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+The Project Gutenberg EBook of Robur-le-Conquerant, by Jules Verne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: Robur-le-Conquerant
+
+Author: Jules Verne
+
+Posting Date: August 23, 2012 [EBook #5126]
+Release Date: February, 2004
+[This file was first posted on May 5, 2002]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBUR-LE-CONQUERANT ***
+
+
+
+
+Produced by Norm Wolcott
+
+
+
+
+
+
+ Robur-le-Conquérant: Jules Verne
+
+ LES VOYAGES EXTRAORDDINAIRES
+ COURONNÈS PAR L’ACADÈMIE FRANÇAISE
+
+ ROBUR-LE-CONQUÉRANT
+
+ PAR
+
+ JULES VERNE
+
+ 45 DESSINS PAR BENETT
+
+ BIBLIOTHÈQUE
+ D’EDUCATION ET DE RÈCREATION
+ J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB
+ PARIS
+
+ 1886
+
+----------------------------------------------------------------------
+
+ TABLE DE MATIÉRES
+
+
+ I. OÙ LE MONDE SAVANT ET LE MONDE IGNORANT SONT AUSSI
+ EMBARRASSÉS L’UN OU L’AUTRE.
+
+ II. DANS LEQUEL LES MEMBRES DU WELDON-INSTITUTE SE DISPUTENT
+ SANS PARVENIR À SE METTRE D’ACCORD.
+
+ III. DANS LEQUEL UN NOUVEAU PERSONNAGE N’A PAS BESOIN D’ÊTRE
+ PRESENTÉ, CAR IL SE PRESENTE LUI-MÊME.
+
+ IV. DANS LEQUEL, À PROPOS DU VALET FRYCOLLIN, L’AUTEUR
+ ESSAIE DE RÉHABILITER LA LUNE.
+
+ V. DANS LEQUEL UNE SUSPENSION D’HOSTILITÉS EST CONSENTIE
+ ENTRE LE PRÉSIDENT ET LE SECRÉTAIRE DU WELDON-INSTITUTE.
+
+ VI. LES INGÉNIEURS, LES MÉCANICIENS ET AUTRES SAVANTS
+ FERAIENT PEUT-ÊTRE BIEN DE PASSER.
+
+ VII. DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS REFUSENT ENCORE
+ DE SE LAISSER CONVAINCRE.
+
+ VIII. OU L’ON VERRA QUE ROBUR SE DÉCIDE À RÉPONDRE A
+ L’IMPORTANTE QUESTION QUI LUI EST POSÉE.
+
+ IX. DANS LEQUEL L’« ALBATROS » FRANCHIT PRÈS DE DIX MILLE
+ KILOMÈTRES, QUI SE TERMINENT PAR UN BOND PRODIGIEUX.
+
+ X. DANS LEQUEL ON VERRA COMMENT ET POURQUOI LE VALET
+ FRYCOLLIN FUT MIS À LA REMORQUE.
+
+ XI. DANS LEQUEL LA COLÈRE DE UNCLE PRUDENT CROÎT COMME LE
+ CARRÉ DE LA VITESSE.
+
+ XII. DANS LEQUEL L’INGÉNIEUR ROBUR AGIT COMME S’IL VOULAIT
+ CONCOURIR POUR UN DES PRIX MONTHYON.
+
+ XIII. DANS LEQUEL UNCLE PRUDENT ET PHIL EVANS TRAVERSENT TOUT
+ UN OCÉAN, SANS AVOIR LE MAL DE MER.
+
+ XIV. DANS LEQUEL L’« ALBATROS » FAIT CE QU’ON NE POURRA
+ PEUT-ÊTRE JAMAIS FAIRE.
+
+ XV. DANS LEQUEL IL SE PASSE DES CHOSES QUI MÉRITENT VRAIMENT
+ LA PEINE D’ÊTRE RACONTÉES.
+
+ XVI. QUI LAISSERA LE LECTEUR DANS UNE INDÉCISION PEUT-ÊTRE
+ REGRETTABLE.
+
+ XVII. DANS LEQUEL ON REVIENT À DEUX MOIS EN ARRIÈRE ET OÙ L’ON
+ SAUTE À NEUF MOIS EN AVANT.
+
+ XVIII. QUI TERMINE CETTE VÉRIDIQUE HISTOIRE DE L’« ALBATROS »
+ SANS LA TERMINER.
+
+----------------------------------------------------------------------
+
+ ROBUR-LE-CONQUÉRANT
+
+ I
+
+ Où le monde savant et le monde ignorant sont aussi embarrassés l’un
+ ou l’autre.
+
+« Pan !... Pan !... »
+
+Les deux coups de pistolet partirent presque en même temps. Une
+vache, qui paissait à cinquante pas de là, reçut une des balles dans
+l’échine. Elle n’était pour rien dans l’affaire, cependant.
+
+Ni l’un ni l’autre des deux adversaires n’avait été touché.
+
+Quels étaient ces deux gentlemen? On ne sait, et, cependant, c’eût
+été là, sans doute, l’occasion de faire parvenir leurs noms à la
+postérité. Tout ce qu’on peut dire, c’est que le plus âgé était
+Anglais, le plus jeune Américain. Quant à indiquer en quel endroit
+l’inoffensif ruminant venait de paître sa dernière touffe d’herbe,
+rien de plus facile. C’était sur la rive droite du Niagara, non loin
+de ce pont suspendu qui réunit la rive américaine à la rive
+canadienne, trois milles au-dessous des chutes.
+
+L’Anglais s’avança alors vers l’Américain :
+
+« Je n en soutiens pas moins que c’était le Rule Britannia! dit-il.
+
+- Non! le Yankee Doodle! » répliqua l’autre.
+
+La querelle allait recommencer, lorsque l’un des témoins - sans doute
+dans l’intérêt du bétail - s’interposa, disant :
+
+« Mettons que c’était le Rule Doodle et le Yankee Britannia, et
+allons déjeuner! »
+
+Ce compromis entre les deux chants nationaux de l’Amérique et de la
+Grande-Bretagne fut adopté à la satisfaction générale. Américains et
+Anglais, remontant la rive gauche du Niagara, vinrent s’attabler dans
+l’hôtel de Goat-Island - un terrain neutre entre les deux chutes.
+Comme ils sont en présence des œufs bouillis et du jambon
+traditionnels, du roastbeef froid, relevé de pickles incendiaires, et
+de flots de thé à rendre jalouses les célèbres cataractes, on ne les
+dérangera plus. Il est peu probable, d’ailleurs, qu’il soit encore
+question d’eux dans cette histoire.
+
+Qui avait raison de l’Anglais ou de l’Américain? Il eût été difficile
+de se prononcer. En tout cas, ce duel montre combien les esprits
+s’étaient passionnés, non seulement dans le nouveau, mais aussi dans
+l’ancien continent, à propos d’un phénomène inexplicable, qui, depuis
+un mois environ, mettait toutes les cervelles à l’envers.
+
+ _Os sublime dedit cœlumque tueri,_
+
+a dit Ovide pour le plus grand honneur de la créature humaine. En
+vérité, jamais on n’avait tant regardé le ciel depuis l’apparition de
+l’homme sur le globe terrestre.
+
+Or, précisément, pendant la nuit précédente, une trompette aérienne
+avait lancé ses notes cuivrées à travers l’espace, au-dessus de cette
+portion du Canada située entre le lac Ontario et le lac Erié. Les uns
+avaient entendu le Yankee Doodle, les autres le Rule Britannia. De là
+cette querelle d’Anglo-saxons qui se terminait par un déjeuner à
+Goat-Island. Peut-être, en somme, n’était-ce ni l’un ni l’autre de
+ces chants patriotiques. Mais ce qui n’était douteux pour personne
+c’est que ce son étrange avait ceci de particulier qu’il semblait
+descendre du ciel sur la terre.
+
+Fallait-il croire à quelque trompette céleste, embouchée par un ange
+ou un archange?... N’était-ce pas plutôt de joyeux aéronautes qui
+jouaient de ce sonore instrument, dont la Renommée fait un si bruyant
+usage?
+
+Non! Il n’y avait là ni ballon, ni aéronautes. Un phénomène
+extraordinaire se produisait dans les hautes zones du ciel -
+phénomène dont on ne pouvait reconnaître la nature ni l’origine.
+Aujourd’hui, il apparaissait au-dessus de l’Amérique, quarante-huit
+heures après au-dessus de l’Europe, huit jours plus tard, en Asie,
+au-dessus du Céleste Empire. Décidément, si la trompette qui
+signalait son passage n’était pas celle du Jugement dernier, qu’était
+donc cette trompette?
+
+De là, en tous pays de la terre, royaumes ou républiques, une
+certaine inquiétude qu’il importait de calmer. Si vous entendiez dans
+votre maison quelques bruits bizarres et inexplicables ne
+chercheriez-vous pas au plus vite à reconnaître la cause de ces
+bruits, et, 51 l’enquête n’aboutissait à rien, n’abandonneriez-vous
+pas votre maison pour en habiter une autre? Oui, sans doute! Mais
+ici, la maison, c’était le globe terrestre. Nul moyen de le quitter
+pour la Lune, Mars, Vénus, Jupiter, ou toute autre planète du système
+solaire. Il fallait donc découvrir ce qui se passait, non dans le
+vide infini, mais dans les zones atmosphériques. En effet, pas d’air,
+pas de bruit, et, comme il y avait bruit - toujours la fameuse
+trompette! - c’est que le phénomène s’accomplissait au milieu de la
+couche d’air, dont la densité va toujours en diminuant et qui ne
+s’étend pas à plus de deux lieues autour de notre sphéroïde.
+
+Naturellement, des milliers de feuilles publiques s’emparèrent de la
+question, la traitèrent sous toutes ses formes, l’éclaircirent ou
+l’obscurcirent, rapportèrent des faits vrais ou faux, alarmèrent ou
+rassurèrent leurs lecteurs, dans l’intérêt du tirage, - passionnèrent
+enfin les masses quelque peu affolées. Du coup, la politique fut par
+terre, et les affaires n’en allèrent pas plus mal. Mais qu’y avait-il?
+
+On consulta les observatoires du monde entier. S’ils ne répondaient
+pas, à quoi bon des observatoires? Si les astronomes, qui dédoublent
+ou détriplent des étoiles à cent mille milliards de lieues, n’étaient
+pas capables de reconnaître l’origine d’un phénomène cosmique, dans
+le rayon de quelques kilomètres seulement, à quoi bon des astronomes?
+
+Aussi, ce qu’il y eut de télescopes, de lunettes, de longues-vues, de
+lorgnettes, de binocles, de monocles, braqués vers le ciel, pendant
+ces belles nuits de l’été, ce qu’il y eut d’yeux à l’oculaire des
+instruments de toutes portées et de toutes grosseurs, on ne saurait
+l’évaluer. Peut-être des centaines de mille, à tout le moins. Dix
+fois, vingt fois plus qu’on ne compte d’étoiles à l’œil nu sur
+la sphère céleste. Non! Jamais éclipse, observée simultanément sur
+tous les points du globe, n’avait été à pareille fête.
+
+Les observatoires répondirent, mais insuffisamment. Chacun donna une
+opinion, mais différente. De là, guerre intestine dans le monde
+savant pendant les dernières semaines d’avril et les premières de mai.
+
+L’observatoire de Paris se montra très réservé. Aucune des sections
+ne se prononça. Dans le service d’astronomie mathématique, on avait
+dédaigné de regarder; dans celui des opérations méridiennes, on
+n’avait rien découvert; dans celui des observations physiques, on
+n’avait rien aperçu; dans celui de la géodésie, on n’avait rien
+remarqué; dans celui de la météorologie, on n’avait rien entrevu;
+enfin, dans celui des calculateurs, on n’avait rien vu. Du moins
+l’aveu était franc. Même franchise à l’observatoire de Montsouris, à
+la station magnétique du parc Saint-Maur. Même respect de la vérité
+au Bureau des Longitudes. Décidément, Français veut dire franc
+
+La province fut un peu plus affirmative. Peut-être dans la nuit du 6
+au 7 mai avait-il paru une lueur d’origine électrique, dont la durée
+n’avait pas dépassé vingt secondes. Au pic du Midi, cette lueur
+s’était montrée entre neuf et dix heures du soir. A l’observatoire
+météorologique du Puy-de-Dôme, on l’avait saisie entre une heure et
+deux heures du matin; au mont Ventoux, en Provence, entre deux et
+trois heures; à Nice, entre trois et quatre heures; enfin, au
+Semnoz-Alpes, entre Annecy, le Bourget et le Léman, au moment où
+l’aube blanchissait le zénith.
+
+Evidemment, il n’y avait pas à rejeter ces observations en bloc. Nul
+doute que la lueur eût été observée en divers postes - successivement
+- dans le laps de quelques heures. Donc, ou elle était produite par
+plusieurs foyers, courant à travers l’atmosphère terrestre, ou, si
+elle n’était due qu’à un foyer unique, c’est que ce foyer pouvait se
+mouvoir avec une vitesse qui devait atteindre bien près de deux cents
+kilomètres à l’heure.
+
+Mais, pendant le jour, avait-on jamais vu quelque chose d’anormal
+dans l’air?
+
+Jamais.
+
+La trompette, du moins, s’était-elle fait entendre à travers les
+couches aériennes?
+
+Pas le moindre appel de trompette n’avait retenti entre le lever et
+le coucher du soleil.
+
+Dans le Royaume-Uni, on fut très perplexe. Les observatoires ne
+purent se mettre d’accord. Greenwich ne parvint pas à s’entendre avec
+Oxford, bien que tous deux soutinssent qu’il n’y avait rien.
+
+« Illusion d’optique! disait l’un.
+
+- Illusion d’acoustique! » répondait l’autre.
+
+Et là-dessus, ils disputèrent. En tout cas, illusion.
+
+A l’observatoire de Berlin, à celui de Vienne, la discussion menaça
+d’amener des complications internationales. Mais la Russie, en la
+personne du directeur de son observatoire de Poulkowa, leur prouva
+qu’ils avaient raison tous deux; cela dépendait du point de vue
+auquel ils se mettaient pour déterminer la nature du phénomène, en
+théorie impossible, possible en pratique.
+
+En Suisse, à l’observatoire de Saütis, dans le canton d’Appenzel, au
+Righi, au Gäbris, dans les postes du Saint-Gothard, du Saint-Bernard,
+du Julier, du Simplon, de Zurich, du Somblick dans les Alpes
+tyroliennes, on fit preuve d’une extrême réserve à propos d’un fait
+que personne n’avait jamais pu constater - ce qui est fort
+raisonnable.
+
+Mais, en Italie, aux stations météorologiques du Vésuve, au poste de
+l’Etna, installé dans l’ancienne Casa Inglese, au Monte Cavo, les
+observateurs n’hésitèrent pas à admettre la matérialité du phénomène,
+attendu qu’ils l’avaient pu voir, un jour, sous l’aspect d’une petite
+volute de vapeur, une nuit, sous l’apparence d’une étoile filante. Ce
+que c’était, d’ailleurs, ils n’en savaient absolument rien.
+
+En vérité, ce mystère commençait à fatiguer les gens de science,
+tandis qu’il continuait à passionner, à effrayer même les humbles et
+les ignorants, qui ont formé, forment et formeront l’immense majorité
+en ce monde, grâce à l’une des plus sages lois de la nature. Les
+astronomes et les météorologistes auraient donc renoncé à s’en
+occuper, si, dans la nuit du 26 au 27, à l’observatoire de
+Kantokeino, au Finmark, en Norvège, et dans la nuit du 28 au 29, à
+celui de l’Isfjord, au Spitzberg, les Norvégiens d’une part, les
+Suédois de l’autre, ne se fussent trouvés d’accord sur ceci : au
+milieu d’une aurore boréale avait apparu une sorte de gros oiseau, de
+monstre aérien. S’il n’avait pas été possible d’en déterminer la
+Structure, du moins n’était-il pas douteux qu’il eût projeté hors de
+lui des corpuscules qui détonaient comme des bombes.
+
+En Europe, on voulut bien ne pas mettre en doute cette observation
+des stations du Finmark et du Spitzberg. Mais, ce qui parut le plus
+phénoménal en tout cela, c’était que des Suédois et des Norvégiens
+eussent pu se mettre d’accord sur un point quelconque.
+
+On rit de la prétendue découverte dans tous les observatoires de
+l’Amériqué du Sud, au Brésil, au Pérou comme à La Plata, dans ceux de
+l’Australie, à Sidney, à Adélaïde comme à Melbourne. Et le rire
+australien est des plus communicatifs.
+
+Bref, un seul chef de station météorologique se montra affirmatif sur
+cette question, malgré tous les sarcasmes que sa solution pouvait
+faire naître. Ce fut un Chinois, le directeur de l’observatoire de
+Zi-Ka-Wey, élevé au milieu d’une vaste plaine, à moins de dix lieues
+de la mer, avec un horizon immense, baigné d’air pur.
+
+« Il se pourrait, dit-il, que l’objet dont il s’agit fût tout
+simplement un appareil aviateur, une machine volante! »
+
+Quelle plaisanterie!
+
+Cependant, si les controverses furent vives dans l’Ancien Monde, on
+imagine ce qu’elles durent être en cette portion du Nouveau, dont les
+Etats-Unis Occupent le plus vaste territoire.
+
+Un Yankee, on le sait, n’y va pas par quatre chemins. Il n’en prend
+qu’un, et généralement celui qui conduit droit au but. Aussi les
+observatoires de la Fédération américaine n’hésitèrent-ils pas à se
+dire leur fait. S’ils ne se jetèrent pas leurs objectifs à la tête,
+c’est qu’il aurait fallu les remplacer au moment où l’on avait le
+plus besoin de s’en servir.
+
+En cette question si controversée, les observatoires de Washington
+dans le district de Colombia, et celui de Cambridge dans l’Etat de
+Duna, tinrent tête à celui de Darmouth-College dans le Connecticut,
+et à celui d’Aun-Arbor dans le Michigan. Le sujet de leur dispute ne
+porta pas sur la nature du corps observé, mais sur l’instant précis
+de l’observation; car tous prétendirent l’avoir aperçu dans la même
+nuit, à la même heure, à la même minute, à la même seconde, bien que
+la trajectoire du mystérieux mobile n’occupât qu’une médiocre hauteur
+au-dessus de l’horizon. Or, du Connecticut au Michigan, du Duna au
+Colombia, la distance est assez grande pour que cette double
+observation, faite au même moment, pût être considérée comme
+impossible.
+
+Dudley, à Albany, dans l’Etat de New York, et West-Point, de
+l’Académie militaire, donnèrent tort à leurs collègues par une note
+qui chiffrait l’ascension droite et la déclinaison dudit corps.
+
+Mais il fut reconnu plus tard que ces observateurs S’étaient trompés
+de corps, que celui-ci était un bolide qui n’avait fait que traverser
+la moyenne couche de l’atmosphère. Donc, ce bolide ne pouvait être
+l’objet en question. D’ailleurs, comment le susdit bolide aurait-il
+joué de la trompette?
+
+Quant à cette trompette, on essaya vainement de mettre son éclatante
+fanfare au rang des illusions d’acoustique. Les oreilles, en cette
+occurrence, ne se trompaient pas plus que les yeux. On avait
+certainement vu, on avait certainement entendu. Dans la nuit du 12 au
+13 mai - nuit très sombre - les observateurs de Yale-College, à
+l’Ecole scientifique de Sheffield, avaient pu transcrire quelques
+mesures d’une phrase musicale, en ré majeur, à quatre temps, qui
+donnait note pour note, rythme pour rythme, le refrain du Chant du
+Départ.
+
+« Bon ! répondirent les loustics, c’est un orchestre français qui
+joue au milieu des couches aériennes! »
+
+Mais plaisanter n’est pas répondre. C’est ce que fit remarquer
+l’observatoire de Boston, fondé par l’Atlantic Iron Works Society,
+dont les opinions sur les questions d’astronomie et de météorologie
+commençaient à faire loi dans le monde savant.
+
+Intervint alors l’observatoire de Cincinnati, créé en 1870 sur le
+mont Lookout, grâce à la générosité de M. Kilgoor, et si connu pour
+ses mesures micrométriques des étoiles doubles. Son directeur
+déclara, avec la plus entière bonne foi, qu’il y avait certainement
+quelque chose, qu’un mobile quelconque se montrait, dans des temps
+assez rapprochés, en divers points de l’atmosphère, mais que sur la
+nature de ce mobile, ses dimensions, sa vitesse, sa trajectoire, il
+était impossible de se prononcer.
+
+Ce fut alors qu’un journal dont la publicité est immense, le New York
+Herald, reçut d’un abonné la communication anonyme qui suit :
+
+« On n’a pas oublié la rivalité qui mit aux prises, il y a quelques
+années, les deux héritiers de la Begum de Ragginahra, ce docteur
+français Sarrasin dans sa cité de Franceville, l’ingénieur allemand
+Herr Schultze, dans sa cité de Stahlstadt, cités situées toutes deux
+en la partie sud de l’Oregon, aux Etats-Unis.
+
+« On ne peut avoir oublié davantage que, dans le but de détruire
+Franceville, Herr Schultze lança un formidable engin qui devait
+s’abattre sur la ville française et l’anéantir d’un seul coup.
+
+« Encore moins ne peut-on avoir oublié que cet engin, dont la vitesse
+initiale au sortir de la bouche du canon-monstre avait été mal
+calculée, fut emporté avec une rapidité supérieure à seize fois celle
+des projectiles ordinaires - Soit cent cinquante lieues à l’heure -’
+qu’il n’est plus retombé sur la terre, et que, passé à l’état de
+bolide, il circule et doit éternellement circuler autour de notre
+globe.
+
+« Pourquoi ne serait-ce pas le corps en question dont l’existence ne
+peut être niée? »
+
+Fort ingénieux, l’abonné du New York Herald. Et la trompette?... Il
+n’y avait pas de trompette dans le projectile de Herr Schultze!
+
+Donc, toutes ces explications n’expliquaient rien, tous ces
+observateurs observaient mal.
+
+Restait toujours l’hypothèse proposée par le directeur de Zi-Ka-Wey.
+Mais l’opinion d’un Chinois!...
+
+Il ne faudrait pas croire que la satiété finît par s’emparer du
+public de l’Ancien et du Nouveau Monde. Non! les discussions
+continuèrent de plus belle, sans qu’on parvînt à se mettre d’accord.
+Et, cependant, il y eut un temps d’arrêt. Quelques jours s’écoulèrent
+sans que l’objet, bolide ou autre, fût signalé, sans que nul bruit de
+trompette se fit entendre dans les airs. Le corps était-il donc tombé
+sur un point du globe où il eût été difficile de retrouver sa trace -
+en mer, par exemple? Gisait-il dans les profondeurs de l’Atlantique,
+du Pacifique, de l’océan Indien? Comment se prononcer à cet égard?
+
+Mais alors, entre le 2 et le 9 juin, une série de faits nouveaux se
+produisirent, dont l’explication eût été impossible par la seule
+existence d’un phénomène cosmique.
+
+En huit jours, les Hambourgeois, à la pointe de la tour Saint-Michel,
+les Turcs, au plus haut minaret de Sainte-Sophie, les Rouennais, au
+bout de la flèche métallique de leur cathédrale, les Strasbourgeois,
+à l’extrémité du Munster, les Américains, sur la tête de leur statue
+de la Liberté, à l’entrée de l’Hudson, et, au faîte du monument de
+Washington, à Boston, les Chinois, au Sommet du temple des
+Cinq-Cents-Génies, à Canton, les Indous, au seizième étage de la
+pyramide du temple de Tanjour, les San-Pietrini, à la croix de
+Saint-Pierre de Rome, les Anglais, à la croix de Saint-Paul de
+Londres, les Egyptiens, à l’angle aigu de la Grande Pyramide de
+Gizèh, les Parisiens, au paratonnerre de la Tour en fer de
+l’Exposition de 1889, haute de trois cents mètres, purent apercevoir
+un pavillon qui flottait sur chacun de ces points difficilement
+accessibles.
+
+Et ce pavillon, c’était une étamine noire, semée d’étoiles, avec un
+soleil d’or à son centre.
+
+ II
+
+ Dans lequel les membres du Weldon-Institute se disputent sans
+ parvenir à se mettre d’accord.
+
+« Et le premier qui dira le contraire...
+
+- Vraiment!... Mais on le dira, s’il y a lieu de le dire!
+
+- Et en dépit de vos menaces!...
+
+- Prenez garde à vos paroles, Bat Fyn!
+
+- Et aux vôtres, Uncle Prudent!
+
+Je soutiens que l’hélice ne doit pas être à l’arrière!
+
+- Nous aussi!... Nous aussi!... répondirent cinquante voix,
+confondues dans un commun accord.
+
+- Non!... Elle doit être à l’avant! s’écria PhilEvans.
+
+- A l’avant! répondirent cinquante autres voix avec une vigueur non
+moins remarquable.
+
+- Jamais nous ne serons du même avis!
+
+- Jamais!... Jamais!
+
+- Alors à quoi bon disputer?
+
+- Ce n’est pas de la dispute !... C’est de la discussion!
+
+On ne l’aurait pas cru, à entendre les reparties, les objurgations,
+les vociférations, qui emplissaient la salle des séances depuis un
+bon quart d’heure.
+
+Cette salle, il est vrai, était la plus grande du Weldon-Institute -
+club célèbre entre tous, établi Walnut-Street, à Philadelphie, Etat
+de Pennsylvanie, Etats-Unis d’Amérique.
+
+Or, la veille, dans la cité, à propos de l’élection d’un allumeur de
+gaz, il y avait eu manifestations publiques, meetings bruyants, coups
+échangés de part et d’autre. De là, une effervescence qui n’était pas
+encore calmée, et d’où provenait peut-être cette surexcitation dont
+les membres du Weldon-Institute venaient de faire preuve. Et,
+cependant, ce n’était là qu’une simple réunion de « ballonistes »,
+discutant la question encore palpitante même à cette époque - de la
+direction des ballons. Cela se passait dans une ville des Etats-Unis,
+dont le développement rapide fut Supérieur même à celui de New York,
+de Chicago, de Cincinnati, de San Francisco, - une ville, qui n’est
+pourtant ni un port, ni un centre minier de houille ou de pétrole, ni
+une agglomération manufacturière, ni le terminus d’un rayonnement de
+voies ferrées, - une ville plus grande que Berlin, Manchester,
+Edimbourg, Liverpool, Vienne, Pétersbourg, Dublin -, une ville qui
+possède un parc dans lequel tiendraient ensemble les sept parcs de la
+capitale de l’Angleterre, - une ville, enfin, qui compte actuellement
+près de douze cent mille âmes et se dit la quatrième ville du monde,
+après Londres, Paris et New York.
+
+Philadelphie est presque une cité de marbre avec ses maisons de grand
+caractère et ses établissements publics qui ne connaissent point de
+rivaux. Le plus important de tous les collèges du Nouveau Monde est
+le collège Girard, et il est à Philadelphie. Le plus large pont de
+fer du globe est le pont jeté sur la rivière Schuylkill, et il est à
+Philadelphie. Le plus beau temple de la Franc-Maçonnerie est le
+Temple Maçonnique, et il est à Philadelphie. Enfin, le plus grand
+club des adeptes de la navigation aérienne est à Philadelphie. Et si
+l’on veut bien le visiter dans cette soirée du 12 juin, peut-être y
+trouvera-t-on quelque plaisir.
+
+En cette grande salle s’agitaient, se démenaient, gesticulaient,
+parlaient, discutaient, disputaient - tous le chapeau sur la tête -
+une centaine de ballonistes, sous la haute autorité d’un président
+assisté d’un secrétaire et d’un trésorier. Ce n’étaient point des
+ingénieurs de profession. Non, de simples amateurs de tout ce qui se
+rapportait à l’aérostatique, mais amateurs enragés et
+particulièrement ennemis de ceux qui veulent opposer aux aérostats
+les appareils « plus lourds que l’air », machines volantes, navires
+aériens ou autres. Que ces braves gens dussent jamais trouver la
+direction des ballons, c’est possible. En tout cas, leur président
+avait quelque peine à les diriger eux-mêmes.
+
+Ce président, bien connu à Philadelphie, était le fameux Uncle
+Prudent, - Prudent, de son nom de famille. quant au qualificatif
+Uncle, cela ne saurait surprendre en Amérique, où l’on peut être
+oncle sans avoir ni neveu ni nièce. On dit Uncle, là-bas, comme,
+ailleurs, on dit père, de gens qui n’ont jamais fait œuvre de
+paternité.
+
+Uncle Prudent était un personnage considérable, et, en dépit de son
+nom, cité pour son audace. Très riche, ce qui ne gâte rien, même aux
+Etats-Unis. Et comment ne l’eût-il pas été, puisqu’il possédait une
+grande partie des actions du Niagara Falls? A cette époque, une
+société d’ingénieurs s’était fondée à Buffalo pour l’exploitation des
+chutes. Affaire excellente. Les sept mille cinq cents mètres cubes
+que le Niagara débite par seconde, produisent sept millions de
+chevaux-vapeur. Cette force énorme, distribuée à toutes les usines
+établies dans un rayon de cinq cents kilomètres, donnait annuellement
+une économie de quinze cents millions de francs, dont une part
+rentrait dans les caisses de la Société et en particulier dans les
+poches de Uncle Prudent. D’ailleurs, il était garçon, il vivait
+simplement, n’ayant pour tout personnel domestique que son valet
+Frycollin, qui ne méritait guère d’être au service d’un maître si
+audacieux. Il y a de ces anomalies.
+
+Que Uncle Prudent eût des amis, puisqu’il était riche, cela va de
+soi; mais il avait aussi des ennemis, puisqu’il était président du
+club, - entre autres, tous ceux qui enviaient cette situation. Parmi
+les plus acharnés, il convient de citer le secrétaire du
+Weldon-Institute.
+
+C’était Phil Evans, très riche aussi, puisqu’il dirigeait la Walton
+Watch Company, importante usine à montres, qui fabrique par jour cinq
+cents mouvements à la mécanique et livre des produits comparables aux
+meilleurs de la Suisse. Phil Evans aurait donc pu passer pour un des
+hommes les plus heureux du monde et même des Etats-Unis, n’eût été la
+situation de Uncle Prudent. Comme lui, il était âgé de quarante-cinq
+ans, comme lui d’une santé à toute épreuve, comme lui d’une audace
+indiscutable, comme lui peu soucieux de troquer les avantages
+certains du célibat contre les avantages douteux du mariage.
+C’étaient deux hommes bien faits pour se comprendre, mais qui ne se
+comprenaient pas, et tous deux, il faut bien le dire, d’une extrême
+violence de caractère, l’un à chaud, Uncle Prudent, l’autre à froid,
+Phil Evans.
+
+Et à quoi tenait que Phil Evans n’eût été nommé président du club?
+Les voix s’étaient exactement partagées entre Uncle Prudent et lui.
+Vingt fois on avait été au scrutin, et vingt fois la majorité n’avait
+pu se faire ni pour l’un ni pour l’autre. Situation embarrassante,
+qui aurait pu durer plus que la vie des deux candidats.
+
+Un des membres du club proposa alors un moyen de départager les voix.
+Ce fut Jem Cip, le trésorier du Weldon-Institute. Jem Cip était un
+végétarien convaincu, autrement dit, un de ces légumistes, de ces
+proscripteurs de toute nourriture animale, de toutes liqueurs
+fermentées, moitié brahmanes, moitié musulmans, un rival des Niewman,
+des Pitman, des Ward, des Davie, qui ont illustré la secte de ces
+toqués inoffensifs.
+
+En cette occurrence, Jem Cip fut soutenu par un autre membre du club,
+William T. Forbes, directeur d’une grande usine, où l’on fabrique de
+la glucose en traitant les chiffons par l’acide sulfurique - ce qui
+permet de faire du sucre avec de vieux linges. C’était un homme bien
+posé, ce William T. Forbes, père de deux charmantes vieilles filles,
+Miss Dorothée, dite Doll, et Miss Martha, dite Mat, qui donnaient le
+ton à la meilleure société de Philadelphie.
+
+Il résulta donc de la proposition de Jem Cip, appuyée par William T.
+Forbes et quelques autres, que l’on décida de nommer le président du
+club au « point milieu ».
+
+En vérité, ce mode d’élection pourrait être appliqué en tous les cas
+où il s’agit d’élire le plus digne, et nombre d’Américains de grand
+sens songeaient déjà à l’employer pour la nomination du président de
+la République des Etats-Unis.
+
+Sur deux tableaux d’une entière blancheur, une ligne noire avait été
+tracée. La longueur de chacune de ces ligues était mathématiquement
+la même, car on l’avait déterminée avec autant d’exactitude que s’il
+se fût agi de la base du premier triangle dans un travail de
+triangulation. Cela fait, les deux tableaux étant exposés dans le
+même jour au milieu de la salle des séances, les deux concurrents
+s’armèrent chacun d’une fine aiguille et marchèrent simultanément
+vers le tableau qui lui était dévolu. Celui des deux rivaux qui
+planterait son aiguille le plus près du milieu de la ligue, serait
+proclamé président du Weldon-Institute.
+
+Cela va sans dire, l’opération devait se faire d’un coup, sans
+repères, sans tâtonnements, rien que par la sûreté du regard. Avoir
+le compas dans l’œil, suivant l’expression populaire, tout
+était là.
+
+Uncle Prudent planta son aiguille, en même temps que Phil Evans
+plantait la sienne. Puis, on mesura afin de décider lequel des deux
+concurrents s’était le plus approché du point milieu.
+
+O prodige! Telle avait été la précision des opérateurs que les
+mesures ne donnèrent pas de différence appréciable. Si ce n’était pas
+exactement le milieu mathématique de la ligne, il n’y avait qu’un
+écart insensible entre les deux aiguilles et qui semblait être le
+même pour toutes deux.
+
+De là, grand embarras de l’assemblée.
+
+Heureusement, un des membres, Truk Milnor, insista pour que les
+mesures fussent refaites au moyen d’une règle graduée par les
+procédés de la machine micrométrique de M. Perreaux, qui permet de
+diviser le millimètre en quinze cents parties. Cette règle, donnant
+des quinze-centièmes de millimètre tracés avec un éclat de diamant,
+servit à reprendre les mesures, et, après avoir lu les divisions au
+moyen d’un microscope, on obtint les résultats suivants :
+
+Uncle Prudent s’était approché du point milieu à moins de six
+quinze-centièmes de millimètre, Phil Evans, à moins de neuf
+quinze-centièmes.
+
+Et voilà comment Phil Evans ne fut que le secrétaire du
+Weldon-Institute, tandis que Uncle Prudent était proclamé président
+du club.
+
+Un écart de trois quinze-centièmes de millimètre, il n’en fallut pas
+davantage pour que Phil Evans vouât à Uncle Prudent une de ces haines
+qui, pour être latentes, n’en sont pas moins féroces.
+
+A cette époque, depuis les expériences entreprises dans le dernier
+quart de ce xixe siècle, la question des ballons dirigeables n’était
+pas sans avoir fait quelques progrès. Les nacelles munies d’hélices
+propulsives, accrochées en 1852 aux aérostats de forme allongée
+d’Henry Giffard, en 1872, de Dupuy de Lôme, en 1883, de MM.
+Tissandier frères, en 1884, des capitaines Krebs et Renard, avaient
+donné certains résultats dont il convient de tenir compte. Mais si
+ces machines, plongées dans un milieu plus lourd qu’elles,
+manœuvrant sous la poussée d’une hélice, biaisant avec la ligue
+du vent, remontant même une brise contraire pour revenir à leur point
+de départ, s’étaient ainsi réellement « dirigées » elles n’avaient pu
+y réussir que grâce à des circonstances extrêmement favorables. En de
+vastes halls clos et couverts, parfait! Dans une atmosphère calme,
+très bien! Par un léger vent de cinq à six mètres à la seconde, passe
+encore! Mais, en somme, rien de pratique. n’avait été obtenu. Contre
+un vent de moulin - huit mètres à la seconde -, ces machines seraient
+restées à peu près stationnaires; contre une brise fraîche - dix
+mètres à la seconde -, elles auraient marché en arrière; contre une
+tempête - vingt-cinq à trente mètres à la seconde -, elles auraient
+été emportées comme une plume; au milieu d’un ouragan - quarante-cinq
+mètres à la seconde -, elles eussent peut-être couru le risque d’être
+mises en pièces; enfin, avec un de ces cyclones qui dépassent cent
+mètres à la seconde, on n’en aurait pas retrouvé un morceau.
+
+Il était donc constant que, même après les expériences retentissantes
+des capitaines Krebs et Renard, si les aérostats dirigeables avaient
+gagné un peu de vitesse, c’était juste ce qu’il fallait pour se
+maintenir contre une simple brise. D’où l’impossibilité d’user
+pratiquement jusqu’alors de ce mode de locomotion aérienne.
+
+Quoi qu’il en soit, à côté de ce problème de la direction des
+aérostats, c’est-à-dire, des moyens employés pour leur donner une
+vitesse propre, la question des moteurs avait fait des progrès
+incomparablement plus rapides. Aux machines à vapeur d’Henri Giffard,
+à l’emploi de la force musculaire de Dupuy de Lôme, s’étaient peu à
+peu substitués les moteurs électriques. Les batteries au bichromate
+de potasse, formant des éléments montés en tension, de MM. Tissandier
+frères, donnèrent une vitesse de quatre mètres à la seconde. Les
+machines dynamo-électriques des capitaines Krebs et Renard,
+développant une force de douze chevaux, imprimèrent une vitesse de
+six mètres cinquante, en moyenne.
+
+Et alors, dans cette voie du moteur, ingénieurs et électriciens
+avaient cherché à s’approcher de plus en plus de ce desideratum qu’on
+a pu appeler « un cheval-vapeur dans un boîtier de montre ». Aussi,
+peu à peu, les effets de la pile, dont les capitaines Krebs et Renard
+avaient gardé le secret, étaient-ils dépassés, et, après eux, les
+aéronautes avaient pu utiliser des moteurs, dont la légèreté
+s’accroissait en même temps que la puissance.
+
+Il y avait donc là de quoi encourager les adeptes qui croyaient à
+l’utilisation des ballons dirigeables. Et cependant, combien de bons
+esprits se refusaient à admettre cette utilisation! En effet, si
+l’aérostat rencontre un point d’appui sur l’air, il appartient à ce
+milieu dans lequel il plonge tout entier. En de telles conditions,
+comment sa masse, qui donne tant de prise aux courants de
+l’atmosphère, pourrait-elle tenir tête à des vents moyens, si
+puissant que fût son propulseur?
+
+C’était toujours la question; mais on espérait la résoudre en
+employant des appareils de grande dimension.
+
+Or, il se trouvait que, dans cette lutte des inventeurs à la
+recherche d’un moteur puissant et léger, les Américains s’étaient le
+plus rapprochés du fameux desideratum. Un appareil dynamo-électrique,
+basé sur l’emploi d’une pile nouvelle, dont la composition était
+encore un mystère, avait été acheté à son inventeur, un chimiste de
+Boston jusqu’alors inconnu. Des calculs faits avec le plus grand
+soin, des diagrammes relevés avec la dernière exactitude,
+démontraient qu’avec cet appareil, actionnant une hélice de dimension
+convenable, on pourrait obtenir des déplacements de dix-huit à vingt
+mètres à la seconde.
+
+En vérité, c’eût été magnifique!
+
+« Et ce n’est pas cher! » avait ajouté Uncle Prudent, en remettant à
+l’inventeur, contre son reçu en bonne et due forme, le dernier paquet
+des cent mille dollars-papier, dont on lui payait son invention.
+
+Immédiatement, le Weldon-Institute s’était mis à l’œuvre. quand
+il s’agit d’une expérience qui peut avoir quelque utilité pratique,
+l’argent sort volontiers des poches américaines. Les fonds
+affluèrent, sans qu’il fût même nécessaire de constituer une société
+par actions. Trois cent mille dollars - ce qui fait la somme de
+quinze cent mille francs - vinrent au premier appel s’entasser dans
+les caisses du club. Les travaux commencèrent sous la direction du
+plus célèbre aéronaute des Etats-Unis, Harry W. Tinder, immortalisé
+par trois de ses ascensions entre mille : l’une, pendant laquelle il
+s’était élevé à douze mille mètres, plus haut que Gay-Lussac,
+Coxwell, sivel, Crocé-Spinelli, Tissandier, Glaisher; l’autre,
+pendant laquelle il avait traversé toute l’Amérique de New York à San
+Francisco, dépassant de plusieurs centaines de lieues les itinéraires
+des Nadar, des Godard et de tant d’autres, sans compter ce John Wise
+qui avait fait onze cent cinquante milles de Saint-Louis au comté de
+Jefferson; la troisième, enfin, qui s’était terminée par une chute
+effroyable de quinze cents pieds, au prix d’une simple foulure du
+poignet droit, tandis que Pilâtre de Rozier, moins heureux, pour
+n’être tombé que de sept cents pieds, s’était tué sur le coup.
+
+Au moment où commence cette histoire, on pouvait déjà juger que le
+Weldon-lnstitute avait mené rondement les choses. Dans les chantiers
+Turner, à Philadelphie, s’allongeait un énorme aérostat, dont la
+solidité allait être éprouvée en y comprimant de l’air sous une forte
+pression. Celui-là entre tous méritait bien le nom de ballon-monstre.
+
+En effet, que jaugeait le Géant de Nadar? Six mille mètres cubes. que
+jaugeait le ballon de John Wise? Vingt mille mètres cubes. que
+jaugeait le ballon Giffard, de l’Exposition de 1878? Vingt-cinq mille
+mètres cubes, avec dix-huit mètres de rayon. Comparez ces trois
+aérostats à la machine aérienne du Weldon-Institute, dont le volume
+se chiffrait par quarante mille mètres cubes, et vous comprendrez que
+Uncle Prudent et ses collègues eussent quelque droit à se gonfler
+d’orgueil.
+
+Ce ballon, n’étant pas destiné à explorer les plus hautes couches de
+l’atmosphère, ne se nommait pas Excelsior, qualificatif qui est un
+peu trop en honneur chez les citoyens d’Amérique. Non! Il se nommait
+simplement le _Go a head_ - qui veut dire - « En avant » -, et il ne
+lui restait plus qu’à justifier son nom en obéissant à toutes les
+manœuvres de son capitaine.
+
+A cette époque, la machine dynamo-électrique était presque
+entièrement terminée d’après le système du brevet acquis par le
+Weldon-Institute. On pouvait compter qu’avant six semaines, le _Go a
+head_ aurait pris son vol à travers l’espace.
+
+On l’a vu, cependant, toutes les difficultés de mécanique n’étaient
+pas encore tranchées. Bien des séances avaient été consacrées à
+discuter, non la forme de l’hélice ni ses dimensions, mais la
+question de savoir si elle serait placée à l’arrière de l’appareil,
+comme l’avaient fait les frères Tissandier, ou à l’avant, comme
+l’avaient fait les capitaines Krebs et Renard. Inutile d’ajouter que,
+dans cette discussion, les partisans des deux systèmes en étaient
+même venus aux mains. Le groupe des « Avantistes » égala en nombre le
+groupe des « Arriéristes ». Uncle Prudent, dont la voix aurait dû
+être prépondérante en cas de partage, Uncle Prudent, élevé sans doute
+à l’école du professeur Buridan, n’était pas parvenu à se prononcer.
+
+Donc, impossibilité de s’entendre, impossibilité de mettre l’hélice
+en place. Cela pouvait durer longtemps, à moins que le gouvernement
+n’intervînt. Mais, aux Etats-Unis, on le sait, le gouvernement n’aime
+point à s’immiscer dans les affaires privées, ni à se mêler de ce qui
+ne le regarde pas. En quoi il a raison.
+
+Les choses en étaient là, et cette séance du 13 juin menaçait de ne
+pas finir ou plutôt de finir au milieu du plus épouvantable tumulte -
+injures échangées, coups de poing succédant aux injures, coups de
+canne succédant aux coups de poing, coups de revolver succédant aux
+coups de canne -, quand, à huit heures trente-sept, il se fit une
+diversion.
+
+L’huissier du Weldon-Institute, froidement et tranquillement, comme
+un policeman au milieu des orages d’un meeting, s’était approché du
+bureau du président. Il lui avait remis une carte. Il attendait les
+ordres qu’il conviendrait à Uncle Prudent de lui donner.
+
+Uncle Prudent fit résonner la trompe à vapeur qui lui servait de
+sonnette présidentielle, car même la cloche du Kremlin ne lui aurait
+pas suffi!... Mais le tumulte ne cessa de s’accroître. Alors le
+président « se découvrit », et un demi-silence fut obtenu, grâce à ce
+moyen extrême.
+
+« Une communication! dit Uncle Prudent, après avoir puisé une énorme
+prise dans la tabatière qui ne le quittait jamais.
+
+- Parlez! parlez! répondirent quatre-vingt-dix-neuf voix, - par
+hasard, d’accord sur ce point.
+
+- Un étranger, mes chers collègues, demande à être introduit dans la
+salle de nos séances.
+
+- Jamais! répliquèrent toutes les voix.
+
+- Il désire nous prouver, paraît-il, reprit Uncle Prudent, que de
+croire à la direction des ballons, c’est croire à la plus absurde des
+utopies. »
+
+Un grognement accueillit cette déclaration.
+
+« Qu’il entre qu’il entre!
+
+- Comment se nomme ce singulier personnage? demanda le secrétaire
+Phil Evans.
+
+- Robur, répondit Uncle Prudent.
+
+- Robur!... Robur!... Robur! hurla toute l’assemblée.
+
+Et, si l’accord s’était si rapidement fait sur ce nom singulier,
+c’est que le Weldon-Institute espérait bien décharger sur celui qui
+le portait le trop-plein de son exaspération.
+
+La tempête s’était donc un instant apaisée, - en apparence du moins.
+D’ailleurs comment une tempête pourrait-elle se calmer chez un peuple
+qui en expédie deux ou trois par mois à destination de l’Europe, sous
+forme de bourrasques?
+
+ III
+
+Dans lequel un nouveau personnage n’a pas besoin d’être presenté, car
+ il se presente lui-même.
+
+Citoyens des Etats-Unis d’Amérique, je me nomme Robur. Je suis digne
+de ce nom. J’ai quarante ans, bien que je paraisse n’en pas avoir
+trente, une constitution de fer, une santé à toute épreuve, une
+remarquable force musculaire, un estomac qui passerait pour excellent
+même dans le monde des autruches. Voilà pour le physique. »
+
+On l’écoutait. Oui! Les bruyants furent tout d’abord interloqués par
+l’inattendu de ce discours pro facie suâ. Etait-ce un fou ou un
+mystificateur, ce personnage? Quoi qu’il en soit, il imposait et
+s’imposait. Plus un souffle au milieu de cette assemblée, dans
+laquelle se déchaînait naguère l’ouragan. Le calme après la houle.
+
+Au surplus, Robur paraissait bien être l’homme qu’il disait être. Une
+taille moyenne, avec une carrure géométrique, - ce que serait un
+trapèze régulier, dont le plus grand des côtés parallèles était formé
+par la ligue des épaules. Sur cette ligne, rattachée par un cou
+robuste, une énorme tête sphéroïdale. A quelle tête d’animal eût-elle
+ressemblé pour donner raison aux théories de l’Analogie passionnelle?
+A celle d’un taureau, mais un taureau à face intelligente. Des yeux
+que la moindre contrariété devait porter à l’incandescence, et,
+au-dessus, une contraction permanente du muscle sourcilier, signe
+d’extrême énergie. Des cheveux courts, un peu crépus, à reflet
+métallique, comme eût été un toupet en paille de fer. Large poitrine
+qui s’élevait ou s’abaissait avec des mouvements de soufflet de
+forge. Des bras, des mains, des jambes, des pieds dignes du tronc.
+
+Pas de moustaches, pas de favoris, une large barbiche de marin, à
+l’américaine, - ce qui laissait voir les attaches de la mâchoire,
+dont les muscles masséters devaient posséder une puissance
+formidable. On a calculé - que ne calcule-t-on pas? - que la pression
+d’une mâchoire de crocodile ordinaire peut atteindre quatre cents
+atmosphères, quand celle du chien de chasse de grande taille n’en
+développe que cent. On a même déduit cette curieuse formule : si un
+kilogramme de chien produit huit kilogrammes de force massétérienne,
+un kilogramme de crocodile en produit douze. Eh bien, un kilogramme
+dudit Robur devait en produire au moins dix. Il était donc entre le
+chien et le crocodile.
+
+De quel pays venait ce remarquable type? C’eût été difficile à dire.
+En tout cas, il s’exprimait couramment en anglais, sans cet accent un
+peu traînard qui distingue les Yankees de la Nouvelle-Angleterre.
+
+Il continua de la sorte :
+
+« Voici présentement pour le moral, honorables citoyens. Vous voyez
+devant vous un ingénieur, dont le moral n’est point inférieur au
+physique. Je n’ai peur de rien ni de personne. J’ai une force de
+volonté qui n’a jamais cédé devant une autre. quand je me suis fixé
+un but, l’Amérique tout entière, le monde tout entier, se
+coaliseraient en vain pour m’empêcher de l’atteindre. quand j’ai une
+idée, j’entends qu’on la partage et ne supporte pas la contradiction.
+J’insiste sur ces détails, honorables citoyens, parce qu’il faut que
+vous me connaissiez à fond. Peut-être trouverez-vous que je parle
+trop de moi? Peu importe! Et maintenant, réfléchissez avant de
+m’interrompre, car je suis venu pour vous dire des choses qui
+n’auront peut-être pas le don de vous plaire. »
+
+Un bruit de ressac commença à se propager le long des premiers bancs
+du hall, - signe que la mer ne tarderait pas à devenir houleuse.
+
+« Parlez, honorable étranger », se contenta de répondre Uncle
+Prudent, qui ne se contenait pas sans peine.
+
+Et Robur parla comme devant, sans plus de souci de ses auditeurs.
+
+« Oui! Je sais! Après un siècle d’expériences qui n’ont point abouti,
+de tentatives qui n’ont donné aucun résultat, il y a encore des
+esprits mal équilibrés qui s’entêtent à croire à la direction des
+ballons. Ils s’imaginent qu’un moteur quelconque, électrique ou
+autre, peut être appliqué à leurs prétentieuses baudruches, qui
+offrent tant de prise aux courants atmosphériques. Ils se figurent
+qu’ils seront maîtres d’un aérostat comme on est maître d’un navire à
+la surface des mers. Parce que quelques inventeurs, par des temps
+calmes, ou à peu près, ont réussi, soit à biaiser avec le vent, Soit
+à remonter une légère brise, la direction des appareils aériens plus
+légers que l’air deviendrait pratique? Allons donc! Vous êtes ici une
+centaine qui croyez à la réalisation de vos rêves, qui jetez, non
+dans l’eau, mais dans l’espace, des milliers de dollars. Eh bien,
+c’est vouloir lutter contre l’impossible! »
+
+Chose assez singulière, devant cette affirmation, les membres du
+Weldon-Institute ne bougèrent pas. Etaient-ils devenus aussi sourds
+que patients? Se réservaient-ils, désireux de voir jusqu’où cet
+audacieux contradicteur oserait aller?
