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-The Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassant -
-volume 06, by Guy de Maupassant
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: OEuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 06
-
-Author: Guy de Maupassant
-
-Release Date: February 22, 2016 [EBook #51266]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 6 ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
- Au lecteur
-
- Cette version électronique reproduit dans son intégralité
- la version originale.
-
- La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.
-
- L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
-
-
-
-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- GUY DE MAUPASSANT
-
-
-
-
- LA PRÉSENTE ÉDITION
- DES
- ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
-
- A ÉTÉ TIRÉE
-
- PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
-
- EN VERTU D'UNE AUTORISATION
- DE M. LE GARDE DES SCEAUX
-
- EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
-
-
- IL A ÉTÉ TIRÉ À PART
-
- 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
-
- SAVOIR:
-
- 60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
- 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
- 20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
-
- _Le texte de ce volume
- est conforme à celui de l'édition originale_: Contes de la Bécasse.
- _Paris, Ed. Rouveyre et G. Blond, 1883,
- avec addition de_:
- La Tombe, Notes d'un Voyageur (_inédits_).
-
-
-
-
- ŒUVRES COMPLÈTES
- DE
- GUY DE MAUPASSANT
-
-
-
-
- CONTES
- DE
- LA BÉCASSE
-
- LA TOMBE.--NOTES D'UN VOYAGEUR
-
-
- PARIS
-
- LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
-
- MDCCCCVIII
-
- _Tous droits réservés._
-
-
-
-
-LA BÉCASSE.
-
-
-LE vieux baron des Ravots avait été pendant quarante ans le roi des
-chasseurs de sa province. Mais, depuis cinq à six années, une paralysie
-des jambes le clouait à son fauteuil, et il ne pouvait plus que tirer
-des pigeons de la fenêtre de son salon ou du haut de son grand perron.
-
-Le reste du temps il lisait.
-
-C'était un homme de commerce aimable chez qui était resté beaucoup de
-l'esprit lettré du dernier siècle. Il adorait les contes, les petits
-contes polissons, et aussi les histoires vraies arrivées dans son
-entourage. Dès qu'un ami entrait chez lui, il demandait:
-
---Eh bien, quoi de nouveau?
-
-Et il savait interroger à la façon d'un juge d'instruction.
-
-Par les jours de soleil il faisait rouler devant la porte son large
-fauteuil pareil à un lit. Un domestique, derrière son dos, tenait
-les fusils, les chargeait et les passait à son maître; un autre
-valet, caché dans un massif, lâchait un pigeon de temps en temps, à
-des intervalles irréguliers, pour que le baron ne fût pas prévenu et
-demeurât en éveil.
-
-Et, du matin au soir, il tirait les oiseaux rapides, se désolant quand
-il s'était laissé surprendre, et riant aux larmes quand la bête tombait
-d'aplomb ou faisait quelque culbute inattendue et drôle. Il se tournait
-alors vers le garçon qui chargeait les armes, et il demandait, en
-suffoquant de gaieté:
-
---Y est-il, celui-là, Joseph! As-tu vu comme il est descendu?
-
-Et Joseph répondait invariablement:
-
---Oh! monsieur le baron ne les manque pas.
-
-A l'automne, au moment des chasses, il invitait, comme à l'ancien
-temps, ses amis, et il aimait entendre au loin les détonations. Il
-les comptait, heureux quand elles se précipitaient. Et, le soir, il
-exigeait de chacun le récit fidèle de sa journée.
-
-Et on restait trois heures à table en racontant des coups de fusil.
-
-C'étaient d'étranges et invraisemblables aventures, où se complaisait
-l'humeur hâbleuse des chasseurs. Quelques-unes avaient fait date et
-revenaient régulièrement. L'histoire d'un lapin que le petit vicomte de
-Bourril avait manqué dans son vestibule les faisait se tordre chaque
-année de la même façon. Toutes les cinq minutes un nouvel orateur
-prononçait:
-
---J'entends: «Birr! birr!» et une compagnie magnifique me part à dix
-pas. J'ajuste: pif! paf! j'en vois tomber une pluie, une vraie pluie.
-Il y en avait sept!
-
-Et tous, étonnés, mais réciproquement crédules, s'extasiaient.
-
-Mais il existait dans la maison une vieille coutume, appelée le «conte
-de la Bécasse».
-
-Au moment du passage de cette reine des gibiers, la même cérémonie
-recommençait à chaque dîner.
-
-Comme ils adoraient l'incomparable oiseau, on en mangeait tous les
-soirs un par convive; mais on avait soin de laisser dans un plat toutes
-les têtes.
-
-Alors le baron, officiant comme un évêque, se faisait apporter sur une
-assiette un peu de graisse, oignait avec soin les têtes précieuses en
-les tenant par le bout de la mince aiguille qui leur sert de bec. Une
-chandelle allumée était posée près de lui, et tout le monde se taisait,
-dans l'anxiété de l'attente.
-
-Puis il saisissait un des crânes ainsi préparés, le fixait sur une
-épingle, piquait l'épingle sur un bouchon, maintenait le tout en
-équilibre au moyen de petits bâtons croisés comme des balanciers,
-et plantait délicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en
-manière de tourniquet.
-
-Tous les convives comptaient ensemble, d'une voix forte:
-
---Une,--deux,--trois.
-
-Et le baron, d'un coup de doigt, faisait vivement pivoter ce joujou.
-
-Celui des invités que désignait, en s'arrêtant, le long bec pointu
-devenait maître de toutes les têtes, régal exquis qui faisait loucher
-ses voisins.
-
-Il les prenait une à une et les faisait griller sur la chandelle. La
-graisse crépitait, la peau rissolée fumait, et l'élu du hasard croquait
-le crâne suiffé en le tenant par le nez et en poussant des exclamations
-de plaisir.
-
-Et chaque fois les dîneurs, levant leurs verres, buvaient à sa santé.
-
-Puis, quand il avait achevé le dernier, il devait, sur l'ordre du
-baron, conter une histoire pour indemniser les déshérités.
-
-Voici quelques-uns de ces récits:
-
-
- _La Bécasse_ a paru (faisant un tout avec _La Folle_) dans _le
- Gaulois_ du mardi 5 décembre 1882.
-
-
-
-
-CE COCHON DE MORIN.
-
- _A M. Oudinot._
-
-
-I
-
-ÇA, mon ami, dis-je à Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre
-mots, «ce cochon de Morin». Pourquoi, diable, n'ai-je jamais entendu
-parler de Morin sans qu'on le traitât de «cochon»?
-
-Labarbe, aujourd'hui député, me regarda avec des yeux de chat-huant.
-«Comment, tu ne sais pas l'histoire de Morin, et tu es de la Rochelle?»
-
-J'avouai que je ne savais pas l'histoire de Morin. Alors Labarbe se
-frotta les mains et commença son récit.
-
-«Tu as connu Morin, n'est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin
-de mercerie sur le quai de la Rochelle?
-
---«Oui, parfaitement.
-
---«Eh bien, sache qu'en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours
-à Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous prétexte de
-renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un
-commerçant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu
-dans le sang. Tous les soirs des spectacles, des frôlements de femmes,
-une continuelle excitation d'esprit. On devient fou. On ne voit plus
-que danseuses en maillot, actrices décolletées, jambes rondes, épaules
-grasses, tout cela presque à portée de la main, sans qu'on ose ou
-qu'on puisse y toucher. C'est à peine si on goûte, une fois ou deux, à
-quelques mets inférieurs. Et l'on s'en va, le cœur encore tout secoué,
-l'âme émoustillée, avec une espèce de démangeaison de baisers qui vous
-chatouillent les lèvres.
-
-Morin se trouvait dans cet état, quand il prit son billet pour la
-Rochelle par l'express de 8 h. 40 du soir. Et il se promenait plein de
-regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer
-d'Orléans, quand il s'arrêta net devant une jeune femme qui embrassait
-une vieille dame. Elle avait relevé sa voilette, et Morin, ravi,
-murmura: «Bigre, la belle personne!»
-
-Quand elle eut fait ses adieux à la vieille, elle entra dans la salle
-d'attente, et Morin la suivit; puis elle passa sur le quai, et Morin la
-suivit encore; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit
-toujours.
-
-Il y avait peu de voyageurs pour l'express. La locomotive siffla; le
-train partit. Ils étaient seuls.
-
-Morin la dévorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf à vingt ans;
-elle était blonde, grande, d'allure hardie. Elle roula autour de ses
-jambes une couverture de voyage, et s'étendit sur les banquettes pour
-dormir.
-
-Morin se demandait: «Qui est-ce?» Et mille suppositions, mille projets
-lui traversaient l'esprit. Il se disait: «On raconte tant d'aventures
-de chemin de fer. C'en est une peut-être qui se présente pour moi. Qui
-sait? une bonne fortune est si vite arrivée. Il me suffirait peut-être
-d'être audacieux. N'est-ce pas Danton qui disait: «De l'audace, de
-l'audace, et toujours de l'audace.» Si ce n'est pas Danton, c'est
-Mirabeau. Enfin, qu'importe. Oui, mais je manque d'audace, voilà le
-hic. Oh! Si on savait, si on pouvait lire dans les âmes! Je parie
-qu'on passe tous les jours, sans s'en douter, à côté d'occasions
-magnifiques. Il lui suffirait d'un geste pourtant pour m'indiquer
-qu'elle ne demande pas mieux...»
-
-Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe.
-Il imaginait une entrée en rapport chevaleresque, des petits services
-qu'il lui rendait, une conversation vive, galante, finissait par une
-déclaration qui finissait par... par ce que tu penses.
-
-Mais ce qui lui manquait toujours, c'était le début, le prétexte. Et
-il attendait une circonstance heureuse, le cœur ravagé, l'esprit sens
-dessus dessous.
-
-La nuit cependant s'écoulait et la belle enfant dormait toujours,
-tandis que Morin méditait sa chute. Le jour parut, et bientôt le soleil
-lança son premier rayon, un long rayon clair venu du bout de l'horizon,
-sur le doux visage de la dormeuse.
-
-Elle s'éveilla, s'assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit.
-Elle sourit en femme heureuse, d'un air engageant et gai. Morin
-tressaillit. Pas de doute, c'était pour lui ce sourire-là, c'était bien
-une invitation discrète, le signal rêvé qu'il attendait. Il voulait
-dire, ce sourire: «Êtes-vous bête, êtes-vous niais, êtes-vous jobard,
-d'être resté là, comme un pieu, sur votre siège depuis hier soir.
-
-«Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante? Et vous demeurez comme
-ça toute une nuit en tête à tête avec une jolie femme sans rien oser,
-grand sot.»
-
-Elle souriait toujours en le regardant; elle commençait même à rire; et
-il perdait la tête, cherchant un mot de circonstance, un compliment,
-quelque chose à dire enfin, n'importe quoi. Mais il ne trouvait rien,
-rien. Alors, saisi d'une audace de poltron, il pensa: «Tant pis, je
-risque tout»; et brusquement, sans crier «gare», il s'avança, les mains
-tendues, les lèvres gourmandes, et, la saisissant à pleins bras, il
-l'embrassa.
-
-D'un bond elle fut debout criant: «Au secours», hurlant d'épouvante.
-Et elle ouvrit la portière, elle agita ses bras dehors, folle de peur,
-essayant de sauter, tandis que Morin éperdu, persuadé qu'elle allait se
-précipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en bégayant: «Madame...
-oh!... madame.»
-
-Le train ralentit sa marche, s'arrêta. Deux employés se précipitèrent
-aux signaux désespérés de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en
-balbutiant: «Cet homme a voulu... a voulu... me... me...» Et elle
-s'évanouit.
-
-On était en gare de Mauzé. Le gendarme présent arrêta Morin.
-
-Quand la victime de sa brutalité eut repris connaissance, elle fit sa
-déclaration. L'autorité verbalisa. Et le pauvre mercier ne put regagner
-son domicile que le soir, sous le coup d'une poursuite judiciaire pour
-outrage aux bonnes mœurs dans un lieu public.
-
-
-II
-
-J'étais alors rédacteur en chef du _Fanal des Charentes_; et je voyais
-Morin, chaque soir, au Café du commerce.
-
-Dès le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que
-faire. Je ne lui cachai pas mon opinion: «Tu n'es qu'un cochon. On ne
-se conduit pas comme ça.»
-
-Il pleurait; sa femme l'avait battu; et il voyait son commerce ruiné,
-son nom dans la boue, déshonoré, ses amis, indignés, ne le saluant
-plus. Il finit par me faire pitié, et j'appelai mon collaborateur
-Rivet, un petit homme goguenard et de bon conseil, pour prendre ses
-avis.
-
-Il m'engagea à voir le procureur impérial, qui était de mes amis. Je
-renvoyai Morin chez lui et je me rendis chez ce magistrat.
-
-J'appris que la femme outragée était une jeune fille, Mlle Henriette
-Bonnel, qui venait de prendre à Paris ses brevets d'institutrice et
-qui, n'ayant plus ni père ni mère, passait ses vacances chez son oncle
-et sa tante, braves petits bourgeois de Mauzé.
-
-Ce qui rendait grave la situation de Morin, c'est que l'oncle avait
-porté plainte. Le ministère public consentait à laisser tomber
-l'affaire si cette plainte était retirée. Voilà ce qu'il fallait
-obtenir.
-
-Je retournai chez Morin. Je le trouvai dans son lit, malade d'émotion
-et de chagrin. Sa femme, une grande gaillarde osseuse et barbue, le
-maltraitait sans repos. Elle m'introduisit dans la chambre en me criant
-par la figure: «Vous venez voir ce cochon de Morin? Tenez, le voilà, le
-coco!»
-
-Et elle se planta devant le lit, les poings sur les hanches. J'exposai
-la situation; et il me supplia d'aller trouver la famille. La mission
-était délicate; cependant je l'acceptai. Le pauvre diable ne cessait de
-répéter: «Je t'assure que je ne l'ai pas même embrassée, non, pas même.
-Je te le jure!»
-
-Je répondis: «C'est égal, tu n'es qu'un cochon.» Et je pris mille
-francs qu'il m'abandonna pour les employer comme je le jugerais
-convenable.
-
-Mais comme je ne tenais pas à m'aventurer seul dans la maison des
-parents, je priai Rivet de m'accompagner. Il y consentit, à la
-condition qu'on partirait immédiatement, car il avait, le lendemain
-dans l'après-midi, une affaire urgente à la Rochelle.
-
-Et, deux heures plus tard, nous sonnions à la porte d'une jolie
-maison de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C'était
-elle assurément. Je dis tout bas à Rivet: «Sacrebleu, je commence à
-comprendre Morin.»
-
-L'oncle, M. Tonnelet, était justement un abonné du _Fanal_, un fervent
-coreligionnaire politique qui nous reçut à bras ouverts, nous félicita,
-nous congratula, nous serra les mains, enthousiasmé d'avoir chez lui
-les deux rédacteurs de son journal. Rivet me souffla dans l'oreille:
-«Je crois que nous pourrons arranger l'affaire de ce cochon de Morin.»
-
-La nièce s'était éloignée; et j'abordai la question délicate. J'agitai
-le spectre du scandale; je fis valoir la dépréciation inévitable que
-subirait la jeune personne après le bruit d'une pareille affaire; car
-on ne croirait jamais à un simple baiser.
-
-Le bonhomme semblait indécis; mais il ne pouvait rien décider sans sa
-femme qui ne rentrerait que tard dans la soirée. Tout à coup il poussa
-un cri de triomphe: «Tenez, j'ai une idée excellente. Je vous tiens, je
-vous garde. Vous allez dîner et coucher ici tous les deux; et, quand ma
-femme sera revenue, j'espère que nous nous entendrons.»
-
-Rivet résistait; mais le désir de tirer d'affaire ce cochon de Morin le
-décida; et nous acceptâmes l'invitation.
-
-L'oncle se leva, radieux, appela sa nièce, et nous proposa une
-promenade dans sa propriété en proclamant: «A ce soir les affaires
-sérieuses.»
-
-Rivet et lui se mirent à parler politique.
-
-Quant à moi, je me trouvai bientôt à quelques pas en arrière, à côté de
-la jeune fille. Elle était vraiment charmante, charmante!
-
-Avec des précautions infinies, je commençai à lui parler de son
-aventure pour tâcher de m'en faire une alliée.
-
-Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde; elle m'écoutait de
-l'air d'une personne qui s'amuse beaucoup.
-
-Je lui disais: «Songez donc, mademoiselle, à tous les ennuis que vous
-aurez. Il vous faudra comparaître devant le tribunal, affronter
-les regards malicieux, parler en face de tout ce monde, raconter
-publiquement cette triste scène du wagon. Voyons, entre nous,
-n'auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre à sa place
-ce polisson sans appeler les employés; et de changer simplement de
-voiture.»
-
-Elle se mit à rire. «C'est vrai ce que vous dites! mais que
-voulez-vous? J'ai eu peur; et, quand on a peur, on ne raisonne plus.
-Après avoir compris la situation, j'ai bien regretté mes cris; mais il
-était trop tard. Songez aussi que cet imbécile s'est jeté sur moi comme
-un furieux, sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais
-même pas ce qu'il me voulait.»
-
-Elle me regardait en face, sans être troublée ou intimidée. Je me
-disais: «Mais c'est une gaillarde; cette fille. Je comprends que ce
-cochon de Morin se soit trompé.»
-
-Je repris, en badinant: «Voyons, mademoiselle, avouez qu'il était
-excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d'une aussi
-belle personne que vous sans éprouver le désir absolument légitime de
-l'embrasser.»
-
-Elle rit plus fort, toutes les dents au vent: «Entre le désir et
-l'action, monsieur, il y a place pour le respect.»
-
-La phrase était drôle, bien que peu claire. Je demandai brusquement:
-«Eh bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant; qu'est-ce que
-vous feriez?»
-
-Elle s'arrêta pour me considérer du haut en bas, puis elle dit,
-tranquillement: «Oh, vous, ce n'est pas la même chose.»
-
-Je le savais bien, parbleu, que ce n'était pas la même chose, puisqu'on
-m'appelait dans toute la province «le beau Labarbe». J'avais trente
-ans, alors, mais je demandai: «Pourquoi ça?»
-
-Elle haussa les épaules, et répondit: «Tiens! parce que vous n'êtes pas
-aussi bête que lui.» Puis elle ajouta, en me regardant en dessous: «Ni
-aussi laid.»
-
-Avant qu'elle eût pu faire un mouvement pour m'éviter, je lui avais
-planté un bon baiser sur la joue. Elle sauta de côté, mais trop tard.
-Puis elle dit: «Eh bien vous n'êtes pas gêné non plus, vous. Mais ne
-recommencez pas ce jeu-là.»
-
-Je pris un air humble et je dis à mi-voix: «Oh! mademoiselle, quant à
-moi, si j'ai un désir au cœur, c'est de passer devant un tribunal
-pour la même cause que Morin.»
-
-Elle demanda à son tour: «Pourquoi ça?» Je la regardai au fond des yeux
-sérieusement. «Parce que vous êtes une des plus belles créatures qui
-soient; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire,
-que d'avoir voulu vous violenter. Parce qu'on dirait après vous avoir
-vue: «Tiens, Labarbe n'a pas volé ce qui lui arrive, mais il a eu de la
-chance tout de même.»
-
-Elle se remit à rire de tout son cœur.
-
-«Êtes-vous drôle?» Elle n'avait pas fini le mot «_drôle_» que je la
-tenais à pleins bras et je lui jetais des baisers voraces partout où
-je trouvais une place, dans les cheveux, sur le front, sur les yeux,
-sur la bouche parfois, sur les joues, par toute la tête, dont elle
-découvrait toujours malgré elle un coin pour garantir les autres.
-
-A la fin, elle se dégagea, rouge et blessée. «Vous êtes un grossier,
-monsieur, et vous me faites repentir de vous avoir écouté.»
-
-Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant: «Pardon, pardon,
-mademoiselle. Je vous ai blessée; j'ai été brutal! Ne m'en voulez pas.
-Si vous saviez?...» Je cherchais vainement une excuse.
-
-Elle prononça, au bout d'un moment: «Je n'ai rien à savoir, monsieur.»
-
-Mais j'avais trouvé; je m'écriai: «Mademoiselle, voici un an que je
-vous aime!»
-
-Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris: «Oui,
-mademoiselle, écoutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien
-de lui. Peu m'importe qu'il aille en prison et devant les tribunaux.
-Je vous ai vue ici l'an passé, vous étiez là-bas, devant la grille.
-J'ai reçu une secousse en vous apercevant et votre image ne m'a plus
-quitté. Croyez-moi, ou ne me croyez pas, peu m'importe. Je vous ai
-trouvée adorable; votre souvenir me possédait; j'ai voulu vous revoir;
-j'ai saisi le prétexte de cette bête de Morin; et me voici. Les
-circonstances m'ont fait passer les bornes; pardonnez-moi, je vous en
-supplie, pardonnez-moi.»
-
-Elle guettait la vérité dans mon regard, prête à sourire de nouveau; et
-elle murmura: «Blagueur.»
-
-Je levai la main, et, d'un ton sincère (je crois même que j'étais
-sincère): «Je vous jure que je ne mens pas.»
-
-Elle dit simplement: «Allons donc.»
-
-Nous étions seuls, tout seuls, Rivet et l'oncle ayant disparu dans les
-allées tournantes; et je lui fis une vraie déclaration, longue, douce,
-en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle écoutait cela comme
-une chose agréable et nouvelle, sans bien savoir ce qu'elle en devait
-croire.
-
-Je finissais par me sentir troublé; par penser ce que je disais;
-j'étais pâle, oppressé, frissonnant; et, doucement, je lui pris la
-taille.
-
-Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux frisés de l'oreille.
-Elle semblait morte tant elle était rêveuse.
-
-Puis sa main rencontra la mienne et la serra; je pressai lentement sa
-taille d'une étreinte tremblante et toujours grandissante; elle ne
-remuait plus du tout; j'effleurais sa joue de ma bouche; et tout à coup
-mes lèvres, sans chercher, trouvèrent les siennes. Ce fut un long, long
-baiser; et il aurait encore duré longtemps; si je n'avais entendu «hum,
-hum» à quelques pas derrière moi.
-
-Elle s'enfuit à travers un massif. Je me retournai et j'aperçus Rivet
-qui me rejoignait.
-
-Il se campa au milieu du chemin; et sans rire: «Eh bien! c'est comme
-ça que tu arranges l'affaire de ce cochon de Morin.»
-
-Je répondis avec fatuité: «On fait ce qu'on peut, mon cher. Et l'oncle?
-Qu'en as-tu obtenu? Moi, je réponds de la nièce.»
-
-Rivet déclara: «J'ai été moins heureux avec l'oncle.»
-
-Et je lui pris le bras pour rentrer.
-
-
-III
-
-Le dîner acheva de me faire perdre la tête. J'étais à côté d'elle et ma
-main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe; mon pied pressait
-son pied; nos regards se joignaient, se mêlaient.
-
-On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l'âme
-toutes les tendresses qui me montaient du cœur. Je la tenais serrée
-contre moi, l'embrassant à tout moment, mouillant mes lèvres aux
-siennes. Devant nous, l'oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les
-suivaient gravement sur le sable des chemins.
-
-On rentra. Et bientôt l'employé du télégraphe apporta une dépêche de la
-tante annonçant qu'elle ne reviendrait que le lendemain matin, à sept
-heures, par le premier train.
-
-L'oncle dit: «Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres à ces
-messieurs.» On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous
-conduisit d'abord dans l'appartement de Rivet, et il me souffla dans
-l'oreille: «Pas de danger qu'elle nous ait menés chez toi d'abord.»
-Puis elle me guida vers mon lit. Dès qu'elle fut seule avec moi, je
-la saisis de nouveau dans mes bras, tâchant d'affoler sa raison et
-de culbuter sa résistance. Mais, quand elle se sentit tout près de
-défaillir, elle s'enfuit.
-
-Je me glissais entre mes draps, très contrarié, très agité, et très
-penaud, sachant bien que je ne dormirais guère, cherchant quelle
-maladresse j'avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte.
-
-Je demandai: «Qui est là?»
-
-Une voix légère répondit: «Moi.»
-
-Je me vêtis à la hâte; j'ouvris; elle entra. «J'ai oublié, dit-elle, de
-vous demander ce que vous prenez le matin: du chocolat, du thé, ou du
-café?»
-
-Je l'avais enlacée impétueusement, la dévorant de caresses, bégayant:
-«Je prends... je prends... je prends...» Mais elle me glissa entre les
-bras, souffla ma lumière et disparut.
-
-Je restai seul, furieux, dans l'obscurité, cherchant des allumettes,
-n'en trouvant pas. J'en découvris enfin et je sortis dans le corridor,
-à moitié fou, mon bougeoir à la main.
-
-Qu'allais-je faire? Je ne raisonnais plus; je voulais la trouver; je
-la voulais. Et je fis quelques pas sans réfléchir à rien. Puis je
-pensai brusquement: «Mais si j'entre chez l'oncle? que dirais-je?...»
-Et je demeurai immobile, le cerveau vide, le cœur battant. Au bout
-de plusieurs secondes, la réponse me vint: «Parbleu je dirai que je
-cherchais la chambre de Rivet pour lui parler d'une chose urgente.»
-
-Et je me mis à inspecter les portes, m'efforçant de découvrir la
-sienne, à elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard je pris une
-clef que je tournai. J'ouvris, j'entrai... Henriette, assise dans son
-lit, effarée, me regardait.
-
-Alors je poussai doucement le verrou; et, m'approchant sur la pointe
-des pieds, je lui dis: «J'ai oublié, mademoiselle, de vous demander
-quelque chose à lire.» Elle se débattait; mais j'ouvris bientôt le
-livre que je cherchais. Je n'en dirai pas le titre. C'était vraiment le
-plus merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes.
-
-Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon
-gré; et j'en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s'usèrent
-jusqu'au bout.
-
-Puis, après l'avoir remerciée, je regagnais, à pas de loup, ma chambre,
-quand une main brutale m'arrêta; et une voix, celle de Rivet, me
-chuchota dans le nez: «Tu n'as donc pas fini d'arranger l'affaire de ce
-cochon de Morin?»
-
-Dès sept heures du matin elle m'apportait elle-même une tasse de
-chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat à s'en faire
-mourir, moelleux, velouté, parfumé, grisant. Je ne pouvais ôter ma
-bouche des bords délicieux de sa tasse.
-
-A peine la jeune fille était-elle sortie que Rivet entra. Il semblait
-un peu nerveux, agacé comme un homme qui n'a guère dormi, il me dit
-d'un ton maussade: «Si tu continues, tu sais, tu finiras par gâter
-l'affaire de ce cochon de Morin.»
-
-A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves
-gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux
-pauvres du pays.
-
-Alors on voulut nous retenir à passer la journée. On organiserait même
-une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette derrière le
-dos de ses parents me faisait des signes de tête: «Oui, restez donc.»
-J'acceptais, mais Rivet s'acharna à s'en aller.
-
-Je le pris à part; je le priai, je le sollicitai; je lui disais:
-«Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi.» Mais il semblait
-exaspéré et me répétait dans la figure: «J'en ai assez, entends-tu, de
-l'affaire de ce cochon de Morin.»
-
-Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus
-durs de ma vie. J'aurais bien arrangé cette affaire-là pendant toute
-mon existence.
-
-Dans le wagon, après les énergiques et muettes poignées de main des
-adieux, je dis à Rivet: «Tu n'es qu'une brute.» Il répondit: «Mon
-petit, tu commençais à m'agacer bougrement.»
-
-En arrivant aux bureaux du _Fanal_, j'aperçus une foule qui nous
-attendait... On cria dès qu'on nous vit: «Eh bien, avez-vous arrangé
-l'affaire de ce cochon de Morin?»
-
-Tout la Rochelle en était troublé. Rivet, dont la mauvaise humeur
-s'était dissipée en route, eut grand'peine à ne pas rire en déclarant:
-«Oui, c'est fait, grâce à Labarbe.»
-
-Et nous allâmes chez Morin.
-
-Il était étendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et
-des compresses d'eau froide sur le crâne, défaillant d'angoisse. Et
-il toussait sans cesse, d'une petite toux d'agonisant, sans qu'on sût
-d'où lui était venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de
-tigresse prête à le dévorer.
-
-Dès qu'il nous aperçut, il eut un tremblement qui lui secouait les
-poignets et les genoux. Je dis: «C'est arrangé, salaud, mais ne
-recommence pas.»
-
-Il se leva, suffoquant, me prit les mains, les baisa comme celles d'un
-prince, pleura, faillit perdre connaissance, embrassa Rivet, embrassa
-même Mme Morin qui le rejeta d'une poussée dans son fauteuil.
-
-Mais il ne se remit jamais de ce coup-là, son émotion avait été trop
-brutale.
-
-On ne l'appelait plus dans toute la contrée que «ce cochon de Morin»,
-et cette épithète le traversait comme un coup d'épée chaque fois qu'il
-l'entendait.
-
-Quand un voyou dans la rue criait: «Cochon», il se retournait la tête
-par instinct. Ses amis le criblaient de plaisanteries horribles, lui
-demandant, chaque fois qu'ils mangeaient du jambon: «Est-ce du tien?»
-
-Il mourut deux ans plus tard.
-
-Quant à moi, me présentant à la députation, en 1875, j'allai faire une
-visite intéressée au nouveau notaire de Tousserre, Me Belloncle. Une
-grande femme opulente et belle me reçut.
-
-«Vous ne me reconnaissez pas? dit-elle.» Je balbutiai: «Mais... non...
-madame.»
-
---«Henriette Bonnel.»
-
---«Ah!»--Et je me sentis devenir pâle.
-
-Elle semblait parfaitement à son aise, et souriait en me regardant.
-
-Dès qu'elle m'eut laissé seul avec son mari, il me prit les mains, les
-serrant à les broyer: «Voici longtemps, cher monsieur, que je veux
-aller vous voir. Ma femme m'a tant parlé de vous. Je sais... oui, je
-sais en quelle circonstance douloureuse vous l'avez connue, je sais
-aussi comme vous avez été parfait, plein de délicatesse, de tact, de
-dévouement dans l'affaire...» Il hésita, puis prononça plus bas, comme
-s'il eût articulé un mot grossier «... Dans l'affaire de ce cochon de
-Morin.»
-
-
- NOTE.
-
- _Ce Cochon de Morin_ a paru dans _le Gil Blas_ du mardi 21 novembre
- 1882, sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
-
- Quelques modifications de détail: le texte du _Gil Blas_ est plus
- court que celui du livre; les faits sont les mêmes, la nouvelle se
- développe avec les mêmes incidents, mais les chapitres II et III ont
- été particulièrement revus par l'auteur, qui s'est appliqué à donner
- à ses personnages une attitude plus comique.
-
-
-
-
-LA FOLLE.
-
- _A Robert de Bonnières._
-
-
-TENEZ, dit M. Mathieu d'Endolin, les bécasses me rappellent une bien
-sinistre anecdote de la guerre.
-
-Vous connaissez ma propriété dans le faubourg de Cormeil. Je l'habitais
-au moment de l'arrivée des Prussiens.
-
-J'avais alors pour voisine une espèce de folle, dont l'esprit s'était
-égaré sous les coups du malheur. Jadis, à l'âge de vingt-cinq ans,
-elle avait perdu, en un seul mois, son père, son mari et son enfant
-nouveau-né.
-
-Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient
-presque toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte.
-
-La pauvre jeune femme, foudroyée par le chagrin, prit le lit, délira
-pendant six semaines. Puis, une sorte de lassitude calme succédant à
-cette crise violente, elle resta sans mouvement, mangeant à peine,
-remuant seulement les yeux. Chaque fois qu'on voulait la faire lever,
-elle criait comme si on l'eût tuée. On la laissa donc toujours couchée,
-ne la tirant de ses draps que pour les soins de sa toilette et pour
-retourner ses matelas.
-
-Une vieille bonne restait près d'elle, la faisant boire de temps
-en temps ou mâcher un peu de viande froide. Que se passait-il dans
-cette âme désespérée? On ne le sut jamais; car elle ne parla plus.
-Songeait-elle aux morts? Rêvassait-elle tristement, sans souvenir
-précis? Ou bien sa pensée anéantie restait-elle immobile comme de l'eau
-sans courant?
-
-Pendant quinze années, elle demeura ainsi fermée et inerte.
-
-La guerre vint; et, dans les premiers jours de décembre, les Prussiens
-pénétrèrent à Cormeil.
-
-Je me rappelle cela comme d'hier. Il gelait à fendre les pierres; et
-j'étais étendu moi-même dans un fauteuil, immobilisé par la goutte,
-quand j'entendis le battement lourd et rythmé de leurs pas. De ma
-fenêtre, je les vis passer.
-
-Ils défilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de
-pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distribuèrent leurs
-hommes aux habitants. J'en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait
-douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru.
-
-Pendant les premiers jours tout se passa normalement. On avait dit à
-l'officier d'à côté que la dame était malade; et il ne s'en inquiéta
-guère. Mais bientôt cette femme qu'on ne voyait jamais l'irrita. Il
-s'informa de la maladie; on répondit que son hôtesse était couchée
-depuis quinze ans par suite d'un violent chagrin. Il n'en crut rien
-sans doute, et s'imagina que la pauvre insensée ne quittait pas son lit
-par fierté, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et
-ne les point frôler.
-
-Il exigea qu'elle le reçût; on le fit entrer dans sa chambre. Il
-demanda, d'un ton brusque:
-
---Je vous prierai, matame, de fous lever et de tescentre pour qu'on
-fous foie.
-
-Elle tourna vers lui ses yeux vagues, ses yeux vides, et ne répondit
-pas.
-
-Il reprit:
-
---Che ne tolérerai bas d'insolence. Si fous ne fous levez bas de ponne
-folonté, che trouferai pien un moyen de fous faire bromener toute seule.
-
-Elle ne fit pas un geste, toujours immobile comme si elle ne l'eût pas
-vu.
-
-Il rageait, prenant ce silence calme pour une marque de mépris suprême.
-Et il ajouta:
-
---Si fous n'êtes pas tescentue temain...
-
-Puis il sortit.
-
-
-Le lendemain la vieille bonne, éperdue, la voulut habiller; mais la
-folle se mit à hurler en se débattant. L'officier monta bien vite; et
-la servante, se jetant à ses genoux, cria:
-
---Elle ne veut pas, monsieur, elle ne veut pas. Pardonnez-lui; elle est
-si malheureuse.
-
-Le soldat restait embarrassé, n'osant, malgré sa colère, la faire tirer
-du lit par ses hommes. Mais soudain il se mit à rire et donna des
-ordres en allemand.
-
-Et bientôt on vit sortir un détachement qui soutenait un matelas comme
-on porte un blessé. Dans ce lit qu'on n'avait point défait, la folle,
-toujours silencieuse, restait tranquille, indifférente aux événements
-tant qu'on la laissait couchée. Un homme par derrière portait un paquet
-de vêtements féminins.
-
-Et l'officier prononça en se frottant les mains:
-
---Nous ferrons pien si fous ne poufez bas fous hapiller toute seule et
-faire une bétite bromenate.
-
-Puis on vit s'éloigner le cortège dans la direction de la forêt
-d'Imauville.
-
-Deux heures plus tard les soldats revinrent tout seuls.
-
-On ne revit pas la folle. Qu'en avaient-ils fait? Où l'avaient-ils
-portée! On ne le sut jamais.
-
-
-La neige tombait maintenant jour et nuit, ensevelissant la plaine et
-les bois sous un linceul de mousse glacée. Les loups venaient hurler
-jusqu'à nos portes.
-
-La pensée de cette femme perdue me hantait; et je fis plusieurs
-démarches auprès de l'autorité prussienne, afin d'obtenir des
-renseignements. Je faillis être fusillé.
-
-Le printemps revint. L'armée d'occupation s'éloigna. La maison de ma
-voisine restait fermée; l'herbe drue poussait dans les allées.
-
-La vieille bonne était morte pendant l'hiver. Personne ne s'occupait
-plus de cette aventure; moi seul y songeais sans cesse.
-
-Qu'avaient-ils fait de cette femme? s'était-elle enfuie à travers les
-bois! L'avait-on recueillie quelque part, et gardée dans un hôpital
-sans pouvoir obtenir d'elle aucun renseignement. Rien ne venait alléger
-mes doutes; mais, peu à peu, le temps apaisa le souci de mon cœur.
-
-Or, à l'automne suivant, les bécasses passèrent en masse; et, comme ma
-goutte me laissait un peu de répit, je me traînai jusqu'à la forêt.
-J'avais déjà tué quatre ou cinq oiseaux à long bec, quand j'en abattis
-un qui disparut dans un fossé plein de branches. Je fus obligé d'y
-descendre pour y ramasser ma bête. Je la trouvai tombée auprès d'une
-tête de mort. Et brusquement le souvenir de la folle m'arriva dans la
-poitrine comme un coup de poing. Bien d'autres avaient expiré dans
-ces bois peut-être en cette année sinistre; mais je ne sais pourquoi,
-j'étais sûr, sûr, vous dis-je, que je rencontrais la tête de cette
-misérable maniaque.
-
-Et soudain je compris, je devinai tout. Ils l'avaient abandonnée sur ce
-matelas, dans la forêt froide et déserte; et, fidèle à son idée fixe,
-elle s'était laissée mourir sous l'épais et léger duvet des neiges et
-sans remuer le bras ou la jambe.
-
-Puis les loups l'avaient dévorée.
-
-Et les oiseaux avaient fait leur nid avec la laine de son lit déchiré.
-
-J'ai gardé ce triste ossement. Et je fais des vœux pour que nos fils
-ne voient plus jamais de guerre.
-
-
- _La Folle_ a paru (faisant un tout avec _La Bécasse_) dans _le
- Gaulois_ du mardi 5 décembre 1882.
-
-
-
-
-PIERROT.
-
- _A Henry Roujon._
-
-
-MME Lefèvre était une dame de campagne, une veuve, une de ces
-demi-paysannes à rubans et à chapeaux falbalas, de ces personnes qui
-parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et
-cachent une âme de brute prétentieuse sous des dehors comiques et
-chamarrés, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des
-gants de soie écrue.
-
-Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommée
-Rose.
-
-Les deux femmes habitaient une petite maison à volets verts, le long
-d'une route, en Normandie, au centre du pays de Caux.
-
-Comme elles possédaient, devant l'habitation, un étroit jardin, elles
-cultivaient quelques légumes.
-
-Or, une nuit, on leur vola une douzaine d'oignons.
-
-Dès que Rose s'aperçut du larcin, elle courut prévenir madame, qui
-descendit en jupe de laine. Ce fut une désolation et une terreur. On
-avait volé, volé Mme Lefèvre! Donc, on volait dans le pays, puis on
-pouvait revenir.
-
-Et les deux femmes effarées contemplaient les traces de pas,
-bavardaient, supposaient des choses: «Tenez, ils ont passé par là. Ils
-ont mis leurs pieds sur le mur; ils ont sauté dans la plate-bande.»
-
-Et elles s'épouvantaient pour l'avenir. Comment dormir tranquilles
-maintenant!
-
-Le bruit du vol se répandit. Les voisins arrivèrent, constatèrent,
-discutèrent à leur tour; et les deux femmes expliquaient à chaque
-nouveau venu leurs observations et leurs idées.
-
-Un fermier d'à côté leur offrit ce conseil: «Vous devriez avoir un
-chien.»
-
-C'était vrai, cela; elles devraient avoir un chien, quand ce ne
-serait que pour donner l'éveil. Pas un gros chien, Seigneur! Que
-feraient-elles d'un gros chien! Il les ruinerait en nourriture. Mais un
-petit chien (en Normandie, on prononce _quin_), un petit freluquet de
-_quin_ qui jappe.
-
-Dès que tout le monde fut parti, Mme Lefèvre discuta longtemps cette
-idée de chien. Elle faisait, après réflexion, mille objections,
-terrifiée par l'image d'une jatte pleine de pâtée; car elle était de
-cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des
-centimes dans leur poche pour faire l'aumône ostensiblement aux pauvres
-des chemins, et donner aux quêtes du dimanche.
-
-Rose, qui aimait les bêtes, apporta ses raisons et les défendit avec
-astuce. Donc il fut décidé qu'on aurait un chien, un tout petit chien.
-
-On se mit à sa recherche, mais on n'en trouvait que des grands, des
-avaleurs de soupe à faire frémir. L'épicier de Rolleville en avait bien
-un, un tout petit; mais il exigeait qu'on le lui payât deux francs,
-pour couvrir ses frais d'élevage. Mme Lefèvre déclara qu'elle voulait
-bien nourrir un «quin», mais qu'elle n'en achèterait pas.
-
-Or, le boulanger, qui savait les événements, apporta, un matin, dans sa
-voiture, un étrange petit animal tout jaune, presque sans pattes, avec
-un corps de crocodile, une tête de renard et une queue en trompette,
-un vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. Un client
-cherchait à s'en défaire. Mme Lefèvre trouva fort beau ce roquet
-immonde, qui ne coûtait rien. Rose l'embrassa, puis demanda comment on
-le nommait. Le boulanger répondit: «Pierrot.»
-
-Il fut installé dans une vieille caisse à savon et on lui offrit
-d'abord de l'eau à boire. Il but. On lui présenta ensuite un morceau de
-pain. Il mangea. Mme Lefèvre, inquiète, eut une idée: «Quand il sera
-bien accoutumé à la maison, on le laissera libre. Il trouvera à manger
-en rôdant par le pays.»
-
-On le laissa libre, en effet, ce qui ne l'empêcha point d'être affamé.
-Il ne jappait d'ailleurs que pour réclamer sa pitance; mais, dans ce
-cas, il jappait avec acharnement.
-
-Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser
-chaque nouveau venu, et demeurait absolument muet.
-
-Mme Lefèvre cependant s'était accoutumée à cette bête. Elle en arrivait
-même à l'aimer, et à lui donner de sa main, de temps en temps, des
-bouchées de pain trempées dans la sauce de son fricot.
-
-Mais elle n'avait nullement songé à l'impôt, et quand on lui réclama
-huit francs,--huit francs, madame!--pour ce freluquet de _quin_ qui ne
-jappait seulement point, elle faillit s'évanouir de saisissement.
-
-Il fut immédiatement décidé qu'on se débarrasserait de Pierrot.
-Personne n'en voulut. Tous les habitants le refusèrent à dix lieues aux
-environs. Alors on se résolut, faute d'autre moyen, à lui faire «piquer
-du mas».
-
-«Piquer du mas», c'est «manger de la marne». On fait piquer du mas à
-tous les chiens dont on veut se débarrasser.
-
-Au milieu d'une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou
-plutôt un tout petit toit de chaume, posé sur le sol. C'est l'entrée de
-la marnière. Un grand puits tout droit s'enfonce jusqu'à vingt mètres
-sous terre, pour aboutir à une série de longues galeries de mines.
-
-On descend une fois par an dans cette carrière, à l'époque où l'on
-marne les terres. Tout le reste du temps, elle sert de cimetière aux
-chiens condamnés; et souvent, quand on passe auprès de l'orifice, des
-hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels
-lamentables montent jusqu'à vous.
-
-Les chiens des chasseurs et des bergers s'enfuient avec épouvante des
-abords de ce trou gémissant; et, quand on se penche au-dessus, il sort
-de là une abominable odeur de pourriture.
-
-Des drames affreux s'y accomplissent dans l'ombre.
-
-Quand une bête agonise depuis dix à douze jours dans le fond, nourrie
-par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus
-gros, plus vigoureux certainement, est précipité tout à coup. Ils sont
-là, seuls, affamés, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent,
-hésitent, anxieux. Mais la faim les presse: ils s'attaquent, luttent
-longtemps, acharnés; et le plus fort mange le plus faible, le dévore
-vivant.
-
-Quand il fut décidé qu'on ferait «piquer du mas» à Pierrot, on s'enquit
-d'un exécuteur. Le cantonnier qui binait la route demanda dix sous pour
-la course. Cela parut follement exagéré à Mme Lefèvre. Le goujat du
-voisin se contentait de cinq sous; c'était trop encore; et, Rose ayant
-fait observer qu'il valait mieux qu'elles le portassent elles-mêmes,
-parce qu'ainsi il ne serait pas brutalisé en route et averti de son
-sort, il fut résolu qu'elles iraient toutes les deux, à la nuit
-tombante.
-
-On lui offrit, ce soir-là, une bonne soupe avec un doigt de beurre. Il
-l'avala jusqu'à la dernière goutte; et, comme il remuait la queue de
-contentement, Rose le prit dans son tablier.
-
-Elles allaient à grands pas, comme des maraudeuses, à travers la
-plaine. Bientôt elles aperçurent la marnière et l'atteignirent; Mme
-Lefèvre se pencha pour écouter si aucune bête ne gémissait.--Non--il
-n'y en avait pas; Pierrot serait seul. Alors Rose qui pleurait,
-l'embrassa, puis le lança dans le trou; et elles se penchèrent toutes
-deux, l'oreille tendue.
-
-Elles entendirent d'abord un bruit sourd; puis la plainte aiguë,
-déchirante, d'une bête blessée, puis une succession de petits cris de
-douleur, puis des appels désespérés, des supplications de chien qui
-implorait, la tête levée vers l'ouverture.
-
-Il jappait, oh! il jappait!
-
-Elles furent saisies de remords, d'épouvante, d'une peur folle et
-inexplicable; et elles se sauvèrent en courant. Et, comme Rose allait
-plus vite, Mme Lefèvre criait: «Attendez-moi, Rose, attendez-moi!»
-
-Leur nuit fut hantée de cauchemars épouvantables.
-
-Mme Lefèvre rêva qu'elle s'asseyait à table pour manger la soupe, mais,
-quand elle découvrait la soupière, Pierrot était dedans. Il s'élançait
-et la mordait au nez.
-
-Elle se réveilla et crut l'entendre japper encore. Elle écouta; elle
-s'était trompée.
-
-Elle s'endormit de nouveau et se trouva sur une grande route, une route
-interminable, qu'elle suivait. Tout à coup, au milieu du chemin, elle
-aperçut un panier, un grand panier de fermier, abandonné; et ce panier
-lui faisait peur.
-
-Elle finissait cependant par l'ouvrir, et Pierrot, blotti dedans, lui
-saisissait la main, ne la lâchait plus; et elle se sauvait éperdue,
-portant ainsi au bout du bras le chien suspendu, la gueule serrée.
-
-Au petit jour, elle se leva, presque folle, et courut à la marnière.
-
-Il jappait; il jappait encore, il avait jappé toute la nuit. Elle se
-mit à sangloter et l'appela avec mille petits noms caressants. Il
-répondit avec toutes les inflexions tendres de sa voix de chien.
-
-Alors elle voulut le revoir, se promettant de le rendre heureux jusqu'à
-sa mort.
-
-Elle courut chez le puisatier chargé de l'extraction de la marne, et
-elle lui raconta son cas. L'homme écoutait sans rien dire. Quand elle
-eut fini, il prononça: «Vous voulez votre quin? Ce sera quatre francs.»
-
-Elle eut un sursaut; toute sa douleur s'envola du coup.
-
-«Quatre francs! vous vous en feriez mourir! quatre francs!»
-
-Il répondit: «Vous croyez que j'vas apporter mes cordes, mes
-manivelles, et monter tout ça, et m'n aller là-bas avec mon garçon et
-m'faire mordre encore par votre maudit quin, pour l'plaisir de vous le
-r'donner? fallait pas l'jeter.»
-
-Elle s'en alla, indignée.--Quatre francs!
-
-Aussitôt rentrée, elle appela Rose et lui dit les prétentions du
-puisatier. Rose, toujours résignée, répétait: «Quatre francs! c'est de
-l'argent, madame.»
-
-Puis, elle ajouta: «Si on lui jetait à manger, à ce pauvre quin, pour
-qu'il ne meure pas comme ça?»
-
-Mme Lefèvre approuva, toute joyeuse; et les voilà reparties, avec un
-gros morceau de pain beurré.
-
-Elles le coupèrent par bouchées qu'elles lançaient l'une après l'autre,
-parlant tour à tour à Pierrot. Et sitôt que le chien avait achevé un
-morceau, il jappait pour réclamer le suivant.
-
-Elles revinrent le soir, puis le lendemain, tous les jours. Mais elles
-ne faisaient plus qu'un voyage.
-
-
-Or, un matin, au moment de laisser tomber la première bouchée, elles
-entendirent tout à coup un aboiement formidable dans le puits. Ils
-étaient deux! On avait précipité un autre chien, un gros!
-
-Rose cria: «Pierrot!» Et Pierrot jappa, jappa. Alors on se mit à jeter
-la nourriture; mais, chaque fois elles distinguaient parfaitement une
-bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu par son
-compagnon, qui mangeait tout, étant le plus fort.
-
-Elles avaient beau spécifier: «C'est pour toi, Pierrot!» Pierrot,
-évidemment, n'avait rien.
-
-Les deux femmes interdites, se regardaient; et Mme Lefèvre prononça
-d'un ton aigre: «Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu'on
-jettera là dedans. Il faut y renoncer.»
-
-Et, suffoquée à l'idée de tous ces chiens vivant à ses dépens, elle
-s'en alla, emportant même ce qui restait du pain qu'elle se mit à
-manger en marchant.
-
-Rose la suivit en s'essuyant les yeux du coin de son tablier bleu.
-
-
- _Pierrot_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 9 octobre 1882.
-
-
-
-
-MENUET.
-
- _A Paul Bourget._
-
-
-LES grands malheurs ne m'attristent guère, dit Jean Bridelle, un vieux
-garçon qui passait pour sceptique. J'ai vu la guerre de bien près:
-j'enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalités de la
-nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d'horreur ou
-d'indignation, mais ne nous donnent point ce pincement au cœur, ce
-frisson qui vous passe dans le dos à la vue de certaines petites choses
-navrantes.
-
-La plus violente douleur qu'on puisse éprouver, certes, est la perte
-d'un enfant pour une mère, et la perte de la mère pour un homme. Cela
-est violent, terrible, cela bouleverse et déchire; mais on guérit de
-ces catastrophes comme des larges blessures saignantes. Or, certaines
-rencontres, certaines choses entr'aperçues, devinées, certains
-chagrins secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous
-tout un monde douloureux de pensées, qui entr'ouvrent devant nous
-brusquement la porte mystérieuse des souffrances morales, compliquées,
-incurables, d'autant plus profondes qu'elles semblent bénignes,
-d'autant plus cuisantes qu'elles semblent presque insaisissables,
-d'autant plus tenaces qu'elles semblent factices, nous laissent à l'âme
-comme une traînée de tristesse, un goût d'amertume, une sensation de
-désenchantement dont nous sommes longtemps à nous débarrasser.
-
-J'ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d'autres
-n'eussent point remarquées assurément, et qui sont entrées en moi comme
-de longues et minces piqûres inguérissables.
-
-Vous ne comprendriez peut-être pas l'émotion qui m'est restée de ces
-rapides impressions. Je ne vous en dirai qu'une. Elle est très vieille,
-mais vive comme d'hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait
-les frais de mon attendrissement.
-
-J'ai cinquante ans. J'étais jeune alors et j'étudiais le droit. Un
-peu triste, un peu rêveur, imprégné d'une philosophie mélancolique, je
-n'aimais guère les cafés bruyants, les camarades braillards, ni les
-filles stupides. Je me levais tôt; et une de mes plus chères voluptés
-était de me promener seul, vers huit heures du matin, dans la pépinière
-du Luxembourg.
-
-Vous ne l'avez pas connue, vous autres, cette pépinière? C'était comme
-un jardin oublié de l'autre siècle, un jardin joli comme un doux
-sourire de vieille. Des haies touffues séparaient les allées étroites
-et régulières, allées calmes entre deux murs de feuillage taillés
-avec méthode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relâche
-ces cloisons de branches; et, de place en place, on rencontrait des
-parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangés comme
-des collégiens en promenade, des sociétés de rosiers magnifiques ou des
-régiments d'arbres à fruits.
-
-Tout un coin de ce ravissant bosquet était habité par les abeilles.
-Leurs maisons de paille, savamment espacées sur des planches, ouvraient
-au soleil leurs portes grandes comme l'entrée d'un dé à coudre; et
-on rencontrait tout le long des chemins les mouches bourdonnantes et
-dorées, vraies maîtresses de ce lieu pacifique, vraies promeneuses de
-ces tranquilles allées en corridors.
-
-Je venais là presque tous les matins. Je m'asseyais sur un banc et
-je lisais. Parfois je laissais retomber le livre sur mes genoux pour
-rêver, pour écouter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini
-de ces charmilles à la mode ancienne.
-
-Mais je m'aperçus bientôt que je n'étais pas seul à fréquenter ce lieu
-dès l'ouverture des barrières, et je rencontrais parfois, nez à nez, au
-coin d'un massif, un étrange petit vieillard.
-
-Il portait des souliers à boucles d'argent, une culotte à pont, une
-redingote tabac d'Espagne, une dentelle en guise de cravate et un
-invraisemblable chapeau gris à grands bords et à grands poils, qui
-faisait penser au déluge.
-
-Il était maigre, fort maigre, anguleux, grimaçant et souriant. Ses yeux
-vifs palpitaient, s'agitaient sous un mouvement continu des paupières;
-et il avait toujours à la main une superbe canne à pommeau d'or qui
-devait être pour lui quelque souvenir magnifique.
-
-Ce bonhomme m'étonna d'abord, puis m'intéressa outre mesure. Et je
-le guettais à travers les murs de feuilles, je le suivais de loin,
-m'arrêtant au détour des bosquets pour n'être point vu.
-
-Et voilà qu'un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit à
-faire des mouvements singuliers: quelques petits bonds d'abord,
-puis une révérence; puis il battit, de sa jambe grêle, un entrechat
-encore alerte, puis il commença à pivoter galamment, sautillant, se
-trémoussant d'une façon drôle, souriant comme devant un public, faisant
-des grâces, arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de
-marionnette, adressant dans le vide de légers saluts attendrissants et
-ridicules. Il dansait!
-
-Je demeurais pétrifié d'étonnement, me demandant lequel des deux était
-fou, lui, ou moi.
-
-Mais il s'arrêta soudain, s'avança comme font les acteurs sur la scène,
-puis s'inclina en reculant avec des sourires gracieux et des baisers de
-comédienne qu'il jetait de sa main tremblante aux deux rangées d'arbres
-taillés.
-
-Et il reprit avec gravité sa promenade.
-
-
-A partir de ce jour, je ne le perdis plus de vue; et, chaque matin, il
-recommençait son exercice invraisemblable.
-
-Une envie folle me prit de lui parler. Je me risquai, et l'ayant salué,
-je lui dis:
-
---Il fait bien bon aujourd'hui, monsieur. Il s'inclina.
-
---Oui, monsieur, c'est un vrai temps de jadis.
-
-Huit jours après, nous étions amis, et je connus son histoire. Il avait
-été maître de danse à l'Opéra, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne
-était un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de
-danse, il ne s'arrêtait plus de bavarder.
-
-Or, voilà qu'un jour il me confia:
-
---J'ai épousé la Castris, monsieur. Je vous présenterai si vous voulez,
-mais elle ne vient ici que sur le tantôt. Ce jardin, voyez-vous, c'est
-notre plaisir et notre vie. C'est tout ce qui nous reste d'autrefois.
-Il nous semble que nous ne pourrions plus exister si nous ne l'avions
-point. Cela est vieux et distingué, n'est-ce pas? Je crois y respirer
-un air qui n'a point changé depuis ma jeunesse. Ma femme et moi, nous y
-passons tous nos après-midi. Mais, moi, j'y viens dès le matin, car je
-me lève de bonne heure.
-
-
-Dès que j'eus fini de déjeuner, je retournai au Luxembourg, et bientôt
-j'aperçus mon ami qui donnait le bras avec cérémonie à une toute
-vieille petite femme vêtue de noir, et à qui je fus présenté. C'était
-la Castris, la grande danseuse aimée des princes, aimée du roi, aimée
-de tout ce siècle galant qui semble avoir laissé dans le monde une
-odeur d'amour.
-
-Nous nous assîmes sur un banc de pierre. C'était au mois de mai. Un
-parfum de fleurs voltigeait dans les allées proprettes; un bon soleil
-glissait entre les feuilles et semait sur nous de larges gouttes de
-lumière. La robe noire de la Castris semblait toute mouillée de clarté.
-
-Le jardin était vide. On entendait au loin rouler des fiacres.
-
---Expliquez-moi donc, dis-je au vieux danseur, ce que c'était que le
-menuet?
-
-Il tressaillit.
-
-Le menuet, monsieur, c'est la reine des danses, et la danse des Reines,
-entendez-vous? Depuis qu'il n'y a plus de Rois, il n'y a plus de menuet.
-
-Et il commença, en style pompeux, un long éloge dithyrambique auquel
-je ne compris rien. Je voulus me faire décrire les pas, tous les
-mouvements, les poses. Il s'embrouillait, s'exaspérant de son
-impuissance, nerveux et désolé.
-
-Et soudain, se tournant vers son antique compagne, toujours silencieuse
-et grave:
-
---Elise, veux-tu, dis, veux-tu, tu seras bien gentille, veux-tu que
-nous montrions à monsieur ce que c'était?
-
-Elle tourna ses yeux inquiets de tous les côtés, puis se leva sans dire
-un mot et vint se placer en face de lui.
-
-Alors je vis une chose inoubliable.
-
-Ils allaient et venaient avec des simagrées enfantines, se souriaient,
-se balançaient, s'inclinaient, sautillaient pareils à deux vieilles
-poupées qu'aurait fait danser une mécanique ancienne, un peu brisée,
-construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manière de son
-temps.
-
-Et je les regardais, le cœur troublé de sensations extraordinaires,
-l'âme émue d'une indicible mélancolie. Il me semblait voir une
-apparition lamentable et comique, l'ombre démodée d'un siècle. J'avais
-envie de rire et besoin de pleurer.
-
-Tout à coup ils s'arrêtèrent, ils avaient terminé les figures de la
-danse. Pendant quelques secondes ils restèrent debout l'un devant
-l'autre, grimaçant d'une façon surprenante; puis ils s'embrassèrent en
-sanglotant.
-
-
-Je partais, trois jours après, pour la province. Je ne les ai point
-revus. Quand je revins à Paris, deux ans plus tard, on avait détruit la
-pépinière. Que sont-ils devenus sans le cher jardin d'autrefois, avec
-ses chemins en labyrinthe, son odeur du passé et les détours gracieux
-des charmilles?
-
-Sont-ils morts? Errent-ils par les rues modernes comme des exilés sans
-espoir? Dansent-ils, spectres falots, un menuet fantastique entre les
-cyprès d'un cimetière, le long des sentiers bordés de tombes, au clair
-de lune?
-
-Leur souvenir me hante, m'obsède, me torture, demeure en moi comme une
-blessure. Pourquoi? Je n'en sais rien.
-
-Vous trouverez cela ridicule, sans doute?
-
-
- _Menuet_ a paru dans _le Gaulois_ du 20 novembre 1882.
-
-
-
-
-LA PEUR.
-
- _A. J. K. Huysmans._
-
-
-ON remonta sur le pont après dîner. Devant nous la Méditerranée n'avait
-pas un frisson sur toute sa surface, qu'une grande lune calme moirait.
-Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemencé
-d'étoiles, un gros serpent de fumée noire; et, derrière nous, l'eau
-toute blanche, agitée par le passage rapide du lourd bâtiment, battue
-par l'hélice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clartés
-qu'on eût dit de la lumière de lune bouillonnant.
-
-Nous étions là, six ou huit, silencieux, admirant, l'œil tourné vers
-l'Afrique lointaine où nous allions. Le commandant, qui fumait un
-cigare au milieu de nous, reprit soudain la conversation du dîner.
-
---Oui, j'ai eu peur ce jour-là. Mon navire est resté six heures avec ce
-rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons
-été recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous
-aperçut.
-
-Alors un grand homme à figure brûlée, à l'aspect grave, un de ces
-hommes qu'on sent avoir traversé de longs pays inconnus, au milieu de
-dangers incessants, et dont l'œil tranquille semble garder, dans sa
-profondeur, quelque chose des paysages étranges qu'il a vus; un de ces
-hommes qu'on devine trempés dans le courage, parla pour la première
-fois:
-
---Vous dites, commandant, que vous avez eu peur; je n'en crois
-rien. Vous vous trompez sur le mot et sur la sensation que vous
-avez éprouvée. Un homme énergique n'a jamais peur en face du danger
-pressant. Il est ému, agité, anxieux; mais, la peur, c'est autre chose.
-
-Le commandant reprit en riant:
-
---Fichtre! je vous réponds bien que j'ai eu peur, moi.
