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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Au delà du présent - -Author: Léonia Sienicka - -Release Date: February 16, 2016 [EBook #51237] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU DEL DU PRÉSENT *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - Au delà du Présent... - - - - - _Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les - pays, y compris la Suède et la Norvège._ - - - - - LÉONIA SIENICKA - - Au delà du Présent... - - [Illustration] - - _PARIS_ - - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - 23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33 - - M DCCCCVII - - - - -TABLE DES MATIÈRS - - - PREMIÈRE PARTIE - - - CHAPITRE PAGE - - I. 3 - - II. 21 - - III. 35 - - IV. 53 - - V. 78 - - VI. 98 - - VII. 125 - - VIII. 148 - - IX. 166 - - - DEUXIÈME PARTIE - - IX. 185 - - X. 211 - - XI. 231 - - XII. 256 - - XIII. 287 - - XIV. 314 - - XV. 328 - - - - -_PREMIÈRE PARTIE_ - - «Puissante comme un ouragan, la Folie elle-même arrête sur l’Homme son - regard hostile et aile la Pensée pour l’entraîner dans le tourbillon - de sa danse écervelée...» - - (MAXIME GORKI. _L’Homme._) - - - - -[Illustration] - - - - - Au delà du Présent... - - - - - _PREMIÈRE PARTIE_ - - - - -I - - -IL est midi. - -Un soleil radieux, aveuglant, torride, fait resplendir l’écrin -chimérique du ciel. - -L’herbe des pelouses miroite, les tendres fleurs se pâment, et le ruban -de sable qui là-bas se déroule, invitant aux lointains et mystérieux -voyages, semble tissé d’or pur. - -Le silence est si lourd, le calme si profond, que l’on croirait la -Terre ensevelie tout entière dans un sommeil sans rêves, par le caprice -facétieux d’un puissant enchanteur. - -Pourtant, si l’on écoute bien et si l’on sait le langage des choses, à -travers ce silence et cet oppressement on perçoit un murmure d’abord -à peine distinct, puis qui s’enfle à mesure que l’on écoute mieux, -semblable aux soupirs exhalés par la mer immobile ou la moisson dorée -dont les épis se touchent. C’est le divin bruissement de la forêt. - -Attirée par ces voix qui lui sont familières, une jeune fille, debout -sur le perron d’une villa rustique dont le jardin borde la route, -tend l’oreille et sourit. Sans doute va-t-elle sortir malgré l’atroce -chaleur, car elle prend à deux mains les plis de sa longue robe et -la relève d’une façon qui lui est coutumière: la mousseline passée -simplement de chaque côté dans la ceinture très large de manière à ce -que la jupe n’arrive pas même à la hauteur des chevilles. C’est ainsi -qu’il est commode de courir la campagne et de se faufiler à travers la -forêt sans qu’à chaque pas l’étoffe traîne après elle des brindilles -en masse... Puis, comme Aleksandra aime plus sa fantaisie que les -usages convenus, elle n’embarrasse pas ses jolis petits pieds blancs de -bottines ni de bas. Des sandales en fibre de tilleul, comme en portent -les paysans russes, les protègent seules contre la brûlure du sable. - -Pas d’ombrelle, non plus, ni de chapeau de soleil, ni de gants encore -moins! Elle jette simplement sur sa tête un carré de mousseline brodée, -et cela sied à ravir à sa beauté de petite idole, surtout lorsque, -comme aujourd’hui, des grappes de pâle glycine retiennent le voile de -chaque côté des joues, derrière l’oreille sur laquelle s’enroulent, -comme de mignons serpents, trois rangées de tresses brunes. Les -mains toutes fines et petites sont gantées de hâle, et cela semble -une coquetterie de la jeune fille, car le bras qui sort de la manche -échancrée paraît ainsi dans toute sa triomphante blancheur. - -La taille longue, souple et svelte, est charmante. Charmant aussi le -pâle et mystérieux visage. Le nez est droit, le menton court, les -joues rondes et lisses, les lèvres minces et nettement accusées. Les -yeux—restes sans doute d’une de ces races nombreuses auxquelles -le sang russe s’est mêlé—sont légèrement bridés et comme relevés -aux coins; deux fins sourcils de soie brune comme les cheveux les -surmontent. - -Dans ces yeux qui passent, selon l’intensité et le reflet de la -lumière, du bleu glauque au vert foncé, papillotent par instants, -aux regards de l’observateur attentif, d’indéfinissables lueurs qui -filent, rapides et fauves, entre les cils, comme de peureux lézards. -Cela inquiète un peu, et pourtant le charme du visage n’y perd rien. -Au contraire, par l’énigme que ces expressions changeantes y ajoutent, -peut-être devient-il plus séduisant encore. Tel est l’attrait épeurant -du mystère... - -Cependant, au moment où la jeune fille va franchir les marches du -perron, une fenêtre s’ouvre au rez-de-chaussée de la datcha (villa), -et, de sa baie encadrée de feuillage, sort une voix éplorée: - -—Sacha! Sachinnka! Que fais-tu? Tu vas sortir par une chaleur -pareille? Mais c’est pour attraper une congestion! Reste à la maison, -voyons! Ah! mon Dieu! quelle singulière fille tu fais! Une vraie -salamandre!... - -Ces paroles sont dites en russe; Sacha y répond dans la même langue: - -—Ma chère petite, petite chère maman, tu me répètes tous les jours la -même chose, et tous les jours je sors malgré toi, et tous les jours je -reviens vivante à la maison, et tous les jours j’attends le lendemain -pour recommencer!... Sois tranquille, va; tu ne perdras pas ton plus -cher trésor, un de tes trois «mon plus cher trésor». Je suis l’enfant -de la Nature comme je suis ton enfant, et la Nature m’aime autant que -tu m’aimes; alors, elle ne voudrait pas me faire de mal, tu comprends! -Oui, oui, hoche ton vénérable chignon et mets tes lunettes sur ton -front pour mieux me voir divaguer, cela n’empêche pas que tu sois mon -aimée, ma chérie, mon adorée maman! Et avant de partir pour ma forêt, -je vais t’embrasser que tu t’en souviendras. Reste à ta place! - -Tatiana Vassilievna Erschoff n’avait, au demeurant, nulle intention -de quitter la fenêtre. Éblouie comme par la découverte de charmes -qu’elle n’avait point soupçonnés jusqu’alors, elle contemple sa fille -avec toute la passion, toute la béatitude, toute la divine stupidité -qu’un regard maternel peut contenir, et oublie à son tour dans cette -exquise besogne que les rayons du soleil de midi tombent juste d’aplomb -sur sa tête respectable où s’étage—invraisemblable et pittoresque -architecture—un entrelacement de cheveux blonds que trois teintes -nettement bigarrent: cheveux d’un blond argenté vers les tempes, pauvre -chère créature! blond roux au milieu du chignon acheté voilà bientôt -dix ans, et d’un beau blond de lin comme un nimbe de vierge dans une -tresse d’acquisition plus récente... Cheveux tricolores, les appellent -ses filles. - -Et avant qu’elle ait songé à s’étonner de ce qui arrive, Sachinnka a -franchi d’un oblique bond de panthère la distance qui sépare la fenêtre -du balcon, en a atteint le rebord en s’accrochant aux branches de la -glycine qui, comme des bras amoureux, étreignent les murs de la datcha, -et, debout, son corps de souple adolescente presque plié en deux, elle -baise à pleine bouche le visage ravi de la vieille femme. Un saut -périlleux maintenant, et Sacha retombe dans le jardin. - -—Mon trésor, mon trésor, murmure Tatiana en la suivant des yeux. - -Lorsque la robe blanche n’est plus qu’une forme vague au détour de -la route, maman quitte la fenêtre et s’aperçoit enfin qu’elle a -affreusement chaud. C’est à son tour, alors, de subir les reproches -de ses deux autres filles, Iékatérina et Viéra, restées, elles, dans -l’ombre tiède du salon, un éventail entre les doigts, une carafe d’eau -glacée à portée de la main. - -—Tu vois comme te voilà faite, maintenant, dit Iékatérina, l’aînée, -avec tendresse. Qu’est-ce que tu as toujours besoin de t’inquiéter de -Sacha? Ce n’est plus une enfant, après tout, elle sait ce qu’elle fait! -Maman est une poule, une vraie poule qui glousse tout le temps après -ses poussins. - -—C’est une maman couvée sous les principes de 1860. On n’en fait plus -de cette pâte-là, fit de sa voix profonde et lente Viéra, la seconde -fille de Tatiana. La race s’en est perdue lorsque la crinoline a passé -de mode... - -—Ah! voilà un sujet à souffler dans l’oreille de Vadim pour son livre -de «psychologie comparée»... Il pourra intituler un de ses chapitres: -«De l’influence des modes sur l’amour maternel.» - -—Pas seulement sur l’amour maternel, mais sur l’amour en général, -répondit Viéra en plaisantant à peine. T’imagines-tu que l’on puisse -aimer de la même façon sanglée dans un corsage à pointe, dévêtue d’une -tunique «directoire», coiffée à «l’oiseau de paradis» comme la femme -de Pouschkine sur ses authentiques portraits, ou moulée dans une gaine -serpentine d’à présent? - -—La question est de savoir, fit Katia en riant, si c’est le genre -d’amour qui change d’après la mode, ou bien si c’est la mode qui change -d’après le genre d’amour. - -—Délicat problème! répondit sa sœur. Mais nous faisons du paradoxe, -car ces choses ne dépendent pas l’une de l’autre; elles sont soumises -toutes les deux au besoin impérieux que l’homme a du changement. Pour -nous autres, Russes, qui n’avons pas été passés au dernier réchampi -de la civilisation, et chez qui le snobisme est à l’état de bête -rare—je parle, tu m’entends, des vrais Russes, dont nous sommes au -fond, malgré notre légère teinte d’européanisme, et non de ceux qui -passent l’hiver à Nice et l’été dans les villes d’eaux allemandes—les -choses n’en sont pas encore arrivées là; mais en France il n’est -de question si importante que celle que la mode ne prime. N’est-ce -pas, mademoiselle Burdeau (ces mots dits en français s’adressent à -une jeune fille qui, arrêtée sur le seuil de la porte, sourit à la -dernière phrase de Viéra), n’est-ce pas que chez vous autres la douleur -elle-même, l’immuable et divine douleur doit porter des manches à -gigot ou des corsets «droits devant» selon le caprice de la mode?... -Vous avez eu, avec les «paniers», les soucis légers qu’une chiquenaude -secouait; avec le bonnet rouge des «patriotes», la douleur stoïque des -Anciens; le... comment nommez-vous donc ce chapeau que l’on voit sur -les daguerréotypes de nos aïeules? - -—Le «cabriolet»? - -—Le cabriolet, oui. Eh bien! le cabriolet, lui, exhalait un chagrin -bruyant fait de coups de pistolet et d’anathèmes lancés au ciel. De -notre temps, enfin, la douleur est muette; il serait inconvenant, -plus même: ridicule, pour parler comme vous autres, de crier que l’on -souffre. «Ne soyons pas romantiques», n’est-ce pas, mademoiselle -Madeleine?—Et Viéra scanda cette phrase avec un sourire des plus -ironiques.—Oh! surtout «ne soy-ons pas ro-man-tiques!» Savez-vous que -vous êtes étonnants, vous autres, Français? - -—Chère Viéra, dit de sa voix fraîche et douce la jeune fille à qui -s’adressait directement cette dernière exclamation, nous avons, écrite -quelque part par un de nos classiques, cette réflexion dont vous ne -nierez pas la justesse: - - _L’ennui naquit un jour de l’uniformité._ - -Or ne voulant pas nous ennuyer, car l’ennui rend mauvais et vilain, -nous nous sommes arrangés de manière à rayer l’uniformité de notre vie. -Qui oserait dire que nous avons tort? Pas vous autres, les Russes, qui -mourez d’enn... - -—Oh! permettez, interrompit Viéra avec l’impétuosité qu’elle mettait -dans ses répliques chaque fois que le mot «russe» était prononcé, la -légende a été bien vite faite qui raconte que nous mourons d’ennui. -Dites plutôt, peu perspicaces étrangers, que nous mourrions si nous -n’avions plus ce que vous appelez notre ennui! N’est-ce pas, maman -chérie, qu’il est bon d’être sans cesse troublé par quelque chose de -vague? d’avoir tout au fond de soi-même une petite place bien sombre -où l’âme se repose—comme nous le faisons nous-mêmes en ce moment dans -l’ombre fraîche du salon—de la splendeur brûlante des illusions?... -de laisser flotter ses rêves incertains sur l’eau grise d’une mer -immobile, sans savoir s’ils atteindront les rivages convoités?... Et -n’est-ce pas qu’elle est très douce aussi, cette tristesse qui nous -prend devant nos horizons immenses, devant l’infini de nos steppes -blancs de neige, devant les élégiaques bouleaux de nos forêts?... Eh -bien! oui, je suis russe, moi, russe dans l’âme, et mon ennui, puisque -c’est ainsi qu’il est convenu d’appeler notre mélancolie slave, m’est -plus précieux cent fois que toute votre gaîté française! - -—C’est ça, voilà le hérisson qui sort ses piquants, dit M^{lle} -Burdeau rieuse. Tatiana Vassilievna, que dites-vous de... - -—Seigneur! ma confiture de groseilles blanches! interrompit si -comiquement la vieille dame que les trois jeunes filles partirent d’un -éclat de rire simultané. Il ne doit plus en rester dans la bassine, et -nous avions pris tant de soin pour enlever les pépins! - -Souple encore, et droite dans sa haute taille malgré ses cinquante-cinq -ans sonnés, M^{me} Erschoff s’enfuit dans l’ombre du jardin vers le -réchaud sur lequel, d’après l’antique mode russe, la confiture cuisait -en plein air. - -Il n’y avait personne à cent verstes à la ronde pour réussir comme elle -les délicieux amalgames de sucre et de fruits; mais il ne fallait pas -qu’une des nombreuses distractions, qui étaient son faible à cette -maman inquiète, vînt comme aujourd’hui compromettre le succès de ses -opérations. - -Tandis qu’elle constatait le désastre,—la teinte blonde des groseilles -passée au brun foncé,—les trois jeunes filles restées dans le salon -s’étaient dirigées vers l’une des portes qui s’ouvraient sur la -véranda, et, prêtant l’oreille à un grondement lointain, se demandaient -si c’était là le commencement d’un orage, justifié par la lourdeur de -l’air, ou simplement le bruit des roues d’un équipage écrasant le sable -de la route. - -Tout fait événement au village, surtout lorsque, comme Vodopad, ce -village, à vingt verstes de la gare de chemin de fer la plus proche, -se compose exclusivement d’une forêt, de quelques déciatines de terre -sablonneuse, de vingt isbas et d’une maison. - -—C’est sûrement le tonnerre, fit Katia ébauchant le double signe de -croix grec. - -—Comment? Et sans que le ciel se couvre du plus léger nuage? riposta -Viéra en haussant les épaules. - -—En tout cas, il met le temps à se déclarer, le tonnerre, remarqua -M^{lle} Burdeau gouailleuse. - -—C’est un chariot... - -—Un équipage... - -—Mais non, c’est la britschka du Juif. Je distingue maintenant le -grincement habituel de ses roues. - -—Alors, si c’est la bristchka du Juif, ça ne peut être qu’une visite -pour nous, car il n’apporte la correspondance que le soir; mais qui se -hasarderait à une course de trois milles, en voiture découverte, par -une chaleur pareille? - -—Maman a commandé de la viande à Kieff; c’est peut-être cela que -Schmoul apporte en allant à Ermino?... - -—Eh! mais, c’est Vadim! Vois, Viéra, sa casquette d’étudiant. Parole -d’honneur, c’est lui! - -—Si c’est un hôte, du reste, cela ne peut être que Vadim, car qui, -sinon lui, courrait les routes par ce soleil torride? Il est si -distrait, mademoiselle, notre cousin, qu’il ne sait jamais quel temps -il fait, quelle heure il est ni dans quel endroit il se trouve! Vous -verrez, c’est un type! - -—Vadia, Vadia!... Ah! que tu es gentil, s’écrièrent les deux sœurs en -s’élançant vers la grille à la rencontre du jeune homme,—car c’était -bien, en effet, le cousin Dimitrieff qui s’avançait dans la bristchka -du Juif et allait en descendre quelques secondes plus tard. - -—Bonjour, sœurs! répondit la voix forte et claire de l’étudiant. -Comment cela va-t-il depuis ma dernière visite? Ma tante est-elle -remise de sa malaria? Viérotschka, appelle, je te prie, Akim pour -prendre mes bagages. Je vous reste pour deux ou trois semaines, vous -savez? - -—Tant mieux! Nous ferons des promenades le soir au fond de la forêt. - -—Et nous irons nager dans la rivière. - -—Andreï a si bien dressé nos chevaux pour la selle; nous monterons -tous les trois. - -—Puis tu nous liras de beaux livres... - -—Mais pas les tiens, fit Katia avec malice. - -—Bien, bien, chères, nous ferons tout cela... Ah! mais, encore cette -maudite chatte d’Aleksandra qui se faufile entre mes jambes; j’ai -manqué de tomber ou bien de l’écraser. - -—Permets, dit Katia qui se roulait; ce n’est pas le chat qui vient de -te barrer la route, mais Sasiedka (la voisine). Ah! ah! ah! - -—La voisine? - -—Oui, mon pauvre Vadia; la poule blanche que nous appelons «sasiedka», -parce qu’elle traîne toujours soit dans le jardin, tout près de la -maison, soit dans les chambres quand on n’y met pas ordre. Et il a son -pince-nez! ha! ha! ha! Mais prends garde, ce n’est plus la «voisine», -cette fois, que tu vas rencontrer!... Mademoiselle, permettez-moi de -vous présenter Vadim Piétrovitch Dimitrieff, notre cousin germain, -notre frère plutôt, comme on dit en Russie... (Son père portait le même -nom que le nôtre: Piotr; voilà pourquoi il est aussi «Piétrovitch», et -cela fait croire à beaucoup de gens qu’il est en réalité notre frère.) -Vadim, mademoiselle Burdeau! - -—Mademoiselle, enchanté... fit le jeune homme en français. - -—Monsieur... - -—Ah! et toi, mamacha, continua Katia en s’avançant vers sa mère qui -apparaissait au bout de l’allée, donne-moi la bassine et dis bonjour à -Vadia. Oh! que c’est lourd! - -Tandis que la jeune fille se dirigeait vers l’office, portant à bras -tendus le vase de cuivre rose autour duquel voltigeait, comme des -pétales jaunes tournoyant à la brise, un fol essaim de guêpes aux ailes -bruissantes, Tatiana Vassilievna faisait au neveu de son mari l’accueil -joyeux et tendre qu’il avait coutume de recevoir chaque fois que ses -loisirs le menaient à Vodopad. - -—Quelle bonne surprise tu nous fais là, cher enfant, s’exclama la -gracieuse vieille dame après avoir baisé trois fois le jeune homme sur -la bouche, à la russe. Il y avait si longtemps que l’on ne t’avait vu! -Ton examen, sans doute? Et passé? - -—Cum eximia laude... - -—Il ne fallait pas le demander. Mas tu as dû beaucoup apprendre, -pauvre! Je te trouve l’air tout maigri, tout pâlot... - -—Eh non! Tu sais comme j’aime à étudier, tante; seulement, j’ai eu, -ces jours derniers, d’atroces névralgies, et c’est cela, sans doute, -qui m’a... détérioré de la sorte. Je viens me refaire à Vodopad pendant -deux ou trois semaines. - -—Dis deux mois, car c’est juste le temps qui te sépare de la rentrée -des cours, et je ne te lâche pas avant ça, tu peux en être sûr. - -—Mais j’ai tant à travailler encore! Ma thèse à finir, mes leçons à -préparer... Songe donc! - -—Eh bien! tu seras ici tout aussi commodément qu’à Kieff pour -apprendre et écrire. Notre maison est si tranquille! - -—Oui, on dit cela, et puis ce sont des visites d’amis, des parties -de campagne, les caprices de ces demoiselles à satisfaire, et la -nourriture trop copieuse!... Oui, tante, affirma le jeune homme -en montrant dans un gai sourire deux rangées de dents exquisement -blanches, la cuisine de Vodopad est tout ce qu’il y a de plus hostile à -la pensée du travailleur! Trouvez-moi le moyen après les pyramides de -sierniki, les colonnes de blinés, les cathédrales de pirogui que Mavra -nous sert chaque jour, de dégager du cerveau une idée scientifique ou -autre... - -—Eh bien! je te remercie. On dirait que nous sommes des idiots, nous -autres qui mangeons de ces choses, fit, mi-rieuse mi-piquée, Viéra qui -marchait devant Vadim et sa mère. - -—Ah! Dieu me préserve!... Ne te fâche pas, Viérotschka! c’est une -manière de parler... comprends donc! D’ailleurs, vous autres qui êtes -habituées à ces friandises, vous en mangez modérément et gardez pendant -leur digestion toute votre présence d’esprit; tandis que moi... Enfin, -moi, je ne puis résister: c’est un trop grand contraste avec la cuisine -de la bonne Marfa Timoféevna! - -—Ah! que voilà un aimable savant, fit Tatiana en enveloppant son neveu -du même regard adorateur dont elle avait l’habitude de couver ses -filles! Pas poseur, ni grincheux, ni... - -—Ni mal lavé! Et coiffé comme tout le monde, acheva sérieusement Katia -qui rentrait au salon en compagnie de M^{lle} Burdeau au moment où sa -mère et Vadim le traversaient pour gagner la chambre des hôtes. On ne -peut pas en dire autant de tous nos savants russes, ni surtout de nos -étudiants! Tu sais, frère, pas à prendre avec des pincettes, parfois, -tes condisciples... - -—Mais tu oublies, Katia, fit Viéra avec reproche, qu’il y a de ces -pauvres diables qui n’ont pas vingt roubles à dépenser par mois. Et ils -doivent se nourrir, se loger, acheter des livres, des cahiers! Ah! ma -sœur, ne plaisante pas sur ces choses. Il y a tant de misère parmi les -étudiants que je ne serais pas étonnée si l’on me disait que la plupart -d’entre eux portent la barbe et les cheveux longs pour ne pas payer au -coiffeur les quelques kopecks par semaine que nécessiterait le coup de -rasoir ou de ciseaux. Cela peut te sembler choquant et comique, mais -moi je trouve cela triste, infiniment triste! - -—Oh! toi, tu prends toujours tout au tragique! Ce n’est pas pour rien -que nous t’appelons Melpomène, n’est-ce pas, mademoiselle Burdeau? - -—Mais ce n’est pas pour rien non plus qu’on te nomme «Girouette». - -—Ça, ça prouve que je suis logique. Je tourne comme le vent me pousse, -tandis que toi, tu t’obstines à regarder le nord quand c’est au midi -que la brise souffle. C’est absurde. - -—Eh! ne vous querellez pas, mes enfants, intervint M^{lle} Burdeau -sérieuse; aussi bien, qui de vous deux pourrait affirmer que la raison -est de son côté? Laissez à la Vie, l’unique juge compétent, le seul -tribunal infaillible, de vous apprendre laquelle des deux philosophies -que vous mettez aux prises est la vraie. Pessimisme, optimisme! Dans -dix ans, allez, mes amies, vous saurez à quoi vous en tenir sur la -portée de ces mots! Et vous n’en serez pas plus fières pour ça, je vous -assure... Et maintenant, tandis que Vadim Piétrovitch fait sa toilette, -allons cueillir des fraises pour le dessert. Mavra n’a pas de temps à -perdre si l’on veut dîner à deux heures; Andreï est au village et la -fluxion de Ioulia lui interdit d’aller à l’air; vous ne pensez pas à -cela, n’est-ce pas, mes raisonneuses? - -—Mais Sacha, où est-elle? demanda à travers la porte la voix du -cousin Dimitrieff resté seul dans la chambre voisine, et occupé par de -fraîches ablutions à congédier de sa peau la poussière de trois lieues -de route russe en britschka; vraiment on l’oublierait à la fin, cette -petite: on ne la voit jamais! - -—Elle vagabonde sur les routes ou dans la forêt; c’est à peine si tu -la verras apparaître pour le dîner... Eh! à tantôt, Vad, nous allons te -cueillir des fraises! - -Un écho étouffé à demi par les frictions de l’essuie-mains répondit: «A -tantôt!», et les deux sœurs, accompagnées de M^{lle} Burdeau, sortirent -du salon, assez paresseusement il faut le dire, en faisant bruisser -autour d’elles la mousseline de leurs robes légères. - - - - -II - - -LE coq vient à peine de jeter son bonjour clair à l’aube qui s’éveille. - -Les hôtes de Vodopad dorment encore, les fenêtres grandes ouvertes sans -souci des insectes déjà fureteurs, pour laisser entrer à flots dans les -chambres l’air parfumé du matin. - -Seule une frêle ombre blanche se glisse hors de la datcha, traverse -obliquement une partie de la cour et se dirige vers les dépendances où -se trouvent, au côté est, la cuisine et les communs. - -C’est Sacha qui, pour ne pas faire de bruit, marche sur ses pieds nus -et va, sans être habillée ni coiffée, déjeuner dans la crémerie d’un -morceau de pain sec avec un verre de lait. - -Mavra, la vieille bonne qui a bercé la jeune fille sur ses genoux de -quarante ans quand celle-ci n’était encore que le plus capricieux bébé -qu’on pût voir, trotte déjà, alerte et robuste, dans le dédale de la -basse-cour. Elle fait kss... kss... tout autour d’elle, et les poules -gloussent, les pigeons volettent, les oies accourent le cou tendu, les -canards se dandinent comme des vieilles filles dévotes, se disputant, à -coups de becs, le grain doré qu’elle leur jette. - -—O mon petit trésor, déjà levé? fait la nia-nia apercevant Sacha qui, -ses sandales de tille ajoutées seulement dans la cuisine à sa toilette -sommaire, traverse de nouveau la cour pour gagner le jardin planté -derrière la datcha. Tu ne dors plus, tu ne manges plus. Qu’est-ce qu’il -advient de toi, ma beauté? - -Sacha, la moue fermée, passe en silence et ne regarde seulement pas la -vieille bonne. - -Elle avait ainsi ses heures de mutisme, où, pour rien au monde, on -n’eût tiré un mot de sa bouche têtue. Mavra le savait; aussi ne s’en -étonnait-elle point et ne cherchait-elle pas à vaincre l’obstination de -sa chérie. Il lui suffisait, du reste, pour être contente, de parler -elle-même à l’enfant, et de s’enivrer de tendresse au son de ses -propres paroles. - -—Rose fleurie, petite campanule bleue, ma douce, ma jolie, ma dorée! - -Mais la «douce», la «jolie», était déjà bien loin, glissant, souple -et sans bruit, sur ses sandales nattées, l’air vraiment d’une idole -archaïque sous les plis flottants de sa longue robe de nuit, dont la -forme lointaine évoque une tunique, et les trois serpents bruns de ses -tresses dénouées... - -Pourtant, voici que le visage fermé s’anime. C’est que, d’un taillis de -viornes une boule blanche a bondi, s’est arrêtée aux pieds d’Aleksandra -après avoir roulé plusieurs fois sur elle-même, et, câline, se frotte -avec délices à la chaussure de tille. Dans cette boule blanche on -distingue maintenant un tout petit nez rose, des oreilles semblables -aux valves d’un coquillage, et deux yeux d’aigue-marine striés de -zigzags fauves. C’est Bielka,—la blanche ou l’écureuil, ces deux mots -étant pareils en russe,—la chatte aimée de M^{lle} Erschoff. - -Une agile inclinaison de la jeune fille vers le sol, et la boule -blanche disparaît dans les plis de la chemise où deux bras nus lui font -une niche chaude. On ne voit plus rien de la chatte, si ce n’est un -bout de patte dont les ongles bien sages se cachent sous la fourrure, -et l’on se demanderait où tout ce corps souple a passé, si le bruit -d’un ronron éperdu de volupté ne venait de temps à autre, sortant des -profondeurs du peignoir, dominer le bruit des branches froissées sur -le passage d’Aleksandra. L’on atteint ainsi la forêt où le concert des -oiseaux étourdit. - -Bielka s’agite dans sa prison. A un trille plus perçant que les autres, -sa tête émerge de la batiste, et ses yeux attentifs fixent un point de -l’arbre où, cachée à demi par les feuilles, une touffe de plumes grises -palpite. Aleksandra, maintenant, la retiendrait en vain, car l’instinct -qui s’éveille dans sa chair de fauve ne connaît que la proie, et la -minuscule tigresse ne se gênerait pas pour briser d’un coup de griffe -les liens qui l’empêcheraient de bondir vers l’ennemi. - -Sans plus s’inquiéter d’elle, Sacha poursuit sa route, répondant par de -légères caresses sur les troncs qu’elle frôle, aux bonjours de ses amis -les arbres. - -Dans la forêt, elle est vraiment chez elle. Troncs zébrés des bouleaux, -membres trapus des chênes, feuillage sanglant des hêtres rouges, frêles -rameaux des sorbiers, chaque hôte de l’asile mystérieux est un être -vivant pour Sacha, et le langage qu’il parle trouve écho dans son cœur. - -Lorsqu’elle découvre dans l’écorce des géants alignés sur sa route une -plaie faite par le couteau des gamins inconscients, son cœur bondit, et -dans ses nerfs passe la même sensation que si l’on eût meurtri sa chair -à elle. Que de fois elle avait accosté les fils des paysans ou les -petits vagabonds dont la forêt se peuple, pour les initier à son amour -des choses! - -—Enfants, leur disait-elle, les plantes doivent être vos amies plus -que les hommes, car elles ne vous causent jamais de mal, elles; au -contraire, elles vous font tout le bien qu’elles peuvent. Voyez les -arbres; ils vous donnent le bois pour chauffer vos isbas; leurs -feuilles égaient vos yeux, et, réunies en dôme, vous ménagent un abri -contre le soleil trop brûlant. Quant à leurs fruits, s’ils ne servent -pas à caresser vos palais, petits gourmands, ils engraissent le bétail -et réchauffent les poêles des indigents. Puis les baies; qu’elles -sont jolies, n’est-ce pas? Et quel remède la plupart d’entre elles -apportent à vos bobos! Vois le sureau, Pavel, c’est le jus que la -barinia a extrait de ses boules noires qui t’a guéri l’année passée de -ta bronchite; les sorbes font digérer l’estomac paresseux; l’airelle -apaise la soif; la mûre fait taire la toux. Et le kalina, avec ses -perles rouges... les framboises, les myrtils?... Ah! ah! petits -coquins! vous vous en payez, hein! de toutes ces bonnes choses-là?... -Ne faites donc pas de mal aux plantes qui sont des créatures vivantes -comme vous, et que vous devez aimer, comme la parole de Christ prescrit -d’aimer vos frères. - -Les discours de Sacha péchaient bien un peu, parfois, par la logique, -car ses auditeurs, s’ils avaient été plus hardis, auraient pu lui -objecter quelques cas où d’affreuses crampes d’empoisonnement avaient -bouleversé leurs petits ventres trop curieux; mais lequel d’entre eux -aurait osé élever la voix pour combattre les arguments de la jolie -barichnia?... Ils l’écoutaient bouche bée, moqueurs à peine, qui disait -ces singulières choses, et comme l’âme russe, même celle des humbles, -est accessible à tout ce qui est subtil, les têtes mal peignées -s’inclinaient sur les poitrines et méditaient ce qu’elles venaient -d’entendre. - -Et il est un fait certain, c’est que, depuis qu’Aleksandra a fait appel -à la pitié des enfants pour les arbres, les attentats sont devenus bien -plus rares dans la forêt. Aujourd’hui, par exemple, la promeneuse n’en -constate pas un seul, et elle serait heureuse, oh! heureuse... si, -malgré l’indulgence des choses créées qui lui sourient depuis l’aurore, -son cœur ne s’était empli ce matin, comme en maints autres jours, -hélas! de brumes ténébreuses que rien, pas même le contact avec sa -forêt bien-aimée, ne parvenait à dissiper. - -Une heure encore la petite idole erre ainsi dans le dédale des troncs, -s’enfonçant de plus en plus dans les sombreurs du bois qui, maintenant, -devient étrangement silencieux. Plus un trille, plus un cri... La -feuille se tait et n’est même plus frôlée par une caresse d’aile... Et -ce calme inattendu a quelque chose d’épeurant qui oppresse. - -Cela tient à ce qu’à cet endroit l’eau souterraine est très proche du -sol, et que, sans former des marais à proprement parler, cette portion -de la forêt dégage une humidité lourde, malsaine, qui, à de certaines -époques, répand la fièvre dans le village, et que l’instinct des -oiseaux redoute. - -Sacha passe vite pour retrouver l’air pur. Un détour à droite, puis -à gauche, et une immense allée de noisetiers se déroule, alignés -symétriquement par la main de l’homme dans le désordre divin de la -nature. Coupant obliquement cette allée que des ornières sillonnent -(car c’est la route de la commune qui mène à la bourgade voisine) un -sentier riant passe et se perd dans l’ombre du bois. Il est bordé, de -chaque côté, d’une herbe à feuille spatulée, que deux chèvres attachées -au tronc d’un sorbier broutent, tandis qu’à dix pas de là un sifflement -joyeux décèle la présence du pâtre. - -Au bout de ce sentier, une isba grande comme un pigeonnier montre -son toit de chaume. De chaume!... On devine qu’il en est fait, mais -ce n’est pas par ce que l’on en voit, car la vipérine, la joubarbe, -les giroflées, la mousse, l’ont recouvert tout entier et l’ont fait -ressembler à un tertre fleuri. - -Les murs de la chaumière aussi disparaissent sous les plantes. C’est -un enlacement fou de vigne sauvage, de clématite à calices mauves, -de capucines et de liserons qu’une baie, grande comme un mouchoir de -poche, perce seule. Dans l’encadrement de cette baie, une tête, serrée -par la coiffure petite-russienne, se montre. - -—Ah! te voilà, petite seigneuresse! Viens vite, car le borschtch -s’évapore sur mon fourneau; il n’en restera bientôt plus. - -—Bonjour, matouchka, répond à peine Aleksandra... - -Mais un rapide éclair de tendresse a passé dans ses yeux si fixes tout -à l’heure, et la vieille femme, qui a surpris ce scintillement de la -pierre rare qu’est pour son cœur d’esclave la frêle barichnia, se met à -sourire d’allégresse. - -Le voilà enfin découvert, ce mystère des déjeuners hâtifs dont Mavra -se plaint!... Au seuil de la cabane, sous l’auvent parfumé par les -fleurs de l’été, se dresse une table de bois blanc sans nappe où une -cuillère de laque à ramages, travail des paysans, est posée solitaire. -Sacha s’assied devant cette table sur l’escabeau scellé au mur de la -chaumière, et, avidement tournée vers la porte entr’ouverte, guette -les mouvements d’Evlampia qui remue quelque chose dans l’ombre de la -chambre. - -—Tiens, mon cœur, fait la vieille femme, en déposant devant la -visiteuse un pot d’argile d’où une vapeur aigre et savoureuse -s’échappe. Veux-tu aussi du lard? - -L’idole fait signe que non, et mange avec délices le potage aux -betteraves. - -Sous les cils de soie brune se glissent de temps à autre, pareille à -un lézard peureux, une de ces fauves lueurs dont l’étrangeté inquiète -l’observateur... - -—C’est bon, fit-elle quand elle eut fini. - -—Et tu viendras demain aussi? demande ardemment Evlampia. - -—Demain et tous les jours, répondit Sacha à voix basse. Je -t’apporterai en échange des concombres et du gruau. - -—Oh! mais il ne faut pas, mon amour! - -—Eh! laisse donc; est-ce qu’une barichnia peut venir manger ta soupe -tous les jours sans te rétribuer pour cela? - -—C’est juste, répondit la vieille femme humblement. Veux-tu voir les -abeilles? - -—Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui je suis mauvaise, vois-tu, et il ne -faut pas que je touche aux bêtes du bon Dieu... - -—Peut-on dire!... - -Mais la jeune fille avait assez parlé. Tout ce qu’elle avait dit, -même, n’était sorti de sa bouche qu’à sons rauques et brefs. La -Petite-Russienne connaissait ces accès et ne s’en étonnait pas plus -que sa sœur Mavra. La tendresse des deux femmes était, à vrai dire, -autant faite de tous les caprices qu’Aleksandra leur imposait, que de -l’admiration fervente éprouvée par ces créatures frustes devant la -jolie gracilité de l’idole, et de la pitié qu’elles ressentaient, sans -se l’expliquer, ni même se l’avouer, en présence de l’être énigmatique -et étrange qu’était la petite barichnia. - -Comme la jeune fille, déjà, se levait pour partir, Evlampia demanda: - -—Tu n’attends pas Danilo? Il est allé chercher du thé dans la lafka; -il sera ici dans un quart d’heure au plus. - -Le fin visage se crispa d’impatience. - -—Laisse-moi tranquille avec ton Danilo. - -—C’est qu’il a appris pour toi un si bel air de balalaïka! Ça fait -comme ça: tu, tu, tu... la, la, la, la, la... tu, tu, tu... - -Sans plus répondre, Aleksandra arrachait de ses mains fiévreuses une -touffe de clématites, tourmentait un instant les tiges des fleurs entre -ses doigts, puis les piquait dans ses tresses dénouées. Cela fait, elle -tourna le dos à Evlampia, rejeta d’un mouvement brusque de la tête ses -nattes en arrière, et s’éloigna de l’isba en faisant craquer sous ses -sandales les brindilles de bois mort dont le sentier était jonché. - -—Au revoir, ma gentille, lui cria la pauvre vieille femme résignée. - -O cœurs russes! humbles cœurs des humbles russes! qui vous donnera -le rayon de miel des douces paroles, la claire lumière des regards -amis?... Qui partagera avec vous le pain et le sel de la fraternité, -pauvres cœurs humbles des humbles Russes?... - -Arrivée de nouveau à l’allée des noisetiers, au lieu de reprendre le -chemin qu’elle a suivi pour se rendre de la villa à la maisonnette -d’Evlampia, la jeune fille s’enfonce à gauche sous le dôme des branches -grêles, puis, ayant ainsi marché pendant quelques minutes, s’engage à -travers la forêt sans le secours de sentiers ni de routes. - -Les fougères aux feuilles tendres, touffues comme des buissons, -caressent ses jambes sans bas que la robe relevée très haut découvre; -entre ses sandales et la peau de son pied nu des barbes de mousse se -glissent et le chatouillent gentiment; des baies mûres, accrochées -au passage par les cheveux, s’éparpillent sur ses tresses qu’elles -font ainsi ressembler aux chevelures chargées de joyaux des filles de -l’Orient... Un cri jaillit de l’arbre, une flèche emplumée passe, et, -dans l’entrelacement des plantes menues dont le sol est feutré, des -lézards filent par zigzags, poursuivant les bestioles qui deviendront -leurs proies. C’est l’ivresse sans nom du matin; l’inénarrable accord -de splendeur et de paix dont la forêt est faite à l’aube. - -Mais voici qu’un charme inattendu vient s’ajouter à tous les autres -charmes... - -Au milieu d’une tache claire que la mousse plus drue fait sur le sol -à cet endroit, entre les troncs zébrés de cinq bouleaux pleureurs, -un mince filet d’eau, s’échappant de la fissure d’une roche,—venue -là, on ne sait d’où,—retombe en gazouillant dans une coupe de silex, -pulvérisant au vent ses gouttelettes brillantes. C’est la Source, grâce -espiègle de la forêt, qui dérobe au ciel un morceau de son azur, et -raconte à l’oreille des passants les secrets des Roussalki... - -Quand Sacha eut atteint l’oasis minuscule de son désert peuplé, elle -s’arrêta enfin. D’une main prompte elle défit les rubans de ses -sandales, ramena ses tresses sur le sommet de sa tête en les fixant par -un lien de fougère, laissa glisser sa robe le long de son corps souple, -et debout sous la clarté du ciel, chaste et nue dans sa pudeur sans -voiles comme un marbre aux lignes pures, elle puisa l’eau de la vasque -dans ses paumes creusées et la fit couler lentement le long de ses -épaules. - -Chaque fois que la fraîcheur du clair liquide serpente sur sa peau en -caresses humides, un frisson d’infinie volupté secoue le corps de -l’idole et fait glisser dans ses prunelles glauques les fauves lueurs -qui leur sont coutumières... - -La douche finie, les petits pieds recalés à nouveau sur les semelles -nattées, le corps tout ruisselant d’eau, enveloppé de la sommaire -robe blanche qui fait songer à un vêtement antique, Aleksandra, sans -s’inquiéter de faire la réaction, se couche de tout son long sur le -tapis de mousse trop fraîche, appuie ses coudes sur le rebord de la -vasque et, le menton posé sur ses deux mains ouvertes, elle semble -demander au grand œil clair, dans lequel se mire l’azur du ciel, le -secret des pensées lourdes écloses sous son front... - -Longtemps, longtemps elle reste là en cette pose songeuse, son pâle -visage reflété dans la source limpide, si immobile que les lézards ont -cessé de s’épeurer et la regardent sous leurs paupières qui clignent; -si silencieuse que les oiseaux ont repris leurs chansons et viennent -boire dans la coupe que ses yeux interrogent... Et la douce ivresse du -matin l’environne... - -O pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds d’argile, qui donc -oserait la déchiffrer, l’énigme de ton regard changeant, de ta bouche -têtue, de ton front obsédé?... Qui donc?... Pas même la Vie qui est là -près de toi, le doigt posé sur ses lèvres de sphynge, et qui, prise -de pitié pour la misère que ses mains t’ont forgée, veut du moins -maintenant qu’elle te reste inconsciente!... Ne demande à personne le -secret de ton âme, ô pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds -d’argile, car personne, non, personne, si dénué de pitié que soit le -cœur des hommes, n’oserait te l’apprendre! - - - - -III - - -—EH bien! mes chéries, prêtes? - -C’est maman qui va et vient dans la chambre à coucher de ses filles, -remuante, affairée, scrutant du regard les meubles pour s’assurer qu’on -n’a pas oublié d’entasser, dans la calèche attendant à la grille du -parc, les plaids, les ombrelles, les manteaux préparés la veille et que -nécessite une course de trente verstes en voiture à travers le steppe -et la forêt. - -—Prêtes, mes enfants?... C’est qu’il est temps de partir si nous -voulons arriver à Boutcha avant la chaleur de midi. Et puis, nous -avons de jeunes chevaux qui s’impatientent attelés, Andreï ne peut les -retenir. - -—Mais tu t’impatientes encore bien plus qu’eux, hein, maman?... C’est -que ça n’est pas ordinaire chez nous, un pareil déplacement en famille! -Ah! ma chérie, comme tu es drôle avec ton manteau de toile bise! Tu as -l’air d’un moine de Lavra en tournée de mendicité... ah! ah! ah! - -Katia dit cela, et, cent fois plus agitée que sa mère, bien qu’elle -s’efforce de le cacher, rit bruyamment, une flamme nerveuse aux joues. -En tout cas, moi, me voilà prête. Je revêts ma cagoule. Viéra, Sacha, -Vadim, en route, mes petits! - -Cinq pénitents gris traversent la villa, le perron, le jardin, et -prennent place dans la calèche attelée en troïka, où Andreï, le -cocher, et Mavra, la vieille bonne, siègent déjà, cachés à demi par un -amoncellement de colis... - -Ces... pénitents sont: M^{me} Erschoff, ses trois filles et le cousin -Vadim, revêtu, comme Katia venait de le faire remarquer pour elle et -pour sa mère, du très ample manteau de toile à capuchon qu’il convient -d’endosser dans les voyages à travers la campagne russe. Sans cette -classique houppelande, on risquerait, l’été, lorsque les chemins sont -secs, d’être changé en statue de poussière, car Dieu sait s’il y a rien -au monde de plus prodigue et de plus envahissant que ce menu sable -gris dont les routes des forêts et des steppes sont faites au pays du -tzarisme! - -—Mavra, tu n’as pas oublié le samovar? ni le thé? ni les kalatchi?... -Dis, Mavra, la caisse avec les robes est bien attachée là derrière, -nous ne la perdrons pas en chemin, hein?... Allons, Andreï, en route! -Et que Dieu nous mène! - -Les sept voyageurs firent un signe de croix grec, murmurèrent quelques -mots de prière, et la calèche s’ébranla, enlevée par les gais et -vigoureux chevaux bruns dont Andreï, du bout de son fouet, caressait -les croupes luisantes et grasses. Et ce fut un cliquetis de sabots -piétinant le sol, de sonnettes agitées joyeusement, et d’essieux -rouillés à étourdir! - -Il était cinq heures du matin. Pour être à Boutcha avant que la -chaleur ne se fît trop sentir, on avait dû partir ainsi au point du -jour. Aussi, les voyageurs auraient-ils été d’humeur boudeuse—mal -habitués qu’ils étaient, sauf Sacha, à se lever d’aussi bonne heure, -si cette sorte d’escapade,—une visite à des voisins de campagne,—(on -peut hardiment, en Russie, se compter pour voisins, quand on habite -à trente verstes l’un de l’autre...) si cette visite à des voisins, -donc, suggérée quelques jours auparavant par Vadim, n’eût été pour tout -le monde un sujet de joie mystérieuse et très vive. Pour Iékatérina, -d’abord, et pour Viéra, qui, ne tenant pas en place, s’efforçaient -pourtant—tactique féminine à creuser—de prendre l’air le plus -indifférent du monde; pour M^{me} Erschoff, ensuite, qui, toute naïve -et incapable de dissimuler, la délicieuse vieille femme! rayonnait -d’espoir maternel et couvait ses filles aînées de regards où la malice -pétillait de concert avec l’orgueil; qui, animée de la certitude que -les deux chefs-d’œuvre assis là, sous ses yeux, sur la banquette de -devant de la calèche, ne pouvaient manquer... mais, chut! Que dirait -Tatiana Vassilievna Erschoff si l’on tentait d’ouvrir la cage au secret -qu’elle caresse depuis si longtemps dans son cœur de mère, comme un -oiselet aux plumes tièdes, doux et palpitant sous la main?... Pour -Vadim, aussi, dont le plaisir se fond en mélancolie très tendre; car -ne va-t-il pas revoir là-bas, chez le châtelain de Boutcha, dans le -cadre des choses et des gens, sinon des lieux, où il l’a rencontrée -pour la première fois, la gracieuse Maria Pavlovna Ilnitskaïa, l’amie -si chère de ses vingt ans fougueux et dont l’image, pourtant, garde -en sa mémoire de jeune homme toute la fraîcheur et toute la chasteté -qu’un profil de sœur exhalerait?... Pour Sacha, enfin, que les courses -au grand air ravissent. Et pour Mavra qui se rengorge, pénétrée de son -importance, certaine que si l’on eût négligé de l’emmener, tout le -voyage aurait marché de travers... Et pour Andreï, donc, ce passionné -de chevaux, qui ne se laisserait pas dire aujourd’hui que le gouverneur -de Kieff est son cousin, tant il est orgueilleux de mener sa troïka!... -Songez un peu! Tenir au bout de son fouet trois chevaux ardents que -l’écurie a rendus fougueux comme des diables; les guider, les retenir, -les lancer en avant, l’encolure fière, arrondie par le bridon très -court, les naseaux roses frémissants à la brise, la queue soyeuse et -longue, balayant la poussière de la route; tout cela au gré de ce -sceptre en cuir souple qu’il tient, lui, Andreï, le fils de Mavra et -d’Akim, dans ses mains solides de beau gars! Y a-t-il là, oui ou non, -je vous le demande, matière à être fier? - -Tout le monde, donc, est heureux, et le temps se met de la partie. -Il est vrai que ce n’est pas tout à fait acte de bonne volonté de sa -part, car on n’aurait pas choisi ce jour-là pour aller à Boutcha s’il -n’avait été tel; mais, pour la joie commune, ne suffit-il pas qu’on -croie à sa complicité? Et que Viéra et Katia soient certaines que c’est -pour embellir leurs chères songeries d’amour que la brise aujourd’hui -s’est faite si discrète, les fleurs des champs si parfumées, le lever -du soleil si radieux? Que l’aube n’est si rose que pour être en -accord avec leurs rêves pudiques, l’herbe des talus si verte que pour -symboliser l’espoir qui palpite en leur sein, les trilles des oiseaux -si joyeux que pour chanter l’aubade avec leurs cœurs?... - -On est en route depuis plus d’une heure, et personne n’a encore osé -troubler par un mot maladroit le ravissement de son être intime, si ce -n’est maman, que son secret étouffe et qui, croyant bien pourtant n’en -laisser rien paraître, a jeté à maintes reprises une phrase accueillie -par un silence têtu ou par une laconique réponse de son neveu. - -—De gentils garçons, hein, ces deux fils de Nikolaï Siémionovitch? -On les dit très sérieux, Vadim, Serguié et Evguéni. Quel âge ont-ils? -Attends un peu... Irina Ignatievna s’est mariée trois ans avant -moi et elle a eu Serguié tout de suite; alors, il a vingt-six ans -l’aîné. Katia, quand donc étions-nous pour la dernière fois chez les -Afanassieff? Katia, dors-tu? - -Interpellée ainsi directement, force fut bien à Katia de répondre. - -—Est-ce que je sais? En avril, je crois, vers le 18 ou le 20... Non, -le 21, le 21 juste, je me le rappelle parce que c’était la fête de -Féodora Lvovna qui était chez eux justement ce jour-là. - -La rusée! Elle aurait bien eu plus vite fait de dire simplement: «Je -me souviens que c’était le 21 avril, parce que Serguié, chaque fois -qu’il m’écrit, me parle de cette date si chère...» Le 21 avril! Ah! il -ne fallait pas qu’elle l’allât chercher bien loin dans sa mémoire, ce -jour rayonnant des aveux partagés, cette heure du printemps témoin du -chaste et délicieux baiser qui scella leurs fiançailles secrètes! - -Comme le charme était rompu, la conversation devint générale. - -—C’est dommage, dit Viéra, que M^{lle} Burdeau ait justement dû partir -pour Kieff le lendemain de l’arrivée de Vadim; ainsi elle ne verra -pas Maria Pavlovna qu’elle aime tant et qui passe tout l’été chez les -Afanassieff. - -—Mais pourquoi a-t-elle dû partir pour Kieff? interrogea Katia. - -—Parce que la femme de l’ex-consul français d’Irkoutsk, qui est de ses -amies, lui a télégraphié d’aller la rejoindre à l’hôtel d’Europe, à -Kieff, où elle fait une halte de quelques jours pour se reposer d’une -partie de son voyage, avant de pousser tout droit vers Paris. - -—Puisqu’on en parle, fit Vadim, intéressé par le nom de Maria -Pavlovna accolé à celui de la jeune fille, qu’est-ce que c’est que -cette mademoiselle Burdeau que j’ai entrevue, je crois, le jour de mon -arrivée parmi vous? - -—Entrevue! Oh! Vadia! Mais tu as dîné, soupé et pris le thé à côté -d’elle! Ce Vadim! Tu as même parlé français, et elle a trouvé que tu -t’en acquittais à merveille! C’est une maladie que d’être distrait à -ce point! Il faut soigner ça, frère! Enfin, puisque cela t’intéresse -tout de même, voici ce que c’est que M^{lle} Burdeau: une charmante et -surtout une excellente Française. Elle donnait auparavant des leçons -de sa langue maternelle à Kieff, où nous l’avons connue chez les -Lavrovitch qui la recevaient souvent dans leur intimité,—car M^{lle} -Burdeau est une personne bien née et d’une éducation parfaite.