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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: OEuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 06 - -Author: Guy de Maupassant - -Release Date: February 22, 2016 [EBook #51266] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 6 *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur - - Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale. - - La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures. - - L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - La liste des modifications se trouve à la fin du texte. - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - DE - GUY DE MAUPASSANT - - - - - LA PRÉSENTE ÉDITION - DES - ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT - - A ÉTÉ TIRÉE - - PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE - - EN VERTU D'UNE AUTORISATION - DE M. LE GARDE DES SCEAUX - - EN DATE DU 30 JANVIER 1902. - - - IL A ÉTÉ TIRÉ À PART - - 100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE - - SAVOIR: - - 60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien. - 20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial. - 20 exemplaires (81 à 100) sur chine. - - _Le texte de ce volume - est conforme à celui de l'édition originale_: Contes de la Bécasse. - _Paris, Ed. Rouveyre et G. Blond, 1883, - avec addition de_: - La Tombe, Notes d'un Voyageur (_inédits_). - - - - - ŒUVRES COMPLÈTES - DE - GUY DE MAUPASSANT - - - - - CONTES - DE - LA BÉCASSE - - LA TOMBE.--NOTES D'UN VOYAGEUR - - - PARIS - - LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17 - - MDCCCCVIII - - _Tous droits réservés._ - - - - -LA BÉCASSE. - - -LE vieux baron des Ravots avait été pendant quarante ans le roi des -chasseurs de sa province. Mais, depuis cinq à six années, une paralysie -des jambes le clouait à son fauteuil, et il ne pouvait plus que tirer -des pigeons de la fenêtre de son salon ou du haut de son grand perron. - -Le reste du temps il lisait. - -C'était un homme de commerce aimable chez qui était resté beaucoup de -l'esprit lettré du dernier siècle. Il adorait les contes, les petits -contes polissons, et aussi les histoires vraies arrivées dans son -entourage. Dès qu'un ami entrait chez lui, il demandait: - ---Eh bien, quoi de nouveau? - -Et il savait interroger à la façon d'un juge d'instruction. - -Par les jours de soleil il faisait rouler devant la porte son large -fauteuil pareil à un lit. Un domestique, derrière son dos, tenait -les fusils, les chargeait et les passait à son maître; un autre -valet, caché dans un massif, lâchait un pigeon de temps en temps, à -des intervalles irréguliers, pour que le baron ne fût pas prévenu et -demeurât en éveil. - -Et, du matin au soir, il tirait les oiseaux rapides, se désolant quand -il s'était laissé surprendre, et riant aux larmes quand la bête tombait -d'aplomb ou faisait quelque culbute inattendue et drôle. Il se tournait -alors vers le garçon qui chargeait les armes, et il demandait, en -suffoquant de gaieté: - ---Y est-il, celui-là, Joseph! As-tu vu comme il est descendu? - -Et Joseph répondait invariablement: - ---Oh! monsieur le baron ne les manque pas. - -A l'automne, au moment des chasses, il invitait, comme à l'ancien -temps, ses amis, et il aimait entendre au loin les détonations. Il -les comptait, heureux quand elles se précipitaient. Et, le soir, il -exigeait de chacun le récit fidèle de sa journée. - -Et on restait trois heures à table en racontant des coups de fusil. - -C'étaient d'étranges et invraisemblables aventures, où se complaisait -l'humeur hâbleuse des chasseurs. Quelques-unes avaient fait date et -revenaient régulièrement. L'histoire d'un lapin que le petit vicomte de -Bourril avait manqué dans son vestibule les faisait se tordre chaque -année de la même façon. Toutes les cinq minutes un nouvel orateur -prononçait: - ---J'entends: «Birr! birr!» et une compagnie magnifique me part à dix -pas. J'ajuste: pif! paf! j'en vois tomber une pluie, une vraie pluie. -Il y en avait sept! - -Et tous, étonnés, mais réciproquement crédules, s'extasiaient. - -Mais il existait dans la maison une vieille coutume, appelée le «conte -de la Bécasse». - -Au moment du passage de cette reine des gibiers, la même cérémonie -recommençait à chaque dîner. - -Comme ils adoraient l'incomparable oiseau, on en mangeait tous les -soirs un par convive; mais on avait soin de laisser dans un plat toutes -les têtes. - -Alors le baron, officiant comme un évêque, se faisait apporter sur une -assiette un peu de graisse, oignait avec soin les têtes précieuses en -les tenant par le bout de la mince aiguille qui leur sert de bec. Une -chandelle allumée était posée près de lui, et tout le monde se taisait, -dans l'anxiété de l'attente. - -Puis il saisissait un des crânes ainsi préparés, le fixait sur une -épingle, piquait l'épingle sur un bouchon, maintenait le tout en -équilibre au moyen de petits bâtons croisés comme des balanciers, -et plantait délicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en -manière de tourniquet. - -Tous les convives comptaient ensemble, d'une voix forte: - ---Une,--deux,--trois. - -Et le baron, d'un coup de doigt, faisait vivement pivoter ce joujou. - -Celui des invités que désignait, en s'arrêtant, le long bec pointu -devenait maître de toutes les têtes, régal exquis qui faisait loucher -ses voisins. - -Il les prenait une à une et les faisait griller sur la chandelle. La -graisse crépitait, la peau rissolée fumait, et l'élu du hasard croquait -le crâne suiffé en le tenant par le nez et en poussant des exclamations -de plaisir. - -Et chaque fois les dîneurs, levant leurs verres, buvaient à sa santé. - -Puis, quand il avait achevé le dernier, il devait, sur l'ordre du -baron, conter une histoire pour indemniser les déshérités. - -Voici quelques-uns de ces récits: - - - _La Bécasse_ a paru (faisant un tout avec _La Folle_) dans _le - Gaulois_ du mardi 5 décembre 1882. - - - - -CE COCHON DE MORIN. - - _A M. Oudinot._ - - -I - -ÇA, mon ami, dis-je à Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre -mots, «ce cochon de Morin». Pourquoi, diable, n'ai-je jamais entendu -parler de Morin sans qu'on le traitât de «cochon»? - -Labarbe, aujourd'hui député, me regarda avec des yeux de chat-huant. -«Comment, tu ne sais pas l'histoire de Morin, et tu es de la Rochelle?» - -J'avouai que je ne savais pas l'histoire de Morin. Alors Labarbe se -frotta les mains et commença son récit. - -«Tu as connu Morin, n'est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin -de mercerie sur le quai de la Rochelle? - ---«Oui, parfaitement. - ---«Eh bien, sache qu'en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours -à Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous prétexte de -renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un -commerçant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu -dans le sang. Tous les soirs des spectacles, des frôlements de femmes, -une continuelle excitation d'esprit. On devient fou. On ne voit plus -que danseuses en maillot, actrices décolletées, jambes rondes, épaules -grasses, tout cela presque à portée de la main, sans qu'on ose ou -qu'on puisse y toucher. C'est à peine si on goûte, une fois ou deux, à -quelques mets inférieurs. Et l'on s'en va, le cœur encore tout secoué, -l'âme émoustillée, avec une espèce de démangeaison de baisers qui vous -chatouillent les lèvres. - -Morin se trouvait dans cet état, quand il prit son billet pour la -Rochelle par l'express de 8 h. 40 du soir. Et il se promenait plein de -regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer -d'Orléans, quand il s'arrêta net devant une jeune femme qui embrassait -une vieille dame. Elle avait relevé sa voilette, et Morin, ravi, -murmura: «Bigre, la belle personne!» - -Quand elle eut fait ses adieux à la vieille, elle entra dans la salle -d'attente, et Morin la suivit; puis elle passa sur le quai, et Morin la -suivit encore; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit -toujours. - -Il y avait peu de voyageurs pour l'express. La locomotive siffla; le -train partit. Ils étaient seuls. - -Morin la dévorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf à vingt ans; -elle était blonde, grande, d'allure hardie. Elle roula autour de ses -jambes une couverture de voyage, et s'étendit sur les banquettes pour -dormir. - -Morin se demandait: «Qui est-ce?» Et mille suppositions, mille projets -lui traversaient l'esprit. Il se disait: «On raconte tant d'aventures -de chemin de fer. C'en est une peut-être qui se présente pour moi. Qui -sait? une bonne fortune est si vite arrivée. Il me suffirait peut-être -d'être audacieux. N'est-ce pas Danton qui disait: «De l'audace, de -l'audace, et toujours de l'audace.» Si ce n'est pas Danton, c'est -Mirabeau. Enfin, qu'importe. Oui, mais je manque d'audace, voilà le -hic. Oh! Si on savait, si on pouvait lire dans les âmes! Je parie -qu'on passe tous les jours, sans s'en douter, à côté d'occasions -magnifiques. Il lui suffirait d'un geste pourtant pour m'indiquer -qu'elle ne demande pas mieux...» - -Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe. -Il imaginait une entrée en rapport chevaleresque, des petits services -qu'il lui rendait, une conversation vive, galante, finissait par une -déclaration qui finissait par... par ce que tu penses. - -Mais ce qui lui manquait toujours, c'était le début, le prétexte. Et -il attendait une circonstance heureuse, le cœur ravagé, l'esprit sens -dessus dessous. - -La nuit cependant s'écoulait et la belle enfant dormait toujours, -tandis que Morin méditait sa chute. Le jour parut, et bientôt le soleil -lança son premier rayon, un long rayon clair venu du bout de l'horizon, -sur le doux visage de la dormeuse. - -Elle s'éveilla, s'assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit. -Elle sourit en femme heureuse, d'un air engageant et gai. Morin -tressaillit. Pas de doute, c'était pour lui ce sourire-là, c'était bien -une invitation discrète, le signal rêvé qu'il attendait. Il voulait -dire, ce sourire: «Êtes-vous bête, êtes-vous niais, êtes-vous jobard, -d'être resté là, comme un pieu, sur votre siège depuis hier soir. - -«Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante? Et vous demeurez comme -ça toute une nuit en tête à tête avec une jolie femme sans rien oser, -grand sot.» - -Elle souriait toujours en le regardant; elle commençait même à rire; et -il perdait la tête, cherchant un mot de circonstance, un compliment, -quelque chose à dire enfin, n'importe quoi. Mais il ne trouvait rien, -rien. Alors, saisi d'une audace de poltron, il pensa: «Tant pis, je -risque tout»; et brusquement, sans crier «gare», il s'avança, les mains -tendues, les lèvres gourmandes, et, la saisissant à pleins bras, il -l'embrassa. - -D'un bond elle fut debout criant: «Au secours», hurlant d'épouvante. -Et elle ouvrit la portière, elle agita ses bras dehors, folle de peur, -essayant de sauter, tandis que Morin éperdu, persuadé qu'elle allait se -précipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en bégayant: «Madame... -oh!... madame.» - -Le train ralentit sa marche, s'arrêta. Deux employés se précipitèrent -aux signaux désespérés de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en -balbutiant: «Cet homme a voulu... a voulu... me... me...» Et elle -s'évanouit. - -On était en gare de Mauzé. Le gendarme présent arrêta Morin. - -Quand la victime de sa brutalité eut repris connaissance, elle fit sa -déclaration. L'autorité verbalisa. Et le pauvre mercier ne put regagner -son domicile que le soir, sous le coup d'une poursuite judiciaire pour -outrage aux bonnes mœurs dans un lieu public. - - -II - -J'étais alors rédacteur en chef du _Fanal des Charentes_; et je voyais -Morin, chaque soir, au Café du commerce. - -Dès le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que -faire. Je ne lui cachai pas mon opinion: «Tu n'es qu'un cochon. On ne -se conduit pas comme ça.» - -Il pleurait; sa femme l'avait battu; et il voyait son commerce ruiné, -son nom dans la boue, déshonoré, ses amis, indignés, ne le saluant -plus. Il finit par me faire pitié, et j'appelai mon collaborateur -Rivet, un petit homme goguenard et de bon conseil, pour prendre ses -avis. - -Il m'engagea à voir le procureur impérial, qui était de mes amis. Je -renvoyai Morin chez lui et je me rendis chez ce magistrat. - -J'appris que la femme outragée était une jeune fille, Mlle Henriette -Bonnel, qui venait de prendre à Paris ses brevets d'institutrice et -qui, n'ayant plus ni père ni mère, passait ses vacances chez son oncle -et sa tante, braves petits bourgeois de Mauzé. - -Ce qui rendait grave la situation de Morin, c'est que l'oncle avait -porté plainte. Le ministère public consentait à laisser tomber -l'affaire si cette plainte était retirée. Voilà ce qu'il fallait -obtenir. - -Je retournai chez Morin. Je le trouvai dans son lit, malade d'émotion -et de chagrin. Sa femme, une grande gaillarde osseuse et barbue, le -maltraitait sans repos. Elle m'introduisit dans la chambre en me criant -par la figure: «Vous venez voir ce cochon de Morin? Tenez, le voilà, le -coco!» - -Et elle se planta devant le lit, les poings sur les hanches. J'exposai -la situation; et il me supplia d'aller trouver la famille. La mission -était délicate; cependant je l'acceptai. Le pauvre diable ne cessait de -répéter: «Je t'assure que je ne l'ai pas même embrassée, non, pas même. -Je te le jure!» - -Je répondis: «C'est égal, tu n'es qu'un cochon.» Et je pris mille -francs qu'il m'abandonna pour les employer comme je le jugerais -convenable. - -Mais comme je ne tenais pas à m'aventurer seul dans la maison des -parents, je priai Rivet de m'accompagner. Il y consentit, à la -condition qu'on partirait immédiatement, car il avait, le lendemain -dans l'après-midi, une affaire urgente à la Rochelle. - -Et, deux heures plus tard, nous sonnions à la porte d'une jolie -maison de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C'était -elle assurément. Je dis tout bas à Rivet: «Sacrebleu, je commence à -comprendre Morin.» - -L'oncle, M. Tonnelet, était justement un abonné du _Fanal_, un fervent -coreligionnaire politique qui nous reçut à bras ouverts, nous félicita, -nous congratula, nous serra les mains, enthousiasmé d'avoir chez lui -les deux rédacteurs de son journal. Rivet me souffla dans l'oreille: -«Je crois que nous pourrons arranger l'affaire de ce cochon de Morin.» - -La nièce s'était éloignée; et j'abordai la question délicate. J'agitai -le spectre du scandale; je fis valoir la dépréciation inévitable que -subirait la jeune personne après le bruit d'une pareille affaire; car -on ne croirait jamais à un simple baiser. - -Le bonhomme semblait indécis; mais il ne pouvait rien décider sans sa -femme qui ne rentrerait que tard dans la soirée. Tout à coup il poussa -un cri de triomphe: «Tenez, j'ai une idée excellente. Je vous tiens, je -vous garde. Vous allez dîner et coucher ici tous les deux; et, quand ma -femme sera revenue, j'espère que nous nous entendrons.» - -Rivet résistait; mais le désir de tirer d'affaire ce cochon de Morin le -décida; et nous acceptâmes l'invitation. - -L'oncle se leva, radieux, appela sa nièce, et nous proposa une -promenade dans sa propriété en proclamant: «A ce soir les affaires -sérieuses.» - -Rivet et lui se mirent à parler politique. - -Quant à moi, je me trouvai bientôt à quelques pas en arrière, à côté de -la jeune fille. Elle était vraiment charmante, charmante! - -Avec des précautions infinies, je commençai à lui parler de son -aventure pour tâcher de m'en faire une alliée. - -Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde; elle m'écoutait de -l'air d'une personne qui s'amuse beaucoup. - -Je lui disais: «Songez donc, mademoiselle, à tous les ennuis que vous -aurez. Il vous faudra comparaître devant le tribunal, affronter -les regards malicieux, parler en face de tout ce monde, raconter -publiquement cette triste scène du wagon. Voyons, entre nous, -n'auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre à sa place -ce polisson sans appeler les employés; et de changer simplement de -voiture.» - -Elle se mit à rire. «C'est vrai ce que vous dites! mais que -voulez-vous? J'ai eu peur; et, quand on a peur, on ne raisonne plus. -Après avoir compris la situation, j'ai bien regretté mes cris; mais il -était trop tard. Songez aussi que cet imbécile s'est jeté sur moi comme -un furieux, sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais -même pas ce qu'il me voulait.» - -Elle me regardait en face, sans être troublée ou intimidée. Je me -disais: «Mais c'est une gaillarde; cette fille. Je comprends que ce -cochon de Morin se soit trompé.» - -Je repris, en badinant: «Voyons, mademoiselle, avouez qu'il était -excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d'une aussi -belle personne que vous sans éprouver le désir absolument légitime de -l'embrasser.» - -Elle rit plus fort, toutes les dents au vent: «Entre le désir et -l'action, monsieur, il y a place pour le respect.» - -La phrase était drôle, bien que peu claire. Je demandai brusquement: -«Eh bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant; qu'est-ce que -vous feriez?» - -Elle s'arrêta pour me considérer du haut en bas, puis elle dit, -tranquillement: «Oh, vous, ce n'est pas la même chose.» - -Je le savais bien, parbleu, que ce n'était pas la même chose, puisqu'on -m'appelait dans toute la province «le beau Labarbe». J'avais trente -ans, alors, mais je demandai: «Pourquoi ça?» - -Elle haussa les épaules, et répondit: «Tiens! parce que vous n'êtes pas -aussi bête que lui.» Puis elle ajouta, en me regardant en dessous: «Ni -aussi laid.» - -Avant qu'elle eût pu faire un mouvement pour m'éviter, je lui avais -planté un bon baiser sur la joue. Elle sauta de côté, mais trop tard. -Puis elle dit: «Eh bien vous n'êtes pas gêné non plus, vous. Mais ne -recommencez pas ce jeu-là.» - -Je pris un air humble et je dis à mi-voix: «Oh! mademoiselle, quant à -moi, si j'ai un désir au cœur, c'est de passer devant un tribunal -pour la même cause que Morin.» - -Elle demanda à son tour: «Pourquoi ça?» Je la regardai au fond des yeux -sérieusement. «Parce que vous êtes une des plus belles créatures qui -soient; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire, -que d'avoir voulu vous violenter. Parce qu'on dirait après vous avoir -vue: «Tiens, Labarbe n'a pas volé ce qui lui arrive, mais il a eu de la -chance tout de même.» - -Elle se remit à rire de tout son cœur. - -«Êtes-vous drôle?» Elle n'avait pas fini le mot «_drôle_» que je la -tenais à pleins bras et je lui jetais des baisers voraces partout où -je trouvais une place, dans les cheveux, sur le front, sur les yeux, -sur la bouche parfois, sur les joues, par toute la tête, dont elle -découvrait toujours malgré elle un coin pour garantir les autres. - -A la fin, elle se dégagea, rouge et blessée. «Vous êtes un grossier, -monsieur, et vous me faites repentir de vous avoir écouté.» - -Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant: «Pardon, pardon, -mademoiselle. Je vous ai blessée; j'ai été brutal! Ne m'en voulez pas. -Si vous saviez?...» Je cherchais vainement une excuse. - -Elle prononça, au bout d'un moment: «Je n'ai rien à savoir, monsieur.» - -Mais j'avais trouvé; je m'écriai: «Mademoiselle, voici un an que je -vous aime!» - -Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris: «Oui, -mademoiselle, écoutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien -de lui. Peu m'importe qu'il aille en prison et devant les tribunaux. -Je vous ai vue ici l'an passé, vous étiez là-bas, devant la grille. -J'ai reçu une secousse en vous apercevant et votre image ne m'a plus -quitté. Croyez-moi, ou ne me croyez pas, peu m'importe. Je vous ai -trouvée adorable; votre souvenir me possédait; j'ai voulu vous revoir; -j'ai saisi le prétexte de cette bête de Morin; et me voici. Les -circonstances m'ont fait passer les bornes; pardonnez-moi, je vous en -supplie, pardonnez-moi.» - -Elle guettait la vérité dans mon regard, prête à sourire de nouveau; et -elle murmura: «Blagueur.» - -Je levai la main, et, d'un ton sincère (je crois même que j'étais -sincère): «Je vous jure que je ne mens pas.» - -Elle dit simplement: «Allons donc.» - -Nous étions seuls, tout seuls, Rivet et l'oncle ayant disparu dans les -allées tournantes; et je lui fis une vraie déclaration, longue, douce, -en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle écoutait cela comme -une chose agréable et nouvelle, sans bien savoir ce qu'elle en devait -croire. - -Je finissais par me sentir troublé; par penser ce que je disais; -j'étais pâle, oppressé, frissonnant; et, doucement, je lui pris la -taille. - -Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux frisés de l'oreille. -Elle semblait morte tant elle était rêveuse. - -Puis sa main rencontra la mienne et la serra; je pressai lentement sa -taille d'une étreinte tremblante et toujours grandissante; elle ne -remuait plus du tout; j'effleurais sa joue de ma bouche; et tout à coup -mes lèvres, sans chercher, trouvèrent les siennes. Ce fut un long, long -baiser; et il aurait encore duré longtemps; si je n'avais entendu «hum, -hum» à quelques pas derrière moi. - -Elle s'enfuit à travers un massif. Je me retournai et j'aperçus Rivet -qui me rejoignait. - -Il se campa au milieu du chemin; et sans rire: «Eh bien! c'est comme -ça que tu arranges l'affaire de ce cochon de Morin.» - -Je répondis avec fatuité: «On fait ce qu'on peut, mon cher. Et l'oncle? -Qu'en as-tu obtenu? Moi, je réponds de la nièce.» - -Rivet déclara: «J'ai été moins heureux avec l'oncle.» - -Et je lui pris le bras pour rentrer. - - -III - -Le dîner acheva de me faire perdre la tête. J'étais à côté d'elle et ma -main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe; mon pied pressait -son pied; nos regards se joignaient, se mêlaient. - -On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l'âme -toutes les tendresses qui me montaient du cœur. Je la tenais serrée -contre moi, l'embrassant à tout moment, mouillant mes lèvres aux -siennes. Devant nous, l'oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les -suivaient gravement sur le sable des chemins. - -On rentra. Et bientôt l'employé du télégraphe apporta une dépêche de la -tante annonçant qu'elle ne reviendrait que le lendemain matin, à sept -heures, par le premier train. - -L'oncle dit: «Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres à ces -messieurs.» On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous -conduisit d'abord dans l'appartement de Rivet, et il me souffla dans -l'oreille: «Pas de danger qu'elle nous ait menés chez toi d'abord.» -Puis elle me guida vers mon lit. Dès qu'elle fut seule avec moi, je -la saisis de nouveau dans mes bras, tâchant d'affoler sa raison et -de culbuter sa résistance. Mais, quand elle se sentit tout près de -défaillir, elle s'enfuit. - -Je me glissais entre mes draps, très contrarié, très agité, et très -penaud, sachant bien que je ne dormirais guère, cherchant quelle -maladresse j'avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte. - -Je demandai: «Qui est là?» - -Une voix légère répondit: «Moi.» - -Je me vêtis à la hâte; j'ouvris; elle entra. «J'ai oublié, dit-elle, de -vous demander ce que vous prenez le matin: du chocolat, du thé, ou du -café?» - -Je l'avais enlacée impétueusement, la dévorant de caresses, bégayant: -«Je prends... je prends... je prends...» Mais elle me glissa entre les -bras, souffla ma lumière et disparut. - -Je restai seul, furieux, dans l'obscurité, cherchant des allumettes, -n'en trouvant pas. J'en découvris enfin et je sortis dans le corridor, -à moitié fou, mon bougeoir à la main. - -Qu'allais-je faire? Je ne raisonnais plus; je voulais la trouver; je -la voulais. Et je fis quelques pas sans réfléchir à rien. Puis je -pensai brusquement: «Mais si j'entre chez l'oncle? que dirais-je?...» -Et je demeurai immobile, le cerveau vide, le cœur battant. Au bout -de plusieurs secondes, la réponse me vint: «Parbleu je dirai que je -cherchais la chambre de Rivet pour lui parler d'une chose urgente.» - -Et je me mis à inspecter les portes, m'efforçant de découvrir la -sienne, à elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard je pris une -clef que je tournai. J'ouvris, j'entrai... Henriette, assise dans son -lit, effarée, me regardait. - -Alors je poussai doucement le verrou; et, m'approchant sur la pointe -des pieds, je lui dis: «J'ai oublié, mademoiselle, de vous demander -quelque chose à lire.» Elle se débattait; mais j'ouvris bientôt le -livre que je cherchais. Je n'en dirai pas le titre. C'était vraiment le -plus merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes. - -Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon -gré; et j'en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s'usèrent -jusqu'au bout. - -Puis, après l'avoir remerciée, je regagnais, à pas de loup, ma chambre, -quand une main brutale m'arrêta; et une voix, celle de Rivet, me -chuchota dans le nez: «Tu n'as donc pas fini d'arranger l'affaire de ce -cochon de Morin?» - -Dès sept heures du matin elle m'apportait elle-même une tasse de -chocolat. Je n'en ai jamais bu de pareil. Un chocolat à s'en faire -mourir, moelleux, velouté, parfumé, grisant. Je ne pouvais ôter ma -bouche des bords délicieux de sa tasse. - -A peine la jeune fille était-elle sortie que Rivet entra. Il semblait -un peu nerveux, agacé comme un homme qui n'a guère dormi, il me dit -d'un ton maussade: «Si tu continues, tu sais, tu finiras par gâter -l'affaire de ce cochon de Morin.» - -A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves -gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux -pauvres du pays. - -Alors on voulut nous retenir à passer la journée. On organiserait même -une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette derrière le -dos de ses parents me faisait des signes de tête: «Oui, restez donc.» -J'acceptais, mais Rivet s'acharna à s'en aller. - -Je le pris à part; je le priai, je le sollicitai; je lui disais: -«Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi.» Mais il semblait -exaspéré et me répétait dans la figure: «J'en ai assez, entends-tu, de -l'affaire de ce cochon de Morin.» - -Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus -durs de ma vie. J'aurais bien arrangé cette affaire-là pendant toute -mon existence. - -Dans le wagon, après les énergiques et muettes poignées de main des -adieux, je dis à Rivet: «Tu n'es qu'une brute.» Il répondit: «Mon -petit, tu commençais à m'agacer bougrement.» - -En arrivant aux bureaux du _Fanal_, j'aperçus une foule qui nous -attendait... On cria dès qu'on nous vit: «Eh bien, avez-vous arrangé -l'affaire de ce cochon de Morin?» - -Tout la Rochelle en était troublé. Rivet, dont la mauvaise humeur -s'était dissipée en route, eut grand'peine à ne pas rire en déclarant: -«Oui, c'est fait, grâce à Labarbe.» - -Et nous allâmes chez Morin. - -Il était étendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et -des compresses d'eau froide sur le crâne, défaillant d'angoisse. Et -il toussait sans cesse, d'une petite toux d'agonisant, sans qu'on sût -d'où lui était venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de -tigresse prête à le dévorer. - -Dès qu'il nous aperçut, il eut un tremblement qui lui secouait les -poignets et les genoux. Je dis: «C'est arrangé, salaud, mais ne -recommence pas.» - -Il se leva, suffoquant, me prit les mains, les baisa comme celles d'un -prince, pleura, faillit perdre connaissance, embrassa Rivet, embrassa -même Mme Morin qui le rejeta d'une poussée dans son fauteuil. - -Mais il ne se remit jamais de ce coup-là, son émotion avait été trop -brutale. - -On ne l'appelait plus dans toute la contrée que «ce cochon de Morin», -et cette épithète le traversait comme un coup d'épée chaque fois qu'il -l'entendait. - -Quand un voyou dans la rue criait: «Cochon», il se retournait la tête -par instinct. Ses amis le criblaient de plaisanteries horribles, lui -demandant, chaque fois qu'ils mangeaient du jambon: «Est-ce du tien?» - -Il mourut deux ans plus tard. - -Quant à moi, me présentant à la députation, en 1875, j'allai faire une -visite intéressée au nouveau notaire de Tousserre, Me Belloncle. Une -grande femme opulente et belle me reçut. - -«Vous ne me reconnaissez pas? dit-elle.» Je balbutiai: «Mais... non... -madame.» - ---«Henriette Bonnel.» - ---«Ah!»--Et je me sentis devenir pâle. - -Elle semblait parfaitement à son aise, et souriait en me regardant. - -Dès qu'elle m'eut laissé seul avec son mari, il me prit les mains, les -serrant à les broyer: «Voici longtemps, cher monsieur, que je veux -aller vous voir. Ma femme m'a tant parlé de vous. Je sais... oui, je -sais en quelle circonstance douloureuse vous l'avez connue, je sais -aussi comme vous avez été parfait, plein de délicatesse, de tact, de -dévouement dans l'affaire...» Il hésita, puis prononça plus bas, comme -s'il eût articulé un mot grossier «... Dans l'affaire de ce cochon de -Morin.» - - - NOTE. - - _Ce Cochon de Morin_ a paru dans _le Gil Blas_ du mardi 21 novembre - 1882, sous la signature: MAUFRIGNEUSE. - - Quelques modifications de détail: le texte du _Gil Blas_ est plus - court que celui du livre; les faits sont les mêmes, la nouvelle se - développe avec les mêmes incidents, mais les chapitres II et III ont - été particulièrement revus par l'auteur, qui s'est appliqué à donner - à ses personnages une attitude plus comique. - - - - -LA FOLLE. - - _A Robert de Bonnières._ - - -TENEZ, dit M. Mathieu d'Endolin, les bécasses me rappellent une bien -sinistre anecdote de la guerre. - -Vous connaissez ma propriété dans le faubourg de Cormeil. Je l'habitais -au moment de l'arrivée des Prussiens. - -J'avais alors pour voisine une espèce de folle, dont l'esprit s'était -égaré sous les coups du malheur. Jadis, à l'âge de vingt-cinq ans, -elle avait perdu, en un seul mois, son père, son mari et son enfant -nouveau-né. - -Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient -presque toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte. - -La pauvre jeune femme, foudroyée par le chagrin, prit le lit, délira -pendant six semaines. Puis, une sorte de lassitude calme succédant à -cette crise violente, elle resta sans mouvement, mangeant à peine, -remuant seulement les yeux. Chaque fois qu'on voulait la faire lever, -elle criait comme si on l'eût tuée. On la laissa donc toujours couchée, -ne la tirant de ses draps que pour les soins de sa toilette et pour -retourner ses matelas. - -Une vieille bonne restait près d'elle, la faisant boire de temps -en temps ou mâcher un peu de viande froide. Que se passait-il dans -cette âme désespérée? On ne le sut jamais; car elle ne parla plus. -Songeait-elle aux morts? Rêvassait-elle tristement, sans souvenir -précis? Ou bien sa pensée anéantie restait-elle immobile comme de l'eau -sans courant? - -Pendant quinze années, elle demeura ainsi fermée et inerte. - -La guerre vint; et, dans les premiers jours de décembre, les Prussiens -pénétrèrent à Cormeil. - -Je me rappelle cela comme d'hier. Il gelait à fendre les pierres; et -j'étais étendu moi-même dans un fauteuil, immobilisé par la goutte, -quand j'entendis le battement lourd et rythmé de leurs pas. De ma -fenêtre, je les vis passer. - -Ils défilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de -pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distribuèrent leurs -hommes aux habitants. J'en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait -douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru. - -Pendant les premiers jours tout se passa normalement. On avait dit à -l'officier d'à côté que la dame était malade; et il ne s'en inquiéta -guère. Mais bientôt cette femme qu'on ne voyait jamais l'irrita. Il -s'informa de la maladie; on répondit que son hôtesse était couchée -depuis quinze ans par suite d'un violent chagrin. Il n'en crut rien -sans doute, et s'imagina que la pauvre insensée ne quittait pas son lit -par fierté, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et -ne les point frôler. - -Il exigea qu'elle le reçût; on le fit entrer dans sa chambre. Il -demanda, d'un ton brusque: - ---Je vous prierai, matame, de fous lever et de tescentre pour qu'on -fous foie. - -Elle tourna vers lui ses yeux vagues, ses yeux vides, et ne répondit -pas. - -Il reprit: - ---Che ne tolérerai bas d'insolence. Si fous ne fous levez bas de ponne -folonté, che trouferai pien un moyen de fous faire bromener toute seule. - -Elle ne fit pas un geste, toujours immobile comme si elle ne l'eût pas -vu. - -Il rageait, prenant ce silence calme pour une marque de mépris suprême. -Et il ajouta: - ---Si fous n'êtes pas tescentue temain... - -Puis il sortit. - - -Le lendemain la vieille bonne, éperdue, la voulut habiller; mais la -folle se mit à hurler en se débattant. L'officier monta bien vite; et -la servante, se jetant à ses genoux, cria: - ---Elle ne veut pas, monsieur, elle ne veut pas. Pardonnez-lui; elle est -si malheureuse. - -Le soldat restait embarrassé, n'osant, malgré sa colère, la faire tirer -du lit par ses hommes. Mais soudain il se mit à rire et donna des -ordres en allemand. - -Et bientôt on vit sortir un détachement qui soutenait un matelas comme -on porte un blessé. Dans ce lit qu'on n'avait point défait, la folle, -toujours silencieuse, restait tranquille, indifférente aux événements -tant qu'on la laissait couchée. Un homme par derrière portait un paquet -de vêtements féminins. - -Et l'officier prononça en se frottant les mains: - ---Nous ferrons pien si fous ne poufez bas fous hapiller toute seule et -faire une bétite bromenate. - -Puis on vit s'éloigner le cortège dans la direction de la forêt -d'Imauville. - -Deux heures plus tard les soldats revinrent tout seuls. - -On ne revit pas la folle. Qu'en avaient-ils fait? Où l'avaient-ils -portée! On ne le sut jamais. - - -La neige tombait maintenant jour et nuit, ensevelissant la plaine et -les bois sous un linceul de mousse glacée. Les loups venaient hurler -jusqu'à nos portes. - -La pensée de cette femme perdue me hantait; et je fis plusieurs -démarches auprès de l'autorité prussienne, afin d'obtenir des -renseignements. Je faillis être fusillé. - -Le printemps revint. L'armée d'occupation s'éloigna. La maison de ma -voisine restait fermée; l'herbe drue poussait dans les allées. - -La vieille bonne était morte pendant l'hiver. Personne ne s'occupait -plus de cette aventure; moi seul y songeais sans cesse. - -Qu'avaient-ils fait de cette femme? s'était-elle enfuie à travers les -bois! L'avait-on recueillie quelque part, et gardée dans un hôpital -sans pouvoir obtenir d'elle aucun renseignement. Rien ne venait alléger -mes doutes; mais, peu à peu, le temps apaisa le souci de mon cœur. - -Or, à l'automne suivant, les bécasses passèrent en masse; et, comme ma -goutte me laissait un peu de répit, je me traînai jusqu'à la forêt. -J'avais déjà tué quatre ou cinq oiseaux à long bec, quand j'en abattis -un qui disparut dans un fossé plein de branches. Je fus obligé d'y -descendre pour y ramasser ma bête. Je la trouvai tombée auprès d'une -tête de mort. Et brusquement le souvenir de la folle m'arriva dans la -poitrine comme un coup de poing. Bien d'autres avaient expiré dans -ces bois peut-être en cette année sinistre; mais je ne sais pourquoi, -j'étais sûr, sûr, vous dis-je, que je rencontrais la tête de cette -misérable maniaque. - -Et soudain je compris, je devinai tout. Ils l'avaient abandonnée sur ce -matelas, dans la forêt froide et déserte; et, fidèle à son idée fixe, -elle s'était laissée mourir sous l'épais et léger duvet des neiges et -sans remuer le bras ou la jambe. - -Puis les loups l'avaient dévorée. - -Et les oiseaux avaient fait leur nid avec la laine de son lit déchiré. - -J'ai gardé ce triste ossement. Et je fais des vœux pour que nos fils -ne voient plus jamais de guerre. - - - _La Folle_ a paru (faisant un tout avec _La Bécasse_) dans _le - Gaulois_ du mardi 5 décembre 1882. - - - - -PIERROT. - - _A Henry Roujon._ - - -MME Lefèvre était une dame de campagne, une veuve, une de ces -demi-paysannes à rubans et à chapeaux falbalas, de ces personnes qui -parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et -cachent une âme de brute prétentieuse sous des dehors comiques et -chamarrés, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des -gants de soie écrue. - -Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommée -Rose. - -Les deux femmes habitaient une petite maison à volets verts, le long -d'une route, en Normandie, au centre du pays de Caux. - -Comme elles possédaient, devant l'habitation, un étroit jardin, elles -cultivaient quelques légumes. - -Or, une nuit, on leur vola une douzaine d'oignons. - -Dès que Rose s'aperçut du larcin, elle courut prévenir madame, qui -descendit en jupe de laine. Ce fut une désolation et une terreur. On -avait volé, volé Mme Lefèvre! Donc, on volait dans le pays, puis on -pouvait revenir. - -Et les deux femmes effarées contemplaient les traces de pas, -bavardaient, supposaient des choses: «Tenez, ils ont passé par là. Ils -ont mis leurs pieds sur le mur; ils ont sauté dans la plate-bande.» - -Et elles s'épouvantaient pour l'avenir. Comment dormir tranquilles -maintenant! - -Le bruit du vol se répandit. Les voisins arrivèrent, constatèrent, -discutèrent à leur tour; et les deux femmes expliquaient à chaque -nouveau venu leurs observations et leurs idées. - -Un fermier d'à côté leur offrit ce conseil: «Vous devriez avoir un -chien.» - -C'était vrai, cela; elles devraient avoir un chien, quand ce ne -serait que pour donner l'éveil. Pas un gros chien, Seigneur! Que -feraient-elles d'un gros chien! Il les ruinerait en nourriture. Mais un -petit chien (en Normandie, on prononce _quin_), un petit freluquet de -_quin_ qui jappe. - -Dès que tout le monde fut parti, Mme Lefèvre discuta longtemps cette -idée de chien. Elle faisait, après réflexion, mille objections, -terrifiée par l'image d'une jatte pleine de pâtée; car elle était de -cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des -centimes dans leur poche pour faire l'aumône ostensiblement aux pauvres -des chemins, et donner aux quêtes du dimanche. - -Rose, qui aimait les bêtes, apporta ses raisons et les défendit avec -astuce. Donc il fut décidé qu'on aurait un chien, un tout petit chien. - -On se mit à sa recherche, mais on n'en trouvait que des grands, des -avaleurs de soupe à faire frémir. L'épicier de Rolleville en avait bien -un, un tout petit; mais il exigeait qu'on le lui payât deux francs, -pour couvrir ses frais d'élevage. Mme Lefèvre déclara qu'elle voulait -bien nourrir un «quin», mais qu'elle n'en achèterait pas. - -Or, le boulanger, qui savait les événements, apporta, un matin, dans sa -voiture, un étrange petit animal tout jaune, presque sans pattes, avec -un corps de crocodile, une tête de renard et une queue en trompette, -un vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. Un client -cherchait à s'en défaire. Mme Lefèvre trouva fort beau ce roquet -immonde, qui ne coûtait rien. Rose l'embrassa, puis demanda comment on -le nommait. Le boulanger répondit: «Pierrot.» - -Il fut installé dans une vieille caisse à savon et on lui offrit -d'abord de l'eau à boire. Il but. On lui présenta ensuite un morceau de -pain. Il mangea. Mme Lefèvre, inquiète, eut une idée: «Quand il sera -bien accoutumé à la maison, on le laissera libre. Il trouvera à manger -en rôdant par le pays.» - -On le laissa libre, en effet, ce qui ne l'empêcha point d'être affamé. -Il ne jappait d'ailleurs que pour réclamer sa pitance; mais, dans ce -cas, il jappait avec acharnement. - -Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser -chaque nouveau venu, et demeurait absolument muet. - -Mme Lefèvre cependant s'était accoutumée à cette bête. Elle en arrivait -même à l'aimer, et à lui donner de sa main, de temps en temps, des -bouchées de pain trempées dans la sauce de son fricot. - -Mais elle n'avait nullement songé à l'impôt, et quand on lui réclama -huit francs,--huit francs, madame!--pour ce freluquet de _quin_ qui ne -jappait seulement point, elle faillit s'évanouir de saisissement. - -Il fut immédiatement décidé qu'on se débarrasserait de Pierrot. -Personne n'en voulut. Tous les habitants le refusèrent à dix lieues aux -environs. Alors on se résolut, faute d'autre moyen, à lui faire «piquer -du mas». - -«Piquer du mas», c'est «manger de la marne». On fait piquer du mas à -tous les chiens dont on veut se débarrasser. - -Au milieu d'une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou -plutôt un tout petit toit de chaume, posé sur le sol. C'est l'entrée de -la marnière. Un grand puits tout droit s'enfonce jusqu'à vingt mètres -sous terre, pour aboutir à une série de longues galeries de mines. - -On descend une fois par an dans cette carrière, à l'époque où l'on -marne les terres. Tout le reste du temps, elle sert de cimetière aux -chiens condamnés; et souvent, quand on passe auprès de l'orifice, des -hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels -lamentables montent jusqu'à vous. - -Les chiens des chasseurs et des bergers s'enfuient avec épouvante des -abords de ce trou gémissant; et, quand on se penche au-dessus, il sort -de là une abominable odeur de pourriture. - -Des drames affreux s'y accomplissent dans l'ombre. - -Quand une bête agonise depuis dix à douze jours dans le fond, nourrie -par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus -gros, plus vigoureux certainement, est précipité tout à coup. Ils sont -là, seuls, affamés, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent, -hésitent, anxieux. Mais la faim les presse: ils s'attaquent, luttent -longtemps, acharnés; et le plus fort mange le plus faible, le dévore -vivant. - -Quand il fut décidé qu'on ferait «piquer du mas» à Pierrot, on s'enquit -d'un exécuteur. Le cantonnier qui binait la route demanda dix sous pour -la course. Cela parut follement exagéré à Mme Lefèvre. Le goujat du -voisin se contentait de cinq sous; c'était trop encore; et, Rose ayant -fait observer qu'il valait mieux qu'elles le portassent elles-mêmes, -parce qu'ainsi il ne serait pas brutalisé en route et averti de son -sort, il fut résolu qu'elles iraient toutes les deux, à la nuit -tombante. - -On lui offrit, ce soir-là, une bonne soupe avec un doigt de beurre. Il -l'avala jusqu'à la dernière goutte; et, comme il remuait la queue de -contentement, Rose le prit dans son tablier. - -Elles allaient à grands pas, comme des maraudeuses, à travers la -plaine. Bientôt elles aperçurent la marnière et l'atteignirent; Mme -Lefèvre se pencha pour écouter si aucune bête ne gémissait.--Non--il -n'y en avait pas; Pierrot serait seul. Alors Rose qui pleurait, -l'embrassa, puis le lança dans le trou; et elles se penchèrent toutes -deux, l'oreille tendue. - -Elles entendirent d'abord un bruit sourd; puis la plainte aiguë, -déchirante, d'une bête blessée, puis une succession de petits cris de -douleur, puis des appels désespérés, des supplications de chien qui -implorait, la tête levée vers l'ouverture. - -Il jappait, oh! il jappait! - -Elles furent saisies de remords, d'épouvante, d'une peur folle et -inexplicable; et elles se sauvèrent en courant. Et, comme Rose allait -plus vite, Mme Lefèvre criait: «Attendez-moi, Rose, attendez-moi!» - -Leur nuit fut hantée de cauchemars épouvantables. - -Mme Lefèvre rêva qu'elle s'asseyait à table pour manger la soupe, mais, -quand elle découvrait la soupière, Pierrot était dedans. Il s'élançait -et la mordait au nez. - -Elle se réveilla et crut l'entendre japper encore. Elle écouta; elle -s'était trompée. - -Elle s'endormit de nouveau et se trouva sur une grande route, une route -interminable, qu'elle suivait. Tout à coup, au milieu du chemin, elle -aperçut un panier, un grand panier de fermier, abandonné; et ce panier -lui faisait peur. - -Elle finissait cependant par l'ouvrir, et Pierrot, blotti dedans, lui -saisissait la main, ne la lâchait plus; et elle se sauvait éperdue, -portant ainsi au bout du bras le chien suspendu, la gueule serrée. - -Au petit jour, elle se leva, presque folle, et courut à la marnière. - -Il jappait; il jappait encore, il avait jappé toute la nuit. Elle se -mit à sangloter et l'appela avec mille petits noms caressants. Il -répondit avec toutes les inflexions tendres de sa voix de chien. - -Alors elle voulut le revoir, se promettant de le rendre heureux jusqu'à -sa mort. - -Elle courut chez le puisatier chargé de l'extraction de la marne, et -elle lui raconta son cas. L'homme écoutait sans rien dire. Quand elle -eut fini, il prononça: «Vous voulez votre quin? Ce sera quatre francs.» - -Elle eut un sursaut; toute sa douleur s'envola du coup. - -«Quatre francs! vous vous en feriez mourir! quatre francs!» - -Il répondit: «Vous croyez que j'vas apporter mes cordes, mes -manivelles, et monter tout ça, et m'n aller là-bas avec mon garçon et -m'faire mordre encore par votre maudit quin, pour l'plaisir de vous le -r'donner? fallait pas l'jeter.» - -Elle s'en alla, indignée.--Quatre francs! - -Aussitôt rentrée, elle appela Rose et lui dit les prétentions du -puisatier. Rose, toujours résignée, répétait: «Quatre francs! c'est de -l'argent, madame.» - -Puis, elle ajouta: «Si on lui jetait à manger, à ce pauvre quin, pour -qu'il ne meure pas comme ça?» - -Mme Lefèvre approuva, toute joyeuse; et les voilà reparties, avec un -gros morceau de pain beurré. - -Elles le coupèrent par bouchées qu'elles lançaient l'une après l'autre, -parlant tour à tour à Pierrot. Et sitôt que le chien avait achevé un -morceau, il jappait pour réclamer le suivant. - -Elles revinrent le soir, puis le lendemain, tous les jours. Mais elles -ne faisaient plus qu'un voyage. - - -Or, un matin, au moment de laisser tomber la première bouchée, elles -entendirent tout à coup un aboiement formidable dans le puits. Ils -étaient deux! On avait précipité un autre chien, un gros! - -Rose cria: «Pierrot!» Et Pierrot jappa, jappa. Alors on se mit à jeter -la nourriture; mais, chaque fois elles distinguaient parfaitement une -bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu par son -compagnon, qui mangeait tout, étant le plus fort. - -Elles avaient beau spécifier: «C'est pour toi, Pierrot!» Pierrot, -évidemment, n'avait rien. - -Les deux femmes interdites, se regardaient; et Mme Lefèvre prononça -d'un ton aigre: «Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu'on -jettera là dedans. Il faut y renoncer.» - -Et, suffoquée à l'idée de tous ces chiens vivant à ses dépens, elle -s'en alla, emportant même ce qui restait du pain qu'elle se mit à -manger en marchant. - -Rose la suivit en s'essuyant les yeux du coin de son tablier bleu. - - - _Pierrot_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 9 octobre 1882. - - - - -MENUET. - - _A Paul Bourget._ - - -LES grands malheurs ne m'attristent guère, dit Jean Bridelle, un vieux -garçon qui passait pour sceptique. J'ai vu la guerre de bien près: -j'enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalités de la -nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d'horreur ou -d'indignation, mais ne nous donnent point ce pincement au cœur, ce -frisson qui vous passe dans le dos à la vue de certaines petites choses -navrantes. - -La plus violente douleur qu'on puisse éprouver, certes, est la perte -d'un enfant pour une mère, et la perte de la mère pour un homme. Cela -est violent, terrible, cela bouleverse et déchire; mais on guérit de -ces catastrophes comme des larges blessures saignantes. Or, certaines -rencontres, certaines choses entr'aperçues, devinées, certains -chagrins secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous -tout un monde douloureux de pensées, qui entr'ouvrent devant nous -brusquement la porte mystérieuse des souffrances morales, compliquées, -incurables, d'autant plus profondes qu'elles semblent bénignes, -d'autant plus cuisantes qu'elles semblent presque insaisissables, -d'autant plus tenaces qu'elles semblent factices, nous laissent à l'âme -comme une traînée de tristesse, un goût d'amertume, une sensation de -désenchantement dont nous sommes longtemps à nous débarrasser. - -J'ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d'autres -n'eussent point remarquées assurément, et qui sont entrées en moi comme -de longues et minces piqûres inguérissables. - -Vous ne comprendriez peut-être pas l'émotion qui m'est restée de ces -rapides impressions. Je ne vous en dirai qu'une. Elle est très vieille, -mais vive comme d'hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait -les frais de mon attendrissement. - -J'ai cinquante ans. J'étais jeune alors et j'étudiais le droit. Un -peu triste, un peu rêveur, imprégné d'une philosophie mélancolique, je -n'aimais guère les cafés bruyants, les camarades braillards, ni les -filles stupides. Je me levais tôt; et une de mes plus chères voluptés -était de me promener seul, vers huit heures du matin, dans la pépinière -du Luxembourg. - -Vous ne l'avez pas connue, vous autres, cette pépinière? C'était comme -un jardin oublié de l'autre siècle, un jardin joli comme un doux -sourire de vieille. Des haies touffues séparaient les allées étroites -et régulières, allées calmes entre deux murs de feuillage taillés -avec méthode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relâche -ces cloisons de branches; et, de place en place, on rencontrait des -parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangés comme -des collégiens en promenade, des sociétés de rosiers magnifiques ou des -régiments d'arbres à fruits. - -Tout un coin de ce ravissant bosquet était habité par les abeilles. -Leurs maisons de paille, savamment espacées sur des planches, ouvraient -au soleil leurs portes grandes comme l'entrée d'un dé à coudre; et -on rencontrait tout le long des chemins les mouches bourdonnantes et -dorées, vraies maîtresses de ce lieu pacifique, vraies promeneuses de -ces tranquilles allées en corridors. - -Je venais là presque tous les matins. Je m'asseyais sur un banc et -je lisais. Parfois je laissais retomber le livre sur mes genoux pour -rêver, pour écouter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini -de ces charmilles à la mode ancienne. - -Mais je m'aperçus bientôt que je n'étais pas seul à fréquenter ce lieu -dès l'ouverture des barrières, et je rencontrais parfois, nez à nez, au -coin d'un massif, un étrange petit vieillard. - -Il portait des souliers à boucles d'argent, une culotte à pont, une -redingote tabac d'Espagne, une dentelle en guise de cravate et un -invraisemblable chapeau gris à grands bords et à grands poils, qui -faisait penser au déluge. - -Il était maigre, fort maigre, anguleux, grimaçant et souriant. Ses yeux -vifs palpitaient, s'agitaient sous un mouvement continu des paupières; -et il avait toujours à la main une superbe canne à pommeau d'or qui -devait être pour lui quelque souvenir magnifique. - -Ce bonhomme m'étonna d'abord, puis m'intéressa outre mesure. Et je -le guettais à travers les murs de feuilles, je le suivais de loin, -m'arrêtant au détour des bosquets pour n'être point vu. - -Et voilà qu'un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit à -faire des mouvements singuliers: quelques petits bonds d'abord, -puis une révérence; puis il battit, de sa jambe grêle, un entrechat -encore alerte, puis il commença à pivoter galamment, sautillant, se -trémoussant d'une façon drôle, souriant comme devant un public, faisant -des grâces, arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de -marionnette, adressant dans le vide de légers saluts attendrissants et -ridicules. Il dansait! - -Je demeurais pétrifié d'étonnement, me demandant lequel des deux était -fou, lui, ou moi. - -Mais il s'arrêta soudain, s'avança comme font les acteurs sur la scène, -puis s'inclina en reculant avec des sourires gracieux et des baisers de -comédienne qu'il jetait de sa main tremblante aux deux rangées d'arbres -taillés. - -Et il reprit avec gravité sa promenade. - - -A partir de ce jour, je ne le perdis plus de vue; et, chaque matin, il -recommençait son exercice invraisemblable. - -Une envie folle me prit de lui parler. Je me risquai, et l'ayant salué, -je lui dis: - ---Il fait bien bon aujourd'hui, monsieur. Il s'inclina. - ---Oui, monsieur, c'est un vrai temps de jadis. - -Huit jours après, nous étions amis, et je connus son histoire. Il avait -été maître de danse à l'Opéra, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne -était un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de -danse, il ne s'arrêtait plus de bavarder. - -Or, voilà qu'un jour il me confia: - ---J'ai épousé la Castris, monsieur. Je vous présenterai si vous voulez, -mais elle ne vient ici que sur le tantôt. Ce jardin, voyez-vous, c'est -notre plaisir et notre vie. C'est tout ce qui nous reste d'autrefois. -Il nous semble que nous ne pourrions plus exister si nous ne l'avions -point. Cela est vieux et distingué, n'est-ce pas? Je crois y respirer -un air qui n'a point changé depuis ma jeunesse. Ma femme et moi, nous y -passons tous nos après-midi. Mais, moi, j'y viens dès le matin, car je -me lève de bonne heure. - - -Dès que j'eus fini de déjeuner, je retournai au Luxembourg, et bientôt -j'aperçus mon ami qui donnait le bras avec cérémonie à une toute -vieille petite femme vêtue de noir, et à qui je fus présenté. C'était -la Castris, la grande danseuse aimée des princes, aimée du roi, aimée -de tout ce siècle galant qui semble avoir laissé dans le monde une -odeur d'amour. - -Nous nous assîmes sur un banc de pierre. C'était au mois de mai. Un -parfum de fleurs voltigeait dans les allées proprettes; un bon soleil -glissait entre les feuilles et semait sur nous de larges gouttes de -lumière. La robe noire de la Castris semblait toute mouillée de clarté. - -Le jardin était vide. On entendait au loin rouler des fiacres. - ---Expliquez-moi donc, dis-je au vieux danseur, ce que c'était que le -menuet? - -Il tressaillit. - -Le menuet, monsieur, c'est la reine des danses, et la danse des Reines, -entendez-vous? Depuis qu'il n'y a plus de Rois, il n'y a plus de menuet. - -Et il commença, en style pompeux, un long éloge dithyrambique auquel -je ne compris rien. Je voulus me faire décrire les pas, tous les -mouvements, les poses. Il s'embrouillait, s'exaspérant de son -impuissance, nerveux et désolé. - -Et soudain, se tournant vers son antique compagne, toujours silencieuse -et grave: - ---Elise, veux-tu, dis, veux-tu, tu seras bien gentille, veux-tu que -nous montrions à monsieur ce que c'était? - -Elle tourna ses yeux inquiets de tous les côtés, puis se leva sans dire -un mot et vint se placer en face de lui. - -Alors je vis une chose inoubliable. - -Ils allaient et venaient avec des simagrées enfantines, se souriaient, -se balançaient, s'inclinaient, sautillaient pareils à deux vieilles -poupées qu'aurait fait danser une mécanique ancienne, un peu brisée, -construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manière de son -temps. - -Et je les regardais, le cœur troublé de sensations extraordinaires, -l'âme émue d'une indicible mélancolie. Il me semblait voir une -apparition lamentable et comique, l'ombre démodée d'un siècle. J'avais -envie de rire et besoin de pleurer. - -Tout à coup ils s'arrêtèrent, ils avaient terminé les figures de la -danse. Pendant quelques secondes ils restèrent debout l'un devant -l'autre, grimaçant d'une façon surprenante; puis ils s'embrassèrent en -sanglotant. - - -Je partais, trois jours après, pour la province. Je ne les ai point -revus. Quand je revins à Paris, deux ans plus tard, on avait détruit la -pépinière. Que sont-ils devenus sans le cher jardin d'autrefois, avec -ses chemins en labyrinthe, son odeur du passé et les détours gracieux -des charmilles? - -Sont-ils morts? Errent-ils par les rues modernes comme des exilés sans -espoir? Dansent-ils, spectres falots, un menuet fantastique entre les -cyprès d'un cimetière, le long des sentiers bordés de tombes, au clair -de lune? - -Leur souvenir me hante, m'obsède, me torture, demeure en moi comme une -blessure. Pourquoi? Je n'en sais rien. - -Vous trouverez cela ridicule, sans doute? - - - _Menuet_ a paru dans _le Gaulois_ du 20 novembre 1882. - - - - -LA PEUR. - - _A. J. K. Huysmans._ - - -ON remonta sur le pont après dîner. Devant nous la Méditerranée n'avait -pas un frisson sur toute sa surface, qu'une grande lune calme moirait. -Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemencé -d'étoiles, un gros serpent de fumée noire; et, derrière nous, l'eau -toute blanche, agitée par le passage rapide du lourd bâtiment, battue -par l'hélice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clartés -qu'on eût dit de la lumière de lune bouillonnant. - -Nous étions là, six ou huit, silencieux, admirant, l'œil tourné vers -l'Afrique lointaine où nous allions. Le commandant, qui fumait un -cigare au milieu de nous, reprit soudain la conversation du dîner. - ---Oui, j'ai eu peur ce jour-là. Mon navire est resté six heures avec ce -rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons -été recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous -aperçut. - -Alors un grand homme à figure brûlée, à l'aspect grave, un de ces -hommes qu'on sent avoir traversé de longs pays inconnus, au milieu de -dangers incessants, et dont l'œil tranquille semble garder, dans sa -profondeur, quelque chose des paysages étranges qu'il a vus; un de ces -hommes qu'on devine trempés dans le courage, parla pour la première -fois: - ---Vous dites, commandant, que vous avez eu peur; je n'en crois -rien. Vous vous trompez sur le mot et sur la sensation que vous -avez éprouvée. Un homme énergique n'a jamais peur en face du danger -pressant. Il est ému, agité, anxieux; mais, la peur, c'est autre chose. - -Le commandant reprit en riant: - ---Fichtre! je vous réponds bien que j'ai eu peur, moi. - -Alors l'homme au teint bronzé prononça d'une voix lente: - ---Permettez-moi de m'expliquer! La peur (et les hommes les plus -hardis peuvent avoir peur), c'est quelque chose d'effroyable, une -sensation atroce, comme une décomposition de l'âme, un spasme affreux -de la pensée et du cœur, dont le souvenir seul donne des frissons -d'angoisse. Mais cela n'a lieu, quand on est brave, ni devant une -attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes -connues du péril: cela a lieu dans certaines circonstances anormales, -sous certaines influences mystérieuses, en face de risques vagues. La -vraie peur, c'est quelque chose comme une réminiscence des terreurs -fantastiques d'autrefois. Un homme qui croit aux revenants, et qui -s'imagine apercevoir un spectre dans la nuit, doit éprouver la peur en -toute son épouvantable horreur. - -Moi, j'ai deviné la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l'ai -ressentie l'hiver dernier, par une nuit de décembre. - -Et, pourtant, j'ai traversé bien des hasards, bien des aventures qui -semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J'ai été laissé pour -mort par des voleurs. J'ai été condamné, comme insurgé, à être pendu -en Amérique, et jeté à la mer du pont d'un bâtiment sur les côtes de -Chine. Chaque fois je me suis cru perdu, j'en ai pris immédiatement mon -parti, sans attendrissement et même sans regrets. - -Mais la peur, ce n'est pas cela. - -Je l'ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord; le -soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, messieurs. -Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien; on est résigné tout -de suite; les nuits sont claires et vides de légendes, les âmes aussi -vides des inquiétudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays -froids. En Orient, on peut connaître la panique, on ignore la peur. - -Eh bien! voici ce qui m'est arrivé sur cette terre d'Afrique: - -Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C'est là un des plus -étranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit -des interminables plages de l'Océan. Eh bien! figurez-vous l'Océan -lui-même devenu sable au milieu d'un ouragan; imaginez une tempête -silencieuse de vagues immobiles en poussière jaune. Elles sont hautes -comme des montagnes, ces vagues, inégales, différentes, soulevées tout -à fait comme des flots déchaînés, mais plus grandes encore, et striées -comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, -le dévorant soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. Il -faut gravir ces lames de cendre d'or, redescendre, gravir encore, -gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux râlent, -enfoncent jusqu'aux genoux, et glissent en dévalant l'autre versant des -surprenantes collines. - -Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux -avec leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accablés de chaleur, de -fatigue, et desséchés de soif comme ce désert ardent. Soudain un de ces -hommes poussa une sorte de cri; tous s'arrêtèrent; et nous demeurâmes -immobiles, surpris par un inexplicable phénomène connu des voyageurs en -ces contrées perdues. - -Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminée, un tambour -battait, le mystérieux tambour des dunes; il battait distinctement, -tantôt plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son -roulement fantastique. - -Les Arabes, épouvantés, se regardaient; et l'un dit, en sa langue: «La -mort est sur nous.» Et voilà que tout à coup mon compagnon, mon ami, -presque mon frère, tomba de cheval, la tête en avant, foudroyé par une -insolation. - -Et pendant deux heures, pendant que j'essayais en vain de le sauver, -toujours ce tambour insaisissable m'emplissait l'oreille de son bruit -monotone, intermittent et incompréhensible; et je sentais se glisser -dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face de ce -cadavre aimé, dans ce trou incendié par le soleil entre quatre monts de -sable, tandis que l'écho inconnu nous jetait, à deux cents lieues de -tout village français, le battement rapide du tambour. - -Ce jour-là, je compris ce que c'était que