-
-Alors l'homme au teint bronzé prononça d'une voix lente:
-
---Permettez-moi de m'expliquer! La peur (et les hommes les plus
-hardis peuvent avoir peur), c'est quelque chose d'effroyable, une
-sensation atroce, comme une décomposition de l'âme, un spasme affreux
-de la pensée et du cœur, dont le souvenir seul donne des frissons
-d'angoisse. Mais cela n'a lieu, quand on est brave, ni devant une
-attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes
-connues du péril: cela a lieu dans certaines circonstances anormales,
-sous certaines influences mystérieuses, en face de risques vagues. La
-vraie peur, c'est quelque chose comme une réminiscence des terreurs
-fantastiques d'autrefois. Un homme qui croit aux revenants, et qui
-s'imagine apercevoir un spectre dans la nuit, doit éprouver la peur en
-toute son épouvantable horreur.
-
-Moi, j'ai deviné la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l'ai
-ressentie l'hiver dernier, par une nuit de décembre.
-
-Et, pourtant, j'ai traversé bien des hasards, bien des aventures qui
-semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J'ai été laissé pour
-mort par des voleurs. J'ai été condamné, comme insurgé, à être pendu
-en Amérique, et jeté à la mer du pont d'un bâtiment sur les côtes de
-Chine. Chaque fois je me suis cru perdu, j'en ai pris immédiatement mon
-parti, sans attendrissement et même sans regrets.
-
-Mais la peur, ce n'est pas cela.
-
-Je l'ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord; le
-soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, messieurs.
-Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien; on est résigné tout
-de suite; les nuits sont claires et vides de légendes, les âmes aussi
-vides des inquiétudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays
-froids. En Orient, on peut connaître la panique, on ignore la peur.
-
-Eh bien! voici ce qui m'est arrivé sur cette terre d'Afrique:
-
-Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C'est là un des plus
-étranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit
-des interminables plages de l'Océan. Eh bien! figurez-vous l'Océan
-lui-même devenu sable au milieu d'un ouragan; imaginez une tempête
-silencieuse de vagues immobiles en poussière jaune. Elles sont hautes
-comme des montagnes, ces vagues, inégales, différentes, soulevées tout
-à fait comme des flots déchaînés, mais plus grandes encore, et striées
-comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement,
-le dévorant soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il
-faut gravir ces lames de cendre d'or, redescendre, gravir encore,
-gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux râlent,
-enfoncent jusqu'aux genoux, et glissent en dévalant l'autre versant des
-surprenantes collines.
-
-Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux
-avec leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accablés de chaleur, de
-fatigue, et desséchés de soif comme ce désert ardent. Soudain un de ces
-hommes poussa une sorte de cri; tous s'arrêtèrent; et nous demeurâmes
-immobiles, surpris par un inexplicable phénomène connu des voyageurs en
-ces contrées perdues.
-
-Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminée, un tambour
-battait, le mystérieux tambour des dunes; il battait distinctement,
-tantôt plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son
-roulement fantastique.
-
-Les Arabes, épouvantés, se regardaient; et l'un dit, en sa langue: «La
-mort est sur nous.» Et voilà que tout à coup mon compagnon, mon ami,
-presque mon frère, tomba de cheval, la tête en avant, foudroyé par une
-insolation.
-
-Et pendant deux heures, pendant que j'essayais en vain de le sauver,
-toujours ce tambour insaisissable m'emplissait l'oreille de son bruit
-monotone, intermittent et incompréhensible; et je sentais se glisser
-dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face de ce
-cadavre aimé, dans ce trou incendié par le soleil entre quatre monts de
-sable, tandis que l'écho inconnu nous jetait, à deux cents lieues de
-tout village français, le battement rapide du tambour.
-
-Ce jour-là, je compris ce que c'était que d'avoir peur; je l'ai su
-mieux encore une autre fois...
-
-Le commandant interrompit le conteur:
-
---Pardon, monsieur, mais ce tambour? Qu'était-ce?
-
-Le voyageur répondit:
-
---Je n'en sais rien. Personne ne sait. Les officiers, surpris souvent
-par ce bruit singulier, l'attribuent généralement à l'écho grossi,
-multiplié, démesurément enflé par les valonnements des dunes, d'une
-grêle de grains de sable emportés dans le vent et heurtant une touffe
-d'herbes sèches; car on a toujours remarqué que le phénomène se produit
-dans le voisinage de petites plantes brûlées par le soleil, et dures
-comme du parchemin.
-
-Ce tambour ne serait donc qu'une sorte de mirage du son. Voilà tout.
-Mais je n'appris cela que plus tard.
-
-J'arrive à ma seconde émotion.
-
-C'était l'hiver dernier, dans une forêt du nord-est de la France. La
-nuit vint deux heures plus tôt, tant le ciel était sombre. J'avais pour
-guide un paysan qui marchait à mon côté, par un tout petit chemin,
-sous une voûte de sapins dont le vent déchaîné tirait des hurlements.
-Entre les cimes, je voyais courir des nuages en déroute, des nuages
-éperdus qui semblaient fuir devant une épouvante. Parfois, sous une
-immense rafale, toute la forêt s'inclinait dans le même sens avec un
-gémissement de souffrance; et le froid m'envahissait, malgré mon pas
-rapide et mon lourd vêtement.
-
-Nous devions souper et coucher chez un garde forestier dont la maison
-n'était plus éloignée de nous. J'allais là pour chasser.
-
-Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait: «Triste temps!»
-Puis il me parla des gens chez qui nous arrivions. Le père avait tué
-un braconnier deux ans auparavant, et, depuis ce temps, il semblait
-sombre, comme hanté d'un souvenir. Ses deux fils, mariés, vivaient avec
-lui.
-
-Les ténèbres étaient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour
-de moi, et toute la branchure des arbres entrechoqués emplissait
-la nuit d'une rumeur incessante. Enfin, j'aperçus une lumière, et
-bientôt mon compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes
-nous répondirent. Puis, une voix d'homme, une voix étranglée, demanda:
-«Qui va là?» Mon guide se nomma. Nous entrâmes. Ce fut un inoubliable
-tableau.
-
-Un vieux homme à cheveux blancs, à l'œil fou, le fusil chargé dans la
-main, nous attendait debout au milieu de la cuisine, tandis que deux
-grands gaillards, armés de haches, gardaient la porte. Je distinguai
-dans les coins sombres deux femmes à genoux, le visage caché contre le
-mur.
-
-On s'expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de
-préparer ma chambre; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me
-dit brusquement:
-
---Voyez-vous, monsieur, j'ai tué un homme, voilà deux ans cette nuit.
-L'autre année, il est revenu m'appeler. Je l'attends encore ce soir.
-
-Puis il ajouta d'un ton qui me fit sourire:
-
---Aussi, nous ne sommes pas tranquilles.
-
-Je le rassurai comme je pus, heureux d'être venu justement ce soir-là,
-et d'assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai
-des histoires, et je parvins à calmer à peu près tout le monde.
-
-Près du foyer, un vieux chien presque aveugle et moustachu, un de ces
-chiens qui ressemblent à des gens qu'on connaît, dormait le nez dans
-ses pattes.
-
-Au dehors, la tempête acharnée battait la petite maison, et, par un
-étroit carreau, une sorte de judas placé près de la porte, je voyais
-soudain tout un fouillis d'arbres bousculés par le vent à la lueur de
-grands éclairs.
-
-Malgré mes efforts, je sentais bien qu'une terreur profonde tenait ces
-gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles
-écoutaient au loin. Las d'assister à ces craintes imbéciles, j'allais
-demander à me coucher, quand le vieux garde tout à coup fit un bond de
-sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en bégayant d'une voix égarée:
-«Le voilà! le voilà! Je l'entends!» Les deux femmes retombèrent à
-genoux dans leurs coins, en se cachant le visage; et les fils reprirent
-leurs haches. J'allais tenter encore de les apaiser, quand le chien
-endormi s'éveilla brusquement et, levant sa tête, tendant le cou,
-regardant vers le feu de son œil presque éteint, il poussa un de ces
-lugubres hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans
-la campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait maintenant
-immobile, dressé sur ses pattes comme hanté d'une vision, et il se
-remit à hurler vers quelque chose d'invisible, d'inconnu, d'affreux
-sans doute, car tout son poil se hérissait. Le garde, livide, cria:
-«Il le sent! il le sent! il était là quand je l'ai tué.» Et les femmes
-égarées se mirent, toutes les deux, à hurler avec le chien.
-
-Malgré moi, un grand frisson me courut entre les épaules. Cette vision
-de l'animal dans ce lieu, à cette heure, au milieu de ces gens éperdus,
-était effrayante à voir.
-
-Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger; il hurla comme
-dans l'angoisse d'un rêve; et la peur, l'épouvantable peur entrait en
-moi; la peur de quoi? Le sais-je? C'était la peur, voilà tout.
-
-Nous restions immobiles, livides, dans l'attente d'un événement
-affreux, l'oreille tendue, le cœur battant, bouleversés au moindre
-bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, en sentant les
-murs et gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous! Alors, le
-paysan qui m'avait amené, se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme
-de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour,
-jeta l'animal dehors.
-
-Il se tut aussitôt; et nous restâmes plongés dans un silence plus
-terrifiant encore. Et soudain, tous ensemble, nous eûmes une sorte de
-sursaut: un être glissait contre le mur du dehors vers la forêt; puis
-il passa contre la porte, qu'il sembla tâter, d'une main hésitante;
-puis on n'entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous
-des insensés; puis il revint, frôlant toujours la muraille; et il
-gratta légèrement, comme ferait un enfant avec son ongle; puis soudain
-une tête apparut contre la vitre du judas, une tête blanche, avec des
-yeux lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un
-son indistinct, un murmure plaintif.
-
-Alors un bruit formidable éclata dans la cuisine. Le vieux garde avait
-tiré. Et aussitôt les fils se précipitèrent, bouchèrent le judas en
-dressant la grande table qu'ils assujettirent avec le buffet.
-
-Et je vous jure qu'au fracas du coup de fusil que je n'attendais point,
-j'eus une telle angoisse du cœur, de l'âme et du corps, que je me
-sentis défaillir, prêt à mourir de peur.
-
-Nous restâmes là jusqu'à l'aurore, incapables de bouger, de dire un
-mot, crispés dans un affolement indicible.
-
-On n'osa débarricader la sortie qu'en apercevant, par la fente d'un
-auvent, un mince rayon de jour.
-
-Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule
-brisée d'une balle.
-
-Il était sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade.
-
-L'homme au visage brun se tut; puis il ajouta:
-
---Cette nuit-là pourtant, je ne courus aucun danger; mais j'aimerais
-mieux recommencer toutes les heures où j'ai affronté les plus terribles
-périls, que la seule minute du coup de fusil sur la tête barbue du
-judas.
-
-
- _La Peur_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 23 octobre 1882.
-
-
-
-
-FARCE NORMANDE.
-
- _A A. de Joinville._
-
-
-LA procession se déroulait dans le chemin creux ombragé par les grands
-arbres poussés sur les talus des fermes. Les jeunes mariés venaient
-d'abord, puis les parents, puis les invités, puis les pauvres du pays,
-et les gamins qui tournaient autour du défilé, comme des mouches,
-passaient entre les rangs, grimpaient aux branches pour mieux voir.
-
-Le marié était un beau gars, Jean Patu, le plus riche fermier du pays.
-C'était, avant tout, un chasseur frénétique qui perdait le bon sens à
-satisfaire cette passion, et dépensait de l'argent gros comme lui pour
-ses chiens, ses gardes, ses furets et ses fusils.
-
-La mariée, Rosalie Roussel, avait été fort courtisée par tous les
-partis des environs, car on la trouvait avenante, et on la savait bien
-dotée; mais elle avait choisi Patu, peut-être parce qu'il lui plaisait
-mieux que les autres, mais plutôt encore, en Normande réfléchie, parce
-qu'il avait plus d'écus.
-
-Lorsqu'ils tournèrent la grande barrière de la ferme maritale, quarante
-coups de fusil éclatèrent sans qu'on vît les tireurs cachés dans les
-fossés. A ce bruit, une grosse gaieté saisit les hommes qui gigotaient
-lourdement en leurs habits de fête; et Patu, quittant sa femme, sauta
-sur un valet qu'il apercevait derrière un arbre, empoigna son arme, et
-lâcha lui-même un coup de feu en gambadant comme un poulain.
-
-Puis on se remit en route sous les pommiers déjà lourds de fruits, à
-travers l'herbe haute, au milieu des veaux qui regardaient de leurs
-gros yeux, se levaient lentement et restaient debout, le mufle tendu
-vers la noce.
-
-Les hommes redevenaient graves en approchant du repas. Les uns,
-les riches, étaient coiffés de hauts chapeaux de soie luisants,
-qui semblaient dépaysés en ce lieu; les autres portaient d'anciens
-couvre-chefs à poils longs, qu'on aurait dits en peau de taupe; les
-plus humbles étaient couronnés de casquettes.
-
-Toutes les femmes avaient des châles lâchés dans le dos, et dont elles
-tenaient les bouts sur leurs bras avec cérémonie. Ils étaient rouges,
-bigarrés, flamboyants, ces châles; et leur éclat semblait étonner les
-poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les
-pigeons sur les toits de chaume.
-
-Tout le vert de la campagne, le vert de l'herbe et des arbres, semblait
-exaspéré au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi
-voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi.
-
-La grande ferme paraissait attendre là-bas, au bout de la voûte des
-pommiers. Une sorte de fumée sortait de la porte et des fenêtres
-ouvertes, et une odeur épaisse de mangeaille s'exhalait du vaste
-bâtiment, de toutes ses ouvertures, des murs eux-mêmes.
-
-Comme un serpent, la suite des invités s'allongeait à travers la
-cour. Les premiers, atteignant la maison, brisaient la chaîne,
-s'éparpillaient, tandis que là-bas il en entrait toujours par la
-barrière ouverte. Les fossés maintenant étaient garnis de gamins et de
-pauvres curieux; et les coups de fusil ne cessaient pas, éclatant de
-tous les côtés à la fois, mêlant à l'air une buée de poudre et cette
-odeur qui grise comme de l'absinthe.
-
-Devant la porte, les femmes tapaient sur leurs robes pour en faire
-tomber la poussière, dénouaient les oriflammes qui servaient de rubans
-à leurs chapeaux, défaisaient leurs châles et les posaient sur leurs
-bras, puis entraient dans la maison pour se débarrasser définitivement
-de ces ornements.
-
-La table était mise dans la grande cuisine, qui pouvait contenir cent
-personnes.
-
-On s'assit à deux heures. A huit heures on mangeait encore. Les hommes
-déboutonnés, en bras de chemise, la face rougie, engloutissaient comme
-des gouffres. Le cidre jaune luisait, joyeux, clair et doré, dans les
-grands verres, à côté du vin coloré, du vin sombre, couleur de sang.
-
-Entre chaque plat on faisait un trou, le trou normand, avec un verre
-d'eau-de-vie qui jetait du feu dans les corps et de la folie dans les
-têtes.
-
-De temps en temps, un convive plein comme une barrique, sortait
-jusqu'aux arbres prochains, se soulageait, puis rentrait avec une faim
-nouvelle aux dents.
-
-Les fermières, écarlates, oppressées, les corsages tendus comme des
-ballons, coupées en deux par le corset, gonflées du haut et du bas,
-restaient à table par pudeur. Mais une d'elles, plus gênée, étant
-sortie, toutes alors se levèrent à la suite. Elles revenaient plus
-joyeuses, prêtes à rire. Et les lourdes plaisanteries commencèrent.
-
-C'étaient des bordées d'obscénités lâchées à travers la table, et
-toutes sur la nuit nuptiale. L'arsenal de l'esprit paysan fut vidé.
-Depuis cent ans, les mêmes grivoiseries servaient aux mêmes occasions,
-et, bien que chacun les connût, elles portaient encore, faisaient
-partir en un rire retentissant les deux enfilées de convives.
-
-Un vieux à cheveux gris appelait: «Les voyageurs pour Mézidon en
-voiture.» Et c'étaient des hurlements de gaieté.
-
-Tout au bout de la table, quatre gars, des voisins, préparaient des
-farces aux mariés, et ils semblaient en tenir une bonne, tant ils
-trépignaient en chuchotant.
-
-L'un d'eux, soudain, profitant d'un moment de calme, cria:
-
---C'est les braconniers qui vont s'en donner c'te nuit, avec la lune
-qu'y a!... Dis donc, Jean, c'est pas c'te lune-là qu'tu guetteras, toi?
-
-Le marié, brusquement, se tourna:
-
---Qu'i z'y viennent, les braconniers!
-
-Mais l'autre se mit à rire:
-
---Ah! i peuvent y venir; tu quitteras pas ta besogne pour ça!
-
-Toute la tablée fut secouée par la joie. Le sol en trembla, les verres
-vibrèrent.
-
-Mais le marié, à l'idée qu'on pouvait profiter de sa noce pour
-braconner chez lui, devint furieux:
-
---J'te dis qu'ça: qu'i z'y viennent!
-
-Alors ce fut une pluie de polissonneries à double sens qui faisaient un
-peu rougir la mariée, toute frémissante d'attente.
-
-Puis, quand on eut bu des barils d'eau-de-vie, chacun partit se
-coucher; et les jeunes époux entrèrent en leur chambre, située au
-rez-de-chaussée, comme toutes les chambres de ferme; et, comme il y
-faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fenêtre et fermèrent l'auvent.
-Une petite lampe de mauvais goût, cadeau du père de la femme, brûlait
-sur la commode; et le lit était prêt à recevoir le couple nouveau, qui
-ne mettait point à son premier embrassement tout le cérémonial des
-bourgeois dans les villes.
-
-Déjà la jeune femme avait enlevé sa coiffure et sa robe, et elle
-demeurait en jupon, délaçant ses bottines, tandis que Jean achevait un
-cigare, en regardant de coin sa compagne.
-
-Il la guettait d'un œil luisant, plus sensuel que tendre; car il la
-désirait plutôt qu'il ne l'aimait; et, soudain, d'un mouvement brusque,
-comme un homme qui va se mettre à l'ouvrage, il enleva son habit.
-
-Elle avait défait ses bottines, et maintenant elle retirait ses bas,
-puis elle lui dit, le tutoyant depuis l'enfance: «Va te cacher là-bas,
-derrière les rideaux, que j'me mette au lit.»
-
-Il fit mine de refuser, puis il y alla d'un air sournois, et se
-dissimula, sauf la tête. Elle riait, voulait envelopper ses yeux, et
-ils jouaient d'une façon amoureuse et gaie, sans pudeur apprise et sans
-gêne.
-
-Pour finir il céda; alors, en une seconde, elle dénoua son dernier
-jupon qui, glissant le long de ses jambes, tomba autour de ses pieds
-et s'aplatit en rond par terre. Elle l'y laissa, l'enjamba, nue sous
-la chemise flottante et elle se glissa dans le lit, dont les ressorts
-chantèrent sous son poids.
-
-Aussitôt il arriva, déchaussé lui-même, en pantalon, et il se courbait
-vers sa femme, cherchant ses lèvres qu'elle cachait dans l'oreiller,
-quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du bois des
-Râpées, lui sembla-t-il.
-
-Il se redressa inquiet, le cœur crispé, et, courant à la fenêtre, il
-décrocha l'auvent.
-
-La plaine lune baignait la cour d'une lumière jaune. L'ombre des
-pommiers faisait des taches sombres à leur pied; et, au loin, la
-campagne, couverte de moissons mûres, luisait.
-
-Comme Jean s'était penché au dehors, épiant toutes les rumeurs de
-la nuit, deux bras nus vinrent se nouer sur son cou, et sa femme,
-le tirant en arrière, murmura: «Laisse donc, qu'est-ce que ça fait,
-viens-t'en.»
-
-Il se retourna, la saisit, l'étreignit, la palpant sous la toile
-légère; et, l'enlevant dans ses bras robustes, il l'emporta vers leur
-couche.
-
-Au moment où il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une
-nouvelle détonation, plus proche celle-là, retentit.
-
-Alors Jean, secoué d'une colère tumultueuse, jura: «Non de D...! ils
-croient que je ne sortirai pas à cause de toi?... Attends, attends!» Il
-se chaussa, décrocha son fusil toujours pendu à portée de sa main, et,
-comme sa femme se traînait à ses genoux et le suppliait, éperdue, il se
-dégagea vivement, courut à la fenêtre et sauta dans la cour.
-
-Elle attendit une heure, deux heures, jusqu'au jour. Son mari ne rentra
-pas. Alors elle perdit la tête, appela, raconta la fureur de Jean et sa
-course après les braconniers.
-
-Aussitôt les valets, les charretiers, les gars partirent à la recherche
-du maître.
-
-On le retrouva à deux lieues de la ferme, ficelé des pieds à la tête,
-à moitié mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte à l'envers, avec
-trois lièvres trépassés autour du cou et une pancarte sur la poitrine:
-
-«Qui va à la chasse, perd sa place.»
-
-Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d'épousailles, il
-ajoutait: «Oh! pour une farce! c'était une bonne farce. Ils m'ont pris
-dans un collet comme un lapin, les salauds, et ils m'ont caché la tête
-dans un sac. Mais si je les tâte un jour, gare à eux!»
-
-
-Et voilà comment on s'amuse, les jours de noce, au pays normand.
-
-
- _Farce normande_ a paru dans _le Gil Blas_ du 8 août 1882, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-LES SABOTS.
-
- _A Léon Fontaine._
-
-
-LE vieux curé bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus
-des bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommadés des
-paysans. Les grands paniers des fermières venues de loin pour la messe
-étaient posés à terre à côté d'elles; et la lourde chaleur d'un jour
-de juillet dégageait de tout le monde une odeur de bétail, un fumet
-de troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte,
-et aussi les meuglements des vaches couchées dans un champ voisin.
-Parfois un souffle d'air chargé d'aromes des champs s'engouffrait
-sous le portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des
-coiffures, il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes
-jaunes au bout des cierges... «Comme le désire le bon Dieu. Ainsi
-soit-il!» prononçait le prêtre. Puis il se tut, ouvrit un livre et se
-mit, comme chaque semaine, à recommander à ses ouailles les petites
-affaires intimes de la commune. C'était un vieux homme à cheveux blancs
-qui administrait la paroisse depuis bientôt quarante ans, et le prône
-lui servait pour communiquer familièrement avec tout son monde.
-
-Il reprit: «Je recommande à vos prières Désiré Vallin, qu'est bien
-malade et aussi la Paumelle, qui ne se remet pas vite de ses couches.»
-
-Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier posés dans un
-bréviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua: «Il ne faut pas
-que les garçons et les filles viennent comme ça, le soir, dans le
-cimetière, ou bien je préviendrai le garde champêtre.--M. Césaire
-Omont voudrait bien trouver une jeune fille honnête comme servante.»
-Il réfléchit encore quelques secondes, puis ajouta: «C'est tout, mes
-frères, c'est la grâce que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils,
-et du Saint-Esprit.»
-
-Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.
-
-
-Quand les Malandain furent rentrés dans leur chaumière, la dernière du
-hameau de la Sablière, sur la route de Fourville, le père, un vieux
-petit paysan sec et ridé, s'assit devant la table, pendant que sa femme
-décrochait la marmite et que sa fille Adélaïde prenait dans le buffet
-les verres et les assiettes, et il dit: «Ça s'rait p'têtre bon, c'te
-place chez maîtr' Omont, vu que le v'là veuf, que sa bru l'aime pas,
-qu'il est seul et qu'il a d'quoi. J'ferions p'têtre ben d'y envoyer
-Adélaïde.»
-
-La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle,
-et pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d'une
-odeur de choux, elle réfléchit.
-
-L'homme reprit: «Il a d'quoi, pour sûr. Mais qu'il faudrait être
-dégourdi et qu'Adélaïde l'est pas un brin.»
-
-La femme alors articula: «J'pourrions voir tout d'même.» Puis, se
-tournant vers sa fille, une gaillarde à l'air niais, aux cheveux
-jaunes, aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria:
-«T'entends, grande bête. T'iras chez maît' Omont t'proposer comme
-servante, et tu f'ras tout c'qu'il te commandera.»
-
-La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois
-commencèrent à manger.
-
-Au bout de dix minutes le père reprit: «Écoute un mot, la fille, et
-tâche d'n' point te mettre en défaut sur ce que j'vas te dire...»
-
-Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de
-conduite, prévoyant les moindres détails, la préparant à cette conquête
-d'un vieux veuf mal avec sa famille.
-
-La mère avait cessé de manger pour écouter, et elle demeurait, la
-fourchette à la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour à
-tour, suivant cette instruction avec une attention concentrée et muette.
-
-Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.
-
-Dès que le repas fut terminé, la mère lui fit mettre son bonnet, et
-elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Césaire Omont. Il
-habitait une sorte de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments
-d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'était retiré du
-faire-valoir, pour vivre de ses rentes.
-
-Il avait environ cinquante-cinq ans; il était gros, jovial et bourru
-comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs,
-buvait du cidre et de l'eau-de-vie à pleins verres, et passait encore
-pour chaud, malgré son âge.
-
-Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos,
-enfonçant ses sabots de bois dans la terre grasse, considérant la levée
-du blé ou la floraison des colzas d'un œil d'amateur à son aise, qui
-aime ça, mais qui ne se la foule plus.
-
-On disait de lui: «C'est un père Bon-Temps, qui n'est pas bien levé
-tous les jours.»
-
-Il reçut les deux femmes, le ventre à table, achevant son café. Et, se
-renversant, il demanda:
-
---Qu'est-ce que vous désirez?
-
-La mère prit la parole:
-
---«C'est not' fille Adélaïde que j'viens vous proposer pour servante,
-vu c'qu'a dit çu matin monsieur le curé.»
-
-Maître Omont considéra la fille, puis, brusquement: «Quel âge qu'elle
-a, c'te grande bique-là?»
-
---«Vingt-un ans à la Saint-Michel, monsieur Omont.»
-
---«C'est bien; all'aura quinze francs par mois et l'fricot. J'l'attends
-d'main, pour faire ma soupe du matin.»
-
-Et il congédia les deux femmes.
-
-Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur,
-sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.
-
-Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine,
-monsieur Omont la héla.
-
---«Adélaïde!»
-
-Elle accourut. «Me v'là, not'maître.»
-
-Dès qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, l'œil
-troublé, il déclara: «Écoute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre
-nous. T'es ma servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne mêlerons
-point nos sabots.
-
---Oui, not' maître.
-
---Chacun sa place, ma fille, t'as ta cuisine; j'ai ma salle. A part ça,
-tout sera pour té comme pour mé. C'est convenu?
-
---Oui, not' maître.
-
---Allons, c'est bien, va à ton ouvrage.
-
-Et elle alla reprendre sa besogne.
-
-A midi elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier
-peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prévenir M.
-Omont.
-
---«C'est servi, not' maître.»
-
-Il entra, s'assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita
-une seconde, puis, d'une voix de tonnerre:
-
---«Adélaïde!»
-
-Elle arriva, effarée. Il cria comme s'il allait la massacrer. «Eh bien,
-nom de D... et té, ousqu'est ta place?
-
---«Mais... not' maître...»
-
-Il hurlait: «J'aime pas manger tout seul, nom de D...; tu vas te mett'
-là ou bien foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'nassiette et
-ton verre.»
-
-Épouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant: «Me v'là, not'
-maître.»
-
-Et elle s'assit en face de lui.
-
-Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait
-des histoires qu'elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un
-mot.
-
-De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre,
-des assiettes.
-
-En apportant le café, elle ne déposa qu'une tasse devant lui; alors,
-repris de colère, il grogna:
-
---Eh bien, et pour té?
-
---J'n'en prends point, not' maître.
-
---Pourquoi que tu n'en prends point?
-
---Parce que je l'aime point.
-
-Alors il éclata de nouveau: «J'aime pas prend' mon café tout seul, nom
-de D... Si tu n'veux pas t'mett' à en prendre itou, tu vas foutre le
-camp, nom de D... Va chercher une tasse et plus vite que ça.»
-
-Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la
-grimace, mais, sous l'œil furieux du maître, avala jusqu'au bout. Puis
-il lui fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le
-second du pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul.
-
-Et M. Omont la congédia. «Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une
-bonne fille.»
-
-Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos;
-puis il l'envoya se mettre au lit.
-
---«Va te coucher, je monterai tout à l'heure.»
-
-Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa
-prière, se dévêtit et se glissa dans ses draps.
-
-Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trembler la
-maison.
-
---«Adélaïde?»
-
-Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier:
-
---«Me v'là not' maître.»
-
---Ousque t'es?
-
---Mais j'suis dans mon lit, donc, not' maître.
-
-Alors il vociféra: «Veux-tu bien descendre, nom de D... J'aime pas
-coucher tout seul, nom de D..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre
-le camp, nom de D...»
-
-Alors elle répondit d'en haut, éperdue, cherchant sa chandelle:
-
---«Me v'là, not' maître!»
-
-Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de
-l'escalier; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il
-la prit par le bras, et dès qu'elle eut laissé devant la porte ses
-étroites chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il
-la poussa dans sa chambre en grognant:
-
---«Plus vite que ça, donc, nom de D...!»
-
-Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu'elle disait:
-
---«Me v'là, me v'là, not' maître.»
-
-
-Six mois après, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son
-père l'examina curieusement, puis demanda:
-
---T'es-ti point grosse?
-
-Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant: «Mais non, je n'
-crois point.»
-
-Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir:
-
---Dis-mé si vous n'avez point, quéque soir, mêlé vos sabots?
-
---Oui, je les ons mêlés l'premier soir et puis l'sautres.
-
---Mais alors t'es pleine, grande futaille.
-
-Elle se mit à sangloter, balbutiant: «J'savais ti, mé? J'savais ti, mé?»
-
-Le père Malandain la guettait, l'œil éveillé, la mine satisfaite. Il
-demanda:
-
---Quéque tu ne savais point?
-
-Elle prononça à travers ses pleurs: J'savais ti, mé, que ça se faisait
-comme ça, d's'éfants!»
-
-Sa mère rentrait. L'homme articula, sans colère: «La v'là grosse, à
-c't'heure.»
-
-Mais la femme se fâcha, révoltée d'instinct, injuriant à pleine gueule
-sa fille en larmes, la traitant de «manante» et de «traînée».
-
-Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour
-aller causer de leurs affaires avec maît' Césaire Omont, il déclara:
-
-«All' est tout d'même encore pu sotte que j'aurais cru. All' n'savait
-point c'qu'all' faisait, c'te niente (rien du tout).
-
-Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M.
-Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain.
-
-
- _Les Sabots_ ont paru, précédés d'une introduction qui n'est pas dans
- le volume, dans _le Gil Blas_ du dimanche 21 janvier 1883, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE. Voici cette introduction:
-
-
- Vous rappelez-vous, Madame, cette rencontre dans cette auberge du
- Midi? Je ne vous ai point vue, depuis deux mois, et pourtant... Mais
- je vous ai dit tout cela malgré votre refus de m'écouter.
-
- En entrant dans la salle, je vous aperçus du premier coup, tout au
- fond, en face de votre mari. Je ne l'aime pas votre mari et il a
- l'air de s'en douter, ce dont je me moque, d'ailleurs.
-
- J'ai été vous retrouver à votre table, on a mis un couvert de plus,
- et nous avons causé comme des indifférents. Vous lui disiez «tu»
- et me disiez «vous», et cela me faisait pousser des colères dans
- le cœur; parfois je rencontrais rapidement votre regard et il me
- semblait alors que c'était à moi que votre œil disait «tu» et à lui
- qu'il disait «vous».
-
- J'avais des envies furieuses de vous embrasser devant lui, de lui
- casser la tête avec une carafe, s'il se fâchait selon son droit.
-
- Puis nous avons fait une longue promenade au bord de la mer endormie.
- Vous alliez un bras à son bras, et moi, de l'autre côté de vous, je
- rencontrais votre main qui pendait ouverte sur votre robe, et je la
- pris et je la sentis qui serrait la mienne. C'est la meilleure joie
- d'amour. Une main pressée donne parfois une possession plus parfaite,
- plus profonde, plus absolue qu'une longue étreinte de toute une nuit.
-
- Il faisait nuit, vous êtes rentrés ensemble et moi je suis encore
- resté longtemps assis en face de la mer.
-
- Tout le monde dormait dans la maison quand je pris mon bougeoir
- pour regagner ma chambre. J'allais doucement le long du corridor
- où s'ouvraient les portes, et soudain je reconnus vos bottines,
- vos petites bottines de voyage, abattues sur le côté, vides, comme
- fatiguées entre deux souliers d'homme qui paraissaient les garder. Une
- d'elles était même couchée sur un des grands souliers, se reposant sur
- lui. Et une colère tumultueuse me souleva. J'avais envie de crever la
- porte et de vous assommer tous les deux, dans votre lit.
-
- Et ce fut la plus brutale de mes douleurs d'amour. Et je restai
- longtemps ma bougie à la main en face de ces chaussures mêlées devant
- cette porte fermée.
-
- Si je vous avais vue en ses bras, je n'aurais pas souffert davantage.
-
- Ce souvenir cuisant vient de me retomber sur le cœur tout à l'heure,
- au moment de conter une petite histoire de paysans, dont le sujet
- touche, par les pieds, à cette aventure de là-bas.
-
- Et je vous dédie ce simple récit en mémoire de ma souffrance.
-
-
-
-
-LA REMPAILLEUSE.
-
- _A Léon Hennique._
-
-
-C'ÉTAIT à la fin du dîner d'ouverture de chasse chez le marquis de
-Bertrans. Onze chasseurs, huit jeunes femmes et le médecin du pays
-étaient assis autour de la grande table illuminée, couverte de fruits
-et de fleurs.
-
-On vint à parler d'amour, et une grande discussion s'éleva, l'éternelle
-discussion, pour savoir si on pouvait aimer vraiment une seule fois ou
-plusieurs fois. On cita des exemples de gens n'ayant jamais eu qu'un
-amour sérieux; on cita aussi d'autres exemples de gens ayant aimé
-souvent, avec violence. Les hommes, en général, prétendaient que la
-passion, comme les maladies, peut frapper plusieurs fois le même être,
-et le frapper à le tuer si quelque obstacle se dresse devant lui. Bien
-que cette manière de voir ne fût pas contestable, les femmes, dont
-l'opinion s'appuyait sur la poésie bien plus que sur l'observation,
-affirmaient que l'amour, l'amour vrai, le grand amour, ne pouvait
-tomber qu'une fois sur un mortel, qu'il était semblable à la foudre,
-cet amour, et qu'un cœur touché par lui demeurait ensuite tellement
-vidé, ravagé, incendié, qu'aucun autre sentiment puissant, même aucun
-rêve, n'y pouvait germer de nouveau.
-
-Le marquis ayant aimé beaucoup, combattait vivement cette croyance:
-
---Je vous dis, moi, qu'on peut aimer plusieurs fois avec toutes ses
-forces et toute son âme. Vous me citez des gens qui se sont tués par
-amour, comme preuve de l'impossibilité d'une seconde passion. Je vous
-répondrai que, s'ils n'avaient pas commis cette bêtise de se suicider,
-ce qui leur enlevait toute chance de rechute, ils se seraient guéris;
-et ils auraient recommencé, et toujours, jusqu'à leur mort naturelle.
-Il en est des amoureux comme des ivrognes. Qui a bu boira--qui a aimé
-aimera. C'est une affaire de tempérament, cela.
-
-On prit pour arbitre le docteur, vieux médecin parisien retiré aux
-champs, et on le pria de donner son avis.
-
-Justement il n'en avait pas:
-
---Comme l'a dit le marquis, c'est une affaire de tempérament; quant à
-moi, j'ai eu connaissance d'une passion qui dura cinquante-cinq ans,
-sans un jour de répit, et qui ne se termina que par la mort.
-
-La marquise battit des mains.
-
---Est-ce beau cela! Et quel rêve d'être aimé ainsi! Quel bonheur de
-vivre cinquante-cinq ans tout enveloppé de cette affection acharnée et
-pénétrante! Comme il a dû être heureux, et bénir la vie, celui qu'on
-adora de la sorte!
-
-Le médecin sourit:
-
---En effet, madame, vous ne vous trompez pas sur ce point, que l'être
-aimé fut un homme. Vous le connaissez, c'est M. Chouquet, le pharmacien
-du bourg. Quant à elle, la femme, vous l'avez connue aussi, c'est la
-vieille rempailleuse de chaises qui venait tous les ans au château.
-Mais je vais me faire mieux comprendre.
-
-L'enthousiasme des femmes était tombé; et leur visage dégoûté disait:
-«Pouah!» comme si l'amour n'eût dû frapper que des êtres fins et
-distingués, seuls dignes de l'intérêt des gens comme il faut.
-
-
-Le médecin reprit:
-
---J'ai été appelé, il y a trois mois, auprès de cette vieille femme,
-à son lit de mort. Elle était arrivée la veille, dans la voiture qui
-lui servait de maison, traînée par la rosse que vous avez vue, et
-accompagnée de ses deux grands chiens noirs, ses amis et ses gardiens.
-Le curé était déjà là. Elle nous fit ses exécuteurs testamentaires, et,
-pour nous dévoiler le sens de ses volontés dernières, elle nous raconta
-toute sa vie. Je ne sais rien de plus singulier et de plus poignant.
-
-Son père était rempailleur et sa mère rempailleuse. Elle n'a jamais eu
-de logis planté en terre.
-
-Toute petite, elle errait, haillonneuse, vermineuse, sordide. On
-s'arrêtait à l'entrée des villages, le long des fossés; on dételait
-la voiture; le cheval broutait; le chien dormait, le museau sur ses
-pattes; et la petite se roulait dans l'herbe pendant que le père
-et la mère rafistolaient, à l'ombre des ormes du chemin, tous les
-vieux sièges de la commune. On ne parlait guère, dans cette demeure
-ambulante. Après les quelques mots nécessaires pour décider qui ferait
-le tour des maisons en poussant le cri bien connu: «Remmmpailleur de
-chaises!» on se mettait à tortiller la paille, face à face ou côte à
-côte. Quand l'enfant allait trop loin ou tentait d'entrer en relations
-avec quelque galopin du village, la voix colère du père la rappelait:
-«Veux-tu bien revenir ici, crapule!» C'étaient les seuls mots de
-tendresse qu'elle entendait.
-
-Quand elle devint plus grande, on l'envoya faire la récolte des fonds
-de siège avariés. Alors elle ébaucha quelques connaissances de place en
-place avec les gamins; mais c'étaient alors les parents de ses nouveaux
-amis qui rappelaient brutalement leurs enfants: «Veux-tu bien venir
-ici, polisson! Que je te voie causer avec les va-nu-pieds!...»
-
-Souvent les petits gars lui jetaient des pierres.
-
-Des dames lui ayant donné quelques sous, elle les garda soigneusement.
-
-
-Un jour--elle avait alors onze ans--comme elle passait par ce pays,
-elle rencontra derrière le cimetière le petit Chouquet qui pleurait
-parce qu'un camarade lui avait volé deux liards. Ces larmes d'un petit
-bourgeois, d'un de ces petits qu'elle s'imaginait dans sa frêle caboche
-de déshéritée, être toujours contents et joyeux, la bouleversèrent.
-Elle s'approcha, et, quand elle connut la raison de sa peine, elle
-versa entre ses mains toutes ses économies, sept sous, qu'il prit
-naturellement, en essuyant ses larmes. Alors, folle de joie, elle
-eut l'audace de l'embrasser. Comme il considérait attentivement sa
-monnaie, il se laissa faire. Ne se voyant ni repoussée ni battue, elle
-recommença; elle l'embrassa à pleins bras, à plein cœur. Puis elle se
-sauva.
-
-Que se passa-t-il dans cette misérable tête? S'est-elle attachée à ce
-mioche parce qu'elle lui avait sacrifié sa fortune de vagabonde, ou
-parce qu'elle lui avait donné son premier baiser tendre? Le mystère est
-le même pour les petits que pour les grands.
-
-Pendant des mois, elle rêva de ce coin de cimetière et de ce gamin.
-Dans l'espérance de le revoir, elle vola ses parents, grappillant un
-sou par-ci, un sou par-là, sur un rempaillage, ou sur les provisions
-qu'elle allait acheter.
-
-Quand elle revint, elle avait deux francs dans sa poche, mais elle
-ne put qu'apercevoir le petit pharmacien, bien propre, derrière les
-carreaux de la boutique paternelle, entre un bocal rouge et un ténia.
-
-Elle ne l'en aima que davantage, séduite, émue, extasiée par cette
-gloire de l'eau colorée, cette apothéose des cristaux luisants.
-
-Elle garda en elle son souvenir ineffaçable, et, quand elle le
-rencontra, l'an suivant, derrière l'école, jouant aux billes avec
-ses camarades, elle se jeta sur lui, le saisit dans ses bras, et le
-baisa avec tant de violence qu'il se mit à hurler de peur. Alors, pour
-l'apaiser, elle lui donna son argent: trois francs vingt, un vrai
-trésor, qu'il regardait avec des yeux agrandis.
-
-Il le prit et se laissa caresser tant qu'elle voulut.
-
-Pendant quatre ans encore, elle versa entre ses mains toutes ses
-réserves, qu'il empochait avec conscience en échange de baisers
-consentis. Ce fut une fois trente sous, une fois deux francs, une fois
-douze sous seulement (elle en pleura de peine et d'humiliation, mais
-l'année avait été mauvaise) et la dernière fois, cinq francs, une
-grosse pièce ronde, qui le fit rire d'un rire content.
-
-Elle ne pensait plus qu'à lui; et il attendait son retour avec une
-certaine impatience, courait au-devant d'elle en la voyant, ce qui
-faisait bondir le cœur de la fillette.
-
-Puis il disparut. On l'avait mis au collège. Elle le sut en
-interrogeant habilement. Alors elle usa d'une diplomatie infinie pour
-changer l'itinéraire de ses parents et les faire passer par ici au
-moment des vacances. Elle y réussit, mais après un an de ruses. Elle
-était donc restée deux ans sans le revoir; et elle le reconnut à
-peine, tant il était changé, grandi, embelli, imposant dans sa tunique
-à boutons d'or. Il feignit de ne pas la voir et passa fièrement près
-d'elle.
-
-Elle en pleura pendant deux jours; et depuis lors elle souffrit sans
-fin.
-
-Tous les ans elle revenait; passait devant lui sans oser le saluer
-et sans qu'il daignât même tourner les yeux vers elle. Elle l'aimait
-éperdument. Elle me dit: «C'est le seul homme que j'aie vu sur la
-terre, monsieur le médecin; je ne sais pas si les autres existaient
-seulement.»
-
-Ses parents moururent. Elle continua leur métier, mais elle prit deux
-chiens au lieu d'un, deux terribles chiens qu'on n'aurait pas osé
-braver.
-
-Un jour, en rentrant dans ce village où son cœur était resté, elle
-aperçut une jeune femme qui sortait de la boutique Chouquet au bras de
-son bien-aimé. C'était sa femme. Il était marié.
-
-Le soir même, elle se jeta dans la mare qui est sur la place de la
-Mairie. Un ivrogne attardé la repêcha, et la porta à la pharmacie. Le
-fils Chouquet descendit en robe de chambre, pour la soigner, et, sans
-paraître la reconnaître, la déshabilla, la frictionna, puis il lui dit
-d'une voix dure: «Mais vous êtes folle! Il ne faut pas être bête comme
-ça!»
-
-Cela suffit pour la guérir. Il lui avait parlé! Elle était heureuse
-pour longtemps.
-
-Il ne voulut rien recevoir en rémunération de ses soins, bien qu'elle
-insistât vivement pour le payer.
-
-Et toute sa vie s'écoula ainsi. Elle rempaillait en songeant à
-Chouquet. Tous les ans elle l'apercevait derrière ses vitraux. Elle
-prit l'habitude d'acheter chez lui des provisions de menus médicaments.
-De la sorte elle le voyait de près, et lui parlait, et lui donnait
-encore de l'argent.
-
-Comme je vous l'ai dit en commençant, elle est morte ce printemps.
-Après m'avoir raconté toute cette triste histoire, elle me pria de
-remettre à celui qu'elle avait si patiemment aimé toutes les économies
-de son existence, car elle n'avait travaillé que pour lui, rien que
-pour lui, disait-elle, jeûnant même pour mettre de côté, et être sûre
-qu'il penserait à elle, au moins une fois, quand elle serait morte.
-
-Elle me donna donc deux mille trois cent vingt-sept francs. Je laissai
-à M. le curé les vingt-sept francs pour l'enterrement, et j'emportai le
-reste quand elle eut rendu le dernier soupir.
-
-Le lendemain, je me rendis chez les Chouquet. Ils achevaient de
-déjeuner, en face l'un de l'autre, gros et rouges, fleurant les
-produits pharmaceutiques, importants et satisfaits.
-
-On me fit asseoir; on m'offrit un kirsch, que j'acceptai; et je
-commençai mon discours d'une voix émue, persuadé qu'ils allaient
-pleurer.
-
-Dès qu'il eut compris qu'il avait été aimé de cette vagabonde, de cette
-rempailleuse, de cette rouleuse, Chouquet bondit d'indignation, comme
-si elle lui avait volé sa réputation, l'estime des honnêtes gens, son
-honneur intime, quelque chose de délicat qui lui était plus cher que la
-vie.
-
-Sa femme, aussi exaspérée que lui, répétait: «Cette gueuse! cette
-gueuse, cette gueuse!...» sans pouvoir trouver autre chose.
-
-Il s'était levé; il marchait à grands pas derrière la table, le bonnet
-grec chaviré sur une oreille. Il balbutiait: «Comprend-on ça, docteur?
-Voilà de ces choses horribles pour un homme! Que faire? Oh! si je
-l'avais su de son vivant, je l'aurais fait arrêter par la gendarmerie
-et flanquer en prison. Et elle n'en serait pas sortie, je vous en
-réponds!»
-
-Je demeurais stupéfait du résultat de ma démarche pieuse. Je ne savais
-que dire ni que faire. Mais j'avais à compléter ma mission. Je repris:
-«Elle m'a chargé de vous remettre ses économies, qui montent à deux
-mille trois cents francs. Comme ce que je viens de vous apprendre
-semble vous être fort désagréable, le mieux serait peut-être de donner
-cet argent aux pauvres.»
-
-Ils me regardaient, l'homme et la femme, perclus de saisissement.
-
-Je tirai l'argent de ma poche, du misérable argent de tous les pays et
-de toutes les marques, de l'or et des sous mêlés. Puis je demandai:
-«Que décidez-vous?»
-
-Mme Chouquet parla la première: «Mais, puisque c'était sa dernière
-volonté, à cette femme... il me semble qu'il nous est bien difficile de
-refuser.»
-
-Le mari, vaguement confus, reprit: «Nous pourrions toujours acheter
-avec ça quelque chose pour nos enfants.»
-
-Je dis d'un air sec: «Comme vous voudrez.»
-
-Il reprit: «Donnez toujours, puisqu'elle vous en a chargé; nous
-trouverons bien moyen de l'employer à quelque bonne œuvre.»
-
-Je remis l'argent, je saluai, et je partis.
-
-
-Le lendemain Chouquet vint me trouver et, brusquement: «Mais elle a
-laissé ici sa voiture, cette... cette femme. Qu'est-ce que vous en
-faites de cette voiture?
-
---«Rien, prenez-la si vous voulez.
-
---«Parfait; cela me va; j'en ferai une cabane pour mon potager.»
-
-Il s'en allait. Je le rappelai. «Elle a laissé aussi son vieux cheval
-et ses deux chiens. Les voulez-vous?» Il s'arrêta, surpris: «Ah!
-non, par exemple; que voulez-vous que j'en fasse? Disposez-en comme
-vous voudrez.» Et il riait. Puis il me tendit sa main que je serrai.
-Que voulez-vous? Il ne faut pas dans un pays, que le médecin et le
-pharmacien soient ennemis.
-
-J'ai gardé les chiens chez moi. Le curé, qui a une grande cour, a pris
-le cheval. La voiture sert de cabane à Chouquet; et il a acheté cinq
-obligations de chemin de fer avec l'argent.
-
-Voilà le seul amour profond que j'aie rencontré, dans ma vie.»
-
-Le médecin se tut.
-
-Alors la marquise, qui avait des larmes dans les yeux, soupira:
-«Décidément, il n'y a que les femmes pour savoir aimer!»
-
-
- _La Rempailleuse_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 27 septembre
- 1882.
-
-
-
-
-EN MER.
-
- _A Henry Céard._
-
-
-ON lisait dernièrement dans les journaux les lignes suivantes:
-
- «BOULOGNE-SUR-MER, 22 janvier.--On nous écrit:
-
- «Un affreux malheur vient de jeter la consternation parmi notre
- population maritime déjà si éprouvée depuis deux années. Le bateau
- de pêche commandé par le patron Javel, entrant dans le port, a été
- jeté à l'Ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames
- de la jetée.
-
- «Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes envoyées au
- moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont péri.
-
- «Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux sinistres.»
-
-Quel est ce patron Javel? Est-il le frère du manchot?
-
-Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être sous les
-débris de son bateau mis en pièces, est celui auquel je pense, il avait
-assisté, voici dix-huit ans maintenant, à un autre drame, terrible et
-simple comme sont toujours ces drames formidables des flots.
-
-
-Javel aîné était alors patron d'un chalutier.
-
-Le chalutier est le bateau de pêche par excellence. Solide à ne
-craindre aucun temps, le ventre rond, roulé sans cesse par les lames
-comme un bouchon, toujours dehors, toujours fouetté par les vents durs
-et salés de la Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile
-gonflée, traînant par le flanc un grand filet qui racle le fond de
-l'Océan, et détache et cueille toutes les bêtes endormies dans les
-roches, les poissons plats collés au sable, les crabes lourds aux
-pattes crochues, les homards aux moustaches pointues.
-
-Quand la brise est fraîche et la vague courte, le bateau se met à
-pêcher. Son filet est fixé tout le long d'une grande tige de bois
-garnie de fer qu'il laisse descendre au moyen de deux câbles glissant
-sur deux rouleaux aux deux bouts de l'embarcation. Et le bateau,
-dérivant sous le vent et le courant, tire avec lui cet appareil qui
-ravage et dévaste le sol de la mer.
-
-Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes et un mousse. Il
-était sorti de Boulogne par un beau temps clair pour jeter le chalut.
-
-Or, bientôt le vent s'éleva, et une bourrasque survenant força le
-chalutier à fuir. Il gagna les côtes d'Angleterre; mais la mer démontée
-battait les falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible
-l'entrée des ports. Le petit bateau reprit le large et revint sur les
-côtes de France. La tempête continuait à faire infranchissables les
-jetées, enveloppant d'écume, de bruit et de danger tous les abords des
-refuges.
-
-Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, ballotté,
-secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d'eau, mais gaillard,
-malgré tout, accoutumé à ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou
-six jours errant entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder l'un
-ou l'autre.
-
-Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en pleine mer, et,
-bien que la vague fût encore forte, le patron commanda de jeter le
-chalut.
-
-Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord, et deux hommes
-à l'avant, deux hommes à l'arrière, commencèrent à filer sur les
-rouleaux les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond; mais
-une haute lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à
-l'avant et dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se
-trouva saisi entre la corde un instant détendue par la secousse et le
-bois où elle glissait. Il fit un effort désespéré, tâchant de l'autre
-main de soulever l'amarre, mais le chalut traînait déjà et le câble
-roidi ne céda point.
-
-L'homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent. Son frère
-quitta la barre. Ils se jetèrent sur la corde, s'efforçant de dégager
-le membre qu'elle broyait. Ce fut en vain. «Faut couper», dit un
-matelot, et il tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux
-coups, sauver le bras de Javel cadet.
-
-Mais couper, c'était perdre le chalut, et ce chalut valait de l'argent,
-beaucoup d'argent, quinze cents francs; et il appartenait à Javel aîné,
-qui tenait à son avoir.
-
-Il cria, le cœur torturé: «Non, coupe pas, attends, je vas lofer.» Et
-il courut au gouvernail, mettant toute la barre dessous.
-
-Le bateau n'obéit qu'à peine, paralysé par ce filet qui immobilisait
-son impulsion, et entraîné d'ailleurs par la force de la dérive et du
-vent.
-
-Javel cadet s'était laissé tomber sur les genoux, les dents serrées,
-les yeux hagards. Il ne disait rien. Son frère revint, craignant
-toujours le couteau d'un marin: «Attends, attends, coupe pas, faut
-mouiller l'ancre.»
-
-L'ancre fut mouillée, toute la chaîne filée, puis on se mit à virer
-au cabestan pour détendre les amarres du chalut. Elles s'amollirent,
-enfin, et on dégagea le bras inerte, sous la manche de laine
-ensanglantée.
-
-Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une
-chose horrible, une bouillie de chairs dont le sang jaillissait à flots
-qu'on eût dit poussés par une pompe. Alors l'homme regarda son bras et
-murmura: «Foutu».
-
-Puis, comme l'hémorragie faisait une mare sur le pont du bateau, un des
-matelots cria: «Il va se vider, faut nouer la veine.»
-
-Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et goudronnée,
-et, enlaçant le membre au-dessus de la blessure, ils serrèrent de toute
-leur force. Les jets de sang s'arrêtaient peu à peu; ils finirent par
-cesser tout à fait.
-
-
-Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le prit de l'autre
-main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout était rompu, les os
-cassés; les muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. Il le
-considérait d'un œil morne, réfléchissant. Puis il s'assit sur une
-voile pliée, et les camarades lui conseillèrent de mouiller sans cesse
-la blessure pour empêcher le mal noir.
-
-On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il puisait
-dedans au moyen d'un verre, et baignait l'horrible plaie en laissant
-couler dessus un petit filet d'eau claire.
-
---Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit, mais au bout
-d'une heure il remonta, ne se sentant pas bien tout seul. Et puis
-il préférait le grand air. Il se rassit sur sa voile et recommença à
-bassiner son bras.
-
-La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre blanc gisaient à
-côté de lui, secoués par des spasmes de mort; il les regardait sans
-cesser d'arroser ses chairs écrasées.
-
-
-Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup de vent se déchaîna;
-et le petit bateau recommença sa course folle, bondissant et culbutant,
-secouant le triste blessé.
-
-La nuit vint. Le temps fut gros jusqu'à l'aurore. Au soleil levant on
-apercevait de nouveau l'Angleterre, mais, comme la mer était moins
-dure, on repartit pour la France en louvoyant.
-
-Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur montra des
-traces noires, toute une vilaine apparence de pourriture sur la partie
-du membre qui ne tenait plus à lui.
-
-Les matelots regardaient, disant leur avis.
-
---«Ça pourrait bien être le Noir», pensait l'un.
-
---«Faudrait de l'iau salée là-dessus», déclarait un autre.
-
-On apporta donc de l'eau salée et on en versa sur le mal. Le blessé
-devint livide, grinça des dents, se tordit un peu; mais il ne cria pas.
-
-Puis, quand la brûlure se fut calmée: «Donne-moi ton couteau», dit-il à
-son frère. Le frère tendit son couteau.
-
-«Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus.»
-
-On fit ce qu'il demandait.
-
-Alors il se mit à couper lui-même. Il coupait doucement, avec
-réflexion, tranchant les derniers tendons avec cette lame aiguë comme
-un fil de rasoir; et bientôt il n'eut plus qu'un moignon. Il poussa un
-profond soupir et déclara: «Fallait ça. J'étais foutu.»
-
-Il semblait soulagé et respirait avec force. Il recommença à verser de
-l'eau sur le tronçon de membre qui lui restait.
-
-La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir.
-
-Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras détaché et l'examina
-longuement. La putréfaction se déclarait. Les camarades vinrent aussi
-l'examiner, et ils se le passaient de main en main, le tâtaient, le
-retournaient, le flairaient.
-
-Son frère dit: «Faut jeter ça à la mer, à c't'heure.»
-
-Mais Javel cadet se fâcha: «Ah! mais non, ah! mais non. J'veux point.
-C'est à moi, pas vrai, pisque c'est mon bras.»
-
-Il le reprit et le posa entre ses jambes.
-
---«Il va pas moins pourrir», dit l'aîné. Alors une idée vint au
-blessé. Pour conserver le poisson quand on tenait longtemps la mer, on
-l'empilait en des barils de sel.
-
-Il demanda: «J'pourrions t'y point l'mettre dans la saumure.»
-
-«Ça, c'est vrai», déclarèrent les autres.
-
-Alors on vida un des barils, plein déjà de la pêche des jours derniers;
-et, tout au fond, on déposa le bras. On versa du sel dessus, puis on
-replaça, un à un, les poissons.
-
-Un des matelots fit cette plaisanterie: «Pourvu que je l'vendions point
-à la criée.»
-
-Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.
-
-Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue de Boulogne
-jusqu'au lendemain dix heures. Le blessé continuait sans répit à jeter
-de l'eau sur sa plaie.
-
-De temps en temps il se levait et marchait d'un bout à l'autre du
-bateau.
-
-Son frère, qui tenait la barre, le suivait de l'œil en hochant la tête.
-
-On finit par rentrer au port.
-
-Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne voie. Il fit un
-pansement complet et ordonna le repos. Mais Javel ne voulut pas se
-coucher sans avoir repris son bras, et il retourna bien vite au port
-pour retrouver le baril qu'il avait marqué d'une croix.
-
-On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien conservé dans la
-saumure, ridé, rafraîchi. Il l'enveloppa dans une serviette emportée à
-cette intention, et rentra chez lui.
-
-Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce débris du père,
-tâtant les doigts, enlevant les brins de sel restés sous les ongles;
-puis on fit venir le menuisier qui prit mesure pour un petit cercueil.
-
-Le lendemain l'équipage complet du chalutier suivit l'enterrement du
-bras détaché. Les deux frères, côte à côte, conduisaient le deuil. Le
-sacristain de la paroisse tenait le cadavre sous son aisselle.
-
-Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port,
-et, quand il parlait plus tard de son accident, il confiait tout bas
-à son auditeur: «Si le frère avait voulu couper le chalut, j'aurais
-encore mon bras, pour sûr. Mais il était regardant à son bien.»
-
-
- _En mer_ a paru dans _le Gil Blas_ du lundi 12 février 1883, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-UN NORMAND.
-
- _A Paul Alexis._
-
-
-NOUS venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route
-de Jumièges. La légère voiture filait, traversant les prairies; puis le
-cheval se mit au pas pour monter la côte de Canteleu.
-
-C'est là un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde.
-Derrière nous Rouen, la ville aux églises, aux clochers gothiques,
-travaillés comme des bibelots d'ivoire; en face, Saint-Sever, le
-faubourg aux manufactures qui dresse ses mille cheminées fumantes sur
-le grand ciel vis-à-vis des mille clochetons sacrés de la vieille cité.
-
-Ici la flèche de la cathédrale, le plus haut sommet des monuments
-humains; et là-bas, la «Pompe à feu» de la «Foudre», sa rivale presque
-aussi démesurée, et qui passe d'un mètre la plus géante des pyramides
-d'Égypte.
-
-Devant nous la Seine se déroulait, ondulante, semée d'îles, bordée
-à droite de blanches falaises que couronnait une forêt, à gauche de
-prairies immenses qu'une autre forêt limitait, là-bas, tout là-bas.
-
-De place en place, des grands navires à l'ancre le long des berges du
-large fleuve. Trois énormes vapeurs s'en allaient, à la queue leu leu,
-vers le Havre; et un chapelet de bâtiments, formé d'un trois-mâts, de
-deux goélettes et d'un brick, remontait vers Rouen, traîné par un petit
-remorqueur vomissant un nuage de fumée noire.
-
-Mon compagnon, né dans le pays, ne regardait même point ce surprenant
-paysage; mais il souriait sans cesse; il semblait rire en lui-même.
-Tout à coup, il éclata: «Ah! vous allez voir quelque chose de drôle: la
-chapelle au père Mathieu. Ça, c'est du nanan, mon bon.»
-
-Je le regardai d'un œil étonné. Il reprit:
-
---Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans
-le nez. Le père Mathieu est le plus beau Normand de la province, et sa
-chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni moins; mais je vais
-vous donner d'abord quelques mots d'explication.
-
-Le père Mathieu, qu'on appelle aussi le père «La Boisson», est un
-ancien sergent-major revenu dans son village natal. Il unit en des
-proportions admirables pour faire un ensemble parfait la blague du
-vieux soldat à la malice finaude du Normand. De retour au pays, il
-est devenu, grâce à des protections multiples et à des habiletés
-invraisemblables, gardien d'une chapelle miraculeuse, une chapelle
-protégée par la Vierge et fréquentée principalement par les filles
-enceintes. Il a baptisé sa statue merveilleuse: «Notre-Dame du
-Gros-Ventre», et il la traite avec une certaine familiarité goguenarde
-qui n'exclut point le respect. Il a composé lui-même et fait imprimer
-une prière spéciale pour sa BONNE VIERGE. Cette prière est un
-chef-d'œuvre d'ironie involontaire, d'esprit normand où la raillerie
-se mêle à la peur du SAINT, à la peur superstitieuse de l'influence
-secrète de quelque chose. Il ne croit pas beaucoup à sa patronne;
-cependant il y croit un peu, par prudence, et il la ménage, par
-politique.
