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diff --git a/5126-8.txt b/5126-8.txt new file mode 100644 index 0000000..23e5c0e --- /dev/null +++ b/5126-8.txt @@ -0,0 +1,8201 @@ +The Project Gutenberg EBook of Robur-le-Conquerant, by Jules Verne + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Robur-le-Conquerant + +Author: Jules Verne + +Posting Date: August 23, 2012 [EBook #5126] +Release Date: February, 2004 +[This file was first posted on May 5, 2002] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBUR-LE-CONQUERANT *** + + + + +Produced by Norm Wolcott + + + + + + + Robur-le-Conquérant: Jules Verne + + LES VOYAGES EXTRAORDDINAIRES + COURONNÈS PAR L'ACADÈMIE FRANÇAISE + + ROBUR-LE-CONQUÉRANT + + PAR + + JULES VERNE + + 45 DESSINS PAR BENETT + + BIBLIOTHÈQUE + D'EDUCATION ET DE RÈCREATION + J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB + PARIS + + 1886 + +---------------------------------------------------------------------- + + TABLE DE MATIÉRES + + + I. OÙ LE MONDE SAVANT ET LE MONDE IGNORANT SONT AUSSI + EMBARRASSÉS L'UN OU L'AUTRE. + + II. DANS LEQUEL LES MEMBRES DU WELDON-INSTITUTE SE DISPUTENT + SANS PARVENIR À SE METTRE D'ACCORD. + + III. DANS LEQUEL UN NOUVEAU PERSONNAGE N'A PAS BESOIN D'ÊTRE + PRESENTÉ, CAR IL SE PRESENTE LUI-MÊME. + + IV. DANS LEQUEL, À PROPOS DU VALET FRYCOLLIN, L'AUTEUR + ESSAIE DE RÉHABILITER LA LUNE. + + V. DANS LEQUEL UNE SUSPENSION D'HOSTILITÉS EST CONSENTIE + ENTRE LE PRÉSIDENT ET LE SECRÉTAIRE DU WELDON-INSTITUTE. + + VI. LES INGÉNIEURS, LES MÉCANICIENS ET AUTRES SAVANTS + FERAIENT PEUT-ÊTRE BIEN DE PASSER. + + VII. DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS REFUSENT ENCORE + DE SE LAISSER CONVAINCRE. + + VIII. OU L'ON VERRA QUE ROBUR SE DÉCIDE À RÉPONDRE A + L'IMPORTANTE QUESTION QUI LUI EST POSÉE. + + IX. DANS LEQUEL L'« ALBATROS » FRANCHIT PRÈS DE DIX MILLE + KILOMÈTRES, QUI SE TERMINENT PAR UN BOND PRODIGIEUX. + + X. DANS LEQUEL ON VERRA COMMENT ET POURQUOI LE VALET + FRYCOLLIN FUT MIS À LA REMORQUE. + + XI. DANS LEQUEL LA COLÈRE DE UNCLE PRUDENT CROÎT COMME LE + CARRÉ DE LA VITESSE. + + XII. DANS LEQUEL L'INGÉNIEUR ROBUR AGIT COMME S'IL VOULAIT + CONCOURIR POUR UN DES PRIX MONTHYON. + + XIII. DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS TRAVERSENT TOUT + UN OCÉAN, SANS AVOIR LE MAL DE MER. + + XIV. DANS LEQUEL L'« ALBATROS » FAIT CE QU'ON NE POURRA + PEUT-ÊTRE JAMAIS FAIRE. + + XV. DANS LEQUEL IL SE PASSE DES CHOSES QUI MÉRITENT VRAIMENT + LA PEINE D'ÊTRE RACONTÉES. + + XVI. QUI LAISSERA LE LECTEUR DANS UNE INDÉCISION PEUT-ÊTRE + REGRETTABLE. + + XVII. DANS LEQUEL ON REVIENT À DEUX MOIS EN ARRIÈRE ET OÙ L'ON + SAUTE À NEUF MOIS EN AVANT. + + XVIII. QUI TERMINE CETTE VÉRIDIQUE HISTOIRE DE L'« ALBATROS » + SANS LA TERMINER. + +---------------------------------------------------------------------- + + ROBUR-LE-CONQUÉRANT + + I + + Où le monde savant et le monde ignorant sont aussi embarrassés l'un + ou l'autre. + +« Pan !... Pan !... » + +Les deux coups de pistolet partirent presque en même temps. Une +vache, qui paissait à cinquante pas de là, reçut une des balles dans +l'échine. Elle n'était pour rien dans l'affaire, cependant. + +Ni l'un ni l'autre des deux adversaires n'avait été touché. + +Quels étaient ces deux gentlemen? On ne sait, et, cependant, c'eût +été là, sans doute, l'occasion de faire parvenir leurs noms à la +postérité. Tout ce qu'on peut dire, c'est que le plus âgé était +Anglais, le plus jeune Américain. Quant à indiquer en quel endroit +l'inoffensif ruminant venait de paître sa dernière touffe d'herbe, +rien de plus facile. C'était sur la rive droite du Niagara, non loin +de ce pont suspendu qui réunit la rive américaine à la rive +canadienne, trois milles au-dessous des chutes. + +L'Anglais s'avança alors vers l'Américain : + +« Je n en soutiens pas moins que c'était le Rule Britannia! dit-il. + +- Non! le Yankee Doodle! » répliqua l'autre. + +La querelle allait recommencer, lorsque l'un des témoins - sans doute +dans l'intérêt du bétail - s'interposa, disant : + +« Mettons que c'était le Rule Doodle et le Yankee Britannia, et +allons déjeuner! » + +Ce compromis entre les deux chants nationaux de l'Amérique et de la +Grande-Bretagne fut adopté à la satisfaction générale. Américains et +Anglais, remontant la rive gauche du Niagara, vinrent s'attabler dans +l'hôtel de Goat-Island - un terrain neutre entre les deux chutes. +Comme ils sont en présence des oeufs bouillis et du jambon +traditionnels, du roastbeef froid, relevé de pickles incendiaires, et +de flots de thé à rendre jalouses les célèbres cataractes, on ne les +dérangera plus. Il est peu probable, d'ailleurs, qu'il soit encore +question d'eux dans cette histoire. + +Qui avait raison de l'Anglais ou de l'Américain? Il eût été difficile +de se prononcer. En tout cas, ce duel montre combien les esprits +s'étaient passionnés, non seulement dans le nouveau, mais aussi dans +l'ancien continent, à propos d'un phénomène inexplicable, qui, depuis +un mois environ, mettait toutes les cervelles à l'envers. + + _Os sublime dedit coelumque tueri,_ + +a dit Ovide pour le plus grand honneur de la créature humaine. En +vérité, jamais on n'avait tant regardé le ciel depuis l'apparition de +l'homme sur le globe terrestre. + +Or, précisément, pendant la nuit précédente, une trompette aérienne +avait lancé ses notes cuivrées à travers l'espace, au-dessus de cette +portion du Canada située entre le lac Ontario et le lac Erié. Les uns +avaient entendu le Yankee Doodle, les autres le Rule Britannia. De là +cette querelle d'Anglo-saxons qui se terminait par un déjeuner à +Goat-Island. Peut-être, en somme, n'était-ce ni l'un ni l'autre de +ces chants patriotiques. Mais ce qui n'était douteux pour personne +c'est que ce son étrange avait ceci de particulier qu'il semblait +descendre du ciel sur la terre. + +Fallait-il croire à quelque trompette céleste, embouchée par un ange +ou un archange?... N'était-ce pas plutôt de joyeux aéronautes qui +jouaient de ce sonore instrument, dont la Renommée fait un si bruyant +usage? + +Non! Il n'y avait là ni ballon, ni aéronautes. Un phénomène +extraordinaire se produisait dans les hautes zones du ciel - +phénomène dont on ne pouvait reconnaître la nature ni l'origine. +Aujourd'hui, il apparaissait au-dessus de l'Amérique, quarante-huit +heures après au-dessus de l'Europe, huit jours plus tard, en Asie, +au-dessus du Céleste Empire. Décidément, si la trompette qui +signalait son passage n'était pas celle du Jugement dernier, qu'était +donc cette trompette? + +De là, en tous pays de la terre, royaumes ou républiques, une +certaine inquiétude qu'il importait de calmer. Si vous entendiez dans +votre maison quelques bruits bizarres et inexplicables ne +chercheriez-vous pas au plus vite à reconnaître la cause de ces +bruits, et, 51 l'enquête n'aboutissait à rien, n'abandonneriez-vous +pas votre maison pour en habiter une autre? Oui, sans doute! Mais +ici, la maison, c'était le globe terrestre. Nul moyen de le quitter +pour la Lune, Mars, Vénus, Jupiter, ou toute autre planète du système +solaire. Il fallait donc découvrir ce qui se passait, non dans le +vide infini, mais dans les zones atmosphériques. En effet, pas d'air, +pas de bruit, et, comme il y avait bruit - toujours la fameuse +trompette! - c'est que le phénomène s'accomplissait au milieu de la +couche d'air, dont la densité va toujours en diminuant et qui ne +s'étend pas à plus de deux lieues autour de notre sphéroïde. + +Naturellement, des milliers de feuilles publiques s'emparèrent de la +question, la traitèrent sous toutes ses formes, l'éclaircirent ou +l'obscurcirent, rapportèrent des faits vrais ou faux, alarmèrent ou +rassurèrent leurs lecteurs, dans l'intérêt du tirage, - passionnèrent +enfin les masses quelque peu affolées. Du coup, la politique fut par +terre, et les affaires n'en allèrent pas plus mal. Mais qu'y avait-il? + +On consulta les observatoires du monde entier. S'ils ne répondaient +pas, à quoi bon des observatoires? Si les astronomes, qui dédoublent +ou détriplent des étoiles à cent mille milliards de lieues, n'étaient +pas capables de reconnaître l'origine d'un phénomène cosmique, dans +le rayon de quelques kilomètres seulement, à quoi bon des astronomes? + +Aussi, ce qu'il y eut de télescopes, de lunettes, de longues-vues, de +lorgnettes, de binocles, de monocles, braqués vers le ciel, pendant +ces belles nuits de l'été, ce qu'il y eut d'yeux à l'oculaire des +instruments de toutes portées et de toutes grosseurs, on ne saurait +l'évaluer. Peut-être des centaines de mille, à tout le moins. Dix +fois, vingt fois plus qu'on ne compte d'étoiles à l'oeil nu sur +la sphère céleste. Non! Jamais éclipse, observée simultanément sur +tous les points du globe, n'avait été à pareille fête. + +Les observatoires répondirent, mais insuffisamment. Chacun donna une +opinion, mais différente. De là, guerre intestine dans le monde +savant pendant les dernières semaines d'avril et les premières de mai. + +L'observatoire de Paris se montra très réservé. Aucune des sections +ne se prononça. Dans le service d'astronomie mathématique, on avait +dédaigné de regarder; dans celui des opérations méridiennes, on +n'avait rien découvert; dans celui des observations physiques, on +n'avait rien aperçu; dans celui de la géodésie, on n'avait rien +remarqué; dans celui de la météorologie, on n'avait rien entrevu; +enfin, dans celui des calculateurs, on n'avait rien vu. Du moins +l'aveu était franc. Même franchise à l'observatoire de Montsouris, à +la station magnétique du parc Saint-Maur. Même respect de la vérité +au Bureau des Longitudes. Décidément, Français veut dire franc + +La province fut un peu plus affirmative. Peut-être dans la nuit du 6 +au 7 mai avait-il paru une lueur d'origine électrique, dont la durée +n'avait pas dépassé vingt secondes. Au pic du Midi, cette lueur +s'était montrée entre neuf et dix heures du soir. A l'observatoire +météorologique du Puy-de-Dôme, on l'avait saisie entre une heure et +deux heures du matin; au mont Ventoux, en Provence, entre deux et +trois heures; à Nice, entre trois et quatre heures; enfin, au +Semnoz-Alpes, entre Annecy, le Bourget et le Léman, au moment où +l'aube blanchissait le zénith. + +Evidemment, il n'y avait pas à rejeter ces observations en bloc. Nul +doute que la lueur eût été observée en divers postes - successivement +- dans le laps de quelques heures. Donc, ou elle était produite par +plusieurs foyers, courant à travers l'atmosphère terrestre, ou, si +elle n'était due qu'à un foyer unique, c'est que ce foyer pouvait se +mouvoir avec une vitesse qui devait atteindre bien près de deux cents +kilomètres à l'heure. + +Mais, pendant le jour, avait-on jamais vu quelque chose d'anormal +dans l'air? + +Jamais. + +La trompette, du moins, s'était-elle fait entendre à travers les +couches aériennes? + +Pas le moindre appel de trompette n'avait retenti entre le lever et +le coucher du soleil. + +Dans le Royaume-Uni, on fut très perplexe. Les observatoires ne +purent se mettre d'accord. Greenwich ne parvint pas à s'entendre avec +Oxford, bien que tous deux soutinssent qu'il n'y avait rien. + +« Illusion d'optique! disait l'un. + +- Illusion d'acoustique! » répondait l'autre. + +Et là-dessus, ils disputèrent. En tout cas, illusion. + +A l'observatoire de Berlin, à celui de Vienne, la discussion menaça +d'amener des complications internationales. Mais la Russie, en la +personne du directeur de son observatoire de Poulkowa, leur prouva +qu'ils avaient raison tous deux; cela dépendait du point de vue +auquel ils se mettaient pour déterminer la nature du phénomène, en +théorie impossible, possible en pratique. + +En Suisse, à l'observatoire de Saütis, dans le canton d'Appenzel, au +Righi, au Gäbris, dans les postes du Saint-Gothard, du Saint-Bernard, +du Julier, du Simplon, de Zurich, du Somblick dans les Alpes +tyroliennes, on fit preuve d'une extrême réserve à propos d'un fait +que personne n'avait jamais pu constater - ce qui est fort +raisonnable. + +Mais, en Italie, aux stations météorologiques du Vésuve, au poste de +l'Etna, installé dans l'ancienne Casa Inglese, au Monte Cavo, les +observateurs n'hésitèrent pas à admettre la matérialité du phénomène, +attendu qu'ils l'avaient pu voir, un jour, sous l'aspect d'une petite +volute de vapeur, une nuit, sous l'apparence d'une étoile filante. Ce +que c'était, d'ailleurs, ils n'en savaient absolument rien. + +En vérité, ce mystère commençait à fatiguer les gens de science, +tandis qu'il continuait à passionner, à effrayer même les humbles et +les ignorants, qui ont formé, forment et formeront l'immense majorité +en ce monde, grâce à l'une des plus sages lois de la nature. Les +astronomes et les météorologistes auraient donc renoncé à s'en +occuper, si, dans la nuit du 26 au 27, à l'observatoire de +Kantokeino, au Finmark, en Norvège, et dans la nuit du 28 au 29, à +celui de l'Isfjord, au Spitzberg, les Norvégiens d'une part, les +Suédois de l'autre, ne se fussent trouvés d'accord sur ceci : au +milieu d'une aurore boréale avait apparu une sorte de gros oiseau, de +monstre aérien. S'il n'avait pas été possible d'en déterminer la +Structure, du moins n'était-il pas douteux qu'il eût projeté hors de +lui des corpuscules qui détonaient comme des bombes. + +En Europe, on voulut bien ne pas mettre en doute cette observation +des stations du Finmark et du Spitzberg. Mais, ce qui parut le plus +phénoménal en tout cela, c'était que des Suédois et des Norvégiens +eussent pu se mettre d'accord sur un point quelconque. + +On rit de la prétendue découverte dans tous les observatoires de +l'Amériqué du Sud, au Brésil, au Pérou comme à La Plata, dans ceux de +l'Australie, à Sidney, à Adélaïde comme à Melbourne. Et le rire +australien est des plus communicatifs. + +Bref, un seul chef de station météorologique se montra affirmatif sur +cette question, malgré tous les sarcasmes que sa solution pouvait +faire naître. Ce fut un Chinois, le directeur de l'observatoire de +Zi-Ka-Wey, élevé au milieu d'une vaste plaine, à moins de dix lieues +de la mer, avec un horizon immense, baigné d'air pur. + +« Il se pourrait, dit-il, que l'objet dont il s'agit fût tout +simplement un appareil aviateur, une machine volante! » + +Quelle plaisanterie! + +Cependant, si les controverses furent vives dans l'Ancien Monde, on +imagine ce qu'elles durent être en cette portion du Nouveau, dont les +Etats-Unis Occupent le plus vaste territoire. + +Un Yankee, on le sait, n'y va pas par quatre chemins. Il n'en prend +qu'un, et généralement celui qui conduit droit au but. Aussi les +observatoires de la Fédération américaine n'hésitèrent-ils pas à se +dire leur fait. S'ils ne se jetèrent pas leurs objectifs à la tête, +c'est qu'il aurait fallu les remplacer au moment où l'on avait le +plus besoin de s'en servir. + +En cette question si controversée, les observatoires de Washington +dans le district de Colombia, et celui de Cambridge dans l'Etat de +Duna, tinrent tête à celui de Darmouth-College dans le Connecticut, +et à celui d'Aun-Arbor dans le Michigan. Le sujet de leur dispute ne +porta pas sur la nature du corps observé, mais sur l'instant précis +de l'observation; car tous prétendirent l'avoir aperçu dans la même +nuit, à la même heure, à la même minute, à la même seconde, bien que +la trajectoire du mystérieux mobile n'occupât qu'une médiocre hauteur +au-dessus de l'horizon. Or, du Connecticut au Michigan, du Duna au +Colombia, la distance est assez grande pour que cette double +observation, faite au même moment, pût être considérée comme +impossible. + +Dudley, à Albany, dans l'Etat de New York, et West-Point, de +l'Académie militaire, donnèrent tort à leurs collègues par une note +qui chiffrait l'ascension droite et la déclinaison dudit corps. + +Mais il fut reconnu plus tard que ces observateurs S'étaient trompés +de corps, que celui-ci était un bolide qui n'avait fait que traverser +la moyenne couche de l'atmosphère. Donc, ce bolide ne pouvait être +l'objet en question. D'ailleurs, comment le susdit bolide aurait-il +joué de la trompette? + +Quant à cette trompette, on essaya vainement de mettre son éclatante +fanfare au rang des illusions d'acoustique. Les oreilles, en cette +occurrence, ne se trompaient pas plus que les yeux. On avait +certainement vu, on avait certainement entendu. Dans la nuit du 12 au +13 mai - nuit très sombre - les observateurs de Yale-College, à +l'Ecole scientifique de Sheffield, avaient pu transcrire quelques +mesures d'une phrase musicale, en ré majeur, à quatre temps, qui +donnait note pour note, rythme pour rythme, le refrain du Chant du +Départ. + +« Bon ! répondirent les loustics, c'est un orchestre français qui +joue au milieu des couches aériennes! » + +Mais plaisanter n'est pas répondre. C'est ce que fit remarquer +l'observatoire de Boston, fondé par l'Atlantic Iron Works Society, +dont les opinions sur les questions d'astronomie et de météorologie +commençaient à faire loi dans le monde savant. + +Intervint alors l'observatoire de Cincinnati, créé en 1870 sur le +mont Lookout, grâce à la générosité de M. Kilgoor, et si connu pour +ses mesures micrométriques des étoiles doubles. Son directeur +déclara, avec la plus entière bonne foi, qu'il y avait certainement +quelque chose, qu'un mobile quelconque se montrait, dans des temps +assez rapprochés, en divers points de l'atmosphère, mais que sur la +nature de ce mobile, ses dimensions, sa vitesse, sa trajectoire, il +était impossible de se prononcer. + +Ce fut alors qu'un journal dont la publicité est immense, le New York +Herald, reçut d'un abonné la communication anonyme qui suit : + +« On n'a pas oublié la rivalité qui mit aux prises, il y a quelques +années, les deux héritiers de la Begum de Ragginahra, ce docteur +français Sarrasin dans sa cité de Franceville, l'ingénieur allemand +Herr Schultze, dans sa cité de Stahlstadt, cités situées toutes deux +en la partie sud de l'Oregon, aux Etats-Unis. + +« On ne peut avoir oublié davantage que, dans le but de détruire +Franceville, Herr Schultze lança un formidable engin qui devait +s'abattre sur la ville française et l'anéantir d'un seul coup. + +« Encore moins ne peut-on avoir oublié que cet engin, dont la vitesse +initiale au sortir de la bouche du canon-monstre avait été mal +calculée, fut emporté avec une rapidité supérieure à seize fois celle +des projectiles ordinaires - Soit cent cinquante lieues à l'heure -' +qu'il n'est plus retombé sur la terre, et que, passé à l'état de +bolide, il circule et doit éternellement circuler autour de notre +globe. + +« Pourquoi ne serait-ce pas le corps en question dont l'existence ne +peut être niée? » + +Fort ingénieux, l'abonné du New York Herald. Et la trompette?... Il +n'y avait pas de trompette dans le projectile de Herr Schultze! + +Donc, toutes ces explications n'expliquaient rien, tous ces +observateurs observaient mal. + +Restait toujours l'hypothèse proposée par le directeur de Zi-Ka-Wey. +Mais l'opinion d'un Chinois!... + +Il ne faudrait pas croire que la satiété finît par s'emparer du +public de l'Ancien et du Nouveau Monde. Non! les discussions +continuèrent de plus belle, sans qu'on parvînt à se mettre d'accord. +Et, cependant, il y eut un temps d'arrêt. Quelques jours s'écoulèrent +sans que l'objet, bolide ou autre, fût signalé, sans que nul bruit de +trompette se fit entendre dans les airs. Le corps était-il donc tombé +sur un point du globe où il eût été difficile de retrouver sa trace - +en mer, par exemple? Gisait-il dans les profondeurs de l'Atlantique, +du Pacifique, de l'océan Indien? Comment se prononcer à cet égard? + +Mais alors, entre le 2 et le 9 juin, une série de faits nouveaux se +produisirent, dont l'explication eût été impossible par la seule +existence d'un phénomène cosmique. + +En huit jours, les Hambourgeois, à la pointe de la tour Saint-Michel, +les Turcs, au plus haut minaret de Sainte-Sophie, les Rouennais, au +bout de la flèche métallique de leur cathédrale, les Strasbourgeois, +à l'extrémité du Munster, les Américains, sur la tête de leur statue +de la Liberté, à l'entrée de l'Hudson, et, au faîte du monument de +Washington, à Boston, les Chinois, au Sommet du temple des +Cinq-Cents-Génies, à Canton, les Indous, au seizième étage de la +pyramide du temple de Tanjour, les San-Pietrini, à la croix de +Saint-Pierre de Rome, les Anglais, à la croix de Saint-Paul de +Londres, les Egyptiens, à l'angle aigu de la Grande Pyramide de +Gizèh, les Parisiens, au paratonnerre de la Tour en fer de +l'Exposition de 1889, haute de trois cents mètres, purent apercevoir +un pavillon qui flottait sur chacun de ces points difficilement +accessibles. + +Et ce pavillon, c'était une étamine noire, semée d'étoiles, avec un +soleil d'or à son centre. + + II + + Dans lequel les membres du Weldon-Institute se disputent sans + parvenir à se mettre d'accord. + +« Et le premier qui dira le contraire... + +- Vraiment!... Mais on le dira, s'il y a lieu de le dire! + +- Et en dépit de vos menaces!... + +- Prenez garde à vos paroles, Bat Fyn! + +- Et aux vôtres, Uncle Prudent! + +Je soutiens que l'hélice ne doit pas être à l'arrière! + +- Nous aussi!... Nous aussi!... répondirent cinquante voix, +confondues dans un commun accord. + +- Non!... Elle doit être à l'avant! s'écria PhilEvans. + +- A l'avant! répondirent cinquante autres voix avec une vigueur non +moins remarquable. + +- Jamais nous ne serons du même avis! + +- Jamais!... Jamais! + +- Alors à quoi bon disputer? + +- Ce n'est pas de la dispute !... C'est de la discussion! + +On ne l'aurait pas cru, à entendre les reparties, les objurgations, +les vociférations, qui emplissaient la salle des séances depuis un +bon quart d'heure. + +Cette salle, il est vrai, était la plus grande du Weldon-Institute - +club célèbre entre tous, établi Walnut-Street, à Philadelphie, Etat +de Pennsylvanie, Etats-Unis d'Amérique. + +Or, la veille, dans la cité, à propos de l'élection d'un allumeur de +gaz, il y avait eu manifestations publiques, meetings bruyants, coups +échangés de part et d'autre. De là, une effervescence qui n'était pas +encore calmée, et d'où provenait peut-être cette surexcitation dont +les membres du Weldon-Institute venaient de faire preuve. Et, +cependant, ce n'était là qu'une simple réunion de « ballonistes », +discutant la question encore palpitante même à cette époque - de la +direction des ballons. Cela se passait dans une ville des Etats-Unis, +dont le développement rapide fut Supérieur même à celui de New York, +de Chicago, de Cincinnati, de San Francisco, - une ville, qui n'est +pourtant ni un port, ni un centre minier de houille ou de pétrole, ni +une agglomération manufacturière, ni le terminus d'un rayonnement de +voies ferrées, - une ville plus grande que Berlin, Manchester, +Edimbourg, Liverpool, Vienne, Pétersbourg, Dublin -, une ville qui +possède un parc dans lequel tiendraient ensemble les sept parcs de la +capitale de l'Angleterre, - une ville, enfin, qui compte actuellement +près de douze cent mille âmes et se dit la quatrième ville du monde, +après Londres, Paris et New York. + +Philadelphie est presque une cité de marbre avec ses maisons de grand +caractère et ses établissements publics qui ne connaissent point de +rivaux. Le plus important de tous les collèges du Nouveau Monde est +le collège Girard, et il est à Philadelphie. Le plus large pont de +fer du globe est le pont jeté sur la rivière Schuylkill, et il est à +Philadelphie. Le plus beau temple de la Franc-Maçonnerie est le +Temple Maçonnique, et il est à Philadelphie. Enfin, le plus grand +club des adeptes de la navigation aérienne est à Philadelphie. Et si +l'on veut bien le visiter dans cette soirée du 12 juin, peut-être y +trouvera-t-on quelque plaisir. + +En cette grande salle s'agitaient, se démenaient, gesticulaient, +parlaient, discutaient, disputaient - tous le chapeau sur la tête - +une centaine de ballonistes, sous la haute autorité d'un président +assisté d'un secrétaire et d'un trésorier. Ce n'étaient point des +ingénieurs de profession. Non, de simples amateurs de tout ce qui se +rapportait à l'aérostatique, mais amateurs enragés et +particulièrement ennemis de ceux qui veulent opposer aux aérostats +les appareils « plus lourds que l'air », machines volantes, navires +aériens ou autres. Que ces braves gens dussent jamais trouver la +direction des ballons, c'est possible. En tout cas, leur président +avait quelque peine à les diriger eux-mêmes. + +Ce président, bien connu à Philadelphie, était le fameux Uncle +Prudent, - Prudent, de son nom de famille. quant au qualificatif +Uncle, cela ne saurait surprendre en Amérique, où l'on peut être +oncle sans avoir ni neveu ni nièce. On dit Uncle, là-bas, comme, +ailleurs, on dit père, de gens qui n'ont jamais fait oeuvre de +paternité. + +Uncle Prudent était un personnage considérable, et, en dépit de son +nom, cité pour son audace. Très riche, ce qui ne gâte rien, même aux +Etats-Unis. Et comment ne l'eût-il pas été, puisqu'il possédait une +grande partie des actions du Niagara Falls? A cette époque, une +société d'ingénieurs s'était fondée à Buffalo pour l'exploitation des +chutes. Affaire excellente. Les sept mille cinq cents mètres cubes +que le Niagara débite par seconde, produisent sept millions de +chevaux-vapeur. Cette force énorme, distribuée à toutes les usines +établies dans un rayon de cinq cents kilomètres, donnait annuellement +une économie de quinze cents millions de francs, dont une part +rentrait dans les caisses de la Société et en particulier dans les +poches de Uncle Prudent. D'ailleurs, il était garçon, il vivait +simplement, n'ayant pour tout personnel domestique que son valet +Frycollin, qui ne méritait guère d'être au service d'un maître si +audacieux. Il y a de ces anomalies. + +Que Uncle Prudent eût des amis, puisqu'il était riche, cela va de +soi; mais il avait aussi des ennemis, puisqu'il était président du +club, - entre autres, tous ceux qui enviaient cette situation. Parmi +les plus acharnés, il convient de citer le secrétaire du +Weldon-Institute. + +C'était Phil Evans, très riche aussi, puisqu'il dirigeait la Walton +Watch Company, importante usine à montres, qui fabrique par jour cinq +cents mouvements à la mécanique et livre des produits comparables aux +meilleurs de la Suisse. Phil Evans aurait donc pu passer pour un des +hommes les plus heureux du monde et même des Etats-Unis, n'eût été la +situation de Uncle Prudent. Comme lui, il était âgé de quarante-cinq +ans, comme lui d'une santé à toute épreuve, comme lui d'une audace +indiscutable, comme lui peu soucieux de troquer les avantages +certains du célibat contre les avantages douteux du mariage. +C'étaient deux hommes bien faits pour se comprendre, mais qui ne se +comprenaient pas, et tous deux, il faut bien le dire, d'une extrême +violence de caractère, l'un à chaud, Uncle Prudent, l'autre à froid, +Phil Evans. + +Et à quoi tenait que Phil Evans n'eût été nommé président du club? +Les voix s'étaient exactement partagées entre Uncle Prudent et lui. +Vingt fois on avait été au scrutin, et vingt fois la majorité n'avait +pu se faire ni pour l'un ni pour l'autre. Situation embarrassante, +qui aurait pu durer plus que la vie des deux candidats. + +Un des membres du club proposa alors un moyen de départager les voix. +Ce fut Jem Cip, le trésorier du Weldon-Institute. Jem Cip était un +végétarien convaincu, autrement dit, un de ces légumistes, de ces +proscripteurs de toute nourriture animale, de toutes liqueurs +fermentées, moitié brahmanes, moitié musulmans, un rival des Niewman, +des Pitman, des Ward, des Davie, qui ont illustré la secte de ces +toqués inoffensifs. + +En cette occurrence, Jem Cip fut soutenu par un autre membre du club, +William T. Forbes, directeur d'une grande usine, où l'on fabrique de +la glucose en traitant les chiffons par l'acide sulfurique - ce qui +permet de faire du sucre avec de vieux linges. C'était un homme bien +posé, ce William T. Forbes, père de deux charmantes vieilles filles, +Miss Dorothée, dite Doll, et Miss Martha, dite Mat, qui donnaient le +ton à la meilleure société de Philadelphie. + +Il résulta donc de la proposition de Jem Cip, appuyée par William T. +Forbes et quelques autres, que l'on décida de nommer le président du +club au « point milieu ». + +En vérité, ce mode d'élection pourrait être appliqué en tous les cas +où il s'agit d'élire le plus digne, et nombre d'Américains de grand +sens songeaient déjà à l'employer pour la nomination du président de +la République des Etats-Unis. + +Sur deux tableaux d'une entière blancheur, une ligne noire avait été +tracée. La longueur de chacune de ces ligues était mathématiquement +la même, car on l'avait déterminée avec autant d'exactitude que s'il +se fût agi de la base du premier triangle dans un travail de +triangulation. Cela fait, les deux tableaux étant exposés dans le +même jour au milieu de la salle des séances, les deux concurrents +s'armèrent chacun d'une fine aiguille et marchèrent simultanément +vers le tableau qui lui était dévolu. Celui des deux rivaux qui +planterait son aiguille le plus près du milieu de la ligue, serait +proclamé président du Weldon-Institute. + +Cela va sans dire, l'opération devait se faire d'un coup, sans +repères, sans tâtonnements, rien que par la sûreté du regard. Avoir +le compas dans l'oeil, suivant l'expression populaire, tout +était là. + +Uncle Prudent planta son aiguille, en même temps que Phil Evans +plantait la sienne. Puis, on mesura afin de décider lequel des deux +concurrents s'était le plus approché du point milieu. + +O prodige! Telle avait été la précision des opérateurs que les +mesures ne donnèrent pas de différence appréciable. Si ce n'était pas +exactement le milieu mathématique de la ligne, il n'y avait qu'un +écart insensible entre les deux aiguilles et qui semblait être le +même pour toutes deux. + +De là, grand embarras de l'assemblée. + +Heureusement, un des membres, Truk Milnor, insista pour que les +mesures fussent refaites au moyen d'une règle graduée par les +procédés de la machine micrométrique de M. Perreaux, qui permet de +diviser le millimètre en quinze cents parties. Cette règle, donnant +des quinze-centièmes de millimètre tracés avec un éclat de diamant, +servit à reprendre les mesures, et, après avoir lu les divisions au +moyen d'un microscope, on obtint les résultats suivants : + +Uncle Prudent s'était approché du point milieu à moins de six +quinze-centièmes de millimètre, Phil Evans, à moins de neuf +quinze-centièmes. + +Et voilà comment Phil Evans ne fut que le secrétaire du +Weldon-Institute, tandis que Uncle Prudent était proclamé président +du club. + +Un écart de trois quinze-centièmes de millimètre, il n'en fallut pas +davantage pour que Phil Evans vouât à Uncle Prudent une de ces haines +qui, pour être latentes, n'en sont pas moins féroces. + +A cette époque, depuis les expériences entreprises dans le dernier +quart de ce xixe siècle, la question des ballons dirigeables n'était +pas sans avoir fait quelques progrès. Les nacelles munies d'hélices +propulsives, accrochées en 1852 aux aérostats de forme allongée +d'Henry Giffard, en 1872, de Dupuy de Lôme, en 1883, de MM. +Tissandier frères, en 1884, des capitaines Krebs et Renard, avaient +donné certains résultats dont il convient de tenir compte. Mais si +ces machines, plongées dans un milieu plus lourd qu'elles, +manoeuvrant sous la poussée d'une hélice, biaisant avec la ligue +du vent, remontant même une brise contraire pour revenir à leur point +de départ, s'étaient ainsi réellement « dirigées » elles n'avaient pu +y réussir que grâce à des circonstances extrêmement favorables. En de +vastes halls clos et couverts, parfait! Dans une atmosphère calme, +très bien! Par un léger vent de cinq à six mètres à la seconde, passe +encore! Mais, en somme, rien de pratique. n'avait été obtenu. Contre +un vent de moulin - huit mètres à la seconde -, ces machines seraient +restées à peu près stationnaires; contre une brise fraîche - dix +mètres à la seconde -, elles auraient marché en arrière; contre une +tempête - vingt-cinq à trente mètres à la seconde -, elles auraient +été emportées comme une plume; au milieu d'un ouragan - quarante-cinq +mètres à la seconde -, elles eussent peut-être couru le risque d'être +mises en pièces; enfin, avec un de ces cyclones qui dépassent cent +mètres à la seconde, on n'en aurait pas retrouvé un morceau. + +Il était donc constant que, même après les expériences retentissantes +des capitaines Krebs et Renard, si les aérostats dirigeables avaient +gagné un peu de vitesse, c'était juste ce qu'il fallait pour se +maintenir contre une simple brise. D'où l'impossibilité d'user +pratiquement jusqu'alors de ce mode de locomotion aérienne. + +Quoi qu'il en soit, à côté de ce problème de la direction des +aérostats, c'est-à-dire, des moyens employés pour leur donner une +vitesse propre, la question des moteurs avait fait des progrès +incomparablement plus rapides. Aux machines à vapeur d'Henri Giffard, +à l'emploi de la force musculaire de Dupuy de Lôme, s'étaient peu à +peu substitués les moteurs électriques. Les batteries au bichromate +de potasse, formant des éléments montés en tension, de MM. Tissandier +frères, donnèrent une vitesse de quatre mètres à la seconde. Les +machines dynamo-électriques des capitaines Krebs et Renard, +développant une force de douze chevaux, imprimèrent une vitesse de +six mètres cinquante, en moyenne. + +Et alors, dans cette voie du moteur, ingénieurs et électriciens +avaient cherché à s'approcher de plus en plus de ce desideratum qu'on +a pu appeler « un cheval-vapeur dans un boîtier de montre ». Aussi, +peu à peu, les effets de la pile, dont les capitaines Krebs et Renard +avaient gardé le secret, étaient-ils dépassés, et, après eux, les +aéronautes avaient pu utiliser des moteurs, dont la légèreté +s'accroissait en même temps que la puissance. + +Il y avait donc là de quoi encourager les adeptes qui croyaient à +l'utilisation des ballons dirigeables. Et cependant, combien de bons +esprits se refusaient à admettre cette utilisation! En effet, si +l'aérostat rencontre un point d'appui sur l'air, il appartient à ce +milieu dans lequel il plonge tout entier. En de telles conditions, +comment sa masse, qui donne tant de prise aux courants de +l'atmosphère, pourrait-elle tenir tête à des vents moyens, si +puissant que fût son propulseur? + +C'était toujours la question; mais on espérait la résoudre en +employant des appareils de grande dimension. + +Or, il se trouvait que, dans cette lutte des inventeurs à la +recherche d'un moteur puissant et léger, les Américains s'étaient le +plus rapprochés du fameux desideratum. Un appareil dynamo-électrique, +basé sur l'emploi d'une pile nouvelle, dont la composition était +encore un mystère, avait été acheté à son inventeur, un chimiste de +Boston jusqu'alors inconnu. Des calculs faits avec le plus grand +soin, des diagrammes relevés avec la dernière exactitude, +démontraient qu'avec cet appareil, actionnant une hélice de dimension +convenable, on pourrait obtenir des déplacements de dix-huit à vingt +mètres à la seconde. + +En vérité, c'eût été magnifique! + +« Et ce n'est pas cher! » avait ajouté Uncle Prudent, en remettant à +l'inventeur, contre son reçu en bonne et due forme, le dernier paquet +des cent mille dollars-papier, dont on lui payait son invention. + +Immédiatement, le Weldon-Institute s'était mis à l'oeuvre. quand +il s'agit d'une expérience qui peut avoir quelque utilité pratique, +l'argent sort volontiers des poches américaines. Les fonds +affluèrent, sans qu'il fût même nécessaire de constituer une société +par actions. Trois cent mille dollars - ce qui fait la somme de +quinze cent mille francs - vinrent au premier appel s'entasser dans +les caisses du club. Les travaux commencèrent sous la direction du +plus célèbre aéronaute des Etats-Unis, Harry W. Tinder, immortalisé +par trois de ses ascensions entre mille : l'une, pendant laquelle il +s'était élevé à douze mille mètres, plus haut que Gay-Lussac, +Coxwell, sivel, Crocé-Spinelli, Tissandier, Glaisher; l'autre, +pendant laquelle il avait traversé toute l'Amérique de New York à San +Francisco, dépassant de plusieurs centaines de lieues les itinéraires +des Nadar, des Godard et de tant d'autres, sans compter ce John Wise +qui avait fait onze cent cinquante milles de Saint-Louis au comté de +Jefferson; la troisième, enfin, qui s'était terminée par une chute +effroyable de quinze cents pieds, au prix d'une simple foulure du +poignet droit, tandis que Pilâtre de Rozier, moins heureux, pour +n'être tombé que de sept cents pieds, s'était tué sur le coup. + +Au moment où commence cette histoire, on pouvait déjà juger que le +Weldon-lnstitute avait mené rondement les choses. Dans les chantiers +Turner, à Philadelphie, s'allongeait un énorme aérostat, dont la +solidité allait être éprouvée en y comprimant de l'air sous une forte +pression. Celui-là entre tous méritait bien le nom de ballon-monstre. + +En effet, que jaugeait le Géant de Nadar? Six mille mètres cubes. que +jaugeait le ballon de John Wise? Vingt mille mètres cubes. que +jaugeait le ballon Giffard, de l'Exposition de 1878? Vingt-cinq mille +mètres cubes, avec dix-huit mètres de rayon. Comparez ces trois +aérostats à la machine aérienne du Weldon-Institute, dont le volume +se chiffrait par quarante mille mètres cubes, et vous comprendrez que +Uncle Prudent et ses collègues eussent quelque droit à se gonfler +d'orgueil. + +Ce ballon, n'étant pas destiné à explorer les plus hautes couches de +l'atmosphère, ne se nommait pas Excelsior, qualificatif qui est un +peu trop en honneur chez les citoyens d'Amérique. Non! Il se nommait +simplement le _Go a head_ - qui veut dire - « En avant » -, et il ne +lui restait plus qu'à justifier son nom en obéissant à toutes les +manoeuvres de son capitaine. + +A cette époque, la machine dynamo-électrique était presque +entièrement terminée d'après le système du brevet acquis par le +Weldon-Institute. On pouvait compter qu'avant six semaines, le _Go a +head_ aurait pris son vol à travers l'espace. + +On l'a vu, cependant, toutes les difficultés de mécanique n'étaient +pas encore tranchées. Bien des séances avaient été consacrées à +discuter, non la forme de l'hélice ni ses dimensions, mais la +question de savoir si elle serait placée à l'arrière de l'appareil, +comme l'avaient fait les frères Tissandier, ou à l'avant, comme +l'avaient fait les capitaines Krebs et Renard. Inutile d'ajouter que, +dans cette discussion, les partisans des deux systèmes en étaient +même venus aux mains. Le groupe des « Avantistes » égala en nombre le +groupe des « Arriéristes ». Uncle Prudent, dont la voix aurait dû +être prépondérante en cas de partage, Uncle Prudent, élevé sans doute +à l'école du professeur Buridan, n'était pas parvenu à se prononcer. + +Donc, impossibilité de s'entendre, impossibilité de mettre l'hélice +en place. Cela pouvait durer longtemps, à moins que le gouvernement +n'intervînt. Mais, aux Etats-Unis, on le sait, le gouvernement n'aime +point à s'immiscer dans les affaires privées, ni à se mêler de ce qui +ne le regarde pas. En quoi il a raison. + +Les choses en étaient là, et cette séance du 13 juin menaçait de ne +pas finir ou plutôt de finir au milieu du plus épouvantable tumulte - +injures échangées, coups de poing succédant aux injures, coups de +canne succédant aux coups de poing, coups de revolver succédant aux +coups de canne -, quand, à huit heures trente-sept, il se fit une +diversion. + +L'huissier du Weldon-Institute, froidement et tranquillement, comme +un policeman au milieu des orages d'un meeting, s'était approché du +bureau du président. Il lui avait remis une carte. Il attendait les +ordres qu'il conviendrait à Uncle Prudent de lui donner. + +Uncle Prudent fit résonner la trompe à vapeur qui lui servait de +sonnette présidentielle, car même la cloche du Kremlin ne lui aurait +pas suffi!... Mais le tumulte ne cessa de s'accroître. Alors le +président « se découvrit », et un demi-silence fut obtenu, grâce à ce +moyen extrême. + +« Une communication! dit Uncle Prudent, après avoir puisé une énorme +prise dans la tabatière qui ne le quittait jamais. + +- Parlez! parlez! répondirent quatre-vingt-dix-neuf voix, - par +hasard, d'accord sur ce point. + +- Un étranger, mes chers collègues, demande à être introduit dans la +salle de nos séances. + +- Jamais! répliquèrent toutes les voix. + +- Il désire nous prouver, paraît-il, reprit Uncle Prudent, que de +croire à la direction des ballons, c'est croire à la plus absurde des +utopies. » + +Un grognement accueillit cette déclaration. + +« Qu'il entre qu'il entre! + +- Comment se nomme ce singulier personnage? demanda le secrétaire +Phil Evans. + +- Robur, répondit Uncle Prudent. + +- Robur!... Robur!... Robur! hurla toute l'assemblée. + +Et, si l'accord s'était si rapidement fait sur ce nom singulier, +c'est que le Weldon-Institute espérait bien décharger sur celui qui +le portait le trop-plein de son exaspération. + +La tempête s'était donc un instant apaisée, - en apparence du moins. +D'ailleurs comment une tempête pourrait-elle se calmer chez un peuple +qui en expédie deux ou trois par mois à destination de l'Europe, sous +forme de bourrasques? + + III + +Dans lequel un nouveau personnage n'a pas besoin d'être presenté, car + il se presente lui-même. + +Citoyens des Etats-Unis d'Amérique, je me nomme Robur. Je suis digne +de ce nom. J'ai quarante ans, bien que je paraisse n'en pas avoir +trente, une constitution de fer, une santé à toute épreuve, une +remarquable force musculaire, un estomac qui passerait pour excellent +même dans le monde des autruches. Voilà pour le physique. » + +On l'écoutait. Oui! Les bruyants furent tout d'abord interloqués par +l'inattendu de ce discours pro facie suâ. Etait-ce un fou ou un +mystificateur, ce personnage? Quoi qu'il en soit, il imposait et +s'imposait. Plus un souffle au milieu de cette assemblée, dans +laquelle se déchaînait naguère l'ouragan. Le calme après la houle. + +Au surplus, Robur paraissait bien être l'homme qu'il disait être. Une +taille moyenne, avec une carrure géométrique, - ce que serait un +trapèze régulier, dont le plus grand des côtés parallèles était formé +par la ligue des épaules. Sur cette ligne, rattachée par un cou +robuste, une énorme tête sphéroïdale. A quelle tête d'animal eût-elle +ressemblé pour donner raison aux théories de l'Analogie passionnelle? +A celle d'un taureau, mais un taureau à face intelligente. Des yeux +que la moindre contrariété devait porter à l'incandescence, et, +au-dessus, une contraction permanente du muscle sourcilier, signe +d'extrême énergie. Des cheveux courts, un peu crépus, à reflet +métallique, comme eût été un toupet en paille de fer. Large poitrine +qui s'élevait ou s'abaissait avec des mouvements de soufflet de +forge. Des bras, des mains, des jambes, des pieds dignes du tronc. + +Pas de moustaches, pas de favoris, une large barbiche de marin, à +l'américaine, - ce qui laissait voir les attaches de la mâchoire, +dont les muscles masséters devaient posséder une puissance +formidable. On a calculé - que ne calcule-t-on pas? - que la pression +d'une mâchoire de crocodile ordinaire peut atteindre quatre cents +atmosphères, quand celle du chien de chasse de grande taille n'en +développe que cent. On a même déduit cette curieuse formule : si un +kilogramme de chien produit huit kilogrammes de force massétérienne, +un kilogramme de crocodile en produit douze. Eh bien, un kilogramme +dudit Robur devait en produire au moins dix. Il était donc entre le +chien et le crocodile. + +De quel pays venait ce remarquable type? C'eût été difficile à dire. +En tout cas, il s'exprimait couramment en anglais, sans cet accent un +peu traînard qui distingue les Yankees de la Nouvelle-Angleterre. + +Il continua de la sorte : + +« Voici présentement pour le moral, honorables citoyens. Vous voyez +devant vous un ingénieur, dont le moral n'est point inférieur au +physique. Je n'ai peur de rien ni de personne. J'ai une force de +volonté qui n'a jamais cédé devant une autre. quand je me suis fixé +un but, l'Amérique tout entière, le monde tout entier, se +coaliseraient en vain pour m'empêcher de l'atteindre. quand j'ai une +idée, j'entends qu'on la partage et ne supporte pas la contradiction. +J'insiste sur ces détails, honorables citoyens, parce qu'il faut que +vous me connaissiez à fond. Peut-être trouverez-vous que je parle +trop de moi? Peu importe! Et maintenant, réfléchissez avant de +m'interrompre, car je suis venu pour vous dire des choses qui +n'auront peut-être pas le don de vous plaire. » + +Un bruit de ressac commença à se propager le long des premiers bancs +du hall, - signe que la mer ne tarderait pas à devenir houleuse. + +« Parlez, honorable étranger », se contenta de répondre Uncle +Prudent, qui ne se contenait pas sans peine. + +Et Robur parla comme devant, sans plus de souci de ses auditeurs. + +« Oui! Je sais! Après un siècle d'expériences qui n'ont point abouti, +de tentatives qui n'ont donné aucun résultat, il y a encore des +esprits mal équilibrés qui s'entêtent à croire à la direction des +ballons. Ils s'imaginent qu'un moteur quelconque, électrique ou +autre, peut être appliqué à leurs prétentieuses baudruches, qui +offrent tant de prise aux courants atmosphériques. Ils se figurent +qu'ils seront maîtres d'un aérostat comme on est maître d'un navire à +la surface des mers. Parce que quelques inventeurs, par des temps +calmes, ou à peu près, ont réussi, soit à biaiser avec le vent, Soit +à remonter une légère brise, la direction des appareils aériens plus +légers que l'air deviendrait pratique? Allons donc! Vous êtes ici une +centaine qui croyez à la réalisation de vos rêves, qui jetez, non +dans l'eau, mais dans l'espace, des milliers de dollars. Eh bien, +c'est vouloir lutter contre l'impossible! » + +Chose assez singulière, devant cette affirmation, les membres du +Weldon-Institute ne bougèrent pas. Etaient-ils devenus aussi sourds +que patients? Se réservaient-ils, désireux de voir jusqu'où cet +audacieux contradicteur oserait aller? + +Robur continua : + +« Quoi, un ballon!... quand pour obtenir un allégement d'un +kilogramme, il faut un mètre cube de gaz! Un ballon, qui a cette +prétention de résister au vent à l'aide de son mécanisme, quand la +poussée d'une grande brise sur la voile d'un vaisseau n'est pas +inférieure à la force de quatre cents chevaux, quand on a vu dans +l'accident du pont de la Tay l'ouragan exercer une pression de quatre +cent quarante kilogrammes par mètre carré! Un ballon, quand jamais la +nature n'a construit sur ce système aucun être volant, qu'il soit +muni d'ailes comme les oiseaux, ou de membranes comme certains +poissons et certains mammifères... + +- Des mammifères?... s'écria un des membres du club. + +Oui! la chauve-souris, qui vole, si je ne me trompe! Est-ce que +l'interrupteur ignore que ce volatile est un mammifère, et a-t-il +jamais vu faire une omelette avec des oeufs de chauve-souris? » + +Là-dessus, l'interrupteur rengaina ses interruptions futures, et +Robur continua avec le même entrain : + +« Mais est-ce à dire que l'homme doive renoncer à la conquête de +l'air, à transformer les moeurs civiles et politiques du vieux +monde, en utilisant cet admirable milieu de locomotion? Non pas! Et, +de même qu'il est devenu maître des mers, avec le bâtiment, par +l'aviron, par la voile, par la roue ou par l'hélice, de même il +deviendra maître de l'espace atmosphérique par les appareils plus +lourds que l'air, car il faut être plus lourd que lui pour être plus +fort que lui. » + +Cette fois, l'assemblée partit. quelle bordée de cris s'échappa de +toutes ces bouches, braquées sur Robur, comme autant de bouts de +fusils ou de gueules de canons! N'était-ce pas répondre à une +véritable déclaration de guerre jetée au camp des ballonistes? +N'était-ce pas la lutte qui allait reprendre entre le « Plus léger » +et le « Plus lourd que l'air » ? + +Robur ne sourcilla pas. Les bras croisés sur la poitrine, il +attendait bravement que le silence se fit. + +Uncle Prudent, d'un geste, ordonna de cesser le feu. + +« Oui, reprit Robur. L'avenir est aux machines volantes. L'air est un +point d'appui solide. qu'on imprime à une colonne de ce fluide un +mouvement ascensionnel de quarante-cinq mètres à la seconde, et un +homme pourra se maintenir à sa partie supérieure, si les semelles de +ses souliers mesurent en superficie un huitième de mètre carré +seulement. Et, si la vitesse de la colonne est portée à +quatre-vingt-dix mètres, il pourra y marcher à pieds nus. Or, en +faisant fuir, sous les branches d'une hélice, une masse d'air avec +cette rapidité, on obtient le même résultat. » + +Ce que Robur disait là, c'était ce qu'avaient dit avant lui tous les +partisans de l'aviation, dont les travaux devaient, lentement mais +Sûrement, conduire à la solution du problème. A MM. de Ponton +d'Amécourt, de La Landelle, Nadar, de Luzy, de Louvrié, Liais, +Béléguic, Moreau, aux frères Richard, à Babinet, Jobert, du Temple, +Salives, Penaud, de Villeneuve, Gauchot et Tatin, Michel Loup, +Edison, Planavergne, à tant d'autres enfin, l'honneur d'avoir répandu +ces idées si simples! Abandonnées et reprises plusieurs fois, elles +ne pouvaient manquer de triompher un jour. Aux ennemis de l'aviation, +qui prétendaient que l'oiseau ne se soutient que parce qu'il échauffe +l'air dont il se gonfle, leur réponse s'était-elle donc fait +attendre? N'avaient-ils pas prouvé qu'un aigle, pesant cinq +kilogrammes, aurait dû s'emplir de cinquante mètres cubes de ce +fluide chaud, rien que pour se soutenir dans l'espace? + +C'est ce que Robur démontra avec une indéniable logique, au milieu du +brouhaha qui s'élevait de toutes parts. Et, comme conclusion, voici +les phrases qu'il jeta à la face de ces ballonistes : + +« Avec vos aérostats, vous ne pouvez rien, vous n'arriverez à rien, +vous n'oserez rien! Le plus intrépide de vos aéronautes, John Wise, +bien qu'il ait déjà fait une traversée aérienne de douze cents milles +au-dessus du continent américain, a dû renoncer à son projet de +traverser l'Atlantique! Et, depuis, vous n'avez pas avancé d'un pas, +d'un seul, dans cette voie! + +Monsieur, dit alors le président, qui s'efforçait vainement d'être +calme, vous oubliez ce qu'a dit notre immortel Franklin, lors de +l'apparition de la première montgolfière, au moment où le ballon +allait naître : + +« Ce n'est qu'un enfant, mais il grandira! » Et il a grandi... + +- Non, président, non! Il n'a pas grandi!... Il a grossi seulement... +ce qui n'est pas la même chose! » + +C'était une attaque directe aux projets du Weldon-Institute, qui +avait décrété, soutenu, subventionné, la confection d'un +aérostat-monstre. Aussi des propositions de ce genre, et peu +rassurantes, se croisèrent-elles bientôt dans la salle : + +« A bas l'intrus! + +- Jetez-le hors de la tribune!... + +- Pour lui prouver qu'il est plus lourd que l'air! » + +Et bien d'autres. + +Mais on n'en était qu'aux paroles, non aux voies de fait. Robur, +impassible, put donc encore s'écrier : + +« Le progrès n'est point aux aérostats, citoyens ballonistes, il est +aux appareils volants. L'oiseau vole, et ce n'est point un ballon, +c'est une mécanique!... + +- Oui! il vole, s'écria le bouillant Bat T. Fyn, mais il vole contre +toutes les règles de la mécanique! + +- Vraiment! » répondit Robur en haussant les épaules. + +Puis il reprit : + +« Depuis qu'on a étudié le vol des grands et des petits volateurs, +cette idée si simple a prévalu : c'est qu'il n'y a qu'à imiter la +nature, car elle ne se trompe jamais. Entre l'albatros qui donne à +peine dix coups d'aile par minute, entre le pélican qui en donne +soixante-dix... + +- Soixante et onze! dit une voix narquoise. + +- Et l'abeille qui en donne cent quatre-vingt-douze par seconde... + +- Cent quatre-vingt-treize!... s'écria-t-on par moquerie. + +- Et la mouche commune qui en donne trois cent trente... + +- Trois cent trente et demi! + +- Et le moustique qui en donne des millions... + +- Non!... des milliards! » + +Mais Robur, l'interrompu, n'interrompit pas sa démonstration. + +« Entre ces divers écarts..., reprit-il. + +- Il y a le grand! répliqua une voix. + +- ... il y a la possibilité de trouver une solution pratique. Le jour +où M. de Lucy a pu constater que le cerf-volant, cet insecte qui ne +pèse que deux grammes, pouvait enlever un poids de quatre cents +grammes, soit deux cents fois ce qu'il pèse, le problème de +l'aviation était résolu. En outre, il était démontré que la surface +de l'aile décroît relativement à mesure qu'augmentent la dimension et +le poids de l'animal. Dès lors, on est arrivé à imaginer ou +construire plus de Soixante appareils... + +- Qui n'ont jamais pu voler! s'écria le secrétaire Phil Evans. + +- Qui ont volé ou qui voleront, répondit Rohur, sans se déconcerter. +Et, soit qu'on les appelle des stréophores, des hélicoptères, des +orthopthères, ou, à l'imitation du mot nef qui vient de navis, qu'on +les fasse venir de avis pour les nommer des « efs... » on arrive à +l'appareil dont la création doit rendre l'homme maître de l'espace. + +- Ah! l'hélice! repartit Phil Evans. Mais l'oiseau n'a pas +d'hélice... que nous sachions! + +- Si, répondit Robur. Comme l'a démontré M. Penaud, en réalité +l'oiseau se fait hélice, et son vol est hélicoptère. Aussi, le moteur +de l'avenir est-il l'hélice... + +- « D'un pareil maléfice, + +_Sainte-Hélice,_ préservez-nous!... » + +chantonna un des assistants qui, par hasard, avait retenu ce motif du +Zampa d'Hérold. + +Et tous de reprendre ce refrain en choeur, avec des intonations +à faire frémir le compositeur français dans sa tombe. + +Puis, lorsque les dernières notes se furent noyées dans un +épouvantable charivari, Uncle Prudent, profitant d'une accalmie +momentanée, crut devoir dire : + +« Citoyen étranger, jusqu'ici on vous a laissé parler sans vous +interrompre... » + +Il paraît que, pour le président du Weldon-Institute, ces reparties, +ces cris, ces coq-à-l'âne, n'étaient même pas des interruptions, mais +un simple échange d'arguments. + +Toutefois, continua-t-il, je vous rappellerai que la théorie de +l'aviation est condamnée d'avance et repoussée par la plupart des +ingénieurs américains ou étrangers. Un système qui a dans son passif +la mort du Sarrasin Volant, à Constantinople, celle du moine Voador, +à Lisbonne, celle de Letur en 1852, celle de Groof en 1864, sans +compter les victimes que j'oublie, ne fût-ce que le mythologique +Icare... + +- Ce système, riposta Robur, n'est pas plus condamnable que celui +dont le martyrologe contient les noms de Pilâtre de Rozier, à Calais, +de Mme Blanchard, à Paris, de Donaldson et Grimwood, tombés dans le +lac Michigan, de Sivel et de Crocé-Spinelli, d'Eloy et de tant +d'autres que l'on se gardera bien d'oublier! » + +C'était une riposte « du tac au tac », comme on dit en escrime. + +« D'ailleurs, reprit Robur, avec vos ballons, si perfectionnés qu'ils +soient, vous ne pourriez jamais obtenir une vitesse véritablement +pratique. Vous mettriez dix ans à faire le tour du monde - ce qu'une +machine volante pourra faire en huit jours! » + +Nouveaux cris de protestation et de dénégation qui durèrent trois +grandes minutes, jusqu'au moment où Phil Evans put prendre la parole. + +« Monsieur l'aviateur, dit-il, vous qui venez nous vanter les +bienfaits de l'aviation, avez-vous jamais « avié » ? + +- Parfaitement! + +- Et fait la conquête de l'air? + +- Peut-être, monsieur! + +- Hurrah pour Robur-le-Conquérant! s'écria une voix ironique. + +- Eh bien, oui! Robur-le-Conquérant, et ce nom, je l'accepte, et je +le porterai, car j'y ai droit! + +- Nous nous permettons d'en douter! s'écria Jem Cip. + +- Messieurs, reprit Robur, dont les sourcils se froncèrent, quand je +viens sérieusement discuter une chose sérieuse, je n'admets pas qu'on +me réponde par des démentis, et je serais heureux de connaître le nom +de l'interlocuteur... + +- Je me nomme Jem Cip... et suis légumiste... + +- Citoyen Jem Cip, répondit Robur, je savais que les légumistes ont +généralement les intestins plus longs que ceux des autres hommes - +d'un bon pied au moins. C'est déjà beaucoup... et ne m'obligez pas à +vous les allonger encore en commençant par vos oreilles... + +- A la porte! + +- A la rue! + +- Qu'on le démembre! + +- La loi de Lynch! + +- Qu'on le torde en hélice!... + +La fureur des ballonistes était arrivée à son comble. Ils venaient de +se lever. Ils entouraient la tribune. Robur disparaissait au milieu +d'une gerbe de bras qui s'agitaient comme au souffle de la tempête. +En vain la trompe à vapeur lançait-elle des volées de fanfares sur +l'assemblée! Ce soir-là, Philadelphie dut croire que le feu dévorait +un de ses quartiers et que toute l'eau de la Schuylkill-river ne +suffirait pas à l'éteindre. + +Soudain, un mouvement de recul se produisit dans le tumulte, Robur, +après avoir retiré ses mains de ses poches, les tendait vers les +premiers rangs de ces acharnés. + +A ces deux mains étaient passés deux de ces coups-de-poing à +l'américaine, qui forment en même temps revolvers, et que la pression +des doigts suffit à faire partir. - de petites mitrailleuses de poche. + +Et alors, profitant non seulement du recul des assaillants, mais +aussi du silence qui avait accompagné ce recul : + +Décidément, dit-il, ce n'est pas Améric Vespuce qui a découvert le +Nouveau Monde, c'est Sébastien Cabot! Vous n'êtes pas des Américains, +citoyens ballonistes! Vous n'êtes que des cabo... » + +A ce moment, quatre ou cinq coups de feu éclatèrent, tirés dans le +vide. Ils ne blessèrent personne. Au milieu de la fumée, l'ingénieur +disparut, et, quand elle se fut dissipée, on ne trouva plus sa trace. +Robur-le-Conquérant s'était envolé, comme si quelque appareil +d'aviation l'eût emporté dans les airs. + + IV + + Dans lequel, à propos du valet Frycollin, l'auteur essaie de + réhabiliter la lune. + +Certes, et plus d'une fois déjà, à la suite de discussions orageuses, +au sortir de leurs séances, les membres du Weldon-Institute avaient +rempli de clameurs Walnut-Street et les rues adjacentes. Plus d'une +fois, les habitants de ce quartier s'étaient justement plaints de ces +bruyantes queues de discussions qui les troublaient jusque dans leurs +domiciles. Plus d'une fois, enfin, les policemen avaient dû +intervenir pour assurer la circulation des passants, la plupart très +indifférents à cette question de la navigation aérienne. Mais, avant +cette soirée, jamais ce tumulte n'avait pris de telles proportions, +jamais les plaintes n'eussent été plus fondées, jamais l'intervention +des policemen plus nécessaire. + +Toutefois les membres du Weldon-Institute étaient quelque peu +excusables. On n'avait pas craint de venir les attaquer jusque chez +eux. A ces enragés du « Plus léger que l'air » un non moins enragé du +« Plus lourd » avait dit des choses absolument désagréables. Puis, au +moment où on allait le traiter comme il le méritait, il s'était +éclipsé. + +Or, cela criait vengeance. Pour laisser de telles injures impunies, +il ne faudrait pas avoir du sang américain dans les veines! Des fils +d'Améric traités de fils de Cabot! N'était-ce pas une insulte, +d'autant plus impardonnable qu'elle tombait juste, - historiquement? + +Les membres du club se jetèrent donc par groupes divers dans +Walnut-street, puis au milieu des rues voisines, puis à travers tout +le quartier. Ils réveillèrent les habitants. Ils les obligèrent à +laisser fouiller leurs maisons, quitte à les indemniser, plus tard, +du tort fait à la vie privée de chacun, laquelle est particulièrement +respectée chez les peuples d'origine anglo-saxonne. Vain déploiement +de tracasseries et de recherches. Robur ne fut aperçu nulle part. +Aucune trace de lui. Il serait parti dans le _Go a head_, le ballon +du Weldon-Institute, qu'il n'aurait pas été plus introuvable. Après +une heure de perquisitions, il fallut y renoncer, et les collègues se +séparèrent, non sans s'être juré d'étendre leurs recherches à tout le +territoire de cette double Amérique qui forme le Nouveau Continent. + +Vers onze heures, le calme était à peu près rétabli dans le quartier. +Philadelphie allait pouvoir se replonger dans ce bon sommeil, dont +les cités, qui ont le bonheur de n'être point industrielles, ont +l'enviable privilège. Les divers membres du club ne songèrent plus +qu'à regagner chacun son chez-soi. Pour n'en nommer que quelques-uns +des plus marquants, William T. Forbes se dirigea du côté de sa grande +chiffonnière à sucre, où Miss Doll et Miss Mat lui avaient préparé le +thé du soir, sucré avec sa propre glucose. Truk Milnor prit le chemin +de sa fabrique, dont la pompe à feu haletait jour et nuit dans le +plus reculé des faubourgs. Le trésorier Jem Cip, publiquement accusé +d'avoir un pied de plus d'intestins que n'en comporte la machine +humaine, regagna la salle à manger où l'attendait son souper végétal. + +Deux des plus importants ballonistes - deux seulement - ne +paraissaient pas songer à réintégrer de sitôt leur domicile. Ils +avaient profité de l'occasion pour causer avec plus d'acrimonie +encore. C'étaient les irréconciliables Uncle Prudent et Phil Evans, +le président et le secrétaire du Weldon-Institute. + +A la porte du club, le valet Frycollin attendait Uncle Prudent, son +maître. + +Il se mit à le suivre, sans s'inquiéter du sujet qui mettait aux +prises les deux collègues. + +C'est par euphémisme que le verbe causer a été employé pour exprimer +l'acte auquel se livraient de concert le président et le secrétaire +du club. En réalité, ils se disputaient avec une énergie qui prenait +son origine dans leur ancienne rivalité. + +« Non, monsieur, non! répétait Phil Evans. Si j'avais eu l'honneur de +présider le Weldon-Institute, jamais, non, jamais il ne se serait +produit un tel scandale! + +- Et qu'auriez-vous fait, si vous aviez eu cet honneur? demanda Uncle +Prudent. + +- J'aurais coupé la parole à cet insulteur public, avant même qu'il +eût ouvert la bouche! + +- Il me semble que pour couper la parole, il faut au moins avoir +laissé parler! + +- Pas en Amérique, monsieur, pas en Amérique! » + +Et, tout en se renvoyant des reparties plus aigres que douces, ces +deux personnages enfilaient des rues qui les éloignaient de plus en +plus de leur demeure; ils traversaient des quartiers dont la +situation les obligerait à faire un long détour. + +Frycollin suivait toujours; mais il ne se sentait pas rassuré à voir +son maître s'engager au milieu d'endroits déjà déserts. Il n'aimait +pas ces endroits-là, le valet + +Frycollin, surtout un peu avant minuit. En effet, l'obscurité était +profonde, et la lune, dans son croissant, commençait à peine « à +faire ses vingt-huit jours » + +Frycollin regardait donc à droite, à gauche, si des ombres suspectes +ne les épiaient point. Et précisément, il crut voir cinq ou six +grands diables qui semblaient ne pas les perdre de vue. + +Instinctivement, Frycollin se rapprocha de son maître; mais, pour +rien au monde, il n'eût osé l'interrompre au milieu d'une +conversation dont il aurait reçu quelques éclaboussures. + +En somme, le hasard fit que le président et le secrétaire du +Weldon-Institute, sans s'en douter, se dirigeaient vers +Fairmont-Park. Là, au plus fort de leur dispute, ils traversèrent la +Schuylkill-river sur le fameux pont métallique; ils ne rencontrèrent +que quelques passants attardés, et se trouvèrent enfin au milieu de +vastes terrains, les uns se développant en immenses prairies, les +autres ombragés de beaux arbres, qui font de ce parc un domaine +unique au monde. + +Là, les terreurs du valet Frycollin l'assaillirent de plus belle, et, +avec d'autant plus de raison que les cinq ou six ombres s'étaient +glissées à sa suite par le pont de la Schuylkill-river. Aussi +avait-il la pupille de ses yeux si largement dilatée qu'elle +s'agrandissait jusqu'à la circonférence de l'iris. Et, en même temps, +tout son corps s amoindrissait, se retirait, comme s'il eût été doué +de cette contractilité spéciale aux mollusques et à certains animaux +articulés. + +C'est que le valet Frycollin était un parfait poltron. Un vrai Nègre +de la Caroline du Sud, avec une tête bêtasse sur un corps de +gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ans, c'est dire qu'il +n'avait jamais été esclave, pas même de naissance, mais il n'en +valait guère mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d'une +poltronnerie superbe. Depuis trois ans, il était au service de Uncle +Prudent. Cent fois, il avait failli se faire mettre à la porte; on +l'avait gardé, de crainte d'un pire. Et, pourtant, mêlé à la vie d'un +maître toujours prêt à se lancer dans les plus audacieuses +entreprises, Frycollin devait s'attendre à maintes occasions dans +lesquelles sa couardise aurait été mise à de rudes épreuves. Mais il +y avait des compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa +gourmandise, encore moins sur sa paresse. Ah! valet Frycollin, si tu +avais pu lire dans l'avenir! + +Aussi pourquoi Frycollin n'était-il pas resté à Boston, au service +d'une certaine famille Sneffel qui, sur le point de faire un voyage +en Suisse, y avait renoncé à cause des éboulements? N'était-ce pas la +maison qui convenait à Frycollin, et non celle de Uncle Prudent, où +la témérité était en permanence? + +Enfin, il y était, et son maître avait même fini par s'habituer à ses +défauts. Il avait une qualité, d'ailleurs. Bien qu'il fût nègre +d'origine, il ne parlait pas nègre, - ce qui est à considérer, car +rien de désagréable comme cet odieux jargon dans lequel l'emploi du +pronom possessif et des infinitifs est poussé jusqu'à l'abus. + +Donc, il est bien établi que le valet Frycollin était poltron, et, +ainsi qu'on le dit, « poltron comme la lune ». + +Or, à ce propos, il n'est que juste de protester contre cette +comparaison insultante pour la blonde Phébé, la douce Hélène, la +chaste soeur du radieux Apollon. De quel droit accuser de +poltronnerie un astre qui, depuis que le monde est monde, a toujours +regardé la terre en face, sans jamais lui tourner le dos? + +Quoi qu'il en soit, à cette heure - il était bien près de minuit - le +croissant de la « pâle calomniée » commençait à disparaître à l'ouest +derrière les hautes ramures du parc. Ses rayons, glissant à travers +les branches, semaient quelques découpures sur le sol. Les dessous du +bois en paraissaient moins sombres. + +Cela permit à Frycollin de porter un regard plus inquisiteur. + +« Brr! fit-il. Ils sont toujours là, ces coquins! Positivement, ils +se rapprochent! » + +Il n'y tint plus, et, allant vers son maître : + +« Master Uncle », dit-il. + +C'est ainsi qu'il le nommait et que le président du Weldon-Institute +voulait être nomme. + +En ce moment, la dispute des deux rivaux était arrivée au plus haut +degré. Et, comme ils s'envoyaient promener l'un l'autre, Frycollin +fut brutalement prié de prendre sa part de cette promenade. + +Puis, tandis qu'ils se parlaient les yeux dans les yeux, Uncle +Prudent s'enfonçait plus avant à travers les prairies désertes de +Fairmont-Park, s'éloignant toujours de la Schuylkill-river et du pont +qu'il fallait reprendre pour rentrer dans la ville. + +Tous trois se trouvèrent alors au centre d'une haute futaie d'arbres, +dont la cime s'imprégnait des dernières lueurs lunaires. A la limite +de cette futaie s'ouvrait une large clairière, vaste champ ovale, +merveilleusement disposé pour les luttes d'un ring. Pas un accident +de terrain n'y eût gêné le galop des chevaux, pas un bouquet d'arbres +n'aurait arrêté le regard des spectateurs le long d'une piste +circulaire de plusieurs milles. + +Et cependant, si Uncle Prudent et Phil Evans n'eussent pas été +occupés de leurs disputes, s'ils avaient regardé avec quelque +attention, ils n'auraient plus retrouvé à la clairière son aspect +habituel. Etait-ce donc une minoterie qui s'y était fondée depuis la +veille? En vérité, on eût dit une minoterie, avec l'ensemble de ses +moulins à vent, dont les ailes, immobiles alors, grimaçaient dans la +demi-ombre? + +Mais ni le président ni le secrétaire du Weldon-Institute ne +remarquèrent cette étrange modification apportée au paysage de +Fairmont-Park. Frycollin n'en vit rien non plus. Il lui semblait que +les rôdeurs s'approchaient, se resserraient comme au moment d'un +mauvais coup. Il en était à la peur convulsive, paralysé dans ses +membres, hérissé dans son système pileux, - enfin au dernier degré de +l'épouvante. + +Toutefois, pendant que ses genoux fléchissaient, il eut encore la +force de crier une dernière fois : + +« Master Uncle!... Master Uncle! + +- Eh! qu'y a-t-il donc à la fin! répondit Uncle Prudent. » + +Peut-être Phil Evans et lui n'auraient-ils pas été fâchés de soulager +leur colère en rossant d'importance le malheureux valet. Mais il n'en +eurent pas le temps, pas plus que celui-ci n'eut le temps de leur +répondre. + +Un coup de sifflet venait d'être lancé sous bois. A l'instant, une +sorte d'étoile électrique s'alluma au milieu de la clairière. + +Un signal, sans doute, et, dans ce cas, c'est que le moment était +venu d'exécuter quelque oeuvre de violence. + +En moins de temps qu'il n'en faut pour l'imaginer, six hommes +bondirent à travers la futaie, deux sur Uncle Prudent, deux sur Phil +Evans, deux sur le valet Frycollin, - ces deux derniers de trop, +évidemment, car le Nègre était incapable de se défendre. + +Le président et le secrétaire du Weldon-Institute, quoique surpris +par cette attaque, voulurent résister. Ils n'en eurent ni le temps ni +la force. En quelques secondes, rendus aphones par un bâillon, +aveugles par un bandeau, maîtrisés, ligotés, ils furent emportés +rapidement à travers la clairière. Que devaient-ils penser, sinon +qu'ils avaient affaire à cette race de gens peu scrupuleux, qui +n'hésitent point à dépouiller les gens attardés au fond des bois? Il +n'en fut rien, cependant. On ne les fouilla même pas, bien que Uncle +Prudent eut toujours sur lui, suivant son habitude, quelques milliers +de dollars-papier. + +Bref, une minute après cette agression, sans qu'aucun mot eût été +échangé entre les agresseurs, Uncle Prudent, Phil Evans et Frycollin +sentaient qu'on les déposait doucement, non sur l'herbe de la +clairière, mais sur une sorte de plancher que leur poids fit gémir. +Là, ils furent accotés l'un près de l'autre. Une porte se referma sur +eux. Puis, le grincement d'un pêne dans une gâche leur apprit qu'ils +étaient prisonniers. + +Il se fit alors un bruissement continu, comme un frémissement, un +frrrr, dont les rrr se prolongeaient à l'infini, sans qu'aucun autre +bruit fût perceptible au milieu de cette nuit si calme. + +................................. + +Quel émoi, le lendemain, dans Philadelphie! Dès les premières heures, +on savait ce qui s'était passé la veille à la séance du +Weldon-Institute : l'apparition d'un mystérieux personnage, un +certain ingénieur nommé Robur - Robur-le-Conquérant! - la lutte qu'il +semblait vouloir engager contre les ballonistes, puis sa disparition +inexplicable. + +Mais ce fut bien une autre affaire, lorsque toute la ville apprit que +le président et le secrétaire du club, eux aussi, avaient disparu +pendant la nuit du 12 au 13 juin. + +Ce que l'on fit de recherches dans toute la cité et aux environs! +Inutilement, d'ailleurs. Les feuilles publiques de Philadelphie, puis +les journaux de la Pennsylvanie, puis ceux de toute l'Amérique, +s'emparèrent du fait et l'expliquèrent de cent façons, dont aucune ne +devait être la vraie. Des sommes considérables furent promises par +annonces et affiches - non seulement à qui retrouverait les +honorables disparus, mais à quiconque pourrait produire quelque +indice de nature à mettre sur leurs traces. Rien n'aboutit. La terre +se serait entrouverte pour les engloutir, que le président et le +secrétaire du Weldon-Institute n'auraient pas été plus supprimés de +la surface du globe. + +A ce propos, les journaux du gouvernement demandèrent que le +personnel de la police fût augmenté dans une forte proportion, +puisque de pareils attentats pouvaient se produire contre les +meilleurs citoyens des Etats-Unis - et ils avaient raison... + +Il est vrai, les journaux de l'opposition demandèrent que ce +personnel fût licencié comme inutile, puisque de pareils attentats +pouvaient se produire, sans qu'il fût possible d'en retrouver les +auteurs - et peut-être n'avaient-ils pas tort. + +En somme, la police resta ce qu'elle était, ce qu'elle sera toujours +dans le meilleur des mondes qui n'est pas parfait et ne saurait +l'être. + + V + + Dans lequel une suspension d'hostilités est consentie entre le + president et le secrétaire du Weldon-Institute. + +Un bandeau sur les yeux, un bâillon dans la bouche, une corde aux +poignets, une corde aux pieds, donc impossible de voir, de parler, de +se déplacer. Cela n'était pas fait pour rendre plus acceptable la +situation de Uncle Prudent, de Phil Evans et du valet Frycollin. En +outre, ne point savoir quels sont les auteurs d'un pareil rapt, en +quel endroit on a été jeté comme de simples colis dans un wagon de +bagages, ignorer où l'on est, à quel sort on est réservé, il y avait +là de quoi exaspérer les plus patients dé l'espèce ovine, et l'on +sait que les membres du Weldon-Institute ne sont pas précisément des +moutons pour la patience. Etant donné sa violence de caractère, on +imagine aisément dans quel état Uncle Prudent devait être. + +En tout cas, Phil Evans et lui devaient penser qu'il leur serait +difficile de prendre place, le lendemain soir, au bureau du club. + +Quant à Frycollin, yeux fermés, bouche close, il lui était impossible +de songer à quoi que ce fût. Il était plus mort que vif. + +Pendant une heure, la situation des prisonniers ne se modifia pas. +Personne ne vint les visiter ni leur rendre la liberté de mouvement +et de parole, dont ils auraient eu si grand besoin. Ils étaient +réduits à des soupirs étouffés, à des « heins! » poussés à travers +leurs bâillons, à des soubresauts de carpes qui se pâment hors de +leur bassin natal. Ce que cela indiquait de colère muette, de fureur +rentrée ou plutôt ficelée, on le comprend de reste. Puis, après ces +infructueux efforts, ils demeurèrent quelque temps inertes. Et alors, +puisque le sens de la vue leur manquait, ils s'essayèrent à tirer, +par le sens de l'ouïe, quelque indice de ce qu'était cet inquiétant +état de choses. Mais en vain cherchaient-ils à surprendre d'autre +bruit que l'interminable et inexplicable frrrr qui semblait les +envelopper d'une atmosphère frissonnante. + +Cependant, il arriva ceci : c'est que Phil Evans, procédant avec +calme, parvint à relâcher la corde qui lui liait les poignets. Puis, +peu à peu, le noeud se desserra, ses doigts glissèrent les uns +sur les autres, ses mains reprirent leur aisance habituelle. + +Un vigoureux frottement rétablit la circulation, gênée par le +ligotement. Un instant après, Phil Evans avait enlevé le bandeau qui +lui couvrait les yeux, arraché le bâillon de sa bouche, coupé les +cordes avec la fine lame de son « bowie-knife ». Un Américain qui +n'aurait pas toujours son bowie-knife en poche ne serait plus un +Américain. + +Du reste, si Phil Evans y gagna de pouvoir remuer et parler, ce fut +tout. Ses yeux ne trouvèrent pas à s'exercer utilement, - en ce +moment, du moins. Obscurité complète dans cette cellule. Toutefois, +un peu de clarté filtrait à travers une sorte de meurtrière, percée +dans la paroi à six ou sept pieds de hauteur. + +On le pense bien, quoi qu'il en eût, Phil Evans n'hésita pas un +instant à délivrer son rival. Quelques coups de bowie-knife suffirent +à trancher les noeuds qui le serraient aux pieds et aux mains. +Aussitôt Uncle Prudent, à demi enragé, de se redresser sur les +genoux, d'arracher bandeau et bâillon; puis, d'une voix étranglée : + +« Merci! dit-il. + +- Non!... Pas de remerciements, répondit l'autre. + +- Phil Evans? + +- Uncle Prudent?... + +- Ici, plus de président ni de secrétaire du Weldon-Institute, plus +d'adversaires! + +- Vous avez raison, répondit Phil Evans. Il n'y a plus que deux +hommes qui ont à se venger d'un troisième, dont l'attentat exige de +sévères représailles. Et ce troisième... + +- C'est Robur !... + +- C'est Robur! » + +Voilà donc un point sur lequel les deux ex-concurrents furent +absolument d'accord. A ce sujet, aucune dispute à craindre. + +« Et votre valet? fit observer Phil Evans, montrant Frycollin qui +soufflait comme un phoque, il faut le déficeler. + +- Pas encore, répondit Uncle Prudent. Il nous assommerait de ses +jérémiades, et nous avons autre chose à faire qu'à récriminer. + +- Quoi donc, Uncle Prudent? + +- A nous sauver, si c'est possible. + +- Et même si c'est impossible. + +- Vous avez raison, Phil Evans, même si c'est impossible! » + +Quant à douter un instant que cet enlèvement dût être attribué à cet +étrange Robur, cela ne pouvait venir à la pensée du président et de +son collègue. En effet, de simples et honnêtes voleurs, après leur +avoir dérobé montres, bijoux, portefeuilles, porte-monnaie, les +auraient jetés au fond de la Schuylkill-river, avec un bon coup de +couteau dans la gorge, au lieu de les enfermer au fond de... De quoi? +- Grave question, en vérité, qu'il convenait d'élucider, avant de +commencer les préparatifs d'une évasion avec quelques chances de +succès. + +« Phil Evans, reprit Uncle Prudent, après notre sortie de cette +séance, au lieu d'échanger des aménités sur lesquelles il n'y a pas +lieu de revenir, nous aurions mieux fait d'être moins distraits. Si +nous étions restés dans les rues de Philadelphie, rien de tout cela +ne serait arrivé. Evidemment, ce Robur s'était douté de ce qui allait +se passer au club; il prévoyait les colères que son attitude +provocante devait soulever, il avait placé à la porte quelques-uns de +ses bandits pour lui prêter main-forte. quand nous avons quitté la +rue Walnut, ces sbires nous ont épiés, suivis, et, lorsqu'ils nous +ont vus imprudemment engagés dans les avenues de Fairmont-Park, ils +ont eu la partie belle. + +- D'accord, répondit Phil Evans. Oui! nous avons eu grand tort de ne +pas regagner directement notre domicile. + +- On a toujours tort de ne pas avoir raison », répondit Uncle Prudent. + +En ce moment, un long soupir s'échappa du coin le plus obscur de la +cellule. + +Qu'est-ce cela? demanda Phil Evans. + +- Rien!... Frycollin qui rêve. + +Et Uncle Prudent reprit : + +Entre le moment où nous avons été saisis, à quelques pas de la +clairière, et le moment où on nous a jetés dans ce réduit, il ne +s'est pas écoulé plus de deux minutes. Il est donc évident que ces +gens ne nous ont pas entraînés au-delà de Fairmont-Park. + +- Et s'ils l'avaient fait, nous aurions bien senti un mouvement de +translation. + +- D'accord, répondit Uncle Prudent. Donc il n'est pas douteux que +nous soyons enfermés dans le compartiment d'un véhicule, - peut-être +un de ces longs chariots des Prairies, ou quelque voiture de +saltimbanques... + +- Evidemment! Si c'était un bateau amarré aux rives de la +Schuylkill-river, cela se reconnaîtrait à certains balancements que +le courant lui imprimerait d'un bord à l'autre. + +- D'accord, toujours d'accord, répéta Uncle Prudent, et je pense que, +puisque nous sommes encore dans la clairière, c'est le moment ou +jamais de fuir, quitte à retrouver plus tard ce Robur... + +- Et à lui faire payer cher cette atteinte à la liberté de deux +citoyens des Etats-Unis d'Amérique! + +- Cher... très cher! + +- Mais quel est cet homme?... D'où vient-il?... Est-ce un Anglais, un +Allemand, un Français...? + +- C'est un misérable, cela suffit, répondit Uncle Prudent. - +Maintenant, à l'oeuvre! » + +Tous deux, les mains tendues, les doigts Ouverts, palpèrent alors les +parois du compartiment pour y trouver un joint ou une fissure. Rien. +Rien, non plus, à la porte. Elle était hermétiquement fermée, et il +eût été impossible de faire sauter la serrure. Il fallait donc +pratiquer un trou et s'échapper par ce trou. Restait la question de +savoir si les bowie-knifes pourraient entamer les parois, si leurs +lames ne s'émousseraient pas ou ne se briseraient pas dans ce travail. + +« Mais d'où vient ce frémissement qui ne cesse pas? demanda Phil +Evans, très surpris de ce frrrr continu. + +- Le vent, sans doute, répondit Uncle Prudent. + +- Le vent ?... Jusqu'à minuit, il me semble que la soirée a été +absolument calme... + +- Evidemment, Phil Evans. Si ce n'était pas le vent, que +voudriez-vous que ce fût? » + +Phil Evans, après avoir dégagé la meilleure lame de son couteau, +essaya d'entamer les parois près de la porte. Peut-être suffirait-il +de faire un trou pour l'ouvrir par l'extérieur, si elle n'était +maintenue que par un verrou, ou si la clef avait été laissée dans la +serrure. + +Quelques minutes de travail n'eurent d'autre résultat que d'ébrécher +les lames du bowie-knife, de les épointer, de les transformer en +scies à mille dents. + +« Ça ne mord pas, Phil Evans? + +- Non. + +- Est-ce que nous serions dans une cellule en tôle? + +- Point, Uncle Prudent: Ces parois, quand on les frappe, ne rendent +aucun son métallique. + +- Du bois de fer, alors? + +- Non! ni fer ni bois. + +- Qu'est-ce alors? + +- Impossible de le dire, mais, en tout cas, une substance sur +laquelle l'acier ne peut mordre. » + +Uncle Prudent, pris d'un violent accès de colère, jura, frappa du +pied le plancher sonore, tandis que ses mains cherchaient à étrangler +un Robur imaginaire. + +« Du calme, Uncle Prudent, lui dit Phil Evans, du calme! Essayez à +votre tour. » + +Uncle Prudent essaya, mais le bowie-knife ne put entamer une paroi +qu'il ne parvenait même pas à rayer de ses meilleures lames, comme si +elle eût été de cristal. + +Donc, toute fuite devenait impraticable, en admettant qu'elle eût pu +être tentée, la porte une fois ouverte. + +Il fallut se résigner, momentanément, ce qui n'est guère dans le +tempérament yankee, et tout attendre du hasard, ce qui doit répugner +à des esprits éminemment pratiques. Mais ce ne fut pas sans +objurgations, gros mots, violentes invectives à l'adresse de ce Robur +- lequel ne devait point être homme à s'en émouvoir. pour peu qu'il +se montrât dans la vie privée le personnage qu'il avait été au milieu +du Weldon-Institute. + +Cependant Frycollin commençait à donner quelques signes non +équivoques de malaise. Soit qu'il éprouvât des crampes à l'estomac ou +des crampes dans les membres, il se démenait d'une lamentable façon. + +Uncle Prudent crut devoir mettre un terme à cette gymnastique, en +coupant les cordes qui serraient le Nègre. + +Peut-être eut-il lieu de s'en repentir. Ce fut aussitôt une +interminable litanie, dans laquelle les affres de l'épouvante se +mêlaient aux souffrances de la faim. Frycollin n'était pas moins pris +par le cerveau que par l'estomac. Il eût été difficile de dire auquel +de ces deux viscères le Nègre était plus particulièrement redevable +de ce qu'il éprouvait. + +« Frycollin! s'écria Uncle Prudent. + +- Master Uncle!... Master Uncle!... répondit le Nègre entre deux +vagissements lugubres. + +Il est possible que nous soyons condamnés à mourir de faim dans cette +prison. Mais nous sommes décidés à ne succomber que lorsque nous +aurons épuisé tous les moyens d'alimentation susceptibles de +prolonger notre vie... + +- Me manger? s'écria Frycollin. + +- Comme on fait toujours d'un Nègre en pareille occurrence!... Ainsi, +Frycollin, tâche de te faire oublier... + +- Ou l'on te Fry-cas-se-ra! ajouta Phil Evans. » + +Et, très sérieusement, Frycollin eut peur d'être employé à la +prolongation de deux existences évidemment plus précieuses que la +sienne. Il se borna donc à gémir in petto. + +Cependant le temps s'écoulait, et toute tentative pour forcer la +porte ou la paroi était demeurée infructueuse. En quoi était cette +paroi, impossible de le reconnaître. + +Ce n'était pas du métal, ce n'était pas du bois, ce n'était pas de la +pierre. En outre, le plancher de la cellule semblait fait de la même +matière. Lorsqu'on le frappait du pied, il rendait un son +particulier, que Uncle Prudent aurait eu quelque peine à classer dans +la catégorie des bruits connus. Autre remarque : en dessous, ce +plancher paraissait sonner le vide, comme s'il n'eût pas directement +reposé sur le sol de la clairière. Oui! l'inexplicable frrr semblait +en caresser la face inférieure. Tout cela n'était pas rassurant. + +« Uncle Prudent? dit Phil Evans. + +- Phil Evans? répondit Uncle Prudent. + +- Pensez-vous que notre cellule se soit déplacée? En aucune façon. + +- Pourtant, au premier moment de notre incarcération, j'ai pu +distinctement percevoir la fraîche odeur de l'herbe et la senteur +résineuse des arbres du parc. Maintenant, j'ai beau humer l'air, il +me semble que toutes ces senteurs ont disparu... + +- En effet. + +- Comment expliquer cela? + +Expliquons-le de n'importe quelle façon, Phil Evans, excepté par +l'hypothèse que notre prison ait changé de place. Je le répète, si +nous étions sur un chariot en marche ou sur un bateau en dérive, nous +le sentirions. » + +Frycollin poussa alors un long gémissement qui eût pu passer pour son +dernier soupir, s'il n'eût été suivi de plusieurs autres. + +« J'aime à croire que ce Robur nous fera bientôt comparaître devant +lui, reprit Phil Evans. + +- Je l'espère bien, s'écria Uncle Prudent, et je lui dirai... + +- Quoi? + +- Qu'après avoir débuté comme un insolent, il a fini comme un coquin! +» + +En ce moment, Phil Evans observa que le jour commençait à se faire. +Une lueur, vague encore, filtrait à travers l'étroite meurtrière, +évidée dans la partie supérieure de la paroi, à l'opposé de la porte. +Il devait donc être quatre heures du matin, environ, puisque c'est à +cette heure que, dans ce mois de juin et sous cette latitude, +l'horizon de Philadelphie se blanchit des premiers rayons du matin. + +Cependant, quand Uncle Prudent eut fait sonner sa montre à répétition +- chef-d'oeuvre qui provenait de l'usine même de son collègue -, +le petit timbre n'indiqua que trois heures moins le quart, bien que +la montre ne se fût point arrêtée. + +« Bizarre! dit Phil Evans. A trois heures moins le quart, il devrait +encore faire nuit. + +- Il faudrait donc que ma montre eût éprouvé un retard..., répondit +Uncle Prudent. + +- Une montre de la Walton Watch Company! » s'écria Phil Evans + +Quoi qu'il en fût, c'était bien le jour qui se levait. Peu à peu, la +meurtrière se dessinait en blanc dans la profonde obscurité dé la +cellule. Cependant, si l'aube apparaissait plus, hâtivement que ne le +permettait le quarantième parallèle, qui est celui de Philadelphie, +elle ne se faisait pas avec cette rapidité spéciale aux basses +latitudes. + +Nouvelle observation de Uncle Prudent à ce sujet, nouveau phénomène +inexplicable. + +« On pourrait peut-être se hisser jusqu'à la meurtrière, fit observer +Phil Evans, et tâcher de voir où on est? + +- On le peut », répondit Uncle Prudent. + +Et, s'adressant à Frycollin : + +« Allons, Fry, haut sur pied! » + +Le Nègre se redressa. + +Appuie ton dos contre cette paroi, reprit Uncle Prudent, et vous, +Phil Evans, veuillez monter sur l'épaule de ce garçon, pendant que je +contre-buterai afin qu'il ne vous manque pas. + +- Volontiers », répondit Phil Evans. + +Un instant après, les deux genoux sur les épaules de Frycollin, il +avait ses yeux à la hauteur de la meurtrîere. + +Cette meurtrière était fermée, non par un verre lenticulaire comme +celui d'un hublot de navire, mais par une simple vitre. Bien qu'elle +ne fût pas très épaisse, elle gênait le regard de Phil Evans, dont le +rayon de vue était excessivement borné. + +« Eh bien, cassez cette vitre, dit Uncle Prudent, et peut-être +pourrez-vous mieux voir? » + +Phil Evans donna un violent coup du manche de son bowie-knife sur la +vitre qui rendit un son argentin mais ne cassa pas. + +Second coup plus violent. Même résultat. + +« Bon! s'écria Phil Evans, du verre incassable! » + +En effet, il fallait que cette vitre fût faite d'un verre trempé +d'après les procédés de l'inventeur Siemens, puisque, malgré des +coups répétés, elle demeura intacte. + +Toutefois, l'espace était assez éclairé maintenant pour que le regard +pût s'étendre au-dehors - du moins dans la limite du champ de vision +coupé par l'encadrement de la meurtrière. + +« Que voyez-vous? demanda Uncle Prudent. + +- Rien. + +- Comment? Pas un massif d'arbres? + +- Non. + +- Pas même le haut des branches? + +- Pas même. + +- Nous ne sommes donc plus au centre de la clairière? + +- Ni dans la clairière ni dans le parc. + +- Apercevez-vous au moins des toits de maisons, des faîtes de +monuments? dit Uncle Prudent, dont le désappointement, mêlé de +fureur, ne cessait de s'accroître. + +- Ni toits ni faîtes. + +- Quoi! pas même un mât de pavillon, pas même un clocher d'église, +pas même une cheminée d'usine? + +- Rien que l'espace. + +Juste à ce moment, la porte de la cellule s'ouvrit. Un homme apparut +sur le seuil. + +C'était Robur. + +« Honorables ballonistes, dit-il d'une voix grave, vous êtes +maintenant libres d'aller et de venir... + +- Libres! s'écria Uncle Prudent. + +- Oui... dans les limites de l'Albatros! » + +Uncle Prudent et Phil Evans se précipitèrent hors de la cellule. + +Et que virent-ils? + +A douze ou treize cents mètres au-dessous d'eux, la surface d'un pays +qu'ils cherchaient en vain à reconnaître. + + VI + + Les ingénieurs, les mécaniciens et autres savants feraient peut-être + bien de passer. + +« A quelle époque l'homme cessera-t-il de ramper dans les bas-fonds +pour vivre dans l'azur et la paix du ciel? » + +A cette demande de Camille Flammarion, la réponse est facile : ce +sera à l'époque où les progrès de la mécanique auront permis de +résoudre le problème de l'aviation. Et, depuis quelques années - on +le prévoyait - une utilisation plus pratique de l'électricité devait +conduire à la solution du problème. + +En 1783, bien avant que les frères Montgolfier eussent construit la +première montgolfière, et le physicien Charles son premier ballon, +quelques esprits aventureux avalent rêvé la conquête de l'espace au +moyen d'appareils mécaniques. Les premiers inventeurs n'avaient donc +pas songé aux appareils plus légers que l'air - ce que la physique de +leur temps n'eût point permis d'imaginer. C'était aux appareils plus +lourds que lui, aux machines volantes, faites à l'imitation de +l'oiseau, qu'ils demandaient de réaliser la locomotion aérienne. + +C'est précisément ce qu'avait fait ce fou d'Icare, fils de Dédale, +dont les ailes, attachées avec de la cire, tombèrent aux approches du +soleil. + +Mais, sans remonter jusqu'aux temps mythologiques, parler d'Archytas +de Tarente, on trouve déjà dans les travaux de Dante de Pérouse, de +Léonard de Vinci, de Guidotti, l'idée de machines destinées à se +mouvoir au milieu de l'atmosphère. Deux siècles et demi après, les +inventeurs commencent à se multiplier. En 1742, le marquis de +Bacqueville fabrique un système d'ailes, l'essaie au-dessus de la +Seine et se casse le bras en tombant. En 1768, Paucton conçoit la +disposition d'un appareil à deux hélices suspensive et propulsive. En +1781, Meerwein, architecte du prince de Bade, construit une machine à +mouvement orthoptérique, et proteste contre la direction des +aérostats qui venaient d'être inventés. En 1784, Launoy et Bienvenu +font manoeuvrer un hélicoptère, mu par des ressorts. En 1808, +essais de vol par l'Autrichien Jacques Degen. En 1810, brochure de +Deniau, de Nantes, où les principes du « Plus lourd que l'air » sont +posés. Puis, de 1811 à 1840, études et inventions de Berblinger, de +Vignal, de Sarti, de Dubochet, de Cagniard de Latour. En 1842, on +trouve l'Anglais Henson avec son système de plans inclinés et +d'hélices actionnées par la vapeur; en 1845, Cossus et son appareil à +hélices ascensionnelles; en 1847, Camille Vert et son hélicoptère à +ailes de plumes; en 1852, Letur avec son système de parachute +dirigeable, dont l'expérience lui coûta la vie; en la même année, +Michel Loup avec son plan de glissement muni de quatre ailes +tournantes; en 1853, Béléguic et son aéroplane mu par des hélices de +traction, Vaussin-Chardannes avec son cerf-volant libre dirigeable, +Georges Cauley avec ses plans de machines volantes, pourvues d'un +moteur à gaz. De 1854 à 1863, apparaissent Joseph Pline, breveté pour +plusieurs systèmes aériens, Bréant, Carlingford, Le Bris, Du Temple, +Bright, dont les hélices ascensionnelles tournent en sens inverse, +Smythies, Panafieu, Crosnier, etc. Enfin, en 1863, grâce aux efforts +de Nadar, une Société du Plus lourd que l'air est fondée à Paris. Là +les inventeurs font expérimenter des machines dont quelques-unes sont +déjà brevetées : de Ponton d'Amécourt et son hélicoptère à vapeur, de +la Landelle et son système à combinaisons d'hélices avec plans +inclinés et parachutes, de Louvrié et son