+
+Robur continua :
+
+« Quoi, un ballon!... quand pour obtenir un allégement d’un
+kilogramme, il faut un mètre cube de gaz! Un ballon, qui a cette
+prétention de résister au vent à l’aide de son mécanisme, quand la
+poussée d’une grande brise sur la voile d’un vaisseau n’est pas
+inférieure à la force de quatre cents chevaux, quand on a vu dans
+l’accident du pont de la Tay l’ouragan exercer une pression de quatre
+cent quarante kilogrammes par mètre carré! Un ballon, quand jamais la
+nature n’a construit sur ce système aucun être volant, qu’il soit
+muni d’ailes comme les oiseaux, ou de membranes comme certains
+poissons et certains mammifères...
+
+- Des mammifères?... s’écria un des membres du club.
+
+Oui! la chauve-souris, qui vole, si je ne me trompe! Est-ce que
+l’interrupteur ignore que ce volatile est un mammifère, et a-t-il
+jamais vu faire une omelette avec des œufs de chauve-souris? »
+
+Là-dessus, l’interrupteur rengaina ses interruptions futures, et
+Robur continua avec le même entrain :
+
+« Mais est-ce à dire que l’homme doive renoncer à la conquête de
+l’air, à transformer les mœurs civiles et politiques du vieux
+monde, en utilisant cet admirable milieu de locomotion? Non pas! Et,
+de même qu’il est devenu maître des mers, avec le bâtiment, par
+l’aviron, par la voile, par la roue ou par l’hélice, de même il
+deviendra maître de l’espace atmosphérique par les appareils plus
+lourds que l’air, car il faut être plus lourd que lui pour être plus
+fort que lui. »
+
+Cette fois, l’assemblée partit. quelle bordée de cris s’échappa de
+toutes ces bouches, braquées sur Robur, comme autant de bouts de
+fusils ou de gueules de canons! N’était-ce pas répondre à une
+véritable déclaration de guerre jetée au camp des ballonistes?
+N’était-ce pas la lutte qui allait reprendre entre le « Plus léger »
+et le « Plus lourd que l’air » ?
+
+Robur ne sourcilla pas. Les bras croisés sur la poitrine, il
+attendait bravement que le silence se fit.
+
+Uncle Prudent, d’un geste, ordonna de cesser le feu.
+
+« Oui, reprit Robur. L’avenir est aux machines volantes. L’air est un
+point d’appui solide. qu’on imprime à une colonne de ce fluide un
+mouvement ascensionnel de quarante-cinq mètres à la seconde, et un
+homme pourra se maintenir à sa partie supérieure, si les semelles de
+ses souliers mesurent en superficie un huitième de mètre carré
+seulement. Et, si la vitesse de la colonne est portée à
+quatre-vingt-dix mètres, il pourra y marcher à pieds nus. Or, en
+faisant fuir, sous les branches d’une hélice, une masse d’air avec
+cette rapidité, on obtient le même résultat. »
+
+Ce que Robur disait là, c’était ce qu’avaient dit avant lui tous les
+partisans de l’aviation, dont les travaux devaient, lentement mais
+Sûrement, conduire à la solution du problème. A MM. de Ponton
+d’Amécourt, de La Landelle, Nadar, de Luzy, de Louvrié, Liais,
+Béléguic, Moreau, aux frères Richard, à Babinet, Jobert, du Temple,
+Salives, Penaud, de Villeneuve, Gauchot et Tatin, Michel Loup,
+Edison, Planavergne, à tant d’autres enfin, l’honneur d’avoir répandu
+ces idées si simples! Abandonnées et reprises plusieurs fois, elles
+ne pouvaient manquer de triompher un jour. Aux ennemis de l’aviation,
+qui prétendaient que l’oiseau ne se soutient que parce qu’il échauffe
+l’air dont il se gonfle, leur réponse s’était-elle donc fait
+attendre? N’avaient-ils pas prouvé qu’un aigle, pesant cinq
+kilogrammes, aurait dû s’emplir de cinquante mètres cubes de ce
+fluide chaud, rien que pour se soutenir dans l’espace?
+
+C’est ce que Robur démontra avec une indéniable logique, au milieu du
+brouhaha qui s’élevait de toutes parts. Et, comme conclusion, voici
+les phrases qu’il jeta à la face de ces ballonistes :
+
+« Avec vos aérostats, vous ne pouvez rien, vous n’arriverez à rien,
+vous n’oserez rien! Le plus intrépide de vos aéronautes, John Wise,
+bien qu’il ait déjà fait une traversée aérienne de douze cents milles
+au-dessus du continent américain, a dû renoncer à son projet de
+traverser l’Atlantique! Et, depuis, vous n’avez pas avancé d’un pas,
+d’un seul, dans cette voie!
+
+Monsieur, dit alors le président, qui s’efforçait vainement d’être
+calme, vous oubliez ce qu’a dit notre immortel Franklin, lors de
+l’apparition de la première montgolfière, au moment où le ballon
+allait naître :
+
+« Ce n’est qu’un enfant, mais il grandira! » Et il a grandi...
+
+- Non, président, non! Il n’a pas grandi!... Il a grossi seulement...
+ce qui n’est pas la même chose! »
+
+C’était une attaque directe aux projets du Weldon-Institute, qui
+avait décrété, soutenu, subventionné, la confection d’un
+aérostat-monstre. Aussi des propositions de ce genre, et peu
+rassurantes, se croisèrent-elles bientôt dans la salle :
+
+« A bas l’intrus!
+
+- Jetez-le hors de la tribune!...
+
+- Pour lui prouver qu’il est plus lourd que l’air! »
+
+Et bien d’autres.
+
+Mais on n’en était qu’aux paroles, non aux voies de fait. Robur,
+impassible, put donc encore s’écrier :
+
+« Le progrès n’est point aux aérostats, citoyens ballonistes, il est
+aux appareils volants. L’oiseau vole, et ce n’est point un ballon,
+c’est une mécanique!...
+
+- Oui! il vole, s’écria le bouillant Bat T. Fyn, mais il vole contre
+toutes les règles de la mécanique!
+
+- Vraiment! » répondit Robur en haussant les épaules.
+
+Puis il reprit :
+
+« Depuis qu’on a étudié le vol des grands et des petits volateurs,
+cette idée si simple a prévalu : c’est qu’il n’y a qu’à imiter la
+nature, car elle ne se trompe jamais. Entre l’albatros qui donne à
+peine dix coups d’aile par minute, entre le pélican qui en donne
+soixante-dix...
+
+- Soixante et onze! dit une voix narquoise.
+
+- Et l’abeille qui en donne cent quatre-vingt-douze par seconde...
+
+- Cent quatre-vingt-treize!... s’écria-t-on par moquerie.
+
+- Et la mouche commune qui en donne trois cent trente...
+
+- Trois cent trente et demi!
+
+- Et le moustique qui en donne des millions...
+
+- Non!... des milliards! »
+
+Mais Robur, l’interrompu, n’interrompit pas sa démonstration.
+
+« Entre ces divers écarts..., reprit-il.
+
+- Il y a le grand! répliqua une voix.
+
+- ... il y a la possibilité de trouver une solution pratique. Le jour
+où M. de Lucy a pu constater que le cerf-volant, cet insecte qui ne
+pèse que deux grammes, pouvait enlever un poids de quatre cents
+grammes, soit deux cents fois ce qu’il pèse, le problème de
+l’aviation était résolu. En outre, il était démontré que la surface
+de l’aile décroît relativement à mesure qu’augmentent la dimension et
+le poids de l’animal. Dès lors, on est arrivé à imaginer ou
+construire plus de Soixante appareils...
+
+- Qui n’ont jamais pu voler! s’écria le secrétaire Phil Evans.
+
+- Qui ont volé ou qui voleront, répondit Rohur, sans se déconcerter.
+Et, soit qu’on les appelle des stréophores, des hélicoptères, des
+orthopthères, ou, à l’imitation du mot nef qui vient de navis, qu’on
+les fasse venir de avis pour les nommer des « efs... » on arrive à
+l’appareil dont la création doit rendre l’homme maître de l’espace.
+
+- Ah! l’hélice! repartit Phil Evans. Mais l’oiseau n’a pas
+d’hélice... que nous sachions!
+
+- Si, répondit Robur. Comme l’a démontré M. Penaud, en réalité
+l’oiseau se fait hélice, et son vol est hélicoptère. Aussi, le moteur
+de l’avenir est-il l’hélice...
+
+- « D’un pareil maléfice,
+
+_Sainte-Hélice,_ préservez-nous!... »
+
+chantonna un des assistants qui, par hasard, avait retenu ce motif du
+Zampa d’Hérold.
+
+Et tous de reprendre ce refrain en chœur, avec des intonations
+à faire frémir le compositeur français dans sa tombe.
+
+Puis, lorsque les dernières notes se furent noyées dans un
+épouvantable charivari, Uncle Prudent, profitant d’une accalmie
+momentanée, crut devoir dire :
+
+« Citoyen étranger, jusqu’ici on vous a laissé parler sans vous
+interrompre... »
+
+Il paraît que, pour le président du Weldon-Institute, ces reparties,
+ces cris, ces coq-à-l’âne, n’étaient même pas des interruptions, mais
+un simple échange d’arguments.
+
+Toutefois, continua-t-il, je vous rappellerai que la théorie de
+l’aviation est condamnée d’avance et repoussée par la plupart des
+ingénieurs américains ou étrangers. Un système qui a dans son passif
+la mort du Sarrasin Volant, à Constantinople, celle du moine Voador,
+à Lisbonne, celle de Letur en 1852, celle de Groof en 1864, sans
+compter les victimes que j’oublie, ne fût-ce que le mythologique
+Icare...
+
+- Ce système, riposta Robur, n’est pas plus condamnable que celui
+dont le martyrologe contient les noms de Pilâtre de Rozier, à Calais,
+de Mme Blanchard, à Paris, de Donaldson et Grimwood, tombés dans le
+lac Michigan, de Sivel et de Crocé-Spinelli, d’Eloy et de tant
+d’autres que l’on se gardera bien d’oublier! »
+
+C’était une riposte « du tac au tac », comme on dit en escrime.
+
+« D’ailleurs, reprit Robur, avec vos ballons, si perfectionnés qu’ils
+soient, vous ne pourriez jamais obtenir une vitesse véritablement
+pratique. Vous mettriez dix ans à faire le tour du monde - ce qu’une
+machine volante pourra faire en huit jours! »
+
+Nouveaux cris de protestation et de dénégation qui durèrent trois
+grandes minutes, jusqu’au moment où Phil Evans put prendre la parole.
+
+« Monsieur l’aviateur, dit-il, vous qui venez nous vanter les
+bienfaits de l’aviation, avez-vous jamais « avié » ?
+
+- Parfaitement!
+
+- Et fait la conquête de l’air?
+
+- Peut-être, monsieur!
+
+- Hurrah pour Robur-le-Conquérant! s’écria une voix ironique.
+
+- Eh bien, oui! Robur-le-Conquérant, et ce nom, je l’accepte, et je
+le porterai, car j’y ai droit!
+
+- Nous nous permettons d’en douter! s’écria Jem Cip.
+
+- Messieurs, reprit Robur, dont les sourcils se froncèrent, quand je
+viens sérieusement discuter une chose sérieuse, je n’admets pas qu’on
+me réponde par des démentis, et je serais heureux de connaître le nom
+de l’interlocuteur...
+
+- Je me nomme Jem Cip... et suis légumiste...
+
+- Citoyen Jem Cip, répondit Robur, je savais que les légumistes ont
+généralement les intestins plus longs que ceux des autres hommes -
+d’un bon pied au moins. C’est déjà beaucoup... et ne m’obligez pas à
+vous les allonger encore en commençant par vos oreilles...
+
+- A la porte!
+
+- A la rue!
+
+- Qu’on le démembre!
+
+- La loi de Lynch!
+
+- Qu’on le torde en hélice!...
+
+La fureur des ballonistes était arrivée à son comble. Ils venaient de
+se lever. Ils entouraient la tribune. Robur disparaissait au milieu
+d’une gerbe de bras qui s’agitaient comme au souffle de la tempête.
+En vain la trompe à vapeur lançait-elle des volées de fanfares sur
+l’assemblée! Ce soir-là, Philadelphie dut croire que le feu dévorait
+un de ses quartiers et que toute l’eau de la Schuylkill-river ne
+suffirait pas à l’éteindre.
+
+Soudain, un mouvement de recul se produisit dans le tumulte, Robur,
+après avoir retiré ses mains de ses poches, les tendait vers les
+premiers rangs de ces acharnés.
+
+A ces deux mains étaient passés deux de ces coups-de-poing à
+l’américaine, qui forment en même temps revolvers, et que la pression
+des doigts suffit à faire partir. - de petites mitrailleuses de poche.
+
+Et alors, profitant non seulement du recul des assaillants, mais
+aussi du silence qui avait accompagné ce recul :
+
+Décidément, dit-il, ce n’est pas Améric Vespuce qui a découvert le
+Nouveau Monde, c’est Sébastien Cabot! Vous n’êtes pas des Américains,
+citoyens ballonistes! Vous n’êtes que des cabo... »
+
+A ce moment, quatre ou cinq coups de feu éclatèrent, tirés dans le
+vide. Ils ne blessèrent personne. Au milieu de la fumée, l’ingénieur
+disparut, et, quand elle se fut dissipée, on ne trouva plus sa trace.
+Robur-le-Conquérant s’était envolé, comme si quelque appareil
+d’aviation l’eût emporté dans les airs.
+
+ IV
+
+ Dans lequel, à propos du valet Frycollin, l’auteur essaie de
+ réhabiliter la lune.
+
+Certes, et plus d’une fois déjà, à la suite de discussions orageuses,
+au sortir de leurs séances, les membres du Weldon-Institute avaient
+rempli de clameurs Walnut-Street et les rues adjacentes. Plus d’une
+fois, les habitants de ce quartier s’étaient justement plaints de ces
+bruyantes queues de discussions qui les troublaient jusque dans leurs
+domiciles. Plus d’une fois, enfin, les policemen avaient dû
+intervenir pour assurer la circulation des passants, la plupart très
+indifférents à cette question de la navigation aérienne. Mais, avant
+cette soirée, jamais ce tumulte n’avait pris de telles proportions,
+jamais les plaintes n’eussent été plus fondées, jamais l’intervention
+des policemen plus nécessaire.
+
+Toutefois les membres du Weldon-Institute étaient quelque peu
+excusables. On n’avait pas craint de venir les attaquer jusque chez
+eux. A ces enragés du « Plus léger que l’air » un non moins enragé du
+« Plus lourd » avait dit des choses absolument désagréables. Puis, au
+moment où on allait le traiter comme il le méritait, il s’était
+éclipsé.
+
+Or, cela criait vengeance. Pour laisser de telles injures impunies,
+il ne faudrait pas avoir du sang américain dans les veines! Des fils
+d’Améric traités de fils de Cabot! N’était-ce pas une insulte,
+d’autant plus impardonnable qu’elle tombait juste, - historiquement?
+
+Les membres du club se jetèrent donc par groupes divers dans
+Walnut-street, puis au milieu des rues voisines, puis à travers tout
+le quartier. Ils réveillèrent les habitants. Ils les obligèrent à
+laisser fouiller leurs maisons, quitte à les indemniser, plus tard,
+du tort fait à la vie privée de chacun, laquelle est particulièrement
+respectée chez les peuples d’origine anglo-saxonne. Vain déploiement
+de tracasseries et de recherches. Robur ne fut aperçu nulle part.
+Aucune trace de lui. Il serait parti dans le _Go a head_, le ballon
+du Weldon-Institute, qu’il n’aurait pas été plus introuvable. Après
+une heure de perquisitions, il fallut y renoncer, et les collègues se
+séparèrent, non sans s’être juré d’étendre leurs recherches à tout le
+territoire de cette double Amérique qui forme le Nouveau Continent.
+
+Vers onze heures, le calme était à peu près rétabli dans le quartier.
+Philadelphie allait pouvoir se replonger dans ce bon sommeil, dont
+les cités, qui ont le bonheur de n’être point industrielles, ont
+l’enviable privilège. Les divers membres du club ne songèrent plus
+qu’à regagner chacun son chez-soi. Pour n’en nommer que quelques-uns
+des plus marquants, William T. Forbes se dirigea du côté de sa grande
+chiffonnière à sucre, où Miss Doll et Miss Mat lui avaient préparé le
+thé du soir, sucré avec sa propre glucose. Truk Milnor prit le chemin
+de sa fabrique, dont la pompe à feu haletait jour et nuit dans le
+plus reculé des faubourgs. Le trésorier Jem Cip, publiquement accusé
+d’avoir un pied de plus d’intestins que n’en comporte la machine
+humaine, regagna la salle à manger où l’attendait son souper végétal.
+
+Deux des plus importants ballonistes - deux seulement - ne
+paraissaient pas songer à réintégrer de sitôt leur domicile. Ils
+avaient profité de l’occasion pour causer avec plus d’acrimonie
+encore. C’étaient les irréconciliables Uncle Prudent et Phil Evans,
+le président et le secrétaire du Weldon-Institute.
+
+A la porte du club, le valet Frycollin attendait Uncle Prudent, son
+maître.
+
+Il se mit à le suivre, sans s’inquiéter du sujet qui mettait aux
+prises les deux collègues.
+
+C’est par euphémisme que le verbe causer a été employé pour exprimer
+l’acte auquel se livraient de concert le président et le secrétaire
+du club. En réalité, ils se disputaient avec une énergie qui prenait
+son origine dans leur ancienne rivalité.
+
+« Non, monsieur, non! répétait Phil Evans. Si j’avais eu l’honneur de
+présider le Weldon-Institute, jamais, non, jamais il ne se serait
+produit un tel scandale!
+
+- Et qu’auriez-vous fait, si vous aviez eu cet honneur? demanda Uncle
+Prudent.
+
+- J’aurais coupé la parole à cet insulteur public, avant même qu’il
+eût ouvert la bouche!
+
+- Il me semble que pour couper la parole, il faut au moins avoir
+laissé parler!
+
+- Pas en Amérique, monsieur, pas en Amérique! »
+
+Et, tout en se renvoyant des reparties plus aigres que douces, ces
+deux personnages enfilaient des rues qui les éloignaient de plus en
+plus de leur demeure; ils traversaient des quartiers dont la
+situation les obligerait à faire un long détour.
+
+Frycollin suivait toujours; mais il ne se sentait pas rassuré à voir
+son maître s’engager au milieu d’endroits déjà déserts. Il n’aimait
+pas ces endroits-là, le valet
+
+Frycollin, surtout un peu avant minuit. En effet, l’obscurité était
+profonde, et la lune, dans son croissant, commençait à peine « à
+faire ses vingt-huit jours »
+
+Frycollin regardait donc à droite, à gauche, si des ombres suspectes
+ne les épiaient point. Et précisément, il crut voir cinq ou six
+grands diables qui semblaient ne pas les perdre de vue.
+
+Instinctivement, Frycollin se rapprocha de son maître; mais, pour
+rien au monde, il n’eût osé l’interrompre au milieu d’une
+conversation dont il aurait reçu quelques éclaboussures.
+
+En somme, le hasard fit que le président et le secrétaire du
+Weldon-Institute, sans s’en douter, se dirigeaient vers
+Fairmont-Park. Là, au plus fort de leur dispute, ils traversèrent la
+Schuylkill-river sur le fameux pont métallique; ils ne rencontrèrent
+que quelques passants attardés, et se trouvèrent enfin au milieu de
+vastes terrains, les uns se développant en immenses prairies, les
+autres ombragés de beaux arbres, qui font de ce parc un domaine
+unique au monde.
+
+Là, les terreurs du valet Frycollin l’assaillirent de plus belle, et,
+avec d’autant plus de raison que les cinq ou six ombres s’étaient
+glissées à sa suite par le pont de la Schuylkill-river. Aussi
+avait-il la pupille de ses yeux si largement dilatée qu’elle
+s’agrandissait jusqu’à la circonférence de l’iris. Et, en même temps,
+tout son corps s amoindrissait, se retirait, comme s’il eût été doué
+de cette contractilité spéciale aux mollusques et à certains animaux
+articulés.
+
+C’est que le valet Frycollin était un parfait poltron. Un vrai Nègre
+de la Caroline du Sud, avec une tête bêtasse sur un corps de
+gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ans, c’est dire qu’il
+n’avait jamais été esclave, pas même de naissance, mais il n’en
+valait guère mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d’une
+poltronnerie superbe. Depuis trois ans, il était au service de Uncle
+Prudent. Cent fois, il avait failli se faire mettre à la porte; on
+l’avait gardé, de crainte d’un pire. Et, pourtant, mêlé à la vie d’un
+maître toujours prêt à se lancer dans les plus audacieuses
+entreprises, Frycollin devait s’attendre à maintes occasions dans
+lesquelles sa couardise aurait été mise à de rudes épreuves. Mais il
+y avait des compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa
+gourmandise, encore moins sur sa paresse. Ah! valet Frycollin, si tu
+avais pu lire dans l’avenir!
+
+Aussi pourquoi Frycollin n’était-il pas resté à Boston, au service
+d’une certaine famille Sneffel qui, sur le point de faire un voyage
+en Suisse, y avait renoncé à cause des éboulements? N’était-ce pas la
+maison qui convenait à Frycollin, et non celle de Uncle Prudent, où
+la témérité était en permanence?
+
+Enfin, il y était, et son maître avait même fini par s’habituer à ses
+défauts. Il avait une qualité, d’ailleurs. Bien qu’il fût nègre
+d’origine, il ne parlait pas nègre, - ce qui est à considérer, car
+rien de désagréable comme cet odieux jargon dans lequel l’emploi du
+pronom possessif et des infinitifs est poussé jusqu’à l’abus.
+
+Donc, il est bien établi que le valet Frycollin était poltron, et,
+ainsi qu’on le dit, « poltron comme la lune ».
+
+Or, à ce propos, il n’est que juste de protester contre cette
+comparaison insultante pour la blonde Phébé, la douce Hélène, la
+chaste sœur du radieux Apollon. De quel droit accuser de
+poltronnerie un astre qui, depuis que le monde est monde, a toujours
+regardé la terre en face, sans jamais lui tourner le dos?
+
+Quoi qu’il en soit, à cette heure - il était bien près de minuit - le
+croissant de la « pâle calomniée » commençait à disparaître à l’ouest
+derrière les hautes ramures du parc. Ses rayons, glissant à travers
+les branches, semaient quelques découpures sur le sol. Les dessous du
+bois en paraissaient moins sombres.
+
+Cela permit à Frycollin de porter un regard plus inquisiteur.
+
+« Brr! fit-il. Ils sont toujours là, ces coquins! Positivement, ils
+se rapprochent! »
+
+Il n’y tint plus, et, allant vers son maître :
+
+« Master Uncle », dit-il.
+
+C’est ainsi qu’il le nommait et que le président du Weldon-Institute
+voulait être nomme.
+
+En ce moment, la dispute des deux rivaux était arrivée au plus haut
+degré. Et, comme ils s’envoyaient promener l’un l’autre, Frycollin
+fut brutalement prié de prendre sa part de cette promenade.
+
+Puis, tandis qu’ils se parlaient les yeux dans les yeux, Uncle
+Prudent s’enfonçait plus avant à travers les prairies désertes de
+Fairmont-Park, s’éloignant toujours de la Schuylkill-river et du pont
+qu’il fallait reprendre pour rentrer dans la ville.
+
+Tous trois se trouvèrent alors au centre d’une haute futaie d’arbres,
+dont la cime s’imprégnait des dernières lueurs lunaires. A la limite
+de cette futaie s’ouvrait une large clairière, vaste champ ovale,
+merveilleusement disposé pour les luttes d’un ring. Pas un accident
+de terrain n’y eût gêné le galop des chevaux, pas un bouquet d’arbres
+n’aurait arrêté le regard des spectateurs le long d’une piste
+circulaire de plusieurs milles.
+
+Et cependant, si Uncle Prudent et Phil Evans n’eussent pas été
+occupés de leurs disputes, s’ils avaient regardé avec quelque
+attention, ils n’auraient plus retrouvé à la clairière son aspect
+habituel. Etait-ce donc une minoterie qui s’y était fondée depuis la
+veille? En vérité, on eût dit une minoterie, avec l’ensemble de ses
+moulins à vent, dont les ailes, immobiles alors, grimaçaient dans la
+demi-ombre?
+
+Mais ni le président ni le secrétaire du Weldon-Institute ne
+remarquèrent cette étrange modification apportée au paysage de
+Fairmont-Park. Frycollin n’en vit rien non plus. Il lui semblait que
+les rôdeurs s’approchaient, se resserraient comme au moment d’un
+mauvais coup. Il en était à la peur convulsive, paralysé dans ses
+membres, hérissé dans son système pileux, - enfin au dernier degré de
+l’épouvante.
+
+Toutefois, pendant que ses genoux fléchissaient, il eut encore la
+force de crier une dernière fois :
+
+« Master Uncle!... Master Uncle!
+
+- Eh! qu’y a-t-il donc à la fin! répondit Uncle Prudent. »
+
+Peut-être Phil Evans et lui n’auraient-ils pas été fâchés de soulager
+leur colère en rossant d’importance le malheureux valet. Mais il n’en
+eurent pas le temps, pas plus que celui-ci n’eut le temps de leur
+répondre.
+
+Un coup de sifflet venait d’être lancé sous bois. A l’instant, une
+sorte d’étoile électrique s’alluma au milieu de la clairière.
+
+Un signal, sans doute, et, dans ce cas, c’est que le moment était
+venu d’exécuter quelque œuvre de violence.
+
+En moins de temps qu’il n’en faut pour l’imaginer, six hommes
+bondirent à travers la futaie, deux sur Uncle Prudent, deux sur Phil
+Evans, deux sur le valet Frycollin, - ces deux derniers de trop,
+évidemment, car le Nègre était incapable de se défendre.
+
+Le président et le secrétaire du Weldon-Institute, quoique surpris
+par cette attaque, voulurent résister. Ils n’en eurent ni le temps ni
+la force. En quelques secondes, rendus aphones par un bâillon,
+aveugles par un bandeau, maîtrisés, ligotés, ils furent emportés
+rapidement à travers la clairière. Que devaient-ils penser, sinon
+qu’ils avaient affaire à cette race de gens peu scrupuleux, qui
+n’hésitent point à dépouiller les gens attardés au fond des bois? Il
+n’en fut rien, cependant. On ne les fouilla même pas, bien que Uncle
+Prudent eut toujours sur lui, suivant son habitude, quelques milliers
+de dollars-papier.
+
+Bref, une minute après cette agression, sans qu’aucun mot eût été
+échangé entre les agresseurs, Uncle Prudent, Phil Evans et Frycollin
+sentaient qu’on les déposait doucement, non sur l’herbe de la
+clairière, mais sur une sorte de plancher que leur poids fit gémir.
+Là, ils furent accotés l’un près de l’autre. Une porte se referma sur
+eux. Puis, le grincement d’un pêne dans une gâche leur apprit qu’ils
+étaient prisonniers.
+
+Il se fit alors un bruissement continu, comme un frémissement, un
+frrrr, dont les rrr se prolongeaient à l’infini, sans qu’aucun autre
+bruit fût perceptible au milieu de cette nuit si calme.
+
+.................................
+
+Quel émoi, le lendemain, dans Philadelphie! Dès les premières heures,
+on savait ce qui s’était passé la veille à la séance du
+Weldon-Institute : l’apparition d’un mystérieux personnage, un
+certain ingénieur nommé Robur - Robur-le-Conquérant! - la lutte qu’il
+semblait vouloir engager contre les ballonistes, puis sa disparition
+inexplicable.
+
+Mais ce fut bien une autre affaire, lorsque toute la ville apprit que
+le président et le secrétaire du club, eux aussi, avaient disparu
+pendant la nuit du 12 au 13 juin.
+
+Ce que l’on fit de recherches dans toute la cité et aux environs!
+Inutilement, d’ailleurs. Les feuilles publiques de Philadelphie, puis
+les journaux de la Pennsylvanie, puis ceux de toute l’Amérique,
+s’emparèrent du fait et l’expliquèrent de cent façons, dont aucune ne
+devait être la vraie. Des sommes considérables furent promises par
+annonces et affiches - non seulement à qui retrouverait les
+honorables disparus, mais à quiconque pourrait produire quelque
+indice de nature à mettre sur leurs traces. Rien n’aboutit. La terre
+se serait entrouverte pour les engloutir, que le président et le
+secrétaire du Weldon-Institute n’auraient pas été plus supprimés de
+la surface du globe.
+
+A ce propos, les journaux du gouvernement demandèrent que le
+personnel de la police fût augmenté dans une forte proportion,
+puisque de pareils attentats pouvaient se produire contre les
+meilleurs citoyens des Etats-Unis - et ils avaient raison...
+
+Il est vrai, les journaux de l’opposition demandèrent que ce
+personnel fût licencié comme inutile, puisque de pareils attentats
+pouvaient se produire, sans qu’il fût possible d’en retrouver les
+auteurs - et peut-être n’avaient-ils pas tort.
+
+En somme, la police resta ce qu’elle était, ce qu’elle sera toujours
+dans le meilleur des mondes qui n’est pas parfait et ne saurait
+l’être.
+
+ V
+
+ Dans lequel une suspension d’hostilités est consentie entre le
+ president et le secrétaire du Weldon-Institute.
+
+Un bandeau sur les yeux, un bâillon dans la bouche, une corde aux
+poignets, une corde aux pieds, donc impossible de voir, de parler, de
+se déplacer. Cela n’était pas fait pour rendre plus acceptable la
+situation de Uncle Prudent, de Phil Evans et du valet Frycollin. En
+outre, ne point savoir quels sont les auteurs d’un pareil rapt, en
+quel endroit on a été jeté comme de simples colis dans un wagon de
+bagages, ignorer où l’on est, à quel sort on est réservé, il y avait
+là de quoi exaspérer les plus patients dé l’espèce ovine, et l’on
+sait que les membres du Weldon-Institute ne sont pas précisément des
+moutons pour la patience. Etant donné sa violence de caractère, on
+imagine aisément dans quel état Uncle Prudent devait être.
+
+En tout cas, Phil Evans et lui devaient penser qu’il leur serait
+difficile de prendre place, le lendemain soir, au bureau du club.
+
+Quant à Frycollin, yeux fermés, bouche close, il lui était impossible
+de songer à quoi que ce fût. Il était plus mort que vif.
+
+Pendant une heure, la situation des prisonniers ne se modifia pas.
+Personne ne vint les visiter ni leur rendre la liberté de mouvement
+et de parole, dont ils auraient eu si grand besoin. Ils étaient
+réduits à des soupirs étouffés, à des « heins! » poussés à travers
+leurs bâillons, à des soubresauts de carpes qui se pâment hors de
+leur bassin natal. Ce que cela indiquait de colère muette, de fureur
+rentrée ou plutôt ficelée, on le comprend de reste. Puis, après ces
+infructueux efforts, ils demeurèrent quelque temps inertes. Et alors,
+puisque le sens de la vue leur manquait, ils s’essayèrent à tirer,
+par le sens de l’ouïe, quelque indice de ce qu’était cet inquiétant
+état de choses. Mais en vain cherchaient-ils à surprendre d’autre
+bruit que l’interminable et inexplicable frrrr qui semblait les
+envelopper d’une atmosphère frissonnante.
+
+Cependant, il arriva ceci : c’est que Phil Evans, procédant avec
+calme, parvint à relâcher la corde qui lui liait les poignets. Puis,
+peu à peu, le nœud se desserra, ses doigts glissèrent les uns
+sur les autres, ses mains reprirent leur aisance habituelle.
+
+Un vigoureux frottement rétablit la circulation, gênée par le
+ligotement. Un instant après, Phil Evans avait enlevé le bandeau qui
+lui couvrait les yeux, arraché le bâillon de sa bouche, coupé les
+cordes avec la fine lame de son « bowie-knife ». Un Américain qui
+n’aurait pas toujours son bowie-knife en poche ne serait plus un
+Américain.
+
+Du reste, si Phil Evans y gagna de pouvoir remuer et parler, ce fut
+tout. Ses yeux ne trouvèrent pas à s’exercer utilement, - en ce
+moment, du moins. Obscurité complète dans cette cellule. Toutefois,
+un peu de clarté filtrait à travers une sorte de meurtrière, percée
+dans la paroi à six ou sept pieds de hauteur.
+
+On le pense bien, quoi qu’il en eût, Phil Evans n’hésita pas un
+instant à délivrer son rival. Quelques coups de bowie-knife suffirent
+à trancher les nœuds qui le serraient aux pieds et aux mains.
+Aussitôt Uncle Prudent, à demi enragé, de se redresser sur les
+genoux, d’arracher bandeau et bâillon; puis, d’une voix étranglée :
+
+« Merci! dit-il.
+
+- Non!... Pas de remerciements, répondit l’autre.
+
+- Phil Evans?
+
+- Uncle Prudent?...
+
+- Ici, plus de président ni de secrétaire du Weldon-Institute, plus
+d’adversaires!
+
+- Vous avez raison, répondit Phil Evans. Il n’y a plus que deux
+hommes qui ont à se venger d’un troisième, dont l’attentat exige de
+sévères représailles. Et ce troisième...
+
+- C’est Robur !...
+
+- C’est Robur! »
+
+Voilà donc un point sur lequel les deux ex-concurrents furent
+absolument d’accord. A ce sujet, aucune dispute à craindre.
+
+« Et votre valet? fit observer Phil Evans, montrant Frycollin qui
+soufflait comme un phoque, il faut le déficeler.
+
+- Pas encore, répondit Uncle Prudent. Il nous assommerait de ses
+jérémiades, et nous avons autre chose à faire qu’à récriminer.
+
+- Quoi donc, Uncle Prudent?
+
+- A nous sauver, si c’est possible.
+
+- Et même si c’est impossible.
+
+- Vous avez raison, Phil Evans, même si c’est impossible! »
+
+Quant à douter un instant que cet enlèvement dût être attribué à cet
+étrange Robur, cela ne pouvait venir à la pensée du président et de
+son collègue. En effet, de simples et honnêtes voleurs, après leur
+avoir dérobé montres, bijoux, portefeuilles, porte-monnaie, les
+auraient jetés au fond de la Schuylkill-river, avec un bon coup de
+couteau dans la gorge, au lieu de les enfermer au fond de... De quoi?
+- Grave question, en vérité, qu’il convenait d’élucider, avant de
+commencer les préparatifs d’une évasion avec quelques chances de
+succès.
+
+« Phil Evans, reprit Uncle Prudent, après notre sortie de cette
+séance, au lieu d’échanger des aménités sur lesquelles il n’y a pas
+lieu de revenir, nous aurions mieux fait d’être moins distraits. Si
+nous étions restés dans les rues de Philadelphie, rien de tout cela
+ne serait arrivé. Evidemment, ce Robur s’était douté de ce qui allait
+se passer au club; il prévoyait les colères que son attitude
+provocante devait soulever, il avait placé à la porte quelques-uns de
+ses bandits pour lui prêter main-forte. quand nous avons quitté la
+rue Walnut, ces sbires nous ont épiés, suivis, et, lorsqu’ils nous
+ont vus imprudemment engagés dans les avenues de Fairmont-Park, ils
+ont eu la partie belle.
+
+- D’accord, répondit Phil Evans. Oui! nous avons eu grand tort de ne
+pas regagner directement notre domicile.
+
+- On a toujours tort de ne pas avoir raison », répondit Uncle Prudent.
+
+En ce moment, un long soupir s’échappa du coin le plus obscur de la
+cellule.
+
+Qu’est-ce cela? demanda Phil Evans.
+
+- Rien!... Frycollin qui rêve.
+
+Et Uncle Prudent reprit :
+
+Entre le moment où nous avons été saisis, à quelques pas de la
+clairière, et le moment où on nous a jetés dans ce réduit, il ne
+s’est pas écoulé plus de deux minutes. Il est donc évident que ces
+gens ne nous ont pas entraînés au-delà de Fairmont-Park.
+
+- Et s’ils l’avaient fait, nous aurions bien senti un mouvement de
+translation.
+
+- D’accord, répondit Uncle Prudent. Donc il n’est pas douteux que
+nous soyons enfermés dans le compartiment d’un véhicule, - peut-être
+un de ces longs chariots des Prairies, ou quelque voiture de
+saltimbanques...
+
+- Evidemment! Si c’était un bateau amarré aux rives de la
+Schuylkill-river, cela se reconnaîtrait à certains balancements que
+le courant lui imprimerait d’un bord à l’autre.
+
+- D’accord, toujours d’accord, répéta Uncle Prudent, et je pense que,
+puisque nous sommes encore dans la clairière, c’est le moment ou
+jamais de fuir, quitte à retrouver plus tard ce Robur...
+
+- Et à lui faire payer cher cette atteinte à la liberté de deux
+citoyens des Etats-Unis d’Amérique!
+
+- Cher... très cher!
+
+- Mais quel est cet homme?... D’où vient-il?... Est-ce un Anglais, un
+Allemand, un Français...?
+
+- C’est un misérable, cela suffit, répondit Uncle Prudent. -
+Maintenant, à l’œuvre! »
+
+Tous deux, les mains tendues, les doigts Ouverts, palpèrent alors les
+parois du compartiment pour y trouver un joint ou une fissure. Rien.
+Rien, non plus, à la porte. Elle était hermétiquement fermée, et il
+eût été impossible de faire sauter la serrure. Il fallait donc
+pratiquer un trou et s’échapper par ce trou. Restait la question de
+savoir si les bowie-knifes pourraient entamer les parois, si leurs
+lames ne s’émousseraient pas ou ne se briseraient pas dans ce travail.
+
+« Mais d’où vient ce frémissement qui ne cesse pas? demanda Phil
+Evans, très surpris de ce frrrr continu.
+
+- Le vent, sans doute, répondit Uncle Prudent.
+
+- Le vent ?... Jusqu’à minuit, il me semble que la soirée a été
+absolument calme...
+
+- Evidemment, Phil Evans. Si ce n’était pas le vent, que
+voudriez-vous que ce fût? »
+
+Phil Evans, après avoir dégagé la meilleure lame de son couteau,
+essaya d’entamer les parois près de la porte. Peut-être suffirait-il
+de faire un trou pour l’ouvrir par l’extérieur, si elle n’était
+maintenue que par un verrou, ou si la clef avait été laissée dans la
+serrure.
+
+Quelques minutes de travail n’eurent d’autre résultat que d’ébrécher
+les lames du bowie-knife, de les épointer, de les transformer en
+scies à mille dents.
+
+« Ça ne mord pas, Phil Evans?
+
+- Non.
+
+- Est-ce que nous serions dans une cellule en tôle?
+
+- Point, Uncle Prudent: Ces parois, quand on les frappe, ne rendent
+aucun son métallique.
+
+- Du bois de fer, alors?
+
+- Non! ni fer ni bois.
+
+- Qu’est-ce alors?
+
+- Impossible de le dire, mais, en tout cas, une substance sur
+laquelle l’acier ne peut mordre. »
+
+Uncle Prudent, pris d’un violent accès de colère, jura, frappa du
+pied le plancher sonore, tandis que ses mains cherchaient à étrangler
+un Robur imaginaire.
+
+« Du calme, Uncle Prudent, lui dit Phil Evans, du calme! Essayez à
+votre tour. »
+
+Uncle Prudent essaya, mais le bowie-knife ne put entamer une paroi
+qu’il ne parvenait même pas à rayer de ses meilleures lames, comme si
+elle eût été de cristal.
+
+Donc, toute fuite devenait impraticable, en admettant qu’elle eût pu
+être tentée, la porte une fois ouverte.
+
+Il fallut se résigner, momentanément, ce qui n’est guère dans le
+tempérament yankee, et tout attendre du hasard, ce qui doit répugner
+à des esprits éminemment pratiques. Mais ce ne fut pas sans
+objurgations, gros mots, violentes invectives à l’adresse de ce Robur
+- lequel ne devait point être homme à s’en émouvoir. pour peu qu’il
+se montrât dans la vie privée le personnage qu’il avait été au milieu
+du Weldon-Institute.
+
+Cependant Frycollin commençait à donner quelques signes non
+équivoques de malaise. Soit qu’il éprouvât des crampes à l’estomac ou
+des crampes dans les membres, il se démenait d’une lamentable façon.
+
+Uncle Prudent crut devoir mettre un terme à cette gymnastique, en
+coupant les cordes qui serraient le Nègre.
+
+Peut-être eut-il lieu de s’en repentir. Ce fut aussitôt une
+interminable litanie, dans laquelle les affres de l’épouvante se
+mêlaient aux souffrances de la faim. Frycollin n’était pas moins pris
+par le cerveau que par l’estomac. Il eût été difficile de dire auquel
+de ces deux viscères le Nègre était plus particulièrement redevable
+de ce qu’il éprouvait.
+
+« Frycollin! s’écria Uncle Prudent.
+
+- Master Uncle!... Master Uncle!... répondit le Nègre entre deux
+vagissements lugubres.
+
+Il est possible que nous soyons condamnés à mourir de faim dans cette
+prison. Mais nous sommes décidés à ne succomber que lorsque nous
+aurons épuisé tous les moyens d’alimentation susceptibles de
+prolonger notre vie...
+
+- Me manger? s’écria Frycollin.
+
+- Comme on fait toujours d’un Nègre en pareille occurrence!... Ainsi,
+Frycollin, tâche de te faire oublier...
+
+- Ou l’on te Fry-cas-se-ra! ajouta Phil Evans. »
+
+Et, très sérieusement, Frycollin eut peur d’être employé à la
+prolongation de deux existences évidemment plus précieuses que la
+sienne. Il se borna donc à gémir in petto.
+
+Cependant le temps s’écoulait, et toute tentative pour forcer la
+porte ou la paroi était demeurée infructueuse. En quoi était cette
+paroi, impossible de le reconnaître.
+
+Ce n’était pas du métal, ce n’était pas du bois, ce n’était pas de la
+pierre. En outre, le plancher de la cellule semblait fait de la même
+matière. Lorsqu’on le frappait du pied, il rendait un son
+particulier, que Uncle Prudent aurait eu quelque peine à classer dans
+la catégorie des bruits connus. Autre remarque : en dessous, ce
+plancher paraissait sonner le vide, comme s’il n’eût pas directement
+reposé sur le sol de la clairière. Oui! l’inexplicable frrr semblait
+en caresser la face inférieure. Tout cela n’était pas rassurant.
+
+« Uncle Prudent? dit Phil Evans.
+
+- Phil Evans? répondit Uncle Prudent.
+
+- Pensez-vous que notre cellule se soit déplacée? En aucune façon.
+
+- Pourtant, au premier moment de notre incarcération, j’ai pu
+distinctement percevoir la fraîche odeur de l’herbe et la senteur
+résineuse des arbres du parc. Maintenant, j’ai beau humer l’air, il
+me semble que toutes ces senteurs ont disparu...
+
+- En effet.
+
+- Comment expliquer cela?
+
+Expliquons-le de n’importe quelle façon, Phil Evans, excepté par
+l’hypothèse que notre prison ait changé de place. Je le répète, si
+nous étions sur un chariot en marche ou sur un bateau en dérive, nous
+le sentirions. »
+
+Frycollin poussa alors un long gémissement qui eût pu passer pour son
+dernier soupir, s’il n’eût été suivi de plusieurs autres.
+
+« J’aime à croire que ce Robur nous fera bientôt comparaître devant
+lui, reprit Phil Evans.
+
+- Je l’espère bien, s’écria Uncle Prudent, et je lui dirai...
+
+- Quoi?
+
+- Qu’après avoir débuté comme un insolent, il a fini comme un coquin!
+
+En ce moment, Phil Evans observa que le jour commençait à se faire.
+Une lueur, vague encore, filtrait à travers l’étroite meurtrière,
+évidée dans la partie supérieure de la paroi, à l’opposé de la porte.
+Il devait donc être quatre heures du matin, environ, puisque c’est à
+cette heure que, dans ce mois de juin et sous cette latitude,
+l’horizon de Philadelphie se blanchit des premiers rayons du matin.
+
+Cependant, quand Uncle Prudent eut fait sonner sa montre à répétition
+- chef-d’œuvre qui provenait de l’usine même de son collègue -,
+le petit timbre n’indiqua que trois heures moins le quart, bien que
+la montre ne se fût point arrêtée.
+
+« Bizarre! dit Phil Evans. A trois heures moins le quart, il devrait
+encore faire nuit.
+
+- Il faudrait donc que ma montre eût éprouvé un retard..., répondit
+Uncle Prudent.
+
+- Une montre de la Walton Watch Company! » s’écria Phil Evans
+
+Quoi qu’il en fût, c’était bien le jour qui se levait. Peu à peu, la
+meurtrière se dessinait en blanc dans la profonde obscurité dé la
+cellule. Cependant, si l’aube apparaissait plus, hâtivement que ne le
+permettait le quarantième parallèle, qui est celui de Philadelphie,
+elle ne se faisait pas avec cette rapidité spéciale aux basses
+latitudes.
+
+Nouvelle observation de Uncle Prudent à ce sujet, nouveau phénomène
+inexplicable.
+
+« On pourrait peut-être se hisser jusqu’à la meurtrière, fit observer
+Phil Evans, et tâcher de voir où on est?
+
+- On le peut », répondit Uncle Prudent.
+
+Et, s’adressant à Frycollin :
+
+« Allons, Fry, haut sur pied! »
+
+Le Nègre se redressa.
+
+Appuie ton dos contre cette paroi, reprit Uncle Prudent, et vous,
+Phil Evans, veuillez monter sur l’épaule de ce garçon, pendant que je
+contre-buterai afin qu’il ne vous manque pas.
+
+- Volontiers », répondit Phil Evans.
+
+Un instant après, les deux genoux sur les épaules de Frycollin, il
+avait ses yeux à la hauteur de la meurtrîere.
+
+Cette meurtrière était fermée, non par un verre lenticulaire comme
+celui d’un hublot de navire, mais par une simple vitre. Bien qu’elle
+ne fût pas très épaisse, elle gênait le regard de Phil Evans, dont le
+rayon de vue était excessivement borné.
+
+« Eh bien, cassez cette vitre, dit Uncle Prudent, et peut-être
+pourrez-vous mieux voir? »
+
+Phil Evans donna un violent coup du manche de son bowie-knife sur la
+vitre qui rendit un son argentin mais ne cassa pas.
+
+Second coup plus violent. Même résultat.
+
+« Bon! s’écria Phil Evans, du verre incassable! »
+
+En effet, il fallait que cette vitre fût faite d’un verre trempé
+d’après les procédés de l’inventeur Siemens, puisque, malgré des
+coups répétés, elle demeura intacte.
+
+Toutefois, l’espace était assez éclairé maintenant pour que le regard
+pût s’étendre au-dehors - du moins dans la limite du champ de vision
+coupé par l’encadrement de la meurtrière.
+
+« Que voyez-vous? demanda Uncle Prudent.
+
+- Rien.
+
+- Comment? Pas un massif d’arbres?
+
+- Non.
+
+- Pas même le haut des branches?
+
+- Pas même.
+
+- Nous ne sommes donc plus au centre de la clairière?
+
+- Ni dans la clairière ni dans le parc.
+
+- Apercevez-vous au moins des toits de maisons, des faîtes de
+monuments? dit Uncle Prudent, dont le désappointement, mêlé de
+fureur, ne cessait de s’accroître.
+
+- Ni toits ni faîtes.
+
+- Quoi! pas même un mât de pavillon, pas même un clocher d’église,
+pas même une cheminée d’usine?
+
+- Rien que l’espace.
+
+Juste à ce moment, la porte de la cellule s’ouvrit. Un homme apparut
+sur le seuil.
+
+C’était Robur.
+
+« Honorables ballonistes, dit-il d’une voix grave, vous êtes
+maintenant libres d’aller et de venir...
+
+- Libres! s’écria Uncle Prudent.
+
+- Oui... dans les limites de l’Albatros! »
+
+Uncle Prudent et Phil Evans se précipitèrent hors de la cellule.
+
+Et que virent-ils?
+
+A douze ou treize cents mètres au-dessous d’eux, la surface d’un pays
+qu’ils cherchaient en vain à reconnaître.
+
+ VI
+
+ Les ingénieurs, les mécaniciens et autres savants feraient peut-être
+ bien de passer.
+
+« A quelle époque l’homme cessera-t-il de ramper dans les bas-fonds
+pour vivre dans l’azur et la paix du ciel? »
+
+A cette demande de Camille Flammarion, la réponse est facile : ce
+sera à l’époque où les progrès de la mécanique auront permis de
+résoudre le problème de l’aviation. Et, depuis quelques années - on
+le prévoyait - une utilisation plus pratique de l’électricité devait
+conduire à la solution du problème.
+
+En 1783, bien avant que les frères Montgolfier eussent construit la
+première montgolfière, et le physicien Charles son premier ballon,
+quelques esprits aventureux avalent rêvé la conquête de l’espace au
+moyen d’appareils mécaniques. Les premiers inventeurs n’avaient donc
+pas songé aux appareils plus légers que l’air - ce que la physique de
+leur temps n’eût point permis d’imaginer. C’était aux appareils plus
+lourds que lui, aux machines volantes, faites à l’imitation de
+l’oiseau, qu’ils demandaient de réaliser la locomotion aérienne.
+
+C’est précisément ce qu’avait fait ce fou d’Icare, fils de Dédale,
+dont les ailes, attachées avec de la cire, tombèrent aux approches du
+soleil.
+
+Mais, sans remonter jusqu’aux temps mythologiques, parler d’Archytas
+de Tarente, on trouve déjà dans les travaux de Dante de Pérouse, de
+Léonard de Vinci, de Guidotti, l’idée de machines destinées à se
+mouvoir au milieu de l’atmosphère. Deux siècles et demi après, les
+inventeurs commencent à se multiplier. En 1742, le marquis de
+Bacqueville fabrique un système d’ailes, l’essaie au-dessus de la
+Seine et se casse le bras en tombant. En 1768, Paucton conçoit la
+disposition d’un appareil à deux hélices suspensive et propulsive. En
+1781, Meerwein, architecte du prince de Bade, construit une machine à
+mouvement orthoptérique, et proteste contre la direction des
+aérostats qui venaient d’être inventés. En 1784, Launoy et Bienvenu
+font manœuvrer un hélicoptère, mu par des ressorts. En 1808,
+essais de vol par l’Autrichien Jacques Degen. En 1810, brochure de
+Deniau, de Nantes, où les principes du « Plus lourd que l’air » sont
+posés. Puis, de 1811 à 1840, études et inventions de Berblinger, de
+Vignal, de Sarti, de Dubochet, de Cagniard de Latour. En 1842, on
+trouve l’Anglais Henson avec son système de plans inclinés et
+d’hélices actionnées par la vapeur; en 1845, Cossus et son appareil à
+hélices ascensionnelles; en 1847, Camille Vert et son hélicoptère à
+ailes de plumes; en 1852, Letur avec son système de parachute
+dirigeable, dont l’expérience lui coûta la vie; en la même année,
+Michel Loup avec son plan de glissement muni de quatre ailes
+tournantes; en 1853, Béléguic et son aéroplane mu par des hélices de
+traction, Vaussin-Chardannes avec son cerf-volant libre dirigeable,
+Georges Cauley avec ses plans de machines volantes, pourvues d’un
+moteur à gaz. De 1854 à 1863, apparaissent Joseph Pline, breveté pour
+plusieurs systèmes aériens, Bréant, Carlingford, Le Bris, Du Temple,
+Bright, dont les hélices ascensionnelles tournent en sens inverse,
+Smythies, Panafieu, Crosnier, etc. Enfin, en 1863, grâce aux efforts
+de Nadar, une Société du Plus lourd que l’air est fondée à Paris. Là
+les inventeurs font expérimenter des machines dont quelques-unes sont
+déjà brevetées : de Ponton d’Amécourt et son hélicoptère à vapeur, de
+la Landelle et son système à combinaisons d’hélices avec plans
+inclinés et parachutes, de Louvrié et son aéroscaphe, d’Esterno et
+son oiseau mécanique, de Groof et son appareil à ailes mues par des
+leviers. L’élan était donné, les inventeurs inventent, les
+calculateurs calculent tout ce qui doit rendre pratique la locomotion
+aérienne. Bourcart, Le Bris, Kaufmann, Smyth, Stringfellow, Prigent,
+Danjard, Pomès et de la Pauze, Moy, Pénaud, Jobert, Hureau de
+Villeneuve, Achenbach, Garapon, Duchesne, Danduran, Parisel,
+Dieuaide, Melkisff, Forlanini, Brearey, Tatin, Dandrieux, Edison, les
+uns avec des ailes ou des hélices, les autres avec des plans
+inclinés, imaginent, créent, fabriquent, perfectionnent leurs
+machines volantes qui seront prêtes à fonctionner le jour où un
+moteur d’une puissance considérable et d’une légèreté excessive leur
+sera appliqué par quelque inventeur.
