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-The Project Gutenberg EBook of Au delà du présent, by Léonia Sienicka
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: Au delà du présent
-
-Author: Léonia Sienicka
-
-Release Date: February 16, 2016 [EBook #51237]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU DEL DU PRÉSENT ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
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- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
-
-
- Au delà du Présent...
-
-
-
-
- _Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
- pays, y compris la Suède et la Norvège._
-
-
-
-
- LÉONIA SIENICKA
-
- Au delà du Présent...
-
- [Illustration]
-
- _PARIS_
-
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
- 23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33
-
- M DCCCCVII
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRS
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
-
- CHAPITRE PAGE
-
- I. 3
-
- II. 21
-
- III. 35
-
- IV. 53
-
- V. 78
-
- VI. 98
-
- VII. 125
-
- VIII. 148
-
- IX. 166
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
- IX. 185
-
- X. 211
-
- XI. 231
-
- XII. 256
-
- XIII. 287
-
- XIV. 314
-
- XV. 328
-
-
-
-
-_PREMIÈRE PARTIE_
-
- «Puissante comme un ouragan, la Folie elle-même arrête sur l’Homme son
- regard hostile et aile la Pensée pour l’entraîner dans le tourbillon
- de sa danse écervelée...»
-
- (MAXIME GORKI. _L’Homme._)
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- Au delà du Présent...
-
-
-
-
- _PREMIÈRE PARTIE_
-
-
-
-
-I
-
-
-IL est midi.
-
-Un soleil radieux, aveuglant, torride, fait resplendir l’écrin
-chimérique du ciel.
-
-L’herbe des pelouses miroite, les tendres fleurs se pâment, et le ruban
-de sable qui là-bas se déroule, invitant aux lointains et mystérieux
-voyages, semble tissé d’or pur.
-
-Le silence est si lourd, le calme si profond, que l’on croirait la
-Terre ensevelie tout entière dans un sommeil sans rêves, par le caprice
-facétieux d’un puissant enchanteur.
-
-Pourtant, si l’on écoute bien et si l’on sait le langage des choses, à
-travers ce silence et cet oppressement on perçoit un murmure d’abord
-à peine distinct, puis qui s’enfle à mesure que l’on écoute mieux,
-semblable aux soupirs exhalés par la mer immobile ou la moisson dorée
-dont les épis se touchent. C’est le divin bruissement de la forêt.
-
-Attirée par ces voix qui lui sont familières, une jeune fille, debout
-sur le perron d’une villa rustique dont le jardin borde la route,
-tend l’oreille et sourit. Sans doute va-t-elle sortir malgré l’atroce
-chaleur, car elle prend à deux mains les plis de sa longue robe et
-la relève d’une façon qui lui est coutumière: la mousseline passée
-simplement de chaque côté dans la ceinture très large de manière à ce
-que la jupe n’arrive pas même à la hauteur des chevilles. C’est ainsi
-qu’il est commode de courir la campagne et de se faufiler à travers la
-forêt sans qu’à chaque pas l’étoffe traîne après elle des brindilles
-en masse... Puis, comme Aleksandra aime plus sa fantaisie que les
-usages convenus, elle n’embarrasse pas ses jolis petits pieds blancs de
-bottines ni de bas. Des sandales en fibre de tilleul, comme en portent
-les paysans russes, les protègent seules contre la brûlure du sable.
-
-Pas d’ombrelle, non plus, ni de chapeau de soleil, ni de gants encore
-moins! Elle jette simplement sur sa tête un carré de mousseline brodée,
-et cela sied à ravir à sa beauté de petite idole, surtout lorsque,
-comme aujourd’hui, des grappes de pâle glycine retiennent le voile de
-chaque côté des joues, derrière l’oreille sur laquelle s’enroulent,
-comme de mignons serpents, trois rangées de tresses brunes. Les
-mains toutes fines et petites sont gantées de hâle, et cela semble
-une coquetterie de la jeune fille, car le bras qui sort de la manche
-échancrée paraît ainsi dans toute sa triomphante blancheur.
-
-La taille longue, souple et svelte, est charmante. Charmant aussi le
-pâle et mystérieux visage. Le nez est droit, le menton court, les
-joues rondes et lisses, les lèvres minces et nettement accusées. Les
-yeux—restes sans doute d’une de ces races nombreuses auxquelles
-le sang russe s’est mêlé—sont légèrement bridés et comme relevés
-aux coins; deux fins sourcils de soie brune comme les cheveux les
-surmontent.
-
-Dans ces yeux qui passent, selon l’intensité et le reflet de la
-lumière, du bleu glauque au vert foncé, papillotent par instants,
-aux regards de l’observateur attentif, d’indéfinissables lueurs qui
-filent, rapides et fauves, entre les cils, comme de peureux lézards.
-Cela inquiète un peu, et pourtant le charme du visage n’y perd rien.
-Au contraire, par l’énigme que ces expressions changeantes y ajoutent,
-peut-être devient-il plus séduisant encore. Tel est l’attrait épeurant
-du mystère...
-
-Cependant, au moment où la jeune fille va franchir les marches du
-perron, une fenêtre s’ouvre au rez-de-chaussée de la datcha (villa),
-et, de sa baie encadrée de feuillage, sort une voix éplorée:
-
-—Sacha! Sachinnka! Que fais-tu? Tu vas sortir par une chaleur
-pareille? Mais c’est pour attraper une congestion! Reste à la maison,
-voyons! Ah! mon Dieu! quelle singulière fille tu fais! Une vraie
-salamandre!...
-
-Ces paroles sont dites en russe; Sacha y répond dans la même langue:
-
-—Ma chère petite, petite chère maman, tu me répètes tous les jours la
-même chose, et tous les jours je sors malgré toi, et tous les jours je
-reviens vivante à la maison, et tous les jours j’attends le lendemain
-pour recommencer!... Sois tranquille, va; tu ne perdras pas ton plus
-cher trésor, un de tes trois «mon plus cher trésor». Je suis l’enfant
-de la Nature comme je suis ton enfant, et la Nature m’aime autant que
-tu m’aimes; alors, elle ne voudrait pas me faire de mal, tu comprends!
-Oui, oui, hoche ton vénérable chignon et mets tes lunettes sur ton
-front pour mieux me voir divaguer, cela n’empêche pas que tu sois mon
-aimée, ma chérie, mon adorée maman! Et avant de partir pour ma forêt,
-je vais t’embrasser que tu t’en souviendras. Reste à ta place!
-
-Tatiana Vassilievna Erschoff n’avait, au demeurant, nulle intention
-de quitter la fenêtre. Éblouie comme par la découverte de charmes
-qu’elle n’avait point soupçonnés jusqu’alors, elle contemple sa fille
-avec toute la passion, toute la béatitude, toute la divine stupidité
-qu’un regard maternel peut contenir, et oublie à son tour dans cette
-exquise besogne que les rayons du soleil de midi tombent juste d’aplomb
-sur sa tête respectable où s’étage—invraisemblable et pittoresque
-architecture—un entrelacement de cheveux blonds que trois teintes
-nettement bigarrent: cheveux d’un blond argenté vers les tempes, pauvre
-chère créature! blond roux au milieu du chignon acheté voilà bientôt
-dix ans, et d’un beau blond de lin comme un nimbe de vierge dans une
-tresse d’acquisition plus récente... Cheveux tricolores, les appellent
-ses filles.
-
-Et avant qu’elle ait songé à s’étonner de ce qui arrive, Sachinnka a
-franchi d’un oblique bond de panthère la distance qui sépare la fenêtre
-du balcon, en a atteint le rebord en s’accrochant aux branches de la
-glycine qui, comme des bras amoureux, étreignent les murs de la datcha,
-et, debout, son corps de souple adolescente presque plié en deux, elle
-baise à pleine bouche le visage ravi de la vieille femme. Un saut
-périlleux maintenant, et Sacha retombe dans le jardin.
-
-—Mon trésor, mon trésor, murmure Tatiana en la suivant des yeux.
-
-Lorsque la robe blanche n’est plus qu’une forme vague au détour de
-la route, maman quitte la fenêtre et s’aperçoit enfin qu’elle a
-affreusement chaud. C’est à son tour, alors, de subir les reproches
-de ses deux autres filles, Iékatérina et Viéra, restées, elles, dans
-l’ombre tiède du salon, un éventail entre les doigts, une carafe d’eau
-glacée à portée de la main.
-
-—Tu vois comme te voilà faite, maintenant, dit Iékatérina, l’aînée,
-avec tendresse. Qu’est-ce que tu as toujours besoin de t’inquiéter de
-Sacha? Ce n’est plus une enfant, après tout, elle sait ce qu’elle fait!
-Maman est une poule, une vraie poule qui glousse tout le temps après
-ses poussins.
-
-—C’est une maman couvée sous les principes de 1860. On n’en fait plus
-de cette pâte-là, fit de sa voix profonde et lente Viéra, la seconde
-fille de Tatiana. La race s’en est perdue lorsque la crinoline a passé
-de mode...
-
-—Ah! voilà un sujet à souffler dans l’oreille de Vadim pour son livre
-de «psychologie comparée»... Il pourra intituler un de ses chapitres:
-«De l’influence des modes sur l’amour maternel.»
-
-—Pas seulement sur l’amour maternel, mais sur l’amour en général,
-répondit Viéra en plaisantant à peine. T’imagines-tu que l’on puisse
-aimer de la même façon sanglée dans un corsage à pointe, dévêtue d’une
-tunique «directoire», coiffée à «l’oiseau de paradis» comme la femme
-de Pouschkine sur ses authentiques portraits, ou moulée dans une gaine
-serpentine d’à présent?
-
-—La question est de savoir, fit Katia en riant, si c’est le genre
-d’amour qui change d’après la mode, ou bien si c’est la mode qui change
-d’après le genre d’amour.
-
-—Délicat problème! répondit sa sœur. Mais nous faisons du paradoxe,
-car ces choses ne dépendent pas l’une de l’autre; elles sont soumises
-toutes les deux au besoin impérieux que l’homme a du changement. Pour
-nous autres, Russes, qui n’avons pas été passés au dernier réchampi
-de la civilisation, et chez qui le snobisme est à l’état de bête
-rare—je parle, tu m’entends, des vrais Russes, dont nous sommes au
-fond, malgré notre légère teinte d’européanisme, et non de ceux qui
-passent l’hiver à Nice et l’été dans les villes d’eaux allemandes—les
-choses n’en sont pas encore arrivées là; mais en France il n’est
-de question si importante que celle que la mode ne prime. N’est-ce
-pas, mademoiselle Burdeau (ces mots dits en français s’adressent à
-une jeune fille qui, arrêtée sur le seuil de la porte, sourit à la
-dernière phrase de Viéra), n’est-ce pas que chez vous autres la douleur
-elle-même, l’immuable et divine douleur doit porter des manches à
-gigot ou des corsets «droits devant» selon le caprice de la mode?...
-Vous avez eu, avec les «paniers», les soucis légers qu’une chiquenaude
-secouait; avec le bonnet rouge des «patriotes», la douleur stoïque des
-Anciens; le... comment nommez-vous donc ce chapeau que l’on voit sur
-les daguerréotypes de nos aïeules?
-
-—Le «cabriolet»?
-
-—Le cabriolet, oui. Eh bien! le cabriolet, lui, exhalait un chagrin
-bruyant fait de coups de pistolet et d’anathèmes lancés au ciel. De
-notre temps, enfin, la douleur est muette; il serait inconvenant,
-plus même: ridicule, pour parler comme vous autres, de crier que l’on
-souffre. «Ne soyons pas romantiques», n’est-ce pas, mademoiselle
-Madeleine?—Et Viéra scanda cette phrase avec un sourire des plus
-ironiques.—Oh! surtout «ne soy-ons pas ro-man-tiques!» Savez-vous que
-vous êtes étonnants, vous autres, Français?
-
-—Chère Viéra, dit de sa voix fraîche et douce la jeune fille à qui
-s’adressait directement cette dernière exclamation, nous avons, écrite
-quelque part par un de nos classiques, cette réflexion dont vous ne
-nierez pas la justesse:
-
- _L’ennui naquit un jour de l’uniformité._
-
-Or ne voulant pas nous ennuyer, car l’ennui rend mauvais et vilain,
-nous nous sommes arrangés de manière à rayer l’uniformité de notre vie.
-Qui oserait dire que nous avons tort? Pas vous autres, les Russes, qui
-mourez d’enn...
-
-—Oh! permettez, interrompit Viéra avec l’impétuosité qu’elle mettait
-dans ses répliques chaque fois que le mot «russe» était prononcé, la
-légende a été bien vite faite qui raconte que nous mourons d’ennui.
-Dites plutôt, peu perspicaces étrangers, que nous mourrions si nous
-n’avions plus ce que vous appelez notre ennui! N’est-ce pas, maman
-chérie, qu’il est bon d’être sans cesse troublé par quelque chose de
-vague? d’avoir tout au fond de soi-même une petite place bien sombre
-où l’âme se repose—comme nous le faisons nous-mêmes en ce moment dans
-l’ombre fraîche du salon—de la splendeur brûlante des illusions?...
-de laisser flotter ses rêves incertains sur l’eau grise d’une mer
-immobile, sans savoir s’ils atteindront les rivages convoités?... Et
-n’est-ce pas qu’elle est très douce aussi, cette tristesse qui nous
-prend devant nos horizons immenses, devant l’infini de nos steppes
-blancs de neige, devant les élégiaques bouleaux de nos forêts?... Eh
-bien! oui, je suis russe, moi, russe dans l’âme, et mon ennui, puisque
-c’est ainsi qu’il est convenu d’appeler notre mélancolie slave, m’est
-plus précieux cent fois que toute votre gaîté française!
-
-—C’est ça, voilà le hérisson qui sort ses piquants, dit M^{lle}
-Burdeau rieuse. Tatiana Vassilievna, que dites-vous de...
-
-—Seigneur! ma confiture de groseilles blanches! interrompit si
-comiquement la vieille dame que les trois jeunes filles partirent d’un
-éclat de rire simultané. Il ne doit plus en rester dans la bassine, et
-nous avions pris tant de soin pour enlever les pépins!
-
-Souple encore, et droite dans sa haute taille malgré ses cinquante-cinq
-ans sonnés, M^{me} Erschoff s’enfuit dans l’ombre du jardin vers le
-réchaud sur lequel, d’après l’antique mode russe, la confiture cuisait
-en plein air.
-
-Il n’y avait personne à cent verstes à la ronde pour réussir comme elle
-les délicieux amalgames de sucre et de fruits; mais il ne fallait pas
-qu’une des nombreuses distractions, qui étaient son faible à cette
-maman inquiète, vînt comme aujourd’hui compromettre le succès de ses
-opérations.
-
-Tandis qu’elle constatait le désastre,—la teinte blonde des groseilles
-passée au brun foncé,—les trois jeunes filles restées dans le salon
-s’étaient dirigées vers l’une des portes qui s’ouvraient sur la
-véranda, et, prêtant l’oreille à un grondement lointain, se demandaient
-si c’était là le commencement d’un orage, justifié par la lourdeur de
-l’air, ou simplement le bruit des roues d’un équipage écrasant le sable
-de la route.
-
-Tout fait événement au village, surtout lorsque, comme Vodopad, ce
-village, à vingt verstes de la gare de chemin de fer la plus proche,
-se compose exclusivement d’une forêt, de quelques déciatines de terre
-sablonneuse, de vingt isbas et d’une maison.
-
-—C’est sûrement le tonnerre, fit Katia ébauchant le double signe de
-croix grec.
-
-—Comment? Et sans que le ciel se couvre du plus léger nuage? riposta
-Viéra en haussant les épaules.
-
-—En tout cas, il met le temps à se déclarer, le tonnerre, remarqua
-M^{lle} Burdeau gouailleuse.
-
-—C’est un chariot...
-
-—Un équipage...
-
-—Mais non, c’est la britschka du Juif. Je distingue maintenant le
-grincement habituel de ses roues.
-
-—Alors, si c’est la bristchka du Juif, ça ne peut être qu’une visite
-pour nous, car il n’apporte la correspondance que le soir; mais qui se
-hasarderait à une course de trois milles, en voiture découverte, par
-une chaleur pareille?
-
-—Maman a commandé de la viande à Kieff; c’est peut-être cela que
-Schmoul apporte en allant à Ermino?...
-
-—Eh! mais, c’est Vadim! Vois, Viéra, sa casquette d’étudiant. Parole
-d’honneur, c’est lui!
-
-—Si c’est un hôte, du reste, cela ne peut être que Vadim, car qui,
-sinon lui, courrait les routes par ce soleil torride? Il est si
-distrait, mademoiselle, notre cousin, qu’il ne sait jamais quel temps
-il fait, quelle heure il est ni dans quel endroit il se trouve! Vous
-verrez, c’est un type!
-
-—Vadia, Vadia!... Ah! que tu es gentil, s’écrièrent les deux sœurs en
-s’élançant vers la grille à la rencontre du jeune homme,—car c’était
-bien, en effet, le cousin Dimitrieff qui s’avançait dans la bristchka
-du Juif et allait en descendre quelques secondes plus tard.
-
-—Bonjour, sœurs! répondit la voix forte et claire de l’étudiant.
-Comment cela va-t-il depuis ma dernière visite? Ma tante est-elle
-remise de sa malaria? Viérotschka, appelle, je te prie, Akim pour
-prendre mes bagages. Je vous reste pour deux ou trois semaines, vous
-savez?
-
-—Tant mieux! Nous ferons des promenades le soir au fond de la forêt.
-
-—Et nous irons nager dans la rivière.
-
-—Andreï a si bien dressé nos chevaux pour la selle; nous monterons
-tous les trois.
-
-—Puis tu nous liras de beaux livres...
-
-—Mais pas les tiens, fit Katia avec malice.
-
-—Bien, bien, chères, nous ferons tout cela... Ah! mais, encore cette
-maudite chatte d’Aleksandra qui se faufile entre mes jambes; j’ai
-manqué de tomber ou bien de l’écraser.
-
-—Permets, dit Katia qui se roulait; ce n’est pas le chat qui vient de
-te barrer la route, mais Sasiedka (la voisine). Ah! ah! ah!
-
-—La voisine?
-
-—Oui, mon pauvre Vadia; la poule blanche que nous appelons «sasiedka»,
-parce qu’elle traîne toujours soit dans le jardin, tout près de la
-maison, soit dans les chambres quand on n’y met pas ordre. Et il a son
-pince-nez! ha! ha! ha! Mais prends garde, ce n’est plus la «voisine»,
-cette fois, que tu vas rencontrer!... Mademoiselle, permettez-moi de
-vous présenter Vadim Piétrovitch Dimitrieff, notre cousin germain,
-notre frère plutôt, comme on dit en Russie... (Son père portait le même
-nom que le nôtre: Piotr; voilà pourquoi il est aussi «Piétrovitch», et
-cela fait croire à beaucoup de gens qu’il est en réalité notre frère.)
-Vadim, mademoiselle Burdeau!
-
-—Mademoiselle, enchanté... fit le jeune homme en français.
-
-—Monsieur...
-
-—Ah! et toi, mamacha, continua Katia en s’avançant vers sa mère qui
-apparaissait au bout de l’allée, donne-moi la bassine et dis bonjour à
-Vadia. Oh! que c’est lourd!
-
-Tandis que la jeune fille se dirigeait vers l’office, portant à bras
-tendus le vase de cuivre rose autour duquel voltigeait, comme des
-pétales jaunes tournoyant à la brise, un fol essaim de guêpes aux ailes
-bruissantes, Tatiana Vassilievna faisait au neveu de son mari l’accueil
-joyeux et tendre qu’il avait coutume de recevoir chaque fois que ses
-loisirs le menaient à Vodopad.
-
-—Quelle bonne surprise tu nous fais là, cher enfant, s’exclama la
-gracieuse vieille dame après avoir baisé trois fois le jeune homme sur
-la bouche, à la russe. Il y avait si longtemps que l’on ne t’avait vu!
-Ton examen, sans doute? Et passé?
-
-—Cum eximia laude...
-
-—Il ne fallait pas le demander. Mas tu as dû beaucoup apprendre,
-pauvre! Je te trouve l’air tout maigri, tout pâlot...
-
-—Eh non! Tu sais comme j’aime à étudier, tante; seulement, j’ai eu,
-ces jours derniers, d’atroces névralgies, et c’est cela, sans doute,
-qui m’a... détérioré de la sorte. Je viens me refaire à Vodopad pendant
-deux ou trois semaines.
-
-—Dis deux mois, car c’est juste le temps qui te sépare de la rentrée
-des cours, et je ne te lâche pas avant ça, tu peux en être sûr.
-
-—Mais j’ai tant à travailler encore! Ma thèse à finir, mes leçons à
-préparer... Songe donc!
-
-—Eh bien! tu seras ici tout aussi commodément qu’à Kieff pour
-apprendre et écrire. Notre maison est si tranquille!
-
-—Oui, on dit cela, et puis ce sont des visites d’amis, des parties
-de campagne, les caprices de ces demoiselles à satisfaire, et la
-nourriture trop copieuse!... Oui, tante, affirma le jeune homme
-en montrant dans un gai sourire deux rangées de dents exquisement
-blanches, la cuisine de Vodopad est tout ce qu’il y a de plus hostile à
-la pensée du travailleur! Trouvez-moi le moyen après les pyramides de
-sierniki, les colonnes de blinés, les cathédrales de pirogui que Mavra
-nous sert chaque jour, de dégager du cerveau une idée scientifique ou
-autre...
-
-—Eh bien! je te remercie. On dirait que nous sommes des idiots, nous
-autres qui mangeons de ces choses, fit, mi-rieuse mi-piquée, Viéra qui
-marchait devant Vadim et sa mère.
-
-—Ah! Dieu me préserve!... Ne te fâche pas, Viérotschka! c’est une
-manière de parler... comprends donc! D’ailleurs, vous autres qui êtes
-habituées à ces friandises, vous en mangez modérément et gardez pendant
-leur digestion toute votre présence d’esprit; tandis que moi... Enfin,
-moi, je ne puis résister: c’est un trop grand contraste avec la cuisine
-de la bonne Marfa Timoféevna!
-
-—Ah! que voilà un aimable savant, fit Tatiana en enveloppant son neveu
-du même regard adorateur dont elle avait l’habitude de couver ses
-filles! Pas poseur, ni grincheux, ni...
-
-—Ni mal lavé! Et coiffé comme tout le monde, acheva sérieusement Katia
-qui rentrait au salon en compagnie de M^{lle} Burdeau au moment où sa
-mère et Vadim le traversaient pour gagner la chambre des hôtes. On ne
-peut pas en dire autant de tous nos savants russes, ni surtout de nos
-étudiants! Tu sais, frère, pas à prendre avec des pincettes, parfois,
-tes condisciples...
-
-—Mais tu oublies, Katia, fit Viéra avec reproche, qu’il y a de ces
-pauvres diables qui n’ont pas vingt roubles à dépenser par mois. Et ils
-doivent se nourrir, se loger, acheter des livres, des cahiers! Ah! ma
-sœur, ne plaisante pas sur ces choses. Il y a tant de misère parmi les
-étudiants que je ne serais pas étonnée si l’on me disait que la plupart
-d’entre eux portent la barbe et les cheveux longs pour ne pas payer au
-coiffeur les quelques kopecks par semaine que nécessiterait le coup de
-rasoir ou de ciseaux. Cela peut te sembler choquant et comique, mais
-moi je trouve cela triste, infiniment triste!
-
-—Oh! toi, tu prends toujours tout au tragique! Ce n’est pas pour rien
-que nous t’appelons Melpomène, n’est-ce pas, mademoiselle Burdeau?
-
-—Mais ce n’est pas pour rien non plus qu’on te nomme «Girouette».
-
-—Ça, ça prouve que je suis logique. Je tourne comme le vent me pousse,
-tandis que toi, tu t’obstines à regarder le nord quand c’est au midi
-que la brise souffle. C’est absurde.
-
-—Eh! ne vous querellez pas, mes enfants, intervint M^{lle} Burdeau
-sérieuse; aussi bien, qui de vous deux pourrait affirmer que la raison
-est de son côté? Laissez à la Vie, l’unique juge compétent, le seul
-tribunal infaillible, de vous apprendre laquelle des deux philosophies
-que vous mettez aux prises est la vraie. Pessimisme, optimisme! Dans
-dix ans, allez, mes amies, vous saurez à quoi vous en tenir sur la
-portée de ces mots! Et vous n’en serez pas plus fières pour ça, je vous
-assure... Et maintenant, tandis que Vadim Piétrovitch fait sa toilette,
-allons cueillir des fraises pour le dessert. Mavra n’a pas de temps à
-perdre si l’on veut dîner à deux heures; Andreï est au village et la
-fluxion de Ioulia lui interdit d’aller à l’air; vous ne pensez pas à
-cela, n’est-ce pas, mes raisonneuses?
-
-—Mais Sacha, où est-elle? demanda à travers la porte la voix du
-cousin Dimitrieff resté seul dans la chambre voisine, et occupé par de
-fraîches ablutions à congédier de sa peau la poussière de trois lieues
-de route russe en britschka; vraiment on l’oublierait à la fin, cette
-petite: on ne la voit jamais!
-
-—Elle vagabonde sur les routes ou dans la forêt; c’est à peine si tu
-la verras apparaître pour le dîner... Eh! à tantôt, Vad, nous allons te
-cueillir des fraises!
-
-Un écho étouffé à demi par les frictions de l’essuie-mains répondit: «A
-tantôt!», et les deux sœurs, accompagnées de M^{lle} Burdeau, sortirent
-du salon, assez paresseusement il faut le dire, en faisant bruisser
-autour d’elles la mousseline de leurs robes légères.
-
-
-
-
-II
-
-
-LE coq vient à peine de jeter son bonjour clair à l’aube qui s’éveille.
-
-Les hôtes de Vodopad dorment encore, les fenêtres grandes ouvertes sans
-souci des insectes déjà fureteurs, pour laisser entrer à flots dans les
-chambres l’air parfumé du matin.
-
-Seule une frêle ombre blanche se glisse hors de la datcha, traverse
-obliquement une partie de la cour et se dirige vers les dépendances où
-se trouvent, au côté est, la cuisine et les communs.
-
-C’est Sacha qui, pour ne pas faire de bruit, marche sur ses pieds nus
-et va, sans être habillée ni coiffée, déjeuner dans la crémerie d’un
-morceau de pain sec avec un verre de lait.
-
-Mavra, la vieille bonne qui a bercé la jeune fille sur ses genoux de
-quarante ans quand celle-ci n’était encore que le plus capricieux bébé
-qu’on pût voir, trotte déjà, alerte et robuste, dans le dédale de la
-basse-cour. Elle fait kss... kss... tout autour d’elle, et les poules
-gloussent, les pigeons volettent, les oies accourent le cou tendu, les
-canards se dandinent comme des vieilles filles dévotes, se disputant, à
-coups de becs, le grain doré qu’elle leur jette.
-
-—O mon petit trésor, déjà levé? fait la nia-nia apercevant Sacha qui,
-ses sandales de tille ajoutées seulement dans la cuisine à sa toilette
-sommaire, traverse de nouveau la cour pour gagner le jardin planté
-derrière la datcha. Tu ne dors plus, tu ne manges plus. Qu’est-ce qu’il
-advient de toi, ma beauté?
-
-Sacha, la moue fermée, passe en silence et ne regarde seulement pas la
-vieille bonne.
-
-Elle avait ainsi ses heures de mutisme, où, pour rien au monde, on
-n’eût tiré un mot de sa bouche têtue. Mavra le savait; aussi ne s’en
-étonnait-elle point et ne cherchait-elle pas à vaincre l’obstination de
-sa chérie. Il lui suffisait, du reste, pour être contente, de parler
-elle-même à l’enfant, et de s’enivrer de tendresse au son de ses
-propres paroles.
-
-—Rose fleurie, petite campanule bleue, ma douce, ma jolie, ma dorée!
-
-Mais la «douce», la «jolie», était déjà bien loin, glissant, souple
-et sans bruit, sur ses sandales nattées, l’air vraiment d’une idole
-archaïque sous les plis flottants de sa longue robe de nuit, dont la
-forme lointaine évoque une tunique, et les trois serpents bruns de ses
-tresses dénouées...
-
-Pourtant, voici que le visage fermé s’anime. C’est que, d’un taillis de
-viornes une boule blanche a bondi, s’est arrêtée aux pieds d’Aleksandra
-après avoir roulé plusieurs fois sur elle-même, et, câline, se frotte
-avec délices à la chaussure de tille. Dans cette boule blanche on
-distingue maintenant un tout petit nez rose, des oreilles semblables
-aux valves d’un coquillage, et deux yeux d’aigue-marine striés de
-zigzags fauves. C’est Bielka,—la blanche ou l’écureuil, ces deux mots
-étant pareils en russe,—la chatte aimée de M^{lle} Erschoff.
-
-Une agile inclinaison de la jeune fille vers le sol, et la boule
-blanche disparaît dans les plis de la chemise où deux bras nus lui font
-une niche chaude. On ne voit plus rien de la chatte, si ce n’est un
-bout de patte dont les ongles bien sages se cachent sous la fourrure,
-et l’on se demanderait où tout ce corps souple a passé, si le bruit
-d’un ronron éperdu de volupté ne venait de temps à autre, sortant des
-profondeurs du peignoir, dominer le bruit des branches froissées sur
-le passage d’Aleksandra. L’on atteint ainsi la forêt où le concert des
-oiseaux étourdit.
-
-Bielka s’agite dans sa prison. A un trille plus perçant que les autres,
-sa tête émerge de la batiste, et ses yeux attentifs fixent un point de
-l’arbre où, cachée à demi par les feuilles, une touffe de plumes grises
-palpite. Aleksandra, maintenant, la retiendrait en vain, car l’instinct
-qui s’éveille dans sa chair de fauve ne connaît que la proie, et la
-minuscule tigresse ne se gênerait pas pour briser d’un coup de griffe
-les liens qui l’empêcheraient de bondir vers l’ennemi.
-
-Sans plus s’inquiéter d’elle, Sacha poursuit sa route, répondant par de
-légères caresses sur les troncs qu’elle frôle, aux bonjours de ses amis
-les arbres.
-
-Dans la forêt, elle est vraiment chez elle. Troncs zébrés des bouleaux,
-membres trapus des chênes, feuillage sanglant des hêtres rouges, frêles
-rameaux des sorbiers, chaque hôte de l’asile mystérieux est un être
-vivant pour Sacha, et le langage qu’il parle trouve écho dans son cœur.
-
-Lorsqu’elle découvre dans l’écorce des géants alignés sur sa route une
-plaie faite par le couteau des gamins inconscients, son cœur bondit, et
-dans ses nerfs passe la même sensation que si l’on eût meurtri sa chair
-à elle. Que de fois elle avait accosté les fils des paysans ou les
-petits vagabonds dont la forêt se peuple, pour les initier à son amour
-des choses!
-
-—Enfants, leur disait-elle, les plantes doivent être vos amies plus
-que les hommes, car elles ne vous causent jamais de mal, elles; au
-contraire, elles vous font tout le bien qu’elles peuvent. Voyez les
-arbres; ils vous donnent le bois pour chauffer vos isbas; leurs
-feuilles égaient vos yeux, et, réunies en dôme, vous ménagent un abri
-contre le soleil trop brûlant. Quant à leurs fruits, s’ils ne servent
-pas à caresser vos palais, petits gourmands, ils engraissent le bétail
-et réchauffent les poêles des indigents. Puis les baies; qu’elles
-sont jolies, n’est-ce pas? Et quel remède la plupart d’entre elles
-apportent à vos bobos! Vois le sureau, Pavel, c’est le jus que la
-barinia a extrait de ses boules noires qui t’a guéri l’année passée de
-ta bronchite; les sorbes font digérer l’estomac paresseux; l’airelle
-apaise la soif; la mûre fait taire la toux. Et le kalina, avec ses
-perles rouges... les framboises, les myrtils?... Ah! ah! petits
-coquins! vous vous en payez, hein! de toutes ces bonnes choses-là?...
-Ne faites donc pas de mal aux plantes qui sont des créatures vivantes
-comme vous, et que vous devez aimer, comme la parole de Christ prescrit
-d’aimer vos frères.
-
-Les discours de Sacha péchaient bien un peu, parfois, par la logique,
-car ses auditeurs, s’ils avaient été plus hardis, auraient pu lui
-objecter quelques cas où d’affreuses crampes d’empoisonnement avaient
-bouleversé leurs petits ventres trop curieux; mais lequel d’entre eux
-aurait osé élever la voix pour combattre les arguments de la jolie
-barichnia?... Ils l’écoutaient bouche bée, moqueurs à peine, qui disait
-ces singulières choses, et comme l’âme russe, même celle des humbles,
-est accessible à tout ce qui est subtil, les têtes mal peignées
-s’inclinaient sur les poitrines et méditaient ce qu’elles venaient
-d’entendre.
-
-Et il est un fait certain, c’est que, depuis qu’Aleksandra a fait appel
-à la pitié des enfants pour les arbres, les attentats sont devenus bien
-plus rares dans la forêt. Aujourd’hui, par exemple, la promeneuse n’en
-constate pas un seul, et elle serait heureuse, oh! heureuse... si,
-malgré l’indulgence des choses créées qui lui sourient depuis l’aurore,
-son cœur ne s’était empli ce matin, comme en maints autres jours,
-hélas! de brumes ténébreuses que rien, pas même le contact avec sa
-forêt bien-aimée, ne parvenait à dissiper.
-
-Une heure encore la petite idole erre ainsi dans le dédale des troncs,
-s’enfonçant de plus en plus dans les sombreurs du bois qui, maintenant,
-devient étrangement silencieux. Plus un trille, plus un cri... La
-feuille se tait et n’est même plus frôlée par une caresse d’aile... Et
-ce calme inattendu a quelque chose d’épeurant qui oppresse.
-
-Cela tient à ce qu’à cet endroit l’eau souterraine est très proche du
-sol, et que, sans former des marais à proprement parler, cette portion
-de la forêt dégage une humidité lourde, malsaine, qui, à de certaines
-époques, répand la fièvre dans le village, et que l’instinct des
-oiseaux redoute.
-
-Sacha passe vite pour retrouver l’air pur. Un détour à droite, puis
-à gauche, et une immense allée de noisetiers se déroule, alignés
-symétriquement par la main de l’homme dans le désordre divin de la
-nature. Coupant obliquement cette allée que des ornières sillonnent
-(car c’est la route de la commune qui mène à la bourgade voisine) un
-sentier riant passe et se perd dans l’ombre du bois. Il est bordé, de
-chaque côté, d’une herbe à feuille spatulée, que deux chèvres attachées
-au tronc d’un sorbier broutent, tandis qu’à dix pas de là un sifflement
-joyeux décèle la présence du pâtre.
-
-Au bout de ce sentier, une isba grande comme un pigeonnier montre
-son toit de chaume. De chaume!... On devine qu’il en est fait, mais
-ce n’est pas par ce que l’on en voit, car la vipérine, la joubarbe,
-les giroflées, la mousse, l’ont recouvert tout entier et l’ont fait
-ressembler à un tertre fleuri.
-
-Les murs de la chaumière aussi disparaissent sous les plantes. C’est
-un enlacement fou de vigne sauvage, de clématite à calices mauves,
-de capucines et de liserons qu’une baie, grande comme un mouchoir de
-poche, perce seule. Dans l’encadrement de cette baie, une tête, serrée
-par la coiffure petite-russienne, se montre.
-
-—Ah! te voilà, petite seigneuresse! Viens vite, car le borschtch
-s’évapore sur mon fourneau; il n’en restera bientôt plus.
-
-—Bonjour, matouchka, répond à peine Aleksandra...
-
-Mais un rapide éclair de tendresse a passé dans ses yeux si fixes tout
-à l’heure, et la vieille femme, qui a surpris ce scintillement de la
-pierre rare qu’est pour son cœur d’esclave la frêle barichnia, se met à
-sourire d’allégresse.
-
-Le voilà enfin découvert, ce mystère des déjeuners hâtifs dont Mavra
-se plaint!... Au seuil de la cabane, sous l’auvent parfumé par les
-fleurs de l’été, se dresse une table de bois blanc sans nappe où une
-cuillère de laque à ramages, travail des paysans, est posée solitaire.
-Sacha s’assied devant cette table sur l’escabeau scellé au mur de la
-chaumière, et, avidement tournée vers la porte entr’ouverte, guette
-les mouvements d’Evlampia qui remue quelque chose dans l’ombre de la
-chambre.
-
-—Tiens, mon cœur, fait la vieille femme, en déposant devant la
-visiteuse un pot d’argile d’où une vapeur aigre et savoureuse
-s’échappe. Veux-tu aussi du lard?
-
-L’idole fait signe que non, et mange avec délices le potage aux
-betteraves.
-
-Sous les cils de soie brune se glissent de temps à autre, pareille à
-un lézard peureux, une de ces fauves lueurs dont l’étrangeté inquiète
-l’observateur...
-
-—C’est bon, fit-elle quand elle eut fini.
-
-—Et tu viendras demain aussi? demande ardemment Evlampia.
-
-—Demain et tous les jours, répondit Sacha à voix basse. Je
-t’apporterai en échange des concombres et du gruau.
-
-—Oh! mais il ne faut pas, mon amour!
-
-—Eh! laisse donc; est-ce qu’une barichnia peut venir manger ta soupe
-tous les jours sans te rétribuer pour cela?
-
-—C’est juste, répondit la vieille femme humblement. Veux-tu voir les
-abeilles?
-
-—Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui je suis mauvaise, vois-tu, et il ne
-faut pas que je touche aux bêtes du bon Dieu...
-
-—Peut-on dire!...
-
-Mais la jeune fille avait assez parlé. Tout ce qu’elle avait dit,
-même, n’était sorti de sa bouche qu’à sons rauques et brefs. La
-Petite-Russienne connaissait ces accès et ne s’en étonnait pas plus
-que sa sœur Mavra. La tendresse des deux femmes était, à vrai dire,
-autant faite de tous les caprices qu’Aleksandra leur imposait, que de
-l’admiration fervente éprouvée par ces créatures frustes devant la
-jolie gracilité de l’idole, et de la pitié qu’elles ressentaient, sans
-se l’expliquer, ni même se l’avouer, en présence de l’être énigmatique
-et étrange qu’était la petite barichnia.
-
-Comme la jeune fille, déjà, se levait pour partir, Evlampia demanda:
-
-—Tu n’attends pas Danilo? Il est allé chercher du thé dans la lafka;
-il sera ici dans un quart d’heure au plus.
-
-Le fin visage se crispa d’impatience.
-
-—Laisse-moi tranquille avec ton Danilo.
-
-—C’est qu’il a appris pour toi un si bel air de balalaïka! Ça fait
-comme ça: tu, tu, tu... la, la, la, la, la... tu, tu, tu...
-
-Sans plus répondre, Aleksandra arrachait de ses mains fiévreuses une
-touffe de clématites, tourmentait un instant les tiges des fleurs entre
-ses doigts, puis les piquait dans ses tresses dénouées. Cela fait, elle
-tourna le dos à Evlampia, rejeta d’un mouvement brusque de la tête ses
-nattes en arrière, et s’éloigna de l’isba en faisant craquer sous ses
-sandales les brindilles de bois mort dont le sentier était jonché.
-
-—Au revoir, ma gentille, lui cria la pauvre vieille femme résignée.
-
-O cœurs russes! humbles cœurs des humbles russes! qui vous donnera
-le rayon de miel des douces paroles, la claire lumière des regards
-amis?... Qui partagera avec vous le pain et le sel de la fraternité,
-pauvres cœurs humbles des humbles Russes?...
-
-Arrivée de nouveau à l’allée des noisetiers, au lieu de reprendre le
-chemin qu’elle a suivi pour se rendre de la villa à la maisonnette
-d’Evlampia, la jeune fille s’enfonce à gauche sous le dôme des branches
-grêles, puis, ayant ainsi marché pendant quelques minutes, s’engage à
-travers la forêt sans le secours de sentiers ni de routes.
-
-Les fougères aux feuilles tendres, touffues comme des buissons,
-caressent ses jambes sans bas que la robe relevée très haut découvre;
-entre ses sandales et la peau de son pied nu des barbes de mousse se
-glissent et le chatouillent gentiment; des baies mûres, accrochées
-au passage par les cheveux, s’éparpillent sur ses tresses qu’elles
-font ainsi ressembler aux chevelures chargées de joyaux des filles de
-l’Orient... Un cri jaillit de l’arbre, une flèche emplumée passe, et,
-dans l’entrelacement des plantes menues dont le sol est feutré, des
-lézards filent par zigzags, poursuivant les bestioles qui deviendront
-leurs proies. C’est l’ivresse sans nom du matin; l’inénarrable accord
-de splendeur et de paix dont la forêt est faite à l’aube.
-
-Mais voici qu’un charme inattendu vient s’ajouter à tous les autres
-charmes...
-
-Au milieu d’une tache claire que la mousse plus drue fait sur le sol
-à cet endroit, entre les troncs zébrés de cinq bouleaux pleureurs,
-un mince filet d’eau, s’échappant de la fissure d’une roche,—venue
-là, on ne sait d’où,—retombe en gazouillant dans une coupe de silex,
-pulvérisant au vent ses gouttelettes brillantes. C’est la Source, grâce
-espiègle de la forêt, qui dérobe au ciel un morceau de son azur, et
-raconte à l’oreille des passants les secrets des Roussalki...
-
-Quand Sacha eut atteint l’oasis minuscule de son désert peuplé, elle
-s’arrêta enfin. D’une main prompte elle défit les rubans de ses
-sandales, ramena ses tresses sur le sommet de sa tête en les fixant par
-un lien de fougère, laissa glisser sa robe le long de son corps souple,
-et debout sous la clarté du ciel, chaste et nue dans sa pudeur sans
-voiles comme un marbre aux lignes pures, elle puisa l’eau de la vasque
-dans ses paumes creusées et la fit couler lentement le long de ses
-épaules.
-
-Chaque fois que la fraîcheur du clair liquide serpente sur sa peau en
-caresses humides, un frisson d’infinie volupté secoue le corps de
-l’idole et fait glisser dans ses prunelles glauques les fauves lueurs
-qui leur sont coutumières...
-
-La douche finie, les petits pieds recalés à nouveau sur les semelles
-nattées, le corps tout ruisselant d’eau, enveloppé de la sommaire
-robe blanche qui fait songer à un vêtement antique, Aleksandra, sans
-s’inquiéter de faire la réaction, se couche de tout son long sur le
-tapis de mousse trop fraîche, appuie ses coudes sur le rebord de la
-vasque et, le menton posé sur ses deux mains ouvertes, elle semble
-demander au grand œil clair, dans lequel se mire l’azur du ciel, le
-secret des pensées lourdes écloses sous son front...
-
-Longtemps, longtemps elle reste là en cette pose songeuse, son pâle
-visage reflété dans la source limpide, si immobile que les lézards ont
-cessé de s’épeurer et la regardent sous leurs paupières qui clignent;
-si silencieuse que les oiseaux ont repris leurs chansons et viennent
-boire dans la coupe que ses yeux interrogent... Et la douce ivresse du
-matin l’environne...
-
-O pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds d’argile, qui donc
-oserait la déchiffrer, l’énigme de ton regard changeant, de ta bouche
-têtue, de ton front obsédé?... Qui donc?... Pas même la Vie qui est là
-près de toi, le doigt posé sur ses lèvres de sphynge, et qui, prise
-de pitié pour la misère que ses mains t’ont forgée, veut du moins
-maintenant qu’elle te reste inconsciente!... Ne demande à personne le
-secret de ton âme, ô pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds
-d’argile, car personne, non, personne, si dénué de pitié que soit le
-cœur des hommes, n’oserait te l’apprendre!
-
-
-
-
-III
-
-
-—EH bien! mes chéries, prêtes?
-
-C’est maman qui va et vient dans la chambre à coucher de ses filles,
-remuante, affairée, scrutant du regard les meubles pour s’assurer qu’on
-n’a pas oublié d’entasser, dans la calèche attendant à la grille du
-parc, les plaids, les ombrelles, les manteaux préparés la veille et que
-nécessite une course de trente verstes en voiture à travers le steppe
-et la forêt.
-
-—Prêtes, mes enfants?... C’est qu’il est temps de partir si nous
-voulons arriver à Boutcha avant la chaleur de midi. Et puis, nous
-avons de jeunes chevaux qui s’impatientent attelés, Andreï ne peut les
-retenir.
-
-—Mais tu t’impatientes encore bien plus qu’eux, hein, maman?... C’est
-que ça n’est pas ordinaire chez nous, un pareil déplacement en famille!
-Ah! ma chérie, comme tu es drôle avec ton manteau de toile bise! Tu as
-l’air d’un moine de Lavra en tournée de mendicité... ah! ah! ah!
-
-Katia dit cela, et, cent fois plus agitée que sa mère, bien qu’elle
-s’efforce de le cacher, rit bruyamment, une flamme nerveuse aux joues.
-En tout cas, moi, me voilà prête. Je revêts ma cagoule. Viéra, Sacha,
-Vadim, en route, mes petits!
-
-Cinq pénitents gris traversent la villa, le perron, le jardin, et
-prennent place dans la calèche attelée en troïka, où Andreï, le
-cocher, et Mavra, la vieille bonne, siègent déjà, cachés à demi par un
-amoncellement de colis...
-
-Ces... pénitents sont: M^{me} Erschoff, ses trois filles et le cousin
-Vadim, revêtu, comme Katia venait de le faire remarquer pour elle et
-pour sa mère, du très ample manteau de toile à capuchon qu’il convient
-d’endosser dans les voyages à travers la campagne russe. Sans cette
-classique houppelande, on risquerait, l’été, lorsque les chemins sont
-secs, d’être changé en statue de poussière, car Dieu sait s’il y a rien
-au monde de plus prodigue et de plus envahissant que ce menu sable
-gris dont les routes des forêts et des steppes sont faites au pays du
-tzarisme!
-
-—Mavra, tu n’as pas oublié le samovar? ni le thé? ni les kalatchi?...
-Dis, Mavra, la caisse avec les robes est bien attachée là derrière,
-nous ne la perdrons pas en chemin, hein?... Allons, Andreï, en route!
-Et que Dieu nous mène!
-
-Les sept voyageurs firent un signe de croix grec, murmurèrent quelques
-mots de prière, et la calèche s’ébranla, enlevée par les gais et
-vigoureux chevaux bruns dont Andreï, du bout de son fouet, caressait
-les croupes luisantes et grasses. Et ce fut un cliquetis de sabots
-piétinant le sol, de sonnettes agitées joyeusement, et d’essieux
-rouillés à étourdir!
