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+
+<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr">
+ <head>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" />
+<title>ROBUR-LE-CONQUÉRANT, par Jules Verne</title>
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+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Robur-le-Conquerant, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Robur-le-Conquerant
+
+Author: Jules Verne
+
+Posting Date: August 23, 2012 [EBook #5126]
+Release Date: February, 2004
+[This file was first posted on May 5, 2002]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBUR-LE-CONQUERANT ***
+
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+
+Produced by Norm Wolcott
+
+
+
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+
+</pre>
+
+
+
+
+<h2>The Project Gutenberg EBook of Robur-le-Conquerant, by Jules Verne</h2>
+<h2>(#27 in our series by Jules Verne)<br /><br />
+
+
+LES VOYAGES EXTRAORDDINAIRES<br />
+COURONN&Egrave;S PAR L’ACAD&Egrave;MIE FRAN&Ccedil;AISE</h2>
+
+<h1>ROBUR-LE-CONQU&Eacute;RANT<br /><br />
+PAR<br /><br />
+JULES VERNE</h1>
+
+<p class="cb">45 DESSINS PAR BENETT</p>
+
+<p class="cb">BIBLIOTH&Egrave;QUE<br />
+D’EDUCATION ET DE R&Egrave;CREATION<br />
+J. HETZEL ET C<sup><small>ie</small></sup>, 18 RUE JACOB<br />
+PARIS</p>
+
+<p class="cb">1886</p>
+
+<hr />
+
+<h4>TABLE DE MATI&Eacute;RES</h4>
+
+<table border="0" cellpadding="2" cellspacing="0" summary="">
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#I">I.</a></td>
+<td>O&Ugrave; LE MONDE SAVANT ET LE MONDE IGNORANT SONT AUSSI EMBARRASS&Eacute;S L’UN OU L’AUTRE.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#II">II.</a></td>
+<td>DANS LEQUEL LES MEMBRES DU WELDON-INSTITUTE SE DISPUTENT SANS PARVENIR &Agrave; SE METTRE D’ACCORD.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#III">III.</a></td>
+<td>DANS LEQUEL UN NOUVEAU PERSONNAGE N’A PAS BESOIN D’&Ecirc;TRE PRESENT&Eacute;, CAR IL SE PRESENTE LUI-M&Ecirc;ME.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#IV">IV.</a></td>
+<td>DANS LEQUEL, &Agrave; PROPOS DU VALET FRYCOLLIN, L’AUTEUR ESSAIE DE R&Eacute;HABILITER LA LUNE.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#V">V.</a></td>
+<td>DANS LEQUEL UNE SUSPENSION D’HOSTILIT&Eacute;S EST CONSENTIE ENTRE LE PR&Eacute;SIDENT ET LE SECR&Eacute;TAIRE DU WELDON-INSTITUTE.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#VI">VI.</a></td>
+<td>LES ING&Eacute;NIEURS, LES M&Eacute;CANICIENS ET AUTRES SAVANTS FERAIENT PEUT-&Ecirc;TRE BIEN DE PASSER.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#VII">VII.</a></td>
+<td>DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS REFUSENT ENCORE DE SE LAISSER CONVAINCRE.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#VIII">VIII.</a></td>
+<td>OU L’ON VERRA QUE ROBUR SE D&Eacute;CIDE &Agrave; R&Eacute;PONDRE A L’IMPORTANTE QUESTION QUI LUI EST POS&Eacute;E.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#IX">IX.</a></td>
+<td>DANS LEQUEL L’&laquo; ALBATROS &raquo; FRANCHIT PR&Egrave;S DE DIX MILLE KILOM&Egrave;TRES, QUI SE TERMINENT PAR UN BOND PRODIGIEUX.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#X">X.</a></td>
+<td>DANS LEQUEL ON VERRA COMMENT ET POURQUOI LE VALET FRYCOLLIN FUT MIS &Agrave; LA REMORQUE.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#XI">XI.</a></td>
+<td>DANS LEQUEL LA COL&Egrave;RE DE UNCLE PRUDENT CRO&Icirc;T COMME LE CARR&Eacute; DE LA VITESSE.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#XII">XII.</a></td>
+<td>DANS LEQUEL L’ING&Eacute;NIEUR ROBUR AGIT COMME S’IL VOULAIT CONCOURIR POUR UN DES PRIX MONTHYON.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#XIII">XIII.</a></td>
+<td>DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS TRAVERSENT TOUT UN OC&Eacute;AN, SANS AVOIR LE MAL DE MER.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#XIV">XIV.</a></td>
+<td>DANS LEQUEL L’&laquo; ALBATROS &raquo; FAIT CE QU’ON NE POURRA PEUT-&Ecirc;TRE JAMAIS FAIRE.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#XV">XV.</a></td>
+<td>DANS LEQUEL IL SE PASSE DES CHOSES QUI M&Eacute;RITENT VRAIMENT LA PEINE D’&Ecirc;TRE RACONT&Eacute;ES.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#XVI">XVI.</a></td>
+<td>QUI LAISSERA LE LECTEUR DANS UNE IND&Eacute;CISION PEUT-&Ecirc;TRE REGRETTABLE.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#XVII">XVII.</a></td>
+<td>DANS LEQUEL ON REVIENT &Agrave; DEUX MOIS EN ARRI&Egrave;RE ET O&Ugrave; L’ON SAUTE &Agrave; NEUF MOIS EN AVANT.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+
+<tr>
+<td valign="top"><a href="#XVIII">XVIII.</a></td>
+<td>QUI TERMINE CETTE V&Eacute;RIDIQUE HISTOIRE DE L’&laquo; ALBATROS &raquo; SANS LA TERMINER.<br />
+<br />
+ </td>
+</tr>
+</table>
+
+<hr />
+
+<h4>ROBUR-LE-CONQU&Eacute;RANT</h4>
+
+<h4><a name="I" id="I"></a>I<br /><br />O&ugrave; le monde savant et le monde ignorant sont aussi embarrass&eacute;s l’un ou l’autre.</h4>
+
+
+<p>&laquo; Pan !... Pan !... &raquo;</p>
+
+<p>Les deux coups de pistolet partirent presque en m&ecirc;me temps. Une vache, qui paissait &agrave; cinquante pas de l&agrave;, re&ccedil;ut une des balles dans l’&eacute;chine. Elle n’&eacute;tait pour rien dans l’affaire, cependant.</p>
+
+<p>Ni l’un ni l’autre des deux adversaires n’avait &eacute;t&eacute; touch&eacute;.</p>
+
+<p>Quels &eacute;taient ces deux gentlemen? On ne sait, et, cependant, c’e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l&agrave;, sans doute, l’occasion de faire parvenir leurs noms &agrave; la post&eacute;rit&eacute;. Tout ce qu’on peut dire, c’est que le plus &acirc;g&eacute; &eacute;tait Anglais, le plus jeune Am&eacute;ricain. Quant &agrave; indiquer en quel endroit l’inoffensif ruminant venait de pa&icirc;tre sa derni&egrave;re touffe d’herbe, rien de plus facile. C’&eacute;tait sur la rive droite du Niagara, non loin de ce pont suspendu qui r&eacute;unit la rive am&eacute;ricaine &agrave; la rive canadienne, trois milles au-dessous des chutes.</p>
+
+<p>L’Anglais s’avan&ccedil;a alors vers l’Am&eacute;ricain&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo; Je n en soutiens pas moins que c’&eacute;tait le Rule Britannia! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash; Non! le Yankee Doodle! &raquo; r&eacute;pliqua l’autre.</p>
+
+<p>La querelle allait recommencer, lorsque l’un des t&eacute;moins &mdash; sans doute dans l’int&eacute;r&ecirc;t du b&eacute;tail &mdash; s’interposa, disant&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo; Mettons que c’&eacute;tait le Rule Doodle et le Yankee Britannia, et allons d&eacute;jeuner! &raquo;</p>
+
+<p>Ce compromis entre les deux chants nationaux de l’Am&eacute;rique et de la Grande-Bretagne fut adopt&eacute; &agrave; la satisfaction g&eacute;n&eacute;rale. Am&eacute;ricains et Anglais, remontant la rive gauche du Niagara, vinrent s’attabler dans l’h&ocirc;tel de Goat-Island &mdash; un terrain neutre entre les deux chutes. Comme ils sont en pr&eacute;sence des &oelig;ufs bouillis et du jambon traditionnels, du roastbeef froid, relev&eacute; de pickles incendiaires, et de flots de th&eacute; &agrave; rendre jalouses les c&eacute;l&egrave;bres cataractes, on ne les d&eacute;rangera plus. Il est peu probable, d’ailleurs, qu’il soit encore question d’eux dans cette histoire.</p>
+
+<p>Qui avait raison de l’Anglais ou de l’Am&eacute;ricain? Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de se prononcer. En tout cas, ce duel montre combien les esprits s’&eacute;taient passionn&eacute;s, non seulement dans le nouveau, mais aussi dans l’ancien continent, &agrave; propos d’un ph&eacute;nom&egrave;ne inexplicable, qui, depuis un mois environ, mettait toutes les cervelles &agrave; l’envers.</p>
+
+<p class="c"><i>Os sublime dedit c&oelig;lumque tueri,</i></p>
+
+<p class="nind">a dit Ovide pour le plus grand honneur de la cr&eacute;ature humaine. En v&eacute;rit&eacute;, jamais on n’avait tant regard&eacute; le ciel depuis l’apparition de l’homme sur le globe terrestre.
+
+<p>Or, pr&eacute;cis&eacute;ment, pendant la nuit pr&eacute;c&eacute;dente, une trompette a&eacute;rienne avait lanc&eacute; ses notes cuivr&eacute;es &agrave; travers l’espace, au-dessus de cette portion du Canada situ&eacute;e entre le lac Ontario et le lac Eri&eacute;. Les uns avaient entendu le Yankee Doodle, les autres le Rule Britannia. De l&agrave; cette querelle d’Anglo-saxons qui se terminait par un d&eacute;jeuner &agrave; Goat-Island. Peut-&ecirc;tre, en somme, n’&eacute;tait-ce ni l’un ni l’autre de ces chants patriotiques. Mais ce qui n’&eacute;tait douteux pour personne c’est que ce son &eacute;trange avait ceci de particulier qu’il semblait descendre du ciel sur la terre.</p>
+
+<p>Fallait-il croire &agrave; quelque trompette c&eacute;leste, embouch&eacute;e par un ange ou un archange?... N’&eacute;tait-ce pas plut&ocirc;t de joyeux a&eacute;ronautes qui jouaient de ce sonore instrument, dont la Renomm&eacute;e fait un si bruyant usage?</p>
+
+<p>Non! Il n’y avait l&agrave; ni ballon, ni a&eacute;ronautes. Un ph&eacute;nom&egrave;ne extraordinaire se produisait dans les hautes zones du ciel &mdash; ph&eacute;nom&egrave;ne dont on ne pouvait reconna&icirc;tre la nature ni l’origine. Aujourd’hui, il apparaissait au-dessus de l’Am&eacute;rique, quarante-huit heures apr&egrave;s au-dessus de l’Europe, huit jours plus tard, en Asie, au-dessus du C&eacute;leste Empire. D&eacute;cid&eacute;ment, si la trompette qui signalait son passage n’&eacute;tait pas celle du Jugement dernier, qu’&eacute;tait donc cette trompette?</p>
+
+<p>De l&agrave;, en tous pays de la terre, royaumes ou r&eacute;publiques, une certaine inqui&eacute;tude qu’il importait de calmer. Si vous entendiez dans votre maison quelques bruits bizarres et inexplicables ne chercheriez-vous pas au plus vite &agrave; reconna&icirc;tre la cause de ces bruits, et, 51 l’enqu&ecirc;te n’aboutissait &agrave; rien, n’abandonneriez-vous pas votre maison pour en habiter une autre? Oui, sans doute! Mais ici, la maison, c’&eacute;tait le globe terrestre. Nul moyen de le quitter pour la Lune, Mars, V&eacute;nus, Jupiter, ou toute autre plan&egrave;te du syst&egrave;me solaire. Il fallait donc d&eacute;couvrir ce qui se passait, non dans le vide infini, mais dans les zones atmosph&eacute;riques. En effet, pas d’air, pas de bruit, et, comme il y avait bruit &mdash; toujours la fameuse trompette! &mdash; c’est que le ph&eacute;nom&egrave;ne s’accomplissait au milieu de la couche d’air, dont la densit&eacute; va toujours en diminuant et qui ne s’&eacute;tend pas &agrave; plus de deux lieues autour de notre sph&eacute;ro&iuml;de.</p>
+
+<p>Naturellement, des milliers de feuilles publiques s’empar&egrave;rent de la question, la trait&egrave;rent sous toutes ses formes, l’&eacute;claircirent ou l’obscurcirent, rapport&egrave;rent des faits vrais ou faux, alarm&egrave;rent ou rassur&egrave;rent leurs lecteurs, dans l’int&eacute;r&ecirc;t du tirage, &mdash; passionn&egrave;rent enfin les masses quelque peu affol&eacute;es. Du coup, la politique fut par terre, et les affaires n’en all&egrave;rent pas plus mal. Mais qu’y avait-il?</p>
+
+<p>On consulta les observatoires du monde entier. S’ils ne r&eacute;pondaient pas, &agrave; quoi bon des observatoires? Si les astronomes, qui d&eacute;doublent ou d&eacute;triplent des &eacute;toiles &agrave; cent mille milliards de lieues, n’&eacute;taient pas capables de reconna&icirc;tre l’origine d’un ph&eacute;nom&egrave;ne cosmique, dans le rayon de quelques kilom&egrave;tres seulement, &agrave; quoi bon des astronomes?</p>
+
+<p>Aussi, ce qu’il y eut de t&eacute;lescopes, de lunettes, de longues-vues, de lorgnettes, de binocles, de monocles, braqu&eacute;s vers le ciel, pendant ces belles nuits de l’&eacute;t&eacute;, ce qu’il y eut d’yeux &agrave; l’oculaire des instruments de toutes port&eacute;es et de toutes grosseurs, on ne saurait l’&eacute;valuer. Peut-&ecirc;tre des centaines de mille, &agrave; tout le moins. Dix fois, vingt fois plus qu’on ne compte d’&eacute;toiles &agrave; l’&oelig;il nu sur la sph&egrave;re c&eacute;leste. Non! Jamais &eacute;clipse, observ&eacute;e simultan&eacute;ment sur tous les points du globe, n’avait &eacute;t&eacute; &agrave; pareille f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Les observatoires r&eacute;pondirent, mais insuffisamment. Chacun donna une opinion, mais diff&eacute;rente. De l&agrave;, guerre intestine dans le monde savant pendant les derni&egrave;res semaines d’avril et les premi&egrave;res de mai.</p>
+
+<p>L’observatoire de Paris se montra tr&egrave;s r&eacute;serv&eacute;. Aucune des sections ne se pronon&ccedil;a. Dans le service d’astronomie math&eacute;matique, on avait d&eacute;daign&eacute; de regarder; dans celui des op&eacute;rations m&eacute;ridiennes, on n’avait rien d&eacute;couvert; dans celui des observations physiques, on n’avait rien aper&ccedil;u; dans celui de la g&eacute;od&eacute;sie, on n’avait rien remarqu&eacute;; dans celui de la m&eacute;t&eacute;orologie, on n’avait rien entrevu; enfin, dans celui des calculateurs, on n’avait rien vu. Du moins l’aveu &eacute;tait franc. M&ecirc;me franchise &agrave; l’observatoire de Montsouris, &agrave; la station magn&eacute;tique du parc Saint-Maur. M&ecirc;me respect de la v&eacute;rit&eacute; au Bureau des Longitudes. D&eacute;cid&eacute;ment, Fran&ccedil;ais veut dire franc</p>
+
+<p>La province fut un peu plus affirmative. Peut-&ecirc;tre dans la nuit du 6 au 7 mai avait-il paru une lueur d’origine &eacute;lectrique, dont la dur&eacute;e n’avait pas d&eacute;pass&eacute; vingt secondes. Au pic du Midi, cette lueur s’&eacute;tait montr&eacute;e entre neuf et dix heures du soir. A l’observatoire m&eacute;t&eacute;orologique du Puy-de-D&ocirc;me, on l’avait saisie entre une heure et deux heures du matin; au mont Ventoux, en Provence, entre deux et trois heures; &agrave; Nice, entre trois et quatre heures; enfin, au Semnoz-Alpes, entre Annecy, le Bourget et le L&eacute;man, au moment o&ugrave; l’aube blanchissait le z&eacute;nith.</p>
+
+<p>Evidemment, il n’y avait pas &agrave; rejeter ces observations en bloc. Nul doute que la lueur e&ucirc;t &eacute;t&eacute; observ&eacute;e en divers postes &mdash; successivement &mdash; dans le laps de quelques heures. Donc, ou elle &eacute;tait produite par plusieurs foyers, courant &agrave; travers l’atmosph&egrave;re terrestre, ou, si elle n’&eacute;tait due qu’&agrave; un foyer unique, c’est que ce foyer pouvait se mouvoir avec une vitesse qui devait atteindre bien pr&egrave;s de deux cents kilom&egrave;tres &agrave; l’heure.</p>
+
+<p>Mais, pendant le jour, avait-on jamais vu quelque chose d’anormal dans l’air?</p>
+
+<p>Jamais.</p>
+
+<p>La trompette, du moins, s’&eacute;tait-elle fait entendre &agrave; travers les couches a&eacute;riennes?</p>
+
+<p>Pas le moindre appel de trompette n’avait retenti entre le lever et le coucher du soleil.</p>
+
+<p>Dans le Royaume-Uni, on fut tr&egrave;s perplexe. Les observatoires ne purent se mettre d’accord. Greenwich ne parvint pas &agrave; s’entendre avec Oxford, bien que tous deux soutinssent qu’il n’y avait rien.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Illusion d’optique! disait l’un.</p>
+
+<p>&mdash; Illusion d’acoustique! &raquo;&nbsp;r&eacute;pondait l’autre.</p>
+
+<p>Et l&agrave;-dessus, ils disput&egrave;rent. En tout cas, illusion.</p>
+
+<p>A l’observatoire de Berlin, &agrave; celui de Vienne, la discussion mena&ccedil;a d’amener des complications internationales. Mais la Russie, en la personne du directeur de son observatoire de Poulkowa, leur prouva qu’ils avaient raison tous deux; cela d&eacute;pendait du point de vue auquel ils se mettaient pour d&eacute;terminer la nature du ph&eacute;nom&egrave;ne, en th&eacute;orie impossible, possible en pratique.</p>
+
+<p>En Suisse, &agrave; l’observatoire de Sa&uuml;tis, dans le canton d’Appenzel, au Righi, au G&auml;bris, dans les postes du Saint-Gothard, du Saint-Bernard, du Julier, du Simplon, de Zurich, du Somblick dans les Alpes tyroliennes, on fit preuve d’une extr&ecirc;me r&eacute;serve &agrave; propos d’un fait que personne n’avait jamais pu constater &mdash; ce qui est fort raisonnable.</p>
+
+<p>Mais, en Italie, aux stations m&eacute;t&eacute;orologiques du V&eacute;suve, au poste de l’Etna, install&eacute; dans l’ancienne Casa Inglese, au Monte Cavo, les observateurs n’h&eacute;sit&egrave;rent pas &agrave; admettre la mat&eacute;rialit&eacute; du ph&eacute;nom&egrave;ne, attendu qu’ils l’avaient pu voir, un jour, sous l’aspect d’une petite volute de vapeur, une nuit, sous l’apparence d’une &eacute;toile filante. Ce que c’&eacute;tait, d’ailleurs, ils n’en savaient absolument rien.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, ce myst&egrave;re commen&ccedil;ait &agrave; fatiguer les gens de science, tandis qu’il continuait &agrave; passionner, &agrave; effrayer m&ecirc;me les humbles et les ignorants, qui ont form&eacute;, forment et formeront l’immense majorit&eacute; en ce monde, gr&acirc;ce &agrave; l’une des plus sages lois de la nature. Les astronomes et les m&eacute;t&eacute;orologistes auraient donc renonc&eacute; &agrave; s’en occuper, si, dans la nuit du 26 au 27, &agrave; l’observatoire de Kantokeino, au Finmark, en Norv&egrave;ge, et dans la nuit du 28 au 29, &agrave; celui de l’Isfjord, au Spitzberg, les Norv&eacute;giens d’une part, les Su&eacute;dois de l’autre, ne se fussent trouv&eacute;s d’accord sur ceci&nbsp;: au milieu d’une aurore bor&eacute;ale avait apparu une sorte de gros oiseau, de monstre a&eacute;rien. S’il n’avait pas &eacute;t&eacute; possible d’en d&eacute;terminer la Structure, du moins n’&eacute;tait-il pas douteux qu’il e&ucirc;t projet&eacute; hors de lui des corpuscules qui d&eacute;tonaient comme des bombes.</p>
+
+<p>En Europe, on voulut bien ne pas mettre en doute cette observation des stations du Finmark et du Spitzberg. Mais, ce qui parut le plus ph&eacute;nom&eacute;nal en tout cela, c’&eacute;tait que des Su&eacute;dois et des Norv&eacute;giens eussent pu se mettre d’accord sur un point quelconque.</p>
+
+<p>On rit de la pr&eacute;tendue d&eacute;couverte dans tous les observatoires de l’Am&eacute;riqu&eacute; du Sud, au Br&eacute;sil, au P&eacute;rou comme &agrave; La Plata, dans ceux de l’Australie, &agrave; Sidney, &agrave; Ad&eacute;la&iuml;de comme &agrave; Melbourne. Et le rire australien est des plus communicatifs.</p>
+
+<p>Bref, un seul chef de station m&eacute;t&eacute;orologique se montra affirmatif sur cette question, malgr&eacute; tous les sarcasmes que sa solution pouvait faire na&icirc;tre. Ce fut un Chinois, le directeur de l’observatoire de Zi-Ka-Wey, &eacute;lev&eacute; au milieu d’une vaste plaine, &agrave; moins de dix lieues de la mer, avec un horizon immense, baign&eacute; d’air pur.</p>
+
+<p>&laquo; Il se pourrait, dit-il, que l’objet dont il s’agit f&ucirc;t tout simplement un appareil aviateur, une machine volante!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Quelle plaisanterie!</p>
+
+<p>Cependant, si les controverses furent vives dans l’Ancien Monde, on imagine ce qu’elles durent &ecirc;tre en cette portion du Nouveau, dont les Etats-Unis Occupent le plus vaste territoire.</p>
+
+<p>Un Yankee, on le sait, n’y va pas par quatre chemins. Il n’en prend qu’un, et g&eacute;n&eacute;ralement celui qui conduit droit au but. Aussi les observatoires de la F&eacute;d&eacute;ration am&eacute;ricaine n’h&eacute;sit&egrave;rent-ils pas &agrave; se dire leur fait. S’ils ne se jet&egrave;rent pas leurs objectifs &agrave; la t&ecirc;te, c’est qu’il aurait fallu les remplacer au moment o&ugrave; l’on avait le plus besoin de s’en servir.</p>
+
+<p>En cette question si controvers&eacute;e, les observatoires de Washington dans le district de Colombia, et celui de Cambridge dans l’Etat de Duna, tinrent t&ecirc;te &agrave; celui de Darmouth-College dans le Connecticut, et &agrave; celui d’Aun-Arbor dans le Michigan. Le sujet de leur dispute ne porta pas sur la nature du corps observ&eacute;, mais sur l’instant pr&eacute;cis de l’observation; car tous pr&eacute;tendirent l’avoir aper&ccedil;u dans la m&ecirc;me nuit, &agrave; la m&ecirc;me heure, &agrave; la m&ecirc;me minute, &agrave; la m&ecirc;me seconde, bien que la trajectoire du myst&eacute;rieux mobile n’occup&acirc;t qu’une m&eacute;diocre hauteur au-dessus de l’horizon. Or, du Connecticut au Michigan, du Duna au Colombia, la distance est assez grande pour que cette double observation, faite au m&ecirc;me moment, p&ucirc;t &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute;e comme impossible.</p>
+
+<p>Dudley, &agrave; Albany, dans l’Etat de New York, et West-Point, de l’Acad&eacute;mie militaire, donn&egrave;rent tort &agrave; leurs coll&egrave;gues par une note qui chiffrait l’ascension droite et la d&eacute;clinaison dudit corps.</p>
+
+<p>Mais il fut reconnu plus tard que ces observateurs S’&eacute;taient tromp&eacute;s de corps, que celui-ci &eacute;tait un bolide qui n’avait fait que traverser la moyenne couche de l’atmosph&egrave;re. Donc, ce bolide ne pouvait &ecirc;tre l’objet en question. D’ailleurs, comment le susdit bolide aurait-il jou&eacute; de la trompette?</p>
+
+<p>Quant &agrave; cette trompette, on essaya vainement de mettre son &eacute;clatante fanfare au rang des illusions d’acoustique. Les oreilles, en cette occurrence, ne se trompaient pas plus que les yeux. On avait certainement vu, on avait certainement entendu. Dans la nuit du 12 au 13 mai &mdash; nuit tr&egrave;s sombre &mdash; les observateurs de Yale-College, &agrave; l’Ecole scientifique de Sheffield, avaient pu transcrire quelques mesures d’une phrase musicale, en r&eacute; majeur, &agrave; quatre temps, qui donnait note pour note, rythme pour rythme, le refrain du Chant du D&eacute;part.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bon&nbsp;! r&eacute;pondirent les loustics, c’est un orchestre fran&ccedil;ais qui joue au milieu des couches a&eacute;riennes!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais plaisanter n’est pas r&eacute;pondre. C’est ce que fit remarquer l’observatoire de Boston, fond&eacute; par l’Atlantic Iron Works Society, dont les opinions sur les questions d’astronomie et de m&eacute;t&eacute;orologie commen&ccedil;aient &agrave; faire loi dans le monde savant.</p>
+
+<p>Intervint alors l’observatoire de Cincinnati, cr&eacute;&eacute; en 1870 sur le mont Lookout, gr&acirc;ce &agrave; la g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; de M. Kilgoor, et si connu pour ses mesures microm&eacute;triques des &eacute;toiles doubles. Son directeur d&eacute;clara, avec la plus enti&egrave;re bonne foi, qu’il y avait certainement quelque chose, qu’un mobile quelconque se montrait, dans des temps assez rapproch&eacute;s, en divers points de l’atmosph&egrave;re, mais que sur la nature de ce mobile, ses dimensions, sa vitesse, sa trajectoire, il &eacute;tait impossible de se prononcer.</p>
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+<p>Ce fut alors qu’un journal dont la publicit&eacute; est immense, le New York Herald, re&ccedil;ut d’un abonn&eacute; la communication anonyme qui suit&nbsp;:</p>
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+<p>&laquo; On n’a pas oubli&eacute; la rivalit&eacute; qui mit aux prises, il y a quelques ann&eacute;es, les deux h&eacute;ritiers de la Begum de Ragginahra, ce docteur fran&ccedil;ais Sarrasin dans sa cit&eacute; de Franceville, l’ing&eacute;nieur allemand Herr Schultze, dans sa cit&eacute; de Stahlstadt, cit&eacute;s situ&eacute;es toutes deux en la partie sud de l’Oregon, aux Etats-Unis.</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;On ne peut avoir oubli&eacute; davantage que, dans le but de d&eacute;truire Franceville, Herr Schultze lan&ccedil;a un formidable engin qui devait s’abattre sur la ville fran&ccedil;aise et l’an&eacute;antir d’un seul coup.</p>
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+<p>&laquo; Encore moins ne peut-on avoir oubli&eacute; que cet engin, dont la vitesse initiale au sortir de la bouche du canon-monstre avait &eacute;t&eacute; mal calcul&eacute;e, fut emport&eacute; avec une rapidit&eacute; sup&eacute;rieure &agrave; seize fois celle des projectiles ordinaires &mdash; Soit cent cinquante lieues &agrave; l’heure -’ qu’il n’est plus retomb&eacute; sur la terre, et que, pass&eacute; &agrave; l’&eacute;tat de bolide, il circule et doit &eacute;ternellement circuler autour de notre globe.</p>
+
+<p>&laquo; Pourquoi ne serait-ce pas le corps en question dont l’existence ne peut &ecirc;tre ni&eacute;e?&nbsp;&raquo;</p>
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+<p>Fort ing&eacute;nieux, l’abonn&eacute; du New York Herald. Et la trompette?... Il n’y avait pas de trompette dans le projectile de Herr Schultze!</p>
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+<p>Donc, toutes ces explications n’expliquaient rien, tous ces observateurs observaient mal.</p>
+
+<p>Restait toujours l’hypoth&egrave;se propos&eacute;e par le directeur de Zi-Ka-Wey. Mais l’opinion d’un Chinois!...</p>
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+<p>Il ne faudrait pas croire que la sati&eacute;t&eacute; fin&icirc;t par s’emparer du public de l’Ancien et du Nouveau Monde. Non! les discussions continu&egrave;rent de plus belle, sans qu’on parv&icirc;nt &agrave; se mettre d’accord. Et, cependant, il y eut un temps d’arr&ecirc;t. Quelques jours s’&eacute;coul&egrave;rent sans que l’objet, bolide ou autre, f&ucirc;t signal&eacute;, sans que nul bruit de trompette se fit entendre dans les airs. Le corps &eacute;tait-il donc tomb&eacute; sur un point du globe o&ugrave; il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de retrouver sa trace &mdash; en mer, par exemple? Gisait-il dans les profondeurs de l’Atlantique, du Pacifique, de l’oc&eacute;an Indien? Comment se prononcer &agrave; cet &eacute;gard?</p>
+
+<p>Mais alors, entre le 2 et le 9 juin, une s&eacute;rie de faits nouveaux se produisirent, dont l’explication e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible par la seule existence d’un ph&eacute;nom&egrave;ne cosmique.</p>
+
+<p>En huit jours, les Hambourgeois, &agrave; la pointe de la tour Saint-Michel, les Turcs, au plus haut minaret de Sainte-Sophie, les Rouennais, au bout de la fl&egrave;che m&eacute;tallique de leur cath&eacute;drale, les Strasbourgeois, &agrave; l’extr&eacute;mit&eacute; du Munster, les Am&eacute;ricains, sur la t&ecirc;te de leur statue de la Libert&eacute;, &agrave; l’entr&eacute;e de l’Hudson, et, au fa&icirc;te du monument de Washington, &agrave; Boston, les Chinois, au Sommet du temple des Cinq-Cents-G&eacute;nies, &agrave; Canton, les Indous, au seizi&egrave;me &eacute;tage de la pyramide du temple de Tanjour, les San-Pietrini, &agrave; la croix de Saint-Pierre de Rome, les Anglais, &agrave; la croix de Saint-Paul de Londres, les Egyptiens, &agrave; l’angle aigu de la Grande Pyramide de Giz&egrave;h, les Parisiens, au paratonnerre de la Tour en fer de l’Exposition de 1889, haute de trois cents m&egrave;tres, purent apercevoir un pavillon qui flottait sur chacun de ces points difficilement accessibles.</p>
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+<p>Et ce pavillon, c’&eacute;tait une &eacute;tamine noire, sem&eacute;e d’&eacute;toiles, avec un soleil d’or &agrave; son centre.</p>
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+<h4><a name="II" id="II"></a>II<br /><br />Dans lequel les membres du Weldon-Institute se disputent sans parvenir &agrave; se mettre d’accord.</h4>
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+
+<p>&laquo; Et le premier qui dira le contraire...</p>
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+<p>&mdash; Vraiment!... Mais on le dira, s’il y a lieu de le dire!</p>
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+<p>&mdash; Et en d&eacute;pit de vos menaces!...</p>
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+<p>&mdash; Prenez garde &agrave; vos paroles, Bat Fyn!</p>
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+<p>&mdash; Et aux v&ocirc;tres, Uncle Prudent!</p>
+
+<p>Je soutiens que l’h&eacute;lice ne doit pas &ecirc;tre &agrave; l’arri&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash; Nous aussi!... Nous aussi!... r&eacute;pondirent cinquante voix, confondues dans un commun accord.</p>
+
+<p>&mdash; Non!... Elle doit &ecirc;tre &agrave; l’avant! s’&eacute;cria PhilEvans.</p>
+
+<p>&mdash; A l’avant! r&eacute;pondirent cinquante autres voix avec une vigueur non moins remarquable.</p>
+
+<p>&mdash; Jamais nous ne serons du m&ecirc;me avis!</p>
+
+<p>&mdash; Jamais!... Jamais!</p>
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+<p>&mdash; Alors &agrave; quoi bon disputer?</p>
+
+<p>&mdash; Ce n’est pas de la dispute !... C’est de la discussion!</p>
+
+<p>On ne l’aurait pas cru, &agrave; entendre les reparties, les objurgations, les vocif&eacute;rations, qui emplissaient la salle des s&eacute;ances depuis un bon quart d’heure.</p>
+
+<p>Cette salle, il est vrai, &eacute;tait la plus grande du Weldon-Institut &mdash; club c&eacute;l&egrave;bre entre tous, &eacute;tabli Walnut-Street, &agrave; Philadelphie, Etat de Pennsylvanie, Etats-Unis d’Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Or, la veille, dans la cit&eacute;, &agrave; propos de l’&eacute;lection d’un allumeur de gaz, il y avait eu manifestations publiques, meetings bruyants, coups &eacute;chang&eacute;s de part et d’autre. De l&agrave;, une effervescence qui n’&eacute;tait pas encore calm&eacute;e, et d’o&ugrave; provenait peut-&ecirc;tre cette surexcitation dont les membres du Weldon-Institut venaient de faire preuve. Et, cependant, ce n’&eacute;tait l&agrave; qu’une simple r&eacute;union de &laquo; ballonistes &raquo;, discutant la question encore palpitante m&ecirc;me &agrave; cette &eacute;poque &mdash; de la direction des ballons. Cela se passait dans une ville des Etats-Unis, dont le d&eacute;veloppement rapide fut Sup&eacute;rieur m&ecirc;me &agrave; celui de New York, de Chicago, de Cincinnati, de San Francisco, &mdash; une ville, qui n’est pourtant ni un port, ni un centre minier de houille ou de p&eacute;trole, ni une agglom&eacute;ration manufacturi&egrave;re, ni le terminus d’un rayonnement de voies ferr&eacute;es, &mdash; une ville plus grande que Berlin, Manchester, Edimbourg, Liverpool, Vienne, P&eacute;tersbourg, Dublin -, une ville qui poss&egrave;de un parc dans lequel tiendraient ensemble les sept parcs de la capitale de l’Angleterre, &mdash; une ville, enfin, qui compte actuellement pr&egrave;s de douze cent mille &acirc;mes et se dit la quatri&egrave;me ville du monde, apr&egrave;s Londres, Paris et New York.</p>
+
+<p>Philadelphie est presque une cit&eacute; de marbre avec ses maisons de grand caract&egrave;re et ses &eacute;tablissements publics qui ne connaissent point de rivaux. Le plus important de tous les coll&egrave;ges du Nouveau Monde est le coll&egrave;ge Girard, et il est &agrave; Philadelphie. Le plus large pont de fer du globe est le pont jet&eacute; sur la rivi&egrave;re Schuylkill, et il est &agrave; Philadelphie. Le plus beau temple de la Franc-Ma&ccedil;onnerie est le Temple Ma&ccedil;onnique, et il est &agrave; Philadelphie. Enfin, le plus grand club des adeptes de la navigation a&eacute;rienne est &agrave; Philadelphie. Et si l’on veut bien le visiter dans cette soir&eacute;e du 12 juin, peut-&ecirc;tre y trouvera-t-on quelque plaisir.</p>
+
+<p>En cette grande salle s’agitaient, se d&eacute;menaient, gesticulaient, parlaient, discutaient, disputaient &mdash; tous le chapeau sur la t&ecirc;te &mdash; une centaine de ballonistes, sous la haute autorit&eacute; d’un pr&eacute;sident assist&eacute; d’un secr&eacute;taire et d’un tr&eacute;sorier. Ce n’&eacute;taient point des ing&eacute;nieurs de profession. Non, de simples amateurs de tout ce qui se rapportait &agrave; l’a&eacute;rostatique, mais amateurs enrag&eacute;s et particuli&egrave;rement ennemis de ceux qui veulent opposer aux a&eacute;rostats les appareils &laquo;&nbsp;plus lourds que l’air&nbsp;&raquo;, machines volantes, navires a&eacute;riens ou autres. Que ces braves gens dussent jamais trouver la direction des ballons, c’est possible. En tout cas, leur pr&eacute;sident avait quelque peine &agrave; les diriger eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>Ce pr&eacute;sident, bien connu &agrave; Philadelphie, &eacute;tait le fameux Uncle Prudent, &mdash; Prudent, de son nom de famille. quant au qualificatif Uncle, cela ne saurait surprendre en Am&eacute;rique, o&ugrave; l’on peut &ecirc;tre oncle sans avoir ni neveu ni ni&egrave;ce. On dit Uncle, l&agrave;-bas, comme, ailleurs, on dit p&egrave;re, de gens qui n’ont jamais fait &oelig;uvre de paternit&eacute;.</p>
+
+<p>Uncle Prudent &eacute;tait un personnage consid&eacute;rable, et, en d&eacute;pit de son nom, cit&eacute; pour son audace. Tr&egrave;s riche, ce qui ne g&acirc;te rien, m&ecirc;me aux Etats-Unis. Et comment ne l’e&ucirc;t-il pas &eacute;t&eacute;, puisqu’il poss&eacute;dait une grande partie des actions du Niagara Falls? A cette &eacute;poque, une soci&eacute;t&eacute; d’ing&eacute;nieurs s’&eacute;tait fond&eacute;e &agrave; Buffalo pour l’exploitation des chutes. Affaire excellente. Les sept mille cinq cents m&egrave;tres cubes que le Niagara d&eacute;bite par seconde, produisent sept millions de chevaux-vapeur. Cette force &eacute;norme, distribu&eacute;e &agrave; toutes les usines &eacute;tablies dans un rayon de cinq cents kilom&egrave;tres, donnait annuellement une &eacute;conomie de quinze cents millions de francs, dont une part rentrait dans les caisses de la Soci&eacute;t&eacute; et en particulier dans les poches de Uncle Prudent. D’ailleurs, il &eacute;tait gar&ccedil;on, il vivait simplement, n’ayant pour tout personnel domestique que son valet Frycollin, qui ne m&eacute;ritait gu&egrave;re d’&ecirc;tre au service d’un ma&icirc;tre si audacieux. Il y a de ces anomalies.</p>
+
+<p>Que Uncle Prudent e&ucirc;t des amis, puisqu’il &eacute;tait riche, cela va de soi; mais il avait aussi des ennemis, puisqu’il &eacute;tait pr&eacute;sident du club, &mdash; entre autres, tous ceux qui enviaient cette situation. Parmi les plus acharn&eacute;s, il convient de citer le secr&eacute;taire du Weldon-Institute.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait Phil Evans, tr&egrave;s riche aussi, puisqu’il dirigeait la Walton Watch Company, importante usine &agrave; montres, qui fabrique par jour cinq cents mouvements &agrave; la m&eacute;canique et livre des produits comparables aux meilleurs de la Suisse. Phil Evans aurait donc pu passer pour un des hommes les plus heureux du monde et m&ecirc;me des Etats-Unis, n’e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la situation de Uncle Prudent. Comme lui, il &eacute;tait &acirc;g&eacute; de quarante-cinq ans, comme lui d’une sant&eacute; &agrave; toute &eacute;preuve, comme lui d’une audace indiscutable, comme lui peu soucieux de troquer les avantages certains du c&eacute;libat contre les avantages douteux du mariage. C’&eacute;taient deux hommes bien faits pour se comprendre, mais qui ne se comprenaient pas, et tous deux, il faut bien le dire, d’une extr&ecirc;me violence de caract&egrave;re, l’un &agrave; chaud, Uncle Prudent, l’autre &agrave; froid, Phil Evans.</p>
+
+<p>Et &agrave; quoi tenait que Phil Evans n’e&ucirc;t &eacute;t&eacute; nomm&eacute; pr&eacute;sident du club? Les voix s’&eacute;taient exactement partag&eacute;es entre Uncle Prudent et lui. Vingt fois on avait &eacute;t&eacute; au scrutin, et vingt fois la majorit&eacute; n’avait pu se faire ni pour l’un ni pour l’autre. Situation embarrassante, qui aurait pu durer plus que la vie des deux candidats.</p>
+
+<p>Un des membres du club proposa alors un moyen de d&eacute;partager les voix. Ce fut Jem Cip, le tr&eacute;sorier du Weldon-Institute. Jem Cip &eacute;tait un v&eacute;g&eacute;tarien convaincu, autrement dit, un de ces l&eacute;gumistes, de ces proscripteurs de toute nourriture animale, de toutes liqueurs ferment&eacute;es, moiti&eacute; brahmanes, moiti&eacute; musulmans, un rival des Niewman, des Pitman, des Ward, des Davie, qui ont illustr&eacute; la secte de ces toqu&eacute;s inoffensifs.</p>
+
+<p>En cette occurrence, Jem Cip fut soutenu par un autre membre du club, William T. Forbes, directeur d’une grande usine, o&ugrave; l’on fabrique de la glucose en traitant les chiffons par l’acide sulfurique &mdash; ce qui permet de faire du sucre avec de vieux linges. C’&eacute;tait un homme bien pos&eacute;, ce William T. Forbes, p&egrave;re de deux charmantes vieilles filles, Miss Doroth&eacute;e, dite Doll, et Miss Martha, dite Mat, qui donnaient le ton &agrave; la meilleure soci&eacute;t&eacute; de Philadelphie.</p>
+
+<p>Il r&eacute;sulta donc de la proposition de Jem Cip, appuy&eacute;e par William T. Forbes et quelques autres, que l’on d&eacute;cida de nommer le pr&eacute;sident du club au &laquo;&nbsp;point milieu&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, ce mode d’&eacute;lection pourrait &ecirc;tre appliqu&eacute; en tous les cas o&ugrave; il s’agit d’&eacute;lire le plus digne, et nombre d’Am&eacute;ricains de grand sens songeaient d&eacute;j&agrave; &agrave; l’employer pour la nomination du pr&eacute;sident de la R&eacute;publique des Etats-Unis.</p>
+
+<p>Sur deux tableaux d’une enti&egrave;re blancheur, une ligne noire avait &eacute;t&eacute; trac&eacute;e. La longueur de chacune de ces ligues &eacute;tait math&eacute;matiquement la m&ecirc;me, car on l’avait d&eacute;termin&eacute;e avec autant d’exactitude que s’il se f&ucirc;t agi de la base du premier triangle dans un travail de triangulation. Cela fait, les deux tableaux &eacute;tant expos&eacute;s dans le m&ecirc;me jour au milieu de la salle des s&eacute;ances, les deux concurrents s’arm&egrave;rent chacun d’une fine aiguille et march&egrave;rent simultan&eacute;ment vers le tableau qui lui &eacute;tait d&eacute;volu. Celui des deux rivaux qui planterait son aiguille le plus pr&egrave;s du milieu de la ligue, serait proclam&eacute; pr&eacute;sident du Weldon-Institute.</p>
+
+<p>Cela va sans dire, l’op&eacute;ration devait se faire d’un coup, sans rep&egrave;res, sans t&acirc;tonnements, rien que par la s&ucirc;ret&eacute; du regard. Avoir le compas dans l’&oelig;il, suivant l’expression populaire, tout &eacute;tait l&agrave;.</p>
+
+<p>Uncle Prudent planta son aiguille, en m&ecirc;me temps que Phil Evans plantait la sienne. Puis, on mesura afin de d&eacute;cider lequel des deux concurrents s’&eacute;tait le plus approch&eacute; du point milieu.</p>
+
+<p>O prodige! Telle avait &eacute;t&eacute; la pr&eacute;cision des op&eacute;rateurs que les mesures ne donn&egrave;rent pas de diff&eacute;rence appr&eacute;ciable. Si ce n’&eacute;tait pas exactement le milieu math&eacute;matique de la ligne, il n’y avait qu’un &eacute;cart insensible entre les deux aiguilles et qui semblait &ecirc;tre le m&ecirc;me pour toutes deux.</p>
+
+<p>De l&agrave;, grand embarras de l’assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>Heureusement, un des membres, Truk Milnor, insista pour que les mesures fussent refaites au moyen d’une r&egrave;gle gradu&eacute;e par les proc&eacute;d&eacute;s de la machine microm&eacute;trique de M. Perreaux, qui permet de diviser le millim&egrave;tre en quinze cents parties. Cette r&egrave;gle, donnant des quinze-centi&egrave;mes de millim&egrave;tre trac&eacute;s avec un &eacute;clat de diamant, servit &agrave; reprendre les mesures, et, apr&egrave;s avoir lu les divisions au moyen d’un microscope, on obtint les r&eacute;sultats suivants&nbsp;:</p>
+
+<p>Uncle Prudent s’&eacute;tait approch&eacute; du point milieu &agrave; moins de six quinze-centi&egrave;mes de millim&egrave;tre, Phil Evans, &agrave; moins de neuf quinze-centi&egrave;mes.</p>
+
+<p>Et voil&agrave; comment Phil Evans ne fut que le secr&eacute;taire du Weldon-Institute, tandis que Uncle Prudent &eacute;tait proclam&eacute; pr&eacute;sident du club.</p>
+
+<p>Un &eacute;cart de trois quinze-centi&egrave;mes de millim&egrave;tre, il n’en fallut pas davantage pour que Phil Evans vou&acirc;t &agrave; Uncle Prudent une de ces haines qui, pour &ecirc;tre latentes, n’en sont pas moins f&eacute;roces.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque, depuis les exp&eacute;riences entreprises dans le dernier quart de ce xix<sup>e</sup> si&egrave;cle, la question des ballons dirigeables n’&eacute;tait pas sans avoir fait quelques progr&egrave;s. Les nacelles munies d’h&eacute;lices propulsives, accroch&eacute;es en 1852 aux a&eacute;rostats de forme allong&eacute;e d’Henry Giffard, en 1872, de Dupuy de L&ocirc;me, en 1883, de MM. Tissandier fr&egrave;res, en 1884, des capitaines Krebs et Renard, avaient donn&eacute; certains r&eacute;sultats dont il convient de tenir compte. Mais si ces machines, plong&eacute;es dans un milieu plus lourd qu’elles, man&oelig;uvrant sous la pouss&eacute;e d’une h&eacute;lice, biaisant avec la ligue du vent, remontant m&ecirc;me une brise contraire pour revenir &agrave; leur point de d&eacute;part, s’&eacute;taient ainsi r&eacute;ellement &laquo;&nbsp;dirig&eacute;es&nbsp;&raquo; elles n’avaient pu y r&eacute;ussir que gr&acirc;ce &agrave; des circonstances extr&ecirc;mement favorables. En de vastes halls clos et couverts, parfait! Dans une atmosph&egrave;re calme, tr&egrave;s bien! Par un l&eacute;ger vent de cinq &agrave; six m&egrave;tres &agrave; la seconde, passe encore! Mais, en somme, rien de pratique. n’avait &eacute;t&eacute; obtenu. Contre un vent de moulin &mdash; huit m&egrave;tres &agrave; la seconde -, ces machines seraient rest&eacute;es &agrave; peu pr&egrave;s stationnaires; contre une brise fra&icirc;che &mdash; dix m&egrave;tres &agrave; la seconde -, elles auraient march&eacute; en arri&egrave;re; contre une temp&ecirc;te &mdash; vingt-cinq &agrave; trente m&egrave;tres &agrave; la seconde -, elles auraient &eacute;t&eacute; emport&eacute;es comme une plume; au milieu d’un ouragan &mdash; quarante-cinq m&egrave;tres &agrave; la seconde &mdash;, elles eussent peut-&ecirc;tre couru le risque d’&ecirc;tre mises en pi&egrave;ces; enfin, avec un de ces cyclones qui d&eacute;passent cent m&egrave;tres &agrave; la seconde, on n’en aurait pas retrouv&eacute; un morceau.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait donc constant que, m&ecirc;me apr&egrave;s les exp&eacute;riences retentissantes des capitaines Krebs et Renard, si les a&eacute;rostats dirigeables avaient gagn&eacute; un peu de vitesse, c’&eacute;tait juste ce qu’il fallait pour se maintenir contre une simple brise. D’o&ugrave; l’impossibilit&eacute; d’user pratiquement jusqu’alors de ce mode de locomotion a&eacute;rienne.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, &agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce probl&egrave;me de la direction des a&eacute;rostats, c’est-&agrave;-dire, des moyens employ&eacute;s pour leur donner une vitesse propre, la question des moteurs avait fait des progr&egrave;s incomparablement plus rapides. Aux machines &agrave; vapeur d’Henri Giffard, &agrave; l’emploi de la force musculaire de Dupuy de L&ocirc;me, s’&eacute;taient peu &agrave; peu substitu&eacute;s les moteurs &eacute;lectriques. Les batteries au bichromate de potasse, formant des &eacute;l&eacute;ments mont&eacute;s en tension, de MM. Tissandier fr&egrave;res, donn&egrave;rent une vitesse de quatre m&egrave;tres &agrave; la seconde. Les machines dynamo-&eacute;lectriques des capitaines Krebs et Renard, d&eacute;veloppant une force de douze chevaux, imprim&egrave;rent une vitesse de six m&egrave;tres cinquante, en moyenne.</p>
+
+<p>Et alors, dans cette voie du moteur, ing&eacute;nieurs et &eacute;lectriciens avaient cherch&eacute; &agrave; s’approcher de plus en plus de ce desideratum qu’on a pu appeler &laquo;&nbsp;un cheval-vapeur dans un bo&icirc;tier de montre&nbsp;&raquo;. Aussi, peu &agrave; peu, les effets de la pile, dont les capitaines Krebs et Renard avaient gard&eacute; le secret, &eacute;taient-ils d&eacute;pass&eacute;s, et, apr&egrave;s eux, les a&eacute;ronautes avaient pu utiliser des moteurs, dont la l&eacute;g&egrave;ret&eacute; s’accroissait en m&ecirc;me temps que la puissance.</p>
+
+<p>Il y avait donc l&agrave; de quoi encourager les adeptes qui croyaient &agrave; l’utilisation des ballons dirigeables. Et cependant, combien de bons esprits se refusaient &agrave; admettre cette utilisation! En effet, si l’a&eacute;rostat rencontre un point d’appui sur l’air, il appartient &agrave; ce milieu dans lequel il plonge tout entier. En de telles conditions, comment sa masse, qui donne tant de prise aux courants de l’atmosph&egrave;re, pourrait-elle tenir t&ecirc;te &agrave; des vents moyens, si puissant que f&ucirc;t son propulseur?</p>
+
+<p>C’&eacute;tait toujours la question; mais on esp&eacute;rait la r&eacute;soudre en employant des appareils de grande dimension.</p>
+
+<p>Or, il se trouvait que, dans cette lutte des inventeurs &agrave; la recherche d’un moteur puissant et l&eacute;ger, les Am&eacute;ricains s’&eacute;taient le plus rapproch&eacute;s du fameux desideratum. Un appareil dynamo-&eacute;lectrique, bas&eacute; sur l’emploi d’une pile nouvelle, dont la composition &eacute;tait encore un myst&egrave;re, avait &eacute;t&eacute; achet&eacute; &agrave; son inventeur, un chimiste de Boston jusqu’alors inconnu. Des calculs faits avec le plus grand soin, des diagrammes relev&eacute;s avec la derni&egrave;re exactitude, d&eacute;montraient qu’avec cet appareil, actionnant une h&eacute;lice de dimension convenable, on pourrait obtenir des d&eacute;placements de dix-huit &agrave; vingt m&egrave;tres &agrave; la seconde.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, c’e&ucirc;t &eacute;t&eacute; magnifique!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et ce n’est pas cher!&nbsp;&raquo; avait ajout&eacute; Uncle Prudent, en remettant &agrave; l’inventeur, contre son re&ccedil;u en bonne et due forme, le dernier paquet des cent mille dollars-papier, dont on lui payait son invention.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement, le Weldon-Institute s’&eacute;tait mis &agrave; l’&oelig;uvre. quand il s’agit d’une exp&eacute;rience qui peut avoir quelque utilit&eacute; pratique, l’argent sort volontiers des poches am&eacute;ricaines. Les fonds afflu&egrave;rent, sans qu’il f&ucirc;t m&ecirc;me n&eacute;cessaire de constituer une soci&eacute;t&eacute; par actions. Trois cent mille dollars &mdash; ce qui fait la somme de quinze cent mille francs &mdash; vinrent au premier appel s’entasser dans les caisses du club. Les travaux commenc&egrave;rent sous la direction du plus c&eacute;l&egrave;bre a&eacute;ronaute des Etats-Unis, Harry W. Tinder, immortalis&eacute; par trois de ses ascensions entre mille&nbsp;: l’une, pendant laquelle il s’&eacute;tait &eacute;lev&eacute; &agrave; douze mille m&egrave;tres, plus haut que Gay-Lussac, Coxwell, sivel, Croc&eacute;-Spinelli, Tissandier, Glaisher; l’autre, pendant laquelle il avait travers&eacute; toute l’Am&eacute;rique de New York &agrave; San Francisco, d&eacute;passant de plusieurs centaines de lieues les itin&eacute;raires des Nadar, des Godard et de tant d’autres, sans compter ce John Wise qui avait fait onze cent cinquante milles de Saint-Louis au comt&eacute; de Jefferson; la troisi&egrave;me, enfin, qui s’&eacute;tait termin&eacute;e par une chute effroyable de quinze cents pieds, au prix d’une simple foulure du poignet droit, tandis que Pil&acirc;tre de Rozier, moins heureux, pour n’&ecirc;tre tomb&eacute; que de sept cents pieds, s’&eacute;tait tu&eacute; sur le coup.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; commence cette histoire, on pouvait d&eacute;j&agrave; juger que le Weldon-lnstitute avait men&eacute; rondement les choses. Dans les chantiers Turner, &agrave; Philadelphie, s’allongeait un &eacute;norme a&eacute;rostat, dont la solidit&eacute; allait &ecirc;tre &eacute;prouv&eacute;e en y comprimant de l’air sous une forte pression. Celui-l&agrave; entre tous m&eacute;ritait bien le nom de ballon-monstre.</p>
+
+<p>En effet, que jaugeait le G&eacute;ant de Nadar? Six mille m&egrave;tres cubes. que jaugeait le ballon de John Wise? Vingt mille m&egrave;tres cubes. que jaugeait le ballon Giffard, de l’Exposition de 1878? Vingt-cinq mille m&egrave;tres cubes, avec dix-huit m&egrave;tres de rayon. Comparez ces trois a&eacute;rostats &agrave; la machine a&eacute;rienne du Weldon-Institute, dont le volume se chiffrait par quarante mille m&egrave;tres cubes, et vous comprendrez que Uncle Prudent et ses coll&egrave;gues eussent quelque droit &agrave; se gonfler d’orgueil.</p>
+
+<p>Ce ballon, n’&eacute;tant pas destin&eacute; &agrave; explorer les plus hautes couches de l’atmosph&egrave;re, ne se nommait pas Excelsior, qualificatif qui est un peu trop en honneur chez les citoyens d’Am&eacute;rique. Non! Il se nommait simplement le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> &mdash; qui veut dire &mdash; &laquo;&nbsp;En avant&nbsp;&raquo; &mdash;, et il ne lui restait plus qu’&agrave; justifier son nom en ob&eacute;issant &agrave; toutes les man&oelig;uvres de son capitaine.</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque, la machine dynamo-&eacute;lectrique &eacute;tait presque enti&egrave;rement termin&eacute;e d’apr&egrave;s le syst&egrave;me du brevet acquis par le Weldon-Institute. On pouvait compter qu’avant six semaines, le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> aurait pris son vol &agrave; travers l’espace.</p>
+
+<p>On l’a vu, cependant, toutes les difficult&eacute;s de m&eacute;canique n’&eacute;taient pas encore tranch&eacute;es. Bien des s&eacute;ances avaient &eacute;t&eacute; consacr&eacute;es &agrave; discuter, non la forme de l’h&eacute;lice ni ses dimensions, mais la question de savoir si elle serait plac&eacute;e &agrave; l’arri&egrave;re de l’appareil, comme l’avaient fait les fr&egrave;res Tissandier, ou &agrave; l’avant, comme l’avaient fait les capitaines Krebs et Renard. Inutile d’ajouter que, dans cette discussion, les partisans des deux syst&egrave;mes en &eacute;taient m&ecirc;me venus aux mains. Le groupe des &laquo;&nbsp;Avantistes&nbsp;&raquo; &eacute;gala en nombre le groupe des &laquo;&nbsp;Arri&eacute;ristes&nbsp;&raquo;. Uncle Prudent, dont la voix aurait d&ucirc; &ecirc;tre pr&eacute;pond&eacute;rante en cas de partage, Uncle Prudent, &eacute;lev&eacute; sans doute &agrave; l’&eacute;cole du professeur Buridan, n’&eacute;tait pas parvenu &agrave; se prononcer.</p>
+
+<p>Donc, impossibilit&eacute; de s’entendre, impossibilit&eacute; de mettre l’h&eacute;lice en place. Cela pouvait durer longtemps, &agrave; moins que le gouvernement n’interv&icirc;nt. Mais, aux Etats-Unis, on le sait, le gouvernement n’aime point &agrave; s’immiscer dans les affaires priv&eacute;es, ni &agrave; se m&ecirc;ler de ce qui ne le regarde pas. En quoi il a raison.</p>
+
+<p>Les choses en &eacute;taient l&agrave;, et cette s&eacute;ance du 13 juin mena&ccedil;ait de ne pas finir ou plut&ocirc;t de finir au milieu du plus &eacute;pouvantable tumulte &mdash; injures &eacute;chang&eacute;es, coups de poing succ&eacute;dant aux injures, coups de canne succ&eacute;dant aux coups de poing, coups de revolver succ&eacute;dant aux coups de canne -, quand, &agrave; huit heures trente-sept, il se fit une diversion.</p>
+
+<p>L’huissier du Weldon-Institute, froidement et tranquillement, comme un policeman au milieu des orages d’un meeting, s’&eacute;tait approch&eacute; du bureau du pr&eacute;sident. Il lui avait remis une carte. Il attendait les ordres qu’il conviendrait &agrave; Uncle Prudent de lui donner.</p>
+
+<p>Uncle Prudent fit r&eacute;sonner la trompe &agrave; vapeur qui lui servait de sonnette pr&eacute;sidentielle, car m&ecirc;me la cloche du Kremlin ne lui aurait pas suffi!... Mais le tumulte ne cessa de s’accro&icirc;tre. Alors le pr&eacute;sident &laquo;&nbsp;se d&eacute;couvrit&nbsp;&raquo;, et un demi-silence fut obtenu, gr&acirc;ce &agrave; ce moyen extr&ecirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Une communication! dit Uncle Prudent, apr&egrave;s avoir puis&eacute; une &eacute;norme prise dans la tabati&egrave;re qui ne le quittait jamais.</p>
+
+<p>&mdash; Parlez! parlez! r&eacute;pondirent quatre-vingt-dix-neuf voix, &mdash; par hasard, d’accord sur ce point.</p>
+
+<p>&mdash; Un &eacute;tranger, mes chers coll&egrave;gues, demande &agrave; &ecirc;tre introduit dans la salle de nos s&eacute;ances.</p>
+
+<p>&mdash; Jamais! r&eacute;pliqu&egrave;rent toutes les voix.</p>
+
+<p>&mdash; Il d&eacute;sire nous prouver, para&icirc;t-il, reprit Uncle Prudent, que de croire &agrave; la direction des ballons, c’est croire &agrave; la plus absurde des utopies.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Un grognement accueillit cette d&eacute;claration.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Qu’il entre qu’il entre!</p>
+
+<p>&mdash; Comment se nomme ce singulier personnage? demanda le secr&eacute;taire Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Robur, r&eacute;pondit Uncle Prudent.</p>
+
+<p>&mdash; Robur!... Robur!... Robur! hurla toute l’assembl&eacute;e.</p>
+
+<p>Et, si l’accord s’&eacute;tait si rapidement fait sur ce nom singulier, c’est que le Weldon-Institute esp&eacute;rait bien d&eacute;charger sur celui qui le portait le trop-plein de son exasp&eacute;ration.</p>
+
+<p>La temp&ecirc;te s’&eacute;tait donc un instant apais&eacute;e, &mdash; en apparence du moins. D’ailleurs comment une temp&ecirc;te pourrait-elle se calmer chez un peuple qui en exp&eacute;die deux ou trois par mois &agrave; destination de l’Europe, sous forme de bourrasques?</p>
+
+
+<h4><a name="III" id="III"></a>III<br /><br />Dans lequel un nouveau personnage n’a pas besoin d’&ecirc;tre present&eacute;, car il se presente lui-m&ecirc;me.</h4>
+
+
+<p>Citoyens des Etats-Unis d’Am&eacute;rique, je me nomme Robur. Je suis digne de ce nom. J’ai quarante ans, bien que je paraisse n’en pas avoir trente, une constitution de fer, une sant&eacute; &agrave; toute &eacute;preuve, une remarquable force musculaire, un estomac qui passerait pour excellent m&ecirc;me dans le monde des autruches. Voil&agrave; pour le physique.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>On l’&eacute;coutait. Oui! Les bruyants furent tout d’abord interloqu&eacute;s par l’inattendu de ce discours pro facie su&acirc;. Etait-ce un fou ou un mystificateur, ce personnage? Quoi qu’il en soit, il imposait et s’imposait. Plus un souffle au milieu de cette assembl&eacute;e, dans laquelle se d&eacute;cha&icirc;nait nagu&egrave;re l’ouragan. Le calme apr&egrave;s la houle.</p>
+
+<p>Au surplus, Robur paraissait bien &ecirc;tre l’homme qu’il disait &ecirc;tre. Une taille moyenne, avec une carrure g&eacute;om&eacute;trique, &mdash; ce que serait un trap&egrave;ze r&eacute;gulier, dont le plus grand des c&ocirc;t&eacute;s parall&egrave;les &eacute;tait form&eacute; par la ligue des &eacute;paules. Sur cette ligne, rattach&eacute;e par un cou robuste, une &eacute;norme t&ecirc;te sph&eacute;ro&iuml;dale. A quelle t&ecirc;te d’animal e&ucirc;t-elle ressembl&eacute; pour donner raison aux th&eacute;ories de l’Analogie passionnelle? A celle d’un taureau, mais un taureau &agrave; face intelligente. Des yeux que la moindre contrari&eacute;t&eacute; devait porter &agrave; l’incandescence, et, au-dessus, une contraction permanente du muscle sourcilier, signe d’extr&ecirc;me &eacute;nergie. Des cheveux courts, un peu cr&eacute;pus, &agrave; reflet m&eacute;tallique, comme e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un toupet en paille de fer. Large poitrine qui s’&eacute;levait ou s’abaissait avec des mouvements de soufflet de forge. Des bras, des mains, des jambes, des pieds dignes du tronc.</p>
+
+<p>Pas de moustaches, pas de favoris, une large barbiche de marin, &agrave; l’am&eacute;ricaine, &mdash; ce qui laissait voir les attaches de la m&acirc;choire, dont les muscles mass&eacute;ters devaient poss&eacute;der une puissance formidable. On a calcul&eacute; &mdash; que ne calcule-t-on pas? &mdash; que la pression d’une m&acirc;choire de crocodile ordinaire peut atteindre quatre cents atmosph&egrave;res, quand celle du chien de chasse de grande taille n’en d&eacute;veloppe que cent. On a m&ecirc;me d&eacute;duit cette curieuse formule&nbsp;: si un kilogramme de chien produit huit kilogrammes de force mass&eacute;t&eacute;rienne, un kilogramme de crocodile en produit douze. Eh bien, un kilogramme dudit Robur devait en produire au moins dix. Il &eacute;tait donc entre le chien et le crocodile.</p>
+
+<p>De quel pays venait ce remarquable type? C’e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile &agrave; dire. En tout cas, il s’exprimait couramment en anglais, sans cet accent un peu tra&icirc;nard qui distingue les Yankees de la Nouvelle-Angleterre.</p>
+
+<p>Il continua de la sorte&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voici pr&eacute;sentement pour le moral, honorables citoyens. Vous voyez devant vous un ing&eacute;nieur, dont le moral n’est point inf&eacute;rieur au physique. Je n’ai peur de rien ni de personne. J’ai une force de volont&eacute; qui n’a jamais c&eacute;d&eacute; devant une autre. quand je me suis fix&eacute; un but, l’Am&eacute;rique tout enti&egrave;re, le monde tout entier, se coaliseraient en vain pour m’emp&ecirc;cher de l’atteindre. quand j’ai une id&eacute;e, j’entends qu’on la partage et ne supporte pas la contradiction. J’insiste sur ces d&eacute;tails, honorables citoyens, parce qu’il faut que vous me connaissiez &agrave; fond. Peut-&ecirc;tre trouverez-vous que je parle trop de moi? Peu importe! Et maintenant, r&eacute;fl&eacute;chissez avant de m’interrompre, car je suis venu pour vous dire des choses qui n’auront peut-&ecirc;tre pas le don de vous plaire.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Un bruit de ressac commen&ccedil;a &agrave; se propager le long des premiers bancs du hall, &mdash; signe que la mer ne tarderait pas &agrave; devenir houleuse.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Parlez, honorable &eacute;tranger&nbsp;&raquo;, se contenta de r&eacute;pondre Uncle Prudent, qui ne se contenait pas sans peine.</p>
+
+<p>Et Robur parla comme devant, sans plus de souci de ses auditeurs.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Oui! Je sais! Apr&egrave;s un si&egrave;cle d’exp&eacute;riences qui n’ont point abouti, de tentatives qui n’ont donn&eacute; aucun r&eacute;sultat, il y a encore des esprits mal &eacute;quilibr&eacute;s qui s’ent&ecirc;tent &agrave; croire &agrave; la direction des ballons. Ils s’imaginent qu’un moteur quelconque, &eacute;lectrique ou autre, peut &ecirc;tre appliqu&eacute; &agrave; leurs pr&eacute;tentieuses baudruches, qui offrent tant de prise aux courants atmosph&eacute;riques. Ils se figurent qu’ils seront ma&icirc;tres d’un a&eacute;rostat comme on est ma&icirc;tre d’un navire &agrave; la surface des mers. Parce que quelques inventeurs, par des temps calmes, ou &agrave; peu pr&egrave;s, ont r&eacute;ussi, soit &agrave; biaiser avec le vent, Soit &agrave; remonter une l&eacute;g&egrave;re brise, la direction des appareils a&eacute;riens plus l&eacute;gers que l’air deviendrait pratique? Allons donc! Vous &ecirc;tes ici une centaine qui croyez &agrave; la r&eacute;alisation de vos r&ecirc;ves, qui jetez, non dans l’eau, mais dans l’espace, des milliers de dollars. Eh bien, c’est vouloir lutter contre l’impossible!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Chose assez singuli&egrave;re, devant cette affirmation, les membres du Weldon-Institute ne boug&egrave;rent pas. Etaient-ils devenus aussi sourds que patients? Se r&eacute;servaient-ils, d&eacute;sireux de voir jusqu’o&ugrave; cet audacieux contradicteur oserait aller?</p>