+
+Que l’on pardonne cette nomenclature un peu longue. Ne fallait-il pas
+montrer tous ces degrés de l’échelle de la locomotion aérienne au
+sommet de laquelle apparaît Robur-le-Conquérant? Sans les
+tâtonnements, les expériences de ses devanciers, l’ingénieur eût-il
+pu concevoir un appareil si parfait? Non, certes! Et, s’il n’avait
+que dédains pour ceux qui s’obstinent encore à chercher la direction
+des ballons, il tenait en haute estime tous les partisans du « Plus
+lourd que l’air », Anglais, Américains, Italiens, Autrichiens,
+Français, - Français surtout, dont les travaux, perfectionnés par
+lui, l’avaient amené à créer, puis à construire cet engin volateur,
+l’Albatros, lancé à travers les courants de l’atmosphère.
+
+« Pigeon vole! s’était écrié l’un des plus persistants adeptes de
+l’aviation.
+
+« On foulera l’air comme on foule la terre! avait répondu un de ses
+plus acharnés partisans.
+
+- A locomotive, aéromotive! » avait jeté le plus bruyant de tous, qui
+embouchait les trompettes de la publicité pour réveiller l’Ancien et
+le Nouveau Monde.
+
+Rien de mieux établi, en effet, par expérience et par calcul, que
+l’air est un point d’appui très résistant. Une circonférence d’un
+mètre de diamètre, formant parachute, peut non seulement modérer une
+descente dans l’air, mais aussi la rendre isochrone. Voilà ce qu’on
+savait.
+
+On savait également que, quand la vitesse de translation est grande,
+le travail de pesanteur varie à peu près en raison inverse du carré
+de cette vitesse et devient presque insignifiant.
+
+On savait encore que plus le poids d’un animal volant augmente, moins
+augmente proportionnellement la surface ailée nécessaire pour le
+soutenir, bien que les mouvements qu’il doit faire soient plus lents.
+
+Un appareil d’aviation doit donc être construit de manière à utiliser
+ces lois naturelles, à imiter l’oiseau, ce type admirable de la
+locomotion aérienne », a dit le docteur Marey, de l’Institut de
+France.
+
+En somme, les appareils qui peuvent résoudre ce problème se résument
+en trois sortes :
+
+10 Les hélicoptères ou spiralifères, qui ne sont que des hélices à
+axes verticaux;
+
+20 Les orthoptères, engins qui tendent à reproduire le vol naturel
+des oiseaux;
+
+30 Les aéroplanes, qui ne sont, à vrai dire, que des plans inclinés,
+comme le cerf-volant, mais remorqués ou poussés par des hélices
+horizontales.
+
+Chacun de ces systèmes avait eu et a même encore des partisans
+décidés à ne rien céder sur ce point.
+
+Cependant, Robur, par bien des considérations, avait rejeté les deux
+premiers.
+
+Que l’orthoptère, l’oiseau mécanique, présente certains avantages,
+nul doute. Les travaux, les expériences de M. Renaud, en 1884, l’ont
+prouvé. Mais, ainsi qu’on le lui avait dit, il ne faut pas
+servilement imiter la nature. Les locomotives n’ont pas été copiées
+sur les lièvres, ni les navires à vapeur sur les poissons. Aux
+premières on a mis des roues qui ne sont pas des jambes, aux seconds
+des hélices qui ne sont point des nageoires. Et ils n’en marchent pas
+plus mal. Au contraire. D’ailleurs, sait-on ce qui se fait
+mécaniquement dans le vol des oiseaux dont les mouvements sont très
+complexes? Le docteur Marey n’a-t-il pas soupçonné que les pennes
+s’entrouvrent pendant le relèvement de l’aile pour laisser passer
+l’air, mouvement au moins bien difficile à produire avec une machine
+artificielle?
+
+D’autre part, que les aéroplanes eussent donné quelques bons
+résultats, ce n’était pas douteux. Les hélices opposant un plan
+oblique à la couche d air, c’était le moyen de produire un travail
+d’ascension, et les petits appareils expérimentés prouvaient que le
+poids disponible, c’est-à-dire, celui dont on peut disposer en dehors
+de celui de l’appareil, augmente avec le carré de la vitesse. Il y
+avait là de grands avantages - supérieurs même à ceux des aérostats
+soumis à un mouvement de translation.
+
+Néanmoins, Robur avait pensé que ce qu’il y avait de meilleur,
+c’était encore ce qu’il y aurait de plus simple. Aussi, les hélices -
+ces « saintes hélices » - qu’on lui avait jetées à la tête au
+Weldon-lnstitute - avaient-elles suffi à tous les besoins de sa
+machine volante. Les unes tenaient l’appareil suspendu dans l’air,
+les autres le remorquaient dans des conditions merveilleuses de
+vitesse et de sécurité.
+
+En effet, théoriquement, au moyen d’une hélice d’un pas suffisamment
+court mais d’une surface considérable, ainsi que l’avait dit M.
+Victor Tatin, on pourrait, « en poussant les choses à l’extrême,
+soulever un poids indéfini avec la force la plus minime ».
+
+Si l’orthoptère - battement d’ailes des oiseaux - s’élève en
+s’appuyant normalement sur l’air, l’hélicoptère s’élève en le
+frappant obliquement avec les branches de son hélice, comme s’il
+montait sur un plan incliné. En réalité, ce sont des ailes en hélice
+au lieu d’être des ailes en aube. L’hélice marche nécessairement dans
+la direction de son axe. Cet axe est-il vertical? elle se déplace
+verticalement. Est-il horizontal? elle se déplace horizontalement.
+
+Tout l’appareil volant de l’ingénieur Robur était dans ces deux
+fonctionnements.
+
+En voici la description exacte, qui peut se scinder en trois parties
+essentielles : la plate-forme, les engins de suspension et de
+propulsion, la machinerie.
+
+Plate-forme. - C’est un bâti, long de trente mètres, large de quatre,
+véritable pont de navire avec proue en forme d’éperon. Au-dessous,
+s’arrondit une coque, solidement membrée, qui renferme les appareils
+destinés à produire la puissance mécanique, la soute aux munitions,
+les apparaux, les outils, le magasin général pour approvisionnements
+de toutes sortes, y compris les caisses à eau du bord. Autour du
+bâti, quelques légers montants, reliés par un treillis de fil de fer,
+supportent une rambarde qui sert de main-courante. A sa surface
+s’élèvent trois roufles, dont les compartiments sont affectés, les
+uns au logement du personnel, les autres à la machinerie. Dans le
+roufle central fonctionne la machine qui actionne tous les engins de
+suspension; dans celui de l’avant la machine du propulseur de
+l’avant; dans celui de l’arrière, la machine du propulseur de
+l’arrière, - ces trois machines ayant chacune leur mise en train
+spéciale. Du côté de la proue, dans le premier roufle, se trouvent
+l’office, la cuisine et le poste de l’équipage. Du côté de la poupe,
+dans le dernier roufle, sont disposées plusieurs cabines, entre
+autres, celle de l’ingénieur, une salle à manger, puis, au-dessus,
+une cage vitrée dans laquelle se tient le timonier qui dirige
+l’appareil au moyen d’un puissant gouvernail. Tous ces roufles sont
+éclairés par des hublots, fermés de verres trempés qui ont dix fois
+la résistance du verre ordinaire. Au-dessous de la coque est établi
+un système de ressorts flexibles, destinés à adoucir les heurts, bien
+que l’atterrissage puisse se faire avec une douceur extrême, tant
+l’ingénieur est maître des mouvements de l’appareil.
+
+Engins de suspension et de propulsion. - Au-dessus de la plate-forme,
+trente-sept axes se dressent verticalement, dont quinze en abord, de
+chaque côté, et sept plus élevés au milieu. On dirait un navire à
+trente-sept mâts. Seulement ces mâts, au lieu de voiles, portent
+chacun deux hélices horizontales, d’un pas et d’un diamètre assez
+courts, mais auxquelles on peut imprimer une rotation prodigieuse.
+Chacun de ces axes a son mouvement indépendant du mouvement des
+autres, et, en outre, de deux en deux, chaque axe tourne en sens
+inverse - disposition nécessaire pour que l’appareil ne soit pas pris
+d’un mouvement de giration. De la sorte, les hélices, tout en
+continuant à s’élever sur la colonne d’air verticale, se font
+équilibre contre la résistance horizontale. Conséquemment, l’appareil
+est muni de soixante-quatorze hélices suspensives, dont les trois
+branches sont maintenues extérieurement par un cercle métallique,
+qui, faisant fonction de volant, économise la force motrice. A
+l’avant et à l’arrière, montées sur axes horizontaux, deux hélices
+propulsives, à quatre branches, d’un pas inverse très allongé
+tournent en sens différent et communiquent le mouvement de
+propulsion. Ces hélices, d’un diamètre plus grand que celui des
+hélices de suspension, peuvent également tourner avec une excessive
+vitesse.
+
+En somme, cet appareil tient à la fois des systèmes qui ont été
+préconisés par MM. Cossus, de la Landelle et de Ponton d’Amécourt,
+systèmes perfectionnés par l’ingénieur Robur. Mais c’est surtout dans
+le choix et l’application de la force motrice qu’il a le droit d’être
+considéré comme inventeur.
+
+Machinerie. - Ce n’est ni à la vapeur d’eau ou autres liquides, ni à
+l’air comprimé ou autres gaz élastiques, ni aux mélanges explosifs
+susceptibles de produire une action mécanique, que Robur a demandé la
+puissance nécessaire à soutenir et à mouvoir son appareil. C’est à
+l’électricité, à cet agent qui sera, un jour, l’âme du monde
+industriel. D’ailleurs, nulle machine électromotrice pour le
+produire. Rien que des piles et des accumulateurs. Seulement, quels
+sont les éléments qui entrent dans la composition de ces piles, quels
+acides les mettent en activité? c’est le secret de Robur. De même
+pour les accumulateurs. De quelle nature sont leurs lames positives
+et négatives? on ne sait. L’ingénieur s’était bien gardé - et pour
+cause - de prendre un brevet d’invention. En somme, résultat non
+contestable : des piles d’un rendement extraordinaire, des acides
+d’une résistance presque absolue à l’évaporation ou à la congélation,
+des accumulateurs qui laissent très loin les Faure-Sellon-Volckmar,
+enfin des courants dont les ampères se chiffrent en nombres inconnus
+jusqu’alors. De là, une puissance en chevaux électriques pour ainsi
+dire infinie, actionnant les hélices qui communiquent à l’appareil
+une force de suspension et de propulsion supérieure à tous ses
+besoins, en n’importe quelle circonstance.
+
+Mais, il faut le répéter, cela appartient en propre à l’ingénieur
+Robur. Là-dessus il a gardé un secret absolu. Si le président et le
+secrétaire du Weldon-Institute ne parviennent pas à le découvrir,
+très probablement ce secret sera perdu pour l’humanité.
+
+Il va sans dire que cet appareil possède une stabilité suffisante par
+suite de la position du centre de gravité. Nul danger qu’il prenne
+des angles inquiétants avec l’horizontale, nul renversement à
+craindre.
+
+Reste à savoir quelle matière l’ingénieur Robur avait employée pour
+la construction de son aéronef, - nom qui peut très exactement
+s’appliquer à l’Albatros. Qu’était cette matière si dure que le
+bowie-knife de Phil Evans n’avait pu l’entamer et dont Uncle Prudent
+n’avait pu s’expliquer la nature? Tout bonnement du papier.
+
+Depuis bien des années, déjà, cette fabrication avait pris un
+développement considérable. Du papier sans colle, dont les feuilles
+sont imprégnées de dextrine et d’amidon, puis serrées à la presse
+hydraulique, forme une matière dure comme l’acier. On en fait des
+poulies, des rails, des roues de wagon, plus solides que les roues de
+métal et en même temps plus légères. Or, c’était cette solidité,
+cette légèreté, que Robur avait voulu utiliser pour la construction
+de sa locomotive aérienne. Tout, coque, bâti, roufles, cabines, était
+en papier de paille, devenu métal sous la pression, et même, ce qui
+n’était point à dédaigner pour un appareil courant à de grandes
+hauteurs, - incombustible. quant aux divers organes des engins de
+suspension et de propulsion, axes ou palettes des hélices, la fibre
+gélatinée en avait fourni la substance résistante et flexible à la
+fois. Cette matière, pouvant s’approprier à toutes formes, insoluble
+dans la plupart des gaz et des liquides, acides ou essences, - sans
+parler de ses propriétés isolantes, - avait été d’un emploi très
+précieux dans la machinerie électrique de l’Albatros.
+
+L’ingénieur Robur, son contremaître Tom Turner, un mécanicien et ses
+deux aides, deux timoniers et un maître coq - en tout huit hommes -
+tel était le personnel de l’aéronef qui suffisait amplement aux
+manœuvres exigées par la locomotion aérienne. Des armes de
+chasse et de guerre, des engins de pêche, des fanaux électriques, des
+instruments d’observation, boussoles et sextants pour relever la
+route, thermomètre pour l’étude de la température, divers baromètres,
+les uns pour évaluer la cote des hauteurs atteintes, les autres pour
+indiquer les variations de la pression atmosphérique, un storm-glass
+pour la prévision des tempêtes, une petite bibliothèque, une petite
+imprimerie portative, une pièce d’artillerie montée sur pivot au
+centre de la plate-forme, se chargeant par la culasse et lançant un
+projectile de six centimètres, un approvisionnement de poudre,
+balles, cartouches de dynamite, une cuisine chauffée par les courants
+des accumulateurs, un stock de conserves, viandes et légumes, rangées
+dans une cambuse ad hoc avec quelques fûts de brandy, de whisky et de
+gin, enfin de quoi aller bien des mois sans être obligé d’atterrir, -
+tels étaient le matériel et les provisions de l’aéronef, sans compter
+la fameuse trompette.
+
+En outre, il y avait à bord une légère embarcation en caoutchouc,
+insubmersible, qui pouvait porter huit hommes à la surface d’un
+fleuve, d’un lac ou d’une mer calme.
+
+Mais Robur avait-il au moins installé des parachutes en cas
+d’accident? Non Il ne croyait pas aux accidents de ce genre. Les axes
+des hélices étaient indépendants. L’arrêt des uns n’enrayait pas la
+marche des autres. Le fonctionnement de la moitié du jeu suffisait à
+maintenir l’Albatros dans son élément naturel.
+
+« Et, avec lui, ainsi que Robur-le-Conquérant eut bientôt l’occasion
+de le dire à ses nouveaux hôtes -hôtes malgré eux - avec lui, je suis
+maître de cette septième partie du monde, plus grande que
+l’Australie, l’Océanie, l’Asie, l’Amérique et l’Europe, cette Icarie
+aérienne que des milliers d’Icariens peupleront un jour! »
+
+ VII
+
+Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans refusent encore de se laisser
+ convaincre.
+
+Le président du Weldon-Institute était stupéfait, son compagnon
+abasourdi. Mais ni l’un ni l’autre ne voulurent rien laisser paraître
+de cet ahurissement si naturel.
+
+Le valet Frycollin, lui, ne dissimulait pas son épouvante à se sentir
+emporté dans l’espace à bord d’une pareille machine, et il ne
+cherchait point à s’en cacher.
+
+Pendant ce temps, les hélices suspensives tournaient rapidement
+au-dessus de leurs têtes. Si considérable que fût alors cette vitesse
+de rotation, elle eût pu être triplée pour le cas où l’Albatros
+aurait voulu atteindre de plus hautes zones.
+
+Quant aux deux propulseurs, lancés à une allure assez modérée, ils
+n’imprimaient à l’appareil qu’un déplacement de vingt kilomètres à
+l’heure.
+
+En se penchant en dehors de la plate-forme, les passagers de
+l’Albatros purent apercevoir un long et sinueux ruban liquide qui
+serpentait, comme un simple ruisseau, à travers un pays accidenté, au
+milieu de l’étincellement de quelques lagons obliquement frappés des
+rayons du soleil. Ce ruisseau, c’était un fleuve, et l’un des plus
+importants de ce territoire. Sur la rive gauche se dessinait une
+chaîne montagneuse dont la prolongation allait à perte de vue.
+
+« Et nous direz-vous où nous sommes? demanda Uncle Prudent d’une voix
+que la colère faisait trembler.
+
+- Je n’ai point à vous l’apprendre, répondit Robur.
+
+- Et nous direz-vous où nous allons? ajouta Phil Evans.
+
+- A travers l’espace.
+
+- Et cela va durer?...
+
+- Le temps qu’il faudra.
+
+- S’agit-il donc de faire le tour du monde? demanda ironiquement Phil
+Evans.
+
+- Plus que cela, répondit Robur.
+
+- Et si ce voyage ne nous convient pas?... répliqua Uncle Prudent.
+
+Il faudra qu’il vous convienne!
+
+Voilà un avant-goût de la nature des relations qui aillaient
+s’établir entre le maître de l’Albatros et ses hôtes, pour ne pas
+dire ses prisonniers. Mais, manifestement, il voulut tout d’abord
+leur donner le - temps de se remettre, d’admirer le merveilleux
+appareil qui les emportait dans les airs, et, sans doute, d’en
+complimenter l’inventeur. Aussi affecta-t-il de se promener d’un bout
+à l’autre de la plate-forme. Libre à eux d’examiner le dispositif des
+machines et l’aménagement de l’aéronef, ou d’accorder toute attention
+au paysage dont le relief se déployait au-dessous d’eux.
+
+« Uncle Prudent, dit alors Phil Evans, si je ne me trompe, nous
+devons planer sur la partie centrale du territoire canadien. Ce
+fleuve qui coule dans le nord-ouest, c’est le Saint-Laurent. Cette
+ville que nous laissons en arrière, c’est Québec. »
+
+C’était, en effet, la vieille cité de Champlain, dont les toits de
+fer-blanc éclataient au soleil comme des réflecteurs. L’Albatros
+s’était donc élevé jusqu’au quarante-sixième degré de latitude nord -
+ce qui expliquait l’avance prématurée du jour et la prolongation
+anormale de l’aube.
+
+Oui, reprit Phil Evans, voilà bien la ville en amphithéâtre., la
+colline qui porte sa citadelle, ce Gibraltar de l’Amérique du Nord!
+Voici les cathédrales an glaise et française! Voici la douane avec
+son dôme surmonté du pavillon britannique!
+
+Phil Evans n’avait pas achevé que déjà la capitale du Canada
+commençait à se réduire dans le lointain. L’aéronef entrait dans une
+zone de petits nuages, qui dérobèrent peu à peu la vue du sol.
+
+Robur, voyant alors que le président et le secrétaire du
+Weldon-Institute reportaient leur attention sur l’aménagement
+extérieur de l’_Albatros_ s’approcha et dit:
+
+« Eh bien, messieurs, croyez-vous à la possibilité de la locomotion
+aérienne au moyen des appareils plus lourds que l’air? »
+
+Il eût été difficile de ne pas se rendre à l’évidence. Cependant
+Uncle Prudent et Phil Evans ne répondirent pas.
+
+« Vous vous taisez? reprit l’ingénieur. Sans doute, c’est la faim qui
+vous empêche de parler!... Mais, si je me suis chargé de vous
+transporter dans l’air, croyez que je ne vous nourrirai pas de ce
+fluide peu nutritif. Votre premier déjeuner vous attend. »
+
+Comme Uncle Prudent et Phil Evans sentaient la faim les aiguillonner
+vivement, ce n’était pas le cas de faire des cérémonies. Un repas
+n’engage à rien, et lorsque Robur les aurait remis à terre, ils
+comptaient bien reprendre vis-à-vis de lui leur entière liberté
+d’action.
+
+Tous deux furent alors conduits vers le roufle de l’arrière, dans un
+petit « dining-room ». Là se trouvait une table proprement servie, à
+laquelle ils devaient manger à part pendant le voyage. Pour plats,
+différentes conserves, et, entre autres, une sorte de pain, composé
+en parties égales de farine et de viande réduite en poudre, relevée
+d’un peu de lard, lequel, bouilli dans l’eau, donne un potage
+excellent; puis, des tranches de jambon frit, et du thé pour boisson.
+
+De son côté, Frycollin n’avait pas été oublié. A l’avant, il avait
+trouvé une forte soupe de ce pain. En vérité, il fallait qu’il eût
+belle faim pour manger, car ses mâchoires tremblaient de peur et
+auraient pu lui refuser tout service.
+
+« Si ça cassait! Si ça cassait! » répétait le malheureux Nègre.
+
+De là, des transes continuelles. qu’on y songe! Une chute de quinze
+cents mètres qui l’aurait réduit à l’état de pâtée!
+
+Une heure après, Uncle Prudent et Phil Evans reparurent sur la
+plate-forme. Robur n’y était plus. A l’arrière, l’homme de barre,
+dans sa cage vitrée, l’œil fixé sur la boussole, suivait
+imperturbablement, sans une hésitation, la route donnée par
+l’ingénieur.
+
+Quant au reste du personnel, le déjeuner le retenait probablement
+dans son poste. Seul, un aide-mécanicien, préposé à la surveillance
+des machines, se promenait d’un roufle à l’autre.
+
+Cependant, si la vitesse de l’appareil était grande, les deux
+collègues n’en pouvaient juger qu’imparfaitement, bien que
+l’_Albatros_ fût alors sorti de la zone des nuages et que le sol se
+montrât à quinze cents mètres au-dessous.
+
+C’est à n’y pas croire! dit Phil Evans.
+
+- N’y croyons pas! » répondit Uncle Prudent.
+
+Ils allèrent alors se placer à l’avant et portèrent leurs regards
+vers l’horizon de l’ouest.
+
+Ah! une autre ville! dit Phil Evans.
+
+- Pouvez-vous la reconnaître?
+
+- Oui! Il me semble bien que c’est Montréal.
+
+- Montréal ?... Mais nous n’avons quitté Québec que depuis deux
+heures tout au plus!
+
+- Cela prouve que cette machine se déplace avec une rapidité d’au
+moins vingt-cinq lieues à l’heure.
+
+En effet, c’était la vitesse de l’aéronef, et, si les passagers ne se
+sentaient pas incommodés, c’est qu’ils marchaient alors dans le sens
+du vent. Par un temps calme, cette vitesse les eût considérablement
+gênés, puisque c’est à peu près celle d’un express. Par vent
+contraire, il aurait été impossible de la supporter.
+
+Phil Evans ne se trompait pas. Au-dessous de l’_Albatros_
+apparaissait Montréal, très reconnaissable au Victoria-Bridge, pont
+tubulaire jeté sur le Saint-Laurent comme le viaduc du railway sur la
+lagune de Venise. Puis, on distinguait ses larges rues, ses immenses
+magasins, les palais de ses banques, sa cathédrale, basilique
+récemment construite sur le modèle de Saint-Pierre de Rome, enfin le
+Mont-Royal, qui domine l’ensemble de la ville et dont on a fait un
+parc magnifique.
+
+Il était heureux que Phil Evans eût déjà visité les principales
+villes du Canada. Il put ainsi en reconnaître quelques-unes sans
+questionner Robur. Après Montréal, vers une heure et demie du soir,
+ils passèrent sur Ottawa dont les chutes, vues de haut, ressemblaient
+à une vaste chaudière en ébullition qui débordait en bouillonnements
+de l’effet le plus grandiose.
+
+« Voilà le palais du Parlement », dit Phil Evans.
+
+Et il montrait une sorte de joujou de Nuremberg, planté sur une
+colline. Ce joujou, avec son architecture polychrome, ressemblait au
+Parliament-House de Londres, comme la cathédrale de Montréal
+ressemblait à Saint-Pierre de Rome. Mais peu importait, il n’était
+pas contestable que ce fût Ottawa.
+
+Bientôt cette cité ne tarda pas à se rapetisser à l’horizon et ne
+forma plus qu’une tache lumineuse sur le sol.
+
+Il était deux heures à peu près, lorsque Robur reparut. Son
+contremaître, Tom Turner, l’accompagnait. Il ne lui dit que trois
+mots. Celui-ci les transmit aux deux aides, postés dans les ronfles
+de l’avant et de l’arrière. Sur un signe, le timonier modifia la
+direction de l’_Albatros,_ de manière à porter de deux degrés au
+sud-ouest. En même temps, Uncle Prudent et Phil Evans purent
+constater qu’une vitesse plus grande venait d’être imprimée aux
+propulseurs de l’aéronef.
+
+En réalité, cette vitesse aurait pu être doublée encore et dépasser
+tout ce qu’on a obtenu jusqu’ici des plus rapides engins de
+locomotion terrestre.
+
+Qu’on en juge! Les torpilleurs peuvent faire vingt-deux nœuds
+ou quarante kilomètres à l’heure; les trains sur les railways anglais
+et français, cent; les bateaux à patins sur les rivières glacées des
+Etats-Unis, cent quinze; une machine, construite dans les ateliers de
+Patterson, à roue d’engrenage, en a fait cent trente sur la ligne du
+lac Erié, et une autre locomotive, entre Trenton et Jersey, cent
+trente-sept.
+
+Or, l’_Albatros,_ avec le maximum de puissance de ses propulseurs,
+pouvait se lancer à raison de deux cents kilomètres à l’heure, soit
+près de cinquante mètres par seconde.
+
+Eh bien, cette vitesse est celle de l’ouragan qui déracine les
+arbres, celle d’un certain coup de vent qui, pendant l’orage du 21
+septembre 1881, à Cahors, se déplaça à raison de cent
+quatre-vingt-quatorze kilomètres. C’est la vitesse moyenne du pigeon
+voyageur, laquelle n’est dépassée que par le vol de l’hirondelle
+ordinaire (67 mètres à la seconde), et par celui du martinet (89
+mètres).
+
+En un mot, ainsi que l’avait dît Robur, l’_Albatros,_ en développant
+toute la force de ses hélices, eût pu faire le tour du monde en deux
+cents heures, c’est-à-dire en moins de huit jours!
+
+Que le globe possédât à cette époque quatre cent cinquante mille
+kilomètres de voies ferrées - soit onze fois le tour de la terre à
+l’Equateur - peu lui importait, à cette machine volante. N’avait-elle
+pas pour point d’appui tout l’air de l’espace?
+
+Est-il besoin de l’ajouter, maintenant? Ce phénomène dont
+l’apparition avait tant intrigué le public des deux mondes, c’était
+l’aéronef de l’ingénieur. Cette trompette qui jetait ses éclatantes
+fanfares au milieu des airs, c’était celle du contremaître Tom
+Turner. Ce pavillon, planté sur les principaux monuments de l’Europe,
+de l’Asie et de l’Amérique, c’était le pavillon de
+Robur-le-Conquérant et de son _Albatros_
+
+Et si, jusqu’alors, l’ingénieur avait pris quelques précautions pour
+qu’on ne le reconnût pas, si, de préférence, il voyageait la nuit en
+s’éclairant parfois de ses fanaux électriques, si, pendant le jour,
+il disparaissait au-dessus de la couche des nuages, il semblait
+maintenant ne plus vouloir cacher le secret de sa conquête. Et, s’il
+était venu à Philadelphie, s’il s’était présenté dans la salle des
+séances du Weldon-Institute, n’était-ce pas pour faire part de sa
+prodigieuse découverte, pour convaincre _ipso facto_ les plus
+incrédules?
+
+On sait comment il avait été reçu, et l’on verra quelles représailles
+il prétendait exercer sur le président et le secrétaire dudit club.
+
+Cependant Robur s’était approché des deux collègues. Ceux-ci
+affectaient absolument de ne marquer aucune surprise de ce qu’ils
+voyaient, de ce qu’ils expérimentaient malgré eux. Evidemment, sous
+le crâne de ces deux têtes anglo-saxonnes s’incrustait un entêtement
+qui serait dur à déraciner.
+
+De son côté, Robur ne voulut pas même avoir l’air de s’en apercevoir,
+et, comme s’il eût continué une conversation, qui pourtant était
+interrompue depuis plus de deux heures :
+
+« Messieurs, dit-il, vous vous demandez, sans doute, si cet appareil,
+merveilleusement approprié pour la locomotion aérienne, est
+susceptible de recevoir une plus grande vitesse? Il ne serait pas
+digne de conquérir l’espace s’il était incapable de le dévorer. J’ai
+voulu que l’air fût pour moi un point d’appui solide, et il l’est.
+J’ai compris que, pour lutter contre le vent, il n’y avait tout
+simplement qu’à être plus fort que lui, et je suis plus fort. Nul
+besoin de voiles pour m’entraîner, ni de rames ni de roues pour me
+pousser, ni de rails pour me faire un chemin plus rapide. De l’air,
+et c’est tout. De l’air qui m’entoure ainsi que l’eau entoure le
+bateau sous-marin, et dans lequel mes propulseurs se vissent comme
+les hélices d’un steamer. Voilà comment j’ai résolu le problème de
+l’aviation. Voilà ce que ne fera jamais le ballon ni tout autre
+appareil plus léger que l’air.
+
+Mutisme absolu des deux collègues - ce qui ne déconcerta pas un
+instant l’ingénieur. Il se contenta de sourire à demi et reprit sous
+forme interrogative
+
+Peut-être vous demandez-vous encore si, à ce pouvoir qu’il a de se
+déplacer horizontalement, l’_Albatros_ joint une égale puissance de
+déplacement vertical, en un mot, si, même quand il s’agit de visiter
+les hautes zones de l’atmosphère, il peut lutter avec un aérostat? eh
+bien, je ne vous engage pas à faire entrer le _Go a head_ en lutte
+avec lui.
+
+Les deux collègues avaient tout bonnement haussé les épaules. C’est
+là, peut-être, qu’ils attendaient l’ingénieur.
+
+Robur fit un signe. Les hélices propulsives s’arrêtèrent aussitôt.
+Puis, après avoir couru sur son erre pendant un mille encore,
+l’_Albatros_ demeura immobile.
+
+Sur un second geste de Robur, les hélices suspensives se murent alors
+avec une rapidité telle qu’on aurait pu la comparer à celle des
+sirènes dans les expériences d’acoustique. Leur frrr monta de près
+d’une octave dans l’échelle des sons, en diminuant d’intensité
+toutefois àcause de la raréfaction de l’air, et l’appareil s’enleva
+verticalement comme une alouette qui jette son cri aigu à travers
+l’espace.
+
+Mon maître? Mon maître!... répétait Frycollin. Pourvu que ça ne casse
+pas!
+
+Un sourire de dédain fut toute la réponse de Robur. En quelques
+minutes, l’_Albatros_ eut atteint deux mille - sept cents mètres, ce
+qui étendait le rayon de vue à soixante-dix milles, - puis quatre
+mille mètres, ce qu’indiqua le baromètre en tombant à 480
+millimètres. Alors, expérience faite, l’_Albatros_ redescendit La
+diminution de la pression des hautes couches amène de l’oxygène dans
+l’air et, par suite, dans le sang. C’est la cause des graves
+accidents qui sont arrivés à certains aéronautes. Robur jugeait
+inutile de s’y exposer.
+
+L’_Albatros_ revint donc à la hauteur qu’il semblait tenir de
+préférence, et ses propulseurs, remis en marche, l’entraînèrent avec
+une rapidité plus grande vers le sud-ouest
+
+« Maintenant, messieurs, si c’est cela que vous vous demandiez, dit
+l’ingénieur, vous pourrez vous répondre.
+
+Puis, se penchant au-dessus de la rambarde, il resta absorbé dans sa
+contemplation.
+
+Lorsqu’il releva la tête, le président et le secrétaire du
+Weldon-Institute étaient devant lui.
+
+Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, qui essayait en vain de se
+maîtriser, nous ne nous sommes rien demandé de ce que vous paraissez
+croire. Mais nous vous ferons une question à laquelle nous comptons
+que vous voudrez bien répondre.
+
+- Parlez.
+
+- De quel droit nous avez-vous attaqués à Philadelphie, dans le parc
+de Fairmont? De quel droit nous avez-vous enfermés dans cette
+cellule? De quel droit nous emportez-vous, contre notre gré, à bord
+de cette machine volante?
+
+- Et de quel droit, messieurs les ballonistes, repartit Robur, de
+quel droit m’avez-vous insulté, hué, menacé, dans votre club, au
+point que je m’étonne d’en être sorti vivant?
+
+- Interroger n’est pas répondre, reprit Phil Evans, et je vous répète
+: de quel droit?..
+
+- Vous voulez le savoir?.
+
+- S’il vous plaît.
+
+- Eh bien, du droit du plus fort!
+
+- C’est cynique!
+
+- Mais cela est!
+
+- Et pendant combien de temps, citoyen ingénieur, demanda Uncle
+Prudent, qui éclata à la fin, pendant combien de temps avez-vous la
+prétention d’exercer ce droit?
+
+- Comment, messieurs, répondit ironiquement Robur, comment
+pouvez-vous me faire une question pareille, quand vous n’avez qu’à
+baisser vos regards pour jouir d’un spectacle sans pareil au monde!
+
+L’_Albatros_ se mirait alors dans l’immense glace du lac Ontario. Il
+venait de traverser le pays si poétiquement chanté par Cooper. Puis,
+il suivit la côte méridionale de ce vaste bassin et se dirigea vers
+la célèbre rivière qui lui verse les eaux du lac Erié, en les brisant
+sur ses cataractes.
+
+Pendant un instant, un bruit majestueux, un grondement de tempête
+monta jusqu’à lui. Et, comme si quelque brume humide eût été projetée
+dans les airs, l’atmosphère se rafraîchit très sensiblement.
+
+Au-dessous, en fer à cheval, se précipitaient des masses liquides. On
+eût dit une énorme coulée de cristal, au milieu des mille
+arcs-en-ciel que produisait la réfraction, en décomposant les rayons
+solaires. C’était d’un aspect sublime.
+
+Devant ces chutes, une passerelle, tendue comme un fil, reliait une
+rive à l’autre. Un peu au-dessous, à trois milles, était jeté un pont
+suspendu, sur lequel rampait alors un train qui allait de la rive
+canadienne à la rive américaine.
+
+« Les cataractes du Niagara! » s’écria Phil Evans.
+
+Et ce cri lui échappa, tandis que Uncle Prudent faisait tous ses
+efforts pour ne rien admirer de ces merveilles.
+
+Une minute après, l’_Albatros_ avait franchi la rivière qui sépare
+les Etats-Unis de la colonie canadienne, et il se lançait au-dessus
+des vastes territoires du Nord-Amérique.
+
+ VIII
+
+ Ou l’on verra que Robur se décide à répondre à l’importante question
+ qui lui est posée.
+
+C’était dans une des cabines du roufle de l’arrière que Uncle Prudent
+et Phil Evans avaient trouvé deux excellentes couchettes, du linge et
+des habits de rechange en suffisante quantité, des manteaux et des
+couvertures de voyage. Un transatlantique ne leur eût point offert
+plus de confort. S’ils ne dormirent pas tout d’un somme, c’est qu’ils
+le voulurent bien, ou du moins que de très réelles inquiétudes les en
+empêchèrent. En quelle aventure étaient-ils embarqués? A quelle série
+d’expériences avaient-ils été invites _inviti,_ si l’on permet ce
+rapprochement de mots français et latin? Comment l’affaire se
+terminerait-elle, et, au fond, que voulait l’ingénieur Robur? Il y
+avait là de quoi donner à réfléchir.
+
+Quant au valet Frycollin, il était logé, à l’avant, dans une cabine
+contiguë à celle du maître coq de l’_Albatros._ Ce voisinage ne
+pouvait lui déplaire. Il aimait à frayer avec les grands de ce
+inonde. Mais, s’il finit par s’endormir, ce fut pour rêver de chutes
+successives, de projections à travers le vide, qui firent de son
+sommeil un abominable cauchemar.
+
+Et, cependant, rien ne fut plus calme que cette pérégrination au
+milieu d’une atmosphère dont les courants s’étaient apaisés avec le
+soir. En dehors du bruissement des ailes d’hélices, pas un bruit dans
+cette zone. Parfois, un coup de sifflet que lançait quelque
+locomotive terrestre en courant les rails-roads, ou des hurlements
+d’animaux domestiques. Singulier instinct! ces êtres terrestres
+sentaient la machine volante passer au-dessus d’eux et jetaient des
+cris d’épouvante à son passage.
+
+Le lendemain, 14 juin, à cinq heures, Uncle Prudent et Phil Evans se
+promenaient sur la plate-forme, on pourrait dire sur le pont de
+l’aéronef. Rien de changé depuis la veille l’homme de garde à
+l’avant, le timonier à l’arrière.
+
+Pourquoi un homme de garde? Y avait-il donc quelque choc à redouter
+avec un appareil de même sorte? Non, évidemment. Robur n’avait pas
+encore trouvé d’imitateurs quant à rencontrer quelque aérostat
+planant dans les airs, cette chance était tellement minime qu’il
+était permis de n’en point tenir compte. En tout cas, c’eût été tant
+pis pour l’aérostat - le pot de fer et le pot de terre. L’_Albatros_
+n’aurait rien eu à craindre d’une semblable collision.
+
+Mais, enfin, pouvait-elle se produire? Oui! Il n’était pas impossible
+que l’aéronef se mît à la côte comme un navire, si quelque montagne,
+qu’il n’eût pu tourner ou dépasser, eût barré sa route. C’étaient là
+les écueils de l’air, et il devait les éviter comme un bâtiment évite
+des écueils de la mer.
+
+L’ingénieur, il est vrai, avait donné la direction ainsi que fait un
+capitaine, en tenant compte de l’altitude nécessaire pour dominer les
+hauts sommets du territoire. Or, comme l’aéronef ne devait pas tarder
+à planer sur un pays de montagnes, il n’était que prudent de veiller,
+pour le cas où il aurait quelque peu dévié de sa route.
+
+En observant la contrée placée au-dessous d’eux, Uncle Prudent et
+Phil Evans aperçurent un vaste lac dont l’_Albatros_ allait atteindre
+la pointe inférieure vers le sud. Ils en conclurent que, pendant la
+nuit, l’Erié avait été dépassé sur toute sa longueur. Donc, puisqu’il
+marchait plus directement à l’ouest, l’aéronef devait alors remonter
+l’extrémité du lac Michigan.
+
+« Pas de doute possible! dit Phil Evans. Cet ensemble de toits à
+l’horizon, c’est Chicago! »
+
+Il ne se trompait pas. C’était bien la cité vers laquelle rayonnent
+dix-sept railways, la reine de l’Ouest, le vaste réservoir dans
+lequel affluent les produits de l’Indiana, de l’Ohio, du Wisconsin,
+du Missouri, de toutes ces provinces qui forment la partie
+occidentale de l’Union.
+
+Uncle Prudent, armé d’une excellente lorgnette marine qu’il avait
+trouvée dans son roufle, reconnut aisément les principaux édifices de
+la ville. Son collègue put lui indiquer les églises, les édifices
+publics, les nombreux « élévators » ou greniers mécaniques, l’immense
+hôtel Sherman, semblable à un gros dé à jouer, dont les fenêtres
+figuraient des centaines de points sur chacune de ses faces.
+
+Puisque c’est Chicago, dit Uncle Prudent, cela prouve que nous sommes
+emportés un peu plus à l’ouest qu’il ne conviendrait pour revenir à
+notre point de départ.
+
+En effet, l’_Albatros_ s’éloignait en droite ligne de la capitale de
+la Pennsylvanie.
+
+Mais, si Uncle Prudent eût voulu mettre Robur en demeure de les
+ramener vers l’est, il ne l’aurait pneu ce moment. Ce matin-là,
+l’ingénieur ne semblait pas pressé de quitter sa cabine, soit qu’il y
+fût occupé de quelques travaux, soit qu’il y dormit encore. Les deux
+collègues durent donc déjeuner sans l’avoir aperçu.
+
+La vitesse ne s’était pas modifiée depuis la veille. Etant donné la
+direction du vent qui soufflait de l’est, cette vitesse n’était pas
+gênante, et, comme le thermomètre ne baisse que d’un degré par cent
+soixante-dix mètres d’élévation, la température était très
+supportable. Aussi, tout en réfléchissant, en causant, en attendant
+l’ingénieur, Uncle Prudent et Phil Evans se promenaient-ils sous ce
+qu’on pourrait appeler la ramure des hélices, entraînées alors dans
+un mouvement giratoire tel que le rayonnement de leurs branches se
+fondait en un disque semi-diaphane.
+
+L’Etat d’Illinois fut ainsi franchi sur sa frontière septentrionale
+en moins de deux heures et demie. On passa au-dessus du Père des
+Eaux, le Mississippi, dont les steam-boats à deux étages ne
+paraissaient pas plus grands que des canots. Puis, l’_Albatros_ se
+lança sur l’Iowa, après avoir entrevu Iowa-City vers onze heures du
+matin.
+
+Quelques chaînes de collines, des « bluffs », serpentaient à travers
+ce territoire, en obliquant du sud au nord-ouest. Leur médiocre
+altitude n’exigea aucun relèvement de l’aéronef. D’ailleurs, ces
+bluffs ne devaient pais tarder à s’abaisser pour faire place aux
+larges plaines de l’Iowa, étendues sur toute sa partie occidentale et
+sur le Nebraska, - prairies immenses qui se développent jusqu’au pied
+des montagnes Rocheuses. Çà et là, nombreux rios, affluents ou
+sous-affluents du Missouri. Sur leurs rives, villes et villages,
+d’autant plus rares que l’_Albatros_ s’avançait plus rapidement
+au-dessus du Far-West.
+
+Rien de particulier ne se produisit pendant cette journée. Uncle
+Prudent et Phil Evans furent absolument livrés à eux-mêmes. C’est à
+peine s’ils aperçurent Frycollin, étendu à l’avant, fermant les yeux
+pour ne rien voir. Et cependant, il n’était pas en proie au vertige,
+comme on pourrait le penser. Faute de repères, ce vertige n’aurait pu
+se manifester ainsi qu’il arrive au sommet d’un édifice élevé.
+L’abîme n’attire pas quand on le domine de la nacelle d’un ballon ou
+de la plate-forme d’un aéronef, ou, plutôt, ce n’est pas un abîme qui
+se creuse au-dessous de l’aéronaute, c’est l’horizon qui monte et
+l’entoure de toutes parts.
+
+A deux heures, l’_Albatros_ passait au-dessus d’Omaha, sur la
+frontière du Nebraska, - Omaha-City, véritable tête de ligne de ce
+chemin de fer du Pacifique, longue traînée de rails de quinze cents
+lieues, tracée entre New York et San Francisco. Un moment, on put
+voir les eaux jaunâtres du Missouri, puis la ville, aux maisons de
+bois et de briques, posée au centre de ce riche bassin, comme une
+boucle à la ceinture de fer qui serre l’Amérique du Nord à sa taille.
+Sans doute aussi, pendant que les passagers de l’aéronef observaient
+tous ces détails, les habitants d’Omaha devaient apercevoir l’étrange
+appareil. Mais leur étonnement à le voir planer dans les airs ne
+pouvait être plus grand que celui du président et du secrétaire du
+Weldon-Institute de se trouver à son bord.
+
+En tout cas, c’était là un fait que les journaux de l’Union allaient
+commenter. Ce serait l’explication de l’étonnant phénomène dont le
+monde entier S’occupait et se préoccupait depuis quelque temps.
+
+Une heure après, l’_Albatros_ avait dépassé Omaha. Il fut alors
+constant qu’il se relevait vers l’est, en s’écartant de la
+Platte-River dont la vallée est suivie par le Pacifiquerailway à
+travers la Prairie. Cela n’était pas pour satisfaire Uncle Prudent et
+Phil Evans.
+
+« C’est donc sérieux, cet absurde projet de nous emmener aux
+antipodes? dit l’un.
+
+- Et malgré nous? répondit l’autre. Ah! que ce Robur y prenne garde!
+Je ne suis pas homme à le laisser faire!...
+
+- Ni moi! répliqua Phil Evans. Mais, croyez-moi, Uncle Prudent,
+tâchez de vous modérer...
+
+- Me modérer!...
+
+- Et gardez votre colère pour le moment où il sera opportun qu’elle
+éclate. »
+
+Vers cinq heures, après avoir franchi les montagnes Noires, couvertes
+de Sapins et de cèdres, l’_Albatros_ volait au-dessus de ce
+territoire qu’on a justement appelé les Mauvaises-Terres du Nebraska,
+- un chaos de collines laissées tomber sur le sol et qui se seraient
+brisées dans leur chute. De loin, ces blocs prenaient les formes les
+plus fantaisistes. Çà et là, au milieu de cet énorme jeu d’osselets,
+on entrevoyait des ruines de cités du Moyen Age avec forts, donjons,
+châteaux à mâchicoulis et à poivrières. Mais, en réalité, ces
+Mauvaises-Terres ne sont qu’un ossuaire immense où blanchissent, par
+myriades, les débris de pachydermes, de chéloniens, et même, dit-on,
+d’hommes fossiles, entraînés par quelque cataclysme inconnu des
+premiers âges.
+
+Lorsque le soir vint, tout ce bassin de la Platte-River était
+dépassé. Maintenant la plaine se développait jusqu’aux extrêmes
+limites d’un horizon très relevé par l’altitude de l’_Albatros._
+
+Pendant la nuit, ce ne furent plus des sifflets aigus de locomotives,
+ni des sifflets graves de steam-boats qui troublèrent le calme du
+firmament étoilé. De longs mugissements montaient parfois jusqu’à
+l’aéronef, alors plus rapproché du sol. C’étaient des troupeaux de
+bisons qui traversaient la prairie, en quête de ruisseaux et de
+pâturages. Et, quand ils se taisaient, le froissement des herbes,
+sous leurs pieds, produisait un sourd bruissement, semblable au
+roulement d’une inondation et très différent du frémissement continu
+des hélices.
+
+Puis, de temps à autre, un hurlement de loup, de renard ou de chat
+Sauvage, un hurlement de coyote, ce _canis latrans,_ dont le nom est
+bien justifié par ses aboiements sonores.
+
+Et, aussi, des odeurs pénétrantes, la menthe, la sauge et l’absinthe,
+mêlées aux senteurs puissantes des conifères qui se propageaient à
+travers l’air pur de la nuit.
+
+Enfin, pour noter tous les bruits venus du sol, un sinistre aboiement
+qui, cette fois, n’était pas celui des coyotes; c’était le cri du
+Peau-Rouge qu’un pionnier n ’eut pu confondre avec le cri des fauves.
+
+Phil Evans quitta sa cabine. Peut-être, ce jour-là, se trouverait-il
+en face de l’ingénieur Robur?
+
+En tout cas, désireux de savoir pourquoi il n’avait pas paru la
+veille, il s’adressa au contremaître Tom Turner.
+
+Tom Turner, d’origine anglaise, âgé de quarante-cinq ans environ,
+large de buste, trapu de membres, charpenté en fer, avait une de ces
+têtes énormes et caractéristiques, à la Hogarth, telles que ce
+peintre de toutes les laideurs saxonnes en a tracé du bout de son
+pinceau. Si l’on veut bien examiner la planche quatre du _Harlots
+Progress,_ on y trouvera la tête de Tom Turner sur les épaules du
+gardien de la prison, et on reconnaîtra que sa physionomie n a rien
+d’encourageant.
+
+« Aujourd’hui verrons-nous l’ingénieur Robur? dit Phil Evans.
+
+- Je ne sais, répondit Tom Turner.
+
+- Je ne vous demande pas s’il est sorti.
+
+- Peut-être.
+
+- Ni quand il rentrera.
+
+- Apparemment, quand il aura fini ses courses! »
+
+Et, là-dessus: Tom Turner rentra dans son roufle.
+
+Il fallut se contenter de cette réponse, d’autant moins rassurante
+que, vérification faite de la boussole, il fut constant que
+l’_Albatros_ continuait à remonter dans le nord-ouest.
+
+Quel contraste, alors, entre cet aride territoire des
+Mauvaises-Terres, abandonné avec la nuit, et le paysage qui se
+déroulait actuellement à la surface du sol.
+
+L’aéronef, après avoir franchi mille kilomètres depuis Omaha, se
+trouvait au-dessus d’une contrée que Phil Evans ne pouvait
+reconnaître par cette raison qu’il ne l’avait jamais visitée.
+quelques forts, destinés à contenir les Indiens, couronnaient les
+bluffs de leurs lignes géométriques, plutôt formées par des
+palissades que par des murs. Peu de villages, peu d’habitants en ce
+pays si différent des territoires aurifères du Colorado, situés à
+plusieurs degrés au sud.
+
+Au loin commençait à se profiler, très confusément encore, une suite
+de crêtes que le soleil levant bordait d’un trait de feu.
+
+C’étaient les montagnes Rocheuses.
+
+Tout d’abord, ce matin-là, Uncle Prudent et Phil Evans furent saisis
+par un froid vif. Cet abaissement de la température n’était point dû
+à une modification du temps, et le soleil brillait d’un éclat superbe.
+
+« Cela doit tenir à l’élévation de l’_Albatros_ dans l’atmosphère »,
+dit Phil Evans.
+
+En effet, le baromètre, placé extérieurement à la porte du roufle
+central, était tombé à cinq cent quarante millimètres - ce qui
+indiquait une élévation de trois mille mètres environ. L’aéronef se
+tenait donc alors à une assez grande altitude, nécessitée par les
+accidents du sol.
+
+D’ailleurs, une heure avant, il avait dû dépasser la hauteur de
+quatre mille mètres, car, derrière lui, se dressaient des montagnes
+que couvrait une neige éternelle.
+
+Dans leur mémoire, rien ne pouvait rappeler à Uncle Prudent ni à son
+compagnon quel était ce pays. Pendant la nuit, l’_Albatros_ avait pu
+faire des écarts, nord et sud, avec une vitesse excessive, et cela
+suffisait pour les dérouter.
+
+Toutefois, après avoir discuté diverses hypothèses plus ou moins
+plausibles, ils s’arrêtèrent à celle-ci : ce territoire, encadré dans
+un cirque de montagnes, devait être celui qu’un acte du Congrès, en
+mars 1872, avait déclaré Parc national des Etats-Unis.
+
+C’était en effet cette région si curieuse. Elle méritait bien le nom
+de parc - un parc avec des montagnes pour collines, des lacs pour
+étangs, des rivières pour ruisseaux, des cirques pour labyrinthes,
+et, pour jets d’eau, des geysers d’une merveilleuse puissance.