d'avoir peur; je l'ai su -mieux encore une autre fois... - -Le commandant interrompit le conteur: - ---Pardon, monsieur, mais ce tambour? Qu'était-ce? - -Le voyageur répondit: - ---Je n'en sais rien. Personne ne sait. Les officiers, surpris souvent -par ce bruit singulier, l'attribuent généralement à l'écho grossi, -multiplié, démesurément enflé par les valonnements des dunes, d'une -grêle de grains de sable emportés dans le vent et heurtant une touffe -d'herbes sèches; car on a toujours remarqué que le phénomène se produit -dans le voisinage de petites plantes brûlées par le soleil, et dures -comme du parchemin. - -Ce tambour ne serait donc qu'une sorte de mirage du son. Voilà tout. -Mais je n'appris cela que plus tard. - -J'arrive à ma seconde émotion. - -C'était l'hiver dernier, dans une forêt du nord-est de la France. La -nuit vint deux heures plus tôt, tant le ciel était sombre. J'avais pour -guide un paysan qui marchait à mon côté, par un tout petit chemin, -sous une voûte de sapins dont le vent déchaîné tirait des hurlements. -Entre les cimes, je voyais courir des nuages en déroute, des nuages -éperdus qui semblaient fuir devant une épouvante. Parfois, sous une -immense rafale, toute la forêt s'inclinait dans le même sens avec un -gémissement de souffrance; et le froid m'envahissait, malgré mon pas -rapide et mon lourd vêtement. - -Nous devions souper et coucher chez un garde forestier dont la maison -n'était plus éloignée de nous. J'allais là pour chasser. - -Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait: «Triste temps!» -Puis il me parla des gens chez qui nous arrivions. Le père avait tué -un braconnier deux ans auparavant, et, depuis ce temps, il semblait -sombre, comme hanté d'un souvenir. Ses deux fils, mariés, vivaient avec -lui. - -Les ténèbres étaient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour -de moi, et toute la branchure des arbres entrechoqués emplissait -la nuit d'une rumeur incessante. Enfin, j'aperçus une lumière, et -bientôt mon compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes -nous répondirent. Puis, une voix d'homme, une voix étranglée, demanda: -«Qui va là?» Mon guide se nomma. Nous entrâmes. Ce fut un inoubliable -tableau. - -Un vieux homme à cheveux blancs, à l'œil fou, le fusil chargé dans la -main, nous attendait debout au milieu de la cuisine, tandis que deux -grands gaillards, armés de haches, gardaient la porte. Je distinguai -dans les coins sombres deux femmes à genoux, le visage caché contre le -mur. - -On s'expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de -préparer ma chambre; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me -dit brusquement: - ---Voyez-vous, monsieur, j'ai tué un homme, voilà deux ans cette nuit. -L'autre année, il est revenu m'appeler. Je l'attends encore ce soir. - -Puis il ajouta d'un ton qui me fit sourire: - ---Aussi, nous ne sommes pas tranquilles. - -Je le rassurai comme je pus, heureux d'être venu justement ce soir-là, -et d'assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai -des histoires, et je parvins à calmer à peu près tout le monde. - -Près du foyer, un vieux chien presque aveugle et moustachu, un de ces -chiens qui ressemblent à des gens qu'on connaît, dormait le nez dans -ses pattes. - -Au dehors, la tempête acharnée battait la petite maison, et, par un -étroit carreau, une sorte de judas placé près de la porte, je voyais -soudain tout un fouillis d'arbres bousculés par le vent à la lueur de -grands éclairs. - -Malgré mes efforts, je sentais bien qu'une terreur profonde tenait ces -gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles -écoutaient au loin. Las d'assister à ces craintes imbéciles, j'allais -demander à me coucher, quand le vieux garde tout à coup fit un bond de -sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en bégayant d'une voix égarée: -«Le voilà! le voilà! Je l'entends!» Les deux femmes retombèrent à -genoux dans leurs coins, en se cachant le visage; et les fils reprirent -leurs haches. J'allais tenter encore de les apaiser, quand le chien -endormi s'éveilla brusquement et, levant sa tête, tendant le cou, -regardant vers le feu de son œil presque éteint, il poussa un de ces -lugubres hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans -la campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait maintenant -immobile, dressé sur ses pattes comme hanté d'une vision, et il se -remit à hurler vers quelque chose d'invisible, d'inconnu, d'affreux -sans doute, car tout son poil se hérissait. Le garde, livide, cria: -«Il le sent! il le sent! il était là quand je l'ai tué.» Et les femmes -égarées se mirent, toutes les deux, à hurler avec le chien. - -Malgré moi, un grand frisson me courut entre les épaules. Cette vision -de l'animal dans ce lieu, à cette heure, au milieu de ces gens éperdus, -était effrayante à voir. - -Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger; il hurla comme -dans l'angoisse d'un rêve; et la peur, l'épouvantable peur entrait en -moi; la peur de quoi? Le sais-je? C'était la peur, voilà tout. - -Nous restions immobiles, livides, dans l'attente d'un événement -affreux, l'oreille tendue, le cœur battant, bouleversés au moindre -bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, en sentant les -murs et gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous! Alors, le -paysan qui m'avait amené, se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme -de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour, -jeta l'animal dehors. - -Il se tut aussitôt; et nous restâmes plongés dans un silence plus -terrifiant encore. Et soudain, tous ensemble, nous eûmes une sorte de -sursaut: un être glissait contre le mur du dehors vers la forêt; puis -il passa contre la porte, qu'il sembla tâter, d'une main hésitante; -puis on n'entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous -des insensés; puis il revint, frôlant toujours la muraille; et il -gratta légèrement, comme ferait un enfant avec son ongle; puis soudain -une tête apparut contre la vitre du judas, une tête blanche, avec des -yeux lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un -son indistinct, un murmure plaintif. - -Alors un bruit formidable éclata dans la cuisine. Le vieux garde avait -tiré. Et aussitôt les fils se précipitèrent, bouchèrent le judas en -dressant la grande table qu'ils assujettirent avec le buffet. - -Et je vous jure qu'au fracas du coup de fusil que je n'attendais point, -j'eus une telle angoisse du cœur, de l'âme et du corps, que je me -sentis défaillir, prêt à mourir de peur. - -Nous restâmes là jusqu'à l'aurore, incapables de bouger, de dire un -mot, crispés dans un affolement indicible. - -On n'osa débarricader la sortie qu'en apercevant, par la fente d'un -auvent, un mince rayon de jour. - -Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule -brisée d'une balle. - -Il était sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade. - -L'homme au visage brun se tut; puis il ajouta: - ---Cette nuit-là pourtant, je ne courus aucun danger; mais j'aimerais -mieux recommencer toutes les heures où j'ai affronté les plus terribles -périls, que la seule minute du coup de fusil sur la tête barbue du -judas. - - - _La Peur_ a paru dans _le Gaulois_ du lundi 23 octobre 1882. - - - - -FARCE NORMANDE. - - _A A. de Joinville._ - - -LA procession se déroulait dans le chemin creux ombragé par les grands -arbres poussés sur les talus des fermes. Les jeunes mariés venaient -d'abord, puis les parents, puis les invités, puis les pauvres du pays, -et les gamins qui tournaient autour du défilé, comme des mouches, -passaient entre les rangs, grimpaient aux branches pour mieux voir. - -Le marié était un beau gars, Jean Patu, le plus riche fermier du pays. -C'était, avant tout, un chasseur frénétique qui perdait le bon sens à -satisfaire cette passion, et dépensait de l'argent gros comme lui pour -ses chiens, ses gardes, ses furets et ses fusils. - -La mariée, Rosalie Roussel, avait été fort courtisée par tous les -partis des environs, car on la trouvait avenante, et on la savait bien -dotée; mais elle avait choisi Patu, peut-être parce qu'il lui plaisait -mieux que les autres, mais plutôt encore, en Normande réfléchie, parce -qu'il avait plus d'écus. - -Lorsqu'ils tournèrent la grande barrière de la ferme maritale, quarante -coups de fusil éclatèrent sans qu'on vît les tireurs cachés dans les -fossés. A ce bruit, une grosse gaieté saisit les hommes qui gigotaient -lourdement en leurs habits de fête; et Patu, quittant sa femme, sauta -sur un valet qu'il apercevait derrière un arbre, empoigna son arme, et -lâcha lui-même un coup de feu en gambadant comme un poulain. - -Puis on se remit en route sous les pommiers déjà lourds de fruits, à -travers l'herbe haute, au milieu des veaux qui regardaient de leurs -gros yeux, se levaient lentement et restaient debout, le mufle tendu -vers la noce. - -Les hommes redevenaient graves en approchant du repas. Les uns, -les riches, étaient coiffés de hauts chapeaux de soie luisants, -qui semblaient dépaysés en ce lieu; les autres portaient d'anciens -couvre-chefs à poils longs, qu'on aurait dits en peau de taupe; les -plus humbles étaient couronnés de casquettes. - -Toutes les femmes avaient des châles lâchés dans le dos, et dont elles -tenaient les bouts sur leurs bras avec cérémonie. Ils étaient rouges, -bigarrés, flamboyants, ces châles; et leur éclat semblait étonner les -poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les -pigeons sur les toits de chaume. - -Tout le vert de la campagne, le vert de l'herbe et des arbres, semblait -exaspéré au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi -voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi. - -La grande ferme paraissait attendre là-bas, au bout de la voûte des -pommiers. Une sorte de fumée sortait de la porte et des fenêtres -ouvertes, et une odeur épaisse de mangeaille s'exhalait du vaste -bâtiment, de toutes ses ouvertures, des murs eux-mêmes. - -Comme un serpent, la suite des invités s'allongeait à travers la -cour. Les premiers, atteignant la maison, brisaient la chaîne, -s'éparpillaient, tandis que là-bas il en entrait toujours par la -barrière ouverte. Les fossés maintenant étaient garnis de gamins et de -pauvres curieux; et les coups de fusil ne cessaient pas, éclatant de -tous les côtés à la fois, mêlant à l'air une buée de poudre et cette -odeur qui grise comme de l'absinthe. - -Devant la porte, les femmes tapaient sur leurs robes pour en faire -tomber la poussière, dénouaient les oriflammes qui servaient de rubans -à leurs chapeaux, défaisaient leurs châles et les posaient sur leurs -bras, puis entraient dans la maison pour se débarrasser définitivement -de ces ornements. - -La table était mise dans la grande cuisine, qui pouvait contenir cent -personnes. - -On s'assit à deux heures. A huit heures on mangeait encore. Les hommes -déboutonnés, en bras de chemise, la face rougie, engloutissaient comme -des gouffres. Le cidre jaune luisait, joyeux, clair et doré, dans les -grands verres, à côté du vin coloré, du vin sombre, couleur de sang. - -Entre chaque plat on faisait un trou, le trou normand, avec un verre -d'eau-de-vie qui jetait du feu dans les corps et de la folie dans les -têtes. - -De temps en temps, un convive plein comme une barrique, sortait -jusqu'aux arbres prochains, se soulageait, puis rentrait avec une faim -nouvelle aux dents. - -Les fermières, écarlates, oppressées, les corsages tendus comme des -ballons, coupées en deux par le corset, gonflées du haut et du bas, -restaient à table par pudeur. Mais une d'elles, plus gênée, étant -sortie, toutes alors se levèrent à la suite. Elles revenaient plus -joyeuses, prêtes à rire. Et les lourdes plaisanteries commencèrent. - -C'étaient des bordées d'obscénités lâchées à travers la table, et -toutes sur la nuit nuptiale. L'arsenal de l'esprit paysan fut vidé. -Depuis cent ans, les mêmes grivoiseries servaient aux mêmes occasions, -et, bien que chacun les connût, elles portaient encore, faisaient -partir en un rire retentissant les deux enfilées de convives. - -Un vieux à cheveux gris appelait: «Les voyageurs pour Mézidon en -voiture.» Et c'étaient des hurlements de gaieté. - -Tout au bout de la table, quatre gars, des voisins, préparaient des -farces aux mariés, et ils semblaient en tenir une bonne, tant ils -trépignaient en chuchotant. - -L'un d'eux, soudain, profitant d'un moment de calme, cria: - ---C'est les braconniers qui vont s'en donner c'te nuit, avec la lune -qu'y a!... Dis donc, Jean, c'est pas c'te lune-là qu'tu guetteras, toi? - -Le marié, brusquement, se tourna: - ---Qu'i z'y viennent, les braconniers! - -Mais l'autre se mit à rire: - ---Ah! i peuvent y venir; tu quitteras pas ta besogne pour ça! - -Toute la tablée fut secouée par la joie. Le sol en trembla, les verres -vibrèrent. - -Mais le marié, à l'idée qu'on pouvait profiter de sa noce pour -braconner chez lui, devint furieux: - ---J'te dis qu'ça: qu'i z'y viennent! - -Alors ce fut une pluie de polissonneries à double sens qui faisaient un -peu rougir la mariée, toute frémissante d'attente. - -Puis, quand on eut bu des barils d'eau-de-vie, chacun partit se -coucher; et les jeunes époux entrèrent en leur chambre, située au -rez-de-chaussée, comme toutes les chambres de ferme; et, comme il y -faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fenêtre et fermèrent l'auvent. -Une petite lampe de mauvais goût, cadeau du père de la femme, brûlait -sur la commode; et le lit était prêt à recevoir le couple nouveau, qui -ne mettait point à son premier embrassement tout le cérémonial des -bourgeois dans les villes. - -Déjà la jeune femme avait enlevé sa coiffure et sa robe, et elle -demeurait en jupon, délaçant ses bottines, tandis que Jean achevait un -cigare, en regardant de coin sa compagne. - -Il la guettait d'un œil luisant, plus sensuel que tendre; car il la -désirait plutôt qu'il ne l'aimait; et, soudain, d'un mouvement brusque, -comme un homme qui va se mettre à l'ouvrage, il enleva son habit. - -Elle avait défait ses bottines, et maintenant elle retirait ses bas, -puis elle lui dit, le tutoyant depuis l'enfance: «Va te cacher là-bas, -derrière les rideaux, que j'me mette au lit.» - -Il fit mine de refuser, puis il y alla d'un air sournois, et se -dissimula, sauf la tête. Elle riait, voulait envelopper ses yeux, et -ils jouaient d'une façon amoureuse et gaie, sans pudeur apprise et sans -gêne. - -Pour finir il céda; alors, en une seconde, elle dénoua son dernier -jupon qui, glissant le long de ses jambes, tomba autour de ses pieds -et s'aplatit en rond par terre. Elle l'y laissa, l'enjamba, nue sous -la chemise flottante et elle se glissa dans le lit, dont les ressorts -chantèrent sous son poids. - -Aussitôt il arriva, déchaussé lui-même, en pantalon, et il se courbait -vers sa femme, cherchant ses lèvres qu'elle cachait dans l'oreiller, -quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du bois des -Râpées, lui sembla-t-il. - -Il se redressa inquiet, le cœur crispé, et, courant à la fenêtre, il -décrocha l'auvent. - -La plaine lune baignait la cour d'une lumière jaune. L'ombre des -pommiers faisait des taches sombres à leur pied; et, au loin, la -campagne, couverte de moissons mûres, luisait. - -Comme Jean s'était penché au dehors, épiant toutes les rumeurs de -la nuit, deux bras nus vinrent se nouer sur son cou, et sa femme, -le tirant en arrière, murmura: «Laisse donc, qu'est-ce que ça fait, -viens-t'en.» - -Il se retourna, la saisit, l'étreignit, la palpant sous la toile -légère; et, l'enlevant dans ses bras robustes, il l'emporta vers leur -couche. - -Au moment où il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une -nouvelle détonation, plus proche celle-là, retentit. - -Alors Jean, secoué d'une colère tumultueuse, jura: «Non de D...! ils -croient que je ne sortirai pas à cause de toi?... Attends, attends!» Il -se chaussa, décrocha son fusil toujours pendu à portée de sa main, et, -comme sa femme se traînait à ses genoux et le suppliait, éperdue, il se -dégagea vivement, courut à la fenêtre et sauta dans la cour. - -Elle attendit une heure, deux heures, jusqu'au jour. Son mari ne rentra -pas. Alors elle perdit la tête, appela, raconta la fureur de Jean et sa -course après les braconniers. - -Aussitôt les valets, les charretiers, les gars partirent à la recherche -du maître. - -On le retrouva à deux lieues de la ferme, ficelé des pieds à la tête, -à moitié mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte à l'envers, avec -trois lièvres trépassés autour du cou et une pancarte sur la poitrine: - -«Qui va à la chasse, perd sa place.» - -Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d'épousailles, il -ajoutait: «Oh! pour une farce! c'était une bonne farce. Ils m'ont pris -dans un collet comme un lapin, les salauds, et ils m'ont caché la tête -dans un sac. Mais si je les tâte un jour, gare à eux!» - - -Et voilà comment on s'amuse, les jours de noce, au pays normand. - - - _Farce normande_ a paru dans _le Gil Blas_ du 8 août 1882, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -LES SABOTS. - - _A Léon Fontaine._ - - -LE vieux curé bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus -des bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommadés des -paysans. Les grands paniers des fermières venues de loin pour la messe -étaient posés à terre à côté d'elles; et la lourde chaleur d'un jour -de juillet dégageait de tout le monde une odeur de bétail, un fumet -de troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte, -et aussi les meuglements des vaches couchées dans un champ voisin. -Parfois un souffle d'air chargé d'aromes des champs s'engouffrait -sous le portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans des -coiffures, il allait faire vaciller sur l'autel les petites flammes -jaunes au bout des cierges... «Comme le désire le bon Dieu. Ainsi -soit-il!» prononçait le prêtre. Puis il se tut, ouvrit un livre et se -mit, comme chaque semaine, à recommander à ses ouailles les petites -affaires intimes de la commune. C'était un vieux homme à cheveux blancs -qui administrait la paroisse depuis bientôt quarante ans, et le prône -lui servait pour communiquer familièrement avec tout son monde. - -Il reprit: «Je recommande à vos prières Désiré Vallin, qu'est bien -malade et aussi la Paumelle, qui ne se remet pas vite de ses couches.» - -Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier posés dans un -bréviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua: «Il ne faut pas -que les garçons et les filles viennent comme ça, le soir, dans le -cimetière, ou bien je préviendrai le garde champêtre.--M. Césaire -Omont voudrait bien trouver une jeune fille honnête comme servante.» -Il réfléchit encore quelques secondes, puis ajouta: «C'est tout, mes -frères, c'est la grâce que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils, -et du Saint-Esprit.» - -Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe. - - -Quand les Malandain furent rentrés dans leur chaumière, la dernière du -hameau de la Sablière, sur la route de Fourville, le père, un vieux -petit paysan sec et ridé, s'assit devant la table, pendant que sa femme -décrochait la marmite et que sa fille Adélaïde prenait dans le buffet -les verres et les assiettes, et il dit: «Ça s'rait p'têtre bon, c'te -place chez maîtr' Omont, vu que le v'là veuf, que sa bru l'aime pas, -qu'il est seul et qu'il a d'quoi. J'ferions p'têtre ben d'y envoyer -Adélaïde.» - -La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle, -et pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d'une -odeur de choux, elle réfléchit. - -L'homme reprit: «Il a d'quoi, pour sûr. Mais qu'il faudrait être -dégourdi et qu'Adélaïde l'est pas un brin.» - -La femme alors articula: «J'pourrions voir tout d'même.» Puis, se -tournant vers sa fille, une gaillarde à l'air niais, aux cheveux -jaunes, aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria: -«T'entends, grande bête. T'iras chez maît' Omont t'proposer comme -servante, et tu f'ras tout c'qu'il te commandera.» - -La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois -commencèrent à manger. - -Au bout de dix minutes le père reprit: «Écoute un mot, la fille, et -tâche d'n' point te mettre en défaut sur ce que j'vas te dire...» - -Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de -conduite, prévoyant les moindres détails, la préparant à cette conquête -d'un vieux veuf mal avec sa famille. - -La mère avait cessé de manger pour écouter, et elle demeurait, la -fourchette à la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour à -tour, suivant cette instruction avec une attention concentrée et muette. - -Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide. - -Dès que le repas fut terminé, la mère lui fit mettre son bonnet, et -elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Césaire Omont. Il -habitait une sorte de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments -d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'était retiré du -faire-valoir, pour vivre de ses rentes. - -Il avait environ cinquante-cinq ans; il était gros, jovial et bourru -comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs, -buvait du cidre et de l'eau-de-vie à pleins verres, et passait encore -pour chaud, malgré son âge. - -Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos, -enfonçant ses sabots de bois dans la terre grasse, considérant la levée -du blé ou la floraison des colzas d'un œil d'amateur à son aise, qui -aime ça, mais qui ne se la foule plus. - -On disait de lui: «C'est un père Bon-Temps, qui n'est pas bien levé -tous les jours.» - -Il reçut les deux femmes, le ventre à table, achevant son café. Et, se -renversant, il demanda: - ---Qu'est-ce que vous désirez? - -La mère prit la parole: - ---«C'est not' fille Adélaïde que j'viens vous proposer pour servante, -vu c'qu'a dit çu matin monsieur le curé.» - -Maître Omont considéra la fille, puis, brusquement: «Quel âge qu'elle -a, c'te grande bique-là?» - ---«Vingt-un ans à la Saint-Michel, monsieur Omont.» - ---«C'est bien; all'aura quinze francs par mois et l'fricot. J'l'attends -d'main, pour faire ma soupe du matin.» - -Et il congédia les deux femmes. - -Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur, -sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents. - -Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine, -monsieur Omont la héla. - ---«Adélaïde!» - -Elle accourut. «Me v'là, not'maître.» - -Dès qu'elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, l'œil -troublé, il déclara: «Écoute un peu, qu'il n'y ait pas d'erreur entre -nous. T'es ma servante, mais rien de plus. T'entends. Nous ne mêlerons -point nos sabots. - ---Oui, not' maître. - ---Chacun sa place, ma fille, t'as ta cuisine; j'ai ma salle. A part ça, -tout sera pour té comme pour mé. C'est convenu? - ---Oui, not' maître. - ---Allons, c'est bien, va à ton ouvrage. - -Et elle alla reprendre sa besogne. - -A midi elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier -peint, puis, quand la soupe fut sur la table, elle alla prévenir M. -Omont. - ---«C'est servi, not' maître.» - -Il entra, s'assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita -une seconde, puis, d'une voix de tonnerre: - ---«Adélaïde!» - -Elle arriva, effarée. Il cria comme s'il allait la massacrer. «Eh bien, -nom de D... et té, ousqu'est ta place? - ---«Mais... not' maître...» - -Il hurlait: «J'aime pas manger tout seul, nom de D...; tu vas te mett' -là ou bien foutre le camp si tu n'veux pas. Va chercher t'nassiette et -ton verre.» - -Épouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant: «Me v'là, not' -maître.» - -Et elle s'assit en face de lui. - -Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait -des histoires qu'elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un -mot. - -De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre, -des assiettes. - -En apportant le café, elle ne déposa qu'une tasse devant lui; alors, -repris de colère, il grogna: - ---Eh bien, et pour té? - ---J'n'en prends point, not' maître. - ---Pourquoi que tu n'en prends point? - ---Parce que je l'aime point. - -Alors il éclata de nouveau: «J'aime pas prend' mon café tout seul, nom -de D... Si tu n'veux pas t'mett' à en prendre itou, tu vas foutre le -camp, nom de D... Va chercher une tasse et plus vite que ça.» - -Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la -grimace, mais, sous l'œil furieux du maître, avala jusqu'au bout. Puis -il lui fallut boire le premier verre d'eau-de-vie de la rincette, le -second du pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul. - -Et M. Omont la congédia. «Va laver ta vaisselle maintenant, t'es une -bonne fille.» - -Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos; -puis il l'envoya se mettre au lit. - ---«Va te coucher, je monterai tout à l'heure.» - -Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa -prière, se dévêtit et se glissa dans ses draps. - -Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trembler la -maison. - ---«Adélaïde?» - -Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier: - ---«Me v'là not' maître.» - ---Ousque t'es? - ---Mais j'suis dans mon lit, donc, not' maître. - -Alors il vociféra: «Veux-tu bien descendre, nom de D... J'aime pas -coucher tout seul, nom de D..., et si tu n'veux point, tu vas me foutre -le camp, nom de D...» - -Alors elle répondit d'en haut, éperdue, cherchant sa chandelle: - ---«Me v'là, not' maître!» - -Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de -l'escalier; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il -la prit par le bras, et dès qu'elle eut laissé devant la porte ses -étroites chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il -la poussa dans sa chambre en grognant: - ---«Plus vite que ça, donc, nom de D...!» - -Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu'elle disait: - ---«Me v'là, me v'là, not' maître.» - - -Six mois après, comme elle allait voir ses parents, un dimanche, son -père l'examina curieusement, puis demanda: - ---T'es-ti point grosse? - -Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant: «Mais non, je n' -crois point.» - -Alors, il l'interrogea, voulant tout savoir: - ---Dis-mé si vous n'avez point, quéque soir, mêlé vos sabots? - ---Oui, je les ons mêlés l'premier soir et puis l'sautres. - ---Mais alors t'es pleine, grande futaille. - -Elle se mit à sangloter, balbutiant: «J'savais ti, mé? J'savais ti, mé?» - -Le père Malandain la guettait, l'œil éveillé, la mine satisfaite. Il -demanda: - ---Quéque tu ne savais point? - -Elle prononça à travers ses pleurs: J'savais ti, mé, que ça se faisait -comme ça, d's'éfants!» - -Sa mère rentrait. L'homme articula, sans colère: «La v'là grosse, à -c't'heure.» - -Mais la femme se fâcha, révoltée d'instinct, injuriant à pleine gueule -sa fille en larmes, la traitant de «manante» et de «traînée». - -Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour -aller causer de leurs affaires avec maît' Césaire Omont, il déclara: - -«All' est tout d'même encore pu sotte que j'aurais cru. All' n'savait -point c'qu'all' faisait, c'te niente (rien du tout). - -Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M. -Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain. - - - _Les Sabots_ ont paru, précédés d'une introduction qui n'est pas dans - le volume, dans _le Gil Blas_ du dimanche 21 janvier 1883, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. Voici cette introduction: - - - Vous rappelez-vous, Madame, cette rencontre dans cette auberge du - Midi? Je ne vous ai point vue, depuis deux mois, et pourtant... Mais - je vous ai dit tout cela malgré votre refus de m'écouter. - - En entrant dans la salle, je vous aperçus du premier coup, tout au - fond, en face de votre mari. Je ne l'aime pas votre mari et il a - l'air de s'en douter, ce dont je me moque, d'ailleurs. - - J'ai été vous retrouver à votre table, on a mis un couvert de plus, - et nous avons causé comme des indifférents. Vous lui disiez «tu» - et me disiez «vous», et cela me faisait pousser des colères dans - le cœur; parfois je rencontrais rapidement votre regard et il me - semblait alors que c'était à moi que votre œil disait «tu» et à lui - qu'il disait «vous». - - J'avais des envies furieuses de vous embrasser devant lui, de lui - casser la tête avec une carafe, s'il se fâchait selon son droit. - - Puis nous avons fait une longue promenade au bord de la mer endormie. - Vous alliez un bras à son bras, et moi, de l'autre côté de vous, je - rencontrais votre main qui pendait ouverte sur votre robe, et je la - pris et je la sentis qui serrait la mienne. C'est la meilleure joie - d'amour. Une main pressée donne parfois une possession plus parfaite, - plus profonde, plus absolue qu'une longue étreinte de toute une nuit. - - Il faisait nuit, vous êtes rentrés ensemble et moi je suis encore - resté longtemps assis en face de la mer. - - Tout le monde dormait dans la maison quand je pris mon bougeoir - pour regagner ma chambre. J'allais doucement le long du corridor - où s'ouvraient les portes, et soudain je reconnus vos bottines, - vos petites bottines de voyage, abattues sur le côté, vides, comme - fatiguées entre deux souliers d'homme qui paraissaient les garder. Une - d'elles était même couchée sur un des grands souliers, se reposant sur - lui. Et une colère tumultueuse me souleva. J'avais envie de crever la - porte et de vous assommer tous les deux, dans votre lit. - - Et ce fut la plus brutale de mes douleurs d'amour. Et je restai - longtemps ma bougie à la main en face de ces chaussures mêlées devant - cette porte fermée. - - Si je vous avais vue en ses bras, je n'aurais pas souffert davantage. - - Ce souvenir cuisant vient de me retomber sur le cœur tout à l'heure, - au moment de conter une petite histoire de paysans, dont le sujet - touche, par les pieds, à cette aventure de là-bas. - - Et je vous dédie ce simple récit en mémoire de ma souffrance. - - - - -LA REMPAILLEUSE. - - _A Léon Hennique._ - - -C'ÉTAIT à la fin du dîner d'ouverture de chasse chez le marquis de -Bertrans. Onze chasseurs, huit jeunes femmes et le médecin du pays -étaient assis autour de la grande table illuminée, couverte de fruits -et de fleurs. - -On vint à parler d'amour, et une grande discussion s'éleva, l'éternelle -discussion, pour savoir si on pouvait aimer vraiment une seule fois ou -plusieurs fois. On cita des exemples de gens n'ayant jamais eu qu'un -amour sérieux; on cita aussi d'autres exemples de gens ayant aimé -souvent, avec violence. Les hommes, en général, prétendaient que la -passion, comme les maladies, peut frapper plusieurs fois le même être, -et le frapper à le tuer si quelque obstacle se dresse devant lui. Bien -que cette manière de voir ne fût pas contestable, les femmes, dont -l'opinion s'appuyait sur la poésie bien plus que sur l'observation, -affirmaient que l'amour, l'amour vrai, le grand amour, ne pouvait -tomber qu'une fois sur un mortel, qu'il était semblable à la foudre, -cet amour, et qu'un cœur touché par lui demeurait ensuite tellement -vidé, ravagé, incendié, qu'aucun autre sentiment puissant, même aucun -rêve, n'y pouvait germer de nouveau. - -Le marquis ayant aimé beaucoup, combattait vivement cette croyance: - ---Je vous dis, moi, qu'on peut aimer plusieurs fois avec toutes ses -forces et toute son âme. Vous me citez des gens qui se sont tués par -amour, comme preuve de l'impossibilité d'une seconde passion. Je vous -répondrai que, s'ils n'avaient pas commis cette bêtise de se suicider, -ce qui leur enlevait toute chance de rechute, ils se seraient guéris; -et ils auraient recommencé, et toujours, jusqu'à leur mort naturelle. -Il en est des amoureux comme des ivrognes. Qui a bu boira--qui a aimé -aimera. C'est une affaire de tempérament, cela. - -On prit pour arbitre le docteur, vieux médecin parisien retiré aux -champs, et on le pria de donner son avis. - -Justement il n'en avait pas: - ---Comme l'a dit le marquis, c'est une affaire de tempérament; quant à -moi, j'ai eu connaissance d'une passion qui dura cinquante-cinq ans, -sans un jour de répit, et qui ne se termina que par la mort. - -La marquise battit des mains. - ---Est-ce beau cela! Et quel rêve d'être aimé ainsi! Quel bonheur de -vivre cinquante-cinq ans tout enveloppé de cette affection acharnée et -pénétrante! Comme il a dû être heureux, et bénir la vie, celui qu'on -adora de la sorte! - -Le médecin sourit: - ---En effet, madame, vous ne vous trompez pas sur ce point, que l'être -aimé fut un homme. Vous le connaissez, c'est M. Chouquet, le pharmacien -du bourg. Quant à elle, la femme, vous l'avez connue aussi, c'est la -vieille rempailleuse de chaises qui venait tous les ans au château. -Mais je vais me faire mieux comprendre. - -L'enthousiasme des femmes était tombé; et leur visage dégoûté disait: -«Pouah!» comme si l'amour n'eût dû frapper que des êtres fins et -distingués, seuls dignes de l'intérêt des gens comme il faut. - - -Le médecin reprit: - ---J'ai été appelé, il y a trois mois, auprès de cette vieille femme, -à son lit de mort. Elle était arrivée la veille, dans la voiture qui -lui servait de maison, traînée par la rosse que vous avez vue, et -accompagnée de ses deux grands chiens noirs, ses amis et ses gardiens. -Le curé était déjà là. Elle nous fit ses exécuteurs testamentaires, et, -pour nous dévoiler le sens de ses volontés dernières, elle nous raconta -toute sa vie. Je ne sais rien de plus singulier et de plus poignant. - -Son père était rempailleur et sa mère rempailleuse. Elle n'a jamais eu -de logis planté en terre. - -Toute petite, elle errait, haillonneuse, vermineuse, sordide. On -s'arrêtait à l'entrée des villages, le long des fossés; on dételait -la voiture; le cheval broutait; le chien dormait, le museau sur ses -pattes; et la petite se roulait dans l'herbe pendant que le père -et la mère rafistolaient, à l'ombre des ormes du chemin, tous les -vieux sièges de la commune. On ne parlait guère, dans cette demeure -ambulante. Après les quelques mots nécessaires pour décider qui ferait -le tour des maisons en poussant le cri bien connu: «Remmmpailleur de -chaises!» on se mettait à tortiller la paille, face à face ou côte à -côte. Quand l'enfant allait trop loin ou tentait d'entrer en relations -avec quelque galopin du village, la voix colère du père la rappelait: -«Veux-tu bien revenir ici, crapule!» C'étaient les seuls mots de -tendresse qu'elle entendait. - -Quand elle devint plus grande, on l'envoya faire la récolte des fonds -de siège avariés. Alors elle ébaucha quelques connaissances de place en -place avec les gamins; mais c'étaient alors les parents de ses nouveaux -amis qui rappelaient brutalement leurs enfants: «Veux-tu bien venir -ici, polisson! Que je te voie causer avec les va-nu-pieds!...» - -Souvent les petits gars lui jetaient des pierres. - -Des dames lui ayant donné quelques sous, elle les garda soigneusement. - - -Un jour--elle avait alors onze ans--comme elle passait par ce pays, -elle rencontra derrière le cimetière le petit Chouquet qui pleurait -parce qu'un camarade lui avait volé deux liards. Ces larmes d'un petit -bourgeois, d'un de ces petits qu'elle s'imaginait dans sa frêle caboche -de déshéritée, être toujours contents et joyeux, la bouleversèrent. -Elle s'approcha, et, quand elle connut la raison de sa peine, elle -versa entre ses mains toutes ses économies, sept sous, qu'il prit -naturellement, en essuyant ses larmes. Alors, folle de joie, elle -eut l'audace de l'embrasser. Comme il considérait attentivement sa -monnaie, il se laissa faire. Ne se voyant ni repoussée ni battue, elle -recommença; elle l'embrassa à pleins bras, à plein cœur. Puis elle se -sauva. - -Que se passa-t-il dans cette misérable tête? S'est-elle attachée à ce -mioche parce qu'elle lui avait sacrifié sa fortune de vagabonde, ou -parce qu'elle lui avait donné son premier baiser tendre? Le mystère est -le même pour les petits que pour les grands. - -Pendant des mois, elle rêva de ce coin de cimetière et de ce gamin. -Dans l'espérance de le revoir, elle vola ses parents, grappillant un -sou par-ci, un sou par-là, sur un rempaillage, ou sur les provisions -qu'elle allait acheter. - -Quand elle revint, elle avait deux francs dans sa poche, mais elle -ne put qu'apercevoir le petit pharmacien, bien propre, derrière les -carreaux de la boutique paternelle, entre un bocal rouge et un ténia. - -Elle ne l'en aima que davantage, séduite, émue, extasiée par cette -gloire de l'eau colorée, cette apothéose des cristaux luisants. - -Elle garda en elle son souvenir ineffaçable, et, quand elle le -rencontra, l'an suivant, derrière l'école, jouant aux billes avec -ses camarades, elle se jeta sur lui, le saisit dans ses bras, et le -baisa avec tant de violence qu'il se mit à hurler de peur. Alors, pour -l'apaiser, elle lui donna son argent: trois francs vingt, un vrai -trésor, qu'il regardait avec des yeux agrandis. - -Il le prit et se laissa caresser tant qu'elle voulut. - -Pendant quatre ans encore, elle versa entre ses mains toutes ses -réserves, qu'il empochait avec conscience en échange de baisers -consentis. Ce fut une fois trente sous, une fois deux francs, une fois -douze sous seulement (elle en pleura de peine et d'humiliation, mais -l'année avait été mauvaise) et la dernière fois, cinq francs, une -grosse pièce ronde, qui le fit rire d'un rire content. - -Elle ne pensait plus qu'à lui; et il attendait son retour avec une -certaine impatience, courait au-devant d'elle en la voyant, ce qui -faisait bondir le cœur de la fillette. - -Puis il disparut. On l'avait mis au collège. Elle le sut en -interrogeant habilement. Alors elle usa d'une diplomatie infinie pour -changer l'itinéraire de ses parents et les faire passer par ici au -moment des vacances. Elle y réussit, mais après un an de ruses. Elle -était donc restée deux ans sans le revoir; et elle le reconnut à -peine, tant il était changé, grandi, embelli, imposant dans sa tunique -à boutons d'or. Il feignit de ne pas la voir et passa fièrement près -d'elle. - -Elle en pleura pendant deux jours; et depuis lors elle souffrit sans -fin. - -Tous les ans elle revenait; passait devant lui sans oser le saluer -et sans qu'il daignât même tourner les yeux vers elle. Elle l'aimait -éperdument. Elle me dit: «C'est le seul homme que j'aie vu sur la -terre, monsieur le médecin; je ne sais pas si les autres existaient -seulement.» - -Ses parents moururent. Elle continua leur métier, mais elle prit deux -chiens au lieu d'un, deux terribles chiens qu'on n'aurait pas osé -braver. - -Un jour, en rentrant dans ce village où son cœur était resté, elle -aperçut une jeune femme qui sortait de la boutique Chouquet au bras de -son bien-aimé. C'était sa femme. Il était marié. - -Le soir même, elle se jeta dans la mare qui est sur la place de la -Mairie. Un ivrogne attardé la repêcha, et la porta à la pharmacie. Le -fils Chouquet descendit en robe de chambre, pour la soigner, et, sans -paraître la reconnaître, la déshabilla, la frictionna, puis il lui dit -d'une voix dure: «Mais vous êtes folle! Il ne faut pas être bête comme -ça!» - -Cela suffit pour la guérir. Il lui avait parlé! Elle était heureuse -pour longtemps. - -Il ne voulut rien recevoir en rémunération de ses soins, bien qu'elle -insistât vivement pour le payer. - -Et toute sa vie s'écoula ainsi. Elle rempaillait en songeant à -Chouquet. Tous les ans elle l'apercevait derrière ses vitraux. Elle -prit l'habitude d'acheter chez lui des provisions de menus médicaments. -De la sorte elle le voyait de près, et lui parlait, et lui donnait -encore de l'argent. - -Comme je vous l'ai dit en commençant, elle est morte ce printemps. -Après m'avoir raconté toute cette triste histoire, elle me pria de -remettre à celui qu'elle avait si patiemment aimé toutes les économies -de son existence, car elle n'avait travaillé que pour lui, rien que -pour lui, disait-elle, jeûnant même pour mettre de côté, et être sûre -qu'il penserait à elle, au moins une fois, quand elle serait morte. - -Elle me donna donc deux mille trois cent vingt-sept francs. Je laissai -à M. le curé les vingt-sept francs pour l'enterrement, et j'emportai le -reste quand elle eut rendu le dernier soupir. - -Le lendemain, je me rendis chez les Chouquet. Ils achevaient de -déjeuner, en face l'un de l'autre, gros et rouges, fleurant les -produits pharmaceutiques, importants et satisfaits. - -On me fit asseoir; on m'offrit un kirsch, que j'acceptai; et je -commençai mon discours d'une voix émue, persuadé qu'ils allaient -pleurer. - -Dès qu'il eut compris qu'il avait été aimé de cette vagabonde, de cette -rempailleuse, de cette rouleuse, Chouquet bondit d'indignation, comme -si elle lui avait volé sa réputation, l'estime des honnêtes gens, son -honneur intime, quelque chose de délicat qui lui était plus cher que la -vie. - -Sa femme, aussi exaspérée que lui, répétait: «Cette gueuse! cette -gueuse, cette gueuse!...» sans pouvoir trouver autre chose. - -Il s'était levé; il marchait à grands pas derrière la table, le bonnet -grec chaviré sur une oreille. Il balbutiait: «Comprend-on ça, docteur? -Voilà de ces choses horribles pour un homme! Que faire? Oh! si je -l'avais su de son vivant, je l'aurais fait arrêter par la gendarmerie -et flanquer en prison. Et elle n'en serait pas sortie, je vous en -réponds!» - -Je demeurais stupéfait du résultat de ma démarche pieuse. Je ne savais -que dire ni que faire. Mais j'avais à compléter ma mission. Je repris: -«Elle m'a chargé de vous remettre ses économies, qui montent à deux -mille trois cents francs. Comme ce que je viens de vous apprendre -semble vous être fort désagréable, le mieux serait peut-être de donner -cet argent aux pauvres.» - -Ils me regardaient, l'homme et la femme, perclus de saisissement. - -Je tirai l'argent de ma poche, du misérable argent de tous les pays et -de toutes les marques, de l'or et des sous mêlés. Puis je demandai: -«Que décidez-vous?» - -Mme Chouquet parla la première: «Mais, puisque c'était sa dernière -volonté, à cette femme... il me semble qu'il nous est bien difficile de -refuser.» - -Le mari, vaguement confus, reprit: «Nous pourrions toujours acheter -avec ça quelque chose pour nos enfants.» - -Je dis d'un air sec: «Comme vous voudrez.» - -Il reprit: «Donnez toujours, puisqu'elle vous en a chargé; nous -trouverons bien moyen de l'employer à quelque bonne œuvre.» - -Je remis l'argent, je saluai, et je partis. - - -Le lendemain Chouquet vint me trouver et, brusquement: «Mais elle a -laissé ici sa voiture, cette... cette femme. Qu'est-ce que vous en -faites de cette voiture? - ---«Rien, prenez-la si vous voulez. - ---«Parfait; cela me va; j'en ferai une cabane pour mon potager.» - -Il s'en allait. Je le rappelai. «Elle a laissé aussi son vieux cheval -et ses deux chiens. Les voulez-vous?» Il s'arrêta, surpris: «Ah! -non, par exemple; que voulez-vous que j'en fasse? Disposez-en comme -vous voudrez.» Et il riait. Puis il me tendit sa main que je serrai. -Que voulez-vous? Il ne faut pas dans un pays, que le médecin et le -pharmacien soient ennemis. - -J'ai gardé les chiens chez moi. Le curé, qui a une grande cour, a pris -le cheval. La voiture sert de cabane à Chouquet; et il a acheté cinq -obligations de chemin de fer avec l'argent. - -Voilà le seul amour profond que j'aie rencontré, dans ma vie.» - -Le médecin se tut. - -Alors la marquise, qui avait des larmes dans les yeux, soupira: -«Décidément, il n'y a que les femmes pour savoir aimer!» - - - _La Rempailleuse_ a paru dans _le Gaulois_ du dimanche 27 septembre - 1882. - - - - -EN MER. - - _A Henry Céard._ - - -ON lisait dernièrement dans les journaux les lignes suivantes: - - «BOULOGNE-SUR-MER, 22 janvier.--On nous écrit: - - «Un affreux malheur vient de jeter la consternation parmi notre - population maritime déjà si éprouvée depuis deux années. Le bateau - de pêche commandé par le patron Javel, entrant dans le port, a été - jeté à l'Ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames - de la jetée. - - «Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes envoyées au - moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont péri. - - «Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux sinistres.» - -Quel est ce patron Javel? Est-il le frère du manchot? - -Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être sous les -débris de son bateau mis en pièces, est celui auquel je pense, il avait -assisté, voici dix-huit ans maintenant, à un autre drame, terrible et -simple comme sont toujours ces drames formidables des flots. - - -Javel aîné était alors patron d'un chalutier. - -Le chalutier est le bateau de pêche par excellence. Solide à ne -craindre aucun temps, le ventre rond, roulé sans cesse par les lames -comme un bouchon, toujours dehors, toujours fouetté par les vents durs -et salés de la Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile -gonflée, traînant par le flanc un grand filet qui racle le fond de -l'Océan, et détache et cueille toutes les bêtes endormies dans les -roches, les poissons plats collés au sable, les crabes lourds aux -pattes crochues, les homards aux moustaches pointues. - -Quand la brise est fraîche et la vague courte, le bateau se met à -pêcher. Son filet est fixé tout le long d'une grande tige de bois -garnie de fer qu'il laisse descendre au moyen de deux câbles glissant -sur deux rouleaux aux deux bouts de l'embarcation. Et le bateau, -dérivant sous le vent et le courant, tire avec lui cet appareil qui -ravage et dévaste le sol de la mer. - -Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes et un mousse. Il -était sorti de Boulogne par un beau temps clair pour jeter le chalut. - -Or, bientôt le vent s'éleva, et une bourrasque survenant força le -chalutier à fuir. Il gagna les côtes d'Angleterre; mais la mer démontée -battait les falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible -l'entrée des ports. Le petit bateau reprit le large et revint sur les -côtes de France. La tempête continuait à faire infranchissables les -jetées, enveloppant d'écume, de bruit et de danger tous les abords des -refuges. - -Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, ballotté, -secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d'eau, mais gaillard, -malgré tout, accoutumé à ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou -six jours errant entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder l'un -ou l'autre. - -Puis enfin l'ouragan se calma comme il se trouvait en pleine mer, et, -bien que la vague fût encore forte, le patron commanda de jeter le -chalut. - -Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord, et deux hommes -à l'avant, deux hommes à l'arrière, commencèrent à filer sur les -rouleaux les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond; mais -une haute lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à -l'avant et dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se -trouva saisi entre la corde un instant détendue par la secousse et le -bois où elle glissait. Il fit un effort désespéré, tâchant de l'autre -main de soulever l'amarre, mais le chalut traînait déjà et le câble -roidi ne céda point. - -L'homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent. Son frère -quitta la barre. Ils se jetèrent sur la corde, s'efforçant de dégager -le membre qu'elle broyait. Ce fut en vain. «Faut couper», dit un -matelot, et il tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux -coups, sauver le bras de Javel cadet. - -Mais couper, c'était perdre le chalut, et ce chalut valait de l'argent, -beaucoup d'argent, quinze cents francs; et il appartenait à Javel aîné, -qui tenait à son avoir. - -Il cria, le cœur torturé: «Non, coupe pas, attends, je vas lofer.» Et -il courut au gouvernail, mettant toute la barre dessous. - -Le bateau n'obéit qu'à peine, paralysé par ce filet qui immobilisait -son impulsion, et entraîné d'ailleurs par la force de la dérive et du -vent. - -Javel cadet s'était laissé tomber sur les genoux, les dents serrées, -les yeux hagards. Il ne disait rien. Son frère revint, craignant -toujours le couteau d'un marin: «Attends, attends, coupe pas, faut -mouiller l'ancre.» - -L'ancre fut mouillée, toute la chaîne filée, puis on se mit à virer -au cabestan pour détendre les amarres du chalut. Elles s'amollirent, -enfin, et on dégagea le bras inerte, sous la manche de laine -ensanglantée. - -Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une -chose horrible, une bouillie de chairs dont le sang jaillissait à flots -qu'on eût dit poussés par une pompe. Alors l'homme regarda son bras et -murmura: «Foutu». - -Puis, comme l'hémorragie faisait une mare sur le pont du bateau, un des -matelots cria: «Il va se vider, faut nouer la veine.» - -Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et goudronnée, -et, enlaçant le membre au-dessus de la blessure, ils serrèrent de toute -leur force. Les jets de sang s'arrêtaient peu à peu; ils finirent par -cesser tout à fait. - - -Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le prit de l'autre -main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout était rompu, les os -cassés; les muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. Il le -considérait d'un œil morne, réfléchissant. Puis il s'assit sur une -voile pliée, et les camarades lui conseillèrent de mouiller sans cesse -la blessure pour empêcher le mal noir. - -On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il puisait -dedans au moyen d'un verre, et baignait l'horrible plaie en laissant -couler dessus un petit filet d'eau claire. - ---Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit, mais au bout -d'une heure il remonta, ne se sentant pas bien tout seul. Et puis -il préférait le grand air. Il se rassit sur sa voile et recommença à -bassiner son bras. - -La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre blanc gisaient à -côté de lui, secoués par des spasmes de mort; il les regardait sans -cesser d'arroser ses chairs écrasées. - - -Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup de vent se déchaîna; -et le petit bateau recommença sa course folle, bondissant et culbutant, -secouant le triste blessé. - -La nuit vint. Le temps fut gros jusqu'à l'aurore. Au soleil levant on -apercevait de nouveau l'Angleterre, mais, comme la mer était moins -dure, on repartit pour la France en louvoyant. - -Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur montra des -traces noires, toute une vilaine apparence de pourriture sur la partie -du membre qui ne tenait plus à lui. - -Les matelots regardaient, disant leur avis. - ---«Ça pourrait bien être le Noir», pensait l'un. - ---«Faudrait de l'iau salée là-dessus», déclarait un autre. - -On apporta donc de l'eau salée et on en versa sur le mal. Le blessé -devint livide, grinça des dents, se tordit un peu; mais il ne cria pas. - -Puis, quand la brûlure se fut calmée: «Donne-moi ton couteau», dit-il à -son frère. Le frère tendit son couteau. - -«Tiens-moi le bras en l'air, tout drait, tire dessus.» - -On fit ce qu'il demandait. - -Alors il se mit à couper lui-même. Il coupait doucement, avec -réflexion, tranchant les derniers tendons avec cette lame aiguë comme -un fil de rasoir; et bientôt il n'eut plus qu'un moignon. Il poussa un -profond soupir et déclara: «Fallait ça. J'étais foutu.» - -Il semblait soulagé et respirait avec force. Il recommença à verser de -l'eau sur le tronçon de membre qui lui restait. - -La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir. - -Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras détaché et l'examina -longuement. La putréfaction se déclarait. Les camarades vinrent aussi -l'examiner, et ils se le passaient de main en main, le tâtaient, le -retournaient, le flairaient. - -Son frère dit: «Faut jeter ça à la mer, à c't'heure.» - -Mais Javel cadet se fâcha: «Ah! mais non, ah! mais non. J'veux point. -C'est à moi, pas vrai, pisque c'est mon bras.» - -Il le reprit et le posa entre ses jambes. - ---«Il va pas moins pourrir», dit l'aîné. Alors une idée vint au -blessé. Pour conserver le poisson quand on tenait longtemps la mer, on -l'empilait en des barils de sel. - -Il demanda: «J'pourrions t'y point l'mettre dans la saumure.» - -«Ça, c'est vrai», déclarèrent les autres. - -Alors on vida un des barils, plein déjà de la pêche des jours derniers; -et, tout au fond, on déposa le bras. On versa du sel dessus, puis on -replaça, un à un, les poissons. - -Un des matelots fit cette plaisanterie: «Pourvu que je l'vendions point -à la criée.» - -Et tout le monde rit, hormis les deux Javel. - -Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue de Boulogne -jusqu'au lendemain dix heures. Le blessé continuait sans répit à jeter -de l'eau sur sa plaie. - -De temps en temps il se levait et marchait d'un bout à l'autre du -bateau. - -Son frère, qui tenait la barre, le suivait de l'œil en hochant la tête. - -On finit par rentrer au port. - -Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne voie. Il fit un -pansement complet et ordonna le repos. Mais Javel ne voulut pas se -coucher sans avoir repris son bras, et il retourna bien vite au port -pour retrouver le baril qu'il avait marqué d'une croix. - -On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien conservé dans la -saumure, ridé, rafraîchi. Il l'enveloppa dans une serviette emportée à -cette intention, et rentra chez lui. - -Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce débris du père, -tâtant les doigts, enlevant les brins de sel restés sous les ongles; -puis on fit venir le menuisier qui prit mesure pour un petit cercueil. - -Le lendemain l'équipage complet du chalutier suivit l'enterrement du -bras détaché. Les deux frères, côte à côte, conduisaient le deuil. Le -sacristain de la paroisse tenait le cadavre sous son aisselle. - -Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port, -et, quand il parlait plus tard de son accident, il confiait tout bas -à son auditeur: «Si le frère avait voulu couper le chalut, j'aurais -encore mon bras, pour sûr. Mais il était regardant à son bien.» - - - _En mer_ a paru dans _le Gil Blas_ du lundi 12 février 1883, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -UN NORMAND. - - _A Paul Alexis._ - - -NOUS venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route -de Jumièges. La légère voiture filait, traversant les prairies; puis le -cheval se mit au pas pour monter la côte de Canteleu. - -C'est là un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde. -Derrière nous Rouen, la ville aux églises, aux clochers gothiques, -travaillés comme des bibelots d'ivoire; en face, Saint-Sever, le -faubourg aux manufactures qui dresse ses mille cheminées fumantes sur -le grand ciel vis-à-vis des mille clochetons sacrés de la vieille cité. - -Ici la flèche de la cathédrale, le plus haut sommet des monuments -humains; et là-bas, la «Pompe à feu» de la «Foudre», sa rivale presque -aussi démesurée, et qui passe d'un mètre la plus géante des pyramides -d'Égypte. - -Devant nous la Seine se déroulait, ondulante, semée d'îles, bordée -à droite de blanches falaises que couronnait une forêt, à gauche de -prairies immenses qu'une autre forêt limitait, là-bas, tout là-bas. - -De place en place, des grands navires à l'ancre le long des berges du -large fleuve. Trois énormes vapeurs s'en allaient, à la queue leu leu, -vers le Havre; et un chapelet de bâtiments, formé d'un trois-mâts, de -deux goélettes et d'un brick, remontait vers Rouen, traîné par un petit -remorqueur vomissant un nuage de fumée noire. - -Mon compagnon, né dans le pays, ne regardait même point ce surprenant -paysage; mais il souriait sans cesse; il semblait rire en lui-même. -Tout à coup, il éclata: «Ah! vous allez voir quelque chose de drôle: la -chapelle au père Mathieu. Ça, c'est du nanan, mon bon.» - -Je le regardai d'un œil étonné. Il reprit: - ---Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans -le nez. Le père Mathieu est le plus beau Normand de la province, et sa -chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni moins; mais je vais -vous donner d'abord quelques mots d'explication. - -Le père Mathieu, qu'on appelle aussi le père «La Boisson», est un -ancien sergent-major revenu dans son village natal. Il unit en des -proportions admirables pour faire un ensemble parfait la blague du -vieux soldat à la malice finaude du Normand. De retour au pays, il -est devenu, grâce à des protections multiples et à des habiletés -invraisemblables, gardien d'une chapelle miraculeuse, une chapelle -protégée par la Vierge et fréquentée principalement par les filles -enceintes. Il a baptisé sa statue merveilleuse: «Notre-Dame du -Gros-Ventre», et il la traite avec une certaine familiarité goguenarde -qui n'exclut point le respect. Il a composé lui-même et fait imprimer -une prière spéciale pour sa BONNE VIERGE. Cette prière est un -chef-d'œuvre d'ironie involontaire, d'esprit normand où la raillerie -se mêle à la peur du SAINT, à la peur superstitieuse de l'influence -secrète de quelque chose. Il ne croit pas beaucoup à sa patronne; -cependant il y croit un peu, par prudence, et il la ménage, par -politique. - -Voici le début de cette étonnante oraison: - -«Notre bonne madame la Vierge Marie, patronne naturelle des -filles-mères en ce pays et par toute la terre, protégez votre servante -qui a fauté dans un moment d'oubli.» - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Cette supplique se termine ainsi: - -«Ne m'oubliez pas surtout auprès de votre saint Époux et intercédez -auprès de Dieu le Père, pour qu'il m'accorde un bon mari semblable au -vôtre.» - -Cette prière, interdite par le clergé de la contrée, est vendue par lui -sous le manteau, et elle passe pour salutaire à celles qui la récitent -avec onction. - -En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait de son maître -le valet de chambre d'un prince redouté, confident de tous les -petits secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d'histoires -amusantes, qu'il dit tout bas, entre amis, après boire. - -Mais vous verrez par vous-même. - -Comme les revenus fournis par la Patronne ne lui semblaient point -suffisants, il a annexé à la Vierge principale un petit commerce de -Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la -chapelle, il les a emmagasinés au bûcher, d'où il les sort sitôt qu'un -fidèle les demande. Il a façonné lui-même ces statuettes de bois, -invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert à pleine -couleur, une année qu'on badigeonnait sa maison. Vous savez que les -Saints guérissent les maladies; mais chacun a sa spécialité; et il ne -faut pas commettre de confusion ni d'erreurs. Ils sont jaloux les uns -des autres comme des cabotins. - -Pour ne pas se tromper, les vieilles bonnes femmes viennent consulter -Mathieu. - ---Pour les maux d'oreilles, qué saint qu'est l'meilleur? - ---Mais y a saint Osyme qu'est bon; y a aussi saint Pamphile qu'est pas -mauvais. - -Ce n'est pas tout. - -Comme Mathieu a du temps de reste, il boit; mais il boit en artiste, -en convaincu, si bien qu'il est gris régulièrement tous les soirs. Il -est gris, mais il le sait; il le sait si bien qu'il note, chaque jour, -le degré exact de son ivresse. C'est là sa principale occupation; la -chapelle ne vient qu'après. - -Et il a inventé, écoutez bien et cramponnez-vous, il a inventé le -saoulomètre. - -L'instrument n'existe pas, mais les observations de Mathieu sont aussi -précises que celles d'un mathématicien. - -Vous l'entendez dire sans cesse:--«D'puis lundi, j'ai pas passé -quarante-cinq.» - -Ou bien:--«J'étais entre cinquante-deux et cinquante-huit.» - -Ou bien:--«J'en avais bien soixante-six à soixante-dix.» - -Ou bien:--«Cré coquin, je m'croyais dans les cinquante, v'là que -j'm'aperçois qu'j'étais dans les soixante-quinze!» - -Jamais il ne se trompe. - -Il affirme n'avoir pas atteint le mètre, mais comme il avoue que ses -observations cessent d'être précises quand il a passé quatre-vingt-dix, -on ne peut se fier absolument à son affirmation. - -Quand Mathieu reconnaît avoir passé quatre-vingt-dix, soyez tranquille, -il était crânement gris. - -Dans ces occasions-là, sa femme, Mélie, une autre merveille, se met en -des colères folles. Elle l'attend sur sa porte, quand il rentre, et -elle hurle:--«Te voilà, salaud, cochon, bougre d'ivrogne!» - -Alors Mathieu, qui ne rit plus, se campe en face d'elle, et, d'un ton -sévère:--«Tais-toi, Mélie, c'est pas le moment de causer. Attends à -d'main.» - -Si elle continue à vociférer, il s'approche et, la voix -tremblante:--«Gueule plus; j'suis dans les quatre-vingt-dix, je -n'mesure plus; j'vas cogner, prends garde!» - -Alors Mélie bat en retraite. - -Si elle veut, le lendemain, revenir sur ce sujet, il lui rit au nez et -répond:--«Allons, allons! assez causé; c'est passé. Tant qu'j'aurai -pas atteint le mètre, y a pas de mal. Mais, si j'passe le mètre, j'te -permets de m'corriger, ma parole!» - - -Nous avions gagné le sommet de la côte. La route s'enfonçait dans -l'admirable forêt de Roumare. - -L'automne, l'automne merveilleux, mêlait son or et sa pourpre aux -dernières verdures restées vives, comme si des gouttes de soleil fondu -avaient coulé du ciel dans l'épaisseur des bois. - -On traversa Duclair, puis, au lieu de continuer sur Jumièges, mon ami -tourna vers la gauche et, prenant un chemin de traverse, s'enfonça dans -le taillis. - -Et bientôt, du sommet d'une grande côte nous découvrions de nouveau la -magnifique vallée de la Seine, et le fleuve tortueux s'allongeant à nos -pieds. - -Sur la droite, un tout petit bâtiment couvert d'ardoises et surmonté -d'un clocher haut comme une ombrelle s'adossait contre une jolie maison -aux persiennes vertes, toute vêtue de chèvrefeuilles et de rosiers. - -Une grosse voix cria: «V'là des amis!» Et Mathieu parut sur le seuil. -C'était un homme de soixante ans, maigre, portant la barbiche et de -longues moustaches blanches. - -Mon compagnon lui serra la main, me présenta, et Mathieu nous fit -entrer dans une fraîche cuisine qui lui servait aussi de salle. Il -disait: - -«Moi, monsieur, j'nai pas d'appartement distingué. J'aime bien à -n'point m'éloigner du fricot. Les casseroles, voyez-vous, ça tient -compagnie.» - -Puis, se tournant vers mon ami: - -«Pourquoi venez-vous un jeudi? Vous savez bien que c'est jour de -consultation d'ma Patronne. J'peux pas sortir c't'après-midi.» - -Et, courant à la porte, il poussa un effroyable beuglement: -«Mélie-e-e!» qui dut faire lever la tête aux matelots des navires -qui descendaient ou remontaient le fleuve, là-bas, tout au fond de la -creuse vallée. - -Mélie ne répondit point. - -Alors Mathieu cligna de l'œil avec malice. - ---«A n'est pas contente après moi, voyez-vous, parce qu'hier je m'suis -trouvé dans les quatre-vingt-dix.» - -Mon voisin se mit à rire:--«Dans les quatre-vingt-dix, Mathieu! Comment -avez-vous fait?» - -Mathieu répondit: - ---«J'vas vous dire. J'n'ai trouvé, l'an dernier, qu'vingt rasières -d'pommes d'abricot. Y n'y en a pu; mais pour faire du cidre y n'y -a qu'ça. Donc j'en fis une pièce qu'je mis hier en perce. Pour du -nectar, c'est du nectar; vous m'en direz des nouvelles. J'avais ici -Polyte; j'nous mettons à boire un coup, et puis encore un coup, sans -s'rassasier (on en boirait jusqu'à d'main), si bien que, d'coup en -coup, je m'sens une fraîcheur dans l'estomac. J'dis à Polyte: «Si on -buvait un verre de fine pour se réchauffer!» Y consent. Mais c'te -fine, ça vous met l'feu dans l'corps, si bien qu'il a fallu r'venir au -cidre. Mais v'là que d'fraîcheur en chaleur et d'chaleur en fraîcheur, -j'm'aperçois que j'suis dans les quatre-vingt-dix. Polyte était pas -loin du mètre.» - -La porte s'ouvrit. Mélie parut, et tout de suite, avant de nous avoir -dit bonjour: «... Crés cochons, vous aviez bien l'mètre tous les deux.» - -Alors Mathieu se fâcha:--«Dis pas ça, Mélie, dis pas ça, j'ai jamais -été au mètre.» - -On nous fit un déjeuner exquis, devant la porte, sous deux tilleuls, à -côté de la petite chapelle de «Notre-Dame du Gros-Ventre» et en face de -l'immense paysage. Et Mathieu nous raconta, avec une raillerie mêlée de -crédulités inattendues, d'invraisemblables histoires de miracles. - -Nous avions bu beaucoup de ce cidre adorable, piquant et sucré, frais -et grisant qu'il préférait à tous les liquides; et nous fumions -nos pipes, à cheval sur nos chaises, quand deux bonnes femmes se -présentèrent. - -Elles étaient vieilles, sèches, courbées. Après avoir salué, elles -demandèrent saint Blanc. Mathieu cligna de l'œil vers nous et répondit: - ---J'vas vous donner ça. - -Et il disparut dans son bûcher. - -Il y resta bien cinq minutes; puis il revint avec une figure -consternée. Il levait les bras: - ---J'sais pas oùs qu'il est, je l'trouve pu; j'suis pourtant sûr que je -l'avais. - -Alors, faisant de ses mains un porte-voix, il mugit de nouveau: -«Mélie-e-e!» Du fond de la cour sa femme répondit: - ---«Qu'é qu'y a?» - ---«Ousqu'il est saint Blanc? Je l'trouve pu dans l'bûcher.» - -Alors, Mélie jeta cette explication: - ---«C'est-y pas celui qu'tas pris l'aut'e semaine pour boucher l'trou -d'la cabine à lapins?» - -Mathieu tressaillit:--«Nom d'un tonnerre, ça s'peut bien!» - -Alors il dit aux femmes:--«Suivez-moi.» - -Elles suivirent. Nous en fîmes autant, malades de rires étouffés. - -En effet, saint Blanc, piqué en terre comme un simple pieu, maculé de -boue et d'ordures, servait d'angle à la cabine à lapins. - -Dès qu'elles l'aperçurent, les deux bonnes femmes tombèrent à genoux, -se signèrent et se mirent à murmurer des _Oremus_. Mais Mathieu se -précipita: «Attendez, vous v'la dans la crotte; j'vas vous donner une -botte de paille.» - -Il alla chercher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis, -considérant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discrédit -pour son commerce, il ajouta: - ---«J'vas vous l'débrouiller un brin.» - -Il prit un seau d'eau, une brosse et se mit à laver vigoureusement le -bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours. - -Puis, quand il eut fini, il ajouta:--«Maintenant il n'y a plus d'mal.» -Et il nous ramena boire un coup. - -Comme il portait le verre à sa bouche, il s'arrêta, et, d'un air un peu -confus:--«C'est égal, quand j'ai mis saint Blanc aux lapins, j'croyais -bien qu'i n'f'rait pu d'argent. Y avait deux ans qu'on n'le d'mandait -plus. Mais les saints, voyez-vous, ça n'passe jamais.» - -Il but et reprit: - ---«Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n'faut pas y aller à -moins d'cinquante; et j'n'en sommes seulement pas à trente-huit.» - - - _Un Normand_ a paru dans _le Gil Blas_ du mardi 10 octobre 1882, sous - la signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -LE TESTAMENT. - - _A Paul Hervieu._ - - -JE connaissais ce grand garçon qui s'appelait René de Bourneval. Il -était de commerce aimable, bien qu'un peu triste, semblait revenu -de tout, fort sceptique, d'un scepticisme précis et mordant, habile -surtout à désarticuler d'un mot les hypocrisies mondaines. Il répétait -souvent: «Il n'y a pas d'hommes honnêtes; ou du moins ils ne le sont -que relativement aux crapules.» - -Il avait deux frères qu'il ne voyait point, MM. de Courcils. Je le -croyais d'un autre lit, vu leurs noms différents. On m'avait dit à -plusieurs reprises qu'une histoire étrange s'était passée en cette -famille, mais sans donner aucun détail. - -Cet homme me plaisant tout à fait, nous fûmes bientôt liés. Un soir, -comme j'avais dîné chez lui en tête à tête, je lui demandai par hasard: -«Êtes-vous né du premier ou du second mariage de madame votre mère?» Je -le vis pâlir un peu, puis rougir; et il demeura quelques secondes sans -parler, visiblement embarrassé. Puis il sourit d'une façon mélancolique -et douce, qui lui était particulière, et il dit: «Mon cher ami, si cela -ne vous ennuie point, je vais vous donner sur mon origine des détails -bien singuliers. Je vous sais un homme intelligent, je ne crains donc -pas que votre amitié en souffre, et si elle en devait souffrir, je ne -tiendrais plus alors à vous avoir pour ami.» - -Ma mère, Mme de Courcils, était une pauvre petite femme timide, que -son mari avait épousée pour sa fortune. Toute sa vie fut un martyre. -D'âme aimante, craintive, délicate, elle fut rudoyée sans répit par -celui qui aurait dû être mon père, un de ces rustres qu'on appelle des -gentilshommes campagnards. Au bout d'un mois de mariage, il vivait avec -une servante. Il eut en outre pour maîtresses les femmes et les filles -de ses fermiers; ce qui ne l'empêcha point d'avoir deux enfants de sa -femme; on devrait compter trois, en me comprenant. Ma mère ne disait -rien; elle vivait dans cette maison toujours bruyante comme ces petites -souris qui glissent sous les meubles. Effacée, disparue, frémissante, -elle regardait les gens de ses yeux inquiets et clairs, toujours -mobiles, des yeux d'être effaré que la peur ne quitte pas. Elle était -jolie pourtant, fort jolie, toute blonde d'un blond gris, d'un blond -timide: comme si ses cheveux avaient été un peu décolorés par ses -craintes incessantes. - -Parmi les amis de M. de Courcils qui venaient constamment au château -se trouvait un ancien officier de cavalerie, veuf, homme redouté, -tendre et violent, capable des résolutions les plus énergiques, M. de -Bourneval, dont je porte le nom. C'était un grand gaillard maigre, -avec de grosses moustaches noires. Je lui ressemble beaucoup. Cet -homme avait lu, et ne pensait nullement comme ceux de sa classe. Son -arrière-grand'mère avait été une amie de J.