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diff --git a/old/7djua10.txt b/old/7djua10.txt new file mode 100644 index 0000000..26b7370 --- /dev/null +++ b/old/7djua10.txt @@ -0,0 +1,4630 @@ +The Project Gutenberg EBook of Don Juan, ou le Festin de pierre +by Moliere [Jean-Baptiste Poquelin] +#5 in our series by Moliere [Jean-Baptiste Poquelin] + +Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the +copyright laws for your country before downloading or redistributing +this or any other Project Gutenberg eBook. + +This header should be the first thing seen when viewing this Project +Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the +header without written permission. + +Please read the "legal small print," and other information about the +eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is +important information about your specific rights and restrictions in +how the file may be used. 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Footnotes have been retained because +they provide the meanings of old French words or expressions. +Footnote are indicated by numbers in brackets, and are grouped +at the end of the Etext. +Downcase accents have been kept, but not upcase accents (not +well supported by all software). Text encoding is iso-8859-1.] + + + + + +DON JUAN + +ou + +LE FESTIN DE PIERRE + + + + +Comedie (1663) + + + +PERSONNAGES ACTEURS + +Don Juan, fils de don Louis. La Grange. +Sganarelle. Moliere. +Elvire, maitresse de don Juan. Mlle Du Parc. +Gusman, ecuyer d'Elvire. +Don Carlos, +Don Alonse, freres d'Elvire. +Don Louis, pere de don Juan. Bejart. +Francisque, pauvre. +Charlotte, Mlle Moliere. +Mathurine, paysannes. Mlle de Brie. +Pierrot, paysan. Hubert. +La Statue du Commandeur. +La Violette, +Ragotin, valets de don Juan. +M. Dimanche, marchand. Du Croisy. +La Ramee, spadassin. De Brie. +Suite de don Juan. +Suite de don Carlos et don Alonse, freres. +Un spectre. + + + +La scene est en Sicile. + + +ACTE PREMIER. +------------- + +Le theatre represente un palais. + + +Scene premiere. - Sganarelle, Gusman. + + +- Sganarelle - + + (tenant une tabatiere.) + +Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n'est rien +d'egal au tabac ; c'est la passion des honnetes gens ; et qui vit sans +tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il rejouit et purge les +cerveaux humains, mais encore il instruit les ames a la vertu, et l'on +apprend avec lui a devenir honnete homme. Ne voyez-vous pas bien, des +qu'on en prend, de quelle maniere obligeante on en use avec tout le +monde, et comme on est ravi d'en donner a droite et a gauche, partout +ou l'on se trouve ? On n'attend pas meme qu'on en demande, et l'on +court au-devant du souhait des gens ; tant il est vrai que le tabac +inspire des sentiments d'honneur et de vertu a tous ceux qui en +prennent. Mais c'est assez de cette matiere, reprenons un peu notre +discours. Si bien donc, cher Gusman, que done Elvire, ta maitresse, +surprise de notre depart, s'est mise en campagne apres nous ; et son +coeur, que mon Maitre a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, +dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre-nous je te dise +ma pensee ? J'ai peur qu'elle ne soit mal payee de son amour, que son +voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez +autant gagne a ne bouger de la. + +- Gusman - + +Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut +t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? Ton maitre t'a-t-il +ouvert son coeur la-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eut pour nous +quelque froideur qui l'ait oblige a partir ? + +- Sganarelle - + +Non pas ; mais, a vue de pays, je connais a peu pres le train des +choses ; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que +l'affaire va la. Je pourrais peut-etre me tromper ; mais enfin, sur de +tels sujets, l'experience m'a pu donner quelques lumieres. + +- Gusman - + +Quoi ! ce depart si peu prevu serait une infidelite de don Juan ? il +pourrait faire cette injure aux chastes feux de done Elvire ? + +- Sganarelle - + +Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage... + +- Gusman - + +Un homme de sa qualite ferait une action si lache ! + +- Sganarelle - + +He ! oui, sa qualite ! La raison en est belle ; et c'est par la qu'il +s'empecherait des choses ! + +- Gusman - + +Mais les saints noeuds du mariage le tiennent engage. + +- Sganarelle - + +He ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, +quel homme est don Juan. + +- Gusman - + +Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut etre, s'il faut qu'il nous +ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme, apres tant +d'amour et tant d'impatience temoignee, tant d'hommages pressants, de +voeux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnees, de +protestations ardentes et de serments reiteres, tant de transports +enfin, et tant d'emportements qu'il a fait paraitre, jusqu'a forcer, +dans sa passion, l'obstacle sacre d'un couvent, pour mettre done +Elvire en sa puissance ; je ne comprends pas, dis-je, comme apres tout +cela, il aurait le coeur de pouvoir manquer a sa parole. + +- Sganarelle - + +Je n'ai pas grande peine a le comprendre, moi ; et si tu connaissais +le pelerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis +pas qu'il ait change de sentiments pour done Elvire, je n'en ai point +de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui ; +et depuis son arrivee, il ne m'a point entretenu ; mais par +precaution, je t'apprends, "inter nos", que tu vois, en don Juan mon +maitre, le plus grand scelerat que la terre ait jamais porte, un +enrage, un chien, un diable, un Turc, un heretique, qui ne croit ni +ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en +veritable bete brute ; un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale, qui +ferme l'oreille a toutes les remontrances chretiennes qu'on lui +peut faire, et traite de billevesees tout ce que nous croyons. Tu me +dis qu'il a epouse ta maitresse ; crois qu'il aurait plus fait pour sa +passion, et qu'avec elle il aurait encore epouse, toi, son chien, et +son chat. Un mariage ne lui coute rien a contracter ; il ne se sert +point d'autres pieges pour attraper les belles ; et c'est un epouseur a +toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien +de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom +de toutes celles qu'il a epousees en divers lieux, ce serait un +chapitre a durer jusqu'au soir. Tu demeures surpris et changes de +couleur a ce discours ; ce n'est la qu'une ebauche du personnage, et, +pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de +pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du ciel l'accable quelque +jour ; qu'il me vaudrait bien mieux d'etre au diable que d'etre a +lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il +fut deja je ne sais ou. Mais un grand seigneur mechant homme est une +terrible chose : il faut que je lui sois fidele, en depit que j'en aie ; +la crainte en moi fait l'office du zele, brise mes sentiments, et me +reduit d'applaudir bien souvent a ce que mon ame deteste. Le voila qui +vient se promener dans ce palais, separons-nous. Ecoute au moins ; je +t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu +bien vite de la bouche ; mais s'il fallait qu'il en vint quelque +chose a ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti. + + +----------- + +Scene II. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Juan - + +Quel homme te parlait la ? Il a bien l'air, ce me semble, +du bon Gusman de done Elvire ? + +- Sganarelle - + +C'est quelque chose aussi a peu pres comme cela. + +- Don Juan - + +Quoi ! c'est lui ? + +- Sganarelle - + +Lui-meme. + +- Don Juan - + +Et depuis quand est-il en cette ville ? + +- Sganarelle - + +D'hier au soir. + +- Don Juan - + +Et quel sujet l'amene ? + +- Sganarelle - + +Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquieter. + +- Don Juan - + +Notre depart, sans doute ? + +- Sganarelle - + +Le bonhomme en est tout mortifie, et m'en demandait le sujet. + +- Don Juan - + +Et quelle reponse as-tu faite ? + +- Sganarelle - + +Que vous ne m'en aviez rien dit. + +- Don Juan - + +Mais encore, quelle est ta pensee la-dessus, que t'imagines-tu de +cette affaire ? + +- Sganarelle - + +Moi ! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel +amour en tete. + +- Don Juan - + +Tu le crois ? + +- Sganarelle - + +Oui. + +- Don Juan - + +Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a +chasse Elvire de ma pensee. + +- Sganarelle - + +He ! mon Dieu ! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connais +votre coeur pour le plus grand coureur du monde ; il se plait a se +promener de liens en liens, et n'aime guere a demeurer en place. + +- Don Juan - + +Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte ? + +- Sganarelle - + +He ! Monsieur... + +- Don Juan - + +Quoi ? Parle. + +- Sganarelle - + +Assurement que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas +aller la contre. Mais si vous ne vouliez pas, ce serait peut-etre une +autre affaire. + +- Don Juan - + +Et bien, je te donne la liberte de parler, et de me dire tes +sentiments. + +- Sganarelle - + +En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point +votre methode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous cotes +comme vous faites. + +- Don Juan - + +Quoi ! tu veux qu'on se lie a demeurer au premier objet qui nous +prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux +pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur +d'etre fidele, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et +d'etre mort des sa jeunesse a toutes les autres beautes qui nous +peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n'est bonne que pour +des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et +l'avantage d'etre rencontree la premiere ne doit point derober aux +autres les justes pretentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour +moi, la beaute me ravit partout ou je la trouve ; et je cede +facilement a cette douce violence dont elle nous entraine. J'ai beau +etre engage, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon ame a +faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le merite +de toutes, et rends a chacune les hommages et les tributs ou la nature +nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur a tout +ce que je vois d'aimable ; et des qu'un beau visage me le demande, si +j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations +naissantes, apres tout, ont des charmes inexplicables, et tout le +plaisir de l'amour est dans le changement. On goute une douceur +extreme a reduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beaute, a +voir de jour en jour les petits progres qu'on y fait, a combatre, par +des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur +d'une ame qui a peine a rendre les armes ; a forcer pied a pied toutes +les petites resistances qu'elle nous oppose, a vaincre les scrupules +dont elle se fait un honneur, et la mener doucement ou nous avons +envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maitre une fois, il +n'y a plus rien a dire, ni rien a souhaiter ; tout le beau de la +passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillite d'un tel +amour, si quelque objet nouveau ne vient reveiller nos desirs, et +presenter a notre coeur les charmes attrayants d'une conquete a +faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la +resistance d'une belle personne ; et j'ai, sur ce sujet, l'ambition +des conquerants, qui volent perpetuellement de victoire en victoire, +et ne peuvent se resoudre a borner leurs souhaits. Il n'est rien qui +puisse arreter l'impetuosite de mes desirs ; je me sens un coeur a +aimer toute la terre ; et, comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y +eut d'autres mondes, pour y pouvoir etendre mes conquetes amoureuses. + +- Sganarelle - + +Vertu de ma vie ! comme vous debitez ! Il semble que vous ayez appris +cela par coeur, et vous parlez tout comme un livre. + +- Don Juan - + +Qu'as-tu a dire la-dessus ? + +- Sganarelle - + +Ma foi, j'ai a dire... Je ne sais que dire ; car vous tournez les +choses d'une maniere, qu'il semble que vous avez raison ; et cependant +il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles pensees du +monde, et vos discours m'ont brouille tout cela. Laissez faire ; une +autre fois, je mettrai mes raisonnements par ecrit, pour disputer avec +vous. + +- Don Juan - + +Tu feras bien. + +- Sganarelle - + +Mais, Monsieur, cela serait-il de la permission que vous m'avez +donnee, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalise de la +vie que vous menez ? + +- Don Juan - + +Comment, quelle vie est-ce que je mene ? + +- Sganarelle - + +Fort bonne. Mais par exemple, de vous voir tous les mois vous marier +comme vous faites ! + +- Don Juan - + +Y a-t-il rien de plus agreable ? + +- Sganarelle - + +Il est vrai. Je concois que cela est fort agreable et fort +divertissant, et je m'en accommoderais assez, moi, s'il n'y avait +point de mal ; mais, Monsieur, se jouer ainsi d'un mystere sacre, +et... + +- Don Juan - + +Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la demelerons +bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine. + +- Sganarelle - + +Ma foi, Monsieur, j'ai toujours oui dire que c'est une mechante +raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font +jamais une bonne fin. + +- Don Juan - + +Hola ! maitre sot. Vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les +faiseurs de remontrances. + +- Sganarelle - + +Je ne parle pas aussi a vous, Dieu m'en garde ! Vous savez ce que vous +faites, vous, et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons : mais +il y a certains petits impertinents dans le monde qui sont libertins +sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu'ils croient +que cela leur sied bien ; et si j'avais un maitre comme cela, je lui +dirais fort nettement, le regardant en face : Osez-vous bien ainsi +vous jouer du ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme +vous faites des choses les plus saintes ? C'est bien a vous, petit ver +de terre, petit myrmidon que vous etes, (je parle au maitre que j'ai +dit), c'est bien a vous a vouloir vous meler de tourner en raillerie +ce que tous les hommes reverent ? Pensez-vous que, pour etre de +qualite, pour avoir une perruque blonde et bien frisee, des plumes a +votre chapeau, un habit bien dore, et des rubans couleur de feu, (ce +n'est pas a vous que je parle, c'est a l'autre), pensez-vous, dis-je, +que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et +qu'on n'ose vous dire vos verites ? Apprenez de moi, qui suis votre +valet, que le ciel punit tot ou tard les impies, qu'une mechante vie +amene une mechante mort, et que... + +- Don Juan - + +Paix ! + +- Sganarelle - + +De quoi est-il question ? + +- Don Juan - + +Il est question de te dire qu'une beaute me tient au coeur, et +qu'entraine par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville. + +- Sganarelle - + +Et n'y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que +vous tuates il y a six mois ? + +- Don Juan - + +Et pourquoi craindre ? ne l'ai-je pas bien tue ? + +- Sganarelle - + +Fort bien, le mieux du monde ; et il aurait tort de se plaindre. + +- Don Juan - + +J'ai eu ma grace de cette affaire. + +- Sganarelle - + +Oui, mais cette grace n'eteint pas peut-atre le ressentiment des +parents et des amis, et... + +- Don Juan - + +Ah ! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons +seulement a ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je +te parle est une jeune fiancee, la plus agreable du monde, qui a ete +conduite ici par celui meme qu'elle y vient epouser ; et le hasard me +fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage. +Jamais je n'ai vu deux personnes etre si contentes l'une de l'autre, +et faire eclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles +ardeurs me donna de l'emotion ; j'en fus frappe au coeur, et mon amour +commenca par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir +si bien ensemble ; le depit alluma mes desirs, et je me figurai un +plaisir extreme a pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet +attachement, dont la delicatesse de mon coeur se tenait offensee ; +mais jusques ici tous mes efforts ont ete inutiles, et j'ai recours au +dernier remede. Cet epoux pretendu doit aujourd'hui regaler sa +maitresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes +choses sont preparees pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite +barque et des gens, avec quoi fort facilement je pretends enlever la +belle. + +- Sganarelle - + +Ah ! Monsieur... + +- Don Juan - + +Hein ? + +- Sganarelle - + +C'est fort bien fait a vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est +rien tel en ce monde que de se contenter. + +- Don Juan - + +Prepare-toi donc a venir avec moi, et prend soin toi-meme d'apporter +toutes mes armes, afin que... + + (apercevant done Elvire.) + +Ah ! rencontre facheuse. Traitre, tu ne m'avais pas dit qu'elle etait +ici elle-meme. + +- Sganarelle - + +Monsieur, vous ne me l'avez pas demande. + +- Don Juan - + +Est-elle folle, de n'avoir pas change d'habit, et de venir en ce +lieu-ci, avec son equipage de campagne ? + + +----------- + +Scene III. - Done Elvire, Don Juan, Sganarelle. + + +- Done Elvire - + +Me ferez-vous la grace, don Juan, de vouloir bien me reconnaitre ? Et +puis-je au moins esperer que vous daigniez tourner le visage de ce +cote ? + +- Don Juan - + +Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendais +pas ici. + +- Done Elvire - + +Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas ; et vous etes +surpris, a la verite, mais tout autrement que je ne l'esperais ; et la +maniere dont vous le paraissez, me persuade pleinement ce que je +refusais de croire. J'admire ma simplicite, et la faiblesse de mon +coeur, a douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient. +J'ai ete assez bonne, je le confesse, ou plutot assez sotte, pour +vouloir me tromper moi-meme, et travailler a dementir mes yeux et mon +jugement. J'ai cherche des raisons, pour excuser a ma tendresse le +relachement d'amitie qu'elle voyait en vous ; et je me suis forge +expres cent sujets legitimes d'un depart si precipite, pour vous +justifier du crime dont ma raison vous accusait. Mes justes soupcons +chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix qui vous +rendait criminel a mes yeux, et j'ecoutais avec plaisir mille chimeres +ridicules, qui vous peignaient innocent a mon coeur ; mais enfin cet +abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a recue +m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je serais +bien aise pourtant d'ouir de votre bouche les raisons de votre +depart. Parlez, don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous +saurez vous justifier. + +- Don Juan - + +Madame, voila Sganarelle, qui sait pourquoi je suis parti. + +- Sganarelle - + + (bas, a don Juan.) + +Moi, Monsieur ? je n'en sais rien, s'il vous plait. + +- Done Elvire - + +Eh bien ! Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende +ses raisons. + +- Don Juan - + + (faisant signe a Sganarelle d'approcher.) + +Allons, parle donc a Madame. + +- Sganarelle - + + (bas, a don Juan.) + +Que voulez-vous que je dise ? + +- Done Elvire - + +Approchez, puis qu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes +d'un depart si prompt. + +- Don Juan - + +Tu ne repondras pas ? + +- Sganarelle - + + (bas, a don Juan.) + +Je n'ai rien a repondre. Vous vous moquez de votre serviteur. + +- Don Juan - + +Veux-tu repondre, te dis-je ? + +- Sganarelle - + +Madame... + +- Done Elvire - + +Quoi ? + +- Sganarelle - + + (se tournant vers son maitre.) + +Monsieur... + +- Don Juan - + + (en le menacant.) + +Si... + +- Sganarelle - + +Madame, les conquerants, Alexandre, et les autres mondes sont cause de +notre depart. Voila, Monsieur, tout ce que je puis dire. + +- Done Elvire - + +Vous plait-il, don Juan, de nous eclaircir ces beaux mysteres ? + +- Don Juan - + +Madame, a vous dire la verite... + +- Done Elvire - + +Ah, que vous savez mal vous defendre pour un homme de cour, et qui +doit etre accoutume a ces sortes de choses ! J'ai pitie de vous voir +la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une +noble effronterie ? que ne me jurez-vous que vous etes toujours dans +les memes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une +ardeur sans egale, et que rien n'est capable de vous detacher de moi +que la mort ? que ne me dites-vous que des affaires de la derniere +consequence vous ont oblige a partir sans m'en donner avis ; qu'il +faut que, malgre vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je +n'ai qu'a m'en retourner d'ou je viens, assuree que vous suivrez mes +pas le plus tot qu'il vous sera possible ; qu'il est certain que vous +brulez de me rejoindre, et qu'eloigne de moi vous souffrez ce que +souffre un corps qui est separe de son ame ? Voila comme il faut vous +defendre, et non pas etre interdit comme vous etes. + +- Don Juan - + +Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et +que je porte un coeur sincere. Je ne vous dirai point que je suis +toujours dans les memes sentiments pour vous, et que je brule de vous +rejoindre, puisqu'enfin il est assure que je ne suis parti que pour +vous fuir ; non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer, +mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec +vous davantage je puisse vivre sans peche. Il m'est venu des +scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l'ame sur ce que je +faisais. J'ai fait reflexion que, pour vous epouser, je vous ai +derobee a la cloture d'un couvent, que vous avez rompu des voeux qui +vous engageaient autre part, et que le ciel est fort jaloux de ces +sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux +celeste. J'ai cru que notre mariage n'etait qu'un adultere deguise, +qu'il nous attirerait quelque disgrace d'en haut, et qu'enfin je +devais tacher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner a vos +premieres chaines. Voudriez-vous, Madame, vous opposer a une si sainte +pensee, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les +bras ; que pour... + +- Done Elvire - + +Ah ! scelerat, c'est maintenant que je te connais tout entier ; et, +pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps, et +qu'une telle connaissance ne peut plus me servir qu'a me desesperer. +Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le meme ciel +dont tu te joues me saura venger de ta perfidie. + +- Don Juan - + +Sganarelle, le ciel ! + +- Sganarelle - + +Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres. + +- Don Juan - + +Madame... + +- Done Elvire - + +Il suffit. je n'en veux pas ouir davantage, et je m'accuse meme d'en +avoir trop entendu. C'est une lachete que de se faire expliquer trop +sa honte ; et sur de tels sujets, un noble coeur, au premier mot, doit +prendre son parti. N'attends pas que j'eclate ici en reproches et en +injures ; non, non, je n'ai point un courroux a exhaler en paroles +vaines, et toute sa chaleur se reserve pour sa vengeance. Je te le dis +encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais, et si +le ciel n'a rien que tu puisses apprehender, apprehende du moins la +colere d'une femme offensee. + + +----------- + +Scene IV. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Sganarelle - + + (a part.) + +Si le remords le pouvait prendre ! + +- Don Juan - + + (apres un moment de reflexion.) + +Allons songer a l'execution de notre entreprise amoureuse. + +- Sganarelle - + + (seul.) + +Ah ! quel abominable maitre me vois-je oblige de servir ! + + + +ACTE SECOND. +------------ + +Le theatre represente une campagne au bord de la mer. + + +Scene premiere. - Charlotte, Pierrot. + + +- Charlotte - + +Notre dinse, Piarrot, tu t'es trouve la bien a point ! + +- Pierrot - + +Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'epoisseur d'une eplingue, +qu'ils ne se sayant nayes tous deux. + +- Charlotte - + +C'est donc le coup de vent d'a matin qui les avait renvarses dans la +mar ? + +- Pierrot - + +Aga (1), quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme +cela est venu : car, comme dit l'autre, je les ai le premier avises, +avises le premier je les ai. Enfin donc j'etions sur le bord de la +mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions a batifoler avec des +mottes de tarre que je nous jesquions a la tete ; car, comme tu sais +bian, le gros Lucas aime a batifoler, et moi, par fouas, je batifole +itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparcu de tout +loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme +envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d'un +coup je voyais que je ne voyais plus rien. Eh ! Lucas, c'ai-je fait, +je pense que vla des hommes qui nageant la-bas. Voire, ce m'a-t-il +fait, t'as ete au trepassement d'un chat, t'as la vue trouble +(2). Palsanguienne, c'ai-je fait, je n'ai point la vue trouble, ce +sont des hommes. Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue. +Veux-tu gager, c'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, c'ai-je +fait, et que ce sont deux hommes, c'ai-je fait, qui nageant droit ici, +c'ai-je fait ? Morguienne, ce m'a-t-il fait, je gage que non. Oh ! ca, +c'ai-je fait, veux-tu gager dix sous que si ? Je le veux bian, ce +m'a-t-il fait, et, pour te montrer, vla argent su jeu, ce m'a-t-il +fait. Moi, je n'ai point ete ni fou, ni estourdi ; j'ai bravement +boute a tarre quatre pieces tapees, et cinq sous en doubles, +jerniguienne, aussi hardiment que si j'avais avale un varre de vin, +car je sis hasardeux, moi, et je vas a la debandade. Je savais bian ce +que je faisais pourtant. Queuque gniais ! Enfin donc, je n'avons pas +putot eu gage, que j'avons vu les deux hommes tout a plain, qui nous +faisiant signe de les aller querir ; et moi de tirer auparavant les +enjeux. Allons, Lucas, c'ai-je dit, tu vois bian qu'ils nous appelont ; +allons vite a leu secours. Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait +pardre. Oh ! donc, tanquia qu'a la parfin, pour le faire court, je +l'ai tant sarmonne, que je nous sommes boutes dans une barque, et pis +j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tires de gliau, et pis +je les avons menes cheux nous aupres du feu, et pis ils se sant +depouilles tous nus pour se secher, et pis il y en est venu encore +deux de la meme bande, qui s'equiant sauves tout seuls ; et pis +Mathurine est arrivee la, a qui l'en a fait les doux yeux. Vla +justement, Charlotte, comme tout ca s'est fait. + +- Charlotte - + +Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait +que les autres ? + +- Pierrot - + +Oui, c'est le maitre. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieur, +car il a du dor a son habit tout depis le haut jusqu'en bas ; et ceux +qui le servont sont des monsieux eux-memes ; et stapandant, tout gros +monsieu qu'il est, il serait par ma fique naye si je n'aviomme ete la. + +- Charlotte - + +Ardez (3) un peu. + +- Pierrot - + +Oh ! parguienne, sans nous il en avait pour sa maine de feves (4). + +- Charlotte - + +Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot ? + +- Pierrot - + +Nannain, ils l'avont r'habille tout devant nous. Mon Guieu, je n'en +avais jamais vu s'habiller. Que d'histoires et d'engingorniaux (5) +boutont ces messieux-la les courtisans ! je me pardrais la dedans +pour moi ; et j'etais tout ebobi de voir ca. Quien, Charlotte, ils +avont des cheveux qui ne tenont point a leu tete ; et ils boutont ca +apres tout, comme un gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises qui +ant des manches ou j'entrerions tout brandis, toi et moi. En glieu +d'haut-de-chausse, ils portont un garde-robe (6) aussi large que d'ici +a Paques ; en glieu de pourpoint, de petites brassieres qui ne leu +venont pas jusqu'au brichet (7) ; et, en glieu de rabat, un grand +mouchoir de cou a reziau aveuc quatre grosses houpes de linge qui leu +pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au +bout des bras, et de grands en tonnois de passement aux jambes, et, +parmi tout ca, tant de rubans, tant de rubans, que c'est une vraie +piquie. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont farcis tout +depis un bout jusqu'a l'autre ; et ils sont faits d'une facon que je +me romprais le cou aveuc. + +- Charlotte - + +Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ca. + +- Pierrot - + +Oh ! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose a +te dire, moi. + +- Charlotte - + +Et bian ! dis, qu'est-ce que c'est ? + +- Pierrot - + +Vois-tu, Charlotte ? il faut, comme dit l'autre, que je debonde mon +coeur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour etre maries +ensemble ; mais marguienne, je ne suis point satisfait de toi. + +- Charlotte - + +Quement ? qu'est-ce que c'est donc qu'iglia ? + +- Pierrot - + +Iglia que tu me chagraines l'esprit franchement. + +- Charlotte - + +Et quement donc ? + +- Pierrot - + +Tetiguienne, tu ne m'aimes point. + +- Charlotte - + +Ah ! ah ! n'est-ce que ca ? + +- Pierrot - + +Oui, ce n'est que ca, et c'est bian assez. + +- Charlotte - + +Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la meme +chose. + +- Pierrot - + +Je te dis toujou la meme chose, parce que c'est toujou la meme chose ; +et si ce n'etait pas toujou la meme chose, je ne te dirais pas toujou +la meme chose. + +- Charlotte - + +Mais, qu'est-ce qu'il te faut ? que veux-tu ? + +- Pierrot - + +Jerniguienne ! je veux que tu m'aimes. + +- Charlotte - + +Est-ce que je ne t'aime pas ? + +- Pierrot - + +Non, tu ne m'aimes pas ; et si, je fais tout ce que je pis pour ca. Je +t'achete, sans reproche, des rubans a tous les marciers qui passont ; +je me romps le cou a t'aller denicher des marles ; je fais jouer pour +toi les vielleux quand ce vient ta fete ; et tout ca comme si je me +frappois la tete contre un mur. Vois-tu, ca n'est ni biau ni honnete +de n'aimer pas les gens qui nous aimont. + +- Charlotte - + +Mais, mon Guieu, je t'aime aussi. + +- Pierrot - + +Oui, tu m'aimes d'une belle deguaine ! + +- Charlotte - + +Quement veux-tu donc qu'on fasse ? + +- Pierrot - + +Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut. + +- Charlotte - + +Ne t'aime-je pas aussi comme il faut ? + +- Pierrot - + +Non. Quand ca est, ca se voit, et l'en fait mille petites singeries +aux personnes quand on les aime du bon du coeur. Regarde la grosse +Thomasse comme elle est assotee du jeune Robain ; alle est toujou +autour de li a l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li +fait queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant ; et +l'autre jour qu'il etait assis sur un escabiau, al fut le tirer de +dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni, v'la ou +l'en voit les gens qui aimont ; mais toi, tu ne me dis jamais mot, +t'es toujou la comme eune vraie souche de bois ; et je passerais vingt +fois devant toi, que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le +moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventreguienne ! ca n'est +pas bian, apres tout : et t'es trop froide pour les gens. + +- Charlotte - + +Que veux-tu que j'y fasse ? C'est mon himeur, et je ne me pis +refondre. + +- Pierrot - + +Igna himeur qui quienne. Quand en a de l'amiquie pour les parsonnes, +l'on en baille toujou queuque petite signifiance. + +- Charlotte - + +Enfin, je t'aime tout autant que je pis ; et si tu n'es pas content de +ca, tu n'as qu'a en aimer queuque autre. + +- Pierrot - + +Eh bian ! vla pas mon compte ? Tetigue, si tu m'aimais, me dirais-tu +ca ? + +- Charlotte - + +Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit ? + +- Pierrot - + +Morgue ! queu mal te fais-je ? Je ne te demande qu'un peu d'amiquie. + +- Charlotte - + +Et bien ! laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-etre +que ca viendra tout d'un coup sans y songer. + +- Pierrot - + +Touche donc la, Charlotte. + +- Charlotte - + + (donnant sa main.) + +Eh bien ! quien. + +- Pierrot - + +Promets-moi donc que tu tacheras de m'aimer davantage. + +- Charlotte - + +J'y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que ca vienne de +lui-meme. Piarrot, est-ce la ce monsieu ? + +- Pierrot - + +Oui, le vla. + +- Charlotte - + +Ah ! mon Guieu, qu'il est genti, et que c'aurait ete dommage qu'il eut +ete naye ! + +- Pierrot - + +Je revians tout a l'heure ; je m'en vas boire chopine, pour me +rebouter tant soit peu de la fatigue que j'ais eue. + + +----------- + +Scene II. - Don Juan, Sganarelle, Charlotte, dans le fond du theatre. + + +- Don Juan - + +Nous avons manque notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprevue +a renverse avec notre barque le projet que nous avions fait ; mais, a +te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter repare ce malheur, +et je lui ai trouve des charmes qui effacent de mon esprit tout le +chagrin que me donnait le mauvais succes de notre entreprise. Il ne +faut pas que ce coeur m'echappe, et j'y ai deja jete des dispositions +a ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs. + +- Sganarelle - + +Monsieur, j'avoue que vous m'etonnez. A peine sommes-nous echappes +d'un peril de mort, qu'au lieu de rendre grace au ciel de la pitie +qu'il a daigne prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau a +attirer sa colere par vos fantaisies accoutumees, et vos amours +cr... + + (Don Juan prend un ton menacant.) + +Paix, coquin que vous etes, vous ne savez ce que vous dites, et +monsieur sait ce qu'il fait. Allons. + +- Don Juan - + + (apercevant Charlotte.) + +Ah ! ah ! d'ou sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu +de plus joli ? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien +l'autre ? + +- Sganarelle - + +Assurement. + + (a part.) + +Autre piece nouvelle. + +- Don Juan - + + (a Charlotte.) + +D'ou me vient, la belle, une rencontre si agreable ? Quoi ! dans ces +lieux champetres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des +personnes faites comme vous etes. + +- Charlotte - + +Vous voyez, Monsieu. + +- Don Juan - + +Etes-vous de ce village ? + +- Charlotte - + +Oui, Monsieu. + +- Don Juan - + +Et vous y demeurez ?... + +- Charlotte - + +Oui, Monsieu. + +- Don Juan - + +Vous vous appelez ? + +- Charlotte - + +Charlotte, pour vous servir. + +- Don Juan - + +Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont penetrants ! + +- Charlotte - + +Monsieu, vous me rendez toute honteuse. + +- Don Juan - + +Ah, n'ayez point de honte d'entendre dire vos verites. Sganarelle, +qu'en dis-tu ? Peut-on rien voir de plus agreable ? Tournez-vous un +peu, s'il vous plait. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu +la tete, de grace. Ah ! que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux +entierement. Ah ! qu'ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents, +je vous prie. Ah ! qu'elles sont amoureuses, et ces levres +appetissantes ! Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si +charmante personne. + +- Charlotte - + +Monsieur, cela vous plait a dire, et je ne sais pas si c'est pour vous +railler de moi. + +- Don Juan - + +Moi, me railler de vous ? Dieu m'en garde ! je vous aime trop pour +cela, et c'est du fond du coeur que je vous parle. + +- Charlotte - + +Je vous suis bien obligee, si ca est. + +- Don Juan - + +Point du tout, vous ne m'etes point obligee de tout ce que je dis ; et +ce n'est qu'a votre beaute que vous en etes redevable. + +- Charlotte - + +Monsieu, tout ca est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit +pour vous repondre. + +- Don Juan - + +Sganarelle, regarde un peu ses mains. + +- Charlotte - + +Fi ! Monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi. + +- Don Juan - + +Ah ! que dites-vous ? Elles sont les plus belles du monde ; souffrez +que je les baise, je vous prie. + +- Charlotte - + +Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites ; et si j'avais su +ca tantot, je n'aurais pas manque de les laver avec du son. + +- Don Juan - + +Eh ! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'etes pas mariee, sans +doute ? + +- Charlotte - + +Non, Monsieu ; mais je dois bientot l'etre avec Piarrot, le fils de la +voisine Simonette. + +- Don Juan - + +Quoi ! une personne comme vous serait la femme d'un simple paysan ? +Non, non, c'est profaner tant de beaute, et vous n'etes pas nee pour +demeurer dans un village. Vous meritez, sans doute, une meilleure +fortune ; et le ciel qui le connait bien, m'a conduit ici tout expres +pour empecher ce mariage, et rendre justice a vos charmes ; car enfin, +belle Charlotte, je vous aime de tout mon coeur, et il ne tiendra qu'a +vous que je vous arrache de ce miserable lieu, et ne vous mette dans +l'etat ou vous meritez d'etre. Cet amour est bien prompt, sans doute ; +mais quoi ! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beaute, et +l'on vous aime autant en un quart d'heure qu'on ferait une autre en +six mois. + +- Charlotte - + +Aussi vrai, Monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce +que vous dites me fait aise, et j'aurais toutes les envies du monde de +vous croire ; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les +monsieux, et que vous autres courtisans etes des enjoleux, qui ne +songez qu'a abuser les filles. + +- Don Juan - + +Je ne suis pas de ces gens-la. + +- Sganarelle - + +Il n'a garde. + +- Charlotte - + +Voyez-vous, Monsieu ? il n'y a pas plaisir a se laisser abuser. Je +suis une pauvre paysanne ; mais j'ai l'honneur en recommandation, et +j'aimerais mieux me voir morte que de me voir deshonoree. + +- Don Juan - + +Moi, j'aurais l'ame assez mechante pour abuser une personne comme vous ? +je serais assez lache pour vous deshonorer ? Non, non, j'ai trop de +conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en +tout honneur ; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que +je n'ai point d'autre dessein que de vous epouser. En voulez-vous un +plus grand temoignage ? M'y voila pret quand vous voudrez : et je +prends a temoin l'homme que voila, de la parole que je vous donne. + +- Sganarelle - + +Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous +voudrez. + +- Don Juan - + +Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. +Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres ; et s'il y a +des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'a abuser les +filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la +sincerite de ma foi : et puis votre beaute vous assure de tout. Quand +on est faite comme vous, on doit etre a couvert de toutes ces sortes +de craintes : vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne +qu'on abuse ; et pour moi, je vous l'avoue, je me percerais le coeur +de mille coups, si j'avais eu la moindre pensee de vous trahir. + +- Charlotte - + +Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai ou non ; mais vous faites que +l'on vous croit. + +- Don Juan - + +Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurement, et je +vous reitere encore la promesse que je vous ai faite. Ne +l'acceptez-vous pas ? et ne voulez-vous pas consentir a etre ma femme ? + +- Charlotte - + +Oui, pourvu que ma tante le veuille. + +- Don Juan - + +Touchez donc la, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part. + +- Charlotte - + +Mais au moins, Monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie ; il y +aurait de la conscience a vous, et vous voyez comme j'y vais a la +bonne foi. + +- Don Juan - + +Comment ! il semble que vous doutiez encore de ma sincerite ? +voulez-vous que je fasse des serments epouvantables ? Que le ciel... + +- Charlotte - + +Mon Dieu, ne jurez point ! je vous crois. + +- Don Juan - + +Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole. + +- Charlotte - + +Oh ! monsieu, attendez que je soyons maries, je vous +prie. Apres ca, je vous baiserai tant que vous voudrez. + +- Don Juan - + +Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez, +abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille +baisers, je lui exprime le ravissement ou je suis... + + +----------- + +Scene III. - Don Juan, Sganarelle, Pierrot, Charlotte. + + +- Pierrot - + + (poussant Don Juan qui baise la main de Charlotte.) + +Tout doucement, Monsieu ; tenez-vous, s'il vous plait. Vous vous +echauffez trop, et vous pourriez gagner la puresie. + +- Don Juan - + + (repoussant rudement Pierrot.) + +Qui m'amene cet impertinent ? + +- Pierrot - + + (se mettant entre Don Juan et Charlotte.) + +Je vous dis qu'ous vous tegniez, et qu'ous ne caressiais point nos +accordees. + +- Don Juan - + + (repoussant encore Pierrot.) + +Ah ! que de bruit ! + +- Pierrot - + +Jerniguienne ! ce n'est pas comme ca qu'il faut pousser les gens. + +- Charlotte - + + (prenant Pierrot par le bras.) + +Et laisse-le faire aussi, Piarrot. + +- Pierrot - + +Quement ! que je le laisse faire ! Je ne veux pas, moi. + +- Don Juan - + +Ah ! + +- Pierrot - + +Tetiguienne ! par ce qu'ous etes monsieu, vous viendrez caresser nos +femmes a notre barbe ? Allez-v's-en caresser les votres. + +- Don Juan - + +Heu ? + +- Pierrot - + +Heu. + + (Don Juan lui donne un soufflet.) + +Tetigue ! ne me frappez pas. + + (autre soufflet.) + +Oh ! jerniguie ! + + (autre soufflet.) + +Ventregue ! + + (autre soufflet.) + +Palsangue ! morguienne ! ca n'est pas bian de battre les gens, et +ce n'est la la recompense de v's avoir sauve d'etre naye. + +- Charlotte - + +Piarrot ! ne te fache point. + +- Pierrot - + +Je me veux facher ; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te +cajole. + +- Charlotte - + +Oh ! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce monsieu veut +m'epouser, et tu ne dois pas te bouter en colere. + +- Pierrot - + +Quement ? Jerni ! tu m'es promise. + +- Charlotte - + +Ca n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas etre bien +aise que je devienne madame ? + +- Pierrot - + +Jernigue ! non. J'aime mieux te voir crevee que de te voir a un autre. + +- Charlotte - + +Va va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te +ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage +cheux nous. + +- Pierrot - + +Ventreguienne ! je gni en porterai jamais, quand tu m'en payerais deux +fois autant. Est-ce donc comme ca que t'ecoutes ce qu'il te dit ? +Morguienne ! si j'avais su ca tantot, je me serais bian garde de le +tirer de gliau, et je gli aurais baille un bon coup d'aviron sur la +tete. + +- Don Juan - + + (s'approchant de Pierrot pour le frapper.) + +Qu'est-ce que vous dites ? + +- Pierrot - + + (se mettant derriere Charlotte.) + +Jerniguienne ! je ne crains parsonne. + +- Don Juan - + + (passant du cote ou est Pierrot.) + +Attendez-moi un peu. + +- Pierrot - + + (repassant de l'autre cote.) + +Je me moque de tout, moi. + +- Don Juan - + + (courant apres Pierrot.) + +Voyons cela. + +- Pierrot - + + (se sauvant encore derriere Charlotte.) + +J'en avons bian veu d'autres. + +- Don Juan - + +Ouais ! + +- Sganarelle - + +Eh ! Monsieur, laissez la ce pauvre miserable. C'est conscience de le +battre. + + (a Pierrot, en se mettant entre lui et Don Juan.) + +Ecoute, mon pauvre garcon, retire-toi, et ne lui dis rien. + +- Pierrot - + + (passant devant Sganarelle, et regardant fierement Don Juan.) + +Je veux lui dire, moi ! + +- Don Juan - + + (levant la main pour donner un soufflet a Pierrot.) + +Ah ! je vous apprendrai... + + (Pierrot baisse la tete, et Sganarelle recoit le soufflet.) + +- Sganarelle - + + (regardant Pierrot.) + +Peste soit du maroufle ! + +- Don Juan - + + (a Sganarelle.) + +Te voila paye de ta charite. + +- Pierrot - + +Jarni ! je vas dire a sa tante tout ce menage-ci. + + +----------- + +Scene IV. - Don Juan, Charlotte, Sganarelle. + + +- Don Juan - + + (a Charlotte.) + +Enfin, je m'en vais etre le plus heureux de tous les hommes, et je ne +changerais pas mon bonheur contre toutes les choses du monde. Que de +plaisirs quand vous serez ma femme, et que... + + +----------- + +Scene V. - Don Juan, Mathurine, Charlotte, Sganarelle. + + +- Sganarelle - + + (apercevant Mathurine.) + +Ah ! ah ! + +- Mathurine - + + (a Don Juan.) + +Monsieu, que faites-vous donc la avec Charlotte ? Est-ce que vous lui +parlez d'amour aussi ? + +- Don Juan - + + (bas, a Mathurine.) + +Non. Au contraire, c'est elle qui me temoignait une envie d'etre ma +femme, et je lui repondais que j'etais engage avec vous. + +- Charlotte - + + (a Don Juan.) + +Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine ? + +- Don Juan - + + (bas, a Charlotte.) + +Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudrait bien que je +l'epousasse ; mais je lui dis que c'est vous que je veux. + +- Mathurine - + +Quoi ! Charlotte... + +- Don Juan - + + (bas, a Mathurine.) + +Tout ce que vous lui direz sera inutile ; elle s'est mis cela dans la +tete. + +- Charlotte - + +Quement donc ! Mathurine... + +- Don Juan - + + (bas, a Charlotte.) + +C'est en vain que vous lui parlerez : vous ne lui oterez point cette +fantaisie. + +- Mathurine - + +Est-ce que... + +- Don Juan - + + (bas, a Mathurine.) + +Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison. + +- Charlotte - + +Je voudrais... + +- Don Juan - + + (bas, a Charlotte.) + +Elle est obstinee comme tous les diables. + +- Mathurine - + +Vraiment... + +- Don Juan - + + (bas, a Mathurine.) + +Ne lui dites rien, c'est une folle. + +- Charlotte - + +Je pense... + +- Don Juan - + + (bas, a Charlotte.) + +Laissez-la la, c'est une extravagante. + +- Mathurine - + +Non, non, il faut que je lui parle. + +- Charlotte - + +Je veux voir un peu ses raisons. + +- Mathurine - + +Quoi !... + +- Don Juan - + + (bas, a Mathurine.) + +Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'epouser. + +- Charlotte - + +Je... + +- Don Juan - + + (bas, a Charlotte.) + +Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donne parole de la +prendre pour femme. + +- Mathurine - + +Hola ! Charlotte, ca n'est pas bian de courir su le marche des autres. + +- Charlotte - + +Ca n'est pas honnete, Mathurine, d'etre jalouse que monsieu me parle. + +- Mathurine - + +C'est moi que monsieu a vue la premiere. + +- Charlotte - + +S'il vous a vue la premiere, il m'a vue la seconde, et m'a promis de +m'epouser. + +- Don Juan - + + (bas, a Mathurine.) + +Et bien ! que vous ai-je dit ? + +- Mathurine - + +Je vous baise les mains ; c'est moi, et non pas vous qu'il +a promis d'epouser. + +- Don Juan - + + (bas, a Charlotte.) + +N'ai-je pas devine ? + +- Charlotte - + +A d'autres, je vous prie ; c'est moi, vous dis-je. + +- Mathurine - + +Vous vous moquez des gens ; c'est moi, encore un coup. + +- Charlotte - + +Le v'la qui est pour le dire, si je n'ai pas raison. + +- Mathurine - + +Le v'la qui est pour me dementir, si je ne dis pas vrai. + +- Charlotte - + +Est-ce, Monsieu, que vous lui avez promis de l'epouser ? + +- Don Juan - + + (bas, a Charlotte.) + +Vous vous raillez de moi. + +- Mathurine - + +Est-il vrai, Monsieu, que vous lui avez donne parole d'etre son mari ? + +- Don Juan - + + (bas, a Mathurine.) + +Pouvez-vous avoir cette pensee ? + +- Charlotte - + +Vous voyez qu'al le soutient. + +- Don Juan - + + (bas, a Charlotte.) + +Laissez-la faire. + +- Mathurine - + +Vous etes temoin comme al l'assure. + + +- Don Juan - + + (bas, a Mathurine.) + +Laissez-la dire. + +- Charlotte - + +Non, non, il faut savoir la verite. + +- Mathurine - + +Il est question de juger ca. + +- Charlotte - + +Oui, Mathurine, je veux que monsieu vous montre votre bec jaune (8). + +- Mathurine - + +Oui, Charlotte, je veux que monsieu vous rende un peu camuse (9). + +- Charlotte - + +Monsieur, videz la querelle, s'il vous plait. + +- Mathurine - + +Mettez-nous d'accord, Monsieu. + +- Charlotte - + + (a Mathurine.) + +Vous allez voir. + +- Mathurine - + + (a Charlotte.) + +Vous allez voir vous meme. + +- Charlotte - + + (a Don Juan.) + +Dites. + +- Mathurine - + + (a Don Juan.) + +Parlez. + +- Don Juan - + +Que voulez-vous que je dise ? vous soutenez egalement +toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour +femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui +en est, sans qu'il soit necessaire que je m'explique davantage ? +Pourquoi m'obliger la-dessus a des redites ? Celle a +qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas, en elle-meme +de quoi se moquer des discours de l'autre, et doit-elle se +mettre en peine, pourvu que j'accomplisse ma promesse ? +Tous les discours n'avancent point les choses. Il faut faire, +et non pas dire ; et les effets decident mieux que les paroles. +Aussi n'est-ce rien que par la que je vous veux mettre +d'accord ; et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des +deux a mon coeur. + + (bas, a Mathurine.) + +Laissez-lui croire ce qu'elle voudra. + + (bas, a Charlotte.) + +Laissez-la se flatter dans son imagination. + + (bas, a Mathurine.) + +Je vous adore. + + (bas, a Charlotte.) + +Je suis tout a vous. + + (bas, a Mathurine.) + +Tous les visages sont laids aupres du votre. + + (bas, a Charlotte.) + +On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. + + (haut.) + +J'ai un petit ordre a donner, je viens vous retrouver dans un quart +d'heure. + + +----------- + +Scene VI. - Charlotte, Mathurine, Sganarelle. + + +- Charlotte - + + (a Mathurine.) + +Je suis celle qu'il aime, au moins. + +- Mathurine - + + (a Charlotte.) + +C'est moi qu'il epousera. + +- Sganarelle - + + (arretant Charlotte et Mathurine.) + +Ah ! pauvres filles que vous etes, j'ai pitie de votre innocence, et +je ne puis souffrir de vous voir courir a votre malheur. Croyez-moi +l'une et l'autre : ne vous amusez point a tous les contes qu'on vous +fait, et demeurez dans votre village. + + +----------- + +Scene VII. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle. + + +- Don Juan - + + (dans le fond du theatre, a part.) + +Je voudrais bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas. + +- Sganarelle - + + (a ces filles.) + +Mon maitre est un fourbe ; il n'a dessein que de vous abuser, et en a +bien abuse d'autres : c'est l'epouseur du genre humain, et... + + (apercevant Don Juan.) + +cela est faux ; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu'il en a +menti. Mon maitre n'est point l'epouseur du genre humain, il n'est point +fourbe, il n'a pas dessein de vous tromper, et n'en a point abuse d'autres. +Ah ! tenez, le voila, demandez-le plutot a lui-meme. + +- Don Juan - + + (regardant Sganarelle, et le soupconnant d'avoir parle.) + +Oui ! + +- Sganarelle - + +Monsieur, comme le monde est plein de medisants, je vais au devant +des choses ; et je leur disais que, si quelqu'un leur venait dire du +mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent +pas de lui dire qu'il en aurait menti. + +- Don Juan - + +Sganarelle ! + +- Sganarelle - + + (a Charlotte et a Mathurine.) + +Oui, monsieur est homme d'honneur ; je le garantis tel. + +- Don Juan - + +Hon ! + +- Sganarelle - + +Ce sont des impertinents. + + +----------- + +Scene VIII. - Don Juan, La Ramee, Charlotte, Mathurine, Sganarelle. + + +- La Ramee - + + (bas, a Don Juan.) + +Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous. + +- Don Juan - + +Comment ? + +- La Ramee - + +Douze hommes a cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un +moment ; je ne sais pas par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi ; +mais j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interroge, et +auquel ils vous ont depeint. L'affaire presse, et le plus tot que vous +pourrez sortir d'ici sera le meilleur. + + +----------- + +Scene IX. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle. + + +- Don Juan - + + (a Charlotte et a Mathurine.) + +Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici ; mais je +vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai +donnee, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant +qu'il soit demain au soir. + + +----------- + +Scene X. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Juan - + +Comme la partie n'est pas egale, il faut user de stratageme, et eluder +adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se +revete de mes habits ; et moi... + +- Sganarelle - + +Monsieur, vous vous moquez. M'exposer a etre tue sous vos habits, et... + +- Don Juan - + +Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais ; et bien heureux +est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maitre. + +- Sganarelle - + +Je vous remercie d'un tel honneur. + + (seul.) + +O ciel ! puisqu'il s'agit de mort, fais-moi la grace de n'etre point +pris pour un autre ! + + + +ACTE TROISIEME. +--------------- + +Le theatre represente une foret. + + +Scene premiere (10). - Don Juan, en habit de campagne; Sganarelle, en medecin. + + +- Sganarelle - + +Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voila l'un et +l'autre deguises a merveille. Votre premier dessein n'etait point du +tout a propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous +vouliez faire. + +- Don Juan - + +Il est vrai que te voila bien, et je ne sais ou tu as ete deterrer cet +attirail ridicule. + +- Sganarelle - + +Oui ? c'est l'habit d'un vieux medecin, qui a ete laisse en gage au +lieu ou je l'ai pris, et il m'en a coute de l'argent pour +l'avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met deja en +consideration, que je suis salue des gens que je rencontre, et que +l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme ? + +- Don Juan - + +Comment donc ? + +- Sganarelle - + +Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus +demander mon avis sur differentes maladies. + +- Don Juan - + +Tu leur as repondu que tu n'y entendais rien ? + +- Sganarelle - + +Moi ? point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit : j'ai +raisonne sur le mal, et leur ai fait des ordonnances a chacun. + +- Don Juan - + +Et quels remedes encore leur as-tu ordonnes ? + +- Sganarelle - + +Ma foi, Monsieur, j'en ai pris par ou j'en ai pu attraper ; j'ai fait +mes ordonnances a l'aventure, et ce serait une chose plaisante si les +malades guerissaient, et qu'on m'en vint remercier. + +- Don Juan - + +Et pourquoi non ? Par quelle raison n'aurais-tu pas les memes +privileges qu'ont tous les autres medecins ? Ils n'ont pas plus de +part que toi aux guerisons des malades, et tout leur art est pure +grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succes ; +et tu peux profiter, comme eux, du bonheur du malade, et voir +attribuer a tes remedes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard +et des forces de la nature. + +- Sganarelle - + +Comment, Monsieur, vous etes aussi impie en medecine ? + +- Don Juan - + +C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes. + +- Sganarelle - + +Quoi ! vous ne croyez pas au sene, ni a la casse, ni au +vin emetique ? + +- Don Juan - + +Et pourquoi veux-tu que j'y croie ? + +- Sganarelle - + +Vous avez l'ame bien mecreante. Cependant vous voyez depuis un temps +que le vin emetique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti +les plus incredules esprits : et il n'y a pas trois semaines que j'en +ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux. + +- Don Juan - + +Et quel ? + +- Sganarelle - + +Il y avait un homme qui, depuis six jours, etait a l'agonie ; on ne +savait plus que lui ordonner, et tous les remedes ne faisaient rien ; +on s'avisa a la fin de lui donner de l'emetique. + +- Don Juan - + +Il rechappa, n'est-ce pas ? + +- Sganarelle - + +Non, il mourut. + +- Don Juan - + +L'effet est admirable. + +- Sganarelle - + +Comment ! il y avait six jours entiers qu'il ne pouvait mourir, et +cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ? + +- Don Juan - + +Tu as raison. + +- Sganarelle - + +Mais laissons la medecine ou vous ne croyez point, et parlons des +autres choses ; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en +humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez +les disputes, et que vous ne me defendez que les remontrances. + +- Don Juan - + +Eh bien ? + +- Sganarelle - + +Je veux savoir un peu vos pensees a fond. Est-il possible que vous ne +croyez point du tout au ciel ? + +- Don Juan - + +Laissons cela. + +- Sganarelle - + +C'est-a-dire que non. Et a l'enfer ? + +- Don Juan - + +Eh ! + +- Sganarelle - + +Tout de meme. Et au diable s'il vous plait ? + +- Don Juan - + +Oui, oui. + +- Sganarelle - + +Aussi peu. Ne croyez-vous point a l'autre vie ? + +- Don Juan - + +Ah ! ah ! ah ! + +- Sganarelle - + +Voila un homme que j'aurai bien de la peine a convertir. Et dites-moi +un peu, [le moine bourru, qu'en croyez-vous ? eh ! + +- Don Juan - + +La peste soit du fat ! + +- Sganarelle - + +Et voila ce que je ne puis souffrir : car il n'y a rien de plus vrai +que le moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-la (11). Mais] +encore faut-il croire quelque chose [dans le monde], qu'est-ce [donc] +que vous croyez ? + +- Don Juan - + +Ce que je crois ? + +- Sganarelle - + +Oui. + +- Don Juan - + +Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et +que quatre et quatre sont huit. + +- Sganarelle - + +La belle croyance [et les beaux articles de foi] que voila ! Votre +religion, a ce que je vois, est donc l'arithmetique ? Il faut avouer +qu'il se met d'etranges folies dans la tete des hommes, et que, pour +avoir bien etudie, on est bien moins sage le plus souvent. Pour +moi, Monsieur, je n'ai point etudie comme vous, Dieu merci, et +personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris ; mais +avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que +tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous +voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je +voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-la, ces rochers, +cette terre, et ce ciel que voila la-haut ; et si tout cela s'est bati +de lui-meme. Vous voila, vous, par exemple, vous etes la : est-ce que +vous vous etes fait tout seul, et n'a-t-il pas fallu que votre pere +ait engrosse votre mere pour vous faire ? Pouvez-vous voir toutes les +inventions dont la machine de l'homme est composee, sans admirer de +quelle facon cela est agence l'un dans l'autre ? ces nerfs, ces os, +ces veines, ces arteres, ces... ce poumon, ce coeur, ce foie, et tous +ces autres ingredients qui sont la, et qui... Oh ! dame, +interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurais disputer si l'on +ne m'interrompt. Vous vous taisez expres, et me laissez parler par +belle malice. + +- Don Juan - + +J'attends que ton raisonnement soit fini. + +- Sganarelle - + +Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, +quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient +expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voila ici, et que +j'aie quelque chose dans la tete qui pense cent choses differentes en +un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut ? Je veux frapper +des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tete, +remuer les pieds, aller a droite, a gauche, en avant, en arriere, +tourner... + + (Il se laisse tomber en tournant.) + +- Don Juan - + +Bon ! Voila ton raisonnement qui a le nez casse. + +- Sganarelle - + +Morbleu ! je suis bien sot de m'amuser a raisonner avec vous ; croyez +ce que vous voudrez, il m'importe bien que vous soyez damne ! + +- Don Juan - + +Mais tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes egares. +Appelle un peu cet homme que voila la-bas, pour lui demander le +chemin. + + +----------- + +Scene II. - Don Juan, Sganarelle, un pauvre. + + +- Sganarelle - + +Hola ! ho ! l'homme ! ho ! mon compere ! ho ! l'ami ! un petit mot, +s'il vous plait. Enseignez-nous un peu le chemin qui mene a la +ville. + +- Le pauvre - + +Vous n'avez qu'a suivre cette route, Messieurs, et detourner a main +droite quand vous serez au bout de la foret ; mais je vous donne avis +que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque +temps, il y a des voleurs ici autour. + +- Don Juan - + +Je te suis oblige, mon ami, et je te rends grace de tout mon coeur. + +- Le pauvre - + +Si vous vouliez me secourir, Monsieur, de quelque aumone ? + +- Don Juan - + +Ah ! ah ! ton avis est interesse, a ce que je vois. + +- Le pauvre - + +Je suis un pauvre homme, Monsieur, retire tout seul dans le bois +depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous +donne toute sorte de biens. + +- Don Juan - + +Eh ! prie le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des +affaires des autres. + +- Sganarelle - + +Vous ne connaissez pas monsieur, bonhomme ; il ne croit qu'en deux et +deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit. + +- Don Juan - + +Quelle est ton occupation parmi ces arbres ? + +- Le pauvre - + +De prier le ciel tout le jour pour la prosperite des gens de bien qui +me donnent quelque chose. + +- Don Juan - + +Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien a ton aise ? + +- Le pauvre - + +Helas ! Monsieur, je suis dans la plus grande necessite du monde. + +- Don Juan - + +Tu te moques : un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut pas +manquer d'etre bien dans ses affaires. + +- Le pauvre - + +Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau +de pain a mettre sous les dents. + +- Don Juan - + +Voila qui est etrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah +! je m'en vais te donner un louis d'or tout a l'heure, pourvu que tu +veuilles jurer. + +- Le pauvre - + +Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel peche ? + +- Don Juan - + +Tu n'as qu'a voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non ; en voici +un que je te donne, si tu jures. Tiens : il faut jurer. + +- Le pauvre - + +Monsieur... + +- Don Juan - + +A moins de cela, tu ne l'auras pas. + +- Sganarelle - + +Va, va, jure un peu : il n'y a pas de mal. + +- Don Juan - + +Prends, le voila, prends, te dis-je ; mais jure donc. + +- Le pauvre - + +Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim. + +- Don Juan - + +Va va, je te le donne pour l'amour de l'humanite. + + (Regardant dans la foret.) + +Mais que vois-je la ? un homme attaque par trois autres ! La partie +est trop inegale, et je ne dois pas souffrir cette lachete. + + (Il met l'epee a la main, et court au lieu du combat.) + + +----------- + +Scene III. - Sganarelle. + + +- Sganarelle - + +Mon maitre est un vrai enrage, d'aller se presenter a un peril qui ne +le cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait +fuir les trois. + + +----------- + +Scene IV. - Don Juan, Don Carlos, Sganarelle, au fond de theatre. + + +- Don Carlos - + + (remettant son epee.) + +On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre +bras. Souffrez, Monsieur, que je vous rende graces d'une action si +genereuse, et que... + +- Don Juan - + +Je n'ai rien fait, Monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place. +Notre propre honneur est interesse dans de pareilles aventures ; et +l'action de ces coquins etait si lache, que c'eut ete y prendre part +que de ne s'y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous etes-vous +trouve entre leurs mains ? + +- Don Carlos - + +Je m'etais, par hasard, egare d'un frere et de tous ceux de notre +suite ; et comme je cherchais a les rejoindre, j'ai fait rencontre de +ces voleurs, qui d'abord ont tue mon cheval, et qui sans votre valeur +en auraient fait autant de moi. + +- Don Juan - + +Votre dessein est-il d'aller du cote de la ville ? + +- Don Carlos - + +Oui, mais sans y vouloir entrer ; et nous nous voyons obliges, mon +frere et moi, a tenir la campagne pour une de ces facheuses affaires +qui reduisent les gentilshommes a se sacrifier, eux et leur famille, a +la severite de leur honneur, puisqu'enfin le plus doux succes en est +toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on est +contraint de quiter le royaume ; et c'est en quoi je trouve la +condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer +sur toute la prudence et toute l'honnetete de sa conduite, d'etre +asservi par les lois de l'honneur au dereglement de la conduite +d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dependre de la +fantaisie du premier temeraire qui s'avisera de lui faire une de ces +injures pour qui un honnete homme doit perir. + +- Don Juan - + +On a cet avantage, qu'on fait courir le meme risque et passer mal +aussi le temps a ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une +offense de gaiete de coeur. Mais ne serait-ce point une indiscretion +que de vous demander quelle peut etre votre affaire ? + +- Don Carlos - + +La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret ; et lorsque +l'injure a une fois eclate, notre honneur ne va point a vouloir cacher +notre honte, mais a faire eclater notre vengeance, et a publier meme +le dessein que nous en avons. Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de +vous dire que l'offense que nous cherchons a venger est une soeur +seduite et enlevee d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est +un Don Juan Tenorio, fils de Don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis +quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport d'un +valet, qui nous a dit qu'il sortait a cheval, accompagne de quatre ou +cinq, et qu'il avait pris le long de cette cote ; mais tous nos soins +ont ete inutiles, et nous n'avons pu decouvrir ce qu'il est devenu. + +- Don Juan - + +Le connaissez-vous, Monsieur, ce Don Juan dont vous parlez ? + +- Don Carlos - + +Non, quant a moi ; je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement oui +depeindre a mon frere, mais la renommee n'en dit pas force bien, et +c'est un homme dont la vie... + +- Don Juan - + +Arretez, Monsieur, s'il vous plait. Il est un peu de mes amis, et ce +serait a moi une espece de lachete que d'en ouir dire du mal. + +- Don Carlos - + +Pour l'amour de vous, Monsieur, je n'en dirai rien du tout, et c'est +bien la moindre chose que je vous doive, apres m'avoir sauve la vie, +que de me taire devant vous d'une personne que vous connaissez, +lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal ; mais quelque ami +que vous lui soyez, j'ose esperer que vous n'approuverez pas son +action, et ne trouverez pas etrange que nous cherchions d'en prendre +la vengeance. + +- Don Juan - + +Au contraire, je vous y veux servir, et vous epargner des soins +inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empecher ; mais +il n'est pas raisonnable qu'il offense impunement des gentilshommes, +et je m'engage a vous faire faire raison par lui. + +- Don Carlos - + +Et quelle raison peut-on faire a ces sortes d'injures ? + +- Don Juan - + +Toute celle que votre honneur peut souhaiter ; et sans vous donner la +peine de chercher Don Juan davantage, je m'oblige a le faire trouver +au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira. + +- Don Carlos - + +Cet espoir est bien doux, Monsieur, a des coeurs offenses ; mais, +apres ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur que +vous fussiez de la partie. + +- Don Juan - + +Je suis si attache a don Juan, qu'il ne saurait se battre que je ne me +batte aussi : mais enfin j'en reponds comme de moi-meme, et vous +n'avez qu'a dire quand vous voulez qu'il paraisse, et vous donne +satisfaction. + +- Don Carlos - + +Que ma destinee est cruelle ! faut-il que je vous doive la vie, et que +D. Juan soit de vos amis ! + + +----------- + +Scene V. - Don Alonse, Don Carlos, Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Alonse - + + (parlant a ceux de sa suite, sans voir Don Carlos ni Don Juan.) + +Faites boire la mes chevaux, et qu'on les amene apres +nous : je veux un peu marcher a pied. + + (les apercevant tous les deux.) + +O ciel, que vois-je ici ? Quoi ! mon frere, vous voila avec notre +ennemi mortel ! + +- Don Carlos - + +Notre ennemi mortel ? + +- Don Juan - + + (mettant la main sur la garde de son epee.) + +Oui, je suis Don Juan moi-meme ; et l'avantage du nombre ne m'obligera +pas a vouloir deguiser mon nom. + +- Don Alonse - + + (mettant l'epee a la main.) + +Ah, traitre, il faut que tu perisses, et... + + (Sganarelle court se cacher.) + +- Don Carlos - + +Ah ! mon frere, arretez. Je lui suis redevable de la vie ; et, sans le +secours de son bras, j'aurais ete tue par des voleurs que j'ai trouves. + +- Don Alonse - + +Et voulez-vous que cette consideration empeche notre vengeance ? Tous +les services que nous rend une main ennemie, ne sont d'aucun merite +pour engager notre ame ; et s'il faut mesurer l'obligation a l'injure, +votre reconnaissance, mon frere, est ici ridicule ; et comme l'honneur +est infiniment plus precieux que la vie, c'est ne devoir rien +proprement que d'etre redevable de la vie a qui nous a ote l'honneur. + +- Don Carlos - + +Je sais la difference, mon frere, qu'un gentilhomme doit toujours +mettre entre l'un et l'autre ; et la reconnaissance de l'obligation +n'efface point en moi le ressentiment de l'injure ; mais souffrez que +je lui rende ici ce qu'il m'a prete, que je m'acquitte sur-le-champ de +la vie que je lui dois, par un delai de notre vengeance, et lui laisse +la liberte de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait. + +- Don Alonse - + +Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et +l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre +ici, c'est a nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blesse +mortellement, on ne doit point songer a garder aucunes mesures ; et si +vous repugnez a preter votre bras a cette action, vous n'avez qu'a +vous retirer, et laisser a ma main la gloire d'un tel sacrifice. + +- Don Carlos - + +De grace, mon frere... + +- Don Alonse - + +Tous ces discours sont superflus : il faut qu'il meure. + +- Don Carlos - + +Arretez, vous dis-je, mon frere. Je ne souffrirai point du tout qu'on +attaque ses jours ; et je jure le ciel que je le defendrai ici contre +qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette meme vie +qu'il a sauvee ; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me +perciez. + +- Don Alonse - + +Quoi ! vous prenez le parti de notre ennemi contre moi, et, loin +d'etre saisi a son aspect des memes transports que je sens, vous +faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur ! + +- Don Carlos - + +Mon frere, montrons de la moderation dans une action legitime ; et ne +vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous temoignez. +Ayons du coeur dont nous soyons les maitres, une valeur qui n'ait rien +de farouche, et qui se porte aux choses par une pure deliberation de +notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colere. Je +ne veux point, mon frere, demeurer redevable a mon ennemi, je lui ai +une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose. +Notre vengeance, pour etre differee, n'en sera pas moins eclatante ; +au contraire, elle en tirera de l'avantage, et cette occasion de +l'avoir pu prendre la fera paraitre plus juste aux yeux de tout le +monde. + +- Don Alonse - + +O l'etrange faiblesse, et l'aveuglement effroyable, de hasarder ainsi +les interets de son honneur pour la ridicule pensee d'une obligation +chimerique ! + +- Don Carlos - + +Non, mon frere, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je +saurai bien la reparer, et je me charge de tout le soin de notre +honneur ; je sais a quoi il nous oblige, et cette suspension d'un +jour, que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur +que j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j'ai soin de vous +rendre le bien que j'ai recu de vous, et vous devez par la juger du +reste, croire que je m'acquitte avec la meme chaleur de ce que je +dois, et que je ne serai pas moins exact a vous payer l'injure que le +bienfait. Je ne veux point vous obliger ici a expliquer vos +sentiments, et je vous donne la liberte de penser a loisir aux +resolutions que vous avez a prendre. Vous connaissez assez la grandeur +de l'offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous meme +des reparations qu'elle demande. Il est des moyens doux pour nous +satisfaire ; il en est de violents et de sanglants : mais enfin, +quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donne parole de me faire +faire raison par Don Juan. Songez a me la faire, je vous prie, et vous +ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'a mon honneur. + +- Don Juan - + +Je n'ai rien exige de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis. + +- Don Carlos - + +Allons, mon frere ; un moment de douceur ne fait aucune injure a la +severite de notre devoir. + + +----------- + +Scene VI. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Juan - + +Hola ! he ! Sganarelle ! + +- Sganarelle - + + (sortant de l'endroit ou il etait cache.) + +Plait-il ? + +- Don Juan - + +Comment ! coquin, tu fuis quand on m'attaque ? + +- Sganarelle - + +Pardonnez-moi, Monsieur, je viens seulement d'ici pres. Je crois que +cet habit est purgatif, et que c'est prendre medecine que de le +porter. + +- Don Juan - + +Peste soit l'insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile +plus honnete. Sais-tu bien qui est celui a qui j'ai sauve la vie ? + +- Sganarelle - + +Moy ? non. + +- Don Juan - + +C'est un frere d'Elvire. + +- Sganarelle - + +Un... + +- Don Juan - + +Il est assez honnete homme, il en a bien use, et j'ai regret d'avoir +demele avec lui. + +- Sganarelle - + +Il vous serait aise de pacifier toutes choses. + +- Don Juan - + +Oui ; mais ma passion est usee pour Done Elvire, et l'engagement ne +compatit point avec mon humeur. J'aime la liberte en amour, tu le +sais, et je ne saurais me resoudre a renfermer mon coeur entre quatre +murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle a me +laisser aller a tout ce qui m'attire. Mon coeur est a toutes les +belles, et c'est a elles a le prendre tour a tour, et a le garder tant +qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe edifice que je vois +entre ces arbres ? + +- Sganarelle - + +Vous ne le savez pas ? + +- Don Juan - + +Non vraiment. + +- Sganarelle - + +Bon ! c'est le tombeau que le commandeur faisait faire lors que vous +le tuates. + +- Don Juan - + +Ah ! tu as raison. Je ne savais pas que c'etait de ce cote-ci qu'il +etait. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi +bien que de la statue du commandeur, et j'ai envie de l'aller voir. + +- Sganarelle - + +Monsieur, n'allez point la. + +- Don Juan - + +Pourquoi ? + +- Sganarelle - + +Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tue. + +- Don Juan - + +Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilite, et +qu'il doit recevoir de bonne grace, s'il est galant homme. Allons, +entrons dedans. + + (Le tombeau s'ouvre, ou l'on voit la statue du commandeur.) + +- Sganarelle - + +Ah ! que cela est beau ! les belles statues ! le beau marbre ! les +beaux piliers ! ah ! que cela est beau ! qu'en dites-vous, Monsieur ? + +- Don Juan - + +Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort ; et ce +que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passe durant sa +vie d'une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique +pour quand il n'en a plus que faire. + +- Sganarelle - + +Voici la statue du commandeur. + +- Don Juan - + +Parbleu ! le voila bon, avec son habit d'empereur romain ! + +- Sganarelle - + +Ma foi, Monsieur, voila qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie, +et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feraient +peur si j'etais tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de +nous voir. + +- Don Juan - + +Il aurait tort ; et ce serait mal recevoir l'honneur que je lui +fais. Demande-lui s'il veut venir souper avec moi. + +- Sganarelle - + +C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois. + +- Don Juan - + +Demande-lui, te dis-je. + +- Sganarelle - + +Vous moquez-vous ? Ce serait etre fou, que d'aller parler a une statue. + +- Don Juan - + +Fais ce que je te dis. + +- Sganarelle - + +Quelle bizarrerie ! Seigneur commandeur... + + (a part.) + +je ris de ma sottise, mais c'est mon maitre qui me la fait faire. + + (haut.) + +Seigneur commandeur, mon maitre Don Juan vous demande si vous voulez +lui faire l'honneur de venir souper avec lui. + + (La statue baisse la tete.) + +Ah ! + +- Don Juan - + +Qu'est-ce ? qu'as-tu ? Dis donc, veux-tu parler ? + +- Sganarelle - + + (baissant la tete comme la statue.) + +La statue... + +- Don Juan - + +Et bien, que veux-tu dire, traitre ? + +- Sganarelle - + +Je vous dis que la statue... + +- Don Juan - + +Et bien ! la statue ? je t'assomme, si tu ne parles. + +- Sganarelle - + +La statue m'a fait signe. + +- Don Juan - + +La peste le coquin ! + +- Sganarelle - + +Elle m'a fait signe, vous dis-je, il n'est rien de plus vrai. +Allez-vous-en lui parler vous-meme pour voir. Peut-etre... + +- Don Juan - + +Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au +doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le seigneur commandeur +voudrait-il venir souper avec moi ? + + (La statue baisse encore la tete.) + +- Sganarelle - + +Je ne voudrais pas en tenir dix pistoles. Eh bien ! Monsieur ? + +- Don Juan - + +Allons, sortons d'ici. + +- Sganarelle - + + (seul.) + +Voila de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire ! + + + +ACTE QUATRIEME. +--------------- + +Le theatre represente l'appartement de Don Juan. + + +Scene premiere. - Don Juan, Sganarelle, Ragotin. + + +- Don Juan - + + (a Sganarelle.) + +Quoi qu'il en soit, laissons cela ; c'est une bagatelle, et nous +pouvons avoir ete trompes par un faux jour, ou surpris de quelque +vapeur qui nous ait trouble la vue. + +- Sganarelle - + +Eh ! Monsieur, ne cherchez point a dementir ce que nous avons vu des +yeux que voila. Il n'est rien de plus veritable que ce signe de tete, +et je ne doute point que le ciel, scandalise de votre vie, n'ait +produit ce miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de... + +- Don Juan - + +Ecoute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralites, si tu me +dis encore le moindre mot la-dessus, je vais appeler quelqu'un, +demander un nerf de boeuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te +rouer de mille coups. M'entends-tu bien ? + +- Sganarelle - + +Fort bien, Monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement ; +c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher +de detours : vous dites les choses avec une nettete admirable. + +- Don Juan - + +Allons, qu'on me fasse souper le plus tot que l'on pourra. Une +chaise, petit garcon. + + +----------- + +Scene II. - Don Juan, Sganarelle, La Violette, Ragotin. + + +- La Violette - + +Monsieur, voila votre marchand, monsieur Dimanche qui demande a vous +parler. + +- Sganarelle - + +Bon ! voila ce qu'il nous faut, qu'un compliment de creancier. De quoi +s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent ; et que ne lui +disais-tu que monsieur n'y est pas ? + +- La Violette - + +Il y a trois quarts d'heure que je lui dis ; mais il ne veut pas le +croire, et s'est assis la-dedans pour attendre. + +- Sganarelle - + +Qu'il attende tant qu'il voudra. + +- Don Juan - + +Non, au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique +que de se faire celer aux creanciers. Il est bon de les payer de +quelque chose ; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits, sans +leur donner un double. + + +----------- + +Scene III. - Don Juan, Monsieur Dimanche, Sganarelle, La Violette, Ragotin. + + +- Don Juan - + +Ah ! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et +que je veux de mal a mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord ! +J'avais donne ordre qu'on ne me fit parler a personne, mais cet ordre +n'est pas pour vous, et vous etes en droit de ne trouver jamais de +porte fermee chez moi. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, je vous suis fort oblige. + +- Don Juan - + + (parlant a la Violette et a Ragotin.) + +Parbleu ! coquins, je vous apprendrai a laisser monsieur Dimanche +dans une antichambre, et je vous ferai connaitre les gens. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, cela n'est rien. + +- Don Juan - + + (a monsieur Dimanche.) + +Comment ! vous dire que je n'y suis pas ! a monsieur Dimanche, au +meilleur de mes amis ! + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, je suis votre serviteur. J'etais venu... + +- Don Juan - + +Allons vite, un siege pour monsieur Dimanche. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, je suis bien comme cela. + +- Don Juan - + +Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi. + +- Monsieur Dimanche - + +Cela n'est point necessaire. + +- Don Juan - + +Otez ce pliant, et apportez un fauteuil. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, vous vous moquez, et... + +- Don Juan - + +Non, non, je sais ce que je vous dois ; et je ne veux point qu'on +mette de difference entre nous deux. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur... + +- Don Juan - + +Allons, asseyez-vous. + +- Monsieur Dimanche - + +Il n'est pas besoin, Monsieur, et je n'ai qu'un mot a vous +dire. J'etais... + +- Don Juan - + +Mettez-vous la, vous dis-je. + +- Monsieur Dimanche - + +Non, Monsieur, je suis bien, je viens pour... + +- Don Juan - + +Non, je ne vous ecoute point si vous n'etes assis. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je... + +- Don Juan - + +Parbleu, monsieur Dimanche, vous vous portez bien. + +- Monsieur Dimanche - + +Oui, Monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu... + +- Don Juan - + +Vous avez un fonds de sante admirable, des levres fraiches, un teint +vermeil, et des yeux vifs. + +- Monsieur Dimanche - + +Je voudrais bien... + +- Don Juan - + +Comment se porte madame Dimanche, votre epouse ? + +- Monsieur Dimanche - + +Fort bien, Monsieur, Dieu merci. + +- Don Juan - + +C'est une brave femme. + +- Monsieur Dimanche - + +Elle est votre servante, Monsieur. Je venais... + +- Don Juan - + +Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle. + +- Monsieur Dimanche - + +Le mieux du monde. + +- Don Juan - + +La jolie petite fille que c'est ! je l'aime de tout mon coeur. + +- Monsieur Dimanche - + +C'est trop d'honneur que vous lui faites, Monsieur. Je vous... + +- Don Juan - + +Et le petit Colin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour ? + +- Monsieur Dimanche - + +Toujours de meme, Monsieur. Je... + +- Don Juan - + +Et votre petit chien Brusquet, gronde-t-il toujours aussi fort, et +mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ? + +- Monsieur Dimanche - + +Plus que jamais, Monsieur ; et nous ne saurions en chevir (12). + +- Don Juan - + +Ne vous etonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille ; +car j'y prends beaucoup d'interet. + +- Monsieur Dimanche - + +Nous vous sommes, Monsieur, infiniment obliges. Je... + +- Don Juan - + + (lui tendant la main.) + +Touchez donc la, monsieur Dimanche. Etes-vous bien de mes amis ? + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, je suis votre serviteur. + +- Don Juan - + +Parbleu ! je suis a vous de tout mon coeur. + +- Monsieur Dimanche - + +Vous m'honorez trop. Je... + +- Don Juan - + +Il n'y a rien que je ne fisse pour vous. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, vous avez trop de bonte pour moi. + +- Don Juan - + +Et cela sans interet, je vous prie de le croire. + +- Monsieur Dimanche - + +Je n'ai point merite cette grace assurement. Mais, Monsieur... + +- Don Juan - + +Oh ca, monsieur Dimanche, sans facon, voulez-vous souper avec moi ? + +- Monsieur Dimanche - + +Non, Monsieur, il faut que je m'en retourne tout a l'heure. Je... + +- Don Juan - + + (se levant.) + +Allons, vite un flambeau pour conduire monsieur Dimanche, et que +quatre ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter. + +- Mr Dimanche - + + (se levant aussi.) + +Monsieur, il n'est pas necessaire, et je m'en irai bien tout +seul. Mais... + + (Sganarelle ote les sieges promptement.) + +- Don Juan - + +Comment ? je veux qu'on vous escorte, et je m'interesse trop a votre +personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre debiteur. + +- Monsieur Dimanche - + +Ah ! Monsieur... + +- Don Juan - + +C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis a tout le monde. + +- Monsieur Dimanche - + +Si... + +- Don Juan - + +Voulez-vous que je vous reconduise ? + +- Monsieur Dimanche - + +Ah, Monsieur, vous vous moquez ! Monsieur... + +- Don Juan - + +Embrassez-moi donc, s'il vous plait, je vous prie encore +une fois d'etre persuade que je suis tout a vous, et qu'il +n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service. + + (Il sort.) + + +----------- + +Scene IV. - Monsieur Dimanche, Sganarelle. + + +- Sganarelle - + +Il faut avouer que vous avez en monsieur un homme qui vous aime bien. + +- Monsieur Dimanche - + +Il est vrai ; il me fait tant de civilites et tant de compliments, +que je ne saurais jamais lui demander de l'argent. + +- Sganarelle - + +Je vous assure que toute sa maison perirait pour vous ; et je voudrais +qu'il vous arrivat quelque chose, que quelqu'un s'avisat de vous +donner des coups de baton, vous verriez de quelle maniere... + +- Monsieur Dimanche - + +Je le crois ; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot +de mon argent. + +- Sganarelle - + +Oh ! ne vous mettez pas en peine. il vous payera le mieux du monde. + +- Monsieur Dimanche - + +Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre +particulier. + +- Sganarelle - + +Fi ! ne parlez pas de cela... + +- Monsieur Dimanche - + +Comment ? Je... + +- Sganarelle - + +Ne sais-je pas bien que je vous dois ? + +- Monsieur Dimanche - + +Oui, Mais... + +- Sganarelle - + +Allons, monsieur Dimanche, je vais vous eclairer. + +- Monsieur Dimanche - + +Mais mon argent... + +- Sganarelle - + + (prenant Monsieur Dimanche par le bras.) + +Vous moquez-vous ? + +- Monsieur Dimanche - + +Je veux... + +- Sganarelle - + + (le tirant.) + +He ! + +- Monsieur Dimanche - + +J'entends... + +- Sganarelle - + + (le poussant vers la porte.) + +Bagatelles. + +- Monsieur Dimanche - + +Mais... + +- Sganarelle - + + (le poussant encore.) + +Fi ! + +- Monsieur Dimanche - + +Je... + +- Sganarelle - + + (Sganarelle le poussant tout a fait hors du theatre.) + +Fi ! vous dis-je. + + +----------- + +Scene V. - Don Juan, Sganarelle, La Violette. + + +- La Violette - + + (a Don Juan.) + +Monsieur, voila monsieur votre pere. + +- Don Juan - + +Ah ! me voici bien ! il me fallait cette visite pour me faire enrager. + + +----------- + +Scene VI. - Don Louis, Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Louis - + +Je vois bien que je vous embarasse, et que vous vous passeriez fort +aisement de ma venue. A dire vrai, nous nous incommodons etrangement +l'un et l'autre, et si vous etes las de me voir, je suis bien las +aussi de vos deportements. Helas ! que nous savons peu ce que nous +faisons, quand nous ne laissons pas au ciel le soin des choses qu'il +nous faut, quand nous voulons etre plus avises que lui, et que nous +venons a l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes +inconsiderees. J'ai souhaite un fils avec des ardeurs non pareilles ; +je l'ai demande sans relache avec des transports incroyables ; et ce +fils, que j'obtiens en fatiguant le ciel de voeux, est le chagrin et +le supplice de cette vie meme dont je croyais qu'il devait etre la +joie et la consolation. De quel oeil, a votre avis, pensez-vous que je +puisse voir cet amas d'actions indignes, dont on a peine, aux yeux du +monde, d'adoucir le mauvais visage ; cette suite continuelle de +mechantes affaires, qui nous reduisent a toutes heures a lasser les +bontes du souverain, et qui ont epuise aupres de lui le merite de mes +services et le credit de mes amis ? Ah ! quelle bassesse est la votre ! +Ne rougissez-vous point de meriter si peu votre naissance ? +Etes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanite ? et +qu'avez-vous fait dans le monde pour etre gentilhomme ? Croyez-vous +qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une +gloire d'etre sortis d'un sang noble, lorsque nous vivons en infames ? +Non, non, la naissance n'est rien ou la vertu n'est pas. Aussi, +nous n'avons part a la gloire de nos ancetres qu'autant que nous +nous efforcons de leur ressembler ; et cet eclat de leurs actions +qu'ils repandent sur nous nous impose un engagement de leur faire le +meme honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point +degenerer de leur vertu, si nous voulons etre estimes leurs +veritables descendants. Ainsi, vous descendez en vain des aieux dont +vous etes ne ; ils vous desavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils +ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage ; au contraire, +l'eclat n'en rejaillit sur vous qu'a votre deshonneur, et leur gloire +est un flambeau qui eclaire aux yeux d'un chacun la honte de vos +actions. Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre +dans la nature ; que la vertu est le premier titre de noblesse ; que je +regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et +que je ferais plus d'etat du fils d'un crocheteur qui serait +honnete homme, que du fils d'un monarque qui vivrait comme vous. + +- Don Juan - + +Monsieur, si vous etiez assis, vous en seriez mieux pour parler. + +- Don Louis - + +Non, insolent, je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage, et je +vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton ame ; mais +sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussee a bout +par tes actions ; que je saurai, plus tot que tu ne penses, mettre une +borne a tes dereglements, prevenir sur toi le courroux du ciel, et +laver, par ta punition, la honte de t'avoir fait naitre. + + +----------- + +Scene VII. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Juan - + + (adressant encore la parole a son pere, quoiqu'il soit sorti.) + +He !, mourez le plus tot que vous pourrez, c'est le mieux que vous +puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir +des peres qui vivent autant que leurs fils. + + (Il se met dans son fauteuil.) + +- Sganarelle - + +Ah ! Monsieur, vous avez tort. + +- Don Juan - + + (se levant.) + +J'ai tort ! + +- Sganarelle - + + (tremblant.) + +Monsieur... + +- Don Juan - + +J'ai tort ! + +- Sganarelle - + +Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et +vous le deviez mettre dehors par les epaules. A-t-on jamais rien vu de +plus impertinent ? un pere venir faire des remontrances a son fils, et +lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance, +de mener une vie d'honnete homme, et cent autres sottises de pareille +nature ! cela se peut-il souffrir a un homme comme vous, qui savez +comme il faut vivre ? J'admire votre patience ; et si j'avais ete en +votre place, je l'aurais envoye promener. + + (bas, a part.) + +O complaisance maudite, a quoi me reduis-tu ! + +- Don Juan - + +Me fera-t-on souper bientot ? + + +----------- + +Scene VIII. - Don Juan, Sganarelle, Ragotin. + + +- Ragotin - + +Monsieur, voici une dame voilee qui vient vous parler. + +- Don Juan - + +Que pourrait-ce etre ? + +- Sganarelle - + +Il faut voir. + + +----------- + +Scene IX. - Done Elvire, voilee ; Don Juan, Sganarelle. + + +- Done Elvire - + +Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir a cette heure et dans cet +equipage. C'est un motif pressant qui m'oblige a cette visite, et ce +que j'ai a vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens +point ici pleine de ce courroux que j'ai tantot fait eclater, et vous +me voyez bien changee de ce que j'etais ce matin. Ce n'est point cette +done Elvire qui faisait des voeux contre vous, et dont l'ame irritee ne +jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le ciel a banni de +mon ame toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces +transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux +emportements d'un amour terrestre et grossier ; et il n'a laisse dans +mon coeur pour vous qu'une flamme epuree de tout le commerce des sens, +une tendresse toute sainte, un amour detache de tout, qui n'agit point +pour soi, et ne se met en peine que de votre interet. + +- Don Juan - + + (bas, a Sganarelle.) + +Tu pleures, je pense ? + +- Sganarelle - + +Pardonnez-moi. + +- Done Elvire - + +C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour +vous faire part d'un avis du ciel, et tacher de vous retirer du +precipice ou vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les dereglements +de votre vie ; et ce meme ciel, qui m'a touche le coeur et fait jeter +les yeux sur les egarements de ma conduite, m'a inspire de vous venir +trouver, et de vous dire de sa part que vos offenses ont epuise sa +misericorde, que sa colere redoutable est pres de tomber sur vous, +qu'il est en vous de l'eviter par un prompt repentir, et que peut-etre +vous n'avez pas encore un jour a vous pouvoir soustraire au plus grand +de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus a vous par aucun +attachement du monde. Je suis revenue, graces au ciel, de toutes mes +folles pensees ; ma retraite est resolue, et je ne demande qu'assez de +vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et meriter, par une +austere penitence, le pardon de l'aveuglement ou m'ont plongee les +transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite, +j'aurais une douleur extreme qu'une personne que j'ai cherie +tendrement devint un exemple funeste de la justice du ciel ; et ce me +sera une joye incroyable, si je puis vous porter a detourner de dessus +votre tete l'epouvantable coup qui vous menace. De grace, don Juan, +accordez-moi pour derniere faveur cette douce consolation ; ne me +refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes ; et si +vous n'etes point touche de votre interet, soyez-le au moins de mes +prieres, et m'epargnez le cruel deplaisir de vous voir condamner a des +supplices eternels. + +- Sganarelle - + + (a part.) + +Pauvre femme ! + +- Done Elvire - + +Je vous ai aime avec une tendresse extreme, rien au monde ne m'a ete +si cher que vous ; j'ai oublie mon devoir pour vous, j'ai fait toutes +choses pour vous ; et toute la recompense que je vous en demande, +c'est de corriger votre vie et de prevenir votre perte. Sauvez-vous, +je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore +une fois, don Juan, je vous le demande avec larmes ; et si ce n'est +assez des larmes d'une personne que vous avez aimee, je vous en +conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher. + +- Sganarelle - + + (a part, regardant Don Juan.) + +Coeur de tigre ! + +- Done Elvire - + +Je m'en vais apres ce discours ; et voila tout ce que j'avais a vous +dire. + +- Don Juan - + +Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on +pourra. + +- Done Elvire - + +Non, don Juan, ne me retenez pas davantage. + +- Don Juan - + +Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure. + +- Done Elvire - + +Non, vous dis-je ; ne perdons point de temps en discours superflus. +Laissez-moi viste aller, ne faites aucune instance pour me conduire, +et songez seulement a profiter de mon avis. + + +----------- + +Scene X. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Juan - + +Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'emotion pour elle, +que j'ai trouve de l'agrement dans cette nouveaute bizarre, et que son +habit neglige, son air languissant et ses larmes ont reveille en moi +quelques petits restes d'un feu eteint ? + +- Sganarelle - + +C'est a dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous. + +- Don Juan - + +Vite a souper. + +- Sganarelle - + +Fort bien. + + +----------- + +Scene XI. - Don Juan, Sganarelle, La Violette, Ragotin. + + +- Don Juan - + + (se mettant a table.) + +Sganarelle, il faut songer a s'amender pourtant. + +- Sganarelle - + +Oui-da. + +- Don Juan - + +Oui, ma foi, il faut s'amender. Encore vingt ou trente ans de cette +vie-ci, et puis nous songerons a nous. + +- Sganarelle - + +Ah ! + +- Don Juan - + +Qu'en dis-tu ? + +- Sganarelle - + +Rien, voila le souper. + + (Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte, + et le met dans sa bouche.) + +- Don Juan - + +Il me semble que tu as la joue enflee : qu'est-ce que c'est ? Parle +donc. Qu'as-tu la ? + +- Sganarelle - + +Rien. + +- Don Juan - + +Montre un peu. Parbleu ! c'est une fluxion qui lui est tombee sur la +joue. Vite une lancette pour percer cela ! Le pauvre garcon n'en peut +plus, et cet abces le pourrait etouffer. Attends, voyez comme il +etait mur ! Ah ! coquin que vous etes ! + +- Sganarelle - + +Ma foi, Monsieur, je voulais voir si votre cuisinier n'avait point mis +trop de sel ni trop de poivre. + +- Don Juan - + +Allons, mets-toi la, et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai +soupe. Tu as faim a ce que je vois. + +- Sganarelle - + + (se mettant a table.) + +Je le crois bien, Monsieur, je n'ai point mange depuis ce +matin. Tatez de cela, voila qui est le meilleur du monde. + + (A Ragotin, qui, a mesure que Sganarelle met quelque chose + sur son assiette, la lui ote des que Sganarelle tourne la + tete.) + +Mon assiette, mon assiette ! Tout doux, s'il vous plait. Vertubleu ! +petit compere, que vous etes habile a donner des assiettes nettes ! Et +vous, petit la Violette, que vous savez presenter a boire a propos ! + + (Pendant que la Violette donne a boire a Sganarelle, + Ragotin ote encore son assiette.) + +- Don Juan - + +Qui peut fraper de cette sorte ? + +- Sganarelle - + +Qui diable nous vient troubler dans notre repas ? + +- Don Juan - + +Je veux souper en repos, au moins ; et qu'on ne laisse entrer personne. + +- Sganarelle - + +Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-meme. + +- Don Juan - + + (voyant venir Sganarelle effraye.) + +Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il ? + +- Sganarelle - + + (baissant la tete comme a la statue.) + +Le... qui est la. + +- Don Juan - + +Allons voir, et montrons que rien ne me saurait ebranler. + +- Sganarelle - + +Ah, pauvre Sganarelle, ou te cacheras-tu ? + + +----------- + +Scene XII. - Don Juan, La Statue du Commandeur, Sganarelle, + La Violette, Ragotin. + + +- Don Juan - + + (a ses gens.) + +Une chaise et un couvert. Vite donc. + + (Don Juan et la statue se mettent a table.) + (A Sganarelle.) + +Allons, mets-toi a table. + +- Sganarelle - + +Monsieur, je n'ai plus de faim. + +- Don Juan - + +Mets-toi la, te dis-je. A boire. A la sante du commandeur ! +je te la porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin. + +- Sganarelle - + +Monsieur, je n'ai pas soif. + +- Don Juan - + +Bois, et chante ta chanson, pour regaler le commandeur. + +- Sganarelle - + +Je suis enrhume, Monsieur. + +- Don Juan - + +Il n'importe, Allons. + + (a ses gens.) + +Vous autres, venez, accompagnez sa voix. + +- La Statue - + +Don Juan, c'est assez, je vous invite a venir demain souper avec moi. +En aurez-vous le courage ? + +- Don Juan - + +Oui, j'irai, accompagne du seul Sganarelle. + +- Sganarelle - + +Je vous rends grace, il est demain jeune pour moi. + +- Don Juan - + + (a Sganarelle.) + +Prends ce flambeau. + +- La Statue - + +On n'a pas besoin de lumiere quand on est conduit par le ciel. + + + +ACTE CINQUIEME. +--------------- + +Le theatre represente une campagne. + + +Scene premiere. - Don Louis, Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Louis - + +Quoi ! mon fils, serait-il possible que la bonte du ciel eut exauce +mes voeux ? Ce que vous me dites est-il bien vrai ? ne m'abusez-vous +point d'un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la +nouveaute surprenante d'une telle conversion ? + +- Don Juan - + +Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs ; je ne suis plus le +meme d'hier au soir, et le ciel tout d'un coup, a fait en moi un +changement qui va surprendre tout le monde. Il a touche mon ame et +dessille mes yeux ; et je regarde avec horreur le long aveuglement ou +j'ai ete, et les desordres criminels de la vie que j'ai menee. J'en +repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'etonne comme le +ciel les a pu souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois sur ma tete +laisse tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les graces +que sa bonte m'a faites en ne me punissant point de mes crimes, et je +pretends en profiter comme je dois, faire eclater aux yeux du monde un +soudain changement de vie, reparer par la le scandale de mes actions +passees, et m'efforcer d'en obtenir du ciel une pleine remission. +C'est a quoi je vais travailler ; et je vous prie, Monsieur, de +vouloir bien contribuer a ce dessein, et de m'aider vous meme a faire +choix d'une personne qui me serve de guide, et sous la conduite de qui +je puisse marcher surement dans le chemin ou je m'en vais entrer. + +- Don Louis - + +Ah ! mon fils, que la tendresse d'un pere est aisement rappelee, et +que les offenses d'un fils s'evanouissent vite au moindre mot de +repentir ! Je ne me souviens plus deja de tous les deplaisirs que vous +m'avez donnes, et tout est efface par les paroles que vous venez de me +faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue ; je jette des larmes +de joie ; tous mes voeux sont satisfaits, et je n'ai plus rien +desormais a demander au ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez, +je vous conjure, dans cette louable pensee. Pour moi, j'en vais, tout +de ce pas, porter l'heureuse nouvelle a votre mere, partager avec elle +les doux transports du ravissement ou je suis, et rendre graces au +ciel des saintes resolutions qu'il a daigne vous inspirer. + + +----------- + +Scene II. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Sganarelle - + +Ah ! Monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti ! +il y a longtemps que j'attendais cela ; et voila, graces au +ciel, tous mes souhaits accomplis. + +- Don Juan - + +La peste le benet ! + +- Sganarelle - + +Comment, le benet ? + +- Don Juan - + +Quoi ! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu +crois que ma bouche etait d'accord avec mon coeur ? + +- Sganarelle - + +Quoi ! ce n'est pas... Vous ne... Votre... + + (a part.) + +Oh ! quel homme ! quel homme ! quel homme ! + +- Don Juan - + +Non, non, je ne suis point change, et mes sentiments sont toujours les +memes. + +- Sganarelle - + +Vous ne vous rendez pas a la surprenante merveille de cette statue +mouvante et parlante ? + +- Don Juan - + +Il y a bien quelque chose la dedans que je ne comprends pas, mais quoi +que ce puisse etre, cela n'est pas capable, ni de convaincre mon +esprit, ni d'ebranler mon ame ; et si j'ai dit que je voulais corriger +ma conduite, et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un +dessein que j'ai forme par pure politique, un stratageme utile, une +grimace necessaire ou je veux me contraindre, pour menager un pere +dont j'ai besoin, et me mettre a couvert, du cote des hommes, de cent +facheuses aventures qui pourraient m'arriver. Je veux bien, +Sganarelle, t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un +temoin du fond de mon ame, et des veritables motifs qui m'obligent a +faire les choses. + +- Sganarelle - + +Quoi ! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous +eriger en homme de bien ? + +- Don Juan - + +Et pourquoi non ? il y en a tant d'autres comme moi qui se melent de +ce metier, et qui se servent du meme masque pour abuser le monde. + +- Sganarelle - + + (a part.) + +Ah ! quel homme ! quel homme ! + +- Don Juan - + +Il n'y a plus de honte maintenant a cela : l'hypocrisie est un vice a +la mode, et tous les vices a la mode passent pour vertus. Le +personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages +qu'on puisse jouer. Aujourd'hui, la profession d'hypocrite a de +merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours +respectee ; et quoiqu'on la decouvre, on n'ose rien dire contre +elle. Tous les autres vices des hommes sont exposes a la censure, et +chacun a la liberte de les attaquer hautement ; mais l'hypocrisie est +un vice privilegie qui, de sa main, ferme la bouche a tout le monde, +et jouit en repos d'une impunite souveraine. On lie, a force de +grimaces, une societe etroite avec tous les gens du parti. Qui en +choque un, se les attire tous sur les bras ; et ceux que l'on sait +meme agir de bonne foi la-dessus, et que chacun connait pour etre +veritablement touches, ceux-la, dis-je, sont toujours les dupes des +autres ; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et +appuient aveuglement les singes de leurs actions. Combien crois-tu que +j'en connaisse qui, par ce stratageme, ont rhabille adroitement les +desordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de +la religion, et sous cet habit respecte, ont la permission d'etre les +plus mechants hommes du monde ? On a beau savoir leurs intrigues, et +les connaitre pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela +d'etre en credit parmi les gens ; et quelque baissement de tete, un +soupir mortifie et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout +ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me +sauver, et mettre en surete mes affaires. Je ne quitterai point mes +douces habitudes ; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai a +petit bruit. Que si je viens a etre decouvert, je verrai, sans me +remuer, prendre mes interets a toute la cabale, et je serai defendu +par elle envers et contre tous. Enfin, c'est la le vrai moyen de faire +impunement tout ce que je voudrai. Je m'erigerai en censeur des +actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne +opinion que de moi. Des qu'une fois on m'aura choque tant soit peu, je +ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine +irreconciliable. Je serai le vengeur des interets du ciel ; et, sous +ce pretexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai +d'impiete, et saurai dechainer contre eux des zeles indiscrets, qui, +sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les +accableront d'injures, et les damneront hautement, de leur autorite +privee. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes, et +qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siecle. + +- Sganarelle - + +O ciel ! qu'entends-je ici ! il ne vous manquait plus que +d'etre hypocrite, pour vous achever de tout point ; et voila +le comble des abominations. Monsieur, cette derniere-ci +m'emporte, et je ne puis m'empecher de parler. Faites-moi +tout ce qu'il vous plaira : battez-moi, assommez-moi +de coups, tuez-moi, si vous voulez ; il faut que je decharge +mon coeur, et qu'en valet fidele je vous dise ce que je dois. +Sachez, Monsieur, que tant va la cruche a l'eau, qu'enfin +elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne +connais pas, l'homme est, en ce monde, ainsi que l'oiseau +sur la branche ; la branche est attachee a l'arbre ; qui s'attache +a l'arbre suit de bons preceptes ; les bons preceptes +valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se +trouvent a la cour ; a la cour sont les courtisans ; les +courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ; +la fantaisie est une faculte de l'ame ; l'ame est ce qui nous +donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait +penser au ciel ; le ciel est au-dessus de la terre ; la terre +n'est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages +tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d'un +bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence +n'est pas dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent +obeissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les +richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ; +les pauvres ont de la necessite ; necessite n'a point de loi ; +qui n'a pas de loi vit en bete brute, et par consequent +vous serez damne a tous les diables. + +- Don Juan - + +O le beau raisonnement ! + +- Sganarelle - + +Apres cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous. + + +----------- + +Scene III. - Don Carlos, Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Carlos - + +Don Juan, je vous trouve a propos, et suis bien aise de vous parler +ici plutot que chez vous, pour vous demander vos resolutions. Vous +savez que ce soin me regarde, et que je me suis, en votre presence, +charge de cette affaire. Pour moi, je ne le cele point, je souhaite +fort que les choses aillent dans la douceur ; et il n'y a rien que je +ne fasse pour porter votre esprit a vouloir prendre cette voie, et +pour vous voir publiquement confirmer a ma soeur le nom de votre +femme. + +- Don Juan - + + (d'un ton hypocrite.) + +Helas ! je voudrais bien de tout mon coeur vous donner la satisfaction +que vous souhaitez ; mais le ciel s'y oppose directement ; il a +inspire a mon ame le dessein de changer de vie, et je n'ai point +d'autres pensees maintenant que de quitter entierement tous les +attachements du monde, de me depouiller au plus tot de toutes sortes +de vanites, et de corriger desormais, par une austere conduite, tous +les dereglements criminels ou m'a porte le feu d'une aveugle jeunesse. + +- Don Carlos - + +Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis ; et la compagnie +d'une femme legitime peut bien s'accommoder avec les louables pensees +que le ciel vous inspire. + +- Don Juan - + +Helas ! point du tout. C'est un dessein que votre soeur elle-meme a +pris ; elle a resolu sa retraite, et nous avons ete touches tous deux +en meme temps. + +- Don Carlos - + +Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant etre imputee au mepris +que vous feriez d'elle et de notre famille ; et notre honneur demande +qu'elle vive avec vous. + +- Don Juan - + +Je vous assure que cela ne se peut. J'en avais, pour moi, toutes les +envies du monde ; et je me suis, meme encore aujourd'hui, conseille au +ciel pour cela ; mais lorsque je l'ai consulte, j'ai entendu une voix +qui m'a dit que je ne devais point songer a votre soeur, et qu'avec +elle, assurement, je ne ferais point mon salut. + +- Don Carlos - + +Croyez-vous, don Juan, nous eblouir par ces belles excuses ? + +- Don Juan - + +J'obeis a la voix du ciel. + +- Don Carlos - + +Quoi ! vous voulez que je me paye d'un semblable discours ? + +- Don Juan - + +C'est le ciel qui le veut ainsi. + +- Don Carlos - + +Vous aurez fait sortir ma soeur d'un couvent, pour la laisser +ensuite ? + +- Don Juan - + +Le ciel l'ordonne de la sorte. + +- Don Carlos - + +Nous souffrirons cette tache en notre famille ? + +- Don Juan - + +Prenez-vous-en au ciel. + +- Don Carlos - + +He quoi ! toujours le ciel ! + +- Don Juan - + +Le ciel le souhaite comme cela. + +- Don Carlos - + +Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux +vous prendre, et le lieu ne le souffre pas ; mais, avant qu'il soit +peu, je saurai vous trouver. + +- Don Juan - + +Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de +coeur, et que je sais me servir de mon epee quand il le faut. Je m'en +vais passer tout a l'heure dans cette petite rue ecartee qui mene au +grand couvent ; mais je vous declare, pour moi, que ce n'est point moi +qui veux me battre : le ciel m'en defend la pensee ; et si vous +m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera. + +- Don Carlos - + +Nous verrons, de vrai, nous verrons. + + +----------- + +Scene IV. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Sganarelle - + +Monsieur, quel diable de style prenez-vous la ? Ceci est bien pis que +le reste, et je vous aimerais bien mieux encore comme vous etiez +auparavant. J'esperais toujours de votre salut ; mais c'est maintenant +que j'en desespere : et je crois que le ciel, qui vous a souffert +jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette derniere horreur. + +- Don Juan - + +Va, va, le ciel n'est pas si exact que tu penses ; et si toutes les +fois que les hommes... + + +----------- + +Scene V. - Don Juan, Sganarelle ; un spectre, en femme voilee. + + +- Sganarelle - + + (apercevant le spectre.) + +Ah ! Monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il +vous donne. + +- Don Juan - + +Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus +clairement, s'il veut que je l'entende. + +- Le spectre - + +Don Juan n'a plus qu'un moment a pouvoir profiter de la misericorde du +ciel ; et s'il ne se repent ici, sa perte est resolue. + +- Sganarelle - + +Entendez-vous, Monsieur ? + +- Don Juan - + +Qui ose tenir ces paroles ? je crois connaitre cette voix. + +- Sganarelle - + +Ah ! Monsieur, c'est un spectre, je le reconnais au marcher. + +- Don Juan - + +Spectre, fantome, ou diable, je veux voir ce que c'est. + + (Le spectre change de figure, et represente le Temps, + avec sa faux a la main.) + +- Sganarelle - + +O ciel ! Voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure ? + +- Don Juan - + +Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur ; et je veux +eprouver avec mon epee si c'est un corps ou un esprit. + + (Le spectre s'envole dans le temps que don Juan veut + le frapper.) + +- Sganarelle - + +Ah ! Monsieur, rendez-vous a tant de preuves, et jetez-vous vite dans +le repentir. + +- Don Juan - + +Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable +de me repentir. Allons, suis-moi. + + +----------- + +Scene VI. - La Statue du Commandeur, Don Juan, Sganarelle. + + +- La Statue - + +Arretez, don Juan. Vous m'avez hier donne parole de venir manger +avec moi. + +- Don Juan - + +Oui. Ou faut-il aller ? + +- La Statue - + +Donnez-moi la main. + +- Don Juan - + +La voila. + +- La Statue - + +Don Juan, l'endurcissement au peche traine une mort funeste ; et les +graces du ciel que l'on renvoye ouvrent un chemin a sa foudre. + +- Don Juan - + +O Ciel, que sens-je ? un feu invisible me brule, je n'en puis plus, et +tout mon corps devient un brasier ardent ! Ah ! + + + (Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands eclairs + sur don Juan. La terre s'ouvre et l'abime ; et il sort de + grands feux de l'endroit ou il est tombe.) + + +----------- + +Scene VII. - Sganarelle. + + +- Sganarelle - + +Ah mes gages ! mes gages ! Voila, par sa mort, un chacun +satisfait. Ciel offense, lois violees, filles seduites, familles +deshonorees, parents outrages, femmes mises a mal, maris +pousses a bout, tout le monde est content ; il n'y a que +moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes gages ! + + +FIN DU FESTIN DE PIERRE. + +------------------------------------------------------------------------- + +Notes [from 1890 edition] + +----------- +(1) "Aga" est une interjection d'admiration encore usitee dans quelques +pays de France. Elle n'est point tiree du grec, comme plusieurs hellenistes +l'ont pense. La nature l'a fournie a nos ancetres comme les autres +interjections "ah !" "oh !" "eh !" (Men.) +----------- +(2) Ce proverbe, fonde sur quelque superstition populaire, se trouve +dans la "Comedie des Proverbes", d'Adrien de Montluc : "Tu as la berlue ; +je crois que tu as ete au trepassement d'un chat, tu vois trouble." (A.) +----------- +(3) "Ardez", abreviation de "regardez". +----------- +(4) On dit figurement, il en a pour "sa mine de feves", pour, il a ete +attrape, il en a eu pour son compte. La "mine" est une mesure qui contient +la moitie d'un setier. +----------- +(5) "Engingorniaux", parure, ornement de cou. Ce mot patois est probablement +compose de l'ancienne expression "engin", invention, et de "gorgere", +"gorgias", gorge, invention pour le cou. Ce qui a frappe Pierrot, c'est +ce "grand mouchoir de cou a reseau avec quatre grosses houpes de linge +qui qui leur pendaient sur l'estomac". +----------- +(6) Les villageoises portaient alors sur leur jupon une espece de tablier +appele "garde-robe". Ce mot a perdu cette signification. +----------- +(7) Le creux qui est en haut de l'estomac. Ce mot derive de l'allemand +"brechen", rompre, couper. (Men.) +----------- +(8) Mot qui exprime la niaiserie et l'inexperience, par allusion aux jeunes +oiseaux, qui naissent presque tous avec le bec jaune, et qui, en termes de +fauconnerie, se nomment des "niais". Montrer a quelqu'un son "bec jaune", +c'est lui montrer qu'il est un sot. +----------- +(9) Autre locution proverbiale qui exprime la honte de n'avoir pas reussi +dans une entreprise. "Voila des harangueurs bien connus", dit Montaigne. +----------- +(10) Tous les mots places entre deux crochets ne se trouvent que dans +la premiere edition. +----------- +(11) Fantome cree par l'imagination du peuple, et qu'on representait +courant la nuit dans les rues pour maltraiter les passants. +----------- +(12) "Chevir", c'est-a-dire, venir a "chef" et a bout de quelque +chose, car il vient de "chef", ainsi qu'achever. Selon ce, on dit +"chevir" d'un homme reveche, d'un cheval farouche : c'est en venir a +bout, et le mettre a la raison (Nic.) +----------- + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, DON JUAN, OU LE FESTIN DE PIERRE *** + +This file should be named 8djua10.txt or 8djua10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8djua11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8djua10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A +preliminary version may often be posted for suggestion, comment +and editing by those who wish to do so. + +Most people start at our Web sites at: +http://gutenberg.net or +http://promo.net/pg + +These Web sites include award-winning information about Project +Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new +eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!). + + +Those of you who want to download any eBook before announcement +can get to them as follows, and just download by date. This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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Footnotes have been retained because +they provide the meanings of old French words or expressions. +Footnote are indicated by numbers in brackets, and are grouped +at the end of the Etext. +Downcase accents have been kept, but not upcase accents (not +well supported by all software). Text encoding is iso-8859-1.] + + + + + +DON JUAN + +ou + +LE FESTIN DE PIERRE + + + + +Comédie (1663) + + + +PERSONNAGES ACTEURS + +Don Juan, fils de don Louis. La Grange. +Sganarelle. Molière. +Elvire, maîtresse de don Juan. Mlle Du Parc. +Gusman, écuyer d'Elvire. +Don Carlos, +Don Alonse, frères d'Elvire. +Don Louis, père de don Juan. Béjart. +Francisque, pauvre. +Charlotte, Mlle Molière. +Mathurine, paysannes. Mlle