-
-Voici le début de cette étonnante oraison:
-
-«Notre bonne madame la Vierge Marie, patronne naturelle des
-filles-mères en ce pays et par toute la terre, protégez votre servante
-qui a fauté dans un moment d'oubli.»
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Cette supplique se termine ainsi:
-
-«Ne m'oubliez pas surtout auprès de votre saint Époux et intercédez
-auprès de Dieu le Père, pour qu'il m'accorde un bon mari semblable au
-vôtre.»
-
-Cette prière, interdite par le clergé de la contrée, est vendue par lui
-sous le manteau, et elle passe pour salutaire à celles qui la récitent
-avec onction.
-
-En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait de son maître
-le valet de chambre d'un prince redouté, confident de tous les
-petits secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d'histoires
-amusantes, qu'il dit tout bas, entre amis, après boire.
-
-Mais vous verrez par vous-même.
-
-Comme les revenus fournis par la Patronne ne lui semblaient point
-suffisants, il a annexé à la Vierge principale un petit commerce de
-Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la
-chapelle, il les a emmagasinés au bûcher, d'où il les sort sitôt qu'un
-fidèle les demande. Il a façonné lui-même ces statuettes de bois,
-invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert à pleine
-couleur, une année qu'on badigeonnait sa maison. Vous savez que les
-Saints guérissent les maladies; mais chacun a sa spécialité; et il ne
-faut pas commettre de confusion ni d'erreurs. Ils sont jaloux les uns
-des autres comme des cabotins.
-
-Pour ne pas se tromper, les vieilles bonnes femmes viennent consulter
-Mathieu.
-
---Pour les maux d'oreilles, qué saint qu'est l'meilleur?
-
---Mais y a saint Osyme qu'est bon; y a aussi saint Pamphile qu'est pas
-mauvais.
-
-Ce n'est pas tout.
-
-Comme Mathieu a du temps de reste, il boit; mais il boit en artiste,
-en convaincu, si bien qu'il est gris régulièrement tous les soirs. Il
-est gris, mais il le sait; il le sait si bien qu'il note, chaque jour,
-le degré exact de son ivresse. C'est là sa principale occupation; la
-chapelle ne vient qu'après.
-
-Et il a inventé, écoutez bien et cramponnez-vous, il a inventé le
-saoulomètre.
-
-L'instrument n'existe pas, mais les observations de Mathieu sont aussi
-précises que celles d'un mathématicien.
-
-Vous l'entendez dire sans cesse:--«D'puis lundi, j'ai pas passé
-quarante-cinq.»
-
-Ou bien:--«J'étais entre cinquante-deux et cinquante-huit.»
-
-Ou bien:--«J'en avais bien soixante-six à soixante-dix.»
-
-Ou bien:--«Cré coquin, je m'croyais dans les cinquante, v'là que
-j'm'aperçois qu'j'étais dans les soixante-quinze!»
-
-Jamais il ne se trompe.
-
-Il affirme n'avoir pas atteint le mètre, mais comme il avoue que ses
-observations cessent d'être précises quand il a passé quatre-vingt-dix,
-on ne peut se fier absolument à son affirmation.
-
-Quand Mathieu reconnaît avoir passé quatre-vingt-dix, soyez tranquille,
-il était crânement gris.
-
-Dans ces occasions-là, sa femme, Mélie, une autre merveille, se met en
-des colères folles. Elle l'attend sur sa porte, quand il rentre, et
-elle hurle:--«Te voilà, salaud, cochon, bougre d'ivrogne!»
-
-Alors Mathieu, qui ne rit plus, se campe en face d'elle, et, d'un ton
-sévère:--«Tais-toi, Mélie, c'est pas le moment de causer. Attends à
-d'main.»
-
-Si elle continue à vociférer, il s'approche et, la voix
-tremblante:--«Gueule plus; j'suis dans les quatre-vingt-dix, je
-n'mesure plus; j'vas cogner, prends garde!»
-
-Alors Mélie bat en retraite.
-
-Si elle veut, le lendemain, revenir sur ce sujet, il lui rit au nez et
-répond:--«Allons, allons! assez causé; c'est passé. Tant qu'j'aurai
-pas atteint le mètre, y a pas de mal. Mais, si j'passe le mètre, j'te
-permets de m'corriger, ma parole!»
-
-
-Nous avions gagné le sommet de la côte. La route s'enfonçait dans
-l'admirable forêt de Roumare.
-
-L'automne, l'automne merveilleux, mêlait son or et sa pourpre aux
-dernières verdures restées vives, comme si des gouttes de soleil fondu
-avaient coulé du ciel dans l'épaisseur des bois.
-
-On traversa Duclair, puis, au lieu de continuer sur Jumièges, mon ami
-tourna vers la gauche et, prenant un chemin de traverse, s'enfonça dans
-le taillis.
-
-Et bientôt, du sommet d'une grande côte nous découvrions de nouveau la
-magnifique vallée de la Seine, et le fleuve tortueux s'allongeant à nos
-pieds.
-
-Sur la droite, un tout petit bâtiment couvert d'ardoises et surmonté
-d'un clocher haut comme une ombrelle s'adossait contre une jolie maison
-aux persiennes vertes, toute vêtue de chèvrefeuilles et de rosiers.
-
-Une grosse voix cria: «V'là des amis!» Et Mathieu parut sur le seuil.
-C'était un homme de soixante ans, maigre, portant la barbiche et de
-longues moustaches blanches.
-
-Mon compagnon lui serra la main, me présenta, et Mathieu nous fit
-entrer dans une fraîche cuisine qui lui servait aussi de salle. Il
-disait:
-
-«Moi, monsieur, j'nai pas d'appartement distingué. J'aime bien à
-n'point m'éloigner du fricot. Les casseroles, voyez-vous, ça tient
-compagnie.»
-
-Puis, se tournant vers mon ami:
-
-«Pourquoi venez-vous un jeudi? Vous savez bien que c'est jour de
-consultation d'ma Patronne. J'peux pas sortir c't'après-midi.»
-
-Et, courant à la porte, il poussa un effroyable beuglement:
-«Mélie-e-e!» qui dut faire lever la tête aux matelots des navires
-qui descendaient ou remontaient le fleuve, là-bas, tout au fond de la
-creuse vallée.
-
-Mélie ne répondit point.
-
-Alors Mathieu cligna de l'œil avec malice.
-
---«A n'est pas contente après moi, voyez-vous, parce qu'hier je m'suis
-trouvé dans les quatre-vingt-dix.»
-
-Mon voisin se mit à rire:--«Dans les quatre-vingt-dix, Mathieu! Comment
-avez-vous fait?»
-
-Mathieu répondit:
-
---«J'vas vous dire. J'n'ai trouvé, l'an dernier, qu'vingt rasières
-d'pommes d'abricot. Y n'y en a pu; mais pour faire du cidre y n'y
-a qu'ça. Donc j'en fis une pièce qu'je mis hier en perce. Pour du
-nectar, c'est du nectar; vous m'en direz des nouvelles. J'avais ici
-Polyte; j'nous mettons à boire un coup, et puis encore un coup, sans
-s'rassasier (on en boirait jusqu'à d'main), si bien que, d'coup en
-coup, je m'sens une fraîcheur dans l'estomac. J'dis à Polyte: «Si on
-buvait un verre de fine pour se réchauffer!» Y consent. Mais c'te
-fine, ça vous met l'feu dans l'corps, si bien qu'il a fallu r'venir au
-cidre. Mais v'là que d'fraîcheur en chaleur et d'chaleur en fraîcheur,
-j'm'aperçois que j'suis dans les quatre-vingt-dix. Polyte était pas
-loin du mètre.»
-
-La porte s'ouvrit. Mélie parut, et tout de suite, avant de nous avoir
-dit bonjour: «... Crés cochons, vous aviez bien l'mètre tous les deux.»
-
-Alors Mathieu se fâcha:--«Dis pas ça, Mélie, dis pas ça, j'ai jamais
-été au mètre.»
-
-On nous fit un déjeuner exquis, devant la porte, sous deux tilleuls, à
-côté de la petite chapelle de «Notre-Dame du Gros-Ventre» et en face de
-l'immense paysage. Et Mathieu nous raconta, avec une raillerie mêlée de
-crédulités inattendues, d'invraisemblables histoires de miracles.
-
-Nous avions bu beaucoup de ce cidre adorable, piquant et sucré, frais
-et grisant qu'il préférait à tous les liquides; et nous fumions
-nos pipes, à cheval sur nos chaises, quand deux bonnes femmes se
-présentèrent.
-
-Elles étaient vieilles, sèches, courbées. Après avoir salué, elles
-demandèrent saint Blanc. Mathieu cligna de l'œil vers nous et répondit:
-
---J'vas vous donner ça.
-
-Et il disparut dans son bûcher.
-
-Il y resta bien cinq minutes; puis il revint avec une figure
-consternée. Il levait les bras:
-
---J'sais pas oùs qu'il est, je l'trouve pu; j'suis pourtant sûr que je
-l'avais.
-
-Alors, faisant de ses mains un porte-voix, il mugit de nouveau:
-«Mélie-e-e!» Du fond de la cour sa femme répondit:
-
---«Qu'é qu'y a?»
-
---«Ousqu'il est saint Blanc? Je l'trouve pu dans l'bûcher.»
-
-Alors, Mélie jeta cette explication:
-
---«C'est-y pas celui qu'tas pris l'aut'e semaine pour boucher l'trou
-d'la cabine à lapins?»
-
-Mathieu tressaillit:--«Nom d'un tonnerre, ça s'peut bien!»
-
-Alors il dit aux femmes:--«Suivez-moi.»
-
-Elles suivirent. Nous en fîmes autant, malades de rires étouffés.
-
-En effet, saint Blanc, piqué en terre comme un simple pieu, maculé de
-boue et d'ordures, servait d'angle à la cabine à lapins.
-
-Dès qu'elles l'aperçurent, les deux bonnes femmes tombèrent à genoux,
-se signèrent et se mirent à murmurer des _Oremus_. Mais Mathieu se
-précipita: «Attendez, vous v'la dans la crotte; j'vas vous donner une
-botte de paille.»
-
-Il alla chercher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis,
-considérant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discrédit
-pour son commerce, il ajouta:
-
---«J'vas vous l'débrouiller un brin.»
-
-Il prit un seau d'eau, une brosse et se mit à laver vigoureusement le
-bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours.
-
-Puis, quand il eut fini, il ajouta:--«Maintenant il n'y a plus d'mal.»
-Et il nous ramena boire un coup.
-
-Comme il portait le verre à sa bouche, il s'arrêta, et, d'un air un peu
-confus:--«C'est égal, quand j'ai mis saint Blanc aux lapins, j'croyais
-bien qu'i n'f'rait pu d'argent. Y avait deux ans qu'on n'le d'mandait
-plus. Mais les saints, voyez-vous, ça n'passe jamais.»
-
-Il but et reprit:
-
---«Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n'faut pas y aller à
-moins d'cinquante; et j'n'en sommes seulement pas à trente-huit.»
-
-
- _Un Normand_ a paru dans _le Gil Blas_ du mardi 10 octobre 1882, sous
- la signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-LE TESTAMENT.
-
- _A Paul Hervieu._
-
-
-JE connaissais ce grand garçon qui s'appelait René de Bourneval. Il
-était de commerce aimable, bien qu'un peu triste, semblait revenu
-de tout, fort sceptique, d'un scepticisme précis et mordant, habile
-surtout à désarticuler d'un mot les hypocrisies mondaines. Il répétait
-souvent: «Il n'y a pas d'hommes honnêtes; ou du moins ils ne le sont
-que relativement aux crapules.»
-
-Il avait deux frères qu'il ne voyait point, MM. de Courcils. Je le
-croyais d'un autre lit, vu leurs noms différents. On m'avait dit à
-plusieurs reprises qu'une histoire étrange s'était passée en cette
-famille, mais sans donner aucun détail.
-
-Cet homme me plaisant tout à fait, nous fûmes bientôt liés. Un soir,
-comme j'avais dîné chez lui en tête à tête, je lui demandai par hasard:
-«Êtes-vous né du premier ou du second mariage de madame votre mère?» Je
-le vis pâlir un peu, puis rougir; et il demeura quelques secondes sans
-parler, visiblement embarrassé. Puis il sourit d'une façon mélancolique
-et douce, qui lui était particulière, et il dit: «Mon cher ami, si cela
-ne vous ennuie point, je vais vous donner sur mon origine des détails
-bien singuliers. Je vous sais un homme intelligent, je ne crains donc
-pas que votre amitié en souffre, et si elle en devait souffrir, je ne
-tiendrais plus alors à vous avoir pour ami.»
-
-Ma mère, Mme de Courcils, était une pauvre petite femme timide, que
-son mari avait épousée pour sa fortune. Toute sa vie fut un martyre.
-D'âme aimante, craintive, délicate, elle fut rudoyée sans répit par
-celui qui aurait dû être mon père, un de ces rustres qu'on appelle des
-gentilshommes campagnards. Au bout d'un mois de mariage, il vivait avec
-une servante. Il eut en outre pour maîtresses les femmes et les filles
-de ses fermiers; ce qui ne l'empêcha point d'avoir deux enfants de sa
-femme; on devrait compter trois, en me comprenant. Ma mère ne disait
-rien; elle vivait dans cette maison toujours bruyante comme ces petites
-souris qui glissent sous les meubles. Effacée, disparue, frémissante,
-elle regardait les gens de ses yeux inquiets et clairs, toujours
-mobiles, des yeux d'être effaré que la peur ne quitte pas. Elle était
-jolie pourtant, fort jolie, toute blonde d'un blond gris, d'un blond
-timide: comme si ses cheveux avaient été un peu décolorés par ses
-craintes incessantes.
-
-Parmi les amis de M. de Courcils qui venaient constamment au château
-se trouvait un ancien officier de cavalerie, veuf, homme redouté,
-tendre et violent, capable des résolutions les plus énergiques, M. de
-Bourneval, dont je porte le nom. C'était un grand gaillard maigre,
-avec de grosses moustaches noires. Je lui ressemble beaucoup. Cet
-homme avait lu, et ne pensait nullement comme ceux de sa classe. Son
-arrière-grand'mère avait été une amie de J.-J. Rousseau, et on eût dit
-qu'il avait hérité quelque chose de cette liaison d'une ancêtre. Il
-savait par cœur le _Contrat Social_, la _Nouvelle Héloïse_ et tous ces
-livres philosophants qui ont préparé de loin le futur bouleversement
-de nos antiques usages, de nos préjugés, de nos lois surannées, de
-notre morale imbécile.
-
-Il aima ma mère, paraît-il, et en fut aimé. Cette liaison demeura
-tellement secrète, que personne ne la soupçonna. La pauvre femme,
-délaissée et triste, dut s'attacher à lui d'une façon désespérée, et
-prendre dans son commerce toutes ses manières de penser, des théories
-de libre sentiment, des audaces d'amour indépendant; mais, comme elle
-était si craintive qu'elle n'osait jamais parler haut, tout cela fut
-refoulé, condensé, pressé en son cœur qui ne s'ouvrit jamais.
-
-Mes deux frères étaient durs pour elle, comme leur père, ne la
-caressaient point, et, habitués à ne la voir compter pour rien dans la
-maison, la traitaient un peu comme une bonne.
-
-Je fus le seul de ses fils qui l'aima vraiment et qu'elle aima.
-
-Elle mourut. J'avais alors dix-huit ans. Je dois ajouter, pour que
-vous compreniez ce qui va suivre, que son mari était doté d'un conseil
-judiciaire, qu'une séparation de biens avait été prononcée au profit
-de ma mère, qui avait conservé, grâce aux artifices de la loi et au
-dévouement intelligent d'un notaire, le droit de tester à sa guise.
-
-Nous fûmes donc prévenus qu'un testament existait chez ce notaire, et
-invités à assister à la lecture.
-
-Je me rappelle cela comme d'hier. Ce fut une scène grandiose,
-dramatique, burlesque, surprenante, amenée par la révolte posthume de
-cette morte, par ce cri de liberté, cette revendication du fond de la
-tombe de cette martyre écrasée par nos mœurs durant sa vie, et qui
-jetait, de son cercueil clos, un appel désespéré vers l'indépendance.
-
-Celui qui se croyait mon père, un gros homme sanguin éveillant
-l'idée d'un boucher, et mes frères, deux forts garçons de vingt et
-de vingt-deux ans, attendaient tranquilles sur leurs sièges. M. de
-Bourneval, invité à se présenter, entra et se plaça derrière moi. Il
-était serré dans sa redingote, fort pâle, et il mordillait souvent sa
-moustache, un peu grise à présent. Il s'attendait sans doute à ce qui
-allait se passer.
-
-Le notaire ferma la porte à double tour et commença la lecture, après
-avoir décacheté devant nous l'enveloppe scellée à la cire rouge et dont
-il ignorait le contenu.
-
-Brusquement mon ami se tut, se leva, puis il alla prendre dans son
-secrétaire un vieux papier, le déplia, le baisa longuement, et il
-reprit. Voici le testament de ma bien-aimée mère:
-
- «Je soussignée Anne-Catherine-Geneviève-Mathilde de Croixluce, épouse
- légitime de Jean-Léopold-Joseph Gontran de Courcils, saine de corps et
- d'esprit, exprime ici mes dernières volontés.
-
- Je demande pardon à Dieu d'abord, et ensuite à mon cher fils René, de
- l'acte que je vais commettre. Je crois mon enfant assez grand de cœur
- pour me comprendre et me pardonner. J'ai souffert toute ma vie. J'ai
- été épousée par calcul, puis méprisée, méconnue, opprimée, trompée sans
- cesse par mon mari.
-
- Je lui pardonne, mais je ne lui dois rien.
-
- Mes fils aînés ne m'ont point aimée, ne m'ont point gâtée, m'ont à
- peine traitée comme une mère.
-
- J'ai été pour eux, durant ma vie, ce que je devais être; je ne leur
- dois plus rien après ma mort. Les liens du sang n'existent pas sans
- l'affection constante, sacrée, de chaque jour. Un fils ingrat est moins
- qu'un étranger; c'est un coupable, car il n'a pas le droit d'être
- indifférent pour sa mère.
-
- J'ai toujours tremblé devant les hommes, devant leurs lois iniques,
- leurs coutumes inhumaines, les préjugés infâmes. Devant Dieu, je ne
- crains plus. Morte, je rejette de moi la honteuse hypocrisie; j'ose
- dire ma pensée, avouer et signer le secret de mon cœur.
-
- Donc, je laisse en dépôt toute la partie de ma fortune dont la loi
- me permet de disposer à mon amant bien-aimé Pierre-Germer-Simon de
- Bourneval, pour revenir ensuite à notre cher fils René.
-
-
- (Cette volonté est formulée en outre, d'une façon plus précise, dans un
- acte notarié.)
-
-
- Et, devant le Juge suprême qui m'entend, je déclare que j'aurais maudit
- le ciel et l'existence si je n'avais rencontré l'affection profonde,
- dévouée, tendre, inébranlable de mon amant, si je n'avais compris dans
- ses bras que le Créateur a fait les êtres pour s'aimer, se soutenir, se
- consoler et pleurer ensemble dans les heures d'amertume.
-
- Mes deux fils aînés ont pour père M. de Courcils, René seul doit la vie
- à M. de Bourneval. Je prie le Maître des hommes et de leurs destinées
- de placer au-dessus des préjugés sociaux le père et le fils, de les
- faire s'aimer jusqu'à leur mort et m'aimer encore dans mon cercueil.
-
- Tels sont ma dernière pensée et mon dernier désir.
-
- MATHILDE DE CROIXLUCE.»
-
-M. de Courcils s'était levé; il cria: «C'est là le testament d'une
-folle!» Alors M. de Bourneval fit un pas et déclara d'une voix forte,
-d'une voix tranchante: «Moi, Simon de Bourneval, je déclare que cet
-écrit ne renferme que la stricte vérité. Je suis prêt à le soutenir
-devant n'importe qui, et à le prouver même par les lettres que j'ai.»
-
-Alors M. de Courcils marcha vers lui. Je crus qu'ils allaient se
-colleter. Ils étaient là, grands tous deux, l'un gros, l'autre maigre,
-frémissants. Le mari de ma mère articula en bégayant: «Vous êtes un
-misérable!» L'autre prononça du même ton vigoureux et sec: «Nous nous
-retrouverons autre part, monsieur. Je vous aurais déjà souffleté
-et provoqué depuis longtemps si je n'avais tenu avant tout à la
-tranquillité, durant sa vie, de la pauvre femme que vous avez tant fait
-souffrir.»
-
-Puis il se tourna vers moi: «Vous êtes mon fils. Voulez-vous me
-suivre? Je n'ai pas le droit de vous emmener, mais je le prends, si
-vous voulez bien m'accompagner.»
-
-Je lui serrai la main sans répondre. Et nous sommes sortis ensemble.
-J'étais, certes, aux trois quarts fou.
-
-Deux jours plus tard M. de Bourneval tuait en duel M. de Courcils. Mes
-frères, par crainte d'un affreux scandale, se sont tus. Je leur ai cédé
-et ils ont accepté la moitié de la fortune laissée par ma mère.
-
-J'ai pris le nom de mon père véritable, renonçant à celui que la loi me
-donnait et qui n'était pas le mien.
-
-M. de Bourneval est mort depuis cinq ans. Je ne suis point encore
-consolé.
-
-
-Il se leva, fit quelques pas, et, se plaçant en face de moi: «Eh bien,
-je dis que le testament de ma mère est une des choses les plus belles,
-les plus loyales, les plus grandes qu'une femme puisse accomplir.
-N'est-ce pas votre avis?»
-
-Je lui tendis les deux mains: «Oui, certainement, mon ami.»
-
-
- _Le Testament_ a paru dans _le Gil Blas_ du mardi 7 novembre 1882,
- sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-AUX CHAMPS.
-
- _A Octave Mirbeau._
-
-
-LES deux chaumières étaient côte à côte, au pied d'une colline, proches
-d'une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la
-terre féconde pour élever tous leurs petits. Chaque ménage en avait
-quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait
-du matin au soir. Les deux aînés avaient six ans et les deux cadets
-quinze mois environ; les mariages, et ensuite les naissances, s'étaient
-produits à peu près simultanément dans l'une et l'autre maison.
-
-Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas; et les
-deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur
-tête, se mêlaient sans cesse; et quand il fallait en appeler un, les
-hommes souvent en criaient trois avant d'arriver au véritable.
-
-La première des deux demeures, en venant de la station d'eaux de
-Rolleport, était occupée par les Tuvache, qui avaient trois filles et
-un garçon; l'autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et
-trois garçons.
-
-Tout cela vivait péniblement de soupe, de pommes de terre et de grand
-air. A sept heures, le matin, puis à midi, puis à six heures, le soir,
-les ménagères réunissaient leurs mioches pour donner la pâtée, comme
-des gardeurs d'oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis,
-par rang d'âge devant la table en bois, vernie par cinquante ans
-d'usage. Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la
-planche. On posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli
-dans l'eau où avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois
-oignons; et toute la ligne mangeait jusqu'à plus faim. La mère empâtait
-elle-même le petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était
-une fête pour tous; et le père, ce jour-là, s'attardait au repas en
-répétant: «Je m'y ferais bien tous les jours.»
-
-Par un après-midi du mois d'août, une légère voiture s'arrêta
-brusquement devant les deux chaumières, et une jeune femme, qui
-conduisait elle-même, dit au monsieur assis à côté d'elle:
-
---Oh! regarde, Henri, ce tas d'enfants! Sont-ils jolis, comme ça, à
-grouiller dans la poussière!
-
-L'homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations qui étaient une
-douleur et presque un reproche pour lui.
-
-La jeune femme reprit:
-
---Il faut que je les embrasse! Oh! comme je voudrais en avoir un,
-celui-là, le tout petit.
-
-Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux
-derniers, celui des Tuvache, et l'enlevant dans ses bras, elle le baisa
-passionnément sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frisés et
-pommadés de terre, sur ses menottes qu'il agitait pour se débarrasser
-des caresses ennuyeuses.
-
-Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle
-revint la semaine suivante, s'assit elle-même par terre, prit le
-moutard dans ses bras, le bourra de gâteaux, donna des bonbons à tous
-les autres; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari
-attendait patiemment dans sa frêle voiture.
-
-Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les
-jours, les poches pleines de friandises et de sous.
-
-Elle s'appelait Mme Henri d'Hubières.
-
-Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle; et, sans s'arrêter
-aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pénétra dans la
-demeure des paysans.
-
-Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe; ils se
-redressèrent tout surpris, donnèrent des chaises et attendirent. Alors
-la jeune femme, d'une voix entrecoupée, tremblante, commença:
-
---Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien...
-je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garçon...
-
-Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent pas.
-
-Elle reprit haleine et continua.
-
---Nous n'avons pas d'enfants; nous sommes seuls, mon mari et moi...
-Nous le garderions... Voulez-vous?
-
-La paysanne commençait à comprendre. Elle demanda:
-
---Vous voulez nous prend'e Charlot? Ah ben non, pour sûr.
-
-Alors M. d'Hubières intervint:
-
---Ma femme s'est mal expliquée. Nous voulons l'adopter, mais il
-reviendra vous voir. S'il tourne bien, comme tout porte à le croire,
-il sera notre héritier. Si nous avions, par hasard, des enfants, il
-partagerait également avec eux. Mais, s'il ne répondait pas à nos
-soins, nous lui donnerions, à sa majorité, une somme de vingt mille
-francs, qui sera immédiatement déposée en son nom chez un notaire. Et,
-comme on a aussi pensé à vous, on vous servira jusqu'à votre mort une
-rente de cent francs par mois. Avez-vous bien compris?
-
-La fermière s'était levée toute furieuse.
-
---Vous voulez que j'vous vendions Charlot? Ah! mais non; c'est pas
-des choses qu'on d'mande à une mère, ça! Ah! mais non! Ce s'rait une
-abomination.
-
-L'homme ne disait rien, grave et réfléchi; mais il approuvait sa femme
-d'un mouvement continu de la tête.
-
-Mme d'Hubières, éperdue, se mit à pleurer, et, se tournant vers son
-mari, avec une voix pleine de sanglots, une voix d'enfant dont tous les
-désirs ordinaires sont satisfaits, elle balbutia:
-
---Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas!
-
-Alors, ils firent une dernière tentative.
-
---Mais, mes amis, songez à l'avenir de votre enfant, à son bonheur, à...
-
-La paysanne, exaspérée, lui coupa la parole:
-
---C'est tout vu, c'est tout entendu, c'est tout réfléchi...
-Allez-vous-en, et pi, que j'vous revoie point par ici. C'est i permis
-d'vouloir prendre un éfant comme ça!
-
-Alors, Mme d'Hubières, en sortant, s'avisa qu'ils étaient deux tout
-petits, et elle demanda, à travers ses larmes, avec une ténacité de
-femme volontaire et gâtée, qui ne veut jamais attendre:
-
---Mais l'autre petit n'est pas à vous?
-
-Le père Tuvache répondit:
-
---Non, c'est aux voisins; vous pouvez y aller, si vous voulez.
-
-Et il rentra dans sa maison, où retentissait la voix indignée de sa
-femme.
-
-Les Vallin étaient à table, en train de manger avec lenteur des
-tranches de pain qu'ils frottaient parcimonieusement avec un peu de
-beurre piqué au couteau, dans une assiette entre eux deux.
-
-M. d'Hubières recommença ses propositions, mais avec plus
-d'insinuations, de précautions oratoires, d'astuce.
-
-Les deux ruraux hochaient la tête en signe de refus; mais, quand ils
-apprirent qu'ils auraient cent francs par mois, ils se considérèrent,
-se consultant de l'œil, très ébranlés.
-
-Ils gardèrent longtemps le silence, torturés, hésitants. La femme enfin
-demanda:
-
---Qué qu't'en dis, l'homme?
-
-Il prononça d'un ton sentencieux:
-
---J'dis qu'c'est point méprisable.
-
-Alors Mme d'Hubières, qui tremblait d'angoisse, leur parla de l'avenir
-du petit, de son bonheur, et de tout l'argent qu'il pourrait leur
-donner plus tard.
-
-Le paysan demanda:
-
---C'te rente de douze cents francs, ce s'ra promis d'vant l'notaire?
-
-M. d'Hubières répondit:
-
---Mais certainement, dès demain.
-
-La fermière, qui méditait, reprit:
-
---Cent francs par mois, c'est point suffisant pour nous priver du
-p'tit; ça travaillera dans quéqu'z'ans ct'éfant; i nous faut cent vingt
-francs.
-
-Mme d'Hubières, trépignant d'impatience, les accorda tout de suite;
-et, comme elle voulait enlever l'enfant, elle donna cent francs en
-cadeau pendant que son mari faisait un écrit. Le maire et un voisin,
-appelés aussitôt, servirent de témoins complaisants.
-
-Et la jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on
-emporte un bibelot désiré d'un magasin.
-
-Les Tuvache, sur leur porte, le regardaient partir, muets, sévères,
-regrettant peut-être leur refus.
-
-
-On n'entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents,
-chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire;
-et ils étaient fâchés avec leurs voisins parce que la mère Tuvache les
-agonisait d'ignominies, répétant sans cesse de porte en porte qu'il
-fallait être dénaturé pour vendre son enfant, que c'était une horreur,
-une saleté, une corromperie.
-
-Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec ostentation, lui
-criant, comme s'il eût compris:
-
---J'tai pas vendu, mé, j' t'ai pas vendu, mon p'tiot. J'vends pas m's
-éfants, mé. J' sieus pas riche, mais vends pas m's éfants.
-
-Et, pendant des années et encore des années, ce fut ainsi chaque jour;
-chaque jour des allusions grossières étaient vociférées devant la
-porte, de façon à entrer dans la maison voisine. La mère Tuvache avait
-fini par se croire supérieure à toute la contrée parce qu'elle n'avait
-pas vendu Charlot. Et ceux qui parlaient d'elle disaient:
-
---J'sais ben que c'était engageant; c'est égal, elle s'a conduite comme
-une bonne mère.
-
-On la citait; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, élevé avec cette
-idée qu'on lui répétait sans répit, se jugeait lui-même supérieur à ses
-camarades parce qu'on ne l'avait pas vendu.
-
-
-Les Vallin vivotaient à leur aise, grâce à la pension. Leur fils aîné
-partit au service, le second mourut.
-
-La fureur inapaisable des Tuvache, restés misérables, venait de là.
-Charlot resta seul à peiner avec le vieux père pour nourrir la mère et
-deux autres sœurs cadettes qu'il avait.
-
-Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture
-s'arrêta devant les deux chaumières. Un jeune monsieur, avec une
-chaîne de montre en or, descendit, donnant la main à une vieille dame
-en cheveux blancs. La vieille dame lui dit:
-
---C'est là, mon enfant, à la seconde maison.
-
-Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin.
-
-La vieille mère lavait ses tabliers; le père infirme sommeillait près
-de l'âtre. Tous deux levèrent la tête, et le jeune homme dit:
-
---Bonjour, papa; bonjour, maman.
-
-Ils se dressèrent, effarés. La paysanne laissa tomber d'émoi son savon
-dans son eau et balbutia:
-
---C'est-i té, m'n éfant? C'est-i té, m'n éfant?
-
-Il la prit dans ses bras et l'embrassa, en répétant:--«Bonjour, maman.»
-Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu'il ne
-perdait jamais:--«Te v'là-t-il revenu, Jean?» Comme s'il l'avait vu un
-mois auparavant.
-
-Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite
-sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le
-maire, chez l'adjoint, chez le curé, chez l'instituteur.
-
-Charlot, debout sur le seuil de sa chaumière, le regardait passer.
-
-Le soir, au souper, il dit au vieux:
-
---Faut-il qu'vous ayez été sots pour laisser prendre le p'tit aux
-Vallin.
-
-Sa mère répondit obstinément:
-
---J' voulions point vendre not' éfant.
-
-Le père ne disait rien. Le fils reprit:
-
---C'est-il pas malheureux d'être sacrifié comme ça.
-
-Alors le père Tuvache articula d'un ton coléreux:
-
---Vas-tu pas nous r'procher d' t'avoir gardé.
-
-Et le jeune homme, brutalement.
-
---Oui, j'vous le r'proche, que vous n'êtes que des niants. Des parents
-comme vous ça fait l' malheur des éfants. Qu' vous mériteriez que j'
-vous quitte.
-
-La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gémit tout en avalant
-des cuillerées de soupe dont elle répandait la moitié:
-
---Tuez-vous donc pour élever d's éfants!
-
-Alors le gars, rudement:
-
---J'aimerais mieux n'être point né que d'être c' que j' suis. Quand
-j'ai vu l'autre, tantôt, mon sang n'a fait qu'un tour. Je m'suis
-dit:--v'là c' que j' serais maintenant.
-
-Il se leva.
-
---Tenez, j' sens bien que je ferai mieux de n'pas rester ici, parce que
-j'vous le reprocherais du matin au soir, et que j'vous ferais une vie
-d' misère. Ça, voyez-vous, j' vous l' pardonnerai jamais!
-
-Les deux vieux se taisaient, atterrés, larmoyants.
-
-Il reprit:
-
---Non, c't' idée-là, ce serait trop dur. J'aime mieux m'en aller
-chercher ma vie aut' part.
-
-Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec
-l'enfant revenu.
-
-Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria:
-
---Manants, va!
-
-Et il disparut dans la nuit.
-
-
- _Aux champs_ a paru dans _le Gaulois_ du mardi 31 octobre 1882.
-
-
-
-
-UN COQ CHANTA.
-
- _A René Billotte._
-
-
-MME Berthe d'Avancelles avait jusque-là repoussé toutes les
-supplications de son admirateur désespéré, le baron Joseph de
-Croissard. Pendant l'hiver, à Paris, il l'avait ardemment poursuivie,
-et il donnait pour elle maintenant des fêtes et des chasses en son
-château normand de Carville.
-
-Le mari, M. d'Avancelles, ne voyait rien, ne savait rien, comme
-toujours. Il vivait, disait-on, séparé de sa femme, pour cause de
-faiblesse physique, que madame ne lui pardonnait point. C'était un gros
-petit homme, chauve, court de bras, de jambes, de cou, de nez, de tout.
-
-Mme d'Avancelles était au contraire une grande jeune femme brune
-et déterminée, qui riait d'un rire sonore au nez de son maître, qui
-l'appelait publiquement «Madame Popote» et regardait d'un certain air
-engageant et tendre les larges épaules et l'encolure robuste et les
-longues moustaches blondes de son soupirant attitré, le baron Joseph de
-Croissard.
-
-Elle n'avait encore rien accordé cependant. Le baron se ruinait pour
-elle. C'étaient sans cesse des fêtes, des chasses, des plaisirs
-nouveaux auxquels il invitait la noblesse des châteaux environnants.
-
-Tout le jour les chiens courants hurlaient par les bois à la suite du
-renard et du sanglier, et, chaque soir, d'éblouissants feux d'artifice
-allaient mêler aux étoiles leurs panaches de feu, tandis que les
-fenêtres illuminées du salon jetaient sur les vastes pelouses des
-traînées de lumière où passaient des ombres.
-
-C'était l'automne, la saison rousse. Les feuilles voltigeaient sur les
-gazons comme des volées d'oiseaux. On sentait traîner dans l'air des
-odeurs de terre humide, de terre dévêtue, comme on sent une odeur de
-chair nue, quand tombe, après le bal, la robe d'une femme.
-
-Un soir, dans une fête, au dernier printemps, Mme d'Avancelles avait
-répondu à M. de Croissard qui la harcelait de ses prières: «Si je dois
-tomber, mon ami, ce ne sera pas avant la chute des feuilles. J'ai trop
-de choses à faire cet été pour avoir le temps.» Il s'était souvenu de
-cette parole rieuse et hardie; et, chaque jour, il insistait davantage,
-chaque jour il avançait ses approches, il gagnait un pas dans le cœur
-de la belle audacieuse qui ne résistait plus, semblait-il, que pour la
-forme.
-
-Une grande chasse allait avoir lieu. Et, la veille, Mme Berthe avait
-dit, en riant, au baron: «Baron, si vous tuez la bête, j'aurai quelque
-chose pour vous.»
-
-Dès l'aurore, il fut debout pour reconnaître où le solitaire s'était
-baugé. Il accompagna ses piqueurs, disposa les relais, organisa tout
-lui-même pour préparer son triomphe; et, quand les cors sonnèrent le
-départ, il apparut dans un étroit vêtement de chasse rouge et or, les
-reins serrés, le buste large, l'œil radieux, frais et fort comme s'il
-venait de sortir du lit.
-
-Les chasseurs partirent. Le sanglier débusqué fila, suivi des chiens
-hurleurs, à travers des broussailles; et les chevaux se mirent à
-galoper, emportant par les étroits sentiers des bois les amazones et
-les cavaliers, tandis que, sur les chemins amollis, roulaient sans
-bruit les voitures qui accompagnaient de loin la chasse.
-
-Mme d'Avancelles, par malice, retint le baron près d'elle, s'attardant,
-au pas, dans une grande avenue interminablement droite et longue et sur
-laquelle quatre rangs de chênes se repliaient comme une voûte.
-
-Frémissant d'amour et d'inquiétude, il écoutait d'une oreille le
-bavardage moqueur de la jeune femme, et de l'autre il suivait le chant
-des cors et la voix des chiens qui s'éloignaient.
-
-«Vous ne m'aimez donc plus?» disait-elle.
-
-Il répondait: «Pouvez-vous dire des choses pareilles?»
-
-Elle reprenait: «La chasse cependant semble vous occuper plus que moi.»
-
-Il gémissait: «Ne m'avez-vous point donné l'ordre d'abattre moi-même
-l'animal?»
-
-Et elle ajoutait gravement: «Mais j'y compte. Il faut que vous le tuiez
-devant moi.»
-
-Alors il frémissait sur sa selle, piquait son cheval qui bondissait
-et, perdant patience: «Mais sacristi! madame, cela ne se pourra pas si
-nous restons ici.»
-
-Et elle lui jetait, en riant: «Il faut que cela soit pourtant... ou
-alors... tant pis pour vous.»
-
-Puis elle lui parlait tendrement, posant la main sur son bras, ou
-flattant, comme par distraction, la crinière de son cheval.
-
-Puis ils tournèrent à droite dans un petit chemin couvert, et soudain,
-pour éviter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur
-lui, si près qu'il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux.
-Alors brutalement il l'enlaça, et appuyant sur la tempe ses grandes
-moustaches, il la baisa d'un baiser furieux.
-
-Elle ne remua point d'abord, restant ainsi sous cette caresse emportée;
-puis, d'une secousse, elle tourna la tête, et, soit hasard, soit
-volonté, ses petites lèvres à elle rencontrèrent ses lèvres à lui, sous
-leur cascade de poils blonds.
-
-Alors, soit confusion, soit remords, elle cingla le flanc de son
-cheval, qui partit au grand galop. Ils allèrent ainsi longtemps, sans
-échanger même un regard.
-
-Le tumulte de la chasse se rapprochait; les fourrés semblaient frémir,
-et tout à coup, brisant les branches, couvert de sang, secouant les
-chiens qui s'attachaient à lui, le sanglier passa.
-
-Alors le baron, poussant un rire de triomphe, cria: «Qui m'aime me
-suive!» Et il disparut dans les taillis, comme si la forêt l'eût
-englouti.
-
-Quand elle arriva, quelques minutes plus tard, dans une clairière,
-il se relevait souillé de boue, la jaquette déchirée, les mains
-sanglantes, tandis que la bête étendue portait dans l'épaule le couteau
-de chasse enfoncé jusqu'à la garde.
-
-La curée se fit aux flambeaux par une nuit douce et mélancolique. La
-lune jaunissait la flamme rouge des torches qui embrumaient la nuit
-de leur fumée résineuse. Les chiens mangeaient les entrailles puantes
-du sanglier, et criaient, et se battaient. Et les piqueurs et les
-gentilshommes chasseurs, en cercle autour de la curée, sonnaient du cor
-à plein souffle. La fanfare s'en allait dans la nuit claire au-dessus
-des bois, répétée par les échos perdus des vallées lointaines,
-réveillant les cerfs inquiets, les renards glapissants et troublant en
-leurs ébats les petits lapins gris, au bord des clairières.
-
-Les oiseaux de nuit voletaient, effarés, au-dessus de la meute affolée
-d'ardeur. Et des femmes, attendries par toutes ces choses douces et
-violentes, s'appuyant un peu au bras des hommes, s'écartaient déjà dans
-les allées, avant que les chiens eussent fini leur repas.
-
-Tout alanguie par cette journée de fatigue et de tendresse, Mme
-d'Avancelles dit au baron:
-
---«Voulez-vous faire un tour de parc, mon ami?»
-
-Mais lui, sans répondre, tremblant, défaillant, l'entraîna.
-
-Et, tout de suite, ils s'embrassèrent. Ils allaient au pas, au petit
-pas, sous les branches presque dépouillées et qui laissaient filtrer
-la lune; et leur amour, leurs désirs, leur besoin d'étreinte étaient
-devenus si véhéments qu'ils faillirent choir au pied d'un arbre.
-
-Les cors ne sonnaient plus. Les chiens épuisés dormaient au
-chenil.--«Rentrons», dit la jeune femme. Ils revinrent.
-
-Puis, lorsqu'ils furent devant le château, elle murmura d'une voix
-mourante: «Je suis si fatiguée que je vais me coucher, mon ami.» Et,
-comme il ouvrait les bras pour la prendre en un dernier baiser, elle
-s'enfuit, lui jetant comme adieu: «Non... je vais dormir... Qui m'aime
-me suive!»
-
-Une heure plus tard, alors que tout le château silencieux semblait
-mort, le baron sortit à pas de loup de sa chambre et s'en vint gratter
-à la porte de son amie. Comme elle ne répondait pas, il essaya
-d'ouvrir. Le verrou n'était point poussé.
-
-Elle rêvait, accoudée à la fenêtre.
-
-Il se jeta à ses genoux qu'il baisait éperdument à travers la robe de
-nuit. Elle ne disait rien, enfonçant ses doigts fins, d'une manière
-caressante, dans les cheveux du baron.
-
-Et soudain, se dégageant comme si elle eût pris une grande résolution,
-elle murmura de son air hardi, mais à voix basse: «Je vais revenir.
-Attendez-moi.» Et son doigt, tendu dans l'ombre, montrait au fond de la
-chambre la tache vague et blanche du lit.
-
-Alors, à tâtons, éperdu, les mains tremblantes, il se dévêtit bien
-vite et s'enfonça dans les draps frais. Il s'étendit délicieusement,
-oubliant presque son amie, tant il avait plaisir à cette caresse du
-linge sur son corps las de mouvement.
-
-Elle ne revenait point, pourtant; s'amusant sans doute à le faire
-languir. Il fermait les yeux dans un bien-être exquis; et il rêvait
-doucement dans l'attente délicieuse de la chose tant désirée. Mais
-peu à peu ses membres s'engourdirent, sa pensée s'assoupit, devint
-incertaine, flottante. La puissante fatigue enfin le terrassa; il
-s'endormit.
-
-Il dormit du lourd sommeil, de l'invincible sommeil des chasseurs
-exténués. Il dormit jusqu'à l'aurore.
-
-Tout à coup, la fenêtre étant restée entr'ouverte, un coq, perché dans
-un arbre voisin, chanta. Alors brusquement, surpris par ce cri sonore,
-le baron ouvrit les yeux.
-
-Sentant contre lui un corps de femme, se trouvant en un lit qu'il
-ne reconnaissait pas, surpris et ne se souvenant plus de rien, il
-balbutia, dans l'effarement du réveil:
-
---«Quoi? Où suis-je? Qu'y a-t-il?»
-
-Alors elle, qui n'avait point dormi, regardant cet homme dépeigné, aux
-yeux rouges, à la lèvre épaisse, répondit, du ton hautain dont elle
-parlait à son mari:
-
---«Ce n'est rien. C'est un coq qui chante. Rendormez-vous, monsieur,
-cela ne vous regarde pas.»
-
-
- _Un Coq chanta_ a paru dans _le Gil Blas_ du mercredi 5 juillet 1882,
- sous la signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-UN FILS.
-
- _A René Maizeroy._
-
-
-ILS se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri où
-le gai Printemps remuait de la vie.
-
-L'un était Sénateur, et l'autre de l'Académie française, graves tous
-deux, pleins de raisonnements très logiques mais solennels, gens de
-marque et de réputation.
-
-Ils parlotèrent d'abord de politique, échangeant des pensées, non
-pas sur des Idées, mais sur des hommes: les personnalités, en cette
-matière, primant toujours la Raison. Puis ils soulevèrent quelques
-souvenirs; puis ils se turent, continuant à marcher côte à côte, tout
-amollis par la tiédeur de l'air.
-
-Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrés et
-délicats; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient
-leurs odeurs dans la brise, tandis qu'un faux ébénier, vêtu de grappes
-jaunes, éparpillait au vent sa fine poussière, une fumée d'or qui
-sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des
-parfumeurs, sa semence embaumée à travers l'espace.
-
-Le sénateur s'arrêta, huma le nuage fécondant qui flottait, considéra
-l'arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes
-s'envolaient. Et il dit: «Quand on songe que ces imperceptibles atomes,
-qui sentent bon, vont créer des existences à des centaines de lieues
-d'ici, vont faire tressaillir les fibres et les sèves d'arbres femelles
-et produire des êtres à racines, naissant d'un germe comme nous,
-mortels comme nous, et qui seront remplacés par d'autres êtres de même
-essence, comme nous toujours!»
-
-Puis, planté devant l'ébénier radieux dont les parfums vivifiants se
-détachaient à tous les frissons de l'air, M. le sénateur ajouta: «Ah!
-mon gaillard, s'il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais
-bigrement embarrassé. En voilà un qui les exécute facilement et qui
-les lâche sans remords, et qui ne s'en inquiète guère.»
-
-L'académicien ajouta: «Nous en faisons autant, mon ami.»
-
-Le sénateur reprit: «Oui, je ne le nie pas, nous les lâchons
-quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre
-supériorité.»
-
-Mais l'autre secoua la tête: «Non, ce n'est pas là ce que je veux dire;
-voyez-vous, mon cher, il n'est guère d'homme qui ne possède des enfants
-ignorés, ces enfants dits _de père inconnu_, qu'il a faits, comme cet
-arbre reproduit, presque inconsciemment.
-
-S'il fallait établir le compte des femmes que nous avons eues, nous
-serions, n'est-ce pas, aussi embarrassés que cet ébénier, que vous
-interpelliez, le serait pour numéroter ses descendants.
-
-De dix-huit à quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les
-rencontres passagères, les contacts d'une heure, on peut bien admettre
-que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents
-femmes.
-
-Eh bien, mon ami, dans ce nombre êtes-vous sûr que vous n'en ayez pas
-fécondé au moins une, et que vous ne possédiez point sur le pavé,
-ou au bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honnêtes
-gens, c'est-à-dire nous; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu;
-ou peut-être, si elle a eu la chance d'être abandonnée par sa mère,
-cuisinière en quelque famille.
-
-Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons
-_publiques_ possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père,
-enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt
-francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces
-rejetons-là constituent les «pertes» de leur profession. Quels sont
-les générateurs?--Vous,--moi,--nous tous, les hommes dits _comme il
-faut_! Ce sont les résultats de nos joyeux dîners d'amis, de nos soirs
-de gaieté, de ces heures où notre chair contente nous pousse aux
-accouplements d'aventure.
-
-Les voleurs, les rôdeurs, tous les misérables, enfin, sont nos enfants.
-Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous étions les leurs, car
-ils reproduisent aussi, ces gredins-là!
-
-Tenez, j'ai, pour ma part, sur la conscience une très vilaine histoire
-que je veux vous dire. C'est pour moi un remords incessant, plus
-que cela, c'est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui,
-parfois, me torture horriblement.
-
-A l'âge de vingt-cinq ans j'avais entrepris avec un de mes amis,
-aujourd'hui conseiller d'État, un voyage en Bretagne, à pied.
-
-
-Après quinze ou vingt jours de marche forcenée, après avoir visité les
-Côtes-du-Nord et une partie du Finistère, nous arrivions à Douarnenez;
-de là, en une étape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie
-des Trépassés, et on coucha dans un village quelconque dont le nom
-finissait en _of_; mais, le matin venu, une fatigue étrange retint
-au lit mon camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se
-composait simplement de deux bottes de paille.
-
-Impossible d'être malade en ce lieu. Je le forçai donc à se lever, et
-nous parvînmes à Audierne vers quatre ou cinq heures du soir.
-
-Le lendemain, il allait un peu mieux; on repartit; mais, en route, il
-fut pris de malaises intolérables, et c'est à grand'peine que nous
-pûmes atteindre Pont-Labbé.
-
-Là, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le
-médecin, qu'on fit venir de Quimper, constata une forte fièvre, sans
-en déterminer la nature.
-
-Connaissez-vous Pont-Labbé?--Non.--Eh bien, c'est la ville la plus
-bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz
-au Morbihan, de cette contrée qui contient l'essence des mœurs, des
-légendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd'hui, ce coin de pays
-n'a presque pas changé. Je dis: _encore aujourd'hui_, car j'y retourne
-à présent tous les ans, hélas!
-
-Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang
-triste, triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. Une rivière sort
-de là que les caboteurs peuvent remonter jusqu'à la ville. Et dans
-les rues étroites aux maisons antiques, les hommes portent le grand
-chapeau, le gilet brodé et les quatre vestes superposées: la première,
-grande comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière
-s'arrêtant juste au-dessus du fond de culotte.
-
-Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un
-gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas
-deviner leur gorge puissante et martyrisée; et elles sont coiffées
-d'une étrange façon: sur les tempes, deux plaques brodées en couleur
-encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derrière
-la tête, puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier
-bonnet, tissu souvent d'or ou d'argent.
-
-La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout
-bleus, d'un bleu pâle que perçaient les deux petits points noirs de la
-pupille; et ses dents courtes, serrées, qu'elle montrait sans cesse en
-riant, semblaient faites pour broyer du granit.
-
-Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme
-la plupart de ses compatriotes.
-
-Or, mon ami n'allait guère mieux, et, bien qu'aucune maladie ne se
-déclarât, le médecin lui défendait de partir encore, ordonnant un repos
-complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la
-petite bonne entrait, apportant soit mon dîner, soit de la tisane.
-
-Je la lutinais un peu, ce qui semblait l'amuser, mais nous ne causions
-pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point.
-
-Or, une nuit, comme j'étais resté fort tard auprès du malade, je
-croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la
-sienne. C'était juste en face de ma porte ouverte; alors, brusquement,
-sans réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie
-qu'autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant qu'elle fût
-revenue de sa stupeur, je l'avais jetée et enfermée chez moi. Elle me
-regardait, effarée, affolée, épouvantée, n'osant pas crier de peur
-d'un scandale, d'être chassée sans doute par ses maîtres d'abord, et
-peut-être par son père ensuite.
-
-J'avais fait cela en riant; mais, dès qu'elle fut chez moi, le désir
-de la posséder m'envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une
-lutte corps à corps, à la façon des athlètes, avec les bras tendus,
-crispés, tordus, la respiration essoufflée, la peau mouillée de sueur.
-Oh! elle se débattit vaillamment; et parfois nous heurtions un meuble,
-une cloison, une chaise; alors, toujours enlacés, nous restions
-immobiles plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n'eût éveillé
-quelqu'un; puis nous recommencions notre acharnée bataille, moi
-l'attaquant, elle résistant.
-
-Épuisée enfin, elle tomba; et je la pris brutalement, par terre, sur le
-pavé.
-
-Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s'enfuit.
-
-Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point
-l'approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions
-reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ,
-à minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me
-retirer.
-
-Elle se jeta dans mes bras, m'étreignit passionnément, puis, jusqu'au
-jour, m'embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin
-toutes les assurances de tendresse et de désespoir qu'une femme nous
-peut donner quand elle ne sait pas un mot de notre langue.
-
-Huit jours après, j'avais oublié cette aventure, commune et fréquente
-quand on voyage, les servantes d'auberge étant généralement destinées à
-distraire ainsi les voyageurs.
-
-Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé.
-
-Or, en 1876, j'y retournai par hasard au cours d'une excursion en
-Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour me bien pénétrer
-des paysages.
-
-Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs
-grisâtres dans l'étang, à l'entrée de la petite ville; et l'auberge
-était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air plus moderne.
-En entrant, je fus reçu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans,
-fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit gilet de drap,
-casquées d'argent avec les grandes plaques brodées sur les oreilles.
-
-Il était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner
-et, comme le patron s'empressait lui-même à me servir, la fatalité
-sans doute me fit dire: «Avez-vous connu les anciens maîtres de
-cette maison? J'ai passé ici une dizaine de jours il y a trente ans
-maintenant. Je vous parle de loin.»
-
-Il répondit: «C'étaient mes parents, monsieur.»
-
-Alors je lui racontai en quelle occasion je m'étais arrêté, comment
-j'avais été retenu par l'indisposition d'un camarade. Il ne me laissa
-pas achever.
-
---«Oh! je me rappelle parfaitement. J'avais alors quinze ou seize ans.
-Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j'ai
-fait la mienne, sur la rue.»
-
-C'est alors seulement que le souvenir très vif de la petite bonne me
-revint. Je demandai:--«Vous rappelez-vous une gentille petite servante
-qu'avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne me
-trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraîches?»
-
-Il reprit:--«Oui, monsieur; elle est morte en couches quelque temps
-après.»
-
-Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boiteux remuait
-du fumier, il ajouta:--«Voilà son fils.»
-
-Je me mis à rire.--«Il n'est pas beau et ne ressemble guère à sa mère.
-Il tient du père sans doute.»
-
-L'aubergiste reprit:--«Ça se peut bien; mais on n'a jamais su à qui
-c'était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait
-de galant. Ç'a été un fameux étonnement quand on a appris qu'elle était
-enceinte. Personne ne voulait le croire.»
-
-J'eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements
-pénibles qui nous touchent le cœur, comme l'approche d'un lourd
-chagrin. Et je regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de
-puiser de l'eau pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant,
-avec un effort douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé,
-hideusement sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés qu'ils
-lui tombaient comme des cordes sur les joues.
-
-L'aubergiste ajouta:--«Il ne vaut pas grand'chose, ç'a été gardé par
-charité dans la maison. Peut-être qu'il aurait mieux tourné si on
-l'avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur?
-Pas de père, pas de mère, pas d'argent! Mes parents ont eu pitié de
-l'enfant, mais ce n'était pas à eux, vous comprenez.»
-
-Je ne dis rien.
-
-Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai
-à cet affreux valet d'écurie en me répétant:--«Si c'était mon
-fils, pourtant? Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet
-être?»--C'était possible, enfin!
-
-Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de
-sa naissance. Une différence de deux mois devait m'arracher mes doutes.
-
-Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français
-non plus. Il avait l'air de ne rien comprendre d'ailleurs, ignorant
-absolument son âge qu'une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se
-tenait d'un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes
-noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire
-ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des yeux.
-
-Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du
-misérable. Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours
-après mon passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être
-arrivé à Lorient le 15 août. L'acte portait la mention: «Père inconnu».
-La mère s'était appelée Jeanne Kerradec.
-
-Alors mon cœur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais plus
-parler tant je me sentais suffoqué; et je regardais cette brute dont
-les grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que
-celui des bêtes; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire,
-détournait la tête, cherchait à s'en aller.
-
-Tout le jour j'errai le long de la petite rivière, en réfléchissant
-douloureusement. Mais à quoi bon réfléchir? Rien ne pouvait me fixer.
-Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou
-mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m'énervant en des
-suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même horrible
-incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet homme
-était mon fils.
-
-Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans
-parvenir à dormir; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions
-insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m'appelait
-«papa»; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et,
-j'avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d'aboyer il
-parlait, m'injuriait; puis il comparaissait devant mes collègues de
-l'Académie réunis pour décider si j'étais bien son père; et l'un d'eux
-s'écriait: «C'est indubitable! Regardez donc comme il lui ressemble.»
-Et en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me
-réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou
-de revoir l'homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits
-communs.
-
-Je le joignis comme il allait à la messe (c'était un dimanche) et je
-lui donnai cent sous en le dévisageant anxieusement. Il se remit à rire
-d'une ignoble façon, prit l'argent, puis, gêné de nouveau par mon œil,
-il s'enfuit après avoir bredouillé un mot à peu près inarticulé, qui
-voulait dire «merci», sans doute.
-
-La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille.
-Vers le soir je fis venir l'hôtelier, et avec beaucoup de précautions,
-d'habiletés, de finesses, je lui dis que je m'intéressais à ce pauvre
-être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire
-quelque chose pour lui.
-
-Mais l'homme répliqua: «Oh! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien,
-vous n'en aurez que du désagrément. Moi, je l'emploie à vider l'écurie,
-et c'est tout ce qu'il peut faire. Pour ça je le nourris et il couche
-avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille
-culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pièces dans huit jours.»
-
-Je n'insistai pas, me réservant d'aviser.
-
-Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la
-maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte,
-s'endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses.
-
-On me pria le lendemain de ne plus lui donner d'argent. L'eau-de-vie le
-rendait furieux, et, dès qu'il avait deux sous en poche, il les buvait.
-L'aubergiste ajouta: «Lui donner de l'argent c'est vouloir sa mort.»
-Cet homme n'en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques
-centimes jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d'autre
-destination à ce métal que le cabaret.
-
-Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je
-semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute,
-mon fils! mon fils! en tâchant de découvrir s'il avait quelque chose de
-moi. A force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans
-le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d'une
-ressemblance que dissimulaient l'habillement différent et la crinière
-hideuse de l'homme.
-
-Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et
-je partis, le cœur broyé, après avoir laissé à l'aubergiste quelque
-argent pour adoucir l'existence de son valet.
-
-Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible
-incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force
-invincible me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne
-à ce supplice de voir cette brute patauger dans son fumier, de
-m'imaginer qu'il me ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui
-être secourable. Et chaque année je reviens ici, plus indécis, plus
-torturé, plus anxieux.
-
-J'ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressources.
-
-J'ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement
-ivrogne et emploie à boire tout l'argent qu'on lui donne; et il sait
-fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l'eau-de-vie.
-
-J'ai essayé d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le ménageât,
-en offrant toujours de l'argent. L'aubergiste, étonné à la fin, m'a
-répondu fort sagement: «Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne
-servira qu'à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt
-qu'il a du temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez
-faire du bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais
-choisissez-en un qui réponde à votre peine.»
-
-Que dire à cela?
-
-Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce
-crétin, certes, deviendrait malin pour m'exploiter, me compromettre, me
-perdre. Il me crierait «papa», comme dans mon rêve.
-
-Et je me dis que j'ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve
-d'écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé comme
-d'autres, aurait été pareil aux autres.
-
-Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et
-intolérable que j'éprouve en face de lui, en songeant que cela est
-sorti de moi, qu'il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au
-père, que grâce aux terribles lois de l'hérédité, il est moi par mille
-choses, par son sang et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux mêmes germes
-de maladies, aux mêmes ferments de passions.
-
-Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et
-sa vue me fait horriblement souffrir; et de ma fenêtre, là-bas, je le
-regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en
-me répétant: «C'est mon fils.»
-
-Et je sens, parfois, d'intolérables envies de l'embrasser. Je n'ai même
-jamais touché sa main sordide.
-
-L'académicien se tut. Et son compagnon, l'homme politique, murmura:
-«Oui vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants
-qui n'ont pas de père.»
-
-Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses
-grappes, enveloppa d'une nuée odorante et fine les deux vieillards qui
-la respirèrent à longs traits.
-
-Et le sénateur ajouta: «C'est bon vraiment d'avoir vingt-cinq ans, et
-même de faire des enfants comme ça.»
-
-
- _Un Fils_ a paru dans _le Gil Blas_ du mercredi 19 avril 1882, sous
- le titre de _Père inconnu_ et signé: MAUFRIGNEUSE.
-
- La première version n'a pas tout le développement de la seconde.
- Quelques paragraphes sont écourtés.
-
-
-
-
-SAINT-ANTOINE.
-
- _A X. Charmes._
-
-
-ON l'appelait Saint-Antoine, parce qu'il se nommait Antoine, et aussi
-peut-être parce qu'il était bon vivant, joyeux, farceur, puissant
-mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il
-eût plus de soixante ans.
-
-C'était un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de
-poitrine et de ventre, et perché sur de longues jambes qui semblaient
-trop maigres pour l'ampleur du corps.