-J. Rousseau, et on eût dit -qu'il avait hérité quelque chose de cette liaison d'une ancêtre. Il -savait par cœur le _Contrat Social_, la _Nouvelle Héloïse_ et tous ces -livres philosophants qui ont préparé de loin le futur bouleversement -de nos antiques usages, de nos préjugés, de nos lois surannées, de -notre morale imbécile. - -Il aima ma mère, paraît-il, et en fut aimé. Cette liaison demeura -tellement secrète, que personne ne la soupçonna. La pauvre femme, -délaissée et triste, dut s'attacher à lui d'une façon désespérée, et -prendre dans son commerce toutes ses manières de penser, des théories -de libre sentiment, des audaces d'amour indépendant; mais, comme elle -était si craintive qu'elle n'osait jamais parler haut, tout cela fut -refoulé, condensé, pressé en son cœur qui ne s'ouvrit jamais. - -Mes deux frères étaient durs pour elle, comme leur père, ne la -caressaient point, et, habitués à ne la voir compter pour rien dans la -maison, la traitaient un peu comme une bonne. - -Je fus le seul de ses fils qui l'aima vraiment et qu'elle aima. - -Elle mourut. J'avais alors dix-huit ans. Je dois ajouter, pour que -vous compreniez ce qui va suivre, que son mari était doté d'un conseil -judiciaire, qu'une séparation de biens avait été prononcée au profit -de ma mère, qui avait conservé, grâce aux artifices de la loi et au -dévouement intelligent d'un notaire, le droit de tester à sa guise. - -Nous fûmes donc prévenus qu'un testament existait chez ce notaire, et -invités à assister à la lecture. - -Je me rappelle cela comme d'hier. Ce fut une scène grandiose, -dramatique, burlesque, surprenante, amenée par la révolte posthume de -cette morte, par ce cri de liberté, cette revendication du fond de la -tombe de cette martyre écrasée par nos mœurs durant sa vie, et qui -jetait, de son cercueil clos, un appel désespéré vers l'indépendance. - -Celui qui se croyait mon père, un gros homme sanguin éveillant -l'idée d'un boucher, et mes frères, deux forts garçons de vingt et -de vingt-deux ans, attendaient tranquilles sur leurs sièges. M. de -Bourneval, invité à se présenter, entra et se plaça derrière moi. Il -était serré dans sa redingote, fort pâle, et il mordillait souvent sa -moustache, un peu grise à présent. Il s'attendait sans doute à ce qui -allait se passer. - -Le notaire ferma la porte à double tour et commença la lecture, après -avoir décacheté devant nous l'enveloppe scellée à la cire rouge et dont -il ignorait le contenu. - -Brusquement mon ami se tut, se leva, puis il alla prendre dans son -secrétaire un vieux papier, le déplia, le baisa longuement, et il -reprit. Voici le testament de ma bien-aimée mère: - - «Je soussignée Anne-Catherine-Geneviève-Mathilde de Croixluce, épouse - légitime de Jean-Léopold-Joseph Gontran de Courcils, saine de corps et - d'esprit, exprime ici mes dernières volontés. - - Je demande pardon à Dieu d'abord, et ensuite à mon cher fils René, de - l'acte que je vais commettre. Je crois mon enfant assez grand de cœur - pour me comprendre et me pardonner. J'ai souffert toute ma vie. J'ai - été épousée par calcul, puis méprisée, méconnue, opprimée, trompée sans - cesse par mon mari. - - Je lui pardonne, mais je ne lui dois rien. - - Mes fils aînés ne m'ont point aimée, ne m'ont point gâtée, m'ont à - peine traitée comme une mère. - - J'ai été pour eux, durant ma vie, ce que je devais être; je ne leur - dois plus rien après ma mort. Les liens du sang n'existent pas sans - l'affection constante, sacrée, de chaque jour. Un fils ingrat est moins - qu'un étranger; c'est un coupable, car il n'a pas le droit d'être - indifférent pour sa mère. - - J'ai toujours tremblé devant les hommes, devant leurs lois iniques, - leurs coutumes inhumaines, les préjugés infâmes. Devant Dieu, je ne - crains plus. Morte, je rejette de moi la honteuse hypocrisie; j'ose - dire ma pensée, avouer et signer le secret de mon cœur. - - Donc, je laisse en dépôt toute la partie de ma fortune dont la loi - me permet de disposer à mon amant bien-aimé Pierre-Germer-Simon de - Bourneval, pour revenir ensuite à notre cher fils René. - - - (Cette volonté est formulée en outre, d'une façon plus précise, dans un - acte notarié.) - - - Et, devant le Juge suprême qui m'entend, je déclare que j'aurais maudit - le ciel et l'existence si je n'avais rencontré l'affection profonde, - dévouée, tendre, inébranlable de mon amant, si je n'avais compris dans - ses bras que le Créateur a fait les êtres pour s'aimer, se soutenir, se - consoler et pleurer ensemble dans les heures d'amertume. - - Mes deux fils aînés ont pour père M. de Courcils, René seul doit la vie - à M. de Bourneval. Je prie le Maître des hommes et de leurs destinées - de placer au-dessus des préjugés sociaux le père et le fils, de les - faire s'aimer jusqu'à leur mort et m'aimer encore dans mon cercueil. - - Tels sont ma dernière pensée et mon dernier désir. - - MATHILDE DE CROIXLUCE.» - -M. de Courcils s'était levé; il cria: «C'est là le testament d'une -folle!» Alors M. de Bourneval fit un pas et déclara d'une voix forte, -d'une voix tranchante: «Moi, Simon de Bourneval, je déclare que cet -écrit ne renferme que la stricte vérité. Je suis prêt à le soutenir -devant n'importe qui, et à le prouver même par les lettres que j'ai.» - -Alors M. de Courcils marcha vers lui. Je crus qu'ils allaient se -colleter. Ils étaient là, grands tous deux, l'un gros, l'autre maigre, -frémissants. Le mari de ma mère articula en bégayant: «Vous êtes un -misérable!» L'autre prononça du même ton vigoureux et sec: «Nous nous -retrouverons autre part, monsieur. Je vous aurais déjà souffleté -et provoqué depuis longtemps si je n'avais tenu avant tout à la -tranquillité, durant sa vie, de la pauvre femme que vous avez tant fait -souffrir.» - -Puis il se tourna vers moi: «Vous êtes mon fils. Voulez-vous me -suivre? Je n'ai pas le droit de vous emmener, mais je le prends, si -vous voulez bien m'accompagner.» - -Je lui serrai la main sans répondre. Et nous sommes sortis ensemble. -J'étais, certes, aux trois quarts fou. - -Deux jours plus tard M. de Bourneval tuait en duel M. de Courcils. Mes -frères, par crainte d'un affreux scandale, se sont tus. Je leur ai cédé -et ils ont accepté la moitié de la fortune laissée par ma mère. - -J'ai pris le nom de mon père véritable, renonçant à celui que la loi me -donnait et qui n'était pas le mien. - -M. de Bourneval est mort depuis cinq ans. Je ne suis point encore -consolé. - - -Il se leva, fit quelques pas, et, se plaçant en face de moi: «Eh bien, -je dis que le testament de ma mère est une des choses les plus belles, -les plus loyales, les plus grandes qu'une femme puisse accomplir. -N'est-ce pas votre avis?» - -Je lui tendis les deux mains: «Oui, certainement, mon ami.» - - - _Le Testament_ a paru dans _le Gil Blas_ du mardi 7 novembre 1882, - sous la signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -AUX CHAMPS. - - _A Octave Mirbeau._ - - -LES deux chaumières étaient côte à côte, au pied d'une colline, proches -d'une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la -terre féconde pour élever tous leurs petits. Chaque ménage en avait -quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait -du matin au soir. Les deux aînés avaient six ans et les deux cadets -quinze mois environ; les mariages, et ensuite les naissances, s'étaient -produits à peu près simultanément dans l'une et l'autre maison. - -Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas; et les -deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur -tête, se mêlaient sans cesse; et quand il fallait en appeler un, les -hommes souvent en criaient trois avant d'arriver au véritable. - -La première des deux demeures, en venant de la station d'eaux de -Rolleport, était occupée par les Tuvache, qui avaient trois filles et -un garçon; l'autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et -trois garçons. - -Tout cela vivait péniblement de soupe, de pommes de terre et de grand -air. A sept heures, le matin, puis à midi, puis à six heures, le soir, -les ménagères réunissaient leurs mioches pour donner la pâtée, comme -des gardeurs d'oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis, -par rang d'âge devant la table en bois, vernie par cinquante ans -d'usage. Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la -planche. On posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli -dans l'eau où avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois -oignons; et toute la ligne mangeait jusqu'à plus faim. La mère empâtait -elle-même le petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était -une fête pour tous; et le père, ce jour-là, s'attardait au repas en -répétant: «Je m'y ferais bien tous les jours.» - -Par un après-midi du mois d'août, une légère voiture s'arrêta -brusquement devant les deux chaumières, et une jeune femme, qui -conduisait elle-même, dit au monsieur assis à côté d'elle: - ---Oh! regarde, Henri, ce tas d'enfants! Sont-ils jolis, comme ça, à -grouiller dans la poussière! - -L'homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations qui étaient une -douleur et presque un reproche pour lui. - -La jeune femme reprit: - ---Il faut que je les embrasse! Oh! comme je voudrais en avoir un, -celui-là, le tout petit. - -Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux -derniers, celui des Tuvache, et l'enlevant dans ses bras, elle le baisa -passionnément sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frisés et -pommadés de terre, sur ses menottes qu'il agitait pour se débarrasser -des caresses ennuyeuses. - -Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle -revint la semaine suivante, s'assit elle-même par terre, prit le -moutard dans ses bras, le bourra de gâteaux, donna des bonbons à tous -les autres; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari -attendait patiemment dans sa frêle voiture. - -Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les -jours, les poches pleines de friandises et de sous. - -Elle s'appelait Mme Henri d'Hubières. - -Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle; et, sans s'arrêter -aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pénétra dans la -demeure des paysans. - -Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe; ils se -redressèrent tout surpris, donnèrent des chaises et attendirent. Alors -la jeune femme, d'une voix entrecoupée, tremblante, commença: - ---Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien... -je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garçon... - -Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent pas. - -Elle reprit haleine et continua. - ---Nous n'avons pas d'enfants; nous sommes seuls, mon mari et moi... -Nous le garderions... Voulez-vous? - -La paysanne commençait à comprendre. Elle demanda: - ---Vous voulez nous prend'e Charlot? Ah ben non, pour sûr. - -Alors M. d'Hubières intervint: - ---Ma femme s'est mal expliquée. Nous voulons l'adopter, mais il -reviendra vous voir. S'il tourne bien, comme tout porte à le croire, -il sera notre héritier. Si nous avions, par hasard, des enfants, il -partagerait également avec eux. Mais, s'il ne répondait pas à nos -soins, nous lui donnerions, à sa majorité, une somme de vingt mille -francs, qui sera immédiatement déposée en son nom chez un notaire. Et, -comme on a aussi pensé à vous, on vous servira jusqu'à votre mort une -rente de cent francs par mois. Avez-vous bien compris? - -La fermière s'était levée toute furieuse. - ---Vous voulez que j'vous vendions Charlot? Ah! mais non; c'est pas -des choses qu'on d'mande à une mère, ça! Ah! mais non! Ce s'rait une -abomination. - -L'homme ne disait rien, grave et réfléchi; mais il approuvait sa femme -d'un mouvement continu de la tête. - -Mme d'Hubières, éperdue, se mit à pleurer, et, se tournant vers son -mari, avec une voix pleine de sanglots, une voix d'enfant dont tous les -désirs ordinaires sont satisfaits, elle balbutia: - ---Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas! - -Alors, ils firent une dernière tentative. - ---Mais, mes amis, songez à l'avenir de votre enfant, à son bonheur, à... - -La paysanne, exaspérée, lui coupa la parole: - ---C'est tout vu, c'est tout entendu, c'est tout réfléchi... -Allez-vous-en, et pi, que j'vous revoie point par ici. C'est i permis -d'vouloir prendre un éfant comme ça! - -Alors, Mme d'Hubières, en sortant, s'avisa qu'ils étaient deux tout -petits, et elle demanda, à travers ses larmes, avec une ténacité de -femme volontaire et gâtée, qui ne veut jamais attendre: - ---Mais l'autre petit n'est pas à vous? - -Le père Tuvache répondit: - ---Non, c'est aux voisins; vous pouvez y aller, si vous voulez. - -Et il rentra dans sa maison, où retentissait la voix indignée de sa -femme. - -Les Vallin étaient à table, en train de manger avec lenteur des -tranches de pain qu'ils frottaient parcimonieusement avec un peu de -beurre piqué au couteau, dans une assiette entre eux deux. - -M. d'Hubières recommença ses propositions, mais avec plus -d'insinuations, de précautions oratoires, d'astuce. - -Les deux ruraux hochaient la tête en signe de refus; mais, quand ils -apprirent qu'ils auraient cent francs par mois, ils se considérèrent, -se consultant de l'œil, très ébranlés. - -Ils gardèrent longtemps le silence, torturés, hésitants. La femme enfin -demanda: - ---Qué qu't'en dis, l'homme? - -Il prononça d'un ton sentencieux: - ---J'dis qu'c'est point méprisable. - -Alors Mme d'Hubières, qui tremblait d'angoisse, leur parla de l'avenir -du petit, de son bonheur, et de tout l'argent qu'il pourrait leur -donner plus tard. - -Le paysan demanda: - ---C'te rente de douze cents francs, ce s'ra promis d'vant l'notaire? - -M. d'Hubières répondit: - ---Mais certainement, dès demain. - -La fermière, qui méditait, reprit: - ---Cent francs par mois, c'est point suffisant pour nous priver du -p'tit; ça travaillera dans quéqu'z'ans ct'éfant; i nous faut cent vingt -francs. - -Mme d'Hubières, trépignant d'impatience, les accorda tout de suite; -et, comme elle voulait enlever l'enfant, elle donna cent francs en -cadeau pendant que son mari faisait un écrit. Le maire et un voisin, -appelés aussitôt, servirent de témoins complaisants. - -Et la jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on -emporte un bibelot désiré d'un magasin. - -Les Tuvache, sur leur porte, le regardaient partir, muets, sévères, -regrettant peut-être leur refus. - - -On n'entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents, -chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire; -et ils étaient fâchés avec leurs voisins parce que la mère Tuvache les -agonisait d'ignominies, répétant sans cesse de porte en porte qu'il -fallait être dénaturé pour vendre son enfant, que c'était une horreur, -une saleté, une corromperie. - -Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec ostentation, lui -criant, comme s'il eût compris: - ---J'tai pas vendu, mé, j' t'ai pas vendu, mon p'tiot. J'vends pas m's -éfants, mé. J' sieus pas riche, mais vends pas m's éfants. - -Et, pendant des années et encore des années, ce fut ainsi chaque jour; -chaque jour des allusions grossières étaient vociférées devant la -porte, de façon à entrer dans la maison voisine. La mère Tuvache avait -fini par se croire supérieure à toute la contrée parce qu'elle n'avait -pas vendu Charlot. Et ceux qui parlaient d'elle disaient: - ---J'sais ben que c'était engageant; c'est égal, elle s'a conduite comme -une bonne mère. - -On la citait; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, élevé avec cette -idée qu'on lui répétait sans répit, se jugeait lui-même supérieur à ses -camarades parce qu'on ne l'avait pas vendu. - - -Les Vallin vivotaient à leur aise, grâce à la pension. Leur fils aîné -partit au service, le second mourut. - -La fureur inapaisable des Tuvache, restés misérables, venait de là. -Charlot resta seul à peiner avec le vieux père pour nourrir la mère et -deux autres sœurs cadettes qu'il avait. - -Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture -s'arrêta devant les deux chaumières. Un jeune monsieur, avec une -chaîne de montre en or, descendit, donnant la main à une vieille dame -en cheveux blancs. La vieille dame lui dit: - ---C'est là, mon enfant, à la seconde maison. - -Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin. - -La vieille mère lavait ses tabliers; le père infirme sommeillait près -de l'âtre. Tous deux levèrent la tête, et le jeune homme dit: - ---Bonjour, papa; bonjour, maman. - -Ils se dressèrent, effarés. La paysanne laissa tomber d'émoi son savon -dans son eau et balbutia: - ---C'est-i té, m'n éfant? C'est-i té, m'n éfant? - -Il la prit dans ses bras et l'embrassa, en répétant:--«Bonjour, maman.» -Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu'il ne -perdait jamais:--«Te v'là-t-il revenu, Jean?» Comme s'il l'avait vu un -mois auparavant. - -Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite -sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le -maire, chez l'adjoint, chez le curé, chez l'instituteur. - -Charlot, debout sur le seuil de sa chaumière, le regardait passer. - -Le soir, au souper, il dit au vieux: - ---Faut-il qu'vous ayez été sots pour laisser prendre le p'tit aux -Vallin. - -Sa mère répondit obstinément: - ---J' voulions point vendre not' éfant. - -Le père ne disait rien. Le fils reprit: - ---C'est-il pas malheureux d'être sacrifié comme ça. - -Alors le père Tuvache articula d'un ton coléreux: - ---Vas-tu pas nous r'procher d' t'avoir gardé. - -Et le jeune homme, brutalement. - ---Oui, j'vous le r'proche, que vous n'êtes que des niants. Des parents -comme vous ça fait l' malheur des éfants. Qu' vous mériteriez que j' -vous quitte. - -La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gémit tout en avalant -des cuillerées de soupe dont elle répandait la moitié: - ---Tuez-vous donc pour élever d's éfants! - -Alors le gars, rudement: - ---J'aimerais mieux n'être point né que d'être c' que j' suis. Quand -j'ai vu l'autre, tantôt, mon sang n'a fait qu'un tour. Je m'suis -dit:--v'là c' que j' serais maintenant. - -Il se leva. - ---Tenez, j' sens bien que je ferai mieux de n'pas rester ici, parce que -j'vous le reprocherais du matin au soir, et que j'vous ferais une vie -d' misère. Ça, voyez-vous, j' vous l' pardonnerai jamais! - -Les deux vieux se taisaient, atterrés, larmoyants. - -Il reprit: - ---Non, c't' idée-là, ce serait trop dur. J'aime mieux m'en aller -chercher ma vie aut' part. - -Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec -l'enfant revenu. - -Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria: - ---Manants, va! - -Et il disparut dans la nuit. - - - _Aux champs_ a paru dans _le Gaulois_ du mardi 31 octobre 1882. - - - - -UN COQ CHANTA. - - _A René Billotte._ - - -MME Berthe d'Avancelles avait jusque-là repoussé toutes les -supplications de son admirateur désespéré, le baron Joseph de -Croissard. Pendant l'hiver, à Paris, il l'avait ardemment poursuivie, -et il donnait pour elle maintenant des fêtes et des chasses en son -château normand de Carville. - -Le mari, M. d'Avancelles, ne voyait rien, ne savait rien, comme -toujours. Il vivait, disait-on, séparé de sa femme, pour cause de -faiblesse physique, que madame ne lui pardonnait point. C'était un gros -petit homme, chauve, court de bras, de jambes, de cou, de nez, de tout. - -Mme d'Avancelles était au contraire une grande jeune femme brune -et déterminée, qui riait d'un rire sonore au nez de son maître, qui -l'appelait publiquement «Madame Popote» et regardait d'un certain air -engageant et tendre les larges épaules et l'encolure robuste et les -longues moustaches blondes de son soupirant attitré, le baron Joseph de -Croissard. - -Elle n'avait encore rien accordé cependant. Le baron se ruinait pour -elle. C'étaient sans cesse des fêtes, des chasses, des plaisirs -nouveaux auxquels il invitait la noblesse des châteaux environnants. - -Tout le jour les chiens courants hurlaient par les bois à la suite du -renard et du sanglier, et, chaque soir, d'éblouissants feux d'artifice -allaient mêler aux étoiles leurs panaches de feu, tandis que les -fenêtres illuminées du salon jetaient sur les vastes pelouses des -traînées de lumière où passaient des ombres. - -C'était l'automne, la saison rousse. Les feuilles voltigeaient sur les -gazons comme des volées d'oiseaux. On sentait traîner dans l'air des -odeurs de terre humide, de terre dévêtue, comme on sent une odeur de -chair nue, quand tombe, après le bal, la robe d'une femme. - -Un soir, dans une fête, au dernier printemps, Mme d'Avancelles avait -répondu à M. de Croissard qui la harcelait de ses prières: «Si je dois -tomber, mon ami, ce ne sera pas avant la chute des feuilles. J'ai trop -de choses à faire cet été pour avoir le temps.» Il s'était souvenu de -cette parole rieuse et hardie; et, chaque jour, il insistait davantage, -chaque jour il avançait ses approches, il gagnait un pas dans le cœur -de la belle audacieuse qui ne résistait plus, semblait-il, que pour la -forme. - -Une grande chasse allait avoir lieu. Et, la veille, Mme Berthe avait -dit, en riant, au baron: «Baron, si vous tuez la bête, j'aurai quelque -chose pour vous.» - -Dès l'aurore, il fut debout pour reconnaître où le solitaire s'était -baugé. Il accompagna ses piqueurs, disposa les relais, organisa tout -lui-même pour préparer son triomphe; et, quand les cors sonnèrent le -départ, il apparut dans un étroit vêtement de chasse rouge et or, les -reins serrés, le buste large, l'œil radieux, frais et fort comme s'il -venait de sortir du lit. - -Les chasseurs partirent. Le sanglier débusqué fila, suivi des chiens -hurleurs, à travers des broussailles; et les chevaux se mirent à -galoper, emportant par les étroits sentiers des bois les amazones et -les cavaliers, tandis que, sur les chemins amollis, roulaient sans -bruit les voitures qui accompagnaient de loin la chasse. - -Mme d'Avancelles, par malice, retint le baron près d'elle, s'attardant, -au pas, dans une grande avenue interminablement droite et longue et sur -laquelle quatre rangs de chênes se repliaient comme une voûte. - -Frémissant d'amour et d'inquiétude, il écoutait d'une oreille le -bavardage moqueur de la jeune femme, et de l'autre il suivait le chant -des cors et la voix des chiens qui s'éloignaient. - -«Vous ne m'aimez donc plus?» disait-elle. - -Il répondait: «Pouvez-vous dire des choses pareilles?» - -Elle reprenait: «La chasse cependant semble vous occuper plus que moi.» - -Il gémissait: «Ne m'avez-vous point donné l'ordre d'abattre moi-même -l'animal?» - -Et elle ajoutait gravement: «Mais j'y compte. Il faut que vous le tuiez -devant moi.» - -Alors il frémissait sur sa selle, piquait son cheval qui bondissait -et, perdant patience: «Mais sacristi! madame, cela ne se pourra pas si -nous restons ici.» - -Et elle lui jetait, en riant: «Il faut que cela soit pourtant... ou -alors... tant pis pour vous.» - -Puis elle lui parlait tendrement, posant la main sur son bras, ou -flattant, comme par distraction, la crinière de son cheval. - -Puis ils tournèrent à droite dans un petit chemin couvert, et soudain, -pour éviter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur -lui, si près qu'il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux. -Alors brutalement il l'enlaça, et appuyant sur la tempe ses grandes -moustaches, il la baisa d'un baiser furieux. - -Elle ne remua point d'abord, restant ainsi sous cette caresse emportée; -puis, d'une secousse, elle tourna la tête, et, soit hasard, soit -volonté, ses petites lèvres à elle rencontrèrent ses lèvres à lui, sous -leur cascade de poils blonds. - -Alors, soit confusion, soit remords, elle cingla le flanc de son -cheval, qui partit au grand galop. Ils allèrent ainsi longtemps, sans -échanger même un regard. - -Le tumulte de la chasse se rapprochait; les fourrés semblaient frémir, -et tout à coup, brisant les branches, couvert de sang, secouant les -chiens qui s'attachaient à lui, le sanglier passa. - -Alors le baron, poussant un rire de triomphe, cria: «Qui m'aime me -suive!» Et il disparut dans les taillis, comme si la forêt l'eût -englouti. - -Quand elle arriva, quelques minutes plus tard, dans une clairière, -il se relevait souillé de boue, la jaquette déchirée, les mains -sanglantes, tandis que la bête étendue portait dans l'épaule le couteau -de chasse enfoncé jusqu'à la garde. - -La curée se fit aux flambeaux par une nuit douce et mélancolique. La -lune jaunissait la flamme rouge des torches qui embrumaient la nuit -de leur fumée résineuse. Les chiens mangeaient les entrailles puantes -du sanglier, et criaient, et se battaient. Et les piqueurs et les -gentilshommes chasseurs, en cercle autour de la curée, sonnaient du cor -à plein souffle. La fanfare s'en allait dans la nuit claire au-dessus -des bois, répétée par les échos perdus des vallées lointaines, -réveillant les cerfs inquiets, les renards glapissants et troublant en -leurs ébats les petits lapins gris, au bord des clairières. - -Les oiseaux de nuit voletaient, effarés, au-dessus de la meute affolée -d'ardeur. Et des femmes, attendries par toutes ces choses douces et -violentes, s'appuyant un peu au bras des hommes, s'écartaient déjà dans -les allées, avant que les chiens eussent fini leur repas. - -Tout alanguie par cette journée de fatigue et de tendresse, Mme -d'Avancelles dit au baron: - ---«Voulez-vous faire un tour de parc, mon ami?» - -Mais lui, sans répondre, tremblant, défaillant, l'entraîna. - -Et, tout de suite, ils s'embrassèrent. Ils allaient au pas, au petit -pas, sous les branches presque dépouillées et qui laissaient filtrer -la lune; et leur amour, leurs désirs, leur besoin d'étreinte étaient -devenus si véhéments qu'ils faillirent choir au pied d'un arbre. - -Les cors ne sonnaient plus. Les chiens épuisés dormaient au -chenil.--«Rentrons», dit la jeune femme. Ils revinrent. - -Puis, lorsqu'ils furent devant le château, elle murmura d'une voix -mourante: «Je suis si fatiguée que je vais me coucher, mon ami.» Et, -comme il ouvrait les bras pour la prendre en un dernier baiser, elle -s'enfuit, lui jetant comme adieu: «Non... je vais dormir... Qui m'aime -me suive!» - -Une heure plus tard, alors que tout le château silencieux semblait -mort, le baron sortit à pas de loup de sa chambre et s'en vint gratter -à la porte de son amie. Comme elle ne répondait pas, il essaya -d'ouvrir. Le verrou n'était point poussé. - -Elle rêvait, accoudée à la fenêtre. - -Il se jeta à ses genoux qu'il baisait éperdument à travers la robe de -nuit. Elle ne disait rien, enfonçant ses doigts fins, d'une manière -caressante, dans les cheveux du baron. - -Et soudain, se dégageant comme si elle eût pris une grande résolution, -elle murmura de son air hardi, mais à voix basse: «Je vais revenir. -Attendez-moi.» Et son doigt, tendu dans l'ombre, montrait au fond de la -chambre la tache vague et blanche du lit. - -Alors, à tâtons, éperdu, les mains tremblantes, il se dévêtit bien -vite et s'enfonça dans les draps frais. Il s'étendit délicieusement, -oubliant presque son amie, tant il avait plaisir à cette caresse du -linge sur son corps las de mouvement. - -Elle ne revenait point, pourtant; s'amusant sans doute à le faire -languir. Il fermait les yeux dans un bien-être exquis; et il rêvait -doucement dans l'attente délicieuse de la chose tant désirée. Mais -peu à peu ses membres s'engourdirent, sa pensée s'assoupit, devint -incertaine, flottante. La puissante fatigue enfin le terrassa; il -s'endormit. - -Il dormit du lourd sommeil, de l'invincible sommeil des chasseurs -exténués. Il dormit jusqu'à l'aurore. - -Tout à coup, la fenêtre étant restée entr'ouverte, un coq, perché dans -un arbre voisin, chanta. Alors brusquement, surpris par ce cri sonore, -le baron ouvrit les yeux. - -Sentant contre lui un corps de femme, se trouvant en un lit qu'il -ne reconnaissait pas, surpris et ne se souvenant plus de rien, il -balbutia, dans l'effarement du réveil: - ---«Quoi? Où suis-je? Qu'y a-t-il?» - -Alors elle, qui n'avait point dormi, regardant cet homme dépeigné, aux -yeux rouges, à la lèvre épaisse, répondit, du ton hautain dont elle -parlait à son mari: - ---«Ce n'est rien. C'est un coq qui chante. Rendormez-vous, monsieur, -cela ne vous regarde pas.» - - - _Un Coq chanta_ a paru dans _le Gil Blas_ du mercredi 5 juillet 1882, - sous la signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -UN FILS. - - _A René Maizeroy._ - - -ILS se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri où -le gai Printemps remuait de la vie. - -L'un était Sénateur, et l'autre de l'Académie française, graves tous -deux, pleins de raisonnements très logiques mais solennels, gens de -marque et de réputation. - -Ils parlotèrent d'abord de politique, échangeant des pensées, non -pas sur des Idées, mais sur des hommes: les personnalités, en cette -matière, primant toujours la Raison. Puis ils soulevèrent quelques -souvenirs; puis ils se turent, continuant à marcher côte à côte, tout -amollis par la tiédeur de l'air. - -Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrés et -délicats; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient -leurs odeurs dans la brise, tandis qu'un faux ébénier, vêtu de grappes -jaunes, éparpillait au vent sa fine poussière, une fumée d'or qui -sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des -parfumeurs, sa semence embaumée à travers l'espace. - -Le sénateur s'arrêta, huma le nuage fécondant qui flottait, considéra -l'arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes -s'envolaient. Et il dit: «Quand on songe que ces imperceptibles atomes, -qui sentent bon, vont créer des existences à des centaines de lieues -d'ici, vont faire tressaillir les fibres et les sèves d'arbres femelles -et produire des êtres à racines, naissant d'un germe comme nous, -mortels comme nous, et qui seront remplacés par d'autres êtres de même -essence, comme nous toujours!» - -Puis, planté devant l'ébénier radieux dont les parfums vivifiants se -détachaient à tous les frissons de l'air, M. le sénateur ajouta: «Ah! -mon gaillard, s'il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais -bigrement embarrassé. En voilà un qui les exécute facilement et qui -les lâche sans remords, et qui ne s'en inquiète guère.» - -L'académicien ajouta: «Nous en faisons autant, mon ami.» - -Le sénateur reprit: «Oui, je ne le nie pas, nous les lâchons -quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre -supériorité.» - -Mais l'autre secoua la tête: «Non, ce n'est pas là ce que je veux dire; -voyez-vous, mon cher, il n'est guère d'homme qui ne possède des enfants -ignorés, ces enfants dits _de père inconnu_, qu'il a faits, comme cet -arbre reproduit, presque inconsciemment. - -S'il fallait établir le compte des femmes que nous avons eues, nous -serions, n'est-ce pas, aussi embarrassés que cet ébénier, que vous -interpelliez, le serait pour numéroter ses descendants. - -De dix-huit à quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les -rencontres passagères, les contacts d'une heure, on peut bien admettre -que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents -femmes. - -Eh bien, mon ami, dans ce nombre êtes-vous sûr que vous n'en ayez pas -fécondé au moins une, et que vous ne possédiez point sur le pavé, -ou au bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honnêtes -gens, c'est-à-dire nous; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu; -ou peut-être, si elle a eu la chance d'être abandonnée par sa mère, -cuisinière en quelque famille. - -Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons -_publiques_ possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père, -enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt -francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces -rejetons-là constituent les «pertes» de leur profession. Quels sont -les générateurs?--Vous,--moi,--nous tous, les hommes dits _comme il -faut_! Ce sont les résultats de nos joyeux dîners d'amis, de nos soirs -de gaieté, de ces heures où notre chair contente nous pousse aux -accouplements d'aventure. - -Les voleurs, les rôdeurs, tous les misérables, enfin, sont nos enfants. -Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous étions les leurs, car -ils reproduisent aussi, ces gredins-là! - -Tenez, j'ai, pour ma part, sur la conscience une très vilaine histoire -que je veux vous dire. C'est pour moi un remords incessant, plus -que cela, c'est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui, -parfois, me torture horriblement. - -A l'âge de vingt-cinq ans j'avais entrepris avec un de mes amis, -aujourd'hui conseiller d'État, un voyage en Bretagne, à pied. - - -Après quinze ou vingt jours de marche forcenée, après avoir visité les -Côtes-du-Nord et une partie du Finistère, nous arrivions à Douarnenez; -de là, en une étape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie -des Trépassés, et on coucha dans un village quelconque dont le nom -finissait en _of_; mais, le matin venu, une fatigue étrange retint -au lit mon camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se -composait simplement de deux bottes de paille. - -Impossible d'être malade en ce lieu. Je le forçai donc à se lever, et -nous parvînmes à Audierne vers quatre ou cinq heures du soir. - -Le lendemain, il allait un peu mieux; on repartit; mais, en route, il -fut pris de malaises intolérables, et c'est à grand'peine que nous -pûmes atteindre Pont-Labbé. - -Là, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le -médecin, qu'on fit venir de Quimper, constata une forte fièvre, sans -en déterminer la nature. - -Connaissez-vous Pont-Labbé?--Non.--Eh bien, c'est la ville la plus -bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz -au Morbihan, de cette contrée qui contient l'essence des mœurs, des -légendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd'hui, ce coin de pays -n'a presque pas changé. Je dis: _encore aujourd'hui_, car j'y retourne -à présent tous les ans, hélas! - -Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang -triste, triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. Une rivière sort -de là que les caboteurs peuvent remonter jusqu'à la ville. Et dans -les rues étroites aux maisons antiques, les hommes portent le grand -chapeau, le gilet brodé et les quatre vestes superposées: la première, -grande comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière -s'arrêtant juste au-dessus du fond de culotte. - -Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un -gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas -deviner leur gorge puissante et martyrisée; et elles sont coiffées -d'une étrange façon: sur les tempes, deux plaques brodées en couleur -encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derrière -la tête, puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier -bonnet, tissu souvent d'or ou d'argent. - -La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout -bleus, d'un bleu pâle que perçaient les deux petits points noirs de la -pupille; et ses dents courtes, serrées, qu'elle montrait sans cesse en -riant, semblaient faites pour broyer du granit. - -Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme -la plupart de ses compatriotes. - -Or, mon ami n'allait guère mieux, et, bien qu'aucune maladie ne se -déclarât, le médecin lui défendait de partir encore, ordonnant un repos -complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la -petite bonne entrait, apportant soit mon dîner, soit de la tisane. - -Je la lutinais un peu, ce qui semblait l'amuser, mais nous ne causions -pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point. - -Or, une nuit, comme j'étais resté fort tard auprès du malade, je -croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la -sienne. C'était juste en face de ma porte ouverte; alors, brusquement, -sans réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie -qu'autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant qu'elle fût -revenue de sa stupeur, je l'avais jetée et enfermée chez moi. Elle me -regardait, effarée, affolée, épouvantée, n'osant pas crier de peur -d'un scandale, d'être chassée sans doute par ses maîtres d'abord, et -peut-être par son père ensuite. - -J'avais fait cela en riant; mais, dès qu'elle fut chez moi, le désir -de la posséder m'envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une -lutte corps à corps, à la façon des athlètes, avec les bras tendus, -crispés, tordus, la respiration essoufflée, la peau mouillée de sueur. -Oh! elle se débattit vaillamment; et parfois nous heurtions un meuble, -une cloison, une chaise; alors, toujours enlacés, nous restions -immobiles plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n'eût éveillé -quelqu'un; puis nous recommencions notre acharnée bataille, moi -l'attaquant, elle résistant. - -Épuisée enfin, elle tomba; et je la pris brutalement, par terre, sur le -pavé. - -Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s'enfuit. - -Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point -l'approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions -reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ, -à minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me -retirer. - -Elle se jeta dans mes bras, m'étreignit passionnément, puis, jusqu'au -jour, m'embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin -toutes les assurances de tendresse et de désespoir qu'une femme nous -peut donner quand elle ne sait pas un mot de notre langue. - -Huit jours après, j'avais oublié cette aventure, commune et fréquente -quand on voyage, les servantes d'auberge étant généralement destinées à -distraire ainsi les voyageurs. - -Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé. - -Or, en 1876, j'y retournai par hasard au cours d'une excursion en -Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour me bien pénétrer -des paysages. - -Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs -grisâtres dans l'étang, à l'entrée de la petite ville; et l'auberge -était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air plus moderne. -En entrant, je fus reçu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans, -fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit gilet de drap, -casquées d'argent avec les grandes plaques brodées sur les oreilles. - -Il était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner -et, comme le patron s'empressait lui-même à me servir, la fatalité -sans doute me fit dire: «Avez-vous connu les anciens maîtres de -cette maison? J'ai passé ici une dizaine de jours il y a trente ans -maintenant. Je vous parle de loin.» - -Il répondit: «C'étaient mes parents, monsieur.» - -Alors je lui racontai en quelle occasion je m'étais arrêté, comment -j'avais été retenu par l'indisposition d'un camarade. Il ne me laissa -pas achever. - ---«Oh! je me rappelle parfaitement. J'avais alors quinze ou seize ans. -Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j'ai -fait la mienne, sur la rue.» - -C'est alors seulement que le souvenir très vif de la petite bonne me -revint. Je demandai:--«Vous rappelez-vous une gentille petite servante -qu'avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne me -trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraîches?» - -Il reprit:--«Oui, monsieur; elle est morte en couches quelque temps -après.» - -Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boiteux remuait -du fumier, il ajouta:--«Voilà son fils.» - -Je me mis à rire.--«Il n'est pas beau et ne ressemble guère à sa mère. -Il tient du père sans doute.» - -L'aubergiste reprit:--«Ça se peut bien; mais on n'a jamais su à qui -c'était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait -de galant. Ç'a été un fameux étonnement quand on a appris qu'elle était -enceinte. Personne ne voulait le croire.» - -J'eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements -pénibles qui nous touchent le cœur, comme l'approche d'un lourd -chagrin. Et je regardai l'homme dans la cour. Il venait maintenant de -puiser de l'eau pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, -avec un effort douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé, -hideusement sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés qu'ils -lui tombaient comme des cordes sur les joues. - -L'aubergiste ajouta:--«Il ne vaut pas grand'chose, ç'a été gardé par -charité dans la maison. Peut-être qu'il aurait mieux tourné si on -l'avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur? -Pas de père, pas de mère, pas d'argent! Mes parents ont eu pitié de -l'enfant, mais ce n'était pas à eux, vous comprenez.» - -Je ne dis rien. - -Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai -à cet affreux valet d'écurie en me répétant:--«Si c'était mon -fils, pourtant? Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet -être?»--C'était possible, enfin! - -Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de -sa naissance. Une différence de deux mois devait m'arracher mes doutes. - -Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français -non plus. Il avait l'air de ne rien comprendre d'ailleurs, ignorant -absolument son âge qu'une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se -tenait d'un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes -noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire -ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des yeux. - -Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du -misérable. Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours -après mon passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être -arrivé à Lorient le 15 août. L'acte portait la mention: «Père inconnu». -La mère s'était appelée Jeanne Kerradec. - -Alors mon cœur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais plus -parler tant je me sentais suffoqué; et je regardais cette brute dont -les grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que -celui des bêtes; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire, -détournait la tête, cherchait à s'en aller. - -Tout le jour j'errai le long de la petite rivière, en réfléchissant -douloureusement. Mais à quoi bon réfléchir? Rien ne pouvait me fixer. -Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou -mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m'énervant en des -suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même horrible -incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet homme -était mon fils. - -Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans -parvenir à dormir; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions -insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m'appelait -«papa»; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et, -j'avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d'aboyer il -parlait, m'injuriait; puis il comparaissait devant mes collègues de -l'Académie réunis pour décider si j'étais bien son père; et l'un d'eux -s'écriait: «C'est indubitable! Regardez donc comme il lui ressemble.» -Et en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me -réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou -de revoir l'homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits -communs. - -Je le joignis comme il allait à la messe (c'était un dimanche) et je -lui donnai cent sous en le dévisageant anxieusement. Il se remit à rire -d'une ignoble façon, prit l'argent, puis, gêné de nouveau par mon œil, -il s'enfuit après avoir bredouillé un mot à peu près inarticulé, qui -voulait dire «merci», sans doute. - -La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille. -Vers le soir je fis venir l'hôtelier, et avec beaucoup de précautions, -d'habiletés, de finesses, je lui dis que je m'intéressais à ce pauvre -être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire -quelque chose pour lui. - -Mais l'homme répliqua: «Oh! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien, -vous n'en aurez que du désagrément. Moi, je l'emploie à vider l'écurie, -et c'est tout ce qu'il peut faire. Pour ça je le nourris et il couche -avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille -culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pièces dans huit jours.» - -Je n'insistai pas, me réservant d'aviser. - -Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la -maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte, -s'endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses. - -On me pria le lendemain de ne plus lui donner d'argent. L'eau-de-vie le -rendait furieux, et, dès qu'il avait deux sous en poche, il les buvait. -L'aubergiste ajouta: «Lui donner de l'argent c'est vouloir sa mort.» -Cet homme n'en avait jamais eu, absolument jamais, sauf quelques -centimes jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d'autre -destination à ce métal que le cabaret. - -Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je -semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute, -mon fils! mon fils! en tâchant de découvrir s'il avait quelque chose de -moi. A force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans -le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d'une -ressemblance que dissimulaient l'habillement différent et la crinière -hideuse de l'homme. - -Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et -je partis, le cœur broyé, après avoir laissé à l'aubergiste quelque -argent pour adoucir l'existence de son valet. - -Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible -incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force -invincible me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne -à ce supplice de voir cette brute patauger dans son fumier, de -m'imaginer qu'il me ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui -être secourable. Et chaque année je reviens ici, plus indécis, plus -torturé, plus anxieux. - -J'ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressources. - -J'ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement -ivrogne et emploie à boire tout l'argent qu'on lui donne; et il sait -fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l'eau-de-vie. - -J'ai essayé d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le ménageât, -en offrant toujours de l'argent. L'aubergiste, étonné à la fin, m'a -répondu fort sagement: «Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne -servira qu'à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt -qu'il a du temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez -faire du bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais -choisissez-en un qui réponde à votre peine.» - -Que dire à cela? - -Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce -crétin, certes, deviendrait malin pour m'exploiter, me compromettre, me -perdre. Il me crierait «papa», comme dans mon rêve. - -Et je me dis que j'ai tué la mère et perdu cet être atrophié, larve -d'écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé comme -d'autres, aurait été pareil aux autres. - -Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et -intolérable que j'éprouve en face de lui, en songeant que cela est -sorti de moi, qu'il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au -père, que grâce aux terribles lois de l'hérédité, il est moi par mille -choses, par son sang et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux mêmes germes -de maladies, aux mêmes ferments de passions. - -Et j'ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et -sa vue me fait horriblement souffrir; et de ma fenêtre, là-bas, je le -regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en -me répétant: «C'est mon fils.» - -Et je sens, parfois, d'intolérables envies de l'embrasser. Je n'ai même -jamais touché sa main sordide. - -L'académicien se tut. Et son compagnon, l'homme politique, murmura: -«Oui vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants -qui n'ont pas de père.» - -Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses -grappes, enveloppa d'une nuée odorante et fine les deux vieillards qui -la respirèrent à longs traits. - -Et le sénateur ajouta: «C'est bon vraiment d'avoir vingt-cinq ans, et -même de faire des enfants comme ça.» - - - _Un Fils_ a paru dans _le Gil Blas_ du mercredi 19 avril 1882, sous - le titre de _Père inconnu_ et signé: MAUFRIGNEUSE. - - La première version n'a pas tout le développement de la seconde. - Quelques paragraphes sont écourtés. - - - - -SAINT-ANTOINE. - - _A X. Charmes._ - - -ON l'appelait Saint-Antoine, parce qu'il se nommait Antoine, et aussi -peut-être parce qu'il était bon vivant, joyeux, farceur, puissant -mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu'il -eût plus de soixante ans. - -C'était un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de -poitrine et de ventre, et perché sur de longues jambes qui semblaient -trop maigres pour l'ampleur du corps. - -Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme -qu'il dirigeait en madré compère, soigneux de ses intérêts, entendu -dans les affaires et dans l'élevage du bétail, et dans la culture de -ses terres. Ses deux fils et ses trois filles, mariés avec avantage, -vivaient aux environs, et venaient, une fois par mois, dîner avec le -père. Sa vigueur était célèbre dans tout le pays d'alentour; on disait -en manière de proverbe: «Il est fort comme Saint-Antoine.» - -Lorsque arriva l'invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret, -promettait de manger une armée, car il était hâbleur comme un vrai -Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de -bois, qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres, -et il criait, la face rouge et l'œil sournois, dans une fausse colère -de bon vivant: «Faudra que j'en mange, nom de Dieu!» Il comptait bien -que les Prussiens ne viendraient pas jusqu'à Tanneville; mais lorsqu'il -apprit qu'ils étaient à Rautôt, il ne sortit plus de sa maison, et -il guettait sans cesse la route par la petite fenêtre de sa cuisine, -s'attendant à tout moment à voir passer des baïonnettes. - -Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte -s'ouvrit, et le maire de la commune, maître Chicot, parut suivi d'un -soldat coiffé d'un casque noir à pointe de cuivre. Saint-Antoine se -dressa d'un bond; et tout son monde le regardait, s'attendant à le -voir écharper le Prussien; mais il se contenta de serrer la main du -maire qui lui dit:--«En v'la un pour toi, Saint-Antoine. Ils sont venus -c'te nuit. Fait pas de bêtise surtout, vu qu'ils parlent de fusiller -et de brûler tout si seulement il arrive la moindre chose. Te v'là -prévenu. Donne-li à manger, il a l'air d'un bon gars. Bonsoir, je vas -chez l's'autres. Y en a pour tout le monde.» Et il sortit. - -Le père Antoine, devenu pâle, regarda son Prussien. C'était un gros -garçon à la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond, -barbu jusqu'aux pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le -Normand malin le pénétra tout de suite, et, rassuré, lui fit signe de -s'asseoir. Puis il lui demanda: «Voulez-vous de la soupe?» L'étranger -ne comprit pas. Antoine alors eut un coup d'audace, et lui poussant -sous le nez une assiette pleine:--«Tiens, avale ça, gros cochon.» - -Le soldat répondit: «Ya» et se mit à manger goulûment pendant que le -fermier triomphant, sentant sa réputation reconquise, clignait de -l'œil à ses serviteurs qui grimaçaient étrangement, ayant en même -temps grand'peur et envie de rire. - -Quand le Prussien eut englouti son assiettée, Saint-Antoine lui en -servit une autre qu'il fit disparaître également; mais il recula devant -la troisième, que le fermier voulait lui faire manger de force, en -répétant: «Allons fous-toi ça dans le ventre. T'engraisseras ou tu -diras pourquoi, va, mon cochon!» - -Et le soldat, comprenant seulement qu'on voulait le faire manger tout -son saoul, riait d'un air content, en faisant signe qu'il était plein. - -Alors Saint-Antoine devenu tout à fait familier lui tapa sur le ventre -en criant:--«Y en a-t-il dans la bedaine à mon cochon!» Mais soudain -il se tordit, rouge à tomber d'une attaque, ne pouvant plus parler. -Une idée lui était venue qui le faisait étouffer de rire: «C'est ça, -c'est ça, saint Antoine et son cochon. V'là mon cochon.» Et les trois -serviteurs éclatèrent à leur tour. - -Le vieux était si content qu'il fit apporter l'eau-de-vie, la bonne, -le fil en dix, et qu'il en régala tout le monde. On trinqua avec le -Prussien, qui claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu'il -trouvait ça fameux. Et Saint-Antoine lui criait dans le nez: «Hein? En -v'là d'la fine. T'en bois pas comme ça chez toi, mon cochon.» - - -Dès lors, le père Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait -trouvé là son affaire, c'était sa vengeance à lui, sa vengeance de gros -malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait à se tordre derrière -le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans -la plaisanterie il n'avait pas son pareil. Il n'y avait que lui pour -inventer des choses comme ça. Cré coquin, va! - -Il s'en allait chez les voisins, tous les jours après midi, bras -dessus bras dessous avec son Allemand qu'il présentait d'un air gai en -lui tapant sur l'épaule:--«Tenez, v'là mon cochon, r'gardez-moi s'il -engraisse c't'animal-là.» - -Et les paysans s'épanouissaient.