-
-Il était cinq heures du matin. Pour être à Boutcha avant que la
-chaleur ne se fît trop sentir, on avait dû partir ainsi au point du
-jour. Aussi, les voyageurs auraient-ils été d’humeur boudeuse—mal
-habitués qu’ils étaient, sauf Sacha, à se lever d’aussi bonne heure,
-si cette sorte d’escapade,—une visite à des voisins de campagne,—(on
-peut hardiment, en Russie, se compter pour voisins, quand on habite
-à trente verstes l’un de l’autre...) si cette visite à des voisins,
-donc, suggérée quelques jours auparavant par Vadim, n’eût été pour tout
-le monde un sujet de joie mystérieuse et très vive. Pour Iékatérina,
-d’abord, et pour Viéra, qui, ne tenant pas en place, s’efforçaient
-pourtant—tactique féminine à creuser—de prendre l’air le plus
-indifférent du monde; pour M^{me} Erschoff, ensuite, qui, toute naïve
-et incapable de dissimuler, la délicieuse vieille femme! rayonnait
-d’espoir maternel et couvait ses filles aînées de regards où la malice
-pétillait de concert avec l’orgueil; qui, animée de la certitude que
-les deux chefs-d’œuvre assis là, sous ses yeux, sur la banquette de
-devant de la calèche, ne pouvaient manquer... mais, chut! Que dirait
-Tatiana Vassilievna Erschoff si l’on tentait d’ouvrir la cage au secret
-qu’elle caresse depuis si longtemps dans son cœur de mère, comme un
-oiselet aux plumes tièdes, doux et palpitant sous la main?... Pour
-Vadim, aussi, dont le plaisir se fond en mélancolie très tendre; car
-ne va-t-il pas revoir là-bas, chez le châtelain de Boutcha, dans le
-cadre des choses et des gens, sinon des lieux, où il l’a rencontrée
-pour la première fois, la gracieuse Maria Pavlovna Ilnitskaïa, l’amie
-si chère de ses vingt ans fougueux et dont l’image, pourtant, garde
-en sa mémoire de jeune homme toute la fraîcheur et toute la chasteté
-qu’un profil de sœur exhalerait?... Pour Sacha, enfin, que les courses
-au grand air ravissent. Et pour Mavra qui se rengorge, pénétrée de son
-importance, certaine que si l’on eût négligé de l’emmener, tout le
-voyage aurait marché de travers... Et pour Andreï, donc, ce passionné
-de chevaux, qui ne se laisserait pas dire aujourd’hui que le gouverneur
-de Kieff est son cousin, tant il est orgueilleux de mener sa troïka!...
-Songez un peu! Tenir au bout de son fouet trois chevaux ardents que
-l’écurie a rendus fougueux comme des diables; les guider, les retenir,
-les lancer en avant, l’encolure fière, arrondie par le bridon très
-court, les naseaux roses frémissants à la brise, la queue soyeuse et
-longue, balayant la poussière de la route; tout cela au gré de ce
-sceptre en cuir souple qu’il tient, lui, Andreï, le fils de Mavra et
-d’Akim, dans ses mains solides de beau gars! Y a-t-il là, oui ou non,
-je vous le demande, matière à être fier?
-
-Tout le monde, donc, est heureux, et le temps se met de la partie.
-Il est vrai que ce n’est pas tout à fait acte de bonne volonté de sa
-part, car on n’aurait pas choisi ce jour-là pour aller à Boutcha s’il
-n’avait été tel; mais, pour la joie commune, ne suffit-il pas qu’on
-croie à sa complicité? Et que Viéra et Katia soient certaines que c’est
-pour embellir leurs chères songeries d’amour que la brise aujourd’hui
-s’est faite si discrète, les fleurs des champs si parfumées, le lever
-du soleil si radieux? Que l’aube n’est si rose que pour être en
-accord avec leurs rêves pudiques, l’herbe des talus si verte que pour
-symboliser l’espoir qui palpite en leur sein, les trilles des oiseaux
-si joyeux que pour chanter l’aubade avec leurs cœurs?...
-
-On est en route depuis plus d’une heure, et personne n’a encore osé
-troubler par un mot maladroit le ravissement de son être intime, si ce
-n’est maman, que son secret étouffe et qui, croyant bien pourtant n’en
-laisser rien paraître, a jeté à maintes reprises une phrase accueillie
-par un silence têtu ou par une laconique réponse de son neveu.
-
-—De gentils garçons, hein, ces deux fils de Nikolaï Siémionovitch?
-On les dit très sérieux, Vadim, Serguié et Evguéni. Quel âge ont-ils?
-Attends un peu... Irina Ignatievna s’est mariée trois ans avant
-moi et elle a eu Serguié tout de suite; alors, il a vingt-six ans
-l’aîné. Katia, quand donc étions-nous pour la dernière fois chez les
-Afanassieff? Katia, dors-tu?
-
-Interpellée ainsi directement, force fut bien à Katia de répondre.
-
-—Est-ce que je sais? En avril, je crois, vers le 18 ou le 20... Non,
-le 21, le 21 juste, je me le rappelle parce que c’était la fête de
-Féodora Lvovna qui était chez eux justement ce jour-là.
-
-La rusée! Elle aurait bien eu plus vite fait de dire simplement: «Je
-me souviens que c’était le 21 avril, parce que Serguié, chaque fois
-qu’il m’écrit, me parle de cette date si chère...» Le 21 avril! Ah! il
-ne fallait pas qu’elle l’allât chercher bien loin dans sa mémoire, ce
-jour rayonnant des aveux partagés, cette heure du printemps témoin du
-chaste et délicieux baiser qui scella leurs fiançailles secrètes!
-
-Comme le charme était rompu, la conversation devint générale.
-
-—C’est dommage, dit Viéra, que M^{lle} Burdeau ait justement dû partir
-pour Kieff le lendemain de l’arrivée de Vadim; ainsi elle ne verra
-pas Maria Pavlovna qu’elle aime tant et qui passe tout l’été chez les
-Afanassieff.
-
-—Mais pourquoi a-t-elle dû partir pour Kieff? interrogea Katia.
-
-—Parce que la femme de l’ex-consul français d’Irkoutsk, qui est de ses
-amies, lui a télégraphié d’aller la rejoindre à l’hôtel d’Europe, à
-Kieff, où elle fait une halte de quelques jours pour se reposer d’une
-partie de son voyage, avant de pousser tout droit vers Paris.
-
-—Puisqu’on en parle, fit Vadim, intéressé par le nom de Maria
-Pavlovna accolé à celui de la jeune fille, qu’est-ce que c’est que
-cette mademoiselle Burdeau que j’ai entrevue, je crois, le jour de mon
-arrivée parmi vous?
-
-—Entrevue! Oh! Vadia! Mais tu as dîné, soupé et pris le thé à côté
-d’elle! Ce Vadim! Tu as même parlé français, et elle a trouvé que tu
-t’en acquittais à merveille! C’est une maladie que d’être distrait à
-ce point! Il faut soigner ça, frère! Enfin, puisque cela t’intéresse
-tout de même, voici ce que c’est que M^{lle} Burdeau: une charmante et
-surtout une excellente Française. Elle donnait auparavant des leçons
-de sa langue maternelle à Kieff, où nous l’avons connue chez les
-Lavrovitch qui la recevaient souvent dans leur intimité,—car M^{lle}
-Burdeau est une personne bien née et d’une éducation parfaite.—Tu
-l’aurais remarqué, cher, si tu avais fait autre chose que de
-_l’entrevoir_ malgré une demi-journée passée à ses côtés. Depuis,
-elle a fait un héritage qui lui permet de vivre de ses petites rentes
-en s’arrangeant de l’ingénieuse manière suivante: contre une chambre
-et tout l’entretien dans une famille aisée, elle donne l’échange de
-sa conversation française pendant la durée des repas et le reste du
-temps qu’elle a libre. C’est une combinaison profitable pour les deux
-parties, car la vie est si bon marché chez nous, que nourrir une
-personne de plus ou de moins dans un ménage organisé ne fait pas une
-grande différence; quant à la chambre, mon Dieu! on se serre un peu
-plus! Nous n’avons heureusement pas beaucoup de préjugés à ce sujet,
-nous autres Russes, dit Katia en riant. Un sopha, une couverture, un
-oreiller, le tout caché par un paravent, et voilà le lit et la chambre
-à coucher trouvés! D’un autre côté, s’installer, pour une personne
-seule, et organiser un ménage, cela est assez dispendieux et, en tout
-cas, passablement compliqué, surtout pour une étrangère. Et ce n’est
-pas une chose bien fatigante que de parler sa langue maternelle pendant
-une heure ou deux par jour, en échange de tout cela... Bref, quand
-nous avons su au printemps que M^{lle} Burdeau désirait une place à
-la campagne dans les conditions énumérées ci-dessus, nous lui avons
-bien vite proposé de venir chez nous, et elle a accepté avec le même
-empressement. Nous entretenons ainsi notre français qui, à vrai dire,
-ne nous sert pas à grand’chose, mais qu’ignorer passerait pour un crime
-pendable aux yeux du monde que nous fréquentons deux ou trois fois par
-hiver. Madeleine Burdeau dit que nous parlons comme des Françaises
-qui... auraient passé quelques années à l’étranger! Viéra surtout;
-elle a même du plaisir à lire des poésies parnassiennes ou autres et
-les auteurs ultra-parisiens tels que Lavedan, par exemple, Gyp, Willy,
-Véber, et leur argot, délicieux du reste, n’est pas mince chose à
-comprendre pour une étrangère; tu en conviendras, si tu as lu quelque
-chose d’eux.
-
-—Eh! Katia, ne fais pas de réclame, va! Nous sommes entre nous; il n’y
-a pas de jeune homme à marier caché dans le coffre de la calèche!
-
-C’était Viéra qui, impatiente d’avoir été distraite de sa rêverie
-par la conversation qui s’entamait, interrompait Katia par une de ses
-bourrades habituelles.
-
-—Viéra n’aime pas qu’on la loue, dit la petite idole à son tour; je
-trouve qu’elle a raison. On fait bien, on fait mal, qui a le droit
-d’approuver ou de blâmer? Ça ne regarde que soi, n’est-ce pas?
-
-—Ah! ah! l’oracle, s’exclama Katia. Il ne parle pas souvent, mais
-quand il parle!... Dis donc, petite sœur, est-ce que tu vas t’attifer
-comme ça, là-bas, chez les Afanassieff, avec ces trois ridicules
-tresses et ton bouquet sur l’oreille? Il serait pourtant convenable,
-à la fin, de t’habiller et de te coiffer comme tout le monde, car tu
-feras rire de toi avec tes robes sans forme et tes cheveux nattés à
-l’Assyrienne.
-
-—Katia, tu es détestable, fit Viéra gravement. Tout t’est matière à
-plaisanteries et à sarcasmes! Sans compter que tu as tort, car Sacha
-est ravissante ainsi; oui, ravissante, et quiconque voit autrement que
-par la convention des modes le dira; sans compter, donc, que tu as
-tort, je te dirai, ma pauvre sœur, que c’est toi qui es affreusement
-ridicule avec certaines poses que tu prends à présent. Car, autant
-une vraie Française qui ne vise pas trop à l’artificiel est gentille,
-autant une Russe jouant à la Française est intolérable et grotesque,
-oui, grotesque. Tiens, ça me rappelle ces ours qu’on exhibe dans nos
-cours et qui dansent quand le montreur leur dit: «Micha, eh! Micha!
-prouve donc aux hommes, frère, que tu sais faire comme eux!» Quant
-à Sacha, ajouta Viéra à voix très basse en se penchant, comme pour
-rajuster quelque chose à son manteau de voyage, quant à Sacha, n’y
-touche pas, sœur, pour l’amour du ciel, n’y touche pas, même pour la
-plaisanter, car tu n’en as pas le droit; non, aussi vrai que je t’aime
-malgré tes taquineries incessantes, tu n’as pas le droit de toucher à
-Sacha, tu n’en as pas le droit, sœur!
-
-—Eh! laisse-moi tranquille avec tes grands mots! Tu es toujours là
-comme un trouble fête, à rendre important tout ce qui ne l’est pas.
-
-—Mes chéries, mes chéries! supplia M^{me} Erschoff que le moindre mot
-de mésentente entre ses filles bouleversait, mes chéries, qu’est-ce
-que ça signifie donc? Vous vous adorez, c’est un fait, et quand vous
-êtes ensemble il faut toujours que vous vous disputiez. Qu’est-ce que
-cela signifie donc? (Vous êtes pourtant toutes les trois si parfaites,
-semblait dire le regard désolé et ravi de la maman; qu’est-ce que cela
-signifie donc que vous ne pouvez pas vous entendre?) Tenez, nous allons
-déjeuner, cela nous remettra en bonne humeur; nous étions si gais tout
-à l’heure! Andreï, arrête tes chevaux sous ce grand hêtre, à gauche;
-nous y serons parfaitement, à l’abri du soleil qui brille déjà à
-aveugler, le sournois!
-
-—Si Sa Seigneurie daignait me permettre, objecta Andreï en se grattant
-l’oreille de la main gauche restée libre, je lui ferais humblement
-observer que d’ici à cinq minutes, en entrant dans la forêt par ce
-chemin, là-bas, qui est le nôtre, nous rencontrerons une grande place
-semée d’herbe que les chevaux pourront paître pendant que les hommes
-déjeuneront, hi! hi! hi! et nous serons là aussi bien à l’ombre qu’ici,
-car il y a non seulement un hêtre dont le feuillage est aussi épais que
-le toit d’une isba, mais encore des chênes, des bouleaux, des pins...
-
-—C’est bon! Va.
-
-Jamais Andreï n’avait su obéir sans faire d’observation, sauf peut-être
-quand il recevait l’ordre d’enlever ses chevaux; c’était une chose
-connue et... acceptée. Le dernier mot devant fatalement rester à son
-obstination, on n’aurait fait que perdre du temps en essayant de
-regimber. En ce moment, il est vrai, les raisons qu’il donnait étaient
-assez plausibles; on le laissa donc mener sa troïka où il voulait.
-Lorsqu’il eut arrêté ses bêtes à l’endroit désigné, les voyageurs
-descendirent de la calèche et se promenèrent dans le cirque de verdure
-pendant que Mavra secouait les manteaux, allumait le samovar et
-préparait tout ce qu’il fallait pour le rustique déjeuner.
-
-—Vad, tu es triste ce matin? demanda Viéra en s’approchant du cousin
-Dimitrieff qui arpentait solitairement l’herbe humide de rosée de ce
-délicieux espace découvert.
-
-—Triste? Non pas, petite sœur.
-
-—Mélancolique, alors?
-
-—Mélancolique, oui. Ah! tu comprends, toi, la différence qu’il y a
-entre la tristesse et la mélancolie? Il y a tant de gens qui confondent!
-
-—Ceux qui confondent, ce sont les gens grossiers, inhabiles à saisir
-les nuances. Dis, Vadia, est-ce que tu ne trouves pas qu’il est
-meilleur d’être mélancolique que gai? Je ne sais pas, mais moi, quand
-je suis gaie, c’est comme si c’était simplement quelque chose de
-nerveux; cela m’exalte, mais ne me donne pas la sensation du bonheur...
-tu comprends? Tandis que quand je suis mélancolique, c’est bien l’état
-normal, et par conséquent harmonieux, par conséquent exquis, de mon
-cœur.
-
-—Eh! mais, je crois, chère sœur, que nous nous entendrons désormais!
-
-—Je le crois aussi, Vadim.
-
-—Quel âge as-tu, Viéra? Nous nous sommes si peu vus ces derniers
-temps, et avant, tu étais fort jeunette...
-
-—Avant, Vad, c’était tout naturel, avant; je ne suis pas venue au
-monde avec ma raison de jeune fille. Mais à présent que j’ai dix-huit
-ans, je réfléchis, j’ergote, et il me pousse des idées dans le cerveau
-en quelques secondes, comme les oronges et les cèpes poussent en une
-nuit au pied des arbres de nos forêts. Et ça m’amuse beaucoup, tu sais,
-oh! beaucoup, de découvrir de nouvelles fleurs dans le jardin secret de
-ma pensée.
-
-—Je crois bien... Une radieuse pensée de dix-huit ans, quelles fleurs
-parfaites elle doit donner! Et ton cœur, ma petite sœur, ton cœur
-fait-il aussi éclore de fraîches corolles? Aimes-tu, Viéra?
-
-—Je pourrais, dit la jeune fille sans plaisanter et sans rougir, te
-répondre que tu es indiscret; mais non, le pacte d’amitié que nous
-venons de conclure t’absout de toute curiosité et te donne droit à ma
-pleine confiance; aussi je te le dis, Vadim, j’aime, oui, j’aime.
-
-Non moins gravement et non moins simplement, le jeune homme prit la
-main de sa cousine dans les siennes, la baisa avec tendresse et lui dit:
-
-—Que ton amour ne soit qu’un long bonheur!
-
-—Et tu ne me demandes pas qui? Tu as deviné, peut-être?...
-
-—Hum! Enfin, je ne sais pas... Tu vas voir. Procédons comme pour les
-charades: mon premier est le héros d’un chef-d’œuvre de Pouschkine, mon
-second a l’honneur d’appartenir à notre père le tzar, mon troisième...
-
-—Es-tu perspicace! Non, mais vraiment, comment as-tu pu savoir?
-
-—C’est bien simple, ma chérie. Mais les amoureux sont si naïfs qu’ils
-s’imaginent toujours pouvoir impunément rougir quand on prononce
-un certain nom; tracer sur la terre des sentiers des initiales
-uniformément pareilles, poser des questions qu’ils voudraient
-faire croire candides avec une voix trébuchante d’anxiété, sans
-que l’observateur, témoin de ces éternels et puérils manèges de la
-passion qui se cache, conçoive le moindre des soupçons!... Ma pauvre
-Viérotschka, n’es-tu pas, lorsque j’ai proposé à tante de faire une
-visite aux châtelains de Boutcha, devenue tout à coup gaie comme un
-chardonneret et rouge comme une petite fraise des bois?... N’as-tu pas,
-plus tard, donné dans le piège que je te tendais en répondant de la
-voix la plus indifférente du monde—du moins prétendais-tu la rendre
-telle—aux questions que je te faisais sur Evguénï Nikolaïévitch,
-alors que tu mettais une chaleur particulière à me vanter son frère
-Serguié?... Ne t’ai-je pas vue, enfin, effacer d’une ombrelle alerte
-une trentaine d’E et autant d’N sur le sable de l’allée aux glaïeuls
-quand je suis venu t’y rejoindre à pas de loup, avant-hier midi, à
-l’heure où tu nous croyais tous en train de faire la sieste?... Après
-cela, il faudrait être bien aveugle, n’est-ce pas, pour ne pas se
-rendre compte?
-
-—Sais-tu, Vad, que tu ne te comportes pas trop mal pour un savant?
-
-—Un savant qui n’a pas encore atteint sa croissance!... «En herbe»,
-comme on dit en français.
-
-Et le jeune homme prononça effectivement ces mots en un français très
-correct.
-
-—Mettons en fleur, répondit Viéra dans la même langue.
-
-—Tu me flattes, continua Vadim en russe; mais si savant il y a,
-n’oublie pas que ce savant, entre autres sciences en ie, s’occupe
-aussi un peu de psychologie; il est donc tout naturel qu’une chose
-aussi intéressante que l’âme d’une cousine-sœur ne lui soit pas restée
-indifférente! Et maintenant, chère petite, je te dis seulement: Sois
-heureuse! Tu mérites de rencontrer le Bonheur, que le Bonheur ne te
-fuie pas!
-
-Un peu de solennité accompagnait ces mots; le sifflement d’un merle y
-répondit, d’un mélèze voisin. Et comme au même instant Mavra criait:
-«Aho! aho!» dans ses mains arrondies en porte-voix, les jeunes gens
-firent volte-face et se dirigèrent vers l’endroit où le samovar
-fraîchement écuré, laissant échapper en spirales son épaisse vapeur
-blanche, ressemblait sous la clarté du ciel à un précieux encensoir
-d’or...
-
- * * * * *
-
-—Clic! clac! Eh! petits!
-
-Les chevaux d’Andreï s’ébrouent de nouveau, font sonner gaiement les
-clochettes de leurs fronts, et la calèche, paresseuse personne aux
-jointures d’arthritique, se remet en route, accompagnée du chant des
-grillons éveillés. Regaillardis par le thé savoureux et ce piquant
-déjeuner sur l’herbe qui ressemble à une escapade, les voyageurs sont
-follement gais.
-
-Katia jacasse, Vadim riposte, Viéra approuve, Sacha sourit... Maman a
-enlevé son chapeau qui la gêne, et son capuchon de toile grise rabattu
-de guingois sur ses cheveux, suit l’accord général, de l’air béat de
-ces bons moines aux joues rebondies qui battent la mesure au lutrin
-sur les tableaux de genre. Andreï entame avec ses chevaux un colloque
-éperdu: «Eh! le brûlé! pas de ça, frère! On connaît tes trucs, je te
-dis! Voyez-vous ce rusé qui trotte mou comme un ver et se fait traîner
-par les autres! Clac! attrape!... Doux, doux, mes petits pigeons!...
-Soleil! la tête un peu comme ça. Ça te fatigue, mon fils? Il fallait le
-dire!»
-
-Seule Mavra, longtemps bercée par la chanson du samovar, les joues
-brûlantes d’avoir soufflé sur la braise rouge, dort sur le siège de la
-calèche où elle s’est, prévoyante, calée derrière un rempart de colis.
-Sa taille a pris le mol abandon du sommeil, et sa tête, coiffée de
-l’«otchipok» rouge à fleurs, dodelinant au rythme des grelots semble
-dire: «Riez, riez, jeunesse! le chagrin, ce serpent, assez tôt changera
-en pleurs la joie de vos yeux mutins!»
-
-Il est dix heures du matin à peine, quand la troïka franchit la porte
-cochère en bois ajouré qui défend la cour de la maison seigneuriale de
-Boutcha.
-
-
-
-
-IV
-
-
-PAR les soirées de juin à la brise si molle, au ciel si doucement bleu,
-l’on ne s’enferme pas pour souper, à la campagne, quand on possède une
-terrasse ou bien un endroit quelconque en plein air où la table et le
-couvert se puissent décemment dresser. Le châtelain de Boutcha, sa
-famille et ses hôtes, avaient donc pris le thé sous l’auvent fleuri
-du «kryltso», sorte de perron qui fait partie de toute maison russe,
-somptueuse ou humble, au village. Et le dernier verre du blond liquide
-dégusté, les remerciements adressés au Seigneur pour les délicieux
-kalatchi quotidiens accompagnés de fruits si savamment confits, les
-jeunes gens, laissant l’âge mûr aux réminiscences rebâchées du passé,
-s’éloignèrent deux à deux vers le fond du parc embaumé par l’arome
-subtil des tilleuls, de la verveine et du jasmin.
-
-Que la sympathie eût décidé le choix des couples, il nous paraît
-superflu de le dire... A leur tête, Katia, moulée dans un onduleux
-fourreau de guipure bise, marche donnant le bras à Serguié, le fils
-aîné de Nikolaï Sémionovitch. Viéra vient après, toute bleue dans sa
-toilette de crêpe assortie au bleu de ses yeux, et Evguénï, le frère de
-Serguié, que Katia, toujours taquine, appelle depuis le dîner «Evguénï
-Onéguine», porte son éventail. A quelques pas de ces promeneurs, se
-détachant sur la verdure d’un buisson, une mince silhouette arrêtée au
-milieu du sentier semble hésiter à s’engager plus loin. Vadim, penché
-vers elle, la supplie avec des mots très tendres, et Maria Pavlovna
-peu à peu se rend à ses instances... Enfin, pour fermer la marche,
-Nadiéjda, la sœur cadette de M^{me} Ilnitskaïa, et Sacha, ravissante
-comme toujours dans sa robe à longs plis flottants qu’elle a, pour
-complaire à son aînée, serrée aujourd’hui à la taille par une ceinture
-de faille brodée, se racontent, entrelacées, les mille riens chers aux
-toutes jeunes filles.
-
-Lorsqu’ils sont arrivés au bout de l’allée qui mène du perron au centre
-du jardin, les couples se dispersent et s’enfoncent, chacun de son
-côté, dans les profondeurs mystérieuses des sentiers latéraux. Et
-l’éternelle musique des cœurs commence ses duos en sourdine:
-
-—Katia, ma chérie, ma bien-aimée Katia, que je suis heureux de
-vous revoir, dit Serguié en baisant à pleine bouche une main
-qu’Iékatérina—pour la forme, hâtons-nous de l’ajouter—essaie de lui
-retirer. Que c’est bon, ces baisers sur une petite peau lisse!..... La
-main!..... oui, la main, quoique l’homme l’ait vouée à de prosaïques
-besognes, est faite pour le baiser, c’est une chose d’une évidence
-indiscutable!..... Eh! laissez donc, méchante! Tout cela n’est-il pas
-à moi de droit! N’êtes-vous pas ma fiancée, Iékatérina Piétrovna, ma
-Katia?.....
-
-—Votre fiancée, pas encore, Serguié Nikolaïevitch, puisque nos parents
-n’en savent rien!
-
-—N’en savent rien! Ah! chérie! Tu n’as donc pas vu ces regards
-échangés par nos deux mères, ces airs ravis, ces signes de tête
-complices?... Mais pas plus tard que ce soir, à l’heure qu’il est même,
-je parie, ils sont en train de discuter nos chances de bonheur! Avant
-d’avoir conquis mon grade d’officier de marine, je ne voulais pas
-parler catégoriquement de ces choses, tu comprends, car—les parents
-sont les parents—on n’y aurait répondu que par des objections; mais
-à présent que je puis me présenter dans toute l’assurance de ma
-position faite, je n’attends plus que ton approbation, ma Katia, pour
-prier maman de faire auprès de ta mère la démarche qu’exigent les
-convenances. Iékatérina Piétrovna Erschoff, faites-vous l’honneur à
-Serguié Nikolaïevitch Afanassieff de lui accorder votre main?... Votre
-petite main molle aux ongles roses, à la peau de bébé?...
-
-Serguié avait arrêté Katia d’un geste, mis un genou en terre devant
-elle, et malgré le comique voulu de sa pose et de l’intonation de sa
-voix, attendait infiniment ému que la jeune fille lui répondît. Lorsque
-les lèvres de celle-ci eurent enfin exhalé un «oui» faible comme un
-soupir, il se releva, devint très grave, et d’une voix où vibrait
-l’accent d’une tendresse profonde, il dit lentement:
-
-—Iékatérina Piétrovna, pour la vie je vous aime!
-
-Oh! les minutes exquises qui suivirent cet échange de deux vies! Le
-silence divin qui scella ce pacte de deux cœurs! Un seul mot maintenant
-ne suffirait-il pas à rompre le charme de ce leurre éternel et magique
-qu’est le serment des fiancés?
-
-La nature elle-même semble consciente de la solennité de l’heure;
-les grillons ont suspendu leurs cris stridents, et les mouches
-bourdonnantes se posent, lassées, sur les corolles; les crapauds,
-informes et fatidiques, bavent en silence sur la mousse des sentiers...
-les couleuvres dorment roulées en cercle, et les oiseaux, remettant
-leurs trilles à l’aurore, se cachent muets sous la feuillée, de crainte
-d’effaroucher par leurs chants le Bonheur qui s’avance...
-
-Iékatérina et Serguié marchent lentement, les mains unies. Devant eux
-s’ouvre un chemin si propice à la lenteur des pas et aux haltes qu’on
-le dirait créé exprès pour enchanter la promenade des amants... Le
-jeune homme qui souvent y est venu songer seul, entraîne sa fiancée
-sous le mystère des arbres qui le bordent, ravi de partager avec la
-mince poupée de chair et d’os, dont le fantôme hantait alors ses rêves
-solitaires, le charme de ce lieu plein d’ombre et de silence.
-
-Contre les murailles de verdure que forment les tilleuls aux bras
-enlacés, des bancs, de place en place, sont posés. Ils invitent les
-promeneurs à s’arrêter pour jouir en repos de la fraîcheur que retient
-leur ombre séculaire, et du parfum si fin dont les petites fleurs,
-cachées sous la doublure ouatée des feuilles, embaument.
-
-Serguié y fait asseoir sa compagne, prend place à côté d’elle, scelle à
-ses doigts amoureux la douce main qu’il vient de conquérir...
-
-Et Katia, la folle et tapageuse Katia, la Katia au cœur insouciant
-d’oiselle qui lisse ses plumes, interroge d’un œil grave à la voûte du
-ciel, où lentement ils naissent, ces mondes insondables que sont les
-pâles étoiles...
-
- * * * * *
-
-Au centre du jardin, là-bas, quand les couples en se dispersant ont
-porté aux hasards des allées leurs pas unis, Viéra et Evguénï se sont
-à leur tour engagés dans le dédale des sentiers sans nombre dont le
-parc de Boutcha—une vraie forêt de vingt déciatines, transformée en
-jardin—se sillonne.
-
-Le jeune homme, très timide, ose à peine commencer l’entretien.
-Il faut que sa compagne, dont l’amour calme et sans fausse pudeur
-conserve toute sa présence d’esprit, l’encourage pour éviter la gêne
-d’un tête-à-tête longtemps silencieux. Ce sont les mots banals qui
-conduisent le plus sûrement aux phrases importantes, aussi est-ce par
-eux que le couple débute.
-
-—Un beau soir, fait la jeune fille pour dire quelque chose.
-
-—Oui, en vérité, c’est un beau soir, répond, comme un écho,
-l’interpellé.
-
-—Comprenez-vous, Evguénï Nikolaïevitch, que l’on puisse habiter la
-ville et rechercher l’agitation des bals, des théâtres, du monde, quand
-la nature est là, à portée de la main, et nous donne gratuitement les
-plus beaux spectacles qui puissent émouvoir le cœur et les yeux de
-l’homme?
-
-—Mais pas de tous les hommes, Viéra Piétrowna, puisque, pour la
-plupart, ces jouissances que nous prisons si fort sont lettre morte...
-Soyons contents, d’ailleurs, car si tout le monde se mettait à aimer
-la campagne et à comprendre la nature, la nature et la campagne
-deviendraient bientôt des plus fastidieuses. Car, où retrouver alors la
-solitude des mille déciatines de terre qui nous entourent, la poésie
-des espaces rustiques que l’on est seul à savourer avec les bêtes et
-deux ou trois moujicks incultes, aux vêtements harmonieux, qui ne vous
-gâtent pas votre joie, eux, par leur admiration intempestive?... Toute
-la beauté, par conséquent, et tout le charme que la nature, dénuée du
-moindre contact avec la civilisation peut seule donner... Je vous le
-demande, Viéra Piétrowna, que deviendraient les passionnés du silence
-et de la paix des solitudes vertes, si tout à coup les gens des villes
-se mettaient à partager leur enthousiasme et à conquérir, comme les
-allées d’un parc public, les chemins de nos forêts et de nos steppes?
-
-—Eh! mais voilà une chose à laquelle je n’avais jamais pensé, Evguénï
-Nikolaïevitch, répondit la jeune fille en riant, et qui, d’ailleurs,
-n’arrivera pas, soyez tranquille! Vrai, vous prenez un air désolé
-comme si une conspiration de toutes les âmes frivoles du monde
-menaçait réellement d’envahir votre Boutcha. Et peut-être, Evguénï
-Nikolaïevitch, est-ce à mon intention que vous parlez des gens qui vous
-gâtent les joies de la rêverie par leurs exclamations fastidieuses?...
-J’ai dit: Voilà une belle soirée.
-
-Malgré la droiture de Viéra, ceci était une indiscutable coquetterie de
-sa part. Evguénï répondit:
-
-—Comment pourrais-je penser à vous lorsque je dis: Des gens? Des gens,
-Viéra Piétrovna, c’est la foule; c’est une multitude indifférente et
-quelconque; et vous, vous êtes une, pour moi, Viéra! Oui, vous êtes
-pour moi la Seule, l’Unique; ne le saviez-vous pas?
-
-—Je m’en doutais, répondit la jeune fille simplement, mais je voulais
-que vous me le disiez, Evguénï.
-
-Elle appuya sur ce prénom avec tendresse.
-
-—Alors, vous aussi, vous m’aimez? Un peu, dites? fit la voix hésitante
-du jeune homme.
-
-—Non, pas un peu. Profondément; oui, profondément.
-
-—Ah! chère!
-
-Un lent et silencieux baiser sur la main de Viéra compléta cette
-phrase. Evguénï, suffoqué de bonheur, eût été incapable de la finir par
-des mots. Ce fut la jeune fille qui, la première, revint à elle.
-
-—Maintenant que nous nous sommes dit ce que nous avions à nous dire,
-Evguénï Nikolaïevitch, dit-elle en plongeant dans les yeux du jeune
-homme son regard honnête et bleu, nous pourrons attendre sans trop
-d’impatience que les deux années nécessaires à l’achèvement de vos
-études s’accomplissent. Je ne vous demande pas si vous me resterez
-fidèle jusqu’alors, car ce sont là, en vérité, des questions bien
-oiseuses. Connaissons-nous nous-mêmes le fond de notre cœur, et
-pourrions-nous, lorsque nous savons à peine ce qui s’y passe au moment
-où nous parlons, répondre de son avenir?... Je crois en vous, je crois
-en votre loyauté, mais cependant, à Dieu ne plaise! si ce malheur de
-ne plus être aimé par mon Evguénï, devait m’arriver un jour, du plus
-profond de mon âme je jure aujourd’hui que je ne garderais contre lui
-ni rancune ni colère. Dites-moi ceci aussi pour votre compte.
-
-—L’étrange serment! Mais puisque vous le voulez, Viéra, qu’il en soit
-fait selon votre désir. D’avance, bien-aimée, je vous absous... Ah!
-non, ce sont là de trop cruelles paroles, je ne puis achever!
-
-—Et pourquoi auriez-vous moins de courage que moi?
-
-—Qui sait? Peut-être m’aimez-vous moins que je ne vous aime...
-
-—Ou peut-être vous aimé-je plus pour vous-même que pour moi; tandis
-que vous...
-
-—Eh! le sais-je? Je vous aime, ma Viéra, c’est la seule et radieuse
-vérité que je démêle dans mon cœur en cet instant! Ne demandez donc pas
-à un futur agronome de se retrouver dans toutes ces subtilités, ajouta
-le jeune homme en riant. Je vous aime, vous, Viéra, j’aime ma terre,
-mes champs, mes horizons pâles, mes forêts vertes, ma Russie, le Dieu
-puissant de mes pères; mais ne me demandez pas comment ni pourquoi, je
-ne saurais vous le dire... Je pense du reste, très chère, qu’il n’y a
-qu’une seule manière d’aimer, avec des degrés différents, et que ce
-sont ces degrés que l’on confond avec le genre d’amour. Seulement, tout
-le monde prétend toujours aimer le plus, le plus qu’on peut aimer! Et
-combien se trompent! Vous riez?
-
-—C’est que je trouve que pour un futur agronome, comme vous disiez
-tout à l’heure, vous ne raisonnez pas trop mal. Mais où sommes-nous
-ici? Ce parc est grand comme un village.
-
-—Vous allez voir; nous arrivons au chemin des tilleuls; c’est un
-endroit délicieux. Que de fois j’ai rêvé de m’y promener avec vous,
-Viéra! Et voilà que le hasard nous y conduit ce soir, ce soir où nous
-nous sommes dit, pour la première fois, que nous nous aim...
-
-—Chut! ne rendons pas ce mot vulgaire en le prononçant trop souvent.
-Lorsque nous voudrons que sa magie nous apparaisse, nous le lirons
-dans les yeux l’un de l’autre.
-
-—Et quand nous serons séparés?
-
-—Les battements de nos cœurs l’épelleront.
-
-—O femme, femme! Vous avez réponse à tout. Eh bien! Viéra, que
-dites-vous de l’allée des tilleuls, de mon allée?
-
-—Que c’est exquis.
-
-—N’est-ce pas que papa a bien fait d’acheter ce domaine? Ne fût-ce que
-pour cette allée, il le devait.
-
-—C’est vrai, sourit la jeune fille. Et maintenant, taisons-nous,
-Evguénï, taisons-nous! La nature est si divinement silencieuse, ne
-troublons pas son harmonie par notre agitation humaine.
-
-Comme un des nombreux bancs de bois sculpté adossés aux murs de
-feuillage sollicite leur préférence d’amoureux poétiques par les décors
-pittoresques dont le lichen et la mousse se sont plu à l’orner, les
-jeunes gens s’asseyent sur ses planches craquantes et s’apprêtent à
-jouir, recueillis, de la beauté du ciel, de la fraîcheur de l’air, de
-la paix mauve du crépuscule et de la félicité sans nom qui habite en
-eux-mêmes. Leurs mains sont unies, les battements de leurs cœurs se
-répondent... Là-haut, émergeant de la soie pâle des nuages, les têtes
-curieuses des étoiles leur sourient, et tout autour du banc sur lequel
-ils reposent, des milliers de petites corolles blondes secouées par le
-frôlement d’aile d’un oiseau attardé tombent avec un bruissement doux,
-éparpillant à la brise la poudre d’or de leur pollen et l’âme mourante
-de leurs parfums...
-
-—Et croyez-vous, Vadim Piétrovitch, disait plus loin la bouche
-gracieuse de Maria Pavlovna, poursuivant une conversation commencée,
-que je n’aie pas souffert un peu, moi aussi, de notre séparation?
-
-—Puisque c’est vous qui l’aviez voulue, répliqua la voix de l’étudiant
-où se devinait un reste de rancune.
-
-—Mais ce n’est pas une raison! Ne souffrons-nous donc que par les
-autres? Combien plus souvent, hélas! nous nous forgeons nous-mêmes nos
-chagrins!
-
-—Alors, ce n’était pas simplement pour vous débarrasser de moi que
-vous m’avez défendu de chercher à vous voir, il y a quatre ans? Quatre
-ans, déjà, mon Dieu!
-
-—Vous ne le croyez pas, Vadim Piétrovitch, à quoi bon ces vaines
-paroles entre nous? Je vous... ai aimé, puisque je vous l’ai dit.
-
-—Mais non prouvé.
-
-—Pardon, prouvé!
-
-—?
-
-—En vous le disant.
-
-—Les paroles ne coûtent rien...
-
-—Oh! Vadim Piétrovitch! Comment pouvez-vous dire! Un mot
-d’amour de certaines femmes—et je me crois digne d’être de
-celles-là—n’équivaut-il pas au don de toute leur personne?
-
-—Permettez, chère! Les effets en sont bien différents.
-
-—Voilà que nous nous engageons encore une fois dans une voie
-tortueuse, dit la jeune femme en rougissant délicieusement.
-
-—Cela ne pouvait manquer, du reste, et c’est pour cette cause, Vadim
-Piétrovitch, que je vous ai, il y a quatre ans, fait défendre ma
-porte. C’est pour cette cause aussi, que je ne voulais pas vous suivre
-tantôt dans votre promenade à travers ce parc suggestif. Hélas! j’ai
-été faible! (C’est toujours cela qui nous perd, nous autres femmes, la
-faiblesse!) Quand on ne doit pas s’aimer, Vadim, il n’y a pour deux
-cœurs honnêtes qu’un parti à prendre: éviter de se voir. C’est ce qui
-nous a permis, n’est-ce pas, de garder un souvenir si exquis l’un de
-l’autre pendant ces trois années écoulées et que nous sommes en train
-de gâter à cette heure par des phrases frivoles. Aussi bien, ajouta la
-jeune femme,—et sa voix, à ces mots, infiniment devint triste,—à quoi
-bon défendre avec tant de chaleur une chose qui a cessé d’exister; une
-ombre que toute la menteuse griserie d’un tête-à-tête crépusculaire
-chercherait en vain à faire revivre?... Ah! laissons, laissons les
-morts dormir en paix dans leur cercueil!
-
-—Alors, pour vous, Maria Pavlovna, notre amour est un sentiment si
-effacé, si lointain, qu’il ne mérite plus que le nom de fantôme?... Vos
-paroles sont cruelles!
-
-—Moins cruelles que la réalité.
-
-Un lourd silence tomba sur ces paroles.
-
-Vadim, n’ayant point trouvé le cri spontané par lequel les convaincus
-de l’amour répondent à des phrases comme celles-là, estimait que son
-devoir maintenant était de se taire. Ce fut la jeune femme qui, au bout
-de quelques instants, renoua l’entretien.
-
-—Vadim Piétrovitch, dit-elle en forçant sa bouche à esquisser un pâle
-sourire, gardons-nous des caprices de l’imagination! C’est une folle
-qui se croit raisonnable, et par conséquent la plus dangereuse des
-folles. Si nous ne sommes pas plus sensés qu’elle, elle nous entraîne à
-mille extravagances dont nous nous apercevons trop tard, hélas! quand,
-dénouant d’une main brutale le bandeau qu’elle avait mis sur nos yeux
-pour nous conduire plus sûrement à sa fantaisie, la rusée nous laisse
-seuls en face de notre sotte crédulité. Vadim, notre rêve est fini.
-Donnez-moi votre main loyale, et rentrons ensemble dans la saine
-réalité des choses. Vous me boudez, Vadim Piétrovitch?
-
-—A Dieu ne plaise, âme de mon âme! Je suis des yeux la plus douce de
-mes illusions qui s’envole!
-
-Les lèvres de la jeune femme exhalèrent un furtif soupir; mais elle
-était vaillante; elle reprit, contrainte à peine:
-
-—Et qu’avez-vous fait pendant les trois années de mon séjour en
-Crimée? Étudié? On m’a dit que vous êtes un véritable savant, Vadim
-Pietrovitch. Et vous serez docteur? Cela ne vous fait pas peur, toutes
-les choses affreuses qu’un médecin doit voir? Oh! moi, j’ai tant pitié,
-tant pitié! Je ne pourrais pas voir souffrir ainsi, toujours, autour de
-moi.
-
-—Si tout le monde parlait de la sorte, dit Vadim en souriant (car
-cette allusion à ce qu’il aimait si passionnément, ses études, le
-reconquérait à lui-même, malgré tout), on ne soulagerait guère cette
-pauvre souffrance dont on a tant pitié. La pitié, Maria Pavlovna,
-la vraie pitié est celle qui se fait efficace, agit, panse, soigne,
-comprend, console; et non celle qui se traduit en vaines paroles!
-(Ici, un peu de sévérité involontaire accompagnait la phrase du jeune
-savant.) Que deviendraient les malades qui se tordent sur les lits de
-nos hôpitaux, les blessés que la guerre jette sur les brancards de la
-Croix-Rouge, si l’on se contentait de répéter autour d’eux: «Quelle
-pitié, ah! quelle pitié!»
-
-—Vous avez raison, Vadim Piétrovitch, répondit la délicieuse créature
-humblement. Nous devrions, nous autres femmes, tâcher de gouverner
-un peu mieux nos nerfs. Car c’est bien de nos nerfs, n’est-ce pas,
-que provient notre sensibilité exagérée? Vous dites cela, vous autres
-médecins?...
-
-—Oui, évidemment; pourtant, ne croyez pas que les nerfs et la
-sensibilité soient votre apanage à vous seules, ô femmes! Je connais
-pour ma part au moins vingt jeunes gens robustes et forts en apparence,
-non pas seulement en apparence, mais bien réellement robustes et forts
-comme santé, qui ont commencé leurs études de médecine avec moi et
-se sont vu forcés de les abandonner parce que, malgré d’énergiques
-efforts sur eux-mêmes, ils ne pouvaient, sans se trouver mal, assister
-à la plus légère opération de chirurgie. Moi, j’ai choisi la médecine
-par vocation, spontanément: alors je réagis forcément contre ce qui
-pourrait l’entraver, vous comprenez? Sans cela, mon Dieu! oui, on voit
-des choses affreuses!...
-
-—Et, dit Maria Pavlovna, il n’y a pas que les souffrances du corps;
-celles-là, on peut au moins les soulager dans une certaine mesure, les
-guérir même souvent complètement; mais la folie! Vadim Piétrovitch,
-oh! la folie! voilà, je pense, ce qu’il y a de plus horrible à voir!
-Seigneur! que je plains les malheureux!... Voyez-vous encore les
-Kantoucheff? On m’a dit à mon retour de Crimée qu’Élisavéta Serguiéévna
-est en train de devenir folle, et que sa fille aînée suivra ses traces.
-Est-ce possible, dites, Vadim Piétrovitch? Est-ce vrai?
-
-—Hélas! oui. Et c’était fatal: la famille d’Élisavéta Serguiéévna
-est infestée de folie depuis plusieurs générations; et on l’a fait se
-marier avec Lef Grégoriévitch Kantouchef, dont l’arrière-grand-père,
-une tante et un frère étaient fous! Vraiment, les parents sont idiots!
-Et criminels, enfin, car que d’êtres souffrants jetés ainsi au monde
-par leur faute!
-
-—Oh! c’est bien vrai! Une fille est en âge de se marier, un beau parti
-se présente, et l’on dit «oui» tout de suite, sans savoir—à part la
-question d’argent et quelques détails superficiels, peut-être—à qui
-on la confie ni à quoi on l’expose. On ne veut pas savoir. On est si
-content de se débarrasser de ce colis encombrant qu’est une fille à
-marier! Et que de douleurs, physiques ou morales, ont leur source
-dans cet empressement coupable! (J’en sais quelque chose, songea
-la jeune femme avec une indicible mélancolie.) Vadim Piétrovitch,
-continua-t-elle, à voix basse, en posant sa main sur le bras de
-l’étudiant, savez-vous ce que l’on dit encore? On raconte que dans la
-famille de Tatiana Vassilievna aussi, la folie est héréditaire. Une de
-ses tantes est morte folle, sa sœur est dans une maison de santé...
-Est-ce vrai? Dieu préserve sa charmante fille d’une telle succession!
-Pourtant, il faut bien que je vous le dise, Vadim Piétrovitch, il y a
-parfois dans les manières, dans le regard de Sacha quelque chose de si
-étrange, de si effrayant, oserai-je dire... Si elle allait...
-
-—Vous aussi, vous l’avez remarqué? interrompit le jeune homme en
-fixant sur sa compagne un regard angoissé. Cela est donc visible pour
-d’autres que pour moi? J’avais fini par croire, dit-il douloureusement,
-que mon imagination de médecin se forgeait des symptômes là où il n’y
-en avait point; mais si des étrangers qui ne voient la pauvre petite
-que pendant quelques heures de loin en loin les découvrent aussi,
-c’est que le mal est bien là, manifeste et réel! Mais dites-moi, Maria
-Pavlovna, avez-vous entendu parler de cette chose autour de vous? ou
-bien ce que vous m’avez confié est-il seulement le résultat de vos
-observations à vous?
-
-—Je n’ai encore entendu personne parler de cela, répondit la jeune
-femme. Je ne sais pas même comment j’ai pu le remarquer, moi, car c’est
-si peu apparent! Sans doute, ayant été, à cause de mon absence, un
-temps très long sans voir Aleksandra, l’étrangeté de ses manières et de
-son regard m’a frappée davantage que les gens habitués à sa présence.
-Mais pardonnez-moi, Vadim Piétrovitch, je vous ai entretenu d’une chose
-si douloureuse! Je n’ai pas réfléchi, j’ai été entraînée par un besoin
-de savoir... pas par simple curiosité, je vous le jure, et pourtant
-j’aurais dû garder cela pour moi, n’est-il pas vrai?
-
-—Eh! non, au contraire; il vaut mieux que je sache. Je m’étais aveuglé
-ces derniers temps, et aussi bien aurait-il fallu que je finisse par
-m’en convaincre un jour ou l’autre... Mais la pauvre mère, que de
-viendra-t-elle quand elle s’apercevra à son tour?... Oh! c’est affreux!