-
-Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme
-qu'il dirigeait en madré compère, soigneux de ses intérêts, entendu
-dans les affaires et dans l'élevage du bétail, et dans la culture de
-ses terres. Ses deux fils et ses trois filles, mariés avec avantage,
-vivaient aux environs, et venaient, une fois par mois, dîner avec le
-père. Sa vigueur était célèbre dans tout le pays d'alentour; on disait
-en manière de proverbe: «Il est fort comme Saint-Antoine.»
-
-Lorsque arriva l'invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret,
-promettait de manger une armée, car il était hâbleur comme un vrai
-Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de
-bois, qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres,
-et il criait, la face rouge et l'œil sournois, dans une fausse colère
-de bon vivant: «Faudra que j'en mange, nom de Dieu!» Il comptait bien
-que les Prussiens ne viendraient pas jusqu'à Tanneville; mais lorsqu'il
-apprit qu'ils étaient à Rautôt, il ne sortit plus de sa maison, et
-il guettait sans cesse la route par la petite fenêtre de sa cuisine,
-s'attendant à tout moment à voir passer des baïonnettes.
-
-Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte
-s'ouvrit, et le maire de la commune, maître Chicot, parut suivi d'un
-soldat coiffé d'un casque noir à pointe de cuivre. Saint-Antoine se
-dressa d'un bond; et tout son monde le regardait, s'attendant à le
-voir écharper le Prussien; mais il se contenta de serrer la main du
-maire qui lui dit:--«En v'la un pour toi, Saint-Antoine. Ils sont venus
-c'te nuit. Fait pas de bêtise surtout, vu qu'ils parlent de fusiller
-et de brûler tout si seulement il arrive la moindre chose. Te v'là
-prévenu. Donne-li à manger, il a l'air d'un bon gars. Bonsoir, je vas
-chez l's'autres. Y en a pour tout le monde.» Et il sortit.
-
-Le père Antoine, devenu pâle, regarda son Prussien. C'était un gros
-garçon à la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond,
-barbu jusqu'aux pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le
-Normand malin le pénétra tout de suite, et, rassuré, lui fit signe de
-s'asseoir. Puis il lui demanda: «Voulez-vous de la soupe?» L'étranger
-ne comprit pas. Antoine alors eut un coup d'audace, et lui poussant
-sous le nez une assiette pleine:--«Tiens, avale ça, gros cochon.»
-
-Le soldat répondit: «Ya» et se mit à manger goulûment pendant que le
-fermier triomphant, sentant sa réputation reconquise, clignait de
-l'œil à ses serviteurs qui grimaçaient étrangement, ayant en même
-temps grand'peur et envie de rire.
-
-Quand le Prussien eut englouti son assiettée, Saint-Antoine lui en
-servit une autre qu'il fit disparaître également; mais il recula devant
-la troisième, que le fermier voulait lui faire manger de force, en
-répétant: «Allons fous-toi ça dans le ventre. T'engraisseras ou tu
-diras pourquoi, va, mon cochon!»
-
-Et le soldat, comprenant seulement qu'on voulait le faire manger tout
-son saoul, riait d'un air content, en faisant signe qu'il était plein.
-
-Alors Saint-Antoine devenu tout à fait familier lui tapa sur le ventre
-en criant:--«Y en a-t-il dans la bedaine à mon cochon!» Mais soudain
-il se tordit, rouge à tomber d'une attaque, ne pouvant plus parler.
-Une idée lui était venue qui le faisait étouffer de rire: «C'est ça,
-c'est ça, saint Antoine et son cochon. V'là mon cochon.» Et les trois
-serviteurs éclatèrent à leur tour.
-
-Le vieux était si content qu'il fit apporter l'eau-de-vie, la bonne,
-le fil en dix, et qu'il en régala tout le monde. On trinqua avec le
-Prussien, qui claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu'il
-trouvait ça fameux. Et Saint-Antoine lui criait dans le nez: «Hein? En
-v'là d'la fine. T'en bois pas comme ça chez toi, mon cochon.»
-
-
-Dès lors, le père Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait
-trouvé là son affaire, c'était sa vengeance à lui, sa vengeance de gros
-malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait à se tordre derrière
-le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans
-la plaisanterie il n'avait pas son pareil. Il n'y avait que lui pour
-inventer des choses comme ça. Cré coquin, va!
-
-Il s'en allait chez les voisins, tous les jours après midi, bras
-dessus bras dessous avec son Allemand qu'il présentait d'un air gai en
-lui tapant sur l'épaule:--«Tenez, v'là mon cochon, r'gardez-moi s'il
-engraisse c't'animal-là.»
-
-Et les paysans s'épanouissaient.--Est-il donc rigolo, ce bougre
-d'Antoine!
-
---J'te l'vends, Césaire, trois pistoles.
-
---Je l'prends, Antoine, et j't'invite à manger du boudin.
-
---Mé, c'que j'veux, c'est d'ses pieds.
-
---Tâte li l'ventre, tu verras qu'il n'a que d'la graisse.
-
-Et tout le monde clignait de l'œil sans rire trop haut cependant, de
-peur que le Prussien devinât à la fin qu'on se moquait de lui. Antoine
-seul, s'enhardissant tous les jours, lui pinçait les cuisses en criant:
-«Rien qu'du gras»; lui tapait sur le derrière en hurlant: «Tout ça d'la
-couenne»; l'enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter
-une enclume en déclarant: «Il pèse six cents, et pas de déchet.»
-
-Et il avait pris l'habitude de faire offrir à manger à son cochon
-partout où il entrait avec lui. C'était là le grand plaisir, le grand
-divertissement de tous les jours:--«Donnez-li de c'que vous voudrez, il
-avale tout.» Et on offrait à l'homme du pain et du beurre, des pommes
-de terre, du fricot froid, de l'andouille qui faisait dire:--«De la
-vôtre, et du choix.»
-
-Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchanté de ces
-attentions, se rendait malade pour ne pas refuser; et il engraissait
-vraiment, serré maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait
-Saint-Antoine et lui faisait répéter:--«Tu sais, mon cochon, faudra te
-faire faire une autre cage.»
-
-Ils étaient devenus, d'ailleurs, les meilleurs amis du monde; et,
-quand le vieux allait à ses affaires dans les environs, le Prussien
-l'accompagnait de lui-même pour le seul plaisir d'être avec lui.
-
-Le temps était rigoureux; il gelait dur; le terrible hiver de 1870
-semblait jeter ensemble tous les fléaux sur la France.
-
-Le père Antoine, qui préparait les choses de loin et profitait des
-occasions, prévoyant qu'il manquerait de fumier pour les travaux du
-printemps, acheta celui d'un voisin qui se trouvait dans la gêne; et
-il fut convenu qu'il irait chaque soir avec son tombereau chercher une
-charge d'engrais.
-
-Chaque jour donc il se mettait en route à l'approche de la nuit et se
-rendait à la ferme des Haules, distante d'une demi-lieue, toujours
-accompagné de son cochon. Et chaque jour c'était une fête de nourrir
-l'animal. Tout le pays accourait là comme on va, le dimanche, à la
-grand'messe.
-
-Le soldat, cependant, commençait à se méfier; et quand on riait trop
-fort il roulait des yeux inquiets qui, parfois, s'allumaient d'une
-flamme de colère.
-
-Or, un soir, quand il eut mangé à sa contenance, il refusa d'avaler
-un morceau de plus; et il essaya de se lever pour s'en aller. Mais
-Saint-Antoine l'arrêta d'un tour de poignet, et lui posant ses deux
-mains puissantes sur les épaules il le rassit si durement que la chaise
-s'écrasa sous l'homme.
-
-Une gaieté de tempête éclata; et Antoine, radieux, ramassant son
-cochon, fit semblant de le panser pour le guérir; puis il déclara:
-«Puisque tu n'veux pas manger, tu vas boire, nom de Dieu!» Et on alla
-chercher de l'eau-de-vie au cabaret.
-
-Le soldat roulait des yeux méchants: mais il but néanmoins; il but tant
-qu'on voulut; et Saint-Antoine lui tenait la tête, à la grande joie des
-assistants.
-
-Le Normand, rouge comme une tomate, le regard en feu, emplissait les
-verres, trinquait en gueulant «à la tienne!» Et le Prussien, sans
-prononcer un mot, entonnait coup sur coup des lampées de cognac.
-
-C'était une lutte, une bataille, une revanche! A qui boirait le plus,
-nom d'un nom! Ils n'en pouvaient ni l'un ni l'autre quand le litre fut
-séché. Mais aucun des deux n'était vaincu. Ils s'en allaient manche à
-manche, voilà tout. Faudrait recommencer le lendemain!
-
-Ils sortirent en titubant et se mirent en route, à côté du tombereau de
-fumier que traînaient lentement les deux chevaux.
-
-La neige commençait à tomber, et la nuit sans lune s'éclairait
-tristement de cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les
-deux hommes, augmentant leur ivresse, et Saint-Antoine, mécontent de
-n'avoir pas triomphé, s'amusait à pousser de l'épaule son cochon pour
-le faire culbuter dans le fossé. L'autre évitait les attaques par des
-retraites; et, chaque fois, il prononçait quelques mots allemands
-sur un ton irrité qui faisait rire aux éclats le paysan. A la fin,
-le Prussien se fâcha; et juste au moment où Antoine lui lançait une
-nouvelle bourrade, il répondit par un coup de poing terrible qui fit
-chanceler le colosse.
-
-Alors, enflammé d'eau-de-vie, le vieux saisit l'homme à bras le corps,
-le secoua quelques secondes comme il eût fait d'un petit enfant, et
-il le lança à toute volée de l'autre côté du chemin. Puis, content de
-cette exécution, il croisa ses bras pour rire de nouveau.
-
-Mais le soldat se releva vivement, nu-tête, son casque ayant roulé, et,
-dégainant son sabre, il se précipita sur le père Antoine.
-
-Quand il vit cela, le paysan saisit son fouet par le milieu, son grand
-fouet de houx, droit, fort et souple comme un nerf de bœuf.
-
-Le Prussien arriva, le front baissé, l'arme en avant, sûr de tuer. Mais
-le vieux, attrapant à pleine main la lame dont la pointe allait lui
-crever le ventre, l'écarta, et il frappa d'un coup sec sur la tempe,
-avec la poignée du fouet, son ennemi qui s'abattit à ses pieds.
-
-Puis il regarda, effaré, stupide d'étonnement, le corps d'abord secoué
-de spasmes, puis immobile sur le ventre. Il se pencha, le retourna,
-le considéra quelque temps. L'homme avait les yeux clos; et un filet
-de sang coulait d'une fente au coin du front. Malgré la nuit, le père
-Antoine distinguait la tache brune de ce sang sur la neige.
-
-Il restait là, perdant la tête, tandis que son tombereau s'en allait
-toujours, au pas tranquille des chevaux.
-
-Qu'allait-il faire? Il serait fusillé! On brûlerait sa ferme, on
-ruinerait le pays! Que faire? que faire? Comment cacher le corps,
-cacher la mort, tromper les Prussiens? Il entendit des voix au loin,
-dans le grand silence des neiges. Alors, il s'affola, et, ramassant
-le casque, il recoiffa sa victime, puis, l'empoignant par les reins,
-il l'enleva, courut, rattrapa son attelage et lança le corps sur le
-fumier. Une fois chez lui, il aviserait.
-
-Il allait à petits pas, se creusant la cervelle, ne trouvant rien. Il
-se voyait, il se sentait perdu. Il rentra dans sa cour. Une lumière
-brillait à une lucarne, sa servante ne dormait pas encore; alors il
-fit vivement reculer sa voiture jusqu'au bord du trou à l'engrais. Il
-songeait qu'en renversant la charge, le corps posé dessus tomberait
-dessous dans la fosse; et il fit basculer le tombereau.
-
-Comme il l'avait prévu, l'homme fut enseveli sous le fumier. Antoine
-aplanit le tas avec sa fourche, puis la planta dans la terre à côté.
-Il appela son valet, ordonna de mettre les chevaux à l'écurie; et il
-rentra dans sa chambre.
-
-Il se coucha, réfléchissant toujours à ce qu'il allait faire, mais
-aucune idée ne l'illuminait, son épouvante allait croissant dans
-l'immobilité du lit. On le fusillerait! Il suait de peur; ses dents
-claquaient; il se releva, grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses
-draps.
-
-Alors il descendit à la cuisine, prit la bouteille de fine dans le
-buffet, et remonta. Il but deux grands verres de suite jetant une
-ivresse nouvelle par-dessus l'ancienne, sans calmer l'angoisse de son
-âme. Il avait fait là un joli coup, nom de Dieu d'imbécile!
-
-Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des
-explications et des malices; et, de temps en temps, il se rinçait la
-bouche avec une gorgée de fil en dix pour se mettre du cœur au ventre.
-
-Et il ne trouvait rien, mais rien.
-
-Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu'il appelait
-«Dévorant», se mit à hurler à la mort. Le père Antoine frémit jusque
-dans les moelles; et, chaque fois que la bête reprenait son gémissement
-lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux.
-
-Il s'était abattu sur une chaise, les jambes cassées, hébété, n'en
-pouvant plus, attendant avec anxiété que «Dévorant» recommençât sa
-plainte, et secoué par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer
-nos nerfs.
-
-L'horloge d'en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le
-paysan devenait fou. Il se leva pour aller déchaîner la bête, pour ne
-plus l'entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s'avança dans la nuit.
-
-La neige tombait toujours. Tout était blanc. Les bâtiments de la ferme
-faisaient de grandes taches noires. L'homme s'approcha de la niche. Le
-chien tirait sur sa chaîne. Il le lâcha. Alors «Dévorant» fit un bond,
-puis s'arrêta net, le poil hérissé, les pattes tendues, les crocs au
-vent, le nez tourné vers le fumier.
-
-Saint-Antoine, tremblant de la tête aux pieds, balbutia:--«Qué qu't'as
-donc, sale rosse?» et il avança de quelques pas, fouillant de l'œil
-l'ombre indécise, l'ombre terne de la cour.
-
-Alors, il vit une forme, une forme d'homme assis sur son fumier!
-
-Il regardait cela perclus d'horreur et haletant. Mais, soudain, il
-aperçut auprès de lui le manche de sa fourche piquée dans la terre; il
-l'arracha du sol; et, dans un de ces transports de peur qui rendent
-téméraires les plus lâches, il se rua en avant, pour voir.
-
-C'était lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d'ordure qui
-l'avait réchauffé, ranimé. Il s'était assis machinalement, et il
-restait là, sous la neige qui le poudrait, souillé de saletés et de
-sang, encore hébété par l'ivresse, étourdi par le coup, épuisé par sa
-blessure.
-
-Il aperçut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un
-mouvement afin de se lever. Mais le vieux, dès qu'il l'eut reconnu,
-écuma ainsi qu'une bête enragée.
-
-Il bredouillait:--«Ah! cochon! cochon! t'es pas mort! Tu vas me
-dénoncer, à c't'heure... Attends... attends!»
-
-Et, s'élançant sur l'Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur
-de ses deux bras sa fourche levée comme une lance, et il lui enfonça
-jusqu'au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine.
-
-Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de
-mort, tandis que le vieux paysan, retirant son arme des plaies, la
-replongeait coup sur coup dans le ventre, dans l'estomac, dans la
-gorge, frappant comme un forcené, trouant de la tête aux pieds le corps
-palpitant dont le sang fuyait par gros bouillons.
-
-Puis il s'arrêta, essoufflé de la violence de sa besogne, aspirant
-l'air à grandes gorgées, apaisé par le meurtre accompli.
-
-Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour
-allait poindre, il se mit à l'œuvre pour ensevelir l'homme.
-
-Il creusa un trou dans le fumier, trouva la terre, fouilla plus bas
-encore, travaillant d'une façon désordonnée dans un emportement de
-force avec des mouvements furieux des bras et de tout le corps.
-
-Lorsque la tranchée fut assez creuse, il roula le cadavre dedans, avec
-la fourche, rejeta la terre dessus, la piétina longtemps, remit en
-place le fumier, et il sourit en voyant la neige épaisse qui complétait
-sa besogne, et couvrait les traces de son voile blanc.
-
-Puis il repiqua sa fourche sur le tas d'ordure et rentra chez lui. Sa
-bouteille encore à moitié pleine d'eau-de-vie était restée sur une
-table. Il la vida d'une haleine, se jeta sur son lit, et s'endormit
-profondément.
-
-Il se réveilla dégrisé, l'esprit calme et dispos, capable de juger le
-cas et de prévoir l'événement.
-
-Au bout d'une heure il courait le pays en demandant partout des
-nouvelles de son soldat. Il alla trouver les officiers, pour savoir,
-disait-il, pourquoi on lui avait repris son homme.
-
-Comme on connaissait leur liaison, on ne le soupçonna pas; et il
-dirigea même les recherches en affirmant que le Prussien allait chaque
-soir courir le cotillon.
-
-Un vieux gendarme en retraite, qui tenait une auberge dans un village
-voisin et qui avait une jolie fille, fut arrêté et fusillé.
-
-
- _Saint-Antoine_ a paru dans _le Gil Blas_ du mardi 3 avril 1883, sous
- la signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-L'AVENTURE
-DE WALTER SCHNAFFS.
-
- _A Robert Pinchon._
-
-
-DEPUIS son entrée en France avec l'armée d'invasion, Walter Schnaffs
-se jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait
-avec peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds
-qu'il avait fort plats et fort gras. Il était en outre pacifique et
-bienveillant, nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre
-enfants qu'il adorait et marié avec une jeune femme blonde, dont il
-regrettait désespérément chaque soir les tendresses, les petits soins
-et les baisers. Il aimait se lever tard et se coucher tôt, manger
-lentement de bonnes choses et boire de la bière dans les brasseries. Il
-songeait en outre que tout ce qui est doux dans l'existence disparaît
-avec la vie; et il gardait au cœur une haine épouvantable, instinctive
-et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les revolvers
-et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes, se sentant incapable
-de manœuvrer assez vivement cette arme rapide pour défendre son gros
-ventre.
-
-Et quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son
-manteau à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux
-siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route:--S'il était
-tué, que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et les
-élèverait? A l'heure même, ils n'étaient pas riches, malgré les dettes
-qu'il avait contractées en partant pour leur laisser quelque argent. Et
-Walter Schnaffs pleurait quelquefois.
-
-Au commencement des batailles il se sentait dans les jambes de telles
-faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il n'avait songé que toute
-l'armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait
-le poil sur sa peau.
-
-Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse.
-
-Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie; et il fut un jour
-envoyé en reconnaissance avec un faible détachement qui devait
-simplement explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout
-semblait calme dans la campagne; rien n'indiquait une résistance
-préparée.
-
-Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite
-vallée que coupaient des ravins profonds quand une fusillade violente
-les arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs; et une troupe de
-francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la
-main, s'élança en avant, la baïonnette au fusil.
-
-Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et éperdu
-qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le
-saisit; mais il songea aussitôt qu'il courait comme une tortue en
-comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un
-troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas devant lui un large
-fossé plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta
-à pieds joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d'un
-pont dans une rivière.
-
-Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de
-lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains,
-et il tomba lourdement assis sur un lit de pierres.
-
-Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait
-fait. Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec
-précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de
-branchages enlacés, allant le plus vite possible, en s'éloignant du
-lieu du combat. Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un
-lièvre au milieu des hautes herbes sèches.
-
-Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris et
-des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessèrent.
-Tout redevint muet et calme.
-
-Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable.
-C'était un petit oiseau qui, s'étant posé sur une branche, agitait des
-feuilles mortes. Pendant près d'une heure, le cœur de Walter Schnaffs
-en battit à grands coups pressés.
-
-La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit
-à songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son
-armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer
-l'horrible vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances
-qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se
-sentait plus ce courage! Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour
-supporter les marches et affronter les dangers de toutes les minutes.
-
-Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher
-jusqu'à la fin des hostilités. Non, certes. S'il n'avait pas fallu
-manger, cette perspective ne l'aurait pas trop atterré; mais il fallait
-manger, manger tous les jours.
-
-Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le
-territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient défendre. Des frissons
-lui couraient sur la peau.
-
-Soudain il pensa: «Si seulement j'étais prisonnier!» Et son cœur
-frémit de désir, d'un désir violent, immodéré, d'être prisonnier des
-Français. Prisonnier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l'abri des
-balles et des sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison
-bien gardée. Prisonnier! Quel rêve!
-
-Et sa résolution fut prise immédiatement:
-
---Je vais me constituer prisonnier.
-
-Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais
-il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et
-par des terreurs nouvelles.
-
-Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des
-images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme.
-
-Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son
-casque à pointe, par la campagne.
-
-S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu,
-un Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant! Ils le
-massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs
-pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des
-vaincus exaspérés.
-
-S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés
-sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une
-heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé
-contre un mur en face de douze canons de fusils, dont les petits trous
-ronds et noirs semblaient le regarder.
-
-S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les hommes d'avant-garde
-le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier
-parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il
-entendait déjà les détonations irrégulières des soldats couchés
-dans les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ,
-s'affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il sentait
-entrer dans sa chair.
-
-Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue.
-
-La nuit était tout à fait venue, la nuit muette et noire. Il ne
-bougeait plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers
-qui passent dans les ténèbres. Un lapin, tapant du cul au bord d'un
-terrier, faillit faire s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes
-lui déchiraient l'âme, le traversant de peurs soudaines, douloureuses
-comme des blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir
-dans l'ombre; et il s'imaginait à tout moment entendre marcher près de
-lui.
-
-Après d'interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à
-travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors,
-un soulagement immense le pénétra; ses membres se détendirent, reposés
-soudain; son cœur s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit.
-
-Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu
-du ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne
-des champs; et Walter Schnaffs s'aperçut qu'il était atteint d'une faim
-aiguë.
-
-Il bâillait, la bouche humide à la pensée du saucisson, du bon
-saucisson des soldats; et son estomac lui faisait mal.
-
-Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles,
-et se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il
-établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution,
-combattu, malheureux, tiraillé par les raisons les plus contraires.
-
-Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de guetter le
-passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail
-dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en
-lui faisant bien comprendre qu'il se rendait.
-
-Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit
-sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies.
-
-Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas, à droite, un petit
-village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines!
-Là-bas, à gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un
-grand château flanqué de tourelles.
-
-Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien
-que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de
-ses entrailles.
-
-Et la nuit encore tomba sur lui.
-
-Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil
-fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil d'homme affamé.
-
-L'aurore de nouveau se leva sur sa tête. Il se remit en observation.
-Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle
-entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim!
-Il se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés.
-Puis des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient de son
-cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant partout à la fois, se
-glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand
-corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé.
-
-Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir de faiblesse
-et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s'apprêtait à s'élancer vers
-le village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois
-paysans qui s'en allaient aux champs avec leurs fourches sur l'épaule,
-et il replongea dans sa cachette.
-
-Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du
-fossé, et se mit en route, courbé, craintif, le cœur battant, vers le
-château lointain, préférant entrer là dedans plutôt qu'au village qui
-lui semblait redoutable comme une tanière pleine de tigres.
-
-Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même ouverte; et
-une forte odeur de viande cuite s'en échappait, une odeur qui pénétra
-brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs,
-qui le crispa, le fit haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant
-au cœur une audace désespérée.
-
-Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la
-fenêtre.
-
-Huit domestiques dînaient autour d'une grande table. Mais soudain une
-bonne demeura béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous
-les regards suivirent le sien!
-
-On aperçut l'ennemi!
-
-Seigneur! les Prussiens attaquaient le château!...
-
-Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur
-huit tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis une levée
-tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte
-du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et
-passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec
-la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait,
-toujours debout dans sa fenêtre.
-
-Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur d'appui et
-s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler
-comme un fiévreux: mais une terreur le retenait, le paralysait encore.
-Il écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient,
-des pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien
-inquiet tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit des
-bruits sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au
-pied des murs, des corps humains sautant du premier étage.
-
-Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château
-devint silencieux comme un tombeau.
-
-Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte, et il se
-mit à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s'il eût craint
-d'être interrompu trop tôt, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait
-à deux mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe;
-et des paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans
-l'estomac, gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait,
-prêt à crever à la façon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la
-cruche au cidre et se déblayait l'œsophage comme on lave un conduit
-bouché.
-
-Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles;
-puis, saoul de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par
-des hoquets, l'esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son
-uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux
-se fermaient, ses idées s'engourdissaient; il posa son front pesant
-dans ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion
-des choses et des faits.
-
-
-Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres
-du parc. C'était l'heure froide qui précède le jour.
-
-Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et
-parfois, un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe
-d'acier.
-
-Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux
-fenêtres seules brillaient encore au rez-de-chaussée.
-
-Soudain, une voix tonnante hurla:
-
---En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants!
-
-Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres
-s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança, brisa, creva tout,
-envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu'aux
-cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter
-Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le
-culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la tête.
-
-Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé
-et fou de peur.
-
-Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui planta son pied
-sur le ventre en vociférant:
-
---Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous!
-
-Le Prussien n'entendit que ce seul mot «prisonnier», et il gémit: «_ya,
-ya, ya_».
-
-Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive
-curiosité par ses vainqueurs qui soufflaient comme des baleines.
-Plusieurs s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion et de fatigue.
-
-Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin prisonnier!
-
-Un autre officier entra et prononça:
-
---Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir été
-blessés. Nous restons maîtres de la place.
-
-Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra: «Victoire!»
-
-Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche:
-
-«Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite,
-emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes
-hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains.»
-
-Le jeune officier reprit:
-
---Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?
-
-Le colonel répondit:
-
---Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de
-l'artillerie et des forces supérieures.
-
-Et il donna l'ordre de repartir.
-
-La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du château, et se mit
-en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garrotté, tenu
-par six guerriers le revolver au poing.
-
-Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait
-avec prudence, faisant halte de temps en temps.
-
-Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel,
-dont la garde nationale avait accompli ce fait d'armes.
-
-La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le
-casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes
-levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille
-au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens.
-
-Le colonel hurlait:
-
---Veillez à la sûreté du captif!
-
-On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter
-Schnaffs jeté dedans, libre de liens.
-
-Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment.
-
-Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis
-quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser, à danser
-éperdument, en levant les bras et les jambes, à danser en poussant des
-rires frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un
-mur.
-
-Il était prisonnier! Sauvé!
-
-
-C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à l'ennemi après
-six heures seulement d'occupation.
-
-Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête
-des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré.
-
-
- _L'Aventure de Walter Schnaffs_ a paru dans _le Gaulois_ du mercredi
- 11 avril 1883.
-
-
-
-
-LA TOMBE.
-
-
-LE dix-sept juillet mil huit cent quatre-vingt-trois, à deux heures
-et demie du matin, le gardien du cimetière de Béziers, qui habitait
-un petit pavillon au bout du champ des morts, fut réveillé par les
-jappements de son chien enfermé dans la cuisine.
-
-Il descendit aussitôt et vit que l'animal flairait sous la porte en
-aboyant avec fureur, comme si quelque vagabond eût rôdé autour de
-la maison. Le gardien Vincent prit alors son fusil et sortit avec
-précaution.
-
-Son chien partit en courant dans la direction de l'allée du général
-Bonnet et s'arrêta net auprès du monument de Mme Tomoiseau.
-
-Le gardien, avançant alors avec précaution, aperçut bientôt une petite
-lumière du côté de l'allée Malenvers. Il se glissa entre les tombes et
-fut témoin d'un acte horrible de profanation.
-
-Un homme avait déterré le cadavre d'une jeune femme ensevelie la
-veille, et il le tirait hors de la tombe.
-
-Une petite lanterne sourde, posée sur un tas de terre, éclairait cette
-scène hideuse.
-
-Le gardien Vincent, s'étant élancé sur ce misérable, le terrassa, lui
-lia les mains et le conduisit au poste de police.
-
-C'était un jeune avocat de la ville, riche, bien vu, du nom de
-Courbataille.
-
-Il fut jugé. Le ministère public rappela les actes monstrueux du
-sergent Bertrand et souleva l'auditoire.
-
-Des frissons d'indignation passaient dans la foule. Quand le magistrat
-s'assit, des cris éclatèrent: «A mort! A mort!» Le président eut
-grand'peine à faire rétablir le silence.
-
-Puis il prononça d'un ton grave:
-
-«Prévenu qu'avez-vous à dire pour votre défense?»
-
-Courbataille, qui n'avait point voulu d'avocat, se leva. C'était
-un beau garçon, grand, brun, avec un visage ouvert, des traits
-énergiques, un œil hardi.
-
-Des sifflets jaillirent du public.
-
-Il ne se troubla pas, et se mit à parler d'une voix un peu voilée, un
-peu basse d'abord, mais qui s'affermit peu à peu.
-
-«Monsieur le président,
-
-«Messieurs les jurés,
-
-«J'ai très peu de choses à dire. La femme dont j'ai violé la tombe
-avait été ma maîtresse. Je l'aimais.
-
-«Je l'aimais, non point d'un amour sensuel, non point d'une simple
-tendresse d'âme et de cœur, mais d'un amour absolu, complet, d'une
-passion éperdue.
-
-«Écoutez-moi:
-
-«Quand je l'ai rencontrée pour la première fois, j'ai ressenti, en la
-voyant, une étrange sensation. Ce ne fut point de l'étonnement, ni de
-l'admiration, ce ne fut point ce qu'on appelle le coup de foudre, mais
-un sentiment de bien-être délicieux, comme si on m'eût plongé dans un
-bain tiède. Ses gestes me séduisaient, sa voix me ravissait, toute sa
-personne me faisait un plaisir infini à regarder. Il me semblait aussi
-que je la connaissais depuis longtemps, que je l'avais vue déjà. Elle
-portait en elle quelque chose de mon esprit.
-
-«Elle m'apparaissait comme une réponse à un appel jeté par mon âme, à
-cet appel vague et continu que nous poussons vers l'Espérance durant
-tout le cours de notre vie.
-
-«Quand je la connus un peu plus, la seule pensée de la revoir
-m'agitait d'un trouble exquis et profond; le contact de sa main dans
-ma main était pour moi un tel délice que je n'en avais point imaginé
-de semblable auparavant, son sourire me versait dans les yeux une
-allégresse folle, me donnait envie de courir, de danser, de me rouler
-par terre.
-
-«Elle devint donc ma maîtresse.
-
-«Elle fut plus que cela, elle fut ma vie même. Je n'attendais plus rien
-sur la terre, je ne désirais rien, plus rien. Je n'enviais plus rien.
-
-«Or, un soir, comme nous étions allés nous promener un peu loin le long
-de la rivière, la pluie nous surprit. Elle eut froid.
-
-«Le lendemain une fluxion de poitrine se déclara. Huit jours plus tard
-elle expirait.
-
-«Pendant les heures d'agonie, l'étonnement, l'effarement m'empêchèrent
-de bien comprendre, de bien réfléchir.
-
-«Quand elle fut morte, le désespoir brutal m'étourdit tellement que je
-n'avais plus de pensée. Je pleurais.
-
-«Pendant toutes les horribles phases de l'ensevelissement ma douleur
-aiguë, furieuse, était encore une douleur de fou, une sorte de douleur
-sensuelle, physique.
-
-«Puis quand elle fut partie, quand elle fut en terre, mon esprit
-redevint net tout d'un coup et je passai par toute une suite de
-souffrances morales si épouvantables que l'amour même qu'elle m'avait
-donné était cher à ce prix-là.
-
-«Alors entra en moi cette idée fixe:
-
-«Je ne la reverrai plus.»
-
-«Quand on réfléchit à cela pendant un jour tout entier, une démence
-vous emporte! Songez! Un être est là, que vous adorez, un être unique,
-car dans toute l'étendue de la terre il n'en existe pas un second qui
-lui ressemble. Cet être s'est donné à vous, il crée avec vous cette
-union mystérieuse qu'on nomme l'Amour. Son œil vous semble plus vaste
-que l'espace, plus charmant que le monde, son œil clair où sourit la
-tendresse. Cet être vous aime. Quand il vous parle, sa voix vous verse
-un flot de bonheur.
-
-«Et tout d'un coup il disparaît! Songez! Il disparaît non pas
-seulement pour vous, mais pour toujours. Il est mort. Comprenez-vous
-ce mot? Jamais, jamais, jamais, nulle part, cet être n'existera plus.
-Jamais cet œil ne regardera plus rien; jamais cette voix, jamais une
-voix pareille, parmi toutes les voix humaines, ne prononcera de la même
-façon un des mots que prononçait la sienne.
-
-«Jamais aucun visage ne renaîtra semblable au sien. Jamais, jamais! On
-garde les moules des statues; on conserve des empreintes qui refont des
-objets avec les mêmes contours et les mêmes couleurs. Mais ce corps et
-ce visage, jamais ils ne reparaîtront sur la terre. Et pourtant il en
-naîtra des milliers de créatures, des millions, des milliards, et bien
-plus encore, et parmi toutes les femmes futures, jamais celle-là ne se
-retrouvera. Est-ce possible? On devient fou en y songeant!
-
-«Elle a existé vingt ans, pas plus, et elle a disparu pour toujours,
-pour toujours, pour toujours! Elle pensait, elle souriait, elle
-m'aimait. Plus rien. Les mouches qui meurent à l'automne sont autant
-que nous dans la création. Plus rien! Et je pensais que son corps,
-son corps frais, chaud, si doux, si blanc, si beau, s'en allait en
-pourriture dans le fond d'une boîte sous la terre. Et son âme, sa
-pensée, son amour, où?
-
-«Ne plus la revoir! Ne plus la revoir! L'idée me hantait de ce corps
-décomposé, que je pourrais peut-être reconnaître pourtant. Et je voulus
-le regarder encore une fois!
-
-«Je partis avec une bêche, une lanterne, un marteau. Je sautai
-par-dessus le mur du cimetière. Je retrouvai le trou de sa tombe; on ne
-l'avait pas encore tout à fait rebouché.
-
-«Je mis le cercueil à nu. Et je soulevai une planche. Une odeur
-abominable, le souffle infâme des putréfactions me monta dans la
-figure. Oh! son lit, parfumé d'iris!
-
-«J'ouvris la bière cependant, et je plongeai dedans ma lanterne
-allumée, et je la vis. Sa figure était bleue, bouffie, épouvantable! Un
-liquide noir avait coulé de sa bouche.
-
-«Elle! c'était elle! Une horreur me saisit. Mais j'allongeai le bras et
-je pris ses cheveux pour attirer à moi cette face monstrueuse!
-
-«C'est alors qu'on m'arrêta.
-
-«Toute la nuit j'ai gardé, comme on garde le parfum d'une femme après
-une étreinte d'amour, l'odeur immonde de cette pourriture, l'odeur de
-ma bien-aimée!
-
-«Faites de moi ce que vous voudrez.»
-
-Un étrange silence paraissait peser sur la salle. On semblait attendre
-quelque chose encore. Les jurés se retirèrent pour délibérer.
-
-Quand ils rentrèrent au bout de quelques minutes, l'accusé semblait
-sans craintes, et même sans pensée.
-
-Le président, avec les formules d'usage, lui annonça que ses juges le
-déclaraient innocent.
-
-Il ne fit pas un geste, et le public applaudit.
-
-
- _La Tombe_ a paru dans _le Gil Blas_ du 29 juillet 1883, sous la
- signature: MAUFRIGNEUSE.
-
-
-
-
-NOTES
-D'UN VOYAGEUR.
-
-
-SEPT heures. Un coup de sifflet; nous partons. Le train passe sur les
-plaques tournantes avec le bruit que font les orages au théâtre; puis
-il s'enfonce dans la nuit, haletant, soufflant sa vapeur, éclairant de
-reflets rouges des murs, des haies, des bois, des champs.
-
-Nous sommes six, trois sur chaque banquette, sous la lumière du
-quinquet. En face de moi, une grosse dame avec un gros monsieur, un
-vieux ménage. Un bossu tient le coin de gauche. A mes côtés, un jeune
-ménage, ou du moins, un jeune couple! Sont-ils mariés? La jeune femme
-est jolie, semble modeste, mais elle est trop parfumée. Quel est
-ce parfum-là? Je le connais sans le déterminer. Ah! j'y suis. Peau
-d'Espagne? Cela ne dit rien. Attendons.
-
-La grosse dame dévisage la jeune avec un air d'hostilité qui me donne à
-penser. Le gros monsieur ferme les yeux. Déjà! Le bossu s'est roulé en
-boule. Je ne vois plus où sont ses jambes. On n'aperçoit que son regard
-brillant sous une calotte grecque à gland rouge. Puis il plonge dans sa
-couverture de voyage. On dirait un petit paquet jeté sur la banquette.
-
-Seule la vieille dame reste en éveil, soupçonneuse, inquiète, comme un
-gardien chargé de veiller sur l'ordre et sur la moralité du wagon.
-
-Les jeunes gens demeurent immobiles, les genoux enveloppés du même
-châle, les yeux ouverts, sans parler; sont-ils mariés?
-
-Je fais à mon tour semblant de dormir et je guette.
-
-Neuf heures. La grosse dame va succomber, elle ferme les yeux coup sur
-coup, penche la tête vers sa poitrine et la relève par saccades. C'est
-fait. Elle dort.
-
-O sommeil, mystère ridicule qui donnes au visage les aspects les
-plus grotesques, tu es le révélateur de la laideur humaine. Tu fais
-apparaître tous les défauts, les difformités et les tares! Tu fais que
-chaque figure touchée par toi devient aussitôt une caricature.
-
-Je me lève et j'étends le léger voile bleu sur le quinquet. Puis je
-m'assoupis à mon tour.
-
-De temps en temps, l'arrêt du train me réveille. Un employé crie le nom
-d'une ville, puis nous repartons.
-
-Voici l'aurore. Nous suivons le Rhône, qui descend vers la
-Méditerranée. Tout le monde dort. Les jeunes gens sont enlacés. Un pied
-de la jeune femme est sorti du châle. Elle a des bas blancs! C'est
-commun: ils sont mariés. On ne sent pas bon dans le compartiment.
-J'ouvre une fenêtre pour changer l'air. Le froid réveille tout le
-monde, à l'exception du bossu qui ronfle comme une toupie sous sa
-couverture.
-
-La laideur des faces s'accentue encore sous la lumière du jour nouveau.
-
-La grosse dame, rouge, dépeignée, affreuse, jette un regard circulaire
-et méchant à ses voisins. La jeune femme regarde en souriant son
-compagnon. Si elle n'était point mariée elle aurait d'abord contemplé
-son miroir!
-
-Voici Marseille. Vingt minutes d'arrêt. Je déjeune. Nous repartons.
-Nous avons le bossu en moins et deux vieux messieurs en plus.
-
-Alors les deux ménages, l'ancien et le nouveau, déballent des
-provisions. Poulet par-ci, veau froid par-là, sel et poivre dans du
-papier, cornichons dans un mouchoir, tout ce qui peut vous dégoûter des
-nourritures pendant l'éternité! Je ne sais rien de plus commun, de plus
-grossier, de plus inconvenant, de plus mal appris que de manger dans un
-wagon où se trouvent d'autres voyageurs.
-
-S'il gèle, ouvrez les portières! S'il fait chaud, fermez-les et fumez
-la pipe, eussiez-vous horreur du tabac; mettez-vous à chanter, aboyez,
-livrez-vous aux excentricités les plus gênantes, retirez vos bottines
-et vos chaussettes et coupez les ongles de vos pieds; tâchez de rendre
-enfin à ces voisins mal élevés la monnaie de leur savoir-vivre.
-
-L'homme prévoyant emporte une fiole de benzine ou de pétrole pour la
-répandre sur les coussins dès qu'on se met à dîner près de lui. Tout
-est permis, tout est trop doux pour les rustres qui vous empoisonnent
-par l'odeur de leurs mangeailles.
-
-Nous suivons la mer bleue. Le soleil tombe en pluie sur la côte peuplée
-de villes charmantes.
-
-Voici Saint-Raphaël. Là-bas est Saint-Tropez, petite capitale de ce
-pays désert inconnu et ravissant qu'on nomme les Montagnes des Maures.
-Un grand fleuve sur lequel aucun pont n'est jeté, l'Argens, sépare du
-continent cette presqu'île sauvage, où l'on peut marcher un jour entier
-sans rencontrer un être, où les villages, perchés sur les monts, sont
-demeurés tels que jadis, avec leurs maisons orientales, leurs arcades,
-leurs portes cintrées, sculptées et basses.
-
-Aucun chemin de fer, aucune voiture publique ne pénètre dans ces
-vallons superbes et boisés. Seule, une antique patache porte les
-lettres de Hyères et de Saint-Tropez.
-
-Nous filons. Voici Cannes, si jolie au bord de ses deux golfes, en face
-des îles de Lérins qui seraient, si on les pouvait joindre à la terre,
-deux paradis pour les malades.
-
-Voici le golfe de Juan; l'escadre cuirassée semble endormie sur l'eau.
-
-Voici Nice. On a fait, paraît-il, une exposition dans cette ville.
-Allons la voir.
-
-On suit un boulevard qui a l'air d'un marais et on parvient, sur une
-hauteur, à un bâtiment d'un goût douteux et qui ressemble, en tout
-petit, au grand palais du Trocadéro.
-
-Là dedans, quelques promeneurs au milieu d'un chaos de caisses.
-
-L'exposition, ouverte depuis longtemps déjà, sera prête sans doute pour
-l'année prochaine.
-
-L'intérieur serait joli s'il était terminé. Mais... il en est loin.
-
-Deux sections m'attirent surtout: «les comestibles et les beaux-arts».
-Hélas! voici bien des fruits confits de Grasse, des dragées, mille
-choses exquises à manger... Mais... il est interdit d'en vendre... On
-ne peut que les regarder... Et cela pour ne point nuire au commerce
-de ville! Exposer des sucreries pour la seule joie du regard et avec
-défense d'y goûter me paraît certes une des plus belles inventions de
-l'esprit humain.
-
-Les beaux-arts sont... en préparation. On a ouvert cependant quelques
-salles où l'on voit de fort beaux paysages de Harpignies, de Guillemet,
-de Le Poittevin, un superbe portrait de Mlle Alice Regnault par
-Courtois, un délicieux Béraud, etc... Le reste... après déballage.
-
-Comme il faut, quand on visite, visiter tout, je veux m'offrir une
-ascension libre et je me dirige vers le ballon de M. Godard et Cie.
-
-Le mistral souffle. L'aérostat se balance d'une manière inquiétante.
-Puis une détonation se produit. Ce sont les cordes du filet qui se
-rompent. On interdit au public l'entrée de l'enceinte. On me met
-également à la porte.
-
-Je grimpe sur ma voiture et je regarde.
-
-De seconde en seconde, quelques nouvelles attaches claquent avec un
-bruit singulier, et la peau brune du ballon s'efforce de sortir des
-mailles qui la retiennent. Puis soudain, sous une rafale plus violente,
-une déchirure immense ouvre de bas en haut la grosse boule volante, qui
-s'abat comme une toile flasque, crevée et morte.
-
-
-A mon réveil, le lendemain, je me fais apporter les journaux de la
-ville et je lis avec stupeur: «La tempête qui règne actuellement sur
-notre littoral a obligé l'administration des ballons captifs et libres
-de Nice, pour éviter un accident, de dégonfler son grand aérostat.
-
-Le système de dégonflement instantané qu'a employé M. Godard est une de
-ses inventions qui lui font le plus grand honneur.»
-
-Oh! Oh! Oh! Oh!
-
-O brave public!
-
-
-Toute la côte de la Méditerranée est la Californie des pharmaciens. Il
-faut être dix fois millionnaire pour oser acheter une simple boîte de
-pâte pectorale chez ces commerçants superbes qui vendent le jujube au
-prix des diamants.
-
-On peut aller de Nice à Monaco par la Corniche, en suivant la mer. Rien
-de plus joli que cette route taillée dans le roc, qui contourne des
-golfes, passe sous des voûtes, court et circule dans le flanc de la
-montagne au milieu d'un paysage admirable.
-
-Voici Monaco sur son rocher, et, derrière, Monte-Carlo... Chut!...
-Quand on aime le jeu, je comprends qu'on adore cette jolie petite
-ville. Mais comme elle est morne et triste pour ceux qui ne jouent
-point! On n'y trouve aucun autre plaisir, aucune autre distraction.
-
-Plus loin, c'est Menton, le point le plus chaud de la côte et le
-plus fréquenté par les malades. Là, les oranges mûrissent et les
-poitrinaires guérissent.
-
-Je prends le train de nuit pour retourner à Cannes. Dans mon wagon,
-deux dames et un Marseillais qui raconte obstinément des drames de
-chemin de fer, des assassinats et des vols.
-
-«... J'ai connu un Corse, madame, qui s'en venait à Paris avec son
-fils. Je parle de loin, c'était dans les premiers temps de la ligne P.
-L. M. Je monte avec eux, puisque nous étions amis, et nous voici partis.
-
-«Le fils, qui avait vingt ans, n'en revenait pas de voir courir
-le convoi, et il restait tout le temps penché à la portière pour
-regarder. Son père lui disait sans cesse: «Hé! prends garde, Mathéo,
-de te pencher trop, que tu pourrais te faire mal.» Mais le garçon ne
-répondait seulement point.
-
-«Moi je disais au père:
-
---«Té, laisse-le donc, si ça l'amuse.
-
-«Mais le père reprenait:
-
---«Allons, Mathéo, ne te penche pas comme ça.
-
-«Alors, comme le fils n'entendait point, il le prit par son vêtement
-pour le faire rentrer dans le wagon, et il tira.
-
-«Mais voilà que le corps nous tomba sur les genoux. Il n'avait plus
-de tête, madame... elle avait été coupée par un tunnel. Et le cou ne
-saignait seulement plus; tout avait coulé le long de la route...»
-
-Une des dames poussa un soupir, ferma les yeux, et s'abattit vers sa
-voisine. Elle avait perdu connaissance...
-
-
- _Notes d'un Voyageur_ ont paru dans _le Gaulois_ du 4 février 1884.
-
-
-
-
-AVIS.
-
-
-Nous aurions voulu faire suivre le présent volume, comme les
-précédents, de quelques opinions de la Presse. Nous n'en voyons guère
-qui méritent d'être réimprimées ici. Outre qu'un livre de nouvelles ne
-bénéficie jamais, auprès de la critique, de l'attention que suscite
-le roman, il importe de rappeler que les premiers grands succès de
-Maupassant ont été avant tout de public et d'opinion. D'ailleurs,
-au moment où les _Contes de la Bécasse_ parurent, leur auteur était
-encore rangé dans l'école naturaliste, et on sait assez que ladite
-école se butait alors à la mauvaise volonté avouée de toute la critique
-officielle.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- Pages.
-
- La Bécasse. 1
-
- Ce cochon de Morin. 9
-
- La Folle. 35
-
- Pierrot. 45
-
- Menuet. 59
-
- La Peur. 71
-
- Farce normande. 85
-
- Les Sabots. 97
-
- La Rempailleuse. 111
-
- En mer. 127
-
- Un Normand. 141
-
- Le Testament. 155
-
- Aux champs. 167
-
- Un Coq chanta. 181
-
- Un Fils. 193
-
- Saint-Antoine. 215
-
- L'Aventure de Walter Schnaffs. 233
-
- La Tombe (_inédit_). 251
-
- Notes d'un voyageur (_inédit_). 261
-
-
- * * * * *
-
-
- Liste des modifications:
-
- Page 6: «le» remplacé par «de» (par le bout de la mince aiguille
- qui leur sert de bec)
- Page 91: «deux» remplacé par «d'eux» (L'un d'eux, soudain, ...)
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassan
- - volume 06, by Guy de Maupassant
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 6 ***
-
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-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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-1.E.9.
-
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassant -
-volume 06, by Guy de Maupassant
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: OEuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 06
-
-Author: Guy de Maupassant
-
-Release Date: February 22, 2016 [EBook #51266]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 6 ***
-
-
-
-
-Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed
-Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p>
-
-<p><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p>
-
-<h1><span class="small70">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br />
-<span class="small50">DE</span><br />
-GUY DE MAUPASSANT</h1>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="print">LA PRÉSENTE ÉDITION</p>
-
-<p class="print">DES</p>
-
-<p class="print">ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT</p>
-
-<p class="print">A ÉTÉ TIRÉE</p>
-
-<p class="print">PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE</p>
-
-<p class="print">EN VERTU D’UNE AUTORISATION</p>
-
-<p class="print">DE M. LE GARDE DES SCEAUX</p>
-
-<p class="print">EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="title">IL A ÉTÉ TIRÉ À PART</p>
-
-<p class="title">100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE</p>
-
-<p class="title">SAVOIR:</p>
-
-<p class="title margintop1">60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.<br />
-20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.<br />
-20 exemplaires (81 à 100) sur chine.</p>
-
-<hr class="small2" />
-
-<p class="title"><i>Le texte de ce volume<br />
-est conforme à celui de l’édition originale</i>: Contes de la Bécasse.<br />
-<i>Paris, Ed. Rouveyre et G. Blond, 1883,<br />
-avec addition de</i>:<br />
-La Tombe, Notes d’un Voyageur (<i>inédits</i>).</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<p class="title">ŒUVRES COMPLÈTES</p>
-
-<p class="title small80">DE</p>
-
-<p class="title maupassant">GUY&nbsp;&nbsp;DE&nbsp;&nbsp;MAUPASSANT</p>
-
-<hr class="small5" />
-
-<p class="contes">CONTES</p>
-
-<p class="center">DE</p>
-
-<p class="becasse">LA BÉCASSE</p>
-
-<p class="center">LA TOMBE.—NOTES D’UN VOYAGEUR</p>
-
-<div class="figcenter2" style="width: 135px;">
- <img src="images/abeille.jpg" alt="" title="" width="135" height="200" />
-</div>
-
-<p class="title big130"><b>PARIS</b></p>
-
-<p class="title big110">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p>
-
-<p class="title small95">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</p>
-
-<hr class="small6" />
-
-<p class="title big110">MDCCCCVIII</p>
-
-<p class="title"><small><i>Tous droits réservés.</i></small></p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_1">LA BÉCASSE.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> vieux baron des Ravots avait été pendant quarante ans le roi des
-chasseurs de sa province. Mais, depuis cinq à six années, une paralysie
-des jambes le clouait à son fauteuil, et il ne pouvait plus que tirer
-des pigeons de la fenêtre de son salon ou du haut de son grand perron.</p>
-
-<p>Le reste du temps il lisait.</p>
-
-<p>C’était un homme de commerce aimable chez qui était resté beaucoup de
-l’esprit lettré du dernier siècle. Il adorait les contes, les petits
-contes polissons, et aussi les histoires vraies arrivées dans son
-entourage. Dès qu’un ami entrait chez lui, il demandait:</p>
-
-<p>—Eh bien, quoi de nouveau?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_4">4</span></p>
-
-<p>Et il savait interroger à la façon d’un juge d’instruction.</p>
-
-<p>Par les jours de soleil il faisait rouler devant la porte son large
-fauteuil pareil à un lit. Un domestique, derrière son dos, tenait
-les fusils, les chargeait et les passait à son maître; un autre
-valet, caché dans un massif, lâchait un pigeon de temps en temps, à
-des intervalles irréguliers, pour que le baron ne fût pas prévenu et
-demeurât en éveil.</p>
-
-<p>Et, du matin au soir, il tirait les oiseaux rapides, se désolant quand
-il s’était laissé surprendre, et riant aux larmes quand la bête tombait
-d’aplomb ou faisait quelque culbute inattendue et drôle. Il se tournait
-alors vers le garçon qui chargeait les armes, et il demandait, en
-suffoquant de gaieté:</p>
-
-<p>—Y est-il, celui-là, Joseph! As-tu vu comme il est descendu?</p>
-
-<p>Et Joseph répondait invariablement:</p>
-
-<p>—Oh! monsieur le baron ne les manque pas.</p>
-
-<p>A l’automne, au moment des chasses, il invitait, comme à l’ancien
-temps, ses amis, et il aimait entendre au loin les détonations. Il
-les comptait, heureux quand elles se précipitaient. Et, le soir, il
-exigeait de chacun le récit fidèle de sa journée.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span></p>
-
-<p>Et on restait trois heures à table en racontant des coups de fusil.</p>
-
-<p>C’étaient d’étranges et invraisemblables aventures, où se complaisait
-l’humeur hâbleuse des chasseurs. Quelques-unes avaient fait date et
-revenaient régulièrement. L’histoire d’un lapin que le petit vicomte de
-Bourril avait manqué dans son vestibule les faisait se tordre chaque
-année de la même façon. Toutes les cinq minutes un nouvel orateur
-prononçait:</p>
-
-<p>—J’entends: «Birr! birr!» et une compagnie magnifique me part à dix
-pas. J’ajuste: pif! paf! j’en vois tomber une pluie, une vraie pluie.
-Il y en avait sept!</p>
-
-<p>Et tous, étonnés, mais réciproquement crédules, s’extasiaient.</p>
-
-<p>Mais il existait dans la maison une vieille coutume, appelée le «conte
-de la Bécasse».</p>
-
-<p>Au moment du passage de cette reine des gibiers, la même cérémonie
-recommençait à chaque dîner.</p>
-
-<p>Comme ils adoraient l’incomparable oiseau, on en mangeait tous les
-soirs un par convive; mais on avait soin de laisser dans un plat toutes
-les têtes.</p>
-
-<p>Alors le baron, officiant comme un évêque, <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> se faisait apporter sur
-une assiette un peu de graisse, oignait avec soin les têtes précieuses
-en les tenant par le bout de la mince aiguille qui leur sert <ins class="correction" title="le">de</ins> bec.
-Une chandelle allumée était posée près de lui, et tout le monde se
-taisait, dans l’anxiété de l’attente.</p>
-
-<p>Puis il saisissait un des crânes ainsi préparés, le fixait sur une
-épingle, piquait l’épingle sur un bouchon, maintenait le tout en
-équilibre au moyen de petits bâtons croisés comme des balanciers,
-et plantait délicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en
-manière de tourniquet.</p>
-
-<p>Tous les convives comptaient ensemble, d’une voix forte:</p>
-
-<p>—Une,—deux,—trois.</p>
-
-<p>Et le baron, d’un coup de doigt, faisait vivement pivoter ce joujou.</p>
-
-<p>Celui des invités que désignait, en s’arrêtant, le long bec pointu
-devenait maître de toutes les têtes, régal exquis qui faisait loucher
-ses voisins.</p>
-
-<p>Il les prenait une à une et les faisait griller sur la chandelle. La
-graisse crépitait, la peau rissolée fumait, et l’élu du hasard croquait
-le crâne suiffé en le tenant par le nez et en poussant des exclamations
-de plaisir.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_7">7</span></p>
-
-<p>Et chaque fois les dîneurs, levant leurs verres, buvaient à sa santé.</p>
-
-<p>Puis, quand il avait achevé le dernier, il devait, sur l’ordre du
-baron, conter une histoire pour indemniser les déshérités.</p>
-
-<p>Voici quelques-uns de ces récits:</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>La Bécasse</i> a paru (faisant un tout avec <i>La Folle</i>) dans <i>le
- Gaulois</i> du mardi 5 décembre 1882.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_2">CE COCHON DE MORIN.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A M. Oudinot.</i></p>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">Ç</span><span class="smcap">a</span>, mon ami, dis-je à Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre
-mots, «ce cochon de Morin». Pourquoi, diable, n’ai-je jamais entendu
-parler de Morin sans qu’on le traitât de «cochon»?</p>
-
-<p>Labarbe, aujourd’hui député, me regarda avec des yeux de chat-huant.
-«Comment, tu ne sais pas l’histoire de Morin, et tu es de la Rochelle?»</p>
-
-<p>J’avouai que je ne savais pas l’histoire de Morin. Alors Labarbe se
-frotta les mains et commença son récit.</p>
-
-<p>«Tu as connu Morin, n’est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin
-de mercerie sur le quai de la Rochelle?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_12">12</span></p>
-
-<p>—«Oui, parfaitement.</p>
-
-<p>—«Eh bien, sache qu’en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours
-à Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous prétexte de
-renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un
-commerçant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu
-dans le sang. Tous les soirs des spectacles, des frôlements de femmes,
-une continuelle excitation d’esprit. On devient fou. On ne voit plus
-que danseuses en maillot, actrices décolletées, jambes rondes, épaules
-grasses, tout cela presque à portée de la main, sans qu’on ose ou
-qu’on puisse y toucher. C’est à peine si on goûte, une fois ou deux,
-à quelques mets inférieurs. Et l’on s’en va, le cœur encore tout
-secoué, l’âme émoustillée, avec une espèce de démangeaison de baisers
-qui vous chatouillent les lèvres.</p>
-
-<p>Morin se trouvait dans cet état, quand il prit son billet pour la
-Rochelle par l’express de 8 h. 40 du soir. Et il se promenait plein de
-regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer
-d’Orléans, quand il s’arrêta net devant une jeune femme qui embrassait
-une vieille dame. Elle avait relevé <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> sa voilette, et Morin, ravi,
-murmura: «Bigre, la belle personne!»</p>
-
-<p>Quand elle eut fait ses adieux à la vieille, elle entra dans la salle
-d’attente, et Morin la suivit; puis elle passa sur le quai, et Morin la
-suivit encore; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit
-toujours.</p>
-
-<p>Il y avait peu de voyageurs pour l’express. La locomotive siffla; le
-train partit. Ils étaient seuls.</p>
-
-<p>Morin la dévorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf à vingt ans;
-elle était blonde, grande, d’allure hardie. Elle roula autour de ses
-jambes une couverture de voyage, et s’étendit sur les banquettes pour
-dormir.</p>
-
-<p>Morin se demandait: «Qui est-ce?» Et mille suppositions, mille projets
-lui traversaient l’esprit. Il se disait: «On raconte tant d’aventures
-de chemin de fer. C’en est une peut-être qui se présente pour moi. Qui
-sait? une bonne fortune est si vite arrivée. Il me suffirait peut-être
-d’être audacieux. N’est-ce pas Danton qui disait: «De l’audace, de
-l’audace, et toujours de l’audace.» Si ce n’est pas Danton, c’est
-Mirabeau. Enfin, qu’importe. Oui, mais je manque d’audace, voilà le
-hic. Oh! Si on savait, si on pouvait lire dans les <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> âmes! Je parie
-qu’on passe tous les jours, sans s’en douter, à côté d’occasions
-magnifiques. Il lui suffirait d’un geste pourtant pour m’indiquer
-qu’elle ne demande pas mieux...»</p>
-
-<p>Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe.
-Il imaginait une entrée en rapport chevaleresque, des petits services
-qu’il lui rendait, une conversation vive, galante, finissait par une
-déclaration qui finissait par... par ce que tu penses.</p>
-
-<p>Mais ce qui lui manquait toujours, c’était le début, le prétexte. Et il
-attendait une circonstance heureuse, le cœur ravagé, l’esprit sens
-dessus dessous.</p>
-
-<p>La nuit cependant s’écoulait et la belle enfant dormait toujours,
-tandis que Morin méditait sa chute. Le jour parut, et bientôt le soleil
-lança son premier rayon, un long rayon clair venu du bout de l’horizon,
-sur le doux visage de la dormeuse.</p>
-
-<p>Elle s’éveilla, s’assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit.
-Elle sourit en femme heureuse, d’un air engageant et gai. Morin
-tressaillit. Pas de doute, c’était pour lui ce sourire-là, c’était bien
-une invitation discrète, le signal rêvé qu’il attendait. Il voulait
-dire, ce sourire: «Êtes-vous bête, êtes-vous niais, <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> êtes-vous
-jobard, d’être resté là, comme un pieu, sur votre siège depuis hier
-soir.</p>
-
-<p>«Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante? Et vous demeurez comme
-ça toute une nuit en tête à tête avec une jolie femme sans rien oser,
-grand sot.»</p>
-
-<p>Elle souriait toujours en le regardant; elle commençait même à rire; et
-il perdait la tête, cherchant un mot de circonstance, un compliment,
-quelque chose à dire enfin, n’importe quoi. Mais il ne trouvait rien,
-rien. Alors, saisi d’une audace de poltron, il pensa: «Tant pis, je
-risque tout»; et brusquement, sans crier «gare», il s’avança, les mains
-tendues, les lèvres gourmandes, et, la saisissant à pleins bras, il
-l’embrassa.</p>
-
-<p>D’un bond elle fut debout criant: «Au secours», hurlant d’épouvante.
-Et elle ouvrit la portière, elle agita ses bras dehors, folle de peur,
-essayant de sauter, tandis que Morin éperdu, persuadé qu’elle allait se
-précipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en bégayant: «Madame...