--Est-il donc rigolo, ce bougre -d'Antoine! - ---J'te l'vends, Césaire, trois pistoles. - ---Je l'prends, Antoine, et j't'invite à manger du boudin. - ---Mé, c'que j'veux, c'est d'ses pieds. - ---Tâte li l'ventre, tu verras qu'il n'a que d'la graisse. - -Et tout le monde clignait de l'œil sans rire trop haut cependant, de -peur que le Prussien devinât à la fin qu'on se moquait de lui. Antoine -seul, s'enhardissant tous les jours, lui pinçait les cuisses en criant: -«Rien qu'du gras»; lui tapait sur le derrière en hurlant: «Tout ça d'la -couenne»; l'enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter -une enclume en déclarant: «Il pèse six cents, et pas de déchet.» - -Et il avait pris l'habitude de faire offrir à manger à son cochon -partout où il entrait avec lui. C'était là le grand plaisir, le grand -divertissement de tous les jours:--«Donnez-li de c'que vous voudrez, il -avale tout.» Et on offrait à l'homme du pain et du beurre, des pommes -de terre, du fricot froid, de l'andouille qui faisait dire:--«De la -vôtre, et du choix.» - -Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchanté de ces -attentions, se rendait malade pour ne pas refuser; et il engraissait -vraiment, serré maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait -Saint-Antoine et lui faisait répéter:--«Tu sais, mon cochon, faudra te -faire faire une autre cage.» - -Ils étaient devenus, d'ailleurs, les meilleurs amis du monde; et, -quand le vieux allait à ses affaires dans les environs, le Prussien -l'accompagnait de lui-même pour le seul plaisir d'être avec lui. - -Le temps était rigoureux; il gelait dur; le terrible hiver de 1870 -semblait jeter ensemble tous les fléaux sur la France. - -Le père Antoine, qui préparait les choses de loin et profitait des -occasions, prévoyant qu'il manquerait de fumier pour les travaux du -printemps, acheta celui d'un voisin qui se trouvait dans la gêne; et -il fut convenu qu'il irait chaque soir avec son tombereau chercher une -charge d'engrais. - -Chaque jour donc il se mettait en route à l'approche de la nuit et se -rendait à la ferme des Haules, distante d'une demi-lieue, toujours -accompagné de son cochon. Et chaque jour c'était une fête de nourrir -l'animal. Tout le pays accourait là comme on va, le dimanche, à la -grand'messe. - -Le soldat, cependant, commençait à se méfier; et quand on riait trop -fort il roulait des yeux inquiets qui, parfois, s'allumaient d'une -flamme de colère. - -Or, un soir, quand il eut mangé à sa contenance, il refusa d'avaler -un morceau de plus; et il essaya de se lever pour s'en aller. Mais -Saint-Antoine l'arrêta d'un tour de poignet, et lui posant ses deux -mains puissantes sur les épaules il le rassit si durement que la chaise -s'écrasa sous l'homme. - -Une gaieté de tempête éclata; et Antoine, radieux, ramassant son -cochon, fit semblant de le panser pour le guérir; puis il déclara: -«Puisque tu n'veux pas manger, tu vas boire, nom de Dieu!» Et on alla -chercher de l'eau-de-vie au cabaret. - -Le soldat roulait des yeux méchants: mais il but néanmoins; il but tant -qu'on voulut; et Saint-Antoine lui tenait la tête, à la grande joie des -assistants. - -Le Normand, rouge comme une tomate, le regard en feu, emplissait les -verres, trinquait en gueulant «à la tienne!» Et le Prussien, sans -prononcer un mot, entonnait coup sur coup des lampées de cognac. - -C'était une lutte, une bataille, une revanche! A qui boirait le plus, -nom d'un nom! Ils n'en pouvaient ni l'un ni l'autre quand le litre fut -séché. Mais aucun des deux n'était vaincu. Ils s'en allaient manche à -manche, voilà tout. Faudrait recommencer le lendemain! - -Ils sortirent en titubant et se mirent en route, à côté du tombereau de -fumier que traînaient lentement les deux chevaux. - -La neige commençait à tomber, et la nuit sans lune s'éclairait -tristement de cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les -deux hommes, augmentant leur ivresse, et Saint-Antoine, mécontent de -n'avoir pas triomphé, s'amusait à pousser de l'épaule son cochon pour -le faire culbuter dans le fossé. L'autre évitait les attaques par des -retraites; et, chaque fois, il prononçait quelques mots allemands -sur un ton irrité qui faisait rire aux éclats le paysan. A la fin, -le Prussien se fâcha; et juste au moment où Antoine lui lançait une -nouvelle bourrade, il répondit par un coup de poing terrible qui fit -chanceler le colosse. - -Alors, enflammé d'eau-de-vie, le vieux saisit l'homme à bras le corps, -le secoua quelques secondes comme il eût fait d'un petit enfant, et -il le lança à toute volée de l'autre côté du chemin. Puis, content de -cette exécution, il croisa ses bras pour rire de nouveau. - -Mais le soldat se releva vivement, nu-tête, son casque ayant roulé, et, -dégainant son sabre, il se précipita sur le père Antoine. - -Quand il vit cela, le paysan saisit son fouet par le milieu, son grand -fouet de houx, droit, fort et souple comme un nerf de bœuf. - -Le Prussien arriva, le front baissé, l'arme en avant, sûr de tuer. Mais -le vieux, attrapant à pleine main la lame dont la pointe allait lui -crever le ventre, l'écarta, et il frappa d'un coup sec sur la tempe, -avec la poignée du fouet, son ennemi qui s'abattit à ses pieds. - -Puis il regarda, effaré, stupide d'étonnement, le corps d'abord secoué -de spasmes, puis immobile sur le ventre. Il se pencha, le retourna, -le considéra quelque temps. L'homme avait les yeux clos; et un filet -de sang coulait d'une fente au coin du front. Malgré la nuit, le père -Antoine distinguait la tache brune de ce sang sur la neige. - -Il restait là, perdant la tête, tandis que son tombereau s'en allait -toujours, au pas tranquille des chevaux. - -Qu'allait-il faire? Il serait fusillé! On brûlerait sa ferme, on -ruinerait le pays! Que faire? que faire? Comment cacher le corps, -cacher la mort, tromper les Prussiens? Il entendit des voix au loin, -dans le grand silence des neiges. Alors, il s'affola, et, ramassant -le casque, il recoiffa sa victime, puis, l'empoignant par les reins, -il l'enleva, courut, rattrapa son attelage et lança le corps sur le -fumier. Une fois chez lui, il aviserait. - -Il allait à petits pas, se creusant la cervelle, ne trouvant rien. Il -se voyait, il se sentait perdu. Il rentra dans sa cour. Une lumière -brillait à une lucarne, sa servante ne dormait pas encore; alors il -fit vivement reculer sa voiture jusqu'au bord du trou à l'engrais. Il -songeait qu'en renversant la charge, le corps posé dessus tomberait -dessous dans la fosse; et il fit basculer le tombereau. - -Comme il l'avait prévu, l'homme fut enseveli sous le fumier. Antoine -aplanit le tas avec sa fourche, puis la planta dans la terre à côté. -Il appela son valet, ordonna de mettre les chevaux à l'écurie; et il -rentra dans sa chambre. - -Il se coucha, réfléchissant toujours à ce qu'il allait faire, mais -aucune idée ne l'illuminait, son épouvante allait croissant dans -l'immobilité du lit. On le fusillerait! Il suait de peur; ses dents -claquaient; il se releva, grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses -draps. - -Alors il descendit à la cuisine, prit la bouteille de fine dans le -buffet, et remonta. Il but deux grands verres de suite jetant une -ivresse nouvelle par-dessus l'ancienne, sans calmer l'angoisse de son -âme. Il avait fait là un joli coup, nom de Dieu d'imbécile! - -Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des -explications et des malices; et, de temps en temps, il se rinçait la -bouche avec une gorgée de fil en dix pour se mettre du cœur au ventre. - -Et il ne trouvait rien, mais rien. - -Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu'il appelait -«Dévorant», se mit à hurler à la mort. Le père Antoine frémit jusque -dans les moelles; et, chaque fois que la bête reprenait son gémissement -lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux. - -Il s'était abattu sur une chaise, les jambes cassées, hébété, n'en -pouvant plus, attendant avec anxiété que «Dévorant» recommençât sa -plainte, et secoué par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer -nos nerfs. - -L'horloge d'en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le -paysan devenait fou. Il se leva pour aller déchaîner la bête, pour ne -plus l'entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s'avança dans la nuit. - -La neige tombait toujours. Tout était blanc. Les bâtiments de la ferme -faisaient de grandes taches noires. L'homme s'approcha de la niche. Le -chien tirait sur sa chaîne. Il le lâcha. Alors «Dévorant» fit un bond, -puis s'arrêta net, le poil hérissé, les pattes tendues, les crocs au -vent, le nez tourné vers le fumier. - -Saint-Antoine, tremblant de la tête aux pieds, balbutia:--«Qué qu't'as -donc, sale rosse?» et il avança de quelques pas, fouillant de l'œil -l'ombre indécise, l'ombre terne de la cour. - -Alors, il vit une forme, une forme d'homme assis sur son fumier! - -Il regardait cela perclus d'horreur et haletant. Mais, soudain, il -aperçut auprès de lui le manche de sa fourche piquée dans la terre; il -l'arracha du sol; et, dans un de ces transports de peur qui rendent -téméraires les plus lâches, il se rua en avant, pour voir. - -C'était lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d'ordure qui -l'avait réchauffé, ranimé. Il s'était assis machinalement, et il -restait là, sous la neige qui le poudrait, souillé de saletés et de -sang, encore hébété par l'ivresse, étourdi par le coup, épuisé par sa -blessure. - -Il aperçut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un -mouvement afin de se lever. Mais le vieux, dès qu'il l'eut reconnu, -écuma ainsi qu'une bête enragée. - -Il bredouillait:--«Ah! cochon! cochon! t'es pas mort! Tu vas me -dénoncer, à c't'heure... Attends... attends!» - -Et, s'élançant sur l'Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur -de ses deux bras sa fourche levée comme une lance, et il lui enfonça -jusqu'au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine. - -Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de -mort, tandis que le vieux paysan, retirant son arme des plaies, la -replongeait coup sur coup dans le ventre, dans l'estomac, dans la -gorge, frappant comme un forcené, trouant de la tête aux pieds le corps -palpitant dont le sang fuyait par gros bouillons. - -Puis il s'arrêta, essoufflé de la violence de sa besogne, aspirant -l'air à grandes gorgées, apaisé par le meurtre accompli. - -Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour -allait poindre, il se mit à l'œuvre pour ensevelir l'homme. - -Il creusa un trou dans le fumier, trouva la terre, fouilla plus bas -encore, travaillant d'une façon désordonnée dans un emportement de -force avec des mouvements furieux des bras et de tout le corps. - -Lorsque la tranchée fut assez creuse, il roula le cadavre dedans, avec -la fourche, rejeta la terre dessus, la piétina longtemps, remit en -place le fumier, et il sourit en voyant la neige épaisse qui complétait -sa besogne, et couvrait les traces de son voile blanc. - -Puis il repiqua sa fourche sur le tas d'ordure et rentra chez lui. Sa -bouteille encore à moitié pleine d'eau-de-vie était restée sur une -table. Il la vida d'une haleine, se jeta sur son lit, et s'endormit -profondément. - -Il se réveilla dégrisé, l'esprit calme et dispos, capable de juger le -cas et de prévoir l'événement. - -Au bout d'une heure il courait le pays en demandant partout des -nouvelles de son soldat. Il alla trouver les officiers, pour savoir, -disait-il, pourquoi on lui avait repris son homme. - -Comme on connaissait leur liaison, on ne le soupçonna pas; et il -dirigea même les recherches en affirmant que le Prussien allait chaque -soir courir le cotillon. - -Un vieux gendarme en retraite, qui tenait une auberge dans un village -voisin et qui avait une jolie fille, fut arrêté et fusillé. - - - _Saint-Antoine_ a paru dans _le Gil Blas_ du mardi 3 avril 1883, sous - la signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -L'AVENTURE -DE WALTER SCHNAFFS. - - _A Robert Pinchon._ - - -DEPUIS son entrée en France avec l'armée d'invasion, Walter Schnaffs -se jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait -avec peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds -qu'il avait fort plats et fort gras. Il était en outre pacifique et -bienveillant, nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre -enfants qu'il adorait et marié avec une jeune femme blonde, dont il -regrettait désespérément chaque soir les tendresses, les petits soins -et les baisers. Il aimait se lever tard et se coucher tôt, manger -lentement de bonnes choses et boire de la bière dans les brasseries. Il -songeait en outre que tout ce qui est doux dans l'existence disparaît -avec la vie; et il gardait au cœur une haine épouvantable, instinctive -et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, les revolvers -et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes, se sentant incapable -de manœuvrer assez vivement cette arme rapide pour défendre son gros -ventre. - -Et quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son -manteau à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux -siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route:--S'il était -tué, que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et les -élèverait? A l'heure même, ils n'étaient pas riches, malgré les dettes -qu'il avait contractées en partant pour leur laisser quelque argent. Et -Walter Schnaffs pleurait quelquefois. - -Au commencement des batailles il se sentait dans les jambes de telles -faiblesses qu'il se serait laissé tomber, s'il n'avait songé que toute -l'armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait -le poil sur sa peau. - -Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l'angoisse. - -Son corps d'armée s'avançait vers la Normandie; et il fut un jour -envoyé en reconnaissance avec un faible détachement qui devait -simplement explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout -semblait calme dans la campagne; rien n'indiquait une résistance -préparée. - -Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite -vallée que coupaient des ravins profonds quand une fusillade violente -les arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs; et une troupe de -francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la -main, s'élança en avant, la baïonnette au fusil. - -Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et éperdu -qu'il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le -saisit; mais il songea aussitôt qu'il courait comme une tortue en -comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un -troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas devant lui un large -fossé plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta -à pieds joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d'un -pont dans une rivière. - -Il passa, à la façon d'une flèche, à travers une couche épaisse de -lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, -et il tomba lourdement assis sur un lit de pierres. - -Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait -fait. Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec -précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de -branchages enlacés, allant le plus vite possible, en s'éloignant du -lieu du combat. Puis il s'arrêta et s'assit de nouveau, tapi comme un -lièvre au milieu des hautes herbes sèches. - -Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris et -des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s'affaiblirent, cessèrent. -Tout redevint muet et calme. - -Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable. -C'était un petit oiseau qui, s'étant posé sur une branche, agitait des -feuilles mortes. Pendant près d'une heure, le cœur de Walter Schnaffs -en battit à grands coups pressés. - -La nuit venait, emplissant d'ombre le ravin. Et le soldat se mit -à songer. Qu'allait-il faire? Qu'allait-il devenir? Rejoindre son -armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer -l'horrible vie d'angoisses, d'épouvantes, de fatigues et de souffrances -qu'il menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se -sentait plus ce courage! Il n'aurait plus l'énergie qu'il fallait pour -supporter les marches et affronter les dangers de toutes les minutes. - -Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s'y cacher -jusqu'à la fin des hostilités. Non, certes. S'il n'avait pas fallu -manger, cette perspective ne l'aurait pas trop atterré; mais il fallait -manger, manger tous les jours. - -Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le -territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient défendre. Des frissons -lui couraient sur la peau. - -Soudain il pensa: «Si seulement j'étais prisonnier!» Et son cœur -frémit de désir, d'un désir violent, immodéré, d'être prisonnier des -Français. Prisonnier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l'abri des -balles et des sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison -bien gardée. Prisonnier! Quel rêve! - -Et sa résolution fut prise immédiatement: - ---Je vais me constituer prisonnier. - -Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d'une minute. Mais -il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et -par des terreurs nouvelles. - -Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des -images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme. - -Il allait courir des dangers terribles en s'aventurant seul, avec son -casque à pointe, par la campagne. - -S'il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, -un Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant! Ils le -massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs -pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l'acharnement des -vaincus exaspérés. - -S'il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés -sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s'amuser, pour passer une -heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé -contre un mur en face de douze canons de fusils, dont les petits trous -ronds et noirs semblaient le regarder. - -S'il rencontrait l'armée française elle-même? Les hommes d'avant-garde -le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier -parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il -entendait déjà les détonations irrégulières des soldats couchés -dans les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ, -s'affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu'il sentait -entrer dans sa chair. - -Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue. - -La nuit était tout à fait venue, la nuit muette et noire. Il ne -bougeait plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers -qui passent dans les ténèbres. Un lapin, tapant du cul au bord d'un -terrier, faillit faire s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes -lui déchiraient l'âme, le traversant de peurs soudaines, douloureuses -comme des blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir -dans l'ombre; et il s'imaginait à tout moment entendre marcher près de -lui. - -Après d'interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à -travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, -un soulagement immense le pénétra; ses membres se détendirent, reposés -soudain; son cœur s'apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s'endormit. - -Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu -du ciel; il devait être midi. Aucun bruit ne troublait la paix morne -des champs; et Walter Schnaffs s'aperçut qu'il était atteint d'une faim -aiguë. - -Il bâillait, la bouche humide à la pensée du saucisson, du bon -saucisson des soldats; et son estomac lui faisait mal. - -Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, -et se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il -établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution, -combattu, malheureux, tiraillé par les raisons les plus contraires. - -Une idée lui parut enfin logique et pratique, c'était de guetter le -passage d'un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail -dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en -lui faisant bien comprendre qu'il se rendait. - -Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit -sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies. - -Aucun être isolé ne se montrait à l'horizon. Là-bas, à droite, un petit -village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines! -Là-bas, à gauche, il apercevait, au bout des arbres d'une avenue, un -grand château flanqué de tourelles. - -Il attendit ainsi jusqu'au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien -que des vols de corbeaux, n'entendant rien que les plaintes sourdes de -ses entrailles. - -Et la nuit encore tomba sur lui. - -Il s'allongea au fond de sa retraite et il s'endormit d'un sommeil -fiévreux, hanté de cauchemars, d'un sommeil d'homme affamé. - -L'aurore de nouveau se leva sur sa tête. Il se remit en observation. -Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle -entrait dans l'esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! -Il se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés. -Puis des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s'approchaient de son -cadavre et se mettaient à le manger, l'attaquant partout à la fois, se -glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand -corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé. - -Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'évanouir de faiblesse -et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s'apprêtait à s'élancer vers -le village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois -paysans qui s'en allaient aux champs avec leurs fourches sur l'épaule, -et il replongea dans sa cachette. - -Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du -fossé, et se mit en route, courbé, craintif, le cœur battant, vers le -château lointain, préférant entrer là dedans plutôt qu'au village qui -lui semblait redoutable comme une tanière pleine de tigres. - -Les fenêtres d'en bas brillaient. Une d'elles était même ouverte; et -une forte odeur de viande cuite s'en échappait, une odeur qui pénétra -brusquement dans le nez et jusqu'au fond du ventre de Walter Schnaffs, -qui le crispa, le fit haleter, l'attirant irrésistiblement, lui jetant -au cœur une audace désespérée. - -Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la -fenêtre. - -Huit domestiques dînaient autour d'une grande table. Mais soudain une -bonne demeura béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous -les regards suivirent le sien! - -On aperçut l'ennemi! - -Seigneur! les Prussiens attaquaient le château!... - -Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur -huit tons différents, un cri d'épouvante horrible, puis une levée -tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte -du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et -passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, avec -la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupéfait, -toujours debout dans sa fenêtre. - -Après quelques instants d'hésitation, il enjamba le mur d'appui et -s'avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler -comme un fiévreux: mais une terreur le retenait, le paralysait encore. -Il écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient, -des pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien -inquiet tendait l'oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit des -bruits sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au -pied des murs, des corps humains sautant du premier étage. - -Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château -devint silencieux comme un tombeau. - -Walter Schnaffs s'assit devant une assiette restée intacte, et il se -mit à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s'il eût craint -d'être interrompu trop tôt, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait -à deux mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe; -et des paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans -l'estomac, gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, -prêt à crever à la façon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la -cruche au cidre et se déblayait l'œsophage comme on lave un conduit -bouché. - -Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles; -puis, saoul de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par -des hoquets, l'esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son -uniforme pour souffler, incapable d'ailleurs de faire un pas. Ses yeux -se fermaient, ses idées s'engourdissaient; il posa son front pesant -dans ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion -des choses et des faits. - - -Le dernier croissant éclairait vaguement l'horizon au-dessus des arbres -du parc. C'était l'heure froide qui précède le jour. - -Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et -parfois, un rayon de lune faisait reluire dans l'ombre une pointe -d'acier. - -Le château tranquille dressait sa grande silhouette noire. Deux -fenêtres seules brillaient encore au rez-de-chaussée. - -Soudain, une voix tonnante hurla: - ---En avant! nom d'un nom! à l'assaut! mes enfants! - -Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres -s'enfoncèrent sous un flot d'hommes qui s'élança, brisa, creva tout, -envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu'aux -cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter -Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le -culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la tête. - -Il haletait d'ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé -et fou de peur. - -Et tout d'un coup, un gros militaire chamarré d'or lui planta son pied -sur le ventre en vociférant: - ---Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous! - -Le Prussien n'entendit que ce seul mot «prisonnier», et il gémit: «_ya, -ya, ya_». - -Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive -curiosité par ses vainqueurs qui soufflaient comme des baleines. -Plusieurs s'assirent, n'en pouvant plus d'émotion et de fatigue. - -Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d'être enfin prisonnier! - -Un autre officier entra et prononça: - ---Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir été -blessés. Nous restons maîtres de la place. - -Le gros militaire qui s'essuyait le front vociféra: «Victoire!» - -Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche: - -«Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite, -emportant leurs morts et leurs blessés, qu'on évalue à cinquante hommes -hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains.» - -Le jeune officier reprit: - ---Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel? - -Le colonel répondit: - ---Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de -l'artillerie et des forces supérieures. - -Et il donna l'ordre de repartir. - -La colonne se reforma dans l'ombre, sous les murs du château, et se mit -en mouvement, enveloppant de partout Walter Schnaffs garrotté, tenu -par six guerriers le revolver au poing. - -Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait -avec prudence, faisant halte de temps en temps. - -Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel, -dont la garde nationale avait accompli ce fait d'armes. - -La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le -casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes -levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille -au Prussien et blessa le nez d'un de ses gardiens. - -Le colonel hurlait: - ---Veillez à la sûreté du captif! - -On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter -Schnaffs jeté dedans, libre de liens. - -Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment. - -Alors, malgré des symptômes d'indigestion qui le tourmentaient depuis -quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser, à danser -éperdument, en levant les bras et les jambes, à danser en poussant des -rires frénétiques, jusqu'au moment où il tomba, épuisé au pied d'un -mur. - -Il était prisonnier! Sauvé! - - -C'est ainsi que le château de Champignet fut repris à l'ennemi après -six heures seulement d'occupation. - -Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête -des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré. - - - _L'Aventure de Walter Schnaffs_ a paru dans _le Gaulois_ du mercredi - 11 avril 1883. - - - - -LA TOMBE. - - -LE dix-sept juillet mil huit cent quatre-vingt-trois, à deux heures -et demie du matin, le gardien du cimetière de Béziers, qui habitait -un petit pavillon au bout du champ des morts, fut réveillé par les -jappements de son chien enfermé dans la cuisine. - -Il descendit aussitôt et vit que l'animal flairait sous la porte en -aboyant avec fureur, comme si quelque vagabond eût rôdé autour de -la maison. Le gardien Vincent prit alors son fusil et sortit avec -précaution. - -Son chien partit en courant dans la direction de l'allée du général -Bonnet et s'arrêta net auprès du monument de Mme Tomoiseau. - -Le gardien, avançant alors avec précaution, aperçut bientôt une petite -lumière du côté de l'allée Malenvers. Il se glissa entre les tombes et -fut témoin d'un acte horrible de profanation. - -Un homme avait déterré le cadavre d'une jeune femme ensevelie la -veille, et il le tirait hors de la tombe. - -Une petite lanterne sourde, posée sur un tas de terre, éclairait cette -scène hideuse. - -Le gardien Vincent, s'étant élancé sur ce misérable, le terrassa, lui -lia les mains et le conduisit au poste de police. - -C'était un jeune avocat de la ville, riche, bien vu, du nom de -Courbataille. - -Il fut jugé. Le ministère public rappela les actes monstrueux du -sergent Bertrand et souleva l'auditoire. - -Des frissons d'indignation passaient dans la foule. Quand le magistrat -s'assit, des cris éclatèrent: «A mort! A mort!» Le président eut -grand'peine à faire rétablir le silence. - -Puis il prononça d'un ton grave: - -«Prévenu qu'avez-vous à dire pour votre défense?» - -Courbataille, qui n'avait point voulu d'avocat, se leva. C'était -un beau garçon, grand, brun, avec un visage ouvert, des traits -énergiques, un œil hardi. - -Des sifflets jaillirent du public. - -Il ne se troubla pas, et se mit à parler d'une voix un peu voilée, un -peu basse d'abord, mais qui s'affermit peu à peu. - -«Monsieur le président, - -«Messieurs les jurés, - -«J'ai très peu de choses à dire. La femme dont j'ai violé la tombe -avait été ma maîtresse. Je l'aimais. - -«Je l'aimais, non point d'un amour sensuel, non point d'une simple -tendresse d'âme et de cœur, mais d'un amour absolu, complet, d'une -passion éperdue. - -«Écoutez-moi: - -«Quand je l'ai rencontrée pour la première fois, j'ai ressenti, en la -voyant, une étrange sensation. Ce ne fut point de l'étonnement, ni de -l'admiration, ce ne fut point ce qu'on appelle le coup de foudre, mais -un sentiment de bien-être délicieux, comme si on m'eût plongé dans un -bain tiède. Ses gestes me séduisaient, sa voix me ravissait, toute sa -personne me faisait un plaisir infini à regarder. Il me semblait aussi -que je la connaissais depuis longtemps, que je l'avais vue déjà. Elle -portait en elle quelque chose de mon esprit. - -«Elle m'apparaissait comme une réponse à un appel jeté par mon âme, à -cet appel vague et continu que nous poussons vers l'Espérance durant -tout le cours de notre vie. - -«Quand je la connus un peu plus, la seule pensée de la revoir -m'agitait d'un trouble exquis et profond; le contact de sa main dans -ma main était pour moi un tel délice que je n'en avais point imaginé -de semblable auparavant, son sourire me versait dans les yeux une -allégresse folle, me donnait envie de courir, de danser, de me rouler -par terre. - -«Elle devint donc ma maîtresse. - -«Elle fut plus que cela, elle fut ma vie même. Je n'attendais plus rien -sur la terre, je ne désirais rien, plus rien. Je n'enviais plus rien. - -«Or, un soir, comme nous étions allés nous promener un peu loin le long -de la rivière, la pluie nous surprit. Elle eut froid. - -«Le lendemain une fluxion de poitrine se déclara. Huit jours plus tard -elle expirait. - -«Pendant les heures d'agonie, l'étonnement, l'effarement m'empêchèrent -de bien comprendre, de bien réfléchir. - -«Quand elle fut morte, le désespoir brutal m'étourdit tellement que je -n'avais plus de pensée. Je pleurais. - -«Pendant toutes les horribles phases de l'ensevelissement ma douleur -aiguë, furieuse, était encore une douleur de fou, une sorte de douleur -sensuelle, physique. - -«Puis quand elle fut partie, quand elle fut en terre, mon esprit -redevint net tout d'un coup et je passai par toute une suite de -souffrances morales si épouvantables que l'amour même qu'elle m'avait -donné était cher à ce prix-là. - -«Alors entra en moi cette idée fixe: - -«Je ne la reverrai plus.» - -«Quand on réfléchit à cela pendant un jour tout entier, une démence -vous emporte! Songez! Un être est là, que vous adorez, un être unique, -car dans toute l'étendue de la terre il n'en existe pas un second qui -lui ressemble. Cet être s'est donné à vous, il crée avec vous cette -union mystérieuse qu'on nomme l'Amour. Son œil vous semble plus vaste -que l'espace, plus charmant que le monde, son œil clair où sourit la -tendresse. Cet être vous aime. Quand il vous parle, sa voix vous verse -un flot de bonheur. - -«Et tout d'un coup il disparaît! Songez! Il disparaît non pas -seulement pour vous, mais pour toujours. Il est mort. Comprenez-vous -ce mot? Jamais, jamais, jamais, nulle part, cet être n'existera plus. -Jamais cet œil ne regardera plus rien; jamais cette voix, jamais une -voix pareille, parmi toutes les voix humaines, ne prononcera de la même -façon un des mots que prononçait la sienne. - -«Jamais aucun visage ne renaîtra semblable au sien. Jamais, jamais! On -garde les moules des statues; on conserve des empreintes qui refont des -objets avec les mêmes contours et les mêmes couleurs. Mais ce corps et -ce visage, jamais ils ne reparaîtront sur la terre. Et pourtant il en -naîtra des milliers de créatures, des millions, des milliards, et bien -plus encore, et parmi toutes les femmes futures, jamais celle-là ne se -retrouvera. Est-ce possible? On devient fou en y songeant! - -«Elle a existé vingt ans, pas plus, et elle a disparu pour toujours, -pour toujours, pour toujours! Elle pensait, elle souriait, elle -m'aimait. Plus rien. Les mouches qui meurent à l'automne sont autant -que nous dans la création. Plus rien! Et je pensais que son corps, -son corps frais, chaud, si doux, si blanc, si beau, s'en allait en -pourriture dans le fond d'une boîte sous la terre. Et son âme, sa -pensée, son amour, où? - -«Ne plus la revoir! Ne plus la revoir! L'idée me hantait de ce corps -décomposé, que je pourrais peut-être reconnaître pourtant. Et je voulus -le regarder encore une fois! - -«Je partis avec une bêche, une lanterne, un marteau. Je sautai -par-dessus le mur du cimetière. Je retrouvai le trou de sa tombe; on ne -l'avait pas encore tout à fait rebouché. - -«Je mis le cercueil à nu. Et je soulevai une planche. Une odeur -abominable, le souffle infâme des putréfactions me monta dans la -figure. Oh! son lit, parfumé d'iris! - -«J'ouvris la bière cependant, et je plongeai dedans ma lanterne -allumée, et je la vis. Sa figure était bleue, bouffie, épouvantable! Un -liquide noir avait coulé de sa bouche. - -«Elle! c'était elle! Une horreur me saisit. Mais j'allongeai le bras et -je pris ses cheveux pour attirer à moi cette face monstrueuse! - -«C'est alors qu'on m'arrêta. - -«Toute la nuit j'ai gardé, comme on garde le parfum d'une femme après -une étreinte d'amour, l'odeur immonde de cette pourriture, l'odeur de -ma bien-aimée! - -«Faites de moi ce que vous voudrez.» - -Un étrange silence paraissait peser sur la salle. On semblait attendre -quelque chose encore. Les jurés se retirèrent pour délibérer. - -Quand ils rentrèrent au bout de quelques minutes, l'accusé semblait -sans craintes, et même sans pensée. - -Le président, avec les formules d'usage, lui annonça que ses juges le -déclaraient innocent. - -Il ne fit pas un geste, et le public applaudit. - - - _La Tombe_ a paru dans _le Gil Blas_ du 29 juillet 1883, sous la - signature: MAUFRIGNEUSE. - - - - -NOTES -D'UN VOYAGEUR. - - -SEPT heures. Un coup de sifflet; nous partons. Le train passe sur les -plaques tournantes avec le bruit que font les orages au théâtre; puis -il s'enfonce dans la nuit, haletant, soufflant sa vapeur, éclairant de -reflets rouges des murs, des haies, des bois, des champs. - -Nous sommes six, trois sur chaque banquette, sous la lumière du -quinquet. En face de moi, une grosse dame avec un gros monsieur, un -vieux ménage. Un bossu tient le coin de gauche. A mes côtés, un jeune -ménage, ou du moins, un jeune couple! Sont-ils mariés? La jeune femme -est jolie, semble modeste, mais elle est trop parfumée. Quel est -ce parfum-là? Je le connais sans le déterminer. Ah! j'y suis. Peau -d'Espagne? Cela ne dit rien. Attendons. - -La grosse dame dévisage la jeune avec un air d'hostilité qui me donne à -penser. Le gros monsieur ferme les yeux. Déjà! Le bossu s'est roulé en -boule. Je ne vois plus où sont ses jambes. On n'aperçoit que son regard -brillant sous une calotte grecque à gland rouge. Puis il plonge dans sa -couverture de voyage. On dirait un petit paquet jeté sur la banquette. - -Seule la vieille dame reste en éveil, soupçonneuse, inquiète, comme un -gardien chargé de veiller sur l'ordre et sur la moralité du wagon. - -Les jeunes gens demeurent immobiles, les genoux enveloppés du même -châle, les yeux ouverts, sans parler; sont-ils mariés? - -Je fais à mon tour semblant de dormir et je guette. - -Neuf heures. La grosse dame va succomber, elle ferme les yeux coup sur -coup, penche la tête vers sa poitrine et la relève par saccades. C'est -fait. Elle dort. - -O sommeil, mystère ridicule qui donnes au visage les aspects les -plus grotesques, tu es le révélateur de la laideur humaine. Tu fais -apparaître tous les défauts, les difformités et les tares! Tu fais que -chaque figure touchée par toi devient aussitôt une caricature. - -Je me lève et j'étends le léger voile bleu sur le quinquet. Puis je -m'assoupis à mon tour. - -De temps en temps, l'arrêt du train me réveille. Un employé crie le nom -d'une ville, puis nous repartons. - -Voici l'aurore. Nous suivons le Rhône, qui descend vers la -Méditerranée. Tout le monde dort. Les jeunes gens sont enlacés. Un pied -de la jeune femme est sorti du châle. Elle a des bas blancs! C'est -commun: ils sont mariés. On ne sent pas bon dans le compartiment. -J'ouvre une fenêtre pour changer l'air. Le froid réveille tout le -monde, à l'exception du bossu qui ronfle comme une toupie sous sa -couverture. - -La laideur des faces s'accentue encore sous la lumière du jour nouveau. - -La grosse dame, rouge, dépeignée, affreuse, jette un regard circulaire -et méchant à ses voisins. La jeune femme regarde en souriant son -compagnon. Si elle n'était point mariée elle aurait d'abord contemplé -son miroir! - -Voici Marseille. Vingt minutes d'arrêt. Je déjeune. Nous repartons. -Nous avons le bossu en moins et deux vieux messieurs en plus. - -Alors les deux ménages, l'ancien et le nouveau, déballent des -provisions. Poulet par-ci, veau froid par-là, sel et poivre dans du -papier, cornichons dans un mouchoir, tout ce qui peut vous dégoûter des -nourritures pendant l'éternité! Je ne sais rien de plus commun, de plus -grossier, de plus inconvenant, de plus mal appris que de manger dans un -wagon où se trouvent d'autres voyageurs. - -S'il gèle, ouvrez les portières! S'il fait chaud, fermez-les et fumez -la pipe, eussiez-vous horreur du tabac; mettez-vous à chanter, aboyez, -livrez-vous aux excentricités les plus gênantes, retirez vos bottines -et vos chaussettes et coupez les ongles de vos pieds; tâchez de rendre -enfin à ces voisins mal élevés la monnaie de leur savoir-vivre. - -L'homme prévoyant emporte une fiole de benzine ou de pétrole pour la -répandre sur les coussins dès qu'on se met à dîner près de lui. Tout -est permis, tout est trop doux pour les rustres qui vous empoisonnent -par l'odeur de leurs mangeailles. - -Nous suivons la mer bleue. Le soleil tombe en pluie sur la côte peuplée -de villes charmantes. - -Voici Saint-Raphaël. Là-bas est Saint-Tropez, petite capitale de ce -pays désert inconnu et ravissant qu'on nomme les Montagnes des Maures. -Un grand fleuve sur lequel aucun pont n'est jeté, l'Argens, sépare du -continent cette presqu'île sauvage, où l'on peut marcher un jour entier -sans rencontrer un être, où les villages, perchés sur les monts, sont -demeurés tels que jadis, avec leurs maisons orientales, leurs arcades, -leurs portes cintrées, sculptées et basses. - -Aucun chemin de fer, aucune voiture publique ne pénètre dans ces -vallons superbes et boisés. Seule, une antique patache porte les -lettres de Hyères et de Saint-Tropez. - -Nous filons. Voici Cannes, si jolie au bord de ses deux golfes, en face -des îles de Lérins qui seraient, si on les pouvait joindre à la terre, -deux paradis pour les malades. - -Voici le golfe de Juan; l'escadre cuirassée semble endormie sur l'eau. - -Voici Nice. On a fait, paraît-il, une exposition dans cette ville. -Allons la voir. - -On suit un boulevard qui a l'air d'un marais et on parvient, sur une -hauteur, à un bâtiment d'un goût douteux et qui ressemble, en tout -petit, au grand palais du Trocadéro. - -Là dedans, quelques promeneurs au milieu d'un chaos de caisses. - -L'exposition, ouverte depuis longtemps déjà, sera prête sans doute pour -l'année prochaine. - -L'intérieur serait joli s'il était terminé. Mais... il en est loin. - -Deux sections m'attirent surtout: «les comestibles et les beaux-arts». -Hélas! voici bien des fruits confits de Grasse, des dragées, mille -choses exquises à manger... Mais... il est interdit d'en vendre... On -ne peut que les regarder... Et cela pour ne point nuire au commerce -de ville! Exposer des sucreries pour la seule joie du regard et avec -défense d'y goûter me paraît certes une des plus belles inventions de -l'esprit humain. - -Les beaux-arts sont... en préparation. On a ouvert cependant quelques -salles où l'on voit de fort beaux paysages de Harpignies, de Guillemet, -de Le Poittevin, un superbe portrait de Mlle Alice Regnault par -Courtois, un délicieux Béraud, etc... Le reste... après déballage. - -Comme il faut, quand on visite, visiter tout, je veux m'offrir une -ascension libre et je me dirige vers le ballon de M. Godard et Cie. - -Le mistral souffle. L'aérostat se balance d'une manière inquiétante. -Puis une détonation se produit. Ce sont les cordes du filet qui se -rompent. On interdit au public l'entrée de l'enceinte. On me met -également à la porte. - -Je grimpe sur ma voiture et je regarde. - -De seconde en seconde, quelques nouvelles attaches claquent avec un -bruit singulier, et la peau brune du ballon s'efforce de sortir des -mailles qui la retiennent. Puis soudain, sous une rafale plus violente, -une déchirure immense ouvre de bas en haut la grosse boule volante, qui -s'abat comme une toile flasque, crevée et morte. - - -A mon réveil, le lendemain, je me fais apporter les journaux de la -ville et je lis avec stupeur: «La tempête qui règne actuellement sur -notre littoral a obligé l'administration des ballons captifs et libres -de Nice, pour éviter un accident, de dégonfler son grand aérostat. - -Le système de dégonflement instantané qu'a employé M. Godard est une de -ses inventions qui lui font le plus grand honneur.» - -Oh! Oh! Oh! Oh! - -O brave public! - - -Toute la côte de la Méditerranée est la Californie des pharmaciens. Il -faut être dix fois millionnaire pour oser acheter une simple boîte de -pâte pectorale chez ces commerçants superbes qui vendent le jujube au -prix des diamants. - -On peut aller de Nice à Monaco par la Corniche, en suivant la mer. Rien -de plus joli que cette route taillée dans le roc, qui contourne des -golfes, passe sous des voûtes, court et circule dans le flanc de la -montagne au milieu d'un paysage admirable. - -Voici Monaco sur son rocher, et, derrière, Monte-Carlo... Chut!... -Quand on aime le jeu, je comprends qu'on adore cette jolie petite -ville. Mais comme elle est morne et triste pour ceux qui ne jouent -point! On n'y trouve aucun autre plaisir, aucune autre distraction. - -Plus loin, c'est Menton, le point le plus chaud de la côte et le -plus fréquenté par les malades. Là, les oranges mûrissent et les -poitrinaires guérissent. - -Je prends le train de nuit pour retourner à Cannes. Dans mon wagon, -deux dames et un Marseillais qui raconte obstinément des drames de -chemin de fer, des assassinats et des vols. - -«... J'ai connu un Corse, madame, qui s'en venait à Paris avec son -fils. Je parle de loin, c'était dans les premiers temps de la ligne P. -L. M. Je monte avec eux, puisque nous étions amis, et nous voici partis. - -«Le fils, qui avait vingt ans, n'en revenait pas de voir courir -le convoi, et il restait tout le temps penché à la portière pour -regarder. Son père lui disait sans cesse: «Hé! prends garde, Mathéo, -de te pencher trop, que tu pourrais te faire mal.» Mais le garçon ne -répondait seulement point. - -«Moi je disais au père: - ---«Té, laisse-le donc, si ça l'amuse. - -«Mais le père reprenait: - ---«Allons, Mathéo, ne te penche pas comme ça. - -«Alors, comme le fils n'entendait point, il le prit par son vêtement -pour le faire rentrer dans le wagon, et il tira. - -«Mais voilà que le corps nous tomba sur les genoux. Il n'avait plus -de tête, madame... elle avait été coupée par un tunnel. Et le cou ne -saignait seulement plus; tout avait coulé le long de la route...» - -Une des dames poussa un soupir, ferma les yeux, et s'abattit vers sa -voisine. Elle avait perdu connaissance... - - - _Notes d'un Voyageur_ ont paru dans _le Gaulois_ du 4 février 1884. - - - - -AVIS. - - -Nous aurions voulu faire suivre le présent volume, comme les -précédents, de quelques opinions de la Presse. Nous n'en voyons guère -qui méritent d'être réimprimées ici. Outre qu'un livre de nouvelles ne -bénéficie jamais, auprès de la critique, de l'attention que suscite -le roman, il importe de rappeler que les premiers grands succès de -Maupassant ont été avant tout de public et d'opinion. D'ailleurs, -au moment où les _Contes de la Bécasse_ parurent, leur auteur était -encore rangé dans l'école naturaliste, et on sait assez que ladite -école se butait alors à la mauvaise volonté avouée de toute la critique -officielle. - - - - - TABLE DES MATIÈRES. - - - Pages. - - La Bécasse. 1 - - Ce cochon de Morin. 9 - - La Folle. 35 - - Pierrot. 45 - - Menuet. 59 - - La Peur. 71 - - Farce normande. 85 - - Les Sabots. 97 - - La Rempailleuse. 111 - - En mer. 127 - - Un Normand. 141 - - Le Testament. 155 - - Aux champs. 167 - - Un Coq chanta. 181 - - Un Fils. 193 - - Saint-Antoine. 215 - - L'Aventure de Walter Schnaffs. 233 - - La Tombe (_inédit_). 251 - - Notes d'un voyageur (_inédit_). 261 - - - * * * * * - - - Liste des modifications: - - Page 6: «le» remplacé par «de» (par le bout de la mince aiguille - qui leur sert de bec) - Page 91: «deux» remplacé par «d'eux» (L'un d'eux, soudain, ...) - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassan - - volume 06, by Guy de Maupassant - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 6 *** - -***** This file should be named 51266-0.txt or 51266-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/2/6/51266/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you -do not charge anything for copies of this eBook, complying with the -rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose -such as creation of derivative works, reports, performances and -research. They may be modified and printed and given away--you may do -practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/old/51266-0.zip b/old/51266-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index b9fb9c3..0000000 --- a/old/51266-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/51266-h.zip b/old/51266-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 3462b03..0000000 --- a/old/51266-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/51266-h/51266-h.htm b/old/51266-h/51266-h.htm deleted file mode 100644 index 3bf88e5..0000000 --- a/old/51266-h/51266-h.htm +++ /dev/null @@ -1,6031 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> - <head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title>The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de Guy de Maupassant, volume 06, by Guy de Maupassant</title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - - <style type="text/css"> - -body {margin-left: 15%; 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: OEuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 06 - -Author: Guy de Maupassant - -Release Date: February 22, 2016 [EBook #51266] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 6 *** - - - - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p><a href="#note_au_lecteur">Au lecteur</a></p> - -<p><a href="#table_des_matieres">Table des matières</a></p> - -<h1><span class="small70">ŒUVRES COMPLÈTES</span><br /> -<span class="small50">DE</span><br /> -GUY DE MAUPASSANT</h1> - -<hr class="small2" /> - -<p class="print">LA PRÉSENTE ÉDITION</p> - -<p class="print">DES</p> - -<p class="print">ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT</p> - -<p class="print">A ÉTÉ TIRÉE</p> - -<p class="print">PAR L’IMPRIMERIE NATIONALE</p> - -<p class="print">EN VERTU D’UNE AUTORISATION</p> - -<p class="print">DE M. LE GARDE DES SCEAUX</p> - -<p class="print">EN DATE DU 30 JANVIER 1902.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="title">IL A ÉTÉ TIRÉ À PART</p> - -<p class="title">100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE</p> - -<p class="title">SAVOIR:</p> - -<p class="title margintop1">60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.<br /> -20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.<br /> -20 exemplaires (81 à 100) sur chine.</p> - -<hr class="small2" /> - -<p class="title"><i>Le texte de ce volume<br /> -est conforme à celui de l’édition originale</i>: Contes de la Bécasse.<br /> -<i>Paris, Ed. Rouveyre et G. Blond, 1883,<br /> -avec addition de</i>:<br /> -La Tombe, Notes d’un Voyageur (<i>inédits</i>).</p> - -<hr class="small" /> - -<p class="title">ŒUVRES COMPLÈTES</p> - -<p class="title small80">DE</p> - -<p class="title maupassant">GUY DE MAUPASSANT</p> - -<hr class="small5" /> - -<p class="contes">CONTES</p> - -<p class="center">DE</p> - -<p class="becasse">LA BÉCASSE</p> - -<p class="center">LA TOMBE.—NOTES D’UN VOYAGEUR</p> - -<div class="figcenter2" style="width: 135px;"> - <img src="images/abeille.jpg" alt="" title="" width="135" height="200" /> -</div> - -<p class="title big130"><b>PARIS</b></p> - -<p class="title big110">LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR</p> - -<p class="title small95">17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17</p> - -<hr class="small6" /> - -<p class="title big110">MDCCCCVIII</p> - -<p class="title"><small><i>Tous droits réservés.</i></small></p> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_1">LA BÉCASSE.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> vieux baron des Ravots avait été pendant quarante ans le roi des -chasseurs de sa province. Mais, depuis cinq à six années, une paralysie -des jambes le clouait à son fauteuil, et il ne pouvait plus que tirer -des pigeons de la fenêtre de son salon ou du haut de son grand perron.</p> - -<p>Le reste du temps il lisait.</p> - -<p>C’était un homme de commerce aimable chez qui était resté beaucoup de -l’esprit lettré du dernier siècle. Il adorait les contes, les petits -contes polissons, et aussi les histoires vraies arrivées dans son -entourage. Dès qu’un ami entrait chez lui, il demandait:</p> - -<p>—Eh bien, quoi de nouveau?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_4">4</span></p> - -<p>Et il savait interroger à la façon d’un juge d’instruction.</p> - -<p>Par les jours de soleil il faisait rouler devant la porte son large -fauteuil pareil à un lit. Un domestique, derrière son dos, tenait -les fusils, les chargeait et les passait à son maître; un autre -valet, caché dans un massif, lâchait un pigeon de temps en temps, à -des intervalles irréguliers, pour que le baron ne fût pas prévenu et -demeurât en éveil.</p> - -<p>Et, du matin au soir, il tirait les oiseaux rapides, se désolant quand -il s’était laissé surprendre, et riant aux larmes quand la bête tombait -d’aplomb ou faisait quelque culbute inattendue et drôle. Il se tournait -alors vers le garçon qui chargeait les armes, et il demandait, en -suffoquant de gaieté:</p> - -<p>—Y est-il, celui-là, Joseph! As-tu vu comme il est descendu?</p> - -<p>Et Joseph répondait invariablement:</p> - -<p>—Oh! monsieur le baron ne les manque pas.</p> - -<p>A l’automne, au moment des chasses, il invitait, comme à l’ancien -temps, ses amis, et il aimait entendre au loin les détonations. Il -les comptait, heureux quand elles se précipitaient. Et, le soir, il -exigeait de chacun le récit fidèle de sa journée.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_5">5</span></p> - -<p>Et on restait trois heures à table en racontant des coups de fusil.</p> - -<p>C’étaient d’étranges et invraisemblables aventures, où se complaisait -l’humeur hâbleuse des chasseurs. Quelques-unes avaient fait date et -revenaient régulièrement. L’histoire d’un lapin que le petit vicomte de -Bourril avait manqué dans son vestibule les faisait se tordre chaque -année de la même façon. Toutes les cinq minutes un nouvel orateur -prononçait:</p> - -<p>—J’entends: «Birr! birr!» et une compagnie magnifique me part à dix -pas. J’ajuste: pif! paf! j’en vois tomber une pluie, une vraie pluie. -Il y en avait sept!</p> - -<p>Et tous, étonnés, mais réciproquement crédules, s’extasiaient.</p> - -<p>Mais il existait dans la maison une vieille coutume, appelée le «conte -de la Bécasse».</p> - -<p>Au moment du passage de cette reine des gibiers, la même cérémonie -recommençait à chaque dîner.</p> - -<p>Comme ils adoraient l’incomparable oiseau, on en mangeait tous les -soirs un par convive; mais on avait soin de laisser dans un plat toutes -les têtes.</p> - -<p>Alors le baron, officiant comme un évêque, <span class="pagenum" id="Page_6">6</span> se faisait apporter sur -une assiette un peu de graisse, oignait avec soin les têtes précieuses -en les tenant par le bout de la mince aiguille qui leur sert <ins class="correction" title="le">de</ins> bec. -Une chandelle allumée était posée près de lui, et tout le monde se -taisait, dans l’anxiété de l’attente.</p> - -<p>Puis il saisissait un des crânes ainsi préparés, le fixait sur une -épingle, piquait l’épingle sur un bouchon, maintenait le tout en -équilibre au moyen de petits bâtons croisés comme des balanciers, -et plantait délicatement cet appareil sur un goulot de bouteille en -manière de tourniquet.</p> - -<p>Tous les convives comptaient ensemble, d’une voix forte:</p> - -<p>—Une,—deux,—trois.</p> - -<p>Et le baron, d’un coup de doigt, faisait vivement pivoter ce joujou.</p> - -<p>Celui des invités que désignait, en s’arrêtant, le long bec pointu -devenait maître de toutes les têtes, régal exquis qui faisait loucher -ses voisins.</p> - -<p>Il les prenait une à une et les faisait griller sur la chandelle. La -graisse crépitait, la peau rissolée fumait, et l’élu du hasard croquait -le crâne suiffé en le tenant par le nez et en poussant des exclamations -de plaisir.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_7">7</span></p> - -<p>Et chaque fois les dîneurs, levant leurs verres, buvaient à sa santé.</p> - -<p>Puis, quand il avait achevé le dernier, il devait, sur l’ordre du -baron, conter une histoire pour indemniser les déshérités.</p> - -<p>Voici quelques-uns de ces récits:</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>La Bécasse</i> a paru (faisant un tout avec <i>La Folle</i>) dans <i>le - Gaulois</i> du mardi 5 décembre 1882.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_2">CE COCHON DE MORIN.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A M. Oudinot.</i></p> - -<h3>I</h3> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">Ç</span><span class="smcap">a</span>, mon ami, dis-je à Labarbe, tu viens encore de prononcer ces quatre -mots, «ce cochon de Morin». Pourquoi, diable, n’ai-je jamais entendu -parler de Morin sans qu’on le traitât de «cochon»?</p> - -<p>Labarbe, aujourd’hui député, me regarda avec des yeux de chat-huant. -«Comment, tu ne sais pas l’histoire de Morin, et tu es de la Rochelle?»</p> - -<p>J’avouai que je ne savais pas l’histoire de Morin. Alors Labarbe se -frotta les mains et commença son récit.</p> - -<p>«Tu as connu Morin, n’est-ce pas, et tu te rappelles son grand magasin -de mercerie sur le quai de la Rochelle?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_12">12</span></p> - -<p>—«Oui, parfaitement.</p> - -<p>—«Eh bien, sache qu’en 1862 ou 63 Morin alla passer quinze jours -à Paris, pour son plaisir, ou ses plaisirs, mais sous prétexte de -renouveler ses approvisionnements. Tu sais ce que sont, pour un -commerçant de province, quinze jours de Paris. Cela vous met le feu -dans le sang. Tous les soirs des spectacles, des frôlements de femmes, -une continuelle excitation d’esprit. On devient fou. On ne voit plus -que danseuses en maillot, actrices décolletées, jambes rondes, épaules -grasses, tout cela presque à portée de la main, sans qu’on ose ou -qu’on puisse y toucher. C’est à peine si on goûte, une fois ou deux, -à quelques mets inférieurs. Et l’on s’en va, le cœur encore tout -secoué, l’âme émoustillée, avec une espèce de démangeaison de baisers -qui vous chatouillent les lèvres.</p> - -<p>Morin se trouvait dans cet état, quand il prit son billet pour la -Rochelle par l’express de 8 h. 40 du soir. Et il se promenait plein de -regrets et de trouble dans la grande salle commune du chemin de fer -d’Orléans, quand il s’arrêta net devant une jeune femme qui embrassait -une vieille dame. Elle avait relevé <span class="pagenum" id="Page_13">13</span> sa voilette, et Morin, ravi, -murmura: «Bigre, la belle personne!»</p> - -<p>Quand elle eut fait ses adieux à la vieille, elle entra dans la salle -d’attente, et Morin la suivit; puis elle passa sur le quai, et Morin la -suivit encore; puis elle monta dans un wagon vide, et Morin la suivit -toujours.</p> - -<p>Il y avait peu de voyageurs pour l’express. La locomotive siffla; le -train partit. Ils étaient seuls.</p> - -<p>Morin la dévorait des yeux. Elle semblait avoir dix-neuf à vingt ans; -elle était blonde, grande, d’allure hardie. Elle roula autour de ses -jambes une couverture de voyage, et s’étendit sur les banquettes pour -dormir.</p> - -<p>Morin se demandait: «Qui est-ce?» Et mille suppositions, mille projets -lui traversaient l’esprit. Il se disait: «On raconte tant d’aventures -de chemin de fer. C’en est une peut-être qui se présente pour moi. Qui -sait? une bonne fortune est si vite arrivée. Il me suffirait peut-être -d’être audacieux. N’est-ce pas Danton qui disait: «De l’audace, de -l’audace, et toujours de l’audace.» Si ce n’est pas Danton, c’est -Mirabeau. Enfin, qu’importe. Oui, mais je manque d’audace, voilà le -hic. Oh! Si on savait, si on pouvait lire dans les <span class="pagenum" id="Page_14">14</span> âmes! Je parie -qu’on passe tous les jours, sans s’en douter, à côté d’occasions -magnifiques. Il lui suffirait d’un geste pourtant pour m’indiquer -qu’elle ne demande pas mieux...»</p> - -<p>Alors, il supposa des combinaisons qui le conduisaient au triomphe. -Il imaginait une entrée en rapport chevaleresque, des petits services -qu’il lui rendait, une conversation vive, galante, finissait par une -déclaration qui finissait par... par ce que tu penses.</p> - -<p>Mais ce qui lui manquait toujours, c’était le début, le prétexte. Et il -attendait une circonstance heureuse, le cœur ravagé, l’esprit sens -dessus dessous.</p> - -<p>La nuit cependant s’écoulait et la belle enfant dormait toujours, -tandis que Morin méditait sa chute. Le jour parut, et bientôt le soleil -lança son premier rayon, un long rayon clair venu du bout de l’horizon, -sur le doux visage de la dormeuse.</p> - -<p>Elle s’éveilla, s’assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit. -Elle sourit en femme heureuse, d’un air engageant et gai. Morin -tressaillit. Pas de doute, c’était pour lui ce sourire-là, c’était bien -une invitation discrète, le signal rêvé qu’il attendait. Il voulait -dire, ce sourire: «Êtes-vous bête, êtes-vous niais, <span class="pagenum" id="Page_15">15</span> êtes-vous -jobard, d’être resté là, comme un pieu, sur votre siège depuis hier -soir.</p> - -<p>«Voyons, regardez-moi, ne suis-je pas charmante? Et vous demeurez comme -ça toute une nuit en tête à tête avec une jolie femme sans rien oser, -grand sot.»</p> - -<p>Elle souriait toujours en le regardant; elle commençait même à rire; et -il perdait la tête, cherchant un mot de circonstance, un compliment, -quelque chose à dire enfin, n’importe quoi. Mais il ne trouvait rien, -rien. Alors, saisi d’une audace de poltron, il pensa: «Tant pis, je -risque tout»; et brusquement, sans crier «gare», il s’avança, les mains -tendues, les lèvres gourmandes, et, la saisissant à pleins bras, il -l’embrassa.</p> - -<p>D’un bond elle fut debout criant: «Au secours», hurlant d’épouvante. -Et elle ouvrit la portière, elle agita ses bras dehors, folle de peur, -essayant de sauter, tandis que Morin éperdu, persuadé qu’elle allait se -précipiter sur la voie, la retenait par sa jupe en bégayant: «Madame... -oh!... madame.»</p> - -<p>Le train ralentit sa marche, s’arrêta. Deux employés se précipitèrent -aux signaux désespérés de la jeune femme qui tomba dans leurs bras en -balbutiant: «Cet homme a <span class="pagenum" id="Page_16">16</span> voulu... a voulu... me... me...» Et elle -s’évanouit.</p> - -<p>On était en gare de Mauzé. Le gendarme présent arrêta Morin.</p> - -<p>Quand la victime de sa brutalité eut repris connaissance, elle fit sa -déclaration. L’autorité verbalisa. Et le pauvre mercier ne put regagner -son domicile que le soir, sous le coup d’une poursuite judiciaire pour -outrage aux bonnes mœurs dans un lieu public.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_17">17</span></p> - -<h3>II</h3> - -<p>J’étais alors rédacteur en chef du <i>Fanal des Charentes</i>; et je voyais -Morin, chaque soir, au Café du commerce.</p> - -<p>Dès le lendemain de son aventure, il vint me trouver, ne sachant que -faire. Je ne lui cachai pas mon opinion: «Tu n’es qu’un cochon. On ne -se conduit pas comme ça.»</p> - -<p>Il pleurait; sa femme l’avait battu; et il voyait son commerce ruiné, -son nom dans la boue, déshonoré, ses amis, indignés, ne le saluant -plus. Il finit par me faire pitié, et j’appelai mon collaborateur -Rivet, un petit homme goguenard et de bon conseil, pour prendre ses -avis.