti flamand -se fût comporté peu vaillamment dans la bataille[75]. Pendant cette -querelle, un varlet, nommé Commote, s'efforçait d'introduire sa pique à -travers le grillage de la visière du comte afin de l'achever. L'élu de -Senlis, qu'on rencontrait en tout lieu où il y avait à faire, survint. -Renaud le connaissait; il se nomma, cria merci et lui tendit son -épée[76]. Tel fut le dernier épisode de cette bataille célèbre. - - [75] _Ibid._ 189. - - [76] _Les Gr. Chron. de Fr._ éd. P. Paris, IV. 189. - -La grande armée des confédérés n'existait plus. Du plateau de Cysoing -où Philippe-Auguste s'était placé, on ne voyait de tous côtés que -des débris épars et fuyants. La plaine offrait l'aspect d'un immense -carnage. Au milieu de ce théâtre de confusion et de mort, un petit -corps de sept cents Brabançons était seul demeuré intact et se retirait -en bon ordre. Philippe, dans l'enivrement de son triomphe, le fit -exterminer sous ses yeux par Thomas de Saint-Valery[77]. - - [77] _Vinc. de B._ ap. J. de Guise, XIV, 156. - -Ainsi se termina la bataille de Bouvines. Il était alors sept heures -du soir. Les chapelains du roi de France chantaient encore, mais ils -chantaient des actions de grâces. - -L'un d'eux, le poétique historien des hauts faits de Philippe-Auguste, -nous retrace la dernière scène de cette grande journée, telle qu'elle -apparut à ses yeux et à son imagination. «Les cordes et les chaînes -manquent pour en charger tous ceux qui doivent être garrottés, car -la foule des prisonniers est plus nombreuse que la foule de ceux qui -doivent les enchaîner. Déjà la lune se préparait à faire avancer son -char à deux chevaux, déjà le quadrige du soleil dirigeait ses roues -vers l'Océan.... Aussitôt les clairons changent leurs chants guerriers -en sons de rappel et donnent le joyeux signal de la retraite. Alors, -il est enfin permis aux Français de rechercher le butin et de ravir -aux ennemis étendus sur le champ de bataille leurs armes et leurs -dépouilles. Celui-ci se plaît à s'emparer d'un destrier; là un maigre -roussin présente sa tête à un maître inconnu et est attaché par une -ignoble corde. D'autres enlèvent dans les champs des armes abandonnées; -l'un s'empare d'un bouclier, un autre d'une épée ou d'un heaume. -Celui-ci s'en va content avec des bottes, celui-là se plaît à prendre -une cuirasse, un troisième ramasse des vêtements ou des armures. Plus -heureux encore et mieux en position de résister aux rigueurs de la -fortune, est celui qui parvient à s'emparer des chevaux chargés de -bagages, ou de l'airain caché dans de grosses bourses, ou bien encore -de ces chars que le Belge, au temps de sa splendeur, est réputé -avoir construits le premier, chars remplis de vases d'or, de toutes -sortes d'ustensiles agréables, de vêtements travaillés avec beaucoup -d'art par les Chinois, et que le marchand transporte chez nous de ces -contrées lointaines. Chacun de ces chariots, portés sur quatre roues, -est surmonté d'une chambre qui ne diffère en rien de la superbe alcôve -nuptiale où une jeune mariée se prépare à l'hymen, tant cette chambre -tressée en osier brillant renferme, dans ses vastes contours, d'effets, -de provisions, d'ornements précieux. A peine seize chevaux, attelés à -chacune de ces voitures, peuvent-ils suffire pour enlever et traîner -les dépouilles dont elles sont remplies. - -»Quant au char sur lequel Othon le Réprouvé avait dressé son dragon -et suspendu son aigle aux ailes dorées, bientôt il tombe sous les -coups innombrables des haches, et, brisé en mille pièces, il devient -la proie des flammes; car on veut qu'il ne reste aucune trace de tant -de faste, et que l'orgueil ainsi condamné disparaisse avec toutes ses -pompes. L'aigle, dont les ailes étaient brisées, ayant été promptement -restaurée, le roi l'envoya, sur l'heure même, à l'empereur Frédéric, -afin qu'il apprît par ce présent qu'Othon, son rival, ayant été vaincu, -les insignes de l'empire passaient entre ses mains par une faveur -céleste. Mais la nuit approchait; l'armée, chargée de gloire et de -richesses, rentra dans le camp, et le roi, plein de reconnaissance et -de joie, rendit mille actions de grâces au Roi suprême, qui lui avait -donné de terrasser tant d'ennemis[78]!» - - [78] Wilh. Brit. _Philippide_, chant XI. - -La victoire du roi de France eût anéanti la nationalité flamande, si la -comtesse Jeanne, inébranlable au milieu de la grande catastrophe qui -l'atteignait, ne fut restée comme le _palladium_ respecté de la patrie. - - - - -II - - Nouvelle conspiration du comte de Boulogne.--Colère du roi.--Retour - triomphal de Philippe-Auguste en France.--Fernand de Portugal - entre à Paris garrotté sur une litière.--Il est enfermé dans la - tour du Louvre.--Profonde consternation en Flandre.--Situation - désastreuse du pays.--Démarche infructueuse de la comtesse - Jeanne auprès du roi.--Douleur de Jeanne.--Courage et fermeté - de cette princesse.--Son gouvernement.--Nouvelles tentatives - de Jeanne auprès de Philippe-Auguste.--Obstination du roi à ne - pas délivrer le comte de Flandre.--Habileté politique de la - comtesse.--Elle affaiblit le pouvoir des châtelains, augmente les - privilèges du peuple, favorise le développement du commerce et de - l'industrie.--Histoire de Bouchard d'Avesnes. - - -Parmi tous les princes coalisés, le comte de Boulogne seul ne -désespéra point de la fortune après la sanglante défaite qui venait de -dissoudre la ligue formidable dont il avait été l'un des principaux -instigateurs. Prisonnier du roi de France, il trouva moyen, dès le -lendemain de la bataille, d'envoyer un message secret à l'empereur -Othon. Il conseillait à ce prince fugitif, de rallier les débris de son -armée, de se rendre à Gand et dans les principales villes du comté -de Flandre, d'y réveiller l'esprit de résistance et de recommencer la -guerre. Ce message n'eut d'autre résultat que d'aggraver la position -de Renaud. En effet, le roi, arrivant à Bapaume, fut informé de la -nouvelle conspiration de son vassal et s'en montra justement irrité. -Sans délai, il se rendit au donjon où Renaud et Fernand étaient -enfermés, et, s'adressant à Renaud, il lui reprocha tous ses méfaits -et toutes ses trahisons en termes brefs et sévères. «Voilà ce que tu -m'as fait, dit-il en finissant. Je pourrais t'ôter la vie: je ne le -veux point, mais tu ne sortiras de prison qu'après avoir expié tous -tes crimes[79].» Le roi le fit aussitôt saisir et garrotter par des -hommes d'armes, et on l'emmena au château de Péronne, où il fut jeté -dans un cachot qui put lui rappeler le souvenir sanglant de Charles le -Simple. On le chargea d'entraves et de chaînes de fer si courtes, qu'à -peine pouvait-il faire un demi-pas[80]. Quant au comte de Flandre, le -roi jugea à propos de ne pas l'enfermer si près de son pays; et, pour -l'avoir sous les yeux, il le conduisit à Paris avec la plupart des -autres captifs de distinction. - - [79] Vincent de Beauvais, ap. J. de Guise, XIV, 162. - - [80] _Les Gr. chron. de Fr._ IV, 193. - -Rien ne manquait donc au triomphe de Philippe-Auguste. Comme les héros -de l'antiquité, il revenait traînant à sa suite ses ennemis vaincus et -enchaînés. La joie que causa en France l'heureuse issue de la bataille -de Bouvines fut universelle. Sur les routes, clercs et laïques allaient -au-devant du roi, chantant des hymnes et des cantiques. Les cloches -sonnaient partout. On dansait dans les rues; on y faisait retentir -mille instruments de musique. Pas une église, pas un logis qui ne -fussent tapissés de courtines, de draps de soie, jonchés de fleurs -et de branchages[81]. On était alors en plein temps de moisson: les -paysans, à six lieues à la ronde, quittaient leurs travaux, impatients -de voir ce fameux Fernand, dont le nom était presque devenu en France -un épouvantail; ils se rassemblaient sur le passage du cortège royal, -leurs faucilles, leurs houes et leurs râteaux suspendus au cou[82]. Le -comte de Flandre fit son entrée à Paris lié sur une litière portée par -deux chevaux bai-brun, qu'on appelait alors des _auferant_. Le peuple, -chez qui le sentiment national étouffe quelquefois la pitié, chantait -en le voyant passer: - - [81] _Les Gr. chron. de Fr._ IV, 196. - - [82] _Vinc. de B._ ap. J. de G. XIV, 164. - - Ferrand portent deux auferant - Qui tous deux sont de poil ferrant. - Ainsi s'en va lié en fer - Comte Ferrand en son enfer. - Les auferant de fer ferré - Emportent Ferrand enferré[83]. - - [83] Guillaume Guiart, _Royaux lignages_, I, 309. - -Les jeux de mots étaient alors fort en vogue. Chaque fois qu'une -langue se forme, on est ingénieux à lui faire subir des caprices -d'imagination, des tours de force de syntaxe. Il n'en est pas qu'on -n'essayât sur l'équivoque que présentait le nom du pauvre Fernand[84]. -Bref, durant toute une semaine, Paris fut en fêtes; il y avait tant de -lumières la nuit par les rues, qu'il y faisait clair comme en plein -jour. - - [84] _Les Gr. chron. de Fr._ IV, 197. - -Tandis que l'allégresse publique se manifestait de la sorte, le noble -captif gémissait enfermé par ordre du roi dans une tour très haute et -très forte, nouvellement bâtie en dehors des murs de la cité, et qu'on -nommait la tour du Louvre[85]. - - [85] _Ibid._ 194. - -L'éclatante victoire remportée par Philippe-Auguste sur tant d'ennemis -conjurés contre sa puissance paraissait devoir amener, entre autres -résultats, l'anéantissement de la nationalité flamande. Il n'en fut -rien pourtant; et le roi de France, comme nous l'avons dit, respecta -les droits de Jeanne de Constantinople, souveraine naturelle de la -Flandre et du Hainaut, protégée moins encore par le prestige de ses -vertus et de son infortune que par le redoutable esprit d'indépendance -nationale qui animait ses sujets. D'ailleurs, pour Philippe-Auguste, la -guerre n'était pas finie; car Jean sans Terre la continuait toujours -avec des chances diverses dans les provinces qu'il avait jadis envahies -au delà de la Loire. Le roi de France, après avoir quelque temps joui -de son triomphe, se prépara à marcher contre le roi d'Angleterre avec -toutes ses forces; et la Flandre, tant de fois ensanglantée par ce -prince depuis deux années, jouit enfin d'un peu de calme et de repos. -Mais il y régnait une consternation profonde; son seigneur, la plupart -de ses barons étaient dans les fers; les plus valeureux d'entre ses -enfants avaient succombé. Il semblait qu'un si grand malheur fût à -jamais irréparable. - -Au premier moment, ce ne fut qu'un cri d'imprécation contre Othon -l'excommunié, à qui l'on attribuait la funeste issue de cette -guerre[86]. Puis l'on s'occupa du règlement des affaires intérieures. -Elles offraient un lugubre tableau. La guerre avait si cruellement -ravagé la Flandre dans les derniers temps, que de tous côtés, à -la place d'un village, d'une église, d'une abbaye, on ne voyait -plus que des murs dénudés par le pillage, noircis par les flammes, -d'affligeantes ruines enfin, comme à Lille après la destruction de -cette ville par Philippe-Auguste. Pour surcroît de malheur, de nouveaux -fléaux tombèrent sur le pays vers la même époque. Gand, Ypres et Bruges -furent presque entièrement consumées par des incendies, et quantité -d'habitants y périrent étouffés. Une maladie contagieuse décima -plusieurs cantons, et la mer, franchissant ses limites, inonda une -partie de la Flandre occidentale[87]. Ce fut au milieu de ces calamités -que Jeanne apprit le dénouement fatal de la bataille de Bouvines. - - [86] Jacques de Guise, XIV, 168. - - [87] Jacques de Guise, _passim_. - -Adam et Gossuin, évêques de Térouane et de Tournai, et le seigneur Jean -de Béthune, évêque de Cambrai, avaient été députés vers la comtesse, -afin de lui révéler la vérité, et de l'exhorter à la résignation et au -courage. Au premier moment, Jeanne, disent les chroniqueurs du temps, -se livra aux sanglots et au désespoir, aussi bien que sa tante Mathilde -et la jeune Marguerite; mais bientôt, raffermie par les consolantes -paroles des trois évêques, la comtesse envisagea sa position d'un oeil -plus calme. Un grand devoir, une pénible tâche venaient de lui être -dévolus par la Providence. A elle désormais à réparer les malheurs de -la patrie et à lutter seule contre la fortune. - -Et d'abord, il y avait à prendre une courageuse résolution. Jeanne -n'hésita pas. Le vendredi, 17 octobre 1214, elle alla à Paris se jeter -aux genoux du roi, le suppliant de lui rendre un époux que lui-même -jadis lui avait donné. Un traité fut alors formulé, mais le prudent -monarque savait qu'il était inexécutable, ou mieux, que son exécution -équivalait, pour la Flandre, à un arrêt de mort. Philippe-Auguste -demandait en otage, à la place du comte, Godefroi, second fils du duc -de Louvain; les principales forteresses de la Flandre et du Hainaut -devaient être démolies; puis, le roi verrait à rendre Fernand et les -autres prisonniers flamands, moyennant une rançon fixée selon son bon -plaisir[88]. Le comte de Boulogne et les vassaux de ce dernier étaient -exclus du traité. - - [88] _Acte du 24 octobre_ 1214, imprimé dans Baluze, _Miscell._ - VII, 205 _et alias_. - -Les conseils des villes flamandes ne ratifièrent pas ce traité qui eût -consacré la ruine complète du pays. Quant au roi de France, il chassa -bientôt comme mauvaise et périlleuse toute pensée de transaction, et ne -se départit plus un seul instant d'une obstination que rien désormais -n'aurait su vaincre. - -La comtesse Jeanne, désespérant de fléchir le roi, était revenue en ses -domaines. «La fille de l'empereur d'Orient vivait simplement et dans -le deuil, dit le cordelier Jacques de Guise. Pratiquant la dévotion et -l'humilité, s'appliquant aux oeuvres de miséricorde, occupée à fonder -et à réparer des hôpitaux et des églises, elle passait honorablement et -sans reproche les années de sa jeunesse au milieu des tribulations et -des angoisses[89].» - - [89] _Ann. Hann._, XIV, 168. - -Son esprit, fortifié par l'infortune, s'éleva bientôt à la hauteur du -rôle qu'elle devait désormais remplir seule. Elle en comprit toute -l'importance, et se montra la digne descendante de son père et de son -aïeul, ces princes législateurs du Hainaut, chez qui la noblesse du -sang et la bravoure n'excluaient pas l'habileté politique. La jeune -comtesse trouva, il est vrai, un puissant concours dans la sympathie de -ses sujets et dans le sentiment national, que les malheurs de la patrie -avaient encore ravivés. - -En Flandre et en Hainaut, plus que partout ailleurs à cette époque, -la fusion du principe municipal avec le système féodal avait produit -une administration, sinon très régulière, du moins libérale et forte. -C'était comme une grande famille unie par les liens d'une hiérarchie -bien tranchée. La comtesse avait son bailli, sorte de ministre -responsable, représentant ordinaire du souverain dans toute espèce de -juridiction; puis, un conseil d'hommes sages qu'elle consultait quand -il s'agissait d'un acte politique quelconque[90]. La cour suprême -féodale, formée des hauts barons des deux comtés, statuait sur les -affaires d'administration générale, en prenant toutefois l'adhésion du -magistrat des bonnes villes dont l'assemblée portait le nom d'échevins -de Flandre et de Hainaut. Ces états aidaient la comtesse et la -dirigeaient en ses résolutions. Mais Jeanne, on en trouve souvent la -preuve, conservait sur eux une très haute influence qu'elle puisait -dans la sagacité naturelle de son esprit, dans sa fermeté de caractère, -dans l'exemplaire austérité de sa vie publique et privée. - - [90] Archives de la Flandre, _passim_. - -Au milieu des graves préoccupations du pouvoir, la comtesse de Flandre -n'oublia jamais un seul instant