-oh!... madame.»</p>
-
-<p>Le train ralentit sa marche, s’arrêta. Deux employés se précipitèrent
-aux signaux désespérés de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en
-balbutiant: «Cet homme a <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> voulu... a voulu... me... me...» Et elle
-s’évanouit.</p>
-
-<p>On était en gare de Mauzé. Le gendarme présent arrêta Morin.</p>
-
-<p>Quand la victime de sa brutalité eut repris connaissance, elle fit sa
-déclaration. L’autorité verbalisa. Et le pauvre mercier ne put regagner
-son domicile que le soir, sous le coup d’une poursuite judiciaire pour
-outrage aux bonnes mœurs dans un lieu public.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_17">17</span></p>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>J’étais alors rédacteur en chef du <i>Fanal des Charentes</i>; et je voyais
-Morin, chaque soir, au Café du commerce.</p>
-
-<p>Dès le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que
-faire. Je ne lui cachai pas mon opinion: «Tu n’es qu’un cochon. On ne
-se conduit pas comme ça.»</p>
-
-<p>Il pleurait; sa femme l’avait battu; et il voyait son commerce ruiné,
-son nom dans la boue, déshonoré, ses amis, indignés, ne le saluant
-plus. Il finit par me faire pitié, et j’appelai mon collaborateur
-Rivet, un petit homme goguenard et de bon conseil, pour prendre ses
-avis.</p>
-
-<p>Il m’engagea à voir le procureur impérial, qui était de mes amis. Je
-renvoyai Morin chez lui et je me rendis chez ce magistrat.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_18">18</span></p>
-
-<p>J’appris que la femme outragée était une jeune fille, M<sup>lle</sup> Henriette
-Bonnel, qui venait de prendre à Paris ses brevets d’institutrice et
-qui, n’ayant plus ni père ni mère, passait ses vacances chez son oncle
-et sa tante, braves petits bourgeois de Mauzé.</p>
-
-<p>Ce qui rendait grave la situation de Morin, c’est que l’oncle avait
-porté plainte. Le ministère public consentait à laisser tomber
-l’affaire si cette plainte était retirée. Voilà ce qu’il fallait
-obtenir.</p>
-
-<p>Je retournai chez Morin. Je le trouvai dans son lit, malade d’émotion
-et de chagrin. Sa femme, une grande gaillarde osseuse et barbue, le
-maltraitait sans repos. Elle m’introduisit dans la chambre en me criant
-par la figure: «Vous venez voir ce cochon de Morin? Tenez, le voilà, le
-coco!»</p>
-
-<p>Et elle se planta devant le lit, les poings sur les hanches. J’exposai
-la situation; et il me supplia d’aller trouver la famille. La mission
-était délicate; cependant je l’acceptai. Le pauvre diable ne cessait de
-répéter: «Je t’assure que je ne l’ai pas même embrassée, non, pas même.
-Je te le jure!»</p>
-
-<p>Je répondis: «C’est égal, tu n’es qu’un cochon.» Et je pris mille
-francs qu’il m’abandonna <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> pour les employer comme je le jugerais
-convenable.</p>
-
-<p>Mais comme je ne tenais pas à m’aventurer seul dans la maison des
-parents, je priai Rivet de m’accompagner. Il y consentit, à la
-condition qu’on partirait immédiatement, car il avait, le lendemain
-dans l’après-midi, une affaire urgente à la Rochelle.</p>
-
-<p>Et, deux heures plus tard, nous sonnions à la porte d’une jolie
-maison de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C’était
-elle assurément. Je dis tout bas à Rivet: «Sacrebleu, je commence à
-comprendre Morin.»</p>
-
-<p>L’oncle, M. Tonnelet, était justement un abonné du <i>Fanal</i>, un fervent
-coreligionnaire politique qui nous reçut à bras ouverts, nous félicita,
-nous congratula, nous serra les mains, enthousiasmé d’avoir chez lui
-les deux rédacteurs de son journal. Rivet me souffla dans l’oreille:
-«Je crois que nous pourrons arranger l’affaire de ce cochon de Morin.»</p>
-
-<p>La nièce s’était éloignée; et j’abordai la question délicate. J’agitai
-le spectre du scandale; je fis valoir la dépréciation inévitable que
-subirait la jeune personne après le bruit d’une pareille affaire; car
-on ne croirait jamais à un simple baiser.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span></p>
-
-<p>Le bonhomme semblait indécis; mais il ne pouvait rien décider sans sa
-femme qui ne rentrerait que tard dans la soirée. Tout à coup il poussa
-un cri de triomphe: «Tenez, j’ai une idée excellente. Je vous tiens, je
-vous garde. Vous allez dîner et coucher ici tous les deux; et, quand ma
-femme sera revenue, j’espère que nous nous entendrons.»</p>
-
-<p>Rivet résistait; mais le désir de tirer d’affaire ce cochon de Morin le
-décida; et nous acceptâmes l’invitation.</p>
-
-<p>L’oncle se leva, radieux, appela sa nièce, et nous proposa une
-promenade dans sa propriété en proclamant: «A ce soir les affaires
-sérieuses.»</p>
-
-<p>Rivet et lui se mirent à parler politique.</p>
-
-<p>Quant à moi, je me trouvai bientôt à quelques pas en arrière, à côté de
-la jeune fille. Elle était vraiment charmante, charmante!</p>
-
-<p>Avec des précautions infinies, je commençai à lui parler de son
-aventure pour tâcher de m’en faire une alliée.</p>
-
-<p>Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde; elle m’écoutait de
-l’air d’une personne qui s’amuse beaucoup.</p>
-
-<p>Je lui disais: «Songez donc, mademoiselle, à tous les ennuis que
-vous aurez. Il vous faudra <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> comparaître devant le tribunal,
-affronter les regards malicieux, parler en face de tout ce monde,
-raconter publiquement cette triste scène du wagon. Voyons, entre nous,
-n’auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre à sa place
-ce polisson sans appeler les employés; et de changer simplement de
-voiture.»</p>
-
-<p>Elle se mit à rire. «C’est vrai ce que vous dites! mais que
-voulez-vous? J’ai eu peur; et, quand on a peur, on ne raisonne plus.
-Après avoir compris la situation, j’ai bien regretté mes cris; mais il
-était trop tard. Songez aussi que cet imbécile s’est jeté sur moi comme
-un furieux, sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais
-même pas ce qu’il me voulait.»</p>
-
-<p>Elle me regardait en face, sans être troublée ou intimidée. Je me
-disais: «Mais c’est une gaillarde; cette fille. Je comprends que ce
-cochon de Morin se soit trompé.»</p>
-
-<p>Je repris, en badinant: «Voyons, mademoiselle, avouez qu’il était
-excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d’une aussi
-belle personne que vous sans éprouver le désir absolument légitime de
-l’embrasser.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p>
-
-<p>Elle rit plus fort, toutes les dents au vent: «Entre le désir et
-l’action, monsieur, il y a place pour le respect.»</p>
-
-<p>La phrase était drôle, bien que peu claire. Je demandai brusquement:
-«Eh bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant; qu’est-ce que
-vous feriez?»</p>
-
-<p>Elle s’arrêta pour me considérer du haut en bas, puis elle dit,
-tranquillement: «Oh, vous, ce n’est pas la même chose.»</p>
-
-<p>Je le savais bien, parbleu, que ce n’était pas la même chose, puisqu’on
-m’appelait dans toute la province «le beau Labarbe». J’avais trente
-ans, alors, mais je demandai: «Pourquoi ça?»</p>
-
-<p>Elle haussa les épaules, et répondit: «Tiens! parce que vous n’êtes pas
-aussi bête que lui.» Puis elle ajouta, en me regardant en dessous: «Ni
-aussi laid.»</p>
-
-<p>Avant qu’elle eût pu faire un mouvement pour m’éviter, je lui avais
-planté un bon baiser sur la joue. Elle sauta de côté, mais trop tard.
-Puis elle dit: «Eh bien vous n’êtes pas gêné non plus, vous. Mais ne
-recommencez pas ce jeu-là.»</p>
-
-<p>Je pris un air humble et je dis à mi-voix: «Oh! mademoiselle, quant
-à moi, si <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> j’ai un désir au cœur, c’est de passer devant un
-tribunal pour la même cause que Morin.»</p>
-
-<p>Elle demanda à son tour: «Pourquoi ça?» Je la regardai au fond des yeux
-sérieusement. «Parce que vous êtes une des plus belles créatures qui
-soient; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire,
-que d’avoir voulu vous violenter. Parce qu’on dirait après vous avoir
-vue: «Tiens, Labarbe n’a pas volé ce qui lui arrive, mais il a eu de la
-chance tout de même.»</p>
-
-<p>Elle se remit à rire de tout son cœur.</p>
-
-<p>«Êtes-vous drôle?» Elle n’avait pas fini le mot «<i>drôle</i>» que je la
-tenais à pleins bras et je lui jetais des baisers voraces partout où
-je trouvais une place, dans les cheveux, sur le front, sur les yeux,
-sur la bouche parfois, sur les joues, par toute la tête, dont elle
-découvrait toujours malgré elle un coin pour garantir les autres.</p>
-
-<p>A la fin, elle se dégagea, rouge et blessée. «Vous êtes un grossier,
-monsieur, et vous me faites repentir de vous avoir écouté.»</p>
-
-<p>Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant: «Pardon, pardon,
-mademoiselle. Je vous ai blessée; j’ai été brutal! Ne m’en <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> voulez
-pas. Si vous saviez?...» Je cherchais vainement une excuse.</p>
-
-<p>Elle prononça, au bout d’un moment: «Je n’ai rien à savoir, monsieur.»</p>
-
-<p>Mais j’avais trouvé; je m’écriai: «Mademoiselle, voici un an que je
-vous aime!»</p>
-
-<p>Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris: «Oui,
-mademoiselle, écoutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien
-de lui. Peu m’importe qu’il aille en prison et devant les tribunaux.
-Je vous ai vue ici l’an passé, vous étiez là-bas, devant la grille.
-J’ai reçu une secousse en vous apercevant et votre image ne m’a plus
-quitté. Croyez-moi, ou ne me croyez pas, peu m’importe. Je vous ai
-trouvée adorable; votre souvenir me possédait; j’ai voulu vous revoir;
-j’ai saisi le prétexte de cette bête de Morin; et me voici. Les
-circonstances m’ont fait passer les bornes; pardonnez-moi, je vous en
-supplie, pardonnez-moi.»</p>
-
-<p>Elle guettait la vérité dans mon regard, prête à sourire de nouveau; et
-elle murmura: «Blagueur.»</p>
-
-<p>Je levai la main, et, d’un ton sincère (je crois même que j’étais
-sincère): «Je vous jure que je ne mens pas.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_25">25</span></p>
-
-<p>Elle dit simplement: «Allons donc.»</p>
-
-<p>Nous étions seuls, tout seuls, Rivet et l’oncle ayant disparu dans les
-allées tournantes; et je lui fis une vraie déclaration, longue, douce,
-en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle écoutait cela comme
-une chose agréable et nouvelle, sans bien savoir ce qu’elle en devait
-croire.</p>
-
-<p>Je finissais par me sentir troublé; par penser ce que je disais;
-j’étais pâle, oppressé, frissonnant; et, doucement, je lui pris la
-taille.</p>
-
-<p>Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux frisés de l’oreille.
-Elle semblait morte tant elle était rêveuse.</p>
-
-<p>Puis sa main rencontra la mienne et la serra; je pressai lentement sa
-taille d’une étreinte tremblante et toujours grandissante; elle ne
-remuait plus du tout; j’effleurais sa joue de ma bouche; et tout à coup
-mes lèvres, sans chercher, trouvèrent les siennes. Ce fut un long, long
-baiser; et il aurait encore duré longtemps; si je n’avais entendu «hum,
-hum» à quelques pas derrière moi.</p>
-
-<p>Elle s’enfuit à travers un massif. Je me retournai et j’aperçus Rivet
-qui me rejoignait.</p>
-
-<p>Il se campa au milieu du chemin; et sans <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> rire: «Eh bien! c’est
-comme ça que tu arranges l’affaire de ce cochon de Morin.»</p>
-
-<p>Je répondis avec fatuité: «On fait ce qu’on peut, mon cher. Et l’oncle?
-Qu’en as-tu obtenu? Moi, je réponds de la nièce.»</p>
-
-<p>Rivet déclara: «J’ai été moins heureux avec l’oncle.»</p>
-
-<p>Et je lui pris le bras pour rentrer.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_27">27</span></p>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Le dîner acheva de me faire perdre la tête. J’étais à côté d’elle et ma
-main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe; mon pied pressait
-son pied; nos regards se joignaient, se mêlaient.</p>
-
-<p>On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l’âme
-toutes les tendresses qui me montaient du cœur. Je la tenais serrée
-contre moi, l’embrassant à tout moment, mouillant mes lèvres aux
-siennes. Devant nous, l’oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les
-suivaient gravement sur le sable des chemins.</p>
-
-<p>On rentra. Et bientôt l’employé du télégraphe apporta une dépêche de la
-tante annonçant qu’elle ne reviendrait que le lendemain matin, à sept
-heures, par le premier train.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p>
-
-<p>L’oncle dit: «Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres à ces
-messieurs.» On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous
-conduisit d’abord dans l’appartement de Rivet, et il me souffla dans
-l’oreille: «Pas de danger qu’elle nous ait menés chez toi d’abord.»
-Puis elle me guida vers mon lit. Dès qu’elle fut seule avec moi, je
-la saisis de nouveau dans mes bras, tâchant d’affoler sa raison et
-de culbuter sa résistance. Mais, quand elle se sentit tout près de
-défaillir, elle s’enfuit.</p>
-
-<p>Je me glissais entre mes draps, très contrarié, très agité, et très
-penaud, sachant bien que je ne dormirais guère, cherchant quelle
-maladresse j’avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte.</p>
-
-<p>Je demandai: «Qui est là?»</p>
-
-<p>Une voix légère répondit: «Moi.»</p>
-
-<p>Je me vêtis à la hâte; j’ouvris; elle entra. «J’ai oublié, dit-elle, de
-vous demander ce que vous prenez le matin: du chocolat, du thé, ou du
-café?»</p>
-
-<p>Je l’avais enlacée impétueusement, la dévorant de caresses, bégayant:
-«Je prends... je prends... je prends...» Mais elle me glissa entre les
-bras, souffla ma lumière et disparut.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_29">29</span></p>
-
-<p>Je restai seul, furieux, dans l’obscurité, cherchant des allumettes,
-n’en trouvant pas. J’en découvris enfin et je sortis dans le corridor,
-à moitié fou, mon bougeoir à la main.</p>
-
-<p>Qu’allais-je faire? Je ne raisonnais plus; je voulais la trouver; je
-la voulais. Et je fis quelques pas sans réfléchir à rien. Puis je
-pensai brusquement: «Mais si j’entre chez l’oncle? que dirais-je?...»
-Et je demeurai immobile, le cerveau vide, le cœur battant. Au bout
-de plusieurs secondes, la réponse me vint: «Parbleu je dirai que je
-cherchais la chambre de Rivet pour lui parler d’une chose urgente.»</p>
-
-<p>Et je me mis à inspecter les portes, m’efforçant de découvrir la
-sienne, à elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard je pris une
-clef que je tournai. J’ouvris, j’entrai... Henriette, assise dans son
-lit, effarée, me regardait.</p>
-
-<p>Alors je poussai doucement le verrou; et, m’approchant sur la pointe
-des pieds, je lui dis: «J’ai oublié, mademoiselle, de vous demander
-quelque chose à lire.» Elle se débattait; mais j’ouvris bientôt le
-livre que je cherchais. Je n’en dirai pas le titre. C’était vraiment le
-plus merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_30">30</span></p>
-
-<p>Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon
-gré; et j’en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s’usèrent
-jusqu’au bout.</p>
-
-<p>Puis, après l’avoir remerciée, je regagnais, à pas de loup, ma chambre,
-quand une main brutale m’arrêta; et une voix, celle de Rivet, me
-chuchota dans le nez: «Tu n’as donc pas fini d’arranger l’affaire de ce
-cochon de Morin?»</p>
-
-<p>Dès sept heures du matin elle m’apportait elle-même une tasse de
-chocolat. Je n’en ai jamais bu de pareil. Un chocolat à s’en faire
-mourir, moelleux, velouté, parfumé, grisant. Je ne pouvais ôter ma
-bouche des bords délicieux de sa tasse.</p>
-
-<p>A peine la jeune fille était-elle sortie que Rivet entra. Il semblait
-un peu nerveux, agacé comme un homme qui n’a guère dormi, il me dit
-d’un ton maussade: «Si tu continues, tu sais, tu finiras par gâter
-l’affaire de ce cochon de Morin.»</p>
-
-<p>A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves
-gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux
-pauvres du pays.</p>
-
-<p>Alors on voulut nous retenir à passer la <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> journée. On organiserait
-même une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette derrière le
-dos de ses parents me faisait des signes de tête: «Oui, restez donc.»
-J’acceptais, mais Rivet s’acharna à s’en aller.</p>
-
-<p>Je le pris à part; je le priai, je le sollicitai; je lui disais:
-«Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi.» Mais il semblait
-exaspéré et me répétait dans la figure: «J’en ai assez, entends-tu, de
-l’affaire de ce cochon de Morin.»</p>
-
-<p>Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus
-durs de ma vie. J’aurais bien arrangé cette affaire-là pendant toute
-mon existence.</p>
-
-<p>Dans le wagon, après les énergiques et muettes poignées de main des
-adieux, je dis à Rivet: «Tu n’es qu’une brute.» Il répondit: «Mon
-petit, tu commençais à m’agacer bougrement.»</p>
-
-<p>En arrivant aux bureaux du <i>Fanal</i>, j’aperçus une foule qui nous
-attendait... On cria dès qu’on nous vit: «Eh bien, avez-vous arrangé
-l’affaire de ce cochon de Morin?»</p>
-
-<p>Tout la Rochelle en était troublé. Rivet, dont la mauvaise humeur
-s’était dissipée en route, eut grand’peine à ne pas rire en déclarant:
-<span class="pagenum" id="Page_32">32</span> «Oui, c’est fait, grâce à Labarbe.»</p>
-
-<p>Et nous allâmes chez Morin.</p>
-
-<p>Il était étendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et
-des compresses d’eau froide sur le crâne, défaillant d’angoisse. Et
-il toussait sans cesse, d’une petite toux d’agonisant, sans qu’on sût
-d’où lui était venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de
-tigresse prête à le dévorer.</p>
-
-<p>Dès qu’il nous aperçut, il eut un tremblement qui lui secouait les
-poignets et les genoux. Je dis: «C’est arrangé, salaud, mais ne
-recommence pas.»</p>
-
-<p>Il se leva, suffoquant, me prit les mains, les baisa comme celles d’un
-prince, pleura, faillit perdre connaissance, embrassa Rivet, embrassa
-même M<sup>me</sup> Morin qui le rejeta d’une poussée dans son fauteuil.</p>
-
-<p>Mais il ne se remit jamais de ce coup-là, son émotion avait été trop
-brutale.</p>
-
-<p>On ne l’appelait plus dans toute la contrée que «ce cochon de Morin»,
-et cette épithète le traversait comme un coup d’épée chaque fois qu’il
-l’entendait.</p>
-
-<p>Quand un voyou dans la rue criait: «Cochon», il se retournait la tête
-par instinct. Ses amis le criblaient de plaisanteries horribles, <span class="pagenum" id="Page_33">33</span>
-lui demandant, chaque fois qu’ils mangeaient du jambon: «Est-ce du
-tien?»</p>
-
-<p>Il mourut deux ans plus tard.</p>
-
-<p>Quant à moi, me présentant à la députation, en 1875, j’allai faire une
-visite intéressée au nouveau notaire de Tousserre, M<sup>e</sup> Belloncle. Une
-grande femme opulente et belle me reçut.</p>
-
-<p>«Vous ne me reconnaissez pas? dit-elle.» Je balbutiai: «Mais... non...
-madame.»</p>
-
-<p>—«Henriette Bonnel.»</p>
-
-<p>—«Ah!»—Et je me sentis devenir pâle.</p>
-
-<p>Elle semblait parfaitement à son aise, et souriait en me regardant.</p>
-
-<p>Dès qu’elle m’eut laissé seul avec son mari, il me prit les mains, les
-serrant à les broyer: «Voici longtemps, cher monsieur, que je veux
-aller vous voir. Ma femme m’a tant parlé de vous. Je sais... oui, je
-sais en quelle circonstance douloureuse vous l’avez connue, je sais
-aussi comme vous avez été parfait, plein de délicatesse, de tact, de
-dévouement dans l’affaire...» Il hésita, puis prononça plus bas, comme
-s’il eût articulé un mot grossier «... Dans l’affaire de ce cochon de
-Morin.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span></p>
-
-<div class="blockquote">
- <p class="center">NOTE.</p>
-
- <p><i>Ce Cochon de Morin</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du mardi 21 novembre
- 1882, sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-
- <p>Quelques modifications de détail: le texte du <i>Gil Blas</i> est plus
- court que celui du livre; les faits sont les mêmes, la nouvelle se
- développe avec les mêmes incidents, mais les chapitres II et III ont
- été particulièrement revus par l’auteur, qui s’est appliqué à donner
- à ses personnages une attitude plus comique.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_3">LA FOLLE.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A Robert de Bonnières.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">T</span><span class="smcap">enez</span>, dit M. Mathieu d’Endolin, les bécasses me rappellent une bien
-sinistre anecdote de la guerre.</p>
-
-<p>Vous connaissez ma propriété dans le faubourg de Cormeil. Je l’habitais
-au moment de l’arrivée des Prussiens.</p>
-
-<p>J’avais alors pour voisine une espèce de folle, dont l’esprit s’était
-égaré sous les coups du malheur. Jadis, à l’âge de vingt-cinq ans,
-elle avait perdu, en un seul mois, son père, son mari et son enfant
-nouveau-né.</p>
-
-<p>Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient
-presque toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_38">38</span></p>
-
-<p>La pauvre jeune femme, foudroyée par le chagrin, prit le lit, délira
-pendant six semaines. Puis, une sorte de lassitude calme succédant à
-cette crise violente, elle resta sans mouvement, mangeant à peine,
-remuant seulement les yeux. Chaque fois qu’on voulait la faire lever,
-elle criait comme si on l’eût tuée. On la laissa donc toujours couchée,
-ne la tirant de ses draps que pour les soins de sa toilette et pour
-retourner ses matelas.</p>
-
-<p>Une vieille bonne restait près d’elle, la faisant boire de temps
-en temps ou mâcher un peu de viande froide. Que se passait-il dans
-cette âme désespérée? On ne le sut jamais; car elle ne parla plus.
-Songeait-elle aux morts? Rêvassait-elle tristement, sans souvenir
-précis? Ou bien sa pensée anéantie restait-elle immobile comme de l’eau
-sans courant?</p>
-
-<p>Pendant quinze années, elle demeura ainsi fermée et inerte.</p>
-
-<p>La guerre vint; et, dans les premiers jours de décembre, les Prussiens
-pénétrèrent à Cormeil.</p>
-
-<p>Je me rappelle cela comme d’hier. Il gelait à fendre les pierres;
-et j’étais étendu moi-même dans un fauteuil, immobilisé par la <span class="pagenum" id="Page_39">39</span>
-goutte, quand j’entendis le battement lourd et rythmé de leurs pas. De
-ma fenêtre, je les vis passer.</p>
-
-<p>Ils défilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de
-pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distribuèrent leurs
-hommes aux habitants. J’en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait
-douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru.</p>
-
-<p>Pendant les premiers jours tout se passa normalement. On avait dit à
-l’officier d’à côté que la dame était malade; et il ne s’en inquiéta
-guère. Mais bientôt cette femme qu’on ne voyait jamais l’irrita. Il
-s’informa de la maladie; on répondit que son hôtesse était couchée
-depuis quinze ans par suite d’un violent chagrin. Il n’en crut rien
-sans doute, et s’imagina que la pauvre insensée ne quittait pas son lit
-par fierté, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et
-ne les point frôler.</p>
-
-<p>Il exigea qu’elle le reçût; on le fit entrer dans sa chambre. Il
-demanda, d’un ton brusque:</p>
-
-<p>—Je vous prierai, matame, de fous lever et de tescentre pour qu’on
-fous foie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span></p>
-
-<p>Elle tourna vers lui ses yeux vagues, ses yeux vides, et ne répondit
-pas.</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>—Che ne tolérerai bas d’insolence. Si fous ne fous levez bas de ponne
-folonté, che trouferai pien un moyen de fous faire bromener toute seule.</p>
-
-<p>Elle ne fit pas un geste, toujours immobile comme si elle ne l’eût pas
-vu.</p>
-
-<p>Il rageait, prenant ce silence calme pour une marque de mépris suprême.
-Et il ajouta:</p>
-
-<p>—Si fous n’êtes pas tescentue temain...</p>
-
-<p>Puis il sortit.</p>
-
-<p class="br">Le lendemain la vieille bonne, éperdue, la voulut habiller; mais la
-folle se mit à hurler en se débattant. L’officier monta bien vite; et
-la servante, se jetant à ses genoux, cria:</p>
-
-<p>—Elle ne veut pas, monsieur, elle ne veut pas. Pardonnez-lui; elle est
-si malheureuse.</p>
-
-<p>Le soldat restait embarrassé, n’osant, malgré sa colère, la faire tirer
-du lit par ses hommes. Mais soudain il se mit à rire et donna des
-ordres en allemand.</p>
-
-<p>Et bientôt on vit sortir un détachement qui <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> soutenait un matelas
-comme on porte un blessé. Dans ce lit qu’on n’avait point défait, la
-folle, toujours silencieuse, restait tranquille, indifférente aux
-événements tant qu’on la laissait couchée. Un homme par derrière
-portait un paquet de vêtements féminins.</p>
-
-<p>Et l’officier prononça en se frottant les mains:</p>
-
-<p>—Nous ferrons pien si fous ne poufez bas fous hapiller toute seule et
-faire une bétite bromenate.</p>
-
-<p>Puis on vit s’éloigner le cortège dans la direction de la forêt
-d’Imauville.</p>
-
-<p>Deux heures plus tard les soldats revinrent tout seuls.</p>
-
-<p>On ne revit pas la folle. Qu’en avaient-ils fait? Où l’avaient-ils
-portée! On ne le sut jamais.</p>
-
-<p class="br">La neige tombait maintenant jour et nuit, ensevelissant la plaine et
-les bois sous un linceul de mousse glacée. Les loups venaient hurler
-jusqu’à nos portes.</p>
-
-<p>La pensée de cette femme perdue me hantait; et je fis plusieurs
-démarches auprès de l’autorité prussienne, afin d’obtenir des
-renseignements. Je faillis être fusillé.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_42">42</span></p>
-
-<p>Le printemps revint. L’armée d’occupation s’éloigna. La maison de ma
-voisine restait fermée; l’herbe drue poussait dans les allées.</p>
-
-<p>La vieille bonne était morte pendant l’hiver. Personne ne s’occupait
-plus de cette aventure; moi seul y songeais sans cesse.</p>
-
-<p>Qu’avaient-ils fait de cette femme? s’était-elle enfuie à travers les
-bois! L’avait-on recueillie quelque part, et gardée dans un hôpital
-sans pouvoir obtenir d’elle aucun renseignement. Rien ne venait alléger
-mes doutes; mais, peu à peu, le temps apaisa le souci de mon cœur.</p>
-
-<p>Or, à l’automne suivant, les bécasses passèrent en masse; et, comme ma
-goutte me laissait un peu de répit, je me traînai jusqu’à la forêt.
-J’avais déjà tué quatre ou cinq oiseaux à long bec, quand j’en abattis
-un qui disparut dans un fossé plein de branches. Je fus obligé d’y
-descendre pour y ramasser ma bête. Je la trouvai tombée auprès d’une
-tête de mort. Et brusquement le souvenir de la folle m’arriva dans la
-poitrine comme un coup de poing. Bien d’autres avaient expiré dans
-ces bois peut-être en cette année sinistre; mais je ne sais pourquoi,
-j’étais sûr, sûr, vous <span class="pagenum" id="Page_43">43</span> dis-je, que je rencontrais la tête de cette
-misérable maniaque.</p>
-
-<p>Et soudain je compris, je devinai tout. Ils l’avaient abandonnée sur ce
-matelas, dans la forêt froide et déserte; et, fidèle à son idée fixe,
-elle s’était laissée mourir sous l’épais et léger duvet des neiges et
-sans remuer le bras ou la jambe.</p>
-
-<p>Puis les loups l’avaient dévorée.</p>
-
-<p>Et les oiseaux avaient fait leur nid avec la laine de son lit déchiré.</p>
-
-<p>J’ai gardé ce triste ossement. Et je fais des vœux pour que nos fils
-ne voient plus jamais de guerre.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>La Folle</i> a paru (faisant un tout avec <i>La Bécasse</i>) dans <i>le
- Gaulois</i> du mardi 5 décembre 1882.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_4">PIERROT.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A Henry Roujon.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">me</span> Lefèvre était une dame de campagne, une veuve, une de ces
-demi-paysannes à rubans et à chapeaux falbalas, de ces personnes qui
-parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et
-cachent une âme de brute prétentieuse sous des dehors comiques et
-chamarrés, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des
-gants de soie écrue.</p>
-
-<p>Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommée
-Rose.</p>
-
-<p>Les deux femmes habitaient une petite maison à volets verts, le long
-d’une route, en Normandie, au centre du pays de Caux.</p>
-
-<p>Comme elles possédaient, devant l’habitation, <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> un étroit jardin,
-elles cultivaient quelques légumes.</p>
-
-<p>Or, une nuit, on leur vola une douzaine d’oignons.</p>
-
-<p>Dès que Rose s’aperçut du larcin, elle courut prévenir madame, qui
-descendit en jupe de laine. Ce fut une désolation et une terreur. On
-avait volé, volé M<sup>me</sup> Lefèvre! Donc, on volait dans le pays, puis on
-pouvait revenir.</p>
-
-<p>Et les deux femmes effarées contemplaient les traces de pas,
-bavardaient, supposaient des choses: «Tenez, ils ont passé par là. Ils
-ont mis leurs pieds sur le mur; ils ont sauté dans la plate-bande.»</p>
-
-<p>Et elles s’épouvantaient pour l’avenir. Comment dormir tranquilles
-maintenant!</p>
-
-<p>Le bruit du vol se répandit. Les voisins arrivèrent, constatèrent,
-discutèrent à leur tour; et les deux femmes expliquaient à chaque
-nouveau venu leurs observations et leurs idées.</p>
-
-<p>Un fermier d’à côté leur offrit ce conseil: «Vous devriez avoir un
-chien.»</p>
-
-<p>C’était vrai, cela; elles devraient avoir un chien, quand ce ne
-serait que pour donner l’éveil. Pas un gros chien, Seigneur! Que
-feraient-elles d’un gros chien! Il les ruinerait en nourriture. Mais un
-petit chien (en Normandie, <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> on prononce <i>quin</i>), un petit freluquet
-de <i>quin</i> qui jappe.</p>
-
-<p>Dès que tout le monde fut parti, M<sup>me</sup> Lefèvre discuta longtemps
-cette idée de chien. Elle faisait, après réflexion, mille objections,
-terrifiée par l’image d’une jatte pleine de pâtée; car elle était de
-cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des
-centimes dans leur poche pour faire l’aumône ostensiblement aux pauvres
-des chemins, et donner aux quêtes du dimanche.</p>
-
-<p>Rose, qui aimait les bêtes, apporta ses raisons et les défendit avec
-astuce. Donc il fut décidé qu’on aurait un chien, un tout petit chien.</p>
-
-<p>On se mit à sa recherche, mais on n’en trouvait que des grands, des
-avaleurs de soupe à faire frémir. L’épicier de Rolleville en avait bien
-un, un tout petit; mais il exigeait qu’on le lui payât deux francs,
-pour couvrir ses frais d’élevage. M<sup>me</sup> Lefèvre déclara qu’elle
-voulait bien nourrir un «quin», mais qu’elle n’en achèterait pas.</p>
-
-<p>Or, le boulanger, qui savait les événements, apporta, un matin, dans
-sa voiture, un étrange petit animal tout jaune, presque sans pattes,
-avec un corps de crocodile, une tête de renard <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> et une queue en
-trompette, un vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne.
-Un client cherchait à s’en défaire. M<sup>me</sup> Lefèvre trouva fort beau
-ce roquet immonde, qui ne coûtait rien. Rose l’embrassa, puis demanda
-comment on le nommait. Le boulanger répondit: «Pierrot.»</p>
-
-<p>Il fut installé dans une vieille caisse à savon et on lui offrit
-d’abord de l’eau à boire. Il but. On lui présenta ensuite un morceau de
-pain. Il mangea. M<sup>me</sup> Lefèvre, inquiète, eut une idée: «Quand il sera
-bien accoutumé à la maison, on le laissera libre. Il trouvera à manger
-en rôdant par le pays.»</p>
-
-<p>On le laissa libre, en effet, ce qui ne l’empêcha point d’être affamé.
-Il ne jappait d’ailleurs que pour réclamer sa pitance; mais, dans ce
-cas, il jappait avec acharnement.</p>
-
-<p>Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser
-chaque nouveau venu, et demeurait absolument muet.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lefèvre cependant s’était accoutumée à cette bête. Elle en
-arrivait même à l’aimer, et à lui donner de sa main, de temps en temps,
-des bouchées de pain trempées dans la sauce de son fricot.</p>
-
-<p>Mais elle n’avait nullement songé à l’impôt, <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> et quand on lui
-réclama huit francs,—huit francs, madame!—pour ce freluquet de <i>quin</i>
-qui ne jappait seulement point, elle faillit s’évanouir de saisissement.</p>
-
-<p>Il fut immédiatement décidé qu’on se débarrasserait de Pierrot.
-Personne n’en voulut. Tous les habitants le refusèrent à dix lieues aux
-environs. Alors on se résolut, faute d’autre moyen, à lui faire «piquer
-du mas».</p>
-
-<p>«Piquer du mas», c’est «manger de la marne». On fait piquer du mas à
-tous les chiens dont on veut se débarrasser.</p>
-
-<p>Au milieu d’une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou
-plutôt un tout petit toit de chaume, posé sur le sol. C’est l’entrée de
-la marnière. Un grand puits tout droit s’enfonce jusqu’à vingt mètres
-sous terre, pour aboutir à une série de longues galeries de mines.</p>
-
-<p>On descend une fois par an dans cette carrière, à l’époque où l’on
-marne les terres. Tout le reste du temps, elle sert de cimetière aux
-chiens condamnés; et souvent, quand on passe auprès de l’orifice, des
-hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels
-lamentables montent jusqu’à vous.</p>
-
-<p>Les chiens des chasseurs et des bergers <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> s’enfuient avec épouvante
-des abords de ce trou gémissant; et, quand on se penche au-dessus, il
-sort de là une abominable odeur de pourriture.</p>
-
-<p>Des drames affreux s’y accomplissent dans l’ombre.</p>
-
-<p>Quand une bête agonise depuis dix à douze jours dans le fond, nourrie
-par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus
-gros, plus vigoureux certainement, est précipité tout à coup. Ils sont
-là, seuls, affamés, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent,
-hésitent, anxieux. Mais la faim les presse: ils s’attaquent, luttent
-longtemps, acharnés; et le plus fort mange le plus faible, le dévore
-vivant.</p>
-
-<p>Quand il fut décidé qu’on ferait «piquer du mas» à Pierrot, on s’enquit
-d’un exécuteur. Le cantonnier qui binait la route demanda dix sous pour
-la course. Cela parut follement exagéré à M<sup>me</sup> Lefèvre. Le goujat du
-voisin se contentait de cinq sous; c’était trop encore; et, Rose ayant
-fait observer qu’il valait mieux qu’elles le portassent elles-mêmes,
-parce qu’ainsi il ne serait pas brutalisé en route et averti de son
-sort, il fut résolu qu’elles iraient toutes les deux, à la nuit
-tombante.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_53">53</span></p>
-
-<p>On lui offrit, ce soir-là, une bonne soupe avec un doigt de beurre. Il
-l’avala jusqu’à la dernière goutte; et, comme il remuait la queue de
-contentement, Rose le prit dans son tablier.</p>
-
-<p>Elles allaient à grands pas, comme des maraudeuses, à travers la
-plaine. Bientôt elles aperçurent la marnière et l’atteignirent; M<sup>me</sup>
-Lefèvre se pencha pour écouter si aucune bête ne gémissait.—Non—il
-n’y en avait pas; Pierrot serait seul. Alors Rose qui pleurait,
-l’embrassa, puis le lança dans le trou; et elles se penchèrent toutes
-deux, l’oreille tendue.</p>
-
-<p>Elles entendirent d’abord un bruit sourd; puis la plainte aiguë,
-déchirante, d’une bête blessée, puis une succession de petits cris de
-douleur, puis des appels désespérés, des supplications de chien qui
-implorait, la tête levée vers l’ouverture.</p>
-
-<p>Il jappait, oh! il jappait!</p>
-
-<p>Elles furent saisies de remords, d’épouvante, d’une peur folle et
-inexplicable; et elles se sauvèrent en courant. Et, comme Rose allait
-plus vite, M<sup>me</sup> Lefèvre criait: «Attendez-moi, Rose, attendez-moi!»</p>
-
-<p>Leur nuit fut hantée de cauchemars épouvantables.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_54">54</span></p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lefèvre rêva qu’elle s’asseyait à table pour manger la soupe,
-mais, quand elle découvrait la soupière, Pierrot était dedans. Il
-s’élançait et la mordait au nez.</p>
-
-<p>Elle se réveilla et crut l’entendre japper encore. Elle écouta; elle
-s’était trompée.</p>
-
-<p>Elle s’endormit de nouveau et se trouva sur une grande route, une route
-interminable, qu’elle suivait. Tout à coup, au milieu du chemin, elle
-aperçut un panier, un grand panier de fermier, abandonné; et ce panier
-lui faisait peur.</p>
-
-<p>Elle finissait cependant par l’ouvrir, et Pierrot, blotti dedans, lui
-saisissait la main, ne la lâchait plus; et elle se sauvait éperdue,
-portant ainsi au bout du bras le chien suspendu, la gueule serrée.</p>
-
-<p>Au petit jour, elle se leva, presque folle, et courut à la marnière.</p>
-
-<p>Il jappait; il jappait encore, il avait jappé toute la nuit. Elle se
-mit à sangloter et l’appela avec mille petits noms caressants. Il
-répondit avec toutes les inflexions tendres de sa voix de chien.</p>
-
-<p>Alors elle voulut le revoir, se promettant de le rendre heureux jusqu’à
-sa mort.</p>
-
-<p>Elle courut chez le puisatier chargé de l’extraction <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> de la marne,
-et elle lui raconta son cas. L’homme écoutait sans rien dire. Quand
-elle eut fini, il prononça: «Vous voulez votre quin? Ce sera quatre
-francs.»</p>
-
-<p>Elle eut un sursaut; toute sa douleur s’envola du coup.</p>
-
-<p>«Quatre francs! vous vous en feriez mourir! quatre francs!»</p>
-
-<p>Il répondit: «Vous croyez que j’vas apporter mes cordes, mes
-manivelles, et monter tout ça, et m’n aller là-bas avec mon garçon et
-m’faire mordre encore par votre maudit quin, pour l’plaisir de vous le
-r’donner? fallait pas l’jeter.»</p>
-
-<p>Elle s’en alla, indignée.—Quatre francs!</p>
-
-<p>Aussitôt rentrée, elle appela Rose et lui dit les prétentions du
-puisatier. Rose, toujours résignée, répétait: «Quatre francs! c’est de
-l’argent, madame.»</p>
-
-<p>Puis, elle ajouta: «Si on lui jetait à manger, à ce pauvre quin, pour
-qu’il ne meure pas comme ça?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Lefèvre approuva, toute joyeuse; et les voilà reparties, avec un
-gros morceau de pain beurré.</p>
-
-<p>Elles le coupèrent par bouchées qu’elles lançaient l’une après l’autre,
-parlant tour à <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> tour à Pierrot. Et sitôt que le chien avait achevé
-un morceau, il jappait pour réclamer le suivant.</p>
-
-<p>Elles revinrent le soir, puis le lendemain, tous les jours. Mais elles
-ne faisaient plus qu’un voyage.</p>
-
-<p class="br">Or, un matin, au moment de laisser tomber la première bouchée, elles
-entendirent tout à coup un aboiement formidable dans le puits. Ils
-étaient deux! On avait précipité un autre chien, un gros!</p>
-
-<p>Rose cria: «Pierrot!» Et Pierrot jappa, jappa. Alors on se mit à jeter
-la nourriture; mais, chaque fois elles distinguaient parfaitement une
-bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu par son
-compagnon, qui mangeait tout, étant le plus fort.</p>
-
-<p>Elles avaient beau spécifier: «C’est pour toi, Pierrot!» Pierrot,
-évidemment, n’avait rien.</p>
-
-<p>Les deux femmes interdites, se regardaient; et M<sup>me</sup> Lefèvre prononça
-d’un ton aigre: «Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu’on
-jettera là dedans. Il faut y renoncer.»</p>
-
-<p>Et, suffoquée à l’idée de tous ces chiens vivant à ses dépens, elle
-s’en alla, emportant <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> même ce qui restait du pain qu’elle se mit à
-manger en marchant.</p>
-
-<p>Rose la suivit en s’essuyant les yeux du coin de son tablier bleu.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Pierrot</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du lundi 9 octobre 1882.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_5">MENUET.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A Paul Bourget.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">es</span> grands malheurs ne m’attristent guère, dit Jean Bridelle, un vieux
-garçon qui passait pour sceptique. J’ai vu la guerre de bien près:
-j’enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalités de la
-nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d’horreur ou
-d’indignation, mais ne nous donnent point ce pincement au cœur, ce
-frisson qui vous passe dans le dos à la vue de certaines petites choses
-navrantes.</p>
-
-<p>La plus violente douleur qu’on puisse éprouver, certes, est la perte
-d’un enfant pour une mère, et la perte de la mère pour un homme. Cela
-est violent, terrible, cela bouleverse et déchire; mais on guérit
-de ces catastrophes <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> comme des larges blessures saignantes. Or,
-certaines rencontres, certaines choses entr’aperçues, devinées,
-certains chagrins secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en
-nous tout un monde douloureux de pensées, qui entr’ouvrent devant nous
-brusquement la porte mystérieuse des souffrances morales, compliquées,
-incurables, d’autant plus profondes qu’elles semblent bénignes,
-d’autant plus cuisantes qu’elles semblent presque insaisissables,
-d’autant plus tenaces qu’elles semblent factices, nous laissent à l’âme
-comme une traînée de tristesse, un goût d’amertume, une sensation de
-désenchantement dont nous sommes longtemps à nous débarrasser.</p>
-
-<p>J’ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d’autres
-n’eussent point remarquées assurément, et qui sont entrées en moi comme
-de longues et minces piqûres inguérissables.</p>
-
-<p>Vous ne comprendriez peut-être pas l’émotion qui m’est restée de ces
-rapides impressions. Je ne vous en dirai qu’une. Elle est très vieille,
-mais vive comme d’hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait
-les frais de mon attendrissement.</p>
-
-<p>J’ai cinquante ans. J’étais jeune alors et <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> j’étudiais le droit.
-Un peu triste, un peu rêveur, imprégné d’une philosophie mélancolique,
-je n’aimais guère les cafés bruyants, les camarades braillards, ni les
-filles stupides. Je me levais tôt; et une de mes plus chères voluptés
-était de me promener seul, vers huit heures du matin, dans la pépinière
-du Luxembourg.</p>
-
-<p>Vous ne l’avez pas connue, vous autres, cette pépinière? C’était comme
-un jardin oublié de l’autre siècle, un jardin joli comme un doux
-sourire de vieille. Des haies touffues séparaient les allées étroites
-et régulières, allées calmes entre deux murs de feuillage taillés
-avec méthode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relâche
-ces cloisons de branches; et, de place en place, on rencontrait des
-parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangés comme
-des collégiens en promenade, des sociétés de rosiers magnifiques ou des
-régiments d’arbres à fruits.</p>
-
-<p>Tout un coin de ce ravissant bosquet était habité par les abeilles.
-Leurs maisons de paille, savamment espacées sur des planches, ouvraient
-au soleil leurs portes grandes comme l’entrée d’un dé à coudre; et
-on rencontrait tout le long des chemins les mouches bourdonnantes et
-dorées, vraies maîtresses de ce <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> lieu pacifique, vraies promeneuses
-de ces tranquilles allées en corridors.</p>
-
-<p>Je venais là presque tous les matins. Je m’asseyais sur un banc et
-je lisais. Parfois je laissais retomber le livre sur mes genoux pour
-rêver, pour écouter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini
-de ces charmilles à la mode ancienne.</p>
-
-<p>Mais je m’aperçus bientôt que je n’étais pas seul à fréquenter ce lieu
-dès l’ouverture des barrières, et je rencontrais parfois, nez à nez, au
-coin d’un massif, un étrange petit vieillard.</p>
-
-<p>Il portait des souliers à boucles d’argent, une culotte à pont, une
-redingote tabac d’Espagne, une dentelle en guise de cravate et un
-invraisemblable chapeau gris à grands bords et à grands poils, qui
-faisait penser au déluge.</p>
-
-<p>Il était maigre, fort maigre, anguleux, grimaçant et souriant. Ses yeux
-vifs palpitaient, s’agitaient sous un mouvement continu des paupières;
-et il avait toujours à la main une superbe canne à pommeau d’or qui
-devait être pour lui quelque souvenir magnifique.</p>
-
-<p>Ce bonhomme m’étonna d’abord, puis m’intéressa outre mesure. Et je le
-guettais à travers les murs de feuilles, je le suivais de <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> loin,
-m’arrêtant au détour des bosquets pour n’être point vu.</p>
-
-<p>Et voilà qu’un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit à
-faire des mouvements singuliers: quelques petits bonds d’abord,
-puis une révérence; puis il battit, de sa jambe grêle, un entrechat
-encore alerte, puis il commença à pivoter galamment, sautillant, se
-trémoussant d’une façon drôle, souriant comme devant un public, faisant
-des grâces, arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de
-marionnette, adressant dans le vide de légers saluts attendrissants et
-ridicules. Il dansait!</p>
-
-<p>Je demeurais pétrifié d’étonnement, me demandant lequel des deux était
-fou, lui, ou moi.</p>
-
-<p>Mais il s’arrêta soudain, s’avança comme font les acteurs sur la scène,
-puis s’inclina en reculant avec des sourires gracieux et des baisers de
-comédienne qu’il jetait de sa main tremblante aux deux rangées d’arbres
-taillés.</p>
-
-<p>Et il reprit avec gravité sa promenade.</p>
-
-<p class="br">A partir de ce jour, je ne le perdis plus de vue; et, chaque matin, il
-recommençait son exercice invraisemblable.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_66">66</span></p>
-
-<p>Une envie folle me prit de lui parler. Je me risquai, et l’ayant salué,
-je lui dis:</p>
-
-<p>—Il fait bien bon aujourd’hui, monsieur. Il s’inclina.</p>
-
-<p>—Oui, monsieur, c’est un vrai temps de jadis.</p>
-
-<p>Huit jours après, nous étions amis, et je connus son histoire. Il avait
-été maître de danse à l’Opéra, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne
-était un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de
-danse, il ne s’arrêtait plus de bavarder.</p>
-
-<p>Or, voilà qu’un jour il me confia:</p>
-
-<p>—J’ai épousé la Castris, monsieur. Je vous présenterai si vous voulez,
-mais elle ne vient ici que sur le tantôt. Ce jardin, voyez-vous, c’est
-notre plaisir et notre vie. C’est tout ce qui nous reste d’autrefois.
-Il nous semble que nous ne pourrions plus exister si nous ne l’avions
-point. Cela est vieux et distingué, n’est-ce pas? Je crois y respirer
-un air qui n’a point changé depuis ma jeunesse. Ma femme et moi, nous y
-passons tous nos après-midi. Mais, moi, j’y viens dès le matin, car je
-me lève de bonne heure.</p>
-
-<p class="br">Dès que j’eus fini de déjeuner, je retournai <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> au Luxembourg, et
-bientôt j’aperçus mon ami qui donnait le bras avec cérémonie à une
-toute vieille petite femme vêtue de noir, et à qui je fus présenté.
-C’était la Castris, la grande danseuse aimée des princes, aimée du roi,
-aimée de tout ce siècle galant qui semble avoir laissé dans le monde
-une odeur d’amour.</p>
-
-<p>Nous nous assîmes sur un banc de pierre. C’était au mois de mai. Un
-parfum de fleurs voltigeait dans les allées proprettes; un bon soleil
-glissait entre les feuilles et semait sur nous de larges gouttes de
-lumière. La robe noire de la Castris semblait toute mouillée de clarté.</p>
-
-<p>Le jardin était vide. On entendait au loin rouler des fiacres.</p>
-
-<p>—Expliquez-moi donc, dis-je au vieux danseur, ce que c’était que le
-menuet?</p>
-
-<p>Il tressaillit.</p>
-
-<p>Le menuet, monsieur, c’est la reine des danses, et la danse des Reines,
-entendez-vous? Depuis qu’il n’y a plus de Rois, il n’y a plus de menuet.</p>
-
-<p>Et il commença, en style pompeux, un long éloge dithyrambique auquel
-je ne compris rien. Je voulus me faire décrire les pas, tous les
-mouvements, les poses. Il s’embrouillait, <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> s’exaspérant de son
-impuissance, nerveux et désolé.</p>
-
-<p>Et soudain, se tournant vers son antique compagne, toujours silencieuse
-et grave:</p>
-
-<p>—Elise, veux-tu, dis, veux-tu, tu seras bien gentille, veux-tu que
-nous montrions à monsieur ce que c’était?</p>
-
-<p>Elle tourna ses yeux inquiets de tous les côtés, puis se leva sans dire
-un mot et vint se placer en face de lui.</p>
-
-<p>Alors je vis une chose inoubliable.</p>
-
-<p>Ils allaient et venaient avec des simagrées enfantines, se souriaient,
-se balançaient, s’inclinaient, sautillaient pareils à deux vieilles
-poupées qu’aurait fait danser une mécanique ancienne, un peu brisée,
-construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manière de son
-temps.</p>
-
-<p>Et je les regardais, le cœur troublé de sensations extraordinaires,
-l’âme émue d’une indicible mélancolie. Il me semblait voir une
-apparition lamentable et comique, l’ombre démodée d’un siècle. J’avais
-envie de rire et besoin de pleurer.</p>
-
-<p>Tout à coup ils s’arrêtèrent, ils avaient terminé les figures de la
-danse. Pendant quelques secondes ils restèrent debout l’un devant <span class="pagenum" id="Page_69">69</span>
-l’autre, grimaçant d’une façon surprenante; puis ils s’embrassèrent en
-sanglotant.</p>
-
-<p class="br">Je partais, trois jours après, pour la province. Je ne les ai point
-revus. Quand je revins à Paris, deux ans plus tard, on avait détruit la
-pépinière. Que sont-ils devenus sans le cher jardin d’autrefois, avec
-ses chemins en labyrinthe, son odeur du passé et les détours gracieux
-des charmilles?</p>
-
-<p>Sont-ils morts? Errent-ils par les rues modernes comme des exilés sans
-espoir? Dansent-ils, spectres falots, un menuet fantastique entre les
-cyprès d’un cimetière, le long des sentiers bordés de tombes, au clair
-de lune?</p>
-
-<p>Leur souvenir me hante, m’obsède, me torture, demeure en moi comme une
-blessure. Pourquoi? Je n’en sais rien.</p>
-
-<p>Vous trouverez cela ridicule, sans doute?</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Menuet</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 20 novembre 1882.</p>
-</div>
-
-<hr class="small"/>
-
-<h2 id="ch_6">LA PEUR.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A. J. K. Huysmans.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">O</span><span class="smcap">n</span> remonta sur le pont après dîner. Devant nous la Méditerranée n’avait
-pas un frisson sur toute sa surface, qu’une grande lune calme moirait.
-Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemencé
-d’étoiles, un gros serpent de fumée noire; et, derrière nous, l’eau
-toute blanche, agitée par le passage rapide du lourd bâtiment, battue
-par l’hélice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clartés
-qu’on eût dit de la lumière de lune bouillonnant.</p>
-
-<p>Nous étions là, six ou huit, silencieux, admirant, l’œil tourné vers
-l’Afrique lointaine où nous allions. Le commandant, qui fumait <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> un
-cigare au milieu de nous, reprit soudain la conversation du dîner.</p>
-
-<p>—Oui, j’ai eu peur ce jour-là. Mon navire est resté six heures avec ce
-rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons
-été recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous
-aperçut.</p>
-
-<p>Alors un grand homme à figure brûlée, à l’aspect grave, un de ces
-hommes qu’on sent avoir traversé de longs pays inconnus, au milieu de
-dangers incessants, et dont l’œil tranquille semble garder, dans sa
-profondeur, quelque chose des paysages étranges qu’il a vus; un de ces
-hommes qu’on devine trempés dans le courage, parla pour la première
-fois:</p>
-
-<p>—Vous dites, commandant, que vous avez eu peur; je n’en crois
-rien. Vous vous trompez sur le mot et sur la sensation que vous
-avez éprouvée. Un homme énergique n’a jamais peur en face du danger
-pressant. Il est ému, agité, anxieux; mais, la peur, c’est autre chose.</p>
-
-<p>Le commandant reprit en riant:</p>
-
-<p>—Fichtre! je vous réponds bien que j’ai eu peur, moi.</p>
-
-<p>Alors l’homme au teint bronzé prononça d’une voix lente:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p>
-
-<p>—Permettez-moi de m’expliquer! La peur (et les hommes les plus
-hardis peuvent avoir peur), c’est quelque chose d’effroyable, une
-sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux
-de la pensée et du cœur, dont le souvenir seul donne des frissons
-d’angoisse. Mais cela n’a lieu, quand on est brave, ni devant une
-attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes
-connues du péril: cela a lieu dans certaines circonstances anormales,
-sous certaines influences mystérieuses, en face de risques vagues. La
-vraie peur, c’est quelque chose comme une réminiscence des terreurs
-fantastiques d’autrefois. Un homme qui croit aux revenants, et qui
-s’imagine apercevoir un spectre dans la nuit, doit éprouver la peur en
-toute son épouvantable horreur.</p>
-
-<p>Moi, j’ai deviné la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l’ai
-ressentie l’hiver dernier, par une nuit de décembre.</p>
-
-<p>Et, pourtant, j’ai traversé bien des hasards, bien des aventures qui
-semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J’ai été laissé pour
-mort par des voleurs. J’ai été condamné, comme insurgé, à être pendu en
-Amérique, et jeté à la mer du pont d’un bâtiment sur les <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> côtes de
-Chine. Chaque fois je me suis cru perdu, j’en ai pris immédiatement mon
-parti, sans attendrissement et même sans regrets.</p>
-
-<p>Mais la peur, ce n’est pas cela.</p>
-
-<p>Je l’ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord; le
-soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, messieurs.
-Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien; on est résigné tout
-de suite; les nuits sont claires et vides de légendes, les âmes aussi
-vides des inquiétudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays
-froids. En Orient, on peut connaître la panique, on ignore la peur.</p>
-
-<p>Eh bien! voici ce qui m’est arrivé sur cette terre d’Afrique:</p>
-
-<p>Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C’est là un des plus
-étranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit
-des interminables plages de l’Océan. Eh bien! figurez-vous l’Océan
-lui-même devenu sable au milieu d’un ouragan; imaginez une tempête
-silencieuse de vagues immobiles en poussière jaune. Elles sont hautes
-comme des montagnes, ces vagues, inégales, différentes, soulevées
-tout à fait comme des flots déchaînés, mais plus grandes <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> encore,
-et striées comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans
-mouvement, le dévorant soleil du sud verse sa flamme implacable et
-directe. Il faut gravir ces lames de cendre d’or, redescendre, gravir
-encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux
-râlent, enfoncent jusqu’aux genoux, et glissent en dévalant l’autre
-versant des surprenantes collines.</p>
-
-<p>Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux
-avec leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accablés de chaleur, de
-fatigue, et desséchés de soif comme ce désert ardent. Soudain un de ces
-hommes poussa une sorte de cri; tous s’arrêtèrent; et nous demeurâmes
-immobiles, surpris par un inexplicable phénomène connu des voyageurs en
-ces contrées perdues.</p>
-
-<p>Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminée, un tambour
-battait, le mystérieux tambour des dunes; il battait distinctement,
-tantôt plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son
-roulement fantastique.</p>
-
-<p>Les Arabes, épouvantés, se regardaient; et l’un dit, en sa langue: «La
-mort est sur nous.» Et voilà que tout à coup mon compagnon, <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> mon
-ami, presque mon frère, tomba de cheval, la tête en avant, foudroyé par
-une insolation.</p>
-
-<p>Et pendant deux heures, pendant que j’essayais en vain de le sauver,
-toujours ce tambour insaisissable m’emplissait l’oreille de son bruit
-monotone, intermittent et incompréhensible; et je sentais se glisser
-dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face de ce
-cadavre aimé, dans ce trou incendié par le soleil entre quatre monts de
-sable, tandis que l’écho inconnu nous jetait, à deux cents lieues de
-tout village français, le battement rapide du tambour.</p>
-
-<p>Ce jour-là, je compris ce que c’était que d’avoir peur; je l’ai su
-mieux encore une autre fois...</p>
-
-<p>Le commandant interrompit le conteur:</p>
-
-<p>—Pardon, monsieur, mais ce tambour? Qu’était-ce?</p>
-
-<p>Le voyageur répondit:</p>
-
-<p>—Je n’en sais rien. Personne ne sait. Les officiers, surpris souvent
-par ce bruit singulier, l’attribuent généralement à l’écho grossi,
-multiplié, démesurément enflé par les valonnements des dunes, d’une
-grêle de grains de sable emportés dans le vent et heurtant une <span class="pagenum" id="Page_79">79</span>
-touffe d’herbes sèches; car on a toujours remarqué que le phénomène se
-produit dans le voisinage de petites plantes brûlées par le soleil, et
-dures comme du parchemin.</p>
-
-<p>Ce tambour ne serait donc qu’une sorte de mirage du son. Voilà tout.
-Mais je n’appris cela que plus tard.</p>
-
-<p>J’arrive à ma seconde émotion.</p>
-
-<p>C’était l’hiver dernier, dans une forêt du nord-est de la France. La
-nuit vint deux heures plus tôt, tant le ciel était sombre. J’avais pour
-guide un paysan qui marchait à mon côté, par un tout petit chemin,
-sous une voûte de sapins dont le vent déchaîné tirait des hurlements.