—Tu -l’aurais remarqué, cher, si tu avais fait autre chose que de -_l’entrevoir_ malgré une demi-journée passée à ses côtés. Depuis, -elle a fait un héritage qui lui permet de vivre de ses petites rentes -en s’arrangeant de l’ingénieuse manière suivante: contre une chambre -et tout l’entretien dans une famille aisée, elle donne l’échange de -sa conversation française pendant la durée des repas et le reste du -temps qu’elle a libre. C’est une combinaison profitable pour les deux -parties, car la vie est si bon marché chez nous, que nourrir une -personne de plus ou de moins dans un ménage organisé ne fait pas une -grande différence; quant à la chambre, mon Dieu! on se serre un peu -plus! Nous n’avons heureusement pas beaucoup de préjugés à ce sujet, -nous autres Russes, dit Katia en riant. Un sopha, une couverture, un -oreiller, le tout caché par un paravent, et voilà le lit et la chambre -à coucher trouvés! D’un autre côté, s’installer, pour une personne -seule, et organiser un ménage, cela est assez dispendieux et, en tout -cas, passablement compliqué, surtout pour une étrangère. Et ce n’est -pas une chose bien fatigante que de parler sa langue maternelle pendant -une heure ou deux par jour, en échange de tout cela... Bref, quand -nous avons su au printemps que M^{lle} Burdeau désirait une place à -la campagne dans les conditions énumérées ci-dessus, nous lui avons -bien vite proposé de venir chez nous, et elle a accepté avec le même -empressement. Nous entretenons ainsi notre français qui, à vrai dire, -ne nous sert pas à grand’chose, mais qu’ignorer passerait pour un crime -pendable aux yeux du monde que nous fréquentons deux ou trois fois par -hiver. Madeleine Burdeau dit que nous parlons comme des Françaises -qui... auraient passé quelques années à l’étranger! Viéra surtout; -elle a même du plaisir à lire des poésies parnassiennes ou autres et -les auteurs ultra-parisiens tels que Lavedan, par exemple, Gyp, Willy, -Véber, et leur argot, délicieux du reste, n’est pas mince chose à -comprendre pour une étrangère; tu en conviendras, si tu as lu quelque -chose d’eux. - -—Eh! Katia, ne fais pas de réclame, va! Nous sommes entre nous; il n’y -a pas de jeune homme à marier caché dans le coffre de la calèche! - -C’était Viéra qui, impatiente d’avoir été distraite de sa rêverie -par la conversation qui s’entamait, interrompait Katia par une de ses -bourrades habituelles. - -—Viéra n’aime pas qu’on la loue, dit la petite idole à son tour; je -trouve qu’elle a raison. On fait bien, on fait mal, qui a le droit -d’approuver ou de blâmer? Ça ne regarde que soi, n’est-ce pas? - -—Ah! ah! l’oracle, s’exclama Katia. Il ne parle pas souvent, mais -quand il parle!... Dis donc, petite sœur, est-ce que tu vas t’attifer -comme ça, là-bas, chez les Afanassieff, avec ces trois ridicules -tresses et ton bouquet sur l’oreille? Il serait pourtant convenable, -à la fin, de t’habiller et de te coiffer comme tout le monde, car tu -feras rire de toi avec tes robes sans forme et tes cheveux nattés à -l’Assyrienne. - -—Katia, tu es détestable, fit Viéra gravement. Tout t’est matière à -plaisanteries et à sarcasmes! Sans compter que tu as tort, car Sacha -est ravissante ainsi; oui, ravissante, et quiconque voit autrement que -par la convention des modes le dira; sans compter, donc, que tu as -tort, je te dirai, ma pauvre sœur, que c’est toi qui es affreusement -ridicule avec certaines poses que tu prends à présent. Car, autant -une vraie Française qui ne vise pas trop à l’artificiel est gentille, -autant une Russe jouant à la Française est intolérable et grotesque, -oui, grotesque. Tiens, ça me rappelle ces ours qu’on exhibe dans nos -cours et qui dansent quand le montreur leur dit: «Micha, eh! Micha! -prouve donc aux hommes, frère, que tu sais faire comme eux!» Quant -à Sacha, ajouta Viéra à voix très basse en se penchant, comme pour -rajuster quelque chose à son manteau de voyage, quant à Sacha, n’y -touche pas, sœur, pour l’amour du ciel, n’y touche pas, même pour la -plaisanter, car tu n’en as pas le droit; non, aussi vrai que je t’aime -malgré tes taquineries incessantes, tu n’as pas le droit de toucher à -Sacha, tu n’en as pas le droit, sœur! - -—Eh! laisse-moi tranquille avec tes grands mots! Tu es toujours là -comme un trouble fête, à rendre important tout ce qui ne l’est pas. - -—Mes chéries, mes chéries! supplia M^{me} Erschoff que le moindre mot -de mésentente entre ses filles bouleversait, mes chéries, qu’est-ce -que ça signifie donc? Vous vous adorez, c’est un fait, et quand vous -êtes ensemble il faut toujours que vous vous disputiez. Qu’est-ce que -cela signifie donc? (Vous êtes pourtant toutes les trois si parfaites, -semblait dire le regard désolé et ravi de la maman; qu’est-ce que cela -signifie donc que vous ne pouvez pas vous entendre?) Tenez, nous allons -déjeuner, cela nous remettra en bonne humeur; nous étions si gais tout -à l’heure! Andreï, arrête tes chevaux sous ce grand hêtre, à gauche; -nous y serons parfaitement, à l’abri du soleil qui brille déjà à -aveugler, le sournois! - -—Si Sa Seigneurie daignait me permettre, objecta Andreï en se grattant -l’oreille de la main gauche restée libre, je lui ferais humblement -observer que d’ici à cinq minutes, en entrant dans la forêt par ce -chemin, là-bas, qui est le nôtre, nous rencontrerons une grande place -semée d’herbe que les chevaux pourront paître pendant que les hommes -déjeuneront, hi! hi! hi! et nous serons là aussi bien à l’ombre qu’ici, -car il y a non seulement un hêtre dont le feuillage est aussi épais que -le toit d’une isba, mais encore des chênes, des bouleaux, des pins... - -—C’est bon! Va. - -Jamais Andreï n’avait su obéir sans faire d’observation, sauf peut-être -quand il recevait l’ordre d’enlever ses chevaux; c’était une chose -connue et... acceptée. Le dernier mot devant fatalement rester à son -obstination, on n’aurait fait que perdre du temps en essayant de -regimber. En ce moment, il est vrai, les raisons qu’il donnait étaient -assez plausibles; on le laissa donc mener sa troïka où il voulait. -Lorsqu’il eut arrêté ses bêtes à l’endroit désigné, les voyageurs -descendirent de la calèche et se promenèrent dans le cirque de verdure -pendant que Mavra secouait les manteaux, allumait le samovar et -préparait tout ce qu’il fallait pour le rustique déjeuner. - -—Vad, tu es triste ce matin? demanda Viéra en s’approchant du cousin -Dimitrieff qui arpentait solitairement l’herbe humide de rosée de ce -délicieux espace découvert. - -—Triste? Non pas, petite sœur. - -—Mélancolique, alors? - -—Mélancolique, oui. Ah! tu comprends, toi, la différence qu’il y a -entre la tristesse et la mélancolie? Il y a tant de gens qui confondent! - -—Ceux qui confondent, ce sont les gens grossiers, inhabiles à saisir -les nuances. Dis, Vadia, est-ce que tu ne trouves pas qu’il est -meilleur d’être mélancolique que gai? Je ne sais pas, mais moi, quand -je suis gaie, c’est comme si c’était simplement quelque chose de -nerveux; cela m’exalte, mais ne me donne pas la sensation du bonheur... -tu comprends? Tandis que quand je suis mélancolique, c’est bien l’état -normal, et par conséquent harmonieux, par conséquent exquis, de mon -cœur. - -—Eh! mais, je crois, chère sœur, que nous nous entendrons désormais! - -—Je le crois aussi, Vadim. - -—Quel âge as-tu, Viéra? Nous nous sommes si peu vus ces derniers -temps, et avant, tu étais fort jeunette... - -—Avant, Vad, c’était tout naturel, avant; je ne suis pas venue au -monde avec ma raison de jeune fille. Mais à présent que j’ai dix-huit -ans, je réfléchis, j’ergote, et il me pousse des idées dans le cerveau -en quelques secondes, comme les oronges et les cèpes poussent en une -nuit au pied des arbres de nos forêts. Et ça m’amuse beaucoup, tu sais, -oh! beaucoup, de découvrir de nouvelles fleurs dans le jardin secret de -ma pensée. - -—Je crois bien... Une radieuse pensée de dix-huit ans, quelles fleurs -parfaites elle doit donner! Et ton cœur, ma petite sœur, ton cœur -fait-il aussi éclore de fraîches corolles? Aimes-tu, Viéra? - -—Je pourrais, dit la jeune fille sans plaisanter et sans rougir, te -répondre que tu es indiscret; mais non, le pacte d’amitié que nous -venons de conclure t’absout de toute curiosité et te donne droit à ma -pleine confiance; aussi je te le dis, Vadim, j’aime, oui, j’aime. - -Non moins gravement et non moins simplement, le jeune homme prit la -main de sa cousine dans les siennes, la baisa avec tendresse et lui dit: - -—Que ton amour ne soit qu’un long bonheur! - -—Et tu ne me demandes pas qui? Tu as deviné, peut-être?... - -—Hum! Enfin, je ne sais pas... Tu vas voir. Procédons comme pour les -charades: mon premier est le héros d’un chef-d’œuvre de Pouschkine, mon -second a l’honneur d’appartenir à notre père le tzar, mon troisième... - -—Es-tu perspicace! Non, mais vraiment, comment as-tu pu savoir? - -—C’est bien simple, ma chérie. Mais les amoureux sont si naïfs qu’ils -s’imaginent toujours pouvoir impunément rougir quand on prononce -un certain nom; tracer sur la terre des sentiers des initiales -uniformément pareilles, poser des questions qu’ils voudraient -faire croire candides avec une voix trébuchante d’anxiété, sans -que l’observateur, témoin de ces éternels et puérils manèges de la -passion qui se cache, conçoive le moindre des soupçons!... Ma pauvre -Viérotschka, n’es-tu pas, lorsque j’ai proposé à tante de faire une -visite aux châtelains de Boutcha, devenue tout à coup gaie comme un -chardonneret et rouge comme une petite fraise des bois?... N’as-tu pas, -plus tard, donné dans le piège que je te tendais en répondant de la -voix la plus indifférente du monde—du moins prétendais-tu la rendre -telle—aux questions que je te faisais sur Evguénï Nikolaïévitch, -alors que tu mettais une chaleur particulière à me vanter son frère -Serguié?... Ne t’ai-je pas vue, enfin, effacer d’une ombrelle alerte -une trentaine d’E et autant d’N sur le sable de l’allée aux glaïeuls -quand je suis venu t’y rejoindre à pas de loup, avant-hier midi, à -l’heure où tu nous croyais tous en train de faire la sieste?... Après -cela, il faudrait être bien aveugle, n’est-ce pas, pour ne pas se -rendre compte? - -—Sais-tu, Vad, que tu ne te comportes pas trop mal pour un savant? - -—Un savant qui n’a pas encore atteint sa croissance!... «En herbe», -comme on dit en français. - -Et le jeune homme prononça effectivement ces mots en un français très -correct. - -—Mettons en fleur, répondit Viéra dans la même langue. - -—Tu me flattes, continua Vadim en russe; mais si savant il y a, -n’oublie pas que ce savant, entre autres sciences en ie, s’occupe -aussi un peu de psychologie; il est donc tout naturel qu’une chose -aussi intéressante que l’âme d’une cousine-sœur ne lui soit pas restée -indifférente! Et maintenant, chère petite, je te dis seulement: Sois -heureuse! Tu mérites de rencontrer le Bonheur, que le Bonheur ne te -fuie pas! - -Un peu de solennité accompagnait ces mots; le sifflement d’un merle y -répondit, d’un mélèze voisin. Et comme au même instant Mavra criait: -«Aho! aho!» dans ses mains arrondies en porte-voix, les jeunes gens -firent volte-face et se dirigèrent vers l’endroit où le samovar -fraîchement écuré, laissant échapper en spirales son épaisse vapeur -blanche, ressemblait sous la clarté du ciel à un précieux encensoir -d’or... - - * * * * * - -—Clic! clac! Eh! petits! - -Les chevaux d’Andreï s’ébrouent de nouveau, font sonner gaiement les -clochettes de leurs fronts, et la calèche, paresseuse personne aux -jointures d’arthritique, se remet en route, accompagnée du chant des -grillons éveillés. Regaillardis par le thé savoureux et ce piquant -déjeuner sur l’herbe qui ressemble à une escapade, les voyageurs sont -follement gais. - -Katia jacasse, Vadim riposte, Viéra approuve, Sacha sourit... Maman a -enlevé son chapeau qui la gêne, et son capuchon de toile grise rabattu -de guingois sur ses cheveux, suit l’accord général, de l’air béat de -ces bons moines aux joues rebondies qui battent la mesure au lutrin -sur les tableaux de genre. Andreï entame avec ses chevaux un colloque -éperdu: «Eh! le brûlé! pas de ça, frère! On connaît tes trucs, je te -dis! Voyez-vous ce rusé qui trotte mou comme un ver et se fait traîner -par les autres! Clac! attrape!... Doux, doux, mes petits pigeons!... -Soleil! la tête un peu comme ça. Ça te fatigue, mon fils? Il fallait le -dire!» - -Seule Mavra, longtemps bercée par la chanson du samovar, les joues -brûlantes d’avoir soufflé sur la braise rouge, dort sur le siège de la -calèche où elle s’est, prévoyante, calée derrière un rempart de colis. -Sa taille a pris le mol abandon du sommeil, et sa tête, coiffée de -l’«otchipok» rouge à fleurs, dodelinant au rythme des grelots semble -dire: «Riez, riez, jeunesse! le chagrin, ce serpent, assez tôt changera -en pleurs la joie de vos yeux mutins!» - -Il est dix heures du matin à peine, quand la troïka franchit la porte -cochère en bois ajouré qui défend la cour de la maison seigneuriale de -Boutcha. - - - - -IV - - -PAR les soirées de juin à la brise si molle, au ciel si doucement bleu, -l’on ne s’enferme pas pour souper, à la campagne, quand on possède une -terrasse ou bien un endroit quelconque en plein air où la table et le -couvert se puissent décemment dresser. Le châtelain de Boutcha, sa -famille et ses hôtes, avaient donc pris le thé sous l’auvent fleuri -du «kryltso», sorte de perron qui fait partie de toute maison russe, -somptueuse ou humble, au village. Et le dernier verre du blond liquide -dégusté, les remerciements adressés au Seigneur pour les délicieux -kalatchi quotidiens accompagnés de fruits si savamment confits, les -jeunes gens, laissant l’âge mûr aux réminiscences rebâchées du passé, -s’éloignèrent deux à deux vers le fond du parc embaumé par l’arome -subtil des tilleuls, de la verveine et du jasmin. - -Que la sympathie eût décidé le choix des couples, il nous paraît -superflu de le dire... A leur tête, Katia, moulée dans un onduleux -fourreau de guipure bise, marche donnant le bras à Serguié, le fils -aîné de Nikolaï Sémionovitch. Viéra vient après, toute bleue dans sa -toilette de crêpe assortie au bleu de ses yeux, et Evguénï, le frère de -Serguié, que Katia, toujours taquine, appelle depuis le dîner «Evguénï -Onéguine», porte son éventail. A quelques pas de ces promeneurs, se -détachant sur la verdure d’un buisson, une mince silhouette arrêtée au -milieu du sentier semble hésiter à s’engager plus loin. Vadim, penché -vers elle, la supplie avec des mots très tendres, et Maria Pavlovna -peu à peu se rend à ses instances... Enfin, pour fermer la marche, -Nadiéjda, la sœur cadette de M^{me} Ilnitskaïa, et Sacha, ravissante -comme toujours dans sa robe à longs plis flottants qu’elle a, pour -complaire à son aînée, serrée aujourd’hui à la taille par une ceinture -de faille brodée, se racontent, entrelacées, les mille riens chers aux -toutes jeunes filles. - -Lorsqu’ils sont arrivés au bout de l’allée qui mène du perron au centre -du jardin, les couples se dispersent et s’enfoncent, chacun de son -côté, dans les profondeurs mystérieuses des sentiers latéraux. Et -l’éternelle musique des cœurs commence ses duos en sourdine: - -—Katia, ma chérie, ma bien-aimée Katia, que je suis heureux de -vous revoir, dit Serguié en baisant à pleine bouche une main -qu’Iékatérina—pour la forme, hâtons-nous de l’ajouter—essaie de lui -retirer. Que c’est bon, ces baisers sur une petite peau lisse!..... La -main!..... oui, la main, quoique l’homme l’ait vouée à de prosaïques -besognes, est faite pour le baiser, c’est une chose d’une évidence -indiscutable!..... Eh! laissez donc, méchante! Tout cela n’est-il pas -à moi de droit! N’êtes-vous pas ma fiancée, Iékatérina Piétrovna, ma -Katia?..... - -—Votre fiancée, pas encore, Serguié Nikolaïevitch, puisque nos parents -n’en savent rien! - -—N’en savent rien! Ah! chérie! Tu n’as donc pas vu ces regards -échangés par nos deux mères, ces airs ravis, ces signes de tête -complices?... Mais pas plus tard que ce soir, à l’heure qu’il est même, -je parie, ils sont en train de discuter nos chances de bonheur! Avant -d’avoir conquis mon grade d’officier de marine, je ne voulais pas -parler catégoriquement de ces choses, tu comprends, car—les parents -sont les parents—on n’y aurait répondu que par des objections; mais -à présent que je puis me présenter dans toute l’assurance de ma -position faite, je n’attends plus que ton approbation, ma Katia, pour -prier maman de faire auprès de ta mère la démarche qu’exigent les -convenances. Iékatérina Piétrovna Erschoff, faites-vous l’honneur à -Serguié Nikolaïevitch Afanassieff de lui accorder votre main?... Votre -petite main molle aux ongles roses, à la peau de bébé?... - -Serguié avait arrêté Katia d’un geste, mis un genou en terre devant -elle, et malgré le comique voulu de sa pose et de l’intonation de sa -voix, attendait infiniment ému que la jeune fille lui répondît. Lorsque -les lèvres de celle-ci eurent enfin exhalé un «oui» faible comme un -soupir, il se releva, devint très grave, et d’une voix où vibrait -l’accent d’une tendresse profonde, il dit lentement: - -—Iékatérina Piétrovna, pour la vie je vous aime! - -Oh! les minutes exquises qui suivirent cet échange de deux vies! Le -silence divin qui scella ce pacte de deux cœurs! Un seul mot maintenant -ne suffirait-il pas à rompre le charme de ce leurre éternel et magique -qu’est le serment des fiancés? - -La nature elle-même semble consciente de la solennité de l’heure; -les grillons ont suspendu leurs cris stridents, et les mouches -bourdonnantes se posent, lassées, sur les corolles; les crapauds, -informes et fatidiques, bavent en silence sur la mousse des sentiers... -les couleuvres dorment roulées en cercle, et les oiseaux, remettant -leurs trilles à l’aurore, se cachent muets sous la feuillée, de crainte -d’effaroucher par leurs chants le Bonheur qui s’avance... - -Iékatérina et Serguié marchent lentement, les mains unies. Devant eux -s’ouvre un chemin si propice à la lenteur des pas et aux haltes qu’on -le dirait créé exprès pour enchanter la promenade des amants... Le -jeune homme qui souvent y est venu songer seul, entraîne sa fiancée -sous le mystère des arbres qui le bordent, ravi de partager avec la -mince poupée de chair et d’os, dont le fantôme hantait alors ses rêves -solitaires, le charme de ce lieu plein d’ombre et de silence. - -Contre les murailles de verdure que forment les tilleuls aux bras -enlacés, des bancs, de place en place, sont posés. Ils invitent les -promeneurs à s’arrêter pour jouir en repos de la fraîcheur que retient -leur ombre séculaire, et du parfum si fin dont les petites fleurs, -cachées sous la doublure ouatée des feuilles, embaument. - -Serguié y fait asseoir sa compagne, prend place à côté d’elle, scelle à -ses doigts amoureux la douce main qu’il vient de conquérir... - -Et Katia, la folle et tapageuse Katia, la Katia au cœur insouciant -d’oiselle qui lisse ses plumes, interroge d’un œil grave à la voûte du -ciel, où lentement ils naissent, ces mondes insondables que sont les -pâles étoiles... - - * * * * * - -Au centre du jardin, là-bas, quand les couples en se dispersant ont -porté aux hasards des allées leurs pas unis, Viéra et Evguénï se sont -à leur tour engagés dans le dédale des sentiers sans nombre dont le -parc de Boutcha—une vraie forêt de vingt déciatines, transformée en -jardin—se sillonne. - -Le jeune homme, très timide, ose à peine commencer l’entretien. -Il faut que sa compagne, dont l’amour calme et sans fausse pudeur -conserve toute sa présence d’esprit, l’encourage pour éviter la gêne -d’un tête-à-tête longtemps silencieux. Ce sont les mots banals qui -conduisent le plus sûrement aux phrases importantes, aussi est-ce par -eux que le couple débute. - -—Un beau soir, fait la jeune fille pour dire quelque chose. - -—Oui, en vérité, c’est un beau soir, répond, comme un écho, -l’interpellé. - -—Comprenez-vous, Evguénï Nikolaïevitch, que l’on puisse habiter la -ville et rechercher l’agitation des bals, des théâtres, du monde, quand -la nature est là, à portée de la main, et nous donne gratuitement les -plus beaux spectacles qui puissent émouvoir le cœur et les yeux de -l’homme? - -—Mais pas de tous les hommes, Viéra Piétrowna, puisque, pour la -plupart, ces jouissances que nous prisons si fort sont lettre morte... -Soyons contents, d’ailleurs, car si tout le monde se mettait à aimer -la campagne et à comprendre la nature, la nature et la campagne -deviendraient bientôt des plus fastidieuses. Car, où retrouver alors la -solitude des mille déciatines de terre qui nous entourent, la poésie -des espaces rustiques que l’on est seul à savourer avec les bêtes et -deux ou trois moujicks incultes, aux vêtements harmonieux, qui ne vous -gâtent pas votre joie, eux, par leur admiration intempestive?... Toute -la beauté, par conséquent, et tout le charme que la nature, dénuée du -moindre contact avec la civilisation peut seule donner... Je vous le -demande, Viéra Piétrowna, que deviendraient les passionnés du silence -et de la paix des solitudes vertes, si tout à coup les gens des villes -se mettaient à partager leur enthousiasme et à conquérir, comme les -allées d’un parc public, les chemins de nos forêts et de nos steppes? - -—Eh! mais voilà une chose à laquelle je n’avais jamais pensé, Evguénï -Nikolaïevitch, répondit la jeune fille en riant, et qui, d’ailleurs, -n’arrivera pas, soyez tranquille! Vrai, vous prenez un air désolé -comme si une conspiration de toutes les âmes frivoles du monde -menaçait réellement d’envahir votre Boutcha. Et peut-être, Evguénï -Nikolaïevitch, est-ce à mon intention que vous parlez des gens qui vous -gâtent les joies de la rêverie par leurs exclamations fastidieuses?... -J’ai dit: Voilà une belle soirée. - -Malgré la droiture de Viéra, ceci était une indiscutable coquetterie de -sa part. Evguénï répondit: - -—Comment pourrais-je penser à vous lorsque je dis: Des gens? Des gens, -Viéra Piétrovna, c’est la foule; c’est une multitude indifférente et -quelconque; et vous, vous êtes une, pour moi, Viéra! Oui, vous êtes -pour moi la Seule, l’Unique; ne le saviez-vous pas? - -—Je m’en doutais, répondit la jeune fille simplement, mais je voulais -que vous me le disiez, Evguénï. - -Elle appuya sur ce prénom avec tendresse. - -—Alors, vous aussi, vous m’aimez? Un peu, dites? fit la voix hésitante -du jeune homme. - -—Non, pas un peu. Profondément; oui, profondément. - -—Ah! chère! - -Un lent et silencieux baiser sur la main de Viéra compléta cette -phrase. Evguénï, suffoqué de bonheur, eût été incapable de la finir par -des mots. Ce fut la jeune fille qui, la première, revint à elle. - -—Maintenant que nous nous sommes dit ce que nous avions à nous dire, -Evguénï Nikolaïevitch, dit-elle en plongeant dans les yeux du jeune -homme son regard honnête et bleu, nous pourrons attendre sans trop -d’impatience que les deux années nécessaires à l’achèvement de vos -études s’accomplissent. Je ne vous demande pas si vous me resterez -fidèle jusqu’alors, car ce sont là, en vérité, des questions bien -oiseuses. Connaissons-nous nous-mêmes le fond de notre cœur, et -pourrions-nous, lorsque nous savons à peine ce qui s’y passe au moment -où nous parlons, répondre de son avenir?... Je crois en vous, je crois -en votre loyauté, mais cependant, à Dieu ne plaise! si ce malheur de -ne plus être aimé par mon Evguénï, devait m’arriver un jour, du plus -profond de mon âme je jure aujourd’hui que je ne garderais contre lui -ni rancune ni colère. Dites-moi ceci aussi pour votre compte. - -—L’étrange serment! Mais puisque vous le voulez, Viéra, qu’il en soit -fait selon votre désir. D’avance, bien-aimée, je vous absous... Ah! -non, ce sont là de trop cruelles paroles, je ne puis achever! - -—Et pourquoi auriez-vous moins de courage que moi? - -—Qui sait? Peut-être m’aimez-vous moins que je ne vous aime... - -—Ou peut-être vous aimé-je plus pour vous-même que pour moi; tandis -que vous... - -—Eh! le sais-je? Je vous aime, ma Viéra, c’est la seule et radieuse -vérité que je démêle dans mon cœur en cet instant! Ne demandez donc pas -à un futur agronome de se retrouver dans toutes ces subtilités, ajouta -le jeune homme en riant. Je vous aime, vous, Viéra, j’aime ma terre, -mes champs, mes horizons pâles, mes forêts vertes, ma Russie, le Dieu -puissant de mes pères; mais ne me demandez pas comment ni pourquoi, je -ne saurais vous le dire... Je pense du reste, très chère, qu’il n’y a -qu’une seule manière d’aimer, avec des degrés différents, et que ce -sont ces degrés que l’on confond avec le genre d’amour. Seulement, tout -le monde prétend toujours aimer le plus, le plus qu’on peut aimer! Et -combien se trompent! Vous riez? - -—C’est que je trouve que pour un futur agronome, comme vous disiez -tout à l’heure, vous ne raisonnez pas trop mal. Mais où sommes-nous -ici? Ce parc est grand comme un village. - -—Vous allez voir; nous arrivons au chemin des tilleuls; c’est un -endroit délicieux. Que de fois j’ai rêvé de m’y promener avec vous, -Viéra! Et voilà que le hasard nous y conduit ce soir, ce soir où nous -nous sommes dit, pour la première fois, que nous nous aim... - -—Chut! ne rendons pas ce mot vulgaire en le prononçant trop souvent. -Lorsque nous voudrons que sa magie nous apparaisse, nous le lirons -dans les yeux l’un de l’autre. - -—Et quand nous serons séparés? - -—Les battements de nos cœurs l’épelleront. - -—O femme, femme! Vous avez réponse à tout. Eh bien! Viéra, que -dites-vous de l’allée des tilleuls, de mon allée? - -—Que c’est exquis. - -—N’est-ce pas que papa a bien fait d’acheter ce domaine? Ne fût-ce que -pour cette allée, il le devait. - -—C’est vrai, sourit la jeune fille. Et maintenant, taisons-nous, -Evguénï, taisons-nous! La nature est si divinement silencieuse, ne -troublons pas son harmonie par notre agitation humaine. - -Comme un des nombreux bancs de bois sculpté adossés aux murs de -feuillage sollicite leur préférence d’amoureux poétiques par les décors -pittoresques dont le lichen et la mousse se sont plu à l’orner, les -jeunes gens s’asseyent sur ses planches craquantes et s’apprêtent à -jouir, recueillis, de la beauté du ciel, de la fraîcheur de l’air, de -la paix mauve du crépuscule et de la félicité sans nom qui habite en -eux-mêmes. Leurs mains sont unies, les battements de leurs cœurs se -répondent... Là-haut, émergeant de la soie pâle des nuages, les têtes -curieuses des étoiles leur sourient, et tout autour du banc sur lequel -ils reposent, des milliers de petites corolles blondes secouées par le -frôlement d’aile d’un oiseau attardé tombent avec un bruissement doux, -éparpillant à la brise la poudre d’or de leur pollen et l’âme mourante -de leurs parfums... - -—Et croyez-vous, Vadim Piétrovitch, disait plus loin la bouche -gracieuse de Maria Pavlovna, poursuivant une conversation commencée, -que je n’aie pas souffert un peu, moi aussi, de notre séparation? - -—Puisque c’est vous qui l’aviez voulue, répliqua la voix de l’étudiant -où se devinait un reste de rancune. - -—Mais ce n’est pas une raison! Ne souffrons-nous donc que par les -autres? Combien plus souvent, hélas! nous nous forgeons nous-mêmes nos -chagrins! - -—Alors, ce n’était pas simplement pour vous débarrasser de moi que -vous m’avez défendu de chercher à vous voir, il y a quatre ans? Quatre -ans, déjà, mon Dieu! - -—Vous ne le croyez pas, Vadim Piétrovitch, à quoi bon ces vaines -paroles entre nous? Je vous... ai aimé, puisque je vous l’ai dit. - -—Mais non prouvé. - -—Pardon, prouvé! - -—? - -—En vous le disant. - -—Les paroles ne coûtent rien... - -—Oh! Vadim Piétrovitch! Comment pouvez-vous dire! Un mot -d’amour de certaines femmes—et je me crois digne d’être de -celles-là—n’équivaut-il pas au don de toute leur personne? - -—Permettez, chère! Les effets en sont bien différents. - -—Voilà que nous nous engageons encore une fois dans une voie -tortueuse, dit la jeune femme en rougissant délicieusement. - -—Cela ne pouvait manquer, du reste, et c’est pour cette cause, Vadim -Piétrovitch, que je vous ai, il y a quatre ans, fait défendre ma -porte. C’est pour cette cause aussi, que je ne voulais pas vous suivre -tantôt dans votre promenade à travers ce parc suggestif. Hélas! j’ai -été faible! (C’est toujours cela qui nous perd, nous autres femmes, la -faiblesse!) Quand on ne doit pas s’aimer, Vadim, il n’y a pour deux -cœurs honnêtes qu’un parti à prendre: éviter de se voir. C’est ce qui -nous a permis, n’est-ce pas, de garder un souvenir si exquis l’un de -l’autre pendant ces trois années écoulées et que nous sommes en train -de gâter à cette heure par des phrases frivoles. Aussi bien, ajouta la -jeune femme,—et sa voix, à ces mots, infiniment devint triste,—à quoi -bon défendre avec tant de chaleur une chose qui a cessé d’exister; une -ombre que toute la menteuse griserie d’un tête-à-tête crépusculaire -chercherait en vain à faire revivre?... Ah! laissons, laissons les -morts dormir en paix dans leur cercueil! - -—Alors, pour vous, Maria Pavlovna, notre amour est un sentiment si -effacé, si lointain, qu’il ne mérite plus que le nom de fantôme?... Vos -paroles sont cruelles! - -—Moins cruelles que la réalité. - -Un lourd silence tomba sur ces paroles. - -Vadim, n’ayant point trouvé le cri spontané par lequel les convaincus -de l’amour répondent à des phrases comme celles-là, estimait que son -devoir maintenant était de se taire. Ce fut la jeune femme qui, au bout -de quelques instants, renoua l’entretien. - -—Vadim Piétrovitch, dit-elle en forçant sa bouche à esquisser un pâle -sourire, gardons-nous des caprices de l’imagination! C’est une folle -qui se croit raisonnable, et par conséquent la plus dangereuse des -folles. Si nous ne sommes pas plus sensés qu’elle, elle nous entraîne à -mille extravagances dont nous nous apercevons trop tard, hélas! quand, -dénouant d’une main brutale le bandeau qu’elle avait mis sur nos yeux -pour nous conduire plus sûrement à sa fantaisie, la rusée nous laisse -seuls en face de notre sotte crédulité. Vadim, notre rêve est fini. -Donnez-moi votre main loyale, et rentrons ensemble dans la saine -réalité des choses. Vous me boudez, Vadim Piétrovitch? - -—A Dieu ne plaise, âme de mon âme! Je suis des yeux la plus douce de -mes illusions qui s’envole! - -Les lèvres de la jeune femme exhalèrent un furtif soupir; mais elle -était vaillante; elle reprit, contrainte à peine: - -—Et qu’avez-vous fait pendant les trois années de mon séjour en -Crimée? Étudié? On m’a dit que vous êtes un véritable savant, Vadim -Pietrovitch. Et vous serez docteur? Cela ne vous fait pas peur, toutes -les choses affreuses qu’un médecin doit voir? Oh! moi, j’ai tant pitié, -tant pitié! Je ne pourrais pas voir souffrir ainsi, toujours, autour de -moi. - -—Si tout le monde parlait de la sorte, dit Vadim en souriant (car -cette allusion à ce qu’il aimait si passionnément, ses études, le -reconquérait à lui-même, malgré tout), on ne soulagerait guère cette -pauvre souffrance dont on a tant pitié. La pitié, Maria Pavlovna, -la vraie pitié est celle qui se fait efficace, agit, panse, soigne, -comprend, console; et non celle qui se traduit en vaines paroles! -(Ici, un peu de sévérité involontaire accompagnait la phrase du jeune -savant.) Que deviendraient les malades qui se tordent sur les lits de -nos hôpitaux, les blessés que la guerre jette sur les brancards de la -Croix-Rouge, si l’on se contentait de répéter autour d’eux: «Quelle -pitié, ah! quelle pitié!» - -—Vous avez raison, Vadim Piétrovitch, répondit la délicieuse créature -humblement. Nous devrions, nous autres femmes, tâcher de gouverner -un peu mieux nos nerfs. Car c’est bien de nos nerfs, n’est-ce pas, -que provient notre sensibilité exagérée? Vous dites cela, vous autres -médecins?... - -—Oui, évidemment; pourtant, ne croyez pas que les nerfs et la -sensibilité soient votre apanage à vous seules, ô femmes! Je connais -pour ma part au moins vingt jeunes gens robustes et forts en apparence, -non pas seulement en apparence, mais bien réellement robustes et forts -comme santé, qui ont commencé leurs études de médecine avec moi et -se sont vu forcés de les abandonner parce que, malgré d’énergiques -efforts sur eux-mêmes, ils ne pouvaient, sans se trouver mal, assister -à la plus légère opération de chirurgie. Moi, j’ai choisi la médecine -par vocation, spontanément: alors je réagis forcément contre ce qui -pourrait l’entraver, vous comprenez? Sans cela, mon Dieu! oui, on voit -des choses affreuses!... - -—Et, dit Maria Pavlovna, il n’y a pas que les souffrances du corps; -celles-là, on peut au moins les soulager dans une certaine mesure, les -guérir même souvent complètement; mais la folie! Vadim Piétrovitch, -oh! la folie! voilà, je pense, ce qu’il y a de plus horrible à voir! -Seigneur! que je plains les malheureux!... Voyez-vous encore les -Kantoucheff? On m’a dit à mon retour de Crimée qu’Élisavéta Serguiéévna -est en train de devenir folle, et que sa fille aînée suivra ses traces. -Est-ce possible, dites, Vadim Piétrovitch? Est-ce vrai? - -—Hélas! oui. Et c’était fatal: la famille d’Élisavéta Serguiéévna -est infestée de folie depuis plusieurs générations; et on l’a fait se -marier avec Lef Grégoriévitch Kantouchef, dont l’arrière-grand-père, -une tante et un frère étaient fous! Vraiment, les parents sont idiots! -Et criminels, enfin, car que d’êtres souffrants jetés ainsi au monde -par leur faute! - -—Oh! c’est bien vrai! Une fille est en âge de se marier, un beau parti -se présente, et l’on dit «oui» tout de suite, sans savoir—à part la -question d’argent et quelques détails superficiels, peut-être—à qui -on la confie ni à quoi on l’expose. On ne veut pas savoir. On est si -content de se débarrasser de ce colis encombrant qu’est une fille à -marier! Et que de douleurs, physiques ou morales, ont leur source -dans cet empressement coupable! (J’en sais quelque chose, songea -la jeune femme avec une indicible mélancolie.) Vadim Piétrovitch, -continua-t-elle, à voix basse, en posant sa main sur le bras de -l’étudiant, savez-vous ce que l’on dit encore? On raconte que dans la -famille de Tatiana Vassilievna aussi, la folie est héréditaire. Une de -ses tantes est morte folle, sa sœur est dans une maison de santé... -Est-ce vrai? Dieu préserve sa charmante fille d’une telle succession! -Pourtant, il faut bien que je vous le dise, Vadim Piétrovitch, il y a -parfois dans les manières, dans le regard de Sacha quelque chose de si -étrange, de si effrayant, oserai-je dire... Si elle allait... - -—Vous aussi, vous l’avez remarqué? interrompit le jeune homme en -fixant sur sa compagne un regard angoissé. Cela est donc visible pour -d’autres que pour moi? J’avais fini par croire, dit-il douloureusement, -que mon imagination de médecin se forgeait des symptômes là où il n’y -en avait point; mais si des étrangers qui ne voient la pauvre petite -que pendant quelques heures de loin en loin les découvrent aussi, -c’est que le mal est bien là, manifeste et réel! Mais dites-moi, Maria -Pavlovna, avez-vous entendu parler de cette chose autour de vous? ou -bien ce que vous m’avez confié est-il seulement le résultat de vos -observations à vous? - -—Je n’ai encore entendu personne parler de cela, répondit la jeune -femme. Je ne sais pas même comment j’ai pu le remarquer, moi, car c’est -si peu apparent! Sans doute, ayant été, à cause de mon absence, un -temps très long sans voir Aleksandra, l’étrangeté de ses manières et de -son regard m’a frappée davantage que les gens habitués à sa présence. -Mais pardonnez-moi, Vadim Piétrovitch, je vous ai entretenu d’une chose -si douloureuse! Je n’ai pas réfléchi, j’ai été entraînée par un besoin -de savoir... pas par simple curiosité, je vous le jure, et pourtant -j’aurais dû garder cela pour moi, n’est-il pas vrai? - -—Eh! non, au contraire; il vaut mieux que je sache. Je m’étais aveuglé -ces derniers temps, et aussi bien aurait-il fallu que je finisse par -m’en convaincre un jour ou l’autre... Mais la pauvre mère, que de -viendra-t-elle quand elle s’apercevra à son tour?... Oh! c’est affreux! - -—Mon Dieu! que notre conversation est triste, ce soir, fit Maria -Pavlovna après un court silence. - -—Cela ne pouvait manquer. Ne saviez-vous donc pas, chère, que les -revoirs sont presque toujours plus mélancoliques que les adieux? - -—C’est vrai. A quoi cela tient-il? - -—Eh! le sais-je? A mille choses, sans doute. On s’est fait de loin un -idéal de la personne quittée, et, en la revoyant, on ne retrouve en -elle qu’un pâle reflet du charme dont notre rêve l’avait parée... Ou -bien, comme c’est le cas pour moi aujourd’hui, par exemple, l’être -aimé qui dans l’absence avait fini par prendre à nos yeux lointains le -vague irréel d’un pastel effacé, vous apparaît au retour plus désirable -et plus charmant cent fois qu’à l’heure où nous avions juré de ne -l’oublier jamais, et nous heurtant à son cœur et à sa volonté fermés... - -—Vadim! - -—Nous souffrons infiniment plus de la distance qu’ils savent mettre -entre nous que du premier adieu, adouci, celui-là, par un romanesque -espoir de retour... - -—Vous vous exagérez vos sentiments présents!... - -—Non. Mais laissons cela, Maria Pavlovna, et parlons un peu de vous, -de votre séjour en Crimée, de tout ce qui s’est passé dans votre -vie pendant ces trois lentes années. Vous êtes ce qu’il y a de plus -intéressant pour moi sur la terre; cependant, voilà plus d’une heure -que nous sommes ensemble, et vous n’avez encore rien dit qui eût trait -à votre chère personne! - -—Et je n’en dirai rien, fit la jeune femme avec un sourire capable -d’émouvoir le sable des allées, car c’est alors que la conversation -serait triste, oh! triste... - -—Vous voyez bien, exclama l’étudiant en s’emparant de la main qui -s’appuyait sur son bras et la portant ardemment à ses lèvres, vous -voyez bien qu’il faut que quelqu’un vous aime et vous console! - -—Aussi ai-je quelqu’un qui fait tout cela, répondit Maria Pavlovna, -dont un peu de malice fit pétiller les yeux tout à l’heure si navrés. - -—Et qui donc? interrogea Vadim du regard. - -—Nadiéjda! - -La jeune femme prononça ce mot lentement, en plongeant son regard -dans celui du jeune homme, et le sourire ambigu de ses lèvres -semblait dire à l’ami intrigué: «Devinez quelle Nadiéjda... Ma sœur -ou l’Espérance?...»—Car Nadiéjda, qui signifie «espoir» en russe est -aussi un prénom, et ce prénom, la sœur cadette de Maria Pavlovna le -portait, on le sait. - -—Elle est si gentille, ma Nadia, ajouta la compagne de Vadim après -un court silence, en dénouant, par l’emploi de cette abréviation, -l’énigme que ses dernières paroles contenaient. Si vous saviez quelle -amie c’est pour moi! Elle est encore si jeune!—seize ans seulement -bientôt—et elle me comprend comme si son âme ne faisait qu’une avec la -mienne... Elle est sensée, grave, aimante, jolie aussi, n’est-ce pas? -Ah! que je la voudrais heureuse, elle au moins! Mais, n’entends-je pas -parler de ce côté? Écoutez... Oui, on marche, on parle. Ah! je vois, à -travers les branches, ici, à gauche, les robes blanches d’Aleksandra -et de Nadia. Allons les rejoindre, voulez-vous? Nous rentrerons -alors ensemble, car il commence à se faire tard, et les Afanassieff -se couchent à dix heures. Il ne faudrait pas que ces vénérables -campagnards dérangeassent leurs habitudes pour nous, les jeunes... -Nadia, Aleksandra, attendez-nous, mes chères! - -—C’est vous, Vadim Piétrovitch? C’est toi, Macha? Nous allons voir -l’allée des tilleuls; c’est si joli! Venez avec nous! - -—Mais je sais, mes enfants, je m’y promène chaque jour, depuis une -semaine que je suis chez les Afanassieff... - -—Vadim ne l’a pas encore vue, lui, l’allée des tilleuls. N’est-ce pas -que tu ne l’as pas vue, Vad?... interrogea Sacha. - -—Mais si, si, ma chérie; c’est une des curiosités de Boutcha; on la -montre comme on montre les pyramides en Égypte, la tour qui penche, à -Pise, le kremlin à Moscou... Ce matin, à peine arrivé, Irina Ignatievna -m’en a fait les honneurs. - -—Ça ne fait rien, allons-y tout de même, insistèrent les jeunes filles -avec entêtement. - -—Soit, allons-y. - -Tous quatre obliquèrent à droite, puis à gauche, à gauche, puis -à droite, et se trouvèrent enfin à l’un des bouts de l’allée aux -tilleuls, celui par lequel Katia et Serguié, puis Viéra et Evguéni -y étaient entrés, pour aller s’asseoir les premiers à l’extrémité -opposée du cloître de verdure, les seconds à quelques pas de l’endroit -où se tenaient les arrivants. - -—Oh! l’exquise fraîcheur, le délicieux parfum! s’exclamèrent ensemble -M^{me} Ilnitskaïa et sa sœur. - -—Et quel sentiment de paix profonde, complète, se répand en vous à -peine le seuil du sanctuaire dépassé! ajouta seule Maria Pavlovna. -Vraiment, on ne pourrait pas croire, si l’on ne le sentait, que les -choses extérieures, en apparence si indifférentes, soient capables -d’exercer une influence tellement immédiate sur notre être moral! - -—Les arbres sont beaux, dit Sacha en caressant l’écorce lisse d’un -tronc comme elle l’eût fait d’une peau amie. Ils ont au moins cent ans, -hein, Vadim? - -—Bien plus que ça! Il y en a certainement dans le nombre qui -atteignent deux siècles. - -—Et dire que ça a de si mignonnes fleurs, ces géants-là! fit remarquer -Nadia. Vois, Sacha, comme c’est drôle quand on compare ces troncs -énormes avec les minuscules étoiles que voici. - -—Eh! laisse donc? Qui va penser à de telles choses? répondit la petite -idole, piquée de ce que quelqu’un osât émettre l’ombre seulement d’une -critique sur l’harmonie de ses végétaux bien-aimés. - -—Eh! mais, n’est-ce pas Viéra et Evguéni Nikolaïevitch qui sont assis -là-bas? demanda l’étudiant. Ils ont l’air de statues en terre cuite... - -—De ces vilaines statues comme on en voit dans les jardins des -marchands, fit Nadia. Seulement, eux, ils sont gentils! - -—On les prendrait pour des fakirs immobilisés pendant un quart de -siècle dans leur fanatisme bramhique, ajouta Vadim. Ils sont assez -pétrifiés et muets pour que les oiseaux du ciel viennent faire leurs -nids dans leurs chevelures. - -—Oh! un fakir en robe de gaze empire!... - -Et Nadia eut un joli rire clair qui fit écho entre les murailles de -l’allée. - -Un bouvreuil éveillé secoua ses plumes et s’envola, éparpillant à la -brise du soir une pluie parfumée de petites étoiles blondes. - -Les fakirs assis sur le banc de pierre s’émurent enfin. D’un commun -accord, ils se levèrent, et, un peu rouges d’avoir été surpris en si -complète extase, les yeux tout éblouis encore du rêve divin qu’un éclat -de rire cruel était venu interrompre, ils se joignirent aux intrus -qui, on le pense bien, ne leur épargnèrent point les plaisanteries de -rigueur. - -—Evguénï Onéguine... Tatiana Larina... salua Vadim. - -—Ni l’un ni l’autre, répondit Viéra presque grave; Evguénï -Nikolaïevitch n’est pas un blasé romantique, et moi, je ne suis ni ne -veux être une amoureuse éconduite!... - -—Oh! que tu as d’esprit, Vierotschka! - -—Il faut bien, pour savoir te répondre. - -A peine le nouveau groupe se fut-il formé, que sous l’ombre bleutée des -arceaux de feuillage un nouveau couple s’avança. - -—Serguié, Katia! cria Vadim, venez, on rentre! - -Dans la paix infinie du soir aux voiles légers, les promeneurs -enfin firent leur retraite. Tout le long de leur route, comme des -phares allumés pour guider les bestioles que recélait la mousse, les -tremblotantes lanternes des vers luisants brillaient; et au-dessus -de leurs têtes, suspendue aux pelouses sombres du ciel, la lune, -pareille, elle aussi, à quelque lampyre gigantesque, semblait attendre -amoureusement les caresses des étoiles... - - - - -V - - -LA chambre à coucher de Tatiana Vassiliévna Erschoff, à Vodopad, -ressemble en ce moment à un décor polaire, tant les objets de lingerie -de toutes sortes qui l’ont envahie—batistes fines, toiles aux plis -cassants, damassés rugueux—forment un ensemble pittoresque et blanc. -Il y a sur le parquet, dont on a retiré le tapis par précaution, une -folle neige de lisières et de rognures qui moutonne floconneusement; -les chaises, prises d’assaut par des serviettes rigides, ont l’air -d’icebergs en miniature, et au milieu des amoncellements de nappes, de -jupons, de mouchoirs qui se dressent en pics menaçants, la table autour -de laquelle travaille M^{me} Erschoff et ses filles fait songer à un -navire bloqué par des banquises... - -Assise à un angle de la pièce, près de la fenêtre ouverte par laquelle -les rumeurs de la forêt et le parfum des fleurs du jardin entrent en -hôtes toujours choyés, M^{lle} Burdeau—tel un explorateur hardi—fait -déblayer la route et dirige les reconnaissances. Elle coupe, mesure, -ajuste, arpente, et la docile équipe qu’elle a sous ses ordres manœuvre -avec elle en harmonie parfaite. - -—Tatiana Vassilievna, un mouchoir à ourler, voulez-vous?... Et toi, -as-tu fini, Ioulia, dit-elle en mauvais russe à une belle fille blonde -que la chemise brodée et la couronne de fleurs, entremêlées de rubans -des paysannes, distinguent du reste de l’équipage? Tiens, prends les -serviettes, maintenant... Non, chère Iékatérina, ce n’est pas cela du -tout; vos points sont absolument trop grands! Il faut coudre ainsi: - -—On voit bien, remarqua Viéra qui dessinait sur ses genoux des lettres -à broder, qu’il s’agit du trousseau de Katia, sans cela il y aurait -beau temps que son ouvrage serait allé par la fenêtre rejoindre les -fleurs des parterres... Ce que c’est que le bonheur, hein! Katioucha? - -—Et d’abord, ne m’appelle pas ainsi, riposta Katia avec aigreur! Ce -diminutif me choque; il me fait penser à l’inconvenante «Résurrection» -de Tolstoï. - -—Ah! en voilà une critique! dit Viéra en riant aux larmes. Tu es -vraiment originale dans tes appréciations! Et pourquoi, je te prie, -«inconvenante» Résurrection? - -—Inutile de t’expliquer, tu es trop Tolstoïenne pour me comprendre. - -—Et toi, trop jeune fille du «grand monde, du vrai grand monde», pour -goûter les saines doctrines de l’apôtre des humbles... - -—Ou les sottes utopies d’un voyant littéraire... - -—Katia! Viéra! mes enfants, mes enfants, protesta tendrement Tatiana -Vassilievna derrière sa pile de linge. Tout vous est vraiment matière -à discussion! Et vous allez bientôt vous quitter... Comme vous -regretterez alors de vous être mutuellement gâté le peu de temps qui -vous restait encore à passer l’une auprès de l’autre! - -—Mamotschka, ne t’alarme pas, va, répondit Viéra en dessinant le geste -d’un baiser à l’adresse de la maman navrée! La discussion, c’est notre -sport à nous! Ça n’empêche pas que nous nous aimons bien, n’est-ce pas, -sœur? au contraire. Mais nous taquiner, cela nous amuse tant!... Et -que ferions-nous, je te prie, toute la journée, côte à côte, si nous -n’assaisonnions de temps en temps la monotonie de nos conversations -par un peu de poivre de discorde?... Tiens, admire mon monogramme; -n’est-il pas artistique? J’ai peur seulement que ta fille chérie ne -s’égratigne un peu le nez sur une broderie aussi savante... Enfin, pour -être belle, il faut savoir souffrir! C’est l’axiome que nous répétait -en guise de consolation notre première gouvernante française quand elle -emprisonnait les mèches de nos cheveux dans des papillottes faites -avec ses vieux journaux de mode, et que nous pleurions de mal! Te -rappelles-tu, Katia? - -—Si je me le rappelle!... Elle ajoutait à sa petite phrase un bonbon -de chocolat qu’elle appelait «crotte», et ce mot, plein de saveur -autant que la chose qu’il représentait, nous amusait au point que nous -en oubliions jusqu’au lendemain la torture de nos bigoudis!... - -—C’est bien cela, dit M^{lle} Burdeau avec un sourire amusé. Oui, -l’enfant est un artiste plus sensible mille fois à la musique des -mots que n’importe lequel de ses confrères aînés; et sa petite -cervelle, merveilleusement adroite, les pare tout de suite d’une -magie spéciale... Quand j’étais petite et que je devenais méchante, -ma bonne n’avait qu’à me dire: «Attends, je vais appeler l’Individu,» -pour qu’une épouvante indicible me fît rentrer séance tenante dans -le devoir. «Individu!...» Ce mot évoquait pour moi l’être le plus -sinistrement grotesque, le fantôme le plus mystérieusement terrible -que mon imagination de trois ans pût se créer... Et cela sans qu’on -m’eût jamais mise en présence d’un personnage quelconque en lui -appliquant ce nom! Non, c’était tout simplement l’agencement des -syllabes, la combinaison des lettres qui déterminaient en moi, au seul -son du mot «individu», une peur immédiate et folle!... C’est comme le -loup-garou créé par nos gens des campagnes. Croyez-vous, qu’un enfant, -en entendant sa nourrice le menacer de cet animal problématique, lui -demande comment il est fait? Oh! que non! Cela lui gâterait sa peur, à -ce dilettante en herbe!... Cette troublante et délicieuse peur qui le -fait voyager en des mondes inconnus, et jette sa petite tête haletante -dans un giron plus doux, sous des baisers plus chauds... Il préfère -s’en tenir au mystère des sons, à la musique sinistre de ces syllabes -en «ou» qui semblent un hurlement de bête fantastique... - -—Comme vous possédez bien la psychologie de l’enfance, mademoiselle, -dit une voix mâle sortant de l’encadrement de la fenêtre! On a plaisir -à vous écouter vraiment. - -Madeleine Burdeau tressaillit. - -—Vous étiez là, Vadim Piétrovitch? fit-elle d’une voix un peu émue. - -—Sournoisement caché derrière le feuillage des glycines pour qu’on -ne me vît pas, je l’avoue sans honte, mademoiselle; le psychologue -n’a-t-il pas le droit de prendre des documents là où il en trouve? - -—Par tous les moyens?... - -—Par tous les moyens. - -—Il est commode, en ce cas, de s’intituler psychologue! - -—Eh bien, il ne tient qu’à vous; vous avez fait vos preuves! - -—Je n’en ferai rien, Vadim Piétrovitch; mon titre de femme m’est trop -cher pour que je l’échange contre un autre, si ronflant que celui-ci -puisse être. - -—Vous m’étonnez, pour une Française! - -—?... - -—Oui, le mouvement féministe devient de jour en jour plus accentué en -France, et vous qui êtes institutrice... enfin, je croyais... - -—Oh! institutrice, c’est bien à mon corps défendant, allez! (Excepté -quand je me trouve au milieu de gens aussi parfaitement aimables que -vous l’êtes, vous autres, corrigea la jeune fille en souriant aux dames -Erschoff.) Je suis une paresseuse, moi, une flâneuse, une rêveuse et un -tas d’autres choses en euse; je voudrais passer ma vie dans un fauteuil -moelleux, entourée de belles fleurs et de bibelots fragiles, une chatte -sur mes genoux, un griffon à mes pieds, et ma fenêtre ouverte sur un -ciel sans limites... Le sort, hélas! en a décidé autrement,—c’est son -fort, à cet esprit de contradiction,—il faut bien que je me résigne! - -—Et il a eu raison, cette fois, le sort, dit l’étudiant. Fi! l’inutile -personne que vous auriez été, s’il vous avait permis de suivre un tel -programme! - -—Eh bien! et puis?... - -—Et puis? si tout le monde avait ces aspirations là, et que la bonne -volonté du destin y souscrivît, l’humanité marcherait ni mieux ni plus -que le crabe, c’est-à-dire à reculons... - -—Ah! quel dommage ce serait! Elle n’aurait pas d’automobiles pour -écrabouiller gens et bêtes, ni d’avocats pour gagner les mauvaises -causes, ni d’anarchistes pour faire sauter les rois! - -—Et pas de saintes anonymes non plus, dont les loisirs, entre deux -leçons qui les font vivre, se passent à visiter les malheureux et -à apprendre à lire aux enfants des moujicks, continua Vadim en -s’inclinant avec respect devant son interlocutrice. - -Madeleine Burdeau rougit. - -—Croyez-vous qu’elles ne soient pas un passe-temps bien plus qu’une -corvée, ces choses dont vous parlez, dit-elle en se baissant pour -chercher un imaginaire peloton de fil? - -—Peut-être, pour des êtres de dévoûment tels que vous et Natalia -Lévine. - -—Ah! c’est cela, dit Viéra, que chaque jour, à la même heure, M^{lle} -Burdeau va retrouver son amie dans l’isba que cette originale habite? -Des femmes du village m’avaient dit que Natalia Grigorievna et une -autre dame de Kieff apprenaient à lire à leurs enfants et soignaient -la fille de Ianko, cette malheureuse qui a été presque brûlée vive en -voulant sauver des flammes d’un incendie le bébé d’une de ses voisines; -mais j’étais loin de me douter que «cette autre dame de Kieff» c’était -vous, chère Madeleine! Et dire que nous, les seigneuresses de Vodopad, -nous n’avons j’avais songé à soulager nos paysans autrement que par -des aumônes d’argent ou de vieux vêtements!... C’est une honte. -Mademoiselle, dès demain vous m’emmènerez avec vous. - -—Moi aussi, ajouta Katia après une courte hésitation. - -—Je vous serais probablement plus encombrant qu’utile dans vos -tournées, fit Vadim, en mordillant sa moustache d’un air ému, pourtant, -il ne sera pas dit que votre exemple sera vain pour moi. Vierotschka, -voici un bon de cent roubles que je te renouvellerai deux fois par an -pour les pauvres de Vodopad... - -—Quand nous aurons fini le trousseau de Katia, dit la bonne Tatiana -Vassilievna à son tour, nous coudrons pour les vieillards et les -enfants. - -—Et béni soit, conclut l’étudiant en levant ses bras au ciel d’un -geste comique, le loup-garou qui a été la cause d’une si noble -émulation! - -Tout le monde rit, et cette douce gaîté régnait encore quand la -porte de la chambre s’ouvrit, donnant passage à la sœur cadette des -demoiselles Erschoff. Sacha revenait visiblement de la forêt, car -dans les plis de sa robe retenue à la ceinture par des épingles -hâtives, des brindilles de mousse restaient accrochées, et tout près -de l’oreille,—saignant comme une plaie vive,—une grappe de sorbes -piquait de ses baies ardentes les tresses aux minces anneaux. Sans -dire un mot, l’idole alla s’asseoir près de M^{me} Erschoff qu’elle ne -regarda même pas, et Katia se disposait à l’accueillir par ses boutades -d’usage, quand, devançant ses paroles, un cri de douleur retentit à -travers la chambre. - -—Qu’as-tu, Iouletschka, au nom du ciel, qu’as-tu? demanda Tatiana -Vassilievna en se précipitant vers la Petite-Russienne qui, avec une -grimace de souffrance, se tamponnait une des joues de son ouvrage -commencé. Es-tu blessée? - -—Non, barinia, non; rassurez-vous; c’est une guêpe qui m’a piquée -près de l’œil, répondit Ioulia, dont la voix était encore toute -chavirée. Ach! toi, sale bête! (Et elle fit le geste de cracher sur -l’ennemi disparu.) Mais, pardon, seigneuresses, je vous ai effrayées; -je n’aurais pas dû crier comme ça pour une chose aussi simple; ça nous -arrive souvent, à nous autres paysannes, d’être mordues par une guêpe. -C’est que c’était presque sur la paupière... - -—Ne songe pas à cela, ma pauvre, dit Viéra, remercions Dieu, au -contraire, que tu nous aies effrayées en vain. - -—Attends, petite, dit à son tour Vadim, en entrant dans la chambre, je -vais mettre une compresse sur ta piqûre, et dans quelques secondes tu -ne sentiras plus aucun mal. - -Pendant ce temps-là, la joue de Ioulia gonflait à vue d’œil. - -—Que dirait Danilo, plaisanta Vadim, s’il te voyait laide ainsi? - -—Oh! barine! sourit la Petite-Russienne dont la joue restée indemne -rougit à l’égal de l’autre. - -Et tout le monde de sourire avec elle. - -Seule, Aleksandra, immobile et muette depuis son entrée dans la -chambre, contemplait cette scène avec son indifférence accoutumée. -Son menton appuyé dans les paumes de ses mains unies, la semelle de -sa sandale battant le plancher d’un mouvement lent, elle regardait -tout le monde s’empresser autour de Ioulia sans manifester la plus -légère émotion, sans montrer même un intérêt banal. Du moins c’est ce -qu’aurait constaté un spectateur superficiel... - -Mais si Vadim qui, depuis la conversation qu’il avait eue avec Maria -Pavlovna dans le parc de Boutcha, surveillait, aussi étroitement qu’il -le pouvait sans attirer l’attention de ses parentes, les gestes et -la physionomie d’Aleksandra, avait observé en cet instant ce qui se -passait en elle, au lieu de baigner d’un puéril alcali les joues de la -Petite-Russienne, il n’eût pas été médiocrement surpris de lire tant de -cruauté dans les changeantes lueurs des yeux devenus presque noirs sous -l’intense expression qui animait le regard; une crispation si nerveuse -des doigts qui retenaient le menton avancé en un mouvement avide; et, -dominant ces marques de haine ou de colère, tant de tristesse marquée -aux plis des lèvres minces, aux contours de la bouche enfantine et pure. - -Mais, Dieu merci! ni le futur médecin ni personne autour de lui ne -songeait en ce moment à la petite idole. On était habitué à son -mutisme, à ses caprices, et de la voir indifférente quand tout le -monde s’agitait à ses côtés n’étonnait plus depuis longtemps. Une -fois, seulement, les yeux timides de Ioulia rencontrèrent ceux de -la barichnia et se baissèrent plus rapidement qu’ils n’en avaient -coutume... - -Avait-elle compris, avec l’instinct de la proie, ce que nul au monde, -pas même peut-être son adversaire inconsciente, ne savait? - -Quelques minutes après l’incident de la piqûre, le signal de la -récréation ayant été donné par M^{lle} Burdeau, organisatrice -convaincue de ces cours d’ouvrage manuel, les habitants de la datcha -se dispersèrent comme de coutume au gré de leur fantaisie. - -M^{me} Erschoff aida Ioulia encore toute désemparée à mettre un peu -d’ordre dans sa chambre; Viéra, Katia et Vadim s’en allèrent par les -sentiers sinueux, à travers la campagne, jusqu’à l’étang dont les -cascades, autrefois importantes, aujourd’hui minuscules, ont donné leur -nom à Vodopad. - -Quant à Madeleine Burdeau, il est l’heure pour elle d’aller rejoindre -Natalia Grigorievna Lévine, l’originale vieille fille mi-conservatrice, -mi-nihiliste, dévorée de