+
+<p>Robur continua&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Quoi, un ballon!... quand pour obtenir un all&eacute;gement d’un kilogramme, il faut un m&egrave;tre cube de gaz! Un ballon, qui a cette pr&eacute;tention de r&eacute;sister au vent &agrave; l’aide de son m&eacute;canisme, quand la pouss&eacute;e d’une grande brise sur la voile d’un vaisseau n’est pas inf&eacute;rieure &agrave; la force de quatre cents chevaux, quand on a vu dans l’accident du pont de la Tay l’ouragan exercer une pression de quatre cent quarante kilogrammes par m&egrave;tre carr&eacute;! Un ballon, quand jamais la nature n’a construit sur ce syst&egrave;me aucun &ecirc;tre volant, qu’il soit muni d’ailes comme les oiseaux, ou de membranes comme certains poissons et certains mammif&egrave;res...</p>
+
+<p>&mdash; Des mammif&egrave;res?... s’&eacute;cria un des membres du club.</p>
+
+<p>Oui! la chauve-souris, qui vole, si je ne me trompe! Est-ce que l’interrupteur ignore que ce volatile est un mammif&egrave;re, et a-t-il jamais vu faire une omelette avec des &oelig;ufs de chauve-souris?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L&agrave;-dessus, l’interrupteur rengaina ses interruptions futures, et Robur continua avec le m&ecirc;me entrain&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais est-ce &agrave; dire que l’homme doive renoncer &agrave; la conqu&ecirc;te de l’air, &agrave; transformer les m&oelig;urs civiles et politiques du vieux monde, en utilisant cet admirable milieu de locomotion? Non pas! Et, de m&ecirc;me qu’il est devenu ma&icirc;tre des mers, avec le b&acirc;timent, par l’aviron, par la voile, par la roue ou par l’h&eacute;lice, de m&ecirc;me il deviendra ma&icirc;tre de l’espace atmosph&eacute;rique par les appareils plus lourds que l’air, car il faut &ecirc;tre plus lourd que lui pour &ecirc;tre plus fort que lui.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cette fois, l’assembl&eacute;e partit. quelle bord&eacute;e de cris s’&eacute;chappa de toutes ces bouches, braqu&eacute;es sur Robur, comme autant de bouts de fusils ou de gueules de canons! N’&eacute;tait-ce pas r&eacute;pondre &agrave; une v&eacute;ritable d&eacute;claration de guerre jet&eacute;e au camp des ballonistes? N’&eacute;tait-ce pas la lutte qui allait reprendre entre le &laquo;&nbsp;Plus l&eacute;ger&nbsp;&raquo; et le &laquo;&nbsp;Plus lourd que l’air&nbsp;&raquo;&nbsp;?</p>
+
+<p>Robur ne sourcilla pas. Les bras crois&eacute;s sur la poitrine, il attendait bravement que le silence se fit.</p>
+
+<p>Uncle Prudent, d’un geste, ordonna de cesser le feu.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Oui, reprit Robur. L’avenir est aux machines volantes. L’air est un point d’appui solide. qu’on imprime &agrave; une colonne de ce fluide un mouvement ascensionnel de quarante-cinq m&egrave;tres &agrave; la seconde, et un homme pourra se maintenir &agrave; sa partie sup&eacute;rieure, si les semelles de ses souliers mesurent en superficie un huiti&egrave;me de m&egrave;tre carr&eacute; seulement. Et, si la vitesse de la colonne est port&eacute;e &agrave; quatre-vingt-dix m&egrave;tres, il pourra y marcher &agrave; pieds nus. Or, en faisant fuir, sous les branches d’une h&eacute;lice, une masse d’air avec cette rapidit&eacute;, on obtient le m&ecirc;me r&eacute;sultat.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Ce que Robur disait l&agrave;, c’&eacute;tait ce qu’avaient dit avant lui tous les partisans de l’aviation, dont les travaux devaient, lentement mais S&ucirc;rement, conduire &agrave; la solution du probl&egrave;me. A MM. de Ponton d’Am&eacute;court, de La Landelle, Nadar, de Luzy, de Louvri&eacute;, Liais, B&eacute;l&eacute;guic, Moreau, aux fr&egrave;res Richard, &agrave; Babinet, Jobert, du Temple, Salives, Penaud, de Villeneuve, Gauchot et Tatin, Michel Loup, Edison, Planavergne, &agrave; tant d’autres enfin, l’honneur d’avoir r&eacute;pandu ces id&eacute;es si simples! Abandonn&eacute;es et reprises plusieurs fois, elles ne pouvaient manquer de triompher un jour. Aux ennemis de l’aviation, qui pr&eacute;tendaient que l’oiseau ne se soutient que parce qu’il &eacute;chauffe l’air dont il se gonfle, leur r&eacute;ponse s’&eacute;tait-elle donc fait attendre? N’avaient-ils pas prouv&eacute; qu’un aigle, pesant cinq kilogrammes, aurait d&ucirc; s’emplir de cinquante m&egrave;tres cubes de ce fluide chaud, rien que pour se soutenir dans l’espace?</p>
+
+<p>C’est ce que Robur d&eacute;montra avec une ind&eacute;niable logique, au milieu du brouhaha qui s’&eacute;levait de toutes parts. Et, comme conclusion, voici les phrases qu’il jeta &agrave; la face de ces ballonistes&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Avec vos a&eacute;rostats, vous ne pouvez rien, vous n’arriverez &agrave; rien, vous n’oserez rien! Le plus intr&eacute;pide de vos a&eacute;ronautes, John Wise, bien qu’il ait d&eacute;j&agrave; fait une travers&eacute;e a&eacute;rienne de douze cents milles au-dessus du continent am&eacute;ricain, a d&ucirc; renoncer &agrave; son projet de traverser l’Atlantique! Et, depuis, vous n’avez pas avanc&eacute; d’un pas, d’un seul, dans cette voie!</p>
+
+<p>Monsieur, dit alors le pr&eacute;sident, qui s’effor&ccedil;ait vainement d’&ecirc;tre calme, vous oubliez ce qu’a dit notre immortel Franklin, lors de l’apparition de la premi&egrave;re montgolfi&egrave;re, au moment o&ugrave; le ballon allait na&icirc;tre&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce n’est qu’un enfant, mais il grandira!&nbsp;&raquo; Et il a grandi...</p>
+
+<p>&mdash; Non, pr&eacute;sident, non! Il n’a pas grandi!... Il a grossi seulement... ce qui n’est pas la m&ecirc;me chose!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>C’&eacute;tait une attaque directe aux projets du Weldon-Institute, qui avait d&eacute;cr&eacute;t&eacute;, soutenu, subventionn&eacute;, la confection d’un a&eacute;rostat-monstre. Aussi des propositions de ce genre, et peu rassurantes, se crois&egrave;rent-elles bient&ocirc;t dans la salle&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A bas l’intrus!</p>
+
+<p>&mdash; Jetez-le hors de la tribune!...</p>
+
+<p>&mdash; Pour lui prouver qu’il est plus lourd que l’air!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et bien d’autres.</p>
+
+<p>Mais on n’en &eacute;tait qu’aux paroles, non aux voies de fait. Robur, impassible, put donc encore s’&eacute;crier&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le progr&egrave;s n’est point aux a&eacute;rostats, citoyens ballonistes, il est aux appareils volants. L’oiseau vole, et ce n’est point un ballon, c’est une m&eacute;canique!...</p>
+
+<p>&mdash; Oui! il vole, s’&eacute;cria le bouillant Bat T. Fyn, mais il vole contre toutes les r&egrave;gles de la m&eacute;canique!</p>
+
+<p>&mdash; Vraiment!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit Robur en haussant les &eacute;paules.</p>
+
+<p>Puis il reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Depuis qu’on a &eacute;tudi&eacute; le vol des grands et des petits volateurs, cette id&eacute;e si simple a pr&eacute;valu&nbsp;: c’est qu’il n’y a qu’&agrave; imiter la nature, car elle ne se trompe jamais. Entre l’albatros qui donne &agrave; peine dix coups d’aile par minute, entre le p&eacute;lican qui en donne soixante-dix...</p>
+
+<p>&mdash; Soixante et onze! dit une voix narquoise.</p>
+
+<p>&mdash; Et l’abeille qui en donne cent quatre-vingt-douze par seconde...</p>
+
+<p>&mdash; Cent quatre-vingt-treize!... s’&eacute;cria-t-on par moquerie.</p>
+
+<p>&mdash; Et la mouche commune qui en donne trois cent trente...</p>
+
+<p>&mdash; Trois cent trente et demi!</p>
+
+<p>&mdash; Et le moustique qui en donne des millions...</p>
+
+<p>&mdash; Non!... des milliards!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais Robur, l’interrompu, n’interrompit pas sa d&eacute;monstration.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Entre ces divers &eacute;carts..., reprit-il.</p>
+
+<p>&mdash; Il y a le grand! r&eacute;pliqua une voix.</p>
+
+<p>&mdash; ... il y a la possibilit&eacute; de trouver une solution pratique. Le jour o&ugrave; M. de Lucy a pu constater que le cerf-volant, cet insecte qui ne p&egrave;se que deux grammes, pouvait enlever un poids de quatre cents grammes, soit deux cents fois ce qu’il p&egrave;se, le probl&egrave;me de l’aviation &eacute;tait r&eacute;solu. En outre, il &eacute;tait d&eacute;montr&eacute; que la surface de l’aile d&eacute;cro&icirc;t relativement &agrave; mesure qu’augmentent la dimension et le poids de l’animal. D&egrave;s lors, on est arriv&eacute; &agrave; imaginer ou construire plus de Soixante appareils...</p>
+
+<p>&mdash; Qui n’ont jamais pu voler! s’&eacute;cria le secr&eacute;taire Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Qui ont vol&eacute; ou qui voleront, r&eacute;pondit Rohur, sans se d&eacute;concerter. Et, soit qu’on les appelle des str&eacute;ophores, des h&eacute;licopt&egrave;res, des orthopth&egrave;res, ou, &agrave; l’imitation du mot nef qui vient de navis, qu’on les fasse venir de avis pour les nommer des &laquo;&nbsp;efs...&nbsp;&raquo; on arrive &agrave; l’appareil dont la cr&eacute;ation doit rendre l’homme ma&icirc;tre de l’espace.</p>
+
+<p>&mdash; Ah! l’h&eacute;lice! repartit Phil Evans. Mais l’oiseau n’a pas d’h&eacute;lice... que nous sachions!</p>
+
+<p>&mdash; Si, r&eacute;pondit Robur. Comme l’a d&eacute;montr&eacute; M. Penaud, en r&eacute;alit&eacute; l’oiseau se fait h&eacute;lice, et son vol est h&eacute;licopt&egrave;re. Aussi, le moteur de l’avenir est-il l’h&eacute;lice...</p>
+
+<p>&mdash; &nbsp;&nbsp;&laquo;&nbsp;D’un pareil mal&eacute;fice,</p>
+
+<p><i>Sainte-H&eacute;lice,</i> pr&eacute;servez-nous!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>chantonna un des assistants qui, par hasard, avait retenu ce motif du Zampa d’H&eacute;rold.</p>
+
+<p>Et tous de reprendre ce refrain en ch&oelig;ur, avec des intonations &agrave; faire fr&eacute;mir le compositeur fran&ccedil;ais dans sa tombe.</p>
+
+<p>Puis, lorsque les derni&egrave;res notes se furent noy&eacute;es dans un &eacute;pouvantable charivari, Uncle Prudent, profitant d’une accalmie momentan&eacute;e, crut devoir dire&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Citoyen &eacute;tranger, jusqu’ici on vous a laiss&eacute; parler sans vous interrompre...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que, pour le pr&eacute;sident du Welton-Institute, ces reparties, ces cris, ces coq-&agrave;-l’&acirc;ne, n’&eacute;taient m&ecirc;me pas des interruptions, mais un simple &eacute;change d’arguments.</p>
+
+<p>Toutefois, continua-t-il, je vous rappellerai que la th&eacute;orie de l’aviation est condamn&eacute;e d’avance et repouss&eacute;e par la plupart des ing&eacute;nieurs am&eacute;ricains ou &eacute;trangers. Un syst&egrave;me qui a dans son passif la mort du Sarrasin Volant, &agrave; Constantinople, celle du moine Voador, &agrave; Lisbonne, celle de Letur en 1852, celle de Groof en 1864, sans compter les victimes que j’oublie, ne f&ucirc;t-ce que le mythologique Icare...</p>
+
+<p>&mdash; Ce syst&egrave;me, riposta Robur, n’est pas plus condamnable que celui dont le martyrologe contient les noms de Pil&acirc;tre de Rozier, &agrave; Calais, de Mme Blanchard, &agrave; Paris, de Donaldson et Grimwood, tomb&eacute;s dans le lac Michigan, de Sivel et de Croc&eacute;-Spinelli, d’Eloy et de tant d’autres que l’on se gardera bien d’oublier!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>C’&eacute;tait une riposte &laquo;&nbsp;du tac au tac&nbsp;&raquo;, comme on dit en escrime.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;D’ailleurs, reprit Robur, avec vos ballons, si perfectionn&eacute;s qu’ils soient, vous ne pourriez jamais obtenir une vitesse v&eacute;ritablement pratique. Vous mettriez dix ans &agrave; faire le tour du monde &mdash; ce qu’une machine volante pourra faire en huit jours!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Nouveaux cris de protestation et de d&eacute;n&eacute;gation qui dur&egrave;rent trois grandes minutes, jusqu’au moment o&ugrave; Phil Evans put prendre la parole.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Monsieur l’aviateur, dit-il, vous qui venez nous vanter les bienfaits de l’aviation, avez-vous jamais &laquo;&nbsp;avi&eacute;&nbsp;&raquo;&nbsp;?</p>
+
+<p>&mdash; Parfaitement!</p>
+
+<p>&mdash; Et fait la conqu&ecirc;te de l’air?</p>
+
+<p>&mdash; Peut-&ecirc;tre, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash; Hurrah pour Robur-le-Conqu&eacute;rant! s’&eacute;cria une voix ironique.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, oui! Robur-le-Conqu&eacute;rant, et ce nom, je l’accepte, et je le porterai, car j’y ai droit!</p>
+
+<p>&mdash; Nous nous permettons d’en douter! s’&eacute;cria Jem Cip.</p>
+
+<p>&mdash; Messieurs, reprit Robur, dont les sourcils se fronc&egrave;rent, quand je viens s&eacute;rieusement discuter une chose s&eacute;rieuse, je n’admets pas qu’on me r&eacute;ponde par des d&eacute;mentis, et je serais heureux de conna&icirc;tre le nom de l’interlocuteur...</p>
+
+<p>&mdash; Je me nomme Jem Cip... et suis l&eacute;gumiste...</p>
+
+<p>&mdash; Citoyen Jem Cip, r&eacute;pondit Robur, je savais que les l&eacute;gumistes ont g&eacute;n&eacute;ralement les intestins plus longs que ceux des autres hommes &mdash; d’un bon pied au moins. C’est d&eacute;j&agrave; beaucoup... et ne m’obligez pas &agrave; vous les allonger encore en commen&ccedil;ant par vos oreilles...</p>
+
+<p>&mdash; A la porte!</p>
+
+<p>&mdash; A la rue!</p>
+
+<p>&mdash; Qu’on le d&eacute;membre!</p>
+
+<p>&mdash; La loi de Lynch!</p>
+
+<p>&mdash; Qu’on le torde en h&eacute;lice!...</p>
+
+<p>La fureur des ballonistes &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; son comble. Ils venaient de se lever. Ils entouraient la tribune. Robur disparaissait au milieu d’une gerbe de bras qui s’agitaient comme au souffle de la temp&ecirc;te. En vain la trompe &agrave; vapeur lan&ccedil;ait-elle des vol&eacute;es de fanfares sur l’assembl&eacute;e! Ce soir-l&agrave;, Philadelphie dut croire que le feu d&eacute;vorait un de ses quartiers et que toute l’eau de la Schuylkill-river ne suffirait pas &agrave; l’&eacute;teindre.</p>
+
+<p>Soudain, un mouvement de recul se produisit dans le tumulte, Robur, apr&egrave;s avoir retir&eacute; ses mains de ses poches, les tendait vers les premiers rangs de ces acharn&eacute;s.</p>
+
+<p>A ces deux mains &eacute;taient pass&eacute;s deux de ces coups-de-poing &agrave; l’am&eacute;ricaine, qui forment en m&ecirc;me temps revolvers, et que la pression des doigts suffit &agrave; faire partir. &mdash; de petites mitrailleuses de poche.</p>
+
+<p>Et alors, profitant non seulement du recul des assaillants, mais aussi du silence qui avait accompagn&eacute; ce recul&nbsp;:</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, dit-il, ce n’est pas Am&eacute;ric Vespuce qui a d&eacute;couvert le Nouveau Monde, c’est S&eacute;bastien Cabot! Vous n’&ecirc;tes pas des Am&eacute;ricains, citoyens ballonistes! Vous n’&ecirc;tes que des cabo...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>A ce moment, quatre ou cinq coups de feu &eacute;clat&egrave;rent, tir&eacute;s dans le vide. Ils ne bless&egrave;rent personne. Au milieu de la fum&eacute;e, l’ing&eacute;nieur disparut, et, quand elle se fut dissip&eacute;e, on ne trouva plus sa trace. Robur-le-Conqu&eacute;rant s’&eacute;tait envol&eacute;, comme si quelque appareil d’aviation l’e&ucirc;t emport&eacute; dans les airs.</p>
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+<h4><a name="IV" id="IV"></a>IV<br /><br />Dans lequel, &agrave; propos du valet Frycollin, l’auteur essaie de r&eacute;habiliter la lune.</h4>
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+<p>Certes, et plus d’une fois d&eacute;j&agrave;, &agrave; la suite de discussions orageuses, au sortir de leurs s&eacute;ances, les membres du Weldon-Institute avaient rempli de clameurs Walnut-Street et les rues adjacentes. Plus d’une fois, les habitants de ce quartier s’&eacute;taient justement plaints de ces bruyantes queues de discussions qui les troublaient jusque dans leurs domiciles. Plus d’une fois, enfin, les policemen avaient d&ucirc; intervenir pour assurer la circulation des passants, la plupart tr&egrave;s indiff&eacute;rents &agrave; cette question de la navigation a&eacute;rienne. Mais, avant cette soir&eacute;e, jamais ce tumulte n’avait pris de telles proportions, jamais les plaintes n’eussent &eacute;t&eacute; plus fond&eacute;es, jamais l’intervention des policemen plus n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Toutefois les membres du Weldon-Institute &eacute;taient quelque peu excusables. On n’avait pas craint de venir les attaquer jusque chez eux. A ces enrag&eacute;s du &laquo;&nbsp;Plus l&eacute;ger que l’air&nbsp;&raquo; un non moins enrag&eacute; du &laquo;&nbsp;Plus lourd&nbsp;&raquo; avait dit des choses absolument d&eacute;sagr&eacute;ables. Puis, au moment o&ugrave; on allait le traiter comme il le m&eacute;ritait, il s’&eacute;tait &eacute;clips&eacute;.</p>
+
+<p>Or, cela criait vengeance. Pour laisser de telles injures impunies, il ne faudrait pas avoir du sang am&eacute;ricain dans les veines! Des fils d’Am&eacute;ric trait&eacute;s de fils de Cabot! N’&eacute;tait-ce pas une insulte, d’autant plus impardonnable qu’elle tombait juste, &mdash; historiquement?</p>
+
+<p>Les membres du club se jet&egrave;rent donc par groupes divers dans Walnut-street, puis au milieu des rues voisines, puis &agrave; travers tout le quartier. Ils r&eacute;veill&egrave;rent les habitants. Ils les oblig&egrave;rent &agrave; laisser fouiller leurs maisons, quitte &agrave; les indemniser, plus tard, du tort fait &agrave; la vie priv&eacute;e de chacun, laquelle est particuli&egrave;rement respect&eacute;e chez les peuples d’origine anglo-saxonne. Vain d&eacute;ploiement de tracasseries et de recherches. Robur ne fut aper&ccedil;u nulle part. Aucune trace de lui. Il serait parti dans le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i>, le ballon du Weldon-Institute, qu’il n’aurait pas &eacute;t&eacute; plus introuvable. Apr&egrave;s une heure de perquisitions, il fallut y renoncer, et les coll&egrave;gues se s&eacute;par&egrave;rent, non sans s’&ecirc;tre jur&eacute; d’&eacute;tendre leurs recherches &agrave; tout le territoire de cette double Am&eacute;rique qui forme le Nouveau Continent.</p>
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+<p>Vers onze heures, le calme &eacute;tait &agrave; peu pr&egrave;s r&eacute;tabli dans le quartier. Philadelphie allait pouvoir se replonger dans ce bon sommeil, dont les cit&eacute;s, qui ont le bonheur de n’&ecirc;tre point industrielles, ont l’enviable privil&egrave;ge. Les divers membres du club ne song&egrave;rent plus qu’&agrave; regagner chacun son chez-soi. Pour n’en nommer que quelques-uns des plus marquants, William T. Forbes se dirigea du c&ocirc;t&eacute; de sa grande chiffonni&egrave;re &agrave; sucre, o&ugrave; Miss Doll et Miss Mat lui avaient pr&eacute;par&eacute; le th&eacute; du soir, sucr&eacute; avec sa propre glucose. Truk Milnor prit le chemin de sa fabrique, dont la pompe &agrave; feu haletait jour et nuit dans le plus recul&eacute; des faubourgs. Le tr&eacute;sorier Jem Cip, publiquement accus&eacute; d’avoir un pied de plus d’intestins que n’en comporte la machine humaine, regagna la salle &agrave; manger o&ugrave; l’attendait son souper v&eacute;g&eacute;tal.</p>
+
+<p>Deux des plus importants ballonistes &mdash; deux seulement &mdash; ne paraissaient pas songer &agrave; r&eacute;int&eacute;grer de sit&ocirc;t leur domicile. Ils avaient profit&eacute; de l’occasion pour causer avec plus d’acrimonie encore. C’&eacute;taient les irr&eacute;conciliables Uncle Prudent et Phil Evans, le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du Weldon-Institut.</p>
+
+<p>A la porte du club, le valet Frycollin attendait Uncle Prudent, son ma&icirc;tre.</p>
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+<p>Il se mit &agrave; le suivre, sans s’inqui&eacute;ter du sujet qui mettait aux prises les deux coll&egrave;gues.</p>
+
+<p>C’est par euph&eacute;misme que le verbe causer a &eacute;t&eacute; employ&eacute; pour exprimer l’acte auquel se livraient de concert le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du club. En r&eacute;alit&eacute;, ils se disputaient avec une &eacute;nergie qui prenait son origine dans leur ancienne rivalit&eacute;.</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;Non, monsieur, non! r&eacute;p&eacute;tait Phil Evans. Si j’avais eu l’honneur de pr&eacute;sider le Weldon-Institute, jamais, non, jamais il ne se serait produit un tel scandale!</p>
+
+<p>&mdash; Et qu’auriez-vous fait, si vous aviez eu cet honneur? demanda Uncle Prudent.</p>
+
+<p>&mdash; J’aurais coup&eacute; la parole &agrave; cet insulteur public, avant m&ecirc;me qu’il e&ucirc;t ouvert la bouche!</p>
+
+<p>&mdash; Il me semble que pour couper la parole, il faut au moins avoir laiss&eacute; parler!</p>
+
+<p>&mdash; Pas en Am&eacute;rique, monsieur, pas en Am&eacute;rique!&nbsp;&raquo;</p>
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+<p>Et, tout en se renvoyant des reparties plus aigres que douces, ces deux personnages enfilaient des rues qui les &eacute;loignaient de plus en plus de leur demeure; ils traversaient des quartiers dont la situation les obligerait &agrave; faire un long d&eacute;tour.</p>
+
+<p>Frycollin suivait toujours; mais il ne se sentait pas rassur&eacute; &agrave; voir son ma&icirc;tre s’engager au milieu d’endroits d&eacute;j&agrave; d&eacute;serts. Il n’aimait pas ces endroits-l&agrave;, le valet</p>
+
+<p>Frycollin, surtout un peu avant minuit. En effet, l’obscurit&eacute; &eacute;tait profonde, et la lune, dans son croissant, commen&ccedil;ait &agrave; peine &laquo;&nbsp;&agrave; faire ses vingt-huit jours&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Frycollin regardait donc &agrave; droite, &agrave; gauche, si des ombres suspectes ne les &eacute;piaient point. Et pr&eacute;cis&eacute;ment, il crut voir cinq ou six grands diables qui semblaient ne pas les perdre de vue.</p>
+
+<p>Instinctivement, Frycollin se rapprocha de son ma&icirc;tre; mais, pour rien au monde, il n’e&ucirc;t os&eacute; l’interrompre au milieu d’une conversation dont il aurait re&ccedil;u quelques &eacute;claboussures.</p>
+
+<p>En somme, le hasard fit que le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du Weldon-Institute, sans s’en douter, se dirigeaient vers Fairmont-Park. L&agrave;, au plus fort de leur dispute, ils travers&egrave;rent la Schuylkill-river sur le fameux pont m&eacute;tallique; ils ne rencontr&egrave;rent que quelques passants attard&eacute;s, et se trouv&egrave;rent enfin au milieu de vastes terrains, les uns se d&eacute;veloppant en immenses prairies, les autres ombrag&eacute;s de beaux arbres, qui font de ce parc un domaine unique au monde.</p>
+
+<p>L&agrave;, les terreurs du valet Frycollin l’assaillirent de plus belle, et, avec d’autant plus de raison que les cinq ou six ombres s’&eacute;taient gliss&eacute;es &agrave; sa suite par le pont de la Schuylkill-river. Aussi avait-il la pupille de ses yeux si largement dilat&eacute;e qu’elle s’agrandissait jusqu’&agrave; la circonf&eacute;rence de l’iris. Et, en m&ecirc;me temps, tout son corps s amoindrissait, se retirait, comme s’il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; dou&eacute; de cette contractilit&eacute; sp&eacute;ciale aux mollusques et &agrave; certains animaux articul&eacute;s.</p>
+
+<p>C’est que le valet Frycollin &eacute;tait un parfait poltron. Un vrai N&egrave;gre de la Caroline du Sud, avec une t&ecirc;te b&ecirc;tasse sur un corps de gringalet. Tout juste &acirc;g&eacute; de vingt et un ans, c’est dire qu’il n’avait jamais &eacute;t&eacute; esclave, pas m&ecirc;me de naissance, mais il n’en valait gu&egrave;re mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d’une poltronnerie superbe. Depuis trois ans, il &eacute;tait au service de Uncle Prudent. Cent fois, il avait failli se faire mettre &agrave; la porte; on l’avait gard&eacute;, de crainte d’un pire. Et, pourtant, m&ecirc;l&eacute; &agrave; la vie d’un ma&icirc;tre toujours pr&ecirc;t &agrave; se lancer dans les plus audacieuses entreprises, Frycollin devait s’attendre &agrave; maintes occasions dans lesquelles sa couardise aurait &eacute;t&eacute; mise &agrave; de rudes &eacute;preuves. Mais il y avait des compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa gourmandise, encore moins sur sa paresse. Ah! valet Frycollin, si tu avais pu lire dans l’avenir!</p>
+
+<p>Aussi pourquoi Frycollin n’&eacute;tait-il pas rest&eacute; &agrave; Boston, au service d’une certaine famille Sneffel qui, sur le point de faire un voyage en Suisse, y avait renonc&eacute; &agrave; cause des &eacute;boulements? N’&eacute;tait-ce pas la maison qui convenait &agrave; Frycollin, et non celle de Uncle Prudent, o&ugrave; la t&eacute;m&eacute;rit&eacute; &eacute;tait en permanence?</p>
+
+<p>Enfin, il y &eacute;tait, et son ma&icirc;tre avait m&ecirc;me fini par s’habituer &agrave; ses d&eacute;fauts. Il avait une qualit&eacute;, d’ailleurs. Bien qu’il f&ucirc;t n&egrave;gre d’origine, il ne parlait pas n&egrave;gre, &mdash; ce qui est &agrave; consid&eacute;rer, car rien de d&eacute;sagr&eacute;able comme cet odieux jargon dans lequel l’emploi du pronom possessif et des infinitifs est pouss&eacute; jusqu’&agrave; l’abus.</p>
+
+<p>Donc, il est bien &eacute;tabli que le valet Frycollin &eacute;tait poltron, et, ainsi qu’on le dit, &laquo;&nbsp;poltron comme la lune&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Or, &agrave; ce propos, il n’est que juste de protester contre cette comparaison insultante pour la blonde Ph&eacute;b&eacute;, la douce H&eacute;l&egrave;ne, la chaste s&oelig;ur du radieux Apollon. De quel droit accuser de poltronnerie un astre qui, depuis que le monde est monde, a toujours regard&eacute; la terre en face, sans jamais lui tourner le dos?</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, &agrave; cette heure &mdash; il &eacute;tait bien pr&egrave;s de minuit &mdash; le croissant de la &laquo;&nbsp;p&acirc;le calomni&eacute;e&nbsp;&raquo; commen&ccedil;ait &agrave; dispara&icirc;tre &agrave; l’ouest derri&egrave;re les hautes ramures du parc. Ses rayons, glissant &agrave; travers les branches, semaient quelques d&eacute;coupures sur le sol. Les dessous du bois en paraissaient moins sombres.</p>
+
+<p>Cela permit &agrave; Frycollin de porter un regard plus inquisiteur.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Brr! fit-il. Ils sont toujours l&agrave;, ces coquins! Positivement, ils se rapprochent!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il n’y tint plus, et, allant vers son ma&icirc;tre&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Master Uncle&nbsp;&raquo;, dit-il.</p>
+
+<p>C’est ainsi qu’il le nommait et que le pr&eacute;sident du Weldon-Institute voulait &ecirc;tre nomme.</p>
+
+<p>En ce moment, la dispute des deux rivaux &eacute;tait arriv&eacute;e au plus haut degr&eacute;. Et, comme ils s’envoyaient promener l’un l’autre, Frycollin fut brutalement pri&eacute; de prendre sa part de cette promenade.</p>
+
+<p>Puis, tandis qu’ils se parlaient les yeux dans les yeux, Uncle Prudent s’enfon&ccedil;ait plus avant &agrave; travers les prairies d&eacute;sertes de Fairmont-Park, s’&eacute;loignant toujours de la Schuylkill-river et du pont qu’il fallait reprendre pour rentrer dans la ville.</p>
+
+<p>Tous trois se trouv&egrave;rent alors au centre d’une haute futaie d’arbres, dont la cime s’impr&eacute;gnait des derni&egrave;res lueurs lunaires. A la limite de cette futaie s’ouvrait une large clairi&egrave;re, vaste champ ovale, merveilleusement dispos&eacute; pour les luttes d’un ring. Pas un accident de terrain n’y e&ucirc;t g&ecirc;n&eacute; le galop des chevaux, pas un bouquet d’arbres n’aurait arr&ecirc;t&eacute; le regard des spectateurs le long d’une piste circulaire de plusieurs milles.</p>
+
+<p>Et cependant, si Uncle Prudent et Phil Evans n’eussent pas &eacute;t&eacute; occup&eacute;s de leurs disputes, s’ils avaient regard&eacute; avec quelque attention, ils n’auraient plus retrouv&eacute; &agrave; la clairi&egrave;re son aspect habituel. Etait-ce donc une minoterie qui s’y &eacute;tait fond&eacute;e depuis la veille? En v&eacute;rit&eacute;, on e&ucirc;t dit une minoterie, avec l’ensemble de ses moulins &agrave; vent, dont les ailes, immobiles alors, grima&ccedil;aient dans la demi-ombre?</p>
+
+<p>Mais ni le pr&eacute;sident ni le secr&eacute;taire du Weldon-Institute ne remarqu&egrave;rent cette &eacute;trange modification apport&eacute;e au paysage de Fairmont-Park. Frycollin n’en vit rien non plus. Il lui semblait que les r&ocirc;deurs s’approchaient, se resserraient comme au moment d’un mauvais coup. Il en &eacute;tait &agrave; la peur convulsive, paralys&eacute; dans ses membres, h&eacute;riss&eacute; dans son syst&egrave;me pileux, &mdash; enfin au dernier degr&eacute; de l’&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>Toutefois, pendant que ses genoux fl&eacute;chissaient, il eut encore la force de crier une derni&egrave;re fois&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Master Uncle!... Master Uncle!</p>
+
+<p>&mdash; Eh! qu’y a-t-il donc &agrave; la fin! r&eacute;pondit Uncle Prudent.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre Phil Evans et lui n’auraient-ils pas &eacute;t&eacute; f&acirc;ch&eacute;s de soulager leur col&egrave;re en rossant d’importance le malheureux valet. Mais il n’en eurent pas le temps, pas plus que celui-ci n’eut le temps de leur r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Un coup de sifflet venait d’&ecirc;tre lanc&eacute; sous bois. A l’instant, une sorte d’&eacute;toile &eacute;lectrique s’alluma au milieu de la clairi&egrave;re.</p>
+
+<p>Un signal, sans doute, et, dans ce cas, c’est que le moment &eacute;tait venu d’ex&eacute;cuter quelque &oelig;uvre de violence.</p>
+
+<p>En moins de temps qu’il n’en faut pour l’imaginer, six hommes bondirent &agrave; travers la futaie, deux sur Uncle Prudent, deux sur Phil Evans, deux sur le valet Frycollin, &mdash; ces deux derniers de trop, &eacute;videmment, car le N&egrave;gre &eacute;tait incapable de se d&eacute;fendre.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du Weldon-Institute, quoique surpris par cette attaque, voulurent r&eacute;sister. Ils n’en eurent ni le temps ni la force. En quelques secondes, rendus aphones par un b&acirc;illon, aveugles par un bandeau, ma&icirc;tris&eacute;s, ligot&eacute;s, ils furent emport&eacute;s rapidement &agrave; travers la clairi&egrave;re. Que devaient-ils penser, sinon qu’ils avaient affaire &agrave; cette race de gens peu scrupuleux, qui n’h&eacute;sitent point &agrave; d&eacute;pouiller les gens attard&eacute;s au fond des bois? Il n’en fut rien, cependant. On ne les fouilla m&ecirc;me pas, bien que Uncle Prudent eut toujours sur lui, suivant son habitude, quelques milliers de dollars-papier.</p>
+
+<p>Bref, une minute apr&egrave;s cette agression, sans qu’aucun mot e&ucirc;t &eacute;t&eacute; &eacute;chang&eacute; entre les agresseurs, Uncle Prudent, Phil Evans et Frycollin sentaient qu’on les d&eacute;posait doucement, non sur l’herbe de la clairi&egrave;re, mais sur une sorte de plancher que leur poids fit g&eacute;mir. L&agrave;, ils furent accot&eacute;s l’un pr&egrave;s de l’autre. Une porte se referma sur eux. Puis, le grincement d’un p&ecirc;ne dans une g&acirc;che leur apprit qu’ils &eacute;taient prisonniers.</p>
+
+<p>Il se fit alors un bruissement continu, comme un fr&eacute;missement, un frrrr, dont les rrr se prolongeaient &agrave; l’infini, sans qu’aucun autre bruit f&ucirc;t perceptible au milieu de cette nuit si calme.</p>
+
+<p>.................................</p>
+
+<p>Quel &eacute;moi, le lendemain, dans Philadelphie! D&egrave;s les premi&egrave;res heures, on savait ce qui s’&eacute;tait pass&eacute; la veille &agrave; la s&eacute;ance du Weldon-Institute&nbsp;: l’apparition d’un myst&eacute;rieux personnage, un certain ing&eacute;nieur nomm&eacute; Robur &mdash; Robur-le-Conqu&eacute;rant! &mdash; la lutte qu’il semblait vouloir engager contre les ballonistes, puis sa disparition inexplicable.</p>
+
+<p>Mais ce fut bien une autre affaire, lorsque toute la ville apprit que le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du club, eux aussi, avaient disparu pendant la nuit du 12 au 13 juin.</p>
+
+<p>Ce que l’on fit de recherches dans toute la cit&eacute; et aux environs! Inutilement, d’ailleurs. Les feuilles publiques de Philadelphie, puis les journaux de la Pennsylvanie, puis ceux de toute l’Am&eacute;rique, s’empar&egrave;rent du fait et l’expliqu&egrave;rent de cent fa&ccedil;ons, dont aucune ne devait &ecirc;tre la vraie. Des sommes consid&eacute;rables furent promises par annonces et affiches &mdash; non seulement &agrave; qui retrouverait les honorables disparus, mais &agrave; quiconque pourrait produire quelque indice de nature &agrave; mettre sur leurs traces. Rien n’aboutit. La terre se serait entrouverte pour les engloutir, que le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du Weldon-Institute n’auraient pas &eacute;t&eacute; plus supprim&eacute;s de la surface du globe.</p>
+
+<p>A ce propos, les journaux du gouvernement demand&egrave;rent que le personnel de la police f&ucirc;t augment&eacute; dans une forte proportion, puisque de pareils attentats pouvaient se produire contre les meilleurs citoyens des Etats-Unis &mdash; et ils avaient raison...</p>
+
+<p>Il est vrai, les journaux de l’opposition demand&egrave;rent que ce personnel f&ucirc;t licenci&eacute; comme inutile, puisque de pareils attentats pouvaient se produire, sans qu’il f&ucirc;t possible d’en retrouver les auteurs &mdash; et peut-&ecirc;tre n’avaient-ils pas tort.</p>
+
+<p>En somme, la police resta ce qu’elle &eacute;tait, ce qu’elle sera toujours dans le meilleur des mondes qui n’est pas parfait et ne saurait l’&ecirc;tre.</p>
+
+
+<h4><a name="V" id="V"></a>V<br /><br />Dans lequel une suspension d’hostilit&eacute;s est consentie entre le president et le secr&eacute;taire du Weldon-Institute.</h4>
+
+
+<p>Un bandeau sur les yeux, un b&acirc;illon dans la bouche, une corde aux poignets, une corde aux pieds, donc impossible de voir, de parler, de se d&eacute;placer. Cela n’&eacute;tait pas fait pour rendre plus acceptable la situation de Uncle Prudent, de Phil Evans et du valet Frycollin. En outre, ne point savoir quels sont les auteurs d’un pareil rapt, en quel endroit on a &eacute;t&eacute; jet&eacute; comme de simples colis dans un wagon de bagages, ignorer o&ugrave; l’on est, &agrave; quel sort on est r&eacute;serv&eacute;, il y avait l&agrave; de quoi exasp&eacute;rer les plus patients d&eacute; l’esp&egrave;ce ovine, et l’on sait que les membres du Weldon-Institute ne sont pas pr&eacute;cis&eacute;ment des moutons pour la patience. Etant donn&eacute; sa violence de caract&egrave;re, on imagine ais&eacute;ment dans quel &eacute;tat Uncle Prudent devait &ecirc;tre.</p>
+
+<p>En tout cas, Phil Evans et lui devaient penser qu’il leur serait difficile de prendre place, le lendemain soir, au bureau du club.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Frycollin, yeux ferm&eacute;s, bouche close, il lui &eacute;tait impossible de songer &agrave; quoi que ce f&ucirc;t. Il &eacute;tait plus mort que vif.</p>
+
+<p>Pendant une heure, la situation des prisonniers ne se modifia pas. Personne ne vint les visiter ni leur rendre la libert&eacute; de mouvement et de parole, dont ils auraient eu si grand besoin. Ils &eacute;taient r&eacute;duits &agrave; des soupirs &eacute;touff&eacute;s, &agrave; des &laquo;&nbsp;heins!&nbsp;&raquo; pouss&eacute;s &agrave; travers leurs b&acirc;illons, &agrave; des soubresauts de carpes qui se p&acirc;ment hors de leur bassin natal. Ce que cela indiquait de col&egrave;re muette, de fureur rentr&eacute;e ou plut&ocirc;t ficel&eacute;e, on le comprend de reste. Puis, apr&egrave;s ces infructueux efforts, ils demeur&egrave;rent quelque temps inertes. Et alors, puisque le sens de la vue leur manquait, ils s’essay&egrave;rent &agrave; tirer, par le sens de l’ou&iuml;e, quelque indice de ce qu’&eacute;tait cet inqui&eacute;tant &eacute;tat de choses. Mais en vain cherchaient-ils &agrave; surprendre d’autre bruit que l’interminable et inexplicable frrrr qui semblait les envelopper d’une atmosph&egrave;re frissonnante.</p>
+
+<p>Cependant, il arriva ceci&nbsp;: c’est que Phil Evans, proc&eacute;dant avec calme, parvint &agrave; rel&acirc;cher la corde qui lui liait les poignets. Puis, peu &agrave; peu, le n&oelig;ud se desserra, ses doigts gliss&egrave;rent les uns sur les autres, ses mains reprirent leur aisance habituelle.</p>
+
+<p>Un vigoureux frottement r&eacute;tablit la circulation, g&ecirc;n&eacute;e par le ligotement. Un instant apr&egrave;s, Phil Evans avait enlev&eacute; le bandeau qui lui couvrait les yeux, arrach&eacute; le b&acirc;illon de sa bouche, coup&eacute; les cordes avec la fine lame de son &laquo;&nbsp;bowie-knife&nbsp;&raquo;. Un Am&eacute;ricain qui n’aurait pas toujours son bowie-knife en poche ne serait plus un Am&eacute;ricain.</p>
+
+<p>Du reste, si Phil Evans y gagna de pouvoir remuer et parler, ce fut tout. Ses yeux ne trouv&egrave;rent pas &agrave; s’exercer utilement, &mdash; en ce moment, du moins. Obscurit&eacute; compl&egrave;te dans cette cellule. Toutefois, un peu de clart&eacute; filtrait &agrave; travers une sorte de meurtri&egrave;re, perc&eacute;e dans la paroi &agrave; six ou sept pieds de hauteur.</p>
+
+<p>On le pense bien, quoi qu’il en e&ucirc;t, Phil Evans n’h&eacute;sita pas un instant &agrave; d&eacute;livrer son rival. Quelques coups de bowie-knife suffirent &agrave; trancher les n&oelig;uds qui le serraient aux pieds et aux mains. Aussit&ocirc;t Uncle Prudent, &agrave; demi enrag&eacute;, de se redresser sur les genoux, d’arracher bandeau et b&acirc;illon; puis, d’une voix &eacute;trangl&eacute;e&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Merci! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash; Non!... Pas de remerciements, r&eacute;pondit l’autre.</p>
+
+<p>&mdash; Phil Evans?</p>
+
+<p>&mdash; Uncle Prudent?...</p>
+
+<p>&mdash; Ici, plus de pr&eacute;sident ni de secr&eacute;taire du WeldonInstitute, plus d’adversaires!</p>
+
+<p>&mdash; Vous avez raison, r&eacute;pondit Phil Evans. Il n’y a plus que deux hommes qui ont &agrave; se venger d’un troisi&egrave;me, dont l’attentat exige de s&eacute;v&egrave;res repr&eacute;sailles. Et ce troisi&egrave;me...</p>
+
+<p>&mdash; C’est Robur !...</p>
+
+<p>&mdash; C’est Robur!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Voil&agrave; donc un point sur lequel les deux ex-concurrents furent absolument d’accord. A ce sujet, aucune dispute &agrave; craindre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et votre valet? fit observer Phil Evans, montrant Frycollin qui soufflait comme un phoque, il faut le d&eacute;ficeler.</p>
+
+<p>&mdash; Pas encore, r&eacute;pondit Uncle Prudent. Il nous assommerait de ses j&eacute;r&eacute;miades, et nous avons autre chose &agrave; faire qu’&agrave; r&eacute;criminer.</p>
+
+<p>&mdash; Quoi donc, Uncle Prudent?</p>
+
+<p>&mdash; A nous sauver, si c’est possible.</p>
+
+<p>&mdash; Et m&ecirc;me si c’est impossible.</p>
+
+<p>&mdash; Vous avez raison, Phil Evans, m&ecirc;me si c’est impossible!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Quant &agrave; douter un instant que cet enl&egrave;vement d&ucirc;t &ecirc;tre attribu&eacute; &agrave; cet &eacute;trange Robur, cela ne pouvait venir &agrave; la pens&eacute;e du pr&eacute;sident et de son coll&egrave;gue. En effet, de simples et honn&ecirc;tes voleurs, apr&egrave;s leur avoir d&eacute;rob&eacute; montres, bijoux, portefeuilles, porte-monnaie, les auraient jet&eacute;s au fond de la Schuylkill-river, avec un bon coup de couteau dans la gorge, au lieu de les enfermer au fond de... De quoi? &mdash; Grave question, en v&eacute;rit&eacute;, qu’il convenait d’&eacute;lucider, avant de commencer les pr&eacute;paratifs d’une &eacute;vasion avec quelques chances de succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Phil Evans, reprit Uncle Prudent, apr&egrave;s notre sortie de cette s&eacute;ance, au lieu d’&eacute;changer des am&eacute;nit&eacute;s sur lesquelles il n’y a pas lieu de revenir, nous aurions mieux fait d’&ecirc;tre moins distraits. Si nous &eacute;tions rest&eacute;s dans les rues de Philadelphie, rien de tout cela ne serait arriv&eacute;. Evidemment, ce Robur s’&eacute;tait dout&eacute; de ce qui allait se passer au club; il pr&eacute;voyait les col&egrave;res que son attitude provocante devait soulever, il avait plac&eacute; &agrave; la porte quelques-uns de ses bandits pour lui pr&ecirc;ter main-forte. quand nous avons quitt&eacute; la rue Walnut, ces sbires nous ont &eacute;pi&eacute;s, suivis, et, lorsqu’ils nous ont vus imprudemment engag&eacute;s dans les avenues de Fairmont-Park, ils ont eu la partie belle.</p>
+
+<p>&mdash; D’accord, r&eacute;pondit Phil Evans. Oui! nous avons eu grand tort de ne pas regagner directement notre domicile.</p>
+
+<p>&mdash; On a toujours tort de ne pas avoir raison&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit Uncle Prudent.</p>
+
+<p>En ce moment, un long soupir s’&eacute;chappa du coin le plus obscur de la cellule.</p>
+
+<p>Qu’est-ce cela? demanda Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Rien!... Frycollin qui r&ecirc;ve.</p>
+
+<p>Et Uncle Prudent reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>Entre le moment o&ugrave; nous avons &eacute;t&eacute; saisis, &agrave; quelques pas de la clairi&egrave;re, et le moment o&ugrave; on nous a jet&eacute;s dans ce r&eacute;duit, il ne s’est pas &eacute;coul&eacute; plus de deux minutes. Il est donc &eacute;vident que ces gens ne nous ont pas entra&icirc;n&eacute;s au-del&agrave; de Fairmont-Park.</p>
+
+<p>&mdash; Et s’ils l’avaient fait, nous aurions bien senti un mouvement de translation.</p>
+
+<p>&mdash; D’accord, r&eacute;pondit Uncle Prudent. Donc il n’est pas douteux que nous soyons enferm&eacute;s dans le compartiment d’un v&eacute;hicule, &mdash; peut-&ecirc;tre un de ces longs chariots des Prairies, ou quelque voiture de saltimbanques...</p>
+
+<p>&mdash; Evidemment! Si c’&eacute;tait un bateau amarr&eacute; aux rives de la Schuylkill-river, cela se reconna&icirc;trait &agrave; certains balancements que le courant lui imprimerait d’un bord &agrave; l’autre.</p>
+
+<p>&mdash; D’accord, toujours d’accord, r&eacute;p&eacute;ta Uncle Prudent, et je pense que, puisque nous sommes encore dans la clairi&egrave;re, c’est le moment ou jamais de fuir, quitte &agrave; retrouver plus tard ce Robur...</p>
+
+<p>&mdash; Et &agrave; lui faire payer cher cette atteinte &agrave; la libert&eacute; de deux citoyens des Etats-Unis d’Am&eacute;rique!</p>
+
+<p>&mdash; Cher... tr&egrave;s cher!</p>
+
+<p>&mdash; Mais quel est cet homme?... D’o&ugrave; vient-il?... Est-ce un Anglais, un Allemand, un Fran&ccedil;ais...?</p>
+
+<p>&mdash; C’est un mis&eacute;rable, cela suffit, r&eacute;pondit Uncle Prudent. &mdash; Maintenant, &agrave; l’&oelig;uvre!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Tous deux, les mains tendues, les doigts Ouverts, palp&egrave;rent alors les parois du compartiment pour y trouver un joint ou une fissure. Rien. Rien, non plus, &agrave; la porte. Elle &eacute;tait herm&eacute;tiquement ferm&eacute;e, et il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible de faire sauter la serrure. Il fallait donc pratiquer un trou et s’&eacute;chapper par ce trou. Restait la question de savoir si les bowie-knifes pourraient entamer les parois, si leurs lames ne s’&eacute;mousseraient pas ou ne se briseraient pas dans ce travail.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais d’o&ugrave; vient ce fr&eacute;missement qui ne cesse pas? demanda Phil Evans, tr&egrave;s surpris de ce frrrr continu.</p>
+
+<p>&mdash; Le vent, sans doute, r&eacute;pondit Uncle Prudent.</p>
+
+<p>&mdash; Le vent ?... Jusqu’&agrave; minuit, il me semble que la soir&eacute;e a &eacute;t&eacute; absolument calme...</p>
+
+<p>&mdash; Evidemment, Phil Evans. Si ce n’&eacute;tait pas le vent, que voudriez-vous que ce f&ucirc;t?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Phil Evans, apr&egrave;s avoir d&eacute;gag&eacute; la meilleure lame de son couteau, essaya d’entamer les parois pr&egrave;s de la porte. Peut-&ecirc;tre suffirait-il de faire un trou pour l’ouvrir par l’ext&eacute;rieur, si elle n’&eacute;tait maintenue que par un verrou, ou si la clef avait &eacute;t&eacute; laiss&eacute;e dans la serrure.</p>
+
+<p>Quelques minutes de travail n’eurent d’autre r&eacute;sultat que d’&eacute;br&eacute;cher les lames du bowie-knife, de les &eacute;pointer, de les transformer en scies &agrave; mille dents.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;&Ccedil;a ne mord pas, Phil Evans?</p>
+
+<p>&mdash; Non.</p>
+
+<p>&mdash; Est-ce que nous serions dans une cellule en t&ocirc;le?</p>
+
+<p>&mdash; Point, Uncle Prudent: Ces parois, quand on les frappe, ne rendent aucun son m&eacute;tallique.</p>
+
+<p>&mdash; Du bois de fer, alors?</p>
+
+<p>&mdash; Non! ni fer ni bois.</p>
+
+<p>&mdash; Qu’est-ce alors?</p>
+
+<p>&mdash; Impossible de le dire, mais, en tout cas, une substance sur laquelle l’acier ne peut mordre.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Uncle Prudent, pris d’un violent acc&egrave;s de col&egrave;re, jura, frappa du pied le plancher sonore, tandis que ses mains cherchaient &agrave; &eacute;trangler un Robur imaginaire.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Du calme, Uncle Prudent, lui dit Phil Evans, du calme! Essayez &agrave; votre tour.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Uncle Prudent essaya, mais le bowie-knife ne put entamer une paroi qu’il ne parvenait m&ecirc;me pas &agrave; rayer de ses meilleures lames, comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de cristal.</p>
+
+<p>Donc, toute fuite devenait impraticable, en admettant qu’elle e&ucirc;t pu &ecirc;tre tent&eacute;e, la porte une fois ouverte.</p>
+
+<p>Il fallut se r&eacute;signer, momentan&eacute;ment, ce qui n’est gu&egrave;re dans le temp&eacute;rament yankee, et tout attendre du hasard, ce qui doit r&eacute;pugner &agrave; des esprits &eacute;minemment pratiques. Mais ce ne fut pas sans objurgations, gros mots, violentes invectives &agrave; l’adresse de ce Robur &mdash; lequel ne devait point &ecirc;tre homme &agrave; s’en &eacute;mouvoir. pour peu qu’il se montr&acirc;t dans la vie priv&eacute;e le personnage qu’il avait &eacute;t&eacute; au milieu du Weldon-Institute.</p>
+
+<p>Cependant Frycollin commen&ccedil;ait &agrave; donner quelques signes non &eacute;quivoques de malaise. Soit qu’il &eacute;prouv&acirc;t des crampes &agrave; l’estomac ou des crampes dans les membres, il se d&eacute;menait d’une lamentable fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>Uncle Prudent crut devoir mettre un terme &agrave; cette gymnastique, en coupant les cordes qui serraient le N&egrave;gre.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre eut-il lieu de s’en repentir. Ce fut aussit&ocirc;t une interminable litanie, dans laquelle les affres de l’&eacute;pouvante se m&ecirc;laient aux souffrances de la faim. Frycollin n’&eacute;tait pas moins pris par le cerveau que par l’estomac. Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de dire auquel de ces deux visc&egrave;res le N&egrave;gre &eacute;tait plus particuli&egrave;rement redevable de ce qu’il &eacute;prouvait.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Frycollin! s’&eacute;cria Uncle Prudent.</p>
+
+<p>&mdash; Master Uncle!... Master Uncle!... r&eacute;pondit le N&egrave;gre entre deux vagissements lugubres.</p>
+
+<p>Il est possible que nous soyons condamn&eacute;s &agrave; mourir de faim dans cette prison. Mais nous sommes d&eacute;cid&eacute;s &agrave; ne succomber que lorsque nous aurons &eacute;puis&eacute; tous les moyens d’alimentation susceptibles de prolonger notre vie...</p>
+
+<p>&mdash; Me manger? s’&eacute;cria Frycollin.</p>
+
+<p>&mdash; Comme on fait toujours d’un N&egrave;gre en pareille occurrence!... Ainsi, Frycollin, t&acirc;che de te faire oublier...</p>
+
+<p>&mdash; Ou l’on te Fry-cas-se-ra! ajouta Phil Evans.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et, tr&egrave;s s&eacute;rieusement, Frycollin eut peur d’&ecirc;tre employ&eacute; &agrave; la prolongation de deux existences &eacute;videmment plus pr&eacute;cieuses que la sienne. Il se borna donc &agrave; g&eacute;mir in petto.</p>
+
+<p>Cependant le temps s’&eacute;coulait, et toute tentative pour forcer la porte ou la paroi &eacute;tait demeur&eacute;e infructueuse. En quoi &eacute;tait cette paroi, impossible de le reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Ce n’&eacute;tait pas du m&eacute;tal, ce n’&eacute;tait pas du bois, ce n’&eacute;tait pas de la pierre. En outre, le plancher de la cellule semblait fait de la m&ecirc;me mati&egrave;re. Lorsqu’on le frappait du pied, il rendait un son particulier, que Uncle Prudent aurait eu quelque peine &agrave; classer dans la cat&eacute;gorie des bruits connus. Autre remarque&nbsp;: en dessous, ce plancher paraissait sonner le vide, comme s’il n’e&ucirc;t pas directement repos&eacute; sur le sol de la clairi&egrave;re. Oui! l’inexplicable frrr semblait en caresser la face inf&eacute;rieure. Tout cela n’&eacute;tait pas rassurant.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Uncle Prudent? dit Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Phil Evans? r&eacute;pondit Uncle Prudent.</p>
+
+<p>&mdash; Pensez-vous que notre cellule se soit d&eacute;plac&eacute;e? En aucune fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>&mdash; Pourtant, au premier moment de notre incarc&eacute;ration, j’ai pu distinctement percevoir la fra&icirc;che odeur de l’herbe et la senteur r&eacute;sineuse des arbres du parc. Maintenant, j’ai beau humer l’air, il me semble que toutes ces senteurs ont disparu...</p>
+
+<p>&mdash; En effet.</p>
+
+<p>&mdash; Comment expliquer cela?</p>
+
+<p>Expliquons-le de n’importe quelle fa&ccedil;on, Phil Evans, except&eacute; par l’hypoth&egrave;se que notre prison ait chang&eacute; de place. Je le r&eacute;p&egrave;te, si nous &eacute;tions sur un chariot en marche ou sur un bateau en d&eacute;rive, nous le sentirions.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Frycollin poussa alors un long g&eacute;missement qui e&ucirc;t pu passer pour son dernier soupir, s’il n’e&ucirc;t &eacute;t&eacute; suivi de plusieurs autres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;J’aime &agrave; croire que ce Robur nous fera bient&ocirc;t compara&icirc;tre devant lui, reprit Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Je l’esp&egrave;re bien, s’&eacute;cria Uncle Prudent, et je lui dirai...</p>
+
+<p>&mdash; Quoi?</p>
+
+<p>&mdash; Qu’apr&egrave;s avoir d&eacute;but&eacute; comme un insolent, il a fini comme un coquin!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, Phil Evans observa que le jour commen&ccedil;ait &agrave; se faire. Une lueur, vague encore, filtrait &agrave; travers l’&eacute;troite meurtri&egrave;re, &eacute;vid&eacute;e dans la partie sup&eacute;rieure de la paroi, &agrave; l’oppos&eacute; de la porte. Il devait donc &ecirc;tre quatre heures du matin, environ, puisque c’est &agrave; cette heure que, dans ce mois de juin et sous cette latitude, l’horizon de Philadelphie se blanchit des premiers rayons du matin.</p>
+
+<p>Cependant, quand Uncle Prudent eut fait sonner sa montre &agrave; r&eacute;p&eacute;tition &mdash; chef-d’&oelig;uvre qui provenait de l’usine m&ecirc;me de son coll&egrave;gue -, le petit timbre n’indiqua que trois heures moins le quart, bien que la montre ne se f&ucirc;t point arr&ecirc;t&eacute;e.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bizarre! dit Phil Evans. A trois heures moins le quart, il devrait encore faire nuit.</p>
+
+<p>&mdash; Il faudrait donc que ma montre e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute; un retard..., r&eacute;pondit Uncle Prudent.</p>
+
+<p>&mdash; Une montre de la Walton Watch Company!&nbsp;&raquo; s’&eacute;cria Phil Evans</p>
+
+<p>Quoi qu’il en f&ucirc;t, c’&eacute;tait bien le jour qui se levait. Peu &agrave; peu, la meurtri&egrave;re se dessinait en blanc dans la profonde obscurit&eacute; d&eacute; la cellule. Cependant, si l’aube apparaissait plus, h&acirc;tivement que ne le permettait le quaranti&egrave;me parall&egrave;le, qui est celui de Philadelphie, elle ne se faisait pas avec cette rapidit&eacute; sp&eacute;ciale aux basses latitudes.</p>
+
+<p>Nouvelle observation de Uncle Prudent &agrave; ce sujet, nouveau ph&eacute;nom&egrave;ne inexplicable.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;On pourrait peut-&ecirc;tre se hisser jusqu’&agrave; la meurtri&egrave;re, fit observer Phil Evans, et t&acirc;cher de voir o&ugrave; on est?</p>
+
+<p>&mdash; On le peut&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit Uncle Prudent.</p>
+
+<p>Et, s’adressant &agrave; Frycollin&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Allons, Fry, haut sur pied!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le N&egrave;gre se redressa.</p>
+
+<p>Appuie ton dos contre cette paroi, reprit Uncle Prudent, et vous, Phil Evans, veuillez monter sur l’&eacute;paule de ce gar&ccedil;on, pendant que je contre-buterai afin qu’il ne vous manque pas.</p>
+
+<p>&mdash; Volontiers&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit Phil Evans.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, les deux genoux sur les &eacute;paules de Frycollin, il avait ses yeux &agrave; la hauteur de la meurtr&icirc;ere.</p>
+
+<p>Cette meurtri&egrave;re &eacute;tait ferm&eacute;e, non par un verre lenticulaire comme celui d’un hublot de navire, mais par une simple vitre. Bien qu’elle ne f&ucirc;t pas tr&egrave;s &eacute;paisse, elle g&ecirc;nait le regard de Phil Evans, dont le rayon de vue &eacute;tait excessivement born&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh bien, cassez cette vitre, dit Uncle Prudent, et peut-&ecirc;tre pourrez-vous mieux voir?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Phil Evans donna un violent coup du manche de son bowie-knife sur la vitre qui rendit un son argentin mais ne cassa pas.</p>
+
+<p>Second coup plus violent. M&ecirc;me r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bon! s’&eacute;cria Phil Evans, du verre incassable!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En effet, il fallait que cette vitre f&ucirc;t faite d’un verre tremp&eacute; d’apr&egrave;s les proc&eacute;d&eacute;s de l’inventeur Siemens, puisque, malgr&eacute; des coups r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, elle demeura intacte.</p>
+
+<p>Toutefois, l’espace &eacute;tait assez &eacute;clair&eacute; maintenant pour que le regard p&ucirc;t s’&eacute;tendre au-dehors &mdash; du moins dans la limite du champ de vision coup&eacute; par l’encadrement de la meurtri&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Que voyez-vous? demanda Uncle Prudent.</p>
+
+<p>&mdash; Rien.</p>
+
+<p>&mdash; Comment? Pas un massif d’arbres?</p>
+
+<p>&mdash; Non.</p>
+
+<p>&mdash; Pas m&ecirc;me le haut des branches?</p>
+
+<p>&mdash; Pas m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash; Nous ne sommes donc plus au centre de la clairi&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash; Ni dans la clairi&egrave;re ni dans le parc.</p>
+
+<p>&mdash; Apercevez-vous au moins des toits de maisons, des fa&icirc;tes de monuments? dit Uncle Prudent, dont le d&eacute;sappointement, m&ecirc;l&eacute; de fureur, ne cessait de s’accro&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash; Ni toits ni fa&icirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash; Quoi! pas m&ecirc;me un m&acirc;t de pavillon, pas m&ecirc;me un clocher d’&eacute;glise, pas m&ecirc;me une chemin&eacute;e d’usine?</p>
+
+<p>&mdash; Rien que l’espace.</p>
+
+<p>Juste &agrave; ce moment, la porte de la cellule s’ouvrit. Un homme apparut sur le seuil.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait Robur.</p>
+
+<p>&laquo; Honorables ballonistes, dit-il d’une voix grave, vous &ecirc;tes maintenant libres d’aller et de venir...</p>
+
+<p>&mdash; Libres! s’&eacute;cria Uncle Prudent.</p>
+
+<p>&mdash; Oui... dans les limites de l’Albatros!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Uncle Prudent et Phil Evans se pr&eacute;cipit&egrave;rent hors de la cellule.</p>
+
+<p>Et que virent-ils?</p>
+
+<p>A douze ou treize cents m&egrave;tres au-dessous d’eux, la surface d’un pays qu’ils cherchaient en vain &agrave; reconna&icirc;tre.</p>
+
+
+<h4><a name="VI" id="VI"></a>VI<br /><br />Les ing&eacute;nieurs, les m&eacute;caniciens et autres savants feraient peut-&ecirc;tre bien de passer.</h4>
+
+
+<p>&laquo; A quelle &eacute;poque l’homme cessera-t-il de ramper dans les bas-fonds pour vivre dans l’azur et la paix du ciel?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>A cette demande de Camille Flammarion, la r&eacute;ponse est facile&nbsp;: ce sera &agrave; l’&eacute;poque o&ugrave; les progr&egrave;s de la m&eacute;canique auront permis de r&eacute;soudre le probl&egrave;me de l’aviation. Et, depuis quelques ann&eacute;es &mdash; on le pr&eacute;voyait &mdash; une utilisation plus pratique de l’&eacute;lectricit&eacute; devait conduire &agrave; la solution du probl&egrave;me.</p>
+
+<p>En 1783, bien avant que les fr&egrave;res Montgolfier eussent construit la premi&egrave;re montgolfi&egrave;re, et le physicien Charles son premier ballon, quelques esprits aventureux avalent r&ecirc;v&eacute; la conqu&ecirc;te de l’espace au moyen d’appareils m&eacute;caniques. Les premiers inventeurs n’avaient donc pas song&eacute; aux appareils plus l&eacute;gers que l’air &mdash; ce que la physique de leur temps n’e&ucirc;t point permis d’imaginer. C’&eacute;tait aux appareils plus lourds que lui, aux machines volantes, faites &agrave; l’imitation de l’oiseau, qu’ils demandaient de r&eacute;aliser la locomotion a&eacute;rienne.</p>
+
+<p>C’est pr&eacute;cis&eacute;ment ce qu’avait fait ce fou d’Icare, fils de D&eacute;dale, dont les ailes, attach&eacute;es avec de la cire, tomb&egrave;rent aux approches du soleil.</p>
+