qu'elle avait, comme épouse, un grand -devoir à remplir, et elle le remplit tant que dura la captivité de -Fernand. Chaque année, sans se laisser décourager par les refus -obstinés du roi de France, elle faisait de nouvelles tentatives pour -tirer son mari de la tour du Louvre, empruntant à des taux énormes -les sommes destinées à la rançon de son mari[91]. Elle employa aussi -l'entremise du pape Honorius, puis celle du cardinal-légat, puis -enfin celle des évêques de Cambrai, de Tournai et de Térouane; ce fut -toujours en vain. Chaque fois, les négociateurs trouvèrent Philippe -inébranlable[92]. - - [91] Archives de la Flandre, _passim_. - - [92] Jacques de Guise, XIV, 286. - -Soit qu'il s'agisse d'administration intérieure, soit qu'il s'agisse -d'affaires diplomatiques, on la trouve toujours pleine d'habileté et -de résolution. En voici la preuve. On sait que les comtes de Flandre -n'étaient pas seulement grands vassaux et pairs du royaume de France, -mais qu'ils relevaient aussi, pour certaines portions de pays, de -l'empereur d'Allemagne. Il paraît qu'au milieu des préoccupations dont -elle avait toujours été accablée, Jeanne négligea de prêter foi et -hommage à l'empereur, ainsi que le devaient faire les comtes de Flandre -à leur avènement. Sous ce prétexte, Frédéric II confisqua la Flandre -impériale dans une diète solennelle tenue à Francfort en 1218. - -C'était une très grave affaire en ce qu'elle devait, un jour ou -l'autre, rallumer la guerre en Flandre, car l'empereur avait concédé à -Guillaume, comte de Hollande, les parties qui relevaient de l'empire. -A chaque instant, ce dernier pouvait chercher à prendre possession -des nouveaux domaines qu'on venait de lui octroyer. Jeanne déploya, -dans cette circonstance délicate, tant d'habileté, qu'en définitive -la chose tourna même à son profit. Deux ans ne s'étaient pas écoulés -que l'empereur annulait la confiscation, en reconnaissant que les -chemins étaient trop périlleux pour que la jeune femme eût pu se rendre -en Allemagne pendant la captivité de son mari; qu'ainsi elle était -excusable de n'avoir pas rendu son hommage[93], etc. L'année suivante, -en 1221, son fils Henri VII faisait plus encore. En déclarant de -nouveau rapportée la sentence de 1218, en confirmant la comtesse dans -la possession des fiefs impériaux, il forçait le comte de Hollande à -subir et à reconnaître derechef sa dépendance de la Flandre[94]. - - [93] Diplôme impérial de 1220. Archiv. de Flandre, _Cartulaire des - empereurs_, pièce I. - - [94] Original en parchemin, scellé.--Archiv. de Flandre. - -Une pensée prédomine dans toute la conduite politique de Jeanne -relative au gouvernement de ses domaines; c'était d'accroître le -pouvoir municipal, et par là de contre-balancer l'influence des -hauts barons qui commençait à se montrer plus menaçante que jamais. -L'omnipotence des châtelains surtout devenait très dangereuse pour le -peuple et pour le souverain. Sans parler des violences et des rapines -qu'on leur avait reprochées de tout temps, ils avaient trouvé moyen -de s'affranchir tellement de la domination du comte lui-même, qu'à -la bataille de Bouvines on en vit combattre audacieusement parmi les -chevaliers de l'armée française. C'était là un révoltant abus. Jeanne -mit tout en oeuvre pour le réprimer, et si elle ne parvint pas tout à -fait à anéantir l'influence des châtelains, elle l'amoindrit beaucoup. - -En 1218, elle donnait à la ville de Seclin la même charte -d'affranchissement dont jouissait déjà la ville de Lille, charte très -sage et très libérale qui devait singulièrement atténuer l'importance -du châtelain de cette dernière ville[95]; et, en même temps, elle -négociait avec le connétable de Flandre, Michel de Harnes, l'échange de -la châtellenie de Cassel[96]. Un peu plus tard, en 1224, elle se fit -vendre par Jean de Nesle, pour 23,545 livres parisis, la châtellenie de -Bruges, l'une des plus considérables de Flandre[97]. La comtesse eut -même à ce sujet, avec Jean de Nesle, un procès fameux qui fut vidé à -Paris devant la cour des pairs du royaume, Jeanne ne pouvant être jugée -que par cette cour, en vertu des lois de la hiérarchie féodale. Lorsque -son procès fut gagné contre le châtelain, elle institua à Bruges la -fête du Forestier, destinée à perpétuer le souvenir d'un événement -qui consacrait l'affranchissement de cette belle cité. La prospérité -de Bruges, comme celle des principales villes flamandes, du reste, ne -prit le développement considérable qu'elle acquit au moyen âge qu'à -partir de la disparition des châtelains, ou du jour que ces despotes -perdirent le pouvoir exorbitant qu'ils s'étaient arrogé et dont ils -avaient trop longtemps abusé. - - [95] Archives de Flandre à Lille, Ier _Cart. de Flandre_, pièce - 466.--Imprimé dans le _Recueil des ordonnances du Louvre_, sous la - date de 1280, IV, 320. - - [96] Arch. de Fl. orig. parch. scellé (28 octobre 1218). - - [97] _Ibid._ 8e _Cart. de Flandre_, pièce 2. - -Ainsi, tandis qu'elle travaillait à l'affaiblissement d'une -aristocratie si souvent envahissante et despotique, la comtesse de -Flandre augmentait le bien-être des bourgeois et du peuple. Les droits -politiques d'un grand nombre de communes dans les deux comtés avaient -été consacrés et reconnus par ses prédécesseurs ou par elle. Elle ne -s'en tint pas là; elle voulut aussi favoriser de tout son pouvoir le -commerce et l'industrie. En mai 1233, Jeanne confirme le privilège -que Philippe, comte de Flandre et de Vermandois, son grand-oncle, -avait accordé à l'abbaye de Saint-Bertin, d'établir un marché à -Poperingue et d'y faire construire un canal[98]. Dans l'année 1224, -on la voit affranchir de toutes charges, tailles et exactions, les -cinquante ouvriers qui viendront s'établir à Courtrai pour y travailler -la laine[99]; de sorte qu'on peut dire que c'est à Jeanne que les -fabriques de cette ville doivent, sinon leur naissance, du moins les -premiers éléments de leur prospérité. - - [98] Arch. de Fl. orig. parch. scellé. Sous un _vidimus_ du 14 - novembre 1365. - - [99] _Ibid._ Orig. parch. scellé (22 novembre). - -Au milieu de ses douleurs patriotiques causées par la guerre et de -ses incessantes sollicitudes pour réparer les maux de la patrie et -améliorer le sort de ses peuples, nous avons dit qu'un profond chagrin -domestique était venu l'accabler. Rappelons-en les causes. - -L'on a vu qu'au moment de partir pour la croisade, le comte Bauduin -avait confié à son frère, Philippe de Namur, la régence de ses Etats en -même temps que la tutelle de ses deux jeunes filles, en lui adjoignant -comme conseil un puissant seigneur du Hainaut appelé Bouchard. -Ce personnage devait jouer un rôle funeste dans la vie, déjà si -tourmentée, de la comtesse Jeanne, et le moment est venu de le mettre -en scène. - - -Dans les dernières années du douzième siècle, vivait à la cour du comte -de Flandre, Philippe d'Alsace, un jeune enfant appartenant à cette -illustre maison d'Avesnes dont la renommée brilla du plus vif éclat -dès les premières croisades. Il était le troisième fils de Jacques -d'Avesnes qui, à la bataille d'Antipatride, le 7 septembre 1191, -mutilé, haché, par les Sarrasins, brandissait encore son épée du seul -bras qui lui restait, et criait expirant à Richard Coeur de Lion: -«Brave roi, viens venger ma mort!» Cet enfant était Bouchard. - -Suivant la coutume de l'époque, il devait passer le temps de sa -jeunesse auprès du souverain, afin de se former parmi les barons et -les dames aux nobles usages de la chevalerie. Sa charmante figure, ses -heureuses dispositions d'esprit lui concilièrent l'affection du comte -et de sa femme Mathilde. Ils n'avaient pas d'enfants et reportèrent -sur Bouchard toutes leurs affections. La famille du seigneur d'Avesnes -comptait assez d'hommes de guerre. L'on songea que Bouchard, avec ses -bonnes et précoces qualités, pourrait aspirer aux premières dignités -ecclésiastiques. On le mit aux écoles de Bruges, mais Bouchard n'y -resta pas longtemps. Ses progrès dans l'étude devenaient si rapides que -son maître conseilla à la reine Mathilde de l'envoyer à Paris[100]. - - [100] J. de Guise, XIV, 12. - -Nulle part les sciences de l'époque, la philosophie scolastique et la -jurisprudence n'avaient de plus profonds interprètes, des adeptes plus -zélés qu'à l'université de cette ville. Les ténèbres de la barbarie -se dissipaient. Un irrésistible besoin de savoir s'était emparé des -esprits d'élite, et l'on cherchait avec passion la vérité, jusque dans -les subtilités de la dialectique, jusque dans les abstractions du -droit, jusque dans les spéculations de l'astrologie. Il n'y avait pas -longtemps que les saint Bernard et les Pierre de Blois étaient morts, -mais leur génie se revivifiait chez leurs disciples. Parmi eux et au -premier rang, brillait un illustre Flamand, Alain de Lille, surnommé -par l'admiration de son siècle le _docteur universel_. - -Bouchard, s'inspirant de si glorieux modèles, s'adonna aux travaux -d'esprit avec le zèle d'un plébéien, scrutant, approfondissant les -questions les plus ardues de philosophie naturelle et morale. Le grand -seigneur avait disparu: absorbé par l'étude, Bouchard l'écolier ne -songeait plus au luxe, à la richesse dont le comte de Flandre avait -voulu entourer le fils de Jacques d'Avesnes pendant son séjour à Paris; -il oubliait qu'il était l'enfant de toute une lignée de héros, que ces -héros n'avaient jamais manié que la lance et l'épée. - -Bientôt Paris même ne suffit plus à l'insatiable avidité d'apprendre -qui tourmente Bouchard. L'école d'Orléans florissait par ses -professeurs en jurisprudence ecclésiastique et civile. Il s'y rend. -Bachelier, puis enfin docteur et professeur lui-même en droit civil et -canon, on le pourvoit d'une prébende et d'un archidiaconé en l'église -Notre-Dame de Laon[101]. Peu après, le comte Philippe lui obtient -une autre prébende à la trésorerie de la riche église de Tournai. De -semblables dignités, à cette époque, n'exigeaient pas toujours qu'on -fût dans les ordres pour en être investi. Néanmoins les deux églises -exigèrent qu'il reçût les ordres sacrés, et il fut ordonné acolyte et -sous-diacre à Orléans à l'insu de tous ses amis. - - [101] J. de Guise, XIV, 12. - -C'est ainsi qu'un chroniqueur contemporain retrace cette première phase -de la vie de Bouchard; puis il ajoute: «De retour en Flandre, il se -comporta à la guerre non comme un chanoine, mais comme un chevalier et -un baron. Dans les guerres que la Flandre eut à soutenir contre ses -ennemis, il déploya tant de bravoure que sa renommée surpassa bientôt -celle de tous les seigneurs des contrées voisines. Alors il abandonna -tout à fait ses prébendes et renonça à l'état ecclésiastique pour ne -plus songer qu'à la gloire des armes.... Il se distinguait également -par ses moeurs et ses vertus héroïques, par sa stature et son adresse -dans les exercices du corps, par la force de ses membres, sa vigueur, -sa grâce et par une foule d'autres qualités.... Dès qu'il fut sorti des -écoles, il devint le principal conseiller tant du comte et de la reine -Mathilde que des bonnes villes et des communautés, car son intelligence -était supérieure à celle de tous les autres. Quoique son patrimoine -fût modique, il amassa de grands biens. Il ne voulait pas seulement -tenir le rang d'un chevalier, il aspirait à celui d'un grand prince. Il -avait auprès de lui plus de chevaliers, de seigneurs, d'écuyers et de -vassaux, que la reine elle-même; et quoiqu'il eût beaucoup d'envieux, -il était accueilli avec les plus grands honneurs partout où il se -présentait[102].» - - [102] _Chronique flamande_, reproduite par Jacques de Guise, XIV, - p. 15. - -En effet, dans les guerres de Flandre sous le comte Bauduin, Bouchard, -laissant ses livres, avait repris l'épée de ses ancêtres. Il y fit -des prodiges: sa réputation de valeur grandissait à l'égal de celle -que, malgré son jeune âge, il s'était acquise comme homme de sagesse -et d'expérience. Richard Coeur de Lion tressaillit d'orgueil quand -il apprit que Jacques d'Avesnes, cet ami mort si intrépidement sous -ses yeux aux champs d'Antipatride, avait un fils digne de lui. Il ne -voulut pas que d'autres mains que ses mains royales armassent Bouchard -chevalier; il le combla de faveurs, et lui donna en Angleterre de -grands biens et revenus[103].» - - [103] Jacques de Guise, XIV, 14. - -Au commencement du siècle, le comte partit pour la croisade. Bauduin -IX, on l'a vu, emmenait avec lui tout ce que la Flandre et le Hainaut -possédaient d'hommes de guerre et d'hommes de conseil. Il voulut qu'au -moins une tête solide restât dans le pays pour le gouverner, qu'une -main sûre gardât le trésor qu'il y laissait. Il ne se fiait pas trop -d'ailleurs en son frère Philippe de Namur, qui, de fait et de droit, -devait être ce qu'on appelait alors _bail et mainbour_ des deux comtés -pendant l'absence du souverain et la minorité de ses filles. Bouchard -lui fut adjoint, comme nous l'avons dit plus haut, en qualité de -conseil et n'alla pas en Palestine. - -On sait comment Philippe de Namur, trompant tout le monde, livra ses -nièces au roi de France; on sait aussi que, sur les instances des -habitants de Flandre et de Hainaut, Philippe-Auguste renvoya Jeanne -et Marguerite à Bruges. Bouchard mit le comble à sa popularité, en -dirigeant et en menant à bien cette négociation. Mais déjà le mariage -de Jeanne avec Fernand était décidé. Il se fit, et l'on dut s'occuper -de la jeune Marguerite, alors âgée d'environ dix ans. - -Laissons encore ici un chroniqueur de l'époque prendre la parole; son -langage naïf et plein de bonne foi nous semble fidèlement retracer les -circonstances dans lesquelles se conclut le mariage de Bouchard avec -Marguerite. - -«Lorsqu'il fut arrêté d'un commun accord, entre les rois de France, les -parents et les amis des princesses et les conseils des bonnes villes, -que Jeanne, l'aînée, serait donnée en mariage à Fernand, fils du roi de -Portugal, on décida que la jeune Marguerite, sa soeur, accompagnée de -cinq des plus nobles dames de la Flandre, et d'une suite convenable, -serait confiée, jusqu'à l'âge nubile, à Bouchard d'Avesnes, qui passait -pour le plus prudent chevalier de ce temps, et qu'il serait assigné à -cette princesse une pension de trois mille livres, monnaie courante, -sur les revenus de la Flandre et du Hainaut. Bouchard refusa d'abord -respectueusement, et avec autant de crainte que de prudence, la charge -qui lui était imposée. Mais après de mûres réflexions, il se soumit à -ce qu'on exigeait de lui, et fit approvisionner et disposer sa maison -avec toute la magnificence convenable. Il reçut donc chez lui, avec -les dames qui l'accompagnaient, la princesse Marguerite pour l'élever -dans les bonnes moeurs et selon les principes de l'honneur, comme il -convenait à la fille du grand empereur et du noble comte Bauduin. - -»La demoiselle Marguerite vécut ainsi longtemps avec ses femmes -pieusement et honorablement, et passa doucement les jours que Dieu lui -accordait dans la dévotion, l'humilité et la pratique de toutes les -vertus, selon le devoir d'une fille bonne et courageuse. Beaucoup de -seigneurs prétendaient à sa main; les uns adressaient leur demande à -Bouchard, les autres à la reine Mathilde. Le roi de France la fit aussi -demander pour un de ses chevaliers qui était de son sang et du pays -de Bourgogne; mais les Flamands n'y voulurent pas consentir. Le comte -de Salisbury la rechercha également pour son fils aîné; les Flamands -apprirent que le jeune prince était boiteux, et repoussèrent ce dernier -prétendant. - -»On rapporte que Mathilde dit un jour: «Bouchard propose au conseil -de Flandre