-
-—Mon Dieu! que notre conversation est triste, ce soir, fit Maria
-Pavlovna après un court silence.
-
-—Cela ne pouvait manquer. Ne saviez-vous donc pas, chère, que les
-revoirs sont presque toujours plus mélancoliques que les adieux?
-
-—C’est vrai. A quoi cela tient-il?
-
-—Eh! le sais-je? A mille choses, sans doute. On s’est fait de loin un
-idéal de la personne quittée, et, en la revoyant, on ne retrouve en
-elle qu’un pâle reflet du charme dont notre rêve l’avait parée... Ou
-bien, comme c’est le cas pour moi aujourd’hui, par exemple, l’être
-aimé qui dans l’absence avait fini par prendre à nos yeux lointains le
-vague irréel d’un pastel effacé, vous apparaît au retour plus désirable
-et plus charmant cent fois qu’à l’heure où nous avions juré de ne
-l’oublier jamais, et nous heurtant à son cœur et à sa volonté fermés...
-
-—Vadim!
-
-—Nous souffrons infiniment plus de la distance qu’ils savent mettre
-entre nous que du premier adieu, adouci, celui-là, par un romanesque
-espoir de retour...
-
-—Vous vous exagérez vos sentiments présents!...
-
-—Non. Mais laissons cela, Maria Pavlovna, et parlons un peu de vous,
-de votre séjour en Crimée, de tout ce qui s’est passé dans votre
-vie pendant ces trois lentes années. Vous êtes ce qu’il y a de plus
-intéressant pour moi sur la terre; cependant, voilà plus d’une heure
-que nous sommes ensemble, et vous n’avez encore rien dit qui eût trait
-à votre chère personne!
-
-—Et je n’en dirai rien, fit la jeune femme avec un sourire capable
-d’émouvoir le sable des allées, car c’est alors que la conversation
-serait triste, oh! triste...
-
-—Vous voyez bien, exclama l’étudiant en s’emparant de la main qui
-s’appuyait sur son bras et la portant ardemment à ses lèvres, vous
-voyez bien qu’il faut que quelqu’un vous aime et vous console!
-
-—Aussi ai-je quelqu’un qui fait tout cela, répondit Maria Pavlovna,
-dont un peu de malice fit pétiller les yeux tout à l’heure si navrés.
-
-—Et qui donc? interrogea Vadim du regard.
-
-—Nadiéjda!
-
-La jeune femme prononça ce mot lentement, en plongeant son regard
-dans celui du jeune homme, et le sourire ambigu de ses lèvres
-semblait dire à l’ami intrigué: «Devinez quelle Nadiéjda... Ma sœur
-ou l’Espérance?...»—Car Nadiéjda, qui signifie «espoir» en russe est
-aussi un prénom, et ce prénom, la sœur cadette de Maria Pavlovna le
-portait, on le sait.
-
-—Elle est si gentille, ma Nadia, ajouta la compagne de Vadim après
-un court silence, en dénouant, par l’emploi de cette abréviation,
-l’énigme que ses dernières paroles contenaient. Si vous saviez quelle
-amie c’est pour moi! Elle est encore si jeune!—seize ans seulement
-bientôt—et elle me comprend comme si son âme ne faisait qu’une avec la
-mienne... Elle est sensée, grave, aimante, jolie aussi, n’est-ce pas?
-Ah! que je la voudrais heureuse, elle au moins! Mais, n’entends-je pas
-parler de ce côté? Écoutez... Oui, on marche, on parle. Ah! je vois, à
-travers les branches, ici, à gauche, les robes blanches d’Aleksandra
-et de Nadia. Allons les rejoindre, voulez-vous? Nous rentrerons
-alors ensemble, car il commence à se faire tard, et les Afanassieff
-se couchent à dix heures. Il ne faudrait pas que ces vénérables
-campagnards dérangeassent leurs habitudes pour nous, les jeunes...
-Nadia, Aleksandra, attendez-nous, mes chères!
-
-—C’est vous, Vadim Piétrovitch? C’est toi, Macha? Nous allons voir
-l’allée des tilleuls; c’est si joli! Venez avec nous!
-
-—Mais je sais, mes enfants, je m’y promène chaque jour, depuis une
-semaine que je suis chez les Afanassieff...
-
-—Vadim ne l’a pas encore vue, lui, l’allée des tilleuls. N’est-ce pas
-que tu ne l’as pas vue, Vad?... interrogea Sacha.
-
-—Mais si, si, ma chérie; c’est une des curiosités de Boutcha; on la
-montre comme on montre les pyramides en Égypte, la tour qui penche, à
-Pise, le kremlin à Moscou... Ce matin, à peine arrivé, Irina Ignatievna
-m’en a fait les honneurs.
-
-—Ça ne fait rien, allons-y tout de même, insistèrent les jeunes filles
-avec entêtement.
-
-—Soit, allons-y.
-
-Tous quatre obliquèrent à droite, puis à gauche, à gauche, puis
-à droite, et se trouvèrent enfin à l’un des bouts de l’allée aux
-tilleuls, celui par lequel Katia et Serguié, puis Viéra et Evguéni
-y étaient entrés, pour aller s’asseoir les premiers à l’extrémité
-opposée du cloître de verdure, les seconds à quelques pas de l’endroit
-où se tenaient les arrivants.
-
-—Oh! l’exquise fraîcheur, le délicieux parfum! s’exclamèrent ensemble
-M^{me} Ilnitskaïa et sa sœur.
-
-—Et quel sentiment de paix profonde, complète, se répand en vous à
-peine le seuil du sanctuaire dépassé! ajouta seule Maria Pavlovna.
-Vraiment, on ne pourrait pas croire, si l’on ne le sentait, que les
-choses extérieures, en apparence si indifférentes, soient capables
-d’exercer une influence tellement immédiate sur notre être moral!
-
-—Les arbres sont beaux, dit Sacha en caressant l’écorce lisse d’un
-tronc comme elle l’eût fait d’une peau amie. Ils ont au moins cent ans,
-hein, Vadim?
-
-—Bien plus que ça! Il y en a certainement dans le nombre qui
-atteignent deux siècles.
-
-—Et dire que ça a de si mignonnes fleurs, ces géants-là! fit remarquer
-Nadia. Vois, Sacha, comme c’est drôle quand on compare ces troncs
-énormes avec les minuscules étoiles que voici.
-
-—Eh! laisse donc? Qui va penser à de telles choses? répondit la petite
-idole, piquée de ce que quelqu’un osât émettre l’ombre seulement d’une
-critique sur l’harmonie de ses végétaux bien-aimés.
-
-—Eh! mais, n’est-ce pas Viéra et Evguéni Nikolaïevitch qui sont assis
-là-bas? demanda l’étudiant. Ils ont l’air de statues en terre cuite...
-
-—De ces vilaines statues comme on en voit dans les jardins des
-marchands, fit Nadia. Seulement, eux, ils sont gentils!
-
-—On les prendrait pour des fakirs immobilisés pendant un quart de
-siècle dans leur fanatisme bramhique, ajouta Vadim. Ils sont assez
-pétrifiés et muets pour que les oiseaux du ciel viennent faire leurs
-nids dans leurs chevelures.
-
-—Oh! un fakir en robe de gaze empire!...
-
-Et Nadia eut un joli rire clair qui fit écho entre les murailles de
-l’allée.
-
-Un bouvreuil éveillé secoua ses plumes et s’envola, éparpillant à la
-brise du soir une pluie parfumée de petites étoiles blondes.
-
-Les fakirs assis sur le banc de pierre s’émurent enfin. D’un commun
-accord, ils se levèrent, et, un peu rouges d’avoir été surpris en si
-complète extase, les yeux tout éblouis encore du rêve divin qu’un éclat
-de rire cruel était venu interrompre, ils se joignirent aux intrus
-qui, on le pense bien, ne leur épargnèrent point les plaisanteries de
-rigueur.
-
-—Evguénï Onéguine... Tatiana Larina... salua Vadim.
-
-—Ni l’un ni l’autre, répondit Viéra presque grave; Evguénï
-Nikolaïevitch n’est pas un blasé romantique, et moi, je ne suis ni ne
-veux être une amoureuse éconduite!...
-
-—Oh! que tu as d’esprit, Vierotschka!
-
-—Il faut bien, pour savoir te répondre.
-
-A peine le nouveau groupe se fut-il formé, que sous l’ombre bleutée des
-arceaux de feuillage un nouveau couple s’avança.
-
-—Serguié, Katia! cria Vadim, venez, on rentre!
-
-Dans la paix infinie du soir aux voiles légers, les promeneurs
-enfin firent leur retraite. Tout le long de leur route, comme des
-phares allumés pour guider les bestioles que recélait la mousse, les
-tremblotantes lanternes des vers luisants brillaient; et au-dessus
-de leurs têtes, suspendue aux pelouses sombres du ciel, la lune,
-pareille, elle aussi, à quelque lampyre gigantesque, semblait attendre
-amoureusement les caresses des étoiles...
-
-
-
-
-V
-
-
-LA chambre à coucher de Tatiana Vassiliévna Erschoff, à Vodopad,
-ressemble en ce moment à un décor polaire, tant les objets de lingerie
-de toutes sortes qui l’ont envahie—batistes fines, toiles aux plis
-cassants, damassés rugueux—forment un ensemble pittoresque et blanc.
-Il y a sur le parquet, dont on a retiré le tapis par précaution, une
-folle neige de lisières et de rognures qui moutonne floconneusement;
-les chaises, prises d’assaut par des serviettes rigides, ont l’air
-d’icebergs en miniature, et au milieu des amoncellements de nappes, de
-jupons, de mouchoirs qui se dressent en pics menaçants, la table autour
-de laquelle travaille M^{me} Erschoff et ses filles fait songer à un
-navire bloqué par des banquises...
-
-Assise à un angle de la pièce, près de la fenêtre ouverte par laquelle
-les rumeurs de la forêt et le parfum des fleurs du jardin entrent en
-hôtes toujours choyés, M^{lle} Burdeau—tel un explorateur hardi—fait
-déblayer la route et dirige les reconnaissances. Elle coupe, mesure,
-ajuste, arpente, et la docile équipe qu’elle a sous ses ordres manœuvre
-avec elle en harmonie parfaite.
-
-—Tatiana Vassilievna, un mouchoir à ourler, voulez-vous?... Et toi,
-as-tu fini, Ioulia, dit-elle en mauvais russe à une belle fille blonde
-que la chemise brodée et la couronne de fleurs, entremêlées de rubans
-des paysannes, distinguent du reste de l’équipage? Tiens, prends les
-serviettes, maintenant... Non, chère Iékatérina, ce n’est pas cela du
-tout; vos points sont absolument trop grands! Il faut coudre ainsi:
-
-—On voit bien, remarqua Viéra qui dessinait sur ses genoux des lettres
-à broder, qu’il s’agit du trousseau de Katia, sans cela il y aurait
-beau temps que son ouvrage serait allé par la fenêtre rejoindre les
-fleurs des parterres... Ce que c’est que le bonheur, hein! Katioucha?
-
-—Et d’abord, ne m’appelle pas ainsi, riposta Katia avec aigreur! Ce
-diminutif me choque; il me fait penser à l’inconvenante «Résurrection»
-de Tolstoï.
-
-—Ah! en voilà une critique! dit Viéra en riant aux larmes. Tu es
-vraiment originale dans tes appréciations! Et pourquoi, je te prie,
-«inconvenante» Résurrection?
-
-—Inutile de t’expliquer, tu es trop Tolstoïenne pour me comprendre.
-
-—Et toi, trop jeune fille du «grand monde, du vrai grand monde», pour
-goûter les saines doctrines de l’apôtre des humbles...
-
-—Ou les sottes utopies d’un voyant littéraire...
-
-—Katia! Viéra! mes enfants, mes enfants, protesta tendrement Tatiana
-Vassilievna derrière sa pile de linge. Tout vous est vraiment matière
-à discussion! Et vous allez bientôt vous quitter... Comme vous
-regretterez alors de vous être mutuellement gâté le peu de temps qui
-vous restait encore à passer l’une auprès de l’autre!
-
-—Mamotschka, ne t’alarme pas, va, répondit Viéra en dessinant le geste
-d’un baiser à l’adresse de la maman navrée! La discussion, c’est notre
-sport à nous! Ça n’empêche pas que nous nous aimons bien, n’est-ce pas,
-sœur? au contraire. Mais nous taquiner, cela nous amuse tant!... Et
-que ferions-nous, je te prie, toute la journée, côte à côte, si nous
-n’assaisonnions de temps en temps la monotonie de nos conversations
-par un peu de poivre de discorde?... Tiens, admire mon monogramme;
-n’est-il pas artistique? J’ai peur seulement que ta fille chérie ne
-s’égratigne un peu le nez sur une broderie aussi savante... Enfin, pour
-être belle, il faut savoir souffrir! C’est l’axiome que nous répétait
-en guise de consolation notre première gouvernante française quand elle
-emprisonnait les mèches de nos cheveux dans des papillottes faites
-avec ses vieux journaux de mode, et que nous pleurions de mal! Te
-rappelles-tu, Katia?
-
-—Si je me le rappelle!... Elle ajoutait à sa petite phrase un bonbon
-de chocolat qu’elle appelait «crotte», et ce mot, plein de saveur
-autant que la chose qu’il représentait, nous amusait au point que nous
-en oubliions jusqu’au lendemain la torture de nos bigoudis!...
-
-—C’est bien cela, dit M^{lle} Burdeau avec un sourire amusé. Oui,
-l’enfant est un artiste plus sensible mille fois à la musique des
-mots que n’importe lequel de ses confrères aînés; et sa petite
-cervelle, merveilleusement adroite, les pare tout de suite d’une
-magie spéciale... Quand j’étais petite et que je devenais méchante,
-ma bonne n’avait qu’à me dire: «Attends, je vais appeler l’Individu,»
-pour qu’une épouvante indicible me fît rentrer séance tenante dans
-le devoir. «Individu!...» Ce mot évoquait pour moi l’être le plus
-sinistrement grotesque, le fantôme le plus mystérieusement terrible
-que mon imagination de trois ans pût se créer... Et cela sans qu’on
-m’eût jamais mise en présence d’un personnage quelconque en lui
-appliquant ce nom! Non, c’était tout simplement l’agencement des
-syllabes, la combinaison des lettres qui déterminaient en moi, au seul
-son du mot «individu», une peur immédiate et folle!... C’est comme le
-loup-garou créé par nos gens des campagnes. Croyez-vous, qu’un enfant,
-en entendant sa nourrice le menacer de cet animal problématique, lui
-demande comment il est fait? Oh! que non! Cela lui gâterait sa peur, à
-ce dilettante en herbe!... Cette troublante et délicieuse peur qui le
-fait voyager en des mondes inconnus, et jette sa petite tête haletante
-dans un giron plus doux, sous des baisers plus chauds... Il préfère
-s’en tenir au mystère des sons, à la musique sinistre de ces syllabes
-en «ou» qui semblent un hurlement de bête fantastique...
-
-—Comme vous possédez bien la psychologie de l’enfance, mademoiselle,
-dit une voix mâle sortant de l’encadrement de la fenêtre! On a plaisir
-à vous écouter vraiment.
-
-Madeleine Burdeau tressaillit.
-
-—Vous étiez là, Vadim Piétrovitch? fit-elle d’une voix un peu émue.
-
-—Sournoisement caché derrière le feuillage des glycines pour qu’on
-ne me vît pas, je l’avoue sans honte, mademoiselle; le psychologue
-n’a-t-il pas le droit de prendre des documents là où il en trouve?
-
-—Par tous les moyens?...
-
-—Par tous les moyens.
-
-—Il est commode, en ce cas, de s’intituler psychologue!
-
-—Eh bien, il ne tient qu’à vous; vous avez fait vos preuves!
-
-—Je n’en ferai rien, Vadim Piétrovitch; mon titre de femme m’est trop
-cher pour que je l’échange contre un autre, si ronflant que celui-ci
-puisse être.
-
-—Vous m’étonnez, pour une Française!
-
-—?...
-
-—Oui, le mouvement féministe devient de jour en jour plus accentué en
-France, et vous qui êtes institutrice... enfin, je croyais...
-
-—Oh! institutrice, c’est bien à mon corps défendant, allez! (Excepté
-quand je me trouve au milieu de gens aussi parfaitement aimables que
-vous l’êtes, vous autres, corrigea la jeune fille en souriant aux dames
-Erschoff.) Je suis une paresseuse, moi, une flâneuse, une rêveuse et un
-tas d’autres choses en euse; je voudrais passer ma vie dans un fauteuil
-moelleux, entourée de belles fleurs et de bibelots fragiles, une chatte
-sur mes genoux, un griffon à mes pieds, et ma fenêtre ouverte sur un
-ciel sans limites... Le sort, hélas! en a décidé autrement,—c’est son
-fort, à cet esprit de contradiction,—il faut bien que je me résigne!
-
-—Et il a eu raison, cette fois, le sort, dit l’étudiant. Fi! l’inutile
-personne que vous auriez été, s’il vous avait permis de suivre un tel
-programme!
-
-—Eh bien! et puis?...
-
-—Et puis? si tout le monde avait ces aspirations là, et que la bonne
-volonté du destin y souscrivît, l’humanité marcherait ni mieux ni plus
-que le crabe, c’est-à-dire à reculons...
-
-—Ah! quel dommage ce serait! Elle n’aurait pas d’automobiles pour
-écrabouiller gens et bêtes, ni d’avocats pour gagner les mauvaises
-causes, ni d’anarchistes pour faire sauter les rois!
-
-—Et pas de saintes anonymes non plus, dont les loisirs, entre deux
-leçons qui les font vivre, se passent à visiter les malheureux et
-à apprendre à lire aux enfants des moujicks, continua Vadim en
-s’inclinant avec respect devant son interlocutrice.
-
-Madeleine Burdeau rougit.
-
-—Croyez-vous qu’elles ne soient pas un passe-temps bien plus qu’une
-corvée, ces choses dont vous parlez, dit-elle en se baissant pour
-chercher un imaginaire peloton de fil?
-
-—Peut-être, pour des êtres de dévoûment tels que vous et Natalia
-Lévine.
-
-—Ah! c’est cela, dit Viéra, que chaque jour, à la même heure, M^{lle}
-Burdeau va retrouver son amie dans l’isba que cette originale habite?
-Des femmes du village m’avaient dit que Natalia Grigorievna et une
-autre dame de Kieff apprenaient à lire à leurs enfants et soignaient
-la fille de Ianko, cette malheureuse qui a été presque brûlée vive en
-voulant sauver des flammes d’un incendie le bébé d’une de ses voisines;
-mais j’étais loin de me douter que «cette autre dame de Kieff» c’était
-vous, chère Madeleine! Et dire que nous, les seigneuresses de Vodopad,
-nous n’avons j’avais songé à soulager nos paysans autrement que par
-des aumônes d’argent ou de vieux vêtements!... C’est une honte.
-Mademoiselle, dès demain vous m’emmènerez avec vous.
-
-—Moi aussi, ajouta Katia après une courte hésitation.
-
-—Je vous serais probablement plus encombrant qu’utile dans vos
-tournées, fit Vadim, en mordillant sa moustache d’un air ému, pourtant,
-il ne sera pas dit que votre exemple sera vain pour moi. Vierotschka,
-voici un bon de cent roubles que je te renouvellerai deux fois par an
-pour les pauvres de Vodopad...
-
-—Quand nous aurons fini le trousseau de Katia, dit la bonne Tatiana
-Vassilievna à son tour, nous coudrons pour les vieillards et les
-enfants.
-
-—Et béni soit, conclut l’étudiant en levant ses bras au ciel d’un
-geste comique, le loup-garou qui a été la cause d’une si noble
-émulation!
-
-Tout le monde rit, et cette douce gaîté régnait encore quand la
-porte de la chambre s’ouvrit, donnant passage à la sœur cadette des
-demoiselles Erschoff. Sacha revenait visiblement de la forêt, car
-dans les plis de sa robe retenue à la ceinture par des épingles
-hâtives, des brindilles de mousse restaient accrochées, et tout près
-de l’oreille,—saignant comme une plaie vive,—une grappe de sorbes
-piquait de ses baies ardentes les tresses aux minces anneaux. Sans
-dire un mot, l’idole alla s’asseoir près de M^{me} Erschoff qu’elle ne
-regarda même pas, et Katia se disposait à l’accueillir par ses boutades
-d’usage, quand, devançant ses paroles, un cri de douleur retentit à
-travers la chambre.
-
-—Qu’as-tu, Iouletschka, au nom du ciel, qu’as-tu? demanda Tatiana
-Vassilievna en se précipitant vers la Petite-Russienne qui, avec une
-grimace de souffrance, se tamponnait une des joues de son ouvrage
-commencé. Es-tu blessée?
-
-—Non, barinia, non; rassurez-vous; c’est une guêpe qui m’a piquée
-près de l’œil, répondit Ioulia, dont la voix était encore toute
-chavirée. Ach! toi, sale bête! (Et elle fit le geste de cracher sur
-l’ennemi disparu.) Mais, pardon, seigneuresses, je vous ai effrayées;
-je n’aurais pas dû crier comme ça pour une chose aussi simple; ça nous
-arrive souvent, à nous autres paysannes, d’être mordues par une guêpe.
-C’est que c’était presque sur la paupière...
-
-—Ne songe pas à cela, ma pauvre, dit Viéra, remercions Dieu, au
-contraire, que tu nous aies effrayées en vain.
-
-—Attends, petite, dit à son tour Vadim, en entrant dans la chambre, je
-vais mettre une compresse sur ta piqûre, et dans quelques secondes tu
-ne sentiras plus aucun mal.
-
-Pendant ce temps-là, la joue de Ioulia gonflait à vue d’œil.
-
-—Que dirait Danilo, plaisanta Vadim, s’il te voyait laide ainsi?
-
-—Oh! barine! sourit la Petite-Russienne dont la joue restée indemne
-rougit à l’égal de l’autre.
-
-Et tout le monde de sourire avec elle.
-
-Seule, Aleksandra, immobile et muette depuis son entrée dans la
-chambre, contemplait cette scène avec son indifférence accoutumée.
-Son menton appuyé dans les paumes de ses mains unies, la semelle de
-sa sandale battant le plancher d’un mouvement lent, elle regardait
-tout le monde s’empresser autour de Ioulia sans manifester la plus
-légère émotion, sans montrer même un intérêt banal. Du moins c’est ce
-qu’aurait constaté un spectateur superficiel...
-
-Mais si Vadim qui, depuis la conversation qu’il avait eue avec Maria
-Pavlovna dans le parc de Boutcha, surveillait, aussi étroitement qu’il
-le pouvait sans attirer l’attention de ses parentes, les gestes et
-la physionomie d’Aleksandra, avait observé en cet instant ce qui se
-passait en elle, au lieu de baigner d’un puéril alcali les joues de la
-Petite-Russienne, il n’eût pas été médiocrement surpris de lire tant de
-cruauté dans les changeantes lueurs des yeux devenus presque noirs sous
-l’intense expression qui animait le regard; une crispation si nerveuse
-des doigts qui retenaient le menton avancé en un mouvement avide; et,
-dominant ces marques de haine ou de colère, tant de tristesse marquée
-aux plis des lèvres minces, aux contours de la bouche enfantine et pure.
-
-Mais, Dieu merci! ni le futur médecin ni personne autour de lui ne
-songeait en ce moment à la petite idole. On était habitué à son
-mutisme, à ses caprices, et de la voir indifférente quand tout le
-monde s’agitait à ses côtés n’étonnait plus depuis longtemps. Une
-fois, seulement, les yeux timides de Ioulia rencontrèrent ceux de
-la barichnia et se baissèrent plus rapidement qu’ils n’en avaient
-coutume...
-
-Avait-elle compris, avec l’instinct de la proie, ce que nul au monde,
-pas même peut-être son adversaire inconsciente, ne savait?
-
-Quelques minutes après l’incident de la piqûre, le signal de la
-récréation ayant été donné par M^{lle} Burdeau, organisatrice
-convaincue de ces cours d’ouvrage manuel, les habitants de la datcha
-se dispersèrent comme de coutume au gré de leur fantaisie.
-
-M^{me} Erschoff aida Ioulia encore toute désemparée à mettre un peu
-d’ordre dans sa chambre; Viéra, Katia et Vadim s’en allèrent par les
-sentiers sinueux, à travers la campagne, jusqu’à l’étang dont les
-cascades, autrefois importantes, aujourd’hui minuscules, ont donné leur
-nom à Vodopad.
-
-Quant à Madeleine Burdeau, il est l’heure pour elle d’aller rejoindre
-Natalia Grigorievna Lévine, l’originale vieille fille mi-conservatrice,
-mi-nihiliste, dévorée de l’amour de son pays, de la liberté et du
-prochain, qu’elle a connue à Kieff dans une famille allemande où toutes
-deux donnaient des leçons de leurs langues respectives, et à laquelle
-elle s’est singulièrement attachée, admirant, sans trop le comprendre,
-peut-être, cet hétéroclite échantillon d’apôtre comme l’autocratie
-russe en produit à foison.
-
-Chaque jour, à la même heure, perchées ensemble sur une haie de
-branches tressées, près de l’isba qu’a louée pour l’été Natalia
-Grigorievna Lévine, la Slave mystique et l’élégante Française font
-épeler aux enfants des moujicks les lettres de l’alphabet: A, Bé, Vé,
-Gué... non, pas ghé..., gué!... Dé, Ié, Gé...
-
-Et rien n’est plus comique, plus pittoresque et plus touchant que
-d’entendre Madeleine Burdeau rectifier, avec un zèle infatigable, la
-prononciation de lettres et de mots qui, dans sa bouche d’étrangère, à
-elle, ne gardent plus aucune identité.
-
-Et Sacha?
-
-Figée dans son obstination muette, la lèvre dure, le front barré, elle
-va vers la forêt prochaine en regardant droit devant elle, sans que
-ses yeux s’émeuvent au charme des objets qui lui sont familiers, sans
-que son âme perçoive les voix qui ont coutume de bercer sa rêverie
-puérile. Deux ou trois fois, elle a, d’un geste bref, arraché une
-tige pleine de sève, détaché de la branche mère un rameau verdoyant.
-Ses pieds, dédaigneux des sentiers qu’ils foulent, sapent sans pitié
-les champignons hâtifs, écrasent les feuilles, broient les corolles.
-Est-ce bien là la passionnée des fleurs, la protectrice des arbres, la
-gardienne du temple dont les dieux sont des troncs?
-
-Longtemps elle marche de la sorte, insoucieuse du but où ses pas
-la porteront, ignorante peut-être, du lieu où elle se trouve; mais
-son instinct, qui est aussi celui des bêtes souffrantes, la guide,
-sans prendre ordre de sa volonté, vers le refuge d’où peut surgir un
-soulagement. Déjà elle a quitté l’allée des noisetiers; à sa gauche,
-derrière la colonnade gracile des bouleaux, une isba, revêtue de
-pampres et de fleurs vives, regarde Aleksandra de sa fenêtre ouverte.
-Là, peut-être, en cet asile rustique que la brise et les parfums de la
-forêt visitent seuls, un être aux primitives tendresses trouvera-t-il
-le geste capable d’apaiser son âme endolorie? Est-ce qu’Evlampia n’a
-pas maintes fois, par un regard ou une parole d’esclave, découvert le
-chemin de cet obscur dédale qu’est le cœur de la petite idole?
-
-D’où vient, alors, qu’au moment de s’engager dans le chantier qui mène
-à la chaumière fleurie, un mouvement de recul rejette la promeneuse en
-arrière, et, d’une volte-face prompte, la fait retourner sur ses pas?
-Sacha longe de nouveau le chemin par lequel elle est venue, mais au
-lieu de rejoindre, à mi-route, les sentiers qui conduisent à la datcha,
-elle s’engage à droite, au milieu de l’inextricable fouillis de ronces
-et de hautes herbes dont le sol de la forêt se hérisse en voisinant
-avec la steppe.
-
-Sa robe s’accroche aux épines et leur laisse de petits lambeaux
-semblables à des papillons blancs; ses sandales buttent contre les
-souches; les barbes des chardons agrippent son voile flottant; sur son
-pied sans bas de petits corps souples glissent sournoisement, tandis
-qu’à ses oreilles bourdonnent les scarabées d’émail et les guêpes au
-dard traître.
-
-Les graminées qu’elle froisse éparpillent sur elle la poussière de
-leurs graines; une aile peureuse la frôle; un chaud rayon la baise...
-Et elle marche inconsciente dans cette splendeur féconde, la pauvre
-petite idole qui lui doit tant de joies, inapte à débrouiller en sa
-pensée diffuse ce qui la rend mauvaise et qui la fait souffrir, le
-cœur cloué—sans savoir par quels doigts—comme ces oiseaux pantelants
-dont les moujicks tirent des présages! Seule, une toute petite flamme,
-pareille aux lucioles vagabondes des soirs de printemps, brille en son
-cerveau clos et guide sa douleur. Elle voit à sa lueur qui tremble
-un visage tuméfié par la piqûre d’une guêpe; deux tresses blondes,
-lourdes et drues comme le blé des moissons, une jupe bariolée, un
-symbolique diadème de paysanne ruthène, et deux mains épaissies par le
-travail des humbles qui tiennent son bonheur, à elle, Aleksandra, et le
-serrent et l’emportent, et le cachent sournoisement en quelque endroit
-désert, comme les voleurs font de leur butin... qui, plus jamais, ne le
-rendront.
-
-Ah! comme elle hait de tout son être impulsif et neuf cette Ioulia qui
-porte au front la couronne des fiancées, et qui s’en va, le soir, par
-les sentiers ombreux, écouter les propos d’amour de Danilo! Comme elle
-se sent lasse et triste, depuis l’heure où, cachée par un bouquet de
-sureaux, elle a surpris le baiser que mettait sur la joue brûlante et
-ravie de la paysanne, le petit-fils d’Evlampia! Dans quelques semaines,
-Danilo va quitter Vodopad... Il s’en ira au bourg voisin où habitent
-les parents de sa promise, et le dimanche seulement, de loin en loin,
-il reviendra visiter avec l’intruse la chaumière perdue parmi les
-troncs verdoyants de la forêt... Visiter avec la maudite intruse cette
-chaumière où depuis des temps si lointains la petite idole a coutume
-de trouver docile à ses caprices d’infante un doux gars de vingt ans,
-patient comme un ami, beau comme un fiancé, chaste comme un frère, et
-fier sous le kaftane brodé que serre à la taille une écharpe éclatante,
-comme les farouches Kosaks, ses ancêtres, les intrépides guerriers des
-steppes de l’Ukraine.
-
-Quand elle était petite, il tressait des berceaux d’osier pour sa
-poupée, attrapait à la glu des bouvreuils pour lesquels une cage était
-bientôt faite, construisait des moulins qui tournaient drôlement leurs
-longs bras, rien qu’en soufflant un peu dessus, comme celui du juif
-Movscha, et sculptait des balalaïki mignonnes dont on pouvait pincer
-les cordes. Le bol, renflé et lisse comme une poterie étrusque où elle
-boit encore son lait chaque matin, c’est Danilko qui le lui a modelé;
-c’est lui qui a natté les sandales sur lesquelles elle marche, lui
-encore qui a semé autour de la datcha ces belles fleurs ardentes
-aux parfums d’épices qui, l’été, à l’heure où la nuit vient, font
-ressembler le jardin de Vodopad à une cassolette monstre. Et chaque
-soir, quand le temps est doux, n’est-ce pas Danilo aussi qui berce de
-vieilles chansons et de légendes naïves l’âme vagabonde de la petite
-idole?
-
-La balalaïka passée au cou par un ruban de laine pourpre, les yeux
-perdus sur le mystère des sous-bois endormis, les doigts pinçant en
-cadence les cordes grêles, nul ne sait interpréter comme lui les
-chansons des aïeules...
-
- _Nié brani minia, rodnaïa...
- Ne me gronde pas, mère chérie,
- Si je l’aime...
- Ah! qu’il est triste et lourd
- De vivre sans lui sur la terre!...
- Je ne veux pas d’ornements somptueux
- Ni de pierreries, ni de perles, ni de tissus précieux;
- Les cheveux bouclés d’un doux gars et ses yeux
- Ont embrasé mon cœur d’amour..._
-
-Les notes s’enflent, les sons s’élèvent; un point d’orgue sépare deux
-phrases, et la voix naïve et jeune, mieux qu’un organe savant est
-d’harmonie dans cette forêt profonde où rien d’humain ne passe, où
-les seuls auditeurs du barde sont avec l’âme primitive de celle à qui
-s’adressent ces chants, l’oiseau juché sur son nid d’amour, la biche
-qui rentre avec son faon, le lézard attentif et les abeilles ivres de
-suc...
-
- _Pendant le jour clair et pendant les nuits lentes,
- Dans le sommeil et dans la veille
- Les larmes obscurcissent mes yeux!...
- Aie pitié, aie pitié, ma mère!..._
-
-Evlampia sort de la chaumière, ses mains tiennent un rayon de miel et
-un vase rempli de boisson fermentée qui pétille. Aleksandra savoure la
-blonde substance des alvéoles, boit, la première, une longue gorgée
-de kvass, et tend le reste à Danilo. Puis, lentement, tous trois s’en
-vont, par les sentiers pleins d’ombre, vers la datcha dont les hôtes,
-accoutumés aux absences de l’idole, ont enfin pris le parti de ne plus
-s’en inquiéter...
-
-Et dans un mois, dans deux mois au plus tard, tout cela sera fini.
-Danilo prendra sa Ioulia par la main, la conduira vers sa mère
-d’adoption qui les bénira tous deux avec l’icône, puis, côte à côte, se
-donnant sans doute tout le long des routes des baisers pareils à celui
-qu’elle a surpris il y a quelques soirs, ils s’en iront vers un pays
-nouveau, créer leur nid comme les pinsons et les fauvettes. Et quand
-elle franchira, elle, le seuil de la chaumière aimée, Evlampia seule
-viendra la recevoir.
-
-Maudite Ioulia! Stupide intruse! La petite idole est lasse; elle sent
-ses jambes se dérober sous elle; elle veut s’asseoir... A sa gauche,
-non loin de l’endroit où elle se trouve, un tronc décapité par l’orage
-tend ses deux bras en fourche; elle s’y traîne, se laisse tomber sur
-le siège capitonné de mousse, et se met à jouer machinalement avec des
-brindilles de bois mort qui craquent sous ses doigts.
-
-La brise a fraîchi, la forêt devient mauve, les chants et les
-bruissements d’ailes se taisent sous la feuillée. A peine
-distingue-t-on, de loin en loin, l’appel d’une mère inquiète ou le
-cliquetis d’élytres d’un hanneton attardé... Magnanime et serein comme
-un roi de légende, le soir descend vers les humains, apportant à ceux
-qui souffrent et à ceux qui s’agitent un peu de son repos et de son
-apaisement...
-
-Aleksandra, le visage enfoui dans ses mains, songe aux crépuscules
-plus doux qu’elle a connus, et son oreille, là-bas, tout là-bas, croit
-entendre les sons fluets d’une balalaïka qu’accompagne en cadence une
-voix de gars naïve et jeune:
-
- _Ne me gronde pas, mère chérie,
- Si je l’aime...
- Ah! qu’il est trisle et lourd
- De vivre sans lui sur la terre!...
- Pendant le jour clair, et pendant les nuits lentes,
- Dans le sommeil et dans la veille,
- Des larmes obscurcissent mes yeux...
- Je voudrais voler vers lui.
- Ah! pitié, pitié, ma mère!
- Cesse de me gronder,
- Car c’est l’arrêt du sort,
- Il faut que je l’aime!
- Oui, je dois l’aimer..._
-
-Tout à coup le pâle visage se dresse, les paupières battent, les
-yeux se strient d’étranges lueurs; la bouche s’élargit en un rire
-silencieux... Les sandales, pour marquer le rythme de la chanson,
-frappent alternativement contre le tronc de l’arbre; et les mains,
-semblables à deux ailes qui battent, s’agitent dans l’air en
-applaudissements éperdus...
-
- _Ne me gronde pas, ma mère..._
-
-Clic! clac! Clic! clac!...
-
-—Hourrah!... hourrah! Clic! clac!...
-
- _Si je l’aime..._
-
-—Hourrah!... Ah!... ah!...
-
- _Ah! pitié, pitié, ma mère..._
-
-—Hour.....rah!... ah!...
-
- * * * * *
-
-Les oiseaux effrayés désertent la futaie et vont chercher au loin un
-asile moins bruyant.
-
-
-
-
-VI
-
-
-IL y a près d’une semaine que je ne l’ai vue, seigneuresse; chaque
-jour, de l’aube à la nuit, je l’attends et mes prières du soir à
-l’image sainte sont faites, que la chérie n’a point paru... Dis-lui
-qu’elle vienne me voir, je t’en supplie, mon cœur, dis-le-lui!
-Aujourd’hui même peut-être, implora Evlampia avec une angoisse
-tremblante dans la voix.
-
-—Aujourd’hui? Nous ne la verrons probablement plus avant le soir,
-aujourd’hui, petite mère; mais je lui dirai qu’elle aille chez toi
-demain. Tu peux être tranquille, je le lui dirai.
-
-C’est Viéra qui, le front soucieux, les gestes brefs, répond du balcon
-de la véranda aux questions de la sœur de Mavra venue pour demander des
-nouvelles de sa petite idole bien-aimée.
-
-—Je le lui dirai, mais sais-je si elle m’écoutera? Elle est si
-capricieuse! Tu n’as pas remarqué comme depuis quelque temps elle a...
-enfin, comme elle...
-
-—Ah! ma douce, dit la vieille femme en se signant vivement, je ne sais
-plus comment lui parler ni que lui faire! Mon petit trésor, mon petit
-trésor! gémit-elle en levant les yeux au ciel! Et je l’aime, moi! O
-Seigneur!
-
-—Hier, elle est revenue de la forêt que dix heures de la nuit
-sonnaient; nous pensions qu’elle était chez toi, et nous ne nous
-inquiétions pas trop. Mais non, elle est rentrée toute seule! Qu’est-ce
-qui va arriver, maintenant, si elle reste ainsi dehors jusqu’à des
-heures pareilles? Et pas moyen de l’en empêcher! Il faudrait la lier...
-Maman a tant pleuré, tant pleuré! Sais-tu, matouchka, qu’elle est
-vraiment quelquefois méchante, maintenant? Oui, vraiment méchante! On
-ne reconnaît plus la gentille Sacha d’autrefois.
-
-—Mon trésor, mon trésor, continuait de gémir la vieille femme.
-
-Viéra, songeuse, regarda devant elle; puis après un long instant de
-silence, achevant une pensée qui depuis quelques jours la hantait, elle
-murmura d’un air épouvanté:
-
-—Et si _cela_ est, qu’allons-nous devenir, Seigneur?... Ah! maman,
-maman!
-
-Ce cri de pitié, jaillissant de son cœur inquiet, allait vers la
-créature de tendresse et de bonté qui, là-bas, sous les rayons du
-soleil d’août, se penchait vers une fleur pour en respirer le parfum.
-Ah! maman!
-
-—Donc, dis-lui que je l’attends aujourd’hui, ma petite âme; non, pas
-aujourd’hui, mais demain, puisque aujourd’hui tu dis que ce n’est pas
-possible... Dis-le-lui, insista Evlampia, en s’essuyant les yeux de son
-tablier brodé...
-
-—Mais oui, puisque je te l’ai promis...
-
-—Et dis-lui aussi que je lui ferai du kissiel (Gelée aigrelette),
-voilà! du kissiel à la framboise, ajouta la pauvre vieille femme d’un
-ton mystérieux et péremptoire; et que Danilko a fini la cage aux
-écureuils...
-
-—C’est de Sacha que vous parlez? interrogea une voix légère de l’autre
-côté de la véranda. Eh! laissez-la donc tranquille, elle est folle!
-
-Oh! ce mot! Viéra pensa tomber à la renverse! Ce n’était dans la bouche
-insoucieuse de Katia qu’une boutade banale, une exclamation que l’on
-jette à tout venant sans qu’elle veuille exprimer autre chose qu’une
-rancune dédaigneuse contre la personne à l’adresse de laquelle on
-l’emploie; mais, dans les circonstances présentes, quel sens prenait
-ce propos à l’oreille de Viéra! Ce fut comme le grincement de verrous
-d’une porte de cabanon qui déchira son cœur!...
-
-—Va à la cuisine, va, petite mère. Marva est là, fais-toi donner du
-thé... Je dirai à Sacha... va!...
-
-Elle parlait fébrilement, trouvant étrange le son de sa propre voix.
-Elle avait hâte d’être seule. Et Katia qui montait déjà les marches du
-kryltso pour rentrer dans la maison... Oh! cela, non!
-
-Viéra fit un brusque mouvement de volte-face, traversa en courant la
-véranda et le salon, et s’en fut frapper à la porte de son cousin qui,
-à cette heure de la journée, travaillait seul dans le silence de sa
-chambre. Son cœur battait comme si elle se fût apprêtée à commettre un
-crime.
-
-—C’est moi, Vadim! Je dois te parler. J’entre, permets!
-
-Effarée et pâle, elle se tenait en face de l’étudiant.
-
-—Qu’y a-t-il, Viérotschka,—interrogea celui-ci ne parvenant pas,
-malgré tous ses efforts, à jouer l’étonnement. Il savait trop, hélas!
-ce dont il allait être question entre Viéra et lui! L’air soucieux de
-la jeune fille, ses regards à Sacha, ses questions détournées sur un
-certain sujet, lui avaient assez appris depuis quelque temps qu’elle
-avait cessé d’ignorer une chose devenue de jour en jour plus évidente;
-si évidente même qu’il fallait tout l’aveuglement maternel de M^{me}
-Erschoff, toute l’incorrigible légèreté de Katia, toute la simplicité
-aveugle et dévouée des serviteurs de la datcha pour garder encore
-quelques illusions à ce sujet.—Qu’y a-t-il, Viérotschka?
-
-—Ah! Vadim, c’est affreux! Voilà ce que j’ai à te dire, fit la pauvre
-Viéra à voix basse... Tu ne sais pas?... Tu n’as pas remarqué? Sacha
-devient... ah! aide-moi; dis toi-même ce mot terrible, moi je ne puis
-le prononcer...—Et elle se tordait les mains de désespoir.—Tu n’as
-donc rien vu? tu ne sais donc rien?
-
-—Calme-toi, ma pauvre sœur, tu es dans un état! Les choses ne sont
-pas, peut-être, aussi graves que tu te les imagines, dit l’étudiant en
-pressant une des mains crispées dans les siennes.
-
-—Ah! tu l’as deviné sans que je l’aie prononcé, le mot horrible! et,
-le devinant, tu n’as pas manifesté le moindre étonnement! C’est donc
-que tu savais aussi, alors! C’est donc qu’il n’y a plus de doute à
-avoir et que tout est bien consommé, s’écria la pauvre enfant, éclatant
-en sanglots éperdus!
-
-—Viens t’asseoir sur le divan, sœur, nous causerons de ces choses
-quand tu seras remise, tu as de si grands mots!... Et puis tu pleures,
-allons, calme-toi!
-
-—Mais justement, je ne pourrai me calmer avant de savoir ce que tu
-penses! De si grands mots?... Et la chose, qu’est-elle?... Vadim,
-ajouta Viéra après quelques secondes de silence, et en faisant effort
-pour reprendre quelque empire sur elle-même, tu vas me dire bien
-sincèrement le fond de ta pensée. Jusqu’ici, tu as eu affaire à une âme
-affolée qu’il te fallait calmer d’abord par des mots hypocrites.—Entre
-parenthèses, tu t’y es bien mal pris, mon pauvre, car tes paroles
-n’étaient appuyées ni par la franchise ordinaire de tes yeux ni par
-la conviction du ton; tu débitais une leçon d’apaisement, voilà
-tout.—Mais vois, frère, j’ai repris ma vaillance, et j’exige que tu
-établisses nettement la situation devant moi. Va, je suis décidée, je
-t’écoute! Et elle plongea nettement son regard dans le regard ému de
-son cousin.
-
-—Mais je n’ai rien à ajouter à tes observations, Viéra, dit le jeune
-homme en hésitant un peu. Et puisque mes paroles n’ont pas su te
-tromper sur ce que j’avais remarqué moi-même, tu n’ignores plus rien...
-Maintenant, une seule chose que je dois te dire et que je t’affirme
-n’être pas une consolation banale, c’est qu’il ne s’agit pas encore
-ici de folie proprement dite,—oh! ma pauvre sœur, comme ce mot te
-bouleverse!—mais d’une agitation nerveuse extrême et de troubles
-psychiques qui doivent être peu graves encore puisque, seuls au milieu
-de tant de gens qui entourent Sacha, nous nous en sommes aperçus
-jusqu’à cette heure.
-
-—Mais alors, Vad, il y aura moyen de la guérir! Nous allons la soigner
-tout de suite... dis ce qu’il faut faire!
-
-—Ah! voilà la chose délicate!... Tu vois que la moindre observation,
-la moindre tentative de contrarier sa volonté provoquent chez Sacha
-des crises de révolte exaspérée et qui doivent faire un tort des
-plus graves à son système nerveux déjà si compromis. Comment, alors,
-lui imposer les douches, les courants électriques, les injections
-hypodermiques, tous les remèdes brutaux, enfin, qui constituent le
-traitement des troubles cérébraux? Et puis, aurais-tu le courage,
-toi, d’ouvrir les yeux de ta mère?... Pour ma part, je pense qu’il
-vaut mieux laisser aller les choses pendant quelque temps encore. La
-pauvre petite n’est pas ici dans un milieu hostile à sa santé ni à ses
-nerfs; au contraire, elle n’est entourée que de gens qui l’aiment et
-ne songent qu’à lui épargner les moindres contrariétés; elle vit aussi
-librement qu’un petit animal vagabond et respire tout le jour l’air si
-vivifiant de la forêt. Quel traitement pourrait-on lui faire subir qui
-équivaille à celui-là?
-
-—Oui, tant que le mal est bénin... Tu dis qu’il est encore tel, et je
-veux te croire, Vadim, car c’est si affreux de penser... ô Seigneur!
-Mais il peut empirer, il empirera certainement, je le lis dans tes
-yeux!
-
-—Non, cela n’est pas certain. Si quelque émotion forte, quelque
-trouble organique imprévu ne vient pas compliquer le mal, minime encore
-en somme, dont nous avons remarqué les symptômes chez notre Aleksandra,
-il est très probable que celui-ci n’empirera pas, peut-être même
-guérira-t-il à la longue... Malheureusement...
-
-—Quoi, malheureusement? Pourquoi n’achèves-tu pas? Je t’ai dit que je
-ne veux pas de restrictions. Aussi bien, tout ceci me regarde autant
-que toi, exclama Viéra avec un peu d’âpreté dans la voix et un geste
-impatient des épaules!