l’amour de son pays, de la liberté et du -prochain, qu’elle a connue à Kieff dans une famille allemande où toutes -deux donnaient des leçons de leurs langues respectives, et à laquelle -elle s’est singulièrement attachée, admirant, sans trop le comprendre, -peut-être, cet hétéroclite échantillon d’apôtre comme l’autocratie -russe en produit à foison. - -Chaque jour, à la même heure, perchées ensemble sur une haie de -branches tressées, près de l’isba qu’a louée pour l’été Natalia -Grigorievna Lévine, la Slave mystique et l’élégante Française font -épeler aux enfants des moujicks les lettres de l’alphabet: A, Bé, Vé, -Gué... non, pas ghé..., gué!... Dé, Ié, Gé... - -Et rien n’est plus comique, plus pittoresque et plus touchant que -d’entendre Madeleine Burdeau rectifier, avec un zèle infatigable, la -prononciation de lettres et de mots qui, dans sa bouche d’étrangère, à -elle, ne gardent plus aucune identité. - -Et Sacha? - -Figée dans son obstination muette, la lèvre dure, le front barré, elle -va vers la forêt prochaine en regardant droit devant elle, sans que -ses yeux s’émeuvent au charme des objets qui lui sont familiers, sans -que son âme perçoive les voix qui ont coutume de bercer sa rêverie -puérile. Deux ou trois fois, elle a, d’un geste bref, arraché une -tige pleine de sève, détaché de la branche mère un rameau verdoyant. -Ses pieds, dédaigneux des sentiers qu’ils foulent, sapent sans pitié -les champignons hâtifs, écrasent les feuilles, broient les corolles. -Est-ce bien là la passionnée des fleurs, la protectrice des arbres, la -gardienne du temple dont les dieux sont des troncs? - -Longtemps elle marche de la sorte, insoucieuse du but où ses pas -la porteront, ignorante peut-être, du lieu où elle se trouve; mais -son instinct, qui est aussi celui des bêtes souffrantes, la guide, -sans prendre ordre de sa volonté, vers le refuge d’où peut surgir un -soulagement. Déjà elle a quitté l’allée des noisetiers; à sa gauche, -derrière la colonnade gracile des bouleaux, une isba, revêtue de -pampres et de fleurs vives, regarde Aleksandra de sa fenêtre ouverte. -Là, peut-être, en cet asile rustique que la brise et les parfums de la -forêt visitent seuls, un être aux primitives tendresses trouvera-t-il -le geste capable d’apaiser son âme endolorie? Est-ce qu’Evlampia n’a -pas maintes fois, par un regard ou une parole d’esclave, découvert le -chemin de cet obscur dédale qu’est le cœur de la petite idole? - -D’où vient, alors, qu’au moment de s’engager dans le chantier qui mène -à la chaumière fleurie, un mouvement de recul rejette la promeneuse en -arrière, et, d’une volte-face prompte, la fait retourner sur ses pas? -Sacha longe de nouveau le chemin par lequel elle est venue, mais au -lieu de rejoindre, à mi-route, les sentiers qui conduisent à la datcha, -elle s’engage à droite, au milieu de l’inextricable fouillis de ronces -et de hautes herbes dont le sol de la forêt se hérisse en voisinant -avec la steppe. - -Sa robe s’accroche aux épines et leur laisse de petits lambeaux -semblables à des papillons blancs; ses sandales buttent contre les -souches; les barbes des chardons agrippent son voile flottant; sur son -pied sans bas de petits corps souples glissent sournoisement, tandis -qu’à ses oreilles bourdonnent les scarabées d’émail et les guêpes au -dard traître. - -Les graminées qu’elle froisse éparpillent sur elle la poussière de -leurs graines; une aile peureuse la frôle; un chaud rayon la baise... -Et elle marche inconsciente dans cette splendeur féconde, la pauvre -petite idole qui lui doit tant de joies, inapte à débrouiller en sa -pensée diffuse ce qui la rend mauvaise et qui la fait souffrir, le -cœur cloué—sans savoir par quels doigts—comme ces oiseaux pantelants -dont les moujicks tirent des présages! Seule, une toute petite flamme, -pareille aux lucioles vagabondes des soirs de printemps, brille en son -cerveau clos et guide sa douleur. Elle voit à sa lueur qui tremble -un visage tuméfié par la piqûre d’une guêpe; deux tresses blondes, -lourdes et drues comme le blé des moissons, une jupe bariolée, un -symbolique diadème de paysanne ruthène, et deux mains épaissies par le -travail des humbles qui tiennent son bonheur, à elle, Aleksandra, et le -serrent et l’emportent, et le cachent sournoisement en quelque endroit -désert, comme les voleurs font de leur butin... qui, plus jamais, ne le -rendront. - -Ah! comme elle hait de tout son être impulsif et neuf cette Ioulia qui -porte au front la couronne des fiancées, et qui s’en va, le soir, par -les sentiers ombreux, écouter les propos d’amour de Danilo! Comme elle -se sent lasse et triste, depuis l’heure où, cachée par un bouquet de -sureaux, elle a surpris le baiser que mettait sur la joue brûlante et -ravie de la paysanne, le petit-fils d’Evlampia! Dans quelques semaines, -Danilo va quitter Vodopad... Il s’en ira au bourg voisin où habitent -les parents de sa promise, et le dimanche seulement, de loin en loin, -il reviendra visiter avec l’intruse la chaumière perdue parmi les -troncs verdoyants de la forêt... Visiter avec la maudite intruse cette -chaumière où depuis des temps si lointains la petite idole a coutume -de trouver docile à ses caprices d’infante un doux gars de vingt ans, -patient comme un ami, beau comme un fiancé, chaste comme un frère, et -fier sous le kaftane brodé que serre à la taille une écharpe éclatante, -comme les farouches Kosaks, ses ancêtres, les intrépides guerriers des -steppes de l’Ukraine. - -Quand elle était petite, il tressait des berceaux d’osier pour sa -poupée, attrapait à la glu des bouvreuils pour lesquels une cage était -bientôt faite, construisait des moulins qui tournaient drôlement leurs -longs bras, rien qu’en soufflant un peu dessus, comme celui du juif -Movscha, et sculptait des balalaïki mignonnes dont on pouvait pincer -les cordes. Le bol, renflé et lisse comme une poterie étrusque où elle -boit encore son lait chaque matin, c’est Danilko qui le lui a modelé; -c’est lui qui a natté les sandales sur lesquelles elle marche, lui -encore qui a semé autour de la datcha ces belles fleurs ardentes -aux parfums d’épices qui, l’été, à l’heure où la nuit vient, font -ressembler le jardin de Vodopad à une cassolette monstre. Et chaque -soir, quand le temps est doux, n’est-ce pas Danilo aussi qui berce de -vieilles chansons et de légendes naïves l’âme vagabonde de la petite -idole? - -La balalaïka passée au cou par un ruban de laine pourpre, les yeux -perdus sur le mystère des sous-bois endormis, les doigts pinçant en -cadence les cordes grêles, nul ne sait interpréter comme lui les -chansons des aïeules... - - _Nié brani minia, rodnaïa... - Ne me gronde pas, mère chérie, - Si je l’aime... - Ah! qu’il est triste et lourd - De vivre sans lui sur la terre!... - Je ne veux pas d’ornements somptueux - Ni de pierreries, ni de perles, ni de tissus précieux; - Les cheveux bouclés d’un doux gars et ses yeux - Ont embrasé mon cœur d’amour..._ - -Les notes s’enflent, les sons s’élèvent; un point d’orgue sépare deux -phrases, et la voix naïve et jeune, mieux qu’un organe savant est -d’harmonie dans cette forêt profonde où rien d’humain ne passe, où -les seuls auditeurs du barde sont avec l’âme primitive de celle à qui -s’adressent ces chants, l’oiseau juché sur son nid d’amour, la biche -qui rentre avec son faon, le lézard attentif et les abeilles ivres de -suc... - - _Pendant le jour clair et pendant les nuits lentes, - Dans le sommeil et dans la veille - Les larmes obscurcissent mes yeux!... - Aie pitié, aie pitié, ma mère!..._ - -Evlampia sort de la chaumière, ses mains tiennent un rayon de miel et -un vase rempli de boisson fermentée qui pétille. Aleksandra savoure la -blonde substance des alvéoles, boit, la première, une longue gorgée -de kvass, et tend le reste à Danilo. Puis, lentement, tous trois s’en -vont, par les sentiers pleins d’ombre, vers la datcha dont les hôtes, -accoutumés aux absences de l’idole, ont enfin pris le parti de ne plus -s’en inquiéter... - -Et dans un mois, dans deux mois au plus tard, tout cela sera fini. -Danilo prendra sa Ioulia par la main, la conduira vers sa mère -d’adoption qui les bénira tous deux avec l’icône, puis, côte à côte, se -donnant sans doute tout le long des routes des baisers pareils à celui -qu’elle a surpris il y a quelques soirs, ils s’en iront vers un pays -nouveau, créer leur nid comme les pinsons et les fauvettes. Et quand -elle franchira, elle, le seuil de la chaumière aimée, Evlampia seule -viendra la recevoir. - -Maudite Ioulia! Stupide intruse! La petite idole est lasse; elle sent -ses jambes se dérober sous elle; elle veut s’asseoir... A sa gauche, -non loin de l’endroit où elle se trouve, un tronc décapité par l’orage -tend ses deux bras en fourche; elle s’y traîne, se laisse tomber sur -le siège capitonné de mousse, et se met à jouer machinalement avec des -brindilles de bois mort qui craquent sous ses doigts. - -La brise a fraîchi, la forêt devient mauve, les chants et les -bruissements d’ailes se taisent sous la feuillée. A peine -distingue-t-on, de loin en loin, l’appel d’une mère inquiète ou le -cliquetis d’élytres d’un hanneton attardé... Magnanime et serein comme -un roi de légende, le soir descend vers les humains, apportant à ceux -qui souffrent et à ceux qui s’agitent un peu de son repos et de son -apaisement... - -Aleksandra, le visage enfoui dans ses mains, songe aux crépuscules -plus doux qu’elle a connus, et son oreille, là-bas, tout là-bas, croit -entendre les sons fluets d’une balalaïka qu’accompagne en cadence une -voix de gars naïve et jeune: - - _Ne me gronde pas, mère chérie, - Si je l’aime... - Ah! qu’il est trisle et lourd - De vivre sans lui sur la terre!... - Pendant le jour clair, et pendant les nuits lentes, - Dans le sommeil et dans la veille, - Des larmes obscurcissent mes yeux... - Je voudrais voler vers lui. - Ah! pitié, pitié, ma mère! - Cesse de me gronder, - Car c’est l’arrêt du sort, - Il faut que je l’aime! - Oui, je dois l’aimer..._ - -Tout à coup le pâle visage se dresse, les paupières battent, les -yeux se strient d’étranges lueurs; la bouche s’élargit en un rire -silencieux... Les sandales, pour marquer le rythme de la chanson, -frappent alternativement contre le tronc de l’arbre; et les mains, -semblables à deux ailes qui battent, s’agitent dans l’air en -applaudissements éperdus... - - _Ne me gronde pas, ma mère..._ - -Clic! clac! Clic! clac!... - -—Hourrah!... hourrah! Clic! clac!... - - _Si je l’aime..._ - -—Hourrah!... Ah!... ah!... - - _Ah! pitié, pitié, ma mère..._ - -—Hour.....rah!... ah!... - - * * * * * - -Les oiseaux effrayés désertent la futaie et vont chercher au loin un -asile moins bruyant. - - - - -VI - - -IL y a près d’une semaine que je ne l’ai vue, seigneuresse; chaque -jour, de l’aube à la nuit, je l’attends et mes prières du soir à -l’image sainte sont faites, que la chérie n’a point paru... Dis-lui -qu’elle vienne me voir, je t’en supplie, mon cœur, dis-le-lui! -Aujourd’hui même peut-être, implora Evlampia avec une angoisse -tremblante dans la voix. - -—Aujourd’hui? Nous ne la verrons probablement plus avant le soir, -aujourd’hui, petite mère; mais je lui dirai qu’elle aille chez toi -demain. Tu peux être tranquille, je le lui dirai. - -C’est Viéra qui, le front soucieux, les gestes brefs, répond du balcon -de la véranda aux questions de la sœur de Mavra venue pour demander des -nouvelles de sa petite idole bien-aimée. - -—Je le lui dirai, mais sais-je si elle m’écoutera? Elle est si -capricieuse! Tu n’as pas remarqué comme depuis quelque temps elle a... -enfin, comme elle... - -—Ah! ma douce, dit la vieille femme en se signant vivement, je ne sais -plus comment lui parler ni que lui faire! Mon petit trésor, mon petit -trésor! gémit-elle en levant les yeux au ciel! Et je l’aime, moi! O -Seigneur! - -—Hier, elle est revenue de la forêt que dix heures de la nuit -sonnaient; nous pensions qu’elle était chez toi, et nous ne nous -inquiétions pas trop. Mais non, elle est rentrée toute seule! Qu’est-ce -qui va arriver, maintenant, si elle reste ainsi dehors jusqu’à des -heures pareilles? Et pas moyen de l’en empêcher! Il faudrait la lier... -Maman a tant pleuré, tant pleuré! Sais-tu, matouchka, qu’elle est -vraiment quelquefois méchante, maintenant? Oui, vraiment méchante! On -ne reconnaît plus la gentille Sacha d’autrefois. - -—Mon trésor, mon trésor, continuait de gémir la vieille femme. - -Viéra, songeuse, regarda devant elle; puis après un long instant de -silence, achevant une pensée qui depuis quelques jours la hantait, elle -murmura d’un air épouvanté: - -—Et si _cela_ est, qu’allons-nous devenir, Seigneur?... Ah! maman, -maman! - -Ce cri de pitié, jaillissant de son cœur inquiet, allait vers la -créature de tendresse et de bonté qui, là-bas, sous les rayons du -soleil d’août, se penchait vers une fleur pour en respirer le parfum. -Ah! maman! - -—Donc, dis-lui que je l’attends aujourd’hui, ma petite âme; non, pas -aujourd’hui, mais demain, puisque aujourd’hui tu dis que ce n’est pas -possible... Dis-le-lui, insista Evlampia, en s’essuyant les yeux de son -tablier brodé... - -—Mais oui, puisque je te l’ai promis... - -—Et dis-lui aussi que je lui ferai du kissiel (Gelée aigrelette), -voilà! du kissiel à la framboise, ajouta la pauvre vieille femme d’un -ton mystérieux et péremptoire; et que Danilko a fini la cage aux -écureuils... - -—C’est de Sacha que vous parlez? interrogea une voix légère de l’autre -côté de la véranda. Eh! laissez-la donc tranquille, elle est folle! - -Oh! ce mot! Viéra pensa tomber à la renverse! Ce n’était dans la bouche -insoucieuse de Katia qu’une boutade banale, une exclamation que l’on -jette à tout venant sans qu’elle veuille exprimer autre chose qu’une -rancune dédaigneuse contre la personne à l’adresse de laquelle on -l’emploie; mais, dans les circonstances présentes, quel sens prenait -ce propos à l’oreille de Viéra! Ce fut comme le grincement de verrous -d’une porte de cabanon qui déchira son cœur!... - -—Va à la cuisine, va, petite mère. Marva est là, fais-toi donner du -thé... Je dirai à Sacha... va!... - -Elle parlait fébrilement, trouvant étrange le son de sa propre voix. -Elle avait hâte d’être seule. Et Katia qui montait déjà les marches du -kryltso pour rentrer dans la maison... Oh! cela, non! - -Viéra fit un brusque mouvement de volte-face, traversa en courant la -véranda et le salon, et s’en fut frapper à la porte de son cousin qui, -à cette heure de la journée, travaillait seul dans le silence de sa -chambre. Son cœur battait comme si elle se fût apprêtée à commettre un -crime. - -—C’est moi, Vadim! Je dois te parler. J’entre, permets! - -Effarée et pâle, elle se tenait en face de l’étudiant. - -—Qu’y a-t-il, Viérotschka,—interrogea celui-ci ne parvenant pas, -malgré tous ses efforts, à jouer l’étonnement. Il savait trop, hélas! -ce dont il allait être question entre Viéra et lui! L’air soucieux de -la jeune fille, ses regards à Sacha, ses questions détournées sur un -certain sujet, lui avaient assez appris depuis quelque temps qu’elle -avait cessé d’ignorer une chose devenue de jour en jour plus évidente; -si évidente même qu’il fallait tout l’aveuglement maternel de M^{me} -Erschoff, toute l’incorrigible légèreté de Katia, toute la simplicité -aveugle et dévouée des serviteurs de la datcha pour garder encore -quelques illusions à ce sujet.—Qu’y a-t-il, Viérotschka? - -—Ah! Vadim, c’est affreux! Voilà ce que j’ai à te dire, fit la pauvre -Viéra à voix basse... Tu ne sais pas?... Tu n’as pas remarqué? Sacha -devient... ah! aide-moi; dis toi-même ce mot terrible, moi je ne puis -le prononcer...—Et elle se tordait les mains de désespoir.—Tu n’as -donc rien vu? tu ne sais donc rien? - -—Calme-toi, ma pauvre sœur, tu es dans un état! Les choses ne sont -pas, peut-être, aussi graves que tu te les imagines, dit l’étudiant en -pressant une des mains crispées dans les siennes. - -—Ah! tu l’as deviné sans que je l’aie prononcé, le mot horrible! et, -le devinant, tu n’as pas manifesté le moindre étonnement! C’est donc -que tu savais aussi, alors! C’est donc qu’il n’y a plus de doute à -avoir et que tout est bien consommé, s’écria la pauvre enfant, éclatant -en sanglots éperdus! - -—Viens t’asseoir sur le divan, sœur, nous causerons de ces choses -quand tu seras remise, tu as de si grands mots!... Et puis tu pleures, -allons, calme-toi! - -—Mais justement, je ne pourrai me calmer avant de savoir ce que tu -penses! De si grands mots?... Et la chose, qu’est-elle?... Vadim, -ajouta Viéra après quelques secondes de silence, et en faisant effort -pour reprendre quelque empire sur elle-même, tu vas me dire bien -sincèrement le fond de ta pensée. Jusqu’ici, tu as eu affaire à une âme -affolée qu’il te fallait calmer d’abord par des mots hypocrites.—Entre -parenthèses, tu t’y es bien mal pris, mon pauvre, car tes paroles -n’étaient appuyées ni par la franchise ordinaire de tes yeux ni par -la conviction du ton; tu débitais une leçon d’apaisement, voilà -tout.—Mais vois, frère, j’ai repris ma vaillance, et j’exige que tu -établisses nettement la situation devant moi. Va, je suis décidée, je -t’écoute! Et elle plongea nettement son regard dans le regard ému de -son cousin. - -—Mais je n’ai rien à ajouter à tes observations, Viéra, dit le jeune -homme en hésitant un peu. Et puisque mes paroles n’ont pas su te -tromper sur ce que j’avais remarqué moi-même, tu n’ignores plus rien... -Maintenant, une seule chose que je dois te dire et que je t’affirme -n’être pas une consolation banale, c’est qu’il ne s’agit pas encore -ici de folie proprement dite,—oh! ma pauvre sœur, comme ce mot te -bouleverse!—mais d’une agitation nerveuse extrême et de troubles -psychiques qui doivent être peu graves encore puisque, seuls au milieu -de tant de gens qui entourent Sacha, nous nous en sommes aperçus -jusqu’à cette heure. - -—Mais alors, Vad, il y aura moyen de la guérir! Nous allons la soigner -tout de suite... dis ce qu’il faut faire! - -—Ah! voilà la chose délicate!... Tu vois que la moindre observation, -la moindre tentative de contrarier sa volonté provoquent chez Sacha -des crises de révolte exaspérée et qui doivent faire un tort des -plus graves à son système nerveux déjà si compromis. Comment, alors, -lui imposer les douches, les courants électriques, les injections -hypodermiques, tous les remèdes brutaux, enfin, qui constituent le -traitement des troubles cérébraux? Et puis, aurais-tu le courage, -toi, d’ouvrir les yeux de ta mère?... Pour ma part, je pense qu’il -vaut mieux laisser aller les choses pendant quelque temps encore. La -pauvre petite n’est pas ici dans un milieu hostile à sa santé ni à ses -nerfs; au contraire, elle n’est entourée que de gens qui l’aiment et -ne songent qu’à lui épargner les moindres contrariétés; elle vit aussi -librement qu’un petit animal vagabond et respire tout le jour l’air si -vivifiant de la forêt. Quel traitement pourrait-on lui faire subir qui -équivaille à celui-là? - -—Oui, tant que le mal est bénin... Tu dis qu’il est encore tel, et je -veux te croire, Vadim, car c’est si affreux de penser... ô Seigneur! -Mais il peut empirer, il empirera certainement, je le lis dans tes -yeux! - -—Non, cela n’est pas certain. Si quelque émotion forte, quelque -trouble organique imprévu ne vient pas compliquer le mal, minime encore -en somme, dont nous avons remarqué les symptômes chez notre Aleksandra, -il est très probable que celui-ci n’empirera pas, peut-être même -guérira-t-il à la longue... Malheureusement... - -—Quoi, malheureusement? Pourquoi n’achèves-tu pas? Je t’ai dit que je -ne veux pas de restrictions. Aussi bien, tout ceci me regarde autant -que toi, exclama Viéra avec un peu d’âpreté dans la voix et un geste -impatient des épaules! - -—Tu le veux? Eh bien! le pis c’est qu’il s’agit ici d’un cas -héréditaire... Oui, Viérotschka, c’est d’un mal atavique, et non d’un -mal accidentel quelconque, qu’est victime notre sœur... Voilà ce qui -complique les choses... Il est bien rare, hélas! que l’on guérisse la -folie héréditaire. - -—Vadim, que dis-tu là? s’écria la jeune fille frémissante. Notre -famille frappée d’un mal aussi horrible? Mais comment sais-tu cela? -Quelle preuve as-tu?... parle! Ah! frère, frère, nous sommes donc -maudits par Dieu! Avec un geste de désolation véhémente, Viéra heurta -ses tempes de ses deux poings fermés. Et dire qu’on est insouciant, -qu’on est jeune, que la vie semble un rêve d’amour et de beauté!... Ah! -Seigneur! - -—Tu vois bien que je n’aurais pas dû répondre à tes questions, fit -l’étudiant enveloppant sa sœur d’un regard de pitié; les conversations -de ce genre ne sont pas faites pour une pauvre petite âme de dix-huit -ans... - -—Si, Vad. Mais elle doit s’y habituer. Quand cela vous tombe, là, -comme une bombe... Allons, encore une fois je t’écoute. Tu disais -que la folie,—enfin oui, disons la folie: à quoi bon nous leurrer -par l’emploi d’euphémismes?—donc que la folie de Sacha est un mal -héréditaire, et je te demandais comment tu savais cela. Réponds. - -—Par un écrit de ton grand-père Douganovski d’abord. (Car c’est la -famille de ta mère qui est en cause ici, et non celle des Erschoff -qui est la mienne, à moi aussi.) Il y aura tantôt deux ans, tante m’a -prié de mettre en ordre des papiers qu’elle avait entassés pêle-mêle -dans un coffre après la mort de son père. Quel a été mon étonnement de -trouver parmi ceux-ci un travail détaillé sur l’hérédité de sa propre -famille! Il avait pu remonter jusqu’à ton arrière-grand-père—au delà, -les renseignements lui manquèrent—et il avait trouvé pendant ces cinq -générations, celle qui le suivait, la sienne et les trois précédentes, -jusqu’à huit cas de folie caractérisée et six cas de déséquilibrement -partiel. C’est la démence de sa fille aînée, la sœur de ta mère, et -celle d’une de ses tantes du côté paternel, qui lui avait donné l’idée -d’établir ce mémoire sur lequel, du reste, le bon docteur ne faisait -aucune réflexion particulière. Comme médecin, il constate les faits, -voilà tout... Il a même l’air de se complaire dans son travail, car il -décrit chaque cas avec une profusion de détails des plus minutieuses. - -—Et quels étaient ces cas? fit Viéra haletante. - -—Oh! tu comprends que je n’ai pas cela ainsi présent à la mémoire! -C’est si compliqué, ces choses. - -—Mais y en avait-il dans le nombre qui puissent te faire prévoir -d’après des similitudes de symptômes ce que sera le mal d’Aleksandra -s’il s’empire? - -—Non, ma chérie; rien ne sert, d’ailleurs, de faire des déductions -à ce sujet, car la folie, justement parce qu’elle est la folie, -c’est-à-dire la défaite de toute idée et de tout sentiment -raisonnables, se présente sous des aspects si variés, et dans un -désordre de symptômes si extravagant, que l’observateur et le -spécialiste en sont presque toujours déroutés. C’est ce qui explique -que la guérison en soit si malaisée. - -—Vadim, je voudrais lire le travail de grand-père; pourrais-tu me le -procurer? - -—Rien ne m’est plus facile, car le sachant inutile à ta mère pour -l’instant, je l’ai gardé chez moi. Je pourrai te l’envoyer de Kieff, -en rentrant. Seulement, je te préviens que tu y trouveras beaucoup de -mots techniques et par conséquent difficiles à comprendre pour toi qui -n’es pas initiée... - -—Je m’aiderai d’un dictionnaire; il y en a de gros dans la -bibliothèque, ceux de grand’père, justement... Oh! comme cela va -m’intéresser, maintenant! Hélas! oui, lugubrement m’intéresser, ajouta -Viéra avec un soupir. - -—Et faire trotter ton imagination qui n’a pas besoin d’encouragement -pour cela! Je ne sais vraiment si je dois te donner ce mémoire... - -—Et quel droit aurais-tu d’agir ainsi, je te prie? Tu n’as rien à -voir avec ma famille du côté maternel. Pourtant, tu les as bien lus, -toi; alors, pourquoi m’empêcherais-tu d’en prendre connaissance?... Je -ne suis plus une enfant, en somme... Oh! je te dis, Vadim, fit Viéra -lentement, que depuis une heure je ne suis plus une enfant! Crois-le, -frère! - -Tant de gravité accompagnait ces paroles, une expression de mélancolie -si profonde voilait les clairs yeux bleus, que le jeune homme sentit -monter de son cœur vers sa cousine un élan de pitié infinie. - -—Eh bien! qu’il soit fait selon ta volonté, ma Vierotschka! - -—Dans le désordre de mes questions, j’ai encore oublié quelque chose. -Dis-moi, parmi les membres vivants de ma famille, à part la sœur de -maman,—celle-là, je sais qu’elle est folle,—y a-t-il encore des... -malheureux comme ceux dont nous venons de parler? - -—Non. Et non seulement plus de ceux-là, mais de réprouvés d’aucune -sorte, car je sais par ta mère—que j’ai interrogée sans lui faire -soupçonner le motif de mon enquête—qu’après elle et ta tante -l’aliénée, Katia, Sacha et toi, êtes les dernières représentantes -de votre race du côté des Douganovski. Ton grand-père constate déjà -dans son mémoire que cette famille est près de s’éteindre... Il -n’avait eu qu’un fils, lui, qui est mort en bas âge, puis ta tante -Sofia, puis ta mère; et, en fait de parents plus éloignés, dans la -branche des Douganovski, il ne lui restait qu’une tante célibataire -atteinte de folie, et un cousin germain âgé de plus de soixante ans, -sans descendants. Ces deux-là sont morts depuis longtemps. Le médecin -aliéniste qu’était ton grand-père aurait dû se réjouir de voir réduite -à quelques membres une race stigmatisée d’un si horrible mal; mais non, -il n’y songe même pas; l’orgueil de l’homme est si grand qu’il préfère -se survivre à lui-même dans la souffrance et l’abjection, plutôt que de -consentir au néant!... Tu vois, Viérotscka, que je connais l’histoire -de la famille mieux que toi. - -—Oui, c’est vrai. Ces questions ne m’intéressaient pas jusqu’ici; je -ne pensais qu’à maman, à Sacha, à Katia, à toi, Vad!... Je n’avais pas -encore appris qu’il faut dans la vie savoir penser à tout, surtout à ce -qui est le plus triste, hélas!... - -—Il ne faut pas non plus que tu deviennes maintenant d’un pessimisme -outré, ma petite sœur! C’est une tendance qu’ont les êtres jeunes et -vibrants d’exagérer ainsi leurs peines; il faut voir les choses d’un -œil plus impartial, plus philosophe. - -—Eh! comment veux-tu que je les voie, les choses, quand elles sont là -criantes d’injustice et de réalité! Ah! Vadia! Sacha folle! Comment -veux-tu que je pense à une tragédie pareille sans gémir tout haut de -douleur et de pitié? - -—Crois-tu, ma chérie, que je ne te comprenne pas? Va, je suis là -depuis une demi-heure à te prescrire du calme, et mon cœur, à moi, -éclate de chagrin! Mais comment saurons-nous épargner les peines à ceux -qui nous sont chers si nous ne parvenons pas à surmonter les nôtres en -leur présence? Songe à ta mère qui, grâce au ciel, est restée jusqu’à -présent aveugle au malheur de Sacha; que deviendra-t-elle le jour où -elle s’en apercevra enfin?... Oh! sœur, c’est là une chose dont Dieu -me préserve de devenir le témoin, et que nous devons retarder au prix -de tous nos efforts! Quant à Katia, le bonheur des fiancées l’aveugle, -elle est si gaie, si insouciante! Aurons-nous le courage de lui gâter -l’heure triomphante de son mariage par de si tristes craintes? Non -seulement nous devons donc cacher notre inquiétude le mieux que nous le -pourrons, mais encore essayer de donner le change par nos plaisanteries -et notre air de ne rien voir, si une bizarrerie plus accentuée de notre -Aleksandra venait un jour ou l’autre forcer les soupçons de ma tante ou -de Katia... Nous éloignerons de la sorte, aussi longtemps que nous le -pourrons, la douleur des êtres faibles que nous aimons. Te sens-tu le -courage d’agir ainsi, Viéra? - -—Oui, Vadim, oui, cette force, je l’aurai; du moins tant que tu seras -ici pour me seconder... Mais dans trois semaines tu pars, et alors que -ferai-je seule contre l’indomptable malheur? - -—Ce que ta vaillance et ta pitié réunies te dicteront, sœur. Je -réponds d’elles, moi, je sais bien qu’elles iront jusqu’au bout de leur -tâche! - -—Et quand il sera trop tard pour feindre?... Quand nos efforts -deviendront vains?... - -—Alors, Viéra, alors nous laisserons agir Dieu! - -La jeune fille, à ces mots, tourna la tête vers l’image sainte dont -l’or pâle scintillait doucement dans un coin de la chambre. Tout -d’abord un mouvement d’hésitation la retint, comme si le premier -souffle d’épreuve qui passait sur sa vie avait eu déjà le pouvoir de -faire vaciller la claire flamme de sa Foi; mais ce ne fut là qu’une -faiblesse passagère; bientôt reconquise, elle marcha ardemment vers -l’icône. - -—O Seigneur! elle est si douce et si jolie, murmura-t-elle en se -prosternant par trois fois pour toucher la terre du front, selon -l’usage russe. Éloigne, Dieu puissant, éloigne ce calice de tes fidèles -servantes! Et maintenant, je vais te laisser travailler, Vad!... - -Sa voix était devenue plus égale, son regard plus serein. - -—Travailler? Non, je ne le pourrais plus en ce moment; mais je vais -copier ce que j’ai écrit tantôt. Et toi, où iras-tu? - -—Près de maman. Depuis que je la sens destinée au malheur, j’ai besoin -de lui montrer toute ma tendresse, à cette pauvre mamotschka!... - -—C’est bon. Dans vingt minutes, dans une demi-heure au plus tard, -j’irai vous rejoindre. Vous serez au jardin? - -—Oui, sous le berceau de vigne sauvage. C’est là que nous -travaillerons aujourd’hui au trousseau de Katia. - -—Et c’est déjà M^{lle} Burdeau qui arrive là-bas, sans doute, avec son -chapeau à la mode de Paris? - -—De quel côté? Je ne vois pas... - -—Mais, là-bas, devant toi. Elle reste immobile sous le bouquet de -lilas, à gauche de la pelouse. - -—Ça, M^{lle} Burdeau? Ça, un chapeau à la mode de Paris?... Oh! Vad! - -Et Viéra ne put s’empêcher, tant sont souples les impressions de la -jeunesse, d’avoir un joli sourire amusé. - -—Mais c’est un noisetier noir sur lequel Ioulia a mis sécher une de -nos blouses!... - -L’étudiant, à son tour, rit de bon cœur de sa méprise. - -—C’est dommage que Katia ne m’ait pas entendu, fit-il; elle aurait eu -là une belle occasion de plaisanter. Comme elle est gaie, notre Katia! - -—Parfois, même, insupportablement; elle n’a pas de mesure. - -—Oh! ne le lui reproche pas, Viérotschka! La mesure viendra assez tôt, -va! - -—Tu as raison, frère. Hélas! oui... Allons, au revoir, et à tantôt. - -—A tantôt. - -—Où es-tu, mama? cria Viéra en descendant les marches du perron. - -—Ici... sous la tonnelle. Viens vite... On te cherchait, ma chérie, -dit Tatiana quand la jeune fille l’eut rejointe; le Juif a apporté le -courrier de la gare; il y a une lettre pour toi de Maria Pavlovna. - -—Où? Donne. - -En prenant le pli scellé que lui tendait sa mère, Viéra rougit, et -son cœur se mit à battre de plaisir; car elle savait qu’une lettre -de Maria Pavlovna, cela signifiait aussi une lettre d’Evguénï, et -une lettre d’Evguénï, c’était une provision de bonheur pour trois à -quatre semaines! Presque aussitôt, pourtant, une faible angoisse fit -tressaillir ses nerfs. «En serais-je déjà réduite, songea-t-elle, les -yeux fixés sur l’enveloppe dont ils semblaient lire attentivement la -suscription, à ne plus pouvoir goûter en paix une joie toute légitime?» - -M^{me} Erschoff n’ignorait pas la supercherie des lettres de Maria -Pavlovna. Plusieurs fois elle avait surpris dans les épîtres de -celle-ci des feuilles couvertes d’une grosse écriture franche qui -n’avait rien de commun avec les caractères fins et circonspects d’une -ancienne élève de l’«Institut des filles nobles...» Mais, ravie à la -perspective d’une seconde alliance avec la famille Afanassieff, et trop -sûre de la loyauté d’Evguénï qu’elle connaissait depuis son tout jeune -âge, pour craindre un résultat douteux de ce commerce épistolaire, la -bonne Tatiana Vassilievna fermait les yeux sur le manège des jeunes -gens et faisait semblant même de ne pas s’être aperçue qu’il existât -entre eux autre chose qu’une cordiale entente d’amis d’enfance. - -—Lis ta lettre à ton aise, Viérotschka, dit-elle en se levant du banc -sur lequel sa fille l’avait trouvée assise, un ouvrage entre les mains -et la chatte d’Aleksandra indolemment nichée dans son giron. Je vais -dire à Ioulia d’apporter ici le thé. Aussi bien les autres ne peuvent -tarder à venir; il est quatre heures et demie, si ma montre va bien... -Viens, Bielka! Viens, mon petit lièvre blanc! Comme elle est grasse!... -No! et ta maîtresse, Bielotschka, où est-elle? Elle nous néglige bien, -n’est-ce pas, Biélousinka, ta petite maîtresse!... - -La tigresse en miniature étira ses pattes aux ongles roses, secoua -sa fourrure neigeuse, mais son grave minois ne bougea point. Sa -philosophie de chatte bien nourrie dédaignait de s’émouvoir au son de -vaines paroles... - -Maman, elle, poussa un gros soupir, regarda longuement du côté de -la forêt, et dans ses doux yeux bleus, charme resté vivant de sa -grâce d’autrefois, deux larmes furtives perlèrent... Mais, avant que -Viéra pût voir son émoi, elle s’éloigna, suivie de Bieletschka qui, -n’ignorant rien des us de la maison, savait quel profit il y avait -pour elle à se rapprocher des cuisines. - -Dix minutes à peine s’étaient écoulées depuis le départ de M^{me} -Erschoff, que M^{lle} Burdeau et Katia apparurent à leur tour sous le -berceau de vigne touffue. - -—Où étais-tu passée, tantôt? demanda celle-ci à sa cadette. Je te -vois dans la véranda causant avec Evlampia; vite, je fais le tour pour -venir te rejoindre, et, fu...uit! plus personne! J’ai cherché après toi -dans toute la maison, puis au jardin, puis sur la route, mais en vain! -C’est la lettre de Maria Pavlovna que tu tiens là? Comme son écriture a -changé! fit la malicieuse en exagérant son étonnement. On dirait celle -d’un élève en agronomie!... - -—Est-ce qu’en Russie les élèves en agronomie ont un genre d’écriture à -eux? demanda Madeleine Burdeau avec ingénuité. - -—En Russie, non, pas précisément. Mais à Boutcha... hum! - -Et Katia de rire à gorge déployée. - -—Comme tes plaisanteries sont fines, Katioucha! dit Viéra en appuyant -sur ce diminutif qui horripilait tant sa sœur. C’est un honneur, -vraiment, d’être mystifié par toi. Pourtant, je te dirai qu’on le -déclinerait parfois avec plaisir, cet honneur, ma chère. Fais-nous donc -la grâce de savoir te taire à propos!... - -Katia, gravement, se mit en position, et, pour toute réponse, fit le -salut militaire. Puis, gardant son même ton léger, elle demanda: - -—Viens-tu demain à Kieff avec M^{lle} Burdeau et moi? Je vais -commander ma robe pour le dîner de dimanche en huit. Hé! hé! moi aussi -j’ai mon secret, ajouta-t-elle en tirant de sa poche une lettre dont -elle se servit avec ostentation comme d’un éventail. Notre mariage -sera avancé d’un mois, cria encore l’étourdie dans sa main gauche -roulée en cornet acoustique. Ne le dites à personne... Les chefs de -Serguié ont anticipé son congé; la noce, si maman consent,—et quel -motif aurait-elle de refuser?—aura lieu le 18 novembre... Mamotschka, -viens, chérie; nous parlions de toi... Je disais que tu nous avais -priés, Serguié et moi, d’avancer notre mariage d’un mois, parce que -tu souhaitais être le plus tôt possible débarrassée de ta fille -aînée, et que l’amiral Dariloff, ayant bien voulu prendre ton désir -en considération, avait fait donner son congé à Serguié un mois plus -tôt qu’il ne l’avait été décidé d’abord... Tu es contente? Vois quelle -influence tu as en haut lieu!... - -—Dieu de miséricorde! Que me racontes-tu là, gémit la bonne Tatiana en -raffermissant ses lunettes sur son nez pour mieux voir l’extravagante -qui lui parlait. Tu deviens folle, ma pauvre Katia? - -Viéra tressaillit. «Encore ce mot, songea-t-elle avec douleur! On -se le jette ainsi constamment à la tête, comme s’il n’avait d’autre -signification qu’un reproche bénin. Mais comme il me fait mal à moi! -Je ne pourrais plus jamais, non plus jamais de la vie l’employer, moi, -maintenant, ce mot affreux, même si ce dont nous avons parlé, Vadim et -moi, n’arrive pas...» - -—Peut-on dire des choses pareilles, continuait M^{me} Erschoff en -hochant la tête d’un air innocemment scandalisé? Enfin, vraiment, oui, -tu es folle, ma petite fille! - -—Oui, mamotschka! folle de bonheur, de joie, d’espérance, d’amour! -Folle de mes vingt ans, de mon Serguié, de toi! jeta Katia en un cri -vibrant de débordante ardeur. - -—C’est beau, la jeunesse... jeune! fit Madeleine Burdeau, souriant à -cet enthousiasme un peu trop démonstratif, peut-être, mais si sincère! - -—Quel âge avez-vous donc, vous, mademoiselle, pour parler ainsi, -demanda Vadim, qui pendant les derniers mots de Katia était venu se -joindre au groupe? En France, il est impoli, je crois, de demander son -âge à une femme; mais nous, les Russes, nous sommes plus... mettons -plus ronds... Oui, combien de printemps comptez-vous, pour traiter -ainsi la jeunesse comme une chose regrettée et lointaine? - -—Oh! moi! - -Le geste de M^{lle} Burdeau semblait dire: «Moi? est-ce que je compte, -moi? La jeune fille qui, depuis sa sortie de pension, gagne sa vie -parmi les étrangers, a-t-elle un âge?...» Pourtant, craignant que le -jeune homme ne prît son silence pour une coquetterie puérile, elle -finit par dire, tout de même: - -—J’ai vingt-six ans, Vadim Piétrovitch. Mon passeport à l’appui, -ajouta-t-elle avec un sourire déjà redevenu gai! - -—On vous en donnerait vingt, sans compliment. C’est étonnant comme les -Françaises se... conservent! Et pas dans du vinaigre, pourtant, comme -disait pittoresquement mon précepteur, M. Rendon!... Sais-tu, Katia, -que Mademoiselle a l’air plus jeune que toi? - -—Que bien lui fasse, dit Iékatérina sans rancune. - -—Mais le cœur, Vadim Piétrovich... l’âme! jeta Madeleine Burdeau avec -mélancolie. - -—Oh! fit Viéra, il ne faut pas avoir vingt-six ans pour que le cœur et -l’âme vieillissent! - -Vadim, légèrement, poussa Viéra du coude. - -—Je ne dis pas cela pour moi, reprit-elle bien vite en ébauchant un -sourire qui contenta tout le monde; mais... - -—Pour le roi de Prusse! trancha Katia en pirouettant sur elle-même et -faisant claquer ses doigts comme des castagnettes. Grâce à Dieu, voilà -le samovar qui vient mettre fin à ce radotage psychologique! A-t-il -de l’esprit, le samovar! Vive le samovar, vénérable monument de la -nationalité russe! - -—C’est l’avant-dernière fois que Ioulia nous le donne, le samovar; -n’est-ce pas, enfant? dit Tatiana Vassilievna en prenant des mains -de la Petite-Russienne la bouilloire reluisante. Après demain, elle -retourne chez ses parents, et dans deux semaines, la noce! Ah! ah! -la fillette est heureuse! On dansera, ce jour-là, hein? Et toi la -première, avec ton Danilo?... Mais, que diras-tu, ma colombe, quand -on te coupera tes beaux cheveux? Crois-tu que le mouchoir à fleurs te -coiffera mieux que tes tresses blondes? - -—Non! Et que faire, barinia? Maintenant, ma couronne de fleurs et -mes nattes me vont bien, c’est vrai; mais quand je serai vieille!... -Comme on se moquerait de moi si je ne pouvais cacher mes cheveux sous -l’otchipok des babas. Vous savez bien, barinia, que chez nous, c’est -une honte pour une paysanne de rester fille. Et puis... - -—Et puis, tu aimes ton Danilo, n’est-ce pas, Iouletschka, fit Vadim -en riant. Est-il humain, et surtout féminin cet «et puis»? Toute la -diplomatie du cœur de la femme tient là-dedans! - -—Eh! elle est bien dotée, dit M^{me} Erschoff quand Ioulia eut fini -de servir le thé; son père donne à Danilo cinq déciatines de terre, -une paire de bœufs, deux vaches, des poules... Pour elle deux coffres -pleins d’effets, un lit et une vaisselle de terre complète. Moi, -je lui offre un samovar de vingt-quatre verres, et les enfants six -essuie-mains brodés. La voilà riche pour toute sa vie, si Danilo reste -l’honnête et courageux garçon qu’il a été jusqu’à présent. A propos, -n’est-ce pas Evlampia que j’ai vue causant avec toi devant le balcon de -la véranda, Viérotschka? - -—Si, mère. - -—Elles se faisaient des confidences, ajouta vivement Katia en prenant -un air mystérieux, des confidences à propos de Sacha, le trésor!... - -—Ah! toi, laisse à la fin, cria Viéra avec colère. - -—Et puis, continua Katia sans se laisser émouvoir par l’interruption -de sa cadette, notre romantique Viéra a disparu de la véranda comme une -ombre... Je l’aurais cru retournée au pays des esprits si, passant près -des fenêtres de Vadim, je ne l’avais... - -—Tiens! Tantôt, tu prétendais m’avoir cherchée par toute la maison, -tout le jardin, tout Vodopad, sans pouvoir deviner où j’étais passée... -Tu mens bien, je te félicite, sœur! - -—C’est que je voulais voir si tu dirais toi-même ce qui en était... -Mais non, tu as prouvé, Viérotschka, que, si je mens bien, tu ne -dissimules pas plus mal, toi... Et que complotiez-vous, tous deux, je -vous prie? A vous voir, un étranger, ignorant qu’en Russie l’amour -entre cousins germains—entre frère et sœur, comme nous disons, -nous—est considéré presque comme un inceste, aurait pu vous prendre -pour des amoureux en querelle... Moi, je me suis dit seulement, en -remarquant vos noirs visages, que vous deviez être les complices de -Dieu sait quelle chose ténébreuse... Ai-je eu raison, sœur? - -—Oh! oui, oui, murmura Viéra entre ses dents serrées... oui, les -complices d’une chose ténébreuse... d’une chose horrible et ténébreuse. - -—Des héros de Solovieff, quoi! plaisanta très haut Vadim pour couvrir -la voix de sa cousine. Tu as vite bâti des romans! Est-ce une chose si -extraordinaire qu’un tête-à-tête entre Viéra et moi? - -—Non; mais aujourd’hui, ça sentait le mystère terriblement!... Vous -aviez des figures tous les deux!... Ah! ma pauvre Melpomène, comme tu -serais démodée avec tes airs tragiques toute autre part que dans notre -sincère Russie!... - -—Allons, mes enfants, au travail, intervint M^{lle} Burdeau qui, -avec sa clairvoyance française, sentait d’intuition la part de -vérité que contenaient les paroles de Katia, et à qui l’expression -angoissée du visage de Viéra n’avait pas échappé; vous savez la tâche -que nous nous sommes imposée pour aujourd’hui. Si vous continuez à -bavarder ainsi sans rien faire, nous ne finirons pas le trousseau -d’Iékatérina à la date fixée... Et que dirait-elle donc, notre fiancée, -s’il fallait supprimer cette belle avance d’un mois dont elle nous -parlait tantôt?... Viéra, ma chérie, voulez-vous me faire le plaisir -d’aller chercher des aiguilles dans la corbeille à ouvrage de Tatiana -Vassilievna! Des n^{os} 10, 9, à la rigueur; j’en aurai besoin bientôt; -celles-ci sont absolument trop grosses pour broder.—Vous ne les -trouverez pas, ma pauvre amie, ajouta-t-elle rapidement à l’oreille de -Viéra; mais cherchez-les longtemps... cela vous fera du bien d’être -seule en ce moment! - -Un regard de reconnaissance accueillit ces paroles. - -—Oh! merci, merci, Madeleine, répondit tout bas la jeune fille; vous -avez deviné mon plus ardent désir! - -Le dos tourné aux regards moqueurs de sa sœur, Viéra put enfin cesser -de se contenir. De grosses larmes tombèrent de ses yeux et roulèrent -lentement tout le long de ses joues brûlantes, désolées, amères comme -le fiel du calvaire. Sa jeune âme, choyée jusqu’alors par la vie, -ne pouvait accepter l’épreuve... Toujours revenait à sa mémoire -l’entretien qu’elle avait eu une heure auparavant avec Vadim, et le -sens des phrases brutales qui s’y étaient échangées, bouleversait de -plus en plus son cœur désemparé. Ah! qu’elles étaient éloquentes sous -leur apparence d’inconsciente raillerie, les paroles de Katia, faisant -allusion au tragique entretien! Comme en un cauchemar obsédant, Viéra -se les répétait à elle-même, tout au long de la route, ces paroles, -et plus elle allait, plus lui semblait sinistre l’objet qu’elles -évoquaient... «Complices d’une chose ténébreuse... d’une chose -ténébreuse... ah! oui, d’une chose horrible et ténébreuse!...» - -Du berceau de vigne sauvage, des voix légères arrivaient jusqu’à elle, -donnant l’impression dissonante d’une musique bouffe entre deux actes -d’un drame... Viéra impatientée s’enfuit vers la maison! - - - - -VII - - -SUR l’asile des géants verts plane un ciel orageux et lourd. Tout en -lui et autour de lui est silence. Même la feuille branlante du tremble -se fige en une immobilité d’émail... Pas un cri, pas un chant, pas -le moindre bourdonnement d’insecte... Les bêtes peureuses se sont -réfugiées dans leurs tannières; les scarabées, carapacés de leurs -brillants élytres, dorment sous les écorces; et les oiseaux, plumes -hérissées, regards inquiets, se blottissent au fond des nids. Les -aiguilles de pins dont le sol est jonché, crépitent comme des sarments -mal éteints; la mousse perd sa fraîcheur; les corolles agonisent. De -temps à autre, le soleil se cache derrière les nuages; l’ombre succède -à la lumière, mais la chaleur reste, sous le voile plombé du ciel, ce -qu’elle était dans l’ardeur des rayons étincelants: une atmosphère de -malaise et d’angoisse. Le steppe brûlant est à deux pas; on croirait -entendre grésiller ses herbes raccourcies par la main des faucheurs... - -Peu à peu, pourtant, un frisson sournois agite les feuilles, un -souffle court entre les arbres. D’abord faible comme une haleine, -puis, plus hardi, il caresse la verdure et les rameaux, lèche les -troncs, éparpille le pollen des fleurs. Enveloppé par ces étreintes -perfides, la forêt mollement s’abandonne... Alors, ambitieux d’affirmer -sa puissance, le vent s’enfle tout à coup, devient cruel, acharné, -formidable! Rien ne l’arrête; ni les craquements des membres robustes -brisés par lui, ni l’épouvante muette des oiseaux arrachés de leurs -nids, ni les gémissements des fougères violées. Il est le souverain, -le despote, le dieu de la terreur et de la force. Il grince, rugit, -saccage, détruit, hurle de volupté, de démence et de rage!... Vaincus, -les arbres tendent vers lui leurs bras tordus de désespoir, les voix -de la forêt demandent grâce; mais le despote ne veut pas les entendre. -Ivre d’orgueil, certain de la victoire, il se repaît longtemps de -l’impuissance de ses victimes... jusqu’à ce qu’enfin, lassé lui-même -de son triomphe, il prépare, pour disparaître dans toute sa gloire, sa -terrifiante apothéose! - -Appelée par sa voix, la foudre des antiques sanctuaires renaît. Sur le -fond du ciel couleur d’argile, des lueurs passent, rapides, enveloppant -la forêt de teintes ardentes, lumineuses, splendides! On dirait le -décor sublime d’un théâtre bâti pour des dieux! Et le tonnerre roule -ses fracas... Assise sur le solitaire monticule qui se dresse au milieu -d’un cirque fermé par des mélèzes, Aleksandra assiste au drame des -éléments. Sortie de la datcha une heure avant l’orage, elle a erré à -travers son domaine de troncs et de verdure, jusqu’à ce que la chaleur, -devenue intolérable, la forçât enfin à suspendre sa course. - -L’horreur de la nature en disgrâce la trouble, l’épouvante, et pourtant -la fascine, la séduit!... Dans le chaos de la tempête son âme primitive -a reconnu un frère. Lorsque le vent fait rage, lorsque la foudre luit, -elle se dresse sur son piédestal d’herbe, regarde en frémissant se -tordre les rouges serpents, et livre aux folles ardeurs de la brise son -corps haletant, ses joues brûlantes. Cependant la fureur de l’orage -finit par décroître, le tonnerre espace ses grondements. Les éclairs, -plus timides, semblent des rubans d’orfroi suspendus par instants à la -voûte du ciel. De larges gouttes de pluie, chaudes comme des larmes -d’abord, plus fraîches ensuite, s’écrasent avec bruit sur les feuilles -lisses des arbres et sur le sol qui fume. A leur contact la forêt se -ranime; elle croit à la bienfaisance de cette eau qui vient s’offrir à -ses hôtes altérés... Erreur!... Précipitant sa chute, condensant ses -flots, grossissant ses torrents, l’averse, plus destructive que le -vent, fait par seconde des milliers de victimes. - -C’est la verdure qu’elle hache et broie sur son passage; les branches -frêles que sa lourde chute abat, les beaux champignons roses, argentés, -vert pâle, que le fouet de ses gouttes cingle, les hampes des -digitales, les mauves clochettes des campanules, les graciles œillets -qui s’affaissent sous son poids; les troncs que déracine le tourbillon -de ses eaux; l’oiseau épeuré que sa douche arrache de l’arbre avec son -nid. Sans compter le meurtre des abeilles qui n’ont pas eu le temps de -regagner la ruche; la noyade des hannetons, la désolante razzia des -papillons flirteurs, et le naufrage des fourmilières. - -Lorsque les cataractes du ciel s’apaisèrent à leur tour et que Sacha, -ruisselante, quitta son tertre, son cœur se brisa à constater le -désastre. - -Ce ne furent, de toutes parts sur sa route, que rameaux arrachés d’où -découlait la sève; feuilles lacérées, calices broyés, boules de plumes -palpitantes, œufs dispersés, cèpes et oronges meurtris... Deux ou trois -fois son pied, nu sur la sandale de trille, frôla un petit corps doux -et tiède qui haletait; c’était un écrueil, une belette, un oiselet, un -levraut imprudent que la vigilance de sa mère n’avait pas su retenir -au nid; épaves fragiles que la tempête avait soulevées dans son noir -tourbillon et rejeté brutalement sur le sol. Tout ce à quoi Sacha put -trouver un semblant de vie elle l’emporta pêle-mêle dans un pan de sa -robe. - -Mais elle aussi était lamentable, la pauvre petite idole! - -Dénouées par le vent, fouettées par la pluie, ses nattes en désordre -s’affalaient piteusement le long de ses épaules; sa robe ruisselante -se collait aux endroits où sa peau était nue, lui donnant par tout le -corps une pénible impression de mouillé et de froid; ses sandales à -demi détachées clapotaient sur les débris humides dont le sol de la -forêt était jonché. - -Chargée des bestioles que sa pitié a recueillies, elle marche avec -peine et butte à chaque instant sur les racines que l’eau a déchaussées. - -Pourtant la voici dans l’allée des noisetiers; de quels côtés la -porteront ses pas qui hésitent? Viéra lui a dit hier qu’Evlampia -l’attend et se désole... qu’elle a promis pour fêter la venue de son -trésor un savoureux kissiel à la framboise... que Danilo a fini la cage -aux écureuils... Justement elle a là, dans un pan de sa robe, deux -petits corps roux nichés sous une queue en panache; n’est-ce pas une -disposition du Père qui veille là-haut sur ses enfants et guide leurs -pas indécis? Il y a bien loin pour retourner ainsi transie à la datcha! -Et puisque Danilo... Sacha fait claquer ses sandales sur le sentier de -la chaumière. - -—Par miséricorde! C’est toi, mon cœur? Et ainsi trempée! O -Seigneur!... Viens, ma petite âme!... Enfin, je te vois! Mon trésor, -mon trésor!... Donne ça, mon amour... Ach! ce sont des écureuils, une -belette... elle a ramassé cela, la gentille! Comme elle est pitoyable! -Viens, ma colombe, nous allons te sécher. Que je suis contente! Ah! que -je suis contente de te voir, ma douce, ma dorée, ma campanule, ma rose! - -La pauvre Evlampia parlait sans trop savoir elle-même ce qu’elle -disait. Les poétiques appellations petites-russiennes lui semblaient -fades et trop peu nombreuses encore pour exprimer sa tendresse à -l’enfant retrouvée! Lentes et douces, de toutes petites larmes -roulaient de ses yeux sur ses joues, larmes de vieillard à qui la vie, -hélas! a volé toutes ses sèves. - -—Sais-tu quoi, seigneuresse? Je vais te mettre mon linge et une de -mes jupes pendant que les tiens sécheront. Que tu seras jolie en -paysanne! J’ai justement là, dans mon coffre, ma robe de noce, mon -kaftane bleu et deux belles chemises que j’ai brodées quand j’étais -fille. Tu choisiras. Je ne les mets qu’à Noël et à la fête de Christ -ressuscité, mais quand il s’agit d’une barichnia comme toi, ce n’est -pas trop beau pour un jour de semaine. Regarde, milaïa, est-ce que -cela te plaît? Ah! ah! ma couronne de fleurs aussi! Peux-tu te figurer -Evlampia fiancée? Et c’est que j’étais belle, mon cœur! Tiens! voilà -mes tresses, blondes, vois, comme celles de Ioulia, et mes bottes de -safian... Oh! soupira la pauvre vieille femme, il y a longtemps que ces -choses ornaient ta servante! Son Pavel dort depuis vingt ans dans la -poussière, sa fille aussi, sa Marina a quitté le monde il y aura tantôt -six automnes, et le mari de sa fille reçoit chaque année sur sa tombe -le riz et le sel que Danilo lui porte. Il ne lui reste que ce dernier -rameau de son arbre d’amour! No! que faire? Il a plu au Seigneur!... - -Résignée comme tous ceux de sa race, Evlampia, aussitôt, cessa de -s’occuper d’elle. - -—Quand tu seras habillée je pourrai croire que tu es ma fille, si -une barichnia peut permettre que l’humble paysanne songe à cela, -corrigea timidement la vieille femme. Choisis la plus belle de ces -deux chemises, celle avec les jours et la broderie bleue. Voici la -jupe; c’est ma mère qui l’a tissée. Mais puisque tu y es, mets aussi -l’écharpe à franges. Oh! ce collier, qu’il va bien à ton cou gentil! -C’est drôle, tes pieds blancs sortant d’une cotte de villageoise! On -dirait des colombes. Ah! tu veux les bottes, aussi? Les talons de -cuivre claqueront quand tu marcheras. Maintenant, s’exclama Evlampia -ravie, tu es une vraie niéviesta (fiancée)! Sais-tu? Je vais te servir -le kissiel, du miel, des merises. Mets-toi à table, ici, pas sur le -banc extérieur, car tu pourrais attraper froid, après l’averse que tu -as reçue sur le dos. Je m’en vais voir comment mes tournesols, les -pauvres, ont supporté la tempête, et ramasser un peu de bois autour de -la khata. Je serai ici dans un quart d’heure au plus; tu ne resteras -pas seule longtemps... D’ailleurs Danilko va rentrer; il est allé ce -matin à Ermino avec Schmoul pour vendre ses poteries; la brischka -repasse à cinq heures juste. Ce n’est pas l’orage ni le déluge qui -retarderaient le juif! Il doit être à la gare, au train de Kieff, pour -ramener des clients; il préférerait revenir du bourg avec sa charrette -sur son dos plutôt que de risquer les six grivienniks de sa course! No, -je sors; que Dieu soit avec toi!... Sais-tu, seigneuresse? Danilo va -croire, en te voyant, que c’est une des belles filles qu’il fait danser -les soirs de dimanche sur le préau! Cela le fera bien rire après! Hi! -hi! - -Les épaules d’Evlampia se secouèrent d’une douce gaieté. - -Mais lorsqu’elle fut partie, Sacha ne goûta pas tout de suite au -kissiel rose. Rêveuse, elle marcha sur ses bottes qui craquèrent vers -le coffre d’où s’échappait, à travers le couvercle soulevé, un parfum -de choses mortes. Deux nattes gisaient là, blondes comme une quenouille -de chanvre, épaisses et drues comme le blé des moissons; deux nattes -pareilles à celles qui flottaient, mêlées aux rubans et aux fleurs de -la couronne des fiancées ruthènes sur les épaules de Ioulia. - -L’idole les palpa tour à tour, ces nattes, en fit jouer une sur les -blancheurs de sa chemise, puis, résolument, elle souleva son diadème, -attacha les blonds cheveux parmi les roses déteintes, cacha les siens -sous les rubans, et s’en fut dans l’ombre de la chambre pour se mirer -au verre qui recouvrait l’icône. - -La vitre grossière ne lui montra pas grand’chose de son image, mais -qu’importe? Elle caressait, ramenées sur sa poitrine, des tresses -pareilles à celles qu’elle avait vues se dorer sous le soleil couchant -le soir d’un inoubliable baiser, et, dans son rêve dément, la Sacha -des jours mauvais disparaissait, échangeant sa misère contre la joie -radieuse d’une épouse de demain!... - -Le dos tourné à la porte de la chaumière, elle s’est assise sur -l’escabeau familier d’Evlampia, devant les friandises servies par la -vieille femme. Pourtant, la gelée rose qui tremble dans l’assiette ne -la tente pas. Nulle envie ne lui vient de manger les merises; le miel, -blond comme ses nattes, est joli à regarder, mais éveille à peine les -convoitises de son palais... - -C’est que, brisée par les étreintes de la tempête et la douche -de l’averse, fatiguée de sa course à travers la forêt, une douce -somnolence peu à peu tente de s’emparer d’elle. Déjà ses rêveries -flottent dans une brume indécise... Ses bras sont retombés le long -de son corps comme des membres sans vie; sa tête se penche sur sa -poitrine, et ses paupières se ferment... Un mouvement de ses épaules a -rejeté une des tresses en arrière. Dans l’ombre grise de la chaumière, -Danilo lui-même la prendrait pour Ioulia! - -Au dehors, aucun bruit ne trouble plus la paix du soir. Magicienne -habile, la nature a de nouveau transformé la forêt en un asile de paix -et de silence. De l’œuvre destructive de tout à l’heure, la poésie -seule reste; le feuillage fraîchement lavé est plus vert; des senteurs -plus odorantes montent de l’âme des corolles meurtries... Une ouïe en -éveil distinguerait peut-être des craquements de brindilles au tournant -du sentier; mais des oreilles qui somnolent ne s’émeuvent pas pour si -peu... Déjà le visiteur est sur le seuil de la cabane, et les tresses -blondes n’ont pas bougé. Danilo sourit en voyant là sa fiancée. -«Pourquoi dort-elle?» se demande-t-il. «Eh! après cet orage, seule, -désœuvrée...» Sur la pointe des pieds il s’approche, méditant une niche -qui saura bien tirer Ioulia de son sommeil. - -Autour de la gelée branlante, quelques guêpes tourbillonnent; d’une -main le promis les chasse; de l’autre, relevant la tête de l’endormie, -il cherche de ses lèvres un coin de la peau sous la lourde couronne et -la fait tressaillir d’un amoureux baiser. - -Éveillée en sursaut par cette brûlante caresse, Aleksandra redresse son -buste, dégage ses épaules des bras qui maintenant les entourent, et -tourne la tête vers celui que sa chair bouleversée a déjà pressenti. -Frémissante de surprise et de colère, elle se souvient pourtant de -ce qui a donné lieu à la brutale méprise, et, d’un mouvement rapide, -arrache sa couronne. - -Avec elle les pitoyables nattes exhumées d’un tombeau de jeunesse -s’affaissent à ses pieds comme des épis fauchés, et son visage, -dépouillé des artifices dont elle l’avait paré avec amour quelques -minutes auparavant, apparaît tel que la nature l’a créé aux regards -éperdus du petit-fils d’Evlampia. - -—Seigneur! C’est vous, Aleksandra Piétrovna!... Comment cela peut-il -être, par pitié? J’avais vu Ioulia, Excellence, aussi vrai que Dieu -existe, c’est elle que j’avais vue!... Je jure... Ah! qu’ai-je fait? -Seigneur! Pardonnez! barichnia. - -—Tais-toi! ordonna Sacha, et va-t’en!... Moujick! ajouta-t-elle entre -ses dents serrées. - -Les yeux du fier descendant des Kosaks brillèrent sous l’injure; mais -il croyait avoir mérité d’être traité ainsi; il redevint humble. - -—Pardonne, seigneuresse, fit-il de nouveau, voulant baiser la robe de -l’idole qui le repoussa d’un geste impératif. Je m’accuse. Toi, une -noble! Oui... mais, je te le dis, j’avais cru voir Ioulia. - -—Eh! laisse donc ta Ioulia, à la fin! cria Sacha d’une voix rageuse. -Quel rapport peut-il y avoir? Un gros, rond, vulgaire épi de maïs, ta -Ioulia! Et moi?... Ah! ah! je la hais, ta Ioulia, je la hais, je la -hais! Va-t’en! - -Danilo, triste et piqué, s’en alla. - -—Et toi aussi, je te hais! - -Quelques instants après le départ du jeune homme, Evlampia rentra. Elle -portait dans son tablier une brassée de bois vert. Sans déposer son -fardeau, la douce vieille s’approcha d’Aleksandra. - -—Que s’est-il passé, mon cœur? Tu étais dans la khata, n’est-ce pas, -quand Danilo est rentré? Eh bien, je viens de le voir passer; il était -sombre. Je l’ai appelé, il n’a pas répondu... Curieuse, j’ai suivi le -gars des yeux. Il a essuyé ses joues avec sa manche; il pleurait, mon -trésor! Lui si gai! Et fiancé!... Tu l’as grondé? - -—Cela ne te regarde pas! Laisse-moi tranquille! - -—Eh! je sais bien que tu es libre... Mais il est triste, mon -Danilko!... - -—Et moi? jeta Sacha dans un cri de douleur sombre. Et pourtant, est-ce -que je pleure? Fi! un homme... - -—Tu es triste aussi, toi, mon cœur? gémit la vieille femme, jetant -dans un coin de l’isba, pour se rapprocher de l’idole, le faix -qu’entourait son tablier. Et pourquoi, au nom du ciel, pourquoi? - -—Je ne sais pas. - -—Mais jeune, belle, riche!... Je pensais que les pauvres gens seuls -souffraient... Dis-moi, ma dorée, dis, pourquoi serais-tu triste? - -—Parce que... parce que je me déteste, voilà! - -—Quoi? fit la paysanne, écarquillant les yeux. Tu plaisantes, -barichnia! Se détester soi-même! Ah! ah!... D’ailleurs, le Dieu qui -est au ciel ne permet pas; il faut s’aimer, mon amour, et aimer son -prochain comme soi-même, les saints livres le disent. Est-ce que tu -n’as pas entendu le pope lire l’Évangile? C’est beau, la parole du -Christ: «Aimez-vous les uns les autres...» Tu aimes les arbres, les -bêtes, et tu ne t’aimerais pas toi-même, gentille comme tu l’es? Oh! -mon cœur!... - -—C’est ainsi, te dis-je. - -—Il ne faut pas, il ne faut pas, murmura Evlampia en dodelinant de -la tête. Et moi, je t’aime, ajouta-t-elle après un moment de silence. -Pourquoi tant que cela? C’est aussi un mystère! Mais je t’ai vue toute -petite et mignonne comme un oiselet aux plumes naissantes... Tu ne -pleurais jamais; tu regardais devant toi avec des yeux qui avaient -l’air de voir plus loin que les nôtres, à nous, les vieux!... Puis tu -t’es élancée comme une tige; tu es devenue belle; je t’apportais du -miel, des fleurs, et je t’ai aimée! Autant que Danilo, plus peut-être, -qui sait? Nous ne sommes pas les maîtres de nos cœurs... - -—Mais, moi aussi, je t’aime, fit l’idole avec effort. - -—Sois bénie pour la bonne parole, mon trésor, dit la vieille femme -en enveloppant Sacha d’un regard d’infini ravissement. Tu es bonne... -Aussi tu devrais pardonner à Danilko. S’il t’a offensée, le gars, c’est -sans le savoir, bien sûr... Et songe, il pleurait! Une baba, passe -encore, mais un homme qui pleure, cela retourne le cœur! - -—Il est parti... - -—Mais pas loin... Quand je suis rentrée, il était près des ruches, et -là il en a toujours pour longtemps. Je l’appelle. Permets! - -Un combat violent se livrait dans le cœur d’Aleksandra. Tant de -sentiments contraires l’avaient envahie, la pauvre petite idole, depuis -que Danilo était sorti de l’isba! Sentiments bien obscurs, il est vrai, -et complexes; mais impérieux comme la rafale qui venait de dompter -la forêt... Au trouble ressenti sous la caresse intruse, à sa colère -contre l’innocent promis de Ioulia, à l’ardente jalousie qui l’avait -fait crier de rage, succéda bientôt l’instinct de son injustice. Si -quelqu’un était coupable, ce ne pouvait être qu’elle, en somme, dont -l’habillement trompeur et les rêves insensés l’avaient faite pour un -instant la fiancée de Danilo. La fiancée de Danilo!... Cette chimère -encore une fois la berce! Dans les limbes confus de sa pensée, elle -prend corps, s’installe lentement, sûrement!... Puis un éclair la -fait rentrer dans le néant, et le sombre doigt de la tristesse touche -de nouveau ses plaies saignantes... Mais, quand Evlampia lui dit que -son petit-fils a pleuré, alors quel flot de pitié brûlant comme une -tendresse d’amante l’envahit! C’est son cœur tout entier que noient -les larmes du naïf et fier gars d’Ukraine. Pourtant, comment pardonner -l’affront de ce baiser, elle, une barichnia, une noble!... Quelle honte -si Danilo allait jaser!... Mais non! Elle connaît trop l’ami de son -enfance; ce n’est pas un moujick, comme elle l’a appelé injurieusement -tantôt, un vil descendant des esclaves de la glèbe! C’est -l’arrière-petit-fils d’un homme libre, d’un cavalier du steppe! Il ne -trahira pas!... Sacha arrête d’un geste le cri d’appel qui va jaillir -des lèvres d’Evlampia, et se dirige vers l’enclos de la chaumière. Elle -ira elle-même humblement chercher celui que son orgueil a chassé. - -—Danilo! Danilko! Viens, frère! - -La voix est légère et timide comme le murmure d’une source. - -—Viens, frère! Je... te... pardonne... tu entends? - -Elle touche le Petit Russien du doigt. - -Danilo lève les yeux... L’expression de son visage n’est plus celle -que l’idole a connue jadis. Il est pâle, sombre, anxieux... Au lieu de -sourire comme il l’a fait après maintes querelles, ses yeux n’ont qu’un -mélancolique regard... Il n’ose baiser la main qu’Aleksandra lui tend... - -—Tu es encore fâché? C’est bien! - -—Dieu m’en préserve! Non, seigneuresse; mais je suis indigne... Et -c’est vous qui venez vers moi! - -—Suis-je belle? interrogea l’idole se tournant en tous sens pour -montrer sa robe de paysanne. Je te plais? Oui?... Alors, viens! Nous -allons, dit-elle mystérieusement, mettre du lait près du poële pour -les couleuvres, et nous les regarderons boire; puis nous jouerons avec -elles. Et je te montrerai des écureuils, une belette, un pivert, que -j’ai trouvés dans la forêt après l’orage. L’averse les avait presque -noyés, les pauvres! Comme c’est bien que tu aies fini la cage! Il -faudra encore en faire une, deux, plutôt, car le pivert ne peut habiter -avec la belette; elle serait capable de le croquer, la rusée!... Que -donnerons-nous ce soir aux écureuillets? Il n’y a pas de noisettes à -l’isba, et il faudrait chercher longtemps pour trouver la cachette où -leurs frères amassent des provisions pour l’année! D’ailleurs, ce ne -serait pas juste de priver ces écureuils-là pour nourrir ceux d’un -autre nid... Eh! je suis sûre qu’ils mangeraient bien de nouvelles -noix, quoiqu’elles ne soient pas encore mûres; nous irons en cueillir -tantôt. Matouchka, voilà! Je te ramène ton fils! - -Un regard mouillé d’Evlampia enveloppa les enfants de sa tendresse. - -—Donne du lait, petite mère, que les couleuvres viennent. - -—Tu n’as plus peur? - -—Depuis longtemps! - -—Ce sont les bons génies de la chaumière... Eh! eh! déjà une. - -—Comme elle est drôle! fit l’idole en secouant dans un rire ses -tresses encore mouillées. Quelle majesté! Et celle-là qui cligne des -yeux... - -—Il fallait les voir quand Danilo était petit, les impertinentes! Je -l’asseyais par terre avec sa soupe, et, dès qu’il commençait à manger, -voilà un ruban qui s’allongeait près de lui, puis deux... et les -petites têtes curieuses flairaient l’odeur du borschtch. Danilo avait -beau frapper sur les bouches avec sa cuillère, constamment les intruses -revenaient à la charge! Alors il pleurait, pleurait, le gourmand... -Mais, avec toi aussi, quelle scène quand tu as vu pour la première fois -les couleuvres sortir de leur nid! J’ai cru, le Seigneur me prenne en -sa sainte garde! que tu allais gagner des convulsions! Ta petite figure -était toute bleue de crier, et tu me battais, tu me battais, comme si -j’avais été, moi aussi, une de ces vilaines bêtes... - -—J’avais peur de tout, dit Sacha rêveuse. - -—Mais regarde, regarde, pour l’amour de Dieu! En voilà deux qui se -disputent. - -—Eh! ne sont-ce pas des créatures de Dieu comme nous, avec une âme -et des pensées? dit enfin Danilo, sortant de son mutisme. Viens, toi, -sœur, tu as assez mangé. Place aux autres! - -Il prit un des fauves serpents par le milieu du corps, lui donna, de -l’index de la main gauche, quelques petites tapes amicales sur la tête, -puis l’enroula autour de son cou. Sacha mit de même deux anneaux -vivants à ses bras; puis, quand les bestioles qui restaient eurent fini -de laper le lait de l’écuelle avec leur langue étroite, les jeunes gens -les caressèrent chacune à leur tour. - -Elles avaient des noms de gens. Dania, Félia, Hania, Fotia. Une d’entre -elles qui avait de drôles d’yeux clignotants s’appelait Popadia (la -popesse) en mémoire de la femme du prêtre avec qui Sacha lui avait -autrefois trouvé de la ressemblance. C’étaient de petites personnes -très choyées dans l’isba... - -—Et maintenant, allez dormir! - -Les jouets avaient cessé de plaire. - -—Veux-tu que Danilko te chante un couplet, mon cœur, demanda la -grand’mère à Sacha? Va, mon fils; la barichnia ne t’entendra plus -souvent, maintenant; ni ta vielle babouchka, hélas! Sais-tu ce qu’il -faut chanter? La romance du tzigane qui ressoudait les samovars; il -te l’a apprise; c’est beau! «V’polnotchné diènn, kakda...» hé, hé! -Voilà que moi aussi je chanterais! Et mon trésor dira: «Fi! le vieux -corbeau!... No, es-tu prêt?» - -Le gars avait passé le ruban de sa guitare triangulaire au cou; il -pinça les premières notes de la romance. - -—Viens sous l’auvent, d’abord, dit Sacha, l’air est redevenu doux, -nous serons mieux là, dans le parfum des fleurs. - -—Comme il te plaît, seigneuresse! - -Danilo reprit sa ritournelle, puis attaqua la chanson tzigane. - - _A minuit - Lorsque tout dort - D’un sommeil ensorcelé, - Viens, ma belle - A mon balcon!..._ - _O nuit, suspends ton cours - Et toi, lune, cesse de briller..._ - _Car, qu’importe? Tu ne sais pas - Tu ne devineras pas mon secret..._ - -Le soir s’épandait sur la forêt, pur, lumineux, suave; un soir exquis -de fin d’orage. Toute l’amertume, tout le trouble de l’âme d’Aleksandra -se fondaient dans la douce paix des choses ambiantes... Des rêves -tièdes comme le giron d’une nourrice berçaient au rythme du chant sa -pensée sommeillante... Elle était presque heureuse, la pauvre petite -idole si longtemps désolée!... Cette belle soirée d’été... ces êtres -familiers... ces chants... ces atours dont elle est parée!... - -De nouveau la main de Danilo gratte les cordes de la balalaïka. - - _Si parfois_ - _En rencontrant mes yeux - Tu trouves que mon regard est triste - Ne m’interroge pas! - Oh! ne me demande pas alors - Le sujet de ma peine!... - Car qu’importe? Tu ne sais pas, - Tu ne comprends pas,_ - _Combien j’aime..._ - -Une aile frôleuse caresse la joue d’Aleksandra et fait tressaillir son -souvenir... la voix assourdie du musicien reprend: - - _Mais dans mon cœur tout se trouble... - Je ne sais pas ce qu’il advient de moi... - De mes yeux des larmes coulent - Et noient toute la paix de mon âme! - Oh! que je voudrais, cette nuit, - Mourir avec mon chagrin!... - Mais qu’importe? Tu ne m’aimes pas! - Tu ne sais que torturer mon cœur!..._ - -—Danilko! - -Ce cri d’amour jaillit à quelques pas. Le Petit-Russien a presque un -mouvement d’impatience... - -—Daniletschko! Moï Danilo!... - -Et Ioulia paraît, une fleur de glaïeul aux lèvres. - -—Ah! pardon, seigneuresse, je ne savais pas... - -Elle resta un moment, interdite, devint rouge comme le calice que -mordillaient ses dents, puis s’avança pour baiser la main d’Aleksandra; -mais celle-ci se leva vivement et lui tourna le dos. - -—Bonsoir, Matouchka, je pars, cria l’idole à Evlampia, du seuil de la -chaumière. Fini, le beau songe! Sa voix était redevenue brève... - -—Bonsoir, ma dorée. Dieu soit avec toi! - -Mais tu ne vas pas t’en aller seule. Danilo et Ioulia te reconduiront. - -—Tes poules aussi, peut-être? ha! ha! ha! Depuis quand, je te prie, ne -puis-je plus marcher seule? - -—Mais permets, mon trésor, tu... - -—Bonsoir! - -Elle avait passé près des fiancés sans leur adresser la parole et -s’engageait dans le sentier; mais tout à coup, se ravisant, elle revint -sur ses pas, se hissa sur la pointe des pieds pour dépasser de la tête -la haie tressée qui fermait l’enclos de la maisonnette et jeta d’une -voix douce: - -—Bonne nuit, Danilko! - -Puis elle se remit en marche, faisant voler du bout de ses mignonnes -bottes rouges les aiguilles de pin qui jonchaient le sentier... - -Autour de ses hanches minces la jupe de paysanne bouffait; son tablier -à fleurs se soulevait à la brise; le bout de son écharpe accrochait -les buissons, et le jour pâle du soir, caressant les blancheurs de sa -chemise, se reflétait sur ses joues lisses. A chaque pas les perles -de son collier bruissaient et ses talons claquaient... Ils plaisaient -aux regards de la petite idole, ces poétiques oripeaux exhumés du -passé comme un songe... Ses doigts se caressaient à leurs plis; ses -oreilles suivaient comme une musique berceuse le murmure de leurs -froissements... Déjà sa pensée trouble prenait corps avec eux. D’une -main nerveuse elle palpa son front, inquiète de n’y point trouver le -symbole des fiancées ruthènes... «Mais où donc? murmura-t-elle; où, -donc?» Puis elle se baissa, cueillit pêle-mêle des graminées, des -fleurs, de jeunes pousses, des touffes d’herbe, et, gravement, se mit à -former une couronne. - - - - -VIII - - -LORSQUE Sacha traversa le jardin de la datcha, Viéra inquiète épiait -son retour derrière la glycine du perron. - -En la voyant parée de ses atours de paysanne et surtout de -l’invraisemblable couronne aux herbes flottantes qui entourait son -front, la jeune fille dut se mordre les lèvres pour étouffer le cri qui -était près d’en jaillir. - -Cependant, impassible, l’idole continuait d’avancer. Elle chantonnait, -en appuyant sur certaines syllabes, un air dont il était impossible de -saisir les paroles. En passant près de sa sœur elle eut un mouvement de -surprise, la regarda vaguement sans lui parler et passa outre. - -Mais Viéra ne pouvait la laisser pénétrer ainsi dans la maison. Si leur -mère allait la voir avec cette couronne, cet air dément! Elle s’élança -derrière Sacha, la prit doucement par le bras et l’entraîna sous la -véranda déserte. - -—Bonsoir, chérie, dit-elle doucement; d’où viens-tu? Tu as froid, ma -pauvre, tu trembles... Et cette robe, ajouta-t-elle d’un air qu’elle -voulait rendre indifférent, où l’as-tu prise? - -—Mais... dans le coffre. - -—Quel coffre? - -Sacha sembla faire un effort pour se rappeler, mais ne répondit pas. - -—Et cette couronne, ma chérie, insista Viéra à voix basse. - -—Cette couronne?... - -—Oui; la couronne qui entoure ta tête; ceci dit Viéra essayant -doucement d’enlever le diadème vert... - -L’idole retint la main de sa sœur d’un geste vif. - -—Laisse, dit-elle. - -Un sourire flotta sur son pâle visage. Elle mit un doigt sur ses -lèvres, et, avec toutes les précautions du mystère, prononça: - -—Ia niéviesta (Je suis fiancée). - -Des larmes obscurcirent les yeux de Viéra; pourtant il fallait songer à -autre chose qu’à sa douleur, à soi... Elle prit sa sœur entre ses bras -et la baisa sur ses joues froides. - -—Ma chérie, lui dit-elle tendrement, il est très tard, tout le monde -dort; nous allons, sans réveiller maman, nous retirer dans notre -chambre. Mamotschka n’est pas bien... l’orage de tantôt a bouleversé -ses nerfs... Viens sur la pointe des pieds. Tu veux bien dormir, -n’est-ce pas? - -—Eh! je peux... - -—Alors, viens! - -Les deux sœurs sortirent enlacées; il était temps; Tatiana Vassilievna -montait déjà en compagnie de Vadim les marches du perron. - -Viéra aida Sacha à se dévêtir; puis, profitant de l’instant où, affalée -devant l’image sainte, la pauvre petite marmottait ses prières du soir -avec une ferveur factice et machinale, elle sortit de la chambre et -s’en fut rassurer sa mère que son oreille aux aguets avait entendu -rentrer. - -—Ne t’inquiète plus, mama chérie, Sachinnka est ici... Depuis un bon -quart d’heure, ajouta-t-elle en un pieux mensonge! Mais elle a eu toute -l’averse sur le dos; elle avait froid, je l’ai fait se coucher tout -de suite. Elle ne voulait pas s’exécuter sans te dire bonsoir; alors -je lui ai affirmé que tu dormais, que tout le monde dormait pour la -décider. Maintenant, n’allez pas faire de bruit, car elle se lèverait... - -—Ah! enfin! Béni soit Dieu! murmura M^{me} Erschoff dans un soupir. - -—Bonsoir, mamotschka; bonsoir, Vadia. Je vous laisse; que ma -prisonnière ne s’échappe pas... - -—Bonsoir, enfant. Viens m’embrasser, ma Viérotschka!...—Je te dis, -Vadim, dit Tatiana Vassilievna à son neveu lorsque Viéra eut regagné -sa chambre, que le malheur plane sur notre maison... Enfin, tu as -beau le nier, Sacha devient plus étrange de jour en jour; et avec des -antécédents comme ceux de ma famille, tout est à craindre, je le sais. -Oh! cela, gémit la pauvre femme en joignant ses mains, cela, c’est trop -affreux! Quelle pensée pour une mère, Vadia! - -—Mais ce sont là des alarmes non encore justifiées, chère tante, -dit le jeune homme en s’emparant des mains de M^{me} Erschoff et les -baisant avec pitié. D’ailleurs, ajouta-t-il aussitôt pour ne pas être -obligé de dissimuler trop longtemps, il ne faut jamais énoncer ses -craintes. Cela attire le noir hibou du malheur que d’en parler... - -—Hélas! hélas! mon fils, il sort bien de son nid sans cela, le sombre -oiseau! Enfin, Dieu veuille que je me trompe! Mais aujourd’hui mon cœur -est insupportablement angoissé. - -—C’est l’orage de tantôt, chère mère, fit Vadim. - -—Ou celui de notre destinée... - -Un long silence pesa sur la véranda, après ces mots, entrecoupé -seulement de temps à autre par de légers froissements du feuillage -sous la brise du soir ou le soupir d’adieu d’une fleur mourante qui, -détachée de sa tige, tombait sur la natte avec un bruit doux. Un sphinx -velu, fasciné par la lueur de la lampe qui brûlait sur une console, -vint tournoyer au-dessus d’elle en spirales éperdues... Bientôt ses -ailes crépitèrent, il ne voleta plus que lourdement. Tatiana le prit -entre ses doigts, et, avant de le rejeter dans le jardin, le montra à -Vadim. - -—Voilà ce que nous sommes, dit-elle; des papillons de nuit -tourbillonnant autour de la Vie lumineuse. Et nous nous étonnerions que -nos espoirs s’y brûlent?... Ah! si nous n’étions pas soutenus par la -divine Foi!... Que font-ils, Vadia, dis-moi, que deviennent-ils, les -gens qui ne croient plus en Dieu? - -—D’aucuns ont l’Idéal, d’autres l’Orgueil... - -—Mais cela peut-il remplacer la suave confiance dans notre Père -céleste? - -—Je ne sais, fit le jeune homme d’une voix où l’on sentait un peu -d’indécision... Cela dépend des idées reçues, des tempéraments même, -sans doute... - -—Mais parlait-on de ces choses autrefois chez nous? On appelait notre -Russie: la Sainte... - -—Parce qu’on élevait des temples à chaque pas. Et de cela, justement, -l’Orgueil était la cause!... Tu sais bien, par exemple, que les -marchands moscovites, qui n’adorent cependant en général que le dieu -Mercure, se faisaient un record de bâtir chacun dans leur ville la -plus belle église, la plus somptueuse, surtout! Était-ce par piété -ou par croyance? Non, mais simplement pour éblouir leurs concitoyens -de leurs richesses —pour que l’on dît en montrant les merveilles de -Moscou: «Ceci est la tserkoff bâtie par Sava Romosoff.» - -—Mais en laissant de côté ces monuments de quelques-uns, dis-moi, où -pria-t-on jamais avec autant de ferveur qu’au pied des icônes russes? - -—Cela, je te l’accorde; seulement, encore, ne vois-tu pas dans -cette adoration continuelle de l’Image sainte, un singulier reflet -du paganisme? Oui, tante, j’ai bien dit: paganisme. Le Russe—du -moins celui qui fait partie de la classe des esprits simples—ne -voit pas dans ses icônes une divinité abstraite. C’est bien l’image -elle-même qu’il invoque, et c’est pour cela qu’il la lui faut dorée, -peinturlurée, ruisselante de pierres fausses ou vraies, et constamment -éclairée d’une lampe dont la lumière la fasse bien ressortir à ses -yeux... Vois les serpents sacrés des chaumières de la Russie Blanche, -les pièces de monnaie que nos paysans jettent au fond des sources et -des étangs pour rendre leurs eaux sacrées... le riz que nous déposons -sur les tombes de nos morts... Ceci, du moins, n’est pas un paganisme -créé par mon imagination; il est patent, réel. Et c’est cette foi-là -qui a fait appeler sainte notre Russie!... Enfin, je te demande, chère -mère, un peuple peut-il être vraiment pieux et croyant avec des prêtres -comme ceux que nous avons? - -—Qu’importent les serviteurs, si le Maître est là? - -—Ah! ma tante, je vois que toi, du moins, tu es une vraie chrétienne, -dit le jeune homme en souriant. - -—Mais j’espère que toi aussi?... - -—Moi? Je suis un métis du paganisme et de la religion nouvelle. Le -mysticisme me dévoile son charme dans mes moments de douce mélancolie, -et la magie des formes extérieures me séduit quand je suis gai et -ardent! Vive l’esprit, souvent! Vive la matière, quelquefois! Et -toujours, vive la beauté! - -Un rire maintenant épanoui fit briller à travers sa moustache les dents -blanches de Vadim. - -Tatiana Vassilievna, un peu abasourdie, un peu... poule, comme disaient -ses filles, ne savait si elle devait approuver cette joie ou s’en -défier. Enfin, comme toujours, son indulgence, sa parfaite bonté furent -les plus fortes. Les traits de son visage se détendirent à leur tour, -et les tendres yeux bleus—d’un bleu pâle et limpide comme celui des -yeux de Viéra—sourirent au jeune homme. - -—Affreux savant! dit-elle en hochant sa tête de droite et de gauche... -Et toute la jeune génération est ainsi! Enfin! Dieu le veut, sans -doute. - -Tatiana se signa trois fois. - -—Allons, bonsoir, mon fils! On n’entend rien de ce côté, fit-elle -l’oreille tendue vers la chambre de ses deux plus jeunes filles... -Elles dorment, les enfants! Moi, je m’en vais me coucher aussi. Ce -n’est pas une heure, mais je suis fatiguée; et avant que ma toilette -soit faite... Tu te promèneras encore un peu, peut-être? Va attendre -M^{lle} Burdeau et Katia à la grille pour leur recommander de ne pas -faire de bruit, et dis à Andreï de rentrer les chevaux par derrière. -Bonne nuit, Vadia, bonne nuit, mon chéri! - - * * * * * - -Le lendemain matin en s’éveillant, Viéra entendit Sacha qui geignait -sous ses couvertures. D’un bond elle fut hors de son lit, écarta avec -précaution le couvre-pied de soie bleue que sa sœur avait rabattu sur -sa tête, et se pencha sur le frêle visage. Il était rouge de fièvre, et -la bouche continuait à se plaindre vaguement; pourtant la petite idole -dormait! - -Viéra n’eut garde de l’éveiller et se mit sans bruit à faire sa -toilette. Mais quelques instants plus tard, un gémissement plus -prononcé que les autres la fit accourir près du lit. Sacha s’était -assise sur son séant et tenait sa tête dans ses mains. - -—J’ai mal, fit-elle quand Viéra parut. - -—Où ça, ma pauvre? - -—Partout, dans les jambes, dans le dos, aïe! et surtout à la tête. - -—Recouche-toi, chérie, j’irai chercher Vadim, il te prescrira quelque -chose. - -—A...ïe! Non, je ne peux pas rester couchée, mes os se brisent! - -—Je sais bien ce que tu as, moi, dit Viéra en grondant un peu: un -accès de malaria! Tu seras restée dans la forêt, hier, pendant l’orage, -et bien qu’Evlampia t’ait changée tout de suite après,—qui sait même -si c’est tout de suite après?—tu auras pris froid. Il suffisait de tes -cheveux mouillés, d’ailleurs... Ah! méchante petite, que tu nous donnes -de mal!... - -—A... a... aïe!... continuait de gémir Sacha comme un enfant blessé. - -Viéra alla chercher Vadim. - -C’était une fièvre intense, en effet, une sorte de malaria qui s’était -abattue sur la pauvre idole. - -Pendant huit jours de continuels accès bouleversèrent son corps -endolori; mais elle n’eut pas de délire et, chose étrange, ne sortit -pas une seule fois des bornes de sa raison. - -Tatiana Vassilievna, le futur docteur et Viéra furent presque -rassérénés devant ce mal qu’ils savaient ne pas être grave et qui en -détrônait un autre, horrible celui-là!... - -Au bout de dix jours, Sacha put se lever. Mais elle était si faible et -si meurtrie, qu’à peine avait-elle la force de se remuer. Elle ne put, -malgré les velléités de vagabondage qui parfois la reprenaient, que -circuler en se traînant, durant plus d’une semaine, dans les chambres -et le jardin de la datcha. Et pendant ce temps-là se préparaient les -noces de Danilo. - -Déjà, la mère de Ioulia avait cuit le symbolique gâteau orné de -feuillage autour duquel se chante l’épithalame en l’honneur des époux. -La soirée virginale avait eu lieu, inaugurée par les complaintes -d’usage. En des improvisations dignes des Kobzars antiques, les -poétiques filles d’Ukraine dirent ce qu’avaient été la vie, les -occupations, les plaisirs de Ioulia jusqu’à ce jour, et quels allaient -en être les devoirs, les charges, les déboires... - -«La colombe, chaudement nichée dans le colombier, s’abritait sous -l’aile de sa mère... Le blé des champs la nourrissait, l’eau des -sources abreuvait son bec gris... Elle roucoulait de l’aube au -crépuscule et voletait sur les fleurs... Mais, à son tour, la petite -colombe veut faire son nid; elle déserte le tiède pigeonnier maternel, -et s’envole vers l’époux qui pour elle a lustré son plumage... Des -pigeonneaux naîtront de ses amours... Elle devra veiller aussi sur -les mignons et protéger leurs corps fragiles de la griffe des fauves -oiseaux... Sois heureuse, colombe!... - -«Ha! ha! elle s’est lassée, la belle, de sa liberté, de ses tresses -blondes, de ses flâneries au bord des routes!... Ha! ha! un jour, le -prince à la fontaine lui dit: «Ma beauté, abreuve mon cheval...—Non, -mon cœur, c’est impossible! Quand je serai votre femme, alors je -donnerai à boire à vos deux chevaux dans un beau seau tout neuf...» Ha! -ha! le prince la baisa sur le cou et lui dit: «Dans un mois, ma dorée, -nous reviendrons ici, et mes chevaux seront abreuvés par toi!» Ha! ha! -adieu liberté, tresses blondes, flâneries au bord de la route! Abreuve -les chevaux de ton mari, ma belle. Mais prends garde que le rusé, quand -tu rentreras, ne casse pas ton seau sur tes chères petites épaules! Ha! -ha!...» - -Ces complaintes, accompagnées par la bandoura d’un vieux musicien -errant, précédèrent des chants plus joyeux et des danses. - -Les rouges jupes ballonnèrent; les ailes des chemises brodées battirent -l’air en tournoiements rapides; les talons marquèrent la mesure de la -«Kosak» et du «Trépak»... - -Tant de rubans s’accrochèrent au passage que l’on eût dit une folle -orgie de papillons et de libellules tourbillonnant sur un champ de -pavots en fleurs. - -Enfin, le fiancé, le «prince», entra avec ses amis, ses parents, sa -«cour». Il s’assit sur l’escabeau recouvert d’une toison que l’on -avait placé devant l’icône. Ioulia lui présenta le mouchoir rouge et -reçut en échange une menue pièce d’argent, puis ils burent l’eau-de-vie -nationale, l’un après l’autre, dans la même coupe. L’on soupa... Et la -fête continua durant trois jours. - -Le matin du mariage définitif, c’est-à-dire de la bénédiction nuptiale -à l’église, Danilo revint à Vodopad. Il voulait, le gars, pour donner -plus de somptuosité à sa noce, louer au Juif une télègue et deux -chevaux fringants,—du moins, aussi fringants que pouvaient l’être des -bêtes nourries par un fils d’Israël.—Mais il jouait de malchance. Le -frère de Schmoul était justement parti pour Kieff, depuis la veille, -dans ledit équipage et ne devait rentrer qu’à la nuit. - -—C’est un malheur, un vrai malheur, nasillait le maquignon en hochant -sa belle tête sale au profil assyrien. Pour vous d’abord, et puis pour -moi qui perds ainsi cinq roubles... - -—Crois-tu que je t’aurais donné cinq roubles pour une journée de ta -télègue branlante et de tes deux coqs maigres? Eh! tu te trompes, -marchand! - -—Cinq roubles... cinq roubles... continuait de répéter le Juif sans -avoir l’air d’entendre. Enfin, le malheur est fait, il n’y faut plus -songer. Mais je pourrais te louer mon noir et le borgne. Ce serait -moins cher, ajouta-t-il en voyant la répugnance de Danilo... Ils ne -sont pas si mauvais, ces deux, et bien attelés... Andreï m’en faisait -encore compliment hier. - -Ceci était un mensonge effronté, d’autant plus qu’hier Andreï buvait et -dansait avec la noce à Ermino. Mais l’astuce de Schmoul servit du moins -à quelque chose, car, au nom de son cousin, une idée lumineuse jaillit -du cerveau de Danilo. - -—Je ne veux rien, puisque tu n’as pas ce que je demandais, dit-il en -prenant congé du juif. A une autre occasion. - -—Mais puisque... - -Le Petit-Russien coupa court. - -—Laisse-moi tranquille! - -Mais en route son idée lui apparut moins belle que chez Schmoul. -Oserait-il jamais, toute connue que fût la bonté de Tatiana -Vassilievna, demander à la barinia de lui prêter ses chevaux? Elle ne -les lui refuserait pas, bien sûr; mais était-il convenable qu’un humble -villageois fît une pareille démarche auprès de sa seigneuresse?... - -Danilo, perplexe, fronçait le sourcil. Et cependant il marchait, -marchait toujours vers le chemin de la datcha... - -Le soleil du matin brillait; les gouttes de rosée achevaient de sécher -à la pointe des herbes; de petits papillons bleus tachetés de rouge -se poursuivaient en secouant la poussière de leurs ailes; tout le -long de la route, les singulières fleurs jaunes à feuillage mauve des -mati-i-matchikha (mère et belle-mère) s’épanouissaient joyeusement. -C’était bien là le temps d’une matinée de noce. Et cependant Danilo, -à mesure qu’il avançait, perdait de plus en plus de son assurance et -de sa belle joie saine. Ce fut avec un pli de mélancolie aux lèvres, -et comme un lambeau de rêve triste voilant ses fiers yeux noirs, qu’il -franchit la grille de la datcha. - -Akim, le vieux serviteur, râtissait les allées du jardin. - -—Oncle, bonjour! - -—Toi, fils! Comment es-tu là? Est-ce qu’on ne se marie pas, -aujourd’hui? Tu t’enfuis avant la noce? Ha! ha! ha! - -Le mari de Mavra rit à gorge déployée. Danilo, bon enfant, sourit. - -—Andreï est toujours là-bas, pourtant; est-ce qu’il se marie à ta -place, peut-être?... - -Nouvelle explosion de gaieté du facétieux Akim. - -—Eh! il n’aurait pas tort! Une belle fille, Iouletschka! et qui ne -mangera pas de pain au détriment de son mari. Une khata, euh! euh! une -paire de bœufs, des terres!... Cela mérite, en vérité, qu’on boive un -petit verre à son bonheur. Viens, fils, tu m’expliqueras, là-bas, ce -qui t’amène. «Là-bas», c’était le petit logement au plancher de terre -battue, aux murs faits de demi-troncs de sapins calfeutrés par de la -mousse sèche, qu’habitaient dans les communs Akim et sa famille. - -—Ah! c’est pour cela? dit le vieux lorsque son neveu lui eut exposé -le motif de sa visite. Une vraie chance que Schmoul n’ait pas eu ses -chevaux chez lui! Tu aurais seulement perdu quelques roubles. Notre -barinia te donnera les siens avec plaisir; la télègue aussi; c’est -une bonne âme; elle ne sait rien refuser. Par exemple, avec Andreï tu -aurais eu un peu plus de mal, fit Akim en clignant des yeux. Ce diable! -il aime mieux ses bêtes que son père lui-même! - -Un gros rire, suivi d’une ample rasade de vodka, vint appuyer la -plaisanterie. - -—Toi, tu ne bois pas? Tu es jeune, c’est vrai! (Ceci, dans la bouche -d’Akim, voulait dire: «Tu as encore tes illusions, tu n’as pas besoin -de chasser les moroses pensées que la vie suggère à ceux qui savent.») -Et puis, ce soir, hein! il faut que tu aies tout ton... esprit! Ha! ha! -ha! - -Danilo, un peu impatienté, demanda: - -—Et où puis-je voir la barinia? - -—Pas difficile; elle est toujours à cette heure-ci dans la crémerie. -Vas-y! - -—Eh! non! J’aimerais mieux que tu dises à tante de la prier elle-même. - -Quelques instants plus tard, Tatiana Vassilievna franchissait le seuil -du logis d’Akim. Danilo se leva précipitamment, et lui baisa la main -avec respect. - -—Accordé, mon enfant, fit la vieille dame. Pour quelle heure? - -—Pour quatre heures après midi, barinia, si Votre Excellence le -permet. Andreï ramènera l’équipage ce soir. Je vais passer le dernier -jour avec grand’mère; elle ne peut pas assister à la noce, elle est -trop vieille; elle dit qu’elle pleurerait trop... - -—Je crois bien, une baba! interrompit irrévérencieusement Akim. - -—C’est bien, Danilko! Viens quand tu voudras. Et, sais-tu? Nous allons -orner la télègue avec des fleurs. Ce sera beau! - -—Ah! seigneuresse, que Dieu bénisse votre bonté. - -—Evlampia t’a-t-elle dit que notre Sachinnka a été malade? Oui, bien -malade, Danilko! Maintenant, grâce au Seigneur, elle va mieux, presque -tout à fait bien, même. Il est possible que tu la rencontres dans la -forêt; depuis avant-hier elle a recommencé ses courses, fit Tatiana -en soupirant. Et, tu sais, elle ne veut plus quitter l’habit que ta -grand’mère lui avait mis pour faire sécher les siens, le jour de -l’averse; nous avons été obligées de lui en commander un tout pareil. -Ç’a été une scène quand nous avons essayé de lui faire reprendre ses -vêtements à elle! - -—Elle veut être paysanne, dit Akim avec la liberté des vieux -serviteurs; est-ce que c’est affaire à une barichnia? - -M^{me} Erschoff hochait la tête avec douleur. - -—C’était ton amie, Danilko, vous vous entendiez si bien! Ne l’oublie -pas dans tes prières, enfant. - -Le front baissé, les yeux fixés sur une pensée lointaine, Danilo était -sombre. - -—Allons, allons! Un jour de noce! gronda doucement Tatiana, et voilà -que moi, vieille femme, je t’attriste! Va, mon fils, et sois heureux! - -—Bénissez-moi, seigneuresse, implora le jeune homme qui plia le genou. - -Tatiana Vassilievna étendit les bras. - -—Que le Seigneur répande sa bénédiction sur toi et sur tes enfants -jusqu’à la septième génération, dit-elle d’une voix grave. - -Puis elle fit sur la tête du prosterné le double signe de croix grec, -et tous trois, se tournant vers l’icône, s’inclinèrent avec le profond -respect des Russes pour les choses saintes. - -Le visage d’Akim lui-même, malgré son nez bourgeonnant qui semblait -toujours vouloir conter quelque histoire facétieuse, était ému... Et -lorsque Danilo franchit la clôture de la cour pour regagner, par le -chemin le plus court, la chaumière d’Evlampia, au lieu de l’accompagner -par les lazzis avec lesquels il avait accueilli sa venue tout à -l’heure, le vieux se gratta l’oreille sous ses longs cheveux rudes, et -jusqu’à trois fois cracha par terre. - - - - -IX - - -L’ALLÉE des noisetiers est baignée d’un jour fauve où miroitent çà et -là, comme les sequins d’un collier, de petites taches de soleil. Dans -les ornières, des feuilles rousses se meurent. On n’est qu’à la fin -d’août, et cependant, vers la vesprée, l’automne se sent déjà. - -Vêtue du costume de paysanne ruthène que depuis sa convalescence elle -s’obstine à porter, Sacha longe en chantonnant le bord droit de la -route. - -Son visage atone ne reflète aucune pensée. Elle marche, marche, -pressée, dirait-on, d’atteindre un but. - -Sur sa tête, une couronne aux fleurs vives mêlées de rubans, s’épanouit -et rend singulièrement pâle la fine peau de ses joues. C’est Viéra qui -la lui a tressée, cette couronne, avec des œillets, de la verveine, des -roses rouges; Viéra, qui, seule avec Vadim, possède le secret de l’idée -fixe implantée au cerveau de l’idole, et qui, de peur d’irriter le -mal en résistant aux caprices de sa sœur, fait docilement tout ce que -celle-ci veut. - -Mais si Viéra sait qu’un fiancé mystérieux habite le cœur d’Aleksandra, -du moins en ignore-t-elle le nom que l’enfant n’a jamais prononcé. -Elle croit, avec son cousin, que c’est un être imaginaire, un produit -de rêves déments qui n’a ni corps ni visage. Et tant il est vrai -que, le plus souvent, des faits et gestes de personnes chères, qui -devraient prendre à nos yeux une importance capitale nous échappent, -ni l’un ni l’autre des jeunes gens n’ont remarqué l’étrange expression -des yeux verts, ni l’attention passionnée du visage de Sacha lorsque -au second déjeuner M^{me} Erschoff a parlé de la visite de Danilo -et du char qu’il allait falloir orner pour la noce; pas plus qu’ils -n’ont pris garde au soin particulier de sa toilette de paysanne, cet -après-midi-là, ni à sa recommandation de faire son diadème très beau. -Comment, alors, se seraient-ils étonnés de voir l’idole reprendre vers -trois heures le chemin de son obsédante forêt? - -N’avait-elle pas depuis deux jours, malgré les prières de la faible -M^{me} Erschoff et de Viéra, recommencé à courir par monts et par -vaux, au risque de compromettre la bonne issue de sa convalescence?... -Quant à la faire rester de force, il n’y fallait pas songer! Sa petite -âme impérieuse avait devant la moindre résistance à ses caprices des -révoltes dont s’effrayaient à bon droit sa mère, ses sœurs et le futur -médecin. Et elle était défiante!... Une ablette ne fuit pas avec plus -de souci les recherches du brochet vorace, qu’Aleksandra ne déroutait -la surveillance des siens. Ils la laissaient donc aller à la grâce du -fatalisme slave, confiant sa fragile personne au Dieu qui veille sur -les oiseaux du ciel, et rassurés, du côté des hommes, par cette pieuse -croyance russe qui fait, de tout être simple ou dément, une créature -sacrée. - -Sacha était allée d’abord à la chaumière d’Evlampia. Elle avait trouvé -la vieille femme assise sur la «prizba», devant la porte, les yeux -tout rouges d’avoir pleuré. Danilo venait de lui faire ses adieux. Il -s’en était allé, par les chemins de traverse, quérir la télègue et les -chevaux de la barinia avec lesquels il devait sur l’heure se rendre à -Ermino pour la bénédiction du mariage qui, en Russie, se donne le soir. - -—Et voilà, mon trésor; je suis seule! dit la douce paysanne; le fils -m’a quittée. - -—Oui! fit Sacha d’un air qui sait; puis elle sourit dans le vague. - -—Il viendra demain, avec Ioulia, manger le borschtch. - -—Avec Ioulia? - -—Mais oui. N’empêche, ce ne sera qu’une visite! Comme un étranger, -soupira la grand’mère. - -—Avec Ioulia? répétait l’idole. - -Et, tout bas, elle prononça ce nom trois fois de suite, comme pour -trouver dans son intonation un sens qui, jusque-là, lui avait échappé. -Soudain elle s’agita, son front s’illuminait d’un souvenir. - -—Allons, c’est bon! Moi, je pars, dit-elle en tournant les talons. -Adieu, mère! - -—Et pourquoi, mon cœur, par miséricorde? Est-ce que tu ne pourrais -pas?... Dieu puissant! songea la vieille femme, en se signant trois -fois, lorsque l’idole eut disparu de l’enclos, légère comme une -belette! Quels yeux elle avait aujourd’hui... Ah! seigneur! - -Aleksandra, cependant, s’engage dans l’allée des noisetiers. Bien sûr, -en se pressant un peu, elle pourra arriver à temps à Ermino pour la -noce... sa noce... Et elle marche, marche, sans s’arrêter un instant, -sous l’ombre douce de la voûte de feuillage... Autour d’elle, le calme -est profond, la solitude pleine de mystère. Peu nombreux sont les -véhicules qui troublent la paix du chemin, à cette heure recueillie, -pour se rendre au bourg voisin. On dirait plutôt une allée de légende, -une route s’ouvrant sur des pays de rêve... - -Parfois, un panache roux s’agite parmi le feuillage du taillis, un -corps agile se montre, une noisette encore verte dégringole de la -branche... un pic frappe de son bec l’écorce qu’il veut percer... une -grappe de sorbes s’égrène... le pédoncule trop mûr d’un de ces énormes -champignons vénéneux que les Russes appellent «mouchkomors» se détache -du sol et croule avec son parasol tacheté de blanc... Ce sont là les -seules voix qui, avec le bruit des talons de cuivre et le chantonnement -de l’idole, habitent en ce moment le chemin solitaire. - -Mais bientôt l’ombre s’éclaircit; une large baie de lumière troue -d’un côté les noisetiers alignés. Encore quelques pas, et Sacha va -trouver sur sa droite un vaste endroit à ciel ouvert. C’est un silo, -anciennement creusé pour préparer la braise avec les troncs d’essences -communes qui ne valaient pas le transport comme bois, et qu’envahit, -depuis son abandon, une folle végétation d’un vert plus frais que celui -du feuillage d’alentour. - -Des prunelliers aux fruits aigres agrippent aux talus leurs racines; -des églantiers mettent sur ses bords la grâce de leurs corolles -fragiles: au fond rampent des liserons, des ronces, du chèvrefeuille; -et les digitales jaunes et roses, les œillets de velours, les -marguerites aux pétales neigeux émergent de son herbe fuselée. - -Aleksandra marche depuis une demi-heure et elle est affreusement lasse, -la pauvre petite idole, car, depuis sa fièvre des jours derniers, -une grande faiblesse de tout le corps et surtout de ses jambes lui -est restée, et son accoutrement de paysanne auquel elle n’est point -encore habituée la gêne... Elle a les pieds meurtris dans les bottes -qu’un savetier du village lui a faites; sa jupe aux plis lourds pèse à -ses hanches graciles, sa tête s’alourdit sous la couronne aux fleurs -ardentes. Mais comment s’arrêter quand... - -Soudain, un bruit lointain de clochettes frappe ses oreilles; un -roulement sourd, d’abord, comme celui du tonnerre qui décroît, puis -plus franc, annonce l’approche d’un véhicule; des piétinements de -sabots ébranlent le sol, le clic-clac d’un fouet déchire l’air. - -La petite idole s’arrête, se tourne tout d’une pièce. Son visage -fatigué s’illumine... - -Là-bas, au fond de l’allée, deux chevaux qu’elle connaît bien soulèvent -un tourbillon de poussière, et derrière eux, dressé de toute sa -hauteur, dans l’antique pose des conducteurs de chars, Danilo apparaît. - -Son œil est vif, ses joues sont animées; entre ses dents saigne une -rose rouge. Il a perdu, le fiancé de vingt ans, cette mélancolie -sombre dont Tatiana avait dû le gronder ce matin même! L’ardeur -frémissante des nobles bêtes qu’il mène semble être passée tout entière -en lui... Il savoure sa course rapide dans cette allée où nul obstacle -ne vient heurter les roues de sa télègue, ni dérouter les pas de ses -chevaux, et ne sait plus qu’une chose, c’est qu’il est ivre d’air, que -l’espace est à lui, que sa belle jeunesse saine vaut le triomphe d’un -roi!... - -Vêtu de ses habits de fête; sa chemise éclatante bouffant sous les -broderies du kaftane entr’ouvert; l’écharpe pourpre aux reins; l’ample -pantalon de drap bleu serré au dessous du mollet par des bottes -luisantes, il a vraiment grand air, le petit-fils des cavaliers du -steppe! - -Sacha, dans la rapidité de la course, ne peut voir tout cela; mais elle -a reconnu Danilo, c’est assez; et, plantée au milieu du chemin, dans la -baie claire de la fosse, elle attend. - -Le Petit-Russien, lui aussi, a remarqué, parmi la poussière que soulève -la télègue, un habit de paysanne... Il veut maintenir ses chevaux. -Vains efforts! Les bêtes ardentes énervées par trois jours d’écurie, -lancées à fond de train par une main qu’ils sentent inexperte, ne -veulent pas ralentir leur allure. - -Danilo crie par trois fois: - -—Béréguiss! (Garde-toi!) - -Mais la paysanne ne bouge pas. - -—Béréguiss! hurle le gars. - -La route est déserte en cet endroit; si l’obstacle ne recule pas à -l’instant même, il va être impossible, sans un miracle de Dieu de -l’éviter. Et Danilo, dans un sursaut de terreur, voit un corps chaud de -vie piétiné par les sabots de ses bêtes!... - -—Béréguiss! - -Ce dernier cri n’a plus rien d’humain! - -Harrassée et souriante, Sacha reste immobile. Déjà les naseaux fumants -du cheval de gauche la frôlent... Danilo la reconnaît!... D’un coup -d’œil plus rapide que l’éclair, et dans lequel, cependant, un monde de -pensées s’allume, il mesure l’abîme qui s’ouvre à pic au côté droit de -la route, cingle ses bêtes, imprime aux rênes une violente secousse, -et, baissant la tête comme pour éviter le coup dont le destin le -menace, jette son attelage sur le côté... - -Sacha est sauvée! - -Mais à quel prix d’horreur et de dévoûment, grand Dieu! - -Précipitée au fond de l’abîme, la télègue a rebondi comme en un spasme -d’agonie et s’est couchée sur le côté. Le petit-fils d’Evlampia, à demi -écrasé sous son poids, a reçu le choc d’une roue en pleine poitrine; -il va mourir!... Un des chevaux est sauf. Dans la terreur du coup de -fouet qui voulait l’entraîner vers la fosse, il a rompu ses traits et -a pu sauter librement, retenu à peine par les liens frêles des rênes. -Délivré de la domination de son guide, il escalade le talus moins -abrupt du terrain opposé à la route, par lequel on amenait autrefois le -bois dans le silo, et bondit vers la forêt... - -L’autre bête, le poitrail défoncé par une souche qu’elle a rencontrée -dans sa chute, les pattes de devant cassées, agonise, et ses -hennissements de douleur rendent plus lugubre la scène de désolation! - -Sacha, elle, n’a vu que la disparition de Danilo; elle ne s’est pas -rendu compte du drame... Cela s’est fait si promptement qu’elle croit -avoir rêvé! Ce n’est que lorsqu’elle voit s’ébrouer tout près d’elle, -le cheval vagabond, qu’elle reprend un peu conscience... - -—Danilko! appelle-t-elle d’une voix douce. - -Un hennissement du cheval mourant lui répond. - -—Danil...ko! fait-elle encore avec un peu d’impatience. - -Rien. Si, pourtant, un faible râle; mais ce n’est pas là la voix -familière de son Danilo. L’idole appelle une troisième fois. - -—Da...nil...ko...! - -—Aleksandra Piétrovna! - -Quelqu’un a gémi ce nom au fond du silo! N’est-ce pas...? Eh si, c’est -Danilo! C’est le chaste fiancé de sa démence!... - -Sacha se traîne vers la fosse; elle voudrait y descendre, mais ses -forces la trahissent: elle ne peut plus se mouvoir. - -Alors, l’idole se laisse tomber tout de son long sur le bord du talus -verdoyant, avance la tête en se retenant aux branches d’un prunellier, -et plongeant ses regards dans l’abîme, embrasse d’un coup d’œil le -spectacle tragique! - -En ce moment, un éclair de raison, pareil aux lueurs vacillantes d’une -lampe qui va s’éteindre, jaillit de son cerveau; elle comprend toute -l’horreur de ce qui vient de se passer! - -Sa fatigue disparaît. D’un bond elle se relève, descend en s’accrochant -aux ronces la pente du silo, et vient tomber aux pieds de Danilo. - -—Danilko!... ah! frère, frère, gémit-elle d’un accent où passent tous -les sentiments de son âme lucide: l’épouvante, la pitié, une tendresse -infinie! Ah! frère!... - -Elle baisse le front blême, et sanglote. - -—Ah! frère, frère!... - -Danilo la regarde avec des yeux qui voient déjà la mort; il veut -sourire, mais ses lèvres grimacent; il veut parler, mais dans l’effort -qu’il fait, un flot de sang jaillit de sa poitrine par sa bouche, et va -rejoindre, en un large sillon, l’écharpe, rouge comme lui, qui serre -l’habit des noces... Jusqu’à trois fois, le corps tressaille des -sursauts de l’agonie...; puis ce fut tout. Et la raison d’Aleksandra, -avec le corps de Danilo, retomba dans le néant... - - * * * * * - -Akim revenait d’une course au village, lorsque, dévallant de la route -qui faisait un coude non loin du parc de la datcha, un cheval aux -traits brisés vint, après quelques ruades, s’arrêter presque devant -lui. «Hé! mais, c’est le «brûlé!» se dit le vieux, étonné... - -Puis, aussitôt, un sourire goguenard flotta sur les mille petites rides -de ses joues, autour du nez en fête. - -«Heu! heu! le maladroit!... Il n’a pas su tenir ses bêtes; cela -n’arriverait pas avec Andreï...» - -—Viens petit, no, no, tout doux?... - -Une caresse sur la croupe en sueur, et Akim, tenant le brûlé par la -bride, dépasse avec lui la grille ouverte de la villa. - -Mais, chemin faisant, sa figure devient grave; deux ou trois fois il se -gratte la tête près de l’oreille, et crache; puis il s’engage dans un -second monologue: - -«Et s’il y avait eu accident!... La télègue a pu verser... Il était -sombre, ce matin, le gars, et un jour de noce, c’est un mauvais -présage! J’ai tout de suite pensé à un malheur... Allons, il faut nous -mettre à sa recherche.»