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+The Project Gutenberg EBook of Don Juan, ou le Festin de pierre
+by Moliere [Jean-Baptiste Poquelin]
+#5 in our series by Moliere [Jean-Baptiste Poquelin]
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
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+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
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+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
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+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
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+
+Title: Don Juan, ou le Festin de pierre
+
+Author: Moliere [Jean-Baptiste Poquelin]
+
+Release Date: May, 2004 [EBook #5130]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on May 5, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ASCII
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, DON JUAN, OU LE FESTIN DE PIERRE ***
+
+
+This eBook was produced by Laurent Le Guillou <leguillou.laurent@free.fr>.
+
+
+Title: Don Juan, ou le Festin de pierre
+
+Language: French
+
+Encoding: ASCII
+
+
+
+
+Source:
+
+Jean-Baptiste Poquelin (1620-1673), alias Moliere,
+"Oeuvres de Moliere, avec des notes de tous les commentateurs",
+Tome Premier,
+Paris, Librarie de Firmin-Didot et Cie,
+Imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56,
+1890.
+
+Pages 449-512.
+
+[Spelling of the 1890 edition. Footnotes have been retained because
+they provide the meanings of old French words or expressions.
+Footnote are indicated by numbers in brackets, and are grouped
+at the end of the Etext.
+Downcase accents have been kept, but not upcase accents (not
+well supported by all software). Text encoding is iso-8859-1.]
+
+
+
+
+
+DON JUAN
+
+ou
+
+LE FESTIN DE PIERRE
+
+
+
+
+Comedie (1663)
+
+
+
+PERSONNAGES ACTEURS
+
+Don Juan, fils de don Louis. La Grange.
+Sganarelle. Moliere.
+Elvire, maitresse de don Juan. Mlle Du Parc.
+Gusman, ecuyer d'Elvire.
+Don Carlos,
+Don Alonse, freres d'Elvire.
+Don Louis, pere de don Juan. Bejart.
+Francisque, pauvre.
+Charlotte, Mlle Moliere.
+Mathurine, paysannes. Mlle de Brie.
+Pierrot, paysan. Hubert.
+La Statue du Commandeur.
+La Violette,
+Ragotin, valets de don Juan.
+M. Dimanche, marchand. Du Croisy.
+La Ramee, spadassin. De Brie.
+Suite de don Juan.
+Suite de don Carlos et don Alonse, freres.
+Un spectre.
+
+
+
+La scene est en Sicile.
+
+
+ACTE PREMIER.
+-------------
+
+Le theatre represente un palais.
+
+
+Scene premiere. - Sganarelle, Gusman.
+
+
+- Sganarelle -
+
+ (tenant une tabatiere.)
+
+Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n'est rien
+d'egal au tabac ; c'est la passion des honnetes gens ; et qui vit sans
+tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il rejouit et purge les
+cerveaux humains, mais encore il instruit les ames a la vertu, et l'on
+apprend avec lui a devenir honnete homme. Ne voyez-vous pas bien, des
+qu'on en prend, de quelle maniere obligeante on en use avec tout le
+monde, et comme on est ravi d'en donner a droite et a gauche, partout
+ou l'on se trouve ? On n'attend pas meme qu'on en demande, et l'on
+court au-devant du souhait des gens ; tant il est vrai que le tabac
+inspire des sentiments d'honneur et de vertu a tous ceux qui en
+prennent. Mais c'est assez de cette matiere, reprenons un peu notre
+discours. Si bien donc, cher Gusman, que done Elvire, ta maitresse,
+surprise de notre depart, s'est mise en campagne apres nous ; et son
+coeur, que mon Maitre a su toucher trop fortement, n'a pu vivre,
+dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre-nous je te dise
+ma pensee ? J'ai peur qu'elle ne soit mal payee de son amour, que son
+voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez
+autant gagne a ne bouger de la.
+
+- Gusman -
+
+Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut
+t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? Ton maitre t'a-t-il
+ouvert son coeur la-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eut pour nous
+quelque froideur qui l'ait oblige a partir ?
+
+- Sganarelle -
+
+Non pas ; mais, a vue de pays, je connais a peu pres le train des
+choses ; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que
+l'affaire va la. Je pourrais peut-etre me tromper ; mais enfin, sur de
+tels sujets, l'experience m'a pu donner quelques lumieres.
+
+- Gusman -
+
+Quoi ! ce depart si peu prevu serait une infidelite de don Juan ? il
+pourrait faire cette injure aux chastes feux de done Elvire ?
+
+- Sganarelle -
+
+Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage...
+
+- Gusman -
+
+Un homme de sa qualite ferait une action si lache !
+
+- Sganarelle -
+
+He ! oui, sa qualite ! La raison en est belle ; et c'est par la qu'il
+s'empecherait des choses !
+
+- Gusman -
+
+Mais les saints noeuds du mariage le tiennent engage.
+
+- Sganarelle -
+
+He ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi,
+quel homme est don Juan.
+
+- Gusman -
+
+Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut etre, s'il faut qu'il nous
+ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme, apres tant
+d'amour et tant d'impatience temoignee, tant d'hommages pressants, de
+voeux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnees, de
+protestations ardentes et de serments reiteres, tant de transports
+enfin, et tant d'emportements qu'il a fait paraitre, jusqu'a forcer,
+dans sa passion, l'obstacle sacre d'un couvent, pour mettre done
+Elvire en sa puissance ; je ne comprends pas, dis-je, comme apres tout
+cela, il aurait le coeur de pouvoir manquer a sa parole.
+
+- Sganarelle -
+
+Je n'ai pas grande peine a le comprendre, moi ; et si tu connaissais
+le pelerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis
+pas qu'il ait change de sentiments pour done Elvire, je n'en ai point
+de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui ;
+et depuis son arrivee, il ne m'a point entretenu ; mais par
+precaution, je t'apprends, "inter nos", que tu vois, en don Juan mon
+maitre, le plus grand scelerat que la terre ait jamais porte, un
+enrage, un chien, un diable, un Turc, un heretique, qui ne croit ni
+ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en
+veritable bete brute ; un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale, qui
+ferme l'oreille a toutes les remontrances chretiennes qu'on lui
+peut faire, et traite de billevesees tout ce que nous croyons. Tu me
+dis qu'il a epouse ta maitresse ; crois qu'il aurait plus fait pour sa
+passion, et qu'avec elle il aurait encore epouse, toi, son chien, et
+son chat. Un mariage ne lui coute rien a contracter ; il ne se sert
+point d'autres pieges pour attraper les belles ; et c'est un epouseur a
+toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien
+de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom
+de toutes celles qu'il a epousees en divers lieux, ce serait un
+chapitre a durer jusqu'au soir. Tu demeures surpris et changes de
+couleur a ce discours ; ce n'est la qu'une ebauche du personnage, et,
+pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de
+pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du ciel l'accable quelque
+jour ; qu'il me vaudrait bien mieux d'etre au diable que d'etre a
+lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il
+fut deja je ne sais ou. Mais un grand seigneur mechant homme est une
+terrible chose : il faut que je lui sois fidele, en depit que j'en aie ;
+la crainte en moi fait l'office du zele, brise mes sentiments, et me
+reduit d'applaudir bien souvent a ce que mon ame deteste. Le voila qui
+vient se promener dans ce palais, separons-nous. Ecoute au moins ; je
+t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu
+bien vite de la bouche ; mais s'il fallait qu'il en vint quelque
+chose a ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti.
+
+
+-----------
+
+Scene II. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+Quel homme te parlait la ? Il a bien l'air, ce me semble,
+du bon Gusman de done Elvire ?
+
+- Sganarelle -
+
+C'est quelque chose aussi a peu pres comme cela.
+
+- Don Juan -
+
+Quoi ! c'est lui ?
+
+- Sganarelle -
+
+Lui-meme.
+
+- Don Juan -
+
+Et depuis quand est-il en cette ville ?
+
+- Sganarelle -
+
+D'hier au soir.
+
+- Don Juan -
+
+Et quel sujet l'amene ?
+
+- Sganarelle -
+
+Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquieter.
+
+- Don Juan -
+
+Notre depart, sans doute ?
+
+- Sganarelle -
+
+Le bonhomme en est tout mortifie, et m'en demandait le sujet.
+
+- Don Juan -
+
+Et quelle reponse as-tu faite ?
+
+- Sganarelle -
+
+Que vous ne m'en aviez rien dit.
+
+- Don Juan -
+
+Mais encore, quelle est ta pensee la-dessus, que t'imagines-tu de
+cette affaire ?
+
+- Sganarelle -
+
+Moi ! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel
+amour en tete.
+
+- Don Juan -
+
+Tu le crois ?
+
+- Sganarelle -
+
+Oui.
+
+- Don Juan -
+
+Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a
+chasse Elvire de ma pensee.
+
+- Sganarelle -
+
+He ! mon Dieu ! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connais
+votre coeur pour le plus grand coureur du monde ; il se plait a se
+promener de liens en liens, et n'aime guere a demeurer en place.
+
+- Don Juan -
+
+Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte ?
+
+- Sganarelle -
+
+He ! Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+Quoi ? Parle.
+
+- Sganarelle -
+
+Assurement que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas
+aller la contre. Mais si vous ne vouliez pas, ce serait peut-etre une
+autre affaire.
+
+- Don Juan -
+
+Et bien, je te donne la liberte de parler, et de me dire tes
+sentiments.
+
+- Sganarelle -
+
+En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point
+votre methode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous cotes
+comme vous faites.
+
+- Don Juan -
+
+Quoi ! tu veux qu'on se lie a demeurer au premier objet qui nous
+prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux
+pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur
+d'etre fidele, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et
+d'etre mort des sa jeunesse a toutes les autres beautes qui nous
+peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n'est bonne que pour
+des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et
+l'avantage d'etre rencontree la premiere ne doit point derober aux
+autres les justes pretentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour
+moi, la beaute me ravit partout ou je la trouve ; et je cede
+facilement a cette douce violence dont elle nous entraine. J'ai beau
+etre engage, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon ame a
+faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le merite
+de toutes, et rends a chacune les hommages et les tributs ou la nature
+nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur a tout
+ce que je vois d'aimable ; et des qu'un beau visage me le demande, si
+j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations
+naissantes, apres tout, ont des charmes inexplicables, et tout le
+plaisir de l'amour est dans le changement. On goute une douceur
+extreme a reduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beaute, a
+voir de jour en jour les petits progres qu'on y fait, a combatre, par
+des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur
+d'une ame qui a peine a rendre les armes ; a forcer pied a pied toutes
+les petites resistances qu'elle nous oppose, a vaincre les scrupules
+dont elle se fait un honneur, et la mener doucement ou nous avons
+envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maitre une fois, il
+n'y a plus rien a dire, ni rien a souhaiter ; tout le beau de la
+passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillite d'un tel
+amour, si quelque objet nouveau ne vient reveiller nos desirs, et
+presenter a notre coeur les charmes attrayants d'une conquete a
+faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la
+resistance d'une belle personne ; et j'ai, sur ce sujet, l'ambition
+des conquerants, qui volent perpetuellement de victoire en victoire,
+et ne peuvent se resoudre a borner leurs souhaits. Il n'est rien qui
+puisse arreter l'impetuosite de mes desirs ; je me sens un coeur a
+aimer toute la terre ; et, comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y
+eut d'autres mondes, pour y pouvoir etendre mes conquetes amoureuses.
+
+- Sganarelle -
+
+Vertu de ma vie ! comme vous debitez ! Il semble que vous ayez appris
+cela par coeur, et vous parlez tout comme un livre.
+
+- Don Juan -
+
+Qu'as-tu a dire la-dessus ?
+
+- Sganarelle -
+
+Ma foi, j'ai a dire... Je ne sais que dire ; car vous tournez les
+choses d'une maniere, qu'il semble que vous avez raison ; et cependant
+il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles pensees du
+monde, et vos discours m'ont brouille tout cela. Laissez faire ; une
+autre fois, je mettrai mes raisonnements par ecrit, pour disputer avec
+vous.
+
+- Don Juan -
+
+Tu feras bien.
+
+- Sganarelle -
+
+Mais, Monsieur, cela serait-il de la permission que vous m'avez
+donnee, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalise de la
+vie que vous menez ?
+
+- Don Juan -
+
+Comment, quelle vie est-ce que je mene ?
+
+- Sganarelle -
+
+Fort bonne. Mais par exemple, de vous voir tous les mois vous marier
+comme vous faites !
+
+- Don Juan -
+
+Y a-t-il rien de plus agreable ?
+
+- Sganarelle -
+
+Il est vrai. Je concois que cela est fort agreable et fort
+divertissant, et je m'en accommoderais assez, moi, s'il n'y avait
+point de mal ; mais, Monsieur, se jouer ainsi d'un mystere sacre,
+et...
+
+- Don Juan -
+
+Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la demelerons
+bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine.
+
+- Sganarelle -
+
+Ma foi, Monsieur, j'ai toujours oui dire que c'est une mechante
+raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font
+jamais une bonne fin.
+
+- Don Juan -
+
+Hola ! maitre sot. Vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les
+faiseurs de remontrances.
+
+- Sganarelle -
+
+Je ne parle pas aussi a vous, Dieu m'en garde ! Vous savez ce que vous
+faites, vous, et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons : mais
+il y a certains petits impertinents dans le monde qui sont libertins
+sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu'ils croient
+que cela leur sied bien ; et si j'avais un maitre comme cela, je lui
+dirais fort nettement, le regardant en face : Osez-vous bien ainsi
+vous jouer du ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme
+vous faites des choses les plus saintes ? C'est bien a vous, petit ver
+de terre, petit myrmidon que vous etes, (je parle au maitre que j'ai
+dit), c'est bien a vous a vouloir vous meler de tourner en raillerie
+ce que tous les hommes reverent ? Pensez-vous que, pour etre de
+qualite, pour avoir une perruque blonde et bien frisee, des plumes a
+votre chapeau, un habit bien dore, et des rubans couleur de feu, (ce
+n'est pas a vous que je parle, c'est a l'autre), pensez-vous, dis-je,
+que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et
+qu'on n'ose vous dire vos verites ? Apprenez de moi, qui suis votre
+valet, que le ciel punit tot ou tard les impies, qu'une mechante vie
+amene une mechante mort, et que...
+
+- Don Juan -
+
+Paix !
+
+- Sganarelle -
+
+De quoi est-il question ?
+
+- Don Juan -
+
+Il est question de te dire qu'une beaute me tient au coeur, et
+qu'entraine par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville.
+
+- Sganarelle -
+
+Et n'y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que
+vous tuates il y a six mois ?
+
+- Don Juan -
+
+Et pourquoi craindre ? ne l'ai-je pas bien tue ?
+
+- Sganarelle -
+
+Fort bien, le mieux du monde ; et il aurait tort de se plaindre.
+
+- Don Juan -
+
+J'ai eu ma grace de cette affaire.
+
+- Sganarelle -
+
+Oui, mais cette grace n'eteint pas peut-atre le ressentiment des
+parents et des amis, et...
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons
+seulement a ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je
+te parle est une jeune fiancee, la plus agreable du monde, qui a ete
+conduite ici par celui meme qu'elle y vient epouser ; et le hasard me
+fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage.
+Jamais je n'ai vu deux personnes etre si contentes l'une de l'autre,
+et faire eclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles
+ardeurs me donna de l'emotion ; j'en fus frappe au coeur, et mon amour
+commenca par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir
+si bien ensemble ; le depit alluma mes desirs, et je me figurai un
+plaisir extreme a pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet
+attachement, dont la delicatesse de mon coeur se tenait offensee ;
+mais jusques ici tous mes efforts ont ete inutiles, et j'ai recours au
+dernier remede. Cet epoux pretendu doit aujourd'hui regaler sa
+maitresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes
+choses sont preparees pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite
+barque et des gens, avec quoi fort facilement je pretends enlever la
+belle.
+
+- Sganarelle -
+
+Ah ! Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+Hein ?
+
+- Sganarelle -
+
+C'est fort bien fait a vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est
+rien tel en ce monde que de se contenter.
+
+- Don Juan -
+
+Prepare-toi donc a venir avec moi, et prend soin toi-meme d'apporter
+toutes mes armes, afin que...
+
+ (apercevant done Elvire.)
+
+Ah ! rencontre facheuse. Traitre, tu ne m'avais pas dit qu'elle etait
+ici elle-meme.
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, vous ne me l'avez pas demande.
+
+- Don Juan -
+
+Est-elle folle, de n'avoir pas change d'habit, et de venir en ce
+lieu-ci, avec son equipage de campagne ?
+
+
+-----------
+
+Scene III. - Done Elvire, Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Done Elvire -
+
+Me ferez-vous la grace, don Juan, de vouloir bien me reconnaitre ? Et
+puis-je au moins esperer que vous daigniez tourner le visage de ce
+cote ?
+
+- Don Juan -
+
+Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendais
+pas ici.
+
+- Done Elvire -
+
+Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas ; et vous etes
+surpris, a la verite, mais tout autrement que je ne l'esperais ; et la
+maniere dont vous le paraissez, me persuade pleinement ce que je
+refusais de croire. J'admire ma simplicite, et la faiblesse de mon
+coeur, a douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient.
+J'ai ete assez bonne, je le confesse, ou plutot assez sotte, pour
+vouloir me tromper moi-meme, et travailler a dementir mes yeux et mon
+jugement. J'ai cherche des raisons, pour excuser a ma tendresse le
+relachement d'amitie qu'elle voyait en vous ; et je me suis forge
+expres cent sujets legitimes d'un depart si precipite, pour vous
+justifier du crime dont ma raison vous accusait. Mes justes soupcons
+chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix qui vous
+rendait criminel a mes yeux, et j'ecoutais avec plaisir mille chimeres
+ridicules, qui vous peignaient innocent a mon coeur ; mais enfin cet
+abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a recue
+m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je serais
+bien aise pourtant d'ouir de votre bouche les raisons de votre
+depart. Parlez, don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous
+saurez vous justifier.
+
+- Don Juan -
+
+Madame, voila Sganarelle, qui sait pourquoi je suis parti.
+
+- Sganarelle -
+
+ (bas, a don Juan.)
+
+Moi, Monsieur ? je n'en sais rien, s'il vous plait.
+
+- Done Elvire -
+
+Eh bien ! Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende
+ses raisons.
+
+- Don Juan -
+
+ (faisant signe a Sganarelle d'approcher.)
+
+Allons, parle donc a Madame.
+
+- Sganarelle -
+
+ (bas, a don Juan.)
+
+Que voulez-vous que je dise ?
+
+- Done Elvire -
+
+Approchez, puis qu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes
+d'un depart si prompt.
+
+- Don Juan -
+
+Tu ne repondras pas ?
+
+- Sganarelle -
+
+ (bas, a don Juan.)
+
+Je n'ai rien a repondre. Vous vous moquez de votre serviteur.
+
+- Don Juan -
+
+Veux-tu repondre, te dis-je ?
+
+- Sganarelle -
+
+Madame...
+
+- Done Elvire -
+
+Quoi ?
+
+- Sganarelle -
+
+ (se tournant vers son maitre.)
+
+Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+ (en le menacant.)
+
+Si...
+
+- Sganarelle -
+
+Madame, les conquerants, Alexandre, et les autres mondes sont cause de
+notre depart. Voila, Monsieur, tout ce que je puis dire.
+
+- Done Elvire -
+
+Vous plait-il, don Juan, de nous eclaircir ces beaux mysteres ?
+
+- Don Juan -
+
+Madame, a vous dire la verite...
+
+- Done Elvire -
+
+Ah, que vous savez mal vous defendre pour un homme de cour, et qui
+doit etre accoutume a ces sortes de choses ! J'ai pitie de vous voir
+la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une
+noble effronterie ? que ne me jurez-vous que vous etes toujours dans
+les memes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une
+ardeur sans egale, et que rien n'est capable de vous detacher de moi
+que la mort ? que ne me dites-vous que des affaires de la derniere
+consequence vous ont oblige a partir sans m'en donner avis ; qu'il
+faut que, malgre vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je
+n'ai qu'a m'en retourner d'ou je viens, assuree que vous suivrez mes
+pas le plus tot qu'il vous sera possible ; qu'il est certain que vous
+brulez de me rejoindre, et qu'eloigne de moi vous souffrez ce que
+souffre un corps qui est separe de son ame ? Voila comme il faut vous
+defendre, et non pas etre interdit comme vous etes.
+
+- Don Juan -
+
+Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et
+que je porte un coeur sincere. Je ne vous dirai point que je suis
+toujours dans les memes sentiments pour vous, et que je brule de vous
+rejoindre, puisqu'enfin il est assure que je ne suis parti que pour
+vous fuir ; non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer,
+mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec
+vous davantage je puisse vivre sans peche. Il m'est venu des
+scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l'ame sur ce que je
+faisais. J'ai fait reflexion que, pour vous epouser, je vous ai
+derobee a la cloture d'un couvent, que vous avez rompu des voeux qui
+vous engageaient autre part, et que le ciel est fort jaloux de ces
+sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux
+celeste. J'ai cru que notre mariage n'etait qu'un adultere deguise,
+qu'il nous attirerait quelque disgrace d'en haut, et qu'enfin je
+devais tacher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner a vos
+premieres chaines. Voudriez-vous, Madame, vous opposer a une si sainte
+pensee, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les
+bras ; que pour...
+
+- Done Elvire -
+
+Ah ! scelerat, c'est maintenant que je te connais tout entier ; et,
+pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps, et
+qu'une telle connaissance ne peut plus me servir qu'a me desesperer.
+Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le meme ciel
+dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.
+
+- Don Juan -
+
+Sganarelle, le ciel !
+
+- Sganarelle -
+
+Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres.
+
+- Don Juan -
+
+Madame...
+
+- Done Elvire -
+
+Il suffit. je n'en veux pas ouir davantage, et je m'accuse meme d'en
+avoir trop entendu. C'est une lachete que de se faire expliquer trop
+sa honte ; et sur de tels sujets, un noble coeur, au premier mot, doit
+prendre son parti. N'attends pas que j'eclate ici en reproches et en
+injures ; non, non, je n'ai point un courroux a exhaler en paroles
+vaines, et toute sa chaleur se reserve pour sa vengeance. Je te le dis
+encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais, et si
+le ciel n'a rien que tu puisses apprehender, apprehende du moins la
+colere d'une femme offensee.
+
+
+-----------
+
+Scene IV. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+ (a part.)
+
+Si le remords le pouvait prendre !
+
+- Don Juan -
+
+ (apres un moment de reflexion.)
+
+Allons songer a l'execution de notre entreprise amoureuse.
+
+- Sganarelle -
+
+ (seul.)
+
+Ah ! quel abominable maitre me vois-je oblige de servir !
+
+
+
+ACTE SECOND.
+------------
+
+Le theatre represente une campagne au bord de la mer.
+
+
+Scene premiere. - Charlotte, Pierrot.
+
+
+- Charlotte -
+
+Notre dinse, Piarrot, tu t'es trouve la bien a point !
+
+- Pierrot -
+
+Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'epoisseur d'une eplingue,
+qu'ils ne se sayant nayes tous deux.
+
+- Charlotte -
+
+C'est donc le coup de vent d'a matin qui les avait renvarses dans la
+mar ?
+
+- Pierrot -
+
+Aga (1), quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme
+cela est venu : car, comme dit l'autre, je les ai le premier avises,
+avises le premier je les ai. Enfin donc j'etions sur le bord de la
+mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions a batifoler avec des
+mottes de tarre que je nous jesquions a la tete ; car, comme tu sais
+bian, le gros Lucas aime a batifoler, et moi, par fouas, je batifole
+itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparcu de tout
+loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme
+envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d'un
+coup je voyais que je ne voyais plus rien. Eh ! Lucas, c'ai-je fait,
+je pense que vla des hommes qui nageant la-bas. Voire, ce m'a-t-il
+fait, t'as ete au trepassement d'un chat, t'as la vue trouble
+(2). Palsanguienne, c'ai-je fait, je n'ai point la vue trouble, ce
+sont des hommes. Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue.
+Veux-tu gager, c'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, c'ai-je
+fait, et que ce sont deux hommes, c'ai-je fait, qui nageant droit ici,
+c'ai-je fait ? Morguienne, ce m'a-t-il fait, je gage que non. Oh ! ca,
+c'ai-je fait, veux-tu gager dix sous que si ? Je le veux bian, ce
+m'a-t-il fait, et, pour te montrer, vla argent su jeu, ce m'a-t-il
+fait. Moi, je n'ai point ete ni fou, ni estourdi ; j'ai bravement
+boute a tarre quatre pieces tapees, et cinq sous en doubles,
+jerniguienne, aussi hardiment que si j'avais avale un varre de vin,
+car je sis hasardeux, moi, et je vas a la debandade. Je savais bian ce
+que je faisais pourtant. Queuque gniais ! Enfin donc, je n'avons pas
+putot eu gage, que j'avons vu les deux hommes tout a plain, qui nous
+faisiant signe de les aller querir ; et moi de tirer auparavant les
+enjeux. Allons, Lucas, c'ai-je dit, tu vois bian qu'ils nous appelont ;
+allons vite a leu secours. Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait
+pardre. Oh ! donc, tanquia qu'a la parfin, pour le faire court, je
+l'ai tant sarmonne, que je nous sommes boutes dans une barque, et pis
+j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tires de gliau, et pis
+je les avons menes cheux nous aupres du feu, et pis ils se sant
+depouilles tous nus pour se secher, et pis il y en est venu encore
+deux de la meme bande, qui s'equiant sauves tout seuls ; et pis
+Mathurine est arrivee la, a qui l'en a fait les doux yeux. Vla
+justement, Charlotte, comme tout ca s'est fait.
+
+- Charlotte -
+
+Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait
+que les autres ?
+
+- Pierrot -
+
+Oui, c'est le maitre. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieur,
+car il a du dor a son habit tout depis le haut jusqu'en bas ; et ceux
+qui le servont sont des monsieux eux-memes ; et stapandant, tout gros
+monsieu qu'il est, il serait par ma fique naye si je n'aviomme ete la.
+
+- Charlotte -
+
+Ardez (3) un peu.
+
+- Pierrot -
+
+Oh ! parguienne, sans nous il en avait pour sa maine de feves (4).
+
+- Charlotte -
+
+Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot ?
+
+- Pierrot -
+
+Nannain, ils l'avont r'habille tout devant nous. Mon Guieu, je n'en
+avais jamais vu s'habiller. Que d'histoires et d'engingorniaux (5)
+boutont ces messieux-la les courtisans ! je me pardrais la dedans
+pour moi ; et j'etais tout ebobi de voir ca. Quien, Charlotte, ils
+avont des cheveux qui ne tenont point a leu tete ; et ils boutont ca
+apres tout, comme un gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises qui
+ant des manches ou j'entrerions tout brandis, toi et moi. En glieu
+d'haut-de-chausse, ils portont un garde-robe (6) aussi large que d'ici
+a Paques ; en glieu de pourpoint, de petites brassieres qui ne leu
+venont pas jusqu'au brichet (7) ; et, en glieu de rabat, un grand
+mouchoir de cou a reziau aveuc quatre grosses houpes de linge qui leu
+pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au
+bout des bras, et de grands en tonnois de passement aux jambes, et,
+parmi tout ca, tant de rubans, tant de rubans, que c'est une vraie
+piquie. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont farcis tout
+depis un bout jusqu'a l'autre ; et ils sont faits d'une facon que je
+me romprais le cou aveuc.
+
+- Charlotte -
+
+Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ca.
+
+- Pierrot -
+
+Oh ! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose a
+te dire, moi.
+
+- Charlotte -
+
+Et bian ! dis, qu'est-ce que c'est ?
+
+- Pierrot -
+
+Vois-tu, Charlotte ? il faut, comme dit l'autre, que je debonde mon
+coeur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour etre maries
+ensemble ; mais marguienne, je ne suis point satisfait de toi.
+
+- Charlotte -
+
+Quement ? qu'est-ce que c'est donc qu'iglia ?