+
+En quelques minutes, l’_Albatros_ se glissa au-dessus de la
+Yellowstone-river, laissant le mont Stevenson sur la droite, et il
+aborda le grand lac qui porte le nom de ce cours d’eau. quelle
+variété dans le tracé des rives de ce bassin, dont les plages, semées
+d’obsidienne et de petits cristaux, réfléchissent le soleil par leurs
+milliers de facettes! quel caprice dans La disposition des îles qui
+apparaissent à sa surface! quel reflet d’azur projeté par ce
+gigantesque miroir! Et autour de ce lac, l’un des plus élevés du
+globe terrestre, quelles nuées de volatiles, pélicans, cygnes,
+mouettes, oies, barnaches et plongeons! Certaines portions de rives,
+très escarpées, sont revêtues d’une toison d’arbres verts, pins et
+mélèzes, et, du pied de ces escarpements, jaillissent d’innombrables
+fumerolles blanches. C’est la vapeur qui s’échappe de ce sol, comme
+d’un énorme récipient, dans lequel l’eau est entretenue par les feux
+intérieurs à l’état d’ébullition permanente.
+
+Pour le maître coq, c’eût été ou jamais le cas de faire une ample
+provision de truites, le seul poisson que les eaux du lac Yellowstone
+nourrissent par myriades. Mais l’_Albatros_ se tint toujours à une
+telle hauteur que l’occasion ne se présenta pas d’entreprendre une
+pêche, qui, très certainement, aurait été miraculeuse.
+
+Au surplus, en trois quarts d’heure, le lac fut franchi, et, un peu
+plus loin, la région de ces geysers qui rivalisent avec les plus
+beaux de l’Islande. Penchés au-dessus de la plate-forme, Uncle
+Prudent et Phil Evans observaient les colonnes liquides qui
+s’élançaient comme pour fournir à l’aéronef un élément nouveau.
+C’étaient « l’Eventail » dont les jets se disposent en lamelles
+rayonnantes, le « Château fort », qui semble se défendre à coups de
+trombes, le « Vieux fidèle » avec sa projection couronnée
+d’arcs-en-ciel, le « Géant », dont la poussée interne vomit un
+torrent vertical d’une circonférence de vingt pieds, à plus de deux
+cents pieds d’altitude.
+
+Ce spectacle incomparable, on peut dire unique au monde, Robur en
+connaissait sans doute toutes les merveilles, car il ne parut pas sur
+la plate-forme. Etait-ce donc pour le seul plaisir de ses hôtes qu’il
+avait lancé l’aéronef au-dessus de ce domaine national? Quoi qu’il en
+soit, il s’abstint de venir chercher leurs remerciements. Il ne se
+dérangea même pas pendant l’audacieuse traversée des montagnes
+Rocheuses, que l’_Albatros_ aborda vers sept heures du matin.
+
+On sait que cette disposition orographique s’étend, comme une énorme
+épine dorsale, depuis les reins jusqu’au cou de l’Amérique
+septentrionale, en prolongeant les Andes mexicaines. C’est un
+développement de trois mille cinq cents kilomètres que domine le pic
+James, dont la cime atteint presque douze mille pieds.
+
+Certainement, en multipliant ses coups d’ailes, comme un oiseau de
+haut vol, l’_Albatros_ aurait pu franchir les cimes les plus élevées
+de cette chaîne pour aller retomber d’un bond dans l’Oregon ou dans
+l’Utah. Mais la manœuvre ne fut pas même nécessaire. Des passes
+existent qui permettent de traverser cette barrière sans en gravir la
+crête. Il y a plusieurs de ces « cañons », sortes de cols, plus ou
+moins étroits, à travers lesquels on peut se glisser, - les uns tels
+que la passe Bridger que prend le railway du Pacifique pour pénétrer
+sur le territoire des Mormons, les autres qui s’ouvrent plus au nord
+ou plus au sud.
+
+Ce fut à travers un de ces canons que l’_Albatros_ s’engagea, après
+avoir modéré sa vitesse, afin de ne point se heurter contre les
+parois du col. Le timonier, avec une sûreté de main que rendait plus
+efficace encore l’extrême sensibilité du gouvernail, le
+manœuvra comme il eût fait d’une embarcation de premier ordre
+dans un match du Royal Thames Club. Ce fut vraiment extraordinaire.
+Et, quelque dépit qu’en ressentissent les deux ennemis du « Plus
+lourd que l’air », ils ne purent qu’être émerveillés de la perfection
+d’un tel engin de locomotion aérienne.
+
+En moins de deux heures et demie, la grande chaîne fut traversée, et
+l’_Albatros_ reprit sa première vitesse à raison de cent kilomètres.
+Il repiquait alors vers le sud-ouest, de manière à couper obliquement
+le territoire de l’Utah en se rapprochant du sol. Il était même
+descendu à quelques centaines de mètres, lorsque des coups de sifflet
+attirèrent l’attention d’Uncle Prudent et de Phil Evans.
+
+C’était un train du Pacific-Railway qui se dirigeait vers la ville du
+Grand-Lac-Salé.
+
+En ce moment, obéissant à un ordre secrètement donné, l’_Albatros_
+s’abaissa encore, de manière à suivre le convoi lancé à toute vapeur.
+Il fut aussitôt aperçu. quelques têtes se montrèrent aux portières
+des wagons. Puis, de nombreux voyageurs encombrèrent ces passerelles
+qui raccordent les « cars américains. quelques-uns même n’hésitèrent.
+pas à grimper sur les impériales, afin de mieux voir cette machine
+volante. Rips et hurrahs coururent. à travers l’espace; mais ils
+n’eurent pas pour résultat de faire apparaître Robur.
+
+L’_Albatros_ descendit encore, en modérant le jeu de ses hélices
+suspensives, et ralentit sa marche pour ne pas laisser en arrière le
+convoi qu’il eût pu si facilement distancer. Il voletait au-dessus
+comme un énorme scarabée, lui qui aurait pu être un gigantesque
+oiseau de proie. Il faisait des embardées à droite et à gauche, il
+s’élançait en avant, il revenait sur lui-même, et, fièrement, il
+avait arboré son pavillon noir à soleil d’or, auquel le chef du train
+répondit en agitant l’étamine aux trente-sept étoiles de l’Union
+américaine.
+
+En vain les deux prisonniers voulurent-ils profiter de l’occasion qui
+leur était offerte de faire connaître ce qu’ils étaient devenus. En
+vain le président du Weldon-Institute cria-t-il d’une voix forte:
+
+« Je suis Uncle Prudent de Philadelphie! »
+
+Et le secrétaire:
+
+« Je suis Phil Evans, son collègue! »
+
+Leurs cris se perdirent dans les milliers de hurrahs dont les
+voyageurs saluaient leur passage.
+
+Cependant, trois ou quatre des gens de l’aéronef avaient paru sur la
+plate-forme. Puis l’un d’eux, comme font les marins qui dépassent un
+navire moins rapide que le leur, tendit au train un bout de corde -
+façon ironique de lui offrir une remorque.
+
+L’_Albatros_ reprit aussitôt sa marche habituelle, et, en une
+demi-heure, il eut laissé en arrière cet express, dont la dernière
+vapeur ne tarda pas à disparaître.
+
+Vers une heure après midi, apparut un vaste disque qui renvoyait les
+rayons solaires, ainsi que l’eût fait un immense réflecteur.
+
+Ce doit être la capitale des Mormons, Salt-Lake-City! dit Uncle
+Prudent.
+
+C’était, en effet, la cité du Grand-Lac-Salé, et, ce disque, c’était
+le toit rond du Tabernacle, où dix mille saints peuvent tenir à
+l’aise. Comme un miroir convexe, il dispersait les rayons du soleil
+en toutes les directions.
+
+Là s’étendait la grande cité, au pied des monts Wasatsh revêtus de
+cèdres et de Sapins jusqu’à mi-flanc, sur la rive de ce Jourdain qui
+déverse les eaux de l’Utah dans le Great-Salt-Lake. Sous l’aéronef se
+développait le damier que figurent la plupart des villes américaines,
+- damier dont on peut dire qu’il a « plus de dames que de cases »,
+puisque la polygamie est si en faveur chez les Mormons. Tout autour,
+un pays bien aménagé, bien cultivé, riche en textiles, dans lequel
+les troupeaux de moutons se comptent par milliers.
+
+Mais cet ensemble s’évanouit comme une ombre, et l’_Albatros_ prit
+vers le sud-ouest une vitesse plus accélérée qui ne laissa pas d’être
+très sensible, puisqu’elle dépassait celle du vent.
+
+Bientôt l’aéronef s’envola au-dessus des régions du Nevada et de son
+territoire argentifère, que la Sierra seule sépare des placers
+aurifères de la Californie. « Décidément, dit Phil Evans, nous devons
+nous attendre à voir San Francisco avant la nuit!
+
+- Et après?... » répondit Uncle Prudent.
+
+Il était six heures du soir, lorsque la Sierra Nevada fut franchie
+précisément par le col de Truckie qui sert de passe au railway. Il ne
+restait plus que trois cents kilomètres à parcourir pour atteindre,
+sinon San Francisco, du moins Sacramento, la capitale de l’Etat
+californien.
+
+Telle fut alors la rapidité imprimée à l’_Albatros,_ que, avant huit
+heures, le dôme du Capitole pointait à l’horizon de l’ouest pour
+disparaître bientôt à l’horizon opposé.
+
+En cet instant, Robur se montra sur la plate-forme. Les deux
+collègues allèrent à lui.
+
+« Ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, nous voilà aux confins de
+l’Amérique! Nous pensons que cette plaisanterie va cesser...
+
+- Je ne plaisante jamais, » répondit Robur.
+
+Il fit un signe. L’_Albatros_ s’abaissa rapidement vers le sol; mais,
+en même temps, il prit une telle vitesse qu’il fallut se réfugier
+dans les roufles.
+
+A peine la porte de leur cabine s’était-elle refermée sur les deux
+collègues :
+
+« Un peu plus, je l’étranglais! dit Uncle Prudent.
+
+Il faudra tenter de fuir! répondit Phil Evans.
+
+- Oui!... coûte que coûte! »
+
+Un long murmure arriva alors jusqu’à eux.
+
+C’était le grondement de la mer qui se brisait sur les roches du
+littoral. C’était l’océan Pacifique.
+
+ IX
+
+ Dans lequel l’_Albatros_ franchit près de dix mille kilomètres, qui
+ se terminent par un bond prodigieux.
+
+Uncle Prudent et Phil Evans étaient bien résolus à fuir. S’ils
+n’avaient eu affaire aux huit hommes particulièrement vigoureux qui
+composaient le personnel de l’aéronef, peut-être eussent-ils tenté la
+lutte. Un coup d’audace aurait pu les rendre maîtres à bord et leur
+permettre de redescendre sur quelque point des Etats-Unis. Mais à
+deux - Frycollin ne devant être considéré que comme une quantité
+négligeable -, il n’y fallait pas songer. Donc, puisque la force ne
+pouvait être employée, il conviendrait de recourir à la ruse, dès que
+l’_Albatros_ prendrait terre. C’est ce que Phil Evans essaya de faire
+comprendre à son irascible collègue, dont il craignait toujours
+quelque violence prématurée qui eût aggravé la situation.
+
+En tout cas, ce n’était pas le moment. L’aéronef filait à toute
+vitesse au-dessus du Pacifique-Nord. Le lendemain matin, 16 juin, on
+ne voyait plus rien de la côte. Or, comme le littoral s’arrondit
+depuis l’île de Vancouver jusqu’au groupe des Aléoutiennes, --
+portion de l’Amérique russe cédée aux Etats-Unis en 1867, -- très
+vraisemblablement l’_Albatros_ le croiserait à son extrême courbure.
+si sa direction ne se modifiait pas.
+
+Combien les nuits paraissaient longues aux deux collègues! Aussi
+avaient-ils toujours hâte de quitter leur cabine. Ce matin-là,
+lorsqu’ils vinrent sur le pont, depuis plusieurs heures déjà l’aube
+avait blanchi l’horizon de l’est. On approchait du solstice de juin,
+le plus long jour de l’année dans l’hémisphère boréal, et, sous le
+soixantième parallèle, c’est à peine s’il faisait nuit.
+
+Quant à l’ingénieur Robur, par habitude ou avec intention, il ne se
+pressait pas de sortir de son roufle. Ce jour-là, lorsqu’il le
+quitta, il se contenta de saluer ses deux hôtes, au moment où il se
+croisait avec eux à l’arrière de l’aéronef.
+
+Cependant, les. yeux rougis pas l’insomnie, le regard hébété, les
+jambes flageolantes, Frycollin s’était hasardé hors de sa cabine. Il
+marchait comme un homme dont le pied sent que le terrain n’est pas
+solide. Son premier regard fut pour l’appareil suspenseur qui
+fonctionnait avec une régularité rassurante sans trop se hâter.
+
+Cela fait, le Nègre, toujours titubant, se dirigea vers la rambarde
+et la saisit à deux mains, afin de mieux assurer son équilibre.
+Visiblement, il désirait prendre un aperçu du pays que l’_Albatros_
+dominait de deux cents mètres au plus.
+
+Frycollin avait dû se monter beaucoup pour risquer une pareille
+tentative. Il lui fallait de l’audace, à coup sûr, puisqu’il
+soumettait sa personne à une telle épreuve.
+
+D’abord, Frycollin se tint le corps renversé en arrière devant la
+rambarde; puis il la secoua pour en reconnaître la solidité; puis il
+se redressa; puis il se courba en avant; puis il porta la tête en
+dehors. Inutile de dire que, pendant qu’il exécutait ces mouvements
+divers, il avait les yeux fermés. Il les ouvrit enfin.
+
+Quel cri! Et comme il se retira vite! Et de combien la tête lui
+rentra dans les épaules!
+
+Au fond de l’abîme, il avait vu l’immense Océan. Ses cheveux se
+seraient dressés sur son front, s’ils n’eussent été crépus.
+
+« La mer!... la mer!... » s’écria-t-il.
+
+Et Frycollin fût tombé sur la plate-forme, si le maître coq n’eût
+ouvert les bras pour le recevoir.
+
+Ce maître coq était un Français, et peut-être un Gascon, bien qu’il
+se nommât François Tapage. S’il n’était pas Gascon, il avait dû humer
+les brises de la Garonne pendant son enfance. Comment ce François
+Tapage se trouvait-il au service de l’ingénieur? Par quelle suite de
+hasards faisait-il partie du personnel de l’_Albatros?_ on ne sait
+guère. En tout cas, ce narquois parlait l’anglais comme un Yankee.
+
+« Eh! droit donc, droit! s’écria-t-il en redressant le Nègre d’un
+vigoureux coup dans les reins.
+
+- Master Tapage!... répondit le pauvre diable, en jetant des regards
+désespérés vers les hélices.
+
+- S’il te plaît, Frycollin!
+
+- Est-ce que ça casse quelquefois?
+
+- Non! mais ça finira pas casser.
+
+- Pourquoi?... pourquoi?...
+
+- Parce que tout lasse, tout passe, tout casse, comme on dit dans mon
+pays.
+
+- Et la mer qui est dessous
+
+- En cas de chute, mieux vaut la mer.
+
+- Mais on se noie!...
+
+- On se noie, mais on ne s’é-cra-bou-ille pas! » répondit François
+Tapage, en scandant chaque syllabe de sa phrase:
+
+Un instant après, par un mouvement de reptation, Frycollin s’était
+glissé au fond de sa cabine.
+
+Pendant cette journée du 16 juin, l’aéronef ne prit qu’une vitesse
+modérée. Il semblait raser la surface de cette mer si calme, tout
+imprégnée de soleil, qu’il dominait seulement d’une centaine de pieds.
+
+A leur tour, Uncle Prudent et son compagnon étaient restés dans leur
+roufle, afin de ne point rencontrer Robur qui se promenait en fumant,
+tantôt seul, tantôt avec le contremaître Tom Turner. Il n’y avait
+qu’un demi-jeu d’hélices en fonction, et cela suffisait à maintenir
+l’appareil dans les basses zones de l’atmosphère.
+
+En ces conditions, les gens de l’_Albatros_ auraient pu se donner,
+avec le plaisir de la pêche, la satisfaction de varier leur
+ordinaire, si ces eaux du Pacifique eussent été poissonneuses. Mais,
+à sa surface, apparaissaient seulement quelques baleines, de cette
+espèce à ventre jaune qui mesure jusqu’à vingt-cinq mètres de
+longueur. Ce sont les plus redoutables cétacés des mers boréales. Les
+pêcheurs de profession se gardent bien de les attaquer, tant leur
+force est prodigieuse.
+
+Cependant, en harponnant une de ces baleines, soit avec le harpon
+ordinaire, soit avec la fusée Flechter ou la javeline-bombe. dont il
+y avait un assortiment à bord, cette pêche aurait pu se faire sans
+danger.
+
+Mais à quoi bon cet inutile massacre? Toutefois, et, sans doute, afin
+de montrer aux deux membres du Weldon-Institute ce qu’il pouvait
+obtenir de son aéronef, Robur voulut donner la chasse à l’un de ces
+monstrueux cétacés.
+
+Au cri de « baleine! baleine! » Uncle Prudent et Phil Evans sortirent
+de leur cabine. Peut-être y avait-il quelque navire baleinier en
+vue... Dans ce cas, pour échapper à leur prison volante, tous deux
+eussent été capables de se précipiter à la mer, en comptant sur la
+chance d’être recueillis par une embarcation.
+
+Déjà tout le personnel de l’_Albatros_ était rangé sur la
+plate-forme. Il attendait.
+
+« Ainsi, nous allons en tâter, master Robur? demanda le contremaître
+Turner.
+
+- Oui, Tom », répondit l’ingénieur.
+
+Dans les roufles de la machinerie, le mécanicien et ses deux aides
+étaient à leur poste, prêts à exécuter les manœuvres qui
+seraient commandées par gestes. L’_Albatros_ ne tarda pas à
+s’abaisser vers la mer, et il s’arrêta à une cinquantaine de pieds
+au-dessus.
+
+Il n’y avait aucun navire au large - ce que purent constater les deux
+collègues - ni aucune terre en vue qu’ils auraient pu gagner à la
+nage, en admettant que Robur n’eût rien fait pour les ressaisir.
+
+Plusieurs jets de vapeur et d’eau, lancés par leurs évents,
+annoncèrent bientôt la présence des baleines qui venaient respirer à
+la surface de la mer.
+
+Tom Turner, aidé d’un de ses camarades, s’était placé à l’avant. A sa
+portée était une de ces javelines-bombes, de fabrication
+californienne, qui se lancent avec une arquebuse. C’est une espèce de
+cylindre de métal que termine une bombe cylindrique, armée d’une tige
+à pointe barbelée.
+
+Du banc de quart de l’avant, sur lequel il venait de monter, Robur
+indiquait, de la main droite aux mécaniciens, de la main gauche au
+timonier, les manœuvres à faire. Il était ainsi maître de
+l’aéronef dans toutes les directions, horizontale et verticale. On ne
+saurait croire avec quelle rapidité, avec quelle précision,
+l’appareil obéissait à tous ses commandements. On eût dit d’un être
+organisé, dont l’ingénieur Robur était l’âme.
+
+« Baleine!... Baleine! » s’écria de nouveau Tom Turner.
+
+En effet, le dos d’un cétacé émergeait à quatre encablures en avant
+de l’_Albatros._
+
+L’_Albatros_ courut dessus, et, quand il n’en fut plus qu’à une
+soixantaine de pieds, il s’arrêta.
+
+Tom Turner avait épaulé son arquebuse qui reposait sur une fourche
+fichée dans la rambarde. Le coup partit, et le projectile, entraînant
+une longue corde dont l’extrémité se rattachait à la plate-forme,
+alla frapper le corps de la baleine. La bombe, remplie d’une matière
+fulminante, fit alors explosion, et, en éclatant, lança une sorte de
+petit harpon à deux branches, qui s’incrusta dans les chairs de
+l’animal.
+
+« Attention! » cria Turner.
+
+Uncle Prudent et Phil Evans, si mal disposés qu’ils fussent, se
+sentaient intéressés par ce spectacle.
+
+La baleine, blessée grièvement, avait frappé la mer d’un tel coup de
+queue que l’eau rejaillit jusque sur l’avant de l’aéronef. Puis
+l’animal plongea à une grande profondeur, pendant qu’on lui filait de
+la corde préalablement lovée dans une baille pleine d’eau, afin
+qu’elle ne prit pas feu au frottement. Lorsque la baleine revint à la
+surface, elle se mit à fuir à toute vitesse dans la direction du nord.
+
+Que l’on imagine avec quelle rapidité l’_Albatros_ fut remorqué à sa
+suite! D’ailleurs, les propulseurs avaient été arrêtés. On laissait
+faire l’animal, en se maintenant en ligue avec lui. Tom Turner était
+prêt à couper la corde, pour le cas où un nouveau plongeon aurait
+rendu cette remorque trop dangereuse.
+
+Pendant une demi-heure, et peut-être sur une distance de six milles,
+l’_Albatros_ fut ainsi entraîné; mais on sentait que le cétacé
+commençait à faiblir.
+
+Alors, sur un geste de Robur, les aides-mécaniciens firent machine en
+arrière, et les propulseurs commencèrent à opposer une certaine
+résistance à la baleine, qui, peu à peu, se rapprocha du bord.
+
+Bientôt l’aéronef plana à vingt-cinq pieds au-dessus d’elle. Sa queue
+battait encore les eaux avec une incroyable violence. En se
+retournant du dos sur le ventre, elle produisait d’énormes remous.
+
+Tout à coup, elle se redressa, pour ainsi dire, piqua une tête, et
+plongea avec une telle rapidité, que Tom Turner eut à peine le temps
+de lui filer de la corde.
+
+D’un coup, l’aéronef fut entraîné jusqu’à la surface des eaux. Un
+tourbillon s’était formé à la place où avait disparu l’animal. Un
+paquet de mer embarqua par-dessus la rambarde, comme il en tombe sur
+les pavois d’un navire qui court contre le vent et la lame.
+
+Heureusement, d’un coup de hache, Tom Turner trancha la corde, et
+l’_Albatros,_ sa remorque détachée, remonta à deux cents mètres sous
+la puissance de ses hélices ascensionnelles.
+
+Quant à Robur, il avait manœuvré l’appareil sans que son
+sang-froid l’eût abandonné un instant.
+
+Quelques minutes après, la baleine revenait à la surface - morte
+cette fois. De toutes parts les oiseaux de mer accouraient pour se
+jeter sur son cadavre, en poussant des cris à rendre sourd tout, un
+Congrès.
+
+L’_Albatros,_ n’ayant que faire de cette dépouille, reprit sa marche
+vers l’ouest.
+
+Le lendemain, 17 juin, à six heures du matin, une terre se profila à
+l’horizon. C’étaient la presqu’île d’Alaska et le long semis de
+brisants des Aléoutiennes.
+
+L’_Albatros_ sauta par-dessus cette barrière où pullulent ces phoques
+à fourrure, que chassent les Aléoutiens pour le compte de la
+Compagnie Russo-Américaine. Excellente affaire, la capture de ces
+amphibies longs de six à sept pieds, couleur de rouille, qui pèsent
+de trois cents à cinq cents livres! Il y en avait des files
+interminables, rangées en front de bataille, et on eût pu les compter
+par milliers.
+
+S’ils ne bronchèrent pas au passage de l’_Albatros,_ il n’en fut pas
+de même des plongeons, lumnes et imbriens, dont les cris rauques
+emplirent l’espace, et qui disparurent sous les eaux, comme s’ils
+eussent été menacés par quelque formidable bête de l’air.
+
+Les deux mille kilomètres de la mer de Behring, depuis les premières
+Aléoutiennes jusqu’à la pointe extrême du Kamtchatka, furent enlevés
+pendant les vingt-quatre heures de cette journée et de la nuit
+suivante. Pour mettre à exécution leur projet de fuite, Uncle Prudent
+et Phil Evans ne se trouvaient plus dans des conditions favorables.
+Ce n’était ni sur ces rivages déserts de l’extrême Asie, ni dans les
+parages de la mer d’Okhotsk qu’une évasion pouvait s’effectuer avec
+quelque chance. Visiblement, l’_Albatros_ se dirigeait vers les
+terres du Japon ou de la Chine. Là, bien qu’il ne fût peut-être pas
+prudent de s’en remettre à la discrétion des Chinois ou des Japonais,
+les deux collègues étaient résolus à s’enfuir, si l’aéronef faisait
+halte en un point quelconque de ces territoires.
+
+Mais ferait-il halte? Il n’en était pas de lui comme d’un oiseau qui
+finit par se fatiguer d’un trop long vol, ou d’un ballon qui, faute
+de gaz, est obligé de redescendre. Il avait des approvisionnements
+pour bien des semaines encore, et ses organes, d’une solidité
+merveilleuse, défiaient toute faiblesse comme toute lassitude.
+
+Un bond par-dessus la presqu’île du Kamtchatka, dont on aperçut à
+peine l’établissement de Petropavlovsk et le volcan de Kloutschew
+pendant la journée du 18 juin, puis un autre bond au-dessus de la mer
+d’Okhotsk, à peu près à la hauteur des îles Kouriles, qui lui font un
+barrage rompu par des centaines de petits canaux. Le 19, au matin,
+l’_Albatros_ atteignit le détroit de La Pérouse, resserré entre la
+pointe septentrionale du Japon et l’île Saghalien, dans cette petite
+Manche, où se déverse ce grand fleuve sibérien, l’Amour.
+
+Alors se leva un brouillard très dense, que l’aéronef dut laisser
+au-dessous de lui. Ce n’est pas qu’il eût besoin de dominer ces
+vapeurs pour se diriger. A l’altitude qu’il occupait, aucun obstacle
+à craindre, ni monuments élevés qu’il eût pu heurter à son passage,
+ni montagnes contre lesquelles il aurait couru le risque de se briser
+dans son vol. Le pays n’était que peu accidenté. Mais ces vapeurs ne
+laissaient pas d’être fort désagréables, et tout eût été mouillé à
+bord.
+
+Il n’y avait donc qu’à s’élever au-dessus de cette couche de brumes
+dont l’épaisseur mesurait trois à quatre cents mètres. Aussi les
+hélices furent-elles plus rapidement actionnées, et au-delà du
+brouillard, l’_Albatros_ retrouva les régions ensoleillées du ciel.
+
+Dans ces conditions. Uncle Prudent et Phil Evans auraient eu quelque
+peine à donner suite à leurs projets d’évasion, en admettant qu’ils
+eussent pu quitter l’aéronef.
+
+Ce jour-là, au moment où Robur passait près d’eux, il s’arrêta un
+instant, et, sans avoir l’air d’y attacher aucune importance.
+
+« Messieurs, dit-il, un navire à voile ou à vapeur, perdu dans des
+brumes dont il ne peut sortir, est toujours fort gêné. Il ne navigue
+plus qu’au sifflet ou à la corne. Il lui faut ralentir sa marche, et,
+malgré tant de précautions, à chaque instant une collision est à
+craindre. L’_Albatros_ n’éprouve aucun de ces soucis. Que lui font
+les brumes, puisqu’il peut s’en dégager? L’espace est à lui, tout
+l’espace! »
+
+Cela dit, Robur continua tranquillement sa promenade, sans attendre
+une réponse qu’il ne demandait pas, et les bouffées de sa pipe se
+perdirent dans l’azur.
+
+« Uncle Prudent, dit Phil Evans; il paraît que cet étonnant
+_Albatros_ n’a jamais rien à craindre!
+
+- C’est ce que nous verrons! » répondit le président du
+Weldon-Institute.
+
+Le brouillard dura trois jours, les 19, 20, 21 juin, avec une
+persistance regrettable. Il avait fallu s’élever pour éviter les
+montagnes japonaises de Fousi-Zama. Mais, ce rideau de brumes s’étant
+déchiré, on aperçut une immense cité avec palais, villas, chalets,
+jardins, parcs. Même sans la voir, Robur l’eût reconnue rien qu’à
+l’aboiement de ses myriades de chiens, aux cris de ses oiseaux de
+proie, et surtout à l’odeur cadavérique que les corps de ses
+suppliciés jettent dans l’espace.
+
+Les deux collègues étaient sur la plate-forme, au moment où
+l’ingénieur prenait ce repère, pour le cas où il devrait continuer sa
+route au milieu du brouillard.
+
+« Messieurs, dit-il, je n’ai aucune raison de vous cacher que cette
+ville, c’est Yédo, la capitale du Japon. »
+
+Uncle Prudent ne répondit pas. En présence de l’ingénieur, il
+suffoquait comme si l’air eût manqué à ses poumons.
+
+« Cette vue de Yédo, reprit Robur, c’est vraiment très curieux.
+
+- Quelque curieux que ce soit..., répliqua Phil Evans.
+
+- Cela ne vaut pas Pékin? riposta l’ingénieur. C’est bien mon avis,
+et vous en pourrez juger avant peu. »
+
+Impossible d’être plus aimable.
+
+L’_Albatros,_ qui pointait vers le sud-est, changea alors sa
+direction de quatre quarts, afin d’aller chercher dans l’est une
+route nouvelle.
+
+Pendant la nuit, le brouillard se dissipa. Il y avait des symptômes
+d’un typhon peu éloigné, baisse rapide du baromètre, disparition des
+vapeurs, grands nuages de forme ellipsoïdale, collés sur le fond
+cuivré du ciel; à l’horizon opposé, de longs traits de carmin,
+nettement tracés sur une nappe d’ardoise, et un large secteur, tout
+clair, dans le nord; puis, la mer unie et calme, mais dont les eaux,
+au coucher du soleil, prirent une sombre couleur écarlate.
+
+Fort heureusement, ce typhon se déchaîna plus au sud et n’eut
+d’autres résultats que de dissiper les brumes amoncelées depuis près
+de trois jours.
+
+En une heure, on avait franchi les deux cents kilomètres du détroit
+de Corée, puis, la pointe extrême de cette presqu’île. Tandis que le
+typhon allait battre les côtes sud-est de la Chine, l’_Albatros_ se
+balançait sur la mer Jaune, et, pendant les journées du 22 et du 23,
+au-dessus du golfe de Petchéli; le 24, il remontait la vallée du
+Pei-Ho, et il planait enfin sur la capitale du Céleste Empire.
+
+Penchés en dehors de la plate-forme, les deux collègues, ainsi que
+l’avait annoncé l’ingénieur, purent voir très distinctement cette
+cité immense, le mur qui la sépare en deux parties - ville mandchoue
+et ville chinoise -, les douze faubourgs qui l’environnent, les
+larges boulevards qui rayonnent vers le centre, les temples dont les
+toits jaunes et verts se baignaient dans le soleil levant, les parcs
+qui entourent les hôtels des mandarins; puis, au milieu de la ville
+mandchoue, les six cent soixante-huit hectares _[Près de quatorze
+fois la surface du Champ-de-Mars]_ de la ville Jaune, avec ses
+pagodes, ses jardins impériaux, ses lacs artificiels, sa montagne de
+charbon qui domine toute la capitale; enfin, au centre de la ville
+Jaune, comme un carré de casse-tête chinois encastré dans un autre,
+la ville Rouge, c’est-à-dire le Palais Impérial avec toutes les
+fantaisies de son invraisemblable architecture.
+
+En ce moment, au-dessous de l’_Albatros,_ l’air était empli d’une
+harmonie singulière. On eût dit d’un concert de harpes éoliennes.
+Dans l’air planaient une centaine de cerfs-volants de différentes
+formes en feuilles de palmier ou de pandanus, munis à leur partie
+supérieure d’une sorte d’arc en bois léger, sous-tendu d’une mince
+lame de bambou. Sous l’haleine du vent, toutes ces lames, aux notes
+variées comme celles d’un harmonica, exhalaient un murmure de l’effet
+le plus mélancolique. Il semblait que, dans ce milieu, on respirât de
+l’oxygène musical.
+
+Robur eut alors la fantaisie de se rapprocher de cet orchestre
+aérien, et l’_Albatros_ vint lentement se baigner dans les ondes
+sonores que les cerfs-volants émettaient à travers l’atmosphère.
+
+Mais, aussitôt, il se produisit un extraordinaire effet au milieu de
+cette innombrable population. Coups de tam-tams et autres instruments
+formidables des orchestres chinois, coups de fusils par milliers,
+coups de mortiers par centaines, tout fut mis en œuvre pour
+éloigner l’aéronef. Si les astronomes de la Chine reconnurent, ce
+jour-là, que cette machine aérienne, c’était le mobile dont
+l’apparition avait soulevé tant de disputes, les millions de
+Célestes, depuis l’humble tankadère jusqu’aux mandarins les plus
+boutonnés, le prirent pour un monstre apocalyptique qui venait
+d’apparaître sur le ciel de Bouddha.
+
+On ne s’inquiéta guère de ces démonstrations dans l’inabordable
+_Albatros._ Mais les cordes, qui retenaient les cerfs-volants aux
+pieux fichés dans les jardins impériaux, furent ou coupées ou halées
+vivement. De ces légers appareils, les uns revinrent rapidement à
+terre en accentuant leurs accords, les autres tombèrent comme des
+oiseaux qu’un plomb a frappés aux ailes et dont le chant finit avec
+le dernier souffle.
+
+Une formidable fanfare, échappée de la trompette de Tom Turner, se
+lança alors sur la capitale et couvrit les dernières notes du concert
+aérien. Cela n’interrompit pas la fusillade terrestre. Toutefois, une
+bombe, ayant éclaté à quelques vingtaines de pieds de sa plate-forme,
+l’_Albatros_ remonta dans les zones inaccessibles du ciel.
+
+Que se passa-t-il pendant les quelques jours qui suivirent? Aucun
+incident dont les prisonniers eussent pu profiter. Quelle direction
+prit l’aéronef? Invariablement celle du sud-ouest - ce qui dénotait
+le projet de se rapprocher de l’Indoustan. Il était visible,
+d’ailleurs, que le sol, montant sans cesse, obligeait l’_Albatros_ à
+se diriger selon son profil. Une dizaine d’heures après avoir quitté
+Pékin, Uncle Prudent et Phil Evans avaient pu entrevoir une partie de
+la Grande Muraille sur la limite du Chen-Si. Puis, évitant les monts
+Loungs, ils passèrent au-dessus de la vallée de Wang-Ho et
+franchirent la frontière de l’Empire chinois sur la limite du Tibet.
+
+Le Tibet, - hauts plateaux sans végétation, de-ci, de-là pics
+neigeux, ravins desséchés, torrents alimentés par les glaciers,
+bas-fonds avec d’éclatantes couches de sel, lacs encadrés dans des
+forêts verdoyantes. Sur le tout, un vent souvent glacial.
+
+Le baromètre, tombé à 450 millimètres, indiquait alors une altitude
+de plus de quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer. A cette
+hauteur, la température, bien que l’on fût dans les mois les plus
+chauds de l’hémisphère boréal, ne dépassait guère le zéro.
+
+Ce refroidissement, combiné avec la vitesse de l’_Albatros,_ rendait
+la situation peu supportable. Aussi, bien que les deux collègues
+eussent à leur disposition de chaudes couvertures de voyage, ils
+préférèrent rentrer dans le roufle.
+
+Il va sans dire qu’il _avait_ fallu donner aux hélices suspensives
+une extrême rapidité, afin de maintenir l’aéronef dans un air déjà
+raréfié. Mais elles fonctionnaient avec un ensemble parfait, et il
+semblait que l’on fût bercé par le frémissement de leurs ailes.
+
+Ce jour-là, Garlok, ville du Tibet occidental, chef-lieu de la
+province de Guari-Khorsoum, put voir passer l’_Albatros,_ gros comme
+un pigeon voyageur.
+
+Le 27 juin, Uncle Prudent et Phil Evans aperçurent une énorme
+barrière, dominée par quelques hauts pics, perdus dans les neiges, et
+qui leur coupait l’horizon. Tous deux, arc-boutés alors contre le
+roufle de l’avant pour résister à la vitesse du déplacement,
+regardaient ses masses colossales. Elles semblaient courir au-devant
+de l’aéronef.
+
+« L’Himalaya, sans doute, dit Phil Evans, et il est probable que ce
+Robur va en contourner la base sans essayer de passer dans l’Inde.
+
+- Tant pis! répondit Uncle Prudent. Sur cet immense territoire,
+peut-être aurions-nous pu...
+
+- A moins qu’il ne tourne la chaîne par le Birman à l’est, ou par le
+Népaul à l’ouest.
+
+- En tout cas, je le mets au défi de la franchir!
+
+- Vraiment! » dit une voix.
+
+Le lendemain, 28 juin, l’_Albatros_ se trouvait en face du
+gigantesque massif, au-dessus de la province de Zzang. De l’autre
+côté de l’Himalaya, c’était la région du Népaul.
+
+En réalité, trois chaînes coupent successivement la route de l’Inde,
+quand on vient du nord. Les deux septentrionales, entre lesquelles
+s’était glissé l’_Albatros,_ comme un navire entre d’énormes écueils,
+sont les premiers degrés de cette barrière de l’Asie centrale. Ce
+furent d’abord le Kouen-Loun, puis le Karakoroum, qui dessinent cette
+vallée longitudinale et parallèle à l’Himalaya, presque à la ligne de
+faite où se partagent les bassins de l’Indus, à l’ouest, et du
+Brahmapoutre, à l’est.
+
+Quel superbe système orographique! Plus de deux cents sommets déjà
+mesurés, dont dix-sept dépassent vingt-cinq mille pieds! Devant
+l’_Albatros,_ à huit mille huit cent quarante mètres, s’élevait le
+mont Everest. Sur la droite, le Dwalaghiri, haut de huit mille deux
+cents. Sur la gauche, le Kinchanjunga, haut de huit mille cinq cent
+quatre-vingt-douze, relégué au deuxième rang depuis les dernières
+mesures de l’Everest.
+
+Evidemment, Robur n’avait pas la prétention d’effleurer la cime de
+ces pics mais, sans doute, il connaissait les diverses passes de
+l’Himalaya, entre autres, la passe d’Ibi-Gamin, que les frères
+Schlagintweit, en 1856, ont franchie à une hauteur de six mille huit
+cents mètres, et il s’y lança résolument.
+
+Il y eut là quelques heures palpitantes, très pénibles même.
+Cependant, si la raréfaction de l’air ne devint pas telle qu’il
+fallut recourir à des appareils spéciaux pour renouveler l’oxygène
+dans les cabines, le froid fut excessif.
+
+Robur, posté à l’avant, sa mâle figure sous son capuchon, commandait
+les manœuvres. Tom Turner avait en main la barre du gouvernail.
+Le mécanicien surveillait attentivement ses piles dont les substances
+acides n’avaient rien à craindre de la congélation - heureusement.
+Les hélices, lancées au maximum de courant, rendaient des sons de
+plus en plus aigus, dont l’intensité fut extrême, malgré la moindre
+densité de l’air. Le baromètre tomba à 290 millimètres, ce qui
+indiquait sept mille mètres d’altitude.
+
+Magnifique disposition de ce chaos de montagnes!
+
+Partout des sommets blancs. Pas de lacs, mais des glaciers qui
+descendent jusqu’à dix mille pieds de la base. Plus d’herbe, rien que
+de rares phanérogames sur la limite de la vie végétale. Plus de ces
+admirables pins et cèdres, qui se groupent en forêts splendides aux
+flancs inférieurs de la chaîne. Plus de ces gigantesques fougères ni
+de ces interminables parasites, tendus d’un tronc à l’autre, comme
+dans les sous-bois de la jungle. Aucun animal, ni chevaux sauvages,
+ni yaks, ni bœufs tibétains. Parfois une gazelle égarée jusque
+dans ces hauteurs. Pas d’oiseaux, si ce n’est quelques couples de ces
+corneilles qui s’élèvent jusqu’aux dernières couches de l’air
+respirable.
+
+Cette passe enfin franchie, l’_Albatros_ commença à redescendre. Au
+sortir du col, hors de la région des forêts, il n’y avait plus qu’une
+campagne infinie qui s’étendait sur un immense secteur.
+
+Alors Robur s’avança vers ses hôtes, et d’une voix aimable :
+
+« L’Inde, messieurs », dit-il.
+
+ X
+
+Dans lequel on verra comment et pourquoi le valet Frycollin fut mis à
+ la remorque.
+
+L’ingénieur n’avait point l’intention de promener son appareil
+au-dessus de ces merveilleuses contrées de l’Indoustan. Franchir
+l’Himalaya pour montrer de quel admirable engin de locomotion il
+disposait, convaincre même ceux qui ne voulaient pas être convaincus,
+il ne voulait sans doute pas autre chose. Est-ce donc à dire que
+l’_Albatros_ fût parfait, quoique la perfection ne soit pas de ce
+monde? On le verra bien.
+
+En tout cas, si, dans leur for intérieur, Uncle Prudent et son
+collègue ne pouvaient qu’admirer la puissance d’un pareil engin de
+locomotion aérienne, ils n’en laissaient rien paraître. Ils ne
+cherchaient que l’occasion de s’enfuir. Ils n’admirèrent même pas le
+superbe spectacle offert à leur vue, pendant que l’_Albatros_ suivait
+les pittoresques lisières du Pendjab.
+
+Il y a bien, à la base de l’Himalaya, une bande marécageuse de
+terrains d’où transpirent des vapeurs malsaines, ce Teraï dans lequel
+la fièvre est à l’état endémique. Mais ce n’était pas pour gêner
+l’_Albatros_ ni compromettre la santé de son personnel. Il monta,
+sans trop se presser, vers l’angle que l’Indoustan fait au point de
+jonction du Turkestan et de la Chine. Le 29 juin, dès les premières
+heures du matin, s’ouvrait devant lui l’incomparable vallée de
+Cachemir.
+
+Oui, incomparable, cette gorge que laissent entre eux le grand et le
+petit Himalaya! Sillonnée des centaines de contreforts que l’énorme
+chaîne envoie mourir jusqu’au bassin de l’Hydaspe, elle est arrosée
+par les capricieux méandres du fleuve, qui vit se heurter les armées
+de Porus et d’Alexandre, c’est-à-dire l’Inde et la Grèce aux prises
+dans l’Asie centrale. Il est toujours là, cet Hydaspe, si les deux
+villes, fondées par le Macédonien en souvenir de sa victoire, ont si
+bien disparu qu’on ne peut même plus en retrouver la place.
+
+Pendant cette matinée, l’_Albatros_ plana au-dessus de Srinagar, plus
+connue sous le nom de Cachemir. Uncle Prudent et son compagnon virent
+une cité superbe, allongée sur les deux rives du fleuve, ses ponts de
+bois tendus comme des fils, ses chalets agrémentés de balcons en
+découpages, ses berges ombragées de hauts peupliers, ses toits
+gazonnés qui prenaient l’aspect de grosses taupinières, ses canaux
+multiples, avec des barques comme des noix et des bateliers comme des
+fourmis, ses palais, ses temples, ses kiosques, ses mosquées, ses
+bungalows à l’entrée des faubourgs, - tout cet ensemble doublé par la
+réverbération des eaux; puis sa vieille citadelle de Hari-Parvata,
+campée au front d’une colline, comme le plus important des forts de
+Paris au front du mont Valérien.
+
+« Ce serait Venise, dit Phil Evans, si nous étions en Europe.
+
+- Et si nous étions en Europe, répondit Uncle Prudent, nous saurions
+bien retrouver le chemin de l’Amérique! »
+
+L’_Albatros_ ne s’attarda pas au-dessus du lac que le fleuve traverse
+et reprit son vol à travers la vallée de l’Hydaspe.
+
+Pendant une demi-heure seulement, descendu à dix mètres du fleuve, il
+resta stationnaire. Alors, au moyen d’un tuyau de caoutchouc envoyé
+en dehors, Tom Turner et ses gens s’occupèrent de refaire leur
+provision d’eau, qui fut aspirée par une pompe que les courants des
+accumulateurs mirent en mouvement.
+
+Durant cette opération, Uncle Prudent et Phil Evans s’étaient
+regardés. Une même pensée avait traversé leur cerveau. Ils n’étaient
+qu’à quelques mètres de la surface de l’Hydaspe, à portée des rives.
+Tous deux étaient bons nageurs. Un plongeon pouvait leur rendre la
+liberté, et, lorsqu’ils auraient disparu entre deux eaux, comment
+Robur eût-il pu les reprendre? Afin de laisser à ses propulseurs la
+possibilité d’agir, ne fallait-il pas que l’appareil se tint au moins
+à deux mètres au-dessus du lac?
+
+En un instant, toutes les chances pour ou contre s’étaient présentées
+à leur esprit. En un instant ils les avaient pesées. Enfin ils
+allaient s’élancer par-dessus la plate-forme, lorsque plusieurs
+paires de mains s’abattirent sur leurs épaules.
+
+On les observait. Ils furent mis dans l’impossibilité de fuir.
+
+Cette fois, ils ne se rendirent pas sans résistance. Ils voulurent
+repousser ceux qui les tenaient. Mais c’étaient de solides gaillards,
+ces gens de l’_Albatros!_
+
+« Messieurs, se contenta de dire l’ingénieur, quand on a le plaisir
+de voyager en compagnie de Robur-le-Conquérant, comme vous l’avez si
+bien nommé, et à bord de son admirable _Albatros,_ on ne le quitte
+pas ainsi... à l’anglaise! J’ajouterai même qu’on ne le quitte plus! »
+
+Phil Evans entraîna son collègue qui allait se livrer à quelque acte
+de violence. Tous deux rentrèrent dans le roufle, décidés à s’enfuir,
+dût-il leur en coûter la vie, et n importe où.
+
+L’_Albatros_ avait repris sa direction vers l’ouest. Pendant cette
+journée, avec une vitesse moyenne, il franchit le territoire du
+Caboulistan, dont on entrevit un instant la capitale, puis la
+frontière du royaume de l’Hérat, à onze cents kilomètres de Cachemir.
+
+Dans ces contrées, toujours si disputées encore, sur cette route
+ouverte aux Russes vers les possessions anglaises de l’Inde,
+apparurent des rassemblements d’hommes, des colonnes, des convois, en
+un mot tout ce qui constitue le personnel et le matériel d’une armée
+en marche. On entendit aussi des coups de canon et le pétillement de
+la mousqueterie. Mais l’ingénieur ne se mêlait jamais des affaires
+des autres, quand ce n’était pas pour lui question d’honneur ou
+d’humanité. Il passa outre. Si Hérat, comme on le dit, est la clef de
+l’Asie centrale, que cette clef allât dans une poche anglaise ou dans
+une poche moscovite, peu lui importait. Les intérêts terrestres ne
+regardaient plus l’audacieux qui avait fait de l’air son unique
+domaine.
+
+D’ailleurs, le pays ne tarda pas à disparaître sous un véritable
+ouragan de sable, comme il ne s’en produit que trop fréquemment dans
+ces régions. Ce vent, qui s’appelle « tebbad », transporte des
+éléments fiévreux avec l’impondérable poussière soulevée à son
+passage. Et combien de caravanes périssent dans ces tourbillons!
+
+Quant à l’_Albatros,_ afin d’échapper à cette poussière qui aurait pu
+altérer la finesse de ses engrenages, il alla chercher à deux mille
+mètres une zone plus saine.
+
+Ainsi disparut la frontière de la Perse et ses longues plaines qui
+restèrent invisibles. L’allure était très modérée, bien qu’aucun
+écueil ne fût à craindre. En effet, si la carte indique quelques
+montagnes, elles ne sont cotées qu’à de moyennes altitudes. Mais, aux
+approches de la capitale, il convenait d’éviter le Damavend, dont le
+pic neigeux pointe à près de six mille six cents mètres, puis la
+chaîne d’Elbrouz, au pied de laquelle est bâti Téhéran.
+
+Dès les premières lueurs du 2 juillet surgit ce Damavend, émergeant
+du simoun de sables.
+
+L’_Albatros_ se dirigea donc de manière à passer au-dessus de la
+ville, que le vent enveloppait d’un nuage de fine poussière.
+
+Cependant, vers les dix heures du matin, on put apercevoir les larges
+fossés qui entourent l’enceinte, et, au milieu, le palais du Shah,
+ses murailles revêtues de plaques de faïence, ses bassins qui
+semblaient taillés dans d’énormes turquoises d’un bleu éclatant.
+
+Ce ne fut qu’une rapide vision. A partir de ce point, l’_Albatros,_
+modifiant sa route, porta presque directement vers le nord. Quelques
+heures après, il se trouvait au-dessus d’une petite ville, bâtie à un
+angle septentrional de la frontière persane, sur les bords d’une
+vaste étendue d’eau, dont on ne pouvait apercevoir la fin ni au nord
+ni à l’est.
+
+Cette ville, c’était le port d’Ashourada, la station russe la plus
+avancée dans le sud. Cette étendue d’eau, c’était une mer. C’était la
+Caspienne.
+
+Plus de tourbillons de poussière alors. Vue d’un ensemble de maisons
+à l’européenne, disposées le long d’un promontoire, avec un clocher
+qui les domine.
+
+L’_Albatros_ s’abaissa sur cette mer dont les eaux sont à trois cents
+pieds au-dessous du niveau océanien. Vers le soir, il longeait la
+côte - turkestane autrefois, russe alors - qui monte vers le golfe de
+Balkan, et le lendemain, 3 juillet, il planait à cent mètres
+au-dessus de la Caspienne.
+
+Aucune terre en vue, ni du côté de l’Asie, ni du côté de l’Europe. A
+la surface de la mer, quelques voiles blanches gonflées par la brise.
+C’étaient des navires indigènes, reconnaissables à leurs formes, des
+kesebeys à deux mâts, des kayuks, anciens bateaux pirates à un mât,
+des teimils, simples canots de service ou de pêche. Çà et là,
+s’élevaient jusqu’à l’_Albatros_ quelques queues de fumée, vomies par
+la cheminée de ces steamers d’Ashourada que la Russie entretient pour
+la police des eaux turkomanes.
+
+Ce matin-là, le contremaître Tom Turner causait avec le maître coq,
+François Tapage, et, à une demande de celui-ci, il avait fait cette
+réponse
+
+« Oui, nous resterons quarante-huit heures environ au-dessus de la
+mer Caspienne.
+
+- Bien! répondit le maître coq. Cela nous permettra sans doute de
+pêcher ?...
+
+- Comme vous le dites! »
+
+Puisqu’on devait mettre quarante heures à faire les six cent
+vingt-cinq milles que mesure cette mer sur deux cents de large, c’est
+que la vitesse de l’_Albatros_ serait très modérée, et même nulle
+pendant les opérations de pêche.
+
+Or, cette réponse de Tom Turner fut entendue par Phil Evans qui se
+trouvait alors à l’avant.
+
+En ce moment, Frycollin s’obstinait à l’assommer de ses incessantes
+récriminations, le priant d’intervenir près de son maître pour qu’il
+le fit « déposer à terre ».
+
+Sans répondre à cette demande saugrenue, Phil Evans revint à
+l’arrière retrouver Uncle Prudent. Là, toutes précautions prises pour
+ne point être entendus, il rapporta les quelques phrases échangées
+entre Tom Turner et le maître coq.
+
+« Phil Evans, répondit Uncle Prudent, je pense que nous ne nous
+faisons aucune illusion sur les intentions de ce misérable à notre
+égard?
+
+- Aucune, répondit Phil Evans. Il ne nous rendra la liberté que
+lorsque cela lui conviendra, - s’il nous la rend jamais!