</p> - -<p>Il m’engagea à voir le procureur impérial, qui était de mes amis. Je -renvoyai Morin chez lui et je me rendis chez ce magistrat.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_18">18</span></p> - -<p>J’appris que la femme outragée était une jeune fille, M<sup>lle</sup> Henriette -Bonnel, qui venait de prendre à Paris ses brevets d’institutrice et -qui, n’ayant plus ni père ni mère, passait ses vacances chez son oncle -et sa tante, braves petits bourgeois de Mauzé.</p> - -<p>Ce qui rendait grave la situation de Morin, c’est que l’oncle avait -porté plainte. Le ministère public consentait à laisser tomber -l’affaire si cette plainte était retirée. Voilà ce qu’il fallait -obtenir.</p> - -<p>Je retournai chez Morin. Je le trouvai dans son lit, malade d’émotion -et de chagrin. Sa femme, une grande gaillarde osseuse et barbue, le -maltraitait sans repos. Elle m’introduisit dans la chambre en me criant -par la figure: «Vous venez voir ce cochon de Morin? Tenez, le voilà, le -coco!»</p> - -<p>Et elle se planta devant le lit, les poings sur les hanches. J’exposai -la situation; et il me supplia d’aller trouver la famille. La mission -était délicate; cependant je l’acceptai. Le pauvre diable ne cessait de -répéter: «Je t’assure que je ne l’ai pas même embrassée, non, pas même. -Je te le jure!»</p> - -<p>Je répondis: «C’est égal, tu n’es qu’un cochon.» Et je pris mille -francs qu’il m’abandonna <span class="pagenum" id="Page_19">19</span> pour les employer comme je le jugerais -convenable.</p> - -<p>Mais comme je ne tenais pas à m’aventurer seul dans la maison des -parents, je priai Rivet de m’accompagner. Il y consentit, à la -condition qu’on partirait immédiatement, car il avait, le lendemain -dans l’après-midi, une affaire urgente à la Rochelle.</p> - -<p>Et, deux heures plus tard, nous sonnions à la porte d’une jolie -maison de campagne. Une belle jeune fille vint nous ouvrir. C’était -elle assurément. Je dis tout bas à Rivet: «Sacrebleu, je commence à -comprendre Morin.»</p> - -<p>L’oncle, M. Tonnelet, était justement un abonné du <i>Fanal</i>, un fervent -coreligionnaire politique qui nous reçut à bras ouverts, nous félicita, -nous congratula, nous serra les mains, enthousiasmé d’avoir chez lui -les deux rédacteurs de son journal. Rivet me souffla dans l’oreille: -«Je crois que nous pourrons arranger l’affaire de ce cochon de Morin.»</p> - -<p>La nièce s’était éloignée; et j’abordai la question délicate. J’agitai -le spectre du scandale; je fis valoir la dépréciation inévitable que -subirait la jeune personne après le bruit d’une pareille affaire; car -on ne croirait jamais à un simple baiser.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_20">20</span></p> - -<p>Le bonhomme semblait indécis; mais il ne pouvait rien décider sans sa -femme qui ne rentrerait que tard dans la soirée. Tout à coup il poussa -un cri de triomphe: «Tenez, j’ai une idée excellente. Je vous tiens, je -vous garde. Vous allez dîner et coucher ici tous les deux; et, quand ma -femme sera revenue, j’espère que nous nous entendrons.»</p> - -<p>Rivet résistait; mais le désir de tirer d’affaire ce cochon de Morin le -décida; et nous acceptâmes l’invitation.</p> - -<p>L’oncle se leva, radieux, appela sa nièce, et nous proposa une -promenade dans sa propriété en proclamant: «A ce soir les affaires -sérieuses.»</p> - -<p>Rivet et lui se mirent à parler politique.</p> - -<p>Quant à moi, je me trouvai bientôt à quelques pas en arrière, à côté de -la jeune fille. Elle était vraiment charmante, charmante!</p> - -<p>Avec des précautions infinies, je commençai à lui parler de son -aventure pour tâcher de m’en faire une alliée.</p> - -<p>Mais elle ne parut pas confuse le moins du monde; elle m’écoutait de -l’air d’une personne qui s’amuse beaucoup.</p> - -<p>Je lui disais: «Songez donc, mademoiselle, à tous les ennuis que -vous aurez. Il vous faudra <span class="pagenum" id="Page_21">21</span> comparaître devant le tribunal, -affronter les regards malicieux, parler en face de tout ce monde, -raconter publiquement cette triste scène du wagon. Voyons, entre nous, -n’auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre à sa place -ce polisson sans appeler les employés; et de changer simplement de -voiture.»</p> - -<p>Elle se mit à rire. «C’est vrai ce que vous dites! mais que -voulez-vous? J’ai eu peur; et, quand on a peur, on ne raisonne plus. -Après avoir compris la situation, j’ai bien regretté mes cris; mais il -était trop tard. Songez aussi que cet imbécile s’est jeté sur moi comme -un furieux, sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais -même pas ce qu’il me voulait.»</p> - -<p>Elle me regardait en face, sans être troublée ou intimidée. Je me -disais: «Mais c’est une gaillarde; cette fille. Je comprends que ce -cochon de Morin se soit trompé.»</p> - -<p>Je repris, en badinant: «Voyons, mademoiselle, avouez qu’il était -excusable, car, enfin, on ne peut pas se trouver en face d’une aussi -belle personne que vous sans éprouver le désir absolument légitime de -l’embrasser.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_22">22</span></p> - -<p>Elle rit plus fort, toutes les dents au vent: «Entre le désir et -l’action, monsieur, il y a place pour le respect.»</p> - -<p>La phrase était drôle, bien que peu claire. Je demandai brusquement: -«Eh bien, voyons, si je vous embrassais, moi, maintenant; qu’est-ce que -vous feriez?»</p> - -<p>Elle s’arrêta pour me considérer du haut en bas, puis elle dit, -tranquillement: «Oh, vous, ce n’est pas la même chose.»</p> - -<p>Je le savais bien, parbleu, que ce n’était pas la même chose, puisqu’on -m’appelait dans toute la province «le beau Labarbe». J’avais trente -ans, alors, mais je demandai: «Pourquoi ça?»</p> - -<p>Elle haussa les épaules, et répondit: «Tiens! parce que vous n’êtes pas -aussi bête que lui.» Puis elle ajouta, en me regardant en dessous: «Ni -aussi laid.»</p> - -<p>Avant qu’elle eût pu faire un mouvement pour m’éviter, je lui avais -planté un bon baiser sur la joue. Elle sauta de côté, mais trop tard. -Puis elle dit: «Eh bien vous n’êtes pas gêné non plus, vous. Mais ne -recommencez pas ce jeu-là.»</p> - -<p>Je pris un air humble et je dis à mi-voix: «Oh! mademoiselle, quant -à moi, si <span class="pagenum" id="Page_23">23</span> j’ai un désir au cœur, c’est de passer devant un -tribunal pour la même cause que Morin.»</p> - -<p>Elle demanda à son tour: «Pourquoi ça?» Je la regardai au fond des yeux -sérieusement. «Parce que vous êtes une des plus belles créatures qui -soient; parce que ce serait pour moi un brevet, un titre, une gloire, -que d’avoir voulu vous violenter. Parce qu’on dirait après vous avoir -vue: «Tiens, Labarbe n’a pas volé ce qui lui arrive, mais il a eu de la -chance tout de même.»</p> - -<p>Elle se remit à rire de tout son cœur.</p> - -<p>«Êtes-vous drôle?» Elle n’avait pas fini le mot «<i>drôle</i>» que je la -tenais à pleins bras et je lui jetais des baisers voraces partout où -je trouvais une place, dans les cheveux, sur le front, sur les yeux, -sur la bouche parfois, sur les joues, par toute la tête, dont elle -découvrait toujours malgré elle un coin pour garantir les autres.</p> - -<p>A la fin, elle se dégagea, rouge et blessée. «Vous êtes un grossier, -monsieur, et vous me faites repentir de vous avoir écouté.»</p> - -<p>Je lui saisis la main, un peu confus, balbutiant: «Pardon, pardon, -mademoiselle. Je vous ai blessée; j’ai été brutal! Ne m’en <span class="pagenum" id="Page_24">24</span> voulez -pas. Si vous saviez?...» Je cherchais vainement une excuse.</p> - -<p>Elle prononça, au bout d’un moment: «Je n’ai rien à savoir, monsieur.»</p> - -<p>Mais j’avais trouvé; je m’écriai: «Mademoiselle, voici un an que je -vous aime!»</p> - -<p>Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris: «Oui, -mademoiselle, écoutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien -de lui. Peu m’importe qu’il aille en prison et devant les tribunaux. -Je vous ai vue ici l’an passé, vous étiez là-bas, devant la grille. -J’ai reçu une secousse en vous apercevant et votre image ne m’a plus -quitté. Croyez-moi, ou ne me croyez pas, peu m’importe. Je vous ai -trouvée adorable; votre souvenir me possédait; j’ai voulu vous revoir; -j’ai saisi le prétexte de cette bête de Morin; et me voici. Les -circonstances m’ont fait passer les bornes; pardonnez-moi, je vous en -supplie, pardonnez-moi.»</p> - -<p>Elle guettait la vérité dans mon regard, prête à sourire de nouveau; et -elle murmura: «Blagueur.»</p> - -<p>Je levai la main, et, d’un ton sincère (je crois même que j’étais -sincère): «Je vous jure que je ne mens pas.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_25">25</span></p> - -<p>Elle dit simplement: «Allons donc.»</p> - -<p>Nous étions seuls, tout seuls, Rivet et l’oncle ayant disparu dans les -allées tournantes; et je lui fis une vraie déclaration, longue, douce, -en lui pressant et lui baisant les doigts. Elle écoutait cela comme -une chose agréable et nouvelle, sans bien savoir ce qu’elle en devait -croire.</p> - -<p>Je finissais par me sentir troublé; par penser ce que je disais; -j’étais pâle, oppressé, frissonnant; et, doucement, je lui pris la -taille.</p> - -<p>Je lui parlais tout bas dans les petits cheveux frisés de l’oreille. -Elle semblait morte tant elle était rêveuse.</p> - -<p>Puis sa main rencontra la mienne et la serra; je pressai lentement sa -taille d’une étreinte tremblante et toujours grandissante; elle ne -remuait plus du tout; j’effleurais sa joue de ma bouche; et tout à coup -mes lèvres, sans chercher, trouvèrent les siennes. Ce fut un long, long -baiser; et il aurait encore duré longtemps; si je n’avais entendu «hum, -hum» à quelques pas derrière moi.</p> - -<p>Elle s’enfuit à travers un massif. Je me retournai et j’aperçus Rivet -qui me rejoignait.</p> - -<p>Il se campa au milieu du chemin; et sans <span class="pagenum" id="Page_26">26</span> rire: «Eh bien! c’est -comme ça que tu arranges l’affaire de ce cochon de Morin.»</p> - -<p>Je répondis avec fatuité: «On fait ce qu’on peut, mon cher. Et l’oncle? -Qu’en as-tu obtenu? Moi, je réponds de la nièce.»</p> - -<p>Rivet déclara: «J’ai été moins heureux avec l’oncle.»</p> - -<p>Et je lui pris le bras pour rentrer.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_27">27</span></p> - -<h3>III</h3> - -<p>Le dîner acheva de me faire perdre la tête. J’étais à côté d’elle et ma -main sans cesse rencontrait sa main sous la nappe; mon pied pressait -son pied; nos regards se joignaient, se mêlaient.</p> - -<p>On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l’âme -toutes les tendresses qui me montaient du cœur. Je la tenais serrée -contre moi, l’embrassant à tout moment, mouillant mes lèvres aux -siennes. Devant nous, l’oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les -suivaient gravement sur le sable des chemins.</p> - -<p>On rentra. Et bientôt l’employé du télégraphe apporta une dépêche de la -tante annonçant qu’elle ne reviendrait que le lendemain matin, à sept -heures, par le premier train.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_28">28</span></p> - -<p>L’oncle dit: «Eh bien, Henriette, va montrer leurs chambres à ces -messieurs.» On serra la main du bonhomme et on monta. Elle nous -conduisit d’abord dans l’appartement de Rivet, et il me souffla dans -l’oreille: «Pas de danger qu’elle nous ait menés chez toi d’abord.» -Puis elle me guida vers mon lit. Dès qu’elle fut seule avec moi, je -la saisis de nouveau dans mes bras, tâchant d’affoler sa raison et -de culbuter sa résistance. Mais, quand elle se sentit tout près de -défaillir, elle s’enfuit.</p> - -<p>Je me glissais entre mes draps, très contrarié, très agité, et très -penaud, sachant bien que je ne dormirais guère, cherchant quelle -maladresse j’avais pu commettre, quand on heurta doucement ma porte.</p> - -<p>Je demandai: «Qui est là?»</p> - -<p>Une voix légère répondit: «Moi.»</p> - -<p>Je me vêtis à la hâte; j’ouvris; elle entra. «J’ai oublié, dit-elle, de -vous demander ce que vous prenez le matin: du chocolat, du thé, ou du -café?»</p> - -<p>Je l’avais enlacée impétueusement, la dévorant de caresses, bégayant: -«Je prends... je prends... je prends...» Mais elle me glissa entre les -bras, souffla ma lumière et disparut.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_29">29</span></p> - -<p>Je restai seul, furieux, dans l’obscurité, cherchant des allumettes, -n’en trouvant pas. J’en découvris enfin et je sortis dans le corridor, -à moitié fou, mon bougeoir à la main.</p> - -<p>Qu’allais-je faire? Je ne raisonnais plus; je voulais la trouver; je -la voulais. Et je fis quelques pas sans réfléchir à rien. Puis je -pensai brusquement: «Mais si j’entre chez l’oncle? que dirais-je?...» -Et je demeurai immobile, le cerveau vide, le cœur battant. Au bout -de plusieurs secondes, la réponse me vint: «Parbleu je dirai que je -cherchais la chambre de Rivet pour lui parler d’une chose urgente.»</p> - -<p>Et je me mis à inspecter les portes, m’efforçant de découvrir la -sienne, à elle. Mais rien ne pouvait me guider. Au hasard je pris une -clef que je tournai. J’ouvris, j’entrai... Henriette, assise dans son -lit, effarée, me regardait.</p> - -<p>Alors je poussai doucement le verrou; et, m’approchant sur la pointe -des pieds, je lui dis: «J’ai oublié, mademoiselle, de vous demander -quelque chose à lire.» Elle se débattait; mais j’ouvris bientôt le -livre que je cherchais. Je n’en dirai pas le titre. C’était vraiment le -plus merveilleux des romans, et le plus divin des poèmes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_30">30</span></p> - -<p>Une fois tournée la première page, elle me le laissa parcourir à mon -gré; et j’en feuilletai tant de chapitres que nos bougies s’usèrent -jusqu’au bout.</p> - -<p>Puis, après l’avoir remerciée, je regagnais, à pas de loup, ma chambre, -quand une main brutale m’arrêta; et une voix, celle de Rivet, me -chuchota dans le nez: «Tu n’as donc pas fini d’arranger l’affaire de ce -cochon de Morin?»</p> - -<p>Dès sept heures du matin elle m’apportait elle-même une tasse de -chocolat. Je n’en ai jamais bu de pareil. Un chocolat à s’en faire -mourir, moelleux, velouté, parfumé, grisant. Je ne pouvais ôter ma -bouche des bords délicieux de sa tasse.</p> - -<p>A peine la jeune fille était-elle sortie que Rivet entra. Il semblait -un peu nerveux, agacé comme un homme qui n’a guère dormi, il me dit -d’un ton maussade: «Si tu continues, tu sais, tu finiras par gâter -l’affaire de ce cochon de Morin.»</p> - -<p>A huit heures, la tante arrivait. La discussion fut courte. Les braves -gens retiraient leur plainte, et je laisserais cinq cents francs aux -pauvres du pays.</p> - -<p>Alors on voulut nous retenir à passer la <span class="pagenum" id="Page_31">31</span> journée. On organiserait -même une excursion pour aller visiter des ruines. Henriette derrière le -dos de ses parents me faisait des signes de tête: «Oui, restez donc.» -J’acceptais, mais Rivet s’acharna à s’en aller.</p> - -<p>Je le pris à part; je le priai, je le sollicitai; je lui disais: -«Voyons, mon petit Rivet, fais cela pour moi.» Mais il semblait -exaspéré et me répétait dans la figure: «J’en ai assez, entends-tu, de -l’affaire de ce cochon de Morin.»</p> - -<p>Je fus bien contraint de partir aussi. Ce fut un des moments les plus -durs de ma vie. J’aurais bien arrangé cette affaire-là pendant toute -mon existence.</p> - -<p>Dans le wagon, après les énergiques et muettes poignées de main des -adieux, je dis à Rivet: «Tu n’es qu’une brute.» Il répondit: «Mon -petit, tu commençais à m’agacer bougrement.»</p> - -<p>En arrivant aux bureaux du <i>Fanal</i>, j’aperçus une foule qui nous -attendait... On cria dès qu’on nous vit: «Eh bien, avez-vous arrangé -l’affaire de ce cochon de Morin?»</p> - -<p>Tout la Rochelle en était troublé. Rivet, dont la mauvaise humeur -s’était dissipée en route, eut grand’peine à ne pas rire en déclarant: -<span class="pagenum" id="Page_32">32</span> «Oui, c’est fait, grâce à Labarbe.»</p> - -<p>Et nous allâmes chez Morin.</p> - -<p>Il était étendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et -des compresses d’eau froide sur le crâne, défaillant d’angoisse. Et -il toussait sans cesse, d’une petite toux d’agonisant, sans qu’on sût -d’où lui était venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de -tigresse prête à le dévorer.</p> - -<p>Dès qu’il nous aperçut, il eut un tremblement qui lui secouait les -poignets et les genoux. Je dis: «C’est arrangé, salaud, mais ne -recommence pas.»</p> - -<p>Il se leva, suffoquant, me prit les mains, les baisa comme celles d’un -prince, pleura, faillit perdre connaissance, embrassa Rivet, embrassa -même M<sup>me</sup> Morin qui le rejeta d’une poussée dans son fauteuil.</p> - -<p>Mais il ne se remit jamais de ce coup-là, son émotion avait été trop -brutale.</p> - -<p>On ne l’appelait plus dans toute la contrée que «ce cochon de Morin», -et cette épithète le traversait comme un coup d’épée chaque fois qu’il -l’entendait.</p> - -<p>Quand un voyou dans la rue criait: «Cochon», il se retournait la tête -par instinct. Ses amis le criblaient de plaisanteries horribles, <span class="pagenum" id="Page_33">33</span> -lui demandant, chaque fois qu’ils mangeaient du jambon: «Est-ce du -tien?»</p> - -<p>Il mourut deux ans plus tard.</p> - -<p>Quant à moi, me présentant à la députation, en 1875, j’allai faire une -visite intéressée au nouveau notaire de Tousserre, M<sup>e</sup> Belloncle. Une -grande femme opulente et belle me reçut.</p> - -<p>«Vous ne me reconnaissez pas? dit-elle.» Je balbutiai: «Mais... non... -madame.»</p> - -<p>—«Henriette Bonnel.»</p> - -<p>—«Ah!»—Et je me sentis devenir pâle.</p> - -<p>Elle semblait parfaitement à son aise, et souriait en me regardant.</p> - -<p>Dès qu’elle m’eut laissé seul avec son mari, il me prit les mains, les -serrant à les broyer: «Voici longtemps, cher monsieur, que je veux -aller vous voir. Ma femme m’a tant parlé de vous. Je sais... oui, je -sais en quelle circonstance douloureuse vous l’avez connue, je sais -aussi comme vous avez été parfait, plein de délicatesse, de tact, de -dévouement dans l’affaire...» Il hésita, puis prononça plus bas, comme -s’il eût articulé un mot grossier «... Dans l’affaire de ce cochon de -Morin.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_34">34</span></p> - -<div class="blockquote"> - <p class="center">NOTE.</p> - - <p><i>Ce Cochon de Morin</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du mardi 21 novembre - 1882, sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> - - <p>Quelques modifications de détail: le texte du <i>Gil Blas</i> est plus - court que celui du livre; les faits sont les mêmes, la nouvelle se - développe avec les mêmes incidents, mais les chapitres II et III ont - été particulièrement revus par l’auteur, qui s’est appliqué à donner - à ses personnages une attitude plus comique.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_3">LA FOLLE.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A Robert de Bonnières.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">T</span><span class="smcap">enez</span>, dit M. Mathieu d’Endolin, les bécasses me rappellent une bien -sinistre anecdote de la guerre.</p> - -<p>Vous connaissez ma propriété dans le faubourg de Cormeil. Je l’habitais -au moment de l’arrivée des Prussiens.</p> - -<p>J’avais alors pour voisine une espèce de folle, dont l’esprit s’était -égaré sous les coups du malheur. Jadis, à l’âge de vingt-cinq ans, -elle avait perdu, en un seul mois, son père, son mari et son enfant -nouveau-né.</p> - -<p>Quand la mort est entrée une fois dans une maison, elle y revient -presque toujours immédiatement, comme si elle connaissait la porte.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_38">38</span></p> - -<p>La pauvre jeune femme, foudroyée par le chagrin, prit le lit, délira -pendant six semaines. Puis, une sorte de lassitude calme succédant à -cette crise violente, elle resta sans mouvement, mangeant à peine, -remuant seulement les yeux. Chaque fois qu’on voulait la faire lever, -elle criait comme si on l’eût tuée. On la laissa donc toujours couchée, -ne la tirant de ses draps que pour les soins de sa toilette et pour -retourner ses matelas.</p> - -<p>Une vieille bonne restait près d’elle, la faisant boire de temps -en temps ou mâcher un peu de viande froide. Que se passait-il dans -cette âme désespérée? On ne le sut jamais; car elle ne parla plus. -Songeait-elle aux morts? Rêvassait-elle tristement, sans souvenir -précis? Ou bien sa pensée anéantie restait-elle immobile comme de l’eau -sans courant?</p> - -<p>Pendant quinze années, elle demeura ainsi fermée et inerte.</p> - -<p>La guerre vint; et, dans les premiers jours de décembre, les Prussiens -pénétrèrent à Cormeil.</p> - -<p>Je me rappelle cela comme d’hier. Il gelait à fendre les pierres; -et j’étais étendu moi-même dans un fauteuil, immobilisé par la <span class="pagenum" id="Page_39">39</span> -goutte, quand j’entendis le battement lourd et rythmé de leurs pas. De -ma fenêtre, je les vis passer.</p> - -<p>Ils défilaient interminablement, tous pareils, avec ce mouvement de -pantins qui leur est particulier. Puis les chefs distribuèrent leurs -hommes aux habitants. J’en eus dix-sept. La voisine, la folle, en avait -douze, dont un commandant, vrai soudard, violent, bourru.</p> - -<p>Pendant les premiers jours tout se passa normalement. On avait dit à -l’officier d’à côté que la dame était malade; et il ne s’en inquiéta -guère. Mais bientôt cette femme qu’on ne voyait jamais l’irrita. Il -s’informa de la maladie; on répondit que son hôtesse était couchée -depuis quinze ans par suite d’un violent chagrin. Il n’en crut rien -sans doute, et s’imagina que la pauvre insensée ne quittait pas son lit -par fierté, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et -ne les point frôler.</p> - -<p>Il exigea qu’elle le reçût; on le fit entrer dans sa chambre. Il -demanda, d’un ton brusque:</p> - -<p>—Je vous prierai, matame, de fous lever et de tescentre pour qu’on -fous foie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_40">40</span></p> - -<p>Elle tourna vers lui ses yeux vagues, ses yeux vides, et ne répondit -pas.</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Che ne tolérerai bas d’insolence. Si fous ne fous levez bas de ponne -folonté, che trouferai pien un moyen de fous faire bromener toute seule.</p> - -<p>Elle ne fit pas un geste, toujours immobile comme si elle ne l’eût pas -vu.</p> - -<p>Il rageait, prenant ce silence calme pour une marque de mépris suprême. -Et il ajouta:</p> - -<p>—Si fous n’êtes pas tescentue temain...</p> - -<p>Puis il sortit.</p> - -<p class="br">Le lendemain la vieille bonne, éperdue, la voulut habiller; mais la -folle se mit à hurler en se débattant. L’officier monta bien vite; et -la servante, se jetant à ses genoux, cria:</p> - -<p>—Elle ne veut pas, monsieur, elle ne veut pas. Pardonnez-lui; elle est -si malheureuse.</p> - -<p>Le soldat restait embarrassé, n’osant, malgré sa colère, la faire tirer -du lit par ses hommes. Mais soudain il se mit à rire et donna des -ordres en allemand.</p> - -<p>Et bientôt on vit sortir un détachement qui <span class="pagenum" id="Page_41">41</span> soutenait un matelas -comme on porte un blessé. Dans ce lit qu’on n’avait point défait, la -folle, toujours silencieuse, restait tranquille, indifférente aux -événements tant qu’on la laissait couchée. Un homme par derrière -portait un paquet de vêtements féminins.</p> - -<p>Et l’officier prononça en se frottant les mains:</p> - -<p>—Nous ferrons pien si fous ne poufez bas fous hapiller toute seule et -faire une bétite bromenate.</p> - -<p>Puis on vit s’éloigner le cortège dans la direction de la forêt -d’Imauville.</p> - -<p>Deux heures plus tard les soldats revinrent tout seuls.</p> - -<p>On ne revit pas la folle. Qu’en avaient-ils fait? Où l’avaient-ils -portée! On ne le sut jamais.</p> - -<p class="br">La neige tombait maintenant jour et nuit, ensevelissant la plaine et -les bois sous un linceul de mousse glacée. Les loups venaient hurler -jusqu’à nos portes.</p> - -<p>La pensée de cette femme perdue me hantait; et je fis plusieurs -démarches auprès de l’autorité prussienne, afin d’obtenir des -renseignements. Je faillis être fusillé.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_42">42</span></p> - -<p>Le printemps revint. L’armée d’occupation s’éloigna. La maison de ma -voisine restait fermée; l’herbe drue poussait dans les allées.</p> - -<p>La vieille bonne était morte pendant l’hiver. Personne ne s’occupait -plus de cette aventure; moi seul y songeais sans cesse.</p> - -<p>Qu’avaient-ils fait de cette femme? s’était-elle enfuie à travers les -bois! L’avait-on recueillie quelque part, et gardée dans un hôpital -sans pouvoir obtenir d’elle aucun renseignement. Rien ne venait alléger -mes doutes; mais, peu à peu, le temps apaisa le souci de mon cœur.</p> - -<p>Or, à l’automne suivant, les bécasses passèrent en masse; et, comme ma -goutte me laissait un peu de répit, je me traînai jusqu’à la forêt. -J’avais déjà tué quatre ou cinq oiseaux à long bec, quand j’en abattis -un qui disparut dans un fossé plein de branches. Je fus obligé d’y -descendre pour y ramasser ma bête. Je la trouvai tombée auprès d’une -tête de mort. Et brusquement le souvenir de la folle m’arriva dans la -poitrine comme un coup de poing. Bien d’autres avaient expiré dans -ces bois peut-être en cette année sinistre; mais je ne sais pourquoi, -j’étais sûr, sûr, vous <span class="pagenum" id="Page_43">43</span> dis-je, que je rencontrais la tête de cette -misérable maniaque.</p> - -<p>Et soudain je compris, je devinai tout. Ils l’avaient abandonnée sur ce -matelas, dans la forêt froide et déserte; et, fidèle à son idée fixe, -elle s’était laissée mourir sous l’épais et léger duvet des neiges et -sans remuer le bras ou la jambe.</p> - -<p>Puis les loups l’avaient dévorée.</p> - -<p>Et les oiseaux avaient fait leur nid avec la laine de son lit déchiré.</p> - -<p>J’ai gardé ce triste ossement. Et je fais des vœux pour que nos fils -ne voient plus jamais de guerre.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>La Folle</i> a paru (faisant un tout avec <i>La Bécasse</i>) dans <i>le - Gaulois</i> du mardi 5 décembre 1882.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_4">PIERROT.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A Henry Roujon.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">me</span> Lefèvre était une dame de campagne, une veuve, une de ces -demi-paysannes à rubans et à chapeaux falbalas, de ces personnes qui -parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et -cachent une âme de brute prétentieuse sous des dehors comiques et -chamarrés, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des -gants de soie écrue.</p> - -<p>Elle avait pour servante une brave campagnarde toute simple, nommée -Rose.</p> - -<p>Les deux femmes habitaient une petite maison à volets verts, le long -d’une route, en Normandie, au centre du pays de Caux.</p> - -<p>Comme elles possédaient, devant l’habitation, <span class="pagenum" id="Page_48">48</span> un étroit jardin, -elles cultivaient quelques légumes.</p> - -<p>Or, une nuit, on leur vola une douzaine d’oignons.</p> - -<p>Dès que Rose s’aperçut du larcin, elle courut prévenir madame, qui -descendit en jupe de laine. Ce fut une désolation et une terreur. On -avait volé, volé M<sup>me</sup> Lefèvre! Donc, on volait dans le pays, puis on -pouvait revenir.</p> - -<p>Et les deux femmes effarées contemplaient les traces de pas, -bavardaient, supposaient des choses: «Tenez, ils ont passé par là. Ils -ont mis leurs pieds sur le mur; ils ont sauté dans la plate-bande.»</p> - -<p>Et elles s’épouvantaient pour l’avenir. Comment dormir tranquilles -maintenant!</p> - -<p>Le bruit du vol se répandit. Les voisins arrivèrent, constatèrent, -discutèrent à leur tour; et les deux femmes expliquaient à chaque -nouveau venu leurs observations et leurs idées.</p> - -<p>Un fermier d’à côté leur offrit ce conseil: «Vous devriez avoir un -chien.»</p> - -<p>C’était vrai, cela; elles devraient avoir un chien, quand ce ne -serait que pour donner l’éveil. Pas un gros chien, Seigneur! Que -feraient-elles d’un gros chien! Il les ruinerait en nourriture. Mais un -petit chien (en Normandie, <span class="pagenum" id="Page_49">49</span> on prononce <i>quin</i>), un petit freluquet -de <i>quin</i> qui jappe.</p> - -<p>Dès que tout le monde fut parti, M<sup>me</sup> Lefèvre discuta longtemps -cette idée de chien. Elle faisait, après réflexion, mille objections, -terrifiée par l’image d’une jatte pleine de pâtée; car elle était de -cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des -centimes dans leur poche pour faire l’aumône ostensiblement aux pauvres -des chemins, et donner aux quêtes du dimanche.</p> - -<p>Rose, qui aimait les bêtes, apporta ses raisons et les défendit avec -astuce. Donc il fut décidé qu’on aurait un chien, un tout petit chien.</p> - -<p>On se mit à sa recherche, mais on n’en trouvait que des grands, des -avaleurs de soupe à faire frémir. L’épicier de Rolleville en avait bien -un, un tout petit; mais il exigeait qu’on le lui payât deux francs, -pour couvrir ses frais d’élevage. M<sup>me</sup> Lefèvre déclara qu’elle -voulait bien nourrir un «quin», mais qu’elle n’en achèterait pas.</p> - -<p>Or, le boulanger, qui savait les événements, apporta, un matin, dans -sa voiture, un étrange petit animal tout jaune, presque sans pattes, -avec un corps de crocodile, une tête de renard <span class="pagenum" id="Page_50">50</span> et une queue en -trompette, un vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. -Un client cherchait à s’en défaire. M<sup>me</sup> Lefèvre trouva fort beau -ce roquet immonde, qui ne coûtait rien. Rose l’embrassa, puis demanda -comment on le nommait. Le boulanger répondit: «Pierrot.»</p> - -<p>Il fut installé dans une vieille caisse à savon et on lui offrit -d’abord de l’eau à boire. Il but. On lui présenta ensuite un morceau de -pain. Il mangea. M<sup>me</sup> Lefèvre, inquiète, eut une idée: «Quand il sera -bien accoutumé à la maison, on le laissera libre. Il trouvera à manger -en rôdant par le pays.»</p> - -<p>On le laissa libre, en effet, ce qui ne l’empêcha point d’être affamé. -Il ne jappait d’ailleurs que pour réclamer sa pitance; mais, dans ce -cas, il jappait avec acharnement.</p> - -<p>Tout le monde pouvait entrer dans le jardin. Pierrot allait caresser -chaque nouveau venu, et demeurait absolument muet.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lefèvre cependant s’était accoutumée à cette bête. Elle en -arrivait même à l’aimer, et à lui donner de sa main, de temps en temps, -des bouchées de pain trempées dans la sauce de son fricot.</p> - -<p>Mais elle n’avait nullement songé à l’impôt, <span class="pagenum" id="Page_51">51</span> et quand on lui -réclama huit francs,—huit francs, madame!—pour ce freluquet de <i>quin</i> -qui ne jappait seulement point, elle faillit s’évanouir de saisissement.</p> - -<p>Il fut immédiatement décidé qu’on se débarrasserait de Pierrot. -Personne n’en voulut. Tous les habitants le refusèrent à dix lieues aux -environs. Alors on se résolut, faute d’autre moyen, à lui faire «piquer -du mas».</p> - -<p>«Piquer du mas», c’est «manger de la marne». On fait piquer du mas à -tous les chiens dont on veut se débarrasser.</p> - -<p>Au milieu d’une vaste plaine, on aperçoit une espèce de hutte, ou -plutôt un tout petit toit de chaume, posé sur le sol. C’est l’entrée de -la marnière. Un grand puits tout droit s’enfonce jusqu’à vingt mètres -sous terre, pour aboutir à une série de longues galeries de mines.</p> - -<p>On descend une fois par an dans cette carrière, à l’époque où l’on -marne les terres. Tout le reste du temps, elle sert de cimetière aux -chiens condamnés; et souvent, quand on passe auprès de l’orifice, des -hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou désespérés, des appels -lamentables montent jusqu’à vous.</p> - -<p>Les chiens des chasseurs et des bergers <span class="pagenum" id="Page_52">52</span> s’enfuient avec épouvante -des abords de ce trou gémissant; et, quand on se penche au-dessus, il -sort de là une abominable odeur de pourriture.</p> - -<p>Des drames affreux s’y accomplissent dans l’ombre.</p> - -<p>Quand une bête agonise depuis dix à douze jours dans le fond, nourrie -par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus -gros, plus vigoureux certainement, est précipité tout à coup. Ils sont -là, seuls, affamés, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent, -hésitent, anxieux. Mais la faim les presse: ils s’attaquent, luttent -longtemps, acharnés; et le plus fort mange le plus faible, le dévore -vivant.</p> - -<p>Quand il fut décidé qu’on ferait «piquer du mas» à Pierrot, on s’enquit -d’un exécuteur. Le cantonnier qui binait la route demanda dix sous pour -la course. Cela parut follement exagéré à M<sup>me</sup> Lefèvre. Le goujat du -voisin se contentait de cinq sous; c’était trop encore; et, Rose ayant -fait observer qu’il valait mieux qu’elles le portassent elles-mêmes, -parce qu’ainsi il ne serait pas brutalisé en route et averti de son -sort, il fut résolu qu’elles iraient toutes les deux, à la nuit -tombante.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_53">53</span></p> - -<p>On lui offrit, ce soir-là, une bonne soupe avec un doigt de beurre. Il -l’avala jusqu’à la dernière goutte; et, comme il remuait la queue de -contentement, Rose le prit dans son tablier.</p> - -<p>Elles allaient à grands pas, comme des maraudeuses, à travers la -plaine. Bientôt elles aperçurent la marnière et l’atteignirent; M<sup>me</sup> -Lefèvre se pencha pour écouter si aucune bête ne gémissait.—Non—il -n’y en avait pas; Pierrot serait seul. Alors Rose qui pleurait, -l’embrassa, puis le lança dans le trou; et elles se penchèrent toutes -deux, l’oreille tendue.</p> - -<p>Elles entendirent d’abord un bruit sourd; puis la plainte aiguë, -déchirante, d’une bête blessée, puis une succession de petits cris de -douleur, puis des appels désespérés, des supplications de chien qui -implorait, la tête levée vers l’ouverture.</p> - -<p>Il jappait, oh! il jappait!</p> - -<p>Elles furent saisies de remords, d’épouvante, d’une peur folle et -inexplicable; et elles se sauvèrent en courant. Et, comme Rose allait -plus vite, M<sup>me</sup> Lefèvre criait: «Attendez-moi, Rose, attendez-moi!»</p> - -<p>Leur nuit fut hantée de cauchemars épouvantables.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_54">54</span></p> - -<p>M<sup>me</sup> Lefèvre rêva qu’elle s’asseyait à table pour manger la soupe, -mais, quand elle découvrait la soupière, Pierrot était dedans. Il -s’élançait et la mordait au nez.</p> - -<p>Elle se réveilla et crut l’entendre japper encore. Elle écouta; elle -s’était trompée.</p> - -<p>Elle s’endormit de nouveau et se trouva sur une grande route, une route -interminable, qu’elle suivait. Tout à coup, au milieu du chemin, elle -aperçut un panier, un grand panier de fermier, abandonné; et ce panier -lui faisait peur.</p> - -<p>Elle finissait cependant par l’ouvrir, et Pierrot, blotti dedans, lui -saisissait la main, ne la lâchait plus; et elle se sauvait éperdue, -portant ainsi au bout du bras le chien suspendu, la gueule serrée.</p> - -<p>Au petit jour, elle se leva, presque folle, et courut à la marnière.</p> - -<p>Il jappait; il jappait encore, il avait jappé toute la nuit. Elle se -mit à sangloter et l’appela avec mille petits noms caressants. Il -répondit avec toutes les inflexions tendres de sa voix de chien.</p> - -<p>Alors elle voulut le revoir, se promettant de le rendre heureux jusqu’à -sa mort.</p> - -<p>Elle courut chez le puisatier chargé de l’extraction <span class="pagenum" id="Page_55">55</span> de la marne, -et elle lui raconta son cas. L’homme écoutait sans rien dire. Quand -elle eut fini, il prononça: «Vous voulez votre quin? Ce sera quatre -francs.»</p> - -<p>Elle eut un sursaut; toute sa douleur s’envola du coup.</p> - -<p>«Quatre francs! vous vous en feriez mourir! quatre francs!»</p> - -<p>Il répondit: «Vous croyez que j’vas apporter mes cordes, mes -manivelles, et monter tout ça, et m’n aller là-bas avec mon garçon et -m’faire mordre encore par votre maudit quin, pour l’plaisir de vous le -r’donner? fallait pas l’jeter.»</p> - -<p>Elle s’en alla, indignée.—Quatre francs!</p> - -<p>Aussitôt rentrée, elle appela Rose et lui dit les prétentions du -puisatier. Rose, toujours résignée, répétait: «Quatre francs! c’est de -l’argent, madame.»</p> - -<p>Puis, elle ajouta: «Si on lui jetait à manger, à ce pauvre quin, pour -qu’il ne meure pas comme ça?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Lefèvre approuva, toute joyeuse; et les voilà reparties, avec un -gros morceau de pain beurré.</p> - -<p>Elles le coupèrent par bouchées qu’elles lançaient l’une après l’autre, -parlant tour à <span class="pagenum" id="Page_56">56</span> tour à Pierrot. Et sitôt que le chien avait achevé -un morceau, il jappait pour réclamer le suivant.</p> - -<p>Elles revinrent le soir, puis le lendemain, tous les jours. Mais elles -ne faisaient plus qu’un voyage.</p> - -<p class="br">Or, un matin, au moment de laisser tomber la première bouchée, elles -entendirent tout à coup un aboiement formidable dans le puits. Ils -étaient deux! On avait précipité un autre chien, un gros!</p> - -<p>Rose cria: «Pierrot!» Et Pierrot jappa, jappa. Alors on se mit à jeter -la nourriture; mais, chaque fois elles distinguaient parfaitement une -bousculade terrible, puis les cris plaintifs de Pierrot mordu par son -compagnon, qui mangeait tout, étant le plus fort.</p> - -<p>Elles avaient beau spécifier: «C’est pour toi, Pierrot!» Pierrot, -évidemment, n’avait rien.</p> - -<p>Les deux femmes interdites, se regardaient; et M<sup>me</sup> Lefèvre prononça -d’un ton aigre: «Je ne peux pourtant pas nourrir tous les chiens qu’on -jettera là dedans. Il faut y renoncer.»</p> - -<p>Et, suffoquée à l’idée de tous ces chiens vivant à ses dépens, elle -s’en alla, emportant <span class="pagenum" id="Page_57">57</span> même ce qui restait du pain qu’elle se mit à -manger en marchant.</p> - -<p>Rose la suivit en s’essuyant les yeux du coin de son tablier bleu.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Pierrot</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du lundi 9 octobre 1882.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_5">MENUET.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A Paul Bourget.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">es</span> grands malheurs ne m’attristent guère, dit Jean Bridelle, un vieux -garçon qui passait pour sceptique. J’ai vu la guerre de bien près: -j’enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalités de la -nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d’horreur ou -d’indignation, mais ne nous donnent point ce pincement au cœur, ce -frisson qui vous passe dans le dos à la vue de certaines petites choses -navrantes.</p> - -<p>La plus violente douleur qu’on puisse éprouver, certes, est la perte -d’un enfant pour une mère, et la perte de la mère pour un homme. Cela -est violent, terrible, cela bouleverse et déchire; mais on guérit -de ces catastrophes <span class="pagenum" id="Page_62">62</span> comme des larges blessures saignantes. Or, -certaines rencontres, certaines choses entr’aperçues, devinées, -certains chagrins secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en -nous tout un monde douloureux de pensées, qui entr’ouvrent devant nous -brusquement la porte mystérieuse des souffrances morales, compliquées, -incurables, d’autant plus profondes qu’elles semblent bénignes, -d’autant plus cuisantes qu’elles semblent presque insaisissables, -d’autant plus tenaces qu’elles semblent factices, nous laissent à l’âme -comme une traînée de tristesse, un goût d’amertume, une sensation de -désenchantement dont nous sommes longtemps à nous débarrasser.</p> - -<p>J’ai toujours devant les yeux deux ou trois choses que d’autres -n’eussent point remarquées assurément, et qui sont entrées en moi comme -de longues et minces piqûres inguérissables.</p> - -<p>Vous ne comprendriez peut-être pas l’émotion qui m’est restée de ces -rapides impressions. Je ne vous en dirai qu’une. Elle est très vieille, -mais vive comme d’hier. Il se peut que mon imagination seule ait fait -les frais de mon attendrissement.</p> - -<p>J’ai cinquante ans. J’étais jeune alors et <span class="pagenum" id="Page_63">63</span> j’étudiais le droit. -Un peu triste, un peu rêveur, imprégné d’une philosophie mélancolique, -je n’aimais guère les cafés bruyants, les camarades braillards, ni les -filles stupides. Je me levais tôt; et une de mes plus chères voluptés -était de me promener seul, vers huit heures du matin, dans la pépinière -du Luxembourg.</p> - -<p>Vous ne l’avez pas connue, vous autres, cette pépinière? C’était comme -un jardin oublié de l’autre siècle, un jardin joli comme un doux -sourire de vieille. Des haies touffues séparaient les allées étroites -et régulières, allées calmes entre deux murs de feuillage taillés -avec méthode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relâche -ces cloisons de branches; et, de place en place, on rencontrait des -parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangés comme -des collégiens en promenade, des sociétés de rosiers magnifiques ou des -régiments d’arbres à fruits.</p> - -<p>Tout un coin de ce ravissant bosquet était habité par les abeilles. -Leurs maisons de paille, savamment espacées sur des planches, ouvraient -au soleil leurs portes grandes comme l’entrée d’un dé à coudre; et -on rencontrait tout le long des chemins les mouches bourdonnantes et -dorées, vraies maîtresses de ce <span class="pagenum" id="Page_64">64</span> lieu pacifique, vraies promeneuses -de ces tranquilles allées en corridors.</p> - -<p>Je venais là presque tous les matins. Je m’asseyais sur un banc et -je lisais. Parfois je laissais retomber le livre sur mes genoux pour -rêver, pour écouter autour de moi vivre Paris, et jouir du repos infini -de ces charmilles à la mode ancienne.</p> - -<p>Mais je m’aperçus bientôt que je n’étais pas seul à fréquenter ce lieu -dès l’ouverture des barrières, et je rencontrais parfois, nez à nez, au -coin d’un massif, un étrange petit vieillard.</p> - -<p>Il portait des souliers à boucles d’argent, une culotte à pont, une -redingote tabac d’Espagne, une dentelle en guise de cravate et un -invraisemblable chapeau gris à grands bords et à grands poils, qui -faisait penser au déluge.</p> - -<p>Il était maigre, fort maigre, anguleux, grimaçant et souriant. Ses yeux -vifs palpitaient, s’agitaient sous un mouvement continu des paupières; -et il avait toujours à la main une superbe canne à pommeau d’or qui -devait être pour lui quelque souvenir magnifique.</p> - -<p>Ce bonhomme m’étonna d’abord, puis m’intéressa outre mesure. Et je le -guettais à travers les murs de feuilles, je le suivais de <span class="pagenum" id="Page_65">65</span> loin, -m’arrêtant au détour des bosquets pour n’être point vu.</p> - -<p>Et voilà qu’un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit à -faire des mouvements singuliers: quelques petits bonds d’abord, -puis une révérence; puis il battit, de sa jambe grêle, un entrechat -encore alerte, puis il commença à pivoter galamment, sautillant, se -trémoussant d’une façon drôle, souriant comme devant un public, faisant -des grâces, arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de -marionnette, adressant dans le vide de légers saluts attendrissants et -ridicules. Il dansait!</p> - -<p>Je demeurais pétrifié d’étonnement, me demandant lequel des deux était -fou, lui, ou moi.</p> - -<p>Mais il s’arrêta soudain, s’avança comme font les acteurs sur la scène, -puis s’inclina en reculant avec des sourires gracieux et des baisers de -comédienne qu’il jetait de sa main tremblante aux deux rangées d’arbres -taillés.</p> - -<p>Et il reprit avec gravité sa promenade.</p> - -<p class="br">A partir de ce jour, je ne le perdis plus de vue; et, chaque matin, il -recommençait son exercice invraisemblable.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_66">66</span></p> - -<p>Une envie folle me prit de lui parler. Je me risquai, et l’ayant salué, -je lui dis:</p> - -<p>—Il fait bien bon aujourd’hui, monsieur. Il s’inclina.</p> - -<p>—Oui, monsieur, c’est un vrai temps de jadis.</p> - -<p>Huit jours après, nous étions amis, et je connus son histoire. Il avait -été maître de danse à l’Opéra, du temps du roi Louis XV. Sa belle canne -était un cadeau du comte de Clermont. Et, quand on lui parlait de -danse, il ne s’arrêtait plus de bavarder.</p> - -<p>Or, voilà qu’un jour il me confia:</p> - -<p>—J’ai épousé la Castris, monsieur. Je vous présenterai si vous voulez, -mais elle ne vient ici que sur le tantôt. Ce jardin, voyez-vous, c’est -notre plaisir et notre vie. C’est tout ce qui nous reste d’autrefois. -Il nous semble que nous ne pourrions plus exister si nous ne l’avions -point. Cela est vieux et distingué, n’est-ce pas? Je crois y respirer -un air qui n’a point changé depuis ma jeunesse. Ma femme et moi, nous y -passons tous nos après-midi. Mais, moi, j’y viens dès le matin, car je -me lève de bonne heure.</p> - -<p class="br">Dès que j’eus fini de déjeuner, je retournai <span class="pagenum" id="Page_67">67</span> au Luxembourg, et -bientôt j’aperçus mon ami qui donnait le bras avec cérémonie à une -toute vieille petite femme vêtue de noir, et à qui je fus présenté. -C’était la Castris, la grande danseuse aimée des princes, aimée du roi, -aimée de tout ce siècle galant qui semble avoir laissé dans le monde -une odeur d’amour.</p> - -<p>Nous nous assîmes sur un banc de pierre. C’était au mois de mai. Un -parfum de fleurs voltigeait dans les allées proprettes; un bon soleil -glissait entre les feuilles et semait sur nous de larges gouttes de -lumière. La robe noire de la Castris semblait toute mouillée de clarté.</p> - -<p>Le jardin était vide. On entendait au loin rouler des fiacres.</p> - -<p>—Expliquez-moi donc, dis-je au vieux danseur, ce que c’était que le -menuet?</p> - -<p>Il tressaillit.</p> - -<p>Le menuet, monsieur, c’est la reine des danses, et la danse des Reines, -entendez-vous? Depuis qu’il n’y a plus de Rois, il n’y a plus de menuet.</p> - -<p>Et il commença, en style pompeux, un long éloge dithyrambique auquel -je ne compris rien. Je voulus me faire décrire les pas, tous les -mouvements, les poses. Il s’embrouillait, <span class="pagenum" id="Page_68">68</span> s’exaspérant de son -impuissance, nerveux et désolé.</p> - -<p>Et soudain, se tournant vers son antique compagne, toujours silencieuse -et grave:</p> - -<p>—Elise, veux-tu, dis, veux-tu, tu seras bien gentille, veux-tu que -nous montrions à monsieur ce que c’était?</p> - -<p>Elle tourna ses yeux inquiets de tous les côtés, puis se leva sans dire -un mot et vint se placer en face de lui.</p> - -<p>Alors je vis une chose inoubliable.</p> - -<p>Ils allaient et venaient avec des simagrées enfantines, se souriaient, -se balançaient, s’inclinaient, sautillaient pareils à deux vieilles -poupées qu’aurait fait danser une mécanique ancienne, un peu brisée, -construite jadis par un ouvrier fort habile, suivant la manière de son -temps.</p> - -<p>Et je les regardais, le cœur troublé de sensations extraordinaires, -l’âme émue d’une indicible mélancolie. Il me semblait voir une -apparition lamentable et comique, l’ombre démodée d’un siècle. J’avais -envie de rire et besoin de pleurer.</p> - -<p>Tout à coup ils s’arrêtèrent, ils avaient terminé les figures de la -danse. Pendant quelques secondes ils restèrent debout l’un devant <span class="pagenum" id="Page_69">69</span> -l’autre, grimaçant d’une façon surprenante; puis ils s’embrassèrent en -sanglotant.</p> - -<p class="br">Je partais, trois jours après, pour la province. Je ne les ai point -revus. Quand je revins à Paris, deux ans plus tard, on avait détruit la -pépinière. Que sont-ils devenus sans le cher jardin d’autrefois, avec -ses chemins en labyrinthe, son odeur du passé et les détours gracieux -des charmilles?</p> - -<p>Sont-ils morts? Errent-ils par les rues modernes comme des exilés sans -espoir? Dansent-ils, spectres falots, un menuet fantastique entre les -cyprès d’un cimetière, le long des sentiers bordés de tombes, au clair -de lune?</p> - -<p>Leur souvenir me hante, m’obsède, me torture, demeure en moi comme une -blessure. Pourquoi? Je n’en sais rien.</p> - -<p>Vous trouverez cela ridicule, sans doute?</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Menuet</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du 20 novembre 1882.</p> -</div> - -<hr class="small"/> - -<h2 id="ch_6">LA PEUR.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A. J. K. Huysmans.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">O</span><span class="smcap">n</span> remonta sur le pont après dîner. Devant nous la Méditerranée n’avait -pas un frisson sur toute sa surface, qu’une grande lune calme moirait. -Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemencé -d’étoiles, un gros serpent de fumée noire; et, derrière nous, l’eau -toute blanche, agitée par le passage rapide du lourd bâtiment, battue -par l’hélice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clartés -qu’on eût dit de la lumière de lune bouillonnant.</p> - -<p>Nous étions là, six ou huit, silencieux, admirant, l’œil tourné vers -l’Afrique lointaine où nous allions. Le commandant, qui fumait <span class="pagenum" id="Page_74">74</span> un -cigare au milieu de nous, reprit soudain la conversation du dîner.</p> - -<p>—Oui, j’ai eu peur ce jour-là. Mon navire est resté six heures avec ce -rocher dans le ventre, battu par la mer. Heureusement que nous avons -été recueillis, vers le soir, par un charbonnier anglais qui nous -aperçut.</p> - -<p>Alors un grand homme à figure brûlée, à l’aspect grave, un de ces -hommes qu’on sent avoir traversé de longs pays inconnus, au milieu de -dangers incessants, et dont l’œil tranquille semble garder, dans sa -profondeur, quelque chose des paysages étranges qu’il a vus; un de ces -hommes qu’on devine trempés dans le courage, parla pour la première -fois:</p> - -<p>—Vous dites, commandant, que vous avez eu peur; je n’en crois -rien. Vous vous trompez sur le mot et sur la sensation que vous -avez éprouvée. Un homme énergique n’a jamais peur en face du danger -pressant. Il est ému, agité, anxieux; mais, la peur, c’est autre chose.</p> - -<p>Le commandant reprit en riant:</p> - -<p>—Fichtre! je vous réponds bien que j’ai eu peur, moi.</p> - -<p>Alors l’homme au teint bronzé prononça d’une voix lente:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_75">75</span></p> - -<p>—Permettez-moi de m’expliquer! La peur (et les hommes les plus -hardis peuvent avoir peur), c’est quelque chose d’effroyable, une -sensation atroce, comme une décomposition de l’âme, un spasme affreux -de la pensée et du cœur, dont le souvenir seul donne des frissons -d’angoisse. Mais cela n’a lieu, quand on est brave, ni devant une -attaque, ni devant la mort inévitable, ni devant toutes les formes -connues du péril: cela a lieu dans certaines circonstances anormales, -sous certaines influences mystérieuses, en face de risques vagues. La -vraie peur, c’est quelque chose comme une réminiscence des terreurs -fantastiques d’autrefois. Un homme qui croit aux revenants, et qui -s’imagine apercevoir un spectre dans la nuit, doit éprouver la peur en -toute son épouvantable horreur.</p> - -<p>Moi, j’ai deviné la peur en plein jour, il y a dix ans environ. Je l’ai -ressentie l’hiver dernier, par une nuit de décembre.</p> - -<p>Et, pourtant, j’ai traversé bien des hasards, bien des aventures qui -semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J’ai été laissé pour -mort par des voleurs. J’ai été condamné, comme insurgé, à être pendu en -Amérique, et jeté à la mer du pont d’un bâtiment sur les <span class="pagenum" id="Page_76">76</span> côtes de -Chine. Chaque fois je me suis cru perdu, j’en ai pris immédiatement mon -parti, sans attendrissement et même sans regrets.</p> - -<p>Mais la peur, ce n’est pas cela.</p> - -<p>Je l’ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord; le -soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, messieurs. -Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien; on est résigné tout -de suite; les nuits sont claires et vides de légendes, les âmes aussi -vides des inquiétudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays -froids. En Orient, on peut connaître la panique, on ignore la peur.</p> - -<p>Eh bien! voici ce qui m’est arrivé sur cette terre d’Afrique:</p> - -<p>Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C’est là un des plus -étranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit -des interminables plages de l’Océan. Eh bien! figurez-vous l’Océan -lui-même devenu sable au milieu d’un ouragan; imaginez une tempête -silencieuse de vagues immobiles en poussière jaune. Elles sont hautes -comme des montagnes, ces vagues, inégales, différentes, soulevées -tout à fait comme des flots déchaînés, mais plus grandes <span class="pagenum" id="Page_77">77</span> encore, -et striées comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans -mouvement, le dévorant soleil du sud verse sa flamme implacable et -directe. Il faut gravir ces lames de cendre d’or, redescendre, gravir -encore, gravir sans cesse, sans repos et sans ombre. Les chevaux -râlent, enfoncent jusqu’aux genoux, et glissent en dévalant l’autre -versant des surprenantes collines.</p> - -<p>Nous étions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux -avec leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accablés de chaleur, de -fatigue, et desséchés de soif comme ce désert ardent. Soudain un de ces -hommes poussa une sorte de cri; tous s’arrêtèrent; et nous demeurâmes -immobiles, surpris par un inexplicable phénomène connu des voyageurs en -ces contrées perdues.</p> - -<p>Quelque part, près de nous, dans une direction indéterminée, un tambour -battait, le mystérieux tambour des dunes; il battait distinctement, -tantôt plus vibrant, tantôt affaibli, arrêtant, puis reprenant son -roulement fantastique.</p> - -<p>Les Arabes, épouvantés, se regardaient; et l’un dit, en sa langue: «La -mort est sur nous.» Et voilà que tout à coup mon compagnon, <span class="pagenum" id="Page_78">78</span> mon -ami, presque mon frère, tomba de cheval, la tête en avant, foudroyé par -une insolation.</p> - -<p>Et pendant deux heures, pendant que j’essayais en vain de le sauver, -toujours ce tambour insaisissable m’emplissait l’oreille de son bruit -monotone, intermittent et incompréhensible; et je sentais se glisser -dans mes os la peur, la vraie peur, la hideuse peur, en face de ce -cadavre aimé, dans ce trou incendié par le soleil entre quatre monts de -sable, tandis que l’écho inconnu nous jetait, à deux cents lieues de -tout village français, le battement rapide du tambour.</p> - -<p>Ce jour-là, je compris ce que c’était que d’avoir peur; je l’ai su -mieux encore une autre fois...</p> - -<p>Le commandant interrompit le conteur:</p> - -<p>—Pardon, monsieur, mais ce tambour? Qu’était-ce?</p> - -<p>Le voyageur répondit:</p> - -<p>—Je n’en sais rien. Personne ne sait. Les officiers, surpris souvent -par ce bruit singulier, l’attribuent généralement à l’écho grossi, -multiplié, démesurément enflé par les valonnements des dunes, d’une -grêle de grains de sable emportés dans le vent et heurtant une <span class="pagenum" id="Page_79">79</span> -touffe d’herbes sèches; car on a toujours remarqué que le phénomène se -produit dans le voisinage de petites plantes brûlées par le soleil, et -dures comme du parchemin.</p> - -<p>Ce tambour ne serait donc qu’une sorte de mirage du son. Voilà tout. -Mais je n’appris cela que plus tard.</p> - -<p>J’arrive à ma seconde émotion.</p> - -<p>C’était l’hiver dernier, dans une forêt du nord-est de la France. La -nuit vint deux heures plus tôt, tant le ciel était sombre. J’avais pour -guide un paysan qui marchait à mon côté, par un tout petit chemin, -sous une voûte de sapins dont le vent déchaîné tirait des hurlements. -Entre les cimes, je voyais courir des nuages en déroute, des nuages -éperdus qui semblaient fuir devant une épouvante. Parfois, sous une -immense rafale, toute la forêt s’inclinait dans le même sens avec un -gémissement de souffrance; et le froid m’envahissait, malgré mon pas -rapide et mon lourd vêtement.</p> - -<p>Nous devions souper et coucher chez un garde forestier dont la maison -n’était plus éloignée de nous. J’allais là pour chasser.</p> - -<p>Mon guide, parfois, levait les yeux et murmurait: «Triste temps!» Puis -il me parla des <span class="pagenum" id="Page_80">80</span> gens chez qui nous arrivions. Le père avait tué -un braconnier deux ans auparavant, et, depuis ce temps, il semblait -sombre, comme hanté d’un souvenir. Ses deux fils, mariés, vivaient avec -lui.</p> - -<p>Les ténèbres étaient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour -de moi, et toute la branchure des arbres entrechoqués emplissait -la nuit d’une rumeur incessante. Enfin, j’aperçus une lumière, et -bientôt mon compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes -nous répondirent. Puis, une voix d’homme, une voix étranglée, demanda: -«Qui va là?» Mon guide se nomma. Nous entrâmes. Ce fut un inoubliable -tableau.</p> - -<p>Un vieux homme à cheveux blancs, à l’œil fou, le fusil chargé dans -la main, nous attendait debout au milieu de la cuisine, tandis que deux -grands gaillards, armés de haches, gardaient la porte. Je distinguai -dans les coins sombres deux femmes à genoux, le visage caché contre le -mur.</p> - -<p>On s’expliqua. Le vieux remit son arme contre le mur et ordonna de -préparer ma chambre; puis, comme les femmes ne bougeaient point, il me -dit brusquement:</p> - -<p>—Voyez-vous, monsieur, j’ai tué un <span class="pagenum" id="Page_81">81</span> homme, voilà deux ans cette -nuit. L’autre année, il est revenu m’appeler. Je l’attends encore ce -soir.</p> - -<p>Puis il ajouta d’un ton qui me fit sourire:</p> - -<p>—Aussi, nous ne sommes pas tranquilles.</p> - -<p>Je le rassurai comme je pus, heureux d’être venu justement ce soir-là, -et d’assister au spectacle de cette terreur superstitieuse. Je racontai -des histoires, et je parvins à calmer à peu près tout le monde.</p> - -<p>Près du foyer, un vieux chien presque aveugle et moustachu, un de ces -chiens qui ressemblent à des gens qu’on connaît, dormait le nez dans -ses pattes.</p> - -<p>Au dehors, la tempête acharnée battait la petite maison, et, par un -étroit carreau, une sorte de judas placé près de la porte, je voyais -soudain tout un fouillis d’arbres bousculés par le vent à la lueur de -grands éclairs.</p> - -<p>Malgré mes efforts, je sentais bien qu’une terreur profonde tenait ces -gens, et chaque fois que je cessais de parler, toutes les oreilles -écoutaient au loin. Las d’assister à ces craintes imbéciles, j’allais -demander à me coucher, quand le vieux garde tout à coup fit un bond de -sa chaise, saisit de nouveau son fusil, en bégayant d’une voix égarée: -«Le voilà! le <span class="pagenum" id="Page_82">82</span> voilà! Je l’entends!» Les deux femmes retombèrent à -genoux dans leurs coins, en se cachant le visage; et les fils reprirent -leurs haches. J’allais tenter encore de les apaiser, quand le chien -endormi s’éveilla brusquement et, levant sa tête, tendant le cou, -regardant vers le feu de son œil presque éteint, il poussa un de ces -lugubres hurlements qui font tressaillir les voyageurs, le soir, dans -la campagne. Tous les yeux se portèrent sur lui, il restait maintenant -immobile, dressé sur ses pattes comme hanté d’une vision, et il se -remit à hurler vers quelque chose d’invisible, d’inconnu, d’affreux -sans doute, car tout son poil se hérissait. Le garde, livide, cria: -«Il le sent! il le sent! il était là quand je l’ai tué.» Et les femmes -égarées se mirent, toutes les deux, à hurler avec le chien.</p> - -<p>Malgré moi, un grand frisson me courut entre les épaules. Cette vision -de l’animal dans ce lieu, à cette heure, au milieu de ces gens éperdus, -était effrayante à voir.</p> - -<p>Alors, pendant une heure, le chien hurla sans bouger; il hurla comme -dans l’angoisse d’un rêve; et la peur, l’épouvantable peur entrait en -moi; la peur de quoi? Le sais-je? C’était la peur, voilà tout.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_83">83</span></p> - -<p>Nous restions immobiles, livides, dans l’attente d’un événement -affreux, l’oreille tendue, le cœur battant, bouleversés au moindre -bruit. Et le chien se mit à tourner autour de la pièce, en sentant les -murs et gémissant toujours. Cette bête nous rendait fous! Alors, le -paysan qui m’avait amené, se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme -de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour, -jeta l’animal dehors.</p> - -<p>Il se tut aussitôt; et nous restâmes plongés dans un silence plus -terrifiant encore. Et soudain, tous ensemble, nous eûmes une sorte de -sursaut: un être glissait contre le mur du dehors vers la forêt; puis -il passa contre la porte, qu’il sembla tâter, d’une main hésitante; -puis on n’entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous -des insensés; puis il revint, frôlant toujours la muraille; et il -gratta légèrement, comme ferait un enfant avec son ongle; puis soudain -une tête apparut contre la vitre du judas, une tête blanche, avec des -yeux lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un -son indistinct, un murmure plaintif.</p> - -<p>Alors un bruit formidable éclata dans la cuisine. Le vieux garde avait -tiré. Et aussitôt <span class="pagenum" id="Page_84">84</span> les fils se précipitèrent, bouchèrent le judas -en dressant la grande table qu’ils assujettirent avec le buffet.</p> - -<p>Et je vous jure qu’au fracas du coup de fusil que je n’attendais point, -j’eus une telle angoisse du cœur, de l’âme et du corps, que je me -sentis défaillir, prêt à mourir de peur.