+
+- Pierrot -
+
+Iglia que tu me chagraines l'esprit franchement.
+
+- Charlotte -
+
+Et quement donc ?
+
+- Pierrot -
+
+Tetiguienne, tu ne m'aimes point.
+
+- Charlotte -
+
+Ah ! ah ! n'est-ce que ca ?
+
+- Pierrot -
+
+Oui, ce n'est que ca, et c'est bian assez.
+
+- Charlotte -
+
+Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la meme
+chose.
+
+- Pierrot -
+
+Je te dis toujou la meme chose, parce que c'est toujou la meme chose ;
+et si ce n'etait pas toujou la meme chose, je ne te dirais pas toujou
+la meme chose.
+
+- Charlotte -
+
+Mais, qu'est-ce qu'il te faut ? que veux-tu ?
+
+- Pierrot -
+
+Jerniguienne ! je veux que tu m'aimes.
+
+- Charlotte -
+
+Est-ce que je ne t'aime pas ?
+
+- Pierrot -
+
+Non, tu ne m'aimes pas ; et si, je fais tout ce que je pis pour ca. Je
+t'achete, sans reproche, des rubans a tous les marciers qui passont ;
+je me romps le cou a t'aller denicher des marles ; je fais jouer pour
+toi les vielleux quand ce vient ta fete ; et tout ca comme si je me
+frappois la tete contre un mur. Vois-tu, ca n'est ni biau ni honnete
+de n'aimer pas les gens qui nous aimont.
+
+- Charlotte -
+
+Mais, mon Guieu, je t'aime aussi.
+
+- Pierrot -
+
+Oui, tu m'aimes d'une belle deguaine !
+
+- Charlotte -
+
+Quement veux-tu donc qu'on fasse ?
+
+- Pierrot -
+
+Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut.
+
+- Charlotte -
+
+Ne t'aime-je pas aussi comme il faut ?
+
+- Pierrot -
+
+Non. Quand ca est, ca se voit, et l'en fait mille petites singeries
+aux personnes quand on les aime du bon du coeur. Regarde la grosse
+Thomasse comme elle est assotee du jeune Robain ; alle est toujou
+autour de li a l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li
+fait queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant ; et
+l'autre jour qu'il etait assis sur un escabiau, al fut le tirer de
+dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni, v'la ou
+l'en voit les gens qui aimont ; mais toi, tu ne me dis jamais mot,
+t'es toujou la comme eune vraie souche de bois ; et je passerais vingt
+fois devant toi, que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le
+moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventreguienne ! ca n'est
+pas bian, apres tout : et t'es trop froide pour les gens.
+
+- Charlotte -
+
+Que veux-tu que j'y fasse ? C'est mon himeur, et je ne me pis
+refondre.
+
+- Pierrot -
+
+Igna himeur qui quienne. Quand en a de l'amiquie pour les parsonnes,
+l'on en baille toujou queuque petite signifiance.
+
+- Charlotte -
+
+Enfin, je t'aime tout autant que je pis ; et si tu n'es pas content de
+ca, tu n'as qu'a en aimer queuque autre.
+
+- Pierrot -
+
+Eh bian ! vla pas mon compte ? Tetigue, si tu m'aimais, me dirais-tu
+ca ?
+
+- Charlotte -
+
+Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit ?
+
+- Pierrot -
+
+Morgue ! queu mal te fais-je ? Je ne te demande qu'un peu d'amiquie.
+
+- Charlotte -
+
+Et bien ! laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-etre
+que ca viendra tout d'un coup sans y songer.
+
+- Pierrot -
+
+Touche donc la, Charlotte.
+
+- Charlotte -
+
+ (donnant sa main.)
+
+Eh bien ! quien.
+
+- Pierrot -
+
+Promets-moi donc que tu tacheras de m'aimer davantage.
+
+- Charlotte -
+
+J'y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que ca vienne de
+lui-meme. Piarrot, est-ce la ce monsieu ?
+
+- Pierrot -
+
+Oui, le vla.
+
+- Charlotte -
+
+Ah ! mon Guieu, qu'il est genti, et que c'aurait ete dommage qu'il eut
+ete naye !
+
+- Pierrot -
+
+Je revians tout a l'heure ; je m'en vas boire chopine, pour me
+rebouter tant soit peu de la fatigue que j'ais eue.
+
+
+-----------
+
+Scene II. - Don Juan, Sganarelle, Charlotte, dans le fond du theatre.
+
+
+- Don Juan -
+
+Nous avons manque notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprevue
+a renverse avec notre barque le projet que nous avions fait ; mais, a
+te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter repare ce malheur,
+et je lui ai trouve des charmes qui effacent de mon esprit tout le
+chagrin que me donnait le mauvais succes de notre entreprise. Il ne
+faut pas que ce coeur m'echappe, et j'y ai deja jete des dispositions
+a ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs.
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, j'avoue que vous m'etonnez. A peine sommes-nous echappes
+d'un peril de mort, qu'au lieu de rendre grace au ciel de la pitie
+qu'il a daigne prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau a
+attirer sa colere par vos fantaisies accoutumees, et vos amours
+cr...
+
+ (Don Juan prend un ton menacant.)
+
+Paix, coquin que vous etes, vous ne savez ce que vous dites, et
+monsieur sait ce qu'il fait. Allons.
+
+- Don Juan -
+
+ (apercevant Charlotte.)
+
+Ah ! ah ! d'ou sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu
+de plus joli ? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien
+l'autre ?
+
+- Sganarelle -
+
+Assurement.
+
+ (a part.)
+
+Autre piece nouvelle.
+
+- Don Juan -
+
+ (a Charlotte.)
+
+D'ou me vient, la belle, une rencontre si agreable ? Quoi ! dans ces
+lieux champetres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des
+personnes faites comme vous etes.
+
+- Charlotte -
+
+Vous voyez, Monsieu.
+
+- Don Juan -
+
+Etes-vous de ce village ?
+
+- Charlotte -
+
+Oui, Monsieu.
+
+- Don Juan -
+
+Et vous y demeurez ?...
+
+- Charlotte -
+
+Oui, Monsieu.
+
+- Don Juan -
+
+Vous vous appelez ?
+
+- Charlotte -
+
+Charlotte, pour vous servir.
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont penetrants !
+
+- Charlotte -
+
+Monsieu, vous me rendez toute honteuse.
+
+- Don Juan -
+
+Ah, n'ayez point de honte d'entendre dire vos verites. Sganarelle,
+qu'en dis-tu ? Peut-on rien voir de plus agreable ? Tournez-vous un
+peu, s'il vous plait. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu
+la tete, de grace. Ah ! que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux
+entierement. Ah ! qu'ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents,
+je vous prie. Ah ! qu'elles sont amoureuses, et ces levres
+appetissantes ! Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si
+charmante personne.
+
+- Charlotte -
+
+Monsieur, cela vous plait a dire, et je ne sais pas si c'est pour vous
+railler de moi.
+
+- Don Juan -
+
+Moi, me railler de vous ? Dieu m'en garde ! je vous aime trop pour
+cela, et c'est du fond du coeur que je vous parle.
+
+- Charlotte -
+
+Je vous suis bien obligee, si ca est.
+
+- Don Juan -
+
+Point du tout, vous ne m'etes point obligee de tout ce que je dis ; et
+ce n'est qu'a votre beaute que vous en etes redevable.
+
+- Charlotte -
+
+Monsieu, tout ca est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit
+pour vous repondre.
+
+- Don Juan -
+
+Sganarelle, regarde un peu ses mains.
+
+- Charlotte -
+
+Fi ! Monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi.
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! que dites-vous ? Elles sont les plus belles du monde ; souffrez
+que je les baise, je vous prie.
+
+- Charlotte -
+
+Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites ; et si j'avais su
+ca tantot, je n'aurais pas manque de les laver avec du son.
+
+- Don Juan -
+
+Eh ! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'etes pas mariee, sans
+doute ?
+
+- Charlotte -
+
+Non, Monsieu ; mais je dois bientot l'etre avec Piarrot, le fils de la
+voisine Simonette.
+
+- Don Juan -
+
+Quoi ! une personne comme vous serait la femme d'un simple paysan ?
+Non, non, c'est profaner tant de beaute, et vous n'etes pas nee pour
+demeurer dans un village. Vous meritez, sans doute, une meilleure
+fortune ; et le ciel qui le connait bien, m'a conduit ici tout expres
+pour empecher ce mariage, et rendre justice a vos charmes ; car enfin,
+belle Charlotte, je vous aime de tout mon coeur, et il ne tiendra qu'a
+vous que je vous arrache de ce miserable lieu, et ne vous mette dans
+l'etat ou vous meritez d'etre. Cet amour est bien prompt, sans doute ;
+mais quoi ! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beaute, et
+l'on vous aime autant en un quart d'heure qu'on ferait une autre en
+six mois.
+
+- Charlotte -
+
+Aussi vrai, Monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce
+que vous dites me fait aise, et j'aurais toutes les envies du monde de
+vous croire ; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les
+monsieux, et que vous autres courtisans etes des enjoleux, qui ne
+songez qu'a abuser les filles.
+
+- Don Juan -
+
+Je ne suis pas de ces gens-la.
+
+- Sganarelle -
+
+Il n'a garde.
+
+- Charlotte -
+
+Voyez-vous, Monsieu ? il n'y a pas plaisir a se laisser abuser. Je
+suis une pauvre paysanne ; mais j'ai l'honneur en recommandation, et
+j'aimerais mieux me voir morte que de me voir deshonoree.
+
+- Don Juan -
+
+Moi, j'aurais l'ame assez mechante pour abuser une personne comme vous ?
+je serais assez lache pour vous deshonorer ? Non, non, j'ai trop de
+conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en
+tout honneur ; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que
+je n'ai point d'autre dessein que de vous epouser. En voulez-vous un
+plus grand temoignage ? M'y voila pret quand vous voudrez : et je
+prends a temoin l'homme que voila, de la parole que je vous donne.
+
+- Sganarelle -
+
+Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous
+voudrez.
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore.
+Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres ; et s'il y a
+des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'a abuser les
+filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la
+sincerite de ma foi : et puis votre beaute vous assure de tout. Quand
+on est faite comme vous, on doit etre a couvert de toutes ces sortes
+de craintes : vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne
+qu'on abuse ; et pour moi, je vous l'avoue, je me percerais le coeur
+de mille coups, si j'avais eu la moindre pensee de vous trahir.
+
+- Charlotte -
+
+Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai ou non ; mais vous faites que
+l'on vous croit.
+
+- Don Juan -
+
+Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurement, et je
+vous reitere encore la promesse que je vous ai faite. Ne
+l'acceptez-vous pas ? et ne voulez-vous pas consentir a etre ma femme ?
+
+- Charlotte -
+
+Oui, pourvu que ma tante le veuille.
+
+- Don Juan -
+
+Touchez donc la, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.
+
+- Charlotte -
+
+Mais au moins, Monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie ; il y
+aurait de la conscience a vous, et vous voyez comme j'y vais a la
+bonne foi.
+
+- Don Juan -
+
+Comment ! il semble que vous doutiez encore de ma sincerite ?
+voulez-vous que je fasse des serments epouvantables ? Que le ciel...
+
+- Charlotte -
+
+Mon Dieu, ne jurez point ! je vous crois.
+
+- Don Juan -
+
+Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.
+
+- Charlotte -
+
+Oh ! monsieu, attendez que je soyons maries, je vous
+prie. Apres ca, je vous baiserai tant que vous voudrez.
+
+- Don Juan -
+
+Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez,
+abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille
+baisers, je lui exprime le ravissement ou je suis...
+
+
+-----------
+
+Scene III. - Don Juan, Sganarelle, Pierrot, Charlotte.
+
+
+- Pierrot -
+
+ (poussant Don Juan qui baise la main de Charlotte.)
+
+Tout doucement, Monsieu ; tenez-vous, s'il vous plait. Vous vous
+echauffez trop, et vous pourriez gagner la puresie.
+
+- Don Juan -
+
+ (repoussant rudement Pierrot.)
+
+Qui m'amene cet impertinent ?
+
+- Pierrot -
+
+ (se mettant entre Don Juan et Charlotte.)
+
+Je vous dis qu'ous vous tegniez, et qu'ous ne caressiais point nos
+accordees.
+
+- Don Juan -
+
+ (repoussant encore Pierrot.)
+
+Ah ! que de bruit !
+
+- Pierrot -
+
+Jerniguienne ! ce n'est pas comme ca qu'il faut pousser les gens.
+
+- Charlotte -
+
+ (prenant Pierrot par le bras.)
+
+Et laisse-le faire aussi, Piarrot.
+
+- Pierrot -
+
+Quement ! que je le laisse faire ! Je ne veux pas, moi.
+
+- Don Juan -
+
+Ah !
+
+- Pierrot -
+
+Tetiguienne ! par ce qu'ous etes monsieu, vous viendrez caresser nos
+femmes a notre barbe ? Allez-v's-en caresser les votres.
+
+- Don Juan -
+
+Heu ?
+
+- Pierrot -
+
+Heu.
+
+ (Don Juan lui donne un soufflet.)
+
+Tetigue ! ne me frappez pas.
+
+ (autre soufflet.)
+
+Oh ! jerniguie !
+
+ (autre soufflet.)
+
+Ventregue !
+
+ (autre soufflet.)
+
+Palsangue ! morguienne ! ca n'est pas bian de battre les gens, et
+ce n'est la la recompense de v's avoir sauve d'etre naye.
+
+- Charlotte -
+
+Piarrot ! ne te fache point.
+
+- Pierrot -
+
+Je me veux facher ; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te
+cajole.
+
+- Charlotte -
+
+Oh ! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce monsieu veut
+m'epouser, et tu ne dois pas te bouter en colere.
+
+- Pierrot -
+
+Quement ? Jerni ! tu m'es promise.
+
+- Charlotte -
+
+Ca n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas etre bien
+aise que je devienne madame ?
+
+- Pierrot -
+
+Jernigue ! non. J'aime mieux te voir crevee que de te voir a un autre.
+
+- Charlotte -
+
+Va va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te
+ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage
+cheux nous.
+
+- Pierrot -
+
+Ventreguienne ! je gni en porterai jamais, quand tu m'en payerais deux
+fois autant. Est-ce donc comme ca que t'ecoutes ce qu'il te dit ?
+Morguienne ! si j'avais su ca tantot, je me serais bian garde de le
+tirer de gliau, et je gli aurais baille un bon coup d'aviron sur la
+tete.
+
+- Don Juan -
+
+ (s'approchant de Pierrot pour le frapper.)
+
+Qu'est-ce que vous dites ?
+
+- Pierrot -
+
+ (se mettant derriere Charlotte.)
+
+Jerniguienne ! je ne crains parsonne.
+
+- Don Juan -
+
+ (passant du cote ou est Pierrot.)
+
+Attendez-moi un peu.
+
+- Pierrot -
+
+ (repassant de l'autre cote.)
+
+Je me moque de tout, moi.
+
+- Don Juan -
+
+ (courant apres Pierrot.)
+
+Voyons cela.
+
+- Pierrot -
+
+ (se sauvant encore derriere Charlotte.)
+
+J'en avons bian veu d'autres.
+
+- Don Juan -
+
+Ouais !
+
+- Sganarelle -
+
+Eh ! Monsieur, laissez la ce pauvre miserable. C'est conscience de le
+battre.
+
+ (a Pierrot, en se mettant entre lui et Don Juan.)
+
+Ecoute, mon pauvre garcon, retire-toi, et ne lui dis rien.
+
+- Pierrot -
+
+ (passant devant Sganarelle, et regardant fierement Don Juan.)
+
+Je veux lui dire, moi !
+
+- Don Juan -
+
+ (levant la main pour donner un soufflet a Pierrot.)
+
+Ah ! je vous apprendrai...
+
+ (Pierrot baisse la tete, et Sganarelle recoit le soufflet.)
+
+- Sganarelle -
+
+ (regardant Pierrot.)
+
+Peste soit du maroufle !
+
+- Don Juan -
+
+ (a Sganarelle.)
+
+Te voila paye de ta charite.
+
+- Pierrot -
+
+Jarni ! je vas dire a sa tante tout ce menage-ci.
+
+
+-----------
+
+Scene IV. - Don Juan, Charlotte, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (a Charlotte.)
+
+Enfin, je m'en vais etre le plus heureux de tous les hommes, et je ne
+changerais pas mon bonheur contre toutes les choses du monde. Que de
+plaisirs quand vous serez ma femme, et que...
+
+
+-----------
+
+Scene V. - Don Juan, Mathurine, Charlotte, Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+ (apercevant Mathurine.)
+
+Ah ! ah !
+
+- Mathurine -
+
+ (a Don Juan.)
+
+Monsieu, que faites-vous donc la avec Charlotte ? Est-ce que vous lui
+parlez d'amour aussi ?
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Mathurine.)
+
+Non. Au contraire, c'est elle qui me temoignait une envie d'etre ma
+femme, et je lui repondais que j'etais engage avec vous.
+
+- Charlotte -
+
+ (a Don Juan.)
+
+Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine ?
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Charlotte.)
+
+Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudrait bien que je
+l'epousasse ; mais je lui dis que c'est vous que je veux.
+
+- Mathurine -
+
+Quoi ! Charlotte...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Mathurine.)
+
+Tout ce que vous lui direz sera inutile ; elle s'est mis cela dans la
+tete.
+
+- Charlotte -
+
+Quement donc ! Mathurine...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Charlotte.)
+
+C'est en vain que vous lui parlerez : vous ne lui oterez point cette
+fantaisie.
+
+- Mathurine -
+
+Est-ce que...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Mathurine.)
+
+Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison.
+
+- Charlotte -
+
+Je voudrais...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Charlotte.)
+
+Elle est obstinee comme tous les diables.
+
+- Mathurine -
+
+Vraiment...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Mathurine.)
+
+Ne lui dites rien, c'est une folle.
+
+- Charlotte -
+
+Je pense...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Charlotte.)
+
+Laissez-la la, c'est une extravagante.
+
+- Mathurine -
+
+Non, non, il faut que je lui parle.
+
+- Charlotte -
+
+Je veux voir un peu ses raisons.
+
+- Mathurine -
+
+Quoi !...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Mathurine.)
+
+Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'epouser.
+
+- Charlotte -
+
+Je...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Charlotte.)
+
+Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donne parole de la
+prendre pour femme.
+
+- Mathurine -
+
+Hola ! Charlotte, ca n'est pas bian de courir su le marche des autres.
+
+- Charlotte -
+
+Ca n'est pas honnete, Mathurine, d'etre jalouse que monsieu me parle.
+
+- Mathurine -
+
+C'est moi que monsieu a vue la premiere.
+
+- Charlotte -
+
+S'il vous a vue la premiere, il m'a vue la seconde, et m'a promis de
+m'epouser.
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Mathurine.)
+
+Et bien ! que vous ai-je dit ?
+
+- Mathurine -
+
+Je vous baise les mains ; c'est moi, et non pas vous qu'il
+a promis d'epouser.
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Charlotte.)
+
+N'ai-je pas devine ?
+
+- Charlotte -
+
+A d'autres, je vous prie ; c'est moi, vous dis-je.
+
+- Mathurine -
+
+Vous vous moquez des gens ; c'est moi, encore un coup.
+
+- Charlotte -
+
+Le v'la qui est pour le dire, si je n'ai pas raison.
+
+- Mathurine -
+
+Le v'la qui est pour me dementir, si je ne dis pas vrai.
+
+- Charlotte -
+
+Est-ce, Monsieu, que vous lui avez promis de l'epouser ?
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Charlotte.)
+
+Vous vous raillez de moi.
+
+- Mathurine -
+
+Est-il vrai, Monsieu, que vous lui avez donne parole d'etre son mari ?
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Mathurine.)
+
+Pouvez-vous avoir cette pensee ?
+
+- Charlotte -
+
+Vous voyez qu'al le soutient.
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Charlotte.)
+
+Laissez-la faire.
+
+- Mathurine -
+
+Vous etes temoin comme al l'assure.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Mathurine.)
+
+Laissez-la dire.
+
+- Charlotte -
+
+Non, non, il faut savoir la verite.
+
+- Mathurine -
+
+Il est question de juger ca.
+
+- Charlotte -
+
+Oui, Mathurine, je veux que monsieu vous montre votre bec jaune (8).
+
+- Mathurine -
+
+Oui, Charlotte, je veux que monsieu vous rende un peu camuse (9).
+
+- Charlotte -
+
+Monsieur, videz la querelle, s'il vous plait.
+
+- Mathurine -
+
+Mettez-nous d'accord, Monsieu.
+
+- Charlotte -
+
+ (a Mathurine.)
+
+Vous allez voir.
+
+- Mathurine -
+
+ (a Charlotte.)
+
+Vous allez voir vous meme.
+
+- Charlotte -
+
+ (a Don Juan.)
+
+Dites.
+
+- Mathurine -
+
+ (a Don Juan.)
+
+Parlez.
+
+- Don Juan -
+
+Que voulez-vous que je dise ? vous soutenez egalement
+toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour
+femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui
+en est, sans qu'il soit necessaire que je m'explique davantage ?
+Pourquoi m'obliger la-dessus a des redites ? Celle a
+qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas, en elle-meme
+de quoi se moquer des discours de l'autre, et doit-elle se
+mettre en peine, pourvu que j'accomplisse ma promesse ?
+Tous les discours n'avancent point les choses. Il faut faire,
+et non pas dire ; et les effets decident mieux que les paroles.
+Aussi n'est-ce rien que par la que je vous veux mettre
+d'accord ; et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des
+deux a mon coeur.
+
+ (bas, a Mathurine.)
+
+Laissez-lui croire ce qu'elle voudra.
+
+ (bas, a Charlotte.)
+
+Laissez-la se flatter dans son imagination.
+
+ (bas, a Mathurine.)
+
+Je vous adore.
+
+ (bas, a Charlotte.)
+
+Je suis tout a vous.
+
+ (bas, a Mathurine.)
+
+Tous les visages sont laids aupres du votre.
+
+ (bas, a Charlotte.)
+
+On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue.
+
+ (haut.)
+
+J'ai un petit ordre a donner, je viens vous retrouver dans un quart
+d'heure.
+
+
+-----------
+
+Scene VI. - Charlotte, Mathurine, Sganarelle.
+
+
+- Charlotte -
+
+ (a Mathurine.)
+
+Je suis celle qu'il aime, au moins.
+
+- Mathurine -
+
+ (a Charlotte.)
+
+C'est moi qu'il epousera.
+
+- Sganarelle -
+
+ (arretant Charlotte et Mathurine.)
+
+Ah ! pauvres filles que vous etes, j'ai pitie de votre innocence, et
+je ne puis souffrir de vous voir courir a votre malheur. Croyez-moi
+l'une et l'autre : ne vous amusez point a tous les contes qu'on vous
+fait, et demeurez dans votre village.
+
+
+-----------
+
+Scene VII. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (dans le fond du theatre, a part.)
+
+Je voudrais bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas.
+
+- Sganarelle -
+
+ (a ces filles.)
+
+Mon maitre est un fourbe ; il n'a dessein que de vous abuser, et en a
+bien abuse d'autres : c'est l'epouseur du genre humain, et...
+
+ (apercevant Don Juan.)
+
+cela est faux ; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu'il en a
+menti. Mon maitre n'est point l'epouseur du genre humain, il n'est point
+fourbe, il n'a pas dessein de vous tromper, et n'en a point abuse d'autres.
+Ah ! tenez, le voila, demandez-le plutot a lui-meme.
+
+- Don Juan -
+
+ (regardant Sganarelle, et le soupconnant d'avoir parle.)
+
+Oui !
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, comme le monde est plein de medisants, je vais au devant
+des choses ; et je leur disais que, si quelqu'un leur venait dire du
+mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent
+pas de lui dire qu'il en aurait menti.
+
+- Don Juan -
+
+Sganarelle !
+
+- Sganarelle -
+
+ (a Charlotte et a Mathurine.)
+
+Oui, monsieur est homme d'honneur ; je le garantis tel.
+
+- Don Juan -
+
+Hon !
+
+- Sganarelle -
+
+Ce sont des impertinents.
+
+
+-----------
+
+Scene VIII. - Don Juan, La Ramee, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.
+
+
+- La Ramee -
+
+ (bas, a Don Juan.)
+
+Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous.
+
+- Don Juan -
+
+Comment ?
+
+- La Ramee -
+
+Douze hommes a cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un
+moment ; je ne sais pas par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi ;
+mais j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interroge, et
+auquel ils vous ont depeint. L'affaire presse, et le plus tot que vous
+pourrez sortir d'ici sera le meilleur.
+
+
+-----------
+
+Scene IX. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (a Charlotte et a Mathurine.)
+
+Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici ; mais je
+vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai
+donnee, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant
+qu'il soit demain au soir.
+
+
+-----------
+
+Scene X. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+Comme la partie n'est pas egale, il faut user de stratageme, et eluder
+adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se
+revete de mes habits ; et moi...
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, vous vous moquez. M'exposer a etre tue sous vos habits, et...
+
+- Don Juan -
+
+Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais ; et bien heureux
+est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maitre.
+
+- Sganarelle -
+
+Je vous remercie d'un tel honneur.
+
+ (seul.)
+
+O ciel ! puisqu'il s'agit de mort, fais-moi la grace de n'etre point
+pris pour un autre !
+
+
+
+ACTE TROISIEME.
+---------------
+
+Le theatre represente une foret.
+
+
+Scene premiere (10). - Don Juan, en habit de campagne; Sganarelle, en medecin.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voila l'un et
+l'autre deguises a merveille. Votre premier dessein n'etait point du
+tout a propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous
+vouliez faire.
+
+- Don Juan -
+
+Il est vrai que te voila bien, et je ne sais ou tu as ete deterrer cet
+attirail ridicule.
+
+- Sganarelle -
+
+Oui ? c'est l'habit d'un vieux medecin, qui a ete laisse en gage au
+lieu ou je l'ai pris, et il m'en a coute de l'argent pour
+l'avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met deja en
+consideration, que je suis salue des gens que je rencontre, et que
+l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme ?
+
+- Don Juan -
+
+Comment donc ?
+
+- Sganarelle -
+
+Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus
+demander mon avis sur differentes maladies.
+
+- Don Juan -
+
+Tu leur as repondu que tu n'y entendais rien ?
+
+- Sganarelle -
+
+Moi ? point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit : j'ai
+raisonne sur le mal, et leur ai fait des ordonnances a chacun.
+
+- Don Juan -
+
+Et quels remedes encore leur as-tu ordonnes ?
+
+- Sganarelle -
+
+Ma foi, Monsieur, j'en ai pris par ou j'en ai pu attraper ; j'ai fait
+mes ordonnances a l'aventure, et ce serait une chose plaisante si les
+malades guerissaient, et qu'on m'en vint remercier.
+
+- Don Juan -
+
+Et pourquoi non ? Par quelle raison n'aurais-tu pas les memes
+privileges qu'ont tous les autres medecins ? Ils n'ont pas plus de
+part que toi aux guerisons des malades, et tout leur art est pure
+grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succes ;
+et tu peux profiter, comme eux, du bonheur du malade, et voir
+attribuer a tes remedes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard
+et des forces de la nature.
+
+- Sganarelle -
+
+Comment, Monsieur, vous etes aussi impie en medecine ?
+
+- Don Juan -
+
+C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.
+
+- Sganarelle -
+
+Quoi ! vous ne croyez pas au sene, ni a la casse, ni au
+vin emetique ?
+
+- Don Juan -
+
+Et pourquoi veux-tu que j'y croie ?
+
+- Sganarelle -
+
+Vous avez l'ame bien mecreante. Cependant vous voyez depuis un temps
+que le vin emetique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti
+les plus incredules esprits : et il n'y a pas trois semaines que j'en
+ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.
+
+- Don Juan -
+
+Et quel ?
+
+- Sganarelle -
+
+Il y avait un homme qui, depuis six jours, etait a l'agonie ; on ne
+savait plus que lui ordonner, et tous les remedes ne faisaient rien ;
+on s'avisa a la fin de lui donner de l'emetique.