+
+- Dans ce cas, nous devons tout tenter pour quitter l’_Albatros!_
+
+- Un fameux appareil, il faut bien l’avouer!
+
+- C’est possible! s’écria Uncle Prudent, mais c’est l’appareil d’un
+coquin qui nous retient au mépris de tout droit. Or, cet appareil
+constitue pour nous et les nôtres un danger permanent. Si donc nous
+ne parvenons pas à le détruire...
+
+- Commençons par nous sauver!.., répondit Phil Evans. Nous verrons
+après!
+
+- Soit! reprit Uncle Prudent, et profitons des occasions qui vont
+s’offrir. Evidemment l’_Albatros_ va traverser la Caspienne, puis se
+lancer sur l’Europe, soit dans le nord, au-dessus de la Russie, soit
+dans l’ouest, au-dessus des contrées méridionales. Eh bien! en
+quelque lieu que nous mettions le pied, notre salut sera assuré
+jusqu’à l’Atlantique. Il convient donc de se tenir prêts à toute
+heure.
+
+- Mais, demanda Phil Evans, comment fuir?...
+
+- Ecoutez-moi, répondit Uncle Prudent. Il arrive parfois, pendant la
+nuit, que l’_Albatros_ plane à quelques centaines de pieds seulement
+du sol. Or, il y a à bord plusieurs câbles de cette longueur, et,
+avec un peu d’audace, on pourrait peut-être se laisser glisser...
+
+- Oui, répondit Phil Evans, le cas échéant, je n’hésiterais pas...
+
+Ni moi, dit Uncle Prudent. J’ajoute que, la nuit, excepté le timonier
+posté à l’arrière, personne ne veille.
+
+Précisément, un de ces câbles est placé à l’avant, et, sans être vu,
+sans être entendu, il ne serait pas impossible de le dérouler...
+
+- Bien, dit Phil Evans. Je vois avec plaisir, Uncle Prudent, que vous
+êtes plus calme. Cela vaut mieux pour agir. Mais, en ce moment, nous
+voici sur la Caspienne. De nombreux bâtiments sont en vue.
+L’_Albatros_ va descendre et s’arrêter pendant la pèche... Est-ce que
+nous ne pourrions pas profiter?...
+
+- Eh! on nous surveille, même quand nous ne croyons pas être
+surveillés, répondit Uncle Prudent. Vous l’avez bien vu, quand nous
+avons tenté de nous précipiter dans l’Hydaspe.
+
+- Et qui dit que nous ne sommes pas surveillés aussi pendant la nuit?
+répliqua Phil Evans.
+
+- Il faut pourtant en finir! s’écria Uncle Prudent, oui! en finir
+avec cet _Albatros_ et son maître! »
+
+On le voit, sous l’excitation de la colère, les deux collègues -
+Uncle Prudent surtout - pouvaient être conduits à commettre les actes
+les plus téméraires et peut-être les plus contraires à leur propre
+sûreté.
+
+Le sentiment de leur impuissance, le dédain ironique avec lequel les
+traitait Robur, les réponses brutales qu’il leur faisait, tout
+contribuait à tendre une situation dont l’aggravation était chaque
+jour plus manifeste.
+
+Ce jour même, une nouvelle scène faillit amener une altercation des
+plus regrettables entre Robur et les deux collègues. Frycollin ne se
+doutait guère qu’il allait en être le provocateur.
+
+En se voyant au-dessus de cette mer sans limites, le poltron fut
+repris d’une belle épouvante. Comme un enfant, comme un Nègre qu’il
+était, il se laissa aller à geindre, à protester, à crier, à se
+démener en mille contorsions et grimaces.
+
+« Je veux m’en aller!... Je veux m’en aller! criait-il. Je ne suis
+pas un oiseau !... Je ne suis pas fait pour voler!... Je veux qu’on
+me remette à terre... tout de suite!... »
+
+Il va sans dire que Uncle Prudent ne cherchait aucunement à le
+calmer, - au contraire. Aussi ces hurlements finirent-ils par
+impatienter singulièrement Robur.
+
+Or, comme Tom Turner et ses compagnons allaient procéder aux
+manœuvres de la pêche, l’ingénieur, pour se débarrasser de
+Frycollin, ordonna de l’enfermer dans son roufle. Mais le Nègre
+continua à se débattre, à frapper aux cloisons, à hurler de plus
+belle.
+
+Il était midi. En ce moment, l’_Albatros_ se tenait à cinq ou six
+mètres seulement du niveau de la mer. Quelques embarcations,
+épouvantées à sa vue, avaient pris la fuite. Cette portion de la
+Caspienne ne devait pas tarder à être déserte.
+
+Comme on le pense bien, dans ces conditions où ils n’auraient eu qu’à
+piquer une tête pour fuir, les deux collègues devaient être et
+étaient l’objet d’une surveillance spéciale. En admettant même qu’ils
+se fussent jetés par-dessus le bord, on aurait bien su les reprendre
+avec le canot de caoutchouc de l’_Albatros._ Donc, rien à faire
+pendant la pêche, à laquelle Phil Evans crut devoir assister, tandis
+que Uncle Prudent, en perpétuel état de rage, se retirait dans sa
+cabine.
+
+On sait que la mer Caspienne est une dépression volcanique du sol. En
+ce bassin tombent les eaux de ces grands fleuves, le Volga, l’Oural,
+le Kour, la Kouma, la Jemba et autres. Sans l’évaporation qui lui
+enlève son trop-plein, ce trou, d’une superficie de dix-sept mille
+lieues carrées, d’une profondeur moyenne comprise entre soixante et
+quatre cents pieds, aurait inondé les côtes du nord et de l’est,
+basses et marécageuses. Bien que cette cuvette ne soit en
+communication ni avec la mer Noire, ni avec la mer d’Aral, dont les
+niveaux sont très supérieurs au sien, elle n’en nourrit pas moins un
+très grand nombre de poissons - de ceux, bien entendu, auxquels ne
+peuvent déplaire ses eaux d’une amertume prononcée, due au naphte
+qu’y déversent les sources de son extrémité méridionale.
+
+Or, en songeant à la variété que la pêche pouvait apporter à son
+ordinaire, le personnel de l’_Albatros_ ne dissimulait pas le plaisir
+qu’il allait y prendre.
+
+« Attention! » cria Tom Turner, qui venait de harponner un poisson de
+belle taille, presque semblable à un requin.
+
+C’était un magnifique esturgeon, long de sept pieds, de cette espèce
+Belonga des Russes, dont les œufs, mélangés de sel, de vinaigre
+et de vin blanc, forment le caviar. Peut-être les esturgeons pêchés
+dans les fleuves sont-ils meilleurs que les esturgeons de mer; mais
+ceux-ci furent bien accueillis à bord de l’_Albatros._
+
+Toutefois, ce qui rendit cette pêche plus fructueuse encore, ce fut
+la traîne des chaluts qui ramassèrent, pêle-mêle, carpes, brèmes,
+saumons, brochets d’eaux salées, et surtout quantité de ces sterlets
+de moyenne taille que les riches gourmets font venir vivants
+d’Astrakan à Moscou et à Pétersbourg. Ceux-ci allaient immédiatement
+passer de leur élément naturel dans les chaudières de l’équipage,
+sans frais de transport.
+
+Les gens de Robur halaient joyeusement les filets, après que
+l’_Albatros_ les avait promenés pendant plusieurs milles. Le Gascon
+François Tapage, hurlant de plaisir, justifiait bien son nom. Une
+heure de pêche suffit à remplir les viviers de l’aéronef, qui remonta
+vers le nord.
+
+Pendant cette halte, Frycollin n’avait cessé de crier, de frapper aux
+parois de sa cabine, de faire en un mot un insupportable vacarme.
+
+« Ce maudit Nègre ne se taira donc pas! dit Robur, véritablement à
+bout de patience.
+
+- Il me semble, monsieur, qu’il a bien le droit de se plaindre!
+répondit Phil Evans.
+
+- Oui, comme moi j’ai le droit d’épargner ce supplice à mes oreilles!
+répliqua Robur.
+
+- Ingénieur Robur!... dit Uncle Prudent, qui venait d’apparaître sur
+la plate-forme.
+
+- Président du Weldon-Institute ? »
+
+Tous deux s’étaient avancés l’un vers l’autre. Ils se regardaient
+dans le blanc des yeux.
+
+Puis, Robur, haussant les épaules :
+
+« A bout de corde! » dit-il.
+
+Tom Turner avait compris. Frycollin fut tiré de sa cabine.
+
+Quels cris il poussa, lorsque le contremaître et un de ses camarades
+le saisirent et l’attachèrent dans une sorte de baille, à laquelle
+ils fixèrent solidement l’extrémité d’un câble!
+
+C’était précisément un de ces câbles dont Uncle Prudent voulait faire
+l’usage que l’on sait.
+
+Le Nègre avait cru d’abord qu’il allait être pendu... Non! Il ne
+devait être que suspendu.
+
+En effet, ce câble fut déroulé au-dehors sur une longueur de cent
+pieds, et Frycollin se trouva balancé dans le vide.
+
+Il pouvait crier à son aise maintenant. Mais, l’épouvante
+l’étreignant au larynx, il resta muet.
+
+Uncle Prudent et Phil Evans avaient voulu s’opposer à cette exécution
+ils furent repoussés.
+
+« C’est une infamie!... C’est une lâcheté! s’écria Uncle Prudent, qui
+était hors de lui.
+
+- Vraiment! répondit Robur.
+
+- C’est un abus de la force contre lequel je protesterai autrement
+que par des paroles!
+
+- Protestez!
+
+- Je me vengerai, ingénieur Robur!
+
+- Vengez-vous, président du Weldon-Institute!
+
+- Et de vous et des vôtres! »
+
+Les gens de l’_Albatros_ s’étaient rapprochés dans des dispositions
+peu bienveillantes. Robur leur fit signe de s’éloigner.
+
+« Oui!... De vous et des vôtres!.., reprit Uncle Prudent, que son
+collègue essayait en vain de calmer.
+
+- Quand il vous plaira! répondit l’ingénieur.
+
+- Et par tous les moyens possibles!
+
+- Assez! dit alors Robur d’un ton menaçant, assez! Il y a d’autres
+câbles à bord! Taisez-vous, ou, sinon, tout comme le valet, le
+maître! »
+
+Uncle Prudent se tut, non par crainte, mais parce qu’il fut pris
+d’une telle suffocation que Phil Evans dut l’emmener dans sa cabine.
+
+Cependant, depuis une heure, le temps s’était singulièrement modifié.
+Il y avait des symptômes auxquels on ne pouvait se méprendre. Un
+orage menaçait. La saturation électrique de l’atmosphère était portée
+à un tel point que, vers deux heures et demie, Robur fut témoin d’un
+phénomène qu’il n’avait jamais observé.
+
+Dans le nord, d’où venait l’orage, montaient des volutes de vapeurs
+quasi lumineuses, - ce qui était certainement dû à la variation de la
+charge électrique des diverses couches de nuages.
+
+Le reflet de ces bandes faisait courir, à la surface de la mer, des
+myriades de lueurs, dont l’intensité devenait d’autant plus vive que
+le ciel commençait à s’assombrir.
+
+L’_Albatros_ et le météore ne devaient pas tarder à se rencontrer,
+puisqu’ils allaient l’un au-devant de l’autre.
+
+Et Frycollin? Eh bien, Frycollin était toujours à la remorque, - et
+remorque est le mot juste, car le câble faisait un angle assez ouvert
+avec l’appareil lancé à une vitesse de cent kilomètres, ce qui
+laissait la baille quelque peu en arrière.
+
+Que l’on juge de son épouvante, lorsque les éclairs commencèrent à
+sillonner l’espace autour de lui, tandis que le tonnerre roulait ses
+éclats dans les profondeurs du ciel.
+
+Tout le personnel du bord s’occupait à manœuvrer en vue de
+l’orage, soit pour s’élever plus haut que lui, soit pour le distancer
+en se lançant à travers les couches inférieures.
+
+L’_Albatros_ se trouvait alors à sa hauteur moyenne -mille mètres
+environ, - quand éclata un coup de foudre d’une violence extrême. La
+rafale s’éleva soudain. En quelques secondes, les nuages en feu se
+précipitèrent sur l’aéronef.
+
+Phil Evans vint alors intercéder en faveur de Frycollin et demander
+qu’on le ramenât à bord.
+
+Mais Robur n’avait point attendu cette démarche. Ses ordres étaient
+donnés. Déjà on s’occupait de haler la corde sur la plate-forme,
+quand, tout à coup, il se fit un ralentissement inexplicable dans la
+rotation des hélices suspensives.
+
+Robur bondit vers le roufle central
+
+« Force ! ... Force ! ... cria-t-il au mécanicien. Il faut monter
+rapidement et plus haut que l’orage!
+
+- Impossible, maître!
+
+- Qu’y a-t-il?
+
+- Les courants sont troublés!... Il se fait des intermittences!...»
+
+Et de fait, l’_Albatros_ s’abaissait sensiblement.
+
+Ainsi qu’il arrive pour les courants des fils télégraphiques pendant
+les orages, le fonctionnement électrique n’opérait plus
+qu’incomplètement dans les accumulateurs de l’aéronef. Mais, ce qui
+n’est qu’un inconvénient quand il s’agit de dépêches, ici, c’était un
+effroyable danger, c’était l’appareil précipité dans la mer, sans
+qu’on pût s’en rendre maître.
+
+« Laisse descendre, cria Robur, et sortons de la zone électrique!
+Allons, enfants, du sang-froid! »
+
+L’ingénieur était monté sur son banc de quart. Les hommes, à leur
+poste, se tenaient prêts à exécuter les ordres du maître.
+
+L’_Albatros,_ bien qu’il se fût abaissé de quelques centaines de
+pieds, était encore plongé dans le nuage, au milieu des éclairs qui
+se croisaient comme les pièces d’un feu d’artifice. C’était à croire
+qu’il allait être foudroyé. Les hélices se ralentissaient encore, et
+ce qui n’avait été jusque-là qu’une descente un peu rapide menaçait
+de devenir une chute.
+
+Enfin, en moins d’une minute, il était manifeste qu’il serait arrivé
+au niveau de la mer. Une fois immergé, aucune puissance n’aurait pu
+l’arracher de cet abîme.
+
+Soudain la nuée électrique apparut au-dessus de lui. L’_Albatros_
+n’était plus alors qu’à soixante pieds de la crête des lames. En deux
+ou trois secondes, elles auraient noyé la plate-forme.
+
+Mais, Robur, saisissant l’instant propice, se précipita vers le
+roufle central, il saisit les leviers de mise en train, il lança le
+courant des piles que ne neutralisait plus la tension électrique de
+l’atmosphère ambiante... En un instant, il eut rendu à ses hélices
+leur vitesse normale, arrêté la chute, maintenu l’_Albatros_ à petite
+hauteur, pendant que ses propulseurs l’entraînaient loin de l’orage,
+qu’il ne tarda pas à dépasser.
+
+Inutile de dire que Frycollin avait pris un bain forcé,
+
+- pendant quelques secondes seulement. Lorsqu’il fut ramené à bord,
+il était mouillé comme s’il eût plongé jusqu’au fond des mers. On le
+croira sans peine, il ne criait plus.
+
+Le lendemain, 4 juillet, l’_Albatros_ avait franchi la limite
+septentrionale de la Caspienne.
+
+ XI
+
+ Dans lequel la colère de Uncle Prudent croît comme le carré de la
+ vitesse.
+
+Si jamais Uncle Prudent et Phil Evans durent renoncer à tout espoir
+de s’échapper, ce fut bien pendant les cinquante heures qui
+suivirent. Robur redoutait-il que la garde de ses prisonniers fût
+moins facile durant cette traversée de l’Europe? C’est possible. Il
+savait, d’ailleurs, qu’ils étaient décidés à tout pour s’enfuir.
+
+Quoi qu’il en soit, toute tentative eût alors été un suicide. Que
+l’on saute d’un express, marchant avec une vitesse de cent kilomètres
+à l’heure, ce n’est peut-être que risquer sa vie, mais, d’un rapide,
+lancé à raison de deux cents kilomètres, ce serait vouloir la mort.
+
+Or, c’est précisément cette vitesse - le maximum dont il pût disposer
+- qui fut imprimée à l’_Albatros._ Elle dépassait le vol de
+l’hirondelle, soit cent quatre-vingts kilomètres à l’heure.
+
+Depuis quelque temps, on a dû le remarquer, les vents du nord-est
+dominaient avec une persistance très favorable à la direction de
+l’_Albatros,_ puisqu’il marchait dans le même sens, c’est-à-dire
+d’une façon générale vers l’ouest. Mais, ces vents commençant à se
+calmer, il devint bientôt impossible de se tenir sur la plate-forme,
+sans avoir la respiration coupée par la rapidité du déplacement. Les
+deux collègues, à un certain moment, eussent même été jetés
+par-dessus le bord, s’ils n’avaient été acculés contre leur roufle
+par la pression de l’air.
+
+Heureusement, à travers les hublots de sa cage, le timonier les
+aperçut, et une sonnerie électrique prévint les hommes, renfermés
+dans le poste de l’avant.
+
+Quatre d’entre eux se glissèrent aussitôt vers l’arrière, en rampant
+sur la plate-forme.
+
+Que ceux qui se sont trouvés en mer sur un navire debout au vent,
+pendant quelque tempête, rappellent leur souvenir, et ils
+comprendront ce que devait être la violence d’une pareille pression.
+Seulement, ici, c’était l’_Albatros_ qui la créait par son
+incomparable vitesse.
+
+En somme, il fallut ralentir la marche - ce qui permit à Uncle
+Prudent et à Phil Evans de regagner leur cabine. A l’intérieur de ses
+roufles, ainsi que l’avait dit l’ingénieur, l’_Albatros_ emportait
+avec lui une atmosphère parfaitement respirable.
+
+Mais quelle solidité avait donc cet appareil, pour qu’il pût résister
+à un pareil déplacement! C’était prodigieux. Quant aux propulseurs de
+l’avant et de l’arrière, on ne les voyait même plus tourner. C’était
+avec une infinie puissance de pénétration qu’ils se vissaient dans la
+couche d’air.
+
+La dernière ville, observée du bord, avait été Astrakan, située
+presque à l’extrémité nord de la Caspienne.
+
+L’Etoile du Désert - sans doute quelque poète russe l’a appelée ainsi
+- est maintenant descendue de la première à la cinquième ou sixième
+grandeur. Ce simple chef-lieu de gouvernement avait un instant montré
+ses vieilles murailles couronnées de créneaux inutiles, ses antiques
+tours au centre de la cité, ses mosquées contiguës à des églises de
+style moderne, sa cathédrale dont les cinq dômes, dorés et semés
+d’étoiles bleues, semblaient découpés dans un morceau de firmament, -
+le tout presque au niveau de cette embouchure du Volga qui mesure
+deux kilomètres.
+
+Puis, à partir de ce point, le vol de l’_Albatros_ ne fut plus qu’une
+sorte de chevauchée à travers les hauteurs du ciel, comme s’il eût
+été attelé de ces fabuleux hippogriffes qui franchissent une lieue
+d’un seul coup d’aile.
+
+Il était dix heures du matin, le 4 juillet, lorsque l’aéronef pointa
+dans le nord-ouest en suivant à peu près la vallée du Volga. Les
+steppes du Don et de l’Oural filaient de chaque côté du fleuve. S’il
+eût été possible de plonger un regard sur ces vastes territoires, à
+peine aurait-on eu le temps d’en compter les villes et villages.
+Enfin, le soir venu, l’aéronef dépassait Moscou, sans même saluer le
+drapeau du Kremlin. En dix heures, il avait enlevé les deux mille
+kilomètres qui séparent Astrakan de l’ancienne capitale de toutes les
+Russies.
+
+De Moscou à Pétersbourg, la ligue du chemin de fer ne compte pas plus
+de douze cents kilomètres. C’était donc l’affaire d’une demi-journée.
+Aussi, l’_Albatros,_ exact comme un express, atteignit-il Pétersbourg
+et les bords de la Neva vers deux heures du matin. La clarté de la
+nuit, sous cette haute latitude qu’abandonne si peu le soleil de
+juin, permit d’embrasser un instant l’ensemble de cette vaste
+capitale.
+
+Puis, ce furent le golfe de Finlande, l’archipel d’Abo, la Baltique,
+la Suède à la latitude de Stockholm, la Norvège à la latitude de
+Christiania. Dix heures seulement pour ces deux mille kilomètres! En
+vérité, on aurait pu le croire, aucune puissance humaine n’eût été
+capable désormais d’enrayer la vitesse de l’_Albatros,_ comme si la
+résultante de sa force de projection et de l’attraction terrestre
+l’eût maintenu dans une trajectoire immuable autour du globe.
+
+Il s’arrêta, cependant, et précisément au-dessus de la fameuse chute
+de Rjukanfos, en Norvège. Le Gousta, dont la cime domine cette
+admirable région du Telemark, fut comme une borne gigantesque qu’il
+ne devait pas dépasser dans l’ouest.
+
+Aussi, à partir de ce point, l’_Albatros_ revint-il franchement vers
+le sud, sans modérer sa vitesse.
+
+Et, pendant ce vol invraisemblable, que faisait Frycollin? Frycollin
+demeurait muet au fond de sa cabine, dormant du mieux qu’il pouvait,
+sauf aux heures des repas.
+
+François Tapage lui tenait alors compagnie et se jouait volontiers de
+ses terreurs.
+
+« Eh! eh! mon garçon, disait-il, tu ne cries donc plus!... Faut pas
+te gêner pourtant!... Tu en serais quitte pour deux heures de
+suspension!... Hein !... avec la vitesse que nous avons maintenant,
+quel excellent bain d’air pour les rhumatismes!
+
+- Il me semble que tout se disloque! répétait Frycollin.
+
+- Peut-être bien, mon brave Fry! Mais nous allons si rapidement que
+nous ne pourrions même plus tomber!... Voilà qui est rassurant!
+
+- Vous croyez?
+
+- Foi de Gascon! »
+
+Pour dire le vrai, et sans rien exagérer comme François Tapage, il
+était certain que, grâce à cette rapidité, le travail des hélices
+suspensives était quelque peu amoindri. L’_Albatros_ glissait sur la
+couche d’air à la manière d’une fusée à la Congrève.
+
+« Et ça durera longtemps comme cela? demandait Frycollin.
+
+- Longtemps ?... Oh non! répondait le maître coq. Simplement toute la
+vie!
+
+- Ah! faisait le Nègre en recommençant ses lamentations.
+
+- Prends garde, Fry, prends garde! s’écriait alors François Tapage,
+car, comme on dit dans mon pays, le maître pourrait bien t’envoyer à
+la balançoire! »
+
+Et Frycollin, en même temps que les morceaux qu’il mettait en double
+dans sa bouche, ravalait ses soupirs.
+
+Pendant ce temps, Uncle Prudent et Phil Evans, qui n’étaient point
+gens à récriminer inutilement, venaient de prendre un parti. Il était
+évident que la fuite ne pouvait plus s’effectuer. Toutefois, s’il
+n’était pas possible de remettre le pied sur le globe terrestre, ne
+pouvait-on faire savoir à ses habitants ce qu’étaient devenus, depuis
+leur disparition, le président et le secrétaire du Weldon-Institute,
+par qui ils avaient été enlevés, à bord de quelle machine volante ils
+étaient détenus, et provoquer peut-être - de quelle façon, grand
+Dieu! - une audacieuse tentative de leurs amis pour les arracher aux
+mains de ce Robur?
+
+Correspondre ?... Et comment? Suffirait-il donc d’imiter les marins
+en détresse qui enferment dans une bouteille un document indiquant le
+lieu du naufrage et le jettent à la mer?
+
+Mais ici, la mer, c’était l’atmosphère. La bouteille n’y surnagerait
+pas. A moins de tomber juste sur un passant, dont elle pourrait bien
+fracasser le crâne, elle risquerait de n’être jamais retrouvée.
+
+En somme, les deux collègues n’avaient que ce moyen à leur
+disposition, et ils allaient sacrifier une des bouteilles du bord,
+quand Uncle Prudent eut une autre idée. Il prisait, on le sait, et on
+peut pardonner ce léger défaut à un Américain, qui pourrait faire
+pis. Or, en sa qualité de priseur, il possédait une tabatière, - vide
+maintenant. Cette tabatière était en aluminium. Une fois lancée
+au-dehors, si quelque honnête citoyen la trouvait, il la ramasserait;
+s’il la ramassait, il la porterait à un bureau de police, et, là, on
+prendrait connaissance du document destiné à faire connaître la
+situation des deux victimes de Robur-le-Conquérant.
+
+C’est ce qui fut fait. La note était courte, mais elle disait tout et
+donnait l’adresse du Weldon-Institute, avec prière de faire parvenir.
+
+Puis, Uncle Prudent, après y avoir glissé la note, entoura la
+tabatière d’une épaisse bande de laine solidement ficelée, autant
+pour l’empêcher de s’ouvrir pendant la chute que de se briser sur le
+sol. Il n’y avait plus qu’à attendre une occasion favorable.
+
+En réalité, la manœuvre la plus difficile, pendant cette
+prodigieuse traversée de l’Europe, c’était de sortir du roufle, de
+ramper sur la plate-forme, au risque d’être emporté, et cela
+secrètement. D’autre part, il ne fallait pas que la tabatière tombât
+en quelque mer, golfe, lac ou tout autre cours d’eau. Elle eût été
+perdue.
+
+Toutefois, il n’était pas impossible que les deux collègues
+réussissent par ce moyen à rentrer en communication avec le monde
+habité.
+
+Mais il faisait jour en ce moment. Or, mieux valait attendre la nuit
+et profiter, soit d’une diminution de la vitesse, soit d’une halte,
+pour sortir du roufle. Peut-être pourrait-on alors gagner le bord de
+la plate-forme et ne laisser tomber la précieuse tabatière que sur
+une ville.
+
+D’ailleurs, quand bien même toutes ces conditions se fussent alors
+rencontrées, le projet n’aurait pas pu être mis à exécution, - ce
+jour là du moins.
+
+L’_Albatros,_ en effet, après avoir quitté la terre norvégienne à la
+hauteur du Gousta, avait appuyé vers le sud. Il suivait précisément
+le zéro de longitude qui n’est autre, en Europe, que le méridien de
+Paris. Il passa donc au-dessus de la mer du Nord, non sans provoquer
+une stupéfaction bien naturelle à bord de ces milliers de bâtiments
+qui font le cabotage entre l’Angleterre, la Hollande, la France et la
+Belgique. Si la tabatière ne tombait pas sur le pont même de l’un de
+ces navires, il y avait bien des chances pour qu’elle s’en allât par
+le fond.
+
+Uncle Prudent et Phil Evans furent donc obligés d’attendre un moment
+plus favorable. Du reste, ainsi qu’on va le voir, une excellente
+occasion devait bientôt s’offrir à eux.
+
+A dix heures du soir, l’_Albatros_ venait d’atteindre les côtes de
+France, à peu près à la hauteur de Dunkerque. La nuit était assez
+sombre. Un instant, on put voir le phare de Gris-Nez croiser ses feux
+électriques avec ceux de Douvres, d’une rive à l’autre du détroit du
+Pas-de-Calais. Puis l’_Albatros_ s’avança au-dessus du territoire
+français, en se maintenant à une moyenne altitude de mille mètres.
+
+Sa vitesse n’avait point été modérée. Il passait comme une bombe
+au-dessus des villes, des bourgs, des villages, si nombreux en ces
+riches provinces de la France septentrionale. C’étaient, sur ce
+méridien de Paris, après Dunkerque, Doullens, Amiens, Creil,
+Saint-Denis. Rien ne le fit dévier de la ligne droite. C’est ainsi
+que, vers minuit, il arriva au-dessus de la « Ville Lumière », qui
+mérite ce nom même quand ses habitants sont couchés - ou devraient
+l’être.
+
+Par quelle étrange fantaisie l’ingénieur fut-il porté à faire halte
+au-dessus de la cité parisienne? on ne sait. Ce qui est certain,
+c’est que l’_Albatros_ s’abaissa de manière à ne la dominer que de
+quelques centaines de pieds seulement. Robur sortit alors de sa
+cabine, et tout son personnel vint respirer un peu de l’air ambiant
+sur la plate-forme.
+
+Uncle Prudent et Phil Evans n’eurent garde de manquer l’excellente
+occasion qui leur était offerte. Tous deux, après avoir quitté leur
+roufle, cherchèrent à s’isoler, afin de pouvoir choisir l’instant le
+plus propice. Il fallait surtout éviter d’être vu.
+
+L’_Albatros,_ semblable à un gigantesque scarabée, allait doucement
+au-dessus de la grande ville. Il parcourut la ligne des boulevards,
+si brillamment éclairés alors par les appareils Edison. Jusqu’à lui
+montait le bruit des voitures circulant encore dans les rues, et le
+roulement des trains sur les railways multiples qui rayonnent vers
+Paris. Puis, il vint planer à la hauteur des plus hauts monuments,
+comme s’il eût voulu heurter la boule du Panthéon ou la croix des
+Invalides. Il voleta depuis les deux minarets du Trocadéro jusqu’à la
+tour métallique du Champ-de-Mars, dont l’énorme réflecteur inondait
+toute la capitale de lueurs électriques.
+
+Cette promenade aérienne, cette flânerie de noctambule, dura une
+heure environ. C’était comme une halte dans les airs, avant la
+reprise de l’interminable voyage.
+
+Et même l’ingénieur Robur voulut, sans doute, donner aux Parisiens le
+spectacle d’un météore que n’avaient point prévu ses astronomes. Les
+fanaux de l’_Albatros_ furent mis en activité. Deux gerbes brillantes
+se promenèrent sur les places, les squares, les jardins, les palais,
+sur les soixante mille maisons de la ville, en jetant d’immenses
+houppes de lumière d’un horizon à l’autre.
+
+Certes, l’_Albatros_ avait été vu, cette fois, - non seulement bien
+vu, mais entendu aussi, car Tom Turner, embouchant sa trompette,
+envoya sur la cité une éclatante fanfare. A ce moment, Uncle Prudent,
+se penchant au-dessus de la rambarde, ouvrit la main et laissa tomber
+la tabatière...
+
+Presque aussitôt l’_Albatros_ s’éleva rapidement.
+
+Alors, à travers les hauteurs du ciel parisien, monta un immense
+hurrah de la foule, grande encore sur les boulevards, - hurrah de
+stupéfaction qui s’adressait au fantaisiste météore.
+
+Soudain, les fanaux de l’aéronef s’éteignirent, l’ombre se refit
+autour de lui en même temps que le silence, et la route fut reprise
+avec une vitesse de deux cents kilomètres à l’heure.
+
+C’était tout ce qu’on devait voir de la capitale de la France.
+
+A quatre heures du matin, l’_Albatros_ avait traversé obliquement
+tout le territoire. Puis, afin de ne pas perdre de temps à franchir
+les Pyrénées ou les Alpes, il se glissa à la surface de la Provence
+jusqu’à la pointe du cap d’Antibes. A neuf heures, les San-Pietrini,
+assemblés sur la terrasse de Saint-Pierre de Rome, restaient ébahis
+en le voyant passer au-dessus de la Ville éternelle. Deux heures
+après, dominant la baie de Naples, il se balançait un instant au
+milieu des volutes fuligineuses du Vésuve. Enfin, après avoir coupé
+la Méditerranée d’un vol oblique, dès la première heure de
+l’après-midi, il était signalé par les vigies de la Goulette, sur la
+côte tunisienne.
+
+Après l’Amérique, l’Asie! Après l’Asie, l’Europe! C’étaient plus de
+trente mille kilomètres que le prodigieux appareil venait de faire en
+moins de vingt-trois jours!
+
+Et maintenant, le voilà qui s’engage au-dessus des régions connues ou
+inconnues de la terre d’Afrique!
+
+Peut-être veut-on savoir ce qu’était devenue la fameuse tabatière,
+après sa chute?
+
+La tabatière était tombée rue de Rivoli, en face du numéro 210, au
+moment où cette rue se trouvait déserte. Le lendemain, elle fut
+ramassée par une honnête balayeuse qui s’empressa de la porter à la
+Préfecture de Police.
+
+Là, prise tout d’abord pour un engin explosif, elle fut déficelée,
+développée, ouverte avec une extrême prudence.
+
+Soudain une sorte d’explosion se fit... Un éternuement formidable que
+n’avait pu retenir le chef de la Sûreté.
+
+Le document fut alors tiré de la tabatière, et, à la surprise
+générale, on y lut ce qui suit
+
+« Uncle Prudent et Phil Evans, président et secrétaire du
+Weldon-Institute de Philadelphie, enlevés dans l’aéronef _Albatros_
+de l’ingénieur Robur.
+
+« Faire part aux amis et connaissances.
+
+« U. P. et P. E. »
+
+C’était l’inexplicable phénomène enfin expliqué aux habitants des
+Deux Mondes. C’était le calme rendu aux savants des nombreux
+observatoires qui fonctionnent à la surface du globe terrestre.
+
+ XII
+
+ Dans lequel l’ingénieur Robur agit comme s’il voulait concourir pour
+ un des prix monthyon
+
+A cette étape du voyage de circumnavigation de l’_Albatros,_ il est
+certainement permis de se poser les questions suivantes :
+
+Qu’est-ce donc, ce Robur, dont on ne connaît que le nom jusqu’ici?
+Passe-t-il sa vie dans les airs? Son aéronef ne se repose-t-il
+jamais? N’a-t-il pas une retraite en quelque endroit inaccessible,
+dans laquelle, s’il n’a pas besoin de se reposer, il va du moins se
+ravitailler? Il serait étonnant qu’il n’en fût pas ainsi. Les plus
+puissants volateurs ont toujours une aire ou un nid quelque part.
+
+Accessoirement, qu’est-ce que l’ingénieur compte faire de ses deux
+embarrassants prisonniers? Prétend-il les garder en son pouvoir, les
+condamner à l’aviation à perpétuité? Ou bien, après les avoir encore
+promenés au-dessus de l’Afrique, de l’Amérique du Sud, de
+l’Australasie, de l’océan Indien, de l’Atlantique, du Pacifique, pour
+les convaincre malgré eux, a-t-il l’intention de leur rendre la
+liberté en disant:
+
+«Maintenant, messieurs, j’espère que vous vous montrerez moins
+incrédules à l’endroit du «Plus lourd que l’air!»
+
+A ces questions, il est encore impossible de répondre. C’est le
+secret de l’avenir. Peut-être sera-t-il dévoilé un jour!
+
+En tout cas, ce nid, l’oiseau Robur ne se mît pas en quête de le
+chercher sur la frontière septentrionale de l’Afrique. Il se plut à
+passer la fin de cette journée au-dessus de la régence de Tunis,
+depuis le cap Bon jusqu’au cap Carthage, tantôt voletant, tantôt
+planant au gré de ses caprices. Un peu après, il gagna vers
+l’intérieur et enfila l’admirable vallée de la Medjerda, en suivant
+son cours jaunâtre, perdu entre les buissons de cactus et de
+lauriers-roses. Combien, alors, il fit envoler de ces centaines de
+perruches qui, perchées sur les fils télégraphiques, semblent
+attendre les dépêches au passage pour les emporter sous leurs ailes!
+
+Puis, la nuit venue, l’_Albatros_ se balança au-dessus des frontières
+de la Kroumirie, et, s’il restait encore un Kroumir, celui-là ne
+manqua pas de tomber la face contre terre et d’invoquer Allah à
+l’apparition de cet aigle gigantesque.
+
+Le lendemain matin, ce fut Bône et les gracieuses collines de ses
+environs; ce fut Philippeville, maintenant un petit Alger, avec ses
+nouveaux quais en arcades, ses admirables vignobles, dont les ceps
+verdoyants hérissent toute cette campagne, qui semble avoir été
+découpée dans le Bordelais ou les terroirs de la Bourgogne.
+
+Cette promenade de cinq cents kilomètres, au-dessus de la grande et
+de la petite Kabylie, se termina vers midi à la hauteur de la Kasbah
+d’Alger. Quel spectacle pour les passagers de l’aéronef! la rade
+ouverte entre le cap Matifou et la pointe Pescade, ce littoral meublé
+de palais, de marabouts, de villas, ces vallées capricieuses,
+revêtues de leurs manteaux de vignobles, cette Méditerranée, si
+bleue, sillonnée de transatlantiques qui ressemblaient à des canots à
+vapeur! Et ce fut ainsi jusqu’à Oran la pittoresque, dont les
+habitants, attardés au milieu des jardins de la citadelle, purent
+voir l’_Albatros_ se confondre avec les premières étoiles du soir.
+
+Si Uncle Prudent et Phil Evans se demandèrent à quelle fantaisie
+obéissait l’ingénieur Robur en promenant leur prison volante
+au-dessus de la terre algérienne - cette continuation de la France de
+l’autre côté d’une mer qui a mérité le nom de lac français -, ils
+durent penser que sa fantaisie était satisfaite, deux heures après le
+coucher du soleil. Un coup de barre du timonier venait d’envoyer
+l’_Albatros_ vers le sud-est, et, le lendemain, après s’être dégagé
+de la partie montagneuse du Tell, il vit l’astre du jour se lever sur
+les sables du Sahara.
+
+Voici quel fut l’itinéraire de la journée du 8 juillet. Vue de la
+petite bourgade de Géryville, créée comme Laghouat, sur la limite du
+désert, pour faciliter la conquête ultérieure du Sahara. - Passage du
+col de Stillen, non sans quelque difficulté, contre une brise assez
+violente. Traversée du désert, tantôt avec lenteur, au-dessus des
+verdoyantes oasis ou des ksours, tantôt avec une rapidité fougueuse
+qui distançait le vol des gypaètes. Plusieurs fois même, il fallut
+faire feu contre ces redoutables oiseaux, qui, par bandes de douze ou
+quinze, ne craignaient pas de se précipiter sur l’aéronef, à
+l’extrême épouvante de Frycollin.
+
+Mais, si les gypaètes ne pouvaient répondre que par des cris
+effroyables, par des coups de bec et de patte, les indigènes, non
+moins sauvages, ne lui épargnèrent pas les coups de fusil, surtout
+quand il eut dépassé la montagne de Sel, dont la charpente, verte et
+violette, perçait sous son manteau blanc. On dominait alors le grand
+Sahara. Là gisaient encore les restes des bivacs d’Abd el-Kader. Là,
+le pays est toujours dangereux au voyageur européen, principalement
+dans la confédération du Beni-Mzal.
+
+L’_Albatros_ dut alors regagner de plus hautes zones, afin d’échapper
+à une saute de simoun qui promenait une lame de sable rougeâtre à la
+surface du sol, comme eût fait un raz de marée à la surface de
+l’Océan. Ensuite les plateaux désolés de la Chebka étalèrent leur
+ballast de laves noirâtres jusqu’à la fraîche et verte vallée
+d’Ain-Massin. On se figurerait difficilement la variété de ces
+territoires que le regard pouvait embrasser dans leur ensemble. Aux
+collines couvertes d’arbres et d’arbustes succédaient de longues
+ondulations grisâtres, drapées comme les plis d’un burnous arabe dont
+les cassures superbes accidentaient le sol. Au loin apparaissaient
+des « oueds » aux eaux torrentueuses, des forêts de palmiers, des
+pâtés de petites huttes groupées sur un mamelon, autour d’une
+mosquée, entre autres Metliti, où végète un chef religieux, le grand
+Marabout Sidi Chick.
+
+Avant la nuit, quelques centaines de kilomètres furent enlevées
+au-dessus d’un territoire assez plat, sillonné de grandes dunes. Si
+l’_Albatros_ eût voulu faire halte, il aurait alors atterri dans les
+bas-fonds de l’oasis de Ouargla, blottie sous une immense forêt de
+palmiers. La ville se montra très visiblement avec ses trois
+quartiers distincts, l’ancien palais du sultan, sorte de Kasbah
+fortifiée, ses maisons construites en briques que le soleil s’est
+chargé de cuire, et ses puits artésiens, forés dans la vallée, où
+l’aéronef eût pu refaire sa provision liquide. Mais, grâce à son
+extraordinaire vitesse, les eaux de l’Hydaspe, puisées dans la vallée
+de Cachemir, remplissaient encore ses charniers au milieu des déserts
+de l’Afrique.
+
+L’_Albatros_ fut-il vu des Arabes, des Mozabites et des Nègres qui se
+partagent l’oasis de Ouargla? A coup sûr, puisqu’il fut salué de
+quelques centaines de coups de fusil, dont les balles retombèrent
+sans avoir pu l’atteindre.
+
+Puis la nuit vint, cette nuit silencieuse du désert, dont Félicien
+David a si poétiquement noté tous les secrets.
+
+Pendant les heures suivantes, on redescendit dans le sud-ouest, en
+coupant les routes d’El Goléa, dont l’une a été reconnue, en 1859,
+par l’intrépide Français Duveyrier.
+
+L’obscurité était profonde. On ne put rien voir du railway
+transsaharien en construction d’après le projet Duponchel, - long
+ruban de fer qui doit relier Alger à Tombouctou par Laghouat,
+Gardaia, et atteindre plus tard le golfe de Guinée.
+
+L’_Albatros_ entra alors dans la région équatoriale, au-delà du
+tropique du Cancer. A mille kilomètres de la frontière septentrionale
+du Sahara, il franchissait la route où le major Laing trouva la mort
+en 1846; il coupait le chemin des caravanes du Maroc au Soudan, et,
+sur cette portion du désert qu’écument les Touaregs, il entendait ce
+qu’on appelle le « chant des sables », murmure doux et plaintif qui
+semble s’échapper du sol.
+
+Un seul incident : une nuée de sauterelles s’éleva dans l’espace, et
+il en tomba une telle cargaison à bord que le navire aérien menaça de
+« sombrer ». Mais on se hâta de rejeter cette surcharge, sauf
+quelques centaines dont François Tapage fit provision. Et il les
+accommoda d’une façon si succulente, que Frycollin en oublia un
+instant ses transes perpétuelles.
+
+« Ça vaut les crevettes! » disait-il.
+
+On était alors à dix-huit cents kilomètres de l’oasis d’Ouargla,
+presque sur la limite nord de cet immense royaume du Soudan.
+
+Aussi, vers deux heures après midi, une cité apparut dans le coude
+d’un grand fleuve: Le fleuve, c’était le Niger. La cité, c’était
+Tombouctou.
+
+Si, jusqu’alors, il n’y avait eu à visiter cette Meckke africaine que
+des voyageurs de l’Ancien Monde, les Batouta, les Khazan, les Imbert,
+les Mungo-Park, les Adams, les Laing, les Caillé, les Barth, les
+Lenz, ce jour-là, par les hasards de la plus singulière aventure,
+deux Américains allaient pouvoir en parler _de visu, de auditu_ et
+même _de olfactu,_ à leur retour en Amérique, - s’ils devaient jamais
+y revenir.
+
+_De visu,_ parce que leur regard put se porter sur tous les points de
+ce triangle de cinq à six kilomètres, que forme la ville; - _de
+auditu,_ parce que ce jour était un jour de grand marché et qu’il s’y
+faisait un bruit effroyable; - _de olfactu,_ parce que le nerf
+olfactif ne pouvait être que très désagréablement affecté par les
+odeurs de la place de Youbou-Kamo, où s’élève la halle aux viandes,
+près du palais des anciens rois So-maïs.
+
+En tout cas, l’ingénieur ne crut pas devoir laisser ignorer au
+président et au secrétaire du Weldon-Institute qu’ils avaient l’heur
+extrême de contempler la Reine du Soudan, maintenant au pouvoir des
+Touaregs de Taganet.
+
+« Messieurs, Tombouctou! » leur dit-il du même ton qu’il leur avait
+déjà dit, douze jours avant : « L’Inde, messieurs! »
+
+Puis, il continua :
+
+« Tombouctou, par 18° de latitude nord et 5° 56’ de longitude à
+l’ouest du méridien de Paris, avec une cote de deux cent
+quarante-cinq mètres au-dessus du niveau moyen de la mer. Importante
+cité de douze à treize mille habitants, jadis illustrée par l’art et
+la science! - Peut-être auriez-vous le désir d’y faire halte pendant
+quelques jours? »
+
+Une pareille proposition ne pouvait être qu’ironiquement faite par
+l’ingénieur.
+
+« Mais, reprit-il, ce serait dangereux pour des étrangers, au milieu
+des Nègres, des Berbères, des Foullanes et des Arabes qui l’occupent
+- surtout si j’ajoute que notre arrivée en aéronef pourrait bien leur
+déplaire.
+
+- Monsieur, répondit Phil Evans sur le même ton, pour avoir le
+plaisir de vous quitter, nous risquerions volontiers d’être mal reçus
+de ces indigènes. Prison pour prison, mieux vaut Tombouctou que
+l’_Albatros!_
+
+- Cela dépend des goûts, répliqua l’ingénieur. En tout cas, je ne
+tenterai pas l’aventure, car je réponds de la sécurité des hôtes qui
+me font l’honneur de voyager avec moi...
+
+- Ainsi donc, ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, dont l’indignation
+éclatait, vous ne vous contentez pas d’être notre geôlier? A
+l’attentat vous joignez l’insulte?
+
+- Oh! l’ironie tout au plus!
+
+- N’y a-t-il donc pas d’armes à bord?
+
+- Si, tout un arsenal!
+
+- Deux revolvers suffiraient si j’en tenais un, monsieur, et si vous
+teniez l’autre!
+
+- Un duel! s’écria Robur, un duel, qui pourrait amener la mort de
+l’un de nous!
+
+- Qui l’amènerait certainement!
+
+- Eh bien, non, président du Weldon-Institute! Je préfère de beaucoup
+vous garder vivant!
+
+- Pour être plus sûr de vivre vous-même! Cela est sage!
+
+- Sage ou non, c’est ce qui me convient. Libre à vous de penser
+autrement et de vous plaindre à qui de droit, si vous le pouvez.
+
+- C’est fait, ingénieur Robur!
+
+- Vraiment?
+
+- Etait-il donc si difficile, lorsque nous traversions les parties
+habitées de l’Europe, de laisser tomber un document...
+
+- Vous auriez fait cela? dit Robur, emporté par un irrésistible
+mouvement de colère.
+
+- Et si nous l’avions fait?
+
+- Si vous l’aviez fait... vous mériteriez...
+
+- Quoi donc, monsieur l’ingénieur?
+
+- D’aller rejoindre votre document par-dessus le bord!
+
+- Jetez-nous donc! s’écria Uncle Prudent. Nous l’avons fait! »
+
+Robur s’avança sur les deux collègues. A un geste de lui, Tom Turner
+et quelques-uns de ses camarades étaient accourus. Oui! l’ingénieur
+eut une furieuse envie de mettre sa menace à exécution, et, sans
+doute, de peur d’y succomber, il rentra précipitamment dans sa cabine.
+
+« Bien! dit Phil Evans.
+
+- Et ce qu’il n’a pas osé faire, répondit Uncle Prudent, je l’oserai,
+moi! Oui! je le ferai! »
+
+En ce moment, la population de Tombouctou s’amassait au milieu des
+places, à travers les rues, sur les terrasses des maisons bâties en
+amphithéâtre. Dans les riches quartiers de Sankore et de Sarahama,
+comme dans les misérables huttes coniques du Raguidi, les prêtres
+lançaient du haut des minarets leurs plus violentes malédictions
+contre le monstre aérien. C’était plus inoffensif que des balles de
+fusils.
+
+Il n’était pas jusqu’au port de Kabara, situé dans le coude du Niger,
+où le personnel des flottilles ne fût en mouvement. Certes, si
+l’_Albatros_ eût pris terre, il aurait été mis en pièces.
+
+Pendant quelques kilomètres, des bandes criardes de cigognes, de
+francolins et d’ibis l’escortèrent en luttant de vitesse avec lui;
+mais son vol rapide les eut bientôt distancés.
+
+Le soir venu, l’air fut troublé par le mugissement de nombreux
+troupeaux d’éléphants et de buffles, qui parcouraient ce territoire,
+dont la fécondité est vraiment merveilleuse.
+
+Durant vingt-quatre heures, toute la région, renfermée entre le
+méridien zéro et le deuxième degré dans le crochet du Niger, se
+déroula sous l’_Albatros._
+
+En vérité, si quelque géographe avait eu à sa disposition un
+semblable appareil, avec quelle facilité il aurait pu faire le levé
+topographique de ce pays, obtenir des cotes d’altitude, fixer le
+cours des fleuves et de leurs affluents, déterminer la position des
+villes et des villages! Alors, plus de ces grands vides sur les
+cartes de l’Afrique centrale, plus de blancs à teintes pâles, à
+lignes de pointillé, plus de ces désignations vagues, qui font le
+désespoir des cartographes!
+
+Le ii, dans la matinée, l’_Albatros_ dépassa les montagnes de la
+Guinée septentrionale, resserrée entre le Soudan et le golfe qui
+porte son nom. A l’horizon se profilaient confusément les monts Kong
+du royaume de Dahomey.
+
+Depuis le départ de Tombouctou, Uncle Prudent et Phil Evans avaient
+pu constater que la direction avait toujours été du nord au sud. De
+là, cette conclusion que, si elle ne se modifiait pas, ils
+rencontreraient, six degrés au-delà, la ligne équinoxiale.
+L’_Albatros_ allait-il donc encore abandonner les continents et se
+lancer, non plus sur une mer de Behring, une mer Caspienne, une mer
+du Nord ou une Méditerranée, mais au-dessus de l’océan Atlantique?
+
+Cette perspective n’était pas pour apaiser les deux collègues, dont
+les chances de fuite deviendraient nulles alors.
+
+Cependant l’_Albatros_ faisait petite route, comme s’il hésitait au
+moment de quitter la terre africaine. Est-ce que l’ingénieur songeait
+à revenir en arrière? Non! Mais son attention était particulièrement
+attirée sur ce pays qu’il traversait alors.
+
+On sait - et il le savait aussi -ce qu’est le royaume du Dahomey,
+l’un des plus puissants du littoral ouest de l’Afrique. Assez fort
+pour avoir pu lutter avec son voisin, le royaume des Aschantis, ses
+limites sont restreintes cependant, puisqu’il ne compte que cent
+vingt lieues du sud au nord et soixante de l’est à l’ouest; mais sa
+population comprend de sept à huit cent mille habitants, depuis qu’il
+s’est adjoint les territoires indépendants d’Ardrah et de Wydah.
+
+S’il n’est pas grand, ce royaume de Dahomey, il a souvent fait parler
+de lui. Il est célèbre par les cruautés effroyables qui marquent ses
+fêtes annuelles, par ses sacrifices humains, épouvantables
+hécatombes, destinées à honorer le souverain qui s’en va et le
+souverain qui le remplace. Il est même de bonne politesse, lorsque le
+roi de Dahomey reçoit la visite de quelque haut personnage ou d’un
+ambassadeur étranger, qu’il lui fasse la surprise d’une douzaine de
+têtes coupées en son honneur, - et coupées par le ministre de la
+Justice, le « minghan », qui s’acquitte à merveille de ces fonctions
+de bourreau.
+
+Or, à l’époque où l’_Albatros_ passait la frontière du Dahomey, le
+souverain Bâhadou venait de mourir, et toute la population allait
+procéder à l’intronisation de son successeur. De là, un grand
+mouvement dans tout le pays, mouvement qui n’avait pas échappé à
+Robur.
