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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: L'Holocauste - Roman Contemporain - -Author: Ernest La Jeunesse - -Release Date: February 22, 2016 [EBook #51269] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE *** - - - - -Produced by Giovanni Fini - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - L’HOLOCAUSTE - - - - - DU MÊME AUTEUR - - - =Les Nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires - contemporains.= 5^e édition. (Librairie académique Perrin et C^{ie}.) - 1896. - - =L’Imitation de Notre Maître Napoléon.= (Bibliothèque Charpentier.) - (E. Fasquelle, éditeur.) 3^e mille. 1897. - - -_POUR PARAITRE TRÈS PROCHAINEMENT:_ - - =L’Inimitable=, roman. - =Les Infiniment petits=, roman. - =Le Fossé de Bethléem.= - =Les Ruines=, pièce en trois actes. - =Ici=, album. - =Sur, autour et parmi.= - =Les Petites Icônes.= - =La Jeunesse=, études critiques. - - - _Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires numérotés à la presse, - sur papier de Hollande._ - - _Cinq exemplaires sur japon._ - - - Sceaux.—Imp. E. Charaire. - - - - - ERNEST LA JEUNESSE - - L’HOLOCAUSTE - - —ROMAN CONTEMPORAIN— - - PARIS - - BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - - EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR - - 11, RUE DE GRENELLE, 11 - - 1898 - - - - -LIVRE PREMIER - -LE VENUSBERG AU REZ-DE-CHAUSSÉE - - - - -I - -LE PREMIER CHAPITRE, VRAIMENT - - -A ma porte, c’est un bruit d’ailes. - -Ailes qui hésitent, ailes qui insistent, ailes qui se glacent au bois -glacé de ma porte comme les ailes des mouettes se caressent au froufrou -ridé de la mer, ailes qui se mouillent, qui se gèlent, qui se blessent -délicieusement à un océan de perdition, ailes qui veulent se blesser -assez pour n’être plus, pour pendre inertes, inutiles, lent canevas de -légèreté, de blancheur et d’azur, ailes qui frémissent d’une nostalgie -d’humilité, de néant. - -Et ce sont des mains aussi qui errent à ma porte, comme pour essuyer le -souvenir de toutes les mains qui s’y sont posées, comme pour en faire -une porte toute neuve, la porte neuve d’un temple neuf. - -Ma clef tourne sans grincer: son de patins d’argent sur une nappe -d’argent à peine durci, murmure d’une barque bleue sur un lac -nocturne,—et la porte glisse, s’entr’ouvre—presque pas,—se referme -en un soupir complice, en un soupir de bon augure et de promesse et ce -sont des ailes encore qui viennent vers moi. - -Ailes tendues, bras qui se jettent en avant pour étreindre plus vite, -pour prendre plus tôt tout ce qu’il y a de baisers, d’étreintes, de -tendresse, de passion, de ferveur dans cette chambre et dans l’univers. - -Une femme... - -Une femme? Pourquoi faire le malin envers toi-même? Il n’y a personne -ici que toi et ton amour. - -Une femme! c’est ta femme, ta seule femme, la seule femme qui soit et -qui ne soit pas—tant elle est belle et haute, tant elle est pure et -grande, c’est ton espoir, ton souhait, ton idéal, celle dont tu avais -fait tellement ton rêve et ton paradis que tu en avais fait ton deuil, -celle que, secrètement, sans même te l’avouer, pour ne pas devenir plus -ardent et plus triste, tu évoquais chaque soir et invoquais chaque -matin; c’est ton avenir, c’est ta vie, c’est tout toi et c’est ce qui -vaut mieux que toi, c’est ton lointain, ta déesse, ton Dieu et ton -éternité, c’est ton infini qui s’avance les bras avides et câlins. - -C’est le geste qu’elle a dû avoir jadis lorsqu’elle allait à son père, -à sa mère, à ses grands parents pour happer, entre leurs soucis, leur -affection et leur émotion, pour cueillir des sourires parmi leur -fièvre, et pour leur offrir de la jeunesse, de l’innocence, un refuge -d’enfance et de cajolerie. Elle levait un peu plus les bras parce -qu’elle était une fillette, une fillette pour missel anglais et pour -conte moral, une fillette pour rondes et pour litanies de nourrices. - - * * * * * - -Et c’est toujours une fillette, une fillette toute menue et toute -sainte qui sort de son livre d’images, de son livre de prières pour -m’apporter en ses bras tendus l’élixir d’utopie et la fleur des -légendes, pour m’apporter du ciel coulé dans un baiser et qui m’apporte -le baiser aussi, comme une brave petite fille. - -Lève un peu plus les bras, petite, lève-les comme jadis: je suis très -grand, je suis grandi de tous mes désespoirs... - -Oui, te voilà. - -Te voilà qui viens, mon espoir, mais c’est parce que tu viens, c’est -parce que tu es là que mes désespoirs reviennent avec toi qui les -causas, qui les réchauffas de ta beauté; les désespoirs ont leur chant -du cygne; ils chantent: Nous reviendrons, nous revenons. - -Chasse-les de tes cheveux dénoués, mon amour, et, puisque tu es tout -délice, chasse cette amertume que je connais, cette amertume qui me -saisit et qui ne m’a jamais abandonné. - - * * * * * - -Tristesse, amertume, désespoirs, ce n’est pas l’heure; _il faut_ que je -sois heureux, il le faut, entendez-vous? - -Et je serai heureux malgré vous. - - * * * * * - -Ne tends plus les bras, chérie, tes bras qui déjà se penchent comme -s’ils avaient un enfant à amuser sur le tapis: je me suis jeté dans tes -bras, je me suis jeté sur ta bouche et la tiédeur de ton manteau me -froisse les joues et j’ai des mailles de ta voilette aux dents. - -J’avais les plus beaux discours dans le gosier tout à l’heure, pendant -l’heure et l’autre heure que j’ai perdues à t’attendre. - -Heures perdues? Non. - -Ce sont des heures qui se multiplient, qui se doublent, qui se -triplent et qui se détachent de la vie, simplement, comme les pétales -d’une rose. Ce sont des heures qui s’en vont parce que tu ne viens pas, -chérie, qui s’en vont, qui s’en vont, après avoir fait un petit tour, -un petit tour au cadran, puis un grand tour et tant de tours! comme les -tourbillons dans l’eau, qui se creusent, qui se cerclent, se cernent, -s’affolent et vous affolent. - -Et les beaux discours que j’avais au gosier, les discours que j’avais -à l’âme s’en sont allés avec les heures: c’est de la perfection qui ne -se parfait pas, et je les regrette un peu car leur rythme m’enveloppait -d’un manteau de printemps et d’un manteau doré d’automne, et leur -profondeur, chérie! ah! leur profondeur, c’était la métaphysique de -l’amour. - -Il ne m’en demeure rien qu’un mot, le mot: «chérie». - -Je le répète, je te le répète: - -«...chérie, chérie...» - -Et tu me réponds: «mon chéri.» - -C’est simple. - -Je sens bien que c’est le plus simple mot du monde, qu’il tient tout en -lui et que mon beau discours tremble et flotte dans ce mot, comme un -discours vide. - -«...chérie, chérie...» - -C’est un mot qui ne me paraît pas français, qui m’apparaît étrange, -avec des lueurs italiennes, des reflets indiens, et je ne sais quelle -ombre du gazouillis des oiseaux. «Chérie, chérie», c’est un mot -qui s’infléchit, qui tourne, qui se courbe, qui enserre toutes les -littératures et toutes les langues, toutes les sensibilités et toutes -les passions, tous les émois et toutes les mers, comme deux mains qui -entourent une taille, comme deux arbres qui se joignent au-dessus d’un -berceau. «Chérie», c’est un mot qui porte avec soi un serment et une -caresse, qui proclame, qui affirme sa foi et qui a peur, pour l’objet -aimé. Et ce serait pour pas cher un de ces prénoms anglais qui traînent -avec un cerceau sur les feuilles mortes des jardins publics. - - * * * * * - -Mais je m’écoute parler ou ne pas parler. - -Parlons de toi, chérie—ou plutôt parle. - -Tu parles. Tu dis: «Je t’aime.» - -C’est une convention tacite. - -Tu as lu en mon pauvre cœur, en mon cœur de pauvre. Tu sais qu’on m’a -peu aimé et que j’en ai souffert et tu veux m’aimer plus de n’avoir pas -été aimé, et tu veux me donner à chaque fois la joie du mendiant qui -trouve un trésor. - -Et tu me dis aussi: «Je t’aime», - -parce que tu m’aimes. - -Et je te dis: «Je t’aime». - -Aime-moi. Je te permets de m’aimer. Je t’en prie. C’est une licence que -j’ai peu accordée en ma vie. Tout le monde n’a pas le droit de m’aimer: -je craindrais de cet amour un rayon de vulgarité, le choc en retour du -coup de foudre, le choc qui fêle et qui anéantit. - - * * * * * - -Toi, je t’ai élue entre toutes les femmes. - - * * * * * - -Ne suppose pas que tu as tissé notre amour de ton amour: c’est moi qui -t’ai contrainte à m’aimer, qui t’ai aimée lentement, longuement. J’ai -hésité devant toi et devant mon désir, puis je t’ai désirée—et te -voici, mon amour. Tu m’aimes? je t’aime. C’est une chanson. Tout finit -par des chansons. - -Finissons; commençons plutôt. - -C’est le début de notre existence à deux, le début de notre nouvelle -existence, c’est l’ère de notre félicité. Réjouis-toi, chérie. - -Soyons graves aussi, car c’est la plus grave, la plus religieuse des -communions. - -Ta bouche vient cueillir sur ma bouche un nouveau «chérie» ou un -nouveau «Je t’aime». Elle l’y prend. Elle m’enlève les mailles de la -voilette. - -Tu souris, tu rougis. «J’aurais dû songer à la relever.» - -Et tu as honte, comme Ève et comme Adam lorsque près de s’évader par -la grande porte, la porte du Péché, de leur Paradis terrestre, ils -s’aperçurent qu’ils étaient nus: - -Tu viens de t’apercevoir que tu es habillée. - - * * * * * - -N’aie pas honte, chérie. Tu es très bien comme ça, c’est comme ça que -je t’ai aimée, c’est comme ça que j’ai senti que tu m’étais nécessaire -et fatale et c’est avec cette robe que tu entras pour l’emplir, dans le -paysage de mon âme. - -Tu interroges des yeux les murs de cette chambre. - -Tu les connais. - -Tu es déjà venue ici. - -Nous nous sommes rencontrés en voiture, il est vrai, la première fois, -lorsque tu retombas dans cette ville et dans mon amour. C’était une -concession que nous faisions aux usages établis. Mais la voiture se -transforma et les pavés aussi et ce fut une promenade parmi une cité -imprévue car le cocher prit des rues, des avenues et des boulevards -qui, la brume s’épaississant, semblaient sortir des limbes pour -précéder notre amour et pour courir derrière lui. - -Et nous descendîmes de cette voiture de mystère à la porte d’une gare. - -En notre promenade parmi les quartiers vieillis, les quartiers usés -de prières et de misères et où les églises se dressent tout à coup -pour engouffrer un peu plus de détresse, un peu plus de supplication, -il nous arriva d’entrer dans une rue où tu entras enfant et de -rencontrer à un coin de rue le couvent où tu avais enterré tes derniers -balbutiements et essayé tes premières robes courtes. - -Tu n’as eu aucun trouble devant ta prime enfance, devant ta pureté -qui frémit encore derrière les vieux murs et nous avons erré, très -jeunes, plus jeunes de nous rappeler notre jeunesse et mettant en notre -ardeur et notre fraternité toute la pureté de tes jeunes ans, toute mon -innocence, nos cheveux de bébés et nos mains myopes de quatre ans. - -L’extrême automne toussait dans les arbres, l’extrême automne se -couchait sur les grilles du Luxembourg, car nous avions été très loin -pour fuir notre passé, pour fuir notre présent, pour être seuls, pour -être nous-mêmes, pour n’avoir pas d’autre patrie que notre passion, -pour n’avoir pas d’autre ami que notre secret. - -Et tu me dis: «Quel dommage! Les grilles sont fermées!» - -Arbres pâlis, arbres amaigris, arbres dont les feuilles avaient la -couleur d’une crème tournée, arbres mélancoliques, nous regrettions -votre alignement un peu troublé, sur le tard, par vos courbatures et -vos lassitudes: nous aurions voulu vous consoler des amours fugitives -que vous aviez abritées, nous aurions voulu promener sous votre -fièvre glacée l’éternité, la puérilité, la simplicité de notre amour, -nous aurions voulu être votre dernier sourire, le souvenir dont vous -enchantez votre hiver. - -Et vous, bustes, et vous, statues, nous aurions voulu vous donner un -peu de vie, oh! non de cette vie inquiète, impatiente, artificielle, -que les tavernes d’alentour vous jettent à certaines heures, mais -une vie d’une belle ligne, d’une chaleur parfaite, une vie classique -d’attendrissement, de rêverie, de constance et de fermeté dans l’idéal. - -C’est par-dessus les grilles que doucement, timidement, nous vous -adressâmes le souffle de notre sympathie et l’arome de notre baiser. - -Quartiers archaïques, maisons noires et maisons grises, nous ne vous -fîmes pas peur de notre férocité. Nous eûmes un amour respectueux et -sans date, l’amour que vous aviez connu au temps où l’on savait aimer -et où l’on savait être aimée, un amour d’attente et de fidélité, un -amour de discrétion, de tact et de délicatesse, un amour de fatalité. -Et je t’avais, en chemin, mon amie, remis la clef de cet appartement -en rougissant tellement que tu ne t’en étais pas aperçue. Je t’avais -glissé l’adresse en un écho de caresse—et tu te rappelas la caresse. - -Tu vis cette chambre en l’horreur de son papier de tenture, en -l’horreur de son parquet écorché. Trois chaises que j’avais -achetées—par pudeur—indiquaient clairement que ce n’était pas «une -chambre meublée». - -Nous habillâmes les murs d’affectueux babil, nous couvrîmes le plancher -des fleurs d’un tapis d’étreintes, des entrelacs d’un tapis de baisers. -Et tu revins. - -Tu t’étonnas d’un fauteuil, d’un autre fauteuil et d’une table. - -Je tâchais à être riche. - - * * * * * - -Puis je t’attendis vainement—parce qu’il y avait du monde. - -Du monde qui te haïssait pour me haïr, du monde qui te suivait sans -mandat, qui t’espionnait par désintéressement, qui te harcelait de -lettres anonymes—par devoir. - -Et la chambre fut veuve, de toi, de moi, de notre amour blessé qui -boitillait parmi les grands magasins, parmi les rues et parmi les -soleils mourants. - - * * * * * - -Et te revoici aujourd’hui. - -Tu as laissé les lettres anonymes à la porte, à ma porte où des ailes, -à toi, ont effacé la méchanceté des hommes. - -Tu laves les murs de ton regard. - -Il y a quelques affiches. Pas de portraits d’aïeux, pas de portraits -d’aïeules. - -C’est peut-être que je n’ai pas d’aïeux. - -C’est aussi qu’il n’y a qu’une seule femme, toi. - -Je n’ai pas voulu t’humilier d’autres portraits, d’autres fautes de -femmes. Je n’ai pas voulu de comparaisons, d’excuses, d’encouragements, -d’excitations. - -Tu es chez toi, dans une chambre nouvelle, dans un monde nouveau, sans -lois, sans coutumes. Fais ce qui te plaît: tu n’engages que toi—et tu -ne t’engages pas. - -Personne ne fera après toi ce que tu auras fait, je te le jure. Tu es, -tu seras seule. - -Ne demande pas aux murs leur avis: ils auront la couleur de ton caprice. - -Tu ne t’arrêtes pas aux murs: de ton regard tu embrasses toute cette -chambre, avant de m’embrasser—pour faire durer le plaisir. - -Tu connais le mobilier: il n’a pas de style. Ce ne sont pas des -meubles, c’est un décor, c’est un alibi: ce fauteuil est bleu, ce -fauteuil est bleu et or, cette table est brune et cette chaise est -verte: je suis pauvre. Tu n’as pas à connaître ces tapis: ils coûtent -trente-neuf sous et si cette glace est profonde, c’est que tu t’y mires. - - * * * * * - -Mais une chose énorme te tire les yeux, te tire la face, t’attire -toute: le lit, le lit qui n’y était pas lorsque tu vins, le lit qui -est là maintenant, qui est peut-être venu tout seul, qui s’allonge, -qui s’élargit, qui prend toute la chambre, le lit odieusement calme, -odieusement patient, le lit passif, le lit tyrannique, le lit -avide,—fatal. - -C’est pourtant un lit très étroit, un lit presque d’hôpital, le lit -qu’il faut à deux vieillards pour mourir côte à côte. La couverture est -légère, légère pour la saison. - -Ne regarde pas le lit de cette façon. Ça n’a pas d’importance. Il est -gentil. - -Non. Il te prend. Je n’ai plus rien à dire. - -Je n’ose rien dire, ce lit m’effraie. - -Et puisque c’est lui qui commande ici... - -Chérie, chérie, tu as posé ton chapeau, tu as ôté ta voilette, tu -as couché des épingles qui piquaient ta voilette, qui piquaient ton -chapeau, qui entraient en tes cheveux et qui en sortaient. - -Tu avais du blanc sur le bleu de ton corsage, un petit col blanc très -modeste auquel tu donnais de la fierté, la distinction d’une guimpe -vierge, nonne et princesse, un petit col blanc d’Anglaise moderne -auquel tu donnais l’archaïsme d’une collerette florentine et d’un col -génois aussi, un petit col très blanc que tu historiais de l’argent -brodé de je ne sais quelles broderies d’ambiance et de l’or serpentin -de ta nuque, chérie. - -Tu n’as plus ton petit col blanc, tu n’as plus ton col bleu et des -agrafes sautent, claquent, ton corsage a l’air de bondir, de voleter -autour de toi, de s’en aller sans le vouloir, arraché de ton corps où -il s’attache jalousement. - -Tu te dévêtiras—puisque tu te dévêts—parmi des baisers et des baisers -désolés. - -Je les embrasse, tes pauvres vêtements qui s’en vont, ton corsage qui -se désole de te quitter comme je me désolerai tout à l’heure, ton col -qui a scellé ton cou pour mon cou, pour ma bouche et pour ma gorge, ton -jupon, tes jupons aussi qui te voilèrent pour ma pudeur—et ta chemise -dont je ne dirai rien car j’en voudrais trop dire. - -Chérie, chérie, pourquoi te déshabilles-tu? - -Je ne te le demanderai pas parce que tu me répondrais: «Tu dois le -savoir.» - -Tu aurais tort: c’est toi qui ne sais pas. - -Quand je t’ai aimée, tu faisais avec tes vêtements un tout harmonieux -et harmonique. - -Tu avais une robe et tu avais besoin d’une robe. Car la femme n’est pas -une statue, la femme n’est pas une académie. - -Je t’ai aimée comme on aime une reine lointaine, je t’ai prêté -l’escorte des siècles, les escadrons de toutes les épopées et les -couronnes fermées qui sommeillent dans des cimetières de bruyères. - -Je t’ai aimée comme une fée, une fée qui a une robe de lune, une -robe de soleil, une robe d’or, une robe d’argent et une robe couleur -du temps, je t’ai aimée comme Ophélie qui a une robe blanche, comme -Desdémone qui a une robe noire, comme Portia qui a une robe de feu, -je t’ai aimée comme sainte Blandine qui a une robe de sang et comme -Iphigénie qui a une robe de larmes: tu as passé, tu es restée toute -vêtue et en robe à longue traîne en mes méditations, tu as été la -grande dame, la dame de mes pensées et voici que, pour le sacrifice, tu -renonces à tes bandelettes de victime, que tu renonces à tes voiles, à -tes parures. - -Je n’aurai pas le courage de t’arrêter: tu ne comprendrais pas. - -Je n’ai pas le courage de te remettre ton chapeau, de me rendre ma -chimère. - -D’ailleurs quand ai-je vécu conformément à mon rêve? Quand ai-je eu ce -que je voulais, tout ce que je voulais? - - * * * * * - -Et ça me va bien de me plaindre: on me donne plus que je ne voulais! - -C’est peut-être ça. - -Et puis il n’y a pas que moi dans l’aventure, dans l’idylle, dans le -conte. - -Nous sommes deux. - -Tu m’aimes, chérie, après tout, avant tout. Tu as des subtilités, toi -aussi et de si absurdes, de si radieuses délicatesses! Tu as cherché ce -qui pouvait me faire plaisir, la preuve à me donner de ta foi, de ta -bonne foi. - -Et tu as trouvé. - -Tu t’es trouvée. - -Tu te donnes. C’est ce que tu as de meilleur en toi: c’est tout toi. - -Je plaisante encore avec moi, pour étouffer mes sanglots intimes et -mon attendrissement. - -C’est que je t’aime plus que jamais, c’est que je t’admire d’être si -simple, d’être si humble. Pour que tu ne t’aperçoives pas de mon émoi, -je me dépouille moi aussi de ma livrée de philosophe, de ma livrée de -pessimiste: je serai nu avant toi, chérie. - -Tiens! je suis nu. - -Et tu es nue aussi, chérie. - -Je te considère du lit où je me suis réfugié pour ne plus te -rencontrer. Tu ne t’y blottis pas encore. Tu as des cordons à ôter, tu -as surtout à t’offrir, malgré toi, à mon admiration. - -Ah! que je t’admire! Je t’admire de ne plus te reconnaître. - -C’est toi, ce corps ferme, altier, c’est toi ces hanches, c’est toi, -ces jambes nerveuses! C’est un nouvel être qui se penche, les jambes -libres, ce n’est pas la femme de naguère: les femmes n’ont pas de -jambes. - -Tu as la finesse et la grâce, la vivacité d’un jeune animal, d’un faon -divin. Tu as de la majesté et de la force et la lumière brutale de la -lampe t’impose je ne sais quelle brutalité. Viens, viens—que je ne te -voie plus! - -Tu ne viens pas. - -La lumière de la lampe tombe sur ta figure. C’est toujours ta bouche -lente et rose, ton nez long, droit, d’une courbe secrète et ce sont tes -yeux songeurs et moqueurs, tes yeux de dédain et de ciel, qui savent -être bruns et pâles et c’est cette énigme de tes sourcils sombres sous -tes cheveux blonds. - -Chérie, chérie, voici que la lumière de la lampe court sur tes cheveux -et qu’elle les incendie de ses remous changeants. - -Elle ne les incendie pas. Rien ne pourrait incendier, rien ne pourrait -varier ta blondeur étrange, comme poudrée et métallisée, ta blondeur -bleue et grise, ta blondeur d’aube et de crépuscule. Les passants te -trouvent châtain mais c’est un mot si vite dit! - -Tu es blonde, plus blonde, autrement blonde que le reste du monde: -oui, je te reconnais maintenant, c’est bien toi, ce sont tes cheveux, -tes cheveux dont je me suis enveloppé dans mes insomnies, la Toison -d’or, la toison mauve de toutes mes entreprises contre les monstres, le -drapeau de mes héroïsmes, la bannière de mon royaume! - -Apporte-moi tes cheveux, donne-moi ta main: tu es bonne, tu m’aimes. -Je serai bon et je t’aimerai. - -Et je serai toujours très petit garçon avec toi parce que tu te donnes -à moi aujourd’hui: c’est bien, c’est beau; c’est la plus touchante des -actions; je ne te ferai jamais de peine. - -J’ai une grosse envie de pleurer, de pleurer sur mes désespoirs qui -m’ont corseté si longtemps d’un corset de fer, de pleurer sur mes -jeunes ans qui ne t’ont pas connue, de pleurer sur le monde: c’est le -bonheur, vois-tu, le bonheur auquel je me confie, qui va m’emporter à -la rive et me noyer en son immensité. Je voudrais tes larmes avec les -miennes, mais je ne puis te supplier de pleurer: je ne pleurerai donc -pas. Et je ne puis pleurer. - -Une ivresse me prend, une ivresse de brute: mes mains âprement -saisissent ton corps, ton corps ignoré, mon cœur veut rapidement -t’apprendre par cœur—et mon âme... - -Ah! veux-tu, ne parlons pas de mon âme! Laissons nos âmes où elles -sont, très loin, pas aussi loin qu’elles le désireraient, convulsées, -hagardes, terrifiées devant la frénésie de nos corps! Ah! ah! nos -pauvres âmes ne nous savaient pas les jolies brutes que nous sommes. -Elles ne nous méprisent pas, non, chérie, elles ne nous méprisent pas, -elles ne peuvent pas nous mépriser mais elles nous trouvent un peu -violents, un peu avides, d’un tel appétit et nous ruant vers quelles -voluptés! Consolez-vous, petites âmes, nous vous reviendrons quand -nous serons las et nous vous demanderons votre petite chanson, votre -berceuse et votre chant grave aussi, vers les étoiles. - -Et vraiment que nos corps s’ébattent! Est-ce qu’ils nous en demandent -même la permission? - -Ah! chérie, ne me demande pas, toi, de te détailler nos courbes et les -chaos variés où nous nous perdons tous les deux. Les sursauts, les -râles, les petits cris, les petits soupirs, les baisers qui montent -et qui descendent, les morsures... Soyons des brutes, des brutes. -Ah! chérie, je ne puis même pas te demander pardon de te mordre: je -te mords très naturellement et j’ai un rugissement de lion timide, -un rugissement qui s’étrangle et qui dure, le ricanement d’une bête -sur sa proie et je te pétris pour te faire plus mienne et je m’irrite -sur ta chair, ta chair qui fait grincer ma bouche, qui soufflette ma -chair de sa fuyance, de son retour, d’un mouvement incessant de recul, -d’approche, de son électricité, de sa lenteur, de son abandon et de sa -révolte. - -Les mots m’ont laissé là et toi aussi. - -Une seule phrase nous tient et nous balance en son infini «je -t’aime... je t’aime...» et cette phrase n’a plus rien d’humain, -onomatopée, c’est un cri de bête «je t’aime... je t’aime...» - -Ta main erre sur ma joue comme la main d’une petite sœur sur la joue -d’un petit frère, plus petit, et je m’enivre à blesser ma paupière de -la ténuité aiguë et soyeuse de tes cils. - -Aime-moi, aime-moi, petite sœur... suis-je bête, que fais-tu alors? -Aime-moi, petite sœur, aime-moi tout de même. - -Que tu m’aimes en ce moment, ce n’est pas une raison de ne plus m’aimer. - -Quelle délicieuse sensation, cette peur de te perdre tandis que je te -possède! - -Et tout est délicieux: ma main se joue, s’égare en tes cheveux, en leur -lourde fraîcheur; elle les agite comme un fragile hochet et s’en lie -pour toujours, elle en couvre ton front, ta joue, tes épaules, t’en -fait mille voiles, mille cadres à tes yeux. - -Tu veux parler? - -C’est pour me forcer à boucher ta bouche de ma bouche. - -Je ne parle pas. Fais comme moi. «Je t’aime... je t’aime...» Et à -nous deux nous faisons, n’est-ce pas? un bon petit néant. Un petit -néant grand comme l’univers et plus grand puisque c’est tout l’amour de -l’univers. - -La lampe a disparu, le lit s’est dérobé: nous sommes en une poudre -d’étoile, en une molle buée de ciel, nous sombrons en un gouffre de -beauté. - -Nous allons parler maintenant; de notre cher néant, des mots et des -paroles, des vers vont monter, à peine, d’abord, comme une apparition -de sainte, puis vont se précipiter comme un torrent lumineux: nous -allons dire ce qu’on appelle des riens et nous allons nous passer notre -âme, en fraude, dans des mots vides. - -Et nous allons dormir peut-être, la main dans la main, comme des -écoliers de l’école de Silence, comme des anges qui, au retour de -l’exil, se rappellent peu à peu comment on doit dormir pour faire -plaisir au bon Dieu. - -Les rêves sublimes sont là, tout près; les jolis rêves se préparent, -sur le bout du pied, les yeux grands ouverts à mesure que nos yeux -se ferment, les rêves immenses se déploient sans bruit pour nous -surprendre, ils vont envahir notre horizon et danser—sur nous, autour -de nous,—la sarabande des espoirs, la ronde des ambitions satisfaites, -le galop de la grandeur et de la puissance. - -Fermons les yeux, chérie, fermons les yeux sur les si récents, sur les -impérissables souvenirs qui, de nos corps, se distillent en nos cœurs -et qui, comme une source de joie, emplissent jusqu’au bord la coupe -de nos âmes, car nos âmes sont revenues, oui, Madame, et s’étirent et -se remettent à vibrer—pas très fort—comme une belle fanfare, comme -une gentille harpe. Ah! les mutines! Tu ne sais pas ce qu’elles font? -Elles se content et content nos étreintes, en font une cantate, les -traduisent en langage céleste, en font de l’idéal, tel quel, et c’est -céleste, c’est admirable, c’est divin. Et puis si ça vous amuse... - -Bonsoir, nous allons dormir. - - * * * * * - -Eh quoi? qui se dresse à mes côtés? qui s’effare? - -C’est toi, toi, chérie? Tu ne t’endors pas. Tu parles? - -Une grande phrase. «Chéri, il faut que je parte. Quelle heure est-il?» - -Partir! - -Partir? - -Pourquoi? - -Ah! mon Dieu, je me rappelle. - -Je ne veux pas me rappeler. C’est trop long. Je sens seulement que je -vais pleurer. - -Je ne sais pas l’heure qu’il est, chérie. J’avais une montre, il y a -longtemps, quand j’étais tout petit. Elle s’est fatiguée, elle s’est -cassée—de n’être jamais à l’heure du collège. Je n’ai plus eu de -montre depuis. J’ai attendu les heures et j’ai toujours eu le dernier -mot avec elles parce qu’elles avaient moins de patience et moins -d’impatience que moi. Elles se vengent. Je te dirai l’heure cependant. - -Il y a autour de cette chambre des gens qui vendent du pain, du vin et -qui ont des horloges—par coquetterie. - -Je vais m’habiller et sortir vers l’heure, vers l’heure malfaisante qui -te chasse et qui m’isole. - -Je ne suis plus nu, je ne suis plus l’être qui t’a aimée. - -Je suis le monsieur qui passe, qui passe devant les horloges, pour -souffrir. - -Je suis dans la rue. - -Je cherche. Je ne sais plus ce que je cherche. Je suis seul. J’ai aimé -la solitude, j’ai aimé les longues courses au hasard, les promenades à -l’aventure, la quête du néant. - -Mais aujourd’hui il me semble qu’on m’a coupé des bras et des jambes, -les jambes et les bras qui m’enserraient tout à l’heure, qu’on m’a -coupé les cheveux, les cheveux où je me suis perdu, qu’on m’a arraché -la bouche, les yeux et le cœur. - -Je me sens nu sous mes vêtements, je me sens impudique et ridicule sous -ma loque de passant. - -Je rentre, je me précipite, je me meurtris aux bras adorés, aux -lèvres que j’ai meurtries, aux cheveux que j’ai échevelés: je presse, -j’étreins, je tâche à me faire petit au creux de tes seins et de ton -amour, à m’ensevelir en toi, je m’enfonce en toi, en ton cher corps et -je pleure, je pleure... - -Tu t’effares: «Qu’as-tu? il est si tard?» - -Non, il n’est pas si tard, chérie. - -Il est tôt, il est étrangement tôt. C’est l’aube et l’aube hésitante de -ma vie, c’est la minute où je nais amant. - -Tu as commencé à t’habiller en attendant. - -Ah! reste nue puisque tu as voulu être nue! - -Mais tu as ton idée. «Tu ne me dis pas l’heure.» - -Je ne sais pas, chérie. J’ai voulu te défendre contre l’heure, j’ai -voulu être défendu par toi contre l’heure. Le rempart jumeau, le double -rempart de nos corps contre l’heure, l’heure mesquine qui amène en -sourdine la fatigue, la vieillesse et la mort... - -Tu t’entêtes. - -«Quel enfant! Mais mon petit, il faut cependant que je sache l’heure.» - -Il faut aussi que nous soyons heureux. - -Mais l’heure, ton heure, je veux te la jeter. Tu t’en couvriras les -épaules comme d’un manteau de misère, tu égrèneras toutes ses secondes -comme une pluie de cendres sur la cendre de tes cheveux; mais c’est -rageusement que je retourne la prendre, d’une traite, entre deux -baisers et ton baiser encore tiède sur moi, m’enveloppant tout entier -contre l’air froid de la rue... «Oui, il est temps que je parte. Il est -grand temps.» - -Le temps! le temps! c’est comme une profanation, c’est comme un -vieillard qui se glisse entre notre amour et qui te tire, hypocrite, -par les cheveux, par les épaules... - -Tu es levée. - -Tu termines ta toilette, ta toilette de fuite. Amoureuse qui va rentrer -dans le siècle, tu t’enroules dans tes parures de femme: on ne se -doutera pas dans la rue que tu es un sanctuaire de tendresse, un autel -de passion, un chemin de foi et d’ardeur. - -Mais tu as froid: ah! chérie! il n’y a pas de feu ici: c’est ma faute. -J’aurais dû penser au froid, je n’ai pensé qu’à toi. - -Je suis un amant novice, je n’ai aimé personne avant toi et tu es ma -première femme. N’insistons pas: c’est ridicule. Je connais pour avoir -lu de mauvais contes, pour avoir vu de mauvais dessins, les rencontres -brèves et leurs accessoires. Il n’y a pas d’accessoires ici. - -Tu grelottes un peu: c’est de n’avoir plus autour de ton cou le -hausse-col brûlant de mes bras. - -Je te rends mes bras, je te rends mon cœur «...comme il bat!...» - -Ah! tu t’aperçois de ma fureur? tu vois que j’ai mal! - -J’ai une émotion un peu brutale: elle me tue, elle me défonce la -poitrine! j’ai un cœur mal élevé qui se heurte, qui se brise, qui -bondit de joie et de tristesse et j’ai un sourire aussi qui est un peu -naïf, un peu brouillé, trop tendre, trop triste, trop reconnaissant—et -qui demande trop de choses... - -Tu es pressée, tu as hâte de t’ensevelir en ton foyer, en ton foyer -glacé où il fait moins froid qu’en cette chambre froide. - -Tu prononcerais volontiers des paroles pour caractériser notre délice, -pour en dire toute la saveur, toute la férocité, pour souhaiter en -notre union la bienvenue à la volupté et pour m’avouer encore que tu -m’aimes, que tu es mienne, mais ta voix tremblerait un peu en cet -endroit où il n’y a pas de feu—et tu n’as pas le temps. - -Va-t’en donc, douce victime, va-t’en pour me revenir. - -«...demain?» - -Ah! que je t’ai implorée parfaitement! Et comme je suis sincère! Jamais -je ne retrouverai l’accent, le ton dont j’ai nuancé, dont j’ai chargé, -dont j’ai précisé, dont j’ai élargi, dont j’ai empli d’immensité, de -fatalité et de tendresse, cette date, ces deux fades syllabes. - -«Je tâcherai. Oui, je crois. Sois sage.» - -Un baiser qui fuit lui aussi—et c’est ta fuite. - -Je ne te suis pas. Je ne veux pas te voir partir. J’entends ma clef qui -tourne, ma porte qui se referme. - -C’est tout. - -Il n’y a plus que moi chez moi. Il n’y a plus que la lassitude et la -tristesse. - -Les ailes ont troué ma porte et s’en sont allées. - - - - -II - -PETIT PANTHÉISME SENTIMENTAL - - -La chambre vide, la chambre veuve s’emplit de silence jusqu’aux murs, -d’un silence énorme, électrique, hostile, d’un lourd silence de -reproche: la lumière de la lampe qui se jeta sur les épaules et sur -les seins de celle qui n’est plus ici, qui se baigna à l’ambre pâle de -ses hanches, la lumière de la lampe qui, en un tourbillon, s’épandit -et s’abandonna, qui dansa, frénétique, qui jaillit et qui fusa comme -une rosée, qui garrotta de clarté notre étreinte et qui l’enlaça d’un -collier de perles et de flammes, la lumière de la lampe est devenue -frêle et frileuse, malheureuse aussi; elle se plaint vers la lune -invisible et semble ne plus vouloir briller et agoniser que pour la -lune. - -Les fauteuils s’accroupissent comme des Arabes en deuil et c’est comme -un affaissement de tout en cette chambre, de toutes les choses sans -âme: leur âme, l’âme de cette chambre s’est enfuie. - -Oui, ç’a été une fuite et l’âme est partie trop vite. - -Mais ce n’est pas ma faute. - -Et vraiment, chambre infortunée, tu t’étais trop vite, toi-même, -habituée à cette âme blonde. - -Tu n’as pas toujours eu une âme: tu es une chambre médiocre et si la -pauvreté l’habita, comme c’est trop vraisemblable, ce fut humblement. - -Je t’ai louée parce qu’un marchand de vin n’avait pas voulu de toi. - -Ton silence, chambre, devient plus agressif. - -Je comprends. Le marchand de vins ne t’a pas louée parce que tu étais -prédestinée à moi, à nous et parce que les aventures les plus fatales -doivent, par le temps qui court, avoir un prétexte, un alibi naturel, -un alibi de banalité. - -Eh! chambre, tu es triste,—comme moi, tu es pauvre, comme moi, tu es -vide—comme moi. - -Et nous ne pouvons nous consoler puisque nous sommes faits pour être -tristes ensemble et pour nous réjouir ensemble—moins souvent. - -Tu as été sanctuaire: tu as connu la gloire, les fêtes absolues, -l’intimité qui comporte, qui apporte avec soi l’immensité, tu as été -l’univers et tu as été l’au-delà: c’est fini pour aujourd’hui, morne -chambre. - -Et tu ne resteras vêtue que de tes souvenirs et de ton silence. - -Je ne puis te consoler puisque je ne puis être consolé et je trouve -comme toi que cette créature hautaine, que cette créature de délice, -que cette créature de douceur s’en fut trop tôt, trop rapidement, trop -brutalement, que la rue et le monde la tirèrent d’ici, comme on tue. - -Et je vais m’en aller, moi qui te parle. Je serai dans mon tort, parce -que les chambres doivent être habitées, mais je te demande pardon, tout -de suite. Et je ne vais pas m’en aller tout de suite: j’ai honte. En te -délaissant, je délaisse le décor de mon bonheur et mon bonheur et tu -vas être si vide, si froide! - -Ah! que l’intensité de nos moments, que la tendre férocité de notre -séjour, que l’impatience passionnée de nos rencontres se disperse, -s’étende sur ton vide et sur ta médiocrité, petite chambre! - -Tu as abrité des malheurs: tu leur as accordé le leurre du toit, -le leurre de la sécurité, le droit de dormir et le droit d’avoir de -la pudeur, tu leur as été indulgente en cachant leurs soucis et tu -leur as été pénible en leur coûtant leur argent et, parfois, l’argent -qu’ils n’avaient pas: tu n’es pas mon gîte à moi et tu n’es pas son -gîte à elle: tu n’es même pas le gîte de notre amour, puisque notre -amour emplit le monde et que, dans tous les palais et sur toutes les -montagnes, il se déchire en petites prières et en jolis murmures, que -les oiselles le passent au bec de leurs petits et que les chênes et les -fantômes le chantent en leurs frissons, tu es le gîte de notre étreinte. - -Nous ne nous embrassons que chez toi, qu’en toi: sois fière, petite -chambre. - -Tu boudes encore et la lumière de la lampe s’écarte de moi: je vais -t’endormir avant de partir. - -Je vais te bercer, chambre si pauvre, comme on berce une princesse de -soie et d’or, je vais te bercer d’un conte tout neuf, caressant comme -les plus vieux contes et vrai comme une caresse: c’est le conte de -notre amour. - -Mais tu es une vieille chambre pauvre: tu ne sortis jamais de chez toi: -comment te dire les sites qui nous enchantèrent, qui nous attendrirent, -qui nous fiancèrent? - -Tu ne sais pas ce que c’est que la mer—et la mer est dans notre -amour, tu ne sais pas ce que c’est que le soleil—et le soleil luit -en notre amour, tu ne sais pas ce que c’est que la lune et la lune -argente, attiédit, enfièvre notre amour et les routes s’y suivent et -s’y croisent, les arbres se penchent vers lui: tu ne sais pas ce qu’est -un arbre. - -Suis-je bête! Tu as été un arbre et des arbres, tu as été des pierres, -tu as été, chambre glacée, du soleil, de la lune, de la nature et de la -mer: c’est par mer que, de très loin, les arbres raidis s’en viennent -chercher des haches françaises: pardonne-moi: tu connais mieux la mer -et le soleil que moi. - - * * * * * - -Donc j’allai un jour dans une ville où vont les gens riches. Les gens -riches! Tu en as peut-être aperçu un ou deux qui venaient perdre sur -ta cheminée, non sans le faire remarquer, une, deux ou trois pièces de -monnaie—ou qui réclamaient d’autres pièces de monnaie, de très haut, -du haut de leur chapeau haut de forme. Et des commissaires de police, -des huissiers sont peut-être venus ici, qui sont des gens riches. - -Des temps se relaient deux fois l’an où les gens riches veulent se -mettre en contact avec le peuple et les choses. C’est le moment qu’ils -choisissent pour s’avouer qu’ils ont besoin d’air, de vigueur, de -fraîcheur et de chaleur et où ils partent en chercher où il y en a—sur -le Baedecker. - -Ils ont à traverser des villes de province qui se ressemblent—car rien -ne se ressemble comme les villes de province, mais ils les traversent -vite, les brûlent, passent à côté, parce qu’ils sont dans des chemins -de fer très rapides, qui leur cachent les choses monotones, la -souffrance et la misère, qui ont hâte de les jeter dans de la beauté, -comme ils jettent les pauvres gens dans les faubourgs gris et noirs, -dans les chambres aussi sombres que toi, petite chambre, et dans ces -endroits de repos que sont les prisons et les cimetières. - -Dès que les gens riches ont été jetés dans la beauté, sans brusquerie, -avec leurs bagages et leurs domestiques, ils crient ou ne crient pas -que c’est très cher, qu’on leur fait payer la chaleur et la fraîcheur -et que l’existence est hors de prix. - -Ils happent la beauté goulûment sans y prendre garde—et n’admirent que -pour admirer leur richesse et pour s’admirer. - - * * * * * - -Mais vraiment, c’est beau. - -Lorsque le chemin de fer mène à cette ville, il se promène entre la -mer et les montagnes et, par gentillesse, semble aller lentement, -lentement—et il va si vite!—pour qu’on puisse se laisser charmer par -le paysage. - -Et le paysage, la mer, les montagnes entrent dans les wagons, le ciel -aussi—et quel ciel! les palmiers glissent le long des wagons et c’est -un cortège naturel et extravagant: la mer qui est là, qui est partout, -qui court après vous, qui vous cerne, qui vous lèche, s’obstine en sa -complaisance, l’enchevêtrement harmonieux des palmiers, des oliviers, -des arbres de joie et des fleurs touffues, des fleurs bleues, rouges, -mauves, jaunes et vertes, les orangers qui se dressent et qui se -penchent, les fleurs qui mangent les maisons, les pins-parasols qui se -déploient, les fleurs encore, les fleurs toujours, roses et noires, -jaunes et grises, les fleurs métalliques, les fleurs couleur de -pierre et couleur d’enfer, les fleurs qui se tendent, qui s’offrent, -qui repoussent sous le regard, les fleurs tyranniques, les arbres -débonnaires, les maisons qui s’abritent des arbres et des fleurs et -qui n’offensent ni les fleurs ni les arbres, les brèves montagnes qui -se dentèlent devant d’autres montagnes plus hautes,—des montagnes -de fond,—les golfes qui se dessinent et qui disparaissent pour -reparaître, le ciel qui se tisse de même splendeur, toute cette orgie -de grandeur, de nature, de facilité et de simplicité, vous poursuit, se -presse autour de vous comme un chœur aimant, tout est sans bruyance, -sans déclamation, tout chante en sourdine, tout est sans arrogance, -tout semble vouloir faire plaisir, sans plus, et être comme le couloir -sans limite, la route fleurie du paradis. - -Et la ville s’enferme de montagnes, de murailles, la ville, en son -caprice, monte, descend, se déchire, s’étage, s’enfonce en des -précipices pour s’envoler en une flore de sommets: on l’appelle -Monte-Carlo. - -Les fleurs y jaillissent, énormes, s’y développent, s’y épanouissent, -y éclatent de sève, de chaleur, de fraîcheur, les arbres s’y efforcent -vers le ciel et c’est comme une musique intime, secrète des plantes et -de la ville. - -Les arbres et les fleurs qui vous ont suivi jusque-là en chemin de -fer s’arrêtent avec vous, entrent les uns dans les autres, se gonflent -d’une vie intense, profonde, massive et comme obscure, et la mer qui -a coulé jusque-là s’arrête aussi et gonfle la mer, en fait une masse -électrique, qui s’étouffe de sa beauté. - -Les gens riches, petite chambre, ont de l’estime pour cette -ville—parce qu’elle se coiffe d’une salle de jeu. - -C’est en cette ville que la nature, la splendeur et la douceur de -la nature, se sont réfugiées; c’est en cette ville que le soleil -s’essaie, l’hiver, qu’il languit, qu’il se reprend à sourire, qu’il -baigne sa mélancolie, c’est sur cette ville que toutes les fleurs -se penchent, qu’elles s’amoncèlent en des bouquets tout faits, en -des forêts d’azur, de ténèbre, de rose et d’or; le ciel y est uni -comme une prière, la mer, ah! la mer, je ne pourrais te la décrire, -tant elle est majestueuse, lourde de tendresse et de ferveur, lente, -attirante, absorbante, à la fois câline et dédaigneuse, tant elle est -la mer des contes de fées qu’on se rappelle la nuit et des Mille et une -Nuits qu’on scande le soir, tant elle est la mer d’Orient, la mer des -nostalgies; elle est belle à ne pas oser la couper d’une rame ou d’un -éperon de vaisseau, eh bien! les gens riches ont de l’estime pour cette -ville parce que, au-dessus de la mer, en bordure des fleurs, défiant le -ciel de deux mâts de cocagne, une salle de jeu s’étend, se vautre,—qui -leur coûte cher. - -J’entrai dans cette salle de jeu. - -Rien n’est plaisant comme de jeter—volontairement—quelque argent aux -gens riches comme à des fauves. - -Des tables sont là, creusées d’un trou où une bille roule, guettant -un trou plus petit—et où l’on peut sans danger oublier des pièces de -monnaie. - -Des êtres sont assis, sont tapis le long de la table—et des êtres sont -debout derrière, et, au milieu de la salle, des êtres s’attardent à -défaillir et à rester hagards, n’ayant plus de quoi s’asseoir, n’ayant -plus de quoi se tenir debout, n’ayant plus de quoi regarder. - -Et malheur à l’argent qui tombe sur ces tables! Ce n’est pas en un -plomb vil qu’il se transforme, c’est en de petits pains à cacheter -blonds ou gris, en petits pains à cacheter qui ne cachètent rien et qui -s’engluent et qui s’enfuient. Les êtres qui cernent cet argent ont des -têtes où il se reflète, en son horreur soudaine, têtes plombées, têtes -bossuées comme les pièces qui ont beaucoup roulé; têtes de cauchemars -comme les écus qui ont longtemps dormi; têtes vieillies tout à coup de -toute la vieillesse de ces pièces, de ces écus qui les quittent, qu’ils -chassent; têtes creusées, sinistres, punies de tous les crimes, de -toutes les douleurs des rois dont les effigies s’impriment, se figent -et s’effacent parmi le disque gris ou blond. - -Les femmes déposent leur beauté et leur élégance au vestiaire, avec -leur ombrelle—et se couvrent d’un uniforme tacite de gêne et de -cupidité; c’est une poussière d’or et d’argent qui les embue et ce sont -des rides qui viennent. - -Les hommes se ressemblent tous, vieillis, jaunes et verts. - -Je perdis bien évidemment à ce jeu de perte et de perdition et je ne -m’obstinai pas en cette prison de cendre et de plomb. - -Je me précipitai dans le soleil, dans les fleurs, dans les arbres et -dans la mer. - - * * * * * - -C’était le temps où le printemps tremble sur les côtes, où les arbres -se trouent des murmures hésitants, des murmures impétueux de la vie, -c’était le temps où le crépuscule s’alanguit et repousse le soir dans -la mer, où le jour veut avoir le temps de mourir et de s’étendre -paresseusement sur les flots. - -Le soleil s’évanouissait dans de l’azur, c’était le moment de l’azur, -où l’azur veut tout conquérir, veut tout avoir, veut être tout, où il -couvre, où il masque tout, jusqu’à la médiocrité, jusqu’au néant, où il -s’épand, en coulées larges et sûres, presque par blocs, sur les arbres, -sur les fleurs et c’est un azur profond et massif, un azur plein, -vivace, torrentiel et calme. - -Je ne m’assis pas au bord de la mer: c’est une mer devant laquelle on -ne doit pas s’asseoir, c’est une mer qui veut qu’on la respecte. - -L’azur léger qui, en un balancement léger, s’en venait mourir au ras -de la terre, à la pointe du roc, s’épaississait tout de suite d’un -azur plus lourd, d’un azur de puissance, presque indigo; du mauve se -gonflait des violets les plus sombres, les plus veloutés, lumineux -d’une lumière intime et lointaine. - -Pas un bruit, pas un souffle pour troubler l’atmosphère de -prédestination, le silence de gestation, le crépuscule d’apothéose. - -Et j’entendis un souffle, moins qu’un souffle, un rythme secret. - -Je regardai. - - * * * * * - -Sur les larges et plats degrés qui descendent insensiblement à la -mer, une forme glissait, sans couper le ciel, sans violer l’azur, -une forme qui se mariait à l’azur du ciel, à l’azur de l’heure, une -forme rythmique, en son rythme secret, mélodieuse comme le silence -et lente comme le crépuscule. Et, devant cette mer où l’on ne voit -jamais personne, devant cette mer jalouse de sa beauté, égoïste en -sa splendeur, devant cette mer qui ne chante que pour soi, qui n’est -coquette que pour soi, devant cette mer qui semble grosse d’un dieu -inconnu, devant cette mer d’indifférence et de pudeur, devant cette mer -de mystère, je crus voir s’avancer je ne sais quelle ondine, je ne sais -quelle nymphe de pudeur et de mystère, je crus à une apparition, je -crus que je troublais une cérémonie, que je troublais un rite. - -L’ondine qui descendait était la grâce et la jeunesse et, en ce -soleil couchant, en cet azur tyrannique, en ce midi autocratique, -elle apportait comme un reflet, comme un rayon de lune—et de lune -allemande, comme un reflet des lacs d’Écosse, comme un reflet des ciels -de l’Écosse aux ciels gris-perle. - -Il y a des nuances dans le silence: j’étais si ému que je voulus me -taire davantage, d’un silence plus anxieux et plus respectueux. - -Et des paroles glissèrent à moi, de l’ondine glissante. Oh! des paroles -qui n’outragèrent pas le paysage, qui n’humilièrent rien en la nature, -des paroles de paix en la paix universelle, des paroles profondes en la -profondeur du mystère. - -—C’est vous? demanda la nymphe. Quel beau soir! - -Je la connaissais! J’eus devant la mer; le scrupule de ne pas trop me -la rappeler, de ne pas l’interroger sur sa santé et sur des choses -autour d’elle. - -Elle me paraissait nouvelle, fille de cette ville et de cette mer: je -ne l’avais pas remarquée jusque-là; je l’avais rencontrée et saluée -sans la remarquer. - -Et j’avais envie de pleurer à ses pieds. - -Jamais je ne fus plus faible, jamais je ne me sentis plus près des -choses, plus près de m’évanouir dans les choses. - -La nature qui ne me frappe jamais parce que je la sens en moi, que je -n’admire jamais, parce que je l’admire trop, que je ne puis exprimer -de mots parce que je la sens de tout moi, de mon cœur, de mes yeux, -de mon âme, de la volupté et de la souffrance de tout mon corps et de -mon âme élargie, aiguë, immense, les arbres, les fleurs, les rochers, -le ciel et la mer même, tout se cabrait, se convulsait en moi, tout se -déchirait, tout se lamentait, tout s’exaltait en moi, d’un spasme. - -—Oui, dis-je, c’est un beau soir. - -De quel ton avais-je parlé? J’avais parlé la langue de l’amour, car -elle me considéra étrangement. - -—Je ne vous ai jamais entendu parler ainsi. Vous avez mal? - -Je ne la regardai pas. Elle était là qui errait sur la mer, qui -emplissait l’immensité et je la fixais tout près, là-bas, et ailleurs -dans le vague et dans le vide. - -—Oui, répondis-je, j’ai mal. Mais ce n’est rien! - -Non, petite fille, ce n’est rien, c’est tout,—et c’est plus et c’est -pis et c’est mieux. Ma vie,—mais qu’est-ce que ma vie?