-
-—Tu le veux? Eh bien! le pis c’est qu’il s’agit ici d’un cas
-héréditaire... Oui, Viérotschka, c’est d’un mal atavique, et non d’un
-mal accidentel quelconque, qu’est victime notre sœur... Voilà ce qui
-complique les choses... Il est bien rare, hélas! que l’on guérisse la
-folie héréditaire.
-
-—Vadim, que dis-tu là? s’écria la jeune fille frémissante. Notre
-famille frappée d’un mal aussi horrible? Mais comment sais-tu cela?
-Quelle preuve as-tu?... parle! Ah! frère, frère, nous sommes donc
-maudits par Dieu! Avec un geste de désolation véhémente, Viéra heurta
-ses tempes de ses deux poings fermés. Et dire qu’on est insouciant,
-qu’on est jeune, que la vie semble un rêve d’amour et de beauté!... Ah!
-Seigneur!
-
-—Tu vois bien que je n’aurais pas dû répondre à tes questions, fit
-l’étudiant enveloppant sa sœur d’un regard de pitié; les conversations
-de ce genre ne sont pas faites pour une pauvre petite âme de dix-huit
-ans...
-
-—Si, Vad. Mais elle doit s’y habituer. Quand cela vous tombe, là,
-comme une bombe... Allons, encore une fois je t’écoute. Tu disais
-que la folie,—enfin oui, disons la folie: à quoi bon nous leurrer
-par l’emploi d’euphémismes?—donc que la folie de Sacha est un mal
-héréditaire, et je te demandais comment tu savais cela. Réponds.
-
-—Par un écrit de ton grand-père Douganovski d’abord. (Car c’est la
-famille de ta mère qui est en cause ici, et non celle des Erschoff
-qui est la mienne, à moi aussi.) Il y aura tantôt deux ans, tante m’a
-prié de mettre en ordre des papiers qu’elle avait entassés pêle-mêle
-dans un coffre après la mort de son père. Quel a été mon étonnement de
-trouver parmi ceux-ci un travail détaillé sur l’hérédité de sa propre
-famille! Il avait pu remonter jusqu’à ton arrière-grand-père—au delà,
-les renseignements lui manquèrent—et il avait trouvé pendant ces cinq
-générations, celle qui le suivait, la sienne et les trois précédentes,
-jusqu’à huit cas de folie caractérisée et six cas de déséquilibrement
-partiel. C’est la démence de sa fille aînée, la sœur de ta mère, et
-celle d’une de ses tantes du côté paternel, qui lui avait donné l’idée
-d’établir ce mémoire sur lequel, du reste, le bon docteur ne faisait
-aucune réflexion particulière. Comme médecin, il constate les faits,
-voilà tout... Il a même l’air de se complaire dans son travail, car il
-décrit chaque cas avec une profusion de détails des plus minutieuses.
-
-—Et quels étaient ces cas? fit Viéra haletante.
-
-—Oh! tu comprends que je n’ai pas cela ainsi présent à la mémoire!
-C’est si compliqué, ces choses.
-
-—Mais y en avait-il dans le nombre qui puissent te faire prévoir
-d’après des similitudes de symptômes ce que sera le mal d’Aleksandra
-s’il s’empire?
-
-—Non, ma chérie; rien ne sert, d’ailleurs, de faire des déductions
-à ce sujet, car la folie, justement parce qu’elle est la folie,
-c’est-à-dire la défaite de toute idée et de tout sentiment
-raisonnables, se présente sous des aspects si variés, et dans un
-désordre de symptômes si extravagant, que l’observateur et le
-spécialiste en sont presque toujours déroutés. C’est ce qui explique
-que la guérison en soit si malaisée.
-
-—Vadim, je voudrais lire le travail de grand-père; pourrais-tu me le
-procurer?
-
-—Rien ne m’est plus facile, car le sachant inutile à ta mère pour
-l’instant, je l’ai gardé chez moi. Je pourrai te l’envoyer de Kieff,
-en rentrant. Seulement, je te préviens que tu y trouveras beaucoup de
-mots techniques et par conséquent difficiles à comprendre pour toi qui
-n’es pas initiée...
-
-—Je m’aiderai d’un dictionnaire; il y en a de gros dans la
-bibliothèque, ceux de grand’père, justement... Oh! comme cela va
-m’intéresser, maintenant! Hélas! oui, lugubrement m’intéresser, ajouta
-Viéra avec un soupir.
-
-—Et faire trotter ton imagination qui n’a pas besoin d’encouragement
-pour cela! Je ne sais vraiment si je dois te donner ce mémoire...
-
-—Et quel droit aurais-tu d’agir ainsi, je te prie? Tu n’as rien à
-voir avec ma famille du côté maternel. Pourtant, tu les as bien lus,
-toi; alors, pourquoi m’empêcherais-tu d’en prendre connaissance?... Je
-ne suis plus une enfant, en somme... Oh! je te dis, Vadim, fit Viéra
-lentement, que depuis une heure je ne suis plus une enfant! Crois-le,
-frère!
-
-Tant de gravité accompagnait ces paroles, une expression de mélancolie
-si profonde voilait les clairs yeux bleus, que le jeune homme sentit
-monter de son cœur vers sa cousine un élan de pitié infinie.
-
-—Eh bien! qu’il soit fait selon ta volonté, ma Vierotschka!
-
-—Dans le désordre de mes questions, j’ai encore oublié quelque chose.
-Dis-moi, parmi les membres vivants de ma famille, à part la sœur de
-maman,—celle-là, je sais qu’elle est folle,—y a-t-il encore des...
-malheureux comme ceux dont nous venons de parler?
-
-—Non. Et non seulement plus de ceux-là, mais de réprouvés d’aucune
-sorte, car je sais par ta mère—que j’ai interrogée sans lui faire
-soupçonner le motif de mon enquête—qu’après elle et ta tante
-l’aliénée, Katia, Sacha et toi, êtes les dernières représentantes
-de votre race du côté des Douganovski. Ton grand-père constate déjà
-dans son mémoire que cette famille est près de s’éteindre... Il
-n’avait eu qu’un fils, lui, qui est mort en bas âge, puis ta tante
-Sofia, puis ta mère; et, en fait de parents plus éloignés, dans la
-branche des Douganovski, il ne lui restait qu’une tante célibataire
-atteinte de folie, et un cousin germain âgé de plus de soixante ans,
-sans descendants. Ces deux-là sont morts depuis longtemps. Le médecin
-aliéniste qu’était ton grand-père aurait dû se réjouir de voir réduite
-à quelques membres une race stigmatisée d’un si horrible mal; mais non,
-il n’y songe même pas; l’orgueil de l’homme est si grand qu’il préfère
-se survivre à lui-même dans la souffrance et l’abjection, plutôt que de
-consentir au néant!... Tu vois, Viérotscka, que je connais l’histoire
-de la famille mieux que toi.
-
-—Oui, c’est vrai. Ces questions ne m’intéressaient pas jusqu’ici; je
-ne pensais qu’à maman, à Sacha, à Katia, à toi, Vad!... Je n’avais pas
-encore appris qu’il faut dans la vie savoir penser à tout, surtout à ce
-qui est le plus triste, hélas!...
-
-—Il ne faut pas non plus que tu deviennes maintenant d’un pessimisme
-outré, ma petite sœur! C’est une tendance qu’ont les êtres jeunes et
-vibrants d’exagérer ainsi leurs peines; il faut voir les choses d’un
-œil plus impartial, plus philosophe.
-
-—Eh! comment veux-tu que je les voie, les choses, quand elles sont là
-criantes d’injustice et de réalité! Ah! Vadia! Sacha folle! Comment
-veux-tu que je pense à une tragédie pareille sans gémir tout haut de
-douleur et de pitié?
-
-—Crois-tu, ma chérie, que je ne te comprenne pas? Va, je suis là
-depuis une demi-heure à te prescrire du calme, et mon cœur, à moi,
-éclate de chagrin! Mais comment saurons-nous épargner les peines à ceux
-qui nous sont chers si nous ne parvenons pas à surmonter les nôtres en
-leur présence? Songe à ta mère qui, grâce au ciel, est restée jusqu’à
-présent aveugle au malheur de Sacha; que deviendra-t-elle le jour où
-elle s’en apercevra enfin?... Oh! sœur, c’est là une chose dont Dieu
-me préserve de devenir le témoin, et que nous devons retarder au prix
-de tous nos efforts! Quant à Katia, le bonheur des fiancées l’aveugle,
-elle est si gaie, si insouciante! Aurons-nous le courage de lui gâter
-l’heure triomphante de son mariage par de si tristes craintes? Non
-seulement nous devons donc cacher notre inquiétude le mieux que nous le
-pourrons, mais encore essayer de donner le change par nos plaisanteries
-et notre air de ne rien voir, si une bizarrerie plus accentuée de notre
-Aleksandra venait un jour ou l’autre forcer les soupçons de ma tante ou
-de Katia... Nous éloignerons de la sorte, aussi longtemps que nous le
-pourrons, la douleur des êtres faibles que nous aimons. Te sens-tu le
-courage d’agir ainsi, Viéra?
-
-—Oui, Vadim, oui, cette force, je l’aurai; du moins tant que tu seras
-ici pour me seconder... Mais dans trois semaines tu pars, et alors que
-ferai-je seule contre l’indomptable malheur?
-
-—Ce que ta vaillance et ta pitié réunies te dicteront, sœur. Je
-réponds d’elles, moi, je sais bien qu’elles iront jusqu’au bout de leur
-tâche!
-
-—Et quand il sera trop tard pour feindre?... Quand nos efforts
-deviendront vains?...
-
-—Alors, Viéra, alors nous laisserons agir Dieu!
-
-La jeune fille, à ces mots, tourna la tête vers l’image sainte dont
-l’or pâle scintillait doucement dans un coin de la chambre. Tout
-d’abord un mouvement d’hésitation la retint, comme si le premier
-souffle d’épreuve qui passait sur sa vie avait eu déjà le pouvoir de
-faire vaciller la claire flamme de sa Foi; mais ce ne fut là qu’une
-faiblesse passagère; bientôt reconquise, elle marcha ardemment vers
-l’icône.
-
-—O Seigneur! elle est si douce et si jolie, murmura-t-elle en se
-prosternant par trois fois pour toucher la terre du front, selon
-l’usage russe. Éloigne, Dieu puissant, éloigne ce calice de tes fidèles
-servantes! Et maintenant, je vais te laisser travailler, Vad!...
-
-Sa voix était devenue plus égale, son regard plus serein.
-
-—Travailler? Non, je ne le pourrais plus en ce moment; mais je vais
-copier ce que j’ai écrit tantôt. Et toi, où iras-tu?
-
-—Près de maman. Depuis que je la sens destinée au malheur, j’ai besoin
-de lui montrer toute ma tendresse, à cette pauvre mamotschka!...
-
-—C’est bon. Dans vingt minutes, dans une demi-heure au plus tard,
-j’irai vous rejoindre. Vous serez au jardin?
-
-—Oui, sous le berceau de vigne sauvage. C’est là que nous
-travaillerons aujourd’hui au trousseau de Katia.
-
-—Et c’est déjà M^{lle} Burdeau qui arrive là-bas, sans doute, avec son
-chapeau à la mode de Paris?
-
-—De quel côté? Je ne vois pas...
-
-—Mais, là-bas, devant toi. Elle reste immobile sous le bouquet de
-lilas, à gauche de la pelouse.
-
-—Ça, M^{lle} Burdeau? Ça, un chapeau à la mode de Paris?... Oh! Vad!
-
-Et Viéra ne put s’empêcher, tant sont souples les impressions de la
-jeunesse, d’avoir un joli sourire amusé.
-
-—Mais c’est un noisetier noir sur lequel Ioulia a mis sécher une de
-nos blouses!...
-
-L’étudiant, à son tour, rit de bon cœur de sa méprise.
-
-—C’est dommage que Katia ne m’ait pas entendu, fit-il; elle aurait eu
-là une belle occasion de plaisanter. Comme elle est gaie, notre Katia!
-
-—Parfois, même, insupportablement; elle n’a pas de mesure.
-
-—Oh! ne le lui reproche pas, Viérotschka! La mesure viendra assez tôt,
-va!
-
-—Tu as raison, frère. Hélas! oui... Allons, au revoir, et à tantôt.
-
-—A tantôt.
-
-—Où es-tu, mama? cria Viéra en descendant les marches du perron.
-
-—Ici... sous la tonnelle. Viens vite... On te cherchait, ma chérie,
-dit Tatiana quand la jeune fille l’eut rejointe; le Juif a apporté le
-courrier de la gare; il y a une lettre pour toi de Maria Pavlovna.
-
-—Où? Donne.
-
-En prenant le pli scellé que lui tendait sa mère, Viéra rougit, et
-son cœur se mit à battre de plaisir; car elle savait qu’une lettre
-de Maria Pavlovna, cela signifiait aussi une lettre d’Evguénï, et
-une lettre d’Evguénï, c’était une provision de bonheur pour trois à
-quatre semaines! Presque aussitôt, pourtant, une faible angoisse fit
-tressaillir ses nerfs. «En serais-je déjà réduite, songea-t-elle, les
-yeux fixés sur l’enveloppe dont ils semblaient lire attentivement la
-suscription, à ne plus pouvoir goûter en paix une joie toute légitime?»
-
-M^{me} Erschoff n’ignorait pas la supercherie des lettres de Maria
-Pavlovna. Plusieurs fois elle avait surpris dans les épîtres de
-celle-ci des feuilles couvertes d’une grosse écriture franche qui
-n’avait rien de commun avec les caractères fins et circonspects d’une
-ancienne élève de l’«Institut des filles nobles...» Mais, ravie à la
-perspective d’une seconde alliance avec la famille Afanassieff, et trop
-sûre de la loyauté d’Evguénï qu’elle connaissait depuis son tout jeune
-âge, pour craindre un résultat douteux de ce commerce épistolaire, la
-bonne Tatiana Vassilievna fermait les yeux sur le manège des jeunes
-gens et faisait semblant même de ne pas s’être aperçue qu’il existât
-entre eux autre chose qu’une cordiale entente d’amis d’enfance.
-
-—Lis ta lettre à ton aise, Viérotschka, dit-elle en se levant du banc
-sur lequel sa fille l’avait trouvée assise, un ouvrage entre les mains
-et la chatte d’Aleksandra indolemment nichée dans son giron. Je vais
-dire à Ioulia d’apporter ici le thé. Aussi bien les autres ne peuvent
-tarder à venir; il est quatre heures et demie, si ma montre va bien...
-Viens, Bielka! Viens, mon petit lièvre blanc! Comme elle est grasse!...
-No! et ta maîtresse, Bielotschka, où est-elle? Elle nous néglige bien,
-n’est-ce pas, Biélousinka, ta petite maîtresse!...
-
-La tigresse en miniature étira ses pattes aux ongles roses, secoua
-sa fourrure neigeuse, mais son grave minois ne bougea point. Sa
-philosophie de chatte bien nourrie dédaignait de s’émouvoir au son de
-vaines paroles...
-
-Maman, elle, poussa un gros soupir, regarda longuement du côté de
-la forêt, et dans ses doux yeux bleus, charme resté vivant de sa
-grâce d’autrefois, deux larmes furtives perlèrent... Mais, avant que
-Viéra pût voir son émoi, elle s’éloigna, suivie de Bieletschka qui,
-n’ignorant rien des us de la maison, savait quel profit il y avait
-pour elle à se rapprocher des cuisines.
-
-Dix minutes à peine s’étaient écoulées depuis le départ de M^{me}
-Erschoff, que M^{lle} Burdeau et Katia apparurent à leur tour sous le
-berceau de vigne touffue.
-
-—Où étais-tu passée, tantôt? demanda celle-ci à sa cadette. Je te
-vois dans la véranda causant avec Evlampia; vite, je fais le tour pour
-venir te rejoindre, et, fu...uit! plus personne! J’ai cherché après toi
-dans toute la maison, puis au jardin, puis sur la route, mais en vain!
-C’est la lettre de Maria Pavlovna que tu tiens là? Comme son écriture a
-changé! fit la malicieuse en exagérant son étonnement. On dirait celle
-d’un élève en agronomie!...
-
-—Est-ce qu’en Russie les élèves en agronomie ont un genre d’écriture à
-eux? demanda Madeleine Burdeau avec ingénuité.
-
-—En Russie, non, pas précisément. Mais à Boutcha... hum!
-
-Et Katia de rire à gorge déployée.
-
-—Comme tes plaisanteries sont fines, Katioucha! dit Viéra en appuyant
-sur ce diminutif qui horripilait tant sa sœur. C’est un honneur,
-vraiment, d’être mystifié par toi. Pourtant, je te dirai qu’on le
-déclinerait parfois avec plaisir, cet honneur, ma chère. Fais-nous donc
-la grâce de savoir te taire à propos!...
-
-Katia, gravement, se mit en position, et, pour toute réponse, fit le
-salut militaire. Puis, gardant son même ton léger, elle demanda:
-
-—Viens-tu demain à Kieff avec M^{lle} Burdeau et moi? Je vais
-commander ma robe pour le dîner de dimanche en huit. Hé! hé! moi aussi
-j’ai mon secret, ajouta-t-elle en tirant de sa poche une lettre dont
-elle se servit avec ostentation comme d’un éventail. Notre mariage
-sera avancé d’un mois, cria encore l’étourdie dans sa main gauche
-roulée en cornet acoustique. Ne le dites à personne... Les chefs de
-Serguié ont anticipé son congé; la noce, si maman consent,—et quel
-motif aurait-elle de refuser?—aura lieu le 18 novembre... Mamotschka,
-viens, chérie; nous parlions de toi... Je disais que tu nous avais
-priés, Serguié et moi, d’avancer notre mariage d’un mois, parce que
-tu souhaitais être le plus tôt possible débarrassée de ta fille
-aînée, et que l’amiral Dariloff, ayant bien voulu prendre ton désir
-en considération, avait fait donner son congé à Serguié un mois plus
-tôt qu’il ne l’avait été décidé d’abord... Tu es contente? Vois quelle
-influence tu as en haut lieu!...
-
-—Dieu de miséricorde! Que me racontes-tu là, gémit la bonne Tatiana en
-raffermissant ses lunettes sur son nez pour mieux voir l’extravagante
-qui lui parlait. Tu deviens folle, ma pauvre Katia?
-
-Viéra tressaillit. «Encore ce mot, songea-t-elle avec douleur! On
-se le jette ainsi constamment à la tête, comme s’il n’avait d’autre
-signification qu’un reproche bénin. Mais comme il me fait mal à moi!
-Je ne pourrais plus jamais, non plus jamais de la vie l’employer, moi,
-maintenant, ce mot affreux, même si ce dont nous avons parlé, Vadim et
-moi, n’arrive pas...»
-
-—Peut-on dire des choses pareilles, continuait M^{me} Erschoff en
-hochant la tête d’un air innocemment scandalisé? Enfin, vraiment, oui,
-tu es folle, ma petite fille!
-
-—Oui, mamotschka! folle de bonheur, de joie, d’espérance, d’amour!
-Folle de mes vingt ans, de mon Serguié, de toi! jeta Katia en un cri
-vibrant de débordante ardeur.
-
-—C’est beau, la jeunesse... jeune! fit Madeleine Burdeau, souriant à
-cet enthousiasme un peu trop démonstratif, peut-être, mais si sincère!
-
-—Quel âge avez-vous donc, vous, mademoiselle, pour parler ainsi,
-demanda Vadim, qui pendant les derniers mots de Katia était venu se
-joindre au groupe? En France, il est impoli, je crois, de demander son
-âge à une femme; mais nous, les Russes, nous sommes plus... mettons
-plus ronds... Oui, combien de printemps comptez-vous, pour traiter
-ainsi la jeunesse comme une chose regrettée et lointaine?
-
-—Oh! moi!
-
-Le geste de M^{lle} Burdeau semblait dire: «Moi? est-ce que je compte,
-moi? La jeune fille qui, depuis sa sortie de pension, gagne sa vie
-parmi les étrangers, a-t-elle un âge?...» Pourtant, craignant que le
-jeune homme ne prît son silence pour une coquetterie puérile, elle
-finit par dire, tout de même:
-
-—J’ai vingt-six ans, Vadim Piétrovitch. Mon passeport à l’appui,
-ajouta-t-elle avec un sourire déjà redevenu gai!
-
-—On vous en donnerait vingt, sans compliment. C’est étonnant comme les
-Françaises se... conservent! Et pas dans du vinaigre, pourtant, comme
-disait pittoresquement mon précepteur, M. Rendon!... Sais-tu, Katia,
-que Mademoiselle a l’air plus jeune que toi?
-
-—Que bien lui fasse, dit Iékatérina sans rancune.
-
-—Mais le cœur, Vadim Piétrovich... l’âme! jeta Madeleine Burdeau avec
-mélancolie.
-
-—Oh! fit Viéra, il ne faut pas avoir vingt-six ans pour que le cœur et
-l’âme vieillissent!
-
-Vadim, légèrement, poussa Viéra du coude.
-
-—Je ne dis pas cela pour moi, reprit-elle bien vite en ébauchant un
-sourire qui contenta tout le monde; mais...
-
-—Pour le roi de Prusse! trancha Katia en pirouettant sur elle-même et
-faisant claquer ses doigts comme des castagnettes. Grâce à Dieu, voilà
-le samovar qui vient mettre fin à ce radotage psychologique! A-t-il
-de l’esprit, le samovar! Vive le samovar, vénérable monument de la
-nationalité russe!
-
-—C’est l’avant-dernière fois que Ioulia nous le donne, le samovar;
-n’est-ce pas, enfant? dit Tatiana Vassilievna en prenant des mains
-de la Petite-Russienne la bouilloire reluisante. Après demain, elle
-retourne chez ses parents, et dans deux semaines, la noce! Ah! ah!
-la fillette est heureuse! On dansera, ce jour-là, hein? Et toi la
-première, avec ton Danilo?... Mais, que diras-tu, ma colombe, quand
-on te coupera tes beaux cheveux? Crois-tu que le mouchoir à fleurs te
-coiffera mieux que tes tresses blondes?
-
-—Non! Et que faire, barinia? Maintenant, ma couronne de fleurs et
-mes nattes me vont bien, c’est vrai; mais quand je serai vieille!...
-Comme on se moquerait de moi si je ne pouvais cacher mes cheveux sous
-l’otchipok des babas. Vous savez bien, barinia, que chez nous, c’est
-une honte pour une paysanne de rester fille. Et puis...
-
-—Et puis, tu aimes ton Danilo, n’est-ce pas, Iouletschka, fit Vadim
-en riant. Est-il humain, et surtout féminin cet «et puis»? Toute la
-diplomatie du cœur de la femme tient là-dedans!
-
-—Eh! elle est bien dotée, dit M^{me} Erschoff quand Ioulia eut fini
-de servir le thé; son père donne à Danilo cinq déciatines de terre,
-une paire de bœufs, deux vaches, des poules... Pour elle deux coffres
-pleins d’effets, un lit et une vaisselle de terre complète. Moi,
-je lui offre un samovar de vingt-quatre verres, et les enfants six
-essuie-mains brodés. La voilà riche pour toute sa vie, si Danilo reste
-l’honnête et courageux garçon qu’il a été jusqu’à présent. A propos,
-n’est-ce pas Evlampia que j’ai vue causant avec toi devant le balcon de
-la véranda, Viérotschka?
-
-—Si, mère.
-
-—Elles se faisaient des confidences, ajouta vivement Katia en prenant
-un air mystérieux, des confidences à propos de Sacha, le trésor!...
-
-—Ah! toi, laisse à la fin, cria Viéra avec colère.
-
-—Et puis, continua Katia sans se laisser émouvoir par l’interruption
-de sa cadette, notre romantique Viéra a disparu de la véranda comme une
-ombre... Je l’aurais cru retournée au pays des esprits si, passant près
-des fenêtres de Vadim, je ne l’avais...
-
-—Tiens! Tantôt, tu prétendais m’avoir cherchée par toute la maison,
-tout le jardin, tout Vodopad, sans pouvoir deviner où j’étais passée...
-Tu mens bien, je te félicite, sœur!
-
-—C’est que je voulais voir si tu dirais toi-même ce qui en était...
-Mais non, tu as prouvé, Viérotschka, que, si je mens bien, tu ne
-dissimules pas plus mal, toi... Et que complotiez-vous, tous deux, je
-vous prie? A vous voir, un étranger, ignorant qu’en Russie l’amour
-entre cousins germains—entre frère et sœur, comme nous disons,
-nous—est considéré presque comme un inceste, aurait pu vous prendre
-pour des amoureux en querelle... Moi, je me suis dit seulement, en
-remarquant vos noirs visages, que vous deviez être les complices de
-Dieu sait quelle chose ténébreuse... Ai-je eu raison, sœur?
-
-—Oh! oui, oui, murmura Viéra entre ses dents serrées... oui, les
-complices d’une chose ténébreuse... d’une chose horrible et ténébreuse.
-
-—Des héros de Solovieff, quoi! plaisanta très haut Vadim pour couvrir
-la voix de sa cousine. Tu as vite bâti des romans! Est-ce une chose si
-extraordinaire qu’un tête-à-tête entre Viéra et moi?
-
-—Non; mais aujourd’hui, ça sentait le mystère terriblement!... Vous
-aviez des figures tous les deux!... Ah! ma pauvre Melpomène, comme tu
-serais démodée avec tes airs tragiques toute autre part que dans notre
-sincère Russie!...
-
-—Allons, mes enfants, au travail, intervint M^{lle} Burdeau qui,
-avec sa clairvoyance française, sentait d’intuition la part de
-vérité que contenaient les paroles de Katia, et à qui l’expression
-angoissée du visage de Viéra n’avait pas échappé; vous savez la tâche
-que nous nous sommes imposée pour aujourd’hui. Si vous continuez à
-bavarder ainsi sans rien faire, nous ne finirons pas le trousseau
-d’Iékatérina à la date fixée... Et que dirait-elle donc, notre fiancée,
-s’il fallait supprimer cette belle avance d’un mois dont elle nous
-parlait tantôt?... Viéra, ma chérie, voulez-vous me faire le plaisir
-d’aller chercher des aiguilles dans la corbeille à ouvrage de Tatiana
-Vassilievna! Des n^{os} 10, 9, à la rigueur; j’en aurai besoin bientôt;
-celles-ci sont absolument trop grosses pour broder.—Vous ne les
-trouverez pas, ma pauvre amie, ajouta-t-elle rapidement à l’oreille de
-Viéra; mais cherchez-les longtemps... cela vous fera du bien d’être
-seule en ce moment!
-
-Un regard de reconnaissance accueillit ces paroles.
-
-—Oh! merci, merci, Madeleine, répondit tout bas la jeune fille; vous
-avez deviné mon plus ardent désir!
-
-Le dos tourné aux regards moqueurs de sa sœur, Viéra put enfin cesser
-de se contenir. De grosses larmes tombèrent de ses yeux et roulèrent
-lentement tout le long de ses joues brûlantes, désolées, amères comme
-le fiel du calvaire. Sa jeune âme, choyée jusqu’alors par la vie,
-ne pouvait accepter l’épreuve... Toujours revenait à sa mémoire
-l’entretien qu’elle avait eu une heure auparavant avec Vadim, et le
-sens des phrases brutales qui s’y étaient échangées, bouleversait de
-plus en plus son cœur désemparé. Ah! qu’elles étaient éloquentes sous
-leur apparence d’inconsciente raillerie, les paroles de Katia, faisant
-allusion au tragique entretien! Comme en un cauchemar obsédant, Viéra
-se les répétait à elle-même, tout au long de la route, ces paroles,
-et plus elle allait, plus lui semblait sinistre l’objet qu’elles
-évoquaient... «Complices d’une chose ténébreuse... d’une chose
-ténébreuse... ah! oui, d’une chose horrible et ténébreuse!...»
-
-Du berceau de vigne sauvage, des voix légères arrivaient jusqu’à elle,
-donnant l’impression dissonante d’une musique bouffe entre deux actes
-d’un drame... Viéra impatientée s’enfuit vers la maison!
-
-
-
-
-VII
-
-
-SUR l’asile des géants verts plane un ciel orageux et lourd. Tout en
-lui et autour de lui est silence. Même la feuille branlante du tremble
-se fige en une immobilité d’émail... Pas un cri, pas un chant, pas
-le moindre bourdonnement d’insecte... Les bêtes peureuses se sont
-réfugiées dans leurs tannières; les scarabées, carapacés de leurs
-brillants élytres, dorment sous les écorces; et les oiseaux, plumes
-hérissées, regards inquiets, se blottissent au fond des nids. Les
-aiguilles de pins dont le sol est jonché, crépitent comme des sarments
-mal éteints; la mousse perd sa fraîcheur; les corolles agonisent. De
-temps à autre, le soleil se cache derrière les nuages; l’ombre succède
-à la lumière, mais la chaleur reste, sous le voile plombé du ciel, ce
-qu’elle était dans l’ardeur des rayons étincelants: une atmosphère de
-malaise et d’angoisse. Le steppe brûlant est à deux pas; on croirait
-entendre grésiller ses herbes raccourcies par la main des faucheurs...
-
-Peu à peu, pourtant, un frisson sournois agite les feuilles, un
-souffle court entre les arbres. D’abord faible comme une haleine,
-puis, plus hardi, il caresse la verdure et les rameaux, lèche les
-troncs, éparpille le pollen des fleurs. Enveloppé par ces étreintes
-perfides, la forêt mollement s’abandonne... Alors, ambitieux d’affirmer
-sa puissance, le vent s’enfle tout à coup, devient cruel, acharné,
-formidable! Rien ne l’arrête; ni les craquements des membres robustes
-brisés par lui, ni l’épouvante muette des oiseaux arrachés de leurs
-nids, ni les gémissements des fougères violées. Il est le souverain,
-le despote, le dieu de la terreur et de la force. Il grince, rugit,
-saccage, détruit, hurle de volupté, de démence et de rage!... Vaincus,
-les arbres tendent vers lui leurs bras tordus de désespoir, les voix
-de la forêt demandent grâce; mais le despote ne veut pas les entendre.
-Ivre d’orgueil, certain de la victoire, il se repaît longtemps de
-l’impuissance de ses victimes... jusqu’à ce qu’enfin, lassé lui-même
-de son triomphe, il prépare, pour disparaître dans toute sa gloire, sa
-terrifiante apothéose!
-
-Appelée par sa voix, la foudre des antiques sanctuaires renaît. Sur le
-fond du ciel couleur d’argile, des lueurs passent, rapides, enveloppant
-la forêt de teintes ardentes, lumineuses, splendides! On dirait le
-décor sublime d’un théâtre bâti pour des dieux! Et le tonnerre roule
-ses fracas... Assise sur le solitaire monticule qui se dresse au milieu
-d’un cirque fermé par des mélèzes, Aleksandra assiste au drame des
-éléments. Sortie de la datcha une heure avant l’orage, elle a erré à
-travers son domaine de troncs et de verdure, jusqu’à ce que la chaleur,
-devenue intolérable, la forçât enfin à suspendre sa course.
-
-L’horreur de la nature en disgrâce la trouble, l’épouvante, et pourtant
-la fascine, la séduit!... Dans le chaos de la tempête son âme primitive
-a reconnu un frère. Lorsque le vent fait rage, lorsque la foudre luit,
-elle se dresse sur son piédestal d’herbe, regarde en frémissant se
-tordre les rouges serpents, et livre aux folles ardeurs de la brise son
-corps haletant, ses joues brûlantes. Cependant la fureur de l’orage
-finit par décroître, le tonnerre espace ses grondements. Les éclairs,
-plus timides, semblent des rubans d’orfroi suspendus par instants à la
-voûte du ciel. De larges gouttes de pluie, chaudes comme des larmes
-d’abord, plus fraîches ensuite, s’écrasent avec bruit sur les feuilles
-lisses des arbres et sur le sol qui fume. A leur contact la forêt se
-ranime; elle croit à la bienfaisance de cette eau qui vient s’offrir à
-ses hôtes altérés... Erreur!... Précipitant sa chute, condensant ses
-flots, grossissant ses torrents, l’averse, plus destructive que le
-vent, fait par seconde des milliers de victimes.
-
-C’est la verdure qu’elle hache et broie sur son passage; les branches
-frêles que sa lourde chute abat, les beaux champignons roses, argentés,
-vert pâle, que le fouet de ses gouttes cingle, les hampes des
-digitales, les mauves clochettes des campanules, les graciles œillets
-qui s’affaissent sous son poids; les troncs que déracine le tourbillon
-de ses eaux; l’oiseau épeuré que sa douche arrache de l’arbre avec son
-nid. Sans compter le meurtre des abeilles qui n’ont pas eu le temps de
-regagner la ruche; la noyade des hannetons, la désolante razzia des
-papillons flirteurs, et le naufrage des fourmilières.
-
-Lorsque les cataractes du ciel s’apaisèrent à leur tour et que Sacha,
-ruisselante, quitta son tertre, son cœur se brisa à constater le
-désastre.
-
-Ce ne furent, de toutes parts sur sa route, que rameaux arrachés d’où
-découlait la sève; feuilles lacérées, calices broyés, boules de plumes
-palpitantes, œufs dispersés, cèpes et oronges meurtris... Deux ou trois
-fois son pied, nu sur la sandale de trille, frôla un petit corps doux
-et tiède qui haletait; c’était un écrueil, une belette, un oiselet, un
-levraut imprudent que la vigilance de sa mère n’avait pas su retenir
-au nid; épaves fragiles que la tempête avait soulevées dans son noir
-tourbillon et rejeté brutalement sur le sol. Tout ce à quoi Sacha put
-trouver un semblant de vie elle l’emporta pêle-mêle dans un pan de sa
-robe.
-
-Mais elle aussi était lamentable, la pauvre petite idole!
-
-Dénouées par le vent, fouettées par la pluie, ses nattes en désordre
-s’affalaient piteusement le long de ses épaules; sa robe ruisselante
-se collait aux endroits où sa peau était nue, lui donnant par tout le
-corps une pénible impression de mouillé et de froid; ses sandales à
-demi détachées clapotaient sur les débris humides dont le sol de la
-forêt était jonché.
-
-Chargée des bestioles que sa pitié a recueillies, elle marche avec
-peine et butte à chaque instant sur les racines que l’eau a déchaussées.
-
-Pourtant la voici dans l’allée des noisetiers; de quels côtés la
-porteront ses pas qui hésitent? Viéra lui a dit hier qu’Evlampia
-l’attend et se désole... qu’elle a promis pour fêter la venue de son
-trésor un savoureux kissiel à la framboise... que Danilo a fini la cage
-aux écureuils... Justement elle a là, dans un pan de sa robe, deux
-petits corps roux nichés sous une queue en panache; n’est-ce pas une
-disposition du Père qui veille là-haut sur ses enfants et guide leurs
-pas indécis? Il y a bien loin pour retourner ainsi transie à la datcha!
-Et puisque Danilo... Sacha fait claquer ses sandales sur le sentier de
-la chaumière.
-
-—Par miséricorde! C’est toi, mon cœur? Et ainsi trempée! O
-Seigneur!... Viens, ma petite âme!... Enfin, je te vois! Mon trésor,
-mon trésor!... Donne ça, mon amour... Ach! ce sont des écureuils, une
-belette... elle a ramassé cela, la gentille! Comme elle est pitoyable!
-Viens, ma colombe, nous allons te sécher. Que je suis contente! Ah! que
-je suis contente de te voir, ma douce, ma dorée, ma campanule, ma rose!
-
-La pauvre Evlampia parlait sans trop savoir elle-même ce qu’elle
-disait. Les poétiques appellations petites-russiennes lui semblaient
-fades et trop peu nombreuses encore pour exprimer sa tendresse à
-l’enfant retrouvée! Lentes et douces, de toutes petites larmes
-roulaient de ses yeux sur ses joues, larmes de vieillard à qui la vie,
-hélas! a volé toutes ses sèves.
-
-—Sais-tu quoi, seigneuresse? Je vais te mettre mon linge et une de
-mes jupes pendant que les tiens sécheront. Que tu seras jolie en
-paysanne! J’ai justement là, dans mon coffre, ma robe de noce, mon
-kaftane bleu et deux belles chemises que j’ai brodées quand j’étais
-fille. Tu choisiras. Je ne les mets qu’à Noël et à la fête de Christ
-ressuscité, mais quand il s’agit d’une barichnia comme toi, ce n’est
-pas trop beau pour un jour de semaine. Regarde, milaïa, est-ce que
-cela te plaît? Ah! ah! ma couronne de fleurs aussi! Peux-tu te figurer
-Evlampia fiancée? Et c’est que j’étais belle, mon cœur! Tiens! voilà
-mes tresses, blondes, vois, comme celles de Ioulia, et mes bottes de
-safian... Oh! soupira la pauvre vieille femme, il y a longtemps que ces
-choses ornaient ta servante! Son Pavel dort depuis vingt ans dans la
-poussière, sa fille aussi, sa Marina a quitté le monde il y aura tantôt
-six automnes, et le mari de sa fille reçoit chaque année sur sa tombe
-le riz et le sel que Danilo lui porte. Il ne lui reste que ce dernier
-rameau de son arbre d’amour! No! que faire? Il a plu au Seigneur!...
-
-Résignée comme tous ceux de sa race, Evlampia, aussitôt, cessa de
-s’occuper d’elle.
-
-—Quand tu seras habillée je pourrai croire que tu es ma fille, si
-une barichnia peut permettre que l’humble paysanne songe à cela,
-corrigea timidement la vieille femme. Choisis la plus belle de ces
-deux chemises, celle avec les jours et la broderie bleue. Voici la
-jupe; c’est ma mère qui l’a tissée. Mais puisque tu y es, mets aussi
-l’écharpe à franges. Oh! ce collier, qu’il va bien à ton cou gentil!
-C’est drôle, tes pieds blancs sortant d’une cotte de villageoise! On
-dirait des colombes. Ah! tu veux les bottes, aussi? Les talons de
-cuivre claqueront quand tu marcheras. Maintenant, s’exclama Evlampia
-ravie, tu es une vraie niéviesta (fiancée)! Sais-tu? Je vais te servir
-le kissiel, du miel, des merises. Mets-toi à table, ici, pas sur le
-banc extérieur, car tu pourrais attraper froid, après l’averse que tu
-as reçue sur le dos. Je m’en vais voir comment mes tournesols, les
-pauvres, ont supporté la tempête, et ramasser un peu de bois autour de
-la khata. Je serai ici dans un quart d’heure au plus; tu ne resteras
-pas seule longtemps... D’ailleurs Danilko va rentrer; il est allé ce
-matin à Ermino avec Schmoul pour vendre ses poteries; la brischka
-repasse à cinq heures juste. Ce n’est pas l’orage ni le déluge qui
-retarderaient le juif! Il doit être à la gare, au train de Kieff, pour
-ramener des clients; il préférerait revenir du bourg avec sa charrette
-sur son dos plutôt que de risquer les six grivienniks de sa course! No,
-je sors; que Dieu soit avec toi!... Sais-tu, seigneuresse? Danilo va
-croire, en te voyant, que c’est une des belles filles qu’il fait danser
-les soirs de dimanche sur le préau! Cela le fera bien rire après! Hi!
-hi!
-
-Les épaules d’Evlampia se secouèrent d’une douce gaieté.
-
-Mais lorsqu’elle fut partie, Sacha ne goûta pas tout de suite au
-kissiel rose. Rêveuse, elle marcha sur ses bottes qui craquèrent vers
-le coffre d’où s’échappait, à travers le couvercle soulevé, un parfum
-de choses mortes. Deux nattes gisaient là, blondes comme une quenouille
-de chanvre, épaisses et drues comme le blé des moissons; deux nattes
-pareilles à celles qui flottaient, mêlées aux rubans et aux fleurs de
-la couronne des fiancées ruthènes sur les épaules de Ioulia.
-
-L’idole les palpa tour à tour, ces nattes, en fit jouer une sur les
-blancheurs de sa chemise, puis, résolument, elle souleva son diadème,
-attacha les blonds cheveux parmi les roses déteintes, cacha les siens
-sous les rubans, et s’en fut dans l’ombre de la chambre pour se mirer
-au verre qui recouvrait l’icône.
-
-La vitre grossière ne lui montra pas grand’chose de son image, mais
-qu’importe? Elle caressait, ramenées sur sa poitrine, des tresses
-pareilles à celles qu’elle avait vues se dorer sous le soleil couchant
-le soir d’un inoubliable baiser, et, dans son rêve dément, la Sacha
-des jours mauvais disparaissait, échangeant sa misère contre la joie
-radieuse d’une épouse de demain!...
-
-Le dos tourné à la porte de la chaumière, elle s’est assise sur
-l’escabeau familier d’Evlampia, devant les friandises servies par la
-vieille femme. Pourtant, la gelée rose qui tremble dans l’assiette ne
-la tente pas. Nulle envie ne lui vient de manger les merises; le miel,
-blond comme ses nattes, est joli à regarder, mais éveille à peine les
-convoitises de son palais...
-
-C’est que, brisée par les étreintes de la tempête et la douche
-de l’averse, fatiguée de sa course à travers la forêt, une douce
-somnolence peu à peu tente de s’emparer d’elle. Déjà ses rêveries
-flottent dans une brume indécise... Ses bras sont retombés le long
-de son corps comme des membres sans vie; sa tête se penche sur sa
-poitrine, et ses paupières se ferment... Un mouvement de ses épaules a
-rejeté une des tresses en arrière. Dans l’ombre grise de la chaumière,
-Danilo lui-même la prendrait pour Ioulia!
-
-Au dehors, aucun bruit ne trouble plus la paix du soir. Magicienne
-habile, la nature a de nouveau transformé la forêt en un asile de paix
-et de silence. De l’œuvre destructive de tout à l’heure, la poésie
-seule reste; le feuillage fraîchement lavé est plus vert; des senteurs
-plus odorantes montent de l’âme des corolles meurtries... Une ouïe en
-éveil distinguerait peut-être des craquements de brindilles au tournant
-du sentier; mais des oreilles qui somnolent ne s’émeuvent pas pour si
-peu... Déjà le visiteur est sur le seuil de la cabane, et les tresses
-blondes n’ont pas bougé. Danilo sourit en voyant là sa fiancée.
-«Pourquoi dort-elle?» se demande-t-il. «Eh! après cet orage, seule,
-désœuvrée...» Sur la pointe des pieds il s’approche, méditant une niche
-qui saura bien tirer Ioulia de son sommeil.
-
-Autour de la gelée branlante, quelques guêpes tourbillonnent; d’une
-main le promis les chasse; de l’autre, relevant la tête de l’endormie,
-il cherche de ses lèvres un coin de la peau sous la lourde couronne et
-la fait tressaillir d’un amoureux baiser.
-
-Éveillée en sursaut par cette brûlante caresse, Aleksandra redresse son
-buste, dégage ses épaules des bras qui maintenant les entourent, et
-tourne la tête vers celui que sa chair bouleversée a déjà pressenti.
-Frémissante de surprise et de colère, elle se souvient pourtant de
-ce qui a donné lieu à la brutale méprise, et, d’un mouvement rapide,
-arrache sa couronne.
-
-Avec elle les pitoyables nattes exhumées d’un tombeau de jeunesse
-s’affaissent à ses pieds comme des épis fauchés, et son visage,
-dépouillé des artifices dont elle l’avait paré avec amour quelques
-minutes auparavant, apparaît tel que la nature l’a créé aux regards
-éperdus du petit-fils d’Evlampia.
-
-—Seigneur! C’est vous, Aleksandra Piétrovna!... Comment cela peut-il
-être, par pitié? J’avais vu Ioulia, Excellence, aussi vrai que Dieu
-existe, c’est elle que j’avais vue!... Je jure... Ah! qu’ai-je fait?
-Seigneur! Pardonnez! barichnia.
-
-—Tais-toi! ordonna Sacha, et va-t’en!... Moujick! ajouta-t-elle entre
-ses dents serrées.
-
-Les yeux du fier descendant des Kosaks brillèrent sous l’injure; mais
-il croyait avoir mérité d’être traité ainsi; il redevint humble.
-
-—Pardonne, seigneuresse, fit-il de nouveau, voulant baiser la robe de
-l’idole qui le repoussa d’un geste impératif. Je m’accuse. Toi, une
-noble! Oui... mais, je te le dis, j’avais cru voir Ioulia.
-
-—Eh! laisse donc ta Ioulia, à la fin! cria Sacha d’une voix rageuse.
-Quel rapport peut-il y avoir? Un gros, rond, vulgaire épi de maïs, ta
-Ioulia! Et moi?... Ah! ah! je la hais, ta Ioulia, je la hais, je la
-hais! Va-t’en!
-
-Danilo, triste et piqué, s’en alla.
-
-—Et toi aussi, je te hais!
-
-Quelques instants après le départ du jeune homme, Evlampia rentra. Elle
-portait dans son tablier une brassée de bois vert. Sans déposer son
-fardeau, la douce vieille s’approcha d’Aleksandra.
-
-—Que s’est-il passé, mon cœur? Tu étais dans la khata, n’est-ce pas,
-quand Danilo est rentré? Eh bien, je viens de le voir passer; il était
-sombre. Je l’ai appelé, il n’a pas répondu... Curieuse, j’ai suivi le
-gars des yeux. Il a essuyé ses joues avec sa manche; il pleurait, mon
-trésor! Lui si gai! Et fiancé!... Tu l’as grondé?
-
-—Cela ne te regarde pas! Laisse-moi tranquille!
-
-—Eh! je sais bien que tu es libre... Mais il est triste, mon
-Danilko!...
-
-—Et moi? jeta Sacha dans un cri de douleur sombre. Et pourtant, est-ce
-que je pleure? Fi! un homme...
-
-—Tu es triste aussi, toi, mon cœur? gémit la vieille femme, jetant
-dans un coin de l’isba, pour se rapprocher de l’idole, le faix
-qu’entourait son tablier. Et pourquoi, au nom du ciel, pourquoi?
-
-—Je ne sais pas.
-
-—Mais jeune, belle, riche!... Je pensais que les pauvres gens seuls
-souffraient... Dis-moi, ma dorée, dis, pourquoi serais-tu triste?
-
-—Parce que... parce que je me déteste, voilà!
-
-—Quoi? fit la paysanne, écarquillant les yeux. Tu plaisantes,
-barichnia! Se détester soi-même! Ah! ah!... D’ailleurs, le Dieu qui
-est au ciel ne permet pas; il faut s’aimer, mon amour, et aimer son
-prochain comme soi-même, les saints livres le disent. Est-ce que tu
-n’as pas entendu le pope lire l’Évangile? C’est beau, la parole du
-Christ: «Aimez-vous les uns les autres...» Tu aimes les arbres, les
-bêtes, et tu ne t’aimerais pas toi-même, gentille comme tu l’es? Oh!
-mon cœur!...
-
-—C’est ainsi, te dis-je.
-
-—Il ne faut pas, il ne faut pas, murmura Evlampia en dodelinant de
-la tête. Et moi, je t’aime, ajouta-t-elle après un moment de silence.
-Pourquoi tant que cela? C’est aussi un mystère! Mais je t’ai vue toute
-petite et mignonne comme un oiselet aux plumes naissantes... Tu ne
-pleurais jamais; tu regardais devant toi avec des yeux qui avaient
-l’air de voir plus loin que les nôtres, à nous, les vieux!... Puis tu
-t’es élancée comme une tige; tu es devenue belle; je t’apportais du
-miel, des fleurs, et je t’ai aimée! Autant que Danilo, plus peut-être,
-qui sait? Nous ne sommes pas les maîtres de nos cœurs...