—Mavra! - -La vieille femme se montra sur le seuil de la buanderie; elle était -occupée à savonner du linge. Quand elle vit le cheval au harnachement -brisé, tenu par son mari, ses bras tout blancs de mousse s’élevèrent -dans l’air, puis s’abaissèrent le long de son corps en un geste de -surprise véhémente. - -—Qu’est-ce que ça, mon petit pigeon, demanda-t-elle à Akim? - -—Un cheval, baba, répondit le vieux d’un ton méprisant. - -—Je sais bien; mais que signifie?... - -—Assez parlé. Je t’ai appelée pour te dire que je vais à la recherche -du neveu, et te charger, pendant ce temps-là, de porter ça à la barinia -qui en a besoin. Tu lui diras que cela coûte deux roubles. - -Akim tendit un paquet à sa femme. - -—Pour le reste, continua-t-il, inutile!... On verra d’abord ce qu’il y -a... - -—Seigneur, fit Mavra en se signant. - -—Eh! pas la peine de crier avant de savoir quoi; tu es une vraie -chouette! - -Ce disant, le vieux défit le harnais du brûlé, dont il ne laissa que -le mors et la bride, lui donna quelques petites tapes sur l’encolure, -saisit la crinière, et en cavalier consommé qu’il était, lui, l’ancien -cosaque de la garde, s’élança d’un bond encore souple sur le dos nu de -la bête. - -En quelques minutes, il eut franchi la distance qui séparait la datcha -de la route communale. Les branches des noisetiers se rejoignent -au-dessus de sa tête; les profondeurs du chemin retentissent sous -les sabots de son cheval... Ah! ces Russes! Lui aussi, le vieux, il -oublie presque le but de sa course. Penché sur le cou de sa monture -qui galope dans un tourbillon de poussière, il se grise de vitesse. Il -va, va toujours... Rien de suspect... A sa droite le taillis se troue -de lumière; eh! il le connaît bien, le silo à la braise!... Il va -passer... Il passe... Mais soudain, d’une de ces savantes pressions des -genoux, dont les cosaques ont le secret, il imprime à sa bête un prompt -mouvement de volte. Ses yeux troubles d’ivrogne ont vu là, dans le -fond de la fosse, une masse informe qui gît comme un monstre écroulé. -Serait-ce possible que ce fût...? Akim sent une main sournoise lui -serrer le cœur. Il s’approche de l’endroit où le sable affaissé fait au -bord de la route une vaste échancrure... Allons! plus de doute; c’est -bien la télègue, le rouan, et, chose mille fois horrible! le cadavre -sanglant du petit-neveu de sa femme! - -Mais cette paysanne assise là, auprès de lui et qui ne bouge pas?... -Peuh! ces babas!... - -Akim saute à terre, attache son cheval à la branche la plus vigoureuse -d’un noisetier, et dégringole le long du talus. - -—Aleksandra Piétrovna! - -Ce cri a jailli de sa bouche. L’idole tourne la tête vers lui, met un -doigt sur ses lèvres et fait signe en souriant de ne pas la troubler. -Le vieux ne comprend plus... - -La tête découverte, il se tient à deux pas du sinistre groupe, et -ses yeux sont plus épouvantés, peut-être, devant l’attitude de la -barichnia, que quelques secondes auparavant, lorsqu’ils ont découvert -le spectacle d’horreur. - -Assise sur le bord du char renversé, auprès du corps inerte de Danilo, -Sacha suit devant elle un rêve dont le charme se reflète dans les -prunelles ravies. Ses pieds ballants tapotent en mesure l’osier tressé -de la télègue; ses doigts jouent avec des tiges de fleurs fanées -rassemblées dans le creux de ses genoux; de temps à autre elle balance -son buste, hoche la tête et murmure, comme en un accompagnement, l’air -d’une vague chanson... - -—C’est beau! dit-elle à Akim au bout d’un moment... C’est le tzigane -qui raccommode les samovars... Mais qu’importe? Tu ne sais pas, tu ne -comprends pas comment j’aime!... - -Le vieux saisit maintenant: il crache jusqu’à trois fois par terre. - -—Permettez, Aleksandra Piétrovna, dit-il en s’approchant de sa jeune -maîtresse, nous allons rentrer à la maison. - -—Et pourquoi? Nous n’avons pas fini. - -—C’est qu’il est malade, lui, très malade; il faut le ramener à sa -khata. - -—Malade?... - -—Oui. Venez, petite colombe. Ensemble! ajouta l’oncle de Danilo en -soulevant d’un geste d’infinie douceur sa maîtresse de son siège et -l’emportant vers le talus dans ses bras. - -Pauvre vieux! il était dans son rôle, touchant et maladroit comme un -ours qui bercerait un enfant... - -—Mais Danilko, qu’il vienne! supplia Sacha. - -—Eh! tout de suite. Puis-je vous prendre tous les deux à la fois? Si -vous attendez là, très sage, dans cinq minutes je reviens avec lui. - -Akim redescendit le talus. Après des efforts surhumains, il parvint à -soulever la télègue et à dégager de dessous elle le corps de son neveu. -Celui-ci déjà était raide. - -—Mon pauvre! mon pauvre! gémit le vieux. - -Et des larmes coulèrent de ses paupières rougies. - -Il s’agenouilla, se pencha vers le mort et déposa le baiser de paix sur -son front. - -—Pardonne-nous, frère, à nous qui t’avons offensé... - -Puis il alla vers le cadavre du cheval, toucha du doigt le flanc glacé -et inspecta les fractures des pattes. - -—Fini, mon vieux! fit-il nettement. - -Il retourna à Danilo, voulut le charger sur ses épaules, mais ce -n’était pas le fardeau léger qu’il venait de remonter hors du trou: -les membres raidis étaient lourds comme du plomb. Akim vit qu’il ne -pourrait le porter. Le laisser là, pourtant!... Avant qu’il parvînt -au village où seulement il pouvait trouver une aide utile et qu’il ne -revînt avec quelqu’un, une demi-heure au moins s’écoulerait. Comment -laisser le cadavre du gars si longtemps découvert et à la merci de Dieu -sait quelles choses!... - -Akim n’est pas ancien soldat pour rien. Il possède les ressources des -robinsons du camp. En moins de dix minutes, il a détaché, avec le -couteau qui ne quitte pas sa poche, la claie d’osier du devant de la -télègue, y a déposé le corps de Danilo, l’a maintenu aux pieds par son -mouchoir de poche à lui, qu’il passe au travers des tressons, sous les -épaules, par l’écharpe du mort. Et, attachant à ce brancard improvisé -les rênes en laine tissée qu’il enlève au harnais du rouan, il se met à -la remorque du lugubre fardeau qu’il parvient à remonter par la pente -la plus douce de la fosse. - -Arrivé en haut du talus, il pose le brancard sur l’herbe, étend -par-dessus son kaftane et va chercher son cheval. - -Aleksandra n’était plus là où Akim l’avait laissée tantôt. Après avoir -attendu le vieux pendant quelques instants, elle s’était mise en marche -et regagnait, par l’allée des noisetiers, les sentiers menant à la -datcha... Elle avait oublié et Danilo, et Akim, et la scène tragique, -et les chansons du gars; sa pensée fuyante habitait d’autres sites... - -L’oncle amena le brûlé par la bride jusqu’à l’endroit où était le -cadavre, détacha celui-ci de la claie, le hissa sur le cheval, -l’assujettit de son mieux, comme il l’avait fait dans la fosse, saisit -la bête par la bride, tout près du mors, pour la maintenir sage, et se -dirigea à la tête du sinistre équipage vers la demeure d’Evlampia. - -L’ombre était douce, paisible, sous la voûte des noisetiers; nul bruit -ne vint offusquer l’oreille sereine du mort... - -Là-bas, à Ermino, les gens de la noce s’impatientaient. - -«Mais que fait donc, disait le père de Ioulia, que fait donc ce diable -de Danilo qu’il n’arrive pas?» - -Et les gars, en habit de fête, groupés sur le bord de la route, devant -la khata, guettaient, en lutinant les filles, l’arrivée du char -nuptial... - -[Illustration] - - - - - _DEUXIÈME PARTIE_ - - «Elle, certes, a le droit et le devoir de diriger l’individu et de lui - prescrire sa loi. Elle, c’est-à-dire la conscience... - - «Un homme sain et dans la pleine vigueur de son intelligence ne peut - pas renoncer à son jugement. Si la loi et les mœurs lui imposent des - actes qu’il trouve absurdes, parce qu’ils sont contraires au but, il - n’a pas seulement le droit, mais le devoir, de défendre la raison - contre l’absurdité et la connaissance contre l’erreur.» - - (MAX NORDAU. _Dégénérescence._) - - - - -[Illustration] - - - - -_DEUXIÈME PARTIE_ - - - - -IX - - -A présent, le doute n’était plus possible. Tout le monde savait à la -datcha. - -Quand Akim eut raconté à Mavra ce dont il avait été le témoin dans le -silo, et que celle-ci, le plus doucement qu’elle put, l’eut redit à sa -maîtresse, ce fut une scène de désespoir indescriptible. - -Tatiana Vassilievna, maintenant que le malheur qu’elle avait pressenti -était consommé, ne pouvait croire qu’il fût possible. Et le pis, c’est -que la chose ne devait pas avoir de fin!... Une longue, longue misère -qui allait durer toute la vie! - -On consulta les spécialistes de Kieff; puis Vadim partit pour -Pétersbourg, chargé de consulter le célèbre psychiâtre Bogdanoff. - -Le praticien, comme ses confrères plus humbles, était d’avis de ne -soumettre Sacha à aucun traitement spécial. «La vie de nos cliniques, -dit-il au jeune homme, est bonne pour les aliénés qui ne peuvent être -soignés chez eux ou pour les fous dangereux que l’on craint. Dans le -cas présent, rien ne vaudrait la vie de liberté et de grand air et -les soins de chaque instant dont le sujet jouit. D’ailleurs, puisque -la moindre résistance à ses caprices a des effets si déplorables, -mieux vaut laisser aller les choses jusqu’au jour—qui n’arrivera pas, -espérons-le—où une intervention par la force deviendrait nécessaire. -On sait encore bien peu de chose sur la folie héréditaire, avait conclu -l’aliéniste, et c’est malheureusement la plus difficile à guérir. Sur -un mal accidentel, on peut avoir des prises; mais, contre une tare de -plusieurs générations!...» - -Vadim en savait donc autant en quittant Pétersbourg que ce qu’il avait -dit lui-même à Viéra au début du mal de Sacha. - -Au fond, c’était une grande consolation pour Tatiana, dans le malheur -qui la frappait, qu’on lui laissât sa fille. Elle aurait fait le -suprême sacrifice de s’en séparer si tel avait été l’avis des médecins -et pour le bien d’Aleksandra. Mais quel déchirement c’eût été pour -son cœur maternel! Surtout de la confier à un de ces établissements -sinistres dont le nom seul fait courir un frisson dans les veines. - -La pauvre femme passait la moitié de ses journées en prières. Faible, -désorientée, elle n’avait un peu de paix qu’au pied de ses icônes... - -Quant à Viéra, que sa clairvoyance avait mise la première au courant -du mal d’Aleksandra, une résolution, née de son entretien avec Vadim, -grandissait dans son cerveau depuis la catastrophe du silo, à laquelle -son intuition lui disait que Sacha avait dû prendre une part tragique, -et l’obsédait déjà. Elle avait, après le départ définitif du jeune -homme pour Kieff, fouillé la bibliothèque et dévoré les quelques -livres traitant d’hérédité et de folie qui subsistaient encore de -la collection de son grand-père, offerte en bloc, quelques années -auparavant, par Tatiana à un ami de ce dernier. Elle avait compulsé le -document envoyé par Vadim, et, quoiqu’elle n’eût pas toujours pu suivre -avec netteté l’obscur dédale des termes techniques, et n’eût retiré -de ses lectures qu’une bien imparfaite notion des terribles sciences -de l’atavisme et de la psychiâtrie, un problème suggéré plus par son -instinct généreux, il faut le dire, que par une logique irréfutable, -s’était imposé à sa conscience. - -«Avons-nous le droit, lorsque nous savons que les êtres qui naîtront -de notre sang sont prédestinés, par un vice de ce sang, à des -souffrances particulières d’âme ou de corps, de procréer ces êtres? -Non, se répondait Viéra, non, non, mille fois non! C’est comme si, -sachant que je vais rencontrer une troupe d’enfants qui n’auront pas le -temps de se garer, je lançais mon cheval au galop sur la route qu’ils -parcourent. Combien seront blessés, tués? Je ne le sais. Et pourtant, -j’aurais commis un véritable assassinat... La différence en ceci n’est -que dans une nuance toute sophistique. Dans le premier cas, j’agis -par passivité; dans le second, par activité. Une chose est lointaine, -l’autre présente... Mais, pour une conscience honnête, ces différences -existent-elles?» - -Hélas! le cœur de la pauvre Viéra avait fort à faire contre les -convictions que sa loyauté lui dictait! Pour les mettre en pratique, ne -faudrait-il pas renoncer à l’amour d’Evguénï, à ses rêves de bonheur, -aux instincts si doux qu’une jeune fille porte en elle?... Alors -s’avançaient les arguments sournois: - -«Mais à quoi servira mon sacrifice, si Katia s’obstine à se marier -et met au monde des enfants?... Peut-être aussi d’autres membres de -notre lignée vivent-ils encore et se propagent-ils sans que nous -le sachions... Quand ce ne serait que du côté bâtard... N’importe! -répondaient les nobles impulsions. Ce qui se passe en dehors de ta -conscience ne te regarde pas. Si les apôtres, les inventeurs, les -savants avaient raisonné de la sorte, l’humanité serait encore tout -au fond des ténèbres. Chacun doit faire ce que la loi d’amour et de -progrès lui dicte. C’est vrai,» concluait nettement Viéra. Et sa tête -se relevait de toute la hauteur de sa résolution sublime! - -Une lettre de Vadim à qui elle n’avait pas encore fait part de ce qui -se passait en elle vint bientôt consolider son projet de sacrifice. -Après quatre longues pages de nouvelles concernant tous les habitants -de la datcha, se trouvait une feuille détachée en tête de laquelle -étaient écrits ces mots: «Ceci est pour toi seule; ne le lis pas à -tante...» Puis tout de suite après, venaient les lignes qui suivent: - -«J’ai été mardi chez les Kantoucheff. Pendant la soirée, Maria Pavlovna -m’attirant à l’écart (c’est ce jour-là qu’elle m’a chargé pour vous -autres des amitiés que j’ai jointes à ma lettre) donc, Maria Pavlovna, -m’attirant dans un coin du salon, me fit remarquer l’air agité -d’Elisavéta Serguiévna. Grigorï Lvovitch m’avait déjà parlé de cela -aussi et c’était bien inutile, car moi-même, dès que j’eus dit bonjour -à notre amie, j’avais été frappé de l’expression de sa figure... Mais, -imagine-toi qu’au moment où j’allais prendre congé d’elle, celle-ci me -dit tout bas: «Non, non, restez le dernier! Je dois vous parler. C’est -très grave, ajouta-t-elle, en me fixant d’un air hagard.» Lorsque tout -le monde fut parti elle dit à Lef Grégorievitch: «Va te coucher; tu -dois avoir sommeil. Aussi bien Vadim Piétrovitch est trop de nos amis -pour ne pas t’excuser.» J’insistai: «Comment donc!...» Nous causâmes un -instant de choses banales; puis, quand Elisavéta Serguiévna eut entendu -se refermer la porte qui sépare le cabinet de travail de leur chambre à -coucher, elle bondit de sa chaise, vint me prendre les mains, et d’un -air que je n’oublierai jamais, me dit: «Vadim Piétrovitch, je deviens -folle! Je vous dis que je deviens folle!... J’ai des visions! gémit la -pauvre femme. Tout à l’heure, avant d’entrer dans le salon, j’ai vu -maman qui est morte depuis cinq ans, vous le savez, assise sur le divan -de la salle à manger. Ce n’est pas la première fois!... D’ailleurs nous -sommes tous fous dans notre famille!... Et Lef! Hier il avait pris un -fiacre et ne pouvait pas dire au cocher l’adresse de sa maison!... Il -l’avait oubliée!... Il dut aller trouver Tchernienko à la clinique -pour lui demander le nom de notre rue!... Et Natacha! Ah! Seigneur! -Seigneur! ma Natachka!... Maudit soit le jour, cria-t-elle dans un -état de surexcitation indescriptible, où je me suis mariée! Trois -enfants, et un déjà qui a hérité de sa mère!... Qu’adviendra-t-il des -autres entre deux époux déments?... Vadim Piétrovitch, ajouta-t-elle -tout bas en saisissant mes poignets et les serrant avec une force -vraiment effrayante, je suis trop lâche pour me tuer; mais jurez-moi, -au nom du Seigneur qui nous voit, que lorsque je deviendrai folle -tout à fait, vous m’empoisonnerez, vous! Un médecin... un ami, cela -vous sera facile sans éveiller les soupçons!... Jurez-le-moi, Vadim -Piétrovitch!» - -«J’étais trop ému pour songer à la calmer; d’ailleurs qu’aurais-je pu -lui dire en ce moment?... Je répondis seulement avec gaucherie: «Que -me demandez-vous-là, Elisavéta Serguiéevna? Mais c’est un crime que -vous me proposez!» Au fond, je la comprenais si bien, la malheureuse! -«Un crime de me tuer pour m’épargner des années d’un mal horrible?... -Eh! vous savez bien que ce serait le plus bel acte de pitié qu’un -homme pût commettre envers un autre, si de misérables préjugés ne nous -avaient faussé la conscience! Justement je vous ai choisi, vous, Vadim -Piétrovitch, pour cette suprême prière, parce que je sais vos idées -généreuses, votre miséricorde... et aussi parce que vous êtes depuis -six ans notre ami le plus fidèle!...» - -«Elle pleurait. Je ne sais ce que je lui dis... Je la consolai de mon -mieux; je lui jurai à moitié de faire ce qu’elle me demandait (avec -l’intention—inutile, je pense, de te le dire—de ne pas tenir mon -serment. Que Dieu me pardonne si j’ai mal agi!) Enfin, j’oubliai mon -sang-froid de futur médecin, et déraisonnai presque autant qu’elle... - -«La position d’Elisavéta Serguiéevna n’est-elle pas ce qu’il y a de -plus affreux?... Tu le vois, Viérotschka, chaque famille a son drame! -Il en est, hélas! de toutes sortes et de degrés bien différents; mais, -n’est-ce pas que le malheur dont nous avons été frappés n’est pas -comparable à celui de notre amie?... - -«Comment va tante? Et notre Sachinnka?... Donne-moi beaucoup, beaucoup -de détails sur sa santé.» - -«Maudit soit le jour où je me suis mariée! se répétait Viéra, en -tourmentant la lettre de Vadim entre ses doigts émus. Et voilà sans -doute, ce que j’aurais à me dire quelque jour, moi aussi, si je n’avais -pas le courage de renoncer à être épouse et mère!... Pauvre Elisavéta -Serguiéevna! pauvre martyre! Quel exemple pouvait venir plus à propos -me confirmer dans ma résolution de rester fille? Ah! si je pouvais -gagner Katia à ma cause!» - -Elle alla, séance tenante, trouver sa sœur dans le salon, lui lut la -lettre de Vadim, lui exposa à nouveau ses projets de renoncement, et -l’adjura de rompre son mariage. - -Toute brûlante encore des précoces flammes du sacrifice, elle -s’imaginait, la naïve enfant, que sa sœur, au premier mot de sa -requête, allait mettre sa main dans la sienne et se rallier à ses -raisons. Hélas! sa déception devait être d’autant plus grande en voyant -échouer si nettement, si complètement sa démarche sublime! - -L’entendement frivole de Katia ne pouvait se prêter à des vues de ce -genre. - -—Je suppose que tout ceci n’est qu’une plaisanterie, dit-elle à Viéra. -Qui, je te prie, si ce n’est toi, songerait à des choses pareilles? -Ne pas me marier parce qu’un de mes arrière-neveux, un petit-fils, -un de mes enfants, même prenons le pis, pourrait naître avec des -prédispositions à la folie! Mais à ce compte-là, sœur, il ne faudrait -plus de popes pour bénir les unions! D’ailleurs, j’aime Serguié. Pour -rien au monde je ne renoncerais à lui!... - -Ce dernier argument semblait à Katia autrement péremptoire que -n’importe quelle réfutation scientifique ou subtile des théories de sa -sœur. - -—Rompre mon mariage! Mais tu es folle! - -—Katia! cria Viéra en saisissant le bras de sa sœur. - -—Oui, cela m’a échappé, dit Iékatérina en se mordant les lèvres! -C’est une locution qu’on emploie si souvent... - -—Sans se rendre compte de son sens tragique!... - -—Mais aussi, toi, tu exagères tout. C’est un grand malheur, un très -grand, qui a frappé notre Sacha; mais partir de là pour vouloir -réformer les lois de la création!... Tiens, jeta Katia, cela est digne -de Tolstoï!... - -Viéra poussa un long soupir. Elle sentait une fois de plus que jamais -sa sœur et elle ne se comprendraient. Entre leurs deux natures, bien -qu’elles fussent du même sang, il y avait tout l’abîme mystérieux des -idées, des penchants, du caractère... - -—Mais promets-moi de réfléchir, au moins, insista-t-elle lorsque Katia -dut la quitter pour donner des ordres à la nouvelle femme de chambre -qui rangeait le linge de son trousseau. Promets-le moi. - -—Mon Dieu! Si ça peut te faire plaisir... Pourtant j’aime autant -te dire d’avance que mes réflexions ne me feront pas changer. On ne -bouleverse pas ainsi sa vie du jour au lendemain pour Dieu sait quelles -utopies!... - -—Non, mais vraiment, fit la jeune fille en pouffant de rire, trouvant -décidément par trop grotesque le prosélytisme de sa sœur, tu as de ces -idées!... Allons, réfléchis, toi aussi, de ton côté, et nous finirons -bien par nous entendre!... - -—Rien à faire! songea Viéra avec douleur lorsque Iékatérina fut sortie -du salon dans une glissade. Pourtant, mon rêve était si beau! Les -dernières de notre race... Anéantie eût été à jamais la tare qui, comme -un cancer, empoisonne notre sang! Ah!... - -—Que signifie ce gros soupir, chère enfant, demanda, en français, une -voix derrière Viéra? - -—Madeleine!... - -—Vous ne m’avez pas entendu entrer, vous étiez si absorbée dans -vos pensées! Voyons, que se passe-t-il sous ce front-là, interrogea -Madeleine Burdeau en écartant du bout des doigts une mèche cendrée qui -s’était échappée des bandeaux de Viéra? Il faudrait pourtant se faire -une raison... - -—Eh bien! venez, fit Viéra en entraînant la Française hors du salon! -Je vais vous dire à quoi je songeais... Vous êtes tellement mon amie -depuis que je vous connais bien! C’est Vadim qui m’a ouvert les yeux -sur vous, ajouta-t-elle sans remarquer la rougeur qui, à ces mots, -couvrit le visage de M^{lle} Burdeau. Oui, vraiment; il m’a tellement -fait votre éloge, les derniers temps de son séjour à Vodopad, que j’ai -fini par voir en vous la perfection que vous êtes!... Oui, oui. - -Viéra prit la jeune fille par le bras, et l’entraîna hors du jardin -vers la route. Trop occupée de ses rêves à elle, elle ne soupçonnait -pas l’émotion de cette dernière. - -—Eh bien! voici... - -En quelques mots Viéra mit M^{lle} Burdeau au courant de ses projets. -Très attentive malgré son trouble la Française l’écoutait. - -—Quelle est votre opinion, Madeleine? demanda M^{lle} Erschoff en -concluant. M’approuvez-vous? - -—Mon Dieu! chère amie... C’est une question si grave, si -compliquée!... Et je suis prise au dépourvu... - -—Mais ainsi, dès l’abord?... - -—Certes l’idée en est noble, généreuse... trop même, peut-être, ajouta -Madeleine Burdeau en souriant un peu... D’aucuns pourraient la faire -rentrer dans la catégorie des utopies... - -—Vous aussi! s’écria Viéra d’un ton de reproche... - -—J’ai dit: d’aucuns. Quant à moi, ma nature me prédispose assez à des -rêveries de ce genre... - -—Ah! j’en étais sûre, s’écria Viéra, en pressant le bras de sa -compagne avec transport. - -—Pourtant, reprit celle-ci, que votre joie n’aille pas trop vite en -besogne; des choses pareilles à celles que vous venez de m’exposer ne -s’acceptent pas sans quelques réfutations. La première qui se présente -à mon esprit est celle-ci: si tous les descendants des races tarées -agissaient selon vos principes, la terre, ma chère enfant, serait -bientôt dépeuplée; or, ce n’est pas là le but de la Nature... ni de la -société... - -—Mais non! Les cas ne sont pas tellement fréquents de familles -contaminées par un mal héréditaire.—J’entends un mal déterminé, -spécial, qui fait des victimes certaines—car pour le reste, nous -savons trop, hélas! qu’il n’est pas possible d’éviter la souffrance -en ce monde!—Donc, les familles tarées sont des exceptions, et en -les supprimant on ne diminue pas sensiblement les représentants du -genre humain. D’ailleurs, quand cela serait, à quoi sert que la terre -soit peuplée de monstres?... Puis enfin, moi, ce n’est pas à une idée -sociale que j’obéis. C’est à une considération tout individuelle, -tout humaine... Mon cœur est ému d’une pitié infinie pour ces êtres -qui, soumis au terrible occultisme de l’hérédité, sont condamnés -dès l’instant de leur naissance à partager les maladies de leurs -ascendants, ou bien à expier leurs aberrations, leurs vices!... Je -veux, en enterrant ma race, épargner la souffrance à quelques-unes au -moins de ces créatures marquées d’avance du sceau d’une réprobation -imméritée! - -—Cela est beau, et bien digne de passionner un noble esprit; -seulement, je le répète, en partant de ce principe, il faudrait -supprimer la moitié des hommes; que dis-je, la moitié? les trois -quarts, les neuf dixièmes!... Car ce n’est pas de l’hérédité seule -que vient la souffrance... En somme c’est la Douleur qui règne sur le -monde, et elle ne cessera d’exercer sa royauté que le jour où ce monde -lui-même cessera d’exister. Ah! c’est une terrible impératrice que l’on -ne détrône pas avec une bombe ou des révolutions! - -—Vous changez la question en mettant encore une fois en jeu les -souffrances vagues qui pèsent sur l’humanité, dit Viéra avec un peu -d’impatience. Nous ne nous occupons en ce moment que du mal défini -auquel on peut remédier, du moins en partie, et j’estime que, même sans -espoir d’un succès certain, l’homme doit faire le sacrifice de son -individu lorsqu’il voit quelque possibilité d’améliorer le sort de ses -semblables. - -—Nous arrivons à la question sociale... - -—Mais non! L’homme, par rapport à la société, ne m’intéresse pas. Mon -but, je le répète, est d’empêcher, comme je le peux, quelques créatures -de souffrir. Puisque, dans le cas d’hérédité qui nous occupe, il n’y a -guère possibilité de soulager qu’en empêchant de créer, c’est ce que je -m’empresse de faire en vouant ma race à l’extinction... du moins autant -qu’il est en mon pouvoir... - -—Mais sacrifier ainsi toute sa vie pour éviter des maux peut-être -imaginaires!... Car enfin, il est possible que justement vos -descendants, à vous, seront tout à fait sains. - -—Il est possible, mais il n’est pas probable; alors, mieux vaut agir -d’après le pis! De cette manière, au moins, je tiens la certitude! - -—Ma noble Viéra! fit Madeleine Burdeau en saisissant les mains de la -jeune fille dans les siennes. Et Evguénï Nikolaïevitch, demanda-t-elle -tout bas après un moment de silence, son regard velouté plongé dans les -beaux yeux couleur d’azur de M^{lle} Erschoff. - -Viéra pâlit un peu. - -—Oh! fit-elle pourtant, en s’efforçant de sourire, ceci me donnera -sans doute un peu plus de mal que d’exposer mes théories! Mais -n’importe! Je serai fidèle à ce que je considère comme mon devoir. - -Elle eut un geste décidé; puis écrasa une larme au coin de sa -paupière... - -—D’autres ont fait pis, ou plutôt mieux que cela! - -—Mais puisque tu l’aimes, fit Madeleine en tutoyant pour la première -fois son élève. - -—Eh bien? - -—Rien... En disant cela j’ai tout dit. - -—Oui, je sais, la Française est avant tout et toujours, malgré et -contre tout, l’amoureuse! l’amoureuse qui ne voit que son amour et -ne peut lui souffrir d’obstacles! Pour nous, gens du Nord, l’amour -n’est qu’un accident dans la vie; nous ne le voulons ni tyrannique ni -absorbant. Alors... - -—Eh! ne te défends pas, ma chérie! Tu n’en auras ni plus ni moins de -mérite! Tu sais aussi bien que moi que l’amour n’est pas le propre -d’une latitude ou d’une nation; qu’il est de toutes les races et -de tous les pays; qu’il est humain, divin, enfin qu’il est la loi -suprême!... De quoi naît-on? De l’amour. Quel est le but de nos -espoirs, de nos rêves, de notre vie tout entière? L’amour. Pourquoi -travaillons-nous? Pour donner du bien-être à ceux que nous aimons. -Pourquoi souffrons-nous? Pourquoi quelques-uns volent-ils, tuent-ils? -Par amour! L’amour, toujours l’amour! Devant ces deux syllabes tout -s’efface et rentre dans le néant. - -M^{lle} Burdeau avait mis tant de chaleur dans ces mots, que Viéra ne -put s’empêcher de lui dire: - -—Comment! vous aussi, Madeleine? - -—Moi aussi, répondit la Française, mais cette fois tristement. Dieu -n’a pas fait d’exception pour le cœur des hommes. Qu’ils soient riches, -qu’ils soient humbles, quand le moment est venu, tous doivent y -passer!... - -Puis, pour faire oublier l’amertume que recélait sa phrase, elle -déclama, prenant à dessein un air comiquement emphatique: - -—Vous tous qui m’écoutez, oyez ceci. J’aime et ne suis pas aimée! - -—Il y a toujours un obstacle, dit Viéra en soupirant. Et... peut-on -savoir? - -—Non, pas à présent. Il est possible qu’un jour... mais je ne promets -rien. Livrer le secret d’un amour partagé, c’est charmant; dans le -cas contraire, cela n’a rien de glorieux, non, ni de gai!... Sais-tu, -Viéra, reprit-elle au bout d’un instant, ce qui me vient à l’idée en ce -moment, et que j’ai oublié de t’objecter tantôt? C’est qu’en renonçant -à Evguénï, ce n’est pas seulement sur ton bonheur, à toi, que tu -opères, mais sur le sien en même temps; et cela, en as-tu le droit? - -—Oh! ne me tente pas, Madeleine, cria Viéra, ne me tente pas! C’est -là la plaie, la plaie vive de mon cœur! Devant elle toutes mes autres -blessures s’effacent. Et pourtant, puisque le remords ne m’a jamais -effleurée, ajouta-t-elle lentement, c’est que les choses sont bien -ainsi... tandis que je ne pourrais supporter, maintenant, de renoncer à -mon sacrifice. - -—Mais, dis-moi encore... Et Katia? - -—Oh! elle ne veut rien entendre, elle! Tu la connais! Une idée juste -a-t-elle jamais pu entrer dans son cerveau? Elle ne comprend pas; elle -rit, elle appelle cela des billevesées, voilà toute sa logique... - -—Et puis il faut bien avouer que dans les conditions où elle est, à la -veille de ses noces... - -—Oui, approuva Viéra, soyons juste. Il faudrait une énergie rare -pour rompre un mariage d’amour trois semaines avant la date de son -accomplissement. Une énergie rare, ou le feu de l’apostolat, du -dévoûment... Or, Katia ne possède ni l’un ni l’autre. Ah! quel dommage! -C’eût été si beau!... Enfin, Madeleine, à toi je puis bien te dire -cela; je n’ai plus qu’un espoir, et qu’il est affreux, mon Dieu! c’est -qu’elle n’ait pas d’enfants... Ainsi, la loi de justice s’accomplirait -malgré elle. Tu ne dis rien, Madeleine. - -M^{lle} Burdeau eut un geste qui signifiait: «Que pourrais-je dire?» -Puis elle ajouta: - -—Ma tête s’y perd; tout cela est si extraordinaire, si subtil; il -faudrait être Salomon lui-même pour juger! Enfin, je ne puis, pour -t’apaiser, que te répéter l’éternelle parole des anges au berceau -du Sauveur: «Paix sur la terre aux hommes bien intentionnés!» Toute -l’indulgence des nations tient dans cette absolution sublime. - -Les jeunes filles, pendant quelques instants, se turent. Étroitement -enlacées comme deux âmes qui viennent de se lier pour toujours, elles -suivaient dans la paix rose du crépuscule d’octobre les sentiers qui -mènent à l’étang de Vodopad. Malgré les blessures que chacune d’elles -venait de toucher du doigt, leurs fronts étaient sereins. La muse -du soir avait peu à peu, comme d’un palimpseste effacé les pensées -frivoles de leurs cœurs, et tracé sur leur blancheur nouvelle la poésie -sacrée de son recueillement. - -—Regarde, Madeleine, dit Viéra lorsqu’elles furent arrivées aux chutes -d’eau. Quelle agitation tiendrait devant un apaisement pareil? Oh! bien -orgueilleux, bien endurci par les passions serait l’homme dont l’âme, -même au plus fort de l’épreuve, se déroberait au charme que la Nature -sait dévoiler à certaines heures!... Mais, vraiment, dis, la grâce et -le charme du crépuscule tout entier ne tiennent-ils pas dans cette -flaque d’eau, dans ces chutes murmurantes? L’étang les reflète et les -cascades lui prêtent leur voix. Que l’heure est douce, Madeleine! Et -que Dieu a eu de pitié d’avoir créé le soir! - -La jeune fille joignit les mains et regarda devant elle avec extase. - -«Singulier peuple que ces Russes, songea Madeleine Burdeau observant, -moins émue qu’elle, le ravissement croissant de sa compagne! Froid, -apathique, indolent pendant vingt-trois heures du jour, il se révèle à -la vingt-quatrième d’une exaltation aiguë que n’atteindront jamais nos -enthousiasmes les plus démonstratifs. Quelque chose vibre en eux qui -échappera toujours à l’analyse des Latins que nous sommes... C’est bien -la race des glorieux martyrs, des héros, des dévoûments sublimes comme -des pires abjections. Et dire que nous croyons posséder en France le -monopole des passions vives!» - -—Remarque, Madeleine, dit Viéra en s’arrachant à sa contemplation, -que la nature est la seule chose sur laquelle tous les êtres humains, -de quelque race qu’ils soient, se sont entendus. Le nègre chante ses -savanes, l’Hindou ses forêts, le Peau-Rouge ses prairies, l’Arabe son -désert et son cheval, le Circassien ses montagnes. Quant aux poètes -civilisés (mon Dieu que ces deux mots vont donc mal ensemble!) ils -peuvent être sceptiques, mystiques, ironiques, épiques, sentimentaux, -grivois, la beauté des sites et du ciel les séduit toujours. Et comme -c’est drôle que ce soient précisément les choses que nous prétendons -n’avoir pas d’âme, qui émeuvent le plus la nôtre! Quelle bouche, je te -prie, a la fraîcheur d’une rose? Quels yeux la transparence limpide -d’un lac? Quelle voix nous parle aussi éloquemment que le murmure d’une -source ou le grondement de la foudre? Lorsque je me trouve en nombreuse -société, il y a à peine deux visages sur lesquels mes regards aiment -à se poser; mais au milieu de la forêt ou du steppe, quel feuillage -d’arbre, quel brin d’herbe serait désagréable à ma vue? Ah! que je -plains les gens des villes, chère amie! Comment seraient-ils justes, -comment seraient-ils généreux et purs, quand leur vie tout entière se -passe, non parmi les saines ivresses pour lesquelles ils ont été créés, -mais au milieu de sensations conventionnelles, perverties, frivoles... - -—Et combien d’entre eux vous plaignent à leur tour, ma chérie, dit -M^{lle} Burdeau en souriant. La campagne, pour les citadins, est un -véritable épouvantail... sauf pour y passer les dimanches, et la -couvrir des papiers graisseux qui enveloppaient leurs saucissons!... - -—Oui, dit Viéra; parce qu’en prononçant le mot campagne, ce n’est pas -la nature qui se présente à leurs yeux avec ses divins charmes, ses -aspects toujours nouveaux, sa sérénité accueillante, c’est, par un -renversement d’optique, les ennuis matériels qu’ils auraient à subir, -les incommodités, les petites privations... Au lieu de regarder ce qui -est, leurs esprits inquiets voient ce qu’il manquerait, et de là leur -dédain d’une vie dont ils n’ont envisagé que les mauvais côtés. Chez -nous, pourtant, ils sont rares, ceux qui n’aiment pas la campagne. Le -Russe est né pour les vastes horizons; il a dans le sang d’ataviques -démangeaisons de vie nomade, de grand air. Si j’étais seule au monde, -ajouta M^{lle} Erschoff, ou, du moins, si les êtres avec lesquels je -vis m’étaient moins chers, j’équiperais un chariot, je me munirais -d’un serviteur fidèle et m’en irais tout droit devant moi, au hasard -des plaines et des montagnes, passant une nuit ici, un jour là-bas, et -savourant sans vaines entraves les pures joies de ma liberté. - -—Mais vous n’avez rien inventé, ma très chère; ne savez-vous pas que -le dernier cri de la mode chez nous est d’avoir sa roulotte automobile -et de s’en aller comme vous le dites, non par monts et par vaux, le -puissant véhicule ne s’y prêterait pas, mais par routes, à la recherche -de la sensation rustique? - -—Vraiment? fit Viéra amusée. - -—Oui, oui. Par exemple, on ne se contente pas de la rusticité dans -tout; oh! bien s’en faut! On emporte avec soi lavabo, literie, -tente-abri, ustensiles de cuisine, vaisselle, sièges pliants... Enfin, -l’on s’encombre si fort et l’on se donne tant de soucis que tout le -plaisir du voyage en est gâté; mais chacun, cependant, essaiera de -la roulotte et du camping. C’est très bien porté, très chic, et par -conséquent... - -—Oh! alors, si c’est chic, je n’en veux plus, s’écria Viéra, -comiquement sérieuse! Fi! la vilaine chose, le vilain mot! Ne vous -fâchez pas, chère Madeleine, mais si vous saviez comme elles sont -intolérables à notre simplicité russe, ces éternelles préoccupations -de snobisme et de chic, dont les échos nous viennent de l’étranger! -Peut-être sommes-nous, nous autres, un peu trop dédaigneux de -l’élégance; il faudrait un juste milieu, je l’avoue, entre votre -goût et le nôtre, mais que les Français sont ridicules avec leurs -raffinements soi-disant esthétiques! Ils ne parviennent, le plus -souvent, qu’à créer du clinquant, du faux, qu’eux seuls prennent pour -de l’art... - -—Tu m’as demandé de ne pas me fâcher, Viéra, et c’est tout au plus si -je t’obéis pour ne pas être désagréable à ma nouvelle amie, pourtant -j’en aurais le droit, certes! Je suis bon juge, moi, car je connais la -moitié de l’Europe: l’Angleterre, l’Autriche, la Serbie, l’Allemagne, -la Russie, la Belgique, et, sauf cette dernière miniature de royaume, -qui est un foyer de progrès, de luxe et de bien-être, aucun de ces -pays, impartialement parlant, ne m’a semblé égaler le nôtre au point de -vue artistique, industriel et... - -—Et moral? - -Viéra avait jeté cela vivement, piquée par la controverse de M^{lle} -Burdeau. - -Celle-ci, très grave, répondit: - -—Et moral, peut-être. Qui sait, si l’on pouvait «sonder les cœurs -et les reins» des nations, quelles surprises nous réserverait cette -chirurgie d’un nouveau genre? Les apparences sont si trompeuses! Les -étrangers jugent toute la France sur Paris dont ils n’ont le plus -souvent visité que les petits théâtres, le classique Moulin-Rouge, le -monde à côté, et pis encore!... sur Paris qui, en somme, n’est qu’une -vaste Cosmopolis... Ils ne connaissent rien de la vraie France, celle -que nous chérissons si jalousement! Que dis-je? Il est même de bon ton -parmi ceux qui ne connaissent ni l’un ni l’autre, de nous... bêcher! Ne -serait-ce pas, chère Viéra, un peu de jalousie?... - -—Non, dit M^{lle} Erschoff sincère. J’avoue pourtant, après réflexion, -que, déroutée par l’opposition du spectacle que nous avons sous les -yeux et de l’écho des sottes vanités mondaines, j’ai été un peu -injuste, tout à l’heure. Oh! rien qu’un peu, ne prenez pas cet air -vainqueur!... Mais à quoi bon continuer une discussion qui ne peut -aboutir à rien? Chaque citoyen—et ceci est touchant—ne trouve-t-il -pas toujours son pays supérieur à tous les autres? Et dès que deux -étrangers sont aux prises, l’éternel duel des sentiments, des -préjugés, des idées, n’en fait-il pas aussitôt deux adversaires?... -Réconciliables, heureusement, ajouta Viéra dans un sourire, en baisant -M^{lle} Burdeau sur la joue qui était à sa portée. - -—Mon Dieu, il faut bien passer son temps à quelque chose, fit celle-ci -en rendant à son amie sa caresse. Que serait un tête-à-tête sans -querelle? Les amoureux eux-mêmes n’y résistent pas... - -—Et voilà ce que je ne comprends pas! dit Viéra redevenue songeuse. -L’amour ne doit être qu’une longue entente, une complète harmonie... -Je ne prise point le tumulte de la passion, ni les brouilles coquettes -«pour mieux s’aimer après», comme on dit; mais un amour serein, -silencieux, égal. La main dans la main, les yeux dans les yeux, voilà -comment on devrait passer la vie quand on s’aime! J’avais fait ce beau -rêve. Hélas!... murmura Viéra en soupirant longuement. - -—D’autres que vous l’ont fait aussi, ce rêve, ma chérie, dit Madeleine -Burdeau non moins mélancolique, et doivent comme vous l’enterrer par -un hélas. «Hélas!...» c’est le plus souvent par ce mot désabusé, ce -«Sésame, ferme-toi!» que finissent les beaux songes! Tu vois cette -frêle branche amenée de la forêt par le ruisseau, et que charrie l’eau -de la cascade pour l’emporter vers le tourbillon qui doit l’engloutir? -C’est là l’image de nos espoirs, verts rameaux que la vie entraîne dans -son tournoiement!... - -Viéra ne répondit plus; elle songeait. - -Le voile du soir, de rose qu’il était, se teignait en gris-perle... -L’eau de l’étang, avec ses herbes bizarres, ressemblait à un écrin de -velours sombre étalant ses émaux précieux, et mariant leur éclat aux -ciselures du feuillage, les gouttelettes de la cascade s’égrenaient -une à une, pareilles aux perles d’un collier brisé. Des parfums -de feuilles mortes et de résine arrivaient de la forêt prochaine, -harmonieux, divinement, dans cette pénombre pâle... - -—Quel dommage qu’il faille rentrer, dit Viéra avec regret! - -—Tout a une fin, répondit M^{lle} Burdeau. Pourquoi déplorer ce qu’on -ne peut éviter? Aussi bien nous y reviendrons... Demain ne sera pas -moins attrayant qu’aujourd’hui. - -—Vous êtes une sage, Madeleine, fit Viéra en se levant du tronc -renversé d’un saule sur lequel elle était assise. - -—Chacune son tour, riposta la Française; tout à l’heure c’était toi... - -Et les nouvelles amies, se prenant par le bras, s’engagèrent dans le -chemin qui menait à la datcha. - -La brise avait fraîchi, le sable était humide... fini le sortilège -des décors! Pressées l’une contre l’autre, les deux jeunes filles ne -songeaient plus qu’à regagner au plus vite le home hospitalier où les -lampes allumées mettent une si douce clarté, où le samovar chante, où -le parfum du thé embaume si gentiment, où les visages aimés portent sur -chacun de leurs traits leurs souhaits de bienvenue! - - - - -X - - -VIÉRA s’est retirée dans sa chambre, mais elle ne peut dormir; tant de -pensées heurtent son front! - -Ce jour-là ont eu lieu les noces de Katia. - -Dès le matin, tout Vodopad était en liesse; jamais l’humble village -n’avait vu tant d’hôtes ni d’équipages... «Vois donc, Nikita, les beaux -chevaux!» «Euh! euh! le mari est officier dans la marine de notre père -le tzar!» «Un fier cocher, Ivann, celui qui mène la troïka!» Ainsi -s’interpellaient les moujicks, dont la plupart avaient négligé leur -travail pour faire haie sur le passage de la noce. - -La pauvre église de bois étant trop petite pour contenir tout le -monde,—car les parents et les amis des deux familles étaient -nombreux,—le vieux pope Nikanor Ksénofontovitch avait tout simplement -transporté ses accessoires sous une vaste tente faite de branches de -sapins entrelacées, que les gens de M^{me} Erschoff avaient dressée sur -le préau de la commune, et y avait béni le jeune couple. - -—Hourrah! hourrah! Paix et bonheur à tous! crièrent à assourdir les -paysans ivres déjà de la vodka promise! - -Puis un plantureux dîner réunit les convives à la datcha. - -Evguénï y était, parmi ces convives, et ç’avait été pour lui et pour -Viéra une triste, triste noce! Pour Tatiana aussi, dont les regards -navrés, allant à chaque instant vers le coin des jeunes, ne trouvaient -point pour s’y poser un visage chéri aux joues pâles, aux tresses -brunes, aux yeux étranges et verts... Car Sacha n’assistait pas au -mariage de sa sœur. - -Evlampia, prévenue, l’avait emmenée dès le matin dans la britschka du -Juif, pour une longue promenade à travers la forêt; par cette même -route où, six semaines auparavant, avait passé le char conduisant -Danilo à la mort. Puis elle l’avait fait dîner sous les arbres, lui -avait montré un étang, une source, des coins du domaine vert inconnus -de l’idole, avait, en un mot, inventé mille prétextes pour la retenir -jusqu’au soir, y réussissant à force de tendresse et d’ingéniosité. -Et le cœur de la pauvre maman saignait de cette séquestration!... -Mais pouvait-on montrer Sacha dans le costume de paysanne qu’elle -s’obstinait à ne pas vouloir quitter, même pour ce jour exceptionnel, -jeter en pâture à la curiosité des hôtes son air dément, ses gestes -bizarres? Quant à supprimer l’ostentation de la noce, comme Tatiana -et Viéra le souhaitaient d’un commun accord, impossible! C’eût été -d’un mauvais présage pour les nouveaux époux que de les marier dans le -deuil, et un manque d’empressement, que rien en somme ne justifiait, -envers la famille de Nikolaï Sémionovitch Afanassieff. - -Alors il avait bien fallu en passer par où les convenances et le -bonheur des enfants l’exigeaient, et l’on avait éloigné Sacha... -Maintenant, l’aube commence à éclaircir l’ombre de la chambre à travers -les découpures des volets; il y a plus de quatre heures que le bruit de -clochettes des derniers équipages s’est évanoui dans le lointain des -routes, que les habitants de la datcha redevenue paisible se reposent -des émotions de la fête, et Viéra, douloureusement, n’a encore fait -que ressasser dans sa mémoire les détails de son entrevue d’hier avec -Evguénï, le souvenir de leur lointaine rencontre... de leurs jeux -d’enfants... de l’entente qui, alors déjà, unissait leurs cœurs et dont -était éclose la pure fleur de leur amour... Toute l’histoire de leur -tendresse se déroule devant elle comme les pages d’un album sur lequel -on a écrit ses pensées les plus chères, et que l’on relit une dernière -fois avant de le céler au fond du coffret aux choses mortes... - -Bien que les familles Afanassieff et Erschoff fussent liées depuis très -longtemps, les jeunes gens n’avaient pas eu de fréquentes occasions de -se voir. Ce furent, au début, les maladies anodines qui, cependant, -interdisaient le contact aux enfants du même âge; puis l’éducation des -filles, le départ des garçons pour le «gymnase» de Kieff; les études -de ceux-ci à l’Université, à l’école de marine. De sorte que, malgré -les visites relativement fréquentes que se rendaient les parents, -Evguénï et Viéra s’étaient—du moins aussi loin que la reportaient les -souvenirs de la jeune fille—vus douze fois en tout. Oui, douze fois, -l’amoureuse était sûre de ne pas se tromper d’un chiffre! - -Plus sérieux tous les deux que leur âge, et partageant à peu près les -mêmes goûts, ils étaient bien vite devenus amis; pourtant, il arrivait -aussi parfois qu’une brève querelle vînt rompre l’harmonie de leur -accord. L’un soutenait ceci, l’autre cela, et c’étaient, pour un quart -d’heure, des mots rageurs, des mines boudeuses, des regards rancuniers -et sombres, jusqu’à ce qu’une loyale avance de Viéra—moins obstinée -qu’Evguénï, c’était elle toujours qui revenait la première,—sût -aplanir la houle des puérils amours-propres, et renouer la bonne -entente. - -Plus tard, les seize ans du «gymnasiste» devenant romantiques, il avait -récité à sa petite amie très attentive des bribes de son anthologie et -celles des œuvres des grands poètes nationaux permises par la censure -du lycée. Avec quelle emphase lyrique il déclamait dans le grand salon -de Khorodienka, domaine qu’habitaient en ce temps-là les parents -d’Evguenï: - - _Kouda, kouda vi oudalilis_ - _Viesni moïé zlaté dni?..._ - _Où vous êtes-vous enfuis,_ - _O jours dorés de mon printemps?..._ - _Que me préparent les heures qui vont venir?_ - _Mon regard veut les saisir en vain;_ - _Elles sont cachées dans une profonde brume..._ - _Il n’y a pas de nécessité... La loi du sort est juste!_ - _Tomberai-je percé d’une flèche?_ - _Ou passera-t-elle à mes côtes?..._ - _Chaque chose doit s’accomplir. L’heure est marquée_ - _Pour la veille ou le sommeil..._ - _Que le jour soucieux soit béni!_ - _Et bénie soit l’arrivée de la sombre nuit!