+<p>Mais, sans remonter jusqu’aux temps mythologiques, parler d’Archytas de Tarente, on trouve d&eacute;j&agrave; dans les travaux de Dante de P&eacute;rouse, de L&eacute;onard de Vinci, de Guidotti, l’id&eacute;e de machines destin&eacute;es &agrave; se mouvoir au milieu de l’atmosph&egrave;re. Deux si&egrave;cles et demi apr&egrave;s, les inventeurs commencent &agrave; se multiplier. En 1742, le marquis de Bacqueville fabrique un syst&egrave;me d’ailes, l’essaie au-dessus de la Seine et se casse le bras en tombant. En 1768, Paucton con&ccedil;oit la disposition d’un appareil &agrave; deux h&eacute;lices suspensive et propulsive. En 1781, Meerwein, architecte du prince de Bade, construit une machine &agrave; mouvement orthopt&eacute;rique, et proteste contre la direction des a&eacute;rostats qui venaient d’&ecirc;tre invent&eacute;s. En 1784, Launoy et Bienvenu font man&oelig;uvrer un h&eacute;licopt&egrave;re, mu par des ressorts. En 1808, essais de vol par l’Autrichien Jacques Degen. En 1810, brochure de Deniau, de Nantes, o&ugrave; les principes du &laquo;&nbsp;Plus lourd que l’air&nbsp;&raquo; sont pos&eacute;s. Puis, de 1811 &agrave; 1840, &eacute;tudes et inventions de Berblinger, de Vignal, de Sarti, de Dubochet, de Cagniard de Latour. En 1842, on trouve l’Anglais Henson avec son syst&egrave;me de plans inclin&eacute;s et d’h&eacute;lices actionn&eacute;es par la vapeur; en 1845, Cossus et son appareil &agrave; h&eacute;lices ascensionnelles; en 1847, Camille Vert et son h&eacute;licopt&egrave;re &agrave; ailes de plumes; en 1852, Letur avec son syst&egrave;me de parachute dirigeable, dont l’exp&eacute;rience lui co&ucirc;ta la vie; en la m&ecirc;me ann&eacute;e, Michel Loup avec son plan de glissement muni de quatre ailes tournantes; en 1853, B&eacute;l&eacute;guic et son a&eacute;roplane mu par des h&eacute;lices de traction, Vaussin-Chardannes avec son cerf-volant libre dirigeable, Georges Cauley avec ses plans de machines volantes, pourvues d’un moteur &agrave; gaz. De 1854 &agrave; 1863, apparaissent Joseph Pline, brevet&eacute; pour plusieurs syst&egrave;mes a&eacute;riens, Br&eacute;ant, Carlingford, Le Bris, Du Temple, Bright, dont les h&eacute;lices ascensionnelles tournent en sens inverse, Smythies, Panafieu, Crosnier, etc. Enfin, en 1863, gr&acirc;ce aux efforts de Nadar, une Soci&eacute;t&eacute; du Plus lourd que l’air est fond&eacute;e &agrave; Paris. L&agrave; les inventeurs font exp&eacute;rimenter des machines dont quelques-unes sont d&eacute;j&agrave; brevet&eacute;es&nbsp;: de Ponton d’Am&eacute;court et son h&eacute;licopt&egrave;re &agrave; vapeur, de la Landelle et son syst&egrave;me &agrave; combinaisons d’h&eacute;lices avec plans inclin&eacute;s et parachutes, de Louvri&eacute; et son a&eacute;roscaphe, d’Esterno et son oiseau m&eacute;canique, de Groof et son appareil &agrave; ailes mues par des leviers. L’&eacute;lan &eacute;tait donn&eacute;, les inventeurs inventent, les calculateurs calculent tout ce qui doit rendre pratique la locomotion a&eacute;rienne. Bourcart, Le Bris, Kaufmann, Smyth, Stringfellow, Prigent, Danjard, Pom&egrave;s et de la Pauze, Moy, P&eacute;naud, Jobert, Hureau de Villeneuve, Achenbach, Garapon, Duchesne, Danduran, Parisel, Dieuaide, Melkisff, Forlanini, Brearey, Tatin, Dandrieux, Edison, les uns avec des ailes ou des h&eacute;lices, les autres avec des plans inclin&eacute;s, imaginent, cr&eacute;ent, fabriquent, perfectionnent leurs machines volantes qui seront pr&ecirc;tes &agrave; fonctionner le jour o&ugrave; un moteur d’une puissance consid&eacute;rable et d’une l&eacute;g&egrave;ret&eacute; excessive leur sera appliqu&eacute; par quelque inventeur.</p>
+
+<p>Que l’on pardonne cette nomenclature un peu longue. Ne fallait-il pas montrer tous ces degr&eacute;s de l’&eacute;chelle de la locomotion a&eacute;rienne au sommet de laquelle appara&icirc;t Robur-le-Conqu&eacute;rant? Sans les t&acirc;tonnements, les exp&eacute;riences de ses devanciers, l’ing&eacute;nieur e&ucirc;t-il pu concevoir un appareil si parfait? Non, certes! Et, s’il n’avait que d&eacute;dains pour ceux qui s’obstinent encore &agrave; chercher la direction des ballons, il tenait en haute estime tous les partisans du &laquo;&nbsp;Plus lourd que l’air&nbsp;&raquo;, Anglais, Am&eacute;ricains, Italiens, Autrichiens, Fran&ccedil;ais, &mdash; Fran&ccedil;ais surtout, dont les travaux, perfectionn&eacute;s par lui, l’avaient amen&eacute; &agrave; cr&eacute;er, puis &agrave; construire cet engin volateur, l’Albatros, lanc&eacute; &agrave; travers les courants de l’atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Pigeon vole! s’&eacute;tait &eacute;cri&eacute; l’un des plus persistants adeptes de l’aviation.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;On foulera l’air comme on foule la terre! avait r&eacute;pondu un de ses plus acharn&eacute;s partisans.</p>
+
+<p>&mdash; A locomotive, a&eacute;romotive! &raquo; avait jet&eacute; le plus bruyant de tous, qui embouchait les trompettes de la publicit&eacute; pour r&eacute;veiller l’Ancien et le Nouveau Monde.</p>
+
+<p>Rien de mieux &eacute;tabli, en effet, par exp&eacute;rience et par calcul, que l’air est un point d’appui tr&egrave;s r&eacute;sistant. Une circonf&eacute;rence d’un m&egrave;tre de diam&egrave;tre, formant parachute, peut non seulement mod&eacute;rer une descente dans l’air, mais aussi la rendre isochrone. Voil&agrave; ce qu’on savait.</p>
+
+<p>On savait &eacute;galement que, quand la vitesse de translation est grande, le travail de pesanteur varie &agrave; peu pr&egrave;s en raison inverse du carr&eacute; de cette vitesse et devient presque insignifiant.</p>
+
+<p>On savait encore que plus le poids d’un animal volant augmente, moins augmente proportionnellement la surface ail&eacute;e n&eacute;cessaire pour le soutenir, bien que les mouvements qu’il doit faire soient plus lents.</p>
+
+<p>Un appareil d’aviation doit donc &ecirc;tre construit de mani&egrave;re &agrave; utiliser ces lois naturelles, &agrave; imiter l’oiseau, ce type admirable de la locomotion a&eacute;rienne &raquo;, a dit le docteur Marey, de l’Institut de France.</p>
+
+<p>En somme, les appareils qui peuvent r&eacute;soudre ce probl&egrave;me se r&eacute;sument en trois sortes&nbsp;:</p>
+
+<p>1<sup>0</sup> Les h&eacute;licopt&egrave;res ou spiralif&egrave;res, qui ne sont que des h&eacute;lices &agrave; axes verticaux;</p>
+
+<p>2<sup>0</sup> Les orthopt&egrave;res, engins qui tendent &agrave; reproduire le vol naturel des oiseaux;</p>
+
+<p>3<sup>0</sup> Les a&eacute;roplanes, qui ne sont, &agrave; vrai dire, que des plans inclin&eacute;s, comme le cerf-volant, mais remorqu&eacute;s ou pouss&eacute;s par des h&eacute;lices horizontales.</p>
+
+<p>Chacun de ces syst&egrave;mes avait eu et a m&ecirc;me encore des partisans d&eacute;cid&eacute;s &agrave; ne rien c&eacute;der sur ce point.</p>
+
+<p>Cependant, Robur, par bien des consid&eacute;rations, avait rejet&eacute; les deux premiers.</p>
+
+<p>Que l’orthopt&egrave;re, l’oiseau m&eacute;canique, pr&eacute;sente certains avantages, nul doute. Les travaux, les exp&eacute;riences de M. Renaud, en 1884, l’ont prouv&eacute;. Mais, ainsi qu’on le lui avait dit, il ne faut pas servilement imiter la nature. Les locomotives n’ont pas &eacute;t&eacute; copi&eacute;es sur les li&egrave;vres, ni les navires &agrave; vapeur sur les poissons. Aux premi&egrave;res on a mis des roues qui ne sont pas des jambes, aux seconds des h&eacute;lices qui ne sont point des nageoires. Et ils n’en marchent pas plus mal. Au contraire. D’ailleurs, sait-on ce qui se fait m&eacute;caniquement dans le vol des oiseaux dont les mouvements sont tr&egrave;s complexes? Le docteur Marey n’a-t-il pas soup&ccedil;onn&eacute; que les pennes s’entrouvrent pendant le rel&egrave;vement de l’aile pour laisser passer l’air, mouvement au moins bien difficile &agrave; produire avec une machine artificielle?</p>
+
+<p>D’autre part, que les a&eacute;roplanes eussent donn&eacute; quelques bons r&eacute;sultats, ce n’&eacute;tait pas douteux. Les h&eacute;lices opposant un plan oblique &agrave; la couche d air, c’&eacute;tait le moyen de produire un travail d’ascension, et les petits appareils exp&eacute;riment&eacute;s prouvaient que le poids disponible, c’est-&agrave;-dire, celui dont on peut disposer en dehors de celui de l’appareil, augmente avec le carr&eacute; de la vitesse. Il y avait l&agrave; de grands avantages &mdash; sup&eacute;rieurs m&ecirc;me &agrave; ceux des a&eacute;rostats soumis &agrave; un mouvement de translation.</p>
+
+<p>N&eacute;anmoins, Robur avait pens&eacute; que ce qu’il y avait de meilleur, c’&eacute;tait encore ce qu’il y aurait de plus simple. Aussi, les h&eacute;lices &mdash; ces &laquo;&nbsp;saintes h&eacute;lices&nbsp;&raquo; &mdash; qu’on lui avait jet&eacute;es &agrave; la t&ecirc;te au Weldon-lnstitute &mdash; avaient-elles suffi &agrave; tous les besoins de sa machine volante. Les unes tenaient l’appareil suspendu dans l’air, les autres le remorquaient dans des conditions merveilleuses de vitesse et de s&eacute;curit&eacute;.</p>
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+<p>En effet, th&eacute;oriquement, au moyen d’une h&eacute;lice d’un pas suffisamment court mais d’une surface consid&eacute;rable, ainsi que l’avait dit M. Victor Tatin, on pourrait, &laquo;&nbsp;en poussant les choses &agrave; l’extr&ecirc;me, soulever un poids ind&eacute;fini avec la force la plus minime&nbsp;&raquo;.</p>
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+<p>Si l’orthopt&egrave;re &mdash; battement d’ailes des oiseaux &mdash; s’&eacute;l&egrave;ve en s’appuyant normalement sur l’air, l’h&eacute;licopt&egrave;re s’&eacute;l&egrave;ve en le frappant obliquement avec les branches de son h&eacute;lice, comme s’il montait sur un plan inclin&eacute;. En r&eacute;alit&eacute;, ce sont des ailes en h&eacute;lice au lieu d’&ecirc;tre des ailes en aube. L’h&eacute;lice marche n&eacute;cessairement dans la direction de son axe. Cet axe est-il vertical? elle se d&eacute;place verticalement. Est-il horizontal? elle se d&eacute;place horizontalement.</p>
+
+<p>Tout l’appareil volant de l’ing&eacute;nieur Robur &eacute;tait dans ces deux fonctionnements.</p>
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+<p>En voici la description exacte, qui peut se scinder en trois parties essentielles&nbsp;: la plate-forme, les engins de suspension et de propulsion, la machinerie.</p>
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+<p>Plate-forme. &mdash; C’est un b&acirc;ti, long de trente m&egrave;tres, large de quatre, v&eacute;ritable pont de navire avec proue en forme d’&eacute;peron. Au-dessous, s’arrondit une coque, solidement membr&eacute;e, qui renferme les appareils destin&eacute;s &agrave; produire la puissance m&eacute;canique, la soute aux munitions, les apparaux, les outils, le magasin g&eacute;n&eacute;ral pour approvisionnements de toutes sortes, y compris les caisses &agrave; eau du bord. Autour du b&acirc;ti, quelques l&eacute;gers montants, reli&eacute;s par un treillis de fil de fer, supportent une rambarde qui sert de main-courante. A sa surface s’&eacute;l&egrave;vent trois roufles, dont les compartiments sont affect&eacute;s, les uns au logement du personnel, les autres &agrave; la machinerie. Dans le roufle central fonctionne la machine qui actionne tous les engins de suspension; dans celui de l’avant la machine du propulseur de l’avant; dans celui de l’arri&egrave;re, la machine du propulseur de l’arri&egrave;re, &mdash; ces trois machines ayant chacune leur mise en train sp&eacute;ciale. Du c&ocirc;t&eacute; de la proue, dans le premier roufle, se trouvent l’office, la cuisine et le poste de l’&eacute;quipage. Du c&ocirc;t&eacute; de la poupe, dans le dernier roufle, sont dispos&eacute;es plusieurs cabines, entre autres, celle de l’ing&eacute;nieur, une salle &agrave; manger, puis, au-dessus, une cage vitr&eacute;e dans laquelle se tient le timonier qui dirige l’appareil au moyen d’un puissant gouvernail. Tous ces roufles sont &eacute;clair&eacute;s par des hublots, ferm&eacute;s de verres tremp&eacute;s qui ont dix fois la r&eacute;sistance du verre ordinaire. Au-dessous de la coque est &eacute;tabli un syst&egrave;me de ressorts flexibles, destin&eacute;s &agrave; adoucir les heurts, bien que l’atterrissage puisse se faire avec une douceur extr&ecirc;me, tant l’ing&eacute;nieur est ma&icirc;tre des mouvements de l’appareil.</p>
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+<p>Engins de suspension et de propulsion. &mdash; Au-dessus de la plate-forme, trente-sept axes se dressent verticalement, dont quinze en abord, de chaque c&ocirc;t&eacute;, et sept plus &eacute;lev&eacute;s au milieu. On dirait un navire &agrave; trente-sept m&acirc;ts. Seulement ces m&acirc;ts, au lieu de voiles, portent chacun deux h&eacute;lices horizontales, d’un pas et d’un diam&egrave;tre assez courts, mais auxquelles on peut imprimer une rotation prodigieuse. Chacun de ces axes a son mouvement ind&eacute;pendant du mouvement des autres, et, en outre, de deux en deux, chaque axe tourne en sens inverse &mdash; disposition n&eacute;cessaire pour que l’appareil ne soit pas pris d’un mouvement de giration. De la sorte, les h&eacute;lices, tout en continuant &agrave; s’elever sur la colonne d’air verticale, se font &eacute;quilibre contre la r&eacute;sistance horizontale. Cons&eacute;quemment, l’appareil est muni de soixante-quatorze h&eacute;lices suspensives, dont les trois branches sont maintenues ext&eacute;rieurement par un cercle m&eacute;tallique, qui, faisant fonction de volant, &eacute;conomise la force motrice. A l’avant et &agrave; l’arri&egrave;re, mont&eacute;es sur axes horizontaux, deux h&eacute;lices propulsives, &agrave; quatre branches, d’un pas inverse tr&egrave;s allong&eacute; tournent en sens diff&eacute;rent et communiquent le mouvement de propulsion. Ces h&eacute;lices, d’un diam&egrave;tre plus grand que celui des h&eacute;lices de suspension, peuvent &eacute;galement tourner avec une excessive vitesse.</p>
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+<p>En somme, cet appareil tient &agrave; la fois des syst&egrave;mes qui ont &eacute;t&eacute; pr&eacute;conis&eacute;s par MM. Cossus, de la Landelle et de Ponton d’Am&eacute;court, syst&egrave;mes perfectionn&eacute;s par l’ing&eacute;nieur Robur. Mais c’est surtout dans le choix et l’application de la force motrice qu’il a le droit d’&ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; comme inventeur.</p>
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+<p>Machinerie. &mdash; Ce n’est ni &agrave; la vapeur d’eau ou autres liquides, ni &agrave; l’air comprim&eacute; ou autres gaz &eacute;lastiques, ni aux m&eacute;langes explosifs susceptibles de produire une action m&eacute;canique, que Robur a demand&eacute; la puissance n&eacute;cessaire &agrave; soutenir et &agrave; mouvoir son appareil. C’est &agrave; l’&eacute;lectricit&eacute;, &agrave; cet agent qui sera, un jour, l’&acirc;me du monde industriel. D’ailleurs, nulle machine &eacute;lectromotrice pour le produire. Rien que des piles et des accumulateurs. Seulement, quels sont les &eacute;l&eacute;ments qui entrent dans la composition de ces piles, quels acides les mettent en activit&eacute;? c’est le secret de Robur. De m&ecirc;me pour les accumulateurs. De quelle nature sont leurs lames positives et n&eacute;gatives? on ne sait. L’ing&eacute;nieur s’&eacute;tait bien gard&eacute; &mdash; et pour cause &mdash; de prendre un brevet d’invention. En somme, r&eacute;sultat non contestable&nbsp;: des piles d’un rendement extraordinaire, des acides d’une r&eacute;sistance presque absolue &agrave; l’&eacute;vaporation ou &agrave; la cong&eacute;lation, des accumulateurs qui laissent tr&egrave;s loin les Faure-Sellon-Volckmar, enfin des courants dont les amp&egrave;res se chiffrent en nombres inconnus jusqu’alors. De l&agrave;, une puissance en chevaux &eacute;lectriques pour ainsi dire infinie, actionnant les h&eacute;lices qui communiquent &agrave; l’appareil une force de suspension et de propulsion sup&eacute;rieure &agrave; tous ses besoins, en n’importe quelle circonstance.</p>
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+<p>Mais, il faut le r&eacute;p&eacute;ter, cela appartient en propre &agrave; l’ing&eacute;nieur Robur. L&agrave;-dessus il a gard&eacute; un secret absolu. Si le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du Weldon-Institute ne parviennent pas &agrave; le d&eacute;couvrir, tr&egrave;s probablement ce secret sera perdu pour l’humanit&eacute;.</p>
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+<p>Il va sans dire que cet appareil poss&egrave;de une stabilit&eacute; suffisante par suite de la position du centre de gravit&eacute;. Nul danger qu’il prenne des angles inqui&eacute;tants avec l’horizontale, nul renversement &agrave; craindre.</p>
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+<p>Reste &agrave; savoir quelle mati&egrave;re l’ing&eacute;nieur Robur avait employ&eacute;e pour la construction de son a&eacute;ronef, &mdash; nom qui peut tr&egrave;s exactement s’appliquer &agrave; l’Albatros. Qu’&eacute;tait cette mati&egrave;re si dure que le bowie-knife de Phil Evans n’avait pu l’entamer et dont Uncle Prudent n’avait pu s’expliquer la nature? Tout bonnement du papier.</p>
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+<p>Depuis bien des ann&eacute;es, d&eacute;j&agrave;, cette fabrication avait pris un d&eacute;veloppement consid&eacute;rable. Du papier sans colle, dont les feuilles sont impr&eacute;gn&eacute;es de dextrine et d’amidon, puis serr&eacute;es &agrave; la presse hydraulique, forme une mati&egrave;re dure comme l’acier. On en fait des poulies, des rails, des roues de wagon, plus solides que les roues de m&eacute;tal et en m&ecirc;me temps plus l&eacute;g&egrave;res. Or, c’&eacute;tait cette solidit&eacute;, cette l&eacute;g&egrave;ret&eacute;, que Robur avait voulu utiliser pour la construction de sa locomotive a&eacute;rienne. Tout, coque, b&acirc;ti, roufles, cabines, &eacute;tait en papier de paille, devenu m&eacute;tal sous la pression, et m&ecirc;me, ce qui n’&eacute;tait point &agrave; d&eacute;daigner pour un appareil courant &agrave; de grandes hauteurs, &mdash; incombustible. quant aux divers organes des engins de suspension et de propulsion, axes ou palettes des h&eacute;lices, la fibre g&eacute;latin&eacute;e en avait fourni la substance r&eacute;sistante et flexible &agrave; la fois. Cette mati&egrave;re, pouvant s’approprier &agrave; toutes formes, insoluble dans la plupart des gaz et des liquides, acides ou essences, &mdash; sans parler de ses propri&eacute;t&eacute;s isolantes, &mdash; avait &eacute;t&eacute; d’un emploi tr&egrave;s pr&eacute;cieux dans la machinerie &eacute;lectrique de l’Albatros.</p>
+
+<p>L’ing&eacute;nieur Robur, son contrema&icirc;tre Tom Turner, un m&eacute;canicien et ses deux aides, deux timoniers et un ma&icirc;tre coq &mdash; en tout huit hommes &mdash; tel &eacute;tait le personnel de l’a&eacute;ronef qui suffisait amplement aux man&oelig;uvres exig&eacute;es par la locomotion a&eacute;rienne. Des armes de chasse et de guerre, des engins de p&ecirc;che, des fanaux &eacute;lectriques, des instruments d’observation, boussoles et sextants pour relever la route, thermom&egrave;tre pour l’&eacute;tude de la temp&eacute;rature, divers barom&egrave;tres, les uns pour &eacute;valuer la cote des hauteurs atteintes, les autres pour indiquer les variations de la pression atmosph&eacute;rique, un storm-glass pour la pr&eacute;vision des temp&ecirc;tes, une petite biblioth&egrave;que, une petite imprimerie portative, une pi&egrave;ce d’artillerie mont&eacute;e sur pivot au centre de la plate-forme, se chargeant par la culasse et lan&ccedil;ant un projectile de six centim&egrave;tres, un approvisionnement de poudre, balles, cartouches de dynamite, une cuisine chauff&eacute;e par les courants des accumulateurs, un stock de conserves, viandes et l&eacute;gumes, rang&eacute;es dans une cambuse ad hoc avec quelques f&ucirc;ts de brandy, de whisky et de gin, enfin de quoi aller bien des mois sans &ecirc;tre oblig&eacute; d’atterrir, &mdash; tels &eacute;taient le mat&eacute;riel et les provisions de l’a&eacute;ronef, sans compter la fameuse trompette.</p>
+
+<p>En outre, il y avait &agrave; bord une l&eacute;g&egrave;re embarcation en caoutchouc, insubmersible, qui pouvait porter huit hommes &agrave; la surface d’un fleuve, d’un lac ou d’une mer calme.</p>
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+<p>Mais Robur avait-il au moins install&eacute; des parachutes en cas d’accident? Non Il ne croyait pas aux accidents de ce genre. Les axes des h&eacute;lices &eacute;taient ind&eacute;pendants. L’arr&ecirc;t des uns n’enrayait pas la marche des autres. Le fonctionnement de la moiti&eacute; du jeu suffisait &agrave; maintenir l’Albatros dans son &eacute;l&eacute;ment naturel.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et, avec lui, ainsi que Robur-le-Conqu&eacute;rant eut bient&ocirc;t l’occasion de le dire &agrave; ses nouveaux h&ocirc;tes -h&ocirc;tes malgr&eacute; eux &mdash; avec lui, je suis ma&icirc;tre de cette septi&egrave;me partie du monde, plus grande que l’Australie, l’Oc&eacute;anie, l’Asie, l’Am&eacute;rique et l’Europe, cette Icarie a&eacute;rienne que des milliers d’Icariens peupleront un jour!&nbsp;&raquo;</p>
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+<h4><a name="VII" id="VII"></a>VII<br /><br />Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans refusent encore de se laisser convaincre.</h4>
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+
+<p>Le pr&eacute;sident du Weldon-Institute &eacute;tait stup&eacute;fait, son compagnon abasourdi. Mais ni l’un ni l’autre ne voulurent rien laisser para&icirc;tre de cet ahurissement si naturel.</p>
+
+<p>Le valet Frycollin, lui, ne dissimulait pas son &eacute;pouvante &agrave; se sentir emport&eacute; dans l’espace &agrave; bord d’une pareille machine, et il ne cherchait point &agrave; s’en cacher.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, les h&eacute;lices suspensives tournaient rapidement au-dessus de leurs t&ecirc;tes. Si consid&eacute;rable que f&ucirc;t alors cette vitesse de rotation, elle e&ucirc;t pu &ecirc;tre tripl&eacute;e pour le cas o&ugrave; l’Albatros aurait voulu atteindre de plus hautes zones.</p>
+
+<p>Quant aux deux propulseurs, lanc&eacute;s &agrave; une allure assez mod&eacute;r&eacute;e, ils n’imprimaient &agrave; l’appareil qu’un d&eacute;placement de vingt kilom&egrave;tres &agrave; l’heure.</p>
+
+<p>En se penchant en dehors de la plate-forme, les passagers de l’Albatros purent apercevoir un long et sinueux ruban liquide qui serpentait, comme un simple ruisseau, &agrave; travers un pays accident&eacute;, au milieu de l’&eacute;tincellement de quelques lagons obliquement frapp&eacute;s des rayons du soleil. Ce ruisseau, c’&eacute;tait un fleuve, et l’un des plus importants de ce territoire. Sur la rive gauche se dessinait une cha&icirc;ne montagneuse dont la prolongation allait &agrave; perte de vue.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et nous direz-vous o&ugrave; nous sommes? demanda Uncle Prudent d’une voix que la col&egrave;re faisait trembler.</p>
+
+<p>&mdash; Je n’ai point &agrave; vous l’apprendre, r&eacute;pondit Robur.</p>
+
+<p>&mdash; Et nous direz-vous o&ugrave; nous allons? ajouta Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; A travers l’espace.</p>
+
+<p>&mdash; Et cela va durer?...</p>
+
+<p>&mdash; Le temps qu’il faudra.</p>
+
+<p>&mdash; S’agit-il donc de faire le tour du monde? demanda ironiquement Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Plus que cela, r&eacute;pondit Robur.</p>
+
+<p>&mdash; Et si ce voyage ne nous convient pas?... r&eacute;pliqua Uncle Prudent.</p>
+
+<p>Il faudra qu’il vous convienne!</p>
+
+<p>Voil&agrave; un avant-go&ucirc;t de la nature des relations qui aillaient s’&eacute;tablir entre le ma&icirc;tre de l’Albatros et ses h&ocirc;tes, pour ne pas dire ses prisonniers. Mais, manifestement, il voulut tout d’abord leur donner le &mdash; temps de se remettre, d’admirer le merveilleux appareil qui les emportait dans les airs, et, sans doute, d’en complimenter l’inventeur. Aussi affecta-t-il de se promener d’un bout &agrave; l’autre de la plate-forme. Libre &agrave; eux d’examiner le dispositif des machines et l’am&eacute;nagement de l’a&eacute;ronef, ou d’accorder toute attention au paysage dont le relief se d&eacute;ployait au-dessous d’eux.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Uncle Prudent, dit alors Phil Evans, si je ne me trompe, nous devons planer sur la partie centrale du territoire canadien. Ce fleuve qui coule dans le nord-ouest, c’est le Saint-Laurent. Cette ville que nous laissons en arri&egrave;re, c’est Qu&eacute;bec.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>C’&eacute;tait, en effet, la vieille cit&eacute; de Champlain, dont les toits de fer-blanc &eacute;clataient au soleil comme des r&eacute;flecteurs. L’Albatros s’&eacute;tait donc &eacute;lev&eacute; jusqu’au quarante-sixi&egrave;me degr&eacute; de latitude nord &mdash; ce qui expliquait l’avance pr&eacute;matur&eacute;e du jour et la prolongation anormale de l’aube.</p>
+
+<p>Oui, reprit Phil Evans, voil&agrave; bien la ville en amphith&eacute;&acirc;tre., la colline qui porte sa citadelle, ce Gibraltar de l’Am&eacute;rique du Nord! Voici les cath&eacute;drales an glaise et fran&ccedil;aise! Voici la douane avec son d&ocirc;me surmont&eacute; du pavillon britannique!</p>
+
+<p>Phil Evans n’avait pas achev&eacute; que d&eacute;j&agrave; la capitale du Canada commen&ccedil;ait &agrave; se r&eacute;duire dans le lointain. L’a&eacute;ronef entrait dans une zone de petits nuages, qui d&eacute;rob&egrave;rent peu &agrave; peu la vue du sol.</p>
+
+<p>Robur, voyant alors que le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du Weldon-Institute reportaient leur attention sur l’am&eacute;nagement ext&eacute;rieur de l’<i>Albatros</i> s’approcha et dit:</p>
+
+<p>&laquo; Eh bien, messieurs, croyez-vous &agrave; la possibilit&eacute; de la locomotion a&eacute;rienne au moyen des appareils plus lourds que l’air?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de ne pas se rendre &agrave; l’&eacute;vidence. Cependant Uncle Prudent et Phil Evans ne r&eacute;pondirent pas.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Vous vous taisez? reprit l’ing&eacute;nieur. Sans doute, c’est la faim qui vous emp&ecirc;che de parler!... Mais, si je me suis charg&eacute; de vous transporter dans l’air, croyez que je ne vous nourrirai pas de ce fluide peu nutritif. Votre premier d&eacute;jeuner vous attend.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Comme Uncle Prudent et Phil Evans sentaient la faim les aiguillonner vivement, ce n’&eacute;tait pas le cas de faire des c&eacute;r&eacute;monies. Un repas n’engage &agrave; rien, et lorsque Robur les aurait remis &agrave; terre, ils comptaient bien reprendre vis-&agrave;-vis de lui leur enti&egrave;re libert&eacute; d’action.</p>
+
+<p>Tous deux furent alors conduits vers le roufle de l’arri&egrave;re, dans un petit &laquo;&nbsp;dining-room&nbsp;&raquo;. L&agrave; se trouvait une table proprement servie, &agrave; laquelle ils devaient manger &agrave; part pendant le voyage. Pour plats, diff&eacute;rentes conserves, et, entre autres, une sorte de pain, compos&eacute; en parties &eacute;gales de farine et de viande r&eacute;duite en poudre, relev&eacute;e d’un peu de lard, lequel, bouilli dans l’eau, donne un potage excellent; puis, des tranches de jambon frit, et du th&eacute; pour boisson.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Frycollin n’avait pas &eacute;t&eacute; oubli&eacute;. A l’avant, il avait trouv&eacute; une forte soupe de ce pain. En v&eacute;rit&eacute;, il fallait qu’il e&ucirc;t belle faim pour manger, car ses m&acirc;choires tremblaient de peur et auraient pu lui refuser tout service.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Si &ccedil;a cassait! Si &ccedil;a cassait!&nbsp;&raquo; r&eacute;p&eacute;tait le malheureux N&egrave;gre.</p>
+
+<p>De l&agrave;, des transes continuelles. qu’on y songe! Une chute de quinze cents m&egrave;tres qui l’aurait r&eacute;duit &agrave; l’&eacute;tat de p&acirc;t&eacute;e!</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, Uncle Prudent et Phil Evans reparurent sur la plate-forme. Robur n’y &eacute;tait plus. A l’arri&egrave;re, l’homme de barre, dans sa cage vitr&eacute;e, l’&oelig;il fix&eacute; sur la boussole, suivait imperturbablement, sans une h&eacute;sitation, la route donn&eacute;e par l’ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>Quant au reste du personnel, le d&eacute;jeuner le retenait probablement dans son poste. Seul, un aide-m&eacute;canicien, pr&eacute;pos&eacute; &agrave; la surveillance des machines, se promenait d’un roufle &agrave; l’autre.</p>
+
+<p>Cependant, si la vitesse de l’appareil &eacute;tait grande, les deux coll&egrave;gues n’en pouvaient juger qu’imparfaitement, bien que l’<i>Albatros</i> f&ucirc;t alors sorti de la zone des nuages et que le sol se montr&acirc;t &agrave; quinze cents m&egrave;tres au-dessous.</p>
+
+<p>C’est &agrave; n’y pas croire! dit Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; N’y croyons pas! &raquo; r&eacute;pondit Uncle Prudent.</p>
+
+<p>Ils all&egrave;rent alors se placer &agrave; l’avant et port&egrave;rent leurs regards vers l’horizon de l’ouest.</p>
+
+<p>Ah! une autre ville! dit Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Pouvez-vous la reconna&icirc;tre?</p>
+
+<p>&mdash; Oui! Il me semble bien que c’est Montr&eacute;al.</p>
+
+<p>&mdash; Montr&eacute;al ?... Mais nous n’avons quitt&eacute; Qu&eacute;bec que depuis deux heures tout au plus!</p>
+
+<p>&mdash; Cela prouve que cette machine se d&eacute;place avec une rapidit&eacute; d’au moins vingt-cinq lieues &agrave; l’heure.</p>
+
+<p>En effet, c’&eacute;tait la vitesse de l’a&eacute;ronef, et, si les passagers ne se sentaient pas incommod&eacute;s, c’est qu’ils marchaient alors dans le sens du vent. Par un temps calme, cette vitesse les e&ucirc;t consid&eacute;rablement g&ecirc;n&eacute;s, puisque c’est &agrave; peu pr&egrave;s celle d’un express. Par vent contraire, il aurait &eacute;t&eacute; impossible de la supporter.</p>
+
+<p>Phil Evans ne se trompait pas. Au-dessous de l’<i>Albatros</i> apparaissait Montr&eacute;al, tr&egrave;s reconnaissable au Victoria-Bridge, pont tubulaire jet&eacute; sur le Saint-Laurent comme le viaduc du railway sur la lagune de Venise. Puis, on distinguait ses larges rues, ses immenses magasins, les palais de ses banques, sa cath&eacute;drale, basilique r&eacute;cemment construite sur le mod&egrave;le de Saint-Pierre de Rome, enfin le Mont-Royal, qui domine l’ensemble de la ville et dont on a fait un parc magnifique.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait heureux que Phil Evans e&ucirc;t d&eacute;j&agrave; visit&eacute; les principales villes du Canada. Il put ainsi en reconna&icirc;tre quelques-unes sans questionner Robur. Apr&egrave;s Montr&eacute;al, vers une heure et demie du soir, ils pass&egrave;rent sur Ottawa dont les chutes, vues de haut, ressemblaient &agrave; une vaste chaudi&egrave;re en &eacute;bullition qui d&eacute;bordait en bouillonnements de l’effet le plus grandiose.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Voil&agrave; le palais du Parlement&nbsp;&raquo;, dit Phil Evans.</p>
+
+<p>Et il montrait une sorte de joujou de Nuremberg, plant&eacute; sur une colline. Ce joujou, avec son architecture polychrome, ressemblait au Parliament-House de Londres, comme la cath&eacute;drale de Montr&eacute;al ressemblait &agrave; Saint-Pierre de Rome. Mais peu importait, il n’&eacute;tait pas contestable que ce f&ucirc;t Ottawa.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t cette cit&eacute; ne tarda pas &agrave; se rapetisser &agrave; l’horizon et ne forma plus qu’une tache lumineuse sur le sol.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait deux heures &agrave; peu pr&egrave;s, lorsque Robur reparut. Son contrema&icirc;tre, Tom Turner, l’accompagnait. Il ne lui dit que trois mots. Celui-ci les transmit aux deux aides, post&eacute;s dans les ronfles de l’avant et de l’arri&egrave;re. Sur un signe, le timonier modifia la direction de l’<i>Albatros,</i> de mani&egrave;re &agrave; porter de deux degr&eacute;s au sud-ouest. En m&ecirc;me temps, Uncle Prudent et Phil Evans purent constater qu’une vitesse plus grande venait d’&ecirc;tre imprim&eacute;e aux propulseurs de l’a&eacute;ronef.</p>
+
+<p>En r&eacute;alit&eacute;, cette vitesse aurait pu &ecirc;tre doubl&eacute;e encore et d&eacute;passer tout ce qu’on a obtenu jusqu’ici des plus rapides engins de locomotion terrestre.</p>
+
+<p>Qu’on en juge! Les torpilleurs peuvent faire vingt-deux n&oelig;uds ou quarante kilom&egrave;tres &agrave; l’heure; les trains sur les railways anglais et fran&ccedil;ais, cent; les bateaux &agrave; patins sur les rivi&egrave;res glac&eacute;es des Etats-Unis, cent quinze; une machine, construite dans les ateliers de Patterson, &agrave; roue d’engrenage, en a fait cent trente sur la ligne du lac Eri&eacute;, et une autre locomotive, entre Trenton et Jersey, cent trente-sept.</p>
+
+<p>Or, l’<i>Albatros,</i> avec le maximum de puissance de ses propulseurs, pouvait se lancer &agrave; raison de deux cents kilom&egrave;tres &agrave; l’heure, soit pr&egrave;s de cinquante m&egrave;tres par seconde.</p>
+
+<p>Eh bien, cette vitesse est celle de l’ouragan qui d&eacute;racine les arbres, celle d’un certain coup de vent qui, pendant l’orage du 21 septembre 1881, &agrave; Cahors, se d&eacute;pla&ccedil;a &agrave; raison de cent quatre-vingt-quatorze kilom&egrave;tres. C’est la vitesse moyenne du pigeon voyageur, laquelle n’est d&eacute;pass&eacute;e que par le vol de l’hirondelle ordinaire (67 m&egrave;tres &agrave; la seconde), et par celui du martinet (89 m&egrave;tres).</p>
+
+<p>En un mot, ainsi que l’avait d&icirc;t Robur, l’<i>Albatros,</i> en d&eacute;veloppant toute la force de ses h&eacute;lices, e&ucirc;t pu faire le tour du monde en deux cents heures, c’est-&agrave;-dire en moins de huit jours!</p>
+
+<p>Que le globe poss&eacute;d&acirc;t &agrave; cette &eacute;poque quatre cent cinquante mille kilom&egrave;tres de voies ferr&eacute;es - soit onze fois le tour de la terre &agrave; l’Equateur - peu lui importait, &agrave; cette machine volante. N’avait-elle pas pour point d’appui tout l’air de l’espace?</p>
+
+<p>Est-il besoin de l’ajouter, maintenant? Ce ph&eacute;nom&egrave;ne dont l’apparition avait tant intrigu&eacute; le public des deux mondes, c’&eacute;tait l’a&eacute;ronef de l’ing&eacute;nieur. Cette trompette qui jetait ses &eacute;clatantes fanfares au milieu des airs, c’&eacute;tait celle du contrema&icirc;tre Tom Turner. Ce pavillon, plant&eacute; sur les principaux monuments de l’Europe, de l’Asie et de l’Am&eacute;rique, c’&eacute;tait le pavillon de Robur-le-Conqu&eacute;rant et de son <i>Albatros</i></p>
+
+<p>Et si, jusqu’alors, l’ing&eacute;nieur avait pris quelques pr&eacute;cautions pour qu’on ne le reconn&ucirc;t pas, si, de pr&eacute;f&eacute;rence, il voyageait la nuit en s’&eacute;clairant parfois de ses fanaux &eacute;lectriques, si, pendant le jour, il disparaissait au-dessus de la couche des nuages, il semblait maintenant ne plus vouloir cacher le secret de sa conqu&ecirc;te. Et, s’il &eacute;tait venu &agrave; Philadelphie, s’il s’&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; dans la salle des s&eacute;ances du Weldon-Institute, n’&eacute;tait-ce pas pour faire part de sa prodigieuse d&eacute;couverte, pour convaincre <i>ipso facto</i> les plus incr&eacute;dules?</p>
+
+<p>On sait comment il avait &eacute;t&eacute; re&ccedil;u, et l’on verra quelles repr&eacute;sailles il pr&eacute;tendait exercer sur le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire dudit club.</p>
+
+<p>Cependant Robur s’&eacute;tait approch&eacute; des deux coll&egrave;gues. Ceux-ci affectaient absolument de ne marquer aucune surprise de ce qu’ils voyaient, de ce qu’ils exp&eacute;rimentaient malgr&eacute; eux. Evidemment, sous le cr&acirc;ne de ces deux t&ecirc;tes anglo-saxonnes s’incrustait un ent&ecirc;tement qui serait dur &agrave; d&eacute;raciner.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, Robur ne voulut pas m&ecirc;me avoir l’air de s’en apercevoir, et, comme s’il e&ucirc;t continu&eacute; une conversation, qui pourtant &eacute;tait interrompue depuis plus de deux heures&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Messieurs, dit-il, vous vous demandez, sans doute, si cet appareil, merveilleusement appropri&eacute; pour la locomotion a&eacute;rienne, est susceptible de recevoir une plus grande vitesse? Il ne serait pas digne de conqu&eacute;rir l’espace s’il &eacute;tait incapable de le d&eacute;vorer. J’ai voulu que l’air f&ucirc;t pour moi un point d’appui solide, et il l’est. J’ai compris que, pour lutter contre le vent, il n’y avait tout simplement qu’&agrave; &ecirc;tre plus fort que lui, et je suis plus fort. Nul besoin de voiles pour m’entra&icirc;ner, ni de rames ni de roues pour me pousser, ni de rails pour me faire un chemin plus rapide. De l’air, et c’est tout. De l’air qui m’entoure ainsi que l’eau entoure le bateau sous-marin, et dans lequel mes propulseurs se vissent comme les h&eacute;lices d’un steamer. Voil&agrave; comment j’ai r&eacute;solu le probl&egrave;me de l’aviation. Voil&agrave; ce que ne fera jamais le ballon ni tout autre appareil plus l&eacute;ger que l’air.</p>
+
+<p>Mutisme absolu des deux coll&egrave;gues - ce qui ne d&eacute;concerta pas un instant l’ing&eacute;nieur. Il se contenta de sourire &agrave; demi et reprit sous forme interrogative</p>
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+<p>Peut-&ecirc;tre vous demandez-vous encore si, &agrave; ce pouvoir qu’il a de se d&eacute;placer horizontalement, l’<i>Albatros</i> joint une &eacute;gale puissance de d&eacute;placement vertical, en un mot, si, m&ecirc;me quand il s’agit de visiter les hautes zones de l’atmosph&egrave;re, il peut lutter avec un a&eacute;rostat? eh bien, je ne vous engage pas &agrave; faire entrer le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> en lutte avec lui.</p>
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+<p>Les deux coll&egrave;gues avaient tout bonnement hauss&eacute; les &eacute;paules. C’est l&agrave;, peut-&ecirc;tre, qu’ils attendaient l’ing&eacute;nieur.</p>
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+<p>Robur fit un signe. Les h&eacute;lices propulsives s’arr&ecirc;t&egrave;rent aussit&ocirc;t. Puis, apr&egrave;s avoir couru sur son erre pendant un mille encore, l’<i>Albatros</i> demeura immobile.</p>
+
+<p>Sur un second geste de Robur, les h&eacute;lices suspensives se murent alors avec une rapidit&eacute; telle qu’on aurait pu la comparer &agrave; celle des sir&egrave;nes dans les exp&eacute;riences d’acoustique. Leur frrr monta de pr&egrave;s d’une octave dans l’&eacute;chelle des sons, en diminuant d’intensit&eacute; toutefois &agrave;cause de la rar&eacute;faction de l’air, et l’appareil s’enleva verticalement comme une alouette qui jette son cri aigu &agrave; travers l’espace.</p>
+
+<p>Mon ma&icirc;tre? Mon ma&icirc;tre!... r&eacute;p&eacute;tait Frycollin. Pourvu que &ccedil;a ne casse pas!</p>
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+<p>Un sourire de d&eacute;dain fut toute la r&eacute;ponse de Robur. En quelques minutes, l’<i>Albatros</i> eut atteint deux mille - sept cents m&egrave;tres, ce qui &eacute;tendait le rayon de vue &agrave; soixante-dix milles, - puis quatre mille m&egrave;tres, ce qu’indiqua le barom&egrave;tre en tombant &agrave; 480 millim&egrave;tres. Alors, exp&eacute;rience faite, l’<i>Albatros</i> redescendit La diminution de la pression des hautes couches am&egrave;ne de l’oxyg&egrave;ne dans l’air et, par suite, dans le sang. C’est la cause des graves accidents qui sont arriv&eacute;s &agrave; certains a&eacute;ronautes. Robur jugeait inutile de s’y exposer.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> revint donc &agrave; la hauteur qu’il semblait tenir de pr&eacute;f&eacute;rence, et ses propulseurs, remis en marche, l’entra&icirc;n&egrave;rent avec une rapidit&eacute; plus grande vers le sud-ouest</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Maintenant, messieurs, si c’est cela que vous vous demandiez, dit l’ing&eacute;nieur, vous pourrez vous r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Puis, se penchant au-dessus de la rambarde, il resta absorb&eacute; dans sa contemplation.</p>
+
+<p>Lorsqu’il releva la t&ecirc;te, le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du Weldon-Institute &eacute;taient devant lui.</p>
+
+<p>Ing&eacute;nieur Robur, dit Uncle Prudent, qui essayait en vain de se ma&icirc;triser, nous ne nous sommes rien demand&eacute; de ce que vous paraissez croire. Mais nous vous ferons une question &agrave; laquelle nous comptons que vous voudrez bien r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash; Parlez.</p>
+
+<p>&mdash; De quel droit nous avez-vous attaqu&eacute;s &agrave; Philadelphie, dans le parc de Fairmont? De quel droit nous avez-vous enferm&eacute;s dans cette cellule? De quel droit nous emportez-vous, contre notre gr&eacute;, &agrave; bord de cette machine volante?</p>
+
+<p>&mdash; Et de quel droit, messieurs les ballonistes, repartit Robur, de quel droit m’avez-vous insult&eacute;, hu&eacute;, menac&eacute;, dans votre club, au point que je m’&eacute;tonne d’en &ecirc;tre sorti vivant?</p>
+
+<p>&mdash; Interroger n’est pas r&eacute;pondre, reprit Phil Evans, et je vous r&eacute;p&egrave;te&nbsp;: de quel droit?..</p>
+
+<p>&mdash; Vous voulez le savoir?.</p>
+
+<p>&mdash; S’il vous pla&icirc;t.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, du droit du plus fort!</p>
+
+<p>&mdash; C’est cynique!</p>
+
+<p>&mdash; Mais cela est!</p>
+
+<p>&mdash; Et pendant combien de temps, citoyen ing&eacute;nieur, demanda Uncle Prudent, qui &eacute;clata &agrave; la fin, pendant combien de temps avez-vous la pr&eacute;tention d’exercer ce droit?</p>
+
+<p>&mdash; Comment, messieurs, r&eacute;pondit ironiquement Robur, comment pouvez-vous me faire une question pareille, quand vous n’avez qu’&agrave; baisser vos regards pour jouir d’un spectacle sans pareil au monde!</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> se mirait alors dans l’immense glace du lac Ontario. Il venait de traverser le pays si po&eacute;tiquement chant&eacute; par Cooper. Puis, il suivit la c&ocirc;te m&eacute;ridionale de ce vaste bassin et se dirigea vers la c&eacute;l&egrave;bre rivi&egrave;re qui lui verse les eaux du lac Eri&eacute;, en les brisant sur ses cataractes.</p>
+
+<p>Pendant un instant, un bruit majestueux, un grondement de temp&ecirc;te monta jusqu’&agrave; lui. Et, comme si quelque brume humide e&ucirc;t &eacute;t&eacute; projet&eacute;e dans les airs, l’atmosph&egrave;re se rafra&icirc;chit tr&egrave;s sensiblement.</p>
+
+<p>Au-dessous, en fer &agrave; cheval, se pr&eacute;cipitaient des masses liquides. On e&ucirc;t dit une &eacute;norme coul&eacute;e de cristal, au milieu des mille arcs-en-ciel que produisait la r&eacute;fraction, en d&eacute;composant les rayons solaires. C’&eacute;tait d’un aspect sublime.</p>
+
+<p>Devant ces chutes, une passerelle, tendue comme un fil, reliait une rive &agrave; l’autre. Un peu au-dessous, &agrave; trois milles, &eacute;tait jet&eacute; un pont suspendu, sur lequel rampait alors un train qui allait de la rive canadienne &agrave; la rive am&eacute;ricaine.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les cataractes du Niagara!&nbsp;&raquo; s’&eacute;cria Phil Evans.</p>
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+<p>Et ce cri lui &eacute;chappa, tandis que Uncle Prudent faisait tous ses efforts pour ne rien admirer de ces merveilles.</p>
+
+<p>Une minute apr&egrave;s, l’<i>Albatros</i> avait franchi la rivi&egrave;re qui s&eacute;pare les Etats-Unis de la colonie canadienne, et il se lan&ccedil;ait au-dessus des vastes territoires du Nord-Am&eacute;rique.</p>
+
+
+<h4><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII<br /><br />Ou l’on verra que Robur se d&eacute;cide &agrave; r&eacute;pondre &agrave; l’importante question qui lui est pos&eacute;e.</h4>
+
+
+<p>C’&eacute;tait dans une des cabines du roufle de l’arri&egrave;re que Uncle Prudent et Phil Evans avaient trouv&eacute; deux excellentes couchettes, du linge et des habits de rechange en suffisante quantit&eacute;, des manteaux et des couvertures de voyage. Un transatlantique ne leur e&ucirc;t point offert plus de confort. S’ils ne dormirent pas tout d’un somme, c’est qu’ils le voulurent bien, ou du moins que de tr&egrave;s r&eacute;elles inqui&eacute;tudes les en emp&ecirc;ch&egrave;rent. En quelle aventure &eacute;taient-ils embarqu&eacute;s? A quelle s&eacute;rie d’exp&eacute;riences avaient-ils &eacute;t&eacute; invites <i>inviti,</i> si l’on permet ce rapprochement de mots fran&ccedil;ais et latin? Comment l’affaire se terminerait-elle, et, au fond, que voulait l’ing&eacute;nieur Robur? Il y avait l&agrave; de quoi donner &agrave; r&eacute;fl&eacute;chir.</p>
+
+<p>Quant au valet Frycollin, il &eacute;tait log&eacute;, &agrave; l’avant, dans une cabine contigu&euml; &agrave; celle du ma&icirc;tre coq de l’<i>Albatros.</i> Ce voisinage ne pouvait lui d&eacute;plaire. Il aimait &agrave; frayer avec les grands de ce inonde. Mais, s’il finit par s’endormir, ce fut pour r&ecirc;ver de chutes successives, de projections &agrave; travers le vide, qui firent de son sommeil un abominable cauchemar.</p>
+
+<p>Et, cependant, rien ne fut plus calme que cette p&eacute;r&eacute;grination au milieu d’une atmosph&egrave;re dont les courants s’&eacute;taient apais&eacute;s avec le soir. En dehors du bruissement des ailes d’h&eacute;lices, pas un bruit dans cette zone. Parfois, un coup de sifflet que lan&ccedil;ait quelque locomotive terrestre en courant les rails-roads, ou des hurlements d’animaux domestiques. Singulier instinct! ces &ecirc;tres terrestres sentaient la machine volante passer au-dessus d’eux et jetaient des cris d’&eacute;pouvante &agrave; son passage.</p>
+
+<p>Le lendemain, 14 juin, &agrave; cinq heures, Uncle Prudent et Phil Evans se promenaient sur la plate-forme, on pourrait dire sur le pont de l’a&eacute;ronef. Rien de chang&eacute; depuis la veille l’homme de garde &agrave; l’avant, le timonier &agrave; l’arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Pourquoi un homme de garde? Y avait-il donc quelque choc &agrave; redouter avec un appareil de m&ecirc;me sorte? Non, &eacute;videmment. Robur n’avait pas encore trouv&eacute; d’imitateurs quant &agrave; rencontrer quelque a&eacute;rostat planant dans les airs, cette chance &eacute;tait tellement minime qu’il &eacute;tait permis de n’en point tenir compte. En tout cas, c’e&ucirc;t &eacute;t&eacute; tant pis pour l’a&eacute;rostat - le pot de fer et le pot de terre. L’<i>Albatros</i> n’aurait rien eu &agrave; craindre d’une semblable collision.</p>
+
+<p>Mais, enfin, pouvait-elle se produire? Oui! Il n’&eacute;tait pas impossible que l’a&eacute;ronef se m&icirc;t &agrave; la c&ocirc;te comme un navire, s<b>i</b> quelque montagne, qu’il n’e&ucirc;t pu tourner ou d&eacute;passer, e&ucirc;t barr&eacute; sa route. C’&eacute;taient l&agrave; les &eacute;cueils de l’air, et il devait les &eacute;viter comme un b&acirc;timent &eacute;vite des &eacute;cueils de la mer.</p>
+
+<p>L’ing&eacute;nieur, il est vrai, avait donn&eacute; la direction ainsi que fait un capitaine, en tenant compte de l’altitude n&eacute;cessaire pour dominer les hauts sommets du territoire. Or, comme l’a&eacute;ronef ne devait pas tarder &agrave; planer sur un pays de montagnes, il n’&eacute;tait que prudent de veiller, pour le cas o&ugrave; il aurait quelque peu d&eacute;vi&eacute; de sa route.</p>
+
+<p>En observant la contr&eacute;e plac&eacute;e au-dessous d’eux, Uncle Prudent et Phil Evans aper&ccedil;urent un vaste lac dont l’<i>Albatros</i> allait atteindre la pointe inf&eacute;rieure vers le sud. Ils en conclurent que, pendant la nuit, l’Eri&eacute; avait &eacute;t&eacute; d&eacute;pass&eacute; sur toute sa longueur. Donc, puisqu’il marchait plus directement &agrave; l’ouest, l’a&eacute;ronef devait alors remonter l’extr&eacute;mit&eacute; du lac Michigan.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Pas de doute possible! dit Phil Evans. Cet ensemble de toits &agrave; l’horizon, c’est Chicago!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il ne se trompait pas. C’&eacute;tait bien la cit&eacute; vers laquelle rayonnent dix-sept railways, la reine de l’Ouest, le vaste r&eacute;servoir dans lequel affluent les produits de l’Indiana, de l’Ohio, du Wisconsin, du Missouri, de toutes ces provinces qui forment la partie occidentale de l’Union.</p>
+
+<p>Uncle Prudent, arm&eacute; d’une excellente lorgnette marine qu’il avait trouv&eacute;e dans son roufle, reconnut ais&eacute;ment les principaux &eacute;difices de la ville. Son coll&egrave;gue put lui indiquer les &eacute;glises, les &eacute;difices publics, les nombreux &laquo;&nbsp;&eacute;l&eacute;vators&nbsp;&raquo; ou greniers m&eacute;caniques, l’immense h&ocirc;tel Sherman, semblable &agrave; un gros d&eacute; &agrave; jouer, dont les fen&ecirc;tres figuraient des centaines de points sur chacune de ses faces.</p>
+
+<p>Puisque c’est Chicago, dit Uncle Prudent, cela prouve que nous sommes emport&eacute;s un peu plus &agrave; l’ouest qu’il ne conviendrait pour revenir &agrave; notre point de d&eacute;part.</p>
+
+<p>En effet, l’<i>Albatros</i> s’&eacute;loignait en droite ligne de la capitale de la Pennsylvanie.</p>
+
+<p>Mais, si Uncle Prudent e&ucirc;t voulu mettre Robur en demeure de les ramener vers l’est, il ne l’aurait pneu ce moment. Ce matin-l&agrave;, l’ing&eacute;nieur ne semblait pas press&eacute; de quitter sa cabine, soit qu’il y f&ucirc;t occup&eacute; de quelques travaux, soit qu’il y dormit encore. Les deux coll&egrave;gues durent donc d&eacute;jeuner sans l’avoir aper&ccedil;u.</p>
+
+<p>La vitesse ne s’&eacute;tait pas modifi&eacute;e depuis la veille. Etant donn&eacute; la direction du vent qui soufflait de l’est, cette vitesse n’&eacute;tait pas g&ecirc;nante, et, comme le thermom&egrave;tre ne baisse que d’un degr&eacute; par cent soixante-dix m&egrave;tres d’&eacute;l&eacute;vation, la temp&eacute;rature &eacute;tait tr&egrave;s supportable. Aussi, tout en r&eacute;fl&eacute;chissant, en causant, en attendant l’ing&eacute;nieur, Uncle Prudent et Phil Evans se promenaient-ils sous ce qu’on pourrait appeler la ramure des h&eacute;lices, entra&icirc;n&eacute;es alors dans un mouvement giratoire tel que le rayonnement de leurs branches se fondait en un disque semi-diaphane.</p>
+
+<p>L’Etat d’Illinois fut ainsi franchi sur sa fronti&egrave;re septentrionale en moins de deux heures et demie. On passa au-dessus du P&egrave;re des Eaux, le Mississippi, dont les steam-boats &agrave; deux &eacute;tages ne paraissaient pas plus grands que des canots. Puis, l’<i>Albatros</i> se lan&ccedil;a sur l’Iowa, apr&egrave;s avoir entrevu Iowa-City vers onze heures du matin.</p>
+
+<p>Quelques cha&icirc;nes de collines, des &laquo;&nbsp;bluffs&nbsp;&raquo;, serpentaient &agrave; travers ce territoire, en obliquant du sud au nord-ouest. Leur m&eacute;diocre altitude n’exigea aucun rel&egrave;vement de l’a&eacute;ronef. D’ailleurs, ces bluffs ne devaient pais tarder &agrave; s’abaisser pour faire place aux larges plaines de l’Iowa, &eacute;tendues sur toute sa partie occidentale et sur le Nebraska, - prairies immenses qui se d&eacute;veloppent jusqu’au pied des montagnes Rocheuses. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, nombreux rios, affluents ou sous-affluents du Missouri. Sur leurs rives, villes et villages, d’autant plus rares que l’<i>Albatros</i> s’avan&ccedil;ait plus rapidement au-dessus du Far-West.</p>
+
+<p>Rien de particulier ne se produisit pendant cette journ&eacute;e. Uncle Prudent et Phil Evans furent absolument livr&eacute;s &agrave; eux-m&ecirc;mes. C’est &agrave; peine s’ils aper&ccedil;urent Frycollin, &eacute;tendu &agrave; l’avant, fermant les yeux pour ne rien voir. Et cependant, il n’&eacute;tait pas en proie au vertige, comme on pourrait le penser. Faute de rep&egrave;res, ce vertige n’aurait pu se manifester ainsi qu’il arrive au sommet d’un &eacute;difice &eacute;lev&eacute;. L’ab&icirc;me n’attire pas quand on le domine de la nacelle d’un ballon ou de la plate-forme d’un a&eacute;ronef, ou, plut&ocirc;t, ce n’est pas un ab&icirc;me qui se creuse au-dessous de l’a&eacute;ronaute, c’est l’horizon qui monte et l’entoure de toutes parts.</p>
+
+<p>A deux heures, l’<i>Albatros</i> passait au-dessus d’Omaha, sur la fronti&egrave;re du Nebraska, - Omaha-City, v&eacute;ritable t&ecirc;te de ligne de ce chemin de fer du Pacifique, longue tra&icirc;n&eacute;e de rails de quinze cents lieues, trac&eacute;e entre New York et San Francisco. Un moment, on put voir les eaux jaun&acirc;tres du Missouri, puis la ville, aux maisons de bois et de briques, pos&eacute;e au centre de ce riche bassin, comme une boucle &agrave; la ceinture de fer qui serre l’Am&eacute;rique du Nord &agrave; sa taille. Sans doute aussi, pendant que les passagers de l’a&eacute;ronef observaient tous ces d&eacute;tails, les habitants d’Omaha devaient apercevoir l’&eacute;trange appareil. Mais leur &eacute;tonnement &agrave; le voir planer dans les airs ne pouvait &ecirc;tre plus grand que celui du pr&eacute;sident et du secr&eacute;taire du Weldon-Institute de se trouver &agrave; son bord.</p>
+
+<p>En tout cas, c’&eacute;tait l&agrave; un fait que les journaux de l’Union allaient commenter. Ce serait l’explication de l’&eacute;tonnant ph&eacute;nom&egrave;ne dont le monde entier S’occupait et se pr&eacute;occupait depuis quelque temps.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, l’<i>Albatros</i> avait d&eacute;pass&eacute; Omaha. Il fut alors constant qu’il se relevait vers l’est, en s’&eacute;cartant de la Platte-River dont la vall&eacute;e est suivie par le Pacifiquerailway &agrave; travers la Prairie. Cela n’&eacute;tait pas pour satisfaire Uncle Prudent et Phil Evans.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C’est donc s&eacute;rieux, cet absurde projet de nous emmener aux antipodes? dit l’un.</p>
+
+<p>&mdash; Et malgr&eacute; nous? r&eacute;pondit l’autre. Ah! que ce Robur y prenne garde! Je ne suis pas homme &agrave; le laisser faire!...</p>
+
+<p>&mdash; Ni moi! r&eacute;pliqua Phil Evans. Mais, croyez-moi, Uncle Prudent, t&acirc;chez de vous mod&eacute;rer...</p>
+
+<p>&mdash; Me mod&eacute;rer!...</p>
+
+<p>&mdash; Et gardez votre col&egrave;re pour le moment o&ugrave; il sera opportun qu’elle &eacute;clate.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Vers cinq heures, apr&egrave;s avoir franchi les montagnes Noires, couvertes de Sapins et de c&egrave;dres, l’<i>Albatros</i> volait au-dessus de ce territoire qu’on a justement appel&eacute; les Mauvaises-Terres du Nebraska, - un chaos de collines laiss&eacute;es tomber sur le sol et qui se seraient bris&eacute;es dans leur chute. De loin, ces blocs prenaient les formes les plus fantaisistes. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, au milieu de cet &eacute;norme jeu d’osselets, on entrevoyait des ruines de cit&eacute;s du Moyen Age avec forts, donjons, ch&acirc;teaux &agrave; m&acirc;chicoulis et &agrave; poivri&egrave;res. Mais, en r&eacute;alit&eacute;, ces Mauvaises-Terres ne sont qu’un ossuaire immense o&ugrave; blanchissent, par myriades, les d&eacute;bris de pachydermes, de ch&eacute;loniens, et m&ecirc;me, dit-on, d’hommes fossiles, entra&icirc;n&eacute;s par quelque cataclysme inconnu des premiers &acirc;ges.</p>
+
+<p>Lorsque le soir vint, tout ce bassin de la Platte-River &eacute;tait d&eacute;pass&eacute;. Maintenant la plaine se d&eacute;veloppait jusqu’aux extr&ecirc;mes limites d’un horizon tr&egrave;s relev&eacute; par l’altitude de l’<i>Albatros.</i></p>
+
+<p>Pendant la nuit, ce ne furent plus des sifflets aigus de locomotives, ni des sifflets graves de steam-boats qui troubl&egrave;rent le calme du firmament &eacute;toil&eacute;. De longs mugissements montaient parfois jusqu’&agrave; l’a&eacute;ronef, alors plus rapproch&eacute; du sol. C’&eacute;taient des troupeaux de bisons qui traversaient la prairie, en qu&ecirc;te de ruisseaux et de p&acirc;turages. Et, quand ils se taisaient, le froissement des herbes, sous leurs pieds, produisait un sourd bruissement, semblable au roulement d’une inondation et tr&egrave;s diff&eacute;rent du fr&eacute;missement continu des h&eacute;lices.</p>
+
+<p>Puis, de temps &agrave; autre, un hurlement de loup, de renard ou de chat Sauvage, un hurlement de coyote, ce <i>canis latrans,</i> dont le nom est bien justifi&eacute; par ses aboiements sonores.</p>
+
+<p>Et, aussi, des odeurs p&eacute;n&eacute;trantes, la menthe, la sauge et l’absinthe, m&ecirc;l&eacute;es aux senteurs puissantes des conif&egrave;res qui se propageaient &agrave; travers l’air pur de la nuit.</p>
+
+<p>Enfin, pour noter tous les bruits venus du sol, un sinistre aboiement qui, cette fois, n’&eacute;tait pas celui des coyotes; c’&eacute;tait le cri du Peau-Rouge qu’un pionnier n ’eut pu confondre avec le cri des fauves.</p>
+
+<p>Phil Evans quitta sa cabine. Peut-&ecirc;tre, ce jour-l&agrave;, se trouverait-il en face de l’ing&eacute;nieur Robur?</p>
+
+<p>En tout cas, d&eacute;sireux de savoir pourquoi il n’avait pas paru la veille, il s’adressa au contrema&icirc;tre Tom Turner.</p>
+
+<p>Tom Turner, d’origine anglaise, &acirc;g&eacute; de quarante-cinq ans environ, large de buste, trapu de membres, charpent&eacute; en fer, avait une de ces t&ecirc;tes &eacute;normes et caract&eacute;ristiques, &agrave; la Hogarth, telles que ce peintre de toutes les laideurs saxonnes en a trac&eacute; du bout de son pinceau. Si l’on veut bien examiner la planche quatre du <i>Harlots Progress,</i> on y trouvera la t&ecirc;te de Tom Turner sur les &eacute;paules du gardien de la prison, et on reconna&icirc;tra que sa physionomie n a rien d’encourageant.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Aujourd’hui verrons-nous l’ing&eacute;nieur Robur? dit Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Je ne sais, r&eacute;pondit Tom Turner.</p>
+
+<p>&mdash; Je ne vous demande pas s’il est sorti.</p>
+
+<p>&mdash; Peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash; Ni quand il rentrera.</p>
+
+<p>&mdash; Apparemment, quand il aura fini ses courses!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et, l&agrave;-dessus: Tom Turner rentra dans son roufle.</p>
+
+<p>Il fallut se contenter de cette r&eacute;ponse, d’autant moins rassurante que, v&eacute;rification faite de la boussole, il fut constant que l’<i>Albatros</i> continuait &agrave; remonter dans le nord-ouest.</p>
+
+<p>Quel contraste, alors, entre cet aride territoire des Mauvaises-Terres, abandonn&eacute; avec la nuit, et le paysage qui se d&eacute;roulait actuellement &agrave; la surface du sol.</p>
+
+<p>L’a&eacute;ronef, apr&egrave;s avoir franchi mille kilom&egrave;tres depuis Omaha, se trouvait au-dessus d’une contr&eacute;e que Phil Evans ne pouvait reconna&icirc;tre par cette raison qu’il ne l’avait jamais visit&eacute;e. quelques forts, destin&eacute;s &agrave; contenir les Indiens, couronnaient les bluffs de leurs lignes g&eacute;om&eacute;triques, plut&ocirc;t form&eacute;es par des palissades que par des murs. Peu de villages, peu d’habitants en ce pays s<b>i</b> diff&eacute;rent des territoires aurif&egrave;res du Colorado, situ&eacute;s &agrave; plusieurs degr&eacute;s au sud.</p>
+
+<p>Au loin commen&ccedil;ait &agrave; se profiler, tr&egrave;s confus&eacute;ment encore, une suite de cr&ecirc;tes que le soleil levant bordait d’un trait de feu.</p>
+
+<p>C’&eacute;taient les montagnes Rocheuses.</p>
+
+<p>Tout d’abord, ce matin-l&agrave;, Uncle Prudent et Phil Evans furent saisis par un froid vif. Cet abaissement de la temp&eacute;rature n’&eacute;tait point d&ucirc; &agrave; une modification du temps, et le soleil brillait d’un &eacute;clat superbe.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Cela doit tenir &agrave; l’&eacute;l&eacute;vation de l’<i>Albatros</i> dans l’atmosph&egrave;re &raquo;, dit Phil Evans.</p>