aéroscaphe, d'Esterno et +son oiseau mécanique, de Groof et son appareil à ailes mues par des +leviers. L'élan était donné, les inventeurs inventent, les +calculateurs calculent tout ce qui doit rendre pratique la locomotion +aérienne. Bourcart, Le Bris, Kaufmann, Smyth, Stringfellow, Prigent, +Danjard, Pomès et de la Pauze, Moy, Pénaud, Jobert, Hureau de +Villeneuve, Achenbach, Garapon, Duchesne, Danduran, Parisel, +Dieuaide, Melkisff, Forlanini, Brearey, Tatin, Dandrieux, Edison, les +uns avec des ailes ou des hélices, les autres avec des plans +inclinés, imaginent, créent, fabriquent, perfectionnent leurs +machines volantes qui seront prêtes à fonctionner le jour où un +moteur d'une puissance considérable et d'une légèreté excessive leur +sera appliqué par quelque inventeur. + +Que l'on pardonne cette nomenclature un peu longue. Ne fallait-il pas +montrer tous ces degrés de l'échelle de la locomotion aérienne au +sommet de laquelle apparaît Robur-le-Conquérant? Sans les +tâtonnements, les expériences de ses devanciers, l'ingénieur eût-il +pu concevoir un appareil si parfait? Non, certes! Et, s'il n'avait +que dédains pour ceux qui s'obstinent encore à chercher la direction +des ballons, il tenait en haute estime tous les partisans du « Plus +lourd que l'air », Anglais, Américains, Italiens, Autrichiens, +Français, - Français surtout, dont les travaux, perfectionnés par +lui, l'avaient amené à créer, puis à construire cet engin volateur, +l'Albatros, lancé à travers les courants de l'atmosphère. + +« Pigeon vole! s'était écrié l'un des plus persistants adeptes de +l'aviation. + +« On foulera l'air comme on foule la terre! avait répondu un de ses +plus acharnés partisans. + +- A locomotive, aéromotive! » avait jeté le plus bruyant de tous, qui +embouchait les trompettes de la publicité pour réveiller l'Ancien et +le Nouveau Monde. + +Rien de mieux établi, en effet, par expérience et par calcul, que +l'air est un point d'appui très résistant. Une circonférence d'un +mètre de diamètre, formant parachute, peut non seulement modérer une +descente dans l'air, mais aussi la rendre isochrone. Voilà ce qu'on +savait. + +On savait également que, quand la vitesse de translation est grande, +le travail de pesanteur varie à peu près en raison inverse du carré +de cette vitesse et devient presque insignifiant. + +On savait encore que plus le poids d'un animal volant augmente, moins +augmente proportionnellement la surface ailée nécessaire pour le +soutenir, bien que les mouvements qu'il doit faire soient plus lents. + +Un appareil d'aviation doit donc être construit de manière à utiliser +ces lois naturelles, à imiter l'oiseau, ce type admirable de la +locomotion aérienne », a dit le docteur Marey, de l'Institut de +France. + +En somme, les appareils qui peuvent résoudre ce problème se résument +en trois sortes : + +10 Les hélicoptères ou spiralifères, qui ne sont que des hélices à +axes verticaux; + +20 Les orthoptères, engins qui tendent à reproduire le vol naturel +des oiseaux; + +30 Les aéroplanes, qui ne sont, à vrai dire, que des plans inclinés, +comme le cerf-volant, mais remorqués ou poussés par des hélices +horizontales. + +Chacun de ces systèmes avait eu et a même encore des partisans +décidés à ne rien céder sur ce point. + +Cependant, Robur, par bien des considérations, avait rejeté les deux +premiers. + +Que l'orthoptère, l'oiseau mécanique, présente certains avantages, +nul doute. Les travaux, les expériences de M. Renaud, en 1884, l'ont +prouvé. Mais, ainsi qu'on le lui avait dit, il ne faut pas +servilement imiter la nature. Les locomotives n'ont pas été copiées +sur les lièvres, ni les navires à vapeur sur les poissons. Aux +premières on a mis des roues qui ne sont pas des jambes, aux seconds +des hélices qui ne sont point des nageoires. Et ils n'en marchent pas +plus mal. Au contraire. D'ailleurs, sait-on ce qui se fait +mécaniquement dans le vol des oiseaux dont les mouvements sont très +complexes? Le docteur Marey n'a-t-il pas soupçonné que les pennes +s'entrouvrent pendant le relèvement de l'aile pour laisser passer +l'air, mouvement au moins bien difficile à produire avec une machine +artificielle? + +D'autre part, que les aéroplanes eussent donné quelques bons +résultats, ce n'était pas douteux. Les hélices opposant un plan +oblique à la couche d air, c'était le moyen de produire un travail +d'ascension, et les petits appareils expérimentés prouvaient que le +poids disponible, c'est-à-dire, celui dont on peut disposer en dehors +de celui de l'appareil, augmente avec le carré de la vitesse. Il y +avait là de grands avantages - supérieurs même à ceux des aérostats +soumis à un mouvement de translation. + +Néanmoins, Robur avait pensé que ce qu'il y avait de meilleur, +c'était encore ce qu'il y aurait de plus simple. Aussi, les hélices - +ces « saintes hélices » - qu'on lui avait jetées à la tête au +Weldon-lnstitute - avaient-elles suffi à tous les besoins de sa +machine volante. Les unes tenaient l'appareil suspendu dans l'air, +les autres le remorquaient dans des conditions merveilleuses de +vitesse et de sécurité. + +En effet, théoriquement, au moyen d'une hélice d'un pas suffisamment +court mais d'une surface considérable, ainsi que l'avait dit M. +Victor Tatin, on pourrait, « en poussant les choses à l'extrême, +soulever un poids indéfini avec la force la plus minime ». + +Si l'orthoptère - battement d'ailes des oiseaux - s'élève en +s'appuyant normalement sur l'air, l'hélicoptère s'élève en le +frappant obliquement avec les branches de son hélice, comme s'il +montait sur un plan incliné. En réalité, ce sont des ailes en hélice +au lieu d'être des ailes en aube. L'hélice marche nécessairement dans +la direction de son axe. Cet axe est-il vertical? elle se déplace +verticalement. Est-il horizontal? elle se déplace horizontalement. + +Tout l'appareil volant de l'ingénieur Robur était dans ces deux +fonctionnements. + +En voici la description exacte, qui peut se scinder en trois parties +essentielles : la plate-forme, les engins de suspension et de +propulsion, la machinerie. + +Plate-forme. - C'est un bâti, long de trente mètres, large de quatre, +véritable pont de navire avec proue en forme d'éperon. Au-dessous, +s'arrondit une coque, solidement membrée, qui renferme les appareils +destinés à produire la puissance mécanique, la soute aux munitions, +les apparaux, les outils, le magasin général pour approvisionnements +de toutes sortes, y compris les caisses à eau du bord. Autour du +bâti, quelques légers montants, reliés par un treillis de fil de fer, +supportent une rambarde qui sert de main-courante. A sa surface +s'élèvent trois roufles, dont les compartiments sont affectés, les +uns au logement du personnel, les autres à la machinerie. Dans le +roufle central fonctionne la machine qui actionne tous les engins de +suspension; dans celui de l'avant la machine du propulseur de +l'avant; dans celui de l'arrière, la machine du propulseur de +l'arrière, - ces trois machines ayant chacune leur mise en train +spéciale. Du côté de la proue, dans le premier roufle, se trouvent +l'office, la cuisine et le poste de l'équipage. Du côté de la poupe, +dans le dernier roufle, sont disposées plusieurs cabines, entre +autres, celle de l'ingénieur, une salle à manger, puis, au-dessus, +une cage vitrée dans laquelle se tient le timonier qui dirige +l'appareil au moyen d'un puissant gouvernail. Tous ces roufles sont +éclairés par des hublots, fermés de verres trempés qui ont dix fois +la résistance du verre ordinaire. Au-dessous de la coque est établi +un système de ressorts flexibles, destinés à adoucir les heurts, bien +que l'atterrissage puisse se faire avec une douceur extrême, tant +l'ingénieur est maître des mouvements de l'appareil. + +Engins de suspension et de propulsion. - Au-dessus de la plate-forme, +trente-sept axes se dressent verticalement, dont quinze en abord, de +chaque côté, et sept plus élevés au milieu. On dirait un navire à +trente-sept mâts. Seulement ces mâts, au lieu de voiles, portent +chacun deux hélices horizontales, d'un pas et d'un diamètre assez +courts, mais auxquelles on peut imprimer une rotation prodigieuse. +Chacun de ces axes a son mouvement indépendant du mouvement des +autres, et, en outre, de deux en deux, chaque axe tourne en sens +inverse - disposition nécessaire pour que l'appareil ne soit pas pris +d'un mouvement de giration. De la sorte, les hélices, tout en +continuant à s'élever sur la colonne d'air verticale, se font +équilibre contre la résistance horizontale. Conséquemment, l'appareil +est muni de soixante-quatorze hélices suspensives, dont les trois +branches sont maintenues extérieurement par un cercle métallique, +qui, faisant fonction de volant, économise la force motrice. A +l'avant et à l'arrière, montées sur axes horizontaux, deux hélices +propulsives, à quatre branches, d'un pas inverse très allongé +tournent en sens différent et communiquent le mouvement de +propulsion. Ces hélices, d'un diamètre plus grand que celui des +hélices de suspension, peuvent également tourner avec une excessive +vitesse. + +En somme, cet appareil tient à la fois des systèmes qui ont été +préconisés par MM. Cossus, de la Landelle et de Ponton d'Amécourt, +systèmes perfectionnés par l'ingénieur Robur. Mais c'est surtout dans +le choix et l'application de la force motrice qu'il a le droit d'être +considéré comme inventeur. + +Machinerie. - Ce n'est ni à la vapeur d'eau ou autres liquides, ni à +l'air comprimé ou autres gaz élastiques, ni aux mélanges explosifs +susceptibles de produire une action mécanique, que Robur a demandé la +puissance nécessaire à soutenir et à mouvoir son appareil. C'est à +l'électricité, à cet agent qui sera, un jour, l'âme du monde +industriel. D'ailleurs, nulle machine électromotrice pour le +produire. Rien que des piles et des accumulateurs. Seulement, quels +sont les éléments qui entrent dans la composition de ces piles, quels +acides les mettent en activité? c'est le secret de Robur. De même +pour les accumulateurs. De quelle nature sont leurs lames positives +et négatives? on ne sait. L'ingénieur s'était bien gardé - et pour +cause - de prendre un brevet d'invention. En somme, résultat non +contestable : des piles d'un rendement extraordinaire, des acides +d'une résistance presque absolue à l'évaporation ou à la congélation, +des accumulateurs qui laissent très loin les Faure-Sellon-Volckmar, +enfin des courants dont les ampères se chiffrent en nombres inconnus +jusqu'alors. De là, une puissance en chevaux électriques pour ainsi +dire infinie, actionnant les hélices qui communiquent à l'appareil +une force de suspension et de propulsion supérieure à tous ses +besoins, en n'importe quelle circonstance. + +Mais, il faut le répéter, cela appartient en propre à l'ingénieur +Robur. Là-dessus il a gardé un secret absolu. Si le président et le +secrétaire du Weldon-Institute ne parviennent pas à le découvrir, +très probablement ce secret sera perdu pour l'humanité. + +Il va sans dire que cet appareil possède une stabilité suffisante par +suite de la position du centre de gravité. Nul danger qu'il prenne +des angles inquiétants avec l'horizontale, nul renversement à +craindre. + +Reste à savoir quelle matière l'ingénieur Robur avait employée pour +la construction de son aéronef, - nom qui peut très exactement +s'appliquer à l'Albatros. Qu'était cette matière si dure que le +bowie-knife de Phil Evans n'avait pu l'entamer et dont Uncle Prudent +n'avait pu s'expliquer la nature? Tout bonnement du papier. + +Depuis bien des années, déjà, cette fabrication avait pris un +développement considérable. Du papier sans colle, dont les feuilles +sont imprégnées de dextrine et d'amidon, puis serrées à la presse +hydraulique, forme une matière dure comme l'acier. On en fait des +poulies, des rails, des roues de wagon, plus solides que les roues de +métal et en même temps plus légères. Or, c'était cette solidité, +cette légèreté, que Robur avait voulu utiliser pour la construction +de sa locomotive aérienne. Tout, coque, bâti, roufles, cabines, était +en papier de paille, devenu métal sous la pression, et même, ce qui +n'était point à dédaigner pour un appareil courant à de grandes +hauteurs, - incombustible. quant aux divers organes des engins de +suspension et de propulsion, axes ou palettes des hélices, la fibre +gélatinée en avait fourni la substance résistante et flexible à la +fois. Cette matière, pouvant s'approprier à toutes formes, insoluble +dans la plupart des gaz et des liquides, acides ou essences, - sans +parler de ses propriétés isolantes, - avait été d'un emploi très +précieux dans la machinerie électrique de l'Albatros. + +L'ingénieur Robur, son contremaître Tom Turner, un mécanicien et ses +deux aides, deux timoniers et un maître coq - en tout huit hommes - +tel était le personnel de l'aéronef qui suffisait amplement aux +manoeuvres exigées par la locomotion aérienne. Des armes de +chasse et de guerre, des engins de pêche, des fanaux électriques, des +instruments d'observation, boussoles et sextants pour relever la +route, thermomètre pour l'étude de la température, divers baromètres, +les uns pour évaluer la cote des hauteurs atteintes, les autres pour +indiquer les variations de la pression atmosphérique, un storm-glass +pour la prévision des tempêtes, une petite bibliothèque, une petite +imprimerie portative, une pièce d'artillerie montée sur pivot au +centre de la plate-forme, se chargeant par la culasse et lançant un +projectile de six centimètres, un approvisionnement de poudre, +balles, cartouches de dynamite, une cuisine chauffée par les courants +des accumulateurs, un stock de conserves, viandes et légumes, rangées +dans une cambuse ad hoc avec quelques fûts de brandy, de whisky et de +gin, enfin de quoi aller bien des mois sans être obligé d'atterrir, - +tels étaient le matériel et les provisions de l'aéronef, sans compter +la fameuse trompette. + +En outre, il y avait à bord une légère embarcation en caoutchouc, +insubmersible, qui pouvait porter huit hommes à la surface d'un +fleuve, d'un lac ou d'une mer calme. + +Mais Robur avait-il au moins installé des parachutes en cas +d'accident? Non Il ne croyait pas aux accidents de ce genre. Les axes +des hélices étaient indépendants. L'arrêt des uns n'enrayait pas la +marche des autres. Le fonctionnement de la moitié du jeu suffisait à +maintenir l'Albatros dans son élément naturel. + +« Et, avec lui, ainsi que Robur-le-Conquérant eut bientôt l'occasion +de le dire à ses nouveaux hôtes -hôtes malgré eux - avec lui, je suis +maître de cette septième partie du monde, plus grande que +l'Australie, l'Océanie, l'Asie, l'Amérique et l'Europe, cette Icarie +aérienne que des milliers d'Icariens peupleront un jour! » + + VII + +Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans refusent encore de se laisser + convaincre. + +Le président du Weldon-Institute était stupéfait, son compagnon +abasourdi. Mais ni l'un ni l'autre ne voulurent rien laisser paraître +de cet ahurissement si naturel. + +Le valet Frycollin, lui, ne dissimulait pas son épouvante à se sentir +emporté dans l'espace à bord d'une pareille machine, et il ne +cherchait point à s'en cacher. + +Pendant ce temps, les hélices suspensives tournaient rapidement +au-dessus de leurs têtes. Si considérable que fût alors cette vitesse +de rotation, elle eût pu être triplée pour le cas où l'Albatros +aurait voulu atteindre de plus hautes zones. + +Quant aux deux propulseurs, lancés à une allure assez modérée, ils +n'imprimaient à l'appareil qu'un déplacement de vingt kilomètres à +l'heure. + +En se penchant en dehors de la plate-forme, les passagers de +l'Albatros purent apercevoir un long et sinueux ruban liquide qui +serpentait, comme un simple ruisseau, à travers un pays accidenté, au +milieu de l'étincellement de quelques lagons obliquement frappés des +rayons du soleil. Ce ruisseau, c'était un fleuve, et l'un des plus +importants de ce territoire. Sur la rive gauche se dessinait une +chaîne montagneuse dont la prolongation allait à perte de vue. + +« Et nous direz-vous où nous sommes? demanda Uncle Prudent d'une voix +que la colère faisait trembler. + +- Je n'ai point à vous l'apprendre, répondit Robur. + +- Et nous direz-vous où nous allons? ajouta Phil Evans. + +- A travers l'espace. + +- Et cela va durer?... + +- Le temps qu'il faudra. + +- S'agit-il donc de faire le tour du monde? demanda ironiquement Phil +Evans. + +- Plus que cela, répondit Robur. + +- Et si ce voyage ne nous convient pas?... répliqua Uncle Prudent. + +Il faudra qu'il vous convienne! + +Voilà un avant-goût de la nature des relations qui aillaient +s'établir entre le maître de l'Albatros et ses hôtes, pour ne pas +dire ses prisonniers. Mais, manifestement, il voulut tout d'abord +leur donner le - temps de se remettre, d'admirer le merveilleux +appareil qui les emportait dans les airs, et, sans doute, d'en +complimenter l'inventeur. Aussi affecta-t-il de se promener d'un bout +à l'autre de la plate-forme. Libre à eux d'examiner le dispositif des +machines et l'aménagement de l'aéronef, ou d'accorder toute attention +au paysage dont le relief se déployait au-dessous d'eux. + +« Uncle Prudent, dit alors Phil Evans, si je ne me trompe, nous +devons planer sur la partie centrale du territoire canadien. Ce +fleuve qui coule dans le nord-ouest, c'est le Saint-Laurent. Cette +ville que nous laissons en arrière, c'est Québec. » + +C'était, en effet, la vieille cité de Champlain, dont les toits de +fer-blanc éclataient au soleil comme des réflecteurs. L'Albatros +s'était donc élevé jusqu'au quarante-sixième degré de latitude nord - +ce qui expliquait l'avance prématurée du jour et la prolongation +anormale de l'aube. + +Oui, reprit Phil Evans, voilà bien la ville en amphithéâtre., la +colline qui porte sa citadelle, ce Gibraltar de l'Amérique du Nord! +Voici les cathédrales an glaise et française! Voici la douane avec +son dôme surmonté du pavillon britannique! + +Phil Evans n'avait pas achevé que déjà la capitale du Canada +commençait à se réduire dans le lointain. L'aéronef entrait dans une +zone de petits nuages, qui dérobèrent peu à peu la vue du sol. + +Robur, voyant alors que le président et le secrétaire du +Weldon-Institute reportaient leur attention sur l'aménagement +extérieur de l'_Albatros_ s'approcha et dit: + +« Eh bien, messieurs, croyez-vous à la possibilité de la locomotion +aérienne au moyen des appareils plus lourds que l'air? » + +Il eût été difficile de ne pas se rendre à l'évidence. Cependant +Uncle Prudent et Phil Evans ne répondirent pas. + +« Vous vous taisez? reprit l'ingénieur. Sans doute, c'est la faim qui +vous empêche de parler!... Mais, si je me suis chargé de vous +transporter dans l'air, croyez que je ne vous nourrirai pas de ce +fluide peu nutritif. Votre premier déjeuner vous attend. » + +Comme Uncle Prudent et Phil Evans sentaient la faim les aiguillonner +vivement, ce n'était pas le cas de faire des cérémonies. Un repas +n'engage à rien, et lorsque Robur les aurait remis à terre, ils +comptaient bien reprendre vis-à-vis de lui leur entière liberté +d'action. + +Tous deux furent alors conduits vers le roufle de l'arrière, dans un +petit « dining-room ». Là se trouvait une table proprement servie, à +laquelle ils devaient manger à part pendant le voyage. Pour plats, +différentes conserves, et, entre autres, une sorte de pain, composé +en parties égales de farine et de viande réduite en poudre, relevée +d'un peu de lard, lequel, bouilli dans l'eau, donne un potage +excellent; puis, des tranches de jambon frit, et du thé pour boisson. + +De son côté, Frycollin n'avait pas été oublié. A l'avant, il avait +trouvé une forte soupe de ce pain. En vérité, il fallait qu'il eût +belle faim pour manger, car ses mâchoires tremblaient de peur et +auraient pu lui refuser tout service. + +« Si ça cassait! Si ça cassait! » répétait le malheureux Nègre. + +De là, des transes continuelles. qu'on y songe! Une chute de quinze +cents mètres qui l'aurait réduit à l'état de pâtée! + +Une heure après, Uncle Prudent et Phil Evans reparurent sur la +plate-forme. Robur n'y était plus. A l'arrière, l'homme de barre, +dans sa cage vitrée, l'oeil fixé sur la boussole, suivait +imperturbablement, sans une hésitation, la route donnée par +l'ingénieur. + +Quant au reste du personnel, le déjeuner le retenait probablement +dans son poste. Seul, un aide-mécanicien, préposé à la surveillance +des machines, se promenait d'un roufle à l'autre. + +Cependant, si la vitesse de l'appareil était grande, les deux +collègues n'en pouvaient juger qu'imparfaitement, bien que +l'_Albatros_ fût alors sorti de la zone des nuages et que le sol se +montrât à quinze cents mètres au-dessous. + +C'est à n'y pas croire! dit Phil Evans. + +- N'y croyons pas! » répondit Uncle Prudent. + +Ils allèrent alors se placer à l'avant et portèrent leurs regards +vers l'horizon de l'ouest. + +Ah! une autre ville! dit Phil Evans. + +- Pouvez-vous la reconnaître? + +- Oui! Il me semble bien que c'est Montréal. + +- Montréal ?... Mais nous n'avons quitté Québec que depuis deux +heures tout au plus! + +- Cela prouve que cette machine se déplace avec une rapidité d'au +moins vingt-cinq lieues à l'heure. + +En effet, c'était la vitesse de l'aéronef, et, si les passagers ne se +sentaient pas incommodés, c'est qu'ils marchaient alors dans le sens +du vent. Par un temps calme, cette vitesse les eût considérablement +gênés, puisque c'est à peu près celle d'un express. Par vent +contraire, il aurait été impossible de la supporter. + +Phil Evans ne se trompait pas. Au-dessous de l'_Albatros_ +apparaissait Montréal, très reconnaissable au Victoria-Bridge, pont +tubulaire jeté sur le Saint-Laurent comme le viaduc du railway sur la +lagune de Venise. Puis, on distinguait ses larges rues, ses immenses +magasins, les palais de ses banques, sa cathédrale, basilique +récemment construite sur le modèle de Saint-Pierre de Rome, enfin le +Mont-Royal, qui domine l'ensemble de la ville et dont on a fait un +parc magnifique. + +Il était heureux que Phil Evans eût déjà visité les principales +villes du Canada. Il put ainsi en reconnaître quelques-unes sans +questionner Robur. Après Montréal, vers une heure et demie du soir, +ils passèrent sur Ottawa dont les chutes, vues de haut, ressemblaient +à une vaste chaudière en ébullition qui débordait en bouillonnements +de l'effet le plus grandiose. + +« Voilà le palais du Parlement », dit Phil Evans. + +Et il montrait une sorte de joujou de Nuremberg, planté sur une +colline. Ce joujou, avec son architecture polychrome, ressemblait au +Parliament-House de Londres, comme la cathédrale de Montréal +ressemblait à Saint-Pierre de Rome. Mais peu importait, il n'était +pas contestable que ce fût Ottawa. + +Bientôt cette cité ne tarda pas à se rapetisser à l'horizon et ne +forma plus qu'une tache lumineuse sur le sol. + +Il était deux heures à peu près, lorsque Robur reparut. Son +contremaître, Tom Turner, l'accompagnait. Il ne lui dit que trois +mots. Celui-ci les transmit aux deux aides, postés dans les ronfles +de l'avant et de l'arrière. Sur un signe, le timonier modifia la +direction de l'_Albatros,_ de manière à porter de deux degrés au +sud-ouest. En même temps, Uncle Prudent et Phil Evans purent +constater qu'une vitesse plus grande venait d'être imprimée aux +propulseurs de l'aéronef. + +En réalité, cette vitesse aurait pu être doublée encore et dépasser +tout ce qu'on a obtenu jusqu'ici des plus rapides engins de +locomotion terrestre. + +Qu'on en juge! Les torpilleurs peuvent faire vingt-deux noeuds +ou quarante kilomètres à l'heure; les trains sur les railways anglais +et français, cent; les bateaux à patins sur les rivières glacées des +Etats-Unis, cent quinze; une machine, construite dans les ateliers de +Patterson, à roue d'engrenage, en a fait cent trente sur la ligne du +lac Erié, et une autre locomotive, entre Trenton et Jersey, cent +trente-sept. + +Or, l'_Albatros,_ avec le maximum de puissance de ses propulseurs, +pouvait se lancer à raison de deux cents kilomètres à l'heure, soit +près de cinquante mètres par seconde. + +Eh bien, cette vitesse est celle de l'ouragan qui déracine les +arbres, celle d'un certain coup de vent qui, pendant l'orage du 21 +septembre 1881, à Cahors, se déplaça à raison de cent +quatre-vingt-quatorze kilomètres. C'est la vitesse moyenne du pigeon +voyageur, laquelle n'est dépassée que par le vol de l'hirondelle +ordinaire (67 mètres à la seconde), et par celui du martinet (89 +mètres). + +En un mot, ainsi que l'avait dît Robur, l'_Albatros,_ en développant +toute la force de ses hélices, eût pu faire le tour du monde en deux +cents heures, c'est-à-dire en moins de huit jours! + +Que le globe possédât à cette époque quatre cent cinquante mille +kilomètres de voies ferrées - soit onze fois le tour de la terre à +l'Equateur - peu lui importait, à cette machine volante. N'avait-elle +pas pour point d'appui tout l'air de l'espace? + +Est-il besoin de l'ajouter, maintenant? Ce phénomène dont +l'apparition avait tant intrigué le public des deux mondes, c'était +l'aéronef de l'ingénieur. Cette trompette qui jetait ses éclatantes +fanfares au milieu des airs, c'était celle du contremaître Tom +Turner. Ce pavillon, planté sur les principaux monuments de l'Europe, +de l'Asie et de l'Amérique, c'était le pavillon de +Robur-le-Conquérant et de son _Albatros_ + +Et si, jusqu'alors, l'ingénieur avait pris quelques précautions pour +qu'on ne le reconnût pas, si, de préférence, il voyageait la nuit en +s'éclairant parfois de ses fanaux électriques, si, pendant le jour, +il disparaissait au-dessus de la couche des nuages, il semblait +maintenant ne plus vouloir cacher le secret de sa conquête. Et, s'il +était venu à Philadelphie, s'il s'était présenté dans la salle des +séances du Weldon-Institute, n'était-ce pas pour faire part de sa +prodigieuse découverte, pour convaincre _ipso facto_ les plus +incrédules? + +On sait comment il avait été reçu, et l'on verra quelles représailles +il prétendait exercer sur le président et le secrétaire dudit club. + +Cependant Robur s'était approché des deux collègues. Ceux-ci +affectaient absolument de ne marquer aucune surprise de ce qu'ils +voyaient, de ce qu'ils expérimentaient malgré eux. Evidemment, sous +le crâne de ces deux têtes anglo-saxonnes s'incrustait un entêtement +qui serait dur à déraciner. + +De son côté, Robur ne voulut pas même avoir l'air de s'en apercevoir, +et, comme s'il eût continué une conversation, qui pourtant était +interrompue depuis plus de deux heures : + +« Messieurs, dit-il, vous vous demandez, sans doute, si cet appareil, +merveilleusement approprié pour la locomotion aérienne, est +susceptible de recevoir une plus grande vitesse? Il ne serait pas +digne de conquérir l'espace s'il était incapable de le dévorer. J'ai +voulu que l'air fût pour moi un point d'appui solide, et il l'est. +J'ai compris que, pour lutter contre le vent, il n'y avait tout +simplement qu'à être plus fort que lui, et je suis plus fort. Nul +besoin de voiles pour m'entraîner, ni de rames ni de roues pour me +pousser, ni de rails pour me faire un chemin plus rapide. De l'air, +et c'est tout. De l'air qui m'entoure ainsi que l'eau entoure le +bateau sous-marin, et dans lequel mes propulseurs se vissent comme +les hélices d'un steamer. Voilà comment j'ai résolu le problème de +l'aviation. Voilà ce que ne fera jamais le ballon ni tout autre +appareil plus léger que l'air. + +Mutisme absolu des deux collègues - ce qui ne déconcerta pas un +instant l'ingénieur. Il se contenta de sourire à demi et reprit sous +forme interrogative + +Peut-être vous demandez-vous encore si, à ce pouvoir qu'il a de se +déplacer horizontalement, l'_Albatros_ joint une égale puissance de +déplacement vertical, en un mot, si, même quand il s'agit de visiter +les hautes zones de l'atmosphère, il peut lutter avec un aérostat? eh +bien, je ne vous engage pas à faire entrer le _Go a head_ en lutte +avec lui. + +Les deux collègues avaient tout bonnement haussé les épaules. C'est +là, peut-être, qu'ils attendaient l'ingénieur. + +Robur fit un signe. Les hélices propulsives s'arrêtèrent aussitôt. +Puis, après avoir couru sur son erre pendant un mille encore, +l'_Albatros_ demeura immobile. + +Sur un second geste de Robur, les hélices suspensives se murent alors +avec une rapidité telle qu'on aurait pu la comparer à celle des +sirènes dans les expériences d'acoustique. Leur frrr monta de près +d'une octave dans l'échelle des sons, en diminuant d'intensité +toutefois àcause de la raréfaction de l'air, et l'appareil s'enleva +verticalement comme une alouette qui jette son cri aigu à travers +l'espace. + +Mon maître? Mon maître!... répétait Frycollin. Pourvu que ça ne casse +pas! + +Un sourire de dédain fut toute la réponse de Robur. En quelques +minutes, l'_Albatros_ eut atteint deux mille - sept cents mètres, ce +qui étendait le rayon de vue à soixante-dix milles, - puis quatre +mille mètres, ce qu'indiqua le baromètre en tombant à 480 +millimètres. Alors, expérience faite, l'_Albatros_ redescendit La +diminution de la pression des hautes couches amène de l'oxygène dans +l'air et, par suite, dans le sang. C'est la cause des graves +accidents qui sont arrivés à certains aéronautes. Robur jugeait +inutile de s'y exposer. + +L'_Albatros_ revint donc à la hauteur qu'il semblait tenir de +préférence, et ses propulseurs, remis en marche, l'entraînèrent avec +une rapidité plus grande vers le sud-ouest + +« Maintenant, messieurs, si c'est cela que vous vous demandiez, dit +l'ingénieur, vous pourrez vous répondre. + +Puis, se penchant au-dessus de la rambarde, il resta absorbé dans sa +contemplation. + +Lorsqu'il releva la tête, le président et le secrétaire du +Weldon-Institute étaient devant lui. + +Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, qui essayait en vain de se +maîtriser, nous ne nous sommes rien demandé de ce que vous paraissez +croire. Mais nous vous ferons une question à laquelle nous comptons +que vous voudrez bien répondre. + +- Parlez. + +- De quel droit nous avez-vous attaqués à Philadelphie, dans le parc +de Fairmont? De quel droit nous avez-vous enfermés dans cette +cellule? De quel droit nous emportez-vous, contre notre gré, à bord +de cette machine volante? + +- Et de quel droit, messieurs les ballonistes, repartit Robur, de +quel droit m'avez-vous insulté, hué, menacé, dans votre club, au +point que je m'étonne d'en être sorti vivant? + +- Interroger n'est pas répondre, reprit Phil Evans, et je vous répète +: de quel droit?.. + +- Vous voulez le savoir?. + +- S'il vous plaît. + +- Eh bien, du droit du plus fort! + +- C'est cynique! + +- Mais cela est! + +- Et pendant combien de temps, citoyen ingénieur, demanda Uncle +Prudent, qui éclata à la fin, pendant combien de temps avez-vous la +prétention d'exercer ce droit? + +- Comment, messieurs, répondit ironiquement Robur, comment +pouvez-vous me faire une question pareille, quand vous n'avez qu'à +baisser vos regards pour jouir d'un spectacle sans pareil au monde! + +L'_Albatros_ se mirait alors dans l'immense glace du lac Ontario. Il +venait de traverser le pays si poétiquement chanté par Cooper. Puis, +il suivit la côte méridionale de ce vaste bassin et se dirigea vers +la célèbre rivière qui lui verse les eaux du lac Erié, en les brisant +sur ses cataractes. + +Pendant un instant, un bruit majestueux, un grondement de tempête +monta jusqu'à lui. Et, comme si quelque brume humide eût été projetée +dans les airs, l'atmosphère se rafraîchit très sensiblement. + +Au-dessous, en fer à cheval, se précipitaient des masses liquides. On +eût dit une énorme coulée de cristal, au milieu des mille +arcs-en-ciel que produisait la réfraction, en décomposant les rayons +solaires. C'était d'un aspect sublime. + +Devant ces chutes, une passerelle, tendue comme un fil, reliait une +rive à l'autre. Un peu au-dessous, à trois milles, était jeté un pont +suspendu, sur lequel rampait alors un train qui allait de la rive +canadienne à la rive américaine. + +« Les cataractes du Niagara! » s'écria Phil Evans. + +Et ce cri lui échappa, tandis que Uncle Prudent faisait tous ses +efforts pour ne rien admirer de ces merveilles. + +Une minute après, l'_Albatros_ avait franchi la rivière qui sépare +les Etats-Unis de la colonie canadienne, et il se lançait au-dessus +des vastes territoires du Nord-Amérique. + + VIII + + Ou l'on verra que Robur se décide à répondre à l'importante question + qui lui est posée. + +C'était dans une des cabines du roufle de l'arrière que Uncle Prudent +et Phil Evans avaient trouvé deux excellentes couchettes, du linge et +des habits de rechange en suffisante quantité, des manteaux et des +couvertures de voyage. Un transatlantique ne leur eût point offert +plus de confort. S'ils ne dormirent pas tout d'un somme, c'est qu'ils +le voulurent bien, ou du moins que de très réelles inquiétudes les en +empêchèrent. En quelle aventure étaient-ils embarqués? A quelle série +d'expériences avaient-ils été invites _inviti,_ si l'on permet ce +rapprochement de mots français et latin? Comment l'affaire se +terminerait-elle, et, au fond, que voulait l'ingénieur Robur? Il y +avait là de quoi donner à réfléchir. + +Quant au valet Frycollin, il était logé, à l'avant, dans une cabine +contiguë à celle du maître coq de l'_Albatros._ Ce voisinage ne +pouvait lui déplaire. Il aimait à frayer avec les grands de ce +inonde. Mais, s'il finit par s'endormir, ce fut pour rêver de chutes +successives, de projections à travers le vide, qui firent de son +sommeil un abominable cauchemar. + +Et, cependant, rien ne fut plus calme que cette pérégrination au +milieu d'une atmosphère dont les courants s'étaient apaisés avec le +soir. En dehors du bruissement des ailes d'hélices, pas un bruit dans +cette zone. Parfois, un coup de sifflet que lançait quelque +locomotive terrestre en courant les rails-roads, ou des hurlements +d'animaux domestiques. Singulier instinct! ces êtres terrestres +sentaient la machine volante passer au-dessus d'eux et jetaient des +cris d'épouvante à son passage. + +Le lendemain, 14 juin, à cinq heures, Uncle Prudent et Phil Evans se +promenaient sur la plate-forme, on pourrait dire sur le pont de +l'aéronef. Rien de changé depuis la veille l'homme de garde à +l'avant, le timonier à l'arrière. + +Pourquoi un homme de garde? Y avait-il donc quelque choc à redouter +avec un appareil de même sorte? Non, évidemment. Robur n'avait pas +encore trouvé d'imitateurs quant à rencontrer quelque aérostat +planant dans les airs, cette chance était tellement minime qu'il +était permis de n'en point tenir compte. En tout cas, c'eût été tant +pis pour l'aérostat - le pot de fer et le pot de terre. L'_Albatros_ +n'aurait rien eu à craindre d'une semblable collision. + +Mais, enfin, pouvait-elle se produire? Oui! Il n'était pas impossible +que l'aéronef se mît à la côte comme un navire, si quelque montagne, +qu'il n'eût pu tourner ou dépasser, eût barré sa route. C'étaient là +les écueils de l'air, et il devait les éviter comme un bâtiment évite +des écueils de la mer. + +L'ingénieur, il est vrai, avait donné la direction ainsi que fait un +capitaine, en tenant compte de l'altitude nécessaire pour dominer les +hauts sommets du territoire. Or, comme l'aéronef ne devait pas tarder +à planer sur un pays de montagnes, il n'était que prudent de veiller, +pour le cas où il aurait quelque peu dévié de sa route. + +En observant la contrée placée au-dessous d'eux, Uncle Prudent et +Phil Evans aperçurent un vaste lac dont l'_Albatros_ allait atteindre +la pointe inférieure vers le sud. Ils en conclurent que, pendant la +nuit, l'Erié avait été dépassé sur toute sa longueur. Donc, puisqu'il +marchait plus directement à l'ouest, l'aéronef devait alors remonter +l'extrémité du lac Michigan. + +« Pas de doute possible! dit Phil Evans. Cet ensemble de toits à +l'horizon, c'est Chicago! » + +Il ne se trompait pas. C'était bien la cité vers laquelle rayonnent +dix-sept railways, la reine de l'Ouest, le vaste réservoir dans +lequel affluent les produits de l'Indiana, de l'Ohio, du Wisconsin, +du Missouri, de toutes ces provinces qui forment la partie +occidentale de l'Union. + +Uncle Prudent, armé d'une excellente lorgnette marine qu'il avait +trouvée dans son roufle, reconnut aisément les principaux édifices de +la ville. Son collègue put lui indiquer les églises, les édifices +publics, les nombreux « élévators » ou greniers mécaniques, l'immense +hôtel Sherman, semblable à un gros dé à jouer, dont les fenêtres +figuraient des centaines de points sur chacune de ses faces. + +Puisque c'est Chicago, dit Uncle Prudent, cela prouve que nous sommes +emportés un peu plus à l'ouest qu'il ne conviendrait pour revenir à +notre point de départ. + +En effet, l'_Albatros_ s'éloignait en droite ligne de la capitale de +la Pennsylvanie. + +Mais, si Uncle Prudent eût voulu mettre Robur en demeure de les +ramener vers l'est, il ne l'aurait pneu ce moment. Ce matin-là, +l'ingénieur ne semblait pas pressé de quitter sa cabine, soit qu'il y +fût occupé de quelques travaux, soit qu'il y dormit encore. Les deux +collègues durent donc déjeuner sans l'avoir aperçu. + +La vitesse ne s'était pas modifiée depuis la veille. Etant donné la +direction du vent qui soufflait de l'est, cette vitesse n'était pas +gênante, et, comme le thermomètre ne baisse que d'un degré par cent +soixante-dix mètres d'élévation, la température était très +supportable. Aussi, tout en réfléchissant, en causant, en attendant +l'ingénieur, Uncle Prudent et Phil Evans se promenaient-ils sous ce +qu'on pourrait appeler la ramure des hélices, entraînées alors dans +un mouvement giratoire tel que le rayonnement de leurs branches se +fondait en un disque semi-diaphane. + +L'Etat d'Illinois fut ainsi franchi sur sa frontière septentrionale +en moins de deux heures et demie. On passa au-dessus du Père des +Eaux, le Mississippi, dont les steam-boats à deux étages ne +paraissaient pas plus grands que des canots. Puis, l'_Albatros_ se +lança sur l'Iowa, après avoir entrevu Iowa-City vers onze heures du +matin. + +Quelques chaînes de collines, des « bluffs », serpentaient à travers +ce territoire, en obliquant du sud au nord-ouest. Leur médiocre +altitude n'exigea aucun relèvement de l'aéronef. D'ailleurs, ces +bluffs ne devaient pais tarder à s'abaisser pour faire place aux +larges plaines de l'Iowa, étendues sur toute sa partie occidentale et +sur le Nebraska, - prairies immenses qui se développent jusqu'au pied +des montagnes Rocheuses. Çà et là, nombreux rios, affluents ou +sous-affluents du Missouri. Sur leurs rives, villes et villages, +d'autant plus rares que l'_Albatros_ s'avançait plus rapidement +au-dessus du Far-West. + +Rien de particulier ne se produisit pendant cette journée. Uncle +Prudent et Phil Evans furent absolument livrés à eux-mêmes. C'est à +peine s'ils aperçurent Frycollin, étendu à l'avant, fermant les yeux +pour ne rien voir. Et cependant, il n'était pas en proie au vertige, +comme on pourrait le penser. Faute de repères, ce vertige n'aurait pu +se manifester ainsi qu'il arrive au sommet d'un édifice élevé. +L'abîme n'attire pas quand on le domine de la nacelle d'un ballon ou +de la plate-forme d'un aéronef, ou, plutôt, ce n'est pas un abîme qui +se creuse au-dessous de l'aéronaute, c'est l'horizon qui monte et +l'entoure de toutes parts. + +A deux heures, l'_Albatros_ passait au-dessus d'Omaha, sur la +frontière du Nebraska, - Omaha-City, véritable tête de ligne de ce +chemin de fer du Pacifique, longue traînée de rails de quinze cents +lieues, tracée entre New York et San Francisco. Un moment, on put +voir les eaux jaunâtres du Missouri, puis la ville, aux maisons de +bois et de briques, posée au centre de ce riche bassin, comme une +boucle à la ceinture de fer qui serre l'Amérique du Nord à sa taille. +Sans doute aussi, pendant que les passagers de l'aéronef observaient +tous ces détails, les habitants d'Omaha devaient apercevoir l'étrange +appareil. Mais leur étonnement à le voir planer dans les airs ne +pouvait être plus grand que celui du président et du secrétaire du +Weldon-Institute de se trouver à son bord. + +En tout cas, c'était là un fait que les journaux de l'Union allaient +commenter. Ce serait l'explication de l'étonnant phénomène dont le +monde entier S'occupait et se préoccupait depuis quelque temps. + +Une heure après, l'_Albatros_ avait dépassé Omaha. Il fut alors +constant qu'il se relevait vers l'est, en s'écartant de la +Platte-River dont la vallée est suivie par le Pacifiquerailway à +travers la Prairie. Cela n'était pas pour satisfaire Uncle Prudent et +Phil Evans. + +« C'est donc sérieux, cet absurde projet de nous emmener aux +antipodes? dit l'un. + +- Et malgré nous? répondit l'autre. Ah! que ce Robur y prenne garde! +Je ne suis pas homme à le laisser faire!... + +- Ni moi! répliqua Phil Evans. Mais, croyez-moi, Uncle Prudent, +tâchez de vous modérer... + +- Me modérer!... + +- Et gardez votre colère pour le moment où il sera opportun qu'elle +éclate. » + +Vers cinq heures, après avoir franchi les montagnes Noires, couvertes +de Sapins et de cèdres, l'_Albatros_ volait au-dessus de ce +territoire qu'on a justement appelé les Mauvaises-Terres du Nebraska, +- un chaos de collines laissées tomber sur le sol et qui se seraient +brisées dans leur chute. De loin, ces blocs prenaient les formes les +plus fantaisistes. Çà et là, au milieu de cet énorme jeu d'osselets, +on entrevoyait des ruines de cités du Moyen Age avec forts, donjons, +châteaux à mâchicoulis et à poivrières. Mais, en réalité, ces +Mauvaises-Terres ne sont qu'un ossuaire immense où blanchissent, par +myriades, les débris de pachydermes, de chéloniens, et même, dit-on, +d'hommes fossiles, entraînés par quelque cataclysme inconnu des +premiers âges. + +Lorsque le soir vint, tout ce bassin de la Platte-River était +dépassé. Maintenant la plaine se développait jusqu'aux extrêmes +limites d'un horizon très relevé par l'altitude de l'_Albatros._ + +Pendant la nuit, ce ne furent plus des sifflets aigus de locomotives, +ni des sifflets graves de steam-boats qui troublèrent le calme du +firmament étoilé. De longs mugissements montaient parfois jusqu'à +l'aéronef, alors plus rapproché du sol. C'étaient des troupeaux de +bisons qui traversaient la prairie, en quête de ruisseaux et de +pâturages. Et, quand ils se taisaient, le froissement des herbes, +sous leurs pieds, produisait un sourd bruissement, semblable au +roulement d'une inondation et très différent du frémissement continu +des hélices. + +Puis, de temps à autre, un hurlement de loup, de renard ou de chat +Sauvage, un hurlement de coyote, ce _canis latrans,_ dont le nom est +bien justifié par ses aboiements sonores. + +Et, aussi, des odeurs pénétrantes, la menthe, la sauge et l'absinthe, +mêlées aux senteurs puissantes des conifères qui se propageaient à +travers l'air pur de la nuit. + +Enfin, pour noter tous les bruits venus du sol, un sinistre aboiement +qui, cette fois, n'était pas celui des coyotes; c'était le cri du +Peau-Rouge qu'un pionnier n 'eut pu confondre avec le cri des fauves. + +Phil Evans quitta sa cabine. Peut-être, ce jour-là, se trouverait-il +en face de l'ingénieur Robur? + +En tout cas, désireux de savoir pourquoi il n'avait pas paru la +veille, il s'adressa au contremaître Tom Turner. + +Tom Turner, d'origine anglaise, âgé de quarante-cinq ans environ, +large de buste, trapu de membres, charpenté en fer, avait une de ces +têtes énormes et caractéristiques, à la Hogarth, telles que ce +peintre de toutes les laideurs saxonnes en a tracé du bout de son +pinceau. Si l'on veut bien examiner la planche quatre du _Harlots +Progress,_ on y trouvera la tête de Tom Turner sur les épaules du +gardien de la prison, et on reconnaîtra que sa physionomie n a rien +d'encourageant. + +« Aujourd'hui verrons-nous l'ingénieur Robur? dit Phil Evans. + +- Je ne sais, répondit Tom Turner. + +- Je ne vous demande pas s'il est sorti. + +- Peut-être. + +- Ni quand il rentrera. + +- Apparemment, quand il aura fini ses courses! » + +Et, là-dessus: Tom Turner rentra dans son roufle. + +Il fallut se contenter de cette réponse, d'autant moins rassurante +que, vérification faite de la boussole, il fut constant que +l'_Albatros_ continuait à remonter dans le nord-ouest. + +Quel contraste, alors, entre cet aride territoire des +Mauvaises-Terres, abandonné avec la nuit, et le paysage qui se +déroulait actuellement à la surface du sol. + +L'aéronef, après avoir franchi mille kilomètres depuis Omaha, se +trouvait au-dessus d'une contrée que Phil Evans ne pouvait +reconnaître par cette raison qu'il ne l'avait jamais visitée. +quelques forts, destinés à contenir les Indiens, couronnaient les +bluffs de leurs lignes géométriques, plutôt formées par des +palissades que par des murs. Peu de villages, peu d'habitants en ce +pays si différent des territoires aurifères du Colorado, situés à +plusieurs degrés au sud. + +Au loin commençait à se profiler, très confusément encore, une suite +de crêtes que le soleil levant bordait d'un trait de feu. + +C'étaient les montagnes Rocheuses. + +Tout d'abord, ce matin-là, Uncle Prudent et Phil Evans furent saisis +par un froid vif. Cet abaissement de la température n'était point dû +à une modification du temps, et le soleil brillait d'un éclat superbe. + +« Cela doit tenir à l'élévation de l'_Albatros_ dans l'atmosphère », +dit Phil Evans. + +En effet, le baromètre, placé extérieurement à la porte du roufle +central, était tombé à cinq cent quarante millimètres - ce qui +indiquait une élévation de trois mille mètres environ. L'aéronef se +tenait donc alors à une assez grande altitude, nécessitée par les +accidents du sol. + +D'ailleurs, une heure avant, il avait dû dépasser la hauteur de +quatre mille mètres, car, derrière lui, se dressaient des montagnes +que couvrait une neige éternelle. + +Dans leur mémoire, rien ne pouvait rappeler à Uncle Prudent ni à son +compagnon quel était ce pays. Pendant la nuit, l'_Albatros_ avait pu +faire des écarts, nord et sud, avec une vitesse excessive, et cela +suffisait pour les dérouter. + +Toutefois, après avoir discuté diverses hypothèses plus ou moins +plausibles, ils s'arrêtèrent à celle-ci : ce territoire, encadré dans +un cirque de montagnes, devait être celui qu'un acte du Congrès, en +mars 1872, avait déclaré Parc national des