et à moi divers partis pour notre fille, et il ne parle -pas pour lui-même.» Une des dames de la reine, ayant entendu ces -paroles, les rapporta à Bouchard. Ce seigneur, après y avoir mûrement -réfléchi, résolut de faire part à ses amis et principalement à -Gauthier d'Avesnes, son frère, de ce qui se passait, et d'attendre -à ce sujet l'avis des personnes de qui dépendait cette affaire. -Ses amis, qui ignoraient absolument ce qui le rendait incapable de -se marier, lui répondirent que sur une matière aussi grave ils ne -pouvaient lui donner aucun conseil avant qu'on ne connût la volonté de -la reine; mais que si cette princesse y consentait, il serait facile -d'obtenir ensuite l'agrément des bonnes villes et de la noblesse. -Enfin Bouchard s'adressa en tremblant à la reine et lui fit part de -son dessein, en lui demandant conseil et appui. La reine fixa un -jour pour lui faire réponse, et, en attendant, elle prit l'avis de -son conseil et de celui des bonnes villes de Flandre, exposant que -Marguerite avait été demandée en mariage par le roi de France, par les -Anglais et par plusieurs chevaliers de diverses nations; mais que, -comme l'expatriation de la princesse pourrait devenir, par la suite, -préjudiciable et dangereuse pour le pays, il valait mieux la marier à -un seigneur d'un rang moins élevé, mais habitant le pays et pouvant -ainsi lui être utile par ses conseils et par sa puissance, que de -la voir emmener au dehors par un étranger. Ensuite la reine conclut -en disant: «Nous avons dans ce pays tel chevalier qui est de sang -royal, et il a fait demander Marguerite en mariage.» Les conseillers, -après avoir entendu la déclaration de la reine, reçurent jour pour en -délibérer. Ils assemblèrent la noblesse de Flandre et de Hainaut, ainsi -que les conseils des bonnes villes; et après plusieurs délibérations, -ne connaissant point les empêchements de Bouchard, ils furent d'avis -qu'il était plus avantageux de marier la princesse avec un seigneur -demeurant en Flandre et en Hainaut, qu'avec un étranger et surtout un -Français qui pourrait ensuite s'emparer du pays[104].» - - [104] Jacques de Guise, XIV, 21. - -«Tous les parents et amis étaient d'accord des deux côtés; et -Marguerite, non plus que sa soeur la comtesse Jeanne, Philippe comte -de Namur, ni aucune autre personne, ne s'y opposait. En conséquence, -les empêchements étant inconnus, les conventions matrimoniales furent -signées, et le mariage célébré en face de l'église avec les solennités -en usage parmi les nobles, et comme doit l'être toute union véritable -et légitime, faite avec l'assentiment des deux parties; après quoi -des fêtes eurent lieu au milieu de l'allégresse générale. Gauthier -d'Avesnes avait promis de constituer en dot à Marguerite cinq cents -livres de rente annuelle sur la ville d'Avesnes et sur toute la -terre d'Etroeungt en Hainaut, ce qu'il fit en effet; puis, après la -célébration des noces, Bouchard conduisit sa femme, avec une suite -convenable, dans le Hainaut, pour la mettre en possession de sa -dot, et elle y fut reçue par Gauthier d'Avesnes, en tout honneur et -révérence[105].» - - [105] Jacques de Guise, XIV, 25. - -Ce fut en l'année 1213, et dans le château seigneurial du Quesnoi, que -fut célébrée l'union de Bouchard et de Marguerite de Constantinople, -au milieu d'une noble assistance, où figurait, outre les parents et -alliés de la puissante maison d'Avesnes, l'élite des chevaliers du -pays. Philippe-Auguste, en ce moment, ravageait la Flandre. Jeanne de -Constantinople et le comte Fernand ne purent assister au mariage dont -Bouchard s'empressa d'ailleurs de leur annoncer la célébration[106]. -Ils réglèrent, peu après, certaines conventions relatives aux intérêts -des deux époux[107]. - - [106] Déposition de Hugues d'Ath dans l'enquête de 1249 sur la - légitimité des enfants de Bouchard et de Marguerite. - - [107] Charte de 1214, le cinquième jour après Pâques, rapportée par - Jacques de Guise. - -Marguerite n'avait pas encore douze ans lorsque Bouchard l'épousa. Le -chroniqueur Philippe Mouskes, qui vivait à cette époque, nous dit que -la jeune princesse était belle comme la fleur dont elle portait le nom. -Elle vivait heureuse et paisible dans le somptueux château d'Etroeungt, -et rien ne semblait devoir troubler sa félicité. Elle devint bientôt -et successivement mère de deux fils, dont l'aîné porta le nom de Jean -d'Avesnes, et le second celui de Bauduin. Plus tard, il lui naquit -encore une fille, qui fut appelée _Felicitas_. L'on se demande pourquoi. - -Trois ans s'étaient à peine écoulés qu'un bruit étrange se répand en -Flandre et en Hainaut. On apprend que Bouchard est bien réellement -dans les ordres. L'évêque d'Orléans affirme lui avoir conféré le -sous-diaconat. - -Au milieu d'un peuple profondément religieux, dans le temps des -fortes croyances, la fille de l'empereur Bauduin, du chef de la -croisade, pouvait-elle rester la femme d'un prêtre renégat et partager -une éternelle réprobation? Jeanne manda l'évêque de Tournai et les -principaux ecclésiastiques de ses Etats, en les priant de lui donner -leur avis sur cette grave affaire[108]. On décida, d'un commun accord, -qu'il la fallait soumettre au prochain concile qui s'assemblerait -à Rome[109]. Dans l'intervalle, la comtesse écrivit plusieurs fois -à Bouchard, lui envoya l'évêque de Tournai, puis des chevaliers -prudents et sages, afin de l'engager à lui rendre sa soeur Marguerite, -promettant de lui réserver l'accueil le plus tendre. Bouchard et -Marguerite ne voulurent rien entendre et restèrent ensemble dans les -domaines que la maison d'Avesnes possédait en Hainaut[110]. - - [108] Jacques de Guise, XIV, 170. - - [109] _Ibid._ - - [110] _Ibid. passim._ - -Le scandale allait croissant. Parmi les conseillers de la comtesse, -les uns pensaient que la jeune princesse si étrangement séduite -et aveuglée devait se faire sans délai religieuse, et entrer en -l'abbaye de Sainte-Waudru à Mons, ou en celle de Maubeuge, ou dans -une maison d'Hospitalières; quelques-uns prétendaient que, dans sa -position, elle ne pouvait prendre le voile, et qu'elle devait passer -le reste de ses jours dans la retraite et l'humilité. De nouvelles -tentatives auprès de Bouchard furent infructueuses; et c'est alors que, -devant une obstination que rien n'avait su vaincre, la comtesse de -Flandre dut prendre une résolution grave. Elle écrivit au Pape et au -concile général alors assemblé à Latran. En dénonçant l'apostasie du -sous-diacre Bouchard, elle priait le Pape et le concile de prononcer -sur le cas où se trouvait sa soeur; de décider si son mariage avec -Bouchard était valable, et si ses deux enfants devaient être réputés -légitimes[111]. - - [111] Jacques de Guise, XIV, 172. - -Innocent III, ce pontife austère, cet homme inflexible, qui avait -dompté Jean-sans-Terre et forcé Philippe-Auguste à renvoyer Agnès de -Méranie, tressaillit d'une sainte colère. La bulle qu'il fulmina le -prouve assez. «Innocent, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, à -nos vénérables frères l'archevêque de Reims et à ses suffragants[112], -salut et bénédiction apostolique. Un horrible, un exécrable crime -a retenti à nos oreilles. Bouchard d'Avesnes, naguère chantre de -Laon, revêtu de l'ordre du sous-diaconat, n'a pas craint d'enlever -frauduleusement, de certain château où elle était confiée à sa foi, -sa cousine, noble femme Marguerite, soeur de notre chère fille en -Jésus-Christ, noble femme Jeanne, comtesse de Flandre: il n'a pas -redouté de la détenir, sous le prétexte impudent et menteur d'avoir -contracté mariage avec elle. Comme du témoignage de plusieurs prélats -et d'autres hommes probes qui ont assisté au sacré concile général, -il nous a été pleinement prouvé que ledit Bouchard est sous-diacre, -et qu'il fut jadis chantre de l'église de Laon; ému de pitié dans nos -entrailles pour cette jeune fille, et voulant remplir les devoirs de -notre office pastoral envers l'auteur d'un forfait si odieux, nous vous -ordonnons et mandons par ces lettres apostoliques, que les dimanches -et fêtes, par tous les lieux de vos diocèses, au son des cloches et -les cierges allumés, vous fassiez annoncer publiquement que Bouchard -l'apostat, contre lequel nous portons la sentence d'excommunication -que réclame son iniquité, est mis, lui et ses adhérents, hors de -communion, et que tout le monde doit avec soin l'éviter. Dans les lieux -où Bouchard sera présent avec la jeune fille qu'il détient, dans -les endroits même en dehors de votre juridiction où, par hasard, il -aurait l'audace d'emmener ou de cacher ladite jeune fille, le service -divin devra cesser à votre commandement, et cela, tant que ledit -Bouchard n'ait rendu Marguerite libre à la comtesse sus-nommée, et -que, satisfaisant comme il convient aux injures commises, il ne soit -humblement retourné à une vie honnête et à l'observance de l'ordre -clérical. Ainsi donc, tous et chacun de vous, ayez soin d'exécuter ceci -efficacement, de manière à faire voir que vous aimez la justice et -détestez l'iniquité, et aussi pour n'être pas repris d'inobédience et -de négligence.--Donné à Latran, le XIV des kalendes de février, l'an -XVIIIe de notre pontificat (19 janvier 1215).[113]» - - [112] Les évêques d'Arras, Beauvais, Senlis, Cambrai, Châlons, - Laon, Noyon, Térouane et Tournai. - - [113] Arch. de Flandre. Orig. parch. - -La vive sollicitude d'Innocent III à l'égard des filles de l'empereur -Bauduin s'explique; c'était pour le Pape une affaire de conscience sous -un double rapport. En 1198, alors qu'il s'agissait d'organiser cette -grande croisade dont le comte de Flandre devait être le chef, Innocent, -pour ôter toute crainte, tout scrupule à Bauduin, lui écrivit une -lettre dans laquelle il prenait sous sa protection lui et sa famille, -jurant d'avoir, pendant l'expédition, un soin particulier des enfants -du comte et de leur patrimoine[114]. - - [114] _Epist. Innoc. III. Conc. gener._ XI. - -Bouchard, enfermé dans les hautes tours du château d'Etroeungt, que -son frère Gauthier d'Avesnes lui avait donné en 1212 à l'occasion de -son mariage, ne parut pas ébranlé de ce premier anathème. Le second ne -se fit pas longtemps attendre. Honorius III, successeur d'Innocent qui -venait de mourir, fulmina, le 17 juillet 1217, une nouvelle bulle, plus -énergique, plus significative encore que la première s'il est possible. -Il y disait: «Plût à Dieu que Bouchard d'Avesnes, cet apostat perfide -et impudique, se voyant frappé, en conçût de la douleur, et que, brisé -de contrition, il acceptât humblement la correction ecclésiastique; -ainsi le châtiment lui rendrait l'intelligence, l'ignominie qui -souillait sa face viendrait à cesser; le saint ministère ne serait -plus en lui sujet à l'opprobre, et l'on ne verrait plus le visage d'un -clerc couvert de confusion: Bouchard enfin n'aurait plus à craindre -le reproche et la parole de tous ceux qui l'abordent. Tandis qu'au -contraire le caractère clérical est blasphémé en lui parmi les nations -et que vous-mêmes, mes frères, encourez l'accusation de négligence.... -Mais bien que, suivant ce que nous a fait dire la comtesse -sus-mentionnée (Jeanne), vous ayez fait promulguer l'excommunication -du sus-nommé Bouchard, comme vous n'avez pas pleinement exécuté notre -mandat apostolique en d'autres points non moins nécessaires, ledit -Bouchard n'a eu garde de se tourner vers celui qui l'a frappé et n'a -point invoqué le Dieu des armées. Bien loin de là, cette tête de -fer, ce front d'airain ne s'est ému ni de la crainte de Dieu, ni de -la crainte des hommes, et n'a donné aucun signe de repentir. Ladite -comtesse, toujours accablée de douleur et pénétrée de confusion, n'a -donc pu jusqu'à présent recouvrer la soeur qui lui est ravie. Ainsi, -voulant atteindre par un châtiment plus grave celui qui ne s'est point -laissé pénétrer par la componction, nous mandons expressément à votre -paternité que, suivant l'ordre de notre prédécesseur, vous ayez à -procéder contre l'apostat susdit, nonobstant tout obstacle d'appel, -de façon à faire voir que vous avez de tels forfaits en abomination, -et que la comtesse sus-nommée n'ayant plus à renouveler ses plaintes, -nous puissions rendre bon témoignage de votre droiture et de votre -zèle.--Donné à Agnani le XVI des kalendes d'août, l'an premier de notre -pontificat (17 juillet 1217).» - -Cette excommunication n'eut pas plus d'effet que la première. Cependant -Marguerite avait obtenu un sauf-conduit de sa soeur et allait -quelquefois la visiter. Un jour, devant toute la cour de Flandre -assemblée, et il s'y trouvait plusieurs évêques et grand nombre de -barons, elle s'écria: «Oui, je suis la femme de Bouchard et sa femme -légitime. Jamais, tant que je vivrai, je n'aurai d'autre époux que -lui!» Et se tournant vers la comtesse: «Celui-là, ma soeur, vaut encore -mieux que le vôtre: il est meilleur mari et plus brave chevalier[115].» -Peu de temps après, Bouchard, ayant voulu réclamer les armes à la main -le douaire de Marguerite, tomba au pouvoir de la comtesse de Flandre, -qui le retint prisonnier au château de Gand. Marguerite se rendit à -plusieurs reprises auprès de sa soeur pour implorer la délivrance de -Bouchard; mais chaque fois elle se montra inébranlable devant toutes -les supplications de la comtesse et ne voulut jamais consentir à se -séparer de l'excommunié. Jeanne, nonobstant les graves sujets de -plainte qu'elle avait contre sa jeune soeur et l'injure récente qu'elle -en avait reçue, céda à ses instances et lui rendit enfin le père -de ses enfants[116]. Toutefois, Marguerite dut fournir caution que -Bouchard ne prendrait plus les armes. Arnoul d'Audenarde, Thierri de -la Hamaïde, les sires d'Enghien, de Mortagne et plusieurs autres se -portèrent garants pour elle[117]. - - [115] Déposition de Royer du Nouvion, dit de Sains, écuyer âgé de - cinquante ans.--Enquête précitée. - - [116] Enquête précitée.--Dépositions de tous les témoins - entendus.--Ph. Mouskes, _Ch. rimée_, _v. 23243_. - - [117] Déposition de Hugues d'Ath, âgé de soixante ans.--Enquête - précitée. - -L'affection de Marguerite soutenait donc Bouchard contre l'adversité -et fortifiait son obstination. Aussi le vit-on toujours impassible et -opiniâtre dans la proscription à laquelle l'Eglise l'avait condamné. - -Tantôt il vivait dans une province, tantôt dans une autre, au fond de -quelque retraite que lui ouvrait furtivement la main généreuse d'un -ami. Il se trouva même des prêtres assez audacieux pour dire la messe -en présence de Bouchard et de sa famille[118]. Il parcourut de la sorte -les diocèses de Laon, de Cambrai et de Liège, et séjourna pendant six -ans au château de Hufalize, sur les bords de la Meuse, dont le seigneur -lui accorda l'hospitalité ainsi qu'à Marguerite et à ses enfants[119]. - - [118] Enquête précitée, _passim_. - - [119] Déposition de Godefroi de Longchamp, chevalier.