-Entre les cimes, je voyais courir des nuages en déroute, des nuages
-éperdus qui semblaient fuir devant une épouvante. Parfois, sous une
-immense rafale, toute la forêt s’inclinait dans le même sens avec un
-gémissement de souffrance; et le froid m’envahissait, malgré mon pas
-rapide et mon lourd vêtement.</p>
-
-<p>Nous devions souper et coucher chez un garde forestier dont la maison
-n’était plus éloignée de nous. J’allais là pour chasser.</p>
-
-<p>Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait: «Triste temps!» Puis
-il me parla des <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> gens chez qui nous arrivions. Le père avait tué
-un braconnier deux ans auparavant, et, depuis ce temps, il semblait
-sombre, comme hanté d’un souvenir. Ses deux fils, mariés, vivaient avec
-lui.</p>
-
-<p>Les ténèbres étaient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour
-de moi, et toute la branchure des arbres entrechoqués emplissait
-la nuit d’une rumeur incessante. Enfin, j’aperçus une lumière, et
-bientôt mon compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes
-nous répondirent. Puis, une voix d’homme, une voix étranglée, demanda:
-«Qui va là?» Mon guide se nomma. Nous entrâmes. Ce fut un inoubliable
-tableau.</p>
-
-<p>Un vieux homme à cheveux blancs, à l’œil fou, le fusil chargé dans
-la main, nous attendait debout au milieu de la cuisine, tandis que deux
-grands gaillards, armés de haches, gardaient la porte. Je distinguai
-dans les coins sombres deux femmes à genoux, le visage caché contre le
-mur.</p>
-
-<p>On s’expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de
-préparer ma chambre; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me
-dit brusquement:</p>
-
-<p>—Voyez-vous, monsieur, j’ai tué un <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> homme, voilà deux ans cette
-nuit. L’autre année, il est revenu m’appeler. Je l’attends encore ce
-soir.</p>
-
-<p>Puis il ajouta d’un ton qui me fit sourire:</p>
-
-<p>—Aussi, nous ne sommes pas tranquilles.</p>
-
-<p>Je le rassurai comme je pus, heureux d’être venu justement ce soir-là,
-et d’assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai
-des histoires, et je parvins à calmer à peu près tout le monde.</p>
-
-<p>Près du foyer, un vieux chien presque aveugle et moustachu, un de ces
-chiens qui ressemblent à des gens qu’on connaît, dormait le nez dans
-ses pattes.</p>
-
-<p>Au dehors, la tempête acharnée battait la petite maison, et, par un
-étroit carreau, une sorte de judas placé près de la porte, je voyais
-soudain tout un fouillis d’arbres bousculés par le vent à la lueur de
-grands éclairs.</p>
-
-<p>Malgré mes efforts, je sentais bien qu’une terreur profonde tenait ces
-gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles
-écoutaient au loin. Las d’assister à ces craintes imbéciles, j’allais
-demander à me coucher, quand le vieux garde tout à coup fit un bond de
-sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en bégayant d’une voix égarée:
-«Le voilà! le <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> voilà! Je l’entends!» Les deux femmes retombèrent à
-genoux dans leurs coins, en se cachant le visage; et les fils reprirent
-leurs haches. J’allais tenter encore de les apaiser, quand le chien
-endormi s’éveilla brusquement et, levant sa tête, tendant le cou,
-regardant vers le feu de son œil presque éteint, il poussa un de ces
-lugubres hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans
-la campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait maintenant
-immobile, dressé sur ses pattes comme hanté d’une vision, et il se
-remit à hurler vers quelque chose d’invisible, d’inconnu, d’affreux
-sans doute, car tout son poil se hérissait. Le garde, livide, cria:
-«Il le sent! il le sent! il était là quand je l’ai tué.» Et les femmes
-égarées se mirent, toutes les deux, à hurler avec le chien.</p>
-
-<p>Malgré moi, un grand frisson me courut entre les épaules. Cette vision
-de l’animal dans ce lieu, à cette heure, au milieu de ces gens éperdus,
-était effrayante à voir.</p>
-
-<p>Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger; il hurla comme
-dans l’angoisse d’un rêve; et la peur, l’épouvantable peur entrait en
-moi; la peur de quoi? Le sais-je? C’était la peur, voilà tout.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_83">83</span></p>
-
-<p>Nous restions immobiles, livides, dans l’attente d’un événement
-affreux, l’oreille tendue, le cœur battant, bouleversés au moindre
-bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, en sentant les
-murs et gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous! Alors, le
-paysan qui m’avait amené, se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme
-de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour,
-jeta l’animal dehors.</p>
-
-<p>Il se tut aussitôt; et nous restâmes plongés dans un silence plus
-terrifiant encore. Et soudain, tous ensemble, nous eûmes une sorte de
-sursaut: un être glissait contre le mur du dehors vers la forêt; puis
-il passa contre la porte, qu’il sembla tâter, d’une main hésitante;
-puis on n’entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous
-des insensés; puis il revint, frôlant toujours la muraille; et il
-gratta légèrement, comme ferait un enfant avec son ongle; puis soudain
-une tête apparut contre la vitre du judas, une tête blanche, avec des
-yeux lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un
-son indistinct, un murmure plaintif.</p>
-
-<p>Alors un bruit formidable éclata dans la cuisine. Le vieux garde avait
-tiré. Et aussitôt <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> les fils se précipitèrent, bouchèrent le judas
-en dressant la grande table qu’ils assujettirent avec le buffet.</p>
-
-<p>Et je vous jure qu’au fracas du coup de fusil que je n’attendais point,
-j’eus une telle angoisse du cœur, de l’âme et du corps, que je me
-sentis défaillir, prêt à mourir de peur.</p>
-
-<p>Nous restâmes là jusqu’à l’aurore, incapables de bouger, de dire un
-mot, crispés dans un affolement indicible.</p>
-
-<p>On n’osa débarricader la sortie qu’en apercevant, par la fente d’un
-auvent, un mince rayon de jour.</p>
-
-<p>Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule
-brisée d’une balle.</p>
-
-<p>Il était sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade.</p>
-
-<p>L’homme au visage brun se tut; puis il ajouta:</p>
-
-<p>—Cette nuit-là pourtant, je ne courus aucun danger; mais j’aimerais
-mieux recommencer toutes les heures où j’ai affronté les plus terribles
-périls, que la seule minute du coup de fusil sur la tête barbue du
-judas.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>La Peur</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du lundi 23 octobre 1882.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_7">FARCE NORMANDE.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A A. de Joinville.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">a</span> procession se déroulait dans le chemin creux ombragé par les grands
-arbres poussés sur les talus des fermes. Les jeunes mariés venaient
-d’abord, puis les parents, puis les invités, puis les pauvres du pays,
-et les gamins qui tournaient autour du défilé, comme des mouches,
-passaient entre les rangs, grimpaient aux branches pour mieux voir.</p>
-
-<p>Le marié était un beau gars, Jean Patu, le plus riche fermier du pays.
-C’était, avant tout, un chasseur frénétique qui perdait le bon sens à
-satisfaire cette passion, et dépensait de l’argent gros comme lui pour
-ses chiens, ses gardes, ses furets et ses fusils.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p>
-
-<p>La mariée, Rosalie Roussel, avait été fort courtisée par tous les
-partis des environs, car on la trouvait avenante, et on la savait bien
-dotée; mais elle avait choisi Patu, peut-être parce qu’il lui plaisait
-mieux que les autres, mais plutôt encore, en Normande réfléchie, parce
-qu’il avait plus d’écus.</p>
-
-<p>Lorsqu’ils tournèrent la grande barrière de la ferme maritale, quarante
-coups de fusil éclatèrent sans qu’on vît les tireurs cachés dans les
-fossés. A ce bruit, une grosse gaieté saisit les hommes qui gigotaient
-lourdement en leurs habits de fête; et Patu, quittant sa femme, sauta
-sur un valet qu’il apercevait derrière un arbre, empoigna son arme, et
-lâcha lui-même un coup de feu en gambadant comme un poulain.</p>
-
-<p>Puis on se remit en route sous les pommiers déjà lourds de fruits, à
-travers l’herbe haute, au milieu des veaux qui regardaient de leurs
-gros yeux, se levaient lentement et restaient debout, le mufle tendu
-vers la noce.</p>
-
-<p>Les hommes redevenaient graves en approchant du repas. Les uns,
-les riches, étaient coiffés de hauts chapeaux de soie luisants,
-qui semblaient dépaysés en ce lieu; les autres portaient d’anciens
-couvre-chefs à poils longs, <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> qu’on aurait dits en peau de taupe;
-les plus humbles étaient couronnés de casquettes.</p>
-
-<p>Toutes les femmes avaient des châles lâchés dans le dos, et dont elles
-tenaient les bouts sur leurs bras avec cérémonie. Ils étaient rouges,
-bigarrés, flamboyants, ces châles; et leur éclat semblait étonner les
-poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les
-pigeons sur les toits de chaume.</p>
-
-<p>Tout le vert de la campagne, le vert de l’herbe et des arbres, semblait
-exaspéré au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi
-voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi.</p>
-
-<p>La grande ferme paraissait attendre là-bas, au bout de la voûte des
-pommiers. Une sorte de fumée sortait de la porte et des fenêtres
-ouvertes, et une odeur épaisse de mangeaille s’exhalait du vaste
-bâtiment, de toutes ses ouvertures, des murs eux-mêmes.</p>
-
-<p>Comme un serpent, la suite des invités s’allongeait à travers la
-cour. Les premiers, atteignant la maison, brisaient la chaîne,
-s’éparpillaient, tandis que là-bas il en entrait toujours par la
-barrière ouverte. Les fossés maintenant étaient garnis de gamins et de
-pauvres curieux; et les coups de fusil ne cessaient <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> pas, éclatant
-de tous les côtés à la fois, mêlant à l’air une buée de poudre et cette
-odeur qui grise comme de l’absinthe.</p>
-
-<p>Devant la porte, les femmes tapaient sur leurs robes pour en faire
-tomber la poussière, dénouaient les oriflammes qui servaient de rubans
-à leurs chapeaux, défaisaient leurs châles et les posaient sur leurs
-bras, puis entraient dans la maison pour se débarrasser définitivement
-de ces ornements.</p>
-
-<p>La table était mise dans la grande cuisine, qui pouvait contenir cent
-personnes.</p>
-
-<p>On s’assit à deux heures. A huit heures on mangeait encore. Les hommes
-déboutonnés, en bras de chemise, la face rougie, engloutissaient comme
-des gouffres. Le cidre jaune luisait, joyeux, clair et doré, dans les
-grands verres, à côté du vin coloré, du vin sombre, couleur de sang.</p>
-
-<p>Entre chaque plat on faisait un trou, le trou normand, avec un verre
-d’eau-de-vie qui jetait du feu dans les corps et de la folie dans les
-têtes.</p>
-
-<p>De temps en temps, un convive plein comme une barrique, sortait
-jusqu’aux arbres prochains, se soulageait, puis rentrait avec une faim
-nouvelle aux dents.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_91">91</span></p>
-
-<p>Les fermières, écarlates, oppressées, les corsages tendus comme des
-ballons, coupées en deux par le corset, gonflées du haut et du bas,
-restaient à table par pudeur. Mais une d’elles, plus gênée, étant
-sortie, toutes alors se levèrent à la suite. Elles revenaient plus
-joyeuses, prêtes à rire. Et les lourdes plaisanteries commencèrent.</p>
-
-<p>C’étaient des bordées d’obscénités lâchées à travers la table, et
-toutes sur la nuit nuptiale. L’arsenal de l’esprit paysan fut vidé.
-Depuis cent ans, les mêmes grivoiseries servaient aux mêmes occasions,
-et, bien que chacun les connût, elles portaient encore, faisaient
-partir en un rire retentissant les deux enfilées de convives.</p>
-
-<p>Un vieux à cheveux gris appelait: «Les voyageurs pour Mézidon en
-voiture.» Et c’étaient des hurlements de gaieté.</p>
-
-<p>Tout au bout de la table, quatre gars, des voisins, préparaient des
-farces aux mariés, et ils semblaient en tenir une bonne, tant ils
-trépignaient en chuchotant.</p>
-
-<p>L’un <ins class="correction" title="deux">d’eux</ins>, soudain, profitant d’un moment de calme, cria:</p>
-
-<p>—C’est les braconniers qui vont s’en donner c’te nuit, avec la lune
-qu’y a!... Dis donc, <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> Jean, c’est pas c’te lune-là qu’tu guetteras,
-toi?</p>
-
-<p>Le marié, brusquement, se tourna:</p>
-
-<p>—Qu’i z’y viennent, les braconniers!</p>
-
-<p>Mais l’autre se mit à rire:</p>
-
-<p>—Ah! i peuvent y venir; tu quitteras pas ta besogne pour ça!</p>
-
-<p>Toute la tablée fut secouée par la joie. Le sol en trembla, les verres
-vibrèrent.</p>
-
-<p>Mais le marié, à l’idée qu’on pouvait profiter de sa noce pour
-braconner chez lui, devint furieux:</p>
-
-<p>—J’te dis qu’ça: qu’i z’y viennent!</p>
-
-<p>Alors ce fut une pluie de polissonneries à double sens qui faisaient un
-peu rougir la mariée, toute frémissante d’attente.</p>
-
-<p>Puis, quand on eut bu des barils d’eau-de-vie, chacun partit se
-coucher; et les jeunes époux entrèrent en leur chambre, située au
-rez-de-chaussée, comme toutes les chambres de ferme; et, comme il y
-faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fenêtre et fermèrent l’auvent.
-Une petite lampe de mauvais goût, cadeau du père de la femme, brûlait
-sur la commode; et le lit était prêt à recevoir le couple nouveau, qui
-ne mettait point à son premier embrassement tout le cérémonial des
-bourgeois dans les villes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_93">93</span></p>
-
-<p>Déjà la jeune femme avait enlevé sa coiffure et sa robe, et elle
-demeurait en jupon, délaçant ses bottines, tandis que Jean achevait un
-cigare, en regardant de coin sa compagne.</p>
-
-<p>Il la guettait d’un œil luisant, plus sensuel que tendre; car il la
-désirait plutôt qu’il ne l’aimait; et, soudain, d’un mouvement brusque,
-comme un homme qui va se mettre à l’ouvrage, il enleva son habit.</p>
-
-<p>Elle avait défait ses bottines, et maintenant elle retirait ses bas,
-puis elle lui dit, le tutoyant depuis l’enfance: «Va te cacher là-bas,
-derrière les rideaux, que j’me mette au lit.»</p>
-
-<p>Il fit mine de refuser, puis il y alla d’un air sournois, et se
-dissimula, sauf la tête. Elle riait, voulait envelopper ses yeux, et
-ils jouaient d’une façon amoureuse et gaie, sans pudeur apprise et sans
-gêne.</p>
-
-<p>Pour finir il céda; alors, en une seconde, elle dénoua son dernier
-jupon qui, glissant le long de ses jambes, tomba autour de ses pieds
-et s’aplatit en rond par terre. Elle l’y laissa, l’enjamba, nue sous
-la chemise flottante et elle se glissa dans le lit, dont les ressorts
-chantèrent sous son poids.</p>
-
-<p>Aussitôt il arriva, déchaussé lui-même, en <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> pantalon, et il se
-courbait vers sa femme, cherchant ses lèvres qu’elle cachait dans
-l’oreiller, quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du
-bois des Râpées, lui sembla-t-il.</p>
-
-<p>Il se redressa inquiet, le cœur crispé, et, courant à la fenêtre, il
-décrocha l’auvent.</p>
-
-<p>La plaine lune baignait la cour d’une lumière jaune. L’ombre des
-pommiers faisait des taches sombres à leur pied; et, au loin, la
-campagne, couverte de moissons mûres, luisait.</p>
-
-<p>Comme Jean s’était penché au dehors, épiant toutes les rumeurs de
-la nuit, deux bras nus vinrent se nouer sur son cou, et sa femme,
-le tirant en arrière, murmura: «Laisse donc, qu’est-ce que ça fait,
-viens-t’en.»</p>
-
-<p>Il se retourna, la saisit, l’étreignit, la palpant sous la toile
-légère; et, l’enlevant dans ses bras robustes, il l’emporta vers leur
-couche.</p>
-
-<p>Au moment où il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une
-nouvelle détonation, plus proche celle-là, retentit.</p>
-
-<p>Alors Jean, secoué d’une colère tumultueuse, jura: «Non de D...! ils
-croient que je ne sortirai pas à cause de toi?... Attends, attends!» Il
-se chaussa, décrocha son fusil toujours pendu à portée de sa main, et,
-<span class="pagenum" id="Page_95">95</span> comme sa femme se traînait à ses genoux et le suppliait, éperdue,
-il se dégagea vivement, courut à la fenêtre et sauta dans la cour.</p>
-
-<p>Elle attendit une heure, deux heures, jusqu’au jour. Son mari ne rentra
-pas. Alors elle perdit la tête, appela, raconta la fureur de Jean et sa
-course après les braconniers.</p>
-
-<p>Aussitôt les valets, les charretiers, les gars partirent à la recherche
-du maître.</p>
-
-<p>On le retrouva à deux lieues de la ferme, ficelé des pieds à la tête,
-à moitié mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte à l’envers, avec
-trois lièvres trépassés autour du cou et une pancarte sur la poitrine:</p>
-
-<p>«Qui va à la chasse, perd sa place.»</p>
-
-<p>Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d’épousailles, il
-ajoutait: «Oh! pour une farce! c’était une bonne farce. Ils m’ont pris
-dans un collet comme un lapin, les salauds, et ils m’ont caché la tête
-dans un sac. Mais si je les tâte un jour, gare à eux!»</p>
-
-<p class="br">Et voilà comment on s’amuse, les jours de noce, au pays normand.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Farce normande</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du 8 août 1882, sous la
- signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_8">LES SABOTS.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A Léon Fontaine.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> vieux curé bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus
-des bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommadés des
-paysans. Les grands paniers des fermières venues de loin pour la messe
-étaient posés à terre à côté d’elles; et la lourde chaleur d’un jour
-de juillet dégageait de tout le monde une odeur de bétail, un fumet
-de troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte,
-et aussi les meuglements des vaches couchées dans un champ voisin.
-Parfois un souffle d’air chargé d’aromes des champs s’engouffrait
-sous le portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans
-des coiffures, il allait faire vaciller <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> sur l’autel les petites
-flammes jaunes au bout des cierges... «Comme le désire le bon Dieu.
-Ainsi soit-il!» prononçait le prêtre. Puis il se tut, ouvrit un livre
-et se mit, comme chaque semaine, à recommander à ses ouailles les
-petites affaires intimes de la commune. C’était un vieux homme à
-cheveux blancs qui administrait la paroisse depuis bientôt quarante
-ans, et le prône lui servait pour communiquer familièrement avec tout
-son monde.</p>
-
-<p>Il reprit: «Je recommande à vos prières Désiré Vallin, qu’est bien
-malade et aussi la Paumelle, qui ne se remet pas vite de ses couches.»</p>
-
-<p>Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier posés dans un
-bréviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua: «Il ne faut pas
-que les garçons et les filles viennent comme ça, le soir, dans le
-cimetière, ou bien je préviendrai le garde champêtre.—M. Césaire
-Omont voudrait bien trouver une jeune fille honnête comme servante.»
-Il réfléchit encore quelques secondes, puis ajouta: «C’est tout, mes
-frères, c’est la grâce que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils,
-et du Saint-Esprit.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span></p>
-
-<p>Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.</p>
-
-<p class="br">Quand les Malandain furent rentrés dans leur chaumière, la dernière du
-hameau de la Sablière, sur la route de Fourville, le père, un vieux
-petit paysan sec et ridé, s’assit devant la table, pendant que sa femme
-décrochait la marmite et que sa fille Adélaïde prenait dans le buffet
-les verres et les assiettes, et il dit: «Ça s’rait p’têtre bon, c’te
-place chez maîtr’ Omont, vu que le v’là veuf, que sa bru l’aime pas,
-qu’il est seul et qu’il a d’quoi. J’ferions p’têtre ben d’y envoyer
-Adélaïde.»</p>
-
-<p>La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle,
-et pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d’une
-odeur de choux, elle réfléchit.</p>
-
-<p>L’homme reprit: «Il a d’quoi, pour sûr. Mais qu’il faudrait être
-dégourdi et qu’Adélaïde l’est pas un brin.»</p>
-
-<p>La femme alors articula: «J’pourrions voir tout d’même.» Puis, se
-tournant vers sa fille, une gaillarde à l’air niais, aux cheveux
-jaunes, aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria:
-«T’entends, grande <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> bête. T’iras chez maît’ Omont t’proposer comme
-servante, et tu f’ras tout c’qu’il te commandera.»</p>
-
-<p>La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois
-commencèrent à manger.</p>
-
-<p>Au bout de dix minutes le père reprit: «Écoute un mot, la fille, et
-tâche d’n’ point te mettre en défaut sur ce que j’vas te dire...»</p>
-
-<p>Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de
-conduite, prévoyant les moindres détails, la préparant à cette conquête
-d’un vieux veuf mal avec sa famille.</p>
-
-<p>La mère avait cessé de manger pour écouter, et elle demeurait, la
-fourchette à la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour à
-tour, suivant cette instruction avec une attention concentrée et muette.</p>
-
-<p>Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.</p>
-
-<p>Dès que le repas fut terminé, la mère lui fit mettre son bonnet, et
-elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Césaire Omont. Il
-habitait une sorte de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments
-d’exploitation qu’occupaient ses fermiers. Car il s’était retiré du
-faire-valoir, pour vivre de ses rentes.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_103">103</span></p>
-
-<p>Il avait environ cinquante-cinq ans; il était gros, jovial et bourru
-comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs,
-buvait du cidre et de l’eau-de-vie à pleins verres, et passait encore
-pour chaud, malgré son âge.</p>
-
-<p>Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos,
-enfonçant ses sabots de bois dans la terre grasse, considérant la levée
-du blé ou la floraison des colzas d’un œil d’amateur à son aise, qui
-aime ça, mais qui ne se la foule plus.</p>
-
-<p>On disait de lui: «C’est un père Bon-Temps, qui n’est pas bien levé
-tous les jours.»</p>
-
-<p>Il reçut les deux femmes, le ventre à table, achevant son café. Et, se
-renversant, il demanda:</p>
-
-<p>—Qu’est-ce que vous désirez?</p>
-
-<p>La mère prit la parole:</p>
-
-<p>—«C’est not’ fille Adélaïde que j’viens vous proposer pour servante,
-vu c’qu’a dit çu matin monsieur le curé.»</p>
-
-<p>Maître Omont considéra la fille, puis, brusquement: «Quel âge qu’elle
-a, c’te grande bique-là?»</p>
-
-<p>—«Vingt-un ans à la Saint-Michel, monsieur Omont.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_104">104</span></p>
-
-<p>—«C’est bien; all’aura quinze francs par mois et l’fricot. J’l’attends
-d’main, pour faire ma soupe du matin.»</p>
-
-<p>Et il congédia les deux femmes.</p>
-
-<p>Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur,
-sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.</p>
-
-<p>Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine,
-monsieur Omont la héla.</p>
-
-<p>—«Adélaïde!»</p>
-
-<p>Elle accourut. «Me v’là, not’maître.»</p>
-
-<p>Dès qu’elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées,
-l’œil troublé, il déclara: «Écoute un peu, qu’il n’y ait pas
-d’erreur entre nous. T’es ma servante, mais rien de plus. T’entends.
-Nous ne mêlerons point nos sabots.</p>
-
-<p>—Oui, not’ maître.</p>
-
-<p>—Chacun sa place, ma fille, t’as ta cuisine; j’ai ma salle. A part ça,
-tout sera pour té comme pour mé. C’est convenu?</p>
-
-<p>—Oui, not’ maître.</p>
-
-<p>—Allons, c’est bien, va à ton ouvrage.</p>
-
-<p>Et elle alla reprendre sa besogne.</p>
-
-<p>A midi elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier
-peint, puis, quand la <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> soupe fut sur la table, elle alla prévenir
-M. Omont.</p>
-
-<p>—«C’est servi, not’ maître.»</p>
-
-<p>Il entra, s’assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita
-une seconde, puis, d’une voix de tonnerre:</p>
-
-<p>—«Adélaïde!»</p>
-
-<p>Elle arriva, effarée. Il cria comme s’il allait la massacrer. «Eh bien,
-nom de D... et té, ousqu’est ta place?</p>
-
-<p>—«Mais... not’ maître...»</p>
-
-<p>Il hurlait: «J’aime pas manger tout seul, nom de D...; tu vas te mett’
-là ou bien foutre le camp si tu n’veux pas. Va chercher t’nassiette et
-ton verre.»</p>
-
-<p>Épouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant: «Me v’là, not’
-maître.»</p>
-
-<p>Et elle s’assit en face de lui.</p>
-
-<p>Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait
-des histoires qu’elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un
-mot.</p>
-
-<p>De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre,
-des assiettes.</p>
-
-<p>En apportant le café, elle ne déposa qu’une tasse devant lui; alors,
-repris de colère, il grogna:</p>
-
-<p>—Eh bien, et pour té?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_106">106</span></p>
-
-<p>—J’n’en prends point, not’ maître.</p>
-
-<p>—Pourquoi que tu n’en prends point?</p>
-
-<p>—Parce que je l’aime point.</p>
-
-<p>Alors il éclata de nouveau: «J’aime pas prend’ mon café tout seul, nom
-de D... Si tu n’veux pas t’mett’ à en prendre itou, tu vas foutre le
-camp, nom de D... Va chercher une tasse et plus vite que ça.»</p>
-
-<p>Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la
-grimace, mais, sous l’œil furieux du maître, avala jusqu’au bout.
-Puis il lui fallut boire le premier verre d’eau-de-vie de la rincette,
-le second du pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul.</p>
-
-<p>Et M. Omont la congédia. «Va laver ta vaisselle maintenant, t’es une
-bonne fille.»</p>
-
-<p>Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos;
-puis il l’envoya se mettre au lit.</p>
-
-<p>—«Va te coucher, je monterai tout à l’heure.»</p>
-
-<p>Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa
-prière, se dévêtit et se glissa dans ses draps.</p>
-
-<p>Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trembler la
-maison.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_107">107</span></p>
-
-<p>—«Adélaïde?»</p>
-
-<p>Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier:</p>
-
-<p>—«Me v’là not’ maître.»</p>
-
-<p>—Ousque t’es?</p>
-
-<p>—Mais j’suis dans mon lit, donc, not’ maître.</p>
-
-<p>Alors il vociféra: «Veux-tu bien descendre, nom de D... J’aime pas
-coucher tout seul, nom de D..., et si tu n’veux point, tu vas me foutre
-le camp, nom de D...»</p>
-
-<p>Alors elle répondit d’en haut, éperdue, cherchant sa chandelle:</p>
-
-<p>—«Me v’là, not’ maître!»</p>
-
-<p>Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de
-l’escalier; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il
-la prit par le bras, et dès qu’elle eut laissé devant la porte ses
-étroites chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il
-la poussa dans sa chambre en grognant:</p>
-
-<p>—«Plus vite que ça, donc, nom de D...!»</p>
-
-<p>Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu’elle disait:</p>
-
-<p>—«Me v’là, me v’là, not’ maître.»</p>
-
-<p class="br">Six mois après, comme elle allait voir ses <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> parents, un dimanche,
-son père l’examina curieusement, puis demanda:</p>
-
-<p>—T’es-ti point grosse?</p>
-
-<p>Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant: «Mais non, je n’
-crois point.»</p>
-
-<p>Alors, il l’interrogea, voulant tout savoir:</p>
-
-<p>—Dis-mé si vous n’avez point, quéque soir, mêlé vos sabots?</p>
-
-<p>—Oui, je les ons mêlés l’premier soir et puis l’sautres.</p>
-
-<p>—Mais alors t’es pleine, grande futaille.</p>
-
-<p>Elle se mit à sangloter, balbutiant: «J’savais ti, mé? J’savais ti, mé?»</p>
-
-<p>Le père Malandain la guettait, l’œil éveillé, la mine satisfaite. Il
-demanda:</p>
-
-<p>—Quéque tu ne savais point?</p>
-
-<p>Elle prononça à travers ses pleurs: J’savais ti, mé, que ça se faisait
-comme ça, d’s’éfants!»</p>
-
-<p>Sa mère rentrait. L’homme articula, sans colère: «La v’là grosse, à
-c’t’heure.»</p>
-
-<p>Mais la femme se fâcha, révoltée d’instinct, injuriant à pleine gueule
-sa fille en larmes, la traitant de «manante» et de «traînée».</p>
-
-<p>Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour
-aller causer de leurs affaires avec maît’ Césaire Omont, il déclara:</p>
-
-<p>«All’ est tout d’même encore pu sotte que <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> j’aurais cru. All’
-n’savait point c’qu’all’ faisait, c’te niente (rien du tout).</p>
-
-<p>Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M.
-Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Les Sabots</i> ont paru, précédés d’une introduction qui n’est pas dans
- le volume, dans <i>le Gil Blas</i> du dimanche 21 janvier 1883, sous la
- signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>. Voici cette introduction:</p>
-
- <p class="br">Vous rappelez-vous, Madame, cette rencontre dans cette auberge du
- Midi? Je ne vous ai point vue, depuis deux mois, et pourtant... Mais
- je vous ai dit tout cela malgré votre refus de m’écouter.</p>
-
- <p>En entrant dans la salle, je vous aperçus du premier coup, tout au
- fond, en face de votre mari. Je ne l’aime pas votre mari et il a
- l’air de s’en douter, ce dont je me moque, d’ailleurs.</p>
-
- <p>J’ai été vous retrouver à votre table, on a mis un couvert de plus,
- et nous avons causé comme des indifférents. Vous lui disiez «tu» et
- me disiez «vous», et cela me faisait pousser des colères dans le
- cœur; parfois je rencontrais rapidement votre regard et il me
- semblait alors que c’était à moi que votre œil disait «tu» et à
- lui qu’il disait «vous».</p>
-
- <p>J’avais des envies furieuses de vous embrasser devant lui, de lui
- casser la tête avec une carafe, s’il se fâchait selon son droit.</p>
-
- <p>Puis nous avons fait une longue promenade au bord de la mer endormie.
- Vous alliez un bras à son bras, et moi, de l’autre côté de vous, je
- rencontrais votre main qui pendait ouverte sur votre robe, et je la
- pris et je la sentis qui serrait la mienne. C’est la meilleure joie
- d’amour. Une main pressée donne parfois une possession plus parfaite,
- plus profonde, plus absolue qu’une longue étreinte de toute une nuit.</p>
-
- <p>Il faisait nuit, vous êtes rentrés ensemble et moi je suis encore
- resté longtemps assis en face de la mer.</p>
-
- <p><span class="pagenum" id="Page_110">110</span></p>
-
- <p>Tout le monde dormait dans la maison quand je pris mon bougeoir
- pour regagner ma chambre. J’allais doucement le long du corridor
- où s’ouvraient les portes, et soudain je reconnus vos bottines,
- vos petites bottines de voyage, abattues sur le côté, vides, comme
- fatiguées entre deux souliers d’homme qui paraissaient les garder.
- Une d’elles était même couchée sur un des grands souliers, se
- reposant sur lui. Et une colère tumultueuse me souleva. J’avais envie
- de crever la porte et de vous assommer tous les deux, dans votre lit.</p>
-
- <p>Et ce fut la plus brutale de mes douleurs d’amour. Et je restai
- longtemps ma bougie à la main en face de ces chaussures mêlées devant
- cette porte fermée.</p>
-
- <p>Si je vous avais vue en ses bras, je n’aurais pas souffert davantage.</p>
-
- <p>Ce souvenir cuisant vient de me retomber sur le cœur tout à
- l’heure, au moment de conter une petite histoire de paysans, dont le
- sujet touche, par les pieds, à cette aventure de là-bas.</p>
-
- <p>Et je vous dédie ce simple récit en mémoire de ma souffrance.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_9">LA REMPAILLEUSE.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A Léon Hennique.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">C</span><span class="smcap">’était</span> à la fin du dîner d’ouverture de chasse chez le marquis de
-Bertrans. Onze chasseurs, huit jeunes femmes et le médecin du pays
-étaient assis autour de la grande table illuminée, couverte de fruits
-et de fleurs.</p>
-
-<p>On vint à parler d’amour, et une grande discussion s’éleva, l’éternelle
-discussion, pour savoir si on pouvait aimer vraiment une seule fois ou
-plusieurs fois. On cita des exemples de gens n’ayant jamais eu qu’un
-amour sérieux; on cita aussi d’autres exemples de gens ayant aimé
-souvent, avec violence. Les hommes, en général, prétendaient que la
-passion, comme les maladies, peut frapper plusieurs fois le <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> même
-être, et le frapper à le tuer si quelque obstacle se dresse devant lui.
-Bien que cette manière de voir ne fût pas contestable, les femmes, dont
-l’opinion s’appuyait sur la poésie bien plus que sur l’observation,
-affirmaient que l’amour, l’amour vrai, le grand amour, ne pouvait
-tomber qu’une fois sur un mortel, qu’il était semblable à la foudre,
-cet amour, et qu’un cœur touché par lui demeurait ensuite tellement
-vidé, ravagé, incendié, qu’aucun autre sentiment puissant, même aucun
-rêve, n’y pouvait germer de nouveau.</p>
-
-<p>Le marquis ayant aimé beaucoup, combattait vivement cette croyance:</p>
-
-<p>—Je vous dis, moi, qu’on peut aimer plusieurs fois avec toutes ses
-forces et toute son âme. Vous me citez des gens qui se sont tués par
-amour, comme preuve de l’impossibilité d’une seconde passion. Je vous
-répondrai que, s’ils n’avaient pas commis cette bêtise de se suicider,
-ce qui leur enlevait toute chance de rechute, ils se seraient guéris;
-et ils auraient recommencé, et toujours, jusqu’à leur mort naturelle.
-Il en est des amoureux comme des ivrognes. Qui a bu boira—qui a aimé
-aimera. C’est une affaire de tempérament, cela.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_115">115</span></p>
-
-<p>On prit pour arbitre le docteur, vieux médecin parisien retiré aux
-champs, et on le pria de donner son avis.</p>
-
-<p>Justement il n’en avait pas:</p>
-
-<p>—Comme l’a dit le marquis, c’est une affaire de tempérament; quant à
-moi, j’ai eu connaissance d’une passion qui dura cinquante-cinq ans,
-sans un jour de répit, et qui ne se termina que par la mort.</p>
-
-<p>La marquise battit des mains.</p>
-
-<p>—Est-ce beau cela! Et quel rêve d’être aimé ainsi! Quel bonheur de
-vivre cinquante-cinq ans tout enveloppé de cette affection acharnée et
-pénétrante! Comme il a dû être heureux, et bénir la vie, celui qu’on
-adora de la sorte!</p>
-
-<p>Le médecin sourit:</p>
-
-<p>—En effet, madame, vous ne vous trompez pas sur ce point, que l’être
-aimé fut un homme. Vous le connaissez, c’est M. Chouquet, le pharmacien
-du bourg. Quant à elle, la femme, vous l’avez connue aussi, c’est la
-vieille rempailleuse de chaises qui venait tous les ans au château.
-Mais je vais me faire mieux comprendre.</p>
-
-<p>L’enthousiasme des femmes était tombé; et leur visage dégoûté disait:
-«Pouah!» <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> comme si l’amour n’eût dû frapper que des êtres fins et
-distingués, seuls dignes de l’intérêt des gens comme il faut.</p>
-
-<p class="br">Le médecin reprit:</p>
-
-<p>—J’ai été appelé, il y a trois mois, auprès de cette vieille femme,
-à son lit de mort. Elle était arrivée la veille, dans la voiture qui
-lui servait de maison, traînée par la rosse que vous avez vue, et
-accompagnée de ses deux grands chiens noirs, ses amis et ses gardiens.
-Le curé était déjà là. Elle nous fit ses exécuteurs testamentaires, et,
-pour nous dévoiler le sens de ses volontés dernières, elle nous raconta
-toute sa vie. Je ne sais rien de plus singulier et de plus poignant.</p>
-
-<p>Son père était rempailleur et sa mère rempailleuse. Elle n’a jamais eu
-de logis planté en terre.</p>
-
-<p>Toute petite, elle errait, haillonneuse, vermineuse, sordide. On
-s’arrêtait à l’entrée des villages, le long des fossés; on dételait
-la voiture; le cheval broutait; le chien dormait, le museau sur ses
-pattes; et la petite se roulait dans l’herbe pendant que le père et
-la mère rafistolaient, à l’ombre des ormes du chemin, tous les vieux
-sièges de la commune. On ne <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> parlait guère, dans cette demeure
-ambulante. Après les quelques mots nécessaires pour décider qui ferait
-le tour des maisons en poussant le cri bien connu: «Remmmpailleur de
-chaises!» on se mettait à tortiller la paille, face à face ou côte à
-côte. Quand l’enfant allait trop loin ou tentait d’entrer en relations
-avec quelque galopin du village, la voix colère du père la rappelait:
-«Veux-tu bien revenir ici, crapule!» C’étaient les seuls mots de
-tendresse qu’elle entendait.</p>
-
-<p>Quand elle devint plus grande, on l’envoya faire la récolte des fonds
-de siège avariés. Alors elle ébaucha quelques connaissances de place en
-place avec les gamins; mais c’étaient alors les parents de ses nouveaux
-amis qui rappelaient brutalement leurs enfants: «Veux-tu bien venir
-ici, polisson! Que je te voie causer avec les va-nu-pieds!...»</p>
-
-<p>Souvent les petits gars lui jetaient des pierres.</p>
-
-<p>Des dames lui ayant donné quelques sous, elle les garda soigneusement.</p>
-
-<p class="br">Un jour—elle avait alors onze ans—comme elle passait par ce pays,
-elle rencontra derrière le cimetière le petit Chouquet qui <span class="pagenum" id="Page_118">118</span>
-pleurait parce qu’un camarade lui avait volé deux liards. Ces larmes
-d’un petit bourgeois, d’un de ces petits qu’elle s’imaginait dans sa
-frêle caboche de déshéritée, être toujours contents et joyeux, la
-bouleversèrent. Elle s’approcha, et, quand elle connut la raison de
-sa peine, elle versa entre ses mains toutes ses économies, sept sous,
-qu’il prit naturellement, en essuyant ses larmes. Alors, folle de joie,
-elle eut l’audace de l’embrasser. Comme il considérait attentivement sa
-monnaie, il se laissa faire. Ne se voyant ni repoussée ni battue, elle
-recommença; elle l’embrassa à pleins bras, à plein cœur. Puis elle
-se sauva.</p>
-
-<p>Que se passa-t-il dans cette misérable tête? S’est-elle attachée à ce
-mioche parce qu’elle lui avait sacrifié sa fortune de vagabonde, ou
-parce qu’elle lui avait donné son premier baiser tendre? Le mystère est
-le même pour les petits que pour les grands.</p>
-
-<p>Pendant des mois, elle rêva de ce coin de cimetière et de ce gamin.
-Dans l’espérance de le revoir, elle vola ses parents, grappillant un
-sou par-ci, un sou par-là, sur un rempaillage, ou sur les provisions
-qu’elle allait acheter.</p>
-
-<p>Quand elle revint, elle avait deux francs dans sa poche, mais elle ne
-put qu’apercevoir <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> le petit pharmacien, bien propre, derrière les
-carreaux de la boutique paternelle, entre un bocal rouge et un ténia.</p>
-
-<p>Elle ne l’en aima que davantage, séduite, émue, extasiée par cette
-gloire de l’eau colorée, cette apothéose des cristaux luisants.</p>
-
-<p>Elle garda en elle son souvenir ineffaçable, et, quand elle le
-rencontra, l’an suivant, derrière l’école, jouant aux billes avec
-ses camarades, elle se jeta sur lui, le saisit dans ses bras, et le
-baisa avec tant de violence qu’il se mit à hurler de peur. Alors, pour
-l’apaiser, elle lui donna son argent: trois francs vingt, un vrai
-trésor, qu’il regardait avec des yeux agrandis.</p>
-
-<p>Il le prit et se laissa caresser tant qu’elle voulut.</p>
-
-<p>Pendant quatre ans encore, elle versa entre ses mains toutes ses
-réserves, qu’il empochait avec conscience en échange de baisers
-consentis. Ce fut une fois trente sous, une fois deux francs, une fois
-douze sous seulement (elle en pleura de peine et d’humiliation, mais
-l’année avait été mauvaise) et la dernière fois, cinq francs, une
-grosse pièce ronde, qui le fit rire d’un rire content.</p>
-
-<p>Elle ne pensait plus qu’à lui; et il attendait <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> son retour avec
-une certaine impatience, courait au-devant d’elle en la voyant, ce qui
-faisait bondir le cœur de la fillette.</p>
-
-<p>Puis il disparut. On l’avait mis au collège. Elle le sut en
-interrogeant habilement. Alors elle usa d’une diplomatie infinie pour
-changer l’itinéraire de ses parents et les faire passer par ici au
-moment des vacances. Elle y réussit, mais après un an de ruses. Elle
-était donc restée deux ans sans le revoir; et elle le reconnut à
-peine, tant il était changé, grandi, embelli, imposant dans sa tunique
-à boutons d’or. Il feignit de ne pas la voir et passa fièrement près
-d’elle.</p>
-
-<p>Elle en pleura pendant deux jours; et depuis lors elle souffrit sans
-fin.</p>
-
-<p>Tous les ans elle revenait; passait devant lui sans oser le saluer
-et sans qu’il daignât même tourner les yeux vers elle. Elle l’aimait
-éperdument. Elle me dit: «C’est le seul homme que j’aie vu sur la
-terre, monsieur le médecin; je ne sais pas si les autres existaient
-seulement.»</p>
-
-<p>Ses parents moururent. Elle continua leur métier, mais elle prit deux
-chiens au lieu d’un, deux terribles chiens qu’on n’aurait pas osé
-braver.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_121">121</span></p>
-
-<p>Un jour, en rentrant dans ce village où son cœur était resté, elle
-aperçut une jeune femme qui sortait de la boutique Chouquet au bras de
-son bien-aimé. C’était sa femme. Il était marié.</p>
-
-<p>Le soir même, elle se jeta dans la mare qui est sur la place de la
-Mairie. Un ivrogne attardé la repêcha, et la porta à la pharmacie. Le
-fils Chouquet descendit en robe de chambre, pour la soigner, et, sans
-paraître la reconnaître, la déshabilla, la frictionna, puis il lui dit
-d’une voix dure: «Mais vous êtes folle! Il ne faut pas être bête comme
-ça!»</p>
-
-<p>Cela suffit pour la guérir. Il lui avait parlé! Elle était heureuse
-pour longtemps.</p>
-
-<p>Il ne voulut rien recevoir en rémunération de ses soins, bien qu’elle
-insistât vivement pour le payer.</p>
-
-<p>Et toute sa vie s’écoula ainsi. Elle rempaillait en songeant à
-Chouquet. Tous les ans elle l’apercevait derrière ses vitraux. Elle
-prit l’habitude d’acheter chez lui des provisions de menus médicaments.
-De la sorte elle le voyait de près, et lui parlait, et lui donnait
-encore de l’argent.</p>
-
-<p>Comme je vous l’ai dit en commençant, elle est morte ce printemps.
-Après m’avoir raconté toute cette triste histoire, elle me <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> pria de
-remettre à celui qu’elle avait si patiemment aimé toutes les économies
-de son existence, car elle n’avait travaillé que pour lui, rien que
-pour lui, disait-elle, jeûnant même pour mettre de côté, et être sûre
-qu’il penserait à elle, au moins une fois, quand elle serait morte.</p>
-
-<p>Elle me donna donc deux mille trois cent vingt-sept francs. Je laissai
-à M. le curé les vingt-sept francs pour l’enterrement, et j’emportai le
-reste quand elle eut rendu le dernier soupir.</p>
-
-<p>Le lendemain, je me rendis chez les Chouquet. Ils achevaient de
-déjeuner, en face l’un de l’autre, gros et rouges, fleurant les
-produits pharmaceutiques, importants et satisfaits.</p>
-
-<p>On me fit asseoir; on m’offrit un kirsch, que j’acceptai; et je
-commençai mon discours d’une voix émue, persuadé qu’ils allaient
-pleurer.</p>
-
-<p>Dès qu’il eut compris qu’il avait été aimé de cette vagabonde, de cette
-rempailleuse, de cette rouleuse, Chouquet bondit d’indignation, comme
-si elle lui avait volé sa réputation, l’estime des honnêtes gens, son
-honneur intime, quelque chose de délicat qui lui était plus cher que la
-vie.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_123">123</span></p>
-
-<p>Sa femme, aussi exaspérée que lui, répétait: «Cette gueuse! cette
-gueuse, cette gueuse!...» sans pouvoir trouver autre chose.</p>
-
-<p>Il s’était levé; il marchait à grands pas derrière la table, le bonnet
-grec chaviré sur une oreille. Il balbutiait: «Comprend-on ça, docteur?
-Voilà de ces choses horribles pour un homme! Que faire? Oh! si je
-l’avais su de son vivant, je l’aurais fait arrêter par la gendarmerie
-et flanquer en prison. Et elle n’en serait pas sortie, je vous en
-réponds!»</p>
-
-<p>Je demeurais stupéfait du résultat de ma démarche pieuse. Je ne savais
-que dire ni que faire. Mais j’avais à compléter ma mission. Je repris:
-«Elle m’a chargé de vous remettre ses économies, qui montent à deux
-mille trois cents francs. Comme ce que je viens de vous apprendre
-semble vous être fort désagréable, le mieux serait peut-être de donner
-cet argent aux pauvres.»</p>
-
-<p>Ils me regardaient, l’homme et la femme, perclus de saisissement.</p>
-
-<p>Je tirai l’argent de ma poche, du misérable argent de tous les pays et
-de toutes les marques, de l’or et des sous mêlés. Puis je demandai:
-«Que décidez-vous?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Chouquet parla la première: «Mais, <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> puisque c’était sa
-dernière volonté, à cette femme... il me semble qu’il nous est bien
-difficile de refuser.»</p>
-
-<p>Le mari, vaguement confus, reprit: «Nous pourrions toujours acheter
-avec ça quelque chose pour nos enfants.»</p>
-
-<p>Je dis d’un air sec: «Comme vous voudrez.»</p>
-
-<p>Il reprit: «Donnez toujours, puisqu’elle vous en a chargé; nous
-trouverons bien moyen de l’employer à quelque bonne œuvre.»</p>
-
-<p>Je remis l’argent, je saluai, et je partis.</p>
-
-<p class="br">Le lendemain Chouquet vint me trouver et, brusquement: «Mais elle a
-laissé ici sa voiture, cette... cette femme. Qu’est-ce que vous en
-faites de cette voiture?</p>
-
-<p>—«Rien, prenez-la si vous voulez.</p>
-
-<p>—«Parfait; cela me va; j’en ferai une cabane pour mon potager.»</p>
-
-<p>Il s’en allait. Je le rappelai. «Elle a laissé aussi son vieux cheval
-et ses deux chiens. Les voulez-vous?» Il s’arrêta, surpris: «Ah! non,
-par exemple; que voulez-vous que j’en fasse? Disposez-en comme vous
-voudrez.» Et il riait. Puis il me tendit sa main que je serrai. Que
-voulez-vous? Il ne faut pas dans un <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> pays, que le médecin et le
-pharmacien soient ennemis.</p>
-
-<p>J’ai gardé les chiens chez moi. Le curé, qui a une grande cour, a pris
-le cheval. La voiture sert de cabane à Chouquet; et il a acheté cinq
-obligations de chemin de fer avec l’argent.</p>
-
-<p>Voilà le seul amour profond que j’aie rencontré, dans ma vie.»</p>
-
-<p>Le médecin se tut.</p>
-
-<p>Alors la marquise, qui avait des larmes dans les yeux, soupira:
-«Décidément, il n’y a que les femmes pour savoir aimer!»</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>La Rempailleuse</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du dimanche 27 septembre
- 1882.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_10">EN MER.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A Henry Céard.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">O</span><span class="smcap">n</span> lisait dernièrement dans les journaux les lignes suivantes:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«<span class="smcap">Boulogne-sur-Mer</span>, 22 janvier.—On nous écrit:</p>
-
- <p>«Un affreux malheur vient de jeter la consternation parmi notre
- population maritime déjà si éprouvée depuis deux années. Le bateau de
- pêche commandé par le patron Javel, entrant dans le port, a été jeté à
- l’Ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jetée.</p>
-
- <p>«Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes envoyées au
- moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont péri.</p>
-
- <p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span></p>
-
- <p>«Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux sinistres.»</p>
-</div>
-
-<p>Quel est ce patron Javel? Est-il le frère du manchot?</p>
-
-<p>Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être sous les
-débris de son bateau mis en pièces, est celui auquel je pense, il avait
-assisté, voici dix-huit ans maintenant, à un autre drame, terrible et
-simple comme sont toujours ces drames formidables des flots.</p>
-
-<p class="br">Javel aîné était alors patron d’un chalutier.</p>
-
-<p>Le chalutier est le bateau de pêche par excellence. Solide à ne
-craindre aucun temps, le ventre rond, roulé sans cesse par les lames
-comme un bouchon, toujours dehors, toujours fouetté par les vents durs
-et salés de la Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile
-gonflée, traînant par le flanc un grand filet qui racle le fond de
-l’Océan, et détache et cueille toutes les bêtes endormies dans les
-roches, les poissons plats collés au sable, les crabes lourds aux
-pattes crochues, les homards aux moustaches pointues.</p>
-
-<p>Quand la brise est fraîche et la vague <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> courte, le bateau se met
-à pêcher. Son filet est fixé tout le long d’une grande tige de bois
-garnie de fer qu’il laisse descendre au moyen de deux câbles glissant
-sur deux rouleaux aux deux bouts de l’embarcation. Et le bateau,
-dérivant sous le vent et le courant, tire avec lui cet appareil qui
-ravage et dévaste le sol de la mer.</p>
-
-<p>Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes et un mousse. Il
-était sorti de Boulogne par un beau temps clair pour jeter le chalut.</p>
-
-<p>Or, bientôt le vent s’éleva, et une bourrasque survenant força le
-chalutier à fuir. Il gagna les côtes d’Angleterre; mais la mer démontée
-battait les falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible
-l’entrée des ports. Le petit bateau reprit le large et revint sur les
-côtes de France. La tempête continuait à faire infranchissables les
-jetées, enveloppant d’écume, de bruit et de danger tous les abords des
-refuges.</p>
-
-<p>Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, ballotté,
-secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d’eau, mais gaillard,
-malgré tout, accoutumé à ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou
-six jours errant <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder
-l’un ou l’autre.</p>
-
-<p>Puis enfin l’ouragan se calma comme il se trouvait en pleine mer, et,
-bien que la vague fût encore forte, le patron commanda de jeter le
-chalut.</p>
-
-<p>Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord, et deux hommes
-à l’avant, deux hommes à l’arrière, commencèrent à filer sur les
-rouleaux les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond; mais
-une haute lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à
-l’avant et dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se
-trouva saisi entre la corde un instant détendue par la secousse et le
-bois où elle glissait. Il fit un effort désespéré, tâchant de l’autre
-main de soulever l’amarre, mais le chalut traînait déjà et le câble
-roidi ne céda point.</p>
-
-<p>L’homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent. Son frère
-quitta la barre. Ils se jetèrent sur la corde, s’efforçant de dégager
-le membre qu’elle broyait. Ce fut en vain. «Faut couper», dit un
-matelot, et il tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux
-coups, sauver le bras de Javel cadet.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_133">133</span></p>
-
-<p>Mais couper, c’était perdre le chalut, et ce chalut valait de l’argent,
-beaucoup d’argent, quinze cents francs; et il appartenait à Javel aîné,
-qui tenait à son avoir.</p>
-
-<p>Il cria, le cœur torturé: «Non, coupe pas, attends, je vas lofer.»
-Et il courut au gouvernail, mettant toute la barre dessous.</p>
-
-<p>Le bateau n’obéit qu’à peine, paralysé par ce filet qui immobilisait
-son impulsion, et entraîné d’ailleurs par la force de la dérive et du
-vent.</p>
-
-<p>Javel cadet s’était laissé tomber sur les genoux, les dents serrées,
-les yeux hagards. Il ne disait rien. Son frère revint, craignant
-toujours le couteau d’un marin: «Attends, attends, coupe pas, faut
-mouiller l’ancre.»</p>
-
-<p>L’ancre fut mouillée, toute la chaîne filée, puis on se mit à virer
-au cabestan pour détendre les amarres du chalut. Elles s’amollirent,
-enfin, et on dégagea le bras inerte, sous la manche de laine
-ensanglantée.</p>
-
-<p>Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une
-chose horrible, une bouillie de chairs dont le sang jaillissait à flots
-qu’on eût dit poussés par une pompe. Alors l’homme regarda son bras et
-murmura: «Foutu».</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_134">134</span></p>
-
-<p>Puis, comme l’hémorragie faisait une mare sur le pont du bateau, un des
-matelots cria: «Il va se vider, faut nouer la veine.»</p>
-
-<p>Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et goudronnée,
-et, enlaçant le membre au-dessus de la blessure, ils serrèrent de toute
-leur force. Les jets de sang s’arrêtaient peu à peu; ils finirent par
-cesser tout à fait.</p>
-
-<p class="br">Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le prit de l’autre
-main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout était rompu, les os
-cassés; les muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. Il le
-considérait d’un œil morne, réfléchissant. Puis il s’assit sur une
-voile pliée, et les camarades lui conseillèrent de mouiller sans cesse
-la blessure pour empêcher le mal noir.</p>
-
-<p>On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il puisait
-dedans au moyen d’un verre, et baignait l’horrible plaie en laissant
-couler dessus un petit filet d’eau claire.</p>
-
-<p>—Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit, mais au bout
-d’une heure il remonta, ne se sentant pas bien tout seul. <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> Et puis
-il préférait le grand air. Il se rassit sur sa voile et recommença à
-bassiner son bras.</p>
-
-<p>La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre blanc gisaient à
-côté de lui, secoués par des spasmes de mort; il les regardait sans
-cesser d’arroser ses chairs écrasées.</p>
-
-<p class="br">Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup de vent se déchaîna;
-et le petit bateau recommença sa course folle, bondissant et culbutant,
-secouant le triste blessé.</p>
-
-<p>La nuit vint. Le temps fut gros jusqu’à l’aurore. Au soleil levant on
-apercevait de nouveau l’Angleterre, mais, comme la mer était moins
-dure, on repartit pour la France en louvoyant.</p>
-
-<p>Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur montra des
-traces noires, toute une vilaine apparence de pourriture sur la partie
-du membre qui ne tenait plus à lui.</p>
-
-<p>Les matelots regardaient, disant leur avis.</p>
-
-<p>—«Ça pourrait bien être le Noir», pensait l’un.</p>
-
-<p>—«Faudrait de l’iau salée là-dessus», déclarait un autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_136">136</span></p>
-
-<p>On apporta donc de l’eau salée et on en versa sur le mal. Le blessé
-devint livide, grinça des dents, se tordit un peu; mais il ne cria pas.</p>
-
-<p>Puis, quand la brûlure se fut calmée: «Donne-moi ton couteau», dit-il à
-son frère. Le frère tendit son couteau.</p>
-
-<p>«Tiens-moi le bras en l’air, tout drait, tire dessus.»</p>
-
-<p>On fit ce qu’il demandait.</p>
-
-<p>Alors il se mit à couper lui-même. Il coupait doucement, avec
-réflexion, tranchant les derniers tendons avec cette lame aiguë comme
-un fil de rasoir; et bientôt il n’eut plus qu’un moignon. Il poussa un
-profond soupir et déclara: «Fallait ça. J’étais foutu.»</p>
-
-<p>Il semblait soulagé et respirait avec force. Il recommença à verser de
-l’eau sur le tronçon de membre qui lui restait.</p>
-
-<p>La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir.</p>
-
-<p>Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras détaché et l’examina
-longuement. La putréfaction se déclarait. Les camarades vinrent aussi
-l’examiner, et ils se le passaient de main en main, le tâtaient, le
-retournaient, le flairaient.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_137">137</span></p>
-
-<p>Son frère dit: «Faut jeter ça à la mer, à c’t’heure.»</p>
-
-<p>Mais Javel cadet se fâcha: «Ah! mais non, ah! mais non. J’veux point.
-C’est à moi, pas vrai, pisque c’est mon bras.»</p>
-
-<p>Il le reprit et le posa entre ses jambes.</p>
-
-<p>—«Il va pas moins pourrir», dit l’aîné. Alors une idée vint au
-blessé. Pour conserver le poisson quand on tenait longtemps la mer, on
-l’empilait en des barils de sel.</p>
-
-<p>Il demanda: «J’pourrions t’y point l’mettre dans la saumure.»</p>
-
-<p>«Ça, c’est vrai», déclarèrent les autres.</p>
-
-<p>Alors on vida un des barils, plein déjà de la pêche des jours derniers;
-et, tout au fond, on déposa le bras. On versa du sel dessus, puis on
-replaça, un à un, les poissons.</p>
-
-<p>Un des matelots fit cette plaisanterie: «Pourvu que je l’vendions point
-à la criée.»</p>
-
-<p>Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.</p>
-
-<p>Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue de Boulogne
-jusqu’au lendemain dix heures. Le blessé continuait sans répit à jeter
-de l’eau sur sa plaie.</p>
-
-<p>De temps en temps il se levait et marchait d’un bout à l’autre du
-bateau.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_138">138</span></p>
-
-<p>Son frère, qui tenait la barre, le suivait de l’œil en hochant la
-tête.</p>
-
-<p>On finit par rentrer au port.</p>
-
-<p>Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne voie. Il fit un
-pansement complet et ordonna le repos. Mais Javel ne voulut pas se
-coucher sans avoir repris son bras, et il retourna bien vite au port
-pour retrouver le baril qu’il avait marqué d’une croix.</p>
-
-<p>On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien conservé dans la
-saumure, ridé, rafraîchi. Il l’enveloppa dans une serviette emportée à
-cette intention, et rentra chez lui.</p>
-
-<p>Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce débris du père,
-tâtant les doigts, enlevant les brins de sel restés sous les ongles;
-puis on fit venir le menuisier qui prit mesure pour un petit cercueil.</p>
-
-<p>Le lendemain l’équipage complet du chalutier suivit l’enterrement du
-bras détaché. Les deux frères, côte à côte, conduisaient le deuil. Le
-sacristain de la paroisse tenait le cadavre sous son aisselle.</p>
-
-<p>Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port,
-et, quand il <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> parlait plus tard de son accident, il confiait tout
-bas à son auditeur: «Si le frère avait voulu couper le chalut, j’aurais
-encore mon bras, pour sûr. Mais il était regardant à son bien.»</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>En mer</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du lundi 12 février 1883, sous la
- signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_11">UN NORMAND.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A Paul Alexis.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">N</span><span class="smcap">ous</span> venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route
-de Jumièges. La légère voiture filait, traversant les prairies; puis le
-cheval se mit au pas pour monter la côte de Canteleu.</p>
-
-<p>C’est là un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde.
-Derrière nous Rouen, la ville aux églises, aux clochers gothiques,
-travaillés comme des bibelots d’ivoire; en face, Saint-Sever, le
-faubourg aux manufactures qui dresse ses mille cheminées fumantes sur
-le grand ciel vis-à-vis des mille clochetons sacrés de la vieille cité.</p>
-
-<p>Ici la flèche de la cathédrale, le plus haut sommet des monuments
-humains; et là-bas, <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> la «Pompe à feu» de la «Foudre», sa rivale
-presque aussi démesurée, et qui passe d’un mètre la plus géante des
-pyramides d’Égypte.</p>
-
-<p>Devant nous la Seine se déroulait, ondulante, semée d’îles, bordée
-à droite de blanches falaises que couronnait une forêt, à gauche de
-prairies immenses qu’une autre forêt limitait, là-bas, tout là-bas.</p>
-
-<p>De place en place, des grands navires à l’ancre le long des berges du
-large fleuve. Trois énormes vapeurs s’en allaient, à la queue leu leu,
-vers le Havre; et un chapelet de bâtiments, formé d’un trois-mâts, de
-deux goélettes et d’un brick, remontait vers Rouen, traîné par un petit
-remorqueur vomissant un nuage de fumée noire.</p>
-
-<p>Mon compagnon, né dans le pays, ne regardait même point ce surprenant
-paysage; mais il souriait sans cesse; il semblait rire en lui-même.