Etats-Unis. + +C'était en effet cette région si curieuse. Elle méritait bien le nom +de parc - un parc avec des montagnes pour collines, des lacs pour +étangs, des rivières pour ruisseaux, des cirques pour labyrinthes, +et, pour jets d'eau, des geysers d'une merveilleuse puissance. + +En quelques minutes, l'_Albatros_ se glissa au-dessus de la +Yellowstone-river, laissant le mont Stevenson sur la droite, et il +aborda le grand lac qui porte le nom de ce cours d'eau. quelle +variété dans le tracé des rives de ce bassin, dont les plages, semées +d'obsidienne et de petits cristaux, réfléchissent le soleil par leurs +milliers de facettes! quel caprice dans La disposition des îles qui +apparaissent à sa surface! quel reflet d'azur projeté par ce +gigantesque miroir! Et autour de ce lac, l'un des plus élevés du +globe terrestre, quelles nuées de volatiles, pélicans, cygnes, +mouettes, oies, barnaches et plongeons! Certaines portions de rives, +très escarpées, sont revêtues d'une toison d'arbres verts, pins et +mélèzes, et, du pied de ces escarpements, jaillissent d'innombrables +fumerolles blanches. C'est la vapeur qui s'échappe de ce sol, comme +d'un énorme récipient, dans lequel l'eau est entretenue par les feux +intérieurs à l'état d'ébullition permanente. + +Pour le maître coq, c'eût été ou jamais le cas de faire une ample +provision de truites, le seul poisson que les eaux du lac Yellowstone +nourrissent par myriades. Mais l'_Albatros_ se tint toujours à une +telle hauteur que l'occasion ne se présenta pas d'entreprendre une +pêche, qui, très certainement, aurait été miraculeuse. + +Au surplus, en trois quarts d'heure, le lac fut franchi, et, un peu +plus loin, la région de ces geysers qui rivalisent avec les plus +beaux de l'Islande. Penchés au-dessus de la plate-forme, Uncle +Prudent et Phil Evans observaient les colonnes liquides qui +s'élançaient comme pour fournir à l'aéronef un élément nouveau. +C'étaient « l'Eventail » dont les jets se disposent en lamelles +rayonnantes, le « Château fort », qui semble se défendre à coups de +trombes, le « Vieux fidèle » avec sa projection couronnée +d'arcs-en-ciel, le « Géant », dont la poussée interne vomit un +torrent vertical d'une circonférence de vingt pieds, à plus de deux +cents pieds d'altitude. + +Ce spectacle incomparable, on peut dire unique au monde, Robur en +connaissait sans doute toutes les merveilles, car il ne parut pas sur +la plate-forme. Etait-ce donc pour le seul plaisir de ses hôtes qu'il +avait lancé l'aéronef au-dessus de ce domaine national? Quoi qu'il en +soit, il s'abstint de venir chercher leurs remerciements. Il ne se +dérangea même pas pendant l'audacieuse traversée des montagnes +Rocheuses, que l'_Albatros_ aborda vers sept heures du matin. + +On sait que cette disposition orographique s'étend, comme une énorme +épine dorsale, depuis les reins jusqu'au cou de l'Amérique +septentrionale, en prolongeant les Andes mexicaines. C'est un +développement de trois mille cinq cents kilomètres que domine le pic +James, dont la cime atteint presque douze mille pieds. + +Certainement, en multipliant ses coups d'ailes, comme un oiseau de +haut vol, l'_Albatros_ aurait pu franchir les cimes les plus élevées +de cette chaîne pour aller retomber d'un bond dans l'Oregon ou dans +l'Utah. Mais la manoeuvre ne fut pas même nécessaire. Des passes +existent qui permettent de traverser cette barrière sans en gravir la +crête. Il y a plusieurs de ces « cañons », sortes de cols, plus ou +moins étroits, à travers lesquels on peut se glisser, - les uns tels +que la passe Bridger que prend le railway du Pacifique pour pénétrer +sur le territoire des Mormons, les autres qui s'ouvrent plus au nord +ou plus au sud. + +Ce fut à travers un de ces canons que l'_Albatros_ s'engagea, après +avoir modéré sa vitesse, afin de ne point se heurter contre les +parois du col. Le timonier, avec une sûreté de main que rendait plus +efficace encore l'extrême sensibilité du gouvernail, le +manoeuvra comme il eût fait d'une embarcation de premier ordre +dans un match du Royal Thames Club. Ce fut vraiment extraordinaire. +Et, quelque dépit qu'en ressentissent les deux ennemis du « Plus +lourd que l'air », ils ne purent qu'être émerveillés de la perfection +d'un tel engin de locomotion aérienne. + +En moins de deux heures et demie, la grande chaîne fut traversée, et +l'_Albatros_ reprit sa première vitesse à raison de cent kilomètres. +Il repiquait alors vers le sud-ouest, de manière à couper obliquement +le territoire de l'Utah en se rapprochant du sol. Il était même +descendu à quelques centaines de mètres, lorsque des coups de sifflet +attirèrent l'attention d'Uncle Prudent et de Phil Evans. + +C'était un train du Pacific-Railway qui se dirigeait vers la ville du +Grand-Lac-Salé. + +En ce moment, obéissant à un ordre secrètement donné, l'_Albatros_ +s'abaissa encore, de manière à suivre le convoi lancé à toute vapeur. +Il fut aussitôt aperçu. quelques têtes se montrèrent aux portières +des wagons. Puis, de nombreux voyageurs encombrèrent ces passerelles +qui raccordent les « cars américains. quelques-uns même n'hésitèrent. +pas à grimper sur les impériales, afin de mieux voir cette machine +volante. Rips et hurrahs coururent. à travers l'espace; mais ils +n'eurent pas pour résultat de faire apparaître Robur. + +L'_Albatros_ descendit encore, en modérant le jeu de ses hélices +suspensives, et ralentit sa marche pour ne pas laisser en arrière le +convoi qu'il eût pu si facilement distancer. Il voletait au-dessus +comme un énorme scarabée, lui qui aurait pu être un gigantesque +oiseau de proie. Il faisait des embardées à droite et à gauche, il +s'élançait en avant, il revenait sur lui-même, et, fièrement, il +avait arboré son pavillon noir à soleil d'or, auquel le chef du train +répondit en agitant l'étamine aux trente-sept étoiles de l'Union +américaine. + +En vain les deux prisonniers voulurent-ils profiter de l'occasion qui +leur était offerte de faire connaître ce qu'ils étaient devenus. En +vain le président du Weldon-Institute cria-t-il d'une voix forte: + +« Je suis Uncle Prudent de Philadelphie! » + +Et le secrétaire: + +« Je suis Phil Evans, son collègue! » + +Leurs cris se perdirent dans les milliers de hurrahs dont les +voyageurs saluaient leur passage. + +Cependant, trois ou quatre des gens de l'aéronef avaient paru sur la +plate-forme. Puis l'un d'eux, comme font les marins qui dépassent un +navire moins rapide que le leur, tendit au train un bout de corde - +façon ironique de lui offrir une remorque. + +L'_Albatros_ reprit aussitôt sa marche habituelle, et, en une +demi-heure, il eut laissé en arrière cet express, dont la dernière +vapeur ne tarda pas à disparaître. + +Vers une heure après midi, apparut un vaste disque qui renvoyait les +rayons solaires, ainsi que l'eût fait un immense réflecteur. + +Ce doit être la capitale des Mormons, Salt-Lake-City! dit Uncle +Prudent. + +C'était, en effet, la cité du Grand-Lac-Salé, et, ce disque, c'était +le toit rond du Tabernacle, où dix mille saints peuvent tenir à +l'aise. Comme un miroir convexe, il dispersait les rayons du soleil +en toutes les directions. + +Là s'étendait la grande cité, au pied des monts Wasatsh revêtus de +cèdres et de Sapins jusqu'à mi-flanc, sur la rive de ce Jourdain qui +déverse les eaux de l'Utah dans le Great-Salt-Lake. Sous l'aéronef se +développait le damier que figurent la plupart des villes américaines, +- damier dont on peut dire qu'il a « plus de dames que de cases », +puisque la polygamie est si en faveur chez les Mormons. Tout autour, +un pays bien aménagé, bien cultivé, riche en textiles, dans lequel +les troupeaux de moutons se comptent par milliers. + +Mais cet ensemble s'évanouit comme une ombre, et l'_Albatros_ prit +vers le sud-ouest une vitesse plus accélérée qui ne laissa pas d'être +très sensible, puisqu'elle dépassait celle du vent. + +Bientôt l'aéronef s'envola au-dessus des régions du Nevada et de son +territoire argentifère, que la Sierra seule sépare des placers +aurifères de la Californie. « Décidément, dit Phil Evans, nous devons +nous attendre à voir San Francisco avant la nuit! + +- Et après?... » répondit Uncle Prudent. + +Il était six heures du soir, lorsque la Sierra Nevada fut franchie +précisément par le col de Truckie qui sert de passe au railway. Il ne +restait plus que trois cents kilomètres à parcourir pour atteindre, +sinon San Francisco, du moins Sacramento, la capitale de l'Etat +californien. + +Telle fut alors la rapidité imprimée à l'_Albatros,_ que, avant huit +heures, le dôme du Capitole pointait à l'horizon de l'ouest pour +disparaître bientôt à l'horizon opposé. + +En cet instant, Robur se montra sur la plate-forme. Les deux +collègues allèrent à lui. + +« Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, nous voilà aux confins de +l'Amérique! Nous pensons que cette plaisanterie va cesser... + +- Je ne plaisante jamais, » répondit Robur. + +Il fit un signe. L'_Albatros_ s'abaissa rapidement vers le sol; mais, +en même temps, il prit une telle vitesse qu'il fallut se réfugier +dans les roufles. + +A peine la porte de leur cabine s'était-elle refermée sur les deux +collègues : + +« Un peu plus, je l'étranglais! dit Uncle Prudent. + +Il faudra tenter de fuir! répondit Phil Evans. + +- Oui!... coûte que coûte! » + +Un long murmure arriva alors jusqu'à eux. + +C'était le grondement de la mer qui se brisait sur les roches du +littoral. C'était l'océan Pacifique. + + IX + + Dans lequel l'_Albatros_ franchit près de dix mille kilomètres, qui + se terminent par un bond prodigieux. + +Uncle Prudent et Phil Evans étaient bien résolus à fuir. S'ils +n'avaient eu affaire aux huit hommes particulièrement vigoureux qui +composaient le personnel de l'aéronef, peut-être eussent-ils tenté la +lutte. Un coup d'audace aurait pu les rendre maîtres à bord et leur +permettre de redescendre sur quelque point des Etats-Unis. Mais à +deux - Frycollin ne devant être considéré que comme une quantité +négligeable -, il n'y fallait pas songer. Donc, puisque la force ne +pouvait être employée, il conviendrait de recourir à la ruse, dès que +l'_Albatros_ prendrait terre. C'est ce que Phil Evans essaya de faire +comprendre à son irascible collègue, dont il craignait toujours +quelque violence prématurée qui eût aggravé la situation. + +En tout cas, ce n'était pas le moment. L'aéronef filait à toute +vitesse au-dessus du Pacifique-Nord. Le lendemain matin, 16 juin, on +ne voyait plus rien de la côte. Or, comme le littoral s'arrondit +depuis l'île de Vancouver jusqu'au groupe des Aléoutiennes, -- +portion de l'Amérique russe cédée aux Etats-Unis en 1867, -- très +vraisemblablement l'_Albatros_ le croiserait à son extrême courbure. +si sa direction ne se modifiait pas. + +Combien les nuits paraissaient longues aux deux collègues! Aussi +avaient-ils toujours hâte de quitter leur cabine. Ce matin-là, +lorsqu'ils vinrent sur le pont, depuis plusieurs heures déjà l'aube +avait blanchi l'horizon de l'est. On approchait du solstice de juin, +le plus long jour de l'année dans l'hémisphère boréal, et, sous le +soixantième parallèle, c'est à peine s'il faisait nuit. + +Quant à l'ingénieur Robur, par habitude ou avec intention, il ne se +pressait pas de sortir de son roufle. Ce jour-là, lorsqu'il le +quitta, il se contenta de saluer ses deux hôtes, au moment où il se +croisait avec eux à l'arrière de l'aéronef. + +Cependant, les. yeux rougis pas l'insomnie, le regard hébété, les +jambes flageolantes, Frycollin s'était hasardé hors de sa cabine. Il +marchait comme un homme dont le pied sent que le terrain n'est pas +solide. Son premier regard fut pour l'appareil suspenseur qui +fonctionnait avec une régularité rassurante sans trop se hâter. + +Cela fait, le Nègre, toujours titubant, se dirigea vers la rambarde +et la saisit à deux mains, afin de mieux assurer son équilibre. +Visiblement, il désirait prendre un aperçu du pays que l'_Albatros_ +dominait de deux cents mètres au plus. + +Frycollin avait dû se monter beaucoup pour risquer une pareille +tentative. Il lui fallait de l'audace, à coup sûr, puisqu'il +soumettait sa personne à une telle épreuve. + +D'abord, Frycollin se tint le corps renversé en arrière devant la +rambarde; puis il la secoua pour en reconnaître la solidité; puis il +se redressa; puis il se courba en avant; puis il porta la tête en +dehors. Inutile de dire que, pendant qu'il exécutait ces mouvements +divers, il avait les yeux fermés. Il les ouvrit enfin. + +Quel cri! Et comme il se retira vite! Et de combien la tête lui +rentra dans les épaules! + +Au fond de l'abîme, il avait vu l'immense Océan. Ses cheveux se +seraient dressés sur son front, s'ils n'eussent été crépus. + +« La mer!... la mer!... » s'écria-t-il. + +Et Frycollin fût tombé sur la plate-forme, si le maître coq n'eût +ouvert les bras pour le recevoir. + +Ce maître coq était un Français, et peut-être un Gascon, bien qu'il +se nommât François Tapage. S'il n'était pas Gascon, il avait dû humer +les brises de la Garonne pendant son enfance. Comment ce François +Tapage se trouvait-il au service de l'ingénieur? Par quelle suite de +hasards faisait-il partie du personnel de l'_Albatros?_ on ne sait +guère. En tout cas, ce narquois parlait l'anglais comme un Yankee. + +« Eh! droit donc, droit! s'écria-t-il en redressant le Nègre d'un +vigoureux coup dans les reins. + +- Master Tapage!... répondit le pauvre diable, en jetant des regards +désespérés vers les hélices. + +- S'il te plaît, Frycollin! + +- Est-ce que ça casse quelquefois? + +- Non! mais ça finira pas casser. + +- Pourquoi?... pourquoi?... + +- Parce que tout lasse, tout passe, tout casse, comme on dit dans mon +pays. + +- Et la mer qui est dessous + +- En cas de chute, mieux vaut la mer. + +- Mais on se noie!... + +- On se noie, mais on ne s'é-cra-bou-ille pas! » répondit François +Tapage, en scandant chaque syllabe de sa phrase: + +Un instant après, par un mouvement de reptation, Frycollin s'était +glissé au fond de sa cabine. + +Pendant cette journée du 16 juin, l'aéronef ne prit qu'une vitesse +modérée. Il semblait raser la surface de cette mer si calme, tout +imprégnée de soleil, qu'il dominait seulement d'une centaine de pieds. + +A leur tour, Uncle Prudent et son compagnon étaient restés dans leur +roufle, afin de ne point rencontrer Robur qui se promenait en fumant, +tantôt seul, tantôt avec le contremaître Tom Turner. Il n'y avait +qu'un demi-jeu d'hélices en fonction, et cela suffisait à maintenir +l'appareil dans les basses zones de l'atmosphère. + +En ces conditions, les gens de l'_Albatros_ auraient pu se donner, +avec le plaisir de la pêche, la satisfaction de varier leur +ordinaire, si ces eaux du Pacifique eussent été poissonneuses. Mais, +à sa surface, apparaissaient seulement quelques baleines, de cette +espèce à ventre jaune qui mesure jusqu'à vingt-cinq mètres de +longueur. Ce sont les plus redoutables cétacés des mers boréales. Les +pêcheurs de profession se gardent bien de les attaquer, tant leur +force est prodigieuse. + +Cependant, en harponnant une de ces baleines, soit avec le harpon +ordinaire, soit avec la fusée Flechter ou la javeline-bombe. dont il +y avait un assortiment à bord, cette pêche aurait pu se faire sans +danger. + +Mais à quoi bon cet inutile massacre? Toutefois, et, sans doute, afin +de montrer aux deux membres du Weldon-Institute ce qu'il pouvait +obtenir de son aéronef, Robur voulut donner la chasse à l'un de ces +monstrueux cétacés. + +Au cri de « baleine! baleine! » Uncle Prudent et Phil Evans sortirent +de leur cabine. Peut-être y avait-il quelque navire baleinier en +vue... Dans ce cas, pour échapper à leur prison volante, tous deux +eussent été capables de se précipiter à la mer, en comptant sur la +chance d'être recueillis par une embarcation. + +Déjà tout le personnel de l'_Albatros_ était rangé sur la +plate-forme. Il attendait. + +« Ainsi, nous allons en tâter, master Robur? demanda le contremaître +Turner. + +- Oui, Tom », répondit l'ingénieur. + +Dans les roufles de la machinerie, le mécanicien et ses deux aides +étaient à leur poste, prêts à exécuter les manoeuvres qui +seraient commandées par gestes. L'_Albatros_ ne tarda pas à +s'abaisser vers la mer, et il s'arrêta à une cinquantaine de pieds +au-dessus. + +Il n'y avait aucun navire au large - ce que purent constater les deux +collègues - ni aucune terre en vue qu'ils auraient pu gagner à la +nage, en admettant que Robur n'eût rien fait pour les ressaisir. + +Plusieurs jets de vapeur et d'eau, lancés par leurs évents, +annoncèrent bientôt la présence des baleines qui venaient respirer à +la surface de la mer. + +Tom Turner, aidé d'un de ses camarades, s'était placé à l'avant. A sa +portée était une de ces javelines-bombes, de fabrication +californienne, qui se lancent avec une arquebuse. C'est une espèce de +cylindre de métal que termine une bombe cylindrique, armée d'une tige +à pointe barbelée. + +Du banc de quart de l'avant, sur lequel il venait de monter, Robur +indiquait, de la main droite aux mécaniciens, de la main gauche au +timonier, les manoeuvres à faire. Il était ainsi maître de +l'aéronef dans toutes les directions, horizontale et verticale. On ne +saurait croire avec quelle rapidité, avec quelle précision, +l'appareil obéissait à tous ses commandements. On eût dit d'un être +organisé, dont l'ingénieur Robur était l'âme. + +« Baleine!... Baleine! » s'écria de nouveau Tom Turner. + +En effet, le dos d'un cétacé émergeait à quatre encablures en avant +de l'_Albatros._ + +L'_Albatros_ courut dessus, et, quand il n'en fut plus qu'à une +soixantaine de pieds, il s'arrêta. + +Tom Turner avait épaulé son arquebuse qui reposait sur une fourche +fichée dans la rambarde. Le coup partit, et le projectile, entraînant +une longue corde dont l'extrémité se rattachait à la plate-forme, +alla frapper le corps de la baleine. La bombe, remplie d'une matière +fulminante, fit alors explosion, et, en éclatant, lança une sorte de +petit harpon à deux branches, qui s'incrusta dans les chairs de +l'animal. + +« Attention! » cria Turner. + +Uncle Prudent et Phil Evans, si mal disposés qu'ils fussent, se +sentaient intéressés par ce spectacle. + +La baleine, blessée grièvement, avait frappé la mer d'un tel coup de +queue que l'eau rejaillit jusque sur l'avant de l'aéronef. Puis +l'animal plongea à une grande profondeur, pendant qu'on lui filait de +la corde préalablement lovée dans une baille pleine d'eau, afin +qu'elle ne prit pas feu au frottement. Lorsque la baleine revint à la +surface, elle se mit à fuir à toute vitesse dans la direction du nord. + +Que l'on imagine avec quelle rapidité l'_Albatros_ fut remorqué à sa +suite! D'ailleurs, les propulseurs avaient été arrêtés. On laissait +faire l'animal, en se maintenant en ligue avec lui. Tom Turner était +prêt à couper la corde, pour le cas où un nouveau plongeon aurait +rendu cette remorque trop dangereuse. + +Pendant une demi-heure, et peut-être sur une distance de six milles, +l'_Albatros_ fut ainsi entraîné; mais on sentait que le cétacé +commençait à faiblir. + +Alors, sur un geste de Robur, les aides-mécaniciens firent machine en +arrière, et les propulseurs commencèrent à opposer une certaine +résistance à la baleine, qui, peu à peu, se rapprocha du bord. + +Bientôt l'aéronef plana à vingt-cinq pieds au-dessus d'elle. Sa queue +battait encore les eaux avec une incroyable violence. En se +retournant du dos sur le ventre, elle produisait d'énormes remous. + +Tout à coup, elle se redressa, pour ainsi dire, piqua une tête, et +plongea avec une telle rapidité, que Tom Turner eut à peine le temps +de lui filer de la corde. + +D'un coup, l'aéronef fut entraîné jusqu'à la surface des eaux. Un +tourbillon s'était formé à la place où avait disparu l'animal. Un +paquet de mer embarqua par-dessus la rambarde, comme il en tombe sur +les pavois d'un navire qui court contre le vent et la lame. + +Heureusement, d'un coup de hache, Tom Turner trancha la corde, et +l'_Albatros,_ sa remorque détachée, remonta à deux cents mètres sous +la puissance de ses hélices ascensionnelles. + +Quant à Robur, il avait manoeuvré l'appareil sans que son +sang-froid l'eût abandonné un instant. + +Quelques minutes après, la baleine revenait à la surface - morte +cette fois. De toutes parts les oiseaux de mer accouraient pour se +jeter sur son cadavre, en poussant des cris à rendre sourd tout, un +Congrès. + +L'_Albatros,_ n'ayant que faire de cette dépouille, reprit sa marche +vers l'ouest. + +Le lendemain, 17 juin, à six heures du matin, une terre se profila à +l'horizon. C'étaient la presqu'île d'Alaska et le long semis de +brisants des Aléoutiennes. + +L'_Albatros_ sauta par-dessus cette barrière où pullulent ces phoques +à fourrure, que chassent les Aléoutiens pour le compte de la +Compagnie Russo-Américaine. Excellente affaire, la capture de ces +amphibies longs de six à sept pieds, couleur de rouille, qui pèsent +de trois cents à cinq cents livres! Il y en avait des files +interminables, rangées en front de bataille, et on eût pu les compter +par milliers. + +S'ils ne bronchèrent pas au passage de l'_Albatros,_ il n'en fut pas +de même des plongeons, lumnes et imbriens, dont les cris rauques +emplirent l'espace, et qui disparurent sous les eaux, comme s'ils +eussent été menacés par quelque formidable bête de l'air. + +Les deux mille kilomètres de la mer de Behring, depuis les premières +Aléoutiennes jusqu'à la pointe extrême du Kamtchatka, furent enlevés +pendant les vingt-quatre heures de cette journée et de la nuit +suivante. Pour mettre à exécution leur projet de fuite, Uncle Prudent +et Phil Evans ne se trouvaient plus dans des conditions favorables. +Ce n'était ni sur ces rivages déserts de l'extrême Asie, ni dans les +parages de la mer d'Okhotsk qu'une évasion pouvait s'effectuer avec +quelque chance. Visiblement, l'_Albatros_ se dirigeait vers les +terres du Japon ou de la Chine. Là, bien qu'il ne fût peut-être pas +prudent de s'en remettre à la discrétion des Chinois ou des Japonais, +les deux collègues étaient résolus à s'enfuir, si l'aéronef faisait +halte en un point quelconque de ces territoires. + +Mais ferait-il halte? Il n'en était pas de lui comme d'un oiseau qui +finit par se fatiguer d'un trop long vol, ou d'un ballon qui, faute +de gaz, est obligé de redescendre. Il avait des approvisionnements +pour bien des semaines encore, et ses organes, d'une solidité +merveilleuse, défiaient toute faiblesse comme toute lassitude. + +Un bond par-dessus la presqu'île du Kamtchatka, dont on aperçut à +peine l'établissement de Petropavlovsk et le volcan de Kloutschew +pendant la journée du 18 juin, puis un autre bond au-dessus de la mer +d'Okhotsk, à peu près à la hauteur des îles Kouriles, qui lui font un +barrage rompu par des centaines de petits canaux. Le 19, au matin, +l'_Albatros_ atteignit le détroit de La Pérouse, resserré entre la +pointe septentrionale du Japon et l'île Saghalien, dans cette petite +Manche, où se déverse ce grand fleuve sibérien, l'Amour. + +Alors se leva un brouillard très dense, que l'aéronef dut laisser +au-dessous de lui. Ce n'est pas qu'il eût besoin de dominer ces +vapeurs pour se diriger. A l'altitude qu'il occupait, aucun obstacle +à craindre, ni monuments élevés qu'il eût pu heurter à son passage, +ni montagnes contre lesquelles il aurait couru le risque de se briser +dans son vol. Le pays n'était que peu accidenté. Mais ces vapeurs ne +laissaient pas d'être fort désagréables, et tout eût été mouillé à +bord. + +Il n'y avait donc qu'à s'élever au-dessus de cette couche de brumes +dont l'épaisseur mesurait trois à quatre cents mètres. Aussi les +hélices furent-elles plus rapidement actionnées, et au-delà du +brouillard, l'_Albatros_ retrouva les régions ensoleillées du ciel. + +Dans ces conditions. Uncle Prudent et Phil Evans auraient eu quelque +peine à donner suite à leurs projets d'évasion, en admettant qu'ils +eussent pu quitter l'aéronef. + +Ce jour-là, au moment où Robur passait près d'eux, il s'arrêta un +instant, et, sans avoir l'air d'y attacher aucune importance. + +« Messieurs, dit-il, un navire à voile ou à vapeur, perdu dans des +brumes dont il ne peut sortir, est toujours fort gêné. Il ne navigue +plus qu'au sifflet ou à la corne. Il lui faut ralentir sa marche, et, +malgré tant de précautions, à chaque instant une collision est à +craindre. L'_Albatros_ n'éprouve aucun de ces soucis. Que lui font +les brumes, puisqu'il peut s'en dégager? L'espace est à lui, tout +l'espace! » + +Cela dit, Robur continua tranquillement sa promenade, sans attendre +une réponse qu'il ne demandait pas, et les bouffées de sa pipe se +perdirent dans l'azur. + +« Uncle Prudent, dit Phil Evans; il paraît que cet étonnant +_Albatros_ n'a jamais rien à craindre! + +- C'est ce que nous verrons! » répondit le président du +Weldon-Institute. + +Le brouillard dura trois jours, les 19, 20, 21 juin, avec une +persistance regrettable. Il avait fallu s'élever pour éviter les +montagnes japonaises de Fousi-Zama. Mais, ce rideau de brumes s'étant +déchiré, on aperçut une immense cité avec palais, villas, chalets, +jardins, parcs. Même sans la voir, Robur l'eût reconnue rien qu'à +l'aboiement de ses myriades de chiens, aux cris de ses oiseaux de +proie, et surtout à l'odeur cadavérique que les corps de ses +suppliciés jettent dans l'espace. + +Les deux collègues étaient sur la plate-forme, au moment où +l'ingénieur prenait ce repère, pour le cas où il devrait continuer sa +route au milieu du brouillard. + +« Messieurs, dit-il, je n'ai aucune raison de vous cacher que cette +ville, c'est Yédo, la capitale du Japon. » + +Uncle Prudent ne répondit pas. En présence de l'ingénieur, il +suffoquait comme si l'air eût manqué à ses poumons. + +« Cette vue de Yédo, reprit Robur, c'est vraiment très curieux. + +- Quelque curieux que ce soit..., répliqua Phil Evans. + +- Cela ne vaut pas Pékin? riposta l'ingénieur. C'est bien mon avis, +et vous en pourrez juger avant peu. » + +Impossible d'être plus aimable. + +L'_Albatros,_ qui pointait vers le sud-est, changea alors sa +direction de quatre quarts, afin d'aller chercher dans l'est une +route nouvelle. + +Pendant la nuit, le brouillard se dissipa. Il y avait des symptômes +d'un typhon peu éloigné, baisse rapide du baromètre, disparition des +vapeurs, grands nuages de forme ellipsoïdale, collés sur le fond +cuivré du ciel; à l'horizon opposé, de longs traits de carmin, +nettement tracés sur une nappe d'ardoise, et un large secteur, tout +clair, dans le nord; puis, la mer unie et calme, mais dont les eaux, +au coucher du soleil, prirent une sombre couleur écarlate. + +Fort heureusement, ce typhon se déchaîna plus au sud et n'eut +d'autres résultats que de dissiper les brumes amoncelées depuis près +de trois jours. + +En une heure, on avait franchi les deux cents kilomètres du détroit +de Corée, puis, la pointe extrême de cette presqu'île. Tandis que le +typhon allait battre les côtes sud-est de la Chine, l'_Albatros_ se +balançait sur la mer Jaune, et, pendant les journées du 22 et du 23, +au-dessus du golfe de Petchéli; le 24, il remontait la vallée du +Pei-Ho, et il planait enfin sur la capitale du Céleste Empire. + +Penchés en dehors de la plate-forme, les deux collègues, ainsi que +l'avait annoncé l'ingénieur, purent voir très distinctement cette +cité immense, le mur qui la sépare en deux parties - ville mandchoue +et ville chinoise -, les douze faubourgs qui l'environnent, les +larges boulevards qui rayonnent vers le centre, les temples dont les +toits jaunes et verts se baignaient dans le soleil levant, les parcs +qui entourent les hôtels des mandarins; puis, au milieu de la ville +mandchoue, les six cent soixante-huit hectares _[Près de quatorze +fois la surface du Champ-de-Mars]_ de la ville Jaune, avec ses +pagodes, ses jardins impériaux, ses lacs artificiels, sa montagne de +charbon qui domine toute la capitale; enfin, au centre de la ville +Jaune, comme un carré de casse-tête chinois encastré dans un autre, +la ville Rouge, c'est-à-dire le Palais Impérial avec toutes les +fantaisies de son invraisemblable architecture. + +En ce moment, au-dessous de l'_Albatros,_ l'air était empli d'une +harmonie singulière. On eût dit d'un concert de harpes éoliennes. +Dans l'air planaient une centaine de cerfs-volants de différentes +formes en feuilles de palmier ou de pandanus, munis à leur partie +supérieure d'une sorte d'arc en bois léger, sous-tendu d'une mince +lame de bambou. Sous l'haleine du vent, toutes ces lames, aux notes +variées comme celles d'un harmonica, exhalaient un murmure de l'effet +le plus mélancolique. Il semblait que, dans ce milieu, on respirât de +l'oxygène musical. + +Robur eut alors la fantaisie de se rapprocher de cet orchestre +aérien, et l'_Albatros_ vint lentement se baigner dans les ondes +sonores que les cerfs-volants émettaient à travers l'atmosphère. + +Mais, aussitôt, il se produisit un extraordinaire effet au milieu de +cette innombrable population. Coups de tam-tams et autres instruments +formidables des orchestres chinois, coups de fusils par milliers, +coups de mortiers par centaines, tout fut mis en oeuvre pour +éloigner l'aéronef. Si les astronomes de la Chine reconnurent, ce +jour-là, que cette machine aérienne, c'était le mobile dont +l'apparition avait soulevé tant de disputes, les millions de +Célestes, depuis l'humble tankadère jusqu'aux mandarins les plus +boutonnés, le prirent pour un monstre apocalyptique qui venait +d'apparaître sur le ciel de Bouddha. + +On ne s'inquiéta guère de ces démonstrations dans l'inabordable +_Albatros._ Mais les cordes, qui retenaient les cerfs-volants aux +pieux fichés dans les jardins impériaux, furent ou coupées ou halées +vivement. De ces légers appareils, les uns revinrent rapidement à +terre en accentuant leurs accords, les autres tombèrent comme des +oiseaux qu'un plomb a frappés aux ailes et dont le chant finit avec +le dernier souffle. + +Une formidable fanfare, échappée de la trompette de Tom Turner, se +lança alors sur la capitale et couvrit les dernières notes du concert +aérien. Cela n'interrompit pas la fusillade terrestre. Toutefois, une +bombe, ayant éclaté à quelques vingtaines de pieds de sa plate-forme, +l'_Albatros_ remonta dans les zones inaccessibles du ciel. + +Que se passa-t-il pendant les quelques jours qui suivirent? Aucun +incident dont les prisonniers eussent pu profiter. Quelle direction +prit l'aéronef? Invariablement celle du sud-ouest - ce qui dénotait +le projet de se rapprocher de l'Indoustan. Il était visible, +d'ailleurs, que le sol, montant sans cesse, obligeait l'_Albatros_ à +se diriger selon son profil. Une dizaine d'heures après avoir quitté +Pékin, Uncle Prudent et Phil Evans avaient pu entrevoir une partie de +la Grande Muraille sur la limite du Chen-Si. Puis, évitant les monts +Loungs, ils passèrent au-dessus de la vallée de Wang-Ho et +franchirent la frontière de l'Empire chinois sur la limite du Tibet. + +Le Tibet, - hauts plateaux sans végétation, de-ci, de-là pics +neigeux, ravins desséchés, torrents alimentés par les glaciers, +bas-fonds avec d'éclatantes couches de sel, lacs encadrés dans des +forêts verdoyantes. Sur le tout, un vent souvent glacial. + +Le baromètre, tombé à 450 millimètres, indiquait alors une altitude +de plus de quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer. A cette +hauteur, la température, bien que l'on fût dans les mois les plus +chauds de l'hémisphère boréal, ne dépassait guère le zéro. + +Ce refroidissement, combiné avec la vitesse de l'_Albatros,_ rendait +la situation peu supportable. Aussi, bien que les deux collègues +eussent à leur disposition de chaudes couvertures de voyage, ils +préférèrent rentrer dans le roufle. + +Il va sans dire qu'il _avait_ fallu donner aux hélices suspensives +une extrême rapidité, afin de maintenir l'aéronef dans un air déjà +raréfié. Mais elles fonctionnaient avec un ensemble parfait, et il +semblait que l'on fût bercé par le frémissement de leurs ailes. + +Ce jour-là, Garlok, ville du Tibet occidental, chef-lieu de la +province de Guari-Khorsoum, put voir passer l'_Albatros,_ gros comme +un pigeon voyageur. + +Le 27 juin, Uncle Prudent et Phil Evans aperçurent une énorme +barrière, dominée par quelques hauts pics, perdus dans les neiges, et +qui leur coupait l'horizon. Tous deux, arc-boutés alors contre le +roufle de l'avant pour résister à la vitesse du déplacement, +regardaient ses masses colossales. Elles semblaient courir au-devant +de l'aéronef. + +« L'Himalaya, sans doute, dit Phil Evans, et il est probable que ce +Robur va en contourner la base sans essayer de passer dans l'Inde. + +- Tant pis! répondit Uncle Prudent. Sur cet immense territoire, +peut-être aurions-nous pu... + +- A moins qu'il ne tourne la chaîne par le Birman à l'est, ou par le +Népaul à l'ouest. + +- En tout cas, je le mets au défi de la franchir! + +- Vraiment! » dit une voix. + +Le lendemain, 28 juin, l'_Albatros_ se trouvait en face du +gigantesque massif, au-dessus de la province de Zzang. De l'autre +côté de l'Himalaya, c'était la région du Népaul. + +En réalité, trois chaînes coupent successivement la route de l'Inde, +quand on vient du nord. Les deux septentrionales, entre lesquelles +s'était glissé l'_Albatros,_ comme un navire entre d'énormes écueils, +sont les premiers degrés de cette barrière de l'Asie centrale. Ce +furent d'abord le Kouen-Loun, puis le Karakoroum, qui dessinent cette +vallée longitudinale et parallèle à l'Himalaya, presque à la ligne de +faite où se partagent les bassins de l'Indus, à l'ouest, et du +Brahmapoutre, à l'est. + +Quel superbe système orographique! Plus de deux cents sommets déjà +mesurés, dont dix-sept dépassent vingt-cinq mille pieds! Devant +l'_Albatros,_ à huit mille huit cent quarante mètres, s'élevait le +mont Everest. Sur la droite, le Dwalaghiri, haut de huit mille deux +cents. Sur la gauche, le Kinchanjunga, haut de huit mille cinq cent +quatre-vingt-douze, relégué au deuxième rang depuis les dernières +mesures de l'Everest. + +Evidemment, Robur n'avait pas la prétention d'effleurer la cime de +ces pics mais, sans doute, il connaissait les diverses passes de +l'Himalaya, entre autres, la passe d'Ibi-Gamin, que les frères +Schlagintweit, en 1856, ont franchie à une hauteur de six mille huit +cents mètres, et il s'y lança résolument. + +Il y eut là quelques heures palpitantes, très pénibles même. +Cependant, si la raréfaction de l'air ne devint pas telle qu'il +fallut recourir à des appareils spéciaux pour renouveler l'oxygène +dans les cabines, le froid fut excessif. + +Robur, posté à l'avant, sa mâle figure sous son capuchon, commandait +les manoeuvres. Tom Turner avait en main la barre du gouvernail. +Le mécanicien surveillait attentivement ses piles dont les substances +acides n'avaient rien à craindre de la congélation - heureusement. +Les hélices, lancées au maximum de courant, rendaient des sons de +plus en plus aigus, dont l'intensité fut extrême, malgré la moindre +densité de l'air. Le baromètre tomba à 290 millimètres, ce qui +indiquait sept mille mètres d'altitude. + +Magnifique disposition de ce chaos de montagnes! + +Partout des sommets blancs. Pas de lacs, mais des glaciers qui +descendent jusqu'à dix mille pieds de la base. Plus d'herbe, rien que +de rares phanérogames sur la limite de la vie végétale. Plus de ces +admirables pins et cèdres, qui se groupent en forêts splendides aux +flancs inférieurs de la chaîne. Plus de ces gigantesques fougères ni +de ces interminables parasites, tendus d'un tronc à l'autre, comme +dans les sous-bois de la jungle. Aucun animal, ni chevaux sauvages, +ni yaks, ni boeufs tibétains. Parfois une gazelle égarée jusque +dans ces hauteurs. Pas d'oiseaux, si ce n'est quelques couples de ces +corneilles qui s'élèvent jusqu'aux dernières couches de l'air +respirable. + +Cette passe enfin franchie, l'_Albatros_ commença à redescendre. Au +sortir du col, hors de la région des forêts, il n'y avait plus qu'une +campagne infinie qui s'étendait sur un immense secteur. + +Alors Robur s'avança vers ses hôtes, et d'une voix aimable : + +« L'Inde, messieurs », dit-il. + + X + +Dans lequel on verra comment et pourquoi le valet Frycollin fut mis à + la remorque. + +L'ingénieur n'avait point l'intention de promener son appareil +au-dessus de ces merveilleuses contrées de l'Indoustan. Franchir +l'Himalaya pour montrer de quel admirable engin de locomotion il +disposait, convaincre même ceux qui ne voulaient pas être convaincus, +il ne voulait sans doute pas autre chose. Est-ce donc à dire que +l'_Albatros_ fût parfait, quoique la perfection ne soit pas de ce +monde? On le verra bien. + +En tout cas, si, dans leur for intérieur, Uncle Prudent et son +collègue ne pouvaient qu'admirer la puissance d'un pareil engin de +locomotion aérienne, ils n'en laissaient rien paraître. Ils ne +cherchaient que l'occasion de s'enfuir. Ils n'admirèrent même pas le +superbe spectacle offert à leur vue, pendant que l'_Albatros_ suivait +les pittoresques lisières du Pendjab. + +Il y a bien, à la base de l'Himalaya, une bande marécageuse de +terrains d'où transpirent des vapeurs malsaines, ce Teraï dans lequel +la fièvre est à l'état endémique. Mais ce n'était pas pour gêner +l'_Albatros_ ni compromettre la santé de son personnel. Il monta, +sans trop se presser, vers l'angle que l'Indoustan fait au point de +jonction du Turkestan et de la Chine. Le 29 juin, dès les premières +heures du matin, s'ouvrait devant lui l'incomparable vallée de +Cachemir. + +Oui, incomparable, cette gorge que laissent entre eux le grand et le +petit Himalaya! Sillonnée des centaines de contreforts que l'énorme +chaîne envoie mourir jusqu'au bassin de l'Hydaspe, elle est arrosée +par les capricieux méandres du fleuve, qui vit se heurter les armées +de Porus et d'Alexandre, c'est-à-dire l'Inde et la Grèce aux prises +dans l'Asie centrale. Il est toujours là, cet Hydaspe, si les deux +villes, fondées par le Macédonien en souvenir de sa victoire, ont si +bien disparu qu'on ne peut même plus en retrouver la place. + +Pendant cette matinée, l'_Albatros_ plana au-dessus de Srinagar, plus +connue sous le nom de Cachemir. Uncle Prudent et son compagnon virent +une cité superbe, allongée sur les deux rives du fleuve, ses ponts de +bois tendus comme des fils, ses chalets agrémentés de balcons en +découpages, ses berges ombragées de hauts peupliers, ses toits +gazonnés qui prenaient l'aspect de grosses taupinières, ses canaux +multiples, avec des barques comme des noix et des bateliers comme des +fourmis, ses palais, ses temples, ses kiosques, ses mosquées, ses +bungalows à l'entrée des faubourgs, - tout cet ensemble doublé par la +réverbération des eaux; puis sa vieille citadelle de Hari-Parvata, +campée au front d'une colline, comme le plus important des forts de +Paris au front du mont Valérien. + +« Ce serait Venise, dit Phil Evans, si nous étions en Europe. + +- Et si nous étions en Europe, répondit Uncle Prudent, nous saurions +bien retrouver le chemin de l'Amérique! » + +L'_Albatros_ ne s'attarda pas au-dessus du lac que le fleuve traverse +et reprit son vol à travers la vallée de l'Hydaspe. + +Pendant une demi-heure seulement, descendu à dix mètres du fleuve, il +resta stationnaire. Alors, au moyen d'un tuyau de caoutchouc envoyé +en dehors, Tom Turner et ses gens s'occupèrent de refaire leur +provision d'eau, qui fut aspirée par une pompe que les courants des +accumulateurs mirent en mouvement. + +Durant cette opération, Uncle Prudent et Phil Evans s'étaient +regardés. Une même pensée avait traversé leur cerveau. Ils n'étaient +qu'à quelques mètres de la surface de l'Hydaspe, à portée des rives. +Tous deux étaient bons nageurs. Un plongeon pouvait leur rendre la +liberté, et, lorsqu'ils auraient disparu entre deux eaux, comment +Robur eût-il pu les reprendre? Afin de laisser à ses propulseurs la +possibilité d'agir, ne fallait-il pas que l'appareil se tint au moins +à deux mètres au-dessus du lac? + +En un instant, toutes les chances pour ou contre s'étaient présentées +à leur esprit. En un instant ils les avaient pesées. Enfin ils +allaient s'élancer par-dessus la plate-forme, lorsque plusieurs +paires de mains s'abattirent sur leurs épaules. + +On les observait. Ils furent mis dans l'impossibilité de fuir. + +Cette fois, ils ne se rendirent pas sans résistance. Ils voulurent +repousser ceux qui les tenaient. Mais c'étaient de solides gaillards, +ces gens de l'_Albatros!_ + +« Messieurs, se contenta de dire l'ingénieur, quand on a le plaisir +de voyager en compagnie de Robur-le-Conquérant, comme vous l'avez si +bien nommé, et à bord de son admirable _Albatros,_ on ne le quitte +pas ainsi... à l'anglaise! J'ajouterai même qu'on ne le quitte plus! » + +Phil Evans entraîna son collègue qui allait se livrer à quelque acte +de violence. Tous deux rentrèrent dans le roufle, décidés à s'enfuir, +dût-il leur en coûter la vie, et n importe où. + +L'_Albatros_ avait repris sa direction vers l'ouest. Pendant cette +journée, avec une vitesse moyenne, il franchit le territoire du +Caboulistan, dont on entrevit un instant la capitale, puis la +frontière du royaume de l'Hérat, à onze cents kilomètres de Cachemir. + +Dans ces contrées, toujours si disputées encore, sur cette route +ouverte aux Russes vers les possessions anglaises de l'Inde, +apparurent des rassemblements d'hommes, des colonnes, des convois, en +un mot tout ce qui constitue le personnel et le matériel d'une armée +en marche. On entendit aussi des coups de canon et le pétillement de +la mousqueterie. Mais l'ingénieur ne se mêlait jamais des affaires +des autres, quand ce n'était pas pour lui question d'honneur ou +d'humanité. Il passa outre. Si Hérat, comme on le dit, est la clef de +l'Asie centrale, que cette clef allât dans une poche anglaise ou dans +une poche moscovite, peu lui importait. Les intérêts terrestres ne +regardaient plus l'audacieux qui avait fait de l'air son unique +domaine. + +D'ailleurs, le pays ne tarda pas à disparaître sous un véritable +ouragan de sable, comme il ne s'en produit que trop fréquemment dans +ces régions. Ce vent, qui s'appelle « tebbad », transporte des +éléments fiévreux avec l'impondérable poussière soulevée à son +passage. Et combien de caravanes périssent dans ces tourbillons! + +Quant à l'_Albatros,_ afin d'échapper à cette poussière qui aurait pu +altérer la finesse de ses engrenages, il alla chercher à deux mille +mètres une zone plus saine. + +Ainsi disparut la frontière de la Perse et ses longues plaines qui +restèrent invisibles. L'allure était très modérée, bien qu'aucun +écueil ne fût à craindre. En effet, si la carte indique quelques +montagnes, elles ne sont cotées qu'à de moyennes altitudes. Mais, aux +approches de la capitale, il convenait d'éviter le Damavend, dont le +pic neigeux pointe à près de six mille six cents mètres, puis la +chaîne d'Elbrouz, au pied de laquelle est bâti Téhéran. + +Dès les premières lueurs du 2 juillet surgit ce Damavend, émergeant +du simoun de sables. + +L'_Albatros_ se dirigea donc de manière à passer au-dessus de la +ville, que le vent enveloppait d'un nuage de fine poussière. + +Cependant, vers les dix heures du matin, on put apercevoir les larges +fossés qui entourent l'enceinte, et, au milieu, le palais du Shah, +ses murailles revêtues de plaques de faïence, ses bassins qui +semblaient taillés dans d'énormes turquoises d'un bleu éclatant. + +Ce ne fut qu'une rapide vision. A partir de ce point, l'_Albatros,_ +modifiant sa route, porta presque directement vers le nord. Quelques +heures après, il se trouvait au-dessus d'une petite ville, bâtie à un +angle septentrional de la frontière persane, sur les bords d'une +vaste étendue d'eau, dont on ne pouvait apercevoir la fin ni au nord +ni à l'est. + +Cette ville, c'était le port d'Ashourada, la station russe la plus +avancée dans le sud. Cette étendue d'eau, c'était une mer. C'était la +Caspienne. + +Plus de tourbillons de poussière alors. Vue d'un ensemble de maisons +à l'européenne, disposées le long d'un promontoire, avec un clocher +qui les domine. + +L'_Albatros_ s'abaissa sur cette mer dont les eaux sont à trois cents +pieds au-dessous du niveau océanien. Vers le soir, il longeait la +côte - turkestane autrefois, russe alors - qui monte vers le golfe de +Balkan, et le lendemain, 3 juillet, il planait à cent mètres +au-dessus de la Caspienne. + +Aucune terre en vue, ni du côté de l'Asie, ni du côté de l'Europe. A +la surface de la mer, quelques voiles blanches gonflées par la brise. +C'étaient des navires indigènes, reconnaissables à leurs formes, des +kesebeys à deux mâts, des kayuks, anciens bateaux pirates à un mât, +des teimils, simples canots de service ou de pêche. Çà et là, +s'élevaient jusqu'à l'_Albatros_ quelques queues de fumée, vomies par +la cheminée de ces steamers d'Ashourada que la Russie entretient pour +la police des eaux turkomanes. + +Ce matin-là, le contremaître Tom Turner causait avec le maître coq, +François Tapage, et, à une demande de celui-ci, il avait fait cette +réponse + +« Oui, nous resterons quarante-huit heures environ au-dessus de la +mer Caspienne. + +- Bien! répondit le maître coq. Cela nous permettra sans doute de +pêcher ?... + +- Comme vous le dites! » + +Puisqu'on devait mettre quarante heures à faire les six cent +vingt-cinq milles que mesure cette mer sur deux cents de large, c'est +que la vitesse de l'_Albatros_ serait très modérée, et même nulle +pendant les opérations de pêche. + +Or, cette réponse de Tom Turner fut entendue par Phil Evans qui se +trouvait alors à l'avant. + +En ce moment, Frycollin s'obstinait à l'assommer de ses incessantes +récriminations, le priant d'intervenir près de son maître pour qu'il +le fit « déposer à terre ». + +Sans répondre à cette demande saugrenue, Phil Evans revint à +l'arrière retrouver Uncle Prudent. Là, toutes précautions prises pour +ne point être entendus, il rapporta les quelques phrases échangées +entre Tom Turner et le maître coq. + +« Phil Evans, répondit Uncle Prudent, je pense que nous ne nous +faisons aucune illusion sur les intentions de ce misérable à notre +égard? + +- Aucune, répondit Phil Evans. Il ne nous rendra la liberté que +lorsque cela lui conviendra, - s'il nous la rend jamais! + +- Dans ce cas, nous devons tout tenter pour quitter l'_Albatros!