—vient de -s’échouer au bord de cette mer, au bord de ce rocher. Mais non! ce -n’est pas un naufrage: - -C’est un appareillage sur cette mer sans barques, sur cette mer -fraternelle, orgueilleuse comme nos deux âmes. - -Et nos deux âmes et nos deux songes s’en vont sur cette mer, en une -étreinte. Tu ne le sais pas: je ne te le dirai pas. Les fiançailles -doivent être secrètes et rien n’est discret comme la mer, rien n’est -discret comme la beauté. - -Tu me dis, petite fille: - -«La mer est magnifique de sévérité. Ne voyez-vous pas qu’elle se glace -en pensant aux joueurs de là-haut. Pauvres gens!» - -La mer ne se glace pas, petite: elle se fait plus lente pour mieux -permettre à notre songe, à notre âme de s’enlacer sur elle. - -Mais je ne voulus pas rompre le charme. - -Je dis: - -«La mer a autre chose à faire ou à ne pas faire. Elle ne sait pas ce -que sont les joueurs. Le seul jeu qu’elle admette, c’est celui de la -fatalité et de l’éternité. Elle ne pense pas, étant indolente et ne se -prête pas à des pensées: elle est indulgente seulement aux rêves parce -que les rêves voguent au-dessus d’elle, en ne la caressant qu’à peine, -elle est indulgente aux désirs qui meurent sur elle et à l’amour qui a -des ailes.» - -Je parlais bas, en cette chapelle d’immensité. - -La nymphe dit tout bas, elle aussi: - -—Ah! l’amour!... - -Ce mot-là vibra, frémit, résonna longtemps sur la mer. Il ne se -dispersa, ne s’éteignit que peu à peu—et la mer en fut plus bleue et -le silence s’en fit plus fervent. - -L’ondine continua: - -—Comme la mer est compacte et quel fluide elle épand! C’est une mer -qui jette des sorts. Elle les jette sans fatigue: elle les laisse se -lever d’elle et se poser comme des papillons, des papillons bleus, d’un -bleu profond, tout près d’elle, tout de suite. - -—Croyez-vous, râlai-je, croyez-vous qu’elle a jeté un sort sur nous? - -Elle ne comprenait pas. - -—Sur vous ou sur moi? - -—Sur vous, sur moi, sur nous deux ensemble—ensemble. - -Elle ne se révolta pas, demeura muette et interrogea la mer. - -La mer la protégeait et l’empêchait de mentir, d’essayer de se tromper. - -Des minutes, des minutes nous fûmes l’un auprès de l’autre, sans nous -voir, les yeux s’enfonçant dans l’infini. - -Le soir tomba sur nous comme une grotte amoureuse. - -Un azur énorme enveloppait la ville et la mer, un étui d’azur -descendait sur la montagne, derrière la mer, qui s’estompait comme un -paysage du Vinci. - -Et c’était vraiment un azur d’éternité. - -Nous demandâmes de l’éternité à la mer, nous demandâmes de l’éternité -au crépuscule et au silence et, toujours sans parler, nous revînmes -vers la ville par les degrés larges et plats. - -Et, parmi cet azur, tu me dis: - -—Au revoir. - -dans du vert, le vert d’une plante qui se dressait et se penchait. - -Personne n’est plus maladroit que moi pour porter à ses lèvres une -main de femme, et jamais je ne fus plus maladroit. J’eus la gaucherie -du petit enfant, l’effroi du lâche, l’ardeur du fanatique, toutes les -timidités, toutes les impatiences, toutes les gloutonneries. - -Tu ne me fis pas de reproches, tu n’eus pas de sourire, tu ne me fis -pas remarquer que j’avais la fièvre. - -Tu n’osas même pas répéter ton «Au revoir» et tu t’en fus aussi vite -que possible, fuyant ton avenir, fuyant ta vie, fuyant ta fatalité. - -Et tu n’allais pas trop vite, tout de même, parce que tu étais dans la -ville de lenteur, d’harmonie et de beauté. - - * * * * * - -Tu allais en Italie. - -Je t’y suivis, de loin, d’ici. - -Je variai ton voyage, de ma fantaisie, de mon respect, je l’enfonçai -dans le passé: j’en fis un voyage romantique. Tu allas, de par moi, le -long des routes qui n’existent plus et qui n’existèrent jamais et les -eaux de Venise te rendirent des gondoles prisonnières, des gondoles en -poussière et je te fus un guide archaïque parmi la pureté de Bergame et -les forêts de Vicence. Et nous descendîmes plus avant cependant que, -solitaire, j’inventais l’Italie en m’hallucinant de toi... - - * * * * * - -Mais voici que tu dors, petite chambre et que tu dors heureuse: j’ai -bien su te bercer. Je vais te laisser, et je suis triste. Je te confie -mon bonheur. - -Je m’en vais. Dors bien, petite chambre. - -Et toi, lampe si pâle que j’éteins d’un soupir, dors bien, toi aussi. -Je ferme la porte tout doucement pour n’éveiller ni la chambre ni la -lampe. - -Et c’est la rue, c’est le siècle, ce sont les gens. - - * * * * * - -La rue est une rue étroite et déserte, douloureuse et résignée. - -Mais elle conduit à des rues où passe du monde. Comme il y a du monde, -aujourd’hui! - -Tout Paris est dans la rue, tout l’univers est dans la rue! il n’y -avait que nous chez nous; toutes les chambres étaient à nous, toutes -les intimités, tous les refuges: c’est un jour de fête, c’est un soir -de fête. - -On se repose encore, on se promène encore. Et les gens ne sont pas -méchants. - -Ils ont aujourd’hui des âmes de fête et d’oisiveté: des baisers sans -rancœurs, sans relent de labeur, sèchent sur leurs joues et ils vont, -des enfants aux bras, des refrains aux lèvres, user leur plaisir au -plein air. - -Quelle fête célèbre-t-on aujourd’hui? - -J’aurais tant voulu que notre fête à nous fût toute à nous, que nous -fussions seuls à nous réjouir! - -Et voici que c’est une fête publique, populaire, vulgaire! - -Je me souviens! je me souviens! c’est la Toussaint! - -Nous nous sommes aimés pour la première fois, le jour où les enfants, -les mères et les pères s’en vont chercher leurs morts aux cimetières -froids! Nous nous sommes aimés le jour où les prières réchauffent -de ferveur les fantômes lassés; nous nous sommes aimés le jour des -trépassés et la Mort, d’un sourire, aida notre délice. - -Passants, vos mains sont vides, vos yeux sont secs: vous avez déposé -sur des pierres blanches les lourdes couronnes et vous avez pleuré! - -Chérie, chérie, avais-tu songé à ce jour? - -Nous aurions pu nous posséder depuis si longtemps! - -Voici des jours et des jours où un peu de bonne volonté nous aurait -suffi pour être humainement amants comme nous étions amants pour -les dieux et pour l’au-delà. Il ne nous manquait que l’occasion et -l’occasion est si facile! - -Nous avons attendu, nous nous sommes attendus et nous sommes trois -maintenant, chérie: toi, moi et la Mort. - -Que Dieu ait pitié de nous! - -Mais je blasphème. On n’a jamais à avoir pitié de l’amour. - -L’amour est le Dieu d’orgueil, l’amour est la chose d’orgueil. - -Nous n’avons pas peur de la mort. En ce sacrifice païen, en ce festin, -nous avions besoin de divinité et d’éternité: c’est toi qui nous -l’apportes, Mort, bonne mort: merci d’être venue à nos fiançailles. - -Et, n’est-ce pas? tu n’as pas dû nous quitter? - -Qu’aurais-tu fait de ces femmes qui, au lieu d’aller au Bois et au -cabaret, s’amusèrent à fouler aux pieds des fleurs de tombes? Qu’as-tu -à faire dans les cimetières? - -Tu passas ton après-midi en cette chambre sombre, en ce tombeau à -peine frémissant, à peine chantant où nous nous sommes tus, tous les -deux. Tu étendis sur notre couche, pour nous réchauffer, tes deux -grandes ailes noires et tu berças nos spasmes des souvenirs de tous les -amants que tu réunis chez toi, pour toujours, tu aiguisas nos spasmes -des plaintes d’amour que tu calmas et tu magnifias notre spasme de ton -immensité. - -Et tu avais la Fatalité avec toi qui es ta sœur vieillie et la Beauté -qui est ton ombre. - -Accompagne-moi un peu à travers la foule, Mort: les rues sont trop -larges pour moi. Je ne suis pas triste: je suis tout désir de larmes. - -Je n’aurais pas le courage de cueillir une fleur et je respecte toute -vie, la plus humble, la plus irréelle: je vois partout de la vie—et la -Vie. - -C’est que, Mort, tu es une bonne compagne. Viens, tu verras de pauvres -gens qui vont à pied et d’autres qui prennent des omnibus. Ça t’ennuie? -Tu n’aimes pas voir les pauvres gens parce que tu les enlèves et que tu -les laisses vivre à tort et à travers, parce que tu te laisses appeler -sans accourir, parce que tu te laisses chasser sans entendre! - -Eh bien! ne regarde que moi: je ne te déteste pas. J’aurais envie de -faire un calembour sans grossièreté, d’unir les mots amour et mort, -mais tant d’autres l’ont fait avant moi! - -Je te parlerais bien des morts mais ils sont trop, et ils sont si -peu de chose sous toi! J’ai lu quelque part cette phrase: _Optimi -consultores mortui_, qui se grava comme une épitaphe dans le marbre de -mon âme. «Les meilleurs conseillers sont les morts.» J’ai choisi mes -amis parmi les morts, je les ai interrogés et je me suis lamenté vers -eux. - -Et toi, Mort, tu es tous les morts, tu es mon amie et ma seule amie. - -Vois comme les gens sont mornes dans les rues: tu les écrases, et tu -n’es pas méchante; c’est que tu es plus grande qu’eux. - -Je te voudrais, je te veux molle et souple, prenante et sans insolence, -tu es ma confidente, tu es ma camarade, garde-moi mon rêve, protège-le -contre la rue, contre les gens. - -N’allons pas trop vite; j’ai beaucoup à descendre avant d’arriver où je -voudrais ne pas aller. J’ai à croiser des voitures qui crient et des -voitures qui sifflent, et je suis lourd de mon amour, et je suis faible -de la force de mon amour. Et je suis retardé par mes souvenirs, par mon -souvenir. - -Il n’y a pas que toi, Mort, pour me disputer à la vie, à la vie -stupide de chaque jour, il y a une main, une petite main qui se pose -sur mon épaule, il y a des paroles qui s’étreignent et qui disent: «Ne -va pas vers d’autres paroles, dors en la buée pâle que nous sommes», il -y a les pavés aussi qui me sont pénibles et la route qui est si longue, -si longue, qui se brise, qui tourne pour m’empêcher de marcher plus -avant et il y a le reflet de mon bonheur, mon rêve qui se font plus -lourds, plus caressants, plus tyranniques. - -Mais il faut que je retourne à ma vie, il faut que je retrouve mon -cadre de médiocrité, d’indifférence et d’hostilité, il faut que ce jour -soit semblable, fasse semblant d’être semblable aux autres jours, il -faut... - - - - -III - -LUI! - - -Je suis tombé sur lui comme en un précipice. - -Il m’a piqué au milieu du cœur de son «Bonjour!» comme d’un harpon, il -m’a tiré à lui et à son horreur, de sa cordialité bruyante, il m’assied -en face de lui, il me fait servir à boire. Il m’a arraché à mon rêve, -à mon tendre halo de délice: il s’est rappelé, il s’est révélé à moi -au coin d’une rue, il a jailli sur moi de toute son apathie assis à -cette terrasse de café, calme, souriant, il m’a entouré furieusement, a -tourbillonné autour de moi et me voici plein de lui, je ne pense plus -qu’à lui—pour n’y avoir pas pensé. - -Il était sorti de ma vie, comme un remords inutile: ce n’était qu’une -absence momentanée, l’absence du maître qui doit revenir, ce n’était -qu’un faux départ. - -Il m’a repris, il s’est réinstallé en moi, bien à son aise, -m’étouffant, m’écrasant, m’humiliant. - -Pourquoi ne fait-il pas plus froid? Je me plaignais du froid tout à -l’heure, de l’autre côté du précipice! Imbécile! Pourquoi ne fait-il -pas très froid! Je ne l’aurais pas rencontré. - -Il aurait bu à l’intérieur, n’aurait pas encombré de soi les terrasses -de café, les rues, la ville, l’univers et l’au-delà. Il n’aurait pas... - -Qu’en sais-je? Ah! je sais bien, qu’il aurait été là, tout de même, -guettant les passants, comme le sphinx, effroyable et sanglant. - -Mort, bonne Mort qui m’as accompagné, arrache cet homme de cette -terrasse, bonne Mort, remporte-le, détruis-le, ensevelis-le dans le -pire néant, efface: non! tu ne peux pas! Il est trop grand, trop gros, -immense, indéracinable! Il est plus puissant que toi! - -Et tu es partie, Mort, tu m’as abandonné: tu as eu peur de lui. - -Je suis seul, hideusement seul—avec lui! Sous lui! J’appartiens à -cet homme. Je suis sa chose, sa pauvre chose misérable. En me touchant -la main tout à l’heure—il m’a touché la main!—il a pris possession, -il a pris livraison de moi comme d’un forçat, il m’a enchaîné, englué, -pétrifié. - -Il est hideux. - -Sa moustache noire, ses cheveux noirs taillés en brosse, ses yeux -bleus—des yeux pâles en cette face noire;—sa maigreur—car il est -maigre, cet être d’immensité,—son nez camus et la trompeuse énergie -de sa face, l’illusoire nervosité de sa personne, tout m’irrite, tout -m’enfièvre, tout m’affole. Et cependant!... - -J’ai bu un peu de l’absinthe que tu m’as offerte, que tu m’as imposée. - -Je ne te hais plus, je ne te hais pas et je n’ai même pas le droit de -t’aimer. - -Je t’ai demandé, comme un somnambule: «Est-ce que votre femme va bien?» - -Car je ne tutoie qu’en mon âme. - -Je n’ai pas entendu ta réponse et je ne pouvais l’entendre: je sais que -ta femme va bien, qu’elle déborde de santé, de vie et de joie, qu’elle -est le délice même, la vie même et le ciel puisque je la quitte, -puisqu’elle est ma femme, puisqu’elle m’a pris tout entier,—ta femme! - -Je l’ai pressée entre mes bras, elle a été mienne, j’ai cru qu’elle -avait toujours été mienne, de toute éternité, par un destin, par la -volonté de Dieu, qu’elle était née pour moi et te voici, toi, toi, qui -sors d’un coin de rue, qui ne dis rien, qui, de ton sourire, de ta -tranquillité, de ton silence, me crie: «La farce est bonne!» - -Tu n’es même plus en face de moi à cette terrasse de café: tu entraînes -ta femme lointaine vers ton passé, vers ton présent, vers ton avenir, -tu l’embrasses, tu l’étreins, tu me nargues de ta tendresse, tu me -crucifies de ta douceur. - -Non! Pas même. Tu t’es habitué à ta femme: c’est devenu un morceau de -décor, un pan de monotonie: tu te résignes à sa magnificence. Mais -elle, créature magnifique, mais elle toute splendeur et toute sainteté, -elle t’aime et elle s’obstine à t’aimer, à aimer en toi sa première -extase et son premier amour. - -Elle t’a cherché, elle t’a cherché partout: quand elle a été obligée -de ne plus te chercher en toi, de ne plus te chercher en l’être -indifférent et las que tu étais devenu, quand tu t’es enfui vers -des terrasses de café, vers des camarades, vers des loisirs et des -veuleries, elle t’a cherché dans des livres et dans des fontaines, -dans des paysages et dans des dieux, puis quand ses leurres se sont -fatigués, eux aussi, quand les couchers de soleil se sont tus et -quand la lune pâle et vide n’a pu te rendre à son ardeur, avant de -te réclamer au démon, par hasard,—ah! que je suis humble!—elle t’a -cherché en moi, reflet, en moi, moins noir, en moi dont les yeux -étaient plus pâles et dont la bouche sèche avait parlé, un soir de -printemps. Sur la mer que nous avions interrogée tous deux, elle -t’avait vu revenir, fervent fantôme et tu t’étais réfugié en moi et, -en moi, elle s’en vint puiser ta jeunesse et ta beauté, l’être ancien, -l’être trop proche qui l’avait prise, elle s’en vint cueillir à mes -lèvres le baiser qu’elle avait connu—de toi. - -Eh bien! tu n’as pas eu de chance mon ami. J’ai été ton reflet, comme -la foudre est le reflet de la lune dont je parlais. - -Et elle m’a appartenu par prédestination et par fatalité. - -Elle a tout trouvé en moi, les mondes, les ciels, un homme, un dieu. - -Elle te cherchait en moi; elle m’a trouvé, moi. - -Elle a trouvé un corps vierge, et elle ne l’a même pas trouvé: il l’a -enlacée, enserrée, il s’est jeté sur elle, de partout. Immense et câlin -de l’énorme tendresse de l’univers, il a usé sur elle la sensibilité de -tous les siècles, l’âme de l’univers. - -Ah! toute à la volupté, elle n’a pu sur l’heure, jouir de sa -jouissance: elle a été aimée, elle a été heureuse, sans plus, -simplement—mais il y a eu, il y a l’après. - -Elle pèse ma caresse en ce moment et mon cœur, elle pèse mon âme, et -c’est pour elle un écrasement, une défaillance. - -Tu as presque, chérie, un recul d’épouvante et tu es muette -d’admiration, de stupeur: tu découvres l’univers en moi—et ce n’est -que moi et ce n’est pas tout moi. - -Et tu as trop de chance: tu n’en voulais pas tant. - -Tu as envie de pleurer comme une enfant qui ne sait pas et à qui on a -infligé la fortune, la gloire et les cieux avant de lui apprendre ce -que c’est. - -Tu es émue, d’ignorance, et tu tâches à te faire à moi, qui me suis -donné à toi. Tu m’interroges et tu me remercies et tu m’humilies devant -moi, à travers l’espace, tu désires me voir, savoir ce que je fais: je -bois en face de ton mari, chérie, et je suis la chose de ton mari, et -je suis tout petit, toute honte: je l’avais oublié. - - * * * * * - -Et je ne puis le haïr. - -La colère qui me soulève, l’humiliation qui me courbe, la mémoire -qui m’est soudain revenue, avec mille sujets de m’irriter et de me -tuer, tout se brise devant ta pure image qui m’apparaît—oh! sans les -frissons de tout à l’heure,—devant ton image hiératique et pure, -devant ta statue et ton souvenir. - -Et je me penche vers mon verre, le verre qu’il m’a offert. - -C’est beau, c’est vraiment beau. - -Les mers s’y condensent qui me firent songer à toi et ce sont les -reflets des ciels qui glissèrent sur mes extases, ce sont les opales -et les émeraudes, les pierres de lune et les turquoises aussi qui -roulèrent en mes espoirs et ce sont toutes les couleurs des sourires -que je prêtai au destin à son propos, ce sont les aurores et -crépuscules qui m’apportèrent de la patience, les brouillards et les -halos dont j’enveloppai ton fantôme et ce sont toutes les mélancolies -et toute la folie que tu me permis: c’est immobile et stagnant comme -un marais de fatalité par un soir bleu, c’est lent et nuancé comme -une nuit d’amour et c’est de la sérénité, de l’attendrissement, de -l’indulgence et l’amertume ouatée, sucrée et pâle des larges cimetières. - -J’ai bu un peu: je suis plus triste. - -J’ai versé un peu d’eau en mon verre pour apâlir cette pâleur, pour -ajouter un peu de fatalité à cette fatalité. - -Homme qui, en face de moi, bois quelque chose de brun et de rouge, tu -ne me crains pas et tu n’as pas à me craindre. Ce n’est pas le temps de -prononcer des discours et de te louer: je voudrais te dire que tu es -mon frère, mon frère douloureux, que je t’aime et que je sens tous les -dévouements, toutes les complicités me monter aux lèvres, me monter aux -yeux—en larmes. Je suis uni à toi par des liens étroits et secrets, -par des liens de simplicité et de candeur. - -Et il n’y a rien de bas, rien de plaisant en mon affection. - -Ce n’est pas moi qui ai surgi sur ta route, c’est toi qui m’as -rencontré sur ma route à moi, et qui m’as fait dévier de mon chemin. -Et ne fallait-il pas te rencontrer? N’est-ce pas ma route? C’est par -toi que j’ai connu la femme de ma vie et de mon éternité: je ne l’ai -pas prise, je ne te l’ai pas enlevée: c’est toi qui devais la mener à -moi—et tu l’as menée. - -Ah! oui! cela serait misérable, à le juger comme jugent les hommes, -comme juge ce néant grelottant et gouailleur que la lâcheté des siècles -a fait de l’humanité: mais, n’est-ce pas? nous ne jugeons les choses -qu’en fonction de notre dédain et de notre haute tristesse? - -Cela est, cela devait être: je ne me repens pas. - -Et je ne te hais pas—pour les raisons humaines que tu aurais de me -haïr. - -Je ne te hais pas, je ne m’humilie pas. Je devrais t’envier, je devrais -être jaloux de toi, qui as été le premier amant de cette femme, je -devrais être jaloux de tes baisers anciens, de tes baisers de tout à -l’heure—et de demain. - -Mais je suis un être d’orgueil: est-ce que ça compte? - - * * * * * - -Toi, tes amis, tes ennemis, que sais-je? des hommes et des hommes -pourraient avoir possédé mon adorée: elle serait vierge cependant -jusqu’à mon baiser, jusqu’à ma caresse, vierge de ma virginité, -de ma jalousie, de ma superbe. Est-ce que tu as pu l’aimer aussi -profondément, aussi sauvagement, aussi suavement que moi? - -Est-ce qu’on a pu avoir l’intégrité, la naïveté, la subtilité de -mon amour? Est-ce qu’on a pu être aussi enfant, pareillement homme, -également Dieu, en son culte, en sa protection? - -Et puis avais-tu toutes les larmes—que j’ai, tous les mondes—que -j’ai, toutes les ambitions et toutes les rancœurs—que j’ai, pour les -jeter à ses pieds, pour lui en faire un tapis, un lit, un tombeau de -vie? - -Je meurs, j’étouffe de l’immensité de mon amour, j’en ai assez pour -tuer les vivants et pour ressusciter les morts, pour déborder la mer, -l’univers, l’enfer et le firmament. - -Et c’est si fougueux et c’est si doux! - -Ah! mon cher, quel pauvre initiateur, quel pauvre guide tu as fait! Et -comme tu vas être mon ombre—misérablement! - -Je voudrais en ce moment, par pitié, te prêter un peu de force, un peu -de divinité, un peu d’humanité. - -Je voudrais que tu fusses digne de moi. - -Et je ne voudrais rien. - - * * * * * - -Pensons à autre chose. - -A quoi? - -A toi. - -Ah! certes! sauter de mon amour en toi, c’est une rude étape! me jeter -de l’histoire de mon amour en ton histoire—c’est une chute; et ton -histoire, c’est tout de même l’histoire de mon amour: mais est-ce que -tout n’est pas mon amour, est-ce que tout n’est pas l’histoire de mon -amour?—et je te cueille là-dedans parce que je veux bien me baisser, -parce que je veux bien regarder à terre—pour alanguir peut-être ma -promenade et mon essor et pour être plus nonchalamment sublime. - - * * * * * - -Tu es ingénieur civil et tu n’es pas maladroit en ta partie: tu t’es -signalé par des inventions, tu as su les mettre en valeur, tu t’es -accommodé d’une notoriété flatteuse et tu es chevalier de la Légion -d’honneur. - -C’est même au banquet qu’on t’offrit pour fêter ta gloire nouvelle... -oui, c’est à ce banquet que tu m’as présenté à ta femme—ah! _ta_, TA, -TA femme—mais je n’y fis pas attention, c’était ta femme: tu étais mon -ami. - -Je saluai—sans plus. - -Et je la revis depuis—avec toi, sans la regarder. Tu avais été -cordial et bon envers moi, tu m’avais loué, encouragé, réconforté. -Et tu m’amusais, en outre, de ta jovialité inlassable. On te -rencontrait—comme je t’ai rencontré sur le boulevard, tout à -l’heure,—tu vaguais sans escorte et tu étais le compagnon rêvé—dont -on ne rêve pas la nuit,—l’ami, le camarade. - - * * * * * - -Il me fallut Monte-Carlo, il me fallut la mer et le crépuscule, il me -fallut tout le silence et toute la pureté de ce soir bleu pour entendre -chanter mon cœur, pour entendre chanter la destinée, pour me connaître, -pour la connaître, pour _savoir_. - -Et depuis, je butai contre toi en ma route: tu fus là des jours, des -jours, tous les jours pour troubler mon inquiétude, pour exaspérer mon -espoir, pour tacher la candeur de mon extase; tu fus là—pour être là. - - * * * * * - -Et tu es là, aujourd’hui encore, aujourd’hui. Et c’est toujours ta -monotonie, c’est ton humilité, c’est ta facilité envers les hommes et -les choses. - -Sois plus fier, sois fier,—mais je ne puis t’ordonner d’être fier, -je ne puis t’ordonner d’être beau—et je ne puis t’ordonner de ne pas -être. Et je suis contraint malgré toi et malgré ta présence, de revenir -à mon délice. - - * * * * * - -Je m’y ensevelis. - -Ah! tu peux parler—et tu parles—tu peux critiquer les passants, le -gouvernement et l’industrie métallurgique, tu peux même comparer les -diverses séductions des femmes qui passent: je ne t’écoute pas: je suis -très loin, très loin—chez toi—je cause avec cette pauvre femme que tu -oublies et nous causons tendrement—de toi. - -Elle me dit: - -—Il n’est pas méchant. On ne peut pas juger quand on le voit comme ça, -dehors. Il ne faut pas le juger sur ce qu’il paraît, sur ce qu’il veut -paraître. Il poitrine, plastronne, papillonne, brille. Il s’use à des -paradoxes, à des à peu près—et si tu savais comme il est simple. Il -est gentil, s’étonne de tout, se prête à tout et se donne. Je l’aime. - -Et je gémis. - -—Et moi? et moi? - -—Il avait autour de moi des délicatesses de petit enfant. Il ne -disait rien et je sentais qu’il regrettait d’avoir trop vécu déjà et -de ne pas pouvoir m’offrir ses premiers mots, ses premiers soupirs, -de ne pas avoir appris à lire dans le livre que je tenais, de ne pas -avoir appris à lire dans ma main et à regarder dans mes yeux, de ne -pas avoir, inventeur malheureux, inventé les jouets de mes premiers -jeux. Il me craignait de tous ses nerfs, de sa maigreur, de sa violence -passagère. Et il avait de longues rêveries. Il ne songeait pas à moi. -Il ne songeait à rien. Il se taisait auprès de moi, comme l’unique -agneau d’une bergère pensive, comme le vieux loup qui s’est laissé -prendre, qui s’est laissé domestiquer et qui ne veux plus rien savoir -de son passé, de son âge et de sa force. Il se faisait lentement, -auprès de moi, une âme neuve. Il me la demanda sans me la demander, -et, de ses sourires sans paroles, de mes sourires de patience et -d’indulgence, de ma pitié et de mon émotion, il se refit une jeunesse -absolue, une jeunesse sans bruit et sans tumulte, une jeunesse profonde -et blonde. Il était attentif, soucieux, délicat. A moi, jeune fille, -à moi, enfant un peu cloîtrée, à moi qui avais piétiné un peu devant -la porte de la vie et la poterne du bonheur, il apportait la vie, -le bonheur et la liberté—et il me les apportait en homme de peine, -comme un homme de peine qui pose ça là, à la porte, qui s’assied -gauchement et qui tourne ses mains nostalgiques, qui veulent porter -quelque chose, parce qu’elles ont porté quelque chose, qui cherchent un -autre fardeau, un autre cadeau. Ses yeux, ses mains, son cœur aussi, -bougeaient, furetaient, fuyaient, fouillaient la chambre, trouaient -les murs, défonçaient les palais et les cieux, réclamaient le colis -d’idéal, le ballot de richesse, la tonne de baisers qui étaient quelque -part, bien sûr. Il aurait voulu me conter des contes de fées,—mais il -n’en savait pas. Et il ne savait pas les paroles qu’il faut dire aux -jeunes filles, les paroles pour fiancées. Il avait la pudeur de ne pas -parler comme au bureau, comme au café, de délaisser l’argot de science, -l’argot de l’École centrale, l’argot des salons officiels. Et une autre -pudeur l’envahissait: les discours d’amours, le baragouin de passion, -les chatteries éloquentes et empressées auraient tremblé à ses lèvres -parce qu’il les avait dédiées à des maîtresses anciennes: il me les -épargnait, il m’en frustrait et, comme il manque un peu d’imagination, -il me cajolait de petits rires inédits et de silences qui n’avaient pas -servi encore. Souvent il avait les yeux vagues et c’est que sa pensée -me promenait en des villes qui l’avaient charmé et en des villes aussi -qui lui avaient déplu, mais où il situait du plaisir, avec moi. Il -regardait très loin, en dedans, en arrière, et c’était pour rappeler -ses vieilles années, ses années gâchées, et pour me les offrir et pour -reprendre au passé de vieux madrigaux, de vieux projets ingénieux, de -vieilles belles idées, du sublime et du génie pour me les offrir, bien -modestes, bien cachés, sous des fleurs. Et jamais en ses yeux ne passa -un noir éclair de volupté et de convoitise... - -—C’est tout? - -—Ce n’est pas tout. Des nuances et des nuances sont là qui, de -leur ténuité et de leur chaleur, me harcèlent et me piquent, qui me -torturent de leur délicatesse. Il m’aimait, vraiment, même quand je le -taquinais et m’était paternel et fraternel. Il m’était filial aussi, -me demandait de l’humilité, de la distinction et la manière de sourire -joliment. Et il s’obstina longtemps en son amour... - -—Et maintenant, maintenant? - -—Je l’aime davantage parce que je t’aime. La férocité et l’esprit que -j’ai découverts en toi, la splendeur dans la tendresse, la puérilité -triomphante dans l’étreinte, l’innocence câline et cette majesté -inconnue, cette toute-puissance secrète, la terreur dont tu m’as -enveloppée, la lueur changeante de tes yeux, l’éclat de ta fièvre, -tout me force à l’aimer pour son infériorité, pour sa faiblesse, pour -sa lassitude, pour son indifférence, pour sa pauvreté. A savoir que tu -m’aimes tant, je l’aime, lui qui ne m’aime plus, qui m’aime moins! Tu -m’as dit que tu avais une telle joie, de telles joies à m’aimer, que je -le plains, lui qui n’a plus ces joies et qui, s’il les a eues, ne les a -pas eues comme toi. Je t’ai aimé d’abord comme un enfant et c’est lui -qui est, dès aujourd’hui, mon enfant, mon enfant vieilli, un peu ridé. -Il manque de magnificence; ah! qu’il m’est cher! - -—Et moi aussi, chérie, je manque de magnificence et je suis triste, -triste... - -—Il n’est pas triste: il n’a pas la profondeur de la tristesse et ses -richesses et ses grottes d’intimité. Il est gai comme tout le monde, -misérablement. Je l’aime. - -—C’est du remords, c’est un remords, chérie. Tu te repens. - -—Je ne me repens pas. - -—Ah! repens-toi, si tu veux, chérie. C’est une amertume qui, du -fond de notre volupté et de notre amour, apportera à notre amour, -à notre volupté une odeur intense et aiguë, une saveur hachée et -tout ce charme, toutes ces langueurs, toute cette hâte qu’on nomme -l’inquiétude. Notre amour est semblable à la mer qui l’a vu naître, -qui l’a fait naître: est-ce que la mer est pure? Les algues pointues -et méchantes, les algues pointues comme le soupçon, s’étendent bas, -très bas et coupent les remous de leur hypocrisie penchée. Et toutes -choses y roulent, s’y amassent, s’éternisent entre des limons et -des courants. Et cependant combien la nappe de la mer est large, -harmonieuse, combien sa courbe est parfaite et comme les vagues sont -belles, simplement, comme son écume même est blanche, plus blanche que -la candeur et que les âmes blanches. C’est sur un fond de trouble qu’on -bâtit les passions les plus éternelles, les sentiments qui survivent -à l’éternité. Trouble-toi, trouble-toi, chérie, épuise-toi en des -repentirs, en des souvenirs: notre amour en sera plus frais, plus -tranquille, malgré tout, et plus enfantin. - -—Je me souviens sans arrière-pensée, je me souviens, pour me souvenir, -sans plus. Et je l’aime et le plains. - -—Aime-moi, moi aussi et plains-moi. Tu m’as vu amoureux, tu m’as vu -malheureux. - -—Je t’ai moins vu que lui. Je ne t’ai pas vu souvent, je ne t’ai pas -vu longtemps. Il y a une fatalité, une prédestination qui nous ont -poussés l’un vers l’autre: il n’y eut pas de fatalité entre lui et -moi, tout fut humain, presque petit, tout se tissa de pitié: ce fut un -étroit et gris couloir d’émoi. - -—Ah! chérie, comme tu es cruelle. Je veux échapper à cet homme qui est -en face de moi et tu me le renvoies et tu le jettes sur moi—en beauté, -il me cerne de toutes ses vertus et de toutes les larmes que tu vas -verser sur lui—car comme tu vas pleurer, chérie! - -—Je pleure, mon ami, je pleure mais ce sont des pleurs sans méchanceté -et je pleure sur toi, sur lui, sans savoir pourquoi. - -—Ah! pleure sur moi, chérie, pleure beaucoup. Tu m’admires: tu as -tort. Je suis un pauvre petit garçon et j’ai vieilli sans le vouloir -et j’ai conservé tous mes défauts, toutes mes impatiences, toutes -mes débilités et toutes mes susceptibilités et toutes mes timidités. -Pleure: j’ai de très vieux parents quelque part, qui pensent à moi et -qui pensent à la mort et qui sont seuls dans de pauvres murs, dans -de pauvres meubles, qui ont reçu les années, à bout portant et à -l’ancienneté, sur leurs têtes, sur leurs jambes, sur leurs bras—et à -qui il n’a pas été fait grâce d’une infortune, d’une maladie et qui les -ont eues l’une après l’autre, en cadence, à la suite... Pleure: j’ai un -passé terne qui se double de cauchemars et quand je me le rappelle, je -ne me le rappelle pas bien et je ne sais pas si je passe des calamités, -des monotonies—ou si j’en ajoute. Pleure: j’ai des doutes. Pleure: -j’ai un avenir qui hésite, qui se sauve, qui se fait tirer à moi, qui -résiste—et je n’ai pas le courage de le tirer. - -—N’insiste pas: ne me demande pas de trop pleurer sur toi, je ne puis -pas. Tu m’as, moi, tu m’as toute. - -—Toute? - -—Oui, toute. - -—Et ton mari, tes regrets, tes remembrances? - -—Ah! ne me demande pas d’explications. Ce sont des sensations, des -nuances. - -—Tu m’as parlé de nuances, tout à l’heure—pour lui. - -—Ça ne fait rien. Je t’aime, je l’aime. Je l’aime—et je n’aime que -toi: voilà. Tu ne crois pas? - -—Ah! chérie, chérie, si je crois! je ne suis pas sûr parce que la -certitude est encore du raisonnement, de la ratiocination, de la -machinerie, de la marchandise à logique, mais je suis plein de toi, -plein de foi et je suis irradié de ta divinité. Et je dis des bêtises. - -—Dis toujours. - -—Non! j’ai besoin de silence, d’un silence pour enfant, pour enfant -qui a peur la nuit et qui implore, jusqu’à ce qu’il les entende, de -souples ailes de fée sur son sommeil. Et l’enfant est inquiet tout -de même, parce qu’il n’est pas seul, parce qu’il a peur du cortège -de la fée, de l’omnipotence de la fée, de la bonté de la fée, parce -qu’il s’avoue que tout cela est trop grand, trop surnaturel pour -lui—et j’ai besoin du silence d’une chambre de petite fille où un -grand frère de dix ans veille sur sa petite sœur et j’ai besoin du -silence des évocations, du silence des magies, du silence de création -et du silence de néant. Parle, toi, car tu parles bien, car tu dis des -mots nécessaires, que je ne puis prévoir en leur simplicité et qui me -surprennent comme le génie. - -—Je ne te parlerais que de lui. - -—Eh bien! veux-tu que je lui dise ce que tu dis de lui? que je lui -rapporte tes louanges et tes glorifications? - -—Tu ne le pourrais pas. Tu ne te rappellerais pas. Ce sont des mots -qui s’évaporent comme la rosée, qui s’évanouissent comme des nymphes -élégiaques, qui ne bruissent que dans le mystère et qui se perdent -comme les petits vagabonds, dans les forêts de légende. Et si tu veux -essayer... - -—Je ne sais par où commencer et c’est un discours difficile, d’homme à -homme. - -—Ah! ah! - -—Et puis je n’ai pas le temps: il se lève, il déclare: «Je dois -rentrer: ma femme m’attend»; il me serre la main et il s’en va. Il te -rejoint, toi, toi! Ah! parle-moi, parle-moi de n’importe quoi, de lui, -pour que j’entende—en moi—ta voix, pour que je ne sois pas seul, -assis sur mon bonheur comme sur la pierre d’un tombeau. - -Ah! ton mari! il a eu plus de compassion que toi, il est parti, par -modestie, pour ne plus m’infliger son éloge. - -Mais non. - -Il a coupé, traîtreusement, notre conversation de sa fuite et il a fui -vers toi, vers ta caresse, vers les litanies d’adoration que tu viens -d’improviser et que tu perpétues. - -Ah! n’est-ce pas? tu t’arrêtes? tu arrêtes net ton affection qui -se précipite et qui se cabre, tu achèves en un murmure ton oraison -ardente, claire et haute. - -Je ne t’entends plus. Je n’entends plus rien. Il t’entendra encore, -lui: il t’entendra discuter, conter, babiller, imiter, te moquer, que -sais-je? - -Il aura la fanfare diverse et journalière de tes opinions, de tes -manies et il aura, en des paroles, en des gestes menus, ta nature et -ton humanité. - -Des heures... des heures... Et les mêmes heures se dresseront pour moi, -vides, rèches, sèches, obscures, qui me tortureront de ton fantôme -épars, qui me jetteront ton absence dans les jambes et dans le cœur. - - * * * * * - -Dormir... dormir... - -Quand j’étais petit et quand j’avais mal c’était le mot qui matait ma -douleur, dont j’essayais de me couvrir, de m’enlinceuler. Dormir... -dormir... Le sommeil est si vaste, si libre et si vague que je pourrai -te héler et t’appeler en barque, que tu pourras me tendre les bras du -haut d’une montagne, que tu pourras surgir pour moi d’une étoile ou -d’un ciel. - -Mais il faut mériter le sommeil et achever d’abord sa journée: on ne -s’endort pas, comme ça, parce qu’on a envie de rêver, il faut qu’il -soit l’heure, car il est l’heure de dormir—comme l’heure de mourir. - -Et je reste l’otage des amis de ton époux qui commentent les -événements, gravement, et qui en ont négligé, en route. - -Ah! messieurs, il s’est accompli aujourd’hui un prodige plus -remarquable: une ère s’est ouverte, aujourd’hui, qui est la seule ère. - -Et la volupté est née aujourd’hui. - -Ce n’est pas une chose à dire mais mes lèvres ont frémi, apparemment, -car ces hommes se sont tournés vers moi et m’interrogent. Je leur dois -une réponse, je leur dois ma quote-part de propos car j’ai été bien -sage jusqu’ici et bien discret. - -Et je suis si prisonnier de ton souvenir, si esclave de cet homme qui -vient de s’en aller, si esclave de tout ce que tu as chanté, de loin, -sur lui, que je me décide. - -—Tortoze, avant de partir, ne vous a pas tuyautés sur son invention? - -Et je l’invente, cette invention, au hasard, je la bourre -d’invraisemblance, je la complique de perfection, je l’élargis de -sublime et je vais, je vais: l’invention prend corps, éclate, se -consolide, s’attable en face de moi et les amis écoutent, s’étonnent, -admirent, se courbent devant l’ombre de celui qui te rejoint, là-bas, -et constatent: «Ça c’est tout à fait, tout à fait épatant!» - - - - -IV - -LE CŒUR, LE CERVEAU ET LES YEUX - - -Le lit où je me suis couché est un lit que tu ne connais pas: il est -situé au bout du monde, comme il convient, à l’autre bout du monde. - -Un corridor y conduit, bossué, bosselé, écartelé, très long, très -étroit et jaloux. - -Ma chambre déborde de livres, de livres inutiles, car je n’y lis -jamais: c’est une chambre d’attente et une chambre de rêves. - -C’est une chambre d’alchimiste où j’ai forgé des avenirs, où j’ai -pétri des ambitions, où j’ai façonné l’univers à mon caprice, à ma -convoitise, à ma fantaisie et à ma raison. - -Mais voici longtemps que, en un envoûtement passionné et en un -agenouillement sans fin, je n’y ai plus songé qu’à toi, où je n’ai -pétri—d’une main si tremblante et si malhabile—que l’avenir où tu -souriais, où je n’ai forgé que l’ambition où tu te dressais, où je n’ai -façonné l’univers qu’à ton caprice, à ton caprice où tu m’admettais. - -Ton image, comme un clown d’au delà, a dansé, a sauté ici à travers -toutes les auréoles—et cette chambre est restée—de toi—boiteuse, -borgne, folle. - -C’est la chambre où, comme au haut des tours pour fillettes frêles, on -monte pour voir venir, pour interroger les astres et pour s’interroger -mieux, en liberté. C’est une chambre où j’ai eu faim, où j’ai douté, où -j’ai pleuré, où j’ai été plus seul que partout et que nulle part, où -je me suis senti—des soirs—vraiment dieu et, d’autres soirs vraiment -néant, où j’ai eu des regrets, des espérances et des remords et ces -remords, ces regrets, ces espérances, cette humanité, cette divinité, -cette humilité, ces larmes, ces doutes, ces faims, cette misère éparse -et ces désirs demeurent, s’obstinent, s’éternisent dans un pli de -livre, dans un tournant de mur, dans un retroussis du tapis sordide, et -dans les papiers et les hardes qui s’amoncellent, et se confondent. - -Rien n’est plus résolument triste, rien n’est plus parlant et plus -silencieux qu’une chambre d’hôtel, rien n’est plus accommodant à votre -âme—quand vous avez une âme. - -Ma chambre est une cellule de couvent, altière et nue, et c’est depuis -quatre ans le désert même. - -J’y ai reçu des lettres et de mauvaises nouvelles sans un mot, sans une -plainte et je n’ai pas bronché, pas rougi, pas rugi. Elle a gardé sa -majesté et son énigme; elle a été le nid et le refuge, le reposoir et -la caverne. - -Elle m’a envoyé et renvoyé ton portrait de ses parois sans miroir, et -cette nuit, plus discrète encore que les autres nuits, épaississant son -silence, épurant son mystère, elle s’est endormie sur ton souvenir, sur -ta présence, sur ton obsession, sur ton immensité. - -Et elle m’a endormi, moi aussi: j’avais peur de ne pas dormir et de te -chercher, de mes mains de fièvre: j’ai dormi. - -J’ai bien dormi, en une extase. - -Mais le réveil me rapporte le bourdonnement de mon bonheur et de mon -anxiété, le réveil me rapporte mon veuvage. - - * * * * * - -Et cette chambre est trop vide, trop pleine aussi de toi. Elle est trop -accoutumée à mon infortune, à ma faim: c’est une chambre de patience, -de résignation, c’est une chambre d’où l’on prend son élan—et il me -faut rentrer—de plain-pied—dans la joie. - -Je m’y rue. Les rues se filent, se coupent, les rues s’enfantent l’une -l’autre, sans fin, qui mènent à ma pauvre chambre du bout du monde d’en -face, du bout du monde opposé et c’est un entrelac de boulevards et de -carrefours, ce sont des arrêts de voitures, des lenteurs et d’autres -lenteurs: tout se met en travers de mon rêve et je monte, je monte—car -mon temple est situé en haut d’une montagne, pour que je puisse avoir -Paris à mes genoux, quand je serai à genoux. - - * * * * * - -Et me voici à ma petite chambre, à notre chambre: j’ouvre la porte d’un -coup sec, d’un coup brusque. - -Je ne veux pas que la chambre continue à dormir, je veux qu’elle -s’éveille en sursaut, qu’elle me saute à la gorge, qu’elle crie et -chante vers moi, qu’elle soit tyrannique, agressive et câline, qu’elle -m’étouffe de tendresse, de grâce, d’amour, que tous ses souvenirs, que -la masse de son émoi m’écrasent, me piquent, me crucifient, de leur -âpre et chaude volupté. - -Mais la chambre est suppliante: elle a mal dormi, sans nous. - -Et elle ne se rappelle rien que notre histoire, l’histoire que je lui -ai tissée hier des cheveux fins de ma chérie et de tous les fils de la -Vierge qui traînèrent en nos après-midis et en nos crépuscules. - -J’ai tant de temps à tuer et à tuer sans méchanceté jusqu’au moment où -elle viendra, où elle sautera de mon cœur dans ma vie. - -Je suis très las, vieux désespérément. - -Je m’étends sur le lit et je songe. - -Je songe pour la chambre et pour moi. - - * * * * * - -Et voici les pâles et fiévreuses évocations qui, lentement, une à une, -des antipodes et d’à côté arrivent et me reprennent. Car tu partis -seule pour l’Italie, seule avec ton mari. - - * * * * * - -Et je dus quitter la sainte caverne bleue qui s’était dressée pour nous -sur la mer. Petit Poucet mélancolique, je m’éloignai plus vite et le -cœur plus gros que le Petit Poucet: pour retrouver mon chemin vers la -tacite caverne bleue, je semais ton souvenir sur le chemin, je semais -et ton souvenir grandissait au fur et à mesure, de temps en temps -j’arrêtais ma fuite, je descendais en une ville pour être, en ma fuite, -plus près de toi. - -L’horreur grasse de Marseille, ses fenêtres étroites, sa mer mangée de -vaisseaux et de barques, ses voiles rouges, ses rumeurs piémontaises, -tout me cria ta grâce et ton azur, ta fraîcheur, ton élégance, ton -charme net. Cette ville facile, trop amène, se prêtant trop, cette -ville prostituée et racoleuse me jeta à la face, de son impudence et -de son impudeur la pudeur de notre rencontre et de notre destin, et -les arbres—où il y en a—me furent, comme partout, consolants et -prometteurs. Du haut de sa montagne, Notre-Dame de la Garde se dressa -pour nos fiançailles et, comme pour les mariages des reines, à rebours, -je t’y épousai par procuration. - -C’était mon cœur qui te figurait, qui te représentait, mon pauvre -cœur qui m’avait quitté pour te suivre et qui quittait un moment cette -Italie confuse où Florence, Venise, Rome et Naples se ruaient l’une -dans l’autre et s’aggloméraient pour enfermer toute beauté, toute -fatalité, toute divinité et tout souvenir, quittait les âpres routes -aussi et la pitié éparse et morne dans les lagunes et dans les golfes, -dans les montagnes et les volcans—afin de se prêter à cette cérémonie -et de mettre le Dieu des marins, des aventuriers et des pirates, le -Dieu des forçats, des veuves et des fiancées, le Dieu des misérables, -et des simples en nos espérances, en notre fièvre, en notre histoire. - -Mon cœur et moi nous n’entrâmes pas dans l’église. De très loin, de -très bas, au ras du port, le dos en des mâtures et des voilures, en -des grelins légers et des cordages fins, et mon cœur à côté contenu, -soutenu, arrêté par les treillis bruns et blonds, par l’harmonieux -enchevêtrement des gréements, du chanvre et du lin, en une prison de -soie et de fer, nous fîmes descendre lentement, doucement, l’église sur -nous. - -Derrière nous l’univers se pressait dans le gréement, les cordages et -les voiles des vaisseaux, l’univers était là, tassé, immobile et les -siècles aussi (car il y avait de très vieux bateaux, des bateaux qui ne -naviguent plus—et si lourds de leurs coques et de leurs carènes, de -leurs attributs désuets et de l’univers attardé, des siècles endormis -qu’ils gardent à leur bord, parmi leur équipage fantôme, des bateaux -si muets et si tristes qu’on les laisse dans le port mourir quand ils -voudront—et les pays de songe, les pays de bataille, les pays de glace -et les pays de soleil demeuraient attachés aux câbles et gonflaient -les voiles, gonflaient les cheminées aussi et l’univers, les siècles, -toutes les mers, les âmes des marins et ce qu’il subsiste de fatalité -dans les soutes des bâtiments de commerce, d’héroïsme sur les tillacs -des frégates désaffectées, ce furent nos témoins et les invités de nos -noces). - -Il n’y eut point de chants trop graves et trop nourris pour effarer -les antiques mâtures: le silence, un silence lyrique et liturgique, -deux souffles d’âme, l’éternité de deux «Oui» et Notre-Dame de la Garde -remonta sur sa montagne et je quittai sans un «Au revoir» mes témoins -les vaisseaux, les univers et les siècles. - - * * * * * - -Les cailloux pointus d’Avignon me parlèrent de toi, mon aimée et, tout -droit, d’un seul jet, d’un seul effort tranquille, le château des Papes -ne bougea pas et nous bénit de haut, imperceptiblement, raidi en son -austère magnificence, en sa hautaine nudité, en sa sobre fierté, et les -siècles encore entre les pavés pointus, entre les portes sculptées et -les balcons, entre les jardins et les places, les siècles me prirent, -marchèrent à moi et voulurent me conter des choses des croisades, des -guerres et de foi. Je leur dis: «Je ne suis pas seul» et ils dansèrent -autour de nous des rondes connues, des rondes d’enfantelets au bord -du Rhône et sur le pont, des rondes bien conservées et ronronnantes -de bonhomie et des rondes plus secrètes, plus anciennes et des rondes -qui n’étaient pas des rondes et qui étaient des danses de nonnes, des -danses sarrasines, des danses de moines, des danses de cardinaux, de -papes et d’hérésiarques. Ces danses nous entraînèrent sur le rocher -gris, vert et blanc qui se penche sur le fleuve et qui s’en moque un -peu, elles nous jetèrent dans l’île qui flotte sur le fleuve,—et -l’île, le rocher, la ville, les jardins et le ciel chantaient des -chants de troubadours, des cantilènes et des sirventes, des chants de -guerre contre les ennemis qui pourraient menacer notre amour. - - * * * * * - -Et je m’enfuis loin de cette ville de rondes: Lyon se précipita -au-devant de moi, énorme, grise, toute en montées. Je crus que je -montais vers toi et je montai, je montai. Les escaliers s’espaçaient, -se succédaient, semblaient se cacher pour surgir tout près et ce fut -une ascension pénible, une montée à vide, un vain pèlerinage. - - * * * * * - -Je ne reçus pas de tes nouvelles. Pourquoi m’aurais-tu écrit? - -Et j’avais peur de recevoir une lettre de toi. - -Je nous prêtais un si agréable, un si tragique dialogue, je -_sentais_—sans les entendre—des paroles si impossibles, si -caressantes, si enveloppantes et si aiguës, je te prêtais une telle -éloquence et une telle poésie que jamais tu n’y eusses atteint. A vrai -dire, ces paroles étaient si belles que je ne pouvais même pas les -imaginer. - -Murmure des sources, murmure des étoiles, murmure des feuilles dorées -au-dessus des étangs, plaintes des oiseaux et sourires psalmodiés des -cieux, c’étaient toutes les idées et tous les langages de la nature -et de l’au-delà, tout, excepté des paroles. Murmure qui me faisait -murmurer: «Que c’est joli!» et qui me faisait fermer les yeux, fermer -ma mémoire pour entendre encore, pour être tout à ce murmure, pour être -tout murmure. - -Et Paris, où j’étais revenu, que j’avais lancé sur moi comme un -écrasant manteau de maisons et de soucis, Paris me permit ce murmure à -tous ses carrefours, à tous ses coins. Je t’y retrouvai—si peu! - -Et des instants se rencontrèrent où je te parlai. - -J’étais condamné à un jargon de convention, à un jargon travesti, à -cause des gens et à cause que, par une honte pieuse et par impuissance, -je ne retombais pas, les lèvres en avant, sur ce murmure unique et -suave qui creva pour nous le firmament. - - * * * * * - -Je cause avec toi, la bouche tremblante et tordue de contrainte, -des mille événements qui rident notre indifférence, de ce monsieur, -de cette dame et de ce livre. Des gens, les gens plongent en notre -conversation et s’y perdent, et s’y oublient. - -Parfois pourtant je puis te dire: «Vous savez que je vous aime». - -Ah! ton sourire, chérie, le drame de ton sourire! J’y perçois tout -l’azur, tous les azurs de notre entrevue et de notre destin! Mais ce -sont des azurs, c’est un sourire que je dois garder pour moi tout seul -et je ne puis y faire aucune allusion, je ne puis les tremper en ce -marécage, en ce vaudeville de la vie. - -Je dois me contenter de te dire: «Vous savez que je vous aime» ou «à -propos, vous savez que je vous aime» et me contenter—me contenter!—de -ta réponse: «Vous ne serez donc jamais sérieux?» - -Tu te débats contre le lyrisme de ton existence et contre ta fatalité: -je n’y puis rien. Je ne puis te plonger dans ta beauté comme on -plongea Achille dans le Styx, je ne puis que rester à côté, sottement, -à attendre que tu te souviennes et boire autour de toi, happer en -ton sourire, comme un chien avide, ton azur, ton immatérialité, ton -immensité! - -Et dès que je t’ai quittée, en tramway, dans les rues, les mots me -viennent qu’il m’aurait fallu dire, puis c’est le retour de ce murmure -divin, où je cause avec toi et où tu me réponds, dans du sublime. Et je -ne t’aurai pas vue longtemps, car tu t’en vas avec ton mari. - - * * * * * - -Dans _les déplacements et villégiatures_ que publient les journaux -mondains et les journaux graves: - -_à Royan_... M. et M^{me} Godefroy Tortoze. C’est tout: déplacements et -villégiatures de mon cœur, déplacements et villégiatures de ma vie! - -Nous ne nous sommes dit ni: Adieu ni: Au revoir et tu es partie sans un -baiser. Chérie, chérie, les mers sont méchantes, les mers mondaines et -les chemins de fer sont méchants. Et tout est méchant, les montagnes et -les casinos, les voitures, les bateaux, les chiens... - -Et il faut que je patiente, que j’invoque les éternités, que je me -réfugie en mon rêve. Il faut que je me donne à tous les leurres et -Paris vide de toi, est si grand, si long, si chaud... - -Chérie, chérie, j’ai peur de te perdre en cette chaleur, en cette -poussière, en cette atmosphère, en ce malaise. - -Tu pèses si peu et ton souvenir est si léger, si inconsistant! il -tremble tant au fond de mon âme, au bord de mon âme—et j’ai si mal. -Je ne sais plus si je t’aime, je ne sais si je te désire, je sais -seulement que je suis ici—où tu n’es pas. Et je sais que je suis -devenu si timide devant mon amour, si pauvre, si peureux! et que j’ose -à peine m’aventurer sur les routes, craignant de perdre sur les routes -cette misérable tendresse—et ma chère, ma chère douleur. - -C’est la saison exquise où les forêts s’entr’ouvrant à peine et -s’entr’ouvrant pourtant, se laissent violer doucement, à demi, et se -font intimes, odorantes et charmantes pour ceux et celles qui veulent -se risquer parmi elles en pèlerins, en flâneurs, en amants; c’est -la saison où la mer berce en elle le soleil, la lune et les cieux, -se joue avec les bras et les bouches des femmes; c’est la saison où -tout est idylle, où c’est une idylle entre la nature et les hommes, -où les montagnes et les arbres, les fleurs, les océans, les fruits, -les petites sources et les fleuves se permettent les plus subtiles -coquetteries, à cette fin de rendre la santé, la gaîté, le repos aux -touristes qui les apportent avec eux, dans leur bagages, pour être plus -sûrs de les retrouver. - -Parisiens épars, insoucieux de Paris, Parisiens venus sans dieux lares -et avec les fétiches locaux qui sont nécessaires à tel casino ou à tel -autre, Parisiens par la force des choses qu’un Dieu malin essaima vers -les Auvergnes récupératrices et les provinces vengeresses, les gens se -fatiguent et peinent pour oublier leur lassitude. - -Ma lassitude est autre et je ne suis qu’élégie et espoir. Les gens sont -au bord de cette panacée moutonnante et liquide en quoi ils ont déguisé -la mer. Ils y découvrent leur _tub_ un peu moins personnel, un peu plus -inconfortable, une piste pour courses sans automobiles, où le sable ne -manque pas, mais est trop bas et trop sale,—et une arène pour concours -d’anatomies. - -On leur a dit qu’il fallait rêver: ils y tâchent, mais ce n’est pas -facile. On leur a dit qu’il fallait s’abandonner aux caresses fécondes -de la lune; à toutes les chansons que vient importer la marée haute et -au soupir mélancolique et profond de la marée qui s’en va lentement et -qui revient pour s’en aller, et qui revient et qui s’en va, cependant -que les heures tombent, traînent avec l’eau pour aller se blanchir -là-bas, là-bas où sont les vagues blanches et les nuages blancs, et -pour reparaître (jour nouveau) argentées et lentes et hâtives. C’est -difficile de s’abandonner. Et c’est un plaisir rare qu’indiquent tous -les tarifs d’hôtel. - -Jamais il n’a fait plus chaud. - -Jamais il n’a fait plus triste. - -Jamais il ne fit plus envie de partir, de fuir des souvenirs et des -désirs, de fuir une ombre fraternelle, une ombre ennemie qui se -glisse entre les arbres, entre les rues, pour sourire de son horrible -sourire chaste, de son sourire câlin, de son horrible sourire fidèle, -de cet horrible sourire derrière lequel il n’y a rien, que le vide, -l’impossible, de cet horrible sourire qui est tout sourire, tout -charme, toute vie, tout au-delà. - -Jamais il ne fit tant besoin de posséder à la fois tous les arbres, -tous les ciels, toutes les solitudes, les palais historiques et les -plus secrètes chaumières, toutes les sources et toutes les mers. - -Jamais une telle soif ne me brûla d’immensité et d’intimité, de larges -espaces à parcourir et d’une couchette étroite—où rêver de toi. Rien -n’est trop loin, rien n’est trop haut; il n’est pas de mer assez -trouble, de montagne assez âpre. Et je n’ose m’arracher à Paris. - -Je prends les rues au hasard, comme elles se suivent et c’est une ville -si imprévue, élégiaque, nostalgique qui, nonchalamment, paresseusement, -lève ses voiles et se révèle ville de douceur et de larmes—pour toi. - -Pourquoi aller chercher les canaux dorés de Hollande lorsque les -quais de la Seine, les quais où l’on ne passe jamais, les quais -d’après—Bastille et de la Cité offrent leur lèpre blonde au baiser du -soleil mourant, lorsqu’ils s’entr’ouvrent, se fendillent, se découpent -et s’éternisent sans autre monotonie que celle de la misère et de la -mélancolie? - -Autour, ce sont des boutiques de rêve, des devantures de marchands -de vin (oui, de marchands de vins!) où s’étalent des pièces d’or -et d’argent déjà démonétisées au temps du déluge, des officines de -tailleurs où l’on martèle—pour quels cyclopes?