-
-—Mais, moi aussi, je t’aime, fit l’idole avec effort.
-
-—Sois bénie pour la bonne parole, mon trésor, dit la vieille femme
-en enveloppant Sacha d’un regard d’infini ravissement. Tu es bonne...
-Aussi tu devrais pardonner à Danilko. S’il t’a offensée, le gars, c’est
-sans le savoir, bien sûr... Et songe, il pleurait! Une baba, passe
-encore, mais un homme qui pleure, cela retourne le cœur!
-
-—Il est parti...
-
-—Mais pas loin... Quand je suis rentrée, il était près des ruches, et
-là il en a toujours pour longtemps. Je l’appelle. Permets!
-
-Un combat violent se livrait dans le cœur d’Aleksandra. Tant de
-sentiments contraires l’avaient envahie, la pauvre petite idole, depuis
-que Danilo était sorti de l’isba! Sentiments bien obscurs, il est vrai,
-et complexes; mais impérieux comme la rafale qui venait de dompter
-la forêt... Au trouble ressenti sous la caresse intruse, à sa colère
-contre l’innocent promis de Ioulia, à l’ardente jalousie qui l’avait
-fait crier de rage, succéda bientôt l’instinct de son injustice. Si
-quelqu’un était coupable, ce ne pouvait être qu’elle, en somme, dont
-l’habillement trompeur et les rêves insensés l’avaient faite pour un
-instant la fiancée de Danilo. La fiancée de Danilo!... Cette chimère
-encore une fois la berce! Dans les limbes confus de sa pensée, elle
-prend corps, s’installe lentement, sûrement!... Puis un éclair la
-fait rentrer dans le néant, et le sombre doigt de la tristesse touche
-de nouveau ses plaies saignantes... Mais, quand Evlampia lui dit que
-son petit-fils a pleuré, alors quel flot de pitié brûlant comme une
-tendresse d’amante l’envahit! C’est son cœur tout entier que noient
-les larmes du naïf et fier gars d’Ukraine. Pourtant, comment pardonner
-l’affront de ce baiser, elle, une barichnia, une noble!... Quelle honte
-si Danilo allait jaser!... Mais non! Elle connaît trop l’ami de son
-enfance; ce n’est pas un moujick, comme elle l’a appelé injurieusement
-tantôt, un vil descendant des esclaves de la glèbe! C’est
-l’arrière-petit-fils d’un homme libre, d’un cavalier du steppe! Il ne
-trahira pas!... Sacha arrête d’un geste le cri d’appel qui va jaillir
-des lèvres d’Evlampia, et se dirige vers l’enclos de la chaumière. Elle
-ira elle-même humblement chercher celui que son orgueil a chassé.
-
-—Danilo! Danilko! Viens, frère!
-
-La voix est légère et timide comme le murmure d’une source.
-
-—Viens, frère! Je... te... pardonne... tu entends?
-
-Elle touche le Petit Russien du doigt.
-
-Danilo lève les yeux... L’expression de son visage n’est plus celle
-que l’idole a connue jadis. Il est pâle, sombre, anxieux... Au lieu de
-sourire comme il l’a fait après maintes querelles, ses yeux n’ont qu’un
-mélancolique regard... Il n’ose baiser la main qu’Aleksandra lui tend...
-
-—Tu es encore fâché? C’est bien!
-
-—Dieu m’en préserve! Non, seigneuresse; mais je suis indigne... Et
-c’est vous qui venez vers moi!
-
-—Suis-je belle? interrogea l’idole se tournant en tous sens pour
-montrer sa robe de paysanne. Je te plais? Oui?... Alors, viens! Nous
-allons, dit-elle mystérieusement, mettre du lait près du poële pour
-les couleuvres, et nous les regarderons boire; puis nous jouerons avec
-elles. Et je te montrerai des écureuils, une belette, un pivert, que
-j’ai trouvés dans la forêt après l’orage. L’averse les avait presque
-noyés, les pauvres! Comme c’est bien que tu aies fini la cage! Il
-faudra encore en faire une, deux, plutôt, car le pivert ne peut habiter
-avec la belette; elle serait capable de le croquer, la rusée!... Que
-donnerons-nous ce soir aux écureuillets? Il n’y a pas de noisettes à
-l’isba, et il faudrait chercher longtemps pour trouver la cachette où
-leurs frères amassent des provisions pour l’année! D’ailleurs, ce ne
-serait pas juste de priver ces écureuils-là pour nourrir ceux d’un
-autre nid... Eh! je suis sûre qu’ils mangeraient bien de nouvelles
-noix, quoiqu’elles ne soient pas encore mûres; nous irons en cueillir
-tantôt. Matouchka, voilà! Je te ramène ton fils!
-
-Un regard mouillé d’Evlampia enveloppa les enfants de sa tendresse.
-
-—Donne du lait, petite mère, que les couleuvres viennent.
-
-—Tu n’as plus peur?
-
-—Depuis longtemps!
-
-—Ce sont les bons génies de la chaumière... Eh! eh! déjà une.
-
-—Comme elle est drôle! fit l’idole en secouant dans un rire ses
-tresses encore mouillées. Quelle majesté! Et celle-là qui cligne des
-yeux...
-
-—Il fallait les voir quand Danilo était petit, les impertinentes! Je
-l’asseyais par terre avec sa soupe, et, dès qu’il commençait à manger,
-voilà un ruban qui s’allongeait près de lui, puis deux... et les
-petites têtes curieuses flairaient l’odeur du borschtch. Danilo avait
-beau frapper sur les bouches avec sa cuillère, constamment les intruses
-revenaient à la charge! Alors il pleurait, pleurait, le gourmand...
-Mais, avec toi aussi, quelle scène quand tu as vu pour la première fois
-les couleuvres sortir de leur nid! J’ai cru, le Seigneur me prenne en
-sa sainte garde! que tu allais gagner des convulsions! Ta petite figure
-était toute bleue de crier, et tu me battais, tu me battais, comme si
-j’avais été, moi aussi, une de ces vilaines bêtes...
-
-—J’avais peur de tout, dit Sacha rêveuse.
-
-—Mais regarde, regarde, pour l’amour de Dieu! En voilà deux qui se
-disputent.
-
-—Eh! ne sont-ce pas des créatures de Dieu comme nous, avec une âme
-et des pensées? dit enfin Danilo, sortant de son mutisme. Viens, toi,
-sœur, tu as assez mangé. Place aux autres!
-
-Il prit un des fauves serpents par le milieu du corps, lui donna, de
-l’index de la main gauche, quelques petites tapes amicales sur la tête,
-puis l’enroula autour de son cou. Sacha mit de même deux anneaux
-vivants à ses bras; puis, quand les bestioles qui restaient eurent fini
-de laper le lait de l’écuelle avec leur langue étroite, les jeunes gens
-les caressèrent chacune à leur tour.
-
-Elles avaient des noms de gens. Dania, Félia, Hania, Fotia. Une d’entre
-elles qui avait de drôles d’yeux clignotants s’appelait Popadia (la
-popesse) en mémoire de la femme du prêtre avec qui Sacha lui avait
-autrefois trouvé de la ressemblance. C’étaient de petites personnes
-très choyées dans l’isba...
-
-—Et maintenant, allez dormir!
-
-Les jouets avaient cessé de plaire.
-
-—Veux-tu que Danilko te chante un couplet, mon cœur, demanda la
-grand’mère à Sacha? Va, mon fils; la barichnia ne t’entendra plus
-souvent, maintenant; ni ta vielle babouchka, hélas! Sais-tu ce qu’il
-faut chanter? La romance du tzigane qui ressoudait les samovars; il
-te l’a apprise; c’est beau! «V’polnotchné diènn, kakda...» hé, hé!
-Voilà que moi aussi je chanterais! Et mon trésor dira: «Fi! le vieux
-corbeau!... No, es-tu prêt?»
-
-Le gars avait passé le ruban de sa guitare triangulaire au cou; il
-pinça les premières notes de la romance.
-
-—Viens sous l’auvent, d’abord, dit Sacha, l’air est redevenu doux,
-nous serons mieux là, dans le parfum des fleurs.
-
-—Comme il te plaît, seigneuresse!
-
-Danilo reprit sa ritournelle, puis attaqua la chanson tzigane.
-
- _A minuit
- Lorsque tout dort
- D’un sommeil ensorcelé,
- Viens, ma belle
- A mon balcon!..._
- _O nuit, suspends ton cours
- Et toi, lune, cesse de briller..._
- _Car, qu’importe? Tu ne sais pas
- Tu ne devineras pas mon secret..._
-
-Le soir s’épandait sur la forêt, pur, lumineux, suave; un soir exquis
-de fin d’orage. Toute l’amertume, tout le trouble de l’âme d’Aleksandra
-se fondaient dans la douce paix des choses ambiantes... Des rêves
-tièdes comme le giron d’une nourrice berçaient au rythme du chant sa
-pensée sommeillante... Elle était presque heureuse, la pauvre petite
-idole si longtemps désolée!... Cette belle soirée d’été... ces êtres
-familiers... ces chants... ces atours dont elle est parée!...
-
-De nouveau la main de Danilo gratte les cordes de la balalaïka.
-
- _Si parfois_
- _En rencontrant mes yeux
- Tu trouves que mon regard est triste
- Ne m’interroge pas!
- Oh! ne me demande pas alors
- Le sujet de ma peine!...
- Car qu’importe? Tu ne sais pas,
- Tu ne comprends pas,_
- _Combien j’aime..._
-
-Une aile frôleuse caresse la joue d’Aleksandra et fait tressaillir son
-souvenir... la voix assourdie du musicien reprend:
-
- _Mais dans mon cœur tout se trouble...
- Je ne sais pas ce qu’il advient de moi...
- De mes yeux des larmes coulent
- Et noient toute la paix de mon âme!
- Oh! que je voudrais, cette nuit,
- Mourir avec mon chagrin!...
- Mais qu’importe? Tu ne m’aimes pas!
- Tu ne sais que torturer mon cœur!..._
-
-—Danilko!
-
-Ce cri d’amour jaillit à quelques pas. Le Petit-Russien a presque un
-mouvement d’impatience...
-
-—Daniletschko! Moï Danilo!...
-
-Et Ioulia paraît, une fleur de glaïeul aux lèvres.
-
-—Ah! pardon, seigneuresse, je ne savais pas...
-
-Elle resta un moment, interdite, devint rouge comme le calice que
-mordillaient ses dents, puis s’avança pour baiser la main d’Aleksandra;
-mais celle-ci se leva vivement et lui tourna le dos.
-
-—Bonsoir, Matouchka, je pars, cria l’idole à Evlampia, du seuil de la
-chaumière. Fini, le beau songe! Sa voix était redevenue brève...
-
-—Bonsoir, ma dorée. Dieu soit avec toi!
-
-Mais tu ne vas pas t’en aller seule. Danilo et Ioulia te reconduiront.
-
-—Tes poules aussi, peut-être? ha! ha! ha! Depuis quand, je te prie, ne
-puis-je plus marcher seule?
-
-—Mais permets, mon trésor, tu...
-
-—Bonsoir!
-
-Elle avait passé près des fiancés sans leur adresser la parole et
-s’engageait dans le sentier; mais tout à coup, se ravisant, elle revint
-sur ses pas, se hissa sur la pointe des pieds pour dépasser de la tête
-la haie tressée qui fermait l’enclos de la maisonnette et jeta d’une
-voix douce:
-
-—Bonne nuit, Danilko!
-
-Puis elle se remit en marche, faisant voler du bout de ses mignonnes
-bottes rouges les aiguilles de pin qui jonchaient le sentier...
-
-Autour de ses hanches minces la jupe de paysanne bouffait; son tablier
-à fleurs se soulevait à la brise; le bout de son écharpe accrochait
-les buissons, et le jour pâle du soir, caressant les blancheurs de sa
-chemise, se reflétait sur ses joues lisses. A chaque pas les perles
-de son collier bruissaient et ses talons claquaient... Ils plaisaient
-aux regards de la petite idole, ces poétiques oripeaux exhumés du
-passé comme un songe... Ses doigts se caressaient à leurs plis; ses
-oreilles suivaient comme une musique berceuse le murmure de leurs
-froissements... Déjà sa pensée trouble prenait corps avec eux. D’une
-main nerveuse elle palpa son front, inquiète de n’y point trouver le
-symbole des fiancées ruthènes... «Mais où donc? murmura-t-elle; où,
-donc?» Puis elle se baissa, cueillit pêle-mêle des graminées, des
-fleurs, de jeunes pousses, des touffes d’herbe, et, gravement, se mit à
-former une couronne.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-LORSQUE Sacha traversa le jardin de la datcha, Viéra inquiète épiait
-son retour derrière la glycine du perron.
-
-En la voyant parée de ses atours de paysanne et surtout de
-l’invraisemblable couronne aux herbes flottantes qui entourait son
-front, la jeune fille dut se mordre les lèvres pour étouffer le cri qui
-était près d’en jaillir.
-
-Cependant, impassible, l’idole continuait d’avancer. Elle chantonnait,
-en appuyant sur certaines syllabes, un air dont il était impossible de
-saisir les paroles. En passant près de sa sœur elle eut un mouvement de
-surprise, la regarda vaguement sans lui parler et passa outre.
-
-Mais Viéra ne pouvait la laisser pénétrer ainsi dans la maison. Si leur
-mère allait la voir avec cette couronne, cet air dément! Elle s’élança
-derrière Sacha, la prit doucement par le bras et l’entraîna sous la
-véranda déserte.
-
-—Bonsoir, chérie, dit-elle doucement; d’où viens-tu? Tu as froid, ma
-pauvre, tu trembles... Et cette robe, ajouta-t-elle d’un air qu’elle
-voulait rendre indifférent, où l’as-tu prise?
-
-—Mais... dans le coffre.
-
-—Quel coffre?
-
-Sacha sembla faire un effort pour se rappeler, mais ne répondit pas.
-
-—Et cette couronne, ma chérie, insista Viéra à voix basse.
-
-—Cette couronne?...
-
-—Oui; la couronne qui entoure ta tête; ceci dit Viéra essayant
-doucement d’enlever le diadème vert...
-
-L’idole retint la main de sa sœur d’un geste vif.
-
-—Laisse, dit-elle.
-
-Un sourire flotta sur son pâle visage. Elle mit un doigt sur ses
-lèvres, et, avec toutes les précautions du mystère, prononça:
-
-—Ia niéviesta (Je suis fiancée).
-
-Des larmes obscurcirent les yeux de Viéra; pourtant il fallait songer à
-autre chose qu’à sa douleur, à soi... Elle prit sa sœur entre ses bras
-et la baisa sur ses joues froides.
-
-—Ma chérie, lui dit-elle tendrement, il est très tard, tout le monde
-dort; nous allons, sans réveiller maman, nous retirer dans notre
-chambre. Mamotschka n’est pas bien... l’orage de tantôt a bouleversé
-ses nerfs... Viens sur la pointe des pieds. Tu veux bien dormir,
-n’est-ce pas?
-
-—Eh! je peux...
-
-—Alors, viens!
-
-Les deux sœurs sortirent enlacées; il était temps; Tatiana Vassilievna
-montait déjà en compagnie de Vadim les marches du perron.
-
-Viéra aida Sacha à se dévêtir; puis, profitant de l’instant où, affalée
-devant l’image sainte, la pauvre petite marmottait ses prières du soir
-avec une ferveur factice et machinale, elle sortit de la chambre et
-s’en fut rassurer sa mère que son oreille aux aguets avait entendu
-rentrer.
-
-—Ne t’inquiète plus, mama chérie, Sachinnka est ici... Depuis un bon
-quart d’heure, ajouta-t-elle en un pieux mensonge! Mais elle a eu toute
-l’averse sur le dos; elle avait froid, je l’ai fait se coucher tout
-de suite. Elle ne voulait pas s’exécuter sans te dire bonsoir; alors
-je lui ai affirmé que tu dormais, que tout le monde dormait pour la
-décider. Maintenant, n’allez pas faire de bruit, car elle se lèverait...
-
-—Ah! enfin! Béni soit Dieu! murmura M^{me} Erschoff dans un soupir.
-
-—Bonsoir, mamotschka; bonsoir, Vadia. Je vous laisse; que ma
-prisonnière ne s’échappe pas...
-
-—Bonsoir, enfant. Viens m’embrasser, ma Viérotschka!...—Je te dis,
-Vadim, dit Tatiana Vassilievna à son neveu lorsque Viéra eut regagné
-sa chambre, que le malheur plane sur notre maison... Enfin, tu as
-beau le nier, Sacha devient plus étrange de jour en jour; et avec des
-antécédents comme ceux de ma famille, tout est à craindre, je le sais.
-Oh! cela, gémit la pauvre femme en joignant ses mains, cela, c’est trop
-affreux! Quelle pensée pour une mère, Vadia!
-
-—Mais ce sont là des alarmes non encore justifiées, chère tante,
-dit le jeune homme en s’emparant des mains de M^{me} Erschoff et les
-baisant avec pitié. D’ailleurs, ajouta-t-il aussitôt pour ne pas être
-obligé de dissimuler trop longtemps, il ne faut jamais énoncer ses
-craintes. Cela attire le noir hibou du malheur que d’en parler...
-
-—Hélas! hélas! mon fils, il sort bien de son nid sans cela, le sombre
-oiseau! Enfin, Dieu veuille que je me trompe! Mais aujourd’hui mon cœur
-est insupportablement angoissé.
-
-—C’est l’orage de tantôt, chère mère, fit Vadim.
-
-—Ou celui de notre destinée...
-
-Un long silence pesa sur la véranda, après ces mots, entrecoupé
-seulement de temps à autre par de légers froissements du feuillage
-sous la brise du soir ou le soupir d’adieu d’une fleur mourante qui,
-détachée de sa tige, tombait sur la natte avec un bruit doux. Un sphinx
-velu, fasciné par la lueur de la lampe qui brûlait sur une console,
-vint tournoyer au-dessus d’elle en spirales éperdues... Bientôt ses
-ailes crépitèrent, il ne voleta plus que lourdement. Tatiana le prit
-entre ses doigts, et, avant de le rejeter dans le jardin, le montra à
-Vadim.
-
-—Voilà ce que nous sommes, dit-elle; des papillons de nuit
-tourbillonnant autour de la Vie lumineuse. Et nous nous étonnerions que
-nos espoirs s’y brûlent?... Ah! si nous n’étions pas soutenus par la
-divine Foi!... Que font-ils, Vadia, dis-moi, que deviennent-ils, les
-gens qui ne croient plus en Dieu?
-
-—D’aucuns ont l’Idéal, d’autres l’Orgueil...
-
-—Mais cela peut-il remplacer la suave confiance dans notre Père
-céleste?
-
-—Je ne sais, fit le jeune homme d’une voix où l’on sentait un peu
-d’indécision... Cela dépend des idées reçues, des tempéraments même,
-sans doute...
-
-—Mais parlait-on de ces choses autrefois chez nous? On appelait notre
-Russie: la Sainte...
-
-—Parce qu’on élevait des temples à chaque pas. Et de cela, justement,
-l’Orgueil était la cause!... Tu sais bien, par exemple, que les
-marchands moscovites, qui n’adorent cependant en général que le dieu
-Mercure, se faisaient un record de bâtir chacun dans leur ville la
-plus belle église, la plus somptueuse, surtout! Était-ce par piété
-ou par croyance? Non, mais simplement pour éblouir leurs concitoyens
-de leurs richesses —pour que l’on dît en montrant les merveilles de
-Moscou: «Ceci est la tserkoff bâtie par Sava Romosoff.»
-
-—Mais en laissant de côté ces monuments de quelques-uns, dis-moi, où
-pria-t-on jamais avec autant de ferveur qu’au pied des icônes russes?
-
-—Cela, je te l’accorde; seulement, encore, ne vois-tu pas dans
-cette adoration continuelle de l’Image sainte, un singulier reflet
-du paganisme? Oui, tante, j’ai bien dit: paganisme. Le Russe—du
-moins celui qui fait partie de la classe des esprits simples—ne
-voit pas dans ses icônes une divinité abstraite. C’est bien l’image
-elle-même qu’il invoque, et c’est pour cela qu’il la lui faut dorée,
-peinturlurée, ruisselante de pierres fausses ou vraies, et constamment
-éclairée d’une lampe dont la lumière la fasse bien ressortir à ses
-yeux... Vois les serpents sacrés des chaumières de la Russie Blanche,
-les pièces de monnaie que nos paysans jettent au fond des sources et
-des étangs pour rendre leurs eaux sacrées... le riz que nous déposons
-sur les tombes de nos morts... Ceci, du moins, n’est pas un paganisme
-créé par mon imagination; il est patent, réel. Et c’est cette foi-là
-qui a fait appeler sainte notre Russie!... Enfin, je te demande, chère
-mère, un peuple peut-il être vraiment pieux et croyant avec des prêtres
-comme ceux que nous avons?
-
-—Qu’importent les serviteurs, si le Maître est là?
-
-—Ah! ma tante, je vois que toi, du moins, tu es une vraie chrétienne,
-dit le jeune homme en souriant.
-
-—Mais j’espère que toi aussi?...
-
-—Moi? Je suis un métis du paganisme et de la religion nouvelle. Le
-mysticisme me dévoile son charme dans mes moments de douce mélancolie,
-et la magie des formes extérieures me séduit quand je suis gai et
-ardent! Vive l’esprit, souvent! Vive la matière, quelquefois! Et
-toujours, vive la beauté!
-
-Un rire maintenant épanoui fit briller à travers sa moustache les dents
-blanches de Vadim.
-
-Tatiana Vassilievna, un peu abasourdie, un peu... poule, comme disaient
-ses filles, ne savait si elle devait approuver cette joie ou s’en
-défier. Enfin, comme toujours, son indulgence, sa parfaite bonté furent
-les plus fortes. Les traits de son visage se détendirent à leur tour,
-et les tendres yeux bleus—d’un bleu pâle et limpide comme celui des
-yeux de Viéra—sourirent au jeune homme.
-
-—Affreux savant! dit-elle en hochant sa tête de droite et de gauche...
-Et toute la jeune génération est ainsi! Enfin! Dieu le veut, sans
-doute.
-
-Tatiana se signa trois fois.
-
-—Allons, bonsoir, mon fils! On n’entend rien de ce côté, fit-elle
-l’oreille tendue vers la chambre de ses deux plus jeunes filles...
-Elles dorment, les enfants! Moi, je m’en vais me coucher aussi. Ce
-n’est pas une heure, mais je suis fatiguée; et avant que ma toilette
-soit faite... Tu te promèneras encore un peu, peut-être? Va attendre
-M^{lle} Burdeau et Katia à la grille pour leur recommander de ne pas
-faire de bruit, et dis à Andreï de rentrer les chevaux par derrière.
-Bonne nuit, Vadia, bonne nuit, mon chéri!
-
- * * * * *
-
-Le lendemain matin en s’éveillant, Viéra entendit Sacha qui geignait
-sous ses couvertures. D’un bond elle fut hors de son lit, écarta avec
-précaution le couvre-pied de soie bleue que sa sœur avait rabattu sur
-sa tête, et se pencha sur le frêle visage. Il était rouge de fièvre, et
-la bouche continuait à se plaindre vaguement; pourtant la petite idole
-dormait!
-
-Viéra n’eut garde de l’éveiller et se mit sans bruit à faire sa
-toilette. Mais quelques instants plus tard, un gémissement plus
-prononcé que les autres la fit accourir près du lit. Sacha s’était
-assise sur son séant et tenait sa tête dans ses mains.
-
-—J’ai mal, fit-elle quand Viéra parut.
-
-—Où ça, ma pauvre?
-
-—Partout, dans les jambes, dans le dos, aïe! et surtout à la tête.
-
-—Recouche-toi, chérie, j’irai chercher Vadim, il te prescrira quelque
-chose.
-
-—A...ïe! Non, je ne peux pas rester couchée, mes os se brisent!
-
-—Je sais bien ce que tu as, moi, dit Viéra en grondant un peu: un
-accès de malaria! Tu seras restée dans la forêt, hier, pendant l’orage,
-et bien qu’Evlampia t’ait changée tout de suite après,—qui sait même
-si c’est tout de suite après?—tu auras pris froid. Il suffisait de tes
-cheveux mouillés, d’ailleurs... Ah! méchante petite, que tu nous donnes
-de mal!...
-
-—A... a... aïe!... continuait de gémir Sacha comme un enfant blessé.
-
-Viéra alla chercher Vadim.
-
-C’était une fièvre intense, en effet, une sorte de malaria qui s’était
-abattue sur la pauvre idole.
-
-Pendant huit jours de continuels accès bouleversèrent son corps
-endolori; mais elle n’eut pas de délire et, chose étrange, ne sortit
-pas une seule fois des bornes de sa raison.
-
-Tatiana Vassilievna, le futur docteur et Viéra furent presque
-rassérénés devant ce mal qu’ils savaient ne pas être grave et qui en
-détrônait un autre, horrible celui-là!...
-
-Au bout de dix jours, Sacha put se lever. Mais elle était si faible et
-si meurtrie, qu’à peine avait-elle la force de se remuer. Elle ne put,
-malgré les velléités de vagabondage qui parfois la reprenaient, que
-circuler en se traînant, durant plus d’une semaine, dans les chambres
-et le jardin de la datcha. Et pendant ce temps-là se préparaient les
-noces de Danilo.
-
-Déjà, la mère de Ioulia avait cuit le symbolique gâteau orné de
-feuillage autour duquel se chante l’épithalame en l’honneur des époux.
-La soirée virginale avait eu lieu, inaugurée par les complaintes
-d’usage. En des improvisations dignes des Kobzars antiques, les
-poétiques filles d’Ukraine dirent ce qu’avaient été la vie, les
-occupations, les plaisirs de Ioulia jusqu’à ce jour, et quels allaient
-en être les devoirs, les charges, les déboires...
-
-«La colombe, chaudement nichée dans le colombier, s’abritait sous
-l’aile de sa mère... Le blé des champs la nourrissait, l’eau des
-sources abreuvait son bec gris... Elle roucoulait de l’aube au
-crépuscule et voletait sur les fleurs... Mais, à son tour, la petite
-colombe veut faire son nid; elle déserte le tiède pigeonnier maternel,
-et s’envole vers l’époux qui pour elle a lustré son plumage... Des
-pigeonneaux naîtront de ses amours... Elle devra veiller aussi sur
-les mignons et protéger leurs corps fragiles de la griffe des fauves
-oiseaux... Sois heureuse, colombe!...
-
-«Ha! ha! elle s’est lassée, la belle, de sa liberté, de ses tresses
-blondes, de ses flâneries au bord des routes!... Ha! ha! un jour, le
-prince à la fontaine lui dit: «Ma beauté, abreuve mon cheval...—Non,
-mon cœur, c’est impossible! Quand je serai votre femme, alors je
-donnerai à boire à vos deux chevaux dans un beau seau tout neuf...» Ha!
-ha! le prince la baisa sur le cou et lui dit: «Dans un mois, ma dorée,
-nous reviendrons ici, et mes chevaux seront abreuvés par toi!» Ha! ha!
-adieu liberté, tresses blondes, flâneries au bord de la route! Abreuve
-les chevaux de ton mari, ma belle. Mais prends garde que le rusé, quand
-tu rentreras, ne casse pas ton seau sur tes chères petites épaules! Ha!
-ha!...»
-
-Ces complaintes, accompagnées par la bandoura d’un vieux musicien
-errant, précédèrent des chants plus joyeux et des danses.
-
-Les rouges jupes ballonnèrent; les ailes des chemises brodées battirent
-l’air en tournoiements rapides; les talons marquèrent la mesure de la
-«Kosak» et du «Trépak»...
-
-Tant de rubans s’accrochèrent au passage que l’on eût dit une folle
-orgie de papillons et de libellules tourbillonnant sur un champ de
-pavots en fleurs.
-
-Enfin, le fiancé, le «prince», entra avec ses amis, ses parents, sa
-«cour». Il s’assit sur l’escabeau recouvert d’une toison que l’on
-avait placé devant l’icône. Ioulia lui présenta le mouchoir rouge et
-reçut en échange une menue pièce d’argent, puis ils burent l’eau-de-vie
-nationale, l’un après l’autre, dans la même coupe. L’on soupa... Et la
-fête continua durant trois jours.
-
-Le matin du mariage définitif, c’est-à-dire de la bénédiction nuptiale
-à l’église, Danilo revint à Vodopad. Il voulait, le gars, pour donner
-plus de somptuosité à sa noce, louer au Juif une télègue et deux
-chevaux fringants,—du moins, aussi fringants que pouvaient l’être des
-bêtes nourries par un fils d’Israël.—Mais il jouait de malchance. Le
-frère de Schmoul était justement parti pour Kieff, depuis la veille,
-dans ledit équipage et ne devait rentrer qu’à la nuit.
-
-—C’est un malheur, un vrai malheur, nasillait le maquignon en hochant
-sa belle tête sale au profil assyrien. Pour vous d’abord, et puis pour
-moi qui perds ainsi cinq roubles...
-
-—Crois-tu que je t’aurais donné cinq roubles pour une journée de ta
-télègue branlante et de tes deux coqs maigres? Eh! tu te trompes,
-marchand!
-
-—Cinq roubles... cinq roubles... continuait de répéter le Juif sans
-avoir l’air d’entendre. Enfin, le malheur est fait, il n’y faut plus
-songer. Mais je pourrais te louer mon noir et le borgne. Ce serait
-moins cher, ajouta-t-il en voyant la répugnance de Danilo... Ils ne
-sont pas si mauvais, ces deux, et bien attelés... Andreï m’en faisait
-encore compliment hier.
-
-Ceci était un mensonge effronté, d’autant plus qu’hier Andreï buvait et
-dansait avec la noce à Ermino. Mais l’astuce de Schmoul servit du moins
-à quelque chose, car, au nom de son cousin, une idée lumineuse jaillit
-du cerveau de Danilo.
-
-—Je ne veux rien, puisque tu n’as pas ce que je demandais, dit-il en
-prenant congé du juif. A une autre occasion.
-
-—Mais puisque...
-
-Le Petit-Russien coupa court.
-
-—Laisse-moi tranquille!
-
-Mais en route son idée lui apparut moins belle que chez Schmoul.
-Oserait-il jamais, toute connue que fût la bonté de Tatiana
-Vassilievna, demander à la barinia de lui prêter ses chevaux? Elle ne
-les lui refuserait pas, bien sûr; mais était-il convenable qu’un humble
-villageois fît une pareille démarche auprès de sa seigneuresse?...
-
-Danilo, perplexe, fronçait le sourcil. Et cependant il marchait,
-marchait toujours vers le chemin de la datcha...
-
-Le soleil du matin brillait; les gouttes de rosée achevaient de sécher
-à la pointe des herbes; de petits papillons bleus tachetés de rouge
-se poursuivaient en secouant la poussière de leurs ailes; tout le
-long de la route, les singulières fleurs jaunes à feuillage mauve des
-mati-i-matchikha (mère et belle-mère) s’épanouissaient joyeusement.
-C’était bien là le temps d’une matinée de noce. Et cependant Danilo,
-à mesure qu’il avançait, perdait de plus en plus de son assurance et
-de sa belle joie saine. Ce fut avec un pli de mélancolie aux lèvres,
-et comme un lambeau de rêve triste voilant ses fiers yeux noirs, qu’il
-franchit la grille de la datcha.
-
-Akim, le vieux serviteur, râtissait les allées du jardin.
-
-—Oncle, bonjour!
-
-—Toi, fils! Comment es-tu là? Est-ce qu’on ne se marie pas,
-aujourd’hui? Tu t’enfuis avant la noce? Ha! ha! ha!
-
-Le mari de Mavra rit à gorge déployée. Danilo, bon enfant, sourit.
-
-—Andreï est toujours là-bas, pourtant; est-ce qu’il se marie à ta
-place, peut-être?...
-
-Nouvelle explosion de gaieté du facétieux Akim.
-
-—Eh! il n’aurait pas tort! Une belle fille, Iouletschka! et qui ne
-mangera pas de pain au détriment de son mari. Une khata, euh! euh! une
-paire de bœufs, des terres!... Cela mérite, en vérité, qu’on boive un
-petit verre à son bonheur. Viens, fils, tu m’expliqueras, là-bas, ce
-qui t’amène. «Là-bas», c’était le petit logement au plancher de terre
-battue, aux murs faits de demi-troncs de sapins calfeutrés par de la
-mousse sèche, qu’habitaient dans les communs Akim et sa famille.
-
-—Ah! c’est pour cela? dit le vieux lorsque son neveu lui eut exposé
-le motif de sa visite. Une vraie chance que Schmoul n’ait pas eu ses
-chevaux chez lui! Tu aurais seulement perdu quelques roubles. Notre
-barinia te donnera les siens avec plaisir; la télègue aussi; c’est
-une bonne âme; elle ne sait rien refuser. Par exemple, avec Andreï tu
-aurais eu un peu plus de mal, fit Akim en clignant des yeux. Ce diable!
-il aime mieux ses bêtes que son père lui-même!
-
-Un gros rire, suivi d’une ample rasade de vodka, vint appuyer la
-plaisanterie.
-
-—Toi, tu ne bois pas? Tu es jeune, c’est vrai! (Ceci, dans la bouche
-d’Akim, voulait dire: «Tu as encore tes illusions, tu n’as pas besoin
-de chasser les moroses pensées que la vie suggère à ceux qui savent.»)
-Et puis, ce soir, hein! il faut que tu aies tout ton... esprit! Ha! ha!
-ha!
-
-Danilo, un peu impatienté, demanda:
-
-—Et où puis-je voir la barinia?
-
-—Pas difficile; elle est toujours à cette heure-ci dans la crémerie.
-Vas-y!
-
-—Eh! non! J’aimerais mieux que tu dises à tante de la prier elle-même.
-
-Quelques instants plus tard, Tatiana Vassilievna franchissait le seuil
-du logis d’Akim. Danilo se leva précipitamment, et lui baisa la main
-avec respect.
-
-—Accordé, mon enfant, fit la vieille dame. Pour quelle heure?
-
-—Pour quatre heures après midi, barinia, si Votre Excellence le
-permet. Andreï ramènera l’équipage ce soir. Je vais passer le dernier
-jour avec grand’mère; elle ne peut pas assister à la noce, elle est
-trop vieille; elle dit qu’elle pleurerait trop...
-
-—Je crois bien, une baba! interrompit irrévérencieusement Akim.
-
-—C’est bien, Danilko! Viens quand tu voudras. Et, sais-tu? Nous allons
-orner la télègue avec des fleurs. Ce sera beau!
-
-—Ah! seigneuresse, que Dieu bénisse votre bonté.
-
-—Evlampia t’a-t-elle dit que notre Sachinnka a été malade? Oui, bien
-malade, Danilko! Maintenant, grâce au Seigneur, elle va mieux, presque
-tout à fait bien, même. Il est possible que tu la rencontres dans la
-forêt; depuis avant-hier elle a recommencé ses courses, fit Tatiana
-en soupirant. Et, tu sais, elle ne veut plus quitter l’habit que ta
-grand’mère lui avait mis pour faire sécher les siens, le jour de
-l’averse; nous avons été obligées de lui en commander un tout pareil.
-Ç’a été une scène quand nous avons essayé de lui faire reprendre ses
-vêtements à elle!
-
-—Elle veut être paysanne, dit Akim avec la liberté des vieux
-serviteurs; est-ce que c’est affaire à une barichnia?
-
-M^{me} Erschoff hochait la tête avec douleur.
-
-—C’était ton amie, Danilko, vous vous entendiez si bien! Ne l’oublie
-pas dans tes prières, enfant.
-
-Le front baissé, les yeux fixés sur une pensée lointaine, Danilo était
-sombre.
-
-—Allons, allons! Un jour de noce! gronda doucement Tatiana, et voilà
-que moi, vieille femme, je t’attriste! Va, mon fils, et sois heureux!
-
-—Bénissez-moi, seigneuresse, implora le jeune homme qui plia le genou.
-
-Tatiana Vassilievna étendit les bras.
-
-—Que le Seigneur répande sa bénédiction sur toi et sur tes enfants
-jusqu’à la septième génération, dit-elle d’une voix grave.
-
-Puis elle fit sur la tête du prosterné le double signe de croix grec,
-et tous trois, se tournant vers l’icône, s’inclinèrent avec le profond
-respect des Russes pour les choses saintes.
-
-Le visage d’Akim lui-même, malgré son nez bourgeonnant qui semblait
-toujours vouloir conter quelque histoire facétieuse, était ému... Et
-lorsque Danilo franchit la clôture de la cour pour regagner, par le
-chemin le plus court, la chaumière d’Evlampia, au lieu de l’accompagner
-par les lazzis avec lesquels il avait accueilli sa venue tout à
-l’heure, le vieux se gratta l’oreille sous ses longs cheveux rudes, et
-jusqu’à trois fois cracha par terre.
-
-
-
-
-IX
-
-
-L’ALLÉE des noisetiers est baignée d’un jour fauve où miroitent çà et
-là, comme les sequins d’un collier, de petites taches de soleil. Dans
-les ornières, des feuilles rousses se meurent. On n’est qu’à la fin
-d’août, et cependant, vers la vesprée, l’automne se sent déjà.
-
-Vêtue du costume de paysanne ruthène que depuis sa convalescence elle
-s’obstine à porter, Sacha longe en chantonnant le bord droit de la
-route.
-
-Son visage atone ne reflète aucune pensée. Elle marche, marche,
-pressée, dirait-on, d’atteindre un but.
-
-Sur sa tête, une couronne aux fleurs vives mêlées de rubans, s’épanouit
-et rend singulièrement pâle la fine peau de ses joues. C’est Viéra qui
-la lui a tressée, cette couronne, avec des œillets, de la verveine, des
-roses rouges; Viéra, qui, seule avec Vadim, possède le secret de l’idée
-fixe implantée au cerveau de l’idole, et qui, de peur d’irriter le
-mal en résistant aux caprices de sa sœur, fait docilement tout ce que
-celle-ci veut.
-
-Mais si Viéra sait qu’un fiancé mystérieux habite le cœur d’Aleksandra,
-du moins en ignore-t-elle le nom que l’enfant n’a jamais prononcé.
-Elle croit, avec son cousin, que c’est un être imaginaire, un produit
-de rêves déments qui n’a ni corps ni visage. Et tant il est vrai
-que, le plus souvent, des faits et gestes de personnes chères, qui
-devraient prendre à nos yeux une importance capitale nous échappent,
-ni l’un ni l’autre des jeunes gens n’ont remarqué l’étrange expression
-des yeux verts, ni l’attention passionnée du visage de Sacha lorsque
-au second déjeuner M^{me} Erschoff a parlé de la visite de Danilo
-et du char qu’il allait falloir orner pour la noce; pas plus qu’ils
-n’ont pris garde au soin particulier de sa toilette de paysanne, cet
-après-midi-là, ni à sa recommandation de faire son diadème très beau.
-Comment, alors, se seraient-ils étonnés de voir l’idole reprendre vers
-trois heures le chemin de son obsédante forêt?
-
-N’avait-elle pas depuis deux jours, malgré les prières de la faible
-M^{me} Erschoff et de Viéra, recommencé à courir par monts et par
-vaux, au risque de compromettre la bonne issue de sa convalescence?...
-Quant à la faire rester de force, il n’y fallait pas songer! Sa petite
-âme impérieuse avait devant la moindre résistance à ses caprices des
-révoltes dont s’effrayaient à bon droit sa mère, ses sœurs et le futur
-médecin. Et elle était défiante!... Une ablette ne fuit pas avec plus
-de souci les recherches du brochet vorace, qu’Aleksandra ne déroutait
-la surveillance des siens. Ils la laissaient donc aller à la grâce du
-fatalisme slave, confiant sa fragile personne au Dieu qui veille sur
-les oiseaux du ciel, et rassurés, du côté des hommes, par cette pieuse
-croyance russe qui fait, de tout être simple ou dément, une créature
-sacrée.
-
-Sacha était allée d’abord à la chaumière d’Evlampia. Elle avait trouvé
-la vieille femme assise sur la «prizba», devant la porte, les yeux
-tout rouges d’avoir pleuré. Danilo venait de lui faire ses adieux. Il
-s’en était allé, par les chemins de traverse, quérir la télègue et les
-chevaux de la barinia avec lesquels il devait sur l’heure se rendre à
-Ermino pour la bénédiction du mariage qui, en Russie, se donne le soir.
-
-—Et voilà, mon trésor; je suis seule! dit la douce paysanne; le fils
-m’a quittée.
-
-—Oui! fit Sacha d’un air qui sait; puis elle sourit dans le vague.
-
-—Il viendra demain, avec Ioulia, manger le borschtch.
-
-—Avec Ioulia?
-
-—Mais oui. N’empêche, ce ne sera qu’une visite! Comme un étranger,
-soupira la grand’mère.
-
-—Avec Ioulia? répétait l’idole.
-
-Et, tout bas, elle prononça ce nom trois fois de suite, comme pour
-trouver dans son intonation un sens qui, jusque-là, lui avait échappé.
-Soudain elle s’agita, son front s’illuminait d’un souvenir.
-
-—Allons, c’est bon! Moi, je pars, dit-elle en tournant les talons.
-Adieu, mère!
-
-—Et pourquoi, mon cœur, par miséricorde? Est-ce que tu ne pourrais
-pas?... Dieu puissant! songea la vieille femme, en se signant trois
-fois, lorsque l’idole eut disparu de l’enclos, légère comme une
-belette! Quels yeux elle avait aujourd’hui... Ah! seigneur!
-
-Aleksandra, cependant, s’engage dans l’allée des noisetiers. Bien sûr,
-en se pressant un peu, elle pourra arriver à temps à Ermino pour la
-noce... sa noce... Et elle marche, marche, sans s’arrêter un instant,
-sous l’ombre douce de la voûte de feuillage... Autour d’elle, le calme
-est profond, la solitude pleine de mystère. Peu nombreux sont les
-véhicules qui troublent la paix du chemin, à cette heure recueillie,
-pour se rendre au bourg voisin. On dirait plutôt une allée de légende,
-une route s’ouvrant sur des pays de rêve...
-
-Parfois, un panache roux s’agite parmi le feuillage du taillis, un
-corps agile se montre, une noisette encore verte dégringole de la
-branche... un pic frappe de son bec l’écorce qu’il veut percer... une
-grappe de sorbes s’égrène... le pédoncule trop mûr d’un de ces énormes
-champignons vénéneux que les Russes appellent «mouchkomors» se détache
-du sol et croule avec son parasol tacheté de blanc... Ce sont là les
-seules voix qui, avec le bruit des talons de cuivre et le chantonnement
-de l’idole, habitent en ce moment le chemin solitaire.
-
-Mais bientôt l’ombre s’éclaircit; une large baie de lumière troue
-d’un côté les noisetiers alignés. Encore quelques pas, et Sacha va
-trouver sur sa droite un vaste endroit à ciel ouvert. C’est un silo,
-anciennement creusé pour préparer la braise avec les troncs d’essences
-communes qui ne valaient pas le transport comme bois, et qu’envahit,
-depuis son abandon, une folle végétation d’un vert plus frais que celui
-du feuillage d’alentour.
-
-Des prunelliers aux fruits aigres agrippent aux talus leurs racines;
-des églantiers mettent sur ses bords la grâce de leurs corolles
-fragiles: au fond rampent des liserons, des ronces, du chèvrefeuille;
-et les digitales jaunes et roses, les œillets de velours, les
-marguerites aux pétales neigeux émergent de son herbe fuselée.
-
-Aleksandra marche depuis une demi-heure et elle est affreusement lasse,
-la pauvre petite idole, car, depuis sa fièvre des jours derniers,
-une grande faiblesse de tout le corps et surtout de ses jambes lui
-est restée, et son accoutrement de paysanne auquel elle n’est point
-encore habituée la gêne... Elle a les pieds meurtris dans les bottes
-qu’un savetier du village lui a faites; sa jupe aux plis lourds pèse à
-ses hanches graciles, sa tête s’alourdit sous la couronne aux fleurs
-ardentes. Mais comment s’arrêter quand...
-
-Soudain, un bruit lointain de clochettes frappe ses oreilles; un
-roulement sourd, d’abord, comme celui du tonnerre qui décroît, puis
-plus franc, annonce l’approche d’un véhicule; des piétinements de
-sabots ébranlent le sol, le clic-clac d’un fouet déchire l’air.
-
-La petite idole s’arrête, se tourne tout d’une pièce. Son visage
-fatigué s’illumine...
-
-Là-bas, au fond de l’allée, deux chevaux qu’elle connaît bien soulèvent
-un tourbillon de poussière, et derrière eux, dressé de toute sa
-hauteur, dans l’antique pose des conducteurs de chars, Danilo apparaît.
-
-Son œil est vif, ses joues sont animées; entre ses dents saigne une
-rose rouge. Il a perdu, le fiancé de vingt ans, cette mélancolie
-sombre dont Tatiana avait dû le gronder ce matin même! L’ardeur
-frémissante des nobles bêtes qu’il mène semble être passée tout entière
-en lui... Il savoure sa course rapide dans cette allée où nul obstacle
-ne vient heurter les roues de sa télègue, ni dérouter les pas de ses
-chevaux, et ne sait plus qu’une chose, c’est qu’il est ivre d’air, que
-l’espace est à lui, que sa belle jeunesse saine vaut le triomphe d’un
-roi!...
-
-Vêtu de ses habits de fête; sa chemise éclatante bouffant sous les
-broderies du kaftane entr’ouvert; l’écharpe pourpre aux reins; l’ample
-pantalon de drap bleu serré au dessous du mollet par des bottes
-luisantes, il a vraiment grand air, le petit-fils des cavaliers du
-steppe!
-
-Sacha, dans la rapidité de la course, ne peut voir tout cela; mais elle
-a reconnu Danilo, c’est assez; et, plantée au milieu du chemin, dans la
-baie claire de la fosse, elle attend.
-
-Le Petit-Russien, lui aussi, a remarqué, parmi la poussière que soulève
-la télègue, un habit de paysanne... Il veut maintenir ses chevaux.
-Vains efforts! Les bêtes ardentes énervées par trois jours d’écurie,
-lancées à fond de train par une main qu’ils sentent inexperte, ne
-veulent pas ralentir leur allure.
-
-Danilo crie par trois fois:
-
-—Béréguiss! (Garde-toi!)
-
-Mais la paysanne ne bouge pas.
-
-—Béréguiss! hurle le gars.
-
-La route est déserte en cet endroit; si l’obstacle ne recule pas à
-l’instant même, il va être impossible, sans un miracle de Dieu de
-l’éviter. Et Danilo, dans un sursaut de terreur, voit un corps chaud de
-vie piétiné par les sabots de ses bêtes!...
-
-—Béréguiss!
-
-Ce dernier cri n’a plus rien d’humain!