_ + +- Un fameux appareil, il faut bien l'avouer! + +- C'est possible! s'écria Uncle Prudent, mais c'est l'appareil d'un +coquin qui nous retient au mépris de tout droit. Or, cet appareil +constitue pour nous et les nôtres un danger permanent. Si donc nous +ne parvenons pas à le détruire... + +- Commençons par nous sauver!.., répondit Phil Evans. Nous verrons +après! + +- Soit! reprit Uncle Prudent, et profitons des occasions qui vont +s'offrir. Evidemment l'_Albatros_ va traverser la Caspienne, puis se +lancer sur l'Europe, soit dans le nord, au-dessus de la Russie, soit +dans l'ouest, au-dessus des contrées méridionales. Eh bien! en +quelque lieu que nous mettions le pied, notre salut sera assuré +jusqu'à l'Atlantique. Il convient donc de se tenir prêts à toute +heure. + +- Mais, demanda Phil Evans, comment fuir?... + +- Ecoutez-moi, répondit Uncle Prudent. Il arrive parfois, pendant la +nuit, que l'_Albatros_ plane à quelques centaines de pieds seulement +du sol. Or, il y a à bord plusieurs câbles de cette longueur, et, +avec un peu d'audace, on pourrait peut-être se laisser glisser... + +- Oui, répondit Phil Evans, le cas échéant, je n'hésiterais pas... + +Ni moi, dit Uncle Prudent. J'ajoute que, la nuit, excepté le timonier +posté à l'arrière, personne ne veille. + +Précisément, un de ces câbles est placé à l'avant, et, sans être vu, +sans être entendu, il ne serait pas impossible de le dérouler... + +- Bien, dit Phil Evans. Je vois avec plaisir, Uncle Prudent, que vous +êtes plus calme. Cela vaut mieux pour agir. Mais, en ce moment, nous +voici sur la Caspienne. De nombreux bâtiments sont en vue. +L'_Albatros_ va descendre et s'arrêter pendant la pèche... Est-ce que +nous ne pourrions pas profiter?... + +- Eh! on nous surveille, même quand nous ne croyons pas être +surveillés, répondit Uncle Prudent. Vous l'avez bien vu, quand nous +avons tenté de nous précipiter dans l'Hydaspe. + +- Et qui dit que nous ne sommes pas surveillés aussi pendant la nuit? +répliqua Phil Evans. + +- Il faut pourtant en finir! s'écria Uncle Prudent, oui! en finir +avec cet _Albatros_ et son maître! » + +On le voit, sous l'excitation de la colère, les deux collègues - +Uncle Prudent surtout - pouvaient être conduits à commettre les actes +les plus téméraires et peut-être les plus contraires à leur propre +sûreté. + +Le sentiment de leur impuissance, le dédain ironique avec lequel les +traitait Robur, les réponses brutales qu'il leur faisait, tout +contribuait à tendre une situation dont l'aggravation était chaque +jour plus manifeste. + +Ce jour même, une nouvelle scène faillit amener une altercation des +plus regrettables entre Robur et les deux collègues. Frycollin ne se +doutait guère qu'il allait en être le provocateur. + +En se voyant au-dessus de cette mer sans limites, le poltron fut +repris d'une belle épouvante. Comme un enfant, comme un Nègre qu'il +était, il se laissa aller à geindre, à protester, à crier, à se +démener en mille contorsions et grimaces. + +« Je veux m'en aller!... Je veux m'en aller! criait-il. Je ne suis +pas un oiseau !... Je ne suis pas fait pour voler!... Je veux qu'on +me remette à terre... tout de suite!... » + +Il va sans dire que Uncle Prudent ne cherchait aucunement à le +calmer, - au contraire. Aussi ces hurlements finirent-ils par +impatienter singulièrement Robur. + +Or, comme Tom Turner et ses compagnons allaient procéder aux +manoeuvres de la pêche, l'ingénieur, pour se débarrasser de +Frycollin, ordonna de l'enfermer dans son roufle. Mais le Nègre +continua à se débattre, à frapper aux cloisons, à hurler de plus +belle. + +Il était midi. En ce moment, l'_Albatros_ se tenait à cinq ou six +mètres seulement du niveau de la mer. Quelques embarcations, +épouvantées à sa vue, avaient pris la fuite. Cette portion de la +Caspienne ne devait pas tarder à être déserte. + +Comme on le pense bien, dans ces conditions où ils n'auraient eu qu'à +piquer une tête pour fuir, les deux collègues devaient être et +étaient l'objet d'une surveillance spéciale. En admettant même qu'ils +se fussent jetés par-dessus le bord, on aurait bien su les reprendre +avec le canot de caoutchouc de l'_Albatros._ Donc, rien à faire +pendant la pêche, à laquelle Phil Evans crut devoir assister, tandis +que Uncle Prudent, en perpétuel état de rage, se retirait dans sa +cabine. + +On sait que la mer Caspienne est une dépression volcanique du sol. En +ce bassin tombent les eaux de ces grands fleuves, le Volga, l'Oural, +le Kour, la Kouma, la Jemba et autres. Sans l'évaporation qui lui +enlève son trop-plein, ce trou, d'une superficie de dix-sept mille +lieues carrées, d'une profondeur moyenne comprise entre soixante et +quatre cents pieds, aurait inondé les côtes du nord et de l'est, +basses et marécageuses. Bien que cette cuvette ne soit en +communication ni avec la mer Noire, ni avec la mer d'Aral, dont les +niveaux sont très supérieurs au sien, elle n'en nourrit pas moins un +très grand nombre de poissons - de ceux, bien entendu, auxquels ne +peuvent déplaire ses eaux d'une amertume prononcée, due au naphte +qu'y déversent les sources de son extrémité méridionale. + +Or, en songeant à la variété que la pêche pouvait apporter à son +ordinaire, le personnel de l'_Albatros_ ne dissimulait pas le plaisir +qu'il allait y prendre. + +« Attention! » cria Tom Turner, qui venait de harponner un poisson de +belle taille, presque semblable à un requin. + +C'était un magnifique esturgeon, long de sept pieds, de cette espèce +Belonga des Russes, dont les oeufs, mélangés de sel, de vinaigre +et de vin blanc, forment le caviar. Peut-être les esturgeons pêchés +dans les fleuves sont-ils meilleurs que les esturgeons de mer; mais +ceux-ci furent bien accueillis à bord de l'_Albatros._ + +Toutefois, ce qui rendit cette pêche plus fructueuse encore, ce fut +la traîne des chaluts qui ramassèrent, pêle-mêle, carpes, brèmes, +saumons, brochets d'eaux salées, et surtout quantité de ces sterlets +de moyenne taille que les riches gourmets font venir vivants +d'Astrakan à Moscou et à Pétersbourg. Ceux-ci allaient immédiatement +passer de leur élément naturel dans les chaudières de l'équipage, +sans frais de transport. + +Les gens de Robur halaient joyeusement les filets, après que +l'_Albatros_ les avait promenés pendant plusieurs milles. Le Gascon +François Tapage, hurlant de plaisir, justifiait bien son nom. Une +heure de pêche suffit à remplir les viviers de l'aéronef, qui remonta +vers le nord. + +Pendant cette halte, Frycollin n'avait cessé de crier, de frapper aux +parois de sa cabine, de faire en un mot un insupportable vacarme. + +« Ce maudit Nègre ne se taira donc pas! dit Robur, véritablement à +bout de patience. + +- Il me semble, monsieur, qu'il a bien le droit de se plaindre! +répondit Phil Evans. + +- Oui, comme moi j'ai le droit d'épargner ce supplice à mes oreilles! +répliqua Robur. + +- Ingénieur Robur!... dit Uncle Prudent, qui venait d'apparaître sur +la plate-forme. + +- Président du Weldon-Institute ? » + +Tous deux s'étaient avancés l'un vers l'autre. Ils se regardaient +dans le blanc des yeux. + +Puis, Robur, haussant les épaules : + +« A bout de corde! » dit-il. + +Tom Turner avait compris. Frycollin fut tiré de sa cabine. + +Quels cris il poussa, lorsque le contremaître et un de ses camarades +le saisirent et l'attachèrent dans une sorte de baille, à laquelle +ils fixèrent solidement l'extrémité d'un câble! + +C'était précisément un de ces câbles dont Uncle Prudent voulait faire +l'usage que l'on sait. + +Le Nègre avait cru d'abord qu'il allait être pendu... Non! Il ne +devait être que suspendu. + +En effet, ce câble fut déroulé au-dehors sur une longueur de cent +pieds, et Frycollin se trouva balancé dans le vide. + +Il pouvait crier à son aise maintenant. Mais, l'épouvante +l'étreignant au larynx, il resta muet. + +Uncle Prudent et Phil Evans avaient voulu s'opposer à cette exécution +ils furent repoussés. + +« C'est une infamie!... C'est une lâcheté! s'écria Uncle Prudent, qui +était hors de lui. + +- Vraiment! répondit Robur. + +- C'est un abus de la force contre lequel je protesterai autrement +que par des paroles! + +- Protestez! + +- Je me vengerai, ingénieur Robur! + +- Vengez-vous, président du Weldon-Institute! + +- Et de vous et des vôtres! » + +Les gens de l'_Albatros_ s'étaient rapprochés dans des dispositions +peu bienveillantes. Robur leur fit signe de s'éloigner. + +« Oui!... De vous et des vôtres!.., reprit Uncle Prudent, que son +collègue essayait en vain de calmer. + +- Quand il vous plaira! répondit l'ingénieur. + +- Et par tous les moyens possibles! + +- Assez! dit alors Robur d'un ton menaçant, assez! Il y a d'autres +câbles à bord! Taisez-vous, ou, sinon, tout comme le valet, le +maître! » + +Uncle Prudent se tut, non par crainte, mais parce qu'il fut pris +d'une telle suffocation que Phil Evans dut l'emmener dans sa cabine. + +Cependant, depuis une heure, le temps s'était singulièrement modifié. +Il y avait des symptômes auxquels on ne pouvait se méprendre. Un +orage menaçait. La saturation électrique de l'atmosphère était portée +à un tel point que, vers deux heures et demie, Robur fut témoin d'un +phénomène qu'il n'avait jamais observé. + +Dans le nord, d'où venait l'orage, montaient des volutes de vapeurs +quasi lumineuses, - ce qui était certainement dû à la variation de la +charge électrique des diverses couches de nuages. + +Le reflet de ces bandes faisait courir, à la surface de la mer, des +myriades de lueurs, dont l'intensité devenait d'autant plus vive que +le ciel commençait à s'assombrir. + +L'_Albatros_ et le météore ne devaient pas tarder à se rencontrer, +puisqu'ils allaient l'un au-devant de l'autre. + +Et Frycollin? Eh bien, Frycollin était toujours à la remorque, - et +remorque est le mot juste, car le câble faisait un angle assez ouvert +avec l'appareil lancé à une vitesse de cent kilomètres, ce qui +laissait la baille quelque peu en arrière. + +Que l'on juge de son épouvante, lorsque les éclairs commencèrent à +sillonner l'espace autour de lui, tandis que le tonnerre roulait ses +éclats dans les profondeurs du ciel. + +Tout le personnel du bord s'occupait à manoeuvrer en vue de +l'orage, soit pour s'élever plus haut que lui, soit pour le distancer +en se lançant à travers les couches inférieures. + +L'_Albatros_ se trouvait alors à sa hauteur moyenne -mille mètres +environ, - quand éclata un coup de foudre d'une violence extrême. La +rafale s'éleva soudain. En quelques secondes, les nuages en feu se +précipitèrent sur l'aéronef. + +Phil Evans vint alors intercéder en faveur de Frycollin et demander +qu'on le ramenât à bord. + +Mais Robur n'avait point attendu cette démarche. Ses ordres étaient +donnés. Déjà on s'occupait de haler la corde sur la plate-forme, +quand, tout à coup, il se fit un ralentissement inexplicable dans la +rotation des hélices suspensives. + +Robur bondit vers le roufle central + +« Force ! ... Force ! ... cria-t-il au mécanicien. Il faut monter +rapidement et plus haut que l'orage! + +- Impossible, maître! + +- Qu'y a-t-il? + +- Les courants sont troublés!... Il se fait des intermittences!...» + +Et de fait, l'_Albatros_ s'abaissait sensiblement. + +Ainsi qu'il arrive pour les courants des fils télégraphiques pendant +les orages, le fonctionnement électrique n'opérait plus +qu'incomplètement dans les accumulateurs de l'aéronef. Mais, ce qui +n'est qu'un inconvénient quand il s'agit de dépêches, ici, c'était un +effroyable danger, c'était l'appareil précipité dans la mer, sans +qu'on pût s'en rendre maître. + +« Laisse descendre, cria Robur, et sortons de la zone électrique! +Allons, enfants, du sang-froid! » + +L'ingénieur était monté sur son banc de quart. Les hommes, à leur +poste, se tenaient prêts à exécuter les ordres du maître. + +L'_Albatros,_ bien qu'il se fût abaissé de quelques centaines de +pieds, était encore plongé dans le nuage, au milieu des éclairs qui +se croisaient comme les pièces d'un feu d'artifice. C'était à croire +qu'il allait être foudroyé. Les hélices se ralentissaient encore, et +ce qui n'avait été jusque-là qu'une descente un peu rapide menaçait +de devenir une chute. + +Enfin, en moins d'une minute, il était manifeste qu'il serait arrivé +au niveau de la mer. Une fois immergé, aucune puissance n'aurait pu +l'arracher de cet abîme. + +Soudain la nuée électrique apparut au-dessus de lui. L'_Albatros_ +n'était plus alors qu'à soixante pieds de la crête des lames. En deux +ou trois secondes, elles auraient noyé la plate-forme. + +Mais, Robur, saisissant l'instant propice, se précipita vers le +roufle central, il saisit les leviers de mise en train, il lança le +courant des piles que ne neutralisait plus la tension électrique de +l'atmosphère ambiante... En un instant, il eut rendu à ses hélices +leur vitesse normale, arrêté la chute, maintenu l'_Albatros_ à petite +hauteur, pendant que ses propulseurs l'entraînaient loin de l'orage, +qu'il ne tarda pas à dépasser. + +Inutile de dire que Frycollin avait pris un bain forcé, + +- pendant quelques secondes seulement. Lorsqu'il fut ramené à bord, +il était mouillé comme s'il eût plongé jusqu'au fond des mers. On le +croira sans peine, il ne criait plus. + +Le lendemain, 4 juillet, l'_Albatros_ avait franchi la limite +septentrionale de la Caspienne. + + XI + + Dans lequel la colère de Uncle Prudent croît comme le carré de la + vitesse. + +Si jamais Uncle Prudent et Phil Evans durent renoncer à tout espoir +de s'échapper, ce fut bien pendant les cinquante heures qui +suivirent. Robur redoutait-il que la garde de ses prisonniers fût +moins facile durant cette traversée de l'Europe? C'est possible. Il +savait, d'ailleurs, qu'ils étaient décidés à tout pour s'enfuir. + +Quoi qu'il en soit, toute tentative eût alors été un suicide. Que +l'on saute d'un express, marchant avec une vitesse de cent kilomètres +à l'heure, ce n'est peut-être que risquer sa vie, mais, d'un rapide, +lancé à raison de deux cents kilomètres, ce serait vouloir la mort. + +Or, c'est précisément cette vitesse - le maximum dont il pût disposer +- qui fut imprimée à l'_Albatros._ Elle dépassait le vol de +l'hirondelle, soit cent quatre-vingts kilomètres à l'heure. + +Depuis quelque temps, on a dû le remarquer, les vents du nord-est +dominaient avec une persistance très favorable à la direction de +l'_Albatros,_ puisqu'il marchait dans le même sens, c'est-à-dire +d'une façon générale vers l'ouest. Mais, ces vents commençant à se +calmer, il devint bientôt impossible de se tenir sur la plate-forme, +sans avoir la respiration coupée par la rapidité du déplacement. Les +deux collègues, à un certain moment, eussent même été jetés +par-dessus le bord, s'ils n'avaient été acculés contre leur roufle +par la pression de l'air. + +Heureusement, à travers les hublots de sa cage, le timonier les +aperçut, et une sonnerie électrique prévint les hommes, renfermés +dans le poste de l'avant. + +Quatre d'entre eux se glissèrent aussitôt vers l'arrière, en rampant +sur la plate-forme. + +Que ceux qui se sont trouvés en mer sur un navire debout au vent, +pendant quelque tempête, rappellent leur souvenir, et ils +comprendront ce que devait être la violence d'une pareille pression. +Seulement, ici, c'était l'_Albatros_ qui la créait par son +incomparable vitesse. + +En somme, il fallut ralentir la marche - ce qui permit à Uncle +Prudent et à Phil Evans de regagner leur cabine. A l'intérieur de ses +roufles, ainsi que l'avait dit l'ingénieur, l'_Albatros_ emportait +avec lui une atmosphère parfaitement respirable. + +Mais quelle solidité avait donc cet appareil, pour qu'il pût résister +à un pareil déplacement! C'était prodigieux. Quant aux propulseurs de +l'avant et de l'arrière, on ne les voyait même plus tourner. C'était +avec une infinie puissance de pénétration qu'ils se vissaient dans la +couche d'air. + +La dernière ville, observée du bord, avait été Astrakan, située +presque à l'extrémité nord de la Caspienne. + +L'Etoile du Désert - sans doute quelque poète russe l'a appelée ainsi +- est maintenant descendue de la première à la cinquième ou sixième +grandeur. Ce simple chef-lieu de gouvernement avait un instant montré +ses vieilles murailles couronnées de créneaux inutiles, ses antiques +tours au centre de la cité, ses mosquées contiguës à des églises de +style moderne, sa cathédrale dont les cinq dômes, dorés et semés +d'étoiles bleues, semblaient découpés dans un morceau de firmament, - +le tout presque au niveau de cette embouchure du Volga qui mesure +deux kilomètres. + +Puis, à partir de ce point, le vol de l'_Albatros_ ne fut plus qu'une +sorte de chevauchée à travers les hauteurs du ciel, comme s'il eût +été attelé de ces fabuleux hippogriffes qui franchissent une lieue +d'un seul coup d'aile. + +Il était dix heures du matin, le 4 juillet, lorsque l'aéronef pointa +dans le nord-ouest en suivant à peu près la vallée du Volga. Les +steppes du Don et de l'Oural filaient de chaque côté du fleuve. S'il +eût été possible de plonger un regard sur ces vastes territoires, à +peine aurait-on eu le temps d'en compter les villes et villages. +Enfin, le soir venu, l'aéronef dépassait Moscou, sans même saluer le +drapeau du Kremlin. En dix heures, il avait enlevé les deux mille +kilomètres qui séparent Astrakan de l'ancienne capitale de toutes les +Russies. + +De Moscou à Pétersbourg, la ligue du chemin de fer ne compte pas plus +de douze cents kilomètres. C'était donc l'affaire d'une demi-journée. +Aussi, l'_Albatros,_ exact comme un express, atteignit-il Pétersbourg +et les bords de la Neva vers deux heures du matin. La clarté de la +nuit, sous cette haute latitude qu'abandonne si peu le soleil de +juin, permit d'embrasser un instant l'ensemble de cette vaste +capitale. + +Puis, ce furent le golfe de Finlande, l'archipel d'Abo, la Baltique, +la Suède à la latitude de Stockholm, la Norvège à la latitude de +Christiania. Dix heures seulement pour ces deux mille kilomètres! En +vérité, on aurait pu le croire, aucune puissance humaine n'eût été +capable désormais d'enrayer la vitesse de l'_Albatros,_ comme si la +résultante de sa force de projection et de l'attraction terrestre +l'eût maintenu dans une trajectoire immuable autour du globe. + +Il s'arrêta, cependant, et précisément au-dessus de la fameuse chute +de Rjukanfos, en Norvège. Le Gousta, dont la cime domine cette +admirable région du Telemark, fut comme une borne gigantesque qu'il +ne devait pas dépasser dans l'ouest. + +Aussi, à partir de ce point, l'_Albatros_ revint-il franchement vers +le sud, sans modérer sa vitesse. + +Et, pendant ce vol invraisemblable, que faisait Frycollin? Frycollin +demeurait muet au fond de sa cabine, dormant du mieux qu'il pouvait, +sauf aux heures des repas. + +François Tapage lui tenait alors compagnie et se jouait volontiers de +ses terreurs. + +« Eh! eh! mon garçon, disait-il, tu ne cries donc plus!... Faut pas +te gêner pourtant!... Tu en serais quitte pour deux heures de +suspension!... Hein !... avec la vitesse que nous avons maintenant, +quel excellent bain d'air pour les rhumatismes! + +- Il me semble que tout se disloque! répétait Frycollin. + +- Peut-être bien, mon brave Fry! Mais nous allons si rapidement que +nous ne pourrions même plus tomber!... Voilà qui est rassurant! + +- Vous croyez? + +- Foi de Gascon! » + +Pour dire le vrai, et sans rien exagérer comme François Tapage, il +était certain que, grâce à cette rapidité, le travail des hélices +suspensives était quelque peu amoindri. L'_Albatros_ glissait sur la +couche d'air à la manière d'une fusée à la Congrève. + +« Et ça durera longtemps comme cela? demandait Frycollin. + +- Longtemps ?... Oh non! répondait le maître coq. Simplement toute la +vie! + +- Ah! faisait le Nègre en recommençant ses lamentations. + +- Prends garde, Fry, prends garde! s'écriait alors François Tapage, +car, comme on dit dans mon pays, le maître pourrait bien t'envoyer à +la balançoire! » + +Et Frycollin, en même temps que les morceaux qu'il mettait en double +dans sa bouche, ravalait ses soupirs. + +Pendant ce temps, Uncle Prudent et Phil Evans, qui n'étaient point +gens à récriminer inutilement, venaient de prendre un parti. Il était +évident que la fuite ne pouvait plus s'effectuer. Toutefois, s'il +n'était pas possible de remettre le pied sur le globe terrestre, ne +pouvait-on faire savoir à ses habitants ce qu'étaient devenus, depuis +leur disparition, le président et le secrétaire du Weldon-Institute, +par qui ils avaient été enlevés, à bord de quelle machine volante ils +étaient détenus, et provoquer peut-être - de quelle façon, grand +Dieu! - une audacieuse tentative de leurs amis pour les arracher aux +mains de ce Robur? + +Correspondre ?... Et comment? Suffirait-il donc d'imiter les marins +en détresse qui enferment dans une bouteille un document indiquant le +lieu du naufrage et le jettent à la mer? + +Mais ici, la mer, c'était l'atmosphère. La bouteille n'y surnagerait +pas. A moins de tomber juste sur un passant, dont elle pourrait bien +fracasser le crâne, elle risquerait de n'être jamais retrouvée. + +En somme, les deux collègues n'avaient que ce moyen à leur +disposition, et ils allaient sacrifier une des bouteilles du bord, +quand Uncle Prudent eut une autre idée. Il prisait, on le sait, et on +peut pardonner ce léger défaut à un Américain, qui pourrait faire +pis. Or, en sa qualité de priseur, il possédait une tabatière, - vide +maintenant. Cette tabatière était en aluminium. Une fois lancée +au-dehors, si quelque honnête citoyen la trouvait, il la ramasserait; +s'il la ramassait, il la porterait à un bureau de police, et, là, on +prendrait connaissance du document destiné à faire connaître la +situation des deux victimes de Robur-le-Conquérant. + +C'est ce qui fut fait. La note était courte, mais elle disait tout et +donnait l'adresse du Weldon-Institute, avec prière de faire parvenir. + +Puis, Uncle Prudent, après y avoir glissé la note, entoura la +tabatière d'une épaisse bande de laine solidement ficelée, autant +pour l'empêcher de s'ouvrir pendant la chute que de se briser sur le +sol. Il n'y avait plus qu'à attendre une occasion favorable. + +En réalité, la manoeuvre la plus difficile, pendant cette +prodigieuse traversée de l'Europe, c'était de sortir du roufle, de +ramper sur la plate-forme, au risque d'être emporté, et cela +secrètement. D'autre part, il ne fallait pas que la tabatière tombât +en quelque mer, golfe, lac ou tout autre cours d'eau. Elle eût été +perdue. + +Toutefois, il n'était pas impossible que les deux collègues +réussissent par ce moyen à rentrer en communication avec le monde +habité. + +Mais il faisait jour en ce moment. Or, mieux valait attendre la nuit +et profiter, soit d'une diminution de la vitesse, soit d'une halte, +pour sortir du roufle. Peut-être pourrait-on alors gagner le bord de +la plate-forme et ne laisser tomber la précieuse tabatière que sur +une ville. + +D'ailleurs, quand bien même toutes ces conditions se fussent alors +rencontrées, le projet n'aurait pas pu être mis à exécution, - ce +jour là du moins. + +L'_Albatros,_ en effet, après avoir quitté la terre norvégienne à la +hauteur du Gousta, avait appuyé vers le sud. Il suivait précisément +le zéro de longitude qui n'est autre, en Europe, que le méridien de +Paris. Il passa donc au-dessus de la mer du Nord, non sans provoquer +une stupéfaction bien naturelle à bord de ces milliers de bâtiments +qui font le cabotage entre l'Angleterre, la Hollande, la France et la +Belgique. Si la tabatière ne tombait pas sur le pont même de l'un de +ces navires, il y avait bien des chances pour qu'elle s'en allât par +le fond. + +Uncle Prudent et Phil Evans furent donc obligés d'attendre un moment +plus favorable. Du reste, ainsi qu'on va le voir, une excellente +occasion devait bientôt s'offrir à eux. + +A dix heures du soir, l'_Albatros_ venait d'atteindre les côtes de +France, à peu près à la hauteur de Dunkerque. La nuit était assez +sombre. Un instant, on put voir le phare de Gris-Nez croiser ses feux +électriques avec ceux de Douvres, d'une rive à l'autre du détroit du +Pas-de-Calais. Puis l'_Albatros_ s'avança au-dessus du territoire +français, en se maintenant à une moyenne altitude de mille mètres. + +Sa vitesse n'avait point été modérée. Il passait comme une bombe +au-dessus des villes, des bourgs, des villages, si nombreux en ces +riches provinces de la France septentrionale. C'étaient, sur ce +méridien de Paris, après Dunkerque, Doullens, Amiens, Creil, +Saint-Denis. Rien ne le fit dévier de la ligne droite. C'est ainsi +que, vers minuit, il arriva au-dessus de la « Ville Lumière », qui +mérite ce nom même quand ses habitants sont couchés - ou devraient +l'être. + +Par quelle étrange fantaisie l'ingénieur fut-il porté à faire halte +au-dessus de la cité parisienne? on ne sait. Ce qui est certain, +c'est que l'_Albatros_ s'abaissa de manière à ne la dominer que de +quelques centaines de pieds seulement. Robur sortit alors de sa +cabine, et tout son personnel vint respirer un peu de l'air ambiant +sur la plate-forme. + +Uncle Prudent et Phil Evans n'eurent garde de manquer l'excellente +occasion qui leur était offerte. Tous deux, après avoir quitté leur +roufle, cherchèrent à s'isoler, afin de pouvoir choisir l'instant le +plus propice. Il fallait surtout éviter d'être vu. + +L'_Albatros,_ semblable à un gigantesque scarabée, allait doucement +au-dessus de la grande ville. Il parcourut la ligne des boulevards, +si brillamment éclairés alors par les appareils Edison. Jusqu'à lui +montait le bruit des voitures circulant encore dans les rues, et le +roulement des trains sur les railways multiples qui rayonnent vers +Paris. Puis, il vint planer à la hauteur des plus hauts monuments, +comme s'il eût voulu heurter la boule du Panthéon ou la croix des +Invalides. Il voleta depuis les deux minarets du Trocadéro jusqu'à la +tour métallique du Champ-de-Mars, dont l'énorme réflecteur inondait +toute la capitale de lueurs électriques. + +Cette promenade aérienne, cette flânerie de noctambule, dura une +heure environ. C'était comme une halte dans les airs, avant la +reprise de l'interminable voyage. + +Et même l'ingénieur Robur voulut, sans doute, donner aux Parisiens le +spectacle d'un météore que n'avaient point prévu ses astronomes. Les +fanaux de l'_Albatros_ furent mis en activité. Deux gerbes brillantes +se promenèrent sur les places, les squares, les jardins, les palais, +sur les soixante mille maisons de la ville, en jetant d'immenses +houppes de lumière d'un horizon à l'autre. + +Certes, l'_Albatros_ avait été vu, cette fois, - non seulement bien +vu, mais entendu aussi, car Tom Turner, embouchant sa trompette, +envoya sur la cité une éclatante fanfare. A ce moment, Uncle Prudent, +se penchant au-dessus de la rambarde, ouvrit la main et laissa tomber +la tabatière... + +Presque aussitôt l'_Albatros_ s'éleva rapidement. + +Alors, à travers les hauteurs du ciel parisien, monta un immense +hurrah de la foule, grande encore sur les boulevards, - hurrah de +stupéfaction qui s'adressait au fantaisiste météore. + +Soudain, les fanaux de l'aéronef s'éteignirent, l'ombre se refit +autour de lui en même temps que le silence, et la route fut reprise +avec une vitesse de deux cents kilomètres à l'heure. + +C'était tout ce qu'on devait voir de la capitale de la France. + +A quatre heures du matin, l'_Albatros_ avait traversé obliquement +tout le territoire. Puis, afin de ne pas perdre de temps à franchir +les Pyrénées ou les Alpes, il se glissa à la surface de la Provence +jusqu'à la pointe du cap d'Antibes. A neuf heures, les San-Pietrini, +assemblés sur la terrasse de Saint-Pierre de Rome, restaient ébahis +en le voyant passer au-dessus de la Ville éternelle. Deux heures +après, dominant la baie de Naples, il se balançait un instant au +milieu des volutes fuligineuses du Vésuve. Enfin, après avoir coupé +la Méditerranée d'un vol oblique, dès la première heure de +l'après-midi, il était signalé par les vigies de la Goulette, sur la +côte tunisienne. + +Après l'Amérique, l'Asie! Après l'Asie, l'Europe! C'étaient plus de +trente mille kilomètres que le prodigieux appareil venait de faire en +moins de vingt-trois jours! + +Et maintenant, le voilà qui s'engage au-dessus des régions connues ou +inconnues de la terre d'Afrique! + +Peut-être veut-on savoir ce qu'était devenue la fameuse tabatière, +après sa chute? + +La tabatière était tombée rue de Rivoli, en face du numéro 210, au +moment où cette rue se trouvait déserte. Le lendemain, elle fut +ramassée par une honnête balayeuse qui s'empressa de la porter à la +Préfecture de Police. + +Là, prise tout d'abord pour un engin explosif, elle fut déficelée, +développée, ouverte avec une extrême prudence. + +Soudain une sorte d'explosion se fit... Un éternuement formidable que +n'avait pu retenir le chef de la Sûreté. + +Le document fut alors tiré de la tabatière, et, à la surprise +générale, on y lut ce qui suit + +« Uncle Prudent et Phil Evans, président et secrétaire du +Weldon-Institute de Philadelphie, enlevés dans l'aéronef _Albatros_ +de l'ingénieur Robur. + +« Faire part aux amis et connaissances. + +« U. P. et P. E. » + +C'était l'inexplicable phénomène enfin expliqué aux habitants des +Deux Mondes. C'était le calme rendu aux savants des nombreux +observatoires qui fonctionnent à la surface du globe terrestre. + + XII + + Dans lequel l'ingénieur Robur agit comme s'il voulait concourir pour + un des prix monthyon + +A cette étape du voyage de circumnavigation de l'_Albatros,_ il est +certainement permis de se poser les questions suivantes : + +Qu'est-ce donc, ce Robur, dont on ne connaît que le nom jusqu'ici? +Passe-t-il sa vie dans les airs? Son aéronef ne se repose-t-il +jamais? N'a-t-il pas une retraite en quelque endroit inaccessible, +dans laquelle, s'il n'a pas besoin de se reposer, il va du moins se +ravitailler? Il serait étonnant qu'il n'en fût pas ainsi. Les plus +puissants volateurs ont toujours une aire ou un nid quelque part. + +Accessoirement, qu'est-ce que l'ingénieur compte faire de ses deux +embarrassants prisonniers? Prétend-il les garder en son pouvoir, les +condamner à l'aviation à perpétuité? Ou bien, après les avoir encore +promenés au-dessus de l'Afrique, de l'Amérique du Sud, de +l'Australasie, de l'océan Indien, de l'Atlantique, du Pacifique, pour +les convaincre malgré eux, a-t-il l'intention de leur rendre la +liberté en disant: + +«Maintenant, messieurs, j'espère que vous vous montrerez moins +incrédules à l'endroit du «Plus lourd que l'air!» + +A ces questions, il est encore impossible de répondre. C'est le +secret de l'avenir. Peut-être sera-t-il dévoilé un jour! + +En tout cas, ce nid, l'oiseau Robur ne se mît pas en quête de le +chercher sur la frontière septentrionale de l'Afrique. Il se plut à +passer la fin de cette journée au-dessus de la régence de Tunis, +depuis le cap Bon jusqu'au cap Carthage, tantôt voletant, tantôt +planant au gré de ses caprices. Un peu après, il gagna vers +l'intérieur et enfila l'admirable vallée de la Medjerda, en suivant +son cours jaunâtre, perdu entre les buissons de cactus et de +lauriers-roses. Combien, alors, il fit envoler de ces centaines de +perruches qui, perchées sur les fils télégraphiques, semblent +attendre les dépêches au passage pour les emporter sous leurs ailes! + +Puis, la nuit venue, l'_Albatros_ se balança au-dessus des frontières +de la Kroumirie, et, s'il restait encore un Kroumir, celui-là ne +manqua pas de tomber la face contre terre et d'invoquer Allah à +l'apparition de cet aigle gigantesque. + +Le lendemain matin, ce fut Bône et les gracieuses collines de ses +environs; ce fut Philippeville, maintenant un petit Alger, avec ses +nouveaux quais en arcades, ses admirables vignobles, dont les ceps +verdoyants hérissent toute cette campagne, qui semble avoir été +découpée dans le Bordelais ou les terroirs de la Bourgogne. + +Cette promenade de cinq cents kilomètres, au-dessus de la grande et +de la petite Kabylie, se termina vers midi à la hauteur de la Kasbah +d'Alger. Quel spectacle pour les passagers de l'aéronef! la rade +ouverte entre le cap Matifou et la pointe Pescade, ce littoral meublé +de palais, de marabouts, de villas, ces vallées capricieuses, +revêtues de leurs manteaux de vignobles, cette Méditerranée, si +bleue, sillonnée de transatlantiques qui ressemblaient à des canots à +vapeur! Et ce fut ainsi jusqu'à Oran la pittoresque, dont les +habitants, attardés au milieu des jardins de la citadelle, purent +voir l'_Albatros_ se confondre avec les premières étoiles du soir. + +Si Uncle Prudent et Phil Evans se demandèrent à quelle fantaisie +obéissait l'ingénieur Robur en promenant leur prison volante +au-dessus de la terre algérienne - cette continuation de la France de +l'autre côté d'une mer qui a mérité le nom de lac français -, ils +durent penser que sa fantaisie était satisfaite, deux heures après le +coucher du soleil. Un coup de barre du timonier venait d'envoyer +l'_Albatros_ vers le sud-est, et, le lendemain, après s'être dégagé +de la partie montagneuse du Tell, il vit l'astre du jour se lever sur +les sables du Sahara. + +Voici quel fut l'itinéraire de la journée du 8 juillet. Vue de la +petite bourgade de Géryville, créée comme Laghouat, sur la limite du +désert, pour faciliter la conquête ultérieure du Sahara. - Passage du +col de Stillen, non sans quelque difficulté, contre une brise assez +violente. Traversée du désert, tantôt avec lenteur, au-dessus des +verdoyantes oasis ou des ksours, tantôt avec une rapidité fougueuse +qui distançait le vol des gypaètes. Plusieurs fois même, il fallut +faire feu contre ces redoutables oiseaux, qui, par bandes de douze ou +quinze, ne craignaient pas de se précipiter sur l'aéronef, à +l'extrême épouvante de Frycollin. + +Mais, si les gypaètes ne pouvaient répondre que par des cris +effroyables, par des coups de bec et de patte, les indigènes, non +moins sauvages, ne lui épargnèrent pas les coups de fusil, surtout +quand il eut dépassé la montagne de Sel, dont la charpente, verte et +violette, perçait sous son manteau blanc. On dominait alors le grand +Sahara. Là gisaient encore les restes des bivacs d'Abd el-Kader. Là, +le pays est toujours dangereux au voyageur européen, principalement +dans la confédération du Beni-Mzal. + +L'_Albatros_ dut alors regagner de plus hautes zones, afin d'échapper +à une saute de simoun qui promenait une lame de sable rougeâtre à la +surface du sol, comme eût fait un raz de marée à la surface de +l'Océan. Ensuite les plateaux désolés de la Chebka étalèrent leur +ballast de laves noirâtres jusqu'à la fraîche et verte vallée +d'Ain-Massin. On se figurerait difficilement la variété de ces +territoires que le regard pouvait embrasser dans leur ensemble. Aux +collines couvertes d'arbres et d'arbustes succédaient de longues +ondulations grisâtres, drapées comme les plis d'un burnous arabe dont +les cassures superbes accidentaient le sol. Au loin apparaissaient +des « oueds » aux eaux torrentueuses, des forêts de palmiers, des +pâtés de petites huttes groupées sur un mamelon, autour d'une +mosquée, entre autres Metliti, où végète un chef religieux, le grand +Marabout Sidi Chick. + +Avant la nuit, quelques centaines de kilomètres furent enlevées +au-dessus d'un territoire assez plat, sillonné de grandes dunes. Si +l'_Albatros_ eût voulu faire halte, il aurait alors atterri dans les +bas-fonds de l'oasis de Ouargla, blottie sous une immense forêt de +palmiers. La ville se montra très visiblement avec ses trois +quartiers distincts, l'ancien palais du sultan, sorte de Kasbah +fortifiée, ses maisons construites en briques que le soleil s'est +chargé de cuire, et ses puits artésiens, forés dans la vallée, où +l'aéronef eût pu refaire sa provision liquide. Mais, grâce à son +extraordinaire vitesse, les eaux de l'Hydaspe, puisées dans la vallée +de Cachemir, remplissaient encore ses charniers au milieu des déserts +de l'Afrique. + +L'_Albatros_ fut-il vu des Arabes, des Mozabites et des Nègres qui se +partagent l'oasis de Ouargla? A coup sûr, puisqu'il fut salué de +quelques centaines de coups de fusil, dont les balles retombèrent +sans avoir pu l'atteindre. + +Puis la nuit vint, cette nuit silencieuse du désert, dont Félicien +David a si poétiquement noté tous les secrets. + +Pendant les heures suivantes, on redescendit dans le sud-ouest, en +coupant les routes d'El Goléa, dont l'une a été reconnue, en 1859, +par l'intrépide Français Duveyrier. + +L'obscurité était profonde. On ne put rien voir du railway +transsaharien en construction d'après le projet Duponchel, - long +ruban de fer qui doit relier Alger à Tombouctou par Laghouat, +Gardaia, et atteindre plus tard le golfe de Guinée. + +L'_Albatros_ entra alors dans la région équatoriale, au-delà du +tropique du Cancer. A mille kilomètres de la frontière septentrionale +du Sahara, il franchissait la route où le major Laing trouva la mort +en 1846; il coupait le chemin des caravanes du Maroc au Soudan, et, +sur cette portion du désert qu'écument les Touaregs, il entendait ce +qu'on appelle le « chant des sables », murmure doux et plaintif qui +semble s'échapper du sol. + +Un seul incident : une nuée de sauterelles s'éleva dans l'espace, et +il en tomba une telle cargaison à bord que le navire aérien menaça de +« sombrer ». Mais on se hâta de rejeter cette surcharge, sauf +quelques centaines dont François Tapage fit provision. Et il les +accommoda d'une façon si succulente, que Frycollin en oublia un +instant ses transes perpétuelles. + +« Ça vaut les crevettes! » disait-il. + +On était alors à dix-huit cents kilomètres de l'oasis d'Ouargla, +presque sur la limite nord de cet immense royaume du Soudan. + +Aussi, vers deux heures après midi, une cité apparut dans le coude +d'un grand fleuve: Le fleuve, c'était le Niger. La cité, c'était +Tombouctou. + +Si, jusqu'alors, il n'y avait eu à visiter cette Meckke africaine que +des voyageurs de l'Ancien Monde, les Batouta, les Khazan, les Imbert, +les Mungo-Park, les Adams, les Laing, les Caillé, les Barth, les +Lenz, ce jour-là, par les hasards de la plus singulière aventure, +deux Américains allaient pouvoir en parler _de visu, de auditu_ et +même _de olfactu,_ à leur retour en Amérique, - s'ils devaient jamais +y revenir. + +_De visu,_ parce que leur regard put se porter sur tous les points de +ce triangle de cinq à six kilomètres, que forme la ville; - _de +auditu,_ parce que ce jour était un jour de grand marché et qu'il s'y +faisait un bruit effroyable; - _de olfactu,_ parce que le nerf +olfactif ne pouvait être que très désagréablement affecté par les +odeurs de la place de Youbou-Kamo, où s'élève la halle aux viandes, +près du palais des anciens rois So-maïs. + +En tout cas, l'ingénieur ne crut pas devoir laisser ignorer au +président et au secrétaire du Weldon-Institute qu'ils avaient l'heur +extrême de contempler la Reine du Soudan, maintenant au pouvoir des +Touaregs de Taganet. + +« Messieurs, Tombouctou! » leur dit-il du même ton qu'il leur avait +déjà dit, douze jours avant : « L'Inde, messieurs! » + +Puis, il continua : + +« Tombouctou, par 18° de latitude nord et 5° 56' de longitude à +l'ouest du méridien de Paris, avec une cote de deux cent +quarante-cinq mètres au-dessus du niveau moyen de la mer. Importante +cité de douze à treize mille habitants, jadis illustrée par l'art et +la science! - Peut-être auriez-vous le désir d'y faire halte pendant +quelques jours? » + +Une pareille proposition ne pouvait être qu'ironiquement faite par +l'ingénieur. + +« Mais, reprit-il, ce serait dangereux pour des étrangers, au milieu +des Nègres, des Berbères, des Foullanes et des Arabes qui l'occupent +- surtout si j'ajoute que notre arrivée en aéronef pourrait bien leur +déplaire. + +- Monsieur, répondit Phil Evans sur le même ton, pour avoir le +plaisir de vous quitter, nous risquerions volontiers d'être mal reçus +de ces indigènes. Prison pour prison, mieux vaut Tombouctou que +l'_Albatros!