+
+En effet, de longues files de Dahomiens des campagnes se dirigeaient
+alors vers Abomey, la capitale du royaume. Routes bien entretenues,
+qui rayonnent entre de vastes plaines couvertes d’herbes géantes,
+immenses champs de manioc, forêts magnifiques de palmiers, de
+cocotiers, de mimosas, d’orangers, de manguiers, tel était le pays,
+dont les parfums montaient jusqu’à l’_Albatros,_ tandis que, par
+milliers, perruches et cardinaux s’envolaient de toute cette verdure.
+
+L’ingénieur, penché au-dessus de la rambarde, absorbé dans ses
+réflexions, n’échangeait que peu de mots avec Tom Turner.
+
+Il ne semblait pas, d’ailleurs, que l’_Albatros_ eût le privilège
+d’attirer l’attention de ces masses mouvantes, le plus souvent
+invisibles sous le dôme impénétrable des arbres. Cela venait, sans
+doute, de ce qu’il se tenait à une assez grande altitude au milieu de
+légers nuages.
+
+Vers onze heures du matin, la capitale apparut dans sa ceinture de
+murailles, défendue par un fossé mesurant douze milles de tour, rues
+larges et régulièrement tracées sur un sol plat, grande place dont le
+côté nord est occupé par le palais du roi. Ce vaste ensemble de
+constructions est dominé par une terrasse, non loin de la case des
+sacrifices. Pendant les jours de fête, c’est du haut de cette
+terrasse qu’on jette au peuple des prisonniers attachés dans des
+corbeilles d’osier, et on s’imaginerait malaisément avec quelle furie
+ces malheureux sont mis en pièces.
+
+Dans une partie des cours qui divisent le palais du souverain, sont
+logées quatre mille guerrières, un des contingents de l’armée royale,
+-non le moins courageux.
+
+S’il est contestable qu’il y ait des Amazones sur le fleuve de ce
+nom, ce n’est plus douteux au Dahomey. Les unes portent la chemise
+bleue, l’écharpe bleue ou rouge, le caleçon blanc rayé de bleu, la
+calotte blanche, la cartouchière attachée à la ceinture; les autres,
+chasseresses d’éléphants, sont armées de la lourde carabine, du
+poignard à lame courte, et de deux cornes d’antilope fixées à leur
+tête par un cercle de fer; celles-ci, les artilleuses, ont la tunique
+mi-partie bleue et rouge, et pour arme le tromblon, avec de vieux
+canons de fonte; celles-là, enfin, bataillon de jeunes filles, à
+tuniques bleues, à culottes blanches, sont de véritables vestales,
+pures comme Diane, et, comme elle, armées d’arcs et de flèches.
+
+Qu’on ajoute à ces Amazones cinq à six mille hommes en caleçons, en
+chemises de cotonnade, avec une étoffe nouée à la taille, et on aura
+passé en revue l’armée dahomienne.
+
+Abomey était, ce jour-là, absolument déserte. Le souverain, le
+personnel royal, l’armée masculine et féminine, la population,
+avaient quitté la capitale pour envahir, à quelques milles de là, une
+vaste plaine entourée de bois magnifiques.
+
+C’est sur cette plaine que devait s’accomplir la reconnaissance du
+nouveau roi. C’est là que des milliers de prisonniers, faits dans les
+dernières razzias, allaient être immolés en son honneur.
+
+Il était deux heures environ, lorsque l’_Albatros,_ arrivé au-dessus
+de la plaine commença à descendre au milieu de quelques vapeurs qui
+le dérobaient encore aux yeux des Dahomiens.
+
+Ils étaient là soixante mille, au moins, venus de tous les points du
+royaume, de Widah, de Kerapay, d’Ardrah, de Tombory, des villages les
+plus éloignés.
+
+Le nouveau roi - un vigoureux gaillard, nommé Bou-Nadi -, âgé de
+vingt-cinq ans, occupait un tertre ombragé d’un groupe d’arbres à
+large ramure. Devant lui se pressait sa nouvelle cour, son armée
+mâle, ses amazones, tout son peuple.
+
+Au pied du tertre, une cinquantaine de musiciens jouaient de leurs
+instruments barbares, défenses d’éléphants qui rendent un son rauque,
+tambours tendus d’une peau de biche, calebasses, guitares, clochettes
+frappées d’une languette de fer, flûtes de bambou dont l’aigre
+sifflet dominait tout l’ensemble. Puis, à chaque instant, décharges
+de fusils et de tromblons, décharges des canons dont les affûts
+tressautaient au risque d’écraser les artilleuses, enfin brouhaha
+général et clameurs si intenses qu’elles auraient dominé les éclats
+de la foudre.
+
+Dans un coin de la plaine, sous la garde des soldats, étaient
+entassés les captifs chargés d’accompagner dans l’autre monde le roi
+défunt, auquel la mort ne doit rien faire perdre des privilèges de la
+souveraineté. Aux obsèques de Ghozo, père de Bâhadou, son fils lui en
+avait envoyé trois mille. Bou-Nadi rie pouvait faire moins pour son
+prédécesseur. Ne faut-il pas de nombreux messagers pour rassembler
+non seulement les Esprits, mais tous les hôtes du ciel, conviés à
+faire cortège au monarque divinisé?
+
+Pendant une heure, il n’y eut que discours, harangues, palabres,
+coupés de danses exécutées, non seulement par les bayadères
+attitrées, mais aussi par les amazones qui y déployèrent une grâce
+toute belliqueuse.
+
+Mais le moment de l’hécatombe approchait. Robur, qui connaissait les
+sanglantes coutumes du Dahomey, ne perdait pas de vue les captifs,
+hommes, femmes, enfants, réservés à cette boucherie.
+
+Le minghan se tenait au pied du tertre. Il brandissait son sabre
+d’exécuteur à lame courbe, surmonté d’un oiseau de métal, dont le
+poids rend la volte plus assurée.
+
+Cette fois, il n’était pas seul. Il n’aurait pu suffire à la besogne.
+Auprès de lui étaient groupés une centaine de bourreaux, habiles à
+trancher les têtes d’un seul coup. Cependant l’_Albatros_ se
+rapprochait peu à peu, obliquement, en modérant ses hélices
+suspensives et propulsives. Bientôt il sortit de la couche des nuages
+qui le cachaient à moins de cent mètres de terre, et, pour la
+première fois, il apparut.
+
+Contrairement à ce qui se passait d’habitude, ces féroces indigènes
+ne virent en lui qu’un être céleste descendu tout exprès pour rendre
+hommage au roi Bâhadou.
+
+Alors enthousiasme indescriptible, appels interminables,
+supplications bruyantes, prières générales, adressées à ce surnaturel
+hippogriffe qui venait sans doute prendre le corps du roi défunt afin
+de le transporter dans les hauteurs du ciel dahomien.
+
+En ce moment, la première tête vola sous le sabre du mînghan. Puis,
+d’autres prisonniers furent amenés par centaines devant leurs
+horribles bourreaux.
+
+Soudain, un coup de fusil partit de l’_Albatros._ Le ministre de la
+Justice tomba, la face contre terre.
+
+« Bien visé, Tom! dit Robur.
+
+- Bah!... Dans le tas! » répondit le contremaître.
+
+Ses camarades, armés comme lui, étaient prêts à tirer au premier
+signal de l’ingénieur.
+
+Mais un revirement s’était fait dans la foule. Elle avait compris. Ce
+monstre ailé, ce n’était point un Esprit favorable, c’était un Esprit
+hostile à ce bon peuple du Dahomey. Aussi, après la chute du minghan,
+des cris de représailles s’élevèrent-ils de toutes parts. Presque
+aussitôt, une fusillade éclata au-dessus de la plaine.
+
+Ces menaces n’empêchèrent pas l’_Albatros_ de descendre
+audacieusement à moins de cent cinquante pieds du sol. Uncle Prudent
+et Phil Evans, quels que fussent leurs sentiments envers Robur, ne
+pouvaient que s’associer à une pareille œuvre d’humanité.
+
+« Oui! délivrons les prisonniers! s’écrièrent-ils.
+
+- C’est mon intention! » répondit l’ingénieur. Et les fusils à
+répétition de l’_Albatros,_ entre les mains des deux collègues comme
+entre les mains de l’équipage, commencèrent un feu de mousqueterie,
+dont pas une balle n’était perdue au milieu de cette masse humaine.
+Et même la petite pièce d’artillerie du bord, braquée sous son angle
+le plus fermé, envoya à propos quelques boîtes à mitraille qui firent
+merveille.
+
+Aussitôt les prisonniers, sans rien comprendre à ce secours venu d’en
+haut, rompirent leurs liens, pendant que les soldats ripostaient aux
+feux de l’aéronef. L’hélice antérieure fut traversée d’une balle,
+tandis que quelques autres, projectiles l’atteignaient en pleine
+coque. Frycollin, caché au fond de sa cabine, faillit même être
+touché à travers la paroi du roufle.
+
+« Ah! ils veulent en goûter! » s’écria Tom Turner.
+
+Et, s’affalant dans la soute aux munitions, il revint avec une
+douzaine de cartouches de dynamite qu’il distribua à ses camarades. A
+un signe de Robur, ces cartouches furent lancées au-dessus du tertre,
+et, en heurtant le sol, elles éclatèrent comme de petits obus.
+
+Quelle déroute du roi, de la cour, de l’armée, du peuple, en proie à
+une épouvante que ne justifiait que trop une pareille intervention!
+Tous avaient cherché refuge sous les arbres, pendant que les
+prisonniers s’enfuyaient, sans que personne songeât à les poursuivre.
+
+Ainsi furent troublées les fêtes en l’honneur du nouveau roi de
+Dahomey. Ainsi Uncle Prudent et Phil Evans durent reconnaître de
+quelle puissance disposait un tel appareil, et quels services il
+pouvait rendre à l’humanité.
+
+Ensuite, l’_Albatros_ remonta tranquillement dans la zone moyenne; il
+passa au-dessus de Wydah, et il eut bientôt perdu de vue cette côte
+sauvage que les vents de sud-ouest entourent d’un inabordable ressac.
+
+Il planait sur l’Atlantique.
+
+ XIII
+
+ Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans traversent tout un océan,
+ sans avoir le mal de mer.
+
+Oui, l’Atlantique! Les craintes des deux collègues s’étaient
+réalisées. Il ne semblait pas, d’ailleurs, que Robur éprouvât la
+moindre inquiétude à s’aventurer au-dessus de ce vaste Océan. Cela
+n’était pas pour le préoccuper, ni ses hommes, qui devaient avoir
+l’habitude de pareilles traversées. Déjà ils étaient tranquillement
+rentrés dans le poste. Aucun cauchemar ne dut troubler leur sommeil.
+
+Où allait l’_Albatros?_ Ainsi que l’avait dit l’ingénieur, devait-il
+donc faire plus que le tour du monde? En tout cas, il faudrait bien
+que ce voyage se terminât quelque part. Que Robur passât sa vie dans
+les airs, à bord de l’aéronef et n’atterrît jamais, cela n’était pas
+admissible. Comment eût-il pu renouveler ses approvisionnements en
+vivres et munitions, sans parler des substances nécessaires au
+fonctionnement des machines? Il fallait, de toute nécessité, qu’il
+eût une retraite, un port de relâche, si l’on veut, en quelque
+endroit ignoré et inaccessible du globe, où l’_Albatros_ pouvait se
+réapprovisionner. Qu’il eût rompu toute relation avec les habitants
+de la terre, soit! mais avec tout point de la surface terrestre, non!
+
+S’il en était ainsi, où gisait ce point? Comment l’ingénieur avait-il
+été amené à le choisir? Y était-il attendu par une petite colonie
+dont il était le chef? Pouvait-il y recruter un nouveau personnel? Et
+d’abord, pourquoi ces gens, d’origines diverses, s’étaient-ils
+attachés à sa fortune? Puis, de quelles ressources disposait-il pour
+avoir pu fabriquer un aussi coûteux appareil, dont la construction
+avait été tenue si secrète? Il est vrai, son entretien ne semblait
+pas être dispendieux. A bord, on vivait d’une existence commune,
+d’une vie de famille, en gens heureux qui ne se cachaient pas de
+l’être. Mais enfin, quel était ce Robur? D’où venait-il? Quel avait
+été son passé? Autant d’énigmes impossibles à résoudre, et celui qui
+en était l’objet ne consentirait jamais, sans doute, à en donner le
+mot.
+
+Qu’on ne s’étonne donc pas si cette situation, toute faite de
+problèmes insolubles, devait surexciter les deux collègues. Se sentir
+ainsi emportés dans l’inconnu, ne pas entrevoir l’issue d’une
+pareille aventure, douter même si jamais elle aurait une fin, être
+condamnés à l’aviation perpétuelle, n’y avait-il pas de quoi pousser
+à quelque extrémité terrible le président et le secrétaire du
+Weldon-Institute?
+
+En attendant, depuis cette soirée du ii juillet, l’_Albatros_ filait
+au-dessus de l’Atlantique. Le lendemain, lorsque le soleil apparut,
+il se leva sur cette ligne circulaire où viennent se confondre le
+ciel et l’eau. Pas une seule terre en vue, si vaste que fût le champ
+de vision. L’Afrique avait’ disparu sous l’horizon du nord.
+
+Lorsque Frycollin se fut hasardé hors de sa cabine, lorsqu’il vit
+toute cette mer au-dessous de lui, la peur le reprit au galop.
+Au-dessous n’est pas le mot juste, mieux vaudrait dire autour de lui,
+car, pour un observateur placé dans ces zones élevées, l’abîme semble
+l’entourer de toutes parts, et l’horizon, relevé à son niveau, semble
+reculer, sans qu’on puisse jamais en atteindre les bords.
+
+Sans doute, Frycollin ne s’expliquait pas physiquement cet effet,
+mais il le sentait moralement. Cela suffisait pour provoquer en lui «
+cette horreur de l’abîme », dont certaines natures, braves cependant,
+ne peuvent se dégager. En tout cas, par prudence, le Nègre ne se
+répandit pas en récriminations. Les yeux fermés, les bras tâtonnants,
+il rentra dans sa cabine avec la perspective d’y rester longtemps.
+
+En effet, sur les trois cent soixante-quatorze millions
+cinquante-sept mille neuf cent douze kilomètres carrés _[La surface
+des terres est de 136051 371 kilomètres carrés]_ qui représentent la
+superficie des mers, l’Atlantique en occupe plus du quart. Or, il ne
+semblait pas que l’ingénieur fût pressé dorénavant. Aussi n’avait-il
+pas donné ordre de pousser l’appareil à toute vitesse. D’ailleurs,
+l’_Albatros_ n’aurait pu retrouver la rapidité qui l’avait emporté
+au-dessus de l’Europe à raison de deux cents kilomètres à l’heure. En
+cette région où dominent les courants du sud-ouest, il avait le vent
+debout, et, bien que ce vent fût faible encore, il ne laissait pas de
+lui donner prise.
+
+Dans cette zone intertropicale, les plus récents travaux des
+météorologistes, appuyés sur un grand nombre d’observations, ont
+permis de reconnaître qu’il y a une convergence des alizés, soit vers
+le Sahara, soit vers le golfe du Mexique. En dehors de la région. des
+calmes, ou ils viennent de l’ouest et portent vers l’Afrique, ou ils
+viennent de l’est et portent vers le Nouveau Monde, -au moins durant
+la saison chaude.
+
+L’_Albatros_ ne chercha donc point à lutter contre les brises
+contraires de toute la puissance de ses propulseurs. Il se contenta
+d’une allure modérée, qui dépassait, d’ailleurs, celle des plus
+rapides transatlantiques.
+
+Le 13 juillet, l’aéronef traversa la ligne équinoxiale, -ce qui fut
+annoncé à tout le personnel.
+
+C’est ainsi que Uncle Prudent et Phil Evans apprirent qu’ils venaient
+de quitter l’hémisphère boréal pour l’hémisphère austral. Ce passage
+de la ligne n’entraîna aucune des épreuves et cérémonies dont il est
+accompagné à bord de certains navires de guerre ou de commerce.
+
+Seul, François Tapage se contenta de verser une pinte d’eau dans le
+cou de Frycollin; mais, comme ce baptême fut suivi de quelques verres
+de gin, le Nègre se déclara prêt à passer la ligne autant de fois
+qu’on le voudrait, pourvu que ce ne fût pas sur le dos d’un oiseau
+mécanique qui ne lui inspirait aucune confiance.
+
+Dans la matinée du 15, l’_Albatros_ fila entre les îles de
+l’Ascension et de Sainte-Hélène, - toutefois plus près de cette
+dernière, dont les hautes terres se montrèrent à l’horizon pendant
+quelques heures.
+
+Certes, à l’époque où Napoléon était au pouvoir des Anglais, s’il eût
+existé un appareil analogue à celui de l’ingénieur Robur, Hudson
+Lowe, en dépit de ses insultantes précautions, aurait bien pu voir
+son illustre prisonnier lui échapper par la voie des airs!
+
+Pendant les soirées des 16 et 17 juillet, un curieux phénomène de
+lueurs crépusculaires se produisit à la tombée du jour. Sous une
+latitude plus élevée, on aurait pu croire à l’apparition d’une aurore
+boréale. Le soleil, à son coucher, projeta des rayons multicolores,
+dont quelques-uns s’imprégnaient d’une ardente couleur verte.
+
+Etait-ce un nuage de poussières cosmiques que la terre traversait
+alors et qui réfléchissaient les dernières clartés du jour? Quelques
+observateurs ont donné cette explication aux lueurs crépusculaires.
+Mais cette explication n’aurait pas été maintenue, si ces savants se
+fussent trouvés à bord de l’aéronef.
+
+Examen fait, il fut constaté qu’il y avait en suspension dans l’air
+de petits cristaux de pyroxène, des globules vitreux, de fines
+particules de fer magnétique, analogues aux matières que rejettent
+certaines montagnes ignivomes. Dès lors, nul doute qu’un volcan en
+éruption n’eût projeté dans l’espace ce nuage, dont les corpuscules
+cristallins produisaient le phénomène observé -nuage que les courants
+aériens tenaient alors en suspension au-dessus de l’Atlantique.
+
+Au surplus, pendant cette partie du voyage plusieurs autres
+phénomènes furent encore observés. A diverses reprises, certaines
+nuées donnaient au ciel une teinte grise d’un singulier aspect; puis,
+si l’_on_ dépassait ce rideau de vapeurs, sa surface apparaissait
+toute mamelonnée de volutes éblouissantes d’un blanc cru, semées de
+petites paillettes solidifiées - ce qui, sous cette latitude, ne peut
+s’expliquer que par une formation identique à celle de la grêle.
+
+Dans la nuit du 17 au 18, apparition d’un arc-en-ciel lunaire d’un
+jaune verdâtre, par suite de la position de l’aéronef entre la pleine
+lune et un réseau de pluie fine qui se volatilisait avant d’avoir
+atteint la mer.
+
+De ces divers phénomènes, pouvait-on conclure à un prochain
+changement de temps? Peut-être. Quoi qu’il en soit, le vent, qui
+soufflait du sud-ouest depuis le départ de la côte d’Afrique, avait
+commencé à calmir dans les régions de l’Equateur. En cette zone
+tropicale, il faisait extrêmement chaud. Robur alla donc chercher la
+fraîcheur dans des couches plus élevées. Encore fallait-il s’abriter
+contre les rayons du soleil dont la projection directe n’eût pas été
+supportable.
+
+Cette modification dans les courants aériens faisait certainement
+pressentir que d’autres conditions climatériques se présenteraient
+au-delà des régions équinoxiales. Il faut, d’ailleurs, observer que
+le mois de juillet de l’hémisphère austral, c’est le mois de janvier
+de l’hémisphère boréal, c’est-à-dire le cœur de l’hiver.
+L’_Albatros,_ s’il descendait plus au sud, allait bientôt en éprouver
+les effets.
+
+Du reste, la mer « sentait cela », comme disent les marins. Le 18
+juillet, au-delà du tropique du Capricorne, un autre phénomène se
+manifesta, dont un navire eût pu prendre quelque effroi.
+
+Une étrange succession de lames lumineuses se propageait à la surface
+de l’Océan avec une rapidité telle qu’on ne pouvait l’estimer à moins
+de soixante milles à l’heure. Ces lames chevauchaient à une distance
+de quatre-vingts pieds l’une de l’autre, en traçant de longs sillons
+de lumière. Avec la nuit qui commençait à venir, un intense reflet
+montait jusqu’à l’_Albatros._ Cette fois, il aurait pu être pris pour
+quelque bolide enflammé. Jamais Robur n’avait eu l’occasion de planer
+sur une mer de feu, - feu sans chaleur qu’il n’eut pas besoin de fuir
+en s élevant dans les hauteurs du ciel.
+
+L’électricité devait être la cause de ce phénomène, car on ne pouvait
+l’attribuer à la présence d’un banc de frai de poissons ou d’une
+nappe de ces animalcules dont l’accumulation produit la
+phosphorescence.
+
+Cela donnait à supposer que la tension électrique de l’atmosphère
+devait être alors très considérable.
+
+Et, en effet, le lendemain, 19 juillet, un bâtiment se fût peut-être
+trouvé en perdition sur cette mer. Mais l’_Albatros_ se jouait des
+vents et des lames, semblable au puissant oiseau dont il portait le
+nom. S’il ne lui plaisait pas de se promener à leur surface comme les
+pétrels, il pouvait, connue les aigles, trouver dans les hautes
+couches le calme et le soleil.
+
+A ce moment, le quarante-septième parallèle sud avait été dépassé. Le
+jour ne durait pas plus de sept à huit heures. Il devait diminuer à
+mesure qu’on approcherait des régions antarctiques.
+
+Vers une heure de l’après-midi, l’_Albatros_ s’était sensiblement
+abaissé pour chercher un courant plus favorable. Il volait au-dessus
+de la mer à moins de cent pieds de sa surface.
+
+Le temps était calme. En de certains endroits du ciel, de gros nuages
+noirs, mamelonnés à leur partie supérieure, se terminaient par une
+ligne rigide, absolument horizontale. De ces nuages s’échappaient des
+protubérances allongées, dont la pointe semblait attirer l’eau qui
+bouillonnait au-dessous en forme de buisson liquide.
+
+Tout à coup, cette eau s’élança, affectant la forme d’une énorme
+ampoulette.
+
+En un instant, l’_Albatros_ fut enveloppé dans le tourbillon d’une
+gigantesque trombe, à laquelle une vingtaine d’autres, d’un noir
+d’encre, vinrent faire cortège. Par bonheur, le mouvement giratoire
+de cette trombe était inverse de celui des hélices suspensives, sans
+quoi celles-ci n’auraient plus eu d’action, et l’aéronef eût été
+précipité dans la mer; mais il se mit à tourner sur, lui-même avec
+une effroyable rapidité.
+
+Cependant le danger était immense et peut-être impossible à conjurer,
+puisque l’ingénieur ne pouvait se dégager de la trombe dont
+l’aspiration le retenait en dépit des propulseurs. Les hommes,
+projetés par la force centrifuge aux deux bouts de la plate-forme,
+durent se retenir. aux montants pour ne point être emportés.
+
+« Du sang-froid! cria Robur.
+
+Il en fallait, - de la patience aussi.
+
+Uncle Prudent et Phil Evans, qui venaient de quitter leur cabine,
+furent repoussés à l’arrière, au risque d’être lancés par-dessus le
+bord.
+
+En même temps qu’il tournait, l’_Albatros_ suivait le déplacement de
+ces trombes qui pivotaient avec une vitesse dont ses hélices auraient
+pu être jalouses. Puis, s’il échappait à l’une, il était repris par
+une autre, avec menace d’être disloqué ou mis en pièces.
+
+Un coup de canon! ... cria l’ingénieur.
+
+Cet ordre s’adressait à Tom Turner. Le contremaître s’était accroché
+à. la petite pièce d’artillerie, montée au milieu de la plate-forme,
+où les effets de la force centrifuge étaient peu sensibles. Il
+comprit la pensée de Robur. En un instant, il eut ouvert la culasse
+du canon dans laquelle il glissa une gargousse qu’il tira du caisson
+fixé à l’affût. Le coup partit, et soudain se fit l’effondrement des
+trombes, avec le plafond de nuages qu’elles semblaient porter sur
+leur faîte.
+
+L’ébranlement de l’air avait suffi à rompre le météore, et l’énorme
+nuée, se résolvant en pluie, raya l’horizon de stries verticales,
+immense filet liquide tendu de la mer au ciel.
+
+L’_Albatros,_ libre enfin, se hâta de remonter de quelques centaines
+de mètres.
+
+« Rien de brisé à bord? demanda l’ingénieur.
+
+- Non, répondit Tom Turner; mais voilà un jeu de toupie hollandaise
+et de raquette qu’il ne faudrait pas recommencer! »
+
+En effet, pendant une dizaine de minutes, l’_Albatros_ avait été en
+perdition. N’eût été sa solidité extraordinaire, il aurait péri dans
+ce tourbillon des trombes.
+
+Pendant cette traversée de l’Atlantique, combien les heures étaient
+longues, quand aucun phénomène n’en venait rompre la monotonie!
+D’ailleurs, les jours diminuaient sans cesse, et le froid devenait
+vif. Uncle Prudent et Phil Evans voyaient peu Robur. Enfermé dans sa
+cabine, l’ingénieur s’occupait à relever sa route, à pointer sur ses
+cartes la direction suivie, à reconnaître sa position toutes les fois
+qu’il le pouvait, à noter les indications des baromètres, des
+thermomètres, des chronomètres, enfin à porter sur le livre de bord
+tous les incidents du voyage.
+
+Quant aux deux collègues, bien encapuchonnés, ils cherchaient sans
+cesse à apercevoir quelque terre dans le sud.
+
+De son côté, sur la recommandation expresse de Uncle Prudent,
+Frycollin essayait de tâter le maître coq à l’endroit de l’ingénieur.
+Mais comment faire fonds sur ce que disait ce Gascon de François
+Tapage? Tantôt Robur était un ancien ministre de la République
+Argentine, un chef de l’Amirauté, un président des Etats-Unis mis à
+la retraite, un général espagnol en disponibilité, un vice-roi des
+Indes qui avait recherché une plus haute position dans les airs.
+Tantôt il possédait des millions, grâce aux razzias opérées avec sa
+machine, et il était signalé à la vindicte publique. Tantôt il
+s’était ruiné à confectionner cet appareil et serait forcé de faire
+des ascensions publiques pour rattraper son argent. Quant à la
+question de savoir s’il s’arrêtait jamais quelque part, non! Mais il
+avait l’intention d’aller dans la lune, et, là, s’il trouvait quelque
+localité à sa convenance, il s’y fixerait.
+
+Hein! Fry ! ... mon camarade!... Cela te fera-t-il plaisir d’aller
+voir ce qui se passe là-haut?
+
+- Je n’irai pas!... Je refuse!.., répondait l’imbécile, qui prenait
+au sérieux toutes ces bourdes.
+
+- Et pourquoi, Fry, pourquoi? Nous te marierions avec quelque belle
+et jeune lunarienne ! ... Tu ferais souche de Nègres!
+
+Et, quand Frycollin rapportait ces propos à son maître, celui-ci
+voyait bien qu’il ne pourrait obtenir aucun renseignement sur Robur.
+Il ne songeait donc plus qu’à se venger.
+
+Phil, dit-il un jour à son collègue, il est bien prouvé maintenant
+que toute fuite est impossible?
+
+- Impossible, Uncle Prudent.
+
+- Soit! mais un homme s’appartient toujours, et, s’il le faut, en
+sacrifiant sa vie...
+
+- Si ce sacrifice est à faire, qu’il soit fait au plus tôt! répondit
+Phil Evans, dont le tempérament, si froid qu’il fût, n’en pouvait
+supporter davantage. Oui! il est temps d’en finir!... Où va
+l’_Albatros?..._ Le voici qui traverse obliquement l’Atlantique, et,
+s’il se maintient dans cette direction, il atteindra le littoral de
+la Patagonie, puis les rivages de la Terre de Feu... Et après ?... Se
+lancera-t-il au-dessus de l’océan Pacifique, ou ira-t-il s’aventurer
+vers les continents du pôle austral ?... Tout est possible avec ce
+Robur !... Nous serions perdus alors!... C’est donc un cas de
+légitime défense, et, si nous devons périr...
+
+- Que ce ne soit pas, répondit Uncle Prudent, sans nous être vengés,
+sans avoir anéanti cet appareil avec tous ceux qu’il porte!
+
+Les deux collègues en étaient arrivés là à force de fureur
+impuissante, de rage concentrée en eux. Oui! puisqu’il le fallait,
+ils se sacrifieraient pour détruire l’inventeur et son secret!
+Quelques mois, ce serait donc tout ce qu’aurait vécu ce prodigieux
+aéronef, dont ils étaient bien contraints de reconnaître
+l’incontestable supériorité en locomotion aérienne!
+
+Or, cette idée s’était si bien incrustée dans leur esprit qu’ils ne
+pensaient plus qu’à la mettre à exécution. Et comment? En s’emparant
+de l’un des engins explosifs, emmagasinés à bord, avec lequel ils
+feraient sauter l’appareil? Mais encore fallait-il pouvoir pénétrer
+dans la soute aux munitions.
+
+Heureusement, Frycollin ne soupçonnait rien de ces projets. A la
+pensée de l’_Albatros_ faisant explosion dans les airs, il eût été
+capable de dénoncer son maître!
+
+Ce fut le 23 juillet que la terre réapparut dans le sud-ouest, à peu
+près vers le cap des Vierges, à l’entrée du détroit de Magellan.
+Au-delà du cinquante-quatrième parallèle, à cette époque de l’année,
+la nuit durait déjà près de dix-huit heures, et la température
+s’abaissait en moyenne à six degrés au-dessous de zéro.
+
+Tout d’abord, l’_Albatros,_ au lieu de s’enfoncer plus avant dans le
+sud, suivit les méandres du détroit comme s’il eût voulu gagner le
+Pacifique. Après avoir passé au-dessus de la baie de Lomas, laissé le
+mont Gregory dans le nord et les monts Brecknocks dans l’ouest, il
+reconnut Punta Arena, petit village chilien, au moment où l’église
+sonnait à toute volée, puis, quelques heures plus tard, l’ancien
+établissement de Port-Famine.
+
+Si les Patagons, dont les feux se voyaient çà et là, ont réellement
+une taille au-dessus de la moyenne, les passagers de l’aéronef n’en
+purent juger, puisque l’altitude en faisait des nains.
+
+Mais, pendant les si courtes heures de ce jour austral, quel
+spectacle! Montagnes abruptes, pics éternellement neigeux avec
+d’épaisses forêts étagées sur leurs flancs, mers intérieures, baies
+formées entre les presqu’îles et les îles de cet archipel, ensemble
+des terres de Clarence, Dawson, Désolation, canaux et passes,
+innombrables caps et promontoires, tout ce fouillis inextricable dont
+la glace faisait déjà une masse solide, depuis le cap Forward qui
+termine le continent américain, jusqu’au cap Horn où finit le Nouveau
+Monde!
+
+Cependant, une fois arrivé à Port-Famine, il fut constant que
+l’_Albatros_ allait, reprendre sa route vers le sud. Passant entre le
+mont Tam de la presqu’île de Brunswik et le mont Graves, il se
+dirigea droit vers le mont Sarmiento, pic énorme, encapuchonné de
+glaces, qui domine le détroit de Magellan, à deux mille mètres
+au-dessus du niveau de la mer.
+
+C’était le pays des Pécherais ou Fuégiens, ces indigènes qui habitent
+la Terre de Feu.
+
+Six mois plus tôt, en plein été, lors des longs jours de quinze à
+seize heures, combien cette terre se fût montrée belle et fertile,
+surtout dans sa partie méridionale! Partout alors, des vallées et des
+pâturages qui pourraient nourrir des milliers d’animaux, des forêts
+vierges, aux arbres gigantesques, bouleaux, hêtres, frênes, cyprès,
+fougères arborescentes, des plaines que parcourent les bandes de
+guanaques, de vigognes et d’autruches; puis, des armées de pingouins,
+des myriades de volatiles. Aussi, lorsque l’_Albatros_ mit en
+activité ses fanaux électriques, rotches, guillemots, canards, oies,
+vinrent-ils se jeter à bord, - cent fois de quoi remplir l’office de
+François Tapage.
+
+De là, un surcroît de besogne pour le maître coq qui savait apprêter
+ce gibier de manière à lui enlever son goût huileux. Surcroît de
+besogne également pour Frycollin qui ne put se refuser à plumer
+douzaines sur douzaines de ces intéressants volatiles.
+
+Ce jour-là, au moment où le soleil allait se coucher, vers trois
+heures de l’après-midi, apparut un vaste lac, encadré dans une
+bordure de forêts superbes. Ce lac était alors entièrement glacé, et
+quelques indigènes, leurs longues raquettes aux pieds, glissaient
+rapidement à la surface.
+
+En réalité, à la vue de l’appareil, ces Fuégiens, au comble de
+l’épouvante, fuyaient en toutes directions, et, quand ils ne
+pouvaient fuir, ils se cachaient, ils se terraient comme des animaux.
+
+L’_Albatros_ ne cessa de marcher vers le sud, au-delà du canal de
+Beagle, plus loin que l’île de Navarin, dont le nom grec détonne
+quelque peu entre les noms rudes de ces terres lointaines, plus loin
+que l’île de Wollaston, baignée par les dernières eaux du Pacifique.
+Enfin, après avoir franchi sept mille cinq cents kilomètres depuis la
+côte du Dahomey, il dépassa les extrêmes îlots de l’archipel de
+Magellan, puis, le plus avancé de tous vers le sud, dont la pointe
+est rongée d’un éternel ressac, le terrible cap Horn.
+
+ XIV
+
+ Dans lequel l’_Albatros_ fait ce qu on ne pourra peut-être jamais
+ faire.
+
+On était, le lendemain, au 24 juillet. Or, le 24 juillet de
+l’hémisphère austral, c’est le 24 janvier de l’hémisphère boréal. De
+plus, le cinquante-sixième degré de latitude venait d’être laissé en
+arrière, et ce degré correspond au parallèle qui, dans le nord de
+l’Europe, traverse l’Ecosse à la hauteur d’Edimbourg.
+
+Aussi le thermomètre se tenait-il constamment dans une moyenne
+inférieure à zéro. Il avait donc fallu demander un peu de chaleur
+artificielle aux appareils destinés à chauffer les roufles de
+l’aéronef.
+
+Il va sans dire également que, si la durée des jours tendait à
+s’accroître depuis le solstice du 21 juin de l’hiver austral, cette
+durée diminuait dans une proportion bien plus considérable, par ce
+fait que l’_Albatros_ descendait vers les régions polaires.
+
+En conséquence, peu de clarté, au-dessus de cette partie du Pacifique
+méridional qui confine au cercle antarctique. Donc, peu de vue, et,
+avec la nuit, un froid parfois très vif. Pour y résister, il fallait
+se vêtir à la mode des Esquimaux ou des Fuégiens. Aussi, comme ces
+accoutrements ne manquaient point à bord, les deux collègues, bien
+empaquetés, purent-ils rester sur la plate-forme, ne songeant qu’à
+leur projet, ne cherchant que l’occasion de l’exécuter. Du reste, ils
+voyaient peu Robur, et, depuis les menaces échangées de part et
+d’autre dans le pays de Tombouctou, l’ingénieur et eux ne se
+parlaient plus.
+
+Quant à Frycollin, il ne sortait guère de la cuisine où François
+Tapage lui accordait une très généreuse hospitalité, - à la condition
+qu’il fit l’office d’aide-coq. Cela n’allant pas sans quelques
+avantages, le Nègre avait très volontiers accepté, avec la permission
+de son maître. D’ailleurs, ainsi enfermé, il ne voyait rien de ce qui
+se passait au-dehors et pouvait se croire à l’abri du danger. Ne
+tenait-il pas de l’autruche, non seulement au physique par son
+prodigieux estomac, mais au moral par sa rare sottise?
+
+Maintenant, vers quel point du globe allait se diriger l’_Albatros?_
+Etait-il admissible qu’en plein hiver il osât s’aventurer au-dessus
+des mers australes ou des continents du pôle? Dans cette glaciale
+atmosphère, en admettant que les agents chimiques des piles pussent
+résister à une pareille congélation, n’était-ce pas la mort pour tout
+son personnel, l’horrible mort par le froid? Que Robur tentât de
+franchir le pôle pendant la saison chaude, passe encore! Mais au
+milieu de cette nuit permanente de l’hiver antarctique, c’eût été
+l’acte d’un fou!
+
+Ainsi raisonnaient le président et le secrétaire du Weldon-Institute,
+maintenant entraînés à l’extrémité de ce continent du Nouveau Monde,
+qui est toujours l’Amérique, mais non celle des Etats-Unis!
+
+Oui! qu’allait faire cet intraitable Robur? Et n’était-ce pas le
+moment de terminer le voyage en détruisant l’appareil voyageur?
+
+Ce qui est certain, c’est que, pendant cette journée du 24 juillet,
+l’ingénieur eut de fréquents entretiens avec son contremaître. A
+plusieurs reprises, Tom Turner et lui consultèrent le baromètre, -
+non plus, cette fois, pour évaluer la hauteur atteinte, mais pour
+relever les indications relatives au temps. Sans doute, quelques
+symptômes se produisaient dont il convenait de tenir compte.
+
+Uncle Prudent crut aussi remarquer que Robur cherchait à inventorier
+ce qui lui restait d’approvisionnements en tous genres, aussi bien
+pour l’entretien des machines propulsives et suspensives de l’aéronef
+que pour celui des machines humaines, dont le fonctionnement ne
+devait pas être moins assuré à bord.
+
+Tout cela semblait annoncer des projets de retour.
+
+« De retour!... disait Phil Evans. En quel endroit?
+
+- Là où ce Robur peut se ravitailler, répondait Uncle Prudent.
+
+- Ce doit être quelque île perdue de l’océan Pacifique, avec une
+colonie de scélérats, dignes de leur chef.
+
+- C’est mon avis, Phil Evans. Je crois, en effet, qu’il songe à
+laisser porter dans l’ouest, et, avec la vitesse dont il dispose, il
+aura rapidement atteint son but.
+
+- Mais nous ne pourrons plus mettre nos projets à exécution.., s’il y
+arrive...
+
+Il n’y arrivera pas, Phil Evans! »
+
+Evidemment, les deux collègues avaient en partie deviné les plans de
+l’ingénieur. Pendant cette journée, il ne fut plus douteux que
+l’_Albatros,_ après s’être avancé vers les limites de la mer
+Antarctique, allait définitivement rétrograder. Lorsque les glaces
+auraient envahi ces parages jusqu’au cap Horn, toutes les basses
+régions du Pacifique seraient couvertes d’icefields et d’icebergs. La
+banquise formerait alors une barrière impénétrable aux plus solides
+navires comme aux plus intrépides jsavigateurs.
+
+Certes, en battant plus rapidement de l’aile, l’_Albatros_ pouvait
+franchir les montagnes de glace, accumulées sur l’Océan, puis les
+montagnes de terre, dressées sur le continent du pôle - si c’est un
+continent qui forme la calotte australe. Mais, affronter, au milieu
+de la nuit polaire, une atmosphère qui peut se refroidir jusqu’à
+soixante degrés au-dessous de zéro, l’eût-il donc osé? Non, sans
+doute!
+
+Aussi, après s’être avancé une centaine de kilomètres dans le sud,
+l’_Albatros_ obliqua-t-il vers l’ouest, de manière à prendre
+direction sur quelque île inconnue des groupes du Pacifique.
+
+Au-dessous de lui s’étendait la plaine liquide, jetée entre la terre
+américaine et la terre asiatique. En ce moment, les eaux avaient pris
+cette couleur singulière qui leur fait donner le nom de mer de lait
+». Dans la demi-ombre que ne parvenaient plus à dissiper les rayons
+affaiblis du soleil, toute la surface du Pacifique était d’un blanc
+laiteux. On eût dit d’un vaste champ de neige dont les ondulations
+n’étaient pas sensibles, vues de cette hauteur. Cette portion de mer
+eût été solidifiée par le froid, convertie en un immense icefield,
+que son aspect n’eût pas été différent.
+
+On le sait maintenant, ce sont des myriades de particules lumineuses,
+de corpuscules phosphorescents, qui produisent ce phénomène. Ce qui
+pouvait surprendre, c’était de rencontrer cet amas opalescent
+ailleurs que dans les eaux de l’océan Indien.
+
+Soudain, le baromètre, après s’être tenu assez haut pendant les
+premières heures de la journée, tomba brusquement. Il y avait
+évidemment des symptômes dont un navire aurait dû se préoccuper, mais
+que pouvait dédaigner l’aéronef. Toutefois, on devait le supposer,
+quelque formidable tempête avait récemment troublé les eaux du
+Pacifique.
+
+Il était une heure après midi, lorsque Tom Turner, s’approchant de
+l’ingénieur, lui dit
+
+«Master Robur, regardez donc ce point noir àl’horizon!... Là... tout
+à fait dans le nord de nous!... Ce ne peut être un rocher?
+
+- Non, Tom, il n’y a pas de terres de ce côté.
+
+- Alors ce doit être un navire ou tout au moins une embarcation.
+
+Uncle Prudent et Phil Evans, qui s’étaient portés àl’avant,
+regardaient le point indiqué par Tom Turner.
+
+Robur demanda sa lunette marine et se mit à observer attentivement
+l’objet signalé.
+
+C’est une embarcation, dit-il, et j’affirmerais qu’il y a des hommes
+à bord.
+
+- Des naufragés? s’écria Tom.
+
+- Oui! des naufragés, qui auront été forcés d’abandonner leur navire,
+reprit Robur, des malheureux, ne sachant plus où est la terre,
+peut-être mourant de faim et de soif! Eh bien! il ne sera pas dit que
+l’_Albatros_ n’aura pas essayé de venir à leur secours!
+
+Un ordre fut envoyé au mécanicien et à ses deux aides. L’aéronef
+commença à s’abaisser lentement. A cent mètres il s’arrêta, et ses
+propulseurs le poussèrent rapidement vers le nord.
+
+C’était bien une embarcation. Sa voile battait sur le mât. Faute de
+vent, elle ne pouvait plus se diriger.
+
+A bord, sans doute, personne n’avait la force de manier un aviron.
+
+Au fond étaient cinq hommes, endormis ou immobilisés par la fatigue,
+à moins qu’ils ne fussent morts.
+
+L’_Albatros,_ arrivé au-dessus d’eux, descendit lentement. A
+l’arrière de cette embarcation, on put lire alors le nom du navire
+auquel elle appartenait, c’était la _Jeannette,_ de Nantes, un navire
+français que son équipage avait dû abandonner.
+
+« Aoh! » cria Tom Turner.
+
+Et on devait l’entendre, car l’embarcation n’était pas à
+quatre-vingts pieds au-dessous de lui.
+
+Pas de réponse.
+
+« Un coup de fusil! » dit Rohur.
+
+L’ordre fut exécuté, et la détonation se propagea longuement à la
+surface des eaux.
+
+On vit alors un des naufragés se relever péniblement, les yeux
+hagards, une vraie face de squelette.
+
+En apercevant l’_Albatros,_ il eut tout d’abord le geste d’un homme
+épouvanté.
+
+« Ne craignez rien! cria Robur en français. Nous venons vous
+secourir!... Qui êtes-vous?
+
+- Des matelots de la _Jeannette,_ un trois-mâts-barque dont j’étais
+le second, répondit cet homme. Il y a quinze jours... nous l’avons
+quitté... au moment où il allait sombrer!... Nous n’avons plus ni eau
+ni vivres!... »
+
+Les quatre autres naufragés s’étaient peu à peu redressés. Hâves,
+épuisés, dans un effrayant état de maigreur, ils levaient les mains
+vers l’aéronef.
+
+« Attention! » cria Robur.
+
+Une corde se déroula de la plate-forme, et un seau, contenant de
+l’eau douce, fut affalé jusqu’à l’embarcation.
+
+Les malheureux se jetèrent dessus et burent à même avec une avidité
+qui faisait mal à voir.
+
+« Du pain!... du pain!... » crièrent-ils.
+
+Aussitôt, un panier contenant quelques vivres, des conserves, un
+flacon de brandy, plusieurs pintes de café, descendit jusqu’à eux. Le
+second eut bien de la peine à les modérer dans l’assouvissement de
+leur faim.
+
+Puis :
+
+« Où sommes-nous?
+
+- A cinquante milles de la côte du Chili et de l’archipel des Chonas,
+répondit Robur.
+
+- Merci, mais le vent nous manque, et...
+
+- Nous allons vous donner la remorque!
+
+- Qui êtes-vous ?...
+
+- Des gens qui sont heureux d’avoir pu vous venir en aide », répondit
+simplement Robur.
+
+Le second comprit qu’il y avait un incognito à respecter. Quant à
+cette machine volante, était-il donc possible qu’elle eût assez de
+force pour les remorquer?
+
+Oui! et l’embarcation, attachée à un câble d’une centaine de pieds,
+fut entraînée vers l’est par le puissant appareil.
+
+A dix heures du soir, la terre était en vue, ou plutôt on voyait
+briller les feux qui en indiquaient la situation. Il était venu à
+temps, ce secours du ciel, pour les naufragés de la _Jeannette,_ et
+ils avaient bien le droit de croire que leur sauvetage tenait du
+miracle!
+
+Puis, quand il les eut conduits à l’entrée des passes des îles
+Chonas, Robur leur cria de larguer la remorque
+
+- ce qu’ils firent en bénissant leurs sauveteurs, - et l’_Albatros_
+reprit aussitôt le large.
+
+Décidément il avait du bon, cet aéronef, qui pouvait ainsi secourir
+des marins perdus en mer! Quel ballon, si perfectionné qu’il fût,
+aurait été apte à rendre un pareil service! Et, entre eux, Uncle
+Prudent et Phil Evans durent en convenir, bien qu’ils fussent dans
+une disposition d’esprit à nier même l’évidence.
+
+Mer mauvaise toujours. Symptômes alarmants. Le baromètre tomba encore
+de quelques millimètres.
+
+Il y avait des poussées terribles de la brise qui sifflait violemment
+dans les engins hélicoptériques de l’_Albatros,_ et refusait ensuite
+momentanément. En ces circonstances, un navire à voiles aurait eu
+déjà deux ris dans ses huniers et un ris dans sa misaine. Tout
+indiquait que le vent allait sauter dans le nord-ouest. Le tube du
+storm-glass commençait à se troubler d’une inquiétante façon.
+
+A une heure du matin, le vent s’établit avec une extrême violence.
+Cependant, bien qu’il l’eût alors debout, l’aéronef, mû par ses
+propulseurs, put gagner encore contre lui et remonter à raison de
+quatre à cinq lieues par heure. Mais il n’aurait pas fallu lui
+demander davantage.
+
+Très évidemment il se préparait un coup de cyclone, - ce qui est rare
+sous ces latitudes. Qu’on le nomme hurracan sur l’Atlantique, typhon
+dans les mers de Chine, simoun au Sahara, tornade sur la côte
+occidentale, c’est toujours une tempête tournante - et redoutable.
+Oui! redoutable pour tout bâtiment, saisi par ce mouvement giratoire
+qui s’accroît de la circonférence au centre et ne laisse qu’un seul
+endroit calme, le milieu de ce maelstrom des airs.
+
+Robur le savait. Il savait aussi qu’il était prudent de fuir un
+cyclone, en sortant de sa zone d’attraction par une ascension vers
+les couches supérieures. Jusqu’alors il y àvait toujours réussi. Mais
+il n’avait pas une heure à perdre, pas une minute peut-être!
+
+En effet la violence du vent s’accroissait sensiblement. Les lames,
+découronnées à leurs crêtes, faisaient courir une poussière blanche à
+la surface de la mer. Il était manifeste, aussi, que le cyclone, en
+se déplaçant, allait tomber vers les régions du pôle avec une vitesse
+effroyable.
+
+«En haut! dit Robur.
+
+- En haut!» répondit Tom Turner.
+
+Une extrême puissance ascensionnelle fut communiquée à l’aéronef, et
+il s’éleva obliquement, comme s’il eût suivi un plan qui se fût
+incliné dans le sud-ouest.
+
+En ce moment, le baromètre baissa encore, -une chute rapide de la
+colonne de mercure de huit, puis de douze millimètres. Soudain
+l’_Albatros_ s’arrêta dans son mouvement ascensionnel.
+
+A quelle cause était dû cet arrêt? Evidemment à une pesée de l’air, à
+un formidable courant, qui, se propageant de haut en bas, diminuait
+la résistance du point d’appui.
+
+Lorsqu’un steamer remonte un fleuve, son hélice produit un travail
+d’autant moins utile que le courant tend à fuir sous ses branches. Le
+recul est alors considérable, et il peut même devenir, égal à la
+dérive. Ainsi de l’_Albatros,_ en ce moment.
+
+Cependant Robur n’abandonna pas la partie. Ses soixante-quatorze
+hélices, agissant dans une simultanéité parfaite, furent portées à
+leur maximum de rotation. Mais, irrésistiblement attiré par le
+cyclone, l’appareil ne pouvait lui échapper. Durant de courtes
+accalmies, il reprenait son mouvement ascensionnel. Puis la lourde
+pesée l’emportait bientôt, et il retombait comme un bâtiment qui
+sombre. Et n’était-ce pas sombrer dans cette mer-aérienne, au milieu
+d’une nuit dont les fanaux de l’aéronef ne rompaient la profondeur
+que sur un rayon restreint?
+
+Evidemment, si la violence du cyclone s’accroissait encore,
+l’_Albatros_ ne serait plus qu’un fétu de paille indirigeable,
+emporté dans un de ces tourbillons qui déracinent les arbres,
+enlèvent les toitures, renversent des pans de murailles.
+
+Robur et Tom ne pouvaient se parler que par signes. Uncle Prudent et
+Phil Evans, accrochés à la rambarde, se demandaient si le météore
+n’allait pas faire leur jeu en détruisant l’aéronef, et avec lui
+l’inventeur, et avec l’inventeur, tout le secret de son invention!
+
+Mais, puisque l’_Albatros_ ne parvenait pas à se dégager
+verticalement de ce cyclone, ne semblait-il pas qu’il n’avait eu
+qu’une chose à faire gaguer le centre, relativement calme, où il
+serait plus maître de ses manœuvres? Oui! mais, pour
+l’atteindre, il aurait fallu rompre ces courants circulaires qui
+l’entraînaient à leur périphérie. Possédait-il assez de puissance
+mécanique pour s’en arracher?
+
+Soudain la partie supérieure du nuage creva. Les vapeurs se
+condensèrent en torrents de pluie.
+
+Il était deux heures du matin. Le baromètre, oscillant avec des
+écarts de douze millimètres, était alors tombé à 709 - ce qui, en
+réalité, devait être diminué de la baisse due à la hauteur atteinte
+par l’aéronef au-dessus du niveau de la mer.
+
+Phénomène assez rare, ce cyclone s’était formé hors des zones qu’il
+parcourt le plus habituellement, c’est-à-dire entre le trentième
+parallèle nord et le vingt-sixième parallèle sud. Peut-être cela
+explique-t-il comment cette tempête tournante se changea subitement
+en une tempête rectiligne. Mais quel ouragan! Le coup de vent du
+Connecticut du 22 mars 1882 eût pu lui être comparé, lui dont la
+vitesse fut de cent seize mètres à la seconde, soit plus de cent
+lieues à l’heure.