--Enquête - précitée. - -La papauté, devant qui les empereurs et les rois humiliaient leurs -fronts, ne pouvait vaincre l'obstination d'un sous-diacre. Une -troisième excommunication, plus violente que ne l'avaient été les deux -autres, est fulminée, en 1219, par Honorius. Cette fois ce n'est plus -Bouchard seul qui est frappé, c'est son frère Gui d'Avesnes, ce sont -ses amis Waleran et Thierri de Hufalize et les autres qui ont donné -asile à l'apostat; ce sont les prêtres désobéissants, c'est Marguerite -enfin qu'atteindra l'excommunication, si Bouchard n'est pas laissé -dans l'isolement, comme devait l'être tout homme frappé de l'anathème -ecclésiastique. - -«Honorius, etc.... Pourquoi la bonté divine n'a-t-elle pas permis que -le méchant apostat Bouchard d'Avesnes se réveillât et ouvrît enfin -les yeux pour reconnaître son iniquité et apercevoir les immondices -dont il est souillé depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la -tête, et que, de l'abîme boueux où il est enfoncé, il poussât un cri -vers le Seigneur pour obtenir d'être retiré de cet étang de misères et -de la fange d'impureté où il est retenu?... Mais non, nous le disons -avec douleur, le coeur de cet homme est endurci. Il se corrompt et se -putréfie de plus en plus dans son fumier: comme une bête de somme, -il élève la tête, et comme l'aspic qui n'entend pas, il se bouche les -oreilles pour ne point écouter nos corrections et écarter de lui les -remontrances qui devraient le retirer de l'iniquité. Aussi le misérable -doit-il craindre avec raison d'encourir tout à la fois l'exécration -de Dieu et des hommes, c'est-à-dire les châtiments temporels d'une -part et les peines éternelles de l'autre. Nous rougirions de rappeler -encore ici les forfaits que l'apostat susdit a commis impudemment -envers noble femme, notre très chère fille en Jésus-Christ, Jeanne, -comtesse de Flandre, etc.... Mais comme nobles hommes, Waleran, Thierri -de Hufalize, et d'autres encore des diocèses de Laon, de Cambrai et de -Liège, favorisent le même apostat excommunié et gardent les réceptacles -où est détenue ladite Marguerite, et qu'en outre, noble homme, Gui -d'Avesnes, frère germain du même apostat, et quelques autres avec -lui, le maintiennent de toutes leurs forces, et qu'enfin il s'est -trouvé des prêtres assez audacieux pour célébrer témérairement les -divins offices au mépris de l'interdit dans les lieux où la susdite -Marguerite est détenue captive, etc.... Nous mandons apostoliquement à -votre discrétion de publier, etc. (la formule d'excommunication comme -ci-dessus).... Et s'il est trouvé que ladite Marguerite, s'étant -rendue complice d'une si grande iniquité, ne s'est point séparée de son -séducteur, qu'elle soit aussi nommément excommuniée, nonobstant tout -appel, jusqu'à récipiscence, etc.--Donné à Rome le VIII des kalendes de -mai, l'an IIIe de notre pontificat (24 avril 1219).[120]» - - [120] Cette bulle et celles dont nous avons donné ci-dessus la - traduction, sont conservées aux archives générales à Lille (Chambre - des comptes). - -La déplorable position de Bouchard avait jusque-là été adoucie par -l'aveugle dévouement que Marguerite ne cessait de lui porter. On garde -aux Archives générales, à Lille, un acte de 1222, où Marguerite donne -encore à Bouchard le titre d'époux: _maritus meus_[121]. Mais bientôt -cet attachement si vif et si exalté s'évanouit tout à fait, par un de -ces retours si fréquents dans les affections humaines, et Bouchard -se vit abandonné. Marguerite se retira d'abord au Rosoy avec ses -enfants, chez une des soeurs de Bouchard d'Avesnes[122]; puis, en 1225, -Bouchard était complètement délaissé, et sa femme, au grand étonnement -de chacun, formait de nouveaux noeuds en épousant le sire Guillaume -de Dampierre, deuxième fils de Gui II de Dampierre, et de Mathilde, -héritière de Bourbon[123]. - - [121] Premier Cartulaire de Hainaut, _pièce_ 14. - - [122] Enquête précitée. - - [123] Ph. Mouskes, _Chron. rimée_, _v._ 23290. - -Bouchard d'Avesnes vécut encore quinze ans. La comtesse de Flandre -lui pardonna et intervint même avec le comte Thomas, son mari, dans -certaines affaires de famille qui l'intéressaient[124]. Retiré au -château d'Etroeungt, Bouchard y mena une existence assez obscure; car -l'on n'entendit plus parler de lui. Peut-être cherchait-il alors des -consolations dans l'étude des lettres qui avaient fait le charme de -ses jeunes années. Nonobstant les fables que plusieurs historiens ont -débitées sur le trépas de ce personnage si coupable et si malheureux, -il paraît aujourd'hui certain qu'il mourut naturellement en son manoir, -vers 1240, et qu'il fut enterré à Cerfontaine, près de l'ancienne -abbaye de Montreuil-les-Dames, sur les confins de la Thiérache et du -Hainaut[125]. - - [124] Voir un acte de 1234 reposant aux Archives de Flandre, à - Lille. - - [125] Bouchard avait eu, nous l'avons dit, trois enfants de - Marguerite de Constantinople: 1º Jean d'Avesnes, qui mourut la - veille de Noël 1257; 2º Bauduin d'Avesnes, seigneur de Beaumont, - mort en 1259; 3º Felicitas d'Avesnes, laquelle trépassa l'an 1282. - Les deux premiers furent enterrés au milieu du choeur de l'église - du couvent des Frères Prêcheurs, dit de Saint-Paul, à Valenciennes. - Leur soeur Felicitas reçut sa sépulture au moustier de le Ture. - D'Outreman rapporte tout au long les épitaphes de la maison - d'Avesnes, lesquelles de son temps existaient encore. Voir son - _Histoire de Valenciennes_, 436. - - - - -III - - Histoire merveilleuse du faux Bauduin. - - -Jeanne, orpheline dès son enfance, avait, au début de son mariage, vu -son pays ravagé et ensanglanté par la guerre; au milieu de ses douleurs -patriotiques, elle avait eu le profond chagrin de voir sa jeune soeur -devenir, à l'insu de tous, la femme d'un prêtre apostat et rebelle; -elle avait vu enfin le comte Fernand, son mari, vaincu à Bouvines, -retenu prisonnier dans la tour du Louvre, sans que ses supplications, -ses larmes, ses sacrifices pussent l'arracher à l'implacable animosité -du roi de France. Il semblait que la coupe de ses infortunes dût être -pleine. Il n'en était rien cependant, et il lui restait une cruelle et -dernière épreuve à subir. - -Il arriva, en effet, vers 1224, un événement des plus étranges, qui -produisit partout une grande émotion et faillit causer une révolution -complète en Flandre et en Hainaut. Nous avons fait allusion plus haut -à cette merveilleuse aventure. Il nous reste à la raconter d'après les -historiens du temps qui nous ont laissé à ce sujet des détails d'un -piquant intérêt. - -En l'année 1215, parurent pour la première fois en Hainaut, dans la -ville de Valenciennes, des Frères Mineurs de l'ordre de Saint-François. -Voués aux plus humbles labeurs, les uns faisaient des nattes, des -paniers, des corbeilles; les autres de la toile; quelques-uns -écrivaient et reliaient ces livres que nous admirons aujourd'hui comme -les chefs-d'oeuvre d'une patience surhumaine[126]. Quels étaient -donc ces austères personnages? d'où venaient-ils? Chacun cherchait -à pénétrer le mystère dont s'entourait leur pauvre et silencieuse -existence. On se livrait à toute espèce de conjectures à ce sujet, -quand un incident vint trahir le secret bizarre dont ces religieux -semblaient se faire un cas de conscience. - - [126] Jacques de Guise, XIV, 306. - -L'an 1222, comme l'on posait les fondements du beffroi, au coin du -marché, en la ville de Valenciennes, le sire de Materen, gouverneur de -ladite ville pour la comtesse Jeanne, vint assister à cette opération. -Il était là, regardant les travaux, quand il aperçut devant lui un -Frère Mineur, demandant humblement l'aumône parmi la foule. - -«Cet homme, dit-il aux gens de sa suite, me paraît d'une élégante -et belle stature; son geste est noble et grave, mais quel vêtement -sordide, comme tout cela est bizarre, misérable. Qu'on l'appelle, et -faisons-lui l'aumône[127].» - - [127] Jacques de Guise, XIV, 308. - -Le Frère s'approcha du gouverneur, et, l'ayant considéré avec -attention, il se couvrit le visage de ses mains, puis s'éloigna -aussitôt en disant: «Je n'accepterai point d'argent.» - -On courut après lui; mais il repoussa tristement la bourse qu'on lui -tendait, et se hâta de regagner son couvent. - -Cette conduite parut étrange au gouverneur; mille pensées diverses -traversèrent son esprit. Il s'enquit du nom de cet homme qui fuyait -sa présence si brusquement. On n'en put rien lui dire, sinon qu'on le -croyait Flamand et que les autres religieux l'appelaient frère Jean -le Nattier, à cause de son adresse à tresser les nattes. Du reste, -ajouta-t-on, il porte sur le visage deux profondes cicatrices dont -l'une descend du front à l'oeil droit, en passant sur le sourcil, -et l'autre partage le front transversalement[128]. A ces mots, le -gouverneur baissa la tête et demeura pensif. Rentré au logis, il envoie -dire au religieux de venir incontinent le trouver. Mais on répond au -messager que le Frère a quitté le couvent pour se diriger vers Arras. -La nuit se passe, et le lendemain dès l'aube, le sire de Materen, suivi -de quelques valets, chevauchait à la poursuite du religieux. Entre -Douai et Arras, il rejoignit le Frère qui cheminait en compagnie d'un -autre religieux de son ordre, tous les deux pieds nus et couverts de -pauvres vêtements. - - [128] Jacques de Guise, XIV, 310. - -«Bonjour, Frères, leur dit-il en les abordant. - ---Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous!» répondirent ceux-ci. - -Et l'on marcha en s'entretenant de choses indifférentes. - -Quand le gouverneur fut assuré qu'il ne s'était pas trompé dans -ses conjectures, il sauta à bas de son cheval, et, s'approchant du -religieux, - -«Seigneur Josse, lui dit-il, vous êtes mon oncle, le frère de mon père! -Dame Elisabeth, votre soeur, vit encore, et vos deux fils ont été -faits chevaliers. Pourquoi donc les seigneurs, vos compagnons d'armes, -nous ont-ils annoncé votre mort en nous renvoyant votre armure, la -vieille armure de votre aïeul, puisque vous voilà vivant[129]?» - - [129] Jacques de Guise, XIV, 312. - -Le religieux, confondu par ces paroles, ne savait plus que dire. Son -coeur se remplit d'amertume. Un instant il s'efforça d'échapper à cette -position par des subterfuges; mais se voyant reconnu tout à fait, il -prit la main du chevalier dans la sienne et lui dit: - -«Jurez-moi de ne jamais révéler ce que vous allez apprendre.» - -Le chevalier jura. - -«Eh bien, oui, je suis votre oncle Josse de Materen, le même qui jadis, -comme vous le savez, partit avec Bauduin comte de Flandre et de Hainaut -pour la croisade!» - -Alors il se mit à raconter les principaux événements de cette grande -expédition. Partout et toujours il avait suivi son suzerain depuis la -Flandre jusqu'à Venise, depuis Venise jusqu'au siège de Constantinople. -Dans les combats, il était près du comte; après les combats, il -assistait avec lui au partage des dépouilles. Lors de l'élection de -Bauduin à l'empire, il était là présent; à sa confirmation encore, à -son couronnement encore. Enfin, il avait pris part à cette sanglante -bataille que Bauduin avait livrée aux Blactes et aux Comans devant -Andrinople, et dans laquelle le valeureux prince avait trouvé la -mort[130]. - - [130] Jacques de Guise, XIV, 314. - -Puis il se prit à narrer comment les chevaliers flamands, après avoir -longtemps combattu en Palestine, s'en allèrent avec Pèdre, roi de -Portugal, frère de la reine Mathilde, jadis comtesse de Flandre, -envahir le royaume de Maroc; comment beaucoup d'entre les croisés -subirent un glorieux martyre sur la plage africaine; comment enfin -grand nombre de barons firent voeu d'entrer en religion et y entrèrent -en effet. Le gouverneur, ému, écoutait ces récits. Quand il fallut -se séparer de son oncle, il le serra sur son coeur avec effusion, et -regagna pensif et silencieux la ville de Valenciennes. - -Cependant, peu de temps après, le bruit se répandit de tous côtés que -les chevaliers qui avaient accompagné le comte Bauduin à la croisade -étaient revenus dans leur patrie pour y vivre pauvres et inconnus, sous -l'habit de Frères Mineurs, ou sous celui d'ermites mendiants. Cela fit -une grande sensation. Ainsi que nous l'avons dit, le peuple n'avait -jamais eu une confiance bien robuste dans la mort de l'empereur. -Souvent, et dès les premières années de la croisade, il avait espéré -voir ce prince reparaître un jour dans le pays. Quand on sut que ses -compagnons d'armes se trouvaient en Hainaut, on pensa qu'il pourrait -bien être avec eux. Bientôt même ce ne fut presque plus un doute, grâce -aux perfides insinuations de quelques-uns de ces grands vassaux dont -la comtesse Jeanne comprimait les velléités tyranniques, et qui, pour -se venger, cherchaient toutes les occasions de susciter des embarras -à leur courageuse souveraine. A leur tête étaient les seigneurs du -Hainaut qui avaient embrassé contre la comtesse de Flandre le parti -de Bouchard d'Avesnes dont nous avons raconté plus haut la romanesque -histoire. - -A quatre lieues de Valenciennes, et non loin de la petite ville de -Mortagne, se trouvait un bois qu'on appelait le bois de Glançon. Là -vivait un ermite, ou pour mieux dire un mendiant que sustentait la -charité publique. Un jour que cet homme parcourait les rues de Mortagne -tendant la main aux passants, un baron l'aborde. Après l'avoir un -instant considéré, il feint la surprise. Comme le mendiant lui en -demande la raison, le baron se prosterne et lui dit: - -«Seigneur, je vous reconnais; vous êtes véritablement l'empereur -Bauduin!» - -L'ermite est stupéfait. Plus il cherche à se défendre d'être -l'empereur, et plus le chevalier paraît convaincu du contraire[131]. - - [131] _Chron. de Flandre_, manuscrit de la Bibl. nat. nº 8380, fol. - LIV Vº, 2e col. - -Tout en faisant mille protestations, ce dernier emmène l'ermite -en son hôtel et l'y installe en toute révérence. Bientôt de hauts -personnages arrivent à la dérobée qui le circonviennent, lui persuadent -que, s'il n'est pas l'empereur, il a du moins une telle ressemblance -avec Bauduin, qu'on le peut facilement prendre pour ce prince; lui -apprennent plusieurs secrets de famille, enfin le façonnent au rôle -qu'il doit jouer[132]. Le mendiant se montre d'autant plus intelligent -qu'en son temps il avait été jongleur, ainsi qu'on le verra par la -suite. - - [132] _Ibid._ LX Vº, 2e col.