+
+- Don Juan -
+
+Il rechappa, n'est-ce pas ?
+
+- Sganarelle -
+
+Non, il mourut.
+
+- Don Juan -
+
+L'effet est admirable.
+
+- Sganarelle -
+
+Comment ! il y avait six jours entiers qu'il ne pouvait mourir, et
+cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?
+
+- Don Juan -
+
+Tu as raison.
+
+- Sganarelle -
+
+Mais laissons la medecine ou vous ne croyez point, et parlons des
+autres choses ; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en
+humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez
+les disputes, et que vous ne me defendez que les remontrances.
+
+- Don Juan -
+
+Eh bien ?
+
+- Sganarelle -
+
+Je veux savoir un peu vos pensees a fond. Est-il possible que vous ne
+croyez point du tout au ciel ?
+
+- Don Juan -
+
+Laissons cela.
+
+- Sganarelle -
+
+C'est-a-dire que non. Et a l'enfer ?
+
+- Don Juan -
+
+Eh !
+
+- Sganarelle -
+
+Tout de meme. Et au diable s'il vous plait ?
+
+- Don Juan -
+
+Oui, oui.
+
+- Sganarelle -
+
+Aussi peu. Ne croyez-vous point a l'autre vie ?
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! ah ! ah !
+
+- Sganarelle -
+
+Voila un homme que j'aurai bien de la peine a convertir. Et dites-moi
+un peu, [le moine bourru, qu'en croyez-vous ? eh !
+
+- Don Juan -
+
+La peste soit du fat !
+
+- Sganarelle -
+
+Et voila ce que je ne puis souffrir : car il n'y a rien de plus vrai
+que le moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-la (11). Mais]
+encore faut-il croire quelque chose [dans le monde], qu'est-ce [donc]
+que vous croyez ?
+
+- Don Juan -
+
+Ce que je crois ?
+
+- Sganarelle -
+
+Oui.
+
+- Don Juan -
+
+Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et
+que quatre et quatre sont huit.
+
+- Sganarelle -
+
+La belle croyance [et les beaux articles de foi] que voila ! Votre
+religion, a ce que je vois, est donc l'arithmetique ? Il faut avouer
+qu'il se met d'etranges folies dans la tete des hommes, et que, pour
+avoir bien etudie, on est bien moins sage le plus souvent. Pour
+moi, Monsieur, je n'ai point etudie comme vous, Dieu merci, et
+personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris ; mais
+avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que
+tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous
+voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je
+voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-la, ces rochers,
+cette terre, et ce ciel que voila la-haut ; et si tout cela s'est bati
+de lui-meme. Vous voila, vous, par exemple, vous etes la : est-ce que
+vous vous etes fait tout seul, et n'a-t-il pas fallu que votre pere
+ait engrosse votre mere pour vous faire ? Pouvez-vous voir toutes les
+inventions dont la machine de l'homme est composee, sans admirer de
+quelle facon cela est agence l'un dans l'autre ? ces nerfs, ces os,
+ces veines, ces arteres, ces... ce poumon, ce coeur, ce foie, et tous
+ces autres ingredients qui sont la, et qui... Oh ! dame,
+interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurais disputer si l'on
+ne m'interrompt. Vous vous taisez expres, et me laissez parler par
+belle malice.
+
+- Don Juan -
+
+J'attends que ton raisonnement soit fini.
+
+- Sganarelle -
+
+Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme,
+quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient
+expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voila ici, et que
+j'aie quelque chose dans la tete qui pense cent choses differentes en
+un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut ? Je veux frapper
+des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tete,
+remuer les pieds, aller a droite, a gauche, en avant, en arriere,
+tourner...
+
+ (Il se laisse tomber en tournant.)
+
+- Don Juan -
+
+Bon ! Voila ton raisonnement qui a le nez casse.
+
+- Sganarelle -
+
+Morbleu ! je suis bien sot de m'amuser a raisonner avec vous ; croyez
+ce que vous voudrez, il m'importe bien que vous soyez damne !
+
+- Don Juan -
+
+Mais tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes egares.
+Appelle un peu cet homme que voila la-bas, pour lui demander le
+chemin.
+
+
+-----------
+
+Scene II. - Don Juan, Sganarelle, un pauvre.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Hola ! ho ! l'homme ! ho ! mon compere ! ho ! l'ami ! un petit mot,
+s'il vous plait. Enseignez-nous un peu le chemin qui mene a la
+ville.
+
+- Le pauvre -
+
+Vous n'avez qu'a suivre cette route, Messieurs, et detourner a main
+droite quand vous serez au bout de la foret ; mais je vous donne avis
+que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque
+temps, il y a des voleurs ici autour.
+
+- Don Juan -
+
+Je te suis oblige, mon ami, et je te rends grace de tout mon coeur.
+
+- Le pauvre -
+
+Si vous vouliez me secourir, Monsieur, de quelque aumone ?
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! ah ! ton avis est interesse, a ce que je vois.
+
+- Le pauvre -
+
+Je suis un pauvre homme, Monsieur, retire tout seul dans le bois
+depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous
+donne toute sorte de biens.
+
+- Don Juan -
+
+Eh ! prie le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des
+affaires des autres.
+
+- Sganarelle -
+
+Vous ne connaissez pas monsieur, bonhomme ; il ne croit qu'en deux et
+deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.
+
+- Don Juan -
+
+Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?
+
+- Le pauvre -
+
+De prier le ciel tout le jour pour la prosperite des gens de bien qui
+me donnent quelque chose.
+
+- Don Juan -
+
+Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien a ton aise ?
+
+- Le pauvre -
+
+Helas ! Monsieur, je suis dans la plus grande necessite du monde.
+
+- Don Juan -
+
+Tu te moques : un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut pas
+manquer d'etre bien dans ses affaires.
+
+- Le pauvre -
+
+Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau
+de pain a mettre sous les dents.
+
+- Don Juan -
+
+Voila qui est etrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah
+! je m'en vais te donner un louis d'or tout a l'heure, pourvu que tu
+veuilles jurer.
+
+- Le pauvre -
+
+Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel peche ?
+
+- Don Juan -
+
+Tu n'as qu'a voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non ; en voici
+un que je te donne, si tu jures. Tiens : il faut jurer.
+
+- Le pauvre -
+
+Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+A moins de cela, tu ne l'auras pas.
+
+- Sganarelle -
+
+Va, va, jure un peu : il n'y a pas de mal.
+
+- Don Juan -
+
+Prends, le voila, prends, te dis-je ; mais jure donc.
+
+- Le pauvre -
+
+Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.
+
+- Don Juan -
+
+Va va, je te le donne pour l'amour de l'humanite.
+
+ (Regardant dans la foret.)
+
+Mais que vois-je la ? un homme attaque par trois autres ! La partie
+est trop inegale, et je ne dois pas souffrir cette lachete.
+
+ (Il met l'epee a la main, et court au lieu du combat.)
+
+
+-----------
+
+Scene III. - Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Mon maitre est un vrai enrage, d'aller se presenter a un peril qui ne
+le cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait
+fuir les trois.
+
+
+-----------
+
+Scene IV. - Don Juan, Don Carlos, Sganarelle, au fond de theatre.
+
+
+- Don Carlos -
+
+ (remettant son epee.)
+
+On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre
+bras. Souffrez, Monsieur, que je vous rende graces d'une action si
+genereuse, et que...
+
+- Don Juan -
+
+Je n'ai rien fait, Monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place.
+Notre propre honneur est interesse dans de pareilles aventures ; et
+l'action de ces coquins etait si lache, que c'eut ete y prendre part
+que de ne s'y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous etes-vous
+trouve entre leurs mains ?
+
+- Don Carlos -
+
+Je m'etais, par hasard, egare d'un frere et de tous ceux de notre
+suite ; et comme je cherchais a les rejoindre, j'ai fait rencontre de
+ces voleurs, qui d'abord ont tue mon cheval, et qui sans votre valeur
+en auraient fait autant de moi.
+
+- Don Juan -
+
+Votre dessein est-il d'aller du cote de la ville ?
+
+- Don Carlos -
+
+Oui, mais sans y vouloir entrer ; et nous nous voyons obliges, mon
+frere et moi, a tenir la campagne pour une de ces facheuses affaires
+qui reduisent les gentilshommes a se sacrifier, eux et leur famille, a
+la severite de leur honneur, puisqu'enfin le plus doux succes en est
+toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on est
+contraint de quiter le royaume ; et c'est en quoi je trouve la
+condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer
+sur toute la prudence et toute l'honnetete de sa conduite, d'etre
+asservi par les lois de l'honneur au dereglement de la conduite
+d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dependre de la
+fantaisie du premier temeraire qui s'avisera de lui faire une de ces
+injures pour qui un honnete homme doit perir.
+
+- Don Juan -
+
+On a cet avantage, qu'on fait courir le meme risque et passer mal
+aussi le temps a ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une
+offense de gaiete de coeur. Mais ne serait-ce point une indiscretion
+que de vous demander quelle peut etre votre affaire ?
+
+- Don Carlos -
+
+La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret ; et lorsque
+l'injure a une fois eclate, notre honneur ne va point a vouloir cacher
+notre honte, mais a faire eclater notre vengeance, et a publier meme
+le dessein que nous en avons. Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de
+vous dire que l'offense que nous cherchons a venger est une soeur
+seduite et enlevee d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est
+un Don Juan Tenorio, fils de Don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis
+quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport d'un
+valet, qui nous a dit qu'il sortait a cheval, accompagne de quatre ou
+cinq, et qu'il avait pris le long de cette cote ; mais tous nos soins
+ont ete inutiles, et nous n'avons pu decouvrir ce qu'il est devenu.
+
+- Don Juan -
+
+Le connaissez-vous, Monsieur, ce Don Juan dont vous parlez ?
+
+- Don Carlos -
+
+Non, quant a moi ; je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement oui
+depeindre a mon frere, mais la renommee n'en dit pas force bien, et
+c'est un homme dont la vie...
+
+- Don Juan -
+
+Arretez, Monsieur, s'il vous plait. Il est un peu de mes amis, et ce
+serait a moi une espece de lachete que d'en ouir dire du mal.
+
+- Don Carlos -
+
+Pour l'amour de vous, Monsieur, je n'en dirai rien du tout, et c'est
+bien la moindre chose que je vous doive, apres m'avoir sauve la vie,
+que de me taire devant vous d'une personne que vous connaissez,
+lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal ; mais quelque ami
+que vous lui soyez, j'ose esperer que vous n'approuverez pas son
+action, et ne trouverez pas etrange que nous cherchions d'en prendre
+la vengeance.
+
+- Don Juan -
+
+Au contraire, je vous y veux servir, et vous epargner des soins
+inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empecher ; mais
+il n'est pas raisonnable qu'il offense impunement des gentilshommes,
+et je m'engage a vous faire faire raison par lui.
+
+- Don Carlos -
+
+Et quelle raison peut-on faire a ces sortes d'injures ?
+
+- Don Juan -
+
+Toute celle que votre honneur peut souhaiter ; et sans vous donner la
+peine de chercher Don Juan davantage, je m'oblige a le faire trouver
+au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.
+
+- Don Carlos -
+
+Cet espoir est bien doux, Monsieur, a des coeurs offenses ; mais,
+apres ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur que
+vous fussiez de la partie.
+
+- Don Juan -
+
+Je suis si attache a don Juan, qu'il ne saurait se battre que je ne me
+batte aussi : mais enfin j'en reponds comme de moi-meme, et vous
+n'avez qu'a dire quand vous voulez qu'il paraisse, et vous donne
+satisfaction.
+
+- Don Carlos -
+
+Que ma destinee est cruelle ! faut-il que je vous doive la vie, et que
+D. Juan soit de vos amis !
+
+
+-----------
+
+Scene V. - Don Alonse, Don Carlos, Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Alonse -
+
+ (parlant a ceux de sa suite, sans voir Don Carlos ni Don Juan.)
+
+Faites boire la mes chevaux, et qu'on les amene apres
+nous : je veux un peu marcher a pied.
+
+ (les apercevant tous les deux.)
+
+O ciel, que vois-je ici ? Quoi ! mon frere, vous voila avec notre
+ennemi mortel !
+
+- Don Carlos -
+
+Notre ennemi mortel ?
+
+- Don Juan -
+
+ (mettant la main sur la garde de son epee.)
+
+Oui, je suis Don Juan moi-meme ; et l'avantage du nombre ne m'obligera
+pas a vouloir deguiser mon nom.
+
+- Don Alonse -
+
+ (mettant l'epee a la main.)
+
+Ah, traitre, il faut que tu perisses, et...
+
+ (Sganarelle court se cacher.)
+
+- Don Carlos -
+
+Ah ! mon frere, arretez. Je lui suis redevable de la vie ; et, sans le
+secours de son bras, j'aurais ete tue par des voleurs que j'ai trouves.
+
+- Don Alonse -
+
+Et voulez-vous que cette consideration empeche notre vengeance ? Tous
+les services que nous rend une main ennemie, ne sont d'aucun merite
+pour engager notre ame ; et s'il faut mesurer l'obligation a l'injure,
+votre reconnaissance, mon frere, est ici ridicule ; et comme l'honneur
+est infiniment plus precieux que la vie, c'est ne devoir rien
+proprement que d'etre redevable de la vie a qui nous a ote l'honneur.
+
+- Don Carlos -
+
+Je sais la difference, mon frere, qu'un gentilhomme doit toujours
+mettre entre l'un et l'autre ; et la reconnaissance de l'obligation
+n'efface point en moi le ressentiment de l'injure ; mais souffrez que
+je lui rende ici ce qu'il m'a prete, que je m'acquitte sur-le-champ de
+la vie que je lui dois, par un delai de notre vengeance, et lui laisse
+la liberte de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.
+
+- Don Alonse -
+
+Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et
+l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre
+ici, c'est a nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blesse
+mortellement, on ne doit point songer a garder aucunes mesures ; et si
+vous repugnez a preter votre bras a cette action, vous n'avez qu'a
+vous retirer, et laisser a ma main la gloire d'un tel sacrifice.
+
+- Don Carlos -
+
+De grace, mon frere...
+
+- Don Alonse -
+
+Tous ces discours sont superflus : il faut qu'il meure.
+
+- Don Carlos -
+
+Arretez, vous dis-je, mon frere. Je ne souffrirai point du tout qu'on
+attaque ses jours ; et je jure le ciel que je le defendrai ici contre
+qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette meme vie
+qu'il a sauvee ; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me
+perciez.
+
+- Don Alonse -
+
+Quoi ! vous prenez le parti de notre ennemi contre moi, et, loin
+d'etre saisi a son aspect des memes transports que je sens, vous
+faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur !
+
+- Don Carlos -
+
+Mon frere, montrons de la moderation dans une action legitime ; et ne
+vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous temoignez.
+Ayons du coeur dont nous soyons les maitres, une valeur qui n'ait rien
+de farouche, et qui se porte aux choses par une pure deliberation de
+notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colere. Je
+ne veux point, mon frere, demeurer redevable a mon ennemi, je lui ai
+une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose.
+Notre vengeance, pour etre differee, n'en sera pas moins eclatante ;
+au contraire, elle en tirera de l'avantage, et cette occasion de
+l'avoir pu prendre la fera paraitre plus juste aux yeux de tout le
+monde.
+
+- Don Alonse -
+
+O l'etrange faiblesse, et l'aveuglement effroyable, de hasarder ainsi
+les interets de son honneur pour la ridicule pensee d'une obligation
+chimerique !
+
+- Don Carlos -
+
+Non, mon frere, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je
+saurai bien la reparer, et je me charge de tout le soin de notre
+honneur ; je sais a quoi il nous oblige, et cette suspension d'un
+jour, que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur
+que j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j'ai soin de vous
+rendre le bien que j'ai recu de vous, et vous devez par la juger du
+reste, croire que je m'acquitte avec la meme chaleur de ce que je
+dois, et que je ne serai pas moins exact a vous payer l'injure que le
+bienfait. Je ne veux point vous obliger ici a expliquer vos
+sentiments, et je vous donne la liberte de penser a loisir aux
+resolutions que vous avez a prendre. Vous connaissez assez la grandeur
+de l'offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous meme
+des reparations qu'elle demande. Il est des moyens doux pour nous
+satisfaire ; il en est de violents et de sanglants : mais enfin,
+quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donne parole de me faire
+faire raison par Don Juan. Songez a me la faire, je vous prie, et vous
+ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'a mon honneur.
+
+- Don Juan -
+
+Je n'ai rien exige de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis.
+
+- Don Carlos -
+
+Allons, mon frere ; un moment de douceur ne fait aucune injure a la
+severite de notre devoir.
+
+
+-----------
+
+Scene VI. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+Hola ! he ! Sganarelle !
+
+- Sganarelle -
+
+ (sortant de l'endroit ou il etait cache.)
+
+Plait-il ?
+
+- Don Juan -
+
+Comment ! coquin, tu fuis quand on m'attaque ?
+
+- Sganarelle -
+
+Pardonnez-moi, Monsieur, je viens seulement d'ici pres. Je crois que
+cet habit est purgatif, et que c'est prendre medecine que de le
+porter.
+
+- Don Juan -
+
+Peste soit l'insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile
+plus honnete. Sais-tu bien qui est celui a qui j'ai sauve la vie ?
+
+- Sganarelle -
+
+Moy ? non.
+
+- Don Juan -
+
+C'est un frere d'Elvire.
+
+- Sganarelle -
+
+Un...
+
+- Don Juan -
+
+Il est assez honnete homme, il en a bien use, et j'ai regret d'avoir
+demele avec lui.
+
+- Sganarelle -
+
+Il vous serait aise de pacifier toutes choses.
+
+- Don Juan -
+
+Oui ; mais ma passion est usee pour Done Elvire, et l'engagement ne
+compatit point avec mon humeur. J'aime la liberte en amour, tu le
+sais, et je ne saurais me resoudre a renfermer mon coeur entre quatre
+murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle a me
+laisser aller a tout ce qui m'attire. Mon coeur est a toutes les
+belles, et c'est a elles a le prendre tour a tour, et a le garder tant
+qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe edifice que je vois
+entre ces arbres ?
+
+- Sganarelle -
+
+Vous ne le savez pas ?
+
+- Don Juan -
+
+Non vraiment.
+
+- Sganarelle -
+
+Bon ! c'est le tombeau que le commandeur faisait faire lors que vous
+le tuates.
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! tu as raison. Je ne savais pas que c'etait de ce cote-ci qu'il
+etait. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi
+bien que de la statue du commandeur, et j'ai envie de l'aller voir.
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, n'allez point la.
+
+- Don Juan -
+
+Pourquoi ?
+
+- Sganarelle -
+
+Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tue.
+
+- Don Juan -
+
+Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilite, et
+qu'il doit recevoir de bonne grace, s'il est galant homme. Allons,
+entrons dedans.
+
+ (Le tombeau s'ouvre, ou l'on voit la statue du commandeur.)
+
+- Sganarelle -
+
+Ah ! que cela est beau ! les belles statues ! le beau marbre ! les
+beaux piliers ! ah ! que cela est beau ! qu'en dites-vous, Monsieur ?
+
+- Don Juan -
+
+Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort ; et ce
+que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passe durant sa
+vie d'une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique
+pour quand il n'en a plus que faire.
+
+- Sganarelle -
+
+Voici la statue du commandeur.
+
+- Don Juan -
+
+Parbleu ! le voila bon, avec son habit d'empereur romain !
+
+- Sganarelle -
+
+Ma foi, Monsieur, voila qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie,
+et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feraient
+peur si j'etais tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de
+nous voir.
+
+- Don Juan -
+
+Il aurait tort ; et ce serait mal recevoir l'honneur que je lui
+fais. Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.
+
+- Sganarelle -
+
+C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.
+
+- Don Juan -
+
+Demande-lui, te dis-je.
+
+- Sganarelle -
+
+Vous moquez-vous ? Ce serait etre fou, que d'aller parler a une statue.
+
+- Don Juan -
+
+Fais ce que je te dis.
+
+- Sganarelle -
+
+Quelle bizarrerie ! Seigneur commandeur...
+
+ (a part.)
+
+je ris de ma sottise, mais c'est mon maitre qui me la fait faire.
+
+ (haut.)
+
+Seigneur commandeur, mon maitre Don Juan vous demande si vous voulez
+lui faire l'honneur de venir souper avec lui.
+
+ (La statue baisse la tete.)
+
+Ah !
+
+- Don Juan -
+
+Qu'est-ce ? qu'as-tu ? Dis donc, veux-tu parler ?
+
+- Sganarelle -
+
+ (baissant la tete comme la statue.)
+
+La statue...
+
+- Don Juan -
+
+Et bien, que veux-tu dire, traitre ?
+
+- Sganarelle -
+
+Je vous dis que la statue...
+
+- Don Juan -
+
+Et bien ! la statue ? je t'assomme, si tu ne parles.
+
+- Sganarelle -
+
+La statue m'a fait signe.
+
+- Don Juan -
+
+La peste le coquin !
+
+- Sganarelle -
+
+Elle m'a fait signe, vous dis-je, il n'est rien de plus vrai.
+Allez-vous-en lui parler vous-meme pour voir. Peut-etre...
+
+- Don Juan -
+
+Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au
+doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le seigneur commandeur
+voudrait-il venir souper avec moi ?
+
+ (La statue baisse encore la tete.)
+
+- Sganarelle -
+
+Je ne voudrais pas en tenir dix pistoles. Eh bien ! Monsieur ?
+
+- Don Juan -
+
+Allons, sortons d'ici.
+
+- Sganarelle -
+
+ (seul.)
+
+Voila de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire !
+
+
+
+ACTE QUATRIEME.
+---------------
+
+Le theatre represente l'appartement de Don Juan.
+
+
+Scene premiere. - Don Juan, Sganarelle, Ragotin.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (a Sganarelle.)
+
+Quoi qu'il en soit, laissons cela ; c'est une bagatelle, et nous
+pouvons avoir ete trompes par un faux jour, ou surpris de quelque
+vapeur qui nous ait trouble la vue.
+
+- Sganarelle -
+
+Eh ! Monsieur, ne cherchez point a dementir ce que nous avons vu des
+yeux que voila. Il n'est rien de plus veritable que ce signe de tete,
+et je ne doute point que le ciel, scandalise de votre vie, n'ait
+produit ce miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de...
+
+- Don Juan -
+
+Ecoute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralites, si tu me
+dis encore le moindre mot la-dessus, je vais appeler quelqu'un,
+demander un nerf de boeuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te
+rouer de mille coups. M'entends-tu bien ?
+
+- Sganarelle -
+
+Fort bien, Monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement ;
+c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher
+de detours : vous dites les choses avec une nettete admirable.
+
+- Don Juan -
+
+Allons, qu'on me fasse souper le plus tot que l'on pourra. Une
+chaise, petit garcon.
+
+
+-----------
+
+Scene II. - Don Juan, Sganarelle, La Violette, Ragotin.
+
+
+- La Violette -
+
+Monsieur, voila votre marchand, monsieur Dimanche qui demande a vous
+parler.
+
+- Sganarelle -
+
+Bon ! voila ce qu'il nous faut, qu'un compliment de creancier. De quoi
+s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent ; et que ne lui
+disais-tu que monsieur n'y est pas ?
+
+- La Violette -
+
+Il y a trois quarts d'heure que je lui dis ; mais il ne veut pas le
+croire, et s'est assis la-dedans pour attendre.
+
+- Sganarelle -
+
+Qu'il attende tant qu'il voudra.
+
+- Don Juan -
+
+Non, au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique
+que de se faire celer aux creanciers. Il est bon de les payer de
+quelque chose ; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits, sans
+leur donner un double.
+
+
+-----------
+
+Scene III. - Don Juan, Monsieur Dimanche, Sganarelle, La Violette, Ragotin.
+
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et
+que je veux de mal a mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord !
+J'avais donne ordre qu'on ne me fit parler a personne, mais cet ordre
+n'est pas pour vous, et vous etes en droit de ne trouver jamais de
+porte fermee chez moi.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, je vous suis fort oblige.
+
+- Don Juan -
+
+ (parlant a la Violette et a Ragotin.)
+
+Parbleu ! coquins, je vous apprendrai a laisser monsieur Dimanche
+dans une antichambre, et je vous ferai connaitre les gens.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, cela n'est rien.
+
+- Don Juan -
+
+ (a monsieur Dimanche.)
+
+Comment ! vous dire que je n'y suis pas ! a monsieur Dimanche, au
+meilleur de mes amis !
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, je suis votre serviteur. J'etais venu...
+
+- Don Juan -
+
+Allons vite, un siege pour monsieur Dimanche.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, je suis bien comme cela.
+
+- Don Juan -
+
+Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Cela n'est point necessaire.
+
+- Don Juan -
+
+Otez ce pliant, et apportez un fauteuil.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, vous vous moquez, et...
+
+- Don Juan -
+
+Non, non, je sais ce que je vous dois ; et je ne veux point qu'on
+mette de difference entre nous deux.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+Allons, asseyez-vous.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Il n'est pas besoin, Monsieur, et je n'ai qu'un mot a vous
+dire. J'etais...
+
+- Don Juan -
+
+Mettez-vous la, vous dis-je.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Non, Monsieur, je suis bien, je viens pour...
+
+- Don Juan -
+
+Non, je ne vous ecoute point si vous n'etes assis.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...
+
+- Don Juan -
+
+Parbleu, monsieur Dimanche, vous vous portez bien.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Oui, Monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu...
+
+- Don Juan -
+
+Vous avez un fonds de sante admirable, des levres fraiches, un teint
+vermeil, et des yeux vifs.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Je voudrais bien...
+
+- Don Juan -
+
+Comment se porte madame Dimanche, votre epouse ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Fort bien, Monsieur, Dieu merci.
+
+- Don Juan -
+
+C'est une brave femme.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Elle est votre servante, Monsieur. Je venais...
+
+- Don Juan -
+
+Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Le mieux du monde.
+
+- Don Juan -
+
+La jolie petite fille que c'est ! je l'aime de tout mon coeur.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+C'est trop d'honneur que vous lui faites, Monsieur. Je vous...
+
+- Don Juan -
+
+Et le petit Colin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Toujours de meme, Monsieur. Je...
+
+- Don Juan -
+
+Et votre petit chien Brusquet, gronde-t-il toujours aussi fort, et
+mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Plus que jamais, Monsieur ; et nous ne saurions en chevir (12).
+
+- Don Juan -
+
+Ne vous etonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille ;
+car j'y prends beaucoup d'interet.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Nous vous sommes, Monsieur, infiniment obliges. Je...
+
+- Don Juan -
+
+ (lui tendant la main.)
+
+Touchez donc la, monsieur Dimanche. Etes-vous bien de mes amis ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, je suis votre serviteur.
+
+- Don Juan -
+
+Parbleu ! je suis a vous de tout mon coeur.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Vous m'honorez trop. Je...
+
+- Don Juan -
+
+Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, vous avez trop de bonte pour moi.
+
+- Don Juan -
+
+Et cela sans interet, je vous prie de le croire.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Je n'ai point merite cette grace assurement. Mais, Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+Oh ca, monsieur Dimanche, sans facon, voulez-vous souper avec moi ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Non, Monsieur, il faut que je m'en retourne tout a l'heure. Je...
+
+- Don Juan -
+
+ (se levant.)
+
+Allons, vite un flambeau pour conduire monsieur Dimanche, et que
+quatre ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.
+
+- Mr Dimanche -
+
+ (se levant aussi.)
+
+Monsieur, il n'est pas necessaire, et je m'en irai bien tout
+seul. Mais...
+
+ (Sganarelle ote les sieges promptement.)
+
+- Don Juan -
+
+Comment ? je veux qu'on vous escorte, et je m'interesse trop a votre
+personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre debiteur.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Ah ! Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis a tout le monde.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Si...
+
+- Don Juan -
+
+Voulez-vous que je vous reconduise ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Ah, Monsieur, vous vous moquez ! Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+Embrassez-moi donc, s'il vous plait, je vous prie encore
+une fois d'etre persuade que je suis tout a vous, et qu'il
+n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service.