—des salopettes de zinc -et des tabliers d’acier, ce sont des maisons croulantes qui ne croulent -pas, des maisons qui s’avancent, qui s’élargissent de bas en haut, -vers le fleuve, pour que les pauvres qui les habitent, puissent s’y -précipiter plus facilement et ce sont, à côté, des maisons Henri IV où -les fenêtres longues, hautes et profondes comme le jugement dernier se -font opaques de leur mystère tricentenaire. - -Et voici des jardins publics ignorés, sortis d’on ne sait quels contes -de fées—contes de fées où les fées ne sont pas riches—où les enfants -errent sans s’amuser et où l’on trouve dans le sable rare des larmes et -l’apprentissage en culottes courtes—de l’horreur. - -Et voici des églises à la mode de Caen, des casernes archaïques, des -idylles en camisole rose et des amas de bric-à-brac où l’on n’ose -feuiller de peur d’y rester, comme en certaines fontaines pétrifiantes. - -C’est le décor désert et peuplé qui convient à ma songerie, la misère -me fait tant te revoir, vague comme tu l’es à mes yeux, femme que je -n’embrassai jamais, femme qui te dressas devant moi, un jour où j’étais -beau de pensée et où tout était beau autour de moi, femme qui, de la -lenteur rythmique et rituelle d’un paysage, de la souple immobilité -des montagnes et de la mer, de la magnificence hiératique d’un -crépuscule, de la jeunesse, de la naïveté, de la perfection d’un soir, -te précipitas en mon cœur, de très haut et du fond des mers et qui te -révélas à moi en même temps que la grâce, la beauté et Dieu. - -Le paysage est triste et les êtres sont misérables: ces quais, ces -squares, tout, jusqu’au crépuscule, est médiocre et désolé. - -Et ton souvenir se colle à moi, contre la médiocrité du dehors et tu -m’es un bouclier et tu es cette chose de buée, ce nuage qui enveloppa -des héros contre les dangers. - -Ne me protège pas trop et aimons les pauvres. Je suis pauvre, de ne -t’avoir pas, je suis pauvre d’avoir de si pauvres rêves, de si pauvres -évocations et de ne pouvoir fixer ton image devant moi, brutale et -nette. - -Et je suis pauvre de tout, et de moi. Je ne puis m’établir sur ces -rives: il faut encore trop d’argent pour vivre avec les pauvres, et -j’ai des amis qui viendraient me tirer à eux, me forcer à rire avec eux. - -Et, tout de même, d’avoir trouvé en Paris un nostalgique et exotique -Paris, je veux de la vraie nostalgie et de l’exotisme d’ailleurs. - - * * * * * - -Il y a dans une petite ville où il est né, un homme qui m’a -invité et qui m’attend. C’est un humoriste. C’est le plus célèbre -des fantaisistes; il a sécularisé le bizarre et rendu l’étrangeté -quotidienne. De sa table de travail, de sa table de café, du milieu du -boulevard il a saisi le cauchemar à bras-le-corps, si j’ose dire, l’a -coiffé d’un chapeau comique, l’a déshabillé, l’a dénudé, l’a scruté et -examiné, puis l’a vêtu sans hâte d’une casaque mi-partie, de la casaque -qu’il voulait, en a fait sa chose et l’a offert ensuite au public sans -hauteur, sans roideur, gentiment, comme un apéritif ou un cigare. Il -ne s’est pas mis à l’affût des mouflons à cinq pattes ou des sangliers -du Thibet. Il a erré, musé parmi les boulevards, s’intéressant à tous -les passants et à tous les néants et, tout à coup, de deux doigts, il a -saisi, conquis, retenu quelque chose dans l’air—et c’était le rire, et -c’était le burlesque, le grotesque, la rapide et immense féerie. Il a -derrière lui, comme une escorte, comme un état-major, comme une armée, -le rire de tout une ville et de tout un peuple. Il a été l’imagination -de la foule, il a été le paradoxe de tous, la folie quotidienne, cette -dose de folie, de furie, de mépris des choses, d’indifférence, de -stoïcisme, d’héroïsme aussi, d’épopée changeante, de farce multiple -qu’il faut chaque jour à un chacun, pour lui permettre d’être ensuite -aussi vide, aussi morne, aussi sage, aussi pauvre que la veille. - -Et, un jour, il est sorti de ses phantasmes pour me tendre la main et -pour me dire des phrases sans magie, des phrases de simplicité où il me -promettait le succès, le triomphe et où il m’annonçait qu’un jour je -mangerais à ma faim. C’était une rue large où je me sentais plus petit; -des voitures roulaient autour de moi pour que je me sentisse plus à -pied, c’étaient des librairies pour que sentisse que je ne pouvais pas -acheter de livres et des brasseries pour me sentir plus à jeun. - -Il m’offrit deux bocks, des rires sur ma copie—inédite—et du courage -et il s’en fut, sa tâche faite. Je ne le retrouvai que bien plus tard -et il me fut un compagnon aisé, un aîné très paternel. - - * * * * * - -Il me demande de travailler avec lui, là-bas. - -Je sais que nous ne travaillerons pas. - -Ce n’est pas le moment. L’été, la mer, sa fonction d’humoriste, ma -peine d’amour, tout nous fera rêver, tout nous fera taire. Nous -resterons de longues heures sans parler, devant la mer et nous serons -tristes, lourdement. - -Je m’achemine vers ma tristesse. - -«Bonjour, Cahier. - -—Bonjour, Maheustre!» - -Nous nous serrons les mains, nous sourions, par habitude, nous souriant -moins l’un à l’autre que souriant de la vie, des gens, des choses, de -je ne sais quoi, souriant pour sourire et nous allons tout de suite -voir la mer. - -Elle est grise, elle est partout. - -Elle vient furieuse jusqu’aux falaises, elle monte, descend, tourne, -s’emprisonne en des quais, en des apparences de canaux, s’appauvrit, -s’amaigrit, s’étrangle. - -Nous allons sur une langue de bois, considérer la mer, du bout de la -jetée, du milieu de la mer. - -Ce n’est pas la mer qui m’a fiancé, ce n’est pas la mer bleue aux -coulis et aux coulées bleues, gonflée de bleu, qui s’apaisa devant moi -à Monte-Carlo. C’est une mer pâlie, verdie, passée, grondante, aigre, -une mer d’écume et de rage, une mer qui gémit, qui se balance, qui -s’irrite, qui s’excite. - -Le regard de mon ami Cahier plonge en elle, s’y perd je baigne, moi -aussi, ma ferveur dans la mer. Ma ferveur est trouble: je sens en moi -un moutonnement semblable à celui de la mer, une hésitation sifflante -devant la vie, un gémissement, un élan, un désespoir, une fureur qui -écume et qui pleure, qui jaillit, qui recule et qui s’alanguit. - -Mon pauvre humoriste, tu t’épouvantes devant la sévérité molle de la -mer et devant sa roideur et je me trouve une âme aussi écrasée, aussi -grouillante, aussi pauvre, aussi hésitante qu’elle, une âme de désir et -d’impuissance, avide et craintive, une âme grise et verdâtre, excitée, -irritée, lente et dormante. J’ai envie de tout parce que je n’ai envie -que d’une femme—et en ai-je envie? - -Je l’aime sans plus et je ne sais si je l’aime, je suis lointain, -sans force, sans prise, «sous l’influence», comme on dit en médecine, -captif—et si misérable et si gratuit captif! - -Prisonnier de chimères, je t’ai suivi, Cahier, en des cafés aux -plafonds bas, en des cafés où nous avons joué aux cartes avec de -vieilles gens, officiers en retraite ou marins à l’arrière. Mon amour -est venu me bercer entre les cartes et m’étouffer sous les plafonds bas. - -Nous sommes retournés tous les jours sur la mer et tu m’as parlé de la -mort, de tes camarades qui avaient passé le porte-plume ou le crayon -à gauche et qui s’en étaient allés vivre ailleurs. Et la mer, sans -relâche, t’apportait de la tristesse et te la jetait au visage, t’en -souffletait doucement, à petits coups, comme pour te punir de la gaieté -que tu avais infligée aux autres. - -Et elle te punissait gentiment parce que tu n’avais pas été gai -toi-même et que ta gaieté était sans grossièreté, nerveuse, hâtive, -âpre et pas convaincue. Et tu t’humiliais délicieusement. - -La mer ne m’apportait pas de tristesse: où en eût-elle trouvé pour moi? - -J’étais si triste et si plein d’espoir que j’étais sans pensée, sans -envie, sans espoir, presque pas triste, abruti—en un couloir de -préparation, en une antichambre de fatalité. - -Et me voici—je me rappelle et je rêve vite, fuyant la mer et cette -bourgade, tombant à Paris, chancelant en plein amour—tout de suite. - - * * * * * - -Car je la rencontrai à la gare, mon aimée—comment? je ne sais -pas,—revenant de je ne sais où, pas de Royan, prenant en mes yeux -désolés, en ma torpeur, en mon ardeur torve tout moi, toutes les heures -que je lui avais consacrées, tous les baisers que je lui avais gardés, -prenant mon cœur, mes lèvres, ma peine et me disant d’un seul regard -qu’elle me comprenait, qu’elle plaignait mon martyre, qu’elle allait -tâcher à me payer, à me récompenser, à me consoler. - -Et c’est notre premier baiser, mon baiser timide et son baiser à elle, -en retour, si vite, si gentil qu’il me parut presque traître, qu’il me -surprit, qu’il me fit fermer les yeux, que je n’y crus point. C’est -son abandon en mes bras, c’est sa voix changée, sa voix d’amante et -c’est—ah! mon Dieu! me pardonneras-tu mon bonheur!—le tutoiement -soudain où elle m’enveloppa, dont elle me garrotta, dont elle m’attacha -à soi. - -Ah! le tutoiement! - -Le mystère du tutoiement! toutes les barrières franchies, brisées, -rayées, tous les voiles arrachés et la facilité de l’existence! Aux -temps où j’étais très solitaire et où je m’accoutumais à Paris et à -l’infortune, je faisais des lieues—à pied naturellement—pour voir une -cousine et une tante et pour avoir quelque chose à tutoyer. Quelquefois -je ne les rencontrais pas et je rentrais avec mes «tu», avec ma soif de -confidence, ma familiarité et ma fraternité. - -Et voici que tu me tutoies, comme dans les idéologies, comme dans les -traités de Platon, les épopées et les drames antiques, voici que nous -nous rajeunissons de ce tutoiement et que nous sommes devenus pareils -aux petits enfants qui s’interrogent sur leurs nourrices et leurs -poupées. Et voici des entrelacs de baisers, voici une tendresse légère -et voici des mélancolies à deux, chaudes, ambrées, des mélancolies de -flamme, tissées d’humanité et de divinité. - -Comment pouvons-nous nous embrasser? Je ne sais pas. Comment -pouvons-nous nous engager nos vies? je ne sais pas. - -Personne ne passe par là que notre étoile et Dieu nous sourit de haut -et ne sourit même pas, car il nous respecte en notre amour. Et voici -que mon cœur crève, que mes larmes éclatent et coulent et qu’elles -purifient, qu’elles sanctifient, qu’elles baptisent notre amour! Ç’a -été l’étreinte pour l’étreinte, étroite, dure, haletante, expirante, -le baiser dont on se contente amèrement et qui mord jusqu’au sang, ç’a -été l’éploi de nos virginités, de la mienne, de la tienne qui revenait -pour vibrer et pour s’inquiéter et nous avons été heureux jusqu’à la -souffrance, inclusivement, nous avons été douloureusement, fièrement -amoureux jusqu’à ne pas nous satisfaire pour rester plus amoureux, pour -avoir plus—et autant—à désirer. - -Nous avons entretenu le mal de nos corps et de nos âmes, de baisers -naïfs, de baisers à vide, de baisers de promesse et de tristesse, nous -nous sommes usé les yeux à nous regarder dans les yeux et à chercher en -nous des délices prochaines, à considérer en face notre éternité; nous -nous sommes attendris si longtemps, si pieusement, entre deux portes -et nous avons été, dans de l’émotion, les chers malades qui restent -malades précieusement, incurablement, pieusement—l’un pour l’autre. - -Nous avons ouvert une ère, languissamment et ç’a été un apprentissage -de la joie, sans fin. - - * * * * * - -Sans fin? Non, car il t’a fallu repartir. - -Tu n’avais pas épuisé les vacances, les vacances qui vous arrachent à -votre âme pour vous jeter en pâture à des pays, à du vert, à du ciel, -à des wagons, les vacances qui nous font payer cher l’apparente santé -qu’elles octroient et qui t’emmenèrent en Hollande, en Frise, au cap -nord, que sais-je? - -Tu n’avais fait à Paris qu’une escale. - -Et je voulus, moi aussi, n’avoir fait qu’une escale à Paris, m’y être -arrêté un instant, le temps de m’initier aux pires, aux plus doux -mystères, d’y avoir engagé ma vie, d’y avoir perdu—ou gagné—mon -cœur. Tout dans cette ville—et notre secret n’y avait tenu que si -peu de place—me parlait de toi, de moi, de nous deux, brutalement, -de tout près, et je voulais songer à toi, ne songer qu’à toi, mais -délicatement, timidement, fiévreusement. Je voulais que la mélancolie -dorée de notre extase s’encadrât de l’or de l’automne et je voulais des -bruissements légers autour de mes soupirs—et un ciel vague et distrait. - -Je voulais un exil où rêver, où revivre notre hâtive vie. - - * * * * * - -Le fatidique Cahier me rappela auprès de lui: ses idées de travail, de -collaboration le reprenaient. J’obéis. Le train matinal qui m’emporta -mal éveillé, cahoté de notre idylle, me berça, me perça de notre -tutoiement: les paysages qui se succédèrent, cette orgie de verdure -ample, pareillement large, touffue, ordonnée et pittoresque me jetèrent -au cœur tes cheveux et tes _tu_. - -Et il me semblait que je me rapprochais de toi. - -C’est que je me rapprochais en effet et que cette mer au bord de -laquelle j’allais rêver était la mer au bord de laquelle tu rêvais et -que, plus loin, au ras des flots plus gris peut-être et plus pâles -sous un soleil plus blanc tu me jetais parmi les remous plaintifs -en une bouteille intangible et sacrée tes pensées, tes espoirs et -l’armure blanche de tes caresses, que, fiancée secrète, tu imaginais -des voyages sur cette mer, où je t’aurais rejointe d’avance et où -tous deux mollement, indissolublement enlacés, blêmes d’ardeur et de -fidélité, nous allions chercher le pays des aventures, les palmiers de -repos et ces mystiques forêts vierges où les serpents et les fauves -sont aimants à ceux qui savent aimer. C’est que tu me lançais tes -réflexions, tes remarques, les petits riens de ta conversation et que -tu me lançais toutes tes heures, toutes tes minutes, tous tes loisirs, -tous tes ennuis, que tu me faisais un collier de tes solitudes et que -tu regardais fuir vers moi les barques marchandes aux voiles ternes qui -ne me reconnaîtraient pas, qui ne me diraient rien et qui viendraient -simplement s’amarrer lourdes et béantes et où je lirais sans maître -et sans truchement ton clair regard parmi l’embrun, ton humide baiser -parmi les paquets de mer. - -Car tu m’écrivais, mais tu ne m’écrivais que des choses d’amour, tu -ne m’envoyais par la poste que des lyrismes et quels lyrismes sûrs, -parfaits, discrets et sauvages! - -Tu ne m’envoyais par la poste que ton idéal, ta passion et ton rêve; -ce n’était pas ta vie, ta pauvre vie et tu voulais tant me l’offrir -telle quelle, mal occupée, hachée, vide, pour m’offrir tout toi, pour -ne pas m’offrir seulement ce que tu n’avais pas, le ciel, les fleurs, -ce qu’on s’offre en amour. - -Pour répondre à tes lettres, pour te renvoyer un peu de ton ciel, -de ton univers, de ton au-delà, pour enclore un peu d’infini en une -enveloppe, j’étais obligé de descendre par des rues pointues et -glissantes jusqu’à la poste, j’étais contraint de traverser un marché -aux poissons et je pensais qu’en ta petite ville, là-bas, tu avais une -poste aussi difficile, que ton idéal, avant de se mettre en route vers -moi, devait traverser d’identiques relents, et je te plaignais et je -t’admirais et je découvrais en ces petites épreuves un charme de plus, -un peu humble et câlin comme une tache d’huile. - -Lorsque tes lettres me parvenaient, je remontais pour les lire en ma -chambre et j’enfermais à double tour mon exaltation, mon amertume et -mon délice. - -Cahier y serait tombé avec un haussement d’épaules. Cet homme avait -noyé l’amour dans les mille tracas de la vie: tendre certes, et -tristement tendre, il avait une tendresse tiède, lourde, irritée, -courte, une tendresse timide, sinueuse, sans férocité: il aurait -souri de ma ferveur furieuse, de ma jeunesse en amour. Vingt fois par -jour j’avais la tentation de lui avouer ma fièvre et vingt fois je -me taisais devant ses yeux gris. Il m’avait fait venir pour que nous -fussions deux à être tristes: il avait besoin du vide de mon âme, -besoin que mon âme fût vide. Hébété d’amour ou hébété par la vie, je -lui plaisais. - -Et il laissait sa pensée et ma pensée faire des ronds fraternels dans -l’eau et des voyages parallèles à la rencontre des bateaux: il se -reposait de ses longs repos de Paris et demandait de la simplicité à -l’horizon et à l’immensité. - - * * * * * - -Cependant les ciels continuaient à me parvenir et à se ruer hors de -leur prison cachetée et les éblouissements, les éblouissements pour -moi tout seul s’évadaient, caracolaient, incendiaient. Mon aimée, -sans effort, variait sa sublimité et sa subtilité et c’étaient des -chansons où elle se permettait de dire: je t’aime, en un insouci des -répétitions, chaque fois qu’elle avait à dire: je t’aime,—toujours. - -Elle cueillait des anémones de mer et des anémones de ciel, des -algues roses et des algues mauves, des étoiles indociles, du soleil, -de la fraîcheur et un je ne sais quoi des nuits de là-bas, de ses -nuits veuves où le regret se mariait au désir et qu’elle m’envoyait -à mon réveil pour m’endormir dessus, voluptueusement, et pour que je -contraignisse le matin à être encore la nuit, une heure, deux heures, à -faire semblant d’être la nuit, pour étouffer, pour apaiser mon amour, -et pour que mon amour ne fût plus qu’une nuance, profonde, éternelle, -sur la mer et sur le jour. - -Les grandes formes qui se lèvent sur la mer et qui peuplent sa netteté -et parfois son brouillard, les grandes formes pures qui traversent les -siècles comme les paquebots traversent le monde, les grandes formes qui -s’endorment et qui veillent sur la mer, entre des ailes d’albatros et -des ailes de mouettes, ces grandes formes qui sont la poésie et le mal -de vivre, qui sont les phares de rêverie, les phares de l’imprécis et -de l’irréel, qui sont des déesses et des mourantes et qui sont la mer -elle-même, d’hier et de demain, ces grandes formes me paraissaient se -relayer jusqu’à toi, se succéder jusqu’à toi et te porter intact mon -songe, intacte la grandeur et la pureté de mon être en t’évoquant. - -Et je t’évoquai sur la mer, souple, penchée, ondulante, je t’évoquai -souriant comme je ne t’avais vu sourire et j’évoquai tes larmes aussi -que je ne t’avais jamais vue verser. - -Et tout cela était simple, naturel, si mystérieux que personne ne -s’en doutait, pas même Cahier et que je t’écrivais en ayant l’air de -n’écrire à personne, d’écrire pour le public. - - * * * * * - -Et me voici quittant cette petite ville qui me fut hospitalière et où -je m’attendris à ma soif. Me voici à Paris, te précédant, en quête d’un -appartement où abriter notre secret. Me voici, solitaire, en des rues -inconnues, longeant des squares, traversant des avenues, trouant des -déserts. Voici des concierges et voici des amis heurtés sans plaisir, -aimables, prévenants, conseilleurs. - -Et te voici enfin, te voici délivrée de tous tes séjours, de tes -stations, de tes paysages, te voici chancelante et amoureuse qui t’abat -sur ma poitrine et qui t’évanouis en moi, si lasse, si lasse de ne -m’avoir pas eu—depuis si longtemps. - -Te voici... - - * * * * * - -Mais voici que tu n’es pas là. Voici que des heures et des heures, les -yeux mi-clos, j’ai commandé au temps, aux souvenirs, que j’ai groupé -autour de moi l’escadron volant du passé. Je n’ai pas mangé. Je t’ai -attendue à jeun et j’ai laissé glisser ce jour sur les jours d’antan, -et je me suis souvenu lentement, comme on prie. - -Tu m’as laissé me souvenir et alentir mes souvenirs et me souvenir -péniblement et tu n’es pas entrée au beau milieu. Je me suis souvenu -jusqu’au bout—hélas! - -Viendras-tu maintenant? - -Il est tard, très tard. La chambre est noire depuis des temps, -pitoyable, un peu dédaigneuse. La lampe qui ne s’est pas allumée et qui -s’épaissit inutile, le fauteuil où tu n’as pas jeté tes vêtements, la -glace qui n’a pas happé ton reflet, la clef que tu n’as pas touchée, -tout est âpre, vindicatif, geignard, tout est famélique et pauvre, -pauvre! Je n’ai pas besoin de savoir l’heure aujourd’hui. - -Il est l’heure de fuir et ce n’est pas, après tout, une heure méchante, -puisqu’elle me chasse de ma géhenne. - -Je n’ai pas beaucoup souffert. - -Je n’ai pas subi cette journée. Puisqu’elle n’a pas voulu être bonne, -elle n’a pas été. - -J’ai été le nostalgique prisonnier de mes autres journées, des journées -de genèse, des journées qui s’éclairaient du reflet grandissant de -l’avenir. - -Et je m’en vais dans du noir. Je m’en vais sans hâte parce que je n’ai -aujourd’hui aucune hâte, et parce que tu peux arriver encore. Je m’en -vais comme je suis venu. C’est du noir. - -Je ne veux pas heurter les meubles. Je suis discret comme un voleur. -J’ai volé cette chambre. - -Et je n’ai pas à l’endormir puisque je ne l’ai pas éveillée. - -J’ai la tête lourde comme si le passé y était rentré et pesait deux -fois. - -Je cours pour me réfugier plus vite en ma vie ancienne, en ma vie sans -splendeur et sans feu, en ma vie du temps où je ne vivais pas. Je me -jette en un omnibus déjà parti, où il y a des gens, n’importe quoi, -n’importe qui. - -Je m’écroule sur la banquette, je m’anéantis. Ma tête roule, mon -corps s’effondre, j’étouffe. Je me suis traîné vers de l’air, sur la -plateforme, j’ai ouvert ma bouche agonisante pour respirer un peu de -vie et je sors—oh! en des secondes—de mon engourdissement chaud -de sang, la vie me reprend en me débarrassant des bandelettes de -l’évanouissement et c’est la ténèbre autour de moi, la ténèbre opaque, -qui subsiste, qui s’éternise. - -De mon doigt je me suis assuré que mes yeux étaient grands ouverts—et -ils ne voient pas. - -Ces mers, ces champs, ces paysages, ces lunes et ces couchers de -soleil, ces soleils et ces longs jours se sont précipités sur mes -yeux et en s’enfuyant, ont emporté mes yeux larme à larme. Mes pleurs -anciens—et j’ai tant pleuré—sont revenus, sont repartis avec mes -yeux. Ou plutôt—pourquoi chercher en mon malheur—c’est ta vision, ma -bien-aimée, c’est ta fugitive et lente vision qui m’a aveuglé—et c’est -de ne t’avoir pas vue que je ne vois plus. - -Misérable trompeur de moi-même! Je me cachais mon émotion, je me -contais des contes—mon conte—en sérénité, en confiance: je trouvais -ça très touchant et très amusant. - -Et, sous mon épiderme raidi en sa volonté d’indifférence, tout mon -être—secrètement, doucement, pour que je ne m’en aperçusse pas—tout -mon être en sanglots, en révoltes, en désespoirs, se gonflait et s’en -allait à la dérive du fleuve d’amour, s’en allait comme il était -venu—sans baisers. - -Et je me croyais calme, résigné! - -Je me mourais—sous moi. - -Mes yeux ne verront plus: la voiture descend, c’est une rue avec des -lumières et des gens me frôlent et me touchent pour passer, pour -monter: du noir, du noir, du noir que je ne puis même plus trouer de -ta chère silhouette, de tes cheveux,—du noir, un noir total... - -Je me rappelle maintenant: c’est le jour des morts; hier ce n’était -que le jour de la mort, aujourd’hui ce sont les morts, un par un, ceux -qui ont un nom, ceux qui n’en ont pas et je suis leur compagnon, leur -prisonnier, un mort qui a des souvenirs, sans images, un souvenir muet, -un souvenir à vide, un souvenir si lointain qu’on ne peut le saisir. Et -que m’importe de voir puisque je ne t’ai pas vue! - -Si, si, il me faut mes yeux pour plus tard, pour te retrouver, pour te -revoir!... - - * * * * * - -Les yeux me sont revenus, en deux fois. La nuit m’avais repris et m’a -lâché et maintenant timidement, je regarde—pour voir quoi? - -Des gens qui s’apitoient, des gens que je n’aurais jamais dû voir—mes -yeux se sont fermés pour les avoir vus, pour les avoir trop vus! Ah! - -Je n’aurais jamais dû voir que toi, chérie, et j’aurais dû garder mes -yeux pour toi, mes pauvres yeux qui voient trop, qui se fatiguent sur -ces gens, en ce soir des morts où je ne t’apercevrai pas, en ce soir de -mort qui agonise si lentement et qui s’épand, qui s’allonge à l’infini -de notre amour et qui l’enferme d’un tombeau mourant et glissant, d’un -tombeau qui grandit, qui grandit devant mes pauvres yeux, devant mon -envie de pleurer, mon désespoir et mon désir. - -Comme je t’aime! - - - - -V - -«CELLE QUI EST TROP GAIE.» - - -—Je ne t’aime pas assez. - -—Qu’est-ce qui te prend? - -—Toi. - -—Pas assez? - -—Non. Pas assez. J’ai réfléchi à ça sur mon omnibus. - -—Je t’avais pourtant défendu... - -—Je l’ai tout de même assiégé et occupé. - -—Pour me désobéir? Pour te faire remarquer? - -—On ne remarque pas les gens en omnibus. - -—Et tes voisins? - -—Ils ont à penser à eux. - -—Enfin, puisque tu as songé à moi en omnibus, ça prouve que tu songes -à moi et que tu m’aimes. - -—Je ne t’aime pas assez. - -—Encore! Tu viens de me raconter que, de ne m’avoir pas rencontrée -avant-hier, tu es devenu aveugle, que mon absence hier t’a rendu fou: -c’est bien, que veux-tu de plus? - -—Toi d’abord. - -—Tu m’as. - -—Et je veux plus. De l’omnibus, pour ne pas faire attention aux -voisins que tu me reproches, pour ne pas les laisser me parler, je -causais avec Dieu. Je lui disais: «Fais-moi la grâce d’aimer celle qui -m’aime. Je suis jaloux d’elle. Elle m’aime plus et mieux.» - -—C’est vrai. - -—N’est-ce pas? n’est-ce pas? - -—Mais oui. Pourquoi m’obliger à t’aimer plus que tu ne m’aimes? - -—C’est que tu es trop gaie. Tu ris. J’aurais voulu te voir triste pour -les journées que nous avons perdues. - -—Nous ne les avons pas perdues, mon ami: elles t’ont apporté de -la tristesse, de l’horreur, elles t’ont blessé. Et je te retrouve -aujourd’hui et j’ai pu venir vers toi et nous nous disons des choses -dans les bras l’un de l’autre et j’ai ta chair sous les mains, sous les -lèvres, j’ai ton cœur, là, qui s’inquiète, qui tâche à s’inquiéter près -de mon cœur, j’ai ton ennui de petit enfant, j’ai ta mauvaise humeur, -ta bouderie contre le bonheur: que veux-tu encore? - -—Je veux t’aimer. - -—Ah! mon chéri, aimons-nous en joie, aimons-nous en un tumulte, en -une exaltation, en une allégresse. Tu me connais pourtant et tu sais -combien j’ai besoin d’intimité, combien j’ai besoin de secret, d’être -seule avec toi. Eh bien! aujourd’hui mon amour me semble bruyant, -presque public, tout de clameur et de puissance. Il éclate, il se -lâche, il hurle, il rit. - -—Chérie, chérie! - -—Eh! quoi, il aurait fallu commencer par m’aimer comme un saint -sacrement, par m’aimer en un songe, de loin, de si loin... - -—Je t’ai aimée de si loin et en un tel songe... - -—Ça t’a passé? - -—Non, ça ne m’a pas passé. Je te caresse, je souffre, je te touche, -j’exaspère sur ton cœur et sur ta chair, ma chair et mon cœur—et mon -songe dépasse, déborde mon délice et mon songe, comme un halo, comme -une ténèbre épaisse couvre tout, vague, vole, emplit le monde. - -—Sois sincère: tu m’aimes et tu m’aimes bien, tu m’aimes fortement, -en homme, et ce qui vaut mieux, en enfant impatient, fou, avide, qui -pleure et qui trouve une furie, une fièvre nouvelle et féconde en -pleurs et tu m’aimes, mieux que tout le monde, mais comme ferait tout -le monde. - -—Chérie, chérie, aie de la pitié pour les heures et les jours que j’ai -passés sans toi, à t’attendre. Aie pitié de ces heures si longues, -si lentes, de ces heures de néant et de souffrance, où ma vie venait -expirer à mes lèvres en un baiser, un baiser que je ne te pouvais -donner. J’ai les lèvres gercées de ne pas t’avoir embrassée. - -—Et tu m’embrasses lourdement, étroitement, d’un baiser pointu, aigu, -qui cerne, qui se multiplie et qui s’éternise. - -—Ne fais pas attention, chérie, et pardonne-moi ma férocité. - -—Je ne te la pardonne pas, je l’aime. Je ne l’excuse pas car c’est ta -seule excuse et ta seule raison de vivre. Et pourquoi sommes-nous ici, -s’il te plaît? - -—Chérie, chérie, nous sommes venus ici nous mettre en dehors de -l’humanité, nous sommes venus ici être des dieux, des dieux de -tristesse. - -—Zut! - -—Chérie, chérie, pourquoi ne plus être toi-même? Tu es sortie de toi -comme, un jour de sortie, on sort de son couvent de pudeur et de -pureté. J’ai remarqué que seule au monde et parmi toutes les femmes, -tu étais femme du monde, que tu savais t’avancer avec la grâce de la -décence, que ta démarche était parfaite comme la beauté. J’ai vu des -filles dont les hanches saillaient, valsaient, perçaient l’étoffe, le -décor, les rues, le siècle, et dansaient le cancan, dont les hanches -avaient l’air d’être en vedette sur une affiche de music-hall et qui -roulaient, littéralement, des filles qui ne savaient que faire de leurs -mains, qui avaient une marche d’attente, de provocation, même quand -elles ne voulaient pas, et d’abandon dans la honte, des filles qu’on -tutoie de loin, par nécessité, pour les tenir à distance. Toi, on est -toujours tenté de te dire: «Vous.» - -—Pas toi? - -—Oh! moi, je tutoie Dieu. Mais chérie, te rappelles-tu les belles, -les nobles lettres que tu m’écrivais? La tendresse s’y haussait à -l’héroïsme et c’était une sérénité ardente et pure; le sentiment s’y -haussait à l’idée et c’était profond et grand et le cœur y devenait de -l’âme. Je me sentais tout petit devant tes lettres: je t’y découvrais -sainte et martyre et si innocemment, si furieusement, si savamment -maternelle! Tu m’enveloppais de conseils, en même temps que tu me -lançais ton lyrisme, et ton lyrisme s’éployait et me dépassait, -s’enfonçait dans le mur et dans le ciel: Je pleurais de n’être pas -digne de toi, de ne pas être aussi poète, aussi grand que toi, de ne -pas pouvoir t’aimer autant que toi. Femme, femme, ta ferveur, ta foi, -toute la religion qui éclataient à chaque mot, qui se fondaient en -tous les mots d’amour, qui faisaient de tes lettres un globe d’or, -d’or subtil, d’or liturgique s’enfonçaient en moi comme des pointes de -remords, me revêtaient d’un cilice de honte. Moi qui croyais si peu, -qui croyais par saccades, hystériquement, moi qui... - -—Laisse ça: tu ne m’humilieras pas. Je t’ai. - -—Chérie, chérie, tes belles lettres, tes belles pensées, tes images, -ton acceptation résolue de l’amour et de ses dangers et ta timidité -devant l’amour, tu n’imagines rien de plus joli, de plus délicat, de -plus fort. - -—C’est le désir qui me dictait mes phrases. Laisse ça. - -—Mais, chérie... - -—Ou laisse-moi. Ne sois pas hypocrite. N’aie pas à la fois le plaisir, -tout court, et le plaisir de te faire de la peine et de m’en faire. -Je suis toujours la femme ancienne, la femme de tes rêveries, de tes -psychologies, de tes poésies. Mais je suis gaie aujourd’hui: je veux -rester gaie et je veux que nos lyrismes soient des lyrismes en action. -Et toi aussi, petit Tartuffe du sentiment! - -—Eh! oui, chérie. - -—Ne dis pas ça comme ça. C’est à ton corps défendant que... - -—Tu vas faire un calembour de fille. - -—Tu es dur aujourd’hui pour les filles. Tu m’as écrit des lettres où -tu les plaignais et tu rêvais à moi au milieu d’elles. C’était très -bien. Qu’as-tu donc? - -—J’ai que tu es trop gaie. En ces deux jours où je t’ai espérée et -où j’ai désespéré de toi, toute mon existence est revenue et tous mes -malheurs m’ont repris, de frais, m’ont secoué, m’ont courbé, m’ont -empli, m’ont enduit de leur glu méchante. - -—Tu n’es tout entier qu’une plainte. Il te reste les yeux pour -pleurer. Tu permets que je les embrasse? - -—Tout de même. Fais vite. - -—Ah! ah! - -—Quoi? - -—Ah! ah! - -Je ne puis en tirer autre chose, avec des caresses et des baisers et la -plus qualifiée fureur amoureuse. Elle tient tant à être gaie, elle est -si fatalement gaie aujourd’hui que, n’ayant rien pour me répondre, elle -rit, pour ne pas parler, pour ne pas entendre. Elle ne veut rien savoir -sinon qu’elle est là—et moi. - -Et ce sont des rires qui volent, qui m’enserrent, qui crépitent, qui -éclatent sur moi, avec des baisers, qui entrent en moi, avec des -baisers, qui fusent de moi, avec des baisers, c’est un bain de rires et -il y a des rires en ses bras, en ses mains, en ses cheveux, dans tous -les plis de ses vêtements. - -Je n’ai jamais été plus malheureux. Car ces rires me prennent et je -vais rire moi aussi, je vais être joyeux, nerveusement, sauvagement et -cette chambre va être joyeuse—qui n’est pas faite pour ça. - -Cependant la rieuse se lève, se campe, toute droite et rieuse: «Tu n’as -rien à me demander?» - -—Tu veux que je te demande de te déshabiller? - -—Ou veux-tu que je te jette mes vêtements à la figure? - -—Je vais te déshabiller moi-même. - -—Tu vas te fatiguer. - -Et les agrafes sautent, avec des rires encore, des rires dans les -cordons qui se dénouent et qui rament, des rires dans le tournoiement -des choses blanches et des choses bleues qui s’évident, qui meurent, -qui tombent sur le fauteuil, des rires dans les hauts de meubles, des -rires dans la lampe et un rire, un rire blanc, un rire rose, un rire en -relief, un rire d’harmonie, un rire de chair, de lumière, de grâce, de -ferme jeunesse résolue, son corps qui se dresse, qui s’infléchit, qui -s’affirme et qui, tout de suite, disparaît, se voile, se drape... dans -un drap. - -Ah! maintenant, chérie, ne fais pas d’effort pour m’égayer: la voilà, -la gaieté, la gaieté tyrannique, la gaieté jumelle, la lourde et pire -gaieté qui m’a pris, qui m’a tordu,—et le lit est un lit de rires. -Nous rions pour rien, pour nous, pour tout, nous rions comme des -enfants, comme des démons, nous rions comme si nous accomplissions un -sacerdoce. Rire qui se varie, qui varie le labeur et la peine de notre -volupté, qui se greffe sur notre volupté, qui jaillit de notre volupté, -qui la voile, qui la viole, un rire qui se glisse en notre étreinte, -qui nous sépare, qui nous unit, qui nous soude, qui nous confond. -Ce n’est pas un rire épileptique: c’est la nature qui tour à tour -gazouille, crie, s’alanguit, vibre en lui, c’est un rire excusable. - -—Mais pourquoi rions-nous? - -Nous sommes de petits et clairs animaux mais des animaux qui rient. - -Et quand tout est consommé, roidie et électrique, les yeux clos -laissant filtrer un éclair trouble, les cheveux comme métalliques, le -corps gaufré, la bouche durcie en sa lassitude avide, les bras ouverts, -lâchant et retenant à la fois, le nez spasmodique, tu ris encore et -je ris encore et nous sommes un monstre qui rit, qui rit de partout, -malgré tout, malgré soi, qui ne rit plus que pour rire et qui va -recommencer pour rire encore, qui va fuir de son épuisement pour rire -et nous sommes une machine à rire, un rire bossué, crevé, échevelé, -ruisselant, épars, un rire de sueur, de satisfaction, de désir, un rire -d’horreur et d’éternité. - -Nous ne sortons de notre rire que pour y rentrer, pour rire plus fort, -après avoir dit—en riant—des bêtises. Comme j’ai fait, de profil -perdu, quelques grimaces, pour l’oreiller, pour le lobe de ton oreille, -pour un peu de tes cheveux et pour ton œil aussi qui regardait de -biais, tu m’as dit: «Avez-vous fini, monsieur singe?» du ton d’un clown -anglais et je me suis précipité sur ce «monsieur Singe». Je te l’ai -renvoyé, en un baiser rieur, je te l’ai appliqué sur la joue et sur le -cœur, de deux baisers, je t’en ai barbouillé le visage, le corps et -l’âme, de trois, de dix, de cent baisers. - -Et nos rires sont devenus des rires de panthères sans méchanceté. - -Tu m’as menacé: - -«Répète un peu.» - -J’ai répété. - -Tu as ajouté: - -«Tu vas voir.» - -Et j’ai vu. - -De tes ongles, tu t’es amusée longuement, patiemment à m’égratigner -la poitrine et le dos. Je m’obstinais, riant plus fort: «Monsieur -Singe! monsieur Singe» et tu t’obstinais, aiguë, les dents serrées, -m’égratignant, sous mes baisers, sous mes rires, pour avoir à rire -encore, plus fort, de toi, de moi, pour avoir à me plaindre et à me -soigner en riant. - -Nous avons continué à nous aimer en riant; nous avons ri pour toute -notre vie et pour la vie des autres—et ça a duré une heure, une heure -et demie—pas plus. - -Tu t’es habillée de rire, tu m’as mordu d’un «Au revoir» en riant et -ç’a été une fuite de rires et des rires qui restaient aussi—pour moi. - - * * * * * - -J’en ai eu pour mon omnibus, j’en ai pour mon dîner, j’en ai pour ma -nuit, pour... - - * * * * * - -Mais qu’est-ce que cette lettre? Une écriture contrefaite, épaisse, -insistant sur sa vulgarité et sa pesanteur. Et des lignes lâches: -«M^{me} Claire T... est restée avec vous aujourd’hui dans un -appartement dont vous aviez la clef. Prenez garde à moi: je ne vous -lâche pas, attendez-vous à tout.» Pas de signature, naturellement. -Carte-lettre qui se tourne, qui s’ouvre, qui se ferme, qui offre -toujours aux yeux la même ignominie. Je n’aurais pas imaginé que le -service des postes fût aussi rapide. Elle m’est venue si vite, cette -lettre! - -Il doit y avoir un service spécial des postes pour les canailles, -contre les âmes et contre les cœurs. - -Mes rires? où sont mes rires? j’en avais horreur tout à l’heure. Il me -les faut maintenant. - -Ils sont loin. - -Et elle est loin aussi, la rieuse. Et, si loin, elle a dû recevoir la -même lettre, aussi ignoble, aussi rapide. Je tâche à me représenter son -dégoût, sa terreur. - -Je ne revois d’elle que son rire. - -N’aie pas peur, n’aie pas peur, chérie. Je suis là—mais lui, eux, où -est-il, où sont-ils, où se cache cette chose qui a écrit cette lettre, -cette chose qui se terre pour se lever sur mon chemin, sur ton chemin, -pour nous épier, pour nous suivre, qui monte la garde, la méchante -garde devant notre bonheur et qui lance sur lui les mots qui arrêtent, -qui souillent, les mots qui ont vu, les mots-témoins qui ricanent, les -mots-valets qui trahissent, les mots qui accusent, qui reprochent, qui -menacent, qui condamnent,—sans mandat. - -Peu m’importe ce papier, peu m’importe le nom de l’infâme. Je le défie -en son anonymat, je le défie, unité, et je le défie, légion: je ne -veux rien suspecter parce qu’il me faudrait suspecter tout le monde, -parce que tout le monde, n’importe qui, peut se glisser le long d’un -secret, peut lire et voir à travers, peut baver dessus sans savoir, -parce que tout le monde peut être au courant de tout, parce que le -mystère, l’occulte ne choisit pas, se prostitue au hasard, se livre -et livre les gens au hasard, parce que le mal, la haine, l’envie, la -perfidie inutile est partout, parce que la trahison est nationale et -internationale, qu’il suffit d’avoir du bonheur pour être perdu, qu’il -suffît d’avoir du cœur pour sembler insulter ceux qui n’en ont pas, la -foule, le monde, l’univers. - -Homme ou femme qui as écrit, qui as vomi cette lettre, sois tranquille; -elle ne servira de rien. - -Demain, tu me verras monter chez moi, chez nous à pied et je -m’éventerai avec ta lettre, de ta lettre, je me jetterai de la boue, -de la honte, de l’humanité au visage, pour m’éveiller, pour ne pas -m’endormir et m’ensevelir en mon lyrisme, en ma félicité, en ma -divinité. - - * * * * * - -Mais elle, elle, «Madame Claire T...?» Je l’évoque courbée sur cette -lettre, courbée sur ces menaces, sous ses craintes; je l’évoque broyée, -s’abandonnant, mourante. Non! je l’évoque riant, je ne puis me rappeler -d’elle que son rire! J’ai possédé un rire, je suis l’amant d’un rire, -je suis un demi-rire! Tes cheveux! ta bouche! tes yeux! Je ne les -revois que mourant, s’échevelant en un rire et tu ris sur cette lettre, -tu ris dans cette lettre, chérie, chérie... - - * * * * * - -Tu n’es pas venue—et c’était inévitable. Tu avais reçu la même lettre, -la mienne, son reflet de haine et tu t’en étais affolée. Tu n’as pas -osé _crâner_, tu m’as envoyé un télégramme qui m’est arrivé, j’en -suis sûr, en voletant d’effroi jusqu’à moi, sans porteur, sans autre -intermédiaire que ta peur du danger, un télégramme haletant, craquelé, -d’une haute et courte écriture se pelotonnant, cherchant à s’échapper, -flageolante et vide, un télégramme éploré, un télégramme d’agonie—et -j’ai imaginé, malgré moi, ton rire autour. - -Cette chambre est pleine de rire, encore, d’un relent de rire que je -sens, que je vois. J’ai acheté un petit abat-jour pour le voir moins, -j’ai essayé d’écrire pour moins entendre: le rire a percé l’abat-jour, -a percé mes oreilles. - -J’ai fini: le rire m’a suivi. - -Sois content, anonyme: tu as réussi. Et tu ne savais pas que, avec toi, -contre moi, il y aurait son rire à elle et mon rire, le rire qui t’a -bravé, qui t’a attiré, le rire néfaste qui t’a créé et engendré tout -armé, gros de larmes, inépuisable d’horreur. - -Il faut pourtant que je sache qui tu es, anonyme. Tu peux être -plusieurs: des gens m’en veulent, parce que je n’ai pas voulu d’eux et -de leur amitié, d’autres parce qu’ils n’ont rien à faire. Des voisins, -des confrères ils sont trop! des domestiques, des filles! - -J’ai une piste. - -Ils sont deux qui vivent ensemble, en une tour d’ivoire qui est une -tour de soleil et une tour de lune, une tour de marbre ou plutôt une -tour d’immatérialité mauve car la lune et le soleil et les étoiles, -c’est encore trop grossier pour eux. C’est le frère et la sœur: ils -sont poètes puisqu’ils sont frère et sœur et qu’il est poète. - -Ils se nomment Tristan et Iseult sans effort, sincèrement, de par la -volonté de leurs parents qui, les premiers entre les premiers, avaient -entendu Wagner—dans le texte. - -Blonds comme on n’est blond que dans les légendes, beaux comme on est -beau dans l’au-delà, si purs en leurs regards, leurs gestes, leur -démarche et leurs doigts, si visiblement vierges, si ouvertement -ingénus et désabusés, célestes de naissance, anges par vocation, -ils sont harmonieux en leurs discours et leurs silences et chantent -quand ils veulent parler. Leur affection est pour tous ceux qui -les connaissent une consolation de l’existence et un avant-goût de -l’au-delà. Nonchalamment, dédaigneusement, ils égrènent un chapelet de -sublimités, et épandent, sans la couper, la beauté en des phrases qui -se dorent de tous les ors et se doublent de tout azur. Rien ne trouve -grâce devant eux; que dis-je? rien ne les blesse, rien ne les touche, -rien n’existe que les idées, les utopies et les ailes. Assis en leurs -hautes chaises, ils rêvent mollement, imperturbablement, comme ils -prieraient. Tristan a permis à des fidèles de lire des poèmes lyriques, -sans violence où l’élégie—la plus noble élégie venait attendrir et -nuancer de discrétion l’audace de son génie. - -Quant à Yseult, elle est musicienne et transpose les musiques pour -séraphins, pour monades et pour Dieux. C’est un délice vivant et si -peu vivant, c’est une extase ambulante, si peu, qui ne sait pas ce que -c’est que les rues, qui ne sait pas ce qu’est le chemin de fer, ce que -sont les bateaux à vapeur et qui erre dans les forêts, sur les mers -et dans les clairs de lune après y avoir été amenée par l’envol d’une -Chimère. - -Eh bien! ce couple, cette extase, cette immatérialité, c’est ma lettre -anonyme. - -Chacun a écrit la sienne, lui et elle, chacun a espionné, lui et elle, -moi et toi, chère, chère «Madame Claire T...!» Claire! Prénom que je -n’ai jamais prononcé, prénom devant lequel j’ai hésité! Il ne vous a -pas émus, misérables, ce prénom magique, il ne vous a pas retenus comme -au seuil d’une grotte enchantée, comme au seuil du paradis lumineux? -Ah! ah! un mot, un mot de plus, à ajouter aux mots qui frappent et -qui font saigner, un mot bref, qui ne fatigue pas. Et votre main l’a -craché, votre main de scandale et de ténèbre. - -Canailles! canailles! - -Chaste et pâle Tristan, je ne sais pas si tu as aimé ma maîtresse ou -si tu l’as désirée—je ne suis pas de ces gens qui peuvent établir une -distinction, une gradation, un pont entre l’amour et le désir et qui -peuvent entre eux jeter un précipice—, je ne sais même pas si, pour -parler le style de la Bible, tu l’as convoitée: je sais que tu l’as -obsédée de ta mélancolie, de tes plaintes, de ton néant lacrymatoire -que tu prodiguais, de ton infortune, de ta souffrance, que tu l’as -souillée de tes supplications et de ton désespoir, que tu as exercé -sur elle le plus effroyable chantage à la tristesse, le chantage à la -pitié, le chantage à la fraternité, le chantage à l’âme-sœur. - -Et, de ta Tour d’ivoire, tu es descendu dans la rue, tu as bu chez des -marchands de vin et le peuple t’a marché sur les pieds, a grouillé -autour de toi et sur toi, tu as attendu en des coins d’ombre, en des -murs gras, tu as suivi des omnibus, tu as filé des fiacres, et ta -sœur—ton rêve de sœur,—a sali ses souliers dans des ruisseaux, -courant, suant, se tachant, culbutant pour le plaisir, pour le plaisir -de trahir. - -Dévouement? A toi. - -Ah! c’est beau! c’est très beau! - -Mais ne me demande pas d’admirer—puisque tu ne peux même pas me -demander de te punir, puisque tu m’es sacré—à cause de ta trahison, -puisque, étant entré dans mon secret par la petite porte, la porte de -l’assassin, tu fais partie de mon secret, comme le meurtrier qui, après -avoir tué le prêtre en son église, demeurait en sûreté en cette église: -jouis du droit d’asile et va... va... - -C’est moi qui fuis: il me semble que tu es tapi en cette chambre, et -que tu emplis cette chambre. Non. - -Il y a une voix qui entre ici, une voix basse, gluante et pointue, une -voix où tout tremble, où tout implore: - -—La charité, messieurs et dame!... pauvre vieillard de soixante-quinze -ans, incapable de gagner sa vie!... - -Je ne puis pas voir, je ne puis me préciser la hideur grimaçante -et chenue de cet homme, sa sordide sérénité. Cette vieillesse qui -traîne dans la rue, cette misère croupissante, cette désolation qui, -des confins de la vie plonge dans la mort, se précipite dans ma -chambre et, sans me menacer, me prend, me prend pour toujours, voix -d’outre-tombe qui prolonge la misère, qui m’offre toutes les misères, -qui m’entraîne dans les mailles du filet de Misère. - - * * * * * - -Y aura-t-il une place en ma chambre pour ton évocation à toi, chérie, -pour ta haute et câline apparition, pour chasser d’ici la trahison et -la détresse? Apercevrai-je, en un mirage consolant, ton pensif visage -d’espoir? Ah! je t’aperçois et je ne perçois qu’un rire, un rire -éclatant, sans pensée, un rire effroyable, ton rire, notre rire d’hier! - -Je fuis, je fuis plus ton rire, ton effroyable rire que tout le reste, -ton rire qui clame, qui s’étend sur la trahison et sur la misère qui, -plus effroyable, ensevelit en lui—pour les ressusciter—ma douleur, -mon trouble et mon inquiétude. - - * * * * * - -Je me suis arrêté à la terrasse de café où je me suis arrêté déjà, où -j’ai rencontré ton mari, où je le rencontre encore. Cette fois-ci, je -lui ai demandé: - -—Votre femme va bien? - -d’une voix tordue et brisée, sèche comme la fièvre, âpre et courte -comme la peur, et je me suis approché de lui, tout près, pour boire ton -image en ses yeux, pour lui voler ton immédiat souvenir. Il m’a répondu: - -—Oui, très bien. - -Et les larmes me sont venues. C’est que je subissais ton martyre, -chérie, ton incessant supplice de dissimulation et de simulation, ton -effort pour paraître calme et joyeuse, joyeuse et—j’en étais sûr,—tu -pleurais maintenant, tu t’effarais, tu t’affolais à ton aise, loin de -ton époux—qui était là. - -Et je t’évoque... - -C’est ton rire qui me frappe en plein visage, ton rire jaillissant de -ma mémoire, jaillissant du passé pour m’éclabousser et m’éclabousser de -sang, ton rire s’égrenant, glougloutant, menu, compact, total. - -Une vieille femme, genoux fléchissants, allonge sa face, son cou -plissé, ses rides vers mon cou: - -—J’ai quatre-vingt-six ans, jeune homme, tousse-t-elle si lentement, -et j’ai faim. - -Ton rire, chérie, ton rire fuse derrière la vieille femme, l’auréole -d’une auréole malfaisante et je me recule de ce cadre de rire, de cette -niche agressive de rires. - -La vieille femme ramasse ses vieux membres et ses vieilles rides, comme -elle ramasserait des sous, et s’en va, d’un pas usé, du pas dont un -revenant s’en retourne vers la tombe—où il était mieux. Elle n’est pas -triste—elle ne peut plus être triste—elle a connu tant d’échecs! - -Je me rue sur elle, à travers le fantôme de rire, je lui donne -convulsivement des pièces de bronze qui débordent son attente; et -des remerciements pénibles, trop de remerciements, filtrent vers -moi, des remerciements qui me font peur, qui m’apportent le malheur, -qui m’attirent de plus en plus dans le chemin de misère et qui m’y -clouent... - - * * * * * - -Et ton rire, chérie, me suit dans mon taudis solitaire, en mon petit -lit à moi, se glisse entre mes camarades, vole de mes livres, de mes -cauchemars, de mon sommeil. - -Ne ris plus, ne ris plus, chérie! Mais on ne commande pas aux absents! - -On ne commande pas au passé quand il revit. - -Ton rire, je le retrouve dans les rues, dans les aboiements des chiens, -dans les rires même qui fleurissent dans les rues, les rires des -petites ouvrières, des filles, des oisifs et des sergents de ville. - -J’ai rêvé à ton enfance, chez nous, et ton rire a revécu dans tes -rires d’enfant; j’ai rêvé à ta ville natale, à cette dormante Péronne, -si triste, si légendaire, si enfoncée dans les siècles—et des rires -se sont égaillés de ses tours, des rires ont glissé des jours de -ses dentelles, ont passé à travers ses batistes, ont crépité sur -ses marais, ont rougi ses briques, ont bondi des murailles, de ses -couvents, rires vert-de-grisés, rires nostalgiques, rires millénaires; -des rires de bronze ont été chassés de ses canons encloués, des rires -se sont élevés de ses tourbières, des rires ont été secoués par les -cloches de ses églises et des rires se sont échappés, en boitillant, -des rires étroits, de son hôpital. - -J’ai rêvé à ton père mort jeune, à ta mère sitôt morte et des rires -ont violé leurs cercueils; je t’ai évoquée, jeune orpheline: rires en -cornette, rires en crêpes, rires partout! - -Et notre chambre est trop étroite pour tous ces rires et mon cœur est -trop étroit pour leur amertume: je ne puis les cracher, ces rires, -avec des larmes. Je ne puis pleurer, comme un vieil homme, pleurer les -larmes qui toussent, qui hoquètent, qui écartent. - -Et huit longs jours m’encagent en tes rires, huit jours sans nouvelles, -huit jours de rage, de douleur et d’impuissance qui s’étirent entre -l’attente d’une lettre d’amour et l’attente d’une lettre anonyme, huit -jours raidis, huit jours qui retombent, l’un après l’autre, usés sans -avoir servi. - -Je t’envoie du courage, poste restante, et—n’est-ce pas?