--_Chron. Alb. stad._ 205. - -Dans l'intervalle, on exploite la crédulité du peuple. On lui persuade -sans peine que l'empereur existe réellement, et qu'il consent enfin -à sortir de l'obscurité où il avait voulu finir ses jours pour se -rendre à l'amour de ses sujets fidèles. Mortagne d'abord le reconnaît -pour son souverain. Les populations se soulèvent de joie. On court -à sa rencontre de tous les côtés, et c'est avec un immense cortège -qu'il se présente dans les villes de Tournai, de Valenciennes et de -Lille, où il est reçu avec acclamation. Un contemporain, le chroniqueur -Philippe Mouskes, dit à ce propos que si Dieu était venu sur la terre -il n'eût pas été mieux accueilli[133]. A Gand et à Bruges, l'entrée -du faux Bauduin fut magnifique. Au milieu de l'enthousiasme général, -il traversa ces villes porté sur une litière, revêtu du manteau de -pourpre et de tous les ornements impériaux. Un archichapelain portait -la croix devant lui[134]. Personne ne se doutait du piège, et quantité -de seigneurs des deux comtés y tombèrent et suivirent l'imposteur. -Bientôt la comtesse Jeanne se trouva presque abandonnée, sans autre -appui qu'un petit nombre d'amis fidèles, qui, sachant parfaitement à -quoi s'en tenir sur le sort de l'empereur Bauduin, déploraient avec -elle l'astucieuse perfidie de quelques barons, et le fatal aveuglement -d'un peuple qui se laissait si facilement entraîner. - - [133] _Chron. rimée, vers_ 24851. - - [134] _Ibid. vers_ 24823. - -Le pouvoir de la comtesse fut sérieusement ébranlé par cette bizarre -aventure. La division était dans le pays; des luttes sanglantes -s'engageaient déjà entre les seigneurs des deux partis. Au milieu de ce -trouble et de cette confusion, l'existence même de la princesse courut -des dangers. Dans leur exaltation contre Jeanne, qu'ils considéraient -comme une fille rebelle, attendu qu'elle ne pouvait pas croire ce -qu'ils croyaient, les partisans du faux Bauduin dirigèrent leurs coups -contre elle. Après avoir cherché vainement à vaincre la superstitieuse -obstination de tout un peuple et à s'opposer aux envahissements de -l'imposteur, Jeanne s'était réfugiée en son château du Quesnoi. Une -nuit, ils tentèrent de l'enlever; elle eut à peine le temps de fuir -dans la campagne par une issue cachée, de monter à cheval et de gagner -la ville de Mons, à travers des chemins affreux et pleins de périls. - -En aucune circonstance, Jeanne n'eut à déployer plus d'énergie et -d'habileté que dans la triste position où la fortune venait encore -une fois de la plonger. Perdre l'héritage de ses pères, le laisser -aux mains d'un misérable aventurier, et surtout passer pour une fille -dénaturée, parricide, c'était vraiment là un de ces coups imprévus et -terribles sous lesquels succombent souvent les âmes les plus fortement -trempées. - -Pour nous servir de l'heureuse expression d'un vieil historien, la -comtesse «jugea bien que ce fuseau ne se devoit pas démesler par force, -mais par finesse[135].» Elle essaya d'abord de faire venir l'ermite au -Quesnoi. Il y avait auprès d'elle en ce moment une ambassade du roi de -France, Louis VIII, composée de trois hauts personnages, Mathieu de -Montmorency, Michel de Harnes et Thomas de Lempernesse. Elle espérait -confondre devant eux l'imposteur, mais celui-ci se garda bien de se -rendre à l'invitation de Jeanne[136]. - - [135] Doutreman, _Hist. de Valenciennes_. - - [136] _Chron. de Flandre_, fol. 61, 2e col. - -La situation devenait de plus en plus critique. Le roi d'Angleterre -Henri III, partageant ou plutôt feignant de partager l'erreur commune, -écrivit au faux Bauduin une lettre de félicitations, en lui offrant de -renouveler les anciennes alliances qui avaient uni leurs ancêtres. Il -lui rappelait que le roi de France les avait dépouillés l'un et l'autre -de leur héritage: il lui offrait enfin et lui demandait des conseils -et des secours pour recouvrer les domaines que tous deux avaient -perdus[137]. Henri ne pouvait plus compter sur l'appui de Jeanne, -laquelle avait de graves motifs pour ne pas offenser le prince qui -tenait son mari dans les fers. En favorisant l'imposteur, il espérait -s'en faire une créature dévouée, regagner l'amitié des Flamands, et -armer de nouveau ceux-ci contre la France, ce qui eût fort bien servi -ses intérêts en ce moment-là. - - [137] Rymer, _Foedera_, I, 277. - -Jeanne, après avoir vainement tenté tous les moyens d'ouvrir les yeux -à ses sujets, attendait avec anxiété que la Providence se chargeât -de dévoiler elle-même l'iniquité. Elle n'attendit pas longtemps. Le -sire de Materen, resté fidèle à sa suzeraine, s'était ressouvenu de -la rencontre que naguère il avait faite de son oncle. Il pensa que -son appui et celui des Frères Mineurs, s'ils voulaient le prêter, -seraient d'un grand secours à la comtesse Jeanne. Il se mit en quête de -rechercher cet oncle, et ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à le -découvrir dans le refuge de Saint-Barthélemy, près Valenciennes, où il -était revenu après l'incident raconté plus haut. - -A la suite d'une longue entrevue avec le religieux, le sire de Materen -se rendit auprès de la comtesse. Là, devant le conseil assemblé, il -rendit compte en secret de tout ce qu'il avait appris. Jeanne et ses -conseillers furent profondément émus de ce récit. Ils éprouvaient tout -à la fois un mélange de joie et de tristesse. Peu de jours après, -la comtesse vint à Valenciennes, croyant y trouver les Frères; mais -ceux-ci, fuyant le souffle de la faveur mondaine, dit la chronique, -s'étaient dispersés et réfugiés les uns à Liège, les autres à Arras ou -à Péronne. - -Sans délai, Jeanne informa le roi de France de tout ce qui se -passait, lui demandant conseil et protection dans cette périlleuse -circonstance[138]. Le roi fit partir pour la Flandre et le Hainaut des -envoyés qui trouvèrent le pays en révolution. La plupart des communes -obéissaient à l'ermite comme à leur seigneur naturel. De leur côté, la -noblesse et le clergé ne savaient plus trop quel parti prendre. - - [138] Ph. Mouskes, _vers_ 24895. - -Cependant Jeanne faisait rechercher en toute hâte les personnes qui -pouvaient avoir connu son père et surtout les Frères Mineurs dont le -gouverneur de Valenciennes avait parlé. On en trouva dix-neuf d'entre -eux, dont seize laïques et trois prêtres, qui furent aussitôt mandés -devant la comtesse Jeanne et les envoyés du roi, et qui, cette fois, -malgré le serment par eux juré de n'avoir aucun rapport avec le monde, -n'osèrent pas se soustraire aux ordres de leur souveraine et aux cris -plus impérieux peut-être encore de leur propre conscience. - -Le fameux Guérin, évêque de Senlis, présidait l'enquête. Ayant demandé -aux religieux leurs noms, leur patrie, leur état, ce qu'ils savaient du -comte Bauduin, de sa mort; leur ayant fait jurer sur l'Evangile de dire -la vérité, l'un de ces Frères répondit à l'évêque au nom de tous: - -«Seigneur, voici la vérité; nous avons tous les seize traversé la mer -avec le très-illustre prince Bauduin, dont l'âme repose en paix, et -depuis lors nous ne l'avons plus quitté un seul instant jusqu'à sa -mort. Dans toutes les batailles où il combattait de sa personne, nous -étions présents, et dans la dernière qu'il livra aux Comans et aux -Blactes, nous l'avons vu vivant, puis mort[139]. Nous le jurons tous. -Nous demandons en outre à parler, en présence du roi, à celui qui se -dit être Bauduin.» - - [139] _Chronique de Bauduin d'Avesnes_, manuscrit de la Bibl. de - Bourgogne, nº 10233-36, citée par M. le baron de Reiffenberg, t. X, - nº 7, des bulletins de l'Acad. royale de Bruxelles. - -Le roi fut aussitôt informé du résultat de l'enquête. Quelques semaines -après, à la prière de Jeanne, il vint lui-même à Péronne. Il appela -les Frères Mineurs devant lui, les interrogea longuement, et quand il -eut appris de leur propre bouche tout ce qu'il désirait savoir, il -les confina dans un couvent de la ville. Alors il écrivit au prétendu -Bauduin, lui mandant de se rendre incontinent auprès de lui pour -conférer d'affaires importantes. Il lui envoyait en même temps un -sauf-conduit[140]. Le soi-disant comte de Flandre et de Hainaut ne -pouvait se dispenser d'obéir aux ordres de son suzerain; il s'achemina -donc vers Péronne, suivi d'un cortège nombreux composé de tous ceux -qui, parmi les barons et les bourgeois des deux comtés, croyaient voir -en lui leur véritable seigneur. Pleins d'assurance et de joie, ces -bonnes gens s'imaginaient que le roi de France allait solennellement -reconnaître Bauduin de Constantinople et l'investir des fiefs dont il -avait été si longtemps dépouillé. L'étrange missive du roi d'Angleterre -avait encore augmenté leur aveuglement, et il fallait désormais -beaucoup de prudence et d'adresse pour leur ouvrir les yeux, confondre -l'imposteur, réduire enfin à néant cet incroyable échafaudage de ruses, -de trahisons et de soupçons odieux dressé contre la malheureuse fille -de Bauduin. - - [140] _Chron. de Flandre_, manuscrit de la Bibl. nat. nº 8380, fol. - 63. - -A son arrivée à Péronne, l'ermite fut reçu avec le même cérémonial que -s'il eût été l'empereur en personne. En le saluant, le roi l'appela -son oncle; et puis, entrés dans les appartements du château, ils -devisèrent quelque temps ensemble, jusqu'à l'heure où l'on corna l'eau -pour le repas, suivant l'usage du temps. Alors le roi le pria de dîner -avec lui; l'ermite s'en excusa et s'en alla dîner au riche hôtel qui -lui avait été préparé dans la ville. Après le dîner, Louis VIII lui -envoya un de ses officiers pour l'engager, ainsi que les seigneurs -de sa suite, à venir au _parlement_, c'est-à-dire à l'assemblée où -d'habitude les princes et les barons se réunissaient au logis du roi. -Cette fois, l'ermite, qui avait déjà refusé de s'asseoir au festin -royal, ne crut plus pouvoir se dispenser de retourner chez le roi. Il -avait été cependant fort contraint et gêné à la première entrevue; -mais il s'était trop avancé et ne pouvait maintenant reculer. Le roi -le prit à part et le fit causer de nouveau; il ne tarda pas à voir par -toutes ses réponses qu'il n'était qu'un misérable personnage et un -effronté menteur[141]. Bientôt l'évêque de Senlis vint l'entreprendre -à son tour; il lui parla du siège de Constantinople, des affaires -d'outre-mer et de bien d'autres choses que l'empereur Bauduin aurait -dû parfaitement connaître[142]. L'ermite, de plus en plus embarrassé, -répondit avec hésitation. A la fin, l'évêque, élevant la voix devant -tous les seigneurs présents, français, flamands, ou hainuyers: - - [141] _Chron. de Flandre_, manuscrit de la Bibl. nat. nº 8380, fol. - 63. - - [142] _Ibid._ - -«Sire, lui dit-il, nous voyons bien à votre contenance que vous devez -être un très noble homme; mais il y a encore des gens qui en doutent. -Pour ôter tout soupçon, le roi m'ordonne de vous adresser publiquement -quelques questions.--Vous rappelez-vous en quel temps et en quel lieu -vous avez fait hommage de votre terre de Flandre à notre seigneur le -bon roi Philippe, dont Dieu ait l'âme?» - -L'ermite, après avoir un moment réfléchi, dit qu'il ne s'en souvenait -plus.... - -Le prélat lui demanda ensuite par qui il avait été fait chevalier; en -quelle ville, à quel jour et dans quelle chambre il avait épousé la -princesse Marie de Champagne? - -Le vieux jongleur ne s'était pas préparé à d'aussi simples questions; -il resta muet et confondu[143]. Alléguant son grand âge, ses longs -malheurs, son peu de mémoire, il demanda jusqu'au lendemain pour -répondre. - - [143] P. Mouskes, _v._ 24961. - -Ebahis, les barons de son escorte se regardaient entre eux; mais -il leur répugnait encore de croire qu'ils étaient la dupe d'une -mystification aussi audacieuse. Ils espéraient que, remis de son -trouble, le vieillard se ressouviendrait facilement de choses qu'il -est impossible de jamais oublier, et attendirent le lendemain avec -impatience. - -Dans la nuit, le faux Bauduin s'enfuit dérobant un des meilleurs -chevaux des écuries du roi. - -Grande fut la stupeur de chacun, surtout quand on s'aperçut que les -écrins, coffrets, joyaux, et tout ce que la chambre contenait de -précieux, avaient également disparu. Les chevaliers de Flandre et de -Hainaut, dupes ou complices de l'imposteur, remplis de honte et de -confusion, quittèrent Péronne furtivement, et l'on n'en vit plus -reparaître un seul à la cour du roi[144]. - - [144] P. Mouskes, _v._ 25009. - -Quant à ce prince, après avoir donné congé aux Frères Mineurs et -leur avoir offert sa royale bienveillance[145], il retourna à Paris, -satisfait du résultat de son voyage, et bien résolu d'obtenir pour -la comtesse de Flandre une satisfaction plus éclatante encore. A cet -effet, il écrivit aux principales villes de Flandre et de Hainaut, et -leur reprocha de s'être laissé si vilainement abuser par un imposteur, -et d'avoir ainsi manqué à la foi et à l'amour qu'elles devaient à leur -souveraine[146]; en même temps il dépêchait par toutes les provinces du -royaume des lettres où il promettait une forte récompense à celui qui -livrerait l'homme dont il indiquait le signalement. - - [145] J. de Guise, XIV, 342. - - [146] _Chron. de Fl._ fol. 64, vº, 2e col. - -Le faux Bauduin, après sa fuite de Péronne, s'était réfugié au village -de Rougemont en Bourgogne, où il espérait n'être jamais découvert. Il -y séjourna, en effet, pendant un certain temps sans que le moindre -soupçon se portât sur lui. Cependant on remarqua bientôt qu'il -dépensait beaucoup d'argent et menait un train de vie peu ordinaire; -chacun s'en étonna, car on savait dans le pays qu'il était naguère -parti sans sou ni maille, gagnant sa vie au jour le jour, et n'ayant -d'autre profession que celle de ménestrel ou jongleur. De propos en -propos, la chose vint aux oreilles de messire Everard de Castenay, -seigneur du lieu. Il fit mettre le vilain à la question pour apprendre -d'où lui venaient toutes ses richesses, et celui-ci finit par avouer -qu'il les avait gagnées en Flandre et en Hainaut, où il s'était fait -passer pour l'empereur Bauduin. On sut alors aussi que le nom véritable -de ce jongleur était Bertrand; qu'il était natif de Rains, village à -une lieue de Vitry-sur-Marne; qu'enfin il était fils de Pierre Cordel, -vassal de Clarembaut de Capes[147]. Everard de Castenay l'envoya sous -bonne garde au roi Louis, qui le reconnut parfaitement et le fit -conduire en Flandre, en recommandant à la comtesse de lui faire son -procès selon toutes les règles du droit[148]. - - [147] P. Mouskes, _v._ 25258. - - [148] _Chron. de Fl._ fol. 65. - -La chronique flamande inédite que nous avons souvent citée en raison -des précieux détails qu'elle renferme sur l'histoire du faux Bauduin, -retrace en ces termes empreints de beaucoup de véracité le dénouement -du drame: - -«Sitost que la contesse le tint, et pour lui faire son procès -incontinent, elle fist assembler les nobles et gens de conseil et de -justice des bonnes villes de Flandre et de Haynaut, et leur montra -ledit Bertrand pour savoir si c'estoit celui qui s'estoit voulu faire -passer pour Bauduin l'empereur. Si déclarèrent tous que c'estoit lui -sans aultre. Et lui mesme confessa, sans contrainte et de sa franche -voulenté, que de tant qu'il avoit présumé, il avoit menti par sa gorge; -mais que ce avoit esté plus par les plusieurs que il nomma qu'il -s'estoit avanchié de ce faire, dont il se repentoit et demandoit pardon -à tous. Adonc, publiquement en recognoissant son péchié, il fut jugié -par les nobles du pays à estre traisné et puis pendu au gibet[149].» - - [149] _Chron. de Flandre_, inédite, nº 8380, précitée, fº 63. - -On conduisit son cadavre aux champs, et on l'accrocha, près de l'abbaye -de Loos, à des fourches patibulaires, où il devint la pâture des -oiseaux de proie. - -Justice était faite; la comtesse de Flandre, dont le coeur était -plutôt rempli d'affliction que de haine, résolut alors de pardonner -à tous ceux de ses sujets qui avaient tenu le parti du faux Bauduin, -et qui, trop longtemps aveuglés, gémissaient enfin de leur erreur. -En conséquence, elle publia une charte d'amnistie, qui fut adressée -aux principales villes des deux comtés, le 25 août 1225. La princesse -disait qu'elle ne gardait plus aucun ressentiment en son âme, qu'elle -oubliait tout; et, en échange de cette preuve d'amour, elle ne -demandait à ses peuples que de prier le Seigneur Dieu pour elle[150]. - - [150] Archives de la ville de Lille, carton I, pièce I.--_Original - parchemin dont le scel est rompu._ - -Telle fut la péripétie de ce dramatique et singulier événement. Le -retentissement qu'il produisit en son temps s'est perpétué d'âge en -âge jusqu'à nous; mais souvent singulièrement modifié, quelquefois -même dénaturé tout à fait par les traditions dont il a dû traverser la -longue filière. - - - - -IV - - 1226--1233 - - La comtesse Jeanne a recours au Pape pour obtenir la délivrance - de Fernand.--Bulle du Pontife à ce sujet.--Traité de Melun.--Les - villes de Flandre refusent sa ratification.--La reine Blanche de - Castille consent à modifier le traité.--Délivrance de Fernand - en 1226.--Son dévouement à la reine.--Ses expéditions dans le - Boulonnais et la Bretagne.--Succession au comté de Namur.--Jeanne - et Fernand augmentent le pouvoir municipal en Flandre.--Les - _Trente-neuf_ de Gand.