-Tout à coup, il éclata: «Ah! vous allez voir quelque chose de drôle: la
-chapelle au père Mathieu. Ça, c’est du nanan, mon bon.»</p>
-
-<p>Je le regardai d’un œil étonné. Il reprit:</p>
-
-<p>—Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans
-le nez. Le père Mathieu est le plus beau Normand de la <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> province,
-et sa chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni moins; mais je
-vais vous donner d’abord quelques mots d’explication.</p>
-
-<p>Le père Mathieu, qu’on appelle aussi le père «La Boisson», est un
-ancien sergent-major revenu dans son village natal. Il unit en des
-proportions admirables pour faire un ensemble parfait la blague du
-vieux soldat à la malice finaude du Normand. De retour au pays, il
-est devenu, grâce à des protections multiples et à des habiletés
-invraisemblables, gardien d’une chapelle miraculeuse, une chapelle
-protégée par la Vierge et fréquentée principalement par les filles
-enceintes. Il a baptisé sa statue merveilleuse: «Notre-Dame du
-Gros-Ventre», et il la traite avec une certaine familiarité goguenarde
-qui n’exclut point le respect. Il a composé lui-même et fait imprimer
-une prière spéciale pour sa <span class="smcap">BONNE VIERGE</span>. Cette prière est un
-chef-d’œuvre d’ironie involontaire, d’esprit normand où la raillerie
-se mêle à la peur du <span class="smcap">Saint</span>, à la peur superstitieuse de
-l’influence secrète de quelque chose. Il ne croit pas beaucoup à sa
-patronne; cependant il y croit un peu, par prudence, et il la ménage,
-par politique.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_146">146</span></p>
-
-<p>Voici le début de cette étonnante oraison:</p>
-
-<p>«Notre bonne madame la Vierge Marie, patronne naturelle des
-filles-mères en ce pays et par toute la terre, protégez votre servante
-qui a fauté dans un moment d’oubli.»</p>
-
-<p class="dottedline"></p>
-
-<p>Cette supplique se termine ainsi:</p>
-
-<p>«Ne m’oubliez pas surtout auprès de votre saint Époux et intercédez
-auprès de Dieu le Père, pour qu’il m’accorde un bon mari semblable au
-vôtre.»</p>
-
-<p>Cette prière, interdite par le clergé de la contrée, est vendue par lui
-sous le manteau, et elle passe pour salutaire à celles qui la récitent
-avec onction.</p>
-
-<p>En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait de son maître
-le valet de chambre d’un prince redouté, confident de tous les
-petits secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d’histoires
-amusantes, qu’il dit tout bas, entre amis, après boire.</p>
-
-<p>Mais vous verrez par vous-même.</p>
-
-<p>Comme les revenus fournis par la Patronne ne lui semblaient point
-suffisants, il a annexé à la Vierge principale un petit commerce de
-Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la
-chapelle, il les a <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> emmagasinés au bûcher, d’où il les sort sitôt
-qu’un fidèle les demande. Il a façonné lui-même ces statuettes de bois,
-invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert à pleine
-couleur, une année qu’on badigeonnait sa maison. Vous savez que les
-Saints guérissent les maladies; mais chacun a sa spécialité; et il ne
-faut pas commettre de confusion ni d’erreurs. Ils sont jaloux les uns
-des autres comme des cabotins.</p>
-
-<p>Pour ne pas se tromper, les vieilles bonnes femmes viennent consulter
-Mathieu.</p>
-
-<p>—Pour les maux d’oreilles, qué saint qu’est l’meilleur?</p>
-
-<p>—Mais y a saint Osyme qu’est bon; y a aussi saint Pamphile qu’est pas
-mauvais.</p>
-
-<p>Ce n’est pas tout.</p>
-
-<p>Comme Mathieu a du temps de reste, il boit; mais il boit en artiste,
-en convaincu, si bien qu’il est gris régulièrement tous les soirs. Il
-est gris, mais il le sait; il le sait si bien qu’il note, chaque jour,
-le degré exact de son ivresse. C’est là sa principale occupation; la
-chapelle ne vient qu’après.</p>
-
-<p>Et il a inventé, écoutez bien et cramponnez-vous, il a inventé le
-saoulomètre.</p>
-
-<p>L’instrument n’existe pas, mais les observations <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> de Mathieu sont
-aussi précises que celles d’un mathématicien.</p>
-
-<p>Vous l’entendez dire sans cesse:—«D’puis lundi, j’ai pas passé
-quarante-cinq.»</p>
-
-<p>Ou bien:—«J’étais entre cinquante-deux et cinquante-huit.»</p>
-
-<p>Ou bien:—«J’en avais bien soixante-six à soixante-dix.»</p>
-
-<p>Ou bien:—«Cré coquin, je m’croyais dans les cinquante, v’là que
-j’m’aperçois qu’j’étais dans les soixante-quinze!»</p>
-
-<p>Jamais il ne se trompe.</p>
-
-<p>Il affirme n’avoir pas atteint le mètre, mais comme il avoue que ses
-observations cessent d’être précises quand il a passé quatre-vingt-dix,
-on ne peut se fier absolument à son affirmation.</p>
-
-<p>Quand Mathieu reconnaît avoir passé quatre-vingt-dix, soyez tranquille,
-il était crânement gris.</p>
-
-<p>Dans ces occasions-là, sa femme, Mélie, une autre merveille, se met en
-des colères folles. Elle l’attend sur sa porte, quand il rentre, et
-elle hurle:—«Te voilà, salaud, cochon, bougre d’ivrogne!»</p>
-
-<p>Alors Mathieu, qui ne rit plus, se campe en face d’elle, et, d’un ton
-sévère:—«Tais-toi, <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> Mélie, c’est pas le moment de causer. Attends
-à d’main.»</p>
-
-<p>Si elle continue à vociférer, il s’approche et, la voix
-tremblante:—«Gueule plus; j’suis dans les quatre-vingt-dix, je
-n’mesure plus; j’vas cogner, prends garde!»</p>
-
-<p>Alors Mélie bat en retraite.</p>
-
-<p>Si elle veut, le lendemain, revenir sur ce sujet, il lui rit au nez et
-répond:—«Allons, allons! assez causé; c’est passé. Tant qu’j’aurai
-pas atteint le mètre, y a pas de mal. Mais, si j’passe le mètre, j’te
-permets de m’corriger, ma parole!»</p>
-
-<p class="br">Nous avions gagné le sommet de la côte. La route s’enfonçait dans
-l’admirable forêt de Roumare.</p>
-
-<p>L’automne, l’automne merveilleux, mêlait son or et sa pourpre aux
-dernières verdures restées vives, comme si des gouttes de soleil fondu
-avaient coulé du ciel dans l’épaisseur des bois.</p>
-
-<p>On traversa Duclair, puis, au lieu de continuer sur Jumièges, mon ami
-tourna vers la gauche et, prenant un chemin de traverse, s’enfonça dans
-le taillis.</p>
-
-<p>Et bientôt, du sommet d’une grande côte <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> nous découvrions de
-nouveau la magnifique vallée de la Seine, et le fleuve tortueux
-s’allongeant à nos pieds.</p>
-
-<p>Sur la droite, un tout petit bâtiment couvert d’ardoises et surmonté
-d’un clocher haut comme une ombrelle s’adossait contre une jolie maison
-aux persiennes vertes, toute vêtue de chèvrefeuilles et de rosiers.</p>
-
-<p>Une grosse voix cria: «V’là des amis!» Et Mathieu parut sur le seuil.
-C’était un homme de soixante ans, maigre, portant la barbiche et de
-longues moustaches blanches.</p>
-
-<p>Mon compagnon lui serra la main, me présenta, et Mathieu nous fit
-entrer dans une fraîche cuisine qui lui servait aussi de salle. Il
-disait:</p>
-
-<p>«Moi, monsieur, j’nai pas d’appartement distingué. J’aime bien à
-n’point m’éloigner du fricot. Les casseroles, voyez-vous, ça tient
-compagnie.»</p>
-
-<p>Puis, se tournant vers mon ami:</p>
-
-<p>«Pourquoi venez-vous un jeudi? Vous savez bien que c’est jour de
-consultation d’ma Patronne. J’peux pas sortir c’t’après-midi.»</p>
-
-<p>Et, courant à la porte, il poussa un effroyable beuglement:
-«Mélie-e-e!» qui dut <span class="pagenum" id="Page_151">151</span> faire lever la tête aux matelots des navires
-qui descendaient ou remontaient le fleuve, là-bas, tout au fond de la
-creuse vallée.</p>
-
-<p>Mélie ne répondit point.</p>
-
-<p>Alors Mathieu cligna de l’œil avec malice.</p>
-
-<p>—«A n’est pas contente après moi, voyez-vous, parce qu’hier je m’suis
-trouvé dans les quatre-vingt-dix.»</p>
-
-<p>Mon voisin se mit à rire:—«Dans les quatre-vingt-dix, Mathieu! Comment
-avez-vous fait?»</p>
-
-<p>Mathieu répondit:</p>
-
-<p>—«J’vas vous dire. J’n’ai trouvé, l’an dernier, qu’vingt rasières
-d’pommes d’abricot. Y n’y en a pu; mais pour faire du cidre y n’y
-a qu’ça. Donc j’en fis une pièce qu’je mis hier en perce. Pour du
-nectar, c’est du nectar; vous m’en direz des nouvelles. J’avais ici
-Polyte; j’nous mettons à boire un coup, et puis encore un coup, sans
-s’rassasier (on en boirait jusqu’à d’main), si bien que, d’coup en
-coup, je m’sens une fraîcheur dans l’estomac. J’dis à Polyte: «Si on
-buvait un verre de fine pour se réchauffer!» Y consent. Mais c’te fine,
-ça vous met l’feu dans l’corps, si bien qu’il a fallu r’venir au cidre.
-Mais v’là que d’fraîcheur en chaleur et d’chaleur en <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> fraîcheur,
-j’m’aperçois que j’suis dans les quatre-vingt-dix. Polyte était pas
-loin du mètre.»</p>
-
-<p>La porte s’ouvrit. Mélie parut, et tout de suite, avant de nous avoir
-dit bonjour: «... Crés cochons, vous aviez bien l’mètre tous les deux.»</p>
-
-<p>Alors Mathieu se fâcha:—«Dis pas ça, Mélie, dis pas ça, j’ai jamais
-été au mètre.»</p>
-
-<p>On nous fit un déjeuner exquis, devant la porte, sous deux tilleuls, à
-côté de la petite chapelle de «Notre-Dame du Gros-Ventre» et en face de
-l’immense paysage. Et Mathieu nous raconta, avec une raillerie mêlée de
-crédulités inattendues, d’invraisemblables histoires de miracles.</p>
-
-<p>Nous avions bu beaucoup de ce cidre adorable, piquant et sucré, frais
-et grisant qu’il préférait à tous les liquides; et nous fumions
-nos pipes, à cheval sur nos chaises, quand deux bonnes femmes se
-présentèrent.</p>
-
-<p>Elles étaient vieilles, sèches, courbées. Après avoir salué, elles
-demandèrent saint Blanc. Mathieu cligna de l’œil vers nous et
-répondit:</p>
-
-<p>—J’vas vous donner ça.</p>
-
-<p>Et il disparut dans son bûcher.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_153">153</span></p>
-
-<p>Il y resta bien cinq minutes; puis il revint avec une figure
-consternée. Il levait les bras:</p>
-
-<p>—J’sais pas oùs qu’il est, je l’trouve pu; j’suis pourtant sûr que je
-l’avais.</p>
-
-<p>Alors, faisant de ses mains un porte-voix, il mugit de nouveau:
-«Mélie-e-e!» Du fond de la cour sa femme répondit:</p>
-
-<p>—«Qu’é qu’y a?»</p>
-
-<p>—«Ousqu’il est saint Blanc? Je l’trouve pu dans l’bûcher.»</p>
-
-<p>Alors, Mélie jeta cette explication:</p>
-
-<p>—«C’est-y pas celui qu’tas pris l’aut’e semaine pour boucher l’trou
-d’la cabine à lapins?»</p>
-
-<p>Mathieu tressaillit:—«Nom d’un tonnerre, ça s’peut bien!»</p>
-
-<p>Alors il dit aux femmes:—«Suivez-moi.»</p>
-
-<p>Elles suivirent. Nous en fîmes autant, malades de rires étouffés.</p>
-
-<p>En effet, saint Blanc, piqué en terre comme un simple pieu, maculé de
-boue et d’ordures, servait d’angle à la cabine à lapins.</p>
-
-<p>Dès qu’elles l’aperçurent, les deux bonnes femmes tombèrent à genoux,
-se signèrent et se mirent à murmurer des <i>Oremus</i>. Mais Mathieu se
-précipita: «Attendez, vous v’la dans la crotte; j’vas vous donner une
-botte de paille.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_154">154</span></p>
-
-<p>Il alla chercher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis,
-considérant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discrédit
-pour son commerce, il ajouta:</p>
-
-<p>—«J’vas vous l’débrouiller un brin.»</p>
-
-<p>Il prit un seau d’eau, une brosse et se mit à laver vigoureusement le
-bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours.</p>
-
-<p>Puis, quand il eut fini, il ajouta:—«Maintenant il n’y a plus d’mal.»
-Et il nous ramena boire un coup.</p>
-
-<p>Comme il portait le verre à sa bouche, il s’arrêta, et, d’un air un peu
-confus:—«C’est égal, quand j’ai mis saint Blanc aux lapins, j’croyais
-bien qu’i n’f’rait pu d’argent. Y avait deux ans qu’on n’le d’mandait
-plus. Mais les saints, voyez-vous, ça n’passe jamais.»</p>
-
-<p>Il but et reprit:</p>
-
-<p>—«Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n’faut pas y aller à
-moins d’cinquante; et j’n’en sommes seulement pas à trente-huit.»</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Un Normand</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du mardi 10 octobre 1882, sous
- la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_12">LE TESTAMENT.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A Paul Hervieu.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">J</span><span class="smcap">e</span> connaissais ce grand garçon qui s’appelait René de Bourneval. Il
-était de commerce aimable, bien qu’un peu triste, semblait revenu
-de tout, fort sceptique, d’un scepticisme précis et mordant, habile
-surtout à désarticuler d’un mot les hypocrisies mondaines. Il répétait
-souvent: «Il n’y a pas d’hommes honnêtes; ou du moins ils ne le sont
-que relativement aux crapules.»</p>
-
-<p>Il avait deux frères qu’il ne voyait point, MM. de Courcils. Je le
-croyais d’un autre lit, vu leurs noms différents. On m’avait dit à
-plusieurs reprises qu’une histoire étrange s’était passée en cette
-famille, mais sans donner aucun détail.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_158">158</span></p>
-
-<p>Cet homme me plaisant tout à fait, nous fûmes bientôt liés. Un soir,
-comme j’avais dîné chez lui en tête à tête, je lui demandai par hasard:
-«Êtes-vous né du premier ou du second mariage de madame votre mère?» Je
-le vis pâlir un peu, puis rougir; et il demeura quelques secondes sans
-parler, visiblement embarrassé. Puis il sourit d’une façon mélancolique
-et douce, qui lui était particulière, et il dit: «Mon cher ami, si cela
-ne vous ennuie point, je vais vous donner sur mon origine des détails
-bien singuliers. Je vous sais un homme intelligent, je ne crains donc
-pas que votre amitié en souffre, et si elle en devait souffrir, je ne
-tiendrais plus alors à vous avoir pour ami.»</p>
-
-<p>Ma mère, M<sup>me</sup> de Courcils, était une pauvre petite femme timide, que
-son mari avait épousée pour sa fortune. Toute sa vie fut un martyre.
-D’âme aimante, craintive, délicate, elle fut rudoyée sans répit par
-celui qui aurait dû être mon père, un de ces rustres qu’on appelle des
-gentilshommes campagnards. Au bout d’un mois de mariage, il vivait
-avec une servante. Il eut en outre pour maîtresses les femmes et les
-filles de ses fermiers; ce qui ne l’empêcha point d’avoir deux enfants
-de sa <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> femme; on devrait compter trois, en me comprenant. Ma mère
-ne disait rien; elle vivait dans cette maison toujours bruyante comme
-ces petites souris qui glissent sous les meubles. Effacée, disparue,
-frémissante, elle regardait les gens de ses yeux inquiets et clairs,
-toujours mobiles, des yeux d’être effaré que la peur ne quitte pas.
-Elle était jolie pourtant, fort jolie, toute blonde d’un blond gris,
-d’un blond timide: comme si ses cheveux avaient été un peu décolorés
-par ses craintes incessantes.</p>
-
-<p>Parmi les amis de M. de Courcils qui venaient constamment au château
-se trouvait un ancien officier de cavalerie, veuf, homme redouté,
-tendre et violent, capable des résolutions les plus énergiques, M. de
-Bourneval, dont je porte le nom. C’était un grand gaillard maigre,
-avec de grosses moustaches noires. Je lui ressemble beaucoup. Cet
-homme avait lu, et ne pensait nullement comme ceux de sa classe. Son
-arrière-grand’mère avait été une amie de J.-J. Rousseau, et on eût
-dit qu’il avait hérité quelque chose de cette liaison d’une ancêtre.
-Il savait par cœur le <i>Contrat Social</i>, la <i>Nouvelle Héloïse</i>
-et tous ces livres philosophants qui ont préparé de loin le futur
-bouleversement <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> de nos antiques usages, de nos préjugés, de nos
-lois surannées, de notre morale imbécile.</p>
-
-<p>Il aima ma mère, paraît-il, et en fut aimé. Cette liaison demeura
-tellement secrète, que personne ne la soupçonna. La pauvre femme,
-délaissée et triste, dut s’attacher à lui d’une façon désespérée, et
-prendre dans son commerce toutes ses manières de penser, des théories
-de libre sentiment, des audaces d’amour indépendant; mais, comme elle
-était si craintive qu’elle n’osait jamais parler haut, tout cela fut
-refoulé, condensé, pressé en son cœur qui ne s’ouvrit jamais.</p>
-
-<p>Mes deux frères étaient durs pour elle, comme leur père, ne la
-caressaient point, et, habitués à ne la voir compter pour rien dans la
-maison, la traitaient un peu comme une bonne.</p>
-
-<p>Je fus le seul de ses fils qui l’aima vraiment et qu’elle aima.</p>
-
-<p>Elle mourut. J’avais alors dix-huit ans. Je dois ajouter, pour que
-vous compreniez ce qui va suivre, que son mari était doté d’un conseil
-judiciaire, qu’une séparation de biens avait été prononcée au profit de
-ma mère, qui avait conservé, grâce aux artifices de la loi et au <span class="pagenum" id="Page_161">161</span>
-dévouement intelligent d’un notaire, le droit de tester à sa guise.</p>
-
-<p>Nous fûmes donc prévenus qu’un testament existait chez ce notaire, et
-invités à assister à la lecture.</p>
-
-<p>Je me rappelle cela comme d’hier. Ce fut une scène grandiose,
-dramatique, burlesque, surprenante, amenée par la révolte posthume de
-cette morte, par ce cri de liberté, cette revendication du fond de la
-tombe de cette martyre écrasée par nos mœurs durant sa vie, et qui
-jetait, de son cercueil clos, un appel désespéré vers l’indépendance.</p>
-
-<p>Celui qui se croyait mon père, un gros homme sanguin éveillant
-l’idée d’un boucher, et mes frères, deux forts garçons de vingt et
-de vingt-deux ans, attendaient tranquilles sur leurs sièges. M. de
-Bourneval, invité à se présenter, entra et se plaça derrière moi. Il
-était serré dans sa redingote, fort pâle, et il mordillait souvent sa
-moustache, un peu grise à présent. Il s’attendait sans doute à ce qui
-allait se passer.</p>
-
-<p>Le notaire ferma la porte à double tour et commença la lecture, après
-avoir décacheté devant nous l’enveloppe scellée à la cire rouge et dont
-il ignorait le contenu.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span></p>
-
-<p>Brusquement mon ami se tut, se leva, puis il alla prendre dans son
-secrétaire un vieux papier, le déplia, le baisa longuement, et il
-reprit. Voici le testament de ma bien-aimée mère:</p>
-
-<div class="quote">
- <p>«Je soussignée Anne-Catherine-Geneviève-Mathilde de Croixluce, épouse
- légitime de Jean-Léopold-Joseph Gontran de Courcils, saine de corps et
- d’esprit, exprime ici mes dernières volontés.</p>
-
- <p>Je demande pardon à Dieu d’abord, et ensuite à mon cher fils René,
- de l’acte que je vais commettre. Je crois mon enfant assez grand de
- cœur pour me comprendre et me pardonner. J’ai souffert toute ma vie.
- J’ai été épousée par calcul, puis méprisée, méconnue, opprimée, trompée
- sans cesse par mon mari.</p>
-
- <p>Je lui pardonne, mais je ne lui dois rien.</p>
-
- <p>Mes fils aînés ne m’ont point aimée, ne m’ont point gâtée, m’ont à
- peine traitée comme une mère.</p>
-
- <p>J’ai été pour eux, durant ma vie, ce que je devais être; je ne leur
- dois plus rien après ma mort. Les liens du sang n’existent pas sans
- l’affection constante, sacrée, de chaque jour. Un fils ingrat est moins
- qu’un étranger; c’est <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> un coupable, car il n’a pas le droit d’être
- indifférent pour sa mère.</p>
-
- <p>J’ai toujours tremblé devant les hommes, devant leurs lois iniques,
- leurs coutumes inhumaines, les préjugés infâmes. Devant Dieu, je ne
- crains plus. Morte, je rejette de moi la honteuse hypocrisie; j’ose
- dire ma pensée, avouer et signer le secret de mon cœur.</p>
-
- <p>Donc, je laisse en dépôt toute la partie de ma fortune dont la loi
- me permet de disposer à mon amant bien-aimé Pierre-Germer-Simon de
- Bourneval, pour revenir ensuite à notre cher fils René.</p>
-
- <p class="br">(Cette volonté est formulée en outre, d’une façon plus précise, dans un
- acte notarié.)</p>
-
- <p class="br">Et, devant le Juge suprême qui m’entend, je déclare que j’aurais maudit
- le ciel et l’existence si je n’avais rencontré l’affection profonde,
- dévouée, tendre, inébranlable de mon amant, si je n’avais compris dans
- ses bras que le Créateur a fait les êtres pour s’aimer, se soutenir, se
- consoler et pleurer ensemble dans les heures d’amertume.</p>
-
- <p>Mes deux fils aînés ont pour père M. de Courcils, René seul doit la
- vie à M. de Bourneval. Je prie le Maître des hommes et de <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> leurs
- destinées de placer au-dessus des préjugés sociaux le père et le fils,
- de les faire s’aimer jusqu’à leur mort et m’aimer encore dans mon
- cercueil.</p>
-
- <p>Tels sont ma dernière pensée et mon dernier désir.</p>
-
- <p class="rsignature"><span class="smcap">Mathilde de Croixluce.</span>»</p>
-</div>
-
-<p>M. de Courcils s’était levé; il cria: «C’est là le testament d’une
-folle!» Alors M. de Bourneval fit un pas et déclara d’une voix forte,
-d’une voix tranchante: «Moi, Simon de Bourneval, je déclare que cet
-écrit ne renferme que la stricte vérité. Je suis prêt à le soutenir
-devant n’importe qui, et à le prouver même par les lettres que j’ai.»</p>
-
-<p>Alors M. de Courcils marcha vers lui. Je crus qu’ils allaient se
-colleter. Ils étaient là, grands tous deux, l’un gros, l’autre maigre,
-frémissants. Le mari de ma mère articula en bégayant: «Vous êtes un
-misérable!» L’autre prononça du même ton vigoureux et sec: «Nous nous
-retrouverons autre part, monsieur. Je vous aurais déjà souffleté
-et provoqué depuis longtemps si je n’avais tenu avant tout à la
-tranquillité, durant sa vie, de la pauvre femme que vous avez tant fait
-souffrir.»</p>
-
-<p>Puis il se tourna vers moi: «Vous êtes mon <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> fils. Voulez-vous me
-suivre? Je n’ai pas le droit de vous emmener, mais je le prends, si
-vous voulez bien m’accompagner.»</p>
-
-<p>Je lui serrai la main sans répondre. Et nous sommes sortis ensemble.
-J’étais, certes, aux trois quarts fou.</p>
-
-<p>Deux jours plus tard M. de Bourneval tuait en duel M. de Courcils. Mes
-frères, par crainte d’un affreux scandale, se sont tus. Je leur ai cédé
-et ils ont accepté la moitié de la fortune laissée par ma mère.</p>
-
-<p>J’ai pris le nom de mon père véritable, renonçant à celui que la loi me
-donnait et qui n’était pas le mien.</p>
-
-<p>M. de Bourneval est mort depuis cinq ans. Je ne suis point encore
-consolé.</p>
-
-<p class="br">Il se leva, fit quelques pas, et, se plaçant en face de moi: «Eh bien,
-je dis que le testament de ma mère est une des choses les plus belles,
-les plus loyales, les plus grandes qu’une femme puisse accomplir.
-N’est-ce pas votre avis?»</p>
-
-<p>Je lui tendis les deux mains: «Oui, certainement, mon ami.»</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Le Testament</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du mardi 7 novembre 1882,
- sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_13">AUX CHAMPS.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A Octave Mirbeau.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">es</span> deux chaumières étaient côte à côte, au pied d’une colline, proches
-d’une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la
-terre féconde pour élever tous leurs petits. Chaque ménage en avait
-quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait
-du matin au soir. Les deux aînés avaient six ans et les deux cadets
-quinze mois environ; les mariages, et ensuite les naissances, s’étaient
-produits à peu près simultanément dans l’une et l’autre maison.</p>
-
-<p>Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas; et les
-deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur
-tête, se mêlaient sans cesse; et quand <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> il fallait en appeler un,
-les hommes souvent en criaient trois avant d’arriver au véritable.</p>
-
-<p>La première des deux demeures, en venant de la station d’eaux de
-Rolleport, était occupée par les Tuvache, qui avaient trois filles et
-un garçon; l’autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et
-trois garçons.</p>
-
-<p>Tout cela vivait péniblement de soupe, de pommes de terre et de grand
-air. A sept heures, le matin, puis à midi, puis à six heures, le soir,
-les ménagères réunissaient leurs mioches pour donner la pâtée, comme
-des gardeurs d’oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis,
-par rang d’âge devant la table en bois, vernie par cinquante ans
-d’usage. Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la
-planche. On posait devant eux l’assiette creuse pleine de pain molli
-dans l’eau où avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois
-oignons; et toute la ligne mangeait jusqu’à plus faim. La mère empâtait
-elle-même le petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était
-une fête pour tous; et le père, ce jour-là, s’attardait au repas en
-répétant: «Je m’y ferais bien tous les jours.»</p>
-
-<p>Par un après-midi du mois d’août, une légère voiture s’arrêta
-brusquement devant <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> les deux chaumières, et une jeune femme, qui
-conduisait elle-même, dit au monsieur assis à côté d’elle:</p>
-
-<p>—Oh! regarde, Henri, ce tas d’enfants! Sont-ils jolis, comme ça, à
-grouiller dans la poussière!</p>
-
-<p>L’homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations qui étaient une
-douleur et presque un reproche pour lui.</p>
-
-<p>La jeune femme reprit:</p>
-
-<p>—Il faut que je les embrasse! Oh! comme je voudrais en avoir un,
-celui-là, le tout petit.</p>
-
-<p>Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux
-derniers, celui des Tuvache, et l’enlevant dans ses bras, elle le baisa
-passionnément sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frisés et
-pommadés de terre, sur ses menottes qu’il agitait pour se débarrasser
-des caresses ennuyeuses.</p>
-
-<p>Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle
-revint la semaine suivante, s’assit elle-même par terre, prit le
-moutard dans ses bras, le bourra de gâteaux, donna des bonbons à tous
-les autres; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari
-attendait patiemment dans sa frêle voiture.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_172">172</span></p>
-
-<p>Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les
-jours, les poches pleines de friandises et de sous.</p>
-
-<p>Elle s’appelait M<sup>me</sup> Henri d’Hubières.</p>
-
-<p>Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle; et, sans s’arrêter
-aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pénétra dans la
-demeure des paysans.</p>
-
-<p>Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe; ils se
-redressèrent tout surpris, donnèrent des chaises et attendirent. Alors
-la jeune femme, d’une voix entrecoupée, tremblante, commença:</p>
-
-<p>—Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien...
-je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garçon...</p>
-
-<p>Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent pas.</p>
-
-<p>Elle reprit haleine et continua.</p>
-
-<p>—Nous n’avons pas d’enfants; nous sommes seuls, mon mari et moi...
-Nous le garderions... Voulez-vous?</p>
-
-<p>La paysanne commençait à comprendre. Elle demanda:</p>
-
-<p>—Vous voulez nous prend’e Charlot? Ah ben non, pour sûr.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_173">173</span></p>
-
-<p>Alors M. d’Hubières intervint:</p>
-
-<p>—Ma femme s’est mal expliquée. Nous voulons l’adopter, mais il
-reviendra vous voir. S’il tourne bien, comme tout porte à le croire,
-il sera notre héritier. Si nous avions, par hasard, des enfants, il
-partagerait également avec eux. Mais, s’il ne répondait pas à nos
-soins, nous lui donnerions, à sa majorité, une somme de vingt mille
-francs, qui sera immédiatement déposée en son nom chez un notaire. Et,
-comme on a aussi pensé à vous, on vous servira jusqu’à votre mort une
-rente de cent francs par mois. Avez-vous bien compris?</p>
-
-<p>La fermière s’était levée toute furieuse.</p>
-
-<p>—Vous voulez que j’vous vendions Charlot? Ah! mais non; c’est pas
-des choses qu’on d’mande à une mère, ça! Ah! mais non! Ce s’rait une
-abomination.</p>
-
-<p>L’homme ne disait rien, grave et réfléchi; mais il approuvait sa femme
-d’un mouvement continu de la tête.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d’Hubières, éperdue, se mit à pleurer, et, se tournant vers son
-mari, avec une voix pleine de sanglots, une voix d’enfant dont tous les
-désirs ordinaires sont satisfaits, elle balbutia:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_174">174</span></p>
-
-<p>—Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas!</p>
-
-<p>Alors, ils firent une dernière tentative.</p>
-
-<p>—Mais, mes amis, songez à l’avenir de votre enfant, à son bonheur, à...</p>
-
-<p>La paysanne, exaspérée, lui coupa la parole:</p>
-
-<p>—C’est tout vu, c’est tout entendu, c’est tout réfléchi...
-Allez-vous-en, et pi, que j’vous revoie point par ici. C’est i permis
-d’vouloir prendre un éfant comme ça!</p>
-
-<p>Alors, M<sup>me</sup> d’Hubières, en sortant, s’avisa qu’ils étaient deux tout
-petits, et elle demanda, à travers ses larmes, avec une ténacité de
-femme volontaire et gâtée, qui ne veut jamais attendre:</p>
-
-<p>—Mais l’autre petit n’est pas à vous?</p>
-
-<p>Le père Tuvache répondit:</p>
-
-<p>—Non, c’est aux voisins; vous pouvez y aller, si vous voulez.</p>
-
-<p>Et il rentra dans sa maison, où retentissait la voix indignée de sa
-femme.</p>
-
-<p>Les Vallin étaient à table, en train de manger avec lenteur des
-tranches de pain qu’ils frottaient parcimonieusement avec un peu de
-beurre piqué au couteau, dans une assiette entre eux deux.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_175">175</span></p>
-
-<p>M. d’Hubières recommença ses propositions, mais avec plus
-d’insinuations, de précautions oratoires, d’astuce.</p>
-
-<p>Les deux ruraux hochaient la tête en signe de refus; mais, quand ils
-apprirent qu’ils auraient cent francs par mois, ils se considérèrent,
-se consultant de l’œil, très ébranlés.</p>
-
-<p>Ils gardèrent longtemps le silence, torturés, hésitants. La femme enfin
-demanda:</p>
-
-<p>—Qué qu’t’en dis, l’homme?</p>
-
-<p>Il prononça d’un ton sentencieux:</p>
-
-<p>—J’dis qu’c’est point méprisable.</p>
-
-<p>Alors M<sup>me</sup> d’Hubières, qui tremblait d’angoisse, leur parla de
-l’avenir du petit, de son bonheur, et de tout l’argent qu’il pourrait
-leur donner plus tard.</p>
-
-<p>Le paysan demanda:</p>
-
-<p>—C’te rente de douze cents francs, ce s’ra promis d’vant l’notaire?</p>
-
-<p>M. d’Hubières répondit:</p>
-
-<p>—Mais certainement, dès demain.</p>
-
-<p>La fermière, qui méditait, reprit:</p>
-
-<p>—Cent francs par mois, c’est point suffisant pour nous priver du
-p’tit; ça travaillera dans quéqu’z’ans ct’éfant; i nous faut cent vingt
-francs.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d’Hubières, trépignant d’impatience, <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> les accorda tout de
-suite; et, comme elle voulait enlever l’enfant, elle donna cent francs
-en cadeau pendant que son mari faisait un écrit. Le maire et un voisin,
-appelés aussitôt, servirent de témoins complaisants.</p>
-
-<p>Et la jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on
-emporte un bibelot désiré d’un magasin.</p>
-
-<p>Les Tuvache, sur leur porte, le regardaient partir, muets, sévères,
-regrettant peut-être leur refus.</p>
-
-<p class="br">On n’entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents,
-chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire;
-et ils étaient fâchés avec leurs voisins parce que la mère Tuvache les
-agonisait d’ignominies, répétant sans cesse de porte en porte qu’il
-fallait être dénaturé pour vendre son enfant, que c’était une horreur,
-une saleté, une corromperie.</p>
-
-<p>Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec ostentation, lui
-criant, comme s’il eût compris:</p>
-
-<p>—J’tai pas vendu, mé, j’ t’ai pas vendu, mon p’tiot. J’vends pas m’s
-éfants, mé. J’ sieus pas riche, mais vends pas m’s éfants.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p>
-
-<p>Et, pendant des années et encore des années, ce fut ainsi chaque jour;
-chaque jour des allusions grossières étaient vociférées devant la
-porte, de façon à entrer dans la maison voisine. La mère Tuvache avait
-fini par se croire supérieure à toute la contrée parce qu’elle n’avait
-pas vendu Charlot. Et ceux qui parlaient d’elle disaient:</p>
-
-<p>—J’sais ben que c’était engageant; c’est égal, elle s’a conduite comme
-une bonne mère.</p>
-
-<p>On la citait; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, élevé avec cette
-idée qu’on lui répétait sans répit, se jugeait lui-même supérieur à ses
-camarades parce qu’on ne l’avait pas vendu.</p>
-
-<p class="br">Les Vallin vivotaient à leur aise, grâce à la pension. Leur fils aîné
-partit au service, le second mourut.</p>
-
-<p>La fureur inapaisable des Tuvache, restés misérables, venait de là.
-Charlot resta seul à peiner avec le vieux père pour nourrir la mère et
-deux autres sœurs cadettes qu’il avait.</p>
-
-<p>Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture
-s’arrêta devant les deux chaumières. Un jeune monsieur, avec une <span class="pagenum" id="Page_178">178</span>
-chaîne de montre en or, descendit, donnant la main à une vieille dame
-en cheveux blancs. La vieille dame lui dit:</p>
-
-<p>—C’est là, mon enfant, à la seconde maison.</p>
-
-<p>Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin.</p>
-
-<p>La vieille mère lavait ses tabliers; le père infirme sommeillait près
-de l’âtre. Tous deux levèrent la tête, et le jeune homme dit:</p>
-
-<p>—Bonjour, papa; bonjour, maman.</p>
-
-<p>Ils se dressèrent, effarés. La paysanne laissa tomber d’émoi son savon
-dans son eau et balbutia:</p>
-
-<p>—C’est-i té, m’n éfant? C’est-i té, m’n éfant?</p>
-
-<p>Il la prit dans ses bras et l’embrassa, en répétant:—«Bonjour, maman.»
-Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu’il ne
-perdait jamais:—«Te v’là-t-il revenu, Jean?» Comme s’il l’avait vu un
-mois auparavant.</p>
-
-<p>Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite
-sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le
-maire, chez l’adjoint, chez le curé, chez l’instituteur.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_179">179</span></p>
-
-<p>Charlot, debout sur le seuil de sa chaumière, le regardait passer.</p>
-
-<p>Le soir, au souper, il dit au vieux:</p>
-
-<p>—Faut-il qu’vous ayez été sots pour laisser prendre le p’tit aux
-Vallin.</p>
-
-<p>Sa mère répondit obstinément:</p>
-
-<p>—J’ voulions point vendre not’ éfant.</p>
-
-<p>Le père ne disait rien. Le fils reprit:</p>
-
-<p>—C’est-il pas malheureux d’être sacrifié comme ça.</p>
-
-<p>Alors le père Tuvache articula d’un ton coléreux:</p>
-
-<p>—Vas-tu pas nous r’procher d’ t’avoir gardé.</p>
-
-<p>Et le jeune homme, brutalement.</p>
-
-<p>—Oui, j’vous le r’proche, que vous n’êtes que des niants. Des parents
-comme vous ça fait l’ malheur des éfants. Qu’ vous mériteriez que j’
-vous quitte.</p>
-
-<p>La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gémit tout en avalant
-des cuillerées de soupe dont elle répandait la moitié:</p>
-
-<p>—Tuez-vous donc pour élever d’s éfants!</p>
-
-<p>Alors le gars, rudement:</p>
-
-<p>—J’aimerais mieux n’être point né que d’être c’ que j’ suis. Quand
-j’ai vu l’autre, tantôt, mon sang n’a fait qu’un tour. Je <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> m’suis
-dit:—v’là c’ que j’ serais maintenant.</p>
-
-<p>Il se leva.</p>
-
-<p>—Tenez, j’ sens bien que je ferai mieux de n’pas rester ici, parce que
-j’vous le reprocherais du matin au soir, et que j’vous ferais une vie
-d’ misère. Ça, voyez-vous, j’ vous l’ pardonnerai jamais!</p>
-
-<p>Les deux vieux se taisaient, atterrés, larmoyants.</p>
-
-<p>Il reprit:</p>
-
-<p>—Non, c’t’ idée-là, ce serait trop dur. J’aime mieux m’en aller
-chercher ma vie aut’ part.</p>
-
-<p>Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec
-l’enfant revenu.</p>
-
-<p>Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria:</p>
-
-<p>—Manants, va!</p>
-
-<p>Et il disparut dans la nuit.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Aux champs</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du mardi 31 octobre 1882.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_14">UN COQ CHANTA.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A René Billotte.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">me</span> Berthe d’Avancelles avait jusque-là repoussé toutes les
-supplications de son admirateur désespéré, le baron Joseph de
-Croissard. Pendant l’hiver, à Paris, il l’avait ardemment poursuivie,
-et il donnait pour elle maintenant des fêtes et des chasses en son
-château normand de Carville.</p>
-
-<p>Le mari, M. d’Avancelles, ne voyait rien, ne savait rien, comme
-toujours. Il vivait, disait-on, séparé de sa femme, pour cause de
-faiblesse physique, que madame ne lui pardonnait point. C’était un gros
-petit homme, chauve, court de bras, de jambes, de cou, de nez, de tout.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d’Avancelles était au contraire une <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> grande jeune femme
-brune et déterminée, qui riait d’un rire sonore au nez de son maître,
-qui l’appelait publiquement «Madame Popote» et regardait d’un certain
-air engageant et tendre les larges épaules et l’encolure robuste et les
-longues moustaches blondes de son soupirant attitré, le baron Joseph de
-Croissard.</p>
-
-<p>Elle n’avait encore rien accordé cependant. Le baron se ruinait pour
-elle. C’étaient sans cesse des fêtes, des chasses, des plaisirs
-nouveaux auxquels il invitait la noblesse des châteaux environnants.</p>
-
-<p>Tout le jour les chiens courants hurlaient par les bois à la suite du
-renard et du sanglier, et, chaque soir, d’éblouissants feux d’artifice
-allaient mêler aux étoiles leurs panaches de feu, tandis que les
-fenêtres illuminées du salon jetaient sur les vastes pelouses des
-traînées de lumière où passaient des ombres.</p>
-
-<p>C’était l’automne, la saison rousse. Les feuilles voltigeaient sur les
-gazons comme des volées d’oiseaux. On sentait traîner dans l’air des
-odeurs de terre humide, de terre dévêtue, comme on sent une odeur de
-chair nue, quand tombe, après le bal, la robe d’une femme.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_185">185</span></p>
-
-<p>Un soir, dans une fête, au dernier printemps, M<sup>me</sup> d’Avancelles avait
-répondu à M. de Croissard qui la harcelait de ses prières: «Si je dois
-tomber, mon ami, ce ne sera pas avant la chute des feuilles. J’ai trop
-de choses à faire cet été pour avoir le temps.» Il s’était souvenu de
-cette parole rieuse et hardie; et, chaque jour, il insistait davantage,
-chaque jour il avançait ses approches, il gagnait un pas dans le
-cœur de la belle audacieuse qui ne résistait plus, semblait-il, que
-pour la forme.</p>
-
-<p>Une grande chasse allait avoir lieu. Et, la veille, M<sup>me</sup> Berthe avait
-dit, en riant, au baron: «Baron, si vous tuez la bête, j’aurai quelque
-chose pour vous.»</p>
-
-<p>Dès l’aurore, il fut debout pour reconnaître où le solitaire s’était
-baugé. Il accompagna ses piqueurs, disposa les relais, organisa tout
-lui-même pour préparer son triomphe; et, quand les cors sonnèrent le
-départ, il apparut dans un étroit vêtement de chasse rouge et or, les
-reins serrés, le buste large, l’œil radieux, frais et fort comme
-s’il venait de sortir du lit.</p>
-
-<p>Les chasseurs partirent. Le sanglier débusqué fila, suivi des chiens
-hurleurs, à travers <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> des broussailles; et les chevaux se mirent
-à galoper, emportant par les étroits sentiers des bois les amazones
-et les cavaliers, tandis que, sur les chemins amollis, roulaient sans
-bruit les voitures qui accompagnaient de loin la chasse.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d’Avancelles, par malice, retint le baron près d’elle,
-s’attardant, au pas, dans une grande avenue interminablement droite et
-longue et sur laquelle quatre rangs de chênes se repliaient comme une
-voûte.</p>
-
-<p>Frémissant d’amour et d’inquiétude, il écoutait d’une oreille le
-bavardage moqueur de la jeune femme, et de l’autre il suivait le chant
-des cors et la voix des chiens qui s’éloignaient.</p>
-
-<p>«Vous ne m’aimez donc plus?» disait-elle.</p>
-
-<p>Il répondait: «Pouvez-vous dire des choses pareilles?»</p>
-
-<p>Elle reprenait: «La chasse cependant semble vous occuper plus que moi.»</p>
-
-<p>Il gémissait: «Ne m’avez-vous point donné l’ordre d’abattre moi-même
-l’animal?»</p>
-
-<p>Et elle ajoutait gravement: «Mais j’y compte. Il faut que vous le tuiez
-devant moi.»</p>
-
-<p>Alors il frémissait sur sa selle, piquait son <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> cheval qui
-bondissait et, perdant patience: «Mais sacristi! madame, cela ne se
-pourra pas si nous restons ici.»</p>
-
-<p>Et elle lui jetait, en riant: «Il faut que cela soit pourtant... ou
-alors... tant pis pour vous.»</p>
-
-<p>Puis elle lui parlait tendrement, posant la main sur son bras, ou
-flattant, comme par distraction, la crinière de son cheval.</p>
-
-<p>Puis ils tournèrent à droite dans un petit chemin couvert, et soudain,
-pour éviter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur
-lui, si près qu’il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux.
-Alors brutalement il l’enlaça, et appuyant sur la tempe ses grandes
-moustaches, il la baisa d’un baiser furieux.</p>
-
-<p>Elle ne remua point d’abord, restant ainsi sous cette caresse emportée;
-puis, d’une secousse, elle tourna la tête, et, soit hasard, soit
-volonté, ses petites lèvres à elle rencontrèrent ses lèvres à lui, sous
-leur cascade de poils blonds.</p>
-
-<p>Alors, soit confusion, soit remords, elle cingla le flanc de son
-cheval, qui partit au grand galop. Ils allèrent ainsi longtemps, sans
-échanger même un regard.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_188">188</span></p>
-
-<p>Le tumulte de la chasse se rapprochait; les fourrés semblaient frémir,
-et tout à coup, brisant les branches, couvert de sang, secouant les
-chiens qui s’attachaient à lui, le sanglier passa.</p>
-
-<p>Alors le baron, poussant un rire de triomphe, cria: «Qui m’aime me
-suive!» Et il disparut dans les taillis, comme si la forêt l’eût
-englouti.</p>
-
-<p>Quand elle arriva, quelques minutes plus tard, dans une clairière,
-il se relevait souillé de boue, la jaquette déchirée, les mains
-sanglantes, tandis que la bête étendue portait dans l’épaule le couteau
-de chasse enfoncé jusqu’à la garde.</p>
-
-<p>La curée se fit aux flambeaux par une nuit douce et mélancolique. La
-lune jaunissait la flamme rouge des torches qui embrumaient la nuit
-de leur fumée résineuse. Les chiens mangeaient les entrailles puantes
-du sanglier, et criaient, et se battaient. Et les piqueurs et les
-gentilshommes chasseurs, en cercle autour de la curée, sonnaient du cor
-à plein souffle. La fanfare s’en allait dans la nuit claire au-dessus
-des bois, répétée par les échos perdus des vallées lointaines,
-réveillant les cerfs inquiets, les renards glapissants et troublant
-<span class="pagenum" id="Page_189">189</span> en leurs ébats les petits lapins gris, au bord des clairières.</p>
-
-<p>Les oiseaux de nuit voletaient, effarés, au-dessus de la meute affolée
-d’ardeur. Et des femmes, attendries par toutes ces choses douces et
-violentes, s’appuyant un peu au bras des hommes, s’écartaient déjà dans
-les allées, avant que les chiens eussent fini leur repas.</p>
-
-<p>Tout alanguie par cette journée de fatigue et de tendresse, M<sup>me</sup>
-d’Avancelles dit au baron:</p>
-
-<p>—«Voulez-vous faire un tour de parc, mon ami?»</p>
-
-<p>Mais lui, sans répondre, tremblant, défaillant, l’entraîna.</p>
-
-<p>Et, tout de suite, ils s’embrassèrent. Ils allaient au pas, au petit
-pas, sous les branches presque dépouillées et qui laissaient filtrer
-la lune; et leur amour, leurs désirs, leur besoin d’étreinte étaient
-devenus si véhéments qu’ils faillirent choir au pied d’un arbre.</p>
-
-<p>Les cors ne sonnaient plus. Les chiens épuisés dormaient au
-chenil.—«Rentrons», dit la jeune femme. Ils revinrent.</p>
-
-<p>Puis, lorsqu’ils furent devant le château, elle murmura d’une voix
-mourante: «Je suis <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> si fatiguée que je vais me coucher, mon ami.»
-Et, comme il ouvrait les bras pour la prendre en un dernier baiser,
-elle s’enfuit, lui jetant comme adieu: «Non... je vais dormir... Qui
-m’aime me suive!»</p>
-
-<p>Une heure plus tard, alors que tout le château silencieux semblait
-mort, le baron sortit à pas de loup de sa chambre et s’en vint gratter
-à la porte de son amie. Comme elle ne répondait pas, il essaya
-d’ouvrir. Le verrou n’était point poussé.</p>
-
-<p>Elle rêvait, accoudée à la fenêtre.</p>
-
-<p>Il se jeta à ses genoux qu’il baisait éperdument à travers la robe de
-nuit. Elle ne disait rien, enfonçant ses doigts fins, d’une manière
-caressante, dans les cheveux du baron.</p>
-
-<p>Et soudain, se dégageant comme si elle eût pris une grande résolution,
-elle murmura de son air hardi, mais à voix basse: «Je vais revenir.
-Attendez-moi.» Et son doigt, tendu dans l’ombre, montrait au fond de la
-chambre la tache vague et blanche du lit.</p>
-
-<p>Alors, à tâtons, éperdu, les mains tremblantes, il se dévêtit bien
-vite et s’enfonça dans les draps frais. Il s’étendit délicieusement,
-oubliant presque son amie, tant il avait <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> plaisir à cette caresse
-du linge sur son corps las de mouvement.</p>
-
-<p>Elle ne revenait point, pourtant; s’amusant sans doute à le faire
-languir. Il fermait les yeux dans un bien-être exquis; et il rêvait
-doucement dans l’attente délicieuse de la chose tant désirée. Mais
-peu à peu ses membres s’engourdirent, sa pensée s’assoupit, devint
-incertaine, flottante. La puissante fatigue enfin le terrassa; il
-s’endormit.</p>
-
-<p>Il dormit du lourd sommeil, de l’invincible sommeil des chasseurs
-exténués. Il dormit jusqu’à l’aurore.</p>
-
-<p>Tout à coup, la fenêtre étant restée entr’ouverte, un coq, perché dans
-un arbre voisin, chanta. Alors brusquement, surpris par ce cri sonore,
-le baron ouvrit les yeux.</p>
-
-<p>Sentant contre lui un corps de femme, se trouvant en un lit qu’il
-ne reconnaissait pas, surpris et ne se souvenant plus de rien, il
-balbutia, dans l’effarement du réveil:</p>
-
-<p>—«Quoi? Où suis-je? Qu’y a-t-il?»</p>
-
-<p>Alors elle, qui n’avait point dormi, regardant cet homme dépeigné, aux
-yeux rouges, à la lèvre épaisse, répondit, du ton hautain dont elle
-parlait à son mari:</p>
-
-<p>—«Ce n’est rien. C’est un coq qui chante. <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> Rendormez-vous,
-monsieur, cela ne vous regarde pas.»</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Un Coq chanta</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du mercredi 5 juillet 1882,
- sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_15">UN FILS.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A René Maizeroy.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">I</span><span class="smcap">ls</span> se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri où
-le gai Printemps remuait de la vie.</p>
-
-<p>L’un était Sénateur, et l’autre de l’Académie française, graves tous
-deux, pleins de raisonnements très logiques mais solennels, gens de
-marque et de réputation.</p>
-
-<p>Ils parlotèrent d’abord de politique, échangeant des pensées, non
-pas sur des Idées, mais sur des hommes: les personnalités, en cette
-matière, primant toujours la Raison. Puis ils soulevèrent quelques
-souvenirs; puis ils se turent, continuant à marcher côte à côte, tout
-amollis par la tiédeur de l’air.</p>
-
-<p>Une grande corbeille de ravenelles exhalait <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> des souffles sucrés et
-délicats; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient
-leurs odeurs dans la brise, tandis qu’un faux ébénier, vêtu de grappes
-jaunes, éparpillait au vent sa fine poussière, une fumée d’or qui
-sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des
-parfumeurs, sa semence embaumée à travers l’espace.</p>
-
-<p>Le sénateur s’arrêta, huma le nuage fécondant qui flottait, considéra
-l’arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes
-s’envolaient. Et il dit: «Quand on songe que ces imperceptibles atomes,
-qui sentent bon, vont créer des existences à des centaines de lieues
-d’ici, vont faire tressaillir les fibres et les sèves d’arbres femelles
-et produire des êtres à racines, naissant d’un germe comme nous,
-mortels comme nous, et qui seront remplacés par d’autres êtres de même
-essence, comme nous toujours!»</p>
-
-<p>Puis, planté devant l’ébénier radieux dont les parfums vivifiants se
-détachaient à tous les frissons de l’air, M. le sénateur ajouta: «Ah!
-mon gaillard, s’il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais
-bigrement embarrassé. En voilà un qui les exécute facilement et qui
-<span class="pagenum" id="Page_197">197</span> les lâche sans remords, et qui ne s’en inquiète guère.»</p>
-
-<p>L’académicien ajouta: «Nous en faisons autant, mon ami.»</p>
-
-<p>Le sénateur reprit: «Oui, je ne le nie pas, nous les lâchons
-quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre
-supériorité.»</p>
-
-<p>Mais l’autre secoua la tête: «Non, ce n’est pas là ce que je veux dire;
-voyez-vous, mon cher, il n’est guère d’homme qui ne possède des enfants
-ignorés, ces enfants dits <i>de père inconnu</i>, qu’il a faits, comme cet
-arbre reproduit, presque inconsciemment.</p>
-
-<p>S’il fallait établir le compte des femmes que nous avons eues, nous
-serions, n’est-ce pas, aussi embarrassés que cet ébénier, que vous
-interpelliez, le serait pour numéroter ses descendants.</p>
-
-<p>De dix-huit à quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les
-rencontres passagères, les contacts d’une heure, on peut bien admettre
-que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents
-femmes.</p>
-
-<p>Eh bien, mon ami, dans ce nombre êtes-vous sûr que vous n’en ayez pas
-fécondé au moins une, et que vous ne possédiez point <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> sur le pavé,
-ou au bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honnêtes
-gens, c’est-à-dire nous; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu;
-ou peut-être, si elle a eu la chance d’être abandonnée par sa mère,
-cuisinière en quelque famille.</p>
-
-<p>Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons
-<i>publiques</i> possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père,
-enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt
-francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces
-rejetons-là constituent les «pertes» de leur profession. Quels sont
-les générateurs?—Vous,—moi,—nous tous, les hommes dits <i>comme il
-faut</i>! Ce sont les résultats de nos joyeux dîners d’amis, de nos soirs
-de gaieté, de ces heures où notre chair contente nous pousse aux
-accouplements d’aventure.</p>
-
-<p>Les voleurs, les rôdeurs, tous les misérables, enfin, sont nos enfants.
-Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous étions les leurs, car
-ils reproduisent aussi, ces gredins-là!</p>
-
-<p>Tenez, j’ai, pour ma part, sur la conscience une très vilaine histoire
-que je veux vous dire. C’est pour moi un remords incessant, <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> plus
-que cela, c’est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui,
-parfois, me torture horriblement.</p>
-
-<p>A l’âge de vingt-cinq ans j’avais entrepris avec un de mes amis,
-aujourd’hui conseiller d’État, un voyage en Bretagne, à pied.</p>
-
-<p class="br">Après quinze ou vingt jours de marche forcenée, après avoir visité les
-Côtes-du-Nord et une partie du Finistère, nous arrivions à Douarnenez;
-de là, en une étape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie
-des Trépassés, et on coucha dans un village quelconque dont le nom
-finissait en <i>of</i>; mais, le matin venu, une fatigue étrange retint
-au lit mon camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se
-composait simplement de deux bottes de paille.</p>
-
-<p>Impossible d’être malade en ce lieu. Je le forçai donc à se lever, et
-nous parvînmes à Audierne vers quatre ou cinq heures du soir.</p>
-
-<p>Le lendemain, il allait un peu mieux; on repartit; mais, en route, il
-fut pris de malaises intolérables, et c’est à grand’peine que nous
-pûmes atteindre Pont-Labbé.</p>
-
-<p>Là, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le
-médecin, qu’on fit <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> venir de Quimper, constata une forte fièvre,
-sans en déterminer la nature.</p>
-
-<p>Connaissez-vous Pont-Labbé?—Non.—Eh bien, c’est la ville la plus
-bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz
-au Morbihan, de cette contrée qui contient l’essence des mœurs, des
-légendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd’hui, ce coin de pays
-n’a presque pas changé. Je dis: <i>encore aujourd’hui</i>, car j’y retourne
-à présent tous les ans, hélas!</p>
-
-<p>Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang
-triste, triste, avec des vols d’oiseaux sauvages. Une rivière sort
-de là que les caboteurs peuvent remonter jusqu’à la ville. Et dans
-les rues étroites aux maisons antiques, les hommes portent le grand
-chapeau, le gilet brodé et les quatre vestes superposées: la première,
-grande comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière
-s’arrêtant juste au-dessus du fond de culotte.</p>
-
-<p>Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un
-gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas
-deviner leur gorge puissante et martyrisée; et elles sont coiffées
-d’une étrange façon: sur <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> les tempes, deux plaques brodées en
-couleur encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe
-derrière la tête, puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un
-singulier bonnet, tissu souvent d’or ou d’argent.</p>
-
-<p>La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout
-bleus, d’un bleu pâle que perçaient les deux petits points noirs de la
-pupille; et ses dents courtes, serrées, qu’elle montrait sans cesse en
-riant, semblaient faites pour broyer du granit.</p>
-
-<p>Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme
-la plupart de ses compatriotes.</p>
-
-<p>Or, mon ami n’allait guère mieux, et, bien qu’aucune maladie ne se
-déclarât, le médecin lui défendait de partir encore, ordonnant un repos
-complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la
-petite bonne entrait, apportant soit mon dîner, soit de la tisane.</p>
-
-<p>Je la lutinais un peu, ce qui semblait l’amuser, mais nous ne causions
-pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point.</p>
-
-<p>Or, une nuit, comme j’étais resté fort tard <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> auprès du malade, je
-croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la
-sienne. C’était juste en face de ma porte ouverte; alors, brusquement,
-sans réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie
-qu’autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant qu’elle fût
-revenue de sa stupeur, je l’avais jetée et enfermée chez moi. Elle me
-regardait, effarée, affolée, épouvantée, n’osant pas crier de peur
-d’un scandale, d’être chassée sans doute par ses maîtres d’abord, et
-peut-être par son père ensuite.</p>
-
-<p>J’avais fait cela en riant; mais, dès qu’elle fut chez moi, le désir
-de la posséder m’envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une
-lutte corps à corps, à la façon des athlètes, avec les bras tendus,
-crispés, tordus, la respiration essoufflée, la peau mouillée de sueur.
-Oh! elle se débattit vaillamment; et parfois nous heurtions un meuble,
-une cloison, une chaise; alors, toujours enlacés, nous restions
-immobiles plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n’eût éveillé
-quelqu’un; puis nous recommencions notre acharnée bataille, moi
-l’attaquant, elle résistant.</p>
-
-<p>Épuisée enfin, elle tomba; et je la pris brutalement, par terre, sur le
-pavé.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_203">203</span></p>
-
-<p>Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s’enfuit.</p>
-
-<p>Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point
-l’approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions
-reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ,
-à minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me
-retirer.</p>
-
-<p>Elle se jeta dans mes bras, m’étreignit passionnément, puis, jusqu’au
-jour, m’embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin
-toutes les assurances de tendresse et de désespoir qu’une femme nous
-peut donner quand elle ne sait pas un mot de notre langue.</p>
-
-<p>Huit jours après, j’avais oublié cette aventure, commune et fréquente
-quand on voyage, les servantes d’auberge étant généralement destinées à
-distraire ainsi les voyageurs.</p>
-
-<p>Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé.</p>
-
-<p>Or, en 1876, j’y retournai par hasard au cours d’une excursion en
-Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour me bien pénétrer
-des paysages.</p>
-
-<p>Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs
-grisâtres dans <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> l’étang, à l’entrée de la petite ville; et
-l’auberge était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air
-plus moderne. En entrant, je fus reçu par deux jeunes Bretonnes de
-dix-huit ans, fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit
-gilet de drap, casquées d’argent avec les grandes plaques brodées sur
-les oreilles.</p>
-
-<p>Il était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner
-et, comme le patron s’empressait lui-même à me servir, la fatalité
-sans doute me fit dire: «Avez-vous connu les anciens maîtres de
-cette maison? J’ai passé ici une dizaine de jours il y a trente ans
-maintenant. Je vous parle de loin.»</p>
-
-<p>Il répondit: «C’étaient mes parents, monsieur.»</p>
-
-<p>Alors je lui racontai en quelle occasion je m’étais arrêté, comment
-j’avais été retenu par l’indisposition d’un camarade. Il ne me laissa
-pas achever.</p>
-
-<p>—«Oh! je me rappelle parfaitement. J’avais alors quinze ou seize ans.
-Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j’ai
-fait la mienne, sur la rue.»</p>
-
-<p>C’est alors seulement que le souvenir très <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> vif de la petite bonne
-me revint. Je demandai:—«Vous rappelez-vous une gentille petite
-servante qu’avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne
-me trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraîches?»</p>
-
-<p>Il reprit:—«Oui, monsieur; elle est morte en couches quelque temps
-après.»</p>
-
-<p>Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boiteux remuait
-du fumier, il ajouta:—«Voilà son fils.»</p>
-
-<p>Je me mis à rire.—«Il n’est pas beau et ne ressemble guère à sa mère.
-Il tient du père sans doute.»</p>
-
-<p>L’aubergiste reprit:—«Ça se peut bien; mais on n’a jamais su à qui
-c’était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait
-de galant. Ç’a été un fameux étonnement quand on a appris qu’elle était
-enceinte. Personne ne voulait le croire.»</p>
-
-<p>J’eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements
-pénibles qui nous touchent le cœur, comme l’approche d’un lourd
-chagrin. Et je regardai l’homme dans la cour. Il venait maintenant de
-puiser de l’eau pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant,
-avec un effort douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé,
-hideusement <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés
-qu’ils lui tombaient comme des cordes sur les joues.</p>
-
-<p>L’aubergiste ajouta:—«Il ne vaut pas grand’chose, ç’a été gardé par
-charité dans la maison. Peut-être qu’il aurait mieux tourné si on
-l’avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur?
-Pas de père, pas de mère, pas d’argent! Mes parents ont eu pitié de
-l’enfant, mais ce n’était pas à eux, vous comprenez.»</p>
-
-<p>Je ne dis rien.</p>
-
-<p>Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai
-à cet affreux valet d’écurie en me répétant:—«Si c’était mon
-fils, pourtant? Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet
-être?»—C’était possible, enfin!</p>
-
-<p>Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de
-sa naissance. Une différence de deux mois devait m’arracher mes doutes.</p>
-
-<p>Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français
-non plus. Il avait l’air de ne rien comprendre d’ailleurs, ignorant
-absolument son âge qu’une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se
-tenait d’un air idiot <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> devant moi, roulant son chapeau dans ses
-pattes noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose
-du rire ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des
-yeux.</p>
-
-<p>Mais le patron survenant alla chercher l’acte de naissance du
-misérable. Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours
-après mon passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être
-arrivé à Lorient le 15 août. L’acte portait la mention: «Père inconnu».
-La mère s’était appelée Jeanne Kerradec.</p>
-
-<p>Alors mon cœur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais
-plus parler tant je me sentais suffoqué; et je regardais cette brute
-dont les grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que
-celui des bêtes; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire,
-détournait la tête, cherchait à s’en aller.</p>
-
-<p>Tout le jour j’errai le long de la petite rivière, en réfléchissant
-douloureusement. Mais à quoi bon réfléchir? Rien ne pouvait me fixer.
-Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes
-ou mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m’énervant en
-des suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même <span class="pagenum" id="Page_208">208</span>
-horrible incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet
-homme était mon fils.</p>
-
-<p>Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans
-parvenir à dormir; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions
-insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m’appelait
-«papa»; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et,
-j’avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d’aboyer il
-parlait, m’injuriait; puis il comparaissait devant mes collègues de
-l’Académie réunis pour décider si j’étais bien son père; et l’un d’eux
-s’écriait: «C’est indubitable! Regardez donc comme il lui ressemble.»