+
+<p>En effet, le barom&egrave;tre, plac&eacute; ext&eacute;rieurement &agrave; la porte du roufle central, &eacute;tait tomb&eacute; &agrave; cinq cent quarante millim&egrave;tres - ce qui indiquait une &eacute;l&eacute;vation de trois mille m&egrave;tres environ. L’a&eacute;ronef se tenait donc alors &agrave; une assez grande altitude, n&eacute;cessit&eacute;e par les accidents du sol.</p>
+
+<p>D’ailleurs, une heure avant, il avait d&ucirc; d&eacute;passer la hauteur de quatre mille m&egrave;tres, car, derri&egrave;re lui, se dressaient des montagnes que couvrait une neige &eacute;ternelle.</p>
+
+<p>Dans leur m&eacute;moire, rien ne pouvait rappeler &agrave; Uncle Prudent ni &agrave; son compagnon quel &eacute;tait ce pays. Pendant la nuit, l’<i>Albatros</i> avait pu faire des &eacute;carts, nord et sud, avec une vitesse excessive, et cela suffisait pour les d&eacute;router.</p>
+
+<p>Toutefois, apr&egrave;s avoir discut&eacute; diverses hypoth&egrave;ses plus ou moins plausibles, ils s’arr&ecirc;t&egrave;rent &agrave; celle-ci&nbsp;: ce territoire, encadr&eacute; dans un cirque de montagnes, devait &ecirc;tre celui qu’un acte du Congr&egrave;s, en mars 1872, avait d&eacute;clar&eacute; Parc national des Etats-Unis.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait en effet cette r&eacute;gion si curieuse. Elle m&eacute;ritait bien le nom de parc - un parc avec des montagnes pour collines, des lacs pour &eacute;tangs, des rivi&egrave;res pour ruisseaux, des cirques pour labyrinthes, et, pour jets d’eau, des geysers d’une merveilleuse puissance.</p>
+
+<p>En quelques minutes, l’<i>Albatros</i> se glissa au-dessus de la Yellowstone-river, laissant le mont Stevenson sur la droite, et il aborda le grand lac qui porte le nom de ce cours d’eau. quelle vari&eacute;t&eacute; dans le trac&eacute; des rives de ce bassin, dont les plages, sem&eacute;es d’obsidienne et de petits cristaux, r&eacute;fl&eacute;chissent le soleil par leurs milliers de facettes! quel caprice dans La disposition des &icirc;les qui apparaissent &agrave; sa surface! quel reflet d’azur projet&eacute; par ce gigantesque miroir! Et autour de ce lac, l’un des plus &eacute;lev&eacute;s du globe terrestre, quelles nu&eacute;es de volatiles, p&eacute;licans, cygnes, mouettes, oies, barnaches et plongeons! Certaines portions de rives, tr&egrave;s escarp&eacute;es, sont rev&ecirc;tues d’une toison d’arbres verts, pins et m&eacute;l&egrave;zes, et, du pied de ces escarpements, jaillissent d’innombrables fumerolles blanches. C’est la vapeur qui s’&eacute;chappe de ce sol, comme d’un &eacute;norme r&eacute;cipient, dans lequel l’eau est entretenue par les feux int&eacute;rieurs &agrave; l’&eacute;tat d’&eacute;bullition permanente.</p>
+
+<p>Pour le ma&icirc;tre coq, c’e&ucirc;t &eacute;t&eacute; ou jamais le cas de faire une ample provision de truites, le seul poisson que les eaux du lac Yellowstone nourrissent par myriades. Mais l’<i>Albatros</i> se tint toujours &agrave; une telle hauteur que l’occasion ne se pr&eacute;senta pas d’entreprendre une p&ecirc;che, qui, tr&egrave;s certainement, aurait &eacute;t&eacute; miraculeuse.</p>
+
+<p>Au surplus, en trois quarts d’heure, le lac fut franchi, et, un peu plus loin, la r&eacute;gion de ces geysers qui rivalisent avec les plus beaux de l’Islande. Pench&eacute;s au-dessus de la plate-forme, Uncle Prudent et Phil Evans observaient les colonnes liquides qui s’&eacute;lan&ccedil;aient comme pour fournir &agrave; l’a&eacute;ronef un &eacute;l&eacute;ment nouveau. C’&eacute;taient &laquo;&nbsp;l’Eventail&nbsp;&raquo; dont les jets se disposent en lamelles rayonnantes, le &laquo;&nbsp;Ch&acirc;teau fort&nbsp;&raquo;, qui semble se d&eacute;fendre &agrave; coups de trombes, le &laquo;&nbsp;Vieux fid&egrave;le&nbsp;&raquo; avec sa projection couronn&eacute;e d’arcs-en-ciel, le &laquo;&nbsp;G&eacute;ant&nbsp;&raquo;, dont la pouss&eacute;e interne vomit un torrent vertical d’une circonf&eacute;rence de vingt pieds, &agrave; plus de deux cents pieds d’altitude.</p>
+
+<p>Ce spectacle incomparable, on peut dire unique au monde, Robur en connaissait sans doute toutes les merveilles, car il ne parut pas sur la plate-forme. Etait-ce donc pour le seul plaisir de ses h&ocirc;tes qu’il avait lanc&eacute; l’a&eacute;ronef au-dessus de ce domaine national? Quoi qu’il en soit, il s’abstint de venir chercher leurs remerciements. Il ne se d&eacute;rangea m&ecirc;me pas pendant l’audacieuse travers&eacute;e des montagnes Rocheuses, que l’<i>Albatros</i> aborda vers sept heures du matin.</p>
+
+<p>On sait que cette disposition orographique s’&eacute;tend, comme une &eacute;norme &eacute;pine dorsale, depuis les reins jusqu’au cou de l’Am&eacute;rique septentrionale, en prolongeant les Andes mexicaines. C’est un d&eacute;veloppement de trois mille cinq cents kilom&egrave;tres que domine le pic James, dont la cime atteint presque douze mille pieds.</p>
+
+<p>Certainement, en multipliant ses coups d’ailes, comme un oiseau de haut vol, l’<i>Albatros</i> aurait pu franchir les cimes les plus &eacute;lev&eacute;es de cette cha&icirc;ne pour aller retomber d’un bond dans l’Oregon ou dans l’Utah. Mais la man&oelig;uvre ne fut pas m&ecirc;me n&eacute;cessaire. Des passes existent qui permettent de traverser cette barri&egrave;re sans en gravir la cr&ecirc;te. Il y a plusieurs de ces &laquo;&nbsp;ca&ntilde;ons&nbsp;&raquo;, sortes de cols, plus ou moins &eacute;troits, &agrave; travers lesquels on peut se glisser, - les uns tels que la passe Bridger que prend le railway du Pacifique pour p&eacute;n&eacute;trer sur le territoire des Mormons, les autres qui s’ouvrent plus au nord ou plus au sud.</p>
+
+<p>Ce fut &agrave; travers un de ces canons que l’<i>Albatros</i> s’engagea, apr&egrave;s avoir mod&eacute;r&eacute; sa vitesse, afin de ne point se heurter contre les parois du col. Le timonier, avec une s&ucirc;ret&eacute; de main que rendait plus efficace encore l’extr&ecirc;me sensibilit&eacute; du gouvernail, le man&oelig;uvra comme il e&ucirc;t fait d’une embarcation de premier ordre dans un match du Royal Thames Club. Ce fut vraiment extraordinaire. Et, quelque d&eacute;pit qu’en ressentissent les deux ennemis du &laquo;&nbsp;Plus lourd que l’air&nbsp;&raquo;, ils ne purent qu’&ecirc;tre &eacute;merveill&eacute;s de la perfection d’un tel engin de locomotion a&eacute;rienne.</p>
+
+<p>En moins de deux heures et demie, la grande cha&icirc;ne fut travers&eacute;e, et l’<i>Albatros</i> reprit sa premi&egrave;re vitesse &agrave; raison de cent kilom&egrave;tres. Il repiquait alors vers le sud-ouest, de mani&egrave;re &agrave; couper obliquement le territoire de l’Utah en se rapprochant du sol. Il &eacute;tait m&ecirc;me descendu &agrave; quelques centaines de m&egrave;tres, lorsque des coups de sifflet attir&egrave;rent l’attention d’Uncle Prudent et de Phil Evans.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait un train du Pacific-Railway qui se dirigeait vers la ville du Grand-Lac-Sal&eacute;.</p>
+
+<p>En ce moment, ob&eacute;issant &agrave; un ordre secr&egrave;tement donn&eacute;, l’<i>Albatros</i> s’abaissa encore, de mani&egrave;re &agrave; suivre le convoi lanc&eacute; &agrave; toute vapeur. Il fut aussit&ocirc;t aper&ccedil;u. quelques t&ecirc;tes se montr&egrave;rent aux porti&egrave;res des wagons. Puis, de nombreux voyageurs encombr&egrave;rent ces passerelles qui raccordent les &laquo; cars am&eacute;ricains. quelques-uns m&ecirc;me n’h&eacute;sit&egrave;rent. pas &agrave; grimper sur les imp&eacute;riales, afin de mieux voir cette machine volante. Rips et hurrahs coururent. &agrave; travers l’espace; mais ils n’eurent pas pour r&eacute;sultat de faire appara&icirc;tre Robur.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> descendit encore, en mod&eacute;rant le jeu de ses h&eacute;lices suspensives, et ralentit sa marche pour ne pas laisser en arri&egrave;re le convoi qu’il e&ucirc;t pu si facilement distancer. Il voletait au-dessus comme un &eacute;norme scarab&eacute;e, lui qui aurait pu &ecirc;tre un gigantesque oiseau de proie. Il faisait des embard&eacute;es &agrave; droite et &agrave; gauche, il s’&eacute;lan&ccedil;ait en avant, il revenait sur lui-m&ecirc;me, et, fi&egrave;rement, il avait arbor&eacute; son pavillon noir &agrave; soleil d’or, auquel le chef du train r&eacute;pondit en agitant l’&eacute;tamine aux trente-sept &eacute;toiles de l’Union am&eacute;ricaine.</p>
+
+<p>En vain les deux prisonniers voulurent-ils profiter de l’occasion qui leur &eacute;tait offerte de faire conna&icirc;tre ce qu’ils &eacute;taient devenus. En vain le pr&eacute;sident du Weldon-Institute cria-t-il d’une voix forte:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je suis Uncle Prudent de Philadelphie!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et le secr&eacute;taire:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je suis Phil Evans, son coll&egrave;gue!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Leurs cris se perdirent dans les milliers de hurrahs dont les voyageurs saluaient leur passage.</p>
+
+<p>Cependant, trois ou quatre des gens de l’a&eacute;ronef avaient paru sur la plate-forme. Puis l’un d’eux, comme font les marins qui d&eacute;passent un navire moins rapide que le leur, tendit au train un bout de corde - fa&ccedil;on ironique de lui offrir une remorque.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> reprit aussit&ocirc;t sa marche habituelle, et, en une demi-heure, il eut laiss&eacute; en arri&egrave;re cet express, dont la derni&egrave;re vapeur ne tarda pas &agrave; dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Vers une heure apr&egrave;s midi, apparut un vaste disque qui renvoyait les rayons solaires, ainsi que l’e&ucirc;t fait un immense r&eacute;flecteur.</p>
+
+<p>Ce doit &ecirc;tre la capitale des Mormons, Salt-Lake-City! dit Uncle Prudent.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait, en effet, la cit&eacute; du Grand-Lac-Sal&eacute;, et, ce disque, c’&eacute;tait le toit rond du Tabernacle, o&ugrave; dix mille saints peuvent tenir &agrave; l’aise. Comme un miroir convexe, il dispersait les rayons du soleil en toutes les directions.</p>
+
+<p>L&agrave; s’&eacute;tendait la grande cit&eacute;, au pied des monts Wasatsh rev&ecirc;tus de c&egrave;dres et de Sapins jusqu’&agrave; mi-flanc, sur la rive de ce Jourdain qui d&eacute;verse les eaux de l’Utah dans le Great-Salt-Lake. Sous l’a&eacute;ronef se d&eacute;veloppait le damier que figurent la plupart des villes am&eacute;ricaines, - damier dont on peut dire qu’il a &laquo;&nbsp;plus de dames que de cases&nbsp;&raquo;, puisque la polygamie est <b>si</b> en faveur chez les Mormons. Tout autour, un pays bien am&eacute;nag&eacute;, bien cultiv&eacute;, riche en textiles, dans lequel les troupeaux de moutons se comptent par milliers.</p>
+
+<p>Mais cet ensemble s’&eacute;vanouit comme une ombre, et l’<i>Albatros</i> prit vers le sud-ouest une vitesse plus acc&eacute;l&eacute;r&eacute;e qui ne laissa pas d’&ecirc;tre tr&egrave;s sensible, puisqu’elle d&eacute;passait celle du vent.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t l’a&eacute;ronef s’envola au-dessus des r&eacute;gions du Nevada et de son territoire argentif&egrave;re, que la Sierra seule s&eacute;pare des placers aurif&egrave;res de la Californie. &laquo;&nbsp;D&eacute;cid&eacute;ment, dit Phil Evans, nous devons nous attendre &agrave; voir San Francisco avant la nuit!</p>
+
+<p>&mdash; Et apr&egrave;s?...&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit Uncle Prudent.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait six heures du soir, lorsque la Sierra Nevada fut franchie pr&eacute;cis&eacute;ment par le col de Truckie qui sert de passe au railway. Il ne restait plus que trois cents kilom&egrave;tres &agrave; parcourir pour atteindre, sinon San Francisco, du moins Sacramento, la capitale de l’Etat californien.</p>
+
+<p>Telle fut alors la rapidit&eacute; imprim&eacute;e &agrave; l’<i>Albatros,</i> que, avant huit heures, le d&ocirc;me du Capitole pointait &agrave; l’horizon de l’ouest pour dispara&icirc;tre bient&ocirc;t &agrave; l’horizon oppos&eacute;.</p>
+
+<p>En cet instant, Robur se montra sur la plate-forme. Les deux coll&egrave;gues all&egrave;rent &agrave; lui.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ing&eacute;nieur Robur, dit Uncle Prudent, nous voil&agrave; aux confins de l’Am&eacute;rique! Nous pensons que cette plaisanterie va cesser...</p>
+
+<p>&mdash; Je ne plaisante jamais,&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit Robur.</p>
+
+<p>Il fit un signe. L’<i>Albatros</i> s’abaissa rapidement vers le sol; mais, en m&ecirc;me temps, il prit une telle vitesse qu’il fallut se r&eacute;fugier dans les roufles.</p>
+
+<p>A peine la porte de leur cabine s’&eacute;tait-elle referm&eacute;e sur les deux coll&egrave;gues&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un peu plus, je l’&eacute;tranglais! dit Uncle Prudent.</p>
+
+<p>Il faudra tenter de fuir! r&eacute;pondit Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Oui!... co&ucirc;te que co&ucirc;te!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Un long murmure arriva alors jusqu’&agrave; eux.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait le grondement de la mer qui se brisait sur les roches du littoral. C’&eacute;tait l’oc&eacute;an Pacifique.</p>
+
+
+<h4><a name="IX" id="IX"></a>IX<br /><br />Dans lequel l’<i>Albatros</i> franchit pr&egrave;s de dix mille kilom&egrave;tres, qui se terminent par un bond prodigieux.</h4>
+
+
+<p>Uncle Prudent et Phil Evans &eacute;taient bien r&eacute;solus &agrave; fuir. S’ils n’avaient eu affaire aux huit hommes particuli&egrave;rement vigoureux qui composaient le personnel de l’a&eacute;ronef, peut-&ecirc;tre eussent-ils tent&eacute; la lutte. Un coup d’audace aurait pu les rendre ma&icirc;tres &agrave; bord et leur permettre de redescendre sur quelque point des Etats-Unis. Mais &agrave; deux &mdash; Frycollin ne devant &ecirc;tre consid&eacute;r&eacute; que comme une quantit&eacute; n&eacute;gligeable &mdash;, il n’y fallait pas songer. Donc, puisque la force ne pouvait &ecirc;tre employ&eacute;e, il conviendrait de recourir &agrave; la ruse, d&egrave;s que l’<i>Albatros</i> prendrait terre. C’est ce que Phil Evans essaya de faire comprendre &agrave; son irascible coll&egrave;gue, dont il craignait toujours quelque violence pr&eacute;matur&eacute;e qui e&ucirc;t aggrav&eacute; la situation.</p>
+
+<p>En tout cas, ce n’&eacute;tait pas le moment. L’a&eacute;ronef filait &agrave; toute vitesse au-dessus du Pacifique-Nord. Le lendemain matin, 16 juin, on ne voyait plus rien de la c&ocirc;te. Or, comme le littoral s’arrondit depuis l’&icirc;le de Vancouver jusqu’au groupe des Al&eacute;outiennes, -- portion de l’Am&eacute;rique russe c&eacute;d&eacute;e aux Etats-Unis en 1867, -- tr&egrave;s vraisemblablement l’<i>Albatros</i> le croiserait &agrave; son extr&ecirc;me courbure. si sa direction ne se modifiait pas.</p>
+
+<p>Combien les nuits paraissaient longues aux deux coll&egrave;gues! Aussi avaient-ils toujours h&acirc;te de quitter leur cabine. Ce matin-l&agrave;, lorsqu’ils vinrent sur le pont, depuis plusieurs heures d&eacute;j&agrave; l’aube avait blanchi l’horizon de l’est. On approchait du solstice de juin, le plus long jour de l’ann&eacute;e dans l’h&eacute;misph&egrave;re bor&eacute;al, et, sous le soixanti&egrave;me parall&egrave;le, c’est &agrave; peine s’il faisait nuit.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l’ing&eacute;nieur Robur, par habitude ou avec intention, il ne se pressait pas de sortir de son roufle. Ce jour-l&agrave;, lorsqu’il le quitta, il se contenta de saluer ses deux h&ocirc;tes, au moment o&ugrave; il se croisait avec eux &agrave; l’arri&egrave;re de l’a&eacute;ronef.</p>
+
+<p>Cependant, les. yeux rougis pas l’insomnie, le regard h&eacute;b&eacute;t&eacute;, les jambes flageolantes, Frycollin s’&eacute;tait hasard&eacute; hors de sa cabine. Il marchait comme un homme dont le pied sent que le terrain n’est pas solide. Son premier regard fut pour l’appareil suspenseur qui fonctionnait avec une r&eacute;gularit&eacute; rassurante sans trop se h&acirc;ter.</p>
+
+<p>Cela fait, le N&egrave;gre, toujours titubant, se dirigea vers la rambarde et la saisit &agrave; deux mains, afin de mieux assurer son &eacute;quilibre. Visiblement, il d&eacute;sirait prendre un aper&ccedil;u du pays que l’<i>Albatros</i> dominait de deux cents m&egrave;tres au plus.</p>
+
+<p>Frycollin avait d&ucirc; se monter beaucoup pour risquer une pareille tentative. Il lui fallait de l’audace, &agrave; coup s&ucirc;r, puisqu’il soumettait sa personne &agrave; une telle &eacute;preuve.</p>
+
+<p>D’abord, Frycollin se tint le corps renvers&eacute; en arri&egrave;re devant la rambarde; puis il la secoua pour en reconna&icirc;tre la solidit&eacute;; puis il se redressa; puis il se courba en avant; puis il porta la t&ecirc;te en dehors. Inutile de dire que, pendant qu’il ex&eacute;cutait ces mouvements divers, il avait les yeux ferm&eacute;s. Il les ouvrit enfin.</p>
+
+<p>Quel cri! Et comme il se retira vite! Et de combien la t&ecirc;te lui rentra dans les &eacute;paules!</p>
+
+<p>Au fond de l’ab&icirc;me, il avait vu l’immense Oc&eacute;an. Ses cheveux se seraient dress&eacute;s sur son front, s’ils n’eussent &eacute;t&eacute; cr&eacute;pus.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;La mer!... la mer!...&nbsp;&raquo; s’&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Et Frycollin f&ucirc;t tomb&eacute; sur la plate-forme, si le ma&icirc;tre coq n’e&ucirc;t ouvert les bras pour le recevoir.</p>
+
+<p>Ce ma&icirc;tre coq &eacute;tait un Fran&ccedil;ais, et peut-&ecirc;tre un Gascon, bien qu’il se nomm&acirc;t Fran&ccedil;ois Tapage. S’il n’&eacute;tait pas Gascon, il avait d&ucirc; humer les brises de la Garonne pendant son enfance. Comment ce Fran&ccedil;ois Tapage se trouvait-il au service de l’ing&eacute;nieur? Par quelle suite de hasards faisait-il partie du personnel de l’<i>Albatros?</i> on ne sait gu&egrave;re. En tout cas, ce narquois parlait l’anglais comme un Yankee.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Eh! droit donc, droit! s’&eacute;cria-t-il en redressant le N&egrave;gre d’un vigoureux coup dans les reins.</p>
+
+<p>&mdash; Master Tapage!... r&eacute;pondit le pauvre diable, en jetant des regards d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s vers les h&eacute;lices.</p>
+
+<p>&mdash; S’il te pla&icirc;t, Frycollin!</p>
+
+<p>&mdash; Est-ce que &ccedil;a casse quelquefois?</p>
+
+<p>&mdash; Non! mais &ccedil;a finira pas casser.</p>
+
+<p>&mdash; Pourquoi?... pourquoi?...</p>
+
+<p>&mdash; Parce que tout lasse, tout passe, tout casse, comme on dit dans mon pays.</p>
+
+<p>&mdash; Et la mer qui est dessous</p>
+
+<p>&mdash; En cas de chute, mieux vaut la mer.</p>
+
+<p>&mdash; Mais on se noie!...</p>
+
+<p>&mdash; On se noie, mais on ne s’&eacute;-cra-bou-ille pas!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit Fran&ccedil;ois Tapage, en scandant chaque syllabe de sa phrase:</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, par un mouvement de reptation, Frycollin s’&eacute;tait gliss&eacute; au fond de sa cabine.</p>
+
+<p>Pendant cette journ&eacute;e du 16 juin, l’a&eacute;ronef ne prit qu’une vitesse mod&eacute;r&eacute;e. Il semblait raser la surface de cette mer si calme, tout impr&eacute;gn&eacute;e de soleil, qu’il dominait seulement d’une centaine de pieds.</p>
+
+<p>A leur tour, Uncle Prudent et son compagnon &eacute;taient rest&eacute;s dans leur roufle, afin de ne point rencontrer Robur qui se promenait en fumant, tant&ocirc;t seul, tant&ocirc;t avec le contrema&icirc;tre Tom Turner. Il n’y avait qu’un demi-jeu d’h&eacute;lices en fonction, et cela suffisait &agrave; maintenir l’appareil dans les basses zones de l’atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>En ces conditions, les gens de l’<i>Albatros</i> auraient pu se donner, avec le plaisir de la p&ecirc;che, la satisfaction de varier leur ordinaire, si ces eaux du Pacifique eussent &eacute;t&eacute; poissonneuses. Mais, &agrave; sa surface, apparaissaient seulement quelques baleines, de cette esp&egrave;ce &agrave; ventre jaune qui mesure jusqu’&agrave; vingt-cinq m&egrave;tres de longueur. Ce sont les plus redoutables c&eacute;tac&eacute;s des mers bor&eacute;ales. Les p&ecirc;cheurs de profession se gardent bien de les attaquer, tant leur force est prodigieuse.</p>
+
+<p>Cependant, en harponnant une de ces baleines, soit avec le harpon ordinaire, soit avec la fus&eacute;e Flechter ou la javeline-bombe. dont il y avait un assortiment &agrave; bord, cette p&ecirc;che aurait pu se faire sans danger.</p>
+
+<p>Mais &agrave; quoi bon cet inutile massacre? Toutefois, et, sans doute, afin de montrer aux deux membres du Weldon-Institute ce qu’il pouvait obtenir de son a&eacute;ronef, Robur voulut donner la chasse &agrave; l’un de ces monstrueux c&eacute;tac&eacute;s.</p>
+
+<p>Au cri de &laquo;&nbsp;baleine! baleine!&nbsp;&raquo; Uncle Prudent et Phil Evans sortirent de leur cabine. Peut-&ecirc;tre y avait-il quelque navire baleinier en vue... Dans ce cas, pour &eacute;chapper &agrave; leur prison volante, tous deux eussent &eacute;t&eacute; capables de se pr&eacute;cipiter &agrave; la mer, en comptant sur la chance d’&ecirc;tre recueillis par une embarcation.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; tout le personnel de l’<i>Albatros</i> &eacute;tait rang&eacute; sur la plate-forme. Il attendait.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ainsi, nous allons en t&acirc;ter, master Robur? demanda le contrema&icirc;tre Turner.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, Tom &raquo;, r&eacute;pondit l’ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>Dans les roufles de la machinerie, le m&eacute;canicien et ses deux aides &eacute;taient &agrave; leur poste, pr&ecirc;ts &agrave; ex&eacute;cuter les man&oelig;uvres qui seraient command&eacute;es par gestes. L’<i>Albatros</i> ne tarda pas &agrave; s’abaisser vers la mer, et il s’arr&ecirc;ta &agrave; une cinquantaine de pieds au-dessus.</p>
+
+<p>Il n’y avait aucun navire au large &mdash; ce que purent constater les deux coll&egrave;gues &mdash; ni aucune terre en vue qu’ils auraient pu gagner &agrave; la nage, en admettant que Robur n’e&ucirc;t rien fait pour les ressaisir.</p>
+
+<p>Plusieurs jets de vapeur et d’eau, lanc&eacute;s par leurs &eacute;vents, annonc&egrave;rent bient&ocirc;t la pr&eacute;sence des baleines qui venaient respirer &agrave; la surface de la mer.</p>
+
+<p>Tom Turner, aid&eacute; d’un de ses camarades, s’&eacute;tait plac&eacute; &agrave; l’avant. A sa port&eacute;e &eacute;tait une de ces javelines-bombes, de fabrication californienne, qui se lancent avec une arquebuse. C’est une esp&egrave;ce de cylindre de m&eacute;tal que termine une bombe cylindrique, arm&eacute;e d’une tige &agrave; pointe barbel&eacute;e.</p>
+
+<p>Du banc de quart de l’avant, sur lequel il venait de monter, Robur indiquait, de la main droite aux m&eacute;caniciens, de la main gauche au timonier, les man&oelig;uvres &agrave; faire. Il &eacute;tait ainsi ma&icirc;tre de l’a&eacute;ronef dans toutes les directions, horizontale et verticale. On ne saurait croire avec quelle rapidit&eacute;, avec quelle pr&eacute;cision, l’appareil ob&eacute;issait &agrave; tous ses commandements. On e&ucirc;t dit d’un &ecirc;tre organis&eacute;, dont l’ing&eacute;nieur Robur &eacute;tait l’&acirc;me.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Baleine!... Baleine!&nbsp;&raquo; s’&eacute;cria de nouveau Tom Turner.</p>
+
+<p>En effet, le dos d’un c&eacute;tac&eacute; &eacute;mergeait &agrave; quatre encablures en avant de l’<i>Albatros.</i></p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> courut dessus, et, quand il n’en fut plus qu’&agrave; une soixantaine de pieds, il s’arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Tom Turner avait &eacute;paul&eacute; son arquebuse qui reposait sur une fourche fich&eacute;e dans la rambarde. Le coup partit, et le projectile, entra&icirc;nant une longue corde dont l’extr&eacute;mit&eacute; se rattachait &agrave; la plate-forme, alla frapper le corps de la baleine. La bombe, remplie d’une mati&egrave;re fulminante, fit alors explosion, et, en &eacute;clatant, lan&ccedil;a une sorte de petit harpon &agrave; deux branches, qui s’incrusta dans les chairs de l’animal.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Attention!&nbsp;&raquo; cria Turner.</p>
+
+<p>Uncle Prudent et Phil Evans, si mal dispos&eacute;s qu’ils fussent, se sentaient int&eacute;ress&eacute;s par ce spectacle.</p>
+
+<p>La baleine, bless&eacute;e gri&egrave;vement, avait frapp&eacute; la mer d’un tel coup de queue que l’eau rejaillit jusque sur l’avant de l’a&eacute;ronef. Puis l’animal plongea &agrave; une grande profondeur, pendant qu’on lui filait de la corde pr&eacute;alablement lov&eacute;e dans une baille pleine d’eau, afin qu’elle ne prit pas feu au frottement. Lorsque la baleine revint &agrave; la surface, elle se mit &agrave; fuir &agrave; toute vitesse dans la direction du nord.</p>
+
+<p>Que l’on imagine avec quelle rapidit&eacute; l’<i>Albatros</i> fut remorqu&eacute; &agrave; sa suite! D’ailleurs, les propulseurs avaient &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;s. On laissait faire l’animal, en se maintenant en ligue avec lui. Tom Turner &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; couper la corde, pour le cas o&ugrave; un nouveau plongeon aurait rendu cette remorque trop dangereuse.</p>
+
+<p>Pendant une demi-heure, et peut-&ecirc;tre sur une distance de six milles, l’<i>Albatros</i> fut ainsi entra&icirc;n&eacute;; mais on sentait que le c&eacute;tac&eacute; commen&ccedil;ait &agrave; faiblir.</p>
+
+<p>Alors, sur un geste de Robur, les aides-m&eacute;caniciens firent machine en arri&egrave;re, et les propulseurs commenc&egrave;rent &agrave; opposer une certaine r&eacute;sistance &agrave; la baleine, qui, peu &agrave; peu, se rapprocha du bord.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t l’a&eacute;ronef plana &agrave; vingt-cinq pieds au-dessus d’elle. Sa queue battait encore les eaux avec une incroyable violence. En se retournant du dos sur le ventre, elle produisait d’&eacute;normes remous.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, elle se redressa, pour ainsi dire, piqua une t&ecirc;te, et plongea avec une telle rapidit&eacute;, que Tom Turner eut &agrave; peine le temps de lui filer de la corde.</p>
+
+<p>D’un coup, l’a&eacute;ronef fut entra&icirc;n&eacute; jusqu’&agrave; la surface des eaux. Un tourbillon s’&eacute;tait form&eacute; &agrave; la place o&ugrave; avait disparu l’animal. Un paquet de mer embarqua par-dessus la rambarde, comme il en tombe sur les pavois d’un navire qui court contre le vent et la lame.</p>
+
+<p>Heureusement, d’un coup de hache, Tom Turner trancha la corde, et l’<i>Albatros,</i> sa remorque d&eacute;tach&eacute;e, remonta &agrave; deux cents m&egrave;tres sous la puissance de ses h&eacute;lices ascensionnelles.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Robur, il avait man&oelig;uvr&eacute; l’appareil sans que son sang-froid l’e&ucirc;t abandonn&eacute; un instant.</p>
+
+<p>Quelques minutes apr&egrave;s, la baleine revenait &agrave; la surface &mdash; morte cette fois. De toutes parts les oiseaux de mer accouraient pour se jeter sur son cadavre, en poussant des cris &agrave; rendre sourd tout, un Congr&egrave;s.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros,</i> n’ayant que faire de cette d&eacute;pouille, reprit sa marche vers l’ouest.</p>
+
+<p>Le lendemain, 17 juin, &agrave; six heures du matin, une terre se profila &agrave; l’horizon. C’&eacute;taient la presqu’&icirc;le d’Alaska et le long semis de brisants des Al&eacute;outiennes.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> sauta par-dessus cette barri&egrave;re o&ugrave; pullulent ces phoques &agrave; fourrure, que chassent les Al&eacute;outiens pour le compte de la Compagnie Russo-Am&eacute;ricaine. Excellente affaire, la capture de ces amphibies longs de six &agrave; sept pieds, couleur de rouille, qui p&egrave;sent de trois cents &agrave; cinq cents livres! Il y en avait des files interminables, rang&eacute;es en front de bataille, et on e&ucirc;t pu les compter par milliers.</p>
+
+<p>S’ils ne bronch&egrave;rent pas au passage de l’<i>Albatros,</i> il n’en fut pas de m&ecirc;me des plongeons, lumnes et imbriens, dont les cris rauques emplirent l’espace, et qui disparurent sous les eaux, comme s’ils eussent &eacute;t&eacute; menac&eacute;s par quelque formidable b&ecirc;te de l’air.</p>
+
+<p>Les deux mille kilom&egrave;tres de la mer de Behring, depuis les premi&egrave;res Al&eacute;outiennes jusqu’&agrave; la pointe extr&ecirc;me du Kamtchatka, furent enlev&eacute;s pendant les vingt-quatre heures de cette journ&eacute;e et de la nuit suivante. Pour mettre &agrave; ex&eacute;cution leur projet de fuite, Uncle Prudent et Phil Evans ne se trouvaient plus dans des conditions favorables. Ce n’&eacute;tait ni sur ces rivages d&eacute;serts de l’extr&ecirc;me Asie, ni dans les parages de la mer d’Okhotsk qu’une &eacute;vasion pouvait s’effectuer avec quelque chance. Visiblement, l’<i>Albatros</i> se dirigeait vers les terres du Japon ou de la Chine. L&agrave;, bien qu’il ne f&ucirc;t peut-&ecirc;tre pas prudent de s’en remettre &agrave; la discr&eacute;tion des Chinois ou des Japonais, les deux coll&egrave;gues &eacute;taient r&eacute;solus &agrave; s’enfuir, si l’a&eacute;ronef faisait halte en un point quelconque de ces territoires.</p>
+
+<p>Mais ferait-il halte? Il n’en &eacute;tait pas de lui comme d’un oiseau qui finit par se fatiguer d’un trop long vol, ou d’un ballon qui, faute de gaz, est oblig&eacute; de redescendre. Il avait des approvisionnements pour bien des semaines encore, et ses organes, d’une solidit&eacute; merveilleuse, d&eacute;fiaient toute faiblesse comme toute lassitude.</p>
+
+<p>Un bond par-dessus la presqu’&icirc;le du Kamtchatka, dont on aper&ccedil;ut &agrave; peine l’&eacute;tablissement de Petropavlovsk et le volcan de Kloutschew pendant la journ&eacute;e du 18 juin, puis un autre bond au-dessus de la mer d’Okhotsk, &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; la hauteur des &icirc;les Kouriles, qui lui font un barrage rompu par des centaines de petits canaux. Le 19, au matin, l’<i>Albatros</i> atteignit le d&eacute;troit de La P&eacute;rouse, resserr&eacute; entre la pointe septentrionale du Japon et l’&icirc;le Saghalien, dans cette petite Manche, o&ugrave; se d&eacute;verse ce grand fleuve sib&eacute;rien, l’Amour.</p>
+
+<p>Alors se leva un brouillard tr&egrave;s dense, que l’a&eacute;ronef dut laisser au-dessous de lui. Ce n’est pas qu’il e&ucirc;t besoin de dominer ces vapeurs pour se diriger. A l’altitude qu’il occupait, aucun obstacle &agrave; craindre, ni monuments &eacute;lev&eacute;s qu’il e&ucirc;t pu heurter &agrave; son passage, ni montagnes contre lesquelles il aurait couru le risque de se briser dans son vol. Le pays n’&eacute;tait que peu accident&eacute;. Mais ces vapeurs ne laissaient pas d’&ecirc;tre fort d&eacute;sagr&eacute;ables, et tout e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mouill&eacute; &agrave; bord.</p>
+
+<p>Il n’y avait donc qu’&agrave; s’&eacute;lever au-dessus de cette couche de brumes dont l’&eacute;paisseur mesurait trois &agrave; quatre cents m&egrave;tres. Aussi les h&eacute;lices furent-elles plus rapidement actionn&eacute;es, et au-del&agrave; du brouillard, l’<i>Albatros</i> retrouva les r&eacute;gions ensoleill&eacute;es du ciel.</p>
+
+<p>Dans ces conditions. Uncle Prudent et Phil Evans auraient eu quelque peine &agrave; donner suite &agrave; leurs projets d’&eacute;vasion, en admettant qu’ils eussent pu quitter l’a&eacute;ronef.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, au moment o&ugrave; Robur passait pr&egrave;s d’eux, il s’arr&ecirc;ta un instant, et, sans avoir l’air d’y attacher aucune importance.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Messieurs, dit-il, un navire &agrave; voile ou &agrave; vapeur, perdu dans des brumes dont il ne peut sortir, est toujours fort g&ecirc;n&eacute;. Il ne navigue plus qu’au sifflet ou &agrave; la corne. Il lui faut ralentir sa marche, et, malgr&eacute; tant de pr&eacute;cautions, &agrave; chaque instant une collision est &agrave; craindre. L’<i>Albatros</i> n’&eacute;prouve aucun de ces soucis. Que lui font les brumes, puisqu’il peut s’en d&eacute;gager? L’espace est &agrave; lui, tout l’espace!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Cela dit, Robur continua tranquillement sa promenade, sans attendre une r&eacute;ponse qu’il ne demandait pas, et les bouff&eacute;es de sa pipe se perdirent dans l’azur.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Uncle Prudent, dit Phil Evans; il parait que cet &eacute;tonnant <i>Albatros</i> n’a jamais rien &agrave; craindre!</p>
+
+<p>&mdash; C’est ce que nous verrons!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit le pr&eacute;sident du Weldon-Institute.</p>
+
+<p>Le brouillard dura trois jours, les 19, 20, 21 juin, avec une persistance regrettable. Il avait fallu s’&eacute;lever pour &eacute;viter les montagnes japonaises de Fousi-Zama. Mais, ce rideau de brumes s’&eacute;tant d&eacute;chir&eacute;, on aper&ccedil;ut une immense cit&eacute; avec palais, villas, chalets, jardins, parcs. M&ecirc;me sans la voir, Robur l’e&ucirc;t reconnue rien qu’&agrave; l’aboiement de ses myriades de chiens, aux cris de ses oiseaux de proie, et surtout &agrave; l’odeur cadav&eacute;rique que les corps de ses supplici&eacute;s jettent dans l’espace.</p>
+
+<p>Les deux coll&egrave;gues &eacute;taient sur la plate-forme, au moment o&ugrave; l’ing&eacute;nieur prenait ce rep&egrave;re, pour le cas o&ugrave; il devrait continuer sa route au milieu du brouillard.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Messieurs, dit-il, je n’ai aucune raison de vous cacher que cette ville, c’est Y&eacute;do, la capitale du Japon.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Uncle Prudent ne r&eacute;pondit pas. En pr&eacute;sence de l’ing&eacute;nieur, il suffoquait comme si l’air e&ucirc;t manqu&eacute; &agrave; ses poumons.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Cette vue de Y&eacute;do, reprit Robur, c’est vraiment tr&egrave;s curieux.</p>
+
+<p>&mdash; Quelque curieux que ce soit..., r&eacute;pliqua Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Cela ne vaut pas P&eacute;kin? riposta l’ing&eacute;nieur. C’est bien mon avis, et vous en pourrez juger avant peu.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Impossible d’&ecirc;tre plus aimable.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros,</i> qui pointait vers le sud-est, changea alors sa direction de quatre quarts, afin d’aller chercher dans l’est une route nouvelle.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, le brouillard se dissipa. Il y avait des sympt&ocirc;mes d’un typhon peu &eacute;loign&eacute;, baisse rapide du barom&egrave;tre, disparition des vapeurs, grands nuages de forme ellipso&iuml;dale, coll&eacute;s sur le fond cuivr&eacute; du ciel; &agrave; l’horizon oppos&eacute;, de longs traits de carmin, nettement trac&eacute;s sur une nappe d’ardoise, et un large secteur, tout clair, dans le nord; puis, la mer unie et calme, mais dont les eaux, au coucher du soleil, prirent une sombre couleur &eacute;carlate.</p>
+
+<p>Fort heureusement, ce typhon se d&eacute;cha&icirc;na plus au sud et n’eut d’autres r&eacute;sultats que de dissiper les brumes amoncel&eacute;es depuis pr&egrave;s de trois jours.</p>
+
+<p>En une heure, on avait franchi les deux cents kilom&egrave;tres du d&eacute;troit de Cor&eacute;e, puis, la pointe extr&ecirc;me de cette presqu’&icirc;le. Tandis que le typhon allait battre les c&ocirc;tes sud-est de la Chine, l’<i>Albatros</i> se balan&ccedil;ait sur la mer Jaune, et, pendant les journ&eacute;es du 22 et du 23, au-dessus du golfe de Petch&eacute;li; le 24, il remontait la vall&eacute;e du Pei-Ho, et il planait enfin sur la capitale du C&eacute;leste Empire.</p>
+
+<p>Pench&eacute;s en dehors de la plate-forme, les deux coll&egrave;gues, ainsi que l’avait annonc&eacute; l’ing&eacute;nieur, purent voir tr&egrave;s distinctement cette cit&eacute; immense, le mur qui la s&eacute;pare en deux parties &mdash; ville mandchoue et ville chinoise &mdash;, les douze faubourgs qui l’environnent, les larges boulevards qui rayonnent vers le centre, les temples dont les toits jaunes et verts se baignaient dans le soleil levant, les parcs qui entourent les h&ocirc;tels des mandarins; puis, au milieu de la ville mandchoue, les six cent soixante-huit hectares <i>[Pr&egrave;s de quatorze fois la surface du Champ-de-Mars]</i> de la ville Jaune, avec ses pagodes, ses jardins imp&eacute;riaux, ses lacs artificiels, sa montagne de charbon qui domine toute la capitale; enfin, au centre de la ville Jaune, comme un carr&eacute; de casse-t&ecirc;te chinois encastr&eacute; dans un autre, la ville Rouge, c’est-&agrave;-dire le Palais Imp&eacute;rial avec toutes les fantaisies de son invraisemblable architecture.</p>
+
+<p>En ce moment, au-dessous de l’<i>Albatros,</i> l’air &eacute;tait empli d’une harmonie singuli&egrave;re. On e&ucirc;t dit d’un concert de harpes &eacute;oliennes. Dans l’air planaient une centaine de cerfs-volants de diff&eacute;rentes formes en feuilles de palmier ou de pandanus, munis &agrave; leur partie sup&eacute;rieure d’une sorte d’arc en bois l&eacute;ger, sous-tendu d’une mince lame de bambou. Sous l’haleine du vent, toutes ces lames, aux notes vari&eacute;es comme celles d’un harmonica, exhalaient un murmure de l’effet le plus m&eacute;lancolique. Il semblait que, dans ce milieu, on respir&acirc;t de l’oxyg&egrave;ne musical.</p>
+
+<p>Robur eut alors la fantaisie de se rapprocher de cet orchestre a&eacute;rien, et l’<i>Albatros</i> vint lentement se baigner dans les ondes sonores que les cerfs-volants &eacute;mettaient &agrave; travers l’atmosph&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais, aussit&ocirc;t, il se produisit un extraordinaire effet au milieu de cette innombrable population. Coups de tam-tams et autres instruments formidables des orchestres chinois, coups de fusils par milliers, coups de mortiers par centaines, tout fut mis en &oelig;uvre pour &eacute;loigner l’a&eacute;ronef. Si les astronomes de la Chine reconnurent, ce jour-l&agrave;, que cette machine a&eacute;rienne, c’&eacute;tait le mobile dont l’apparition avait soulev&eacute; tant de disputes, les millions de C&eacute;lestes, depuis l’humble tankad&egrave;re jusqu’aux mandarins les plus boutonn&eacute;s, le prirent pour un monstre apocalyptique qui venait d’appara&icirc;tre sur le ciel de Bouddha.</p>
+
+<p>On ne s’inqui&eacute;ta gu&egrave;re de ces d&eacute;monstrations dans l’inabordable <i>Albatros.</i> Mais les cordes, qui retenaient les cerfs-volants aux pieux fich&eacute;s dans les jardins imp&eacute;riaux, furent ou coup&eacute;es ou hal&eacute;es vivement. De ces l&eacute;gers appareils, les uns revinrent rapidement &agrave; terre en accentuant leurs accords, les autres tomb&egrave;rent comme des oiseaux qu’un plomb a frapp&eacute;s aux ailes et dont le chant finit avec le dernier souffle.</p>
+
+<p>Une formidable fanfare, &eacute;chapp&eacute;e de la trompette de Tom Turner, se lan&ccedil;a alors sur la capitale et couvrit les derni&egrave;res notes du concert a&eacute;rien. Cela n’interrompit pas la fusillade terrestre. Toutefois, une bombe, ayant &eacute;clat&eacute; &agrave; quelques vingtaines de pieds de sa plate-forme, l’<i>Albatros</i> remonta dans les zones inaccessibles du ciel.</p>
+
+<p>Que se passa-t-il pendant les quelques jours qui suivirent? Aucun incident dont les prisonniers eussent pu profiter. Quelle direction prit l’a&eacute;ronef? Invariablement celle du sud-ouest &mdash; ce qui d&eacute;notait le projet de se rapprocher de l’Indoustan. Il &eacute;tait visible, d’ailleurs, que le sol, montant sans cesse, obligeait l’<i>Albatros</i> &agrave; se diriger selon son profil. Une dizaine d’heures apr&egrave;s avoir quitt&eacute; P&eacute;kin, Uncle Prudent et Phil Evans avaient pu entrevoir une partie de la Grande Muraille sur la limite du Chen-Si. Puis, &eacute;vitant les monts Loungs, ils pass&egrave;rent au-dessus de la vall&eacute;e de Wang-Ho et franchirent la fronti&egrave;re de l’Empire chinois sur la limite du Tibet.</p>
+
+<p>Le Tibet, &mdash; hauts plateaux sans v&eacute;g&eacute;tation, de-ci, de-l&agrave; pics neigeux, ravins dess&eacute;ch&eacute;s, torrents aliment&eacute;s par les glaciers, bas-fonds avec d’&eacute;clatantes couches de sel, lacs encadr&eacute;s dans des for&ecirc;ts verdoyantes. Sur le tout, un vent souvent glacial.</p>
+
+<p>Le barom&egrave;tre, tomb&eacute; &agrave; 450 millim&egrave;tres, indiquait alors une altitude de plus de quatre mille m&egrave;tres au-dessus du niveau de la mer. A cette hauteur, la temp&eacute;rature, bien que l’on f&ucirc;t dans les mois les plus chauds de l’h&eacute;misph&egrave;re bor&eacute;al, ne d&eacute;passait gu&egrave;re le z&eacute;ro.</p>
+
+<p>Ce refroidissement, combin&eacute; avec la vitesse de l’<i>Albatros,</i> rendait la situation peu supportable. Aussi, bien que les deux coll&egrave;gues eussent &agrave; leur disposition de chaudes couvertures de voyage, ils pr&eacute;f&eacute;r&egrave;rent rentrer dans le roufle.</p>
+
+<p>Il va sans dire qu’il <i>avait</i> fallu donner aux h&eacute;lices suspensives une extr&ecirc;me rapidit&eacute;, afin de maintenir l’a&eacute;ronef dans un air d&eacute;j&agrave; rar&eacute;fi&eacute;. Mais elles fonctionnaient avec un ensemble parfait, et il semblait que l’on f&ucirc;t berc&eacute; par le fr&eacute;missement de leurs ailes.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, Garlok, ville du Tibet occidental, chef-lieu de la province de Guari-Khorsoum, put voir passer l’<i>Albatros,</i> gros comme un pigeon voyageur.</p>
+
+<p>Le 27 juin, Uncle Prudent et Phil Evans aper&ccedil;urent une &eacute;norme barri&egrave;re, domin&eacute;e par quelques hauts pics, perdus dans les neiges, et qui leur coupait l’horizon. Tous deux, arc-bout&eacute;s alors contre le roufle de l’avant pour r&eacute;sister &agrave; la vitesse du d&eacute;placement, regardaient ses masses colossales. Elles semblaient courir au-devant de l’a&eacute;ronef.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L’Himalaya, sans doute, dit Phil Evans, et il est probable que ce Robur va en contourner la base sans essayer de passer dans l’Inde.</p>
+
+<p>&mdash; Tant pis! r&eacute;pondit Uncle Prudent. Sur cet immense territoire, peut-&ecirc;tre aurions-nous pu...</p>
+
+<p>&mdash; A moins qu’il ne tourne la cha&icirc;ne par le Birman &agrave; l’est, ou par le N&eacute;paul &agrave; l’ouest.</p>
+
+<p>&mdash; En tout cas, je le mets au d&eacute;fi de la franchir!</p>
+
+<p>&mdash; Vraiment!&nbsp;&raquo; dit une voix.</p>
+
+<p>Le lendemain, 28 juin, l’<i>Albatros</i> se trouvait en face du gigantesque massif, au-dessus de la province de Zzang. De l’autre c&ocirc;t&eacute; de l’Himalaya, c’&eacute;tait la r&eacute;gion du N&eacute;paul.</p>
+
+<p>En r&eacute;alit&eacute;, trois cha&icirc;nes coupent successivement la route de l’Inde, quand on vient du nord. Les deux septentrionales, entre lesquelles s’&eacute;tait gliss&eacute; l’<i>Albatros,</i> comme un navire entre d’&eacute;normes &eacute;cueils, sont les premiers degr&eacute;s de cette barri&egrave;re de l’Asie centrale. Ce furent d’abord le Kouen-Loun, puis le Karakoroum, qui dessinent cette vall&eacute;e longitudinale et parall&egrave;le &agrave; l’Himalaya, presque &agrave; la ligne de faite o&ugrave; se partagent les bassins de l’Indus, &agrave; l’ouest, et du Brahmapoutre, &agrave; l’est.</p>
+
+<p>Quel superbe syst&egrave;me orographique! Plus de deux cents sommets d&eacute;j&agrave; mesur&eacute;s, dont dix-sept d&eacute;passent vingt-cinq mille pieds! Devant l’<i>Albatros,</i> &agrave; huit mille huit cent quarante m&egrave;tres, s’&eacute;levait le mont Everest. Sur la droite, le Dwalaghiri, haut de huit mille deux cents. Sur la gauche, le Kinchanjunga, haut de huit mille cinq cent quatre-vingt-douze, rel&eacute;gu&eacute; au deuxi&egrave;me rang depuis les derni&egrave;res mesures de l’Everest.</p>
+
+<p>Evidemment, Robur n’avait pas la pr&eacute;tention d’effleurer la cime de ces pics mais, sans doute, il connaissait les diverses passes de l’Himalaya, entre autres, la passe d’Ibi-Gamin, que les fr&egrave;res Schlagintweit, en 1856, ont franchie &agrave; une hauteur de six mille huit cents m&egrave;tres, et il s’y lan&ccedil;a r&eacute;solument.</p>
+
+<p>Il y eut l&agrave; quelques heures palpitantes, tr&egrave;s p&eacute;nibles m&ecirc;me. Cependant, si la rar&eacute;faction de l’air ne devint pas telle qu’il fallut recourir &agrave; des appareils sp&eacute;ciaux pour renouveler l’oxyg&egrave;ne dans les cabines, le froid fut excessif.</p>
+
+<p>Robur, post&eacute; &agrave; l’avant, sa m&acirc;le figure sous son capuchon, commandait les man&oelig;uvres. Tom Turner avait en main la barre du gouvernail. Le m&eacute;canicien surveillait attentivement ses piles dont les substances acides n’avaient rien &agrave; craindre de la cong&eacute;lation &mdash; heureusement. Les h&eacute;lices, lanc&eacute;es au maximum de courant, rendaient des sons de plus en plus aigus, dont l’intensit&eacute; fut extr&ecirc;me, malgr&eacute; la moindre densit&eacute; de l’air. Le barom&egrave;tre tomba &agrave; 290 millim&egrave;tres, ce qui indiquait sept mille m&egrave;tres d’altitude.</p>
+
+<p>Magnifique disposition de ce chaos de montagnes!</p>
+
+<p>Partout des sommets blancs. Pas de lacs, mais des glaciers qui descendent jusqu’&agrave; dix mille pieds de la base. Plus d’herbe, rien que de rares phan&eacute;rogames sur la limite de la vie v&eacute;g&eacute;tale. Plus de ces admirables pins et c&egrave;dres, qui se groupent en for&ecirc;ts splendides aux flancs inf&eacute;rieurs de la cha&icirc;ne. Plus de ces gigantesques foug&egrave;res ni de ces interminables parasites, tendus d’un tronc &agrave; l’autre, comme dans les sous-bois de la jungle. Aucun animal, ni chevaux sauvages, ni yaks, ni b&oelig;ufs tib&eacute;tains. Parfois une gazelle &eacute;gar&eacute;e jusque dans ces hauteurs. Pas d’oiseaux, si ce n’est quelques couples de ces corneilles qui s’&eacute;l&egrave;vent jusqu’aux derni&egrave;res couches de l’air respirable.</p>
+
+<p>Cette passe enfin franchie, l’<i>Albatros</i> commen&ccedil;a &agrave; redescendre. Au sortir du col, hors de la r&eacute;gion des for&ecirc;ts, il n’y avait plus qu’une campagne infinie qui s’&eacute;tendait sur un immense secteur.</p>
+
+<p>Alors Robur s’avan&ccedil;a vers ses h&ocirc;tes, et d’une voix aimable&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L’Inde, messieurs&nbsp;&raquo;, dit-il.</p>
+
+
+<h4><a name="X" id="X"></a>X<br /><br />Dans lequel on verra comment et pourquoi le valet Frycollin fut mis &agrave; la remorque.</h4>
+
+
+<p>L’ing&eacute;nieur n’avait point l’intention de promener son appareil au-dessus de ces merveilleuses contr&eacute;es de l’Indoustan. Franchir l’Himalaya pour montrer de quel admirable engin de locomotion il disposait, convaincre m&ecirc;me ceux qui ne voulaient pas &ecirc;tre convaincus, il ne voulait sans doute pas autre chose. Est-ce donc &agrave; dire que l’<i>Albatros</i> f&ucirc;t parfait, quoique la perfection ne soit pas de ce monde? On le verra bien.</p>
+
+<p>En tout cas, si, dans leur for int&eacute;rieur, Uncle Prudent et son coll&egrave;gue ne pouvaient qu’admirer la puissance d’un pareil engin de locomotion a&eacute;rienne, ils n’en laissaient rien para&icirc;tre. Ils ne cherchaient que l’occasion de s’enfuir. Ils n’admir&egrave;rent m&ecirc;me pas le superbe spectacle offert &agrave; leur vue, pendant que l’<i>Albatros</i> suivait les pittoresques lisi&egrave;res du Pendjab.</p>
+
+<p>Il y a bien, &agrave; la base de l’Himalaya, une bande mar&eacute;cageuse de terrains d’o&ugrave; transpirent des vapeurs malsaines, ce Tera&iuml; dans lequel la fi&egrave;vre est &agrave; l’&eacute;tat end&eacute;mique. Mais ce n’&eacute;tait pas pour g&ecirc;ner l’<i>Albatros</i> ni compromettre la sant&eacute; de son personnel. Il monta, sans trop se presser, vers l’angle que l’Indoustan fait au point de jonction du Turkestan et de la Chine. Le 29&nbsp;juin, d&egrave;s les premi&egrave;res heures du matin, s’ouvrait devant lui l’incomparable vall&eacute;e de Cachemir.</p>
+
+<p>Oui, incomparable, cette gorge que laissent entre eux le grand et le petit Himalaya! Sillonn&eacute;e des centaines de contreforts que l’&eacute;norme cha&icirc;ne envoie mourir jusqu’au bassin de l’Hydaspe, elle est arros&eacute;e par les capricieux m&eacute;andres du fleuve, qui vit se heurter les arm&eacute;es de Porus et d’Alexandre, c’est-&agrave;-dire l’Inde et la Gr&egrave;ce aux prises dans l’Asie centrale. Il est toujours l&agrave;, cet Hydaspe, si les deux villes, fond&eacute;es par le Mac&eacute;donien en souvenir de sa victoire, ont si bien disparu qu’on ne peut m&ecirc;me plus en retrouver la place.</p>
+
+<p>Pendant cette matin&eacute;e, l’<i>Albatros</i> plana au-dessus de Srinagar, plus connue sous le nom de Cachemir. Uncle Prudent et son compagnon virent une cit&eacute; superbe, allong&eacute;e sur les deux rives du fleuve, ses ponts de bois tendus comme des fils, ses chalets agr&eacute;ment&eacute;s de balcons en d&eacute;coupages, ses berges ombrag&eacute;es de hauts peupliers, ses toits gazonn&eacute;s qui prenaient l’aspect de grosses taupini&egrave;res, ses canaux multiples, avec des barques comme des noix et des bateliers comme des fourmis, ses palais, ses temples, ses kiosques, ses mosqu&eacute;es, ses bungalows &agrave; l’entr&eacute;e des faubourgs, &mdash; tout cet ensemble doubl&eacute; par la r&eacute;verb&eacute;ration des eaux; puis sa vieille citadelle de Hari-Parvata, camp&eacute;e au front d’une colline, comme le plus important des forts de Paris au front du mont Val&eacute;rien.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce serait Venise, dit Phil Evans, si nous &eacute;tions en Europe.</p>
+
+<p>&mdash; Et si nous &eacute;tions en Europe, r&eacute;pondit Uncle Prudent, nous saurions bien retrouver le chemin de l’Am&eacute;rique!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> ne s’attarda pas au-dessus du lac que le fleuve traverse et reprit son vol &agrave; travers la vall&eacute;e de l’Hydaspe.</p>
+
+<p>Pendant une demi-heure seulement, descendu &agrave; dix m&egrave;tres du fleuve, il resta stationnaire. Alors, au moyen d’un tuyau de caoutchouc envoy&eacute; en dehors, Tom Turner et ses gens s’occup&egrave;rent de refaire leur provision d’eau, qui fut aspir&eacute;e par une pompe que les courants des accumulateurs mirent en mouvement.</p>
+
+<p>Durant cette op&eacute;ration, Uncle Prudent et Phil Evans s’&eacute;taient regard&eacute;s. Une m&ecirc;me pens&eacute;e avait travers&eacute; leur cerveau. Ils n’&eacute;taient qu’&agrave; quelques m&egrave;tres de la surface de l’Hydaspe, &agrave; port&eacute;e des rives. Tous deux &eacute;taient bons nageurs. Un plongeon pouvait leur rendre la libert&eacute;, et, lorsqu’ils auraient disparu entre deux eaux, comment Robur e&ucirc;t-il pu les reprendre? Afin de laisser &agrave; ses propulseurs la possibilit&eacute; d’agir, ne fallait-il pas que l’appareil se tint au moins &agrave; deux m&egrave;tres au-dessus du lac?</p>
+
+<p>En un instant, toutes les chances pour ou contre s’&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;es &agrave; leur esprit. En un instant ils les avaient pes&eacute;es. Enfin ils allaient s’&eacute;lancer par-dessus la plate-forme, lorsque plusieurs paires de mains s’abattirent sur leurs &eacute;paules.</p>
+
+<p>On les observait. Ils furent mis dans l’impossibilit&eacute; de fuir.</p>
+
+<p>Cette fois, ils ne se rendirent pas sans r&eacute;sistance. Ils voulurent repousser ceux qui les tenaient. Mais c’&eacute;taient de solides gaillards, ces gens de l’<i>Albatros!</i></p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Messieurs, se contenta de dire l’ing&eacute;nieur, quand on a le plaisir de voyager en compagnie de Robur-le-Conqu&eacute;rant, comme vous l’avez si bien nomm&eacute;, et &agrave; bord de son admirable <i>Albatros,</i> on ne le quitte pas ainsi... &agrave; l’anglaise! J’ajouterai m&ecirc;me qu’on ne le quitte plus!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Phil Evans entra&icirc;na son coll&egrave;gue qui allait se livrer &agrave; quelque acte de violence. Tous deux rentr&egrave;rent dans le roufle, d&eacute;cid&eacute;s &agrave; s’enfuir, d&ucirc;t-il leur en co&ucirc;ter la vie, et n importe o&ugrave;.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> avait repris sa direction vers l’ouest. Pendant cette journ&eacute;e, avec une vitesse moyenne, il franchit le territoire du Caboulistan, dont on entrevit un instant la capitale, puis la fronti&egrave;re du royaume de l’H&eacute;rat, &agrave; onze cents kilom&egrave;tres de Cachemir.</p>
+
+<p>Dans ces contr&eacute;es, toujours si disput&eacute;es encore, sur cette route ouverte aux Russes vers les possessions anglaises de l’Inde, apparurent des rassemblements d’hommes, des colonnes, des convois, en un mot tout ce qui constitue le personnel et le mat&eacute;riel d’une arm&eacute;e en marche. On entendit aussi des coups de canon et le p&eacute;tillement de la mousqueterie. Mais l’ing&eacute;nieur ne se m&ecirc;lait jamais des affaires des autres, quand ce n’&eacute;tait pas pour lui question d’honneur ou d’humanit&eacute;. Il passa outre. Si H&eacute;rat, comme on le dit, est la clef de l’Asie centrale, que cette clef all&acirc;t dans une poche anglaise ou dans une poche moscovite, peu lui importait. Les int&eacute;r&ecirc;ts terrestres ne regardaient plus l’audacieux qui avait fait de l’air son unique domaine.</p>
+
+<p>D’ailleurs, le pays ne tarda pas &agrave; dispara&icirc;tre sous un v&eacute;ritable ouragan de sable, comme il ne s’en produit que trop fr&eacute;quemment dans ces r&eacute;gions. Ce vent, qui s’appelle &laquo;&nbsp;tebbad&nbsp;&raquo;, transporte des &eacute;l&eacute;ments fi&eacute;vreux avec l’impond&eacute;rable poussi&egrave;re soulev&eacute;e &agrave; son passage. Et combien de caravanes p&eacute;rissent dans ces tourbillons!</p>
+
+<p>Quant &agrave; l’<i>Albatros,</i> afin d’&eacute;chapper &agrave; cette poussi&egrave;re qui aurait pu alt&eacute;rer la finesse de ses engrenages, il alla chercher &agrave; deux mille m&egrave;tres une zone plus saine.</p>
+
+<p>Ainsi disparut la fronti&egrave;re de la Perse et ses longues plaines qui rest&egrave;rent invisibles. L’allure &eacute;tait tr&egrave;s mod&eacute;r&eacute;e, bien qu’aucun &eacute;cueil ne f&ucirc;t &agrave; craindre. En effet, si la carte indique quelques montagnes, elles ne sont cot&eacute;es qu’&agrave; de moyennes altitudes. Mais, aux approches de la capitale, il convenait d’&eacute;viter le Damavend, dont le pic neigeux pointe &agrave; pr&egrave;s de six mille six cents m&egrave;tres, puis la cha&icirc;ne d’Elbrouz, au pied de laquelle est b&acirc;ti T&eacute;h&eacute;ran.</p>
+
+<p>D&egrave;s les premi&egrave;res lueurs du 2 juillet surgit ce Damavend, &eacute;mergeant du simoun de sables.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> se dirigea donc de mani&egrave;re &agrave; passer au-dessus de la ville, que le vent enveloppait d’un nuage de fine poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>Cependant, vers les dix heures du matin, on put apercevoir les larges foss&eacute;s qui entourent l’enceinte, et, au milieu, le palais du Shah, ses murailles rev&ecirc;tues de plaques de fa&iuml;ence, ses bassins qui semblaient taill&eacute;s dans d’&eacute;normes turquoises d’un bleu &eacute;clatant.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu’une rapide vision. A partir de ce point, l’<i>Albatros,</i> modifiant sa route, porta presque directement vers le nord. Quelques heures apr&egrave;s, il se trouvait au-dessus d’une petite ville, b&acirc;tie &agrave; un angle septentrional de la fronti&egrave;re persane, sur les bords d’une vaste &eacute;tendue d’eau, dont on ne pouvait apercevoir la fin ni au nord ni &agrave; l’est.</p>
+
+<p>Cette ville, c’&eacute;tait le port d’Ashourada, la station russe la plus avanc&eacute;e dans le sud. Cette &eacute;tendue d’eau, c’&eacute;tait une mer. C’&eacute;tait la Caspienne.</p>
+
+<p>Plus de tourbillons de poussi&egrave;re alors. Vue d’un ensemble de maisons &agrave; l’europ&eacute;enne, dispos&eacute;es le long d’un promontoire, avec un clocher qui les domine.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> s’abaissa sur cette mer dont les eaux sont &agrave; trois cents pieds au-dessous du niveau oc&eacute;anien. Vers le soir, il longeait la c&ocirc;te &mdash; turkestane autrefois, russe alors &mdash; qui monte vers le golfe de Balkan, et le lendemain, 3 juillet, il planait &agrave; cent m&egrave;tres au-dessus de la Caspienne.</p>
+
+<p>Aucune terre en vue, ni du c&ocirc;t&eacute; de l’Asie, ni du c&ocirc;t&eacute; de l’Europe. A la surface de la mer, quelques voiles blanches gonfl&eacute;es par la brise. C’&eacute;taient des navires indig&egrave;nes, reconnaissables &agrave; leurs formes, des kesebeys &agrave; deux m&acirc;ts, des kayuks, anciens bateaux pirates &agrave; un m&acirc;t, des teimils, simples canots de service ou de p&ecirc;che. &Ccedil;&agrave; et l&agrave;, s’&eacute;levaient jusqu’&agrave; l’<i>Albatros</i> quelques queues de fum&eacute;e, vomies par la chemin&eacute;e de ces steamers d’Ashourada que la Russie entretient pour la police des eaux turkomanes.</p>
+
+<p>Ce matin-l&agrave;, le contrema&icirc;tre Tom Turner causait avec le ma&icirc;tre coq, Fran&ccedil;ois Tapage, et, &agrave; une demande de celui-ci, il avait fait cette r&eacute;ponse</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Oui, nous resterons quarante-huit heures environ au-dessus de la mer Caspienne.</p>
+
+<p>&mdash; Bien! r&eacute;pondit le ma&icirc;tre coq. Cela nous permettra sans doute de p&ecirc;cher ?...</p>
+
+<p>&mdash; Comme vous le dites!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puisqu’on devait mettre quarante heures &agrave; faire les six cent vingt-cinq milles que mesure cette mer sur deux cents de large, c’est que la vitesse de l’<i>Albatros</i> serait tr&egrave;s mod&eacute;r&eacute;e, et m&ecirc;me nulle pendant les op&eacute;rations de p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Or, cette r&eacute;ponse de Tom Turner fut entendue par Phil Evans qui se trouvait alors &agrave; l’avant.</p>
+
+<p>En ce moment, Frycollin s’obstinait &agrave; l’assommer de ses incessantes r&eacute;criminations, le priant d’intervenir pr&egrave;s de son ma&icirc;tre pour qu’il le fit &laquo;&nbsp;d&eacute;poser &agrave; terre&nbsp;&raquo;.</p>
+
+<p>Sans r&eacute;pondre &agrave; cette demande saugrenue, Phil Evans revint &agrave; l’arri&egrave;re retrouver Uncle Prudent. L&agrave;, toutes pr&eacute;cautions prises pour ne point &ecirc;tre entendus, il rapporta les quelques phrases &eacute;chang&eacute;es entre Tom Turner et le ma&icirc;tre coq.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Phil Evans, r&eacute;pondit Uncle Prudent, je pense que nous ne nous faisons aucune illusion sur les intentions de ce mis&eacute;rable &agrave; notre &eacute;gard?</p>