--Fernand meurt à Noyon. - - -Tandis que Jeanne de Constantinople luttait seule en Flandre contre -d'étranges vicissitudes, Fernand de Portugal voyait tristement -s'écouler sa vie entre les murs du Louvre. Le vainqueur de Bouvines -était mort le 14 juillet 1223. Jeanne crut l'occasion favorable pour -renouveler ses tentatives auprès du successeur de ce prince; mais Louis -VIII avait hérité de l'opiniâtreté de son père. Il ne voulut d'abord -rien entendre[151]; seulement le comte fut moins durement traité -qu'auparavant, et on lui permit même de recevoir la visite quotidienne -de quatre Frères Mineurs choisis par le roi dans les couvents de -Paris, pour lui porter, deux à deux, et à tour de rôle, quelques -consolations[152]. Jeanne mit en oeuvre tous les ressorts possibles -pour ébranler le monarque. Elle lui fit écrire par le Pape, par un -grand nombre de cardinaux et d'autres personnages influents; chacun -employait les termes les plus pressants. Honorius alla jusqu'à menacer -de lancer l'interdit sur la Flandre et le Hainaut, d'excommunier -le comte et la comtesse, si Fernand, mis en liberté, tentait de se -rebeller encore. - - [151] _Chron. de Flandre_, _manuscrit de la Bibl. nat._, nº 8380, - fol. 58. - - [152] Jacques de Guise, XIV, 290. - -Après de nombreuses négociations, Louis VIII consentit enfin à traiter -de la délivrance de son prisonnier. Voici les principales clauses de ce -traité, conclu à Melun le 10 avril 1225[153]. - - [153] Galland, _Mémoires pour l'Histoire de Navarre et de Flandre_. - Preuves 145 et 146. - -Le roi s'oblige à faire sortir Fernand de prison, le jour de Noël 1226, -à condition que celui-ci lui payera vingt-cinq mille livres parisis -avant sa sortie. En outre, il devra, ainsi que la comtesse sa femme, -remettre entre les mains du roi les villes de Lille, Douai, l'Ecluse -et leurs appartenances, pour garantie d'un second payement de la même -somme. Le roi rendra ces villes quand le comte et la comtesse lui -auront soldé en totalité les vingt-cinq mille livres; mais il gardera -la forteresse de Douai pendant dix ans, et une garnison française y -sera entretenue aux frais de la Flandre, à raison de vingt sols parisis -par jour.--En vertu de la lettre du Pape, le comte et la comtesse, -s'ils n'exécutent pas les clauses du traité, seront excommuniés par -l'archevêque de Reims et l'évêque de Senlis, quarante jours après -sommation, et les terres de Flandre et de Hainaut seront mises en -interdit. Le comte et la comtesse feront jurer sûreté et féauté au roi -par les barons, les communes et les villes des deux comtés.--Ils ne -pourront faire la guerre au roi ou à ses enfants.--Si quelque chevalier -refuse de jurer sûreté au roi, ils le chasseront de sa terre; si -c'est une ville, ils s'empareront de ses biens.--Enfin le comte et la -comtesse n'auront pas le droit d'élever de nouvelles forteresses en -Flandre en deçà de l'Escaut sans l'agrément du roi. - -Lorsqu'on lut aux barons et aux villes les conditions du traité -de Melun, pour la plupart si pénibles et si outrageantes pour la -nationalité flamande, ils les repoussèrent avec dédain, et, comme en -1214, ils s'opposèrent formellement à toute espèce de conventions de -cette nature. - -Les Flamands, il faut le dire, n'éprouvaient pas de sympathie pour le -prince portugais, car ils se rappelaient que son avènement au comté -avait été la source d'une multitude de malheurs. S'ils se montraient -disposés à faire quelque sacrifice, ce n'était que dans le but de -complaire à leur souveraine naturelle. La comtesse Jeanne avait cédé à -un sentiment d'affection conjugale qui lui avait fait un moment oublier -les véritables intérêts du pays: dans quelle sombre perplexité ne -devait pas la jeter cette cruelle alternative où elle était placée? - -Heureusement pour Fernand et pour elle, le roi vint à mourir sur ces -entrefaites. La reine Blanche, mère et tutrice de Louis IX, consentit, -au mois de janvier 1226, à modifier le traité. On se contentait de -vingt-cinq mille livres avec quelques garanties, et il n'était plus -question de garnison française entretenue au coeur même du pays et aux -frais des Flamands. Les barons et les villes souscrivirent alors à ce -traité, qui ne put toutefois recevoir son exécution qu'après que le -jeune roi eut été sacré[154]. - - [154] Ph. Mouskes, _v._ 27495. - -Fernand sortit donc de prison le 6 janvier 1226, après une captivité -de douze ans, cinq mois et quelques jours. Le malheureux prince avait -bien expié les fautes politiques de sa jeunesse. Eprouvé par cette -grande infortune, l'âme de Fernand sembla s'être retrempée. Son esprit -avait acquis de la gravité dans cette solitude, où le comte de Flandre -n'obtenait de son vainqueur sans pitié que les consolations austères de -ces Franciscains dont nous avons parlé plus haut. - -Pendant le peu d'années qu'il eut encore à vivre, Fernand se conduisit -dans le gouvernement de ses Etats avec sagesse et prudence. Jamais il -ne se départit du serment de fidélité qu'il avait juré au roi, et se -montra toujours reconnaissant envers lui et sa mère, la reine Blanche, -laquelle avait si puissamment contribué à hâter le moment de sa -délivrance. D'ailleurs, durant sa captivité, il s'était toujours montré -plein de résignation; différent en cela de Renaud de Boulogne, dont -l'esprit d'intrigue et les fureurs amenèrent un affreux événement. - -Il paraît que, du vivant de Philippe-Auguste, Louis, fils du roi et -cousin du comte de Boulogne par sa mère Isabelle, avait vivement -intercédé pour obtenir la délivrance du prisonnier et y avait réussi. -Il vint un jour au château de Compiègne, où le comte de Boulogne -avait été transféré nouvellement, annoncer à ce prince les bonnes -dispositions du monarque à son égard. Cette nouvelle jeta Renaud dans -un transport de joie qui lui fit perdre la tête à tel point que, se -jetant aux genoux de Louis: «Beau cousin, lui dit-il, le service que -vous m'avez rendu sera richement récompensé, car avant un mois je vous -ferai roi de France[155].» Effrayé d'une telle parole, et s'imaginant -que le comte de Boulogne en voulait à la vie de son père, le prince -Louis monta incontinent à cheval avec une petite escorte de chevaliers -et courut jusqu'à Montbason, où était le roi, auquel il raconta le -propos de Renaud. Le châtelain de Compiègne reçut aussitôt l'ordre -de jeter le prisonnier dans un cachot et de le charger de fers, sans -permettre à personne de l'approcher. Il entra dans la chambre du comte -pour mettre cet ordre à exécution. Renaud, joyeux à sa vue, croyait -que le moment de sa délivrance était venu. «Eh bien, beau châtelain, -quelle bonne nouvelle?» s'écria-t-il. Alors celui-ci lui montra les -lettres du roi. Renaud pâlit en les lisant. Saisi d'un mouvement de -rage frénétique, il prit à bras-le-corps un de ses chambellans qui -était là près de lui, et le serra si fortement contre sa poitrine que -l'un et l'autre tombèrent morts à terre avant qu'on eût eu le temps de -les séparer[156]. - - [155] _Chroniques de Flandre_, _manuscrit de la Bibl. nat._ nº - 8380, fol. 65 vº, 2e col. - - [156] _Chronique précitée_, ibid. - -Comme on l'a vu, le roi Louis VIII avait suivi de près son père au -tombeau. Il laissait, de sa femme, Blanche de Castille, un fils âgé de -dix ans, lequel devait monter sur le trône sous le nom de Louis IX, et -y acquérir par ses vertus une renommée que l'histoire et la postérité -ont si hautement consacrée. Dans les cérémonies du sacre des rois de -France, le comte de Flandre remplissait les fonctions de connétable et -portait l'épée de Charlemagne devant le monarque. Lors du couronnement -de saint Louis, Fernand était encore en prison. La comtesse sa femme, -jalouse de maintenir une si glorieuse prérogative, disputa l'honneur de -porter l'épée à la comtesse de Champagne, qui, elle aussi, avait la -prétention de faire office de connétable pendant l'absence de son mari, -en vertu de je ne sais quel antécédent. L'affaire fut déférée à la -cour des pairs. Du consentement de Jeanne, les pairs décidèrent que ce -serait Philippe de Clermont, comte de Boulogne, qui tiendrait l'épée, -mais que cette exception ne porterait pour l'avenir aucun préjudice au -droit des comtes de Flandre. - -Ce même Philippe de Clermont, l'année qui suivit celle du sacre, -c'est-à-dire en 1227, se ligua avec Pierre de Dreux, comte de Bretagne, -et plusieurs grands vassaux, contre la reine Blanche, régente de France -pendant la minorité de Louis IX. C'était la première occasion qui -s'offrait à Fernand de prouver son dévouement à la mère et au fils. -Il la saisit avec empressement. A peine Philippe de Clermont eut-il -rejoint les confédérés que Fernand fit irruption sur le Boulonnais, -et força le comte à accourir défendre ses propres états. Plus tard, -Fernand prit encore part à l'expédition dirigée contre Pierre de Dreux, -le plus redoutable, après le comte de Boulogne, de tous les grands -vassaux révoltés. Cette guerre dura trois ans et se termina par le -traité de Saint-Aubin-du-Cormier, qui assura le triomphe de la royauté -sur l'aristocratie. - -La succession au comté de Namur avait forcé le comte de Flandre à -entrer à main armée dans cette province en 1228; et c'est ce qui -l'empêcha de prêter en ce moment-là une aide plus efficace à la -régente. Fernand se croyait en droit d'élever des prétentions sur le -Namurois, du chef de sa femme. Bauduin le Courageux, grand-père de -Jeanne, avait, par testament, laissé le comté de Namur à Philippe, son -second fils. Philippe, après avoir gouverné la Flandre et le Hainaut -durant la minorité de Jeanne, sa nièce, était mort, comme nous l'avons -dit, en 1213, sans laisser d'enfants de sa femme, Marie, fille du -roi de France. Le Namurois était alors passé aux mains d'Yolande de -Hainaut, soeur de Philippe, avec le consentement, au moins tacite, de -Henri, son autre frère, élu empereur de Constantinople après la mort du -malheureux Bauduin. Yolande était mariée à Pierre de Courtenai, comte -d'Auxerre, lequel devait bientôt aussi monter sur le trône de Byzance. -Namur fut donc dévolu successivement aux deux fils de Pierre, puis à -leur soeur Marguerite de Courtenai, épouse de Henri, comte de Vianden. -Ce fut lorsque ce dernier voulut prendre possession du Namurois que -Fernand réclama l'héritage au nom de sa femme, nièce d'Yolande. Ses -droits n'étaient guère fondés, comme on le voit. Néanmoins il essaya -de les faire prévaloir par la force des armes. Il entra dans le comté -de Namur, dont l'empereur Henri lui avait donné l'investiture[157], -et s'empara de quelques villes, entre autres de Floreffe, qui soutint -quarante jours de siège. Mais l'affaire s'arrangea en 1232 par la -médiation du comte de Boulogne, ami des deux parties. Un traité fut -conclu à Cambrai en vertu duquel Henri de Vianden conserva le comté -de Namur, et Fernand eut pour lui les bailliages de Golzinne et de -Vieux-Ville[158]. Quatre ans plus tard, Bauduin de Courtenai, empereur -de Constantinople, fils de Pierre, revint en France, en Flandre et -en Hainaut. Le roi de France lui rendit les domaines qu'il possédait -dans le royaume, et la comtesse de Flandre lui remit également les -possessions dont elle avait été investie lors du traité de Cambrai; -elle l'aida même[159] à recouvrer le comté de Namur sur Henri de -Vianden. - - [157] Archives de Flandre, _Acte du 3 juin_ 1229, copie. - - [158] _Ibid. Acte du 1er novembre_ 1232, orig. scellé. - - [159] Jacques de Guise, XIV, 468. - -Tout le fardeau des grands et sérieux événements avait pesé sur Jeanne -durant la captivité de son mari. Lorsque Fernand sortit de prison, la -Flandre jouissait de tous les bienfaits du calme et de la paix. A part -les guerres de peu d'importance qu'il dut soutenir, et dont il se tira -avec honneur et profit, le comte de Flandre n'eut plus qu'à consolider -avec sa femme l'oeuvre que celle-ci avait si dignement commencée. Ils -y travaillèrent tous deux avec zèle. Sans parler ici des fondations -charitables ou pieuses faites avec autant de libéralité que de -sagesse, des actes diplomatiques consommés avec beaucoup de prudence, -nous devons mentionner le développement que, dans l'intérêt de la -bourgeoisie et du peuple, ils s'efforcèrent de donner aux institutions -politiques, en Flandre surtout; car en Hainaut, le comte Bauduin y -avait pourvu avant de partir pour la croisade. - -L'organisation et l'extension du pouvoir municipal, ce contre-poids si -nécessaire des envahissements féodaux, paraît encore ici avoir été de -leur part le but d'efforts qu'on voit, du reste, se renouveler pendant -le règne de Jeanne à chaque intervalle de tranquillité publique. Dans -la seule année 1228, le comte et la comtesse reconstituèrent le corps -échevinal dans quatre des principales villes de Flandre: Gand, Ypres, -Bruges et Douai. Un système électif assez compliqué forme la base de -ce nouvel échevinage qui consacre et fixe pour la première fois, d'une -manière bien stable, les droits de la bourgeoisie. Voici, pour exemple, -les dispositions fondamentales du corps politique connu dans l'histoire -sous le nom fameux des _Trente-neuf_ de Gand. - -L'élection des échevins de la ville de Gand se fera chaque année, le -jour de l'Assomption de la Vierge, de la façon suivante: - -Les échevins actuels (de l'année 1228) éliront, après serment prêté, -cinq échevins ou bourgeois de Gand, qu'ils croiront les meilleurs. Si, -dans l'élection, il survenait quelque difficulté, celui qui aura le -plus de voix sera nommé.--Il ne pourra y avoir parmi ces cinq échevins -de parents au troisième degré.--Ces cinq élus feront serment d'élire à -leur tour trente-quatre autres échevins ou bourgeois qu'ils croiront -les plus capables, ce qui formera le nombre de trente-neuf.--En cas -de contestation, celui qui obtiendra le plus de voix aura toujours -la préférence; mais le père et le fils ou deux frères ne pourront se -trouver ensemble.--Ces trente-neuf échevins se diviseront en trois -_treizaines_. La première formera l'échevinage proprement dit; la -seconde, le conseil; la troisième restera sans fonctions.--La treizaine -qui aura rempli l'échevinage pendant une année sera remplacée par -la seconde, celle-ci par la troisième, et ainsi alternativement à -perpétuité.--S'il arrive quelque vacance soit par mort ou par retraite, -les échevins alors en place en éliront un autre, se conformant aux -mêmes formalités et exceptions.--Les échevins prêteront serment entre -les mains du bailli de Gand ou de celui qu'il aura légitimement -préposé; en cas d'absence, entre les mains des échevins sortants[160]. - - [160] Archives de Flandre, orig. scellé. - - -Le comte Fernand eut sans doute, en 1230, le pressentiment d'une -fin prochaine, car au mois de mars de cette même année, il fit son -testament. Entre autres dispositions, on y remarque celle-ci: «Mes -joyaux et tout ce qui appartient à mon écurie, à ma table, à ma -cuisine, à ma chambre, seront mis à la disposition de mes exécuteurs -testamentaires pour être vendus, à l'exception toutefois de ce qui -aura été réservé par moi; le prix sera employé aux frais d'exécution -du testament, et le surplus de l'argent devra être abandonné aux -pauvres[161].» - - [161] Archives de la Flandre, acte de 1230. - -Le 27 juillet 1233, comme il se trouvait à Noyon, il succomba aux -progrès de la gravelle, maladie dont il avait contracté le germe durant -sa longue captivité. Son coeur et ses entrailles furent ensevelis dans -la cathédrale de cette dernière ville. Son corps fut, par les ordres -de sa femme, rapporté en Flandre. La comtesse Jeanne lui fit élever un -mausolée dans l'église du monastère de Marquette, qu'elle avait fondé -près de Lille, et où elle avait résolu de reposer elle-même à la fin de -ses jours, à côté de l'époux dont elle avait été si longtemps séparée -sur la terre. - - - - -V - - 1233--1244 - - Naissance et mort de la jeune Marie, fille de la - comtesse.--Sollicitude de Jeanne pour la mémoire de son époux - Fernand.--Ses actes nombreux de bienfaisance.--Sa visite aux Frères - Mineurs de Valenciennes.--Incidents divers.