+
+ (Il sort.)
+
+
+-----------
+
+Scene IV. - Monsieur Dimanche, Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Il faut avouer que vous avez en monsieur un homme qui vous aime bien.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Il est vrai ; il me fait tant de civilites et tant de compliments,
+que je ne saurais jamais lui demander de l'argent.
+
+- Sganarelle -
+
+Je vous assure que toute sa maison perirait pour vous ; et je voudrais
+qu'il vous arrivat quelque chose, que quelqu'un s'avisat de vous
+donner des coups de baton, vous verriez de quelle maniere...
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Je le crois ; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot
+de mon argent.
+
+- Sganarelle -
+
+Oh ! ne vous mettez pas en peine. il vous payera le mieux du monde.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre
+particulier.
+
+- Sganarelle -
+
+Fi ! ne parlez pas de cela...
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Comment ? Je...
+
+- Sganarelle -
+
+Ne sais-je pas bien que je vous dois ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Oui, Mais...
+
+- Sganarelle -
+
+Allons, monsieur Dimanche, je vais vous eclairer.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Mais mon argent...
+
+- Sganarelle -
+
+ (prenant Monsieur Dimanche par le bras.)
+
+Vous moquez-vous ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Je veux...
+
+- Sganarelle -
+
+ (le tirant.)
+
+He !
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+J'entends...
+
+- Sganarelle -
+
+ (le poussant vers la porte.)
+
+Bagatelles.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Mais...
+
+- Sganarelle -
+
+ (le poussant encore.)
+
+Fi !
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Je...
+
+- Sganarelle -
+
+ (Sganarelle le poussant tout a fait hors du theatre.)
+
+Fi ! vous dis-je.
+
+
+-----------
+
+Scene V. - Don Juan, Sganarelle, La Violette.
+
+
+- La Violette -
+
+ (a Don Juan.)
+
+Monsieur, voila monsieur votre pere.
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! me voici bien ! il me fallait cette visite pour me faire enrager.
+
+
+-----------
+
+Scene VI. - Don Louis, Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Louis -
+
+Je vois bien que je vous embarasse, et que vous vous passeriez fort
+aisement de ma venue. A dire vrai, nous nous incommodons etrangement
+l'un et l'autre, et si vous etes las de me voir, je suis bien las
+aussi de vos deportements. Helas ! que nous savons peu ce que nous
+faisons, quand nous ne laissons pas au ciel le soin des choses qu'il
+nous faut, quand nous voulons etre plus avises que lui, et que nous
+venons a l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes
+inconsiderees. J'ai souhaite un fils avec des ardeurs non pareilles ;
+je l'ai demande sans relache avec des transports incroyables ; et ce
+fils, que j'obtiens en fatiguant le ciel de voeux, est le chagrin et
+le supplice de cette vie meme dont je croyais qu'il devait etre la
+joie et la consolation. De quel oeil, a votre avis, pensez-vous que je
+puisse voir cet amas d'actions indignes, dont on a peine, aux yeux du
+monde, d'adoucir le mauvais visage ; cette suite continuelle de
+mechantes affaires, qui nous reduisent a toutes heures a lasser les
+bontes du souverain, et qui ont epuise aupres de lui le merite de mes
+services et le credit de mes amis ? Ah ! quelle bassesse est la votre !
+Ne rougissez-vous point de meriter si peu votre naissance ?
+Etes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanite ? et
+qu'avez-vous fait dans le monde pour etre gentilhomme ? Croyez-vous
+qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une
+gloire d'etre sortis d'un sang noble, lorsque nous vivons en infames ?
+Non, non, la naissance n'est rien ou la vertu n'est pas. Aussi,
+nous n'avons part a la gloire de nos ancetres qu'autant que nous
+nous efforcons de leur ressembler ; et cet eclat de leurs actions
+qu'ils repandent sur nous nous impose un engagement de leur faire le
+meme honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point
+degenerer de leur vertu, si nous voulons etre estimes leurs
+veritables descendants. Ainsi, vous descendez en vain des aieux dont
+vous etes ne ; ils vous desavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils
+ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage ; au contraire,
+l'eclat n'en rejaillit sur vous qu'a votre deshonneur, et leur gloire
+est un flambeau qui eclaire aux yeux d'un chacun la honte de vos
+actions. Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre
+dans la nature ; que la vertu est le premier titre de noblesse ; que je
+regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et
+que je ferais plus d'etat du fils d'un crocheteur qui serait
+honnete homme, que du fils d'un monarque qui vivrait comme vous.
+
+- Don Juan -
+
+Monsieur, si vous etiez assis, vous en seriez mieux pour parler.
+
+- Don Louis -
+
+Non, insolent, je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage, et je
+vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton ame ; mais
+sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussee a bout
+par tes actions ; que je saurai, plus tot que tu ne penses, mettre une
+borne a tes dereglements, prevenir sur toi le courroux du ciel, et
+laver, par ta punition, la honte de t'avoir fait naitre.
+
+
+-----------
+
+Scene VII. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (adressant encore la parole a son pere, quoiqu'il soit sorti.)
+
+He !, mourez le plus tot que vous pourrez, c'est le mieux que vous
+puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir
+des peres qui vivent autant que leurs fils.
+
+ (Il se met dans son fauteuil.)
+
+- Sganarelle -
+
+Ah ! Monsieur, vous avez tort.
+
+- Don Juan -
+
+ (se levant.)
+
+J'ai tort !
+
+- Sganarelle -
+
+ (tremblant.)
+
+Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+J'ai tort !
+
+- Sganarelle -
+
+Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et
+vous le deviez mettre dehors par les epaules. A-t-on jamais rien vu de
+plus impertinent ? un pere venir faire des remontrances a son fils, et
+lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance,
+de mener une vie d'honnete homme, et cent autres sottises de pareille
+nature ! cela se peut-il souffrir a un homme comme vous, qui savez
+comme il faut vivre ? J'admire votre patience ; et si j'avais ete en
+votre place, je l'aurais envoye promener.
+
+ (bas, a part.)
+
+O complaisance maudite, a quoi me reduis-tu !
+
+- Don Juan -
+
+Me fera-t-on souper bientot ?
+
+
+-----------
+
+Scene VIII. - Don Juan, Sganarelle, Ragotin.
+
+
+- Ragotin -
+
+Monsieur, voici une dame voilee qui vient vous parler.
+
+- Don Juan -
+
+Que pourrait-ce etre ?
+
+- Sganarelle -
+
+Il faut voir.
+
+
+-----------
+
+Scene IX. - Done Elvire, voilee ; Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Done Elvire -
+
+Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir a cette heure et dans cet
+equipage. C'est un motif pressant qui m'oblige a cette visite, et ce
+que j'ai a vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens
+point ici pleine de ce courroux que j'ai tantot fait eclater, et vous
+me voyez bien changee de ce que j'etais ce matin. Ce n'est point cette
+done Elvire qui faisait des voeux contre vous, et dont l'ame irritee ne
+jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le ciel a banni de
+mon ame toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces
+transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux
+emportements d'un amour terrestre et grossier ; et il n'a laisse dans
+mon coeur pour vous qu'une flamme epuree de tout le commerce des sens,
+une tendresse toute sainte, un amour detache de tout, qui n'agit point
+pour soi, et ne se met en peine que de votre interet.
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, a Sganarelle.)
+
+Tu pleures, je pense ?
+
+- Sganarelle -
+
+Pardonnez-moi.
+
+- Done Elvire -
+
+C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour
+vous faire part d'un avis du ciel, et tacher de vous retirer du
+precipice ou vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les dereglements
+de votre vie ; et ce meme ciel, qui m'a touche le coeur et fait jeter
+les yeux sur les egarements de ma conduite, m'a inspire de vous venir
+trouver, et de vous dire de sa part que vos offenses ont epuise sa
+misericorde, que sa colere redoutable est pres de tomber sur vous,
+qu'il est en vous de l'eviter par un prompt repentir, et que peut-etre
+vous n'avez pas encore un jour a vous pouvoir soustraire au plus grand
+de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus a vous par aucun
+attachement du monde. Je suis revenue, graces au ciel, de toutes mes
+folles pensees ; ma retraite est resolue, et je ne demande qu'assez de
+vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et meriter, par une
+austere penitence, le pardon de l'aveuglement ou m'ont plongee les
+transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite,
+j'aurais une douleur extreme qu'une personne que j'ai cherie
+tendrement devint un exemple funeste de la justice du ciel ; et ce me
+sera une joye incroyable, si je puis vous porter a detourner de dessus
+votre tete l'epouvantable coup qui vous menace. De grace, don Juan,
+accordez-moi pour derniere faveur cette douce consolation ; ne me
+refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes ; et si
+vous n'etes point touche de votre interet, soyez-le au moins de mes
+prieres, et m'epargnez le cruel deplaisir de vous voir condamner a des
+supplices eternels.
+
+- Sganarelle -
+
+ (a part.)
+
+Pauvre femme !
+
+- Done Elvire -
+
+Je vous ai aime avec une tendresse extreme, rien au monde ne m'a ete
+si cher que vous ; j'ai oublie mon devoir pour vous, j'ai fait toutes
+choses pour vous ; et toute la recompense que je vous en demande,
+c'est de corriger votre vie et de prevenir votre perte. Sauvez-vous,
+je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore
+une fois, don Juan, je vous le demande avec larmes ; et si ce n'est
+assez des larmes d'une personne que vous avez aimee, je vous en
+conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.
+
+- Sganarelle -
+
+ (a part, regardant Don Juan.)
+
+Coeur de tigre !
+
+- Done Elvire -
+
+Je m'en vais apres ce discours ; et voila tout ce que j'avais a vous
+dire.
+
+- Don Juan -
+
+Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on
+pourra.
+
+- Done Elvire -
+
+Non, don Juan, ne me retenez pas davantage.
+
+- Don Juan -
+
+Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.
+
+- Done Elvire -
+
+Non, vous dis-je ; ne perdons point de temps en discours superflus.
+Laissez-moi viste aller, ne faites aucune instance pour me conduire,
+et songez seulement a profiter de mon avis.
+
+
+-----------
+
+Scene X. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'emotion pour elle,
+que j'ai trouve de l'agrement dans cette nouveaute bizarre, et que son
+habit neglige, son air languissant et ses larmes ont reveille en moi
+quelques petits restes d'un feu eteint ?
+
+- Sganarelle -
+
+C'est a dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous.
+
+- Don Juan -
+
+Vite a souper.
+
+- Sganarelle -
+
+Fort bien.
+
+
+-----------
+
+Scene XI. - Don Juan, Sganarelle, La Violette, Ragotin.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (se mettant a table.)
+
+Sganarelle, il faut songer a s'amender pourtant.
+
+- Sganarelle -
+
+Oui-da.
+
+- Don Juan -
+
+Oui, ma foi, il faut s'amender. Encore vingt ou trente ans de cette
+vie-ci, et puis nous songerons a nous.
+
+- Sganarelle -
+
+Ah !
+
+- Don Juan -
+
+Qu'en dis-tu ?
+
+- Sganarelle -
+
+Rien, voila le souper.
+
+ (Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte,
+ et le met dans sa bouche.)
+
+- Don Juan -
+
+Il me semble que tu as la joue enflee : qu'est-ce que c'est ? Parle
+donc. Qu'as-tu la ?
+
+- Sganarelle -
+
+Rien.
+
+- Don Juan -
+
+Montre un peu. Parbleu ! c'est une fluxion qui lui est tombee sur la
+joue. Vite une lancette pour percer cela ! Le pauvre garcon n'en peut
+plus, et cet abces le pourrait etouffer. Attends, voyez comme il
+etait mur ! Ah ! coquin que vous etes !
+
+- Sganarelle -
+
+Ma foi, Monsieur, je voulais voir si votre cuisinier n'avait point mis
+trop de sel ni trop de poivre.
+
+- Don Juan -
+
+Allons, mets-toi la, et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai
+soupe. Tu as faim a ce que je vois.
+
+- Sganarelle -
+
+ (se mettant a table.)
+
+Je le crois bien, Monsieur, je n'ai point mange depuis ce
+matin. Tatez de cela, voila qui est le meilleur du monde.
+
+ (A Ragotin, qui, a mesure que Sganarelle met quelque chose
+ sur son assiette, la lui ote des que Sganarelle tourne la
+ tete.)
+
+Mon assiette, mon assiette ! Tout doux, s'il vous plait. Vertubleu !
+petit compere, que vous etes habile a donner des assiettes nettes ! Et
+vous, petit la Violette, que vous savez presenter a boire a propos !
+
+ (Pendant que la Violette donne a boire a Sganarelle,
+ Ragotin ote encore son assiette.)
+
+- Don Juan -
+
+Qui peut fraper de cette sorte ?
+
+- Sganarelle -
+
+Qui diable nous vient troubler dans notre repas ?
+
+- Don Juan -
+
+Je veux souper en repos, au moins ; et qu'on ne laisse entrer personne.
+
+- Sganarelle -
+
+Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-meme.
+
+- Don Juan -
+
+ (voyant venir Sganarelle effraye.)
+
+Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il ?
+
+- Sganarelle -
+
+ (baissant la tete comme a la statue.)
+
+Le... qui est la.
+
+- Don Juan -
+
+Allons voir, et montrons que rien ne me saurait ebranler.
+
+- Sganarelle -
+
+Ah, pauvre Sganarelle, ou te cacheras-tu ?
+
+
+-----------
+
+Scene XII. - Don Juan, La Statue du Commandeur, Sganarelle,
+ La Violette, Ragotin.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (a ses gens.)
+
+Une chaise et un couvert. Vite donc.
+
+ (Don Juan et la statue se mettent a table.)
+ (A Sganarelle.)
+
+Allons, mets-toi a table.
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, je n'ai plus de faim.
+
+- Don Juan -
+
+Mets-toi la, te dis-je. A boire. A la sante du commandeur !
+je te la porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin.
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, je n'ai pas soif.
+
+- Don Juan -
+
+Bois, et chante ta chanson, pour regaler le commandeur.
+
+- Sganarelle -
+
+Je suis enrhume, Monsieur.
+
+- Don Juan -
+
+Il n'importe, Allons.
+
+ (a ses gens.)
+
+Vous autres, venez, accompagnez sa voix.
+
+- La Statue -
+
+Don Juan, c'est assez, je vous invite a venir demain souper avec moi.
+En aurez-vous le courage ?
+
+- Don Juan -
+
+Oui, j'irai, accompagne du seul Sganarelle.
+
+- Sganarelle -
+
+Je vous rends grace, il est demain jeune pour moi.
+
+- Don Juan -
+
+ (a Sganarelle.)
+
+Prends ce flambeau.
+
+- La Statue -
+
+On n'a pas besoin de lumiere quand on est conduit par le ciel.
+
+
+
+ACTE CINQUIEME.
+---------------
+
+Le theatre represente une campagne.
+
+
+Scene premiere. - Don Louis, Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Louis -
+
+Quoi ! mon fils, serait-il possible que la bonte du ciel eut exauce
+mes voeux ? Ce que vous me dites est-il bien vrai ? ne m'abusez-vous
+point d'un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la
+nouveaute surprenante d'une telle conversion ?
+
+- Don Juan -
+
+Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs ; je ne suis plus le
+meme d'hier au soir, et le ciel tout d'un coup, a fait en moi un
+changement qui va surprendre tout le monde. Il a touche mon ame et
+dessille mes yeux ; et je regarde avec horreur le long aveuglement ou
+j'ai ete, et les desordres criminels de la vie que j'ai menee. J'en
+repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'etonne comme le
+ciel les a pu souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois sur ma tete
+laisse tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les graces
+que sa bonte m'a faites en ne me punissant point de mes crimes, et je
+pretends en profiter comme je dois, faire eclater aux yeux du monde un
+soudain changement de vie, reparer par la le scandale de mes actions
+passees, et m'efforcer d'en obtenir du ciel une pleine remission.
+C'est a quoi je vais travailler ; et je vous prie, Monsieur, de
+vouloir bien contribuer a ce dessein, et de m'aider vous meme a faire
+choix d'une personne qui me serve de guide, et sous la conduite de qui
+je puisse marcher surement dans le chemin ou je m'en vais entrer.
+
+- Don Louis -
+
+Ah ! mon fils, que la tendresse d'un pere est aisement rappelee, et
+que les offenses d'un fils s'evanouissent vite au moindre mot de
+repentir ! Je ne me souviens plus deja de tous les deplaisirs que vous
+m'avez donnes, et tout est efface par les paroles que vous venez de me
+faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue ; je jette des larmes
+de joie ; tous mes voeux sont satisfaits, et je n'ai plus rien
+desormais a demander au ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez,
+je vous conjure, dans cette louable pensee. Pour moi, j'en vais, tout
+de ce pas, porter l'heureuse nouvelle a votre mere, partager avec elle
+les doux transports du ravissement ou je suis, et rendre graces au
+ciel des saintes resolutions qu'il a daigne vous inspirer.
+
+
+-----------
+
+Scene II. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Ah ! Monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti !
+il y a longtemps que j'attendais cela ; et voila, graces au
+ciel, tous mes souhaits accomplis.
+
+- Don Juan -
+
+La peste le benet !
+
+- Sganarelle -
+
+Comment, le benet ?
+
+- Don Juan -
+
+Quoi ! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu
+crois que ma bouche etait d'accord avec mon coeur ?
+
+- Sganarelle -
+
+Quoi ! ce n'est pas... Vous ne... Votre...
+
+ (a part.)
+
+Oh ! quel homme ! quel homme ! quel homme !
+
+- Don Juan -
+
+Non, non, je ne suis point change, et mes sentiments sont toujours les
+memes.
+
+- Sganarelle -
+
+Vous ne vous rendez pas a la surprenante merveille de cette statue
+mouvante et parlante ?
+
+- Don Juan -
+
+Il y a bien quelque chose la dedans que je ne comprends pas, mais quoi
+que ce puisse etre, cela n'est pas capable, ni de convaincre mon
+esprit, ni d'ebranler mon ame ; et si j'ai dit que je voulais corriger
+ma conduite, et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un
+dessein que j'ai forme par pure politique, un stratageme utile, une
+grimace necessaire ou je veux me contraindre, pour menager un pere
+dont j'ai besoin, et me mettre a couvert, du cote des hommes, de cent
+facheuses aventures qui pourraient m'arriver. Je veux bien,
+Sganarelle, t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un
+temoin du fond de mon ame, et des veritables motifs qui m'obligent a
+faire les choses.
+
+- Sganarelle -
+
+Quoi ! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous
+eriger en homme de bien ?
+
+- Don Juan -
+
+Et pourquoi non ? il y en a tant d'autres comme moi qui se melent de
+ce metier, et qui se servent du meme masque pour abuser le monde.
+
+- Sganarelle -
+
+ (a part.)
+
+Ah ! quel homme ! quel homme !
+
+- Don Juan -
+
+Il n'y a plus de honte maintenant a cela : l'hypocrisie est un vice a
+la mode, et tous les vices a la mode passent pour vertus. Le
+personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages
+qu'on puisse jouer. Aujourd'hui, la profession d'hypocrite a de
+merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours
+respectee ; et quoiqu'on la decouvre, on n'ose rien dire contre
+elle. Tous les autres vices des hommes sont exposes a la censure, et
+chacun a la liberte de les attaquer hautement ; mais l'hypocrisie est
+un vice privilegie qui, de sa main, ferme la bouche a tout le monde,
+et jouit en repos d'une impunite souveraine. On lie, a force de
+grimaces, une societe etroite avec tous les gens du parti. Qui en
+choque un, se les attire tous sur les bras ; et ceux que l'on sait
+meme agir de bonne foi la-dessus, et que chacun connait pour etre
+veritablement touches, ceux-la, dis-je, sont toujours les dupes des
+autres ; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et
+appuient aveuglement les singes de leurs actions. Combien crois-tu que
+j'en connaisse qui, par ce stratageme, ont rhabille adroitement les
+desordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de
+la religion, et sous cet habit respecte, ont la permission d'etre les
+plus mechants hommes du monde ? On a beau savoir leurs intrigues, et
+les connaitre pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela
+d'etre en credit parmi les gens ; et quelque baissement de tete, un
+soupir mortifie et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout
+ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me
+sauver, et mettre en surete mes affaires. Je ne quitterai point mes
+douces habitudes ; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai a
+petit bruit. Que si je viens a etre decouvert, je verrai, sans me
+remuer, prendre mes interets a toute la cabale, et je serai defendu
+par elle envers et contre tous. Enfin, c'est la le vrai moyen de faire
+impunement tout ce que je voudrai. Je m'erigerai en censeur des
+actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne
+opinion que de moi. Des qu'une fois on m'aura choque tant soit peu, je
+ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine
+irreconciliable. Je serai le vengeur des interets du ciel ; et, sous
+ce pretexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai
+d'impiete, et saurai dechainer contre eux des zeles indiscrets, qui,
+sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les
+accableront d'injures, et les damneront hautement, de leur autorite
+privee. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes, et
+qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siecle.
+
+- Sganarelle -
+
+O ciel ! qu'entends-je ici ! il ne vous manquait plus que
+d'etre hypocrite, pour vous achever de tout point ; et voila
+le comble des abominations. Monsieur, cette derniere-ci
+m'emporte, et je ne puis m'empecher de parler. Faites-moi
+tout ce qu'il vous plaira : battez-moi, assommez-moi
+de coups, tuez-moi, si vous voulez ; il faut que je decharge
+mon coeur, et qu'en valet fidele je vous dise ce que je dois.
+Sachez, Monsieur, que tant va la cruche a l'eau, qu'enfin
+elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne
+connais pas, l'homme est, en ce monde, ainsi que l'oiseau
+sur la branche ; la branche est attachee a l'arbre ; qui s'attache
+a l'arbre suit de bons preceptes ; les bons preceptes
+valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se
+trouvent a la cour ; a la cour sont les courtisans ; les
+courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ;
+la fantaisie est une faculte de l'ame ; l'ame est ce qui nous
+donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait
+penser au ciel ; le ciel est au-dessus de la terre ; la terre
+n'est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages
+tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d'un
+bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence
+n'est pas dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent
+obeissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les
+richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ;
+les pauvres ont de la necessite ; necessite n'a point de loi ;
+qui n'a pas de loi vit en bete brute, et par consequent
+vous serez damne a tous les diables.
+
+- Don Juan -
+
+O le beau raisonnement !
+
+- Sganarelle -
+
+Apres cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.
+
+
+-----------
+
+Scene III. - Don Carlos, Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Carlos -
+
+Don Juan, je vous trouve a propos, et suis bien aise de vous parler
+ici plutot que chez vous, pour vous demander vos resolutions. Vous
+savez que ce soin me regarde, et que je me suis, en votre presence,
+charge de cette affaire. Pour moi, je ne le cele point, je souhaite
+fort que les choses aillent dans la douceur ; et il n'y a rien que je
+ne fasse pour porter votre esprit a vouloir prendre cette voie, et
+pour vous voir publiquement confirmer a ma soeur le nom de votre
+femme.
+
+- Don Juan -
+
+ (d'un ton hypocrite.)
+
+Helas ! je voudrais bien de tout mon coeur vous donner la satisfaction
+que vous souhaitez ; mais le ciel s'y oppose directement ; il a
+inspire a mon ame le dessein de changer de vie, et je n'ai point
+d'autres pensees maintenant que de quitter entierement tous les
+attachements du monde, de me depouiller au plus tot de toutes sortes
+de vanites, et de corriger desormais, par une austere conduite, tous
+les dereglements criminels ou m'a porte le feu d'une aveugle jeunesse.
+
+- Don Carlos -
+
+Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis ; et la compagnie
+d'une femme legitime peut bien s'accommoder avec les louables pensees
+que le ciel vous inspire.
+
+- Don Juan -
+
+Helas ! point du tout. C'est un dessein que votre soeur elle-meme a
+pris ; elle a resolu sa retraite, et nous avons ete touches tous deux
+en meme temps.
+
+- Don Carlos -
+
+Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant etre imputee au mepris
+que vous feriez d'elle et de notre famille ; et notre honneur demande
+qu'elle vive avec vous.
+
+- Don Juan -
+
+Je vous assure que cela ne se peut. J'en avais, pour moi, toutes les
+envies du monde ; et je me suis, meme encore aujourd'hui, conseille au
+ciel pour cela ; mais lorsque je l'ai consulte, j'ai entendu une voix
+qui m'a dit que je ne devais point songer a votre soeur, et qu'avec
+elle, assurement, je ne ferais point mon salut.
+
+- Don Carlos -
+
+Croyez-vous, don Juan, nous eblouir par ces belles excuses ?
+
+- Don Juan -
+
+J'obeis a la voix du ciel.
+
+- Don Carlos -
+
+Quoi ! vous voulez que je me paye d'un semblable discours ?
+
+- Don Juan -
+
+C'est le ciel qui le veut ainsi.
+
+- Don Carlos -
+
+Vous aurez fait sortir ma soeur d'un couvent, pour la laisser
+ensuite ?
+
+- Don Juan -
+
+Le ciel l'ordonne de la sorte.
+
+- Don Carlos -
+
+Nous souffrirons cette tache en notre famille ?
+
+- Don Juan -
+
+Prenez-vous-en au ciel.
+
+- Don Carlos -
+
+He quoi ! toujours le ciel !
+
+- Don Juan -
+
+Le ciel le souhaite comme cela.
+
+- Don Carlos -
+
+Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux
+vous prendre, et le lieu ne le souffre pas ; mais, avant qu'il soit
+peu, je saurai vous trouver.
+
+- Don Juan -
+
+Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de
+coeur, et que je sais me servir de mon epee quand il le faut. Je m'en
+vais passer tout a l'heure dans cette petite rue ecartee qui mene au
+grand couvent ; mais je vous declare, pour moi, que ce n'est point moi
+qui veux me battre : le ciel m'en defend la pensee ; et si vous
+m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera.
+
+- Don Carlos -
+
+Nous verrons, de vrai, nous verrons.
+
+
+-----------
+
+Scene IV. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, quel diable de style prenez-vous la ? Ceci est bien pis que
+le reste, et je vous aimerais bien mieux encore comme vous etiez
+auparavant. J'esperais toujours de votre salut ; mais c'est maintenant
+que j'en desespere : et je crois que le ciel, qui vous a souffert
+jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette derniere horreur.
+
+- Don Juan -
+
+Va, va, le ciel n'est pas si exact que tu penses ; et si toutes les
+fois que les hommes...
+
+
+-----------
+
+Scene V. - Don Juan, Sganarelle ; un spectre, en femme voilee.
+
+
+- Sganarelle -
+
+ (apercevant le spectre.)
+
+Ah ! Monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il
+vous donne.
+
+- Don Juan -
+
+Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus
+clairement, s'il veut que je l'entende.
+
+- Le spectre -
+
+Don Juan n'a plus qu'un moment a pouvoir profiter de la misericorde du
+ciel ; et s'il ne se repent ici, sa perte est resolue.
+
+- Sganarelle -
+
+Entendez-vous, Monsieur ?
+
+- Don Juan -
+
+Qui ose tenir ces paroles ? je crois connaitre cette voix.
+
+- Sganarelle -
+
+Ah ! Monsieur, c'est un spectre, je le reconnais au marcher.
+
+- Don Juan -
+
+Spectre, fantome, ou diable, je veux voir ce que c'est.
+
+ (Le spectre change de figure, et represente le Temps,
+ avec sa faux a la main.)
+
+- Sganarelle -
+
+O ciel ! Voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure ?
+
+- Don Juan -
+
+Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur ; et je veux
+eprouver avec mon epee si c'est un corps ou un esprit.
+
+ (Le spectre s'envole dans le temps que don Juan veut
+ le frapper.)
+
+- Sganarelle -
+
+Ah ! Monsieur, rendez-vous a tant de preuves, et jetez-vous vite dans
+le repentir.
+
+- Don Juan -
+
+Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable
+de me repentir. Allons, suis-moi.