-Et en effet je m’apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me
-réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou
-de revoir l’homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits
-communs.</p>
-
-<p>Je le joignis comme il allait à la messe (c’était un dimanche) et je
-lui donnai cent sous en le dévisageant anxieusement. Il se remit à
-rire d’une ignoble façon, prit l’argent, puis, gêné de nouveau par
-mon œil, il s’enfuit après avoir bredouillé un mot à peu près
-inarticulé, qui voulait dire «merci», sans doute.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_209">209</span></p>
-
-<p>La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille.
-Vers le soir je fis venir l’hôtelier, et avec beaucoup de précautions,
-d’habiletés, de finesses, je lui dis que je m’intéressais à ce pauvre
-être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire
-quelque chose pour lui.</p>
-
-<p>Mais l’homme répliqua: «Oh! n’y songez pas, monsieur, il ne vaut rien,
-vous n’en aurez que du désagrément. Moi, je l’emploie à vider l’écurie,
-et c’est tout ce qu’il peut faire. Pour ça je le nourris et il couche
-avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille
-culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pièces dans huit jours.»</p>
-
-<p>Je n’insistai pas, me réservant d’aviser.</p>
-
-<p>Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la
-maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte,
-s’endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses.</p>
-
-<p>On me pria le lendemain de ne plus lui donner d’argent. L’eau-de-vie le
-rendait furieux, et, dès qu’il avait deux sous en poche, il les buvait.
-L’aubergiste ajouta: «Lui donner de l’argent c’est vouloir sa mort.»
-Cet homme n’en avait jamais eu, absolument jamais, sauf <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> quelques
-centimes jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d’autre
-destination à ce métal que le cabaret.</p>
-
-<p>Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je
-semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute,
-mon fils! mon fils! en tâchant de découvrir s’il avait quelque chose de
-moi. A force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans
-le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d’une
-ressemblance que dissimulaient l’habillement différent et la crinière
-hideuse de l’homme.</p>
-
-<p>Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je
-partis, le cœur broyé, après avoir laissé à l’aubergiste quelque
-argent pour adoucir l’existence de son valet.</p>
-
-<p>Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible
-incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force
-invincible me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne à ce
-supplice de voir cette brute patauger dans son fumier, de m’imaginer
-qu’il me ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui être
-secourable. Et chaque <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> année je reviens ici, plus indécis, plus
-torturé, plus anxieux.</p>
-
-<p>J’ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressources.</p>
-
-<p>J’ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement
-ivrogne et emploie à boire tout l’argent qu’on lui donne; et il sait
-fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l’eau-de-vie.</p>
-
-<p>J’ai essayé d’apitoyer sur lui son patron pour qu’il le ménageât,
-en offrant toujours de l’argent. L’aubergiste, étonné à la fin, m’a
-répondu fort sagement: «Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne
-servira qu’à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt
-qu’il a du temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez
-faire du bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais
-choisissez-en un qui réponde à votre peine.»</p>
-
-<p>Que dire à cela?</p>
-
-<p>Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce
-crétin, certes, deviendrait malin pour m’exploiter, me compromettre, me
-perdre. Il me crierait «papa», comme dans mon rêve.</p>
-
-<p>Et je me dis que j’ai tué la mère et perdu <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> cet être atrophié,
-larve d’écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé
-comme d’autres, aurait été pareil aux autres.</p>
-
-<p>Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et
-intolérable que j’éprouve en face de lui, en songeant que cela est
-sorti de moi, qu’il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au
-père, que grâce aux terribles lois de l’hérédité, il est moi par mille
-choses, par son sang et par sa chair, et qu’il a jusqu’aux mêmes germes
-de maladies, aux mêmes ferments de passions.</p>
-
-<p>Et j’ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et
-sa vue me fait horriblement souffrir; et de ma fenêtre, là-bas, je le
-regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en
-me répétant: «C’est mon fils.»</p>
-
-<p>Et je sens, parfois, d’intolérables envies de l’embrasser. Je n’ai même
-jamais touché sa main sordide.</p>
-
-<p>L’académicien se tut. Et son compagnon, l’homme politique, murmura:
-«Oui vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants
-qui n’ont pas de père.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_213">213</span></p>
-
-<p>Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses
-grappes, enveloppa d’une nuée odorante et fine les deux vieillards qui
-la respirèrent à longs traits.</p>
-
-<p>Et le sénateur ajouta: «C’est bon vraiment d’avoir vingt-cinq ans, et
-même de faire des enfants comme ça.»</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Un Fils</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du mercredi 19 avril 1882, sous
- le titre de <i>Père inconnu</i> et signé: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-
- <p>La première version n’a pas tout le développement de la seconde.
- Quelques paragraphes sont écourtés.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_16">SAINT-ANTOINE.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A X. Charmes.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">O</span><span class="smcap">n</span> l’appelait Saint-Antoine, parce qu’il se nommait Antoine, et aussi
-peut-être parce qu’il était bon vivant, joyeux, farceur, puissant
-mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu’il
-eût plus de soixante ans.</p>
-
-<p>C’était un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de
-poitrine et de ventre, et perché sur de longues jambes qui semblaient
-trop maigres pour l’ampleur du corps.</p>
-
-<p>Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme
-qu’il dirigeait en madré compère, soigneux de ses intérêts, entendu
-dans les affaires et dans l’élevage du bétail, et dans la culture
-de ses terres. Ses <span class="pagenum" id="Page_218">218</span> deux fils et ses trois filles, mariés avec
-avantage, vivaient aux environs, et venaient, une fois par mois, dîner
-avec le père. Sa vigueur était célèbre dans tout le pays d’alentour; on
-disait en manière de proverbe: «Il est fort comme Saint-Antoine.»</p>
-
-<p>Lorsque arriva l’invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret,
-promettait de manger une armée, car il était hâbleur comme un vrai
-Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de
-bois, qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres, et
-il criait, la face rouge et l’œil sournois, dans une fausse colère
-de bon vivant: «Faudra que j’en mange, nom de Dieu!» Il comptait bien
-que les Prussiens ne viendraient pas jusqu’à Tanneville; mais lorsqu’il
-apprit qu’ils étaient à Rautôt, il ne sortit plus de sa maison, et
-il guettait sans cesse la route par la petite fenêtre de sa cuisine,
-s’attendant à tout moment à voir passer des baïonnettes.</p>
-
-<p>Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte
-s’ouvrit, et le maire de la commune, maître Chicot, parut suivi d’un
-soldat coiffé d’un casque noir à pointe de cuivre. Saint-Antoine se
-dressa <span class="pagenum" id="Page_219">219</span> d’un bond; et tout son monde le regardait, s’attendant à
-le voir écharper le Prussien; mais il se contenta de serrer la main du
-maire qui lui dit:—«En v’la un pour toi, Saint-Antoine. Ils sont venus
-c’te nuit. Fait pas de bêtise surtout, vu qu’ils parlent de fusiller
-et de brûler tout si seulement il arrive la moindre chose. Te v’là
-prévenu. Donne-li à manger, il a l’air d’un bon gars. Bonsoir, je vas
-chez l’s’autres. Y en a pour tout le monde.» Et il sortit.</p>
-
-<p>Le père Antoine, devenu pâle, regarda son Prussien. C’était un gros
-garçon à la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond,
-barbu jusqu’aux pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le
-Normand malin le pénétra tout de suite, et, rassuré, lui fit signe de
-s’asseoir. Puis il lui demanda: «Voulez-vous de la soupe?» L’étranger
-ne comprit pas. Antoine alors eut un coup d’audace, et lui poussant
-sous le nez une assiette pleine:—«Tiens, avale ça, gros cochon.»</p>
-
-<p>Le soldat répondit: «Ya» et se mit à manger goulûment pendant que le
-fermier triomphant, sentant sa réputation reconquise, clignait de
-l’œil à ses serviteurs qui grimaçaient <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> étrangement, ayant en
-même temps grand’peur et envie de rire.</p>
-
-<p>Quand le Prussien eut englouti son assiettée, Saint-Antoine lui en
-servit une autre qu’il fit disparaître également; mais il recula devant
-la troisième, que le fermier voulait lui faire manger de force, en
-répétant: «Allons fous-toi ça dans le ventre. T’engraisseras ou tu
-diras pourquoi, va, mon cochon!»</p>
-
-<p>Et le soldat, comprenant seulement qu’on voulait le faire manger tout
-son saoul, riait d’un air content, en faisant signe qu’il était plein.</p>
-
-<p>Alors Saint-Antoine devenu tout à fait familier lui tapa sur le ventre
-en criant:—«Y en a-t-il dans la bedaine à mon cochon!» Mais soudain
-il se tordit, rouge à tomber d’une attaque, ne pouvant plus parler.
-Une idée lui était venue qui le faisait étouffer de rire: «C’est ça,
-c’est ça, saint Antoine et son cochon. V’là mon cochon.» Et les trois
-serviteurs éclatèrent à leur tour.</p>
-
-<p>Le vieux était si content qu’il fit apporter l’eau-de-vie, la bonne,
-le fil en dix, et qu’il en régala tout le monde. On trinqua avec le
-Prussien, qui claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu’il
-trouvait ça fameux. <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> Et Saint-Antoine lui criait dans le nez:
-«Hein? En v’là d’la fine. T’en bois pas comme ça chez toi, mon cochon.»</p>
-
-<p class="br">Dès lors, le père Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait
-trouvé là son affaire, c’était sa vengeance à lui, sa vengeance de gros
-malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait à se tordre derrière
-le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans
-la plaisanterie il n’avait pas son pareil. Il n’y avait que lui pour
-inventer des choses comme ça. Cré coquin, va!</p>
-
-<p>Il s’en allait chez les voisins, tous les jours après midi, bras
-dessus bras dessous avec son Allemand qu’il présentait d’un air gai en
-lui tapant sur l’épaule:—«Tenez, v’là mon cochon, r’gardez-moi s’il
-engraisse c’t’animal-là.»</p>
-
-<p>Et les paysans s’épanouissaient.—Est-il donc rigolo, ce bougre
-d’Antoine!</p>
-
-<p>—J’te l’vends, Césaire, trois pistoles.</p>
-
-<p>—Je l’prends, Antoine, et j’t’invite à manger du boudin.</p>
-
-<p>—Mé, c’que j’veux, c’est d’ses pieds.</p>
-
-<p>—Tâte li l’ventre, tu verras qu’il n’a que d’la graisse.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_222">222</span></p>
-
-<p>Et tout le monde clignait de l’œil sans rire trop haut cependant, de
-peur que le Prussien devinât à la fin qu’on se moquait de lui. Antoine
-seul, s’enhardissant tous les jours, lui pinçait les cuisses en criant:
-«Rien qu’du gras»; lui tapait sur le derrière en hurlant: «Tout ça d’la
-couenne»; l’enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter
-une enclume en déclarant: «Il pèse six cents, et pas de déchet.»</p>
-
-<p>Et il avait pris l’habitude de faire offrir à manger à son cochon
-partout où il entrait avec lui. C’était là le grand plaisir, le grand
-divertissement de tous les jours:—«Donnez-li de c’que vous voudrez, il
-avale tout.» Et on offrait à l’homme du pain et du beurre, des pommes
-de terre, du fricot froid, de l’andouille qui faisait dire:—«De la
-vôtre, et du choix.»</p>
-
-<p>Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchanté de ces
-attentions, se rendait malade pour ne pas refuser; et il engraissait
-vraiment, serré maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait
-Saint-Antoine et lui faisait répéter:—«Tu sais, mon cochon, faudra te
-faire faire une autre cage.»</p>
-
-<p>Ils étaient devenus, d’ailleurs, les meilleurs <span class="pagenum" id="Page_223">223</span> amis du monde; et,
-quand le vieux allait à ses affaires dans les environs, le Prussien
-l’accompagnait de lui-même pour le seul plaisir d’être avec lui.</p>
-
-<p>Le temps était rigoureux; il gelait dur; le terrible hiver de 1870
-semblait jeter ensemble tous les fléaux sur la France.</p>
-
-<p>Le père Antoine, qui préparait les choses de loin et profitait des
-occasions, prévoyant qu’il manquerait de fumier pour les travaux du
-printemps, acheta celui d’un voisin qui se trouvait dans la gêne; et
-il fut convenu qu’il irait chaque soir avec son tombereau chercher une
-charge d’engrais.</p>
-
-<p>Chaque jour donc il se mettait en route à l’approche de la nuit et se
-rendait à la ferme des Haules, distante d’une demi-lieue, toujours
-accompagné de son cochon. Et chaque jour c’était une fête de nourrir
-l’animal. Tout le pays accourait là comme on va, le dimanche, à la
-grand’messe.</p>
-
-<p>Le soldat, cependant, commençait à se méfier; et quand on riait trop
-fort il roulait des yeux inquiets qui, parfois, s’allumaient d’une
-flamme de colère.</p>
-
-<p>Or, un soir, quand il eut mangé à sa contenance, il refusa d’avaler un
-morceau de <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> plus; et il essaya de se lever pour s’en aller. Mais
-Saint-Antoine l’arrêta d’un tour de poignet, et lui posant ses deux
-mains puissantes sur les épaules il le rassit si durement que la chaise
-s’écrasa sous l’homme.</p>
-
-<p>Une gaieté de tempête éclata; et Antoine, radieux, ramassant son
-cochon, fit semblant de le panser pour le guérir; puis il déclara:
-«Puisque tu n’veux pas manger, tu vas boire, nom de Dieu!» Et on alla
-chercher de l’eau-de-vie au cabaret.</p>
-
-<p>Le soldat roulait des yeux méchants: mais il but néanmoins; il but tant
-qu’on voulut; et Saint-Antoine lui tenait la tête, à la grande joie des
-assistants.</p>
-
-<p>Le Normand, rouge comme une tomate, le regard en feu, emplissait les
-verres, trinquait en gueulant «à la tienne!» Et le Prussien, sans
-prononcer un mot, entonnait coup sur coup des lampées de cognac.</p>
-
-<p>C’était une lutte, une bataille, une revanche! A qui boirait le plus,
-nom d’un nom! Ils n’en pouvaient ni l’un ni l’autre quand le litre fut
-séché. Mais aucun des deux n’était vaincu. Ils s’en allaient manche à
-manche, voilà tout. Faudrait recommencer le lendemain!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_225">225</span></p>
-
-<p>Ils sortirent en titubant et se mirent en route, à côté du tombereau de
-fumier que traînaient lentement les deux chevaux.</p>
-
-<p>La neige commençait à tomber, et la nuit sans lune s’éclairait
-tristement de cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les
-deux hommes, augmentant leur ivresse, et Saint-Antoine, mécontent de
-n’avoir pas triomphé, s’amusait à pousser de l’épaule son cochon pour
-le faire culbuter dans le fossé. L’autre évitait les attaques par des
-retraites; et, chaque fois, il prononçait quelques mots allemands
-sur un ton irrité qui faisait rire aux éclats le paysan. A la fin,
-le Prussien se fâcha; et juste au moment où Antoine lui lançait une
-nouvelle bourrade, il répondit par un coup de poing terrible qui fit
-chanceler le colosse.</p>
-
-<p>Alors, enflammé d’eau-de-vie, le vieux saisit l’homme à bras le corps,
-le secoua quelques secondes comme il eût fait d’un petit enfant, et
-il le lança à toute volée de l’autre côté du chemin. Puis, content de
-cette exécution, il croisa ses bras pour rire de nouveau.</p>
-
-<p>Mais le soldat se releva vivement, nu-tête, son casque ayant roulé, et,
-dégainant son sabre, il se précipita sur le père Antoine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_226">226</span></p>
-
-<p>Quand il vit cela, le paysan saisit son fouet par le milieu, son grand
-fouet de houx, droit, fort et souple comme un nerf de bœuf.</p>
-
-<p>Le Prussien arriva, le front baissé, l’arme en avant, sûr de tuer. Mais
-le vieux, attrapant à pleine main la lame dont la pointe allait lui
-crever le ventre, l’écarta, et il frappa d’un coup sec sur la tempe,
-avec la poignée du fouet, son ennemi qui s’abattit à ses pieds.</p>
-
-<p>Puis il regarda, effaré, stupide d’étonnement, le corps d’abord secoué
-de spasmes, puis immobile sur le ventre. Il se pencha, le retourna,
-le considéra quelque temps. L’homme avait les yeux clos; et un filet
-de sang coulait d’une fente au coin du front. Malgré la nuit, le père
-Antoine distinguait la tache brune de ce sang sur la neige.</p>
-
-<p>Il restait là, perdant la tête, tandis que son tombereau s’en allait
-toujours, au pas tranquille des chevaux.</p>
-
-<p>Qu’allait-il faire? Il serait fusillé! On brûlerait sa ferme, on
-ruinerait le pays! Que faire? que faire? Comment cacher le corps,
-cacher la mort, tromper les Prussiens? Il entendit des voix au loin,
-dans le grand silence des neiges. Alors, il s’affola, et, ramassant le
-casque, il recoiffa sa victime, puis, l’empoignant <span class="pagenum" id="Page_227">227</span> par les reins,
-il l’enleva, courut, rattrapa son attelage et lança le corps sur le
-fumier. Une fois chez lui, il aviserait.</p>
-
-<p>Il allait à petits pas, se creusant la cervelle, ne trouvant rien. Il
-se voyait, il se sentait perdu. Il rentra dans sa cour. Une lumière
-brillait à une lucarne, sa servante ne dormait pas encore; alors il
-fit vivement reculer sa voiture jusqu’au bord du trou à l’engrais. Il
-songeait qu’en renversant la charge, le corps posé dessus tomberait
-dessous dans la fosse; et il fit basculer le tombereau.</p>
-
-<p>Comme il l’avait prévu, l’homme fut enseveli sous le fumier. Antoine
-aplanit le tas avec sa fourche, puis la planta dans la terre à côté.
-Il appela son valet, ordonna de mettre les chevaux à l’écurie; et il
-rentra dans sa chambre.</p>
-
-<p>Il se coucha, réfléchissant toujours à ce qu’il allait faire, mais
-aucune idée ne l’illuminait, son épouvante allait croissant dans
-l’immobilité du lit. On le fusillerait! Il suait de peur; ses dents
-claquaient; il se releva, grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses
-draps.</p>
-
-<p>Alors il descendit à la cuisine, prit la bouteille de fine dans le
-buffet, et remonta. Il but <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> deux grands verres de suite jetant une
-ivresse nouvelle par-dessus l’ancienne, sans calmer l’angoisse de son
-âme. Il avait fait là un joli coup, nom de Dieu d’imbécile!</p>
-
-<p>Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des
-explications et des malices; et, de temps en temps, il se rinçait la
-bouche avec une gorgée de fil en dix pour se mettre du cœur au
-ventre.</p>
-
-<p>Et il ne trouvait rien, mais rien.</p>
-
-<p>Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu’il appelait
-«Dévorant», se mit à hurler à la mort. Le père Antoine frémit jusque
-dans les moelles; et, chaque fois que la bête reprenait son gémissement
-lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux.</p>
-
-<p>Il s’était abattu sur une chaise, les jambes cassées, hébété, n’en
-pouvant plus, attendant avec anxiété que «Dévorant» recommençât sa
-plainte, et secoué par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer
-nos nerfs.</p>
-
-<p>L’horloge d’en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le
-paysan devenait fou. Il se leva pour aller déchaîner la bête, pour ne
-plus l’entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s’avança dans la nuit.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_229">229</span></p>
-
-<p>La neige tombait toujours. Tout était blanc. Les bâtiments de la ferme
-faisaient de grandes taches noires. L’homme s’approcha de la niche. Le
-chien tirait sur sa chaîne. Il le lâcha. Alors «Dévorant» fit un bond,
-puis s’arrêta net, le poil hérissé, les pattes tendues, les crocs au
-vent, le nez tourné vers le fumier.</p>
-
-<p>Saint-Antoine, tremblant de la tête aux pieds, balbutia:—«Qué qu’t’as
-donc, sale rosse?» et il avança de quelques pas, fouillant de l’œil
-l’ombre indécise, l’ombre terne de la cour.</p>
-
-<p>Alors, il vit une forme, une forme d’homme assis sur son fumier!</p>
-
-<p>Il regardait cela perclus d’horreur et haletant. Mais, soudain, il
-aperçut auprès de lui le manche de sa fourche piquée dans la terre; il
-l’arracha du sol; et, dans un de ces transports de peur qui rendent
-téméraires les plus lâches, il se rua en avant, pour voir.</p>
-
-<p>C’était lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d’ordure qui
-l’avait réchauffé, ranimé. Il s’était assis machinalement, et il
-restait là, sous la neige qui le poudrait, souillé de saletés et de
-sang, encore hébété par l’ivresse, étourdi par le coup, épuisé par sa
-blessure.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_230">230</span></p>
-
-<p>Il aperçut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un
-mouvement afin de se lever. Mais le vieux, dès qu’il l’eut reconnu,
-écuma ainsi qu’une bête enragée.</p>
-
-<p>Il bredouillait:—«Ah! cochon! cochon! t’es pas mort! Tu vas me
-dénoncer, à c’t’heure... Attends... attends!»</p>
-
-<p>Et, s’élançant sur l’Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur
-de ses deux bras sa fourche levée comme une lance, et il lui enfonça
-jusqu’au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine.</p>
-
-<p>Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de
-mort, tandis que le vieux paysan, retirant son arme des plaies, la
-replongeait coup sur coup dans le ventre, dans l’estomac, dans la
-gorge, frappant comme un forcené, trouant de la tête aux pieds le corps
-palpitant dont le sang fuyait par gros bouillons.</p>
-
-<p>Puis il s’arrêta, essoufflé de la violence de sa besogne, aspirant
-l’air à grandes gorgées, apaisé par le meurtre accompli.</p>
-
-<p>Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour
-allait poindre, il se mit à l’œuvre pour ensevelir l’homme.</p>
-
-<p>Il creusa un trou dans le fumier, trouva la <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> terre, fouilla plus
-bas encore, travaillant d’une façon désordonnée dans un emportement de
-force avec des mouvements furieux des bras et de tout le corps.</p>
-
-<p>Lorsque la tranchée fut assez creuse, il roula le cadavre dedans, avec
-la fourche, rejeta la terre dessus, la piétina longtemps, remit en
-place le fumier, et il sourit en voyant la neige épaisse qui complétait
-sa besogne, et couvrait les traces de son voile blanc.</p>
-
-<p>Puis il repiqua sa fourche sur le tas d’ordure et rentra chez lui. Sa
-bouteille encore à moitié pleine d’eau-de-vie était restée sur une
-table. Il la vida d’une haleine, se jeta sur son lit, et s’endormit
-profondément.</p>
-
-<p>Il se réveilla dégrisé, l’esprit calme et dispos, capable de juger le
-cas et de prévoir l’événement.</p>
-
-<p>Au bout d’une heure il courait le pays en demandant partout des
-nouvelles de son soldat. Il alla trouver les officiers, pour savoir,
-disait-il, pourquoi on lui avait repris son homme.</p>
-
-<p>Comme on connaissait leur liaison, on ne le soupçonna pas; et il
-dirigea même les recherches en affirmant que le Prussien allait chaque
-soir courir le cotillon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_232">232</span></p>
-
-<p>Un vieux gendarme en retraite, qui tenait une auberge dans un village
-voisin et qui avait une jolie fille, fut arrêté et fusillé.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Saint-Antoine</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du mardi 3 avril 1883, sous
- la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_17"><span class="small95">L’AVENTURE</span><br /><br />DE WALTER SCHNAFFS.</h2>
-
-<p class="dedicationright"><i>A Robert Pinchon.</i></p>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap">epuis</span> son entrée en France avec l’armée d’invasion, Walter Schnaffs
-se jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait
-avec peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds
-qu’il avait fort plats et fort gras. Il était en outre pacifique et
-bienveillant, nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre
-enfants qu’il adorait et marié avec une jeune femme blonde, dont il
-regrettait désespérément chaque soir les tendresses, les petits soins
-et les baisers. Il aimait se lever tard et se coucher tôt, manger
-lentement de bonnes choses et boire de la bière dans les brasseries.
-Il songeait en outre que tout ce qui est doux <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> dans l’existence
-disparaît avec la vie; et il gardait au cœur une haine épouvantable,
-instinctive et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils,
-les revolvers et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes, se
-sentant incapable de manœuvrer assez vivement cette arme rapide pour
-défendre son gros ventre.</p>
-
-<p>Et quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son
-manteau à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux
-siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route:—S’il était
-tué, que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et les
-élèverait? A l’heure même, ils n’étaient pas riches, malgré les dettes
-qu’il avait contractées en partant pour leur laisser quelque argent. Et
-Walter Schnaffs pleurait quelquefois.</p>
-
-<p>Au commencement des batailles il se sentait dans les jambes de telles
-faiblesses qu’il se serait laissé tomber, s’il n’avait songé que toute
-l’armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait
-le poil sur sa peau.</p>
-
-<p>Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l’angoisse.</p>
-
-<p>Son corps d’armée s’avançait vers la Normandie; et il fut un jour
-envoyé en reconnaissance avec un faible détachement qui devait <span class="pagenum" id="Page_237">237</span>
-simplement explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout
-semblait calme dans la campagne; rien n’indiquait une résistance
-préparée.</p>
-
-<p>Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite
-vallée que coupaient des ravins profonds quand une fusillade violente
-les arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs; et une troupe de
-francs-tireurs, sortant brusquement d’un petit bois grand comme la
-main, s’élança en avant, la baïonnette au fusil.</p>
-
-<p>Walter Schnaffs demeura d’abord immobile, tellement surpris et éperdu
-qu’il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le
-saisit; mais il songea aussitôt qu’il courait comme une tortue en
-comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un
-troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas devant lui un large
-fossé plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta
-à pieds joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d’un
-pont dans une rivière.</p>
-
-<p>Il passa, à la façon d’une flèche, à travers une couche épaisse de
-lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains,
-<span class="pagenum" id="Page_238">238</span> et il tomba lourdement assis sur un lit de pierres.</p>
-
-<p>Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu’il avait
-fait. Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec
-précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de
-branchages enlacés, allant le plus vite possible, en s’éloignant du
-lieu du combat. Puis il s’arrêta et s’assit de nouveau, tapi comme un
-lièvre au milieu des hautes herbes sèches.</p>
-
-<p>Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris et
-des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s’affaiblirent, cessèrent.
-Tout redevint muet et calme.</p>
-
-<p>Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable.
-C’était un petit oiseau qui, s’étant posé sur une branche, agitait
-des feuilles mortes. Pendant près d’une heure, le cœur de Walter
-Schnaffs en battit à grands coups pressés.</p>
-
-<p>La nuit venait, emplissant d’ombre le ravin. Et le soldat se mit
-à songer. Qu’allait-il faire? Qu’allait-il devenir? Rejoindre son
-armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer
-l’horrible vie d’angoisses, d’épouvantes, de fatigues et de souffrances
-qu’il <span class="pagenum" id="Page_239">239</span> menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se
-sentait plus ce courage! Il n’aurait plus l’énergie qu’il fallait pour
-supporter les marches et affronter les dangers de toutes les minutes.</p>
-
-<p>Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s’y cacher
-jusqu’à la fin des hostilités. Non, certes. S’il n’avait pas fallu
-manger, cette perspective ne l’aurait pas trop atterré; mais il fallait
-manger, manger tous les jours.</p>
-
-<p>Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le
-territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient défendre. Des frissons
-lui couraient sur la peau.</p>
-
-<p>Soudain il pensa: «Si seulement j’étais prisonnier!» Et son cœur
-frémit de désir, d’un désir violent, immodéré, d’être prisonnier des
-Français. Prisonnier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l’abri des
-balles et des sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison
-bien gardée. Prisonnier! Quel rêve!</p>
-
-<p>Et sa résolution fut prise immédiatement:</p>
-
-<p>—Je vais me constituer prisonnier.</p>
-
-<p>Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d’une minute. Mais
-il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et
-par des terreurs nouvelles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_240">240</span></p>
-
-<p>Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des
-images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme.</p>
-
-<p>Il allait courir des dangers terribles en s’aventurant seul, avec son
-casque à pointe, par la campagne.</p>
-
-<p>S’il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu,
-un Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant! Ils le
-massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs
-pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l’acharnement des
-vaincus exaspérés.</p>
-
-<p>S’il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés
-sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s’amuser, pour passer une
-heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé
-contre un mur en face de douze canons de fusils, dont les petits trous
-ronds et noirs semblaient le regarder.</p>
-
-<p>S’il rencontrait l’armée française elle-même? Les hommes d’avant-garde
-le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier
-parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il
-entendait déjà les <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> détonations irrégulières des soldats couchés
-dans les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d’un champ,
-s’affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu’il sentait
-entrer dans sa chair.</p>
-
-<p>Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue.</p>
-
-<p>La nuit était tout à fait venue, la nuit muette et noire. Il ne
-bougeait plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers
-qui passent dans les ténèbres. Un lapin, tapant du cul au bord d’un
-terrier, faillit faire s’enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes
-lui déchiraient l’âme, le traversant de peurs soudaines, douloureuses
-comme des blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir
-dans l’ombre; et il s’imaginait à tout moment entendre marcher près de
-lui.</p>
-
-<p>Après d’interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à
-travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors,
-un soulagement immense le pénétra; ses membres se détendirent, reposés
-soudain; son cœur s’apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s’endormit.</p>
-
-<p>Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu
-du ciel; il devait être <span class="pagenum" id="Page_242">242</span> midi. Aucun bruit ne troublait la paix
-morne des champs; et Walter Schnaffs s’aperçut qu’il était atteint
-d’une faim aiguë.</p>
-
-<p>Il bâillait, la bouche humide à la pensée du saucisson, du bon
-saucisson des soldats; et son estomac lui faisait mal.</p>
-
-<p>Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles,
-et se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il
-établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution,
-combattu, malheureux, tiraillé par les raisons les plus contraires.</p>
-
-<p>Une idée lui parut enfin logique et pratique, c’était de guetter le
-passage d’un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail
-dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en
-lui faisant bien comprendre qu’il se rendait.</p>
-
-<p>Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit
-sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies.</p>
-
-<p>Aucun être isolé ne se montrait à l’horizon. Là-bas, à droite, un petit
-village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines!
-Là-bas, à gauche, il apercevait, au bout des arbres d’une avenue, un
-grand château flanqué de tourelles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_243">243</span></p>
-
-<p>Il attendit ainsi jusqu’au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien
-que des vols de corbeaux, n’entendant rien que les plaintes sourdes de
-ses entrailles.</p>
-
-<p>Et la nuit encore tomba sur lui.</p>
-
-<p>Il s’allongea au fond de sa retraite et il s’endormit d’un sommeil
-fiévreux, hanté de cauchemars, d’un sommeil d’homme affamé.</p>
-
-<p>L’aurore de nouveau se leva sur sa tête. Il se remit en observation.
-Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle
-entrait dans l’esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim!
-Il se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés.
-Puis des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s’approchaient de son
-cadavre et se mettaient à le manger, l’attaquant partout à la fois, se
-glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand
-corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé.</p>
-
-<p>Alors, il devint fou, s’imaginant qu’il allait s’évanouir de faiblesse
-et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s’apprêtait à s’élancer vers
-le village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois
-paysans qui s’en allaient aux champs avec leurs fourches sur l’épaule,
-et il replongea dans sa cachette.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_244">244</span></p>
-
-<p>Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du
-fossé, et se mit en route, courbé, craintif, le cœur battant, vers
-le château lointain, préférant entrer là dedans plutôt qu’au village
-qui lui semblait redoutable comme une tanière pleine de tigres.</p>
-
-<p>Les fenêtres d’en bas brillaient. Une d’elles était même ouverte; et
-une forte odeur de viande cuite s’en échappait, une odeur qui pénétra
-brusquement dans le nez et jusqu’au fond du ventre de Walter Schnaffs,
-qui le crispa, le fit haleter, l’attirant irrésistiblement, lui jetant
-au cœur une audace désespérée.</p>
-
-<p>Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la
-fenêtre.</p>
-
-<p>Huit domestiques dînaient autour d’une grande table. Mais soudain une
-bonne demeura béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous
-les regards suivirent le sien!</p>
-
-<p>On aperçut l’ennemi!</p>
-
-<p>Seigneur! les Prussiens attaquaient le château!...</p>
-
-<p>Ce fut d’abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur
-huit tons différents, un cri d’épouvante horrible, puis une levée
-tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte
-du fond. Les <span class="pagenum" id="Page_245">245</span> chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes
-et passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée,
-avec la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs
-stupéfait, toujours debout dans sa fenêtre.</p>
-
-<p>Après quelques instants d’hésitation, il enjamba le mur d’appui et
-s’avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler
-comme un fiévreux: mais une terreur le retenait, le paralysait encore.
-Il écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient,
-des pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien
-inquiet tendait l’oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit des
-bruits sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au
-pied des murs, des corps humains sautant du premier étage.</p>
-
-<p>Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château
-devint silencieux comme un tombeau.</p>
-
-<p>Walter Schnaffs s’assit devant une assiette restée intacte, et il se
-mit à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s’il eût craint
-d’être interrompu trop tôt, de n’en pouvoir engloutir assez. Il jetait
-à deux mains les morceaux <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> dans sa bouche ouverte comme une trappe;
-et des paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans
-l’estomac, gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s’interrompait,
-prêt à crever à la façon d’un tuyau trop plein. Il prenait alors la
-cruche au cidre et se déblayait l’œsophage comme on lave un conduit
-bouché.</p>
-
-<p>Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles;
-puis, saoul de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par
-des hoquets, l’esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son
-uniforme pour souffler, incapable d’ailleurs de faire un pas. Ses yeux
-se fermaient, ses idées s’engourdissaient; il posa son front pesant
-dans ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion
-des choses et des faits.</p>
-
-<p class="br">Le dernier croissant éclairait vaguement l’horizon au-dessus des arbres
-du parc. C’était l’heure froide qui précède le jour.</p>
-
-<p>Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et
-parfois, un rayon de lune faisait reluire dans l’ombre une pointe
-d’acier.</p>
-
-<p>Le château tranquille dressait sa grande <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> silhouette noire. Deux
-fenêtres seules brillaient encore au rez-de-chaussée.</p>
-
-<p>Soudain, une voix tonnante hurla:</p>
-
-<p>—En avant! nom d’un nom! à l’assaut! mes enfants!</p>
-
-<p>Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres
-s’enfoncèrent sous un flot d’hommes qui s’élança, brisa, creva tout,
-envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu’aux
-cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter
-Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le
-culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la tête.</p>
-
-<p>Il haletait d’ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé
-et fou de peur.</p>
-
-<p>Et tout d’un coup, un gros militaire chamarré d’or lui planta son pied
-sur le ventre en vociférant:</p>
-
-<p>—Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous!</p>
-
-<p>Le Prussien n’entendit que ce seul mot «prisonnier», et il gémit: «<i>ya,
-ya, ya</i>».</p>
-
-<p>Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive
-curiosité par ses vainqueurs qui soufflaient comme des baleines.
-Plusieurs <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> s’assirent, n’en pouvant plus d’émotion et de fatigue.</p>
-
-<p>Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d’être enfin prisonnier!</p>
-
-<p>Un autre officier entra et prononça:</p>
-
-<p>—Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir été
-blessés. Nous restons maîtres de la place.</p>
-
-<p>Le gros militaire qui s’essuyait le front vociféra: «Victoire!»</p>
-
-<p>Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche:</p>
-
-<p>«Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite,
-emportant leurs morts et leurs blessés, qu’on évalue à cinquante hommes
-hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains.»</p>
-
-<p>Le jeune officier reprit:</p>
-
-<p>—Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?</p>
-
-<p>Le colonel répondit:</p>
-
-<p>—Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de
-l’artillerie et des forces supérieures.</p>
-
-<p>Et il donna l’ordre de repartir.</p>
-
-<p>La colonne se reforma dans l’ombre, sous les murs du château, et se mit
-en mouvement, <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> enveloppant de partout Walter Schnaffs garrotté,
-tenu par six guerriers le revolver au poing.</p>
-
-<p>Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait
-avec prudence, faisant halte de temps en temps.</p>
-
-<p>Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel,
-dont la garde nationale avait accompli ce fait d’armes.</p>
-
-<p>La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le
-casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes
-levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille
-au Prussien et blessa le nez d’un de ses gardiens.</p>
-
-<p>Le colonel hurlait:</p>
-
-<p>—Veillez à la sûreté du captif!</p>
-
-<p>On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter
-Schnaffs jeté dedans, libre de liens.</p>
-
-<p>Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment.</p>
-
-<p>Alors, malgré des symptômes d’indigestion qui le tourmentaient depuis
-quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser, à danser
-éperdument, en levant les bras et les jambes, à danser en poussant des
-rires frénétiques, <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> jusqu’au moment où il tomba, épuisé au pied
-d’un mur.</p>
-
-<p>Il était prisonnier! Sauvé!</p>
-
-<p class="br">C’est ainsi que le château de Champignet fut repris à l’ennemi après
-six heures seulement d’occupation.</p>
-
-<p>Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête
-des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>L’Aventure de Walter Schnaffs</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du mercredi
- 11 avril 1883.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_18">LA TOMBE.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> dix-sept juillet mil huit cent quatre-vingt-trois, à deux heures
-et demie du matin, le gardien du cimetière de Béziers, qui habitait
-un petit pavillon au bout du champ des morts, fut réveillé par les
-jappements de son chien enfermé dans la cuisine.</p>
-
-<p>Il descendit aussitôt et vit que l’animal flairait sous la porte en
-aboyant avec fureur, comme si quelque vagabond eût rôdé autour de
-la maison. Le gardien Vincent prit alors son fusil et sortit avec
-précaution.</p>
-
-<p>Son chien partit en courant dans la direction de l’allée du général
-Bonnet et s’arrêta net auprès du monument de M<sup>me</sup> Tomoiseau.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_254">254</span></p>
-
-<p>Le gardien, avançant alors avec précaution, aperçut bientôt une petite
-lumière du côté de l’allée Malenvers. Il se glissa entre les tombes et
-fut témoin d’un acte horrible de profanation.</p>
-
-<p>Un homme avait déterré le cadavre d’une jeune femme ensevelie la
-veille, et il le tirait hors de la tombe.</p>
-
-<p>Une petite lanterne sourde, posée sur un tas de terre, éclairait cette
-scène hideuse.</p>
-
-<p>Le gardien Vincent, s’étant élancé sur ce misérable, le terrassa, lui
-lia les mains et le conduisit au poste de police.</p>
-
-<p>C’était un jeune avocat de la ville, riche, bien vu, du nom de
-Courbataille.</p>
-
-<p>Il fut jugé. Le ministère public rappela les actes monstrueux du
-sergent Bertrand et souleva l’auditoire.</p>
-
-<p>Des frissons d’indignation passaient dans la foule. Quand le magistrat
-s’assit, des cris éclatèrent: «A mort! A mort!» Le président eut
-grand’peine à faire rétablir le silence.</p>
-
-<p>Puis il prononça d’un ton grave:</p>
-
-<p>«Prévenu qu’avez-vous à dire pour votre défense?»</p>
-
-<p>Courbataille, qui n’avait point voulu d’avocat, se leva. C’était un
-beau garçon, grand, <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> brun, avec un visage ouvert, des traits
-énergiques, un œil hardi.</p>
-
-<p>Des sifflets jaillirent du public.</p>
-
-<p>Il ne se troubla pas, et se mit à parler d’une voix un peu voilée, un
-peu basse d’abord, mais qui s’affermit peu à peu.</p>
-
-<p>«Monsieur le président,</p>
-
-<p>«Messieurs les jurés,</p>
-
-<p>«J’ai très peu de choses à dire. La femme dont j’ai violé la tombe
-avait été ma maîtresse. Je l’aimais.</p>
-
-<p>«Je l’aimais, non point d’un amour sensuel, non point d’une simple
-tendresse d’âme et de cœur, mais d’un amour absolu, complet, d’une
-passion éperdue.</p>
-
-<p>«Écoutez-moi:</p>
-
-<p>«Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, j’ai ressenti, en la
-voyant, une étrange sensation. Ce ne fut point de l’étonnement, ni de
-l’admiration, ce ne fut point ce qu’on appelle le coup de foudre, mais
-un sentiment de bien-être délicieux, comme si on m’eût plongé dans un
-bain tiède. Ses gestes me séduisaient, sa voix me ravissait, toute sa
-personne me faisait un plaisir infini à regarder. Il me semblait aussi
-que je la connaissais depuis longtemps, que je l’avais vue déjà. <span class="pagenum" id="Page_256">256</span>
-Elle portait en elle quelque chose de mon esprit.</p>
-
-<p>«Elle m’apparaissait comme une réponse à un appel jeté par mon âme, à
-cet appel vague et continu que nous poussons vers l’Espérance durant
-tout le cours de notre vie.</p>
-
-<p>«Quand je la connus un peu plus, la seule pensée de la revoir
-m’agitait d’un trouble exquis et profond; le contact de sa main dans
-ma main était pour moi un tel délice que je n’en avais point imaginé
-de semblable auparavant, son sourire me versait dans les yeux une
-allégresse folle, me donnait envie de courir, de danser, de me rouler
-par terre.</p>
-
-<p>«Elle devint donc ma maîtresse.</p>
-
-<p>«Elle fut plus que cela, elle fut ma vie même. Je n’attendais plus rien
-sur la terre, je ne désirais rien, plus rien. Je n’enviais plus rien.</p>
-
-<p>«Or, un soir, comme nous étions allés nous promener un peu loin le long
-de la rivière, la pluie nous surprit. Elle eut froid.</p>
-
-<p>«Le lendemain une fluxion de poitrine se déclara. Huit jours plus tard
-elle expirait.</p>
-
-<p>«Pendant les heures d’agonie, l’étonnement, l’effarement m’empêchèrent
-de bien comprendre, de bien réfléchir.</p>
-
-<p>«Quand elle fut morte, le désespoir brutal <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> m’étourdit tellement
-que je n’avais plus de pensée. Je pleurais.</p>
-
-<p>«Pendant toutes les horribles phases de l’ensevelissement ma douleur
-aiguë, furieuse, était encore une douleur de fou, une sorte de douleur
-sensuelle, physique.</p>
-
-<p>«Puis quand elle fut partie, quand elle fut en terre, mon esprit
-redevint net tout d’un coup et je passai par toute une suite de
-souffrances morales si épouvantables que l’amour même qu’elle m’avait
-donné était cher à ce prix-là.</p>
-
-<p>«Alors entra en moi cette idée fixe:</p>
-
-<p>«Je ne la reverrai plus.»</p>
-
-<p>«Quand on réfléchit à cela pendant un jour tout entier, une démence
-vous emporte! Songez! Un être est là, que vous adorez, un être unique,
-car dans toute l’étendue de la terre il n’en existe pas un second qui
-lui ressemble. Cet être s’est donné à vous, il crée avec vous cette
-union mystérieuse qu’on nomme l’Amour. Son œil vous semble plus
-vaste que l’espace, plus charmant que le monde, son œil clair où
-sourit la tendresse. Cet être vous aime. Quand il vous parle, sa voix
-vous verse un flot de bonheur.</p>
-
-<p>«Et tout d’un coup il disparaît! Songez! <span class="pagenum" id="Page_258">258</span> Il disparaît non pas
-seulement pour vous, mais pour toujours. Il est mort. Comprenez-vous
-ce mot? Jamais, jamais, jamais, nulle part, cet être n’existera plus.
-Jamais cet œil ne regardera plus rien; jamais cette voix, jamais une
-voix pareille, parmi toutes les voix humaines, ne prononcera de la même
-façon un des mots que prononçait la sienne.</p>
-
-<p>«Jamais aucun visage ne renaîtra semblable au sien. Jamais, jamais! On
-garde les moules des statues; on conserve des empreintes qui refont des
-objets avec les mêmes contours et les mêmes couleurs. Mais ce corps et
-ce visage, jamais ils ne reparaîtront sur la terre. Et pourtant il en
-naîtra des milliers de créatures, des millions, des milliards, et bien
-plus encore, et parmi toutes les femmes futures, jamais celle-là ne se
-retrouvera. Est-ce possible? On devient fou en y songeant!</p>
-
-<p>«Elle a existé vingt ans, pas plus, et elle a disparu pour toujours,
-pour toujours, pour toujours! Elle pensait, elle souriait, elle
-m’aimait. Plus rien. Les mouches qui meurent à l’automne sont autant
-que nous dans la création. Plus rien! Et je pensais que son corps,
-son corps frais, chaud, si doux, si blanc, si beau, s’en allait en
-pourriture dans le fond d’une <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> boîte sous la terre. Et son âme, sa
-pensée, son amour, où?</p>
-
-<p>«Ne plus la revoir! Ne plus la revoir! L’idée me hantait de ce corps
-décomposé, que je pourrais peut-être reconnaître pourtant. Et je voulus
-le regarder encore une fois!</p>
-
-<p>«Je partis avec une bêche, une lanterne, un marteau. Je sautai
-par-dessus le mur du cimetière. Je retrouvai le trou de sa tombe; on ne
-l’avait pas encore tout à fait rebouché.</p>
-
-<p>«Je mis le cercueil à nu. Et je soulevai une planche. Une odeur
-abominable, le souffle infâme des putréfactions me monta dans la
-figure. Oh! son lit, parfumé d’iris!</p>
-
-<p>«J’ouvris la bière cependant, et je plongeai dedans ma lanterne
-allumée, et je la vis. Sa figure était bleue, bouffie, épouvantable! Un
-liquide noir avait coulé de sa bouche.</p>
-
-<p>«Elle! c’était elle! Une horreur me saisit. Mais j’allongeai le bras et
-je pris ses cheveux pour attirer à moi cette face monstrueuse!</p>
-
-<p>«C’est alors qu’on m’arrêta.</p>
-
-<p>«Toute la nuit j’ai gardé, comme on garde le parfum d’une femme après
-une étreinte d’amour, l’odeur immonde de cette pourriture, l’odeur de
-ma bien-aimée!</p>
-
-<p>«Faites de moi ce que vous voudrez.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span></p>
-
-<p>Un étrange silence paraissait peser sur la salle. On semblait attendre
-quelque chose encore. Les jurés se retirèrent pour délibérer.</p>
-
-<p>Quand ils rentrèrent au bout de quelques minutes, l’accusé semblait
-sans craintes, et même sans pensée.</p>
-
-<p>Le président, avec les formules d’usage, lui annonça que ses juges le
-déclaraient innocent.</p>
-
-<p>Il ne fit pas un geste, et le public applaudit.</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>La Tombe</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du 29 juillet 1883, sous la
- signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="ch_19">NOTES D’UN VOYAGEUR.</h2>
-
-<p class="noindent"><span class="dropcap">S</span><span class="smcap">ept</span> heures. Un coup de sifflet; nous partons. Le train passe sur les
-plaques tournantes avec le bruit que font les orages au théâtre; puis
-il s’enfonce dans la nuit, haletant, soufflant sa vapeur, éclairant de
-reflets rouges des murs, des haies, des bois, des champs.</p>
-
-<p>Nous sommes six, trois sur chaque banquette, sous la lumière du
-quinquet. En face de moi, une grosse dame avec un gros monsieur, un
-vieux ménage. Un bossu tient le coin de gauche. A mes côtés, un jeune
-ménage, ou du moins, un jeune couple! Sont-ils mariés? La jeune femme
-est jolie, semble modeste, mais elle est trop parfumée. Quel <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> est
-ce parfum-là? Je le connais sans le déterminer. Ah! j’y suis. Peau
-d’Espagne? Cela ne dit rien. Attendons.</p>
-
-<p>La grosse dame dévisage la jeune avec un air d’hostilité qui me donne à
-penser. Le gros monsieur ferme les yeux. Déjà! Le bossu s’est roulé en
-boule. Je ne vois plus où sont ses jambes. On n’aperçoit que son regard
-brillant sous une calotte grecque à gland rouge. Puis il plonge dans sa
-couverture de voyage. On dirait un petit paquet jeté sur la banquette.</p>
-
-<p>Seule la vieille dame reste en éveil, soupçonneuse, inquiète, comme un
-gardien chargé de veiller sur l’ordre et sur la moralité du wagon.</p>
-
-<p>Les jeunes gens demeurent immobiles, les genoux enveloppés du même
-châle, les yeux ouverts, sans parler; sont-ils mariés?</p>
-
-<p>Je fais à mon tour semblant de dormir et je guette.</p>
-
-<p>Neuf heures. La grosse dame va succomber, elle ferme les yeux coup sur
-coup, penche la tête vers sa poitrine et la relève par saccades. C’est
-fait. Elle dort.</p>
-
-<p>O sommeil, mystère ridicule qui donnes au visage les aspects les plus
-grotesques, tu es <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> le révélateur de la laideur humaine. Tu fais
-apparaître tous les défauts, les difformités et les tares! Tu fais que
-chaque figure touchée par toi devient aussitôt une caricature.</p>
-
-<p>Je me lève et j’étends le léger voile bleu sur le quinquet. Puis je
-m’assoupis à mon tour.</p>
-
-<p>De temps en temps, l’arrêt du train me réveille. Un employé crie le nom
-d’une ville, puis nous repartons.</p>
-
-<p>Voici l’aurore. Nous suivons le Rhône, qui descend vers la
-Méditerranée. Tout le monde dort. Les jeunes gens sont enlacés. Un pied
-de la jeune femme est sorti du châle. Elle a des bas blancs! C’est
-commun: ils sont mariés. On ne sent pas bon dans le compartiment.
-J’ouvre une fenêtre pour changer l’air. Le froid réveille tout le
-monde, à l’exception du bossu qui ronfle comme une toupie sous sa
-couverture.</p>
-
-<p>La laideur des faces s’accentue encore sous la lumière du jour nouveau.</p>
-
-<p>La grosse dame, rouge, dépeignée, affreuse, jette un regard circulaire
-et méchant à ses voisins. La jeune femme regarde en souriant son
-compagnon. Si elle n’était point mariée elle aurait d’abord contemplé
-son miroir!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_266">266</span></p>
-
-<p>Voici Marseille. Vingt minutes d’arrêt. Je déjeune. Nous repartons.
-Nous avons le bossu en moins et deux vieux messieurs en plus.</p>
-
-<p>Alors les deux ménages, l’ancien et le nouveau, déballent des
-provisions. Poulet par-ci, veau froid par-là, sel et poivre dans du
-papier, cornichons dans un mouchoir, tout ce qui peut vous dégoûter des
-nourritures pendant l’éternité! Je ne sais rien de plus commun, de plus
-grossier, de plus inconvenant, de plus mal appris que de manger dans un
-wagon où se trouvent d’autres voyageurs.</p>
-
-<p>S’il gèle, ouvrez les portières! S’il fait chaud, fermez-les et fumez
-la pipe, eussiez-vous horreur du tabac; mettez-vous à chanter, aboyez,
-livrez-vous aux excentricités les plus gênantes, retirez vos bottines
-et vos chaussettes et coupez les ongles de vos pieds; tâchez de rendre
-enfin à ces voisins mal élevés la monnaie de leur savoir-vivre.</p>
-
-<p>L’homme prévoyant emporte une fiole de benzine ou de pétrole pour la
-répandre sur les coussins dès qu’on se met à dîner près de lui. Tout
-est permis, tout est trop doux pour les rustres qui vous empoisonnent
-par l’odeur de leurs mangeailles.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_267">267</span></p>
-
-<p>Nous suivons la mer bleue. Le soleil tombe en pluie sur la côte peuplée
-de villes charmantes.</p>
-
-<p>Voici Saint-Raphaël. Là-bas est Saint-Tropez, petite capitale de ce
-pays désert inconnu et ravissant qu’on nomme les Montagnes des Maures.
-Un grand fleuve sur lequel aucun pont n’est jeté, l’Argens, sépare du
-continent cette presqu’île sauvage, où l’on peut marcher un jour entier
-sans rencontrer un être, où les villages, perchés sur les monts, sont
-demeurés tels que jadis, avec leurs maisons orientales, leurs arcades,
-leurs portes cintrées, sculptées et basses.</p>
-
-<p>Aucun chemin de fer, aucune voiture publique ne pénètre dans ces
-vallons superbes et boisés. Seule, une antique patache porte les
-lettres de Hyères et de Saint-Tropez.</p>
-
-<p>Nous filons. Voici Cannes, si jolie au bord de ses deux golfes, en face
-des îles de Lérins qui seraient, si on les pouvait joindre à la terre,
-deux paradis pour les malades.</p>
-
-<p>Voici le golfe de Juan; l’escadre cuirassée semble endormie sur l’eau.</p>
-
-<p>Voici Nice. On a fait, paraît-il, une exposition dans cette ville.
-Allons la voir.</p>
-
-<p>On suit un boulevard qui a l’air d’un marais <span class="pagenum" id="Page_268">268</span> et on parvient, sur
-une hauteur, à un bâtiment d’un goût douteux et qui ressemble, en tout
-petit, au grand palais du Trocadéro.</p>
-
-<p>Là dedans, quelques promeneurs au milieu d’un chaos de caisses.</p>
-
-<p>L’exposition, ouverte depuis longtemps déjà, sera prête sans doute pour
-l’année prochaine.</p>
-
-<p>L’intérieur serait joli s’il était terminé. Mais... il en est loin.</p>
-
-<p>Deux sections m’attirent surtout: «les comestibles et les beaux-arts».
-Hélas! voici bien des fruits confits de Grasse, des dragées, mille
-choses exquises à manger... Mais... il est interdit d’en vendre... On
-ne peut que les regarder... Et cela pour ne point nuire au commerce
-de ville! Exposer des sucreries pour la seule joie du regard et avec
-défense d’y goûter me paraît certes une des plus belles inventions de
-l’esprit humain.</p>
-
-<p>Les beaux-arts sont... en préparation. On a ouvert cependant quelques
-salles où l’on voit de fort beaux paysages de Harpignies, de Guillemet,
-de Le Poittevin, un superbe portrait de M<sup>lle</sup> Alice Regnault par
-Courtois, un délicieux Béraud, etc... Le reste... après déballage.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_269">269</span></p>
-
-<p>Comme il faut, quand on visite, visiter tout, je veux m’offrir une
-ascension libre et je me dirige vers le ballon de M. Godard et C<sup>ie</sup>.</p>
-
-<p>Le mistral souffle. L’aérostat se balance d’une manière inquiétante.
-Puis une détonation se produit. Ce sont les cordes du filet qui se
-rompent. On interdit au public l’entrée de l’enceinte. On me met
-également à la porte.</p>
-
-<p>Je grimpe sur ma voiture et je regarde.</p>
-
-<p>De seconde en seconde, quelques nouvelles attaches claquent avec un
-bruit singulier, et la peau brune du ballon s’efforce de sortir des
-mailles qui la retiennent. Puis soudain, sous une rafale plus violente,
-une déchirure immense ouvre de bas en haut la grosse boule volante, qui
-s’abat comme une toile flasque, crevée et morte.</p>
-
-<p class="br">A mon réveil, le lendemain, je me fais apporter les journaux de la
-ville et je lis avec stupeur: «La tempête qui règne actuellement sur
-notre littoral a obligé l’administration des ballons captifs et libres
-de Nice, pour éviter un accident, de dégonfler son grand aérostat.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_270">270</span></p>
-
-<p>Le système de dégonflement instantané qu’a employé M. Godard est une de
-ses inventions qui lui font le plus grand honneur.»</p>
-
-<p>Oh! Oh! Oh! Oh!</p>
-
-<p>O brave public!</p>
-
-<p class="br">Toute la côte de la Méditerranée est la Californie des pharmaciens. Il
-faut être dix fois millionnaire pour oser acheter une simple boîte de
-pâte pectorale chez ces commerçants superbes qui vendent le jujube au
-prix des diamants.</p>
-
-<p>On peut aller de Nice à Monaco par la Corniche, en suivant la mer. Rien
-de plus joli que cette route taillée dans le roc, qui contourne des
-golfes, passe sous des voûtes, court et circule dans le flanc de la
-montagne au milieu d’un paysage admirable.</p>
-
-<p>Voici Monaco sur son rocher, et, derrière, Monte-Carlo... Chut!...
-Quand on aime le jeu, je comprends qu’on adore cette jolie petite
-ville. Mais comme elle est morne et triste pour ceux qui ne jouent
-point! On n’y trouve aucun autre plaisir, aucune autre distraction.</p>
-
-<p>Plus loin, c’est Menton, le point le plus chaud de la côte et le plus
-fréquenté par les <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> malades. Là, les oranges mûrissent et les
-poitrinaires guérissent.</p>
-
-<p>Je prends le train de nuit pour retourner à Cannes. Dans mon wagon,
-deux dames et un Marseillais qui raconte obstinément des drames de
-chemin de fer, des assassinats et des vols.</p>
-
-<p>«... J’ai connu un Corse, madame, qui s’en venait à Paris avec son fils.
-Je parle de loin, c’était dans les premiers temps de la ligne P. L. M.
-Je monte avec eux, puisque nous étions amis, et nous voici partis.</p>
-
-<p>«Le fils, qui avait vingt ans, n’en revenait pas de voir courir
-le convoi, et il restait tout le temps penché à la portière pour
-regarder. Son père lui disait sans cesse: «Hé! prends garde, Mathéo,
-de te pencher trop, que tu pourrais te faire mal.» Mais le garçon ne
-répondait seulement point.</p>
-
-<p>«Moi je disais au père:</p>
-
-<p>—«Té, laisse-le donc, si ça l’amuse.</p>
-
-<p>«Mais le père reprenait:</p>
-
-<p>—«Allons, Mathéo, ne te penche pas comme ça.</p>
-
-<p>«Alors, comme le fils n’entendait point, il le prit par son vêtement
-pour le faire rentrer dans le wagon, et il tira.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_272">272</span></p>
-
-<p>«Mais voilà que le corps nous tomba sur les genoux. Il n’avait plus
-de tête, madame... elle avait été coupée par un tunnel. Et le cou ne
-saignait seulement plus; tout avait coulé le long de la route...»</p>
-
-<p>Une des dames poussa un soupir, ferma les yeux, et s’abattit vers sa
-voisine. Elle avait perdu connaissance...</p>
-
-<div class="blockquote">
- <p><i>Notes d’un Voyageur</i> ont paru dans <i>le Gaulois</i> du 4 février 1884.</p>
-</div>
-
-<hr class="small" />
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_273">273</span></p>
-
-<p class="center big130">AVIS.</p>
-
-<p>Nous aurions voulu faire suivre le présent volume, comme les
-précédents, de quelques opinions de la Presse. Nous n’en voyons guère
-qui méritent d’être réimprimées ici. Outre qu’un livre de nouvelles ne
-bénéficie jamais, auprès de la critique, de l’attention que suscite
-le roman, il importe de rappeler que les premiers grands succès de
-Maupassant ont été avant tout de public et d’opinion. D’ailleurs,
-au moment où les <i>Contes de la Bécasse</i> parurent, leur auteur était
-encore rangé dans l’école naturaliste, et on sait assez que ladite
-école se butait alors à la mauvaise volonté avouée de toute la critique
-officielle.</p>
-
-<hr class="small" />
-
-<h2 id="table_des_matieres">TABLE DES MATIÈRES.</h2>
-
-<table summary="table_des_chapitres" border="0">
- <colgroup span="2">
- <col width="80%" />
- <col width="20%" />
- </colgroup>
- <tbody>
- <tr>
- <td class="tdltop">&nbsp;</td>
- <td class="tdrtop">Pages.</td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">La Bécasse.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">1</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Ce cochon de Morin.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">9</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">La Folle.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">35</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Pierrot.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">45</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Menuet.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">59</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">La Peur.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_6">71</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Farce normande.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_7">85</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Les Sabots.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_8">97</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">La Rempailleuse.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_9">111</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">En mer.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_10">127</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Un Normand.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_11">141</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Le Testament.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_12">155</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Aux champs.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_13">167</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Un Coq chanta.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_14">181</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Un Fils.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_15">193</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Saint-Antoine.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_16">215</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">L’Aventure de Walter Schnaffs.</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_17">233</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">La Tombe (<i>inédit</i>).</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_18">251</a></td>
- </tr>
- <tr>
- <td class="tdltop">Notes d’un voyageur (<i>inédit</i>).</td>
- <td class="tdrtop"><a href="#ch_19">261</a></td>
- </tr>
- </tbody>
-</table>
-
-<hr class="small2" />
-
-<div class="tnote" id="note_au_lecteur">
- <h2>Au lecteur</h2>
-
- <p class="line">~~~~~</p>
-
- <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité
- la version originale.</p>
-
- <p>La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections
- mineures.</p>
-
- <p>L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
- Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale" >souris</ins> sur
- le mot pour voir le texte original.</p>
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassan
- - volume 06, by Guy de Maupassant
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 6 ***
-
-***** This file should be named 51266-h.htm or 51266-h.zip *****
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-
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-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
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-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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-
-
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