—tu n’oses -pas retirer mes lettres et tu vis, cloîtrée en ta terreur, haletante, -guettant l’arrivée de ton mari pour te mettre à sourire, longuement, -et pour figer sur tes lèvres ce sourire difficile, ce sourire de momie -torturée? - -J’entends ton rire sourdre de mes mots qui se débattent et qui hésitent -en leur appel, sourdre de mes désespoirs, sourdre de la fatalité qui -nous étreint, qui nous sépare, qui nous précipite loin de l’autre après -deux baisers contrariés et disjoints. - -Je veux travailler, tracer des mots indifférents: ton rire, ton rire, -encore! - -Ah! chérie, reviens pour que je ne t’entende plus rire! - - * * * * * - -Tu reviendras. - -J’ai reçu une lettre de toi, enfin, une lettre de tendresse, de -récriminations, de reproches sanglotants et d’étreintes contenues et -sanglotantes aussi, une lettre ratiocinatrice, de belle et large raison -et d’une passion si exacte, si jolie, si noble, si stricte, lettre -digne d’une matrone romaine et d’Eloa, de M^{me} de Sévigné, de M^{lle} -de Lespinasse, lettre d’héroïne et de martyre. - -Et ton rire, ton rire infatigable, l’encadrait, tournait autour. - -Je cours au rendez-vous que tu m’as donné pour tromper ton rire. - -Par un caprice, par une prédestination, par un exquis sentiment -de pudeur, de poésie et de lointain, tu m’as dit de t’attendre au -Trocadéro, au milieu de la galerie. - -J’y devance l’heure que tu m’as indiquée, je m’y morfonds, je m’y -affole. Jamais je n’eusse cru à un tel nombre de galeries. - -C’est le labyrinthe même. - -Pour y retrouver la frêle Ariane qui veut y renouer le fil de notre -fable, j’erre, j’erre solitaire—et pas assez solitaire. Des gens -tournent et montent qui sortent de je ne sais où. - -Et les dieux captifs ne sortent pas pour me protéger, pour -m’encourager. Des allumeurs de réverbères et des agents s’y relaient -et la pauvre rouille des arbres et la triste blancheur des statues, -le jardin chauve en contre-bas, sous la lividité des pierres et des -arches, des voûtes et des portes, des colonnes et de l’écho, tout -se mue en des rires, en ton rire, chérie, ton rire qui se courbe, -qui tourne, qui monte, qui descend, qui s’engouffre du jardin sous -la galerie, qui, des portes closes, se rue dans la galerie, ton rire -qui, des bouches invisibles des dieux hindous aux bouches muettes des -agents, des vagabonds et des allumeurs de réverbères, aux bouches -blanches des statues, des troncs des arbres aux feuilles-fantômes, -prend tout, roule sur tout, agite tout, valse—en quelle valse immense, -redoublante—de l’écho au crépuscule, et grandit avec la nuit. - -Je vais d’une sortie à l’autre sortie et je reviens: ton rire tue -les minutes! tant de minutes sous lui, s’en nourrit, s’en engraisse, -ton rire déborde ces voûtes, déborde ce jardin, galope jusqu’au -Champ-de-Mars, jusqu’en haut de la Tour Eiffel et retourne à moi en -une poussée, en un soufflet gigantesque, le soufflet de tout l’enfer, -de toute la méchanceté, de toute la bassesse humaine, le soufflet dont -le démon souffletterait l’idéal et ton rire spasmodique, haletant, -précipité me frappe et s’éloigne pour me frapper encore, pour me -prouver que je n’ai plus rien de toi, pas même le souvenir et la -mélancolie. - - * * * * * - -Ah! merci! chérie! tu te jettes contre ton rire: c’est toi, c’est toi! -Te voilà! - - - - -VI - -LES JEUX DE LA LUMIÈRE ET DU HASARD - - -Tu me fais signe de ne pas aller à ta rencontre et, de ton long pas -d’honnête femme, tu viens à moi, sans en avoir l’air. - -Et tu n’hésites plus, tu te laisses prendre, tu me prends, et, au beau -milieu de la galerie, cependant que le jardin, les statues se taisent, -s’apaisent, se recueillent pour notre communion, nous nous embrassons -à pleine bouche, nous nous acharnons à notre baiser, nous nous -embrassons, d’un seul baiser, pour les jours où nous ne nous sommes -pas embrassés, et, sans honte, d’un seul sanglot, nous pleurons, nous -pleurons ensemble. - -Nos larmes jumelles se brisent l’une contre l’autre, se joignent, se -mêlent et nous nous serrons plus fort, nous pleurons plus fort, de tout -notre cœur, de notre semaine vide, de tout nous. Chérie, chérie, ces -galeries, ces salles fermées, tout est plein de douleurs d’amour, de -rencontres aussi et de pleurs, de pleurs doux-amers, comme disait notre -Pléïade. - -Toutes les légendes, toutes les amantes sont là, à peine raidies par -les siècles et nous ne faisons, nous ne ferons rien de nouveau: les -gens là-dedans ont aimé et sont morts avant nous. - -Mais en cette solitude sur quoi tombe la nuit, tu ne nous sens pas -assez seuls: il y a trop de lyrisme, trop de résignation, trop de -fatalité derrière nous, tu m’entraînes en notre secret, tu me tires en -notre histoire qu’il faut continuer: - -C’est un fiacre où tu as encore à pleurer, pour les rires que, malgré -toi, tu m’as infligés. - -Tu t’es mise à pleurer et à attendre la suite de mes pleurs tout -de suite, en un coin, mais le cocher me rappelle: «Où faut-il vous -conduire?» - - * * * * * - -C’est vrai: il faut nous conduire quelque part. Tu m’as fait te -chercher très loin, chercher très loin tes larmes. - -Il faut aller ailleurs, suivre ailleurs tes larmes: les voitures ont -des roues et ne peuvent vous laisser aimer en place: l’amour est -vagabond chez elles. - -Je m’inquiète, je ne trouve pas, je dis au cocher: «A Notre-Dame!» -Nous avons eu des dieux derrière nous ici, sans les voir; allons voir -d’autres dieux, un autre dieu. - -Et tu t’affoles tout à fait: «Regarde, regarde: je suis suivie, nous -sommes suivis!» - -Et tu trembles, sous mes baisers. Tu regardes par le petit carreau -voilé: tu interroges les lourdes lanternes anonymes, qui, de leur -rectangle rouge ou blanc, coupent la nuit. - -Mais nous voici un auxiliaire: le brouillard, le brouillard qui nous -enveloppe, qui nous poudre le long des quais, le brouillard qui nous -précède, courrier épars de mystère et qui nous suit, gris, épais, -subtil protecteur. - -La Seine, opaque, rêve auprès de nous: des lumières dansent sur elle; -c’est un paysage pesant, opaque, halluciné. - -Et je veux que tu me contes ta vie, depuis ces jours qui sont pour moi -des rires-suaires. - - * * * * * - -Tu me contes des terreurs, des soupçons autour de mes soupçons, -ailleurs, plus loin, plus près, tu me contes une farouche et -blêmissante attente d’autres lettres, d’autres menaces, plus directes -et une fureur vaine de baisers, une tendresse chaude et murée en un -terrier de bête traquée, une prison humaine et une vraie prison, -froide dans le froid, stoïque, se rétrécissant avec une seule porte, en -dehors: la porte par où entre le danger, par où entre—non le remords, -grand Dieu!—mais le reproche, par où entrent la jalousie, l’envie, -la colère, la haine: la porte des vices et des malheurs. Prison où -on n’écrit pas, où on n’espère pas. Prison où l’on s’impatiente, où -l’on ne crie pas pour ne pas faire de bruit, où l’on hurle, où l’on -sanglotte, où l’on agonise, où l’on meurt,—en dedans! - -—Et te voilà, chéri, tu as été sage, au moins? Tu as pensé à moi, à -nous? Es-tu remonté chez nous? - -—Mais je n’en ai pas bougé, ma chérie, je t’ai attendue, si -cruellement, si longuement! j’écoutais les voitures, une à une. - -—Tu n’as pas entendu la mienne? Je me faisais promener au pas autour -de chez nous, tous les jours, je passais, je repassais âprement, -violemment. - -—Et tu n’entrais pas? - -—C’était périlleux: tu comprends, je voulais bien risquer de me faire -prendre pour quelque chose mais pour rien! - -—Pour rien? - -—Tes volets étaient obscurs, sans rais, sans raies de lumières. - -—Ah! chérie! pour ménager tes yeux, pour t’enfermer en un plus strict -cercle d’amour, j’avais acheté un abat-jour! - -—Je ne savais pas. - -—Ah! de te savoir si près de moi et si grave, si ardente, combien je -déteste plus mon désert, mon désert irrité, avide, peuplé de rires, -peuplé de ton rire, tu sais, ce rire dont tu as empli, dont tu as -débordé notre dernière après-midi? - -—Je ne me souviens plus: j’ai tant pleuré! mais si ça t’ennuie, je ne -rirai plus. - -—Ris, ris tout de suite. - -—Je ne sais plus. - -—Eh bien! taisons-nous, chérie, et retenons avarement notre souffle, -enlaçons-nous plus muettement, plus sauvagement en cette voiture qui -boite le long du fleuve et qui ne peut pénétrer en ces lumières qui se -varient et qui frémissent parmi des barques. Tenons-nous sans parler, -comme des pauvres gens—que nous sommes—qui n’ont plus que leur amour, -leur amour nu et dépouillé, les nerfs visibles, les chairs tailladées, -leur pauvre amour, sans sourire, sans chansons, sans paroles, leur -pauvre amour pauvre et grand, puissant par sa misère, comme la faim. Et -nous allons prier Dieu pour nous, qui est loin. Nous ne prierons pas -Dieu, chérie: il n’est pas là, il n’y est pas pour nous. - - * * * * * - -Notre-Dame se dresse, gonflée de saints et de vierges folles. - -Il est dit que nous n’aurons les dieux qu’en bordure, que nous ne les -atteindrons pas: d’ailleurs avons-nous besoin d’aller chez eux? Ne les -avons-nous pas sur nous, autour de nous, en nous, en cette voiture -basse et cahotante, tous les dieux, les tiens, les miens, ceux qui -s’occupèrent d’amour, les dieux de courage, de ferveur et d’héroïsme, -les dieux de souffrance, les dieux de jeunesse et de larmes? - -Je me sens si pur de cet afflux de divinité que je te propose, si tu as -peur, de ne plus t’aimer que d’âme, en cul-de-jatte platonicien. - -Mais, émue de ma candeur et de ma bonne foi, tu m’embrasses, pour me -remercier, d’un tel baiser, d’un baiser si passionné, si fécond, si -tyrannique que je te le rends, ton baiser, de mon humanité, de ma -bestialité, de ma chasteté ancienne, et que nous scellons de ce baiser -des noces nouvelles, païennes, totales, fauves et que la volupté -promise, la volupté proche, l’âcre et délicieuse volupté de demain -déborde cette voiture, déborde notre tristesse, déborde nos regrets, -nos ennemis, notre malheur, notre désir. - -—Viens, viens tout de suite! - -—Où? - -—Chez nous. - -—Il est trop tard et tu n’y penses pas. - -—Si j’y pense! - -—Et j’ai trop peur! - -—Tu n’as pas peur: le bon brouillard qui nous a fait blancs, qui nous -a rajeunis et poudrés et notre baiser, chérie, notre baiser énorme -et fin, qui a claqué, qui a rugi et qui a murmuré, comme un torrent -qui va grossir et comme une source aussi, source de nouveaux baisers, -source d’amour et de tous les amours, notre baiser-trompette et notre -baiser-harpe, notre baiser d’appel, notre baiser de fouille, notre -baiser de reconnaissance, de prise de possession, de communion, de -grâce, de force, de tendresse et de fureur, ah! tâche à y échapper, -chérie! enfuis-toi de ce baiser, un peu, pour voir! Tu es sa -prisonnière, son esclave! - -—Et toi? - -—Moi aussi. - -—Et les lettres anonymes? - -—Aussi! Et l’univers aussi. - -—Alors, pour le garder à nos lèvres, nous ne nous embrasserons plus? -Nous ne pourrons plus nous embrasser aussi bien? Et ce baiser-gigogne -sera-t-il stérile? - -—Embrassons-nous, embrassons-nous, chérie. - -—Tant que ça? - -—Plus. - -—Je vais te quitter. - -—Parce que nous nous embrassons? - -—Non; parce que j’ai à rentrer. Et puis, nous nous sommes retrouvés, -nous nous retrouverons. - -—Chez nous? - -—Oui. - - * * * * * - -—Tu m’as dit: oui d’une voix qui se reprenait à avoir peur et pour -n’avoir pas plus peur, pour avoir peur toute seule, tu es descendue, -rapidement. - -Et j’ai gardé mon fiacre désaffecté et je l’ai gardé longtemps parce -qu’il restait sur la buée de la vitre une ligne nerveuse et claire que -tu avais tracée et déchirée dans la nuit de ton doigt pour voir de la -lumière, pour retrouver ta route, la route de ta fuite. Les lumières -que tu avais requises par cette trouée se glissaient jusqu’à moi, me -frappaient, m’appelaient. Je ne les voyais pas. J’évoquais ta main, ton -doigt que tu avais retiré d’une caresse pour plonger dans la vie, la -vie qui n’est pas à moi et je considérais, pâle, terrible, tout ce qui -me restait de toi, cette égratignure de la vitre embuée. - -Et c’est peut-être tout ce qui me restera de toi, un soir, pour mes -autres soirs, une ligne de lumière sur un champ de larmes! - - * * * * * - -Et j’ai tort d’être triste: je t’ai. - -Je t’ai eue là, dans cette voiture et je t’ai dans cette chambre où tu -te risques, de plain-pied, de ton pied qui se déchausse. - -La porte grise de ma chambre se dérobe, en un mur gris; elle est -difficile à voir et à toucher, c’est comme une caverne qui s’enfonce -au flanc d’une vieille maison, en face d’une loge où mes concierges -achèvent de vivre, sans plus se hâter qu’ils ne se sont hâtés dans la -vie, si vieux, si polis, si résignés! - -Ma concierge entre, avant nous, de son pas de vieille femme, en notre -temple d’adolescence d’hier, usée et morte pour permettre à notre -extase d’aujourd’hui d’être chez soi, refait le lit, nettoie la chambre -et traîne sa mécanique vieillesse en dehors, tire dehors sa pauvre -vieille figure naïve et charmante en ses plis, comme une face qui n’a -jamais menti, jamais trahi, qui ne sait pas, qui ne veut pas savoir. - -Et nous sommes chez nous. - -Je t’attends, à vrai dire, et je t’attends plus que de raison. - -Je romps mon ban, à deux heures: j’ai déjeuné en public, après m’être -levé, sans retard, et j’ai semblé manger avec plaisir, causer, -m’intéresser aux mille riens de la vie publique et de la vie privée, en -commun, et je m’évade vers notre intimité, vers toi, vers ma vraie vie. - -Je monte lentement pour m’accoutumer au bonheur, pour entrer sans -stupeur et sans clameur enthousiaste, en notre joie; je laisse un peu -le jour mourir puis, pour te faire venir plus vite, je crée la nuit -chez nous, je ferme les volets et je reste seul en face de la lumière, -en face de cette lampe qui brûle pour toi et qui t’attend, qui t’attend. - -En cette rue peu passante, où des voix s’alanguissent et s’en vont, -où des sabots se suivent et se ressemblent, où les voitures d’enfant -crient aigrement sous la lassitude d’invisibles nourrices, des voitures -glissent, funèbres, emportant mon espoir, des voitures qui semblent -entrer chez moi, de force, qui crient jusqu’à moi, qui marchent sur -moi, en quel nombre! Tu ne sais pas, chérie qui ne viens pas, en quel -état je me tais et je me tords. - -Cette voiture qui tousse, qui crache, qui siffle va te déverser en -l’acuité la plus qualifiée de ma fièvre, à la pointe de mon désir, au -tourbillon de ma furie. Tu tombes à point et mon extase se ramasse, -son leurre se double: c’est toi, c’est toi; la vérité, la volupté vont -justifier mon erreur, vont jeter de la raison,—et quelle somptueuse -raison!—sur le laborieux squelette de mon hallucination continue. Mon -lit amical, mon lit d’attente va se transformer, je vais en bondir pour -lui revenir avec toi! - -Mais c’est en vain que j’ai gardé mon souffle: le fiacre sourdement -s’éloigne! Heureux encore quand c’est un fiacre et quand, en ma folie, -je n’ai pas promu au rang de fiacre, une patache d’épicier ou un camion -de marchand d’eau de Seltz. - -Je devrais, par un sens subtil, reconnaître de loin ta voiture; je -reconnais toutes les voitures et j’exaspère mon désir, je peuple -amèrement ma solitude et quand tu arrives, enfin! tu arrives tard, -quand je t’ai perdue des fois et des fois et quand ma lampe a désespéré -avec moi et qu’elle baisse, qu’elle baisse sous mes yeux clos. - - * * * * * - -Car je ne veux rien voir de cette chambre où tu fus, où tu n’es -pas, de cette chambre où chaque objet me crie non ton nom,—je ne te -nomme jamais,—mais ton corps, tout ton corps et chaque détail de ton -corps, je ferme les yeux pour mieux songer à tes yeux clos, à tes yeux -rétrécis par l’extase et la volupté et laissant s’épaissir je ne sais, -je sais trop quelle lueur trouble, grosse de divinité et d’infini! - -Je ferme les yeux pour avoir un regard plus avide, plus frais, plus -prenant lorsque tu t’approcheras, un regard qui se lavera sur toi de -toute sa nuit, qui se reposera sur toi de tout son repos et qui te -saisira et qui gardera assez de toi pour tous les pores aveugles de mon -corps, de ma peau, pour les ventricules et oreillettes aveugles de mon -cœur, pour toute mon anatomie éparse, pour mes entrailles, pour mon -âme, pour tout moi. - -Je tâche à t’oublier tous les jours pour que tu me sois nouvelle -et enchanteresse, pour que tu m’éblouisses de ta fraîcheur, de la -magnificence ambrée de ta personne, de l’harmonie changeante de ton -être! Tes yeux ont une manière de fixer, de laisser retomber ce qu’ils -fixent, une manière d’attirer, de juger, de négliger, si particulière! - -Tu as une franchise si claire et si nuancée des yeux, de la bouche, -des bras, du corps! Tu as une pudeur et une honte si fières! Et tu as -une telle douleur en toi, une douleur si éternelle et si belle! - -Ah! chérie, comme il faut que je précipite ma sensualité! Comme il faut -que je précipite toutes les nuances de ma pitié, de mon admiration, de -mon respect! Comme il faut que nous nous hâtions! - -L’abat-jour enfoncé sur notre secret, les draps tirés sur notre -frisson, les lèvres collées à nos lèvres, muettes parce qu’elles ont -trop à dire et nos âmes errant, s’attristant et se réjouissant à la -fois!... - -Mais ce serait un mémorial de fatuité, de vulgarité et de satisfaction -parce que les nuances échappent, parce que de notre pureté, de notre -innocence dans le péché, de notre fureur sainte, de notre emportement -liturgique, de la lenteur passionnée de nos caresses, de nos caresses -psalmodiées, il ne nous reste que ce que nous nous donnons l’un à -l’autre et pour nous, chérie, pour nous seuls, pour ne pas transmettre -aux autres, pour ne pas chuchoter aux autres, même en rêve! - - * * * * * - -Et, des jours où je t’ai attendue toute la journée, je me languis vers -ma petite chambre, l’autre, là-bas, où m’attend l’éloquent enlacement -de quelques phrases, bouclées, comme des bras d’étreinte, et qui me -font pleurer, délicieusement, avant de dormir, qui me font dormir la -bouche ouverte, serrée, ovale étroitement, en un baiser offert, en un -baiser espéré, sans aigreur, qui dure toute la nuit et qui dure le -matin, aussi, car je veux dormir longtemps, plus longtemps,—jusqu’à -toi... - -Les jours où je t’ai eue, je voudrais,—oh! à l’heure seulement où -je rentre,—ne t’avoir pas eue, pour trouver une lettre de toi, pour -tomber, le cœur le premier, en des mots et des phrases de toi, pour -avoir la douceur réelle et la vaine douceur, plus subtile et plus -rare, pour être heureux d’avoir été heureux, pour être heureux d’être -malheureux. - -D’ailleurs, sans vanité, tu peux être contente de moi: je ne t’ai -jamais fait part de mes impatiences, je t’ai toujours accueillie comme -la déesse la plus pure et qui prévient jusqu’au désir, j’ai été soumis, -petit garçon, j’ai lutté avec toi de candeur, de gentillesse, de -politesse, de tendresse, de gâterie et de cajolerie. - - * * * * * - -Et je t’ai fait pleurer deux fois, tout de même,—et c’était à cause de -ton mari. - -Je t’ai dit la première fois, tout simplement: «Je voudrais le voir -mort. J’ai prié Dieu qu’il le fasse mourir.» - -C’était vrai. Il t’avait empêchée de venir la veille, il t’avait même -empêchée de m’écrire, il t’avait séquestrée, dédiée à des amis, à un -dîner dont je n’étais pas, t’avait infligé des soins, des soucis, des -inutilités et tu avais été la stérile esclave du foyer sans amour, du -foyer qu’on ouvre aux étrangers, où on les convie, où on les fête, pour -rien, pour empêcher tout un jour une amante d’appartenir à son amant, -pour empêcher toute une nuit une rêveuse de rêver, d’espérer, pour la -sevrer de joie et d’amour, de tristesse d’amour, d’amour chanteur et -d’amour muet; j’avais demandé la mort de cet homme à Dieu comme je lui -demandai des miracles qu’il m’accorda,—et que je ne me rappelle qu’en -tremblant, du tremblement sacrilège et religieux,—et comme je lui -demandai des choses simples qu’il me refusa, parce que c’était trop -facile. - -Et je te le dis, puisque je te dis tout, entre deux baisers. Tu ne fis -pas effort pour retenir tes pleurs: un sanglot déchira ta poitrine, un -sanglot te secoua et tu crias: «Non! non! je ne veux pas! je l’aime! je -l’aime!» - -Je dus te calmer, de baisers frais, de baisers de remords, en te -berçant d’autres baisers; baisers odieux, et j’avais peur que tu les -crusses teints du sang de cet homme. - -Je te disais: «C’est pour rire», et tu pleurais plus fort et je te -permis de l’aimer, en t’embrassant: «Oui, oui, aime-le, tu me feras -plaisir. Je veux que tu l’aimes. Il est bon». - -Et je te gardai pour te consoler mieux et pour te consoler tout à fait, -en mon humiliation; nous nous aimâmes plus avant, pour l’amour de lui. - -Une autre fois, tu pleuras parce que la veille, j’avais rencontré une -ancienne maîtresse de Tortoze. Rencontre que je te citai, pour faire -nombre, sans y penser. - -Tu me dis: «L’année dernière, ça me mettait en fureur d’entendre ce -nom. Toutes mes jalousies jaillissaient, tournaient, bouillonnaient. -Ça me faisait pleurer: maintenant ça ne me fait plus rien. Que je suis -malheureuse!» - -Et tu pleuras, de sentir qu’elle ne te faisait plus pleurer. Tu pleuras -ton ancienne jalousie, ton amour passé, tu pleuras à la pensée que tu -n’aimais plus ton mari! - -Je raille! A la pensée que tu pensais ne plus l’aimer, que tu l’aimais -du fond de ton crime et que tu levais vers lui les yeux,—tes yeux en -pleurs,—comme sur un maître lointain au lieu de les baisser vers lui, -voûtée comme sur ta chose. - -Et moi qui n’ai jamais eu de maîtresse, moi qui n’ai consenti à l’amour -que parce que c’était toi, moi qui t’ai parée de mille voiles secrets -de pureté et de divinité pour te déshabiller, moi, si hautain, si -orgueilleux, si méchant, je t’ai laissée pleurer—pour ne pas te faire -de peine et je t’ai demandé pardon—comme il est juste. - - * * * * * - -Je n’ai pas eu de révolte quand tu m’as dit: - -—Il faut toujours que je te défende. Les gens ne savent pas, tu -comprends. Alors ils t’attaquent devant moi, disent que tu es méchant, -que tu n’as pas de cœur. Je leur réponds qu’ils se trompent. - -—Ce n’est pas la peine. Ai-je été méchant envers toi? - -—Oh! mon chéri! tu as toujours été parfait et si tendre et si câlin -et tu as eu pour moi des yeux de bonté, de naïveté, des yeux qui ne -croient pas au mal, des yeux de foi, de beauté et de splendeur. Mais -je ne peux pas les leur décrire ces yeux-là, aux gens, je ne peux pas, -pour leur prouver que tu n’es pas méchant, les introduire dans notre -lit, les gens, et je veux tant, tant être fière de toi! - -—Tu n’es pas fière de moi? - -—Je voudrais être plus fière, d’une fierté qui tiendrait le monde. Je -voudrais que les gens fussent fiers avec moi. - -—Attaque-moi quand je ne suis pas là et dis-moi, à moi, du bien de moi. - -—Voilà que tu deviens méchant. Je n’ai jamais pu hurler avec les -loups: c’est plus fort que moi: je murmure. - -—Merci, chérie, mais écoute: je suis gentil avec toi, n’est-ce pas? -parfait, lyrique, calme? Eh bien! il faut que j’use sur les gens -la méchanceté qui me reste pour compte, que je sois dur, méchant, -d’avance, pour venir à toi, purgé, lavé, libre, pur, tout de hautes -pensées, tout cœur, tout rire—rire sans dessous—toute lumière et tous -baisers. - -—Je veux te donner assez de joie pour que tu en éclates, pour que, -de toi, il en jaillisse aux autres, pour qu’ils soient heureux par -moi, par toi; je veux noyer ta rancœur de naguère, ton amertume de -toujours, je veux te modeler de mes caresses, te recréer, te créer de -mes caresses, je te veux beau, je te veux bon. - -—Mais pourquoi les gens me blessent-ils de leur horreur, de leur vide, -de leur néant? Pourquoi ai-je la faculté, la vertu d’indignation? - -—Pardonne-leur. - -—Ils ne nous pardonnent pas. - -—Et pourquoi t’occupes-tu des gens? - -—Ce n’est pas moi qui ai commencé. - -—Ah! mon grand fou! comme je t’aime! - - * * * * * - -Tout est bien qui finit bien et je tâche, ensuite, à me dominer, à être -indulgent, à louer et à approuver. - -Et je reviens ici chercher de l’indulgence. Je l’attends. Les voitures -hurlent et piaulent devant ma fenêtre aveuglée. Je suis plus impatient -aujourd’hui que les autres jours et mon lit me paraît hérissé. - -Ma lampe casquée de son abat-jour rouge m’appelle à elle. J’ai de -l’encre. J’ai disposé l’inutile papier blanc qui demeure vierge chaque -jour et que j’emporte pour le rapporter, à cette fin, je pense, -d’entendre moins les battements indiscrets de mon cœur. - - * * * * * - -Et, aujourd’hui ma misère sentimentale évoque la misère de mon enfance; -ma faim évoque ma faim de naguère, les baisers proches hèlent les -baisers précipités de ma mère qui se répartissent, qui s’agglomèrent, -qui se fondent sur des années et des années,—et tes larmes, tes -larmes d’hier attirent, comme un aimant liquide, les larmes que je -versais sur les joues et sur les genoux de ma mère et dont j’adoucis, -quotidiennement, les angles de ma vie, au début de ma pauvre vie. - - * * * * * - -C’est le fantôme de mon enfance qui entre et qui vient, sans cruauté: -je n’ai pas démérité de lui. Il me demande ma pitié, mon attachement. -Il demande à l’amant, à l’être de tendresse et de bonheur que je suis, -de la tendresse pour l’enfant pâle et sans plaisir que je fus—et je -m’attendris et j’écris ma tendresse. - -J’ai à saluer la veille d’une bataille mon meilleur ami, plus détesté -encore que moi. - -C’est mon enfance qui le saluera, mon enfance qui le lut, qui lui -emprunta du courage et qui lui emprunta—il n’en était pas besoin—de -la mélancolie et du mépris. - -Je lui rends l’émotion que je lui dois, je lui apporte mon admiration, -mon respect, mon affection et c’est mon enfance qui dicte, ma triste -enfance et c’est mon émotion de jadis. - -Toute ma misère m’est revenue et se tient droite entre les quatre murs -et mes années sont là, d’un jet, qui furent sans femme et sans autre -amour que celui de ma mère—qui avait faim. - -Chérie, tu es douce: tu ne veux pas chasser mon enfance, m’infliger -trop tôt la joie: tu me laisses revivre à mon aise ma misère et ma -virginité. - - * * * * * - -Et quand tu viens, il est tard, trop tard pour être trop heureux. - -Tu m’offres ton front, tu m’offres tes yeux, tu m’offres ta bouche, -mais lentement, dans le rythme de ma mélancolie. Nous sommes des -pauvres, exquisement, des pauvres qui ne trouvent qu’au fur et à mesure -un front, une bouche et des yeux, des pauvres qui achètent—cher—du -bonheur, pas réel, et des baisers timides, qui achètent de l’amour et -qui n’insistent pas, pour avoir des regrets, pour avoir faim—encore, -pour avoir envie de pleurer, en dormant, pour une moitié de joie et une -moitié de désespoir. - - * * * * * - -Chérie, chérie, ma journée, ma page d’hier, c’est aujourd’hui de la -littérature. - -J’ai corrigé les épreuves de mon évocation, de ma misère, de ma -sensibilité éternelle, de mon enfance. C’est imprimé, après des crimes, -sous des crimes et ces phrases frissonnantes sont raides, en leur gaine -de feuilleton comme un autre feuilleton. Des gens s’attendrissent -dessus cependant—et il y a des pleurs mais je n’y veux plus penser. - -Je m’évade de mon enfance, je m’évade de ma misère pour ne plus songer -qu’à toi, chérie. - - * * * * * - -Te voilà: la lampe n’a plus l’air, parce que je ne veux plus, d’une -lampe de vestale qui me rappelle mon histoire, mon passé et mes -bégaiements, mes éveils de conscience, mes éveils d’ambition et de -rancœur parmi de la faim. - -Ce n’est pas un phare non plus qui ouvre l’avenir, d’une grosse lumière. - -C’est le lampion de l’heure qui fuit et que nous ne laissons pas fuir -comme ça, c’est le lampion d’une heure de joie, d’une fête, d’une -débauche. Allons-y! Eh bien! c’est une débauche que la peur trouble et -scande! - -C’est vrai: (je n’y pensais plus!), nous nous cachons! c’est vrai! - -En cette chambre qui est nôtre, qui est si nôtre, qui ne s’ouvre, qui -ne s’entre-bâille que pour nous, en cette chambre qu’on ne découvre -qu’avec de la bonne volonté, qui se révèle tout à coup, qui se déchire -du mur sans en avoir l’air, tout le monde a le droit d’entrer—et le -commissaire de police. - -Les voitures que j’écoute, que je guette, que j’entends si -impatiemment, si goulûment, les voitures que, par delà mes volets, -je viole de mon oreille pour t’en arracher, les voitures d’espoir, -les voitures de spasme qui t’amènent—enfin!—après un cortège de -voitures avant-courrières, comme en un défilé, comme en une entrée -d’impératrice, les voitures, dès qu’une voiture t’a jetée ici, à -regret, nous deviennent ennemies et menaçantes. - -Leur chanson change: c’est le danger qui grince, c’est -l’inconnu—prévu—qui ricane, c’est l’obstacle, c’est l’horreur. -Qu’une voiture s’arrête devant ma fenêtre et obstrue notre invisible -horizon,—l’horizon auquel nous avons renoncé—de sa masse noire, tu -t’apeures, tu trembles et tu veux que je tremble. - -Les voitures viennent se briser contre notre étreinte mais elles -reviennent et jonchent notre lit de débris coupants qui exaspèrent -notre fièvre et notre torpeur divine, qui piquent notre lutte amoureuse -comme on pique les taureaux dans les cirques et qui nous donnent l’un -à l’autre comme on se donne devant la mort. Agonie qui se renouvelle, -qui se multiplie et le spectre du flagrant délit, avec son écharpe, -ne quitte pas notre lit et garrotte notre nudité. Quand nous nous -rhabillons, je te dis: «maintenant, on peut venir, nous sommes plus -honorables»; et on ne vient pas. - -Plaisanteries qui nous brûlent la bouche et qui y coulent de la -vulgarité comme du plomb fondu. - -J’ai acheté un peu de feu parce qu’il fait vraiment très froid, et j’ai -acheté une montre. - -Vieille, très vieille montre symbolique, des amours s’y cisèlent en -argent sur un cadran de cuivre et ce sont des amours mélancoliques -et un tombeau. J’avais peur que cette montre ne voulût pas marquer -l’heure, mais elle fut docile dès qu’elle vit qu’il s’agissait d’amour, -et si elle s’arrêta un jour, c’est que nous n’avions pas assez joui de -l’heure, l’heure qui fuyait. - - * * * * * - -Et puisqu’ici, c’est un journal de joie et un continu fragment..... - -Nous ne nous sommes jamais tant aimés que ces deux jours. Voici deux -mois que je ne vis que pour la volupté, mais jamais nous n’avons été -impatients, aussi ardents, aussi hardis. - -Nous avons été murés en notre volupté. La lampe lasse, la montre -triste, nos tristes vêtements passés, nous avons cherché la porte, mais -le feu s’est éteint sans nous attendre et le froid a gelé la serrure, a -glacé la clef dedans: la clef ne tourne plus. - -Et, dans mes efforts, je casse la clef. Ah! ta stupeur et ton effroi, -chérie, ne durent pas longtemps: tu t’en vas par la fenêtre, sans -ennui, et si crânement et si pudiquement, tu t’évades si joliment de -notre bonheur! Et je ferme les volets derrière toi, derrière moi. - -C’est un tombeau, notre chambre: tombeau qui se rouvre et qui -ressuscite. Car je te retrouve le soir, presque seule, et je te -retrouve si tôt, aujourd’hui, le lendemain et nous sommes si gais, si -oublieux du danger! - -Ah! chérie! chérie! Ce soir, je vais à une première et les mots d’amour -qui s’y suivent, qui y rebondissent, qui s’y engendrent, me clouent, me -foudroient. - -Il faut que je tombe dans tes bras vite, vite, pour oublier que je suis -malade. Nous ne devrions assister qu’ensemble à des spectacles où on -parle d’amour. - - * * * * * - -Ensemble! mais tu t’en vas! tu es partie, après tant de baisers d’adieu -que ce n’étaient plus que des baisers sans plus. Et il ne me reste plus -aujourd’hui où tu pars tout à fait, que ton mari, que Tortoze et je -m’attache à lui pour avoir quelque chose de toi. - -Ah! j’ai bien envie de lui dire: - -«A propos, je suis l’amant de votre femme», - -pour voir, pour rien, pour tout, pour qu’il me tue, pour qu’il te tue, -pour qu’il te lâche à moi, dans l’autre vie ou dans celle-ci. - -Et je suis las de cette vie de mensonge, qui me pèse tant quand tu -n’es pas là, qui m’écrase sans excuse, sans consolation, quand nous ne -sommes pas tous deux à noliser nos remords. Mais il est si gentil, si -fraternel! - -Et je pense trop à toi, en dehors de lui. Et je cherche trop à filtrer -ses paroles, à filtrer sa présence pour n’en tirer, pour n’en garder à -mes lèvres et à mon cœur que ce qui est à toi, que ce qui vient de toi. - -Le soir tombe, la nuit commence qu’il achèvera avec toi, très loin, -vers l’Italie. - -C’est une nuit que je voudrais arrêter en sa longue course d’hiver, -c’est une nuit que je laisse tomber et s’enfuir en soupirant, parmi mes -sourires à Tortoze. - -Et Tortoze me serre la main pour la dernière poignée de mains (c’est la -centième). En le perdant, chérie, je te perds deux fois! - - - - -VII - -ÉTRENNES LYRIQUES ET TRAGIQUES - - -J’ai passé la fin de l’année, le commencement de cette année-ci à -songer à toi et à ne songer qu’à toi, ma pâle fiancée. - -Tu vas me dire: «Ce n’est pas vrai. Je sais que tu passes tout ton -temps—et tout le temps des autres—à songer à moi. Ne fais pas le -malin. Tout le temps tu songes à moi,—et tu ne t’en portes pas mieux -pour ça.» - -Mais ne badinons pas: j’ai songé à toi la nuit de l’An—devant témoins. - -J’étais dans un appartement lointain, avec quelques hommes de cœur ou -d’esprit, d’esprit et de cœur, par hasard. C’étaient des hommes savants -ou passionnés—ce qui est la même chose, qui pensent par métier, par -oisiveté ou par vocation. - -Ils pensèrent cette nuit-là: c’est dire qu’ils parlaient. Autour de -cette longue table légère et blonde, parmi les lumières et les fruits, -parmi les femmes qui se penchaient, qui écoutaient, qui chuchotaient -discrètement, c’étaient les plus belles paroles du monde, de la terre -et du ciel, aperçus nouveaux, aphorismes hardis, paradoxes aussi, mais -paradoxes lyriques et des idées, des idées! C’étaient des plaisanteries -aussi, des plaisanteries tantôt inconsistantes, tantôt éperonnées: -c’était un concert, une mousquetade et des bombes, c’était charmant, -exquis, vibrant, profond—et mieux encore. - -Je voudrais trouver d’autres louanges encore et les plus larges cris -d’enthousiasme, car je juge ces hommes sur leur réputation, sur -l’estime que j’ai pour eux et sur ma conviction que, cette nuit-là, ils -se sont surpassés eux-mêmes: la vérité, c’est que je n’ai rien entendu, -rien écouté, et que, si je ne connaissais pas mes éminents compagnons, -je ne saurais même pas s’ils ont parlé: je songeais à toi, ma pâle -fiancée. - -Lourdement, profondément enfoui en mes rêves et en mes souvenirs, -plongé comme en un sarcophage de roses et de chrysanthèmes dans -l’humide et vivante ombre de nos baisers, pétrifié, pour ainsi dire, -de notre molle tendresse, je ne disais rien, je ne sentais rien,—et -c’est à peine si je mangeais. Je n’appartenais plus à ce monde. -J’avais émigré. - -Il y a dans la nuit de la Saint-Sylvestre, un trou, un coin très -ignoré, où l’on échappe à ses amis, à la monotonie de sa vie, où l’on -s’échappe de soi-même, où l’on galope sur des routes bleues et en des -coulées de lunes. On visite des ombres, on salue de vieux regrets, de -vieux remords, et l’on va, pèlerin nostalgique, parcourir d’un regard -le Pays de Tendre, ce pays dont on ne sut jamais dresser que des cartes -muettes, car, les vraies cartes du Pays de Tendre, on ne les dessine -pas, on les soupire et l’on ne peut rien y déterminer, pas même la -place de son tombeau. - -Cette nuit-là, je ne parcourus même pas le Pays de Tendre: j’y fus ravi -en esprit, comme on écrivait au grand siècle—c’est le dix-septième -que je veux dire—en esprit! j’exagère, car je n’avais pas d’esprit, -j’étais lourd, comme on est lourd lorsqu’on est mort—et qu’on n’est -pas mort d’amour. - -Les mots autour de moi voletaient, s’entrechoquaient, se rencontraient, -entraient l’un dans l’autre—et c’était comme un berceau d’arbres aux -feuilles chantantes, comme le berceau de la nouvelle année que nous -attendions en mangeant et en buvant et qui était venue toute seule -sans qu’on s’en aperçût, sans qu’on fît attention à elle, qui était là, -auprès de nous, sur nous, grelottant, mal lavée et grise. - - * * * * * - -Ah! elle ne ruait pas dans les brancards, elle ne se précipitait pas, -la pauvre, pauvre année. Les hommes parlaient toujours; d’une année à -l’autre, ils avaient jeté un pont de bateaux, un pont volant, un pont -d’idées, de mots furieux, d’utopies et de plaisanteries. Et ils ne -pensaient qu’à leurs pensées, et n’avaient pas la politesse, la sagesse -de songer un peu à la petite année qui s’en était venue, qui était là, -qui était triste, peu rassurée, et si petite! - -Et je souris à la petite année. - -Elle n’avait même pas la force de me sourire. - -Je dis à une dame, à côté de moi: - -—Je vous prends à témoin que je pense à ma fiancée. - -Elle me donna acte de mon aveu et se remit à écouter les gens qui -parlaient plus que moi et qui parlaient mieux. La petite année -tremblait toujours. Je cherchai à la bercer en un discours. - -—Petite année, lui dis-je, tu es jeune, tu ne sais pas, mais il y -a beaucoup d’êtres qui tremblent plus que toi—à cause de toi. Ils -croient que tu leur apportes des malheurs, des deuils, des hontes, des -crimes, peut-être, ils t’imaginent agressive, armée et rosse, pour -être de ton temps. Et d’autres te cherchent d’yeux égarés, d’yeux qui -veulent voir partout la chance—et qui ne la voient nulle part. Petite -année, je sais que tu es très bonne et que tu viens, nue, les mains -vides et pauvre. L’autre année s’en est allée, à son honneur, sur -des applaudissements de théâtre: elle ne t’a pas passé un bilan mais -l’a caché dans un coin. Ne t’apeure pas, petite année, je te prends: -pour que tu n’aies pas froid, pour que tu saches sourire, pour que tu -saches aimer, je te dédie à ma fiancée, je te dédie à mon amie. Tu te -réchaufferas, tu t’illumineras du reflet de ses yeux, tu t’adouciras à -la clarté de sa bouche. - -«Petite année, tu nous appartiens à nous deux, mon amie et moi! nous -t’adoptons, tu es notre enfant, tu verras comme nous te ferons belle, -riche et parée. Rassure-toi, tu es à nous. Tu nous apporteras les -pires émotions, les plus belles inquiétudes, les plus douces, les -plus farouches étreintes, et tu déchaîneras sur elle et sur moi, sur -notre unique âme à deux bouches l’essor éclatant des gloires; tu nous -donneras la terre et tu nous donneras aussi le royaume des amoureux, -qui n’est pas de ce monde, mais qui contient ce monde—et les cieux. - -Petite année, tu es bonne et tu seras meilleure à vivre avec nous—et -de nous. - -«Les années, quand elles naissent, sont toute bonté, toute bonne -volonté. Mais il y a des hommes qui, peu à peu, les cognent, qui -jettent des événements en travers, qui se jettent au travers des -événements, et qui provoquent ainsi des chaos divers auxquels les -années les mieux constituées ne peuvent pas résister. Tu seras douce, -n’est-ce pas, petite année, à l’homme chez qui nous sommes et qui -discute là-bas et qui rit comme il lancerait des coups de sabre. Et tu -seras douce à tous ceux et à toutes celles qui sont ici—et aux autres, -et à tout le monde. - -«Non! petite année, tu ne seras pas douce à tous; les années ne sont -pas faites pour être douces, elles sont faites pour qu’on les _tire_, -comme disent les forçats, dans le bagne étroit de la vie. Mais, petite -année, je t’ai prise, par pitié, je te garde, je t’aurais prise de -force. Je ne te violerai pas, parce que j’ai juré fidélité à ma -fiancée, mais je te garrotterai, je te ligotterai, je t’hypnotiserai. -Sois tranquille, je ne me laisserai pas faire par toi: je te tiens. - -«Quelqu’un qui sait tout et qui connaît les taureaux en outre, me -répète que, d’un geste gracieux, les toréadors, avant de mettre à -mort le taureau, le dédient à la plus belle. C’est ainsi que je te -dédie à mon amie. Je n’ai pas envie de te tuer, petite année, mais -je veux combattre; tu ne seras pas pour moi un an de repos, mais un -an de luttes où, s’il en est besoin, je me créerai des ennemis, où -j’inventerai des dangers et des obstacles pour pouvoir, pendant et -après, être plus tendre avec mon amie, pour pouvoir pleurer avec -elle plus de larmes et pour être avec elle plus longuement et plus -inquiètement heureux. Petite année, je t’ai baptisée au nom de l’amour, -va, je te souhaite d’être bonne.» - - * * * * * - -Par une des fenêtres entraient toutes sortes de lumières, des lumières -menues qui tremblaient, qui s’enfonçaient dans l’infini: la Seine -s’étendait sous elles et autour d’elles, immobile et lente. Les -étoiles, le ciel grave, ces lumières qui se faisaient parfois rouges -et vertes, cette lenteur de l’eau, tout assemblait un paysage sans -âge, sans couleur locale, d’un charme vague, de la mélancolie la plus -gracieuse et la plus cosmopolite. C’était Paris, certes, et c’étaient -ses environs où des forêts poussent pour qu’on s’y parle amour, de très -près, et c’était aussi Venise et c’était l’Ècosse, et c’étaient les -pays nostalgiques, les lacs nostalgiques où glissent des barques et -des rêves, et c’étaient un peu ces corridors des limbes où il ne passe -personne et où, à deux, on ne regrette pas le Paradis. - -Et ton âme, mon aimée, passa dans l’air léger de cette nuit et me -regarda des grands yeux du fleuve. - - * * * * * - -Ce fut une nuit exquise. Je m’obstinai à ne pas parler, à rêver, à me -laisser aller à toi, à me laisser, de loin, prendre par ton souvenir, -par ton âme, par tout toi. Et, lorsque je revins chez moi, tout Paris -m’apparut qui se donnait à nous, les Champs-Elysées, les quais, -les places. Même je fus heureux tout à fait: mon cocher passa sans -nécessité devant la colonne Vendôme. Je vis que l’année me voulait du -bien, et je l’en remerciai poliment. - - * * * * * - -Mais je me suis trop hâté de me réjouir. Quelle idée m’a pris de dire -au cocher de me «déposer» à un café du boulevard? - -Pourquoi les cafés, cette nuit de l’an, sont-ils ouverts toute la -nuit, et pourquoi le souvenir des terrasses où je rencontrai l’autre me -hante-t-il à cette heure où l’année s’est changée? où arrive une année -toute propre et toute pure? - - * * * * * - -C’est une de ces nuits d’hiver où il ne fait pas assez froid. On -s’est assis à la terrasse d’un café et l’on a tâché à causer parmi -les douze cris de minuit. On a ri un peu pour se persuader qu’on ne -va pas être plus vieux d’une vieillesse soudaine et que la mort n’est -pas plus proche: on a tiré sur les mots, sur les plaisanteries, on les -a fait durer pour sentir un pont entre les deux années, pour y entrer -mollement, sans s’en apercevoir, en se sentant même. - -Voilà: le douzième cri s’est éteint, l’heure s’est homologuée à -toutes les horloges pneumatiques de la ville, on est dans l’année -nouvelle, franchement, absolument, de la tête aux pieds, des dettes aux -espérances, jusqu’à l’âme. - -Les minutes s’égouttent. On vit de la même vie, en un trouble. Et ce -sera une nuit comme les autres nuits. - - * * * * * - -Non. Le boulevard s’émeut, frémit et devient tyrannique; le boulevard, -opprimé par les baraques mystérieuses, le boulevard étranglé par les -lumières Collet, par les camelots et les soldats permissionnaires, -déborde, crache et vomit. Il vient à nous, roule à nous des hommes et -des femmes. Ça chante et ça ricane, ça nous éclabousse d’un blasphème -et d’un hoquet gouailleur, d’une plainte qui s’use à force d’avoir -servi: c’est la misère et l’infamie qui viennent nous frapper au cœur -et qui grimacent pour se faire reconnaître: vieilles connaissances, -vieilles amies, parentes de province, maîtresses incestueuses d’hier. - -On finit par regarder pour ne plus voir, pour ne pas sentir autour de -soi les petites filles qui mendient comme elles dormiraient et les -haleines d’assassins des vagabonds. Et l’on demeure, éternel, les yeux -fixés sur l’horreur cinématographique du boulevard. - -Qu’est-ce que cette foule-là? - -Nous ne l’avons jamais vue. D’où sort-elle? Nous avons vu ce jeune -homme à une audience de police correctionnelle, nous avons coudoyé ce -policier dans une réunion anarchiste, et cette femme, nous l’avons vue -qui riait à une représentation de mélodrame. Mais ce ne sont pas des -individus, c’est un ensemble, c’est une procession, c’est une armée, -c’est un monde: ça se tient et ça colle avec de la boue, avec des -menottes, avec du blanc gras et de la mauvaise sueur. - -Vieux hommes courbés, blanchis et sales, les yeux durs et fixes en -une vision de revanche sur la société et le destin, filles en cheveux -roux, cyniques et dolentes, les haillons, adolescents précis aux -bouches féroces et aux paupières lasses, mûres courtisanes, terribles, -mendiants et commis congédiés, simples pauvresses et scélérats à -compartiments, ils tiennent le boulevard, bousculent et étouffent les -infortunés bourgeois qui, les bras lourds de cadeaux, rentrent chez -eux, et vont, les bras vides, les mains hésitantes et l’âme hésitante, -devant nous. - -Ah! ces regards qui ne s’arrêtent pas sur nous, qui nous percent, qui -nous marquent et qui s’en vont! Ces mâchoires lourdes qui mâchent à -vide, pour se faire les dents! - -Et les gens marchent à vide aussi. - - * * * * * - -Nous entendons un murmure, nous devinons des paroles, un chant tacite, -parmi ces chansons qu’on nous offre malgré nous. «Ah! disent ces -gens, vous rêvez à l’année qui s’en est allée. Cette année, vous vous -demandez si elle a été celle de ce romancier ou de ce souverain, de ce -poète ou de cet inventeur, de cette utopie ou de ce vaudeville! Cette -année a été presque la nôtre: elle a été celle de notre frère, de notre -amant, de notre fils, qui a été guillotiné comme meurtrier, de notre -ami qui s’en est allé au bagne, de par l’indulgence des jurés, et de -notre camarade que voici, qui a été meurtrier, violeur et faussaire, -mais qui est malin et qui a de la chance. Vous vous demandez que sera -cette année; vous demeurez anxieux au bord de cette année en cherchant -à deviner ce qu’elle apportera, à qui elle sera. Ne vous fatiguez pas. -Cette année, c’est à nous, c’est nous. C’est nous, les faits divers, -les cours et tribunaux de cette année, c’est nous, les drames de la -misère, la faim, les cris, la fatalité de cette année. Vous nous -retrouverez à la troisième page et à la première page des journaux, -dans les vedettes et les manchettes des quotidiens et dans les terrains -vagues avec des coups de couteau au flanc, vous nous retrouverez -épars en des héroïsmes coloniaux (car nous sommes braves en dehors -des fortifications) et en des maisons centrales du Midi, parce qu’on -y est très mal. C’est nous qui mourrons et qui tuerons pour emplir -cette année et c’est peut-être vous qui nous ferez mourir de faim, -sans le faire exprès, et c’est peut-être nous qui vous tuerons, par -hasard. Nous passons devant vous sans haine: nous ne vous connaissons -pas. Vous aurez des paroles éloquentes sur nous, à distance, que nous -n’entendrons pas, et nous nous rencontrerons, sans nous rappeler que -nous nous sommes croisés déjà. Regardez-nous bien: vous ne vous verrez -plus en troupe, vous n’apercevrez plus notre horde maudite et sainte: -c’est une sortie du destin et de la légende, un défilé, un défi, une -promenade de méditation au bord d’un précipice, au bord de l’action, -avant nos petites escapades, notre révolte et notre bond vers l’Enfer. -Regardez-nous bien: nous valons la peine d’être vus, n’est-ce pas?» - - * * * * * - -Oui, vous valez la peine d’être vus et d’être regardés, misérables! -Vous êtes plus sinistres, plus amples, plus riches et plus grands, en -votre sordide bassesse, que les gueux de Callot, de Goya et de Luce. -Vous avez des rides infinies, des instincts et des remords en relief, -vous êtes ciselés de toutes les gangrènes, mais nous n’avons pas besoin -de vous regarder: nous vous connaissons. - -Nous nous sentons en ce moment veules, sans souffrance et sans vie: -c’est que vous vivez pour nous. Nous savons qui vous êtes: vous êtes -nous, vous êtes nos vices et nos crimes—et vous êtes pires et pis: -nos nuances d’âme; nos hésitations devant le Bien et la Beauté, notre -manque de pitié, nos faiblesses, notre lassitude et notre ignorance, -c’est vous. - -L’année qui s’en est allée pèse toujours sur nous; elle est lourde. -Nous nous sommes attardés à des sottises, à de la médiocrité. Vous êtes -tout ça. Vous êtes les mots méchants que nous prononçons et auxquels -nous ne pensons plus, et auxquels des gens pensent toujours; vous êtes -les semences de haines que nous avons laissées, négligemment, au cœur -des hommes et des femmes et les semences de haine qui germent en nous, -à notre insu; la mauvaise volonté des autres et notre mauvaise volonté, -le frisson d’envie, le désir de vengeance, que nous avons en nous ou -autour de nous. - -Ah! nous faisons effort pour nous sentir, cette nuit au moins, libres -et bons! Vous êtes notre esclavage de vices, notre embarras de -souvenirs, notre odieuse mémoire, notre conscience, notre fatalité, le -mal que nous avons fait, le mal que nous sommes, le mal de la terre, -le mal universel. Mais vous êtes le mal de l’année dernière: vous êtes -nos remords en guenilles, nos remords à casier judiciaire qui passent -devant nous et qui s’en vont. Vous vous en allez, n’est-ce pas? Vous -avez des cauchemars à promener ailleurs et vous avez à disparaître. -Vous êtes l’année passée. - - * * * * * - -—Mais non, ricanent les hagards promeneurs, nous sommes cette -année-ci, l’année qui court déjà. Nous sommes de pauvres vagabonds, de -modestes criminels, des individualités de la cambriole et de l’attaque -nocturne; mais si vous voulez faire du symbolisme à notre propos, ne -le faites pas à faux, messieurs. Nous vous connaissons, nous aussi. -Tout à l’heure, chez vous, vous allez découvrir que, décidément, vous -avez de belles âmes, de belles âmes toutes neuves, toutes fraîches, -des âmes de foi, de calme et de liberté. Nous voulons bien, si ça vous -fait plaisir, être vos crimes et votre horreur. Mais pas d’erreur! -Vos crimes et votre horreur de l’an passé, c’est une affaire entre -l’antiquité et vous, c’est enlevé, pesé, placé à intérêts composés; ça -compte pour la retraite, ça nous est égal. Nous sommes cette année-ci, -vos crimes et votre horreur de cette année. Lisez en nos faces, en -notre hideur: vous y lisez les actes inqualifiables et qualifiés que -vous allez commettre. Le remords! le souvenir! nous ne tenons pas cet -article-là. Nous sommes l’avenir, l’avenir immédiat: ce n’est pas beau? -Et pourquoi, subitement, seriez-vous plus beaux, plus vertueux? De quel -droit la grâce serait-elle venue vous toucher parmi vos bocks et votre -monotonie? - - * * * * * - -Je gémis—en moi-même—vers cette effroyable foule. - -—Où avez-vous pris ma monotonie? J’ai été heureux, j’ai été triste—et -si magnifiquement, si diversement! J’ai été beau, j’ai été bon! - -Ma laideur d’âme, je ne la connais pas et cette année a été l’année de -mon amie et de notre amour! - -C’est une année qui s’est étiolée, qui s’est maladivement étirée parmi -mon attente, qui s’est traînée jusqu’à notre rencontre et qui est morte -voluptueusement au cœur de notre volupté. - -Et elle se renouvelle, elle renaît pour nous, simplement, comme se font -les miracles et comme se tisse l’éternité. - -Ce ciel bas, ce cauchemar qui marche, cette épave désolée qui est le -passé, ce fantôme d’épave, la conscience des autres, qui passe devant -moi en boue et en loques, cette ville qui semble s’ouvrir et se prêter -à des scandales, à des fièvres sans noblesse et à des torpeurs, ces -gens, autour de moi, qui affermissent sur leur âme le masque de leurs -manies et de leurs vices, rien ne peut souiller mon espoir, rien ne -peut amputer mon ardeur et mon enthousiasme. - -J’aime! j’aime! et je suis aimé. J’aime et je suis aimé à travers -l’espace: elle est loin, celle qui est ma fiancée, que j’ai élue ma -fiancée par delà les obstacles, celle qui est ma fiancée, de toute la -beauté, de toute la sainteté, de toute la magie des liens d’amour. - -Et, en ma solitude, j’aime sans amertume. - -J’aime mieux, d’être seul. - - * * * * * - -Je cueille fortement, profondément des nuances qui m’avaient échappé, -parce que j’allais au plus gros. - -Des télégrammes chantent autour de moi, un télégramme que tu avais -envoyé devant toi pour m’annoncer que tu venais et qui me surprit, -parmi ma peur, comme un baiser d’ange surprend en un bagne. Tu me -rappelais un fin baiser dont je venais de t’effleurer, à peine, en -secret, un tout petit et tout pauvre baiser, même, volé et que tu -confiais à mon souvenir avant de te confier, avant de t’abandonner. - -Et ce sont des pudeurs à toi et des scrupules à toi—c’est tout -comme—qui me reviennent, ce sont les mille riens qui m’attachent à -toi à jamais et qui te font divine entre les déesses, humaine entre -les femmes et c’est une tendresse qui s’épure, qui, en dehors de la -passion, sans brutalité, devient si haute, si délicate, si essentielle -et si simple, de la douceur et, parfaitement, de la tendresse. Et c’est -pour moi un lit subtil de gentillesse, c’est le délice sans remords, -sans vulgarité, un délice de conte de fées et un délice platonisant et -pétrarquisant. - - * * * * * - -Comme je t’aime, chérie! Tu erres aux paysages mêmes où erra Pétrarque: -tu respires dans les champs et dans les villes de l’amour et de la -poésie, du désir et de l’éternité, mais tu y respires aussi de la -solitude. Tu fais un voyage de noces sans nouveau marié et un voyage -d’amoureuse sans amant. Tu dois te mettre en quête d’un bureau de -poste étranger, perdu dans les ruines, dans la poussière et dans le -pâle soleil, pour m’envoyer une lettre brève, tremblante encore, après -un millier de lieues, du tremblement de ta main—et, dans toutes les -villes qui invitent à l’amour, tu dois penser à moi—qui suis loin. - -Et moi aussi, je dois faire un voyage. Je dois monter à notre chambre -pour y trouver ta lettre et je dois la lire chez nous, la lire au lit -vide, au feu éteint, à la lampe pas allumée et je dois m’attrister de -leur tristesse et m’irriter de leur cynique espoir. - -Mais chez nous, je songe à tant de choses qui n’y furent pas, à des -coups d’œil, à des dessins de baisers, à des caresses d’yeux, à un -envoi de tendresse infinie, jaillissant droit d’un regard, à des -pressions de mains, à des élans à peine indiqués de ton corps vers mon -corps et à d’infinies soirées passées à nous désirer tous deux, en des -salons amis, en une foule. - -Je savoure le passé, j’amasse peu à peu des pétales effeuillés et je -me sens défaillir sous une jonchée de souvenirs exquis et épars, sous -une mer lumineuse comme de petites larmes sans douleur, sous un univers -d’émotion qui m’étreint et qui se laisse étreindre. - -Mais, chérie, combien il eût été plus doux d’ouvrir l’année ensemble et -de la happer naissante, avec toi, avec moi, de nos bras nus!... - - - - -VIII - -JADIS ET PARALLÈLEMENT - - -Il faut que je fasse mon apprentissage. - -Mon apprentissage d’amant. - -De l’amant dont la maîtresse est en voyage. - -Et que je me tienne très sage. - -Attendant en vulgaire amant. - -Ma maîtresse malgré soi volage. - -Et qui d’ailleurs doit revenir incessamment. - -Il faudra que le précipice de ton absence, chérie, se comble -harmonieusement, des fleurs renaissantes et créatrices, des fleurs -d’argent, des fleurs grises qui poussent de notre hier, et il faudra, -ah! ça, il le faudra! il faudra que les Italies, que les voyages, que -les dieux jaloux te rendent à moi. - -Mais voici des gens qui emplissent mon présent. - - * * * * * - -Et voici une femme, Hélène. - -Je la connais: c’est une année de mon existence. - -Je ne l’ai pas rencontrée, je l’ai vue. Elle jouait des comédies -diverses, qui ne devaient avoir qu’un soir. Elle ne me disait rien. - -Ses traits n’avaient rien de ce qui constitue la beauté, selon les -dissertations des professionnels de l’esthétique. - -Puis, après des mois, je la rencontrai. C’était le temps où je sortais -de l’obscurité et où les journaux parlaient de moi, l’un après l’autre. - -Elle s’excita un peu sur ma gloire neuve, en l’imaginant à soi, -m’approcha pour cueillir sur moi le secret de la chance et s’attendrit -et ne trouva plus que de la fraternité. - -Je m’attendris à mon tour, plus lentement, et ce fut une camaraderie -songeuse, affectueuse et frissonnante. Nous nous contions nos enfances -pareilles, nos misères pareilles et nous attendions le destin, en des -cafés. - -Bohème sentimentale plus que passionnée: Hélène appartenait à un autre, -solidement. Elle portait un nom prédestiné. - -Elle attirait, attachait. - -Des gens l’avaient aimée, sincèrement, avant qu’elle eût du talent, -l’avaient aimée pour elle-même, pour son corps et pour ses yeux -farouches. Et elle me fut de l’émotion, des envies de pleurer, des -crises d’humilité, un joli bruit de paroles et un joli silence, de -l’humanité teinte en roux, un sourire et un mutisme fixe et attentif de -chien d’arrêt qui guette l’avenir. - -Et, Hélène, je te connus furieuse, agressive, méchante: c’est que tu -te défendais d’avance ou en retard, contre la guigne d’avant-hier ou -d’après-demain: tu m’injuriais, tu me raillais parce que tu avais peur -et je ne répondais pas parce que je t’aimais et parce que, somme toute, -j’étais plus «arrivé» que toi. - -Nous fûmes un chaste ménage d’aventuriers pas en ménage, qui conspirent -et qui s’arment: nous parlions art, nous nous partagions les mondes, -nous pataugions dans de l’azur et de la pourpre et nous nous fâchions -de temps en temps, pour ne plus penser qu’au présent, parce que nous -nous effrayions de nos ambitions nouvelles, qui se gonflaient, qui -s’affolaient d’être ensemble. - -Et les honneurs te vinrent et tu disparus. - -Tu revins un soir pour me dire des choses dures et te revoici. - -Tu es tout à fait fraternelle. Un peu plus triste, peut-être, d’avoir -moins à désirer—et nous avons un an de plus. - -Je t’ai demandé si tu allais bien: tu vas bien. Je t’ai demandé si tu -étais contente: tu es contente. - -Je n’ai plus rien à te dire. - -Mais c’est plus fort que moi: ma vieille sensiblerie me reprend. J’ai -envie de m’émouvoir et envie de pleurer, à te voir. Et, de ma voix des -soirs de reproche, de gronderie, de bouderie et de lassitude à deux, je -gémis: «Hélène!» - -Elle me regarde de ses yeux qui gouaillent gentiment et qui dansent, -comme une gamine qui fait danser un petit voisin, pour le consoler, et -de sa voix de courage, de sa voix décidée, de sa voix de combat, elle -interroge: «Qu’est-ce que vous avez, mon pauvre Maheustre?» - -Je n’ai rien: j’ai tout, le cœur le plus trouble, le plus vague, le -plus grouillant du monde. Ça ne s’exprime pas. - -Je répète: «Hélène!» - -—Voyons, voyons! Soyez sérieux. - -—Je suis sérieux, Hélène. J’aime. - -—Ah! encore! - -Car j’ai aimé. Je me suis perdu en des déclarations éloquentes. J’ai -déclaré à Hélène que je l’aimais, sans préciser ce que j’aimais en -elle. «Je vous aime c’est bref», mais je suis froissé de son «encore». - -—Vous vous trompez, Hélène. Le mot «encore» n’a rien à faire ici. Ce -n’est pas vous que j’aime. - -—Ah! ce n’est pas trop tôt. - -Je pourrais lui faire remarquer que mon amour ne l’embarrassa jamais -beaucoup, que ce lui fut plutôt un collier d’améthystes lointaines -qu’un carcan de fer, mais je suis emporté par mon lyrisme, et mon cœur -éclate semant du sang et du ciel sur les routes que, là-bas, là-bas, -suit et traverse mon amie. - -«J’aime, Hélène, et je suis aimé. C’est une idylle, c’est, c’est...» - -Je n’entends même plus mes paroles. Elles vont, jaillissent, -rejaillissent et c’est très bien, très noble: ça me serre, ça me brûle -la gorge: c’est mon amour qui s’épand, qui s’épanche, c’est le bonheur -qui crie et c’est le désir qui, avec la satisfaction et l’espoir, forme -un chœur: c’est une hymne, c’est une épopée: la grande ombre de la -volupté se penche sur la terre. - -Et Hélène, d’une voix étranglée, conclut: «Ah! Maheustre, pourquoi -n’avez-vous pas eu la patience d’attendre!» - -Attendre? - -Qui? Toi? - -Hélène, Hélène, je me suis excusé tout à l’heure de ne plus t’aimer. -J’ai ajouté que c’était ta faute, que je m’étais enivré d’une ivresse -plus forte lorsque j’avais trouvé une amie qui s’offrait, à la pensée -que tu ne t’étais pas offerte. - -Mais, Hélène, j’ai eu tort: tu ne t’es refusée que parce que j’ai bien -voulu—et tu t’es donnée, dans ta vie. - -J’aurais été humilié de te posséder puisque je ne t’aurais même pas -prise. - -De la pudeur, Hélène! Je ne t’ai pas eue parce que je t’ai réhabilitée, -pour moi seul, pour moi, d’un amour sans désir, d’un amour de pitié -et de fraternité, d’une intimité de pensée, sans arrière-pensée et je -t’ai créée vierge, pour moi, à mon non-usage, je t’ai créée muse _in -partibus infidelium_. - -Ma sœur, tu te jettes là en une affaire de chair, tu te jettes sur -mon désir et tu le saisis à pleine mains. Ah! Hélène, mon pauvre vain -désir qui ahanne, qui cherche, qui hésite! mon pauvre vain désir, tu -le détourneras facilement et tu jetteras sur notre pur passé le lourd -reflet de notre enlacement. - -Car, à l’époque où j’effeuillais avec toi l’avenir, je ne me souciais -pas de chair, je niais la chair et j’élisais comme compagne et comme -maîtresse la Puissance et la Gloire, incestueusement. - -De l’humanité et de la divinité, l’irréparable m’ont assailli au détour -d’un chemin et j’ai la bouche amère d’un goût de volupté, le cœur tanné -de regret et le corps oint d’une sueur avide. - -Tu regrettes? Tant pis. Car il est encore temps, tu sais, il est encore -temps! Et le souvenir, après tout, sera meilleur. - -Non. Car on ne touche pas au passé. - - * * * * * - -Hélène, Hélène tu demeures songeuse. Tu imagines une _cour_ selon -les principes de l’hôtel de Rambouillet, une interminable école de -fidélité, _avant_, un culte d’attente, de fièvre discrète, de respect -et de subtilité dans l’innocence. Tu as tort encore. - -Car c’est moi qui ai attendu. - -Et c’est Claire que j’ai attendue. - - * * * * * - -Tu as été, toi, un prétexte d’attente, une halte, une étape, la petite -fille qu’on rencontre sur la route et à qui parfois, on demande son -chemin, tu as été—peut-être—la tentation—qu’on déjoue,—qui tâche -à vous détourner de votre but, qui tente en se laissant tenter et ne -succombe pas pour faire succomber. - -Et, Hélène, j’ai en ce moment, de mon isolement, de mon regret, de -mon ardeur complices, la caprice de t’emmener là-bas, chez nous, pour -un adultère pire que l’adultère, pour une étreinte si coupable et si -inutile, à laquelle nous ne pourrions pas nous accoutumer. Mais tu -remets ton manteau, sans hâte, et tu me tends la main et tu as toujours -aux lèvres ton: «Pourquoi n’avez-vous pas eu de patience?» - - * * * * * - -J’irai seul à la chambre de mon amour—et je penserai—un peu trop—à -vous, Hélène, qui fuyez, qui avez fui mélancolique et qui caressez un -songe auquel vous ne consentiez point et qui vous devient précieux et -cher aujourd’hui parce que j’ai dépassé ce songe et que je vis en un -autre songe, plus haut. - - * * * * * - -Et voici que, chez moi, je ne sais comment, je perds ma clef. Il faut -le temps d’en faire faire une autre, une clef qui n’aura servi à -personne et qui ne servira qu’à nous: c’est le temps d’aller voir Alice. - - * * * * * - -Alice, c’est ton amie, chérie. Vous avez souffert ensemble de vos -premières dents et vous vous êtes partagé les fées des premiers contes -de fées: Alice prenait Urgèle, parce qu’elle a toujours été gourmande -et tu prenais Carabosse, parce que tu avais bon cœur. - -Vous vous êtes penchées ensemble sur des prières de jeune fille, sur -de l’anglais et sur des manuels de politesse. Vous avez souri et rougi -ensemble: on vous a enseigné la pudeur, à petits coups, conjointement -et vous avez attendu des fiancés,—toi un peu plus longtemps, chérie. - -Il y a le reflet de l’une de vous sur l’autre. - -Lorsque j’étais jeune et que je commençais à t’aimer, je m’arrêtai un -peu à croire que j’aimais Alice, plus proche, que j’avais saluée chez -toi. Et je lui fis la cour, en songeant à toi, je lui avouai ma flamme, -ardemment, en songeant à toi et je vais la voir, pour parler de toi. -Elle n’est d’ailleurs confidente que par accident. Elle a toujours -eu des aventures personnelles à conter—qu’elle ne conta pas—et -elle t’initia à l’adultère par l’exemple, comme elle t’eût appris le -trictrac. - -Et c’est, un bonheur pour toi, chérie, d’avoir eu du cœur et de -l’âme—et de m’avoir, moi, qui ai du cœur et de l’âme, car nous n’avons -été adultères qu’accessoirement, sans y prendre garde, étant avant tout -amants et si aimants, si tendres et si doux que nous sommes sans péché, -devant Dieu. - -Et tu aurais pu être adultère, sans plus, de par ta petite aînée, Alice. - -Elle envisage notre passion comme une «liaison». Elle s’en exprime -assez librement, me plaisante un peu de ne lui avoir pas été fidèle, à -elle Alice, et me regarde fixement pour m’infliger des remords. - - * * * * * - -Et je songe à son amant, M. Ahasvérus Canette. - -M. Ahasvérus Canette se nomme Canette du nom de son père et Ahasvérus -parce que ce père se mourait d’admiration pour M. Edgar Quinet. - -M. Canette père était né en un temps malheureux où les prénoms magiques -avaient cessé d’être à la mode et n’y revenaient point encore par -la porte basse des romans et du romantisme. Tout ce que ses parents -avaient pu faire pour lui, ç’avait été de le mettre au monde, d’abord, -et de le nommer Adolphe par un reste de déférence pour le député -Benjamin Constant. - -M. Adolphe Canette ne se consola jamais de sa prénominale obscurité. -Et la vie lui fut très dure. Il n’obtint pas de mourir pour la liberté -sous Louis-Philippe, pour les _Burgraves_ sous Ponsard, pour les -barricades sous Cavaignac et pour Changarnier sous Louis-Napoléon. La -loi dite de sûreté générale ne l’atteignit pas: il reporta toute son -affection native et déclamatoire sur l’enfant que la compagne de ses -jours lui offrit pour ses étrennes avec un bonnet grec, à son retour -d’un banquet glorificateur des _Cinq_ et de l’idéale République. Puis -il mourut d’une fluxion de poitrine d’indignation qu’il conquit sur le -cadavre de M. Thiers. - -Le jeune Canette reçut son prénom d’Ahasvérus comme il eût reçut le -baptême, froidement. Il ne cria point, ne pleura point ou plutôt -s’il cria, ne cria point et ne pleura point pour cela, simplement -parce qu’il était jeune, et que, pour les enfants, c’est une manière -roublarde de faire croire qu’ils comprennent déjà, qu’ils parlent déjà, -et que—déjà—ils sont des intellectuels. Son père l’eût aimé parce -qu’il était laid, en souvenir de Quasimodo; sa mère l’aima tel quel, -comme ça, en ne négligeant pas d’aimer autre chose, particulièrement un -trompette de cuirassiers, laissé pour mort sur le champ de bataille de -Gravelotte, et qui, par la suite, la charma et la séduisit, pour tout -dire, de ses qualités de bon vivant. C’est en cet intérieur que grandit -Ahasvérus. Le trompette l’appelait, non Ahasvérus, mais Baba et Machin. - -Au lycée où le conduisit la suite de l’idylle de sa mère, ses -camarades l’appelèrent Chactas, sous prétexte que, Chactas et Ahasvérus -c’était kif-kif. L’enfant fit des progrès continus dans la culture et -le culte de la médiocrité, se révéla cancre accompli et ne négligea -rien pour se maintenir à la hauteur de sa naissante réputation. Il -termina ses études assez tard (sans les terminer), fut assez tard -refusé à son baccalauréat et se décida assez tard à ne rien faire, sa -mère morte, le trompette paralytique général (bel avancement pour un -homme sorti du rang) et mit en valeurs ou en non-valeur son patrimoine. -Il fit la vie, se coucha tard, se leva tard, apprit lentement à avoir -la bouche pâteuse, à appliquer un monocle neutre sur une paupière plus -neutre, et à répondre par des mots qui ne veulent rien dire à des -diseurs qui ne veulent pas faire des mots. Il prit des joies du monde -ce qu’on en peut prendre entre ses dix doigts quand on gante 8-1/4, et -eut des tailles de femmes de ces proportions et pour une durée éphémère. - -C’est ainsi qu’il atteignit la vingt-deuxième année de son âge, époque -guettée par le destin des Empires et celui de M. A. Canette. - -A vingt-deux ans, la grâce le toucha. Cet événement survint en un -restaurant de nuit où M. Canette égrenait le chapelet coupable des -maigres voluptés en compagnie d’une Champenoise entre deux âges qui -répétait sans se lasser: «C’qu’on s’embête! C’qu’on s’embête! C’que -t’es embêtant, mon chéri!» M. Canette, prédisposé à la méditation par -la bonne chère, eut, parmi deux charitables exclamations de son amie, -ce qu’on est convenu d’appeler une idée. Un mysticisme ambitieux, -compliqué, puéril et pratique envahit son âme, et il s’écria, dans la -stupeur générale: «Je vais m’établir franc-maçon!» - -Il eut un succès très personnel, mais alla jusqu’au bout de son idée, -et entra dans une loge dont son père jadis avait fait partie. - -C’étaient des francs-maçons qui, pour suivre le rite écossais, n’en -pratiquaient pas moins l’hospitalité du même nom. - -Il fut invité à dîner chez le vénérable de sa loge. Ce vénérable était -un petit jeune homme blême et glabre, dont les aïeux avaient vieilli -dans les honneurs maçonniques. Il n’avait par de conversation, mais -il rachetait ce léger défaut par une complaisance exagérée. Ayant -l’occasion de s’éloigner pour présider un banquet de garçons de banque -(il était député socialiste de son métier), il pria Ahasvérus de tenir -compagnie à sa femme, de nature délicate, impressionnable, et qui -trouvait dans la solitude—fallait-il qu’elle fût _originale_!—mille -prétextes à s’apeurer. - -L’honnête Canette promit au vénérable d’attendre son retour. Mais il -regretta bientôt son imprudence: M^{me} la vénérable, sitôt son mari -dehors, se précipita sur lui, le domina de ses yeux pleins de flamme, -l’assujettit sur ses genoux à elle, lui mit de force une partie de ses -cheveux noirs dans une de ses mains, tandis que, portant son autre main -à ses lèvres, elle la mangeait littéralement de caresses. Et la bouche -pleine, d’une voix sombre, elle hurla, lionne amoureuse: - -—Ah! mon chéri! comme tu as un nom magnifique!... - -Ce drame eut des lendemains. Canette, qui avait cédé par faiblesse, -céda ensuite par habitude. - -Ayant effleuré de ses lèvres, la coupe du plaisir, il y noya ses -remords et continua. - -Il connut les appartements meublés où l’on attend... et il y attendit. -Même, par lyrisme, il voulut écrire des livres inspirés par l’amour: -_Étude des roulements divers de voitures qu’on entend dans la solitude. -De la manière de reconnaître les voitures à leur son_ (sic). _La -voiture de la bien-aimée son approche, son odeur. Du flair des amoureux -en matière de voitures. Des fiacres à galerie et l’égalité des sexes;_ -tranchons le mot: il fut, lourdement et sans modération, adultère. - -Mais s’il fut très aimé, si même il n’aima pas plus mal qu’un autre, -s’il eut le romantisme d’un conseiller de préfecture ivre-mort, il ne -fut pas heureux. Son appartement meublé donnait sur la Madeleine, sur -le derrière de la Madeleine, mais le derrière de la Madeleine, c’est -toujours la Madeleine. - -Des rêves troublants, des hallucinations le harcelaient: les mariages -qui s’engouffraient là-dedans, qui venaient déranger Dieu et MM. les -vicaires, ça le gênait, ça lui faisait quelque chose. Il avait soif -de régularité. Non qu’il désirât régulariser sa présente situation et -épouser sa maîtresse; sa pensée était bien plus haute et plus générale, -il aimait la régularité pour la régularité, voilà. Et ce devint un -sentiment amer, empoisonné, effroyable. Car la vie de M. Canette se -dérégla, se précipita, s’échevela. Son vénérable le présenta aux -vénérables d’à-côté et d’en face, à des gens mêmes qui n’étaient pas -vénérables du tout, mais qui n’en étaient pas moins hommes. - -Et tous avaient des épouses, comme par hasard. - -Je ne narrerai les péripéties aux suites desquelles M. Canette se -réveilla—ou s’endormit—l’amant des femmes de tous ces hommes. Ce ne -fut pas de sa faute, mais ce furent des fautes, en quel nombre! M. -Canette suffit à la totalité de ses tâches: ses femmes lui avouaient -qu’elles l’aimaient pour son nom, mais comme ce n’est pas un nom -d’étreintes, elles en faisaient mille noms divers, l’appelaient Aha -par rosserie, Sacha par patriotisme, Sévère par érudition, Dada par -tendresse, Rara par cajolerie et Raca par sadisme. Il fut longuement -le plus heureux des hommes. Et il n’était pas heureux! Est-ce que M. -Canette était devenu le misérable pèlerin d’amour, l’homme sur qui -pèsent toutes les joies amoureuses de l’univers et les siennes aussi, -le porte-croix des baisers, le crucifié des étreintes? Était-il l’Élu -de la Souffrance, le Néo-Rédempteur du Péché originel, le martyr de la -caresse? - -Non. Il avait des heures de joie, celles qu’il passait avec ceux qu’il -trompait. Tous: il les lui fallait tous. Un, c’était bien. Deux, -c’était mieux. Trois, c’était exquis. Quatre, c’était parfait. Cinq, -c’était suave. Six, c’était délicieux. Sept, c’était sublime. Et son -avarice envers les femmes, les sept femmes pour qui il n’avait qu’un -appartement, fondait, s’évanouissait devant ses masculines victimes. Il -leur offrait des dîners de corps (il ne se tolérait pas ce calembour -vieilli), des liqueurs, des cigares, que sais-je? - -Et ce n’était pas une ironie; il les chérissait, les estimait, les -admirait, les enviait. Il était attiré vers eux par une fraternité -secrète; en somme, il était né pour être trompé, lui aussi. - -Mais quelque chose se dressait tout de suite entre eux, sept autres! -Ah! mon Dieu! mon Dieu! Ses seules heures de bonheur! et ce n’était -pas un bonheur complet! Bonheur empoisonné par des relents de baisers, -par des reflets de voluptés. Horreur! damnation! Et comment en sortir? -Répudier ses adultérines et passagères concubines? C’était se fâcher -avec partie ou totalité des époux. Se marier? C’était changer de monde! -Il était rivé à ses chaînes, à son métier de gigolo, à sa carrière -d’amant. - -Il vieillirait en cet emploi, avec son nom! Et qu’avait-il pour cela? -Son physique, sa distinction! Ah! ah! Et quel ennui! Tous les maris -avaient des histoires d’amour à raconter, histoires farces qui leur -faisaient honneur à tous les points de vue et qui les posaient comme -hommes d’esprit. Lui ne pouvait rien raconter, ne pouvait même pas -avoir des sourires entendus, était muet pour cause de mauvaise conduite -et stupide par devoir. - -Et se sentant aimer de plus en plus ses maris assemblés, M. Canette -maudissait tout ensemble feu M. Quinet, feu son père, le Juif-Errant -et la franc-maçonnerie, causes de tout ses maux, Cupidon, Cypris et -l’Amour. - -Il était dans sa ligne, dans la suite de sa vie qu’il devînt -l’amant de cette fatale Alice. Mais en cette aventure il -fut,—proprement,—héroïque. - -Ayant appris,—par un tiers,—que ses tentatives allaient être -couronnées de succès, il alla aussitôt trouver le mari d’Alice, M. -Antoine de Candie. Il lui tint cet authentique langage: - -—Mon cher ami, on dit que je fais la cour à votre femme. Je n’ai pas à -vous déclarer que je place au-dessus de toutes les considérations votre -estime et votre amitié. - -Antoine lui serra la main, noblement comme il fait toutes choses, et, -le soir même, le destin l’emportant sur toutes les considérations -et sur la déconsidération même, Canette était contraint d’accepter -l’hommage du cœur de la mélancolique Alice et de lui offrir son propre -cœur, en échange, suivant les règles. - -Ça se passa très bien et ça dure. - - * * * * * - -Alice prend donc envers moi des airs complices: nous sommes les -voisins, en somme, et elle ne fait entre nous et elle que la différence -de son expérience, de son goût, sans doute, et de son bonheur -professionnel. Elle nous traite en petits garçons: c’est ma première -femme, Claire, et c’est son premier adultère. - -Et malgré que sa sentimentalité native lui peigne toutes les amours -comme éternelles, elle n’est pas éloignée d’envisager dans l’avenir de -Claire une triomphale et sûre théorie de liaisons que j’ouvre, tel un -tambour. «Vous êtes triste,» me dit-elle. C’est une conversation sans -intérêt. Elle me pèse et me détaille du regard: suis-je encore son -soupirant ou ai-je changé? - -Et ce sont des comparaisons avec M. Canette. - - * * * * * - -Je file, je retourne à ma clef, terminée, toute fraîche, qui semble -d’argent, clef d’une ère de fidélité et de tendresse, clef de la -nouvelle année. - -Je l’emporte, là-bas, où il y a des gens. - -Les mêmes gens que toujours. - - * * * * * - -Mais, gigantesque, souriant, le monocle bien d’aplomb, élégant jusqu’à -la frénésie, voici venir M. Ahasvérus Canette. Il ne se nomme plus -Ahasvérus que dans l’intimité. - -Contrairement à tant de gentlemen qui s’affublent d’un pseudonyme -éclatant, il a choisi, pour le monde, en guise de nom de guerre, un nom -simple et joli: Lucien. - -Par une sorte de pudeur. - -—Bonjour, Lucien, dis-je. - -Et je le monopolise, dès son entrée. - -Canette pourrait être surpris: je témoigne d’ordinaire peu de goût pour -sa personne. Son cynisme, son égoïsme m’éloignent de lui. Mais il s’est -habitué à tout, même à l’estime et à la sympathie. Et si mon affection -l’étonne, c’est parce que je ne suis pas marié. - -—Mon petit Canette, suppliè-je, vous restez dîner avec moi. - -Il ne veut pas. J’insiste. J’ai à lui parler. - -Et j’ai de la chance: il accepte, enfin. - -Il s’est «fait» depuis ses débuts: il a pris ici de l’esprit, là du -tact, ailleurs de la distinction: de faute en faute, il est devenu -homme du monde. Il se tient, pense, écrit. - -Et il me regarde avec un peu de dédain. - -Je l’admire: - -—Vous êtes un heureux gaillard, mon ami. - -—Que voulez-vous dire? - -Je vais être tout à fait ignoble: je vais entrer dans son secret et -le faire entrer dans le mien, par réciprocité. J’ai tellement envie -d’avoir auprès de moi l’ombre de mon aimée que je retiendrai cet homme, -parce qu’il aime la camarade de mon aimée et qu’en nos paroles traînera -un reflet. - -—Ne faites pas le malin, Canette: je suis très au courant de votre -affaire. - -—Vous vous trompez. - -—J’ai un amour autour de vous. - -La phrase est sans élégance, est malheureuse: l’ex-Ahasvérus ne -comprend pas. - -Il a pris, en son accoutumement aux bonnes fortunes, la vanité de la -divination. Il affecte de ne pas comprendre pour avoir le temps de -trouver un nom et pour le jeter à ma stupeur. - -Et, tout à coup: «Claire Tortoze! crie-t-il,—et du poing il meurtrit -la table. Comment n’y ai-je pas songé plus tôt. Imbécile!» - -C’est lui qu’il injurie ainsi. Et il met une grande bonne foi en -son mépris. Pas de flair! mon bonhomme! c’est bien la peine d’avoir -consenti au péché! - -Tout de suite: «Mes compliments!» fait-il. Mais il n’insiste pas. - -Sans transition: «D’ailleurs je me demandais pourquoi Tortoze s’était -glissé dans notre société (_notre!_) et pourquoi je trouvais tant -d’agrément à sa conversation. C’est un homme fort remarquable et, dans -toute la force du terme, un tempérament. Ses dernières inventions -sont des merveilles. Avez-vous vu le guéridon lumineux? Le cabinet de -toilette électrique! Une puissance de quarante voltes!...» - -Il s’y connaît en électricité! par devoir, pour pouvoir répondre!... - -«Et fin, anecdotier! Figurez-vous qu’il est l’amant en ce moment de -Néadarné, des Folies-Bergère. Et l’amant de cœur! Eh bien, mon cher...» - - * * * * * - -...Non, je n’entendrai pas ce que tu me contes. - -Plus de mystère, mon ami, chuchote mieux: je n’entends pas! Je ne veux -pas savoir. Tu as de l’estime pour lui, en raison de ses performances -amoureuses! ah! ça m’est si égal! - -Parle-moi de Claire ou plutôt n’en parle pas, ne parle pas. Reste là. -Alice t’a parlé de Claire, comme Claire m’a parlé d’Alice et c’est une -sensation intraduisible, c’est un émoi sans raison, une intimité sans -dénomination, une fraternité, une atmosphère. - -Et tu te tais et nous cueillons des souvenirs, des confidences, des -rêves l’un sur l’autre, en nos silences. - -J’oublie que tes amours sont compliquées, hérissées de subtilités, -j’oublie la simplicité extatique, la naïveté passionnée de notre -étreinte à nous et je communie, en nos deux péchés, en notre même péché. - -Et puis tu n’es pas comique ce soir, ex-Ahasvérus. Tu es décent, grave, -secoué seulement par une irritation qui s’obstine. - -«Toutes les mêmes! à vous faire un mystère de tout! Elles se taisent -et, après, on a l’air d’un serin, d’un homme qui ne sait rien et qui, -de sa maîtresse, n’a que le corps! Elles nous prennent pour leur mari!» - -Ahasvérus, Ahasvérus! des mots de vaudevilliste et de vaudeville! Il -est vrai que tu es vaudevilliste mais ça ne t’excuse pas. Rentre en -toi-même et sois juste envers cette réserve d’Alice: elle a arraché -son secret à Claire, elle le lui a soutiré comme, au couvent, elle -lui soutirait des pastilles de chocolat et des robes pour ses poupées -et elle s’est endormie sur ce secret, dans tes bras, Canette: elle -connaît l’amour, ses tourments et ses surprises, ses vicissitudes et -son manque de sérieux. Et pourquoi s’occuper des autres? Elle veut -être renseignée, pour soi, pour être digne de l’estime qu’elle s’est -accordée et pour avoir un sujet de conversation, dans ce tête-à-tête -avec Claire, un sujet de conversation qui dure, qui intéresse, -hermétique, presque religieux. - -Tais-toi tout à fait, mon ami, et rêvons. Nous rêvons: de temps en -temps nous échangeons un mot, nous échangeons un peu de nos amours et -c’est comme un répons qui fortifie notre amour, à nous et qui l’étaie, -qui scande notre monodie muette et qui nous ancre en notre silence. - -Et ça dure des heures. Nous emportons notre silence au spectacle et -nous rêvons, entre des cris et des mots. - -Et nous promenons ensuite notre silence dans les rues, dans les rues où -il fait froid. - -Des filles errent autour de nous et viennent briser contre notre -silence leur bégaiement de tentation et les mots qui les déshabillent, -horriblement. Parmi les sentinelles perdues de la prostitution, nous -nous tenons en notre silence comme en une citadelle de la guerre des -deux Roses et les tours de Barbe-Bleue aussi et de Madame de Malbrouck, -d’où l’on ne voit rien venir. - -Et je ne m’aperçois même pas que Canette me quitte, tant je rêve, tant -je suis extatique, tant je regrette et tant je désire. - - * * * * * - -Eh bien! quand Claire m’est revenue, quand, après avoir épuisé en une -heure tout ce que l’attente a de pire, de plus aigu, de plus amer, de -plus rauque et de plus trompeur après une attente de trois semaines, -quand j’ai pensé mourir en la sentant enfin en mes bras et quand en un -baiser je lui ai donné l’année dernière et cette année, tous mes jours -et mes soirs, elle se dégage de mon baiser, de son baiser à soi, de -son amour, de sa fièvre, de son délire, affermit sa voix pour me dire -que je ne suis pas raisonnable, pour me reprocher Ahasvérus Canette -et notre dialogue, pour me gronder, pour me répéter qu’elle n’est pas -contente de moi, etc. - -Ah! chérie, comme nous nous aimons ce jour-là, pour t’obliger à ne -songer qu’à nous, pour épaissir autour de nous notre secret, pour -oublier l’amour parallèle, pour nous étreindre jusqu’à nous noyer -dans le Léthé de l’étreinte! et comme nous nous aimons pour notre -amour aussi et pour nous qui sommes tristes, qui sommes avides, -pour rattraper les jours, le jour de l’an, la nuit de l’an et pour -renouer, de baisers en baisers, la chaîne qui nous attache à des -soirs d’automne de l’autre année et à des soirs d’été, à des couchers -de soleil et à des levers de lune, qui, d’une année à l’autre, nous -lancent leur sourire, leur grandeur et leur promesse d’éternité—comme -un pont. - - - - -IX - -LE CHAPITRE DES ENFANTS - - -Pour monter chez nous, chérie, il faut que je prenne l’omnibus. - -L’omnibus, c’est—ou ce sont—deux omnibus. Le premier s’arrête en face -de la Madeleine, au bord de la Madeleine. Je suis obligé d’attendre là -quelques instants, des minutes, et malgré l’impatience qui m’enfièvre, -malgré la peur où je languis de ta venue avant moi, j’attends sans trop -de déplaisir, en un recueillement ému et amer. - -Il y a des couples qui, le matin, qui tout à l’heure, sont venus -chercher en cette église les bénédictions du monde et du ciel, qui ont -appelé auprès d’eux les anges et Dieu officiellement et qui se sont -éloignés—dans la paix. - -Il y a des êtres aussi qui ont passé là, un à un, dans un coffre de -bois oblong: ils allaient dormir auprès d’êtres chers—et il y a cette -église aussi si longue, si grise, si lasse, lasse de pardons, lasse -de confessions, lasse de prières hypocrites, lasse des craintes et des -concupiscences, de la misère et du néant que suent ses fidèles sans -foi, ses fidèles sans zèle. - -Le second omnibus qui m’emmène me fait longer cette église accroupie, -mal soutenue de piliers fléchissants, cette morgue d’âmes qui y -croupissent, qui y pourrissent et qui y crèvent—car il y a des âmes -qui ne sont pas immortelles—heureusement! - -Et j’aime m’en venir à notre amour publiquement, dans du peuple, dans -de l’indifférence et sauter, par-delà le vain marchepied, de la foule -et de la médiocrité en notre intimité, en notre secret. - -Tu me gronderais encore si tu connaissais mes omnibus... et tu me -gronderais parce que tu ne les connais pas. Tu crois l’univers acharné -à notre perte: notre perte n’est désirée que par deux ou trois pauvres -diables. Et tant d’horreur, tant de candeur monte—où?—dans mes -omnibus! Pauvres femmes sans âge, tannées, ravagées, mangées de soucis, -figées dans le dénûment, pauvres hommes d’après-midi, hommes sans -atelier, hommes de courses et de démarches qui au lieu d’être rivés à -vos travaux, allez, venez, dérangez ce monsieur ou cet autre et vous, -jeunes gens qui ne faites rien, et vous, vieillards qui véhiculez vos -vieux os, péniblement, vers des soleils improbables, maîtresses de -piano et maîtresses d’allemand, vous m’êtes une haie vivante—et si -peu vivante—de torpeur, de monotonie, vous êtes ternes pour mieux me -préparer à l’éclat vibrant et hautain, à la caresse claironnante et -vibrante, à la chaleur chantante des bras que je sais, de la bouche que -je sais, des cheveux que je sais. - -L’omnibus, lui aussi, gémit des leit-motivs sur les lents et rugueux -pavés qui montent, contre le chemin de fer: c’est lourd, pesant et -triste comme il convient. - - * * * * * - -Et j’ai voyagé aujourd’hui en un omnibus presque vide. Ce n’était -pas l’heure des promenades suspendues ou du labeur à distance. Nous -n’étions que cinq ou six, sept peut-être et «une petite fille sur les -genoux» qui ne payait pas sa place, pour des raisons d’âge. - -Dès que j’entrai, je sentis son regard sur moi, en moi. - -Et son regard ne me lâcha pas. - -Ce n’était pas la séduction du miroir sur les alouettes ou de l’œil de -serpents sur les gazelles, la froide et féroce séduction du mal, du -fauve, de la perfidie. Le regard ne s’arrêtait pas sur un point précis -ou sur ma hideur, il plongeait, sautelait comme la petite eût dansé à -la corde, se plaisait à mille spectacles, errait parmi mon charme et ma -fatalité. - -Petite fille, toute petite fille, tu n’es pas la première petite fille -qui me regarde et qui me sourit—car tu me souris de quel joli, de quel -immatériel sourire, de quel sourire de fleur et d’étoile! J’ai voulu -chasser ton sourire parce que j’ai toujours voulu tenter Dieu. Je t’ai -fait les gros yeux d’un méchant monsieur qui mange les petites filles: -ton sourire a percé mon masque de férocité, tout de suite, et est -revenu se plonger au lac sacré de mon amour et ton sourire est devenu -meilleur, pour mon effort, pour la peine inutile que j’avais prise et -pour la joie que tu devinais en moi, à te voir me sourire, obstinément. -Je cueillis en ton sourire toutes les promesses, tous les plaisirs, -toutes les nuances. - -Pourquoi me souriais-tu, de ton sourire et de ton regard? - - * * * * * - -Tu me disais—car les enfants savent tout—tu me disais, à travers le -rythme de l’omnibus, sans parler: «Petit enfant, tu es un petit enfant -comme moi, plus triste que moi et qui joue moins que moi. On t’a cassé -tes joujoux dans la main quand c’étaient des spectacles, des héroïsmes, -des hommes et des femmes et tu n’as jamais beaucoup joué. Quand tu -étais tout petit, il y avait des leçons et la misère pour t’arracher -aux jeux de ton âge et plus tard, tu achetas des livres et des lunettes -pour les lire, au lieu d’acheter des toupies avec du soleil dessus. Et -tu aimes les enfants, profondément, au plus secret de toi-même, parce -que tu n’as pas été enfant et que tu l’es, toujours, comme tu serais -infirme et les enfants t’aiment, par force, mystérieusement et ils -sourient au petit enfant qui est en toi, qui ne fut jamais, qui n’a pas -vécu et qui n’est pas mort. Tu as remarqué, n’est-ce pas, que tous les -enfants t’aiment, qu’ils te sentent, qu’ils te sourient entre tous les -hommes, qu’ils vont à toi, qu’ils se caressent à toi, qu’ils découvrent -en toi un frère, un enfant et un dieu. Tu rencontras de petits enfants -sur ta route et tu te détournas d’une ironie et d’une critique, d’un -lyrisme même, pour être doux envers eux. Il y avait une petite fille -que ses père et mère amenaient dans les bars parce qu’ils allaient -dans les bars. Et ils y allaient parce qu’ils avaient du talent et -que les gens ont du talent pour parler dans les bars, pour sourire à -propos et pour rire quand ça fait bien. Ils n’avaient pas d’aversion -pour leur petite fille mais elle ne buvait pas encore assez. Ils la -laissaient, ils laissaient ses quatre ans sur le tapis et ricanaient -d’autre chose. Tu jetas les yeux sur le tapis et tu ne ricanas plus. -Tu te laissas glisser, tomber de tes vingt-trois ans aux quatre ans de -l’enfant et tu lui dis: «Josette! Josette!» du ton d’un de ses petits -camarades si elle avait eu de petits camarades. Tu ne lui demandais -pas: «Voulez-vous jouer avec moi, mademoiselle» comme ça se fait -dans les squares et dans les serres. Elle te dit: «Nous allons jouer -à la blanchisseuse». Tu ne savais pas mais tu ne lui avouas pas ton -ignorance. Elle se procura quelque part des serviettes, les numérota, -les taxa, discourut dessus et t’interrogea comme, dans les jupes de -sa mère, tapie devant l’intrusion d’une femme rouge et d’un panier, -elle avait vu et entendu faire, croyant jouer en se souvenant, croyant -jouer en se livrant à une mesquine et triste imitation, croyant jouer -en se préparant à la vie, au ménage, à la servitude et à la minutie. -Et toi qui ne sais pas jouer, tu voulus la faire jouer, vraiment. Tu -la fis courir, tu la culbutas, tu la fis rire, tu la fis sauter, tu -lui montras d’une fenêtre des gens en blanc qui remuaient des broches -et du feu pour sa satisfaction personnelle et tu te roulas avec elle -sur le tapis. Tu étais en redingote et c’était fort ridicule: tu n’eus -pas honte. Et même lorsque, à un moment, tu fus fâché avec ses parents, -tu continuas ses jeux, ayant peur seulement qu’on lui enlevât son -plaisir, pour te punir. Les gens ne t’aiment pas: ils sont rebutés par -ta mine, par l’inquiétude déchirante de ton âme, trahie par ta face, -par les contractions grimaçantes de ton humanité, par ton dégoût, ton -dédain, ta timidité, ta fièvre, ton labeur, ta douleur, qui marchent, -qui s’exaspèrent, qui s’éternisent. Et tu ne sais pas marcher: tu -cours, tu hésites, tu te rattrapes en une chute et tu voles même. Les -gens gouaillent autour de toi, raillent tes cheveux, ton monocle, ta -lèvre, ton déhanchement, ta complexité et ta naïveté. Les animaux -sont plus simples: ils te comprennent, te lèchent, aboient autour de -toi comme des complices et des annonciateurs, comme des compagnons de -divinité et des francs-maçons d’une maçonnerie qui déborderait—en -l’enserrant—l’humanité et l’univers. Et les enfants t’entourent et te -tendent les bras. - -—C’est que, petite fille, ils sentent à travers moi les limbes et -qu’ils sentent qu’en mourant, être incomplet, pas assez impur et pas -assez pur, être inconscient, impulsif, instinctif et boudeur, boudant -contre son instinct et contre sa pureté, j’irais aux limbes comme les -enfants sans baptême et sans crime et que je les retrouverais, les -petits enfants et que je jouerais avec eux—enfin. Ils m’apprendraient -à jouer. D’ailleurs je ne veux pas me vanter. J’aime les enfants. Ceux -de ma génération ne les aiment pas et les fuient. Moi, j’en veux, à moi. - -—Tu en auras. Tu vas... - -—Petite fille, petite fille, ne poursuis pas. Tu ne sais pas comment -ça se fait, les enfants. - -—Enfant! Je ne te parle pas. Mais prends-moi comme je suis: je suis un -symbole. Tu n’es pas symboliste, tu peux donc t’habituer à rencontrer -un symbole en omnibus. Et ça ne t’arrivera pas tous les jours. Mais -moi, petit enfant, je t’annonce un petit enfant,—pour bientôt. - -—Quand? quand? petite fille... - -Mais la petite fille descend car c’est le bureau des omnibus et elle -s’éloigne—à si petits pas—tirant bas le bras de sa mère et éteignant -dans la foule son sourire qui est le sourire de la Joconde et qui est -aussi, dans d’autres tableaux, le sourire de l’Annonciation. - -Elle s’éloigne, prophétie à jupons courts, prophétie à demi-place -sur les lignes de chemin de fer, prophétie gratuite en omnibus—avec -correspondance. - -J’ai droit encore à une prophétie puisque j’ai droit à un autre -omnibus. C’est un autre enfant, un petit garçon, s’il y a un sexe à cet -âge. Il prend à peine le temps de me sourire, du sourire de la même -petite fille et entre tout de suite en matière: - -—Désirez-vous assez un enfant! Depuis que, petite fille encore, si -jeune, si innocente, elle est tombée de son innocence dans les bras de -son mari, désire-t-elle assez un enfant! Elle l’a désiré d’abord parce -que, encore petite fille, pas encore désaccoutumée des poupées, elle -a eu l’ambition d’en avoir une toute à soi, bien à soi, «fabriquée» -par soi, d’une possession intime. Elle l’a désiré ensuite, par amour, -pour avoir un objet d’amour, pour aimer. Elle l’a désiré ensuite, parce -qu’elle ne l’avait pas. Elle l’a demandé à Dieu, puis à son mari, puis -au diable, puis à toi. Et vous l’avez cherché ensemble sur les routes -où, puisque la morale n’y passe pas, ne passe que Dieu et—son sourire -et sa bénédiction. Te rappelles-tu? Un soir de lettre anonyme où tu -attendais un omnibus de mélancolie pour pouvoir t’apeurer à ton aise, -chez toi, en ton autre chez toi, comme l’omnibus (ta vie, ce sont des -omnibus) ne venait pas, un camelot promenait des bébés en peau de lapin -qui dansaient avec des grelots et des ficelles. Il te dit: «Monsieur -Maheustre—il te connaissait parce que tu es au centre du monde et l’on -te connaît sur le boulevard—achetez-m’en un pour vos enfants.» Il -gouaillait mais tu fus ému, à crier, à pleurer. Cet homme qui, ce soir -de solitude, ce soir de lettre anonyme où tu voulais errer anonyme toi -aussi, t’enfuir et te terrer loin des dangers et des craintes, venait -à toi, t’appelait par ton nom, te parlait de postérité, qui, comme -dans la Bible, te prédisait que tu reverrais ton épouse et que tu ne -serais pas stérile, vaguement, profondément, en vrai prophète, qui te -prédisait une union féconde, en trois mots humbles, sembla te vendre un -talisman, sembla te venir de Dieu. Tu fus prêt à te prosterner devant -lui et si tu lui marchandas son jouet, c’est parce qu’il y avait du -monde, qui tu n’avais pas d’argent et que toujours tu aimas tenter -Dieu. C’est encore pour renier le divin que le camelot t’avait vendu -sur le boulevard avec une poupée de pacotille, que tu la glissas, ta -poupée, dans le lit, pour effrayer, pour amuser l’attendue,—mais celle -que tu attendais ne vint pas parce qu’elle était en terreur et parce -que tu n’avais pas été poli envers l’oracle fourré! Tu t’es lavé, -depuis, de ton péché par des larmes et tu as su, décidément, qu’il -fallait respecter les enfants jusque dans le frisson de l’espoir et -jusque dans le crépitement du leurre. Imagine-toi donc que la récente -absence de ton amoureuse, ce fut une retraite au bord de l’événement. -Embrasse-la sur le front, suivant un cérémonial nouveau puis... - -—Petit enfant, je t’ai entendu avec patience. Je t’ai laissé -disserter sur des choses que tu feras bien d’ignorer quinze ans -encore. Ne continue pas. Je n’ai pas horreur des symboles et je -consens aux ratiocinations mais je ne consens ni à l’indécence ni à la -réglementation du mystère. D’ailleurs tu descends: tu es arrivé. J’ai -encore du chemin: sans adieu. - -Je vais voyager dans le vide et dans le silence, comme il convient. -Je ne veux pas penser car j’aurais trop à penser, pensées humaines, -pensées légales, pensées mystiques: merci. - -Et je suis arrivé: je vais attendre—sans plus.