_ + +- Cela dépend des goûts, répliqua l'ingénieur. En tout cas, je ne +tenterai pas l'aventure, car je réponds de la sécurité des hôtes qui +me font l'honneur de voyager avec moi... + +- Ainsi donc, ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, dont l'indignation +éclatait, vous ne vous contentez pas d'être notre geôlier? A +l'attentat vous joignez l'insulte? + +- Oh! l'ironie tout au plus! + +- N'y a-t-il donc pas d'armes à bord? + +- Si, tout un arsenal! + +- Deux revolvers suffiraient si j'en tenais un, monsieur, et si vous +teniez l'autre! + +- Un duel! s'écria Robur, un duel, qui pourrait amener la mort de +l'un de nous! + +- Qui l'amènerait certainement! + +- Eh bien, non, président du Weldon-Institute! Je préfère de beaucoup +vous garder vivant! + +- Pour être plus sûr de vivre vous-même! Cela est sage! + +- Sage ou non, c'est ce qui me convient. Libre à vous de penser +autrement et de vous plaindre à qui de droit, si vous le pouvez. + +- C'est fait, ingénieur Robur! + +- Vraiment? + +- Etait-il donc si difficile, lorsque nous traversions les parties +habitées de l'Europe, de laisser tomber un document... + +- Vous auriez fait cela? dit Robur, emporté par un irrésistible +mouvement de colère. + +- Et si nous l'avions fait? + +- Si vous l'aviez fait... vous mériteriez... + +- Quoi donc, monsieur l'ingénieur? + +- D'aller rejoindre votre document par-dessus le bord! + +- Jetez-nous donc! s'écria Uncle Prudent. Nous l'avons fait! » + +Robur s'avança sur les deux collègues. A un geste de lui, Tom Turner +et quelques-uns de ses camarades étaient accourus. Oui! l'ingénieur +eut une furieuse envie de mettre sa menace à exécution, et, sans +doute, de peur d'y succomber, il rentra précipitamment dans sa cabine. + +« Bien! dit Phil Evans. + +- Et ce qu'il n'a pas osé faire, répondit Uncle Prudent, je l'oserai, +moi! Oui! je le ferai! » + +En ce moment, la population de Tombouctou s'amassait au milieu des +places, à travers les rues, sur les terrasses des maisons bâties en +amphithéâtre. Dans les riches quartiers de Sankore et de Sarahama, +comme dans les misérables huttes coniques du Raguidi, les prêtres +lançaient du haut des minarets leurs plus violentes malédictions +contre le monstre aérien. C'était plus inoffensif que des balles de +fusils. + +Il n'était pas jusqu'au port de Kabara, situé dans le coude du Niger, +où le personnel des flottilles ne fût en mouvement. Certes, si +l'_Albatros_ eût pris terre, il aurait été mis en pièces. + +Pendant quelques kilomètres, des bandes criardes de cigognes, de +francolins et d'ibis l'escortèrent en luttant de vitesse avec lui; +mais son vol rapide les eut bientôt distancés. + +Le soir venu, l'air fut troublé par le mugissement de nombreux +troupeaux d'éléphants et de buffles, qui parcouraient ce territoire, +dont la fécondité est vraiment merveilleuse. + +Durant vingt-quatre heures, toute la région, renfermée entre le +méridien zéro et le deuxième degré dans le crochet du Niger, se +déroula sous l'_Albatros._ + +En vérité, si quelque géographe avait eu à sa disposition un +semblable appareil, avec quelle facilité il aurait pu faire le levé +topographique de ce pays, obtenir des cotes d'altitude, fixer le +cours des fleuves et de leurs affluents, déterminer la position des +villes et des villages! Alors, plus de ces grands vides sur les +cartes de l'Afrique centrale, plus de blancs à teintes pâles, à +lignes de pointillé, plus de ces désignations vagues, qui font le +désespoir des cartographes! + +Le ii, dans la matinée, l'_Albatros_ dépassa les montagnes de la +Guinée septentrionale, resserrée entre le Soudan et le golfe qui +porte son nom. A l'horizon se profilaient confusément les monts Kong +du royaume de Dahomey. + +Depuis le départ de Tombouctou, Uncle Prudent et Phil Evans avaient +pu constater que la direction avait toujours été du nord au sud. De +là, cette conclusion que, si elle ne se modifiait pas, ils +rencontreraient, six degrés au-delà, la ligne équinoxiale. +L'_Albatros_ allait-il donc encore abandonner les continents et se +lancer, non plus sur une mer de Behring, une mer Caspienne, une mer +du Nord ou une Méditerranée, mais au-dessus de l'océan Atlantique? + +Cette perspective n'était pas pour apaiser les deux collègues, dont +les chances de fuite deviendraient nulles alors. + +Cependant l'_Albatros_ faisait petite route, comme s'il hésitait au +moment de quitter la terre africaine. Est-ce que l'ingénieur songeait +à revenir en arrière? Non! Mais son attention était particulièrement +attirée sur ce pays qu'il traversait alors. + +On sait - et il le savait aussi -ce qu'est le royaume du Dahomey, +l'un des plus puissants du littoral ouest de l'Afrique. Assez fort +pour avoir pu lutter avec son voisin, le royaume des Aschantis, ses +limites sont restreintes cependant, puisqu'il ne compte que cent +vingt lieues du sud au nord et soixante de l'est à l'ouest; mais sa +population comprend de sept à huit cent mille habitants, depuis qu'il +s'est adjoint les territoires indépendants d'Ardrah et de Wydah. + +S'il n'est pas grand, ce royaume de Dahomey, il a souvent fait parler +de lui. Il est célèbre par les cruautés effroyables qui marquent ses +fêtes annuelles, par ses sacrifices humains, épouvantables +hécatombes, destinées à honorer le souverain qui s'en va et le +souverain qui le remplace. Il est même de bonne politesse, lorsque le +roi de Dahomey reçoit la visite de quelque haut personnage ou d'un +ambassadeur étranger, qu'il lui fasse la surprise d'une douzaine de +têtes coupées en son honneur, - et coupées par le ministre de la +Justice, le « minghan », qui s'acquitte à merveille de ces fonctions +de bourreau. + +Or, à l'époque où l'_Albatros_ passait la frontière du Dahomey, le +souverain Bâhadou venait de mourir, et toute la population allait +procéder à l'intronisation de son successeur. De là, un grand +mouvement dans tout le pays, mouvement qui n'avait pas échappé à +Robur. + +En effet, de longues files de Dahomiens des campagnes se dirigeaient +alors vers Abomey, la capitale du royaume. Routes bien entretenues, +qui rayonnent entre de vastes plaines couvertes d'herbes géantes, +immenses champs de manioc, forêts magnifiques de palmiers, de +cocotiers, de mimosas, d'orangers, de manguiers, tel était le pays, +dont les parfums montaient jusqu'à l'_Albatros,_ tandis que, par +milliers, perruches et cardinaux s'envolaient de toute cette verdure. + +L'ingénieur, penché au-dessus de la rambarde, absorbé dans ses +réflexions, n'échangeait que peu de mots avec Tom Turner. + +Il ne semblait pas, d'ailleurs, que l'_Albatros_ eût le privilège +d'attirer l'attention de ces masses mouvantes, le plus souvent +invisibles sous le dôme impénétrable des arbres. Cela venait, sans +doute, de ce qu'il se tenait à une assez grande altitude au milieu de +légers nuages. + +Vers onze heures du matin, la capitale apparut dans sa ceinture de +murailles, défendue par un fossé mesurant douze milles de tour, rues +larges et régulièrement tracées sur un sol plat, grande place dont le +côté nord est occupé par le palais du roi. Ce vaste ensemble de +constructions est dominé par une terrasse, non loin de la case des +sacrifices. Pendant les jours de fête, c'est du haut de cette +terrasse qu'on jette au peuple des prisonniers attachés dans des +corbeilles d'osier, et on s'imaginerait malaisément avec quelle furie +ces malheureux sont mis en pièces. + +Dans une partie des cours qui divisent le palais du souverain, sont +logées quatre mille guerrières, un des contingents de l'armée royale, +-non le moins courageux. + +S'il est contestable qu'il y ait des Amazones sur le fleuve de ce +nom, ce n'est plus douteux au Dahomey. Les unes portent la chemise +bleue, l'écharpe bleue ou rouge, le caleçon blanc rayé de bleu, la +calotte blanche, la cartouchière attachée à la ceinture; les autres, +chasseresses d'éléphants, sont armées de la lourde carabine, du +poignard à lame courte, et de deux cornes d'antilope fixées à leur +tête par un cercle de fer; celles-ci, les artilleuses, ont la tunique +mi-partie bleue et rouge, et pour arme le tromblon, avec de vieux +canons de fonte; celles-là, enfin, bataillon de jeunes filles, à +tuniques bleues, à culottes blanches, sont de véritables vestales, +pures comme Diane, et, comme elle, armées d'arcs et de flèches. + +Qu'on ajoute à ces Amazones cinq à six mille hommes en caleçons, en +chemises de cotonnade, avec une étoffe nouée à la taille, et on aura +passé en revue l'armée dahomienne. + +Abomey était, ce jour-là, absolument déserte. Le souverain, le +personnel royal, l'armée masculine et féminine, la population, +avaient quitté la capitale pour envahir, à quelques milles de là, une +vaste plaine entourée de bois magnifiques. + +C'est sur cette plaine que devait s'accomplir la reconnaissance du +nouveau roi. C'est là que des milliers de prisonniers, faits dans les +dernières razzias, allaient être immolés en son honneur. + +Il était deux heures environ, lorsque l'_Albatros,_ arrivé au-dessus +de la plaine commença à descendre au milieu de quelques vapeurs qui +le dérobaient encore aux yeux des Dahomiens. + +Ils étaient là soixante mille, au moins, venus de tous les points du +royaume, de Widah, de Kerapay, d'Ardrah, de Tombory, des villages les +plus éloignés. + +Le nouveau roi - un vigoureux gaillard, nommé Bou-Nadi -, âgé de +vingt-cinq ans, occupait un tertre ombragé d'un groupe d'arbres à +large ramure. Devant lui se pressait sa nouvelle cour, son armée +mâle, ses amazones, tout son peuple. + +Au pied du tertre, une cinquantaine de musiciens jouaient de leurs +instruments barbares, défenses d'éléphants qui rendent un son rauque, +tambours tendus d'une peau de biche, calebasses, guitares, clochettes +frappées d'une languette de fer, flûtes de bambou dont l'aigre +sifflet dominait tout l'ensemble. Puis, à chaque instant, décharges +de fusils et de tromblons, décharges des canons dont les affûts +tressautaient au risque d'écraser les artilleuses, enfin brouhaha +général et clameurs si intenses qu'elles auraient dominé les éclats +de la foudre. + +Dans un coin de la plaine, sous la garde des soldats, étaient +entassés les captifs chargés d'accompagner dans l'autre monde le roi +défunt, auquel la mort ne doit rien faire perdre des privilèges de la +souveraineté. Aux obsèques de Ghozo, père de Bâhadou, son fils lui en +avait envoyé trois mille. Bou-Nadi rie pouvait faire moins pour son +prédécesseur. Ne faut-il pas de nombreux messagers pour rassembler +non seulement les Esprits, mais tous les hôtes du ciel, conviés à +faire cortège au monarque divinisé? + +Pendant une heure, il n'y eut que discours, harangues, palabres, +coupés de danses exécutées, non seulement par les bayadères +attitrées, mais aussi par les amazones qui y déployèrent une grâce +toute belliqueuse. + +Mais le moment de l'hécatombe approchait. Robur, qui connaissait les +sanglantes coutumes du Dahomey, ne perdait pas de vue les captifs, +hommes, femmes, enfants, réservés à cette boucherie. + +Le minghan se tenait au pied du tertre. Il brandissait son sabre +d'exécuteur à lame courbe, surmonté d'un oiseau de métal, dont le +poids rend la volte plus assurée. + +Cette fois, il n'était pas seul. Il n'aurait pu suffire à la besogne. +Auprès de lui étaient groupés une centaine de bourreaux, habiles à +trancher les têtes d'un seul coup. Cependant l'_Albatros_ se +rapprochait peu à peu, obliquement, en modérant ses hélices +suspensives et propulsives. Bientôt il sortit de la couche des nuages +qui le cachaient à moins de cent mètres de terre, et, pour la +première fois, il apparut. + +Contrairement à ce qui se passait d'habitude, ces féroces indigènes +ne virent en lui qu'un être céleste descendu tout exprès pour rendre +hommage au roi Bâhadou. + +Alors enthousiasme indescriptible, appels interminables, +supplications bruyantes, prières générales, adressées à ce surnaturel +hippogriffe qui venait sans doute prendre le corps du roi défunt afin +de le transporter dans les hauteurs du ciel dahomien. + +En ce moment, la première tête vola sous le sabre du mînghan. Puis, +d'autres prisonniers furent amenés par centaines devant leurs +horribles bourreaux. + +Soudain, un coup de fusil partit de l'_Albatros._ Le ministre de la +Justice tomba, la face contre terre. + +« Bien visé, Tom! dit Robur. + +- Bah!... Dans le tas! » répondit le contremaître. + +Ses camarades, armés comme lui, étaient prêts à tirer au premier +signal de l'ingénieur. + +Mais un revirement s'était fait dans la foule. Elle avait compris. Ce +monstre ailé, ce n'était point un Esprit favorable, c'était un Esprit +hostile à ce bon peuple du Dahomey. Aussi, après la chute du minghan, +des cris de représailles s'élevèrent-ils de toutes parts. Presque +aussitôt, une fusillade éclata au-dessus de la plaine. + +Ces menaces n'empêchèrent pas l'_Albatros_ de descendre +audacieusement à moins de cent cinquante pieds du sol. Uncle Prudent +et Phil Evans, quels que fussent leurs sentiments envers Robur, ne +pouvaient que s'associer à une pareille oeuvre d'humanité. + +« Oui! délivrons les prisonniers! s'écrièrent-ils. + +- C'est mon intention! » répondit l'ingénieur. Et les fusils à +répétition de l'_Albatros,_ entre les mains des deux collègues comme +entre les mains de l'équipage, commencèrent un feu de mousqueterie, +dont pas une balle n'était perdue au milieu de cette masse humaine. +Et même la petite pièce d'artillerie du bord, braquée sous son angle +le plus fermé, envoya à propos quelques boîtes à mitraille qui firent +merveille. + +Aussitôt les prisonniers, sans rien comprendre à ce secours venu d'en +haut, rompirent leurs liens, pendant que les soldats ripostaient aux +feux de l'aéronef. L'hélice antérieure fut traversée d'une balle, +tandis que quelques autres, projectiles l'atteignaient en pleine +coque. Frycollin, caché au fond de sa cabine, faillit même être +touché à travers la paroi du roufle. + +« Ah! ils veulent en goûter! » s'écria Tom Turner. + +Et, s'affalant dans la soute aux munitions, il revint avec une +douzaine de cartouches de dynamite qu'il distribua à ses camarades. A +un signe de Robur, ces cartouches furent lancées au-dessus du tertre, +et, en heurtant le sol, elles éclatèrent comme de petits obus. + +Quelle déroute du roi, de la cour, de l'armée, du peuple, en proie à +une épouvante que ne justifiait que trop une pareille intervention! +Tous avaient cherché refuge sous les arbres, pendant que les +prisonniers s'enfuyaient, sans que personne songeât à les poursuivre. + +Ainsi furent troublées les fêtes en l'honneur du nouveau roi de +Dahomey. Ainsi Uncle Prudent et Phil Evans durent reconnaître de +quelle puissance disposait un tel appareil, et quels services il +pouvait rendre à l'humanité. + +Ensuite, l'_Albatros_ remonta tranquillement dans la zone moyenne; il +passa au-dessus de Wydah, et il eut bientôt perdu de vue cette côte +sauvage que les vents de sud-ouest entourent d'un inabordable ressac. + +Il planait sur l'Atlantique. + + XIII + + Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans traversent tout un océan, + sans avoir le mal de mer. + +Oui, l'Atlantique! Les craintes des deux collègues s'étaient +réalisées. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Robur éprouvât la +moindre inquiétude à s'aventurer au-dessus de ce vaste Océan. Cela +n'était pas pour le préoccuper, ni ses hommes, qui devaient avoir +l'habitude de pareilles traversées. Déjà ils étaient tranquillement +rentrés dans le poste. Aucun cauchemar ne dut troubler leur sommeil. + +Où allait l'_Albatros?_ Ainsi que l'avait dit l'ingénieur, devait-il +donc faire plus que le tour du monde? En tout cas, il faudrait bien +que ce voyage se terminât quelque part. Que Robur passât sa vie dans +les airs, à bord de l'aéronef et n'atterrît jamais, cela n'était pas +admissible. Comment eût-il pu renouveler ses approvisionnements en +vivres et munitions, sans parler des substances nécessaires au +fonctionnement des machines? Il fallait, de toute nécessité, qu'il +eût une retraite, un port de relâche, si l'on veut, en quelque +endroit ignoré et inaccessible du globe, où l'_Albatros_ pouvait se +réapprovisionner. Qu'il eût rompu toute relation avec les habitants +de la terre, soit! mais avec tout point de la surface terrestre, non! + +S'il en était ainsi, où gisait ce point? Comment l'ingénieur avait-il +été amené à le choisir? Y était-il attendu par une petite colonie +dont il était le chef? Pouvait-il y recruter un nouveau personnel? Et +d'abord, pourquoi ces gens, d'origines diverses, s'étaient-ils +attachés à sa fortune? Puis, de quelles ressources disposait-il pour +avoir pu fabriquer un aussi coûteux appareil, dont la construction +avait été tenue si secrète? Il est vrai, son entretien ne semblait +pas être dispendieux. A bord, on vivait d'une existence commune, +d'une vie de famille, en gens heureux qui ne se cachaient pas de +l'être. Mais enfin, quel était ce Robur? D'où venait-il? Quel avait +été son passé? Autant d'énigmes impossibles à résoudre, et celui qui +en était l'objet ne consentirait jamais, sans doute, à en donner le +mot. + +Qu'on ne s'étonne donc pas si cette situation, toute faite de +problèmes insolubles, devait surexciter les deux collègues. Se sentir +ainsi emportés dans l'inconnu, ne pas entrevoir l'issue d'une +pareille aventure, douter même si jamais elle aurait une fin, être +condamnés à l'aviation perpétuelle, n'y avait-il pas de quoi pousser +à quelque extrémité terrible le président et le secrétaire du +Weldon-Institute? + +En attendant, depuis cette soirée du ii juillet, l'_Albatros_ filait +au-dessus de l'Atlantique. Le lendemain, lorsque le soleil apparut, +il se leva sur cette ligne circulaire où viennent se confondre le +ciel et l'eau. Pas une seule terre en vue, si vaste que fût le champ +de vision. L'Afrique avait' disparu sous l'horizon du nord. + +Lorsque Frycollin se fut hasardé hors de sa cabine, lorsqu'il vit +toute cette mer au-dessous de lui, la peur le reprit au galop. +Au-dessous n'est pas le mot juste, mieux vaudrait dire autour de lui, +car, pour un observateur placé dans ces zones élevées, l'abîme semble +l'entourer de toutes parts, et l'horizon, relevé à son niveau, semble +reculer, sans qu'on puisse jamais en atteindre les bords. + +Sans doute, Frycollin ne s'expliquait pas physiquement cet effet, +mais il le sentait moralement. Cela suffisait pour provoquer en lui « +cette horreur de l'abîme », dont certaines natures, braves cependant, +ne peuvent se dégager. En tout cas, par prudence, le Nègre ne se +répandit pas en récriminations. Les yeux fermés, les bras tâtonnants, +il rentra dans sa cabine avec la perspective d'y rester longtemps. + +En effet, sur les trois cent soixante-quatorze millions +cinquante-sept mille neuf cent douze kilomètres carrés _[La surface +des terres est de 136051 371 kilomètres carrés]_ qui représentent la +superficie des mers, l'Atlantique en occupe plus du quart. Or, il ne +semblait pas que l'ingénieur fût pressé dorénavant. Aussi n'avait-il +pas donné ordre de pousser l'appareil à toute vitesse. D'ailleurs, +l'_Albatros_ n'aurait pu retrouver la rapidité qui l'avait emporté +au-dessus de l'Europe à raison de deux cents kilomètres à l'heure. En +cette région où dominent les courants du sud-ouest, il avait le vent +debout, et, bien que ce vent fût faible encore, il ne laissait pas de +lui donner prise. + +Dans cette zone intertropicale, les plus récents travaux des +météorologistes, appuyés sur un grand nombre d'observations, ont +permis de reconnaître qu'il y a une convergence des alizés, soit vers +le Sahara, soit vers le golfe du Mexique. En dehors de la région. des +calmes, ou ils viennent de l'ouest et portent vers l'Afrique, ou ils +viennent de l'est et portent vers le Nouveau Monde, -au moins durant +la saison chaude. + +L'_Albatros_ ne chercha donc point à lutter contre les brises +contraires de toute la puissance de ses propulseurs. Il se contenta +d'une allure modérée, qui dépassait, d'ailleurs, celle des plus +rapides transatlantiques. + +Le 13 juillet, l'aéronef traversa la ligne équinoxiale, -ce qui fut +annoncé à tout le personnel. + +C'est ainsi que Uncle Prudent et Phil Evans apprirent qu'ils venaient +de quitter l'hémisphère boréal pour l'hémisphère austral. Ce passage +de la ligne n'entraîna aucune des épreuves et cérémonies dont il est +accompagné à bord de certains navires de guerre ou de commerce. + +Seul, François Tapage se contenta de verser une pinte d'eau dans le +cou de Frycollin; mais, comme ce baptême fut suivi de quelques verres +de gin, le Nègre se déclara prêt à passer la ligne autant de fois +qu'on le voudrait, pourvu que ce ne fût pas sur le dos d'un oiseau +mécanique qui ne lui inspirait aucune confiance. + +Dans la matinée du 15, l'_Albatros_ fila entre les îles de +l'Ascension et de Sainte-Hélène, - toutefois plus près de cette +dernière, dont les hautes terres se montrèrent à l'horizon pendant +quelques heures. + +Certes, à l'époque où Napoléon était au pouvoir des Anglais, s'il eût +existé un appareil analogue à celui de l'ingénieur Robur, Hudson +Lowe, en dépit de ses insultantes précautions, aurait bien pu voir +son illustre prisonnier lui échapper par la voie des airs! + +Pendant les soirées des 16 et 17 juillet, un curieux phénomène de +lueurs crépusculaires se produisit à la tombée du jour. Sous une +latitude plus élevée, on aurait pu croire à l'apparition d'une aurore +boréale. Le soleil, à son coucher, projeta des rayons multicolores, +dont quelques-uns s'imprégnaient d'une ardente couleur verte. + +Etait-ce un nuage de poussières cosmiques que la terre traversait +alors et qui réfléchissaient les dernières clartés du jour? Quelques +observateurs ont donné cette explication aux lueurs crépusculaires. +Mais cette explication n'aurait pas été maintenue, si ces savants se +fussent trouvés à bord de l'aéronef. + +Examen fait, il fut constaté qu'il y avait en suspension dans l'air +de petits cristaux de pyroxène, des globules vitreux, de fines +particules de fer magnétique, analogues aux matières que rejettent +certaines montagnes ignivomes. Dès lors, nul doute qu'un volcan en +éruption n'eût projeté dans l'espace ce nuage, dont les corpuscules +cristallins produisaient le phénomène observé -nuage que les courants +aériens tenaient alors en suspension au-dessus de l'Atlantique. + +Au surplus, pendant cette partie du voyage plusieurs autres +phénomènes furent encore observés. A diverses reprises, certaines +nuées donnaient au ciel une teinte grise d'un singulier aspect; puis, +si l'_on_ dépassait ce rideau de vapeurs, sa surface apparaissait +toute mamelonnée de volutes éblouissantes d'un blanc cru, semées de +petites paillettes solidifiées - ce qui, sous cette latitude, ne peut +s'expliquer que par une formation identique à celle de la grêle. + +Dans la nuit du 17 au 18, apparition d'un arc-en-ciel lunaire d'un +jaune verdâtre, par suite de la position de l'aéronef entre la pleine +lune et un réseau de pluie fine qui se volatilisait avant d'avoir +atteint la mer. + +De ces divers phénomènes, pouvait-on conclure à un prochain +changement de temps? Peut-être. Quoi qu'il en soit, le vent, qui +soufflait du sud-ouest depuis le départ de la côte d'Afrique, avait +commencé à calmir dans les régions de l'Equateur. En cette zone +tropicale, il faisait extrêmement chaud. Robur alla donc chercher la +fraîcheur dans des couches plus élevées. Encore fallait-il s'abriter +contre les rayons du soleil dont la projection directe n'eût pas été +supportable. + +Cette modification dans les courants aériens faisait certainement +pressentir que d'autres conditions climatériques se présenteraient +au-delà des régions équinoxiales. Il faut, d'ailleurs, observer que +le mois de juillet de l'hémisphère austral, c'est le mois de janvier +de l'hémisphère boréal, c'est-à-dire le coeur de l'hiver. +L'_Albatros,_ s'il descendait plus au sud, allait bientôt en éprouver +les effets. + +Du reste, la mer « sentait cela », comme disent les marins. Le 18 +juillet, au-delà du tropique du Capricorne, un autre phénomène se +manifesta, dont un navire eût pu prendre quelque effroi. + +Une étrange succession de lames lumineuses se propageait à la surface +de l'Océan avec une rapidité telle qu'on ne pouvait l'estimer à moins +de soixante milles à l'heure. Ces lames chevauchaient à une distance +de quatre-vingts pieds l'une de l'autre, en traçant de longs sillons +de lumière. Avec la nuit qui commençait à venir, un intense reflet +montait jusqu'à l'_Albatros._ Cette fois, il aurait pu être pris pour +quelque bolide enflammé. Jamais Robur n'avait eu l'occasion de planer +sur une mer de feu, - feu sans chaleur qu'il n'eut pas besoin de fuir +en s élevant dans les hauteurs du ciel. + +L'électricité devait être la cause de ce phénomène, car on ne pouvait +l'attribuer à la présence d'un banc de frai de poissons ou d'une +nappe de ces animalcules dont l'accumulation produit la +phosphorescence. + +Cela donnait à supposer que la tension électrique de l'atmosphère +devait être alors très considérable. + +Et, en effet, le lendemain, 19 juillet, un bâtiment se fût peut-être +trouvé en perdition sur cette mer. Mais l'_Albatros_ se jouait des +vents et des lames, semblable au puissant oiseau dont il portait le +nom. S'il ne lui plaisait pas de se promener à leur surface comme les +pétrels, il pouvait, connue les aigles, trouver dans les hautes +couches le calme et le soleil. + +A ce moment, le quarante-septième parallèle sud avait été dépassé. Le +jour ne durait pas plus de sept à huit heures. Il devait diminuer à +mesure qu'on approcherait des régions antarctiques. + +Vers une heure de l'après-midi, l'_Albatros_ s'était sensiblement +abaissé pour chercher un courant plus favorable. Il volait au-dessus +de la mer à moins de cent pieds de sa surface. + +Le temps était calme. En de certains endroits du ciel, de gros nuages +noirs, mamelonnés à leur partie supérieure, se terminaient par une +ligne rigide, absolument horizontale. De ces nuages s'échappaient des +protubérances allongées, dont la pointe semblait attirer l'eau qui +bouillonnait au-dessous en forme de buisson liquide. + +Tout à coup, cette eau s'élança, affectant la forme d'une énorme +ampoulette. + +En un instant, l'_Albatros_ fut enveloppé dans le tourbillon d'une +gigantesque trombe, à laquelle une vingtaine d'autres, d'un noir +d'encre, vinrent faire cortège. Par bonheur, le mouvement giratoire +de cette trombe était inverse de celui des hélices suspensives, sans +quoi celles-ci n'auraient plus eu d'action, et l'aéronef eût été +précipité dans la mer; mais il se mit à tourner sur, lui-même avec +une effroyable rapidité. + +Cependant le danger était immense et peut-être impossible à conjurer, +puisque l'ingénieur ne pouvait se dégager de la trombe dont +l'aspiration le retenait en dépit des propulseurs. Les hommes, +projetés par la force centrifuge aux deux bouts de la plate-forme, +durent se retenir. aux montants pour ne point être emportés. + +« Du sang-froid! cria Robur. + +Il en fallait, - de la patience aussi. + +Uncle Prudent et Phil Evans, qui venaient de quitter leur cabine, +furent repoussés à l'arrière, au risque d'être lancés par-dessus le +bord. + +En même temps qu'il tournait, l'_Albatros_ suivait le déplacement de +ces trombes qui pivotaient avec une vitesse dont ses hélices auraient +pu être jalouses. Puis, s'il échappait à l'une, il était repris par +une autre, avec menace d'être disloqué ou mis en pièces. + +Un coup de canon! ... cria l'ingénieur. + +Cet ordre s'adressait à Tom Turner. Le contremaître s'était accroché +à. la petite pièce d'artillerie, montée au milieu de la plate-forme, +où les effets de la force centrifuge étaient peu sensibles. Il +comprit la pensée de Robur. En un instant, il eut ouvert la culasse +du canon dans laquelle il glissa une gargousse qu'il tira du caisson +fixé à l'affût. Le coup partit, et soudain se fit l'effondrement des +trombes, avec le plafond de nuages qu'elles semblaient porter sur +leur faîte. + +L'ébranlement de l'air avait suffi à rompre le météore, et l'énorme +nuée, se résolvant en pluie, raya l'horizon de stries verticales, +immense filet liquide tendu de la mer au ciel. + +L'_Albatros,_ libre enfin, se hâta de remonter de quelques centaines +de mètres. + +« Rien de brisé à bord? demanda l'ingénieur. + +- Non, répondit Tom Turner; mais voilà un jeu de toupie hollandaise +et de raquette qu'il ne faudrait pas recommencer! » + +En effet, pendant une dizaine de minutes, l'_Albatros_ avait été en +perdition. N'eût été sa solidité extraordinaire, il aurait péri dans +ce tourbillon des trombes. + +Pendant cette traversée de l'Atlantique, combien les heures étaient +longues, quand aucun phénomène n'en venait rompre la monotonie! +D'ailleurs, les jours diminuaient sans cesse, et le froid devenait +vif. Uncle Prudent et Phil Evans voyaient peu Robur. Enfermé dans sa +cabine, l'ingénieur s'occupait à relever sa route, à pointer sur ses +cartes la direction suivie, à reconnaître sa position toutes les fois +qu'il le pouvait, à noter les indications des baromètres, des +thermomètres, des chronomètres, enfin à porter sur le livre de bord +tous les incidents du voyage. + +Quant aux deux collègues, bien encapuchonnés, ils cherchaient sans +cesse à apercevoir quelque terre dans le sud. + +De son côté, sur la recommandation expresse de Uncle Prudent, +Frycollin essayait de tâter le maître coq à l'endroit de l'ingénieur. +Mais comment faire fonds sur ce que disait ce Gascon de François +Tapage? Tantôt Robur était un ancien ministre de la République +Argentine, un chef de l'Amirauté, un président des Etats-Unis mis à +la retraite, un général espagnol en disponibilité, un vice-roi des +Indes qui avait recherché une plus haute position dans les airs. +Tantôt il possédait des millions, grâce aux razzias opérées avec sa +machine, et il était signalé à la vindicte publique. Tantôt il +s'était ruiné à confectionner cet appareil et serait forcé de faire +des ascensions publiques pour rattraper son argent. Quant à la +question de savoir s'il s'arrêtait jamais quelque part, non! Mais il +avait l'intention d'aller dans la lune, et, là, s'il trouvait quelque +localité à sa convenance, il s'y fixerait. + +Hein! Fry ! ... mon camarade!... Cela te fera-t-il plaisir d'aller +voir ce qui se passe là-haut? + +- Je n'irai pas!... Je refuse!.., répondait l'imbécile, qui prenait +au sérieux toutes ces bourdes. + +- Et pourquoi, Fry, pourquoi? Nous te marierions avec quelque belle +et jeune lunarienne ! ... Tu ferais souche de Nègres! + +Et, quand Frycollin rapportait ces propos à son maître, celui-ci +voyait bien qu'il ne pourrait obtenir aucun renseignement sur Robur. +Il ne songeait donc plus qu'à se venger. + +Phil, dit-il un jour à son collègue, il est bien prouvé maintenant +que toute fuite est impossible? + +- Impossible, Uncle Prudent. + +- Soit! mais un homme s'appartient toujours, et, s'il le faut, en +sacrifiant sa vie... + +- Si ce sacrifice est à faire, qu'il soit fait au plus tôt! répondit +Phil Evans, dont le tempérament, si froid qu'il fût, n'en pouvait +supporter davantage. Oui! il est temps d'en finir!... Où va +l'_Albatros?..._ Le voici qui traverse obliquement l'Atlantique, et, +s'il se maintient dans cette direction, il atteindra le littoral de +la Patagonie, puis les rivages de la Terre de Feu... Et après ?... Se +lancera-t-il au-dessus de l'océan Pacifique, ou ira-t-il s'aventurer +vers les continents du pôle austral ?... Tout est possible avec ce +Robur !... Nous serions perdus alors!... C'est donc un cas de +légitime défense, et, si nous devons périr... + +- Que ce ne soit pas, répondit Uncle Prudent, sans nous être vengés, +sans avoir anéanti cet appareil avec tous ceux qu'il porte! + +Les deux collègues en étaient arrivés là à force de fureur +impuissante, de rage concentrée en eux. Oui! puisqu'il le fallait, +ils se sacrifieraient pour détruire l'inventeur et son secret! +Quelques mois, ce serait donc tout ce qu'aurait vécu ce prodigieux +aéronef, dont ils étaient bien contraints de reconnaître +l'incontestable supériorité en locomotion aérienne! + +Or, cette idée s'était si bien incrustée dans leur esprit qu'ils ne +pensaient plus qu'à la mettre à exécution. Et comment? En s'emparant +de l'un des engins explosifs, emmagasinés à bord, avec lequel ils +feraient sauter l'appareil? Mais encore fallait-il pouvoir pénétrer +dans la soute aux munitions. + +Heureusement, Frycollin ne soupçonnait rien de ces projets. A la +pensée de l'_Albatros_ faisant explosion dans les airs, il eût été +capable de dénoncer son maître! + +Ce fut le 23 juillet que la terre réapparut dans le sud-ouest, à peu +près vers le cap des Vierges, à l'entrée du détroit de Magellan. +Au-delà du cinquante-quatrième parallèle, à cette époque de l'année, +la nuit durait déjà près de dix-huit heures, et la température +s'abaissait en moyenne à six degrés au-dessous de zéro. + +Tout d'abord, l'_Albatros,_ au lieu de s'enfoncer plus avant dans le +sud, suivit les méandres du détroit comme s'il eût voulu gagner le +Pacifique. Après avoir passé au-dessus de la baie de Lomas, laissé le +mont Gregory dans le nord et les monts Brecknocks dans l'ouest, il +reconnut Punta Arena, petit village chilien, au moment où l'église +sonnait à toute volée, puis, quelques heures plus tard, l'ancien +établissement de Port-Famine. + +Si les Patagons, dont les feux se voyaient çà et là, ont réellement +une taille au-dessus de la moyenne, les passagers de l'aéronef n'en +purent juger, puisque l'altitude en faisait des nains. + +Mais, pendant les si courtes heures de ce jour austral, quel +spectacle! Montagnes abruptes, pics éternellement neigeux avec +d'épaisses forêts étagées sur leurs flancs, mers intérieures, baies +formées entre les presqu'îles et les îles de cet archipel, ensemble +des terres de Clarence, Dawson, Désolation, canaux et passes, +innombrables caps et promontoires, tout ce fouillis inextricable dont +la glace faisait déjà une masse solide, depuis le cap Forward qui +termine le continent américain, jusqu'au cap Horn où finit le Nouveau +Monde! + +Cependant, une fois arrivé à Port-Famine, il fut constant que +l'_Albatros_ allait, reprendre sa route vers le sud. Passant entre le +mont Tam de la presqu'île de Brunswik et le mont Graves, il se +dirigea droit vers le mont Sarmiento, pic énorme, encapuchonné de +glaces, qui domine le détroit de Magellan, à deux mille mètres +au-dessus du niveau de la mer. + +C'était le pays des Pécherais ou Fuégiens, ces indigènes qui habitent +la Terre de Feu. + +Six mois plus tôt, en plein été, lors des longs jours de quinze à +seize heures, combien cette terre se fût montrée belle et fertile, +surtout dans sa partie méridionale! Partout alors, des vallées et des +pâturages qui pourraient nourrir des milliers d'animaux, des forêts +vierges, aux arbres gigantesques, bouleaux, hêtres, frênes, cyprès, +fougères arborescentes, des plaines que parcourent les bandes de +guanaques, de vigognes et d'autruches; puis, des armées de pingouins, +des myriades de volatiles. Aussi, lorsque l'_Albatros_ mit en +activité ses fanaux électriques, rotches, guillemots, canards, oies, +vinrent-ils se jeter à bord, - cent fois de quoi remplir l'office de +François Tapage. + +De là, un surcroît de besogne pour le maître coq qui savait apprêter +ce gibier de manière à lui enlever son goût huileux. Surcroît de +besogne également pour Frycollin qui ne put se refuser à plumer +douzaines sur douzaines de ces intéressants volatiles. + +Ce jour-là, au moment où le soleil allait se coucher, vers trois +heures de l'après-midi, apparut un vaste lac, encadré dans une +bordure de forêts superbes. Ce lac était alors entièrement glacé, et +quelques indigènes, leurs longues raquettes aux pieds, glissaient +rapidement à la surface. + +En réalité, à la vue de l'appareil, ces Fuégiens, au comble de +l'épouvante, fuyaient en toutes directions, et, quand ils ne +pouvaient fuir, ils se cachaient, ils se terraient comme des animaux. + +L'_Albatros_ ne cessa de marcher vers le sud, au-delà du canal de +Beagle, plus loin que l'île de Navarin, dont le nom grec détonne +quelque peu entre les noms rudes de ces terres lointaines, plus loin +que l'île de Wollaston, baignée par les dernières eaux du Pacifique. +Enfin, après avoir franchi sept mille cinq cents kilomètres depuis la +côte du Dahomey, il dépassa les extrêmes îlots de l'archipel de +Magellan, puis, le plus avancé de tous vers le sud, dont la pointe +est rongée d'un éternel ressac, le terrible cap Horn. + + XIV + + Dans lequel l'_Albatros_ fait ce qu on ne pourra peut-être jamais + faire. + +On était, le lendemain, au 24 juillet. Or, le 24 juillet de +l'hémisphère austral, c'est le 24 janvier de l'hémisphère boréal. De +plus, le cinquante-sixième degré de latitude venait d'être laissé en +arrière, et ce degré correspond au parallèle qui, dans le nord de +l'Europe, traverse l'Ecosse à la hauteur d'Edimbourg. + +Aussi le thermomètre se tenait-il constamment dans une moyenne +inférieure à zéro. Il avait donc fallu demander un peu de chaleur +artificielle aux appareils destinés à chauffer les roufles de +l'aéronef. + +Il va sans dire également que, si la durée des jours tendait à +s'accroître depuis le solstice du 21 juin de l'hiver austral, cette +durée diminuait dans une proportion bien plus considérable, par ce +fait que l'_Albatros_ descendait vers les régions polaires. + +En conséquence, peu de clarté, au-dessus de cette partie du Pacifique +méridional qui confine au cercle antarctique. Donc, peu de vue, et, +avec la nuit, un froid parfois très vif. Pour y résister, il fallait +se vêtir à la mode des Esquimaux ou des Fuégiens. Aussi, comme ces +accoutrements ne manquaient point à bord, les deux collègues, bien +empaquetés, purent-ils rester sur la plate-forme, ne songeant qu'à +leur projet, ne cherchant que l'occasion de l'exécuter. Du reste, ils +voyaient peu Robur, et, depuis les menaces échangées de part et +d'autre dans le pays de Tombouctou, l'ingénieur et eux ne se +parlaient plus. + +Quant à Frycollin, il ne sortait guère de la cuisine où François +Tapage lui accordait une très généreuse hospitalité, - à la condition +qu'il fit l'office d'aide-coq. Cela n'allant pas sans quelques +avantages, le Nègre avait très volontiers accepté, avec la permission +de son maître. D'ailleurs, ainsi enfermé, il ne voyait rien de ce qui +se passait au-dehors et pouvait se croire à l'abri du danger. Ne +tenait-il pas de l'autruche, non seulement au physique par son +prodigieux estomac, mais au moral par sa rare sottise? + +Maintenant, vers quel point du globe allait se diriger l'_Albatros?_ +Etait-il admissible qu'en plein hiver il osât s'aventurer au-dessus +des mers australes ou des continents du pôle? Dans cette glaciale +atmosphère, en admettant que les agents chimiques des piles pussent +résister à une pareille congélation, n'était-ce pas la mort pour tout +son personnel, l'horrible mort par le froid? Que Robur tentât de +franchir le pôle pendant la saison chaude, passe encore! Mais au +milieu de cette nuit permanente de l'hiver antarctique, c'eût été +l'acte d'un fou! + +Ainsi raisonnaient le président et le secrétaire du Weldon-Institute, +maintenant entraînés à l'extrémité de ce continent du Nouveau Monde, +qui est toujours l'Amérique, mais non celle des Etats-Unis! + +Oui! qu'allait faire cet intraitable Robur? Et n'était-ce pas le +moment de terminer le voyage en détruisant l'appareil voyageur? + +Ce qui est certain, c'est que, pendant cette journée du 24 juillet, +l'ingénieur eut de fréquents entretiens avec son contremaître. A +plusieurs reprises, Tom Turner et lui consultèrent le baromètre, - +non plus, cette fois, pour évaluer la hauteur atteinte, mais pour +relever les indications relatives au temps. Sans doute, quelques +symptômes se produisaient dont il convenait de tenir compte. + +Uncle Prudent crut aussi remarquer que Robur cherchait à inventorier +ce qui lui restait d'approvisionnements en tous genres, aussi bien +pour l'entretien des machines propulsives et suspensives de l'aéronef +que pour celui des machines humaines, dont le fonctionnement ne +devait pas être moins assuré à bord. + +Tout cela semblait annoncer des projets de retour. + +« De retour!... disait Phil Evans. En quel endroit? + +- Là où ce Robur peut se ravitailler, répondait Uncle Prudent. + +- Ce doit être quelque île perdue de l'océan Pacifique, avec une +colonie de scélérats, dignes de leur chef. + +- C'est mon avis, Phil Evans. Je crois, en effet, qu'il songe à +laisser porter dans l'ouest, et, avec la vitesse dont il dispose, il +aura rapidement atteint son but. + +- Mais nous ne pourrons plus mettre nos projets à exécution.., s'il y +arrive... + +Il n'y arrivera pas, Phil Evans! » + +Evidemment, les deux collègues avaient en partie deviné les plans de +l'ingénieur. Pendant cette journée, il ne fut plus douteux que +l'_Albatros,_ après s'être avancé vers les limites de la mer +Antarctique, allait définitivement rétrograder. Lorsque les glaces +auraient envahi ces parages jusqu'au cap Horn, toutes les basses +régions du Pacifique seraient couvertes d'icefields et d'icebergs. La +banquise formerait alors une barrière impénétrable aux plus solides +navires comme aux plus intrépides jsavigateurs. + +Certes, en battant plus rapidement de l'aile, l'_Albatros_ pouvait +franchir les montagnes de glace, accumulées sur l'Océan, puis les +montagnes de terre, dressées sur le continent du pôle - si c'est un +continent qui forme la calotte australe. Mais, affronter, au milieu +de la nuit polaire, une atmosphère qui peut se refroidir jusqu'à +soixante degrés au-dessous de zéro, l'eût-il donc osé? Non, sans +doute! + +Aussi, après s'être avancé une centaine de kilomètres dans le sud, +l'_Albatros_ obliqua-t-il vers l'ouest, de manière à prendre +direction sur quelque île inconnue des groupes du Pacifique. + +Au-dessous de lui s'étendait la plaine liquide, jetée entre la terre +américaine et la terre asiatique. En ce moment, les eaux avaient pris +cette couleur singulière qui leur fait donner le nom de mer de lait +». Dans la demi-ombre que ne parvenaient plus à dissiper les rayons +affaiblis du soleil, toute la surface du Pacifique était d'un blanc +laiteux. On eût dit d'un vaste champ de neige dont les ondulations +n'étaient pas sensibles, vues de cette hauteur. Cette portion de mer +eût été solidifiée par le froid, convertie en un immense icefield, +que son aspect n'eût pas été différent. + +On le sait maintenant, ce sont des myriades de particules lumineuses, +de corpuscules phosphorescents, qui produisent ce phénomène. Ce qui +pouvait surprendre, c'était de rencontrer cet amas opalescent +ailleurs que dans les eaux de l'océan Indien. + +Soudain, le baromètre, après s'être tenu assez haut pendant les +premières heures de la journée, tomba brusquement. Il y avait +évidemment des symptômes dont un navire aurait dû se préoccuper, mais +que pouvait dédaigner l'aéronef. Toutefois, on devait le supposer, +quelque formidable tempête avait récemment troublé les eaux du +Pacifique. + +Il était une heure après midi, lorsque Tom Turner, s'approchant de +l'ingénieur, lui dit + +«Master Robur, regardez donc ce point noir àl'horizon!... Là... tout +à fait dans le nord de nous!... Ce ne peut être un rocher? + +- Non, Tom, il n'y a pas de terres de ce côté. + +- Alors ce doit être un navire ou tout au moins une embarcation. + +Uncle Prudent et Phil Evans, qui s'étaient portés àl'avant, +regardaient le point indiqué par Tom Turner. + +Robur demanda sa lunette marine et se mit à observer attentivement +l'objet signalé. + +C'est une embarcation, dit-il, et j'affirmerais qu'il y a des hommes +à bord. + +- Des naufragés? s'écria Tom. + +- Oui! des naufragés, qui auront été forcés d'abandonner leur navire, +reprit Robur, des malheureux, ne sachant plus où est la terre, +peut-être mourant de faim et de soif! Eh bien! il ne sera pas dit que +l'_Albatros_ n'aura pas essayé de venir à leur secours! + +Un ordre fut envoyé au mécanicien et à ses deux aides. L'aéronef +commença à s'abaisser lentement. A cent mètres il s'arrêta, et ses +propulseurs le poussèrent rapidement vers le nord. + +C'était bien une embarcation. Sa voile battait sur le mât. Faute de +vent, elle ne pouvait plus se diriger. + +A bord, sans doute, personne n'avait la force de manier un aviron. + +Au fond étaient cinq hommes, endormis ou immobilisés par la fatigue, +à moins qu'ils ne fussent morts. + +L'_Albatros,_ arrivé au-dessus d'eux, descendit lentement. A +l'arrière de cette embarcation, on put lire alors le nom du navire +auquel elle appartenait, c'était la _Jeannette,_ de Nantes, un navire +français que son équipage avait dû abandonner. + +« Aoh! » cria Tom Turner. + +Et on devait l'entendre, car l'embarcation n'était pas à +quatre-vingts pieds au-dessous de lui. + +Pas de réponse. + +« Un coup de fusil! » dit Rohur. + +L'ordre fut exécuté, et la détonation se propagea longuement à la +surface des eaux. + +On vit alors un des naufragés se relever péniblement, les yeux +hagards, une vraie face de squelette. + +En apercevant l'_Albatros,_ il eut tout d'abord le geste d'un homme +épouvanté. + +« Ne craignez rien! cria Robur en français. Nous venons vous +secourir!... Qui êtes-vous? + +- Des matelots de la _Jeannette,_ un trois-mâts-barque dont j'étais +le second, répondit cet homme. Il y a quinze jours... nous l'avons +quitté... au moment où il allait sombrer!... Nous n'avons plus ni eau +ni vivres!... » + +Les quatre autres naufragés s'étaient peu à peu redressés. Hâves, +épuisés, dans un effrayant état de maigreur, ils levaient les mains +vers l'aéronef. + +« Attention! » cria Robur. + +Une corde se déroula de la plate-forme, et un seau, contenant de +l'eau douce, fut affalé jusqu'à l'embarcation. + +Les malheureux se jetèrent dessus et burent à même avec une avidité +qui faisait mal à voir. + +« Du pain!... du pain!... » crièrent-ils. + +Aussitôt, un panier contenant quelques vivres, des conserves, un +flacon de brandy, plusieurs pintes de café, descendit jusqu'à eux. Le +second eut bien de la peine à les modérer dans l'assouvissement de +leur faim. + +Puis : + +« Où sommes-nous? + +- A cinquante milles de la côte du Chili et de l'archipel des Chonas, +répondit Robur. + +- Merci, mais le vent nous manque, et... + +- Nous allons vous donner la remorque! + +- Qui êtes-vous ?... + +- Des gens qui sont heureux d'avoir pu vous venir en aide », répondit +simplement Robur. + +Le second comprit qu'il y avait un incognito à respecter. Quant à +cette machine volante, était-il donc possible qu'elle eût assez de +force pour les remorquer? + +Oui! et l'embarcation, attachée à un câble d'une centaine de pieds, +fut entraînée vers l'est par le puissant appareil. + +A dix heures du soir, la terre était en vue, ou plutôt on voyait +briller les feux qui en indiquaient la situation. Il était venu à +temps, ce secours du ciel, pour les naufragés de la _Jeannette,_ et +ils avaient bien le droit de croire que leur sauvetage tenait du +miracle! + +Puis, quand il les eut conduits à l'entrée des passes des îles +Chonas, Robur leur cria de larguer la remorque + +- ce qu'ils firent en bénissant leurs sauveteurs, - et l'_Albatros_ +reprit aussitôt le large. + +Décidément il avait du bon, cet aéronef, qui pouvait ainsi secourir +des marins perdus en mer! Quel ballon, si perfectionné qu'il fût, +aurait été apte à rendre un pareil service! Et, entre eux, Uncle +Prudent et Phil Evans durent en convenir, bien qu'ils fussent dans +une disposition d'esprit à nier même l'évidence. + +Mer mauvaise toujours. Symptômes alarmants. Le baromètre tomba encore +de quelques millimètres. + +Il y avait des poussées terribles de la brise qui sifflait violemment +dans les engins hélicoptériques de l'_Albatros,_ et refusait ensuite +momentanément. En ces circonstances, un navire à voiles aurait eu +déjà deux ris dans ses huniers et un ris dans sa misaine. Tout +indiquait que le vent allait sauter dans le nord-ouest. Le tube du +storm-glass commençait à se troubler d'une inquiétante façon. + +A une heure du matin, le vent s'établit avec une extrême violence. +Cependant, bien qu'il l'eût alors debout, l'aéronef, mû par ses +propulseurs, put gagner encore contre lui et remonter à raison de +quatre à cinq lieues par heure. Mais il n'aurait pas fallu lui +demander davantage. + +Très évidemment il se préparait un coup de cyclone, - ce qui est rare +sous ces latitudes. Qu'on le nomme hurracan sur l'Atlantique, typhon +dans les mers de Chine, simoun au Sahara, tornade sur la côte +occidentale, c'est toujours une tempête tournante - et redoutable. +Oui! redoutable pour tout bâtiment, saisi par ce mouvement giratoire +qui s'accroît de la circonférence au centre et ne laisse qu'un seul +endroit calme, le milieu de ce maelstrom des airs. + +Robur le savait. Il savait aussi qu'il était prudent de fuir un +cyclone, en sortant de sa zone d'attraction par une ascension vers +les couches supérieures. Jusqu'alors il y àvait toujours réussi. Mais +il n'avait pas une heure à perdre, pas une minute peut-être! + +En effet la violence du vent s'accroissait sensiblement. Les lames, +découronnées à leurs crêtes, faisaient courir une poussière blanche à +la surface de la mer. Il était manifeste, aussi, que le cyclone, en +se déplaçant, allait tomber vers les régions du pôle avec une vitesse +effroyable. + +«En haut! dit Robur. + +- En haut!» répondit Tom Turner. + +Une extrême puissance ascensionnelle fut communiquée à l'aéronef, et +il s'éleva obliquement, comme s'il eût suivi un plan qui se fût +incliné dans le sud-ouest. + +En ce moment, le baromètre baissa encore, -une chute rapide de la +colonne de mercure de huit, puis de douze millimètres. Soudain +l'_Albatros_ s'arrêta dans son mouvement ascensionnel. + +A quelle cause était dû cet arrêt? Evidemment à une pesée de l'air, à +un formidable courant, qui, se propageant de haut en bas, diminuait +la résistance du point d'appui. + +Lorsqu'un steamer remonte un fleuve, son hélice produit un travail +d'autant moins utile que le courant tend à fuir sous ses branches. Le +recul est alors considérable, et il peut même devenir, égal à la +dérive. Ainsi de l'_Albatros,_ en ce moment. + +Cependant Robur n'abandonna pas la partie. Ses soixante-quatorze +hélices, agissant dans une simultanéité parfaite, furent portées à +leur maximum de rotation. Mais, irrésistiblement attiré par le +cyclone, l'appareil ne pouvait lui échapper. Durant de courtes +accalmies, il reprenait son mouvement ascensionnel. Puis la lourde +pesée l'emportait bientôt, et il retombait comme un bâtiment qui +sombre. Et n'était-ce pas sombrer dans cette mer-aérienne, au milieu +d'une nuit dont les fanaux de l'aéronef ne rompaient la profondeur +que sur un rayon restreint? + +Evidemment, si la violence du cyclone s'accroissait encore, +l'_Albatros_ ne serait plus qu'un fétu de paille indirigeable, +emporté dans un de ces tourbillons qui déracinent les arbres, +enlèvent les toitures, renversent des pans de murailles. + +Robur et Tom ne pouvaient se parler que par signes. Uncle Prudent et +Phil Evans, accrochés à la rambarde, se demandaient si le météore +n'allait pas faire leur jeu en détruisant l'aéronef, et avec lui +l'inventeur, et avec l'inventeur, tout le secret de son invention! + +Mais, puisque l'_Albatros_ ne parvenait pas à se dégager +verticalement de ce cyclone, ne semblait-il pas qu'il n'avait eu +qu'une chose à faire gaguer le centre, relativement calme, où il +serait plus maître de ses manoeuvres? Oui! mais, pour +l'atteindre, il aurait fallu rompre ces courants circulaires qui +l'entraînaient à leur périphérie. Possédait-il assez de puissance +mécanique pour s'en arracher? + +Soudain la partie supérieure du nuage creva. Les vapeurs se +condensèrent en torrents de pluie. + +Il était deux heures du matin. Le baromètre, oscillant avec des +écarts de douze millimètres, était alors tombé à 709 - ce qui, en +réalité, devait être diminué de la baisse due à la hauteur atteinte +par l'aéronef au-dessus du niveau de la mer. + +Phénomène assez rare, ce cyclone s'était formé hors des zones qu'il +parcourt le plus habituellement, c'est-à-dire entre le trentième +parallèle nord et le vingt-sixième parallèle sud. Peut-être cela +explique-t-il comment cette tempête tournante se changea subitement +en une tempête rectiligne. Mais quel ouragan! Le coup de vent du +Connecticut du 22 mars 1882 eût pu lui être comparé, lui dont la +vitesse fut de cent seize mètres à la seconde, soit plus de cent +lieues à l'heure. + +Il s'agissait donc de fuir vent arrière, comme un navire devant la +tempête, ou plutôt de se laisser emporter par le courant, que +l'_Albatros_ ne pouvait remonter et dont il ne pouvait sortir. Mais, +à suivre cette imperturbable trajectoire, il fuyait vers le sud, il +se jetait au-dessus de ces régions polaires dont Robur avait voulu +éviter les approches, il n'était plus maître de sa direction, il +irait où le porterait l'ouragan! + +Tom Turner