+
+Il s’agissait donc de fuir vent arrière, comme un navire devant la
+tempête, ou plutôt de se laisser emporter par le courant, que
+l’_Albatros_ ne pouvait remonter et dont il ne pouvait sortir. Mais,
+à suivre cette imperturbable trajectoire, il fuyait vers le sud, il
+se jetait au-dessus de ces régions polaires dont Robur avait voulu
+éviter les approches, il n’était plus maître de sa direction, il
+irait où le porterait l’ouragan!
+
+Tom Turner s’était mis au gouvernail. Il fallait toute son adresse
+pour ne pas embarder sur un bord ou sur l’autre.
+
+Aux premières heures du matin. - si on peut appeler ainsi cette vague
+teinte qui nuança l’horizon -, l’_Albatros_ avait franchi quinze
+degrés depuis le cap Horn, soit plus de quatre cents lieues, et il
+dépassait la limite du cercle polaire.
+
+Là, dans ce mois de juillet, la nuit dure encore dix-neuf heures et
+demie. Le disque du soleil, sans chaleur, sans lumière, n’apparaît
+sur l’horizon que pour disparaître presque aussitôt. Au pôle, cette
+nuit se prolonge pendant soixante-dix-neuf jours. Tout indiquait que.
+l’_Albatros_ allait s’y plonger comme dans un abîme.
+
+Ce jour-là, une observation, si elle eût été possible, aurait donné
+66° 40’ de latitude australe. L’aéronef n’était donc plus qu’à
+quatorze cents milles du pôle antarctique.
+
+Irrésistiblement emporté vers cet inaccessible point du globe, sa
+vitesse « mangeait », pour ainsi dire, sa pesanteur, bien que
+celle-ci fût un peu plus forte alors, par suite de l’aplatissement de
+la terre au pôle. Ses hélices suspensives, il semblait qu’il eût pu
+s’en passer. Et, bientôt, la violence de l’ouragan devint telle que
+Robur crut devoir réduire les propulseurs au minimum de tours, afin
+d’éviter quelques graves avaries, et de manière à pouvoir gouverner,
+tout en conservant le moins possible de vitesse propre.
+
+Au milieu de ces dangers, l’ingénieur commandait avec sang-froid., et
+le personnel obéissait comme si l’âme de son chef eût été en lui.
+
+Uncle Prudent et Phil Evans n’avaient pas un instant quitté la
+plate-forme. On y pouvait rester sans inconvénient, d’ailleurs. L’air
+ne faisait pas résistance ou faiblement. L’aéronef était là comme un
+aérostat qui marche avec la masse fluide dans laquelle il est plongé.
+
+Le domaine du pôle austral comprend, dit-on, quatre millions cinq
+cent mille mètres carrés en superficie. Est-ce un continent? est-ce
+un archipel? est-ce une mer paléocrystique, dont les glaces ne
+fondent même pas pendant la longue période de l’été? On l’ignore.
+Mais ce qui est connu, c’est que ce pôle austral est plus froid que
+le pôle boréal, - phénomène dû à la position de la terre sur son
+orbite durant l’hiver des régions antarctiques.
+
+Pendant cette journée, rien n’indiqua que la tempête allait
+s’amoindrir. C’était par le soixante-quinzième méridien, à l’ouest,
+que l’_Albatros_ allait aborder la région circumpolaire. Par quel
+méridien en sortirait-il, - s’il en sortait?
+
+En tout cas, à mesure qu’il descendait plus au sud, la durée du jour
+diminuait. Avant peu, il serait plongé dans cette nuit permanente qui
+ne s’illumine qu’à la clarté de la lune ou aux pâles lueurs des
+aurores australes. Mais la lune était nouvelle alors, et les
+compagnons de Robur risquaient de ne rien voir de ces régions dont le
+secret échappe encore à la curiosité humaine.
+
+Très probablement, l’_Albatros_ passa au-dessus de quelques points
+déjà reconnus, un peu en avant du cercle polaire, dans l’ouest de la
+terre de Graham, découverte par Biscoe en 1832, et de la terre
+Louis-Philippe, découverte en 1838 par Durnont d’Urville, dernières
+limites atteintes sur ce continent inconnu.
+
+Cependant, à bord, on ne souffrait pas trop de la température,
+beaucoup moins basse alors qu’on ne devait le craindre. Il semblait
+que cet ouragan fût une sorte de gulf-stream aérien qui emportait une
+certaine chaleur avec lui.
+
+Combien il y eut lieu de regretter que toute cette région fût plongée
+dans une obscurité profonde! Il faut remarquer, toutefois, que, même
+si la lune eût éclairé l’espace, la part des observations aurait été
+très réduite. A cette époque de l’année, un immense rideau de neige,
+une carapace glacée, recouvre toute la surface polaire. On n’aperçoit
+même pas ce blink des glaces, teinte blanchâtre dont la réverbération
+manque aux horizons obscurs. Dans ces conditions, comment distinguer
+la forme des terres, l’étendue des mers, la disposition des îles? Le
+réseau hydrographique du pays, comment le reconnaître? Sa
+configuration orographique elle-même, comment la relever, puisque les
+collines ou les montagnes s’y confondent avec les icebergs, avec les
+banquises?
+
+Un peu avant minuit, une aurore australe illumina ces ténèbres. Avec
+ses franges argentées, ses lamelles qui rayonnaient à travers
+l’espace, ce météore présentait la forme d’un immense éventail,
+ouvert sur une moitié du ciel. Ses extrêmes effluences électriques
+venaient se perdre dans la Croix du Sud, dont les quatre étoiles
+brillaient au zénith. Le phénomène fut d’une magnificence
+incomparable, et sa clarté suffit à montrer l’aspect de cette région
+confondue dans une immense blancheur.
+
+Il va sans dire que, sur ces contrées si rapprochées du pôle
+magnétique austral, l’aiguille de la boussole, incessamment affolée,
+ne pouvait plus donner aucune indication précise relativement à la
+direction suivie. Mais son inclinaison fut telle, à un certain
+moment, que Robur put tenir pour certain qu’il passait au-dessus de
+ce pôle magnétique, situé à peu près sur le soixante-dix-huitième
+parallèle.
+
+Et plus tard, vers une heure du matin, en calculant l’angle que cette
+aiguille faisait avec la verticale, il s’écria:
+
+« Le pôle austral est sous nos pieds! »
+
+Une calotte blanche apparut, mais sans rien laisser voir de ce qui se
+cachait sous ses glaces.
+
+L’aurore australe s’éteignit peu après, et ce point idéal, où
+viennent se croiser tous les méridiens du globe, est encore à
+connaître.
+
+Certes, si Uncle Prudent et Phil Evans voulaient ensevelir dans la
+plus mystérieuse des solitudes l’aéronef et ceux qu’il emportait à
+travers l’espace, l’occasion était propice. S’ils ne le firent pas,
+sans doute, c’est que l’engin dont ils avaient besoin leur manquait
+encore.
+
+Cependant l’ouragan continuait à se déchaîner avec une vitesse telle
+que, si l’_Albatros_ eût rencontré quelque montagne sur sa route, il
+s’y fût brisé comme un navire qui se met à la côte.
+
+En effet, non seulement il ne pouvait plus se diriger
+horizontalement, mais il n’était même plus maître de son déplacement
+en hauteur.
+
+Et pourtant, quelques sommets se dressent sur les terres
+antarctiques. A chaque instant un choc eût été possible et aurait
+amené la destruction de l’appareil.
+
+Cette catastrophe fut d’autant plus à craindre que le vent inclina
+vers l’est, en dépassant le méridien zéro. Deux points lumineux se
+montrèrent alors à une centaine de kilomètres en avant de
+l’_Albatros._
+
+C’étaient les deux volcans qui font partie du vaste système des monts
+Ross, l’Erebus et le Terror.
+
+L’_Albatros_ allait-il donc se brûler à leurs flammes comme un
+papillon gigantesque?
+
+Il y eut là une heure palpitante. L’un des volcans, l’Erebus,
+semblait se précipiter sur l’aéronef qui ne pouvait dévier du lit de
+l’ouragan. Les panaches de flamme grandissaient à vue d’œil. Un
+réseau de feu barrait la route. D’intenses clartés emplissaient
+maintenant l’espace. Les figures, vivement éclairées à bord,
+prenaient un aspect infernal. Tous, immobiles, sans un cri, sans un
+geste, attendaient l’effroyable minute, pendant laquelle cette
+fournaise les envelopperait de ses feux.
+
+Mais l’ouragan qui entraînait l’_Albatros,_ le sauva de cette
+épouvantable catastrophe. Les flammes de l’Erebus, couchées par la
+tempête, lui livrèrent passage. Ce fut au milieu d’une grêle de
+substances laviques, repoussées heureusement par l’action centrifuge
+des hélices suspensives, qu’il franchit ce cratère en pleine éruption.
+
+Une heure après, l’horizon dérobait aux regards les deux torches
+colossales qui éclairent les confins du monde pendant la longue nuit
+du pôle.
+
+A deux heures du matin, l’île Ballery fut dépassée à l’extrémité de
+la côte de la Découverte, sans qu’on pût la reconnaître, puisqu’elle
+était soudée aux terres arctiques par un ciment de glace.
+
+Et alors, à partir du cercle polaire que l’_Albatros_ recoupa sur le
+cent soixante-quinzième méridien, l’ouragan l’emporta au-dessus des
+banquises, au-dessus des icebergs, contre lesquels il risqua cent
+fois d’être brise. Il n’était plus dans la main de son timonier, mais
+dans la main de Dieu... Dieu est un bon pilote.
+
+L’aéronef remontait alors le méridien de Paris, qui fait un angle de
+cent cinq degrés avec celui qu’il avait suivi pour franchir le cercle
+du monde antarctique.
+
+Enfin, au-delà du soixantième parallèle, l’ouragan indiqua une
+tendance à se casser. Sa violence diminua très sensiblement.
+L’_Albatros_ commença à redevenir maître de lui-même. Puis ce qui fut
+un soulagement véritable - il rentra dans les régions éclairées du
+globe, et le jour reparut vers les huit heures du matin.
+
+Robur et les siens, après avoir échappé au cyclone du Cap Horn,
+étaient délivrés de l’ouragan. Ils avaient été ramenés vers le
+Pacifique par-dessus toute la région polaire, après avoir franchi
+sept mille kilomètres en dix-neuf heures - soit plus d’une lieue à la
+minute -vitesse presque double de celle que pouvait obtenir
+l’_Albatros_ sous l’action de ses propulseurs dans les circonstances
+ordinaires.
+
+Mais Robur ne savait plus où il se trouvait alors, par suite de cet
+affolement de l’aiguille aimantée dans le voisinage du pôle
+magnétique. Il fallait attendre que le soleil se montrât dans des
+conditions convenables pour faire une observation. Malheureusement de
+gros nuages chargeaient le ciel, ce jour-là, et le soleil ne parut
+pas.
+
+Ce fut un désappointement d’autant plus sensible que les deux hélices
+propulsives avaient subi certaines avaries pendant la tourmente.
+
+Robur, très contrarié de cet accident, ne put marcher, pendant toute
+cette journée, qu’à une vitesse relativement modérée. Lorsqu’il passa
+au-dessus des antipodes de Paris, il ne le fit qu’à raison de six
+lieues à l’heure. Il fallait d’ailleurs prendre garde d’aggraver les
+avaries. Si ses deux propulseurs eussent été mis hors d’état de
+fonctionner, la situation de l’aéronef au-dessus de ces vastes mers
+du Pacifique aurait été très compromise. Aussi l’ingénieur se
+demandait-il s’il ne devrait pas procéder aux réparations sur place,
+de manière à assurer la continuation du voyage.
+
+Le lendemain, 27 juillet, vers sept heures du matin, une terre fut
+signalée dans le nord. On reconnut bientôt que c’était une île. Mais
+laquelle de ces milliers dont est semé le Pacifique? Cependant Robur
+résolut de s’y arrêter, sans atterrir. Selon lui, la journée
+suffirait à réparer les avaries, et il pourrait repartir le soir même.
+
+Le vent avait tout à fait calmi, - circonstance favorable pour la
+manœuvre qu’il s’agissait d’exécuter. Au moins, puisqu’il
+resterait stationnaire, l’_Albatros_ ne serait pas emporté on ne
+savait où.
+
+Un long câble de cent cinquante pieds, avec une ancre au bout, fut
+envoyé par-dessus le bord. Lorsque l’aéronef arriva à la lisière de
+l’île, l’ancre racla les premiers écueils, puis s’engagea solidement
+entre deux roches. Le câble se tendit alors sous l’effet des hélices
+suspensives, et l’_Albatros_ resta immobile, comme un navire dont on
+a porté l’ancre au rivage.
+
+C’était la première fois qu’il se rattachait à la terre depuis son
+départ de Philadelphie.
+
+ XV
+
+ Dans lequel il se passe des choses qui méritent vraiment la peine
+ d’être racontées.
+
+Lorsque l’_Albatros_ occupait encore une zone élevée, on avait pu
+reconnaître que cette île était de médiocre grandeur. Mais quel était
+le parallèle qui la coupait? Sur quel méridien l’avait-on accostée?
+Etait-ce une île du Pacifique, de l’Australasie, de l’océan Indien?
+On ne le saurait que lorsque Robur aurait fait son point. Cependant,
+bien qu’il n’eût pu tenir compte des indications du compas, il avait
+lieu de penser qu’il était plutôt sur le Pacifique. Dès que le soleil
+se montrerait, les circonstances seraient excellentes pour obtenir
+une bonne observation.
+
+De cette hauteur - cent cinquante pieds - l’île, qui mesurait environ
+quinze milles de circonférence, se dessinait comme une étoile de mer
+à trois pointes.
+
+A la pointe du sud-est émergeait un îlot, précédé d’un semis de
+roches. Sur la lisière, aucun relais de marées, ce qui tendait à
+confirmer l’opinion de Robur relativement à sa situation, puisque le
+flux et le reflux sont presque nuls dans l’océan Pacifique.
+
+A la pointe nord-ouest se dressait une montagne conique, dont
+l’altitude pouvait être estimée à douze cents pieds.
+
+On ne voyait aucun indigène, mais peut-être occupaient-ils le
+littoral opposé. En tout cas, s’ils avaient aperçu l’aéronef,
+l’épouvante les eût plutôt portés à se cacher ou à s’enfuir.
+
+C’était par la pointe sud-est que l’_Albatros_ avait attaqué l’île.
+Non loin, dans une petite anse, un rio se jetait entre les roches.
+Au-delà, quelques vallées sinueuses, des arbres d’essences variées,
+du gibier, perdrix et outardes, en grand nombre. Si l’île n’était pas
+habitée, du moins paraissait-elle habitable. Certes, Robur aurait pu
+y atterrir, et, sans doute, s’il ne l’avait pas fait, c’est que le
+sol, très accidenté, ne lui semblait pas offrir une place convenable
+pour y reposer l’aéronef.
+
+En attendant de prendre hauteur, l’ingénieur fit commencer les
+réparations, qu’il comptait achever dans la journée. Les hélices
+suspensives, en parfait état, avaient admirablement fonctionné au
+milieu des violences de l’ouragan, lequel, on l’a fait observer,
+avait plutôt soulagé leur travail. En ce moment, la moitié du jeu
+était en fonction - ce qui suffisait à assurer la tension du câble
+fixé perpendiculairement au littoral.
+
+Mais les deux propulseurs avaient souffert, et plus encore que ne le
+croyait Robur. Il fallait redresser leurs branches et retoucher
+l’engrenage qui leur transmettait le mouvement de rotation.
+
+Ce fut l’hélice antérieure, dont le personnel s’occupa d’abord sous
+la direction de Robur et de Tom Turner. Mieux valait commencer par
+elle, pour le cas où un motif quelconque eût obligé l’_Albatros_ à
+partir avant que le travail fût achevé. Rien qu’avec ce propulseur,
+on pouvait se maintenir plus aisément en bonne route.
+
+Entre-temps, Uncle Prudent et son collègue, après s’être promenés sur
+la plate-forme, étaient allés s’asseoir à l’arrière.
+
+Quant à Frycollin, il était singulièrement rassure. Quelle
+différence! N’être plus suspendu qu’à cent cinquante pieds du sol!
+
+Les travaux ne furent interrompus qu’au moment ou l’élévation du
+soleil au-dessus de l’horizon permit de prendre d’abord un angle
+horaire, puis, lors de sa culmination, de calculer le midi du lieu.
+
+Le résultat de l’observation, faite avec la plus grande exactitude,
+fut celui-ci :
+
+Longitude 176° 17’ à l’est du méridien zéro.
+
+Latitude 43° 37’ australe.
+
+Le point, sur la carte, se rapportait à la position de l’île Chatam
+et de l’îlot Viff, dont le groupe est aussi désigné sous
+l’appellation commune d’îles Brougthon. Ce groupe se trouve à quinze
+degrés dans l’est de Tawaï-Pomanou, l’île méridionale de la
+Nouvelle-Zélande, située dans la partie sud de l’océan Pacifique.
+
+« C’est à peu près ce que je supposais, dit Robur à Tom Turner.
+
+- Et alors, nous sommes?...
+
+- A quarante-six degrés dans le sud de l’île X, soit à une distance
+de deux mille huit cents milles.
+
+- Raison de plus pour réparer nos propulseurs, répondit le
+contremaître. Dans ce trajet, nous pourrions rencontrer des vents
+contraires, et, avec le peu qui nous reste d’approvisionnements, il
+importe de rallier l’île X le plus vite possible.
+
+- Oui, Tom, et j’espère bien me mettre en route dans la nuit, quand
+je devrais ne partir qu’avec une seule hélice, quitte à réparer
+l’autre en route.
+
+- Master Robur, demanda Tom Turner, et ces deux gentlemen, et leur
+domestique ?...
+
+- Tom Turner, répondit l’ingénieur, seraient-ils à plaindre pour
+devenir colons de l’île X? »
+
+Mais qu’était donc cette île X? Une île perdue dans l’immensité de
+l’océan Pacifique, entre l’équateur et le tropique du Cancer, une île
+qui justifiait bien ce signe algébrique dont Robur avait fait son
+nom. Elle émergeait de cette vaste mer des Marquises, en dehors de
+toutes les routes de communication interocéaniennes. C’était là que
+Robur avait fondé sa petite colonie, là que venait se reposer
+l’_Albatros,_ lorsqu’il était fatigué de son vol, là qu’il se
+réapprovisionnait de tout ce qu’il lui fallait pour ses perpétuels
+voyages. En cette île X, Robur, disposant de grandes ressources,
+avait pu établir un chantier et construire son aéronef. Il pouvait
+l’y réparer, même le refaire. Ses magasins renfermaient les matières,
+subsistances, approvisionnements de toutes sortes, accumulés pour
+l’entretien d’une cinquantaine d’habitants, l’unique population de
+l’île.
+
+Lorsque Robur avait doublé le cap Horn, quelques jours avant, son
+intention était bien de regagner l’île X, en traversant obliquement
+le Pacifique. Mais le cyclone avait saisi l’_Albatros_ dans son
+tourbillon. Après lui, l’ouragan l’avait emporté au-dessus des
+régions australes. En somme, il avait été à peu près remis dans sa
+direction première, et, sans les avaries des propulseurs, le retard
+n’aurait eu que peu d’importance.
+
+On allait donc regagner l’île X. Mais, ainsi que l’avait dit le
+contremaître Tom Turner, la route était longue encore. Il y aurait
+probablement à lutter contre des vents défavorables. Ce ne serait pas
+trop de toute sa puissance mécanique pour que l’_Albatros_ arrivât à
+destination dans les délais voulus. Avec un temps moyen, sous une
+allure ordinaire, cette traversée devait s’accomplir en trois ou
+quatre jours.
+
+De là ce parti qu’avait pris Robur de se fixer sur l’île Chatam. Il
+s’y trouvait dans des conditions meilleures pour réparer au moins
+l’hélice de l’avant. Il ne craignait plus, au cas où la brise
+contraire se fût levée, d’être entraîné vers le sud, quand il voulait
+aller vers le nord. La nuit venue, cette réparation serait achevée.
+Il manœuvrerait alors pour faire déraper son ancre. Si elle
+était trop solidement engagée dans les roches, il en serait quitte
+pour couper le câble et reprendrait son vol vers l’Equateur.
+
+On le voit, cette manière de procéder était la plus simple, la
+meilleure aussi, et elle s’était exécutée à point.
+
+Le personnel de l’_Albatros,_ sachant qu’il n’y avait pas de temps à
+perdre, se mit résolument à la besogne.
+
+Tandis que l’on travaillait à l’avant de l’aéronef, Uncle Prudent et
+Phil Evans avaient entre eux une conversation dont les conséquences
+allaient être d’une gravité exceptionnelle.
+
+« Phil Evans, dit Uncle Prudent, vous êtes bien décidé, comme moi, à
+faire le sacrifice de votre vie?
+
+- Oui, comme vous!
+
+- Une dernière fois, il est bien évident que nous n’avons plus rien à
+attendre de ce Robur?
+
+- Rien.
+
+- Eh bien, Phil Evans, mon parti est pris. Puisque l’Albatros doit
+repartir ce soir même, la nuit ne se passera pas sans que nous ayons
+accompli notre œuvre! Nous casserons les ailes à l’oiseau de
+l’ingénieur Robur! Cette nuit, il sautera au milieu des airs!
+
+- Qu’il saute donc! répondit Phil Evans. »
+
+On le voit, les deux collègues étaient d’accord sur tous les points,
+même quand il s’agissait d’accepter avec cette indifférence
+l’effroyable mort qui les attendait.
+
+« Avez-vous tout ce qu’il faut?... demanda Phil Evans.
+
+- Oui!... La nuit dernière, pendant que Robur et ses gens ne
+s’occupaient que du salut de l’aéronef, j’ai pu me glisser dans la
+soute et prendre une cartouche de dynamite!
+
+- Uncle Prudent, mettons-nous à la besogne...
+
+- Non, ce soir seulement! Quand la nuit sera venue, nous rentrerons
+dans notre roufle, et vous veillerez à ce qu’on ne puisse me
+surprendre! »
+
+Vers six heures, les deux collègues dînèrent suivant leur habitude.
+Deux heures après, ils s’étaient retirés dans leur cabine, comme des
+gens qui vont dormir pour se refaire d’une nuit sans sommeil.
+
+Ni Robur ni aucun de ses compagnons ne pouvait soupçonner quelle
+catastrophe menaçait l’_Albatros._
+
+Voici comment Uncle Prudent comptait agir :
+
+Ainsi qu’il l’avait dit, il avait pu pénétrer dans la soute aux
+munitions, ménagée en un des compartiments de la coque de l’aéronef.
+Là, il s’était emparé d’une certaine quantité de poudre et d’une
+cartouche semblable à celles dont l’ingénieur avait fait usage au
+Dahomey. Rentré dans sa cabine, il avait caché soigneusement cette
+cartouche, avec laquelle il était résolu à faire sauter l’_Albatros_
+pendant la nuit, lorsqu’il aurait repris son vol au milieu des airs.
+
+En ce moment, Phil Evans examinait l’engin explosif. dérobé par son
+compagnon.
+
+C’était une gaine dont l’armature métallique contenait environ un
+kilogramme de la substance explosible, ce qui devait suffire à
+disloquer l’aéronef et briser son jeu d’hélices. Si l’explosion ne le
+détruisait pas d’un coup, il s’achèverait dans sa chute. Or, cette
+cartouche, rien n’était plus aisé que de la déposer en un coin de la
+cabine, de manière qu’elle crevât la plate-forme et atteignit la
+coque jusque dans sa membrure.
+
+Mais, pour provoquer l’explosion, il fallait faire éclater la capsule
+de fulminate dont la cartouche était munie. C’était la partie la plus
+délicate de l’opération, car l’inflammation de cette capsule ne
+devait se produire que dans un temps calculé avec une extrême
+précision.
+
+En effet, Uncle Prudent avait réfléchi à ceci dès que le propulseur
+de l’avant serait réparé, l’aéronef devait reprendre sa marche vers
+le nord; mais, cela fait, il était probable que Robur et ses gens
+viendraient à l’arrière pour remettre en état l’hélice postérieure.
+Or, la présence de tout le personnel auprès de la cabine pourrait
+gêner Uncle Prudent dans son opération. C’est pourquoi il s’était
+décidé à se servir d’une mèche, de manière à ne provoquer l’explosion
+que dans un temps donné.
+
+Voici donc ce qu’il dit à Phil Evans :
+
+« En même temps que cette cartouche, j’ai pris de la poudre. Avec
+cette poudre je vais fabriquer une mèche dont la longueur sera en
+raison du temps qu’elle mettra à brûler, et qui plongera dans la
+capsule de fulminate. Mon intention est de l’allumer à minuit, de
+manière que l’explosion se produise entre trois et quatre heures du
+matin.
+
+- Bien combiné! » répondit Phil Evans.
+
+Les deux collègues, on le voit, en étaient arrivés à examiner avec le
+plus grand sang-froid l’effroyable destruction dans laquelle ils
+devaient périr, il y avait en eux une telle somme de haine contre
+Robur et les siens que le sacrifice de leur propre vie paraissait
+tout indiqué pour détruire, avec l’_Albatros,_ ceux qu’il emportait
+dans les airs. Que l’acte fût insensé, odieux même, soit! Mais voilà
+où ils en étaient arrivés, après cinq semaines de cette existence de
+colère qui n’avait pu éclater, de rage qui n’avait pu s’assouvir!
+
+« Et Frycollin, dit Phil Evans, avons-nous donc le droit de disposer
+de sa vie?
+
+- Nous sacrifions bien la nôtre! . répondit Uncle Prudent. »
+
+Il est douteux que Frycollin eût trouvé la raison suffisante.
+
+Immédiatement, Uncle Prudent se mit à l’œuvre, pendant que Phil
+Evans surveillait les abords du roufle.
+
+Le personnel était toujours occupé à l’avant. Il n’y avait pas à
+craindre d’être surpris.
+
+Uncle Prudent commença par écraser une petite quantité de poudre de
+manière à la réduire à l’état de pulvérin. Après l’avoir mouillée
+légèrement, il la renferma dans une gaine de toile en forme de mèche.
+L’ayant allumée, il s’assura qu’elle brûlait à raison de cinq
+centimètres par dix minutes, soit un mètre en trois heures et demie.
+La mèche fut alors éteinte, puis fortement serrée dans une spirale de
+corde et ajustée à la capsule de la cartouche.
+
+Ce travail était terminé vers dix heures du soir, sans avoir excité
+le moindre soupçon.
+
+A ce moment, Phil Evans vint rejoindre son collègue dans la cabine.
+
+Pendant cette journée, les réparations de l’hélice antérieure avaient
+été très activement conduites; mais il avait fallu la rentrer en
+dedans pour pouvoir démonter ses branches, qui étaient faussées.
+
+Quant aux piles, aux accumulateurs, rien de tout ce qui produisait la
+force mécanique de l’_Albatros_ n’avait souffert des violences du
+cyclone. Il y avait encore de quoi les alimenter pendant quatre ou
+cinq jours.
+
+La nuit était venue, lorsque Robur et ses hommes interrompirent leur
+besogne. Le propulseur de l’avant n’était pas encore remis en place.
+Il fallait encore trois heures de réparations pour qu’il fût prêt à
+fonctionner. Aussi, après en avoir causé avec Tom Turner, l’ingénieur
+décida-t-il de donner quelque repos à son personnel brisé de fatigue,
+et de remettre au lendemain ce qui restait à faire. Ce n’était pas
+trop, d’ailleurs, de la clarté du jour pour ce travail d’ajustage
+extrêmement délicat, et auquel les fanaux n’eussent donné qu’une
+insuffisante lumière.
+
+Voilà ce qu’ignoraient Uncle Prudent et Phil Evans. S’en tenant à ce
+qu’ils avaient entendu dire à Robur, ils devaient penser que le
+propulseur de l’avant serait réparé avant la nuit et que l’_Albatros_
+aurait immédiatement repris sa marche vers le nord. Ils le croyaient
+donc détaché de l’île, quand il y était encore retenu par son ancre.
+Cette circonstance allait faire tourner les choses tout autrement
+qu’ils l’imaginaient.
+
+Nuit sombre et sans lune. De gros nuages rendaient l’obscurité plus
+profonde. On sentait déjà qu’une légère brise tendait à s’établir.
+Quelques souffles venaient du sud-ouest; mais ils ne déplaçaient pas
+l’_Albatros,_ qui demeurait immobile sur son ancre, dont le câble,
+tendu verticalement, le retenait au sol.
+
+Uncle Prudent et son collègue, enfermés dans leur cabine,
+n’échangeaient que peu de mots, écoutant le frémissement des hélices
+suspensives qui couvraient tous les autres bruits du bord. Ils
+attendaient que le moment fût venu d’agir.
+
+Un peu avant minuit :
+
+« Il est temps! » dit Uncle Prudent.
+
+Sous les couchettes de la cabine, il y avait un coffre qui formait
+tiroir. Ce fut dans ce coffre que Uncle Prudent déposa la cartouche
+de dynamite, munie de sa mèche. De cette façon, la mèche pourrait
+brûler sans se trahir par son odeur ou son crépitement. Uncle Prudent
+l’alluma à son extrémité. Puis, repoussant le coffre sous la couchette
+
+Maintenant, à l’arrière, dit-il, et attendons!
+
+Tous deux sortirent et furent d’abord étonnés de ne pas voir le
+timonier à son poste habituel.
+
+Phil Evans se pencha alors en dehors de la plate-forme.
+
+« L’_Albatros_ est toujours à la même place! dit-il à voix basse. Les
+travaux n’ont pas été terminés !... Il n’aura pu partir! »
+
+Uncle Prudent eut un geste de désappointement.
+
+« Il faut éteindre la mèche, dit-il.
+
+Non !... Il faut nous sauver! répondit Phil Evans. Nous sauver?
+
+- Oui!... Par le câble de l’ancre, puisqu’il fait nuit!... Cent
+cinquante pieds à descendre, ce n’est rien!
+
+- Rien, en effet, Phil Evans, et nous serions fous de ne pas profiter
+de cette chance inattendue! »
+
+Mais, auparavant, ils rentrèrent dans leur cabine et prirent sur eux
+tout ce qu’ils pouvaient emporter en prévision d’un séjour plus ou
+moins prolongé sur l’île Chatam. Puis, la porte refermée, ils
+s’avancèrent sans bruit vers l’avant.
+
+Leur intention était de réveiller Frycollin et de l’obliger à prendre
+la fuite avec eux.
+
+L’obscurité était profonde. Les nuages commençaient à chasser du
+sud-ouest. Déjà l’aéronef tanguait quelque peu sur son ancre, en
+s’écartant légèrement de la verticale par rapport au câble de
+retenue. La descente devait donc offrir un peu plus de difficultés.
+Mais ce n’était pas pour arrêter des hommes qui, tout d’abord,
+n’avaient pas hésité à jouer leur vie.
+
+Tous deux se glissèrent sur la plate-forme, s’arrêtant parfois à
+l’abri des roufles pour écouter si quelque bruit se produisait.
+Silence absolu partout. Aucune lumière à travers les hublots. Ce
+n’était pas seulement le silence, c’était le sommeil dans lequel
+était plongé l’aéronef.
+
+Cependant Uncle Prudent et son compagnon s’approchaient de la cabine
+de Frycollin, lorsque Phil Evans s’arrêta :
+
+« L’homme de garde! » dit-il.
+
+Un homme, en effet, était couché près du roufle. S’il dormait,
+c’était à peine. Toute fuite devenait impossible au cas où il eût
+donné l’alarme.
+
+En cet endroit, il y avait quelques cordes, des morceaux de toile et
+d’étoupe, dont on s’était servi pour la réparation de l’hélice.
+
+Un instant après, l’homme fut bâillonné, encapuchonné, attaché à un
+des montants de la rambarde, dans l’impossibilité de pousser un cri
+ou de faire un mouvement.
+
+Tout cela s’était passé presque sans bruit.
+
+Uncle Prudent et Phil Evans écoutèrent... Le silence ne fut
+aucunement troublé à l’intérieur des roufles. Tous dormaient à bord.
+
+Les deux fugitifs - ne peut-on déjà leur donner ce nom? - arrivèrent
+devant la cabine occupée par Frycollin. François Tapage faisait
+entendre un ronflement digne de son nom, ce qui était rassurant.
+
+A sa grande surprise, Uncle Prudent n’eut point à pousser la porte de
+Frycollin. Elle était ouverte. Il s’introduisit à demi dans la
+cabine; puis, se retirant :
+
+« Personne! dit-il.
+
+- Personne ! ... Où peut-il être? » murmura Phil Evans.
+
+Tous deux rampèrent jusqu’à l’avant, pensant que Frycollin dormait
+peut-être dans quelque coin...
+
+Personne encore.
+
+« Est-ce que le coquin nous aurait devancés ?... dit Uncle Prudent.
+
+- Qu’il l’ait fait ou non, répondit Phil Evans, nous ne pouvons
+attendre plus longtemps! Partons ! »
+
+Sans hésiter, l’un après l’autre, les fugitifs saisirent le câble des
+deux mains, s’y assujettirent des deux pieds; puis, se laissant
+glisser, ils arrivèrent à terre sains et saufs.
+
+Quelle jouissance ce fut pour eux de fouler ce sol qui leur manquait
+depuis si longtemps, de marcher sur un terrain solide, de ne plus
+être les jouets de l’atmosphère!
+
+Ils se préparaient à gagner l’intérieur de l’île en remontant le rio,
+quand, soudain, une ombre se dressa devant eux.
+
+C’était Frycollin.
+
+Oui! Le Nègre avait eu cette idée, qui était venue à son maître, et
+cette audace de le devancer, sans le prévenir.
+
+Mais l’heure n’était pas aux récriminations, et Uncle Prudent se
+disposait à chercher un refuge en quelque partie éloignée de l’île,
+lorsque Phil Evans l’arrêta.
+
+« Uncle Prudent, écoutez-moi, dit-il. Nous voilà hors des mains de ce
+Robur. Il est voué ainsi que ses compagnons à une mort épouvantable.
+Il la mérite, soit! Mais, s’il jurait sur son honneur de ne pas
+chercher à nous reprendre...
+
+- L’honneur d’un pareil homme... »
+
+Uncle Prudent ne put achever. Un mouvement se produisait à bord de
+l’_Albatros._ Evidemment, l’alarme était donnée, l’évasion allait
+être découverte.
+
+« A moi!... A moi!... » criait-on.
+
+C’était l’homme de garde qui avait pu repousser son bâillon. Des pas
+précipités retentirent sur la plate-forme. Presque aussitôt les
+fanaux lancèrent leurs projections électriques sur un large secteur.
+
+« Les voilà!... Les voilà! » cria Tom Turner.
+
+Les fugitifs avaient été vus.
+
+Au même instant, par suite d’un ordre que donna Robur à voix haute,
+les hélices suspensives furent ralenties et, par le câble halé à
+bord, l’_Albatros_ commença à se rapprocher du sol.
+
+En ce moment, la voix de Phil Evans se fit distinctement entendre :
+
+« Ingénieur Robur, dit-il, vous engagez-vous sur l’honneur à nous
+laisser libres sur cette île ?...
+
+- Jamais! » s’écria Robur.
+
+Et cette réponse fut suivie d’un coup de fusil, dont la balle
+effleura l’épaule de Phil Evans.
+
+« Ah! les gueux! » s’écria Uncle Prudent.
+
+Et, son couteau à la main, il se précipita vers les roches entre
+lesquelles était incrustée l’ancre. L’aéronef n’était plus qu’à
+cinquante pieds du sol...
+
+En quelques secondes, le câble fut coupé, et la brise, qui avait
+sensiblement fraîchi, prenant de biais l’_Albatros,_ l’entraîna dans
+le nord-est, au-dessus de la mer.
+
+ XVI
+
+ Qui laissera le lecteur dans une indécision peut-être regrettable.
+
+Il était alors minuit. Cinq ou six coups de fusil avaient encore été
+tirés de l’aéronef. Uncle Prudent et Frycollin, soutenant Phil Evans,
+s’étaient jetés à l’abri des roches.
+
+Ils n’avaient pas été atteints. Pour l’instant, ils n’avaient plus
+rien à craindre.
+
+Tout d’abord, l’_Albatros,_ en même temps qu’il s’écartait de l’île
+Chatam, fut porté à une altitude de neuf cents mètres. Il avait fallu
+forcer de vitesse ascensionnelle afin de ne pas tomber en mer.
+
+Au moment où l’homme de garde, délivré de son bâillon, venait de
+jeter un premier cri, Robur et Tom Turner, se précipitant vers lui,
+l’avaient débarrassé du morceau de toile qui l’encapuchonnait et
+dégagé de ses liens. Puis, le contremaître s’était élancé vers la
+cabine d’Uncle Prudent et de Phil Evans; elle était vide!
+
+François Tapage, de son côté, avait fouillé la cabine de Frycollin;
+il n’y avait personne!
+
+En constatant que ses prisonniers lui avaient échappé, Robur
+s’abandonna à un violent mouvement de colère. L’évasion d’Uncle
+Prudent et de Phil Evans, c’était son secret, c’était sa
+personnalité, révélés à tous. S’il ne s’était pas inquiété autrement
+du document lancé pendant la traversée de l’Europe, c’est qu’il y
+avait bien des chances pour qu’il se fût perdu dans sa chute!... Mais
+maintenant!...
+
+Puis, se calmant :
+
+« Ils se sont enfuis, soit! dit-il. Comme ils ne pourront s’échapper
+de l’île Chatam avant quelques jours, j’y reviendrai!... Je les
+chercherai!... Je les reprendrai!... Et alors...»
+
+En effet, le salut des trois fugitifs était loin d’être assuré.
+L’_Albatros,_ redevenu maître de sa direction, ne tarderait pas à
+regagner l’île Chatam, dont les fugitifs ne pourraient s’enfuir de
+sitôt. Avant douze heures, ils seraient retombés au pouvoir de
+l’ingénieur.
+
+Avant douze heures! Mais, avant deux heures l’_Albatros_ serait
+anéanti! Cette cartouche de dynamite, n’était-ce pas comme une
+torpille attachée à son flanc, qui accomplirait l’œuvre de
+destruction au milieu des airs?
+
+Cependant, la brise devenant plus fraîche, l’aéronef était emporté
+vers le nord-est. Bien que sa vitesse fût modérée, il devait avoir
+perdu de vue l’île Chatam au lever du soleil.
+
+Pour revenir contre le vent, il aurait fallu que les propulseurs, ou
+tout au moins celui de l’avant, eussent été en état de fonctionner.
+
+« Tom, dit l’ingénieur, pousse les fanaux à pleine lumière.
+
+- Oui, master Robur.
+
+- Et tous à l’ouvrage!
+
+- Tous! » répondit le contremaître.
+
+Il ne pouvait plus être question de remettre le travail au lendemain.
+Il ne s’agissait plus de fatigues, maintenant! Pas un des hommes de
+l’_Albatros_ qui ne partageât les passions de son chef! Pas un qui ne
+fût prêt à tout faire pour reprendre les fugitifs! Dès que l’hélice
+de l’avant serait remise en place, on reviendrait sur Chatam, on s’y
+amarrerait de nouveau, on donnerait la chasse aux prisonniers. Alors,
+seulement, seraient commencées les réparations de l’hélice de
+l’arrière, et l’aéronef pourrait continuer en toute sécurité à
+travers le Pacifique son voyage de retour à l’île X.
+
+Toutefois, il était important que l’_Albatros_ ne. fût pas emporté
+trop loin dans le nord-est. Or, circonstance fâcheuse, la brise
+s’accentuait, et il ne pouvait plus ni la remonter ni même rester
+stationnaire. Privé de ses propulseurs, il était devenu un ballon
+indirigeable. Les fugitifs, postés sur le littoral, avaient pu
+constater qu’il aurait disparu avant que l’explosion l’eût mis en
+pièces.
+
+Cet état de choses ne pouvait qu’inquiéter beaucoup Robur
+relativement à ses projets ultérieurs. N’éprouverait-il pas quelques
+retards pour rallier l’île Chatam? Aussi, pendant que les réparations
+étaient activement poussées, prit-il la résolution de redescendre
+dans les basses couches avec l’espérance d’y rencontrer des courants
+plus faibles. Peut-être l’_Albatros_ parviendrait-il à se maintenir
+dans ces parages jusqu’au moment où il serait redevenu assez puissant
+pour refouler la brise?
+
+La manœuvre fut aussitôt faite. Si quelque navire eût assisté
+aux évolutions de cet appareil, alors baigné dans ses lueurs
+électriques, de quelle épouvante son équipage aurait été pris!
+
+Lorsque l’_Albatros_ ne fut plus qu’à quelques centaines de pieds de
+la surface de la mer, il s’arrêta.
+
+Malheureusement, Robur dut le constater, la brise soufflait avec plus
+de force dans cette zone inférieure, et l’aéronef s’éloignait avec
+une vitesse plus grande. Il risquait donc d’être entraîné fort loin
+dans le nord-est, - ce qui retarderait son retour à l’île Chatam.
+
+En somme, après tentatives faîtes, il fut prouvé qu’il y avait
+avantage à se maintenir dans les hautes couches où l’atmosphère était
+mieux équilibrée. Aussi l’_Albatros_ remonta-t-il à une moyenne de
+trois mille mètres. Là, s’il ne resta pas stationnaire, du moins sa
+dérive fut-elle plus lente. L’ingénieur put donc espérer qu’au lever
+du jour, et de cette altitude, il aurait encore en vue les parages de
+l’île, dont il avait d’ailleurs relevé la position avec une
+exactitude absolue.
+
+Quant à la question de savoir si les fugitifs auraient reçu bon
+accueil des indigènes, au cas où l’île serait habitée, Robur ne s’en
+préoccupait même pas. Que ces indigènes leur vinssent en aide, peu
+lui importait. Avec les moyens offensifs dont disposait l’_Albatros,_
+ils seraient promptement épouvantés, dispersés. La capture des
+prisonniers ne pouvait donc faire question, et, une fois repris...
+
+« On ne s’enfuit pas de l’île X! » dit Robur.
+
+Vers une heure après minuit, le propulseur de l’avant était réparé.
+Il ne s’agissait plus que de le remettre en place, ce qui exigeait
+encore une heure de travail. Cela fait, l’_Albatros_ repartirait, cap
+au sud-ouest, et l’on démonterait alors le propulseur de l’arrière.
+
+Et cette mèche qui brûlait dans la cabine abandonnée! Cette mèche,
+dont plus d’un tiers était consumé déjà! Et cette étincelle qui
+s’approchait de la cartouche de dynamite!
+
+Assurément, si les hommes de l’aéronef n’eussent pas été aussi
+occupés, peut-être l’un d’eux eût-il entendu le faible crépitement
+qui commençait à se produire dans le ronfle? Peut-être eût-il perçu
+une odeur de poudre brûlée? Il se fût inquiété. Il aurait prévenu
+l’ingénieur ou Tom Turner. On eût cherché, on eût découvert ce coffre
+dans lequel était déposé l’engin explosif... Il eût été temps encore
+de sauver ce merveilleux _Albatros_ et tous ceux qu’il emportait avec
+lui!
+
+Mais les hommes travaillaient à l’avant, c’est-à-dire à vingt mètres
+du roufle des fugitifs. Rien ne les appelait encore dans cette partie
+de la plate-forme, comme rien ne pouvait les distraire d’une besogne
+qui exigeait toute leur attention.
+
+Robur, lui aussi, était là, travaillant de ses mains, en habile
+mécanicien qu’il était. Il pressait l’ouvrage, mais sans rien
+négliger pour que tout fût fait avec le plus grand soin! Ne
+fallait-il pas qu’il redevint absolument maître de son appareil? S’il
+ne parvenait pas à reprendre les fugitifs, ceux-ci finiraient par se
+rapatrier. On ferait des investigations. L’île X n’échapperait
+peut-être pas aux recherches. Et ce serait la fin de cette existence
+que les hommes de l’_Albatros_ s’étaient créée, - existence
+surhumaine, sublime!
+
+En ce moment; Tom Turner s’approcha de l’ingénieur. Il était une
+heure un quart.
+
+« Master Robur, dit-il, il me semble que la brise a quelque tendance
+à mollir, en gagnant dans l’ouest, il est vrai.
+
+- Et qu’indique le baromètre? demanda Robur, après avoir observé
+l’aspect du ciel.
+
+- Il est à peu près stationnaire, répondit le contremaître. Pourtant,
+il me semble que les nuages s’abaissent au-dessous de l’_Albatros._
+
+- En effet, Tom Turner, et, dans ce cas, il ne serait pas impossible
+qu’il plût à la surface de la mer. Mais, pourvu que nous demeurions
+au-dessus de la zone des pluies, peu importe! Nous ne serons pas
+gênés dans l’achèvement de notre travail.
+
+- Si la pluie tombe, reprit Tom Turner, ce doit être une pluie fine -
+du moins la forme des nuages le fait supposer - et il est probable
+que, plus bas, la brise va calmir tout à fait.
+
+- Sans doute, Tom, répondit Robur. Néanmoins, il me semble préférable
+de ne pas redescendre encore. Achevons de réparer nos avaries et
+alors nous pourrons manœuvrer à notre convenance. Tout est là. »
+
+A deux heures et quelques minutes, la première partie du travail
+était finie. L’hélice antérieure réinstallée, les piles qui
+l’actionnaient furent mises en activité. Le mouvement s accéléra peu
+à peu, et l’_Albatros,_ évoluant cap au sud-ouest, revint avec une
+vitesse moyenne dans la direction de l’île Chatam.
+
+« Tom, dit Robur, il y a deux heures et demie environ que nous avons
+porté au nord-est. La brise n’a pas changé, ainsi que j’ai pu m’en
+assurer en observant le compas. Donc, j’estime qu’en une heure, au
+plus, nous pouvons retrouver les parages de l’île.
+
+- Je le crois aussi, master Robur, répondit le contremaître, car nous
+avançons a raison d’une douzaine de mètres par seconde. Entre trois
+et quatre heures du matin, l’_Albatros_ aura regagné son point de
+départ.
+
+- Et ce sera tant mieux, Tom! répondit l’ingénieur. Nous avons
+intérêt à arriver de nuit et même à atterrir, sans avoir été vus. Les
+fugitifs, nous croyant loin dans le nord, ne se tiendront pas sur
+leurs gardes. Lorsque l’_Albatros_ sera presque à ras de terre, nous
+essaierons de le cacher derrière quelques hautes roches de l’île.
+Puis, dussions-nous passer quelques jours à Chatam...
+
+- Nous les passerons, master Robur, et, quand nous devrions lutter
+contre une armée d’indigènes...
+
+- Nous lutterons, Tom, nous lutterons pour notre _Albatros _ ! »
+
+L’ingénieur se retourna alors vers ses hommes qui attendaient de
+nouveaux ordres.
+
+« Mes amis, leur dit-il, l’heure n’est pas venue de se reposer. Il
+faut travailler jusqu’au jour. »
+
+Tous étaient prêts.
+
+Il s’agissait maintenant de recommencer pour le propulseur de
+l’arrière les réparations qui avaient été faites pour celui de
+l’avant. C’étaient les mêmes avaries, produites par la même cause,
+c’est-à-dire par la violence de l’ouragan pendant la traversée du
+continent antarctique.
+
+Mais, afin d’aider à rentrer cette hélice en dedans, il parut bon
+d’arrêter, pendant quelques minutes, la marche de l’aéronef et même
+de lui imprimer un mouvement rétrograde. Sur l’ordre de Robur,
+l’aide-mécanicien fit machine en arrière, en renversant la rotation
+de l’hélice antérieure. L’aéronef commença donc à « culer »
+doucement, pour employer une expression maritime.
+
+Tous se disposaient alors à se rendre à l’arrière, lorsque Tom Turner
+fut surpris par une singulière odeur.
+
+C’étaient les gaz de la mèche, accumulés maintenant dans le coffre,
+qui s’échappaient de la cabine des fugitifs.
+
+« Hein? fit le contremaître.
+
+- Qu’y a-t-il? demanda Robur.
+
+- Ne sentez-vous pas?... On dirait de la poudre qui brûle?
+
+- En effet, Tom!
+
+- Et cette odeur vient du dernier roufle!
+
+- Oui... de la cabine même...
+
+- Est-ce que ces misérables auraient mis le feu?...
+
+- Eh! si ne n’était que le feu ?... s’écria Robur. Enfonce la porte,
+Tom, enfonce la porte! »
+
+Mais le contremaître avait à peine fait un pas vers l’arrière, qu’une
+explosion formidable ébranla l’_Albatros._ Les roufles volèrent en
+éclats. Les fanaux s’éteignirent, car le courant électrique leur
+manqua subitement, et l’obscurité redevint complète. Cependant, si la
+plupart des hélices suspensives, tordues ou fracassées, étaient hors
+d’usage, quelques-unes, à la proue, n’avaient pas cessé de tourner.
+
+Soudain, la coque de l’aéronef s’ouvrit un peu en arrière du premier
+roufle, dont les accumulateurs actionnaient toujours le propulseur de
+l’avant, et la partie postérieure de la plate-forme culbuta dans
+l’espace.
+
+Presque aussitôt s’arrêtèrent les dernières hélices suspensives, et
+l’_Albatros_ fut précipité vers l’abîme.
+
+C’était une chute de trois mille mètres pour les huit hommes,
+accrochés, comme des naufragés, à cette épave!
+
+En outre, cette chute allait être d’autant plus rapide que le
+propulseur de l’avant, après s’être redressé verticalement,
+fonctionnait encore!
+
+Ce fut alors que Robur, avec un à-propos qui dénotait un
+extraordinaire sang-froid, se laissant glisser jusqu’au roufle à demi
+disloqué, saisit le levier de mise en train, et changea le sens de la
+rotation de l’hélice qui, de propulsive qu’elle était, devint
+suspensive.
+
+Chute, assurément, bien qu’elle fût quelque peu retardée; mais, du
+moins, l’épave ne tomba pas avec cette vitesse croissante des corps
+abandonnés aux effets de la pesanteur. Et, si c’était toujours la
+mort pour les survivants de l’_Albatros,_ puisqu’ils étaient
+précipités dans la mer, ce n’était plus la mort par asphyxie, au
+milieu d’un air que la rapidité de la descente eût rendu irrespirable.
+
+Quatre-vingts secondes au plus après l’explosion, ce qui restait de
+l’_Albatros_ s’était abîmé dans les flots.
+
+ XVII
+
+Dans lequel on revient à deux mois en arrière et où l’on saute à neuf
+ mois en avant.
+
+Quelques semaines auparavant, le 13 juin, au lendemain de cette
+séance pendant laquelle le Weldon-Institute s’était abandonné à de si
+orageuses discussions, il y avait eu dans toutes les classes de la
+population philadelphienne, noire ou blanche, une émotion plus facile
+à constater qu’à décrire.
+
+Déjà, aux premières heures de la matinée, les conversations portaient
+uniquement sur l’inattendu et scandaleux incident de la veille. Un
+intrus, qui se disait ingénieur, un ingénieur qui prétendait
+s’appeler de cet invraisemblable nom de Robur - Robur-le-Conquérant!