—Eh! si! j’attends -plus: je ne sais pas. - -Et pour m’interdire la torpeur, voici des enfants qui jouent contre -mes volets. Enfants que je ne vis jamais et que je ne veux pas voir. -Enfants qui ont troué de leurs cris le plan de notre délice, enfants -qui s’amusent, qui font des farces, qui frappent le volet, qui étendent -leur murmure dans la rue comme du linge frais. - -Mais vous ne me troublez pas et vous ne m’êtes pas odieux aujourd’hui, -enfants. Vous êtes postés comme des sentinelles le long de mon paysage, -le long de mon horizon, et, de votre innocence effrontée, de votre -innocence polissonne et grossière, vous gardez chez moi Dieu, le -miracle et l’infini. Et vos chants se fondent dans la rue, vos refrains -empruntés à vos mères et aux amants de vos mères deviennent une seule -chanson d’immortalité et une hymne. - -Vous êtes un chœur antique, un chœur unique, un chœur hermétique et -prédestiné, le chœur des limbes, le chœur de fécondité. - -Vous devancez la venue de Claire et vous entourez, comme en des -légendes et des épopées son approche, des joyeuses trompettes de vos -âmes, des lyres secrètes de votre candeur. - -Chers enfants inconnus, comme je vous aime et comme vous m’êtes -précieux, à travers mon volet: car je n’attends pas, car, retiré -derrière votre chant, grave, ému, je me prépare peu à peu, -liturgiquement, magnifiquement. - -Vous nuancez votre musique: ce n’est plus un prélude, un appel, un -encouragement, ce n’est plus le chuchotement complice qui dénonce, -qui trahit, la sonnerie hypocrite qui confirme, c’est une fanfare qui -éclate, qui accompagne, une fanfare d’escorte, une fanfare triomphale, -une fanfare vivante et féconde—déjà—d’où tu jaillis, chérie, d’où tu -te précipites parmi mes baisers, et une fanfare qui s’infléchit, qui -s’adoucit, qui semble s’apaiser pour devenir plus triomphale et pour -enlacer notre étreinte, comme des roses soudaines d’harmonie... - - - - -X - -L’ÉMOI - - -Lorsque tu entres maintenant, tu te laisses embrasser de biais, tu -t’offres de profil perdu tu te refuses sans ardeur et tu es molle même -en tes révoltes; tes pudeurs sont en retrait comme ta tendresse et j’ai -l’horrible sensation que quelque chose de toi me manque et m’échappe, -sans savoir quoi—et c’est presque tout toi. - -Tu m’apparais frivole, dodelinant de la tête, becquetant des caresses, -grappillant des baisers, zézayant des onomatopées d’amour, passive -plus que passionnée, frivole enfin et je reviens à ce mot comme à un -hoquet, j’y reviens et je m’accroupis sur lui: tu tournes la tête et tu -as en toi un je ne sais quoi de mauvaise tranquillité, pivotant sur un -sourire et sur un refrain, tu ressembles à un oiseau. - -Et tu n’as plus peur. - -Tu t’es accoutumée à notre amour, tu l’as accepté, tu ne te jettes -plus à lui, tu le continues fidèlement, régulièrement, presque -ponctuellement. - -Et j’ai peur que pour toi ce soit une habitude. - -Ce n’est plus le romantisme, la poésie, le danger de chaque jour: ce -n’est plus l’heure—ou les deux heures—où tu t’évades de la vie, où tu -brises ton ban d’humanité, où tu conquiers le ciel et le délice de la -liberté, de l’audace, de l’oubli et de l’abandon, c’est une heure où tu -ne t’ennuies pas trop, une heure cataloguée, sans fantaisie, une heure -de plaisir à laquelle tu t’es condamnée. - -Les télégrammes ont été plus nombreux qui, pour une raison ou pour une -autre, m’invitèrent à désespérer de toi, ce jour-là—et il y a des -jours où j’ai désespéré sans télégramme. - -Dans ma petite chambre solitaire, mon lit m’endormit sans confidence et -j’ai eu—et j’ai—des tristesses sans grandeur. - -Ne te souviens-tu plus des soirs d’été épais et larges où nous nous -apprîmes à aimer, où nous naquîmes à l’amour? - -Ce ne fut pas sans solennité. - -Nous nous promîmes de n’être pas des amants vulgaires, d’envelopper -notre nudité en un manteau de tragique et de fatalité, et d’avoir -derrière notre lit cette porte de secours qu’on appelle la mort et ce -boulevard qu’on nomme l’éternité. - -Nous avons élu frères et sœurs les amants et amantes de l’histoire, de -la légende, et nous nous sommes couronnés des couronnes de roses, de -larmes et de sang que portèrent les cœurs sans nom et les cheveux sans -nom et les sourires et les yeux sans nom qui illuminent le monde et le -ciel. - -Et voici que nous sommes, sans plus, amant et maîtresse. - -Ah! tu es une maîtresse exquise: prête et preste, lente, parfaite. Et -tu as un corps admirable, un cœur charmant: il te manque seulement une -âme,—et tu as une âme, la plus nuancée, la plus délicate, la plus -éloquente et la plus profonde, tu es une âme, tu es l’Ame même et te -voilà, corps savant, corps souple, corps, corps!... - -Parle! - -On ne parle pas! car tu parles trop bien. Tu es spirituelle et tes mots -restent: on les retrouve dans des salons—où tu n’es pas, on les prête -à des riches, que sais-je? - -Et les jours où je ne t’ai pas vue, je bute contre un mot de toi qui -résonne longuement non en mon esprit—ce mot d’esprit—mais en mon -cœur, en mon cœur où il sonne un glas, où il sonne le creux, en mon -cœur qu’il troue et qui saigne, qui saigne... - -Et c’est ta prévenance, ta gentillesse qui m’accablent. Tu ne te moques -pas de moi, tu n’es pas méchante, tu as des câlineries mais tu n’y es -pas. - -Je deviens jaloux! - -Vraiment. - -Accessoire des amours nerveuses, accessoire des amours sans équilibre, -accessoire du cotillon de folie, la jalousie m’enserre, me tient, -ricane et revient. Et cependant, chérie, tu m’as conté les désirs -qui glissèrent et que tu ne repoussas même pas, qui glissèrent sans -t’atteindre et qui s’en furent, mélancoliques. - -Mais je doute presque de moi, à ne plus te retrouver en toi, à te -ressentir moins, à sentir que tu vibres moins et que tes ailes sont -meurtries, à sentir que tu es si en chair, tellement chair et que le -fantôme de ta beauté, je ne sais pas où il est. - -Et tu n’as jamais été plus belle, belle cruellement, comme on tue et tu -ne m’as jamais tant pris, ne prenant de moi que ce que tu me donnes, le -corps. - -J’ai mis notre amour au-dessus de tout, mais je mets au-dessus de notre -amour la qualité de notre amour. - -Tu m’as aimé, superbement en ta tendresse. Je me rappelle une lettre -que je reçus de toi: tu étais jalouse d’une petite fille qui était -tombée dans ma vie comme une pierre aux pieds d’un homme qui pense à -autre chose, sans qu’on y fasse attention. - -Quelle belle lettre! Elle commençait par «Toi, tu...» C’était un signe -de possession, une estampille, une marque au fer rouge, c’était un -baiser impérieux qui arrête, qui immobilise pour toujours, une morsure -de tyrannie et c’était l’étreinte furieuse, avare, en trois mots. - -Tu ne m’écrirais plus cette lettre-là. - -C’est moi qui suis jaloux maintenant, et je le suis mal, ne me décidant -pas à souffrir en mon orgueil, m’en tenant au trouble, au trouble -qui ne dit rien, à l’émoi dont la gorge est rauque et qui est vague -et étroit. Je ne puis t’interroger, tu ris en dehors et tu n’es pas -troublée, toi; tu te jettes à moi de toute ton inconscience et tu ne te -jettes pas plus, en femme qui peut se reprendre et qui se reprendra: -spasmes momentanés et intérimaires. - -Lorsque je pense à l’adultère, je l’appelle par son nom et son nom, -c’est l’hors la loi, l’hors le monde, l’envol, parmi les codes, vers -l’au-delà. C’est l’essai du retour vers ton âme de jeune fille, -d’enfant qui croit à l’amour, d’enfant qui oublie la réalité de -l’étreinte pour ne prendre en cette étreinte que sa quintessence, son -reflet de pureté, de douceur, son mirage de passion, de trouble et -d’infini. - -Eh bien! tu es trop enfant, tu prends toute la caresse, goulûment, même -pas, tu la prends comme ça, comme je te la donne—et tu la prends vide -et lourde,—et tu t’en vas. - -Il m’est arrivé aujourd’hui la plus étrange, la plus terrible sensation -de ma vie. - -Du fond de ma torpeur, ma torpeur d’attente où je me roule ainsi qu’en -un manteau de bivouac, ainsi qu’en un manteau d’alerte, des sons -d’orgue et une voix humaine m’ont tiré, brusquement. - -Voix humaine! j’exagère! A travers les volets qui m’enferment, qui -m’aveuglent l’horizon, qui déforment les voix et qui font grincer les -voitures contre leur ténèbre, une voix se glissa, une voix gratta -contre les volets, monta jusqu’aux fentes d’en haut pour retomber -de l’autre côté, chez moi, une voix bondit, jaillit, griffa, tel un -chat-tigre et se fit profonde, rauque, légère, une voix grimaça, -menaça et railla le long de l’orgue, et cet orgue était l’orgue des -vieux assassinats, des assassinats de légende et de complainte. - -Elle chanta une chanson célèbre, que je n’avais jamais entendue, parce -que les mendiants n’en veulent plus, même en province, une chanson que -je n’entendrai jamais plus, parce que je ne veux plus l’entendre. - -L’air, je l’avais subi déjà, de temps en temps par blague, et le -refrain, tout à coup se leva avec des ailes noires de chauve-souris, -tourbillonna, n’alla pas haut et s’abattit sur moi en plein cœur: - - Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous... - -Je ne m’appelle pas Ernest. Ce n’est que mon deuxième prénom, celui -dont on ne se sert jamais et qui dort, roide, grave, gauche comme une -main gauche très gauche, comme un membre paralysé. Et ce doit être ce -prénom-là par lequel l’Ange d’extermination nous appelle, le jour du -Jugement. - -C’est ce nom qui dort et dont les improbables réveils sont terribles: -ils réveillent—en sursaut—l’être que nous aurions pu être et que -nous n’avons pas été, car, en choisissant entre nos prénoms, nos -parents—ou nos bonnes—choisissent entre nos destinées. Je m’appelle -Pierre, et ce nom d’Ernest m’émeut, m’émeut... - -Et la chanson est terrible, en soi: - - En ce moment, mon mari vient d’apprendre - Qu’il est trompé par vous qu’il aime tant... - -Ah! je ne garantis pas les paroles, je sais seulement qu’elles éclatent -en mon cœur, comme des balles explosives et qu’elles font tache d’huile -et tourbillon de plomb. - -Tortoze! Tortoze! je ne pensais plus à lui: il est loin, pour ses -inventions, promenant son inquiétude électrique entre Vichy et -Aix-les-Bains, jetant de la science entre et en des tables de casino, -multipliant son absence et son éloignement, perdu en son activité, en -son industrie, en son génie: il sera avant peu officier de la Légion -d’honneur. - -Et je ne m’arrête pas à Tortoze: tous les dangers qui sont autour de -lui, qui font son siège. Ces lettres anonymes qui reparaissent de-ci, -de-là, et qui ne font rien que procurer—oui, procurer—à Claire un -repos désiré, qui lui font peur comme on chatouille, si seule—ah! -et la peur que j’ai, moi, de n’être plus aimé, d’être moins aimé, de -n’être pas aimé comme je l’étais, de n’être pas aimé comme je le veux, -d’être aimé comme tout le monde, et la chanson s’obstine: - - Deux mois après dans la chapelle... - -Je ne le vois pas le chanteur, mais je l’imagine. Je l’ai vu, déjà... - -Un matin, vers trois heures, je rentrais chez moi, de loin, longuement, -parmi les habituelles sentinelles perdues de l’armée des filles: -c’était le décor coutumier de médiocre misère, becs électriques -éteints, vagabonds sans haine et agents sans férocité. - -Tout à coup, une ombre, entre la porte Saint-Denis et la porte -Saint-Martin, m’arracha à ma torpeur méditative et ruminante. - -Ombre cahotante, trébuchante, vacillante, ombre qui, rythmiquement, -se penchait, balayait la terre d’un grand bras frénétique, tandis que -l’autre bras semblait enfoncer dans le sol comme une moitié de croix, -un bâton volé à un bûcher d’hérétique. - -Ombre presque diaphane, ombre géante et qui apparaissait plus géante de -son affaiblissement, de sa sénilité, de sa courbe lasse. - -Ah! ces épaules ployant éternellement sous le faix de la croix qu’un -autre porta! - -Cette face,—que j’aperçus bientôt, car il n’était pas difficile de -marcher plus vite que ce fantôme,—cette face de malheur, de mort et de -vie inexpugnable, je ne l’oublierai jamais. - -La barbe roussie au feu des autodafés, grise de la poussière des -siècles, blanche de la pierre des tombeaux entre-bâillés et des pierres -lancées en route, la barbe grise, rousse et blanche, pauvre aussi de -la misère liturgique, la peau jaunie des reflets des cierges dont -on encadra les autodafés, verdie du reflet des haines, les sourcils -noirs—toujours—des fagots calcinés des autodafés, les yeux brillants, -noirs, profonds, comme l’autodafé même, reculant devant l’énumération -des supplices infernaux, après les supplices terrestres, enfoncés, -guettant un espoir dans la nuit, semblant s’enfoncer davantage pour -voir de plus loin, pour mieux voir l’étroit paradis des juifs fidèles, -la bouche tordue des blasphèmes imposés, tordue par l’entonnoir de la -question de l’eau, les bras noués par les tortures, les articulations -disjointes par les coins, les pieds brisés par les brodequins de bois -et de plomb, l’homme allait—traditionnel—à en frémir, la besace -collée à la peau, la lévite frémissante; il allait, effroyable, -sordide, hideux, éclatant de grandeur et de majesté. - -Un roi! c’était un roi. - -Dix minutes, sur le boulevard, j’allai, je vins, je m’en retournai et -je revins. Cet homme mourait de faim, évidemment. Il ne se soutenait -pas, la tête pendante, la main convulsée, d’un geste d’agonie, et -fouillant, fouillant sans fin ce vide de Paris où on ne trouve pas de -pain. J’avais une vingtaine de sous dans la main,—une fortune pour un -pauvre (et on peut me croire, car j’ai été très pauvre, et ces vingt -sous ont été pour moi le bout de mes rêves et le bout du monde), et je -m’avançai une fois, deux fois, pour les donner, pour les jeter comme -en un gouffre et m’enfuir tout de suite pour esquiver des malédictions -peut-être ou—ce qui est pis—des remerciements lyriques comme le -Cantique des Cantiques et plus désolés que l’Ecclésiaste. - -Je n’osai pas: un charme me retint. Est-ce qu’on offre des sous à une -entité, à un démon, à un demi-dieu? - -Et il était trop beau. Je crus le voir sourire, d’un sourire d’extase -et de puissance. Il ramassait tout à terre, le néant, les épluchures, -les épingles,—pour quel Laffitte d’au-delà?—les papiers,—les bouts -de cigare... et... et il ne les mettait pas dans sa besace, vide, -collant à la peau: il laissait tout retomber autour de lui, sous lui, -et il allait, il allait. - -Une femme s’approcha de lui. Enfin j’allais pouvoir lui offrir -mon obole, puisque cette femme commençait! Non. Elle ne lui donna -rien, échangea quelques paroles avec lui, d’un air d’habitude et de -soumission et s’en fut. - -Pour parler—et la femme était toute petite, il eût dû se pencher—il -avait relevé la tête. - -Et sa tête verdie, jaunie, rougie, pâlie et bleuie de teintes diverses -et successives des bûchers, sa tête de cauchemar était vraiment -majestueuse et presque impérieuse comme celle des êtres qui commandent -par la grâce d’un Dieu. Il avait jeté un ordre et il continuait sa -route de misère et de foi. - -Il semblait maintenant emplir tout le boulevard, emplir toute la ville -de sa maigreur, de sa vieillesse, de son agonie en haillons, de sa -boiteuse éternité. - -J’eus peur, décidément. - -Et je pressai le pas, chantant à tue-tête pour m’étourdir, pour -oublier, pour ne plus penser à ce roi mystérieux, à ce roi sans -manteau, à ce passant pesant et furtif, à cet être d’horreur, de -puissance et de nuit. - -Je l’ai rencontré de jour, cette semaine. Des conscrits, des enfants -et quelques citoyens, une trentaine de manifestants criaient: «Mort aux -juifs!» Le vieil homme à la face si terriblement juive, le Juif Errant, -les épaules encore saignantes sous la croix de Jésus qu’il ne porta -point, le roi de ténèbres passait par là si lentement et marchait en -sens inverse, sur les jeunes gens. Il ne se détourna point et continua -sa route du même geste, du même pas. - -Les manifestants ne l’accablèrent pas, ne le bousculèrent pas, ne -voulurent même pas l’injurier ou plaisanter. Le charme les tenait qui -m’avait tenu. Ils lui laissèrent le passage, se turent un instant, et -quelques-uns eurent même comme une indication de salut. - -Le vieil homme continuait sa promenade. Il ramassait, ramassait -toujours. Il lui arrivait de trouver des journaux, des pamphlets, des -anathèmes montés en feuillets; il ne les regardait pas et, sans colère, -sans rage, du même geste indifférent, il les laissait retomber à terre. - -Il me sembla alors que ce que ce Juif cherchait, c’était—oh! pas -grand’chose!—une étoile oubliée, un peu de ciel, un peu d’idéal. Il -me semble qu’il était roi, roi des pauvres Juifs, des Juifs pauvres -qui, lazzaroni du temps de Josué, s’abandonnant à l’ivresse de Dieu -ne pensent même plus à Dieu et à leur foi, s’enroulent en guise de -manteaux et de couvertures, dans le rythme de leurs prières, ignorent -l’argent et M. de Rothschild, et plongent (au lieu de les plonger -dans l’eau), leurs nez courbés, leurs barbes frisées et boueuses -dans un peu du ciel talmudique. Gens anachroniques et nostalgiques, -nostalgiques des siècles passés, des siècles perdus, nostalgiques des -harpes et des danses devant l’Arche, des guerres où l’on ne pillait que -pour attester sa victoire, des belles récoltes et des beaux soleils. -Et Dieu, trop fidèle à sa parole, Dieu, parce qu’il avait dit à -Abraham: «Tes descendants seront nombreux comme les étoiles du ciel, -les poissons des mers et les sables des déserts», Dieu ne leur a pas -permis d’être massacrés par un Antiochus, avec les Macchabées, par le -vertueux Titus Cæsar; il les fait survivre à Akiba, au Juif de la rue -des Billettes et à cet héroïque et immense Spinoza, et à ce souriant, -génial et fatal Henri Heine. Ces gens-là doivent exister—si peu—et -se lamenter, puisque leur roi se promène et qu’il donne des ordres, -puisqu’il souffre et puisqu’il rêve. Il n’est pas un roi guerrier: ses -sujets, avant Tolstoï, ont prêché, par l’exemple, la non-résistance au -mal; ils ont été tués, brûlés, battus sans qu’on ait pu les chasser -de leur nostalgie, de leur tristesse et de leur rêve. Pèlerins sans -coquille, ils cherchent le coin de terre où ils pourront s’acagnarder -pour y rebâtir en leur cœur—longue et pénible besogne—le premier et -le deuxième temple de Jérusalem, ils cherchent un peu de soleil pour -s’y laver approximativement, ils cherchent un peu de sommeil—pour y -mieux rêver. - -A moins que le vieil homme que j’ai rencontré ne soit un roi dont le -royaume n’est pas de ce monde, un roi sans royaume, le Juif-Errant -qui ne connaît pas M. de Rothschild, qui ne connaît pas l’argent et -qui marche dans les haines comme chez lui et qui garde pour lui ses -sentiments et son histoire et ne se laisse même plus interviewer pour -images d’Épinal. - - * * * * * - -Et il vient susciter et faire mourir les pauvres amants qui ont fait de -la terre le ciel et l’infini. Et il vient les attirer en son royaume. - -J’aurais dû, la première fois que je le rencontrai, vaincre mon -respect et donner à ce pauvre un peu d’argent: d’abord les pauvres ont -toujours besoin d’argent et puis je me serais débarrassé de son ombre, -de l’ombre de son manteau royal. Je ne l’aurais plus rencontré et -je ne l’eusse pas aperçu comme je l’aperçois en ce moment, à travers -mes volets, se gravant, se sculptant en sa musique, se déchirant -brutalement des vieilles paroles pas assez vieilles, faisant vibrer et -tinter les siècles en cet air de 1840. - -Que me veut-il? - -Il m’en veut. - -Il m’en veut de n’avoir pas été charitable et il m’en veut d’aimer. - -Il vient avec les siècles, les grandes ombres des vertus, des malheurs -et de la souffrance, me reprocher d’être là et d’attendre une femme -cependant qu’il y a des événements dans la rue, des discussions sur une -innocence, sur un crime, des idées qui luttent, de l’enthousiasme qui -lutte et des malheurs, tant de malheurs. - -Je pourrais... je ne puis rien. Claire m’a fait jurer de ne pas -m’occuper de ça. Et je suis sans grandeur, en une habitude qui de plus -en plus devient une habitude, sans plus, où les baisers de jour en jour -me deviennent plus secs, plus pauvres, où il me semble que ma fiancée, -en se rhabillant chaque jour, oublie chaque jour un voile de plus, un -tissu subtil de divinité... - - ...En répétant d’une voix expirante, - Éloignez-vous, Ernest, Ernest, éloignez-vous... - -Eh bien, lorsque Claire est venue, lorsque je lui ai, en quinze mots, -raconté la chanson, mon angoisse, mon agonie, elle a trouvé ça très -drôle. - -C’est de l’héroïsme, au centre de cette trame de lettres anonymes qui -se rejoignent, en se suivant, mais c’est un héroïsme que je n’aime pas. - -Les mendiants sont sacrés, qui passent et on ne doit pas sourire -de leurs prédictions ou de leurs malédictions parce que Dieu, ne -leur accordant pas de pain, leur accorde des miracles quand ils en -demandent, confusément, et tu restes bien fidèle à ton opinion, Claire, -tu restes bien aujourd’hui celle qui trouve drôle la fatalité rôdant -devant notre porte; tu as une fièvre modeste et des câlineries de -petite fille de Péronne, tu ressembles à ton amie Alice; j’ai envie de -te dire: _vous_. - -Tu ne sais pas, pendant ton absence récente, mes promenades autour -de ta demeure vide et mes lucides évocations de ton fantôme aux bras -ouverts parmi ces rues froides et grises qui viennent mourir aux -Champs-Élysées. - -Tu ne sais pas mes contractions de cœur en ces rues traîtresses où je -n’avais de toi que le danger et où je tremblais comme si je t’avais à -mon bras, voluptueusement. Rues pavées, bâties, cimentées de médisance, -d’espionnage et de médiocrité sentimentale, rues de basse sensualité -où les mauvais propos et les mauvais instincts se ramassent pour aller -assassiner de pauvres gens à l’hôpital Beaujon, tout près. - -Ah! sentinelle exilée, comme j’ai monté une garde fervente et vaine -sous tes fenêtres fermées de la rue Washington, pour les photographies -et les portraits de toi qui veillaient chez toi, pour les sommeils -que tu avais oubliés chez toi, pour tous les objets, pour tous les -vides que tu avais touchés là-haut et pour tous les moments d’extase -amoureuse, de gêne amoureuse, de mélancolie amoureuse, de terreur -amoureuse, de désespoir et d’espoir que tu m’avais dédiés, chez toi, et -pour tes rêves de fuite, avec moi, qui t’ont hantée, en ton domicile -légal, en cet intérieur tout fait et parfait que nous ne pourrions -jamais refaire, car notre fuite et notre histoire, ensemble, chérie, ce -sera «une chaumière et ton cœur». - -Ce sera! - -Ton cœur! - -Ah! comme je m’emporte et comme je t’oublie et comme j’oublie la -déchéance de ton cœur, la pauvre petite chose qu’il est devenu et que -tu es devenue, entre mes bras, hélas! - -Et couchons-nous, puisque nous n’avons pas autre chose à faire. - -Non? - -Tu me retiens doucement, en une douceur profonde qui m’étonne et d’une -voix chère, de ta voix des soirs d’été, de ta voix de Monte-Carlo, de -ta voix de nos premières amours, de ta voix de nos fiançailles qui -te revient, plus pure, plus moirée, plus dorée, plus prenante, s’il -est possible, tu me dis: «Prenons garde, chéri! je crois que je suis -enceinte». - - * * * * * - -Chérie, chérie, j’ai un petit cri de bonheur, un petit cri d’émotion, -étranglé. - -Et tout mon bonheur, toute mon émotion viennent en ce cri: mon amour -reconquis, ma confiance en toi récupérée, ma tendresse doublée, la -fatalité, les mondes, tout, tout y est. - -Et comme je te désirais nerveusement, rageusement! - -Mon désir se précipite en larmes, en larmes abondantes et douces. - -Et je me mets à genoux pour te demander pardon. Je ne t’ai jamais -offensée, je ne t’ai jamais, même d’un mot, fait sentir que je -souffrais de toi et tous mes doutes, ma jalousie, ma tristesse -ancienne, la chanson de tout à l’heure, mon angoisse montent, craquent, -m’étouffent un peu—pour s’en aller et je les vomis en des sanglots, -longuement. Et quelle jouissance, en mes larmes, orgueil qui pleure, -joie qui pleure: c’est le fleuve même du bonheur! - - * * * * * - -Ah! comme je comprends maintenant tes regards ailleurs et tes -distractions. - -Prise toute par tes entrailles, tu ne m’appartenais plus autant, ne -t’appartenant plus à toi. Tu es presque effrayée de mon émotion: tu me -dis que tu crois, seulement, que tu n’oses croire. - -Je suis sûr, moi! - -Sûr! - -Des indices médicaux, en cette chose de sentiment, de miracle, de ciel! - -Tu regardais en toi, chérie, et le miracle commençant et hésitant te -saisissait, te pétrissait, pétrissait de la tendresse de ton cœur, -de tes regards, de tes sourires, de ton infini, de tes caresses, ce -sourire, cette caresse, ce regard que tu appelleras plus tard ton -enfant. Tu n’avais plus de regard pour moi, de caresses pour moi: -merci. - -J’ai posé mon visage en larmes et mes lèvres mouillées de larmes sur -le haut de ta jupe: Je voudrais, à travers ton vêtement, retrouver de -mes lèvres les regards, les mots d’amour, les sourires et l’infini que -tu ne m’as pas donnés, je voudrais faire passer, de mes lèvres, de -mon âme, de mes yeux et de mes entrailles, au miracle hésitant, mes -sourires à moi et mes mots d’amour et mon infini et mes larmes aussi -qui cimentent. - -Chérie, tu me parlais de choses et d’autres, d’amis, d’amies, de -dîners, tu me disais ce que faisait ton mari en son voyage, ses succès -ici et là, tu me parlais de tout, excepté de toi: babil qui m’est cher -maintenant, babil dont tu masquais, sans savoir, le vide saint, le vide -fécond de ton être en travail, en possession! - -Les chers enfants du mois dernier, d’il y a un mois, qui m’escortèrent, -qui me précédèrent de leurs prophéties! - -Et tous les sourires d’enfants qui me sourirent dans ma vie me -reviennent et je revois, à en pleurer plus fort, un enfant de pauvre, -tout petit, qui me retint de son sourire fixe et de ses yeux aimants -en un omnibus de jadis, depuis la gare Montparnasse jusqu’au fond de -Ménilmontant. - -Vingt fois je me préparais à en sortir, vingt fois, d’un dernier -regard, d’une petite bouche qui s’ouvrait pour moi, il me clouait à ma -place—et je faisais une course pressée. Et la mère ne me remerciait -que de ses yeux et de son sourire aussi, humble, reconnaissante et -frémissante à la pensée que j’allais lui offrir une aumône. C’est -toi, femme inconnue, qui me fit ce jour-là l’aumône de ton affection -fugitive et c’est peut-être de ce regard fixe d’enfant que tu te crées, -petit enfant, en ce corps que j’étreins, de mes bras qui s’élargissent -comme s’ils étreignaient le monde, qui ne veulent pas serrer trop pour -ne pas te faire mal à toi,—qui n’es pas—et qui seras, petit enfant. - -Et une molle félicité m’étreint, moi aussi, pas trop étroitement, une -félicité humaine et mystique, la caresse des siècles, la caresse de -l’heure et toutes les voluptés d’âme que mon inquiétude m’a refusées -ces jours-ci. - -Ta présence, chérie, ta présence habillée, c’est une saveur sexuelle -et une saveur d’étoile, c’est la volupté et c’est la félicité, c’est -chaste et fécond, c’est violent et c’est doux comme un sommeil d’aïeule. - -J’ai le cœur débordant de respect et d’amour. Tout m’est rendu, de mes -orgueils, de ma tendresse—et j’ai plus. Ce mystère qui va grandir, -ce chuchotement d’émoi, cette crispation de cœur sur un souffle qui -insensiblement s’affermit et s’affirme, cette écoute de vie, ce -frisson, cette angoisse qui dure des mois, il me semble que j’ai tout -cela, que je jouis de tout cela en cet instant, que l’effroi latent de -la gestation et la torpeur douloureuse et la gloire saignante de la -création, j’ai tout cela, à la fois, et c’est une caresse de bras, une -caresse de lèvres, une caresse d’entrailles et d’âme. - -Ne t’en va pas encore, chérie: nous ne retrouverons jamais cette heure -de trouble et de révélation. - -Nous ne serons jamais aussi âprement heureux; il me semble qu’on nous a -déchirés, qu’on nous a écorchés vifs et qu’on nous a habillés de notre -chair de bonheur, de notre amour intime, dans ce soir si discret et si -gonflé d’avenir, sous cette lampe pâle qui s’épure et qui s’enfièvre, -devant ce lit qui ne s’est pas ouvert. En ce soir vierge, nous veillons -au bord du futur, les yeux dans les yeux et plongeant plus avant, -les mains emplies de nos mains. L’émotion qui nous étreint et qui -nous baigne, émotion secrète et haute, est toute de noblesse et de -grandeur, et nous nous aimons tant, en elle! - -Ne t’en va pas, chérie: nous ne pourrons jamais épuiser notre émotion: -dormons en elle et faisons glisser en elle la longue nuit. - -Ton mari (puisqu’il faut toujours songer à lui), ton mari est en voyage. - -Mais tu dois partir cependant, pour tes voisins, pour la rue, pour le -monde, pour tout ce qui n’est pas notre secret. - -Ah! je ne te dirai pas: Au revoir et je ne veux pas te voir partir: -j’aurais peur de ne plus te revoir. - -Et je songe à ton mari maintenant; il va revenir un jour et sera très -satisfait de ta grossesse. Ce petit Basque nerveux attend un enfant -depuis cinq ans, qui tiendra de lui le génie mécanique et électrique. -Il trouvera piquant de s’être éloigné sur une ou plusieurs nuits de -victoire—et tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes. - -Et comme tout cela est vil et bas! Cet enfant que j’aperçois déjà, -que je sens, qui me crie ma paternité, de toute mon angoisse, de tout -mon émoi, de la gravité subite qui me tombe, de ma joie âpre et de ma -douceur, cet enfant qui, des mois et des mois, va me tenir haletant -sur sa lente et délicate affirmation, sur ses dangers et sur son -lointain, cet enfant sera à Tortoze, sera de Tortoze, par contrat. - -Des idées bohêmes, des idées sauvages, des idées d’Orient me harcèlent: -fuir. - -Emporter ailleurs ce ventre qui est à moi. - -Chérie, chérie, roulons-nous en notre pauvreté, en notre détresse et, -sérieux en notre amour, allons en jeunes et féconds pèlerins vers des -déserts où nous ne craindrons ni les lois ni les rires, où nous aurons -le droit de n’être pas infâmes et de vivre, sans peut-être manger -toujours, notre vie, en sincérité. - -Déployons notre amour au-dessus de nous et autour de nous comme un -drapeau et comme une tente et allons dormir ensemble devant l’immensité -de l’avenir. - -Dormir! Ah! c’est le rêve, échanger nos rêves, à leur venue et nous -vivifier l’un l’autre de notre souffle. Quels mois sublimes! - -Il faut y renoncer—tout de suite. - -Il faut faire tenir notre romantisme en cette chambre étroite d’une -rue étroite, il nous faut être sublimes en cachette,—comme on fait de -fausse monnaie. - -Et nous ne pouvons être féconds qu’hypocritement, lâchement, sans -risque, criminellement. - -C’est ce qu’on appelle en terme de juridique, le dol, et c’est le délit -sans rémission, sans excuse. - -Dol moral—et c’est l’infini. - -Et ces journées d’émoi qui nous sont plus chères, plus saintes et plus -intimes, par notre solitude (Tortoze s’obstinant en son absence), ces -journées d’une sensualité amère, où nous ne nous possédons pas et où -nous espérons, sans plus, où nous précisons et contraignons l’espoir -de nos simples baisers, ces journées sont hérissées de craintes, de -terreurs et de désespoirs. - -Je ne t’ai jamais plus sombrement attendue, redoutant tout pour toi: -les voitures me paraissent vagir. - -Et quand tu viens—les jours où tu viens, accablée, meurtrie, souffrant -presque à vide, tu entres en moi les cahots de la voiture, toutes les -secousses, toutes les angoisses en me les contant. - -Tu es triste maintenant, l’idée du mensonge, du long mensonge, du -secret qui bondira, qui se cabrera, qui remuera en toi avec l’enfant, -le remords même qui grandira dans de la chair, tout te tourmente et tes -baisers ont un goût de douleur. - -Comme je t’aime, chérie. Je ne t’ai jamais autant désirée, car mes -pensées et mes tortures, mes espoirs mêmes tombent sur mes sens—et je -m’abstiens—bravement. - -Les lettres anonymes reviennent: elles font un berceau cruel à notre -espoir. Et elles doivent aller inquiéter Tortoze, là-bas, qui ne -revient pas. - -Elles sont sûrement de notre Tristan et de notre Yseult, rédigées en -argot, insolentes et sales. - -Tu t’ouates cependant, chérie, d’une gaîne d’émoi et je m’enferme en -notre émoi, mais nous sommes si séparés, si peu l’un à l’autre et je -m’apeure de loin! - -Il y a des moments où, en t’attendant si impatiemment, en te recevant -si défaite et si éprouvée, en te perdant si vite, je me sens le triste -courage de vouloir te perdre, de t’attendre pendant les mois délicats, -pendant les mois qui courent. J’ai tant d’appréhension et je me berce -de mille craintes. J’ai peur maintenant de Tristan, d’Yseult, d’Alice, -d’Ahasvérus, d’Hélène, de tout ce qui nous approcha, de tout ce que je -connus et de tous ceux que je ne connais pas. - -Mais quelle douceur de te tenir en mes bras un instant, de t’entendre -dire, même, que tu as mal, de tenir contre mon front la fièvre de tes -lèvres et, contre mes lèvres la fièvre de ton front, de tâcher à te -faire sourire, de te faire parler, de te parler, de cueillir sur toi -ton émotion et, parmi ton émotion et ta fièvre, un peu de la fraîcheur -des rues! - -Je n’aurai pas le triste courage de te perdre même un jour. Les -jours où tu ne viens pas, où le malaise te couche solitaire sur une -chaise longue, où tu t’écoutes souffrir en croyant déjà percevoir -en ta souffrance le cri prochain, le cri lointain de ton enfant, je -crois que tu me les voles et je te les reprocherais, en te voyant, si -j’avais l’habitude de te reprocher quelque chose, si mon cœur ne se -fendait pas, à ton arrivée, si un essor d’anges, un essor de ciels -n’emplissaient pas ma chambre et ne me fermaient les lèvres, en un -baiser, en mille baisers impatiemment dessinés. - -Et voici que, aujourd’hui, je te retrouve et que tu t’abandonnes, -voici que tu sors de tes terreurs, de ton malaise, de ta fécondité -même pour t’offrir, si jeune, si souriante, et que notre volupté se -coule en de l’émotion, voici que notre volupté s’exaspère, divinement, -qu’elle échappe à la terre, qu’elle nous unit en je ne sais quel ciel, -qu’elle nous éternise et que nous nous aimons à travers le futur, -merveilleusement. - -Tu t’es détachée de mes bras à regret, tu t’es vêtue lentement et nos -baisers se sont attardés, ne s’achevant pas, brûlants, profonds, las et -avides. - -Nous nous sommes jurés de nous revoir et, plus furieusement que les -autres soirs, en ce soir où la volupté me garde, m’enveloppe et me -serre, je t’ai laissé partir toute seule, ne te suivant pas des yeux, -le regard fixe, le regard dans la flamme de ma lampe où se consume sans -fin la fatalité. - -Je me rive à toi, chérie, je me rive à toi, de notre rêve, pour notre -volupté, pour notre émotion, pour aujourd’hui, pour demain, pour -l’éternité et pour ce qui vient après l’éternité. - -J’ai besoin de toi, j’ai soif de toi, j’ai mal de toi. - -Je t’aime, je t’aime... - - - - -LIVRE DEUXIÈME - -LE MÉMORIAL DE SAINTE-HÉLÈNE - - - - -I - -LA FOUDRE - - -Je ne la verrai plus. - - * * * * * - -Un homme ne savait pas s’il aimait une femme. Il savait seulement qu’il -avait mis en elle son âme et sa vie. Il ne savait pas où il l’avait -rencontrée. Son souvenir se fondait en tous les décors amoureux: -c’était Venise, c’était le ciel d’Alger, c’était toute la mer, la -mer inquiète et patiente, dolente parmi son épilepsie, qui se meurt -éternellement aux pieds des fiancés pour leur apporter de la fraîcheur -et de la fièvre. Il imaginait qu’ils s’étaient fiancés devant toutes -les mers, en la mélancolique et lumineuse complicité des changeants -couchers du soleil; que, tous deux, ils avaient visité les tombes -frémissantes des amants et des conquérants, que l’écho de toutes les -grottes leur avait, de l’un à l’autre, profondément et tendrement, -passé au cœur leurs serments—comme on passe une bague au doigt. - -Et ils n’avaient pas échangé de serments. Il songeait tout de même -qu’ils étaient liés, étroitement et de haut, que les forêts les avaient -caressés de leur chantante nostalgie rouillée, que leur épithalame -s’était gravé dans les rochers, sans faire de mal aux rochers, et -qu’ils avaient bu la vie à toutes les sources. - -Il ne savait pas le nom de cette femme. Chaque matin, au caprice -du calendrier, il la saluait, en son cœur, du nom de la sainte du -jour et lui souhaitait sa fête, la fête de toutes les autres femmes. -Elle existait seule pour lui, l’attirait de la pâleur de ses yeux, -du frisson de sa lèvre, de la lenteur de ses cheveux, de la grâce -délicate, menue et nuancée qu’elle alanguissait en son sourire. Il -n’osait pas approcher d’elle, pour qu’elle ne le vît pas trembler, -n’osait plaisanter avec elle, ayant peur de la trouver trop spirituelle -et un peu frivole. - -Et il allait avec cet amour en lui comme un viatique, viatique -douloureux parfois, s’exaltant de sa chaleur et de son amertume, se -purifiant de sa pureté et de son lointain. - - * * * * * - -Or, un jour il reçut une lettre d’elle. Elle était dure à la fois -et malheureuse, irritée et pantelante. Femme qui se croit calomniée, -elle reprochait des faits sans vraisemblance. Un mot revenait avec -complaisance: «Vous vous êtes vanté de... vous vous êtes vanté: votre -vanité...» Il n’aimait pas à porter un cilice sur son corps ou un -cilice sur son cœur: ce papier lui brûlait les mains, il en avait honte -pour lui et pour elle, mais il voulut conserver quelques heures ces -mots de colère qu’il avait à peine lus. Tant qu’il aurait le papier, -il y penserait moins: ensuite, le papier détruit, les mots, les -mots effroyables resteraient, l’entoureraient, germeraient comme du -mauvais grain, se développeraient comme un toxique en des entrailles -infortunées, le brûleraient, le déchireraient, le tueraient. - -Et—ce qu’il n’avait pas fait depuis qu’il était amoureux (il lui -sembla que ça durait depuis l’éternité), il pensa aux gens. Ça n’était -pas venu tout seul à cette femme. On lui avait dit, on avait inventé -des choses. - -Inventé? Non, deviné. Il y avait donc des gens qui devinent, qui voient -en une bouche le baiser qui n’y est point, qui, des lèvres fermées, -plongent dans l’âme et décachètent un secret comme on décachète une -lettre interceptée? Il y avait donc des gens qui souillent de leur -regard l’image qu’on garde en ses yeux, la discrète et idéale image -qu’on veut préserver de tout, par piété, par amour? Il y avait donc des -gens qui vous observent quand on se trahit, qui filent un désir comme -on file un couple, qui filent une idylle secrète, une idylle intime, -qui pincent un rêve comme on _pince_ deux être adultères? - -Mais c’était un trop grand effort pour lui d’avoir si -longtemps,—quelques instants,—porté son attention sur les manœuvres -des gens; il jeta sa pensée sur une femme, une femme qui devait encore -avoir les sourcils froncés, la main nerveuse d’avoir écrit cette petite -lettre,—si petite, si plate, qui tenait si peu de place et qui, en se -refermant, avait écrasé sa vie, cette lettre plate qui se gonflait de -tous les rires méchants des gens, de tous les malheurs qui allaient -lui arriver à lui, gonflée de tous les sursauts de sa destinée, de sa -destinée modifiée, de sa destinée arquée et se précipitant. - -Il voulut répondre. - -Il n’est pas de pire drame que d’écrire sans savoir si ce qu’on -écrit sera lu, que de mettre sa vie dans des mots,—en se disant -que, peut-être, ces mots seront déchirés haineusement et calcinés _a -priori_. Et l’on n’envoie par la poste que des larmes séchées, non les -larmes brûlantes et brillantes dont le charme intime et la vertu cachée -apaise, émeut, console et unit. Et il n’est rien d’aussi bête qu’un -malentendu d’amour, car, en amour, on ne doit pas s’entendre, on doit, -muré par la tendresse et l’enthousiasme, sourd d’ivresse, deviner les -mots qui sont prononcés à côté, là, tout près, et les étouffer sous des -caresses. Mais il ne s’en disait pas tant. Il était si malheureux! - -En sa course folle à travers Paris, la main crispée sur la petite -lettre, il avait rencontré des amis et des indifférents et leur avait -lancé un: «J’ai mal!» comme on lance l’anathème. Ils avaient répondu: -«Où donc? Vous n’avez pas mauvaise mine», et avaient poursuivi leur -course vers d’autres soucis. Et il se trouvait seul maintenant, seul -avec les débris de son rêve,—avec sa _vanité_! Car il y avait la -vanité. - -Quelle vanité? - -Il était, il avait toujours été immense de désirs, frénétique -d’ambitions. Il avait gardé son âme d’orgueil dans la pire pauvreté, -dans la pire promiscuité. Il s’était gardé de la satisfaction, s’était -refusé la joie de la renonciation et de la résignation. Et il croyait -que son ombre tenait la terre entière et les cieux aussi. - -Non! A en croire cette femme, sa vanité avait été de vouloir faire -croire faussement qu’il l’avait possédée, qu’il avait eu la femme d’un -ami, comme un voleur, qu’il avait non pas même dérobé la chose d’un -autre, mais qu’il en avait joui furtivement, salement, comme un valet. -Des larmes lui montèrent aux yeux. Il rougit de son amour. Elle le -supposait vil. Quelle pauvre petite âme avait-elle donc? - -Il se décida à écrire: «J’ai reçu votre lettre. Je ne vous la -pardonnerai jamais. Qu’il suffise de quelques canailles pour briser -n’importe quel bonheur, c’est bien. Mais que des gens sans idéal, des -gens qui ne savent pas rêver, des gens qui ne savent pas espérer, des -gens qui n’ont pas de ciel dans leurs yeux puissent d’un mot, d’un -bon mot, froisser et déchirer notre rêve, polluer notre ciel et jeter -notre espérance dans la boue, c’est une chose que je ne puis admettre. -Je ne vous ai jamais convoitée. J’ai vu passer un jour sur une route -une femme en robe blanche et j’imaginai que cette femme devait -m’accompagner en ma route, être ma confidente et mon encouragement, mon -courage et ma foi, ma conscience aussi, qu’elle était non mon bonheur, -mais ma destinée en robe blanche. Je lui faisais abandon d’un peu de -mes malheurs, je lui faisais une place en toutes mes actions et toutes -mes souffrances et cette femme n’est qu’une femme, une femme comme les -autres...» - -Il s’arrêta. Il ne pouvait écrire cela. Il l’avait écrit cependant. -Mais non! non! ce n’était pas vrai. - -Il se roidit et continua: «Mon âme et mon corps sont devenus un tombeau -fleuri, un simple tombeau où reposent le souvenir de votre beauté et -l’image de ce que vous fûtes pour moi. Je vous demande comme une grâce -de ne pas toucher à cette image, de vos mains, de vos colères, de vos -actes de petite femme—et d’ailleurs vous ne le pourriez pas. Cette -image est à moi, à moi seul...» - -Une larme venait de tomber sur ces paroles de vanité. Il ne résista -plus, lâcha la plume. - -Sur sa vanité exprimée, sa tête se secouait, en des sanglots, comme -une tête de vieille femme qui sanglote. Il pleura et pleura mal, car -du soleil vint se jouer entre ses larmes. Et le soleil n’était jamais -entré chez lui. Venait-il par ironie? Non! le soleil ne s’était jamais -moqué de lui—et le soleil est bon. - -Le jeune homme se leva alors et, dans le soleil, la face humide, il -défia le monde et espéra fervemment. Ce soleil, ce soleil divin, quel -présage en ce moment! Il sentit que son suprême espoir, c’était -l’amour de cette femme, amour lointain, amour revenu et reconquis. - -Et il se rassit pour pleurer. - -Car il espérait. Mais, tout de suite, qu’allait-il arriver? -Mettrait-elle longtemps à lui rendre sa foi et son âme? Et comment lui -faire savoir qu’elle se trompait, car il n’achèverait pas sa lettre? - -Il implora le soleil, le pâle soleil qui chante des romances d’amour! -Et il s’attendrit si violemment que, n’ayant pas la force de -désespérer, espérant malgré tout, parmi ses espoirs et ses désirs, -il se roula à terre, hurlant, râlant, étouffant de sanglots et de -plaintes—par vanité... - - * * * * * - -Eh bien? cet homme, c’est moi,—et c’est ce qu’il y a de plus étrange -en cette affaire! - -Cet homme que je ne nomme, en ma pensée, qu’à la troisième personne, -que j’éloigne de moi de toute ma force pour qu’il ne m’atteigne pas de -son malheur, en l’horrible contagion de la fatalité, c’est moi. - -Je ne me rappelle plus. - -Je ne me rappelle plus avoir aimé, avoir été aimé, je ne connais plus -cette chambre où je souffre, où il fait froid, où il ne fait pas assez -froid. - -J’ai mal. - -Il n’est pas tard. - -Le soleil et le jour ne s’en vont pas encore. - -Le soleil! le jour! Claire—ce nom me brûle les lèvres à ne pas le -prononcer, ce mot crie comme un cauchemar, s’ouvre comme un œil hagard -et crépite comme une flamme méchante—Claire n’aimait pas les jours qui -grandissent. - -Notre amour aura été un amour de jours courts, un amour de soirs -précoces, un amour de crépuscule et un amour d’hiver. Nous nous serons -aimés pendant les heures honteuses que la nuit vole au jour et ce sont -des heures que nous avons volées, nous aussi, que nous avons volées à -la vie. - -Et tout a pour moi un goût de mort, un goût de néant. - -J’ai voulu voir l’heure, en ce jour qui s’obstine: ma montre s’était -arrêtée et, malgré mes efforts et mes sollicitations, n’a pas continué -sa course. Les amours qui y pleurent, le tombeau d’argent qui y -chancelle s’y figeront, s’y affirmeront davantage, après plus d’un -siècle. - - * * * * * - -Je ne sais plus: il me semble qu’Elle n’a jamais été à moi, jamais. - -Et il n’y a entre ses lèvres et mes lèvres, entre mes lèvres et ses -seins que l’épaisseur de quelques heures! - - * * * * * - -Et il y a, il y a qu’elle est enceinte. - - * * * * * - -C’est impossible! - -Son ventre n’aurait pas crié pour moi! son ventre ne l’aurait pas prise -à la gorge! son ventre n’aurait pas violemment étreint son cœur! oh! -quelles images incohérentes et comme elles m’apparaissent éloquentes et -vivantes! - -Elle a écrit. - -Elle m’a repris son enfant, d’avance. - -Elle me l’a tué, d’avance. - -Elle m’a chassé de mon enfant. - -Mon enfant! Mon enfant! - -J’ai la lèvre pleine et meurtrie encore des baisers de ma maîtresse, -j’ai les mains fiévreuses de caresses anciennes, de caresses proches -et des caresses aussi qu’elle me vole en ce moment, j’ai le corps -las du poids du corps ami, j’ai cette femme dans les yeux, dans les -lèvres, dans les mains, dans le cœur, dans le sang, puisqu’il faut, en -amour, parler comme les charretiers, et, de ma douleur énorme, de ma -douleur massive, de ma douleur brutale et bestiale, s’élève une douleur -plus haute, une douleur plus pure, une douleur pure et si âpre, si -profonde! la quintessence de ma douleur, et elle va à toi, petit -enfant, comme un long et frêle baiser tout au bord de la mort. - -Console-moi. - -Agite devant moi un hochet comme j’en agiterai un autour de toi, si -jamais, si jamais je te vois. - -Tu vois que je pleure, petit enfant, tu vois que je pleure, car je -pense que jamais je ne te verrai, que jamais je ne reverrai celle que -je ne puis appeler ta mère, celle qui reste pour moi, dans le vide, ma -fiancée, mon corps, ma jouissance et ma vie. - -Un hochet, petit enfant! - -Berce-moi, du fond de l’Inconnu, du fond du chaos. Agite devant moi les -promesses de la vie, les honneurs, l’ambition, la fortune. - -Tire des désirs par les pieds et barbouille-m’en pour que je ne me -souvienne pas. - -Et souris-moi, comme on sourit avant de sourire et de vivre. - -N’est-ce pas, petit enfant, elle n’a pas écrit cette lettre? - -C’est un faux. - -Je l’ai reçue cependant et elle est bien d’elle, car je l’ai brûlée et -il a fallu que je la brûle. On l’a forcée. - -Contrainte et forcée. - -Contrainte et forcée... - -Ça chante pour moi comme un refrain... Contrainte et forcée. - -Ah! ils triomphent, nos ennemis! Tristan, Yseult, vous pouvez promener -par le monde l’orgueil vierge d’avoir fait du mal. Vous pouvez, du sang -de nos deux cœurs et du deuil de nos deux cœurs vous faire un manteau -rouge et un manteau noir et vous pouvez même, en nos larmes, vous laver -du mal que vous nous avez fait. Il ne vous en restera plus, la honte et -la gêne perdues, que la gloire et la volupté. - -Et je ne veux pas songer à vous, je n’ai pas la force de m’indigner, je -n’ai pas la force de vous juger, et je ne veux pas mêler le mal à ma -douleur. - -Il me semble que je me lamente en dehors de moi, que je pleure pour les -autres, que je pleure pour toute la terre. Le pâle soleil est baigné et -luisant de larmes, il sourit comme on sourit à une veuve et toute la -journée est molle comme la mélancolie. - -Les désespérances ne sont pas roides: l’affaissement, la misère -les courbent, ne les brisent pas, les plient un peu; ma tristesse -s’abandonne et s’abandonne trop ici. - -Et je ne trouve plus rien. - -M’en aller, marcher, marteler ma douleur, devenir néant. - - * * * * * - -Voici que je rencontre mon ami Cahier, celui qui servit de décor à mon -trouble d’amour. Je me précipite vers lui, je précipite vers lui l’aveu -de ma souffrance... Il ne me connaît plus, ne se retourne pas, presse -le pas. - -Ah çà! il est donc marié, lui aussi! Et la trame des lettres anonymes -s’est épaissie, élargie et rétrécie! C’est le vide autour de moi. Et ce -pauvre Cahier, de fantaisie et toute fantaisie, l’Anthelme Cahier du -_Phantasme quotidien_ a cru, a douté. - -Il est marié! Je revois sa pauvre femme blonde comme je l’ai vue, en -passant, si frêle, si souriante, exquise de la gentille indifférence -empressée qu’elle témoignait aux gens, honnête en souriant comme elle -souriait en offrant une tasse de thé. J’ai eu avec elle des causeries -fraternelles et des demi-confidences—et me voici criminel de désirs et -de tentatives! - -Ah! Yseult, ah! Tristan, je dois encore vous admirer. Vous avez été, -hautains esthètes, les plus habiles vaudevillistes, vous m’avez déguisé -en Don Juan de boulevard et de ruelles, et je suis vulgaire de par -vous comme, de par vous, je suis beau, gratuitement. - -Vous auriez dû avoir pitié et avoir honte; ç’a été une conquête d’âme, -ç’a été mystérieux, ç’a été une conquête et une étreinte d’outre-terre -où il y avait tout, sauf de la vulgarité. Vous y avez mis de la -vulgarité et du mensonge, en vous y mettant. - -Et, maintenant, ce n’est plus rien qu’une pénible impossibilité pour -moi de penser, de pleurer, de me souvenir, que des rues sans amour à -traverser, à retraverser—et qu’un vide immense, qui se renouvellera, -éternel. - -Et je ne puis plus trouver pour t’aimer, chérie, pour t’aimer malgré -toi et malgré moi, que de petits cris, de petits cris de hyène, de -petits cris de petit enfant. J’ai désappris l’humanité, j’ai désappris -l’amour, j’ai désappris les larmes: je ne me souviens plus; tu ne m’es -plus même une image, une image aux sourcils froncés et qui étouffe la -mémoire en sa colère, tu ne m’es plus que de petits cris, de petits -cris qui soulagent un instant et qui éloignent. - -Car je n’ai pas la force de te repêcher en mon océan d’horreur, de te -débarrasser de ton voile de méchanceté, de la cruauté de tes mots. Je -suis seul, hideusement. - -Le jour baisse dans le boyau des petites rues où je me suis enfui, où -je me cache, où je cherche un néant plus absolu, un étau de néant qui -abolisse même l’envie de crier. Le soir est tombé comme un linceul noir -et je ne puis m’arrêter dans mon désir de lasser mon désespoir, de -lasser mon deuil, de le fatiguer sous moi, de le tuer sous moi, et, en -mon ivresse de douleur, en mon ivresse de fatigue, sous la nuit éparse -qui se dégonfle et qui emplit les rues, je me crois en une enfilade de -couloirs obscurs, en un souterrain infini, en un enfer où il n’y a pas -même la lueur des flammes, la distraction des démons et des tortures, -en une cave étroite où ne filtre qu’un rais de lumière—et ce sont tes -yeux lointains, et c’est ta voix lointaine, petit enfant qui es sorti -des temps et des temps tellement avant terme pour me consoler de tout, -et même de t’avoir fait! - - - - -II - -«UN BOUFFON MANQUAIT A CETTE FÊTE!... » - - -Voici comment ça s’est passé. - -M. Godefroy Tortoze était à Vichy. - -C’était la plus délicieuse époque de cette ville délicieuse. Personne -nulle part. La paix altière des montagnes, la fraîcheur tempérée de -l’hiver, la poésie des cimes, de l’intimité et, ne l’oublions pas, la -poésie thermale, tout était pour éjouir et pour ennoblir l’âme diplômée -et brevetée de M. Godefroy Tortoze. - -Les expériences de la veille avaient définitivement imposé à la -direction du casino ses dernières inventions: tables-feu d’artifice et -surtouts-accumulateurs: la direction du casino avait même échafaudé sur -cette science féconde et gracieuse des rêves dorés, une multiplication -électrique, elle aussi, de sa clientèle toussotante, un rajeunissement -du cadre de ses valétudinaires et—voilà bien le rêve—un nouveau mode -de réclame et de publicité. - -La conscience forte, l’esprit libre, s’accordant trois jours de -repos après tant de mois de création, d’efforts géniaux et d’efforts -commerciaux, de démiurgie, de métallurgie, d’électricité, de -puffisme et de diplomatie, M. Tortoze prenait un solide apéritif, -pour se mettre en harmonie avec un dîner solide lorsqu’on lui -apporta—respectueusement—son courrier du soir. - -Il le dépouilla nonchalamment, et, à une lettre, fronça les sourcils, -sans exagération, murmura «Encore!», hésita un instant et la passa -à son inévitable compagnon Marbon en lui disant: «Et toi, qu’en -penses-tu?» - -M. Marbon a pour habitude de déclarer qu’il est l’homme d’affaires de -Tortoze. «Il trouve pour moi, explique-t-il, je compte pour lui.» - -Mais il a de l’imagination lui-même. - -Sa manière de compter, c’est de conter, d’embrouiller des chiffres en -des histoires, en des anecdotes, en des plaisanteries, de faire danser -en une sarabande d’énormités, les chiffres avec les calembours, les -affaires avec des gravelures et de mêler tout, en l’immense cocktail de -la vie, pour en faire une boisson amère—mais, qu’on boit comme, jadis, -le vin tiré. - -Il