de Brie. +Pierrot, paysan. Hubert. +La Statue du Commandeur. +La Violette, +Ragotin, valets de don Juan. +M. Dimanche, marchand. Du Croisy. +La Ramée, spadassin. De Brie. +Suite de don Juan. +Suite de don Carlos et don Alonse, frères. +Un spectre. + + + +La scène est en Sicile. + + +ACTE PREMIER. +------------- + +Le théâtre représente un palais. + + +Scène première. - Sganarelle, Gusman. + + +- Sganarelle - + + (tenant une tabatière.) + +Quoi que puisse dire Aristote, et toute la philosophie, il n'est rien +d'égal au tabac ; c'est la passion des honnêtes gens ; et qui vit sans +tabac n'est pas digne de vivre. Non seulement il réjouit et purge les +cerveaux humains, mais encore il instruit les âmes à la vertu, et l'on +apprend avec lui à devenir honnête homme. Ne voyez-vous pas bien, dès +qu'on en prend, de quelle manière obligeante on en use avec tout le +monde, et comme on est ravi d'en donner à droite et à gauche, partout +où l'on se trouve ? On n'attend pas même qu'on en demande, et l'on +court au-devant du souhait des gens ; tant il est vrai que le tabac +inspire des sentiments d'honneur et de vertu à tous ceux qui en +prennent. Mais c'est assez de cette matière, reprenons un peu notre +discours. Si bien donc, cher Gusman, que done Elvire, ta maîtresse, +surprise de notre départ, s'est mise en campagne après nous ; et son +coeur, que mon Maître a su toucher trop fortement, n'a pu vivre, +dis-tu, sans le venir chercher ici. Veux-tu qu'entre-nous je te dise +ma pensée ? J'ai peur qu'elle ne soit mal payée de son amour, que son +voyage en cette ville produise peu de fruit, et que vous eussiez +autant gagné à ne bouger de là. + +- Gusman - + +Et la raison encore ? Dis-moi, je te prie, Sganarelle, qui peut +t'inspirer une peur d'un si mauvais augure ? Ton maître t'a-t-il +ouvert son coeur là-dessus, et t'a-t-il dit qu'il eût pour nous +quelque froideur qui l'ait obligé à partir ? + +- Sganarelle - + +Non pas ; mais, à vue de pays, je connais à peu près le train des +choses ; et sans qu'il m'ait encore rien dit, je gagerais presque que +l'affaire va là. Je pourrais peut-être me tromper ; mais enfin, sur de +tels sujets, l'expérience m'a pu donner quelques lumières. + +- Gusman - + +Quoi ! ce départ si peu prévu serait une infidélité de don Juan ? il +pourrait faire cette injure aux chastes feux de done Elvire ? + +- Sganarelle - + +Non, c'est qu'il est jeune encore, et qu'il n'a pas le courage... + +- Gusman - + +Un homme de sa qualité ferait une action si lâche ! + +- Sganarelle - + +Hé ! oui, sa qualité ! La raison en est belle ; et c'est par là qu'il +s'empêcherait des choses ! + +- Gusman - + +Mais les saints noeuds du mariage le tiennent engagé. + +- Sganarelle - + +Hé ! mon pauvre Gusman, mon ami, tu ne sais pas encore, crois-moi, +quel homme est don Juan. + +- Gusman - + +Je ne sais pas, de vrai, quel homme il peut être, s'il faut qu'il nous +ait fait cette perfidie ; et je ne comprends point comme, après tant +d'amour et tant d'impatience témoignée, tant d'hommages pressants, de +voeux, de soupirs et de larmes, tant de lettres passionnées, de +protestations ardentes et de serments réitérés, tant de transports +enfin, et tant d'emportements qu'il a fait paraître, jusqu'à forcer, +dans sa passion, l'obstacle sacré d'un couvent, pour mettre done +Elvire en sa puissance ; je ne comprends pas, dis-je, comme après tout +cela, il aurait le coeur de pouvoir manquer à sa parole. + +- Sganarelle - + +Je n'ai pas grande peine à le comprendre, moi ; et si tu connaissais +le pèlerin, tu trouverais la chose assez facile pour lui. Je ne dis +pas qu'il ait changé de sentiments pour done Elvire, je n'en ai point +de certitude encore. Tu sais que, par son ordre, je partis avant lui ; +et depuis son arrivée, il ne m'a point entretenu ; mais par +précaution, je t'apprends, "inter nos", que tu vois, en don Juan mon +maître, le plus grand scélérat que la terre ait jamais porté, un +enragé, un chien, un diable, un Turc, un hérétique, qui ne croit ni +ciel, ni saint, ni Dieu, ni loup-garou, qui passe cette vie en +véritable bête brute ; un pourceau d'Epicure, un vrai Sardanapale, qui +ferme l'oreille à toutes les remontrances chrétiennes qu'on lui +peut faire, et traite de billevesées tout ce que nous croyons. Tu me +dis qu'il a épousé ta maîtresse ; crois qu'il aurait plus fait pour sa +passion, et qu'avec elle il aurait encore épousé, toi, son chien, et +son chat. Un mariage ne lui coûte rien à contracter ; il ne se sert +point d'autres pièges pour attraper les belles ; et c'est un épouseur à +toutes mains. Dame, demoiselle, bourgeoise, paysanne, il ne trouve rien +de trop chaud ni de trop froid pour lui ; et si je te disais le nom +de toutes celles qu'il a épousées en divers lieux, ce serait un +chapitre à durer jusqu'au soir. Tu demeures surpris et changes de +couleur à ce discours ; ce n'est là qu'une ébauche du personnage, et, +pour en achever le portrait, il faudrait bien d'autres coups de +pinceau. Suffit qu'il faut que le courroux du ciel l'accable quelque +jour ; qu'il me vaudrait bien mieux d'être au diable que d'être à +lui, et qu'il me fait voir tant d'horreurs, que je souhaiterais qu'il +fût déjà je ne sais où. Mais un grand seigneur méchant homme est une +terrible chose : il faut que je lui sois fidèle, en dépit que j'en aie ; +la crainte en moi fait l'office du zèle, brise mes sentiments, et me +réduit d'applaudir bien souvent à ce que mon âme déteste. Le voilà qui +vient se promener dans ce palais, séparons-nous. Ecoute au moins ; je +t'ai fait cette confidence avec franchise, et cela m'est sorti un peu +bien vite de la bouche ; mais s'il fallait qu'il en vînt quelque +chose à ses oreilles, je dirais hautement que tu aurais menti. + + +----------- + +Scène II. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Juan - + +Quel homme te parlait là ? Il a bien l'air, ce me semble, +du bon Gusman de done Elvire ? + +- Sganarelle - + +C'est quelque chose aussi à peu près comme cela. + +- Don Juan - + +Quoi ! c'est lui ? + +- Sganarelle - + +Lui-même. + +- Don Juan - + +Et depuis quand est-il en cette ville ? + +- Sganarelle - + +D'hier au soir. + +- Don Juan - + +Et quel sujet l'amène ? + +- Sganarelle - + +Je crois que vous jugez assez ce qui le peut inquiéter. + +- Don Juan - + +Notre départ, sans doute ? + +- Sganarelle - + +Le bonhomme en est tout mortifié, et m'en demandait le sujet. + +- Don Juan - + +Et quelle réponse as-tu faite ? + +- Sganarelle - + +Que vous ne m'en aviez rien dit. + +- Don Juan - + +Mais encore, quelle est ta pensée là-dessus, que t'imagines-tu de +cette affaire ? + +- Sganarelle - + +Moi ! Je crois, sans vous faire tort, que vous avez quelque nouvel +amour en tête. + +- Don Juan - + +Tu le crois ? + +- Sganarelle - + +Oui. + +- Don Juan - + +Ma foi, tu ne te trompes pas, et je dois t'avouer qu'un autre objet a +chassé Elvire de ma pensée. + +- Sganarelle - + +Hé ! mon Dieu ! je sais mon don Juan sur le bout du doigt, et connais +votre coeur pour le plus grand coureur du monde ; il se plaît à se +promener de liens en liens, et n'aime guère à demeurer en place. + +- Don Juan - + +Et ne trouves-tu pas, dis-moi, que j'ai raison d'en user de la sorte ? + +- Sganarelle - + +Hé ! Monsieur... + +- Don Juan - + +Quoi ? Parle. + +- Sganarelle - + +Assurément que vous avez raison, si vous le voulez ; on ne peut pas +aller là contre. Mais si vous ne vouliez pas, ce serait peut-être une +autre affaire. + +- Don Juan - + +Et bien, je te donne la liberté de parler, et de me dire tes +sentiments. + +- Sganarelle - + +En ce cas, Monsieur, je vous dirai franchement que je n'approuve point +votre méthode, et que je trouve fort vilain d'aimer de tous côtés +comme vous faites. + +- Don Juan - + +Quoi ! tu veux qu'on se lie à demeurer au premier objet qui nous +prend, qu'on renonce au monde pour lui, et qu'on n'ait plus d'yeux +pour personne ? La belle chose de vouloir se piquer d'un faux honneur +d'être fidèle, de s'ensevelir pour toujours dans une passion, et +d'être mort dès sa jeunesse à toutes les autres beautés qui nous +peuvent frapper les yeux ! Non, non, la constance n'est bonne que pour +des ridicules ; toutes les belles ont droit de nous charmer, et +l'avantage d'être rencontrée la première ne doit point dérober aux +autres les justes prétentions qu'elles ont toutes sur nos coeurs. Pour +moi, la beauté me ravit partout où je la trouve ; et je cède +facilement à cette douce violence dont elle nous entraîne. J'ai beau +être engagé, l'amour que j'ai pour une belle n'engage point mon âme à +faire injustice aux autres ; je conserve des yeux pour voir le mérite +de toutes, et rends à chacune les hommages et les tributs où la nature +nous oblige. Quoi qu'il en soit, je ne puis refuser mon coeur à tout +ce que je vois d'aimable ; et dès qu'un beau visage me le demande, si +j'en avais dix mille, je les donnerais tous. Les inclinations +naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, et tout le +plaisir de l'amour est dans le changement. On goûte une douceur +extrême à réduire, par cent hommages, le coeur d'une jeune beauté, à +voir de jour en jour les petits progrès qu'on y fait, à combatre, par +des transports, par des larmes et des soupirs, l'innocente pudeur +d'une âme qui a peine à rendre les armes ; à forcer pied à pied toutes +les petites résistances qu'elle nous oppose, à vaincre les scrupules +dont elle se fait un honneur, et la mener doucement où nous avons +envie de la faire venir. Mais lorsqu'on en est maître une fois, il +n'y a plus rien à dire, ni rien à souhaiter ; tout le beau de la +passion est fini, et nous nous endormons dans la tranquillité d'un tel +amour, si quelque objet nouveau ne vient réveiller nos désirs, et +présenter à notre coeur les charmes attrayants d'une conquête à +faire. Enfin, il n'est rien de si doux que de triompher de la +résistance d'une belle personne ; et j'ai, sur ce sujet, l'ambition +des conquérants, qui volent perpétuellement de victoire en victoire, +et ne peuvent se résoudre à borner leurs souhaits. Il n'est rien qui +puisse arrêter l'impétuosité de mes désirs ; je me sens un coeur à +aimer toute la terre ; et, comme Alexandre, je souhaiterais qu'il y +eût d'autres mondes, pour y pouvoir étendre mes conquêtes amoureuses. + +- Sganarelle - + +Vertu de ma vie ! comme vous débitez ! Il semble que vous ayez appris +cela par coeur, et vous parlez tout comme un livre. + +- Don Juan - + +Qu'as-tu à dire là-dessus ? + +- Sganarelle - + +Ma foi, j'ai à dire... Je ne sais que dire ; car vous tournez les +choses d'une manière, qu'il semble que vous avez raison ; et cependant +il est vrai que vous ne l'avez pas. J'avais les plus belles pensées du +monde, et vos discours m'ont brouillé tout cela. Laissez faire ; une +autre fois, je mettrai mes raisonnements par écrit, pour disputer avec +vous. + +- Don Juan - + +Tu feras bien. + +- Sganarelle - + +Mais, Monsieur, cela serait-il de la permission que vous m'avez +donnée, si je vous disais que je suis tant soit peu scandalisé de la +vie que vous menez ? + +- Don Juan - + +Comment, quelle vie est-ce que je mène ? + +- Sganarelle - + +Fort bonne. Mais par exemple, de vous voir tous les mois vous marier +comme vous faites ! + +- Don Juan - + +Y a-t-il rien de plus agréable ? + +- Sganarelle - + +Il est vrai. Je conçois que cela est fort agréable et fort +divertissant, et je m'en accommoderais assez, moi, s'il n'y avait +point de mal ; mais, Monsieur, se jouer ainsi d'un mystère sacré, +et... + +- Don Juan - + +Va, va, c'est une affaire entre le ciel et moi, et nous la démêlerons +bien ensemble sans que tu t'en mettes en peine. + +- Sganarelle - + +Ma foi, Monsieur, j'ai toujours ouï dire que c'est une méchante +raillerie que de se railler du ciel, et que les libertins ne font +jamais une bonne fin. + +- Don Juan - + +Holà ! maître sot. Vous savez que je vous ai dit que je n'aime pas les +faiseurs de remontrances. + +- Sganarelle - + +Je ne parle pas aussi à vous, Dieu m'en garde ! Vous savez ce que vous +faites, vous, et si vous ne croyez rien, vous avez vos raisons : mais +il y a certains petits impertinents dans le monde qui sont libertins +sans savoir pourquoi, qui font les esprits forts, parce qu'ils croient +que cela leur sied bien ; et si j'avais un maître comme cela, je lui +dirais fort nettement, le regardant en face : Osez-vous bien ainsi +vous jouer du ciel, et ne tremblez-vous point de vous moquer comme +vous faites des choses les plus saintes ? C'est bien à vous, petit ver +de terre, petit myrmidon que vous êtes, (je parle au maître que j'ai +dit), c'est bien à vous à vouloir vous mêler de tourner en raillerie +ce que tous les hommes revèrent ? Pensez-vous que, pour être de +qualité, pour avoir une perruque blonde et bien frisée, des plumes à +votre chapeau, un habit bien doré, et des rubans couleur de feu, (ce +n'est pas à vous que je parle, c'est à l'autre), pensez-vous, dis-je, +que vous en soyez plus habile homme, que tout vous soit permis, et +qu'on n'ose vous dire vos vérités ? Apprenez de moi, qui suis votre +valet, que le ciel punit tôt ou tard les impies, qu'une méchante vie +amène une méchante mort, et que... + +- Don Juan - + +Paix ! + +- Sganarelle - + +De quoi est-il question ? + +- Don Juan - + +Il est question de te dire qu'une beauté me tient au coeur, et +qu'entraîné par ses appas, je l'ai suivie jusqu'en cette ville. + +- Sganarelle - + +Et n'y craignez-vous rien, Monsieur, de la mort de ce commandeur que +vous tuâtes il y a six mois ? + +- Don Juan - + +Et pourquoi craindre ? ne l'ai-je pas bien tué ? + +- Sganarelle - + +Fort bien, le mieux du monde ; et il aurait tort de se plaindre. + +- Don Juan - + +J'ai eu ma grâce de cette affaire. + +- Sganarelle - + +Oui, mais cette grâce n'éteint pas peut-âtre le ressentiment des +parents et des amis, et... + +- Don Juan - + +Ah ! n'allons point songer au mal qui nous peut arriver, et songeons +seulement à ce qui nous peut donner du plaisir. La personne dont je +te parle est une jeune fiancée, la plus agréable du monde, qui a été +conduite ici par celui même qu'elle y vient épouser ; et le hasard me +fit voir ce couple d'amants trois ou quatre jours avant leur voyage. +Jamais je n'ai vu deux personnes être si contentes l'une de l'autre, +et faire éclater plus d'amour. La tendresse visible de leurs mutuelles +ardeurs me donna de l'émotion ; j'en fus frappé au coeur, et mon amour +commença par la jalousie. Oui, je ne pus souffrir d'abord de les voir +si bien ensemble ; le dépit alluma mes désirs, et je me figurai un +plaisir extrême à pouvoir troubler leur intelligence, et rompre cet +attachement, dont la délicatesse de mon coeur se tenait offensée ; +mais jusques ici tous mes efforts ont été inutiles, et j'ai recours au +dernier remède. Cet époux prétendu doit aujourd'hui régaler sa +maîtresse d'une promenade sur mer. Sans t'en avoir rien dit, toutes +choses sont préparées pour satisfaire mon amour, et j'ai une petite +barque et des gens, avec quoi fort facilement je prétends enlever la +belle. + +- Sganarelle - + +Ah ! Monsieur... + +- Don Juan - + +Hein ? + +- Sganarelle - + +C'est fort bien fait à vous, et vous le prenez comme il faut. Il n'est +rien tel en ce monde que de se contenter. + +- Don Juan - + +Prépare-toi donc à venir avec moi, et prend soin toi-même d'apporter +toutes mes armes, afin que... + + (apercevant done Elvire.) + +Ah ! rencontre fâcheuse. Traître, tu ne m'avais pas dit qu'elle était +ici elle-même. + +- Sganarelle - + +Monsieur, vous ne me l'avez pas demandé. + +- Don Juan - + +Est-elle folle, de n'avoir pas changé d'habit, et de venir en ce +lieu-ci, avec son équipage de campagne ? + + +----------- + +Scène III. - Done Elvire, Don Juan, Sganarelle. + + +- Done Elvire - + +Me ferez-vous la grâce, don Juan, de vouloir bien me reconnaître ? Et +puis-je au moins espérer que vous daigniez tourner le visage de ce +côté ? + +- Don Juan - + +Madame, je vous avoue que je suis surpris, et que je ne vous attendais +pas ici. + +- Done Elvire - + +Oui, je vois bien que vous ne m'y attendiez pas ; et vous êtes +surpris, à la vérité, mais tout autrement que je ne l'espérais ; et la +manière dont vous le paraissez, me persuade pleinement ce que je +refusais de croire. J'admire ma simplicité, et la faiblesse de mon +coeur, à douter d'une trahison que tant d'apparences me confirmaient. +J'ai été assez bonne, je le confesse, ou plutôt assez sotte, pour +vouloir me tromper moi-même, et travailler à démentir mes yeux et mon +jugement. J'ai cherché des raisons, pour excuser à ma tendresse le +relâchement d'amitié qu'elle voyait en vous ; et je me suis forgé +exprès cent sujets légitimes d'un départ si précipité, pour vous +justifier du crime dont ma raison vous accusait. Mes justes soupçons +chaque jour avaient beau me parler, j'en rejetais la voix qui vous +rendait criminel à mes yeux, et j'écoutais avec plaisir mille chimères +ridicules, qui vous peignaient innocent à mon coeur ; mais enfin cet +abord ne me permet plus de douter, et le coup d'oeil qui m'a reçue +m'apprend bien plus de choses que je ne voudrais en savoir. Je serais +bien aise pourtant d'ouïr de votre bouche les raisons de votre +départ. Parlez, don Juan, je vous prie, et voyons de quel air vous +saurez vous justifier. + +- Don Juan - + +Madame, voilà Sganarelle, qui sait pourquoi je suis parti. + +- Sganarelle - + + (bas, à don Juan.) + +Moi, Monsieur ? je n'en sais rien, s'il vous plaît. + +- Done Elvire - + +Eh bien ! Sganarelle, parlez. Il n'importe de quelle bouche j'entende +ses raisons. + +- Don Juan - + + (faisant signe à Sganarelle d'approcher.) + +Allons, parle donc à Madame. + +- Sganarelle - + + (bas, à don Juan.) + +Que voulez-vous que je dise ? + +- Done Elvire - + +Approchez, puis qu'on le veut ainsi, et me dites un peu les causes +d'un départ si prompt. + +- Don Juan - + +Tu ne répondras pas ? + +- Sganarelle - + + (bas, à don Juan.) + +Je n'ai rien à répondre. Vous vous moquez de votre serviteur. + +- Don Juan - + +Veux-tu répondre, te dis-je ? + +- Sganarelle - + +Madame... + +- Done Elvire - + +Quoi ? + +- Sganarelle - + + (se tournant vers son maître.) + +Monsieur... + +- Don Juan - + + (en le menaçant.) + +Si... + +- Sganarelle - + +Madame, les conquérants, Alexandre, et les autres mondes sont cause de +notre départ. Voilà, Monsieur, tout ce que je puis dire. + +- Done Elvire - + +Vous plaît-il, don Juan, de nous éclaircir ces beaux mystères ? + +- Don Juan - + +Madame, à vous dire la vérité... + +- Done Elvire - + +Ah, que vous savez mal vous défendre pour un homme de cour, et qui +doit être accoutumé à ces sortes de choses ! J'ai pitié de vous voir +la confusion que vous avez. Que ne vous armez-vous le front d'une +noble effronterie ? que ne me jurez-vous que vous êtes toujours dans +les mêmes sentiments pour moi, que vous m'aimez toujours avec une +ardeur sans égale, et que rien n'est capable de vous détacher de moi +que la mort ? que ne me dites-vous que des affaires de la dernière +conséquence vous ont obligé à partir sans m'en donner avis ; qu'il +faut que, malgré vous, vous demeuriez ici quelque temps, et que je +n'ai qu'à m'en retourner d'où je viens, assurée que vous suivrez mes +pas le plus tôt qu'il vous sera possible ; qu'il est certain que vous +brûlez de me rejoindre, et qu'éloigné de moi vous souffrez ce que +souffre un corps qui est séparé de son âme ? Voilà comme il faut vous +défendre, et non pas être interdit comme vous êtes. + +- Don Juan - + +Je vous avoue, Madame, que je n'ai point le talent de dissimuler, et +que je porte un coeur sincère. Je ne vous dirai point que je suis +toujours dans les mêmes sentiments pour vous, et que je brûle de vous +rejoindre, puisqu'enfin il est assuré que je ne suis parti que pour +vous fuir ; non point pour les raisons que vous pouvez vous figurer, +mais par un pur motif de conscience, et pour ne croire pas qu'avec +vous davantage je puisse vivre sans péché. Il m'est venu des +scrupules, Madame, et j'ai ouvert les yeux de l'âme sur ce que je +faisais. J'ai fait réflexion que, pour vous épouser, je vous ai +dérobée à la clôture d'un couvent, que vous avez rompu des voeux qui +vous engageaient autre part, et que le ciel est fort jaloux de ces +sortes de choses. Le repentir m'a pris, et j'ai craint le courroux +céleste. J'ai cru que notre mariage n'était qu'un adultère déguisé, +qu'il nous attirerait quelque disgrâce d'en haut, et qu'enfin je +devais tâcher de vous oublier, et vous donner moyen de retourner à vos +premières chaînes. Voudriez-vous, Madame, vous opposer à une si sainte +pensée, et que j'allasse, en vous retenant, me mettre le ciel sur les +bras ; que pour... + +- Done Elvire - + +Ah ! scélérat, c'est maintenant que je te connais tout entier ; et, +pour mon malheur, je te connais lorsqu'il n'en est plus temps, et +qu'une telle connaissance ne peut plus me servir qu'à me désespérer. +Mais sache que ton crime ne demeurera pas impuni, et que le même ciel +dont tu te joues me saura venger de ta perfidie. + +- Don Juan - + +Sganarelle, le ciel ! + +- Sganarelle - + +Vraiment oui, nous nous moquons bien de cela, nous autres. + +- Don Juan - + +Madame... + +- Done Elvire - + +Il suffit. je n'en veux pas ouïr davantage, et je m'accuse même d'en +avoir trop entendu. C'est une lâcheté que de se faire expliquer trop +sa honte ; et sur de tels sujets, un noble coeur, au premier mot, doit +prendre son parti. N'attends pas que j'éclate ici en reproches et en +injures ; non, non, je n'ai point un courroux à exhaler en paroles +vaines, et toute sa chaleur se réserve pour sa vengeance. Je te le dis +encore, le ciel te punira, perfide, de l'outrage que tu me fais, et si +le ciel n'a rien que tu puisses appréhender, appréhende du moins la +colère d'une femme offensée. + + +----------- + +Scène IV. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Sganarelle - + + (à part.) + +Si le remords le pouvait prendre ! + +- Don Juan - + + (après un moment de réflexion.) + +Allons songer à l'exécution de notre entreprise amoureuse. + +- Sganarelle - + + (seul.) + +Ah ! quel abominable maître me vois-je obligé de servir ! + + + +ACTE SECOND. +------------ + +Le théâtre représente une campagne au bord de la mer. + + +Scène première. - Charlotte, Pierrot. + + +- Charlotte - + +Notre dinse, Piarrot, tu t'es trouvé là bien à point ! + +- Pierrot - + +Parguienne, il ne s'en est pas fallu l'époisseur d'une éplingue, +qu'ils ne se sayant nayés tous deux. + +- Charlotte - + +C'est donc le coup de vent d'à matin qui les avait renvarsés dans la +mar ? + +- Pierrot - + +Aga (1), quien, Charlotte, je m'en vas te conter tout fin drait comme +cela est venu : car, comme dit l'autre, je les ai le premier avisés, +avisés le premier je les ai. Enfin donc j'étions sur le bord de la +mar, moi et le gros Lucas, et je nous amusions à batifoler avec des +mottes de tarre que je nous jesquions à la tête ; car, comme tu sais +bian, le gros Lucas aime à batifoler, et moi, par fouas, je batifole +itou. En batifolant donc, pisque batifoler y a, j'ai aparçu de tout +loin queuque chose qui grouillait dans gliau, et qui venait comme +envars nous par secousse. Je voyais cela fixiblement, et pis tout d'un +coup je voyais que je ne voyais plus rien. Eh ! Lucas, c'ai-je fait, +je pense que vlà des hommes qui nageant là-bas. Voire, ce m'a-t-il +fait, t'as été au trépassement d'un chat, t'as la vue trouble +(2). Palsanguienne, c'ai-je fait, je n'ai point la vue trouble, ce +sont des hommes. Point du tout, ce m'a-t-il fait, t'as la barlue. +Veux-tu gager, c'ai-je fait, que je n'ai point la barlue, c'ai-je +fait, et que ce sont deux hommes, c'ai-je fait, qui nageant droit ici, +c'ai-je fait ? Morguienne, ce m'a-t-il fait, je gage que non. Oh ! ça, +c'ai-je fait, veux-tu gager dix sous que si ? Je le veux bian, ce +m'a-t-il fait, et, pour te montrer, vlà argent su jeu, ce m'a-t-il +fait. Moi, je n'ai point été ni fou, ni estourdi ; j'ai bravement +bouté à tarre quatre pièces tapées, et cinq sous en doubles, +jerniguienne, aussi hardiment que si j'avais avalé un varre de vin, +car je sis hasardeux, moi, et je vas à la débandade. Je savais bian ce +que je faisais pourtant. Queuque gniais ! Enfin donc, je n'avons pas +putôt eu gagé, que j'avons vu les deux hommes tout à plain, qui nous +faisiant signe de les aller querir ; et moi de tirer auparavant les +enjeux. Allons, Lucas, c'ai-je dit, tu vois bian qu'ils nous appelont ; +allons vite à leu secours. Non, ce m'a-t-il dit, ils m'ont fait +pardre. Oh ! donc, tanquia qu'à la parfin, pour le faire court, je +l'ai tant sarmonné, que je nous sommes boutés dans une barque, et pis +j'avons tant fait cahin caha, que je les avons tirés de gliau, et pis +je les avons menés cheux nous auprès du feu, et pis ils se sant +dépouillés tous nus pour se sécher, et pis il y en est venu encore +deux de la même bande, qui s'équiant sauvés tout seuls ; et pis +Mathurine est arrivée là, à qui l'en a fait les doux yeux. Vlà +justement, Charlotte, comme tout ça s'est fait. + +- Charlotte - + +Ne m'as-tu pas dit, Piarrot, qu'il y en a un qu'est bien pu mieux fait +que les autres ? + +- Pierrot - + +Oui, c'est le maître. Il faut que ce soit queuque gros, gros monsieur, +car il a du dor à son habit tout depis le haut jusqu'en bas ; et ceux +qui le servont sont des monsieux eux-mêmes ; et stapandant, tout gros +monsieu qu'il est, il serait par ma fiqué nayé si je n'aviomme été là. + +- Charlotte - + +Ardez (3) un peu. + +- Pierrot - + +Oh ! parguienne, sans nous il en avait pour sa maine de fèves (4). + +- Charlotte - + +Est-il encore cheux toi tout nu, Piarrot ? + +- Pierrot - + +Nannain, ils l'avont r'habillé tout devant nous. Mon Guieu, je n'en +avais jamais vu s'habiller. Que d'histoires et d'engingorniaux (5) +boutont ces messieux-là les courtisans ! je me pardrais là dedans +pour moi ; et j'étais tout ébobi de voir ça. Quien, Charlotte, ils +avont des cheveux qui ne tenont point à leu tête ; et ils boutont ça +après tout, comme un gros bonnet de filasse. Ils ant des chemises qui +ant des manches où j'entrerions tout brandis, toi et moi. En glieu +d'haut-de-chausse, ils portont un garde-robe (6) aussi large que d'ici +à Pâques ; en glieu de pourpoint, de petites brassières qui ne leu +venont pas jusqu'au brichet (7) ; et, en glieu de rabat, un grand +mouchoir de cou à réziau aveuc quatre grosses houpes de linge qui leu +pendont sur l'estomaque. Ils avont itou d'autres petits rabats au +bout des bras, et de grands en tonnois de passement aux jambes, et, +parmi tout ça, tant de rubans, tant de rubans, que c'est une vraie +piquié. Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont farcis tout +depis un bout jusqu'à l'autre ; et ils sont faits d'une façon que je +me romprais le cou aveuc. + +- Charlotte - + +Par ma fi, Piarrot, il faut que j'aille voir un peu ça. + +- Pierrot - + +Oh ! acoute un peu auparavant, Charlotte. J'ai queuque autre chose à +te dire, moi. + +- Charlotte - + +Et bian ! dis, qu'est-ce que c'est ? + +- Pierrot - + +Vois-tu, Charlotte ? il faut, comme dit l'autre, que je débonde mon +coeur. Je t'aime, tu le sais bian, et je sommes pour être mariés +ensemble ; mais marguienne, je ne suis point satisfait de toi. + +- Charlotte - + +Quement ? qu'est-ce que c'est donc qu'iglia ? + +- Pierrot - + +Iglia que tu me chagraines l'esprit franchement. + +- Charlotte - + +Et quement donc ? + +- Pierrot - + +Tétiguienne, tu ne m'aimes point. + +- Charlotte - + +Ah ! ah ! n'est-ce que ça ? + +- Pierrot - + +Oui, ce n'est que ça, et c'est bian assez. + +- Charlotte - + +Mon Guieu, Piarrot, tu me viens toujou dire la même +chose. + +- Pierrot - + +Je te dis toujou la même chose, parce que c'est toujou la même chose ; +et si ce n'était pas toujou la même chose, je ne te dirais pas toujou +la même chose. + +- Charlotte - + +Mais, qu'est-ce qu'il te faut ? que veux-tu ? + +- Pierrot - + +Jerniguienne ! je veux que tu m'aimes. + +- Charlotte - + +Est-ce que je ne t'aime pas ? + +- Pierrot - + +Non, tu ne m'aimes pas ; et si, je fais tout ce que je pis pour ça. Je +t'achète, sans reproche, des rubans à tous les marciers qui passont ; +je me romps le cou à t'aller dénicher des marles ; je fais jouer pour +toi les vielleux quand ce vient ta fête ; et tout ça comme si je me +frappois la tête contre un mur. Vois-tu, ça n'est ni biau ni honnête +de n'aimer pas les gens qui nous aimont. + +- Charlotte - + +Mais, mon Guieu, je t'aime aussi. + +- Pierrot - + +Oui, tu m'aimes d'une belle déguaine ! + +- Charlotte - + +Quement veux-tu donc qu'on fasse ? + +- Pierrot - + +Je veux que l'en fasse comme l'en fait, quand l'en aime comme il faut. + +- Charlotte - + +Ne t'aimé-je pas aussi comme il faut ? + +- Pierrot - + +Non. Quand ça est, ça se voit, et l'en fait mille petites singeries +aux personnes quand on les aime du bon du coeur. Regarde la grosse +Thomasse comme elle est assotée du jeune Robain ; alle est toujou +autour de li à l'agacer, et ne le laisse jamais en repos. Toujou al li +fait queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant ; et +l'autre jour qu'il était assis sur un escabiau, al fut le tirer de +dessous li, et le fit choir tout de son long par tarre. Jarni, v'là où +l'en voit les gens qui aimont ; mais toi, tu ne me dis jamais mot, +t'es toujou là comme eune vraie souche de bois ; et je passerais vingt +fois devant toi, que tu ne te grouillerais pas pour me bailler le +moindre coup, ou me dire la moindre chose. Ventreguienne ! ça n'est +pas bian, après tout : et t'es trop froide pour les gens. + +- Charlotte - + +Que veux-tu que j'y fasse ? C'est mon himeur, et je ne me pis +refondre. + +- Pierrot - + +Igna himeur qui quienne. Quand en a de l'amiquié pour les parsonnes, +l'on en baille toujou queuque petite signifiance. + +- Charlotte - + +Enfin, je t'aime tout autant que je pis ; et si tu n'es pas content de +ça, tu n'as qu'à en aimer queuque autre. + +- Pierrot - + +Eh bian ! vlà pas mon compte ? Tétigué, si tu m'aimais, me dirais-tu +ça ? + +- Charlotte - + +Pourquoi me viens-tu aussi tarabuster l'esprit ? + +- Pierrot - + +Morgué ! queu mal te fais-je ? Je ne te demande qu'un peu d'amiquié. + +- Charlotte - + +Et bien ! laisse faire aussi, et ne me presse point tant. Peut-être +que ça viendra tout d'un coup sans y songer. + +- Pierrot - + +Touche donc là, Charlotte. + +- Charlotte - + + (donnant sa main.) + +Eh bien ! quien. + +- Pierrot - + +Promets-moi donc que tu tâcheras de m'aimer davantage. + +- Charlotte - + +J'y ferai tout ce que je pourrai, mais il faut que ça vienne de +lui-même. Piarrot, est-ce là ce monsieu ? + +- Pierrot - + +Oui, le vlà. + +- Charlotte - + +Ah ! mon Guieu, qu'il est genti, et que ç'aurait été dommage qu'il eût +été nayé ! + +- Pierrot - + +Je revians tout à l'heure ; je m'en vas boire chopine, pour me +rebouter tant soit peu de la fatigue que j'ais eue. + + +----------- + +Scène II. - Don Juan, Sganarelle, Charlotte, dans le fond du théâtre. + + +- Don Juan - + +Nous avons manqué notre coup, Sganarelle, et cette bourrasque imprévue +a renversé avec notre barque le projet que nous avions fait ; mais, à +te dire vrai, la paysanne que je viens de quitter répare ce malheur, +et je lui ai trouvé des charmes qui effacent de mon esprit tout le +chagrin que me donnait le mauvais succès de notre entreprise. Il ne +faut pas que ce coeur m'échappe, et j'y ai déjà jeté des dispositions +à ne pas me souffrir longtemps de pousser des soupirs. + +- Sganarelle - + +Monsieur, j'avoue que vous m'étonnez. A peine sommes-nous échappés +d'un péril de mort, qu'au lieu de rendre grâce au ciel de la pitié +qu'il a daigné prendre de nous, vous travaillez tout de nouveau à +attirer sa colère par vos fantaisies accoûtumées, et vos amours +cr... + + (Don Juan prend un ton menaçant.) + +Paix, coquin que vous êtes, vous ne savez ce que vous dites, et +monsieur sait ce qu'il fait. Allons. + +- Don Juan - + + (apercevant Charlotte.) + +Ah ! ah ! d'où sort cette autre paysanne, Sganarelle ? As-tu rien vu +de plus joli ? et ne trouves-tu pas, dis-moi, que celle-ci vaut bien +l'autre ? + +- Sganarelle - + +Assurément. + + (à part.) + +Autre pièce nouvelle. + +- Don Juan - + + (à Charlotte.) + +D'où me vient, la belle, une rencontre si agréable ? Quoi ! dans ces +lieux champêtres, parmi ces arbres et ces rochers, on trouve des +personnes faites comme vous êtes. + +- Charlotte - + +Vous voyez, Monsieu. + +- Don Juan - + +Etes-vous de ce village ? + +- Charlotte - + +Oui, Monsieu. + +- Don Juan - + +Et vous y demeurez ?... + +- Charlotte - + +Oui, Monsieu. + +- Don Juan - + +Vous vous appelez ? + +- Charlotte - + +Charlotte, pour vous servir. + +- Don Juan - + +Ah ! la belle personne, et que ses yeux sont pénétrants ! + +- Charlotte - + +Monsieu, vous me rendez toute honteuse. + +- Don Juan - + +Ah, n'ayez point de honte d'entendre dire vos vérités. Sganarelle, +qu'en dis-tu ? Peut-on rien voir de plus agréable ? Tournez-vous un +peu, s'il vous plaît. Ah ! que cette taille est jolie ! Haussez un peu +la tête, de grâce. Ah ! que ce visage est mignon ! Ouvrez vos yeux +entièrement. Ah ! qu'ils sont beaux ! Que je voie un peu vos dents, +je vous prie. Ah ! qu'elles sont amoureuses, et ces lèvres +appétissantes ! Pour moi, je suis ravi, et je n'ai jamais vu une si +charmante personne. + +- Charlotte - + +Monsieur, cela vous plaît à dire, et je ne sais pas si c'est pour vous +railler de moi. + +- Don Juan - + +Moi, me railler de vous ? Dieu m'en garde ! je vous aime trop pour +cela, et c'est du fond du coeur que je vous parle. + +- Charlotte - + +Je vous suis bien obligée, si ça est. + +- Don Juan - + +Point du tout, vous ne m'êtes point obligée de tout ce que je dis ; et +ce n'est qu'à votre beauté que vous en êtes redevable. + +- Charlotte - + +Monsieu, tout ça est trop bien dit pour moi, et je n'ai pas d'esprit +pour vous répondre. + +- Don Juan - + +Sganarelle, regarde un peu ses mains. + +- Charlotte - + +Fi ! Monsieu, elles sont noires comme je ne sais quoi. + +- Don Juan - + +Ah ! que dites-vous ? Elles sont les plus belles du monde ; souffrez +que je les baise, je vous prie. + +- Charlotte - + +Monsieur, c'est trop d'honneur que vous me faites ; et si j'avais su +ça tantôt, je n'aurais pas manqué de les laver avec du son. + +- Don Juan - + +Eh ! dites-moi un peu, belle Charlotte, vous n'êtes pas mariée, sans +doute ? + +- Charlotte - + +Non, Monsieu ; mais je dois bientôt l'être avec Piarrot, le fils de la +voisine Simonette. + +- Don Juan - + +Quoi ! une personne comme vous serait la femme d'un simple paysan ? +Non, non, c'est profaner tant de beauté, et vous n'êtes pas née pour +demeurer dans un village. Vous méritez, sans doute, une meilleure +fortune ; et le ciel qui le connaît bien, m'a conduit ici tout exprès +pour empêcher ce mariage, et rendre justice à vos charmes ; car enfin, +belle Charlotte, je vous aime de tout mon coeur, et il ne tiendra qu'à +vous que je vous arrache de ce misérable lieu, et ne vous mette dans +l'état où vous méritez d'être. Cet amour est bien prompt, sans doute ; +mais quoi ! c'est un effet, Charlotte, de votre grande beauté, et +l'on vous aime autant en un quart d'heure qu'on ferait une autre en +six mois. + +- Charlotte - + +Aussi vrai, Monsieu, je ne sais comment faire quand vous parlez. Ce +que vous dites me fait aise, et j'aurais toutes les envies du monde de +vous croire ; mais on m'a toujou dit qu'il ne faut jamais croire les +monsieux, et que vous autres courtisans êtes des enjoleux, qui ne +songez qu'à abuser les filles. + +- Don Juan - + +Je ne suis pas de ces gens-là. + +- Sganarelle - + +Il n'a garde. + +- Charlotte - + +Voyez-vous, Monsieu ? il n'y a pas plaisir à se laisser abuser. Je +suis une pauvre paysanne ; mais j'ai l'honneur en recommandation, et +j'aimerais mieux me voir morte que de me voir déshonorée. + +- Don Juan - + +Moi, j'aurais l'âme assez méchante pour abuser une personne comme vous ? +je serais assez lâche pour vous déshonorer ? Non, non, j'ai trop de +conscience pour cela. Je vous aime, Charlotte, en tout bien et en +tout honneur ; et, pour vous montrer que je vous dis vrai, sachez que +je n'ai point d'autre dessein que de vous épouser. En voulez-vous un +plus grand témoignage ? M'y voilà prêt quand vous voudrez : et je +prends à témoin l'homme que voilà, de la parole que je vous donne. + +- Sganarelle - + +Non, non, ne craignez point. Il se mariera avec vous tant que vous +voudrez. + +- Don Juan - + +Ah ! Charlotte, je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. +Vous me faites grand tort de juger de moi par les autres ; et s'il y a +des fourbes dans le monde, des gens qui ne cherchent qu'à abuser les +filles, vous devez me tirer du nombre, et ne pas mettre en doute la +sincérité de ma foi : et puis votre beauté vous assure de tout. Quand +on est faite comme vous, on doit être à couvert de toutes ces sortes +de craintes : vous n'avez point l'air, croyez-moi, d'une personne +qu'on abuse ; et pour moi, je vous l'avoue, je me percerais le coeur +de mille coups, si j'avais eu la moindre pensée de vous trahir. + +- Charlotte - + +Mon Dieu ! je ne sais si vous dites vrai ou non ; mais vous faites que +l'on vous croit. + +- Don Juan - + +Lorsque vous me croirez, vous me rendrez justice assurément, et je +vous réitère encore la promesse que je vous ai faite. Ne +l'acceptez-vous pas ? et ne voulez-vous pas consentir à être ma femme ? + +- Charlotte - + +Oui, pourvu que ma tante le veuille. + +- Don Juan - + +Touchez donc là, Charlotte, puisque vous le voulez bien de votre part. + +- Charlotte - + +Mais au moins, Monsieu, ne m'allez pas tromper, je vous prie ; il y +aurait de la conscience à vous, et vous voyez comme j'y vais à la +bonne foi. + +- Don Juan - + +Comment ! il semble que vous doutiez encore de ma sincérité ? +voulez-vous que je fasse des serments épouvantables ? Que le ciel... + +- Charlotte - + +Mon Dieu, ne jurez point ! je vous crois. + +- Don Juan - + +Donnez-moi donc un petit baiser pour gage de votre parole. + +- Charlotte - + +Oh ! monsieu, attendez que je soyons mariés, je vous +prie. Après ça, je vous baiserai tant que vous voudrez. + +- Don Juan - + +Eh bien, belle Charlotte, je veux tout ce que vous voulez, +abandonnez-moi seulement votre main, et souffrez que, par mille +baisers, je lui exprime le ravissement où je suis... + + +----------- + +Scène III. - Don Juan, Sganarelle, Pierrot, Charlotte. + + +- Pierrot - + + (poussant Don Juan qui baise la main de Charlotte.) + +Tout doucement, Monsieu ; tenez-vous, s'il vous plaît. Vous vous +échauffez trop, et vous pourriez gagner la purésie. + +- Don Juan - + + (repoussant rudement Pierrot.) + +Qui m'amène cet impertinent ? + +- Pierrot - + + (se mettant entre Don Juan et Charlotte.) + +Je vous dis qu'ous vous tegniez, et qu'ous ne caressiais point nos +accordées. + +- Don Juan - + + (repoussant encore Pierrot.) + +Ah ! que de bruit ! + +- Pierrot - + +Jerniguienne ! ce n'est pas comme ça qu'il faut pousser les gens. + +- Charlotte - + + (prenant Pierrot par le bras.) + +Et laisse-le faire aussi, Piarrot. + +- Pierrot - + +Quement ! que je le laisse faire ! Je ne veux pas, moi. + +- Don Juan - + +Ah ! + +- Pierrot - + +Tétiguienne ! par ce qu'ous êtes monsieu, vous viendrez caresser nos +femmes à notre barbe ? Allez-v's-en caresser les vôtres. + +- Don Juan - + +Heu ? + +- Pierrot - + +Heu. + + (Don Juan lui donne un soufflet.) + +Tétigué ! ne me frappez pas. + + (autre soufflet.) + +Oh ! jerniguié ! + + (autre soufflet.) + +Ventregué ! + + (autre soufflet.) + +Palsangué ! morguienne ! ça n'est pas bian de battre les gens, et +ce n'est là la récompense de v's avoir sauvé d'être nayé. + +- Charlotte - + +Piarrot ! ne te fâche point. + +- Pierrot - + +Je me veux fâcher ; et t'es une vilaine, toi, d'endurer qu'on te +cajole. + +- Charlotte - + +Oh ! Piarrot, ce n'est pas ce que tu penses. Ce monsieu veut +m'épouser, et tu ne dois pas te bouter en colère. + +- Pierrot - + +Quement ? Jerni ! tu m'es promise. + +- Charlotte - + +Ça n'y fait rien, Piarrot. Si tu m'aimes, ne dois-tu pas être bien +aise que je devienne madame ? + +- Pierrot - + +Jernigué ! non. J'aime mieux te voir crevée que de te voir à un autre. + +- Charlotte - + +Va va, Piarrot, ne te mets point en peine. Si je sis madame, je te +ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage +cheux nous. + +- Pierrot - + +Ventreguienne ! je gni en porterai jamais, quand tu m'en payerais deux +fois autant. Est-ce donc comme ça que t'écoutes ce qu'il te dit ? +Morguienne ! si j'avais su ça tantôt, je me serais bian gardé de le +tirer de gliau, et je gli aurais baillé un bon coup d'aviron sur la +tête. + +- Don Juan - + + (s'approchant de Pierrot pour le frapper.) + +Qu'est-ce que vous dites ? + +- Pierrot - + + (se mettant derrière Charlotte.) + +Jerniguienne ! je ne crains parsonne. + +- Don Juan - + + (passant du côté où est Pierrot.) + +Attendez-moi un peu. + +- Pierrot - + + (repassant de l'autre côté.) + +Je me moque de tout, moi. + +- Don Juan - + + (courant après Pierrot.) + +Voyons cela. + +- Pierrot - + + (se sauvant encore derrière Charlotte.) + +J'en avons bian veu d'autres. + +- Don Juan - + +Ouais ! + +- Sganarelle - + +Eh ! Monsieur, laissez là ce pauvre misérable. C'est conscience de le +battre. + + (à Pierrot, en se mettant entre lui et Don Juan.) + +Ecoute, mon pauvre garçon, retire-toi, et ne lui dis rien. + +- Pierrot - + + (passant devant Sganarelle, et regardant fièrement Don Juan.) + +Je veux lui dire, moi ! + +- Don Juan - + + (levant la main pour donner un soufflet à Pierrot.) + +Ah ! je vous apprendrai... + + (Pierrot baisse la tête, et Sganarelle reçoit le soufflet.) + +- Sganarelle - + + (regardant Pierrot.) + +Peste soit du maroufle ! + +- Don Juan - + + (à Sganarelle.) + +Te voilà payé de ta charité. + +- Pierrot - + +Jarni ! je vas dire à sa tante tout ce ménage-ci. + + +----------- + +Scène IV. - Don Juan, Charlotte, Sganarelle. + + +- Don Juan - + + (à Charlotte.) + +Enfin, je m'en vais être le plus heureux de tous les hommes, et je ne +changerais pas mon bonheur contre toutes les choses du monde. Que de +plaisirs quand vous serez ma femme, et que... + + +----------- + +Scène V. - Don Juan, Mathurine, Charlotte, Sganarelle. + + +- Sganarelle - + + (apercevant Mathurine.) + +Ah ! ah ! + +- Mathurine - + + (à Don Juan.) + +Monsieu, que faites-vous donc là avec Charlotte ? Est-ce que vous lui +parlez d'amour aussi ? + +- Don Juan - + + (bas, à Mathurine.) + +Non. Au contraire, c'est elle qui me témoignait une envie d'être ma +femme, et je lui répondais que j'étais engagé avec vous. + +- Charlotte - + + (à Don Juan.) + +Qu'est-ce que c'est donc que vous veut Mathurine ? + +- Don Juan - + + (bas, à Charlotte.) + +Elle est jalouse de me voir vous parler, et voudrait bien que je +l'épousasse ; mais je lui dis que c'est vous que je veux. + +- Mathurine - + +Quoi ! Charlotte... + +- Don Juan - + + (bas, à Mathurine.) + +Tout ce que vous lui direz sera inutile ; elle s'est mis cela dans la +tête. + +- Charlotte - + +Quement donc ! Mathurine... + +- Don Juan - + + (bas, à Charlotte.) + +C'est en vain que vous lui parlerez : vous ne lui ôterez point cette +fantaisie. + +- Mathurine - + +Est-ce que... + +- Don Juan - + + (bas, à Mathurine.) + +Il n'y a pas moyen de lui faire entendre raison. + +- Charlotte - + +Je voudrais... + +- Don Juan - + + (bas, à Charlotte.) + +Elle est obstinée comme tous les diables. + +- Mathurine - + +Vraiment... + +- Don Juan - + + (bas, à Mathurine.) + +Ne lui dites rien, c'est une folle. + +- Charlotte - + +Je pense... + +- Don Juan - + + (bas, à Charlotte.) + +Laissez-la là, c'est une extravagante. + +- Mathurine - + +Non, non, il faut que je lui parle. + +- Charlotte - + +Je veux voir un peu ses raisons. + +- Mathurine - + +Quoi !... + +- Don Juan - + + (bas, à Mathurine.) + +Je gage qu'elle va vous dire que je lui ai promis de l'épouser. + +- Charlotte - + +Je... + +- Don Juan - + + (bas, à Charlotte.) + +Gageons qu'elle vous soutiendra que je lui ai donné parole de la +prendre pour femme. + +- Mathurine - + +Holà ! Charlotte, ça n'est pas bian de courir su le marché des autres. + +- Charlotte - + +Ça n'est pas honnête, Mathurine, d'être jalouse que monsieu me parle. + +- Mathurine - + +C'est moi que monsieu a vue la première. + +- Charlotte - + +S'il vous a vue la première, il m'a vue la seconde, et m'a promis de +m'épouser. + +- Don Juan - + + (bas, à Mathurine.) + +Et bien ! que vous ai-je dit ? + +- Mathurine - + +Je vous baise les mains ; c'est moi, et non pas vous qu'il +a promis d'épouser. + +- Don Juan - + + (bas, à Charlotte.) + +N'ai-je pas deviné ? + +- Charlotte - + +A d'autres, je vous prie ; c'est moi, vous dis-je. + +- Mathurine - + +Vous vous moquez des gens ; c'est moi, encore un coup. + +- Charlotte - + +Le v'là qui est pour le dire, si je n'ai pas raison. + +- Mathurine - + +Le v'là qui est pour me démentir, si je ne dis pas vrai. + +- Charlotte - + +Est-ce, Monsieu, que vous lui avez promis de l'épouser ? + +- Don Juan - + + (bas, à Charlotte.) + +Vous vous raillez de moi. + +- Mathurine - + +Est-il vrai, Monsieu, que vous lui avez donné parole d'être son mari ? + +- Don Juan - + + (bas, à Mathurine.) + +Pouvez-vous avoir cette pensée ? + +- Charlotte - + +Vous voyez qu'al le soutient. + +- Don Juan - + + (bas, à Charlotte.) + +Laissez-la faire. + +- Mathurine - + +Vous êtes témoin comme al l'assure. + + +- Don Juan - + + (bas, à Mathurine.) + +Laissez-la dire. + +- Charlotte - + +Non, non, il faut savoir la vérité. + +- Mathurine - + +Il est question de juger ça. + +- Charlotte - + +Oui, Mathurine, je veux que monsieu vous montre votre bec jaune (8). + +- Mathurine - + +Oui, Charlotte, je veux que monsieu vous rende un peu camuse (9). + +- Charlotte - + +Monsieur, videz la querelle, s'il vous plaît. + +- Mathurine - + +Mettez-nous d'accord, Monsieu. + +- Charlotte - + + (à Mathurine.) + +Vous allez voir. + +- Mathurine - + + (à Charlotte.) + +Vous allez voir vous même. + +- Charlotte - + + (à Don Juan.) + +Dites. + +- Mathurine - + + (à Don Juan.) + +Parlez. + +- Don Juan - + +Que voulez-vous que je dise ? vous soutenez également +toutes deux que je vous ai promis de vous prendre pour +femmes. Est-ce que chacune de vous ne sait pas ce qui +en est, sans qu'il soit nécessaire que je m'explique davantage ? +Pourquoi m'obliger là-dessus à des redites ? Celle à +qui j'ai promis effectivement n'a-t-elle pas, en elle-même +de quoi se moquer des discours de l'autre, et doit-elle se +mettre en peine, pourvu que j'accomplisse ma promesse ? +Tous les discours n'avancent point les choses. Il faut faire, +et non pas dire ; et les effets décident mieux que les paroles. +Aussi n'est-ce rien que par là que je vous veux mettre +d'accord ; et l'on verra, quand je me marierai, laquelle des +deux a mon coeur. + + (bas, à Mathurine.) + +Laissez-lui croire ce qu'elle voudra. + + (bas, à Charlotte.) + +Laissez-la se flatter dans son imagination. + + (bas, à Mathurine.) + +Je vous adore. + + (bas, à Charlotte.) + +Je suis tout à vous. + + (bas, à Mathurine.) + +Tous les visages sont laids auprès du vôtre. + + (bas, à Charlotte.) + +On ne peut plus souffrir les autres quand on vous a vue. + + (haut.) + +J'ai un petit ordre à donner, je viens vous retrouver dans un quart +d'heure. + + +----------- + +Scène VI. - Charlotte, Mathurine, Sganarelle. + + +- Charlotte - + + (à Mathurine.) + +Je suis celle qu'il aime, au moins. + +- Mathurine - + + (à Charlotte.) + +C'est moi qu'il épousera. + +- Sganarelle - + + (arrêtant Charlotte et Mathurine.) + +Ah ! pauvres filles que vous êtes, j'ai pitié de votre innocence, et +je ne puis souffrir de vous voir courir à votre malheur. Croyez-moi +l'une et l'autre : ne vous amusez point à tous les contes qu'on vous +fait, et demeurez dans votre village. + + +----------- + +Scène VII. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle. + + +- Don Juan - + + (dans le fond du théâtre, à part.) + +Je voudrais bien savoir pourquoi Sganarelle ne me suit pas. + +- Sganarelle - + + (à ces filles.) + +Mon maître est un fourbe ; il n'a dessein que de vous abuser, et en a +bien abusé d'autres : c'est l'épouseur du genre humain, et... + + (apercevant Don Juan.) + +cela est faux ; et quiconque vous dira cela, vous lui devez dire qu'il en a +menti. Mon maître n'est point l'épouseur du genre humain, il n'est point +fourbe, il n'a pas dessein de vous tromper, et n'en a point abusé d'autres. +Ah ! tenez, le voilà, demandez-le plutôt à lui-même. + +- Don Juan - + + (regardant Sganarelle, et le soupçonnant d'avoir parlé.) + +Oui ! + +- Sganarelle - + +Monsieur, comme le monde est plein de médisants, je vais au devant +des choses ; et je leur disais que, si quelqu'un leur venait dire du +mal de vous, elles se gardassent bien de le croire, et ne manquassent +pas de lui dire qu'il en aurait menti. + +- Don Juan - + +Sganarelle ! + +- Sganarelle - + + (à Charlotte et à Mathurine.) + +Oui, monsieur est homme d'honneur ; je le garantis tel. + +- Don Juan - + +Hon ! + +- Sganarelle - + +Ce sont des impertinents. + + +----------- + +Scène VIII. - Don Juan, La Ramée, Charlotte, Mathurine, Sganarelle. + + +- La Ramée - + + (bas, à Don Juan.) + +Monsieur, je viens vous avertir qu'il ne fait pas bon ici pour vous. + +- Don Juan - + +Comment ? + +- La Ramée - + +Douze hommes à cheval vous cherchent, qui doivent arriver ici dans un +moment ; je ne sais pas par quel moyen ils peuvent vous avoir suivi ; +mais j'ai appris cette nouvelle d'un paysan qu'ils ont interrogé, et +auquel ils vous ont dépeint. L'affaire presse, et le plus tôt que vous +pourrez sortir d'ici sera le meilleur. + + +----------- + +Scène IX. - Don Juan, Charlotte, Mathurine, Sganarelle. + + +- Don Juan - + + (à Charlotte et à Mathurine.) + +Une affaire pressante m'oblige de partir d'ici ; mais je +vous prie de vous ressouvenir de la parole que je vous ai +donnée, et de croire que vous aurez de mes nouvelles avant +qu'il soit demain au soir. + + +----------- + +Scène X. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Juan - + +Comme la partie n'est pas égale, il faut user de stratagème, et éluder +adroitement le malheur qui me cherche. Je veux que Sganarelle se +revête de mes habits ; et moi... + +- Sganarelle - + +Monsieur, vous vous moquez. M'exposer à être tué sous vos habits, et... + +- Don Juan - + +Allons vite, c'est trop d'honneur que je vous fais ; et bien heureux +est le valet qui peut avoir la gloire de mourir pour son maître. + +- Sganarelle - + +Je vous remercie d'un tel honneur. + + (seul.) + +O ciel ! puisqu'il s'agit de mort, fais-moi la grâce de n'être point +pris pour un autre ! + + + +ACTE TROISIEME. +--------------- + +Le théâtre représente une forêt. + + +Scène première (10). - Don Juan, en habit de campagne; Sganarelle, en médecin. + + +- Sganarelle - + +Ma foi, Monsieur, avouez que j'ai eu raison, et que nous voilà l'un et +l'autre déguisés à merveille. Votre premier dessein n'était point du +tout à propos, et ceci nous cache bien mieux que tout ce que vous +vouliez faire. + +- Don Juan - + +Il est vrai que te voilà bien, et je ne sais où tu as été déterrer cet +attirail ridicule. + +- Sganarelle - + +Oui ? c'est l'habit d'un vieux médecin, qui a été laissé en gage au +lieu où je l'ai pris, et il m'en a coûté de l'argent pour +l'avoir. Mais savez-vous, Monsieur, que cet habit me met déjà en +considération, que je suis salué des gens que je rencontre, et que +l'on me vient consulter ainsi qu'un habile homme ? + +- Don Juan - + +Comment donc ? + +- Sganarelle - + +Cinq ou six paysans et paysannes, en me voyant passer, me sont venus +demander mon avis sur différentes maladies. + +- Don Juan - + +Tu leur as répondu que tu n'y entendais rien ? + +- Sganarelle - + +Moi ? point du tout. J'ai voulu soutenir l'honneur de mon habit : j'ai +raisonné sur le mal, et leur ai fait des ordonnances à chacun. + +- Don Juan - + +Et quels remèdes encore leur as-tu ordonnés ? + +- Sganarelle - + +Ma foi, Monsieur, j'en ai pris par où j'en ai pu attraper ; j'ai fait +mes ordonnances à l'aventure, et ce serait une chose plaisante si les +malades guérissaient, et qu'on m'en vînt remercier. + +- Don Juan - + +Et pourquoi non ? Par quelle raison n'aurais-tu pas les mêmes +privilèges qu'ont tous les autres médecins ? Ils n'ont pas plus de +part que toi aux guérisons des malades, et tout leur art est pure +grimace. Ils ne font rien que recevoir la gloire des heureux succès ; +et tu peux profiter, comme eux, du bonheur du malade, et voir +attribuer à tes remèdes tout ce qui peut venir des faveurs du hasard +et des forces de la nature. + +- Sganarelle - + +Comment, Monsieur, vous êtes aussi impie en médecine ? + +- Don Juan - + +C'est une des grandes erreurs qui soient parmi les hommes. + +- Sganarelle - + +Quoi ! vous ne croyez pas au séné, ni à la casse, ni au +vin émétique ? + +- Don Juan - + +Et pourquoi veux-tu que j'y croie ? + +- Sganarelle - + +Vous avez l'âme bien mécréante. Cependant vous voyez depuis un temps +que le vin émétique fait bruire ses fuseaux. Ses miracles ont converti +les plus incrédules esprits : et il n'y a pas trois semaines que j'en +ai vu, moi qui vous parle, un effet merveilleux. + +- Don Juan - + +Et quel ? + +- Sganarelle - + +Il y avait un homme qui, depuis six jours, était à l'agonie ; on ne +savait plus que lui ordonner, et tous les remèdes ne faisaient rien ; +on s'avisa à la fin de lui donner de l'émétique. + +- Don Juan - + +Il réchappa, n'est-ce pas ? + +- Sganarelle - + +Non, il mourut. + +- Don Juan - + +L'effet est admirable. + +- Sganarelle - + +Comment ! il y avait six jours entiers qu'il ne pouvait mourir, et +cela le fit mourir tout d'un coup. Voulez-vous rien de plus efficace ? + +- Don Juan - + +Tu as raison. + +- Sganarelle - + +Mais laissons la médecine où vous ne croyez point, et parlons des +autres choses ; car cet habit me donne de l'esprit, et je me sens en +humeur de disputer contre vous. Vous savez bien que vous me permettez +les disputes, et que vous ne me défendez que les remontrances. + +- Don Juan - + +Eh bien ? + +- Sganarelle - + +Je veux savoir un peu vos pensées à fond. Est-il possible que vous ne +croyez point du tout au ciel ? + +- Don Juan - + +Laissons cela. + +- Sganarelle - + +C'est-à-dire que non. Et à l'enfer ? + +- Don Juan - + +Eh ! + +- Sganarelle - + +Tout de même. Et au diable s'il vous plaît ? + +- Don Juan - + +Oui, oui. + +- Sganarelle - + +Aussi peu. Ne croyez-vous point à l'autre vie ? + +- Don Juan - + +Ah ! ah ! ah ! + +- Sganarelle - + +Voilà un homme que j'aurai bien de la peine à convertir. Et dites-moi +un peu, [le moine bourru, qu'en croyez-vous ? eh ! + +- Don Juan - + +La peste soit du fat ! + +- Sganarelle - + +Et voilà ce que je ne puis souffrir : car il n'y a rien de plus vrai +que le moine bourru, et je me ferais pendre pour celui-là (11). Mais] +encore faut-il croire quelque chose [dans le monde], qu'est-ce [donc] +que vous croyez ? + +- Don Juan - + +Ce que je crois ? + +- Sganarelle - + +Oui. + +- Don Juan - + +Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et +que quatre et quatre sont huit. + +- Sganarelle - + +La belle croyance [et les beaux articles de foi] que voilà ! Votre +religion, à ce que je vois, est donc l'arithmétique ? Il faut avouer +qu'il se met d'étranges folies dans la tête des hommes, et que, pour +avoir bien étudié, on est bien moins sage le plus souvent. Pour +moi, Monsieur, je n'ai point étudié comme vous, Dieu merci, et +personne ne saurait se vanter de m'avoir jamais rien appris ; mais +avec mon petit sens, mon petit jugement, je vois les choses mieux que +tous les livres, et je comprends fort bien que ce monde que nous +voyons n'est pas un champignon qui soit venu tout seul en une nuit. Je +voudrais bien vous demander qui a fait ces arbres-là, ces rochers, +cette terre, et ce ciel que voilà là-haut ; et si tout cela s'est bâti +de lui-même. Vous voilà, vous, par exemple, vous êtes là : est-ce que +vous vous êtes fait tout seul, et n'a-t-il pas fallu que votre père +ait engrossé votre mère pour vous faire ? Pouvez-vous voir toutes les +inventions dont la machine de l'homme est composée, sans admirer de +quelle façon cela est agencé l'un dans l'autre ? ces nerfs, ces os, +ces veines, ces artères, ces... ce poumon, ce coeur, ce foie, et tous +ces autres ingrédients qui sont là, et qui... Oh ! dame, +interrompez-moi donc, si vous voulez. Je ne saurais disputer si l'on +ne m'interrompt. Vous vous taisez exprès, et me laissez parler par +belle malice. + +- Don Juan - + +J'attends que ton raisonnement soit fini. + +- Sganarelle - + +Mon raisonnement est qu'il y a quelque chose d'admirable dans l'homme, +quoi que vous puissiez dire, que tous les savants ne sauraient +expliquer. Cela n'est-il pas merveilleux que me voilà ici, et que +j'aie quelque chose dans la tête qui pense cent choses différentes en +un moment, et fait de mon corps tout ce qu'elle veut ? Je veux frapper +des mains, hausser le bras, lever les yeux au ciel, baisser la tête, +remuer les pieds, aller à droite, à gauche, en avant, en arrière, +tourner... + + (Il se laisse tomber en tournant.) + +- Don Juan - + +Bon ! Voilà ton raisonnement qui a le nez cassé. + +- Sganarelle - + +Morbleu ! je suis bien sot de m'amuser à raisonner avec vous ; croyez +ce que vous voudrez, il m'importe bien que vous soyez damné ! + +- Don Juan - + +Mais tout en raisonnant, je crois que nous nous sommes égarés. +Appelle un peu cet homme que voilà là-bas, pour lui demander le +chemin. + + +----------- + +Scène II. - Don Juan, Sganarelle, un pauvre. + + +- Sganarelle - + +Holà ! ho ! l'homme ! ho ! mon compère ! ho ! l'ami ! un petit mot, +s'il vous plaît. Enseignez-nous un peu le chemin qui mène à la +ville. + +- Le pauvre - + +Vous n'avez qu'à suivre cette route, Messieurs, et détourner à main +droite quand vous serez au bout de la forêt ; mais je vous donne avis +que vous devez vous tenir sur vos gardes, et que, depuis quelque +temps, il y a des voleurs ici autour. + +- Don Juan - + +Je te suis obligé, mon ami, et je te rends grâce de tout mon coeur. + +- Le pauvre - + +Si vous vouliez me secourir, Monsieur, de quelque aumône ? + +- Don Juan - + +Ah ! ah ! ton avis est intéressé, à ce que je vois. + +- Le pauvre - + +Je suis un pauvre homme, Monsieur, retiré tout seul dans le bois +depuis dix ans, et je ne manquerai pas de prier le ciel qu'il vous +donne toute sorte de biens. + +- Don Juan - + +Eh ! prie le qu'il te donne un habit, sans te mettre en peine des +affaires des autres. + +- Sganarelle - + +Vous ne connaissez pas monsieur, bonhomme ; il ne croit qu'en deux et +deux sont quatre, et en quatre et quatre sont huit. + +- Don Juan - + +Quelle est ton occupation parmi ces arbres ? + +- Le pauvre - + +De prier le ciel tout le jour pour la prospérité des gens de bien qui +me donnent quelque chose. + +- Don Juan - + +Il ne se peut donc pas que tu ne sois bien à ton aise ? + +- Le pauvre - + +Hélas ! Monsieur, je suis dans la plus grande nécessité du monde. + +- Don Juan - + +Tu te moques : un homme qui prie le ciel tout le jour ne peut pas +manquer