</p> - -<p>Nous restâmes là jusqu’à l’aurore, incapables de bouger, de dire un -mot, crispés dans un affolement indicible.</p> - -<p>On n’osa débarricader la sortie qu’en apercevant, par la fente d’un -auvent, un mince rayon de jour.</p> - -<p>Au pied du mur, contre la porte, le vieux chien gisait, la gueule -brisée d’une balle.</p> - -<p>Il était sorti de la cour en creusant un trou sous une palissade.</p> - -<p>L’homme au visage brun se tut; puis il ajouta:</p> - -<p>—Cette nuit-là pourtant, je ne courus aucun danger; mais j’aimerais -mieux recommencer toutes les heures où j’ai affronté les plus terribles -périls, que la seule minute du coup de fusil sur la tête barbue du -judas.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>La Peur</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du lundi 23 octobre 1882.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_7">FARCE NORMANDE.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A A. de Joinville.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">a</span> procession se déroulait dans le chemin creux ombragé par les grands -arbres poussés sur les talus des fermes. Les jeunes mariés venaient -d’abord, puis les parents, puis les invités, puis les pauvres du pays, -et les gamins qui tournaient autour du défilé, comme des mouches, -passaient entre les rangs, grimpaient aux branches pour mieux voir.</p> - -<p>Le marié était un beau gars, Jean Patu, le plus riche fermier du pays. -C’était, avant tout, un chasseur frénétique qui perdait le bon sens à -satisfaire cette passion, et dépensait de l’argent gros comme lui pour -ses chiens, ses gardes, ses furets et ses fusils.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_88">88</span></p> - -<p>La mariée, Rosalie Roussel, avait été fort courtisée par tous les -partis des environs, car on la trouvait avenante, et on la savait bien -dotée; mais elle avait choisi Patu, peut-être parce qu’il lui plaisait -mieux que les autres, mais plutôt encore, en Normande réfléchie, parce -qu’il avait plus d’écus.</p> - -<p>Lorsqu’ils tournèrent la grande barrière de la ferme maritale, quarante -coups de fusil éclatèrent sans qu’on vît les tireurs cachés dans les -fossés. A ce bruit, une grosse gaieté saisit les hommes qui gigotaient -lourdement en leurs habits de fête; et Patu, quittant sa femme, sauta -sur un valet qu’il apercevait derrière un arbre, empoigna son arme, et -lâcha lui-même un coup de feu en gambadant comme un poulain.</p> - -<p>Puis on se remit en route sous les pommiers déjà lourds de fruits, à -travers l’herbe haute, au milieu des veaux qui regardaient de leurs -gros yeux, se levaient lentement et restaient debout, le mufle tendu -vers la noce.</p> - -<p>Les hommes redevenaient graves en approchant du repas. Les uns, -les riches, étaient coiffés de hauts chapeaux de soie luisants, -qui semblaient dépaysés en ce lieu; les autres portaient d’anciens -couvre-chefs à poils longs, <span class="pagenum" id="Page_89">89</span> qu’on aurait dits en peau de taupe; -les plus humbles étaient couronnés de casquettes.</p> - -<p>Toutes les femmes avaient des châles lâchés dans le dos, et dont elles -tenaient les bouts sur leurs bras avec cérémonie. Ils étaient rouges, -bigarrés, flamboyants, ces châles; et leur éclat semblait étonner les -poules noires sur le fumier, les canards au bord de la mare, et les -pigeons sur les toits de chaume.</p> - -<p>Tout le vert de la campagne, le vert de l’herbe et des arbres, semblait -exaspéré au contact de cette pourpre ardente et les deux couleurs ainsi -voisines devenaient aveuglantes sous le feu du soleil de midi.</p> - -<p>La grande ferme paraissait attendre là-bas, au bout de la voûte des -pommiers. Une sorte de fumée sortait de la porte et des fenêtres -ouvertes, et une odeur épaisse de mangeaille s’exhalait du vaste -bâtiment, de toutes ses ouvertures, des murs eux-mêmes.</p> - -<p>Comme un serpent, la suite des invités s’allongeait à travers la -cour. Les premiers, atteignant la maison, brisaient la chaîne, -s’éparpillaient, tandis que là-bas il en entrait toujours par la -barrière ouverte. Les fossés maintenant étaient garnis de gamins et de -pauvres curieux; et les coups de fusil ne cessaient <span class="pagenum" id="Page_90">90</span> pas, éclatant -de tous les côtés à la fois, mêlant à l’air une buée de poudre et cette -odeur qui grise comme de l’absinthe.</p> - -<p>Devant la porte, les femmes tapaient sur leurs robes pour en faire -tomber la poussière, dénouaient les oriflammes qui servaient de rubans -à leurs chapeaux, défaisaient leurs châles et les posaient sur leurs -bras, puis entraient dans la maison pour se débarrasser définitivement -de ces ornements.</p> - -<p>La table était mise dans la grande cuisine, qui pouvait contenir cent -personnes.</p> - -<p>On s’assit à deux heures. A huit heures on mangeait encore. Les hommes -déboutonnés, en bras de chemise, la face rougie, engloutissaient comme -des gouffres. Le cidre jaune luisait, joyeux, clair et doré, dans les -grands verres, à côté du vin coloré, du vin sombre, couleur de sang.</p> - -<p>Entre chaque plat on faisait un trou, le trou normand, avec un verre -d’eau-de-vie qui jetait du feu dans les corps et de la folie dans les -têtes.</p> - -<p>De temps en temps, un convive plein comme une barrique, sortait -jusqu’aux arbres prochains, se soulageait, puis rentrait avec une faim -nouvelle aux dents.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_91">91</span></p> - -<p>Les fermières, écarlates, oppressées, les corsages tendus comme des -ballons, coupées en deux par le corset, gonflées du haut et du bas, -restaient à table par pudeur. Mais une d’elles, plus gênée, étant -sortie, toutes alors se levèrent à la suite. Elles revenaient plus -joyeuses, prêtes à rire. Et les lourdes plaisanteries commencèrent.</p> - -<p>C’étaient des bordées d’obscénités lâchées à travers la table, et -toutes sur la nuit nuptiale. L’arsenal de l’esprit paysan fut vidé. -Depuis cent ans, les mêmes grivoiseries servaient aux mêmes occasions, -et, bien que chacun les connût, elles portaient encore, faisaient -partir en un rire retentissant les deux enfilées de convives.</p> - -<p>Un vieux à cheveux gris appelait: «Les voyageurs pour Mézidon en -voiture.» Et c’étaient des hurlements de gaieté.</p> - -<p>Tout au bout de la table, quatre gars, des voisins, préparaient des -farces aux mariés, et ils semblaient en tenir une bonne, tant ils -trépignaient en chuchotant.</p> - -<p>L’un <ins class="correction" title="deux">d’eux</ins>, soudain, profitant d’un moment de calme, cria:</p> - -<p>—C’est les braconniers qui vont s’en donner c’te nuit, avec la lune -qu’y a!... Dis donc, <span class="pagenum" id="Page_92">92</span> Jean, c’est pas c’te lune-là qu’tu guetteras, -toi?</p> - -<p>Le marié, brusquement, se tourna:</p> - -<p>—Qu’i z’y viennent, les braconniers!</p> - -<p>Mais l’autre se mit à rire:</p> - -<p>—Ah! i peuvent y venir; tu quitteras pas ta besogne pour ça!</p> - -<p>Toute la tablée fut secouée par la joie. Le sol en trembla, les verres -vibrèrent.</p> - -<p>Mais le marié, à l’idée qu’on pouvait profiter de sa noce pour -braconner chez lui, devint furieux:</p> - -<p>—J’te dis qu’ça: qu’i z’y viennent!</p> - -<p>Alors ce fut une pluie de polissonneries à double sens qui faisaient un -peu rougir la mariée, toute frémissante d’attente.</p> - -<p>Puis, quand on eut bu des barils d’eau-de-vie, chacun partit se -coucher; et les jeunes époux entrèrent en leur chambre, située au -rez-de-chaussée, comme toutes les chambres de ferme; et, comme il y -faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fenêtre et fermèrent l’auvent. -Une petite lampe de mauvais goût, cadeau du père de la femme, brûlait -sur la commode; et le lit était prêt à recevoir le couple nouveau, qui -ne mettait point à son premier embrassement tout le cérémonial des -bourgeois dans les villes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_93">93</span></p> - -<p>Déjà la jeune femme avait enlevé sa coiffure et sa robe, et elle -demeurait en jupon, délaçant ses bottines, tandis que Jean achevait un -cigare, en regardant de coin sa compagne.</p> - -<p>Il la guettait d’un œil luisant, plus sensuel que tendre; car il la -désirait plutôt qu’il ne l’aimait; et, soudain, d’un mouvement brusque, -comme un homme qui va se mettre à l’ouvrage, il enleva son habit.</p> - -<p>Elle avait défait ses bottines, et maintenant elle retirait ses bas, -puis elle lui dit, le tutoyant depuis l’enfance: «Va te cacher là-bas, -derrière les rideaux, que j’me mette au lit.»</p> - -<p>Il fit mine de refuser, puis il y alla d’un air sournois, et se -dissimula, sauf la tête. Elle riait, voulait envelopper ses yeux, et -ils jouaient d’une façon amoureuse et gaie, sans pudeur apprise et sans -gêne.</p> - -<p>Pour finir il céda; alors, en une seconde, elle dénoua son dernier -jupon qui, glissant le long de ses jambes, tomba autour de ses pieds -et s’aplatit en rond par terre. Elle l’y laissa, l’enjamba, nue sous -la chemise flottante et elle se glissa dans le lit, dont les ressorts -chantèrent sous son poids.</p> - -<p>Aussitôt il arriva, déchaussé lui-même, en <span class="pagenum" id="Page_94">94</span> pantalon, et il se -courbait vers sa femme, cherchant ses lèvres qu’elle cachait dans -l’oreiller, quand un coup de feu retentit au loin, dans la direction du -bois des Râpées, lui sembla-t-il.</p> - -<p>Il se redressa inquiet, le cœur crispé, et, courant à la fenêtre, il -décrocha l’auvent.</p> - -<p>La plaine lune baignait la cour d’une lumière jaune. L’ombre des -pommiers faisait des taches sombres à leur pied; et, au loin, la -campagne, couverte de moissons mûres, luisait.</p> - -<p>Comme Jean s’était penché au dehors, épiant toutes les rumeurs de -la nuit, deux bras nus vinrent se nouer sur son cou, et sa femme, -le tirant en arrière, murmura: «Laisse donc, qu’est-ce que ça fait, -viens-t’en.»</p> - -<p>Il se retourna, la saisit, l’étreignit, la palpant sous la toile -légère; et, l’enlevant dans ses bras robustes, il l’emporta vers leur -couche.</p> - -<p>Au moment où il la posait sur le lit, qui plia sous le poids, une -nouvelle détonation, plus proche celle-là, retentit.</p> - -<p>Alors Jean, secoué d’une colère tumultueuse, jura: «Non de D...! ils -croient que je ne sortirai pas à cause de toi?... Attends, attends!» Il -se chaussa, décrocha son fusil toujours pendu à portée de sa main, et, -<span class="pagenum" id="Page_95">95</span> comme sa femme se traînait à ses genoux et le suppliait, éperdue, -il se dégagea vivement, courut à la fenêtre et sauta dans la cour.</p> - -<p>Elle attendit une heure, deux heures, jusqu’au jour. Son mari ne rentra -pas. Alors elle perdit la tête, appela, raconta la fureur de Jean et sa -course après les braconniers.</p> - -<p>Aussitôt les valets, les charretiers, les gars partirent à la recherche -du maître.</p> - -<p>On le retrouva à deux lieues de la ferme, ficelé des pieds à la tête, -à moitié mort de fureur, son fusil tordu, sa culotte à l’envers, avec -trois lièvres trépassés autour du cou et une pancarte sur la poitrine:</p> - -<p>«Qui va à la chasse, perd sa place.»</p> - -<p>Et, plus tard, quand il racontait cette nuit d’épousailles, il -ajoutait: «Oh! pour une farce! c’était une bonne farce. Ils m’ont pris -dans un collet comme un lapin, les salauds, et ils m’ont caché la tête -dans un sac. Mais si je les tâte un jour, gare à eux!»</p> - -<p class="br">Et voilà comment on s’amuse, les jours de noce, au pays normand.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Farce normande</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du 8 août 1882, sous la - signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_8">LES SABOTS.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A Léon Fontaine.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> vieux curé bredouillait les derniers mots de son sermon au-dessus -des bonnets blancs des paysannes et des cheveux rudes ou pommadés des -paysans. Les grands paniers des fermières venues de loin pour la messe -étaient posés à terre à côté d’elles; et la lourde chaleur d’un jour -de juillet dégageait de tout le monde une odeur de bétail, un fumet -de troupeau. Les voix des coqs entraient par la grande porte ouverte, -et aussi les meuglements des vaches couchées dans un champ voisin. -Parfois un souffle d’air chargé d’aromes des champs s’engouffrait -sous le portail et, en soulevant sur son passage les longs rubans -des coiffures, il allait faire vaciller <span class="pagenum" id="Page_100">100</span> sur l’autel les petites -flammes jaunes au bout des cierges... «Comme le désire le bon Dieu. -Ainsi soit-il!» prononçait le prêtre. Puis il se tut, ouvrit un livre -et se mit, comme chaque semaine, à recommander à ses ouailles les -petites affaires intimes de la commune. C’était un vieux homme à -cheveux blancs qui administrait la paroisse depuis bientôt quarante -ans, et le prône lui servait pour communiquer familièrement avec tout -son monde.</p> - -<p>Il reprit: «Je recommande à vos prières Désiré Vallin, qu’est bien -malade et aussi la Paumelle, qui ne se remet pas vite de ses couches.»</p> - -<p>Il ne savait plus; il cherchait les bouts de papier posés dans un -bréviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua: «Il ne faut pas -que les garçons et les filles viennent comme ça, le soir, dans le -cimetière, ou bien je préviendrai le garde champêtre.—M. Césaire -Omont voudrait bien trouver une jeune fille honnête comme servante.» -Il réfléchit encore quelques secondes, puis ajouta: «C’est tout, mes -frères, c’est la grâce que je vous souhaite au nom du Père, et du Fils, -et du Saint-Esprit.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_101">101</span></p> - -<p>Et il descendit de la chaire pour terminer sa messe.</p> - -<p class="br">Quand les Malandain furent rentrés dans leur chaumière, la dernière du -hameau de la Sablière, sur la route de Fourville, le père, un vieux -petit paysan sec et ridé, s’assit devant la table, pendant que sa femme -décrochait la marmite et que sa fille Adélaïde prenait dans le buffet -les verres et les assiettes, et il dit: «Ça s’rait p’têtre bon, c’te -place chez maîtr’ Omont, vu que le v’là veuf, que sa bru l’aime pas, -qu’il est seul et qu’il a d’quoi. J’ferions p’têtre ben d’y envoyer -Adélaïde.»</p> - -<p>La femme posa sur la table la marmite toute noire, enleva le couvercle, -et pendant que montait au plafond une vapeur de soupe pleine d’une -odeur de choux, elle réfléchit.</p> - -<p>L’homme reprit: «Il a d’quoi, pour sûr. Mais qu’il faudrait être -dégourdi et qu’Adélaïde l’est pas un brin.»</p> - -<p>La femme alors articula: «J’pourrions voir tout d’même.» Puis, se -tournant vers sa fille, une gaillarde à l’air niais, aux cheveux -jaunes, aux grosses joues rouges comme la peau des pommes, elle cria: -«T’entends, grande <span class="pagenum" id="Page_102">102</span> bête. T’iras chez maît’ Omont t’proposer comme -servante, et tu f’ras tout c’qu’il te commandera.»</p> - -<p>La fille se mit à rire sottement sans répondre. Puis tous trois -commencèrent à manger.</p> - -<p>Au bout de dix minutes le père reprit: «Écoute un mot, la fille, et -tâche d’n’ point te mettre en défaut sur ce que j’vas te dire...»</p> - -<p>Et il lui traça en termes lents et minutieux toute une règle de -conduite, prévoyant les moindres détails, la préparant à cette conquête -d’un vieux veuf mal avec sa famille.</p> - -<p>La mère avait cessé de manger pour écouter, et elle demeurait, la -fourchette à la main, les yeux sur son homme et sur sa fille tour à -tour, suivant cette instruction avec une attention concentrée et muette.</p> - -<p>Adélaïde restait inerte, le regard errant et vague, docile et stupide.</p> - -<p>Dès que le repas fut terminé, la mère lui fit mettre son bonnet, et -elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Césaire Omont. Il -habitait une sorte de petit pavillon de briques adossé aux bâtiments -d’exploitation qu’occupaient ses fermiers. Car il s’était retiré du -faire-valoir, pour vivre de ses rentes.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_103">103</span></p> - -<p>Il avait environ cinquante-cinq ans; il était gros, jovial et bourru -comme un homme riche. Il riait et criait à faire tomber les murs, -buvait du cidre et de l’eau-de-vie à pleins verres, et passait encore -pour chaud, malgré son âge.</p> - -<p>Il aimait à se promener dans les champs, les mains derrière le dos, -enfonçant ses sabots de bois dans la terre grasse, considérant la levée -du blé ou la floraison des colzas d’un œil d’amateur à son aise, qui -aime ça, mais qui ne se la foule plus.</p> - -<p>On disait de lui: «C’est un père Bon-Temps, qui n’est pas bien levé -tous les jours.»</p> - -<p>Il reçut les deux femmes, le ventre à table, achevant son café. Et, se -renversant, il demanda:</p> - -<p>—Qu’est-ce que vous désirez?</p> - -<p>La mère prit la parole:</p> - -<p>—«C’est not’ fille Adélaïde que j’viens vous proposer pour servante, -vu c’qu’a dit çu matin monsieur le curé.»</p> - -<p>Maître Omont considéra la fille, puis, brusquement: «Quel âge qu’elle -a, c’te grande bique-là?»</p> - -<p>—«Vingt-un ans à la Saint-Michel, monsieur Omont.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_104">104</span></p> - -<p>—«C’est bien; all’aura quinze francs par mois et l’fricot. J’l’attends -d’main, pour faire ma soupe du matin.»</p> - -<p>Et il congédia les deux femmes.</p> - -<p>Adélaïde entra en fonctions le lendemain et se mit à travailler dur, -sans dire un mot, comme elle faisait chez ses parents.</p> - -<p>Vers neuf heures, comme elle nettoyait les carreaux de la cuisine, -monsieur Omont la héla.</p> - -<p>—«Adélaïde!»</p> - -<p>Elle accourut. «Me v’là, not’maître.»</p> - -<p>Dès qu’elle fut en face de lui, les mains rouges et abandonnées, -l’œil troublé, il déclara: «Écoute un peu, qu’il n’y ait pas -d’erreur entre nous. T’es ma servante, mais rien de plus. T’entends. -Nous ne mêlerons point nos sabots.</p> - -<p>—Oui, not’ maître.</p> - -<p>—Chacun sa place, ma fille, t’as ta cuisine; j’ai ma salle. A part ça, -tout sera pour té comme pour mé. C’est convenu?</p> - -<p>—Oui, not’ maître.</p> - -<p>—Allons, c’est bien, va à ton ouvrage.</p> - -<p>Et elle alla reprendre sa besogne.</p> - -<p>A midi elle servit le dîner du maître dans sa petite salle à papier -peint, puis, quand la <span class="pagenum" id="Page_105">105</span> soupe fut sur la table, elle alla prévenir -M. Omont.</p> - -<p>—«C’est servi, not’ maître.»</p> - -<p>Il entra, s’assit, regarda autour de lui, déplia sa serviette, hésita -une seconde, puis, d’une voix de tonnerre:</p> - -<p>—«Adélaïde!»</p> - -<p>Elle arriva, effarée. Il cria comme s’il allait la massacrer. «Eh bien, -nom de D... et té, ousqu’est ta place?</p> - -<p>—«Mais... not’ maître...»</p> - -<p>Il hurlait: «J’aime pas manger tout seul, nom de D...; tu vas te mett’ -là ou bien foutre le camp si tu n’veux pas. Va chercher t’nassiette et -ton verre.»</p> - -<p>Épouvantée, elle apporta son couvert en balbutiant: «Me v’là, not’ -maître.»</p> - -<p>Et elle s’assit en face de lui.</p> - -<p>Alors il devint jovial; il trinquait, tapait sur la table, racontait -des histoires qu’elle écoutait les yeux baissés, sans oser prononcer un -mot.</p> - -<p>De temps en temps elle se levait pour aller chercher du pain, du cidre, -des assiettes.</p> - -<p>En apportant le café, elle ne déposa qu’une tasse devant lui; alors, -repris de colère, il grogna:</p> - -<p>—Eh bien, et pour té?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_106">106</span></p> - -<p>—J’n’en prends point, not’ maître.</p> - -<p>—Pourquoi que tu n’en prends point?</p> - -<p>—Parce que je l’aime point.</p> - -<p>Alors il éclata de nouveau: «J’aime pas prend’ mon café tout seul, nom -de D... Si tu n’veux pas t’mett’ à en prendre itou, tu vas foutre le -camp, nom de D... Va chercher une tasse et plus vite que ça.»</p> - -<p>Elle alla chercher une tasse, se rassit, goûta la noire liqueur, fit la -grimace, mais, sous l’œil furieux du maître, avala jusqu’au bout. -Puis il lui fallut boire le premier verre d’eau-de-vie de la rincette, -le second du pousse-rincette, et le troisième du coup-de-pied-au-cul.</p> - -<p>Et M. Omont la congédia. «Va laver ta vaisselle maintenant, t’es une -bonne fille.»</p> - -<p>Il en fut de même au dîner. Puis elle dut faire sa partie de dominos; -puis il l’envoya se mettre au lit.</p> - -<p>—«Va te coucher, je monterai tout à l’heure.»</p> - -<p>Et elle gagna sa chambre, une mansarde sous le toit. Elle fit sa -prière, se dévêtit et se glissa dans ses draps.</p> - -<p>Mais soudain elle bondit, effarée. Un cri furieux faisait trembler la -maison.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_107">107</span></p> - -<p>—«Adélaïde?»</p> - -<p>Elle ouvrit sa porte et répondit de son grenier:</p> - -<p>—«Me v’là not’ maître.»</p> - -<p>—Ousque t’es?</p> - -<p>—Mais j’suis dans mon lit, donc, not’ maître.</p> - -<p>Alors il vociféra: «Veux-tu bien descendre, nom de D... J’aime pas -coucher tout seul, nom de D..., et si tu n’veux point, tu vas me foutre -le camp, nom de D...»</p> - -<p>Alors elle répondit d’en haut, éperdue, cherchant sa chandelle:</p> - -<p>—«Me v’là, not’ maître!»</p> - -<p>Et il entendit ses petits sabots découverts battre le sapin de -l’escalier; et, quand elle fut arrivée aux dernières marches, il -la prit par le bras, et dès qu’elle eut laissé devant la porte ses -étroites chaussures de bois à côté des grosses galoches du maître, il -la poussa dans sa chambre en grognant:</p> - -<p>—«Plus vite que ça, donc, nom de D...!»</p> - -<p>Et elle répétait sans cesse, ne sachant plus ce qu’elle disait:</p> - -<p>—«Me v’là, me v’là, not’ maître.»</p> - -<p class="br">Six mois après, comme elle allait voir ses <span class="pagenum" id="Page_108">108</span> parents, un dimanche, -son père l’examina curieusement, puis demanda:</p> - -<p>—T’es-ti point grosse?</p> - -<p>Elle restait stupide, regardant son ventre, répétant: «Mais non, je n’ -crois point.»</p> - -<p>Alors, il l’interrogea, voulant tout savoir:</p> - -<p>—Dis-mé si vous n’avez point, quéque soir, mêlé vos sabots?</p> - -<p>—Oui, je les ons mêlés l’premier soir et puis l’sautres.</p> - -<p>—Mais alors t’es pleine, grande futaille.</p> - -<p>Elle se mit à sangloter, balbutiant: «J’savais ti, mé? J’savais ti, mé?»</p> - -<p>Le père Malandain la guettait, l’œil éveillé, la mine satisfaite. Il -demanda:</p> - -<p>—Quéque tu ne savais point?</p> - -<p>Elle prononça à travers ses pleurs: J’savais ti, mé, que ça se faisait -comme ça, d’s’éfants!»</p> - -<p>Sa mère rentrait. L’homme articula, sans colère: «La v’là grosse, à -c’t’heure.»</p> - -<p>Mais la femme se fâcha, révoltée d’instinct, injuriant à pleine gueule -sa fille en larmes, la traitant de «manante» et de «traînée».</p> - -<p>Alors le vieux la fit taire. Et comme il prenait sa casquette pour -aller causer de leurs affaires avec maît’ Césaire Omont, il déclara:</p> - -<p>«All’ est tout d’même encore pu sotte que <span class="pagenum" id="Page_109">109</span> j’aurais cru. All’ -n’savait point c’qu’all’ faisait, c’te niente (rien du tout).</p> - -<p>Au prône du dimanche suivant, le vieux curé publiait les bans de M. -Onufre-Césaire Omont avec Céleste-Adélaïde Malandain.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Les Sabots</i> ont paru, précédés d’une introduction qui n’est pas dans - le volume, dans <i>le Gil Blas</i> du dimanche 21 janvier 1883, sous la - signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>. Voici cette introduction:</p> - - <p class="br">Vous rappelez-vous, Madame, cette rencontre dans cette auberge du - Midi? Je ne vous ai point vue, depuis deux mois, et pourtant... Mais - je vous ai dit tout cela malgré votre refus de m’écouter.</p> - - <p>En entrant dans la salle, je vous aperçus du premier coup, tout au - fond, en face de votre mari. Je ne l’aime pas votre mari et il a - l’air de s’en douter, ce dont je me moque, d’ailleurs.</p> - - <p>J’ai été vous retrouver à votre table, on a mis un couvert de plus, - et nous avons causé comme des indifférents. Vous lui disiez «tu» et - me disiez «vous», et cela me faisait pousser des colères dans le - cœur; parfois je rencontrais rapidement votre regard et il me - semblait alors que c’était à moi que votre œil disait «tu» et à - lui qu’il disait «vous».</p> - - <p>J’avais des envies furieuses de vous embrasser devant lui, de lui - casser la tête avec une carafe, s’il se fâchait selon son droit.</p> - - <p>Puis nous avons fait une longue promenade au bord de la mer endormie. - Vous alliez un bras à son bras, et moi, de l’autre côté de vous, je - rencontrais votre main qui pendait ouverte sur votre robe, et je la - pris et je la sentis qui serrait la mienne. C’est la meilleure joie - d’amour. Une main pressée donne parfois une possession plus parfaite, - plus profonde, plus absolue qu’une longue étreinte de toute une nuit.</p> - - <p>Il faisait nuit, vous êtes rentrés ensemble et moi je suis encore - resté longtemps assis en face de la mer.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_110">110</span></p> - - <p>Tout le monde dormait dans la maison quand je pris mon bougeoir - pour regagner ma chambre. J’allais doucement le long du corridor - où s’ouvraient les portes, et soudain je reconnus vos bottines, - vos petites bottines de voyage, abattues sur le côté, vides, comme - fatiguées entre deux souliers d’homme qui paraissaient les garder. - Une d’elles était même couchée sur un des grands souliers, se - reposant sur lui. Et une colère tumultueuse me souleva. J’avais envie - de crever la porte et de vous assommer tous les deux, dans votre lit.</p> - - <p>Et ce fut la plus brutale de mes douleurs d’amour. Et je restai - longtemps ma bougie à la main en face de ces chaussures mêlées devant - cette porte fermée.</p> - - <p>Si je vous avais vue en ses bras, je n’aurais pas souffert davantage.</p> - - <p>Ce souvenir cuisant vient de me retomber sur le cœur tout à - l’heure, au moment de conter une petite histoire de paysans, dont le - sujet touche, par les pieds, à cette aventure de là-bas.</p> - - <p>Et je vous dédie ce simple récit en mémoire de ma souffrance.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_9">LA REMPAILLEUSE.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A Léon Hennique.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">C</span><span class="smcap">’était</span> à la fin du dîner d’ouverture de chasse chez le marquis de -Bertrans. Onze chasseurs, huit jeunes femmes et le médecin du pays -étaient assis autour de la grande table illuminée, couverte de fruits -et de fleurs.</p> - -<p>On vint à parler d’amour, et une grande discussion s’éleva, l’éternelle -discussion, pour savoir si on pouvait aimer vraiment une seule fois ou -plusieurs fois. On cita des exemples de gens n’ayant jamais eu qu’un -amour sérieux; on cita aussi d’autres exemples de gens ayant aimé -souvent, avec violence. Les hommes, en général, prétendaient que la -passion, comme les maladies, peut frapper plusieurs fois le <span class="pagenum" id="Page_114">114</span> même -être, et le frapper à le tuer si quelque obstacle se dresse devant lui. -Bien que cette manière de voir ne fût pas contestable, les femmes, dont -l’opinion s’appuyait sur la poésie bien plus que sur l’observation, -affirmaient que l’amour, l’amour vrai, le grand amour, ne pouvait -tomber qu’une fois sur un mortel, qu’il était semblable à la foudre, -cet amour, et qu’un cœur touché par lui demeurait ensuite tellement -vidé, ravagé, incendié, qu’aucun autre sentiment puissant, même aucun -rêve, n’y pouvait germer de nouveau.</p> - -<p>Le marquis ayant aimé beaucoup, combattait vivement cette croyance:</p> - -<p>—Je vous dis, moi, qu’on peut aimer plusieurs fois avec toutes ses -forces et toute son âme. Vous me citez des gens qui se sont tués par -amour, comme preuve de l’impossibilité d’une seconde passion. Je vous -répondrai que, s’ils n’avaient pas commis cette bêtise de se suicider, -ce qui leur enlevait toute chance de rechute, ils se seraient guéris; -et ils auraient recommencé, et toujours, jusqu’à leur mort naturelle. -Il en est des amoureux comme des ivrognes. Qui a bu boira—qui a aimé -aimera. C’est une affaire de tempérament, cela.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_115">115</span></p> - -<p>On prit pour arbitre le docteur, vieux médecin parisien retiré aux -champs, et on le pria de donner son avis.</p> - -<p>Justement il n’en avait pas:</p> - -<p>—Comme l’a dit le marquis, c’est une affaire de tempérament; quant à -moi, j’ai eu connaissance d’une passion qui dura cinquante-cinq ans, -sans un jour de répit, et qui ne se termina que par la mort.</p> - -<p>La marquise battit des mains.</p> - -<p>—Est-ce beau cela! Et quel rêve d’être aimé ainsi! Quel bonheur de -vivre cinquante-cinq ans tout enveloppé de cette affection acharnée et -pénétrante! Comme il a dû être heureux, et bénir la vie, celui qu’on -adora de la sorte!</p> - -<p>Le médecin sourit:</p> - -<p>—En effet, madame, vous ne vous trompez pas sur ce point, que l’être -aimé fut un homme. Vous le connaissez, c’est M. Chouquet, le pharmacien -du bourg. Quant à elle, la femme, vous l’avez connue aussi, c’est la -vieille rempailleuse de chaises qui venait tous les ans au château. -Mais je vais me faire mieux comprendre.</p> - -<p>L’enthousiasme des femmes était tombé; et leur visage dégoûté disait: -«Pouah!» <span class="pagenum" id="Page_116">116</span> comme si l’amour n’eût dû frapper que des êtres fins et -distingués, seuls dignes de l’intérêt des gens comme il faut.</p> - -<p class="br">Le médecin reprit:</p> - -<p>—J’ai été appelé, il y a trois mois, auprès de cette vieille femme, -à son lit de mort. Elle était arrivée la veille, dans la voiture qui -lui servait de maison, traînée par la rosse que vous avez vue, et -accompagnée de ses deux grands chiens noirs, ses amis et ses gardiens. -Le curé était déjà là. Elle nous fit ses exécuteurs testamentaires, et, -pour nous dévoiler le sens de ses volontés dernières, elle nous raconta -toute sa vie. Je ne sais rien de plus singulier et de plus poignant.</p> - -<p>Son père était rempailleur et sa mère rempailleuse. Elle n’a jamais eu -de logis planté en terre.</p> - -<p>Toute petite, elle errait, haillonneuse, vermineuse, sordide. On -s’arrêtait à l’entrée des villages, le long des fossés; on dételait -la voiture; le cheval broutait; le chien dormait, le museau sur ses -pattes; et la petite se roulait dans l’herbe pendant que le père et -la mère rafistolaient, à l’ombre des ormes du chemin, tous les vieux -sièges de la commune. On ne <span class="pagenum" id="Page_117">117</span> parlait guère, dans cette demeure -ambulante. Après les quelques mots nécessaires pour décider qui ferait -le tour des maisons en poussant le cri bien connu: «Remmmpailleur de -chaises!» on se mettait à tortiller la paille, face à face ou côte à -côte. Quand l’enfant allait trop loin ou tentait d’entrer en relations -avec quelque galopin du village, la voix colère du père la rappelait: -«Veux-tu bien revenir ici, crapule!» C’étaient les seuls mots de -tendresse qu’elle entendait.</p> - -<p>Quand elle devint plus grande, on l’envoya faire la récolte des fonds -de siège avariés. Alors elle ébaucha quelques connaissances de place en -place avec les gamins; mais c’étaient alors les parents de ses nouveaux -amis qui rappelaient brutalement leurs enfants: «Veux-tu bien venir -ici, polisson! Que je te voie causer avec les va-nu-pieds!...»</p> - -<p>Souvent les petits gars lui jetaient des pierres.</p> - -<p>Des dames lui ayant donné quelques sous, elle les garda soigneusement.</p> - -<p class="br">Un jour—elle avait alors onze ans—comme elle passait par ce pays, -elle rencontra derrière le cimetière le petit Chouquet qui <span class="pagenum" id="Page_118">118</span> -pleurait parce qu’un camarade lui avait volé deux liards. Ces larmes -d’un petit bourgeois, d’un de ces petits qu’elle s’imaginait dans sa -frêle caboche de déshéritée, être toujours contents et joyeux, la -bouleversèrent. Elle s’approcha, et, quand elle connut la raison de -sa peine, elle versa entre ses mains toutes ses économies, sept sous, -qu’il prit naturellement, en essuyant ses larmes. Alors, folle de joie, -elle eut l’audace de l’embrasser. Comme il considérait attentivement sa -monnaie, il se laissa faire. Ne se voyant ni repoussée ni battue, elle -recommença; elle l’embrassa à pleins bras, à plein cœur. Puis elle -se sauva.</p> - -<p>Que se passa-t-il dans cette misérable tête? S’est-elle attachée à ce -mioche parce qu’elle lui avait sacrifié sa fortune de vagabonde, ou -parce qu’elle lui avait donné son premier baiser tendre? Le mystère est -le même pour les petits que pour les grands.</p> - -<p>Pendant des mois, elle rêva de ce coin de cimetière et de ce gamin. -Dans l’espérance de le revoir, elle vola ses parents, grappillant un -sou par-ci, un sou par-là, sur un rempaillage, ou sur les provisions -qu’elle allait acheter.</p> - -<p>Quand elle revint, elle avait deux francs dans sa poche, mais elle ne -put qu’apercevoir <span class="pagenum" id="Page_119">119</span> le petit pharmacien, bien propre, derrière les -carreaux de la boutique paternelle, entre un bocal rouge et un ténia.</p> - -<p>Elle ne l’en aima que davantage, séduite, émue, extasiée par cette -gloire de l’eau colorée, cette apothéose des cristaux luisants.</p> - -<p>Elle garda en elle son souvenir ineffaçable, et, quand elle le -rencontra, l’an suivant, derrière l’école, jouant aux billes avec -ses camarades, elle se jeta sur lui, le saisit dans ses bras, et le -baisa avec tant de violence qu’il se mit à hurler de peur. Alors, pour -l’apaiser, elle lui donna son argent: trois francs vingt, un vrai -trésor, qu’il regardait avec des yeux agrandis.</p> - -<p>Il le prit et se laissa caresser tant qu’elle voulut.</p> - -<p>Pendant quatre ans encore, elle versa entre ses mains toutes ses -réserves, qu’il empochait avec conscience en échange de baisers -consentis. Ce fut une fois trente sous, une fois deux francs, une fois -douze sous seulement (elle en pleura de peine et d’humiliation, mais -l’année avait été mauvaise) et la dernière fois, cinq francs, une -grosse pièce ronde, qui le fit rire d’un rire content.</p> - -<p>Elle ne pensait plus qu’à lui; et il attendait <span class="pagenum" id="Page_120">120</span> son retour avec -une certaine impatience, courait au-devant d’elle en la voyant, ce qui -faisait bondir le cœur de la fillette.</p> - -<p>Puis il disparut. On l’avait mis au collège. Elle le sut en -interrogeant habilement. Alors elle usa d’une diplomatie infinie pour -changer l’itinéraire de ses parents et les faire passer par ici au -moment des vacances. Elle y réussit, mais après un an de ruses. Elle -était donc restée deux ans sans le revoir; et elle le reconnut à -peine, tant il était changé, grandi, embelli, imposant dans sa tunique -à boutons d’or. Il feignit de ne pas la voir et passa fièrement près -d’elle.</p> - -<p>Elle en pleura pendant deux jours; et depuis lors elle souffrit sans -fin.</p> - -<p>Tous les ans elle revenait; passait devant lui sans oser le saluer -et sans qu’il daignât même tourner les yeux vers elle. Elle l’aimait -éperdument. Elle me dit: «C’est le seul homme que j’aie vu sur la -terre, monsieur le médecin; je ne sais pas si les autres existaient -seulement.»</p> - -<p>Ses parents moururent. Elle continua leur métier, mais elle prit deux -chiens au lieu d’un, deux terribles chiens qu’on n’aurait pas osé -braver.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_121">121</span></p> - -<p>Un jour, en rentrant dans ce village où son cœur était resté, elle -aperçut une jeune femme qui sortait de la boutique Chouquet au bras de -son bien-aimé. C’était sa femme. Il était marié.</p> - -<p>Le soir même, elle se jeta dans la mare qui est sur la place de la -Mairie. Un ivrogne attardé la repêcha, et la porta à la pharmacie. Le -fils Chouquet descendit en robe de chambre, pour la soigner, et, sans -paraître la reconnaître, la déshabilla, la frictionna, puis il lui dit -d’une voix dure: «Mais vous êtes folle! Il ne faut pas être bête comme -ça!»</p> - -<p>Cela suffit pour la guérir. Il lui avait parlé! Elle était heureuse -pour longtemps.</p> - -<p>Il ne voulut rien recevoir en rémunération de ses soins, bien qu’elle -insistât vivement pour le payer.</p> - -<p>Et toute sa vie s’écoula ainsi. Elle rempaillait en songeant à -Chouquet. Tous les ans elle l’apercevait derrière ses vitraux. Elle -prit l’habitude d’acheter chez lui des provisions de menus médicaments. -De la sorte elle le voyait de près, et lui parlait, et lui donnait -encore de l’argent.</p> - -<p>Comme je vous l’ai dit en commençant, elle est morte ce printemps. -Après m’avoir raconté toute cette triste histoire, elle me <span class="pagenum" id="Page_122">122</span> pria de -remettre à celui qu’elle avait si patiemment aimé toutes les économies -de son existence, car elle n’avait travaillé que pour lui, rien que -pour lui, disait-elle, jeûnant même pour mettre de côté, et être sûre -qu’il penserait à elle, au moins une fois, quand elle serait morte.</p> - -<p>Elle me donna donc deux mille trois cent vingt-sept francs. Je laissai -à M. le curé les vingt-sept francs pour l’enterrement, et j’emportai le -reste quand elle eut rendu le dernier soupir.</p> - -<p>Le lendemain, je me rendis chez les Chouquet. Ils achevaient de -déjeuner, en face l’un de l’autre, gros et rouges, fleurant les -produits pharmaceutiques, importants et satisfaits.</p> - -<p>On me fit asseoir; on m’offrit un kirsch, que j’acceptai; et je -commençai mon discours d’une voix émue, persuadé qu’ils allaient -pleurer.</p> - -<p>Dès qu’il eut compris qu’il avait été aimé de cette vagabonde, de cette -rempailleuse, de cette rouleuse, Chouquet bondit d’indignation, comme -si elle lui avait volé sa réputation, l’estime des honnêtes gens, son -honneur intime, quelque chose de délicat qui lui était plus cher que la -vie.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_123">123</span></p> - -<p>Sa femme, aussi exaspérée que lui, répétait: «Cette gueuse! cette -gueuse, cette gueuse!...» sans pouvoir trouver autre chose.</p> - -<p>Il s’était levé; il marchait à grands pas derrière la table, le bonnet -grec chaviré sur une oreille. Il balbutiait: «Comprend-on ça, docteur? -Voilà de ces choses horribles pour un homme! Que faire? Oh! si je -l’avais su de son vivant, je l’aurais fait arrêter par la gendarmerie -et flanquer en prison. Et elle n’en serait pas sortie, je vous en -réponds!»</p> - -<p>Je demeurais stupéfait du résultat de ma démarche pieuse. Je ne savais -que dire ni que faire. Mais j’avais à compléter ma mission. Je repris: -«Elle m’a chargé de vous remettre ses économies, qui montent à deux -mille trois cents francs. Comme ce que je viens de vous apprendre -semble vous être fort désagréable, le mieux serait peut-être de donner -cet argent aux pauvres.»</p> - -<p>Ils me regardaient, l’homme et la femme, perclus de saisissement.</p> - -<p>Je tirai l’argent de ma poche, du misérable argent de tous les pays et -de toutes les marques, de l’or et des sous mêlés. Puis je demandai: -«Que décidez-vous?»</p> - -<p>M<sup>me</sup> Chouquet parla la première: «Mais, <span class="pagenum" id="Page_124">124</span> puisque c’était sa -dernière volonté, à cette femme... il me semble qu’il nous est bien -difficile de refuser.»</p> - -<p>Le mari, vaguement confus, reprit: «Nous pourrions toujours acheter -avec ça quelque chose pour nos enfants.»</p> - -<p>Je dis d’un air sec: «Comme vous voudrez.»</p> - -<p>Il reprit: «Donnez toujours, puisqu’elle vous en a chargé; nous -trouverons bien moyen de l’employer à quelque bonne œuvre.»</p> - -<p>Je remis l’argent, je saluai, et je partis.</p> - -<p class="br">Le lendemain Chouquet vint me trouver et, brusquement: «Mais elle a -laissé ici sa voiture, cette... cette femme. Qu’est-ce que vous en -faites de cette voiture?</p> - -<p>—«Rien, prenez-la si vous voulez.</p> - -<p>—«Parfait; cela me va; j’en ferai une cabane pour mon potager.»</p> - -<p>Il s’en allait. Je le rappelai. «Elle a laissé aussi son vieux cheval -et ses deux chiens. Les voulez-vous?» Il s’arrêta, surpris: «Ah! non, -par exemple; que voulez-vous que j’en fasse? Disposez-en comme vous -voudrez.» Et il riait. Puis il me tendit sa main que je serrai. Que -voulez-vous? Il ne faut pas dans un <span class="pagenum" id="Page_125">125</span> pays, que le médecin et le -pharmacien soient ennemis.</p> - -<p>J’ai gardé les chiens chez moi. Le curé, qui a une grande cour, a pris -le cheval. La voiture sert de cabane à Chouquet; et il a acheté cinq -obligations de chemin de fer avec l’argent.</p> - -<p>Voilà le seul amour profond que j’aie rencontré, dans ma vie.»</p> - -<p>Le médecin se tut.</p> - -<p>Alors la marquise, qui avait des larmes dans les yeux, soupira: -«Décidément, il n’y a que les femmes pour savoir aimer!»</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>La Rempailleuse</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du dimanche 27 septembre - 1882.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_10">EN MER.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A Henry Céard.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">O</span><span class="smcap">n</span> lisait dernièrement dans les journaux les lignes suivantes:</p> - -<div class="quote"> - <p>«<span class="smcap">Boulogne-sur-Mer</span>, 22 janvier.—On nous écrit:</p> - - <p>«Un affreux malheur vient de jeter la consternation parmi notre - population maritime déjà si éprouvée depuis deux années. Le bateau de - pêche commandé par le patron Javel, entrant dans le port, a été jeté à - l’Ouest et est venu se briser sur les roches du brise-lames de la jetée.</p> - - <p>«Malgré les efforts du bateau de sauvetage et des lignes envoyées au - moyen du fusil porte-amarre, quatre hommes et le mousse ont péri.</p> - - <p><span class="pagenum" id="Page_130">130</span></p> - - <p>«Le mauvais temps continue. On craint de nouveaux sinistres.»</p> -</div> - -<p>Quel est ce patron Javel? Est-il le frère du manchot?</p> - -<p>Si le pauvre homme roulé par la vague, et mort peut-être sous les -débris de son bateau mis en pièces, est celui auquel je pense, il avait -assisté, voici dix-huit ans maintenant, à un autre drame, terrible et -simple comme sont toujours ces drames formidables des flots.</p> - -<p class="br">Javel aîné était alors patron d’un chalutier.</p> - -<p>Le chalutier est le bateau de pêche par excellence. Solide à ne -craindre aucun temps, le ventre rond, roulé sans cesse par les lames -comme un bouchon, toujours dehors, toujours fouetté par les vents durs -et salés de la Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile -gonflée, traînant par le flanc un grand filet qui racle le fond de -l’Océan, et détache et cueille toutes les bêtes endormies dans les -roches, les poissons plats collés au sable, les crabes lourds aux -pattes crochues, les homards aux moustaches pointues.</p> - -<p>Quand la brise est fraîche et la vague <span class="pagenum" id="Page_131">131</span> courte, le bateau se met -à pêcher. Son filet est fixé tout le long d’une grande tige de bois -garnie de fer qu’il laisse descendre au moyen de deux câbles glissant -sur deux rouleaux aux deux bouts de l’embarcation. Et le bateau, -dérivant sous le vent et le courant, tire avec lui cet appareil qui -ravage et dévaste le sol de la mer.</p> - -<p>Javel avait à son bord son frère cadet, quatre hommes et un mousse. Il -était sorti de Boulogne par un beau temps clair pour jeter le chalut.</p> - -<p>Or, bientôt le vent s’éleva, et une bourrasque survenant força le -chalutier à fuir. Il gagna les côtes d’Angleterre; mais la mer démontée -battait les falaises, se ruait contre la terre, rendait impossible -l’entrée des ports. Le petit bateau reprit le large et revint sur les -côtes de France. La tempête continuait à faire infranchissables les -jetées, enveloppant d’écume, de bruit et de danger tous les abords des -refuges.</p> - -<p>Le chalutier repartit encore, courant sur le dos des flots, ballotté, -secoué, ruisselant, souffleté par des paquets d’eau, mais gaillard, -malgré tout, accoutumé à ces gros temps qui le tenaient parfois cinq ou -six jours errant <span class="pagenum" id="Page_132">132</span> entre les deux pays voisins sans pouvoir aborder -l’un ou l’autre.</p> - -<p>Puis enfin l’ouragan se calma comme il se trouvait en pleine mer, et, -bien que la vague fût encore forte, le patron commanda de jeter le -chalut.</p> - -<p>Donc le grand engin de pêche fut passé par-dessus bord, et deux hommes -à l’avant, deux hommes à l’arrière, commencèrent à filer sur les -rouleaux les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond; mais -une haute lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait à -l’avant et dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se -trouva saisi entre la corde un instant détendue par la secousse et le -bois où elle glissait. Il fit un effort désespéré, tâchant de l’autre -main de soulever l’amarre, mais le chalut traînait déjà et le câble -roidi ne céda point.</p> - -<p>L’homme crispé par la douleur appela. Tous accoururent. Son frère -quitta la barre. Ils se jetèrent sur la corde, s’efforçant de dégager -le membre qu’elle broyait. Ce fut en vain. «Faut couper», dit un -matelot, et il tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux -coups, sauver le bras de Javel cadet.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_133">133</span></p> - -<p>Mais couper, c’était perdre le chalut, et ce chalut valait de l’argent, -beaucoup d’argent, quinze cents francs; et il appartenait à Javel aîné, -qui tenait à son avoir.</p> - -<p>Il cria, le cœur torturé: «Non, coupe pas, attends, je vas lofer.» -Et il courut au gouvernail, mettant toute la barre dessous.</p> - -<p>Le bateau n’obéit qu’à peine, paralysé par ce filet qui immobilisait -son impulsion, et entraîné d’ailleurs par la force de la dérive et du -vent.</p> - -<p>Javel cadet s’était laissé tomber sur les genoux, les dents serrées, -les yeux hagards. Il ne disait rien. Son frère revint, craignant -toujours le couteau d’un marin: «Attends, attends, coupe pas, faut -mouiller l’ancre.»</p> - -<p>L’ancre fut mouillée, toute la chaîne filée, puis on se mit à virer -au cabestan pour détendre les amarres du chalut. Elles s’amollirent, -enfin, et on dégagea le bras inerte, sous la manche de laine -ensanglantée.</p> - -<p>Javel cadet semblait idiot. On lui retira la vareuse et on vit une -chose horrible, une bouillie de chairs dont le sang jaillissait à flots -qu’on eût dit poussés par une pompe. Alors l’homme regarda son bras et -murmura: «Foutu».</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_134">134</span></p> - -<p>Puis, comme l’hémorragie faisait une mare sur le pont du bateau, un des -matelots cria: «Il va se vider, faut nouer la veine.»</p> - -<p>Alors ils prirent une ficelle, une grosse ficelle brune et goudronnée, -et, enlaçant le membre au-dessus de la blessure, ils serrèrent de toute -leur force. Les jets de sang s’arrêtaient peu à peu; ils finirent par -cesser tout à fait.</p> - -<p class="br">Javel cadet se leva, son bras pendait à son côté. Il le prit de l’autre -main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout était rompu, les os -cassés; les muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. Il le -considérait d’un œil morne, réfléchissant. Puis il s’assit sur une -voile pliée, et les camarades lui conseillèrent de mouiller sans cesse -la blessure pour empêcher le mal noir.</p> - -<p>On mit un seau auprès de lui, et, de minute en minute, il puisait -dedans au moyen d’un verre, et baignait l’horrible plaie en laissant -couler dessus un petit filet d’eau claire.</p> - -<p>—Tu serais mieux en bas, lui dit son frère. Il descendit, mais au bout -d’une heure il remonta, ne se sentant pas bien tout seul. <span class="pagenum" id="Page_135">135</span> Et puis -il préférait le grand air. Il se rassit sur sa voile et recommença à -bassiner son bras.</p> - -<p>La pêche était bonne. Les larges poissons à ventre blanc gisaient à -côté de lui, secoués par des spasmes de mort; il les regardait sans -cesser d’arroser ses chairs écrasées.</p> - -<p class="br">Comme on allait regagner Boulogne, un nouveau coup de vent se déchaîna; -et le petit bateau recommença sa course folle, bondissant et culbutant, -secouant le triste blessé.</p> - -<p>La nuit vint. Le temps fut gros jusqu’à l’aurore. Au soleil levant on -apercevait de nouveau l’Angleterre, mais, comme la mer était moins -dure, on repartit pour la France en louvoyant.</p> - -<p>Vers le soir, Javel cadet appela ses camarades et leur montra des -traces noires, toute une vilaine apparence de pourriture sur la partie -du membre qui ne tenait plus à lui.</p> - -<p>Les matelots regardaient, disant leur avis.</p> - -<p>—«Ça pourrait bien être le Noir», pensait l’un.</p> - -<p>—«Faudrait de l’iau salée là-dessus», déclarait un autre.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_136">136</span></p> - -<p>On apporta donc de l’eau salée et on en versa sur le mal. Le blessé -devint livide, grinça des dents, se tordit un peu; mais il ne cria pas.</p> - -<p>Puis, quand la brûlure se fut calmée: «Donne-moi ton couteau», dit-il à -son frère. Le frère tendit son couteau.</p> - -<p>«Tiens-moi le bras en l’air, tout drait, tire dessus.»</p> - -<p>On fit ce qu’il demandait.</p> - -<p>Alors il se mit à couper lui-même. Il coupait doucement, avec -réflexion, tranchant les derniers tendons avec cette lame aiguë comme -un fil de rasoir; et bientôt il n’eut plus qu’un moignon. Il poussa un -profond soupir et déclara: «Fallait ça. J’étais foutu.»</p> - -<p>Il semblait soulagé et respirait avec force. Il recommença à verser de -l’eau sur le tronçon de membre qui lui restait.</p> - -<p>La nuit fut mauvaise encore et on ne put atterrir.</p> - -<p>Quand le jour parut, Javel cadet prit son bras détaché et l’examina -longuement. La putréfaction se déclarait. Les camarades vinrent aussi -l’examiner, et ils se le passaient de main en main, le tâtaient, le -retournaient, le flairaient.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_137">137</span></p> - -<p>Son frère dit: «Faut jeter ça à la mer, à c’t’heure.»</p> - -<p>Mais Javel cadet se fâcha: «Ah! mais non, ah! mais non. J’veux point. -C’est à moi, pas vrai, pisque c’est mon bras.»</p> - -<p>Il le reprit et le posa entre ses jambes.</p> - -<p>—«Il va pas moins pourrir», dit l’aîné. Alors une idée vint au -blessé. Pour conserver le poisson quand on tenait longtemps la mer, on -l’empilait en des barils de sel.</p> - -<p>Il demanda: «J’pourrions t’y point l’mettre dans la saumure.»</p> - -<p>«Ça, c’est vrai», déclarèrent les autres.</p> - -<p>Alors on vida un des barils, plein déjà de la pêche des jours derniers; -et, tout au fond, on déposa le bras. On versa du sel dessus, puis on -replaça, un à un, les poissons.</p> - -<p>Un des matelots fit cette plaisanterie: «Pourvu que je l’vendions point -à la criée.»</p> - -<p>Et tout le monde rit, hormis les deux Javel.</p> - -<p>Le vent soufflait toujours. On louvoya encore en vue de Boulogne -jusqu’au lendemain dix heures. Le blessé continuait sans répit à jeter -de l’eau sur sa plaie.</p> - -<p>De temps en temps il se levait et marchait d’un bout à l’autre du -bateau.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_138">138</span></p> - -<p>Son frère, qui tenait la barre, le suivait de l’œil en hochant la -tête.</p> - -<p>On finit par rentrer au port.</p> - -<p>Le médecin examina la blessure et la déclara en bonne voie. Il fit un -pansement complet et ordonna le repos. Mais Javel ne voulut pas se -coucher sans avoir repris son bras, et il retourna bien vite au port -pour retrouver le baril qu’il avait marqué d’une croix.</p> - -<p>On le vida devant lui et il ressaisit son membre, bien conservé dans la -saumure, ridé, rafraîchi. Il l’enveloppa dans une serviette emportée à -cette intention, et rentra chez lui.</p> - -<p>Sa femme et ses enfants examinèrent longuement ce débris du père, -tâtant les doigts, enlevant les brins de sel restés sous les ongles; -puis on fit venir le menuisier qui prit mesure pour un petit cercueil.</p> - -<p>Le lendemain l’équipage complet du chalutier suivit l’enterrement du -bras détaché. Les deux frères, côte à côte, conduisaient le deuil. Le -sacristain de la paroisse tenait le cadavre sous son aisselle.</p> - -<p>Javel cadet cessa de naviguer. Il obtint un petit emploi dans le port, -et, quand il <span class="pagenum" id="Page_139">139</span> parlait plus tard de son accident, il confiait tout -bas à son auditeur: «Si le frère avait voulu couper le chalut, j’aurais -encore mon bras, pour sûr. Mais il était regardant à son bien.»</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>En mer</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du lundi 12 février 1883, sous la - signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_11">UN NORMAND.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A Paul Alexis.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">N</span><span class="smcap">ous</span> venions de sortir de Rouen et nous suivions au grand trot la route -de Jumièges. La légère voiture filait, traversant les prairies; puis le -cheval se mit au pas pour monter la côte de Canteleu.</p> - -<p>C’est là un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde. -Derrière nous Rouen, la ville aux églises, aux clochers gothiques, -travaillés comme des bibelots d’ivoire; en face, Saint-Sever, le -faubourg aux manufactures qui dresse ses mille cheminées fumantes sur -le grand ciel vis-à-vis des mille clochetons sacrés de la vieille cité.</p> - -<p>Ici la flèche de la cathédrale, le plus haut sommet des monuments -humains; et là-bas, <span class="pagenum" id="Page_144">144</span> la «Pompe à feu» de la «Foudre», sa rivale -presque aussi démesurée, et qui passe d’un mètre la plus géante des -pyramides d’Égypte.</p> - -<p>Devant nous la Seine se déroulait, ondulante, semée d’îles, bordée -à droite de blanches falaises que couronnait une forêt, à gauche de -prairies immenses qu’une autre forêt limitait, là-bas, tout là-bas.</p> - -<p>De place en place, des grands navires à l’ancre le long des berges du -large fleuve. Trois énormes vapeurs s’en allaient, à la queue leu leu, -vers le Havre; et un chapelet de bâtiments, formé d’un trois-mâts, de -deux goélettes et d’un brick, remontait vers Rouen, traîné par un petit -remorqueur vomissant un nuage de fumée noire.</p> - -<p>Mon compagnon, né dans le pays, ne regardait même point ce surprenant -paysage; mais il souriait sans cesse; il semblait rire en lui-même. -Tout à coup, il éclata: «Ah! vous allez voir quelque chose de drôle: la -chapelle au père Mathieu. Ça, c’est du nanan, mon bon.»</p> - -<p>Je le regardai d’un œil étonné. Il reprit:</p> - -<p>—Je vais vous faire sentir un fumet de Normandie qui vous restera dans -le nez. Le père Mathieu est le plus beau Normand de la <span class="pagenum" id="Page_145">145</span> province, -et sa chapelle une des merveilles du monde, ni plus ni moins; mais je -vais vous donner d’abord quelques mots d’explication.</p> - -<p>Le père Mathieu, qu’on appelle aussi le père «La Boisson», est un -ancien sergent-major revenu dans son village natal. Il unit en des -proportions admirables pour faire un ensemble parfait la blague du -vieux soldat à la malice finaude du Normand. De retour au pays, il -est devenu, grâce à des protections multiples et à des habiletés -invraisemblables, gardien d’une chapelle miraculeuse, une chapelle -protégée par la Vierge et fréquentée principalement par les filles -enceintes. Il a baptisé sa statue merveilleuse: «Notre-Dame du -Gros-Ventre», et il la traite avec une certaine familiarité goguenarde -qui n’exclut point le respect. Il a composé lui-même et fait imprimer -une prière spéciale pour sa <span class="smcap">BONNE VIERGE</span>. Cette prière est un -chef-d’œuvre d’ironie involontaire, d’esprit normand où la raillerie -se mêle à la peur du <span class="smcap">Saint</span>, à la peur superstitieuse de -l’influence secrète de quelque chose. Il ne croit pas beaucoup à sa -patronne; cependant il y croit un peu, par prudence, et il la ménage, -par politique.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_146">146</span></p> - -<p>Voici le début de cette étonnante oraison:</p> - -<p>«Notre bonne madame la Vierge Marie, patronne naturelle des -filles-mères en ce pays et par toute la terre, protégez votre servante -qui a fauté dans un moment d’oubli.»</p> - -<p class="dottedline"></p> - -<p>Cette supplique se termine ainsi:</p> - -<p>«Ne m’oubliez pas surtout auprès de votre saint Époux et intercédez -auprès de Dieu le Père, pour qu’il m’accorde un bon mari semblable au -vôtre.»</p> - -<p>Cette prière, interdite par le clergé de la contrée, est vendue par lui -sous le manteau, et elle passe pour salutaire à celles qui la récitent -avec onction.</p> - -<p>En somme, il parle de la bonne Vierge, comme faisait de son maître -le valet de chambre d’un prince redouté, confident de tous les -petits secrets intimes. Il sait sur son compte une foule d’histoires -amusantes, qu’il dit tout bas, entre amis, après boire.</p> - -<p>Mais vous verrez par vous-même.</p> - -<p>Comme les revenus fournis par la Patronne ne lui semblaient point -suffisants, il a annexé à la Vierge principale un petit commerce de -Saints. Il les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la -chapelle, il les a <span class="pagenum" id="Page_147">147</span> emmagasinés au bûcher, d’où il les sort sitôt -qu’un fidèle les demande. Il a façonné lui-même ces statuettes de bois, -invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert à pleine -couleur, une année qu’on badigeonnait sa maison. Vous savez que les -Saints guérissent les maladies; mais chacun a sa spécialité; et il ne -faut pas commettre de confusion ni d’erreurs. Ils sont jaloux les uns -des autres comme des cabotins.</p> - -<p>Pour ne pas se tromper, les vieilles bonnes femmes viennent consulter -Mathieu.</p> - -<p>—Pour les maux d’oreilles, qué saint qu’est l’meilleur?</p> - -<p>—Mais y a saint Osyme qu’est bon; y a aussi saint Pamphile qu’est pas -mauvais.</p> - -<p>Ce n’est pas tout.</p> - -<p>Comme Mathieu a du temps de reste, il boit; mais il boit en artiste, -en convaincu, si bien qu’il est gris régulièrement tous les soirs. Il -est gris, mais il le sait; il le sait si bien qu’il note, chaque jour, -le degré exact de son ivresse. C’est là sa principale occupation; la -chapelle ne vient qu’après.</p> - -<p>Et il a inventé, écoutez bien et cramponnez-vous, il a inventé le -saoulomètre.</p> - -<p>L’instrument n’existe pas, mais les observations <span class="pagenum" id="Page_148">148</span> de Mathieu sont -aussi précises que celles d’un mathématicien.</p> - -<p>Vous l’entendez dire sans cesse:—«D’puis lundi, j’ai pas passé -quarante-cinq.»</p> - -<p>Ou bien:—«J’étais entre cinquante-deux et cinquante-huit.»</p> - -<p>Ou bien:—«J’en avais bien soixante-six à soixante-dix.»</p> - -<p>Ou bien:—«Cré coquin, je m’croyais dans les cinquante, v’là que -j’m’aperçois qu’j’étais dans les soixante-quinze!»</p> - -<p>Jamais il ne se trompe.</p> - -<p>Il affirme n’avoir pas atteint le mètre, mais comme il avoue que ses -observations cessent d’être précises quand il a passé quatre-vingt-dix, -on ne peut se fier absolument à son affirmation.</p> - -<p>Quand Mathieu reconnaît avoir passé quatre-vingt-dix, soyez tranquille, -il était crânement gris.</p> - -<p>Dans ces occasions-là, sa femme, Mélie, une autre merveille, se met en -des colères folles. Elle l’attend sur sa porte, quand il rentre, et -elle hurle:—«Te voilà, salaud, cochon, bougre d’ivrogne!»</p> - -<p>Alors Mathieu, qui ne rit plus, se campe en face d’elle, et, d’un ton -sévère:—«Tais-toi, <span class="pagenum" id="Page_149">149</span> Mélie, c’est pas le moment de causer. Attends -à d’main.»</p> - -<p>Si elle continue à vociférer, il s’approche et, la voix -tremblante:—«Gueule plus; j’suis dans les quatre-vingt-dix, je -n’mesure plus; j’vas cogner, prends garde!»</p> - -<p>Alors Mélie bat en retraite.</p> - -<p>Si elle veut, le lendemain, revenir sur ce sujet, il lui rit au nez et -répond:—«Allons, allons! assez causé; c’est passé. Tant qu’j’aurai -pas atteint le mètre, y a pas de mal. Mais, si j’passe le mètre, j’te -permets de m’corriger, ma parole!»</p> - -<p class="br">Nous avions gagné le sommet de la côte. La route s’enfonçait dans -l’admirable forêt de Roumare.</p> - -<p>L’automne, l’automne merveilleux, mêlait son or et sa pourpre aux -dernières verdures restées vives, comme si des gouttes de soleil fondu -avaient coulé du ciel dans l’épaisseur des bois.</p> - -<p>On traversa Duclair, puis, au lieu de continuer sur Jumièges, mon ami -tourna vers la gauche et, prenant un chemin de traverse, s’enfonça dans -le taillis.</p> - -<p>Et bientôt, du sommet d’une grande côte <span class="pagenum" id="Page_150">150</span> nous découvrions de -nouveau la magnifique vallée de la Seine, et le fleuve tortueux -s’allongeant à nos pieds.</p> - -<p>Sur la droite, un tout petit bâtiment couvert d’ardoises et surmonté -d’un clocher haut comme une ombrelle s’adossait contre une jolie maison -aux persiennes vertes, toute vêtue de chèvrefeuilles et de rosiers.</p> - -<p>Une grosse voix cria: «V’là des amis!» Et Mathieu parut sur le seuil. -C’était un homme de soixante ans, maigre, portant la barbiche et de -longues moustaches blanches.</p> - -<p>Mon compagnon lui serra la main, me présenta, et Mathieu nous fit -entrer dans une fraîche cuisine qui lui servait aussi de salle. Il -disait:</p> - -<p>«Moi, monsieur, j’nai pas d’appartement distingué. J’aime bien à -n’point m’éloigner du fricot. Les casseroles, voyez-vous, ça tient -compagnie.»