est connu, presque recherché, comme plaisantin. On ne le subit pas, -on l’aime. Et, parce qu’il a du bagout, parce qu’il diffame, on le -proclame «bon garçon». - -Et c’est aussi parce qu’on n’ose pas lui reconnaître du génie. - -Il est vrai que ses farces sont sans importance et sans conséquences. - -On se relève parfaitement d’un de ses mots car ce sont des mots pour -hommes ivres-morts et tombés sous la table, des mots pour après boire, -dont certains sont tirés de recueil d’anas et qui unissent en leur -chaîne incohérente, l’impersonnalité à l’à-peu-près: Marbon ne vise pas -d’ailleurs à l’Académie. - -Il n’est pas considéré comme courtier, n’est pas considéré comme -littérateur: il vit en marge,—et il en vit. - -C’est l’amateur qui tire de son amateurisme des profits uniques, qui -n’est en concurrence avec aucun des professionnels parce qu’il est en -concurrence avec tous et qui mange, qui capitalise comme il trompe, -comme il vole, comme il blesse, comme il tue—sans faire semblant. - -Il s’abrite derrière sa bouffonnerie pour les affaires d’honneur que -lui proposent ceux qui ne sont pas au courant, et, pour ceux qui sont -au courant, il abrite sa bouffonnerie derrière sa lâcheté étalée, en -relief, obscène d’ostentation et patentée. Il est entendu qu’on n’y -touche pas, qu’il est sacré et qu’il faut rire. - -C’est le fol de la démocratie, de la démocratie dorée—au mercure—des -restaurants de nuit. Il faut sourire par snobisme et on ne pardonnerait -pas à celui qui ne pardonnerait point. - -Si donc M. Tortoze lui avait passé la fâcheuse lettre, c’est qu’il -voulait en être plus vite délivré et en rire plus tôt, que Marbon -savait mieux dire que lui: «Ça n’a pas d’importance» ou «Elle est bien -bonne» et proférer ces «Pftt!» définitifs qui écartent les ennuis et -changent les soucis en ferments de gaîté. - -Il attendait un éclat de rire immédiat et sagement contagieux, il -s’offrait goulûment aux tapes sur l’épaule, aux tapes sur le ventre -qui, non sans vigueur, remettent sur la grande route de la sérénité. - -Il attendit en vain. - -Marbon devint grave, par extraordinaire et se tut—car il faut un -commencement à tout. - -M. Tortoze entendit—il n’avait lu la lettre qu’une fois—et scanda en -ce silence lourd les termes exacts de la dénonciation: - -«Ça continue. Puisque ça vous amuse, conseillez donc à Maheustre et -à votre Claire (j’écris: votre, je ne sais pourquoi car, c’est sa -Claire, à titre exclusif) de s’afficher un peu moins et de s’aimer un -peu plus pour eux et un peu moins pour le public des premières—et des -centièmes—de Paris, des environs et du quartier...» - -Il ne voulait pas se rappeler la précision du quartier. - -Et il étirait les minutes en attendant l’éclat de rire libérateur. - -Sa pensée va à sa femme, à son existence auprès de lui, sans reproche, -sans arrière-goût, à la grâce et à la bonne grâce qu’elle a modelée, -éployée en recevant des amis, des passants et des ennemis, et à des -soirs qu’elle variait, qu’elle enchantait de sa douceur, de son -abandon, de l’harmonie de son être, de son âme souple et haute, de son -encouragement tacite, de sa confiance et de son affection. - -Et sa pensée va aussi à ce ventre tout neuf, qui perce son horizon -comme un boulevard neuf, qui lui ouvre, en son essor d’inventeur, -mille idées troubles encore, qui ajoute à sa vie de l’infini comme une -voiturette électrique. - -Sa pensée va aux jeunes espoirs qui se sont levés autour de lui depuis -quelques jours et qui lui semblent reculés, encastrés dans le passé, -aussi vieux que lui, qui lui paraissent nécessaires, inséparables -de soi comme les compagnons d’enfance qu’on n’a jamais la chance de -rencontrer, les jeunes espoirs se dessinant en des lettres chuchotées -de Claire, où les mots apâlis chantaient dans l’oreille et ne -s’achevaient pas, où les chères confidences s’arrêtaient et mouraient -pour renaître... - -Il compare—et il tremble comme en un sacrilège—ces lettres chuchotées -à cette lettre qui insinue et qui confirme, qui, creusant une blessure, -a l’apparence d’aviver une blessure ancienne et douloureuse. - -Il ne se rappelle plus s’il a reçu d’autres lettres, avant: ce sont -comme des hoquets troubles sur quoi se vautre le nonchalant mépris, et, -plus anxieusement, il attend l’éclat de rire. - -Marbon se décide: il édite un mot canaille, il se retranche maintenant -derrière le rempart de la banalité, derrière les bastions des -boulevards extérieurs: «Evidemment, articule-t-il, ça n’est ni poli ni -flatteur». - -Que risque-t-il? Je ne suis pas de ses amis. Je ne souris pas assez à -ses mots. Je ne me pâme pas et je ne suis jamais assez saoûl pour lui. - -Il me tient pour un étranger: je parle une autre langue et je suis -distant de lui de toute la portée de son esprit, de la mise bout à bout -des éclats de rire qu’il arrache. - -Et il n’a trouvé à mon propos, sur moi, rien de ce qui frappe, de ce -qui assure la gloire d’un soir. Je lui échappe, n’étant pas assez -mondain, n’étant pas assez nettement grotesque: il ne me rate donc pas. - -La figure de Tortoze s’est lâchée: la flamme de ses yeux a été bue -par une stupeur, sa lèvre tremble sous sa moustache recroquevillée: -le ventre neuf, les soirs tendres, les baisers, tout se retire et -les jeunes espoirs, les idées d’hier, les esquisses, les épures, les -projets, tout éclate comme une pauvre fusée ancien modèle. - -Marbon jette un regard qui s’obstine à plaisir et parce qu’il est -convenable, sur ce désastre noir, pèse le vide affreux et soudain de -cette âme, de ce corps brûlé des caresses de naguère, des caresses -de cinq ans et dépouillé de ces caresses, la chair déchirée avec, -plonge comme un couteau en ce cœur énervé qui ne saigne déjà plus et -qui s’effiloque, galope devant ces yeux liquides, devant cette bouche -d’où les baisers ont fui, en laissant des creux, abaisse ses paupières -jusqu’aux mains qui frémissent dans le désert des étreintes abolies, -et, de sa voix classique de bon garçon, se lançant en un étonnement -qui s’échevèle et qui, pourtant, «la trouve bien bonne», à cause de sa -réputation, il interroge le douloureux fantôme, le pèlerin de sa honte -et de son honneur: «Comment! tu ne savais pas?» - -M. Tortoze sait maintenant; M. Tortoze sait tout, M. Tortoze sait -plus: c’est par bienveillance, bienveillance d’ingénieur qui écoute un -sous-agent, qu’il écoute Marbon dévider l’écheveau brouillé savamment -de ses défiances et de ses réticences, de ses suppositions, des -preuves, des témoins: M. Tortoze n’entend pas, M. Tortoze n’entend pas -les «Tu sais... moi, ça ne m’intéressait que pour toi... moi, c’est -les choses rigolo...», M. Tortoze ne voit pas ce petit homme replet à -souhait, si heureusement chauve, qui caresse sa barbe blonde joviale -et touffue, M. Tortoze s’évade de ce tiède hiver, de ce paysage d’eau -bienfaisante et de grilles, M. Tortoze saute par-dessus les montagnes, -les puys et les pics jusqu’à ce ventre de tromperie et de vol et -jusqu’aux journées de volupté qu’on lui a dérobées. Il sautera à pieds -joints dans ce bonheur illicite, dans ce passé d’hier, d’étreintes et -d’extases. - -Des soupçons anciens ourlés, gangrenés d’indices, grossis comme des -sources promues torrents, sources perdues sous des rochers et de la -terre, puis jaillissantes, énormes, dévastatrices, des allusions qui -se gravent dans l’air et dans le ciel, immenses, des ricanements qu’il -retrouve comme des pistolets chargés qui se déchargent, tout n’est -plus, il n’est plus, lui-même, qu’une preuve. - -Pas de discours: - -«Viens,» dit-il à Marbon, car il ne veut pas le perdre en route, bagage -d’ignominie, honte de rechange. - -Pauvres affaires et vous, inventions, M. Marbon et M. Tortoze vous -délaissent pour de la souffrance, pour de la cruauté, pour de la -littérature. - -Ils voyagent sans un mot, cependant que Marbon se perd en des -imaginations de drames et que Tortoze s’affole, s’affaisse, se perd en -ses malheurs, en ses stupeurs, en sa colère nerveuse et s’impatiente, -en sa hâte d’être malheureux à deux; M. Marbon l’accompagne jusqu’à sa -porte et lui serre la main, d’une manière inspiratrice: «Tu n’as plus -besoin de moi? Au revoir, vieux.» - -...Tu n’as plus besoin de moi! c’est vraiment un mot, un mot de -vaudeville où il y a tout, Iago, et la Mouche du Coche, la mouche -vénéneuse,—et où il y a Satan, sans plus. - -Et «Au revoir» ça signifie: «Ce n’est pas toi que tu dois tuer.» - -M. Tortoze n’a pas répondu: il s’est rué dans l’ascenseur, il a lancé -l’ascenseur comme un boulet et il a buté contre sa femme qui sortait: -«Ah! misérable! tu vas chez lui et...» - - * * * * * - -...Non, je ne puis plus évoquer, je ne puis plus lire dans hier! -Claire! Claire! il n’y a plus que toi sur ce palier où tu rencontres -ton mari: il s’abîme dans l’ascenseur, dans le train, dans Vichy et tu -m’apparais seule, échouée, sanglotante, couchée, le ventre en travers, -pleurant, te secouant, mourante... - -Et je ne sais plus si Tortoze a voulu te faire vomir mon amour et mon -être, te faire cracher les jours de délice, s’il t’a imposé, dicté la -lettre que j’ai reçue et je ne veux pas savoir s’il t’a injuriée, s’il -t’a battue, même, s’il a été malheureux, lui aussi: il n’y a que ton -malheur: il emplit le monde, il n’y a que ta douleur et je n’en ai que -le reflet—et il suffit à me tuer. - -Et le monde qui s’agite en toi, et l’enfant qui commence à hésiter en -toi, le moindre geste, le moindre mot, la moindre honte en cet ouragan -de hontes et de mots, un rien peut, a pu le briser, l’émietter, comme -une miette qu’il est: la mort partout! Ah! quel cauchemar! - - * * * * * - -Et pour chasser ce cauchemar, ces cauchemars, j’ai tapé sur l’épaule de -M. Marbon. - -Car c’est de l’avoir vu venir à moi, tout à l’heure, si amical, que -j’ai tout deviné, que j’ai dénoué l’énigme de mes peines, que je me -suis retrouvé en mes peines, que j’ai bâti l’invisible échafaudage de -mes peines et l’ossature de ces catastrophes. - -Il était tapi, à m’attendre, à me guetter: avant de s’enivrer de vin et -d’alcool, pour les autres et de les amuser, il voulait son ivresse à -soi, une ivresse personnelle, neuve: il est venu s’enivrer de moi et de -ma souffrance, il est venu s’admirer en mon accablement, en mes ruines. - -Et à mesure que ma conviction, en saignant, en ricanant d’un ricanement -d’agonie, grandissait, je me faisais plus amical, moi aussi, par un -stoïcisme contraint. - -Mais je ne puis plus. «Allons boire, mon vieux Marbon.» - -Je lui ai un peu froissé l’épaule: il en est fier: ça lui prouve que -j’ai mal. - -—Oui, dit-il, allons chez Durand: nous y pigerons ce cocu de Bastil. - -C’est une attaque directe, c’est une flèche en ma blessure. - -Continue. - -Ça saigne mais ça saigne en dedans. - -Il insiste: «Les cocus me font toujours rire.» - -—Vous le leur rendez. - -(Une politesse en vaut une autre.) - -Mais pour Dieu! qu’il ne me parle pas de Tortoze! Il n’a garde: c’est -son ami. - -Mais Bastil lui reste. L’aventure est connue d’ailleurs—et c’est une -affaire arrangée: tout le monde est au courant. - -«... Il a été épatant. Il a pris sa femme par les cheveux, l’a traînée -à son père en la tenant d’une main pendant que, _de l’autre_, il lisait -une lettre...» - -L’épithète m’a échappé, la plaisanterie et l’esprit. - -Est-ce une façon de me renseigner? Est-ce ainsi que Tortoze?... Claire -n’a ni père, ni mère: elle est aussi orpheline, aussi fille unique que -possible. C’est une anecdote, sans plus, un à-propos. - - * * * * * - -Mais voici le café Durand et voici Bastil, tout en effort pour avoir -l’air insoucieux, Parisien, sans grotesque. - -Et je me le paie—amèrement,—ne pouvant me payer Tortoze. - -Je tâche à lire sur lui les tourments, les pensées de Tortoze, ses -mauvais desseins et son horreur. Il y a des gens qui entoureront, qui -entourent en un autre café Tortoze comme nous entourons Bastil, qui -l’écouteront ne pas parler de moi comme nous écoutons Bastil ne pas -parler de son ami de l’autre semaine, le peintre Aupayr—et Aupayr ira -s’asseoir à la table de Tortoze. - -Je me sens une sympathie glougloutante et gloussante pour Bastil, -et Bastil est plein de sympathie pour moi: il me choisit parmi ses -disciples frais et me parle, me parle. - -Causerie qui embrasse la terre—puisqu’il n’embrasse plus sa -femme,—qui étreint les peuples, les rêves, la science, qui empoigne à -bras-le-corps la société, les tyrans, les lois,—puisqu’il ne s’est pas -battu avec Aupayr. - -Et, de toute la fureur qu’il n’a pas mise en son infortune, de la -fureur avec laquelle il fuit son infortune, il se précipite dans des -paradoxes, dans de l’éloquence et m’entraîne à sa suite: hélas! il ne -m’entraîne pas: je reste, moi, au bord de mon malheur, et ce n’est -pas ma faute si je n’y rentre pas—jusqu’au cœur, jusqu’aux lèvres, -jusqu’aux yeux. - -Ma fièvre n’a rien de général et si je pleure toute la souffrance -humaine, c’est que je l’ai posée, toute, en ma souffrance—dans un coin. - -Et Bastil est trop vertigineux pour moi: je m’en dépêtre, malgré ses -invitations, malgré sa sympathie qu’il enroule autour moi, en phrases -éperdues. - -Quelqu’un s’en va, me suit: c’est ce bon Marbon. «Rigolo, hein? -exulte-t-il. Ça ne l’a pas vieilli. Ça lui réussit...» - - * * * * * - -Mais il s’arrête en son discours: il vient d’apercevoir Tortoze qui -approche. - -Marbon se fige de joie, d’anxiété voluptueuse: que va-t-il se passer? - -Tortoze ne se l’est même pas demandé: il n’a pas vieilli, lui non plus: -il est comme pétrifié, cuit en dedans, tout en un effort pour n’avoir -pas l’air, comme Bastil. - -Il a dû, avant de sortir, laisser à Claire assez d’outrages, de haine, -de menaces, de reproches et—ce qui est pire—de plaintes et de larmes -pour qu’elle puisse attendre son retour sur une réserve effroyable de -remords, de plaintes, de honte et de larmes, pour qu’elle puisse se -crier à soi-même après le lui avoir crié à lui qu’elle l’aime encore, -qu’elle n’aime que lui, qu’elle veut son pardon, qu’elle veut son -amour; elle lui a tendu ses lèvres, son ventre fragile, ses bras, ses -cheveux, elle a tordu autour de lui comme des chaînes qui glissent -sur la peau, ses protestations, ses gémissements, ses hurlements -d’innocence et elle proteste pour soi, elle hurle pour soi, elle est -innocente, de son amnésie, de sa volonté, de son manque de volonté, de -son néant dolent et de son humilité. - -Et M. Tortoze va son chemin, son chemin de tous les jours, calme de -la folie qu’il a dépensée chez lui, qu’il a placée à gros intérêts, -la moustache noire renflée, bien pris en sa petite taille, aussi -mince, pas plus maigre qu’auparavant, coiffé de son éternel tout petit -chapeau mou de voyage, de descente dans les mines et d’ascensions -aérostatiques et il ne soulève pas un chapeau devant nous: il passe, -sans affectation, il passe comme il passerait devant des inconnus. - -Marbon reste stupide, se demande une minute lequel il va choisir des -deux misérables que nous sommes, Tortoze et moi et il se décide pour -moi, parce que, évidemment, je souffre plus. - -Il opte pour la pire jouissance. - -Et il s’étonne: - -—Vous avez vu Tortoze? - -—Oui. - -—Il ne vous a pas vu? - -—Je ne sais pas. - -—Vous n’êtes donc plus bien avec lui? - -—Et vous, vous n’êtes pas fâché? - -Marbon s’indigne: il y a trois jours, ils étaient ensemble à Vichy, il -l’a ramené lui-même et l’a laissé à sa porte! - -—Alors c’est moi, accepté-je négligemment. Ça m’ennuie parce que -j’aime beaucoup Tortoze. Mais il est si capricieux! - -Marbon s’indigne encore, il n’est personne d’aussi peu capricieux, -d’aussi sûr dans ses amitiés que Tortoze. Il se fâche rarement. Il faut -qu’il y ait quelque chose. - -—C’est qu’il y a quelque chose. - -Marbon est un homme du monde: il n’insiste pas: il a assez remué le -poignard dans la plaie. Il s’achemine vers les sujets classés de -conversation et me déplie, comme des cinématographes successifs et -troubles, les potins d’ici, de là, qu’il contera ce soir à toute -personne, en y ajoutant, comme une couronne fermée, mon scandale à moi -et des détails de bon goût. - -Puis, sournoisement, il me décoche un mot, un mot que Claire a «fait» -il y a dix-huit jours, qui a couru tout Paris depuis, que j’ai -retrouvé quand je ne la trouvais pas, qui m’a déplu parce que c’était -un _mot_, un mot d’homme d’esprit professionnel, un mot de philosophe -et presque un mot de fille—et un mot qui, à cette heure de douleur, -me soufflette de sa joie, survit à la liberté d’esprit, à l’esprit de -Claire et nous survit. - -Cette fois Marbon a visé juste. - -D’une voix brève et saccadée, d’une voix de juge, je lui ai demandé: -«Vous savez de qui est ce mot?» - -Il ne s’agit plus de faire le malin. Marbon a brisé ma vie, en -collaboration, a donné le coup de pied de l’âne, le coup de revolver -qui achève le condamné et j’ai tout subi et je l’ai subi, il m’a parlé -de Tortoze et j’ai subi cela! Mais que sa bouche épaisse s’entr’ouvre -pour proférer le nom de Claire—et je le tue comme un chien. - -J’aurai tort parce qu’il est sacré, que je ne pourrai jamais prouver sa -méchanceté et qu’on le respecte parce qu’il n’a jamais rien respecté. - -Je le tuerai... mais je ne le tuerai point car Marbon m’a regardé et a -compris. - -Alors, en une idée de génie, il me brave du regard et brave le ciel: -«Si je le sais, articule-t-il, bien sûr que je le sais: c’est...» - -Il écoute un instant ma douleur, ma fureur, mon regret qui -s’entrechoquent, la folie qui me prend, il écoute même la mort qu’il -sent à côté de soi, sur soi, et, paisible, lâchant le ciel, baissant -les yeux en une modestie arquée vers ses pieds d’enfant, il achève sa -phrase: - -«...c’est de moi». - - - - -III - -LE TROU AUX LETTRES - - -—_Mon cher amour (c’est pour me faire plaisir à moi, c’est pour moi -que j’écris: mon cher amour et je ne sais si vous me le permettez et -je ne sais si vous êtes digne encore de ce nom et je ne sais si vous -lirez ma lettre) mon cher amour, je t’écris pour ne pas crier, pour ne -pas crier ma tristesse et mon horreur à tout le monde, comme, tout de -suite, je viens de pleurer devant tout le monde. Ç’a duré une heure, je -crois: des gens se relayaient autour de moi qui tâchaient à me consoler -et ça me faisait pleurer plus fort. Il y en avait qui t’avaient -vue et c’était un engrais à ma tristesse et il y en avait qui ne -t’avaient jamais vue et je me lamentais à la pensée que jamais ils ne -comprendraient pourquoi je pleurais. Si je me suis arrêté, c’est que je -n’avais plus de larmes et voici que je gratte le papier comme on gratte -la terre en une attaque d’épilepsie, voici que je me lâche et que des -ongles de mon cœur, de mon cœur en lambeaux, de mon veuvage irrité, -de ma crainte pour toi, de ma crainte pour ce que tu portes en toi, de -mon impuissance et de ma colère, de ma faiblesse et de mon désert, je -déchire ce papier, voici que ma main, la main qui tient cette plume -s’irrite, se cabre, se déchaîne de tout cela et voici que je t’appelle -dans de l’encre, ainsi qu’en un cachot, sachant que tu n’entendras pas, -que ton cœur seul entendra, s’il veut, et que je ne puis te parler -que de mon cœur à ton cœur parmi tant de dangers, tant de mauvaises -volontés—et la tienne. Mais je t’aime. Il fut un temps où le bonheur -m’emplissait tant, me murait si étroitement que je ne trouvais que ces -trois mots, que ces trois mots seuls échappaient à la molle et muette -apothéose de mon être. Et ces trois mots, de leur boucle d’infini, -me sont aujourd’hui la bouée de sauvetage où je tâche à m’accrocher -en l’effroyable naufrage de ma connaissance et de mon être, où je me -hisse pour échapper aux profondeurs glauques et électriques d’une mer -méchante et c’est le talisman, le talisman veuf qui me reste après la -ruine, en une agonie. Ce sont les paroles magiques que j’écoute, les -mauvaises paroles, les paroles dont j’écoute la folie, les paroles de -belle et pure folie dont je chasse les folies horribles et lourdes. -Et c’est le refrain dont je berce mon enfance soudaine, épuisée, -cahotante, et c’est aussi une image dont je veux voiler la vie. Une -image! toi! te revoir! ah! je n’ose pas y penser et je saigne de penser -à toi. Tu n’es pas celle que j’ai connue, tu es de la douleur et du -remords. N’aie pas de remords, je te le défends. Si mes baisers et ma -tendresse, si l’intensité et la qualité de mon amour, si mon effort -vers l’éternité de mon amour, si mes larmes, si la fatalité que Dieu a -voulu mettre dans les heures brèves de nos étreintes, m’ont donné—et -ils m’ont donné—des droits sur toi, je te défends d’avoir des remords. -Nous nous sommes aimés, nous devions nous aimer. Nous n’avons mis -que de la beauté et de la douceur en notre amour, nous nous sommes -aimés sans bassesse, sans chercher les gros plaisirs et les grosses -subtilités, les futilités gloussantes et les farces de chatouille -dont on souille, dans l’adultère professionnel, la volupté. Tu es ma -femme, devant Dieu et devant la mer. Tu es en exil, en ce moment, et -en servitude chez cet étranger, chez ce maître de hasard, chez cet -homme qui te captura sur l’océan d’ignorance et de simplicité, sur -l’océan de jeunesse et de bonne foi, ton mari. Souffre mais ne souffre -que jusqu’à l’âme, jusqu’au cœur—exclusivement. Ton âme, ton cœur, -c’est à moi, c’est le sanctuaire que tu dois préserver dans les pires -tourments, dans les pires abandons; c’est un dépôt sacré, ce n’est plus -à toi, ça doit te survivre, pour moi. Et, douloureusement, sois fière -comme toujours tu as été fière. Par-dessus tout Paris qui nous sépare, -par-dessus les lois humaines et l’hypocrisie humaine qui nous séparent, -élevons notre amour, jetons-le de l’un à l’autre et éployons-le comme -un dais merveilleux et divin. Il couvrira même les pauvres gens qui -vont obscurément par la ville et ce leur sera un peu de révélation, un -peu de douceur, un peu de splendeur et un peu de ciel. Attendons les -jours proches où nous nous retrouverons pour toujours. Et soyons tout -espoir et tout courage. Mais non! tu pleures! Pourquoi? Tu ne sais pas: -tu pleures. Et je pleure, je me remets à pleurer. Je ferme cette lettre -sur une larme, larme tombée à une place où j’avais posé mes lèvres -fanées, mes lèvres en jachère, lèvres stériles. Et je n’ai pas eu de -mal d’ailleurs: j’avais posé mes lèvres partout, sur tout ce papier, -pour le préparer, pour en faire notre invention, notre propriété, -notre chose, la chose de notre deuil et de notre douleur. Je me décide -à clore cette lettre: je pleure tout autour. Et je veux qu’elle ne -t’apporte qu’une larme: une seule larme, ce n’est pas triste. Retrouve -mes baisers sous les mots, au cœur des mots, les trouant, les bossuant -de leur fièvre. Et aime-moi. Aie confiance. A bientôt. Je t’aime, je -t’aime._» - -...«_En jetant à la poste cette lettre, en te l’envoyant très -vite comme si tu l’attendais au bureau de poste, en te la jetant -frénétiquement comme on se tue, je me suis crevé le cœur. Il ne m’est -plus rien resté de toi, après, car cette lettre, ce m’était devenu -quelque chose de toi. Je m’étais imaginé ton émotion en la recevant, -ta quête des baisers sur le papier et ton effort vers ma larme. Et -les baisers donnés, je les croyais reçus. J’ai été plus pauvre tout -de suite après, tout pauvre et voici que, péniblement, en bégayant, -en voulant retrouver des mots, des baisers et des secrets perdus, -je t’écris une lettre nouvelle, pour ne rien dire, pour moi, en -transfigurant cette lettre, en en faisant une conversation avec toi -où tu me dis de si belles choses! Je n’ai qu’un mot à la bouche et -au cœur: «Viens!» Ne t’en irrite pas; ne t’en attriste pas, ne crie -pas que c’est impossible. Tu songes à venir et tu n’oses pas, tu le -chasses, ce mot, et tu envisages des avenirs, des avenirs cul-de-sac, -sans issue. Nous percerons des horizons, nous trouerons ces avenirs -de notre infini, et, de cet infini, du reflet de cet infini, sans y -toucher, des boulevards s’étendront rapides, des boulevards de triomphe -et de facilité. Et je n’ai pas le cœur à faire des phrases, j’ai le -cœur à toi, âcre, jaillissant, se perdant en sauts de grenouille et -de grenouille douloureuse et j’ai ce mot qui ne rime à rien: «Viens! -Viens!» Et je t’attends..._» - -...«_C’est Trouville, se levant lentement de la mer et c’est un bar où -nous sommes quatre et où nous mangeons, Anthelme Cahier... ah! tu ne -sais pas, chérie et voici une parenthèse: mon Anthelme Cahier, celui -que j’avais élu entre tous comme ami, qui m’offrait l’envers de sa -bouffonnerie, la gravité de sa fantaisie, la profondeur de sa légèreté, -la simplicité de ses phantasmes, Anthelme Cahier à qui je dois les -heures les plus fraternelles et les plus émues de ma vie, Anthelme -Cahier s’est détourné de mon chemin et de moi, m’ignore et me méprise. -Il paraît qu’il est marié, lui aussi, et tous mes amis mariés ont reçu -des lettres anonymes—ou lui tout au moins. Anthelme Cahier donc nous -conte des choses et des choses diverses à Trouville quand, à une table, -partageant le repas du patron et des garçons, il aperçoit un tout -petit homme, cuit et ratatiné par la vie, d’un blond vert-de-gris, les -yeux vifs comme de minuscules souris vertes cherchant un trou où fuir, -qui l’observait depuis longtemps, tâchant à se rajeunir pour que la -reconnaissance fût plus facile. Cahier le reconnut enfin et l’appela. -Ce petit homme était tout rêve et toute nostalgie. Armé d’une cithare -aiguë et plaintive comme Don Quichotte de son armet, il enfilait les -rêves et les lâchait pour les laisser retomber sur leurs ailes, il -égrenait des tristesses menues qui se faisaient tout intimes et qui se -faisaient tout immenses, personnelles et secrètes comme une cicatrice -et générales comme la mort. Rien n’est plus sensuel, rien n’est plus -sentimental: ça vous prend aux nerfs et ça vous prend à l’âme et ça -vous prend aussi aux cheveux qu’on n’a pas, aux cheveux de son amie, -qui grandissent, qui se tendent et qui se détendent, qui deviennent -les cordes de la cithare, et qui crient vers vous et qui crient vers -Dieu et vers tout. Et je n’écoutai pas longtemps: je fondis en larmes. -Cahier et les deux autres ne se moquèrent pas: ils s’arrêtèrent au -bord de mes larmes et me laissèrent pleurer. Je t’imaginais en des -matins d’Écosse et en des mélancolies légères. Et je croyais que je -m’attendrissais. Je sais maintenant pourquoi je pleurais. Je sais les -malheurs que je sentais, je sais que mes larmes avaient une raison—et -que j’aurais dû pleurer plus fort—et je pleurai si fort! que j’aurais -dû pleurer plus longtemps. Et j’aurais dû mourir en ces larmes. -Aujourd’hui Cahier me hait, l’homme et la femme sont séparés, qui -déjeunaient avec nous et toi, toi, chérie... Ah! que j’ai mal et que je -regrette mes pleurs de Trouville: je ne t’avais pas possédée encore, -je n’avais que des désespoirs et pas de regrets et je croyais que je -pleurais pour rien, pour le plaisir! Et tu étais si loin! Moins loin -qu’en ce jour!..._» - -...«_Chérie, chérie, un mot, je t’en conjure. J’écris, je pleure, -je prie dans le désert. Un mot pour mes insomnies, un mot pour mon -incessante agonie et un mot pour moi aussi, pour moi que tu connus et -que tu aimas. M’as-tu oublié, m’as-tu renié? Tu n’en as pas le droit. -Mais je ne puis que te supplier. Les morts—je songe beaucoup aux -morts—et c’est de ma part, presque un égoïsme—les morts se réveillent -de temps en temps dans leur bière et ont besoin d’un linceul frais: je -te demande un linceul frais, le linceul d’une phrase triste et douce. -Et voici encore mes lèvres vaines, qui t’embrassent à vide et voici un -baiser captif, un baiser plat, un baiser qui se plie, sans se briser et -qui attend._» - -«..._De mon lit en hâte, un spasme vers toi, un spasme qui déborde tous -les spasmes et qui déborde la vie. Un appel, un appel que j’étouffe, -à cause des voisins: «Viens! Viens!» Je te veux pour cette minute, -pour la nuit et pour la vie et pour l’au-delà, je te veux pour de -la volupté, pour de l’extase et pour le tendre compagnonnage de -l’existence. Je ne sais comment exprimer ici les soupirs, les râles, -les cris inhumains, les gémissements égratigneurs et égratignés qui -me déchirent pour toi, la fureur de femme qui me secoue et qui court -autour de moi. La chandelle basse qui jette sa flamme à droite et -à gauche, qui danse devant des livres et des hardes, le désordre -d’une chambre de malade solitaire, mes couvertures marouflées, mes -draps raidis et l’édredon crevé, tout est de la détresse, tout est -de l’horreur. Et c’est la vie que j’ai à vivre sans toi! Viens: nous -serons pauvres. Je connais la pauvreté: elle ne m’effraie pas. Tu ne -la connais pas: elle t’amusera. Et nous avons à nous aimer. Et c’est -notre but. Et c’est notre excuse. Ah! chérie, chérie, je ne sais plus -ton nom, je ne sais plus que ceci: je t’aime et tu n’es pas à moi, je -t’aime et je ne puis arracher de moi avec la peau, le souvenir de tes -baisers et de nos rencontres. Tu trouveras ici des baisers sans les -chercher, j’ai mordu le papier comme je te mordrais si tu étais là -comme je te mordrai quand... mais viens, chérie, viens, viens..._» - - * * * * * - -«_...Ce petit bleu te parviendra taché de sang; ce n’est rien. En -entrant dans un bureau, pour t’écrire, je me suis coupé à un carreau -cassé de la porte; je ne sais si cela porte bonheur ou malheur mais je -suis heureux que tu aies un peu de mon sang. Et tu l’auras, n’est-ce -pas? et tu iras chercher cette lettre, et les autres que je t’ai -envoyées... C’est une semaine de désir, de deuil, de craintes, car -j’ai à souffrir pour toi et pour... Ah! je n’ose même pas en parler, -à toi. J’ai si peur et je suis si seul, si impuissant, d’une faiblesse -si accusée. J’ai mal au cœur, à crever, et chaque matin je m’éveille -plus tôt, les yeux hagards, l’oreille tendue et j’attends une lettre, -une lettre qui ne vient pas. Ah! que tu es cruelle, chérie! Tu as -peur, toi aussi? mais ce n’est pas la même chose. Et tu sais que nous -avons toujours eu Dieu avec nous et que notre chance... Oui, tu souris -et d’un sourire de tombe: notre chance!... Notre pauvre chance... Ne -souris pas de notre chance: ce n’est pas fini et j’ai confiance encore, -parmi les gouttes de sang qui tombent sur ce papier. Aie confiance -aussi, crois à notre chance et aide-la. Et aime-moi. Je suis devenu un -pauvre homme. Et je n’ai plus de place. Un baiser, chérie, brouillé de -mon sang._» - -«..._Il fait froid, très froid. As-tu remarqué, chérie, que, tant que -nous avons été l’un à l’autre, il n’a jamais jamais fait froid. C’était -une tiédeur bizarre qui amollissait l’hiver et c’était une coulée de -chaleur dans de la brume et de la brume dans du brouillard et je ne -sais quel amical halo. Le temps n’est plus retenu; il se lâche, il -prend la terre, lourdement, méchamment. Ah! reviens-moi pour qu’il ne -fasse plus froid et aimons-nous dans du soleil et dans de la joie. -Je n’ai pas la moindre nouvelle: j’ai rencontré ton Tortoze qui n’a -pas même eu un frisson de colère et j’ai imaginé votre triste ménage -et j’ai eu envie de tuer cet homme qui passait. Ç’eût été des larmes -encore! Quel être misérable je fais, n’est-ce pas? à pleurer, à pleurer -sans cesse. Pardonne-moi, plains-moi et essuie mes pleurs de loin._» - - * * * * * - -«..._Excusez-moi, madame, si ce papier est taché de poussière et un peu -froissé. Je vous écris d’une chambre dont vous avez franchi la porte et -où j’ai eu le plaisir de vous aborder quelquefois. C’est une chambre -qui n’a pas été «faite» depuis un certain jour et qui n’a pas été -ouverte depuis. Elle a toujours été pauvre en papier à lettre, comme en -tout; je n’avais pas l’habitude d’y écrire, même des billets d’amour. -J’y priais et j’y attendais, j’y attends encore, et j’y pleure, chérie. -Pardonne-moi le début de cette page, puéril et méchant gratuitement, -non, facilement. Car j’ai si mal. Et comme ça me fait mal de t’écrire -des lettres infécondes, des lettres qui ne t’arrivent pas, que tu ne -vas pas chercher. Je n’écris que pour moi. Et la boîte où je jette ces -lettres, c’est un trou, le trou aux lettres, le trou avide qui happe, -qui cache, qui stérilise, qui tue. Je suis humilié: il y a là tant de -baisers qui restent pliés en quatre, qui ne se lèvent pas, électriques, -qui ne crèvent pas les enveloppes, qui ne font pas éclater l’univers, -qui ne jaillissent pas jusqu’à toi, tout droit. Ah! chérie, va à -ce bureau de poste restante où tu allas déjà en des demi-malheurs, -lorsque nous craignions tout, moins que ce qui est arrivé. Et tu seras -embarrassée peut-être lorsque l’employé, à l’aveu de tes fidèles -initiales, te donnera tant de lettres, les unes de trois mots, les -autres si longues. Ne te demande pas par laquelle il faut commencer, ne -déchiffre pas les cachets de la poste, mieux formés que mes baisers de -fièvre. Toutes, toutes ces lettres sont mêmes: c’est de l’amour et de -la tristesse, c’est une supplication et c’est un appel. Et si j’avais -eu le texte de ma première lettre, je l’aurais recopié chaque jour—en -datant. Et même, pourquoi dater? Ce sont des cris qui survivent à tout, -au malheur et à l’espoir, ce sont des baisers qui ne vieillissent pas -et c’est mon âme qui, pour toi et par toi, est immortelle. Je te veux. -Je te réclame à tout et à toi. Je t’aime._» - - - - -IV - -LE TÉLÉPHONE SECRET DE LA DOULEUR - - -Un dialogue s’improvise, s’éternise entre nous, parmi l’espace et tous -les méandres de l’impossible. - -C’est un dialogue sans «Bonjour. Il y a des siècles que nous nous -sommes vus. Comment allez-vous ce matin? Qu’il fait beau», et autres -néants, polis. - -D’abord nous ne nous voyons pas. Nous savons que nous allons mal et -qu’il fait le temps de désespérance, le temps des limbes et de la -deuxième mort. - -Et c’est un dialogue comme usé, une musique dont on perd une partie, un -nuage de paroles et un sourire mélancolique qui pleure des mots. - -—Imaginais-tu qu’on pût autant souffrir? - -—Je ne souffre pas. Je ne souffre pas du tout. J’attends... - -—Qu’attends-tu? - -—Toi! - -—Moi? moi je ne t’attends plus. Ah! chérie, chérie, je ne sais plus si -tu m’aimes... - -—Je t’aime. Je ne veux pas me l’avouer, quand j’interroge la pauvre -femme que je suis, que je suis devenue, quand je m’interroge comme -je crierais, humblement. Je ne veux rien me rappeler de toi, ni la -couleur de tes yeux ni le goût de tes baisers parce que me voilà une -pauvre femme de terreur, une pauvre forme humaine ployant sous des -malaises, sous des préjugés aussi, sous des remords, parce que je fuis -ma magnificence amoureuse, ma tendresse en fleurs et le merveilleux -épanouissement de ma nature passionnée. Je veux être—je suis -hélas!—une pauvre femme qui s’enferme en un linceul de médiocrité, -qui a peur de sa tristesse et de ses souvenirs et qui cherche le Léthé -où jadis était le ciel; je me fais faire par le temps, par les heures, -ces ouvrières de vieillesse, un uniforme de résignation. Mais il y a -en moi, il y a, me dépassant, si grande, si furieuse, immense, désolée -et frénétique, une autre femme qui se lamente, les yeux ardents et -dont les seins se cabrent, une femme qui se dévêt pour se rappeler -ta nudité, une femme qui se regarde dans un miroir pour trouver sur -le reflet de son corps, en profondeur, tous tes baisers, toutes tes -caresses, les chairs où tu t’appesantis, de tes lèvres, de tous tes -bras, de toute ta poitrine, et de tout ton cœur, les chairs où tu -erras léger, du souffle de ton âme, les chairs aussi où tombèrent, -par hasard, quelques-unes de tes larmes, une femme qui fut, qui est -ta femme. Mon petit, mon petit, tu ne me vois pas; j’ai les paupières -baissées, je suis étendue sur une chaise longue, je ne lis pas, je ne -réfléchis pas, je ne rêve pas; je m’abandonne, je m’abandonne à la -femme que je fus, à la femme qui fut ta femme, à ma passion, à mon -ardeur, à ma grandeur. Qu’elle m’emporte, en sa course de lumière, en -son tourbillon de feu. Qu’elle m’emporte sur la rivière, sur l’océan de -ses larmes, de mes larmes jusqu’au lac de tes larmes, jusqu’à l’île de -notre fatalité, de notre délice... - -—Et que nous dirons-nous, chérie? Il y a si longtemps que nous nous -sommes vus! Tant de jours sont tombés sur notre éloignement! Tu te -souviens de mon petit calendrier de soldat sur lequel je rayais -naïvement les jours où nous n’avions pu nous aimer, ne nous étant pas -vus. Je croyais que ces jours ne comptaient pas, que Dieu nous en -devait d’autres en retour, plus longs, plus soyeux, plus lumineux, -et je croyais qu’il nous les donnerait. Et maintenant les jours se -suivent, se chassent semblables, tous à rayer. Et je suis méchant -envers les jours, je les méprise, je les jette, je les déchire en des -néants, des néants qui ont mal. Ah! les horribles jours où je ne t’ai -pas, où je n’ai rien de toi, car jamais tu ne m’as écrit. - -—Et que t’écrire? - -—Ceci: Je t’aime encore, ou: Je t’aime, simplement. - -—Je n’ose pas. - -—Ah! c’est l’autre femme qui parle, ce n’est pas toi. - -—Hélas! Et je rêve sur tes lettres. - -—Tu les as, tu les as, chérie? - -—Oui. J’ai du courage pour toi, je n’en ai pas pour moi. J’imagine -que mes lettres à moi ne valent pas la peine d’être écrites et que ce -serait pour toi une joie moins aiguë, moins âpre, moins folle que tes -lettres à toi, pour moi, et je réponds à tes lettres. En la torpeur qui -me prend, qui me berce, je pétris mon mal et la trouble douceur de mon -être, je pétris ma torpeur en des mots, en des phrases qui vont à toi -et quand je me réveille, je suis, de très bonne foi, sûre de t’avoir -répondu. Et tu n’as pas reçu ces lettres? - -—Je les ai reçues; elles ont vibré et gémi en moi, mais je me suis -défié et je n’ai pas voulu y croire. J’ai eu peur de moi. - -—Tu as eu tort. Crois. - -—Ah! qu’elles sont belles et tendres. Et comme elles se baignent et se -dorent d’une auréole de douleur et de fatalité. Tu souffres, chérie, et -l’on te fait souffrir. Tortoze... - -—Je ne veux pas que tu en parles. Tu demandais tout à l’heure... - -—Tu détournes la conversation. - -—Je nous la ramène; parlons sérieusement. Tu demandais tout à l’heure -ce que nous dirions en nous retrouvant. Nous ne nous dirions rien. Nous -irions l’un à l’autre, en pleurant. - -—Nous avons tant pleuré! - -—Nous pleurerions encore et tant et tant, nous nous embrasserions -et nous nous aimerions en pleurant, sans nous en apercevoir. Et nous -pleurerions tant pour n’avoir plus à pleurer, plus de larmes. - -—Il faut toujours avoir des larmes. - -—Ah! sois tranquille! Et nous dormirions ensemble parmi nos larmes et -nos baisers, nous dormirions d’un long sommeil qui nous ferait des yeux -neufs pour nous mieux voir et une âme neuve, des doigts neufs, d’un -beau sommeil d’enfant et de dieux. - -—Enfin! car tu te rappelles? nous n’avons jamais dormi ensemble. -Nous avons tâché à nous donner un instant le leurre du sommeil mais -ce n’était qu’un essai, une mascarade, une ambition de sommeil. Et -le sommeil ne s’imite pas. Ah! chérie, viens t’endormir, viens, je -t’attends, viens, mon amie. Nous aurons les beaux palais du sommeil -et ses larges routes, ses déserts moelleux et ombrés. De n’avoir pas -dormi depuis des jours et des jours, j’ai soif de sommeil avec toi. Et -de pleurer solitaire, j’ai soif de pleurer avec toi. Et il me faut tes -larmes pour chasser mes larmes, il me faut des larmes fraîches et amies. - -—Tu as beaucoup pleuré? - -—Je pleure. - -—Il ne faut pas pleurer: tu me prêches le courage, et tu pleures! - -—Je pleure pour attendrir Dieu, pour qu’il te permette du courage et -de l’orgueil. Je m’humilie pour que tu sois moins humble, pour rompre -l’équilibre et pour que tu retrouves en mes larmes l’énergie, la furie -qui te manque. Et je pleure aussi parce que ça me fait du bien et parce -que j’ai mal, chéri. - -Et je pleure de tous mes yeux, de mon cœur et de mon ventre qui se -plisse en des sanglots et en de demi-sanglots. - -—De ton ventre? - -—Ah! oui! tu ne sais pas! mais mon ventre souffre comme le tien, -parallèlement. - -—C’est fou. - -—C’est vrai. A des moments, de plus en plus, depuis que le temps -passe, je me sens tiré à toi, de toute ta faiblesse, de ta lassitude, -de ton néant. Je n’ai plus de mal localisé mais je reste couché, -malade, de toi, comme toi. Et _il_ me parle de toi. - -—Qui? - -—Le petit. - -—Ce n’est pas encore un petit. - -—Ah! je le sais bien, chérie, je le sais trop. Il ne ressemble -même pas à une grenouille, il a l’air de danser et il est roide, se -détendant à peine en des ruades électriques, il a une tête énorme, des -bras comme des ailerons, un corps sans articulations, sans viscères. - -—Ah! tais-toi, tais-toi! - -—Pourquoi? il est à moi: il me fait souffrir. Je suis père. - -—Et moi? - -—Les femmes sont mères: c’est entendu, c’est une La Palissade, c’est -une fonction, mais jamais les hommes ne furent pères. Ils ne sont -pères qu’après, quand il n’y a plus à avoir mal, quand il n’y a plus -l’œuvre de gésine, quand il n’y a plus de danger dans la chair, quand -il n’y a plus que les molles et inoffensives inquiétudes morales. Moi, -je suis père, comme j’aurais été mère, si j’avais été femme, de tout -moi, de mon ventre, de mon sang et de ma chair, de mes entrailles -contractées et saignantes, de mon mal de cœur, de mon mal de tête, de -mes évanouissements et de mes nausées. Et je souffre volontairement—et -tant, tant! Je souffre surtout de si loin! J’espère que je prends une -partie de ton mal, la plus grande—car je souffre beaucoup. - -—Il me reste de ta souffrance, mon ami. - -—Mais moi, j’en mourrai. - -—Et moi? - -—Eh! non! Je t’ai déjà dit que chez toi, femme, c’est une fonction, -mais être père, comme je l’entends, comme je le suis, c’est une -coquetterie, un sadisme. On en meurt—et c’est justice. On n’en est -jamais mort jusqu’ici parce que je suis le premier à être père de cette -façon-là. Et je blasphème. Pardonne-moi d’avoir parlé ainsi de toi, de -moi, de notre chère vie et de ma chère mort. - -—Ne meurs pas! - -—Pourquoi vivre? Tu n’as pas voulu venir à moi. Tu imagines bien, -n’est-ce pas, que je ne m’accommoderai plus jamais de nos minutes -adultères, de notre volupté de fraude, morcelée et hagarde, qu’il me -faut ta chair, ton être, toutes tes heures, qu’il faut que tu sois ma -femme, pour moi et pour le monde. Et tu ne le peux pas. Je crois que -cet enfant, notre mal, nous cracherait à la face nos baisers, volés -dans un coin, nos baisers d’êtres stériles. Regarde autour de nous: -ce ne sont qu’adultères. Adultères inutiles qui réussissent, qui -s’imposent et qui s’imposent sans brutalité, qui s’insinuent, qui se -font accepter, qui se font recevoir. Les gens ferment les yeux—comme -en une chatouille—et ça dure, telle une plaisanterie trop longue. -Nous, nous n’avons pas été malins; nous ne savions pas: nous avons -déshonoré l’adultère, puisque nous en avons fait une chose jeune, -pure, passionnée et sainte. Nous savons maintenant, et, n’est-ce pas? -nous ne voulons rien savoir. Subirons nous que, en des dîners, on nous -place l’un à côte de l’autre comme la pièce de résistance du scandale -quotidien, du scandale de chaque soir, du scandale-apéritif et du -scandale-réginglard? - -—Je te veux. - -—Viens! - -—Je viendrais le ventre en avant. - -—Eh! viens, chérie: il en est temps encore et je ne mourrai pas. -Le ventre en avant! Mais c’est là que s’est tapi, que s’est réfugié -notre amour, et c’est de là qu’il t’emplit, qu’il m’emplit la tête, le -cœur et l’âme. Et cet enfant me parle, de ton ventre, de mon ventre, -d’une voix intime, d’une voix secrète, d’une voix sans humanité, -sans réalité, toute divine, toute d’ailleurs,—et tellement de nous! -Il me dit: «Tu ne penses pas assez à elle. Tu y penses comme à ta -maîtresse, tu ne la vois pas, tu ne l’aimes pas en soi. Elle est si -belle, si douce, si lente, d’une beauté qui s’élève peu à peu et qui -est prenante, sans rien faire pour cela, en passant, d’une beauté de -prédestination et de charme, de majesté pas appliquée et de simplicité -glissante. Elle a les yeux les plus vrais du monde qui vont au fond des -choses et des gens. Et vous êtes à moi tous les deux, profondément, -totalement: vous ne vous penchez même pas sur moi, je vous tire à moi, -je vous prends, je vous ai pris, je vous garde.» - -«Et je dis au petit enfant: - -«Tu ne sais pas: nous ne sommes pas à toi, nous ne sommes pas l’un à -l’autre. Nous sommes des étrangers et étrangers pour toujours parce -que nous avons été l’un près de l’autre, à des moments. Et nous devons -avoir des remords, pour le monde et pour nous—et oublier.» - -«L’enfant dit: - -«—Et m’oublier moi aussi? - -«—Petit enfant, petit enfant, c’est là bien autre chose. Je n’ai -même pas à t’oublier, il faut que je renonce à tout toi, depuis les -pâles instants, où, dans la brume créatrice et la brume hésitante, -je pensais à toi et à ta mère, ensemble. J’ai été sacrilège en te -faisant: j’aurais dû te laisser faire par un autre bien et légitimement -déterminé. Tu eusses dû être de lui, ou ne pas être. Et tu es de lui. -Je suis un misérable, un bouffon—le bouffon fécond—le voleur qui -donne, je t’ai abandonné d’avance, j’ai fraudé, j’ai trompé, j’ai été -larron d’honneur et de chair. Et, écoute bien, petit, petit: voici -deux êtres jeunes qui se sourient parmi la vie; leur jeunesse est -harmonieuse, ils désirent une existence de labeur et de joie, ils sont -harmonieux en eux et pour eux et pour le monde aussi: ils sauront -recevoir, seront une intimité profonde et haute et seront, aussi, un -milieu charmant, cœur et décor—et ce sera le bonheur et ce sera -la joie et ce sera délicieux, aimable, eh bien! c’est impossible! -Situation violemment rompue, qui ne peut se régulariser, crime à deux -bouches! Pauvre petit! pauvre petit! tu ne me connaîtras jamais! - -«Si je te disais plus tard: «je suis votre père», tu aurais le droit -de me répondre, comme dans les pièces à succès, «ce n’est pas vrai—et -vous êtes un misérable!» Et je suis stérile, par dignité puisqu’on a -fait du mot: _honneur_, le contraire du mot _cœur_. Il est plus simple -de mourir, de mourir de toi, mon petit: comme ça, tu n’auras rien à me -reprocher.» - -Viens-tu? - -—Je viendrai! - -—Ah! tu viendras, n’est-ce pas, comme tu es venue, tu me marchanderas -des instants et tu auras peur et nous recommencerons notre vie de -forçats condamnés à temps, condamnés à n’être condamnés qu’à temps. Je -veux la perpétuité de la peine. Et cet enfant n’est, n’aura été qu’un -accident! et mes cris et mes douleurs de bête esseulée, de bête enragée -en un veuvage saignant, ç’aura été des mois. Eh! non! chérie! je suis -plus fier. Je te veux toute, je te veux nue à jamais, pouvant rester -nue, n’ayant pas besoin de remettre tes vêtements, de t’irriter sur -des cordons et te chaussant de souliers pour ne pas te commettre en -une lutte inégale, avec des boutons de bottines! Te rappelles-tu tes -craintes? Lorsque tu redoutais un heurt à la porte, et une irruption -de gens de loi, tu disais: «Je mourrai—ou alors il faudra que nous -restions deux jours couchés ensemble.» Ce ne sont pas les gens de loi -qui sont passés, c’est le monde, c’est la mort, c’est tout, je t’ai -gagnée, à la force de ma souffrance et nous devons rester couchés -ensemble des jours, des mois, des années. - -—Toujours? - -—Toujours. Il y a des imbéciles qui croient qu’on ne doit sortir d’un -bail à vie que pour de petits baux résiliables à volonté. Ils appellent -ça l’union libre! c’est le baiser qu’on peut interrompre, le baiser -au milieu duquel on peut s’arrêter, et le baiser, chérie, est un et -indivisible—et on ne peut s’évader d’une éternité que pour une autre -éternité. Et j’ai si soif de ton toujours, de ton à jamais: tu es ma -vie et mon éternité. Et tu ressembles à Marie-Louise, tu ressembles à -une Jeanne de Brabant qui épousa un Wenceslas de Bohême, et qui dort au -chœur des Chartreux de Bruxelles. Et tu ressembles à tout ce qui est -de la grâce, à tout ce qui est de la fatalité. Tu es mélancolie et je -me reproche les rires. Ta figure s’élève sur un champ de tristesse et -de douceur, et tu sors de la légende et des cieux pour m’y ramener par -la main. - -—Mon chéri, comme tu es triste, comme je t’aime! Tu n’as pas peur de -devenir fou? - -—Ah! être fou, c’est le rêve! mais être tout à fait fou, toujours. Et -mon ambition ne va pas jusque-là. - -—Tu avais de telles ambitions, une telle ambition! Et je t’ai tout -enlevé. - -—Je te remercie, chérie. Tu m’as détourné du faux chemin où je m’étais -engagé, où je m’étais engorgé. Tu m’as guidé des âpres routes de -montagnes à des sources, à des ombrages, à des couchers du soleil, à -l’ombre chaude. Tu as fait de ma vie qui voulait être une aventure, -une belle aventure, la belle aventure. Ma vie voulait être une épopée, -une épopée trouble, avec du Machiavel, tu en as fait une chanson. -Tu m’as révélé l’amour, tu m’as enseigné la douleur. Je sais tout -maintenant—et je puis mourir. - -—Encore? - -—Je ne suis pas de ceux qui s’arrêtent au beau milieu de leur -mort. Selon le mot de Gœthe, je consens à mourir et c’est un long -consentement, un ferme consentement qui s’obstine, qui ne se reprend -pas. - -—Et moi, et moi? - -—Tu me pleureras et tu me demeureras fidèle. Et puisque ça m’amuse -de mourir! J’aurais pu rompre net notre histoire, la travestir en -anecdote—et continuer. J’aurais pu m’établir professionnel de -l’adultère comme Canette, comme tant d’autres et m’échapper de la -barque bleue d’amour qui sombre, en nageant vers d’autres barques, vers -de grands bateaux, que sais-je? Je me suis cramponné à la barque qui -sombrait. Je m’y suis attaché sans penser à rien, en rêvant. Il n’y -aura pour m’avoir vu que Dieu et les étoiles—et toi qui vivras pour -te souvenir. Et ne sois pas jaloux des Naïades qui me recueilleront au -fond des eaux: je ne ferai point attention à elles, tes yeux clos sur -l’image intime de la beauté, consumé de la fièvre que... - -—Mon chéri, tu dis des bêtises. Je t’aime, voilà tout, je t’aime et -j’ai mal, ce n’est pas compliqué. - -—Moi aussi, j’ai mal et je t’aime, mais vraiment, j’ai mal, j’ai très -mal. - - * * * * * - -...Notre conversation n’est plus qu’un murmure: les paroles se perdent -en route, les paroles se brisent et nous ne pouvons nous embrasser -dans l’air, à travers l’espace. Et je sais bien pourquoi nous ne nous -entendons plus: c’est que chacun de nous ne parle plus qu’à soi, à -son mal et à ce fantôme indistinct, à ce clair fantôme, à cette bulle -subtile d’avenir qu’est, qui sera notre enfant et que chacun de nous, -avarement, jalousement, berce sur ses genoux à soi, berce en soi, dont -chacun de nous, étroitement, se berce, dont elle et moi nous berçons -notre mal et à qui nous demandons des rondes d’ailleurs, des rondes -d’avant et des rondes d’étoiles pour étourdir notre regret et notre -désir, auquel nous demandons quelques histoires et quelques mots -d’ailleurs pour quand nous nous en irons, pour n’être pas trop dépaysés -dans le pays d’ailleurs, pour savoir nous y tenir, pour savoir de quoi -parler. Et nous t’embrassons, petit enfant, du baiser que nous nous -destinons pour le jour de jamais où nous nous retrouverons, de ce -baiser qui nous emplit, qui nous consume, qui nous dessèche, qui nous -tue et qui demeure en nous, pour grandir, terrible. - - - - -V - -LE LIT DE LARMES - - -Autour de moi se lève la horde des gens qui m’ont aimé et qui ne -m’aiment plus, qui ne m’ont jamais aimé, qui me haïrent depuis -toujours, qui m’envient, les pauvres! qui me craignent—pauvre de -moi!