_ - - * * * * * - - _L’aube matinale va luire,_ - _La clarté du jour va briller._ - _Et qui sait? Je descendrai peut-être, moi,_ - _Dans les mystérieuses ténèbres de la tombe..._ - _Et les flots lents du Léthé_ - _Engloutiront la mémoire d’un jeune poète!..._ - -Les yeux d’Evguénï se noyaient d’une mélancolie tragique; ses gestes -évoquaient le souvenir des heures évanouies. Avec le Lenski de -Pouschkine, il semblait, le naïf adolescent que nulle épreuve n’avait -encore effleuré dans la vie, se préparer au duel fatal contre un nouvel -Onéguine, et gémir sur le sort de sa destinée sombre!... - -Et ceci eût été, pour un témoin railleur, d’un irrésistible comique!... - -Mais Viéra, elle, était loin de trouver en ces séances matière à -plaisanterie. Enthousiaste et rêveuse, elle aimait la parole des -poètes, et sans parfois trop comprendre le sens des pensées qui s’y -déroulaient,—car elle était encore bien jeune à cette époque,—il lui -plaisait d’en suivre le rythme sur les lèvres inspirées d’un ami à la -moustache naissante. Et la fleur de son amour s’était épanouie bien -plus au souffle poétique émané des œuvres de Pouschkine, de Lermontoff, -de Joukovski, qu’aux seules séductions du «gymnasiste» dégingandé, leur -interprète! Et que d’heures charmantes passées plus tard dans le parc -de Khorodienka! - -Evguénï était devenu un vrai jeune homme, aux gestes respectueux, à -la réserve troublante; il ne déclamait plus de vers, mais ses yeux, -plus éloquents que toutes les rimes du monde, disaient clairement à la -gracieuse jeune fille qu’était devenue Viéra que sa ferveur d’autrefois -pour les créations mystiques des poètes s’adressait maintenant à une -forme plus concrète et non moins inspiratrice... - -A trois reprises différentes, et pendant plusieurs heures chaque fois -ils s’étaient revus sachant qu’ils s’aimaient, mais sans oser ou -sans vouloir se le dire, trouvant exquis ce nouvel aspect de leurs -sentiments d’autrefois; cachant, lui sous ses manières dégagées -d’étudiant, elle sous un essai de coquetterie de toute jeune fille, -l’émotion qu’ils éprouvaient en face l’un de l’autre; jusqu’au jour de -cette avant-dernière visite à Boutcha, où leurs cœurs, débordant enfin, -avaient laissé échapper le doux secret si longtemps captif... - -Mais hier?... - -Depuis sa résolution prise de renoncer au mariage, Viéra s’était -pour la première fois trouvée en présence d’Evguénï. Avait-elle -pu, d’avance, se faire une juste idée de ce à quoi s’engageait sa -vaillance, et de quels déchirements allait s’accompagner la comédie de -froideur qu’elle s’était résolue à jouer devant celui pour lequel elle -aurait, sans calculer une seconde, donné toute sa vie à l’heure même? - -Hélas! non. Ses prévisions, quant à ce dernier point surtout, avaient -été dépassées et de beaucoup! - -Quand Evguénï, l’entraînant dans une allée du parc après le dîner, lui -avait demandé simplement en levant sur elle ses bons yeux tristes: -«Eh bien! Viéra Piétrovna, que signifie cette froideur?» et qu’elle -avait dû, sous peine de se laisser attendrir et de voir s’éparpiller -au vent, d’un seul coup, la triomphante palme de son holocauste, lui -répondre d’un air glacial: «Que voulez-vous, Evguénï Nikolaievitch? Je -connaissais mal mes sentiments; j’avais cru vous aimer pour toujours, -il n’en était rien...» alors, oh! alors, le calice de Gethsémani tout -entier avait vidé son amertume sur son cœur agonisant. Evguénï à ces -mots était devenu très pâle; son premier mouvement avait été d’ouvrir -la bouche pour interroger à nouveau la renégate de leurs fiançailles -tacites; mais, se ravisant, il s’était contenté de secouer la tête -d’un air qui émut plus Viéra que tout ce qu’il aurait pu dire, puis, -s’inclinant, il lui avait offert son bras pour la reconduire au salon. - -Et ce fut tout. Simple, bref, sans vaines paroles, comme le sont les -choses vraiment tragiques. - -Au moment du départ, Evguénï demanda d’une voix qui doutait encore: -«Est-ce possible que ce soit adieu?» Viéra nettement répondit: «C’est -adieu.» - -—Ah! il le disait bien: «Est-ce possible?» songeait maintenant la -pauvre amoureuse avec désespoir! Oui... Est-ce possible, mon Dieu, de -se quitter ainsi quand on s’aime? Est-ce possible qu’il tienne tant de -douleurs en deux phrases?... Est-ce possible, sans crier de tendresse -et de pitié, de voir ce que j’ai vu dans ces yeux si chéris?... Ah! -Evguénï, mon Evguénï!... - -Viéra ne pleurait pas. La gorge serrée par une angoisse insupportable, -les tempes battantes, le cerveau martelé de pensées éternellement -pareilles, elle regardait, immobile, l’aube pâle envahir sa chambre et -dessiner dans sa pénombre les objets familiers qu’elle reconnaissait -à peine. Encore un jour qui va se lever; puis un autre... Quand donc -pourra-t-elle accepter son sacrifice, sinon avec la joie que l’on -s’accorde à prédire au devoir accompli, du moins avec un peu de la -sérénité dont elle s’est leurrée?... - -«Jamais! jamais, sans doute,» gémissait-elle! Et la peur de souffrir -ainsi longtemps, la lâcheté qui est au fond de toute créature humaine -si noble qu’elle soit, jetait son cœur désemparé dans un tourbillon -de révolte et de plaintes... Tous les sophismes des premiers jours de -lutte, les objections de sa sœur, de M^{lle} Burdeau, de Vadim à qui -elle s’était confiée l’avant-veille, firent l’assaut de sa volonté -fragile, et triomphèrent un instant de sa conscience... - -«A quoi bon ces renoncements, ces combats, cette rébellion contre la -nature toute-puissante? Pourquoi souffrir, pourquoi lutter, quand le -bonheur est là, à portée de la main, si lumineux, si tentant?... -Qui me saura gré de mon sacrifice?... Finis les angoisses et les -regrets!... Je veux aimer, je veux vivre, je veux voir sourire -Evguénï!...» Déjà Viéra se répète tout bas les mots qu’elle va tracer, -tantôt, pour rappeler l’ami désespéré: «Mon bien-aimé, toute ma -conduite, hier, n’était que comédie; je voulais éprouver votre amour; -il est sorti victorieux de ma censure... Eh bien! Sachez que moi non -plus, je n’ai jamais cessé de vous chérir! Je vous aime, Evguénï! je -vous aime, je vous aime, je vous aime!...» - -Mais quelle est cette voix secrète plus impérieuse que celle de la -tendresse, plus forte que celle du désespoir de la révolte? A peine -le cœur de Viéra est-il traversé de ce souffle d’insurrection, qu’il -sent une impossibilité presque physique, tant elle est nette, de s’y -laisser aller. La décision que sa conscience loyale a prise dans un -jour d’héroïsme ne peut ainsi flotter à la dérive, au caprice des -passions, comme une grossière épave qu’engloutira l’abîme!... Un œil -vigilant suit sa route, un doigt puissant la guide... Toute frémissante -encore de la lutte, mais l’âme domptée, le cœur soumis, la jeune fille -esquisse à nouveau son geste d’abnégation, et l’œil fixé sur l’Idéal -qu’elle s’est volontairement créé et qui sera désormais l’unique phare -de sa vie, elle condamne ses espoirs mauvais, ses souhaits parjurés... - -Elle reste ainsi longtemps immobile, comme fascinée par la -compréhension lucide de son destin; un arrêt s’est fait dans sa pensée; -seuls dirait-on, voient ses yeux... Elle n’a plus ni la force, ni même -le désir d’ergoter; une volonté suprême annihile la sienne et décide en -son lieu... - -Tout à coup, du fond de la chambre, un bruit confus de gestes et de -mots prononcés à voix basse, vient tirer Viéra de sa rêverie. - -«Le plus grand a pris deux noix; fi! que c’est vilain!... Mais non! ce -n’est pas dans le coffre!... Il disait: Je suis indigne... digne... -digne!...» C’est Sacha qui, assise dans son lit dont elle a jeté les -couvertures à terre, marmotte des phrases sans suite. - -«A minuit lorsque tout dort... Que donnerons-nous aux écureuillets?... -Pardon, seigneuresse, je ne savais pas!... hi! hi! hi!...» - -—Qu’est-ce, ma chérie? pourquoi ne dors-tu pas? demanda Viéra en se -rapprochant d’elle. - -L’enfant dévisagea un instant sa sœur sans répondre, puis avec -volubilité dit: - -—Mais je ne peux pas! je ne peux pas! Imagine-toi, un couvre-pied -bleu! C’est impossible! Un couvre-pied bleu! Et l’on veut que je -dorme!... Prends-le, Viérotschka, cria-t-elle avec véhémence; dégoûtant -couvre-pied!... Fu!...fu-u! Donne-m’en un rouge, supplia-t-elle, un -beau rouge!... - -Viéra, docilement, s’en fut échanger le couvre-pied bleu contre celui -de M^{lle} Burdeau qui était rouge, et l’étendit sur la couchette. Mais -à peine Sacha eut-elle vu chatoyer ses plis à la lueur de la lampe -que Viéra venait de rallumer, elle sauta à bas de son lit, se dressa -haletante au milieu de la chambre et se mit à crier d’une voix rauque -de terreur: «Du sang!... du sang!... Danilo! du sang!... Béréguiss!...» -cria-t-elle avec éclat. - -—Sacha, Sachinnka, mon amour, calme-toi, au nom du ciel! Mère va -t’entendre... Ah! mon Dieu! - -Quelqu’un avait remué dans la chambre voisine; une main cherchait la -poignée de la porte... - -La démente continuait: - -—La télègue!... Danilo!... Ah! frère! frère!... - -Affaissée dans les bras de sa sœur, elle pleurait. - -—Danilko! gémit-elle une dernière fois avec désespoir. - -Sur le seuil de la porte maintenant entr’ouverte, une ombre blanche se -dessine. - -—Retourne dans ton lit, maman, dit doucement Viéra; ce n’est -rien... une peur enfantine que nous avons eue, Sacha et moi... Fini! -ajouta-t-elle en s’efforçant de prendre une voix gaie. - -Mais Tatiana ne fut point dupe; elle avait entendu... Sans calculer ce -que ce mouvement pouvait avoir de nuisible pour les nerfs impressionnés -de la malade, elle s’élança vers le groupe formé par ses deux filles, -et saisissant Sacha dans ses bras, se mit à la baiser avec passion. - -—Ma chérie, mon trésor, répétait la pauvre femme, comme du temps où, -heureuse jeune maman, elle berçait l’enfant frêle sur ses genoux; ma -chérie!... Regarde, c’est moi, c’est ta mère, ta maman qui t’aime, mon -ange!... O Dieu puissant, viens à notre aide, cria Tatiana avec un -regard dont l’ardeur dut percer le plafond de la chambre, le toit de -la datcha, la voûte du ciel, et émouvoir le cœur du Père!... Dors, mon -amour, dors!... - -Elle s’était assise sur le siège que Viéra lui avait avancé, et -agenouillée tout près d’Aleksandra, la petite tête posée contre son -cœur aimant, ses lèvres fermant de leurs baisers les paupières gonflées -de pleurs, elle hypnotisait de sa tendresse le cerveau bouleversé. - -—Dors, mon trésor, do...rs!... - -Encore un sanglot, quelques plaintes, et Sacha s’assoupit. - -Le jour chasse complètement, maintenant, l’ombre de la chambre, -mais Tatiana Vassilievna ni Viéra ne bougent. Pâles, silencieuses, -alternativement elles regardent l’enfant endormie, et plongent leurs -yeux dans les yeux l’une de l’autre. - -C’est la première fois qu’Aleksandra a une crise d’épouvante. Jusqu’à -présent, ses manies d’abord, puis sa folie, ont été douces. Même -le jour de la mort tragique du petit-fils d’Evlampia, elle avait -paru sereine, répétant seulement de loin en loin, comme un écho: «La -télègue était dans la fosse... Danilko aussi...» et souriant d’un air -entendu quand on s’oubliait à rappeler devant elle quelque détail du -sombre drame... Sauf aux instants où elle prenait ce visage fermé, -cette mine têtue que Tatiana lui connaissait depuis l’enfance, elle -semblait heureuse dans la nouvelle personnalité créée par sa démence; -et l’on se réjouissait de ce qu’elle, au moins, la pauvre innocente, ne -souffrît pas trop du malheur auquel on était soumis à cause d’elle... -Et maintenant, cette triste consolation aussi allait disparaître! Non -content de torturer ceux qui, du moins, avaient la force de supporter -l’épreuve, Dieu levait son bras vengeur sur l’être sans défense!... - -A la voir là, dans ses bras, qui dormait tranquille et confiante comme -un petit enfant, Tatiana allait jusqu’à songer: «Ah! qu’elle repose -toujours ainsi! Que rien ne l’éveille, désormais! Mieux vaut, oui, -mieux vaut la voir morte que douloureuse et terrifiée comme tout à -l’heure!...» Puis elle sentait le cœur chéri battre sous ses doigts, le -corps tiède palpiter contre sa chair de mère, et, reniant son souhait, -disait à Viéra: - -—Quand je l’ai là, ainsi, près de moi, je suis heureuse, j’oublie -toutes mes misères... Que c’est doux, un enfant à bercer, Viérotschka! -Notre Katia le saura avant un an, j’espère, ajouta Tatiana, souriant -déjà aux rêves des grand’mères... - -—Tais-toi, maman, cria presque durement Viéra, oubliant les -précautions de silence qu’elle avait gardées jusqu’alors! Comment -peux-tu souhaiter cela après ce que nous venons de voir?... - -Mais elle aperçut le timide effarement de sa mère, et, plus douce: - -—Faisons des vœux, au contraire, ma chérie, pour que tu n’aies jamais -de petits-enfants! - -—Oh! Viérotschka, implora la pauvre maman qui fit signe en même temps -de parler plus bas. - -—Mais oui, reprit impitoyablement Viéra! Quant à moi, c’est mon seul -espoir maintenant... - -—Mais c’est un péché, enfant! Un manque de confiance envers le Père -qui est là-haut... - -—Oh! - -Viéra accompagna cette exclamation d’un geste qui voulait dire: Ceci -m’importe peu! - -—Que veux-tu dire, Viéra, fit sévèrement M^{me} Erschoff? - -—Que Dieu oublie parfois les hommes, et qu’il est prudent pour ceux-ci -de ne songer qu’à eux-mêmes, s’ils veulent améliorer leur sort ou celui -de leurs semblables... - -—Seigneur! gémit Tatiana, est-ce ta mère qui t’a appris ces choses? - -—Non, ma chérie... C’est la Vie!... - -—Mais tu ne la connais pas, la Vie!... - -—Assez pour désirer la connaître encore moins! Maman, murmura Viéra -en se jetant à genoux près de madame Erschoff et inclinant sa tête sur -l’épaule restée libre de la douce créature, maman, je voudrais mourir! - -—Je te défends de dire des choses pareilles, ma Viéra, fit Tatiana en -détournant avec précaution son visage incliné vers celui de Sacha, pour -baiser le front de son autre fille. Quel mal tu me fais! Mais on ne -peut pas se laisser aller ainsi à toutes ses impressions; il faut être -un peu vaillante!... Evguénï ne t’aimerait-il plus? interrogea la maman -très bas, presque honteuse de montrer à Viéra qu’elle avait pénétré son -secret... - -—Si, hélas! - -—Pourquoi... hélas?... - -—Parce que je le rends malheureux et suis à cause de cela plus -malheureuse moi-même. - -—Mais tu l’aimes?... - -—Oui, hélas! - -—Pourquoi encore hélas? demanda Tatiana stupéfaite. - -—Parce que hélas! hélas! toujours hélas! répondit Viéra en crescendo. -Tiens, mamacha, nous l’avons trouvée l’autre soir, Madeleine Burdeau et -moi, la définition de la vie: un hélas perpétuel, un hélas encore, un -hélas toujours!... - -—Quel blasphème! gronda M^{me} Erschoff en secouant la tête. Mais -c’est offenser Dieu que de critiquer ainsi son œuvre! Il est le Maître, -Il agit comme Il veut!... - -—Tu es d’avis aussi, peut-être, qu’il faut le remercier quand il -frappe? - -—Eh bien! oui, affirma la croyante avec ferveur. Même alors, je te -bénis, ô Père! - -—Moi aussi, fit Viéra avec plus de pessimisme qu’elle n’en avait en -réalité au fond de l’âme. Avec notre désabusé poète Lermontoff, je te -rends grâces, Seigneur, des plaisirs variés de ce monde charmant... -des espoirs vains de nos cœurs... de l’âcreté de nos larmes.. de nos -rêves trompeurs perdus dans les espaces... de tout, enfin, mon Dieu! -Puissé-je seulement ne pas trop longtemps te rendre grâces!... Oh! -mamotschka, tu me regardes comme une cigogne qui trouverait un canard -dans son nid à la place d’un de ses petits! - -—C’est que je ne reconnais plus ma Viéra, dit la maman navrée. - -—Mais moi, je te reconnais toujours, va, ma chère poule! jeta Viéra -dans un baiser. - -—Alors, puisque tu aimes Evguénï et qu’il t’aime, reprit M^{me} -Erschoff revenant à sa chère idée, rien n’est plus simple: tu -l’épouseras. C’est un beau parti! - -—Il s’agit bien de cela! Mais, justement, c’est là l’«hélas!» qui a -provoqué tant de scandale tantôt. Nous ne nous marierons pas! - -—Je ne comprends pas. - -—Tu n’as jamais compris... - -—Parce que tu es trop compliquée. - -—Et toi trop simple... Voyons, mère, puis-je prendre un époux quand -je sais (Viéra dit ces mots si bas, que Tatiana dut coller son oreille -contre la bouche de la jeune fille pour les entendre) quand je sais -que notre famille est maudite, et qu’en me mariant je propage le mal -affreux qui empoisonne son sang, et expose mes futurs enfants, ou tout -au moins les enfants de mes enfants, au malheur dont nous sommes les -témoins depuis quelques semaines, aux affres tragiques dont nous avons -eu le spectacle ici même tout à l’heure!... Dis, maman, le puis-je? - -—A quoi vas-tu penser, Viéra? Je te l’ai dit, c’est au Père à conduire -nos actions, et non à nous, misérables atomes!... Aurais-je jamais osé, -moi, faible créature, empiéter ainsi sur les droits du Créateur? - -—Est-ce que tu savais, lorsque tu t’es mariée, à quoi tu exposais tes -descendants à venir? - -—Non. - -—Et, si tu l’avais su, aurais-tu persisté à le faire? - -—Mais oui... pourquoi pas? fit timidement la pauvre maman; toutes ces -subtilités me sont-elles jamais entrées dans l’esprit? - -—Eh bien! tu aurais commis un crime, tout simplement, dit Viéra si -haut que Sacha tressaillit. - -—Oh! fit M^{me} Erschoff avec un air de reproche qui s’adressait -également aux paroles de Viéra et au ton élevé dont ces paroles avaient -été prononcées. - -Puis elle mit un doigt sur ses lèvres pour commander le silence. Mais -l’enfant ne bougea plus. - -—Couchons-la dans son lit, dit Viéra après un instant, puis nous -partirons; elle dormira plus tranquillement. - -Tatiana Vassilievna s’exécuta avec regret. - -C’était si bon, ainsi, dans les bras l’une de l’autre! Et si rare!... -Mais la pose commençait à devenir fatigante; son dos était courbaturé, -ses doigts avaient la crampe; puis, il était vrai que Sacha serait -mieux dans son lit. - -—Chu...u...u...t! - -Toutes deux sortirent de la chambre sur la pointe des pieds. - -—Tu ne te couches pas? demanda Tatiana. - -—Non. Aussi bien, je ne pourrais dormir... Mais toi, va te reposer -pendant quelques instants. Tu as eu une journée si fatigante!... - -—Et que vas-tu faire, toute seule ainsi, au point du jour? - -—Ne t’inquiète pas. - -—Et si Sacha s’éveille? - -—Laisse la porte ouverte entre ta chambre et la nôtre: tu entendras -tous ses mouvements. - -—Viérotschka! supplia M^{me} Erschoff avant de quitter sa fille, -promets-moi que tu vas réfléchir à ce que tu viens de me dire, et que... - -—Oui, oui, sois tranquille, je réfléchirai, je te le promets! Je ne -fais que ça, ajouta la jeune fille en riant. - -«Puisqu’elle promet de réfléchir, se dit la maman en regagnant son -lit, c’est qu’elle est toute disposée à renoncer à ses lubies, si -quelque échappatoire lui en laisse les moyens... Allons! il est permis -d’espérer!» - -«Chose singulière que les parents! se disait Viéra de son côté. Maman -devrait être la première à approuver ma décision. Que dis-je? à m’en -montrer la voie, et c’est un véritable désespoir pour elle que je -m’y sois résolue... Heureusement, je-sais-ce-que-je-veux, articula -la vaillante presque à haute voix, en détachant chaque syllabe de -sa phrase, et pour rien au monde, désormais, ni ma conscience ni ma -fermeté ne se laisseront amadouer!» - - - - -XI - - -QUI vive? demanda la voix tout éveillée de M^{lle} Burdeau lorsque -Viéra traversa la chambre commandant le salon, qui était celle de la -Française. - -—Amie! - -—Ah! c’est toi, Viéra? - -—Moi. - -—Déjà levée?... - -—Comment, «déjà»? Je le suis depuis hier, levée, ou plutôt depuis -avant-hier, car, chère Madeleine, la nuit avant celle-ci non plus je ne -me suis pas couchée, dit Viéra en se rapprochant du lit de son amie. - -«Tout comme moi,» songea M^{lle} Burdeau à part elle. Puis, s’adressant -à Viéra: - -—C’est cela que tu étais si pâle hier? - -—Non, fit Viéra; tu sais bien que ce n’était pas cela! Ah! Madeleine, -Madeleine, que j’ai souffert pendant cette maudite journée! Tous les -tourments de ma vie s’étaient ligués contre moi pour me rendre la plus -misérable des créatures: le mariage de Katia... la place de Sacha vide -à notre table de famille... la présence d’Evguénï qu’il me fallait -traiter en étranger, en nullité hostile à mon cœur!... Une agonie, -enfin! Et j’ai dansé!... - -—Même avec lui. Je t’ai vue... - -—Oui, il le fallait bien... Sous quel prétexte lui aurais-je refusé? -Ah! la joyeuse danse! A quoi bon un orchestre? Les battements -d’angoisse de nos cœurs suffisaient! - -—Il était aussi pâle que toi... - -—Pauvre ami! Pauvre, pauvre!... - -—Mais comment en as-tu fini avec lui, si tu en as fini?... - -—Si j’en ai fini? s’écria Viéra avec fierté. En doutes-tu? Ne -t’avais-je pas juré? - -—Ne te fâche pas, amie. C’est parce que je comprends toute l’étendue -de ton héroïsme que je viens à en douter... Jamais, non, jamais, je -n’aurais cette force, moi! Eh! bien. Et alors, comment t’y es-tu prise? - -—Je lui ai dit que je ne l’aimais plus, que je ne l’avais jamais aimé! -répondit Viéra en écrasant deux larmes de rage aux coins de ses yeux. - -—Tu aurais pu employer des moyens moins violents, lui dire que ton -cœur lui restait fidèle, qu’il serait toujours pour toi l’ami le plus -cher, mais que... - -—Oui, une romance, interrompit Viéra, qui finirait par le duo le plus -tendre! N’est-on pas vaincu d’avance lorsque l’on donne une telle -prise à l’ennemi? (Étrange ennemi! Enfin!...) Si Evguénï savait que je -l’aime encore, il me poursuivrait de ses prières, de ses larmes... Mon -Dieu! oui, chère Madeleine; chez nous, les amoureux pleurent encore -ainsi, tout simplement! Et cela, Dieu m’absolve! je ne pourrais le -supporter, non! Tandis qu’ainsi, il me considérera comme une coquette, -me méprisera, m’oubliera! Ce sera complet! ajouta Viéra dans un sourire -plein d’amertume. - -—Oh! les choses n’iront pas si vite en besogne, ma pauvre petite! -On ne renonce pas ainsi, d’un coup, aux rêves qui furent chers, même -si l’objet qui faisait leur valeur a perdu un peu de son prestige. -On caresse en eux les chimères qu’ils étaient, la joie qu’ils nous -ont donnée!... Avant qu’Evguénï parvienne à t’oublier et à ne plus -souffrir, il passera de l’eau sous le pont, comme on dit chez nous. - -—Tu es une consolatrice hors de pair, Madeleine, fit Viéra brièvement. - -—C’est que je t’aime, ma chérie, que je veux ton bonheur, et qu’il -me semble que tu le sacrifies à des choses si douteuses... si -aléatoires!... - -—Ce que dicte une conscience loyale ne saurait mentir! Ma conviction -est faite; tu me tenteras donc en vain, prêcheuse d’amour! - -—Et si je te disais que mes perfides avis n’étaient faits que pour -éprouver ta vaillance?... Que tes convictions sont les miennes?... Que -je t’approuve... Que je t’envie! s’écria Madeleine Burdeau en attirant -Viéra tout près d’elle pour la presser sur son cœur. Oui, j’ai réfléchi -à ce que tu m’as exposé l’autre jour; j’ai reconnu le large but de ce -que j’appelais tout au fond de moi tes utopies, et je te donne cent -fois, mille fois raison! - -—Enfin! - -—Oui. Je ne te troublerai plus de mes conseils frivoles. Tu as en moi, -depuis ce moment, la plus fidèle alliée, et, si cela était nécessaire, -la protectrice la plus dévouée de tes idées! - -—Même contre moi-même? - -—Même contre toi. - -—Jure-le, Madeleine! - -—C’est fait. - -—Alors, je te dirai tous mes doutes, toutes mes luttes; cela me -soulagera, car il y a des heures, enfin, où le cœur se révolte, où -l’âme brisée n’a plus la force de combattre... Et être seule pour -vaincre en de pareils moments!... - -—As-tu fait part de tes vues à Vadim Piétrovitch? interrogea Madeleine -Burdeau avec un peu d’hésitation. - -Viéra fit signe que oui. - -—Et quelle est son opinion, à lui? - -—Au fond, je crois qu’il m’approuve, bien qu’il m’ait opposé plusieurs -objections. - -—Lesquelles? Elles doivent avoir plus de valeur que les miennes, -puisqu’elles relèvent de la science... du moins je le suppose. - -—Eh! justement; les froides notions de la science peuvent-elles -prévaloir sur les élans impérieux de l’âme?... D’ailleurs, voici la -manière de procéder de Vadim: «Il est prouvé par statistique que... -Pourtant, il ne faudrait pas en conclure que... Plusieurs aliénistes -affirment que... D’autres, au contraire, sont d’avis que...» Enfin, -impossible de sortir de là avec une conviction quelconque!... Mon -raisonnement, à moi, simplifié depuis que je réfléchis beaucoup à ces -choses, se résume à ceci, et se montre d’une logique qui suffit à -mes convictions pour ne plus s’écarter de la route que ma conscience -leur a tracée: depuis aussi loin qu’on peut remonter dans la famille -des Douganovski, qui est celle de ma mère, c’est-à-dire depuis six -générations, y compris la mienne, chaque étape de ces générations a -été marquée par un ou plusieurs cas de folie. Donc, il est bien avéré -que la folie est héréditaire dans notre race. La folie héréditaire, -comme toutes les tares ataviques, est presque impossible à guérir; -donc, pour empêcher qu’elle sévisse, il n’y a qu’un moyen à employer, -c’est d’empêcher qu’elle existe. Or, comment mettre en pratique ce -moyen? En supprimant la race qui produit cette tare, c’est-à-dire en -ne créant plus de descendants; c’est-à-dire, pour les représentants de -cette race, en renonçant au mariage... L’on se donne tant de peines -pour guérir le mal qui existe! N’est-il pas plus simple de l’empêcher -d’être?... Plus simple et plus humain! D’ailleurs, ici, nous n’avons -pas le choix: la pitié la plus élémentaire nous interdit d’opter pour -autre chose que pour le second point... Je n’oserais, pour ma part, -méconnaître sa loi... Et la meilleure preuve de la droiture de mes -idées, c’est que quand je songe à m’insurger contre elles, la paix de -ma conscience s’évanouit du coup... Oh! cela arrive plus souvent qu’à -son tour! ajouta la jeune fille en souriant. Qu’on a de mal à faire son -devoir, Madeleine! - -—Oui, mais qu’on a de joie quand on a su le faire! - -—Avec tout cela, je t’ai éveillée de bien bonne heure, ma pauvre amie! - -—Il y avait longtemps que je l’étais; aussi longtemps que toi, laissa -échapper Madeleine Burdeau. - -Puis, devant l’étonnement de Viéra: - -—Oui, ajouta-t-elle, j’ai tant pensé à tes confidences, à Katia, au -bonheur que son mariage lui apportait, à la déception qu’il te donnait -à toi, que je n’ai pu fermer l’œil ni hier ni aujourd’hui... - -Cette hypocrisie coûtait un peu à M^{lle} Burdeau; mais comment avouer -que la présence de Vadim à Vodopad mettait son cœur en tel émoi que le -sommeil de deux nuits en avait été compromis? - -—Alors, tu as entendu Sacha? - -—Non... - -—C’est vrai, notre chambre est assez éloignée de la tienne... Ah! -si tu l’avais vue, la pauvre petite! Elle a eu un accès d’épouvante -affreuse! Elle se rappelait la chute de Danilo... Maintenant je suis -certaine qu’elle a pris une part active à ce malheur. Elle criait -éperdue: «Béréguiss! Béréguiss!» Or, tu sais que c’est par cet -avertissement que nos conducteurs russes font se garer les gens qui se -trouvent sur la route de leurs véhicules. Qui sait si le malheureux -garçon ne le lui a pas lancé, ce cri? Et si, voyant qu’elle ne -s’écartait pas assez vite pour éviter ses chevaux, il ne s’est pas jeté -de propos délibéré dans l’abîme ouvert au bord de la route, pour lui -sauver la vie, à elle? Je ne puis m’expliquer qu’ainsi comment elle -se trouvait dans la fosse quand Akim a découvert le corps de Danilo, -et pourquoi elle a crié tantôt: «Béréguiss!» avec cet indescriptible -effroi. - -—Cela peut-être, fit Madeleine Burdeau rêveuse... - -—Ah! Madeleine! Songer qu’elle a été la cause d’un tel malheur!... -S’attendre, dès à présent, à chaque instant, à des scènes comme celle -de cette nuit! - -—C’est affreux. - -—Mère a tout entendu... - -—Oh! - -—Oui. Heureusement, maman tient de sa foi si ardente une résignation -qui lui permet de supporter l’épreuve; puis elle a, malgré la vivacité -de sa tendresse, des sautes un peu puériles d’impressions qui la font -vite oublier... A peine Sacha s’était-elle calmée qu’elle me parlait -déjà avec ravissement de ses petits enfants à venir! Tu penses si elle -a été bien reçue!... - -—La délicieuse femme que Tatiana Vassilievna! fit M^{lle} Burdeau. -Elle est d’une candeur! - -—C’est un ange, conclut Viéra. - -—Que tu effarouches quelquefois... - -—Mais que j’aime à la folie. On ne peut se figurer avec quelle douceur -elle nous a élevées. Jamais sa bouche n’a dit: Je veux! Et elle était -belle!... - -—Cela se voit encore. Tu lui ressembles, du reste. - -—Dis-moi la pure et sincère vérité, Madeleine, suis-je belle? - -—Non, pas belle, belle dans le vrai sens du mot; mais charmante, -attirante au possible. Tes admirables cheveux cendrés d’une teinte si -rare, tes yeux bleus... de quel bleu dirai-je?... Ah! j’y suis! du bleu -honnête et clair de la fleur de gentiane; ton teint pâle, ta taille -menue, sont un ensemble de grâce et d’harmonie parfaites. - -—Alors, tu comprends que l’on m’ait aimée! - -—Coquette! Et moi? - -—Oh! oui, que je le comprends! - -—Mais non! Je te demande comment je suis faite. - -—Au premier abord, tu as l’air un peu déesse... un peu inaccessible... -Le casque de tes cheveux noirs, ta taille qui paraît très grande et -qui n’est en somme que moyenne; tes yeux sévères, ta démarche lente, -imposent. Puis, d’un sourire, tu apprivoises les mortels!... Je crois -que l’on peut dire de toi que tu es belle, classiquement belle. Tu as -dû avoir beaucoup de succès dans ta carrière d’institutrice en Russie? -Avoue-le, Made! - -—Oui... Mais lesquels! fit la Française avec dégoût. - -—On ne t’a jamais demandée en mariage? - -—Si, une fois. - -Et M^{lle} Burdeau se mit à rire, malgré l’amertume dont les questions -de Viéra venaient de remplir son cœur. - -—Et... peut-on savoir? - -—Qui? Mais pourquoi pas? Un garçon coiffeur, ma chère! - -—Oh! - -—Parfaitement! J’achetais toujours ma parfumerie dans le même magasin, -tiens, à Kieff, au coin de Kreschatik et de Nikolaïevska. Or, un salon -de perruquier, comme vous dites, est attaché à l’établissement, et dans -ce salon travaillait, travaille encore un Adonis en tablier blanc qui, -par la porte ouverte sur le magasin, guettait les belles clientes, et -que mes charmes ont conquis!... Profitant d’un dimanche qu’il était -seul à la boutique—les autres employés ayant eu probablement congé—et -où j’avais eu besoin de faire emplette, il me fit à brûle pourpoint sa -déclaration, et me demanda de vouloir bien l’accepter pour époux!... Je -l’entends toujours qui me répète—car j’étais trop saisie pour couper -court tout de suite à sa tirade—: «Ia vas loublou! Ah! kak ia vas -loublou! (_Je vous aime! oh! combien je vous aime!_)» - -—Oh! fit Viéra! que tu as dû être indignée! - -—Que non, ma chérie; tu te trompes, répondit Madeleine Burdeau avec -tristesse. La grossièreté des aveux que j’avais eu à subir jusqu’alors -me fit presque trouver touchante cette proposition, déplacée, il est -vrai, mais honnête, au moins, et si sincère!... Le pauvre diable! -il s’était probablement renseigné sur mon compte, et me sachant -institutrice—c’est-à-dire subalterne—et pas riche,—comme lui sans -doute,—il ne voyait pas en quoi sa démarche pourrait m’offenser!... Si -je n’avais eu que des humiliations de ce genre à souffrir!... - -—Alors, c’est triste d’être institutrice? - -—Souvent. En tout cas, dans cette carrière, le plus grand défaut qu’on -puisse avoir, c’est d’être belle... quand on n’est pas intrigante en -même temps! - -—Et celui que tu aimes à présent, Made, interrogea Viéra tout bas en -se penchant vers son amie?... - -—Oh! celui-là ne m’a jamais mésestimée, ni offensée!... C’est l’être -le meilleur, le plus noble qui soit, répondit Madeleine Burdeau avec -chaleur! Mais je l’aime, lui, et il ne m’aime pas... C’est encore pis -ainsi... Eh bien! non! corrigea-t-elle au bout d’un instant, même -dédaignée, même sacrifiée, je n’ai pas à me plaindre! Je sais ce -que c’est que le pur amour! Je suis fière de celui que j’aime et du -sentiment qu’il m’inspire! Tout est bien. Au moins j’aurai vécu!... -C’est que j’ai vingt-six ans, ma chérie! - -—Tu ne les parais pas. - -—N’importe! je les ai... et la jeunesse s’enfuit à grands pas! - -—Comment est-il au physique, celui que tu aimes, demanda Viéra -intriguée? - -Ici, Madeleine Burdeau se troubla un peu; puis souriant pour donner un -air léger au compromis de sa franchise, elle se mit à tracer l’inverse -du portrait de Vadim. - -—Assez petit,... blond,... barbe à la russe,... yeux bleux,... teint -hâlé... - -—Et Russe, lui aussi, comme sa barbe? - -—Russe. - -—Et ce petit homme blond n’aime pas la déesse que tu es? - -—Apparemment. - -—Peut-être n’ose-t-il pas te déclarer ses sentiments? Peut-être lui -as-tu... - -—Ne ruine pas ton imagination à lui faire des emprunts pareils, va, ma -petite Viéra, interrompit la Française, mi bonne-enfant, mi-amère! Il -aime ailleurs, voilà le hic! - -—Le hic?... - -—Tu ne comprends pas cette expression? Cela veut dire: Voilà le -cheveu... - -—Dans la soupe?... demanda Viéra, riant de l’explication. - -—Dans la soupe! Tu as parfaitement saisi. Oh! l’intelligente élève! - -—Mais est-il aimé, lui, de celle qu’il aime? - -—Je le crains. - -—Et elle est aussi jolie que toi? - -—Elle est charmante. - -—Je te plains, ma pauvre Made! - -—Il y a de quoi, fit la Française tristement gouailleuse. Mais assez -parlé de ces choses, ma chérie. Si tu le permets, je vais me lever, je -ne ferai qu’une toilette sommaire et nous irons déjeuner. Hélas! les -soucis du cœur n’empêchent pas les besoins plus grossiers de guetter -nos instincts... J’ai horriblement faim! - -—Ceci est d’autant plus sage, dit Viéra, que Vadim retourne à -Kieff par le train de dix heures, et que personne, après la journée -harrassante d’hier, n’a songé à lui faire préparer un déjeuner un peu -substantiel; or, il est tellement, lui, insoucieux de ces choses, qu’il -partirait sans manger plutôt que de se donner la peine de commander -lui-même son repas. Tiens! mais nous pourrions le conduire à la gare; -nous mettrons simplement nos pèlerines sur nos vêtements de matin. Cela -te convient-il? - -Madeleine Burdeau répondit: «Oui» d’une voix qu’elle s’efforçait -de garder naturelle; mais, dans sa hâte à se lever, dans ses yeux -rayonnants, un observateur moins occupé que Viéra de ses propres -pensées eût reconnu une joie débordante bien en désaccord avec le ton -d’indifférence aimable dont ce mot avait été prononcé... - - * * * * * - -Une heure plus tard, les deux amies étaient installées en compagnie de -Vadim Piétrovitch dans la calèche qui reconduisait le jeune homme à la -gare. - -Des deux chevaux, l’un était ce même «brûlé» qui avait réussi à sauter -librement dans la fosse au charbon de bois, lorsque Danilo s’y était -précipité avec son attelage, et qui avait regagné sain et sauf l’écurie. - -M^{me} Erschoff, craignant de nouveaux accidents,—car personne, sauf -Viéra (et M^{lle} Burdeau depuis ce matin) ne soupçonnait la véritable -cause de la catastrophe du silo,—avait voulu le vendre; mais Andreï -supplia tant et si bien, mettant toute la faute sur ce «maladroit de -Danilo qui n’avait jamais su mener un cheval», que la faible Tatiana -avait dû enfin céder à ses instances. Et, chose à remarquer, depuis -que le «brûlé», la moins aimée auparavant des bêtes d’Andreï, était -sorti indemne de la tragique équipée de la fosse, celui ci était devenu -plein d’égards pour le cheval; il lui témoignait à tout propos une -affection jalouse, une prédilection marquée sur les autres hôtes de son -écurie... On eût dit la tendresse reconnaissante d’une mère pour un -enfant qui vient d’échapper à un grand péril! - -Plus de coups de fouet, plus de reproches, plus d’injures capables -de froisser l’amour-propre d’un cheval. Quand le «brûlé» avait envie -de faire le paresseux, on allait au pas; quand il lui prenait la -fantaisie de courir, ses compagnons devaient le suivre... En un mot, -le récalcitrant Andreï n’obéissait plus spontanément qu’à une seule -créature au monde, et cette créature, c’était le «brûlé»! - -Quant à la télègue, on ne l’avait même pas fait réparer. Tatiana -Vassilievna, trouvant qu’un souvenir trop lugubre s’y rattachait, -n’avait pas voulu la garder; elle en avait fait cadeau à un pauvre -moujik ravi qui l’avait transformée lui-même, avec l’ingéniosité russe, -en chariot de corvée... - -—Eh! frère, tu vas me faire manquer mon train, cria Vadim remarquant -la lenteur de l’équipage. - -—Que faire, barine? Mes chevaux sont fatigués... ils ont tant trotté -hier. - -—Donne-leur un bon coup de fouet, ça les ravigotera! - -—Et comment, faut-il aussi vous jeter dans le fossé? - -—Andrioucha! cria Viéra avec colère. - -Andreï rougit et fit claquer son fouet, mais mollement, pour cacher sa -déconvenue. - -—Je sais bien, moi, pourquoi cette animosité sournoise contre le -pauvre Danilo, dit M^{lle} Burdeau, en français, naturellement. Il -courtise Ioulia... - -—Est-ce possible! s’exclamèrent à la fois Vadim et sa cousine. - -—Je les ai surpris ensemble l’autre jour, en revenant de chez Natalia -Grigorievna, il la tenait par la taille... elle souriait. - -—Deux mois après la mort tragique de son fiancé! Mais c’est -abominable, s’indigna Viéra. - -—Je n’ai pu m’empêcher de le lui dire aussi moi-même quand elle m’a -dépassée, seule, un instant après dans le chemin. Elle s’est un peu -troublée, mais bien vite remise, m’a répondu par l’éternel «Que faire?» -des Slaves... «Que faire? barichnia, il est mort; nous n’y changerons -rien!» - -—Au fait, dit à son tour Vadim, c’est une réponse très sage. - -—Oh! Vadim Piétrovitch, murmura Madeleine Burdeau, saisie. - -—Je vous scandalise, mademoiselle? Eh! pourquoi voulez-vous que -nos paysans envisagent la vie d’une autre façon? S’ils prétendaient -s’arrêter à chaque mécompte, à chaque adversité qui les visitent, ils -auraient trop à faire! Un malheur est-il arrivé? Avec la grâce de Dieu -et leur insouciance, ils tâchent de le réparer au plus vite; ils n’ont -pas de temps à perdre, eux, en sentimentalité vaine! - -—Mais ici, ce ne serait que de la décence. - -—Ou de l’hypocrisie. Ioulia a aimé Danilo parce qu’il était jeune, -parce qu’il était beau, parce qu’il lui a dit qu’il l’aimait... C’est -le plus souvent ainsi que l’amour naît au cœur des filles. Aujourd’hui -que Danilo n’est plus là, Andreï, non moins jeune, non moins bien campé -que lui, redit à son tour à l’oreille de Ioulia les éternelles paroles. -Qu’elle l’écoute, elle dont le cœur primitif n’a pas nos raffinements -de civilisés, c’est dans l’ordre de la nature. - -—Alors, vous comprenez que l’on change ainsi d’amour comme de... robe? -demanda Madeleine Burdeau déçue. - -—Je comprends... je comprends... jusqu’à un certain point. Enfin, -d’une paysanne de dix-huit ans cela ne m’étonne pas. - -—Ma chère Madeleine, dit Viéra en riant, tu as l’air d’une vestale -qui vient de constater que son feu s’est éteint! - -La Française rougit, puis à son tour ébaucha un sourire. - -—Vous êtes si intransigeante que cela sur les questions d’amour, -mademoiselle? demanda Vadim. - -—J’avoue qu’en cette matière je suis pour l’unité. - -—Moi aussi, dit Viéra vivement. - -—Que de veuves éplorées, que de filles dédaignées, que de cœurs -délaissés votre système condamne à un deuil éternel! - -—Eh bien! et où serait le mal? interrogea fièrement Madeleine Burdeau. - -—Dans une orgie de mécontentements, de bouderies, d’aigreurs... - -—Le cœur qui n’est pas aimé est-il nécessairement plein de tout cela? - -—Le plus souvent. - -—Vadim Piétrovitch, dit lentement la jeune fille, mi-narquoise, -mi-grave, seriez-vous malheureux en amour? Vous êtes, ce matin, si -impatient, si taquin!... - -L’étudiant s’inclina en signe d’affirmation. - -—Oh! quel trio! fit Viéra, malgré elle. - -Vadim sourit, et embrassa la calèche d’un regard circulaire. - -—Tous les trois? questionna-t-il. C’est parfait! - -—C’est hier que nous eussions formé un joli groupe! dit Viéra. -Evguénï, toi, frère... Maria Pavlovna... - -—Pourquoi Maria Pavlovna, interrompit vivement l’étudiant, t’a-t-elle -fait des confidences? - -—Mais n’est-ce pas connu de tout le monde qu’elle est affreusement -délaissée par son mari? - -—Ah! c’est de cela qu’il s’agit, fit le jeune homme en respirant. - -—Et de quoi voulais-tu que ce fût, puisqu’elle est mariée? répondit -ingénument Viéra. - -—Tu as raison, sœur. - -Madeleine Burdeau, elle, regardait Vadim avec douleur, et son cœur -répétait tout bas: «Comme il l’aime! Ah! comme il l’aime!» ce en quoi -le cœur mal informé se trompait, en somme, car Vadim était plus piqué -par la réserve de la jeune femme, plus apitoyé sur sa grâce meurtrie, -et plus attiré vers elle par un désir physique de vaincre sa longue -résistance, qu’il ne l’aimait au vrai sens du mot. - -—Vadim Piétrovitch, dit l’amie de Viéra au bout d’un instant de -silence, je crois que vos arguments de tout à l’heure en faveur de -Ioulia n’étaient qu’une théorie fantaisiste et non la démonstration de -vos principes à vous. Vous me semblez être un fidèle, Vadim Piétrovitch! - -Elle avait mis tant de tendresse et de mélancolie inconsciente dans -ces mots, que l’étudiant troublé la regarda longtemps sans songer à lui -répondre. Madeleine, gênée de la persistance avec laquelle les yeux du -jeune homme restaient fixés sur elle, détourna la tête, et se mit à -parler avec Viéra de choses indifférentes. - -La calèche arriva ainsi devant la modeste gare de Tiétiéreff qui -dessert Vodopad, au moment où le dernier coup de cloche annonçait le -départ immédiat du train. Vadim n’eut que le temps de descendre de -voiture et de faire l’assaut d’un wagon sans prendre de ticket. - -—Au revoir, mademoiselle!—Viérotscka, au revoir! - -—A bientôt, Vad! lui cria Viéra. Nous irons à Kieff un de ces jours. -Bonne route! - -—Au revoir, Vadim Piétrovitch, lança M^{lle} Burdeau à son tour. - -—Quel air rayonnant tu as, Made, dit Viéra à la Française lorsque -Andreï eut fait faire demi-tour à son attelage, et que la calèche roula -de nouveau sur le chemin de la datcha! Tu vois, j’ai eu une bonne idée; -cette promenade matinale t’a fait joliment du bien! - -—Oui, acquiesça Madeleine de la tête. - -Et tout bas elle se répétait à elle-même avec délices: «Oh! oui, oui, -que cette promenade m’a fait du bien... plus que tu ne le crois, ma -petite amie!» - -Ceci était le résultat de la dernière attitude de Vadim. - -Éternel grand enfant que le cœur! Une parole, un sourire, moins que -cela, un regard, et le rouleau magique du cinématographe qu’est la vie -change pour lui ses aspects moroses en images riantes, ses paysages -déserts en oasis fécondes! Ah! que le cœur qui aime est donc puéril! Et -combien peu de chose il lui faut pour être consolé. - - - - -XII - - - L’HIVER!... _Le paysan en fête, - Avec son traîneau fraye la route. - Son cheval, sentant la neige, - Trotte insoucieusement - En traçant des sillons moelleux... - Une fière kibitka vole... - Le cocher, assis sur son siège, - Est vêtu d’une touloupe serrée par une écharpe rouge. - Ah! voilà qu’un gamin court! - Il a dans son traîneau un petit chien noir - Et joue lui-même le rôle de cheval. - Le gaillard! il a déjà gelé son pouce, - Il a mal... mais en même temps il rit - Et sa mère lui montre du doigt par la fenêtre!_ - -Ce charmant tableau de l’hiver russe, que Pouschkine a tracé, se -représente à la mémoire de Viéra, l’un des premiers jours de décembre, -alors qu’assise avec Madeleine Burdeau dans un des coupés du train -qui les transporte à Kieff, elle suit, à travers la vitre dégelée de -la portière, le paysage que longe la voie ferrée. Cette année-là le -froid a été long à venir; la neige n’a commencé à tomber que dans les -derniers jours de novembre. Tant que l’automne était resté serein, -tant que les fantastiques joyaux d’or bruni et les voiles mauves dont -la nature se pare pour porter le deuil de l’été gardèrent leur poésie -mélancolique, rien ne fut à regretter. Mais cette pluie sournoise qui -vint changer en boue le sable des chemins, mais ce vent plaintif qui -rendit sinistres jusqu’aux échos harmonieux de la forêt, mais ce ciel -terne, cette brise glacée, ces bras piteusement tendus des arbres -dénudés, de quelle tristesse maussade ils vinrent envelopper Vodopad! - -Aussi quelle ne fut pas la joie des habitantes de la datcha lorsqu’en -poussant, un matin, les volets de leurs chambres, elles trouvèrent le -parc, morne et désolé la veille, transformé par le sortilège d’une nuit -en blanc palais de marbre, qu’irisaient par places, comme la flamme de -lampes aux globes opalins, les rayons légèrement voilés du soleil. - -Pour le Russe, l’hiver n’est pas cette saison que craignent les peuples -du Midi; c’est un ami désiré, un génie bienveillant qu’il accueille -toujours avec tendresse, et qui sait parler à son cœur. L’hiver russe -n’est pas le visiteur morose aux neiges fondantes et noires, au ciel -lugubre, à la perfide humidité, que connaissent les pays du sud; c’est -un hôte loyal, au froid robuste, à la neige éclatante et drue, à la -gelée nette, aux horizons larges et clairs. - -Qui ne s’est senti plus vigoureux, plus sain, plus dispos d’esprit et -de corps, plus vaillant et, oserai-je dire, plus pur d’âme après une -promenade à travers la blancheur du steppe ou de la forêt, les poumons -dilatés par l’air vivifiant, les joues tapotées amicalement par la -froide brise, les narines caressées par l’odeur fraîche des cristaux -immaculés, les yeux si pénétrés de blancheur, qu’ils la déversent -jusque dans le cœur et la pensée? - -Viéra, véritable âme russe, aime passionnément l’hiver russe. - - Avec sa beauté froide, - Avec son givre brillant au soleil, - Et ses journées glacées, - Et ses traîneaux... Et durant l’aube tardive, - Les scintillements de sa neige rose... - -Ses yeux ne se détachent pas de la vitre dont elle a pris possession, -et qu’elle essuie avec son mouchoir chaque fois que la légère couche -de vapeur dont le verre se couvre menace de se congeler. Elle ne voit -que bien imparfaitement à travers cette mince couche de buée, mais cela -suffit à son imagination pour reconstituer—et largement—le paysage -qui se déroule. - -Même les choses lui paraissent plus idéales ainsi, enveloppées de -cette gaze nuageuse qui les voile à demi. Évanouies à chaque instant -et métamorphosées par la vitesse du train qui passe au milieu d’elles, -elles ont l’air de mirages fantastiques, de blanches chimères caressées -en des rêves lointains. - -Et que d’aspects imprévus, que de symboles variés se présentent à -l’imagination pendant les quelques secondes où il est donné à l’œil de -saisir la fuite des tableaux! - -Tantôt, c’est un pan de forêt semblable au parvis d’un temple élevé -en l’honneur de la déesse Pureté... Les bouleaux aux troncs d’argent, -aux grêles panaches givrés, s’élèvent, droits et sveltes, comme des -colonnes de marbre; parmi eux des arbustes enveloppés de neige, ont -l’air de prêtresses drapées dans leurs péplums; le sol est uni comme -des dalles; la clarté du soleil matinal joue sur les colonnades avec -des reflets de lampes sacrées... Tantôt la plaine bosselée, bleuie -par le reflet du ciel, donne l’idée d’une mer aux vagues écumeuses... -Puis défilent des bornes encapuchonnées, pareilles à une théorie de -vierges aux voiles pudiques. Une mare gelée, aux bords garnis d’herbes -raides, semble une vasque d’onyx aux ciselures d’argent. Les chaumières -ont l’air de joujoux à suspendre aux branches de l’arbre de Noël. -Les monticules épars sur certains champs font songer à un troupeau -de brebis immaculées broutant une herbe de légende. Les stalactites -suspendues à la crête des talus miroitent à la clarté du matin, comme -des chevelures ruisselantes d’ondines... - -Et Viéra voudrait que le train n’arrivât jamais! - -Mais il y a près de deux heures que l’on s’est mis en route... Aux -vastes plaines, aux forêts prestigieuses, succèdent des maisons -maussades, l’air s’obscurcit d’une noire fumée, l’horizon est coupé de -poteaux et des signes cabalistiques que tracent les fils entrecroisés -du télégraphe; l’odeur innommable des faubourgs de grande ville -s’insinue jusque dans les wagons, des coups de sifflet stridents -déchirent les oreilles, le train devient poussif, ralentit, stoppe. -Kieff! - -Madeleine Burdeau, qui n’a regardé, durant le trajet, qu’en elle-même, -et Viéra, tout éblouie encore des visions blanches de la route, sortent -du coupé parmi la bousculade des commissionnaires qui ont envahi les -marchepieds pour s’emparer des colis des arrivants. Et Dieu sait -s’ils sont nombreux, les colis que traînent après eux les voyageurs -au pays de la neige! Oreillers, couvertures, valises, paniers, -samovars, vaisselle, un wagon de train russe ressemble à une voiture de -déménagement. - -—Je crois qu’il vaudra mieux que nous allions d’abord chez Vadim, dit -Viéra lorsqu’elles furent sorties de l’encombrement de la gare. Il est -vraiment un peu trop tôt pour se présenter à l’hôtel. Et puis Katia ne -sera pas levée; c’est une sybarite! Vadim a son cours à dix heures, -nous le trouverons chez lui; plus tard il pourrait nous échapper. - -—Comme tu voudras, répondit légèrement Madeleine, tandis que son cœur, -de joie, se mettait à battre aux champs. - -Elles hélèrent un traîneau. - -—Et nous allons ainsi visiter les garçonnières? fit la Française d’un -air scandalisé à dessein. - -—Oh! l’appartement de Vadim n’est une garçonnière qu’à demi!... Elle -est si jalousement gardée, époussetée et rangée par Marfa Timoféevna, -qu’elle perd beaucoup du piquant qu’ont, m’a-t-on dit, les logements -des jeunes célibataires. Un type, cette Marfa Timoféevna! Vieille, -édentée, barbue, toujours allante, toujours grognante, mais pleine de -tendresse pour le fils de son ancien maître, elle ressemble tantôt à -une «baba Iaga» (la méchante fée russe), tantôt à une fée bienfaisante -des contes de votre Perrault!... Son mari était intendant, et elle, -économe, chez le père de Vadim. Ils auraient dû avoir quelque bien, -mais il était, lui, un ivrogne fini, et il devint impossible de le -garder, car les paysans le trouvaient ivre-mort sur les routes dès neuf -heures du matin. Marfa Timoféevna dut l’entretenir à ne rien faire -jusqu’à sa mort; et elle n’est veuve que depuis six ou sept ans!... -Trop vieille déjà à cette époque pour présider une administration -domestique aussi compliquée que celle des domaines russes, elle -habita quelque temps Bielaïa-Polana avec une sinécure, ou plutôt une -retraite... Puis quand Vadim vint habiter Kieff après la mort de mon -oncle afin d’y suivre les cours de l’université, elle demanda de -pouvoir le suivre pour tenir son ménage. - -—Y a-t-il longtemps que le père de Vadim Piétrovitch est mort? - -—Cinq ans, juste. - -—Et sa mère? - -—Il ne l’a pas connue; elle est morte en lui donnant le jour. - -—Oh! pauvre femme!... Qu’il me bouleverse toujours, ce cruel jeu de la -nature faisant naître l’enfant du dernier soupir de la mère! - -—C’était, dit maman, une petite personne très coquette et très belle -que mon oncle adorait; et Vadim est né juste un an, jour pour jour, -après leur mariage! - -—Et son père s’en est-il occupé un peu, du pauvre bébé? - -—Il a veillé sur lui absolument comme l’eût fait la mère. C’était un -homme parfait. Vadim tient de lui son intelligence et la générosité -de son cœur. Mais regarde, Madeleine, là, dans cette maison rouge, au -premier étage, derrière cette fenêtre aux rideaux écartés, c’est lui; -oui, c’est Vadim. Il ne nous voit pas, naturellement; il est toujours -occupé d’autre chose que de ce qui se passe sous ses yeux... Hé! où -vas-tu? cria Viéra au cocher qui dépassait la maison. - -—Votre Excellence m’a dit: n^o 48. - -—Mais non! 50. Recule ton traîneau. - -Pour jouir de la mine qu’allait faire Marfa Timoféevna, il avait été -décidé entre les deux jeunes filles que Viéra se tiendrait un peu à -l’écart quand elle aurait sonné, et qu’elle ne se montrerait tout de -suite que si Vadim lui-même venait ouvrir. Au cas contraire, M^{lle} -Burdeau devait seule demander à voir le jeune homme. - -L’effet de cette conspiration ne fut pas médiocre. En entendant -l’accent étranger, en constatant la jeunesse et la beauté de la -visiteuse qui désirait parler à son maître, Marfa Timoféevna fit une -figure si renfrognée qu’on ne vit plus ni ses yeux ni sa bouche, mais -seulement deux joues couvertes d’un épais duvet noir, des sourcils -hérissés en broussailles et un grand, grand nez recourbé qui semblait -flairer de ses narines poilues l’odeur de poudre de cet assaut matinal. - -—Je ne sais pas si Vadim Piétrovitch est chez lui, dit-elle en -bougonnant; je vais aller voir. Attendez un instant dehors. - -—Et comment, Marfa Timoféevna, vous avez peur que nous ne volions les -meubles, que vous voulez ainsi nous laisser sur le palier? demanda la -voix amusée de Viéra qui se montra, aussitôt après, derrière Madeleine -Burdeau. - -—Seigneur! Viéra Piétrovna! exclama la fée bourrue. Et elle se signa -vivement. Que votre seigneurie me pardonne, je n’avais pas vu... Je -ne pouvais pas savoir... Daignez entrer. Vadim Piétrovitch est là -qui vient de finir son déjeuner... Permettez, Vadim Piétrovitch, des -visiteuses pour vous... et quelles visiteuses! ha! ha! C’est une -Allemande, la noire? demanda-t-elle tout bas à Viéra pendant que le -jeune homme disait bonjour à M^{lle} Burdeau. - -—Non, une Française. - -—Ça vaut mieux. Et, barichnia, peut-on vous servir à déjeuner? - -—Je crois bien! Pour moi du thé, pour ma compagne du café, et quelque -chose à grignoter. - -—En voilà une bonne surprise! s’exclama Vadim quand Marfa Timoféevna -eut cessé de s’entretenir avec Viéra. Aurais-je jamais pensé ce matin, -en me levant, que j’allais avoir la joie d’une visite pareille? - -—Mais je t’avais dit que nous viendrions à Kieff... - -—Oui, mais il y a longtemps; et tu n’avais pas fixé de date, alors je -ne m’attendais pas... Soyez la bienvenue dans mon antre, mademoiselle, -fit le jeune homme en s’inclinant très bas devant Madeleine Burdeau. - -—Charmant antre, répondit celle-ci remerciant d’un salut avec la tête. - -—Où l’on voudrait vivre toujours... s’il n’était pas en ville, ajouta -Viéra. - -—Oh! je n’ai que trois pièces, fit le jeune homme, et une chambre pour -ma femme de ménage. - -—Elles sont grandes et se suivent; cela fait un ensemble gai... Puis, -quelle profusion de plantes rares! Le printemps a déjà détrôné l’hiver -chez vous, Vadim Piétrovitch. - -—C’est ma seule passion, fit Vadim. - -—Avec une centaine d’autres, plaisanta Viéra. Peut-on circuler nous -deux Madeleine? - -—Vous déjeunerez d’abord, puis Marfa Timoféevna décidera. Que Dieu -me préserve de concéder l’entrée des sanctuaires sans m’être muni au -préalable de son approbation! Et si un grain de poussière avait eu -l’effronterie de s’asseoir sur un meuble!... Aïe! J’aurais la guerre -pendant huit jours, déclara le jeune homme d’un ton plaisamment effaré! - -—Je vois ce grain de poussière _assis_, fit Madeleine Burdeau en riant -de bon cœur. - -—Nous n’avons pas d’autre expression en russe... - -—Mais il n’en est pas besoin! C’est amusant au possible... Le grain de -poussière, par exemple, vous a tout de suite une figure!... On voit un -petit gnome malicieux faisant la nique à Marfa Timoféevna. - -—Que dit de moi la Française? demanda de nouveau à l’oreille de Viéra -la vieille fée qui rentrait en cet instant dans la salle à manger pour -mettre le couvert, et qui avait entendu prononcer son nom. - -—Elle admire l’ordre qui règne chez vous, répondit la jeune fille -insidieusement. - -—C’est une bonne âme, comme je vois! Jolie aussi... eh! eh! - -Et elle rit de toute sa bouche sans dents à la belle étrangère. - -—Vous avez conquis mon cerbère, mademoiselle, fit Vadim. - -Et il ajouta, d’un ton qui sembla à la Française plus intentionné que -celui des banales politesses: - -—Comme vous conquérez tout le monde, d’ailleurs! - -M^{lle} Burdeau rougit. - -—Madeleine est si modeste, dit Viéra. - -—Ce n’est pas sa seule qualité... Mais je vois, mesdemoiselles, que -vous devenez inséparables... - -—Est-ce un reproche pour aujourd’hui, Vadim Piétrovitch? - -—Dieu m’en préserve! Je constate seulement... - -—Oui, intervint Viéra, nous sommes devenues de grandes amies. -Madeleine consent à demeurer chez nous indéfiniment—ou du moins -jusqu’à ce qu’une circonstance capitale, son mariage, par exemple, -vienne nous l’arracher de force.