-
-Harrassée et souriante, Sacha reste immobile. Déjà les naseaux fumants
-du cheval de gauche la frôlent... Danilo la reconnaît!... D’un coup
-d’œil plus rapide que l’éclair, et dans lequel, cependant, un monde de
-pensées s’allume, il mesure l’abîme qui s’ouvre à pic au côté droit de
-la route, cingle ses bêtes, imprime aux rênes une violente secousse,
-et, baissant la tête comme pour éviter le coup dont le destin le
-menace, jette son attelage sur le côté...
-
-Sacha est sauvée!
-
-Mais à quel prix d’horreur et de dévoûment, grand Dieu!
-
-Précipitée au fond de l’abîme, la télègue a rebondi comme en un spasme
-d’agonie et s’est couchée sur le côté. Le petit-fils d’Evlampia, à demi
-écrasé sous son poids, a reçu le choc d’une roue en pleine poitrine;
-il va mourir!... Un des chevaux est sauf. Dans la terreur du coup de
-fouet qui voulait l’entraîner vers la fosse, il a rompu ses traits et
-a pu sauter librement, retenu à peine par les liens frêles des rênes.
-Délivré de la domination de son guide, il escalade le talus moins
-abrupt du terrain opposé à la route, par lequel on amenait autrefois le
-bois dans le silo, et bondit vers la forêt...
-
-L’autre bête, le poitrail défoncé par une souche qu’elle a rencontrée
-dans sa chute, les pattes de devant cassées, agonise, et ses
-hennissements de douleur rendent plus lugubre la scène de désolation!
-
-Sacha, elle, n’a vu que la disparition de Danilo; elle ne s’est pas
-rendu compte du drame... Cela s’est fait si promptement qu’elle croit
-avoir rêvé! Ce n’est que lorsqu’elle voit s’ébrouer tout près d’elle,
-le cheval vagabond, qu’elle reprend un peu conscience...
-
-—Danilko! appelle-t-elle d’une voix douce.
-
-Un hennissement du cheval mourant lui répond.
-
-—Danil...ko! fait-elle encore avec un peu d’impatience.
-
-Rien. Si, pourtant, un faible râle; mais ce n’est pas là la voix
-familière de son Danilo. L’idole appelle une troisième fois.
-
-—Da...nil...ko...!
-
-—Aleksandra Piétrovna!
-
-Quelqu’un a gémi ce nom au fond du silo! N’est-ce pas...? Eh si, c’est
-Danilo! C’est le chaste fiancé de sa démence!...
-
-Sacha se traîne vers la fosse; elle voudrait y descendre, mais ses
-forces la trahissent: elle ne peut plus se mouvoir.
-
-Alors, l’idole se laisse tomber tout de son long sur le bord du talus
-verdoyant, avance la tête en se retenant aux branches d’un prunellier,
-et plongeant ses regards dans l’abîme, embrasse d’un coup d’œil le
-spectacle tragique!
-
-En ce moment, un éclair de raison, pareil aux lueurs vacillantes d’une
-lampe qui va s’éteindre, jaillit de son cerveau; elle comprend toute
-l’horreur de ce qui vient de se passer!
-
-Sa fatigue disparaît. D’un bond elle se relève, descend en s’accrochant
-aux ronces la pente du silo, et vient tomber aux pieds de Danilo.
-
-—Danilko!... ah! frère, frère, gémit-elle d’un accent où passent tous
-les sentiments de son âme lucide: l’épouvante, la pitié, une tendresse
-infinie! Ah! frère!...
-
-Elle baisse le front blême, et sanglote.
-
-—Ah! frère, frère!...
-
-Danilo la regarde avec des yeux qui voient déjà la mort; il veut
-sourire, mais ses lèvres grimacent; il veut parler, mais dans l’effort
-qu’il fait, un flot de sang jaillit de sa poitrine par sa bouche, et va
-rejoindre, en un large sillon, l’écharpe, rouge comme lui, qui serre
-l’habit des noces... Jusqu’à trois fois, le corps tressaille des
-sursauts de l’agonie...; puis ce fut tout. Et la raison d’Aleksandra,
-avec le corps de Danilo, retomba dans le néant...
-
- * * * * *
-
-Akim revenait d’une course au village, lorsque, dévallant de la route
-qui faisait un coude non loin du parc de la datcha, un cheval aux
-traits brisés vint, après quelques ruades, s’arrêter presque devant
-lui. «Hé! mais, c’est le «brûlé!» se dit le vieux, étonné...
-
-Puis, aussitôt, un sourire goguenard flotta sur les mille petites rides
-de ses joues, autour du nez en fête.
-
-«Heu! heu! le maladroit!... Il n’a pas su tenir ses bêtes; cela
-n’arriverait pas avec Andreï...»
-
-—Viens petit, no, no, tout doux?...
-
-Une caresse sur la croupe en sueur, et Akim, tenant le brûlé par la
-bride, dépasse avec lui la grille ouverte de la villa.
-
-Mais, chemin faisant, sa figure devient grave; deux ou trois fois il se
-gratte la tête près de l’oreille, et crache; puis il s’engage dans un
-second monologue:
-
-«Et s’il y avait eu accident!... La télègue a pu verser... Il était
-sombre, ce matin, le gars, et un jour de noce, c’est un mauvais
-présage! J’ai tout de suite pensé à un malheur... Allons, il faut nous
-mettre à sa recherche.»—Mavra!
-
-La vieille femme se montra sur le seuil de la buanderie; elle était
-occupée à savonner du linge. Quand elle vit le cheval au harnachement
-brisé, tenu par son mari, ses bras tout blancs de mousse s’élevèrent
-dans l’air, puis s’abaissèrent le long de son corps en un geste de
-surprise véhémente.
-
-—Qu’est-ce que ça, mon petit pigeon, demanda-t-elle à Akim?
-
-—Un cheval, baba, répondit le vieux d’un ton méprisant.
-
-—Je sais bien; mais que signifie?...
-
-—Assez parlé. Je t’ai appelée pour te dire que je vais à la recherche
-du neveu, et te charger, pendant ce temps-là, de porter ça à la barinia
-qui en a besoin. Tu lui diras que cela coûte deux roubles.
-
-Akim tendit un paquet à sa femme.
-
-—Pour le reste, continua-t-il, inutile!... On verra d’abord ce qu’il y
-a...
-
-—Seigneur, fit Mavra en se signant.
-
-—Eh! pas la peine de crier avant de savoir quoi; tu es une vraie
-chouette!
-
-Ce disant, le vieux défit le harnais du brûlé, dont il ne laissa que
-le mors et la bride, lui donna quelques petites tapes sur l’encolure,
-saisit la crinière, et en cavalier consommé qu’il était, lui, l’ancien
-cosaque de la garde, s’élança d’un bond encore souple sur le dos nu de
-la bête.
-
-En quelques minutes, il eut franchi la distance qui séparait la datcha
-de la route communale. Les branches des noisetiers se rejoignent
-au-dessus de sa tête; les profondeurs du chemin retentissent sous
-les sabots de son cheval... Ah! ces Russes! Lui aussi, le vieux, il
-oublie presque le but de sa course. Penché sur le cou de sa monture
-qui galope dans un tourbillon de poussière, il se grise de vitesse. Il
-va, va toujours... Rien de suspect... A sa droite le taillis se troue
-de lumière; eh! il le connaît bien, le silo à la braise!... Il va
-passer... Il passe... Mais soudain, d’une de ces savantes pressions des
-genoux, dont les cosaques ont le secret, il imprime à sa bête un prompt
-mouvement de volte. Ses yeux troubles d’ivrogne ont vu là, dans le
-fond de la fosse, une masse informe qui gît comme un monstre écroulé.
-Serait-ce possible que ce fût...? Akim sent une main sournoise lui
-serrer le cœur. Il s’approche de l’endroit où le sable affaissé fait au
-bord de la route une vaste échancrure... Allons! plus de doute; c’est
-bien la télègue, le rouan, et, chose mille fois horrible! le cadavre
-sanglant du petit-neveu de sa femme!
-
-Mais cette paysanne assise là, auprès de lui et qui ne bouge pas?...
-Peuh! ces babas!...
-
-Akim saute à terre, attache son cheval à la branche la plus vigoureuse
-d’un noisetier, et dégringole le long du talus.
-
-—Aleksandra Piétrovna!
-
-Ce cri a jailli de sa bouche. L’idole tourne la tête vers lui, met un
-doigt sur ses lèvres et fait signe en souriant de ne pas la troubler.
-Le vieux ne comprend plus...
-
-La tête découverte, il se tient à deux pas du sinistre groupe, et
-ses yeux sont plus épouvantés, peut-être, devant l’attitude de la
-barichnia, que quelques secondes auparavant, lorsqu’ils ont découvert
-le spectacle d’horreur.
-
-Assise sur le bord du char renversé, auprès du corps inerte de Danilo,
-Sacha suit devant elle un rêve dont le charme se reflète dans les
-prunelles ravies. Ses pieds ballants tapotent en mesure l’osier tressé
-de la télègue; ses doigts jouent avec des tiges de fleurs fanées
-rassemblées dans le creux de ses genoux; de temps à autre elle balance
-son buste, hoche la tête et murmure, comme en un accompagnement, l’air
-d’une vague chanson...
-
-—C’est beau! dit-elle à Akim au bout d’un moment... C’est le tzigane
-qui raccommode les samovars... Mais qu’importe? Tu ne sais pas, tu ne
-comprends pas comment j’aime!...
-
-Le vieux saisit maintenant: il crache jusqu’à trois fois par terre.
-
-—Permettez, Aleksandra Piétrovna, dit-il en s’approchant de sa jeune
-maîtresse, nous allons rentrer à la maison.
-
-—Et pourquoi? Nous n’avons pas fini.
-
-—C’est qu’il est malade, lui, très malade; il faut le ramener à sa
-khata.
-
-—Malade?...
-
-—Oui. Venez, petite colombe. Ensemble! ajouta l’oncle de Danilo en
-soulevant d’un geste d’infinie douceur sa maîtresse de son siège et
-l’emportant vers le talus dans ses bras.
-
-Pauvre vieux! il était dans son rôle, touchant et maladroit comme un
-ours qui bercerait un enfant...
-
-—Mais Danilko, qu’il vienne! supplia Sacha.
-
-—Eh! tout de suite. Puis-je vous prendre tous les deux à la fois? Si
-vous attendez là, très sage, dans cinq minutes je reviens avec lui.
-
-Akim redescendit le talus. Après des efforts surhumains, il parvint à
-soulever la télègue et à dégager de dessous elle le corps de son neveu.
-Celui-ci déjà était raide.
-
-—Mon pauvre! mon pauvre! gémit le vieux.
-
-Et des larmes coulèrent de ses paupières rougies.
-
-Il s’agenouilla, se pencha vers le mort et déposa le baiser de paix sur
-son front.
-
-—Pardonne-nous, frère, à nous qui t’avons offensé...
-
-Puis il alla vers le cadavre du cheval, toucha du doigt le flanc glacé
-et inspecta les fractures des pattes.
-
-—Fini, mon vieux! fit-il nettement.
-
-Il retourna à Danilo, voulut le charger sur ses épaules, mais ce
-n’était pas le fardeau léger qu’il venait de remonter hors du trou:
-les membres raidis étaient lourds comme du plomb. Akim vit qu’il ne
-pourrait le porter. Le laisser là, pourtant!... Avant qu’il parvînt
-au village où seulement il pouvait trouver une aide utile et qu’il ne
-revînt avec quelqu’un, une demi-heure au moins s’écoulerait. Comment
-laisser le cadavre du gars si longtemps découvert et à la merci de Dieu
-sait quelles choses!...
-
-Akim n’est pas ancien soldat pour rien. Il possède les ressources des
-robinsons du camp. En moins de dix minutes, il a détaché, avec le
-couteau qui ne quitte pas sa poche, la claie d’osier du devant de la
-télègue, y a déposé le corps de Danilo, l’a maintenu aux pieds par son
-mouchoir de poche à lui, qu’il passe au travers des tressons, sous les
-épaules, par l’écharpe du mort. Et, attachant à ce brancard improvisé
-les rênes en laine tissée qu’il enlève au harnais du rouan, il se met à
-la remorque du lugubre fardeau qu’il parvient à remonter par la pente
-la plus douce de la fosse.
-
-Arrivé en haut du talus, il pose le brancard sur l’herbe, étend
-par-dessus son kaftane et va chercher son cheval.
-
-Aleksandra n’était plus là où Akim l’avait laissée tantôt. Après avoir
-attendu le vieux pendant quelques instants, elle s’était mise en marche
-et regagnait, par l’allée des noisetiers, les sentiers menant à la
-datcha... Elle avait oublié et Danilo, et Akim, et la scène tragique,
-et les chansons du gars; sa pensée fuyante habitait d’autres sites...
-
-L’oncle amena le brûlé par la bride jusqu’à l’endroit où était le
-cadavre, détacha celui-ci de la claie, le hissa sur le cheval,
-l’assujettit de son mieux, comme il l’avait fait dans la fosse, saisit
-la bête par la bride, tout près du mors, pour la maintenir sage, et se
-dirigea à la tête du sinistre équipage vers la demeure d’Evlampia.
-
-L’ombre était douce, paisible, sous la voûte des noisetiers; nul bruit
-ne vint offusquer l’oreille sereine du mort...
-
-Là-bas, à Ermino, les gens de la noce s’impatientaient.
-
-«Mais que fait donc, disait le père de Ioulia, que fait donc ce diable
-de Danilo qu’il n’arrive pas?»
-
-Et les gars, en habit de fête, groupés sur le bord de la route, devant
-la khata, guettaient, en lutinant les filles, l’arrivée du char
-nuptial...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- _DEUXIÈME PARTIE_
-
- «Elle, certes, a le droit et le devoir de diriger l’individu et de lui
- prescrire sa loi. Elle, c’est-à-dire la conscience...
-
- «Un homme sain et dans la pleine vigueur de son intelligence ne peut
- pas renoncer à son jugement. Si la loi et les mœurs lui imposent des
- actes qu’il trouve absurdes, parce qu’ils sont contraires au but, il
- n’a pas seulement le droit, mais le devoir, de défendre la raison
- contre l’absurdité et la connaissance contre l’erreur.»
-
- (MAX NORDAU. _Dégénérescence._)
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-_DEUXIÈME PARTIE_
-
-
-
-
-IX
-
-
-A présent, le doute n’était plus possible. Tout le monde savait à la
-datcha.
-
-Quand Akim eut raconté à Mavra ce dont il avait été le témoin dans le
-silo, et que celle-ci, le plus doucement qu’elle put, l’eut redit à sa
-maîtresse, ce fut une scène de désespoir indescriptible.
-
-Tatiana Vassilievna, maintenant que le malheur qu’elle avait pressenti
-était consommé, ne pouvait croire qu’il fût possible. Et le pis, c’est
-que la chose ne devait pas avoir de fin!... Une longue, longue misère
-qui allait durer toute la vie!
-
-On consulta les spécialistes de Kieff; puis Vadim partit pour
-Pétersbourg, chargé de consulter le célèbre psychiâtre Bogdanoff.
-
-Le praticien, comme ses confrères plus humbles, était d’avis de ne
-soumettre Sacha à aucun traitement spécial. «La vie de nos cliniques,
-dit-il au jeune homme, est bonne pour les aliénés qui ne peuvent être
-soignés chez eux ou pour les fous dangereux que l’on craint. Dans le
-cas présent, rien ne vaudrait la vie de liberté et de grand air et
-les soins de chaque instant dont le sujet jouit. D’ailleurs, puisque
-la moindre résistance à ses caprices a des effets si déplorables,
-mieux vaut laisser aller les choses jusqu’au jour—qui n’arrivera pas,
-espérons-le—où une intervention par la force deviendrait nécessaire.
-On sait encore bien peu de chose sur la folie héréditaire, avait conclu
-l’aliéniste, et c’est malheureusement la plus difficile à guérir. Sur
-un mal accidentel, on peut avoir des prises; mais, contre une tare de
-plusieurs générations!...»
-
-Vadim en savait donc autant en quittant Pétersbourg que ce qu’il avait
-dit lui-même à Viéra au début du mal de Sacha.
-
-Au fond, c’était une grande consolation pour Tatiana, dans le malheur
-qui la frappait, qu’on lui laissât sa fille. Elle aurait fait le
-suprême sacrifice de s’en séparer si tel avait été l’avis des médecins
-et pour le bien d’Aleksandra. Mais quel déchirement c’eût été pour
-son cœur maternel! Surtout de la confier à un de ces établissements
-sinistres dont le nom seul fait courir un frisson dans les veines.
-
-La pauvre femme passait la moitié de ses journées en prières. Faible,
-désorientée, elle n’avait un peu de paix qu’au pied de ses icônes...
-
-Quant à Viéra, que sa clairvoyance avait mise la première au courant
-du mal d’Aleksandra, une résolution, née de son entretien avec Vadim,
-grandissait dans son cerveau depuis la catastrophe du silo, à laquelle
-son intuition lui disait que Sacha avait dû prendre une part tragique,
-et l’obsédait déjà. Elle avait, après le départ définitif du jeune
-homme pour Kieff, fouillé la bibliothèque et dévoré les quelques
-livres traitant d’hérédité et de folie qui subsistaient encore de
-la collection de son grand-père, offerte en bloc, quelques années
-auparavant, par Tatiana à un ami de ce dernier. Elle avait compulsé le
-document envoyé par Vadim, et, quoiqu’elle n’eût pas toujours pu suivre
-avec netteté l’obscur dédale des termes techniques, et n’eût retiré
-de ses lectures qu’une bien imparfaite notion des terribles sciences
-de l’atavisme et de la psychiâtrie, un problème suggéré plus par son
-instinct généreux, il faut le dire, que par une logique irréfutable,
-s’était imposé à sa conscience.
-
-«Avons-nous le droit, lorsque nous savons que les êtres qui naîtront
-de notre sang sont prédestinés, par un vice de ce sang, à des
-souffrances particulières d’âme ou de corps, de procréer ces êtres?
-Non, se répondait Viéra, non, non, mille fois non! C’est comme si,
-sachant que je vais rencontrer une troupe d’enfants qui n’auront pas le
-temps de se garer, je lançais mon cheval au galop sur la route qu’ils
-parcourent. Combien seront blessés, tués? Je ne le sais. Et pourtant,
-j’aurais commis un véritable assassinat... La différence en ceci n’est
-que dans une nuance toute sophistique. Dans le premier cas, j’agis
-par passivité; dans le second, par activité. Une chose est lointaine,
-l’autre présente... Mais, pour une conscience honnête, ces différences
-existent-elles?»
-
-Hélas! le cœur de la pauvre Viéra avait fort à faire contre les
-convictions que sa loyauté lui dictait! Pour les mettre en pratique, ne
-faudrait-il pas renoncer à l’amour d’Evguénï, à ses rêves de bonheur,
-aux instincts si doux qu’une jeune fille porte en elle?... Alors
-s’avançaient les arguments sournois:
-
-«Mais à quoi servira mon sacrifice, si Katia s’obstine à se marier
-et met au monde des enfants?... Peut-être aussi d’autres membres de
-notre lignée vivent-ils encore et se propagent-ils sans que nous
-le sachions... Quand ce ne serait que du côté bâtard... N’importe!
-répondaient les nobles impulsions. Ce qui se passe en dehors de ta
-conscience ne te regarde pas. Si les apôtres, les inventeurs, les
-savants avaient raisonné de la sorte, l’humanité serait encore tout
-au fond des ténèbres. Chacun doit faire ce que la loi d’amour et de
-progrès lui dicte. C’est vrai,» concluait nettement Viéra. Et sa tête
-se relevait de toute la hauteur de sa résolution sublime!
-
-Une lettre de Vadim à qui elle n’avait pas encore fait part de ce qui
-se passait en elle vint bientôt consolider son projet de sacrifice.
-Après quatre longues pages de nouvelles concernant tous les habitants
-de la datcha, se trouvait une feuille détachée en tête de laquelle
-étaient écrits ces mots: «Ceci est pour toi seule; ne le lis pas à
-tante...» Puis tout de suite après, venaient les lignes qui suivent:
-
-«J’ai été mardi chez les Kantoucheff. Pendant la soirée, Maria Pavlovna
-m’attirant à l’écart (c’est ce jour-là qu’elle m’a chargé pour vous
-autres des amitiés que j’ai jointes à ma lettre) donc, Maria Pavlovna,
-m’attirant dans un coin du salon, me fit remarquer l’air agité
-d’Elisavéta Serguiévna. Grigorï Lvovitch m’avait déjà parlé de cela
-aussi et c’était bien inutile, car moi-même, dès que j’eus dit bonjour
-à notre amie, j’avais été frappé de l’expression de sa figure... Mais,
-imagine-toi qu’au moment où j’allais prendre congé d’elle, celle-ci me
-dit tout bas: «Non, non, restez le dernier! Je dois vous parler. C’est
-très grave, ajouta-t-elle, en me fixant d’un air hagard.» Lorsque tout
-le monde fut parti elle dit à Lef Grégorievitch: «Va te coucher; tu
-dois avoir sommeil. Aussi bien Vadim Piétrovitch est trop de nos amis
-pour ne pas t’excuser.» J’insistai: «Comment donc!...» Nous causâmes un
-instant de choses banales; puis, quand Elisavéta Serguiévna eut entendu
-se refermer la porte qui sépare le cabinet de travail de leur chambre à
-coucher, elle bondit de sa chaise, vint me prendre les mains, et d’un
-air que je n’oublierai jamais, me dit: «Vadim Piétrovitch, je deviens
-folle! Je vous dis que je deviens folle!... J’ai des visions! gémit la
-pauvre femme. Tout à l’heure, avant d’entrer dans le salon, j’ai vu
-maman qui est morte depuis cinq ans, vous le savez, assise sur le divan
-de la salle à manger. Ce n’est pas la première fois!... D’ailleurs nous
-sommes tous fous dans notre famille!... Et Lef! Hier il avait pris un
-fiacre et ne pouvait pas dire au cocher l’adresse de sa maison!... Il
-l’avait oubliée!... Il dut aller trouver Tchernienko à la clinique
-pour lui demander le nom de notre rue!... Et Natacha! Ah! Seigneur!
-Seigneur! ma Natachka!... Maudit soit le jour, cria-t-elle dans un
-état de surexcitation indescriptible, où je me suis mariée! Trois
-enfants, et un déjà qui a hérité de sa mère!... Qu’adviendra-t-il des
-autres entre deux époux déments?... Vadim Piétrovitch, ajouta-t-elle
-tout bas en saisissant mes poignets et les serrant avec une force
-vraiment effrayante, je suis trop lâche pour me tuer; mais jurez-moi,
-au nom du Seigneur qui nous voit, que lorsque je deviendrai folle
-tout à fait, vous m’empoisonnerez, vous! Un médecin... un ami, cela
-vous sera facile sans éveiller les soupçons!... Jurez-le-moi, Vadim
-Piétrovitch!»
-
-«J’étais trop ému pour songer à la calmer; d’ailleurs qu’aurais-je pu
-lui dire en ce moment?... Je répondis seulement avec gaucherie: «Que
-me demandez-vous-là, Elisavéta Serguiéevna? Mais c’est un crime que
-vous me proposez!» Au fond, je la comprenais si bien, la malheureuse!
-«Un crime de me tuer pour m’épargner des années d’un mal horrible?...
-Eh! vous savez bien que ce serait le plus bel acte de pitié qu’un
-homme pût commettre envers un autre, si de misérables préjugés ne nous
-avaient faussé la conscience! Justement je vous ai choisi, vous, Vadim
-Piétrovitch, pour cette suprême prière, parce que je sais vos idées
-généreuses, votre miséricorde... et aussi parce que vous êtes depuis
-six ans notre ami le plus fidèle!...»
-
-«Elle pleurait. Je ne sais ce que je lui dis... Je la consolai de mon
-mieux; je lui jurai à moitié de faire ce qu’elle me demandait (avec
-l’intention—inutile, je pense, de te le dire—de ne pas tenir mon
-serment. Que Dieu me pardonne si j’ai mal agi!) Enfin, j’oubliai mon
-sang-froid de futur médecin, et déraisonnai presque autant qu’elle...
-
-«La position d’Elisavéta Serguiéevna n’est-elle pas ce qu’il y a de
-plus affreux?... Tu le vois, Viérotschka, chaque famille a son drame!
-Il en est, hélas! de toutes sortes et de degrés bien différents; mais,
-n’est-ce pas que le malheur dont nous avons été frappés n’est pas
-comparable à celui de notre amie?...
-
-«Comment va tante? Et notre Sachinnka?... Donne-moi beaucoup, beaucoup
-de détails sur sa santé.»
-
-«Maudit soit le jour où je me suis mariée! se répétait Viéra, en
-tourmentant la lettre de Vadim entre ses doigts émus. Et voilà sans
-doute, ce que j’aurais à me dire quelque jour, moi aussi, si je n’avais
-pas le courage de renoncer à être épouse et mère!... Pauvre Elisavéta
-Serguiéevna! pauvre martyre! Quel exemple pouvait venir plus à propos
-me confirmer dans ma résolution de rester fille? Ah! si je pouvais
-gagner Katia à ma cause!»
-
-Elle alla, séance tenante, trouver sa sœur dans le salon, lui lut la
-lettre de Vadim, lui exposa à nouveau ses projets de renoncement, et
-l’adjura de rompre son mariage.
-
-Toute brûlante encore des précoces flammes du sacrifice, elle
-s’imaginait, la naïve enfant, que sa sœur, au premier mot de sa
-requête, allait mettre sa main dans la sienne et se rallier à ses
-raisons. Hélas! sa déception devait être d’autant plus grande en voyant
-échouer si nettement, si complètement sa démarche sublime!
-
-L’entendement frivole de Katia ne pouvait se prêter à des vues de ce
-genre.
-
-—Je suppose que tout ceci n’est qu’une plaisanterie, dit-elle à Viéra.
-Qui, je te prie, si ce n’est toi, songerait à des choses pareilles?
-Ne pas me marier parce qu’un de mes arrière-neveux, un petit-fils,
-un de mes enfants, même prenons le pis, pourrait naître avec des
-prédispositions à la folie! Mais à ce compte-là, sœur, il ne faudrait
-plus de popes pour bénir les unions! D’ailleurs, j’aime Serguié. Pour
-rien au monde je ne renoncerais à lui!...
-
-Ce dernier argument semblait à Katia autrement péremptoire que
-n’importe quelle réfutation scientifique ou subtile des théories de sa
-sœur.
-
-—Rompre mon mariage! Mais tu es folle!
-
-—Katia! cria Viéra en saisissant le bras de sa sœur.
-
-—Oui, cela m’a échappé, dit Iékatérina en se mordant les lèvres!
-C’est une locution qu’on emploie si souvent...
-
-—Sans se rendre compte de son sens tragique!...
-
-—Mais aussi, toi, tu exagères tout. C’est un grand malheur, un très
-grand, qui a frappé notre Sacha; mais partir de là pour vouloir
-réformer les lois de la création!... Tiens, jeta Katia, cela est digne
-de Tolstoï!...
-
-Viéra poussa un long soupir. Elle sentait une fois de plus que jamais
-sa sœur et elle ne se comprendraient. Entre leurs deux natures, bien
-qu’elles fussent du même sang, il y avait tout l’abîme mystérieux des
-idées, des penchants, du caractère...
-
-—Mais promets-moi de réfléchir, au moins, insista-t-elle lorsque Katia
-dut la quitter pour donner des ordres à la nouvelle femme de chambre
-qui rangeait le linge de son trousseau. Promets-le moi.
-
-—Mon Dieu! Si ça peut te faire plaisir... Pourtant j’aime autant
-te dire d’avance que mes réflexions ne me feront pas changer. On ne
-bouleverse pas ainsi sa vie du jour au lendemain pour Dieu sait quelles
-utopies!...
-
-—Non, mais vraiment, fit la jeune fille en pouffant de rire, trouvant
-décidément par trop grotesque le prosélytisme de sa sœur, tu as de ces
-idées!... Allons, réfléchis, toi aussi, de ton côté, et nous finirons
-bien par nous entendre!...
-
-—Rien à faire! songea Viéra avec douleur lorsque Iékatérina fut sortie
-du salon dans une glissade. Pourtant, mon rêve était si beau! Les
-dernières de notre race... Anéantie eût été à jamais la tare qui, comme
-un cancer, empoisonne notre sang! Ah!...
-
-—Que signifie ce gros soupir, chère enfant, demanda, en français, une
-voix derrière Viéra?
-
-—Madeleine!...
-
-—Vous ne m’avez pas entendu entrer, vous étiez si absorbée dans
-vos pensées! Voyons, que se passe-t-il sous ce front-là, interrogea
-Madeleine Burdeau en écartant du bout des doigts une mèche cendrée qui
-s’était échappée des bandeaux de Viéra? Il faudrait pourtant se faire
-une raison...
-
-—Eh bien! venez, fit Viéra en entraînant la Française hors du salon!
-Je vais vous dire à quoi je songeais... Vous êtes tellement mon amie
-depuis que je vous connais bien! C’est Vadim qui m’a ouvert les yeux
-sur vous, ajouta-t-elle sans remarquer la rougeur qui, à ces mots,
-couvrit le visage de M^{lle} Burdeau. Oui, vraiment; il m’a tellement
-fait votre éloge, les derniers temps de son séjour à Vodopad, que j’ai
-fini par voir en vous la perfection que vous êtes!... Oui, oui.
-
-Viéra prit la jeune fille par le bras, et l’entraîna hors du jardin
-vers la route. Trop occupée de ses rêves à elle, elle ne soupçonnait
-pas l’émotion de cette dernière.
-
-—Eh bien! voici...
-
-En quelques mots Viéra mit M^{lle} Burdeau au courant de ses projets.
-Très attentive malgré son trouble la Française l’écoutait.
-
-—Quelle est votre opinion, Madeleine? demanda M^{lle} Erschoff en
-concluant. M’approuvez-vous?
-
-—Mon Dieu! chère amie... C’est une question si grave, si
-compliquée!... Et je suis prise au dépourvu...
-
-—Mais ainsi, dès l’abord?...
-
-—Certes l’idée en est noble, généreuse... trop même, peut-être, ajouta
-Madeleine Burdeau en souriant un peu... D’aucuns pourraient la faire
-rentrer dans la catégorie des utopies...
-
-—Vous aussi! s’écria Viéra d’un ton de reproche...
-
-—J’ai dit: d’aucuns. Quant à moi, ma nature me prédispose assez à des
-rêveries de ce genre...
-
-—Ah! j’en étais sûre, s’écria Viéra, en pressant le bras de sa
-compagne avec transport.
-
-—Pourtant, reprit celle-ci, que votre joie n’aille pas trop vite en
-besogne; des choses pareilles à celles que vous venez de m’exposer ne
-s’acceptent pas sans quelques réfutations. La première qui se présente
-à mon esprit est celle-ci: si tous les descendants des races tarées
-agissaient selon vos principes, la terre, ma chère enfant, serait
-bientôt dépeuplée; or, ce n’est pas là le but de la Nature... ni de la
-société...
-
-—Mais non! Les cas ne sont pas tellement fréquents de familles
-contaminées par un mal héréditaire.—J’entends un mal déterminé,
-spécial, qui fait des victimes certaines—car pour le reste, nous
-savons trop, hélas! qu’il n’est pas possible d’éviter la souffrance
-en ce monde!—Donc, les familles tarées sont des exceptions, et en
-les supprimant on ne diminue pas sensiblement les représentants du
-genre humain. D’ailleurs, quand cela serait, à quoi sert que la terre
-soit peuplée de monstres?... Puis enfin, moi, ce n’est pas à une idée
-sociale que j’obéis. C’est à une considération tout individuelle,
-tout humaine... Mon cœur est ému d’une pitié infinie pour ces êtres
-qui, soumis au terrible occultisme de l’hérédité, sont condamnés
-dès l’instant de leur naissance à partager les maladies de leurs
-ascendants, ou bien à expier leurs aberrations, leurs vices!... Je
-veux, en enterrant ma race, épargner la souffrance à quelques-unes au
-moins de ces créatures marquées d’avance du sceau d’une réprobation
-imméritée!
-
-—Cela est beau, et bien digne de passionner un noble esprit;
-seulement, je le répète, en partant de ce principe, il faudrait
-supprimer la moitié des hommes; que dis-je, la moitié? les trois
-quarts, les neuf dixièmes!... Car ce n’est pas de l’hérédité seule
-que vient la souffrance... En somme c’est la Douleur qui règne sur le
-monde, et elle ne cessera d’exercer sa royauté que le jour où ce monde
-lui-même cessera d’exister. Ah! c’est une terrible impératrice que l’on
-ne détrône pas avec une bombe ou des révolutions!
-
-—Vous changez la question en mettant encore une fois en jeu les
-souffrances vagues qui pèsent sur l’humanité, dit Viéra avec un peu
-d’impatience. Nous ne nous occupons en ce moment que du mal défini
-auquel on peut remédier, du moins en partie, et j’estime que, même sans
-espoir d’un succès certain, l’homme doit faire le sacrifice de son
-individu lorsqu’il voit quelque possibilité d’améliorer le sort de ses
-semblables.
-
-—Nous arrivons à la question sociale...
-
-—Mais non! L’homme, par rapport à la société, ne m’intéresse pas. Mon
-but, je le répète, est d’empêcher, comme je le peux, quelques créatures
-de souffrir. Puisque, dans le cas d’hérédité qui nous occupe, il n’y a
-guère possibilité de soulager qu’en empêchant de créer, c’est ce que je
-m’empresse de faire en vouant ma race à l’extinction... du moins autant
-qu’il est en mon pouvoir...
-
-—Mais sacrifier ainsi toute sa vie pour éviter des maux peut-être
-imaginaires!... Car enfin, il est possible que justement vos
-descendants, à vous, seront tout à fait sains.
-
-—Il est possible, mais il n’est pas probable; alors, mieux vaut agir
-d’après le pis! De cette manière, au moins, je tiens la certitude!
-
-—Ma noble Viéra! fit Madeleine Burdeau en saisissant les mains de la
-jeune fille dans les siennes. Et Evguénï Nikolaïevitch, demanda-t-elle
-tout bas après un moment de silence, son regard velouté plongé dans les
-beaux yeux couleur d’azur de M^{lle} Erschoff.
-
-Viéra pâlit un peu.
-
-—Oh! fit-elle pourtant, en s’efforçant de sourire, ceci me donnera
-sans doute un peu plus de mal que d’exposer mes théories! Mais
-n’importe! Je serai fidèle à ce que je considère comme mon devoir.
-
-Elle eut un geste décidé; puis écrasa une larme au coin de sa
-paupière...
-
-—D’autres ont fait pis, ou plutôt mieux que cela!
-
-—Mais puisque tu l’aimes, fit Madeleine en tutoyant pour la première
-fois son élève.
-
-—Eh bien?
-
-—Rien... En disant cela j’ai tout dit.
-
-—Oui, je sais, la Française est avant tout et toujours, malgré et
-contre tout, l’amoureuse! l’amoureuse qui ne voit que son amour et
-ne peut lui souffrir d’obstacles! Pour nous, gens du Nord, l’amour
-n’est qu’un accident dans la vie; nous ne le voulons ni tyrannique ni
-absorbant. Alors...
-
-—Eh! ne te défends pas, ma chérie! Tu n’en auras ni plus ni moins de
-mérite! Tu sais aussi bien que moi que l’amour n’est pas le propre
-d’une latitude ou d’une nation; qu’il est de toutes les races et
-de tous les pays; qu’il est humain, divin, enfin qu’il est la loi
-suprême!... De quoi naît-on? De l’amour. Quel est le but de nos
-espoirs, de nos rêves, de notre vie tout entière? L’amour. Pourquoi
-travaillons-nous? Pour donner du bien-être à ceux que nous aimons.
-Pourquoi souffrons-nous? Pourquoi quelques-uns volent-ils, tuent-ils?
-Par amour! L’amour, toujours l’amour! Devant ces deux syllabes tout
-s’efface et rentre dans le néant.
-
-M^{lle} Burdeau avait mis tant de chaleur dans ces mots, que Viéra ne
-put s’empêcher de lui dire:
-
-—Comment! vous aussi, Madeleine?
-
-—Moi aussi, répondit la Française, mais cette fois tristement. Dieu
-n’a pas fait d’exception pour le cœur des hommes. Qu’ils soient riches,
-qu’ils soient humbles, quand le moment est venu, tous doivent y
-passer!...
-
-Puis, pour faire oublier l’amertume que recélait sa phrase, elle
-déclama, prenant à dessein un air comiquement emphatique:
-
-—Vous tous qui m’écoutez, oyez ceci. J’aime et ne suis pas aimée!
-
-—Il y a toujours un obstacle, dit Viéra en soupirant. Et... peut-on
-savoir?
-
-—Non, pas à présent. Il est possible qu’un jour... mais je ne promets
-rien. Livrer le secret d’un amour partagé, c’est charmant; dans le
-cas contraire, cela n’a rien de glorieux, non, ni de gai!... Sais-tu,
-Viéra, reprit-elle au bout d’un instant, ce qui me vient à l’idée en ce
-moment, et que j’ai oublié de t’objecter tantôt? C’est qu’en renonçant
-à Evguénï, ce n’est pas seulement sur ton bonheur, à toi, que tu
-opères, mais sur le sien en même temps; et cela, en as-tu le droit?
-
-—Oh! ne me tente pas, Madeleine, cria Viéra, ne me tente pas! C’est
-là la plaie, la plaie vive de mon cœur! Devant elle toutes mes autres
-blessures s’effacent. Et pourtant, puisque le remords ne m’a jamais
-effleurée, ajouta-t-elle lentement, c’est que les choses sont bien
-ainsi... tandis que je ne pourrais supporter, maintenant, de renoncer à
-mon sacrifice.
-
-—Mais, dis-moi encore... Et Katia?
-
-—Oh! elle ne veut rien entendre, elle! Tu la connais! Une idée juste
-a-t-elle jamais pu entrer dans son cerveau? Elle ne comprend pas; elle
-rit, elle appelle cela des billevesées, voilà toute sa logique...
-
-—Et puis il faut bien avouer que dans les conditions où elle est, à la
-veille de ses noces...
-
-—Oui, approuva Viéra, soyons juste. Il faudrait une énergie rare
-pour rompre un mariage d’amour trois semaines avant la date de son
-accomplissement. Une énergie rare, ou le feu de l’apostolat, du
-dévoûment... Or, Katia ne possède ni l’un ni l’autre. Ah! quel dommage!
-C’eût été si beau!... Enfin, Madeleine, à toi je puis bien te dire
-cela; je n’ai plus qu’un espoir, et qu’il est affreux, mon Dieu! c’est
-qu’elle n’ait pas d’enfants... Ainsi, la loi de justice s’accomplirait
-malgré elle. Tu ne dis rien, Madeleine.
-
-M^{lle} Burdeau eut un geste qui signifiait: «Que pourrais-je dire?»
-Puis elle ajouta:
-
-—Ma tête s’y perd; tout cela est si extraordinaire, si subtil; il
-faudrait être Salomon lui-même pour juger! Enfin, je ne puis, pour
-t’apaiser, que te répéter l’éternelle parole des anges au berceau
-du Sauveur: «Paix sur la terre aux hommes bien intentionnés!» Toute
-l’indulgence des nations tient dans cette absolution sublime.
-
-Les jeunes filles, pendant quelques instants, se turent. Étroitement
-enlacées comme deux âmes qui viennent de se lier pour toujours, elles
-suivaient dans la paix rose du crépuscule d’octobre les sentiers qui
-mènent à l’étang de Vodopad. Malgré les blessures que chacune d’elles
-venait de toucher du doigt, leurs fronts étaient sereins. La muse
-du soir avait peu à peu, comme d’un palimpseste effacé les pensées
-frivoles de leurs cœurs, et tracé sur leur blancheur nouvelle la poésie
-sacrée de son recueillement.
-
-—Regarde, Madeleine, dit Viéra lorsqu’elles furent arrivées aux chutes
-d’eau. Quelle agitation tiendrait devant un apaisement pareil? Oh! bien
-orgueilleux, bien endurci par les passions serait l’homme dont l’âme,
-même au plus fort de l’épreuve, se déroberait au charme que la Nature
-sait dévoiler à certaines heures!... Mais, vraiment, dis, la grâce et
-le charme du crépuscule tout entier ne tiennent-ils pas dans cette
-flaque d’eau, dans ces chutes murmurantes? L’étang les reflète et les
-cascades lui prêtent leur voix. Que l’heure est douce, Madeleine! Et
-que Dieu a eu de pitié d’avoir créé le soir!
-
-La jeune fille joignit les mains et regarda devant elle avec extase.
-
-«Singulier peuple que ces Russes, songea Madeleine Burdeau observant,
-moins émue qu’elle, le ravissement croissant de sa compagne! Froid,
-apathique, indolent pendant vingt-trois heures du jour, il se révèle à
-la vingt-quatrième d’une exaltation aiguë que n’atteindront jamais nos
-enthousiasmes les plus démonstratifs. Quelque chose vibre en eux qui
-échappera toujours à l’analyse des Latins que nous sommes... C’est bien
-la race des glorieux martyrs, des héros, des dévoûments sublimes comme
-des pires abjections. Et dire que nous croyons posséder en France le
-monopole des passions vives!»
-
-—Remarque, Madeleine, dit Viéra en s’arrachant à sa contemplation,
-que la nature est la seule chose sur laquelle tous les êtres humains,
-de quelque race qu’ils soient, se sont entendus. Le nègre chante ses
-savanes, l’Hindou ses forêts, le Peau-Rouge ses prairies, l’Arabe son
-désert et son cheval, le Circassien ses montagnes. Quant aux poètes
-civilisés (mon Dieu que ces deux mots vont donc mal ensemble!) ils
-peuvent être sceptiques, mystiques, ironiques, épiques, sentimentaux,
-grivois, la beauté des sites et du ciel les séduit toujours. Et comme
-c’est drôle que ce soient précisément les choses que nous prétendons
-n’avoir pas d’âme, qui émeuvent le plus la nôtre! Quelle bouche, je te
-prie, a la fraîcheur d’une rose? Quels yeux la transparence limpide
-d’un lac? Quelle voix nous parle aussi éloquemment que le murmure d’une
-source ou le grondement de la foudre? Lorsque je me trouve en nombreuse
-société, il y a à peine deux visages sur lesquels mes regards aiment
-à se poser; mais au milieu de la forêt ou du steppe, quel feuillage
-d’arbre, quel brin d’herbe serait désagréable à ma vue? Ah! que je
-plains les gens des villes, chère amie! Comment seraient-ils justes,
-comment seraient-ils généreux et purs, quand leur vie tout entière se
-passe, non parmi les saines ivresses pour lesquelles ils ont été créés,
-mais au milieu de sensations conventionnelles, perverties, frivoles...
-
-—Et combien d’entre eux vous plaignent à leur tour, ma chérie, dit
-M^{lle} Burdeau en souriant. La campagne, pour les citadins, est un
-véritable épouvantail... sauf pour y passer les dimanches, et la
-couvrir des papiers graisseux qui enveloppaient leurs saucissons!...
-
-—Oui, dit Viéra; parce qu’en prononçant le mot campagne, ce n’est pas
-la nature qui se présente à leurs yeux avec ses divins charmes, ses
-aspects toujours nouveaux, sa sérénité accueillante, c’est, par un
-renversement d’optique, les ennuis matériels qu’ils auraient à subir,
-les incommodités, les petites privations... Au lieu de regarder ce qui
-est, leurs esprits inquiets voient ce qu’il manquerait, et de là leur
-dédain d’une vie dont ils n’ont envisagé que les mauvais côtés. Chez
-nous, pourtant, ils sont rares, ceux qui n’aiment pas la campagne. Le
-Russe est né pour les vastes horizons; il a dans le sang d’ataviques
-démangeaisons de vie nomade, de grand air. Si j’étais seule au monde,
-ajouta M^{lle} Erschoff, ou, du moins, si les êtres avec lesquels je
-vis m’étaient moins chers, j’équiperais un chariot, je me munirais
-d’un serviteur fidèle et m’en irais tout droit devant moi, au hasard
-des plaines et des montagnes, passant une nuit ici, un jour là-bas, et
-savourant sans vaines entraves les pures joies de ma liberté.
-
-—Mais vous n’avez rien inventé, ma très chère; ne savez-vous pas que
-le dernier cri de la mode chez nous est d’avoir sa roulotte automobile
-et de s’en aller comme vous le dites, non par monts et par vaux, le
-puissant véhicule ne s’y prêterait pas, mais par routes, à la recherche
-de la sensation rustique?
-
-—Vraiment? fit Viéra amusée.
-
-—Oui, oui. Par exemple, on ne se contente pas de la rusticité dans
-tout; oh! bien s’en faut! On emporte avec soi lavabo, literie,
-tente-abri, ustensiles de cuisine, vaisselle, sièges pliants... Enfin,
-l’on s’encombre si fort et l’on se donne tant de soucis que tout le
-plaisir du voyage en est gâté; mais chacun, cependant, essaiera de
-la roulotte et du camping. C’est très bien porté, très chic, et par
-conséquent...
-
-—Oh! alors, si c’est chic, je n’en veux plus, s’écria Viéra,
-comiquement sérieuse! Fi! la vilaine chose, le vilain mot! Ne vous
-fâchez pas, chère Madeleine, mais si vous saviez comme elles sont
-intolérables à notre simplicité russe, ces éternelles préoccupations
-de snobisme et de chic, dont les échos nous viennent de l’étranger!
-Peut-être sommes-nous, nous autres, un peu trop dédaigneux de
-l’élégance; il faudrait un juste milieu, je l’avoue, entre votre
-goût et le nôtre, mais que les Français sont ridicules avec leurs
-raffinements soi-disant esthétiques! Ils ne parviennent, le plus
-souvent, qu’à créer du clinquant, du faux, qu’eux seuls prennent pour
-de l’art...
-
-—Tu m’as demandé de ne pas me fâcher, Viéra, et c’est tout au plus si
-je t’obéis pour ne pas être désagréable à ma nouvelle amie, pourtant
-j’en aurais le droit, certes! Je suis bon juge, moi, car je connais la
-moitié de l’Europe: l’Angleterre, l’Autriche, la Serbie, l’Allemagne,
-la Russie, la Belgique, et, sauf cette dernière miniature de royaume,
-qui est un foyer de progrès, de luxe et de bien-être, aucun de ces
-pays, impartialement parlant, ne m’a semblé égaler le nôtre au point de
-vue artistique, industriel et...
-
-—Et moral?
-
-Viéra avait jeté cela vivement, piquée par la controverse de M^{lle}
-Burdeau.
-
-Celle-ci, très grave, répondit:
-
-—Et moral, peut-être. Qui sait, si l’on pouvait «sonder les cœurs
-et les reins» des nations, quelles surprises nous réserverait cette
-chirurgie d’un nouveau genre? Les apparences sont si trompeuses! Les
-étrangers jugent toute la France sur Paris dont ils n’ont le plus
-souvent visité que les petits théâtres, le classique Moulin-Rouge, le
-monde à côté, et pis encore!... sur Paris qui, en somme, n’est qu’une
-vaste Cosmopolis... Ils ne connaissent rien de la vraie France, celle
-que nous chérissons si jalousement! Que dis-je? Il est même de bon ton
-parmi ceux qui ne connaissent ni l’un ni l’autre, de nous... bêcher! Ne
-serait-ce pas, chère Viéra, un peu de jalousie?...