+
+<p>&mdash; Aucune, r&eacute;pondit Phil Evans. Il ne nous rendra la libert&eacute; que lorsque cela lui conviendra, &mdash; s’il nous la rend jamais!</p>
+
+<p>&mdash; Dans ce cas, nous devons tout tenter pour quitter l’<i>Albatros!</i></p>
+
+<p>&mdash; Un fameux appareil, il faut bien l’avouer!</p>
+
+<p>&mdash; C’est possible! s’&eacute;cria Uncle Prudent, mais c’est l’appareil d’un coquin qui nous retient au m&eacute;pris de tout droit. Or, cet appareil constitue pour nous et les n&ocirc;tres un danger permanent. Si donc nous ne parvenons pas &agrave; le d&eacute;truire...</p>
+
+<p>&mdash; Commen&ccedil;ons par nous sauver!.., r&eacute;pondit Phil Evans. Nous verrons apr&egrave;s!</p>
+
+<p>&mdash; Soit! reprit Uncle Prudent, et profitons des occasions qui vont s’offrir. Evidemment l’<i>Albatros</i> va traverser la Caspienne, puis se lancer sur l’Europe, soit dans le nord, au-dessus de la Russie, soit dans l’ouest, au-dessus des contr&eacute;es m&eacute;ridionales. Eh bien! en quelque lieu que nous mettions le pied, notre salut sera assur&eacute; jusqu’&agrave; l’Atlantique. Il convient donc de se tenir pr&ecirc;ts &agrave; toute heure.</p>
+
+<p>&mdash; Mais, demanda Phil Evans, comment fuir?...</p>
+
+<p>&mdash; Ecoutez-moi, r&eacute;pondit Uncle Prudent. Il arrive parfois, pendant la nuit, que l’<i>Albatros</i> plane &agrave; quelques centaines de pieds seulement du sol. Or, il y a &agrave; bord plusieurs c&acirc;bles de cette longueur, et, avec un peu d’audace, on pourrait peut-&ecirc;tre se laisser glisser...</p>
+
+<p>&mdash; Oui, r&eacute;pondit Phil Evans, le cas &eacute;ch&eacute;ant, je n’h&eacute;siterais pas...</p>
+
+<p>Ni moi, dit Uncle Prudent. J’ajoute que, la nuit, except&eacute; le timonier post&eacute; &agrave; l’arri&egrave;re, personne ne veille.</p>
+
+<p>Pr&eacute;cis&eacute;ment, un de ces c&acirc;bles est plac&eacute; &agrave; l’avant, et, sans &ecirc;tre vu, sans &ecirc;tre entendu, il ne serait pas impossible de le d&eacute;rouler...</p>
+
+<p>&mdash; Bien, dit Phil Evans. Je vois avec plaisir, Uncle Prudent, que vous &ecirc;tes plus calme. Cela vaut mieux pour agir. Mais, en ce moment, nous voici sur la Caspienne. De nombreux b&acirc;timents sont en vue. L’<i>Albatros</i> va descendre et s’arr&ecirc;ter pendant la p&egrave;che... Est-ce que nous ne pourrions pas profiter?...</p>
+
+<p>&mdash; Eh! on nous surveille, m&ecirc;me quand nous ne croyons pas &ecirc;tre surveill&eacute;s, r&eacute;pondit Uncle Prudent. Vous l’avez bien vu, quand nous avons tent&eacute; de nous pr&eacute;cipiter dans l’Hydaspe.</p>
+
+<p>&mdash; Et qui dit que nous ne sommes pas surveill&eacute;s aussi pendant la nuit? r&eacute;pliqua Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Il faut pourtant en finir! s’&eacute;cria Uncle Prudent, oui! en finir avec cet <i>Albatros</i> et son ma&icirc;tre!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>On le voit, sous l’excitation de la col&egrave;re, les deux coll&egrave;gues &mdash; Uncle Prudent surtout &mdash; pouvaient &ecirc;tre conduits &agrave; commettre les actes les plus t&eacute;m&eacute;raires et peut-&ecirc;tre les plus contraires &agrave; leur propre s&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>Le sentiment de leur impuissance, le d&eacute;dain ironique avec lequel les traitait Robur, les r&eacute;ponses brutales qu’il leur faisait, tout contribuait &agrave; tendre une situation dont l’aggravation &eacute;tait chaque jour plus manifeste.</p>
+
+<p>Ce jour m&ecirc;me, une nouvelle sc&egrave;ne faillit amener une altercation des plus regrettables entre Robur et les deux coll&egrave;gues. Frycollin ne se doutait gu&egrave;re qu’il allait en &ecirc;tre le provocateur.</p>
+
+<p>En se voyant au-dessus de cette mer sans limites, le poltron fut repris d’une belle &eacute;pouvante. Comme un enfant, comme un N&egrave;gre qu’il &eacute;tait, il se laissa aller &agrave; geindre, &agrave; protester, &agrave; crier, &agrave; se d&eacute;mener en mille contorsions et grimaces.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je veux m’en aller!... Je veux m’en aller! criait-il. Je ne suis pas un oiseau !... Je ne suis pas fait pour voler!... Je veux qu’on me remette &agrave; terre... tout de suite!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il va sans dire que Uncle Prudent ne cherchait aucunement &agrave; le calmer, &mdash; au contraire. Aussi ces hurlements finirent-ils par impatienter singuli&egrave;rement Robur.</p>
+
+<p>Or, comme Tom Turner et ses compagnons allaient proc&eacute;der aux man&oelig;uvres de la p&ecirc;che, l’ing&eacute;nieur, pour se d&eacute;barrasser de Frycollin, ordonna de l’enfermer dans son roufle. Mais le N&egrave;gre continua &agrave; se d&eacute;battre, &agrave; frapper aux cloisons, &agrave; hurler de plus belle.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait midi. En ce moment, l’<i>Albatros</i> se tenait &agrave; cinq ou six m&egrave;tres seulement du niveau de la mer. Quelques embarcations, &eacute;pouvant&eacute;es &agrave; sa vue, avaient pris la fuite. Cette portion de la Caspienne ne devait pas tarder &agrave; &ecirc;tre d&eacute;serte.</p>
+
+<p>Comme on le pense bien, dans ces conditions o&ugrave; ils n’auraient eu qu’&agrave; piquer une t&ecirc;te pour fuir, les deux coll&egrave;gues devaient &ecirc;tre et &eacute;taient l’objet d’une surveillance sp&eacute;ciale. En admettant m&ecirc;me qu’ils se fussent jet&eacute;s par-dessus le bord, on aurait bien su les reprendre avec le canot de caoutchouc de l’<i>Albatros.</i> Donc, rien &agrave; faire pendant la p&ecirc;che, &agrave; laquelle Phil Evans crut devoir assister, tandis que Uncle Prudent, en perp&eacute;tuel &eacute;tat de rage, se retirait dans sa cabine.</p>
+
+<p>On sait que la mer Caspienne est une d&eacute;pression volcanique du sol. En ce bassin tombent les eaux de ces grands fleuves, le Volga, l’Oural, le Kour, la Kouma, la Jemba et autres. Sans l’&eacute;vaporation qui lui enl&egrave;ve son trop-plein, ce trou, d’une superficie de dix-sept mille lieues carr&eacute;es, d’une profondeur moyenne comprise entre soixante et quatre cents pieds, aurait inond&eacute; les c&ocirc;tes du nord et de l’est, basses et mar&eacute;cageuses. Bien que cette cuvette ne soit en communication ni avec la mer Noire, ni avec la mer d’Aral, dont les niveaux sont tr&egrave;s sup&eacute;rieurs au sien, elle n’en nourrit pas moins un tr&egrave;s grand nombre de poissons &mdash; de ceux, bien entendu, auxquels ne peuvent d&eacute;plaire ses eaux d’une amertume prononc&eacute;e, due au naphte qu’y d&eacute;versent les sources de son extr&eacute;mit&eacute; m&eacute;ridionale.</p>
+
+<p>Or, en songeant &agrave; la vari&eacute;t&eacute; que la p&ecirc;che pouvait apporter &agrave; son ordinaire, le personnel de l’<i>Albatros</i> ne dissimulait pas le plaisir qu’il allait y prendre.</p>
+
+<p>&laquo; Attention! &raquo; cria Tom Turner, qui venait de harponner un poisson de belle taille, presque semblable &agrave; un requin.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait un magnifique esturgeon, long de sept pieds, de cette esp&egrave;ce Belonga des Russes, dont les &oelig;ufs, m&eacute;lang&eacute;s de sel, de vinaigre et de vin blanc, forment le caviar. Peut-&ecirc;tre les esturgeons p&ecirc;ch&eacute;s dans les fleuves sont-ils meilleurs que les esturgeons de mer; mais ceux-ci furent bien accueillis &agrave; bord de l’<i>Albatros.</i></p>
+
+<p>Toutefois, ce qui rendit cette p&ecirc;che plus fructueuse encore, ce fut la tra&icirc;ne des chaluts qui ramass&egrave;rent, p&ecirc;le-m&ecirc;le, carpes, br&egrave;mes, saumons, brochets d’eaux sal&eacute;es, et surtout quantit&eacute; de ces sterlets de moyenne taille que les riches gourmets font venir vivants d’Astrakan &agrave; Moscou et &agrave; P&eacute;tersbourg. Ceux-ci allaient imm&eacute;diatement passer de leur &eacute;l&eacute;ment naturel dans les chaudi&egrave;res de l’&eacute;quipage, sans frais de transport.</p>
+
+<p>Les gens de Robur halaient joyeusement les filets, apr&egrave;s que l’<i>Albatros</i> les avait promen&eacute;s pendant plusieurs milles. Le Gascon Fran&ccedil;ois Tapage, hurlant de plaisir, justifiait bien son nom. Une heure de p&ecirc;che suffit &agrave; remplir les viviers de l’a&eacute;ronef, qui remonta vers le nord.</p>
+
+<p>Pendant cette halte, Frycollin n’avait cess&eacute; de crier, de frapper aux parois de sa cabine, de faire en un mot un insupportable vacarme.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ce maudit N&egrave;gre ne se taira donc pas! dit Robur, v&eacute;ritablement &agrave; bout de patience.</p>
+
+<p>&mdash; Il me semble, monsieur, qu’il a bien le droit de se plaindre! r&eacute;pondit Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, comme moi j’ai le droit d’&eacute;pargner ce supplice &agrave; mes oreilles! r&eacute;pliqua Robur.</p>
+
+<p>&mdash; Ing&eacute;nieur Robur!... dit Uncle Prudent, qui venait d’appara&icirc;tre sur la plate-forme.</p>
+
+<p>&mdash; Pr&eacute;sident du Weldon-Institute ?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Tous deux s’&eacute;taient avanc&eacute;s l’un vers l’autre. Ils se regardaient dans le blanc des yeux.</p>
+
+<p>Puis, Robur, haussant les &eacute;paules&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A bout de corde!&nbsp;&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Tom Turner avait compris. Frycollin fut tir&eacute; de sa cabine.</p>
+
+<p>Quels cris il poussa, lorsque le contrema&icirc;tre et un de ses camarades le saisirent et l’attach&egrave;rent dans une sorte de baille, &agrave; laquelle ils fix&egrave;rent solidement l’extr&eacute;mit&eacute; d’un c&acirc;ble!</p>
+
+<p>C’&eacute;tait pr&eacute;cis&eacute;ment un de ces c&acirc;bles dont Uncle Prudent voulait faire l’usage que l’on sait.</p>
+
+<p>Le N&egrave;gre avait cru d’abord qu’il allait &ecirc;tre pendu... Non! Il ne devait &ecirc;tre que suspendu.</p>
+
+<p>En effet, ce c&acirc;ble fut d&eacute;roul&eacute; au-dehors sur une longueur de cent pieds, et Frycollin se trouva balanc&eacute; dans le vide.</p>
+
+<p>Il pouvait crier &agrave; son aise maintenant. Mais, l’&eacute;pouvante l’&eacute;treignant au larynx, il resta muet.</p>
+
+<p>Uncle Prudent et Phil Evans avaient voulu s’opposer &agrave; cette ex&eacute;cution ils furent repouss&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo; C’est une infamie!... C’est une l&acirc;chet&eacute;! s’&eacute;cria Uncle Prudent, qui &eacute;tait hors de lui.</p>
+
+<p>&mdash; Vraiment! r&eacute;pondit Robur.</p>
+
+<p>&mdash; C’est un abus de la force contre lequel je protesterai autrement que par des paroles!</p>
+
+<p>&mdash; Protestez!</p>
+
+<p>&mdash; Je me vengerai, ing&eacute;nieur Robur!</p>
+
+<p>&mdash; Vengez-vous, pr&eacute;sident du Weldon-Institute!</p>
+
+<p>&mdash; Et de vous et des v&ocirc;tres!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les gens de l’<i>Albatros</i> s’&eacute;taient rapproch&eacute;s dans des dispositions peu bienveillantes. Robur leur fit signe de s’&eacute;loigner.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Oui!... De vous et des v&ocirc;tres!.., reprit Uncle Prudent, que son coll&egrave;gue essayait en vain de calmer.</p>
+
+<p>&mdash; Quand il vous plaira! r&eacute;pondit l’ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>&mdash; Et par tous les moyens possibles!</p>
+
+<p>&mdash; Assez! dit alors Robur d’un ton mena&ccedil;ant, assez! Il y a d’autres c&acirc;bles &agrave; bord! Taisez-vous, ou, sinon, tout comme le valet, le ma&icirc;tre!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Uncle Prudent se tut, non par crainte, mais parce qu’il fut pris d’une telle suffocation que Phil Evans dut l’emmener dans sa cabine.</p>
+
+<p>Cependant, depuis une heure, le temps s’&eacute;tait singuli&egrave;rement modifi&eacute;. Il y avait des sympt&ocirc;mes auxquels on ne pouvait se m&eacute;prendre. Un orage mena&ccedil;ait. La saturation &eacute;lectrique de l’atmosph&egrave;re &eacute;tait port&eacute;e &agrave; un tel point que, vers deux heures et demie, Robur fut t&eacute;moin d’un ph&eacute;nom&egrave;ne qu’il n’avait jamais observ&eacute;.</p>
+
+<p>Dans le nord, d’o&ugrave; venait l’orage, montaient des volutes de vapeurs quasi lumineuses, &mdash; ce qui &eacute;tait certainement d&ucirc; &agrave; la variation de la charge &eacute;lectrique des diverses couches de nuages.</p>
+
+<p>Le reflet de ces bandes faisait courir, &agrave; la surface de la mer, des myriades de lueurs, dont l’intensit&eacute; devenait d’autant plus vive que le ciel commen&ccedil;ait &agrave; s’assombrir.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> et le m&eacute;t&eacute;ore ne devaient pas tarder &agrave; se rencontrer, puisqu’ils allaient l’un au-devant de l’autre.</p>
+
+<p>Et Frycollin? Eh bien, Frycollin &eacute;tait toujours &agrave; la remorque, &mdash; et remorque est le mot juste, car le c&acirc;ble faisait un angle assez ouvert avec l’appareil lanc&eacute; &agrave; une vitesse de cent kilom&egrave;tres, ce qui laissait la baille quelque peu en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Que l’on juge de son &eacute;pouvante, lorsque les &eacute;clairs commenc&egrave;rent &agrave; sillonner l’espace autour de lui, tandis que le tonnerre roulait ses &eacute;clats dans les profondeurs du ciel.</p>
+
+<p>Tout le personnel du bord s’occupait &agrave; man&oelig;uvrer en vue de l’orage, soit pour s’&eacute;lever plus haut que lui, soit pour le distancer en se lan&ccedil;ant &agrave; travers les couches inf&eacute;rieures.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> se trouvait alors &agrave; sa hauteur moyenne &mdash;mille m&egrave;tres environ, &mdash; quand &eacute;clata un coup de foudre d’une violence extr&ecirc;me. La rafale s’&eacute;leva soudain. En quelques secondes, les nuages en feu se pr&eacute;cipit&egrave;rent sur l’a&eacute;ronef.</p>
+
+<p>Phil Evans vint alors interc&eacute;der en faveur de Frycollin et demander qu’on le ramen&acirc;t &agrave; bord.</p>
+
+<p>Mais Robur n’avait point attendu cette d&eacute;marche. Ses ordres &eacute;taient donn&eacute;s. D&eacute;j&agrave; on s’occupait de haler la corde sur la plate-forme, quand, tout &agrave; coup, il se fit un ralentissement inexplicable dans la rotation des h&eacute;lices suspensives.</p>
+
+<p>Robur bondit vers le roufle central</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Force ! ... Force ! ... cria-t-il au m&eacute;canicien. Il faut monter rapidement et plus haut que l’orage!</p>
+
+<p>&mdash; Impossible, ma&icirc;tre!</p>
+
+<p>&mdash; Qu’y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash; Les courants sont troubl&eacute;s!... Il se fait des intermittences!...&raquo;</p>
+
+<p>Et de fait, l’<i>Albatros</i> s’abaissait sensiblement.</p>
+
+<p>Ainsi qu’il arrive pour les courants des fils t&eacute;l&eacute;graphiques pendant les orages, le fonctionnement &eacute;lectrique n’op&eacute;rait plus qu’incompl&egrave;tement dans les accumulateurs de l’a&eacute;ronef. Mais, ce qui n’est qu’un inconv&eacute;nient quand il s’agit de d&eacute;p&ecirc;ches, ici, c’&eacute;tait un effroyable danger, c’&eacute;tait l’appareil pr&eacute;cipit&eacute; dans la mer, sans qu’on p&ucirc;t s’en rendre ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Laisse descendre, cria Robur, et sortons de la zone &eacute;lectrique! Allons, enfants, du sang-froid!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L’ing&eacute;nieur &eacute;tait mont&eacute; sur son banc de quart. Les hommes, &agrave; leur poste, se tenaient pr&ecirc;ts &agrave; ex&eacute;cuter les ordres du ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros,</i> bien qu’il se f&ucirc;t abaiss&eacute; de quelques centaines de pieds, &eacute;tait encore plong&eacute; dans le nuage, au milieu des &eacute;clairs qui se croisaient comme les pi&egrave;ces d’un feu d’artifice. C’&eacute;tait &agrave; croire qu’il allait &ecirc;tre foudroy&eacute;. Les h&eacute;lices se ralentissaient encore, et ce qui n’avait &eacute;t&eacute; jusque-l&agrave; qu’une descente un peu rapide mena&ccedil;ait de devenir une chute.</p>
+
+<p>Enfin, en moins d’une minute, il &eacute;tait manifeste qu’il serait arriv&eacute; au niveau de la mer. Une fois immerg&eacute;, aucune puissance n’aurait pu l’arracher de cet ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Soudain la nu&eacute;e &eacute;lectrique apparut au-dessus de lui. L’<i>Albatros</i> n’&eacute;tait plus alors qu’&agrave; soixante pieds de la cr&ecirc;te des lames. En deux ou trois secondes, elles auraient noy&eacute; la plate-forme.</p>
+
+<p>Mais, Robur, saisissant l’instant propice, se pr&eacute;cipita vers le roufle central, il saisit les leviers de mise en train, il lan&ccedil;a le courant des piles que ne neutralisait plus la tension &eacute;lectrique de l’atmosph&egrave;re ambiante... En un instant, il eut rendu &agrave; ses h&eacute;lices leur vitesse normale, arr&ecirc;t&eacute; la chute, maintenu l’<i>Albatros</i> &agrave; petite hauteur, pendant que ses propulseurs l’entra&icirc;naient loin de l’orage, qu’il ne tarda pas &agrave; d&eacute;passer.</p>
+
+<p>Inutile de dire que Frycollin avait pris un bain forc&eacute;,</p>
+
+<p>&mdash; pendant quelques secondes seulement. Lorsqu’il fut ramen&eacute; &agrave; bord, il &eacute;tait mouill&eacute; comme s’il e&ucirc;t plong&eacute; jusqu’au fond des mers. On le croira sans peine, il ne criait plus.</p>
+
+<p>Le lendemain, 4 juillet, l’<i>Albatros</i> avait franchi la limite septentrionale de la Caspienne.</p>
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+
+<h4><a name="XI" id="XI"></a>XI<br /><br />Dans lequel la col&egrave;re de Uncle Prudent cro&icirc;t comme le carr&eacute; de la vitesse.</h4>
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+<p>Si jamais Uncle Prudent et Phil Evans durent renoncer &agrave; tout espoir de s’&eacute;chapper, ce fut bien pendant les cinquante heures qui suivirent. Robur redoutait-il que la garde de ses prisonniers f&ucirc;t moins facile durant cette travers&eacute;e de l’Europe? C’est possible. Il savait, d’ailleurs, qu’ils &eacute;taient d&eacute;cid&eacute;s &agrave; tout pour s’enfuir.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, toute tentative e&ucirc;t alors &eacute;t&eacute; un suicide. Que l’on saute d’un express, marchant avec une vitesse de cent kilom&egrave;tres &agrave; l’heure, ce n’est peut-&ecirc;tre que risquer sa vie, mais, d’un rapide, lanc&eacute; &agrave; raison de deux cents kilom&egrave;tres, ce serait vouloir la mort.</p>
+
+<p>Or, c’est pr&eacute;cis&eacute;ment cette vitesse &mdash; le maximum dont il p&ucirc;t disposer &mdash; qui fut imprim&eacute;e &agrave; l’<i>Albatros.</i> Elle d&eacute;passait le vol de l’hirondelle, soit cent quatre-vingts kilom&egrave;tres &agrave; l’heure.</p>
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+<p>Depuis quelque temps, on a d&ucirc; le remarquer, les vents du nord-est dominaient avec une persistance tr&egrave;s favorable &agrave; la direction de l’<i>Albatros,</i> puisqu’il marchait dans le m&ecirc;me sens, c’est-&agrave;-dire d’une fa&ccedil;on g&eacute;n&eacute;rale vers l’ouest. Mais, ces vents commen&ccedil;ant &agrave; se calmer, il devint bient&ocirc;t impossible de se tenir sur la plate-forme, sans avoir la respiration coup&eacute;e par la rapidit&eacute; du d&eacute;placement. Les deux coll&egrave;gues, &agrave; un certain moment, eussent m&ecirc;me &eacute;t&eacute; jet&eacute;s par-dessus le bord, s’ils n’avaient &eacute;t&eacute; accul&eacute;s contre leur roufle par la pression de l’air.</p>
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+<p>Heureusement, &agrave; travers les hublots de sa cage, le timonier les aper&ccedil;ut, et une sonnerie &eacute;lectrique pr&eacute;vint les hommes, renferm&eacute;s dans le poste de l’avant.</p>
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+<p>Quatre d’entre eux se gliss&egrave;rent aussit&ocirc;t vers l’arri&egrave;re, en rampant sur la plate-forme.</p>
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+<p>Que ceux qui se sont trouv&eacute;s en mer sur un navire debout au vent, pendant quelque temp&ecirc;te, rappellent leur souvenir, et ils comprendront ce que devait &ecirc;tre la violence d’une pareille pression. Seulement, ici, c’&eacute;tait l’<i>Albatros</i> qui la cr&eacute;ait par son incomparable vitesse.</p>
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+<p>En somme, il fallut ralentir la marche &mdash; ce qui permit &agrave; Uncle Prudent et &agrave; Phil Evans de regagner leur cabine. A l’int&eacute;rieur de ses roufles, ainsi que l’avait dit l’ing&eacute;nieur, l’<i>Albatros</i> emportait avec lui une atmosph&egrave;re parfaitement respirable.</p>
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+<p>Mais quelle solidit&eacute; avait donc cet appareil, pour qu’il p&ucirc;t r&eacute;sister &agrave; un pareil d&eacute;placement! C’&eacute;tait prodigieux. Quant aux propulseurs de l’avant et de l’arri&egrave;re, on ne les voyait m&ecirc;me plus tourner. C’&eacute;tait avec une infinie puissance de p&eacute;n&eacute;tration qu’ils se vissaient dans la couche d’air.</p>
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+<p>La derni&egrave;re ville, observ&eacute;e du bord, avait &eacute;t&eacute; Astrakan, situ&eacute;e presque &agrave; l’extr&eacute;mit&eacute; nord de la Caspienne.</p>
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+<p>L’Etoile du D&eacute;sert &mdash; sans doute quelque po&egrave;te russe l’a appel&eacute;e ainsi &mdash; est maintenant descendue de la premi&egrave;re &agrave; la cinqui&egrave;me ou sixi&egrave;me grandeur. Ce simple chef-lieu de gouvernement avait un instant montr&eacute; ses vieilles murailles couronn&eacute;es de cr&eacute;neaux inutiles, ses antiques tours au centre de la cit&eacute;, ses mosqu&eacute;es contigu&euml;s &agrave; des &eacute;glises de style moderne, sa cath&eacute;drale dont les cinq d&ocirc;mes, dor&eacute;s et sem&eacute;s d’&eacute;toiles bleues, semblaient d&eacute;coup&eacute;s dans un morceau de firmament, &mdash; le tout presque au niveau de cette embouchure du Volga qui mesure deux kilom&egrave;tres.</p>
+
+<p>Puis, &agrave; partir de ce point, le vol de l’<i>Albatros</i> ne fut plus qu’une sorte de chevauch&eacute;e &agrave; travers les hauteurs du ciel, comme s’il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; attel&eacute; de ces fabuleux hippogriffes qui franchissent une lieue d’un seul coup d’aile.</p>
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+<p>Il &eacute;tait dix heures du matin, le 4 juillet, lorsque l’a&eacute;ronef pointa dans le nord-ouest en suivant &agrave; peu pr&egrave;s la vall&eacute;e du Volga. Les steppes du Don et de l’Oural filaient de chaque c&ocirc;t&eacute; du fleuve. S’il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; possible de plonger un regard sur ces vastes territoires, &agrave; peine aurait-on eu le temps d’en compter les villes et villages. Enfin, le soir venu, l’a&eacute;ronef d&eacute;passait Moscou, sans m&ecirc;me saluer le drapeau du Kremlin. En dix heures, il avait enlev&eacute; les deux mille kilom&egrave;tres qui s&eacute;parent Astrakan de l’ancienne capitale de toutes les Russies.</p>
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+<p>De Moscou &agrave; P&eacute;tersbourg, la ligue du chemin de fer ne compte pas plus de douze cents kilom&egrave;tres. C’&eacute;tait donc l’affaire d’une demi-journ&eacute;e. Aussi, l’<i>Albatros,</i> exact comme un express, atteignit-il P&eacute;tersbourg et les bords de la Neva vers deux heures du matin. La clart&eacute; de la nuit, sous cette haute latitude qu’abandonne si peu le soleil de juin, permit d’embrasser un instant l’ensemble de cette vaste capitale.</p>
+
+<p>Puis, ce furent le golfe de Finlande, l’archipel d’Abo, la Baltique, la Su&egrave;de &agrave; la latitude de Stockholm, la Norv&egrave;ge &agrave; la latitude de Christiania. Dix heures seulement pour ces deux mille kilom&egrave;tres! En v&eacute;rit&eacute;, on aurait pu le croire, aucune puissance humaine n’e&ucirc;t &eacute;t&eacute; capable d&eacute;sormais d’enrayer la vitesse de l’<i>Albatros,</i> comme si la r&eacute;sultante de sa force de projection et de l’attraction terrestre l’e&ucirc;t maintenu dans une trajectoire immuable autour du globe.</p>
+
+<p>Il s’arr&ecirc;ta, cependant, et pr&eacute;cis&eacute;ment au-dessus de la fameuse chute de Rjukanfos, en Norv&egrave;ge. Le Gousta, dont la cime domine cette admirable r&eacute;gion du Telemark, fut comme une borne gigantesque qu’il ne devait pas d&eacute;passer dans l’ouest.</p>
+
+<p>Aussi, &agrave; partir de ce point, l’<i>Albatros</i> revint-il franchement vers le sud, sans mod&eacute;rer sa vitesse.</p>
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+<p>Et, pendant ce vol invraisemblable, que faisait Frycollin? Frycollin demeurait muet au fond de sa cabine, dormant du mieux qu’il pouvait, sauf aux heures des repas.</p>
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+<p>Fran&ccedil;ois Tapage lui tenait alors compagnie et se jouait volontiers de ses terreurs.</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;Eh! eh! mon gar&ccedil;on, disait-il, tu ne cries donc plus!... Faut pas te g&ecirc;ner pourtant!... Tu en serais quitte pour deux heures de suspension!... Hein !... avec la vitesse que nous avons maintenant, quel excellent bain d’air pour les rhumatismes!</p>
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+<p>&mdash; Il me semble que tout se disloque! r&eacute;p&eacute;tait Frycollin.</p>
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+<p>&mdash; Peut-&ecirc;tre bien, mon brave Fry! Mais nous allons si rapidement que nous ne pourrions m&ecirc;me plus tomber!... Voil&agrave; qui est rassurant!</p>
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+<p>&mdash; Vous croyez?</p>
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+<p>&mdash; Foi de Gascon!&nbsp;&raquo;</p>
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+<p>Pour dire le vrai, et sans rien exag&eacute;rer comme Fran&ccedil;ois Tapage, il &eacute;tait certain que, gr&acirc;ce &agrave; cette rapidit&eacute;, le travail des h&eacute;lices suspensives &eacute;tait quelque peu amoindri. L’<i>Albatros</i> glissait sur la couche d’air &agrave; la mani&egrave;re d’une fus&eacute;e &agrave; la Congr&egrave;ve.</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;Et &ccedil;a durera longtemps comme cela? demandait Frycollin.</p>
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+<p>&mdash; Longtemps ?... Oh non! r&eacute;pondait le ma&icirc;tre coq. Simplement toute la vie!</p>
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+<p>&mdash; Ah! faisait le N&egrave;gre en recommen&ccedil;ant ses lamentations.</p>
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+<p>&mdash; Prends garde, Fry, prends garde! s’&eacute;criait alors Fran&ccedil;ois Tapage, car, comme on dit dans mon pays, le ma&icirc;tre pourrait bien t’envoyer &agrave; la balan&ccedil;oire!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et Frycollin, en m&ecirc;me temps que les morceaux qu’il mettait en double dans sa bouche, ravalait ses soupirs.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Uncle Prudent et Phil Evans, qui n’&eacute;taient point gens &agrave; r&eacute;criminer inutilement, venaient de prendre un parti. Il &eacute;tait &eacute;vident que la fuite ne pouvait plus s’effectuer. Toutefois, s’il n’&eacute;tait pas possible de remettre le pied sur le globe terrestre, ne pouvait-on faire savoir &agrave; ses habitants ce qu’&eacute;taient devenus, depuis leur disparition, le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du Weldon-Institute, par qui ils avaient &eacute;t&eacute; enlev&eacute;s, &agrave; bord de quelle machine volante ils &eacute;taient d&eacute;tenus, et provoquer peut-&ecirc;tre &mdash; de quelle fa&ccedil;on, grand Dieu! &mdash; une audacieuse tentative de leurs amis pour les arracher aux mains de ce Robur?</p>
+
+<p>Correspondre ?... Et comment? Suffirait-il donc d’imiter les marins en d&eacute;tresse qui enferment dans une bouteille un document indiquant le lieu du naufrage et le jettent &agrave; la mer?</p>
+
+<p>Mais ici, la mer, c’&eacute;tait l’atmosph&egrave;re. La bouteille n’y surnagerait pas. A moins de tomber juste sur un passant, dont elle pourrait bien fracasser le cr&acirc;ne, elle risquerait de n’&ecirc;tre jamais retrouv&eacute;e.</p>
+
+<p>En somme, les deux coll&egrave;gues n’avaient que ce moyen &agrave; leur disposition, et ils allaient sacrifier une des bouteilles du bord, quand Uncle Prudent eut une autre id&eacute;e. Il prisait, on le sait, et on peut pardonner ce l&eacute;ger d&eacute;faut &agrave; un Am&eacute;ricain, qui pourrait faire pis. Or, en sa qualit&eacute; de priseur, il poss&eacute;dait une tabati&egrave;re, &mdash; vide maintenant. Cette tabati&egrave;re &eacute;tait en aluminium. Une fois lanc&eacute;e au-dehors, si quelque honn&ecirc;te citoyen la trouvait, il la ramasserait; s’il la ramassait, il la porterait &agrave; un bureau de police, et, l&agrave;, on prendrait connaissance du document destin&eacute; &agrave; faire conna&icirc;tre la situation des deux victimes de Robur-le-Conqu&eacute;rant.</p>
+
+<p>C’est ce qui fut fait. La note &eacute;tait courte, mais elle disait tout et donnait l’adresse du Weldon-Institute, avec pri&egrave;re de faire parvenir.</p>
+
+<p>Puis, Uncle Prudent, apr&egrave;s y avoir gliss&eacute; la note, entoura la tabati&egrave;re d’une &eacute;paisse bande de laine solidement ficel&eacute;e, autant pour l’emp&ecirc;cher de s’ouvrir pendant la chute que de se briser sur le sol. Il n’y avait plus qu’&agrave; attendre une occasion favorable.</p>
+
+<p>En r&eacute;alit&eacute;, la man&oelig;uvre la plus difficile, pendant cette prodigieuse travers&eacute;e de l’Europe, c’&eacute;tait de sortir du roufle, de ramper sur la plate-forme, au risque d’&ecirc;tre emport&eacute;, et cela secr&egrave;tement. D’autre part, il ne fallait pas que la tabati&egrave;re tomb&acirc;t en quelque mer, golfe, lac ou tout autre cours d’eau. Elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; perdue.</p>
+
+<p>Toutefois, il n’&eacute;tait pas impossible que les deux coll&egrave;gues r&eacute;ussissent par ce moyen &agrave; rentrer en communication avec le monde habit&eacute;.</p>
+
+<p>Mais il faisait jour en ce moment. Or, mieux valait attendre la nuit et profiter, soit d’une diminution de la vitesse, soit d’une halte, pour sortir du roufle. Peut-&ecirc;tre pourrait-on alors gagner le bord de la plate-forme et ne laisser tomber la pr&eacute;cieuse tabati&egrave;re que sur une ville.</p>
+
+<p>D’ailleurs, quand bien m&ecirc;me toutes ces conditions se fussent alors rencontr&eacute;es, le projet n’aurait pas pu &ecirc;tre mis &agrave; ex&eacute;cution, &mdash; ce jour l&agrave; du moins.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros,</i> en effet, apr&egrave;s avoir quitt&eacute; la terre norv&eacute;gienne &agrave; la hauteur du Gousta, avait appuy&eacute; vers le sud. Il suivait pr&eacute;cis&eacute;ment le z&eacute;ro de longitude qui n’est autre, en Europe, que le m&eacute;ridien de Paris. Il passa donc au-dessus de la mer du Nord, non sans provoquer une stup&eacute;faction bien naturelle &agrave; bord de ces milliers de b&acirc;timents qui font le cabotage entre l’Angleterre, la Hollande, la France et la Belgique. Si la tabati&egrave;re ne tombait pas sur le pont m&ecirc;me de l’un de ces navires, il y avait bien des chances pour qu’elle s’en all&acirc;t par le fond.</p>
+
+<p>Uncle Prudent et Phil Evans furent donc oblig&eacute;s d’attendre un moment plus favorable. Du reste, ainsi qu’on va le voir, une excellente occasion devait bient&ocirc;t s’offrir &agrave; eux.</p>
+
+<p>A dix heures du soir, l’<i>Albatros</i> venait d’atteindre les c&ocirc;tes de France, &agrave; peu pr&egrave;s &agrave; la hauteur de Dunkerque. La nuit &eacute;tait assez sombre. Un instant, on put voir le phare de Gris-Nez croiser ses feux &eacute;lectriques avec ceux de Douvres, d’une rive &agrave; l’autre du d&eacute;troit du Pas-de-Calais. Puis l’<i>Albatros</i> s’avan&ccedil;a au-dessus du territoire fran&ccedil;ais, en se maintenant &agrave; une moyenne altitude de mille m&egrave;tres.</p>
+
+<p>Sa vitesse n’avait point &eacute;t&eacute; mod&eacute;r&eacute;e. Il passait comme une bombe au-dessus des villes, des bourgs, des villages, si nombreux en ces riches provinces de la France septentrionale. C’&eacute;taient, sur ce m&eacute;ridien de Paris, apr&egrave;s Dunkerque, Doullens, Amiens, Creil, Saint-Denis. Rien ne le fit d&eacute;vier de la ligne droite. C’est ainsi que, vers minuit, il arriva au-dessus de la &laquo;&nbsp;Ville Lumi&egrave;re&nbsp;&raquo;, qui m&eacute;rite ce nom m&ecirc;me quand ses habitants sont couch&eacute;s &mdash; ou devraient l’&ecirc;tre.</p>
+
+<p>Par quelle &eacute;trange fantaisie l’ing&eacute;nieur fut-il port&eacute; &agrave; faire halte au-dessus de la cit&eacute; parisienne? on ne sait. Ce qui est certain, c’est que l’<i>Albatros</i> s’abaissa de mani&egrave;re &agrave; ne la dominer que de quelques centaines de pieds seulement. Robur sortit alors de sa cabine, et tout son personnel vint respirer un peu de l’air ambiant sur la plate-forme.</p>
+
+<p>Uncle Prudent et Phil Evans n’eurent garde de manquer l’excellente occasion qui leur &eacute;tait offerte. Tous deux, apr&egrave;s avoir quitt&eacute; leur roufle, cherch&egrave;rent &agrave; s’isoler, afin de pouvoir choisir l’instant le plus propice. Il fallait surtout &eacute;viter d’&ecirc;tre vu.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros,</i> semblable &agrave; un gigantesque scarab&eacute;e, allait doucement au-dessus de la grande ville. Il parcourut la ligne des boulevards, si brillamment &eacute;clair&eacute;s alors par les appareils Edison. Jusqu’&agrave; lui montait le bruit des voitures circulant encore dans les rues, et le roulement des trains sur les railways multiples qui rayonnent vers Paris. Puis, il vint planer &agrave; la hauteur des plus hauts monuments, comme s’il e&ucirc;t voulu heurter la boule du Panth&eacute;on ou la croix des Invalides. Il voleta depuis les deux minarets du Trocad&eacute;ro jusqu’&agrave; la tour m&eacute;tallique du Champ-de-Mars, dont l’&eacute;norme r&eacute;flecteur inondait toute la capitale de lueurs &eacute;lectriques.</p>
+
+<p>Cette promenade a&eacute;rienne, cette fl&acirc;nerie de noctambule, dura une heure environ. C’&eacute;tait comme une halte dans les airs, avant la reprise de l’interminable voyage.</p>
+
+<p>Et m&ecirc;me l’ing&eacute;nieur Robur voulut, sans doute, donner aux Parisiens le spectacle d’un m&eacute;t&eacute;ore que n’avaient point pr&eacute;vu ses astronomes. Les fanaux de l’<i>Albatros</i> furent mis en activit&eacute;. Deux gerbes brillantes se promen&egrave;rent sur les places, les squares, les jardins, les palais, sur les soixante mille maisons de la ville, en jetant d’immenses houppes de lumi&egrave;re d’un horizon &agrave; l’autre.</p>
+
+<p>Certes, l’<i>Albatros</i> avait &eacute;t&eacute; vu, cette fois, &mdash; non seulement bien vu, mais entendu aussi, car Tom Turner, embouchant sa trompette, envoya sur la cit&eacute; une &eacute;clatante fanfare. A ce moment, Uncle Prudent, se penchant au-dessus de la rambarde, ouvrit la main et laissa tomber la tabati&egrave;re...</p>
+
+<p>Presque aussit&ocirc;t l’<i>Albatros</i> s’&eacute;leva rapidement.</p>
+
+<p>Alors, &agrave; travers les hauteurs du ciel parisien, monta un immense hurrah de la foule, grande encore sur les boulevards, &mdash; hurrah de stup&eacute;faction qui s’adressait au fantaisiste m&eacute;t&eacute;ore.</p>
+
+<p>Soudain, les fanaux de l’a&eacute;ronef s’&eacute;teignirent, l’ombre se refit autour de lui en m&ecirc;me temps que le silence, et la route fut reprise avec une vitesse de deux cents kilom&egrave;tres &agrave; l’heure.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait tout ce qu’on devait voir de la capitale de la France.</p>
+
+<p>A quatre heures du matin, l’<i>Albatros</i> avait travers&eacute; obliquement tout le territoire. Puis, afin de ne pas perdre de temps &agrave; franchir les Pyr&eacute;n&eacute;es ou les Alpes, il se glissa &agrave; la surface de la Provence jusqu’&agrave; la pointe du cap d’Antibes. A neuf heures, les San-Pietrini, assembl&eacute;s sur la terrasse de Saint-Pierre de Rome, restaient &eacute;bahis en le voyant passer au-dessus de la Ville &eacute;ternelle. Deux heures apr&egrave;s, dominant la baie de Naples, il se balan&ccedil;ait un instant au milieu des volutes fuligineuses du V&eacute;suve. Enfin, apr&egrave;s avoir coup&eacute; la M&eacute;diterran&eacute;e d’un vol oblique, d&egrave;s la premi&egrave;re heure de l’apr&egrave;s-midi, il &eacute;tait signal&eacute; par les vigies de la Goulette, sur la c&ocirc;te tunisienne.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s l’Am&eacute;rique, l’Asie! Apr&egrave;s l’Asie, l’Europe! C’&eacute;taient plus de trente mille kilom&egrave;tres que le prodigieux appareil venait de faire en moins de vingt-trois jours!</p>
+
+<p>Et maintenant, le voil&agrave; qui s’engage au-dessus des r&eacute;gions connues ou inconnues de la terre d’Afrique!</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre veut-on savoir ce qu’&eacute;tait devenue la fameuse tabati&egrave;re, apr&egrave;s sa chute?</p>
+
+<p>La tabati&egrave;re &eacute;tait tomb&eacute;e rue de Rivoli, en face du num&eacute;ro 210, au moment o&ugrave; cette rue se trouvait d&eacute;serte. Le lendemain, elle fut ramass&eacute;e par une honn&ecirc;te balayeuse qui s’empressa de la porter &agrave; la Pr&eacute;fecture de Police.</p>
+
+<p>L&agrave;, prise tout d’abord pour un engin explosif, elle fut d&eacute;ficel&eacute;e, d&eacute;velopp&eacute;e, ouverte avec une extr&ecirc;me prudence.</p>
+
+<p>Soudain une sorte d’explosion se fit... Un &eacute;ternuement formidable que n’avait pu retenir le chef de la S&ucirc;ret&eacute;.</p>
+
+<p>Le document fut alors tir&eacute; de la tabati&egrave;re, et, &agrave; la surprise g&eacute;n&eacute;rale, on y lut ce qui suit</p>
+
+<p>&laquo; Uncle Prudent et Phil Evans, pr&eacute;sident et secr&eacute;taire du Weldon-Institute de Philadelphie, enlev&eacute;s dans l’a&eacute;ronef <i>Albatros</i> de l’ing&eacute;nieur Robur.</p>
+
+<p>&laquo; Faire part aux amis et connaissances.</p>
+
+<p>&laquo; U. P. et P. E. &raquo;</p>
+
+<p>C’&eacute;tait l’inexplicable ph&eacute;nom&egrave;ne enfin expliqu&eacute; aux habitants des Deux Mondes. C’&eacute;tait le calme rendu aux savants des nombreux observatoires qui fonctionnent &agrave; la surface du globe terrestre.</p>
+
+
+<h4><a name="XII" id="XII"></a>XII<br /><br />Dans lequel l’ing&eacute;nieur Robur agit comme s’il voulait concourir pour un des prix monthyon</h4>
+
+
+<p>A cette &eacute;tape du voyage de circumnavigation de l’<i>Albatros,</i> il est certainement permis de se poser les questions suivantes&nbsp;:</p>
+
+<p>Qu’est-ce donc, ce Robur, dont on ne conna&icirc;t que le nom jusqu’ici? Passe-t-il sa vie dans les airs? Son a&eacute;ronef ne se repose-t-il jamais? N’a-t-il pas une retraite en quelque endroit inaccessible, dans laquelle, s’il n’a pas besoin de se reposer, il va du moins se ravitailler? Il serait &eacute;tonnant qu’il n’en f&ucirc;t pas ainsi. Les plus puissants volateurs ont toujours une aire ou un nid quelque part.</p>
+
+<p>Accessoirement, qu’est-ce que l’ing&eacute;nieur compte faire de ses deux embarrassants prisonniers? Pr&eacute;tend-il les garder en son pouvoir, les condamner &agrave; l’aviation &agrave; perp&eacute;tuit&eacute;? Ou bien, apr&egrave;s les avoir encore promen&eacute;s au-dessus de l’Afrique, de l’Am&eacute;rique du Sud, de l’Australasie, de l’oc&eacute;an Indien, de l’Atlantique, du Pacifique, pour les convaincre malgr&eacute; eux, a-t-il l’intention de leur rendre la libert&eacute; en disant:</p>
+
+<p>&laquo;Maintenant, messieurs, j’esp&egrave;re que vous vous montrerez moins incr&eacute;dules &agrave; l’endroit du &laquo;Plus lourd que l’air!&raquo;</p>
+
+<p>A ces questions, il est encore impossible de r&eacute;pondre. C’est le secret de l’avenir. Peut-&ecirc;tre sera-t-il d&eacute;voil&eacute; un jour!</p>
+
+<p>En tout cas, ce nid, l’oiseau Robur ne se m&icirc;t pas en qu&ecirc;te de le chercher sur la fronti&egrave;re septentrionale de l’Afrique. Il se plut &agrave; passer la fin de cette journ&eacute;e au-dessus de la r&eacute;gence de Tunis, depuis le cap Bon jusqu’au cap Carthage, tant&ocirc;t voletant, tant&ocirc;t planant au gr&eacute; de ses caprices. Un peu apr&egrave;s, il gagna vers l’int&eacute;rieur et enfila l’admirable vall&eacute;e de la Medjerda, en suivant son cours jaun&acirc;tre, perdu entre les buissons de cactus et de lauriers-roses. Combien, alors, il fit envoler de ces centaines de perruches qui, perch&eacute;es sur les fils t&eacute;l&eacute;graphiques, semblent attendre les d&eacute;p&ecirc;ches au passage pour les emporter sous leurs ailes!</p>
+
+<p>Puis, la nuit venue, l’<i>Albatros</i> se balan&ccedil;a au-dessus des fronti&egrave;res de la Kroumirie, et, s’il restait encore un Kroumir, celui-l&agrave; ne manqua pas de tomber la face contre terre et d’invoquer Allah &agrave; l’apparition de cet aigle gigantesque.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, ce fut B&ocirc;ne et les gracieuses collines de ses environs; ce fut Philippeville, maintenant un petit Alger, avec ses nouveaux quais en arcades, ses admirables vignobles, dont les ceps verdoyants h&eacute;rissent toute cette campagne, qui semble avoir &eacute;t&eacute; d&eacute;coup&eacute;e dans le Bordelais ou les terroirs de la Bourgogne.</p>
+
+<p>Cette promenade de cinq cents kilom&egrave;tres, au-dessus de la grande et de la petite Kabylie, se termina vers midi &agrave; la hauteur de la Kasbah d’Alger. Quel spectacle pour les passagers de l’a&eacute;ronef! la rade ouverte entre le cap Matifou et la pointe Pescade, ce littoral meubl&eacute; de palais, de marabouts, de villas, ces vall&eacute;es capricieuses, rev&ecirc;tues de leurs manteaux de vignobles, cette M&eacute;diterran&eacute;e, si bleue, sillonn&eacute;e de transatlantiques qui ressemblaient &agrave; des canots &agrave; vapeur! Et ce fut ainsi jusqu’&agrave; Oran la pittoresque, dont les habitants, attard&eacute;s au milieu des jardins de la citadelle, purent voir l’<i>Albatros</i> se confondre avec les premi&egrave;res &eacute;toiles du soir.</p>
+
+<p>Si Uncle Prudent et Phil Evans se demand&egrave;rent &agrave; quelle fantaisie ob&eacute;issait l’ing&eacute;nieur Robur en promenant leur prison volante au-dessus de la terre alg&eacute;rienne &mdash; cette continuation de la France de l’autre c&ocirc;t&eacute; d’une mer qui a m&eacute;rit&eacute; le nom de lac fran&ccedil;ais &mdash;, ils durent penser que sa fantaisie &eacute;tait satisfaite, deux heures apr&egrave;s le coucher du soleil. Un coup de barre du timonier venait d’envoyer l’<i>Albatros</i> vers le sud-est, et, le lendemain, apr&egrave;s s’&ecirc;tre d&eacute;gag&eacute; de la partie montagneuse du Tell, il vit l’astre du jour se lever sur les sables du Sahara.</p>
+
+<p>Voici quel fut l’itin&eacute;raire de la journ&eacute;e du 8 juillet. Vue de la petite bourgade de G&eacute;ryville, cr&eacute;&eacute;e comme Laghouat, sur la limite du d&eacute;sert, pour faciliter la conqu&ecirc;te ult&eacute;rieure du Sahara. &mdash; Passage du col de Stillen, non sans quelque difficult&eacute;, contre une brise assez violente. Travers&eacute;e du d&eacute;sert, tant&ocirc;t avec lenteur, au-dessus des verdoyantes oasis ou des ksours, tant&ocirc;t avec une rapidit&eacute; fougueuse qui distan&ccedil;ait le vol des gypa&egrave;tes. Plusieurs fois m&ecirc;me, il fallut faire feu contre ces redoutables oiseaux, qui, par bandes de douze ou quinze, ne craignaient pas de se pr&eacute;cipiter sur l’a&eacute;ronef, &agrave; l’extr&ecirc;me &eacute;pouvante de Frycollin.</p>
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+<p>Mais, si les gypa&egrave;tes ne pouvaient r&eacute;pondre que par des cris effroyables, par des coups de bec et de patte, les indig&egrave;nes, non moins sauvages, ne lui &eacute;pargn&egrave;rent pas les coups de fusil, surtout quand il eut d&eacute;pass&eacute; la montagne de Sel, dont la charpente, verte et violette, per&ccedil;ait sous son manteau blanc. On dominait alors le grand Sahara. L&agrave; gisaient encore les restes des bivacs d’Abd el-Kader. L&agrave;, le pays est toujours dangereux au voyageur europ&eacute;en, principalement dans la conf&eacute;d&eacute;ration du Beni-Mzal.</p>
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+<p>L’<i>Albatros</i> dut alors regagner de plus hautes zones, afin d’&eacute;chapper &agrave; une saute de simoun qui promenait une lame de sable rouge&acirc;tre &agrave; la surface du sol, comme e&ucirc;t fait un raz de mar&eacute;e &agrave; la surface de l’Oc&eacute;an. Ensuite les plateaux d&eacute;sol&eacute;s de la Chebka &eacute;tal&egrave;rent leur ballast de laves noir&acirc;tres jusqu’&agrave; la fra&icirc;che et verte vall&eacute;e d’Ain-Massin. On se figurerait difficilement la vari&eacute;t&eacute; de ces territoires que le regard pouvait embrasser dans leur ensemble. Aux collines couvertes d’arbres et d’arbustes succ&eacute;daient de longues ondulations gris&acirc;tres, drap&eacute;es comme les plis d’un burnous arabe dont les cassures superbes accidentaient le sol. Au loin apparaissaient des &laquo;&nbsp;oueds&nbsp;&raquo; aux eaux torrentueuses, des for&ecirc;ts de palmiers, des p&acirc;t&eacute;s de petites huttes group&eacute;es sur un mamelon, autour d’une mosqu&eacute;e, entre autres Metliti, o&ugrave; v&eacute;g&egrave;te un chef religieux, le grand Marabout Sidi Chick.</p>
+
+<p>Avant la nuit, quelques centaines de kilom&egrave;tres furent enlev&eacute;es au-dessus d’un territoire assez plat, sillonn&eacute; de grandes dunes. Si l’<i>Albatros</i> e&ucirc;t voulu faire halte, il aurait alors atterri dans les bas-fonds de l’oasis de Ouargla, blottie sous une immense for&ecirc;t de palmiers. La ville se montra tr&egrave;s visiblement avec ses trois quartiers distincts, l’ancien palais du sultan, sorte de Kasbah fortifi&eacute;e, ses maisons construites en briques que le soleil s’est charg&eacute; de cuire, et ses puits art&eacute;siens, for&eacute;s dans la vall&eacute;e, o&ugrave; l’a&eacute;ronef e&ucirc;t pu refaire sa provision liquide. Mais, gr&acirc;ce &agrave; son extraordinaire vitesse, les eaux de l’Hydaspe, puis&eacute;es dans la vall&eacute;e de Cachemir, remplissaient encore ses charniers au milieu des d&eacute;serts de l’Afrique.</p>
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+<p>L’<i>Albatros</i> fut-il vu des Arabes, des Mozabites et des N&egrave;gres qui se partagent l’oasis de Ouargla? A coup s&ucirc;r, puisqu’il fut salu&eacute; de quelques centaines de coups de fusil, dont les balles retomb&egrave;rent sans avoir pu l’atteindre.</p>
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+<p>Puis la nuit vint, cette nuit silencieuse du d&eacute;sert, dont F&eacute;licien David a si po&eacute;tiquement not&eacute; tous les secrets.</p>
+
+<p>Pendant les heures suivantes, on redescendit dans le sud-ouest, en coupant les routes d’El Gol&eacute;a, dont l’une a &eacute;t&eacute; reconnue, en 1859, par l’intr&eacute;pide Fran&ccedil;ais Duveyrier.</p>
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+<p>L’obscurit&eacute; &eacute;tait profonde. On ne put rien voir du railway transsaharien en construction d’apr&egrave;s le projet Duponchel, &mdash; long ruban de fer qui doit relier Alger &agrave; Tombouctou par Laghouat, Gardaia, et atteindre plus tard le golfe de Guin&eacute;e.</p>
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+<p>L’<i>Albatros</i> entra alors dans la r&eacute;gion &eacute;quatoriale, au-del&agrave; du tropique du Cancer. A mille kilom&egrave;tres de la fronti&egrave;re septentrionale du Sahara, il franchissait la route o&ugrave; le major Laing trouva la mort en 1846; il coupait le chemin des caravanes du Maroc au Soudan, et, sur cette portion du d&eacute;sert qu’&eacute;cument les Touaregs, il entendait ce qu’on appelle le &laquo;&nbsp;chant des sables&nbsp;&raquo;, murmure doux et plaintif qui semble s’&eacute;chapper du sol.</p>
+
+<p>Un seul incident&nbsp;: une nu&eacute;e de sauterelles s’&eacute;leva dans l’espace, et il en tomba une telle cargaison &agrave; bord que le navire a&eacute;rien mena&ccedil;a de &laquo;&nbsp;sombrer&nbsp;&raquo;. Mais on se h&acirc;ta de rejeter cette surcharge, sauf quelques centaines dont Fran&ccedil;ois Tapage fit provision. Et il les accommoda d’une fa&ccedil;on si succulente, que Frycollin en oublia un instant ses transes perp&eacute;tuelles.</p>
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+<p>&laquo;&nbsp;&Ccedil;a vaut les crevettes!&nbsp;&raquo; disait-il.</p>
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+<p>On &eacute;tait alors &agrave; dix-huit cents kilom&egrave;tres de l’oasis d’Ouargla, presque sur la limite nord de cet immense royaume du Soudan.</p>
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+<p>Aussi, vers deux heures apr&egrave;s midi, une cit&eacute; apparut dans le coude d’un grand fleuve: Le fleuve, c’&eacute;tait le Niger. La cit&eacute;, c’&eacute;tait Tombouctou.</p>
+
+<p>Si, jusqu’alors, il n’y avait eu &agrave; visiter cette Meckke africaine que des voyageurs de l’Ancien Monde, les Batouta, les Khazan, les Imbert, les Mungo-Park, les Adams, les Laing, les Caill&eacute;, les Barth, les Lenz, ce jour-l&agrave;, par les hasards de la plus singuli&egrave;re aventure, deux Am&eacute;ricains allaient pouvoir en parler <i>de visu, de auditu</i> et m&ecirc;me <i>de olfactu,</i> &agrave; leur retour en Am&eacute;rique, &mdash; s’ils devaient jamais y revenir.</p>
+
+<p><i>De visu,</i> parce que leur regard put se porter sur tous les points de ce triangle de cinq &agrave; six kilom&egrave;tres, que forme la ville; &mdash; <i>de auditu,</i> parce que ce jour &eacute;tait un jour de grand march&eacute; et qu’il s’y faisait un bruit effroyable; &mdash; <i>de olfactu,</i> parce que le nerf olfactif ne pouvait &ecirc;tre que tr&egrave;s d&eacute;sagr&eacute;ablement affect&eacute; par les odeurs de la place de Youbou-Kamo, o&ugrave; s’&eacute;l&egrave;ve la halle aux viandes, pr&egrave;s du palais des anciens rois So-ma&iuml;s.</p>
+
+<p>En tout cas, l’ing&eacute;nieur ne crut pas devoir laisser ignorer au pr&eacute;sident et au secr&eacute;taire du Weldon-Institute qu’ils avaient l’heur extr&ecirc;me de contempler la Reine du Soudan, maintenant au pouvoir des Touaregs de Taganet.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Messieurs, Tombouctou!&nbsp;&raquo; leur dit-il du m&ecirc;me ton qu’il leur avait d&eacute;j&agrave; dit, douze jours avant&nbsp;: &laquo; L’Inde, messieurs!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Puis, il continua&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tombouctou, par 18&deg; de latitude nord et 5&deg;56’ de longitude &agrave; l’ouest du m&eacute;ridien de Paris, avec une cote de deux cent quarante-cinq m&egrave;tres au-dessus du niveau moyen de la mer. Importante cit&eacute; de douze &agrave; treize mille habitants, jadis illustr&eacute;e par l’art et la science! &mdash; Peut-&ecirc;tre auriez-vous le d&eacute;sir d’y faire halte pendant quelques jours? &raquo;</p>
+
+<p>Une pareille proposition ne pouvait &ecirc;tre qu’ironiquement faite par l’ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Mais, reprit-il, ce serait dangereux pour des &eacute;trangers, au milieu des N&egrave;gres, des Berb&egrave;res, des Foullanes et des Arabes qui l’occupent &mdash; surtout si j’ajoute que notre arriv&eacute;e en a&eacute;ronef pourrait bien leur d&eacute;plaire.</p>
+
+<p>&mdash; Monsieur, r&eacute;pondit Phil Evans sur le m&ecirc;me ton, pour avoir le plaisir de vous quitter, nous risquerions volontiers d’&ecirc;tre mal re&ccedil;us de ces indig&egrave;nes. Prison pour prison, mieux vaut Tombouctou que l’<i>Albatros!</i></p>
+
+<p>&mdash; Cela d&eacute;pend des go&ucirc;ts, r&eacute;pliqua l’ing&eacute;nieur. En tout cas, je ne tenterai pas l’aventure, car je r&eacute;ponds de la s&eacute;curit&eacute; des h&ocirc;tes qui me font l’honneur de voyager avec moi...</p>
+
+<p>&mdash; Ainsi donc, ing&eacute;nieur Robur, dit Uncle Prudent, dont l’indignation &eacute;clatait, vous ne vous contentez pas d’&ecirc;tre notre ge&ocirc;lier? A l’attentat vous joignez l’insulte?</p>
+
+<p>&mdash; Oh! l’ironie tout au plus!</p>
+
+<p>&mdash; N’y a-t-il donc pas d’armes &agrave; bord?</p>
+
+<p>&mdash; Si, tout un arsenal!</p>
+
+<p>&mdash; Deux revolvers suffiraient si j’en tenais un, monsieur, et si vous teniez l’autre!</p>
+
+<p>&mdash; Un duel! s’&eacute;cria Robur, un duel, qui pourrait amener la mort de l’un de nous!</p>
+
+<p>&mdash; Qui l’am&egrave;nerait certainement!</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, non, pr&eacute;sident du Weldon-Institute! Je pr&eacute;f&egrave;re de beaucoup vous garder vivant!</p>
+
+<p>&mdash; Pour &ecirc;tre plus s&ucirc;r de vivre vous-m&ecirc;me! Cela est sage!</p>
+
+<p>&mdash; Sage ou non, c’est ce qui me convient. Libre &agrave; vous de penser autrement et de vous plaindre &agrave; qui de droit, si vous le pouvez.</p>
+
+<p>&mdash; C’est fait, ing&eacute;nieur Robur!</p>
+
+<p>&mdash; Vraiment?</p>
+
+<p>&mdash; Etait-il donc si difficile, lorsque nous traversions les parties habit&eacute;es de l’Europe, de laisser tomber un document...</p>
+
+<p>&mdash; Vous auriez fait cela? dit Robur, emport&eacute; par un irr&eacute;sistible mouvement de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash; Et si nous l’avions fait?</p>
+
+<p>&mdash; Si vous l’aviez fait... vous m&eacute;riteriez...</p>
+
+<p>&mdash; Quoi donc, monsieur l’ing&eacute;nieur?</p>
+
+<p>&mdash; D’aller rejoindre votre document par-dessus le bord!</p>
+
+<p>&mdash; Jetez-nous donc! s’&eacute;cria Uncle Prudent. Nous l’avons fait! &raquo;</p>
+
+<p>Robur s’avan&ccedil;a sur les deux coll&egrave;gues. A un geste de lui, Tom Turner et quelques-uns de ses camarades &eacute;taient accourus. Oui! l’ing&eacute;nieur eut une furieuse envie de mettre sa menace &agrave; ex&eacute;cution, et, sans doute, de peur d’y succomber, il rentra pr&eacute;cipitamment dans sa cabine.</p>
+
+<p>&laquo; Bien! dit Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Et ce qu’il n’a pas os&eacute; faire, r&eacute;pondit Uncle Prudent, je l’oserai, moi! Oui! je le ferai! &raquo;</p>
+
+<p>En ce moment, la population de Tombouctou s’amassait au milieu des places, &agrave; travers les rues, sur les terrasses des maisons b&acirc;ties en amphith&eacute;&acirc;tre. Dans les riches quartiers de Sankore et de Sarahama, comme dans les mis&eacute;rables huttes coniques du Raguidi, les pr&ecirc;tres lan&ccedil;aient du haut des minarets leurs plus violentes mal&eacute;dictions contre le monstre a&eacute;rien. C’&eacute;tait plus inoffensif que des balles de fusils.</p>
+
+<p>Il n’&eacute;tait pas jusqu’au port de Kabara, situ&eacute; dans le coude du Niger, o&ugrave; le personnel des flottilles ne f&ucirc;t en mouvement. Certes, si l’<i>Albatros</i> e&ucirc;t pris terre, il aurait &eacute;t&eacute; mis en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>Pendant quelques kilom&egrave;tres, des bandes criardes de cigognes, de francolins et d’ibis l’escort&egrave;rent en luttant de vitesse avec lui; mais son vol rapide les eut bient&ocirc;t distanc&eacute;s.</p>
+
+<p>Le soir venu, l’air fut troubl&eacute; par le mugissement de nombreux troupeaux d’&eacute;l&eacute;phants et de buffles, qui parcouraient ce territoire, dont la f&eacute;condit&eacute; est vraiment merveilleuse.</p>
+
+<p>Durant vingt-quatre heures, toute la r&eacute;gion, renferm&eacute;e entre le m&eacute;ridien z&eacute;ro et le deuxi&egrave;me degr&eacute; dans le crochet du Niger, se d&eacute;roula sous l’<i>Albatros.</i></p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, si quelque g&eacute;ographe avait eu &agrave; sa disposition un semblable appareil, avec quelle facilit&eacute; il aurait pu faire le lev&eacute; topographique de ce pays, obtenir des cotes d’altitude, fixer le cours des fleuves et de leurs affluents, d&eacute;terminer la position des villes et des villages! Alors, plus de ces grands vides sur les cartes de l’Afrique centrale, plus de blancs &agrave; teintes p&acirc;les, &agrave; lignes de pointill&eacute;, plus de ces d&eacute;signations vagues, qui font le d&eacute;sespoir des cartographes!</p>
+
+<p>Le ii, dans la matin&eacute;e, l’<i>Albatros</i> d&eacute;passa les montagnes de la Guin&eacute;e septentrionale, resserr&eacute;e entre le Soudan et le golfe qui porte son nom. A l’horizon se profilaient confus&eacute;ment les monts Kong du royaume de Dahomey.</p>
+
+<p>Depuis le d&eacute;part de Tombouctou, Uncle Prudent et Phil Evans avaient pu constater que la direction avait toujours &eacute;t&eacute; du nord au sud. De l&agrave;, cette conclusion que, si elle ne se modifiait pas, ils rencontreraient, six degr&eacute;s au-del&agrave;, la ligne &eacute;quinoxiale. L’<i>Albatros</i> allait-il donc encore abandonner les continents et se lancer, non plus sur une mer de Behring, une mer Caspienne, une mer du Nord ou une M&eacute;diterran&eacute;e, mais au-dessus de l’oc&eacute;an Atlantique?</p>
+
+<p>Cette perspective n’&eacute;tait pas pour apaiser les deux coll&egrave;gues, dont les chances de fuite deviendraient nulles alors.</p>
+
+<p>Cependant l’<i>Albatros</i> faisait petite route, comme s’il h&eacute;sitait au moment de quitter la terre africaine. Est-ce que l’ing&eacute;nieur songeait &agrave; revenir en arri&egrave;re? Non! Mais son attention &eacute;tait particuli&egrave;rement attir&eacute;e sur ce pays qu’il traversait alors.</p>
+
+<p>On sait &mdash; et il le savait aussi &mdash;ce qu’est le royaume du Dahomey, l’un des plus puissants du littoral ouest de l’Afrique. Assez fort pour avoir pu lutter avec son voisin, le royaume des Aschantis, ses limites sont restreintes cependant, puisqu’il ne compte que cent vingt lieues du sud au nord et soixante de l’est &agrave; l’ouest; mais sa population comprend de sept &agrave; huit cent mille habitants, depuis qu’il s’est adjoint les territoires ind&eacute;pendants d’Ardrah et de Wydah.</p>
+
+<p>S’il n’est pas grand, ce royaume de Dahomey, il a souvent fait parler de lui. Il est c&eacute;l&egrave;bre par les cruaut&eacute;s effroyables qui marquent ses f&ecirc;tes annuelles, par ses sacrifices humains, &eacute;pouvantables h&eacute;catombes, destin&eacute;es &agrave; honorer le souverain qui s’en va et le souverain qui le remplace. Il est m&ecirc;me de bonne politesse, lorsque le roi de Dahomey re&ccedil;oit la visite de quelque haut personnage ou d’un ambassadeur &eacute;tranger, qu’il lui fasse la surprise d’une douzaine de t&ecirc;tes coup&eacute;es en son honneur, &mdash; et coup&eacute;es par le ministre de la Justice, le &laquo;&nbsp;minghan&nbsp;&raquo;, qui s’acquitte &agrave; merveille de ces fonctions de bourreau.</p>
+
+<p>Or, &agrave; l’&eacute;poque o&ugrave; l’<i>Albatros</i> passait la fronti&egrave;re du Dahomey, le souverain B&acirc;hadou venait de mourir, et toute la population allait proc&eacute;der &agrave; l’intronisation de son successeur. De l&agrave;, un grand mouvement dans tout le pays, mouvement qui n’avait pas &eacute;chapp&eacute; &agrave; Robur.</p>