—Je ne regrette qu’une chose, s’écria -Viéra avec chaleur sans voir le geste de protestation qui accompagna -les derniers mots de sa phrase, c’est qu’elle ne soit pas ma vraie -sœur! Je m’entends bien mieux avec elle qu’avec Katia, c’est sûr. - -Un tendre regard auquel Viéra sourit marqua la reconnaissance et la -réciprocité des sentiments de M^{lle} Burdeau. - -—Voilà. Le café est prêt et l’eau du samovar bout, jeta Marfa -Timoféevna en montrant la table aux jeunes filles. Mangez, -seigneuresses, et portez-vous bien! - -—Katia et Serguié partent-ils définitivement demain pour Odessa? -interrogea Vadim lorsqu’il se fut réinstallé à table près des jeunes -filles pour un semblant de second déjeuner. - -—Oui. Tu sais qu’ils ont passé toute la semaine avec nous, -jusqu’avant-hier. - -—Je les ai conduits moi-même à la gare, le jour de leur départ pour -Vodopad. Ne vous l’ont-ils pas dit? - -Viéra nia de la tête. - -—J’avais une envie folle de les accompagner, continua Vadim; mais pas -moyen; mes études... - -—Mais si, Viéra, intervint M^{lle} Burdeau. Katia nous a dit que son -cousin les avait accompagnés jusqu’au train. Tu ne te rappelles pas? -Ils avaient dîné avec vous, n’est-ce pas, Vadim Piétrovitch? - -—Rien n’est plus vrai. - -Viéra fit encore signe que, malgré ce détail, elle ne se rappelait pas. - -—Je vois, sœurette, que tu t’intéresses moins à mes faits et gestes -que M^{lle} Burdeau! - -—Quel propos téméraire, Vad, et quelle fatuité! C’est tout simplement -la preuve que Madeleine a plus de mémoire que moi. - -—Il ne faut pas demander si notre Katia est heureuse! dit encore -Vadim. Cela se voit sur toute sa petite personne rayonnante. Mais je -crains bien aussi que le mariage ne la rendra pas moins frivole... -Elle ne parle que des plaisirs qu’elle va trouver à Odessa, des -fêtes auxquelles on l’a invitée déjà, paraît-il, du théâtre, de ses -toilettes... enfin, elle compte prendre une revanche éclatante de -ses vingt ans de Vodopad! C’est son expression. Serguié sourit à son -caquetage, il l’admire, il en est amoureux fou! - -—Espérons-le! dit en riant Madeleine. Après sept semaines de mariage... - -—Oh! ces brillants officiers!... fit Vadim. Et il eut, pour achever sa -phrase, un geste qui voulait dire: «Je ne donnerais pas deux kopecks de -leur fidélité.» - -Viéra protesta. - -—Serguié n’est «brillant» qu’au dehors, dans le sens où tu emploies -ce mot. Au fond, c’est une nature solide, un cœur honnête. Tu l’as -assez peu connu, toi; mais moi, qui le suis depuis mon enfance, je peux -affirmer que c’est un jeune homme à principes... D’ailleurs, élevé -comme l’ont été les fils de Nikolaï Sémionovitch... - -—Ceci, interrompit Vadim à mi-voix en se tournant vers Viéra, est une -manière détournée de nous faire l’éloge de quelqu’un qui ne s’appelle -pas Serguié... Mademoiselle est au courant? demanda-t-il en clignant de -l’œil vers la Française. - -—Parle tout haut, va! il n’y a pas de mystère. Est-ce un crime d’aimer -Evguénï? - -—C’est que les jeunes filles sont si cachottières... - -—Mais pas moi. Seulement, Vad, reprit Viéra,—et son visage ici devint -grave,—il est convenu dès aujourd’hui qu’on ne prononce plus ce nom à -la légère. Evguénï est un mort chéri; laissons-le dormir en paix dans -le cercueil de mon cœur. - -—Alors tu persistes dans tes résolutions? Le temps n’a pas réveillé en -toi les lâchetés qui se trouvent au fond de toute nature humaine? - -—Oh! cela si, plusieurs fois! Demande à Madeleine. Nous avons eu fort -à faire ensemble pour que je ne déserte pas «le drapeau du devoir». - -—Comment «ensemble»? Mademoiselle est donc complice de tes idées? - -—Vadim Piétrovitch, répondit la Française vers laquelle le jeune homme -s’était tourné pendant sa dernière phrase, je suis toujours complice -d’idées pures, enthousiastes et sincères, quel que soit le principe -qui les dicte. N’est-il pas de consciences plus... chatouilleuses, -disons même plus donquichottesques les unes que les autres? Et est-ce -une raison parce que nous trouvons leurs scrupules un peu exagérés -pour les railler? Ce sont ces consciences-là qui font les héros, les -martyrs et les saints. Chacun est juge de ce qu’il doit et de ce qu’il -peut; seule, la conscience humaine est un tribunal sans appel... Allez -prouver aux carmélites que l’on peut aussi bien prier Dieu et faire -son devoir dans le monde qu’aux pieds des autels d’un cloître... Allez -persuader les alchimistes—puisqu’on dit qu’il en renaît—que la -fabrication de l’or est un mythe et la panacée une fiction... Allez -dire aux mahométans que leur paradis n’est pas desservi par des houris -comme les cafés allemands par des servantes de brasseries!... Et, en -somme, leur idéal vaut-il moins que celui des profanes dont le but, -dans la vie, est jouissance, routine, et mépris de tout au-delà puéril -ou ténébreux? - -—Mais je ne discute nullement ces choses, mademoiselle, dit le jeune -homme, je suis de votre avis, seulement je m’étonne toujours, voilà -tout, quand notre vingtième siècle produit une vraie conscience... Nous -sommes tous si avides de jouir, comme vous le dites, que le renoncement -n’est plus guère de mode parmi nos contemporains! - -—Cela semble ainsi, parce qu’on ne va pas le crier sur les toits, -lorsqu’on se sacrifie! Nous ne sommes que quatre à savoir le secret de -Viéra: Tatiana Aleksandrovna, Katia, vous et moi; irons-nous le répéter -au premier venu, le faire imprimer dans les journaux comme une réclame? -Non... Eh bien! alors, de quelle manière saurions-nous davantage ce -qui se passe chez nos voisins? Voilà une cinquantaine de fenêtres qui -donnent sur cette cour; qui vous dit que si nous pouvions pénétrer à -travers leurs vitres avec d’autres yeux que ceux de nos corps, nous -ne verrions pas, derrière la cinquième partie au moins d’entre elles -un exemple d’abnégation, de vertu ou d’héroïsme? Les saints et les -martyrs ne se promènent pas sur cette terre avec leur auréole au front -et leur palme à la main. Ils portent des redingotes, des jupes, des -chapeaux à la mode; ils parlent notre langue et se mêlent à la foule; -qui pourrait les reconnaître? Croyez-moi, Vadim Piétrovitch, si frivole -que soit notre siècle, si dénués de ce qu’ils appellent les préjugés, -c’est-à-dire de principes, de dogmes, que soient quelques-uns de nos -frères d’aujourd’hui, la sève est encore bien pure qui coule dans les -veines de l’humanité; bien noble encore est l’Idéal de la plupart des -hommes. Vous riez de mes illusions, Vadim Piétrovitch? - -—A Dieu ne plaise, mademoiselle! Je souris de bonheur de vous entendre -ainsi parler, répondit le jeune homme redevenu grave et ne dissimulant -point l’admiration que lui inspirait l’amie de sa cousine. Lorsqu’on -sait tenir ses auditeurs sous le charme, comme vous le faites, par la -seule force de sa croyance, c’est qu’on est bien près de la vérité... -J’ai trop d’exemples de noblesse sous mes yeux, d’ailleurs, pour en -douter. Je me rends. Et toi, Viérotschka, sache que depuis ce jour tu -as gagné un second protecteur à ta cause. Donne ta petite main que je -la serre en consécration de ce nouveau pacte! - -Viéra n’avait pas pris part à la dernière conversation de Vadim avec -Madeleine Burdeau. Distraite de ce qui se disait autour d’elle par -ses propres réflexions, elle suivait au loin les lentes envolées de -ses pensées et de ses souvenirs. Lorsque Vadim l’interpella, elle -tressaillit; puis, rentrant dans la réalité, elle écouta gravement les -paroles que le jeune homme lui adressait, et par-dessus la table lui -avança ses doigts qu’il baisa lorsqu’il les eut pressés. - -—Causez encore un instant ensemble, mes amis, dit-elle ensuite; moi je -m’en vais voir Marfa Timoféevna dans sa cuisine. La pauvre vieille! il -faut bien lui montrer un peu d’intérêt!... - -Après le départ de Viéra, Madeleine Burdeau, pour se donner une -contenance, se leva, et, sans entrer dans le cabinet de travail contigu -à la salle à manger, se mit à regarder du seuil de la porte large -ouverte quelques tableaux appendus aux murs. - -—Mais entrez donc, fit Vadim qui la suivit lorsqu’elle eut répondu à -son invitation. - -—Oh! que ceci est joli! exclama la Française montrant une gravure -encore sans cadre posée sur le bureau d’érable. Qu’est-ce? - -—Une reproduction de _la Source_ de Siémiradski. - -—C’est d’un frais! Et ceci? - -Son doigt désignait une tête de cosaque peinte à l’huile. - -—Une étude de Véréchstchaguine. - -—Vous aimez la peinture, Vadim Piétrovitch? - -—Oui. Et vous? - -—Moi? Comment vous répondre?... Je vais vous paraître si béotienne!... -Mais au fait, pourquoi affecterai-je des capacités que je n’ai pas? -Je ne comprends pas la peinture, voilà! Certes un beau tableau -peut flatter mes regards, occuper ma pensée; mais parler à mon -cœur, émouvoir mon âme? Jamais! Et savez-vous pourquoi? Parce qu’il -représente ce qui est; ce que mes yeux, par conséquent, ont vu ou -deviné, et ont vu ou deviné autrement que ne l’a vu ou deviné le -peintre. Or, j’ai l’imagination vive, et mes rêves pressentent des -choses tellement somptueuses; mes sensations donnent aux aspects que -mes regards physiques embrassent une vie tellement intense, que tout ce -que je vois reproduit en peinture ne me cause que déception. Il en est -de même de la sculpture. Tandis que la musique, par exemple, n’a pas -d’autre moyen de charmer nos sens qu’en s’instrumentant ou se chantant. -Les bruits de la nature ne peuvent ressembler que de loin aux sons -que l’Art a rendu harmonieux. La danse de même. Sans pas réglés, sans -attitudes plastiques, elle n’est qu’une sorte de convulsion répugnante -à regarder; une bamboula sauvage. L’art est donc nécessaire ici pour -nous donner les impressions voulues. Ma théorie va vous paraître bien -osée; elle se résume en ceci: pourquoi chercher à imiter l’inimitable -nature? Pourquoi vouloir rendre l’image de choses tellement parfaites -qu’il n’y a que de l’orgueil à prétendre les reproduire?... -Contentons-nous de perfectionner ce qui est perfectible, de représenter -ce que nos sens ne peuvent saisir que par artifice!... Ne touchons pas -à ce qui est complet par essence... - -—Mais les peintres ne reproduisent pas au sens où vous employez -ce mot; ils rendent la pensée avec laquelle ils ont interprété les -divers aspects des choses. C’est comme un beau livre; il ne fait pas -se mouvoir des êtres d’un autre monde, mais bien des personnages en -chair et en os qui ont nos faiblesses et nos passions; il reproduit -donc aussi, comme vous dites; et cependant, vous aimez passionnément la -littérature, vous me l’avez dit un jour... - -—Les hommes sont nombreux et tous différents les uns des autres. -Avec l’amalgame des idées et des gestes de quelques-uns, l’écrivain -peut créer—vraiment créer, et non reproduire—un héros que son -imagination fait vivre. Mais la nature, elle, est une; et, d’ailleurs, -ses aspects ne nous touchent que par la vie qui y circule et l’émotion -qu’ils communiquent à notre âme. Combien moins attrayante serait une -mer immobile que celle dont les vagues ondoient et dont les flots -mugissent!... Quel charme moins vif aurait à nos yeux un ciel toujours -strié des mêmes nuages ou éternellement bleu!... Comme notre admiration -serait moins émue devant une rose pétrifiée et sans parfum que quand -nous respirons cette belle fleur à la chair veloutée, à la fraîche et -suave odeur!... La peinture peut-elle nous donner tout cela? Il est -vrai qu’elle ne représente pas que la nature; mais les objets sans -vie qu’elle nous montre sont plus factices encore et plus inertes en -passant par ses mains. Elle veut enserrer un palais somptueux avec -ses marbres, ses frises, ses sculptures, dans un cadre de quelques -centimètres!... Elle prétend faire chatoyer la soie, rutiler l’or, -scintiller les pierreries!... A quoi bon se donner tant de mal? ajouta -la jeune fille, riant elle-même de son paradoxe. On achète aujourd’hui -un mètre de satin pour trois francs, du «titre fixe» un peu plus cher -que du cuivre, et du strass pour rien! - -—O profane, profane! fit Vadim, amusé pourtant des théories de la -Française qui le changeaient un peu de la gravité habituelle des -conversations qu’il avait avec ses compatriotes. Au reste, ajouta-t-il -sans périphrase comme sans ironie, avec toute la simplicité russe, les -femmes ne comprennent rien à la peinture; c’est un art trop compliqué -pour leur génie étroit... - -—Rien n’est plus facile que de tirer des conclusions pareilles chaque -fois que nous voulons discuter avec vous autres hommes; cela dispense -d’expliquer, et, surtout, permet à la fatuité masculine de s’isoler sur -le nuage de sa supériorité. - -—Pour me disculper de pareilles insinuations, fit le jeune homme -prenant presque au sérieux la boutade de sa compagne, je vais vous dire -ce que l’on entend par l’art de la peinture, et réfuter... - -—Oh! de grâce, n’en faites rien, Vadim Piétrovitch! Je connais tout -cela par cœur. Mais il me plaît tant parfois, ajouta l’amie de Viéra, -de jeter bas toutes les théories raisonnables et de piétiner un peu -leurs ruines d’un moment! Je dois vous dire que je n’adore le convenu -qu’autant que l’exige la plus stricte bienséance. Je ne veux pas me -distinguer outre mesure de la foule, ni passer pour une originale, -non! Ce n’est ni de ma position ni dans mes goûts; mais chanter comme -mon voisin siffle, et ânonner des mots que je ne comprends pas pour -paraître initiée, cela, je ne le ferai jamais!—Et maintenant, si ce -n’est pas trop d’indiscrétion, passons en revue les photographies qui -encombrent votre sanctuaire. Ceci?... - -—Le recteur de notre université. Il serait flatté s’il vous entendait -l’appeler «ceci»! - -—Et ça? - -—Ça, c’est Witte, notre ministre des finances. Savez-vous qu’il -n’était qu’un modeste employé du chemin de fer à Kieff dans sa -jeunesse? «Ça» a gentiment monté, n’est-ce pas? - -—Votre carton de photographies ressemble à une boutique de Podol -(quartier juif à Kieff); on y trouve de tout. Par exemple, je reconnais -Cholkini qui a chanté à l’Opéra cet hiver... - -—Il s’appelait Perkalik lorsqu’il n’était encore qu’un pauvre -juifillon de Berditscheff. Comme titre de noblesse, lorsqu’il a eu le -pressentiment de sa gloire, il a changé «percale» en «soie» (cholk) et -a muni ce dernier mot de la terminaison italienne chère aux artistes du -chant. Voilà la légende. Je n’en garantis pas l’authenticité, mais elle -n’en court pas moins toute la Russie. Aujourd’hui, Cholkini possède en -Espagne des châteaux non pas illusoires, mais de bonne et belle pierre, -et chasse, dit-on, avec des ducs et des altesses. Vous voyez que la -fortune sait être plus coquette encore envers un chanteur qu’envers un -homme de génie... - -—Serguié Nikolaïevitch... Viéra... l’inévitable Cléo de Mérode... -le grand-duc Serge... Chaliapine... Gorki... continuait d’énumérer -Madeleine en feuilletant le carton. C’est curieux, autant que je puis -en juger par l’opinion des Russes que j’ai questionnés à ce sujet, ce -dernier n’est pas autant prisé chez vous qu’à l’étranger. Il écrit -très bien, cependant, et son originalité n’est pas de commande, au -moins, à lui!... - -—Justement, dit Vadim, nous ne pouvons oublier que Gorki a été un -«bossiak» littéralement traduit «va-nu-pieds». Ses préjugés de castes -sont encore trop puissants chez nous! Je vous ferai cette confidence -à vous, mademoiselle, ajouta le jeune homme comiquement mystérieux. -Tolstoï a perdu son prestige parmi ses compatriotes le jour où il a -commencé à se vêtir en moujick... - -—Qui sait si votre boutade n’a pas du vrai? répondit M^{lle} Burdeau. -Les hommes sont si vains! Maria Pavlovna, continua-t-elle en regardant -une nouvelle photographie. C’est le cinquième portrait d’elle qui me -tombe sous la main... - -Vadim rougit. Puis, sortant de sa droiture habituelle, il commit -une petite lâcheté: il prit l’image entre ses doigts, la rejeta -négligemment sur la table et dit: - -—Elle a la manie de se faire photographier... O cœur humain! - -Madeleine Burdeau fut plus noble, peut-être à cause de la joie que lui -causa le geste de Vadim. - -—Maria Pavlovna est charmante, répliqua-t-elle. Elle ne saurait trop -multiplier ses portraits. Mais la voilà encore là... et ici... et -là-bas, ne put-elle s’empêcher d’ajouter un peu malicieusement en -montrant des cadres épars dans la chambre. - -L’embarras de l’étudiant devint visible; en ce moment, sans aucun -doute, il envoya à tous les diables l’innocente Maria Pavlovna et ses -images qu’il n’avait obtenues pourtant qu’à force de supplications et -de multiples artifices. - -Redevenant magnanime, Madeleine Burdeau, sans paraître remarquer le -trouble du jeune homme, continua plus loin son inspection. - -—Nicolaï Sémionovitch Afanassieff, fit-elle en se penchant de nouveau -sur l’album; une vraie tête de gentilhomme du steppe. Et cette jeune -fille? - -—M^{lle} Dounine. - -—Elle est gentille. Tiens! une photographie de Tatiana Vassilievna que -je n’ai pas vue à Vodopad. Oh! l’exquise nature! l’âme sereine qui se -devine dans ses yeux si jeunes! - -—Oui, dit Vadim, elle fait penser, l’aimable créature, à une de ses -homonymes, la Tatiana Borrisovna de Tourguénieff. A elle aussi l’on -confie irrésistiblement ses peines de cœur, ses secrets de famille. -Elle aussi sait consoler vos chagrins par des mots bien sentis, et -vous offre des avis toujours pleins d’indulgence. On songe de même en -la voyant: «Ah! que tu es une excellente femme, Tatiana Vassilievna! -Va, je ne te cacherai rien de ce qui me pèse sur le cœur!» Dans les -chambres discrètes de sa datcha, on est si bien qu’on n’en voudrait -plus sortir; ses meubles semblent des vieux amis; ses fauteuils ont des -bras qui vous retiennent doucement... Dans ce ciel-là aussi le temps -est toujours au beau fixe! - -—Je n’ai pas connu de créature plus digne, fit M^{lle} Burdeau. - -—Et dites-moi: Sachinnka, comment va-t-elle? - -—Depuis son premier accès de frayeur,—vous savez, celui qu’elle -eut dans la nuit qui suivit la noce de Katia,—elle est assez calme. -Pourtant, elle a de temps en temps des crises de colère qui dégénèrent -en véritables spasmes de fureur. La première lui a pris en voyant -Ioulia. Ceci se passa chez Evlampia; c’est cette dernière qui l’a -raconté à Viéra. On ne peut plus douter maintenant qu’elle aimât -Danilo. Qui s’en serait aperçu auparavant? Mais, Vadim Piétrovitch, si -vous saviez comme la pauvre petite perd sa beauté! J’en suis frappée -chaque jour davantage. Les pommettes de ses joues sont devenues plus -osseuses, ses traits plus durs, sa bouche presque bestiale, son regard -vraiment effrayant. - -—Cela ne pouvait manquer! dit tristement le jeune homme. L’âme -n’éclairant plus le visage que d’une lumière fumeuse, l’idéalité -de l’expression fait place à un jeu de physionomie grossier. On ne -voit plus l’ensemble qui était harmonieux, mais des traits saillants -dépouillés d’unité et rendus brutaux par l’absence de cette flamme qui -illumine le visage de toute l’idéalité de la pensée. - -—Ah! pauvre enfant! dit la Française d’un ton de sincère et profonde -pitié. Le cœur se déchire quand on pense à la mignonne et jolie -créature qu’elle était encore au commencement de l’été!... Tatiana -Vassilievna n’a pas mérité une croix pareille, vraiment! - -—Et pourtant, se plaint-elle? Accuse-t-elle la Providence? - -—Non; mais ses yeux, Vadim Piétrovitch, ses doux yeux qui ne devraient -refléter que des impressions sereines, quels regards ils ont lorsqu’ils -se posent sur l’enfant de sa tendresse! Cela est plus navrant cent fois -que n’importe quelle explosion de désespoir ou de révolte! Puis Katia -qui part habiter Odessa; Viéra qui ne veut pas se marier... - -—Ici sera justement la consolation de tante dans ses vieux jours. Ce -n’est pas comme si Viéra restait fille malgré elle et que son caractère -s’en ressentît; elle sera pour sa mère une amie de chaque instant. - -—Et moi, dit Madeleine, s’il plaît à Dieu et à Tatiana Vassilievna, -je ne les quitterai pas. Je me suis tellement attachée à elles pendant -ces quelques mois de mon séjour à Vodopad, que je les considère comme -ma seconde famille. - -—Mais vous vous marierez, vous! - -—Je ne crois pas, fit la jeune fille troublée. - -Et, pour couper court à la conversation qui menaçait de prendre une -tournure équivoque, elle se leva du divan sur lequel elle était assise -et se mit à faire le tour de la chambre, inspectant les objets épars -sur les meubles. Arrivée devant une miniature qui, seule, occupait la -première planche d’une étagère, elle s’arrêta longuement et contempla -avec ferveur l’ovale délicat du visage, les grands yeux bruns, la -bouche coquette, les joues presque enfantines encadrées de longues -boucles soyeuses et cendrées du portrait. Madeleine, d’après le -souvenir de photographies vues chez M^{me} Erschoff, avait reconnu la -mère de celui qu’elle aimait. - -Oh! comme elle aurait voulu baiser le fin visage, s’agenouiller devant -la grâce de celle qui avait donné le jour à l’être de son choix, -épancher dans le cœur encore présent, semblait-il, de la douce mère au -sourire tendre, le secret de son pur amour! - -De ce portrait, les jeunes gens ne s’entretinrent pas, non plus -que d’une grande photographie d’homme pendue au mur, au-dessus de -l’étagère; mais l’attitude de Madeleine devant ces reliques de l’amour -filial de Vadim eut cette éloquence profonde qui sait parler à l’âme. -D’un regard, l’étudiant lui montra combien son silence avait su lui -plaire. - -—Une chose m’étonne, dit la Française au bout d’un instant et -pour rompre un mutisme qui pouvait devenir gênant, c’est qu’on ne -parle jamais à Vodopad du défunt M. Erschoff. Serait-il indigne de -souvenir?... - -—A peu près, fit Vadim. C’était un viveur fini. J’étais bien jeune -quand il est mort; mais, étant plus grand, j’ai entendu raconter qu’il -avait un pied-à-terre à Kieff sous prétexte d’affaires, et qu’il y -passait la plus grande partie de son temps, trompant sa femme autant -qu’il le pouvait dès les premiers mois de son mariage. Il l’avait -cependant épousée par amour, bien que tante eût quelques années de plus -que lui... Elle devait avoir trente ou trente et un ans... mais oui; -voyez, elle a passé depuis longtemps la cinquantaine, et Katia, son -aînée, n’est pas encore majeure... Pourtant, vous savez avec quelle -indulgence la sainte femme accepte la vie; je suis sûr que tout au fond -d’elle-même elle garde le plus tendre souvenir au mari qui a eu tant de -torts envers elle. Si l’on ne parle pas de lui à Vodopad, c’est que les -enfants ne l’ont pour ainsi dire pas connu: (il est mort, je crois, -quand Sacha n’avait qu’un an et demi, Viéra trois ans, et Katia cinq), -et que tante, ne pouvant rappeler la mémoire de leur père en des termes -dignes d’un sujet aussi sacré, préfère se taire, surtout devant les -étrangers qui peut-être sauraient... Mais, chut! voici Viéra, j’entends -son pas dans l’antichambre... - -En effet, M^{lle} Erschoff, ayant suffisamment pris part aux -réminiscences conjugales de Marfa Timoféevna, venait rejoindre les -jeunes gens, et, sans se douter de la cruauté de sa démarche, rompre le -charme du tête-à-tête si quelconque en apparence, si décisif au fond, -qui les avait unis pendant plus d’une demi-heure. - -—Il faut que nous te quittions, Vad; nous avons un tas d’emplettes, -à faire... Puis, ce ne serait pas gentil de consacrer moins de temps -à Katia qu’à toi. Elle part demain; nous ne la verrons plus d’ici au -mois de février, peut-être. Si elle avait pu rester pour Noël! Hélas! -pas moyen, le congé de Serguié expire dans trois jours. Nous aurons -une triste fête, frère, cette année! Mais toi, tu ne manqueras pas, au -moins? - -—Pour cela, tu peux en être sûre. Je ne me figure pas le jour de la -«Rojdiestvo» ailleurs qu’à Vodopad. - -—Et toi, Madeleine, n’oublie pas que tu te fais photographier -aujourd’hui, ajouta Viéra en se tournant vers son amie. - -—Je n’ai garde, fit M^{lle} Burdeau; une pareille corvée! - -—Ton cadeau de Noël n’en sera que plus méritoire. - -—Marfa Timoféevna! appela encore Viéra, donnez-nous nos manteaux, -je vous prie... Adieu, Vadia, à dans une huitaine de jours, donc! Au -revoir, Marfa Timoféevna! - -—Au revoir, seigneuresses! Portez-vous bien! Et bonne fête de Noël, -puisque nous ne nous verrons plus avant. Salutations à Tatiana -Vassilievna... - -—Merci, merci. Et encore au revoir, ma bonne! - -—Au revoir, dit à son tour Madeleine en russe. - -—Oh! comme elle a dit gentiment «dosvidanié,» dit Marfa en clignant de -l’œil vers M^{lle} Burdeau. No, no! C’est une vraie Russe!... - -Et le visage de la vieille fée redevenue bienfaisante gratifia d’un -second sourire édenté la belle Française qui, décidément, avait eu -l’heur de lui plaire. - - - - -XIII - - -DURANT les quelques semaines qui suivirent les fêtes de Noël, nul -événement marquant ne vint rompre la monotonie de la vie à Vodopad. - -Monotonie tout apparente, il est vrai, car chacune des habitantes de la -datcha ne portait-elle pas en elle-même autant d’impressions et d’aussi -mouvementées qu’il en faudrait pour écrire plusieurs livres?... - -Quelles que fussent ces impressions, du reste, toutes devaient -s’effacer au commencement de l’année 1904 devant la nouvelle solennelle -et tragique qui, dans la nuit du 26 au 27 janvier (Date russe vieux -style), éclata sur tous les points du vaste empire, balayant de ses -flammes brûlantes tout ce qui n’était pas héroïsme exalté et séculaire -patriotisme aux cœurs croyants des sujets du tzar. - -La guerre était déclarée entre le Japon et la Russie! - -Certains que les négociations échangées depuis le 30 juillet 1903 entre -les deux pays finiraient par s’arranger diplomatiquement, ignorants -des lenteurs exaspérantes que leur empereur mettait dans ses réponses -aux exigences du Mikado, mal renseignés par les journaux sur les -prétentions des Nippons, s’imaginant que le départ de l’ambassadeur -du Japon pour Berlin, le 24 janvier, n’était qu’une ruse, un incident -négligeable qui ne devait les alarmer en rien, les Russes étaient -plongés dans une sécurité trompeuse. - -Quand, dans la nuit du 26 au 27 janvier, l’escadre de l’amiral Togo, -composée de douze vaisseaux de guerre et de quelques torpilleurs, -dépassa le port chinois de Chi-fou et s’approcha silencieusement de -la baie qui défend Port-Arthur, la ville forte, elle-même, dormait, -les vaisseaux de ligne et les croiseurs chargés de défendre son port -imprudemment baignés par les rayons du projecteur électrique placé sur -le navire de surveillance, et la mer éclairée par le phare de la côte, -comme pour montrer le chemin à l’ennemi! - -Aussi, quel réveil pour la ville, lorsque éclata la première des treize -torpilles lancées par les Japonais contre les croiseurs russes! Et -quelle agitation intense dans tout le gigantesque empire, lorsque les -dépêches du matin annoncèrent l’attaque de Port-Arthur que les journaux -n’eurent garde, pourtant, de présenter comme aussi désastreuse qu’elle -le fut en réalité! - -Les Russes, cependant, étaient pleins de confiance dans l’issue de -la guerre. Habitués à vaincre, ils ne voulaient pas admettre que les -«nains», les «sauvages», les «singes jaunes», comme le peuple appelait -les Japonais, les vainquissent à leur tour... - -Les organes de la presse, remplis de mensongères nouvelles, ne -relatèrent jamais exactement les faits. Si un navire de guerre russe -avait coulé, il n’avait reçu qu’une légère atteinte et était en -réparation dans les chantiers; si, par contre, un navire japonais -n’avait souffert que d’une éraflure, il était, d’après les journaux, -gravement endommagé et hors d’état de combattre. Parfois, la nouvelle -d’un désastre, émanant de source privée, venait assombrir les fronts; -mais l’abattement ne durait point. Dédaigneux, les Russes répétaient: -«Eh! que signifie une défaite partielle; toutes les guerres n’en -doivent-elles pas compter?... D’autant plus éclatante sera la -victoire!» - -Hélas! et la victoire n’arrivait pas... Deux ou trois fois les journaux -rapportèrent un succès qu’ils grossirent de toute leur éloquence -officielle; des manifestations enthousiastes s’organisèrent dans les -rues (instiguées, le bruit s’en répandit plus tard, par les autorités -des villes qui voulaient, à leur tour, donner le change au peuple); -l’hymne national retentit dans sa solennité mélancolique; des hourrahs -furent criés à tue-tête, des actions de grâce au dieu des combats -se chantèrent en chœur dans les églises. Touchante, mais dangereuse -illusion qui sombrait le soir à la réception de dépêches aux nouvelles -officieuses,—et pourtant alarmantes,—ceci, chacun le sentait -vaguement dans son for intérieur, sans vouloir l’exprimer... - -Quoique la datcha de Vodopad ne fût habitée que par des femmes, tout -ce qui touchait à la guerre y était suivi avec une fiévreuse anxiété. -D’abord, parce que le patriotisme n’a pas de sexe; ensuite, parce -qu’elles savaient bien, les aimantes et pitoyables créatures, que les -affections de famille, les liens de l’amitié et d’autres sentiments -plus doux encore, sont redevables d’un sanglant tribut à la lutte -héroïque et cruelle qui défend la grandeur de la patrie menacée... - -Elles murmuraient tout bas les noms chéris que l’ordre d’un chef, le -classement de la mobilisation, la soif du dévoûment, pouvaient appeler -à la sinistre gloire: Serguié... Evguénï... Vadim... et, combattant -vainement une faiblesse qui leur semblait honteuse au milieu de la -poussée d’héroïsme qui soulevait en ce moment la Russie tout entière, -leurs cœurs frissonnaient d’angoisse et de frayeur. - -—Madeleine, disait tout bas Viéra à son amie, ah! Madeleine! s’il -allait partir, lui; si, sans être forcé par un ordre supérieur, il -allait s’engager dans l’armée de Mandchourie comme volontaire, de quel -remords se compliquerait alors mon sacrifice! De quel effondrement -piteux s’anéantiraient mes belles résolutions!... Oui, je sens que de -le savoir courir vers la mort en me croyant infidèle, rien ne pourrait -m’empêcher de lui crier mon amour et de nouvelles promesses!... - -—Ne va pas ainsi au-devant de l’avenir, ma chérie, répondait la -Française. Si Dieu a des desseins sur toi, il les accomplira envers et -malgré tout. Attends et espère... - -—Madeleine! Madeleine!... - -Ce cri de détresse retentissait cent fois par jour, et cent fois lui -répondait un regard navré et profond qui semblait dire: «Et moi, -ne souffré-je pas? N’ai-je pas les mêmes angoisses et les mêmes -inquiétudes que toi?» - -Quand arrivait le journal, une lettre, un télégramme, tous les cœurs -se mettaient à battre avec une violence insupportable; les joues -devenaient pâles, et les mains n’osaient se tendre pour rompre les -cachets... On se signait; puis, avec un nuage d’inquiétude qui -obscurcissait la vue, les dépliant enfin, on en lisait le texte... -Rien encore de personnel, cette fois! On respirait!... Mais quand les -pages tant redoutées faisaient pressentir un désastre patriotique, -sous les paroles cauteleuses et les fleurs de rhétorique du compte -rendu, quelle ardeur soudaine d’héroïsme et d’abnégation enflammait -les cœurs de Tatiana et de sa fille!... Inconscient égoïsme par lequel -ont passé toutes les mères et toutes les amantes!... Puisque personne -des leurs n’était en jeu, elles désiraient que la guerre continuât, -que les combats devinssent plus sanglants pour être plus glorieux; que -les hécatombes de héros se multipliassent pour que l’invincible patrie -triomphât cette fois-ci encore!... - -—Maman! une lettre d’Odessa. - -—Donne, enfant. - -Et les regards des yeux inquiets se croisent; les joues redeviennent -pâles, les cœurs tressaillent comme chaque fois que l’hôte angoissant, -nommé le Nouveau, se montre... - -—Grâce à Dieu, rien encore aujourd’hui, murmurent ensemble la mère et -la fille, rassurées par les premières lignes de l’épître. - -—Made, il faut que je te traduise cela mot à mot, dit Viéra à M^{lle} -Burdeau quand elle eut fini de lire; que c’est intéressant! Un fragment -de lettre qu’un ami de Serguié, témoin de la première attaque de nos -vaisseaux à Port-Arthur, lui écrit. Viens dans ma chambre. - -Installées dans l’asile discret qui semble aménagé pour servir de -refuge aux causeries confidentielles et aux lectures profondes, les -jeunes filles recueillies s’apprêtent, l’une à traduire, l’autre à -écouter les exploits des héros des deux races, qui se heurtèrent dans -la nuit mémorable du 26 au 27 janvier devant Port-Arthur, comme les -nuages attirés par des courants contraires, exhalant, eux aussi, leurs -tonnerres et leurs foudres! - -«Le soleil couchant, commença Viéra, éclairait la flotte russe -assemblée en trois rangs.» - -—Tu comprends, c’était le soir du 26, interrompit-elle en relevant la -tête... - -—Oui, oui, va... - -«Du navire amiral, un coup de canon donne, comme d’habitude, le -signal de baisser le drapeau de guerre, tout blanc, avec une croix de -Saint-André bleue. Le son perçant du fifre convoque les gens de chaque -vaisseau sur le pont, et en présence des officiers et des hommes qui -présentent les armes, le drapeau se baisse avec le cérémonial prescrit. -A six heures, les gens ont soupé, et quand ils finissent de chanter -la prière du soir, le fifre, jouant derechef, annonce qu’après le -travail du jour l’heure du repos est arrivée. La vie sur le navire -semble morte. Seuls, les pas cadencés du veilleur qui, de temps en -temps, jette un regard sur l’eau éclairée par le projecteur, rompent -le silence. A droite, à l’ouest, la gerbe de lumière du phare... De la -ville arrivent les bruits confus de la nuit qui commence... Personne -ne soupçonne l’approche de l’ennemi. L’officier vigie du croiseur -_Pallada_, impatienté de ce calme, s’entoure plus étroitement de son -manteau pour se mieux préserver du froid. - -«A onze heures trente sept minutes, à travers la lumière du phare, -dans la direction de Liaotchang, il remarque pourtant quelque chose -d’anormal. Il ordonne alors de diriger le réflecteur de ce côté, et -voit s’approcher un torpilleur non éclairé, suivi de trois autres -qui se retirent immédiatement du rais de lumière, et regagnent les -ténèbres. Comme tout cela ne lui dit rien de bon, il informe le -capitaine de ce qu’il a vu... - -«Les torpilleurs découverts s’approchent maintenant avec une grande -vitesse, et le premier lance une torpille, mais qui passe à côté -du croiseur, sur la gauche, sans l’atteindre. La sonnette d’alarme -retentit dans la nuit silencieuse, appelant les gens aux armes, et -attirant l’attention de l’escadre contre le danger qui s’approche... -Les canons des croiseurs crachent une grêle de projectiles contre les -torpilleurs japonais qui, de leur côté, lancent encore trois torpilles -contre le _Pallada_. Une d’elles atteint le croiseur au milieu du -bâbord, non loin de l’endroit où se trouve la machine. Le _Pallada_ -se soulève et se penche sur le côté comme mû par un ressort lentement -détendu... On fut obligé d’éteindre le feu qui se montrait dans la cale -au charbon, opération durant laquelle quatre matelots furent asphyxiés -et un cinquième tué par un éclat de fer. - -«Le _Pallada_, pour éviter le danger de couler, se rapprocha de la -côte, où l’on pourrait réparer la brèche que la torpille lui avait -faite. - -«Sur ces entrefaites, les cuirassés _Retvisan_ et _Tsésarevitch_ -furent atteints à leur tour. Le _Tsésarevitch_ souffrit le plus et, en -s’approchant du bord, dut faire un signal pour qu’on lui envoyât des -canots. - -«A deux heures du matin, les Japonais, ayant fait l’assaut trois fois -en suivant, se retirèrent, poursuivis par les croiseurs _Askold_ et -_Novik_. - -«A trois heures, la lune jaunâtre éclaire les navires russes sur -lesquels personne, tu le penses bien, ne songe à se reposer de crainte -d’un nouvel assaut. - -«Et en effet, le matin, l’amiral Togo revient avec une escadre -renforcée de six croiseurs et de six navires de guerre. - -«Nos vaisseaux, sous les ordres du vice-amiral Stark, se rangent en -ordre de combat, protégés par les forts de Port-Arthur. Nous avons -treize grands navires et quinze torpilleurs. Lorsque l’ennemi est à -environ huit mille mètres, le premier coup de canon résonne et donne le -signal de la bataille, qui s’engage des deux côtés avec acharnement. - -«Les Japonais ont le plus à souffrir à cause du feu des forts. -Pourtant, ils s’avancent bravement, semant la mort et les dégâts. - -«Notre pauvre batterie est sans cesse couverte d’éclats de grenades. -Les engins meurtriers font un bruit infernal, et, à cause de la -trépidation qu’ils produisent, tout le monde gagne de violents maux -de dents. Sans doute les nerfs des oreilles étaient-ils irrités outre -mesure. - -«Personne ne pense à la mort. Avec la première grenade qui tombe -sur notre batterie, s’envolent les souvenirs, les souffrances, les -songes... Le spectacle est grandiose! La journée est claire et chaude, -la mer est irisée de scintillants reflets, on croirait voir les -vibrations de l’air... A l’horizon lointain se dessinent des points -vagues... ils grossissent... ils s’approchent... Un, deux, trois... -quinze! - -«Les points sont alignés, toujours plus près et plus près, gris au -commencement, à présent bruns. Ils sont encore loin... - -«Tout à coup, un petit nuage blanc. Boum!... Nous attendons avec -impatience de voir où tombera le projectile. Notre batterie est -disposée sur un rocher qui surplombe la mer. A nos pieds se trouve le -vaisseau-amiral, le _Peresviet_. Le projectile tombe à côté de lui, -fait rejaillir l’eau qui scintille au soleil, et retombe sur le pont. - -«Les matelots se reculent... De nouveau, un nuage!... Le projectile -siffle au-dessus de nos têtes. Derrière, sur la montagne, une -effroyable explosion se produit... Un troisième nuage!... Une attente -fiévreuse... Je vécus cent vies dans cette seconde. Mon corps était -devenu comme impondérable: dans mon cœur une angoisse, dans ma tête une -question: «Comme ils tirent si bien, cela arrivera peut-être sur notre -batterie?...» - - -«Le projectile éclate juste contre la paroi de notre rocher. - -«Ce coup fut pour nous le signal. Dix batteries de la terre ferme et -tous les navires répondent à ce salut. - -«Ce qui se passa alors, il est difficile de l’écrire!... La mer devint -entièrement blanche d’écume; elle bouillonnait sous les projectiles. On -n’entendait pas le commandement. On donnait des ordres aux soldats en -leur criant à tue-tête dans les oreilles, et l’on voyait qu’il était -impossible de dominer cet abominable bruit. Plus de cent cinquante -canons jouaient cette bataille, semant partout la destruction et -la mort. La vapeur, la fumée, la poussière aveuglent; l’effroyable -grondement des projectiles déchire les oreilles; en un mot, le combat -est une orgie inouïe et sauvage! - -«Tout à coup, un terrible cri de douleur retentit. Un éclat d’obus a -enlevé le nez d’un soldat. Du sang... les infirmiers... les brancards -de la Croix-Rouge... Je sens que l’on me touche le bras, je me -retourne. Un soldat très pâle me regarde d’un air dément, ses lèvres se -meuvent comme s’il voulait parler; il fait des efforts surhumains pour -me dire quelque chose, mais ne peut y parvenir. Enfin, il me montre du -doigt le bas de la montagne. Je comprends qu’il s’est passé quelque -chose à l’endroit où une petite batterie de canons-revolvers, située -juste au-dessous de nous, lançait par minute environ mille deux cents -balles. - -«Je descends au plus vite, et vraiment, ici, le diable s’en mêlait! - -«Au milieu de la batterie et des servants, un projectile a éclaté. Un -soldat gît, le ventre déchiré; un autre a la tête aplatie; un troisième -marche lentement, soutenu par deux camarades. Un canon d’acier est -brisé comme une paille. La vue est poignante! Et du sang, partout du -sang!... J’ordonne d’emporter les cadavres, et je remonte à ma batterie. - -«Là, comme auparavant l’enfer règne... - -«Et pourtant, la bataille aussi eut sa fin... Les Japonais se retirent, -la fumée se dissipe, et le soleil brille de nouveau... Mais sur quoi -tombent ses rayons! Ah! si tu avais vu nos infortunés croiseurs! Dans -quel état on dut les remorquer! Ils étaient criblés de blessures. Les -matelots, les femmes, les soldats, les officiers pleuraient! Quatre -de nos navires, le _Poltava_, l’_Askold_, le _Diana_, le _Novik_ -étaient tellement endommagés qu’on fut obligé de les remiser au -centre du port. Mais les Japonais aussi avaient reçu leur part, car -l’on vit distinctement que deux de leurs vaisseaux étaient légèrement -endommagés, et trois très grièvement. Comme nous, ils avaient dans les -quatre-vingts morts ou blessés...» - -Ici finissaient les détails concernant le premier assaut devant -Port-Arthur. Viéra interrompit sa traduction. - -—Ah! les braves, fit-elle, les braves! Mais, Madeleine, que de -souffrances! que de désolation! Que la guerre est donc cruelle! - -—Et cependant, tu le vois, les soldats y marchent vaillamment; les -officiers n’ont pas un mot de regret lorsqu’ils y sont appelés. Bien -plus, des milliers de jeunes gens riches et habitués à une vie facile -s’enrôlent sous les drapeaux comme volontaires. - -—C’est un sublime dévoûment, mais l’horreur de la guerre n’en reste -pas moins la même. Oh! quand on songe qu’un fils, un époux, un frère, -un fiancé, peut être exposé à des dangers comme ceux dont nous venons -de lire le récit, quelle pitié! - -—Et, en somme, l’armée n’est faite que de fils, d’époux, de fiancés, -de frères, car il n’est pas d’homme, je pense, qui ne soit l’un ou -l’autre, s’il ne possède pas en même temps deux ou trois de ces -titres... - -—C’est abominable, effrayant! dit Viéra en se prenant la tête dans les -mains et restant ainsi quelque temps accablée. - -—Alors, tu n’es pas une brave, toi? interrogea Madeleine en la -touchant du doigt. Tu n’encouragerais pas ceux que tu aimes à voler au -secours de la patrie? - -—Non, non, non! mille fois non! cria Viéra dans un premier mouvement -de révolte. Et pourtant... ajouta-t-elle un instant après. - -—Ah! tu vois! Tu hésites déjà, cela veut dire que tu te rends. Le -patriotisme est le plus noble des sentiments et, par sa noblesse même, -il arrive à primer tous les autres; car le cœur de l’homme, quoi qu’on -en dise, est encore assoiffé de ce qui est digne et grand. Nous ne -savons pas combien nous aimons la terre qui nous a vu naître; comme -nous ignorons souvent aussi à quel point nous chérissons les êtres -familiers qui nous entourent, parce que la sécurité dans laquelle est -plongée notre affection l’endort. Mais qu’un danger immédiat vienne -à la rescousse, alors avec quelle frénésie de lionne défendant ses -petits elle s’éveille et se dresse!... Lorsque j’étais plus jeune et -que je vivais paisiblement en France, entre mon père que je trouvais -bien sévère et ma mère qui, maladive et faible, s’occupait très peu de -moi, je rêvais d’aventures, de pays inconnus; j’enviais parfois les -jeunes filles de mon âge dont les parents me semblaient plus tendres -et meilleurs que les miens... Mais quand papa fut emporté en trois -jours par une congestion cérébrale, lorsque deux ans plus tard maman, -toujours languissante, mourut de consomption, et que, pour gagner plus -facilement ma vie,—charge qui m’incombait à moi seule désormais,—je -dus quitter la France et habiter un pays étranger, de quels regrets -mon cœur se déchira alors!... Je compris que j’aimais passionnément, -sans que je m’en fusse bien rendu compte, ce père si parfaitement bon -sous son apparence taciturne, cette mère si faible de santé qu’elle -n’avait que la force de me chérir au plus intime de son être et de -regretter—elle me le dit avant de mourir—son impuissance à s’occuper -de moi; cette belle France qui me semblait monotone, parce que sa -douceur discrète m’enveloppait depuis le premier souffle de ma vie, et -qu’elle apaisait mes élans d’enthousiasme de son harmonie régulière... -Je compris qu’il n’est pas de plus grande détresse que d’être -orpheline, et que la peine d’exil qui m’avait semblé bien anodine, -appliquée aux illustres disgraciés d’État dont l’histoire m’apprenait -les noms, était la plus cruelle que l’on pût inventer!... Oui, ma -chérie, tout en aimant profondément la Russie, surtout maintenant que -la chaude affection de ta famille—ici Madeleine rougit un peu—me la -fait considérer comme une seconde patrie, si je ne pouvais, une fois -tous les deux ou trois ans, aller revoir ma chère France, où je n’ai -plus guère, pourtant, de parents ni d’amis, je deviendrais physiquement -malade de chagrin. Ceci m’est arrivé la première année de mon séjour -à l’étranger. J’étais alors en Autriche. Je souffris de nostalgie -si intense que je dus m’aliter plusieurs jours, et ne recouvrai la -santé que quand je fus certaine de pouvoir retourner dans mon pays -pour quelques semaines. C’est qu’il m’était difficile en ce temps-là -de me payer un pareil luxe! Je n’étais pas riche... fit Madeleine en -souriant. Maintenant non plus, c’est vrai; mais au moins un petit -voyage ne fait plus si peur à ma bourse!... - -—Tu répètes toujours que tu n’es pas riche, dit Viéra, et pourtant tu -parais être plus qu’à ton aise. Tu es très bien habillée, tu reçois un -tas de revues et de journaux, tu fais de chics cadeaux à tes amis (pour -employer un terme cher à tes compatriotes), enfin tout cela coûte! - -—Pas tant que tu ne crois. Je suis pratique, j’ai beaucoup d’ordre, -cela, tu me le concéderas, je porte mes toilettes très longtemps et -sais les embellir moi-même de broderies, de bouts de dentelle qui ont -déjà servi, leur donner un tour coquet... - -—C’est vrai. Et ce talent n’appartient qu’aux Françaises. Vois comme -la plupart d’entre nos femmes sont fagotées! - -M^{lle} Burdeau ne put s’empêcher d’approuver. - -—J’ai vu l’autre jour, à la poste de Kieff, dit-elle en riant, une -dame de soixante ans au moins, parée d’un col marin de toile blanche... -et, dans la rue, un enfant au maillot affublé, le pauvre innocent, d’un -bonnet turc en velours rouge! Personne, du reste, n’y fit attention. -Chez nous, des hardiesses pareilles provoqueraient un attroupement. - -—Oui, le Français est railleur... - -—Il a plutôt infiniment de tact, et sait mettre le doigt sur les -ridicules. - -—Nous aussi, bien que dans un autre ordre d’idées. Nous ne nous -occupons pas du côté matériel des choses. Nos voisins peuvent -s’attifer comme ils veulent. - -—Porter au XX^e siècle des chevelures préhistoriques... - -—Singer les étrangers avec des grâces d’ours qui danse, nous semblons -l’ignorer, et nous l’ignorons peut-être en effet... Mais gare aux -ridicules de l’esprit! Là-dessus, nous sommes impitoyables! Vois les -portraits que Gogol a tracés... Quel écrivain, en France, atteignit -jamais cette perfection dans la satire! En somme, chez nous, l’esprit -et l’âme seuls ont du poids; les décors extérieurs ne comptent pas, -nous ne sommes ni des esthètes ni des snobs. - -—Vous êtes avant tout, et surtout, d’étranges gens, fit M^{lle} -Burdeau en secouant la tête. - -—Tout ce qu’on ne connaît pas ou qu’on ne comprend pas semble étrange. -Je crois que nous, les Russes, nous sommes surtout étranges à force -d’être simples; cela déroute les compliqués que vous êtes. - -—Cela m’est venu souvent à l’idée. - -—Tu vois! - -—Enfin, tels que vous êtes, conclut Madeleine, je vous aime. Nulle -part je n’ai rencontré une hospitalité aussi sincère et aussi -bienveillante qu’en Russie. Le nom de «frère» que vous donnez à vos -semblables n’est pas une vaine appellation; il exprime vraiment la -solidarité qui règne chez vous. Vous n’êtes pas des démocrates; la -longue séparation des castes est encore trop puissante parmi vous pour -fusionner riches et pauvres, «dvorianines» et moujicks; mais vous êtes -humains, et cela vaut mieux! - -Les jeunes filles quittèrent le sopha sur lequel elles étaient assises. - -—Attends que je mette de côté la lettre de Serguié, dit Viéra. Elle -est trop précieuse pour la perdre! - -Puis, ouvrant un tiroir de son chiffonnier: - -—A propos, j’oublie toujours de te demander si tu ne sais pas où est -la photographie que tu m’as donnée à Noël?... Je suis cependant bien -certaine de l’avoir mise là, sur un coin de cette commode, debout -contre ce vase, en attendant de lui acheter un cadre, et voilà une -dizaine de jours que je ne la vois plus! J’ai cru que Sacha ou maman -l’avaient changée de place, mais non... J’ai bouleversé tous mes -tiroirs, pas de portrait! C’est drôle... Peut-être l’as-tu reprise pour -me faire une niche?... - -—Non. Tu l’auras mise de côté, et trop bien. C’est pour cela que tu ne -la retrouves pas... - -—Possible. Et pourtant... - -Madeleine fut frappée d’une pensée subite qui la troubla. - -—Enfin, une photographie ne se vole pas comme un bijou, fit-elle -en s’efforçant de prendre un air léger. Surtout là où il n’y a pas -d’amoureux... - -—C’est juste, fit Viéra à cent lieues de voir une coïncidence -quelconque entre le récent séjour de Vadim à Vodopad et la disparition -du portrait de son amie.