+
+
+-----------
+
+Scene VI. - La Statue du Commandeur, Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- La Statue -
+
+Arretez, don Juan. Vous m'avez hier donne parole de venir manger
+avec moi.
+
+- Don Juan -
+
+Oui. Ou faut-il aller ?
+
+- La Statue -
+
+Donnez-moi la main.
+
+- Don Juan -
+
+La voila.
+
+- La Statue -
+
+Don Juan, l'endurcissement au peche traine une mort funeste ; et les
+graces du ciel que l'on renvoye ouvrent un chemin a sa foudre.
+
+- Don Juan -
+
+O Ciel, que sens-je ? un feu invisible me brule, je n'en puis plus, et
+tout mon corps devient un brasier ardent ! Ah !
+
+
+ (Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands eclairs
+ sur don Juan. La terre s'ouvre et l'abime ; et il sort de
+ grands feux de l'endroit ou il est tombe.)
+
+
+-----------
+
+Scene VII. - Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Ah mes gages ! mes gages ! Voila, par sa mort, un chacun
+satisfait. Ciel offense, lois violees, filles seduites, familles
+deshonorees, parents outrages, femmes mises a mal, maris
+pousses a bout, tout le monde est content ; il n'y a que
+moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes gages !
+
+
+FIN DU FESTIN DE PIERRE.
+
+-------------------------------------------------------------------------
+
+Notes [from 1890 edition]
+
+-----------
+(1) "Aga" est une interjection d'admiration encore usitee dans quelques
+pays de France. Elle n'est point tiree du grec, comme plusieurs hellenistes
+l'ont pense. La nature l'a fournie a nos ancetres comme les autres
+interjections "ah !" "oh !" "eh !" (Men.)
+-----------
+(2) Ce proverbe, fonde sur quelque superstition populaire, se trouve
+dans la "Comedie des Proverbes", d'Adrien de Montluc : "Tu as la berlue ;
+je crois que tu as ete au trepassement d'un chat, tu vois trouble." (A.)
+-----------
+(3) "Ardez", abreviation de "regardez".
+-----------
+(4) On dit figurement, il en a pour "sa mine de feves", pour, il a ete
+attrape, il en a eu pour son compte. La "mine" est une mesure qui contient
+la moitie d'un setier.
+-----------
+(5) "Engingorniaux", parure, ornement de cou. Ce mot patois est probablement
+compose de l'ancienne expression "engin", invention, et de "gorgere",
+"gorgias", gorge, invention pour le cou. Ce qui a frappe Pierrot, c'est
+ce "grand mouchoir de cou a reseau avec quatre grosses houpes de linge
+qui qui leur pendaient sur l'estomac".
+-----------
+(6) Les villageoises portaient alors sur leur jupon une espece de tablier
+appele "garde-robe". Ce mot a perdu cette signification.
+-----------
+(7) Le creux qui est en haut de l'estomac. Ce mot derive de l'allemand
+"brechen", rompre, couper. (Men.)
+-----------
+(8) Mot qui exprime la niaiserie et l'inexperience, par allusion aux jeunes
+oiseaux, qui naissent presque tous avec le bec jaune, et qui, en termes de
+fauconnerie, se nomment des "niais". Montrer a quelqu'un son "bec jaune",
+c'est lui montrer qu'il est un sot.
+-----------
+(9) Autre locution proverbiale qui exprime la honte de n'avoir pas reussi
+dans une entreprise. "Voila des harangueurs bien connus", dit Montaigne.
+-----------
+(10) Tous les mots places entre deux crochets ne se trouvent que dans
+la premiere edition.
+-----------
+(11) Fantome cree par l'imagination du peuple, et qu'on representait
+courant la nuit dans les rues pour maltraiter les passants.
+-----------
+(12) "Chevir", c'est-a-dire, venir a "chef" et a bout de quelque
+chose, car il vient de "chef", ainsi qu'achever. Selon ce, on dit
+"chevir" d'un homme reveche, d'un cheval farouche : c'est en venir a
+bout, et le mettre a la raison (Nic.)
+-----------
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, DON JUAN, OU LE FESTIN DE PIERRE ***
+
+This file should be named 8djua10.txt or 8djua10.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8djua11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8djua10a.txt
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
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+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
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+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
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+just ask.
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+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
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+
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+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
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+Prof. Hart will answer or forward your message.
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+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
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+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
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+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
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@@ -0,0 +1,4630 @@
+The Project Gutenberg EBook of Don Juan, ou le Festin de pierre
+by Molière [Jean-Baptiste Poquelin]
+#5 in our series by Molière [Jean-Baptiste Poquelin]
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: Don Juan, ou le Festin de pierre
+
+Author: Molière [Jean-Baptiste Poquelin]
+
+Release Date: May, 2004 [EBook #5130]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on May 5, 2002]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, DON JUAN, OU LE FESTIN DE PIERRE ***
+
+
+This eBook was produced by Laurent Le Guillou <leguillou.laurent@free.fr>.
+
+
+Title: Don Juan, ou le Festin de pierre
+
+Language: French
+
+Encoding: ISO-8859-1
+
+
+
+
+Source:
+
+Jean-Baptiste Poquelin (1620-1673), alias Molière,
+"Oeuvres de Molière, avec des notes de tous les commentateurs",
+Tome Premier,
+Paris, Librarie de Firmin-Didot et Cie,
+Imprimeurs de l'Institut, rue Jacob, 56,
+1890.
+
+Pages 449-512.
+
+[Spelling of the 1890 edition. Footnotes have been retained because
+they provide the meanings of old French words or expressions.
+Footnote are indicated by numbers in brackets, and are grouped
+at the end of the Etext.
+Downcase accents have been kept, but not upcase accents (not
+well supported by all software). Text encoding is iso-8859-1.]
+
+
+
+
+
+DON JUAN
+
+ou
+
+LE FESTIN DE PIERRE
+
+
+
+
+Comédie (1663)
+
+
+
+PERSONNAGES ACTEURS
+
+Don Juan, fils de don Louis. La Grange.
+Sganarelle. Molière.
+Elvire, maîtresse de don Juan. Mlle Du Parc.
+Gusman, écuyer d'Elvire.
+Don Carlos,
+Don Alonse, frères d'Elvire.
+Don Louis, père de don Juan. Béjart.
+Francisque, pauvre.
+Charlotte, Mlle Molière.
+Mathurine, paysannes. Mlle de Brie.
+Pierrot, paysan. Hubert.
+La Statue du Commandeur.
+La Violette,
+Ragotin, valets de don Juan.
+M. Dimanche, marchand. Du Croisy.
+La Ramée, spadassin. De Brie.
+Suite de don Juan.
+Suite de don Carlos et don Alonse, frères.
+Un spectre.
+
+
+
+La scène est en Sicile.
+
+
+ACTE PREMIER.
+-------------
+
+Le théâtre représente un palais.
+
+
+Scène première. - Sganarelle, Gusman.
+
+
+- Sganarelle -
+
+ (tenant une tabatière.)
+
+Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n'est rien
+d'égal au tabac ; c'est la passion des honnêtes gens ; et qui vit sans
+tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les
+cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on
+apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès
+qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le
+monde, et comme on est ravi d'en donner à droite et à gauche, partout
+où l'on se trouve ? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on
+court au-devant du souhait des gens ; tant il est vrai que le tabac
+inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en
+prennent. Mais c'est assez de cette matière, reprenons un peu notre
+discours. Si bien donc, cher Gusman, que done Elvire, ta maîtresse,
+surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous ; et son
+coeur, que mon Maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre,
+dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre-nous je te dise
+ma pensée ? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son
+voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez
+autant gagné à ne bouger de là.
+
+- Gusman -
+
+Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut
+t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? Ton maître t'a-t-il
+ouvert son coeur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous
+quelque froideur qui l'ait obligé à partir ?
+
+- Sganarelle -
+
+Non pas ; mais, à vue de pays, je connais à peu près le train des
+choses ; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que
+l'affaire va là. Je pourrais peut-être me tromper ; mais enfin, sur de
+tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières.
+
+- Gusman -
+
+Quoi ! ce départ si peu prévu serait une infidélité de don Juan ? il
+pourrait faire cette injure aux chastes feux de done Elvire ?
+
+- Sganarelle -
+
+Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage...
+
+- Gusman -
+
+Un homme de sa qualité ferait une action si lâche !
+
+- Sganarelle -
+
+Hé ! oui, sa qualité ! La raison en est belle ; et c'est par là qu'il
+s'empêcherait des choses !
+
+- Gusman -
+
+Mais les saints noeuds du mariage le tiennent engagé.
+
+- Sganarelle -
+
+Hé ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi,
+quel homme est don Juan.
+
+- Gusman -
+
+Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous
+ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme, après tant
+d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de
+voeux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de
+protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports
+enfin, et tant d'emportements qu'il a fait paraître, jusqu'à forcer,
+dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre done
+Elvire en sa puissance ; je ne comprends pas, dis-je, comme après tout
+cela, il aurait le coeur de pouvoir manquer à sa parole.
+
+- Sganarelle -
+
+Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et si tu connaissais
+le pèlerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis
+pas qu'il ait changé de sentiments pour done Elvire, je n'en ai point
+de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui ;
+et depuis son arrivée, il ne m'a point entretenu ; mais par
+précaution, je t'apprends, "inter nos", que tu vois, en don Juan mon
+maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un
+enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni
+ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en
+véritable bête brute ; un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale, qui
+ferme l'oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu'on lui
+peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me
+dis qu'il a épousé ta maîtresse ; crois qu'il aurait plus fait pour sa
+passion, et qu'avec elle il aurait encore épousé, toi, son chien, et
+son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert
+point d'autres pièges pour attraper les belles ; et c'est un épouseur à
+toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien
+de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom
+de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce serait un
+chapitre à durer jusqu'au soir. Tu demeures surpris et changes de
+couleur à ce discours ; ce n'est là qu'une ébauche du personnage, et,
+pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de
+pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du ciel l'accable quelque
+jour ; qu'il me vaudrait bien mieux d'être au diable que d'être à
+lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il
+fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une
+terrible chose : il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j'en aie ;
+la crainte en moi fait l'office du zèle, brise mes sentiments, et me
+réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui
+vient se promener dans ce palais, séparons-nous. Ecoute au moins ; je
+t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu
+bien vite de la bouche ; mais s'il fallait qu'il en vînt quelque
+chose à ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti.
+
+
+-----------
+
+Scène II. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+Quel homme te parlait là ? Il a bien l'air, ce me semble,
+du bon Gusman de done Elvire ?
+
+- Sganarelle -
+
+C'est quelque chose aussi à peu près comme cela.
+
+- Don Juan -
+
+Quoi ! c'est lui ?
+
+- Sganarelle -
+
+Lui-même.
+
+- Don Juan -
+
+Et depuis quand est-il en cette ville ?
+
+- Sganarelle -
+
+D'hier au soir.
+
+- Don Juan -
+
+Et quel sujet l'amène ?
+
+- Sganarelle -
+
+Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter.
+
+- Don Juan -
+
+Notre départ, sans doute ?
+
+- Sganarelle -
+
+Le bonhomme en est tout mortifié, et m'en demandait le sujet.
+
+- Don Juan -
+
+Et quelle réponse as-tu faite ?
+
+- Sganarelle -
+
+Que vous ne m'en aviez rien dit.
+
+- Don Juan -
+
+Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus, que t'imagines-tu de
+cette affaire ?
+
+- Sganarelle -
+
+Moi ! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel
+amour en tête.
+
+- Don Juan -
+
+Tu le crois ?
+
+- Sganarelle -
+
+Oui.
+
+- Don Juan -
+
+Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a
+chassé Elvire de ma pensée.
+
+- Sganarelle -
+
+Hé ! mon Dieu ! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connais
+votre coeur pour le plus grand coureur du monde ; il se plaît à se
+promener de liens en liens, et n'aime guère à demeurer en place.
+
+- Don Juan -
+
+Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte ?
+
+- Sganarelle -
+
+Hé ! Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+Quoi ? Parle.
+
+- Sganarelle -
+
+Assurément que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas
+aller là contre. Mais si vous ne vouliez pas, ce serait peut-être une
+autre affaire.
+
+- Don Juan -
+
+Et bien, je te donne la liberté de parler, et de me dire tes
+sentiments.
+
+- Sganarelle -
+
+En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point
+votre méthode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés
+comme vous faites.
+
+- Don Juan -
+
+Quoi ! tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous
+prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux
+pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur
+d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et
+d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous
+peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n'est bonne que pour
+des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et
+l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux
+autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour
+moi, la beauté me ravit partout où je la trouve ; et je cède
+facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau
+être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à
+faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite
+de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature
+nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout
+ce que je vois d'aimable ; et dès qu'un beau visage me le demande, si
+j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations
+naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le
+plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur
+extrême à réduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beauté, à
+voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combatre, par
+des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur
+d'une âme qui a peine à rendre les armes ; à forcer pied à pied toutes
+les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules
+dont elle se fait un honneur, et la mener doucement où nous avons
+envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il
+n'y a plus rien à dire, ni rien à souhaiter ; tout le beau de la
+passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel
+amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et
+présenter à notre coeur les charmes attrayants d'une conquête à
+faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la
+résistance d'une belle personne ; et j'ai, sur ce sujet, l'ambition
+des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire,
+et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui
+puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs ; je me sens un coeur à
+aimer toute la terre ; et, comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y
+eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses.
+
+- Sganarelle -
+
+Vertu de ma vie ! comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris
+cela par coeur, et vous parlez tout comme un livre.
+
+- Don Juan -
+
+Qu'as-tu à dire là-dessus ?
+
+- Sganarelle -
+
+Ma foi, j'ai à dire... Je ne sais que dire ; car vous tournez les
+choses d'une manière, qu'il semble que vous avez raison ; et cependant
+il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles pensées du
+monde, et vos discours m'ont brouillé tout cela. Laissez faire ; une
+autre fois, je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec
+vous.
+
+- Don Juan -
+
+Tu feras bien.
+
+- Sganarelle -
+
+Mais, Monsieur, cela serait-il de la permission que vous m'avez
+donnée, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalisé de la
+vie que vous menez ?
+
+- Don Juan -
+
+Comment, quelle vie est-ce que je mène ?
+
+- Sganarelle -
+
+Fort bonne. Mais par exemple, de vous voir tous les mois vous marier
+comme vous faites !
+
+- Don Juan -
+
+Y a-t-il rien de plus agréable ?
+
+- Sganarelle -
+
+Il est vrai. Je conçois que cela est fort agréable et fort
+divertissant, et je m'en accommoderais assez, moi, s'il n'y avait
+point de mal ; mais, Monsieur, se jouer ainsi d'un mystère sacré,
+et...
+
+- Don Juan -
+
+Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la démêlerons
+bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine.
+
+- Sganarelle -
+
+Ma foi, Monsieur, j'ai toujours ouï dire que c'est une méchante
+raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font
+jamais une bonne fin.
+
+- Don Juan -
+
+Holà ! maître sot. Vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les
+faiseurs de remontrances.
+
+- Sganarelle -
+
+Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m'en garde ! Vous savez ce que vous
+faites, vous, et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons : mais
+il y a certains petits impertinents dans le monde qui sont libertins
+sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu'ils croient
+que cela leur sied bien ; et si j'avais un maître comme cela, je lui
+dirais fort nettement, le regardant en face : Osez-vous bien ainsi
+vous jouer du ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme
+vous faites des choses les plus saintes ? C'est bien à vous, petit ver
+de terre, petit myrmidon que vous êtes, (je parle au maître que j'ai
+dit), c'est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie
+ce que tous les hommes revèrent ? Pensez-vous que, pour être de
+qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à
+votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans couleur de feu, (ce
+n'est pas à vous que je parle, c'est à l'autre), pensez-vous, dis-je,
+que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et
+qu'on n'ose vous dire vos vérités ? Apprenez de moi, qui suis votre
+valet, que le ciel punit tôt ou tard les impies, qu'une méchante vie
+amène une méchante mort, et que...
+
+- Don Juan -
+
+Paix !
+
+- Sganarelle -
+
+De quoi est-il question ?
+
+- Don Juan -
+
+Il est question de te dire qu'une beauté me tient au coeur, et
+qu'entraîné par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville.
+
+- Sganarelle -
+
+Et n'y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que
+vous tuâtes il y a six mois ?
+
+- Don Juan -
+
+Et pourquoi craindre ? ne l'ai-je pas bien tué ?
+
+- Sganarelle -
+
+Fort bien, le mieux du monde ; et il aurait tort de se plaindre.
+
+- Don Juan -
+
+J'ai eu ma grâce de cette affaire.
+
+- Sganarelle -
+
+Oui, mais cette grâce n'éteint pas peut-âtre le ressentiment des
+parents et des amis, et...
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons
+seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je
+te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été
+conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser ; et le hasard me
+fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage.
+Jamais je n'ai vu deux personnes être si contentes l'une de l'autre,
+et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles
+ardeurs me donna de l'émotion ; j'en fus frappé au coeur, et mon amour
+commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir
+si bien ensemble ; le dépit alluma mes désirs, et je me figurai un
+plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet
+attachement, dont la délicatesse de mon coeur se tenait offensée ;
+mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j'ai recours au
+dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler sa
+maîtresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes
+choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite
+barque et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la
+belle.
+
+- Sganarelle -
+
+Ah ! Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+Hein ?
+
+- Sganarelle -
+
+C'est fort bien fait à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est
+rien tel en ce monde que de se contenter.
+
+- Don Juan -
+
+Prépare-toi donc à venir avec moi, et prend soin toi-même d'apporter
+toutes mes armes, afin que...
+
+ (apercevant done Elvire.)
+
+Ah ! rencontre fâcheuse. Traître, tu ne m'avais pas dit qu'elle était
+ici elle-même.
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, vous ne me l'avez pas demandé.
+
+- Don Juan -
+
+Est-elle folle, de n'avoir pas changé d'habit, et de venir en ce
+lieu-ci, avec son équipage de campagne ?
+
+
+-----------
+
+Scène III. - Done Elvire, Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Done Elvire -
+
+Me ferez-vous la grâce, don Juan, de vouloir bien me reconnaître ? Et
+puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce
+côté ?
+
+- Don Juan -
+
+Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendais
+pas ici.
+
+- Done Elvire -
+
+Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas ; et vous êtes
+surpris, à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérais ; et la
+manière dont vous le paraissez, me persuade pleinement ce que je
+refusais de croire. J'admire ma simplicité, et la faiblesse de mon
+coeur, à douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient.
+J'ai été assez bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte, pour
+vouloir me tromper moi-même, et travailler à démentir mes yeux et mon
+jugement. J'ai cherché des raisons, pour excuser à ma tendresse le
+relâchement d'amitié qu'elle voyait en vous ; et je me suis forgé
+exprès cent sujets légitimes d'un départ si précipité, pour vous
+justifier du crime dont ma raison vous accusait. Mes justes soupçons
+chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix qui vous
+rendait criminel à mes yeux, et j'écoutais avec plaisir mille chimères
+ridicules, qui vous peignaient innocent à mon coeur ; mais enfin cet
+abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a reçue
+m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je serais
+bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre
+départ. Parlez, don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous
+saurez vous justifier.
+
+- Don Juan -
+
+Madame, voilà Sganarelle, qui sait pourquoi je suis parti.
+
+- Sganarelle -
+
+ (bas, à don Juan.)
+
+Moi, Monsieur ? je n'en sais rien, s'il vous plaît.
+
+- Done Elvire -
+
+Eh bien ! Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende
+ses raisons.
+
+- Don Juan -
+
+ (faisant signe à Sganarelle d'approcher.)
+
+Allons, parle donc à Madame.
+
+- Sganarelle -
+
+ (bas, à don Juan.)
+
+Que voulez-vous que je dise ?
+
+- Done Elvire -
+
+Approchez, puis qu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes
+d'un départ si prompt.
+
+- Don Juan -
+
+Tu ne répondras pas ?
+
+- Sganarelle -
+
+ (bas, à don Juan.)
+
+Je n'ai rien à répondre. Vous vous moquez de votre serviteur.
+
+- Don Juan -
+
+Veux-tu répondre, te dis-je ?
+
+- Sganarelle -
+
+Madame...
+
+- Done Elvire -
+
+Quoi ?
+
+- Sganarelle -
+
+ (se tournant vers son maître.)
+
+Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+ (en le menaçant.)
+
+Si...
+
+- Sganarelle -
+
+Madame, les conquérants, Alexandre, et les autres mondes sont cause de
+notre départ. Voilà, Monsieur, tout ce que je puis dire.
+
+- Done Elvire -
+
+Vous plaît-il, don Juan, de nous éclaircir ces beaux mystères ?
+
+- Don Juan -
+
+Madame, à vous dire la vérité...
+
+- Done Elvire -
+
+Ah, que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui
+doit être accoutumé à ces sortes de choses ! J'ai pitié de vous voir
+la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une
+noble effronterie ? que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans
+les mêmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une
+ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi
+que la mort ? que ne me dites-vous que des affaires de la dernière
+conséquence vous ont obligé à partir sans m'en donner avis ; qu'il
+faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je
+n'ai qu'à m'en retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez mes
+pas le plus tôt qu'il vous sera possible ; qu'il est certain que vous
+brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné de moi vous souffrez ce que
+souffre un corps qui est séparé de son âme ? Voilà comme il faut vous
+défendre, et non pas être interdit comme vous êtes.
+
+- Don Juan -
+
+Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et
+que je porte un coeur sincère. Je ne vous dirai point que je suis
+toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous
+rejoindre, puisqu'enfin il est assuré que je ne suis parti que pour
+vous fuir ; non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer,
+mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec
+vous davantage je puisse vivre sans péché. Il m'est venu des
+scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je
+faisais. J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai
+dérobée à la clôture d'un couvent, que vous avez rompu des voeux qui
+vous engageaient autre part, et que le ciel est fort jaloux de ces
+sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux
+céleste. J'ai cru que notre mariage n'était qu'un adultère déguisé,
+qu'il nous attirerait quelque disgrâce d'en haut, et qu'enfin je
+devais tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos
+premières chaînes. Voudriez-vous, Madame, vous opposer à une si sainte
+pensée, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les
+bras ; que pour...
+
+- Done Elvire -
+
+Ah ! scélérat, c'est maintenant que je te connais tout entier ; et,
+pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps, et
+qu'une telle connaissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer.
+Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même ciel
+dont tu te joues me saura venger de ta perfidie.
+
+- Don Juan -
+
+Sganarelle, le ciel !
+
+- Sganarelle -
+
+Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres.
+
+- Don Juan -
+
+Madame...
+
+- Done Elvire -
+
+Il suffit. je n'en veux pas ouïr davantage, et je m'accuse même d'en
+avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire expliquer trop
+sa honte ; et sur de tels sujets, un noble coeur, au premier mot, doit
+prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en
+injures ; non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles
+vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis
+encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais, et si
+le ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la
+colère d'une femme offensée.
+
+
+-----------
+
+Scène IV. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+ (à part.)
+
+Si le remords le pouvait prendre !
+
+- Don Juan -
+
+ (après un moment de réflexion.)
+
+Allons songer à l'exécution de notre entreprise amoureuse.
+
+- Sganarelle -
+
+ (seul.)
+
+Ah ! quel abominable maître me vois-je obligé de servir !
+
+
+
+ACTE SECOND.
+------------
+
+Le théâtre représente une campagne au bord de la mer.
+
+
+Scène première. - Charlotte, Pierrot.
+
+
+- Charlotte -
+
+Notre dinse, Piarrot, tu t'es trouvé là bien à point !
+
+- Pierrot -
+
+Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'époisseur d'une éplingue,
+qu'ils ne se sayant nayés tous deux.
+
+- Charlotte -
+
+C'est donc le coup de vent d'à matin qui les avait renvarsés dans la
+mar ?
+
+- Pierrot -
+
+Aga (1), quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme
+cela est venu : car, comme dit l'autre, je les ai le premier avisés,
+avisés le premier je les ai. Enfin donc j'étions sur le bord de la
+mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des
+mottes de tarre que je nous jesquions à la tête ; car, comme tu sais
+bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi, par fouas, je batifole
+itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparçu de tout
+loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme
+envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d'un
+coup je voyais que je ne voyais plus rien. Eh ! Lucas, c'ai-je fait,
+je pense que vlà des hommes qui nageant là-bas. Voire, ce m'a-t-il
+fait, t'as été au trépassement d'un chat, t'as la vue trouble
+(2). Palsanguienne, c'ai-je fait, je n'ai point la vue trouble, ce
+sont des hommes. Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue.
+Veux-tu gager, c'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, c'ai-je
+fait, et que ce sont deux hommes, c'ai-je fait, qui nageant droit ici,
+c'ai-je fait ? Morguienne, ce m'a-t-il fait, je gage que non. Oh ! ça,
+c'ai-je fait, veux-tu gager dix sous que si ? Je le veux bian, ce
+m'a-t-il fait, et, pour te montrer, vlà argent su jeu, ce m'a-t-il
+fait. Moi, je n'ai point été ni fou, ni estourdi ; j'ai bravement
+bouté à tarre quatre pièces tapées, et cinq sous en doubles,
+jerniguienne, aussi hardiment que si j'avais avalé un varre de vin,
+car je sis hasardeux, moi, et je vas à la débandade. Je savais bian ce
+que je faisais pourtant. Queuque gniais ! Enfin donc, je n'avons pas
+putôt eu gagé, que j'avons vu les deux hommes tout à plain, qui nous
+faisiant signe de les aller querir ; et moi de tirer auparavant les
+enjeux. Allons, Lucas, c'ai-je dit, tu vois bian qu'ils nous appelont ;
+allons vite à leu secours. Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait
+pardre. Oh ! donc, tanquia qu'à la parfin, pour le faire court, je
+l'ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés dans une barque, et pis
+j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tirés de gliau, et pis
+je les avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant
+dépouillés tous nus pour se sécher, et pis il y en est venu encore
+deux de la même bande, qui s'équiant sauvés tout seuls ; et pis
+Mathurine est arrivée là, à qui l'en a fait les doux yeux. Vlà
+justement, Charlotte, comme tout ça s'est fait.
+
+- Charlotte -
+
+Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait
+que les autres ?
+
+- Pierrot -
+
+Oui, c'est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieur,
+car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu'en bas ; et ceux
+qui le servont sont des monsieux eux-mêmes ; et stapandant, tout gros
+monsieu qu'il est, il serait par ma fiqué nayé si je n'aviomme été là.
+
+- Charlotte -
+
+Ardez (3) un peu.
+
+- Pierrot -
+
+Oh ! parguienne, sans nous il en avait pour sa maine de fèves (4).
+
+- Charlotte -
+
+Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot ?
+
+- Pierrot -
+
+Nannain, ils l'avont r'habillé tout devant nous. Mon Guieu, je n'en
+avais jamais vu s'habiller. Que d'histoires et d'engingorniaux (5)
+boutont ces messieux-là les courtisans ! je me pardrais là dedans
+pour moi ; et j'étais tout ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils
+avont des cheveux qui ne tenont point à leu tête ; et ils boutont ça
+après tout, comme un gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises qui
+ant des manches où j'entrerions tout brandis, toi et moi. En glieu
+d'haut-de-chausse, ils portont un garde-robe (6) aussi large que d'ici
+à Pâques ; en glieu de pourpoint, de petites brassières qui ne leu
+venont pas jusqu'au brichet (7) ; et, en glieu de rabat, un grand
+mouchoir de cou à réziau aveuc quatre grosses houpes de linge qui leu
+pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au
+bout des bras, et de grands en tonnois de passement aux jambes, et,
+parmi tout ça, tant de rubans, tant de rubans, que c'est une vraie
+piquié. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont farcis tout
+depis un bout jusqu'à l'autre ; et ils sont faits d'une façon que je
+me romprais le cou aveuc.
+
+- Charlotte -
+
+Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ça.
+
+- Pierrot -
+
+Oh ! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose à
+te dire, moi.