d'être bien dans ses affaires. + +- Le pauvre - + +Je vous assure, Monsieur, que le plus souvent je n'ai pas un morceau +de pain à mettre sous les dents. + +- Don Juan - + +Voilà qui est étrange, et tu es bien mal reconnu de tes soins. Ah ! ah +! je m'en vais te donner un louis d'or tout à l'heure, pourvu que tu +veuilles jurer. + +- Le pauvre - + +Ah ! Monsieur, voudriez-vous que je commisse un tel péché ? + +- Don Juan - + +Tu n'as qu'à voir si tu veux gagner un louis d'or, ou non ; en voici +un que je te donne, si tu jures. Tiens : il faut jurer. + +- Le pauvre - + +Monsieur... + +- Don Juan - + +A moins de cela, tu ne l'auras pas. + +- Sganarelle - + +Va, va, jure un peu : il n'y a pas de mal. + +- Don Juan - + +Prends, le voilà, prends, te dis-je ; mais jure donc. + +- Le pauvre - + +Non, Monsieur, j'aime mieux mourir de faim. + +- Don Juan - + +Va va, je te le donne pour l'amour de l'humanité. + + (Regardant dans la forêt.) + +Mais que vois-je là ? un homme attaqué par trois autres ! La partie +est trop inégale, et je ne dois pas souffrir cette lâcheté. + + (Il met l'épée à la main, et court au lieu du combat.) + + +----------- + +Scène III. - Sganarelle. + + +- Sganarelle - + +Mon maître est un vrai enragé, d'aller se présenter à un péril qui ne +le cherche pas. Mais, ma foi, le secours a servi, et les deux ont fait +fuir les trois. + + +----------- + +Scène IV. - Don Juan, Don Carlos, Sganarelle, au fond de théâtre. + + +- Don Carlos - + + (remettant son épée.) + +On voit, par la fuite de ces voleurs, de quel secours est votre +bras. Souffrez, Monsieur, que je vous rende grâces d'une action si +généreuse, et que... + +- Don Juan - + +Je n'ai rien fait, Monsieur, que vous n'eussiez fait en ma place. +Notre propre honneur est intéressé dans de pareilles aventures ; et +l'action de ces coquins était si lâche, que c'eût été y prendre part +que de ne s'y pas opposer. Mais par quelle rencontre vous êtes-vous +trouvé entre leurs mains ? + +- Don Carlos - + +Je m'étais, par hasard, égaré d'un frère et de tous ceux de notre +suite ; et comme je cherchais à les rejoindre, j'ai fait rencontre de +ces voleurs, qui d'abord ont tué mon cheval, et qui sans votre valeur +en auraient fait autant de moi. + +- Don Juan - + +Votre dessein est-il d'aller du côté de la ville ? + +- Don Carlos - + +Oui, mais sans y vouloir entrer ; et nous nous voyons obligés, mon +frère et moi, à tenir la campagne pour une de ces fâcheuses affaires +qui réduisent les gentilshommes à se sacrifier, eux et leur famille, à +la sévérité de leur honneur, puisqu'enfin le plus doux succès en est +toujours funeste, et que, si l'on ne quitte pas la vie, on est +contraint de quiter le royaume ; et c'est en quoi je trouve la +condition d'un gentilhomme malheureuse, de ne pouvoir point s'assurer +sur toute la prudence et toute l'honnêteté de sa conduite, d'être +asservi par les lois de l'honneur au dérèglement de la conduite +d'autrui, et de voir sa vie, son repos et ses biens dépendre de la +fantaisie du premier téméraire qui s'avisera de lui faire une de ces +injures pour qui un honnête homme doit périr. + +- Don Juan - + +On a cet avantage, qu'on fait courir le même risque et passer mal +aussi le temps à ceux qui prennent fantaisie de nous venir faire une +offense de gaieté de coeur. Mais ne serait-ce point une indiscrétion +que de vous demander quelle peut être votre affaire ? + +- Don Carlos - + +La chose en est aux termes de n'en plus faire de secret ; et lorsque +l'injure a une fois éclaté, notre honneur ne va point à vouloir cacher +notre honte, mais à faire éclater notre vengeance, et à publier même +le dessein que nous en avons. Ainsi, Monsieur, je ne feindrai point de +vous dire que l'offense que nous cherchons à venger est une soeur +séduite et enlevée d'un couvent, et que l'auteur de cette offense est +un Don Juan Tenorio, fils de Don Louis Tenorio. Nous le cherchons depuis +quelques jours, et nous l'avons suivi ce matin sur le rapport d'un +valet, qui nous a dit qu'il sortait à cheval, accompagné de quatre ou +cinq, et qu'il avait pris le long de cette côte ; mais tous nos soins +ont été inutiles, et nous n'avons pu découvrir ce qu'il est devenu. + +- Don Juan - + +Le connaissez-vous, Monsieur, ce Don Juan dont vous parlez ? + +- Don Carlos - + +Non, quant à moi ; je ne l'ai jamais vu, et je l'ai seulement ouï +dépeindre à mon frère, mais la renommée n'en dit pas force bien, et +c'est un homme dont la vie... + +- Don Juan - + +Arrêtez, Monsieur, s'il vous plaît. Il est un peu de mes amis, et ce +serait à moi une espèce de lâcheté que d'en ouïr dire du mal. + +- Don Carlos - + +Pour l'amour de vous, Monsieur, je n'en dirai rien du tout, et c'est +bien la moindre chose que je vous doive, après m'avoir sauvé la vie, +que de me taire devant vous d'une personne que vous connaissez, +lorsque je ne puis en parler sans en dire du mal ; mais quelque ami +que vous lui soyez, j'ose espérer que vous n'approuverez pas son +action, et ne trouverez pas étrange que nous cherchions d'en prendre +la vengeance. + +- Don Juan - + +Au contraire, je vous y veux servir, et vous épargner des soins +inutiles. Je suis ami de don Juan, je ne puis pas m'en empêcher ; mais +il n'est pas raisonnable qu'il offense impunément des gentilshommes, +et je m'engage à vous faire faire raison par lui. + +- Don Carlos - + +Et quelle raison peut-on faire à ces sortes d'injures ? + +- Don Juan - + +Toute celle que votre honneur peut souhaiter ; et sans vous donner la +peine de chercher Don Juan davantage, je m'oblige à le faire trouver +au lieu que vous voudrez, et quand il vous plaira. + +- Don Carlos - + +Cet espoir est bien doux, Monsieur, à des coeurs offensés ; mais, +après ce que je vous dois, ce me serait une trop sensible douleur que +vous fussiez de la partie. + +- Don Juan - + +Je suis si attaché à don Juan, qu'il ne saurait se battre que je ne me +batte aussi : mais enfin j'en réponds comme de moi-même, et vous +n'avez qu'à dire quand vous voulez qu'il paraisse, et vous donne +satisfaction. + +- Don Carlos - + +Que ma destinée est cruelle ! faut-il que je vous doive la vie, et que +D. Juan soit de vos amis ! + + +----------- + +Scène V. - Don Alonse, Don Carlos, Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Alonse - + + (parlant à ceux de sa suite, sans voir Don Carlos ni Don Juan.) + +Faites boire là mes chevaux, et qu'on les amène après +nous : je veux un peu marcher à pied. + + (les apercevant tous les deux.) + +O ciel, que vois-je ici ? Quoi ! mon frère, vous voila avec notre +ennemi mortel ! + +- Don Carlos - + +Notre ennemi mortel ? + +- Don Juan - + + (mettant la main sur la garde de son épée.) + +Oui, je suis Don Juan moi-même ; et l'avantage du nombre ne m'obligera +pas à vouloir déguiser mon nom. + +- Don Alonse - + + (mettant l'épée à la main.) + +Ah, traître, il faut que tu périsses, et... + + (Sganarelle court se cacher.) + +- Don Carlos - + +Ah ! mon frère, arrêtez. Je lui suis redevable de la vie ; et, sans le +secours de son bras, j'aurais été tué par des voleurs que j'ai trouvés. + +- Don Alonse - + +Et voulez-vous que cette considération empêche notre vengeance ? Tous +les services que nous rend une main ennemie, ne sont d'aucun mérite +pour engager notre âme ; et s'il faut mesurer l'obligation à l'injure, +votre reconnaissance, mon frère, est ici ridicule ; et comme l'honneur +est infiniment plus précieux que la vie, c'est ne devoir rien +proprement que d'être redevable de la vie à qui nous a ôté l'honneur. + +- Don Carlos - + +Je sais la différence, mon frère, qu'un gentilhomme doit toujours +mettre entre l'un et l'autre ; et la reconnaissance de l'obligation +n'efface point en moi le ressentiment de l'injure ; mais souffrez que +je lui rende ici ce qu'il m'a prêté, que je m'acquitte sur-le-champ de +la vie que je lui dois, par un delai de notre vengeance, et lui laisse +la liberté de jouir, durant quelques jours, du fruit de son bienfait. + +- Don Alonse - + +Non, non, c'est hasarder notre vengeance que de la reculer, et +l'occasion de la prendre peut ne plus revenir. Le ciel nous l'offre +ici, c'est à nous d'en profiter. Lorsque l'honneur est blessé +mortellement, on ne doit point songer à garder aucunes mesures ; et si +vous répugnez à prêter votre bras à cette action, vous n'avez qu'à +vous retirer, et laisser à ma main la gloire d'un tel sacrifice. + +- Don Carlos - + +De grâce, mon frère... + +- Don Alonse - + +Tous ces discours sont superflus : il faut qu'il meure. + +- Don Carlos - + +Arrêtez, vous dis-je, mon frère. Je ne souffrirai point du tout qu'on +attaque ses jours ; et je jure le ciel que je le défendrai ici contre +qui que ce soit, et je saurai lui faire un rempart de cette même vie +qu'il a sauvée ; et, pour adresser vos coups, il faudra que vous me +perciez. + +- Don Alonse - + +Quoi ! vous prenez le parti de notre ennemi contre moi, et, loin +d'être saisi à son aspect des mêmes transports que je sens, vous +faites voir pour lui des sentiments pleins de douceur ! + +- Don Carlos - + +Mon frère, montrons de la modération dans une action légitime ; et ne +vengeons point notre honneur avec cet emportement que vous témoignez. +Ayons du coeur dont nous soyons les maîtres, une valeur qui n'ait rien +de farouche, et qui se porte aux choses par une pure délibération de +notre raison, et non point par le mouvement d'une aveugle colère. Je +ne veux point, mon frère, demeurer redevable à mon ennemi, je lui ai +une obligation dont il faut que je m'acquitte avant toute chose. +Notre vengeance, pour être différée, n'en sera pas moins éclatante ; +au contraire, elle en tirera de l'avantage, et cette occasion de +l'avoir pu prendre la fera paraître plus juste aux yeux de tout le +monde. + +- Don Alonse - + +O l'étrange faiblesse, et l'aveuglement effroyable, de hasarder ainsi +les intérêts de son honneur pour la ridicule pensée d'une obligation +chimérique ! + +- Don Carlos - + +Non, mon frère, ne vous mettez pas en peine. Si je fais une faute, je +saurai bien la réparer, et je me charge de tout le soin de notre +honneur ; je sais à quoi il nous oblige, et cette suspension d'un +jour, que ma reconnaissance lui demande, ne fera qu'augmenter l'ardeur +que j'ai de le satisfaire. Don Juan, vous voyez que j'ai soin de vous +rendre le bien que j'ai reçu de vous, et vous devez par là juger du +reste, croire que je m'acquitte avec la même chaleur de ce que je +dois, et que je ne serai pas moins exact à vous payer l'injure que le +bienfait. Je ne veux point vous obliger ici à expliquer vos +sentiments, et je vous donne la liberté de penser à loisir aux +résolutions que vous avez à prendre. Vous connaissez assez la grandeur +de l'offense que vous nous avez faite, et je vous fais juge vous même +des réparations qu'elle demande. Il est des moyens doux pour nous +satisfaire ; il en est de violents et de sanglants : mais enfin, +quelque choix que vous fassiez, vous m'avez donné parole de me faire +faire raison par Don Juan. Songez à me la faire, je vous prie, et vous +ressouvenez que, hors d'ici, je ne dois plus qu'à mon honneur. + +- Don Juan - + +Je n'ai rien exigé de vous, et vous tiendrai ce que j'ai promis. + +- Don Carlos - + +Allons, mon frère ; un moment de douceur ne fait aucune injure à la +sévérité de notre devoir. + + +----------- + +Scène VI. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Juan - + +Holà ! hé ! Sganarelle ! + +- Sganarelle - + + (sortant de l'endroit où il était caché.) + +Plaît-il ? + +- Don Juan - + +Comment ! coquin, tu fuis quand on m'attaque ? + +- Sganarelle - + +Pardonnez-moi, Monsieur, je viens seulement d'ici près. Je crois que +cet habit est purgatif, et que c'est prendre médecine que de le +porter. + +- Don Juan - + +Peste soit l'insolent ! Couvre au moins ta poltronnerie d'un voile +plus honnête. Sais-tu bien qui est celui à qui j'ai sauvé la vie ? + +- Sganarelle - + +Moy ? non. + +- Don Juan - + +C'est un frère d'Elvire. + +- Sganarelle - + +Un... + +- Don Juan - + +Il est assez honnête homme, il en a bien usé, et j'ai regret d'avoir +démêlé avec lui. + +- Sganarelle - + +Il vous serait aisé de pacifier toutes choses. + +- Don Juan - + +Oui ; mais ma passion est usée pour Done Elvire, et l'engagement ne +compatit point avec mon humeur. J'aime la liberté en amour, tu le +sais, et je ne saurais me résoudre à renfermer mon coeur entre quatre +murailles. Je te l'ai dit vingt fois, j'ai une pente naturelle à me +laisser aller à tout ce qui m'attire. Mon coeur est à toutes les +belles, et c'est à elles à le prendre tour à tour, et à le garder tant +qu'elles le pourront. Mais quel est le superbe édifice que je vois +entre ces arbres ? + +- Sganarelle - + +Vous ne le savez pas ? + +- Don Juan - + +Non vraiment. + +- Sganarelle - + +Bon ! c'est le tombeau que le commandeur faisait faire lors que vous +le tuâtes. + +- Don Juan - + +Ah ! tu as raison. Je ne savais pas que c'était de ce côté-ci qu'il +était. Tout le monde m'a dit des merveilles de cet ouvrage, aussi +bien que de la statue du commandeur, et j'ai envie de l'aller voir. + +- Sganarelle - + +Monsieur, n'allez point là. + +- Don Juan - + +Pourquoi ? + +- Sganarelle - + +Cela n'est pas civil, d'aller voir un homme que vous avez tué. + +- Don Juan - + +Au contraire, c'est une visite dont je lui veux faire civilité, et +qu'il doit recevoir de bonne grâce, s'il est galant homme. Allons, +entrons dedans. + + (Le tombeau s'ouvre, où l'on voit la statue du commandeur.) + +- Sganarelle - + +Ah ! que cela est beau ! les belles statues ! le beau marbre ! les +beaux piliers ! ah ! que cela est beau ! qu'en dites-vous, Monsieur ? + +- Don Juan - + +Qu'on ne peut voir aller plus loin l'ambition d'un homme mort ; et ce +que je trouve admirable, c'est qu'un homme qui s'est passé durant sa +vie d'une assez simple demeure, en veuille avoir une si magnifique +pour quand il n'en a plus que faire. + +- Sganarelle - + +Voici la statue du commandeur. + +- Don Juan - + +Parbleu ! le voilà bon, avec son habit d'empereur romain ! + +- Sganarelle - + +Ma foi, Monsieur, voilà qui est bien fait. Il semble qu'il est en vie, +et qu'il s'en va parler. Il jette des regards sur nous qui me feraient +peur si j'étais tout seul, et je pense qu'il ne prend pas plaisir de +nous voir. + +- Don Juan - + +Il aurait tort ; et ce serait mal recevoir l'honneur que je lui +fais. Demande-lui s'il veut venir souper avec moi. + +- Sganarelle - + +C'est une chose dont il n'a pas besoin, je crois. + +- Don Juan - + +Demande-lui, te dis-je. + +- Sganarelle - + +Vous moquez-vous ? Ce serait être fou, que d'aller parler à une statue. + +- Don Juan - + +Fais ce que je te dis. + +- Sganarelle - + +Quelle bizarrerie ! Seigneur commandeur... + + (à part.) + +je ris de ma sottise, mais c'est mon maître qui me la fait faire. + + (haut.) + +Seigneur commandeur, mon maître Don Juan vous demande si vous voulez +lui faire l'honneur de venir souper avec lui. + + (La statue baisse la tête.) + +Ah ! + +- Don Juan - + +Qu'est-ce ? qu'as-tu ? Dis donc, veux-tu parler ? + +- Sganarelle - + + (baissant la tête comme la statue.) + +La statue... + +- Don Juan - + +Et bien, que veux-tu dire, traître ? + +- Sganarelle - + +Je vous dis que la statue... + +- Don Juan - + +Et bien ! la statue ? je t'assomme, si tu ne parles. + +- Sganarelle - + +La statue m'a fait signe. + +- Don Juan - + +La peste le coquin ! + +- Sganarelle - + +Elle m'a fait signe, vous dis-je, il n'est rien de plus vrai. +Allez-vous-en lui parler vous-même pour voir. Peut-être... + +- Don Juan - + +Viens, maraud, viens. Je te veux bien faire toucher au +doigt ta poltronnerie. Prends garde. Le seigneur commandeur +voudrait-il venir souper avec moi ? + + (La statue baisse encore la tête.) + +- Sganarelle - + +Je ne voudrais pas en tenir dix pistoles. Eh bien ! Monsieur ? + +- Don Juan - + +Allons, sortons d'ici. + +- Sganarelle - + + (seul.) + +Voilà de mes esprits forts, qui ne veulent rien croire ! + + + +ACTE QUATRIEME. +--------------- + +Le théâtre représente l'appartement de Don Juan. + + +Scène première. - Don Juan, Sganarelle, Ragotin. + + +- Don Juan - + + (à Sganarelle.) + +Quoi qu'il en soit, laissons cela ; c'est une bagatelle, et nous +pouvons avoir été trompés par un faux jour, ou surpris de quelque +vapeur qui nous ait troublé la vue. + +- Sganarelle - + +Eh ! Monsieur, ne cherchez point à démentir ce que nous avons vu des +yeux que voilà. Il n'est rien de plus véritable que ce signe de tête, +et je ne doute point que le ciel, scandalisé de votre vie, n'ait +produit ce miracle pour vous convaincre, et pour vous retirer de... + +- Don Juan - + +Ecoute. Si tu m'importunes davantage de tes sottes moralités, si tu me +dis encore le moindre mot là-dessus, je vais appeler quelqu'un, +demander un nerf de boeuf, te faire tenir par trois ou quatre, et te +rouer de mille coups. M'entends-tu bien ? + +- Sganarelle - + +Fort bien, Monsieur, le mieux du monde. Vous vous expliquez clairement ; +c'est ce qu'il y a de bon en vous, que vous n'allez point chercher +de détours : vous dites les choses avec une netteté admirable. + +- Don Juan - + +Allons, qu'on me fasse souper le plus tôt que l'on pourra. Une +chaise, petit garçon. + + +----------- + +Scène II. - Don Juan, Sganarelle, La Violette, Ragotin. + + +- La Violette - + +Monsieur, voilà votre marchand, monsieur Dimanche qui demande à vous +parler. + +- Sganarelle - + +Bon ! voilà ce qu'il nous faut, qu'un compliment de créancier. De quoi +s'avise-t-il de nous venir demander de l'argent ; et que ne lui +disais-tu que monsieur n'y est pas ? + +- La Violette - + +Il y a trois quarts d'heure que je lui dis ; mais il ne veut pas le +croire, et s'est assis là-dedans pour attendre. + +- Sganarelle - + +Qu'il attende tant qu'il voudra. + +- Don Juan - + +Non, au contraire, faites-le entrer. C'est une fort mauvaise politique +que de se faire celer aux créanciers. Il est bon de les payer de +quelque chose ; et j'ai le secret de les renvoyer satisfaits, sans +leur donner un double. + + +----------- + +Scène III. - Don Juan, Monsieur Dimanche, Sganarelle, La Violette, Ragotin. + + +- Don Juan - + +Ah ! monsieur Dimanche, approchez. Que je suis ravi de vous voir, et +que je veux de mal à mes gens de ne vous pas faire entrer d'abord ! +J'avais donné ordre qu'on ne me fît parler à personne, mais cet ordre +n'est pas pour vous, et vous êtes en droit de ne trouver jamais de +porte fermée chez moi. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, je vous suis fort obligé. + +- Don Juan - + + (parlant à la Violette et à Ragotin.) + +Parbleu ! coquins, je vous apprendrai à laisser monsieur Dimanche +dans une antichambre, et je vous ferai connaître les gens. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, cela n'est rien. + +- Don Juan - + + (à monsieur Dimanche.) + +Comment ! vous dire que je n'y suis pas ! à monsieur Dimanche, au +meilleur de mes amis ! + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, je suis votre serviteur. J'étais venu... + +- Don Juan - + +Allons vite, un siège pour monsieur Dimanche. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, je suis bien comme cela. + +- Don Juan - + +Point, point, je veux que vous soyez assis contre moi. + +- Monsieur Dimanche - + +Cela n'est point nécessaire. + +- Don Juan - + +Otez ce pliant, et apportez un fauteuil. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, vous vous moquez, et... + +- Don Juan - + +Non, non, je sais ce que je vous dois ; et je ne veux point qu'on +mette de différence entre nous deux. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur... + +- Don Juan - + +Allons, asseyez-vous. + +- Monsieur Dimanche - + +Il n'est pas besoin, Monsieur, et je n'ai qu'un mot à vous +dire. J'étais... + +- Don Juan - + +Mettez-vous là, vous dis-je. + +- Monsieur Dimanche - + +Non, Monsieur, je suis bien, je viens pour... + +- Don Juan - + +Non, je ne vous écoute point si vous n'êtes assis. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, je fais ce que vous voulez. Je... + +- Don Juan - + +Parbleu, monsieur Dimanche, vous vous portez bien. + +- Monsieur Dimanche - + +Oui, Monsieur, pour vous rendre service. Je suis venu... + +- Don Juan - + +Vous avez un fonds de santé admirable, des lèvres fraîches, un teint +vermeil, et des yeux vifs. + +- Monsieur Dimanche - + +Je voudrais bien... + +- Don Juan - + +Comment se porte madame Dimanche, votre épouse ? + +- Monsieur Dimanche - + +Fort bien, Monsieur, Dieu merci. + +- Don Juan - + +C'est une brave femme. + +- Monsieur Dimanche - + +Elle est votre servante, Monsieur. Je venais... + +- Don Juan - + +Et votre petite fille Claudine, comment se porte-t-elle. + +- Monsieur Dimanche - + +Le mieux du monde. + +- Don Juan - + +La jolie petite fille que c'est ! je l'aime de tout mon coeur. + +- Monsieur Dimanche - + +C'est trop d'honneur que vous lui faites, Monsieur. Je vous... + +- Don Juan - + +Et le petit Colin, fait-il toujours bien du bruit avec son tambour ? + +- Monsieur Dimanche - + +Toujours de même, Monsieur. Je... + +- Don Juan - + +Et votre petit chien Brusquet, gronde-t-il toujours aussi fort, et +mord-il toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ? + +- Monsieur Dimanche - + +Plus que jamais, Monsieur ; et nous ne saurions en chevir (12). + +- Don Juan - + +Ne vous étonnez pas si je m'informe des nouvelles de toute la famille ; +car j'y prends beaucoup d'intérêt. + +- Monsieur Dimanche - + +Nous vous sommes, Monsieur, infiniment obligés. Je... + +- Don Juan - + + (lui tendant la main.) + +Touchez donc là, monsieur Dimanche. Etes-vous bien de mes amis ? + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, je suis votre serviteur. + +- Don Juan - + +Parbleu ! je suis à vous de tout mon coeur. + +- Monsieur Dimanche - + +Vous m'honorez trop. Je... + +- Don Juan - + +Il n'y a rien que je ne fisse pour vous. + +- Monsieur Dimanche - + +Monsieur, vous avez trop de bonté pour moi. + +- Don Juan - + +Et cela sans intérêt, je vous prie de le croire. + +- Monsieur Dimanche - + +Je n'ai point mérité cette grâce assurément. Mais, Monsieur... + +- Don Juan - + +Oh çà, monsieur Dimanche, sans façon, voulez-vous souper avec moi ? + +- Monsieur Dimanche - + +Non, Monsieur, il faut que je m'en retourne tout à l'heure. Je... + +- Don Juan - + + (se levant.) + +Allons, vite un flambeau pour conduire monsieur Dimanche, et que +quatre ou cinq de mes gens prennent des mousquetons pour l'escorter. + +- Mr Dimanche - + + (se levant aussi.) + +Monsieur, il n'est pas nécessaire, et je m'en irai bien tout +seul. Mais... + + (Sganarelle ôte les sièges promptement.) + +- Don Juan - + +Comment ? je veux qu'on vous escorte, et je m'intéresse trop à votre +personne. Je suis votre serviteur, et de plus votre débiteur. + +- Monsieur Dimanche - + +Ah ! Monsieur... + +- Don Juan - + +C'est une chose que je ne cache pas, et je le dis à tout le monde. + +- Monsieur Dimanche - + +Si... + +- Don Juan - + +Voulez-vous que je vous reconduise ? + +- Monsieur Dimanche - + +Ah, Monsieur, vous vous moquez ! Monsieur... + +- Don Juan - + +Embrassez-moi donc, s'il vous plaît, je vous prie encore +une fois d'être persuadé que je suis tout à vous, et qu'il +n'y a rien au monde que je ne fisse pour votre service. + + (Il sort.) + + +----------- + +Scène IV. - Monsieur Dimanche, Sganarelle. + + +- Sganarelle - + +Il faut avouer que vous avez en monsieur un homme qui vous aime bien. + +- Monsieur Dimanche - + +Il est vrai ; il me fait tant de civilités et tant de compliments, +que je ne saurais jamais lui demander de l'argent. + +- Sganarelle - + +Je vous assure que toute sa maison périrait pour vous ; et je voudrais +qu'il vous arrivât quelque chose, que quelqu'un s'avisât de vous +donner des coups de bâton, vous verriez de quelle manière... + +- Monsieur Dimanche - + +Je le crois ; mais, Sganarelle, je vous prie de lui dire un petit mot +de mon argent. + +- Sganarelle - + +Oh ! ne vous mettez pas en peine. il vous payera le mieux du monde. + +- Monsieur Dimanche - + +Mais vous, Sganarelle, vous me devez quelque chose en votre +particulier. + +- Sganarelle - + +Fi ! ne parlez pas de cela... + +- Monsieur Dimanche - + +Comment ? Je... + +- Sganarelle - + +Ne sais-je pas bien que je vous dois ? + +- Monsieur Dimanche - + +Oui, Mais... + +- Sganarelle - + +Allons, monsieur Dimanche, je vais vous éclairer. + +- Monsieur Dimanche - + +Mais mon argent... + +- Sganarelle - + + (prenant Monsieur Dimanche par le bras.) + +Vous moquez-vous ? + +- Monsieur Dimanche - + +Je veux... + +- Sganarelle - + + (le tirant.) + +Hé ! + +- Monsieur Dimanche - + +J'entends... + +- Sganarelle - + + (le poussant vers la porte.) + +Bagatelles. + +- Monsieur Dimanche - + +Mais... + +- Sganarelle - + + (le poussant encore.) + +Fi ! + +- Monsieur Dimanche - + +Je... + +- Sganarelle - + + (Sganarelle le poussant tout à fait hors du théâtre.) + +Fi ! vous dis-je. + + +----------- + +Scène V. - Don Juan, Sganarelle, La Violette. + + +- La Violette - + + (à Don Juan.) + +Monsieur, voilà monsieur votre père. + +- Don Juan - + +Ah ! me voici bien ! il me fallait cette visite pour me faire enrager. + + +----------- + +Scène VI. - Don Louis, Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Louis - + +Je vois bien que je vous embarasse, et que vous vous passeriez fort +aisément de ma venue. A dire vrai, nous nous incommodons étrangement +l'un et l'autre, et si vous êtes las de me voir, je suis bien las +aussi de vos déportements. Hélas ! que nous savons peu ce que nous +faisons, quand nous ne laissons pas au ciel le soin des choses qu'il +nous faut, quand nous voulons être plus avisés que lui, et que nous +venons à l'importuner par nos souhaits aveugles et nos demandes +inconsidérées. J'ai souhaité un fils avec des ardeurs non pareilles ; +je l'ai demandé sans relâche avec des transports incroyables ; et ce +fils, que j'obtiens en fatiguant le ciel de voeux, est le chagrin et +le supplice de cette vie même dont je croyais qu'il devait être la +joie et la consolation. De quel oeil, à votre avis, pensez-vous que je +puisse voir cet amas d'actions indignes, dont on a peine, aux yeux du +monde, d'adoucir le mauvais visage ; cette suite continuelle de +méchantes affaires, qui nous réduisent à toutes heures à lasser les +bontés du souverain, et qui ont épuisé auprés de lui le mérite de mes +services et le crédit de mes amis ? Ah ! quelle bassesse est la vôtre ! +Ne rougissez-vous point de mériter si peu votre naissance ? +Etes-vous en droit, dites-moi, d'en tirer quelque vanité ? et +qu'avez-vous fait dans le monde pour être gentilhomme ? Croyez-vous +qu'il suffise d'en porter le nom et les armes, et que ce nous soit une +gloire d'être sortis d'un sang noble, lorsque nous vivons en infâmes ? +Non, non, la naissance n'est rien où la vertu n'est pas. Aussi, +nous n'avons part à la gloire de nos ancêtres qu'autant que nous +nous efforçons de leur ressembler ; et cet éclat de leurs actions +qu'ils répandent sur nous nous impose un engagement de leur faire le +même honneur, de suivre les pas qu'ils nous tracent, et de ne point +dégénérer de leur vertu, si nous voulons être estimés leurs +véritables descendants. Ainsi, vous descendez en vain des aïeux dont +vous êtes né ; ils vous désavouent pour leur sang, et tout ce qu'ils +ont fait d'illustre ne vous donne aucun avantage ; au contraire, +l'éclat n'en rejaillit sur vous qu'à votre déshonneur, et leur gloire +est un flambeau qui éclaire aux yeux d'un chacun la honte de vos +actions. Apprenez enfin qu'un gentilhomme qui vit mal est un monstre +dans la nature ; que la vertu est le premier titre de noblesse ; que je +regarde bien moins au nom qu'on signe qu'aux actions qu'on fait, et +que je ferais plus d'état du fils d'un crocheteur qui serait +honnête homme, que du fils d'un monarque qui vivrait comme vous. + +- Don Juan - + +Monsieur, si vous êtiez assis, vous en seriez mieux pour parler. + +- Don Louis - + +Non, insolent, je ne veux point m'asseoir, ni parler davantage, et je +vois bien que toutes mes paroles ne font rien sur ton âme ; mais +sache, fils indigne, que la tendresse paternelle est poussée à bout +par tes actions ; que je saurai, plus tôt que tu ne penses, mettre une +borne à tes dérèglements, prévenir sur toi le courroux du ciel, et +laver, par ta punition, la honte de t'avoir fait naître. + + +----------- + +Scène VII. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Juan - + + (adressant encore la parole à son père, quoiqu'il soit sorti.) + +Hé !, mourez le plus tôt que vous pourrez, c'est le mieux que vous +puissiez faire. Il faut que chacun ait son tour, et j'enrage de voir +des pères qui vivent autant que leurs fils. + + (Il se met dans son fauteuil.) + +- Sganarelle - + +Ah ! Monsieur, vous avez tort. + +- Don Juan - + + (se levant.) + +J'ai tort ! + +- Sganarelle - + + (tremblant.) + +Monsieur... + +- Don Juan - + +J'ai tort ! + +- Sganarelle - + +Oui, Monsieur, vous avez tort d'avoir souffert ce qu'il vous a dit, et +vous le deviez mettre dehors par les épaules. A-t-on jamais rien vu de +plus impertinent ? un père venir faire des remontrances à son fils, et +lui dire de corriger ses actions, de se ressouvenir de sa naissance, +de mener une vie d'honnête homme, et cent autres sottises de pareille +nature ! cela se peut-il souffrir à un homme comme vous, qui savez +comme il faut vivre ? J'admire votre patience ; et si j'avais été en +votre place, je l'aurais envoyé promener. + + (bas, à part.) + +O complaisance maudite, à quoi me réduis-tu ! + +- Don Juan - + +Me fera-t-on souper bientôt ? + + +----------- + +Scène VIII. - Don Juan, Sganarelle, Ragotin. + + +- Ragotin - + +Monsieur, voici une dame voilée qui vient vous parler. + +- Don Juan - + +Que pourrait-ce être ? + +- Sganarelle - + +Il faut voir. + + +----------- + +Scène IX. - Done Elvire, voilée ; Don Juan, Sganarelle. + + +- Done Elvire - + +Ne soyez point surpris, don Juan, de me voir à cette heure et dans cet +équipage. C'est un motif pressant qui m'oblige à cette visite, et ce +que j'ai à vous dire ne veut point du tout de retardement. Je ne viens +point ici pleine de ce courroux que j'ai tantôt fait éclater, et vous +me voyez bien changée de ce que j'étais ce matin. Ce n'est point cette +done Elvire qui faisait des voeux contre vous, et dont l'âme irritée ne +jetait que menaces et ne respirait que vengeance. Le ciel a banni de +mon âme toutes ces indignes ardeurs que je sentais pour vous, tous ces +transports tumultueux d'un attachement criminel, tous ces honteux +emportements d'un amour terrestre et grossier ; et il n'a laissé dans +mon coeur pour vous qu'une flamme épurée de tout le commerce des sens, +une tendresse toute sainte, un amour détaché de tout, qui n'agit point +pour soi, et ne se met en peine que de votre intérêt. + +- Don Juan - + + (bas, à Sganarelle.) + +Tu pleures, je pense ? + +- Sganarelle - + +Pardonnez-moi. + +- Done Elvire - + +C'est ce parfait et pur amour qui me conduit ici pour votre bien, pour +vous faire part d'un avis du ciel, et tâcher de vous retirer du +précipice où vous courez. Oui, don Juan, je sais tous les dérèglements +de votre vie ; et ce même ciel, qui m'a touché le coeur et fait jeter +les yeux sur les égarements de ma conduite, m'a inspiré de vous venir +trouver, et de vous dire de sa part que vos offenses ont épuisé sa +miséricorde, que sa colère redoutable est près de tomber sur vous, +qu'il est en vous de l'éviter par un prompt repentir, et que peut-être +vous n'avez pas encore un jour à vous pouvoir soustraire au plus grand +de tous les malheurs. Pour moi, je ne tiens plus à vous par aucun +attachement du monde. Je suis revenue, grâces au ciel, de toutes mes +folles pensées ; ma retraite est résolue, et je ne demande qu'assez de +vie pour pouvoir expier la faute que j'ai faite, et mériter, par une +austère pénitence, le pardon de l'aveuglement où m'ont plongée les +transports d'une passion condamnable. Mais, dans cette retraite, +j'aurais une douleur extrême qu'une personne que j'ai chérie +tendrement devînt un exemple funeste de la justice du ciel ; et ce me +sera une joye incroyable, si je puis vous porter à détourner de dessus +votre tête l'épouvantable coup qui vous menace. De grâce, don Juan, +accordez-moi pour dernière faveur cette douce consolation ; ne me +refusez point votre salut, que je vous demande avec larmes ; et si +vous n'êtes point touché de votre intérêt, soyez-le au moins de mes +prières, et m'épargnez le cruel déplaisir de vous voir condamner à des +supplices éternels. + +- Sganarelle - + + (à part.) + +Pauvre femme ! + +- Done Elvire - + +Je vous ai aimé avec une tendresse extrême, rien au monde ne m'a été +si cher que vous ; j'ai oublié mon devoir pour vous, j'ai fait toutes +choses pour vous ; et toute la récompense que je vous en demande, +c'est de corriger votre vie et de prévenir votre perte. Sauvez-vous, +je vous prie, ou pour l'amour de vous, ou pour l'amour de moi. Encore +une fois, don Juan, je vous le demande avec larmes ; et si ce n'est +assez des larmes d'une personne que vous avez aimée, je vous en +conjure par tout ce qui est le plus capable de vous toucher. + +- Sganarelle - + + (à part, regardant Don Juan.) + +Coeur de tigre ! + +- Done Elvire - + +Je m'en vais après ce discours ; et voilà tout ce que j'avais à vous +dire. + +- Don Juan - + +Madame, il est tard, demeurez ici. On vous y logera le mieux qu'on +pourra. + +- Done Elvire - + +Non, don Juan, ne me retenez pas davantage. + +- Don Juan - + +Madame, vous me ferez plaisir de demeurer, je vous assure. + +- Done Elvire - + +Non, vous dis-je ; ne perdons point de temps en discours superflus. +Laissez-moi viste aller, ne faites aucune instance pour me conduire, +et songez seulement à profiter de mon avis. + + +----------- + +Scène X. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Juan - + +Sais-tu bien que j'ai encore senti quelque peu d'émotion pour elle, +que j'ai trouvé de l'agrément dans cette nouveauté bizarre, et que son +habit négligé, son air languissant et ses larmes ont réveillé en moi +quelques petits restes d'un feu éteint ? + +- Sganarelle - + +C'est à dire que ses paroles n'ont fait aucun effet sur vous. + +- Don Juan - + +Vite à souper. + +- Sganarelle - + +Fort bien. + + +----------- + +Scène XI. - Don Juan, Sganarelle, La Violette, Ragotin. + + +- Don Juan - + + (se mettant à table.) + +Sganarelle, il faut songer à s'amender pourtant. + +- Sganarelle - + +Oui-da. + +- Don Juan - + +Oui, ma foi, il faut s'amender. Encore vingt ou trente ans de cette +vie-ci, et puis nous songerons à nous. + +- Sganarelle - + +Ah ! + +- Don Juan - + +Qu'en dis-tu ? + +- Sganarelle - + +Rien, voilà le souper. + + (Il prend un morceau d'un des plats qu'on apporte, + et le met dans sa bouche.) + +- Don Juan - + +Il me semble que tu as la joue enflée : qu'est-ce que c'est ? Parle +donc. Qu'as-tu là ? + +- Sganarelle - + +Rien. + +- Don Juan - + +Montre un peu. Parbleu ! c'est une fluxion qui lui est tombée sur la +joue. Vite une lancette pour percer cela ! Le pauvre garçon n'en peut +plus, et cet abcès le pourrait étouffer. Attends, voyez comme il +était mûr ! Ah ! coquin que vous êtes ! + +- Sganarelle - + +Ma foi, Monsieur, je voulais voir si votre cuisinier n'avait point mis +trop de sel ni trop de poivre. + +- Don Juan - + +Allons, mets-toi là, et mange. J'ai affaire de toi quand j'aurai +soupé. Tu as faim à ce que je vois. + +- Sganarelle - + + (se mettant à table.) + +Je le crois bien, Monsieur, je n'ai point mangé depuis ce +matin. Tâtez de cela, voilà qui est le meilleur du monde. + + (A Ragotin, qui, à mesure que Sganarelle met quelque chose + sur son assiette, la lui ôte dès que Sganarelle tourne la + tête.) + +Mon assiette, mon assiette ! Tout doux, s'il vous plaît. Vertubleu ! +petit compère, que vous êtes habile à donner des assiettes nettes ! Et +vous, petit la Violette, que vous savez présenter à boire à propos ! + + (Pendant que la Violette donne à boire à Sganarelle, + Ragotin ôte encore son assiette.) + +- Don Juan - + +Qui peut fraper de cette sorte ? + +- Sganarelle - + +Qui diable nous vient troubler dans notre repas ? + +- Don Juan - + +Je veux souper en repos, au moins ; et qu'on ne laisse entrer personne. + +- Sganarelle - + +Laissez-moi faire, je m'y en vais moi-même. + +- Don Juan - + + (voyant venir Sganarelle effrayé.) + +Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il ? + +- Sganarelle - + + (baissant la tête comme a la statue.) + +Le... qui est là. + +- Don Juan - + +Allons voir, et montrons que rien ne me saurait ébranler. + +- Sganarelle - + +Ah, pauvre Sganarelle, où te cacheras-tu ? + + +----------- + +Scène XII. - Don Juan, La Statue du Commandeur, Sganarelle, + La Violette, Ragotin. + + +- Don Juan - + + (à ses gens.) + +Une chaise et un couvert. Vite donc. + + (Don Juan et la statue se mettent à table.) + (A Sganarelle.) + +Allons, mets-toi à table. + +- Sganarelle - + +Monsieur, je n'ai plus de faim. + +- Don Juan - + +Mets-toi là, te dis-je. A boire. A la santé du commandeur ! +je te la porte, Sganarelle. Qu'on lui donne du vin. + +- Sganarelle - + +Monsieur, je n'ai pas soif. + +- Don Juan - + +Bois, et chante ta chanson, pour régaler le commandeur. + +- Sganarelle - + +Je suis enrhumé, Monsieur. + +- Don Juan - + +Il n'importe, Allons. + + (à ses gens.) + +Vous autres, venez, accompagnez sa voix. + +- La Statue - + +Don Juan, c'est assez, je vous invite à venir demain souper avec moi. +En aurez-vous le courage ? + +- Don Juan - + +Oui, j'irai, accompagné du seul Sganarelle. + +- Sganarelle - + +Je vous rends grâce, il est demain jeûne pour moi. + +- Don Juan - + + (à Sganarelle.) + +Prends ce flambeau. + +- La Statue - + +On n'a pas besoin de lumière quand on est conduit par le ciel. + + + +ACTE CINQUIEME. +--------------- + +Le théâtre représente une campagne. + + +Scène première. - Don Louis, Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Louis - + +Quoi ! mon fils, serait-il possible que la bonté du ciel eût exaucé +mes voeux ? Ce que vous me dites est-il bien vrai ? ne m'abusez-vous +point d'un faux espoir, et puis-je prendre quelque assurance sur la +nouveauté surprenante d'une telle conversion ? + +- Don Juan - + +Oui, vous me voyez revenu de toutes mes erreurs ; je ne suis plus le +même d'hier au soir, et le ciel tout d'un coup, a fait en moi un +changement qui va surprendre tout le monde. Il a touché mon âme et +dessillé mes yeux ; et je regarde avec horreur le long aveuglement où +j'ai été, et les désordres criminels de la vie que j'ai menée. J'en +repasse dans mon esprit toutes les abominations, et m'étonne comme le +ciel les a pu souffrir si longtemps, et n'a pas vingt fois sur ma tête +laissé tomber les coups de sa justice redoutable. Je vois les grâces +que sa bonté m'a faites en ne me punissant point de mes crimes, et je +prétends en profiter comme je dois, faire éclater aux yeux du monde un +soudain changement de vie, réparer par là le scandale de mes actions +passées, et m'efforcer d'en obtenir du ciel une pleine rémission. +C'est à quoi je vais travailler ; et je vous prie, Monsieur, de +vouloir bien contribuer à ce dessein, et de m'aider vous même à faire +choix d'une personne qui me serve de guide, et sous la conduite de qui +je puisse marcher sûrement dans le chemin où je m'en vais entrer. + +- Don Louis - + +Ah ! mon fils, que la tendresse d'un père est aisément rappelée, et +que les offenses d'un fils s'évanouissent vite au moindre mot de +repentir ! Je ne me souviens plus déjà de tous les déplaisirs que vous +m'avez donnés, et tout est effacé par les paroles que vous venez de me +faire entendre. Je ne me sens pas, je l'avoue ; je jette des larmes +de joie ; tous mes voeux sont satisfaits, et je n'ai plus rien +désormais à demander au ciel. Embrassez-moi, mon fils, et persistez, +je vous conjure, dans cette louable pensée. Pour moi, j'en vais, tout +de ce pas, porter l'heureuse nouvelle à votre mère, partager avec elle +les doux transports du ravissement où je suis, et rendre grâces au +ciel des saintes résolutions qu'il a daigné vous inspirer. + + +----------- + +Scène II. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Sganarelle - + +Ah ! Monsieur, que j'ai de joie de vous voir converti ! +il y a longtemps que j'attendais cela ; et voilà, grâces au +ciel, tous mes souhaits accomplis. + +- Don Juan - + +La peste le benêt ! + +- Sganarelle - + +Comment, le benêt ? + +- Don Juan - + +Quoi ! tu prends pour de bon argent ce que je viens de dire, et tu +crois que ma bouche était d'accord avec mon coeur ? + +- Sganarelle - + +Quoi ! ce n'est pas... Vous ne... Votre... + + (à part.) + +Oh ! quel homme ! quel homme ! quel homme ! + +- Don Juan - + +Non, non, je ne suis point changé, et mes sentiments sont toujours les +mêmes. + +- Sganarelle - + +Vous ne vous rendez pas à la surprenante merveille de cette statue +mouvante et parlante ? + +- Don Juan - + +Il y a bien quelque chose là dedans que je ne comprends pas, mais quoi +que ce puisse être, cela n'est pas capable, ni de convaincre mon +esprit, ni d'ébranler mon âme ; et si j'ai dit que je voulais corriger +ma conduite, et me jeter dans un train de vie exemplaire, c'est un +dessein que j'ai formé par pure politique, un stratagème utile, une +grimace nécessaire où je veux me contraindre, pour ménager un père +dont j'ai besoin, et me mettre à couvert, du côté des hommes, de cent +fâcheuses aventures qui pourraient m'arriver. Je veux bien, +Sganarelle, t'en faire confidence, et je suis bien aise d'avoir un +témoin du fond de mon âme, et des véritables motifs qui m'obligent à +faire les choses. + +- Sganarelle - + +Quoi ! vous ne croyez rien du tout, et vous voulez cependant vous +ériger en homme de bien ? + +- Don Juan - + +Et pourquoi non ? il y en a tant d'autres comme moi qui se mêlent de +ce métier, et qui se servent du même masque pour abuser le monde. + +- Sganarelle - + + (à part.) + +Ah ! quel homme ! quel homme ! + +- Don Juan - + +Il n'y a plus de honte maintenant à cela : l'hypocrisie est un vice à +la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le +personnage d'homme de bien est le meilleur de tous les personnages +qu'on puisse jouer. Aujourd'hui, la profession d'hypocrite a de +merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours +respectée ; et quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre +elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et +chacun a la liberté de les attaquer hautement ; mais l'hypocrisie est +un vice privilégié qui, de sa main, ferme la bouche à tout le monde, +et jouit en repos d'une impunité souveraine. On lie, à force de +grimaces, une société étroite avec tous les gens du parti. Qui en +choque un, se les attire tous sur les bras ; et ceux que l'on sait +même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être +véritablement touchés, ceux-là, dis-je, sont toujours les dupes des +autres ; ils donnent bonnement dans le panneau des grimaciers, et +appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien crois-tu que +j'en connaisse qui, par ce stratagème, ont rhabillé adroitement les +désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un bouclier du manteau de +la religion, et sous cet habit respecté, ont la permission d'être les +plus méchants hommes du monde ? On a beau savoir leurs intrigues, et +les connaître pour ce qu'ils sont, ils ne laissent pas pour cela +d'être en crédit parmi les gens ; et quelque baissement de tête, un +soupir mortifié et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout +ce qu'ils peuvent faire. C'est sous cet abri favorable que je veux me +sauver, et mettre en sûreté mes affaires. Je ne quitterai point mes +douces habitudes ; mais j'aurai soin de me cacher, et me divertirai à +petit bruit. Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me +remuer, prendre mes intérêts à toute la cabale, et je serai défendu +par elle envers et contre tous. Enfin, c'est là le vrai moyen de faire +impunément tout ce que je voudrai. Je m'érigerai en censeur des +actions d'autrui, jugerai mal de tout le monde, et n'aurai bonne +opinion que de moi. Dès qu'une fois on m'aura choqué tant soit peu, je +ne pardonnerai jamais, et garderai tout doucement une haine +irréconciliable. Je serai le vengeur des intérêts du ciel ; et, sous +ce prétexte commode, je pousserai mes ennemis, je les accuserai +d'impiété, et saurai déchaîner contre eux des zelés indiscrets, qui, +sans connaissance de cause, crieront en public contre eux, qui les +accableront d'injures, et les damneront hautement, de leur autorité +privée. C'est ainsi qu'il faut profiter des faiblesses des hommes, et +qu'un sage esprit s'accommode aux vices de son siècle. + +- Sganarelle - + +O ciel ! qu'entends-je ici ! il ne vous manquait plus que +d'être hypocrite, pour vous achever de tout point ; et voilà +le comble des abominations. Monsieur, cette dernière-ci +m'emporte, et je ne puis m'empêcher de parler. Faites-moi +tout ce qu'il vous plaira : battez-moi, assommez-moi +de coups, tuez-moi, si vous voulez ; il faut que je décharge +mon coeur, et qu'en valet fidèle je vous dise ce que je dois. +Sachez, Monsieur, que tant va la cruche à l'eau, qu'enfin +elle se brise ; et comme dit fort bien cet auteur que je ne +connais pas, l'homme est, en ce monde, ainsi que l'oiseau +sur la branche ; la branche est attachée à l'arbre ; qui s'attache +à l'arbre suit de bons préceptes ; les bons préceptes +valent mieux que les belles paroles ; les belles paroles se +trouvent à la cour ; à la cour sont les courtisans ; les +courtisans suivent la mode ; la mode vient de la fantaisie ; +la fantaisie est une faculté de l'âme ; l'âme est ce qui nous +donne la vie ; la vie finit par la mort ; la mort nous fait +penser au ciel ; le ciel est au-dessus de la terre ; la terre +n'est point la mer ; la mer est sujette aux orages ; les orages +tourmentent les vaisseaux ; les vaisseaux ont besoin d'un +bon pilote ; un bon pilote a de la prudence ; la prudence +n'est pas dans les jeunes gens ; les jeunes gens doivent +obéissance aux vieux ; les vieux aiment les richesses ; les +richesses font les riches ; les riches ne sont pas pauvres ; +les pauvres ont de la nécessité ; nécessité n'a point de loi ; +qui n'a pas de loi vit en bête brute, et par conséquent +vous serez damné à tous les diables. + +- Don Juan - + +O le beau raisonnement ! + +- Sganarelle - + +Après cela, si vous ne vous rendez, tant pis pour vous. + + +----------- + +Scène III. - Don Carlos, Don Juan, Sganarelle. + + +- Don Carlos - + +Don Juan, je vous trouve à propos, et suis bien aise de vous parler +ici plutôt que chez vous, pour vous demander vos résolutions. Vous +savez que ce soin me regarde, et que je me suis, en votre présence, +chargé de cette affaire. Pour moi, je ne le cèle point, je souhaite +fort que les choses aillent dans la douceur ; et il n'y a rien que je +ne fasse pour porter votre esprit à vouloir prendre cette voie, et +pour vous voir publiquement confirmer à ma soeur le nom de votre +femme. + +- Don Juan - + + (d'un ton hypocrite.) + +Hélas ! je voudrais bien de tout mon coeur vous donner la satisfaction +que vous souhaitez ; mais le ciel s'y oppose directement ; il a +inspiré à mon âme le dessein de changer de vie, et je n'ai point +d'autres pensées maintenant que de quitter entièrement tous les +attachements du monde, de me dépouiller au plus tôt de toutes sortes +de vanités, et de corriger désormais, par une austère conduite, tous +les dérèglements criminels où m'a porté le feu d'une aveugle jeunesse. + +- Don Carlos - + +Ce dessein, don Juan, ne choque point ce que je dis ; et la compagnie +d'une femme légitime peut bien s'accommoder avec les louables pensées +que le ciel vous inspire. + +- Don Juan - + +Hélas ! point du tout. C'est un dessein que votre soeur elle-même a +pris ; elle a résolu sa retraite, et nous avons été touchés tous deux +en même temps. + +- Don Carlos - + +Sa retraite ne peut nous satisfaire, pouvant être imputée au mépris +que vous feriez d'elle et de notre famille ; et notre honneur demande +qu'elle vive avec vous. + +- Don Juan - + +Je vous assure que cela ne se peut. J'en avais, pour moi, toutes les +envies du monde ; et je me suis, même encore aujourd'hui, conseillé au +ciel pour cela ; mais lorsque je l'ai consulté, j'ai entendu une voix +qui m'a dit que je ne devais point songer à votre soeur, et qu'avec +elle, assurément, je ne ferais point mon salut. + +- Don Carlos - + +Croyez-vous, don Juan, nous éblouir par ces belles excuses ? + +- Don Juan - + +J'obéis à la voix du ciel. + +- Don Carlos - + +Quoi ! vous voulez que je me paye d'un semblable discours ? + +- Don Juan - + +C'est le ciel qui le veut ainsi. + +- Don Carlos - + +Vous aurez fait sortir ma soeur d'un couvent, pour la laisser +ensuite ? + +- Don Juan - + +Le ciel l'ordonne de la sorte. + +- Don Carlos - + +Nous souffrirons cette tache en notre famille ? + +- Don Juan - + +Prenez-vous-en au ciel. + +- Don Carlos - + +Hé quoi ! toujours le ciel ! + +- Don Juan - + +Le ciel le souhaite comme cela. + +- Don Carlos - + +Il suffit, don Juan, je vous entends. Ce n'est pas ici que je veux +vous prendre, et le lieu ne le souffre pas ; mais, avant qu'il soit +peu, je saurai vous trouver. + +- Don Juan - + +Vous ferez ce que vous voudrez. Vous savez que je ne manque point de +coeur, et que je sais me servir de mon épée quand il le faut. Je m'en +vais passer tout à l'heure dans cette petite rue écartée qui mêne au +grand couvent ; mais je vous déclare, pour moi, que ce n'est point moi +qui veux me battre : le ciel m'en défend la pensée ; et si vous +m'attaquez, nous verrons ce qui en arrivera. + +- Don Carlos - + +Nous verrons, de vrai, nous verrons. + + +----------- + +Scène IV. - Don Juan, Sganarelle. + + +- Sganarelle - + +Monsieur, quel diable de style prenez-vous là ? Ceci est bien pis que +le reste, et je vous aimerais bien mieux encore comme vous étiez +auparavant. J'espérais toujours de votre salut ; mais c'est maintenant +que j'en désespère : et je crois que le ciel, qui vous a souffert +jusques ici, ne pourra souffrir du tout cette dernière horreur. + +- Don Juan - + +Va, va, le ciel n'est pas si exact que tu penses ; et si toutes les +fois que les hommes... + + +----------- + +Scène V. - Don Juan, Sganarelle ; un spectre, en femme voilée. + + +- Sganarelle - + + (apercevant le spectre.) + +Ah ! Monsieur, c'est le ciel qui vous parle, et c'est un avis qu'il +vous donne. + +- Don Juan - + +Si le ciel me donne un avis, il faut qu'il parle un peu plus +clairement, s'il veut que je l'entende. + +- Le spectre - + +Don Juan n'a plus qu'un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du +ciel ; et s'il ne se repent ici, sa perte est résolue. + +- Sganarelle - + +Entendez-vous, Monsieur ? + +- Don Juan - + +Qui ose tenir ces paroles ? je crois connaître cette voix. + +- Sganarelle - + +Ah ! Monsieur, c'est un spectre, je le reconnais au marcher. + +- Don Juan - + +Spectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c'est. + + (Le spectre change de figure, et représente le Temps, + avec sa faux à la main.) + +- Sganarelle - + +O ciel ! Voyez-vous, Monsieur, ce changement de figure ? + +- Don Juan - + +Non, non, rien n'est capable de m'imprimer de la terreur ; et je veux +éprouver avec mon épée si c'est un corps ou un esprit. + + (Le spectre s'envole dans le temps que don Juan veut + le frapper.) + +- Sganarelle - + +Ah ! Monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans +le repentir. + +- Don Juan - + +Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu'il arrive, que je sois capable +de me repentir. Allons, suis-moi. + + +----------- + +Scène VI. - La Statue du Commandeur, Don Juan, Sganarelle. + + +- La Statue - + +Arrêtez, don Juan. Vous m'avez hier donné parole de venir manger +avec moi. + +- Don Juan - + +Oui. Où faut-il aller ? + +- La Statue - + +Donnez-moi la main. + +- Don Juan - + +La voilà. + +- La Statue - + +Don Juan, l'endurcissement au péché traîne une mort funeste ; et les +grâces du ciel que l'on renvoye ouvrent un chemin à sa foudre. + +- Don Juan - + +O Ciel, que sens-je ? un feu invisible me brûle, je n'en puis plus, et +tout mon corps devient un brasier ardent ! Ah ! + + + (Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs + sur don Juan. La terre s'ouvre et l'abîme ; et il sort de + grands feux de l'endroit où il est tombé.) + + +----------- + +Scène VII. - Sganarelle. + + +- Sganarelle - + +Ah mes gages ! mes gages ! Voilà, par sa mort, un chacun +satisfait. Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles +déshonorées, parents outragés, femmes mises à mal, maris +poussés à bout, tout le monde est content ; il n'y a que +moi seul de malheureux. Mes gages, mes gages, mes gages ! + + +FIN DU FESTIN DE PIERRE. + +------------------------------------------------------------------------- + +Notes [from 1890 edition] + +----------- +(1) "Aga" est une interjection d'admiration encore usitée dans quelques +pays de France. Elle n'est point tirée du grec, comme plusieurs hellénistes +l'ont pensé. La nature l'a fournie à nos ancêtres comme les autres +interjections "ah !" "oh !" "eh !" (Mén.) +----------- +(2) Ce proverbe, fondé sur quelque superstition populaire, se trouve +dans la "Comédie des Proverbes", d'Adrien de Montluc : "Tu as la berlue ; +je crois que tu as été au trépassement d'un chat, tu vois trouble." (A.) +----------- +(3) "Ardez", abréviation de "regardez". +----------- +(4) On dit figurément, il en a pour "sa mine de fèves", pour, il a été +attrapé, il en a eu pour son compte. La "mine" est une mesure qui contient +la moitié d'un setier. +----------- +(5) "Engingorniaux", parure, ornement de cou. Ce mot patois est probablement +composé de l'ancienne expression "engin", invention, et de "gorgère", +"gorgias", gorge, invention pour le cou. Ce qui a frappé Pierrot, c'est +ce "grand mouchoir de cou à réseau avec quatre grosses houpes de linge +qui qui leur pendaient sur l'estomac". +----------- +(6) Les villageoises portaient alors sur leur jupon une espèce de tablier +appelé "garde-robe". Ce mot a perdu cette signification. +----------- +(7) Le creux qui est en haut de l'estomac. Ce mot dérive de l'allemand +"brechen", rompre, couper. (Mén.) +----------- +(8) Mot qui exprime la niaiserie et l'inexpérience, par allusion aux jeunes +oiseaux, qui naissent presque tous avec le bec jaune, et qui, en termes de +fauconnerie, se nomment des "niais". Montrer à quelqu'un son "bec jaune", +c'est lui montrer qu'il est un sot. +----------- +(9) Autre locution proverbiale qui exprime la honte de n'avoir pas réussi +dans une entreprise. "Voilà des harangueurs bien connus", dit Montaigne. +----------- +(10) Tous les mots placés entre deux crochets ne se trouvent que dans +la première édition. +----------- +(11) Fantôme créé par l'imagination du peuple, et qu'on représentait +courant la nuit dans les rues pour maltraiter les passants. +----------- +(12) "Chevir", c'est-à-dire, venir à "chef" et à bout de quelque +chose, car il vient de "chef", ainsi qu'achever. Selon ce, on dit +"chevir" d'un homme revêche, d'un cheval farouche : c'est en venir à +bout, et le mettre à la raison (Nic.) +----------- + + + + + + + + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK, DON JUAN, OU LE FESTIN DE PIERRE *** + +This file should be named 8djua10.txt or 8djua10.zip +Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 8djua11.txt +VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 8djua10a.txt + +Project Gutenberg eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US +unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +We are now trying to release all our eBooks one year in advance +of the official release dates, leaving time for better editing. +Please be encouraged to tell us about any error or corrections, +even years after the official publication date. + +Please note neither this listing nor its contents are final til +midnight of the last day of the month of any such announcement. +The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at +Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. 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This is +also a good way to get them instantly upon announcement, as the +indexes our cataloguers produce obviously take a while after an +announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter. + +http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or +ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03 + +Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90 + +Just search by the first five letters of the filename you want, +as it appears in our Newsletters. + + +Information about Project Gutenberg (one page) + +We produce about two million dollars for each hour we work. The +time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours +to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright +searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our +projected audience is one hundred million readers. If the value +per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2 +million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text +files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+ +We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002 +If they reach just 1-2% of the world's population then the total +will reach over half a trillion eBooks given away by year's end. + +The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks! +This is ten thousand titles each to one hundred million readers, +which is only about 4% of the present number of computer users. + +Here is the briefest record of our progress (* means estimated): + +eBooks Year Month + + 1 1971 July + 10 1991 January + 100 1994 January + 1000 1997 August + 1500 1998 October + 2000 1999 December + 2500 2000 December + 3000 2001 November + 4000 2001 October/November + 6000 2002 December* + 9000 2003 November* +10000 2004 January* + + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created +to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium. + +We need your donations more than ever! + +As of February, 2002, contributions are being solicited from people +and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut, +Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois, +Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts, +Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New +Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio, +Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South +Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West +Virginia, Wisconsin, and Wyoming. + +We have filed in all 50 states now, but these are the only ones +that have responded. + +As the requirements for other states are met, additions to this list +will be made and fund raising will begin in the additional states. +Please feel free to ask to check the status of your state. + +In answer to various questions we have received on this: + +We are constantly working on finishing the paperwork to legally +request donations in all 50 states. 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