</p> - -<p>Puis, se tournant vers mon ami:</p> - -<p>«Pourquoi venez-vous un jeudi? Vous savez bien que c’est jour de -consultation d’ma Patronne. J’peux pas sortir c’t’après-midi.»</p> - -<p>Et, courant à la porte, il poussa un effroyable beuglement: -«Mélie-e-e!» qui dut <span class="pagenum" id="Page_151">151</span> faire lever la tête aux matelots des navires -qui descendaient ou remontaient le fleuve, là-bas, tout au fond de la -creuse vallée.</p> - -<p>Mélie ne répondit point.</p> - -<p>Alors Mathieu cligna de l’œil avec malice.</p> - -<p>—«A n’est pas contente après moi, voyez-vous, parce qu’hier je m’suis -trouvé dans les quatre-vingt-dix.»</p> - -<p>Mon voisin se mit à rire:—«Dans les quatre-vingt-dix, Mathieu! Comment -avez-vous fait?»</p> - -<p>Mathieu répondit:</p> - -<p>—«J’vas vous dire. J’n’ai trouvé, l’an dernier, qu’vingt rasières -d’pommes d’abricot. Y n’y en a pu; mais pour faire du cidre y n’y -a qu’ça. Donc j’en fis une pièce qu’je mis hier en perce. Pour du -nectar, c’est du nectar; vous m’en direz des nouvelles. J’avais ici -Polyte; j’nous mettons à boire un coup, et puis encore un coup, sans -s’rassasier (on en boirait jusqu’à d’main), si bien que, d’coup en -coup, je m’sens une fraîcheur dans l’estomac. J’dis à Polyte: «Si on -buvait un verre de fine pour se réchauffer!» Y consent. Mais c’te fine, -ça vous met l’feu dans l’corps, si bien qu’il a fallu r’venir au cidre. -Mais v’là que d’fraîcheur en chaleur et d’chaleur en <span class="pagenum" id="Page_152">152</span> fraîcheur, -j’m’aperçois que j’suis dans les quatre-vingt-dix. Polyte était pas -loin du mètre.»</p> - -<p>La porte s’ouvrit. Mélie parut, et tout de suite, avant de nous avoir -dit bonjour: «... Crés cochons, vous aviez bien l’mètre tous les deux.»</p> - -<p>Alors Mathieu se fâcha:—«Dis pas ça, Mélie, dis pas ça, j’ai jamais -été au mètre.»</p> - -<p>On nous fit un déjeuner exquis, devant la porte, sous deux tilleuls, à -côté de la petite chapelle de «Notre-Dame du Gros-Ventre» et en face de -l’immense paysage. Et Mathieu nous raconta, avec une raillerie mêlée de -crédulités inattendues, d’invraisemblables histoires de miracles.</p> - -<p>Nous avions bu beaucoup de ce cidre adorable, piquant et sucré, frais -et grisant qu’il préférait à tous les liquides; et nous fumions -nos pipes, à cheval sur nos chaises, quand deux bonnes femmes se -présentèrent.</p> - -<p>Elles étaient vieilles, sèches, courbées. Après avoir salué, elles -demandèrent saint Blanc. Mathieu cligna de l’œil vers nous et -répondit:</p> - -<p>—J’vas vous donner ça.</p> - -<p>Et il disparut dans son bûcher.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_153">153</span></p> - -<p>Il y resta bien cinq minutes; puis il revint avec une figure -consternée. Il levait les bras:</p> - -<p>—J’sais pas oùs qu’il est, je l’trouve pu; j’suis pourtant sûr que je -l’avais.</p> - -<p>Alors, faisant de ses mains un porte-voix, il mugit de nouveau: -«Mélie-e-e!» Du fond de la cour sa femme répondit:</p> - -<p>—«Qu’é qu’y a?»</p> - -<p>—«Ousqu’il est saint Blanc? Je l’trouve pu dans l’bûcher.»</p> - -<p>Alors, Mélie jeta cette explication:</p> - -<p>—«C’est-y pas celui qu’tas pris l’aut’e semaine pour boucher l’trou -d’la cabine à lapins?»</p> - -<p>Mathieu tressaillit:—«Nom d’un tonnerre, ça s’peut bien!»</p> - -<p>Alors il dit aux femmes:—«Suivez-moi.»</p> - -<p>Elles suivirent. Nous en fîmes autant, malades de rires étouffés.</p> - -<p>En effet, saint Blanc, piqué en terre comme un simple pieu, maculé de -boue et d’ordures, servait d’angle à la cabine à lapins.</p> - -<p>Dès qu’elles l’aperçurent, les deux bonnes femmes tombèrent à genoux, -se signèrent et se mirent à murmurer des <i>Oremus</i>. Mais Mathieu se -précipita: «Attendez, vous v’la dans la crotte; j’vas vous donner une -botte de paille.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_154">154</span></p> - -<p>Il alla chercher la paille et leur en fit un prie-Dieu. Puis, -considérant son saint fangeux, et, craignant sans doute un discrédit -pour son commerce, il ajouta:</p> - -<p>—«J’vas vous l’débrouiller un brin.»</p> - -<p>Il prit un seau d’eau, une brosse et se mit à laver vigoureusement le -bonhomme de bois, pendant que les deux vieilles priaient toujours.</p> - -<p>Puis, quand il eut fini, il ajouta:—«Maintenant il n’y a plus d’mal.» -Et il nous ramena boire un coup.</p> - -<p>Comme il portait le verre à sa bouche, il s’arrêta, et, d’un air un peu -confus:—«C’est égal, quand j’ai mis saint Blanc aux lapins, j’croyais -bien qu’i n’f’rait pu d’argent. Y avait deux ans qu’on n’le d’mandait -plus. Mais les saints, voyez-vous, ça n’passe jamais.»</p> - -<p>Il but et reprit:</p> - -<p>—«Allons, buvons encore un coup. Avec des amis y n’faut pas y aller à -moins d’cinquante; et j’n’en sommes seulement pas à trente-huit.»</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Un Normand</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du mardi 10 octobre 1882, sous - la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_12">LE TESTAMENT.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A Paul Hervieu.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">J</span><span class="smcap">e</span> connaissais ce grand garçon qui s’appelait René de Bourneval. Il -était de commerce aimable, bien qu’un peu triste, semblait revenu -de tout, fort sceptique, d’un scepticisme précis et mordant, habile -surtout à désarticuler d’un mot les hypocrisies mondaines. Il répétait -souvent: «Il n’y a pas d’hommes honnêtes; ou du moins ils ne le sont -que relativement aux crapules.»</p> - -<p>Il avait deux frères qu’il ne voyait point, MM. de Courcils. Je le -croyais d’un autre lit, vu leurs noms différents. On m’avait dit à -plusieurs reprises qu’une histoire étrange s’était passée en cette -famille, mais sans donner aucun détail.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_158">158</span></p> - -<p>Cet homme me plaisant tout à fait, nous fûmes bientôt liés. Un soir, -comme j’avais dîné chez lui en tête à tête, je lui demandai par hasard: -«Êtes-vous né du premier ou du second mariage de madame votre mère?» Je -le vis pâlir un peu, puis rougir; et il demeura quelques secondes sans -parler, visiblement embarrassé. Puis il sourit d’une façon mélancolique -et douce, qui lui était particulière, et il dit: «Mon cher ami, si cela -ne vous ennuie point, je vais vous donner sur mon origine des détails -bien singuliers. Je vous sais un homme intelligent, je ne crains donc -pas que votre amitié en souffre, et si elle en devait souffrir, je ne -tiendrais plus alors à vous avoir pour ami.»</p> - -<p>Ma mère, M<sup>me</sup> de Courcils, était une pauvre petite femme timide, que -son mari avait épousée pour sa fortune. Toute sa vie fut un martyre. -D’âme aimante, craintive, délicate, elle fut rudoyée sans répit par -celui qui aurait dû être mon père, un de ces rustres qu’on appelle des -gentilshommes campagnards. Au bout d’un mois de mariage, il vivait -avec une servante. Il eut en outre pour maîtresses les femmes et les -filles de ses fermiers; ce qui ne l’empêcha point d’avoir deux enfants -de sa <span class="pagenum" id="Page_159">159</span> femme; on devrait compter trois, en me comprenant. Ma mère -ne disait rien; elle vivait dans cette maison toujours bruyante comme -ces petites souris qui glissent sous les meubles. Effacée, disparue, -frémissante, elle regardait les gens de ses yeux inquiets et clairs, -toujours mobiles, des yeux d’être effaré que la peur ne quitte pas. -Elle était jolie pourtant, fort jolie, toute blonde d’un blond gris, -d’un blond timide: comme si ses cheveux avaient été un peu décolorés -par ses craintes incessantes.</p> - -<p>Parmi les amis de M. de Courcils qui venaient constamment au château -se trouvait un ancien officier de cavalerie, veuf, homme redouté, -tendre et violent, capable des résolutions les plus énergiques, M. de -Bourneval, dont je porte le nom. C’était un grand gaillard maigre, -avec de grosses moustaches noires. Je lui ressemble beaucoup. Cet -homme avait lu, et ne pensait nullement comme ceux de sa classe. Son -arrière-grand’mère avait été une amie de J.-J. Rousseau, et on eût -dit qu’il avait hérité quelque chose de cette liaison d’une ancêtre. -Il savait par cœur le <i>Contrat Social</i>, la <i>Nouvelle Héloïse</i> -et tous ces livres philosophants qui ont préparé de loin le futur -bouleversement <span class="pagenum" id="Page_160">160</span> de nos antiques usages, de nos préjugés, de nos -lois surannées, de notre morale imbécile.</p> - -<p>Il aima ma mère, paraît-il, et en fut aimé. Cette liaison demeura -tellement secrète, que personne ne la soupçonna. La pauvre femme, -délaissée et triste, dut s’attacher à lui d’une façon désespérée, et -prendre dans son commerce toutes ses manières de penser, des théories -de libre sentiment, des audaces d’amour indépendant; mais, comme elle -était si craintive qu’elle n’osait jamais parler haut, tout cela fut -refoulé, condensé, pressé en son cœur qui ne s’ouvrit jamais.</p> - -<p>Mes deux frères étaient durs pour elle, comme leur père, ne la -caressaient point, et, habitués à ne la voir compter pour rien dans la -maison, la traitaient un peu comme une bonne.</p> - -<p>Je fus le seul de ses fils qui l’aima vraiment et qu’elle aima.</p> - -<p>Elle mourut. J’avais alors dix-huit ans. Je dois ajouter, pour que -vous compreniez ce qui va suivre, que son mari était doté d’un conseil -judiciaire, qu’une séparation de biens avait été prononcée au profit de -ma mère, qui avait conservé, grâce aux artifices de la loi et au <span class="pagenum" id="Page_161">161</span> -dévouement intelligent d’un notaire, le droit de tester à sa guise.</p> - -<p>Nous fûmes donc prévenus qu’un testament existait chez ce notaire, et -invités à assister à la lecture.</p> - -<p>Je me rappelle cela comme d’hier. Ce fut une scène grandiose, -dramatique, burlesque, surprenante, amenée par la révolte posthume de -cette morte, par ce cri de liberté, cette revendication du fond de la -tombe de cette martyre écrasée par nos mœurs durant sa vie, et qui -jetait, de son cercueil clos, un appel désespéré vers l’indépendance.</p> - -<p>Celui qui se croyait mon père, un gros homme sanguin éveillant -l’idée d’un boucher, et mes frères, deux forts garçons de vingt et -de vingt-deux ans, attendaient tranquilles sur leurs sièges. M. de -Bourneval, invité à se présenter, entra et se plaça derrière moi. Il -était serré dans sa redingote, fort pâle, et il mordillait souvent sa -moustache, un peu grise à présent. Il s’attendait sans doute à ce qui -allait se passer.</p> - -<p>Le notaire ferma la porte à double tour et commença la lecture, après -avoir décacheté devant nous l’enveloppe scellée à la cire rouge et dont -il ignorait le contenu.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_162">162</span></p> - -<p>Brusquement mon ami se tut, se leva, puis il alla prendre dans son -secrétaire un vieux papier, le déplia, le baisa longuement, et il -reprit. Voici le testament de ma bien-aimée mère:</p> - -<div class="quote"> - <p>«Je soussignée Anne-Catherine-Geneviève-Mathilde de Croixluce, épouse - légitime de Jean-Léopold-Joseph Gontran de Courcils, saine de corps et - d’esprit, exprime ici mes dernières volontés.</p> - - <p>Je demande pardon à Dieu d’abord, et ensuite à mon cher fils René, - de l’acte que je vais commettre. Je crois mon enfant assez grand de - cœur pour me comprendre et me pardonner. J’ai souffert toute ma vie. - J’ai été épousée par calcul, puis méprisée, méconnue, opprimée, trompée - sans cesse par mon mari.</p> - - <p>Je lui pardonne, mais je ne lui dois rien.</p> - - <p>Mes fils aînés ne m’ont point aimée, ne m’ont point gâtée, m’ont à - peine traitée comme une mère.</p> - - <p>J’ai été pour eux, durant ma vie, ce que je devais être; je ne leur - dois plus rien après ma mort. Les liens du sang n’existent pas sans - l’affection constante, sacrée, de chaque jour. Un fils ingrat est moins - qu’un étranger; c’est <span class="pagenum" id="Page_163">163</span> un coupable, car il n’a pas le droit d’être - indifférent pour sa mère.</p> - - <p>J’ai toujours tremblé devant les hommes, devant leurs lois iniques, - leurs coutumes inhumaines, les préjugés infâmes. Devant Dieu, je ne - crains plus. Morte, je rejette de moi la honteuse hypocrisie; j’ose - dire ma pensée, avouer et signer le secret de mon cœur.</p> - - <p>Donc, je laisse en dépôt toute la partie de ma fortune dont la loi - me permet de disposer à mon amant bien-aimé Pierre-Germer-Simon de - Bourneval, pour revenir ensuite à notre cher fils René.</p> - - <p class="br">(Cette volonté est formulée en outre, d’une façon plus précise, dans un - acte notarié.)</p> - - <p class="br">Et, devant le Juge suprême qui m’entend, je déclare que j’aurais maudit - le ciel et l’existence si je n’avais rencontré l’affection profonde, - dévouée, tendre, inébranlable de mon amant, si je n’avais compris dans - ses bras que le Créateur a fait les êtres pour s’aimer, se soutenir, se - consoler et pleurer ensemble dans les heures d’amertume.</p> - - <p>Mes deux fils aînés ont pour père M. de Courcils, René seul doit la - vie à M. de Bourneval. Je prie le Maître des hommes et de <span class="pagenum" id="Page_164">164</span> leurs - destinées de placer au-dessus des préjugés sociaux le père et le fils, - de les faire s’aimer jusqu’à leur mort et m’aimer encore dans mon - cercueil.</p> - - <p>Tels sont ma dernière pensée et mon dernier désir.</p> - - <p class="rsignature"><span class="smcap">Mathilde de Croixluce.</span>»</p> -</div> - -<p>M. de Courcils s’était levé; il cria: «C’est là le testament d’une -folle!» Alors M. de Bourneval fit un pas et déclara d’une voix forte, -d’une voix tranchante: «Moi, Simon de Bourneval, je déclare que cet -écrit ne renferme que la stricte vérité. Je suis prêt à le soutenir -devant n’importe qui, et à le prouver même par les lettres que j’ai.»</p> - -<p>Alors M. de Courcils marcha vers lui. Je crus qu’ils allaient se -colleter. Ils étaient là, grands tous deux, l’un gros, l’autre maigre, -frémissants. Le mari de ma mère articula en bégayant: «Vous êtes un -misérable!» L’autre prononça du même ton vigoureux et sec: «Nous nous -retrouverons autre part, monsieur. Je vous aurais déjà souffleté -et provoqué depuis longtemps si je n’avais tenu avant tout à la -tranquillité, durant sa vie, de la pauvre femme que vous avez tant fait -souffrir.»</p> - -<p>Puis il se tourna vers moi: «Vous êtes mon <span class="pagenum" id="Page_165">165</span> fils. Voulez-vous me -suivre? Je n’ai pas le droit de vous emmener, mais je le prends, si -vous voulez bien m’accompagner.»</p> - -<p>Je lui serrai la main sans répondre. Et nous sommes sortis ensemble. -J’étais, certes, aux trois quarts fou.</p> - -<p>Deux jours plus tard M. de Bourneval tuait en duel M. de Courcils. Mes -frères, par crainte d’un affreux scandale, se sont tus. Je leur ai cédé -et ils ont accepté la moitié de la fortune laissée par ma mère.</p> - -<p>J’ai pris le nom de mon père véritable, renonçant à celui que la loi me -donnait et qui n’était pas le mien.</p> - -<p>M. de Bourneval est mort depuis cinq ans. Je ne suis point encore -consolé.</p> - -<p class="br">Il se leva, fit quelques pas, et, se plaçant en face de moi: «Eh bien, -je dis que le testament de ma mère est une des choses les plus belles, -les plus loyales, les plus grandes qu’une femme puisse accomplir. -N’est-ce pas votre avis?»</p> - -<p>Je lui tendis les deux mains: «Oui, certainement, mon ami.»</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Le Testament</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du mardi 7 novembre 1882, - sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_13">AUX CHAMPS.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A Octave Mirbeau.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">es</span> deux chaumières étaient côte à côte, au pied d’une colline, proches -d’une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la -terre féconde pour élever tous leurs petits. Chaque ménage en avait -quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait -du matin au soir. Les deux aînés avaient six ans et les deux cadets -quinze mois environ; les mariages, et ensuite les naissances, s’étaient -produits à peu près simultanément dans l’une et l’autre maison.</p> - -<p>Les deux mères distinguaient à peine leurs produits dans le tas; et les -deux pères confondaient tout à fait. Les huit noms dansaient dans leur -tête, se mêlaient sans cesse; et quand <span class="pagenum" id="Page_170">170</span> il fallait en appeler un, -les hommes souvent en criaient trois avant d’arriver au véritable.</p> - -<p>La première des deux demeures, en venant de la station d’eaux de -Rolleport, était occupée par les Tuvache, qui avaient trois filles et -un garçon; l’autre masure abritait les Vallin, qui avaient une fille et -trois garçons.</p> - -<p>Tout cela vivait péniblement de soupe, de pommes de terre et de grand -air. A sept heures, le matin, puis à midi, puis à six heures, le soir, -les ménagères réunissaient leurs mioches pour donner la pâtée, comme -des gardeurs d’oies assemblent leurs bêtes. Les enfants étaient assis, -par rang d’âge devant la table en bois, vernie par cinquante ans -d’usage. Le dernier moutard avait à peine la bouche au niveau de la -planche. On posait devant eux l’assiette creuse pleine de pain molli -dans l’eau où avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois -oignons; et toute la ligne mangeait jusqu’à plus faim. La mère empâtait -elle-même le petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, était -une fête pour tous; et le père, ce jour-là, s’attardait au repas en -répétant: «Je m’y ferais bien tous les jours.»</p> - -<p>Par un après-midi du mois d’août, une légère voiture s’arrêta -brusquement devant <span class="pagenum" id="Page_171">171</span> les deux chaumières, et une jeune femme, qui -conduisait elle-même, dit au monsieur assis à côté d’elle:</p> - -<p>—Oh! regarde, Henri, ce tas d’enfants! Sont-ils jolis, comme ça, à -grouiller dans la poussière!</p> - -<p>L’homme ne répondit rien, accoutumé à ces admirations qui étaient une -douleur et presque un reproche pour lui.</p> - -<p>La jeune femme reprit:</p> - -<p>—Il faut que je les embrasse! Oh! comme je voudrais en avoir un, -celui-là, le tout petit.</p> - -<p>Et, sautant de la voiture, elle courut aux enfants, prit un des deux -derniers, celui des Tuvache, et l’enlevant dans ses bras, elle le baisa -passionnément sur ses joues sales, sur ses cheveux blonds frisés et -pommadés de terre, sur ses menottes qu’il agitait pour se débarrasser -des caresses ennuyeuses.</p> - -<p>Puis elle remonta dans sa voiture et partit au grand trot. Mais elle -revint la semaine suivante, s’assit elle-même par terre, prit le -moutard dans ses bras, le bourra de gâteaux, donna des bonbons à tous -les autres; et joua avec eux comme une gamine, tandis que son mari -attendait patiemment dans sa frêle voiture.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_172">172</span></p> - -<p>Elle revint encore, fit connaissance avec les parents, reparut tous les -jours, les poches pleines de friandises et de sous.</p> - -<p>Elle s’appelait M<sup>me</sup> Henri d’Hubières.</p> - -<p>Un matin, en arrivant, son mari descendit avec elle; et, sans s’arrêter -aux mioches, qui la connaissaient bien maintenant, elle pénétra dans la -demeure des paysans.</p> - -<p>Ils étaient là, en train de fendre du bois pour la soupe; ils se -redressèrent tout surpris, donnèrent des chaises et attendirent. Alors -la jeune femme, d’une voix entrecoupée, tremblante, commença:</p> - -<p>—Mes braves gens, je viens vous trouver parce que je voudrais bien... -je voudrais bien emmener avec moi votre... votre petit garçon...</p> - -<p>Les campagnards, stupéfaits et sans idée, ne répondirent pas.</p> - -<p>Elle reprit haleine et continua.</p> - -<p>—Nous n’avons pas d’enfants; nous sommes seuls, mon mari et moi... -Nous le garderions... Voulez-vous?</p> - -<p>La paysanne commençait à comprendre. Elle demanda:</p> - -<p>—Vous voulez nous prend’e Charlot? Ah ben non, pour sûr.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_173">173</span></p> - -<p>Alors M. d’Hubières intervint:</p> - -<p>—Ma femme s’est mal expliquée. Nous voulons l’adopter, mais il -reviendra vous voir. S’il tourne bien, comme tout porte à le croire, -il sera notre héritier. Si nous avions, par hasard, des enfants, il -partagerait également avec eux. Mais, s’il ne répondait pas à nos -soins, nous lui donnerions, à sa majorité, une somme de vingt mille -francs, qui sera immédiatement déposée en son nom chez un notaire. Et, -comme on a aussi pensé à vous, on vous servira jusqu’à votre mort une -rente de cent francs par mois. Avez-vous bien compris?</p> - -<p>La fermière s’était levée toute furieuse.</p> - -<p>—Vous voulez que j’vous vendions Charlot? Ah! mais non; c’est pas -des choses qu’on d’mande à une mère, ça! Ah! mais non! Ce s’rait une -abomination.</p> - -<p>L’homme ne disait rien, grave et réfléchi; mais il approuvait sa femme -d’un mouvement continu de la tête.</p> - -<p>M<sup>me</sup> d’Hubières, éperdue, se mit à pleurer, et, se tournant vers son -mari, avec une voix pleine de sanglots, une voix d’enfant dont tous les -désirs ordinaires sont satisfaits, elle balbutia:</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_174">174</span></p> - -<p>—Ils ne veulent pas, Henri, ils ne veulent pas!</p> - -<p>Alors, ils firent une dernière tentative.</p> - -<p>—Mais, mes amis, songez à l’avenir de votre enfant, à son bonheur, à...</p> - -<p>La paysanne, exaspérée, lui coupa la parole:</p> - -<p>—C’est tout vu, c’est tout entendu, c’est tout réfléchi... -Allez-vous-en, et pi, que j’vous revoie point par ici. C’est i permis -d’vouloir prendre un éfant comme ça!</p> - -<p>Alors, M<sup>me</sup> d’Hubières, en sortant, s’avisa qu’ils étaient deux tout -petits, et elle demanda, à travers ses larmes, avec une ténacité de -femme volontaire et gâtée, qui ne veut jamais attendre:</p> - -<p>—Mais l’autre petit n’est pas à vous?</p> - -<p>Le père Tuvache répondit:</p> - -<p>—Non, c’est aux voisins; vous pouvez y aller, si vous voulez.</p> - -<p>Et il rentra dans sa maison, où retentissait la voix indignée de sa -femme.</p> - -<p>Les Vallin étaient à table, en train de manger avec lenteur des -tranches de pain qu’ils frottaient parcimonieusement avec un peu de -beurre piqué au couteau, dans une assiette entre eux deux.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_175">175</span></p> - -<p>M. d’Hubières recommença ses propositions, mais avec plus -d’insinuations, de précautions oratoires, d’astuce.</p> - -<p>Les deux ruraux hochaient la tête en signe de refus; mais, quand ils -apprirent qu’ils auraient cent francs par mois, ils se considérèrent, -se consultant de l’œil, très ébranlés.</p> - -<p>Ils gardèrent longtemps le silence, torturés, hésitants. La femme enfin -demanda:</p> - -<p>—Qué qu’t’en dis, l’homme?</p> - -<p>Il prononça d’un ton sentencieux:</p> - -<p>—J’dis qu’c’est point méprisable.</p> - -<p>Alors M<sup>me</sup> d’Hubières, qui tremblait d’angoisse, leur parla de -l’avenir du petit, de son bonheur, et de tout l’argent qu’il pourrait -leur donner plus tard.</p> - -<p>Le paysan demanda:</p> - -<p>—C’te rente de douze cents francs, ce s’ra promis d’vant l’notaire?</p> - -<p>M. d’Hubières répondit:</p> - -<p>—Mais certainement, dès demain.</p> - -<p>La fermière, qui méditait, reprit:</p> - -<p>—Cent francs par mois, c’est point suffisant pour nous priver du -p’tit; ça travaillera dans quéqu’z’ans ct’éfant; i nous faut cent vingt -francs.</p> - -<p>M<sup>me</sup> d’Hubières, trépignant d’impatience, <span class="pagenum" id="Page_176">176</span> les accorda tout de -suite; et, comme elle voulait enlever l’enfant, elle donna cent francs -en cadeau pendant que son mari faisait un écrit. Le maire et un voisin, -appelés aussitôt, servirent de témoins complaisants.</p> - -<p>Et la jeune femme, radieuse, emporta le marmot hurlant, comme on -emporte un bibelot désiré d’un magasin.</p> - -<p>Les Tuvache, sur leur porte, le regardaient partir, muets, sévères, -regrettant peut-être leur refus.</p> - -<p class="br">On n’entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents, -chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire; -et ils étaient fâchés avec leurs voisins parce que la mère Tuvache les -agonisait d’ignominies, répétant sans cesse de porte en porte qu’il -fallait être dénaturé pour vendre son enfant, que c’était une horreur, -une saleté, une corromperie.</p> - -<p>Et parfois elle prenait en ses bras son Charlot avec ostentation, lui -criant, comme s’il eût compris:</p> - -<p>—J’tai pas vendu, mé, j’ t’ai pas vendu, mon p’tiot. J’vends pas m’s -éfants, mé. J’ sieus pas riche, mais vends pas m’s éfants.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_177">177</span></p> - -<p>Et, pendant des années et encore des années, ce fut ainsi chaque jour; -chaque jour des allusions grossières étaient vociférées devant la -porte, de façon à entrer dans la maison voisine. La mère Tuvache avait -fini par se croire supérieure à toute la contrée parce qu’elle n’avait -pas vendu Charlot. Et ceux qui parlaient d’elle disaient:</p> - -<p>—J’sais ben que c’était engageant; c’est égal, elle s’a conduite comme -une bonne mère.</p> - -<p>On la citait; et Charlot, qui prenait dix-huit ans, élevé avec cette -idée qu’on lui répétait sans répit, se jugeait lui-même supérieur à ses -camarades parce qu’on ne l’avait pas vendu.</p> - -<p class="br">Les Vallin vivotaient à leur aise, grâce à la pension. Leur fils aîné -partit au service, le second mourut.</p> - -<p>La fureur inapaisable des Tuvache, restés misérables, venait de là. -Charlot resta seul à peiner avec le vieux père pour nourrir la mère et -deux autres sœurs cadettes qu’il avait.</p> - -<p>Il prenait vingt et un ans, quand, un matin, une brillante voiture -s’arrêta devant les deux chaumières. Un jeune monsieur, avec une <span class="pagenum" id="Page_178">178</span> -chaîne de montre en or, descendit, donnant la main à une vieille dame -en cheveux blancs. La vieille dame lui dit:</p> - -<p>—C’est là, mon enfant, à la seconde maison.</p> - -<p>Et il entra comme chez lui dans la masure des Vallin.</p> - -<p>La vieille mère lavait ses tabliers; le père infirme sommeillait près -de l’âtre. Tous deux levèrent la tête, et le jeune homme dit:</p> - -<p>—Bonjour, papa; bonjour, maman.</p> - -<p>Ils se dressèrent, effarés. La paysanne laissa tomber d’émoi son savon -dans son eau et balbutia:</p> - -<p>—C’est-i té, m’n éfant? C’est-i té, m’n éfant?</p> - -<p>Il la prit dans ses bras et l’embrassa, en répétant:—«Bonjour, maman.» -Tandis que le vieux, tout tremblant, disait, de son ton calme qu’il ne -perdait jamais:—«Te v’là-t-il revenu, Jean?» Comme s’il l’avait vu un -mois auparavant.</p> - -<p>Et, quand ils se furent reconnus, les parents voulurent tout de suite -sortir le fieu dans le pays pour le montrer. On le conduisit chez le -maire, chez l’adjoint, chez le curé, chez l’instituteur.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_179">179</span></p> - -<p>Charlot, debout sur le seuil de sa chaumière, le regardait passer.</p> - -<p>Le soir, au souper, il dit au vieux:</p> - -<p>—Faut-il qu’vous ayez été sots pour laisser prendre le p’tit aux -Vallin.</p> - -<p>Sa mère répondit obstinément:</p> - -<p>—J’ voulions point vendre not’ éfant.</p> - -<p>Le père ne disait rien. Le fils reprit:</p> - -<p>—C’est-il pas malheureux d’être sacrifié comme ça.</p> - -<p>Alors le père Tuvache articula d’un ton coléreux:</p> - -<p>—Vas-tu pas nous r’procher d’ t’avoir gardé.</p> - -<p>Et le jeune homme, brutalement.</p> - -<p>—Oui, j’vous le r’proche, que vous n’êtes que des niants. Des parents -comme vous ça fait l’ malheur des éfants. Qu’ vous mériteriez que j’ -vous quitte.</p> - -<p>La bonne femme pleurait dans son assiette. Elle gémit tout en avalant -des cuillerées de soupe dont elle répandait la moitié:</p> - -<p>—Tuez-vous donc pour élever d’s éfants!</p> - -<p>Alors le gars, rudement:</p> - -<p>—J’aimerais mieux n’être point né que d’être c’ que j’ suis. Quand -j’ai vu l’autre, tantôt, mon sang n’a fait qu’un tour. Je <span class="pagenum" id="Page_180">180</span> m’suis -dit:—v’là c’ que j’ serais maintenant.</p> - -<p>Il se leva.</p> - -<p>—Tenez, j’ sens bien que je ferai mieux de n’pas rester ici, parce que -j’vous le reprocherais du matin au soir, et que j’vous ferais une vie -d’ misère. Ça, voyez-vous, j’ vous l’ pardonnerai jamais!</p> - -<p>Les deux vieux se taisaient, atterrés, larmoyants.</p> - -<p>Il reprit:</p> - -<p>—Non, c’t’ idée-là, ce serait trop dur. J’aime mieux m’en aller -chercher ma vie aut’ part.</p> - -<p>Il ouvrit la porte. Un bruit de voix entra. Les Vallin festoyaient avec -l’enfant revenu.</p> - -<p>Alors Charlot tapa du pied et, se tournant vers ses parents, cria:</p> - -<p>—Manants, va!</p> - -<p>Et il disparut dans la nuit.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Aux champs</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du mardi 31 octobre 1882.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_14">UN COQ CHANTA.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A René Billotte.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">M</span><span class="smcap">me</span> Berthe d’Avancelles avait jusque-là repoussé toutes les -supplications de son admirateur désespéré, le baron Joseph de -Croissard. Pendant l’hiver, à Paris, il l’avait ardemment poursuivie, -et il donnait pour elle maintenant des fêtes et des chasses en son -château normand de Carville.</p> - -<p>Le mari, M. d’Avancelles, ne voyait rien, ne savait rien, comme -toujours. Il vivait, disait-on, séparé de sa femme, pour cause de -faiblesse physique, que madame ne lui pardonnait point. C’était un gros -petit homme, chauve, court de bras, de jambes, de cou, de nez, de tout.</p> - -<p>M<sup>me</sup> d’Avancelles était au contraire une <span class="pagenum" id="Page_184">184</span> grande jeune femme -brune et déterminée, qui riait d’un rire sonore au nez de son maître, -qui l’appelait publiquement «Madame Popote» et regardait d’un certain -air engageant et tendre les larges épaules et l’encolure robuste et les -longues moustaches blondes de son soupirant attitré, le baron Joseph de -Croissard.</p> - -<p>Elle n’avait encore rien accordé cependant. Le baron se ruinait pour -elle. C’étaient sans cesse des fêtes, des chasses, des plaisirs -nouveaux auxquels il invitait la noblesse des châteaux environnants.</p> - -<p>Tout le jour les chiens courants hurlaient par les bois à la suite du -renard et du sanglier, et, chaque soir, d’éblouissants feux d’artifice -allaient mêler aux étoiles leurs panaches de feu, tandis que les -fenêtres illuminées du salon jetaient sur les vastes pelouses des -traînées de lumière où passaient des ombres.</p> - -<p>C’était l’automne, la saison rousse. Les feuilles voltigeaient sur les -gazons comme des volées d’oiseaux. On sentait traîner dans l’air des -odeurs de terre humide, de terre dévêtue, comme on sent une odeur de -chair nue, quand tombe, après le bal, la robe d’une femme.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_185">185</span></p> - -<p>Un soir, dans une fête, au dernier printemps, M<sup>me</sup> d’Avancelles avait -répondu à M. de Croissard qui la harcelait de ses prières: «Si je dois -tomber, mon ami, ce ne sera pas avant la chute des feuilles. J’ai trop -de choses à faire cet été pour avoir le temps.» Il s’était souvenu de -cette parole rieuse et hardie; et, chaque jour, il insistait davantage, -chaque jour il avançait ses approches, il gagnait un pas dans le -cœur de la belle audacieuse qui ne résistait plus, semblait-il, que -pour la forme.</p> - -<p>Une grande chasse allait avoir lieu. Et, la veille, M<sup>me</sup> Berthe avait -dit, en riant, au baron: «Baron, si vous tuez la bête, j’aurai quelque -chose pour vous.»</p> - -<p>Dès l’aurore, il fut debout pour reconnaître où le solitaire s’était -baugé. Il accompagna ses piqueurs, disposa les relais, organisa tout -lui-même pour préparer son triomphe; et, quand les cors sonnèrent le -départ, il apparut dans un étroit vêtement de chasse rouge et or, les -reins serrés, le buste large, l’œil radieux, frais et fort comme -s’il venait de sortir du lit.</p> - -<p>Les chasseurs partirent. Le sanglier débusqué fila, suivi des chiens -hurleurs, à travers <span class="pagenum" id="Page_186">186</span> des broussailles; et les chevaux se mirent -à galoper, emportant par les étroits sentiers des bois les amazones -et les cavaliers, tandis que, sur les chemins amollis, roulaient sans -bruit les voitures qui accompagnaient de loin la chasse.</p> - -<p>M<sup>me</sup> d’Avancelles, par malice, retint le baron près d’elle, -s’attardant, au pas, dans une grande avenue interminablement droite et -longue et sur laquelle quatre rangs de chênes se repliaient comme une -voûte.</p> - -<p>Frémissant d’amour et d’inquiétude, il écoutait d’une oreille le -bavardage moqueur de la jeune femme, et de l’autre il suivait le chant -des cors et la voix des chiens qui s’éloignaient.</p> - -<p>«Vous ne m’aimez donc plus?» disait-elle.</p> - -<p>Il répondait: «Pouvez-vous dire des choses pareilles?»</p> - -<p>Elle reprenait: «La chasse cependant semble vous occuper plus que moi.»</p> - -<p>Il gémissait: «Ne m’avez-vous point donné l’ordre d’abattre moi-même -l’animal?»</p> - -<p>Et elle ajoutait gravement: «Mais j’y compte. Il faut que vous le tuiez -devant moi.»</p> - -<p>Alors il frémissait sur sa selle, piquait son <span class="pagenum" id="Page_187">187</span> cheval qui -bondissait et, perdant patience: «Mais sacristi! madame, cela ne se -pourra pas si nous restons ici.»</p> - -<p>Et elle lui jetait, en riant: «Il faut que cela soit pourtant... ou -alors... tant pis pour vous.»</p> - -<p>Puis elle lui parlait tendrement, posant la main sur son bras, ou -flattant, comme par distraction, la crinière de son cheval.</p> - -<p>Puis ils tournèrent à droite dans un petit chemin couvert, et soudain, -pour éviter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur -lui, si près qu’il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux. -Alors brutalement il l’enlaça, et appuyant sur la tempe ses grandes -moustaches, il la baisa d’un baiser furieux.</p> - -<p>Elle ne remua point d’abord, restant ainsi sous cette caresse emportée; -puis, d’une secousse, elle tourna la tête, et, soit hasard, soit -volonté, ses petites lèvres à elle rencontrèrent ses lèvres à lui, sous -leur cascade de poils blonds.</p> - -<p>Alors, soit confusion, soit remords, elle cingla le flanc de son -cheval, qui partit au grand galop. Ils allèrent ainsi longtemps, sans -échanger même un regard.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_188">188</span></p> - -<p>Le tumulte de la chasse se rapprochait; les fourrés semblaient frémir, -et tout à coup, brisant les branches, couvert de sang, secouant les -chiens qui s’attachaient à lui, le sanglier passa.</p> - -<p>Alors le baron, poussant un rire de triomphe, cria: «Qui m’aime me -suive!» Et il disparut dans les taillis, comme si la forêt l’eût -englouti.</p> - -<p>Quand elle arriva, quelques minutes plus tard, dans une clairière, -il se relevait souillé de boue, la jaquette déchirée, les mains -sanglantes, tandis que la bête étendue portait dans l’épaule le couteau -de chasse enfoncé jusqu’à la garde.</p> - -<p>La curée se fit aux flambeaux par une nuit douce et mélancolique. La -lune jaunissait la flamme rouge des torches qui embrumaient la nuit -de leur fumée résineuse. Les chiens mangeaient les entrailles puantes -du sanglier, et criaient, et se battaient. Et les piqueurs et les -gentilshommes chasseurs, en cercle autour de la curée, sonnaient du cor -à plein souffle. La fanfare s’en allait dans la nuit claire au-dessus -des bois, répétée par les échos perdus des vallées lointaines, -réveillant les cerfs inquiets, les renards glapissants et troublant -<span class="pagenum" id="Page_189">189</span> en leurs ébats les petits lapins gris, au bord des clairières.</p> - -<p>Les oiseaux de nuit voletaient, effarés, au-dessus de la meute affolée -d’ardeur. Et des femmes, attendries par toutes ces choses douces et -violentes, s’appuyant un peu au bras des hommes, s’écartaient déjà dans -les allées, avant que les chiens eussent fini leur repas.</p> - -<p>Tout alanguie par cette journée de fatigue et de tendresse, M<sup>me</sup> -d’Avancelles dit au baron:</p> - -<p>—«Voulez-vous faire un tour de parc, mon ami?»</p> - -<p>Mais lui, sans répondre, tremblant, défaillant, l’entraîna.</p> - -<p>Et, tout de suite, ils s’embrassèrent. Ils allaient au pas, au petit -pas, sous les branches presque dépouillées et qui laissaient filtrer -la lune; et leur amour, leurs désirs, leur besoin d’étreinte étaient -devenus si véhéments qu’ils faillirent choir au pied d’un arbre.</p> - -<p>Les cors ne sonnaient plus. Les chiens épuisés dormaient au -chenil.—«Rentrons», dit la jeune femme. Ils revinrent.</p> - -<p>Puis, lorsqu’ils furent devant le château, elle murmura d’une voix -mourante: «Je suis <span class="pagenum" id="Page_190">190</span> si fatiguée que je vais me coucher, mon ami.» -Et, comme il ouvrait les bras pour la prendre en un dernier baiser, -elle s’enfuit, lui jetant comme adieu: «Non... je vais dormir... Qui -m’aime me suive!»</p> - -<p>Une heure plus tard, alors que tout le château silencieux semblait -mort, le baron sortit à pas de loup de sa chambre et s’en vint gratter -à la porte de son amie. Comme elle ne répondait pas, il essaya -d’ouvrir. Le verrou n’était point poussé.</p> - -<p>Elle rêvait, accoudée à la fenêtre.</p> - -<p>Il se jeta à ses genoux qu’il baisait éperdument à travers la robe de -nuit. Elle ne disait rien, enfonçant ses doigts fins, d’une manière -caressante, dans les cheveux du baron.</p> - -<p>Et soudain, se dégageant comme si elle eût pris une grande résolution, -elle murmura de son air hardi, mais à voix basse: «Je vais revenir. -Attendez-moi.» Et son doigt, tendu dans l’ombre, montrait au fond de la -chambre la tache vague et blanche du lit.</p> - -<p>Alors, à tâtons, éperdu, les mains tremblantes, il se dévêtit bien -vite et s’enfonça dans les draps frais. Il s’étendit délicieusement, -oubliant presque son amie, tant il avait <span class="pagenum" id="Page_191">191</span> plaisir à cette caresse -du linge sur son corps las de mouvement.</p> - -<p>Elle ne revenait point, pourtant; s’amusant sans doute à le faire -languir. Il fermait les yeux dans un bien-être exquis; et il rêvait -doucement dans l’attente délicieuse de la chose tant désirée. Mais -peu à peu ses membres s’engourdirent, sa pensée s’assoupit, devint -incertaine, flottante. La puissante fatigue enfin le terrassa; il -s’endormit.</p> - -<p>Il dormit du lourd sommeil, de l’invincible sommeil des chasseurs -exténués. Il dormit jusqu’à l’aurore.</p> - -<p>Tout à coup, la fenêtre étant restée entr’ouverte, un coq, perché dans -un arbre voisin, chanta. Alors brusquement, surpris par ce cri sonore, -le baron ouvrit les yeux.</p> - -<p>Sentant contre lui un corps de femme, se trouvant en un lit qu’il -ne reconnaissait pas, surpris et ne se souvenant plus de rien, il -balbutia, dans l’effarement du réveil:</p> - -<p>—«Quoi? Où suis-je? Qu’y a-t-il?»</p> - -<p>Alors elle, qui n’avait point dormi, regardant cet homme dépeigné, aux -yeux rouges, à la lèvre épaisse, répondit, du ton hautain dont elle -parlait à son mari:</p> - -<p>—«Ce n’est rien. C’est un coq qui chante. <span class="pagenum" id="Page_192">192</span> Rendormez-vous, -monsieur, cela ne vous regarde pas.»</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Un Coq chanta</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du mercredi 5 juillet 1882, - sous la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_15">UN FILS.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A René Maizeroy.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">I</span><span class="smcap">ls</span> se promenaient, les deux vieux amis, dans le jardin tout fleuri où -le gai Printemps remuait de la vie.</p> - -<p>L’un était Sénateur, et l’autre de l’Académie française, graves tous -deux, pleins de raisonnements très logiques mais solennels, gens de -marque et de réputation.</p> - -<p>Ils parlotèrent d’abord de politique, échangeant des pensées, non -pas sur des Idées, mais sur des hommes: les personnalités, en cette -matière, primant toujours la Raison. Puis ils soulevèrent quelques -souvenirs; puis ils se turent, continuant à marcher côte à côte, tout -amollis par la tiédeur de l’air.</p> - -<p>Une grande corbeille de ravenelles exhalait <span class="pagenum" id="Page_196">196</span> des souffles sucrés et -délicats; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient -leurs odeurs dans la brise, tandis qu’un faux ébénier, vêtu de grappes -jaunes, éparpillait au vent sa fine poussière, une fumée d’or qui -sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des -parfumeurs, sa semence embaumée à travers l’espace.</p> - -<p>Le sénateur s’arrêta, huma le nuage fécondant qui flottait, considéra -l’arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes -s’envolaient. Et il dit: «Quand on songe que ces imperceptibles atomes, -qui sentent bon, vont créer des existences à des centaines de lieues -d’ici, vont faire tressaillir les fibres et les sèves d’arbres femelles -et produire des êtres à racines, naissant d’un germe comme nous, -mortels comme nous, et qui seront remplacés par d’autres êtres de même -essence, comme nous toujours!»</p> - -<p>Puis, planté devant l’ébénier radieux dont les parfums vivifiants se -détachaient à tous les frissons de l’air, M. le sénateur ajouta: «Ah! -mon gaillard, s’il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais -bigrement embarrassé. En voilà un qui les exécute facilement et qui -<span class="pagenum" id="Page_197">197</span> les lâche sans remords, et qui ne s’en inquiète guère.»</p> - -<p>L’académicien ajouta: «Nous en faisons autant, mon ami.»</p> - -<p>Le sénateur reprit: «Oui, je ne le nie pas, nous les lâchons -quelquefois, mais nous le savons au moins, et cela constitue notre -supériorité.»</p> - -<p>Mais l’autre secoua la tête: «Non, ce n’est pas là ce que je veux dire; -voyez-vous, mon cher, il n’est guère d’homme qui ne possède des enfants -ignorés, ces enfants dits <i>de père inconnu</i>, qu’il a faits, comme cet -arbre reproduit, presque inconsciemment.</p> - -<p>S’il fallait établir le compte des femmes que nous avons eues, nous -serions, n’est-ce pas, aussi embarrassés que cet ébénier, que vous -interpelliez, le serait pour numéroter ses descendants.</p> - -<p>De dix-huit à quarante ans enfin, en faisant entrer en ligne les -rencontres passagères, les contacts d’une heure, on peut bien admettre -que nous avons eu des... rapports intimes avec deux ou trois cents -femmes.</p> - -<p>Eh bien, mon ami, dans ce nombre êtes-vous sûr que vous n’en ayez pas -fécondé au moins une, et que vous ne possédiez point <span class="pagenum" id="Page_198">198</span> sur le pavé, -ou au bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honnêtes -gens, c’est-à-dire nous; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu; -ou peut-être, si elle a eu la chance d’être abandonnée par sa mère, -cuisinière en quelque famille.</p> - -<p>Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons -<i>publiques</i> possèdent un ou deux enfants dont elles ignorent le père, -enfants attrapés dans le hasard de leurs étreintes à dix ou vingt -francs. Dans tout métier on fait la part des profits et pertes. Ces -rejetons-là constituent les «pertes» de leur profession. Quels sont -les générateurs?—Vous,—moi,—nous tous, les hommes dits <i>comme il -faut</i>! Ce sont les résultats de nos joyeux dîners d’amis, de nos soirs -de gaieté, de ces heures où notre chair contente nous pousse aux -accouplements d’aventure.</p> - -<p>Les voleurs, les rôdeurs, tous les misérables, enfin, sont nos enfants. -Et cela vaut encore mieux pour nous que si nous étions les leurs, car -ils reproduisent aussi, ces gredins-là!</p> - -<p>Tenez, j’ai, pour ma part, sur la conscience une très vilaine histoire -que je veux vous dire. C’est pour moi un remords incessant, <span class="pagenum" id="Page_199">199</span> plus -que cela, c’est un doute continuel, une inapaisable incertitude qui, -parfois, me torture horriblement.</p> - -<p>A l’âge de vingt-cinq ans j’avais entrepris avec un de mes amis, -aujourd’hui conseiller d’État, un voyage en Bretagne, à pied.</p> - -<p class="br">Après quinze ou vingt jours de marche forcenée, après avoir visité les -Côtes-du-Nord et une partie du Finistère, nous arrivions à Douarnenez; -de là, en une étape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie -des Trépassés, et on coucha dans un village quelconque dont le nom -finissait en <i>of</i>; mais, le matin venu, une fatigue étrange retint -au lit mon camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se -composait simplement de deux bottes de paille.</p> - -<p>Impossible d’être malade en ce lieu. Je le forçai donc à se lever, et -nous parvînmes à Audierne vers quatre ou cinq heures du soir.</p> - -<p>Le lendemain, il allait un peu mieux; on repartit; mais, en route, il -fut pris de malaises intolérables, et c’est à grand’peine que nous -pûmes atteindre Pont-Labbé.</p> - -<p>Là, au moins, nous avions une auberge. Mon ami se coucha, et le -médecin, qu’on fit <span class="pagenum" id="Page_200">200</span> venir de Quimper, constata une forte fièvre, -sans en déterminer la nature.</p> - -<p>Connaissez-vous Pont-Labbé?—Non.—Eh bien, c’est la ville la plus -bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va de la pointe du Raz -au Morbihan, de cette contrée qui contient l’essence des mœurs, des -légendes, des coutumes bretonnes. Encore aujourd’hui, ce coin de pays -n’a presque pas changé. Je dis: <i>encore aujourd’hui</i>, car j’y retourne -à présent tous les ans, hélas!</p> - -<p>Un vieux château baigne le pied de ses tours dans un grand étang -triste, triste, avec des vols d’oiseaux sauvages. Une rivière sort -de là que les caboteurs peuvent remonter jusqu’à la ville. Et dans -les rues étroites aux maisons antiques, les hommes portent le grand -chapeau, le gilet brodé et les quatre vestes superposées: la première, -grande comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière -s’arrêtant juste au-dessus du fond de culotte.</p> - -<p>Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un -gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas -deviner leur gorge puissante et martyrisée; et elles sont coiffées -d’une étrange façon: sur <span class="pagenum" id="Page_201">201</span> les tempes, deux plaques brodées en -couleur encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe -derrière la tête, puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un -singulier bonnet, tissu souvent d’or ou d’argent.</p> - -<p>La servante de notre auberge avait dix-huit ans au plus, des yeux tout -bleus, d’un bleu pâle que perçaient les deux petits points noirs de la -pupille; et ses dents courtes, serrées, qu’elle montrait sans cesse en -riant, semblaient faites pour broyer du granit.</p> - -<p>Elle ne savait pas un mot de français, ne parlant que le breton, comme -la plupart de ses compatriotes.</p> - -<p>Or, mon ami n’allait guère mieux, et, bien qu’aucune maladie ne se -déclarât, le médecin lui défendait de partir encore, ordonnant un repos -complet. Je passais donc les journées près de lui, et sans cesse la -petite bonne entrait, apportant soit mon dîner, soit de la tisane.</p> - -<p>Je la lutinais un peu, ce qui semblait l’amuser, mais nous ne causions -pas, naturellement, puisque nous ne nous comprenions point.</p> - -<p>Or, une nuit, comme j’étais resté fort tard <span class="pagenum" id="Page_202">202</span> auprès du malade, je -croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la -sienne. C’était juste en face de ma porte ouverte; alors, brusquement, -sans réfléchir à ce que je faisais, plutôt par plaisanterie -qu’autrement, je la saisis à pleine taille, et, avant qu’elle fût -revenue de sa stupeur, je l’avais jetée et enfermée chez moi. Elle me -regardait, effarée, affolée, épouvantée, n’osant pas crier de peur -d’un scandale, d’être chassée sans doute par ses maîtres d’abord, et -peut-être par son père ensuite.</p> - -<p>J’avais fait cela en riant; mais, dès qu’elle fut chez moi, le désir -de la posséder m’envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une -lutte corps à corps, à la façon des athlètes, avec les bras tendus, -crispés, tordus, la respiration essoufflée, la peau mouillée de sueur. -Oh! elle se débattit vaillamment; et parfois nous heurtions un meuble, -une cloison, une chaise; alors, toujours enlacés, nous restions -immobiles plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n’eût éveillé -quelqu’un; puis nous recommencions notre acharnée bataille, moi -l’attaquant, elle résistant.</p> - -<p>Épuisée enfin, elle tomba; et je la pris brutalement, par terre, sur le -pavé.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_203">203</span></p> - -<p>Sitôt relevée, elle courut à la porte, tira les verrous et s’enfuit.</p> - -<p>Je la rencontrai à peine les jours suivants. Elle ne me laissait point -l’approcher. Puis, comme mon camarade était guéri et que nous devions -reprendre notre voyage, je la vis entrer, la veille de mon départ, -à minuit, nu-pieds, en chemise, dans ma chambre où je venais de me -retirer.</p> - -<p>Elle se jeta dans mes bras, m’étreignit passionnément, puis, jusqu’au -jour, m’embrassa, me caressa, pleurant, sanglotant, me donnant enfin -toutes les assurances de tendresse et de désespoir qu’une femme nous -peut donner quand elle ne sait pas un mot de notre langue.</p> - -<p>Huit jours après, j’avais oublié cette aventure, commune et fréquente -quand on voyage, les servantes d’auberge étant généralement destinées à -distraire ainsi les voyageurs.</p> - -<p>Et je fus trente ans sans y songer et sans revenir à Pont-Labbé.</p> - -<p>Or, en 1876, j’y retournai par hasard au cours d’une excursion en -Bretagne, entreprise pour documenter un livre et pour me bien pénétrer -des paysages.</p> - -<p>Rien ne me sembla changé. Le château mouillait toujours ses murs -grisâtres dans <span class="pagenum" id="Page_204">204</span> l’étang, à l’entrée de la petite ville; et -l’auberge était la même quoique réparée, remise à neuf, avec un air -plus moderne. En entrant, je fus reçu par deux jeunes Bretonnes de -dix-huit ans, fraîches et gentilles, encuirassées dans leur étroit -gilet de drap, casquées d’argent avec les grandes plaques brodées sur -les oreilles.</p> - -<p>Il était environ six heures du soir. Je me mis à table pour dîner -et, comme le patron s’empressait lui-même à me servir, la fatalité -sans doute me fit dire: «Avez-vous connu les anciens maîtres de -cette maison? J’ai passé ici une dizaine de jours il y a trente ans -maintenant. Je vous parle de loin.»</p> - -<p>Il répondit: «C’étaient mes parents, monsieur.»</p> - -<p>Alors je lui racontai en quelle occasion je m’étais arrêté, comment -j’avais été retenu par l’indisposition d’un camarade. Il ne me laissa -pas achever.</p> - -<p>—«Oh! je me rappelle parfaitement. J’avais alors quinze ou seize ans. -Vous couchiez dans la chambre du fond et votre ami dans celle dont j’ai -fait la mienne, sur la rue.»</p> - -<p>C’est alors seulement que le souvenir très <span class="pagenum" id="Page_205">205</span> vif de la petite bonne -me revint. Je demandai:—«Vous rappelez-vous une gentille petite -servante qu’avait alors votre père, et qui possédait, si ma mémoire ne -me trompe, de jolis yeux bleus et des dents fraîches?»</p> - -<p>Il reprit:—«Oui, monsieur; elle est morte en couches quelque temps -après.»</p> - -<p>Et, tendant la main vers la cour où un homme maigre et boiteux remuait -du fumier, il ajouta:—«Voilà son fils.»</p> - -<p>Je me mis à rire.—«Il n’est pas beau et ne ressemble guère à sa mère. -Il tient du père sans doute.»</p> - -<p>L’aubergiste reprit:—«Ça se peut bien; mais on n’a jamais su à qui -c’était. Elle est morte sans le dire et personne ici ne lui connaissait -de galant. Ç’a été un fameux étonnement quand on a appris qu’elle était -enceinte. Personne ne voulait le croire.»</p> - -<p>J’eus une sorte de frisson désagréable, un de ces effleurements -pénibles qui nous touchent le cœur, comme l’approche d’un lourd -chagrin. Et je regardai l’homme dans la cour. Il venait maintenant de -puiser de l’eau pour les chevaux et portait ses deux seaux en boitant, -avec un effort douloureux de la jambe plus courte. Il était déguenillé, -hideusement <span class="pagenum" id="Page_206">206</span> sale, avec de longs cheveux jaunes tellement mêlés -qu’ils lui tombaient comme des cordes sur les joues.</p> - -<p>L’aubergiste ajouta:—«Il ne vaut pas grand’chose, ç’a été gardé par -charité dans la maison. Peut-être qu’il aurait mieux tourné si on -l’avait élevé comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur? -Pas de père, pas de mère, pas d’argent! Mes parents ont eu pitié de -l’enfant, mais ce n’était pas à eux, vous comprenez.»</p> - -<p>Je ne dis rien.</p> - -<p>Et je couchai dans mon ancienne chambre; et toute la nuit je pensai -à cet affreux valet d’écurie en me répétant:—«Si c’était mon -fils, pourtant? Aurais-je donc pu tuer cette fille et procréer cet -être?»—C’était possible, enfin!</p> - -<p>Je résolus de parler à cet homme et de connaître exactement la date de -sa naissance. Une différence de deux mois devait m’arracher mes doutes.</p> - -<p>Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le français -non plus. Il avait l’air de ne rien comprendre d’ailleurs, ignorant -absolument son âge qu’une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se -tenait d’un air idiot <span class="pagenum" id="Page_207">207</span> devant moi, roulant son chapeau dans ses -pattes noueuses et dégoûtantes, riant stupidement, avec quelque chose -du rire ancien de la mère dans le coin des lèvres et dans le coin des -yeux.</p> - -<p>Mais le patron survenant alla chercher l’acte de naissance du -misérable. Il était entré dans la vie huit mois et vingt-six jours -après mon passage à Pont-Labbé, car je me rappelais parfaitement être -arrivé à Lorient le 15 août. L’acte portait la mention: «Père inconnu». -La mère s’était appelée Jeanne Kerradec.</p> - -<p>Alors mon cœur se mit à battre à coups pressés. Je ne pouvais -plus parler tant je me sentais suffoqué; et je regardais cette brute -dont les grands cheveux jaunes semblaient un fumier plus sordide que -celui des bêtes; et le gueux, gêné par mon regard, cessait de rire, -détournait la tête, cherchait à s’en aller.</p> - -<p>Tout le jour j’errai le long de la petite rivière, en réfléchissant -douloureusement. Mais à quoi bon réfléchir? Rien ne pouvait me fixer. -Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes -ou mauvaises pour ou contre mes chances de paternité, m’énervant en -des suppositions inextricables, pour revenir sans cesse à la même <span class="pagenum" id="Page_208">208</span> -horrible incertitude, puis à la conviction plus atroce encore que cet -homme était mon fils.</p> - -<p>Je ne pus dîner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans -parvenir à dormir; puis le sommeil vint, un sommeil hanté de visions -insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m’appelait -«papa»; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et, -j’avais beau me sauver, il me suivait toujours, et au lieu d’aboyer il -parlait, m’injuriait; puis il comparaissait devant mes collègues de -l’Académie réunis pour décider si j’étais bien son père; et l’un d’eux -s’écriait: «C’est indubitable! Regardez donc comme il lui ressemble.» -Et en effet je m’apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me -réveillai avec cette idée plantée dans le crâne et avec le désir fou -de revoir l’homme pour décider si, oui ou non, nous avions des traits -communs.</p> - -<p>Je le joignis comme il allait à la messe (c’était un dimanche) et je -lui donnai cent sous en le dévisageant anxieusement. Il se remit à -rire d’une ignoble façon, prit l’argent, puis, gêné de nouveau par -mon œil, il s’enfuit après avoir bredouillé un mot à peu près -inarticulé, qui voulait dire «merci», sans doute.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_209">209</span></p> - -<p>La journée se passa pour moi dans les mêmes angoisses que la veille. -Vers le soir je fis venir l’hôtelier, et avec beaucoup de précautions, -d’habiletés, de finesses, je lui dis que je m’intéressais à ce pauvre -être si abandonné de tous et privé de tout, et que je voulais faire -quelque chose pour lui.</p> - -<p>Mais l’homme répliqua: «Oh! n’y songez pas, monsieur, il ne vaut rien, -vous n’en aurez que du désagrément. Moi, je l’emploie à vider l’écurie, -et c’est tout ce qu’il peut faire. Pour ça je le nourris et il couche -avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille -culotte, donnez-la lui, mais elle sera en pièces dans huit jours.»</p> - -<p>Je n’insistai pas, me réservant d’aviser.</p> - -<p>Le gueux rentra le soir horriblement ivre, faillit mettre le feu à la -maison, assomma un cheval à coups de pioche, et, en fin de compte, -s’endormit dans la boue sous la pluie, grâce à mes largesses.</p> - -<p>On me pria le lendemain de ne plus lui donner d’argent. L’eau-de-vie le -rendait furieux, et, dès qu’il avait deux sous en poche, il les buvait. -L’aubergiste ajouta: «Lui donner de l’argent c’est vouloir sa mort.» -Cet homme n’en avait jamais eu, absolument jamais, sauf <span class="pagenum" id="Page_210">210</span> quelques -centimes jetés par les voyageurs, et il ne connaissait pas d’autre -destination à ce métal que le cabaret.</p> - -<p>Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je -semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute, -mon fils! mon fils! en tâchant de découvrir s’il avait quelque chose de -moi. A force de chercher je crus reconnaître des lignes semblables dans -le front et à la naissance du nez, et je fus bientôt convaincu d’une -ressemblance que dissimulaient l’habillement différent et la crinière -hideuse de l’homme.</p> - -<p>Mais je ne pouvais demeurer plus longtemps sans devenir suspect, et je -partis, le cœur broyé, après avoir laissé à l’aubergiste quelque -argent pour adoucir l’existence de son valet.</p> - -<p>Or, depuis six ans, je vis avec cette pensée, cette horrible -incertitude, ce doute abominable. Et, chaque année, une force -invincible me ramène à Pont-Labbé. Chaque année je me condamne à ce -supplice de voir cette brute patauger dans son fumier, de m’imaginer -qu’il me ressemble, de chercher, toujours en vain, à lui être -secourable. Et chaque <span class="pagenum" id="Page_211">211</span> année je reviens ici, plus indécis, plus -torturé, plus anxieux.</p> - -<p>J’ai essayé de le faire instruire. Il est idiot sans ressources.</p> - -<p>J’ai essayé de lui rendre la vie moins pénible. Il est irrémédiablement -ivrogne et emploie à boire tout l’argent qu’on lui donne; et il sait -fort bien vendre ses habits neufs pour se procurer de l’eau-de-vie.</p> - -<p>J’ai essayé d’apitoyer sur lui son patron pour qu’il le ménageât, -en offrant toujours de l’argent. L’aubergiste, étonné à la fin, m’a -répondu fort sagement: «Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne -servira qu’à le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitôt -qu’il a du temps ou du bien-être, il devient malfaisant. Si vous voulez -faire du bien, ça ne manque pas, allez, les enfants abandonnés, mais -choisissez-en un qui réponde à votre peine.»</p> - -<p>Que dire à cela?</p> - -<p>Et si je laissais percer un soupçon des doutes qui me torturent, ce -crétin, certes, deviendrait malin pour m’exploiter, me compromettre, me -perdre. Il me crierait «papa», comme dans mon rêve.</p> - -<p>Et je me dis que j’ai tué la mère et perdu <span class="pagenum" id="Page_212">212</span> cet être atrophié, -larve d’écurie, éclose et poussée dans le fumier, cet homme qui, élevé -comme d’autres, aurait été pareil aux autres.</p> - -<p>Et vous ne vous figurez pas la sensation étrange, confuse et -intolérable que j’éprouve en face de lui, en songeant que cela est -sorti de moi, qu’il tient à moi par ce lien intime qui lie le fils au -père, que grâce aux terribles lois de l’hérédité, il est moi par mille -choses, par son sang et par sa chair, et qu’il a jusqu’aux mêmes germes -de maladies, aux mêmes ferments de passions.</p> - -<p>Et j’ai sans cesse un inapaisable et douloureux besoin de le voir; et -sa vue me fait horriblement souffrir; et de ma fenêtre, là-bas, je le -regarde pendant des heures remuer et charrier les ordures des bêtes, en -me répétant: «C’est mon fils.»</p> - -<p>Et je sens, parfois, d’intolérables envies de l’embrasser. Je n’ai même -jamais touché sa main sordide.</p> - -<p>L’académicien se tut. Et son compagnon, l’homme politique, murmura: -«Oui vraiment, nous devrions bien nous occuper un peu plus des enfants -qui n’ont pas de père.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_213">213</span></p> - -<p>Et un souffle de vent traversant, le grand arbre jaune secoua ses -grappes, enveloppa d’une nuée odorante et fine les deux vieillards qui -la respirèrent à longs traits.</p> - -<p>Et le sénateur ajouta: «C’est bon vraiment d’avoir vingt-cinq ans, et -même de faire des enfants comme ça.»</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Un Fils</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du mercredi 19 avril 1882, sous - le titre de <i>Père inconnu</i> et signé: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> - - <p>La première version n’a pas tout le développement de la seconde. - Quelques paragraphes sont écourtés.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_16">SAINT-ANTOINE.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A X. Charmes.