+- un personnage d’origine inconnue, de nationalité anonyme, s’était
+présenté inopinément dans la salle des séances, avait insulté les
+ballonistes, honni les dirigeurs d’aérostats, vanté les merveilles
+des appareils plus lourds que l’air, soulevé des huées au milieu d’un
+tumulte épouvantable, provoqué des menaces qu’il avait retournées
+contre ses adversaires. Enfin, après avoir abandonné la tribune dans
+le tapage des revolvers, il avait disparu, et, malgré toutes les
+recherches, on n’avait plus entendu parler de lui.
+
+Assurément, cela était bien fait pour exercer toutes les langues,
+enflammer toutes les imaginations. On ne s’en fit pas faute à
+Philadelphie, ni dans les trente-six autres Etats de l’Union, et,
+pour dire le vrai, aussi bien dans l’Ancien que dans le Nouveau Monde.
+
+Mais, de combien cet émoi fut dépassé, lorsque, le soir du 13 juin,
+il fut constant que ni le président ni le secrétaire du
+Weldon-Institute n’avaient reparu à leur domicile. Gens rangés
+pourtant, honorables et sages. La veille, ils avaient quitté la salle
+des séances en citoyens qui ne songent qu’à rentrer tranquillement
+chez eux, en célibataires dont aucun visage renfrogné n’accueillera
+le retour au logis. Ne se seraient-ils point absentés, par hasard?
+Non, ou du moins ils n’avaient rien dit qui pût le faire croire. Et
+même il avait été convenu que, le lendemain, ils reprendraient leur
+place au bureau du club, l’un comme président, l’autre comme
+secrétaire, en prévision d’une séance où seraient discutés les
+événements de la soirée précédente.
+
+Et non seulement, disparition complète de ces deux personnages
+considérables de l’Etat de Pennsylvanie, mais aucune nouvelle du
+valet Frycollin. Introuvable comme son maître. Non! jamais Nègre,
+depuis Toussaint Louverture, Soulouque et Dessaline, n’avait fait
+autant parler de lui. Il allait prendre une place importante, aussi
+bien parmi ses collègues de la domesticité philadelphienne que parmi
+tous ces originaux qu’une excentricité quelconque suffit à mettre en
+lumière dans ce beau pays d’Amérique.
+
+Le lendemain, rien de nouveau. Les deux collègues ni Frycollin n’ont
+point reparu. Sérieuse inquiétude. Commencement d’agitation. Foule
+nombreuse aux abords des Post and Telegraph offices, pour savoir s’il
+arriverait quelques nouvelles.
+
+Rien encore.
+
+Et, cependant, on les avait bien vus, tous les deux, sortir du
+Weldon-Institute, causer à voix haute, prendre Frycollin qui les
+attendait, puis descendre Walnut-Street et gagner du côté de
+Fairmont-Park.
+
+Jem Cip, le légumiste, avait même serré la main droite du président
+en lui disant :
+
+« A demain! »
+
+Et William T. Forbes, le fabricant de sucre de chiffons, avait reçu
+une cordiale poignée de Phil Evans, qui lui avait dit par deux fois :
+
+« Au revoir ! ... Au revoir !... »
+
+Miss Doll et Miss Mat Forbes, si attachées à Uncle Prudent par les
+liens de la plus pure amitié, ne pouvaient revenir de cette
+disparition, et, afin d’obtenir des nouvelles de l’absent, parlaient
+encore plus que d’habitude.
+
+Enfin, trois, quatre, cinq, six jours se passèrent, puis une semaine,
+deux semaines... Personne, et nul indice qui pût mettre sur la trace
+des trois disparus.
+
+On avait pourtant fait de minutieuses recherches dans tout le
+quartier... Rien! - Dans les rues qui aboutissent au port... Rien! -
+dans le parc même, sous les. grands bouquets d’arbres, au plus épais
+des taillis... Rien! Toujours rien!
+
+Toutefois, on reconnut que, sur la grande clairière, l’herbe avait
+été récemment foulée, et d’une façon qui sembla suspecte, puisqu’elle
+était inexplicable. A la lisière du bois qui l’entoure, des traces
+d’une lutte furent également relevées. Une bande de malfaiteurs
+avait-elle donc rencontré, puis attaqué les deux collègues, à cette
+heure avancée de la nuit, au milieu de ce parc désert?
+
+C’était possible. Aussi, la police procéda-t-elle à une enquête dans
+les formes et avec toute la lenteur légale. On fouilla la
+Schuylkill-river, on en racla le fond, on ébarba les rives de leur
+amas d’herbes. Et, si ce fut inutile, ce ne fut pas en pure perte,
+car la Schuylkill avait besoin d’un bon travail de faucardement. On
+le fit à cette occasion. Gens pratiques, les édiles de Philadelphie.
+
+Alors on en appela à la publicité des journaux. Des annonces, des
+réclamations, sinon des réclames, furent envoyées à toutes les
+feuilles démocratiques ou républicaines de l’Union, sans distinction
+de couleur. Le _Daily Negro,_ journal spécial de la race noire,
+publia un portrait de Frycollin, d’après sa dernière photographie.
+Récompenses furent offertes, primes promises, à quiconque donnerait
+quelque nouvelle des trois absents, et même à tous ceux qui
+retrouveraient un indice quelconque de nature à mettre sur leurs
+traces.
+
+« Cinq mille dollars! Cinq mille dollars ! ... A tout citoyen qui... »
+
+Rien n’y fit. Les cinq mille dollars restèrent dans la caisse du
+Weldon-Institute.
+
+« Introuvables! Introuvables!! Introuvables!!! Uncle Prudent et Phil
+Evans de Philadelphie! »
+
+Il va sans dire que le club fut mis dans un singulier désarroi par
+cette inexplicable disparition de son président et de son secrétaire.
+Et, tout d’abord, l’assemblée prit d’urgence une mesure qui
+suspendait les travaux relatifs à la construction du ballon le _Go a
+head,_ si avancés pourtant. Mais comment, en l’absence des principaux
+promoteurs de l’affaire, de ceux qui avaient voué à cette entreprise
+une partie de leur fortune en temps et monnaie, comment aurait-on pu
+vouloir achever l’œuvre, quand ils n’étaient plus là pour la
+finir? Il convenait donc d’attendre.
+
+Or, précisément à cette époque, il fut de nouveau question de
+l’étrange phénomène, qui avait tant surexcité les esprits quelques
+semaines auparavant.
+
+En effet, l’objet mystérieux avait été revu ou plutôt entrevu à
+diverses reprises dans les hautes couches de l’atmosphère. Certes,
+personne ne songeait à établir une connexité entre cette réapparition
+si singulière et la disparition non moins inexplicable des deux
+membres du Weldon-Institute. En effet, il eût fallu une
+extraordinaire dose d’imagination pour rapprocher ces deux faits l’un
+de l’autre.
+
+Quoi qu’il en soit, l’astéroïde, le bolide, le monstre aérien, comme
+on voudra l’appeler, avait été réaperçu dans des conditions qui
+permettaient de mieux apprécier ses dimensions et sa forme. Au
+Canada, d’abord, au-dessus de ces territoires qui s’étendent d’Ottawa
+à Québec, et cela le lendemain même de la disparition des deux
+collègues; puis, plus tard, au-dessus des plaines du Far West, alors
+qu’il luttait de vitesse avec un train du grand chemin de fer du
+Pacifique.
+
+A partir de ce jour, les incertitudes du monde savant furent fixées.
+Ce corps n’était point un produit de la nature; c’était un appareil
+volant, avec application pratique de la théorie du « Plus lourd que
+l’air ». Et, si le créateur, le maître de cet aéronef voulait encore
+garder l’incognito pour sa personne, évidemment il n’y tenait plus
+pour sa machine, puisqu’il venait de la montrer de si près sur les
+territoires du Far West. Quant à la force mécanique dont il
+disposait, quant à la nature des engins qui lui communiquaient le
+mouvement, c’était l’inconnu. En tout cas, ce qui ne laissait aucun
+doute, c’est que cet aéronef devait être doué d’une extraordinaire
+faculté de locomotion. En effet, quelques jours après, il avait été
+signalé dans le Céleste Empire, puis sur la partie septentrionale de
+l’Indoustan, puis au-dessus des immenses steppes de la Russie.
+
+Quel était donc ce hardi mécanicien qui possédait une telle puissance
+de locomotion, pour lequel les Etats n’avaient plus de frontières ni
+les océans de limites, qui disposait de l’atmosphère terrestre comme
+d’un domaine? Devait-on penser que ce fût ce Robur, dont les théories
+avaient été si brutalement lancées à la face du Weldon-Institute, le
+jour où il vint battre en brèche cette utopie des ballons dirigeables?
+
+Peut-être quelques esprits perspicaces en eurent-ils la pensée. Mais
+- chose singulière assurément - personne ne songea à cette hypothèse
+que ledit Robur pût se rattacher en quoi que ce fût à la disparition
+du président et du secrétaire du Weldon-Institute.
+
+En somme, cela fût resté à l’état de mystère, sans une dépêche qui
+arriva de France en Amérique par le fil de New York, à onze heures
+trente-sept, dans la journée du 6 juillet.
+
+Et qu’apportait cette dépêche? C’était le texte du document trouvé à
+Paris dans une tabatière - document qui révélait ce qu’étaient
+devenus les deux personnages dont l’Union allait prendre le deuil.
+
+Ainsi donc, l’auteur de l’enlèvement c’était Robur, l’ingénieur venu
+tout exprès à Philadelphie pour écraser la théorie des ballonistes
+dans son œuf! C’était lui qui montait l’aéronef _Albatros!_
+C’était lui qui, par représailles, avait enlevé Uncle Prudent, Phil
+Evans, et Frycollin par-dessus le marché! Et ces personnages, on
+devait les considérer comme à jamais perdus, à moins que, par un
+moyen quelconque, en construisant un engin capable de lutter avec le
+puissant appareil, leurs amis terrestres ne parvinssent à les ramener
+sur la terre!
+
+Quelle émotion! Quelle stupeur! Le télégramme parisien avait été
+adressé au bureau du Weldon-Institute. Les membres du club en eurent
+aussitôt connaissance. Dix minutes après, tout Philadelphie recevait
+la nouvelle par ses téléphones, puis, en moins d’une heure, toute
+l’Amérique, car elle s’était électriquement propagée sur les
+innombrables fils du nouveau continent. On n’y voulait pas croire, et
+rien n’était plus certain. Ce devait être une mystification de
+mauvais plaisant, disaient les uns, une « fumisterie » du plus
+mauvais goût, disaient les autres! Comment ce rapt eût-il pu
+s’accomplir à Philadelphie, et si secrètement? Comment cet _Albatros_
+avait-il atterri dans Fairmont-Park, sans que son apparition eût été
+signalée sur les horizons de l’Etat de Pennsylvanie?
+
+Très bien. C’étaient des arguments. Les incrédules avaient encore le
+droit de douter. Mais, ce droit, ils ne l’eurent plus, sept jours
+après l’arrivée du télégramme. Le 13 juillet, le paquebot français
+_Normandie_ avait mouillé dans les eaux de l’Hudson, et il apportait
+la fameuse tabatière. Le railway de New York l’expédia en toute hâte
+à Philadelphie.
+
+C’était bien la tabatière du président du Weldon-Institute. Jem Cip
+n’aurait pas mal fait, ce jour-là, de prendre une nourriture plus
+substantielle, car il faillit tomber en pâmoison, quand il la
+reconnut. Que de fois il y avait puisé la prise de l’amitié! Et Miss
+Doll et Miss Mat la reconnurent aussi, cette tabatière, qu’elles
+avaient si souvent regardée avec l’espoir d’y plonger, un jour, leurs
+maigres doigts de vieilles filles! Puis ce furent leur père, William
+T. Forbes, Truk Milnor, Bat T. Fyn et bien d’autres du
+Weldon-Institute! Cent fois ils l’avaient vue s’ouvrir et se refermer
+entre les mains de leur vénéré président. Enfin elle eut pour elle le
+témoignage de tous les amis que comptait Uncle Prudent dans cette
+bonne cité de Philadelphie, dont le nom indique - on ne saurait trop
+le répéter - que ses habitants s aiment comme des frères.
+
+Ainsi il n’était pas permis de conserver l’ombre d’un doute _à_ cet
+égard. Non seulement la tabatière du président, mais l’écriture,
+tracée sur le document, ne permettaient plus aux incrédules de hocher
+la tête. Alors les lamentations commencèrent, les mains désespérées
+se levèrent vers le ciel. Uncle Prudent et son collègue, emportés
+dans un appareil volant, sans qu’on pût même entrevoir un moyen de
+les délivrer!
+
+La Compagnie du Niagara-Falls, dont Uncle Prudent était le plus gros
+actionnaire, faillit suspendre ses affaires et arrêter ses chutes. La
+_Walton-Watch Company_ songea à liquider son usine à montres,
+maintenant qu’elle avait perdu son directeur, Phil Evans.
+
+Oui! ce fut un deuil général, et le mot deuil n’est pas exagéré, car
+à part quelques cerveaux brûlés comme il s’en rencontre même aux
+Etats-Unis, on n’espérait plus jamais revoir ces deux honorables
+citoyens.
+
+Cependant, après son passage au-dessus de Paris, on n’entendit plus
+parler de l’_Albatros._ Quelques heures plus tard, il avait été
+aperçu au-dessus de Rome, et c’était tout. Il ne faut pas s’en
+étonner, étant donné la vitesse avec laquelle l’aéronef avait
+traversé l’Europe du nord au sud, et la Méditerranée de l’ouest à
+l’est. Grâce à cette vitesse, aucune lunette n’avait pu le saisir sur
+un point quelconque de sa trajectoire. Tous les observatoires eurent
+beau mettre leur personnel à l’affût nuit et jour, la machine volante
+de Robur-le-Conquérant s’en était allée ou si loin ou si haut - en
+Icarie, comme il le disait - qu’on désespéra d’en jamais retrouver la
+trace.
+
+Il convient d’ajouter que, si sa rapidité fut plus modérée au-dessus
+du littoral de l’Afrique, comme le document n’était pas encore connu,
+on ne s’avisa pas de chercher l’aéronef dans les hauteurs du ciel
+algérien. Assurément, il fut aperçu au-dessus de Tombouctou; mais
+l’observatoire de cette ville célèbre - s’il y en a un - n’avait pas
+encore eu le temps d’envoyer en Europe le résultat de ses
+observations. Quant au roi du Dahomey, il aurait plutôt fait couper
+la tête à vingt mille de ses sujets, y compris ses ministres, que
+d’avouer qu’il avait eu le dessous dans sa lutte avec un appareil
+aérien. Question d’amour-propre.
+
+Au-delà, ce fut l’Atlantique que traversa l’ingénieur Robur. Ce fut
+la Terre de Feu qu’il atteignit, puis le cap Horn. Ce furent les
+terres australes et l’immense domaine du pôle, qu’il dépassa, un peu
+malgré lui. Or, de ces régions antarctiques, il n’y avait aucune
+nouvelle à attendre.
+
+Juillet s’écoula, et nul œil humain ne pouvait se vanter
+d’avoir même entrevu l’aéronef.
+
+Août s’acheva, et l’incertitude au sujet des prisonniers de Robur
+demeura complète. C’était à se demander si l’ingénieur, à l’exemple
+d’Icare, le plus vieux mécanicien dont l’histoire fasse mention,
+n’avait pas péri victime de sa témérité.
+
+Enfin les vingt-sept premiers jours de septembre s’écoulèrent sans
+résultat.
+
+Certainement, on se fait à tout en ce monde. Il est dans la nature
+humaine de se blaser sur les douleurs qui s’éloignent. On oublie,
+parce qu’il est nécessaire d’oublier. Mais, cette fois, il faut le
+dire à son honneur, le public terrestre se retint sur cette pente.
+Non! il ne devint point indifférent au sort de deux Blancs et d’un
+Noir, enlevés comme le prophète Elie, mais dont la Bible n’avait pas
+promis le retour sur la terre.
+
+Et ceci fut plus sensible à Philadelphie qu’en tout autre lieu. Il
+s’y joignait, d’ailleurs, de certaines craintes personnelles. Par
+représailles, Robur avait arraché Uncle Prudent et Phil Evans à leur
+sol natal. Certes, il s’était bien vengé, quoique en dehors de tout
+droit. Mais cela suffirait-il à sa vengeance? Ne voudrait-il pas
+l’exercer encore sur quelques-uns des collègues du président et du
+secrétaire du Weldon-Institute? Et qui pouvait se dire à l’abri des
+atteintes de ce tout-puissant maître des régions aériennes?
+
+Or, voilà que, le 28 septembre, une nouvelle courut la ville. Uncle
+Prudent et Phil Evans auraient reparu, dans l’après-midi, au domicile
+particulier du président du Weldon-Institute.
+
+Et le plus extraordinaire, c’est que la nouvelle était vraie, quoique
+les esprits sensés ne voulussent point y croire.
+
+Cependant il fallut se rendre à l’évidence. C’étaient bien les deux
+disparus, en personne, non leur ombre... Frycollin lui-même était de
+retour.
+
+Les membres du club, puis leurs amis, puis la foule, se portèrent
+devant la maison de Uncle Prudent. On acclama les deux collègues, on
+les fit passer de main en main au milieu des hurrahs et des hips!
+
+Jem Cip était là, ayant abandonné son déjeuner -un rôti de laitues
+cuites - puis, William T. Forbes et ses deux filles, Miss Doit et
+Miss Mat. Et, en ce jour, Uncle Prudent aurait pu les épouser toutes
+deux s’il eût été Mormon; mais il ne l’était pas et n’avait aucune
+propension à le devenir. Il y avait aussi Truk Milnor, Bat T. Fyn,
+enfin tous les membres du club. On se demande encore aujourd’hui
+comment Uncle Prudent et Phil Evans purent sortir vivants des
+milliers de bras par lesquels ils durent passer en traversant toute
+la ville.
+
+Le soir même, le Weldon-Institute devait tenir sa séance
+hebdomadaire. On comptait que les deux collègues prendraient place au
+bureau. Or, comme ils n’avaient encore rien dit de leurs aventures -
+peut-être ne leur avait-on pas laissé le temps de parler? - on
+espérait aussi qu’ils raconteraient par le menu leurs impressions de
+voyage.
+
+En effet, pour une raison ou pour une autre, tous deux étaient restés
+muets. Muet aussi le valet Frycollin, que ses congénères avaient
+failli écarteler dans leur délire.
+
+Mais ce que les deux collègues n’avaient pas dit ou n’avaient pas
+voulu dire, le voici
+
+Il n’y a point à revenir sur ce que l’on sait de la nuit du 27 au 28
+juillet, l’audacieuse évasion du président et du secrétaire du
+Weldon-Institute, leur impression si vive quand ils foulèrent les
+roches de l’île Chatam, le coup de feu tiré sur Phil Evans, le câble
+tranché, et _l’Albatros,_ alors privé de ses propulseurs, entraîné au
+large par la brise du sud-ouest, tandis qu’il s’élevait à une grande
+hauteur. Ses fanaux allumés avaient permis de le suivre pendant
+quelque temps. Puis, il n’avait pas tardé à disparaître.
+
+Les fugitifs n’avaient plus rien à craindre. Comment Robur aurait-il
+pu revenir sur l’île, puisque ses hélices devaient encore être hors
+d’état de fonctionner pendant trois ou quatre heures?
+
+D’ici là, l’_Albatros,_ détruit par l’explosion, ne serait plus
+qu’une épave flottant sur la mer, et ceux qu’il portait, des cadavres
+déchirés que l’Océan ne pourrait pas même rendre.
+
+L’acte de vengeance aurait été accompli dans toute son horreur.
+
+Uncle Prudent et Phil Evans, se considérant comme en état de légitime
+défense, n’avaient pas eu un remords.
+
+Phil Evans n’était que légèrement blessé par la balle lancée de
+l’_Albatros._ Aussi tous trois s’occupèrent de remonter le littoral
+avec l’espoir de rencontrer quelques indigènes.
+
+Cet espoir ne fut pas trompé. Une cinquantaine de naturels, vivant de
+la pêche, habitaient la côte occidentale de Chatam. Ils avaient vu
+l’aéronef descendre sur l’île. Ils firent aux fugitifs l’accueil que
+méritaient des êtres surnaturels. On les adora, ou peu s’en faut. On
+les logea dans la plus confortable des cases. Jamais Frycollin ne
+retrouverait une pareille occasion de passer pour le dieu des Noirs.
+
+Ainsi qu’ils l’avaient prévu, Uncle Prudent et Phil Evans ne virent
+pas revenir l’aéronef. Ils devaient en conclure que la catastrophe
+avait dû se produire dans quelque haute zone de l’atmosphère. On
+n’entendrait plus jamais parler de l’ingénieur Robur ni de la
+prodigieuse machine que ses compagnons montaient avec lui.
+
+Maintenant il fallait attendre une occasion de regagner l’Amérique.
+Or, l’île Chatam est peu fréquentée des navigateurs. Tout le mois
+d’août se passa ainsi, et les fugitifs pouvaient se demander s’ils
+n’avaient pas changé une prison pour une autre, dont Frycollin,
+toutefois, s’arrangeait mieux que de sa prison aérienne.
+
+Enfin, le 3 septembre, un navire vint faire de l’eau à l’aiguade de
+l’île Chatam. On ne l’a pas oublié, au moment de l’enlèvement à
+Philadelphie, Uncle Prudent avait sur lui quelques milliers de
+dollars-papier - plus qu’il ne fallait pour regagner l’Amérique.
+Après avoir remercié leurs adorateurs qui ne leur épargnèrent pas les
+plus respectueuses démonstrations, Uncle Prudent, Phil Evans et
+Frycollin s’embarquèrent pour Aukland. Ils ne racontèrent rien de
+leur histoire, et, en deux jours, ils arrivèrent dans la capitale de
+la Nouvelle-Zélande.
+
+Là, un paquebot du Pacifique les prit comme passagers, et, le 20
+septembre, après une traversée des plus heureuses, les survivants de
+l’_Albatros_ débarquaient à San Francisco. Ils n’avaient point dit
+qui ils étaient ni d’où ils venaient; mais, comme ils avaient payé
+d’un bon prix leur transport, ce n est pas un capitaine américain qui
+leur en eût demandé davantage.
+
+A San Francisco, Uncle Prudent, son collègue et le valet Frycollin
+prirent le premier train du grand chemin de fer du Pacifique. Le 27,
+ils arrivaient à Philadelphie.
+
+Voilà le récit compendieux de ce qui s’était passé depuis l’évasion
+des fugitifs et leur départ de l’île Chatam. Voilà comment, le soir
+même, le président et le secrétaire purent prendre place au bureau du
+Weldon-Institute, au milieu d’une affluence extraordinaire.
+
+Cependant, jamais ni l’un ni l’autre n’avaient été aussi calmes. Il
+ne semblait pas, à les voir, que rien d’anormal fût arrivé depuis la
+mémorable séance du 12 juin. Trois mois et demi qui ne paraissaient
+pas compter dans leur existence!
+
+Après les premières salves de hurrahs que tous deux reçurent sans que
+leur visage reflétât la moindre émotion, Uncle Prudent se couvrit et
+prit la parole.
+
+Honorables citoyens, dit-il, la séance est ouverte.
+
+Applaudissements frénétiques et bien légitimes! Car, s’il n’était pas
+extraordinaire que cette séance fût ouverte, il l’était du moins
+qu’elle le fût par Uncle Prudent, assisté de Phil Evans.
+
+Le président laissa l’enthousiasme s’épuiser en clameurs et en
+battements de mains. Puis il reprit :
+
+« A notre dernière séance, messieurs, la discussion avait été fort
+vive _(Ecoutez, écoutez)_ entre les partisans de l’hélice avant et de
+l’hélice arrière pour notre ballon _Go a headl (Marques de
+surprise)._ Or, nous avons trouvé moyen de ramener l’accord entre les
+avantistes et les arriéristes, et ce moyen, le voici c’est de mettre
+deux hélices, une à chaque bout de la nacelle! » _(Silence de
+complète stupéfaction.)_
+
+Et ce fut tout.
+
+Oui, tout! De l’enlèvement du président et du secrétaire du
+Weldon-Institute, pas un mot! Pas un mot de l’_Albatros_ ni de
+l’ingénieur Robur! Pas un mot du voyage! Pas un mot de la façon dont
+les prisonniers avaient pu s’échapper! Pas un mot enfin de ce
+qu’était devenu l’aéronef, s’il courait encore à travers l’espace, si
+l’on pouvait craindre de nouvelles représailles contre les membres du
+club!
+
+Certes, l’envie ne manquait pas à tous ces ballonistes d’interroger
+Uncle Prudent et Phil Evans; mais on les vit si sérieux, si
+boutonnés, qu’il parut convenable de respecter leur attitude. Quand
+ils jugeraient à propos de parler, ils parleraient, et l’on serait
+trop honoré de les entendre.
+
+Après tout, il y avait peut-être dans ce mystère quelque secret qui
+ne pouvait encore être divulgué.
+
+Et alors Uncle Prudent, reprenant la parole au milieu d’un silence
+jusqu’alors inconnu dans les séances du Weldon-Institute
+
+« Messieurs, dit-il, il ne reste plus maintenant qu’à terminer
+l’aérostat le _Go a head_ auquel il appartient de faire la conquête
+de l’air. - La séance est levée. »
+
+ XVIII
+
+Qui termine cette véridique histoire de l’_Albatros_ sans la terminer.
+
+Le 29 avril de l’année suivante, sept mois après le retour si imprévu
+de Uncle Prudent et de Phil Evans, Philadelphie était tout en
+mouvement. Rien de politique pour cette fois. Il ne s’agissait ni
+d’élections ni de meetings. L’aérostat le _Go a head,_ achevé par les
+soins du Weldon-Institute, allait enfin prendre possession de son
+élément naturel.
+
+Pour aéronaute, le célèbre Harry W. Tinder, dont le nom a été
+prononcé au commencement de ce récit, - plus un aide-aérostier.
+
+Pour passagers, le président et le secrétaire du Weldon-Institute. Ne
+méritaient-ils pas un tel honneur? Ne leur appartenait-il pas de
+venir en personne protester contre tout appareil qui reposerait sur
+le principe du « Plus lourd que l’air » ?
+
+Cependant, après sept mois, ils en étaient encore à parler de leurs
+aventures. Frycollin lui-même, quelque envie qu’il en eût, n’avait
+rien dit de l’ingénieur Robur ni de Sa prodigieuse machine. Sans
+doute, en ballonistes intransigeants qu’ils étaient, Uncle Prudent et
+Phil Evans ne voulaient pas qu’il fût question d’aéronef ou de tout
+autre appareil volant. Tant que le ballon le _Go a head_ ne tiendrait
+pas la première place parmi les engins de locomotion aérienne, ils ne
+voulaient rien admettre des inventions dues aux aviateurs. Ils
+croyaient encore, ils voulaient croire toujours que le véritable
+véhicule atmosphérique, c’était l’aérostat et qu à lui seul
+appartenait l’avenir.
+
+D’ailleurs, celui dont ils avaient tiré une vengeance si terrible -
+si juste à leur sens -, celui-là n’existait plus. Aucun de ceux qui
+l’accompagnaient n’avait pu lui survivre. Le secret de l’_Albatros_
+était maintenant enseveli dans les profondeurs du Pacifique.
+
+Quant à admettre que l’ingénieur Robur eût une retraite, une île de
+relâche, au milieu de ce vaste océan, ce n’était qu’une hypothèse. En
+tout cas, les deux collègues se réservaient de décider plus tard s’il
+ne conviendrait pas de faire quelques recherches à ce sujet.
+
+On allait donc enfin procéder à cette grande expérience que le
+Weldon-Institute préparait de si longue date et avec tant de soins.
+Le _Go a head_ était le type le plus parfait de ce qui avait été
+inventé jusqu’à cette époque dans l’art aérostatique, - ce que sont
+un _Inflexible_ ou un _Formidable_ dans l’art naval.
+
+Le _Go a head_ possédait toutes les qualités que doit avoir un
+aérostat. Son volume lui permettait de s’élever aux dernières
+hauteurs qu’un ballon puisse atteindre; - son imperméabilité, de
+pouvoir se maintenir indéfiniment dans l’atmosphère; - sa solidité,
+de braver toute dilatation de gaz aussi bien que les violences de la
+pluie et du vent; - sa capacité, de disposer d’une force
+ascensionnelle assez considérable pour enlever, avec tous ses
+accessoires, une machinerie électrique qui devait communiquer à ses
+propulseurs une puissance de locomotion supérieure à tout ce qui
+avait été obtenu jusqu’alors. Le _Go a head_ avait une forme allongée
+qui faciliterait son déplacement suivant l’horizontale. Sa nacelle,
+plate-forme à peu près semblable à celle du ballon des capitaines
+Krebs et Renard, emportait tout l’outillage nécessaire aux
+aérostiers, instruments de physique, câbles, ancres, guides-ropes,
+etc., de plus, les appareils, piles et accumulateurs qui
+constituaient sa puissance mécanique. Cette nacelle était munie, à
+l’avant, d’une hélice, et, à l’arrière, d’une hélice et d’un
+gouvernail. Mais, probablement, le rendement des machines du _Go a
+head_ devait être très inférieur au rendement des appareils de
+l’_Albatros._
+
+Le _Go a head_ avait été transporté, après son gonflement, dans la
+clairière de Fairmont-Park, à la place même où s’était reposé
+l’aéronef pendant quelques heures.
+
+Inutile de dire que sa puissance ascensionnelle lui était fournie par
+le plus léger de tous les corps gazeux. Le gaz d’éclairage ne possède
+qu’une force de sept cents grammes environ par mètre cube, - ce qui
+ne donne qu’une insuffisante rupture d’équilibre avec l’air ambiant.
+Mais l’hydrogène possède une force d’ascension qui peut être estimée
+à onze cents grammes. Cet hydrogène pur, préparé d’après les procédés
+et dans les appareils spéciaux du célèbre Henry Giffard, emplissait
+l’énorme ballon. Donc, puisque la capacité du _Go a head_ mesurait
+quarante mille mètres cubes, la puissance ascensionnelle de son gaz
+était quarante mille multipliés par onze cents, soit de
+quarante-quatre mille kilogrammes.
+
+Dans cette matinée du 29 avril, tout était prêt. Dès onze heures,
+l’énorme aérostat se balançait à quelques pieds du sol, prêt à
+s’élever au milieu des airs.
+
+Temps admirable et fait exprès pour cette importante expérience. En
+somme, peut-être aurait-il mieux valu que la brise eût été plus
+forte, ce qui aurait rendu l’épreuve plus concluante. En effet, on
+n’a jamais mis en doute qu’un ballon pût être dirigé dans un air
+calme; mais, au milieu d’une atmosphère en mouvement, c’est autre
+chose, et c’est dans ces conditions que les expériences doivent être
+tentées.
+
+Enfin, il n’y avait pas de vent ni apparence qu’il dût se lever. Ce
+jour-là, par extraordinaire, l’Amérique du Nord ne se disposait point
+à envoyer à l’Europe occidentale une des bonnes tempêtes de son
+inépuisable réserve, et jamais jour n’eût été mieux choisi pour le
+succès d’une expérience aéronautique.
+
+Faut-il parler de la foule immense réunie dans Fairmont-Park, des
+nombreux trains qui avaient versé sur la capitale de la Pennsylvanie
+les curieux de tous les Etats environnants, de la suspension de la
+vie industrielle et commerciale qui permettait à tous de venir
+assister à ce spectacle, patrons, employés, ouvriers, hommes, femmes,
+vieillards, enfants, membres du Congrès, représentants de l’armée,
+magistrats, reporters, indigènes blancs et noirs, entassés dans la
+vaste clairière? Faut-il décrire les émotions bruyantes de ce
+populaire, ces mouvements inexplicables, ces poussées soudaines qui
+rendaient la masse palpitante et houleuse? Faut-il chiffrer les hips!
+hips! hips! qui éclatèrent de toutes parts comme des détonations de
+boîtes d’artifice, lorsque Uncle Prudent et Phil Evans parurent sur
+la plate-forme, au-dessous de l’aérostat pavoisé aux couleurs
+américaines? Faut-il avouer enfin que le plus grand nombre des
+curieux n’était peut-être pas venu pour voir le _Go a head,_ mais
+pour contempler ces deux hommes extraordinaires que l’Ancien Monde
+enviait au Nouveau?
+
+Pourquoi deux et non trois? Pourquoi pas Frycollin? C’est que
+Frycollin trouvait que la campagne de l’_Albatros_ suffisait à sa
+célébrité. Il avait décliné l’honneur d’accompagner son maître. Il
+n’eut donc point sa part des acclamations frénétiques qui
+accueillirent le président et le secrétaire du Weldon-Institute.
+
+Il va sans dire que, de tous les membres de l’illustre assemblée, pas
+un ne manquait aux places réservées en dedans des cordes et piquets
+qui formaient enceinte au milieu de la clairière. Là étaient Truk
+Milnor, Bat T. Fyn, William T. Forbes, ayant au bras ses deux filles,
+Miss Doll et Miss Mat. Tous étaient venus affirmer par leur présence
+que rien ne pourrait jamais séparer les partisans du « Plus léger que
+l’air » !
+
+Vers onze heures vingt, un coup de canon annonça la fin des derniers
+préparatifs.
+
+Le _Go a head_ n’attendait plus qu’un signal pour partir. Un second
+coup de canon retentit à onze heures vingt-cinq.
+
+Le _Go a head,_ maintenu par ses cordes de filet, s’éleva d’une
+quinzaine de mètres au-dessus de la clairière. De cette façon la
+plate-forme dominait cette foule si profondément émue. Uncle Prudent
+et Phil Evans, debout à l’avant, mirent alors la main gauche sur leur
+poitrine, - ce qui signifiait qu’ils étaient de cœur avec toute
+l’assistance. Puis, ils tendirent la main droite vers le zénith, - ce
+qui signifiait que le plus grand des ballons connus jusqu’à ce jour
+allait enfin prendre possession du domaine supra-terrestre.
+
+Cent mille mains se portèrent alors sur cent mille poitrines, et cent
+mille autres se dressèrent vers le ciel.
+
+Un troisième coup de canon éclata à onze heures trente.
+
+« Lâchez tout! » cria Uncle Prudent, qui lança la formule
+sacramentelle.
+
+Et le _Go a head_ s’éleva « majestueusement », -adverbe consacré par
+l’usage dans les descriptions aérostatiques.
+
+En vérité, c’était un spectacle superbe! On eût dit d’un vaisseau qui
+vient de quitter son chantier de construction. Et n’était-ce pas un
+vaisseau, lancé sur la mer aérienne?
+
+Le _Go a head_ monta suivant une rigoureuse verticale - preuve du
+calme absolu de l’atmosphère -, et il s’arrêta à une altitude de deux
+cent cinquante mètres.
+
+Là, commencèrent les manœuvres en déplacement horizontal. Le
+_Go a head,_ poussé par ses deux hélices, alla au-devant du soleil
+avec une vitesse d’une dizaine de mètres à la seconde. C’est la
+vitesse de la baleine franche au milieu des couches liquides. Et il
+ne messied pas de le comparer à cette géante des mers boréales,
+puisqu’il avait aussi la forme de cet énorme cétacé.
+
+Une nouvelle salve de hurrahs monta vers les habiles aéronautes.
+
+Puis, sous l’action de son gouvernail, le _Go a head_ se livra à
+toutes les évolutions circulaires, obliques, rectilignes, que lui
+imprimait la main du timonier. Il tourna dans un cercle restreint, il
+marcha en avant, en arrière, de façon à convaincre les plus
+réfractaires à la direction des ballons, - s’il y en avait eu!...
+S’il yen avait eu, on les aurait écharpés.
+
+Mais pourquoi le vent manquait-il à cette magnifique expérience? Ce
+fut regrettable. On aurait vu, sans doute, le _Go a head_ exécuter,
+sans une hésitation, tous les mouvements, soit en déviant par
+l’oblique comme un navire à voiles qui marche au plus près, soit en
+remontant les courants de l’air comme un navire à vapeur.
+
+En ce moment, l’aérostat se releva dans l’espace de quelques
+centaines de mètres.
+
+On comprit la manœuvre. Uncle Prudent et ses compagnons
+allaient tenter de trouver un courant quelconque dans de plus hautes
+zones, afin de compléter l’épreuve. Du reste, un système de
+ballonneaux intérieurs analogues à la vessie natatoire des poissons
+et dans lesquels on pouvait introduire une certaine quantité d’air,
+au moyen de pompes, lui permettait de se déplacer verticalement. Sans
+jamais jeter de lest pour monter ni perdre de gaz pour descendre, il
+était en mesure de s’élever ou de s’abaisser dans l’atmosphère, au
+gré de l’aéronaute. Toutefois, il avait été muni d’une soupape à son
+hémisphère supérieur, pour le cas où il eût été obligé à quelque
+rapide descente. C’était, en somme, l’application de systèmes déjà
+connus, mais poussés à un extrême degré de perfection.
+
+Le _Go a head_ s’élevait donc en suivant une ligne verticale. Ses
+énormes dimensions diminuaient graduellement aux regards, comme par
+un effet d’optique. Ce n’est pas ce qu’il y a de moins curieux pour
+les spectateurs, dont les vertèbres du cou se brisent à regarder en
+l’air. L’énorme baleine devenait peu à peu un marsouin, en attendant
+qu’elle fût réduite à l’état de simple goujon.
+
+Le mouvement ascensionnel ne cessant pas, le _Go a head_ atteignit
+une altitude de quatre mille mètres. Mais, dans ce ciel si pur, sans
+une traînée de brume, il resta constamment visible.
+
+Cependant, il se maintenait toujours au-dessus de la clairière, comme
+s’il eût été attaché par des fils divergents. Une immense cloche eût
+emprisonné l’atmosphère qu’elle n’aurait pas été plus immobilisée.
+Pas un souffle de vent ni à cette hauteur ni à aucune autre.
+L’aérostat évoluait sans rencontrer aucune résistance, très rapetissé
+par l’éloignement, comme si on l’eût regardé par le petit bout d’une
+lorgnette.
+
+Tout à coup, un cri s’éleva de la foule, un cri suivi de cent mille
+autres. Tous les bras se tendirent vers un point de l’horizon. Ce
+point, c’était le nord-ouest.
+
+Là, dans le profond azur, est apparu un corps mobile qui s’approche
+et grandit. Est-ce un oiseau battant des ailes les hautes couches de
+l’espace? Est-ce un bolide dont la trajectoire coupe obliquement
+l’atmosphère? En tout cas, il est doué d’une vitesse excessive, et il
+ne peut tarder à passer au-dessus de la foule.
+
+Un soupçon, qui se communique électriquement à tous les cerveaux,
+court sur toute la clairière.
+
+Mais il semble que le _Go a head_ a vu cet étrange objet. Assurément,
+il a senti qu’un danger le menace, car sa vitesse est augmentée, et
+il a pris chasse vers l’est.
+
+Oui! la foule a compris! Un nom, jeté par un des membres du
+Weldon-Institute, a été répété par cent mille bouches :
+
+« L’_Albatros I..._ L’_Albatros_ !... »
+
+C’est l’_Albatros,_ en effet! C’est Robur qui reparaît dans les
+hauteurs du ciel! C’est lui qui, semblable à un gigantesque oiseau de
+proie, va fondre sur le _Go a head!_ Et pourtant, neuf mois avant,
+l’aéronef, brisé par l’explosion, ses hélices rompues, sa plate-forme
+coupée en deux, a été anéanti. Sans le sang-froid prodigieux de
+l’ingénieur, qui modifia le sens giratoire du propulseur de l’avant
+et le changea en une hélice suspensive, tout le personnel de
+l’_Albatros_ eût été asphyxié par la rapidité même de la chute. Mais,
+s’ils avaient pu échapper à l’asphyxie, comment lui et les siens ne
+s’étaient-ils pas noyés dans les eaux du Pacifique?
+
+C’est que les débris de sa plate-forme, les ailes des propulseurs,
+les cloisons des roufles, tout ce qui restait de l’_Albatros,_
+constituait une épave. Si l’oiseau blessé était tombé dans les flots,
+ses ailes le soutinrent encore sur les lames. Pendant quelques
+heures, Robur et ses hommes restèrent d’abord sur cette épave, puis,
+dans le canot de caoutchouc qu’ils avaient retrouvé à la surface de
+l’Océan.
+
+La Providence, pour ceux qui croient à l’intervention divine dans les
+choses humaines - le hasard, pour ceux qui ont la faiblesse de ne pas
+croire à la Providence -, vint au secours des naufragés.
+
+Un navire les aperçut, quelques heures après le lever du soleil. Ce
+navire mit une embarcation à la mer. Il recueillit non seulement
+Robur et ses compagnons, mais aussi les débris flottants de
+l’aéronef. L’ingénieur se contenta de dire que son bâtiment avait
+péri dans une collision, et son incognito fut respecté.
+
+Ce navire était un trois-mâts anglais, le _Two Friends,_ de
+Liverpool. Il se dirigeait vers Melbourne, où il arriva quelques
+jours après.
+
+On était en Australie, mais encore loin de l’île X, à laquelle il
+fallait revenir au plus tôt.
+
+Dans les débris du roufle de l’arrière, l’ingénieur avait pu
+retrouver une somme assez considérable, qui lui permit de subvenir à
+tous les besoins de ses compagnons, sans rien demander à personne.
+Peu de temps après son arrivée à Melbourne, il fit l’acquisition
+d’une petite goélette d’une centaine de tonneaux, et ce fut ainsi que
+Robur, qui se connaissait en marine, regagna l’île X.
+
+Et alors il n’eut plus qu’une idée fixe, une obsession se venger.
+Mais, pour se venger, il fallait refaire un second _Albatros._
+Besogne facile, après tout, pour celui qui avait construit le
+premier. On utilisa ce qui pouvait servir de l’ancien aéronef, ses
+propulseurs, entre autres engins, qui avaient été embarqués avec tous
+les débris sur la goélette. On refit le mécanisme avec de nouvelles
+piles et de nouveaux accumulateurs. Bref, en moins de huit mois, tout
+le travail était terminé, et un nouvel _Albatros,_ identique à celui
+que l’explosion avait détruit, aussi puissant, aussi rapide, fut prêt
+à prendre l’air.
+
+Dire qu’il avait le même équipage, que cet équipage était enragé
+contre Uncle Prudent et Phil Evans en particulier, et contre tout le
+Weldon-Institute en général, cela se comprend, sans qu’il convienne
+d’y insister.
+
+L’_Albatros_ quitta l’île X dès les premiers jours d’avril. Pendant
+cette traversée aérienne, il ne voulut pas que son passage pût être
+signalé en aucun point de la terre. Aussi voyagea-t-il presque
+toujours entre les nuages. Arrivé au-dessus de l’Amérique du Nord, en
+une portion déserte du Far West, il atterrit. Là, l’ingénieur,
+gardant le plus profond incognito, apprit ce qui devait lui faire le
+plus de plaisir d’apprendre c’est que le Weldon-Institute était prêt
+à commencer ses expériences, c’est que le _Go a head,_ monté par
+Uncle Prudent et Phil Evans, allait partir de Philadelphie à la date
+du 29 avril.
+
+Quelle occasion pour satisfaire cette vengeance qui tenait au
+cœur de Robur et de tous les siens! Vengeance terrible, à
+laquelle ne pourrait échapper le _Go a head!_ Vengeance publique, qui
+prouverait en même temps la supériorité de l’aéronef sur tous les
+aérostats et autres appareils de ce genre!
+
+Et voilà pourquoi, ce jour-là, comme un vautour qui se précipite du
+haut des airs, l’aéronef apparaissait au-dessus de Fairmont-Park.
+
+Oui! c’était l’_Albatros,_ facile à reconnaître, même de tous ceux
+qui ne l’avaient jamais vu!
+
+Le _Go a head_ fuyait toujours. Mais il comprit bientôt qu’il ne
+pourrait jamais échapper par une fuite horizontale. Aussi, son salut,
+le chercha-t-il par une fuite verticale, non en se rapprochant du
+sol, car l’aéronef aurait pu lui barrer la route, mais en s’élevant
+dans l’air, en allant dans une zone où il ne pourrait peut-être pas
+être atteint. C’était très audacieux, en même temps très logique.
+
+Cependant l’_Albatros_ commençait à s’élever avec lui. Bien plus
+petit que le _Go a head,_ c’était l’espadon à la poursuite de la
+baleine qu’il perce de son dard, c’était le torpilleur courant sur le
+cuirassé qu’il va faire sauter d’un seul coup.
+
+On le vit bien, et avec quelle angoisse! En quelques instants
+l’aérostat eut atteint cinq mille mètres de hauteur.
+
+L’_Albatros_ l’avait suivi dans son mouvement ascensionnel. Il
+évoluait sur ses flancs. Il l’enserrait dans un cercle dont le rayon
+diminuait à chaque tour. Il pouvait l’anéantir d’un bond, en crevant
+sa fragile enveloppe. Alors Uncle Prudent et ses compagnons eussent
+été broyés dans une effroyable chute!
+
+Le public, muet d’horreur, haletant, était saisi de cette sorte
+d’épouvante qui oppresse la poitrine, qui prend aux jambes, quand on
+voit tomber quelqu’un d’une grande hauteur. Un combat aérien se
+préparait, combat où ne s’offraient même pas les chances de salut
+d’un combat naval, - le premier de ce genre, mais qui ne sera pas le
+dernier, sans doute, puisque le progrès est une des lois de ce monde.
+Et si le _Go a head_ portait à son cercle équatorial les couleurs
+américaines, l’_Albatros_ avait arboré son pavillon, l’étamine
+étoilée avec le soleil d’or de Robur-le-Conquérant.
+
+Le _Go a head_ voulut alors essayer de distancer son ennemi en
+s’élevant plus haut encore. Il se débarrassa du lest qu’il avait en
+réserve. Il fit un nouveau bond de mille mètres. Ce n’était plus
+alors qu’un point dans l’espace. L’_Albatros,_ qui le suivait
+toujours en imprimant à ses hélices leur maximum de rotation, était
+devenu invisible.
+
+Soudain, un cri de terreur s’éleva du sol.
+
+Le _Go a head_ grossissait à vue d’œil, tandis que l’aéronef
+reparaissait en s’abaissant avec lui. Cette fois, c’était une chute.
+Le gaz, trop dilaté dans les hautes zones, avait crevé l’enveloppe,
+et, à demi dégonflé, le ballon tombait assez rapidement.
+
+Mais l’aéronef, modérant ses hélices suspensives, s’abaissait d’une
+vitesse égale. Il rejoignit le _Go a head,_ lorsqu’il n’était plus
+qu’à douze cents mètres du sol, et s’en approcha bord à bord.
+
+Robur voulait-il donc l’achever ?... Non!... Il voulait secourir, il
+voulait sauver son équipage!
+
+Et telle fut l’habileté de sa manœuvre que l’aéronaute et son
+aide purent s’élancer sur la plate-forme de l’aéronef.
+
+Uncle Prudent et Phil Evans allaient-ils donc refuser les secours de
+Robur, refuser d’être sauvés par lui? Ils en étaient bien capables!
+Mais les gens de l’ingénieur se jetèrent sur eux, et, par force, les
+firent passer du _Go a head_ sur l’_Albatros._
+
+Puis, l’aéronef se dégagea et demeura stationnaire, pendant que le
+ballon, entièrement vide de gaz, tombait sur les arbres de la
+clairière, où il resta suspendu comme une gigantesque loque.
+
+Un effroyable silence régnait à terre. Il semblait que la vie eût été
+suspendue dans toutes les poitrines. Bien des yeux s’étaient fermés
+pour ne rien voir de la suprême catastrophe.
+
+Uncle Prudent et Phil Evans étaient donc redevenus les prisonniers de
+l’ingénieur Robur. Puisqu’il les avait repris, allait-il les
+entraîner de nouveau dans l’espace, là ou il était impossible de le
+suivre?
+
+On pouvait le croire.
+
+Cependant, au lieu de remonter dans les airs, l’_Albatros_ continuait
+de s’abaisser vers le sol. Voulait-il atterrir? On le pensa, et la
+foule s’écarta pour lui faire place au milieu de la clairière.
+
+L’émotion était portée à son maximum d’intensité.
+
+L’_Albatros_ s’arrêta à deux mètres de terre. Alors, au milieu du
+profond silence, la voix de l’ingénieur se fit entendre.
+
+« Citoyens des Etats-Unis, dit-il, le président et le secrétaire du
+Weldon-Institute sont de nouveau en mon pouvoir. En les gardant, je
+ne ferais qu’user de mon droit de représailles. Mais, à la passion
+allumée dans leur âme par le succès de l’_Albatros,_ j’ai compris que
+l’état des esprits n’était pas prêt pour l’importante révolution que
+la conquête de l’air doit amener un jour. Uncle Prudent et Phil
+Evans, vous êtes libres ! »
+
+Le président, le secrétaire du Weldon-Institute, l’aéronaute et son
+aide, n’eurent qu’à sauter pour prendre terre.
+
+L’_Albatros_ remonta aussitôt à une dizaine de mètres au-dessus de la
+foule.
+
+Puis, Robur, continuant :
+
+« Citoyens des Etats-Unis, dit-il, mon expérience est faite; mais mon
+avis est dès à présent qu’il ne faut rien prématurer, pas même le
+progrès. La science ne doit pas devancer les mœurs. Ce sont des
+évolutions, non des révolutions qu’il convient de faire. En un mot,
+il faut n’arriver qu’à son heure. J’arriverais trop tôt aujourd’hui
+pour avoir raison des intérêts contradictoires et divisés. Les
+nations ne sont pas encore mûres pour l’union.
+
+« Je pars donc, et j’emporte mon secret avec moi. Mais il ne sera pas
+perdu pour l’humanité. Il lui appartiendra le jour où elle sera assez
+instruite pour en tirer profit et assez sage pour n’en jamais abuser.
+Salut, citoyens des Etats-Unis, salut! »
+
+Et l’_Albatros,_ battant l’air de ses soixante-quatorze hélices,
+emporté par ses deux propulseurs poussés à outrance, disparut vers
+l’est au milieu d’une tempête de hurrahs, qui, cette fois, étaient
+admiratifs.
+
+Les deux collègues, profondément humiliés, ainsi que tout le
+Weldon-Institute en leur personne, firent la seule chose qu’il y eût
+à faire : ils s’en retournèrent chez eux, tandis que la foule, par un
+revirement subit, était prête à les saluer de ses plus vifs
+sarcasmes, justes à cette heure!
+
+----------------------------------------------------------------------
+
+Et maintenant, toujours cette question Qu’est-ce que ce Robur? Le
+saura-t-on jamais?
+
+On le sait aujourd’hui. Robur, c’est la science future, celle de
+demain peut-être. C’est la réserve certaine de l’avenir.
+
+Quant à l’_Albatros,_ voyage-t-il encore à travers cette atmosphère
+terrestre, au milieu de ce domaine que nul ne peut lui ravir? Il
+n’est pas permis d’en douter. Robur-le-Conquérant reparaîtra-t-il un
+jour, ainsi qu’il l’a annoncé? Oui! il viendra livrer le secret d’une
+invention qui peut modifier les conditions sociales et politiques du
+monde.
+
+Quant à l’avenir de la locomotion aérienne, il appartient à
+l’aéronef, non à l’aérostat.
+
+C’est aux _Albatros_ qu’est définitivement réservée la conquête de
+l’air!
+
+ Fin de Robur-le-Conquérant
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Robur-le-Conquerant, by Jules Verne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ROBUR-LE-CONQUERANT ***
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.