s'était mis au gouvernail. Il fallait toute son adresse +pour ne pas embarder sur un bord ou sur l'autre. + +Aux premières heures du matin. - si on peut appeler ainsi cette vague +teinte qui nuança l'horizon -, l'_Albatros_ avait franchi quinze +degrés depuis le cap Horn, soit plus de quatre cents lieues, et il +dépassait la limite du cercle polaire. + +Là, dans ce mois de juillet, la nuit dure encore dix-neuf heures et +demie. Le disque du soleil, sans chaleur, sans lumière, n'apparaît +sur l'horizon que pour disparaître presque aussitôt. Au pôle, cette +nuit se prolonge pendant soixante-dix-neuf jours. Tout indiquait que. +l'_Albatros_ allait s'y plonger comme dans un abîme. + +Ce jour-là, une observation, si elle eût été possible, aurait donné +66° 40' de latitude australe. L'aéronef n'était donc plus qu'à +quatorze cents milles du pôle antarctique. + +Irrésistiblement emporté vers cet inaccessible point du globe, sa +vitesse « mangeait », pour ainsi dire, sa pesanteur, bien que +celle-ci fût un peu plus forte alors, par suite de l'aplatissement de +la terre au pôle. Ses hélices suspensives, il semblait qu'il eût pu +s'en passer. Et, bientôt, la violence de l'ouragan devint telle que +Robur crut devoir réduire les propulseurs au minimum de tours, afin +d'éviter quelques graves avaries, et de manière à pouvoir gouverner, +tout en conservant le moins possible de vitesse propre. + +Au milieu de ces dangers, l'ingénieur commandait avec sang-froid., et +le personnel obéissait comme si l'âme de son chef eût été en lui. + +Uncle Prudent et Phil Evans n'avaient pas un instant quitté la +plate-forme. On y pouvait rester sans inconvénient, d'ailleurs. L'air +ne faisait pas résistance ou faiblement. L'aéronef était là comme un +aérostat qui marche avec la masse fluide dans laquelle il est plongé. + +Le domaine du pôle austral comprend, dit-on, quatre millions cinq +cent mille mètres carrés en superficie. Est-ce un continent? est-ce +un archipel? est-ce une mer paléocrystique, dont les glaces ne +fondent même pas pendant la longue période de l'été? On l'ignore. +Mais ce qui est connu, c'est que ce pôle austral est plus froid que +le pôle boréal, - phénomène dû à la position de la terre sur son +orbite durant l'hiver des régions antarctiques. + +Pendant cette journée, rien n'indiqua que la tempête allait +s'amoindrir. C'était par le soixante-quinzième méridien, à l'ouest, +que l'_Albatros_ allait aborder la région circumpolaire. Par quel +méridien en sortirait-il, - s'il en sortait? + +En tout cas, à mesure qu'il descendait plus au sud, la durée du jour +diminuait. Avant peu, il serait plongé dans cette nuit permanente qui +ne s'illumine qu'à la clarté de la lune ou aux pâles lueurs des +aurores australes. Mais la lune était nouvelle alors, et les +compagnons de Robur risquaient de ne rien voir de ces régions dont le +secret échappe encore à la curiosité humaine. + +Très probablement, l'_Albatros_ passa au-dessus de quelques points +déjà reconnus, un peu en avant du cercle polaire, dans l'ouest de la +terre de Graham, découverte par Biscoe en 1832, et de la terre +Louis-Philippe, découverte en 1838 par Durnont d'Urville, dernières +limites atteintes sur ce continent inconnu. + +Cependant, à bord, on ne souffrait pas trop de la température, +beaucoup moins basse alors qu'on ne devait le craindre. Il semblait +que cet ouragan fût une sorte de gulf-stream aérien qui emportait une +certaine chaleur avec lui. + +Combien il y eut lieu de regretter que toute cette région fût plongée +dans une obscurité profonde! Il faut remarquer, toutefois, que, même +si la lune eût éclairé l'espace, la part des observations aurait été +très réduite. A cette époque de l'année, un immense rideau de neige, +une carapace glacée, recouvre toute la surface polaire. On n'aperçoit +même pas ce blink des glaces, teinte blanchâtre dont la réverbération +manque aux horizons obscurs. Dans ces conditions, comment distinguer +la forme des terres, l'étendue des mers, la disposition des îles? Le +réseau hydrographique du pays, comment le reconnaître? Sa +configuration orographique elle-même, comment la relever, puisque les +collines ou les montagnes s'y confondent avec les icebergs, avec les +banquises? + +Un peu avant minuit, une aurore australe illumina ces ténèbres. Avec +ses franges argentées, ses lamelles qui rayonnaient à travers +l'espace, ce météore présentait la forme d'un immense éventail, +ouvert sur une moitié du ciel. Ses extrêmes effluences électriques +venaient se perdre dans la Croix du Sud, dont les quatre étoiles +brillaient au zénith. Le phénomène fut d'une magnificence +incomparable, et sa clarté suffit à montrer l'aspect de cette région +confondue dans une immense blancheur. + +Il va sans dire que, sur ces contrées si rapprochées du pôle +magnétique austral, l'aiguille de la boussole, incessamment affolée, +ne pouvait plus donner aucune indication précise relativement à la +direction suivie. Mais son inclinaison fut telle, à un certain +moment, que Robur put tenir pour certain qu'il passait au-dessus de +ce pôle magnétique, situé à peu près sur le soixante-dix-huitième +parallèle. + +Et plus tard, vers une heure du matin, en calculant l'angle que cette +aiguille faisait avec la verticale, il s'écria: + +« Le pôle austral est sous nos pieds! » + +Une calotte blanche apparut, mais sans rien laisser voir de ce qui se +cachait sous ses glaces. + +L'aurore australe s'éteignit peu après, et ce point idéal, où +viennent se croiser tous les méridiens du globe, est encore à +connaître. + +Certes, si Uncle Prudent et Phil Evans voulaient ensevelir dans la +plus mystérieuse des solitudes l'aéronef et ceux qu'il emportait à +travers l'espace, l'occasion était propice. S'ils ne le firent pas, +sans doute, c'est que l'engin dont ils avaient besoin leur manquait +encore. + +Cependant l'ouragan continuait à se déchaîner avec une vitesse telle +que, si l'_Albatros_ eût rencontré quelque montagne sur sa route, il +s'y fût brisé comme un navire qui se met à la côte. + +En effet, non seulement il ne pouvait plus se diriger +horizontalement, mais il n'était même plus maître de son déplacement +en hauteur. + +Et pourtant, quelques sommets se dressent sur les terres +antarctiques. A chaque instant un choc eût été possible et aurait +amené la destruction de l'appareil. + +Cette catastrophe fut d'autant plus à craindre que le vent inclina +vers l'est, en dépassant le méridien zéro. Deux points lumineux se +montrèrent alors à une centaine de kilomètres en avant de +l'_Albatros._ + +C'étaient les deux volcans qui font partie du vaste système des monts +Ross, l'Erebus et le Terror. + +L'_Albatros_ allait-il donc se brûler à leurs flammes comme un +papillon gigantesque? + +Il y eut là une heure palpitante. L'un des volcans, l'Erebus, +semblait se précipiter sur l'aéronef qui ne pouvait dévier du lit de +l'ouragan. Les panaches de flamme grandissaient à vue d'oeil. Un +réseau de feu barrait la route. D'intenses clartés emplissaient +maintenant l'espace. Les figures, vivement éclairées à bord, +prenaient un aspect infernal. Tous, immobiles, sans un cri, sans un +geste, attendaient l'effroyable minute, pendant laquelle cette +fournaise les envelopperait de ses feux. + +Mais l'ouragan qui entraînait l'_Albatros,_ le sauva de cette +épouvantable catastrophe. Les flammes de l'Erebus, couchées par la +tempête, lui livrèrent passage. Ce fut au milieu d'une grêle de +substances laviques, repoussées heureusement par l'action centrifuge +des hélices suspensives, qu'il franchit ce cratère en pleine éruption. + +Une heure après, l'horizon dérobait aux regards les deux torches +colossales qui éclairent les confins du monde pendant la longue nuit +du pôle. + +A deux heures du matin, l'île Ballery fut dépassée à l'extrémité de +la côte de la Découverte, sans qu'on pût la reconnaître, puisqu'elle +était soudée aux terres arctiques par un ciment de glace. + +Et alors, à partir du cercle polaire que l'_Albatros_ recoupa sur le +cent soixante-quinzième méridien, l'ouragan l'emporta au-dessus des +banquises, au-dessus des icebergs, contre lesquels il risqua cent +fois d'être brise. Il n'était plus dans la main de son timonier, mais +dans la main de Dieu... Dieu est un bon pilote. + +L'aéronef remontait alors le méridien de Paris, qui fait un angle de +cent cinq degrés avec celui qu'il avait suivi pour franchir le cercle +du monde antarctique. + +Enfin, au-delà du soixantième parallèle, l'ouragan indiqua une +tendance à se casser. Sa violence diminua très sensiblement. +L'_Albatros_ commença à redevenir maître de lui-même. Puis ce qui fut +un soulagement véritable - il rentra dans les régions éclairées du +globe, et le jour reparut vers les huit heures du matin. + +Robur et les siens, après avoir échappé au cyclone du Cap Horn, +étaient délivrés de l'ouragan. Ils avaient été ramenés vers le +Pacifique par-dessus toute la région polaire, après avoir franchi +sept mille kilomètres en dix-neuf heures - soit plus d'une lieue à la +minute -vitesse presque double de celle que pouvait obtenir +l'_Albatros_ sous l'action de ses propulseurs dans les circonstances +ordinaires. + +Mais Robur ne savait plus où il se trouvait alors, par suite de cet +affolement de l'aiguille aimantée dans le voisinage du pôle +magnétique. Il fallait attendre que le soleil se montrât dans des +conditions convenables pour faire une observation. Malheureusement de +gros nuages chargeaient le ciel, ce jour-là, et le soleil ne parut +pas. + +Ce fut un désappointement d'autant plus sensible que les deux hélices +propulsives avaient subi certaines avaries pendant la tourmente. + +Robur, très contrarié de cet accident, ne put marcher, pendant toute +cette journée, qu'à une vitesse relativement modérée. Lorsqu'il passa +au-dessus des antipodes de Paris, il ne le fit qu'à raison de six +lieues à l'heure. Il fallait d'ailleurs prendre garde d'aggraver les +avaries. Si ses deux propulseurs eussent été mis hors d'état de +fonctionner, la situation de l'aéronef au-dessus de ces vastes mers +du Pacifique aurait été très compromise. Aussi l'ingénieur se +demandait-il s'il ne devrait pas procéder aux réparations sur place, +de manière à assurer la continuation du voyage. + +Le lendemain, 27 juillet, vers sept heures du matin, une terre fut +signalée dans le nord. On reconnut bientôt que c'était une île. Mais +laquelle de ces milliers dont est semé le Pacifique? Cependant Robur +résolut de s'y arrêter, sans atterrir. Selon lui, la journée +suffirait à réparer les avaries, et il pourrait repartir le soir même. + +Le vent avait tout à fait calmi, - circonstance favorable pour la +manoeuvre qu'il s'agissait d'exécuter. Au moins, puisqu'il +resterait stationnaire, l'_Albatros_ ne serait pas emporté on ne +savait où. + +Un long câble de cent cinquante pieds, avec une ancre au bout, fut +envoyé par-dessus le bord. Lorsque l'aéronef arriva à la lisière de +l'île, l'ancre racla les premiers écueils, puis s'engagea solidement +entre deux roches. Le câble se tendit alors sous l'effet des hélices +suspensives, et l'_Albatros_ resta immobile, comme un navire dont on +a porté l'ancre au rivage. + +C'était la première fois qu'il se rattachait à la terre depuis son +départ de Philadelphie. + + XV + + Dans lequel il se passe des choses qui méritent vraiment la peine + d'être racontées. + +Lorsque l'_Albatros_ occupait encore une zone élevée, on avait pu +reconnaître que cette île était de médiocre grandeur. Mais quel était +le parallèle qui la coupait? Sur quel méridien l'avait-on accostée? +Etait-ce une île du Pacifique, de l'Australasie, de l'océan Indien? +On ne le saurait que lorsque Robur aurait fait son point. Cependant, +bien qu'il n'eût pu tenir compte des indications du compas, il avait +lieu de penser qu'il était plutôt sur le Pacifique. Dès que le soleil +se montrerait, les circonstances seraient excellentes pour obtenir +une bonne observation. + +De cette hauteur - cent cinquante pieds - l'île, qui mesurait environ +quinze milles de circonférence, se dessinait comme une étoile de mer +à trois pointes. + +A la pointe du sud-est émergeait un îlot, précédé d'un semis de +roches. Sur la lisière, aucun relais de marées, ce qui tendait à +confirmer l'opinion de Robur relativement à sa situation, puisque le +flux et le reflux sont presque nuls dans l'océan Pacifique. + +A la pointe nord-ouest se dressait une montagne conique, dont +l'altitude pouvait être estimée à douze cents pieds. + +On ne voyait aucun indigène, mais peut-être occupaient-ils le +littoral opposé. En tout cas, s'ils avaient aperçu l'aéronef, +l'épouvante les eût plutôt portés à se cacher ou à s'enfuir. + +C'était par la pointe sud-est que l'_Albatros_ avait attaqué l'île. +Non loin, dans une petite anse, un rio se jetait entre les roches. +Au-delà, quelques vallées sinueuses, des arbres d'essences variées, +du gibier, perdrix et outardes, en grand nombre. Si l'île n'était pas +habitée, du moins paraissait-elle habitable. Certes, Robur aurait pu +y atterrir, et, sans doute, s'il ne l'avait pas fait, c'est que le +sol, très accidenté, ne lui semblait pas offrir une place convenable +pour y reposer l'aéronef. + +En attendant de prendre hauteur, l'ingénieur fit commencer les +réparations, qu'il comptait achever dans la journée. Les hélices +suspensives, en parfait état, avaient admirablement fonctionné au +milieu des violences de l'ouragan, lequel, on l'a fait observer, +avait plutôt soulagé leur travail. En ce moment, la moitié du jeu +était en fonction - ce qui suffisait à assurer la tension du câble +fixé perpendiculairement au littoral. + +Mais les deux propulseurs avaient souffert, et plus encore que ne le +croyait Robur. Il fallait redresser leurs branches et retoucher +l'engrenage qui leur transmettait le mouvement de rotation. + +Ce fut l'hélice antérieure, dont le personnel s'occupa d'abord sous +la direction de Robur et de Tom Turner. Mieux valait commencer par +elle, pour le cas où un motif quelconque eût obligé l'_Albatros_ à +partir avant que le travail fût achevé. Rien qu'avec ce propulseur, +on pouvait se maintenir plus aisément en bonne route. + +Entre-temps, Uncle Prudent et son collègue, après s'être promenés sur +la plate-forme, étaient allés s'asseoir à l'arrière. + +Quant à Frycollin, il était singulièrement rassure. Quelle +différence! N'être plus suspendu qu'à cent cinquante pieds du sol! + +Les travaux ne furent interrompus qu'au moment ou l'élévation du +soleil au-dessus de l'horizon permit de prendre d'abord un angle +horaire, puis, lors de sa culmination, de calculer le midi du lieu. + +Le résultat de l'observation, faite avec la plus grande exactitude, +fut celui-ci : + +Longitude 176° 17' à l'est du méridien zéro. + +Latitude 43° 37' australe. + +Le point, sur la carte, se rapportait à la position de l'île Chatam +et de l'îlot Viff, dont le groupe est aussi désigné sous +l'appellation commune d'îles Brougthon. Ce groupe se trouve à quinze +degrés dans l'est de Tawaï-Pomanou, l'île méridionale de la +Nouvelle-Zélande, située dans la partie sud de l'océan Pacifique. + +« C'est à peu près ce que je supposais, dit Robur à Tom Turner. + +- Et alors, nous sommes?... + +- A quarante-six degrés dans le sud de l'île X, soit à une distance +de deux mille huit cents milles. + +- Raison de plus pour réparer nos propulseurs, répondit le +contremaître. Dans ce trajet, nous pourrions rencontrer des vents +contraires, et, avec le peu qui nous reste d'approvisionnements, il +importe de rallier l'île X le plus vite possible. + +- Oui, Tom, et j'espère bien me mettre en route dans la nuit, quand +je devrais ne partir qu'avec une seule hélice, quitte à réparer +l'autre en route. + +- Master Robur, demanda Tom Turner, et ces deux gentlemen, et leur +domestique ?... + +- Tom Turner, répondit l'ingénieur, seraient-ils à plaindre pour +devenir colons de l'île X? » + +Mais qu'était donc cette île X? Une île perdue dans l'immensité de +l'océan Pacifique, entre l'équateur et le tropique du Cancer, une île +qui justifiait bien ce signe algébrique dont Robur avait fait son +nom. Elle émergeait de cette vaste mer des Marquises, en dehors de +toutes les routes de communication interocéaniennes. C'était là que +Robur avait fondé sa petite colonie, là que venait se reposer +l'_Albatros,_ lorsqu'il était fatigué de son vol, là qu'il se +réapprovisionnait de tout ce qu'il lui fallait pour ses perpétuels +voyages. En cette île X, Robur, disposant de grandes ressources, +avait pu établir un chantier et construire son aéronef. Il pouvait +l'y réparer, même le refaire. Ses magasins renfermaient les matières, +subsistances, approvisionnements de toutes sortes, accumulés pour +l'entretien d'une cinquantaine d'habitants, l'unique population de +l'île. + +Lorsque Robur avait doublé le cap Horn, quelques jours avant, son +intention était bien de regagner l'île X, en traversant obliquement +le Pacifique. Mais le cyclone avait saisi l'_Albatros_ dans son +tourbillon. Après lui, l'ouragan l'avait emporté au-dessus des +régions australes. En somme, il avait été à peu près remis dans sa +direction première, et, sans les avaries des propulseurs, le retard +n'aurait eu que peu d'importance. + +On allait donc regagner l'île X. Mais, ainsi que l'avait dit le +contremaître Tom Turner, la route était longue encore. Il y aurait +probablement à lutter contre des vents défavorables. Ce ne serait pas +trop de toute sa puissance mécanique pour que l'_Albatros_ arrivât à +destination dans les délais voulus. Avec un temps moyen, sous une +allure ordinaire, cette traversée devait s'accomplir en trois ou +quatre jours. + +De là ce parti qu'avait pris Robur de se fixer sur l'île Chatam. Il +s'y trouvait dans des conditions meilleures pour réparer au moins +l'hélice de l'avant. Il ne craignait plus, au cas où la brise +contraire se fût levée, d'être entraîné vers le sud, quand il voulait +aller vers le nord. La nuit venue, cette réparation serait achevée. +Il manoeuvrerait alors pour faire déraper son ancre. Si elle +était trop solidement engagée dans les roches, il en serait quitte +pour couper le câble et reprendrait son vol vers l'Equateur. + +On le voit, cette manière de procéder était la plus simple, la +meilleure aussi, et elle s'était exécutée à point. + +Le personnel de l'_Albatros,_ sachant qu'il n'y avait pas de temps à +perdre, se mit résolument à la besogne. + +Tandis que l'on travaillait à l'avant de l'aéronef, Uncle Prudent et +Phil Evans avaient entre eux une conversation dont les conséquences +allaient être d'une gravité exceptionnelle. + +« Phil Evans, dit Uncle Prudent, vous êtes bien décidé, comme moi, à +faire le sacrifice de votre vie? + +- Oui, comme vous! + +- Une dernière fois, il est bien évident que nous n'avons plus rien à +attendre de ce Robur? + +- Rien. + +- Eh bien, Phil Evans, mon parti est pris. Puisque l'Albatros doit +repartir ce soir même, la nuit ne se passera pas sans que nous ayons +accompli notre oeuvre! Nous casserons les ailes à l'oiseau de +l'ingénieur Robur! Cette nuit, il sautera au milieu des airs! + +- Qu'il saute donc! répondit Phil Evans. » + +On le voit, les deux collègues étaient d'accord sur tous les points, +même quand il s'agissait d'accepter avec cette indifférence +l'effroyable mort qui les attendait. + +« Avez-vous tout ce qu'il faut?... demanda Phil Evans. + +- Oui!... La nuit dernière, pendant que Robur et ses gens ne +s'occupaient que du salut de l'aéronef, j'ai pu me glisser dans la +soute et prendre une cartouche de dynamite! + +- Uncle Prudent, mettons-nous à la besogne... + +- Non, ce soir seulement! Quand la nuit sera venue, nous rentrerons +dans notre roufle, et vous veillerez à ce qu'on ne puisse me +surprendre! » + +Vers six heures, les deux collègues dînèrent suivant leur habitude. +Deux heures après, ils s'étaient retirés dans leur cabine, comme des +gens qui vont dormir pour se refaire d'une nuit sans sommeil. + +Ni Robur ni aucun de ses compagnons ne pouvait soupçonner quelle +catastrophe menaçait l'_Albatros._ + +Voici comment Uncle Prudent comptait agir : + +Ainsi qu'il l'avait dit, il avait pu pénétrer dans la soute aux +munitions, ménagée en un des compartiments de la coque de l'aéronef. +Là, il s'était emparé d'une certaine quantité de poudre et d'une +cartouche semblable à celles dont l'ingénieur avait fait usage au +Dahomey. Rentré dans sa cabine, il avait caché soigneusement cette +cartouche, avec laquelle il était résolu à faire sauter l'_Albatros_ +pendant la nuit, lorsqu'il aurait repris son vol au milieu des airs. + +En ce moment, Phil Evans examinait l'engin explosif. dérobé par son +compagnon. + +C'était une gaine dont l'armature métallique contenait environ un +kilogramme de la substance explosible, ce qui devait suffire à +disloquer l'aéronef et briser son jeu d'hélices. Si l'explosion ne le +détruisait pas d'un coup, il s'achèverait dans sa chute. Or, cette +cartouche, rien n'était plus aisé que de la déposer en un coin de la +cabine, de manière qu'elle crevât la plate-forme et atteignit la +coque jusque dans sa membrure. + +Mais, pour provoquer l'explosion, il fallait faire éclater la capsule +de fulminate dont la cartouche était munie. C'était la partie la plus +délicate de l'opération, car l'inflammation de cette capsule ne +devait se produire que dans un temps calculé avec une extrême +précision. + +En effet, Uncle Prudent avait réfléchi à ceci dès que le propulseur +de l'avant serait réparé, l'aéronef devait reprendre sa marche vers +le nord; mais, cela fait, il était probable que Robur et ses gens +viendraient à l'arrière pour remettre en état l'hélice postérieure. +Or, la présence de tout le personnel auprès de la cabine pourrait +gêner Uncle Prudent dans son opération. C'est pourquoi il s'était +décidé à se servir d'une mèche, de manière à ne provoquer l'explosion +que dans un temps donné. + +Voici donc ce qu'il dit à Phil Evans : + +« En même temps que cette cartouche, j'ai pris de la poudre. Avec +cette poudre je vais fabriquer une mèche dont la longueur sera en +raison du temps qu'elle mettra à brûler, et qui plongera dans la +capsule de fulminate. Mon intention est de l'allumer à minuit, de +manière que l'explosion se produise entre trois et quatre heures du +matin. + +- Bien combiné! » répondit Phil Evans. + +Les deux collègues, on le voit, en étaient arrivés à examiner avec le +plus grand sang-froid l'effroyable destruction dans laquelle ils +devaient périr, il y avait en eux une telle somme de haine contre +Robur et les siens que le sacrifice de leur propre vie paraissait +tout indiqué pour détruire, avec l'_Albatros,_ ceux qu'il emportait +dans les airs. Que l'acte fût insensé, odieux même, soit! Mais voilà +où ils en étaient arrivés, après cinq semaines de cette existence de +colère qui n'avait pu éclater, de rage qui n'avait pu s'assouvir! + +« Et Frycollin, dit Phil Evans, avons-nous donc le droit de disposer +de sa vie? + +- Nous sacrifions bien la nôtre! . répondit Uncle Prudent. » + +Il est douteux que Frycollin eût trouvé la raison suffisante. + +Immédiatement, Uncle Prudent se mit à l'oeuvre, pendant que Phil +Evans surveillait les abords du roufle. + +Le personnel était toujours occupé à l'avant. Il n'y avait pas à +craindre d'être surpris. + +Uncle Prudent commença par écraser une petite quantité de poudre de +manière à la réduire à l'état de pulvérin. Après l'avoir mouillée +légèrement, il la renferma dans une gaine de toile en forme de mèche. +L'ayant allumée, il s'assura qu'elle brûlait à raison de cinq +centimètres par dix minutes, soit un mètre en trois heures et demie. +La mèche fut alors éteinte, puis fortement serrée dans une spirale de +corde et ajustée à la capsule de la cartouche. + +Ce travail était terminé vers dix heures du soir, sans avoir excité +le moindre soupçon. + +A ce moment, Phil Evans vint rejoindre son collègue dans la cabine. + +Pendant cette journée, les réparations de l'hélice antérieure avaient +été très activement conduites; mais il avait fallu la rentrer en +dedans pour pouvoir démonter ses branches, qui étaient faussées. + +Quant aux piles, aux accumulateurs, rien de tout ce qui produisait la +force mécanique de l'_Albatros_ n'avait souffert des violences du +cyclone. Il y avait encore de quoi les alimenter pendant quatre ou +cinq jours. + +La nuit était venue, lorsque Robur et ses hommes interrompirent leur +besogne. Le propulseur de l'avant n'était pas encore remis en place. +Il fallait encore trois heures de réparations pour qu'il fût prêt à +fonctionner. Aussi, après en avoir causé avec Tom Turner, l'ingénieur +décida-t-il de donner quelque repos à son personnel brisé de fatigue, +et de remettre au lendemain ce qui restait à faire. Ce n'était pas +trop, d'ailleurs, de la clarté du jour pour ce travail d'ajustage +extrêmement délicat, et auquel les fanaux n'eussent donné qu'une +insuffisante lumière. + +Voilà ce qu'ignoraient Uncle Prudent et Phil Evans. S'en tenant à ce +qu'ils avaient entendu dire à Robur, ils devaient penser que le +propulseur de l'avant serait réparé avant la nuit et que l'_Albatros_ +aurait immédiatement repris sa marche vers le nord. Ils le croyaient +donc détaché de l'île, quand il y était encore retenu par son ancre. +Cette circonstance allait faire tourner les choses tout autrement +qu'ils l'imaginaient. + +Nuit sombre et sans lune. De gros nuages rendaient l'obscurité plus +profonde. On sentait déjà qu'une légère brise tendait à s'établir. +Quelques souffles venaient du sud-ouest; mais ils ne déplaçaient pas +l'_Albatros,_ qui demeurait immobile sur son ancre, dont le câble, +tendu verticalement, le retenait au sol. + +Uncle Prudent et son collègue, enfermés dans leur cabine, +n'échangeaient que peu de mots, écoutant le frémissement des hélices +suspensives qui couvraient tous les autres bruits du bord. Ils +attendaient que le moment fût venu d'agir. + +Un peu avant minuit : + +« Il est temps! » dit Uncle Prudent. + +Sous les couchettes de la cabine, il y avait un coffre qui formait +tiroir. Ce fut dans ce coffre que Uncle Prudent déposa la cartouche +de dynamite, munie de sa mèche. De cette façon, la mèche pourrait +brûler sans se trahir par son odeur ou son crépitement. Uncle Prudent +l'alluma à son extrémité. Puis, repoussant le coffre sous la couchette + +Maintenant, à l'arrière, dit-il, et attendons! + +Tous deux sortirent et furent d'abord étonnés de ne pas voir le +timonier à son poste habituel. + +Phil Evans se pencha alors en dehors de la plate-forme. + +« L'_Albatros_ est toujours à la même place! dit-il à voix basse. Les +travaux n'ont pas été terminés !... Il n'aura pu partir! » + +Uncle Prudent eut un geste de désappointement. + +« Il faut éteindre la mèche, dit-il. + +Non !... Il faut nous sauver! répondit Phil Evans. Nous sauver? + +- Oui!... Par le câble de l'ancre, puisqu'il fait nuit!... Cent +cinquante pieds à descendre, ce n'est rien! + +- Rien, en effet, Phil Evans, et nous serions fous de ne pas profiter +de cette chance inattendue! » + +Mais, auparavant, ils rentrèrent dans leur cabine et prirent sur eux +tout ce qu'ils pouvaient emporter en prévision d'un séjour plus ou +moins prolongé sur l'île Chatam. Puis, la porte refermée, ils +s'avancèrent sans bruit vers l'avant. + +Leur intention était de réveiller Frycollin et de l'obliger à prendre +la fuite avec eux. + +L'obscurité était profonde. Les nuages commençaient à chasser du +sud-ouest. Déjà l'aéronef tanguait quelque peu sur son ancre, en +s'écartant légèrement de la verticale par rapport au câble de +retenue. La descente devait donc offrir un peu plus de difficultés. +Mais ce n'était pas pour arrêter des hommes qui, tout d'abord, +n'avaient pas hésité à jouer leur vie. + +Tous deux se glissèrent sur la plate-forme, s'arrêtant parfois à +l'abri des roufles pour écouter si quelque bruit se produisait. +Silence absolu partout. Aucune lumière à travers les hublots. Ce +n'était pas seulement le silence, c'était le sommeil dans lequel +était plongé l'aéronef. + +Cependant Uncle Prudent et son compagnon s'approchaient de la cabine +de Frycollin, lorsque Phil Evans s'arrêta : + +« L'homme de garde! » dit-il. + +Un homme, en effet, était couché près du roufle. S'il dormait, +c'était à peine. Toute fuite devenait impossible au cas où il eût +donné l'alarme. + +En cet endroit, il y avait quelques cordes, des morceaux de toile et +d'étoupe, dont on s'était servi pour la réparation de l'hélice. + +Un instant après, l'homme fut bâillonné, encapuchonné, attaché à un +des montants de la rambarde, dans l'impossibilité de pousser un cri +ou de faire un mouvement. + +Tout cela s'était passé presque sans bruit. + +Uncle Prudent et Phil Evans écoutèrent... Le silence ne fut +aucunement troublé à l'intérieur des roufles. Tous dormaient à bord. + +Les deux fugitifs - ne peut-on déjà leur donner ce nom? - arrivèrent +devant la cabine occupée par Frycollin. François Tapage faisait +entendre un ronflement digne de son nom, ce qui était rassurant. + +A sa grande surprise, Uncle Prudent n'eut point à pousser la porte de +Frycollin. Elle était ouverte. Il s'introduisit à demi dans la +cabine; puis, se retirant : + +« Personne! dit-il. + +- Personne ! ... Où peut-il être? » murmura Phil Evans. + +Tous deux rampèrent jusqu'à l'avant, pensant que Frycollin dormait +peut-être dans quelque coin... + +Personne encore. + +« Est-ce que le coquin nous aurait devancés ?... dit Uncle Prudent. + +- Qu'il l'ait fait ou non, répondit Phil Evans, nous ne pouvons +attendre plus longtemps! Partons ! » + +Sans hésiter, l'un après l'autre, les fugitifs saisirent le câble des +deux mains, s'y assujettirent des deux pieds; puis, se laissant +glisser, ils arrivèrent à terre sains et saufs. + +Quelle jouissance ce fut pour eux de fouler ce sol qui leur manquait +depuis si longtemps, de marcher sur un terrain solide, de ne plus +être les jouets de l'atmosphère! + +Ils se préparaient à gagner l'intérieur de l'île en remontant le rio, +quand, soudain, une ombre se dressa devant eux. + +C'était Frycollin. + +Oui! Le Nègre avait eu cette idée, qui était venue à son maître, et +cette audace de le devancer, sans le prévenir. + +Mais l'heure n'était pas aux récriminations, et Uncle Prudent se +disposait à chercher un refuge en quelque partie éloignée de l'île, +lorsque Phil Evans l'arrêta. + +« Uncle Prudent, écoutez-moi, dit-il. Nous voilà hors des mains de ce +Robur. Il est voué ainsi que ses compagnons à une mort épouvantable. +Il la mérite, soit! Mais, s'il jurait sur son honneur de ne pas +chercher à nous reprendre... + +- L'honneur d'un pareil homme... » + +Uncle Prudent ne put achever. Un mouvement se produisait à bord de +l'_Albatros._ Evidemment, l'alarme était donnée, l'évasion allait +être découverte. + +« A moi!... A moi!... » criait-on. + +C'était l'homme de garde qui avait pu repousser son bâillon. Des pas +précipités retentirent sur la plate-forme. Presque aussitôt les +fanaux lancèrent leurs projections électriques sur un large secteur. + +« Les voilà!... Les voilà! » cria Tom Turner. + +Les fugitifs avaient été vus. + +Au même instant, par suite d'un ordre que donna Robur à voix haute, +les hélices suspensives furent ralenties et, par le câble halé à +bord, l'_Albatros_ commença à se rapprocher du sol. + +En ce moment, la voix de Phil Evans se fit distinctement entendre : + +« Ingénieur Robur, dit-il, vous engagez-vous sur l'honneur à nous +laisser libres sur cette île ?... + +- Jamais! » s'écria Robur. + +Et cette réponse fut suivie d'un coup de fusil, dont la balle +effleura l'épaule de Phil Evans. + +« Ah! les gueux! » s'écria Uncle Prudent. + +Et, son couteau à la main, il se précipita vers les roches entre +lesquelles était incrustée l'ancre. L'aéronef n'était plus qu'à +cinquante pieds du sol... + +En quelques secondes, le câble fut coupé, et la brise, qui avait +sensiblement fraîchi, prenant de biais l'_Albatros,_ l'entraîna dans +le nord-est, au-dessus de la mer. + + XVI + + Qui laissera le lecteur dans une indécision peut-être regrettable. + +Il était alors minuit. Cinq ou six coups de fusil avaient encore été +tirés de l'aéronef. Uncle Prudent et Frycollin, soutenant Phil Evans, +s'étaient jetés à l'abri des roches. + +Ils n'avaient pas été atteints. Pour l'instant, ils n'avaient plus +rien à craindre. + +Tout d'abord, l'_Albatros,_ en même temps qu'il s'écartait de l'île +Chatam, fut porté à une altitude de neuf cents mètres. Il avait fallu +forcer de vitesse ascensionnelle afin de ne pas tomber en mer. + +Au moment où l'homme de garde, délivré de son bâillon, venait de +jeter un premier cri, Robur et Tom Turner, se précipitant vers lui, +l'avaient débarrassé du morceau de toile qui l'encapuchonnait et +dégagé de ses liens. Puis, le contremaître s'était élancé vers la +cabine d'Uncle Prudent et de Phil Evans; elle était vide! + +François Tapage, de son côté, avait fouillé la cabine de Frycollin; +il n'y avait personne! + +En constatant que ses prisonniers lui avaient échappé, Robur +s'abandonna à un violent mouvement de colère. L'évasion d'Uncle +Prudent et de Phil Evans, c'était son secret, c'était sa +personnalité, révélés à tous. S'il ne s'était pas inquiété autrement +du document lancé pendant la traversée de l'Europe, c'est qu'il y +avait bien des chances pour qu'il se fût perdu dans sa chute!... Mais +maintenant!... + +Puis, se calmant : + +« Ils se sont enfuis, soit! dit-il. Comme ils ne pourront s'échapper +de l'île Chatam avant quelques jours, j'y reviendrai!... Je les +chercherai!... Je les reprendrai!... Et alors...» + +En effet, le salut des trois fugitifs était loin d'être assuré. +L'_Albatros,_ redevenu maître de sa direction, ne tarderait pas à +regagner l'île Chatam, dont les fugitifs ne pourraient s'enfuir de +sitôt. Avant douze heures, ils seraient retombés au pouvoir de +l'ingénieur. + +Avant douze heures! Mais, avant deux heures l'_Albatros_ serait +anéanti! Cette cartouche de dynamite, n'était-ce pas comme une +torpille attachée à son flanc, qui accomplirait l'oeuvre de +destruction au milieu des airs? + +Cependant, la brise devenant plus fraîche, l'aéronef était emporté +vers le nord-est. Bien que sa vitesse fût modérée, il devait avoir +perdu de vue l'île Chatam au lever du soleil. + +Pour revenir contre le vent, il aurait fallu que les propulseurs, ou +tout au moins celui de l'avant, eussent été en état de fonctionner. + +« Tom, dit l'ingénieur, pousse les fanaux à pleine lumière. + +- Oui, master Robur. + +- Et tous à l'ouvrage! + +- Tous! » répondit le contremaître. + +Il ne pouvait plus être question de remettre le travail au lendemain. +Il ne s'agissait plus de fatigues, maintenant! Pas un des hommes de +l'_Albatros_ qui ne partageât les passions de son chef! Pas un qui ne +fût prêt à tout faire pour reprendre les fugitifs! Dès que l'hélice +de l'avant serait remise en place, on reviendrait sur Chatam, on s'y +amarrerait de nouveau, on donnerait la chasse aux prisonniers. Alors, +seulement, seraient commencées les réparations de l'hélice de +l'arrière, et l'aéronef pourrait continuer en toute sécurité à +travers le Pacifique son voyage de retour à l'île X. + +Toutefois, il était important que l'_Albatros_ ne. fût pas emporté +trop loin dans le nord-est. Or, circonstance fâcheuse, la brise +s'accentuait, et il ne pouvait plus ni la remonter ni même rester +stationnaire. Privé de ses propulseurs, il était devenu un ballon +indirigeable. Les fugitifs, postés sur le littoral, avaient pu +constater qu'il aurait disparu avant que l'explosion l'eût mis en +pièces. + +Cet état de choses ne pouvait qu'inquiéter beaucoup Robur +relativement à ses projets ultérieurs. N'éprouverait-il pas quelques +retards pour rallier l'île Chatam? Aussi, pendant que les réparations +étaient activement poussées, prit-il la résolution de redescendre +dans les basses couches avec l'espérance d'y rencontrer des courants +plus faibles. Peut-être l'_Albatros_ parviendrait-il à se maintenir +dans ces parages jusqu'au moment où il serait redevenu assez puissant +pour refouler la brise? + +La manoeuvre fut aussitôt faite. Si quelque navire eût assisté +aux évolutions de cet appareil, alors baigné dans ses lueurs +électriques, de quelle épouvante son équipage aurait été pris! + +Lorsque l'_Albatros_ ne fut plus qu'à quelques centaines de pieds de +la surface de la mer, il s'arrêta. + +Malheureusement, Robur dut le constater, la brise soufflait avec plus +de force dans cette zone inférieure, et l'aéronef s'éloignait avec +une vitesse plus grande. Il risquait donc d'être entraîné fort loin +dans le nord-est, - ce qui retarderait son retour à l'île Chatam. + +En somme, après tentatives faîtes, il fut prouvé qu'il y avait +avantage à se maintenir dans les hautes couches où l'atmosphère était +mieux équilibrée. Aussi l'_Albatros_ remonta-t-il à une moyenne de +trois mille mètres. Là, s'il ne resta pas stationnaire, du moins sa +dérive fut-elle plus lente. L'ingénieur put donc espérer qu'au lever +du jour, et de cette altitude, il aurait encore en vue les parages de +l'île, dont il avait d'ailleurs relevé la position avec une +exactitude absolue. + +Quant à la question de savoir si les fugitifs auraient reçu bon +accueil des indigènes, au cas où l'île serait habitée, Robur ne s'en +préoccupait même pas. Que ces indigènes leur vinssent en aide, peu +lui importait. Avec les moyens offensifs dont disposait l'_Albatros,_ +ils seraient promptement épouvantés, dispersés. La capture des +prisonniers ne pouvait donc faire question, et, une fois repris... + +« On ne s'enfuit pas de l'île X! » dit Robur. + +Vers une heure après minuit, le propulseur de l'avant était réparé. +Il ne s'agissait plus que de le remettre en place, ce qui exigeait +encore une heure de travail. Cela fait, l'_Albatros_ repartirait, cap +au sud-ouest, et l'on démonterait alors le propulseur de l'arrière. + +Et cette mèche qui brûlait dans la cabine abandonnée! Cette mèche, +dont plus d'un tiers était consumé déjà! Et cette étincelle qui +s'approchait de la cartouche de dynamite! + +Assurément, si les hommes de l'aéronef n'eussent pas été aussi +occupés, peut-être l'un d'eux eût-il entendu le faible crépitement +qui commençait à se produire dans le ronfle? Peut-être eût-il perçu +une odeur de poudre brûlée? Il se fût inquiété. Il aurait prévenu +l'ingénieur ou Tom Turner. On eût cherché, on eût découvert ce coffre +dans lequel était déposé l'engin explosif... Il eût été temps encore +de sauver ce merveilleux _Albatros_ et tous ceux qu'il emportait avec +lui! + +Mais les hommes travaillaient à l'avant, c'est-à-dire à vingt mètres +du roufle des fugitifs. Rien ne les appelait encore dans cette partie +de la plate-forme, comme rien ne pouvait les distraire d'une besogne +qui exigeait toute leur attention. + +Robur, lui aussi, était là, travaillant de ses mains, en habile +mécanicien qu'il était. Il pressait l'ouvrage, mais sans rien +négliger pour que tout fût fait avec le plus grand soin! Ne +fallait-il pas qu'il redevint absolument maître de son appareil? S'il +ne parvenait pas à reprendre les fugitifs, ceux-ci finiraient par se +rapatrier. On ferait des investigations. L'île X n'échapperait +peut-être pas aux recherches. Et ce serait la fin de cette existence +que les hommes de l'_Albatros_ s'étaient créée, - existence +surhumaine, sublime! + +En ce moment; Tom Turner s'approcha de l'ingénieur. Il était une +heure un quart. + +« Master Robur, dit-il, il me semble que la brise a quelque tendance +à mollir, en gagnant dans l'ouest, il est vrai. + +- Et qu'indique le baromètre? demanda Robur, après avoir observé +l'aspect du ciel. + +- Il est à peu près stationnaire, répondit le contremaître. Pourtant, +il me semble que les nuages s'abaissent au-dessous de l'_Albatros._ + +- En effet, Tom Turner, et, dans ce cas, il ne serait pas impossible +qu'il plût à la surface de la mer. Mais, pourvu que nous demeurions +au-dessus de la zone des pluies, peu importe! Nous ne serons pas +gênés dans l'achèvement de notre travail. + +- Si la pluie tombe, reprit Tom Turner, ce doit être une pluie fine - +du moins la forme des nuages le fait supposer - et il est probable +que, plus bas, la brise va calmir tout à fait. + +- Sans doute, Tom, répondit Robur. Néanmoins, il me semble préférable +de ne pas redescendre encore. Achevons de réparer nos avaries et +alors nous pourrons manoeuvrer à notre convenance. Tout est là. » + +A deux heures et quelques minutes, la première partie du travail +était finie. L'hélice antérieure réinstallée, les piles qui +l'actionnaient furent mises en activité. Le mouvement s accéléra peu +à peu, et l'_Albatros,_ évoluant cap au sud-ouest, revint avec une +vitesse moyenne dans la direction de l'île Chatam. + +« Tom, dit Robur, il y a deux heures et demie environ que nous avons +porté au nord-est. La brise n'a pas changé, ainsi que j'ai pu m'en +assurer en observant le compas. Donc, j'estime qu'en une heure, au +plus, nous pouvons retrouver les parages de l'île. + +- Je le crois aussi, master Robur, répondit le contremaître, car nous +avançons a raison d'une douzaine de mètres par seconde. Entre trois +et quatre heures du matin, l'_Albatros_ aura regagné son point de +départ. + +- Et ce sera tant mieux, Tom! répondit l'ingénieur. Nous avons +intérêt à arriver de nuit et même à atterrir, sans avoir été vus. Les +fugitifs, nous croyant loin dans le nord, ne se tiendront pas sur +leurs gardes. Lorsque l'_Albatros_ sera presque à ras de terre, nous +essaierons de le cacher derrière quelques hautes roches de l'île. +Puis, dussions-nous passer quelques jours à Chatam... + +- Nous les passerons, master Robur, et, quand nous devrions lutter +contre une armée d'indigènes... + +- Nous lutterons, Tom, nous lutterons pour notre _Albatros _ ! » + +L'ingénieur se retourna alors vers ses hommes qui attendaient de +nouveaux ordres. + +« Mes amis, leur dit-il, l'heure n'est pas venue de se reposer. Il +faut travailler jusqu'au jour. » + +Tous étaient prêts. + +Il s'agissait maintenant de recommencer pour le propulseur de +l'arrière les réparations qui avaient été faites pour celui de +l'avant. C'étaient les mêmes avaries, produites par la même cause, +c'est-à-dire par la violence de l'ouragan pendant la traversée du +continent antarctique. + +Mais, afin d'aider à rentrer cette hélice en dedans, il parut bon +d'arrêter, pendant quelques minutes, la marche de l'aéronef et même +de lui imprimer un mouvement rétrograde. Sur l'ordre de Robur, +l'aide-mécanicien fit machine en arrière, en renversant la rotation +de l'hélice antérieure. L'aéronef commença donc à « culer » +doucement, pour employer une expression maritime. + +Tous se disposaient alors à se rendre à l'arrière, lorsque Tom Turner +fut surpris par une singulière odeur. + +C'étaient les gaz de la mèche, accumulés maintenant dans le coffre, +qui s'échappaient de la cabine des fugitifs. + +« Hein? fit le contremaître. + +- Qu'y a-t-il? demanda Robur. + +- Ne sentez-vous pas?... On dirait de la poudre qui brûle? + +- En effet, Tom! + +- Et cette odeur vient du dernier roufle! + +- Oui... de la cabine même... + +- Est-ce que ces misérables auraient mis le feu?... + +- Eh! si ne n'était que le feu ?... s'écria Robur. Enfonce la porte, +Tom, enfonce la porte! » + +Mais le contremaître avait à peine fait un pas vers l'arrière, qu'une +explosion formidable ébranla l'_Albatros._ Les roufles volèrent en +éclats. Les fanaux s'éteignirent, car le courant électrique leur +manqua subitement, et l'obscurité redevint complète. Cependant, si la +plupart des hélices suspensives, tordues ou fracassées, étaient hors +d'usage, quelques-unes, à la proue, n'avaient pas cessé de tourner. + +Soudain, la coque de l'aéronef s'ouvrit un peu en arrière du premier +roufle, dont les accumulateurs actionnaient toujours le propulseur de +l'avant, et la partie postérieure de la plate-forme culbuta dans +l'espace. + +Presque aussitôt s'arrêtèrent les dernières hélices suspensives, et +l'_Albatros_ fut précipité vers l'abîme. + +C'était une chute de trois mille mètres pour les huit hommes, +accrochés, comme des naufragés, à cette épave! + +En outre, cette chute allait être d'autant plus rapide que le +propulseur de l'avant, après s'être redressé verticalement, +fonctionnait encore! + +Ce fut alors que Robur, avec un à-propos qui dénotait un +extraordinaire sang-froid, se laissant glisser jusqu'au roufle à demi +disloqué, saisit le levier de mise en train, et changea le sens de la +rotation de l'hélice qui, de propulsive qu'elle était, devint +suspensive. + +Chute, assurément, bien qu'elle fût quelque peu retardée; mais, du +moins, l'épave ne tomba pas avec cette vitesse croissante des corps +abandonnés aux effets de la pesanteur. Et, si c'était toujours la +mort pour les survivants de l'_Albatros,_ puisqu'ils étaient +précipités dans la mer, ce n'était plus la mort par asphyxie, au +milieu d'un air que la rapidité de la descente eût rendu irrespirable. + +Quatre-vingts secondes au plus après l'explosion, ce qui restait de +l'_Albatros_ s'était abîmé dans les flots. + + XVII + +Dans lequel on revient à deux mois en arrière et où l'on saute à neuf + mois en avant. + +Quelques semaines auparavant, le 13 juin, au lendemain de cette +séance pendant laquelle le Weldon-Institute s'était abandonné à de si +orageuses discussions, il y avait eu dans toutes les classes de la +population philadelphienne, noire ou blanche, une émotion plus facile +à constater qu'à décrire. + +Déjà, aux premières heures de la matinée, les conversations portaient +uniquement sur l'inattendu et scandaleux incident de la veille. Un +intrus, qui se disait ingénieur, un ingénieur qui prétendait +s'appeler de cet invraisemblable nom de Robur - Robur-le-Conquérant! +- un personnage d'origine inconnue, de nationalité anonyme, s'était +présenté inopinément dans la salle des séances, avait insulté les +ballonistes, honni les dirigeurs d'aérostats, vanté les merveilles +des appareils plus lourds que l'air, soulevé des huées au milieu d'un +tumulte épouvantable, provoqué des menaces qu'il avait retournées +contre ses adversaires. Enfin, après avoir abandonné la tribune dans +le tapage des revolvers, il avait disparu, et, malgré toutes les +recherches, on n'avait plus entendu parler de lui. + +Assurément, cela était bien fait pour exercer toutes les langues, +enflammer toutes les imaginations. On ne s'en fit pas faute à +Philadelphie, ni dans les trente-six autres Etats de l'Union, et, +pour dire le vrai, aussi bien dans l'Ancien