—Allons dans la salle à manger, reprit-elle -au bout d’un instant en passant son bras sous celui de la Française; -j’entends qu’Iéfrossina met le couvert. Or, il est bon de jeter un -coup d’œil sur la table après elle, car il n’y a pas de jour qu’elle -n’oublie quelque chose. Ioulia était beaucoup plus soigneuse... - -—Est-ce qu’elle se marie décidément après Pâques, cette volage? - -—Oui. Pauvre Danilo! Qu’il a été vite oublié!... - -—Hélas! c’est la vie, fit M^{lle} Burdeau. Vadim Piétrovitch nous l’a -dit... - - * * * * * - -Quelques jours plus tard, les deux jeunes filles, chaussées de -hautes galoches en feutre et vêtues d’amples manteaux de fourrure, -parcouraient à pied et sans but la route qui mène de la datcha à la -gare de Tiétiéreff. - -Le ciel est blanc comme la neige qui couvre la terre; toute la nature -semble faite d’ouate immaculée. Saupoudrées elles-mêmes de flocons -récemment tombés, Viéra et son amie sont en harmonie de blancheur -avec le paysage; et leurs âmes, apaisées par la pureté sereine de -l’air et des objets qui les entourent, sont joyeuses. On dirait que -rien, aujourd’hui, ne peut leur arriver que d’heureux. Adieu, soucis, -inquiétudes, regrets, pressentiments sinistres! Il n’y a plus de place -pour ces noirs convives dans la claire hôtellerie de leurs cœurs! - -—Hou! fit Viéra. On en mangerait, de cette neige! - -—Pas plus tard que tout de suite, dit Madeleine. - -Et, se baissant, elle rafla du bout de ses doigts rapidement dégantés -une légère couche de cristaux qu’elle porta à ses lèvres. - -—On dirait qu’on boit de l’air figé, reprit-elle quand elle eut fini, -en faisant claquer sa langue contre son palais. - -—Gamine! - -—Pourquoi m’as-tu donné l’idée? - -—Pour pouvoir en faire autant à mon tour... - -—Ah! ah!... - -Viéra défit une de ses moufles en peau de mouton, vraies moufles de -paysanne,—mais plus blanches et plus petites,—et recueillit à son -tour dans le creux de sa main un peu de l’écume neigeuse. - -—Tu as l’air d’un enfant mal élevé qui a volé la crème d’une méringue, -rit la Française. - -—Cela me rappelle mon jeune temps, fit Viéra hâbleuse. - -Et elle happa d’un coup de langue la mousse glacée qui lui fit mal aux -dents. - -—Mais je suis sûre, au contraire, que tu n’as jamais escamoté de -friandises, reprit Madeleine; tu devais être une petite fille bien sage -et bien obéissante... - -—Crois-tu? - -—J’en suis sûre. - -—Eh bien! c’est vrai. Maman raconte toujours que j’étais une enfant -modèle. Après ça, ce que dit maman de ses filles!... - -—Au contraire; elle m’a avoué que Sacha était très difficile, la -pauvre petite, et Katia un vrai diable! Il faut ajouter que son sourire -semblait dire: «le plus charmant des diables.» Oh! la tendre maman! - -—Elle était si jolie, Katia, quand elle était petite! - -—Mais, encore maintenant... - -—Oui, pas mal... Mais alors, c’était une vraie beauté! On arrêtait -Mavra dans la rue, à Kieff, quand elle y allait avec maman et le baby, -pour lui demander qui était cet enfant merveilleux... - -—Rien que ses cheveux et ses yeux, dit M^{lle} Burdeau, cela devait -suffire pour en faire un amour... J’ai vu les boucles coupées après son -typhus que Tatiana Vassilievna conserve; ils étaient d’un brun doré -plus clair que maintenant, et soyeux! Quant à ses yeux, ils sont restés -roux et lumineux comme ils l’étaient, je suppose... - -—Avec cela, un teint rose, un minois tout rond comme celui d’une -poupée, et toujours souriant. Ah! en voilà une qui n’a jamais été -mélancolique... - -—Et qui ne le sera jamais, j’espère, continua Madeleine Burdeau. - -—Écoute, fit Viéra en tendant l’oreille; les sonnettes d’un -traîneau... Schmoul, sans doute, qui retourne de la gare... C’est -qu’il y a des lettres pour nous, s’il vient dans cette direction. Oui, -c’est lui, reprit la jeune fille, percevant maintenant distinctement -non seulement le son des clochettes, mais encore les encouragements -typiques du conducteur à ses chevaux. - -Et son cœur, perdant de sa belle assurance, se mit à battre comme -chaque fois que la correspondance s’annonçait. - -—Permettez, seigneuresses, dit Schmoul en arrêtant court son attelage -à quelques pas des promeneuses; je vous prends toutes les deux dans mon -traîneau, et nous portons ensemble les lettres à la datcha. Ainsi, vous -saurez plus vite ce qu’elles contiennent, ajouta-t-il en clignant de -l’œil. - -—Mais non, donne, fit Viéra marquant son étonnement de cette étrange -combinaison. - -—C’est que... répondit le juif avec un sourire humble et avide, le... -verre de... thé chaud, Votre Excellence... qui m’attend là-bas... à la -cuisine de Mavra Platonovna!... - -—Tu as raison, dit la jeune fille. D’ailleurs, ainsi, maman saura plus -vite, songea-t-elle en même temps. Monte, Madeleine... En route! - -Le juif eut un singulier sifflement qui ressemblait à un cri d’oiseau, -et le rustique équipage s’enleva. - -Frémissante d’impatience et de curiosité, Viéra put enfin jeter un coup -d’œil sur le courrier. - -—«Kievlanine» (gazette de Kieff) «inconnu», une circulaire... ton -«Musica», Madeleine, énuméra-t-elle en tendant le journal à son amie. -Ah! une lettre d’Odessa... - -Elle tourna plusieurs fois le pli entre ses mains fiévreuses, puis, -tout à coup, n’y tenant plus: - -—Tant pis, fit-elle, la suscription porte le nom de maman, mais je -suis trop curieuse!... Aussi bien mère me fait ouvrir toutes ses -lettres. - -Et, de ses doigts inquiets, Viéra déchira l’enveloppe. - -A peine eut-elle jeté les yeux sur les pages dépliées, la jeune fille -devint affreusement pâle. Sa main se posa sur le bras de sa compagne, -qu’elle serra nerveusement. Son regard plein d’angoisse chercha celui -de Madeleine, qui déjà l’interrogeait de même avec sollicitude; mais -elle fut incapable de prononcer un mot, de poursuivre même sa lecture. - -—Serguié Nikolaïevitch est appelé? demanda la Française à voix basse -en se penchant vers elle. - -Viéra n’eut que la force de faire un signe de tête affirmatif. - -—Pour remplacer un des officiers tués le premier jour de l’attaque -devant Port-Arthur? - -Viéra fit de nouveau signe que son amie avait deviné juste. Celle-ci -lui prit la main. - -—Malheureuse Katia! fit-elle douloureusement. Après quatre mois de -mariage à peine!... - -—Mais ce n’est pas tout, dit Viéra, faisant effort sur elle-même pour -parler; Katia est... - -—Grosse?... acheva Madeleine. - -Nouveau signe de tête affirmatif. - -—Lis sa lettre, Madeleine, fit Viéra après avoir enfin pris elle-même -connaissance du pli; tu sais assez de russe pour comprendre la douleur -poignante qu’elle exprime. Qui aurait cru que notre Katia pût trouver -de tels accents? Elle était si gaie! - -Des larmes coulaient maintenant sur les joues de la jeune fille; -son cœur brisé de pitié comprenait enfin combien il chérissait -l’insoucieuse sœur aux goûts si différents des siens, qu’il croyait -n’aimer que d’une tendresse banale. L’heure était venue dont M^{lle} -Burdeau avait parlé quelques jours auparavant, où les sentiments -cachés au plus profond de l’être se révèlent à eux-mêmes!... Viéra -oubliait les taquineries de Katia et les griefs récents que son -mariage avait mis entre elles; et jusqu’aux espérances cruelles dont -elle avait maudit les joies de la nouvelle épouse, espérances qui -seules soutenaient sa foi dans son holocauste, anéanties aujourd’hui -sans qu’elle songeât même à s’en révolter!... Une image unique était -présente à sa pensée: le désespoir de sa sœur, que la lettre de tantôt -révélait si sauvage, si passionné! Et une pitié sans bornes jetait la -pauvre Viéra hors d’elle-même. - -—Madeleine! Madeleine! répétait-elle comme un enfant. - -—Du courage, ma chérie, répondait la Française en achevant sa lecture; -il nous reste encore à apprendre la nouvelle à ta mère! - -—C’est impossible. Cachons-la-lui, Madeleine, jeta Viéra d’une voix -brisée. - -—Aujourd’hui ou demain, il faudra toujours qu’elle sache... Mais c’est -trop d’épreuves, à la fin! cria M^{lle} Burdeau, révoltée comme pour -son propre compte, en songeant à la vie de douleur de Tatiana. - -Elle aussi maintenant sanglotait. - -Le Juif, étonné de cette explosion de chagrin simultanée, se tournait -de temps en temps vers les jeunes filles, mais sans avoir la hardiesse -de les interroger pourtant... - -Passant la main qui ne tenait pas les rênes dans sa belle barbe court -frisée, habitée, comme la mousse des forêts, par Dieu sait quels hôtes -infimes de la création, il se demandait tout bas à lui-même, dans -un hébraïque jargon: «Vouss ist douss... Nou, vouss ist douss?...» -(Qu’est-ce que c’est? Mais qu’est-ce que c’est?) Et, tout en activant -le trot de ses bêtes par de petits coups de guides sur les croupes -piteuses, il compatissait, le Juif, à la peine des deux belles jeunes -filles chrétiennes assises derrière lui sur les bancs mal équilibrés du -traîneau... - - - - -XIV - - -UN mois s’est écoulé depuis que la nouvelle du départ de Serguié pour -la guerre est venue bouleverser une fois de plus la datcha de Vodopad. - -Le premier moment de douleur et d’effarement passé, Tatiana Vassilievna -et Viéra se sont peu à peu résignées à la partialité du sort. Elles -savent à présent que l’équilibre de la Russie est gravement compromis, -que la guerre avec le Japon n’est pas cette suite d’escarmouches -que l’optimisme de leurs compatriotes avait prédite, mais un combat -de chaque heure, forcené et sanglant, et la voix de leurs angoisses -personnelles s’est tue devant l’appel impérieux de la patrie aux abois! - -De longues dépêches de Serguié à Katia, et que celle-ci, fidèlement, -envoie à Vodopad, viennent de temps en temps, d’ailleurs, suspendre les -alarmes, prouvant que l’officier a gardé la vie sauve et que sa belle -vaillance des premiers jours ne l’a point abandonné, non plus que sa -confiance juvénile en son étoile de nouvel époux. - -Le désir de Tatiana avait été que sa fille aînée quittât Odessa et -vînt habiter chez elle tout le temps que durerait la campagne à -laquelle Serguié prenait part. Mais l’état de santé de la jeune femme -ne lui permettant pas de voyager à présent, M^{me} Erschoff s’était -décidée depuis quelques jours à aller passer auprès d’elle les cinq -à six semaines de repos que nécessitaient les débuts d’une grossesse -difficile. - -A la fin du mois de mars, donc, M^{lle} Burdeau et Viéra—Sacha -comptait si peu, de plus en plus errante dans sa forêt, ou réfugiée -chez Evlampia—étaient seules à la datcha. - -Un léger souffle de printemps se glissait déjà dans l’air à travers -les dernières aigreurs de la bise et le froid des giboulées... Comme -d’habitude, les jeunes filles ne restaient à la maison que le temps -nécessaire à la surveillance du ménage, aux repas, à des menus travaux -de couture ou à leur correspondance respective. Le reste de la journée -les voyait inséparablement unies, et quelle que fût la température, -parcourir soit les allées du parc de la datcha, soit la forêt, soit la -route. Cela mettait leurs gestes d’accord avec l’intense agitation de -leur pensée, et permettait à leurs lèvres de ressasser sans cesse les -suggestions de leurs cœurs, sans qu’il en résultât trop de monotonie -pour celle des deux qui écoutait. - -—Madeleine? - -—Ma chérie? - -—Plus d’espoir, maintenant! Toutes mes illusions sont à vau-l’eau... - -—Qu’en sais-tu? - -—Mais Katia... - -—Rien n’est encore si sûr... - -—Que veux-tu dire, Madeleine? demanda Viéra frémissante, en s’arrêtant -de marcher pour mieux écouter la réponse de sa compagne. - -—Que Katia est souffrante, sa grossesse compliquée, et que... - -—Ah! tais-toi, cria M^{lle} Erschoff! Tais-toi! Cela, je ne le veux -pas! fit-elle d’une voix impétueuse. Maudite soit ma pensée, si elle -doit nourrir de tels espoirs! - -—Eh bien! mais tu as souhaité que ta sœur n’eût pas d’enfants, -répondit Madeleine Burdeau avec un calme voulu. - -—Qu’elle n’ait pas d’enfants, oui! gémit Viéra. Mais que sa santé soit -compromise! qu’un nouveau malheur vienne s’ajouter à celui qui la -désole maintenant! qu’elle souffre dans sa chair, la pauvre innocente! -Oh!... - -—Et crois-tu, reprit la Française d’une voix grave, qu’il n’y a qu’à -dire: «Je veux» ou «Je ne veux pas»?... poser ses conditions à Dieu?... -entourer son renoncement de douillettes réticences?... Appeler l’effet -et s’apitoyer sur la cause?... Non, amie, non! Une fois le terrible -engrenage du destin en mouvement, on ne l’arrête pas par quelques -gestes de regret! Loin de moi la pensée, pour servir tes intérêts, de -souhaiter du mal à Katia, ajouta-t-elle plus doucement en prenant dans -ses mains les mains froides de Viéra. J’ai voulu seulement te faire -comprendre, ma si chère, qu’il faut savoir aller jusqu’au bout de ses -désirs, et accepter sans peur les conséquences de vœux qui furent -sans reproche... Il faut savoir rester soi-même, Viéra! Tu as été si -sublime jusqu’à présent dans ton renoncement, ne peux-tu envisager avec -vaillance les épreuves qui l’attendent encore et qui, peut-être, le -feront triompher à jamais? - -A ces mots de triomphe, les yeux de M^{lle} Erschoff reprenaient un -instant leur éclat, sa tête se relevait illuminée de toute l’ardeur de -sa croyance, sa foi dans la justice de sa prévoyance sacrée exaltait -de nouveau toutes les fibres de son âme. Craignant encore le combat, -elle l’acceptait déjà, pourtant! Puis ses défaillances lui revenaient, -sa volonté déconcertée et inquiète ne savait plus où se poser... Et -Madeleine Burdeau qui n’avait parlé si haut que pour dominer le tumulte -des pensées de son amie se disait: «Oh! qu’il est donc plus facile -de raisonner que d’agir. Et comme autrement lâche je serais, moi, si -j’avais à soutenir pareille lutte!» - -—Tu ne répondras pas à la lettre d’Evguénï? demanda la Française au -bout d’un instant de silence, en se tournant vers son amie. - -Viéra ne répondit que par un geste vague. - -—Je crois qu’il vaudra mieux non, reprit Madeleine. Il a conservé -l’espoir de te reconquérir, malgré ton silence de quatre mois; rompre -ce silence maintenant, ce serait l’encourager d’autant plus dans cette -voie périlleuse. Tu ne dis rien? Je te semble indiscrète, peut-être? - -—Eh non!... Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour toi. Mais -je songe, et ne trouve rien à dire, fit Viéra. Mon âme est toute -désorientée, sa boussole est affolée, elle ne me montre plus la route... - -—Regarde en haut: une étoile aussi peut guider les chemins incertains! - -Viéra fit signe que de ce côté-là, encore, le salut lui semblait bien -précaire. - -—Écoute, amie, dit Madeleine, tu es dans une heure de crise que -depuis longtemps je prévois. Oh! nulle grandeur, nulle vocation, nul -héroïsme n’y échappe!... Mais nous avons fait un pacte. Je t’ai juré, -moi, sur tes instances de jadis, que je te défendrais contre toi-même, -à l’instant où tes pensées mauvaises, comme des soldats mutinés, -prendraient les armes de la révolte et compromettraient le succès de -ton œuvre... Laisse-moi l’initiative du combat. Un jour viendra où nous -pourrons crier victoire. Et alors quel oubli des souffrances! Quelle -joie d’avoir atteint le but sublime! - -—Sublime!... Et qui le sait? Tu as traité au début mes idées -d’utopies... N’est-ce pas cela qu’elles sont dans la réalité?... - -—Non, non, mille fois non! Je n’étais qu’une impie en pensant cela! -Ton rêve est le plus noble, le plus grandiose que l’on puisse imaginer! -Sauver sa race de l’abjection. Mais, ma chérie, l’humanité tarée tout -entière devrait suivre tes traces! - -—Tu crois? interrogea Viéra, les yeux lointains. - -—Je le jure! répondit Madeleine solennelle. Et d’ailleurs, si tu étais -à côté de la vérité, qu’importerait encore? ajouta-t-elle au bout -d’un instant de songerie en prenant les deux mains de son amie dans -les siennes et plongeant son regard au fond des claires prunelles. Tu -t’es créé un Idéal; tu l’as auréolé de toute l’ardeur de ta Foi; tu -t’es agenouillée devant cette idole lumineuse, comme Paul devant le -Seigneur sur le chemin de Damas. Pourrais-tu, désormais, renier tout -cela et vouloir être heureuse? Ce serait en vain. Le chagrin ni la -joie, le bien ni le mal, ne sont absolus en ce monde; c’est nous qui -en établissons la mesure, chacun selon notre conscience et d’après les -aspirations de notre âme... Si nous avons volé très haut, à la manière -des aigles, redevenir couleuvre et ramper, quel que soit l’attrait de -la mousse fraîche et de l’ombre des sous-bois, la nostalgie des sommets -doit nous prendre. Ah! malheur! s’écria la Française vraiment inspirée, -malheur à qui renie l’Idéal pétri par ses propres mains! Les séductions -d’une heure le poursuivront toujours, l’image de son sourire fera -grimacer les plis des lèvres les plus belles, le souvenir de sa voix -rendra fausses toutes les autres!... Galatée demandera des comptes à -Pygmalion! - -—Oh! tu me réconfortes, Madeleine! Je crois, oui, je crois! fit Viéra. - -Les jeunes filles rentrèrent à la datcha. - -—Pas de nouvelles, Akim? demanda M^{lle} Erschoff au vieux serviteur -qui travaillait dans le jardin. - -—Non, barachnia. Schmoul n’a apporté que le journal. - -Viéra parcourut fiévreusement le _Kiévlanine_. - -—Rien de grave, dit-elle à Madeleine en respirant. - -En ce moment, Mavra vint dire à la Française que Natalia Grigorievna -Lévine demandait à lui parler dans la cour. - -—Mais fais entrer, dit Viéra à la bonne. - -—Elle ne veut pas, milaïa. Elle dit qu’elle est très pressée. - -—Alors, va vite, Made! - -—Sais-tu ce que c’est? fit la Française en rentrant au bout d’un -moment. Natalia Grigorievna part comme infirmière à Kharbine. Elle -a passé son examen aujourd’hui même à Kieff, et on l’a convoquée -sur-le-champ... Samedi, elle se mettra déjà en route. Elle ne veut -voir personne avant son départ pour qu’on ne la distraie pas de son -enthousiasme; exception n’a été faite en ma faveur qu’à fin de me -recommander la classe de Vodopad. Mais je suis chargée d’un souvenir -pour Tatiana Vassilievna et tous les tiens. Sais-tu ce qu’elle me -disait encore? Que les dépêches de Kieff annoncent que le navire -_Piétropavlovsk_, sur lequel se trouvaient l’amiral Makaroff, le -grand-duc Cyrille, le peintre Véreschtchaguine et un grand nombre -d’officiers et de matelots, a rencontré une mine dans la baie de -Port-Arthur, en revenant d’un combat, et qu’il a sauté avec tout -l’équipage et les officiers qu’il contenait, sauf, cependant, le -grand-duc qui, on ne sait comment, ne fut que précipité dans l’eau, et -put regagner le bord en s’accrochant à une épave... - -—Seigneur! - -Viéra devint très pâle. - -—Et si Serguié... commença-t-elle. - -—Mais non, il fait partie de l’équipage du _Bayann_. - -—Qui a pu combattre sous les ordres du _Piétropavlovsk_... N’as-tu pas -dit que celui-ci revenait d’un combat? Ah! mon Dieu! ces inquiétudes -continuelles, gémit la jeune fille, et les nouvelles sont si lentes! - -Le lendemain, les journaux confirmèrent les renseignements des -télégrammes en les amplifiant. Viéra, de plus en plus alarmée par ce -qu’elle venait d’y lire, passa le _Kiévlanine_ à M^{lle} Burdeau qui, -quoique assez difficilement, parvint cependant à déchiffrer tout le -texte relatant la catastrophe du _Piétropavlovsk_. - -«Dans la nuit du 30 mars, l’amiral Makaroff voulant prendre sa -revanche des continuels assauts dont les Japonais harcelaient sa -flotte, envoya huit torpilleurs à la recherche de l’ennemi. Dans -cette expédition, trois torpilleurs se perdirent. Deux revinrent, à -l’aube, à Port-Arthur. Le troisième, le _Strachné_, ayant rencontré -plusieurs torpilleurs japonais, crut que c’étaient ceux des nôtres et -s’y joignit. A l’aube seulement, le commandant reconnut son erreur et -voulut s’enfuir, mais trop tard! L’ennemi se jeta sur lui et un cruel -combat s’engagea. - -«L’amiral, inquiet du sort du _Strachné_, envoya à sa recherche le -croiseur _Bayann_. - -«Ceci ne dura pas longtemps, les coups de feu servant de point de -repère. Déjà le _Strachné_ était immobilisé, sa chaudière endommagée -par une grenade. - -«Malgré sa vitesse, le _Bayann_ ne put arriver à temps pour porter -secours au _Strachné_. Avant qu’il fût arrivé à la distance nécessaire -pour tirer, une explosion se produisit à bord du _Strachné_, et le -torpilleur coula à fond. Le feu du _Bayann_ mit les Japonais en fuite. -Et après avoir recueilli cinq matelots du torpilleur, qui seuls étaient -saufs, le croiseur rentra au port. - -«Bientôt après, deux détachements de navires, ayant à leur tête le -_Piétropavlovsk_ et le _Poltava_, accompagnés de quinze torpilleurs, -quittent le port. L’amiral Makaroff veut se rendre personnellement sur -le lieu du combat, et comme le _Bayann_ sait la route, on le met à la -tête de l’escorte. - -«Il fait très froid, et sur la mer règne un brouillard épais qui ne -permet pas de distinguer les choses à une certaine distance. Pourtant -les Russes remarquent, à dix milles environ de Port-Arthur, quatre -croiseurs japonais de troisième classe et deux de première qui -arrivent avec la plus grande vitesse. Les Japonais recommencent tout -à coup le feu contre le _Bayann_. Ils visent bien. En un moment, tout -le pont est couvert d’éclats de grenades. L’amiral Makaroff donne -l’ordre au _Bayann_ de se mettre derrière le _Poltava_ et de lancer à -son tour des grenades sur l’ennemi. Les Japonais se retirent aussitôt. -Nos frères les poursuivent encore à quelques milles, jusqu’à ce qu’ils -remarquent à l’horizon la fumée d’une grande escadre ennemie qui arrive -à toute vapeur. Il est possible que les croiseurs japonais voulaient -nous entraîner plus loin dans la mer, afin que l’amiral Togo pût leur -couper le port... Étant trop faibles, nous fûmes obligés de dérouter -leurs plans. - -«L’amiral Makaroff donne le signal du retour, et les Russes filent vers -Port-Arthur aussi rapidement qu’ils le peuvent. C’est vraiment une -course!... Enfin nos vaisseaux sont hors de l’atteinte de l’ennemi et -sous la protection des batteries des forts. Le _Piétropavlovsk_ étant à -leur tête longe le bord pour rentrer au port, quand, tout à coup, une -effroyable explosion se produit. Il est juste neuf heures trois quarts -du matin. - -«L’amiral Makaroff se trouvait avec ses officiers d’état-major sur le -pont du navire, où étaient aussi le grand-duc Cyrille et le peintre de -batailles Véreschtchaguine. - -«Après la première explosion, une seconde se produisit, d’une violence -telle que tout fut démoli. Une énorme masse d’eau entra dans le navire, -mais aussitôt parurent de la fumée et des flammes. On comprit que le -_Piétropavlovsk_ avait dû toucher une mine posée par les Japonais -dans la mer, le long de la côte, avec ce calcul que nos vaisseaux, se -rangeant à la sortie du port, la rencontreraient sur leur route. - -«L’explosion fit six cents victimes, parmi lesquelles l’amiral Makaroff -et notre illustre peintre, Véréschtchaguine. Le grand duc Cyrille put, -heureusement, se jeter à l’eau et regagner le bord à la nage. Entre la -seconde explosion et l’échouement du navire, se passèrent une minute et -quarante secondes. La direction de la flotte est confiée momentanément -à l’amiral Witheff.» - -Quand M^{lle} Burdeau eut fini de lire, ses yeux se levèrent sur Viéra, -dont elle rencontra le regard anxieux. - -—Eh bien! demanda celle-ci, n’avais-je pas raison? - -—Oui. Mais, grâce à Dieu, le _Bayann_ n’a presque pas souffert. On ne -dit pas qu’il ait perdu des hommes. - -—Mais on ne dit pas non plus qu’il n’en ait pas perdu. Enfin, -attendons des nouvelles d’Odessa, dit la jeune fille en soupirant. - -Une semaine se passa. Rien n’arrivant, Viéra se décida à demander par -dépêche ce que signifiait ce silence. Le soir, Akim, envoyé à la gare -de Tiétiéreff, rapporta la réponse. - -Le texte du télégramme, raccourci selon l’usage, résumait ceci: -«Serguié n’avait pas été blessé dans le combat du _Bayann_; il était, -au contraire, jusqu’à son message datant du 6 avril, en parfait état -de santé et de vaillance. Mais la pauvre Katia!... Énervée par des -angoisses de chaque seconde, obsédée des dangers que court son jeune -époux, incapable de réagir contre le désespoir de la séparation, elle -n’a pu garer sa santé des atteintes de sa débilité morale. Le lendemain -du jour où les dépêches officielles, devançant celle de Serguié, -annonçait le combat de l’escadre dont le _Bayann_ faisait partie, -elle avait dû s’aliter, et le tendre espoir si doucement caressé par -Tatiana s’en était allé à vau-l’eau!... Pendant cinq jours, la jeune -femme était restée suspendue entre la vie et la mort; depuis avant-hier -seulement, les médecins la déclaraient sauvée. Dès qu’elle pourrait -supporter le voyage, M^{me} Erschoff la ramènerait à Vodopad.» Après -avoir pris connaissance de la dépêche, Viéra, sans dire un mot, plongea -longuement son regard dans celui de son amie. Sur ses prunelles si -claires se reflétaient, comme en une eau sans rides, les sentiments -complets de son âme: la tristesse, la pitié, l’horreur, la gratitude -du triomphe, une indicible foi dans l’œuvre à laquelle le Destin -lui-même avait mis si promptement son sceau!... - - - - -XV - - -LE cœur battant, les joues en feu, Madeleine Burdeau parcourt en fiacre -les rues de Kieff où l’ont appelée quelques emplettes à faire. Elle -aurait pu, dès en sortant de la gare, porter à Vadim Piétrovitch la -lettre dont Viéra l’avait chargée pour le jeune homme. Mais non, elle -s’est sentie alors trop troublée, trop peu sûre d’elle; il faut qu’elle -parvienne à affermir son cœur et à composer son visage! - -Et puis, le dirai-je? un tout petit calcul qu’elle n’ose presque pas -s’avouer à elle-même se glisse dans les réticences de l’amoureuse... -Si elle s’était rendue immédiatement après sa descente du train chez -Vadim, point de doute que Marfa Timoféevna, retenue au logis à l’heure -du déjeuner pour servir son maître, ne fût venue elle-même ouvrir -la porte, et alors il aurait fallu lui remettre la lettre, sans oser -demander à parler au jeune homme, tandis que plus tard,—Madeleine -Burdeau tenait ces détails de Viéra qui l’avait mise cent fois au -courant des faits et gestes de son cousin,—la vieille fée, ayant à -faire des emplettes pour son ménage, sort d’habitude, laissant dans la -chambre de l’étudiant un second déjeuner froid que celui-ci trouve en -rentrant chez lui vers onze heures. Si quelqu’un sonne, force est alors -au maître du logis d’ouvrir lui-même sa porte... Il est donc urgent -pour Madeleine d’attendre jusqu’à ce moment si elle veut voir Vadim... - -Si elle veut le voir! Mais toutes ses pensées ne tendent qu’à cela; -tout son désir, tout son espoir, tous les battements de son cœur! - -Là-haut, le ciel en fête a revêtu son voile d’azur; l’arome subtil du -printemps se glisse à travers les rues de la ville qu’il embaume; de -petites marchandes effrontées offrent aux promeneurs des bouquets de -violettes d’un griviennik. Les pigeons de la cité sainte, apprivoisés -et nombreux comme ceux de la place Saint-Marc à Venise, volettent -librement, sans craindre la main de l’homme, sur les appuis des -fenêtres, sur les corniches, sur le bord des trottoirs. De temps à -autre, un arbre couvert de feuilles tendres se montre; de petits -jardinets, même, dans certains quartiers, égaient les façades moroses. -Les coupoles dorées des églises luisent au soleil, les toits des -maisons, aux couleurs vives et diverses, ont l’air, au loin, de -pelouses fraîches ou de champs en fleurs suspendus... Les saints, -rigides, gauchement peints sur les murs des monastères, semblent -sourire eux-mêmes, sous les caresses mutines des rayons printaniers. -Ils font mine de donner aux passants ces avis peu orthodoxes: «Tu as -bien raison de te réjouir, frère! Voici la saison du renouveau, des -amours, des nids tièdes, des soirs légers... Réjouis-toi, frère! La vie -est courte, les printemps fugitifs; Dieu les a faits tels pour que ton -âme inquiète ne puisse s’en lasser!...» - -Madeleine suit leur conseil. Malgré l’anxiété dont son cœur est étreint -à l’idée de son entrevue de tout à l’heure avec celui qu’elle aime, -malgré la fragilité de l’espoir qu’elle a engagé sur le bonheur de -cette entrevue, les risettes du printemps ne laissent pas que d’égayer -son âme. - -Elle abandonne son front aux frôlements câlins des rayons espiègles, -rafraîchit ses joues brûlantes au souffle pur de la brise, force ses -pensées à s’imprégner de la sérénité du ciel, et c’est presque calme -qu’elle jette au cocher l’adresse de Vadim Piétrovitch Dimitrieff. - -—Rue Nestérovskaïa, 50. - -Le minuscule fiacre s’engage dans une rue, puis dans une autre; voici -le théâtre, les arbres de la Foundouklaïevska... - -De nouveau, le cœur de la jeune fille se met à battre éperdument; une -insupportable agitation bouleverse ses nerfs. Le hasard, si cruel -parfois, ne déroutera-t-il pas ses chers calculs? Permettra-t-il que -Vadim lui-même vienne ouvrir sa porte?... Ou bien, le coup de timbre ne -fera-t-il apparaître que le visage poilu de la «baba Iaga»? - -Lorsque Madeleine descend du fiacre, si bas que son marchepied -est presque de niveau avec le trottoir, elle croit qu’il lui sera -impossible de faire un pas, tant ses jambes sont molles. Et pourtant, -elle parvient bientôt au palier du premier étage. - -—Drrrinn... - -Un pas se rapproche; le cœur de la jeune fille se vide, comme si une -pompe pneumatique en retirait tout le sang. Ses oreilles bourdonnantes -ne peuvent distinguer si les pieds qui foulent le parquet de -l’antichambre appartiennent à une vieille femme revêche, ou bien s’ils -sont chaussés de souliers masculins. Mais clic! le verrou de sûreté se -déclanche... la porte s’ouvre! - -—Vadim Piétrovitch? - -—Mademoiselle? - -Le jeune homme est troublé; il s’incline devant la Française. Celle-ci -se sent très pâle. - -—Une lettre de Viéra... que je vous apporte, articule-t-elle presque -trop nettement, agacée de sentir sa voix si altérée. - -—Entrez, mademoiselle. - -—Mais, je ne sais si... Non, je n’ai pas le temps, répondit Madeleine. - -—Oh! vous n’avez pas dit ceci spontanément, fit Vadim; ce doit être -une excuse... Vous avez peur de moi? ajouta-t-il d’une voix douce et -basse, en faisant le geste de prendre une des mains de la jeune fille -dans les siennes. - -M^{lle} Burdeau se rejeta en arrière. D’antérieurs exemples l’avaient -rendue méfiante. Devant son mouvement, le visage de Vadim devint triste. - -—Je devine votre pensée, dit-il lentement; vous me jugez comme tant -d’autres, sournois et fat?... - -—Et comment voulez-vous qu’il en soit autrement? riposta la Française -hautaine. Pour une fois que vous me voyez seule chez vous, sans -défense, vous essayez déjà de me traiter en conquête! - -Le jeune homme fut une minute ou deux sans répondre. Très grave, il -fixait sa compagne qui, toute troublée qu’elle était, soutint pourtant -son regard. - -—Voulez-vous avoir confiance en moi pendant quelques instants? -demanda-t-il enfin. Je vous jure sur l’honneur que vous n’aurez pas à -vous en repentir!... Veuillez m’accompagner dans mon appartement. - -Incliné devant elle, il lui offrait son bras. La noblesse de son -attitude était telle que Madeleine obéit. - -Ils traversèrent ainsi l’antichambre et la salle à manger, et -arrivèrent jusqu’au seuil du cabinet de travail du jeune homme, où, -trois mois auparavant, leur tête-à-tête avait été si chaste et si -discret. Là, Vadim dégagea son bras de celui de sa compagne, et, -silencieux, lui montra du doigt l’intérieur de la pièce éclairé d’un -joyeux rayon de soleil printanier. Madeleine ne comprit pas ce geste. - -—Eh bien? demanda-t-elle, un peu impatientée. - -—Regardez, fit énigmatiquement le cousin de Viéra. - -Remise en confiance par la gravité respectueuse de Vadim, M^{lle} -Burdeau fit docilement le tour du cabinet de travail et se mit à -inspecter les tableaux des murs, les livres, les meubles, les plantes -rares groupées dans un coin... - -Tout à coup elle s’arrêta, se pencha sur une photographie comme pour -être bien sûre qu’elle en reconnaissait l’image, fit encore une fois -des yeux le tour de la pièce, puis, se tournant impétueusement vers le -jeune homme qui, très pâle, attendait sur le seuil: - -—Est-ce possible, Vadim Piétrovitch? Est-ce possible? cria-t-elle -d’une voix éperdue d’allégresse. - -Pour toute réponse, le jeune homme lui tendit les bras. - -—Mais... fit Madeleine, de nouveau soupçonneuse. - -—Chère fiancée! appela tout bas Vadim en se rapprochant d’elle. - -Alors elle s’abattit dans les bras restés ouverts, jeta sa tête -confiante sur l’épaule du bien-aimé, et, dans cette pose qu’attendaient -depuis de si longs mois ses rêves de tendresse, elle resta immobile, -comme fondue dans un bonheur suprême, sans autre conscience qu’une joie -insoupçonnée, divine, presque trop aiguë!... - -Tout près d’elle, sur la planche de l’étagère où, lors de sa première -visite, se détachait solitaire une miniature à l’ovale fin, aux yeux -bruns, aux longues boucles cendrées, à la bouche mutine et tendre, une -photographie récente montrait le casque de cheveux noirs, le front -hautain, les yeux profonds d’un visage que son miroir lui avait rendu -familier; et, devant les deux images réunies par la piété de Vadim, -une touffe d’œillets blancs et de narcisses faisait monter, comme une -fumée d’encens, les effluves de ses parfums ardents. Hormis elles et -le cadre qui, appendu au-dessus de l’étagère, entourait une figure -d’homme mélancolique et fière, à laquelle l’étudiant ressemblait -étrangement, nul portrait ni au mur ni sur les meubles. La douce Maria -Pavlovna elle-même s’était évanouie comme un léger fantôme, sous le -jour resplendissant du nouvel amour dont le sanctuaire s’éclairait!... - - * * * * * - -Quand M^{lle} Burdeau rentra le soir à Vodopad, sa figure trahissait -malgré elle tant de bonheur, que Viéra, dès le premier coup d’œil -qu’elle lui jeta, ne pût s’empêcher de lui en faire la remarque. - -—Mais rien... tu te trompes, répondit Madeleine aux questions de la -jeune fille. - -Au milieu du trouble et des angoisses qui bouleversaient la famille -Erschoff, il lui prenait un scrupule d’avouer sa joie à son amie. - -—Made, insista Viéra, tu me caches quelque chose! Le visage ne change -pas ainsi d’expression d’une heure à l’autre sans cause... Tu étais -sombre avec moi tous ces jours-ci, et d’ailleurs, ce matin, lorsque tu -pris le train, je flairais déjà quelque chose d’anormal en te voyant si -agitée... - -—Allons toujours dans ma chambre, que je me débarrasse de mon chapeau, -fit Madeleine espérant qu’une diversion quelconque viendrait remettre -sa confidence à plus tard. Et d’abord, au plus intéressant: n’as-tu pas -reçu la dépêche que ta mère t’annonçait hier? - -—Il est encore trop tôt pour qu’elle soit arrivée. C’est tout au plus -si elle me parviendra demain matin, car—si je ne me trompe—on ne -transmet les télégrammes après neuf heures du soir qu’aux bureaux de -première importance. Or celui de Tiétiéreff est loin d’être de ceux-là. -En tout cas, Andreï a l’ordre d’aller encore s’informer tantôt. A toi, -maintenant. - -M^{lle} Burdeau, ainsi pressée, se rapprocha de Viéra, lui mit ses deux -mains sur les épaules, la regarda tendrement au fond des yeux pendant -quelques instants, puis d’une voix profonde elle dit: - -—Et d’abord, pardonne-moi, amie, si je n’ai pas su cacher ma joie -alors que vous êtes si désolés, toi et les tiens... - -—Oh! crois-tu, Madeleine, que ma tristesse soit faite d’envie? que -le bonheur des autres, le tien surtout, puisse l’offusquer? Mais au -contraire, ma chérie, il me sera très doux de penser que pour toi, au -moins, la Vie se fait clémente! Allons! dis, va! - -—Eh bien! fit Madeleine rougissante un peu, tu me demandais un jour, -te rappelles-tu, de te dire qui j’aimais... et je te répondais que -livrer le secret d’un amour partagé c’était charmant, mais que dans le -cas contraire la confidence n’avait rien de gai... - -—Eh bien? - -—Aujourd’hui, les choses ont changé, ma Viéra, le motif de mon silence -n’existe plus: j’aime et... - -—Tu es aimée? Ah! Made! que je suis heureuse pour toi, s’écria M^{lle} -Erschoff en pressant son amie sur son cœur et la baisant cent fois aux -joues. - -Devant le bonheur de Madeleine, elle oubliait tous ses soucis à elle, -la généreuse! - -—Mais qui?... Dis vite! Est-ce que je le connais? - -—Un peu, fit en souriant la Française. - -—C’est?... Dépêche-toi, je bous! - -—Vadim Piétrovitch Dimitrieff. - -—Oh! - -Viéra fut un moment comme pétrifiée de surprise. - -—Et je n’ai jamais rien remarqué!... Aveugle que j’étais! Si, -pourtant: maintenant que je sais, un tas de choses me reviennent en -mémoire... Ton portrait, par exemple, hein? c’était lui qui l’avait -chipé?... Comme c’est drôle! Mais, Made, Made, cria-t-elle en -embrassant de nouveau son amie, tu seras donc ma sœur, ma vraie sœur, -comme c’était mon rêve! - -Pendant de longs instants, les jeunes filles s’entretinrent du nouveau -bonheur de Madeleine. Elles bâtirent projet sur projet, organisèrent -la vie de la future M^{me} Dimitrieff, comme si à elles seules eût -appartenu le pouvoir de guider le destin, s’attardèrent à un luxe de -songes plus brillants les uns que les autres, s’égarèrent, en un mot, -dans les plus fols labyrinthes des espoirs. - -Puis, comme l’âme de M^{lle} Burdeau était aussi délicate que tendre, -elle coupa court à ce sujet, faisant de nouveau se tourner les pensées -de son amie et les siennes vers les préoccupations intenses qu’avait -rejetées celle-ci pour partager sa joie. - -—Alors, selon toute probabilité, _elle_ sera ici demain? - -Viéra fit signe que oui. - -—La dépêche n’indiquera plus que l’heure de l’arrivée à Vodopad? - -—Oui. A moins que quelque chose d’imprévu ne survienne au dernier -moment. - -—Nous irons à la gare? - -—Oh! non, répondit Viéra d’un air effrayé. Il me serait impossible de -la revoir ainsi pour la première fois dans un lieu public! - -—Mais ne sera-ce pas un peu... singulier de ne pas aller au-devant -d’elle? Elle pourra croire à un manque d’empressement. - -—Non, elle sait bien qu’à présent je me ferais hacher en morceaux -pour lui épargner le plus léger désenchantement. - -—Lui as-tu parlé de cela dans tes lettres? - -—Je n’en ai jamais eu le courage, mais elle me connaît, tu comprends. - -—Et elle, crois-tu qu’elle ne t’en veuille pas? Ses lettres ont été si -rares, si froides! - -Viéra, au lieu de répondre, eut un geste découragé. - -—Lui avais-tu dit à elle-même quel souhait tu formas lorsqu’elle -s’entêta à se marier malgré tes objurgations? - -—Hélas! oui, jeta Viéra d’une voix triste, je le lui ai dit, -Madeleine. J’ai eu cette cruauté! Ah! quel orgueil m’a poussée? -Misérable que j’étais! - -—Nos passions, que dis-je? nos sentiments les plus nobles nous -entraînent ainsi parfois à des mouvements condamnables, dit M^{lle} -Burdeau en prenant les mains de son amie dans les siennes et les -pressant doucement. C’est une faiblesse inhérente aux créatures -d’imperfection que nous sommes. Mais Dieu voit le fond de nos cœurs et -nous juge avec clémence, il ne faut pas être plus sévère que Lui. Ne te -désole pas, ma chérie. Depuis longtemps, tu es absoute, là-haut... - -—Eh! que m’importe? cria impétueusement la désolée. Elle se souvient, -elle, et demain je la reverrai, anéantie, brisée, meurtrie par mes -propres mains. - -—Tu exagères, amie, dit Madeleine. Une parole n’a pu faire tout cela... - -—Oui, vous, les Français, les esprits forts, vous êtes exempts de ces -superstitions; mais nous y croyons encore, nous! Nous donnons une vie -à nos souhaits, et ce n’est pas à la légère que nous les formulons. -Alors, s’il arrive qu’ils se réalisent, les terribles ou propices -désirs, nous ne pouvons renier la corrélation qui existe entre leur âme -et la nôtre! - -—Ah! Russe, Russe! fit Madeleine Burdeau en secouant la tête. - -—Qu’est-ce que je vais lui dire, moi, demain? Chacune de mes -consolations sera fausse, chacun de mes mots sera en contradiction avec -mes principes, et elle le saura! - -—Tu laisseras parler ta tendresse, ma chérie, sans songer à des -subtilités. Alors tout ira bien. - -—Et je serai humble, dit Viéra, oh! humble! Elle pourra m’accabler, me -repousser, me battre, je n’aurai pas un geste de révolte! - - * * * * * - -Le lendemain, à l’heure bleue de la tombée du soir, parmi l’apaisement -reconnaissant d’une nature saturée d’ivresses, les deux sœurs, qui ne -s’étaient pas revues depuis six longs mois, se retrouvèrent en présence -l’une de l’autre. - -Toutes deux, elles étaient pâles; toutes deux, elles semblaient -succomber sous le poids du revoir. - -Viéra, cependant, tint longtemps son aînée embrassée; mais elle la -sentit hostile et comme révulsée sous son étreinte. Elle lui prit la -main. Sans brusquerie, mais fermement, Katia la dégagea aussitôt. Ceci -se passait sous les yeux innocents de Tatiana. - -Elle était si contente, elle, la pauvre maman, d’avoir encore une -fois ses enfants réunis autour d’elle, de retrouver son home, ses -serviteurs, ses meubles familiers, son Vodopad, qu’elle en avait oublié -toutes ses peines antérieures! Elle pressait tour à tour ses trois -filles sur son cœur, souriait à M^{lle} Burdeau, donnait ses mains -à baiser à Akim, à Mavra, caressait Bielka, se signait devant les -dieux lares de la datcha, ses chères icônes, et embrassait d’un long -regard les arbres du parc qui jamais ne lui avaient semblé si verts, -le ciel qui lui paraissait n’avoir jamais été si pur, les choses parmi -lesquelles elle avait vieilli et dont elle savait interpréter l’âme -propice... - -—Chères, chères enfants, répétait tour à tour Tatiana. Ma bonne -demoiselle Madeleine... No! Bielotschka, et comment va mon petit -lièvre blanc?... toujours grasse comme une boïarine!... Tu as bonne -mine, Iéfrossina... Sais-tu, Mavra, que tu as rajeuni?... Et toi, ma -Sachinnka, (ici les doux yeux bleus se voilaient légèrement,) tu es -contente de revoir ta maman, mon amour? - -Sacha se laissait caresser, elle avait, au premier coup d’œil reconnu -Tatiana et semblait tout heureuse de son retour. Elle alla même jusqu’à -baiser de son propre élan les joues de la maman ravie et à lui raconter -quelques incidents embrouillés de ses visites à Evlampia. - -Quant à sa sœur aînée, que de mal on avait eu à faire la démente se -refamiliariser avec elle! Lorsque, le matin, après la réception du -télégramme, Viéra lui avait annoncé l’arrivée de leur mère et de Katia, -elle avait vu, à l’expression des yeux d’Aleksandra, que ce dernier -nom n’éveillait aucun souvenir en elle. Alors elle lui avait répété -plusieurs fois: «C’est Katia qui revient; tu sais bien, Katia, notre -sœur; Katia qui te taquinait parfois, mais que tu aimais pourtant...» -Et elle lui rappela plusieurs faits de leur existence commune, capable -de frapper la mémoire endormie. Alors, peu à peu, le visage indifférent -d’abord, puis tendu sous l’effort auquel Sacha soumettait son cerveau -embrumé pour dégager la pensée que voulait en arracher Viéra, se -détendit, et l’enfant répéta enfin d’un air presque lucide: «Katia, -ah! Katia... oui... oui!» Puis, le soir, de nouveau elle avait oublié, -et il fallut que son aînée elle-même s’ingéniât par mille moyens à -se faire reconnaître, pour obtenir de temps en temps, seulement, un -regard qui ne fût pas quelconque. - -Ah! ce furent de tristes instants pour la pauvre Katia, que les -premiers de son arrivée sous le toit de Vodopad! - -Viéra, qui d’un regard anxieux suivait toutes les expressions de son -visage et de ses gestes, n’eut pas de peine à deviner quelles pensées -s’agitaient dans le cœur de sa sœur. - -Elle devait se rappeler, l’ancienne insoucieuse, quels espoirs -radieux, émanant de ses songes, avaient, si peu de temps auparavant, -empli chaque chambre de la demeure où elle avait grandi, rayonné sur -chaque objet, glissé sur chaque pli des tentures, voltigé comme des -insectes aux ailes d’or sur chaque herbe du parc, sur chaque feuille, -chaque grain de sable, chaque brindille de mousse; couru le long des -murs et des solives comme d’amoureuses lianes; fait grimacer d’envie -les mascarons penchés au-dessus des portes et des fenêtres!... Et -maintenant ils marchaient clopin-clopant, les rusés! se faisaient -tirer l’oreille pour sourire un instant, rampaient à terre, comme de -paresseuses limaces, ou raillaient, torturaient l’infortunée qui les -avait chéris! - -Que de changements de tous côtés, soit en elle, soit parmi les choses -qui l’entouraient! - -Sacha, ainsi que M^{lle} Burdeau le dit un jour à Vadim, avait bien -changé depuis le départ de sa sœur. Ses traits allaient chaque jour se -durcissant; ses yeux, de mystérieux qu’ils étaient et de si lointains, -prenaient par moments un regard de bestialité cruelle, sa bouche -avait des plis grossiers, ses gestes perdaient toute leur grâce. La -séduisante idole d’autrefois n’était plus qu’un bloc fruste, à peine -animé par les entailles d’une hache barbare... - -Quant à Viéra... Ici, les pensées de Katia n’étaient que trop visibles; -il ne fallait pas d’efforts d’imagination pour les interpréter! Toute -son attitude, sur ce point, devint si évidente que la confiante maman -elle-même finit par s’en apercevoir. Inquiet, son regard se posait -alternativement sur ses deux filles et demandait avec tristesse: -«Mais qu’est-ce donc que ceci?... Que se passe-t-il entre vous, mes -aimées?...» - -Enfin, renonçant à deviner, elle crut bon, cependant, de faire -diversion à cet état de choses, et, se tournant vers Katia, lui dit -d’une voix tendre. - -—Va te reposer un instant dans ta chambre, ma chérie; le voyage a été -bien long, et tu es encore si faible!... Tout ce mouvement autour de -toi te fatigue... Va, enfant, tu retrouveras ta chambre de jeune fille -telle qu’elle était lorsque tu habitais encore parmi nous; nous n’avons -touché à rien, n’est-ce pas, Viérotschka? - -Viéra, incapable de prononcer un mot, tant sa gorge était serrée par -l’émotion, fit signe de la tête que non. - -—Tu vois comme on t’aimait... comme on t’aime! reprit Tatiana en -accompagnant sa fille aînée jusqu’au seuil de sa chambre. Chacun des -objets dont tu faisais cas, chaque bout de ruban, chaque épingle, même, -est restée à sa place... Cela ne te fait pas plaisir? - -—Mais si, mamacha, si, si! répondit enfin la jeune femme en souriant à -la sollicitude de sa mère. - -—Allons, je te laisse. Moi aussi, j’ai besoin d’un peu de repos. Dans -une heure, le souper, nous nous reverrons. A moins que tu ne veuilles -qu’on te serve dans ta chambre? Non?... A tantôt, alors. - -Et M^{me} Erschoff, s’éloignant, démasqua Viéra, qui se tenait à -l’écart, à demi-cachée par la tapisserie dont les pans, quand ils -étaient rejoints, séparaient le salon de la chambre de Katia. - -Au moment où la jeune fille allait franchir le seuil de la pièce, -Iékatérina se leva d’un mouvement prompt du sopha sur lequel elle -s’était assise, s’élança vers la portière, détacha l’embrasse qui la -retenait d’un côté et ramena les plis de l’étoffe entre elle et sa -sœur, tout cela sans dire un mot, sans avoir l’air même d’apercevoir -Viéra. - -Celle-ci bondit. - -—Katia! cria-t-elle d’une voix frémissante de colère et de douleur. - -Dans la pièce voisine, rien ne bougea. - -—Katia! répéta Viéra plus bas maintenant et sur un ton d’humble prière. - -Le même silence régna. - -Alors la jeune fille écarta lentement la barrière qui la séparait de -sa sœur, dépassa d’un pas le seuil de la chambre et surgit, pâle et -désolée, contre le fond sombre du rideau. - -—Eh bien? demanda froidement Katia. - -—Ah! Katia, ma Katia! fit Viéra suppliante, est-ce ainsi que nous -devions nous revoir?... Ne sommes-nous donc plus sœurs? - -—Eh! qu’est-ce qui te passe par la tête, maintenant! répondit la jeune -femme en haussant les épaules. Avec toi, rien que des sentimentalités! -Des sentimentalités toujours! - -—J’ai mérité tes sarcasmes, dit Viéra noblement; mais ne connais-tu -pas la sainte loi du pardon? - -—Oui, répondit Katia, c’est l’éternel refrain! On fait mal, on -offense, on meurtrit, et puis l’on implore indulgence et pitié!... -Cela est aisé. Mais celui dont le cœur saigne, celui dont l’âme est -mortellement froissée, quel remède lui apporte-t-on, à celui-là?... La -douceur du pardon... Maigre compensation! - -—La plus noble qui soit, interrompit Viéra. Pardon! oubli! Si l’homme -n’avait pas reçu ces dons sacrés, la vie ne serait qu’une longue -cruauté! - -—Eh! elle n’est que cela! fit la femme de Serguié amèrement. - -—Ne parle pas ainsi, sœur; tu n’en as pas le droit! prononça la jeune -fille douce et ferme. Tu aimes, tu es aimée; tu as accompli ton rêve de -tendresse; tout l’avenir est à toi, et tu maudirais la vie? - -—Mais quel avenir? fit Katia avec un geste d’infini découragement. La -guerre menace d’être longue. Qui sait si jamais Serguié me sera rendu? -Quant à l’espoir vivant dont ma chair a tressailli pendant quatre mois, -anéanti, celui-là, et à jamais! - -—Il peut renaître, répliqua Viéra d’une voix tremblante. - -—Me désolerais-je tant s’il me restait quelque espoir à ce sujet? -Mais non! Les médecins m’ont dit... Enfin, sois contente, cria la -jeune femme en jetant sur sa sœur un sombre regard. Ton rêve cruel est -accompli: je n’aurai pas d’enfants!... - -A ces mots, Viéra tressaillit. Une joie intense, venue non pas -des sources grossières de l’instinct, mais du trésor le plus pur -de son âme, vint illuminer son front à travers sa douleur. «Pas -d’enfants!...» Mais alors, de la graine de son sacrifice, germait une -moisson triomphante! De la sainte loi d’amour et de pitié qui lui avait -fait jeter les yeux au delà du présent, l’apothéose dès maintenant -rayonnait!... «Pas d’enfants!...» Finis, les regrets! Apaisées, les -révoltes de son cœur!... Un élan de gratitude infinie vers le sort et -de foi ardente dans la légitimité de son œuvre fit vibrer les fibres -les plus profondes de son être et illumina son visage si désolé tout à -l’heure... - -Heureusement, Katia ne vit pas ce mouvement, bien vite réprimé; toute à -sa colère, elle continuait âprement: - -—Ah! l’heureuse prophétesse! Elle n’a qu’à frapper le sol du bâton de -son désir, et aussitôt le bois mort se couvre de fleurs! - -—Katia! - -—Eh bien! qu’as-tu à protester? Tu as maudit mon mariage; le sort -s’est empressé de ratifier ton vœu. Il ne te reste plus qu’à savourer -ta joie... - -—Écoute, dit Viéra en se rapprochant de sa sœur d’un geste à la fois -calme et résolu, même pour te consoler, même pour obtenir de toi mon -pardon, je n’ai pas le droit de renier le principe dont ma conscience, -avec toute sa lucidité et toute sa foi, s’est fait le but suprême. Oui, -j’ai désiré l’extinction de notre race; oui, j’ai fait le souhait que -tu n’aies pas d’enfant; et ce même souhait habite encore mon cœur à -l’instant où je te parle!... Je ne me disculpe plus; hais-moi si tu -veux, maudis-moi, renie-moi, mais auparavant, regarde! - -Et, appuyant sa main sur le bras de son aînée, Viéra, malgré la -résistance hostile de celle-ci, l’entraîna vers la fenêtre, sur les -vitres de laquelle, durant la dernière phrase de Katia, ses yeux à elle -étaient restés rivés. - -Lorsqu’elles furent arrivées assez près pour distinguer nettement ce -que la jeune fille avait entrevu quelques secondes auparavant, celle-ci -désigna du doigt la portion du jardin sur laquelle elle avait voulu -attirer l’attention de sa sœur. - -—Regarde! - -Katia, domptée par la voix impérative de sa cadette, fit suivre à ses -yeux la direction que leur imposait le geste de Viéra, et voici ce -qu’ils virent: - -Vêtue comme elle l’était invariablement depuis le jour où sa folie -s’était catégoriquement révélée aux siens, du costume des paysannes -ruthènes, Sacha, marchant très vite, arpentait en tous sens une large -plate-bande préparée pour recevoir des semis. - -Sans doute, se racontait-elle à elle-même une histoire bien joyeuse, -car les deux sœurs la voyaient rire, hocher la tête, faire de grands -gestes avec les bras, rejeter son buste en arrière ou se pencher très -fort comme pour mieux déployer son exhubérante hilarité... - -Tout à coup, mue par un dernier spasme de gaieté plus démonstratif -encore que les autres, la folle se laissa tomber à terre; resta pendant -quelques instants étendue de tout son long au milieu de la plate-bande; -tressaillit deux ou trois fois encore de frissons violents; puis elle -se remit debout dans le désordre occasionné par sa chute, sa couronne -glissée tout de guingois sur le côté de sa tête, les rubans de ses -tresses dénoués et froissés, deux larges plaques de terreau noir sur -son tablier à fleurs, à la hauteur des genoux. - -«Seigneur!» laissa échapper Katia dans un souffle... - -Pâle de saisissement et d’horreur, la jeune femme, depuis le -commencement de cette scène, était restée à côté de sa sœur, la main -retenue dans la main de celle-ci, sans qu’elle songeât à l’en dégager, -les yeux rivés sur le point du jardin où elle voyait, pour la première -fois, s’affirmer d’une façon si précise la démence d’Aleksandra. - -—Oh!... - -—Regarde, regarde encore, fit Viéra impérieuse! - -Sacha ne riait plus. A sa gaieté débordante avaient succédé une -complète immobilité, d’abord, puis une colère qui grandissait de -seconde en seconde,—ceci Viéra et Katia en jugèrent par la véhémence -de ses gestes.—De ses poings fermés et brandis, elle menaçait -maintenant un ennemi invisible... Elle le poursuivait à travers la -plate-bande, se baissait de temps à autre pour ramasser une motte de -terre et la jeter après le fantôme évoqué par sa folie; trépignait -de colère, lançait des injures dont les échos—passant à travers la -fenêtre—arrivaient jusqu’aux oreilles des deux sœurs bouleversées. -Enfin, de ce terrible jeu aussi, la démente se lassa. Brusquement, sans -transition aucune, elle s’arrêta, demeura quelques secondes immobile, -puis, par trois fois différentes cracha à terre, comme elle l’avait vu -faire aux moujicks, et, d’un mouvement grossier, rajusta ses vêtements. - -Katia, desolée, pleurait. - -—Mais regarde, regarde encore, dit Viéra; ce n’est pas tout. Je -connais ses crises, moi; toujours, à présent, trois accès régulièrement -se suivent: la gaieté, d’abord, puis la colère, puis l’épouvante! - -—Ah! je n’en puis plus, fit Katia d’une voix brisée! Laisse... je ne -veux plus la voir! - -Pauvre Sacha, pauvre, pauvre!... - -Mais, malgré elle, ses yeux cherchèrent de nouveau l’endroit où la -folle, depuis quelques instants, avait recommencé ses gestes. - -Toujours la même scène, murmura Viéra comme en se parlant à elle-même: -la catastrophe du silo... C’est l’émotion de ce revoir! Le corps rejeté -en arrière, la tête détournée du spectacle sanglant que sa démence -renouvelait à ses yeux; les bras étendus et crispés dans le vide, Sacha -semblait la statue vivante de la terreur... - -—Mais va, Viéra, va la calmer, sanglota Katia; moi, je ne saurais... -non, je n’oserais!... - -Viéra fit signe que c’était inutile... - -—Personne ne peut la toucher dans un moment pareil. Aux débuts, maman -ou moi, nous parvenions à la calmer; mais maintenant elle devient -furieuse à blesser quelqu’un, si on l’approche; il faut laisser la -crise se passer d’elle-même... - -—Tu parles de maman; nous n’avions pas songé à elle, la malheureuse! -Et si elle entendait... Oh! écoute!... C’est trop affreux! - -Katia, cramponnée au bras de sa sœur, était si pâle que Viéra eut peur -de la voir défaillir. - -—Viens t’asseoir, dit-elle doucement... - -Et elle l’entraîna vers le sopha. - -—Mais maman... fit encore Katia, sans avoir la force de finir sa -phrase... - -—Elle n’a pu entendre; sa chambre est trop loin de l’endroit où Sacha -se trouve. Quant aux autres, ils savent que mieux vaut ne pas se -montrer; ils épient de loin, comme nous... - -—Et cela arrive souvent, ces... ces choses? - -—Cela dépend de l’excitation de ses nerfs; aujourd’hui, c’est -l’agitation causée par votre arrivée... - -—Ah! c’est affreux, affreux! gémit Katia... - -Puis un long silence se fit entre les deux sœurs. - -La tête enfouie dans ses mains, Katia continuait à pleurer doucement... - -Viéra s’assit auprès d’elle, mais sans chercher à la distraire; sans -doute ces larmes apaiseraient-elles le cœur si bouleversé d’émotions -diverses que la jeune femme subissait depuis son retour à Vodopad... -Ce ne fut que lorsqu’elle vit sa sœur s’essuyer une dernière fois les -yeux et rester immobile, le regard perdu sur ses pensées, le buste -appuyé contre le dossier du sopha, les deux bras affalés tout le long -d’elle d’un geste las, que la jeune fille se décida enfin à lui poser -la question qui, depuis la scène de tout à l’heure, brûlait ses lèvres -impatientes. - -Touchant légèrement Katia du doigt, elle demanda tout bas: - -—Eh! bien?... - -La jeune femme resta quelques instants sans répondre, puis, se tournant -à demi vers sa sœur, elle leva sur celle-ci un regard encore rempli de -la vision tragique, et dit lentement: - -—Je ne puis plus t’en vouloir! - -Lorsque, une demi-heure plus tard, Tatiana Vassilievna écarta à son -tour les pans de la tapisserie qui séparait le salon de la chambre de -Katia, ses yeux rencontrèrent un spectacle qui ravit de joie son cœur -maternel. Assises sur le sopha à côté l’une de l’autre, ses deux filles -enlacées formaient un groupe étroit. Viéra tenait une des mains de sa -sœur dans les siennes, et la jeune femme, brisée par la fatigue et -l’émotion, dormait, la tête doucement posée sur l’épaule droite de sa -cadette... - -—Béni soit Dieu! murmura la maman en embrassant longuement des yeux -les enfants de sa tendresse! - -Puis, sans attirer l’attention de Viéra qui, toute à sa nouvelle joie, -ne s’était pas aperçue de sa présence, elle sépara de nouveau les deux -côtés de la portière, et sortit sans bruit de la chambre en souriant à -ses pensées... - - _Mars-Août 1905._ - -[Illustration] - - - - -Tableau des différents termes russes employés dans ce livre: - - - _Datcha._ Sorte de villa bâtie le plus souvent là où se trouvent des - forêts. - - _Verste._ Environ un kilomètre. - - _Déciatine._ Environ un hectare. - - _Isba._ Chaumière, cabane. - - _Khata._ Chaumière, cabane (en petit russien). - - _Britschka._ Voiture rustique. - - _Cum eximia laude._ Expression latine employée par les étudiants - russes et qui signifie ou plutôt qui équivaut à l’expression - française: avec la plus grande distinction. - - _Sierniki._ Petits pâtés au fromage. - - _Bliné._ Crêpes. - - _Pirogui._ Petits pâtés. - - _Niania._ Bonne d’enfant. - - _Borschtch._ Potage aux betteraves ou aux choux. - - _Roussalki._ Ondines, nymphes des eaux. - - _Lavra._ Couvent de moines à Kieff (Laure). - - _Kalatch._ Pain blanc qui a cette forme: - - _Otchipok._ Coiffure petite russienne. - - _Evguénï Onéguine._ Héros d’un roman en vers de Pouschkine. - - _Tatiana Larina._ Héroïne du même roman. - - _Milaïa._ Douce, aimable. - - _Grivienick._ Pièce de 10 kopecks (27 centimes) - - _Safian._ Cuir souple jaune ou rouge. - - _Baba._ Femme, femme mariée. - - _Babouchka._ Grand’mère. - - _Tserkoff._ Église russe. - - _Prizba._ Banc de pierre scellé devant les isbas. - - _Vodka._ Eau-de-vie. - - _Kozak._ Cosaque, danse ainsi nommée. - - _Trépak._ Danse russe et petite russienne. - - _Rojdiestvo._ Noël. - - _Dosvidanié._ Au revoir. - - _Dvorianine._ Noble. - - _Moujik._ Paysan. - -Les détails concernant la guerre sont tirés en partie de _Der -russisch-japanische krieg_ par Heinrich Lange. - - - - - _Achevé d’imprimer_ - - le quatre février mil neuf cent sept - - PAR - - ALPHONSE LEMERRE - - 6, RUE DES BERGERS, 6 - - _A PARIS_ - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Au delà du présent, by Léonia Sienicka - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU DEL DU PRÉSENT *** - -***** This file should be named 51237-0.txt or 51237-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/2/3/51237/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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