+
+- Charlotte -
+
+Et bian ! dis, qu'est-ce que c'est ?
+
+- Pierrot -
+
+Vois-tu, Charlotte ? il faut, comme dit l'autre, que je débonde mon
+coeur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour être mariés
+ensemble ; mais marguienne, je ne suis point satisfait de toi.
+
+- Charlotte -
+
+Quement ? qu'est-ce que c'est donc qu'iglia ?
+
+- Pierrot -
+
+Iglia que tu me chagraines l'esprit franchement.
+
+- Charlotte -
+
+Et quement donc ?
+
+- Pierrot -
+
+Tétiguienne, tu ne m'aimes point.
+
+- Charlotte -
+
+Ah ! ah ! n'est-ce que ça ?
+
+- Pierrot -
+
+Oui, ce n'est que ça, et c'est bian assez.
+
+- Charlotte -
+
+Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la même
+chose.
+
+- Pierrot -
+
+Je te dis toujou la même chose, parce que c'est toujou la même chose ;
+et si ce n'était pas toujou la même chose, je ne te dirais pas toujou
+la même chose.
+
+- Charlotte -
+
+Mais, qu'est-ce qu'il te faut ? que veux-tu ?
+
+- Pierrot -
+
+Jerniguienne ! je veux que tu m'aimes.
+
+- Charlotte -
+
+Est-ce que je ne t'aime pas ?
+
+- Pierrot -
+
+Non, tu ne m'aimes pas ; et si, je fais tout ce que je pis pour ça. Je
+t'achète, sans reproche, des rubans à tous les marciers qui passont ;
+je me romps le cou à t'aller dénicher des marles ; je fais jouer pour
+toi les vielleux quand ce vient ta fête ; et tout ça comme si je me
+frappois la tête contre un mur. Vois-tu, ça n'est ni biau ni honnête
+de n'aimer pas les gens qui nous aimont.
+
+- Charlotte -
+
+Mais, mon Guieu, je t'aime aussi.
+
+- Pierrot -
+
+Oui, tu m'aimes d'une belle déguaine !
+
+- Charlotte -
+
+Quement veux-tu donc qu'on fasse ?
+
+- Pierrot -
+
+Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut.
+
+- Charlotte -
+
+Ne t'aimé-je pas aussi comme il faut ?
+
+- Pierrot -
+
+Non. Quand ça est, ça se voit, et l'en fait mille petites singeries
+aux personnes quand on les aime du bon du coeur. Regarde la grosse
+Thomasse comme elle est assotée du jeune Robain ; alle est toujou
+autour de li à l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li
+fait queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant ; et
+l'autre jour qu'il était assis sur un escabiau, al fut le tirer de
+dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni, v'là où
+l'en voit les gens qui aimont ; mais toi, tu ne me dis jamais mot,
+t'es toujou là comme eune vraie souche de bois ; et je passerais vingt
+fois devant toi, que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le
+moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventreguienne ! ça n'est
+pas bian, après tout : et t'es trop froide pour les gens.
+
+- Charlotte -
+
+Que veux-tu que j'y fasse ? C'est mon himeur, et je ne me pis
+refondre.
+
+- Pierrot -
+
+Igna himeur qui quienne. Quand en a de l'amiquié pour les parsonnes,
+l'on en baille toujou queuque petite signifiance.
+
+- Charlotte -
+
+Enfin, je t'aime tout autant que je pis ; et si tu n'es pas content de
+ça, tu n'as qu'à en aimer queuque autre.
+
+- Pierrot -
+
+Eh bian ! vlà pas mon compte ? Tétigué, si tu m'aimais, me dirais-tu
+ça ?
+
+- Charlotte -
+
+Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit ?
+
+- Pierrot -
+
+Morgué ! queu mal te fais-je ? Je ne te demande qu'un peu d'amiquié.
+
+- Charlotte -
+
+Et bien ! laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-être
+que ça viendra tout d'un coup sans y songer.
+
+- Pierrot -
+
+Touche donc là, Charlotte.
+
+- Charlotte -
+
+ (donnant sa main.)
+
+Eh bien ! quien.
+
+- Pierrot -
+
+Promets-moi donc que tu tâcheras de m'aimer davantage.
+
+- Charlotte -
+
+J'y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que ça vienne de
+lui-même. Piarrot, est-ce là ce monsieu ?
+
+- Pierrot -
+
+Oui, le vlà.
+
+- Charlotte -
+
+Ah ! mon Guieu, qu'il est genti, et que ç'aurait été dommage qu'il eût
+été nayé !
+
+- Pierrot -
+
+Je revians tout à l'heure ; je m'en vas boire chopine, pour me
+rebouter tant soit peu de la fatigue que j'ais eue.
+
+
+-----------
+
+Scène II. - Don Juan, Sganarelle, Charlotte, dans le fond du théâtre.
+
+
+- Don Juan -
+
+Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue
+a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait ; mais, à
+te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur,
+et je lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le
+chagrin que me donnait le mauvais succès de notre entreprise. Il ne
+faut pas que ce coeur m'échappe, et j'y ai déjà jeté des dispositions
+à ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs.
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, j'avoue que vous m'étonnez. A peine sommes-nous échappés
+d'un péril de mort, qu'au lieu de rendre grâce au ciel de la pitié
+qu'il a daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à
+attirer sa colère par vos fantaisies accoûtumées, et vos amours
+cr...
+
+ (Don Juan prend un ton menaçant.)
+
+Paix, coquin que vous êtes, vous ne savez ce que vous dites, et
+monsieur sait ce qu'il fait. Allons.
+
+- Don Juan -
+
+ (apercevant Charlotte.)
+
+Ah ! ah ! d'où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu
+de plus joli ? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien
+l'autre ?
+
+- Sganarelle -
+
+Assurément.
+
+ (à part.)
+
+Autre pièce nouvelle.
+
+- Don Juan -
+
+ (à Charlotte.)
+
+D'où me vient, la belle, une rencontre si agréable ? Quoi ! dans ces
+lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des
+personnes faites comme vous êtes.
+
+- Charlotte -
+
+Vous voyez, Monsieu.
+
+- Don Juan -
+
+Etes-vous de ce village ?
+
+- Charlotte -
+
+Oui, Monsieu.
+
+- Don Juan -
+
+Et vous y demeurez ?...
+
+- Charlotte -
+
+Oui, Monsieu.
+
+- Don Juan -
+
+Vous vous appelez ?
+
+- Charlotte -
+
+Charlotte, pour vous servir.
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont pénétrants !
+
+- Charlotte -
+
+Monsieu, vous me rendez toute honteuse.
+
+- Don Juan -
+
+Ah, n'ayez point de honte d'entendre dire vos vérités. Sganarelle,
+qu'en dis-tu ? Peut-on rien voir de plus agréable ? Tournez-vous un
+peu, s'il vous plaît. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu
+la tête, de grâce. Ah ! que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux
+entièrement. Ah ! qu'ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents,
+je vous prie. Ah ! qu'elles sont amoureuses, et ces lèvres
+appétissantes ! Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si
+charmante personne.
+
+- Charlotte -
+
+Monsieur, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c'est pour vous
+railler de moi.
+
+- Don Juan -
+
+Moi, me railler de vous ? Dieu m'en garde ! je vous aime trop pour
+cela, et c'est du fond du coeur que je vous parle.
+
+- Charlotte -
+
+Je vous suis bien obligée, si ça est.
+
+- Don Juan -
+
+Point du tout, vous ne m'êtes point obligée de tout ce que je dis ; et
+ce n'est qu'à votre beauté que vous en êtes redevable.
+
+- Charlotte -
+
+Monsieu, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit
+pour vous répondre.
+
+- Don Juan -
+
+Sganarelle, regarde un peu ses mains.
+
+- Charlotte -
+
+Fi ! Monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi.
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! que dites-vous ? Elles sont les plus belles du monde ; souffrez
+que je les baise, je vous prie.
+
+- Charlotte -
+
+Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites ; et si j'avais su
+ça tantôt, je n'aurais pas manqué de les laver avec du son.
+
+- Don Juan -
+
+Eh ! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'êtes pas mariée, sans
+doute ?
+
+- Charlotte -
+
+Non, Monsieu ; mais je dois bientôt l'être avec Piarrot, le fils de la
+voisine Simonette.
+
+- Don Juan -
+
+Quoi ! une personne comme vous serait la femme d'un simple paysan ?
+Non, non, c'est profaner tant de beauté, et vous n'êtes pas née pour
+demeurer dans un village. Vous méritez, sans doute, une meilleure
+fortune ; et le ciel qui le connaît bien, m'a conduit ici tout exprès
+pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes ; car enfin,
+belle Charlotte, je vous aime de tout mon coeur, et il ne tiendra qu'à
+vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans
+l'état où vous méritez d'être. Cet amour est bien prompt, sans doute ;
+mais quoi ! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et
+l'on vous aime autant en un quart d'heure qu'on ferait une autre en
+six mois.
+
+- Charlotte -
+
+Aussi vrai, Monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce
+que vous dites me fait aise, et j'aurais toutes les envies du monde de
+vous croire ; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les
+monsieux, et que vous autres courtisans êtes des enjoleux, qui ne
+songez qu'à abuser les filles.
+
+- Don Juan -
+
+Je ne suis pas de ces gens-là.
+
+- Sganarelle -
+
+Il n'a garde.
+
+- Charlotte -
+
+Voyez-vous, Monsieu ? il n'y a pas plaisir à se laisser abuser. Je
+suis une pauvre paysanne ; mais j'ai l'honneur en recommandation, et
+j'aimerais mieux me voir morte que de me voir déshonorée.
+
+- Don Juan -
+
+Moi, j'aurais l'âme assez méchante pour abuser une personne comme vous ?
+je serais assez lâche pour vous déshonorer ? Non, non, j'ai trop de
+conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en
+tout honneur ; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que
+je n'ai point d'autre dessein que de vous épouser. En voulez-vous un
+plus grand témoignage ? M'y voilà prêt quand vous voudrez : et je
+prends à témoin l'homme que voilà, de la parole que je vous donne.
+
+- Sganarelle -
+
+Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous
+voudrez.
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore.
+Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres ; et s'il y a
+des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'à abuser les
+filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la
+sincérité de ma foi : et puis votre beauté vous assure de tout. Quand
+on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes
+de craintes : vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne
+qu'on abuse ; et pour moi, je vous l'avoue, je me percerais le coeur
+de mille coups, si j'avais eu la moindre pensée de vous trahir.
+
+- Charlotte -
+
+Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai ou non ; mais vous faites que
+l'on vous croit.
+
+- Don Juan -
+
+Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je
+vous réitère encore la promesse que je vous ai faite. Ne
+l'acceptez-vous pas ? et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme ?
+
+- Charlotte -
+
+Oui, pourvu que ma tante le veuille.
+
+- Don Juan -
+
+Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part.
+
+- Charlotte -
+
+Mais au moins, Monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie ; il y
+aurait de la conscience à vous, et vous voyez comme j'y vais à la
+bonne foi.
+
+- Don Juan -
+
+Comment ! il semble que vous doutiez encore de ma sincérité ?
+voulez-vous que je fasse des serments épouvantables ? Que le ciel...
+
+- Charlotte -
+
+Mon Dieu, ne jurez point ! je vous crois.
+
+- Don Juan -
+
+Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole.
+
+- Charlotte -
+
+Oh ! monsieu, attendez que je soyons mariés, je vous
+prie. Après ça, je vous baiserai tant que vous voudrez.
+
+- Don Juan -
+
+Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez,
+abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille
+baisers, je lui exprime le ravissement où je suis...
+
+
+-----------
+
+Scène III. - Don Juan, Sganarelle, Pierrot, Charlotte.
+
+
+- Pierrot -
+
+ (poussant Don Juan qui baise la main de Charlotte.)
+
+Tout doucement, Monsieu ; tenez-vous, s'il vous plaît. Vous vous
+échauffez trop, et vous pourriez gagner la purésie.
+
+- Don Juan -
+
+ (repoussant rudement Pierrot.)
+
+Qui m'amène cet impertinent ?
+
+- Pierrot -
+
+ (se mettant entre Don Juan et Charlotte.)
+
+Je vous dis qu'ous vous tegniez, et qu'ous ne caressiais point nos
+accordées.
+
+- Don Juan -
+
+ (repoussant encore Pierrot.)
+
+Ah ! que de bruit !
+
+- Pierrot -
+
+Jerniguienne ! ce n'est pas comme ça qu'il faut pousser les gens.
+
+- Charlotte -
+
+ (prenant Pierrot par le bras.)
+
+Et laisse-le faire aussi, Piarrot.
+
+- Pierrot -
+
+Quement ! que je le laisse faire ! Je ne veux pas, moi.
+
+- Don Juan -
+
+Ah !
+
+- Pierrot -
+
+Tétiguienne ! par ce qu'ous êtes monsieu, vous viendrez caresser nos
+femmes à notre barbe ? Allez-v's-en caresser les vôtres.
+
+- Don Juan -
+
+Heu ?
+
+- Pierrot -
+
+Heu.
+
+ (Don Juan lui donne un soufflet.)
+
+Tétigué ! ne me frappez pas.
+
+ (autre soufflet.)
+
+Oh ! jerniguié !
+
+ (autre soufflet.)
+
+Ventregué !
+
+ (autre soufflet.)
+
+Palsangué ! morguienne ! ça n'est pas bian de battre les gens, et
+ce n'est là la récompense de v's avoir sauvé d'être nayé.
+
+- Charlotte -
+
+Piarrot ! ne te fâche point.
+
+- Pierrot -
+
+Je me veux fâcher ; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te
+cajole.
+
+- Charlotte -
+
+Oh ! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce monsieu veut
+m'épouser, et tu ne dois pas te bouter en colère.
+
+- Pierrot -
+
+Quement ? Jerni ! tu m'es promise.
+
+- Charlotte -
+
+Ça n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas être bien
+aise que je devienne madame ?
+
+- Pierrot -
+
+Jernigué ! non. J'aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre.
+
+- Charlotte -
+
+Va va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te
+ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage
+cheux nous.
+
+- Pierrot -
+
+Ventreguienne ! je gni en porterai jamais, quand tu m'en payerais deux
+fois autant. Est-ce donc comme ça que t'écoutes ce qu'il te dit ?
+Morguienne ! si j'avais su ça tantôt, je me serais bian gardé de le
+tirer de gliau, et je gli aurais baillé un bon coup d'aviron sur la
+tête.
+
+- Don Juan -
+
+ (s'approchant de Pierrot pour le frapper.)
+
+Qu'est-ce que vous dites ?
+
+- Pierrot -
+
+ (se mettant derrière Charlotte.)
+
+Jerniguienne ! je ne crains parsonne.
+
+- Don Juan -
+
+ (passant du côté où est Pierrot.)
+
+Attendez-moi un peu.
+
+- Pierrot -
+
+ (repassant de l'autre côté.)
+
+Je me moque de tout, moi.
+
+- Don Juan -
+
+ (courant après Pierrot.)
+
+Voyons cela.
+
+- Pierrot -
+
+ (se sauvant encore derrière Charlotte.)
+
+J'en avons bian veu d'autres.
+
+- Don Juan -
+
+Ouais !
+
+- Sganarelle -
+
+Eh ! Monsieur, laissez là ce pauvre misérable. C'est conscience de le
+battre.
+
+ (à Pierrot, en se mettant entre lui et Don Juan.)
+
+Ecoute, mon pauvre garçon, retire-toi, et ne lui dis rien.
+
+- Pierrot -
+
+ (passant devant Sganarelle, et regardant fièrement Don Juan.)
+
+Je veux lui dire, moi !
+
+- Don Juan -
+
+ (levant la main pour donner un soufflet à Pierrot.)
+
+Ah ! je vous apprendrai...
+
+ (Pierrot baisse la tête, et Sganarelle reçoit le soufflet.)
+
+- Sganarelle -
+
+ (regardant Pierrot.)
+
+Peste soit du maroufle !
+
+- Don Juan -
+
+ (à Sganarelle.)
+
+Te voilà payé de ta charité.
+
+- Pierrot -
+
+Jarni ! je vas dire à sa tante tout ce ménage-ci.
+
+
+-----------
+
+Scène IV. - Don Juan, Charlotte, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (à Charlotte.)
+
+Enfin, je m'en vais être le plus heureux de tous les hommes, et je ne
+changerais pas mon bonheur contre toutes les choses du monde. Que de
+plaisirs quand vous serez ma femme, et que...
+
+
+-----------
+
+Scène V. - Don Juan, Mathurine, Charlotte, Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+ (apercevant Mathurine.)
+
+Ah ! ah !
+
+- Mathurine -
+
+ (à Don Juan.)
+
+Monsieu, que faites-vous donc là avec Charlotte ? Est-ce que vous lui
+parlez d'amour aussi ?
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Mathurine.)
+
+Non. Au contraire, c'est elle qui me témoignait une envie d'être ma
+femme, et je lui répondais que j'étais engagé avec vous.
+
+- Charlotte -
+
+ (à Don Juan.)
+
+Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine ?
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Charlotte.)
+
+Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudrait bien que je
+l'épousasse ; mais je lui dis que c'est vous que je veux.
+
+- Mathurine -
+
+Quoi ! Charlotte...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Mathurine.)
+
+Tout ce que vous lui direz sera inutile ; elle s'est mis cela dans la
+tête.
+
+- Charlotte -
+
+Quement donc ! Mathurine...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Charlotte.)
+
+C'est en vain que vous lui parlerez : vous ne lui ôterez point cette
+fantaisie.
+
+- Mathurine -
+
+Est-ce que...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Mathurine.)
+
+Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison.
+
+- Charlotte -
+
+Je voudrais...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Charlotte.)
+
+Elle est obstinée comme tous les diables.
+
+- Mathurine -
+
+Vraiment...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Mathurine.)
+
+Ne lui dites rien, c'est une folle.
+
+- Charlotte -
+
+Je pense...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Charlotte.)
+
+Laissez-la là, c'est une extravagante.
+
+- Mathurine -
+
+Non, non, il faut que je lui parle.
+
+- Charlotte -
+
+Je veux voir un peu ses raisons.
+
+- Mathurine -
+
+Quoi !...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Mathurine.)
+
+Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'épouser.
+
+- Charlotte -
+
+Je...
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Charlotte.)
+
+Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donné parole de la
+prendre pour femme.
+
+- Mathurine -
+
+Holà ! Charlotte, ça n'est pas bian de courir su le marché des autres.
+
+- Charlotte -
+
+Ça n'est pas honnête, Mathurine, d'être jalouse que monsieu me parle.
+
+- Mathurine -
+
+C'est moi que monsieu a vue la première.
+
+- Charlotte -
+
+S'il vous a vue la première, il m'a vue la seconde, et m'a promis de
+m'épouser.
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Mathurine.)
+
+Et bien ! que vous ai-je dit ?
+
+- Mathurine -
+
+Je vous baise les mains ; c'est moi, et non pas vous qu'il
+a promis d'épouser.
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Charlotte.)
+
+N'ai-je pas deviné ?
+
+- Charlotte -
+
+A d'autres, je vous prie ; c'est moi, vous dis-je.
+
+- Mathurine -
+
+Vous vous moquez des gens ; c'est moi, encore un coup.
+
+- Charlotte -
+
+Le v'là qui est pour le dire, si je n'ai pas raison.
+
+- Mathurine -
+
+Le v'là qui est pour me démentir, si je ne dis pas vrai.
+
+- Charlotte -
+
+Est-ce, Monsieu, que vous lui avez promis de l'épouser ?
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Charlotte.)
+
+Vous vous raillez de moi.
+
+- Mathurine -
+
+Est-il vrai, Monsieu, que vous lui avez donné parole d'être son mari ?
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Mathurine.)
+
+Pouvez-vous avoir cette pensée ?
+
+- Charlotte -
+
+Vous voyez qu'al le soutient.
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Charlotte.)
+
+Laissez-la faire.
+
+- Mathurine -
+
+Vous êtes témoin comme al l'assure.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Mathurine.)
+
+Laissez-la dire.
+
+- Charlotte -
+
+Non, non, il faut savoir la vérité.
+
+- Mathurine -
+
+Il est question de juger ça.
+
+- Charlotte -
+
+Oui, Mathurine, je veux que monsieu vous montre votre bec jaune (8).
+
+- Mathurine -
+
+Oui, Charlotte, je veux que monsieu vous rende un peu camuse (9).
+
+- Charlotte -
+
+Monsieur, videz la querelle, s'il vous plaît.
+
+- Mathurine -
+
+Mettez-nous d'accord, Monsieu.
+
+- Charlotte -
+
+ (à Mathurine.)
+
+Vous allez voir.
+
+- Mathurine -
+
+ (à Charlotte.)
+
+Vous allez voir vous même.
+
+- Charlotte -
+
+ (à Don Juan.)
+
+Dites.
+
+- Mathurine -
+
+ (à Don Juan.)
+
+Parlez.
+
+- Don Juan -
+
+Que voulez-vous que je dise ? vous soutenez également
+toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour
+femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui
+en est, sans qu'il soit nécessaire que je m'explique davantage ?
+Pourquoi m'obliger là-dessus à des redites ? Celle à
+qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas, en elle-même
+de quoi se moquer des discours de l'autre, et doit-elle se
+mettre en peine, pourvu que j'accomplisse ma promesse ?
+Tous les discours n'avancent point les choses. Il faut faire,
+et non pas dire ; et les effets décident mieux que les paroles.
+Aussi n'est-ce rien que par là que je vous veux mettre
+d'accord ; et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des
+deux a mon coeur.
+
+ (bas, à Mathurine.)
+
+Laissez-lui croire ce qu'elle voudra.
+
+ (bas, à Charlotte.)
+
+Laissez-la se flatter dans son imagination.
+
+ (bas, à Mathurine.)
+
+Je vous adore.
+
+ (bas, à Charlotte.)
+
+Je suis tout à vous.
+
+ (bas, à Mathurine.)
+
+Tous les visages sont laids auprès du vôtre.
+
+ (bas, à Charlotte.)
+
+On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue.
+
+ (haut.)
+
+J'ai un petit ordre à donner, je viens vous retrouver dans un quart
+d'heure.
+
+
+-----------
+
+Scène VI. - Charlotte, Mathurine, Sganarelle.
+
+
+- Charlotte -
+
+ (à Mathurine.)
+
+Je suis celle qu'il aime, au moins.
+
+- Mathurine -
+
+ (à Charlotte.)
+
+C'est moi qu'il épousera.
+
+- Sganarelle -
+
+ (arrêtant Charlotte et Mathurine.)
+
+Ah ! pauvres filles que vous êtes, j'ai pitié de votre innocence, et
+je ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur. Croyez-moi
+l'une et l'autre : ne vous amusez point à tous les contes qu'on vous
+fait, et demeurez dans votre village.
+
+
+-----------
+
+Scène VII. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (dans le fond du théâtre, à part.)
+
+Je voudrais bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas.
+
+- Sganarelle -
+
+ (à ces filles.)
+
+Mon maître est un fourbe ; il n'a dessein que de vous abuser, et en a
+bien abusé d'autres : c'est l'épouseur du genre humain, et...
+
+ (apercevant Don Juan.)
+
+cela est faux ; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu'il en a
+menti. Mon maître n'est point l'épouseur du genre humain, il n'est point
+fourbe, il n'a pas dessein de vous tromper, et n'en a point abusé d'autres.
+Ah ! tenez, le voilà, demandez-le plutôt à lui-même.
+
+- Don Juan -
+
+ (regardant Sganarelle, et le soupçonnant d'avoir parlé.)
+
+Oui !
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, comme le monde est plein de médisants, je vais au devant
+des choses ; et je leur disais que, si quelqu'un leur venait dire du
+mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent
+pas de lui dire qu'il en aurait menti.
+
+- Don Juan -
+
+Sganarelle !
+
+- Sganarelle -
+
+ (à Charlotte et à Mathurine.)
+
+Oui, monsieur est homme d'honneur ; je le garantis tel.
+
+- Don Juan -
+
+Hon !
+
+- Sganarelle -
+
+Ce sont des impertinents.
+
+
+-----------
+
+Scène VIII. - Don Juan, La Ramée, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.
+
+
+- La Ramée -
+
+ (bas, à Don Juan.)
+
+Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous.
+
+- Don Juan -
+
+Comment ?
+
+- La Ramée -
+
+Douze hommes à cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un
+moment ; je ne sais pas par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi ;
+mais j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrogé, et
+auquel ils vous ont dépeint. L'affaire presse, et le plus tôt que vous
+pourrez sortir d'ici sera le meilleur.
+
+
+-----------
+
+Scène IX. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (à Charlotte et à Mathurine.)
+
+Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici ; mais je
+vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai
+donnée, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant
+qu'il soit demain au soir.
+
+
+-----------
+
+Scène X. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+Comme la partie n'est pas égale, il faut user de stratagème, et éluder
+adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se
+revête de mes habits ; et moi...
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, vous vous moquez. M'exposer à être tué sous vos habits, et...
+
+- Don Juan -
+
+Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais ; et bien heureux
+est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maître.
+
+- Sganarelle -
+
+Je vous remercie d'un tel honneur.
+
+ (seul.)
+
+O ciel ! puisqu'il s'agit de mort, fais-moi la grâce de n'être point
+pris pour un autre !
+
+
+
+ACTE TROISIEME.
+---------------
+
+Le théâtre représente une forêt.
+
+
+Scène première (10). - Don Juan, en habit de campagne; Sganarelle, en médecin.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voilà l'un et
+l'autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n'était point du
+tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous
+vouliez faire.
+
+- Don Juan -
+
+Il est vrai que te voilà bien, et je ne sais où tu as été déterrer cet
+attirail ridicule.
+
+- Sganarelle -
+
+Oui ? c'est l'habit d'un vieux médecin, qui a été laissé en gage au
+lieu où je l'ai pris, et il m'en a coûté de l'argent pour
+l'avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met déjà en
+considération, que je suis salué des gens que je rencontre, et que
+l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme ?
+
+- Don Juan -
+
+Comment donc ?
+
+- Sganarelle -
+
+Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus
+demander mon avis sur différentes maladies.
+
+- Don Juan -
+
+Tu leur as répondu que tu n'y entendais rien ?
+
+- Sganarelle -
+
+Moi ? point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit : j'ai
+raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun.
+
+- Don Juan -
+
+Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés ?
+
+- Sganarelle -
+
+Ma foi, Monsieur, j'en ai pris par où j'en ai pu attraper ; j'ai fait
+mes ordonnances à l'aventure, et ce serait une chose plaisante si les
+malades guérissaient, et qu'on m'en vînt remercier.
+
+- Don Juan -
+
+Et pourquoi non ? Par quelle raison n'aurais-tu pas les mêmes
+privilèges qu'ont tous les autres médecins ? Ils n'ont pas plus de
+part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure
+grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès ;
+et tu peux profiter, comme eux, du bonheur du malade, et voir
+attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard
+et des forces de la nature.
+
+- Sganarelle -
+
+Comment, Monsieur, vous êtes aussi impie en médecine ?
+
+- Don Juan -
+
+C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes.
+
+- Sganarelle -
+
+Quoi ! vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au
+vin émétique ?
+
+- Don Juan -
+
+Et pourquoi veux-tu que j'y croie ?
+
+- Sganarelle -
+
+Vous avez l'âme bien mécréante. Cependant vous voyez depuis un temps
+que le vin émétique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti
+les plus incrédules esprits : et il n'y a pas trois semaines que j'en
+ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux.
+
+- Don Juan -
+
+Et quel ?
+
+- Sganarelle -
+
+Il y avait un homme qui, depuis six jours, était à l'agonie ; on ne
+savait plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisaient rien ;
+on s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique.
+
+- Don Juan -
+
+Il réchappa, n'est-ce pas ?
+
+- Sganarelle -
+
+Non, il mourut.
+
+- Don Juan -
+
+L'effet est admirable.
+
+- Sganarelle -
+
+Comment ! il y avait six jours entiers qu'il ne pouvait mourir, et
+cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ?