--Mariage de Jeanne - avec Thomas de Savoie.--Portrait de ce prince.--Le comte et la - comtesse de Flandre prêtent hommage au roi Louis IX.--Discussion à - ce sujet.--Progrès des institutions politiques en Flandre.--_Keure_ - octroyée par Jeanne et Thomas à la châtellenie de Bourbourg, à - celle de Furnes et à la terre de Berghes-Saint-Winoc.--Guerre en - Brabant.--Le comte Thomas prend la ville de Bruxelles et fait - prisonnier le duc de Brabant.--Guerre au comté de Namur.--Maladie - de la comtesse Jeanne.--Elle se retire à l'abbaye de Marquette.--Sa - résignation et sa piété.--Son testament.--Sa mort édifiante. - - -Des historiens ont dit, d'autres après eux ont répété que Jeanne -n'avait jamais eu d'enfants. C'est une erreur. De son union avec -Fernand, mais seulement lorsque ce prince fut délivré de sa captivité, -naquit une fille qui eut nom Marie, sans doute en souvenance de sa -grand'mère Marie de Champagne, la digne épouse de l'empereur Bauduin. -Cette enfant, héritière de Flandre et de Hainaut, avait même été -promise en mariage à Robert Ier, comte d'Artois, frère de saint -Louis. Mais elle mourut trop jeune, le jour de Saint-Etienne, en août -1234[162]. Les consolations de la maternité manquaient même à celle qui -jusque-là avait été privée de toutes les autres! - - [162] Archives de Flandre. - -Une résignation pleine de douceur et de piété préside aux actes qui -signalèrent le veuvage de la comtesse de Flandre. Ses premiers soins, -après le trépas du comte Fernand, furent d'exécuter religieusement les -dernières volontés de ce prince. Mais elle ne s'en tint pas là. Dans -la seule année 1233, elle répandit tant de bienfaits sur les pauvres, -les hôpitaux, les maisons religieuses, qu'il est aisé de reconnaître -là les effets d'une profonde sollicitude pour la mémoire de Fernand. -L'expression de cet amour se retrouve à chaque instant dans les actes -nombreux que renferment nos archives; et quant aux preuves des pieuses -libéralités dont nous parlons, il faut aller les demander, car, sans -doute, elles y sont vivantes encore, aux hôpitaux d'Ypres, d'Audenarde, -de Saint-Jean à Bruges, de Notre-Dame à Gand, de Saint-Sauveur à Lille, -de Saint-Antoine à Paris, à la Maladrerie de Lille dite de Canteleu; -aux abbayes de Saint-Aubert à Cambrai, de Marquette; à l'église -Notre-Dame de Boulogne, à l'église des Frères Mineurs de Valenciennes, -ces vieux compagnons de guerre de l'empereur Bauduin[163]. - - [163] Archives de Flandre, _passim_. - -Ces oeuvres pies n'empêchaient pas Jeanne de se préoccuper toujours -des intérêts politiques de ses sujets, de travailler à leur bien-être -matériel et moral. Bientôt nous la verrons, marchant d'un pas plus -ferme vers ce but, qu'elle s'efforçait néanmoins d'atteindre sans -cesse, consacrer les derniers temps de sa vie à réformer d'une manière -plus complète et plus générale la constitution du pays. Elle eût sans -doute fait plus encore à cette époque, sans les fléaux qui vinrent -frapper son peuple en 1234. Le premier jour de janvier, il gela si fort -que les blés furent glacés. La disette de grains amena une horrible -famine. Les hommes broutaient, dit-on, l'herbe des champs comme les -bêtes; enfin, pour surcroît de malheur, la peste décima de nouveau la -Flandre et le Hainaut, et se répandit même en France[164]. - - [164] _Chronicon Massoei_, lib. XVII. - -L'éducation de la jeunesse, dont le gouvernement civil paraît s'être -peu occupé en Flandre avant le XVe siècle, fut aussi l'objet de ses -soins, à en juger par un décret qu'en 1234 elle donna en faveur des -écoles de Sainte-Pharaïlde à Gand. - -En 1235, la comtesse Jeanne octroie à la ville de Lille une nouvelle -loi échevinale et permet à ses habitants d'ériger une halle; ce qui ne -contribuera pas peu à développer parmi eux l'instinct des transactions -industrielles et commerciales, germe si fécond de leur prospérité -future[165]. Enfin l'année suivante, au sein de cette même cité pour -laquelle elle avait déjà tant fait, elle fonde et dote de grands biens -un hospice appelé encore de nos jours l'_hôpital Comtesse_. Le portrait -de la fondatrice est là qui rappellerait à chacun, si on pouvait jamais -l'oublier, que depuis six cents ans les pauvres infirmes de Lille -doivent à la comtesse Jeanne un asile, du pain et des consolations pour -le reste de leurs jours[166]. - - [165] Archives de Flandre, _actes du mois de mai_ 1235.--Cop. parch. - - [166] _Ibid. mars et septembre_ 1236. - -En même temps, la comtesse, dont la vigilance et les soins ne se -ralentissaient pas un seul instant, s'occupait du règlement des -affaires intérieures de sa maison, fixait d'une façon plus régulière -les charges et prérogatives de quelques grands-officiers, tels que le -chancelier héréditaire de Flandre et le bouteiller de Hainaut. - - -Les Flamands et les Haynuiers voyaient avec peine que leur souveraine -n'eût pas d'héritier direct; les barons et les communes des deux comtés -désiraient vivement qu'elle se remariât. - -Marguerite de Provence, la jeune épouse du roi saint Louis, avait -quinze oncles et tantes dans la seule maison de Savoie. Elle jeta les -yeux sur un prince de cette nombreuse et patriarcale famille pour en -faire l'époux de Jeanne de Constantinople. Il s'appelait Thomas, comme -son père Thomas I, comte de Savoie. C'était un homme de trente-sept -ans, d'une belle prestance[167], et, à défaut d'une grande fortune, -rempli de solides qualités d'esprit et de coeur. Dès son jeune âge, il -s'était livré à l'étude des lettres, car on le destinait à l'Eglise. -Cinq de ses frères étaient déjà dans les ordres. Lui-même, paraît-il, -avait inutilement prétendu à l'évêché de Lausanne et à l'archevêché -de Lyon. Quoi qu'il en soit, ce prince était regardé comme un noble -et brave chevalier, digne d'unir sa destinée à celle d'une femme que -tant de malheurs et de vertus plaçaient si haut dans l'estime de ses -contemporains. - - [167] Ph. Mouskes, _v._ 29442. - -Le mariage fut célébré en octobre 1236, sous les auspices du roi et de -la reine de France. C'est ainsi que Jeanne devint, par alliance, la -tante de saint Louis. A l'occasion de cette union, Marguerite, soeur -de la comtesse et son héritière présomptive, consentit qu'une pension -viagère de six mille livres monnaie d'Artois, à percevoir sur les -domaines de Flandre et sur le tonlieu de Mons, fût attribuée au comte -pour le cas où Jeanne mourrait sans progéniture et avant son mari. -C'était un revenu qui équivaudrait aujourd'hui à cinq cent mille francs -environ. Plus tard, lorsque Marguerite eut succédé à sa soeur, elle -racheta cette rente moyennant soixante mille livres. - -Au mois de décembre 1237, Thomas et Jeanne allèrent à Compiègne pour -rendre hommage au roi Louis IX. Là, s'éleva une difficulté. Le roi -prétendit que le comte devait jurer d'observer le traité de Melun, -avant de faire hommage de la Flandre. Le comte disait, au contraire, -et il avait raison, qu'il ne devait et ne pouvait rien promettre avant -d'avoir, au préalable, satisfait à l'observance d'une formalité -essentielle de la constitution féodale; que, tant qu'il n'était reconnu -pour comte de Flandre, il ne pouvait, à l'égard du roi, s'engager en -cette qualité. Ce différend fut remis à l'arbitrage de trois pairs -du royaume, Anselme, évêque de Laon, Robert, évêque de Langres, et -Nicolas, évêque de Noyon, qui statuèrent en faveur du comte. Il est -à remarquer qu'en prêtant foi et hommage, Thomas et Jeanne donnèrent -au roi les sûretés exorbitantes réclamées par le traité primitif de -Melun, du mois d'avril 1225, tout en jurant de ne jamais revenir sur -ce qui s'était passé antérieurement à la paix de 1226[168]. Mais tout -cela n'était plus que de forme et ne tirait pas aux mêmes conséquences -qu'en 1225, où il y avait un comte de Flandre à faire sortir de prison -et une somme de cinquante mille livres à payer au roi. Ce que Louis -IX voulait, c'était de déterminer les limites de son autorité comme -suzerain à l'égard des comtes de Flandre, et surtout de prévenir -les envahissements du vassal le plus puissant et le plus à craindre -qu'allait bientôt avoir la couronne de France. Saint Louis, comme ses -prédécesseurs, en avait eu le pressentiment. - - [168] Archives de Flandre, _Acte du mois de décembre_, 1237. Orig. - parch. scellé. - -Thomas de Savoie venait à peine d'être reconnu par les barons et -les communes de Flandre et de Hainaut, en qualité de souverain des -deux comtés, ou, pour mieux dire, de _bail et mainbour_, suivant le -protocole du temps, lorsque l'occasion se présenta pour lui d'appeler -aux armes les hommes de guerre de sa nouvelle patrie. Guillaume de -Savoie, son frère, élu évêque de Liège, était alors en butte aux -agressions violentes de Waleran, duc de Limbourg. Thomas s'avança pour -porter secours au prélat; mais Waleran n'attendit pas que le comte de -Flandre fût arrivé pour faire sa paix, et la chose en resta là. - -Il n'y eut pas d'autres expéditions guerrières en Flandre jusqu'en -1242. La paix y régna, sans être troublée par aucune espèce -d'événements fâcheux. Cette période de six ans de calme non interrompu -permit à Jeanne et à son mari de s'occuper efficacement des réformes -politiques que réclamaient la constitution du pays et les progrès -sociaux. - -Nous avons déjà dit que le Hainaut devait à Bauduin IX, père de la -comtesse, des lois générales dont il fit jurer l'observance par les -nobles du pays, lois qui peuvent être regardées comme la base du droit -public, civil et criminel de ce pays. Jeanne n'eut donc pas à refaire -pour le Hainaut ce qui était déjà fait. Aussi ne s'occupa-t-elle que -des villes flamandes, qui, du reste, sous tous les rapports, étaient -aussi les plus importantes. Comme on l'a vu plus haut, Gand, Bruges, -Ypres, Lille, Douai, Seclin, etc., avaient déjà leurs chartes et leurs -libertés municipales. De 1239 à 1241, elle confirma, de concert avec -le comte Thomas, son époux, les privilèges précédemment accordés à -la ville de Damme; lui en concéda de nouveaux, ainsi qu'à la ville -de Caprick; réforma l'échevinage de Bruges[169], et donna en juillet -1240, à la châtellenie de Bourbourg, à celle de Furnes, et à la terre -de Berghes-Saint-Winoc, une _keure_ remarquable, contenant toutes -les dispositions de police applicables aux moeurs et aux besoins du -temps[170]. - - [169] Archives de Flandre _passim_. - - [170] La keure, dit M. Warnkoenig dans son _Histoire des - institutions politiques de la Flandre_, II, 298, contient, comme la - loi des XII tables à Rome, les règles fondamentales du droit public - et criminel de la ville, et de son organisation judiciaire. - -Nous l'avons dit déjà, ces keures, ces chartes d'affranchissement -ne furent pas le résultat de l'insurrection. On ne trouve aucune -trace en Flandre, à cette époque, de commotions populaires dont le -but aurait été d'obtenir par la force un accroissement de privilèges. -Il n'en était pas besoin. En affranchissant les communes, les comtes -faisaient tout à la fois preuve de justice et acte de bonne politique. -Pour ne parler que de Jeanne, elle avait certes plus à se défier de -la noblesse que de la bourgeoisie, comme le prouvent la présence de -plusieurs barons flamands dans les rangs de l'armée royale à Bouvines, -et l'intrigue dont le faux Bauduin n'avait été que le prétexte et -l'instrument. - - -Cependant la santé de Jeanne, ébranlée par les secousses, les émotions -de toute nature qu'elle avait subies durant le cours de sa vie, -était fort gravement compromise. La comtesse se retira à l'abbaye de -Marquette, qu'elle avait placée sous le vocable touchant de _Notre-Dame -du Repos_ et qu'elle affectionnait d'une façon toute singulière; où se -trouvait déjà le tombeau de son malheureux époux, le comte Fernand, -et où elle se plaisait à résider dans les dernières années de son -règne. Elle y avait même fait bâtir un hôtel qu'on voyait encore au -XVIIe siècle; c'est là qu'elle allait se reposer des affaires et se -livrer à la prière et à la méditation au milieu des religieuses dont -elle avait maintes fois ambitionné l'existence pleine de calme et de -bonheur. Jeanne envisagea, sans crainte comme sans regrets, la mort qui -s'approchait. Lorsque, jetant un regard vers le passé, elle interrogea -les souvenirs de sa vie publique et privée, rien ne dut venir troubler -sa conscience, car c'est avec une confiante tranquillité d'âme qu'elle -attendit le moment suprême. - -Lorsque les _mires_ et _fisiciens_, comme s'appelaient alors les -médecins, lui eurent, d'après ses ordres, déclaré que le mal était -sans remède, elle se fit revêtir d'un habit de novice et transporter -dans l'intérieur du couvent[171]. Elle vécut encore quelque temps -de la sorte, priant et méditant sous la robe de bure, au milieu de -la communauté qu'elle édifiait par son exemple. Plus humble que la -dernière des humbles filles de ce monastère, la comtesse de Flandre -et de Hainaut ne faisait rien sans l'autorisation de l'abbesse. Elle -n'ouvrait pas même la bouche pour parler sans permission, au dire des -chroniques auxquelles nous empruntons ces détails[172]. - - [171] Archives de Flandre, _manuscrit sur l'abbaye de Marquette_ - (de la fin du XIIIe siècle), fol. 9. - - [172] Archives de Flandre, _manuscrit sur l'abbaye de Marquette_ - (de la fin du XIIIe siècle), fol. 9. - -Cependant, la maladie faisant des progrès rapides, la comtesse dicta -son testament en présence d'une noble assemblée. Le comte Thomas, son -mari, et Marguerite, sa soeur, étaient là près de son lit, et, à côté -d'eux, le prieur de l'ordre des Frères Prêcheurs de Valenciennes, avec -trois religieux du même ordre, Pierre d'Esquermes, frère Michel et -frère Henri du Quesnoi; le prévôt de Marchiennes, le doyen de la Salle, -le seigneur Fastré de Ligne, le seigneur Watier de Lens et plusieurs -autres barons. Une seule pensée de justice et de charité présida à cet -acte suprême, que nous croyons devoir reproduire en substance: - -«Au nom du Père et du Fils et de l'Esprit-Saint, ainsi soit-il. Moi, -Jeanne, comtesse de Flandre et de Hainaut, pour le salut de mon -âme et de celles de mes prédécesseurs et successeurs, je fais mon -testament sous la forme ci-après, et je veux qu'il ait force comme -testament, sinon, comme codicille, sinon, comme expression de la -dernière volonté d'une mourante.--J'entends, par-dessus tout, que mes -dettes, de quelque nature qu'elles puissent être, soient pleinement -acquittées. Si j'ai injustement occupé l'héritage d'autrui, ou si j'ai -détenu des biens pris indûment par mes prédécesseurs, je veux qu'ils -soient rendus et restitués partout où ils se trouveront, et je donne -pouvoir à mes exécuteurs testamentaires, plus bas nommés, de remettre -en leur possession ceux qui auraient des droits à une restitution; je -veux aussi qu'ils soient entièrement satisfaits de tous dommages et -intérêts.--(Suivent les recommandations et les dispositions les plus -scrupuleuses pour que personne n'ait rien à réclamer contre sa mémoire -et celle de ses ancêtres. Elle règle ensuite la situation de tous ses -serviteurs, en assurant à chacun une honorable aisance. Enfin elle -termine en ces termes):--Je veux en outre et j'ordonne que tous mes -joyaux, mes reliques, mes livres, mes vases d'or et d'argent, tous -les objets et ornements de ma chapelle, tout ce qui sert à ma table, -à ma chambre à coucher, à ma cuisine, et autres choses affectées -spécialement à mon service, soient remis entre les mains et à la -disposition de mes exécuteurs testamentaires, afin qu'ils en usent -selon leur conscience pour le bien de mon âme, etc.