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">O</span><span class="smcap">n</span> l’appelait Saint-Antoine, parce qu’il se nommait Antoine, et aussi -peut-être parce qu’il était bon vivant, joyeux, farceur, puissant -mangeur et fort buveur, et vigoureux trousseur de servantes, bien qu’il -eût plus de soixante ans.</p> - -<p>C’était un grand paysan du pays de Caux, haut en couleur, gros de -poitrine et de ventre, et perché sur de longues jambes qui semblaient -trop maigres pour l’ampleur du corps.</p> - -<p>Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme -qu’il dirigeait en madré compère, soigneux de ses intérêts, entendu -dans les affaires et dans l’élevage du bétail, et dans la culture -de ses terres. Ses <span class="pagenum" id="Page_218">218</span> deux fils et ses trois filles, mariés avec -avantage, vivaient aux environs, et venaient, une fois par mois, dîner -avec le père. Sa vigueur était célèbre dans tout le pays d’alentour; on -disait en manière de proverbe: «Il est fort comme Saint-Antoine.»</p> - -<p>Lorsque arriva l’invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret, -promettait de manger une armée, car il était hâbleur comme un vrai -Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de -bois, qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres, et -il criait, la face rouge et l’œil sournois, dans une fausse colère -de bon vivant: «Faudra que j’en mange, nom de Dieu!» Il comptait bien -que les Prussiens ne viendraient pas jusqu’à Tanneville; mais lorsqu’il -apprit qu’ils étaient à Rautôt, il ne sortit plus de sa maison, et -il guettait sans cesse la route par la petite fenêtre de sa cuisine, -s’attendant à tout moment à voir passer des baïonnettes.</p> - -<p>Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte -s’ouvrit, et le maire de la commune, maître Chicot, parut suivi d’un -soldat coiffé d’un casque noir à pointe de cuivre. Saint-Antoine se -dressa <span class="pagenum" id="Page_219">219</span> d’un bond; et tout son monde le regardait, s’attendant à -le voir écharper le Prussien; mais il se contenta de serrer la main du -maire qui lui dit:—«En v’la un pour toi, Saint-Antoine. Ils sont venus -c’te nuit. Fait pas de bêtise surtout, vu qu’ils parlent de fusiller -et de brûler tout si seulement il arrive la moindre chose. Te v’là -prévenu. Donne-li à manger, il a l’air d’un bon gars. Bonsoir, je vas -chez l’s’autres. Y en a pour tout le monde.» Et il sortit.</p> - -<p>Le père Antoine, devenu pâle, regarda son Prussien. C’était un gros -garçon à la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond, -barbu jusqu’aux pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le -Normand malin le pénétra tout de suite, et, rassuré, lui fit signe de -s’asseoir. Puis il lui demanda: «Voulez-vous de la soupe?» L’étranger -ne comprit pas. Antoine alors eut un coup d’audace, et lui poussant -sous le nez une assiette pleine:—«Tiens, avale ça, gros cochon.»</p> - -<p>Le soldat répondit: «Ya» et se mit à manger goulûment pendant que le -fermier triomphant, sentant sa réputation reconquise, clignait de -l’œil à ses serviteurs qui grimaçaient <span class="pagenum" id="Page_220">220</span> étrangement, ayant en -même temps grand’peur et envie de rire.</p> - -<p>Quand le Prussien eut englouti son assiettée, Saint-Antoine lui en -servit une autre qu’il fit disparaître également; mais il recula devant -la troisième, que le fermier voulait lui faire manger de force, en -répétant: «Allons fous-toi ça dans le ventre. T’engraisseras ou tu -diras pourquoi, va, mon cochon!»</p> - -<p>Et le soldat, comprenant seulement qu’on voulait le faire manger tout -son saoul, riait d’un air content, en faisant signe qu’il était plein.</p> - -<p>Alors Saint-Antoine devenu tout à fait familier lui tapa sur le ventre -en criant:—«Y en a-t-il dans la bedaine à mon cochon!» Mais soudain -il se tordit, rouge à tomber d’une attaque, ne pouvant plus parler. -Une idée lui était venue qui le faisait étouffer de rire: «C’est ça, -c’est ça, saint Antoine et son cochon. V’là mon cochon.» Et les trois -serviteurs éclatèrent à leur tour.</p> - -<p>Le vieux était si content qu’il fit apporter l’eau-de-vie, la bonne, -le fil en dix, et qu’il en régala tout le monde. On trinqua avec le -Prussien, qui claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu’il -trouvait ça fameux. <span class="pagenum" id="Page_221">221</span> Et Saint-Antoine lui criait dans le nez: -«Hein? En v’là d’la fine. T’en bois pas comme ça chez toi, mon cochon.»</p> - -<p class="br">Dès lors, le père Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait -trouvé là son affaire, c’était sa vengeance à lui, sa vengeance de gros -malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait à se tordre derrière -le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans -la plaisanterie il n’avait pas son pareil. Il n’y avait que lui pour -inventer des choses comme ça. Cré coquin, va!</p> - -<p>Il s’en allait chez les voisins, tous les jours après midi, bras -dessus bras dessous avec son Allemand qu’il présentait d’un air gai en -lui tapant sur l’épaule:—«Tenez, v’là mon cochon, r’gardez-moi s’il -engraisse c’t’animal-là.»</p> - -<p>Et les paysans s’épanouissaient.—Est-il donc rigolo, ce bougre -d’Antoine!</p> - -<p>—J’te l’vends, Césaire, trois pistoles.</p> - -<p>—Je l’prends, Antoine, et j’t’invite à manger du boudin.</p> - -<p>—Mé, c’que j’veux, c’est d’ses pieds.</p> - -<p>—Tâte li l’ventre, tu verras qu’il n’a que d’la graisse.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_222">222</span></p> - -<p>Et tout le monde clignait de l’œil sans rire trop haut cependant, de -peur que le Prussien devinât à la fin qu’on se moquait de lui. Antoine -seul, s’enhardissant tous les jours, lui pinçait les cuisses en criant: -«Rien qu’du gras»; lui tapait sur le derrière en hurlant: «Tout ça d’la -couenne»; l’enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter -une enclume en déclarant: «Il pèse six cents, et pas de déchet.»</p> - -<p>Et il avait pris l’habitude de faire offrir à manger à son cochon -partout où il entrait avec lui. C’était là le grand plaisir, le grand -divertissement de tous les jours:—«Donnez-li de c’que vous voudrez, il -avale tout.» Et on offrait à l’homme du pain et du beurre, des pommes -de terre, du fricot froid, de l’andouille qui faisait dire:—«De la -vôtre, et du choix.»</p> - -<p>Le soldat, stupide et doux, mangeait par politesse, enchanté de ces -attentions, se rendait malade pour ne pas refuser; et il engraissait -vraiment, serré maintenant dans son uniforme, ce qui ravissait -Saint-Antoine et lui faisait répéter:—«Tu sais, mon cochon, faudra te -faire faire une autre cage.»</p> - -<p>Ils étaient devenus, d’ailleurs, les meilleurs <span class="pagenum" id="Page_223">223</span> amis du monde; et, -quand le vieux allait à ses affaires dans les environs, le Prussien -l’accompagnait de lui-même pour le seul plaisir d’être avec lui.</p> - -<p>Le temps était rigoureux; il gelait dur; le terrible hiver de 1870 -semblait jeter ensemble tous les fléaux sur la France.</p> - -<p>Le père Antoine, qui préparait les choses de loin et profitait des -occasions, prévoyant qu’il manquerait de fumier pour les travaux du -printemps, acheta celui d’un voisin qui se trouvait dans la gêne; et -il fut convenu qu’il irait chaque soir avec son tombereau chercher une -charge d’engrais.</p> - -<p>Chaque jour donc il se mettait en route à l’approche de la nuit et se -rendait à la ferme des Haules, distante d’une demi-lieue, toujours -accompagné de son cochon. Et chaque jour c’était une fête de nourrir -l’animal. Tout le pays accourait là comme on va, le dimanche, à la -grand’messe.</p> - -<p>Le soldat, cependant, commençait à se méfier; et quand on riait trop -fort il roulait des yeux inquiets qui, parfois, s’allumaient d’une -flamme de colère.</p> - -<p>Or, un soir, quand il eut mangé à sa contenance, il refusa d’avaler un -morceau de <span class="pagenum" id="Page_224">224</span> plus; et il essaya de se lever pour s’en aller. Mais -Saint-Antoine l’arrêta d’un tour de poignet, et lui posant ses deux -mains puissantes sur les épaules il le rassit si durement que la chaise -s’écrasa sous l’homme.</p> - -<p>Une gaieté de tempête éclata; et Antoine, radieux, ramassant son -cochon, fit semblant de le panser pour le guérir; puis il déclara: -«Puisque tu n’veux pas manger, tu vas boire, nom de Dieu!» Et on alla -chercher de l’eau-de-vie au cabaret.</p> - -<p>Le soldat roulait des yeux méchants: mais il but néanmoins; il but tant -qu’on voulut; et Saint-Antoine lui tenait la tête, à la grande joie des -assistants.</p> - -<p>Le Normand, rouge comme une tomate, le regard en feu, emplissait les -verres, trinquait en gueulant «à la tienne!» Et le Prussien, sans -prononcer un mot, entonnait coup sur coup des lampées de cognac.</p> - -<p>C’était une lutte, une bataille, une revanche! A qui boirait le plus, -nom d’un nom! Ils n’en pouvaient ni l’un ni l’autre quand le litre fut -séché. Mais aucun des deux n’était vaincu. Ils s’en allaient manche à -manche, voilà tout. Faudrait recommencer le lendemain!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_225">225</span></p> - -<p>Ils sortirent en titubant et se mirent en route, à côté du tombereau de -fumier que traînaient lentement les deux chevaux.</p> - -<p>La neige commençait à tomber, et la nuit sans lune s’éclairait -tristement de cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les -deux hommes, augmentant leur ivresse, et Saint-Antoine, mécontent de -n’avoir pas triomphé, s’amusait à pousser de l’épaule son cochon pour -le faire culbuter dans le fossé. L’autre évitait les attaques par des -retraites; et, chaque fois, il prononçait quelques mots allemands -sur un ton irrité qui faisait rire aux éclats le paysan. A la fin, -le Prussien se fâcha; et juste au moment où Antoine lui lançait une -nouvelle bourrade, il répondit par un coup de poing terrible qui fit -chanceler le colosse.</p> - -<p>Alors, enflammé d’eau-de-vie, le vieux saisit l’homme à bras le corps, -le secoua quelques secondes comme il eût fait d’un petit enfant, et -il le lança à toute volée de l’autre côté du chemin. Puis, content de -cette exécution, il croisa ses bras pour rire de nouveau.</p> - -<p>Mais le soldat se releva vivement, nu-tête, son casque ayant roulé, et, -dégainant son sabre, il se précipita sur le père Antoine.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_226">226</span></p> - -<p>Quand il vit cela, le paysan saisit son fouet par le milieu, son grand -fouet de houx, droit, fort et souple comme un nerf de bœuf.</p> - -<p>Le Prussien arriva, le front baissé, l’arme en avant, sûr de tuer. Mais -le vieux, attrapant à pleine main la lame dont la pointe allait lui -crever le ventre, l’écarta, et il frappa d’un coup sec sur la tempe, -avec la poignée du fouet, son ennemi qui s’abattit à ses pieds.</p> - -<p>Puis il regarda, effaré, stupide d’étonnement, le corps d’abord secoué -de spasmes, puis immobile sur le ventre. Il se pencha, le retourna, -le considéra quelque temps. L’homme avait les yeux clos; et un filet -de sang coulait d’une fente au coin du front. Malgré la nuit, le père -Antoine distinguait la tache brune de ce sang sur la neige.</p> - -<p>Il restait là, perdant la tête, tandis que son tombereau s’en allait -toujours, au pas tranquille des chevaux.</p> - -<p>Qu’allait-il faire? Il serait fusillé! On brûlerait sa ferme, on -ruinerait le pays! Que faire? que faire? Comment cacher le corps, -cacher la mort, tromper les Prussiens? Il entendit des voix au loin, -dans le grand silence des neiges. Alors, il s’affola, et, ramassant le -casque, il recoiffa sa victime, puis, l’empoignant <span class="pagenum" id="Page_227">227</span> par les reins, -il l’enleva, courut, rattrapa son attelage et lança le corps sur le -fumier. Une fois chez lui, il aviserait.</p> - -<p>Il allait à petits pas, se creusant la cervelle, ne trouvant rien. Il -se voyait, il se sentait perdu. Il rentra dans sa cour. Une lumière -brillait à une lucarne, sa servante ne dormait pas encore; alors il -fit vivement reculer sa voiture jusqu’au bord du trou à l’engrais. Il -songeait qu’en renversant la charge, le corps posé dessus tomberait -dessous dans la fosse; et il fit basculer le tombereau.</p> - -<p>Comme il l’avait prévu, l’homme fut enseveli sous le fumier. Antoine -aplanit le tas avec sa fourche, puis la planta dans la terre à côté. -Il appela son valet, ordonna de mettre les chevaux à l’écurie; et il -rentra dans sa chambre.</p> - -<p>Il se coucha, réfléchissant toujours à ce qu’il allait faire, mais -aucune idée ne l’illuminait, son épouvante allait croissant dans -l’immobilité du lit. On le fusillerait! Il suait de peur; ses dents -claquaient; il se releva, grelottant, ne pouvant plus tenir dans ses -draps.</p> - -<p>Alors il descendit à la cuisine, prit la bouteille de fine dans le -buffet, et remonta. Il but <span class="pagenum" id="Page_228">228</span> deux grands verres de suite jetant une -ivresse nouvelle par-dessus l’ancienne, sans calmer l’angoisse de son -âme. Il avait fait là un joli coup, nom de Dieu d’imbécile!</p> - -<p>Il marchait maintenant de long en large, cherchant des ruses, des -explications et des malices; et, de temps en temps, il se rinçait la -bouche avec une gorgée de fil en dix pour se mettre du cœur au -ventre.</p> - -<p>Et il ne trouvait rien, mais rien.</p> - -<p>Vers minuit, son chien de garde, une sorte de demi-loup qu’il appelait -«Dévorant», se mit à hurler à la mort. Le père Antoine frémit jusque -dans les moelles; et, chaque fois que la bête reprenait son gémissement -lugubre et long, un frisson de peur courait sur la peau du vieux.</p> - -<p>Il s’était abattu sur une chaise, les jambes cassées, hébété, n’en -pouvant plus, attendant avec anxiété que «Dévorant» recommençât sa -plainte, et secoué par tous les sursauts dont la terreur fait vibrer -nos nerfs.</p> - -<p>L’horloge d’en bas sonna cinq heures. Le chien ne se taisait pas. Le -paysan devenait fou. Il se leva pour aller déchaîner la bête, pour ne -plus l’entendre. Il descendit, ouvrit la porte, s’avança dans la nuit.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_229">229</span></p> - -<p>La neige tombait toujours. Tout était blanc. Les bâtiments de la ferme -faisaient de grandes taches noires. L’homme s’approcha de la niche. Le -chien tirait sur sa chaîne. Il le lâcha. Alors «Dévorant» fit un bond, -puis s’arrêta net, le poil hérissé, les pattes tendues, les crocs au -vent, le nez tourné vers le fumier.</p> - -<p>Saint-Antoine, tremblant de la tête aux pieds, balbutia:—«Qué qu’t’as -donc, sale rosse?» et il avança de quelques pas, fouillant de l’œil -l’ombre indécise, l’ombre terne de la cour.</p> - -<p>Alors, il vit une forme, une forme d’homme assis sur son fumier!</p> - -<p>Il regardait cela perclus d’horreur et haletant. Mais, soudain, il -aperçut auprès de lui le manche de sa fourche piquée dans la terre; il -l’arracha du sol; et, dans un de ces transports de peur qui rendent -téméraires les plus lâches, il se rua en avant, pour voir.</p> - -<p>C’était lui, son Prussien, sorti fangeux de sa couche d’ordure qui -l’avait réchauffé, ranimé. Il s’était assis machinalement, et il -restait là, sous la neige qui le poudrait, souillé de saletés et de -sang, encore hébété par l’ivresse, étourdi par le coup, épuisé par sa -blessure.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_230">230</span></p> - -<p>Il aperçut Antoine, et, trop abruti pour rien comprendre, il fit un -mouvement afin de se lever. Mais le vieux, dès qu’il l’eut reconnu, -écuma ainsi qu’une bête enragée.</p> - -<p>Il bredouillait:—«Ah! cochon! cochon! t’es pas mort! Tu vas me -dénoncer, à c’t’heure... Attends... attends!»</p> - -<p>Et, s’élançant sur l’Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur -de ses deux bras sa fourche levée comme une lance, et il lui enfonça -jusqu’au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine.</p> - -<p>Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de -mort, tandis que le vieux paysan, retirant son arme des plaies, la -replongeait coup sur coup dans le ventre, dans l’estomac, dans la -gorge, frappant comme un forcené, trouant de la tête aux pieds le corps -palpitant dont le sang fuyait par gros bouillons.</p> - -<p>Puis il s’arrêta, essoufflé de la violence de sa besogne, aspirant -l’air à grandes gorgées, apaisé par le meurtre accompli.</p> - -<p>Alors, comme les coqs chantaient dans les poulaillers et comme le jour -allait poindre, il se mit à l’œuvre pour ensevelir l’homme.</p> - -<p>Il creusa un trou dans le fumier, trouva la <span class="pagenum" id="Page_231">231</span> terre, fouilla plus -bas encore, travaillant d’une façon désordonnée dans un emportement de -force avec des mouvements furieux des bras et de tout le corps.</p> - -<p>Lorsque la tranchée fut assez creuse, il roula le cadavre dedans, avec -la fourche, rejeta la terre dessus, la piétina longtemps, remit en -place le fumier, et il sourit en voyant la neige épaisse qui complétait -sa besogne, et couvrait les traces de son voile blanc.</p> - -<p>Puis il repiqua sa fourche sur le tas d’ordure et rentra chez lui. Sa -bouteille encore à moitié pleine d’eau-de-vie était restée sur une -table. Il la vida d’une haleine, se jeta sur son lit, et s’endormit -profondément.</p> - -<p>Il se réveilla dégrisé, l’esprit calme et dispos, capable de juger le -cas et de prévoir l’événement.</p> - -<p>Au bout d’une heure il courait le pays en demandant partout des -nouvelles de son soldat. Il alla trouver les officiers, pour savoir, -disait-il, pourquoi on lui avait repris son homme.</p> - -<p>Comme on connaissait leur liaison, on ne le soupçonna pas; et il -dirigea même les recherches en affirmant que le Prussien allait chaque -soir courir le cotillon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_232">232</span></p> - -<p>Un vieux gendarme en retraite, qui tenait une auberge dans un village -voisin et qui avait une jolie fille, fut arrêté et fusillé.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Saint-Antoine</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du mardi 3 avril 1883, sous - la signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_17"><span class="small95">L’AVENTURE</span><br /><br />DE WALTER SCHNAFFS.</h2> - -<p class="dedicationright"><i>A Robert Pinchon.</i></p> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">D</span><span class="smcap">epuis</span> son entrée en France avec l’armée d’invasion, Walter Schnaffs -se jugeait le plus malheureux des hommes. Il était gros, marchait -avec peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds -qu’il avait fort plats et fort gras. Il était en outre pacifique et -bienveillant, nullement magnanime ou sanguinaire, père de quatre -enfants qu’il adorait et marié avec une jeune femme blonde, dont il -regrettait désespérément chaque soir les tendresses, les petits soins -et les baisers. Il aimait se lever tard et se coucher tôt, manger -lentement de bonnes choses et boire de la bière dans les brasseries. -Il songeait en outre que tout ce qui est doux <span class="pagenum" id="Page_236">236</span> dans l’existence -disparaît avec la vie; et il gardait au cœur une haine épouvantable, -instinctive et raisonnée en même temps, pour les canons, les fusils, -les revolvers et les sabres, mais surtout pour les baïonnettes, se -sentant incapable de manœuvrer assez vivement cette arme rapide pour -défendre son gros ventre.</p> - -<p>Et quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roulé dans son -manteau à côté des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux -siens laissés là-bas et aux dangers semés sur sa route:—S’il était -tué, que deviendraient les petits? Qui donc les nourrirait et les -élèverait? A l’heure même, ils n’étaient pas riches, malgré les dettes -qu’il avait contractées en partant pour leur laisser quelque argent. Et -Walter Schnaffs pleurait quelquefois.</p> - -<p>Au commencement des batailles il se sentait dans les jambes de telles -faiblesses qu’il se serait laissé tomber, s’il n’avait songé que toute -l’armée lui passerait sur le corps. Le sifflement des balles hérissait -le poil sur sa peau.</p> - -<p>Depuis des mois il vivait ainsi dans la terreur et dans l’angoisse.</p> - -<p>Son corps d’armée s’avançait vers la Normandie; et il fut un jour -envoyé en reconnaissance avec un faible détachement qui devait <span class="pagenum" id="Page_237">237</span> -simplement explorer une partie du pays et se replier ensuite. Tout -semblait calme dans la campagne; rien n’indiquait une résistance -préparée.</p> - -<p>Or, les Prussiens descendaient avec tranquillité dans une petite -vallée que coupaient des ravins profonds quand une fusillade violente -les arrêta net, jetant bas une vingtaine des leurs; et une troupe de -francs-tireurs, sortant brusquement d’un petit bois grand comme la -main, s’élança en avant, la baïonnette au fusil.</p> - -<p>Walter Schnaffs demeura d’abord immobile, tellement surpris et éperdu -qu’il ne pensait même pas à fuir. Puis un désir fou de détaler le -saisit; mais il songea aussitôt qu’il courait comme une tortue en -comparaison des maigres Français qui arrivaient en bondissant comme un -troupeau de chèvres. Alors, apercevant à six pas devant lui un large -fossé plein de broussailles couvertes de feuilles sèches, il y sauta -à pieds joints, sans songer même à la profondeur, comme on saute d’un -pont dans une rivière.</p> - -<p>Il passa, à la façon d’une flèche, à travers une couche épaisse de -lianes et de ronces aiguës qui lui déchirèrent la face et les mains, -<span class="pagenum" id="Page_238">238</span> et il tomba lourdement assis sur un lit de pierres.</p> - -<p>Levant aussitôt les yeux, il vit le ciel par le trou qu’il avait -fait. Ce trou révélateur le pouvait dénoncer, et il se traîna avec -précaution, à quatre pattes, au fond de cette ornière, sous le toit de -branchages enlacés, allant le plus vite possible, en s’éloignant du -lieu du combat. Puis il s’arrêta et s’assit de nouveau, tapi comme un -lièvre au milieu des hautes herbes sèches.</p> - -<p>Il entendit pendant quelque temps encore des détonations, des cris et -des plaintes. Puis les clameurs de la lutte s’affaiblirent, cessèrent. -Tout redevint muet et calme.</p> - -<p>Soudain quelque chose remua contre lui. Il eut un sursaut épouvantable. -C’était un petit oiseau qui, s’étant posé sur une branche, agitait -des feuilles mortes. Pendant près d’une heure, le cœur de Walter -Schnaffs en battit à grands coups pressés.</p> - -<p>La nuit venait, emplissant d’ombre le ravin. Et le soldat se mit -à songer. Qu’allait-il faire? Qu’allait-il devenir? Rejoindre son -armée?... Mais comment? Mais par où? Et il lui faudrait recommencer -l’horrible vie d’angoisses, d’épouvantes, de fatigues et de souffrances -qu’il <span class="pagenum" id="Page_239">239</span> menait depuis le commencement de la guerre! Non! Il ne se -sentait plus ce courage! Il n’aurait plus l’énergie qu’il fallait pour -supporter les marches et affronter les dangers de toutes les minutes.</p> - -<p>Mais que faire? Il ne pouvait rester dans ce ravin et s’y cacher -jusqu’à la fin des hostilités. Non, certes. S’il n’avait pas fallu -manger, cette perspective ne l’aurait pas trop atterré; mais il fallait -manger, manger tous les jours.</p> - -<p>Et il se trouvait ainsi tout seul, en armes, en uniforme, sur le -territoire ennemi, loin de ceux qui le pouvaient défendre. Des frissons -lui couraient sur la peau.</p> - -<p>Soudain il pensa: «Si seulement j’étais prisonnier!» Et son cœur -frémit de désir, d’un désir violent, immodéré, d’être prisonnier des -Français. Prisonnier! Il serait sauvé, nourri, logé, à l’abri des -balles et des sabres, sans appréhension possible, dans une bonne prison -bien gardée. Prisonnier! Quel rêve!</p> - -<p>Et sa résolution fut prise immédiatement:</p> - -<p>—Je vais me constituer prisonnier.</p> - -<p>Il se leva, résolu à exécuter ce projet sans tarder d’une minute. Mais -il demeura immobile, assailli soudain par des réflexions fâcheuses et -par des terreurs nouvelles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_240">240</span></p> - -<p>Où allait-il se constituer prisonnier? Comment? De quel côté? Et des -images affreuses, des images de mort, se précipitèrent dans son âme.</p> - -<p>Il allait courir des dangers terribles en s’aventurant seul, avec son -casque à pointe, par la campagne.</p> - -<p>S’il rencontrait des paysans? Ces paysans, voyant un Prussien perdu, -un Prussien sans défense, le tueraient comme un chien errant! Ils le -massacreraient avec leurs fourches, leurs pioches, leurs faux, leurs -pelles! Ils en feraient une bouillie, une pâtée, avec l’acharnement des -vaincus exaspérés.</p> - -<p>S’il rencontrait des francs-tireurs? Ces francs-tireurs, des enragés -sans loi ni discipline, le fusilleraient pour s’amuser, pour passer une -heure, histoire de rire en voyant sa tête. Et il se croyait déjà appuyé -contre un mur en face de douze canons de fusils, dont les petits trous -ronds et noirs semblaient le regarder.</p> - -<p>S’il rencontrait l’armée française elle-même? Les hommes d’avant-garde -le prendraient pour un éclaireur, pour quelque hardi et malin troupier -parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il -entendait déjà les <span class="pagenum" id="Page_241">241</span> détonations irrégulières des soldats couchés -dans les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d’un champ, -s’affaissait, troué comme une écumoire par les balles qu’il sentait -entrer dans sa chair.</p> - -<p>Il se rassit, désespéré. Sa situation lui paraissait sans issue.</p> - -<p>La nuit était tout à fait venue, la nuit muette et noire. Il ne -bougeait plus, tressaillant à tous les bruits inconnus et légers -qui passent dans les ténèbres. Un lapin, tapant du cul au bord d’un -terrier, faillit faire s’enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes -lui déchiraient l’âme, le traversant de peurs soudaines, douloureuses -comme des blessures. Il écarquillait ses gros yeux pour tâcher de voir -dans l’ombre; et il s’imaginait à tout moment entendre marcher près de -lui.</p> - -<p>Après d’interminables heures et des angoisses de damné, il aperçut, à -travers son plafond de branchages, le ciel qui devenait clair. Alors, -un soulagement immense le pénétra; ses membres se détendirent, reposés -soudain; son cœur s’apaisa; ses yeux se fermèrent. Il s’endormit.</p> - -<p>Quand il se réveilla, le soleil lui parut arrivé à peu près au milieu -du ciel; il devait être <span class="pagenum" id="Page_242">242</span> midi. Aucun bruit ne troublait la paix -morne des champs; et Walter Schnaffs s’aperçut qu’il était atteint -d’une faim aiguë.</p> - -<p>Il bâillait, la bouche humide à la pensée du saucisson, du bon -saucisson des soldats; et son estomac lui faisait mal.</p> - -<p>Il se leva, fit quelques pas, sentit que ses jambes étaient faibles, -et se rassit pour réfléchir. Pendant deux ou trois heures encore, il -établit le pour et le contre, changeant à tout moment de résolution, -combattu, malheureux, tiraillé par les raisons les plus contraires.</p> - -<p>Une idée lui parut enfin logique et pratique, c’était de guetter le -passage d’un villageois seul, sans armes, et sans outils de travail -dangereux, de courir au-devant de lui et de se remettre en ses mains en -lui faisant bien comprendre qu’il se rendait.</p> - -<p>Alors il ôta son casque, dont la pointe le pouvait trahir, et il sortit -sa tête au bord de son trou, avec des précautions infinies.</p> - -<p>Aucun être isolé ne se montrait à l’horizon. Là-bas, à droite, un petit -village envoyait au ciel la fumée de ses toits, la fumée des cuisines! -Là-bas, à gauche, il apercevait, au bout des arbres d’une avenue, un -grand château flanqué de tourelles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_243">243</span></p> - -<p>Il attendit ainsi jusqu’au soir, souffrant affreusement, ne voyant rien -que des vols de corbeaux, n’entendant rien que les plaintes sourdes de -ses entrailles.</p> - -<p>Et la nuit encore tomba sur lui.</p> - -<p>Il s’allongea au fond de sa retraite et il s’endormit d’un sommeil -fiévreux, hanté de cauchemars, d’un sommeil d’homme affamé.</p> - -<p>L’aurore de nouveau se leva sur sa tête. Il se remit en observation. -Mais la campagne restait vide comme la veille; et une peur nouvelle -entrait dans l’esprit de Walter Schnaffs, la peur de mourir de faim! -Il se voyait étendu au fond de son trou, sur le dos, les yeux fermés. -Puis des bêtes, des petites bêtes de toute sorte s’approchaient de son -cadavre et se mettaient à le manger, l’attaquant partout à la fois, se -glissant sous ses vêtements pour mordre sa peau froide. Et un grand -corbeau lui piquait les yeux de son bec effilé.</p> - -<p>Alors, il devint fou, s’imaginant qu’il allait s’évanouir de faiblesse -et ne plus pouvoir marcher. Et déjà, il s’apprêtait à s’élancer vers -le village, résolu à tout oser, à tout braver, quand il aperçut trois -paysans qui s’en allaient aux champs avec leurs fourches sur l’épaule, -et il replongea dans sa cachette.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_244">244</span></p> - -<p>Mais, dès que le soir obscurcit la plaine, il sortit lentement du -fossé, et se mit en route, courbé, craintif, le cœur battant, vers -le château lointain, préférant entrer là dedans plutôt qu’au village -qui lui semblait redoutable comme une tanière pleine de tigres.</p> - -<p>Les fenêtres d’en bas brillaient. Une d’elles était même ouverte; et -une forte odeur de viande cuite s’en échappait, une odeur qui pénétra -brusquement dans le nez et jusqu’au fond du ventre de Walter Schnaffs, -qui le crispa, le fit haleter, l’attirant irrésistiblement, lui jetant -au cœur une audace désespérée.</p> - -<p>Et brusquement, sans réfléchir, il apparut, casqué, dans le cadre de la -fenêtre.</p> - -<p>Huit domestiques dînaient autour d’une grande table. Mais soudain une -bonne demeura béante, laissant tomber son verre, les yeux fixes. Tous -les regards suivirent le sien!</p> - -<p>On aperçut l’ennemi!</p> - -<p>Seigneur! les Prussiens attaquaient le château!...</p> - -<p>Ce fut d’abord un cri, un seul cri, fait de huit cris poussés sur -huit tons différents, un cri d’épouvante horrible, puis une levée -tumultueuse, une bousculade, une mêlée, une fuite éperdue vers la porte -du fond. Les <span class="pagenum" id="Page_245">245</span> chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes -et passaient dessus. En deux secondes, la pièce fut vide, abandonnée, -avec la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs -stupéfait, toujours debout dans sa fenêtre.</p> - -<p>Après quelques instants d’hésitation, il enjamba le mur d’appui et -s’avança vers les assiettes. Sa faim exaspérée le faisait trembler -comme un fiévreux: mais une terreur le retenait, le paralysait encore. -Il écouta. Toute la maison semblait frémir; des portes se fermaient, -des pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien -inquiet tendait l’oreille à ces confuses rumeurs; puis il entendit des -bruits sourds comme si des corps fussent tombés dans la terre molle, au -pied des murs, des corps humains sautant du premier étage.</p> - -<p>Puis tout mouvement, toute agitation cessèrent, et le grand château -devint silencieux comme un tombeau.</p> - -<p>Walter Schnaffs s’assit devant une assiette restée intacte, et il se -mit à manger. Il mangeait par grandes bouchées comme s’il eût craint -d’être interrompu trop tôt, de n’en pouvoir engloutir assez. Il jetait -à deux mains les morceaux <span class="pagenum" id="Page_246">246</span> dans sa bouche ouverte comme une trappe; -et des paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans -l’estomac, gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s’interrompait, -prêt à crever à la façon d’un tuyau trop plein. Il prenait alors la -cruche au cidre et se déblayait l’œsophage comme on lave un conduit -bouché.</p> - -<p>Il vida toutes les assiettes, tous les plats et toutes les bouteilles; -puis, saoul de liquide et de mangeaille, abruti, rouge, secoué par -des hoquets, l’esprit troublé et la bouche grasse, il déboutonna son -uniforme pour souffler, incapable d’ailleurs de faire un pas. Ses yeux -se fermaient, ses idées s’engourdissaient; il posa son front pesant -dans ses bras croisés sur la table, et il perdit doucement la notion -des choses et des faits.</p> - -<p class="br">Le dernier croissant éclairait vaguement l’horizon au-dessus des arbres -du parc. C’était l’heure froide qui précède le jour.</p> - -<p>Des ombres glissaient dans les fourrés, nombreuses et muettes; et -parfois, un rayon de lune faisait reluire dans l’ombre une pointe -d’acier.</p> - -<p>Le château tranquille dressait sa grande <span class="pagenum" id="Page_247">247</span> silhouette noire. Deux -fenêtres seules brillaient encore au rez-de-chaussée.</p> - -<p>Soudain, une voix tonnante hurla:</p> - -<p>—En avant! nom d’un nom! à l’assaut! mes enfants!</p> - -<p>Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres -s’enfoncèrent sous un flot d’hommes qui s’élança, brisa, creva tout, -envahit la maison. En un instant cinquante soldats armés jusqu’aux -cheveux, bondirent dans la cuisine où reposait pacifiquement Walter -Schnaffs, et lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargés, le -culbutèrent, le roulèrent, le saisirent, le lièrent des pieds à la tête.</p> - -<p>Il haletait d’ahurissement, trop abruti pour comprendre, battu, crossé -et fou de peur.</p> - -<p>Et tout d’un coup, un gros militaire chamarré d’or lui planta son pied -sur le ventre en vociférant:</p> - -<p>—Vous êtes mon prisonnier, rendez-vous!</p> - -<p>Le Prussien n’entendit que ce seul mot «prisonnier», et il gémit: «<i>ya, -ya, ya</i>».</p> - -<p>Il fut relevé, ficelé sur une chaise, et examiné avec une vive -curiosité par ses vainqueurs qui soufflaient comme des baleines. -Plusieurs <span class="pagenum" id="Page_248">248</span> s’assirent, n’en pouvant plus d’émotion et de fatigue.</p> - -<p>Il souriait, lui, il souriait maintenant, sûr d’être enfin prisonnier!</p> - -<p>Un autre officier entra et prononça:</p> - -<p>—Mon colonel, les ennemis se sont enfuis; plusieurs semblent avoir été -blessés. Nous restons maîtres de la place.</p> - -<p>Le gros militaire qui s’essuyait le front vociféra: «Victoire!»</p> - -<p>Et il écrivit sur un petit agenda de commerce tiré de sa poche:</p> - -<p>«Après une lutte acharnée, les Prussiens ont dû battre en retraite, -emportant leurs morts et leurs blessés, qu’on évalue à cinquante hommes -hors de combat. Plusieurs sont restés entre nos mains.»</p> - -<p>Le jeune officier reprit:</p> - -<p>—Quelles dispositions dois-je prendre, mon colonel?</p> - -<p>Le colonel répondit:</p> - -<p>—Nous allons nous replier pour éviter un retour offensif avec de -l’artillerie et des forces supérieures.</p> - -<p>Et il donna l’ordre de repartir.</p> - -<p>La colonne se reforma dans l’ombre, sous les murs du château, et se mit -en mouvement, <span class="pagenum" id="Page_249">249</span> enveloppant de partout Walter Schnaffs garrotté, -tenu par six guerriers le revolver au poing.</p> - -<p>Des reconnaissances furent envoyées pour éclairer la route. On avançait -avec prudence, faisant halte de temps en temps.</p> - -<p>Au jour levant, on arrivait à la sous-préfecture de La Roche-Oysel, -dont la garde nationale avait accompli ce fait d’armes.</p> - -<p>La population anxieuse et surexcitée attendait. Quand on aperçut le -casque du prisonnier, des clameurs formidables éclatèrent. Les femmes -levaient les bras; des vieilles pleuraient; un aïeul lança sa béquille -au Prussien et blessa le nez d’un de ses gardiens.</p> - -<p>Le colonel hurlait:</p> - -<p>—Veillez à la sûreté du captif!</p> - -<p>On parvint enfin à la maison de ville. La prison fut ouverte, et Walter -Schnaffs jeté dedans, libre de liens.</p> - -<p>Deux cents hommes en armes montèrent la garde autour du bâtiment.</p> - -<p>Alors, malgré des symptômes d’indigestion qui le tourmentaient depuis -quelque temps, le Prussien, fou de joie, se mit à danser, à danser -éperdument, en levant les bras et les jambes, à danser en poussant des -rires frénétiques, <span class="pagenum" id="Page_250">250</span> jusqu’au moment où il tomba, épuisé au pied -d’un mur.</p> - -<p>Il était prisonnier! Sauvé!</p> - -<p class="br">C’est ainsi que le château de Champignet fut repris à l’ennemi après -six heures seulement d’occupation.</p> - -<p>Le colonel Ratier, marchand de drap, qui enleva cette affaire à la tête -des gardes nationaux de La Roche-Oysel, fut décoré.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>L’Aventure de Walter Schnaffs</i> a paru dans <i>le Gaulois</i> du mercredi - 11 avril 1883.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_18">LA TOMBE.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">L</span><span class="smcap">e</span> dix-sept juillet mil huit cent quatre-vingt-trois, à deux heures -et demie du matin, le gardien du cimetière de Béziers, qui habitait -un petit pavillon au bout du champ des morts, fut réveillé par les -jappements de son chien enfermé dans la cuisine.</p> - -<p>Il descendit aussitôt et vit que l’animal flairait sous la porte en -aboyant avec fureur, comme si quelque vagabond eût rôdé autour de -la maison. Le gardien Vincent prit alors son fusil et sortit avec -précaution.</p> - -<p>Son chien partit en courant dans la direction de l’allée du général -Bonnet et s’arrêta net auprès du monument de M<sup>me</sup> Tomoiseau.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_254">254</span></p> - -<p>Le gardien, avançant alors avec précaution, aperçut bientôt une petite -lumière du côté de l’allée Malenvers. Il se glissa entre les tombes et -fut témoin d’un acte horrible de profanation.</p> - -<p>Un homme avait déterré le cadavre d’une jeune femme ensevelie la -veille, et il le tirait hors de la tombe.</p> - -<p>Une petite lanterne sourde, posée sur un tas de terre, éclairait cette -scène hideuse.</p> - -<p>Le gardien Vincent, s’étant élancé sur ce misérable, le terrassa, lui -lia les mains et le conduisit au poste de police.</p> - -<p>C’était un jeune avocat de la ville, riche, bien vu, du nom de -Courbataille.</p> - -<p>Il fut jugé. Le ministère public rappela les actes monstrueux du -sergent Bertrand et souleva l’auditoire.</p> - -<p>Des frissons d’indignation passaient dans la foule. Quand le magistrat -s’assit, des cris éclatèrent: «A mort! A mort!» Le président eut -grand’peine à faire rétablir le silence.</p> - -<p>Puis il prononça d’un ton grave:</p> - -<p>«Prévenu qu’avez-vous à dire pour votre défense?»</p> - -<p>Courbataille, qui n’avait point voulu d’avocat, se leva. C’était un -beau garçon, grand, <span class="pagenum" id="Page_255">255</span> brun, avec un visage ouvert, des traits -énergiques, un œil hardi.</p> - -<p>Des sifflets jaillirent du public.</p> - -<p>Il ne se troubla pas, et se mit à parler d’une voix un peu voilée, un -peu basse d’abord, mais qui s’affermit peu à peu.</p> - -<p>«Monsieur le président,</p> - -<p>«Messieurs les jurés,</p> - -<p>«J’ai très peu de choses à dire. La femme dont j’ai violé la tombe -avait été ma maîtresse. Je l’aimais.</p> - -<p>«Je l’aimais, non point d’un amour sensuel, non point d’une simple -tendresse d’âme et de cœur, mais d’un amour absolu, complet, d’une -passion éperdue.</p> - -<p>«Écoutez-moi:</p> - -<p>«Quand je l’ai rencontrée pour la première fois, j’ai ressenti, en la -voyant, une étrange sensation. Ce ne fut point de l’étonnement, ni de -l’admiration, ce ne fut point ce qu’on appelle le coup de foudre, mais -un sentiment de bien-être délicieux, comme si on m’eût plongé dans un -bain tiède. Ses gestes me séduisaient, sa voix me ravissait, toute sa -personne me faisait un plaisir infini à regarder. Il me semblait aussi -que je la connaissais depuis longtemps, que je l’avais vue déjà. <span class="pagenum" id="Page_256">256</span> -Elle portait en elle quelque chose de mon esprit.</p> - -<p>«Elle m’apparaissait comme une réponse à un appel jeté par mon âme, à -cet appel vague et continu que nous poussons vers l’Espérance durant -tout le cours de notre vie.</p> - -<p>«Quand je la connus un peu plus, la seule pensée de la revoir -m’agitait d’un trouble exquis et profond; le contact de sa main dans -ma main était pour moi un tel délice que je n’en avais point imaginé -de semblable auparavant, son sourire me versait dans les yeux une -allégresse folle, me donnait envie de courir, de danser, de me rouler -par terre.</p> - -<p>«Elle devint donc ma maîtresse.</p> - -<p>«Elle fut plus que cela, elle fut ma vie même. Je n’attendais plus rien -sur la terre, je ne désirais rien, plus rien. Je n’enviais plus rien.</p> - -<p>«Or, un soir, comme nous étions allés nous promener un peu loin le long -de la rivière, la pluie nous surprit. Elle eut froid.</p> - -<p>«Le lendemain une fluxion de poitrine se déclara. Huit jours plus tard -elle expirait.</p> - -<p>«Pendant les heures d’agonie, l’étonnement, l’effarement m’empêchèrent -de bien comprendre, de bien réfléchir.</p> - -<p>«Quand elle fut morte, le désespoir brutal <span class="pagenum" id="Page_257">257</span> m’étourdit tellement -que je n’avais plus de pensée. Je pleurais.</p> - -<p>«Pendant toutes les horribles phases de l’ensevelissement ma douleur -aiguë, furieuse, était encore une douleur de fou, une sorte de douleur -sensuelle, physique.</p> - -<p>«Puis quand elle fut partie, quand elle fut en terre, mon esprit -redevint net tout d’un coup et je passai par toute une suite de -souffrances morales si épouvantables que l’amour même qu’elle m’avait -donné était cher à ce prix-là.</p> - -<p>«Alors entra en moi cette idée fixe:</p> - -<p>«Je ne la reverrai plus.»</p> - -<p>«Quand on réfléchit à cela pendant un jour tout entier, une démence -vous emporte! Songez! Un être est là, que vous adorez, un être unique, -car dans toute l’étendue de la terre il n’en existe pas un second qui -lui ressemble. Cet être s’est donné à vous, il crée avec vous cette -union mystérieuse qu’on nomme l’Amour. Son œil vous semble plus -vaste que l’espace, plus charmant que le monde, son œil clair où -sourit la tendresse. Cet être vous aime. Quand il vous parle, sa voix -vous verse un flot de bonheur.</p> - -<p>«Et tout d’un coup il disparaît! Songez! <span class="pagenum" id="Page_258">258</span> Il disparaît non pas -seulement pour vous, mais pour toujours. Il est mort. Comprenez-vous -ce mot? Jamais, jamais, jamais, nulle part, cet être n’existera plus. -Jamais cet œil ne regardera plus rien; jamais cette voix, jamais une -voix pareille, parmi toutes les voix humaines, ne prononcera de la même -façon un des mots que prononçait la sienne.</p> - -<p>«Jamais aucun visage ne renaîtra semblable au sien. Jamais, jamais! On -garde les moules des statues; on conserve des empreintes qui refont des -objets avec les mêmes contours et les mêmes couleurs. Mais ce corps et -ce visage, jamais ils ne reparaîtront sur la terre. Et pourtant il en -naîtra des milliers de créatures, des millions, des milliards, et bien -plus encore, et parmi toutes les femmes futures, jamais celle-là ne se -retrouvera. Est-ce possible? On devient fou en y songeant!</p> - -<p>«Elle a existé vingt ans, pas plus, et elle a disparu pour toujours, -pour toujours, pour toujours! Elle pensait, elle souriait, elle -m’aimait. Plus rien. Les mouches qui meurent à l’automne sont autant -que nous dans la création. Plus rien! Et je pensais que son corps, -son corps frais, chaud, si doux, si blanc, si beau, s’en allait en -pourriture dans le fond d’une <span class="pagenum" id="Page_259">259</span> boîte sous la terre. Et son âme, sa -pensée, son amour, où?</p> - -<p>«Ne plus la revoir! Ne plus la revoir! L’idée me hantait de ce corps -décomposé, que je pourrais peut-être reconnaître pourtant. Et je voulus -le regarder encore une fois!</p> - -<p>«Je partis avec une bêche, une lanterne, un marteau. Je sautai -par-dessus le mur du cimetière. Je retrouvai le trou de sa tombe; on ne -l’avait pas encore tout à fait rebouché.</p> - -<p>«Je mis le cercueil à nu. Et je soulevai une planche. Une odeur -abominable, le souffle infâme des putréfactions me monta dans la -figure. Oh! son lit, parfumé d’iris!</p> - -<p>«J’ouvris la bière cependant, et je plongeai dedans ma lanterne -allumée, et je la vis. Sa figure était bleue, bouffie, épouvantable! Un -liquide noir avait coulé de sa bouche.</p> - -<p>«Elle! c’était elle! Une horreur me saisit. Mais j’allongeai le bras et -je pris ses cheveux pour attirer à moi cette face monstrueuse!</p> - -<p>«C’est alors qu’on m’arrêta.</p> - -<p>«Toute la nuit j’ai gardé, comme on garde le parfum d’une femme après -une étreinte d’amour, l’odeur immonde de cette pourriture, l’odeur de -ma bien-aimée!</p> - -<p>«Faites de moi ce que vous voudrez.»</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_260">260</span></p> - -<p>Un étrange silence paraissait peser sur la salle. On semblait attendre -quelque chose encore. Les jurés se retirèrent pour délibérer.</p> - -<p>Quand ils rentrèrent au bout de quelques minutes, l’accusé semblait -sans craintes, et même sans pensée.</p> - -<p>Le président, avec les formules d’usage, lui annonça que ses juges le -déclaraient innocent.</p> - -<p>Il ne fit pas un geste, et le public applaudit.</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>La Tombe</i> a paru dans <i>le Gil Blas</i> du 29 juillet 1883, sous la - signature: <span class="smcap">Maufrigneuse</span>.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="ch_19">NOTES D’UN VOYAGEUR.</h2> - -<p class="noindent"><span class="dropcap">S</span><span class="smcap">ept</span> heures. Un coup de sifflet; nous partons. Le train passe sur les -plaques tournantes avec le bruit que font les orages au théâtre; puis -il s’enfonce dans la nuit, haletant, soufflant sa vapeur, éclairant de -reflets rouges des murs, des haies, des bois, des champs.</p> - -<p>Nous sommes six, trois sur chaque banquette, sous la lumière du -quinquet. En face de moi, une grosse dame avec un gros monsieur, un -vieux ménage. Un bossu tient le coin de gauche. A mes côtés, un jeune -ménage, ou du moins, un jeune couple! Sont-ils mariés? La jeune femme -est jolie, semble modeste, mais elle est trop parfumée. Quel <span class="pagenum" id="Page_264">264</span> est -ce parfum-là? Je le connais sans le déterminer. Ah! j’y suis. Peau -d’Espagne? Cela ne dit rien. Attendons.</p> - -<p>La grosse dame dévisage la jeune avec un air d’hostilité qui me donne à -penser. Le gros monsieur ferme les yeux. Déjà! Le bossu s’est roulé en -boule. Je ne vois plus où sont ses jambes. On n’aperçoit que son regard -brillant sous une calotte grecque à gland rouge. Puis il plonge dans sa -couverture de voyage. On dirait un petit paquet jeté sur la banquette.</p> - -<p>Seule la vieille dame reste en éveil, soupçonneuse, inquiète, comme un -gardien chargé de veiller sur l’ordre et sur la moralité du wagon.</p> - -<p>Les jeunes gens demeurent immobiles, les genoux enveloppés du même -châle, les yeux ouverts, sans parler; sont-ils mariés?</p> - -<p>Je fais à mon tour semblant de dormir et je guette.</p> - -<p>Neuf heures. La grosse dame va succomber, elle ferme les yeux coup sur -coup, penche la tête vers sa poitrine et la relève par saccades. C’est -fait. Elle dort.</p> - -<p>O sommeil, mystère ridicule qui donnes au visage les aspects les plus -grotesques, tu es <span class="pagenum" id="Page_265">265</span> le révélateur de la laideur humaine. Tu fais -apparaître tous les défauts, les difformités et les tares! Tu fais que -chaque figure touchée par toi devient aussitôt une caricature.</p> - -<p>Je me lève et j’étends le léger voile bleu sur le quinquet. Puis je -m’assoupis à mon tour.</p> - -<p>De temps en temps, l’arrêt du train me réveille. Un employé crie le nom -d’une ville, puis nous repartons.</p> - -<p>Voici l’aurore. Nous suivons le Rhône, qui descend vers la -Méditerranée. Tout le monde dort. Les jeunes gens sont enlacés. Un pied -de la jeune femme est sorti du châle. Elle a des bas blancs! C’est -commun: ils sont mariés. On ne sent pas bon dans le compartiment. -J’ouvre une fenêtre pour changer l’air. Le froid réveille tout le -monde, à l’exception du bossu qui ronfle comme une toupie sous sa -couverture.</p> - -<p>La laideur des faces s’accentue encore sous la lumière du jour nouveau.</p> - -<p>La grosse dame, rouge, dépeignée, affreuse, jette un regard circulaire -et méchant à ses voisins. La jeune femme regarde en souriant son -compagnon. Si elle n’était point mariée elle aurait d’abord contemplé -son miroir!</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_266">266</span></p> - -<p>Voici Marseille. Vingt minutes d’arrêt. Je déjeune. Nous repartons. -Nous avons le bossu en moins et deux vieux messieurs en plus.</p> - -<p>Alors les deux ménages, l’ancien et le nouveau, déballent des -provisions. Poulet par-ci, veau froid par-là, sel et poivre dans du -papier, cornichons dans un mouchoir, tout ce qui peut vous dégoûter des -nourritures pendant l’éternité! Je ne sais rien de plus commun, de plus -grossier, de plus inconvenant, de plus mal appris que de manger dans un -wagon où se trouvent d’autres voyageurs.</p> - -<p>S’il gèle, ouvrez les portières! S’il fait chaud, fermez-les et fumez -la pipe, eussiez-vous horreur du tabac; mettez-vous à chanter, aboyez, -livrez-vous aux excentricités les plus gênantes, retirez vos bottines -et vos chaussettes et coupez les ongles de vos pieds; tâchez de rendre -enfin à ces voisins mal élevés la monnaie de leur savoir-vivre.</p> - -<p>L’homme prévoyant emporte une fiole de benzine ou de pétrole pour la -répandre sur les coussins dès qu’on se met à dîner près de lui. Tout -est permis, tout est trop doux pour les rustres qui vous empoisonnent -par l’odeur de leurs mangeailles.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_267">267</span></p> - -<p>Nous suivons la mer bleue. Le soleil tombe en pluie sur la côte peuplée -de villes charmantes.</p> - -<p>Voici Saint-Raphaël. Là-bas est Saint-Tropez, petite capitale de ce -pays désert inconnu et ravissant qu’on nomme les Montagnes des Maures. -Un grand fleuve sur lequel aucun pont n’est jeté, l’Argens, sépare du -continent cette presqu’île sauvage, où l’on peut marcher un jour entier -sans rencontrer un être, où les villages, perchés sur les monts, sont -demeurés tels que jadis, avec leurs maisons orientales, leurs arcades, -leurs portes cintrées, sculptées et basses.</p> - -<p>Aucun chemin de fer, aucune voiture publique ne pénètre dans ces -vallons superbes et boisés. Seule, une antique patache porte les -lettres de Hyères et de Saint-Tropez.</p> - -<p>Nous filons. Voici Cannes, si jolie au bord de ses deux golfes, en face -des îles de Lérins qui seraient, si on les pouvait joindre à la terre, -deux paradis pour les malades.</p> - -<p>Voici le golfe de Juan; l’escadre cuirassée semble endormie sur l’eau.</p> - -<p>Voici Nice. On a fait, paraît-il, une exposition dans cette ville. -Allons la voir.</p> - -<p>On suit un boulevard qui a l’air d’un marais <span class="pagenum" id="Page_268">268</span> et on parvient, sur -une hauteur, à un bâtiment d’un goût douteux et qui ressemble, en tout -petit, au grand palais du Trocadéro.</p> - -<p>Là dedans, quelques promeneurs au milieu d’un chaos de caisses.</p> - -<p>L’exposition, ouverte depuis longtemps déjà, sera prête sans doute pour -l’année prochaine.</p> - -<p>L’intérieur serait joli s’il était terminé. Mais... il en est loin.</p> - -<p>Deux sections m’attirent surtout: «les comestibles et les beaux-arts». -Hélas! voici bien des fruits confits de Grasse, des dragées, mille -choses exquises à manger... Mais... il est interdit d’en vendre... On -ne peut que les regarder... Et cela pour ne point nuire au commerce -de ville! Exposer des sucreries pour la seule joie du regard et avec -défense d’y goûter me paraît certes une des plus belles inventions de -l’esprit humain.</p> - -<p>Les beaux-arts sont... en préparation. On a ouvert cependant quelques -salles où l’on voit de fort beaux paysages de Harpignies, de Guillemet, -de Le Poittevin, un superbe portrait de M<sup>lle</sup> Alice Regnault par -Courtois, un délicieux Béraud, etc... Le reste... après déballage.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_269">269</span></p> - -<p>Comme il faut, quand on visite, visiter tout, je veux m’offrir une -ascension libre et je me dirige vers le ballon de M. Godard et C<sup>ie</sup>.</p> - -<p>Le mistral souffle. L’aérostat se balance d’une manière inquiétante. -Puis une détonation se produit. Ce sont les cordes du filet qui se -rompent. On interdit au public l’entrée de l’enceinte. On me met -également à la porte.</p> - -<p>Je grimpe sur ma voiture et je regarde.</p> - -<p>De seconde en seconde, quelques nouvelles attaches claquent avec un -bruit singulier, et la peau brune du ballon s’efforce de sortir des -mailles qui la retiennent. Puis soudain, sous une rafale plus violente, -une déchirure immense ouvre de bas en haut la grosse boule volante, qui -s’abat comme une toile flasque, crevée et morte.</p> - -<p class="br">A mon réveil, le lendemain, je me fais apporter les journaux de la -ville et je lis avec stupeur: «La tempête qui règne actuellement sur -notre littoral a obligé l’administration des ballons captifs et libres -de Nice, pour éviter un accident, de dégonfler son grand aérostat.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_270">270</span></p> - -<p>Le système de dégonflement instantané qu’a employé M. Godard est une de -ses inventions qui lui font le plus grand honneur.»</p> - -<p>Oh! Oh! Oh! Oh!</p> - -<p>O brave public!</p> - -<p class="br">Toute la côte de la Méditerranée est la Californie des pharmaciens. Il -faut être dix fois millionnaire pour oser acheter une simple boîte de -pâte pectorale chez ces commerçants superbes qui vendent le jujube au -prix des diamants.</p> - -<p>On peut aller de Nice à Monaco par la Corniche, en suivant la mer. Rien -de plus joli que cette route taillée dans le roc, qui contourne des -golfes, passe sous des voûtes, court et circule dans le flanc de la -montagne au milieu d’un paysage admirable.</p> - -<p>Voici Monaco sur son rocher, et, derrière, Monte-Carlo... Chut!... -Quand on aime le jeu, je comprends qu’on adore cette jolie petite -ville. Mais comme elle est morne et triste pour ceux qui ne jouent -point! On n’y trouve aucun autre plaisir, aucune autre distraction.</p> - -<p>Plus loin, c’est Menton, le point le plus chaud de la côte et le plus -fréquenté par les <span class="pagenum" id="Page_271">271</span> malades. Là, les oranges mûrissent et les -poitrinaires guérissent.</p> - -<p>Je prends le train de nuit pour retourner à Cannes. Dans mon wagon, -deux dames et un Marseillais qui raconte obstinément des drames de -chemin de fer, des assassinats et des vols.</p> - -<p>«... J’ai connu un Corse, madame, qui s’en venait à Paris avec son fils. -Je parle de loin, c’était dans les premiers temps de la ligne P. L. M. -Je monte avec eux, puisque nous étions amis, et nous voici partis.</p> - -<p>«Le fils, qui avait vingt ans, n’en revenait pas de voir courir -le convoi, et il restait tout le temps penché à la portière pour -regarder. Son père lui disait sans cesse: «Hé! prends garde, Mathéo, -de te pencher trop, que tu pourrais te faire mal.» Mais le garçon ne -répondait seulement point.</p> - -<p>«Moi je disais au père:</p> - -<p>—«Té, laisse-le donc, si ça l’amuse.</p> - -<p>«Mais le père reprenait:</p> - -<p>—«Allons, Mathéo, ne te penche pas comme ça.</p> - -<p>«Alors, comme le fils n’entendait point, il le prit par son vêtement -pour le faire rentrer dans le wagon, et il tira.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_272">272</span></p> - -<p>«Mais voilà que le corps nous tomba sur les genoux. Il n’avait plus -de tête, madame... elle avait été coupée par un tunnel. Et le cou ne -saignait seulement plus; tout avait coulé le long de la route...»</p> - -<p>Une des dames poussa un soupir, ferma les yeux, et s’abattit vers sa -voisine. Elle avait perdu connaissance...</p> - -<div class="blockquote"> - <p><i>Notes d’un Voyageur</i> ont paru dans <i>le Gaulois</i> du 4 février 1884.</p> -</div> - -<hr class="small" /> - -<p><span class="pagenum" id="Page_273">273</span></p> - -<p class="center big130">AVIS.</p> - -<p>Nous aurions voulu faire suivre le présent volume, comme les -précédents, de quelques opinions de la Presse. Nous n’en voyons guère -qui méritent d’être réimprimées ici. Outre qu’un livre de nouvelles ne -bénéficie jamais, auprès de la critique, de l’attention que suscite -le roman, il importe de rappeler que les premiers grands succès de -Maupassant ont été avant tout de public et d’opinion. D’ailleurs, -au moment où les <i>Contes de la Bécasse</i> parurent, leur auteur était -encore rangé dans l’école naturaliste, et on sait assez que ladite -école se butait alors à la mauvaise volonté avouée de toute la critique -officielle.</p> - -<hr class="small" /> - -<h2 id="table_des_matieres">TABLE DES MATIÈRES.</h2> - -<table summary="table_des_chapitres" border="0"> - <colgroup span="2"> - <col width="80%" /> - <col width="20%" /> - </colgroup> - <tbody> - <tr> - <td class="tdltop"> </td> - <td class="tdrtop">Pages.</td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">La Bécasse.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_1">1</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Ce cochon de Morin.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_2">9</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">La Folle.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_3">35</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Pierrot.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_4">45</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Menuet.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_5">59</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">La Peur.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_6">71</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Farce normande.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_7">85</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Les Sabots.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_8">97</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">La Rempailleuse.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_9">111</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">En mer.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_10">127</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Un Normand.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_11">141</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Le Testament.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_12">155</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Aux champs.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_13">167</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Un Coq chanta.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_14">181</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Un Fils.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_15">193</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Saint-Antoine.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_16">215</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">L’Aventure de Walter Schnaffs.</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_17">233</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">La Tombe (<i>inédit</i>).</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_18">251</a></td> - </tr> - <tr> - <td class="tdltop">Notes d’un voyageur (<i>inédit</i>).</td> - <td class="tdrtop"><a href="#ch_19">261</a></td> - </tr> - </tbody> -</table> - -<hr class="small2" /> - -<div class="tnote" id="note_au_lecteur"> - <h2>Au lecteur</h2> - - <p class="line">~~~~~</p> - - <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité - la version originale.</p> - - <p>La ponctuation n’a pas été modifiée hormis quelques corrections - mineures.</p> - - <p>L’orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. - Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="orthographe originale" >souris</ins> sur - le mot pour voir le texte original.</p> -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of OEuvres complètes de Guy de Maupassan - - volume 06, by Guy de Maupassant - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES COMPLETES DE GUY DE MAUPASSANT; VOL. 6 *** - -***** This file should be named 51266-h.htm or 51266-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/2/6/51266/ - -Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed -Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/Canadian Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is -subject to the trademark license, especially commercial -redistribution. - - - -*** START: FULL LICENSE *** - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project -Gutenberg-tm License (available with this file or online at -http://gutenberg.org/license). - - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. -To donate, please visit: http://pglaf.org/donate - - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic -works. - -Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm -concept of a library of electronic works that could be freely shared -with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project -Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. - - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. -unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/51266-h/images/abeille.jpg b/old/51266-h/images/abeille.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9e072a7..0000000 --- a/old/51266-h/images/abeille.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/51266-h/images/cover.jpg b/old/51266-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 0d34a78..0000000 --- a/old/51266-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