+
+- Don Juan -
+
+Tu as raison.
+
+- Sganarelle -
+
+Mais laissons la médecine où vous ne croyez point, et parlons des
+autres choses ; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en
+humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez
+les disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances.
+
+- Don Juan -
+
+Eh bien ?
+
+- Sganarelle -
+
+Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne
+croyez point du tout au ciel ?
+
+- Don Juan -
+
+Laissons cela.
+
+- Sganarelle -
+
+C'est-à-dire que non. Et à l'enfer ?
+
+- Don Juan -
+
+Eh !
+
+- Sganarelle -
+
+Tout de même. Et au diable s'il vous plaît ?
+
+- Don Juan -
+
+Oui, oui.
+
+- Sganarelle -
+
+Aussi peu. Ne croyez-vous point à l'autre vie ?
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! ah ! ah !
+
+- Sganarelle -
+
+Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi
+un peu, [le moine bourru, qu'en croyez-vous ? eh !
+
+- Don Juan -
+
+La peste soit du fat !
+
+- Sganarelle -
+
+Et voilà ce que je ne puis souffrir : car il n'y a rien de plus vrai
+que le moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-là (11). Mais]
+encore faut-il croire quelque chose [dans le monde], qu'est-ce [donc]
+que vous croyez ?
+
+- Don Juan -
+
+Ce que je crois ?
+
+- Sganarelle -
+
+Oui.
+
+- Don Juan -
+
+Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et
+que quatre et quatre sont huit.
+
+- Sganarelle -
+
+La belle croyance [et les beaux articles de foi] que voilà ! Votre
+religion, à ce que je vois, est donc l'arithmétique ? Il faut avouer
+qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que, pour
+avoir bien étudié, on est bien moins sage le plus souvent. Pour
+moi, Monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et
+personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris ; mais
+avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que
+tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous
+voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je
+voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers,
+cette terre, et ce ciel que voilà là-haut ; et si tout cela s'est bâti
+de lui-même. Vous voilà, vous, par exemple, vous êtes là : est-ce que
+vous vous êtes fait tout seul, et n'a-t-il pas fallu que votre père
+ait engrossé votre mère pour vous faire ? Pouvez-vous voir toutes les
+inventions dont la machine de l'homme est composée, sans admirer de
+quelle façon cela est agencé l'un dans l'autre ? ces nerfs, ces os,
+ces veines, ces artères, ces... ce poumon, ce coeur, ce foie, et tous
+ces autres ingrédients qui sont là, et qui... Oh ! dame,
+interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurais disputer si l'on
+ne m'interrompt. Vous vous taisez exprès, et me laissez parler par
+belle malice.
+
+- Don Juan -
+
+J'attends que ton raisonnement soit fini.
+
+- Sganarelle -
+
+Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme,
+quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient
+expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que
+j'aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en
+un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut ? Je veux frapper
+des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête,
+remuer les pieds, aller à droite, à gauche, en avant, en arrière,
+tourner...
+
+ (Il se laisse tomber en tournant.)
+
+- Don Juan -
+
+Bon ! Voilà ton raisonnement qui a le nez cassé.
+
+- Sganarelle -
+
+Morbleu ! je suis bien sot de m'amuser à raisonner avec vous ; croyez
+ce que vous voudrez, il m'importe bien que vous soyez damné !
+
+- Don Juan -
+
+Mais tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes égarés.
+Appelle un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le
+chemin.
+
+
+-----------
+
+Scène II. - Don Juan, Sganarelle, un pauvre.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Holà ! ho ! l'homme ! ho ! mon compère ! ho ! l'ami ! un petit mot,
+s'il vous plaît. Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la
+ville.
+
+- Le pauvre -
+
+Vous n'avez qu'à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main
+droite quand vous serez au bout de la forêt ; mais je vous donne avis
+que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque
+temps, il y a des voleurs ici autour.
+
+- Don Juan -
+
+Je te suis obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon coeur.
+
+- Le pauvre -
+
+Si vous vouliez me secourir, Monsieur, de quelque aumône ?
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! ah ! ton avis est intéressé, à ce que je vois.
+
+- Le pauvre -
+
+Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans le bois
+depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous
+donne toute sorte de biens.
+
+- Don Juan -
+
+Eh ! prie le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des
+affaires des autres.
+
+- Sganarelle -
+
+Vous ne connaissez pas monsieur, bonhomme ; il ne croit qu'en deux et
+deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit.
+
+- Don Juan -
+
+Quelle est ton occupation parmi ces arbres ?
+
+- Le pauvre -
+
+De prier le ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui
+me donnent quelque chose.
+
+- Don Juan -
+
+Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ?
+
+- Le pauvre -
+
+Hélas ! Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde.
+
+- Don Juan -
+
+Tu te moques : un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut pas
+manquer d'être bien dans ses affaires.
+
+- Le pauvre -
+
+Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau
+de pain à mettre sous les dents.
+
+- Don Juan -
+
+Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah
+! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu
+veuilles jurer.
+
+- Le pauvre -
+
+Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ?
+
+- Don Juan -
+
+Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non ; en voici
+un que je te donne, si tu jures. Tiens : il faut jurer.
+
+- Le pauvre -
+
+Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+A moins de cela, tu ne l'auras pas.
+
+- Sganarelle -
+
+Va, va, jure un peu : il n'y a pas de mal.
+
+- Don Juan -
+
+Prends, le voilà, prends, te dis-je ; mais jure donc.
+
+- Le pauvre -
+
+Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim.
+
+- Don Juan -
+
+Va va, je te le donne pour l'amour de l'humanité.
+
+ (Regardant dans la forêt.)
+
+Mais que vois-je là ? un homme attaqué par trois autres ! La partie
+est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté.
+
+ (Il met l'épée à la main, et court au lieu du combat.)
+
+
+-----------
+
+Scène III. - Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Mon maître est un vrai enragé, d'aller se présenter à un péril qui ne
+le cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait
+fuir les trois.
+
+
+-----------
+
+Scène IV. - Don Juan, Don Carlos, Sganarelle, au fond de théâtre.
+
+
+- Don Carlos -
+
+ (remettant son épée.)
+
+On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre
+bras. Souffrez, Monsieur, que je vous rende grâces d'une action si
+généreuse, et que...
+
+- Don Juan -
+
+Je n'ai rien fait, Monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place.
+Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures ; et
+l'action de ces coquins était si lâche, que c'eût été y prendre part
+que de ne s'y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes-vous
+trouvé entre leurs mains ?
+
+- Don Carlos -
+
+Je m'étais, par hasard, égaré d'un frère et de tous ceux de notre
+suite ; et comme je cherchais à les rejoindre, j'ai fait rencontre de
+ces voleurs, qui d'abord ont tué mon cheval, et qui sans votre valeur
+en auraient fait autant de moi.
+
+- Don Juan -
+
+Votre dessein est-il d'aller du côté de la ville ?
+
+- Don Carlos -
+
+Oui, mais sans y vouloir entrer ; et nous nous voyons obligés, mon
+frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires
+qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, à
+la sévérité de leur honneur, puisqu'enfin le plus doux succès en est
+toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on est
+contraint de quiter le royaume ; et c'est en quoi je trouve la
+condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer
+sur toute la prudence et toute l'honnêteté de sa conduite, d'être
+asservi par les lois de l'honneur au dérèglement de la conduite
+d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dépendre de la
+fantaisie du premier téméraire qui s'avisera de lui faire une de ces
+injures pour qui un honnête homme doit périr.
+
+- Don Juan -
+
+On a cet avantage, qu'on fait courir le même risque et passer mal
+aussi le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une
+offense de gaieté de coeur. Mais ne serait-ce point une indiscrétion
+que de vous demander quelle peut être votre affaire ?
+
+- Don Carlos -
+
+La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret ; et lorsque
+l'injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher
+notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même
+le dessein que nous en avons. Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de
+vous dire que l'offense que nous cherchons à venger est une soeur
+séduite et enlevée d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est
+un Don Juan Tenorio, fils de Don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis
+quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport d'un
+valet, qui nous a dit qu'il sortait à cheval, accompagné de quatre ou
+cinq, et qu'il avait pris le long de cette côte ; mais tous nos soins
+ont été inutiles, et nous n'avons pu découvrir ce qu'il est devenu.
+
+- Don Juan -
+
+Le connaissez-vous, Monsieur, ce Don Juan dont vous parlez ?
+
+- Don Carlos -
+
+Non, quant à moi ; je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement ouï
+dépeindre à mon frère, mais la renommée n'en dit pas force bien, et
+c'est un homme dont la vie...
+
+- Don Juan -
+
+Arrêtez, Monsieur, s'il vous plaît. Il est un peu de mes amis, et ce
+serait à moi une espèce de lâcheté que d'en ouïr dire du mal.
+
+- Don Carlos -
+
+Pour l'amour de vous, Monsieur, je n'en dirai rien du tout, et c'est
+bien la moindre chose que je vous doive, après m'avoir sauvé la vie,
+que de me taire devant vous d'une personne que vous connaissez,
+lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal ; mais quelque ami
+que vous lui soyez, j'ose espérer que vous n'approuverez pas son
+action, et ne trouverez pas étrange que nous cherchions d'en prendre
+la vengeance.
+
+- Don Juan -
+
+Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins
+inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empêcher ; mais
+il n'est pas raisonnable qu'il offense impunément des gentilshommes,
+et je m'engage à vous faire faire raison par lui.
+
+- Don Carlos -
+
+Et quelle raison peut-on faire à ces sortes d'injures ?
+
+- Don Juan -
+
+Toute celle que votre honneur peut souhaiter ; et sans vous donner la
+peine de chercher Don Juan davantage, je m'oblige à le faire trouver
+au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira.
+
+- Don Carlos -
+
+Cet espoir est bien doux, Monsieur, à des coeurs offensés ; mais,
+après ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur que
+vous fussiez de la partie.
+
+- Don Juan -
+
+Je suis si attaché à don Juan, qu'il ne saurait se battre que je ne me
+batte aussi : mais enfin j'en réponds comme de moi-même, et vous
+n'avez qu'à dire quand vous voulez qu'il paraisse, et vous donne
+satisfaction.
+
+- Don Carlos -
+
+Que ma destinée est cruelle ! faut-il que je vous doive la vie, et que
+D. Juan soit de vos amis !
+
+
+-----------
+
+Scène V. - Don Alonse, Don Carlos, Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Alonse -
+
+ (parlant à ceux de sa suite, sans voir Don Carlos ni Don Juan.)
+
+Faites boire là mes chevaux, et qu'on les amène après
+nous : je veux un peu marcher à pied.
+
+ (les apercevant tous les deux.)
+
+O ciel, que vois-je ici ? Quoi ! mon frère, vous voila avec notre
+ennemi mortel !
+
+- Don Carlos -
+
+Notre ennemi mortel ?
+
+- Don Juan -
+
+ (mettant la main sur la garde de son épée.)
+
+Oui, je suis Don Juan moi-même ; et l'avantage du nombre ne m'obligera
+pas à vouloir déguiser mon nom.
+
+- Don Alonse -
+
+ (mettant l'épée à la main.)
+
+Ah, traître, il faut que tu périsses, et...
+
+ (Sganarelle court se cacher.)
+
+- Don Carlos -
+
+Ah ! mon frère, arrêtez. Je lui suis redevable de la vie ; et, sans le
+secours de son bras, j'aurais été tué par des voleurs que j'ai trouvés.
+
+- Don Alonse -
+
+Et voulez-vous que cette considération empêche notre vengeance ? Tous
+les services que nous rend une main ennemie, ne sont d'aucun mérite
+pour engager notre âme ; et s'il faut mesurer l'obligation à l'injure,
+votre reconnaissance, mon frère, est ici ridicule ; et comme l'honneur
+est infiniment plus précieux que la vie, c'est ne devoir rien
+proprement que d'être redevable de la vie à qui nous a ôté l'honneur.
+
+- Don Carlos -
+
+Je sais la différence, mon frère, qu'un gentilhomme doit toujours
+mettre entre l'un et l'autre ; et la reconnaissance de l'obligation
+n'efface point en moi le ressentiment de l'injure ; mais souffrez que
+je lui rende ici ce qu'il m'a prêté, que je m'acquitte sur-le-champ de
+la vie que je lui dois, par un delai de notre vengeance, et lui laisse
+la liberté de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait.
+
+- Don Alonse -
+
+Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et
+l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre
+ici, c'est à nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blessé
+mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures ; et si
+vous répugnez à prêter votre bras à cette action, vous n'avez qu'à
+vous retirer, et laisser à ma main la gloire d'un tel sacrifice.
+
+- Don Carlos -
+
+De grâce, mon frère...
+
+- Don Alonse -
+
+Tous ces discours sont superflus : il faut qu'il meure.
+
+- Don Carlos -
+
+Arrêtez, vous dis-je, mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu'on
+attaque ses jours ; et je jure le ciel que je le défendrai ici contre
+qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette même vie
+qu'il a sauvée ; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me
+perciez.
+
+- Don Alonse -
+
+Quoi ! vous prenez le parti de notre ennemi contre moi, et, loin
+d'être saisi à son aspect des mêmes transports que je sens, vous
+faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur !
+
+- Don Carlos -
+
+Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime ; et ne
+vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous témoignez.
+Ayons du coeur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n'ait rien
+de farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de
+notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colère. Je
+ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi, je lui ai
+une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose.
+Notre vengeance, pour être différée, n'en sera pas moins éclatante ;
+au contraire, elle en tirera de l'avantage, et cette occasion de
+l'avoir pu prendre la fera paraître plus juste aux yeux de tout le
+monde.
+
+- Don Alonse -
+
+O l'étrange faiblesse, et l'aveuglement effroyable, de hasarder ainsi
+les intérêts de son honneur pour la ridicule pensée d'une obligation
+chimérique !
+
+- Don Carlos -
+
+Non, mon frère, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je
+saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre
+honneur ; je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d'un
+jour, que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur
+que j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j'ai soin de vous
+rendre le bien que j'ai reçu de vous, et vous devez par là juger du
+reste, croire que je m'acquitte avec la même chaleur de ce que je
+dois, et que je ne serai pas moins exact à vous payer l'injure que le
+bienfait. Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos
+sentiments, et je vous donne la liberté de penser à loisir aux
+résolutions que vous avez à prendre. Vous connaissez assez la grandeur
+de l'offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous même
+des réparations qu'elle demande. Il est des moyens doux pour nous
+satisfaire ; il en est de violents et de sanglants : mais enfin,
+quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donné parole de me faire
+faire raison par Don Juan. Songez à me la faire, je vous prie, et vous
+ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'à mon honneur.
+
+- Don Juan -
+
+Je n'ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis.
+
+- Don Carlos -
+
+Allons, mon frère ; un moment de douceur ne fait aucune injure à la
+sévérité de notre devoir.
+
+
+-----------
+
+Scène VI. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+Holà ! hé ! Sganarelle !
+
+- Sganarelle -
+
+ (sortant de l'endroit où il était caché.)
+
+Plaît-il ?
+
+- Don Juan -
+
+Comment ! coquin, tu fuis quand on m'attaque ?
+
+- Sganarelle -
+
+Pardonnez-moi, Monsieur, je viens seulement d'ici près. Je crois que
+cet habit est purgatif, et que c'est prendre médecine que de le
+porter.
+
+- Don Juan -
+
+Peste soit l'insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile
+plus honnête. Sais-tu bien qui est celui à qui j'ai sauvé la vie ?
+
+- Sganarelle -
+
+Moy ? non.
+
+- Don Juan -
+
+C'est un frère d'Elvire.
+
+- Sganarelle -
+
+Un...
+
+- Don Juan -
+
+Il est assez honnête homme, il en a bien usé, et j'ai regret d'avoir
+démêlé avec lui.
+
+- Sganarelle -
+
+Il vous serait aisé de pacifier toutes choses.
+
+- Don Juan -
+
+Oui ; mais ma passion est usée pour Done Elvire, et l'engagement ne
+compatit point avec mon humeur. J'aime la liberté en amour, tu le
+sais, et je ne saurais me résoudre à renfermer mon coeur entre quatre
+murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle à me
+laisser aller à tout ce qui m'attire. Mon coeur est à toutes les
+belles, et c'est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant
+qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe édifice que je vois
+entre ces arbres ?
+
+- Sganarelle -
+
+Vous ne le savez pas ?
+
+- Don Juan -
+
+Non vraiment.
+
+- Sganarelle -
+
+Bon ! c'est le tombeau que le commandeur faisait faire lors que vous
+le tuâtes.
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! tu as raison. Je ne savais pas que c'était de ce côté-ci qu'il
+était. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi
+bien que de la statue du commandeur, et j'ai envie de l'aller voir.
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, n'allez point là.
+
+- Don Juan -
+
+Pourquoi ?
+
+- Sganarelle -
+
+Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tué.
+
+- Don Juan -
+
+Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilité, et
+qu'il doit recevoir de bonne grâce, s'il est galant homme. Allons,
+entrons dedans.
+
+ (Le tombeau s'ouvre, où l'on voit la statue du commandeur.)
+
+- Sganarelle -
+
+Ah ! que cela est beau ! les belles statues ! le beau marbre ! les
+beaux piliers ! ah ! que cela est beau ! qu'en dites-vous, Monsieur ?
+
+- Don Juan -
+
+Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort ; et ce
+que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passé durant sa
+vie d'une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique
+pour quand il n'en a plus que faire.
+
+- Sganarelle -
+
+Voici la statue du commandeur.
+
+- Don Juan -
+
+Parbleu ! le voilà bon, avec son habit d'empereur romain !
+
+- Sganarelle -
+
+Ma foi, Monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie,
+et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feraient
+peur si j'étais tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de
+nous voir.
+
+- Don Juan -
+
+Il aurait tort ; et ce serait mal recevoir l'honneur que je lui
+fais. Demande-lui s'il veut venir souper avec moi.
+
+- Sganarelle -
+
+C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois.
+
+- Don Juan -
+
+Demande-lui, te dis-je.
+
+- Sganarelle -
+
+Vous moquez-vous ? Ce serait être fou, que d'aller parler à une statue.
+
+- Don Juan -
+
+Fais ce que je te dis.
+
+- Sganarelle -
+
+Quelle bizarrerie ! Seigneur commandeur...
+
+ (à part.)
+
+je ris de ma sottise, mais c'est mon maître qui me la fait faire.
+
+ (haut.)
+
+Seigneur commandeur, mon maître Don Juan vous demande si vous voulez
+lui faire l'honneur de venir souper avec lui.
+
+ (La statue baisse la tête.)
+
+Ah !
+
+- Don Juan -
+
+Qu'est-ce ? qu'as-tu ? Dis donc, veux-tu parler ?
+
+- Sganarelle -
+
+ (baissant la tête comme la statue.)
+
+La statue...
+
+- Don Juan -
+
+Et bien, que veux-tu dire, traître ?
+
+- Sganarelle -
+
+Je vous dis que la statue...
+
+- Don Juan -
+
+Et bien ! la statue ? je t'assomme, si tu ne parles.
+
+- Sganarelle -
+
+La statue m'a fait signe.
+
+- Don Juan -
+
+La peste le coquin !
+
+- Sganarelle -
+
+Elle m'a fait signe, vous dis-je, il n'est rien de plus vrai.
+Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir. Peut-être...
+
+- Don Juan -
+
+Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au
+doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le seigneur commandeur
+voudrait-il venir souper avec moi ?
+
+ (La statue baisse encore la tête.)
+
+- Sganarelle -
+
+Je ne voudrais pas en tenir dix pistoles. Eh bien ! Monsieur ?
+
+- Don Juan -
+
+Allons, sortons d'ici.
+
+- Sganarelle -
+
+ (seul.)
+
+Voilà de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire !
+
+
+
+ACTE QUATRIEME.
+---------------
+
+Le théâtre représente l'appartement de Don Juan.
+
+
+Scène première. - Don Juan, Sganarelle, Ragotin.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (à Sganarelle.)
+
+Quoi qu'il en soit, laissons cela ; c'est une bagatelle, et nous
+pouvons avoir été trompés par un faux jour, ou surpris de quelque
+vapeur qui nous ait troublé la vue.
+
+- Sganarelle -
+
+Eh ! Monsieur, ne cherchez point à démentir ce que nous avons vu des
+yeux que voilà. Il n'est rien de plus véritable que ce signe de tête,
+et je ne doute point que le ciel, scandalisé de votre vie, n'ait
+produit ce miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de...
+
+- Don Juan -
+
+Ecoute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralités, si tu me
+dis encore le moindre mot là-dessus, je vais appeler quelqu'un,
+demander un nerf de boeuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te
+rouer de mille coups. M'entends-tu bien ?
+
+- Sganarelle -
+
+Fort bien, Monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement ;
+c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher
+de détours : vous dites les choses avec une netteté admirable.
+
+- Don Juan -
+
+Allons, qu'on me fasse souper le plus tôt que l'on pourra. Une
+chaise, petit garçon.
+
+
+-----------
+
+Scène II. - Don Juan, Sganarelle, La Violette, Ragotin.
+
+
+- La Violette -
+
+Monsieur, voilà votre marchand, monsieur Dimanche qui demande à vous
+parler.
+
+- Sganarelle -
+
+Bon ! voilà ce qu'il nous faut, qu'un compliment de créancier. De quoi
+s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent ; et que ne lui
+disais-tu que monsieur n'y est pas ?
+
+- La Violette -
+
+Il y a trois quarts d'heure que je lui dis ; mais il ne veut pas le
+croire, et s'est assis là-dedans pour attendre.
+
+- Sganarelle -
+
+Qu'il attende tant qu'il voudra.
+
+- Don Juan -
+
+Non, au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique
+que de se faire celer aux créanciers. Il est bon de les payer de
+quelque chose ; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits, sans
+leur donner un double.
+
+
+-----------
+
+Scène III. - Don Juan, Monsieur Dimanche, Sganarelle, La Violette, Ragotin.
+
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et
+que je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord !
+J'avais donné ordre qu'on ne me fît parler à personne, mais cet ordre
+n'est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver jamais de
+porte fermée chez moi.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, je vous suis fort obligé.
+
+- Don Juan -
+
+ (parlant à la Violette et à Ragotin.)
+
+Parbleu ! coquins, je vous apprendrai à laisser monsieur Dimanche
+dans une antichambre, et je vous ferai connaître les gens.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, cela n'est rien.
+
+- Don Juan -
+
+ (à monsieur Dimanche.)
+
+Comment ! vous dire que je n'y suis pas ! à monsieur Dimanche, au
+meilleur de mes amis !
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, je suis votre serviteur. J'étais venu...
+
+- Don Juan -
+
+Allons vite, un siège pour monsieur Dimanche.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, je suis bien comme cela.
+
+- Don Juan -
+
+Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Cela n'est point nécessaire.
+
+- Don Juan -
+
+Otez ce pliant, et apportez un fauteuil.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, vous vous moquez, et...
+
+- Don Juan -
+
+Non, non, je sais ce que je vous dois ; et je ne veux point qu'on
+mette de différence entre nous deux.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+Allons, asseyez-vous.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Il n'est pas besoin, Monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous
+dire. J'étais...
+
+- Don Juan -
+
+Mettez-vous là, vous dis-je.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Non, Monsieur, je suis bien, je viens pour...
+
+- Don Juan -
+
+Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes assis.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je...
+
+- Don Juan -
+
+Parbleu, monsieur Dimanche, vous vous portez bien.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Oui, Monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu...
+
+- Don Juan -
+
+Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint
+vermeil, et des yeux vifs.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Je voudrais bien...
+
+- Don Juan -
+
+Comment se porte madame Dimanche, votre épouse ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Fort bien, Monsieur, Dieu merci.
+
+- Don Juan -
+
+C'est une brave femme.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Elle est votre servante, Monsieur. Je venais...
+
+- Don Juan -
+
+Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Le mieux du monde.
+
+- Don Juan -
+
+La jolie petite fille que c'est ! je l'aime de tout mon coeur.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+C'est trop d'honneur que vous lui faites, Monsieur. Je vous...
+
+- Don Juan -
+
+Et le petit Colin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Toujours de même, Monsieur. Je...
+
+- Don Juan -
+
+Et votre petit chien Brusquet, gronde-t-il toujours aussi fort, et
+mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Plus que jamais, Monsieur ; et nous ne saurions en chevir (12).
+
+- Don Juan -
+
+Ne vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille ;
+car j'y prends beaucoup d'intérêt.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Nous vous sommes, Monsieur, infiniment obligés. Je...
+
+- Don Juan -
+
+ (lui tendant la main.)
+
+Touchez donc là, monsieur Dimanche. Etes-vous bien de mes amis ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, je suis votre serviteur.
+
+- Don Juan -
+
+Parbleu ! je suis à vous de tout mon coeur.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Vous m'honorez trop. Je...
+
+- Don Juan -
+
+Il n'y a rien que je ne fisse pour vous.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi.
+
+- Don Juan -
+
+Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Je n'ai point mérité cette grâce assurément. Mais, Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+Oh çà, monsieur Dimanche, sans façon, voulez-vous souper avec moi ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Non, Monsieur, il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je...
+
+- Don Juan -
+
+ (se levant.)
+
+Allons, vite un flambeau pour conduire monsieur Dimanche, et que
+quatre ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter.
+
+- Mr Dimanche -
+
+ (se levant aussi.)
+
+Monsieur, il n'est pas nécessaire, et je m'en irai bien tout
+seul. Mais...
+
+ (Sganarelle ôte les sièges promptement.)
+
+- Don Juan -
+
+Comment ? je veux qu'on vous escorte, et je m'intéresse trop à votre
+personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre débiteur.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Ah ! Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis à tout le monde.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Si...
+
+- Don Juan -
+
+Voulez-vous que je vous reconduise ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Ah, Monsieur, vous vous moquez ! Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+Embrassez-moi donc, s'il vous plaît, je vous prie encore
+une fois d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il
+n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service.
+
+ (Il sort.)
+
+
+-----------
+
+Scène IV. - Monsieur Dimanche, Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Il faut avouer que vous avez en monsieur un homme qui vous aime bien.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Il est vrai ; il me fait tant de civilités et tant de compliments,
+que je ne saurais jamais lui demander de l'argent.
+
+- Sganarelle -
+
+Je vous assure que toute sa maison périrait pour vous ; et je voudrais
+qu'il vous arrivât quelque chose, que quelqu'un s'avisât de vous
+donner des coups de bâton, vous verriez de quelle manière...
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Je le crois ; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot
+de mon argent.
+
+- Sganarelle -
+
+Oh ! ne vous mettez pas en peine. il vous payera le mieux du monde.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre
+particulier.
+
+- Sganarelle -
+
+Fi ! ne parlez pas de cela...
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Comment ? Je...
+
+- Sganarelle -
+
+Ne sais-je pas bien que je vous dois ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Oui, Mais...
+
+- Sganarelle -
+
+Allons, monsieur Dimanche, je vais vous éclairer.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Mais mon argent...
+
+- Sganarelle -
+
+ (prenant Monsieur Dimanche par le bras.)
+
+Vous moquez-vous ?
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Je veux...
+
+- Sganarelle -
+
+ (le tirant.)
+
+Hé !
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+J'entends...
+
+- Sganarelle -
+
+ (le poussant vers la porte.)
+
+Bagatelles.
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Mais...
+
+- Sganarelle -
+
+ (le poussant encore.)
+
+Fi !
+
+- Monsieur Dimanche -
+
+Je...
+
+- Sganarelle -
+
+ (Sganarelle le poussant tout à fait hors du théâtre.)
+
+Fi ! vous dis-je.
+
+
+-----------
+
+Scène V. - Don Juan, Sganarelle, La Violette.
+
+
+- La Violette -
+
+ (à Don Juan.)
+
+Monsieur, voilà monsieur votre père.
+
+- Don Juan -
+
+Ah ! me voici bien ! il me fallait cette visite pour me faire enrager.