—ou qui me détestent tout simplement parce qu’ils sentent en -moi de la vie encore!—et une âme. Il en est dont j’ai trompé les -espérances, il en est dont j’ai déjoué les calculs et il en est aussi -qui me sont sympathiques et pitoyables. - -Ils ont l’air de se relayer, de me faire un mur d’horreur, une escorte -de méchanceté et j’ai l’air de ne pas les voir: c’est que par delà -leur troupe, par delà le masque mauvais qu’ils imposent à la vie, à -travers le brouillard insidieux qu’ils jettent sur la ville, je ne veux -regarder qu’une petite lumière tremblante, la lumière de notre amour. - -Je veux y réchauffer mes doigts vieillards et ma bouche gercée, mes -yeux glacés et mon cœur radoteur. Je veux m’éblouir, m’aveugler de -sa misère, de sa maigre clarté. Brille-t-elle encore, ma lumière, -la lumière de notre amour? Chérie, tu ne peux pas me voir traverser -Paris sur les impériales des omnibus. Tu ne peux voir à mes côtés, me -gênant, m’écrasant de leurs hanches, les gens qui m’en veulent, qui me -veulent du mal et les gens aussi qui me sont ennemis parce qu’ils ne me -connaissent pas et que je n’ai pas une tête humaine. - -Tu ne sais pas ce que sont ces jours qu’on traverse sur une impériale -d’omnibus, qu’on traverse en musique, avec des bruits de prolonges -d’artillerie et de corbillards grinçants, ferrés, épileptiques. -Et peut-être ne sais-tu plus ce qu’est, ce qui fut la lumière de -notre amour? Je m’en éblouis, je m’en aveugle, sans être bien sûr -de l’apercevoir, je la crée de toute ma faiblesse, de toute ma -désespérance. Et elle me brûle, elle me consume de son leurre, de son -irréalité parce que c’est si près de moi qu’elle brûle, parce que c’est -en moi qu’elle brûle, parce que c’est de moi, de moi seul qu’elle se -nourrit. - -Torche pâle qui dort parmi l’or du printemps, flamme pâle qui râle, -tu agonises, n’est-ce pas? et tu t’éteins, tu t’es éteinte sous des -soupirs? Pourquoi je dis cela? Parce que j’ai une preuve: je ne puis -plus pleurer. - -Les larmes qui ont été mes dernières amies, les larmes qui ont été -notre dernier lien, ces larmes, cette humide et lente communion de deux -êtres, les larmes qui, en leur ruisseau, emportent mollement les fleurs -tristes de tendresse, les fleurs des fiançailles fidèles, les larmes -m’ont fui comme tout m’a fui et se sont réfugiées chez des infortunés -plus heureux. - - * * * * * - -J’ai passé quinze jours où je pleurais à propos de tout. Les livres -que j’ouvrais dans mon lit, d’une main morne, les mots noirs sur -lesquels je voulais traîner mes yeux pour oublier un instant ton cher -fantôme d’argent profond, ces livres, ces mots se mettaient à vivre, -de par ta vertu féconde, m’émouvaient de par ta vertu d’émotion et -je t’y retrouvais cachée et je t’y retrouvais couchée, me souriant, -m’appelant, me regrettant. - -Ces livres, ces mots que je tenais dans ma main s’enfonçaient dans -les plus chers lointains, se nuançaient des pires infinis et ces mots -me sautaient à la gorge, au cœur et t’offraient à moi, pas très -proche, belle et inaccessible—et mienne. Des mots naissaient sur les -pages: les mots «promis», «promise», «femme», «mère», «maîtresse», -«malheureuse», des mots rares qui étaient à nous quand nous étions l’un -à l’autre et des mots de vulgarité que nous faisions entrer dans des -ciels d’élégance. Je laissais se fermer le livre qui m’avait permis cet -émoi quotidien, cet émoi matinal, ces larmes qui coulaient au bord de -ma journée et je pleurais un peu, beaucoup, sans livres, pour toi, pour -moi, pour rien; c’étaient des larmes où tu te mirais, sans le savoir, -chérie! des larmes qui se magnifiaient de ton reflet, des larmes qui me -donnaient de la confiance en l’avenir, des larmes qui me rendaient du -courage. Et je m’en allais chercher d’autres larmes. Ah! j’en trouvais -par les chemins! C’étaient les chemins que j’avais pris jadis pour -aller à toi—et qui me rappelaient tout de toi—et tes discours. - - * * * * * - -Tu as aimé à me dire, à te dire que notre amour était un grand amour, -que nous nous aimions plus et mieux que les autres, par-dessus les -autres, que nous avions mis en notre amour la somme d’ardeur et de -pureté qui emplit l’univers. Les amants de tous les temps et d’avant -les temps s’étaient aimés pour nous, vers nous et c’était une chaîne -d’amour à laquelle des anneaux s’étaient ajoutés, sans fin, une -chaîne de baisers à laquelle des baisers s’étaient unis d’instant en -instant, une chaîne de foi, de fraîcheur, de fièvre qui nous liait, qui -épaississait sa lumière et son secret, son immensité légère, sa claire -richesse autour de notre foi, de notre fièvre, de nos baisers. - -Tu me disais: «S’ils savaient (ils, c’étaient ceux qui nous faisaient -du mal, les noirs auteurs de lettres anonymes),—s’ils savaient comme -nous nous aimons, ils auraient honte.» Tu ajoutais: «Ah! nous nous -aimons bien» et, simplement: «S’ils savaient, si l’on savait!» - - * * * * * - -Et c’est fini et je ne puis plus pleurer. J’ai recherché mes larmes sur -les routes où je les avais perdues et j’ai cherché aussi les discours -d’hier, tes discours, chérie, que j’avais rafraîchis et retrempés de -mes larmes, mais j’ai le cœur sec, roide et d’une fièvre sèche et -dévorante. - -Les journaux m’ont jeté ce matin des récits de banquet, le récit d’un -banquet où l’on a fêté Tortoze, où l’on a «arrosé» et consacré sa -rosette nouvelle d’officier de la Légion d’honneur. - -Il est la plus jeune rosette de France. - -Le discours du ministre du commerce a été à la fois cordial et -éloquent,—et c’était entre hommes. Et ça me rappelle un autre banquet, -le banquet du ruban rouge, du simple ruban, où je vis pour la première -fois ta femme, Tortoze. Tu es promu officier en dehors du temps, avant -l’âge. Je n’y étais pas. - - * * * * * - -Je veux me réfugier en ma chambre, en ma chambre-tombeau, en ma -chambre-souvenir. - -Il y a quelqu’un! - -Il y a quelqu’un chez moi! - -Elle peut-être. - -Je m’attends tellement, chaque jour, en ce chez moi et en l’autre chez -moi, à te trouver, à tomber sur toi, à te voir jaillir à moi, chérie! - - * * * * * - -Et j’entre comme un fou. - -Écroulée au pied de mon lit, un bras sur ma couverture rouge, ployée, -brisée, s’abandonnant, la face molle, et méconnaissable, à la fois -vide, incroyable de lassitude et faiblement épileptique, une forme -zigzague et flageole, c’est lui, lui, Tortoze! - -Comment a-t-il pu entrer? Peu importe. Il est ici. - -Et je ne puis que le voir. - -Qu’en vais-je faire? - -Il s’offre! - -Non! - -Il défie! - -Il menace! - -Lève-toi, lève-toi, misérable! Je n’ai pas osé songer à toi depuis des -semaines et des mois parce que j’avais peur de voir se lever, d’un -coup, toutes les souffrances, toute la souffrance, les mortifications, -les tortures que tu infliges à Claire, parce que tu étais le bourreau -et le démon, et tu viens toi, ses larmes, tu viens toi, injures, tu -viens toi, Mort. - -Misérable! Tes affaires te rappelaient à Vichy, à Marseille, ailleurs -et tu es resté à Paris, en travers du lit de Claire, étroitement, -atrocement, tu l’as gardée, tu t’es acharné, tu as été le couteau. - -Lève-toi! Va-t’en! Je t’ai toujours détesté. Il a fallu que Claire -passât par toi pour me trouver. Elle me disait: «Quel malheur que nous -ne nous soyons pas rencontrés il y six ans.» Elle avait tort. J’étais -trop jeune. Nous ne nous fussions jamais rencontrés sans toi. - -Tu lui as appris des dégoûts, des raffinements que je ne sais pas, -tu l’as dépravée légalement, tu l’as usée, tu l’as ennuyée, tu l’as -obsédée. - -Et elle t’aimait, et elle t’aime, elle t’aime encore. Tu survis à notre -amour, tu survis à son cœur, tu me survis, tu survis à notre éternité. - -Je vais te crier tout cela. J’ouvre la bouche: - -«...Tortoze!» dis-je... - -Mais tu me fermes la bouche, tout de suite. - -Tu ne te lèves pas, mais tu lèves un peu vers moi ta face molle et -tirée, noyée, ravinée, ta bouche enfoncée, ta lèvre qui tremble, tu te -laisses contempler un instant en ton navrement, en ton horreur, puis, -de ton bras qui rame, tu indiques le lit, le lit au pied duquel tu -t’évanouis longuement et tu fais hésiter vers moi deux syllabes lentes -et espacées: - -—Là... là... - - * * * * * - -Ah! j’ai mal et j’ai plus mal. - -Je ne me suis pas obstiné en mon discours. Et toute la folie de mon -amour, tout mon orgueil, tout mon cœur m’ont abandonné devant toi, je -ne me suis plus souvenu de moi, du tout, et je n’ai plus vu que toi et -comment tu es ici. - -Ces gens qui t’ont félicité, qui ont parlé et souri sur toi, qui t’ont -attaché la gloire à la boutonnière et au dos, qui t’ont loué dans ta -vie et dans ton être, ces gens t’ont fait plonger plus atrocement -en toi, en ta solitude, en ta déchéance, en ton malheur. Te voici, -chancelant après les derniers compliments et les dernières étreintes, -ne sachant où aller, fuyant même le lupanar obligatoire et officiel et -te fuyant toi-même. Te voici mordu de la pire humiliation et voulant -y courir, pour mieux oublier la brûlure de ta gloire et l’ironie de -ton apothéose, te voici, te ruant, contre la raison, contre la loi, -à travers les pièges des policiers et de la propriété privée, en ce -domicile que tu ne connaissais pas. - -Tu ne l’éventres pas de ta folie. Tu refermes la porte, ou presque, -et, tranquillement, tu te déchires, de haut en bas et tu pleures, tu -pleures. - -Il y a des heures et des temps que tu es là; ton frac froissé, poissé -de larmes, te donne un faux air de domestique, en cet après-midi. Et -tu es un esclave en effet, l’esclave, le servant de ta douleur, de ma -douleur aussi et de la douleur totale, de la grande douleur du monde. - -Ah! ta pauvre face, Tortoze! - -Tu n’inventes plus et tes idées se brouillent et ton cerveau se perd à -vouloir imaginer, dans un passé si proche, ton malheur. - -Tu ne peux imaginer notre étreinte puisque c’est le délice et la beauté -et que tu ne cherches que de la honte. Et je me sens une effroyable -fraternité pour toi. Je me suis perdu en route, je me suis chassé à -cause de mon orgueil et je ne vois que de l’horreur, où nous sommes -côte à côte. Je veux te consoler. - -—Je vous affirme... - -Mais j’ai tort de faire effort, de vouloir affermir ma voix. Tu arrêtes -mes dénégations, mes protestations et—qui sait?—mes excuses. - -Plus affaissé, plus douloureux, plus tragique que jamais, si -pathétiquement petit, tu rames de ton bras vers le lit, tu t’y -agriffes, tu y cherches vainement des preuves et des meurtrissures, et -tu hoquètes: - - * * * * * - -«Là... là...» - -Ah! pauvre homme! j’ai évoqué parfois ton foyer, ton ménage, cimenté de -mes larmes, de mon sang, de tout moi et j’ai évoqué votre couple... Ah! -Tortoze! et tu souffrais aussi et tu souffres. - -J’évoque maintenant une table que je connais, et où s’attablent -des gens. Ce sont des maris qui ont perdu leurs femmes. Ces femmes -n’ont pas été perdues pour tout le monde. Ils stagnent au bord de la -quarantaine comme des crapauds au bord d’un marais avant d’y plonger, -de s’y envaser et d’y disparaître. Des demoiselles viennent leur tenir -compagnie, manger avec eux, les embrasser de temps en temps, en y -mettant les dents. Et c’est le pire néant, la parodie de la volupté et -la parodie même de la noce. - -Tortoze, Tortoze, je ne veux pas que tu t’approches de cette table-là. -Tu me touches tellement que, vraiment, je te donnerais ta femme si -tu ne me l’avais prise. Tu me l’as reprise toute. Il en reste ici, -n’est-ce pas, et tu t’en rends compte, obscurément, profondément, sans -pouvoir détailler, sans pouvoir préciser en ton intelligence précise -d’ingénieur. - -Tu ne peux être malheureux d’une façon précise. Mais tu es si -malheureux! - -Je me rappelle le discours que, en face de toi, lorsque je venais de la -posséder pour la première fois, me tint de loin sur toi ma lointaine -maîtresse. Je me rappelle la glose de vos fiançailles: tu vois ici -quelque chose que tu n’as pas eue, des sensations, des rêves qui te -débordent et tu te lamentes vers eux. - -Je ne puis te les donner: je ne les ai plus, je ne sais plus, j’ai mal -et tu as mal. - -Tu t’obstines: tu voudrais échafauder des reproches, tu voudrais en -même temps ramasser ta misère et tu noies tes ongles, ta main dans le -lit et tu t’embarrasses dans ta syllabe, dans ton cauchemar, dans tes -deux lettres hagardes: «Là... là...» - - * * * * * - -Pourquoi ne pleurons-nous pas ensemble? Pourquoi ne nous penchons-nous -pas ensemble sur ce lit qui est à nous, et où une vie qui est à nous -aussi, à toi et à moi... mais il y a le respect humain qui te tient, -qui me tient, même en ce moment. - -Il y a que, désorganisé, déboîté par la douleur depuis des heures, -évadé de ta gloire, de ta vie, tu n’oses pas, tu ne voudrais pas me -serrer la main. - -Il y a que j’ai honte et que je ne veux pas avoir honte, et que nous -avons trop mal l’un pour l’autre. - -Mais j’ai une trop grande tentation de me jeter dans tes bras, de -pleurer avec toi, de pleurer enfin, car je me suis retenu, car je n’ai -pas pleuré, à cause que tu pleurais. - -Je vais pleurer ailleurs,—où je ne serai pas chez moi. - -Je te fuis, je te fuis pour te faire plaisir car nous finirions, tout -de même, par pleurer dans les bras l’un de l’autre, et tu ne me le -pardonnerais jamais. Je te laisse la place, je te laisse ma chambre, je -te laisse dans les pleurs et je vais vite, vite... - - * * * * * - -Et je suis revenu le lendemain à cette place où tu avais pleuré: j’y -suis venu pleurer à mon tour et je n’ai plus trouvé trace de tes -larmes, mais sur le lit défoncé, un écrin s’ouvrait où, de larmes -encore de diamants et d’or pâle, s’écartelait ta croix de la Légion -d’honneur,—offerte par une souscription spontanée,—oubliée, reniée, -vomie, qu’il me faut te restituer, te renvoyer, qu’il me faut, sans -phrases, anonymement, comme si je te l’avais volée, te reclouer au -cœur. - - - - -VI - -LIVRÉ AUX BÊTES - - -...De la musique, de la poésie et des plaisanteries traînent encore du -salon aux cabinets de toilette, en tout cet appartement transformé, -déguisé en salle de spectacle, des conversations de couloirs ont -improvisé les couloirs et l’on rit comme entre des strapontins et l’on -chuchote comme en des coulisses. - -Il y a un buffet, aussi, plaqué de verres de champagne et de gâteaux -secs où des dames s’assoient, s’établissent, s’éternisent, sans -boire, sans manger, pour bloquer les victuailles, pour protéger les -consommations. - -Que suis-je venu faire en cette galère? - -Montrer ma tête tragique, mes yeux tombants, ma bouche cassée, exhiber -ma fièvre et ma folie, faire toucher du doigt, d’un serrement de main, -d’une poussée, ma faiblesse, mon épuisement, ma pâleur et ma colère. - -J’ai rencontré tout de suite celle que je cherchais, «l’autre», l’amie, -Alice. Elle m’a serré la main, les paupières baissées sur des visions -neuves et sur des visions plus anciennes, comme pour se rappeler tout à -fait; elle a froncé son front, pincé sa bouche, balancé sa tête comme -un oiseau, un oiseau de mauvais augure et elle m’a annoncé qu’elle -avait des choses à me dire. Je l’ai implorée d’un ton bref, je les ai -exigées, ces choses. - -Elle m’a demandé du temps, de l’isolement. Je lui ai fait un désert -d’un regard, et elle a senti en ce même regard que des siècles -tombaient,—qui ne tombaient plus. Elle a parlé—sous cent yeux, devant -cent attentions, devant des hyènes qui flairaient un secret, devant des -chacals qui happaient une douleur. - -Elle ne m’a rien appris: tout cela, je le savais, je l’avais deviné, -ça m’était venu en mes hallucinations, en mes larmes: c’était une -confirmation, brutale, apitoyée. Et je me suis accroché à cette -messagère de mauvaises nouvelles, à ce courrier de tristesse, à -cette courtière de deuils: je l’ai suivie d’une femme à peine connue -à une femme inconnue, d’un député à un colonel, d’un chansonnier à -un marchand; elle cherchait d’ici, de là, un mot affectueux, un -compliment, un sourire à rendre; ombre noire, me tenant, me soutenant -à sa robe claire, je l’escortais sinistrement, elle avait encore -autour d’elle, parmi ces atmosphères nouvelles, parmi cette ambiance -changeante, le souffle de mon amie, de mon aimée; elle avait, en cette -fausse atmosphère de joie, en cette ambiance de gaieté, le relent de -la désespérance de mon aimée, elle avait, en ces lumières, en cet -appartement élargi, sur elle le reflet du coin sombre, de l’obscurité -étroite où mon aimée avait pleuré avec elle, sur soi et sur moi. - -Va, petite femme, va, futile Alice, cueille des mots d’humoristes -et des mots d’imbéciles, parle toilettes, parle littérature; les -paroles restent sur toi que tu ne m’as pas rapportées, qui te -dépassent de toute leur douleur qui te débordent de leur immensité de -résignation, de désespoir et d’espérance, des silences aussi pleins -d’amour, pleins de souvenirs et de mirages; je ne te quitterai pas, -je m’enivre de cette auréole, de ce manteau tacite et fluide sur toi, -sans t’effleurer; je chancelle, je suis sans force, je continue. Va -toujours, petite femme, je n’ai pas pris tout ce que j’ai à te prendre. -Mais ça viendra. - -Et des dialogues ont couru, ont fusé, se sont alanguis dessus, dessous, -ont voulu aplatir et noyer mon chagrin,—et des camarades sont survenus -qui m’ont voulu consoler, qui m’ont voulu divertir, qui ont voulu -m’exiler de ma patrie d’horreur et de voluptueuse lamentation. Ils ont -étalé leur amitié comme une nappe, ont placé dessus des friandises de -récits, d’ironies, de diffamations, de courage et d’opinions hardies, -ont organisé une dînette autour de moi et m’y ont convié. - -J’ai mangé du bout des dents—le cœur ne mange pas—et j’ai ruminé mon -affaissement, encore, toujours. On m’a laissé à moi-même, au néant. - -Et je suis retourné à toi, petite femme, qui errais parmi les -salutations et les mots de passe—car tout le monde te connaît et te -reconnaît ici, affreusement—et j’ai recherché entre ces mots, entre -ces salutations, le souvenir secret, mon souvenir et cette odeur de -larmes, d’ennui et de lâcheté envers le sort. Je l’ai retrouvée: je -n’en étais pas assez ivre, je m’en suis enivré, tout à fait. Tu te -glissais entre des chaises, tu t’occupais d’hommes et de femmes, et, -bousculant ces hommes et ces femmes, bousculant la fête de ma fièvre -et de mon horreur, de mon ivresse obstinée, de mon désir d’ivresse, -impatient et alangui, farouche, je restais sur toi, happant férocement -une indécise tristesse, une nuance de résignation, de révolte et de -trouble espérance, un lointain d’élégie—qui n’étaient pas à toi. - -Et la fête se lâcha sur nous. Un tourbillon de plaisanteries, comme -une pluie de cendres, s’élança, valsa, éclata devant ma douleur et ce -fut le brouhaha galant, le tumulte discret des causeries mondaines: on -m’avait volé mon dolent et cher souvenir. - - * * * * * - -Chérie, chérie, ne m’abandonne pas ainsi: je n’ai pas peuplé de toi -ce salon trop plein, je ne t’ai pas assise sur une de ces chaises -légères, je ne t’ai pas fait sourire aux endroits plaisants: je me suis -reculé, je me suis hissé jusqu’à toi, là-bas, là-bas, et tu me laisses -retomber, perdre pied de plus en plus et m’enfoncer en ce monde, en -cette molle et grouillante foule qui parle, qui écoute, qui pense -même—et qui n’est pas triste, en ce moutonnement de rires, en cette -fuite de sourires, en ce néant joyeux, écrasant, absorbant. - -Chérie, chérie, il y a ici des hommes de talent, et ils ont du -talent—ici. Ils disent, ils échangent les plus belles choses du -monde: ce sont des silences où l’on savoure et où l’on achève de -comprendre, c’est l’essor des sous-entendus, des insinuations, puis -tout à coup un mot qui sort tout armé, qui griffe, qui jaillit, qui -éclaire, tout ce qu’on appelle feu d’artifice, joute oratoire, esprit -français, tout ce dont on fait le délice. - -Je sais, hélas! un mot qu’ils ne diront pas, un pauvre mot glacé et qui -bat des ailes, un mot sans malice et sans éclat, un mot de banalité, -un mot qu’ils ne ramasseraient même pas dans un petit bleu, le mot: -«Chéri!» Mais ils ne sauraient pas le dire, Voix de salon, voix de -théâtre, ce n’est pas la voix qu’il faut. - -Un monsieur tout à l’heure, s’est épuisé en imitations, il nous a -restitué en leur naturel, en leur emphase, les meilleurs de nos -comédiens morts et les plus éternelles de nos comédiennes en vie: il -ne t’a pas imitée, mon inimitable amante, il n’a pas imité ta voix -profonde et secrète, ta voix de cœur, car il y a des voix de cœur, -comme il y a des voix de tête—et ça ne s’imite pas. - -Ah! c’eût été une profanation—et je la désire: entendre ta voix; -entendre ta voix, chérie. Entendre ce mot, de ta bouche! Ah! qu’on me -le donne, qu’on me le jette, qu’on m’en tue. Que le monsieur s’essaie à -cette imitation. Un mot à dire, ce n’est pourtant pas difficile? - -Mais n’y pensons plus: d’ailleurs on n’imite plus, on ne dit plus. - -On parle. Ce sont des groupes rapides, des groupes sympathiques et ce -sont, lâchées d’on ne sait où, envahissantes, agressives, des jeunes -filles. - -Elles sont charmantes, naturellement, et fraîches et franches. Elles se -laissent regarder et regardent. Et elles savent tout, en outre. Elles -m’assiègent, me cernent—pourquoi? Parce que je suis du souvenir, du -rêve, de l’horreur, qu’elles le sentent, de leur instinct flaireur et -déterreur, et qu’elles veulent y remédier, de leur médiocrité. - -Autour de moi, Ahasvérus Canette effleure savamment la jalousie -d’Alice, en prenant des airs penchés avec une adolescente dont, -aujourd’hui, c’est le jour de sortie du Conservatoire. Et, farouche -admirateur du dos d’une lente vierge, ce petit satyre de Capry le fixe, -mais ne pouvant le fixer en face décemment, il troue la poitrine devant -laquelle il s’est situé, pour atteindre ce dos, pour se tapir en ce -dos, pour s’en enivrer et s’y perdre. Il le désire, il le possède, et -c’est, en cette nuit qui s’achève, une atmosphère de volupté mondaine, -de volupté immonde, courte, dépravée, à fleur de corsage décolleté en -pointe—et j’ai à me lamenter là-dedans, à me désespérer en ce décor! - -Et j’ai des jeunes filles autour de moi qui me grignotent vivant, qui -me dévorent, qui parlent littérature et sentiment. - -Je suis malade! je souffre et ce n’est pas d’elles que je souffre! -je me souviens pour ne pas les regarder. Et j’ai aimé, j’aime d’un -amour qui n’est pas de leur monde. Elles s’emparent de moi, prennent -livraison de moi, s’offrent mes grimaces de douleur, mes étouffements, -mon silence même qu’elles violent, auquel elles arrachent des mots. -Et elles me tirent des généralités, des banalités, me font faire -effort, me mettent en peine, me chassent de mon amour et de moi. -Elles continuent avec moi des conversations qui s’engagèrent l’année -dernière, et affectent de me croire le cœur de les terminer, comme au -temps où je n’avais pas de cœur. - -Et elles me gardent jalousement, en ce coin, lourd et glauque de vie, -avide de nuit, elles contraignent mon immense désespoir, ma souffrance -immense, mon immense besoin de solitude, mon dialogue qui reprend -avec celle dont je viens d’entendre le nom et dont j’ai été si loin -chercher le souvenir, en une autre. - -Et les voici qui parlent de celle-là même, sans savoir, par cet énorme -instinct de mal faire et de faire mal. - -«Et votre pâle fiancée?» m’a demandé tout à coup une fille dont -j’ignorerai toujours le nom. «Vous pensez encore à votre pâle fiancée?» - -J’ai le regard du vaincu qui se relève pour mourir et je me suis levé -en effet, crevant de douleur et de douceur, et, pour ne plus penser à -ces jeunes filles, mettant en un mot toute la méchanceté que je n’ai -pas, la blessant, l’apeurant cruellement, vulgairement: «Mademoiselle, -dis-je, il ne faut jamais parler d’elle. Ça porte malheur.» - -Et les jeunes filles songent, en sang, à des fiancés inconnus, les -cherchent en cette salle, vont à Canette, à Capry, à d’autres, -cependant que, délivré des bêtes, je m’en vais agoniser à ma guise, -prisonnier de l’ombre chérie et prisonnier de la petite ombre qui me -crispe et qui me sourit. - - - - -VII - -L’APPRENTISSAGE DE LA MORT - - -Quand j’avais faim, jadis, il n’y a pas si longtemps, des gens, -m’ont dit: «On ne meurt pas de faim». Je ne suis pas mort parce que, -toujours, j’ai écouté ce qu’on m’a dit. Aujourd’hui et hier, les gens -m’ont dit: «On ne meurt pas d’amour.» - -Et je ne meurs pas. Mais vraiment, ça y ressemble. - -Je dois en mon sommeil renouer violemment des relations avec la -souffrance et je me réveille avec, au coin des lèvres, des fragments -de dialogues qui ne furent pas, avec, aux coins des yeux, des morceaux -de paysages que je ne vis pas, mal dégagé d’un suaire d’horreur et de -la peau d’un autre être qui serait mal revenu des pays lointains, des -enfers et du fond des lacs de cauchemars. - -Et, dès mon réveil, je me mets à être malade. - -C’est l’impression que j’ai tout le corps roidi mais d’une mauvaise -roideur, molle, si j’ose dire, et cassante et d’une lassitude et d’une -inconsistance! C’est non une pointe au cœur mais le cœur hérissé de -pointes, hérissé, sans plus, saignant de petits filets de sang et -zigzaguant, se noyant en une mer soudaine de larmes et ne voulant pas -sombrer. - -Je me rappelle une chronique de M. de Stendhal où des assassins tuant -sans amour d’ailleurs et longuement une triste veuve, lui demandent -naïvement à chaque coup de poignard si le cœur est atteint. - -J’ai ces poignards-là dans le cœur. Ils me demandent eux-mêmes, car les -poignards parlent le matin, s’ils touchent le cœur. Et, ça dure, ça -dure. - -A des moments, tout de même, je crois que je vais mourir, enfin. - -Mais mon cœur fait le mort, simplement, puis s’éveille peu à peu, -bâille, bée et recommence à saigner et à souffrir mille morts: je ne -lui en veux pas de sa coquetterie dans l’agonie: il a mal, comme moi. -Et rauques, des pensées, des souvenirs, des gémissements rôdent autour. - -Vous savez comment ça s’appelle: ça s’appelle la folie. - -Ça consiste en des idées fixes autour d’une idée fixe—ou d’une image. -Ce sont d’ailleurs des idées fixes qui bougent, qui dansent, c’est une -ronde, une sarabande d’idées fixes, des mots qui reviennent, qui se -suivent et qui m’étouffent en ma chambre trop étroite, et, au milieu, -au bord, un élan vers mon épée qui sommeille toute droite et grave et -qui se laisse regarder quand je la regarde, sans me donner un conseil -et sans me déconseiller. - -Et, en ce cauchemar, c’est, comme un vomissement, des larmes qui -s’arrêtent, qui me brouillent les yeux et qui refusent de jaillir. - -Je pleure en dedans. - -D’ailleurs, je me suis réfugié, je me suis terré en moi-même. - -Et je suis secret même pour moi. Je ne parle plus, je ne pense même -plus, je suis le sarcophage désolé de moi-même. - -Et toi, chérie, je ne pense plus à toi. Je ne puis me représenter ton -visage, tes traits, tes cheveux. - -Je t’ai en moi, si profondément! Je t’ai en moi! Je t’ai en moi! Et, -tous deux, dans le mystère de mon enveloppe terrestre, en dedans, nous -nous aimons, nous nous aimons, chérie, et si ingénieusement que je n’en -sais rien. - -Et c’est la fatigue, non l’absence, qui me tue. - - * * * * * - -Quoi qu’il en soit, je meurs,—et je meurs debout. Car je me lève et -je vais par les rues et je m’enferme en mon bar ordinaire où passent -de gentils camarades et des indifférents et des ennemis mais moins, -parce qu’il fait chaud et que peu de gens sont encore à Paris. Pour -mourir debout, je me couche sur un canapé et je m’évertue à ne pas -penser, à m’anéantir, pour ne pas mourir de penser, de me souvenir et -de rêver. Cette phrase peut ne pas paraître claire mais ce n’est pas ma -faute, c’est la logique coutumière des hommes, ce sont les habitudes de -souffrance et les principes de guérison. - -Toute la médecine est en cette plaisanterie (une plaisanterie -dantesque) d’Ugolin mangeant ses enfants pour leur conserver un père. -De même les agonisants affectent de ne pas se fatiguer pour avoir à se -fatiguer ensuite et d’oublier leurs méninges, pour les retrouver, avec -des béquilles, à l’heure pâle de la convalescence. - - * * * * * - -Aujourd’hui je suis plus malade. Voici dix ou douze jours atroces qui -furent pour moi, l’un après l’autre, un néant épuisant, un néant -évidé, une chaîne de néant, étroite. J’ai attendu le dimanche avec -toute l’impatience que me permettaient ces jours affreux. - -J’ai encore la superstition du temps, des changements de lune et des -retours de semaine. Dimanche, c’était un cycle nouveau, une ère qui -s’ouvrait. Ç’a été le digne couronnement d’une semaine infâme. Et -ça recommence ce lundi où, mourant, hâve, tragique, je descends les -escaliers d’un omnibus, comme jadis on descendit du pilori. - -Je tombe sur Ahasvérus Canette. - -Il me tend sa lente main, s’informe de ma santé!—ma santé,—m’interdit -d’être malade, d’une voix qui ronronne et m’ordonne de l’inviter à -déjeuner, moyennant quoi il me donnera une bonne nouvelle. - -Une bonne nouvelle! Ce diable de Canette ne sera jamais sérieux. Est-ce -que j’ai la tête d’un homme à qui on apporte une bonne nouvelle! La -nouvelle est en retard, vieux! - -Mais je l’invite à déjeuner tout de même. De nous deux, il y en aura, -de la sorte, un qui mangera. - -Et le cynisme de Canette est charmant. Il a été celui qui, sans raison, -sans intimité, débarquait dans ma vie en grosses bottes d’importun, -pour me demander sans préambule, des affiches illustrées pour son -sergent quant il était soldat et des billets de théâtres, à tous les -moments de son existence. Et, saluons la bienveillance des dieux: -ces affiches, ces billets qu’on m’eût impitoyablement refusés si -je les avais demandés pour moi, on me les accordait pour Canette, -d’enthousiasme, par prédestination. Voici que Canette s’est dérangé -de son bonheur; il est très fier, un peu attendri de sa promenade de -pitié et il me considère, de sa face ronde, de son teint mat et bien -reposé, de son appétit, de son soin d’ensemble d’amant en exercice et -m’objurgue, la bouche pleine: - -—Guérissez, ça n’a pas de bon sens de se crever comme ça. - -Je ne me crève pas, je crève: c’est plus facile. - -Il me faut aller voir Alice qui a quelque chose à me dire. C’est vague -et c’est un voyage—et c’est un spectacle dont je me passerais. - -Car voici des mois que, douloureusement et, après tout, -involontairement, j’ai passé à épurer mon amour. - -Mon amour s’est dépouillé de tout ce qui pouvait, je ne dirai pas le -souiller, mais l’alourdir: il est rare, il est sans date, sans âge, -sans époque, saint. Je l’ai reculé de mon vide—en amour l’absence, -comme les campagnes, compte double—jusqu’aux siècles et jusqu’aux -infinis préséculaires où l’on aimait, sans savoir, avant de savoir ce -qu’était la vie, où l’on aimait dans le chaos, avant la création, avant -Dieu. - - * * * * * - -Et Alice, c’est l’humanité, la mauvaise humanité de Claire. C’est -l’histoire après la légende, la caricature de l’histoire après -l’épopée, le procès-verbal après l’hymne. Alice, c’est le pendant raté -d’un tableau sublime, la sœur qui a mal tourné—avant, la compagne de -chaîne qu’on retrouve dans les romans, après qu’on a oublié le bagne -dans toutes les splendeurs, tous les triomphes et toutes les vertus. -Elle me fera toucher du doigt la terre perdue alors que je suis déjà -dans la terre promise et elle me chassera de mon ciel amer sans me -rendre le délice aboli. - -Truchement menteur malgré soi, traducteur infidèle à son serment et -à son assermentement, par habitude, héraut qui parle en latin de -cuisine—ou d’alcôve. Oui, je sais, j’ai tort. C’est un oiseau, c’est -un enfant et elle a des yeux de vierge. Trop blonde d’ailleurs pour -être responsable et trop fine; martyre de vitrail qui marcherait,—mais -elle marche. - -Et j’aime être seul comme je suis seul maintenant: il n’y a -qu’Ahasvérus Canette en face de moi. «Allez-y, continue l’intéressant -jeune homme, vous ne vous en repentirez pas.» Il se passe la langue sur -les lèvres, un peu parce qu’il vient de boire—et pour se représenter -ma joie et mon émotion. Mais il ne peut me donner d’éclaircissement. Il -ne sait pas. Il saurait que ce serait la même chose: il vend du mystère. - -Mais à mon tour, je l’objurgue. Je ne sais pas si je vivrai encore -demain: qu’il vienne ce soir me dire de quoi il s’agit. - -Il promet et va à ses affaires, je veux dire à ses amours en me -contraignant,—ou presque,—à l’accompagner, oh! pas jusqu’au bout: -deux ou trois rues seulement. - -J’aime mieux l’attendre. J’attends. Pourquoi? Parce que j’ai peur de -moi, de la violence, de la sérénité, de la divinité de mon amour. - -Ces nouvelles l’assagiront, jetteront sur sa haute flamme l’eau du -Simoïs, qui n’est que nostalgique et qui coule encore entre les terres. - -J’attends, car le moindre défaut de M. Canette est de se faire -attendre: on met sa coquetterie, sa vanité, son ambition où l’on peut. -Il y a même des pays spéciaux et personnels, si ce mot est décent en -parlant de M. Canette, où M. Canette se retire pour attendre, attendre -qu’on l’ait assez attendu, trop attendu, partout à la fois, pour -attendre qu’on l’ait assez désiré, qu’on ait assez désespéré de lui, -qu’on en ait fait son deuil, mais un grand deuil, car il faut bien que -M. Canette attende, lui aussi comme tout le monde. - -Et c’est une raison de ses succès mondains. Du reste, généralement, -il se contente de ne pas venir du tout, de faire banqueroute à ses -promesses, aux songes qu’on a échafaudés fragilement sur son arrivée -et de s’avancer dans le paysage qu’il a déçu, un soir par hasard, sans -remords, sans une ironie trop grossière, en enfant mal élevé et gâté -qu’il s’obstine laborieusement à paraître, à revêtir de son monocle, de -son embonpoint relatif, et de ses longs cheveux roux plantés bas sur le -front auguste du roi Bomba lui-même. - -C’est sur le coup de dix heures et demie qu’étant descendu de ma -place au bureau du contrôleur par fatalité, dans le petit théâtre où -j’écoutais plus ou moins la petite tragédie d’un petit poète que M. -Ahasvérus Canette,—il a repris son nom d’Ahasvérus à cause de sa -littérature et des revues jeunes où il collabore—a empli mon horizon -de son gilet de combat, bleu azur moiré de reflets mauves, de son -monocle et de sa visible et parfaite tranquillité d’âme. - -«J’ai un service à vous demander», m’a-t-il coulé à brûle-pourpoint, -après avoir pris la peine de me présenter—c’est moi qu’il présente—à -un petit garçon de seize ans, borgne, qui dirige un organe d’éthique -bi-mensuel à Loudéac (Côtes-du-Nord), un des piliers nomades de la -décentralisation morale. - -Moi je veux bien. Mais un service à lui rendre! Encore! - -—Voilà, articule-t-il (il devrait dire: Voici). Il est toujours -entendu que vous allez demain chez Alice à deux heures et demie. -Allez-y à deux heures moins le quart parce que moi, je l’attends à deux -heures et demie. - -—C’est que, dis-je, j’ai invité à déjeuner votre ami Capry. - -—Ah! débarrassez-vous de ce raseur de Capry! Et puis allez-y à deux -heures moins le quart, voilà. - -Il s’est exprimé avec la rondeur qu’il met en toutes choses. Il a parlé -haut, en homme qui porte la tête haute et ferme. - -Mais il y a temps pour tout. Il a eu tort de ponctuer sa phrase et -d’enfoncer violemment son «Voilà», puisque nous sommes en un escalier -de théâtre. C’est tout de suite un scandale où il convie des ouvreuses -et des contrôleurs. Il insiste devant toute cette troupe. «Si vous y -allez après deux heures moins le quart elle ne vous recevra pas.» Je -ne puis le suivre sur ce terrain: mon amour crié dans ce théâtre, mon -amour amusement pour ouvreuses, c’est tout de même un malheur qui passe -mon espérance. - -Je m’en vais, mon amour gargouillant en moi, me faisant trébucher, -zigzaguant en mon ventre, à vide. Et Ahasvérus me rejoint; je l’écarte. -Alors, pour le plaisir, il m’injurie: - -—Vous êtes une canaille, un homme dangereux... Je ne vous ai jamais -fait que du bien. Mais vous allez voir. - - * * * * * - -Je fuis, j’ai trop envie de pleurer. Et vraiment, c’est bien fait pour -moi. Pourquoi suis-je sorti de chez moi? pourquoi suis-je sorti de mon -mal? J’ai si mal et j’ai mal d’une façon si nouvelle, où il y a du mal -pour tout moi, pour toutes les parties de mon corps, et pour mon âme! - -J’ai ton image, chérie, qui se taille en mon cœur, dans du sang, à -vif, j’ai tes mots anciens qui me brûlent la gorge, j’ai tes baisers -d’hier, d’hier, n’est-ce pas? qui me déchirent la lèvre, j’ai mes -conversations secrètes avec toi, qui m’ouvrent toutes grandes les -portes de l’au-delà et j’ai la douceur de mourir pour toi, pour te -montrer que jamais je ne serai à une autre. Et je meurs aussi de cette -chose qui est de toi, qui grandit maintenant et bientôt sera presque de -l’existence, j’en meurs douloureusement, et j’espère que c’est autant -de douleurs de moins pour toi. - -Si Ahasvérus savait combien la privation qu’il m’a infligée me prive -peu! S’il savait combien m’indiffère cette pauvre Alice et combien -ma pitié pour elle est lointaine! Et si les gens qui trouvent que je -baisse, qui s’étonnent et qui en sont heureux, savaient combien ils -m’amusent! - -Je ne me tuerai pas, je mourrai, je le sens, oui, je le sens, je -mourrai le jour de la naissance de l’enfant, de celui que j’appelle -l’Enfant avec un grand E et qui me tient, le fixant de mes yeux -hagards, comme si je considérais un Dieu et l’univers même. - -Et—c’est la folie—je pense au général Bugeaud qui annonça par un coup -de canon la naissance du pauvre enfant de la duchesse de Berry. Il lui -fallut tirer un coup de pistolet et entendre bien des coups de canon, -bien loin, sur les Arabes, pour oublier ce coup de canon-là, Ma mort -sera-t-elle mon coup de canon moral. Voici que je ne veux plus mourir! -Mais comment vivre? je ne suis même pas dégoûté de la vie, je n’y crois -plus. - -Et je ne connais plus que l’immense souffrance, maligne église qui -enserre le monde: elle ne garde pas de fidèles et n’a pour prêtres -que des infirmiers et des sœurs converses qui montent au ciel par -l’escalier de service. - - - - -VIII - -LA FIN - - -...Voici que je meurs. - -On ne sait pas que je meurs. - -Et comment le saurait-on? Je me suis terré ici, en notre chambre, pour -souffrir et pour mourir. - -Et ça n’est pas un événement. - -Personne n’est à mon chevet pour me verser le subtil élixir d’un -sourire ou pour m’offrir encore un reflet, un regain de vie en la -caresse d’un regard aimant. C’est que ma concierge se promène puisque -c’est dimanche et c’est aussi que, loin, je ne sais où, ignorante et -insoucieuse de mon angoisse, une frêle créature, alitée elle aussi, -souffre comme moi, halète comme moi, est presque aussi pâle et plus -en sueur que moi, parmi un concours de médecins et d’amis, devant le -monde entier, et que, de sa souffrance, de sa pâleur, de sa sueur, une -existence va naître. - -D’elle! - -Et moi? Moi, je suis le père. Je ne suis que le père. Et je n’ai pas -le droit d’être le père. Je meurs d’avoir créé, je meurs d’avoir aimé, -je meurs sans avoir revu mon adorée, je meurs sans voir cet enfant, -d’avoir trop pensé à cet enfant, à mon enfant, d’avoir voulu lui -donner, lui infuser parmi la ténèbre du non-être et de la gestation, -mon sang et mon âme, mes rêves—déjà—et mes désirs; je meurs d’avoir -senti trop profondément que je faisais, que j’avais fait de la vie, je -meurs parce que mon enfant va naître. - -Je n’ai pu te donner mon nom, je te donne mon âme et ma vie, en mieux, -en tout neuf. - -Et je ne suis pas assez riche pour faire le cadeau d’un enfant à -quelqu’un. - -Je le laisse après moi comme je laisse mon amour. - -Et, pauvre enfant, voici que je m’attendris sur toi. Voici que, au -moment suprême, qu’à ce moment si lent où, d’ordinaire, quand on pense -encore et quand on a conscience de son état, on revit toutes les -actions, toutes les hésitations et tous les instants de sa vie, au -moment où on désespère et où on se repent, au moment où l’on aperçoit -sa vie en vêtements blancs et noirs se pencher sur votre chevet comme -sur un berceau, et baiser au front comme un tout petit enfant le pauvre -mort qu’on est déjà, au moment où l’on sent cette vie frémissante -s’éloigner de soi, s’en aller vers une autre enveloppe humaine, au -moment où l’on se pleure, où l’on se hait, où l’on se regrette, je ne -puis songer à moi, m’attrister sur moi et, de toutes les époques de -mon existence, je ne me rappelle que ce qui se rapporte à toi, petit -enfant, mon amour, la mort partout dans mon amour et la fatalité de -mon amour, nos baisers, et, de tous ces baisers, j’en perçois un, -énorme, au bord de mes lèvres, au bord de mon cœur, un baiser qui, si -j’ose dire—et j’ose dire en ce moment suprême—m’enlace tout entier, -me prend et m’enlève—m’enlève jusqu’au ciel ou jusqu’au gouffre -infernal—et c’est le baiser dont tu nais, enfant, enfant, enfant!... - -Et, en mes sommeils énormes, j’ai eu un rêve, une fois. - -Je rêvais que je considérais un enfant comme le petit morceau de chair -qu’on oublie, sans y attacher d’importance et qu’on retrouve accru par -la grâce de Dieu et la grâce du temps, vivant juste assez pour vagir, -je m’imaginais que tu viendrais sans hâte, que tu entrerais sans joie -en ce monde et que j’irais à travers les rues et la vie, accompagné et -suivi d’une foule d’enfants, patriarche au petit pied et en souliers -vernis, ne goûtant de la paternité que les satisfactions honnêtes—et -père jusqu’au point où ça me gênerait pour rentrer tard du cercle ou -pour m’arrêter en des parties de baccara. - -Et je rêvais—quelle ironie—que j’étais le mari de ta mère—et qu’elle -était grosse. - -Elle souffrait et je ne souffrais pas, elle souffrait solitaire et -j’avais la petite vanité de l’homme qui s’affirme plus homme du -fait qu’il a engendré un petit—comme une bête et que sa femelle le -couve—douloureusement. Et je rêvai qu’un cri, un beau soir, un cri -jaillissant de la bouche, du cœur, du ventre de _ma_ femme un seul -cri—mais quel cri!—me faisait sortir de mon indifférence, m’arrachait -à ma vanité, me révélait ma paternité, me faisait père, exclusivement, -férocement, si tendrement, jusqu’à la mort, cette mort, qui est là, qui -s’impatiente, mais qui, courtoisement, attend la vie pour entrer en -même temps qu’elle. - -Ah! ce cri! Etait-ce toi, triste créature, qui le poussais en la -nature et l’au-delà? Je ne sais pas! Mais que le cœur humain est peu -de chose! que la vie humaine est peu de chose, qui tient à un cri. -J’avais bien dîné dans mon rêve, je n’avais pas de nausées, moi, je -n’avais pas mal à l’estomac comme ma pauvre femme, je rentrais en -chantant un refrain en vogue, et j’avais, pour égayer un peu la malade, -pour apaiser ses troubles entrailles, quelques plaisanteries toutes -fraîches, quelques scandales, et cette menue monnaie de l’indifférence, -des baisers. - -Pâle, sinistre, grandie de toute l’angoisse et de tout l’émoi des -gestations, tragique et lyrique, portant les mondes et toutes les -épopées, tous les mystères et tous les crimes en son ventre, elle -me recevait comme on reçoit un étranger dont on ne comprend pas la -langue, un homme qui n’est pas du pays de Souffrance. Doucement elle me -demandait: «D’où viens-tu, mon ami? Je crois qu’il est tard.—Tu crois, -lui répondais-je. Tu ne sais donc pas, tu ne sais pas l’heure?—Non», -fit-elle, simple. Je cherchais son regard. Je ne le trouvais pas. -Elle regardait en dedans, la prunelle conquise par l’immensité de ses -entrailles, l’œil fixé sur cette heure qui tardait à sonner et qui, si -grosse et si aiguë, semblait s’éloigner en l’ombre des avenirs. Puis -elle devenait livide et je voyais passer sur son visage crispé une -flamme d’enfer et d’apothéose, tandis que, de son âme et de son ventre, -ce cri jaillissait qui venait me frapper en plein ventre, en pleine -âme. C’était une révélation—et quelle révélation! un tourbillon, -tout le monde dansant autour de moi, tous les remords s’enfonçant en -moi. C’était un mal atroce de tout mon corps, mes chairs comprimées, -broyées, comme élastiques, comme électriques, une morsure, un coup de -massue. - -Je tombai. - - * * * * * - -Quel rêve! je tombai vraiment! Il paraît que je ne souffrais pas assez. - -Je ne me relevai pas depuis. Je me réveillai lentement—oh! bien -lentement, et sans sursaut dans mon lit, avec des linges glacés -au front. Des gens, à mon chevet, me pressaient la main, et peu à -peu j’entendis que j’étais malade. On parla vaguement de troubles -cérébraux, de folie, d’hystérie même, que sais-je! Je sentis seulement -que j’étais plus malade, très malade—et j’en fus très heureux. Les -souffrances de la paternité! - -Les imbéciles qui localisaient, qui bernaient ma géhenne, qui ne me -croyaient que le cerveau atteint. Plus bas! regardez plus bas! pauvres -gens! regardez au ventre! et ne regardez nulle part ou partout, c’est -de partout que je suis faible, c’est de là, partout, que la vie me -fuit, puisqu’elle s’en va vers celui que j’ai engendré—et comme c’est -juste. Eh! quoi, la mère souffrira et souffrira seule! Non! je souffre -aussi, moi, le père! Et j’aurais eu peur, si j’avais souffert moins, -que mon enfant ne fût moins mien, qu’il ne fût tout à sa mère—qui -l’affirmait sien, de son pauvre ventre que je ne voyais pas et de ses -pauvres cris que je n’entendais pas, de ses nausées, de ses dégoûts, de -ses caprices douloureux et des éclairs froncés de son visage. Mais je -souffrais aussi, moi. - -Engourdissement, torpeur, faiblesse, douceur aussi et, en une débilité -si grande, en une débilité exaspérée et chaque jour accrue, en une -agonie progressive, une telle douceur, une telle tendresse, un tel -délice! - -En ma demi-somnolence, mes yeux ouverts, mes yeux que je sentais pâlis -et agrandis, apercevaient d’éternels épithalames, le mariage incessant -du néant et de la vie, l’annexion des limbes à la terre, du ciel au -monde, une théorie infinie d’enfants, de sourires sur deux petits -pieds hésitants, une théorie de héros aussi—c’est la même chose, -les dieux et le bonheur en roses et en fleurs, et parmi tout cela, -épars, lumineux et subtil comme une buée de soleil et d’or, partout -perceptible, partout souriant, partout héroïque et partout invisible, -mon enfant, mon enfant chéri qui me clouait à mon lit, à mon rêve, à -sa gloire, j’eus bientôt le sentiment que je ne te verrais jamais, mon -enfant. Et c’étaient aussi toutes les délices avec Claire, que nous -avions goûtées et des délices nouvelles, de rêve et de ciel, tissées de -nos souffrances, tout, tout—et l’éternité! - - * * * * * - -J’étais si faible! Et les hochements de tête du médecin qui, pour -n’avoir pas l’air de rien comprendre à ma maladie, se faisait apitoyé -et un peu méprisant, comme un homme de science doit l’être pour un -dément, comme un homme qui guérit doit l’être pour un homme qui meurt. -Mais en quoi un sourire de cet homme pouvait-il m’affecter, moi qui -étais, à travers les temps, rivé à un sourire, à une extase? Et à -mesure que la chère femme te sentait plus lourd, petit enfant, je me -sentais plus léger, plus diaphane, plus inconsistant, je me sentais -m’envoler, sans poids, comme les fantômes, les fantômes qui, de près -et de loin, veillent sur ceux qu’ils ont chéris ou qu’ils ont voulu -chérir. - -Et voilà. Voilà le moment où tu viens—où je m’en vais, puisque j’ai -obtenu de Dieu de faire passer en toi toute ma vie, voici l’heure où -j’entre en toi profondément, facilement, comme la malheureuse, comme la -bienheureuse toute petite chose que je suis devenu, voici le moment où -je m’anéantis absolument, où les mots me manquent, où les idées, les -sourires et les désirs se fondent pour moi en un lit, en un ciel de -repos et de néant. - - * * * * * - -Tu vivras pour moi, petit enfant. Je te lègue la vie que je devais -vivre, et je te lègue la vie que j’aurais voulu vivre, la beauté que -j’aurais voulu rêver et que je ne pouvais même pas rêver, tant elle -était belle. Je te lègue tout ce qui n’était pas à moi, et je te -donne le monde, l’univers, avec ce qui me reste de mon être, ce que -tu n’as pas encore pris, ce que tu prends en ce moment. Je te lègue -tout—excepté mes ennemis. - -Et je te lègue ta mère, et je te lègue notre amour qui fut beau, qui -fut éternel en sa brièveté, et qui fut triste. Tu ne pourras jamais -savoir cet amour et tu ignoreras mon nom. Mais, profondément, tu le -sentiras tout entier et tu me sentiras en toi et tu me consoleras et je -te guiderai. - -Et, seul, petit enfant, je t’embrasse par-dessus la vie et la mort, et -je meurs heureux, les yeux pris par la vie, pris tout entier par ta -vie, par la vie sublime, par la vie. Un cri encore: le tien, le mien, -cri de naissance, cri d’agonie. Ah! vis, mon fils, mon fils, je meurs: -vis! - - * * * * * - -Et toi, Claire! Claire!... - - - FIN - - - - - TABLE DES CHAPITRES - - - LIVRE PREMIER - - Le Venusberg au rez-de-chaussée - - Pages. - - I. Le premier chapitre, vraiment 3 - - II. Petit panthéisme sentimental 31 - - III. Lui! 55 - - IV. Le cœur, le cerveau et les yeux 79 - - V. «Celle qui est trop gaie» 116 - - VI. Les jeux de la lumière et du hasard 142 - - VII. Etrennes lyriques et tragiques 168 - - VIII. Jadis et parallèlement 187 - - IX. Le chapitre des enfants 213 - - X. L’Émoi 226 - - - LIVRE DEUXIÈME - - Le Mémorial de Sainte-Hélène - - I. La Foudre 257 - - II. «Un bouffon manquait à cette fête» 272 - - III. Le trou aux lettres 290 - - IV. Le téléphone secret de la douleur 302 - - V. Le lit de larmes 318 - - VI. Livré aux bêtes 331 - - VII. L’Apprentissage de la mort 340 - - VIII. La Fin 353 - - -Sceaux.—Imprimerie E. Charaire. - - - - - ACHEVÉ D’IMPRIMER - LE - X D’AOUT MCMII - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Holocauste, by Ernest La Jeunesse - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'HOLOCAUSTE *** - -***** This file should be named 51269-0.txt or 51269-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/2/6/51269/ - -Produced by Giovanni Fini - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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