-
-—Non, dit M^{lle} Erschoff sincère. J’avoue pourtant, après réflexion,
-que, déroutée par l’opposition du spectacle que nous avons sous les
-yeux et de l’écho des sottes vanités mondaines, j’ai été un peu
-injuste, tout à l’heure. Oh! rien qu’un peu, ne prenez pas cet air
-vainqueur!... Mais à quoi bon continuer une discussion qui ne peut
-aboutir à rien? Chaque citoyen—et ceci est touchant—ne trouve-t-il
-pas toujours son pays supérieur à tous les autres? Et dès que deux
-étrangers sont aux prises, l’éternel duel des sentiments, des
-préjugés, des idées, n’en fait-il pas aussitôt deux adversaires?...
-Réconciliables, heureusement, ajouta Viéra dans un sourire, en baisant
-M^{lle} Burdeau sur la joue qui était à sa portée.
-
-—Mon Dieu, il faut bien passer son temps à quelque chose, fit celle-ci
-en rendant à son amie sa caresse. Que serait un tête-à-tête sans
-querelle? Les amoureux eux-mêmes n’y résistent pas...
-
-—Et voilà ce que je ne comprends pas! dit Viéra redevenue songeuse.
-L’amour ne doit être qu’une longue entente, une complète harmonie...
-Je ne prise point le tumulte de la passion, ni les brouilles coquettes
-«pour mieux s’aimer après», comme on dit; mais un amour serein,
-silencieux, égal. La main dans la main, les yeux dans les yeux, voilà
-comment on devrait passer la vie quand on s’aime! J’avais fait ce beau
-rêve. Hélas!... murmura Viéra en soupirant longuement.
-
-—D’autres que vous l’ont fait aussi, ce rêve, ma chérie, dit Madeleine
-Burdeau non moins mélancolique, et doivent comme vous l’enterrer par
-un hélas. «Hélas!...» c’est le plus souvent par ce mot désabusé, ce
-«Sésame, ferme-toi!» que finissent les beaux songes! Tu vois cette
-frêle branche amenée de la forêt par le ruisseau, et que charrie l’eau
-de la cascade pour l’emporter vers le tourbillon qui doit l’engloutir?
-C’est là l’image de nos espoirs, verts rameaux que la vie entraîne dans
-son tournoiement!...
-
-Viéra ne répondit plus; elle songeait.
-
-Le voile du soir, de rose qu’il était, se teignait en gris-perle...
-L’eau de l’étang, avec ses herbes bizarres, ressemblait à un écrin de
-velours sombre étalant ses émaux précieux, et mariant leur éclat aux
-ciselures du feuillage, les gouttelettes de la cascade s’égrenaient
-une à une, pareilles aux perles d’un collier brisé. Des parfums
-de feuilles mortes et de résine arrivaient de la forêt prochaine,
-harmonieux, divinement, dans cette pénombre pâle...
-
-—Quel dommage qu’il faille rentrer, dit Viéra avec regret!
-
-—Tout a une fin, répondit M^{lle} Burdeau. Pourquoi déplorer ce qu’on
-ne peut éviter? Aussi bien nous y reviendrons... Demain ne sera pas
-moins attrayant qu’aujourd’hui.
-
-—Vous êtes une sage, Madeleine, fit Viéra en se levant du tronc
-renversé d’un saule sur lequel elle était assise.
-
-—Chacune son tour, riposta la Française; tout à l’heure c’était toi...
-
-Et les nouvelles amies, se prenant par le bras, s’engagèrent dans le
-chemin qui menait à la datcha.
-
-La brise avait fraîchi, le sable était humide... fini le sortilège
-des décors! Pressées l’une contre l’autre, les deux jeunes filles ne
-songeaient plus qu’à regagner au plus vite le home hospitalier où les
-lampes allumées mettent une si douce clarté, où le samovar chante, où
-le parfum du thé embaume si gentiment, où les visages aimés portent sur
-chacun de leurs traits leurs souhaits de bienvenue!
-
-
-
-
-X
-
-
-VIÉRA s’est retirée dans sa chambre, mais elle ne peut dormir; tant de
-pensées heurtent son front!
-
-Ce jour-là ont eu lieu les noces de Katia.
-
-Dès le matin, tout Vodopad était en liesse; jamais l’humble village
-n’avait vu tant d’hôtes ni d’équipages... «Vois donc, Nikita, les beaux
-chevaux!» «Euh! euh! le mari est officier dans la marine de notre père
-le tzar!» «Un fier cocher, Ivann, celui qui mène la troïka!» Ainsi
-s’interpellaient les moujicks, dont la plupart avaient négligé leur
-travail pour faire haie sur le passage de la noce.
-
-La pauvre église de bois étant trop petite pour contenir tout le
-monde,—car les parents et les amis des deux familles étaient
-nombreux,—le vieux pope Nikanor Ksénofontovitch avait tout simplement
-transporté ses accessoires sous une vaste tente faite de branches de
-sapins entrelacées, que les gens de M^{me} Erschoff avaient dressée sur
-le préau de la commune, et y avait béni le jeune couple.
-
-—Hourrah! hourrah! Paix et bonheur à tous! crièrent à assourdir les
-paysans ivres déjà de la vodka promise!
-
-Puis un plantureux dîner réunit les convives à la datcha.
-
-Evguénï y était, parmi ces convives, et ç’avait été pour lui et pour
-Viéra une triste, triste noce! Pour Tatiana aussi, dont les regards
-navrés, allant à chaque instant vers le coin des jeunes, ne trouvaient
-point pour s’y poser un visage chéri aux joues pâles, aux tresses
-brunes, aux yeux étranges et verts... Car Sacha n’assistait pas au
-mariage de sa sœur.
-
-Evlampia, prévenue, l’avait emmenée dès le matin dans la britschka du
-Juif, pour une longue promenade à travers la forêt; par cette même
-route où, six semaines auparavant, avait passé le char conduisant
-Danilo à la mort. Puis elle l’avait fait dîner sous les arbres, lui
-avait montré un étang, une source, des coins du domaine vert inconnus
-de l’idole, avait, en un mot, inventé mille prétextes pour la retenir
-jusqu’au soir, y réussissant à force de tendresse et d’ingéniosité.
-Et le cœur de la pauvre maman saignait de cette séquestration!...
-Mais pouvait-on montrer Sacha dans le costume de paysanne qu’elle
-s’obstinait à ne pas vouloir quitter, même pour ce jour exceptionnel,
-jeter en pâture à la curiosité des hôtes son air dément, ses gestes
-bizarres? Quant à supprimer l’ostentation de la noce, comme Tatiana
-et Viéra le souhaitaient d’un commun accord, impossible! C’eût été
-d’un mauvais présage pour les nouveaux époux que de les marier dans le
-deuil, et un manque d’empressement, que rien en somme ne justifiait,
-envers la famille de Nikolaï Sémionovitch Afanassieff.
-
-Alors il avait bien fallu en passer par où les convenances et le
-bonheur des enfants l’exigeaient, et l’on avait éloigné Sacha...
-Maintenant, l’aube commence à éclaircir l’ombre de la chambre à travers
-les découpures des volets; il y a plus de quatre heures que le bruit de
-clochettes des derniers équipages s’est évanoui dans le lointain des
-routes, que les habitants de la datcha redevenue paisible se reposent
-des émotions de la fête, et Viéra, douloureusement, n’a encore fait
-que ressasser dans sa mémoire les détails de son entrevue d’hier avec
-Evguénï, le souvenir de leur lointaine rencontre... de leurs jeux
-d’enfants... de l’entente qui, alors déjà, unissait leurs cœurs et dont
-était éclose la pure fleur de leur amour... Toute l’histoire de leur
-tendresse se déroule devant elle comme les pages d’un album sur lequel
-on a écrit ses pensées les plus chères, et que l’on relit une dernière
-fois avant de le céler au fond du coffret aux choses mortes...
-
-Bien que les familles Afanassieff et Erschoff fussent liées depuis très
-longtemps, les jeunes gens n’avaient pas eu de fréquentes occasions de
-se voir. Ce furent, au début, les maladies anodines qui, cependant,
-interdisaient le contact aux enfants du même âge; puis l’éducation des
-filles, le départ des garçons pour le «gymnase» de Kieff; les études
-de ceux-ci à l’Université, à l’école de marine. De sorte que, malgré
-les visites relativement fréquentes que se rendaient les parents,
-Evguénï et Viéra s’étaient—du moins aussi loin que la reportaient les
-souvenirs de la jeune fille—vus douze fois en tout. Oui, douze fois,
-l’amoureuse était sûre de ne pas se tromper d’un chiffre!
-
-Plus sérieux tous les deux que leur âge, et partageant à peu près les
-mêmes goûts, ils étaient bien vite devenus amis; pourtant, il arrivait
-aussi parfois qu’une brève querelle vînt rompre l’harmonie de leur
-accord. L’un soutenait ceci, l’autre cela, et c’étaient, pour un quart
-d’heure, des mots rageurs, des mines boudeuses, des regards rancuniers
-et sombres, jusqu’à ce qu’une loyale avance de Viéra—moins obstinée
-qu’Evguénï, c’était elle toujours qui revenait la première,—sût
-aplanir la houle des puérils amours-propres, et renouer la bonne
-entente.
-
-Plus tard, les seize ans du «gymnasiste» devenant romantiques, il avait
-récité à sa petite amie très attentive des bribes de son anthologie et
-celles des œuvres des grands poètes nationaux permises par la censure
-du lycée. Avec quelle emphase lyrique il déclamait dans le grand salon
-de Khorodienka, domaine qu’habitaient en ce temps-là les parents
-d’Evguenï:
-
- _Kouda, kouda vi oudalilis_
- _Viesni moïé zlaté dni?..._
- _Où vous êtes-vous enfuis,_
- _O jours dorés de mon printemps?..._
- _Que me préparent les heures qui vont venir?_
- _Mon regard veut les saisir en vain;_
- _Elles sont cachées dans une profonde brume..._
- _Il n’y a pas de nécessité... La loi du sort est juste!_
- _Tomberai-je percé d’une flèche?_
- _Ou passera-t-elle à mes côtes?..._
- _Chaque chose doit s’accomplir. L’heure est marquée_
- _Pour la veille ou le sommeil..._
- _Que le jour soucieux soit béni!_
- _Et bénie soit l’arrivée de la sombre nuit!_
-
- * * * * *
-
- _L’aube matinale va luire,_
- _La clarté du jour va briller._
- _Et qui sait? Je descendrai peut-être, moi,_
- _Dans les mystérieuses ténèbres de la tombe..._
- _Et les flots lents du Léthé_
- _Engloutiront la mémoire d’un jeune poète!..._
-
-Les yeux d’Evguénï se noyaient d’une mélancolie tragique; ses gestes
-évoquaient le souvenir des heures évanouies. Avec le Lenski de
-Pouschkine, il semblait, le naïf adolescent que nulle épreuve n’avait
-encore effleuré dans la vie, se préparer au duel fatal contre un nouvel
-Onéguine, et gémir sur le sort de sa destinée sombre!...
-
-Et ceci eût été, pour un témoin railleur, d’un irrésistible comique!...
-
-Mais Viéra, elle, était loin de trouver en ces séances matière à
-plaisanterie. Enthousiaste et rêveuse, elle aimait la parole des
-poètes, et sans parfois trop comprendre le sens des pensées qui s’y
-déroulaient,—car elle était encore bien jeune à cette époque,—il lui
-plaisait d’en suivre le rythme sur les lèvres inspirées d’un ami à la
-moustache naissante. Et la fleur de son amour s’était épanouie bien
-plus au souffle poétique émané des œuvres de Pouschkine, de Lermontoff,
-de Joukovski, qu’aux seules séductions du «gymnasiste» dégingandé, leur
-interprète! Et que d’heures charmantes passées plus tard dans le parc
-de Khorodienka!
-
-Evguénï était devenu un vrai jeune homme, aux gestes respectueux, à
-la réserve troublante; il ne déclamait plus de vers, mais ses yeux,
-plus éloquents que toutes les rimes du monde, disaient clairement à la
-gracieuse jeune fille qu’était devenue Viéra que sa ferveur d’autrefois
-pour les créations mystiques des poètes s’adressait maintenant à une
-forme plus concrète et non moins inspiratrice...
-
-A trois reprises différentes, et pendant plusieurs heures chaque fois
-ils s’étaient revus sachant qu’ils s’aimaient, mais sans oser ou
-sans vouloir se le dire, trouvant exquis ce nouvel aspect de leurs
-sentiments d’autrefois; cachant, lui sous ses manières dégagées
-d’étudiant, elle sous un essai de coquetterie de toute jeune fille,
-l’émotion qu’ils éprouvaient en face l’un de l’autre; jusqu’au jour de
-cette avant-dernière visite à Boutcha, où leurs cœurs, débordant enfin,
-avaient laissé échapper le doux secret si longtemps captif...
-
-Mais hier?...
-
-Depuis sa résolution prise de renoncer au mariage, Viéra s’était
-pour la première fois trouvée en présence d’Evguénï. Avait-elle
-pu, d’avance, se faire une juste idée de ce à quoi s’engageait sa
-vaillance, et de quels déchirements allait s’accompagner la comédie de
-froideur qu’elle s’était résolue à jouer devant celui pour lequel elle
-aurait, sans calculer une seconde, donné toute sa vie à l’heure même?
-
-Hélas! non. Ses prévisions, quant à ce dernier point surtout, avaient
-été dépassées et de beaucoup!
-
-Quand Evguénï, l’entraînant dans une allée du parc après le dîner, lui
-avait demandé simplement en levant sur elle ses bons yeux tristes:
-«Eh bien! Viéra Piétrovna, que signifie cette froideur?» et qu’elle
-avait dû, sous peine de se laisser attendrir et de voir s’éparpiller
-au vent, d’un seul coup, la triomphante palme de son holocauste, lui
-répondre d’un air glacial: «Que voulez-vous, Evguénï Nikolaievitch? Je
-connaissais mal mes sentiments; j’avais cru vous aimer pour toujours,
-il n’en était rien...» alors, oh! alors, le calice de Gethsémani tout
-entier avait vidé son amertume sur son cœur agonisant. Evguénï à ces
-mots était devenu très pâle; son premier mouvement avait été d’ouvrir
-la bouche pour interroger à nouveau la renégate de leurs fiançailles
-tacites; mais, se ravisant, il s’était contenté de secouer la tête
-d’un air qui émut plus Viéra que tout ce qu’il aurait pu dire, puis,
-s’inclinant, il lui avait offert son bras pour la reconduire au salon.
-
-Et ce fut tout. Simple, bref, sans vaines paroles, comme le sont les
-choses vraiment tragiques.
-
-Au moment du départ, Evguénï demanda d’une voix qui doutait encore:
-«Est-ce possible que ce soit adieu?» Viéra nettement répondit: «C’est
-adieu.»
-
-—Ah! il le disait bien: «Est-ce possible?» songeait maintenant la
-pauvre amoureuse avec désespoir! Oui... Est-ce possible, mon Dieu, de
-se quitter ainsi quand on s’aime? Est-ce possible qu’il tienne tant de
-douleurs en deux phrases?... Est-ce possible, sans crier de tendresse
-et de pitié, de voir ce que j’ai vu dans ces yeux si chéris?... Ah!
-Evguénï, mon Evguénï!...
-
-Viéra ne pleurait pas. La gorge serrée par une angoisse insupportable,
-les tempes battantes, le cerveau martelé de pensées éternellement
-pareilles, elle regardait, immobile, l’aube pâle envahir sa chambre et
-dessiner dans sa pénombre les objets familiers qu’elle reconnaissait
-à peine. Encore un jour qui va se lever; puis un autre... Quand donc
-pourra-t-elle accepter son sacrifice, sinon avec la joie que l’on
-s’accorde à prédire au devoir accompli, du moins avec un peu de la
-sérénité dont elle s’est leurrée?...
-
-«Jamais! jamais, sans doute,» gémissait-elle! Et la peur de souffrir
-ainsi longtemps, la lâcheté qui est au fond de toute créature humaine
-si noble qu’elle soit, jetait son cœur désemparé dans un tourbillon
-de révolte et de plaintes... Tous les sophismes des premiers jours de
-lutte, les objections de sa sœur, de M^{lle} Burdeau, de Vadim à qui
-elle s’était confiée l’avant-veille, firent l’assaut de sa volonté
-fragile, et triomphèrent un instant de sa conscience...
-
-«A quoi bon ces renoncements, ces combats, cette rébellion contre la
-nature toute-puissante? Pourquoi souffrir, pourquoi lutter, quand le
-bonheur est là, à portée de la main, si lumineux, si tentant?...
-Qui me saura gré de mon sacrifice?... Finis les angoisses et les
-regrets!... Je veux aimer, je veux vivre, je veux voir sourire
-Evguénï!...» Déjà Viéra se répète tout bas les mots qu’elle va tracer,
-tantôt, pour rappeler l’ami désespéré: «Mon bien-aimé, toute ma
-conduite, hier, n’était que comédie; je voulais éprouver votre amour;
-il est sorti victorieux de ma censure... Eh bien! Sachez que moi non
-plus, je n’ai jamais cessé de vous chérir! Je vous aime, Evguénï! je
-vous aime, je vous aime, je vous aime!...»
-
-Mais quelle est cette voix secrète plus impérieuse que celle de la
-tendresse, plus forte que celle du désespoir de la révolte? A peine
-le cœur de Viéra est-il traversé de ce souffle d’insurrection, qu’il
-sent une impossibilité presque physique, tant elle est nette, de s’y
-laisser aller. La décision que sa conscience loyale a prise dans un
-jour d’héroïsme ne peut ainsi flotter à la dérive, au caprice des
-passions, comme une grossière épave qu’engloutira l’abîme!... Un œil
-vigilant suit sa route, un doigt puissant la guide... Toute frémissante
-encore de la lutte, mais l’âme domptée, le cœur soumis, la jeune fille
-esquisse à nouveau son geste d’abnégation, et l’œil fixé sur l’Idéal
-qu’elle s’est volontairement créé et qui sera désormais l’unique phare
-de sa vie, elle condamne ses espoirs mauvais, ses souhaits parjurés...
-
-Elle reste ainsi longtemps immobile, comme fascinée par la
-compréhension lucide de son destin; un arrêt s’est fait dans sa pensée;
-seuls dirait-on, voient ses yeux... Elle n’a plus ni la force, ni même
-le désir d’ergoter; une volonté suprême annihile la sienne et décide en
-son lieu...
-
-Tout à coup, du fond de la chambre, un bruit confus de gestes et de
-mots prononcés à voix basse, vient tirer Viéra de sa rêverie.
-
-«Le plus grand a pris deux noix; fi! que c’est vilain!... Mais non! ce
-n’est pas dans le coffre!... Il disait: Je suis indigne... digne...
-digne!...» C’est Sacha qui, assise dans son lit dont elle a jeté les
-couvertures à terre, marmotte des phrases sans suite.
-
-«A minuit lorsque tout dort... Que donnerons-nous aux écureuillets?...
-Pardon, seigneuresse, je ne savais pas!... hi! hi! hi!...»
-
-—Qu’est-ce, ma chérie? pourquoi ne dors-tu pas? demanda Viéra en se
-rapprochant d’elle.
-
-L’enfant dévisagea un instant sa sœur sans répondre, puis avec
-volubilité dit:
-
-—Mais je ne peux pas! je ne peux pas! Imagine-toi, un couvre-pied
-bleu! C’est impossible! Un couvre-pied bleu! Et l’on veut que je
-dorme!... Prends-le, Viérotschka, cria-t-elle avec véhémence; dégoûtant
-couvre-pied!... Fu!...fu-u! Donne-m’en un rouge, supplia-t-elle, un
-beau rouge!...
-
-Viéra, docilement, s’en fut échanger le couvre-pied bleu contre celui
-de M^{lle} Burdeau qui était rouge, et l’étendit sur la couchette. Mais
-à peine Sacha eut-elle vu chatoyer ses plis à la lueur de la lampe
-que Viéra venait de rallumer, elle sauta à bas de son lit, se dressa
-haletante au milieu de la chambre et se mit à crier d’une voix rauque
-de terreur: «Du sang!... du sang!... Danilo! du sang!... Béréguiss!...»
-cria-t-elle avec éclat.
-
-—Sacha, Sachinnka, mon amour, calme-toi, au nom du ciel! Mère va
-t’entendre... Ah! mon Dieu!
-
-Quelqu’un avait remué dans la chambre voisine; une main cherchait la
-poignée de la porte...
-
-La démente continuait:
-
-—La télègue!... Danilo!... Ah! frère! frère!...
-
-Affaissée dans les bras de sa sœur, elle pleurait.
-
-—Danilko! gémit-elle une dernière fois avec désespoir.
-
-Sur le seuil de la porte maintenant entr’ouverte, une ombre blanche se
-dessine.
-
-—Retourne dans ton lit, maman, dit doucement Viéra; ce n’est
-rien... une peur enfantine que nous avons eue, Sacha et moi... Fini!
-ajouta-t-elle en s’efforçant de prendre une voix gaie.
-
-Mais Tatiana ne fut point dupe; elle avait entendu... Sans calculer ce
-que ce mouvement pouvait avoir de nuisible pour les nerfs impressionnés
-de la malade, elle s’élança vers le groupe formé par ses deux filles,
-et saisissant Sacha dans ses bras, se mit à la baiser avec passion.
-
-—Ma chérie, mon trésor, répétait la pauvre femme, comme du temps où,
-heureuse jeune maman, elle berçait l’enfant frêle sur ses genoux; ma
-chérie!... Regarde, c’est moi, c’est ta mère, ta maman qui t’aime, mon
-ange!... O Dieu puissant, viens à notre aide, cria Tatiana avec un
-regard dont l’ardeur dut percer le plafond de la chambre, le toit de
-la datcha, la voûte du ciel, et émouvoir le cœur du Père!... Dors, mon
-amour, dors!...
-
-Elle s’était assise sur le siège que Viéra lui avait avancé, et
-agenouillée tout près d’Aleksandra, la petite tête posée contre son
-cœur aimant, ses lèvres fermant de leurs baisers les paupières gonflées
-de pleurs, elle hypnotisait de sa tendresse le cerveau bouleversé.
-
-—Dors, mon trésor, do...rs!...
-
-Encore un sanglot, quelques plaintes, et Sacha s’assoupit.
-
-Le jour chasse complètement, maintenant, l’ombre de la chambre,
-mais Tatiana Vassilievna ni Viéra ne bougent. Pâles, silencieuses,
-alternativement elles regardent l’enfant endormie, et plongent leurs
-yeux dans les yeux l’une de l’autre.
-
-C’est la première fois qu’Aleksandra a une crise d’épouvante. Jusqu’à
-présent, ses manies d’abord, puis sa folie, ont été douces. Même
-le jour de la mort tragique du petit-fils d’Evlampia, elle avait
-paru sereine, répétant seulement de loin en loin, comme un écho: «La
-télègue était dans la fosse... Danilko aussi...» et souriant d’un air
-entendu quand on s’oubliait à rappeler devant elle quelque détail du
-sombre drame... Sauf aux instants où elle prenait ce visage fermé,
-cette mine têtue que Tatiana lui connaissait depuis l’enfance, elle
-semblait heureuse dans la nouvelle personnalité créée par sa démence;
-et l’on se réjouissait de ce qu’elle, au moins, la pauvre innocente, ne
-souffrît pas trop du malheur auquel on était soumis à cause d’elle...
-Et maintenant, cette triste consolation aussi allait disparaître! Non
-content de torturer ceux qui, du moins, avaient la force de supporter
-l’épreuve, Dieu levait son bras vengeur sur l’être sans défense!...
-
-A la voir là, dans ses bras, qui dormait tranquille et confiante comme
-un petit enfant, Tatiana allait jusqu’à songer: «Ah! qu’elle repose
-toujours ainsi! Que rien ne l’éveille, désormais! Mieux vaut, oui,
-mieux vaut la voir morte que douloureuse et terrifiée comme tout à
-l’heure!...» Puis elle sentait le cœur chéri battre sous ses doigts, le
-corps tiède palpiter contre sa chair de mère, et, reniant son souhait,
-disait à Viéra:
-
-—Quand je l’ai là, ainsi, près de moi, je suis heureuse, j’oublie
-toutes mes misères... Que c’est doux, un enfant à bercer, Viérotschka!
-Notre Katia le saura avant un an, j’espère, ajouta Tatiana, souriant
-déjà aux rêves des grand’mères...
-
-—Tais-toi, maman, cria presque durement Viéra, oubliant les
-précautions de silence qu’elle avait gardées jusqu’alors! Comment
-peux-tu souhaiter cela après ce que nous venons de voir?...
-
-Mais elle aperçut le timide effarement de sa mère, et, plus douce:
-
-—Faisons des vœux, au contraire, ma chérie, pour que tu n’aies jamais
-de petits-enfants!
-
-—Oh! Viérotschka, implora la pauvre maman qui fit signe en même temps
-de parler plus bas.
-
-—Mais oui, reprit impitoyablement Viéra! Quant à moi, c’est mon seul
-espoir maintenant...
-
-—Mais c’est un péché, enfant! Un manque de confiance envers le Père
-qui est là-haut...
-
-—Oh!
-
-Viéra accompagna cette exclamation d’un geste qui voulait dire: Ceci
-m’importe peu!
-
-—Que veux-tu dire, Viéra, fit sévèrement M^{me} Erschoff?
-
-—Que Dieu oublie parfois les hommes, et qu’il est prudent pour ceux-ci
-de ne songer qu’à eux-mêmes, s’ils veulent améliorer leur sort ou celui
-de leurs semblables...
-
-—Seigneur! gémit Tatiana, est-ce ta mère qui t’a appris ces choses?
-
-—Non, ma chérie... C’est la Vie!...
-
-—Mais tu ne la connais pas, la Vie!...
-
-—Assez pour désirer la connaître encore moins! Maman, murmura Viéra
-en se jetant à genoux près de madame Erschoff et inclinant sa tête sur
-l’épaule restée libre de la douce créature, maman, je voudrais mourir!
-
-—Je te défends de dire des choses pareilles, ma Viéra, fit Tatiana en
-détournant avec précaution son visage incliné vers celui de Sacha, pour
-baiser le front de son autre fille. Quel mal tu me fais! Mais on ne
-peut pas se laisser aller ainsi à toutes ses impressions; il faut être
-un peu vaillante!... Evguénï ne t’aimerait-il plus? interrogea la maman
-très bas, presque honteuse de montrer à Viéra qu’elle avait pénétré son
-secret...
-
-—Si, hélas!
-
-—Pourquoi... hélas?...
-
-—Parce que je le rends malheureux et suis à cause de cela plus
-malheureuse moi-même.
-
-—Mais tu l’aimes?...
-
-—Oui, hélas!
-
-—Pourquoi encore hélas? demanda Tatiana stupéfaite.
-
-—Parce que hélas! hélas! toujours hélas! répondit Viéra en crescendo.
-Tiens, mamacha, nous l’avons trouvée l’autre soir, Madeleine Burdeau et
-moi, la définition de la vie: un hélas perpétuel, un hélas encore, un
-hélas toujours!...
-
-—Quel blasphème! gronda M^{me} Erschoff en secouant la tête. Mais
-c’est offenser Dieu que de critiquer ainsi son œuvre! Il est le Maître,
-Il agit comme Il veut!...
-
-—Tu es d’avis aussi, peut-être, qu’il faut le remercier quand il
-frappe?
-
-—Eh bien! oui, affirma la croyante avec ferveur. Même alors, je te
-bénis, ô Père!
-
-—Moi aussi, fit Viéra avec plus de pessimisme qu’elle n’en avait en
-réalité au fond de l’âme. Avec notre désabusé poète Lermontoff, je te
-rends grâces, Seigneur, des plaisirs variés de ce monde charmant...
-des espoirs vains de nos cœurs... de l’âcreté de nos larmes.. de nos
-rêves trompeurs perdus dans les espaces... de tout, enfin, mon Dieu!
-Puissé-je seulement ne pas trop longtemps te rendre grâces!... Oh!
-mamotschka, tu me regardes comme une cigogne qui trouverait un canard
-dans son nid à la place d’un de ses petits!
-
-—C’est que je ne reconnais plus ma Viéra, dit la maman navrée.
-
-—Mais moi, je te reconnais toujours, va, ma chère poule! jeta Viéra
-dans un baiser.
-
-—Alors, puisque tu aimes Evguénï et qu’il t’aime, reprit M^{me}
-Erschoff revenant à sa chère idée, rien n’est plus simple: tu
-l’épouseras. C’est un beau parti!
-
-—Il s’agit bien de cela! Mais, justement, c’est là l’«hélas!» qui a
-provoqué tant de scandale tantôt. Nous ne nous marierons pas!
-
-—Je ne comprends pas.
-
-—Tu n’as jamais compris...
-
-—Parce que tu es trop compliquée.
-
-—Et toi trop simple... Voyons, mère, puis-je prendre un époux quand
-je sais (Viéra dit ces mots si bas, que Tatiana dut coller son oreille
-contre la bouche de la jeune fille pour les entendre) quand je sais
-que notre famille est maudite, et qu’en me mariant je propage le mal
-affreux qui empoisonne son sang, et expose mes futurs enfants, ou tout
-au moins les enfants de mes enfants, au malheur dont nous sommes les
-témoins depuis quelques semaines, aux affres tragiques dont nous avons
-eu le spectacle ici même tout à l’heure!... Dis, maman, le puis-je?
-
-—A quoi vas-tu penser, Viéra? Je te l’ai dit, c’est au Père à conduire
-nos actions, et non à nous, misérables atomes!... Aurais-je jamais osé,
-moi, faible créature, empiéter ainsi sur les droits du Créateur?
-
-—Est-ce que tu savais, lorsque tu t’es mariée, à quoi tu exposais tes
-descendants à venir?
-
-—Non.
-
-—Et, si tu l’avais su, aurais-tu persisté à le faire?
-
-—Mais oui... pourquoi pas? fit timidement la pauvre maman; toutes ces
-subtilités me sont-elles jamais entrées dans l’esprit?
-
-—Eh bien! tu aurais commis un crime, tout simplement, dit Viéra si
-haut que Sacha tressaillit.
-
-—Oh! fit M^{me} Erschoff avec un air de reproche qui s’adressait
-également aux paroles de Viéra et au ton élevé dont ces paroles avaient
-été prononcées.
-
-Puis elle mit un doigt sur ses lèvres pour commander le silence. Mais
-l’enfant ne bougea plus.
-
-—Couchons-la dans son lit, dit Viéra après un instant, puis nous
-partirons; elle dormira plus tranquillement.
-
-Tatiana Vassilievna s’exécuta avec regret.
-
-C’était si bon, ainsi, dans les bras l’une de l’autre! Et si rare!...
-Mais la pose commençait à devenir fatigante; son dos était courbaturé,
-ses doigts avaient la crampe; puis, il était vrai que Sacha serait
-mieux dans son lit.
-
-—Chu...u...u...t!
-
-Toutes deux sortirent de la chambre sur la pointe des pieds.
-
-—Tu ne te couches pas? demanda Tatiana.
-
-—Non. Aussi bien, je ne pourrais dormir... Mais toi, va te reposer
-pendant quelques instants. Tu as eu une journée si fatigante!...
-
-—Et que vas-tu faire, toute seule ainsi, au point du jour?
-
-—Ne t’inquiète pas.
-
-—Et si Sacha s’éveille?
-
-—Laisse la porte ouverte entre ta chambre et la nôtre: tu entendras
-tous ses mouvements.
-
-—Viérotschka! supplia M^{me} Erschoff avant de quitter sa fille,
-promets-moi que tu vas réfléchir à ce que tu viens de me dire, et que...
-
-—Oui, oui, sois tranquille, je réfléchirai, je te le promets! Je ne
-fais que ça, ajouta la jeune fille en riant.
-
-«Puisqu’elle promet de réfléchir, se dit la maman en regagnant son
-lit, c’est qu’elle est toute disposée à renoncer à ses lubies, si
-quelque échappatoire lui en laisse les moyens... Allons! il est permis
-d’espérer!»
-
-«Chose singulière que les parents! se disait Viéra de son côté. Maman
-devrait être la première à approuver ma décision. Que dis-je? à m’en
-montrer la voie, et c’est un véritable désespoir pour elle que je
-m’y sois résolue... Heureusement, je-sais-ce-que-je-veux, articula
-la vaillante presque à haute voix, en détachant chaque syllabe de
-sa phrase, et pour rien au monde, désormais, ni ma conscience ni ma
-fermeté ne se laisseront amadouer!»
-
-
-
-
-XI
-
-
-QUI vive? demanda la voix tout éveillée de M^{lle} Burdeau lorsque
-Viéra traversa la chambre commandant le salon, qui était celle de la
-Française.
-
-—Amie!
-
-—Ah! c’est toi, Viéra?
-
-—Moi.
-
-—Déjà levée?...
-
-—Comment, «déjà»? Je le suis depuis hier, levée, ou plutôt depuis
-avant-hier, car, chère Madeleine, la nuit avant celle-ci non plus je ne
-me suis pas couchée, dit Viéra en se rapprochant du lit de son amie.
-
-«Tout comme moi,» songea M^{lle} Burdeau à part elle. Puis, s’adressant
-à Viéra:
-
-—C’est cela que tu étais si pâle hier?
-
-—Non, fit Viéra; tu sais bien que ce n’était pas cela! Ah! Madeleine,
-Madeleine, que j’ai souffert pendant cette maudite journée! Tous les
-tourments de ma vie s’étaient ligués contre moi pour me rendre la plus
-misérable des créatures: le mariage de Katia... la place de Sacha vide
-à notre table de famille... la présence d’Evguénï qu’il me fallait
-traiter en étranger, en nullité hostile à mon cœur!... Une agonie,
-enfin! Et j’ai dansé!...
-
-—Même avec lui. Je t’ai vue...
-
-—Oui, il le fallait bien... Sous quel prétexte lui aurais-je refusé?
-Ah! la joyeuse danse! A quoi bon un orchestre? Les battements
-d’angoisse de nos cœurs suffisaient!
-
-—Il était aussi pâle que toi...
-
-—Pauvre ami! Pauvre, pauvre!...
-
-—Mais comment en as-tu fini avec lui, si tu en as fini?...
-
-—Si j’en ai fini? s’écria Viéra avec fierté. En doutes-tu? Ne
-t’avais-je pas juré?
-
-—Ne te fâche pas, amie. C’est parce que je comprends toute l’étendue
-de ton héroïsme que je viens à en douter... Jamais, non, jamais, je
-n’aurais cette force, moi! Eh! bien. Et alors, comment t’y es-tu prise?
-
-—Je lui ai dit que je ne l’aimais plus, que je ne l’avais jamais aimé!
-répondit Viéra en écrasant deux larmes de rage aux coins de ses yeux.
-
-—Tu aurais pu employer des moyens moins violents, lui dire que ton
-cœur lui restait fidèle, qu’il serait toujours pour toi l’ami le plus
-cher, mais que...
-
-—Oui, une romance, interrompit Viéra, qui finirait par le duo le plus
-tendre! N’est-on pas vaincu d’avance lorsque l’on donne une telle
-prise à l’ennemi? (Étrange ennemi! Enfin!...) Si Evguénï savait que je
-l’aime encore, il me poursuivrait de ses prières, de ses larmes... Mon
-Dieu! oui, chère Madeleine; chez nous, les amoureux pleurent encore
-ainsi, tout simplement! Et cela, Dieu m’absolve! je ne pourrais le
-supporter, non! Tandis qu’ainsi, il me considérera comme une coquette,
-me méprisera, m’oubliera! Ce sera complet! ajouta Viéra dans un sourire
-plein d’amertume.
-
-—Oh! les choses n’iront pas si vite en besogne, ma pauvre petite!
-On ne renonce pas ainsi, d’un coup, aux rêves qui furent chers, même
-si l’objet qui faisait leur valeur a perdu un peu de son prestige.
-On caresse en eux les chimères qu’ils étaient, la joie qu’ils nous
-ont donnée!... Avant qu’Evguénï parvienne à t’oublier et à ne plus
-souffrir, il passera de l’eau sous le pont, comme on dit chez nous.
-
-—Tu es une consolatrice hors de pair, Madeleine, fit Viéra brièvement.
-
-—C’est que je t’aime, ma chérie, que je veux ton bonheur, et qu’il
-me semble que tu le sacrifies à des choses si douteuses... si
-aléatoires!...
-
-—Ce que dicte une conscience loyale ne saurait mentir! Ma conviction
-est faite; tu me tenteras donc en vain, prêcheuse d’amour!
-
-—Et si je te disais que mes perfides avis n’étaient faits que pour
-éprouver ta vaillance?... Que tes convictions sont les miennes?... Que
-je t’approuve... Que je t’envie! s’écria Madeleine Burdeau en attirant
-Viéra tout près d’elle pour la presser sur son cœur. Oui, j’ai réfléchi
-à ce que tu m’as exposé l’autre jour; j’ai reconnu le large but de ce
-que j’appelais tout au fond de moi tes utopies, et je te donne cent
-fois, mille fois raison!
-
-—Enfin!
-
-—Oui. Je ne te troublerai plus de mes conseils frivoles. Tu as en moi,
-depuis ce moment, la plus fidèle alliée, et, si cela était nécessaire,
-la protectrice la plus dévouée de tes idées!
-
-—Même contre moi-même?
-
-—Même contre toi.
-
-—Jure-le, Madeleine!
-
-—C’est fait.
-
-—Alors, je te dirai tous mes doutes, toutes mes luttes; cela me
-soulagera, car il y a des heures, enfin, où le cœur se révolte, où
-l’âme brisée n’a plus la force de combattre... Et être seule pour
-vaincre en de pareils moments!...
-
-—As-tu fait part de tes vues à Vadim Piétrovitch? interrogea Madeleine
-Burdeau avec un peu d’hésitation.
-
-Viéra fit signe que oui.
-
-—Et quelle est son opinion, à lui?
-
-—Au fond, je crois qu’il m’approuve, bien qu’il m’ait opposé plusieurs
-objections.
-
-—Lesquelles? Elles doivent avoir plus de valeur que les miennes,
-puisqu’elles relèvent de la science... du moins je le suppose.
-
-—Eh! justement; les froides notions de la science peuvent-elles
-prévaloir sur les élans impérieux de l’âme?... D’ailleurs, voici la
-manière de procéder de Vadim: «Il est prouvé par statistique que...
-Pourtant, il ne faudrait pas en conclure que... Plusieurs aliénistes
-affirment que... D’autres, au contraire, sont d’avis que...» Enfin,
-impossible de sortir de là avec une conviction quelconque!... Mon
-raisonnement, à moi, simplifié depuis que je réfléchis beaucoup à ces
-choses, se résume à ceci, et se montre d’une logique qui suffit à
-mes convictions pour ne plus s’écarter de la route que ma conscience
-leur a tracée: depuis aussi loin qu’on peut remonter dans la famille
-des Douganovski, qui est celle de ma mère, c’est-à-dire depuis six
-générations, y compris la mienne, chaque étape de ces générations a
-été marquée par un ou plusieurs cas de folie. Donc, il est bien avéré
-que la folie est héréditaire dans notre race. La folie héréditaire,
-comme toutes les tares ataviques, est presque impossible à guérir;
-donc, pour empêcher qu’elle sévisse, il n’y a qu’un moyen à employer,
-c’est d’empêcher qu’elle existe. Or, comment mettre en pratique ce
-moyen? En supprimant la race qui produit cette tare, c’est-à-dire en
-ne créant plus de descendants; c’est-à-dire, pour les représentants de
-cette race, en renonçant au mariage... L’on se donne tant de peines
-pour guérir le mal qui existe! N’est-il pas plus simple de l’empêcher
-d’être?... Plus simple et plus humain! D’ailleurs, ici, nous n’avons
-pas le choix: la pitié la plus élémentaire nous interdit d’opter pour
-autre chose que pour le second point... Je n’oserais, pour ma part,
-méconnaître sa loi... Et la meilleure preuve de la droiture de mes
-idées, c’est que quand je songe à m’insurger contre elles, la paix de
-ma conscience s’évanouit du coup... Oh! cela arrive plus souvent qu’à
-son tour! ajouta la jeune fille en souriant. Qu’on a de mal à faire son
-devoir, Madeleine!
-
-—Oui, mais qu’on a de joie quand on a su le faire!
-
-—Avec tout cela, je t’ai éveillée de bien bonne heure, ma pauvre amie!
-
-—Il y avait longtemps que je l’étais; aussi longtemps que toi, laissa
-échapper Madeleine Burdeau.
-
-Puis, devant l’étonnement de Viéra:
-
-—Oui, ajouta-t-elle, j’ai tant pensé à tes confidences, à Katia, au
-bonheur que son mariage lui apportait, à la déception qu’il te donnait
-à toi, que je n’ai pu fermer l’œil ni hier ni aujourd’hui...
-
-Cette hypocrisie coûtait un peu à M^{lle} Burdeau; mais comment avouer
-que la présence de Vadim à Vodopad mettait son cœur en tel émoi que le
-sommeil de deux nuits en avait été compromis?
-
-—Alors, tu as entendu Sacha?
-
-—Non...
-
-—C’est vrai, notre chambre est assez éloignée de la tienne... Ah!
-si tu l’avais vue, la pauvre petite! Elle a eu un accès d’épouvante
-affreuse! Elle se rappelait la chute de Danilo... Maintenant je suis
-certaine qu’elle a pris une part active à ce malheur. Elle criait
-éperdue: «Béréguiss! Béréguiss!» Or, tu sais que c’est par cet
-avertissement que nos conducteurs russes font se garer les gens qui se
-trouvent sur la route de leurs véhicules. Qui sait si le malheureux
-garçon ne le lui a pas lancé, ce cri? Et si, voyant qu’elle ne
-s’écartait pas assez vite pour éviter ses chevaux, il ne s’est pas jeté
-de propos délibéré dans l’abîme ouvert au bord de la route, pour lui
-sauver la vie, à elle? Je ne puis m’expliquer qu’ainsi comment elle
-se trouvait dans la fosse quand Akim a découvert le corps de Danilo,
-et pourquoi elle a crié tantôt: «Béréguiss!» avec cet indescriptible
-effroi.
-
-—Cela peut-être, fit Madeleine Burdeau rêveuse...
-
-—Ah! Madeleine! Songer qu’elle a été la cause d’un tel malheur!...
-S’attendre, dès à présent, à chaque instant, à des scènes comme celle
-de cette nuit!
-
-—C’est affreux.
-
-—Mère a tout entendu...
-
-—Oh!
-
-—Oui. Heureusement, maman tient de sa foi si ardente une résignation
-qui lui permet de supporter l’épreuve; puis elle a, malgré la vivacité
-de sa tendresse, des sautes un peu puériles d’impressions qui la font
-vite oublier... A peine Sacha s’était-elle calmée qu’elle me parlait
-déjà avec ravissement de ses petits enfants à venir! Tu penses si elle
-a été bien reçue!...
-
-—La délicieuse femme que Tatiana Vassilievna! fit M^{lle} Burdeau.
-Elle est d’une candeur!
-
-—C’est un ange, conclut Viéra.
-
-—Que tu effarouches quelquefois...
-
-—Mais que j’aime à la folie. On ne peut se figurer avec quelle douceur
-elle nous a élevées. Jamais sa bouche n’a dit: Je veux! Et elle était
-belle!...
-
-—Cela se voit encore. Tu lui ressembles, du reste.
-
-—Dis-moi la pure et sincère vérité, Madeleine, suis-je belle?
-
-—Non, pas belle, belle dans le vrai sens du mot; mais charmante,
-attirante au possible. Tes admirables cheveux cendrés d’une teinte si
-rare, tes yeux bleus... de quel bleu dirai-je?... Ah! j’y suis! du bleu
-honnête et clair de la fleur de gentiane; ton teint pâle, ta taille
-menue, sont un ensemble de grâce et d’harmonie parfaites.
-
-—Alors, tu comprends que l’on m’ait aimée!
-
-—Coquette! Et moi?
-
-—Oh! oui, que je le comprends!
-
-—Mais non! Je te demande comment je suis faite.
-
-—Au premier abord, tu as l’air un peu déesse... un peu inaccessible...
-Le casque de tes cheveux noirs, ta taille qui paraît très grande et
-qui n’est en somme que moyenne; tes yeux sévères, ta démarche lente,
-imposent. Puis, d’un sourire, tu apprivoises les mortels!... Je crois
-que l’on peut dire de toi que tu es belle, classiquement belle. Tu as
-dû avoir beaucoup de succès dans ta carrière d’institutrice en Russie?
-Avoue-le, Made!
-
-—Oui... Mais lesquels! fit la Française avec dégoût.
-
-—On ne t’a jamais demandée en mariage?
-
-—Si, une fois.
-
-Et M^{lle} Burdeau se mit à rire, malgré l’amertume dont les questions
-de Viéra venaient de remplir son cœur.
-
-—Et... peut-on savoir?
-
-—Qui? Mais pourquoi pas? Un garçon coiffeur, ma chère!
-
-—Oh!
-
-—Parfaitement! J’achetais toujours ma parfumerie dans le même magasin,
-tiens, à Kieff, au coin de Kreschatik et de Nikolaïevska. Or, un salon
-de perruquier, comme vous dites, est attaché à l’établissement, et dans
-ce salon travaillait, travaille encore un Adonis en tablier blanc qui,
-par la porte ouverte sur le magasin, guettait les belles clientes, et
-que mes charmes ont conquis!... Profitant d’un dimanche qu’il était
-seul à la boutique—les autres employés ayant eu probablement congé—et
-où j’avais eu besoin de faire emplette, il me fit à brûle pourpoint sa
-déclaration, et me demanda de vouloir bien l’accepter pour époux!... Je
-l’entends toujours qui me répète—car j’étais trop saisie pour couper
-court tout de suite à sa tirade—: «Ia vas loublou! Ah! kak ia vas
-loublou! (_Je vous aime! oh! combien je vous aime!_)»
-
-—Oh! fit Viéra! que tu as dû être indignée!
-
-—Que non, ma chérie; tu te trompes, répondit Madeleine Burdeau avec
-tristesse. La grossièreté des aveux que j’avais eu à subir jusqu’alors
-me fit presque trouver touchante cette proposition, déplacée, il est
-vrai, mais honnête, au moins, et si sincère!... Le pauvre diable!
-il s’était probablement renseigné sur mon compte, et me sachant
-institutrice—c’est-à-dire subalterne—et pas riche,—comme lui sans
-doute,—il ne voyait pas en quoi sa démarche pourrait m’offenser!... Si
-je n’avais eu que des humiliations de ce genre à souffrir!...
-
-—Alors, c’est triste d’être institutrice?
-
-—Souvent. En tout cas, dans cette carrière, le plus grand défaut qu’on
-puisse avoir, c’est d’être belle... quand on n’est pas intrigante en
-même temps!