+
+<p>En effet, de longues files de Dahomiens des campagnes se dirigeaient alors vers Abomey, la capitale du royaume. Routes bien entretenues, qui rayonnent entre de vastes plaines couvertes d’herbes g&eacute;antes, immenses champs de manioc, for&ecirc;ts magnifiques de palmiers, de cocotiers, de mimosas, d’orangers, de manguiers, tel &eacute;tait le pays, dont les parfums montaient jusqu’&agrave; l’<i>Albatros,</i> tandis que, par milliers, perruches et cardinaux s’envolaient de toute cette verdure.</p>
+
+<p>L’ing&eacute;nieur, pench&eacute; au-dessus de la rambarde, absorb&eacute; dans ses r&eacute;flexions, n’&eacute;changeait que peu de mots avec Tom Turner.</p>
+
+<p>Il ne semblait pas, d’ailleurs, que l’<i>Albatros</i> e&ucirc;t le privil&egrave;ge d’attirer l’attention de ces masses mouvantes, le plus souvent invisibles sous le d&ocirc;me imp&eacute;n&eacute;trable des arbres. Cela venait, sans doute, de ce qu’il se tenait &agrave; une assez grande altitude au milieu de l&eacute;gers nuages.</p>
+
+<p>Vers onze heures du matin, la capitale apparut dans sa ceinture de murailles, d&eacute;fendue par un foss&eacute; mesurant douze milles de tour, rues larges et r&eacute;guli&egrave;rement trac&eacute;es sur un sol plat, grande place dont le c&ocirc;t&eacute; nord est occup&eacute; par le palais du roi. Ce vaste ensemble de constructions est domin&eacute; par une terrasse, non loin de la case des sacrifices. Pendant les jours de f&ecirc;te, c’est du haut de cette terrasse qu’on jette au peuple des prisonniers attach&eacute;s dans des corbeilles d’osier, et on s’imaginerait malais&eacute;ment avec quelle furie ces malheureux sont mis en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>Dans une partie des cours qui divisent le palais du souverain, sont log&eacute;es quatre mille guerri&egrave;res, un des contingents de l’arm&eacute;e royale, &mdash;non le moins courageux.</p>
+
+<p>S’il est contestable qu’il y ait des Amazones sur le fleuve de ce nom, ce n’est plus douteux au Dahomey. Les unes portent la chemise bleue, l’&eacute;charpe bleue ou rouge, le cale&ccedil;on blanc ray&eacute; de bleu, la calotte blanche, la cartouchi&egrave;re attach&eacute;e &agrave; la ceinture; les autres, chasseresses d’&eacute;l&eacute;phants, sont arm&eacute;es de la lourde carabine, du poignard &agrave; lame courte, et de deux cornes d’antilope fix&eacute;es &agrave; leur t&ecirc;te par un cercle de fer; celles-ci, les artilleuses, ont la tunique mi-partie bleue et rouge, et pour arme le tromblon, avec de vieux canons de fonte; celles-l&agrave;, enfin, bataillon de jeunes filles, &agrave; tuniques bleues, &agrave; culottes blanches, sont de v&eacute;ritables vestales, pures comme Diane, et, comme elle, arm&eacute;es d’arcs et de fl&egrave;ches.</p>
+
+<p>Qu’on ajoute &agrave; ces Amazones cinq &agrave; six mille hommes en cale&ccedil;ons, en chemises de cotonnade, avec une &eacute;toffe nou&eacute;e &agrave; la taille, et on aura pass&eacute; en revue l’arm&eacute;e dahomienne.</p>
+
+<p>Abomey &eacute;tait, ce jour-l&agrave;, absolument d&eacute;serte. Le souverain, le personnel royal, l’arm&eacute;e masculine et f&eacute;minine, la population, avaient quitt&eacute; la capitale pour envahir, &agrave; quelques milles de l&agrave;, une vaste plaine entour&eacute;e de bois magnifiques.</p>
+
+<p>C’est sur cette plaine que devait s’accomplir la reconnaissance du nouveau roi. C’est l&agrave; que des milliers de prisonniers, faits dans les derni&egrave;res razzias, allaient &ecirc;tre immol&eacute;s en son honneur.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait deux heures environ, lorsque l’<i>Albatros,</i> arriv&eacute; au-dessus de la plaine commen&ccedil;a &agrave; descendre au milieu de quelques vapeurs qui le d&eacute;robaient encore aux yeux des Dahomiens.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient l&agrave; soixante mille, au moins, venus de tous les points du royaume, de Widah, de Kerapay, d’Ardrah, de Tombory, des villages les plus &eacute;loign&eacute;s.</p>
+
+<p>Le nouveau roi &mdash; un vigoureux gaillard, nomm&eacute; Bou-Nadi &mdash;, &acirc;g&eacute; de vingt-cinq ans, occupait un tertre ombrag&eacute; d’un groupe d’arbres &agrave; large ramure. Devant lui se pressait sa nouvelle cour, son arm&eacute;e m&acirc;le, ses amazones, tout son peuple.</p>
+
+<p>Au pied du tertre, une cinquantaine de musiciens jouaient de leurs instruments barbares, d&eacute;fenses d’&eacute;l&eacute;phants qui rendent un son rauque, tambours tendus d’une peau de biche, calebasses, guitares, clochettes frapp&eacute;es d’une languette de fer, fl&ucirc;tes de bambou dont l’aigre sifflet dominait tout l’ensemble. Puis, &agrave; chaque instant, d&eacute;charges de fusils et de tromblons, d&eacute;charges des canons dont les aff&ucirc;ts tressautaient au risque d’&eacute;craser les artilleuses, enfin brouhaha g&eacute;n&eacute;ral et clameurs si intenses qu’elles auraient domin&eacute; les &eacute;clats de la foudre.</p>
+
+<p>Dans un coin de la plaine, sous la garde des soldats, &eacute;taient entass&eacute;s les captifs charg&eacute;s d’accompagner dans l’autre monde le roi d&eacute;funt, auquel la mort ne doit rien faire perdre des privil&egrave;ges de la souverainet&eacute;. Aux obs&egrave;ques de Ghozo, p&egrave;re de B&acirc;hadou, son fils lui en avait envoy&eacute; trois mille. Bou-Nadi rie pouvait faire moins pour son pr&eacute;d&eacute;cesseur. Ne faut-il pas de nombreux messagers pour rassembler non seulement les Esprits, mais tous les h&ocirc;tes du ciel, convi&eacute;s &agrave; faire cort&egrave;ge au monarque divinis&eacute;?</p>
+
+<p>Pendant une heure, il n’y eut que discours, harangues, palabres, coup&eacute;s de danses ex&eacute;cut&eacute;es, non seulement par les bayad&egrave;res attitr&eacute;es, mais aussi par les amazones qui y d&eacute;ploy&egrave;rent une gr&acirc;ce toute belliqueuse.</p>
+
+<p>Mais le moment de l’h&eacute;catombe approchait. Robur, qui connaissait les sanglantes coutumes du Dahomey, ne perdait pas de vue les captifs, hommes, femmes, enfants, r&eacute;serv&eacute;s &agrave; cette boucherie.</p>
+
+<p>Le minghan se tenait au pied du tertre. Il brandissait son sabre d’ex&eacute;cuteur &agrave; lame courbe, surmont&eacute; d’un oiseau de m&eacute;tal, dont le poids rend la volte plus assur&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette fois, il n’&eacute;tait pas seul. Il n’aurait pu suffire &agrave; la besogne. Aupr&egrave;s de lui &eacute;taient group&eacute;s une centaine de bourreaux, habiles &agrave; trancher les t&ecirc;tes d’un seul coup. Cependant l’<i>Albatros</i> se rapprochait peu &agrave; peu, obliquement, en mod&eacute;rant ses h&eacute;lices suspensives et propulsives. Bient&ocirc;t il sortit de la couche des nuages qui le cachaient &agrave; moins de cent m&egrave;tres de terre, et, pour la premi&egrave;re fois, il apparut.</p>
+
+<p>Contrairement &agrave; ce qui se passait d’habitude, ces f&eacute;roces indig&egrave;nes ne virent en lui qu’un &ecirc;tre c&eacute;leste descendu tout expr&egrave;s pour rendre hommage au roi B&acirc;hadou.</p>
+
+<p>Alors enthousiasme indescriptible, appels interminables, supplications bruyantes, pri&egrave;res g&eacute;n&eacute;rales, adress&eacute;es &agrave; ce surnaturel hippogriffe qui venait sans doute prendre le corps du roi d&eacute;funt afin de le transporter dans les hauteurs du ciel dahomien.</p>
+
+<p>En ce moment, la premi&egrave;re t&ecirc;te vola sous le sabre du m&icirc;nghan. Puis, d’autres prisonniers furent amen&eacute;s par centaines devant leurs horribles bourreaux.</p>
+
+<p>Soudain, un coup de fusil partit de l’<i>Albatros.</i> Le ministre de la Justice tomba, la face contre terre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Bien vis&eacute;, Tom! dit Robur.</p>
+
+<p>&mdash; Bah!... Dans le tas!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit le contrema&icirc;tre.</p>
+
+<p>Ses camarades, arm&eacute;s comme lui, &eacute;taient pr&ecirc;ts &agrave; tirer au premier signal de l’ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>Mais un revirement s’&eacute;tait fait dans la foule. Elle avait compris. Ce monstre ail&eacute;, ce n’&eacute;tait point un Esprit favorable, c’&eacute;tait un Esprit hostile &agrave; ce bon peuple du Dahomey. Aussi, apr&egrave;s la chute du minghan, des cris de repr&eacute;sailles s’&eacute;lev&egrave;rent-ils de toutes parts. Presque aussit&ocirc;t, une fusillade &eacute;clata au-dessus de la plaine.</p>
+
+<p>Ces menaces n’emp&ecirc;ch&egrave;rent pas l’<i>Albatros</i> de descendre audacieusement &agrave; moins de cent cinquante pieds du sol. Uncle Prudent et Phil Evans, quels que fussent leurs sentiments envers Robur, ne pouvaient que s’associer &agrave; une pareille &oelig;uvre d’humanit&eacute;.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Oui! d&eacute;livrons les prisonniers! s’&eacute;cri&egrave;rent-ils.</p>
+
+<p>&mdash; C’est mon intention!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit l’ing&eacute;nieur. Et les fusils &agrave; r&eacute;p&eacute;tition de l’<i>Albatros,</i> entre les mains des deux coll&egrave;gues comme entre les mains de l’&eacute;quipage, commenc&egrave;rent un feu de mousqueterie, dont pas une balle n’&eacute;tait perdue au milieu de cette masse humaine. Et m&ecirc;me la petite pi&egrave;ce d’artillerie du bord, braqu&eacute;e sous son angle le plus ferm&eacute;, envoya &agrave; propos quelques bo&icirc;tes &agrave; mitraille qui firent merveille.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t les prisonniers, sans rien comprendre &agrave; ce secours venu d’en haut, rompirent leurs liens, pendant que les soldats ripostaient aux feux de l’a&eacute;ronef. L’h&eacute;lice ant&eacute;rieure fut travers&eacute;e d’une balle, tandis que quelques autres, projectiles l’atteignaient en pleine coque. Frycollin, cach&eacute; au fond de sa cabine, faillit m&ecirc;me &ecirc;tre touch&eacute; &agrave; travers la paroi du roufle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah! ils veulent en go&ucirc;ter! &raquo; s’&eacute;cria Tom Turner.</p>
+
+<p>Et, s’affalant dans la soute aux munitions, il revint avec une douzaine de cartouches de dynamite qu’il distribua &agrave; ses camarades. A un signe de Robur, ces cartouches furent lanc&eacute;es au-dessus du tertre, et, en heurtant le sol, elles &eacute;clat&egrave;rent comme de petits obus.</p>
+
+<p>Quelle d&eacute;route du roi, de la cour, de l’arm&eacute;e, du peuple, en proie &agrave; une &eacute;pouvante que ne justifiait que trop une pareille intervention! Tous avaient cherch&eacute; refuge sous les arbres, pendant que les prisonniers s’enfuyaient, sans que personne songe&acirc;t &agrave; les poursuivre.</p>
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+<p>Ainsi furent troubl&eacute;es les f&ecirc;tes en l’honneur du nouveau roi de Dahomey. Ainsi Uncle Prudent et Phil Evans durent reconna&icirc;tre de quelle puissance disposait un tel appareil, et quels services il pouvait rendre &agrave; l’humanit&eacute;.</p>
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+<p>Ensuite, l’<i>Albatros</i> remonta tranquillement dans la zone moyenne; il passa au-dessus de Wydah, et il eut bient&ocirc;t perdu de vue cette c&ocirc;te sauvage que les vents de sud-ouest entourent d’un inabordable ressac.</p>
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+<p>Il planait sur l’Atlantique.</p>
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+<h4><a name="XIII" id="XIII"></a>XIII<br /><br />Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans traversent tout un oc&eacute;an, sans avoir le mal de mer.</h4>
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+<p>Oui, l’Atlantique! Les craintes des deux coll&egrave;gues s’&eacute;taient r&eacute;alis&eacute;es. Il ne semblait pas, d’ailleurs, que Robur &eacute;prouv&acirc;t la moindre inqui&eacute;tude &agrave; s’aventurer au-dessus de ce vaste Oc&eacute;an. Cela n’&eacute;tait pas pour le pr&eacute;occuper, ni ses hommes, qui devaient avoir l’habitude de pareilles travers&eacute;es. D&eacute;j&agrave; ils &eacute;taient tranquillement rentr&eacute;s dans le poste. Aucun cauchemar ne dut troubler leur sommeil.</p>
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+<p>O&ugrave; allait l’<i>Albatros?</i> Ainsi que l’avait dit l’ing&eacute;nieur, devait-il donc faire plus que le tour du monde? En tout cas, il faudrait bien que ce voyage se termin&acirc;t quelque part. Que Robur pass&acirc;t sa vie dans les airs, &agrave; bord de l’a&eacute;ronef et n’atterr&icirc;t jamais, cela n’&eacute;tait pas admissible. Comment e&ucirc;t-il pu renouveler ses approvisionnements en vivres et munitions, sans parler des substances n&eacute;cessaires au fonctionnement des machines? Il fallait, de toute n&eacute;cessit&eacute;, qu’il e&ucirc;t une retraite, un port de rel&acirc;che, si l’on veut, en quelque endroit ignor&eacute; et inaccessible du globe, o&ugrave; l’<i>Albatros</i> pouvait se r&eacute;approvisionner. Qu’il e&ucirc;t rompu toute relation avec les habitants de la terre, soit! mais avec tout point de la surface terrestre, non!</p>
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+<p>S’il en &eacute;tait ainsi, o&ugrave; gisait ce point? Comment l’ing&eacute;nieur avait-il &eacute;t&eacute; amen&eacute; &agrave; le choisir? Y &eacute;tait-il attendu par une petite colonie dont il &eacute;tait le chef? Pouvait-il y recruter un nouveau personnel? Et d’abord, pourquoi ces gens, d’origines diverses, s’&eacute;taient-ils attach&eacute;s &agrave; sa fortune? Puis, de quelles ressources disposait-il pour avoir pu fabriquer un aussi co&ucirc;teux appareil, dont la construction avait &eacute;t&eacute; tenue si secr&egrave;te? Il est vrai, son entretien ne semblait pas &ecirc;tre dispendieux. A bord, on vivait d’une existence commune, d’une vie de famille, en gens heureux qui ne se cachaient pas de l’&ecirc;tre. Mais enfin, quel &eacute;tait ce Robur? D’o&ugrave; venait-il? Quel avait &eacute;t&eacute; son pass&eacute;? Autant d’&eacute;nigmes impossibles &agrave; r&eacute;soudre, et celui qui en &eacute;tait l’objet ne consentirait jamais, sans doute, &agrave; en donner le mot.</p>
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+<p>Qu’on ne s’&eacute;tonne donc pas si cette situation, toute faite de probl&egrave;mes insolubles, devait surexciter les deux coll&egrave;gues. Se sentir ainsi emport&eacute;s dans l’inconnu, ne pas entrevoir l’issue d’une pareille aventure, douter m&ecirc;me si jamais elle aurait une fin, &ecirc;tre condamn&eacute;s &agrave; l’aviation perp&eacute;tuelle, n’y avait-il pas de quoi pousser &agrave; quelque extr&eacute;mit&eacute; terrible le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du Weldon-Institute?</p>
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+<p>En attendant, depuis cette soir&eacute;e du ii juillet, l’<i>Albatros</i> filait au-dessus de l’Atlantique. Le lendemain, lorsque le soleil apparut, il se leva sur cette ligne circulaire o&ugrave; viennent se confondre le ciel et l’eau. Pas une seule terre en vue, si vaste que f&ucirc;t le champ de vision. L’Afrique avait’ disparu sous l’horizon du nord.</p>
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+<p>Lorsque Frycollin se fut hasard&eacute; hors de sa cabine, lorsqu’il vit toute cette mer au-dessous de lui, la peur le reprit au galop. Au-dessous n’est pas le mot juste, mieux vaudrait dire autour de lui, car, pour un observateur plac&eacute; dans ces zones &eacute;lev&eacute;es, l’ab&icirc;me semble l’entourer de toutes parts, et l’horizon, relev&eacute; &agrave; son niveau, semble reculer, sans qu’on puisse jamais en atteindre les bords.</p>
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+<p>Sans doute, Frycollin ne s’expliquait pas physiquement cet effet, mais il le sentait moralement. Cela suffisait pour provoquer en lui &laquo;&nbsp;cette horreur de l’ab&icirc;me&nbsp;&raquo;, dont certaines natures, braves cependant, ne peuvent se d&eacute;gager. En tout cas, par prudence, le N&egrave;gre ne se r&eacute;pandit pas en r&eacute;criminations. Les yeux ferm&eacute;s, les bras t&acirc;tonnants, il rentra dans sa cabine avec la perspective d’y rester longtemps.</p>
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+<p>En effet, sur les trois cent soixante-quatorze millions cinquante-sept mille neuf cent douze kilom&egrave;tres carr&eacute;s <i>[La surface des terres est de 136051 371 kilom&egrave;tres carr&eacute;s]</i> qui repr&eacute;sentent la superficie des mers, l’Atlantique en occupe plus du quart. Or, il ne semblait pas que l’ing&eacute;nieur f&ucirc;t press&eacute; dor&eacute;navant. Aussi n’avait-il pas donn&eacute; ordre de pousser l’appareil &agrave; toute vitesse. D’ailleurs, l’<i>Albatros</i> n’aurait pu retrouver la rapidit&eacute; qui l’avait emport&eacute; au-dessus de l’Europe &agrave; raison de deux cents kilom&egrave;tres &agrave; l’heure. En cette r&eacute;gion o&ugrave; dominent les courants du sud-ouest, il avait le vent debout, et, bien que ce vent f&ucirc;t faible encore, il ne laissait pas de lui donner prise.</p>
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+<p>Dans cette zone intertropicale, les plus r&eacute;cents travaux des m&eacute;t&eacute;orologistes, appuy&eacute;s sur un grand nombre d’observations, ont permis de reconna&icirc;tre qu’il y a une convergence des aliz&eacute;s, soit vers le Sahara, soit vers le golfe du Mexique. En dehors de la r&eacute;gion. des calmes, ou ils viennent de l’ouest et portent vers l’Afrique, ou ils viennent de l’est et portent vers le Nouveau Monde, &mdash;au moins durant la saison chaude.</p>
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+<p>L’<i>Albatros</i> ne chercha donc point &agrave; lutter contre les brises contraires de toute la puissance de ses propulseurs. Il se contenta d’une allure mod&eacute;r&eacute;e, qui d&eacute;passait, d’ailleurs, celle des plus rapides transatlantiques.</p>
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+<p>Le 13 juillet, l’a&eacute;ronef traversa la ligne &eacute;quinoxiale, &mdash;ce qui fut annonc&eacute; &agrave; tout le personnel.</p>
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+<p>C’est ainsi que Uncle Prudent et Phil Evans apprirent qu’ils venaient de quitter l’h&eacute;misph&egrave;re bor&eacute;al pour l’h&eacute;misph&egrave;re austral. Ce passage de la ligne n’entra&icirc;na aucune des &eacute;preuves et c&eacute;r&eacute;monies dont il est accompagn&eacute; &agrave; bord de certains navires de guerre ou de commerce.</p>
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+<p>Seul, Fran&ccedil;ois Tapage se contenta de verser une pinte d’eau dans le cou de Frycollin; mais, comme ce bapt&ecirc;me fut suivi de quelques verres de gin, le N&egrave;gre se d&eacute;clara pr&ecirc;t &agrave; passer la ligne autant de fois qu’on le voudrait, pourvu que ce ne f&ucirc;t pas sur le dos d’un oiseau m&eacute;canique qui ne lui inspirait aucune confiance.</p>
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+<p>Dans la matin&eacute;e du 15, l’<i>Albatros</i> fila entre les &icirc;les de l’Ascension et de Sainte-H&eacute;l&egrave;ne, &mdash; toutefois plus pr&egrave;s de cette derni&egrave;re, dont les hautes terres se montr&egrave;rent &agrave; l’horizon pendant quelques heures.</p>
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+<p>Certes, &agrave; l’&eacute;poque o&ugrave; Napol&eacute;on &eacute;tait au pouvoir des Anglais, s’il e&ucirc;t exist&eacute; un appareil analogue &agrave; celui de l’ing&eacute;nieur Robur, Hudson Lowe, en d&eacute;pit de ses insultantes pr&eacute;cautions, aurait bien pu voir son illustre prisonnier lui &eacute;chapper par la voie des airs!</p>
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+<p>Pendant les soir&eacute;es des 16 et 17 juillet, un curieux ph&eacute;nom&egrave;ne de lueurs cr&eacute;pusculaires se produisit &agrave; la tomb&eacute;e du jour. Sous une latitude plus &eacute;lev&eacute;e, on aurait pu croire &agrave; l’apparition d’une aurore bor&eacute;ale. Le soleil, &agrave; son coucher, projeta des rayons multicolores, dont quelques-uns s’impr&eacute;gnaient d’une ardente couleur verte.</p>
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+<p>Etait-ce un nuage de poussi&egrave;res cosmiques que la terre traversait alors et qui r&eacute;fl&eacute;chissaient les derni&egrave;res clart&eacute;s du jour? Quelques observateurs ont donn&eacute; cette explication aux lueurs cr&eacute;pusculaires. Mais cette explication n’aurait pas &eacute;t&eacute; maintenue, si ces savants se fussent trouv&eacute;s &agrave; bord de l’a&eacute;ronef.</p>
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+<p>Examen fait, il fut constat&eacute; qu’il y avait en suspension dans l’air de petits cristaux de pyrox&egrave;ne, des globules vitreux, de fines particules de fer magn&eacute;tique, analogues aux mati&egrave;res que rejettent certaines montagnes ignivomes. D&egrave;s lors, nul doute qu’un volcan en &eacute;ruption n’e&ucirc;t projet&eacute; dans l’espace ce nuage, dont les corpuscules cristallins produisaient le ph&eacute;nom&egrave;ne observ&eacute; &mdash;nuage que les courants a&eacute;riens tenaient alors en suspension au-dessus de l’Atlantique.</p>
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+<p>Au surplus, pendant cette partie du voyage plusieurs autres ph&eacute;nom&egrave;nes furent encore observ&eacute;s. A diverses reprises, certaines nu&eacute;es donnaient au ciel une teinte grise d’un singulier aspect; puis, si l’<i>on</i> d&eacute;passait ce rideau de vapeurs, sa surface apparaissait toute mamelonn&eacute;e de volutes &eacute;blouissantes d’un blanc cru, sem&eacute;es de petites paillettes solidifi&eacute;es &mdash; ce qui, sous cette latitude, ne peut s’expliquer que par une formation identique &agrave; celle de la gr&ecirc;le.</p>
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+<p>Dans la nuit du 17 au 18, apparition d’un arc-en-ciel lunaire d’un jaune verd&acirc;tre, par suite de la position de l’a&eacute;ronef entre la pleine lune et un r&eacute;seau de pluie fine qui se volatilisait avant d’avoir atteint la mer.</p>
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+<p>De ces divers ph&eacute;nom&egrave;nes, pouvait-on conclure &agrave; un prochain changement de temps? Peut-&ecirc;tre. Quoi qu’il en soit, le vent, qui soufflait du sud-ouest depuis le d&eacute;part de la c&ocirc;te d’Afrique, avait commenc&eacute; &agrave; calmir dans les r&eacute;gions de l’Equateur. En cette zone tropicale, il faisait extr&ecirc;mement chaud. Robur alla donc chercher la fra&icirc;cheur dans des couches plus &eacute;lev&eacute;es. Encore fallait-il s’abriter contre les rayons du soleil dont la projection directe n’e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; supportable.</p>
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+<p>Cette modification dans les courants a&eacute;riens faisait certainement pressentir que d’autres conditions climat&eacute;riques se pr&eacute;senteraient au-del&agrave; des r&eacute;gions &eacute;quinoxiales. Il faut, d’ailleurs, observer que le mois de juillet de l’h&eacute;misph&egrave;re austral, c’est le mois de janvier de l’h&eacute;misph&egrave;re bor&eacute;al, c’est-&agrave;-dire le c&oelig;ur de l’hiver. L’<i>Albatros,</i> s’il descendait plus au sud, allait bient&ocirc;t en &eacute;prouver les effets.</p>
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+<p>Du reste, la mer &laquo;&nbsp;sentait cela&nbsp;&raquo;, comme disent les marins. Le 18 juillet, au-del&agrave; du tropique du Capricorne, un autre ph&eacute;nom&egrave;ne se manifesta, dont un navire e&ucirc;t pu prendre quelque effroi.</p>
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+<p>Une &eacute;trange succession de lames lumineuses se propageait &agrave; la surface de l’Oc&eacute;an avec une rapidit&eacute; telle qu’on ne pouvait l’estimer &agrave; moins de soixante milles &agrave; l’heure. Ces lames chevauchaient &agrave; une distance de quatre-vingts pieds l’une de l’autre, en tra&ccedil;ant de longs sillons de lumi&egrave;re. Avec la nuit qui commen&ccedil;ait &agrave; venir, un intense reflet montait jusqu’&agrave; l’<i>Albatros.</i> Cette fois, il aurait pu &ecirc;tre pris pour quelque bolide enflamm&eacute;. Jamais Robur n’avait eu l’occasion de planer sur une mer de feu, &mdash; feu sans chaleur qu’il n’eut pas besoin de fuir en s &eacute;levant dans les hauteurs du ciel.</p>
+
+<p>L’&eacute;lectricit&eacute; devait &ecirc;tre la cause de ce ph&eacute;nom&egrave;ne, car on ne pouvait l’attribuer &agrave; la pr&eacute;sence d’un banc de frai de poissons ou d’une nappe de ces animalcules dont l’accumulation produit la phosphorescence.</p>
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+<p>Cela donnait &agrave; supposer que la tension &eacute;lectrique de l’atmosph&egrave;re devait &ecirc;tre alors tr&egrave;s consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>Et, en effet, le lendemain, 19 juillet, un b&acirc;timent se f&ucirc;t peut-&ecirc;tre trouv&eacute; en perdition sur cette mer. Mais l’<i>Albatros</i> se jouait des vents et des lames, semblable au puissant oiseau dont il portait le nom. S’il ne lui plaisait pas de se promener &agrave; leur surface comme les p&eacute;trels, il pouvait, connue les aigles, trouver dans les hautes couches le calme et le soleil.</p>
+
+<p>A ce moment, le quarante-septi&egrave;me parall&egrave;le sud avait &eacute;t&eacute; d&eacute;pass&eacute;. Le jour ne durait pas plus de sept &agrave; huit heures. Il devait diminuer &agrave; mesure qu’on approcherait des r&eacute;gions antarctiques.</p>
+
+<p>Vers une heure de l’apr&egrave;s-midi, l’<i>Albatros</i> s’&eacute;tait sensiblement abaiss&eacute; pour chercher un courant plus favorable. Il volait au-dessus de la mer &agrave; moins de cent pieds de sa surface.</p>
+
+<p>Le temps &eacute;tait calme. En de certains endroits du ciel, de gros nuages noirs, mamelonn&eacute;s &agrave; leur partie sup&eacute;rieure, se terminaient par une ligne rigide, absolument horizontale. De ces nuages s’&eacute;chappaient des protub&eacute;rances allong&eacute;es, dont la pointe semblait attirer l’eau qui bouillonnait au-dessous en forme de buisson liquide.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, cette eau s’&eacute;lan&ccedil;a, affectant la forme d’une &eacute;norme ampoulette.</p>
+
+<p>En un instant, l’<i>Albatros</i> fut envelopp&eacute; dans le tourbillon d’une gigantesque trombe, &agrave; laquelle une vingtaine d’autres, d’un noir d’encre, vinrent faire cort&egrave;ge. Par bonheur, le mouvement giratoire de cette trombe &eacute;tait inverse de celui des h&eacute;lices suspensives, sans quoi celles-ci n’auraient plus eu d’action, et l’a&eacute;ronef e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pr&eacute;cipit&eacute; dans la mer; mais il se mit &agrave; tourner sur, lui-m&ecirc;me avec une effroyable rapidit&eacute;.</p>
+
+<p>Cependant le danger &eacute;tait immense et peut-&ecirc;tre impossible &agrave; conjurer, puisque l’ing&eacute;nieur ne pouvait se d&eacute;gager de la trombe dont l’aspiration le retenait en d&eacute;pit des propulseurs. Les hommes, projet&eacute;s par la force centrifuge aux deux bouts de la plate-forme, durent se retenir. aux montants pour ne point &ecirc;tre emport&eacute;s.</p>
+
+<p>&laquo; Du sang-froid! cria Robur.</p>
+
+<p>Il en fallait, &mdash; de la patience aussi.</p>
+
+<p>Uncle Prudent et Phil Evans, qui venaient de quitter leur cabine, furent repouss&eacute;s &agrave; l’arri&egrave;re, au risque d’&ecirc;tre lanc&eacute;s par-dessus le bord.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps qu’il tournait, l’<i>Albatros</i> suivait le d&eacute;placement de ces trombes qui pivotaient avec une vitesse dont ses h&eacute;lices auraient pu &ecirc;tre jalouses. Puis, s’il &eacute;chappait &agrave; l’une, il &eacute;tait repris par une autre, avec menace d’&ecirc;tre disloqu&eacute; ou mis en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>Un coup de canon! ... cria l’ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>Cet ordre s’adressait &agrave; Tom Turner. Le contrema&icirc;tre s’&eacute;tait accroch&eacute; &agrave;. la petite pi&egrave;ce d’artillerie, mont&eacute;e au milieu de la plate-forme, o&ugrave; les effets de la force centrifuge &eacute;taient peu sensibles. Il comprit la pens&eacute;e de Robur. En un instant, il eut ouvert la culasse du canon dans laquelle il glissa une gargousse qu’il tira du caisson fix&eacute; &agrave; l’aff&ucirc;t. Le coup partit, et soudain se fit l’effondrement des trombes, avec le plafond de nuages qu’elles semblaient porter sur leur fa&icirc;te. -</p>
+
+<p>L’&eacute;branlement de l’air avait suffi &agrave; rompre le m&eacute;t&eacute;ore, et l’&eacute;norme nu&eacute;e, se r&eacute;solvant en pluie, raya l’horizon de stries verticales, immense filet liquide tendu de la mer au ciel.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros,</i> libre enfin, se h&acirc;ta de remonter de quelques centaines de m&egrave;tres.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Rien de bris&eacute; &agrave; bord? demanda l’ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>&mdash; Non, r&eacute;pondit Tom Turner; mais voil&agrave; un jeu de toupie hollandaise et de raquette qu’il ne faudrait pas recommencer!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>En effet, pendant une dizaine de minutes, l’<i>Albatros</i> avait &eacute;t&eacute; en perdition. N’e&ucirc;t &eacute;t&eacute; sa solidit&eacute; extraordinaire, il aurait p&eacute;ri dans ce tourbillon des trombes.</p>
+
+<p>Pendant cette travers&eacute;e de l’Atlantique, combien les heures &eacute;taient longues, quand aucun ph&eacute;nom&egrave;ne n’en venait rompre la monotonie! D’ailleurs, les jours diminuaient sans cesse, et le froid devenait vif. Uncle Prudent et Phil Evans voyaient peu Robur. Enferm&eacute; dans sa cabine, l’ing&eacute;nieur s’occupait &agrave; relever sa route, &agrave; pointer sur ses cartes la direction suivie, &agrave; reconna&icirc;tre sa position toutes les fois qu’il le pouvait, &agrave; noter les indications des barom&egrave;tres, des thermom&egrave;tres, des chronom&egrave;tres, enfin &agrave; porter sur le livre de bord tous les incidents du voyage.</p>
+
+<p>Quant aux deux coll&egrave;gues, bien encapuchonn&eacute;s, ils cherchaient sans cesse &agrave; apercevoir quelque terre dans le sud.</p>
+
+<p>De son c&ocirc;t&eacute;, sur la recommandation expresse de Uncle Prudent, Frycollin essayait de t&acirc;ter le ma&icirc;tre coq &agrave; l’endroit de l’ing&eacute;nieur. Mais comment faire fonds sur ce que disait ce Gascon de Fran&ccedil;ois Tapage? Tant&ocirc;t Robur &eacute;tait un ancien ministre de la R&eacute;publique Argentine, un chef de l’Amiraut&eacute;, un pr&eacute;sident des Etats-Unis mis &agrave; la retraite, un g&eacute;n&eacute;ral espagnol en disponibilit&eacute;, un vice-roi des Indes qui avait recherch&eacute; une plus haute position dans les airs. Tant&ocirc;t il poss&eacute;dait des millions, gr&acirc;ce aux razzias op&eacute;r&eacute;es avec sa machine, et il &eacute;tait signal&eacute; &agrave; la vindicte publique. Tant&ocirc;t il s’&eacute;tait ruin&eacute; &agrave; confectionner cet appareil et serait forc&eacute; de faire des ascensions publiques pour rattraper son argent. Quant &agrave; la question de savoir s’il s’arr&ecirc;tait jamais quelque part, non! Mais il avait l’intention d’aller dans la lune, et, l&agrave;, s’il trouvait quelque localit&eacute; &agrave; sa convenance, il s’y fixerait.</p>
+
+<p>Hein! Fry ! ... mon camarade!... Cela te fera-t-il plaisir d’aller voir ce qui se passe l&agrave;-haut?</p>
+
+<p>&mdash; Je n’irai pas!... Je refuse!.., r&eacute;pondait l’imb&eacute;cile, qui prenait au s&eacute;rieux toutes ces bourdes.</p>
+
+<p>&mdash; Et pourquoi, Fry, pourquoi? Nous te marierions avec quelque belle et jeune lunarienne ! ... Tu ferais souche de N&egrave;gres!</p>
+
+<p>Et, quand Frycollin rapportait ces propos &agrave; son ma&icirc;tre, celui-ci voyait bien qu’il ne pourrait obtenir aucun renseignement sur Robur. Il ne songeait donc plus qu’&agrave; se venger.</p>
+
+<p>Phil, dit-il un jour &agrave; son coll&egrave;gue, il est bien prouv&eacute; maintenant que toute fuite est impossible?</p>
+
+<p>&mdash; Impossible, Uncle Prudent.</p>
+
+<p>&mdash; Soit! mais un homme s’appartient toujours, et, s’il le faut, en sacrifiant sa vie...</p>
+
+<p>&mdash; Si ce sacrifice est &agrave; faire, qu’il soit fait au plus t&ocirc;t! r&eacute;pondit Phil Evans, dont le temp&eacute;rament, si froid qu’il f&ucirc;t, n’en pouvait supporter davantage. Oui! il est temps d’en finir!... O&ugrave; va l’<i>Albatros?...</i> Le voici qui traverse obliquement l’Atlantique, et, s’il se maintient dans cette direction, il atteindra le littoral de la Patagonie, puis les rivages de la Terre de Feu... Et apr&egrave;s ?... Se lancera-t-il au-dessus de l’oc&eacute;an Pacifique, ou ira-t-il s’aventurer vers les continents du p&ocirc;le austral ?... Tout est possible avec ce Robur !... Nous serions perdus alors!... C’est donc un cas de l&eacute;gitime d&eacute;fense, et, si nous devons p&eacute;rir...</p>
+
+<p>&mdash; Que ce ne soit pas, r&eacute;pondit Uncle Prudent, sans nous &ecirc;tre veng&eacute;s, sans avoir an&eacute;anti cet appareil avec tous ceux qu’il porte!</p>
+
+<p>Les deux coll&egrave;gues en &eacute;taient arriv&eacute;s l&agrave; &agrave; force de fureur impuissante, de rage concentr&eacute;e en eux. Oui! puisqu’il le fallait, ils se sacrifieraient pour d&eacute;truire l’inventeur et son secret! Quelques mois, ce serait donc tout ce qu’aurait v&eacute;cu ce prodigieux a&eacute;ronef, dont ils &eacute;taient bien contraints de reconna&icirc;tre l’incontestable sup&eacute;riorit&eacute; en locomotion a&eacute;rienne!</p>
+
+<p>Or, cette id&eacute;e s’&eacute;tait si bien incrust&eacute;e dans leur esprit qu’ils ne pensaient plus qu’&agrave; la mettre &agrave; ex&eacute;cution. Et comment? En s’emparant de l’un des engins explosifs, emmagasin&eacute;s &agrave; bord, avec lequel ils feraient sauter l’appareil? Mais encore fallait-il pouvoir p&eacute;n&eacute;trer dans la soute aux munitions.</p>
+
+<p>Heureusement, Frycollin ne soup&ccedil;onnait rien de ces projets. A la pens&eacute;e de l’<i>Albatros</i> faisant explosion dans les airs, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; capable de d&eacute;noncer son ma&icirc;tre!</p>
+
+<p>Ce fut le 23 juillet que la terre r&eacute;apparut dans le sud-ouest, &agrave; peu pr&egrave;s vers le cap des Vierges, &agrave; l’entr&eacute;e du d&eacute;troit de Magellan. Au-del&agrave; du cinquante-quatri&egrave;me parall&egrave;le, &agrave; cette &eacute;poque de l’ann&eacute;e, la nuit durait d&eacute;j&agrave; pr&egrave;s de dix-huit heures, et la temp&eacute;rature s’abaissait en moyenne &agrave; six degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro.</p>
+
+<p>Tout d’abord, l’<i>Albatros,</i> au lieu de s’enfoncer plus avant dans le sud, suivit les m&eacute;andres du d&eacute;troit comme s’il e&ucirc;t voulu gagner le Pacifique. Apr&egrave;s avoir pass&eacute; au-dessus de la baie de Lomas, laiss&eacute; le mont Gregory dans le nord et les monts Brecknocks dans l’ouest, il reconnut Punta Arena, petit village chilien, au moment o&ugrave; l’&eacute;glise sonnait &agrave; toute vol&eacute;e, puis, quelques heures plus tard, l’ancien &eacute;tablissement de Port-Famine.</p>
+
+<p>Si les Patagons, dont les feux se voyaient &ccedil;&agrave; et l&agrave;, ont r&eacute;ellement une taille au-dessus de la moyenne, les passagers de l’a&eacute;ronef n’en purent juger, puisque l’altitude en faisait des nains.</p>
+
+<p>Mais, pendant les si courtes heures de ce jour austral, quel spectacle! Montagnes abruptes, pics &eacute;ternellement neigeux avec d’&eacute;paisses for&ecirc;ts &eacute;tag&eacute;es sur leurs flancs, mers int&eacute;rieures, baies form&eacute;es entre les presqu’&icirc;les et les &icirc;les de cet archipel, ensemble des terres de Clarence, Dawson, D&eacute;solation, canaux et passes, innombrables caps et promontoires, tout ce fouillis inextricable dont la glace faisait d&eacute;j&agrave; une masse solide, depuis le cap Forward qui termine le continent am&eacute;ricain, jusqu’au cap Horn o&ugrave; finit le Nouveau Monde!</p>
+
+<p>Cependant, une fois arriv&eacute; &agrave; Port-Famine, il fut constant que l’<i>Albatros</i> allait, reprendre sa route vers le sud. Passant entre le mont Tam de la presqu’&icirc;le de Brunswik et le mont Graves, il se dirigea droit vers le mont Sarmiento, pic &eacute;norme, encapuchonn&eacute; de glaces, qui domine le d&eacute;troit de Magellan, &agrave; deux mille m&egrave;tres au-dessus du niveau de la mer.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait le pays des P&eacute;cherais ou Fu&eacute;giens, ces indig&egrave;nes qui habitent la Terre de Feu.</p>
+
+<p>Six mois plus t&ocirc;t, en plein &eacute;t&eacute;, lors des longs jours de quinze &agrave; seize heures, combien cette terre se f&ucirc;t montr&eacute;e belle et fertile, surtout dans sa partie m&eacute;ridionale! Partout alors, des vall&eacute;es et des p&acirc;turages qui pourraient nourrir des milliers d’animaux, des for&ecirc;ts vierges, aux arbres gigantesques, bouleaux, h&ecirc;tres, fr&ecirc;nes, cypr&egrave;s, foug&egrave;res arborescentes, des plaines que parcourent les bandes de guanaques, de vigognes et d’autruches; puis, des arm&eacute;es de pingouins, des myriades de volatiles. Aussi, lorsque l’<i>Albatros</i> mit en activit&eacute; ses fanaux &eacute;lectriques, rotches, guillemots, canards, oies, vinrent-ils se jeter &agrave; bord, &mdash; cent fois de quoi remplir l’office de Fran&ccedil;ois Tapage.</p>
+
+<p>De l&agrave;, un surcro&icirc;t de besogne pour le ma&icirc;tre coq qui savait appr&ecirc;ter ce gibier de mani&egrave;re &agrave; lui enlever son go&ucirc;t huileux. Surcro&icirc;t de besogne &eacute;galement pour Frycollin qui ne put se refuser &agrave; plumer douzaines sur douzaines de ces int&eacute;ressants volatiles.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, au moment o&ugrave; le soleil allait se coucher, vers trois heures de l’apr&egrave;s-midi, apparut un vaste lac, encadr&eacute; dans une bordure de for&ecirc;ts superbes. Ce lac &eacute;tait alors enti&egrave;rement glac&eacute;, et quelques indig&egrave;nes, leurs longues raquettes aux pieds, glissaient rapidement &agrave; la surface.</p>
+
+<p>En r&eacute;alit&eacute;, &agrave; la vue de l’appareil, ces Fu&eacute;giens, au comble de l’&eacute;pouvante, fuyaient en toutes directions, et, quand ils ne pouvaient fuir, ils se cachaient, ils se terraient comme des animaux.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> ne cessa de marcher vers le sud, au-del&agrave; du canal de Beagle, plus loin que l’&icirc;le de Navarin, dont le nom grec d&eacute;tonne quelque peu entre les noms rudes de ces terres lointaines, plus loin que l’&icirc;le de Wollaston, baign&eacute;e par les derni&egrave;res eaux du Pacifique. Enfin, apr&egrave;s avoir franchi sept mille cinq cents kilom&egrave;tres depuis la c&ocirc;te du Dahomey, il d&eacute;passa les extr&ecirc;mes &icirc;lots de l’archipel de Magellan, puis, le plus avanc&eacute; de tous vers le sud, dont la pointe est rong&eacute;e d’un &eacute;ternel ressac, le terrible cap Horn.</p>
+
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+<h4><a name="XIV" id="XIV"></a>XIV<br /><br />Dans lequel l’<i>Albatros</i> fait ce qu on ne pourra peut-&ecirc;tre jamais faire.</h4>
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+
+<p>On &eacute;tait, le lendemain, au 24 juillet. Or, le 24 juillet de l’h&eacute;misph&egrave;re austral, c’est le 24 janvier de l’h&eacute;misph&egrave;re bor&eacute;al. De plus, le cinquante-sixi&egrave;me degr&eacute; de latitude venait d’&ecirc;tre laiss&eacute; en arri&egrave;re, et ce degr&eacute; correspond au parall&egrave;le qui, dans le nord de l’Europe, traverse l’Ecosse &agrave; la hauteur d’Edimbourg.</p>
+
+<p>Aussi le thermom&egrave;tre se tenait-il constamment dans une moyenne inf&eacute;rieure &agrave; z&eacute;ro. Il avait donc fallu demander un peu de chaleur artificielle aux appareils destin&eacute;s &agrave; chauffer les roufles de l’a&eacute;ronef.</p>
+
+<p>Il va sans dire &eacute;galement que, si la dur&eacute;e des jours tendait &agrave; s’accro&icirc;tre depuis le solstice du 21 juin de l’hiver austral, cette dur&eacute;e diminuait dans une proportion bien plus consid&eacute;rable, par ce fait que l’<i>Albatros</i> descendait vers les r&eacute;gions polaires.</p>
+
+<p>En cons&eacute;quence, peu de clart&eacute;, au-dessus de cette partie du Pacifique m&eacute;ridional qui confine au cercle antarctique. Donc, peu de vue, et, avec la nuit, un froid parfois tr&egrave;s vif. Pour y r&eacute;sister, il fallait se v&ecirc;tir &agrave; la mode des Esquimaux ou des Fu&eacute;giens. Aussi, comme ces accoutrements ne manquaient point &agrave; bord, les deux coll&egrave;gues, bien empaquet&eacute;s, purent-ils rester sur la plate-forme, ne songeant qu’&agrave; leur projet, ne cherchant que l’occasion de l’ex&eacute;cuter. Du reste, ils voyaient peu Robur, et, depuis les menaces &eacute;chang&eacute;es de part et d’autre dans le pays de Tombouctou, l’ing&eacute;nieur et eux ne se parlaient plus.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Frycollin, il ne sortait gu&egrave;re de la cuisine o&ugrave; Fran&ccedil;ois Tapage lui accordait une tr&egrave;s g&eacute;n&eacute;reuse hospitalit&eacute;, &mdash; &agrave; la condition qu’il fit l’office d’aide-coq. Cela n’allant pas sans quelques avantages, le N&egrave;gre avait tr&egrave;s volontiers accept&eacute;, avec la permission de son ma&icirc;tre. D’ailleurs, ainsi enferm&eacute;, il ne voyait rien de ce qui se passait au-dehors et pouvait se croire &agrave; l’abri du danger. Ne tenait-il pas de l’autruche, non seulement au physique par son prodigieux estomac, mais au moral par sa rare sottise?</p>
+
+<p>Maintenant, vers quel point du globe allait se diriger l’<i>Albatros?</i> Etait-il admissible qu’en plein hiver il os&acirc;t s’aventurer au-dessus des mers australes ou des continents du p&ocirc;le? Dans cette glaciale atmosph&egrave;re, en admettant que les agents chimiques des piles pussent r&eacute;sister &agrave; une pareille cong&eacute;lation, n’&eacute;tait-ce pas la mort pour tout son personnel, l’horrible mort par le froid? Que Robur tent&acirc;t de franchir le p&ocirc;le pendant la saison chaude, passe encore! Mais au milieu de cette nuit permanente de l’hiver antarctique, c’e&ucirc;t &eacute;t&eacute; l’acte d’un fou!</p>
+
+<p>Ainsi raisonnaient le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du Weldon-Institute, maintenant entra&icirc;n&eacute;s &agrave; l’extr&eacute;mit&eacute; de ce continent du Nouveau Monde, qui est toujours l’Am&eacute;rique, mais non celle des Etats-Unis!</p>
+
+<p>Oui! qu’allait faire cet intraitable Robur? Et n’&eacute;tait-ce pas le moment de terminer le voyage en d&eacute;truisant l’appareil voyageur?</p>
+
+<p>Ce qui est certain, c’est que, pendant cette journ&eacute;e du 24 juillet, l’ing&eacute;nieur eut de fr&eacute;quents entretiens avec son contrema&icirc;tre. A plusieurs reprises, Tom Turner et lui consult&egrave;rent le barom&egrave;tre, &mdash; non plus, cette fois, pour &eacute;valuer la hauteur atteinte, mais pour relever les indications relatives au temps. Sans doute, quelques sympt&ocirc;mes se produisaient dont il convenait de tenir compte.</p>
+
+<p>Uncle Prudent crut aussi remarquer que Robur cherchait &agrave; inventorier ce qui lui restait d’approvisionnements en tous genres, aussi bien pour l’entretien des machines propulsives et suspensives de l’a&eacute;ronef que pour celui des machines humaines, dont le fonctionnement ne devait pas &ecirc;tre moins assur&eacute; &agrave; bord.</p>
+
+<p>Tout cela semblait annoncer des projets de retour.</p>
+
+<p>&laquo; De retour!... disait Phil Evans. En quel endroit?</p>
+
+<p>&mdash; L&agrave; o&ugrave; ce Robur peut se ravitailler, r&eacute;pondait Uncle Prudent.</p>
+
+<p>&mdash; Ce doit &ecirc;tre quelque &icirc;le perdue de l’oc&eacute;an Pacifique, avec une colonie de sc&eacute;l&eacute;rats, dignes de leur chef.</p>
+
+<p>&mdash; C’est mon avis, Phil Evans. Je crois, en effet, qu’il songe &agrave; laisser porter dans l’ouest, et, avec la vitesse dont il dispose, il aura rapidement atteint son but.</p>
+
+<p>&mdash; Mais nous ne pourrons plus mettre nos projets &agrave; ex&eacute;cution.., s’il y arrive...</p>
+
+<p>Il n’y arrivera pas, Phil Evans! &raquo;</p>
+
+<p>Evidemment, les deux coll&egrave;gues avaient en partie devin&eacute; les plans de l’ing&eacute;nieur. Pendant cette journ&eacute;e, il ne fut plus douteux que l’<i>Albatros,</i> apr&egrave;s s’&ecirc;tre avanc&eacute; vers les limites de la mer Antarctique, allait d&eacute;finitivement r&eacute;trograder. Lorsque les glaces auraient envahi ces parages jusqu’au cap Horn, toutes les basses r&eacute;gions du Pacifique seraient couvertes d’icefields et d’icebergs. La banquise formerait alors une barri&egrave;re imp&eacute;n&eacute;trable aux plus solides navires comme aux plus intr&eacute;pides jsavigateurs.</p>
+
+<p>Certes, en battant plus rapidement de l’aile, l’<i>Albatros</i> pouvait franchir les montagnes de glace, accumul&eacute;es sur l’Oc&eacute;an, puis les montagnes de terre, dress&eacute;es sur le continent du p&ocirc;le &mdash; si c’est un continent qui forme la calotte australe. Mais, affronter, au milieu de la nuit polaire, une atmosph&egrave;re qui peut se refroidir jusqu’&agrave; soixante degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro, l’e&ucirc;t-il donc os&eacute;? Non, sans doute!</p>
+
+<p>Aussi, apr&egrave;s s’&ecirc;tre avanc&eacute; une centaine de kilom&egrave;tres dans le sud, l’<i>Albatros</i> obliqua-t-il vers l’ouest, de mani&egrave;re &agrave; prendre direction sur quelque &icirc;le inconnue des groupes du Pacifique.</p>
+
+<p>Au-dessous de lui s’&eacute;tendait la plaine liquide, jet&eacute;e entre la terre am&eacute;ricaine et la terre asiatique. En ce moment, les eaux avaient pris cette couleur singuli&egrave;re qui leur fait donner le nom de mer de lait &raquo;. Dans la demi-ombre que ne parvenaient plus &agrave; dissiper les rayons affaiblis du soleil, toute la surface du Pacifique &eacute;tait d’un blanc laiteux. On e&ucirc;t dit d’un vaste champ de neige dont les ondulations n’&eacute;taient pas sensibles, vues de cette hauteur. Cette portion de mer e&ucirc;t &eacute;t&eacute; solidifi&eacute;e par le froid, convertie en un immense icefield, que son aspect n’e&ucirc;t pas &eacute;t&eacute; diff&eacute;rent.</p>
+
+<p>On le sait maintenant, ce sont des myriades de particul&eacute;s lumineuses, de corpuscules phosphorescents, qui produisent ce ph&eacute;nom&egrave;ne. Ce qui pouvait surprendre, c’&eacute;tait de rencontrer cet amas opalescent ailleurs que dans les eaux de l’oc&eacute;an Indien.</p>
+
+<p>Soudain, le barom&egrave;tre, apr&egrave;s s’&ecirc;tre tenu assez haut pendant les premi&egrave;res heures de la journ&eacute;e, tomba brusquement. Il y avait &eacute;videmment des sympt&ocirc;mes dont un navire aurait d&ucirc; se pr&eacute;occuper, mais que pouvait d&eacute;daigner l’a&eacute;ronef. Toutefois, on devait le supposer, quelque formidable temp&ecirc;te avait r&eacute;cemment troubl&eacute; les eaux du Pacifique.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait une heure apr&egrave;s midi, lorsque Tom Turner, s’approchant de l’ing&eacute;nieur, lui dit</p>
+
+<p>&laquo;Master Robur, regardez donc ce point noir &agrave;l’horizon!... L&agrave;... tout &agrave; fait dans le nord de nous!... Ce ne peut &ecirc;tre un rocher?</p>
+
+<p>&mdash; Non, Tom, il n’y a pas de terres de ce c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash; Alors ce doit &ecirc;tre un navire ou tout au moins une embarcation.</p>
+
+<p>Uncle Prudent et Phil Evans, qui s’&eacute;taient port&eacute;s &agrave;l’avant, regardaient le point indiqu&eacute; par Tom Turner.</p>
+
+<p>Robur demanda sa lunette marine et se mit &agrave; observer attentivement l’objet signal&eacute;.</p>
+
+<p>C’est une embarcation, dit-il, et j’affirmerais qu’il y a des hommes &agrave; bord.</p>
+
+<p>&mdash; Des naufrag&eacute;s? s’&eacute;cria Tom.</p>
+
+<p>&mdash; Oui! des naufrag&eacute;s, qui auront &eacute;t&eacute; forc&eacute;s d’abandonner leur navire, reprit Robur, des malheureux, ne sachant plus o&ugrave; est la terre, peut-&ecirc;tre mourant de faim et de soif! Eh bien! il ne sera pas dit que l’<i>Albatros</i> n’aura pas essay&eacute; de venir &agrave; leur secours!</p>
+
+<p>Un ordre fut envoy&eacute; au m&eacute;canicien et &agrave; ses deux aides. L’a&eacute;ronef commen&ccedil;a &agrave; s’abaisser lentement. A cent m&egrave;tres il s’arr&ecirc;ta, et ses propulseurs le pouss&egrave;rent rapidement vers le nord.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait bien une embarcation. Sa voile battait sur le m&acirc;t. Faute de vent, elle ne pouvait plus se diriger.</p>
+
+<p>A bord, sans doute, personne n’avait la force de manier un aviron.</p>
+
+<p>Au fond &eacute;taient cinq hommes, endormis ou immobilis&eacute;s par la fatigue, &agrave; moins qu’ils ne fussent morts.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros,</i> arriv&eacute; au-dessus d’eux, descendit lentement. A l’arri&egrave;re de cette embarcation, on put lire alors le nom du navire auquel elle appartenait, c’&eacute;tait la <i>Jeannette,</i> de Nantes, un navire fran&ccedil;ais que son &eacute;quipage avait d&ucirc; abandonner.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Aoh!&nbsp;&raquo; cria Tom Turner.</p>
+
+<p>Et on devait l’entendre, car l’embarcation n’&eacute;tait pas &agrave; quatre-vingts pieds au-dessous de lui.</p>
+
+<p>Pas de r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Un coup de fusil!&nbsp;&raquo; dit Rohur.</p>
+
+<p>L’ordre fut ex&eacute;cut&eacute;, et la d&eacute;tonation se propagea longuement &agrave; la surface des eaux.</p>
+
+<p>On vit alors un des naufrag&eacute;s se relever p&eacute;niblement, les yeux hagards, une vraie face de squelette.</p>
+
+<p>En apercevant l’<i>Albatros,</i> il eut tout d’abord le geste d’un homme &eacute;pouvant&eacute;. -</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ne craignez rien! cria Robur en fran&ccedil;ais. Nous venons vous secourir!... Qui &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash; Des matelots de la <i>Jeannette,</i> un trois-m&acirc;ts-barque dont j’&eacute;tais le second, r&eacute;pondit cet homme. Il y a quinze jours... nous l’avons quitt&eacute;... au moment o&ugrave; il allait sombrer!... Nous n’avons plus ni eau ni vivres!...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Les quatre autres naufrag&eacute;s s’&eacute;taient peu &agrave; peu redress&eacute;s. H&acirc;ves, &eacute;puis&eacute;s, dans un effrayant &eacute;tat de maigreur, ils levaient les mains vers l’a&eacute;ronef.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Attention!&nbsp;&raquo; cria Robur.</p>
+
+<p>Une corde se d&eacute;roula de la plate-forme, et un seau, contenant de l’eau douce, fut affal&eacute; jusqu’&agrave; l’embarcation.</p>
+
+<p>Les malheureux se jet&egrave;rent dessus et burent &agrave; m&ecirc;me avec une avidit&eacute; qui faisait mal &agrave; voir.</p>
+
+<p>&laquo; Du pain!... du pain!...&nbsp;&raquo; cri&egrave;rent-ils.</p>
+
+<p>Aussit&ocirc;t, un panier contenant quelques vivres, des conserves, un flacon de brandy, plusieurs pintes de caf&eacute;, descendit jusqu’&agrave; eux. Le second eut bien de la peine &agrave; les mod&eacute;rer dans l’assouvissement de leur faim.</p>
+
+<p>Puis&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;O&ugrave; sommes-nous?</p>
+
+<p>&mdash; A cinquante milles de la c&ocirc;te du Chili et de l’archipel des Chonas, r&eacute;pondit Robur.</p>
+
+<p>&mdash; Merci, mais le vent nous manque, et...</p>
+
+<p>&mdash; Nous allons vous donner la remorque!</p>
+
+<p>&mdash; Qui &ecirc;tes-vous ?...</p>
+
+<p>&mdash; Des gens qui sont heureux d’avoir pu vous venir en aide&nbsp;&raquo;, r&eacute;pondit simplement Robur.</p>
+
+<p>Le second comprit qu’il y avait un incognito &agrave; respecter. Quant &agrave; cette machine volante, &eacute;tait-il donc possible qu’elle e&ucirc;t assez de force pour les remorquer?</p>
+
+<p>Oui! et l’embarcation, attach&eacute;e &agrave; un c&acirc;ble d’une centaine de pieds, fut entra&icirc;n&eacute;e vers l’est par le puissant appareil.</p>
+
+<p>A dix heures du soir, la terre &eacute;tait en vue, ou plut&ocirc;t on voyait briller les feux qui en indiquaient la situation. Il &eacute;tait venu &agrave; temps, ce secours du ciel, pour les naufrag&eacute;s de la <i>Jeannette,</i> et ils avaient bien le droit de croire que leur sauvetage tenait du miracle!</p>
+
+<p>Puis, quand il les eut conduits &agrave; l’entr&eacute;e des passes des &icirc;les Chonas, Robur leur cria de larguer la remorque</p>
+
+<p>&mdash; ce qu’ils firent en b&eacute;nissant leurs sauveteurs, &mdash; et l’<i>Albatros</i> reprit aussit&ocirc;t le large.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment il avait du bon, cet a&eacute;ronef, qui pouvait ainsi secourir des marins perdus en mer! Quel ballon, si perfectionn&eacute; qu’il f&ucirc;t, aurait &eacute;t&eacute; apte &agrave; rendre un pareil service! Et, entre eux, Uncle Prudent et Phil Evans durent en convenir, bien qu’ils fussent dans une disposition d’esprit &agrave; nier m&ecirc;me l’&eacute;vidence.</p>
+
+<p>Mer mauvaise toujours. Sympt&ocirc;mes alarmants. Le barom&egrave;tre tomba encore de quelques millim&egrave;tres.</p>
+
+<p>Il y avait des pouss&eacute;es terribles de la brise qui sifflait violemment dans les engins h&eacute;licopt&eacute;riques de l’<i>Albatros,</i> et refusait ensuite momentan&eacute;ment. En ces circonstances, un navire &agrave; voiles aurait eu d&eacute;j&agrave; deux ris dans ses huniers et un ris dans sa misaine. Tout indiquait que le vent allait sauter dans le nord-ouest. Le tube du stormglass commen&ccedil;ait &agrave; se troubler d’une inqui&eacute;tante fa&ccedil;on.</p>
+
+<p>A une heure du matin, le vent s’&eacute;tablit avec une extr&ecirc;me violence. Cependant, bien qu’il l’e&ucirc;t alors debout, l’a&eacute;ronef, m&ucirc; par ses propulseurs, put gagner encore contre lui et remonter &agrave; raison de quatre &agrave; cinq lieues par heure. Mais il n’aurait pas fallu lui demander davantage.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s &eacute;videmment il se pr&eacute;parait un coup de cyclone, &mdash; ce qui est rare sous ces latitudes. Qu’on le nomme hurracan sur l’Atlantique, typhon dans les mers de Chine, simoun au Sahara, tornade sur la c&ocirc;te occidentale, c’est toujours une temp&ecirc;te tournante &mdash; et redoutable. Oui! redoutable pour tout b&acirc;timent, saisi par ce mouvement giratoire qui s’accro&icirc;t de la circonf&eacute;rence au centre et ne laisse qu’un seul endroit calme, le milieu de ce maelstrom des airs.</p>
+
+<p>Robur le savait. Il savait aussi qu’il &eacute;tait prudent de fuir un cyclone, en sortant de sa zone d’attraction par une ascension vers les couches sup&eacute;rieures. Jusqu’alors il y &agrave;vait toujours r&eacute;ussi. Mais il n’avait pas une heure &agrave; perdre, pas une minute peut-&ecirc;tre!</p>
+
+<p>En effet la violence du vent s’accroissait sensiblement. Les lames, d&eacute;couronn&eacute;es &agrave; leurs cr&ecirc;tes, faisaient courir une poussi&egrave;re blanche &agrave; la surface de la mer. Il &eacute;tait manifeste, aussi, que le cyclone, en se d&eacute;pla&ccedil;ant, allait tomber vers les r&eacute;gions du p&ocirc;le avec une vitesse effroyable.</p>
+
+<p>&laquo;En haut! dit Robur.</p>
+
+<p>&mdash; En haut!&raquo; r&eacute;pondit Tom Turner.</p>
+
+<p>Une extr&ecirc;me puissance ascensionnelle fut communiqu&eacute;e &agrave; l’a&eacute;ronef, et il s’&eacute;leva obliquement, comme s’il e&ucirc;t suivi un plan qui se f&ucirc;t inclin&eacute; dans le sud-ouest.</p>
+
+<p>En ce moment, le barom&egrave;tre baissa encore, &mdash;une chute rapide de la colonne de mercure de huit, puis de douze millim&egrave;tres. Soudain l’<i>Albatros</i> s’arr&ecirc;ta dans son mouvement ascensionnel.</p>
+
+<p>A quelle cause &eacute;tait d&ucirc; cet arr&ecirc;t? Evidemment &agrave; une pes&eacute;e de l’air, &agrave; un formidable courant, qui, se propageant de haut en bas, diminuait la r&eacute;sistance du point d’appui.</p>
+
+<p>Lorsqu’un steamer remonte un fleuve, son h&eacute;lice produit un travail d’autant moins utile que le courant tend &agrave; fuir sous ses branches. Le recul est alors consid&eacute;rable, et il peut m&ecirc;me devenir, &eacute;gal &agrave; la d&eacute;rive. Ainsi de l’<i>Albatros,</i> en ce moment.</p>
+
+<p>Cependant Robur n’abandonna pas la partie. Ses soixante-quatorze h&eacute;lices, agissant dans une simultan&eacute;it&eacute; parfaite, furent port&eacute;es &agrave; leur maximum de rotation. Mais, irr&eacute;sistiblement attir&eacute; par le cyclone, l’appareil ne pouvait lui &eacute;chapper. Durant de courtes accalmies, il reprenait son mouvement ascensionnel. Puis la lourde pes&eacute;e l’emportait bient&ocirc;t, et il retombait comme un b&acirc;timent qui sombre. Et n’&eacute;tait-ce pas sombrer dans cette mer-a&eacute;rienne, au milieu d’une nuit dont les fanaux de l’a&eacute;ronef ne rompaient la profondeur que sur un rayon restreint?</p>
+
+<p>Evidemment, si la violence du cyclone s’accroissait encore, l’<i>Albatros</i> ne serait plus qu’un f&eacute;tu de paille indirigeable, emport&eacute; dans un de ces tourbillons qui d&eacute;racinent les arbres, enl&egrave;vent les toitures, renversent des pans de murailles.</p>
+
+<p>Robur et Tom ne pouvaient se parler que par signes. Uncle Prudent et Phil Evans, accroch&eacute;s &agrave; la rambarde, se demandaient si le m&eacute;t&eacute;ore n’allait pas faire leur jeu en d&eacute;truisant l’a&eacute;ronef, et avec lui l’inventeur, et avec l’inventeur, tout le secret de son invention!</p>
+
+<p>Mais, puisque l’<i>Albatros</i> ne parvenait pas &agrave; se d&eacute;gager verticalement de ce cyclone, ne semblait-il pas qu’il n’avait eu qu’une chose &agrave; faire gaguer le centre, relativement calme, o&ugrave; il serait plus ma&icirc;tre de ses man&oelig;uvres? Oui! mais, pour l’atteindre, il aurait fallu rompre ces courants circulaires qui l’entra&icirc;naient &agrave; leur p&eacute;riph&eacute;rie. Poss&eacute;dait-il assez de puissance m&eacute;canique pour s’en arracher?</p>
+
+<p>Soudain la partie sup&eacute;rieure du nuage creva. Les vapeurs se condens&egrave;rent en torrents de pluie.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait deux heures du matin. Le barom&egrave;tre, oscillant avec des &eacute;carts de douze millim&egrave;tres, &eacute;tait alors tomb&eacute; &agrave; 709 &mdash; ce qui, en r&eacute;alit&eacute;, devait &ecirc;tre diminu&eacute; de la baisse due &agrave; la hauteur atteinte par l’a&eacute;ronef au-dessus du niveau de la mer.</p>
+
+<p>Ph&eacute;nom&egrave;ne assez rare, ce cyclone s’&eacute;tait form&eacute; hors des zones qu’il parcourt le plus habituellement, c’est-&agrave;-dire entre le trenti&egrave;me parall&egrave;le nord et le vingt-sixi&egrave;me parall&egrave;le sud. Peut-&ecirc;tre cela explique-t-il comment cette temp&ecirc;te tournante se changea subitement en une temp&ecirc;te rectiligne. Mais quel ouragan! Le coup de vent du Connecticut du 22 mars 1882 e&ucirc;t pu lui &ecirc;tre compar&eacute;, lui dont la vitesse fut de cent seize m&egrave;tres &agrave; la seconde, soit plus de cent lieues &agrave; l’heure.</p>