--Libre d'esprit, -jouissant du sain usage de ma raison, j'ai ordonné ce qui vient -d'être dit, et j'ai constitué et je constitue expressément pour les -exécuteurs de mon testament mes révérends seigneurs en Jésus-Christ, -les évêques de Cambrai et de Tournai quels qu'ils soient à l'heure de -ma mort, et vénérables et discrètes personnes, le seigneur Watier, abbé -de Saint-Jean en Valenciennes; maître Gérard, écolâtre de Cambrai, -et maître Eloi de Bruges, prévôt de Saint-Pierre de Douai, etc.--Je -veux que ces mêmes exécuteurs testamentaires procèdent pour les -restitutions et l'acquit de mes legs, suivant droit et justice et de la -manière qui sera la plus profitable au salut de mon âme. Ainsi, qu'ils -satisfassent tout d'abord les pauvres, les indigents, et ceux envers -lesquels je suis le plus obligée. L'illustre et très cher seigneur, mon -époux Thomas, comte de Flandre et de Hainaut, et ma très chère soeur -Marguerite, dame de Dampierre, ont promis, de bonne foi, d'observer -fermement et inviolablement toutes les dispositions susdites.--Enfin, -je supplie ma très chère soeur, mes exécuteurs testamentaires, tous -mes fidèles et mes amis, d'agir avec telle diligence et promptitude -pour l'exécution de ma volonté que mon âme ne puisse souffrir dommage -d'aucun retard.--(Suivent les noms des témoins.)--Fait en l'an du -Seigneur 1244, le second dimanche de l'Avent[173].» - - [173] Archives de Flandre, _manuscrit de l'abbaye de Marquette_. - _Acte du 4 décembre_ 1244. Orig. parch. scellé. - -Le lendemain 5 décembre, le mal empira de telle sorte que l'on comprit -qu'il était sans remède et que la fin approchait. La princesse mourante -gisait dans la _grande salle de pierre_ de l'hôtel qu'elle s'était fait -bâtir dans l'enceinte du monastère. Autour de son lit de douleur se -tenaient éplorés le comte de Flandre, son époux, et sa soeur Marguerite -de Constantinople, à laquelle elle avait depuis longtemps pardonné le -chagrin que lui avait causé sa fatale union avec Bouchard d'Avesnes. -Là se trouvaient aussi tous les grands officiers de la cour de Flandre -et de Hainaut, et les plus nobles personnages des deux comtés, parmi -lesquels se voyaient encore de vieux compagnons d'armes de l'empereur -Bauduin qui avaient survécu aux sièges de Zara et de Constantinople, -comme au combat désastreux où leur seigneur avait si misérablement -succombé; puis les plus jeunes barons que leur conduite héroïque dans -les guerres de Flandre et à la bataille de Bouvines avait à jamais -illustrés; enfin les prélats et les religieux qui entouraient de leurs -suprêmes consolations celle qui allait quitter sans regrets sans doute -cette terre où elle avait tant souffert. Elle s'éteignit au milieu des -sanglots de cette noble assistance laquelle, au moment où elle allait -rendre l'âme, lui eût rappelé un demi-siècle de grandes et tristes -choses, si déjà toutes ses pensées et toutes ses aspirations n'eussent -été pour Dieu seul[174]. - - [174] Après la mort de la princesse, Thomas de Savoie retourna dans - son pays, où plus tard il épousa Béatrice de Fiesque. Marguerite - de Constantinople, héritière de sa soeur, prit immédiatement - possession des comtés de Flandre et de Hainaut. - -Le corps de Jeanne de Constantinople fut, d'après sa volonté, déposé -dans un tombeau de marbre qu'elle avait fait ériger au milieu du choeur -des dames du monastère de Marquette, à côté de celui du comte Fernand, -son premier mari[175]. «Si la voix du peuple est la voix de Dieu, dit -un vieux religieux de l'abbaye de Loos, il ne faut pas doubter qu'elle -ne soit sainte, ni s'estonner que le ménologe de Cisteaux l'ait mise -dans le cathalogue des bienheureux de l'ordre à la date du 5 décembre, -jour de son trépas[176].» - - [175] «Il y avait alentour diverses effigies relevées en bosse qui - furent toutes défigurées par les hérétiques lorsqu'ils pillèrent - cette abbaye, en l'an 1566.» _Hist. de l'abbaye de N.-D. du Repos, - à Marquette_, par dom Gouselaire.--Manuscrit de la Bibl. de Lille, - coté BF. 23. - - [176] D. Gouselaire, ouvrage précité. - -La mort si exemplaire et si chrétienne de la fille de l'empereur -Bauduin, de celle qui eut l'insigne honneur d'avoir Charlemagne pour -ancêtre et Charles-Quint pour arrière-neveu et héritier, avait été le -digne couronnement de sa vie. - -Après tant d'années d'épreuves de toute nature supportées avec un -courage qui ne faiblit jamais, cette femme vraiment forte voulut se -détacher entièrement des choses de la terre et demander à Dieu seul -le repos que le monde et les grandeurs lui avaient toujours refusé. -Elle avait passé en faisant le bien, et c'est la seule gloire que pût -ambitionner sa belle âme. - - - - -CONCLUSION - - -Nous avons rappelé tout ce qu'à travers les vicissitudes d'une -existence agitée s'il en fut jamais, la comtesse Jeanne de -Constantinople avait fait pour le bonheur des peuples dont la destinée -lui était confiée. L'extension qu'avec une rare intelligence des -besoins de son temps elle donna spontanément aux libertés communales -tout en réprimant les velléités tyranniques des châtelains féodaux, les -encouragements que l'éducation publique, le commerce et l'industrie -reçurent de sa sollicitude éclairée, développèrent, dans une large -proportion, les éléments de civilisation et de progrès économique qui, -après la féconde période des croisades, préparèrent pour la Flandre un -avenir de grandeur et de prospérité sans exemple. - -Jeanne, on l'a vu, avait été le _palladium_ de la nationalité flamande -après Bouvines. Durant la captivité de Fernand et le veuvage anticipé -auquel elle était condamnée, elle accomplit ses devoirs de souveraine -et d'épouse avec une sagesse et un dévouement dont témoignent tous -les documents de l'histoire et qu'on ne saurait trop admirer. Soit -qu'il s'agisse de réparer les maux de la guerre, de travailler à la -délivrance de son époux, de lutter contre d'amers chagrins domestiques -ou contre les événements aussi étranges qu'imprévus qui vinrent ensuite -compromettre non plus seulement son repos, mais encore son honneur et -son pouvoir, son inébranlable courage la maintient au niveau de la -lourde tâche qui lui est imposée. Voilà pour le rôle politique. - -Il importe, pour conclure, d'en résumer rapidement les résultats. - -Longtemps comprimées par l'anarchie féodale des siècles précédents, les -provinces du nord des Gaules étaient entrées, au début du treizième, -dans l'ère nouvelle que lui avaient ouverte les franchises municipales -octroyées surtout par l'empereur Bauduin et son auguste fille. Leur -industrieuse activité, secondée par une entière liberté et de précieux -privilèges, se trouvait encore favorisée par les débouchés inconnus -jusque-là que les expéditions d'Orient avaient créés sur tous les -points du Levant, si longtemps inexplorés, et où pouvaient aborder -désormais les flottes parties des rivages de l'Océan du Nord pour s'y -livrer à un commerce d'échange qui ne tarda pas à prendre, au profit -de la fortune publique, d'incalculables proportions. Sous la comtesse -Jeanne, les marchés et les foires des villes tudesques ou wallonnes -de sa domination étaient déjà célèbres entre tous. Nous avons retracé -ailleurs le tableau de ce mouvement prodigieux de progrès matériel -au niveau duquel s'élevait en même temps le progrès intellectuel et -moral des anciennes provinces de la Gaule Belgique[177]. En effet, une -véritable révolution se manifeste alors dans les esprits. De grands -penseurs, de profonds philosophes se révèlent dans la personne des -Simon et des Godefroi de Tournai, des Alain de Lille, le _Docteur -universel_, et Henri de Gand, le _Docteur solennel_.--La langue -romane, fille du latin dégénéré et mère de notre français moderne, -se transforme et s'épure. Pour la première fois, nous l'avons dit, -les actes publics se rédigent en cette langue. De toutes parts les -chroniqueurs et surtout les poètes, car la poésie est la première -forme que prend toute littérature naissante, produisent des oeuvres -qui, pour n'avoir pas eu de modèles, n'eurent point d'imitateurs et -conservent une originalité qui en fait le charme principal. L'épopée, -inspirée par les traditions chevaleresques, rappelle les hauts faits -du cycle de Charlemagne, de la Table ronde ou des Croisades.--Tandis -que, pour rendre ses légendes plus populaires, Philippe Mouskes les -assujettit au rythme, Gandor de Douai écrit le roman de la _Cour -de Charlemagne_, d'_Anseïs de Carthage_, et achève le _Chevalier -au Cygne_, consacré aux exploits de Godefroi de Bouillon; Gilbert -de Montreuil chante _Gérard de Nevers_; Gautier d'Arras, _Eracle -l'Empereur_; Guillaume de Bapaume, _Guillaume d'Orange_. Quantité -d'autres chansons de geste d'auteurs inconnus, mais appartenant aux -provinces du Nord, émerveillaient alors aussi les esprits, entre autres -le roman fameux de _Raoul de Cambrai_, l'un des plus anciens et des -plus remarquables monuments de notre littérature nationale. Mais les -trouvères ne s'en tiennent pas aux seules compositions épiques. Aux -longs poèmes succèdent les chants des ménestrels, les contes, les -fabliaux, les satires. Toute une pléiade de joyeux trouvères surgit sur -tous les points du pays: les Adam le Bossu et les Jean Bodel d'Arras, -les Jacquemars Giélée de Lille, les Mahieu de Gand, les Gilbert de -Cambrai, les Jacques de Cysoing, les Durand de Douai, les Audefroi le -Bâtard, et une infinité d'autres poètes au milieu desquels figurent de -grands seigneurs, tels que Quènes de Béthune, entre autres, qui avait -accompagné l'empereur Bauduin à la croisade, et dont les vers sont des -modèles de grâce et de sensibilité.--Ne sait-on pas aussi, et nous -l'avons dit déjà, que le père infortuné de la comtesse Jeanne cultivait -lui-même la poésie, léguant ainsi à son héritière la tradition et le -goût des travaux de l'esprit, qu'elle encouragea, on l'a vu plus haut, -au milieu des tristes préoccupations qui l'accablaient? - - [177] V. _Histoire des comtes de Flandre_ et les _Flamands aux - Croisades_. - -Sous le rapport des arts, la Flandre devait, dans un prochain avenir, -occuper un rang célèbre dans l'histoire, et donner à la postérité une -école fameuse entre toutes. Déjà, sous la comtesse Jeanne, le goût -des grandes et belles oeuvres inspirées par le sentiment religieux et -encouragé par la munificence souveraine, se manifeste par l'érection -d'une multitude de monuments auxquels le style ogival prête déjà ses -inimitables créations, en attendant que les basiliques somptueuses -dont la Flandre se couvre, s'enrichissent de ces chefs-d'oeuvre -sculptés et peints qui devaient en faire pour la postérité autant -d'incomparables musées. - -A travers les orages qui l'ont trop souvent assombri, le règne de -Jeanne, si réparateur et si sage, doit donc encore être admiré dans ses -conséquences, au point de vue de ce mouvement civilisateur que nous -venons d'indiquer sommairement et auquel il a imprimé un incontestable -et large essor. - -Et maintenant, si, après avoir envisagé la souveraine dans toutes les -phases de son existence, nous reportons une dernière fois nos regards -sur la femme prédestinée qui, par ses vertus publiques et privées, -mérita à tant d'égards d'être appelée depuis six cents ans la _bonne -comtesse_, il nous est permis de dire que, parmi les grandes figures -dont sont illustrées les annales flamandes, il n'en est pas qui ait -mieux mérité la reconnaissante vénération des contemporains et de la -postérité. C'est un hommage que ne cessera de lui rendre l'impartiale -histoire. - - -FIN - - - - -TABLE - - - AVANT-PROPOS V - - I. Naissance de Jeanne de Constantinople.--Mort de sa mère la - comtesse Marie de Champagne.--On apprend en Flandre la fin - tragique de l'empereur Bauduin.--Douleur des Flamands. - --Beaucoup ne veulent pas croire au trépas de Bauduin.--Jeanne - et sa soeur Marguerite de Constantinople sont livrées au roi - de France par leur tuteur.--Energiques réclamations et menaces - des Flamands.--Les princesses sont renvoyées en Flandre.-- - Jeanne épouse Fernand, fils du roi de Portugal.--Arrestation - du comte et de la comtesse de Flandre à Péronne, par Louis, - fils du roi.--Louis les relâche après s'être emparé des villes - d'Aire et de Saint-Omer.--Traité de Pont-à-Vendin.--Alliance - du comte de Flandre avec le roi d'Angleterre.--Le comte refuse - assistance au roi de France son suzerain.--Courroux de ce - dernier.--Il dirige contre la Flandre l'expédition préparée - contre l'Angleterre.--Incidents divers de la guerre.--Prise de - Tournai par Fernand.--Siège de Lille.--Les bourgeois rendent - la ville au comte leur seigneur.--Philippe-Auguste envahit de - nouveau la Flandre.--Il reprend Lille, la saccage et la brûle. - --Préparatifs de la grande coalition contre la France.-- - L'empereur Othon à Valenciennes.--Partage anticipé de la - conquête.--La comtesse Jeanne reste étrangère à la ligue et la - désapprouve.--Intrigues de la reine Mathilde.--Philippe-Auguste - s'avance vers la Flandre en tête de son armée.--Bataille de - Bouvines. 13 - - II. Nouvelle conspiration du comte de Boulogne.--Colère du - roi.--Retour triomphal de Philippe-Auguste en France.--Fernand - de Portugal entre à Paris garrotté sur une litière.--Il est - enfermé dans la tour du Louvre.--Profonde consternation en - Flandre.--Situation désastreuse du pays.--Démarche infructueuse - de la comtesse Jeanne auprès du roi.--Douleur de Jeanne.-- - Courage et fermeté de cette princesse.--Son gouvernement.-- - Nouvelles tentatives de Jeanne auprès de Philippe-Auguste.-- - Obstination du roi à ne pas délivrer le comte de Flandre.-- - Habileté politique de la comtesse.--Elle affaiblit le pouvoir - des châtelains, augmente les privilèges du peuple, favorise le - développement du commerce et de l'industrie.--Histoire de - Bouchard d'Avesnes. 80 - - III. Histoire merveilleuse du faux Bauduin. 118 - - IV. 1226--1233. La comtesse Jeanne a recours au Pape pour - obtenir la délivrance de Fernand.--Bulle du Pontife à ce sujet. - --Traité de Melun--Les villes de Flandre refusent sa - ratification.--La reine Blanche de Castille consent à modifier - le traité.--Délivrance de Fernand en 1226.--Son dévouement à - la reine.--Ses expéditions dans le Boulonnais et la Bretagne. - --Succession au comté de Namur.--Jeanne et Fernand augmentent - le pouvoir municipal en Flandre.--Les _Trente-neuf_ de Gand. - --Fernand meurt à Noyon. 140 - - V. 1233--1244. Naissance et mort de la jeune Marie, fille de - la comtesse.--Sollicitude de Jeanne pour la mémoire de son - époux Fernand.--Ses actes nombreux de bienfaisance.--Sa visite - aux Frères Mineurs de Valenciennes.--Incidents divers.--Mariage - de Jeanne avec Thomas de Savoie.--Portrait de ce prince.--Le - comte et la comtesse de Flandre prêtent hommage au roi Louis - IX.--Discussion à ce sujet.--Progrès des institutions - politiques en Flandre.--_Keure_ octroyée par Jeanne et Thomas - à la châtellenie de Bourbourg, à celle de Furnes et à la terre - de Berghes-Saint-Winoc.--Guerre en Brabant.--Le comte Thomas - prend la ville de Bruxelles et fait prisonnier le duc de - Brabant.--Guerre au comté de Namur.--Maladie de la comtesse - Jeanne.--Elle se retire à l'abbaye de Marquette.--Sa - résignation et sa piété. Son testament.--Sa mort édifiante. 154 - - CONCLUSION 171 - - ---Lille. Typ. J. Lefort. 1879-- - - - - - -End of Project Gutenberg's Jeanne de Constantinople, by Edward Le Glay - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEANNE DE CONSTANTINOPLE *** - -***** This file should be named 51312-8.txt or 51312-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/3/1/51312/ - -Produced by Clarity, Nicole Pasteur and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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