que dans le Nouveau Monde. + +Mais, de combien cet émoi fut dépassé, lorsque, le soir du 13 juin, +il fut constant que ni le président ni le secrétaire du +Weldon-Institute n'avaient reparu à leur domicile. Gens rangés +pourtant, honorables et sages. La veille, ils avaient quitté la salle +des séances en citoyens qui ne songent qu'à rentrer tranquillement +chez eux, en célibataires dont aucun visage renfrogné n'accueillera +le retour au logis. Ne se seraient-ils point absentés, par hasard? +Non, ou du moins ils n'avaient rien dit qui pût le faire croire. Et +même il avait été convenu que, le lendemain, ils reprendraient leur +place au bureau du club, l'un comme président, l'autre comme +secrétaire, en prévision d'une séance où seraient discutés les +événements de la soirée précédente. + +Et non seulement, disparition complète de ces deux personnages +considérables de l'Etat de Pennsylvanie, mais aucune nouvelle du +valet Frycollin. Introuvable comme son maître. Non! jamais Nègre, +depuis Toussaint Louverture, Soulouque et Dessaline, n'avait fait +autant parler de lui. Il allait prendre une place importante, aussi +bien parmi ses collègues de la domesticité philadelphienne que parmi +tous ces originaux qu'une excentricité quelconque suffit à mettre en +lumière dans ce beau pays d'Amérique. + +Le lendemain, rien de nouveau. Les deux collègues ni Frycollin n'ont +point reparu. Sérieuse inquiétude. Commencement d'agitation. Foule +nombreuse aux abords des Post and Telegraph offices, pour savoir s'il +arriverait quelques nouvelles. + +Rien encore. + +Et, cependant, on les avait bien vus, tous les deux, sortir du +Weldon-Institute, causer à voix haute, prendre Frycollin qui les +attendait, puis descendre Walnut-Street et gagner du côté de +Fairmont-Park. + +Jem Cip, le légumiste, avait même serré la main droite du président +en lui disant : + +« A demain! » + +Et William T. Forbes, le fabricant de sucre de chiffons, avait reçu +une cordiale poignée de Phil Evans, qui lui avait dit par deux fois : + +« Au revoir ! ... Au revoir !... » + +Miss Doll et Miss Mat Forbes, si attachées à Uncle Prudent par les +liens de la plus pure amitié, ne pouvaient revenir de cette +disparition, et, afin d'obtenir des nouvelles de l'absent, parlaient +encore plus que d'habitude. + +Enfin, trois, quatre, cinq, six jours se passèrent, puis une semaine, +deux semaines... Personne, et nul indice qui pût mettre sur la trace +des trois disparus. + +On avait pourtant fait de minutieuses recherches dans tout le +quartier... Rien! - Dans les rues qui aboutissent au port... Rien! - +dans le parc même, sous les. grands bouquets d'arbres, au plus épais +des taillis... Rien! Toujours rien! + +Toutefois, on reconnut que, sur la grande clairière, l'herbe avait +été récemment foulée, et d'une façon qui sembla suspecte, puisqu'elle +était inexplicable. A la lisière du bois qui l'entoure, des traces +d'une lutte furent également relevées. Une bande de malfaiteurs +avait-elle donc rencontré, puis attaqué les deux collègues, à cette +heure avancée de la nuit, au milieu de ce parc désert? + +C'était possible. Aussi, la police procéda-t-elle à une enquête dans +les formes et avec toute la lenteur légale. On fouilla la +Schuylkill-river, on en racla le fond, on ébarba les rives de leur +amas d'herbes. Et, si ce fut inutile, ce ne fut pas en pure perte, +car la Schuylkill avait besoin d'un bon travail de faucardement. On +le fit à cette occasion. Gens pratiques, les édiles de Philadelphie. + +Alors on en appela à la publicité des journaux. Des annonces, des +réclamations, sinon des réclames, furent envoyées à toutes les +feuilles démocratiques ou républicaines de l'Union, sans distinction +de couleur. Le _Daily Negro,_ journal spécial de la race noire, +publia un portrait de Frycollin, d'après sa dernière photographie. +Récompenses furent offertes, primes promises, à quiconque donnerait +quelque nouvelle des trois absents, et même à tous ceux qui +retrouveraient un indice quelconque de nature à mettre sur leurs +traces. + +« Cinq mille dollars! Cinq mille dollars ! ... A tout citoyen qui... » + +Rien n'y fit. Les cinq mille dollars restèrent dans la caisse du +Weldon-Institute. + +« Introuvables! Introuvables!! Introuvables!!! Uncle Prudent et Phil +Evans de Philadelphie! » + +Il va sans dire que le club fut mis dans un singulier désarroi par +cette inexplicable disparition de son président et de son secrétaire. +Et, tout d'abord, l'assemblée prit d'urgence une mesure qui +suspendait les travaux relatifs à la construction du ballon le _Go a +head,_ si avancés pourtant. Mais comment, en l'absence des principaux +promoteurs de l'affaire, de ceux qui avaient voué à cette entreprise +une partie de leur fortune en temps et monnaie, comment aurait-on pu +vouloir achever l'oeuvre, quand ils n'étaient plus là pour la +finir? Il convenait donc d'attendre. + +Or, précisément à cette époque, il fut de nouveau question de +l'étrange phénomène, qui avait tant surexcité les esprits quelques +semaines auparavant. + +En effet, l'objet mystérieux avait été revu ou plutôt entrevu à +diverses reprises dans les hautes couches de l'atmosphère. Certes, +personne ne songeait à établir une connexité entre cette réapparition +si singulière et la disparition non moins inexplicable des deux +membres du Weldon-Institute. En effet, il eût fallu une +extraordinaire dose d'imagination pour rapprocher ces deux faits l'un +de l'autre. + +Quoi qu'il en soit, l'astéroïde, le bolide, le monstre aérien, comme +on voudra l'appeler, avait été réaperçu dans des conditions qui +permettaient de mieux apprécier ses dimensions et sa forme. Au +Canada, d'abord, au-dessus de ces territoires qui s'étendent d'Ottawa +à Québec, et cela le lendemain même de la disparition des deux +collègues; puis, plus tard, au-dessus des plaines du Far West, alors +qu'il luttait de vitesse avec un train du grand chemin de fer du +Pacifique. + +A partir de ce jour, les incertitudes du monde savant furent fixées. +Ce corps n'était point un produit de la nature; c'était un appareil +volant, avec application pratique de la théorie du « Plus lourd que +l'air ». Et, si le créateur, le maître de cet aéronef voulait encore +garder l'incognito pour sa personne, évidemment il n'y tenait plus +pour sa machine, puisqu'il venait de la montrer de si près sur les +territoires du Far West. Quant à la force mécanique dont il +disposait, quant à la nature des engins qui lui communiquaient le +mouvement, c'était l'inconnu. En tout cas, ce qui ne laissait aucun +doute, c'est que cet aéronef devait être doué d'une extraordinaire +faculté de locomotion. En effet, quelques jours après, il avait été +signalé dans le Céleste Empire, puis sur la partie septentrionale de +l'Indoustan, puis au-dessus des immenses steppes de la Russie. + +Quel était donc ce hardi mécanicien qui possédait une telle puissance +de locomotion, pour lequel les Etats n'avaient plus de frontières ni +les océans de limites, qui disposait de l'atmosphère terrestre comme +d'un domaine? Devait-on penser que ce fût ce Robur, dont les théories +avaient été si brutalement lancées à la face du Weldon-Institute, le +jour où il vint battre en brèche cette utopie des ballons dirigeables? + +Peut-être quelques esprits perspicaces en eurent-ils la pensée. Mais +- chose singulière assurément - personne ne songea à cette hypothèse +que ledit Robur pût se rattacher en quoi que ce fût à la disparition +du président et du secrétaire du Weldon-Institute. + +En somme, cela fût resté à l'état de mystère, sans une dépêche qui +arriva de France en Amérique par le fil de New York, à onze heures +trente-sept, dans la journée du 6 juillet. + +Et qu'apportait cette dépêche? C'était le texte du document trouvé à +Paris dans une tabatière - document qui révélait ce qu'étaient +devenus les deux personnages dont l'Union allait prendre le deuil. + +Ainsi donc, l'auteur de l'enlèvement c'était Robur, l'ingénieur venu +tout exprès à Philadelphie pour écraser la théorie des ballonistes +dans son oeuf! C'était lui qui montait l'aéronef _Albatros!_ +C'était lui qui, par représailles, avait enlevé Uncle Prudent, Phil +Evans, et Frycollin par-dessus le marché! Et ces personnages, on +devait les considérer comme à jamais perdus, à moins que, par un +moyen quelconque, en construisant un engin capable de lutter avec le +puissant appareil, leurs amis terrestres ne parvinssent à les ramener +sur la terre! + +Quelle émotion! Quelle stupeur! Le télégramme parisien avait été +adressé au bureau du Weldon-Institute. Les membres du club en eurent +aussitôt connaissance. Dix minutes après, tout Philadelphie recevait +la nouvelle par ses téléphones, puis, en moins d'une heure, toute +l'Amérique, car elle s'était électriquement propagée sur les +innombrables fils du nouveau continent. On n'y voulait pas croire, et +rien n'était plus certain. Ce devait être une mystification de +mauvais plaisant, disaient les uns, une « fumisterie » du plus +mauvais goût, disaient les autres! Comment ce rapt eût-il pu +s'accomplir à Philadelphie, et si secrètement? Comment cet _Albatros_ +avait-il atterri dans Fairmont-Park, sans que son apparition eût été +signalée sur les horizons de l'Etat de Pennsylvanie? + +Très bien. C'étaient des arguments. Les incrédules avaient encore le +droit de douter. Mais, ce droit, ils ne l'eurent plus, sept jours +après l'arrivée du télégramme. Le 13 juillet, le paquebot français +_Normandie_ avait mouillé dans les eaux de l'Hudson, et il apportait +la fameuse tabatière. Le railway de New York l'expédia en toute hâte +à Philadelphie. + +C'était bien la tabatière du président du Weldon-Institute. Jem Cip +n'aurait pas mal fait, ce jour-là, de prendre une nourriture plus +substantielle, car il faillit tomber en pâmoison, quand il la +reconnut. Que de fois il y avait puisé la prise de l'amitié! Et Miss +Doll et Miss Mat la reconnurent aussi, cette tabatière, qu'elles +avaient si souvent regardée avec l'espoir d'y plonger, un jour, leurs +maigres doigts de vieilles filles! Puis ce furent leur père, William +T. Forbes, Truk Milnor, Bat T. Fyn et bien d'autres du +Weldon-Institute! Cent fois ils l'avaient vue s'ouvrir et se refermer +entre les mains de leur vénéré président. Enfin elle eut pour elle le +témoignage de tous les amis que comptait Uncle Prudent dans cette +bonne cité de Philadelphie, dont le nom indique - on ne saurait trop +le répéter - que ses habitants s aiment comme des frères. + +Ainsi il n'était pas permis de conserver l'ombre d'un doute _à_ cet +égard. Non seulement la tabatière du président, mais l'écriture, +tracée sur le document, ne permettaient plus aux incrédules de hocher +la tête. Alors les lamentations commencèrent, les mains désespérées +se levèrent vers le ciel. Uncle Prudent et son collègue, emportés +dans un appareil volant, sans qu'on pût même entrevoir un moyen de +les délivrer! + +La Compagnie du Niagara-Falls, dont Uncle Prudent était le plus gros +actionnaire, faillit suspendre ses affaires et arrêter ses chutes. La +_Walton-Watch Company_ songea à liquider son usine à montres, +maintenant qu'elle avait perdu son directeur, Phil Evans. + +Oui! ce fut un deuil général, et le mot deuil n'est pas exagéré, car +à part quelques cerveaux brûlés comme il s'en rencontre même aux +Etats-Unis, on n'espérait plus jamais revoir ces deux honorables +citoyens. + +Cependant, après son passage au-dessus de Paris, on n'entendit plus +parler de l'_Albatros._ Quelques heures plus tard, il avait été +aperçu au-dessus de Rome, et c'était tout. Il ne faut pas s'en +étonner, étant donné la vitesse avec laquelle l'aéronef avait +traversé l'Europe du nord au sud, et la Méditerranée de l'ouest à +l'est. Grâce à cette vitesse, aucune lunette n'avait pu le saisir sur +un point quelconque de sa trajectoire. Tous les observatoires eurent +beau mettre leur personnel à l'affût nuit et jour, la machine volante +de Robur-le-Conquérant s'en était allée ou si loin ou si haut - en +Icarie, comme il le disait - qu'on désespéra d'en jamais retrouver la +trace. + +Il convient d'ajouter que, si sa rapidité fut plus modérée au-dessus +du littoral de l'Afrique, comme le document n'était pas encore connu, +on ne s'avisa pas de chercher l'aéronef dans les hauteurs du ciel +algérien. Assurément, il fut aperçu au-dessus de Tombouctou; mais +l'observatoire de cette ville célèbre - s'il y en a un - n'avait pas +encore eu le temps d'envoyer en Europe le résultat de ses +observations. Quant au roi du Dahomey, il aurait plutôt fait couper +la tête à vingt mille de ses sujets, y compris ses ministres, que +d'avouer qu'il avait eu le dessous dans sa lutte avec un appareil +aérien. Question d'amour-propre. + +Au-delà, ce fut l'Atlantique que traversa l'ingénieur Robur. Ce fut +la Terre de Feu qu'il atteignit, puis le cap Horn. Ce furent les +terres australes et l'immense domaine du pôle, qu'il dépassa, un peu +malgré lui. Or, de ces régions antarctiques, il n'y avait aucune +nouvelle à attendre. + +Juillet s'écoula, et nul oeil humain ne pouvait se vanter +d'avoir même entrevu l'aéronef. + +Août s'acheva, et l'incertitude au sujet des prisonniers de Robur +demeura complète. C'était à se demander si l'ingénieur, à l'exemple +d'Icare, le plus vieux mécanicien dont l'histoire fasse mention, +n'avait pas péri victime de sa témérité. + +Enfin les vingt-sept premiers jours de septembre s'écoulèrent sans +résultat. + +Certainement, on se fait à tout en ce monde. Il est dans la nature +humaine de se blaser sur les douleurs qui s'éloignent. On oublie, +parce qu'il est nécessaire d'oublier. Mais, cette fois, il faut le +dire à son honneur, le public terrestre se retint sur cette pente. +Non! il ne devint point indifférent au sort de deux Blancs et d'un +Noir, enlevés comme le prophète Elie, mais dont la Bible n'avait pas +promis le retour sur la terre. + +Et ceci fut plus sensible à Philadelphie qu'en tout autre lieu. Il +s'y joignait, d'ailleurs, de certaines craintes personnelles. Par +représailles, Robur avait arraché Uncle Prudent et Phil Evans à leur +sol natal. Certes, il s'était bien vengé, quoique en dehors de tout +droit. Mais cela suffirait-il à sa vengeance? Ne voudrait-il pas +l'exercer encore sur quelques-uns des collègues du président et du +secrétaire du Weldon-Institute? Et qui pouvait se dire à l'abri des +atteintes de ce tout-puissant maître des régions aériennes? + +Or, voilà que, le 28 septembre, une nouvelle courut la ville. Uncle +Prudent et Phil Evans auraient reparu, dans l'après-midi, au domicile +particulier du président du Weldon-Institute. + +Et le plus extraordinaire, c'est que la nouvelle était vraie, quoique +les esprits sensés ne voulussent point y croire. + +Cependant il fallut se rendre à l'évidence. C'étaient bien les deux +disparus, en personne, non leur ombre... Frycollin lui-même était de +retour. + +Les membres du club, puis leurs amis, puis la foule, se portèrent +devant la maison de Uncle Prudent. On acclama les deux collègues, on +les fit passer de main en main au milieu des hurrahs et des hips! + +Jem Cip était là, ayant abandonné son déjeuner -un rôti de laitues +cuites - puis, William T. Forbes et ses deux filles, Miss Doit et +Miss Mat. Et, en ce jour, Uncle Prudent aurait pu les épouser toutes +deux s'il eût été Mormon; mais il ne l'était pas et n'avait aucune +propension à le devenir. Il y avait aussi Truk Milnor, Bat T. Fyn, +enfin tous les membres du club. On se demande encore aujourd'hui +comment Uncle Prudent et Phil Evans purent sortir vivants des +milliers de bras par lesquels ils durent passer en traversant toute +la ville. + +Le soir même, le Weldon-Institute devait tenir sa séance +hebdomadaire. On comptait que les deux collègues prendraient place au +bureau. Or, comme ils n'avaient encore rien dit de leurs aventures - +peut-être ne leur avait-on pas laissé le temps de parler? - on +espérait aussi qu'ils raconteraient par le menu leurs impressions de +voyage. + +En effet, pour une raison ou pour une autre, tous deux étaient restés +muets. Muet aussi le valet Frycollin, que ses congénères avaient +failli écarteler dans leur délire. + +Mais ce que les deux collègues n'avaient pas dit ou n'avaient pas +voulu dire, le voici + +Il n'y a point à revenir sur ce que l'on sait de la nuit du 27 au 28 +juillet, l'audacieuse évasion du président et du secrétaire du +Weldon-Institute, leur impression si vive quand ils foulèrent les +roches de l'île Chatam, le coup de feu tiré sur Phil Evans, le câble +tranché, et _l'Albatros,_ alors privé de ses propulseurs, entraîné au +large par la brise du sud-ouest, tandis qu'il s'élevait à une grande +hauteur. Ses fanaux allumés avaient permis de le suivre pendant +quelque temps. Puis, il n'avait pas tardé à disparaître. + +Les fugitifs n'avaient plus rien à craindre. Comment Robur aurait-il +pu revenir sur l'île, puisque ses hélices devaient encore être hors +d'état de fonctionner pendant trois ou quatre heures? + +D'ici là, l'_Albatros,_ détruit par l'explosion, ne serait plus +qu'une épave flottant sur la mer, et ceux qu'il portait, des cadavres +déchirés que l'Océan ne pourrait pas même rendre. + +L'acte de vengeance aurait été accompli dans toute son horreur. + +Uncle Prudent et Phil Evans, se considérant comme en état de légitime +défense, n'avaient pas eu un remords. + +Phil Evans n'était que légèrement blessé par la balle lancée de +l'_Albatros._ Aussi tous trois s'occupèrent de remonter le littoral +avec l'espoir de rencontrer quelques indigènes. + +Cet espoir ne fut pas trompé. Une cinquantaine de naturels, vivant de +la pêche, habitaient la côte occidentale de Chatam. Ils avaient vu +l'aéronef descendre sur l'île. Ils firent aux fugitifs l'accueil que +méritaient des êtres surnaturels. On les adora, ou peu s'en faut. On +les logea dans la plus confortable des cases. Jamais Frycollin ne +retrouverait une pareille occasion de passer pour le dieu des Noirs. + +Ainsi qu'ils l'avaient prévu, Uncle Prudent et Phil Evans ne virent +pas revenir l'aéronef. Ils devaient en conclure que la catastrophe +avait dû se produire dans quelque haute zone de l'atmosphère. On +n'entendrait plus jamais parler de l'ingénieur Robur ni de la +prodigieuse machine que ses compagnons montaient avec lui. + +Maintenant il fallait attendre une occasion de regagner l'Amérique. +Or, l'île Chatam est peu fréquentée des navigateurs. Tout le mois +d'août se passa ainsi, et les fugitifs pouvaient se demander s'ils +n'avaient pas changé une prison pour une autre, dont Frycollin, +toutefois, s'arrangeait mieux que de sa prison aérienne. + +Enfin, le 3 septembre, un navire vint faire de l'eau à l'aiguade de +l'île Chatam. On ne l'a pas oublié, au moment de l'enlèvement à +Philadelphie, Uncle Prudent avait sur lui quelques milliers de +dollars-papier - plus qu'il ne fallait pour regagner l'Amérique. +Après avoir remercié leurs adorateurs qui ne leur épargnèrent pas les +plus respectueuses démonstrations, Uncle Prudent, Phil Evans et +Frycollin s'embarquèrent pour Aukland. Ils ne racontèrent rien de +leur histoire, et, en deux jours, ils arrivèrent dans la capitale de +la Nouvelle-Zélande. + +Là, un paquebot du Pacifique les prit comme passagers, et, le 20 +septembre, après une traversée des plus heureuses, les survivants de +l'_Albatros_ débarquaient à San Francisco. Ils n'avaient point dit +qui ils étaient ni d'où ils venaient; mais, comme ils avaient payé +d'un bon prix leur transport, ce n est pas un capitaine américain qui +leur en eût demandé davantage. + +A San Francisco, Uncle Prudent, son collègue et le valet Frycollin +prirent le premier train du grand chemin de fer du Pacifique. Le 27, +ils arrivaient à Philadelphie. + +Voilà le récit compendieux de ce qui s'était passé depuis l'évasion +des fugitifs et leur départ de l'île Chatam. Voilà comment, le soir +même, le président et le secrétaire purent prendre place au bureau du +Weldon-Institute, au milieu d'une affluence extraordinaire. + +Cependant, jamais ni l'un ni l'autre n'avaient été aussi calmes. Il +ne semblait pas, à les voir, que rien d'anormal fût arrivé depuis la +mémorable séance du 12 juin. Trois mois et demi qui ne paraissaient +pas compter dans leur existence! + +Après les premières salves de hurrahs que tous deux reçurent sans que +leur visage reflétât la moindre émotion, Uncle Prudent se couvrit et +prit la parole. + +Honorables citoyens, dit-il, la séance est ouverte. + +Applaudissements frénétiques et bien légitimes! Car, s'il n'était pas +extraordinaire que cette séance fût ouverte, il l'était du moins +qu'elle le fût par Uncle Prudent, assisté de Phil Evans. + +Le président laissa l'enthousiasme s'épuiser en clameurs et en +battements de mains. Puis il reprit : + +« A notre dernière séance, messieurs, la discussion avait été fort +vive _(Ecoutez, écoutez)_ entre les partisans de l'hélice avant et de +l'hélice arrière pour notre ballon _Go a headl (Marques de +surprise)._ Or, nous avons trouvé moyen de ramener l'accord entre les +avantistes et les arriéristes, et ce moyen, le voici c'est de mettre +deux hélices, une à chaque bout de la nacelle! » _(Silence de +complète stupéfaction.)_ + +Et ce fut tout. + +Oui, tout! De l'enlèvement du président et du secrétaire du +Weldon-Institute, pas un mot! Pas un mot de l'_Albatros_ ni de +l'ingénieur Robur! Pas un mot du voyage! Pas un mot de la façon dont +les prisonniers avaient pu s'échapper! Pas un mot enfin de ce +qu'était devenu l'aéronef, s'il courait encore à travers l'espace, si +l'on pouvait craindre de nouvelles représailles contre les membres du +club! + +Certes, l'envie ne manquait pas à tous ces ballonistes d'interroger +Uncle Prudent et Phil Evans; mais on les vit si sérieux, si +boutonnés, qu'il parut convenable de respecter leur attitude. Quand +ils jugeraient à propos de parler, ils parleraient, et l'on serait +trop honoré de les entendre. + +Après tout, il y avait peut-être dans ce mystère quelque secret qui +ne pouvait encore être divulgué. + +Et alors Uncle Prudent, reprenant la parole au milieu d'un silence +jusqu'alors inconnu dans les séances du Weldon-Institute + +« Messieurs, dit-il, il ne reste plus maintenant qu'à terminer +l'aérostat le _Go a head_ auquel il appartient de faire la conquête +de l'air. - La séance est levée. » + + XVIII + +Qui termine cette véridique histoire de l'_Albatros_ sans la terminer. + +Le 29 avril de l'année suivante, sept mois après le retour si imprévu +de Uncle Prudent et de Phil Evans, Philadelphie était tout en +mouvement. Rien de politique pour cette fois. Il ne s'agissait ni +d'élections ni de meetings. L'aérostat le _Go a head,_ achevé par les +soins du Weldon-Institute, allait enfin prendre possession de son +élément naturel. + +Pour aéronaute, le célèbre Harry W. Tinder, dont le nom a été +prononcé au commencement de ce récit, - plus un aide-aérostier. + +Pour passagers, le président et le secrétaire du Weldon-Institute. Ne +méritaient-ils pas un tel honneur? Ne leur appartenait-il pas de +venir en personne protester contre tout appareil qui reposerait sur +le principe du « Plus lourd que l'air » ? + +Cependant, après sept mois, ils en étaient encore à parler de leurs +aventures. Frycollin lui-même, quelque envie qu'il en eût, n'avait +rien dit de l'ingénieur Robur ni de Sa prodigieuse machine. Sans +doute, en ballonistes intransigeants qu'ils étaient, Uncle Prudent et +Phil Evans ne voulaient pas qu'il fût question d'aéronef ou de tout +autre appareil volant. Tant que le ballon le _Go a head_ ne tiendrait +pas la première place parmi les engins de locomotion aérienne, ils ne +voulaient rien admettre des inventions dues aux aviateurs. Ils +croyaient encore, ils voulaient croire toujours que le véritable +véhicule atmosphérique, c'était l'aérostat et qu à lui seul +appartenait l'avenir. + +D'ailleurs, celui dont ils avaient tiré une vengeance si terrible - +si juste à leur sens -, celui-là n'existait plus. Aucun de ceux qui +l'accompagnaient n'avait pu lui survivre. Le secret de l'_Albatros_ +était maintenant enseveli dans les profondeurs du Pacifique. + +Quant à admettre que l'ingénieur Robur eût une retraite, une île de +relâche, au milieu de ce vaste océan, ce n'était qu'une hypothèse. En +tout cas, les deux collègues se réservaient de décider plus tard s'il +ne conviendrait pas de faire quelques recherches à ce sujet. + +On allait donc enfin procéder à cette grande expérience que le +Weldon-Institute préparait de si longue date et avec tant de soins. +Le _Go a head_ était le type le plus parfait de ce qui avait été +inventé jusqu'à cette époque dans l'art aérostatique, - ce que sont +un _Inflexible_ ou un _Formidable_ dans l'art naval. + +Le _Go a head_ possédait toutes les qualités que doit avoir un +aérostat. Son volume lui permettait de s'élever aux dernières +hauteurs qu'un ballon puisse atteindre; - son imperméabilité, de +pouvoir se maintenir indéfiniment dans l'atmosphère; - sa solidité, +de braver toute dilatation de gaz aussi bien que les violences de la +pluie et du vent; - sa capacité, de disposer d'une force +ascensionnelle assez considérable pour enlever, avec tous ses +accessoires, une machinerie électrique qui devait communiquer à ses +propulseurs une puissance de locomotion supérieure à tout ce qui +avait été obtenu jusqu'alors. Le _Go a head_ avait une forme allongée +qui faciliterait son déplacement suivant l'horizontale. Sa nacelle, +plate-forme à peu près semblable à celle du ballon des capitaines +Krebs et Renard, emportait tout l'outillage nécessaire aux +aérostiers, instruments de physique, câbles, ancres, guides-ropes, +etc., de plus, les appareils, piles et accumulateurs qui +constituaient sa puissance mécanique. Cette nacelle était munie, à +l'avant, d'une hélice, et, à l'arrière, d'une hélice et d'un +gouvernail. Mais, probablement, le rendement des machines du _Go a +head_ devait être très inférieur au rendement des appareils de +l'_Albatros._ + +Le _Go a head_ avait été transporté, après son gonflement, dans la +clairière de Fairmont-Park, à la place même où s'était reposé +l'aéronef pendant quelques heures. + +Inutile de dire que sa puissance ascensionnelle lui était fournie par +le plus léger de tous les corps gazeux. Le gaz d'éclairage ne possède +qu'une force de sept cents grammes environ par mètre cube, - ce qui +ne donne qu'une insuffisante rupture d'équilibre avec l'air ambiant. +Mais l'hydrogène possède une force d'ascension qui peut être estimée +à onze cents grammes. Cet hydrogène pur, préparé d'après les procédés +et dans les appareils spéciaux du célèbre Henry Giffard, emplissait +l'énorme ballon. Donc, puisque la capacité du _Go a head_ mesurait +quarante mille mètres cubes, la puissance ascensionnelle de son gaz +était quarante mille multipliés par onze cents, soit de +quarante-quatre mille kilogrammes. + +Dans cette matinée du 29 avril, tout était prêt. Dès onze heures, +l'énorme aérostat se balançait à quelques pieds du sol, prêt à +s'élever au milieu des airs. + +Temps admirable et fait exprès pour cette importante expérience. En +somme, peut-être aurait-il mieux valu que la brise eût été plus +forte, ce qui aurait rendu l'épreuve plus concluante. En effet, on +n'a jamais mis en doute qu'un ballon pût être dirigé dans un air +calme; mais, au milieu d'une atmosphère en mouvement, c'est autre +chose, et c'est dans ces conditions que les expériences doivent être +tentées. + +Enfin, il n'y avait pas de vent ni apparence qu'il dût se lever. Ce +jour-là, par extraordinaire, l'Amérique du Nord ne se disposait point +à envoyer à l'Europe occidentale une des bonnes tempêtes de son +inépuisable réserve, et jamais jour n'eût été mieux choisi pour le +succès d'une expérience aéronautique. + +Faut-il parler de la foule immense réunie dans Fairmont-Park, des +nombreux trains qui avaient versé sur la capitale de la Pennsylvanie +les curieux de tous les Etats environnants, de la suspension de la +vie industrielle et commerciale qui permettait à tous de venir +assister à ce spectacle, patrons, employés, ouvriers, hommes, femmes, +vieillards, enfants, membres du Congrès, représentants de l'armée, +magistrats, reporters, indigènes blancs et noirs, entassés dans la +vaste clairière? Faut-il décrire les émotions bruyantes de ce +populaire, ces mouvements inexplicables, ces poussées soudaines qui +rendaient la masse palpitante et houleuse? Faut-il chiffrer les hips! +hips! hips! qui éclatèrent de toutes parts comme des détonations de +boîtes d'artifice, lorsque Uncle Prudent et Phil Evans parurent sur +la plate-forme, au-dessous de l'aérostat pavoisé aux couleurs +américaines? Faut-il avouer enfin que le plus grand nombre des +curieux n'était peut-être pas venu pour voir le _Go a head,_ mais +pour contempler ces deux hommes extraordinaires que l'Ancien Monde +enviait au Nouveau? + +Pourquoi deux et non trois? Pourquoi pas Frycollin? C'est que +Frycollin trouvait que la campagne de l'_Albatros_ suffisait à sa +célébrité. Il avait décliné l'honneur d'accompagner son maître. Il +n'eut donc point sa part des acclamations frénétiques qui +accueillirent le président et le secrétaire du Weldon-Institute. + +Il va sans dire que, de tous les membres de l'illustre assemblée, pas +un ne manquait aux places réservées en dedans des cordes et piquets +qui formaient enceinte au milieu de la clairière. Là étaient Truk +Milnor, Bat T. Fyn, William T. Forbes, ayant au bras ses deux filles, +Miss Doll et Miss Mat. Tous étaient venus affirmer par leur présence +que rien ne pourrait jamais séparer les partisans du « Plus léger que +l'air » ! + +Vers onze heures vingt, un coup de canon annonça la fin des derniers +préparatifs. + +Le _Go a head_ n'attendait plus qu'un signal pour partir. Un second +coup de canon retentit à onze heures vingt-cinq. + +Le _Go a head,_ maintenu par ses cordes de filet, s'éleva d'une +quinzaine de mètres au-dessus de la clairière. De cette façon la +plate-forme dominait cette foule si profondément émue. Uncle Prudent +et Phil Evans, debout à l'avant, mirent alors la main gauche sur leur +poitrine, - ce qui signifiait qu'ils étaient de coeur avec toute +l'assistance. Puis, ils tendirent la main droite vers le zénith, - ce +qui signifiait que le plus grand des ballons connus jusqu'à ce jour +allait enfin prendre possession du domaine supra-terrestre. + +Cent mille mains se portèrent alors sur cent mille poitrines, et cent +mille autres se dressèrent vers le ciel. + +Un troisième coup de canon éclata à onze heures trente. + +« Lâchez tout! » cria Uncle Prudent, qui lança la formule +sacramentelle. + +Et le _Go a head_ s'éleva « majestueusement », -adverbe consacré par +l'usage dans les descriptions aérostatiques. + +En vérité, c'était un spectacle superbe! On eût dit d'un vaisseau qui +vient de quitter son chantier de construction. Et n'était-ce pas un +vaisseau, lancé sur la mer aérienne? + +Le _Go a head_ monta suivant une rigoureuse verticale - preuve du +calme absolu de l'atmosphère -, et il s'arrêta à une altitude de deux +cent cinquante mètres. + +Là, commencèrent les manoeuvres en déplacement horizontal. Le +_Go a head,_ poussé par ses deux hélices, alla au-devant du soleil +avec une vitesse d'une dizaine de mètres à la seconde. C'est la +vitesse de la baleine franche au milieu des couches liquides. Et il +ne messied pas de le comparer à cette géante des mers boréales, +puisqu'il avait aussi la forme de cet énorme cétacé. + +Une nouvelle salve de hurrahs monta vers les habiles aéronautes. + +Puis, sous l'action de son gouvernail, le _Go a head_ se livra à +toutes les évolutions circulaires, obliques, rectilignes, que lui +imprimait la main du timonier. Il tourna dans un cercle restreint, il +marcha en avant, en arrière, de façon à convaincre les plus +réfractaires à la direction des ballons, - s'il y en avait eu!... +S'il yen avait eu, on les aurait écharpés. + +Mais pourquoi le vent manquait-il à cette magnifique expérience? Ce +fut regrettable. On aurait vu, sans doute, le _Go a head_ exécuter, +sans une hésitation, tous les mouvements, soit en déviant par +l'oblique comme un navire à voiles qui marche au plus près, soit en +remontant les courants de l'air comme un navire à vapeur. + +En ce moment, l'aérostat se releva dans l'espace de quelques +centaines de mètres. + +On comprit la manoeuvre. Uncle Prudent et ses compagnons +allaient tenter de trouver un courant quelconque dans de plus hautes +zones, afin de compléter l'épreuve. Du reste, un système de +ballonneaux intérieurs analogues à la vessie natatoire des poissons +et dans lesquels on pouvait introduire une certaine quantité d'air, +au moyen de pompes, lui permettait de se déplacer verticalement. Sans +jamais jeter de lest pour monter ni perdre de gaz pour descendre, il +était en mesure de s'élever ou de s'abaisser dans l'atmosphère, au +gré de l'aéronaute. Toutefois, il avait été muni d'une soupape à son +hémisphère supérieur, pour le cas où il eût été obligé à quelque +rapide descente. C'était, en somme, l'application de systèmes déjà +connus, mais poussés à un extrême degré de perfection. + +Le _Go a head_ s'élevait donc en suivant une ligne verticale. Ses +énormes dimensions diminuaient graduellement aux regards, comme par +un effet d'optique. Ce n'est pas ce qu'il y a de moins curieux pour +les spectateurs, dont les vertèbres du cou se brisent à regarder en +l'air. L'énorme baleine devenait peu à peu un marsouin, en attendant +qu'elle fût réduite à l'état de simple goujon. + +Le mouvement ascensionnel ne cessant pas, le _Go a head_ atteignit +une altitude de quatre mille mètres. Mais, dans ce ciel si pur, sans +une traînée de brume, il resta constamment visible. + +Cependant, il se maintenait toujours au-dessus de la clairière, comme +s'il eût été attaché par des fils divergents. Une immense cloche eût +emprisonné l'atmosphère qu'elle n'aurait pas été plus immobilisée. +Pas un souffle de vent ni à cette hauteur ni à aucune autre. +L'aérostat évoluait sans rencontrer aucune résistance, très rapetissé +par l'éloignement, comme si on l'eût regardé par le petit bout d'une +lorgnette. + +Tout à coup, un cri s'éleva de la foule, un cri suivi de cent mille +autres. Tous les bras se tendirent vers un point de l'horizon. Ce +point, c'était le nord-ouest. + +Là, dans le profond azur, est apparu un corps mobile qui s'approche +et grandit. Est-ce un oiseau battant des ailes les hautes couches de +l'espace? Est-ce un bolide dont la trajectoire coupe obliquement +l'atmosphère? En tout cas, il est doué d'une vitesse excessive, et il +ne peut tarder à passer au-dessus de la foule. + +Un soupçon, qui se communique électriquement à tous les cerveaux, +court sur toute la clairière. + +Mais il semble que le _Go a head_ a vu cet étrange objet. Assurément, +il a senti qu'un danger le menace, car sa vitesse est augmentée, et +il a pris chasse vers l'est. + +Oui! la foule a compris! Un nom, jeté par un des membres du +Weldon-Institute, a été répété par cent mille bouches : + +« L'_Albatros I..._ L'_Albatros_ !... » + +C'est l'_Albatros,_ en effet! C'est Robur qui reparaît dans les +hauteurs du ciel! C'est lui qui, semblable à un gigantesque oiseau de +proie, va fondre sur le _Go a head!_ Et pourtant, neuf mois avant, +l'aéronef, brisé par l'explosion, ses hélices rompues, sa plate-forme +coupée en deux, a été anéanti. Sans le sang-froid prodigieux de +l'ingénieur, qui modifia le sens giratoire du propulseur de l'avant +et le changea en une hélice suspensive, tout le personnel de +l'_Albatros_ eût été asphyxié par la rapidité même de la chute. Mais, +s'ils avaient pu échapper à l'asphyxie, comment lui et les siens ne +s'étaient-ils pas noyés dans les eaux du Pacifique? + +C'est que les débris de sa plate-forme, les ailes des propulseurs, +les cloisons des roufles, tout ce qui restait de l'_Albatros,_ +constituait une épave. Si l'oiseau blessé était tombé dans les flots, +ses ailes le soutinrent encore sur les lames. Pendant quelques +heures, Robur et ses hommes restèrent d'abord sur cette épave, puis, +dans le canot de caoutchouc qu'ils avaient retrouvé à la surface de +l'Océan. + +La Providence, pour ceux qui croient à l'intervention divine dans les +choses humaines - le hasard, pour ceux qui ont la faiblesse de ne pas +croire à la Providence -, vint au secours des naufragés. + +Un navire les aperçut, quelques heures après le lever du soleil. Ce +navire mit une embarcation à la mer. Il recueillit non seulement +Robur et ses compagnons, mais aussi les débris flottants de +l'aéronef. L'ingénieur se contenta de dire que son bâtiment avait +péri dans une collision, et son incognito fut respecté. + +Ce navire était un trois-mâts anglais, le _Two Friends,_ de +Liverpool. Il se dirigeait vers Melbourne, où il arriva quelques +jours après. + +On était en Australie, mais encore loin de l'île X, à laquelle il +fallait revenir au plus tôt. + +Dans les débris du roufle de l'arrière, l'ingénieur avait pu +retrouver une somme assez considérable, qui lui permit de subvenir à +tous les besoins de ses compagnons, sans rien demander à personne. +Peu de temps après son arrivée à Melbourne, il fit l'acquisition +d'une petite goélette d'une centaine de tonneaux, et ce fut ainsi que +Robur, qui se connaissait en marine, regagna l'île X. + +Et alors il n'eut plus qu'une idée fixe, une obsession se venger. +Mais, pour se venger, il fallait refaire un second _Albatros._ +Besogne facile, après tout, pour celui qui avait construit le +premier. On utilisa ce qui pouvait servir de l'ancien aéronef, ses +propulseurs, entre autres engins, qui avaient été embarqués avec tous +les débris sur la goélette. On refit le mécanisme avec de nouvelles +piles et de nouveaux accumulateurs. Bref, en moins de huit mois, tout +le travail était terminé, et un nouvel _Albatros,_ identique à celui +que l'explosion avait détruit, aussi puissant, aussi rapide, fut prêt +à prendre l'air. + +Dire qu'il avait le même équipage, que cet équipage était enragé +contre Uncle Prudent et Phil Evans en particulier, et contre tout le +Weldon-Institute en général, cela se comprend, sans qu'il convienne +d'y insister. + +L'_Albatros_ quitta l'île X dès les premiers jours d'avril. Pendant +cette traversée aérienne, il ne voulut pas que son passage pût être +signalé en aucun point de la terre. Aussi voyagea-t-il presque +toujours entre les nuages. Arrivé au-dessus de l'Amérique du Nord, en +une portion déserte du Far West, il atterrit. Là, l'ingénieur, +gardant le plus profond incognito, apprit ce qui devait lui faire le +plus de plaisir d'apprendre c'est que le Weldon-Institute était prêt +à commencer ses expériences, c'est que le _Go a head,_ monté par +Uncle Prudent et Phil Evans, allait partir de Philadelphie à la date +du 29 avril. + +Quelle occasion pour satisfaire cette vengeance qui tenait au +coeur de Robur et de tous les siens! Vengeance terrible, à +laquelle ne pourrait échapper le _Go a head!_ Vengeance publique, qui +prouverait en même temps la supériorité de l'aéronef sur tous les +aérostats et autres appareils de ce genre! + +Et voilà pourquoi, ce jour-là, comme un vautour qui se précipite du +haut des airs, l'aéronef apparaissait au-dessus de Fairmont-Park. + +Oui! c'était l'_Albatros,_ facile à reconnaître, même de tous ceux +qui ne l'avaient jamais vu! + +Le _Go a head_ fuyait toujours. Mais il comprit bientôt qu'il ne +pourrait jamais échapper par une fuite horizontale. Aussi, son salut, +le chercha-t-il par une fuite verticale, non en se rapprochant du +sol, car l'aéronef aurait pu lui barrer la route, mais en s'élevant +dans l'air, en allant dans une zone où il ne pourrait peut-être pas +être atteint. C'était très audacieux, en même temps très logique. + +Cependant l'_Albatros_ commençait à s'élever avec lui. Bien plus +petit que le _Go a head,_ c'était l'espadon à la poursuite de la +baleine qu'il perce de son dard, c'était le torpilleur courant sur le +cuirassé qu'il va faire sauter d'un seul coup. + +On le vit bien, et avec quelle angoisse! En quelques instants +l'aérostat eut atteint cinq mille mètres de hauteur. + +L'_Albatros_ l'avait suivi dans son mouvement ascensionnel. Il +évoluait sur ses flancs. Il l'enserrait dans un cercle dont le rayon +diminuait à chaque tour. Il pouvait l'anéantir d'un bond, en crevant +sa fragile enveloppe. Alors Uncle Prudent et ses compagnons eussent +été broyés dans une effroyable chute! + +Le public, muet d'horreur, haletant, était saisi de cette sorte +d'épouvante qui oppresse la poitrine, qui prend aux jambes, quand on +voit tomber quelqu'un d'une grande hauteur. Un combat aérien se +préparait, combat où ne s'offraient même pas les chances de salut +d'un combat naval, - le premier de ce genre, mais qui ne sera pas le +dernier, sans doute, puisque le progrès est une des lois de ce monde. +Et si le _Go a head_ portait à son cercle équatorial les couleurs +américaines, l'_Albatros_ avait arboré son pavillon, l'étamine +étoilée avec le soleil d'or de Robur-le-Conquérant. + +Le _Go a head_ voulut alors essayer de distancer son ennemi en +s'élevant plus haut encore. Il se débarrassa du lest qu'il avait en +réserve. Il fit un nouveau bond de mille mètres. Ce n'était plus +alors qu'un point dans l'espace. L'_Albatros,_ qui le suivait +toujours en imprimant à ses hélices leur maximum de rotation, était +devenu invisible. + +Soudain, un cri de terreur s'éleva du sol. + +Le _Go a head_ grossissait à vue d'oeil, tandis que l'aéronef +reparaissait en s'abaissant avec lui. Cette fois, c'était une chute. +Le gaz, trop dilaté dans les hautes zones, avait crevé l'enveloppe, +et, à demi dégonflé, le ballon tombait assez rapidement. + +Mais l'aéronef, modérant ses hélices suspensives, s'abaissait d'une +vitesse égale. Il rejoignit le _Go a head,_ lorsqu'il n'était plus +qu'à douze cents mètres du sol, et s'en approcha bord à bord. + +Robur voulait-il donc l'achever ?... Non!... Il voulait secourir, il +voulait sauver son équipage! + +Et telle fut l'habileté de sa manoeuvre que l'aéronaute et son +aide purent s'élancer sur la plate-forme de l'aéronef. + +Uncle Prudent et Phil Evans allaient-ils donc refuser les secours de +Robur, refuser d'être sauvés par lui? Ils en étaient bien capables! +Mais les gens de l'ingénieur se jetèrent sur eux, et, par force, les +firent passer du _Go a head_ sur l'_Albatros._ + +Puis, l'aéronef se dégagea et demeura stationnaire, pendant que le +ballon, entièrement vide de gaz, tombait sur les arbres de la +clairière, où il resta suspendu comme une gigantesque loque. + +Un effroyable silence régnait à terre. Il semblait que la vie eût été +suspendue dans toutes les poitrines. Bien des yeux s'étaient fermés +pour ne rien voir de la suprême catastrophe. + +Uncle Prudent et Phil Evans étaient donc redevenus les prisonniers de +l'ingénieur Robur. Puisqu'il les avait repris, allait-il les +entraîner de nouveau dans l'espace, là ou il était impossible de le +suivre? + +On pouvait le croire. + +Cependant, au lieu de remonter dans les airs, l'_Albatros_ continuait +de s'abaisser vers le sol. Voulait-il atterrir? On le pensa, et la +foule s'écarta pour lui faire place au milieu de la clairière. + +L'émotion était portée à son maximum d'intensité. + +L'_Albatros_ s'arrêta à deux mètres de terre. Alors, au milieu du +profond silence, la voix de l'ingénieur se fit entendre. + +« Citoyens des Etats-Unis, dit-il, le président et le secrétaire du +Weldon-Institute sont de nouveau en mon pouvoir. En les gardant, je +ne ferais qu'user de mon droit de représailles. Mais, à la passion +allumée dans leur âme par le succès de l'_Albatros,_ j'ai compris que +l'état des esprits n'était pas prêt pour l'importante révolution que +la conquête de l'air doit amener un jour. Uncle Prudent et Phil +Evans, vous êtes libres ! » + +Le président, le secrétaire du Weldon-Institute, l'aéronaute et son +aide, n'eurent qu'à sauter pour prendre terre. + +L'_Albatros_ remonta aussitôt à une dizaine de mètres au-dessus de la +foule. + +Puis, Robur, continuant : + +« Citoyens des Etats-Unis, dit-il, mon expérience est faite; mais mon +avis est dès à présent qu'il ne faut rien prématurer, pas même le +progrès. La science ne doit pas devancer les moeurs. Ce sont des +évolutions, non des révolutions qu'il convient de faire. En un mot, +il faut n'arriver qu'à son heure. J'arriverais trop tôt aujourd'hui +pour avoir raison des intérêts contradictoires et divisés. Les +nations ne sont pas encore mûres pour l'union. + +« Je pars donc, et j'emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pas +perdu pour l'humanité. Il lui appartiendra le jour où elle sera assez +instruite pour en tirer profit et assez sage pour n'en jamais abuser. +Salut, citoyens des Etats-Unis, salut! » + +Et l'_Albatros,_ battant l'air de ses soixante-quatorze hélices, +emporté par ses deux propulseurs poussés à outrance, disparut vers +l'est au milieu d'une tempête de hurrahs, qui, cette fois, étaient +admiratifs. + +Les deux collègues, profondément humiliés, ainsi que tout le +Weldon-Institute en leur personne, firent la seule chose qu'il y eût +à faire : ils s'en retournèrent chez eux, tandis que la foule, par un +revirement subit, était prête à les saluer de ses plus vifs +sarcasmes, justes à cette heure! + +---------------------------------------------------------------------- + +Et maintenant, toujours cette question Qu'est-ce que ce Robur? Le +saura-t-on jamais? + +On le sait aujourd'hui. Robur, c'est la science future, celle de +demain peut-être. C'est la réserve certaine de l'avenir. + +Quant à l'_Albatros,_ voyage-t-il encore à travers cette atmosphère +terrestre, au milieu de ce domaine que nul ne peut lui ravir? Il +n'est pas permis d'en douter. Robur-le-Conquérant reparaîtra-t-il un +jour, ainsi qu'il l'a annoncé? Oui! il viendra livrer le secret d'une +invention qui peut modifier les conditions sociales et politiques du +monde. + +Quant à l'avenir de la locomotion aérienne, il appartient à +l'aéronef, non à l'aérostat. + +C'est aux _Albatros_ qu'est définitivement réservée la conquête de +l'air! + + Fin de Robur-le-Conquérant + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Robur-le-Conquerant, by Jules Verne + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBUR-LE-CONQUERANT *** + +***** This file should be named 5126-8.txt or 5126-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/5/1/2/5126/ + +Produced by Norm Wolcott + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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