+
+<p>Il s’agissait donc de fuir vent arri&egrave;re, comme un navire devant la temp&ecirc;te, ou plut&ocirc;t de se laisser emporter par le courant, que l’<i>Albatros</i> ne pouvait remonter et dont il ne pouvait sortir. Mais, &agrave; suivre cette imperturbable trajectoire, il fuyait vers le sud, il se jetait au-dessus de ces r&eacute;gions polaires dont Robur avait voulu &eacute;viter les approches, il n’&eacute;tait plus ma&icirc;tre de sa direction, il irait o&ugrave; le porterait l’ouragan!</p>
+
+<p>Tom Turner s’&eacute;tait mis au gouvernail. Il fallait toute son adresse pour ne pas embarder sur un bord ou sur l’autre.</p>
+
+<p>Aux premi&egrave;res heures du matin. &mdash; si on peut appeler ainsi cette vague teinte qui nuan&ccedil;a l’horizon &mdash;, l’<i>Albatros</i> avait franchi quinze degr&eacute;s depuis le cap Horn, soit plus de quatre cents lieues, et il d&eacute;passait la limite du cercle polaire.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans ce mois de juillet, la nuit dure encore dix-neuf heures et demie. Le disque du soleil, sans chaleur, sans lumi&egrave;re, n’appara&icirc;t sur l’horizon que pour dispara&icirc;tre presque aussit&ocirc;t. Au p&ocirc;le, cette nuit se prolonge pendant soixante-dix-neuf jours. Tout indiquait que. l’<i>Albatros</i> allait s’y plonger comme dans un ab&icirc;me.</p>
+
+<p>Ce jour-l&agrave;, une observation, si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; possible, aurait donn&eacute; 66&deg; 40’ de latitude australe. L’a&eacute;ronef n’&eacute;tait donc plus qu’&agrave; quatorze cents milles du p&ocirc;le antarctique.</p>
+
+<p>Irr&eacute;sistiblement emport&eacute; vers cet inaccessible point du globe, sa vitesse &laquo;&nbsp;mangeait&nbsp;&raquo;, pour ainsi dire, sa pesanteur, bien que celle-ci f&ucirc;t un peu plus forte alors, par suite de l’aplatissement de la terre au p&ocirc;le. Ses h&eacute;lices suspensives, il semblait qu’il e&ucirc;t pu s’en passer. Et, bient&ocirc;t, la violence de l’ouragan devint telle que Robur crut devoir r&eacute;duire les propulseurs au minimum de tours, afin d’&eacute;viter quelques graves avaries, et de mani&egrave;re &agrave; pouvoir gouverner, tout en conservant le moins possible de vitesse propre.</p>
+
+<p>Au milieu de ces dangers, l’ing&eacute;nieur commandait avec sang-froid., et le personnel ob&eacute;issait comme si l’&acirc;me de son chef e&ucirc;t &eacute;t&eacute; en lui.</p>
+
+<p>Uncle Prudent et Phil Evans n’avaient pas un instant quitt&eacute; la plate-forme. On y pouvait rester sans inconv&eacute;nient, d’ailleurs. L’air ne faisait pas r&eacute;sistance ou faiblement. L’a&eacute;ronef &eacute;tait l&agrave; comme un a&eacute;rostat qui marche avec la masse fluide dans laquelle il est plong&eacute;.</p>
+
+<p>Le domaine du p&ocirc;le austral comprend, dit-on, quatre millions cinq cent mille m&egrave;tres carr&eacute;s en superficie. Est-ce un continent? est-ce un archipel? est-ce une mer pal&eacute;ocrystique, dont les glaces ne fondent m&ecirc;me pas pendant la longue p&eacute;riode de l’&eacute;t&eacute;? On l’ignore. Mais ce qui est connu, c’est que ce p&ocirc;le austral est plus froid que le p&ocirc;le bor&eacute;al, &mdash; ph&eacute;nom&egrave;ne d&ucirc; &agrave; la position de la terre sur son orbite durant l’hiver des r&eacute;gions antarctiques.</p>
+
+<p>Pendant cette journ&eacute;e, rien n’indiqua que la temp&ecirc;te allait s’amoindrir. C’&eacute;tait par le soixante-quinzi&egrave;me m&eacute;ridien, &agrave; l’ouest, que l’<i>Albatros</i> allait aborder la r&eacute;gion circumpolaire. Par quel m&eacute;ridien en sortirait-il, &mdash; s’il en sortait?</p>
+
+<p>En tout cas, &agrave; mesure qu’il descendait plus au sud, la dur&eacute;e du jour diminuait. Avant peu, il serait plong&eacute; dans cette nuit permanente qui ne s’illumine qu’&agrave; la clart&eacute; de la lune ou aux p&acirc;les lueurs des aurores australes. Mais la lune &eacute;tait nouvelle alors, et les compagnons de Robur risquaient de ne rien voir de ces r&eacute;gions dont le secret &eacute;chappe encore &agrave; la curiosit&eacute; humaine.</p>
+
+<p>Tr&egrave;s probablement, l’<i>Albatros</i> passa au-dessus de quelques points d&eacute;j&agrave; reconnus, un peu en avant du cercle polaire, dans l’ouest de la terre de Graham, d&eacute;couverte par Biscoe en 1832, et de la terre Louis-Philippe, d&eacute;couverte en 1838 par Durnont d’Urville, derni&egrave;res limites atteintes sur ce continent inconnu.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; bord, on ne souffrait pas trop de la temp&eacute;rature, beaucoup moins basse alors qu’on ne devait le craindre. Il semblait que cet ouragan f&ucirc;t une sorte de gulf-stream a&eacute;rien qui emportait une certaine chaleur avec lui.</p>
+
+<p>Combien il y eut lieu de regretter que toute cette r&eacute;gion f&ucirc;t plong&eacute;e dans une obscurit&eacute; profonde! Il faut remarquer, toutefois, que, m&ecirc;me si la lune e&ucirc;t &eacute;clair&eacute; l’espace, la part des observations aurait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s r&eacute;duite. A cette &eacute;poque de l’ann&eacute;e, un immense rideau de neige, une carapace glac&eacute;e, recouvre toute la surface polaire. On n’aper&ccedil;oit m&ecirc;me pas ce blink des glaces, teinte blanch&acirc;tre dont la r&eacute;verb&eacute;ration manque aux horizons obscurs. Dans ces conditions, comment distinguer la forme des terres, l’&eacute;tendue des mers, la disposition des &icirc;les? Le r&eacute;seau hydrographique du pays, comment le reconna&icirc;tre? Sa configuration orographique elle-m&ecirc;me, comment la relever, puisque les collines ou les montagnes s’y confondent avec les icebergs, avec les banquises?</p>
+
+<p>Un peu avant minuit, une aurore australe illumina ces t&eacute;n&egrave;bres. Avec ses franges argent&eacute;es, ses lamelles qui rayonnaient &agrave; travers l’espace, ce m&eacute;t&eacute;ore pr&eacute;sentait la forme d’un immense &eacute;ventail, ouvert sur une moiti&eacute; du ciel. Ses extr&ecirc;mes effluences &eacute;lectriques venaient se perdre dans la Croix du Sud, dont les quatre &eacute;toiles brillaient au z&eacute;nith. Le ph&eacute;nom&egrave;ne fut d’une magnificence incomparable, et sa clart&eacute; suffit &agrave; montrer l’aspect de cette r&eacute;gion confondue dans une immense blancheur.</p>
+
+<p>Il va sans dire que, sur ces contr&eacute;es si rapproch&eacute;es du p&ocirc;le magn&eacute;tique austral, l’aiguille de la boussole, incessamment affol&eacute;e, ne pouvait plus donner aucune indication pr&eacute;cise relativement &agrave; la direction suivie. Mais son inclinaison fut telle, &agrave; un certain moment, que Robur put tenir pour certain qu’il passait au-dessus de ce p&ocirc;le magn&eacute;tique, situ&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s sur le soixante-dix-huiti&egrave;me parall&egrave;le.</p>
+
+<p>Et plus tard, vers une heure du matin, en calculant l’angle que cette aiguille faisait avec la verticale, il s’&eacute;cria:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Le p&ocirc;le austral est sous nos pieds!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Une calotte blanche apparut, mais sans rien laisser voir de ce qui se cachait sous ses glaces.</p>
+
+<p>L’aurore australe s’&eacute;teignit peu apr&egrave;s, et ce point id&eacute;al, o&ugrave; viennent se croiser tous les m&eacute;ridiens du globe, est encore &agrave; conna&icirc;tre.</p>
+
+<p>Certes, si Uncle Prudent et Phil Evans voulaient ensevelir dans la plus myst&eacute;rieuse des solitudes l’a&eacute;ronef et ceux qu’il emportait &agrave; travers l’espace, l’occasion &eacute;tait propice. S’ils ne le firent pas, sans doute, c’est que l’engin dont ils avaient besoin leur manquait encore.</p>
+
+<p>Cependant l’ouragan continuait &agrave; se d&eacute;cha&icirc;ner avec une vitesse telle que, si l’<i>Albatros</i> e&ucirc;t rencontr&eacute; quelque montagne sur sa route, il s’y f&ucirc;t bris&eacute; comme un navire qui se met &agrave; la c&ocirc;te.</p>
+
+<p>En effet, non seulement il ne pouvait plus se diriger horizontalement, mais il n’&eacute;tait m&ecirc;me plus ma&icirc;tre de son d&eacute;placement en hauteur.</p>
+
+<p>Et pourtant, quelques sommets se dressent sur les terres antarctiques. A chaque instant un choc e&ucirc;t &eacute;t&eacute; possible et aurait amen&eacute; la destruction de l’appareil.</p>
+
+<p>Cette catastrophe fut d’autant plus &agrave; craindre que le vent inclina vers l’est, en d&eacute;passant le m&eacute;ridien z&eacute;ro. Deux points lumineux se montr&egrave;rent alors &agrave; une centaine de kilom&egrave;tres en avant de l’<i>Albatros.</i></p>
+
+<p>C’&eacute;taient les deux volcans qui font partie du vaste syst&egrave;me des monts Ross, l’Erebus et le Terror.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> allait-il donc se br&ucirc;ler &agrave; leurs flammes comme un papillon gigantesque?</p>
+
+<p>Il y eut l&agrave; une heure palpitante. L’un des volcans, l’Erebus, semblait se pr&eacute;cipiter sur l’a&eacute;ronef qui ne pouvait d&eacute;vier du lit de l’ouragan. Les panaches de flamme grandissaient &agrave; vue d’&oelig;il. Un r&eacute;seau de feu barrait la route. D’intenses clart&eacute;s emplissaient maintenant l’espace. Les figures, vivement &eacute;clair&eacute;es &agrave; bord, prenaient un aspect infernal. Tous, immobiles, sans un cri, sans un geste, attendaient l’effroyable minute, pendant laquelle cette fournaise les envelopperait de ses feux.</p>
+
+<p>Mais l’ouragan qui entra&icirc;nait l’<i>Albatros,</i> le sauva de cette &eacute;pouvantable catastrophe. Les flammes de l’Erebus, couch&eacute;es par la temp&ecirc;te, lui livr&egrave;rent passage. Ce fut au milieu d’une gr&ecirc;le de substances laviques, repouss&eacute;es heureusement par l’action centrifuge des h&eacute;lices suspensives, qu’il franchit ce crat&egrave;re en pleine &eacute;ruption.</p>
+
+<p>Une heure apr&egrave;s, l’horizon d&eacute;robait aux regards les deux torches colossales qui &eacute;clairent les confins du monde pendant la longue nuit du p&ocirc;le.</p>
+
+<p>A deux heures du matin, l’&icirc;le Ballery fut d&eacute;pass&eacute;e &agrave; l’extr&eacute;mit&eacute; de la c&ocirc;te de la D&eacute;couverte, sans qu’on p&ucirc;t la reconna&icirc;tre, puisqu’elle &eacute;tait soud&eacute;e aux terres arctiques par un ciment de glace.</p>
+
+<p>Et alors, &agrave; partir du cercle polaire que l’<i>Albatros</i> recoupa sur le cent soixante-quinzi&egrave;me m&eacute;ridien, l’ouragan l’emporta au-dessus des banquises, au-dessus des icebergs, contre lesquels il risqua cent fois d’&ecirc;tre brise. Il n’&eacute;tait plus dans la main de son timonier, mais dans la main de Dieu... Dieu est un bon pilote.</p>
+
+<p>L’a&eacute;ronef remontait alors le m&eacute;ridien de Paris, qui fait un angle de cent cinq degr&eacute;s avec celui qu’il avait suivi pour franchir le cercle du monde antarctique.</p>
+
+<p>Enfin, au-del&agrave; du soixanti&egrave;me parall&egrave;le, l’ouragan indiqua une tendance &agrave; se casser. Sa violence diminua tr&egrave;s sensiblement. L’<i>Albatros</i> commen&ccedil;a &agrave; redevenir ma&icirc;tre de lui-m&ecirc;me. Puis ce qui fut un soulagement v&eacute;ritable &mdash; il rentra dans les r&eacute;gions &eacute;clair&eacute;es du globe, et le jour reparut vers les huit heures du matin.</p>
+
+<p>Robur et les siens, apr&egrave;s avoir &eacute;chapp&eacute; au cyclone du Cap Horn, &eacute;taient d&eacute;livr&eacute;s de l’ouragan. Ils avaient &eacute;t&eacute; ramen&eacute;s vers le Pacifique par-dessus toute la r&eacute;gion polaire, apr&egrave;s avoir franchi sept mille kilom&egrave;tres en dix-neuf heures &mdash; soit plus d’une lieue &agrave; la minute &mdash;vitesse presque double de celle que pouvait obtenir l’<i>Albatros</i> sous l’action de ses propulseurs dans les circonstances ordinaires.</p>
+
+<p>Mais Robur ne savait plus o&ugrave; il se trouvait alors, par suite de cet affolement de l’aiguille aimant&eacute;e dans le voisinage du p&ocirc;le magn&eacute;tique. Il fallait attendre que le soleil se montr&acirc;t dans des conditions convenables pour faire une observation. Malheureusement de gros nuages chargeaient le ciel, ce jour-l&agrave;, et le soleil ne parut pas.</p>
+
+<p>Ce fut un d&eacute;sappointement d’autant plus sensible que les deux h&eacute;lices propulsives avaient subi certaines avaries pendant la tourmente.</p>
+
+<p>Robur, tr&egrave;s contrari&eacute; de cet accident, ne put marcher, pendant toute cette journ&eacute;e, qu’&agrave; une vitesse relativement mod&eacute;r&eacute;e. Lorsqu’il passa au-dessus des antipodes de Paris, il ne le fit qu’&agrave; raison de six lieues &agrave; l’heure. Il fallait d’ailleurs prendre garde d’aggraver les avaries. Si ses deux propulseurs eussent &eacute;t&eacute; mis hors d’&eacute;tat de fonctionner, la situation de l’a&eacute;ronef au-dessus de ces vastes mers du Pacifique aurait &eacute;t&eacute; tr&egrave;s compromise. Aussi l’ing&eacute;nieur se demandait-il s’il ne devrait pas proc&eacute;der aux r&eacute;parations sur place, de mani&egrave;re &agrave; assurer la continuation du voyage.</p>
+
+<p>Le lendemain, 27 juillet, vers sept heures du matin, une terre fut signal&eacute;e dans le nord. On reconnut bient&ocirc;t que c’&eacute;tait une &icirc;le. Mais laquelle de ces milliers dont est sem&eacute; le Pacifique? Cependant Robur r&eacute;solut de s’y arr&ecirc;ter, sans atterrir. Selon lui, la journ&eacute;e suffirait &agrave; r&eacute;parer les avaries, et il pourrait repartir le soir m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Le vent avait tout &agrave; fait calmi, &mdash; circonstance favorable pour la man&oelig;uvre qu’il s’agissait d’ex&eacute;cuter. Au moins, puisqu’il resterait stationnaire, l’<i>Albatros</i> ne serait pas emport&eacute; on ne savait o&ugrave;.</p>
+
+<p>Un long c&acirc;ble de cent cinquante pieds, avec une ancre au bout, fut envoy&eacute; par-dessus le bord. Lorsque l’a&eacute;ronef arriva &agrave; la lisi&egrave;re de l’&icirc;le, l’ancre racla les premiers &eacute;cueils, puis s’engagea solidement entre deux roches. Le c&acirc;ble se tendit alors sous l’effet des h&eacute;lices suspensives, et l’<i>Albatros</i> resta immobile, comme un navire dont on a port&eacute; l’ancre au rivage.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait la premi&egrave;re fois qu’il se rattachait &agrave; la terre depuis son d&eacute;part de Philadelphie.</p>
+
+
+<h4><a name="XV" id="XV"></a>XV<br /><br />Dans lequel il se passe des choses qui m&eacute;ritent vraiment la peine d’&ecirc;tre racont&eacute;es.</h4>
+
+
+<p>Lorsque l’<i>Albatros</i> occupait encore une zone &eacute;lev&eacute;e, on avait pu reconna&icirc;tre que cette &icirc;le &eacute;tait de m&eacute;diocre grandeur. Mais quel &eacute;tait le parall&egrave;le qui la coupait? Sur quel m&eacute;ridien l’avait-on accost&eacute;e? Etait-ce une &icirc;le du Pacifique, de l’Australasie, de l’oc&eacute;an Indien? On ne le saurait que lorsque Robur aurait fait son point. Cependant, bien qu’il n’e&ucirc;t pu tenir compte des indications du compas, il avait lieu de penser qu’il &eacute;tait plut&ocirc;t sur le Pacifique. D&egrave;s que le soleil se montrerait, les circonstances seraient excellentes pour obtenir une bonne observation.</p>
+
+<p>De cette hauteur &mdash; cent cinquante pieds &mdash; l’&icirc;le, qui mesurait environ quinze milles de circonf&eacute;rence, se dessinait comme une &eacute;toile de mer &agrave; trois pointes.</p>
+
+<p>A la pointe du sud-est &eacute;mergeait un &icirc;lot, pr&eacute;c&eacute;d&eacute; d’un semis de roches. Sur la lisi&egrave;re, aucun relais de mar&eacute;es, ce qui tendait &agrave; confirmer l’opinion de Robur relativement &agrave; sa situation, puisque le flux et le reflux sont presque nuls dans l’oc&eacute;an Pacifique.</p>
+
+<p>A la pointe nord-ouest se dressait une montagne conique, dont l’altitude pouvait &ecirc;tre estim&eacute;e &agrave; douze cents pieds.</p>
+
+<p>On ne voyait aucun indig&egrave;ne, mais peut-&ecirc;tre occupaient-ils le littoral oppos&eacute;. En tout cas, s’ils avaient aper&ccedil;u l’a&eacute;ronef, l’&eacute;pouvante les e&ucirc;t plut&ocirc;t port&eacute;s &agrave; se cacher ou &agrave; s’enfuir.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait par la pointe sud-est que l’<i>Albatros</i> avait attaqu&eacute; l’&icirc;le. Non loin, dans une petite anse, un rio se jetait entre les roches. Au-del&agrave;, quelques vall&eacute;es sinueuses, des arbres d’essences vari&eacute;es, du gibier, perdrix et outardes, en grand nombre. Si l’&icirc;le n’&eacute;tait pas habit&eacute;e, du moins paraissait-elle habitable. Certes, Robur aurait pu y atterrir, et, sans doute, s’il ne l’avait pas fait, c’est que le sol, tr&egrave;s accident&eacute;, ne lui semblait pas offrir une place convenable pour y reposer l’a&eacute;ronef.</p>
+
+<p>En attendant de prendre hauteur, l’ing&eacute;nieur fit commencer les r&eacute;parations, qu’il comptait achever dans la journ&eacute;e. Les h&eacute;lices suspensives, en parfait &eacute;tat, avaient admirablement fonctionn&eacute; au milieu des violences de l’ouragan, lequel, on l’a fait observer, avait plut&ocirc;t soulag&eacute; leur travail. En ce moment, la moiti&eacute; du jeu &eacute;tait en fonction &mdash; ce qui suffisait &agrave; assurer la tension du c&acirc;ble fix&eacute; perpendiculairement au littoral.</p>
+
+<p>Mais les deux propulseurs avaient souffert, et plus encore que ne le croyait Robur. Il fallait redresser leurs branches et retoucher l’engrenage qui leur transmettait le mouvement de rotation.</p>
+
+<p>Ce fut l’h&eacute;lice ant&eacute;rieure, dont le personnel s’occupa d’abord sous la direction de Robur et de Tom Turner. Mieux valait commencer par elle, pour le cas o&ugrave; un motif quelconque e&ucirc;t oblig&eacute; l’<i>Albatros</i> &agrave; partir avant que le travail f&ucirc;t achev&eacute;. Rien qu’avec ce propulseur, on pouvait se maintenir plus ais&eacute;ment en bonne route.</p>
+
+<p>Entre-temps, Uncle Prudent et son coll&egrave;gue, apr&egrave;s s’&ecirc;tre promen&eacute;s sur la plate-forme, &eacute;taient all&eacute;s s’asseoir &agrave; l’arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Frycollin, il &eacute;tait singuli&egrave;rement rassure. Quelle diff&eacute;rence! N’&ecirc;tre plus suspendu qu’&agrave; cent cinquante pieds du sol!</p>
+
+<p>Les travaux ne furent interrompus qu’au moment ou l’&eacute;l&eacute;vation du soleil au-dessus de l’horizon permit de prendre d’abord un angle horaire, puis, lors de sa culmination, de calculer le midi du lieu.</p>
+
+<p>Le r&eacute;sultat de l’observation, faite avec la plus grande exactitude, fut celui-ci&nbsp;:</p>
+
+<p>Longitude 176&deg;17’ &agrave; l’est du m&eacute;ridien z&eacute;ro.</p>
+
+<p>Latitude 43&deg;37’ australe.</p>
+
+<p>Le point, sur la carte, se rapportait &agrave; la position de l’&icirc;le Chatam et de l’&icirc;lot Viff, dont le groupe est aussi d&eacute;sign&eacute; sous l’appellation commune d’&icirc;les Brougthon. Ce groupe se trouve &agrave; quinze degr&eacute;s dans l’est de Tawa&iuml;-Pomanou, l’&icirc;le m&eacute;ridionale de la Nouvelle-Z&eacute;lande, situ&eacute;e dans la partie sud de l’oc&eacute;an Pacifique.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;C’est &agrave; peu pr&egrave;s ce que je supposais, dit Robur &agrave; Tom Turner.</p>
+
+<p>&mdash; Et alors, nous sommes?...</p>
+
+<p>&mdash; A quarante-six degr&eacute;s dans le sud de l’&icirc;le X, soit &agrave; une distance de deux mille huit cents milles.</p>
+
+<p>&mdash; Raison de plus pour r&eacute;parer nos propulseurs, r&eacute;pondit le contrema&icirc;tre. Dans ce trajet, nous pourrions rencontrer des vents contraires, et, avec le peu qui nous reste d’approvisionnements, il importe de rallier l’&icirc;le X le plus vite possible.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, Tom, et j’esp&egrave;re bien me mettre en route dans la nuit, quand je devrais ne partir qu’avec une seule h&eacute;lice, quitte &agrave; r&eacute;parer l’autre en route.</p>
+
+<p>&mdash; Master Robur, demanda Tom Turner, et ces deux gentlemen, et leur domestique ?...</p>
+
+<p>&mdash; Tom Turner, r&eacute;pondit l’ing&eacute;nieur, seraient-ils &agrave; plaindre pour devenir colons de l’&icirc;le X?&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais qu’&eacute;tait donc cette &icirc;le X? Une &icirc;le perdue dans l’immensit&eacute; de l’oc&eacute;an Pacifique, entre l’&eacute;quateur et le tropique du Cancer, une &icirc;le qui justifiait bien ce signe alg&eacute;brique dont Robur avait fait son nom. Elle &eacute;mergeait de cette vaste mer des Marquises, en dehors de toutes les routes de communication interoc&eacute;aniennes. C’&eacute;tait l&agrave; que Robur avait fond&eacute; sa petite colonie, l&agrave; que venait se reposer l’<i>Albatros,</i> lorsqu’il &eacute;tait fatigu&eacute; de son vol, l&agrave; qu’il se r&eacute;approvisionnait de tout ce qu’il lui fallait pour ses perp&eacute;tuels voyages. En cette &icirc;le X, Robur, disposant de grandes ressources, avait pu &eacute;tablir un chantier et construire son a&eacute;ronef. Il pouvait l’y r&eacute;parer, m&ecirc;me le refaire. Ses magasins renfermaient les mati&egrave;res, subsistances, approvisionnements de toutes sortes, accumul&eacute;s pour l’entretien d’une cinquantaine d’habitants, l’unique population de l’&icirc;le.</p>
+
+<p>Lorsque Robur avait doubl&eacute; le cap Horn, quelques jours avant, son intention &eacute;tait bien de regagner l’&icirc;le X, en traversant obliquement le Pacifique. Mais le cyclone avait saisi l’<i>Albatros</i> dans son tourbillon. Apr&egrave;s lui, l’ouragan l’avait emport&eacute; au-dessus des r&eacute;gions australes. En somme, il avait &eacute;t&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s remis dans sa direction premi&egrave;re, et, sans les avaries des propulseurs, le retard n’aurait eu que peu d’importance.</p>
+
+<p>On allait donc regagner l’&icirc;le X. Mais, ainsi que l’avait dit le contrema&icirc;tre Tom Turner, la route &eacute;tait longue encore. Il y aurait probablement &agrave; lutter contre des vents d&eacute;favorables. Ce ne serait pas trop de toute sa puissance m&eacute;canique pour que l’<i>Albatros</i> arriv&acirc;t &agrave; destination dans les d&eacute;lais voulus. Avec un temps moyen, sous une allure ordinaire, cette travers&eacute;e devait s’accomplir en trois ou quatre jours.</p>
+
+<p>De l&agrave; ce parti qu’avait pris Robur de se fixer sur l’&icirc;le Chatam. Il s’y trouvait dans des conditions meilleures pour r&eacute;parer au moins l’h&eacute;lice de l’avant. Il ne craignait plus, au cas o&ugrave; la brise contraire se f&ucirc;t lev&eacute;e, d’&ecirc;tre entra&icirc;n&eacute; vers le sud, quand il voulait aller vers le nord. La nuit venue, cette r&eacute;paration serait achev&eacute;e. Il man&oelig;uvrerait alors pour faire d&eacute;raper son ancre. Si elle &eacute;tait trop solidement engag&eacute;e dans les roches, il en serait quitte pour couper le c&acirc;ble et reprendrait son vol vers l’Equateur.</p>
+
+<p>On le voit, cette mani&egrave;re de proc&eacute;der &eacute;tait la plus simple, la meilleure aussi, et elle s’&eacute;tait ex&eacute;cut&eacute;e &agrave; point.</p>
+
+<p>Le personnel de l’<i>Albatros,</i> sachant qu’il n’y avait pas de temps &agrave; perdre, se mit r&eacute;solument &agrave; la besogne.</p>
+
+<p>Tandis que l’on travaillait &agrave; l’avant de l’a&eacute;ronef, Uncle Prudent et Phil Evans avaient entre eux une conversation dont les cons&eacute;quences allaient &ecirc;tre d’une gravit&eacute; exceptionnelle.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Phil Evans, dit Uncle Prudent, vous &ecirc;tes bien d&eacute;cid&eacute;, comme moi, &agrave; faire le sacrifice de votre vie?</p>
+
+<p>&mdash; Oui, comme vous!</p>
+
+<p>&mdash; Une derni&egrave;re fois, il est bien &eacute;vident que nous n’avons plus rien &agrave; attendre de ce Robur?</p>
+
+<p>&mdash; Rien.</p>
+
+<p>&mdash; Eh bien, Phil Evans, mon parti est pris. Puisque l’Albatros doit repartir ce soir m&ecirc;me, la nuit ne se passera pas sans que nous ayons accompli notre &oelig;uvre! Nous casserons les ailes &agrave; l’oiseau de l’ing&eacute;nieur Robur! Cette nuit, il sautera au milieu des airs!</p>
+
+<p>&mdash; Qu’il saute donc! r&eacute;pondit Phil Evans.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>On le voit, les deux coll&egrave;gues &eacute;taient d’accord sur tous les points, m&ecirc;me quand il s’agissait d’accepter avec cette indiff&eacute;rence l’effroyable mort qui les attendait.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Avez-vous tout ce qu’il faut?... demanda Phil Evans.</p>
+
+<p>&mdash; Oui!... La nuit derni&egrave;re, pendant que Robur et ses gens ne s’occupaient que du salut de l’a&eacute;ronef, j’ai pu me glisser dans la soute et prendre une cartouche de dynamite!</p>
+
+<p>&mdash; Uncle Prudent, mettons-nous &agrave; la besogne...</p>
+
+<p>&mdash; Non, ce soir seulement! Quand la nuit sera venue, nous rentrerons dans notre roufle, et vous veillerez &agrave; ce qu’on ne puisse me surprendre!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Vers six heures, les deux coll&egrave;gues d&icirc;n&egrave;rent suivant leur habitude. Deux heures apr&egrave;s, ils s’&eacute;taient retir&eacute;s dans leur cabine, comme des gens qui vont dormir pour se refaire d’une nuit sans sommeil.</p>
+
+<p>Ni Robur ni aucun de ses compagnons ne pouvait soup&ccedil;onner quelle catastrophe mena&ccedil;ait l’<i>Albatros.</i></p>
+
+<p>Voici comment Uncle Prudent comptait agir&nbsp;:</p>
+
+<p>Ainsi qu’il l’avait dit, il avait pu p&eacute;n&eacute;trer dans la soute aux munitions, m&eacute;nag&eacute;e en un des compartiments de la coque de l’a&eacute;ronef. L&agrave;, il s’&eacute;tait empar&eacute; d’une certaine quantit&eacute; de poudre et d’une cartouche semblable &agrave; celles dont l’ing&eacute;nieur avait fait usage au Dahomey. Rentr&eacute; dans sa cabine, il avait cach&eacute; soigneusement cette cartouche, avec laquelle il &eacute;tait r&eacute;solu &agrave; faire sauter l’<i>Albatros</i> pendant la nuit, lorsqu’il aurait repris son vol au milieu des airs.</p>
+
+<p>En ce moment, Phil Evans examinait l’engin explosif. d&eacute;rob&eacute; par son compagnon.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait une gaine dont l’armature m&eacute;tallique contenait environ un kilogramme de la substance explosible, ce qui devait suffire &agrave; disloquer l’a&eacute;ronef et briser son jeu d’h&eacute;lices. Si l’explosion ne le d&eacute;truisait pas d’un coup, il s’ach&egrave;verait dans sa chute. Or, cette cartouche, rien n’&eacute;tait plus ais&eacute; que de la d&eacute;poser en un coin de la cabine, de mani&egrave;re qu’elle crev&acirc;t la plate-forme et atteignit la coque jusque dans sa membrure.</p>
+
+<p>Mais, pour provoquer l’explosion, il fallait faire &eacute;clater la capsule de fulminate dont la cartouche &eacute;tait munie. C’&eacute;tait la partie la plus d&eacute;licate de l’op&eacute;ration, car l’inflammation de cette capsule ne devait se produire que dans un temps calcul&eacute; avec une extr&ecirc;me pr&eacute;cision.</p>
+
+<p>En effet, Uncle Prudent avait r&eacute;fl&eacute;chi &agrave; ceci d&egrave;s que le propulseur de l’avant serait r&eacute;par&eacute;, l’a&eacute;ronef devait reprendre sa marche vers le nord; mais, cela fait, il &eacute;tait probable que Robur et ses gens viendraient &agrave; l’arri&egrave;re pour remettre en &eacute;tat l’h&eacute;lice post&eacute;rieure. Or, la pr&eacute;sence de tout le personnel aupr&egrave;s de la cabine pourrait g&ecirc;ner Uncle Prudent dans son op&eacute;ration. C’est pourquoi il s’&eacute;tait d&eacute;cid&eacute; &agrave; se servir d’une m&egrave;che, de mani&egrave;re &agrave; ne provoquer l’explosion que dans un temps donn&eacute;.</p>
+
+<p>Voici donc ce qu’il dit &agrave; Phil Evans&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;En m&ecirc;me temps que cette cartouche, j’ai pris de la poudre. Avec cette poudre je vais fabriquer une m&egrave;che dont la longueur sera en raison du temps qu’elle mettra &agrave; br&ucirc;ler, et qui plongera dans la capsule de fulminate. Mon intention est de l’allumer &agrave; minuit, de mani&egrave;re que l’explosion se produise entre trois et quatre heures du matin.</p>
+
+<p>&mdash; Bien combin&eacute;! &raquo; r&eacute;pondit Phil Evans.</p>
+
+<p>Les deux coll&egrave;gues, on le voit, en &eacute;taient arriv&eacute;s &agrave; examiner avec le plus grand sang-froid l’effroyable destruction dans laquelle ils devaient p&eacute;rir, il y avait en eux une telle somme de haine contre Robur et les siens que le sacrifice de leur propre vie paraissait tout indiqu&eacute; pour d&eacute;truire, avec l’<i>Albatros,</i> ceux qu’il emportait dans les airs. Que l’acte f&ucirc;t insens&eacute;, odieux m&ecirc;me, soit! Mais voil&agrave; o&ugrave; ils en &eacute;taient arriv&eacute;s, apr&egrave;s cinq semaines de cette existence de col&egrave;re qui n’avait pu &eacute;clater, de rage qui n’avait pu s’assouvir!</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Et Frycollin, dit Phil Evans, avons-nous donc le droit de disposer de sa vie?</p>
+
+<p>&mdash; Nous sacrifions bien la n&ocirc;tre! . r&eacute;pondit Uncle Prudent.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il est douteux que Frycollin e&ucirc;t trouv&eacute; la raison suffisante.</p>
+
+<p>Imm&eacute;diatement, Uncle Prudent se mit &agrave; l’&oelig;uvre, pendant que Phil Evans surveillait les abords du roufle.</p>
+
+<p>Le personnel &eacute;tait toujours occup&eacute; &agrave; l’avant. Il n’y avait pas &agrave; craindre d’&ecirc;tre surpris.</p>
+
+<p>Uncle Prudent commen&ccedil;a par &eacute;craser une petite quantit&eacute; de poudre de mani&egrave;re &agrave; la r&eacute;duire &agrave; l’&eacute;tat de pulv&eacute;rin. Apr&egrave;s l’avoir mouill&eacute;e l&eacute;g&egrave;rement, il la renferma dans une gaine de toile en forme de m&egrave;che. L’ayant allum&eacute;e, il s’assura qu’elle br&ucirc;lait &agrave; raison de cinq centim&egrave;tres par dix minutes, soit un m&egrave;tre en trois heures et demie. La m&egrave;che fut alors &eacute;teinte, puis fortement serr&eacute;e dans une spirale de corde et ajust&eacute;e &agrave; la capsule de la cartouche.</p>
+
+<p>Ce travail &eacute;tait termin&eacute; vers dix heures du soir, sans avoir excit&eacute; le moindre soup&ccedil;on.</p>
+
+<p>A ce moment, Phil Evans vint rejoindre son coll&egrave;gue dans la cabine.</p>
+
+<p>Pendant cette journ&eacute;e, les r&eacute;parations de l’h&eacute;lice ant&eacute;rieure avaient &eacute;t&eacute; tr&egrave;s activement conduites; mais il avait fallu la rentrer en dedans pour pouvoir d&eacute;monter ses branches, qui &eacute;taient fauss&eacute;es.</p>
+
+<p>Quant aux piles, aux accumulateurs, rien de tout ce qui produisait la force m&eacute;canique de l’<i>Albatros</i> n’avait souffert des violences du cyclone. Il y avait encore de quoi les alimenter pendant quatre ou cinq jours.</p>
+
+<p>La nuit &eacute;tait venue, lorsque Robur et ses hommes interrompirent leur besogne. Le propulseur de l’avant n’&eacute;tait pas encore remis en place. Il fallait encore trois heures de r&eacute;parations pour qu’il f&ucirc;t pr&ecirc;t &agrave; fonctionner. Aussi, apr&egrave;s en avoir caus&eacute; avec Tom Turner, l’ing&eacute;nieur d&eacute;cida-t-il de donner quelque repos &agrave; son personnel bris&eacute; de fatigue, et de remettre au lendemain ce qui restait &agrave; faire. Ce n’&eacute;tait pas trop, d’ailleurs, de la clart&eacute; du jour pour ce travail d’ajustage extr&ecirc;mement d&eacute;licat, et auquel les fanaux n’eussent donn&eacute; qu’une insuffisante lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Voil&agrave; ce qu’ignoraient Uncle Prudent et Phil Evans. S’en tenant &agrave; ce qu’ils avaient entendu dire &agrave; Robur, ils devaient penser que le propulseur de l’avant serait r&eacute;par&eacute; avant la nuit et que l’<i>Albatros</i> aurait imm&eacute;diatement repris sa marche vers le nord. Ils le croyaient donc d&eacute;tach&eacute; de l’&icirc;le, quand il y &eacute;tait encore retenu par son ancre. Cette circonstance allait faire tourner les choses tout autrement qu’ils l’imaginaient.</p>
+
+<p>Nuit sombre et sans lune. De gros nuages rendaient l’obscurit&eacute; plus profonde. On sentait d&eacute;j&agrave; qu’une l&eacute;g&egrave;re brise tendait &agrave; s’&eacute;tablir. Quelques souffles venaient du sud-ouest; mais ils ne d&eacute;pla&ccedil;aient pas l’<i>Albatros,</i> qui demeurait immobile sur son ancre, dont le c&acirc;ble, tendu verticalement, le retenait au sol.</p>
+
+<p>Uncle Prudent et son coll&egrave;gue, enferm&eacute;s dans leur cabine, n’&eacute;changeaient que peu de mots, &eacute;coutant le fr&eacute;missement des h&eacute;lices suspensives qui couvraient tous les autres bruits du bord. Ils attendaient que le moment f&ucirc;t venu d’agir.</p>
+
+<p>Un peu avant minuit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Il est temps! &raquo; dit Uncle Prudent.</p>
+
+<p>Sous les couchettes de la cabine, il y avait un coffre qui formait tiroir. Ce fut dans ce coffre que Uncle Prudent d&eacute;posa la cartouche de dynamite, munie de sa m&egrave;che. De cette fa&ccedil;on, la m&egrave;che pourrait br&ucirc;ler sans se trahir par son odeur ou son cr&eacute;pitement. Uncle Prudent l’alluma &agrave; son extr&eacute;mit&eacute;. Puis, repoussant le coffre sous la couchette</p>
+
+<p>Maintenant, &agrave; l’arri&egrave;re, dit-il, et attendons!</p>
+
+<p>Tous deux sortirent et furent d’abord &eacute;tonn&eacute;s de ne pas voir le timonier &agrave; son poste habituel.</p>
+
+<p>Phil Evans se pencha alors en dehors de la plate-forme.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L’<i>Albatros</i> est toujours &agrave; la m&ecirc;me place! dit-il &agrave; voix basse. Les travaux n’ont pas &eacute;t&eacute; termin&eacute;s !... Il n’aura pu partir!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Uncle Prudent eut un geste de d&eacute;sappointement.</p>
+
+<p>&laquo; Il faut &eacute;teindre la m&egrave;che, dit-il.</p>
+
+<p>Non !... Il faut nous sauver! r&eacute;pondit Phil Evans. Nous sauver?</p>
+
+<p>&mdash; Oui!... Par le c&acirc;ble de l’ancre, puisqu’il fait nuit!... Cent cinquante pieds &agrave; descendre, ce n’est rien!</p>
+
+<p>&mdash; Rien, en effet, Phil Evans, et nous serions fous de ne pas profiter de cette chance inattendue!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais, auparavant, ils rentr&egrave;rent dans leur cabine et prirent sur eux tout ce qu’ils pouvaient emporter en pr&eacute;vision d’un s&eacute;jour plus ou moins prolong&eacute; sur l’&icirc;le Chatam. Puis, la porte referm&eacute;e, ils s’avanc&egrave;rent sans bruit vers l’avant.</p>
+
+<p>Leur intention &eacute;tait de r&eacute;veiller Frycollin et de l’obliger &agrave; prendre la fuite avec eux.</p>
+
+<p>L’obscurit&eacute; &eacute;tait profonde. Les nuages commen&ccedil;aient &agrave; chasser du sud-ouest. D&eacute;j&agrave; l’a&eacute;ronef tanguait quelque peu sur son ancre, en s’&eacute;cartant l&eacute;g&egrave;rement de&nbsp; la verticale par rapport au c&acirc;ble de retenue. La descente devait donc offrir un peu plus de difficult&eacute;s. Mais ce n’&eacute;tait pas pour arr&ecirc;ter des hommes qui, tout d’abord, n’avaient pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; jouer leur vie.</p>
+
+<p>Tous deux se gliss&egrave;rent sur la plate-forme, s’arr&ecirc;tant parfois &agrave; l’abri des roufles pour &eacute;couter si quelque bruit se produisait. Silence absolu partout. Aucune lumi&egrave;re &agrave; travers les hublots. Ce n’&eacute;tait pas seulement le silence, c’&eacute;tait le sommeil dans lequel &eacute;tait plong&eacute; l’a&eacute;ronef.</p>
+
+<p>Cependant Uncle Prudent et son compagnon s’approchaient de la cabine de Frycollin, lorsque Phil Evans s’arr&ecirc;ta&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L’homme de garde!&nbsp;&raquo; dit-il.</p>
+
+<p>Un homme, en effet, &eacute;tait couch&eacute; pr&egrave;s du roufle. S’il dormait, c’&eacute;tait &agrave; peine. Toute fuite devenait impossible au cas o&ugrave; il e&ucirc;t donn&eacute; l’alarme.</p>
+
+<p>En cet endroit, il y avait quelques cordes, des morceaux de toile et d’&eacute;toupe, dont on s’&eacute;tait servi pour la r&eacute;paration de l’h&eacute;lice.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, l’homme fut b&acirc;illonn&eacute;, encapuchonn&eacute;, attach&eacute; &agrave; un des montants de la rambarde, dans l’impossibilit&eacute; de pousser un cri ou de faire un mouvement.</p>
+
+<p>Tout cela s’&eacute;tait pass&eacute; presque sans bruit.</p>
+
+<p>Uncle Prudent et Phil Evans &eacute;cout&egrave;rent... Le silence ne fut aucunement troubl&eacute; &agrave; l’int&eacute;rieur des roufles. Tous dormaient &agrave; bord.</p>
+
+<p>Les deux fugitifs &mdash; ne peut-on d&eacute;j&agrave; leur donner ce nom? &mdash; arriv&egrave;rent devant la cabine occup&eacute;e par Frycollin. Fran&ccedil;ois Tapage faisait entendre un ronflement digne de son nom, ce qui &eacute;tait rassurant.</p>
+
+<p>A sa grande surprise, Uncle Prudent n’eut point &agrave; pousser la porte de Frycollin. Elle &eacute;tait ouverte. Il s’introduisit &agrave; demi dans la cabine; puis, se retirant&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Personne! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash; Personne ! ... O&ugrave; peut-il &ecirc;tre?&nbsp;&raquo; murmura Phil Evans.</p>
+
+<p>Tous deux ramp&egrave;rent jusqu’&agrave; l’avant, pensant que Frycollin dormait peut-&ecirc;tre dans quelque coin...</p>
+
+<p>Personne encore.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Est-ce que le coquin nous aurait devanc&eacute;s ?... dit Uncle Prudent.</p>
+
+<p>&mdash; Qu’il l’ait fait ou non, r&eacute;pondit Phil Evans, nous ne pouvons attendre plus longtemps! Partons !&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Sans h&eacute;siter, l’un apr&egrave;s l’autre, les fugitifs saisirent le c&acirc;ble des deux mains, s’y assujettirent des deux pieds; puis, se laissant glisser, ils arriv&egrave;rent &agrave; terre sains et saufs.</p>
+
+<p>Quelle jouissance ce fut pour eux de fouler ce sol qui leur manquait depuis si longtemps, de marcher sur un terrain solide, de ne plus &ecirc;tre les jouets de l’atmosph&egrave;re!</p>
+
+<p>Ils se pr&eacute;paraient &agrave; gagner l’int&eacute;rieur de l’&icirc;le en remontant le rio, quand, soudain, une ombre se dressa devant eux.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait Frycollin.</p>
+
+<p>Oui! Le N&egrave;gre avait eu cette id&eacute;e, qui &eacute;tait venue &agrave; son ma&icirc;tre, et cette audace de le devancer, sans le pr&eacute;venir.</p>
+
+<p>Mais l’heure n’&eacute;tait pas aux r&eacute;criminations, et Uncle Prudent se disposait &agrave; chercher un refuge en quelque partie &eacute;loign&eacute;e de l’&icirc;le, lorsque Phil Evans l’arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Uncle Prudent, &eacute;coutez-moi, dit-il. Nous voil&agrave; hors des mains de ce Robur. Il est vou&eacute; ainsi que ses compagnons &agrave; une mort &eacute;pouvantable. Il la m&eacute;rite, soit! Mais, s’il jurait sur son honneur de ne pas chercher &agrave; nous reprendre...</p>
+
+<p>&mdash; L’honneur d’un pareil homme...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Uncle Prudent ne put achever. Un mouvement se produisait &agrave; bord de l’<i>Albatros.</i> Evidemment, l’alarme &eacute;tait donn&eacute;e, l’&eacute;vasion allait &ecirc;tre d&eacute;couverte.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A moi!... A moi!... &raquo; criait-on.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait l’homme de garde qui avait pu repousser son b&acirc;illon. Des pas pr&eacute;cipit&eacute;s retentirent sur la plate-forme. Presque aussit&ocirc;t les fanaux lanc&egrave;rent leurs projections &eacute;lectriques sur un large secteur.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Les voil&agrave;!... Les voil&agrave;! &raquo; cria Tom Turner.</p>
+
+<p>Les fugitifs avaient &eacute;t&eacute; vus.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, par suite d’un ordre que donna Robur &agrave; voix haute, les h&eacute;lices suspensives furent ralenties et, par le c&acirc;ble hal&eacute; &agrave; bord, l’<i>Albatros</i> commen&ccedil;a &agrave; se rapprocher du sol.</p>
+
+<p>En ce moment, la voix de Phil Evans se fit distinctement entendre&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ing&eacute;nieur Robur, dit-il, vous engagez-vous sur l’honneur &agrave; nous laisser libres sur cette &icirc;le ?...</p>
+
+<p>&mdash; Jamais!&nbsp;&raquo; s’&eacute;cria Robur.</p>
+
+<p>Et cette r&eacute;ponse fut suivie d’un coup de fusil, dont la balle effleura l’&eacute;paule de Phil Evans.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ah! les gueux! &raquo; s’&eacute;cria Uncle Prudent.</p>
+
+<p>Et, son couteau &agrave; la main, il se pr&eacute;cipita vers les roches entre lesquelles &eacute;tait incrust&eacute;e l’ancre. L’a&eacute;ronef n’&eacute;tait plus qu’&agrave; cinquante pieds du sol...</p>
+
+<p>En quelques secondes, le c&acirc;ble fut coup&eacute;, et la brise, qui avait sensiblement fra&icirc;chi, prenant de biais l’<i>Albatros,</i> l’entra&icirc;na dans le nord-est, au-dessus de la mer.</p>
+
+
+<h4><a name="XVI" id="XVI"></a>XVI<br /><br />Qui laissera le lecteur dans une ind&eacute;cision peut-&ecirc;tre regrettable.</h4>
+
+
+<p>Il &eacute;tait alors minuit. Cinq ou six coups de fusil avaient encore &eacute;t&eacute; tir&eacute;s de l’a&eacute;ronef. Uncle Prudent et Frycollin, soutenant Phil Evans, s’&eacute;taient jet&eacute;s &agrave; l’abri des roches.</p>
+
+<p>Ils n’avaient pas &eacute;t&eacute; atteints. Pour l’instant, ils n’avaient plus rien &agrave; craindre.</p>
+
+<p>Tout d’abord, l’<i>Albatros,</i> en m&ecirc;me temps qu’il s’&eacute;cartait de l’&icirc;le Chatam, fut port&eacute; &agrave; une altitude de neuf cents m&egrave;tres. Il avait fallu forcer de vitesse ascensionnelle afin de ne pas tomber en mer.</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; l’homme de garde, d&eacute;livr&eacute; de son b&acirc;illon, venait de jeter un premier cri, Robur et Tom Turner, se pr&eacute;cipitant vers lui, l’avaient d&eacute;barrass&eacute; du morceau de toile qui l’encapuchonnait et d&eacute;gag&eacute; de ses liens. Puis, le contrema&icirc;tre s’&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; vers la cabine d’Uncle Prudent et de Phil Evans; elle &eacute;tait vide!</p>
+
+<p>Fran&ccedil;ois Tapage, de son c&ocirc;t&eacute;, avait fouill&eacute; la cabine de Frycollin; il n’y avait personne!</p>
+
+<p>En constatant que ses prisonniers lui avaient &eacute;chapp&eacute;, Robur s’abandonna &agrave; un violent mouvement de col&egrave;re. L’&eacute;vasion d’Uncle Prudent et de Phil Evans, c’&eacute;tait son secret, c’&eacute;tait sa personnalit&eacute;, r&eacute;v&eacute;l&eacute;s &agrave; tous. S’il ne s’&eacute;tait pas inqui&eacute;t&eacute; autrement du document lanc&eacute; pendant la travers&eacute;e de l’Europe, c’est qu’il y avait bien des chances pour qu’il se f&ucirc;t perdu dans sa chute!... Mais maintenant!...</p>
+
+<p>Puis, se calmant&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Ils se sont enfuis, soit! dit-il. Comme ils ne pourront s’&eacute;chapper de l’&icirc;le Chatam avant quelques jours, j’y reviendrai!... Je les chercherai!... Je les reprendrai!... Et alors...&raquo;</p>
+
+<p>En effet, le salut des trois fugitifs &eacute;tait loin d’&ecirc;tre assur&eacute;. L’<i>Albatros,</i> redevenu ma&icirc;tre de sa direction, ne tarderait pas &agrave; regagner l’&icirc;le Chatam, dont les fugitifs ne pourraient s’enfuir de sit&ocirc;t. Avant douze heures, ils seraient retomb&eacute;s au pouvoir de l’ing&eacute;nieur.</p>
+
+<p>Avant douze heures! Mais, avant deux heures l’<i>Albatros</i> serait an&eacute;anti! Cette cartouche de dynamite, n’&eacute;tait-ce pas comme une torpille attach&eacute;e &agrave; son flanc, qui accomplirait l’&oelig;uvre de destruction au milieu des airs?</p>
+
+<p>Cependant, la brise devenant plus fra&icirc;che, l’a&eacute;ronef &eacute;tait emport&eacute; vers le nord-est. Bien que sa vitesse f&ucirc;t mod&eacute;r&eacute;e, il devait avoir perdu de vue l’&icirc;le Chatam au lever du soleil.</p>
+
+<p>Pour revenir contre le vent, il aurait fallu que les propulseurs, ou tout au moins celui de l’avant, eussent &eacute;t&eacute; en &eacute;tat de fonctionner.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tom, dit l’ing&eacute;nieur, pousse les fanaux &agrave; pleine lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash; Oui, master Robur.</p>
+
+<p>&mdash; Et tous &agrave; l’ouvrage! -</p>
+
+<p>&mdash; Tous!&nbsp;&raquo; r&eacute;pondit le contrema&icirc;tre.</p>
+
+<p>Il ne pouvait plus &ecirc;tre question de remettre le travail au lendemain. Il ne s’agissait plus de fatigues, maintenant! Pas un des hommes de l’<i>Albatros</i> qui ne partage&acirc;t les passions de son chef! Pas un qui ne f&ucirc;t pr&ecirc;t &agrave; tout faire pour reprendre les fugitifs! D&egrave;s que l’h&eacute;lice de l’avant serait remise en place, on reviendrait sur Chatam, on s’y amarrerait de nouveau, on donnerait la chasse aux prisonniers. Alors, seulement, seraient commenc&eacute;es les r&eacute;parations de l’h&eacute;lice de l’arri&egrave;re, et l’a&eacute;ronef pourrait continuer en toute s&eacute;curit&eacute; &agrave; travers le Pacifique son voyage de retour &agrave; l’&icirc;le X.</p>
+
+<p>Toutefois, il &eacute;tait important que l’<i>Albatros</i> ne. f&ucirc;t pas emport&eacute; trop loin dans le nord-est. Or, circonstance f&acirc;cheuse, la brise s’accentuait, et il ne pouvait plus ni la remonter ni m&ecirc;me rester stationnaire. Priv&eacute; de ses propulseurs, il &eacute;tait devenu un ballon indirigeable. Les fugitifs, post&eacute;s sur le littoral, avaient pu constater qu’il aurait disparu avant que l’explosion l’e&ucirc;t mis en pi&egrave;ces.</p>
+
+<p>Cet &eacute;tat de choses ne pouvait qu’inqui&eacute;ter beaucoup Robur relativement &agrave; ses projets ult&eacute;rieurs. N’&eacute;prouverait-il pas quelques retards pour rallier l’&icirc;le Chatam? Aussi, pendant que les r&eacute;parations &eacute;taient activement pouss&eacute;es, prit-il la r&eacute;solution de redescendre dans les basses couches avec l’esp&eacute;rance d’y rencontrer des courants plus faibles. Peut-&ecirc;tre l’<i>Albatros</i> parviendrait-il &agrave; se maintenir dans ces parages jusqu’au moment o&ugrave; il serait redevenu assez puissant pour refouler la brise?</p>
+
+<p>La man&oelig;uvre fut aussit&ocirc;t faite. Si quelque navire e&ucirc;t assist&eacute; aux &eacute;volutions de cet appareil, alors baign&eacute; dans ses lueurs &eacute;lectriques, de quelle &eacute;pouvante son &eacute;quipage aurait &eacute;t&eacute; pris!</p>
+
+<p>Lorsque l’<i>Albatros</i> ne fut plus qu’&agrave; quelques centaines de pieds de la surface de la mer, il s’arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Malheureusement, Robur dut le constater, la brise soufflait avec plus de force dans cette zone inf&eacute;rieure, et l’a&eacute;ronef s’&eacute;loignait avec une vitesse plus grande. Il risquait donc d’&ecirc;tre entra&icirc;n&eacute; fort loin dans le nord-est, &mdash; ce qui retarderait son retour &agrave; l’&icirc;le Chatam.</p>
+
+<p>En somme, apr&egrave;s tentatives faites, il fut prouv&eacute; qu’il y avait avantage &agrave; se maintenir dans les hautes couches o&ugrave; l’atmosph&egrave;re &eacute;tait mieux &eacute;quilibr&eacute;e. Aussi l’<i>Albatros</i> remonta-t-il &agrave; une moyenne de trois mille m&egrave;tres. L&agrave;, s’il ne resta pas stationnaire, du moins sa d&eacute;rive fut-elle plus lente. L’ing&eacute;nieur put donc esp&eacute;rer qu’au lever du jour, et de cette altitude, il aurait encore en vue les parages de l’&icirc;le, dont il avait d’ailleurs relev&eacute; la position avec une exactitude absolue.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la question de savoir si les fugitifs auraient re&ccedil;u bon accueil des indig&egrave;nes, au cas o&ugrave; l’&icirc;le serait habit&eacute;e, Robur ne s’en pr&eacute;occupait m&ecirc;me pas. Que ces indig&egrave;nes leur vinssent en aide, peu lui importait. Avec les moyens offensifs dont disposait l’<i>Albatros,</i> ils seraient promptement &eacute;pouvant&eacute;s, dispers&eacute;s. La capture des prisonniers ne pouvait donc faire question, et, une fois repris...</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;On ne s’enfuit pas de l’&icirc;le X!&nbsp;&raquo; dit Robur.</p>
+
+<p>Vers une heure apr&egrave;s minuit, le propulseur de l’avant &eacute;tait r&eacute;par&eacute;. Il ne s’agissait plus que de le remettre en place, ce qui exigeait encore une heure de travail. Cela fait, l’<i>Albatros</i> repartirait, cap au sud-ouest, et l’on d&eacute;monterait alors le propulseur de l’arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Et cette m&egrave;che qui br&ucirc;lait dans la cabine abandonn&eacute;e! Cette m&egrave;che, dont plus d’un tiers &eacute;tait consum&eacute; d&eacute;j&agrave;! Et cette &eacute;tincelle qui s’approchait de la cartouche de dynamite!</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment, si les hommes de l’a&eacute;ronef n’eussent pas &eacute;t&eacute; aussi occup&eacute;s, peut-&ecirc;tre l’un d’eux e&ucirc;t-il entendu le faible cr&eacute;pitement qui commen&ccedil;ait &agrave; se produire dans le ronfle? Peut-&ecirc;tre e&ucirc;t-il per&ccedil;u une odeur de poudre br&ucirc;l&eacute;e? Il se f&ucirc;t inqui&eacute;t&eacute;. Il aurait pr&eacute;venu l’ing&eacute;nieur ou Tom Turner. On e&ucirc;t cherch&eacute;, on e&ucirc;t d&eacute;couvert ce coffre dans lequel &eacute;tait d&eacute;pos&eacute; l’engin explosif... Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; temps encore de sauver ce merveilleux <i>Albatros</i> et tous ceux qu’il emportait avec lui!</p>
+
+<p>Mais les hommes travaillaient &agrave; l’avant, c’est-&agrave;-dire &agrave; vingt m&egrave;tres du roufle des fugitifs. Rien ne les appelait encore dans cette partie de la plate-forme, comme rien ne pouvait les distraire d’une besogne qui exigeait toute leur attention.</p>
+
+<p>Robur, lui aussi, &eacute;tait l&agrave;, travaillant de ses mains, en habile m&eacute;canicien qu’il &eacute;tait. Il pressait l’ouvrage, mais sans rien n&eacute;gliger pour que tout f&ucirc;t fait avec le plus grand soin! Ne fallait-il pas qu’il redevint absolument ma&icirc;tre de son appareil? S’il ne parvenait pas &agrave; reprendre les fugitifs, ceux-ci finiraient par se rapatrier. On ferait des investigations. L’&icirc;le X n’&eacute;chapperait peut-&ecirc;tre pas aux recherches. Et ce serait la fin de cette existence que les hommes de l’<i>Albatros</i> s’&eacute;taient cr&eacute;&eacute;e, &mdash; existence surhumaine, sublime!</p>
+
+<p>En ce moment; Tom Turner s’approcha de l’ing&eacute;nieur. Il &eacute;tait une heure un quart.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Master Robur, dit-il, il me semble que la brise a quelque tendance &agrave; mollir, en gagnant dans l’ouest, il est vrai.</p>
+
+<p>&mdash; Et qu’indique le barom&egrave;tre? demanda Robur, apr&egrave;s avoir observ&eacute; l’aspect du ciel.</p>
+
+<p>&mdash; Il est &agrave; peu pr&egrave;s stationnaire, r&eacute;pondit le contrema&icirc;tre. Pourtant, il me semble que les nuages s’abaissent au-dessous de l’<i>Albatros.</i></p>
+
+<p>&mdash; En effet, Tom Turner, et, dans ce cas, il ne serait pas impossible qu’il pl&ucirc;t &agrave; la surface de la mer. Mais, pourvu que nous demeurions au-dessus de la zone des pluies, peu importe! Nous ne serons pas g&ecirc;n&eacute;s dans l’ach&egrave;vement de notre travail.</p>
+
+<p>&mdash; Si la pluie tombe, reprit Tom Turner, ce doit &ecirc;tre une pluie fine &mdash; du moins la forme des nuages le fait supposer &mdash; et il est probable que, plus bas, la brise va calmir tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&mdash; Sans doute, Tom, r&eacute;pondit Robur. N&eacute;anmoins, il me semble pr&eacute;f&eacute;rable de ne pas redescendre encore. Achevons de r&eacute;parer nos avaries et alors nous pourrons man&oelig;uvrer &agrave; notre convenance. Tout est l&agrave;. &raquo;</p>
+
+<p>A deux heures et quelques minutes, la premi&egrave;re partie du travail &eacute;tait finie. L’h&eacute;lice ant&eacute;rieure r&eacute;install&eacute;e, les piles qui l’actionnaient furent mises en activit&eacute;. Le mouvement s acc&eacute;l&eacute;ra peu &agrave; peu, et l’<i>Albatros,</i> &eacute;voluant cap au sud-ouest, revint avec une vitesse moyenne dans la direction de l’&icirc;le Chatam.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Tom, dit Robur, il y a deux heures et demie environ que nous avons port&eacute; au nord-est. La brise n’a pas chang&eacute;, ainsi que j’ai pu m’en assurer en observant le compas. Donc, j’estime qu’en une heure, au plus, nous pouvons retrouver les parages de l’&icirc;le.</p>
+
+<p>&mdash; Je le crois aussi, master Robur, r&eacute;pondit le contrema&icirc;tre, car nous avan&ccedil;ons a raison d’une douzaine de m&egrave;tres par seconde. Entre trois et quatre heures du matin, l’<i>Albatros</i> aura regagn&eacute; son point de d&eacute;part.</p>
+
+<p>&mdash; Et ce sera tant mieux, Tom! r&eacute;pondit l’ing&eacute;nieur. Nous avons int&eacute;r&ecirc;t &agrave; arriver de nuit et m&ecirc;me &agrave; atterrir, sans avoir &eacute;t&eacute; vus. Les fugitifs, nous croyant loin dans le nord, ne se tiendront pas sur leurs gardes. Lorsque l’<i>Albatros</i> sera presque &agrave; ras de terre, nous essaierons de le cacher derri&egrave;re quelques hautes roches de l’&icirc;le. Puis, dussions-nous passer quelques jours &agrave; Chatam...</p>
+
+<p>&mdash; Nous les passerons, master Robur, et, quand nous devrions lutter contre une arm&eacute;e d’indig&egrave;nes...</p>
+
+<p>&mdash; Nous lutterons, Tom, nous lutterons pour notre <i>Albatros&nbsp;</i> !&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>L’ing&eacute;nieur se retourna alors vers ses hommes qui attendaient de nouveaux ordres.</p>
+
+<p>&laquo; Mes amis, leur dit-il, l’heure n’est pas venue de se reposer. Il faut travailler jusqu’au jour.&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Tous &eacute;taient pr&ecirc;ts.</p>
+
+<p>Il s’agissait maintenant de recommencer pour le propulseur de l’arri&egrave;re les r&eacute;parations qui avaient &eacute;t&eacute; faites pour celui de l’avant. C’&eacute;taient les m&ecirc;mes avaries, produites par la m&ecirc;me cause, c’est-&agrave;-dire par la violence de l’ouragan pendant la travers&eacute;e du continent antarctique.</p>
+
+<p>Mais, afin d’aider &agrave; rentrer cette h&eacute;lice en dedans, il parut bon d’arr&ecirc;ter, pendant quelques minutes, la marche de l’a&eacute;ronef et m&ecirc;me de lui imprimer un mouvement r&eacute;trograde. Sur l’ordre de Robur, l’aide-m&eacute;canicien fit machine en arri&egrave;re, en renversant la rotation de l’h&eacute;lice ant&eacute;rieure. L’a&eacute;ronef commen&ccedil;a donc &agrave; &laquo; culer &raquo; doucement, pour employer une expression maritime.</p>
+
+<p>Tous se disposaient alors &agrave; se rendre &agrave; l’arri&egrave;re, lorsque Tom Turner fut surpris par une singuli&egrave;re odeur.</p>
+
+<p>C’&eacute;taient les gaz de la m&egrave;che, accumul&eacute;s maintenant dans le coffre, qui s’&eacute;chappaient de la cabine des fugitifs.</p>
+
+<p>&laquo; Hein? fit le contrema&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash; Qu’y a-t-il? demanda Robur.</p>
+
+<p>&mdash; Ne sentez-vous pas?... On dirait de la poudre qui br&ucirc;le?</p>
+
+<p>&mdash; En effet, Tom!</p>
+
+<p>&mdash; Et cette odeur vient du dernier roufle!</p>
+
+<p>&mdash; Oui... de la cabine m&ecirc;me...</p>
+
+<p>&mdash; Est-ce que ces mis&eacute;rables auraient mis le feu?...</p>
+
+<p>&mdash; Eh! si ne n’&eacute;tait que le feu ?... s’&eacute;cria Robur. Enfonce la porte, Tom, enfonce la porte!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Mais le contrema&icirc;tre avait &agrave; peine fait un pas vers l’arri&egrave;re, qu’une explosion formidable &eacute;branla l’<i>Albatros.</i> Les roufles vol&egrave;rent en &eacute;clats. Les fanaux s’&eacute;teignirent, car le courant &eacute;lectrique leur manqua subitement, et l’obscurit&eacute; redevint compl&egrave;te. Cependant, si la plupart des h&eacute;lices suspensives, tordues ou fracass&eacute;es, &eacute;taient hors d’usage, quelques-unes, &agrave; la proue, n’avaient pas cess&eacute; de tourner.</p>
+
+<p>Soudain, la coque de l’a&eacute;ronef s’ouvrit un peu en arri&egrave;re du premier roufle, dont les accumulateurs actionnaient toujours le propulseur de l’avant, et la partie post&eacute;rieure de la plate-forme culbuta dans l’espace.</p>
+
+<p>Presque aussit&ocirc;t s’arr&ecirc;t&egrave;rent les derni&egrave;res h&eacute;lices suspensives, et l’<i>Albatros</i> fut pr&eacute;cipit&eacute; vers l’ab&icirc;me.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait une chute de trois mille m&egrave;tres pour les huit hommes, accroch&eacute;s, comme des naufrag&eacute;s, &agrave; cette &eacute;pave!</p>
+
+<p>En outre, cette chute allait &ecirc;tre d’autant plus rapide que le propulseur de l’avant, apr&egrave;s s’&ecirc;tre redress&eacute; verticalement, fonctionnait encore!</p>
+
+<p>Ce fut alors que Robur, avec un &agrave;-propos qui d&eacute;notait un extraordinaire sang-froid, se laissant glisser jusqu’au roufle &agrave; demi disloqu&eacute;, saisit le levier de mise en train, et changea le sens de la rotation de l’h&eacute;lice qui, de propulsive qu’elle &eacute;tait, devint suspensive.</p>
+
+<p>Chute, assur&eacute;ment, bien qu’elle f&ucirc;t quelque peu retard&eacute;e; mais, du moins, l’&eacute;pave ne tomba pas avec cette vitesse croissante des corps abandonn&eacute;s aux effets de la pesanteur. Et, si c’&eacute;tait toujours la mort pour les survivants de l’<i>Albatros,</i> puisqu’ils &eacute;taient pr&eacute;cipit&eacute;s dans la mer, ce n’&eacute;tait plus la mort par asphyxie, au milieu d’un air que la rapidit&eacute; de la descente e&ucirc;t rendu irrespirable.</p>
+
+<p>Quatre-vingts secondes au plus apr&egrave;s l’explosion, ce qui restait de l’<i>Albatros</i> s’&eacute;tait ab&icirc;m&eacute; dans les flots.</p>
+
+
+<h4><a name="XVII" id="XVII"></a>XVII<br /><br />Dans lequel on revient &agrave; deux mois en arri&egrave;re et o&ugrave; l’on saute &agrave; neuf mois en avant.</h4>
+
+
+<p>Quelques semaines auparavant, le 13 juin, au lendemain de cette s&eacute;ance pendant laquelle le WeldonInstitute s’&eacute;tait abandonn&eacute; &agrave; de si orageuses discussions, il y avait eu dans toutes les classes de la population philadelphienne, noire ou blanche, une &eacute;motion plus facile &agrave; constater qu’&agrave; d&eacute;crire.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, aux premi&egrave;res heures de la matin&eacute;e, les conversations portaient uniquement sur l’inattendu et scandaleux incident de la veille. Un intrus, qui se disait ing&eacute;nieur, un ing&eacute;nieur qui pr&eacute;tendait s’appeler de cet invraisemblable nom de Robur &mdash; Robur-le-Conqu&eacute;rant! &mdash; un personnage d’origine inconnue, de nationalit&eacute; anonyme, s’&eacute;tait pr&eacute;sent&eacute; inopin&eacute;ment dans la salle des s&eacute;ances, avait insult&eacute; les ballonistes, honni les dirigeurs d’a&eacute;rostats, vant&eacute; les merveilles des appareils plus lourds que l’air, soulev&eacute; des hu&eacute;es au milieu d’un tumulte &eacute;pouvantable, provoqu&eacute; des menaces qu’il avait retourn&eacute;es contre ses adversaires. Enfin, apr&egrave;s avoir abandonn&eacute; la tribune dans le tapage des revolvers, il avait disparu, et, malgr&eacute; toutes les recherches, on n’avait plus entendu parler de lui.</p>