+
+
+-----------
+
+Scène VI. - Don Louis, Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Louis -
+
+Je vois bien que je vous embarasse, et que vous vous passeriez fort
+aisément de ma venue. A dire vrai, nous nous incommodons étrangement
+l'un et l'autre, et si vous êtes las de me voir, je suis bien las
+aussi de vos déportements. Hélas ! que nous savons peu ce que nous
+faisons, quand nous ne laissons pas au ciel le soin des choses qu'il
+nous faut, quand nous voulons être plus avisés que lui, et que nous
+venons à l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes
+inconsidérées. J'ai souhaité un fils avec des ardeurs non pareilles ;
+je l'ai demandé sans relâche avec des transports incroyables ; et ce
+fils, que j'obtiens en fatiguant le ciel de voeux, est le chagrin et
+le supplice de cette vie même dont je croyais qu'il devait être la
+joie et la consolation. De quel oeil, à votre avis, pensez-vous que je
+puisse voir cet amas d'actions indignes, dont on a peine, aux yeux du
+monde, d'adoucir le mauvais visage ; cette suite continuelle de
+méchantes affaires, qui nous réduisent à toutes heures à lasser les
+bontés du souverain, et qui ont épuisé auprés de lui le mérite de mes
+services et le crédit de mes amis ? Ah ! quelle bassesse est la vôtre !
+Ne rougissez-vous point de mériter si peu votre naissance ?
+Etes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanité ? et
+qu'avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme ? Croyez-vous
+qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une
+gloire d'être sortis d'un sang noble, lorsque nous vivons en infâmes ?
+Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas. Aussi,
+nous n'avons part à la gloire de nos ancêtres qu'autant que nous
+nous efforçons de leur ressembler ; et cet éclat de leurs actions
+qu'ils répandent sur nous nous impose un engagement de leur faire le
+même honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point
+dégénérer de leur vertu, si nous voulons être estimés leurs
+véritables descendants. Ainsi, vous descendez en vain des aïeux dont
+vous êtes né ; ils vous désavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils
+ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage ; au contraire,
+l'éclat n'en rejaillit sur vous qu'à votre déshonneur, et leur gloire
+est un flambeau qui éclaire aux yeux d'un chacun la honte de vos
+actions. Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre
+dans la nature ; que la vertu est le premier titre de noblesse ; que je
+regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et
+que je ferais plus d'état du fils d'un crocheteur qui serait
+honnête homme, que du fils d'un monarque qui vivrait comme vous.
+
+- Don Juan -
+
+Monsieur, si vous êtiez assis, vous en seriez mieux pour parler.
+
+- Don Louis -
+
+Non, insolent, je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage, et je
+vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton âme ; mais
+sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout
+par tes actions ; que je saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une
+borne à tes dérèglements, prévenir sur toi le courroux du ciel, et
+laver, par ta punition, la honte de t'avoir fait naître.
+
+
+-----------
+
+Scène VII. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (adressant encore la parole à son père, quoiqu'il soit sorti.)
+
+Hé !, mourez le plus tôt que vous pourrez, c'est le mieux que vous
+puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir
+des pères qui vivent autant que leurs fils.
+
+ (Il se met dans son fauteuil.)
+
+- Sganarelle -
+
+Ah ! Monsieur, vous avez tort.
+
+- Don Juan -
+
+ (se levant.)
+
+J'ai tort !
+
+- Sganarelle -
+
+ (tremblant.)
+
+Monsieur...
+
+- Don Juan -
+
+J'ai tort !
+
+- Sganarelle -
+
+Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et
+vous le deviez mettre dehors par les épaules. A-t-on jamais rien vu de
+plus impertinent ? un père venir faire des remontrances à son fils, et
+lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance,
+de mener une vie d'honnête homme, et cent autres sottises de pareille
+nature ! cela se peut-il souffrir à un homme comme vous, qui savez
+comme il faut vivre ? J'admire votre patience ; et si j'avais été en
+votre place, je l'aurais envoyé promener.
+
+ (bas, à part.)
+
+O complaisance maudite, à quoi me réduis-tu !
+
+- Don Juan -
+
+Me fera-t-on souper bientôt ?
+
+
+-----------
+
+Scène VIII. - Don Juan, Sganarelle, Ragotin.
+
+
+- Ragotin -
+
+Monsieur, voici une dame voilée qui vient vous parler.
+
+- Don Juan -
+
+Que pourrait-ce être ?
+
+- Sganarelle -
+
+Il faut voir.
+
+
+-----------
+
+Scène IX. - Done Elvire, voilée ; Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Done Elvire -
+
+Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir à cette heure et dans cet
+équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce
+que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens
+point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous
+me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin. Ce n'est point cette
+done Elvire qui faisait des voeux contre vous, et dont l'âme irritée ne
+jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le ciel a banni de
+mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces
+transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux
+emportements d'un amour terrestre et grossier ; et il n'a laissé dans
+mon coeur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens,
+une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point
+pour soi, et ne se met en peine que de votre intérêt.
+
+- Don Juan -
+
+ (bas, à Sganarelle.)
+
+Tu pleures, je pense ?
+
+- Sganarelle -
+
+Pardonnez-moi.
+
+- Done Elvire -
+
+C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour
+vous faire part d'un avis du ciel, et tâcher de vous retirer du
+précipice où vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les dérèglements
+de votre vie ; et ce même ciel, qui m'a touché le coeur et fait jeter
+les yeux sur les égarements de ma conduite, m'a inspiré de vous venir
+trouver, et de vous dire de sa part que vos offenses ont épuisé sa
+miséricorde, que sa colère redoutable est près de tomber sur vous,
+qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut-être
+vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand
+de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous par aucun
+attachement du monde. Je suis revenue, grâces au ciel, de toutes mes
+folles pensées ; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez de
+vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mériter, par une
+austère pénitence, le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée les
+transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite,
+j'aurais une douleur extrême qu'une personne que j'ai chérie
+tendrement devînt un exemple funeste de la justice du ciel ; et ce me
+sera une joye incroyable, si je puis vous porter à détourner de dessus
+votre tête l'épouvantable coup qui vous menace. De grâce, don Juan,
+accordez-moi pour dernière faveur cette douce consolation ; ne me
+refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes ; et si
+vous n'êtes point touché de votre intérêt, soyez-le au moins de mes
+prières, et m'épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamner à des
+supplices éternels.
+
+- Sganarelle -
+
+ (à part.)
+
+Pauvre femme !
+
+- Done Elvire -
+
+Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été
+si cher que vous ; j'ai oublié mon devoir pour vous, j'ai fait toutes
+choses pour vous ; et toute la récompense que je vous en demande,
+c'est de corriger votre vie et de prévenir votre perte. Sauvez-vous,
+je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore
+une fois, don Juan, je vous le demande avec larmes ; et si ce n'est
+assez des larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en
+conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher.
+
+- Sganarelle -
+
+ (à part, regardant Don Juan.)
+
+Coeur de tigre !
+
+- Done Elvire -
+
+Je m'en vais après ce discours ; et voilà tout ce que j'avais à vous
+dire.
+
+- Don Juan -
+
+Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on
+pourra.
+
+- Done Elvire -
+
+Non, don Juan, ne me retenez pas davantage.
+
+- Don Juan -
+
+Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure.
+
+- Done Elvire -
+
+Non, vous dis-je ; ne perdons point de temps en discours superflus.
+Laissez-moi viste aller, ne faites aucune instance pour me conduire,
+et songez seulement à profiter de mon avis.
+
+
+-----------
+
+Scène X. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Juan -
+
+Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle,
+que j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son
+habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi
+quelques petits restes d'un feu éteint ?
+
+- Sganarelle -
+
+C'est à dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous.
+
+- Don Juan -
+
+Vite à souper.
+
+- Sganarelle -
+
+Fort bien.
+
+
+-----------
+
+Scène XI. - Don Juan, Sganarelle, La Violette, Ragotin.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (se mettant à table.)
+
+Sganarelle, il faut songer à s'amender pourtant.
+
+- Sganarelle -
+
+Oui-da.
+
+- Don Juan -
+
+Oui, ma foi, il faut s'amender. Encore vingt ou trente ans de cette
+vie-ci, et puis nous songerons à nous.
+
+- Sganarelle -
+
+Ah !
+
+- Don Juan -
+
+Qu'en dis-tu ?
+
+- Sganarelle -
+
+Rien, voilà le souper.
+
+ (Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte,
+ et le met dans sa bouche.)
+
+- Don Juan -
+
+Il me semble que tu as la joue enflée : qu'est-ce que c'est ? Parle
+donc. Qu'as-tu là ?
+
+- Sganarelle -
+
+Rien.
+
+- Don Juan -
+
+Montre un peu. Parbleu ! c'est une fluxion qui lui est tombée sur la
+joue. Vite une lancette pour percer cela ! Le pauvre garçon n'en peut
+plus, et cet abcès le pourrait étouffer. Attends, voyez comme il
+était mûr ! Ah ! coquin que vous êtes !
+
+- Sganarelle -
+
+Ma foi, Monsieur, je voulais voir si votre cuisinier n'avait point mis
+trop de sel ni trop de poivre.
+
+- Don Juan -
+
+Allons, mets-toi là, et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai
+soupé. Tu as faim à ce que je vois.
+
+- Sganarelle -
+
+ (se mettant à table.)
+
+Je le crois bien, Monsieur, je n'ai point mangé depuis ce
+matin. Tâtez de cela, voilà qui est le meilleur du monde.
+
+ (A Ragotin, qui, à mesure que Sganarelle met quelque chose
+ sur son assiette, la lui ôte dès que Sganarelle tourne la
+ tête.)
+
+Mon assiette, mon assiette ! Tout doux, s'il vous plaît. Vertubleu !
+petit compère, que vous êtes habile à donner des assiettes nettes ! Et
+vous, petit la Violette, que vous savez présenter à boire à propos !
+
+ (Pendant que la Violette donne à boire à Sganarelle,
+ Ragotin ôte encore son assiette.)
+
+- Don Juan -
+
+Qui peut fraper de cette sorte ?
+
+- Sganarelle -
+
+Qui diable nous vient troubler dans notre repas ?
+
+- Don Juan -
+
+Je veux souper en repos, au moins ; et qu'on ne laisse entrer personne.
+
+- Sganarelle -
+
+Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-même.
+
+- Don Juan -
+
+ (voyant venir Sganarelle effrayé.)
+
+Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il ?
+
+- Sganarelle -
+
+ (baissant la tête comme a la statue.)
+
+Le... qui est là.
+
+- Don Juan -
+
+Allons voir, et montrons que rien ne me saurait ébranler.
+
+- Sganarelle -
+
+Ah, pauvre Sganarelle, où te cacheras-tu ?
+
+
+-----------
+
+Scène XII. - Don Juan, La Statue du Commandeur, Sganarelle,
+ La Violette, Ragotin.
+
+
+- Don Juan -
+
+ (à ses gens.)
+
+Une chaise et un couvert. Vite donc.
+
+ (Don Juan et la statue se mettent à table.)
+ (A Sganarelle.)
+
+Allons, mets-toi à table.
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, je n'ai plus de faim.
+
+- Don Juan -
+
+Mets-toi là, te dis-je. A boire. A la santé du commandeur !
+je te la porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin.
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, je n'ai pas soif.
+
+- Don Juan -
+
+Bois, et chante ta chanson, pour régaler le commandeur.
+
+- Sganarelle -
+
+Je suis enrhumé, Monsieur.
+
+- Don Juan -
+
+Il n'importe, Allons.
+
+ (à ses gens.)
+
+Vous autres, venez, accompagnez sa voix.
+
+- La Statue -
+
+Don Juan, c'est assez, je vous invite à venir demain souper avec moi.
+En aurez-vous le courage ?
+
+- Don Juan -
+
+Oui, j'irai, accompagné du seul Sganarelle.
+
+- Sganarelle -
+
+Je vous rends grâce, il est demain jeûne pour moi.
+
+- Don Juan -
+
+ (à Sganarelle.)
+
+Prends ce flambeau.
+
+- La Statue -
+
+On n'a pas besoin de lumière quand on est conduit par le ciel.
+
+
+
+ACTE CINQUIEME.
+---------------
+
+Le théâtre représente une campagne.
+
+
+Scène première. - Don Louis, Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Louis -
+
+Quoi ! mon fils, serait-il possible que la bonté du ciel eût exaucé
+mes voeux ? Ce que vous me dites est-il bien vrai ? ne m'abusez-vous
+point d'un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la
+nouveauté surprenante d'une telle conversion ?
+
+- Don Juan -
+
+Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs ; je ne suis plus le
+même d'hier au soir, et le ciel tout d'un coup, a fait en moi un
+changement qui va surprendre tout le monde. Il a touché mon âme et
+dessillé mes yeux ; et je regarde avec horreur le long aveuglement où
+j'ai été, et les désordres criminels de la vie que j'ai menée. J'en
+repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'étonne comme le
+ciel les a pu souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois sur ma tête
+laissé tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les grâces
+que sa bonté m'a faites en ne me punissant point de mes crimes, et je
+prétends en profiter comme je dois, faire éclater aux yeux du monde un
+soudain changement de vie, réparer par là le scandale de mes actions
+passées, et m'efforcer d'en obtenir du ciel une pleine rémission.
+C'est à quoi je vais travailler ; et je vous prie, Monsieur, de
+vouloir bien contribuer à ce dessein, et de m'aider vous même à faire
+choix d'une personne qui me serve de guide, et sous la conduite de qui
+je puisse marcher sûrement dans le chemin où je m'en vais entrer.
+
+- Don Louis -
+
+Ah ! mon fils, que la tendresse d'un père est aisément rappelée, et
+que les offenses d'un fils s'évanouissent vite au moindre mot de
+repentir ! Je ne me souviens plus déjà de tous les déplaisirs que vous
+m'avez donnés, et tout est effacé par les paroles que vous venez de me
+faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue ; je jette des larmes
+de joie ; tous mes voeux sont satisfaits, et je n'ai plus rien
+désormais à demander au ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez,
+je vous conjure, dans cette louable pensée. Pour moi, j'en vais, tout
+de ce pas, porter l'heureuse nouvelle à votre mère, partager avec elle
+les doux transports du ravissement où je suis, et rendre grâces au
+ciel des saintes résolutions qu'il a daigné vous inspirer.
+
+
+-----------
+
+Scène II. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Ah ! Monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti !
+il y a longtemps que j'attendais cela ; et voilà, grâces au
+ciel, tous mes souhaits accomplis.
+
+- Don Juan -
+
+La peste le benêt !
+
+- Sganarelle -
+
+Comment, le benêt ?
+
+- Don Juan -
+
+Quoi ! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu
+crois que ma bouche était d'accord avec mon coeur ?
+
+- Sganarelle -
+
+Quoi ! ce n'est pas... Vous ne... Votre...
+
+ (à part.)
+
+Oh ! quel homme ! quel homme ! quel homme !
+
+- Don Juan -
+
+Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les
+mêmes.
+
+- Sganarelle -
+
+Vous ne vous rendez pas à la surprenante merveille de cette statue
+mouvante et parlante ?
+
+- Don Juan -
+
+Il y a bien quelque chose là dedans que je ne comprends pas, mais quoi
+que ce puisse être, cela n'est pas capable, ni de convaincre mon
+esprit, ni d'ébranler mon âme ; et si j'ai dit que je voulais corriger
+ma conduite, et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un
+dessein que j'ai formé par pure politique, un stratagème utile, une
+grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père
+dont j'ai besoin, et me mettre à couvert, du côté des hommes, de cent
+fâcheuses aventures qui pourraient m'arriver. Je veux bien,
+Sganarelle, t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un
+témoin du fond de mon âme, et des véritables motifs qui m'obligent à
+faire les choses.
+
+- Sganarelle -
+
+Quoi ! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous
+ériger en homme de bien ?
+
+- Don Juan -
+
+Et pourquoi non ? il y en a tant d'autres comme moi qui se mêlent de
+ce métier, et qui se servent du même masque pour abuser le monde.
+
+- Sganarelle -
+
+ (à part.)
+
+Ah ! quel homme ! quel homme !
+
+- Don Juan -
+
+Il n'y a plus de honte maintenant à cela : l'hypocrisie est un vice à
+la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le
+personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages
+qu'on puisse jouer. Aujourd'hui, la profession d'hypocrite a de
+merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours
+respectée ; et quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre
+elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et
+chacun a la liberté de les attaquer hautement ; mais l'hypocrisie est
+un vice privilégié qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde,
+et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de
+grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en
+choque un, se les attire tous sur les bras ; et ceux que l'on sait
+même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être
+véritablement touchés, ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des
+autres ; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et
+appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que
+j'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les
+désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de
+la religion, et sous cet habit respecté, ont la permission d'être les
+plus méchants hommes du monde ? On a beau savoir leurs intrigues, et
+les connaître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela
+d'être en crédit parmi les gens ; et quelque baissement de tête, un
+soupir mortifié et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout
+ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me
+sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes
+douces habitudes ; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai à
+petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me
+remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu
+par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire
+impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des
+actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne
+opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je
+ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine
+irréconciliable. Je serai le vengeur des intérêts du ciel ; et, sous
+ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai
+d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zelés indiscrets, qui,
+sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les
+accableront d'injures, et les damneront hautement, de leur autorité
+privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes, et
+qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle.
+
+- Sganarelle -
+
+O ciel ! qu'entends-je ici ! il ne vous manquait plus que
+d'être hypocrite, pour vous achever de tout point ; et voilà
+le comble des abominations. Monsieur, cette dernière-ci
+m'emporte, et je ne puis m'empêcher de parler. Faites-moi
+tout ce qu'il vous plaira : battez-moi, assommez-moi
+de coups, tuez-moi, si vous voulez ; il faut que je décharge
+mon coeur, et qu'en valet fidèle je vous dise ce que je dois.
+Sachez, Monsieur, que tant va la cruche à l'eau, qu'enfin
+elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne
+connais pas, l'homme est, en ce monde, ainsi que l'oiseau
+sur la branche ; la branche est attachée à l'arbre ; qui s'attache
+à l'arbre suit de bons préceptes ; les bons préceptes
+valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se
+trouvent à la cour ; à la cour sont les courtisans ; les
+courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ;
+la fantaisie est une faculté de l'âme ; l'âme est ce qui nous
+donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait
+penser au ciel ; le ciel est au-dessus de la terre ; la terre
+n'est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages
+tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d'un
+bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence
+n'est pas dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent
+obéissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les
+richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ;
+les pauvres ont de la nécessité ; nécessité n'a point de loi ;
+qui n'a pas de loi vit en bête brute, et par conséquent
+vous serez damné à tous les diables.
+
+- Don Juan -
+
+O le beau raisonnement !
+
+- Sganarelle -
+
+Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous.
+
+
+-----------
+
+Scène III. - Don Carlos, Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Don Carlos -
+
+Don Juan, je vous trouve à propos, et suis bien aise de vous parler
+ici plutôt que chez vous, pour vous demander vos résolutions. Vous
+savez que ce soin me regarde, et que je me suis, en votre présence,
+chargé de cette affaire. Pour moi, je ne le cèle point, je souhaite
+fort que les choses aillent dans la douceur ; et il n'y a rien que je
+ne fasse pour porter votre esprit à vouloir prendre cette voie, et
+pour vous voir publiquement confirmer à ma soeur le nom de votre
+femme.
+
+- Don Juan -
+
+ (d'un ton hypocrite.)
+
+Hélas ! je voudrais bien de tout mon coeur vous donner la satisfaction
+que vous souhaitez ; mais le ciel s'y oppose directement ; il a
+inspiré à mon âme le dessein de changer de vie, et je n'ai point
+d'autres pensées maintenant que de quitter entièrement tous les
+attachements du monde, de me dépouiller au plus tôt de toutes sortes
+de vanités, et de corriger désormais, par une austère conduite, tous
+les dérèglements criminels où m'a porté le feu d'une aveugle jeunesse.
+
+- Don Carlos -
+
+Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis ; et la compagnie
+d'une femme légitime peut bien s'accommoder avec les louables pensées
+que le ciel vous inspire.
+
+- Don Juan -
+
+Hélas ! point du tout. C'est un dessein que votre soeur elle-même a
+pris ; elle a résolu sa retraite, et nous avons été touchés tous deux
+en même temps.
+
+- Don Carlos -
+
+Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant être imputée au mépris
+que vous feriez d'elle et de notre famille ; et notre honneur demande
+qu'elle vive avec vous.
+
+- Don Juan -
+
+Je vous assure que cela ne se peut. J'en avais, pour moi, toutes les
+envies du monde ; et je me suis, même encore aujourd'hui, conseillé au
+ciel pour cela ; mais lorsque je l'ai consulté, j'ai entendu une voix
+qui m'a dit que je ne devais point songer à votre soeur, et qu'avec
+elle, assurément, je ne ferais point mon salut.
+
+- Don Carlos -
+
+Croyez-vous, don Juan, nous éblouir par ces belles excuses ?
+
+- Don Juan -
+
+J'obéis à la voix du ciel.
+
+- Don Carlos -
+
+Quoi ! vous voulez que je me paye d'un semblable discours ?
+
+- Don Juan -
+
+C'est le ciel qui le veut ainsi.
+
+- Don Carlos -
+
+Vous aurez fait sortir ma soeur d'un couvent, pour la laisser
+ensuite ?
+
+- Don Juan -
+
+Le ciel l'ordonne de la sorte.
+
+- Don Carlos -
+
+Nous souffrirons cette tache en notre famille ?
+
+- Don Juan -
+
+Prenez-vous-en au ciel.
+
+- Don Carlos -
+
+Hé quoi ! toujours le ciel !
+
+- Don Juan -
+
+Le ciel le souhaite comme cela.
+
+- Don Carlos -
+
+Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux
+vous prendre, et le lieu ne le souffre pas ; mais, avant qu'il soit
+peu, je saurai vous trouver.
+
+- Don Juan -
+
+Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de
+coeur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en
+vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mêne au
+grand couvent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi
+qui veux me battre : le ciel m'en défend la pensée ; et si vous
+m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera.
+
+- Don Carlos -
+
+Nous verrons, de vrai, nous verrons.
+
+
+-----------
+
+Scène IV. - Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Monsieur, quel diable de style prenez-vous là ? Ceci est bien pis que
+le reste, et je vous aimerais bien mieux encore comme vous étiez
+auparavant. J'espérais toujours de votre salut ; mais c'est maintenant
+que j'en désespère : et je crois que le ciel, qui vous a souffert
+jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur.
+
+- Don Juan -
+
+Va, va, le ciel n'est pas si exact que tu penses ; et si toutes les
+fois que les hommes...
+
+
+-----------
+
+Scène V. - Don Juan, Sganarelle ; un spectre, en femme voilée.
+
+
+- Sganarelle -
+
+ (apercevant le spectre.)
+
+Ah ! Monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il
+vous donne.
+
+- Don Juan -
+
+Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus
+clairement, s'il veut que je l'entende.
+
+- Le spectre -
+
+Don Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du
+ciel ; et s'il ne se repent ici, sa perte est résolue.
+
+- Sganarelle -
+
+Entendez-vous, Monsieur ?
+
+- Don Juan -
+
+Qui ose tenir ces paroles ? je crois connaître cette voix.
+
+- Sganarelle -
+
+Ah ! Monsieur, c'est un spectre, je le reconnais au marcher.
+
+- Don Juan -
+
+Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est.
+
+ (Le spectre change de figure, et représente le Temps,
+ avec sa faux à la main.)
+
+- Sganarelle -
+
+O ciel ! Voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure ?
+
+- Don Juan -
+
+Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur ; et je veux
+éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit.
+
+ (Le spectre s'envole dans le temps que don Juan veut
+ le frapper.)
+
+- Sganarelle -
+
+Ah ! Monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans
+le repentir.
+
+- Don Juan -
+
+Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable
+de me repentir. Allons, suis-moi.
+
+
+-----------
+
+Scène VI. - La Statue du Commandeur, Don Juan, Sganarelle.
+
+
+- La Statue -
+
+Arrêtez, don Juan. Vous m'avez hier donné parole de venir manger
+avec moi.
+
+- Don Juan -
+
+Oui. Où faut-il aller ?
+
+- La Statue -
+
+Donnez-moi la main.
+
+- Don Juan -
+
+La voilà.
+
+- La Statue -
+
+Don Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste ; et les
+grâces du ciel que l'on renvoye ouvrent un chemin à sa foudre.
+
+- Don Juan -
+
+O Ciel, que sens-je ? un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et
+tout mon corps devient un brasier ardent ! Ah !
+
+
+ (Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs
+ sur don Juan. La terre s'ouvre et l'abîme ; et il sort de
+ grands feux de l'endroit où il est tombé.)
+
+
+-----------
+
+Scène VII. - Sganarelle.
+
+
+- Sganarelle -
+
+Ah mes gages ! mes gages ! Voilà, par sa mort, un chacun
+satisfait. Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles
+déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris
+poussés à bout, tout le monde est content ; il n'y a que
+moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes gages !
+
+
+FIN DU FESTIN DE PIERRE.
+
+-------------------------------------------------------------------------
+
+Notes [from 1890 edition]
+
+-----------
+(1) "Aga" est une interjection d'admiration encore usitée dans quelques
+pays de France. Elle n'est point tirée du grec, comme plusieurs hellénistes
+l'ont pensé. La nature l'a fournie à nos ancêtres comme les autres
+interjections "ah !" "oh !" "eh !" (Mén.)
+-----------
+(2) Ce proverbe, fondé sur quelque superstition populaire, se trouve
+dans la "Comédie des Proverbes", d'Adrien de Montluc : "Tu as la berlue ;
+je crois que tu as été au trépassement d'un chat, tu vois trouble." (A.)
+-----------
+(3) "Ardez", abréviation de "regardez".
+-----------
+(4) On dit figurément, il en a pour "sa mine de fèves", pour, il a été
+attrapé, il en a eu pour son compte. La "mine" est une mesure qui contient
+la moitié d'un setier.
+-----------
+(5) "Engingorniaux", parure, ornement de cou. Ce mot patois est probablement
+composé de l'ancienne expression "engin", invention, et de "gorgère",
+"gorgias", gorge, invention pour le cou. Ce qui a frappé Pierrot, c'est
+ce "grand mouchoir de cou à réseau avec quatre grosses houpes de linge
+qui qui leur pendaient sur l'estomac".
+-----------
+(6) Les villageoises portaient alors sur leur jupon une espèce de tablier
+appelé "garde-robe". Ce mot a perdu cette signification.
+-----------
+(7) Le creux qui est en haut de l'estomac. Ce mot dérive de l'allemand
+"brechen", rompre, couper. (Mén.)
+-----------
+(8) Mot qui exprime la niaiserie et l'inexpérience, par allusion aux jeunes
+oiseaux, qui naissent presque tous avec le bec jaune, et qui, en termes de
+fauconnerie, se nomment des "niais". Montrer à quelqu'un son "bec jaune",
+c'est lui montrer qu'il est un sot.
+-----------
+(9) Autre locution proverbiale qui exprime la honte de n'avoir pas réussi
+dans une entreprise. "Voilà des harangueurs bien connus", dit Montaigne.
+-----------
+(10) Tous les mots placés entre deux crochets ne se trouvent que dans
+la première édition.
+-----------
+(11) Fantôme créé par l'imagination du peuple, et qu'on représentait
+courant la nuit dans les rues pour maltraiter les passants.
+-----------
+(12) "Chevir", c'est-à-dire, venir à "chef" et à bout de quelque
+chose, car il vient de "chef", ainsi qu'achever. Selon ce, on dit
+"chevir" d'un homme revêche, d'un cheval farouche : c'est en venir à
+bout, et le mettre à la raison (Nic.)
+-----------
+
+
+
+
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, DON JUAN, OU LE FESTIN DE PIERRE ***
+
+This file should be named 8djua10.txt or 8djua10.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8djua11.txt
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8djua10a.txt
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart <hart@pobox.com>
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
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+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
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+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
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+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
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+ or other equivalent proprietary form).
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+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
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+in machine readable form.
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