+
+<p>Assur&eacute;ment, cela &eacute;tait bien fait pour exercer toutes les langues, enflammer toutes les imaginations. On ne s’en fit pas faute &agrave; Philadelphie, ni dans les trente-six autres Etats de l’Union, et, pour dire le vrai, aussi bien dans l’Ancien que dans le Nouveau Monde.</p>
+
+<p>Mais, de combien cet &eacute;moi fut d&eacute;pass&eacute;, lorsque, le soir du 13 juin, il fut constant que ni le pr&eacute;sident ni le secr&eacute;taire du Weldon-Institute n’avaient reparu &agrave; leur domicile. Gens rang&eacute;s pourtant, honorables et sages. La veille, ils avaient quitt&eacute; la salle des s&eacute;ances en citoyens qui ne songent qu’&agrave; rentrer tranquillement chez eux, en c&eacute;libataires dont aucun visage renfrogn&eacute; n’accueillera le retour au logis. Ne se seraient-ils point absent&eacute;s, par hasard? Non, ou du moins ils n’avaient rien dit qui p&ucirc;t le faire croire. Et m&ecirc;me il avait &eacute;t&eacute; convenu que, le lendemain, ils reprendraient leur place au bureau du club, l’un comme pr&eacute;sident, l’autre comme secr&eacute;taire, en pr&eacute;vision d’une s&eacute;ance o&ugrave; seraient discut&eacute;s les &eacute;v&eacute;nements de la soir&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente.</p>
+
+<p>Et non seulement, disparition compl&egrave;te de ces deux personnages consid&eacute;rables de l’Etat de Pennsylvanie, mais aucune nouvelle du valet Frycollin. Introuvable comme son ma&icirc;tre. Non! jamais N&egrave;gre, depuis Toussaint Louverture, Soulouque et Dessaline, n’avait fait autant parler de lui. Il allait prendre une place importante, aussi bien parmi ses coll&egrave;gues de la domesticit&eacute; philadelphienne que parmi tous ces originaux qu’une excentricit&eacute; quelconque suffit &agrave; mettre en lumi&egrave;re dans ce beau pays d’Am&eacute;rique.</p>
+
+<p>Le lendemain, rien de nouveau. Les deux coll&egrave;gues ni Frycollin n’ont point reparu. S&eacute;rieuse inqui&eacute;tude. Commencement d’agitation. Foule nombreuse aux abords des Post and Telegraph offices, pour savoir s’il arriverait quelques nouvelles.</p>
+
+<p>Rien encore.</p>
+
+<p>Et, cependant, on les avait bien vus, tous les deux, sortir du Weldon-Institute, causer &agrave; voix haute, prendre Frycollin qui les attendait, puis descendre Walnut-Street et gagner du c&ocirc;t&eacute; de Fairmont-Park.</p>
+
+<p>Jem Cip, le l&eacute;gumiste, avait m&ecirc;me serr&eacute; la main droite du pr&eacute;sident en lui disant&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A demain!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et William T. Forbes, le fabricant de sucre de chiffons, avait re&ccedil;u une cordiale poign&eacute;e de Phil Evans, qui lui avait dit par deux fois&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Au revoir ! ... Au revoir !...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Miss Doll et Miss Mat Forbes, si attach&eacute;es &agrave; Uncle Prudent par les liens de la plus pure amiti&eacute;, ne pouvaient revenir de cette disparition, et, afin d’obtenir des nouvelles de l’absent, parlaient encore plus que d’habitude.</p>
+
+<p>Enfin, trois, quatre, cinq, six jours se pass&egrave;rent, puis une semaine, deux semaines... Personne, et nul indice qui p&ucirc;t mettre sur la trace des trois disparus.</p>
+
+<p>On avait pourtant fait de minutieuses recherches dans tout le quartier... Rien! &mdash; Dans les rues qui aboutissent au port... Rien! &mdash; dans le parc m&ecirc;me, sous les. grands bouquets d’arbres, au plus &eacute;pais des taillis... Rien! Toujours rien!</p>
+
+<p>Toutefois, on reconnut que, sur la grande clairi&egrave;re, l’herbe avait &eacute;t&eacute; r&eacute;cemment foul&eacute;e, et d’une fa&ccedil;on qui sembla suspecte, puisqu’elle &eacute;tait inexplicable. A la lisi&egrave;re du bois qui l’entoure, des traces d’une lutte furent &eacute;galement relev&eacute;es. Une bande de malfaiteurs avait-elle donc rencontr&eacute;, puis attaqu&eacute; les deux coll&egrave;gues, &agrave; cette heure avanc&eacute;e de la nuit, au milieu de ce parc d&eacute;sert?</p>
+
+<p>C’&eacute;tait possible. Aussi, la police proc&eacute;da-t-elle &agrave; une enqu&ecirc;te dans les formes et avec toute la lenteur l&eacute;gale. On fouilla la Schuylkill-river, on en racla le fond, on &eacute;barba les rives de leur amas d’herbes. Et, si ce fut inutile, ce ne fut pas en pure perte, car la Schuylkill avait besoin d’un bon travail de faucardement. On le fit &agrave; cette occasion. Gens pratiques, les &eacute;diles de Philadelphie.</p>
+
+<p>Alors on en appela &agrave; la publicit&eacute; des journaux. Des annonces, des r&eacute;clamations, sinon des r&eacute;clames, furent envoy&eacute;es &agrave; toutes les feuilles d&eacute;mocratiques ou r&eacute;publicaines de l’Union, sans distinction de couleur. Le <i>Daily Negro,</i> journal sp&eacute;cial de la race noire, publia un portrait de Frycollin, d’apr&egrave;s sa derni&egrave;re photographie. R&eacute;compenses furent offertes, primes promises, &agrave; quiconque donnerait quelque nouvelle des trois absents, et m&ecirc;me &agrave; tous ceux qui retrouveraient un indice quelconque de nature &agrave; mettre sur leurs traces.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Cinq mille dollars! Cinq mille dollars ! ... A tout citoyen qui...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Rien n’y fit. Les cinq mille dollars rest&egrave;rent dans la caisse du Weldon-Institute.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Introuvables! Introuvables!! Introuvables!!! Uncle Prudent et Phil Evans de Philadelphie!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Il va sans dire que le club fut mis dans un singulier d&eacute;sarroi par cette inexplicable disparition de son pr&eacute;sident et de son secr&eacute;taire. Et, tout d’abord, l’assembl&eacute;e prit d’urgence une mesure qui suspendait les travaux relatifs &agrave; la construction du ballon le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head,</i> si avanc&eacute;s pourtant. Mais comment, en l’absence des principaux promoteurs de l’affaire, de ceux qui avaient vou&eacute; &agrave; cette entreprise une partie de leur fortune en temps et monnaie, comment aurait-on pu vouloir achever l’&oelig;uvre, quand ils n’&eacute;taient plus l&agrave; pour la finir? Il convenait donc d’attendre.</p>
+
+<p>Or, pr&eacute;cis&eacute;ment &agrave; cette &eacute;poque, il fut de nouveau question de l’&eacute;trange ph&eacute;nom&egrave;ne, qui avait tant surexcit&eacute; les esprits quelques semaines auparavant.</p>
+
+<p>En effet, l’objet myst&eacute;rieux avait &eacute;t&eacute; revu ou plut&ocirc;t entrevu &agrave; diverses reprises dans les hautes couches de l’atmosph&egrave;re. Certes, personne ne songeait &agrave; &eacute;tablir une connexit&eacute; entre cette r&eacute;apparition si singuli&egrave;re et la disparition non moins inexplicable des deux membres du Weldon-Institute. En effet, il e&ucirc;t fallu une extraordinaire dose d’imagination pour rapprocher ces deux faits l’un de l’autre.</p>
+
+<p>Quoi qu’il en soit, l’ast&eacute;ro&iuml;de, le bolide, le monstre a&eacute;rien, comme on voudra l’appeler, avait &eacute;t&eacute; r&eacute;aper&ccedil;u dans des conditions qui permettaient de mieux appr&eacute;cier ses dimensions et sa forme. Au Canada, d’abord, au-dessus de ces territoires qui s’&eacute;tendent d’Ottawa &agrave; Qu&eacute;bec, et cela le lendemain m&ecirc;me de la disparition des deux coll&egrave;gues; puis, plus tard, au-dessus des plaines du Far West, alors qu’il luttait de vitesse avec un train du grand chemin de fer du Pacifique.</p>
+
+<p>A partir de ce jour, les incertitudes du monde savant furent fix&eacute;es. Ce corps n’&eacute;tait point un produit de la nature; c’&eacute;tait un appareil volant, avec application pratique de la th&eacute;orie du &laquo;&nbsp;Plus lourd que l’air&nbsp;&raquo;. Et, si le cr&eacute;ateur, le ma&icirc;tre de cet a&eacute;ronef voulait encore garder l’incognito pour sa personne, &eacute;videmment il n’y tenait plus pour sa machine, puisqu’il venait de la montrer de si pr&egrave;s sur les territoires du Far West. Quant &agrave; la force m&eacute;canique dont il disposait, quant &agrave; la nature des engins qui lui communiquaient le mouvement, c’&eacute;tait l’inconnu. En tout cas, ce qui ne laissait aucun doute, c’est que cet a&eacute;ronef devait &ecirc;tre dou&eacute; d’une extraordinaire facult&eacute; de locomotion. En effet, quelques jours apr&egrave;s, il avait &eacute;t&eacute; signal&eacute; dans le C&eacute;leste Empire, puis sur la partie septentrionale de l’Indoustan, puis au-dessus des immenses steppes de la Russie.</p>
+
+<p>Quel &eacute;tait donc ce hardi m&eacute;canicien qui poss&eacute;dait une telle puissance de locomotion, pour lequel les Etats n’avaient plus de fronti&egrave;res ni les oc&eacute;ans de limites, qui disposait de l’atmosph&egrave;re terrestre comme d’un domaine? Devait-on penser que ce f&ucirc;t ce Robur, dont les th&eacute;ories avaient &eacute;t&eacute; si brutalement lanc&eacute;es &agrave; la face du Weldon-Institute, le jour o&ugrave; il vint battre en br&egrave;che cette utopie des ballons dirigeables?</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre quelques esprits perspicaces en eurent-ils la pens&eacute;e. Mais &mdash; chose singuli&egrave;re assur&eacute;ment &mdash; personne ne songea &agrave; cette hypoth&egrave;se que ledit Robur p&ucirc;t se rattacher en quoi que ce f&ucirc;t &agrave; la disparition du pr&eacute;sident et du secr&eacute;taire du Weldon-Institute.</p>
+
+<p>En somme, cela f&ucirc;t rest&eacute; &agrave; l’&eacute;tat de myst&egrave;re, sans une d&eacute;p&ecirc;che qui arriva de France en Am&eacute;rique par le fil de New York, &agrave; onze heures trente-sept, dans la journ&eacute;e du 6 juillet.</p>
+
+<p>Et qu’apportait cette d&eacute;p&ecirc;che? C’&eacute;tait le texte du document trouv&eacute; &agrave; Paris dans une tabati&egrave;re &mdash; document qui r&eacute;v&eacute;lait ce qu’&eacute;taient devenus les deux personnages dont l’Union allait prendre le deuil.</p>
+
+<p>Ainsi donc, l’auteur de l’enl&egrave;vement c’&eacute;tait Robur, l’ing&eacute;nieur venu tout expr&egrave;s &agrave; Philadelphie pour &eacute;craser la th&eacute;orie des ballonistes dans son &oelig;uf! C’&eacute;tait lui qui montait l’a&eacute;ronef <i>Albatros!</i> C’&eacute;tait lui qui, par repr&eacute;sailles, avait enlev&eacute; Uncle Prudent, Phil Evans, et Frycollin par-dessus le march&eacute;! Et ces personnages, on devait les consid&eacute;rer comme &agrave; jamais perdus, &agrave; moins que, par un moyen quelconque, en construisant un engin capable de lutter avec le puissant appareil, leurs amis terrestres ne parvinssent &agrave; les ramener sur la terre!</p>
+
+<p>Quelle &eacute;motion! Quelle stupeur! Le t&eacute;l&eacute;gramme parisien avait &eacute;t&eacute; adress&eacute; au bureau du Weldon-Institute. Les membres du club en eurent aussit&ocirc;t connaissance. Dix minutes apr&egrave;s, tout Philadelphie recevait la nouvelle par ses t&eacute;l&eacute;phones, puis, en moins d’une heure, toute l’Am&eacute;rique, car elle s’&eacute;tait &eacute;lectriquement propag&eacute;e sur les innombrables fils du nouveau continent. On n’y voulait pas croire, et rien n’&eacute;tait plus certain. Ce devait &ecirc;tre une mystification de mauvais plaisant, disaient les uns, une &laquo;&nbsp;fumisterie&nbsp;&raquo; du plus mauvais go&ucirc;t, disaient les autres! Comment ce rapt e&ucirc;t-il pu s’accomplir &agrave; Philadelphie, et si secr&egrave;tement? Comment cet <i>Albatros</i> avait-il atterri dans Fairmont-Park, sans que son apparition e&ucirc;t &eacute;t&eacute; signal&eacute;e sur les horizons de l’Etat de Pennsylvanie?</p>
+
+<p>Tr&egrave;s bien. C’&eacute;taient des arguments. Les incr&eacute;dules avaient encore le droit de douter. Mais, ce droit, ils ne l’eurent plus, sept jours apr&egrave;s l’arriv&eacute;e du t&eacute;l&eacute;gramme. Le 13 juillet, le paquebot fran&ccedil;ais <i>Normandie</i> avait mouill&eacute; dans les eaux de l’Hudson, et il apportait la fameuse tabati&egrave;re. Le railway de New York l’exp&eacute;dia en toute h&acirc;te &agrave; Philadelphie.</p>
+
+<p>C’&eacute;tait bien la tabati&egrave;re du pr&eacute;sident du Weldon-Institute. Jem Cip n’aurait pas mal fait, ce jour-l&agrave;, de prendre une nourriture plus substantielle, car il faillit tomber en p&acirc;moison, quand il la reconnut. Que de fois il y avait puis&eacute; la prise de l’amiti&eacute;! Et Miss Doll et Miss Mat la reconnurent aussi, cette tabati&egrave;re, qu’elles avaient si souvent regard&eacute;e avec l’espoir d’y plonger, un jour, leurs maigres doigts de vieilles filles! Puis ce furent leur p&egrave;re, William T. Forbes, Truk Milnor, Bat T. Fyn et bien d’autres du Weldon-Institute! Cent fois ils l’avaient vue s’ouvrir et se refermer entre les mains de leur v&eacute;n&eacute;r&eacute; pr&eacute;sident. Enfin elle eut pour elle le t&eacute;moignage de tous les amis que comptait Uncle Prudent dans cette bonne cit&eacute; de Philadelphie, dont le nom indique &mdash; on ne saurait trop le r&eacute;p&eacute;ter &mdash; que ses habitants s aiment comme des fr&egrave;res.</p>
+
+<p>Ainsi il n’&eacute;tait pas permis de conserver l’ombre d’un doute <i>&agrave;</i> cet &eacute;gard. Non seulement la tabati&egrave;re du pr&eacute;sident, mais l’&eacute;criture, trac&eacute;e sur le document, ne permettaient plus aux incr&eacute;dules de hocher la t&ecirc;te. Alors les lamentations commenc&egrave;rent, les mains d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es se lev&egrave;rent vers le ciel. Uncle Prudent et son coll&egrave;gue, emport&eacute;s dans un appareil volant, sans qu’on p&ucirc;t m&ecirc;me entrevoir un moyen de les d&eacute;livrer!</p>
+
+<p>La Compagnie du Niagara-Falls, dont Uncle Prudent &eacute;tait le plus gros actionnaire, faillit suspendre ses affaires et arr&ecirc;ter ses chutes. La <i>Walton-Watch Company</i> songea &agrave; liquider son usine &agrave; montres, maintenant qu’elle avait perdu son directeur, Phil Evans.</p>
+
+<p>Oui! ce fut un deuil g&eacute;n&eacute;ral, et le mot deuil n’est pas exag&eacute;r&eacute;, car &agrave; part quelques cerveaux br&ucirc;l&eacute;s comme il s’en rencontre m&ecirc;me aux Etats-Unis, on n’esp&eacute;rait plus jamais revoir ces deux honorables citoyens.</p>
+
+<p>Cependant, apr&egrave;s son passage au-dessus de Paris, on n’entendit plus parler de l’<i>Albatros.</i> Quelques heures plus tard, il avait &eacute;t&eacute; aper&ccedil;u au-dessus de Rome, et c’&eacute;tait tout. Il ne faut pas s’en &eacute;tonner, &eacute;tant donn&eacute; la vitesse avec laquelle l’a&eacute;ronef avait travers&eacute; l’Europe du nord au sud, et la M&eacute;diterran&eacute;e de l’ouest &agrave; l’est. Gr&acirc;ce &agrave; cette vitesse, aucune lunette n’avait pu le saisir sur un point quelconque de sa trajectoire. Tous les observatoires eurent beau mettre leur personnel &agrave; l’aff&ucirc;t nuit et jour, la machine volante de Robur-le-Conqu&eacute;rant s’en &eacute;tait all&eacute;e ou si loin ou si haut &mdash; en Icarie, comme il le disait &mdash; qu’on d&eacute;sesp&eacute;ra d’en jamais retrouver la trace.</p>
+
+<p>Il convient d’ajouter que, si sa rapidit&eacute; fut plus mod&eacute;r&eacute;e au-dessus du littoral de l’Afrique, comme le document n’&eacute;tait pas encore connu, on ne s’avisa pas de chercher l’a&eacute;ronef dans les hauteurs du ciel alg&eacute;rien. Assur&eacute;ment, il fut aper&ccedil;u au-dessus de Tombouctou; mais l’observatoire de cette ville c&eacute;l&egrave;bre &mdash; s’il y en a un &mdash; n’avait pas encore eu le temps d’envoyer en Europe le r&eacute;sultat de ses observations. Quant au roi du Dahomey, il aurait plut&ocirc;t fait couper la t&ecirc;te &agrave; vingt mille de ses sujets, y compris ses ministres, que d’avouer qu’il avait eu le dessous dans sa lutte avec un appareil a&eacute;rien. Question d’amour-propre.</p>
+
+<p>Au-del&agrave;, ce fut l’Atlantique que traversa l’ing&eacute;nieur Robur. Ce fut la Terre de Feu qu’il atteignit, puis le cap Horn. Ce furent les terres australes et l’immense domaine du p&ocirc;le, qu’il d&eacute;passa, un peu malgr&eacute; lui. Or, de ces r&eacute;gions antarctiques, il n’y avait aucune nouvelle &agrave; attendre.</p>
+
+<p>Juillet s’&eacute;coula, et nul &oelig;il humain ne pouvait se vanter d’avoir m&ecirc;me entrevu l’a&eacute;ronef.</p>
+
+<p>Ao&ucirc;t s’acheva, et l’incertitude au sujet des prisonniers de Robur demeura compl&egrave;te. C’&eacute;tait &agrave; se demander si l’ing&eacute;nieur, &agrave; l’exemple d’Icare, le plus vieux m&eacute;canicien dont l’histoire fasse mention, n’avait pas p&eacute;ri victime de sa t&eacute;m&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Enfin les vingt-sept premiers jours de septembre s’&eacute;coul&egrave;rent sans r&eacute;sultat.</p>
+
+<p>Certainement, on se fait &agrave; tout en ce monde. Il est dans la nature humaine de se blaser sur les douleurs qui s’&eacute;loignent. On oublie, parce qu’il est n&eacute;cessaire d’oublier. Mais, cette fois, il faut le dire &agrave; son honneur, le public terrestre se retint sur cette pente. Non! il ne devint point indiff&eacute;rent au sort de deux Blancs et d’un Noir, enlev&eacute;s comme le proph&egrave;te Elie, mais dont la Bible n’avait pas promis le retour sur la terre.</p>
+
+<p>Et ceci fut plus sensible &agrave; Philadelphie qu’en tout autre lieu. Il s’y joignait, d’ailleurs, de certaines craintes personnelles. Par repr&eacute;sailles, Robur avait arrach&eacute; Uncle Prudent et Phil Evans &agrave; leur sol natal. Certes, il s’&eacute;tait bien veng&eacute;, quoique en dehors de tout droit. Mais cela suffirait-il &agrave; sa vengeance? Ne voudrait-il pas l’exercer encore sur quelques-uns des coll&egrave;gues du pr&eacute;sident et du secr&eacute;taire du Weldon-Institute? Et qui pouvait se dire &agrave; l’abri des atteintes de ce tout-puissant ma&icirc;tre des r&eacute;gions a&eacute;riennes?</p>
+
+<p>Or, voil&agrave; que, le 28 septembre, une nouvelle courut la ville. Uncle Prudent et Phil Evans auraient reparu, dans l’apr&egrave;s-midi, au domicile particulier du pr&eacute;sident du Weldon-Institute.</p>
+
+<p>Et le plus extraordinaire, c’est que la nouvelle &eacute;tait vraie, quoique les esprits sens&eacute;s ne voulussent point y croire.</p>
+
+<p>Cependant il fallut se rendre &agrave; l’&eacute;vidence. C’&eacute;taient bien les deux disparus, en personne, non leur ombre... Frycollin lui-m&ecirc;me &eacute;tait de retour.</p>
+
+<p>Les membres du club, puis leurs amis, puis la foule, se port&egrave;rent devant la maison de Uncle Prudent. On acclama les deux coll&egrave;gues, on les fit passer de main en main au milieu des hurrahs et des hips!</p>
+
+<p>Jem Cip &eacute;tait l&agrave;, ayant abandonn&eacute; son d&eacute;jeuner &mdash;un r&ocirc;ti de laitues cuites &mdash; puis, William T. Forbes et ses deux filles, Miss Doit et Miss Mat. Et, en ce jour, Uncle Prudent aurait pu les &eacute;pouser toutes deux s’il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; Mormon; mais il ne l’&eacute;tait pas et n’avait aucune propension &agrave; le devenir. Il y avait aussi Truk Milnor, Bat T. Fyn, enfin tous les membres du club. On se demande encore aujourd’hui comment Uncle Prudent et Phil Evans purent sortir vivants des milliers de bras par lesquels ils durent passer en traversant toute la ville.</p>
+
+<p>Le soir m&ecirc;me, le Weldon-Institute devait tenir sa s&eacute;ance hebdomadaire. On comptait que les deux coll&egrave;gues prendraient place au bureau. Or, comme ils n’avaient encore rien dit de leurs aventures &mdash; peut-&ecirc;tre ne leur avait-on pas laiss&eacute; le temps de parler? &mdash; on esp&eacute;rait aussi qu’ils raconteraient par le menu leurs impressions de voyage.</p>
+
+<p>En effet, pour une raison ou pour une autre, tous deux &eacute;taient rest&eacute;s muets. Muet aussi le valet Frycollin, que ses cong&eacute;n&egrave;res avaient failli &eacute;carteler dans leur d&eacute;lire.</p>
+
+<p>Mais ce que les deux coll&egrave;gues n’avaient pas dit ou n’avaient pas voulu dire, le voici</p>
+
+<p>Il n’y a point &agrave; revenir sur ce que l’on sait de la nuit du 27 au 28 juillet, l’audacieuse &eacute;vasion du pr&eacute;sident et du secr&eacute;taire du Weldon-Institute, leur impression si vive quand ils foul&egrave;rent les roches de l’&icirc;le Chatam, le coup de feu tir&eacute; sur Phil Evans, le c&acirc;ble tranch&eacute;, et <i>l’Albatros,</i> alors priv&eacute; de ses propulseurs, entra&icirc;n&eacute; au large par la brise du sud-ouest, tandis qu’il s’&eacute;levait &agrave; une grande hauteur. Ses fanaux allum&eacute;s avaient permis de le suivre pendant quelque temps. Puis, il n’avait pas tard&eacute; &agrave; dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>Les fugitifs n’avaient plus rien &agrave; craindre. Comment Robur aurait-il pu revenir sur l’&icirc;le, puisque ses h&eacute;lices devaient encore &ecirc;tre hors d’&eacute;tat de fonctionner pendant trois ou quatre heures?</p>
+
+<p>D’ici l&agrave;, l’<i>Albatros,</i> d&eacute;truit par l’explosion, ne serait plus qu’une &eacute;pave flottant sur la mer, et ceux qu’il portait, des cadavres d&eacute;chir&eacute;s que l’Oc&eacute;an ne pourrait pas m&ecirc;me rendre.</p>
+
+<p>L’acte de vengeance aurait &eacute;t&eacute; accompli dans toute son horreur.</p>
+
+<p>Uncle Prudent et Ph&icirc;l Evans, se consid&eacute;rant comme en &eacute;tat de l&eacute;gitime d&eacute;fense, n’avaient pas eu un remords.</p>
+
+<p>Phil Evans n’&eacute;tait que l&eacute;g&egrave;rement bless&eacute; par la balle lanc&eacute;e de l’<i>Albatros.</i> Aussi tous trois s’occup&egrave;rent de remonter le littoral avec l’espoir de rencontrer quelques indig&egrave;nes.</p>
+
+<p>Cet espoir ne fut pas tromp&eacute;. Une cinquantaine de naturels, vivant de la p&ecirc;che, habitaient la c&ocirc;te occidentale de Chatam. Ils avaient vu l’a&eacute;ronef descendre sur l’&icirc;le. Ils firent aux fugitifs l’accueil que m&eacute;ritaient des &ecirc;tres surnaturels. On les adora, ou peu s’en faut. On les logea dans la plus confortable des cases. Jamais Frycollin ne retrouverait une pareille occasion de passer pour le dieu des Noirs.</p>
+
+<p>Ainsi qu’ils l’avaient pr&eacute;vu, Uncle Prudent et Phil Evans ne virent pas revenir l’a&eacute;ronef. Ils devaient en conclure que la catastrophe avait d&ucirc; se produire dans quelque haute zone de l’atmosph&egrave;re. On n’entendrait plus jamais parler de l’ing&eacute;nieur Robur ni de la prodigieuse machine que ses compagnons montaient avec lui.</p>
+
+<p>Maintenant il fallait attendre une occasion de regagner l’Am&eacute;rique. Or, l’&icirc;le Chatam est peu fr&eacute;quent&eacute;e des navigateurs. Tout le mois d’ao&ucirc;t se passa ainsi, et les fugitifs pouvaient se demander s’ils n’avaient pas chang&eacute; une prison pour une autre, dont Frycollin, toutefois, s’arrangeait mieux que de sa prison a&eacute;rienne.</p>
+
+<p>Enfin, le 3 septembre, un navire vint faire de l’eau &agrave; l’aiguade de l’&icirc;le Chatam. On ne l’a pas oubli&eacute;, au moment de l’enl&egrave;vement &agrave; Philadelphie, Uncle Prudent avait sur lui quelques milliers de dollars-papier &mdash; plus qu’il ne fallait pour regagner l’Am&eacute;rique. Apr&egrave;s avoir remerci&eacute; leurs adorateurs qui ne leur &eacute;pargn&egrave;rent pas les plus respectueuses d&eacute;monstrations, Uncle Prudent, Phil Evans et Frycollin s’embarqu&egrave;rent pour Aukland. Ils ne racont&egrave;rent rien de leur histoire, et, en deux jours, ils arriv&egrave;rent dans la capitale de la NouvelleZ&eacute;lande.</p>
+
+<p>L&agrave;, un paquebot du Pacifique les prit comme passagers, et, le 20 septembre, apr&egrave;s une travers&eacute;e des plus heureuses, les survivants de l’<i>Albatros</i> d&eacute;barquaient &agrave; San Francisco. Ils n’avaient point dit qui ils &eacute;taient ni d’o&ugrave; ils venaient; mais, comme ils avaient pay&eacute; d’un bon prix leur transport, ce n est pas un capitaine am&eacute;ricain qui leur en e&ucirc;t demand&eacute; davantage.</p>
+
+<p>A San Francisco, Uncle Prudent, son coll&egrave;gue et le valet Frycollin prirent le premier train du grand chemin de fer du Pacifique. Le 27, ils arrivaient &agrave; Philadelphie.</p>
+
+<p>Voil&agrave; le r&eacute;cit compendieux de ce qui s’&eacute;tait pass&eacute; depuis l’&eacute;vasion des fugitifs et leur d&eacute;part de l’&icirc;le Chatam. Voil&agrave; comment, le soir m&ecirc;me, le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire purent prendre place au bureau du Weldon-Institute, au milieu d’une affluence extraordinaire.</p>
+
+<p>Cependant, jamais ni l’un ni l’autre n’avaient &eacute;t&eacute; aussi calmes. Il ne semblait pas, &agrave; les voir, que rien d’anormal f&ucirc;t arriv&eacute; depuis la m&eacute;morable s&eacute;ance du 12 juin. Trois mois et demi qui ne paraissaient pas compter dans leur existence!</p>
+
+<p>Apr&egrave;s les premi&egrave;res salves de hurrahs que tous deux re&ccedil;urent sans que leur visage refl&eacute;t&acirc;t la moindre &eacute;motion, Uncle Prudent se couvrit et prit la parole. -</p>
+
+<p>Honorables citoyens, dit-il, la s&eacute;ance est ouverte.</p>
+
+<p>Applaudissements fr&eacute;n&eacute;tiques et bien l&eacute;gitimes! Car, s’il n’&eacute;tait pas extraordinaire que cette s&eacute;ance f&ucirc;t ouverte, il l’&eacute;tait du moins qu’elle le f&ucirc;t par Uncle Prudent, assist&eacute; de Phil Evans.</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident laissa l’enthousiasme s’&eacute;puiser en clameurs et en battements de mains. Puis il reprit&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;A notre derni&egrave;re s&eacute;ance, messieurs, la discussion avait &eacute;t&eacute; fort vive <i>(Ecoutez, &eacute;coutez)</i> entre les partisans de l’h&eacute;lice avant et de l’h&eacute;lice arri&egrave;re pour notre ballon <i>Go&nbsp;a&nbsp;headl (Marques de surprise).</i> Or, nous avons trouv&eacute; moyen de ramener l’accord entre les avantistes et les arri&eacute;ristes, et ce moyen, le voici c’est de mettre deux h&eacute;lices, une &agrave; chaque bout de la nacelle!&nbsp;&raquo; <i>(Silence de compl&egrave;te stupefaction.)</i></p>
+
+<p>Et ce fut tout.</p>
+
+<p>Oui, tout! De l’enl&egrave;vement du pr&eacute;sident et du secr&eacute;taire du Weldon-Institute, pas un mot! Pas un mot de l’<i>Albatros</i> ni de l’ing&eacute;nieur Robur! Pas un mot du voyage! Pas un mot de la fa&ccedil;on dont les prisonniers avaient pu s’&eacute;chapper! Pas un mot enfin de ce qu’&eacute;tait devenu l’a&eacute;ronef, s’il courait encore &agrave; travers l’espace, si l’on pouvait craindre de nouvelles repr&eacute;sailles contre les membres du club!</p>
+
+<p>Certes, l’envie ne manquait pas &agrave; tous ces ballonistes d’interroger Uncle Prudent et Phil Evans; mais on les vit si s&eacute;rieux, si boutonn&eacute;s, qu’il parut convenable de respecter leur attitude. Quand ils jugeraient &agrave; propos de parler, ils parleraient, et l’on serait trop honor&eacute; de les entendre.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s tout, il y avait peut-&ecirc;tre dans ce myst&egrave;re quelque secret qui ne pouvait encore &ecirc;tre divulgu&eacute;.</p>
+
+<p>Et alors Uncle Prudent, reprenant la parole au milieu d’un silence jusqu’alors inconnu dans les s&eacute;ances du Weldon-Institute</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Messieurs, dit-il, il ne reste plus maintenant qu’&agrave; terminer l’a&eacute;rostat le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> auquel il appartient de faire la conqu&ecirc;te de l’air. &mdash; La s&eacute;ance est lev&eacute;e.&nbsp;&raquo;</p>
+
+
+<h4><a name="XVIII" id="XVIII"></a>XVIII<br /><br />Qui termine cette v&eacute;ridique histoire de l’<i>Albatros</i> sans la terminer.</h4>
+
+
+Le 29 avril de l’ann&eacute;e suivante, sept mois apr&egrave;s le retour si impr&eacute;vu de Uncle Prudent et de Phil Evans, Philadelphie &eacute;tait tout en mouvement. Rien de politique pour cette fois. Il ne s’agissait ni d’&eacute;lections ni de meetings. L’a&eacute;rostat le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head,</i> achev&eacute; par les soins du Weldon-Institute, allait enfin prendre possession de son &eacute;l&eacute;ment naturel.
+
+<p>Pour a&eacute;ronaute, le c&eacute;l&egrave;bre Harry W. Tinder, dont le nom a &eacute;t&eacute; prononc&eacute; au commencement de ce r&eacute;cit, &mdash; plus un aide-a&eacute;rostier.</p>
+
+<p>Pour passagers, le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du Weldon-Institute. Ne m&eacute;ritaient-ils pas un tel honneur? Ne leur appartenait-il pas de venir en personne protester contre tout appareil qui reposerait sur le principe du &laquo; Plus lourd que l’air&nbsp;&raquo; ?</p>
+
+<p>Cependant, apr&egrave;s sept mois, ils en &eacute;taient encore &agrave; parler de leurs aventures. Frycollin lui-m&ecirc;me, quelque envie qu’il en e&ucirc;t, n’avait rien dit de l’ing&eacute;nieur Robur ni de Sa prodigieuse machine. Sans doute, en ballonistes intransigeants qu’ils &eacute;taient, Uncle Prudent et Phil Evans ne voulaient pas qu’il f&ucirc;t question d’a&eacute;ronef ou de tout autre appareil volant. Tant que le ballon le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> ne tiendrait pas la premi&egrave;re place parmi les engins de locomotion a&eacute;rienne, ils ne voulaient rien admettre des inventions dues aux aviateurs. Ils croyaient encore, ils voulaient croire toujours que le v&eacute;ritable v&eacute;hicule atmosph&eacute;rique, c’&eacute;tait l’a&eacute;rostat et qu &agrave; lui seul appartenait l’avenir.</p>
+
+<p>D’ailleurs, celui dont ils avaient tir&eacute; une vengeance si terrible &mdash; si juste &agrave; leur sens &mdash;, celui-l&agrave; n’existait plus. Aucun de ceux qui l’accompagnaient n’avait pu lui survivre. Le secret de l’<i>Albatros</i> &eacute;tait maintenant enseveli dans les profondeurs du Pacifique.</p>
+
+<p>Quant &agrave; admettre que l’ing&eacute;nieur Robur e&ucirc;t une retraite, une &icirc;le de rel&acirc;che, au milieu de ce vaste oc&eacute;an, ce n’&eacute;tait qu’une hypoth&egrave;se. En tout cas, les deux coll&egrave;gues se r&eacute;servaient de d&eacute;cider plus tard s’il ne conviendrait pas de faire quelques recherches &agrave; ce sujet.</p>
+
+<p>On allait donc enfin proc&eacute;der &agrave; cette grande exp&eacute;rience que le Weldon-Institute pr&eacute;parait de si longue date et avec tant de soins. Le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> &eacute;tait le type le plus parfait de ce qui avait &eacute;t&eacute; invent&eacute; jusqu’&agrave; cette &eacute;poque dans l’art a&eacute;rostatique, &mdash; ce que sont un <i>Inflexible</i> ou un <i>Formidable</i> dans l’art naval.</p>
+
+<p>Le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> poss&eacute;dait toutes les qualit&eacute;s que doit avoir un a&eacute;rostat. Son volume lui permettait de s’&eacute;lever aux derni&egrave;res hauteurs qu’un ballon puisse atteindre; &mdash; son imperm&eacute;abilit&eacute;, de pouvoir se maintenir ind&eacute;finiment dans l’atmosph&egrave;re; &mdash; sa solidit&eacute;, de braver toute dilatation de gaz aussi bien que les violences de la pluie et du vent; &mdash; sa capacit&eacute;, de disposer d’une force ascensionnelle assez consid&eacute;rable pour enlever, avec tous ses accessoires, une machinerie &eacute;lectrique qui devait communiquer &agrave; ses propulseurs une puissance de locomotion sup&eacute;rieure &agrave; tout ce qui avait &eacute;t&eacute; obtenu jusqu’alors. Le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> avait une forme allong&eacute;e qui faciliterait son d&eacute;placement suivant l’horizontale. Sa nacelle, plate-forme &agrave; peu pr&egrave;s semblable &agrave; celle du ballon des capitaines Krebs et Renard, emportait tout l’outillage n&eacute;cessaire aux a&eacute;rostiers, instruments de physique, c&acirc;bles, ancres, guides-ropes, etc., de plus, les appareils, piles et accumulateurs qui constituaient sa puissance m&eacute;canique. Cette nacelle &eacute;tait munie, &agrave; l’avant, d’une h&eacute;lice, et, &agrave; l’arri&egrave;re, d’une h&eacute;lice et d’un gouvernail. Mais, probablement, le rendement des machines du <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> devait &ecirc;tre tr&egrave;s inf&eacute;rieur au rendement des appareils de l’<i>Albatros.</i></p>
+
+<p>Le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> avait &eacute;t&eacute; transport&eacute;, apr&egrave;s son gonflement, dans la clairi&egrave;re de Fairmont-Park, &agrave; la place m&ecirc;me o&ugrave; s’&eacute;tait repos&eacute; l’a&eacute;ronef pendant quelques heures.</p>
+
+<p>Inutile de dire que sa puissance ascensionnelle lui &eacute;tait fournie par le plus l&eacute;ger de tous les corps gazeux. Le gaz d’&eacute;clairage ne poss&egrave;de qu’une force de sept cents grammes environ par m&egrave;tre cube, &mdash; ce qui ne donne qu’une insuffisante rupture d’&eacute;quilibre avec l’air ambiant. Mais l’hydrog&egrave;ne poss&egrave;de une force d’ascension qui peut &ecirc;tre estim&eacute;e &agrave; onze cents grammes. Cet hydrog&egrave;ne pur, pr&eacute;par&eacute; d’apr&egrave;s les proc&eacute;d&eacute;s et dans les appareils sp&eacute;ciaux du c&eacute;l&egrave;bre Henry Giffard, emplissait l’&eacute;norme ballon. Donc, puisque la capacit&eacute; du <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> mesurait quarante mille m&egrave;tres cubes, la puissance ascensionnelle de son gaz &eacute;tait quarante mille multipli&eacute;s par onze cents, soit de quarante-quatre mille kilogrammes.</p>
+
+<p>Dans cette matin&eacute;e du 29 avril, tout &eacute;tait pr&ecirc;t. D&egrave;s onze heures, l’&eacute;norme a&eacute;rostat se balan&ccedil;ait &agrave; quelques pieds du sol, pr&ecirc;t &agrave; s’&eacute;lever au milieu des airs.</p>
+
+<p>Temps admirable et fait expr&egrave;s pour cette importante exp&eacute;rience. En somme, peut-&ecirc;tre aurait-il mieux valu que la brise e&ucirc;t &eacute;t&eacute; plus forte, ce qui aurait rendu l’&eacute;preuve plus concluante. En effet, on n’a jamais mis en doute qu’un ballon p&ucirc;t &ecirc;tre dirig&eacute; dans un air calme; mais, au milieu d’une atmosph&egrave;re en mouvement, c’est autre chose, et c’est dans ces conditions que les exp&eacute;riences doivent &ecirc;tre tent&eacute;es.</p>
+
+<p>Enfin, il n’y avait pas de vent ni apparence qu’il d&ucirc;t se lever. Ce jour-l&agrave;, par extraordinaire, l’Am&eacute;rique du Nord ne se disposait point &agrave; envoyer &agrave; l’Europe occidentale une des bonnes temp&ecirc;tes de son in&eacute;puisable r&eacute;serve, et jamais jour n’e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mieux choisi pour le succ&egrave;s d’une exp&eacute;rience a&eacute;ronautique.</p>
+
+<p>Faut-il parler de la foule immense r&eacute;unie dans Fairmont-Park, des nombreux trains qui avaient vers&eacute; sur la capitale de la Pennsylvanie les curieux de tous les Etats environnants, de la suspension de la vie industrielle et commerciale qui permettait &agrave; tous de venir assister &agrave; ce spectacle, patrons, employ&eacute;s, ouvriers, hommes, femmes, vieillards, enfants, membres du Congr&egrave;s, repr&eacute;sentants de l’arm&eacute;e, magistrats, reporters, indig&egrave;nes blancs et noirs, entass&eacute;s dans la vaste clairi&egrave;re? Faut-il d&eacute;crire les &eacute;motions bruyantes de ce populaire, ces mouvements inexplicables, ces pouss&eacute;es soudaines qui rendaient la masse palpitante et houleuse? Faut-il chiffrer les hips! hips! hips! qui &eacute;clat&egrave;rent de toutes parts comme des d&eacute;tonations de bo&icirc;tes d’artifice, lorsque Uncle Prudent et Phil Evans parurent sur la plate-forme, au-dessous de l’a&eacute;rostat pavois&eacute; aux couleurs am&eacute;ricaines? Faut-il avouer enfin que le plus grand nombre des curieux n’&eacute;tait peut-&ecirc;tre pas venu pour voir le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head,</i> mais pour contempler ces deux hommes extraordinaires que l’Ancien Monde enviait au Nouveau?</p>
+
+<p>Pourquoi deux et non trois? Pourquoi pas Frycollin? C’est que Frycollin trouvait que la campagne de l’<i>Albatros</i> suffisait &agrave; sa c&eacute;l&eacute;brit&eacute;. Il avait d&eacute;clin&eacute; l’honneur d’accompagner son ma&icirc;tre. Il n’eut donc point sa part des acclamations fr&eacute;n&eacute;tiques qui accueillirent le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du Weldon-Institute.</p>
+
+<p>Il va sans dire que, de tous les membres de l’illustre assembl&eacute;e, pas un ne manquait aux places r&eacute;serv&eacute;es en dedans des cordes et piquets qui formaient enceinte au milieu de la clairi&egrave;re. L&agrave; &eacute;taient Truk Milnor, Bat T. Fyn, William T. Forbes, ayant au bras ses deux filles, Miss Doll et Miss Mat. Tous &eacute;taient venus affirmer par leur pr&eacute;sence que rien ne pourrait jamais s&eacute;parer les partisans du &laquo;&nbsp;Plus l&eacute;ger que l’air&nbsp;&raquo;&nbsp;!</p>
+
+<p>Vers onze heures vingt, un coup de canon annon&ccedil;a la fin des derniers pr&eacute;paratifs.</p>
+
+<p>Le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> n’attendait plus qu’un signal pour partir. Un second coup de canon retentit &agrave; onze heures vingt-cinq.</p>
+
+<p>Le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head,</i> maintenu par ses cordes de filet, s’&eacute;leva d’une quinzaine de m&egrave;tres au-dessus de la clairi&egrave;re. De cette fa&ccedil;on la plate-forme dominait cette foule si profond&eacute;ment &eacute;mue. Uncle Prudent et Phil Evans, debout &agrave; l’avant, mirent alors la main gauche sur leur poitrine, &mdash; ce qui signifiait qu’ils &eacute;taient de c&oelig;ur avec toute l’assistance. Puis, ils tendirent la main droite vers le z&eacute;nith, &mdash; ce qui signifiait que le plus grand des ballons connus jusqu’&agrave; ce jour allait enfin prendre possession du domaine supra-terrestre.</p>
+
+<p>Cent mille mains se port&egrave;rent alors sur cent mille poitrines, et cent mille autres se dress&egrave;rent vers le ciel.</p>
+
+<p>Un troisi&egrave;me coup de canon &eacute;clata &agrave; onze heures trente.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;L&acirc;chez tout!&nbsp;&raquo; cria Uncle Prudent, qui lan&ccedil;a la formule sacramentelle.</p>
+
+<p>Et le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> s’&eacute;leva &laquo;&nbsp;majestueusement&nbsp;&raquo;, &mdash;adverbe consacr&eacute; par l’usage dans les descriptions a&eacute;rostatiques.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, c’&eacute;tait un spectacle superbe! On e&ucirc;t dit d’un vaisseau qui vient de quitter son chantier de construction. Et n’&eacute;tait-ce pas un vaisseau, lanc&eacute; sur la mer a&eacute;rienne?</p>
+
+<p>Le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> monta suivant une rigoureuse verticale &mdash; preuve du calme absolu de l’atmosph&egrave;re &mdash;, et il s’arr&ecirc;ta &agrave; une altitude de deux cent cinquante m&egrave;tres.</p>
+
+<p>L&agrave;, commenc&egrave;rent les man&oelig;uvres en d&eacute;placement horizontal. Le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head,</i> pouss&eacute; par ses deux h&eacute;lices, alla au-devant du soleil avec une vitesse d’une dizaine de m&egrave;tres &agrave; la seconde. C’est la vitesse de la baleine franche au milieu des couches liquides. Et il ne messied pas de le comparer &agrave; cette g&eacute;ante des mers bor&eacute;ales, puisqu’il avait aussi la forme de cet &eacute;norme c&eacute;tac&eacute;.</p>
+
+<p>Une nouvelle salve de hurrahs monta vers les habiles a&eacute;ronautes.</p>
+
+<p>Puis, sous l’action de son gouvernail, le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> se livra &agrave; toutes les &eacute;volutions circulaires, obliques, rectilignes, que lui imprimait la main du timonier. Il tourna dans un cercle restreint, il marcha en avant, en arri&egrave;re, de fa&ccedil;on &agrave; convaincre les plus r&eacute;fractaires &agrave; la direction des ballons, &mdash; s’il y en avait eu!... S’il yen avait eu, on les aurait &eacute;charp&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais pourquoi le vent manquait-il &agrave; cette magnifique exp&eacute;rience? Ce fut regrettable. On aurait vu, sans doute, le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> ex&eacute;cuter, sans une h&eacute;sitation, tous les mouvements, soit en d&eacute;viant par l’oblique comme un navire &agrave; voiles qui marche au plus pr&egrave;s, soit en remontant les courants de l’air comme un navire &agrave; vapeur.</p>
+
+<p>En ce moment, l’a&eacute;rostat se releva dans l’espace de quelques centaines de m&egrave;tres.</p>
+
+<p>On comprit la man&oelig;uvre. Uncle Prudent et ses compagnons allaient tenter de trouver un courant quelconque dans de plus hautes zones, afin de compl&eacute;ter l’&eacute;preuve. Du reste, un syst&egrave;me de ballonneaux int&eacute;rieurs analogues &agrave; la vessie natatoire des poissons et dans lesquels on pouvait introduire une certaine quantit&eacute; d’air, au moyen de pompes, lui permettait de se d&eacute;placer verticalement. Sans jamais jeter de lest pour monter ni perdre de gaz pour descendre, il &eacute;tait en mesure de s’&eacute;lever ou de s’abaisser dans l’atmosph&egrave;re, au gr&eacute; de l’a&eacute;ronaute. Toutefois, il avait &eacute;t&eacute; muni d’une soupape &agrave; son h&eacute;misph&egrave;re sup&eacute;rieur, pour le cas o&ugrave; il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; oblig&eacute; &agrave; quelque rapide descente. C’&eacute;tait, en somme, l’application de syst&egrave;mes d&eacute;j&agrave; connus, mais pouss&eacute;s &agrave; un extr&ecirc;me degr&eacute; de perfection.</p>
+
+<p>Le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> s’&eacute;levait donc en suivant une ligne verticale. Ses &eacute;normes dimensions diminuaient graduellement aux regards, comme par un effet d’optique. Ce n’est pas ce qu’il y a de moins curieux pour les spectateurs, dont les vert&egrave;bres du cou se brisent &agrave; regarder en l’air. L’&eacute;norme baleine devenait peu &agrave; peu un marsouin, en attendant qu’elle f&ucirc;t r&eacute;duite &agrave; l’&eacute;tat de simple goujon.</p>
+
+<p>Le mouvement ascensionnel ne cessant pas, le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> atteignit une altitude de quatre mille m&egrave;tres. Mais, dans ce ciel si pur, sans une tra&icirc;n&eacute;e de brume, il resta constamment visible.</p>
+
+<p>Cependant, il se maintenait toujours au-dessus de la clairi&egrave;re, comme s’il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; attach&eacute; par des fils divergents. Une immense cloche e&ucirc;t emprisonn&eacute; l’atmosph&egrave;re qu’elle n’aurait pas &eacute;t&eacute; plus immobilis&eacute;e. Pas un souffle de vent ni &agrave; cette hauteur ni &agrave; aucune autre. L’a&eacute;rostat &eacute;voluait sans rencontrer aucune r&eacute;sistance, tr&egrave;s rapetiss&eacute; par l’&eacute;loignement, comme si on l’e&ucirc;t regard&eacute; par le petit bout d’une lorgnette.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, un cri s’&eacute;leva de la foule, un cri suivi de cent mille autres. Tous les bras se tendirent vers un point de l’horizon. Ce point, c’&eacute;tait le nord-ouest.</p>
+
+<p>L&agrave;, dans le profond azur, est apparu un corps mobile qui s’approche et grandit. Est-ce un oiseau battant des ailes les hautes couches de l’espace? Est-ce un bolide dont la trajectoire coupe obliquement l’atmosph&egrave;re? En tout cas, il est dou&eacute; d’une vitesse excessive, et il ne peut tarder &agrave; passer au-dessus de la foule.</p>
+
+<p>Un soup&ccedil;on, qui se communique &eacute;lectriquement &agrave; tous les cerveaux, court sur toute la clairi&egrave;re.</p>
+
+<p>Mais il semble que le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> a vu cet &eacute;trange objet. Assur&eacute;ment, il a senti qu’un danger le menace, car sa vitesse est augment&eacute;e, et il a pris chasse vers l’est.</p>
+
+<p>Oui! la foule a compris! Un nom, jet&eacute; par un des membres du Weldon-Institute, a &eacute;t&eacute; r&eacute;p&eacute;t&eacute; par cent mille bouches&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo; L’<i>Albatros I...</i> L’<i>Albatros</i> !...&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>C’est l’<i>Albatros,</i> en effet! C’est Robur qui repara&icirc;t dans les hauteurs du ciel! C’est lui qui, semblable &agrave; un gigantesque oiseau de proie, va fondre sur le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head!</i> Et pourtant, neuf mois avant, l’a&eacute;ronef, bris&eacute; par l’explosion, ses h&eacute;lices rompues, sa plate-forme coup&eacute;e en deux, a &eacute;t&eacute; an&eacute;anti. Sans le sang-froid prodigieux de l’ing&eacute;nieur, qui modifia le sens giratoire du propulseur de l’avant et le changea en une h&eacute;lice suspensive, tout le personnel de l’<i>Albatros</i> e&ucirc;t &eacute;t&eacute; asphyxi&eacute; par la rapidit&eacute; m&ecirc;me de la chute. Mais, s’ils avaient pu &eacute;chapper &agrave; l’asphyxie, comment lui et les siens ne s’&eacute;taient-ils pas noy&eacute;s dans les eaux du Pacifique?</p>
+
+<p>C’est que les d&eacute;bris de sa plate-forme, les ailes des propulseurs, les cloisons des roufles, tout ce qui restait de l’<i>Albatros,</i> constituait une &eacute;pave. Si l’oiseau bless&eacute; &eacute;tait tomb&eacute; dans les flots, ses ailes le soutinrent encore sur les lames. Pendant quelques heures, Robur et ses hommes rest&egrave;rent d’abord sur cette &eacute;pave, puis, dans le canot de caoutchouc qu’ils avaient retrouv&eacute; &agrave; la surface de l’Oc&eacute;an.</p>
+
+<p>La Providence, pour ceux qui croient &agrave; l’intervention divine dans les choses humaines &mdash; le hasard, pour ceux qui ont la faiblesse de ne pas croire &agrave; la Providence &mdash;, vint au secours des naufrag&eacute;s.</p>
+
+<p>Un navire les aper&ccedil;ut, quelques heures apr&egrave;s le lever du soleil. Ce navire mit une embarcation &agrave; la mer. Il recueillit non seulement Robur et ses compagnons, mais aussi les d&eacute;bris flottants de l’a&eacute;ronef. L’ing&eacute;nieur se contenta de dire que son b&acirc;timent avait p&eacute;ri dans une collision, et son incognito fut respect&eacute;.</p>
+
+<p>Ce navire &eacute;tait un trois-m&acirc;ts anglais, le <i>Two Friends,</i> de Liverpool. Il se dirigeait vers Melbourne, o&ugrave; il arriva quelques jours apr&egrave;s.</p>
+
+<p>On &eacute;tait en Australie, mais encore loin de l’&icirc;le X, &agrave; laquelle il fallait revenir au plus t&ocirc;t.</p>
+
+<p>Dans les d&eacute;bris du roufle de l’arri&egrave;re, l’ing&eacute;nieur avait pu retrouver une somme assez consid&eacute;rable, qui lui permit de subvenir &agrave; tous les besoins de ses compagnons, sans rien demander &agrave; personne. Peu de temps apr&egrave;s son arriv&eacute;e &agrave; Melbourne, il fit l’acquisition d’une petite go&eacute;lette d’une centaine de tonneaux, et ce fut ainsi que Robur, qui se connaissait en marine, regagna l’&icirc;le X.</p>
+
+<p>Et alors il n’eut plus qu’une id&eacute;e fixe, une obsession se venger. Mais, pour se venger, il fallait refaire un second <i>Albatros.</i> Besogne facile, apr&egrave;s tout, pour celui qui avait construit le premier. On utilisa ce qui pouvait servir de l’ancien a&eacute;ronef, ses propulseurs, entre autres engins, qui avaient &eacute;t&eacute; embarqu&eacute;s avec tous les d&eacute;bris sur la go&eacute;lette. On refit le m&eacute;canisme avec de nouvelles piles et de nouveaux accumulateurs. Bref, en moins de huit mois, tout le travail &eacute;tait termin&eacute;, et un nouvel <i>Albatros,</i> identique &agrave; celui que l’explosion avait d&eacute;truit, aussi puissant, aussi rapide, fut pr&ecirc;t &agrave; prendre l’air.</p>
+
+<p>Dire qu’il avait le m&ecirc;me &eacute;quipage, que cet &eacute;quipage &eacute;tait enrag&eacute; contre Uncle Prudent et Phil Evans en particulier, et contre tout le Weldon-Institute en g&eacute;n&eacute;ral, cela se comprend, sans qu’il convienne d’y insister.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> quitta l’&icirc;le X d&egrave;s les premiers jours d’avril. Pendant cette travers&eacute;e a&eacute;rienne, il ne voulut pas que son passage p&ucirc;t &ecirc;tre signal&eacute; en aucun point de la terre. Aussi voyagea-t-il presque toujours entre les nuages. Arriv&eacute; au-dessus de l’Am&eacute;rique du Nord, en une portion d&eacute;serte du Far West, il atterrit. L&agrave;, l’ing&eacute;nieur, gardant le plus profond incognito, apprit ce qui devait lui faire le plus de plaisir d’apprendre c’est que le Weldon-Institute &eacute;tait pr&ecirc;t &agrave; commencer ses exp&eacute;riences, c’est que le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head,</i> mont&eacute; par Uncle Prudent et Phil Evans, allait partir de Philadelphie &agrave; la date du 29 avril.</p>
+
+<p>Quelle occasion pour satisfaire cette vengeance qui tenait au c&oelig;ur de Robur et de tous les siens! Vengeance terrible, &agrave; laquelle ne pourrait &eacute;chapper le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head!</i> Vengeance publique, qui prouverait en m&ecirc;me temps la sup&eacute;riorit&eacute; de l’a&eacute;ronef sur tous les a&eacute;rostats et autres appareils de ce genre!</p>
+
+<p>Et voil&agrave; pourquoi, ce jour-l&agrave;, comme un vautour qui se pr&eacute;cipite du haut des airs, l’a&eacute;ronef apparaissait au-dessus de Fairmont-Park.</p>
+
+<p>Oui! c’&eacute;tait l’<i>Albatros,</i> facile &agrave; reconna&icirc;tre, m&ecirc;me de tous ceux qui ne l’avaient jamais vu!</p>
+
+<p>Le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> fuyait toujours. Mais il comprit bient&ocirc;t qu’il ne pourrait jamais &eacute;chapper par une fuite horizontale. Aussi, son salut, le chercha-t-il par une fuite verticale, non en se rapprochant du sol, car l’a&eacute;ronef aurait pu lui barrer la route, mais en s’&eacute;levant dans l’air, en allant dans une zone o&ugrave; il ne pourrait peut-&ecirc;tre pas &ecirc;tre atteint. C’&eacute;tait tr&egrave;s audacieux, en m&ecirc;me temps tr&egrave;s logique.</p>
+
+<p>Cependant l’<i>Albatros</i> commen&ccedil;ait &agrave; s’&eacute;lever avec lui. Bien plus petit que le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head,</i> c’&eacute;tait l’espadon &agrave; la poursuite de la baleine qu’il perce de son dard, c’&eacute;tait le torpilleur courant sur le cuirass&eacute; qu’il va faire sauter d’un seul coup.</p>
+
+<p>On le vit bien, et avec quelle angoisse! En quelques instants l’a&eacute;rostat eut atteint cinq mille m&egrave;tres de hauteur.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> l’avait suivi dans son mouvement ascensionnel. Il &eacute;voluait sur ses flancs. Il l’enserrait dans un cercle dont le rayon diminuait &agrave; chaque tour. Il pouvait l’an&eacute;antir d’un bond, en crevant sa fragile enveloppe. Alors Uncle Prudent et ses compagnons eussent &eacute;t&eacute; broy&eacute;s dans une effroyable chute!</p>
+
+<p>Le public, muet d’horreur, haletant, &eacute;tait saisi de cette sorte d’&eacute;pouvante qui oppresse la poitrine, qui prend aux jambes, quand on voit tomber quelqu’un d’une grande hauteur. Un combat a&eacute;rien se pr&eacute;parait, combat o&ugrave; ne s’offraient m&ecirc;me pas les chances de salut d’un combat naval, &mdash; le premier de ce genre, mais qui ne sera pas le dernier, sans doute, puisque le progr&egrave;s est une des lois de ce monde. Et si le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> portait &agrave; son cercle &eacute;quatorial les couleurs am&eacute;ricaines, l’<i>Albatros</i> avait arbor&eacute; son pavillon, l’&eacute;tamine &eacute;toil&eacute;e avec le soleil d’or de Robur-le-Conqu&eacute;rant.</p>
+
+<p>Le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> voulut alors essayer de distancer son ennemi en s’&eacute;levant plus haut encore. Il se d&eacute;barrassa du lest qu’il avait en r&eacute;serve. Il fit un nouveau bond de mille m&egrave;tres. Ce n’&eacute;tait plus alors qu’un point dans l’espace. L’<i>Albatros,</i> qui le suivait toujours en imprimant &agrave; ses h&eacute;lices leur maximum de rotation, &eacute;tait devenu invisible.</p>
+
+<p>Soudain, un cri de terreur s’&eacute;leva du sol.</p>
+
+<p>Le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> grossissait &agrave; vue d’&oelig;il, tandis que l’a&eacute;ronef reparaissait en s’abaissant avec lui. Cette fois, c’&eacute;tait une chute. Le gaz, trop dilat&eacute; dans les hautes zones, avait crev&eacute; l’enveloppe, et, &agrave; demi d&eacute;gonfl&eacute;, le ballon tombait assez rapidement.</p>
+
+<p>Mais l’a&eacute;ronef, mod&eacute;rant ses h&eacute;lices suspensives, s’abaissait d’une vitesse &eacute;gale. Il rejoignit le <i>Go&nbsp;a&nbsp;head,</i> lorsqu’il n’&eacute;tait plus qu’&agrave; douze cents m&egrave;tres du sol, et s’en approcha bord &agrave; bord.</p>
+
+<p>Robur voulait-il donc l’achever ?... Non!... Il voulait secourir, il voulait sauver son &eacute;quipage!</p>
+
+<p>Et telle fut l’habilet&eacute; de sa man&oelig;uvre que l’a&eacute;ronaute et son aide purent s’&eacute;lancer sur la plate-forme de l’a&eacute;ronef.</p>
+
+<p>Uncle Prudent et Phil Evans allaient-ils donc refuser les secours de Robur, refuser d’&ecirc;tre sauv&eacute;s par lui? Ils en &eacute;taient bien capables! Mais les gens de l’ing&eacute;nieur se jet&egrave;rent sur eux, et, par force, les firent passer du <i>Go&nbsp;a&nbsp;head</i> sur l’<i>Albatros.</i></p>
+
+<p>Puis, l’a&eacute;ronef se d&eacute;gagea et demeura stationnaire, pendant que le ballon, enti&egrave;rement vide de gaz, tombait sur les arbres de la clairi&egrave;re, o&ugrave; il resta suspendu comme une gigantesque loque.</p>
+
+<p>Un effroyable silence r&eacute;gnait &agrave; terre. Il semblait que la vie e&ucirc;t &eacute;t&eacute; suspendue dans toutes les poitrines. Bien des yeux s’&eacute;taient ferm&eacute;s pour ne rien voir de la supr&ecirc;me catastrophe.</p>
+
+<p>Uncle Prudent et Phil Evans &eacute;taient donc redevenus les prisonniers de l’ing&eacute;nieur Robur. Puisqu’il les avait repris, allait-il les entra&icirc;ner de nouveau dans l’espace, l&agrave; ou il &eacute;tait impossible de le suivre?</p>
+
+<p>On pouvait le croire.</p>
+
+<p>Cependant, au lieu de remonter dans les airs, l’<i>Albatros</i> continuait de s’abaisser vers le sol. Voulait-il atterrir? On le pensa, et la foule s’&eacute;carta pour lui faire place au milieu de la clairi&egrave;re.</p>
+
+<p>L’&eacute;motion &eacute;tait port&eacute;e &agrave; son maximum d’intensit&eacute;.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> s’arr&ecirc;ta &agrave; deux m&egrave;tres de terre. Alors, au milieu du profond silence, la voix de l’ing&eacute;nieur se fit entendre.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Citoyens des Etats-Unis, dit-il, le pr&eacute;sident et le secr&eacute;taire du Weldon-Institute sont de nouveau en mon pouvoir. En les gardant, je ne ferais qu’user de mon droit de repr&eacute;sailles. Mais, &agrave; la passion allum&eacute;e dans leur &acirc;me par le succ&egrave;s de l’<i>Albatros,</i> j’ai compris que l’&eacute;tat des esprits n’&eacute;tait pas pr&ecirc;t pour l’importante r&eacute;volution que la conqu&ecirc;te de l’air doit amener un jour. Uncle Prudent et Phil Evans, vous &ecirc;tes libres !&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Le pr&eacute;sident, le secr&eacute;taire du Weldon-Institute, l’a&eacute;ronaute et son aide, n’eurent qu’&agrave; sauter pour prendre terre.</p>
+
+<p>L’<i>Albatros</i> remonta aussit&ocirc;t &agrave; une dizaine de m&egrave;tres au-dessus de la foule.</p>
+
+<p>Puis, Robur, continuant&nbsp;:</p>
+
+<p>&laquo; Citoyens des Etats-Unis, dit-il, mon exp&eacute;rience est faite; mais mon avis est d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent qu’il ne faut rien pr&eacute;maturer, pas m&ecirc;me le progr&egrave;s. La science ne doit pas devancer les m&oelig;urs. Ce sont des &eacute;volutions, non des r&eacute;volutions qu’il convient de faire. En un mot, il faut n’arriver qu’&agrave; son heure. J’arriverais trop t&ocirc;t aujourd’hui pour avoir raison des int&eacute;r&ecirc;ts contradictoires et divis&eacute;s. Les nations ne sont pas encore m&ucirc;res pour l’union.</p>
+
+<p>&laquo;&nbsp;Je pars donc, et j’emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pas perdu pour l’humanit&eacute;. Il lui appartiendra le jour o&ugrave; elle sera assez instruite pour en tirer profit et assez sage pour n’en jamais abuser. Salut, citoyens des Etats-Unis, salut!&nbsp;&raquo;</p>
+
+<p>Et l’<i>Albatros,</i> battant l’air de ses soixante-quatorze h&eacute;lices, emport&eacute; par ses deux propulseurs pouss&eacute;s &agrave; outrance, disparut vers l’est au milieu d’une temp&ecirc;te de hurrahs, qui, cette fois, &eacute;taient admiratifs.</p>
+
+<p>Les deux coll&egrave;gues, profond&eacute;ment humili&eacute;s, ainsi que tout le Weldon-Institute en leur personne, firent la seule chose qu’il y e&ucirc;t &agrave; faire&nbsp;: ils s’en retourn&egrave;rent chez eux, tandis que la foule, par un revirement subit, &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; les saluer de ses plus vifs sarcasmes, justes &agrave; cette heure!</p>
+
+<hr />
+<p>Et maintenant, toujours cette question Qu’est-ce que ce Robur? Le saura-t-on jamais?</p>
+
+<p>On le sait aujourd’hui. Robur, c’est la science future, celle de demain peut-&ecirc;tre. C’est la r&eacute;serve certaine de l’avenir.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l’<i>Albatros,</i> voyage-t-il encore &agrave; travers cette atmosph&egrave;re terrestre, au milieu de ce domaine que nul ne peut lui ravir? Il n’est pas permis d’en douter. Robur-le-Conqu&eacute;rant repara&icirc;tra-t-il un jour, ainsi qu’il l’a annonc&eacute;? Oui! il viendra livrer le secret d’une invention qui peut modifier les conditions sociales et politiques du monde.</p>
+
+<p>Quant &agrave; l’avenir de la locomotion a&eacute;rienne, il appartient &agrave; l’a&eacute;ronef, non &agrave; l’a&eacute;rostat.</p>
+
+<p>C’est aux <i>Albatros</i> qu’est d&eacute;finitivement r&eacute;serv&eacute;e la conqu&ecirc;te de l’air!</p>
+
+
+<p class="c">Fin de Robur-le-Conqu&eacute;rant</p>
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+<pre>
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+End of the Project Gutenberg EBook of Robur-le-Conquerant, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBUR-LE-CONQUERANT ***
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+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
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