-
-—Et celui que tu aimes à présent, Made, interrogea Viéra tout bas en
-se penchant vers son amie?...
-
-—Oh! celui-là ne m’a jamais mésestimée, ni offensée!... C’est l’être
-le meilleur, le plus noble qui soit, répondit Madeleine Burdeau avec
-chaleur! Mais je l’aime, lui, et il ne m’aime pas... C’est encore pis
-ainsi... Eh bien! non! corrigea-t-elle au bout d’un instant, même
-dédaignée, même sacrifiée, je n’ai pas à me plaindre! Je sais ce
-que c’est que le pur amour! Je suis fière de celui que j’aime et du
-sentiment qu’il m’inspire! Tout est bien. Au moins j’aurai vécu!...
-C’est que j’ai vingt-six ans, ma chérie!
-
-—Tu ne les parais pas.
-
-—N’importe! je les ai... et la jeunesse s’enfuit à grands pas!
-
-—Comment est-il au physique, celui que tu aimes, demanda Viéra
-intriguée?
-
-Ici, Madeleine Burdeau se troubla un peu; puis souriant pour donner un
-air léger au compromis de sa franchise, elle se mit à tracer l’inverse
-du portrait de Vadim.
-
-—Assez petit,... blond,... barbe à la russe,... yeux bleux,... teint
-hâlé...
-
-—Et Russe, lui aussi, comme sa barbe?
-
-—Russe.
-
-—Et ce petit homme blond n’aime pas la déesse que tu es?
-
-—Apparemment.
-
-—Peut-être n’ose-t-il pas te déclarer ses sentiments? Peut-être lui
-as-tu...
-
-—Ne ruine pas ton imagination à lui faire des emprunts pareils, va, ma
-petite Viéra, interrompit la Française, mi bonne-enfant, mi-amère! Il
-aime ailleurs, voilà le hic!
-
-—Le hic?...
-
-—Tu ne comprends pas cette expression? Cela veut dire: Voilà le
-cheveu...
-
-—Dans la soupe?... demanda Viéra, riant de l’explication.
-
-—Dans la soupe! Tu as parfaitement saisi. Oh! l’intelligente élève!
-
-—Mais est-il aimé, lui, de celle qu’il aime?
-
-—Je le crains.
-
-—Et elle est aussi jolie que toi?
-
-—Elle est charmante.
-
-—Je te plains, ma pauvre Made!
-
-—Il y a de quoi, fit la Française tristement gouailleuse. Mais assez
-parlé de ces choses, ma chérie. Si tu le permets, je vais me lever, je
-ne ferai qu’une toilette sommaire et nous irons déjeuner. Hélas! les
-soucis du cœur n’empêchent pas les besoins plus grossiers de guetter
-nos instincts... J’ai horriblement faim!
-
-—Ceci est d’autant plus sage, dit Viéra, que Vadim retourne à
-Kieff par le train de dix heures, et que personne, après la journée
-harrassante d’hier, n’a songé à lui faire préparer un déjeuner un peu
-substantiel; or, il est tellement, lui, insoucieux de ces choses, qu’il
-partirait sans manger plutôt que de se donner la peine de commander
-lui-même son repas. Tiens! mais nous pourrions le conduire à la gare;
-nous mettrons simplement nos pèlerines sur nos vêtements de matin. Cela
-te convient-il?
-
-Madeleine Burdeau répondit: «Oui» d’une voix qu’elle s’efforçait
-de garder naturelle; mais, dans sa hâte à se lever, dans ses yeux
-rayonnants, un observateur moins occupé que Viéra de ses propres
-pensées eût reconnu une joie débordante bien en désaccord avec le ton
-d’indifférence aimable dont ce mot avait été prononcé...
-
- * * * * *
-
-Une heure plus tard, les deux amies étaient installées en compagnie de
-Vadim Piétrovitch dans la calèche qui reconduisait le jeune homme à la
-gare.
-
-Des deux chevaux, l’un était ce même «brûlé» qui avait réussi à sauter
-librement dans la fosse au charbon de bois, lorsque Danilo s’y était
-précipité avec son attelage, et qui avait regagné sain et sauf l’écurie.
-
-M^{me} Erschoff, craignant de nouveaux accidents,—car personne, sauf
-Viéra (et M^{lle} Burdeau depuis ce matin) ne soupçonnait la véritable
-cause de la catastrophe du silo,—avait voulu le vendre; mais Andreï
-supplia tant et si bien, mettant toute la faute sur ce «maladroit de
-Danilo qui n’avait jamais su mener un cheval», que la faible Tatiana
-avait dû enfin céder à ses instances. Et, chose à remarquer, depuis
-que le «brûlé», la moins aimée auparavant des bêtes d’Andreï, était
-sorti indemne de la tragique équipée de la fosse, celui ci était devenu
-plein d’égards pour le cheval; il lui témoignait à tout propos une
-affection jalouse, une prédilection marquée sur les autres hôtes de son
-écurie... On eût dit la tendresse reconnaissante d’une mère pour un
-enfant qui vient d’échapper à un grand péril!
-
-Plus de coups de fouet, plus de reproches, plus d’injures capables
-de froisser l’amour-propre d’un cheval. Quand le «brûlé» avait envie
-de faire le paresseux, on allait au pas; quand il lui prenait la
-fantaisie de courir, ses compagnons devaient le suivre... En un mot,
-le récalcitrant Andreï n’obéissait plus spontanément qu’à une seule
-créature au monde, et cette créature, c’était le «brûlé»!
-
-Quant à la télègue, on ne l’avait même pas fait réparer. Tatiana
-Vassilievna, trouvant qu’un souvenir trop lugubre s’y rattachait,
-n’avait pas voulu la garder; elle en avait fait cadeau à un pauvre
-moujik ravi qui l’avait transformée lui-même, avec l’ingéniosité russe,
-en chariot de corvée...
-
-—Eh! frère, tu vas me faire manquer mon train, cria Vadim remarquant
-la lenteur de l’équipage.
-
-—Que faire, barine? Mes chevaux sont fatigués... ils ont tant trotté
-hier.
-
-—Donne-leur un bon coup de fouet, ça les ravigotera!
-
-—Et comment, faut-il aussi vous jeter dans le fossé?
-
-—Andrioucha! cria Viéra avec colère.
-
-Andreï rougit et fit claquer son fouet, mais mollement, pour cacher sa
-déconvenue.
-
-—Je sais bien, moi, pourquoi cette animosité sournoise contre le
-pauvre Danilo, dit M^{lle} Burdeau, en français, naturellement. Il
-courtise Ioulia...
-
-—Est-ce possible! s’exclamèrent à la fois Vadim et sa cousine.
-
-—Je les ai surpris ensemble l’autre jour, en revenant de chez Natalia
-Grigorievna, il la tenait par la taille... elle souriait.
-
-—Deux mois après la mort tragique de son fiancé! Mais c’est
-abominable, s’indigna Viéra.
-
-—Je n’ai pu m’empêcher de le lui dire aussi moi-même quand elle m’a
-dépassée, seule, un instant après dans le chemin. Elle s’est un peu
-troublée, mais bien vite remise, m’a répondu par l’éternel «Que faire?»
-des Slaves... «Que faire? barichnia, il est mort; nous n’y changerons
-rien!»
-
-—Au fait, dit à son tour Vadim, c’est une réponse très sage.
-
-—Oh! Vadim Piétrovitch, murmura Madeleine Burdeau, saisie.
-
-—Je vous scandalise, mademoiselle? Eh! pourquoi voulez-vous que
-nos paysans envisagent la vie d’une autre façon? S’ils prétendaient
-s’arrêter à chaque mécompte, à chaque adversité qui les visitent, ils
-auraient trop à faire! Un malheur est-il arrivé? Avec la grâce de Dieu
-et leur insouciance, ils tâchent de le réparer au plus vite; ils n’ont
-pas de temps à perdre, eux, en sentimentalité vaine!
-
-—Mais ici, ce ne serait que de la décence.
-
-—Ou de l’hypocrisie. Ioulia a aimé Danilo parce qu’il était jeune,
-parce qu’il était beau, parce qu’il lui a dit qu’il l’aimait... C’est
-le plus souvent ainsi que l’amour naît au cœur des filles. Aujourd’hui
-que Danilo n’est plus là, Andreï, non moins jeune, non moins bien campé
-que lui, redit à son tour à l’oreille de Ioulia les éternelles paroles.
-Qu’elle l’écoute, elle dont le cœur primitif n’a pas nos raffinements
-de civilisés, c’est dans l’ordre de la nature.
-
-—Alors, vous comprenez que l’on change ainsi d’amour comme de... robe?
-demanda Madeleine Burdeau déçue.
-
-—Je comprends... je comprends... jusqu’à un certain point. Enfin,
-d’une paysanne de dix-huit ans cela ne m’étonne pas.
-
-—Ma chère Madeleine, dit Viéra en riant, tu as l’air d’une vestale
-qui vient de constater que son feu s’est éteint!
-
-La Française rougit, puis à son tour ébaucha un sourire.
-
-—Vous êtes si intransigeante que cela sur les questions d’amour,
-mademoiselle? demanda Vadim.
-
-—J’avoue qu’en cette matière je suis pour l’unité.
-
-—Moi aussi, dit Viéra vivement.
-
-—Que de veuves éplorées, que de filles dédaignées, que de cœurs
-délaissés votre système condamne à un deuil éternel!
-
-—Eh bien! et où serait le mal? interrogea fièrement Madeleine Burdeau.
-
-—Dans une orgie de mécontentements, de bouderies, d’aigreurs...
-
-—Le cœur qui n’est pas aimé est-il nécessairement plein de tout cela?
-
-—Le plus souvent.
-
-—Vadim Piétrovitch, dit lentement la jeune fille, mi-narquoise,
-mi-grave, seriez-vous malheureux en amour? Vous êtes, ce matin, si
-impatient, si taquin!...
-
-L’étudiant s’inclina en signe d’affirmation.
-
-—Oh! quel trio! fit Viéra, malgré elle.
-
-Vadim sourit, et embrassa la calèche d’un regard circulaire.
-
-—Tous les trois? questionna-t-il. C’est parfait!
-
-—C’est hier que nous eussions formé un joli groupe! dit Viéra.
-Evguénï, toi, frère... Maria Pavlovna...
-
-—Pourquoi Maria Pavlovna, interrompit vivement l’étudiant, t’a-t-elle
-fait des confidences?
-
-—Mais n’est-ce pas connu de tout le monde qu’elle est affreusement
-délaissée par son mari?
-
-—Ah! c’est de cela qu’il s’agit, fit le jeune homme en respirant.
-
-—Et de quoi voulais-tu que ce fût, puisqu’elle est mariée? répondit
-ingénument Viéra.
-
-—Tu as raison, sœur.
-
-Madeleine Burdeau, elle, regardait Vadim avec douleur, et son cœur
-répétait tout bas: «Comme il l’aime! Ah! comme il l’aime!» ce en quoi
-le cœur mal informé se trompait, en somme, car Vadim était plus piqué
-par la réserve de la jeune femme, plus apitoyé sur sa grâce meurtrie,
-et plus attiré vers elle par un désir physique de vaincre sa longue
-résistance, qu’il ne l’aimait au vrai sens du mot.
-
-—Vadim Piétrovitch, dit l’amie de Viéra au bout d’un instant de
-silence, je crois que vos arguments de tout à l’heure en faveur de
-Ioulia n’étaient qu’une théorie fantaisiste et non la démonstration de
-vos principes à vous. Vous me semblez être un fidèle, Vadim Piétrovitch!
-
-Elle avait mis tant de tendresse et de mélancolie inconsciente dans
-ces mots, que l’étudiant troublé la regarda longtemps sans songer à lui
-répondre. Madeleine, gênée de la persistance avec laquelle les yeux du
-jeune homme restaient fixés sur elle, détourna la tête, et se mit à
-parler avec Viéra de choses indifférentes.
-
-La calèche arriva ainsi devant la modeste gare de Tiétiéreff qui
-dessert Vodopad, au moment où le dernier coup de cloche annonçait le
-départ immédiat du train. Vadim n’eut que le temps de descendre de
-voiture et de faire l’assaut d’un wagon sans prendre de ticket.
-
-—Au revoir, mademoiselle!—Viérotscka, au revoir!
-
-—A bientôt, Vad! lui cria Viéra. Nous irons à Kieff un de ces jours.
-Bonne route!
-
-—Au revoir, Vadim Piétrovitch, lança M^{lle} Burdeau à son tour.
-
-—Quel air rayonnant tu as, Made, dit Viéra à la Française lorsque
-Andreï eut fait faire demi-tour à son attelage, et que la calèche roula
-de nouveau sur le chemin de la datcha! Tu vois, j’ai eu une bonne idée;
-cette promenade matinale t’a fait joliment du bien!
-
-—Oui, acquiesça Madeleine de la tête.
-
-Et tout bas elle se répétait à elle-même avec délices: «Oh! oui, oui,
-que cette promenade m’a fait du bien... plus que tu ne le crois, ma
-petite amie!»
-
-Ceci était le résultat de la dernière attitude de Vadim.
-
-Éternel grand enfant que le cœur! Une parole, un sourire, moins que
-cela, un regard, et le rouleau magique du cinématographe qu’est la vie
-change pour lui ses aspects moroses en images riantes, ses paysages
-déserts en oasis fécondes! Ah! que le cœur qui aime est donc puéril! Et
-combien peu de chose il lui faut pour être consolé.
-
-
-
-
-XII
-
-
- L’HIVER!... _Le paysan en fête,
- Avec son traîneau fraye la route.
- Son cheval, sentant la neige,
- Trotte insoucieusement
- En traçant des sillons moelleux...
- Une fière kibitka vole...
- Le cocher, assis sur son siège,
- Est vêtu d’une touloupe serrée par une écharpe rouge.
- Ah! voilà qu’un gamin court!
- Il a dans son traîneau un petit chien noir
- Et joue lui-même le rôle de cheval.
- Le gaillard! il a déjà gelé son pouce,
- Il a mal... mais en même temps il rit
- Et sa mère lui montre du doigt par la fenêtre!_
-
-Ce charmant tableau de l’hiver russe, que Pouschkine a tracé, se
-représente à la mémoire de Viéra, l’un des premiers jours de décembre,
-alors qu’assise avec Madeleine Burdeau dans un des coupés du train
-qui les transporte à Kieff, elle suit, à travers la vitre dégelée de
-la portière, le paysage que longe la voie ferrée. Cette année-là le
-froid a été long à venir; la neige n’a commencé à tomber que dans les
-derniers jours de novembre. Tant que l’automne était resté serein,
-tant que les fantastiques joyaux d’or bruni et les voiles mauves dont
-la nature se pare pour porter le deuil de l’été gardèrent leur poésie
-mélancolique, rien ne fut à regretter. Mais cette pluie sournoise qui
-vint changer en boue le sable des chemins, mais ce vent plaintif qui
-rendit sinistres jusqu’aux échos harmonieux de la forêt, mais ce ciel
-terne, cette brise glacée, ces bras piteusement tendus des arbres
-dénudés, de quelle tristesse maussade ils vinrent envelopper Vodopad!
-
-Aussi quelle ne fut pas la joie des habitantes de la datcha lorsqu’en
-poussant, un matin, les volets de leurs chambres, elles trouvèrent le
-parc, morne et désolé la veille, transformé par le sortilège d’une nuit
-en blanc palais de marbre, qu’irisaient par places, comme la flamme de
-lampes aux globes opalins, les rayons légèrement voilés du soleil.
-
-Pour le Russe, l’hiver n’est pas cette saison que craignent les peuples
-du Midi; c’est un ami désiré, un génie bienveillant qu’il accueille
-toujours avec tendresse, et qui sait parler à son cœur. L’hiver russe
-n’est pas le visiteur morose aux neiges fondantes et noires, au ciel
-lugubre, à la perfide humidité, que connaissent les pays du sud; c’est
-un hôte loyal, au froid robuste, à la neige éclatante et drue, à la
-gelée nette, aux horizons larges et clairs.
-
-Qui ne s’est senti plus vigoureux, plus sain, plus dispos d’esprit et
-de corps, plus vaillant et, oserai-je dire, plus pur d’âme après une
-promenade à travers la blancheur du steppe ou de la forêt, les poumons
-dilatés par l’air vivifiant, les joues tapotées amicalement par la
-froide brise, les narines caressées par l’odeur fraîche des cristaux
-immaculés, les yeux si pénétrés de blancheur, qu’ils la déversent
-jusque dans le cœur et la pensée?
-
-Viéra, véritable âme russe, aime passionnément l’hiver russe.
-
- Avec sa beauté froide,
- Avec son givre brillant au soleil,
- Et ses journées glacées,
- Et ses traîneaux... Et durant l’aube tardive,
- Les scintillements de sa neige rose...
-
-Ses yeux ne se détachent pas de la vitre dont elle a pris possession,
-et qu’elle essuie avec son mouchoir chaque fois que la légère couche
-de vapeur dont le verre se couvre menace de se congeler. Elle ne voit
-que bien imparfaitement à travers cette mince couche de buée, mais cela
-suffit à son imagination pour reconstituer—et largement—le paysage
-qui se déroule.
-
-Même les choses lui paraissent plus idéales ainsi, enveloppées de
-cette gaze nuageuse qui les voile à demi. Évanouies à chaque instant
-et métamorphosées par la vitesse du train qui passe au milieu d’elles,
-elles ont l’air de mirages fantastiques, de blanches chimères caressées
-en des rêves lointains.
-
-Et que d’aspects imprévus, que de symboles variés se présentent à
-l’imagination pendant les quelques secondes où il est donné à l’œil de
-saisir la fuite des tableaux!
-
-Tantôt, c’est un pan de forêt semblable au parvis d’un temple élevé
-en l’honneur de la déesse Pureté... Les bouleaux aux troncs d’argent,
-aux grêles panaches givrés, s’élèvent, droits et sveltes, comme des
-colonnes de marbre; parmi eux des arbustes enveloppés de neige, ont
-l’air de prêtresses drapées dans leurs péplums; le sol est uni comme
-des dalles; la clarté du soleil matinal joue sur les colonnades avec
-des reflets de lampes sacrées... Tantôt la plaine bosselée, bleuie
-par le reflet du ciel, donne l’idée d’une mer aux vagues écumeuses...
-Puis défilent des bornes encapuchonnées, pareilles à une théorie de
-vierges aux voiles pudiques. Une mare gelée, aux bords garnis d’herbes
-raides, semble une vasque d’onyx aux ciselures d’argent. Les chaumières
-ont l’air de joujoux à suspendre aux branches de l’arbre de Noël.
-Les monticules épars sur certains champs font songer à un troupeau
-de brebis immaculées broutant une herbe de légende. Les stalactites
-suspendues à la crête des talus miroitent à la clarté du matin, comme
-des chevelures ruisselantes d’ondines...
-
-Et Viéra voudrait que le train n’arrivât jamais!
-
-Mais il y a près de deux heures que l’on s’est mis en route... Aux
-vastes plaines, aux forêts prestigieuses, succèdent des maisons
-maussades, l’air s’obscurcit d’une noire fumée, l’horizon est coupé de
-poteaux et des signes cabalistiques que tracent les fils entrecroisés
-du télégraphe; l’odeur innommable des faubourgs de grande ville
-s’insinue jusque dans les wagons, des coups de sifflet stridents
-déchirent les oreilles, le train devient poussif, ralentit, stoppe.
-Kieff!
-
-Madeleine Burdeau, qui n’a regardé, durant le trajet, qu’en elle-même,
-et Viéra, tout éblouie encore des visions blanches de la route, sortent
-du coupé parmi la bousculade des commissionnaires qui ont envahi les
-marchepieds pour s’emparer des colis des arrivants. Et Dieu sait
-s’ils sont nombreux, les colis que traînent après eux les voyageurs
-au pays de la neige! Oreillers, couvertures, valises, paniers,
-samovars, vaisselle, un wagon de train russe ressemble à une voiture de
-déménagement.
-
-—Je crois qu’il vaudra mieux que nous allions d’abord chez Vadim, dit
-Viéra lorsqu’elles furent sorties de l’encombrement de la gare. Il est
-vraiment un peu trop tôt pour se présenter à l’hôtel. Et puis Katia ne
-sera pas levée; c’est une sybarite! Vadim a son cours à dix heures,
-nous le trouverons chez lui; plus tard il pourrait nous échapper.
-
-—Comme tu voudras, répondit légèrement Madeleine, tandis que son cœur,
-de joie, se mettait à battre aux champs.
-
-Elles hélèrent un traîneau.
-
-—Et nous allons ainsi visiter les garçonnières? fit la Française d’un
-air scandalisé à dessein.
-
-—Oh! l’appartement de Vadim n’est une garçonnière qu’à demi!... Elle
-est si jalousement gardée, époussetée et rangée par Marfa Timoféevna,
-qu’elle perd beaucoup du piquant qu’ont, m’a-t-on dit, les logements
-des jeunes célibataires. Un type, cette Marfa Timoféevna! Vieille,
-édentée, barbue, toujours allante, toujours grognante, mais pleine de
-tendresse pour le fils de son ancien maître, elle ressemble tantôt à
-une «baba Iaga» (la méchante fée russe), tantôt à une fée bienfaisante
-des contes de votre Perrault!... Son mari était intendant, et elle,
-économe, chez le père de Vadim. Ils auraient dû avoir quelque bien,
-mais il était, lui, un ivrogne fini, et il devint impossible de le
-garder, car les paysans le trouvaient ivre-mort sur les routes dès neuf
-heures du matin. Marfa Timoféevna dut l’entretenir à ne rien faire
-jusqu’à sa mort; et elle n’est veuve que depuis six ou sept ans!...
-Trop vieille déjà à cette époque pour présider une administration
-domestique aussi compliquée que celle des domaines russes, elle
-habita quelque temps Bielaïa-Polana avec une sinécure, ou plutôt une
-retraite... Puis quand Vadim vint habiter Kieff après la mort de mon
-oncle afin d’y suivre les cours de l’université, elle demanda de
-pouvoir le suivre pour tenir son ménage.
-
-—Y a-t-il longtemps que le père de Vadim Piétrovitch est mort?
-
-—Cinq ans, juste.
-
-—Et sa mère?
-
-—Il ne l’a pas connue; elle est morte en lui donnant le jour.
-
-—Oh! pauvre femme!... Qu’il me bouleverse toujours, ce cruel jeu de la
-nature faisant naître l’enfant du dernier soupir de la mère!
-
-—C’était, dit maman, une petite personne très coquette et très belle
-que mon oncle adorait; et Vadim est né juste un an, jour pour jour,
-après leur mariage!
-
-—Et son père s’en est-il occupé un peu, du pauvre bébé?
-
-—Il a veillé sur lui absolument comme l’eût fait la mère. C’était un
-homme parfait. Vadim tient de lui son intelligence et la générosité
-de son cœur. Mais regarde, Madeleine, là, dans cette maison rouge, au
-premier étage, derrière cette fenêtre aux rideaux écartés, c’est lui;
-oui, c’est Vadim. Il ne nous voit pas, naturellement; il est toujours
-occupé d’autre chose que de ce qui se passe sous ses yeux... Hé! où
-vas-tu? cria Viéra au cocher qui dépassait la maison.
-
-—Votre Excellence m’a dit: n^o 48.
-
-—Mais non! 50. Recule ton traîneau.
-
-Pour jouir de la mine qu’allait faire Marfa Timoféevna, il avait été
-décidé entre les deux jeunes filles que Viéra se tiendrait un peu à
-l’écart quand elle aurait sonné, et qu’elle ne se montrerait tout de
-suite que si Vadim lui-même venait ouvrir. Au cas contraire, M^{lle}
-Burdeau devait seule demander à voir le jeune homme.
-
-L’effet de cette conspiration ne fut pas médiocre. En entendant
-l’accent étranger, en constatant la jeunesse et la beauté de la
-visiteuse qui désirait parler à son maître, Marfa Timoféevna fit une
-figure si renfrognée qu’on ne vit plus ni ses yeux ni sa bouche, mais
-seulement deux joues couvertes d’un épais duvet noir, des sourcils
-hérissés en broussailles et un grand, grand nez recourbé qui semblait
-flairer de ses narines poilues l’odeur de poudre de cet assaut matinal.
-
-—Je ne sais pas si Vadim Piétrovitch est chez lui, dit-elle en
-bougonnant; je vais aller voir. Attendez un instant dehors.
-
-—Et comment, Marfa Timoféevna, vous avez peur que nous ne volions les
-meubles, que vous voulez ainsi nous laisser sur le palier? demanda la
-voix amusée de Viéra qui se montra, aussitôt après, derrière Madeleine
-Burdeau.
-
-—Seigneur! Viéra Piétrovna! exclama la fée bourrue. Et elle se signa
-vivement. Que votre seigneurie me pardonne, je n’avais pas vu... Je
-ne pouvais pas savoir... Daignez entrer. Vadim Piétrovitch est là
-qui vient de finir son déjeuner... Permettez, Vadim Piétrovitch, des
-visiteuses pour vous... et quelles visiteuses! ha! ha! C’est une
-Allemande, la noire? demanda-t-elle tout bas à Viéra pendant que le
-jeune homme disait bonjour à M^{lle} Burdeau.
-
-—Non, une Française.
-
-—Ça vaut mieux. Et, barichnia, peut-on vous servir à déjeuner?
-
-—Je crois bien! Pour moi du thé, pour ma compagne du café, et quelque
-chose à grignoter.
-
-—En voilà une bonne surprise! s’exclama Vadim quand Marfa Timoféevna
-eut cessé de s’entretenir avec Viéra. Aurais-je jamais pensé ce matin,
-en me levant, que j’allais avoir la joie d’une visite pareille?
-
-—Mais je t’avais dit que nous viendrions à Kieff...
-
-—Oui, mais il y a longtemps; et tu n’avais pas fixé de date, alors je
-ne m’attendais pas... Soyez la bienvenue dans mon antre, mademoiselle,
-fit le jeune homme en s’inclinant très bas devant Madeleine Burdeau.
-
-—Charmant antre, répondit celle-ci remerciant d’un salut avec la tête.
-
-—Où l’on voudrait vivre toujours... s’il n’était pas en ville, ajouta
-Viéra.
-
-—Oh! je n’ai que trois pièces, fit le jeune homme, et une chambre pour
-ma femme de ménage.
-
-—Elles sont grandes et se suivent; cela fait un ensemble gai... Puis,
-quelle profusion de plantes rares! Le printemps a déjà détrôné l’hiver
-chez vous, Vadim Piétrovitch.
-
-—C’est ma seule passion, fit Vadim.
-
-—Avec une centaine d’autres, plaisanta Viéra. Peut-on circuler nous
-deux Madeleine?
-
-—Vous déjeunerez d’abord, puis Marfa Timoféevna décidera. Que Dieu
-me préserve de concéder l’entrée des sanctuaires sans m’être muni au
-préalable de son approbation! Et si un grain de poussière avait eu
-l’effronterie de s’asseoir sur un meuble!... Aïe! J’aurais la guerre
-pendant huit jours, déclara le jeune homme d’un ton plaisamment effaré!
-
-—Je vois ce grain de poussière _assis_, fit Madeleine Burdeau en riant
-de bon cœur.
-
-—Nous n’avons pas d’autre expression en russe...
-
-—Mais il n’en est pas besoin! C’est amusant au possible... Le grain de
-poussière, par exemple, vous a tout de suite une figure!... On voit un
-petit gnome malicieux faisant la nique à Marfa Timoféevna.
-
-—Que dit de moi la Française? demanda de nouveau à l’oreille de Viéra
-la vieille fée qui rentrait en cet instant dans la salle à manger pour
-mettre le couvert, et qui avait entendu prononcer son nom.
-
-—Elle admire l’ordre qui règne chez vous, répondit la jeune fille
-insidieusement.
-
-—C’est une bonne âme, comme je vois! Jolie aussi... eh! eh!
-
-Et elle rit de toute sa bouche sans dents à la belle étrangère.
-
-—Vous avez conquis mon cerbère, mademoiselle, fit Vadim.
-
-Et il ajouta, d’un ton qui sembla à la Française plus intentionné que
-celui des banales politesses:
-
-—Comme vous conquérez tout le monde, d’ailleurs!
-
-M^{lle} Burdeau rougit.
-
-—Madeleine est si modeste, dit Viéra.
-
-—Ce n’est pas sa seule qualité... Mais je vois, mesdemoiselles, que
-vous devenez inséparables...
-
-—Est-ce un reproche pour aujourd’hui, Vadim Piétrovitch?
-
-—Dieu m’en préserve! Je constate seulement...
-
-—Oui, intervint Viéra, nous sommes devenues de grandes amies.
-Madeleine consent à demeurer chez nous indéfiniment—ou du moins
-jusqu’à ce qu’une circonstance capitale, son mariage, par exemple,
-vienne nous l’arracher de force.—Je ne regrette qu’une chose, s’écria
-Viéra avec chaleur sans voir le geste de protestation qui accompagna
-les derniers mots de sa phrase, c’est qu’elle ne soit pas ma vraie
-sœur! Je m’entends bien mieux avec elle qu’avec Katia, c’est sûr.
-
-Un tendre regard auquel Viéra sourit marqua la reconnaissance et la
-réciprocité des sentiments de M^{lle} Burdeau.
-
-—Voilà. Le café est prêt et l’eau du samovar bout, jeta Marfa
-Timoféevna en montrant la table aux jeunes filles. Mangez,
-seigneuresses, et portez-vous bien!
-
-—Katia et Serguié partent-ils définitivement demain pour Odessa?
-interrogea Vadim lorsqu’il se fut réinstallé à table près des jeunes
-filles pour un semblant de second déjeuner.
-
-—Oui. Tu sais qu’ils ont passé toute la semaine avec nous,
-jusqu’avant-hier.
-
-—Je les ai conduits moi-même à la gare, le jour de leur départ pour
-Vodopad. Ne vous l’ont-ils pas dit?
-
-Viéra nia de la tête.
-
-—J’avais une envie folle de les accompagner, continua Vadim; mais pas
-moyen; mes études...
-
-—Mais si, Viéra, intervint M^{lle} Burdeau. Katia nous a dit que son
-cousin les avait accompagnés jusqu’au train. Tu ne te rappelles pas?
-Ils avaient dîné avec vous, n’est-ce pas, Vadim Piétrovitch?
-
-—Rien n’est plus vrai.
-
-Viéra fit encore signe que, malgré ce détail, elle ne se rappelait pas.
-
-—Je vois, sœurette, que tu t’intéresses moins à mes faits et gestes
-que M^{lle} Burdeau!
-
-—Quel propos téméraire, Vad, et quelle fatuité! C’est tout simplement
-la preuve que Madeleine a plus de mémoire que moi.
-
-—Il ne faut pas demander si notre Katia est heureuse! dit encore
-Vadim. Cela se voit sur toute sa petite personne rayonnante. Mais je
-crains bien aussi que le mariage ne la rendra pas moins frivole...
-Elle ne parle que des plaisirs qu’elle va trouver à Odessa, des
-fêtes auxquelles on l’a invitée déjà, paraît-il, du théâtre, de ses
-toilettes... enfin, elle compte prendre une revanche éclatante de
-ses vingt ans de Vodopad! C’est son expression. Serguié sourit à son
-caquetage, il l’admire, il en est amoureux fou!
-
-—Espérons-le! dit en riant Madeleine. Après sept semaines de mariage...
-
-—Oh! ces brillants officiers!... fit Vadim. Et il eut, pour achever sa
-phrase, un geste qui voulait dire: «Je ne donnerais pas deux kopecks de
-leur fidélité.»
-
-Viéra protesta.
-
-—Serguié n’est «brillant» qu’au dehors, dans le sens où tu emploies
-ce mot. Au fond, c’est une nature solide, un cœur honnête. Tu l’as
-assez peu connu, toi; mais moi, qui le suis depuis mon enfance, je peux
-affirmer que c’est un jeune homme à principes... D’ailleurs, élevé
-comme l’ont été les fils de Nikolaï Sémionovitch...
-
-—Ceci, interrompit Vadim à mi-voix en se tournant vers Viéra, est une
-manière détournée de nous faire l’éloge de quelqu’un qui ne s’appelle
-pas Serguié... Mademoiselle est au courant? demanda-t-il en clignant de
-l’œil vers la Française.
-
-—Parle tout haut, va! il n’y a pas de mystère. Est-ce un crime d’aimer
-Evguénï?
-
-—C’est que les jeunes filles sont si cachottières...
-
-—Mais pas moi. Seulement, Vad, reprit Viéra,—et son visage ici devint
-grave,—il est convenu dès aujourd’hui qu’on ne prononce plus ce nom à
-la légère. Evguénï est un mort chéri; laissons-le dormir en paix dans
-le cercueil de mon cœur.
-
-—Alors tu persistes dans tes résolutions? Le temps n’a pas réveillé en
-toi les lâchetés qui se trouvent au fond de toute nature humaine?
-
-—Oh! cela si, plusieurs fois! Demande à Madeleine. Nous avons eu fort
-à faire ensemble pour que je ne déserte pas «le drapeau du devoir».
-
-—Comment «ensemble»? Mademoiselle est donc complice de tes idées?
-
-—Vadim Piétrovitch, répondit la Française vers laquelle le jeune homme
-s’était tourné pendant sa dernière phrase, je suis toujours complice
-d’idées pures, enthousiastes et sincères, quel que soit le principe
-qui les dicte. N’est-il pas de consciences plus... chatouilleuses,
-disons même plus donquichottesques les unes que les autres? Et est-ce
-une raison parce que nous trouvons leurs scrupules un peu exagérés
-pour les railler? Ce sont ces consciences-là qui font les héros, les
-martyrs et les saints. Chacun est juge de ce qu’il doit et de ce qu’il
-peut; seule, la conscience humaine est un tribunal sans appel... Allez
-prouver aux carmélites que l’on peut aussi bien prier Dieu et faire
-son devoir dans le monde qu’aux pieds des autels d’un cloître... Allez
-persuader les alchimistes—puisqu’on dit qu’il en renaît—que la
-fabrication de l’or est un mythe et la panacée une fiction... Allez
-dire aux mahométans que leur paradis n’est pas desservi par des houris
-comme les cafés allemands par des servantes de brasseries!... Et, en
-somme, leur idéal vaut-il moins que celui des profanes dont le but,
-dans la vie, est jouissance, routine, et mépris de tout au-delà puéril
-ou ténébreux?
-
-—Mais je ne discute nullement ces choses, mademoiselle, dit le jeune
-homme, je suis de votre avis, seulement je m’étonne toujours, voilà
-tout, quand notre vingtième siècle produit une vraie conscience... Nous
-sommes tous si avides de jouir, comme vous le dites, que le renoncement
-n’est plus guère de mode parmi nos contemporains!
-
-—Cela semble ainsi, parce qu’on ne va pas le crier sur les toits,
-lorsqu’on se sacrifie! Nous ne sommes que quatre à savoir le secret de
-Viéra: Tatiana Aleksandrovna, Katia, vous et moi; irons-nous le répéter
-au premier venu, le faire imprimer dans les journaux comme une réclame?
-Non... Eh bien! alors, de quelle manière saurions-nous davantage ce
-qui se passe chez nos voisins? Voilà une cinquantaine de fenêtres qui
-donnent sur cette cour; qui vous dit que si nous pouvions pénétrer à
-travers leurs vitres avec d’autres yeux que ceux de nos corps, nous
-ne verrions pas, derrière la cinquième partie au moins d’entre elles
-un exemple d’abnégation, de vertu ou d’héroïsme? Les saints et les
-martyrs ne se promènent pas sur cette terre avec leur auréole au front
-et leur palme à la main. Ils portent des redingotes, des jupes, des
-chapeaux à la mode; ils parlent notre langue et se mêlent à la foule;
-qui pourrait les reconnaître? Croyez-moi, Vadim Piétrovitch, si frivole
-que soit notre siècle, si dénués de ce qu’ils appellent les préjugés,
-c’est-à-dire de principes, de dogmes, que soient quelques-uns de nos
-frères d’aujourd’hui, la sève est encore bien pure qui coule dans les
-veines de l’humanité; bien noble encore est l’Idéal de la plupart des
-hommes. Vous riez de mes illusions, Vadim Piétrovitch?
-
-—A Dieu ne plaise, mademoiselle! Je souris de bonheur de vous entendre
-ainsi parler, répondit le jeune homme redevenu grave et ne dissimulant
-point l’admiration que lui inspirait l’amie de sa cousine. Lorsqu’on
-sait tenir ses auditeurs sous le charme, comme vous le faites, par la
-seule force de sa croyance, c’est qu’on est bien près de la vérité...
-J’ai trop d’exemples de noblesse sous mes yeux, d’ailleurs, pour en
-douter. Je me rends. Et toi, Viérotschka, sache que depuis ce jour tu
-as gagné un second protecteur à ta cause. Donne ta petite main que je
-la serre en consécration de ce nouveau pacte!
-
-Viéra n’avait pas pris part à la dernière conversation de Vadim avec
-Madeleine Burdeau. Distraite de ce qui se disait autour d’elle par
-ses propres réflexions, elle suivait au loin les lentes envolées de
-ses pensées et de ses souvenirs. Lorsque Vadim l’interpella, elle
-tressaillit; puis, rentrant dans la réalité, elle écouta gravement les
-paroles que le jeune homme lui adressait, et par-dessus la table lui
-avança ses doigts qu’il baisa lorsqu’il les eut pressés.
-
-—Causez encore un instant ensemble, mes amis, dit-elle ensuite; moi je
-m’en vais voir Marfa Timoféevna dans sa cuisine. La pauvre vieille! il
-faut bien lui montrer un peu d’intérêt!...
-
-Après le départ de Viéra, Madeleine Burdeau, pour se donner une
-contenance, se leva, et, sans entrer dans le cabinet de travail contigu
-à la salle à manger, se mit à regarder du seuil de la porte large
-ouverte quelques tableaux appendus aux murs.
-
-—Mais entrez donc, fit Vadim qui la suivit lorsqu’elle eut répondu à
-son invitation.
-
-—Oh! que ceci est joli! exclama la Française montrant une gravure
-encore sans cadre posée sur le bureau d’érable. Qu’est-ce?
-
-—Une reproduction de _la Source_ de Siémiradski.
-
-—C’est d’un frais! Et ceci?
-
-Son doigt désignait une tête de cosaque peinte à l’huile.
-
-—Une étude de Véréchstchaguine.
-
-—Vous aimez la peinture, Vadim Piétrovitch?
-
-—Oui. Et vous?
-
-—Moi? Comment vous répondre?... Je vais vous paraître si béotienne!...
-Mais au fait, pourquoi affecterai-je des capacités que je n’ai pas?
-Je ne comprends pas la peinture, voilà! Certes un beau tableau
-peut flatter mes regards, occuper ma pensée; mais parler à mon
-cœur, émouvoir mon âme? Jamais! Et savez-vous pourquoi? Parce qu’il
-représente ce qui est; ce que mes yeux, par conséquent, ont vu ou
-deviné, et ont vu ou deviné autrement que ne l’a vu ou deviné le
-peintre. Or, j’ai l’imagination vive, et mes rêves pressentent des
-choses tellement somptueuses; mes sensations donnent aux aspects que
-mes regards physiques embrassent une vie tellement intense, que tout ce
-que je vois reproduit en peinture ne me cause que déception. Il en est
-de même de la sculpture. Tandis que la musique, par exemple, n’a pas
-d’autre moyen de charmer nos sens qu’en s’instrumentant ou se chantant.
-Les bruits de la nature ne peuvent ressembler que de loin aux sons
-que l’Art a rendu harmonieux. La danse de même. Sans pas réglés, sans
-attitudes plastiques, elle n’est qu’une sorte de convulsion répugnante
-à regarder; une bamboula sauvage. L’art est donc nécessaire ici pour
-nous donner les impressions voulues. Ma théorie va vous paraître bien
-osée; elle se résume en ceci: pourquoi chercher à imiter l’inimitable
-nature? Pourquoi vouloir rendre l’image de choses tellement parfaites
-qu’il n’y a que de l’orgueil à prétendre les reproduire?...
-Contentons-nous de perfectionner ce qui est perfectible, de représenter
-ce que nos sens ne peuvent saisir que par artifice!... Ne touchons pas
-à ce qui est complet par essence...
-
-—Mais les peintres ne reproduisent pas au sens où vous employez
-ce mot; ils rendent la pensée avec laquelle ils ont interprété les
-divers aspects des choses. C’est comme un beau livre; il ne fait pas
-se mouvoir des êtres d’un autre monde, mais bien des personnages en
-chair et en os qui ont nos faiblesses et nos passions; il reproduit
-donc aussi, comme vous dites; et cependant, vous aimez passionnément la
-littérature, vous me l’avez dit un jour...
-
-—Les hommes sont nombreux et tous différents les uns des autres.
-Avec l’amalgame des idées et des gestes de quelques-uns, l’écrivain
-peut créer—vraiment créer, et non reproduire—un héros que son
-imagination fait vivre. Mais la nature, elle, est une; et, d’ailleurs,
-ses aspects ne nous touchent que par la vie qui y circule et l’émotion
-qu’ils communiquent à notre âme. Combien moins attrayante serait une
-mer immobile que celle dont les vagues ondoient et dont les flots
-mugissent!... Quel charme moins vif aurait à nos yeux un ciel toujours
-strié des mêmes nuages ou éternellement bleu!... Comme notre admiration
-serait moins émue devant une rose pétrifiée et sans parfum que quand
-nous respirons cette belle fleur à la chair veloutée, à la fraîche et
-suave odeur!... La peinture peut-elle nous donner tout cela? Il est
-vrai qu’elle ne représente pas que la nature; mais les objets sans
-vie qu’elle nous montre sont plus factices encore et plus inertes en
-passant par ses mains. Elle veut enserrer un palais somptueux avec
-ses marbres, ses frises, ses sculptures, dans un cadre de quelques
-centimètres!... Elle prétend faire chatoyer la soie, rutiler l’or,
-scintiller les pierreries!... A quoi bon se donner tant de mal? ajouta
-la jeune fille, riant elle-même de son paradoxe. On achète aujourd’hui
-un mètre de satin pour trois francs, du «titre fixe» un peu plus cher
-que du cuivre, et du strass pour rien!
-
-—O profane, profane! fit Vadim, amusé pourtant des théories de la
-Française qui le changeaient un peu de la gravité habituelle des
-conversations qu’il avait avec ses compatriotes. Au reste, ajouta-t-il
-sans périphrase comme sans ironie, avec toute la simplicité russe, les
-femmes ne comprennent rien à la peinture; c’est un art trop compliqué
-pour leur génie étroit...
-
-—Rien n’est plus facile que de tirer des conclusions pareilles chaque
-fois que nous voulons discuter avec vous autres hommes; cela dispense
-d’expliquer, et, surtout, permet à la fatuité masculine de s’isoler sur
-le nuage de sa supériorité.
-
-—Pour me disculper de pareilles insinuations, fit le jeune homme
-prenant presque au sérieux la boutade de sa compagne, je vais vous dire
-ce que l’on entend par l’art de la peinture, et réfuter...
-
-—Oh! de grâce, n’en faites rien, Vadim Piétrovitch! Je connais tout
-cela par cœur. Mais il me plaît tant parfois, ajouta l’amie de Viéra,
-de jeter bas toutes les théories raisonnables et de piétiner un peu
-leurs ruines d’un moment! Je dois vous dire que je n’adore le convenu
-qu’autant que l’exige la plus stricte bienséance. Je ne veux pas me
-distinguer outre mesure de la foule, ni passer pour une originale,
-non! Ce n’est ni de ma position ni dans mes goûts; mais chanter comme
-mon voisin siffle, et ânonner des mots que je ne comprends pas pour
-paraître initiée, cela, je ne le ferai jamais!—Et maintenant, si ce
-n’est pas trop d’indiscrétion, passons en revue les photographies qui
-encombrent votre sanctuaire. Ceci?...
-
-—Le recteur de notre université. Il serait flatté s’il vous entendait
-l’appeler «ceci»!
-
-—Et ça?
-
-—Ça, c’est Witte, notre ministre des finances. Savez-vous qu’il
-n’était qu’un modeste employé du chemin de fer à Kieff dans sa
-jeunesse? «Ça» a gentiment monté, n’est-ce pas?
-
-—Votre carton de photographies ressemble à une boutique de Podol
-(quartier juif à Kieff); on y trouve de tout. Par exemple, je reconnais
-Cholkini qui a chanté à l’Opéra cet hiver...
-
-—Il s’appelait Perkalik lorsqu’il n’était encore qu’un pauvre
-juifillon de Berditscheff. Comme titre de noblesse, lorsqu’il a eu le
-pressentiment de sa gloire, il a changé «percale» en «soie» (cholk) et
-a muni ce dernier mot de la terminaison italienne chère aux artistes du
-chant. Voilà la légende. Je n’en garantis pas l’authenticité, mais elle
-n’en court pas moins toute la Russie. Aujourd’hui, Cholkini possède en
-Espagne des châteaux non pas illusoires, mais de bonne et belle pierre,
-et chasse, dit-on, avec des ducs et des altesses. Vous voyez que la
-fortune sait être plus coquette encore envers un chanteur qu’envers un
-homme de génie...
-
-—Serguié Nikolaïevitch... Viéra... l’inévitable Cléo de Mérode...
-le grand-duc Serge... Chaliapine... Gorki... continuait d’énumérer
-Madeleine en feuilletant le carton. C’est curieux, autant que je puis
-en juger par l’opinion des Russes que j’ai questionnés à ce sujet, ce
-dernier n’est pas autant prisé chez vous qu’à l’étranger. Il écrit
-très bien, cependant, et son originalité n’est pas de commande, au
-moins, à lui!...
-
-—Justement, dit Vadim, nous ne pouvons oublier que Gorki a été un
-«bossiak» littéralement traduit «va-nu-pieds». Ses préjugés de castes
-sont encore trop puissants chez nous! Je vous ferai cette confidence
-à vous, mademoiselle, ajouta le jeune homme comiquement mystérieux.
-Tolstoï a perdu son prestige parmi ses compatriotes le jour où il a
-commencé à se vêtir en moujick...
-
-—Qui sait si votre boutade n’a pas du vrai? répondit M^{lle} Burdeau.
-Les hommes sont si vains! Maria Pavlovna, continua-t-elle en regardant
-une nouvelle photographie. C’est le cinquième portrait d’elle qui me
-tombe sous la main...
-
-Vadim rougit. Puis, sortant de sa droiture habituelle, il commit
-une petite lâcheté: il prit l’image entre ses doigts, la rejeta
-négligemment sur la table et dit:
-
-—Elle a la manie de se faire photographier... O cœur humain!
-
-Madeleine Burdeau fut plus noble, peut-être à cause de la joie que lui
-causa le geste de Vadim.
-
-—Maria Pavlovna est charmante, répliqua-t-elle. Elle ne saurait trop
-multiplier ses portraits. Mais la voilà encore là... et ici... et
-là-bas, ne put-elle s’empêcher d’ajouter un peu malicieusement en
-montrant des cadres épars dans la chambre.
-
-L’embarras de l’étudiant devint visible; en ce moment, sans aucun
-doute, il envoya à tous les diables l’innocente Maria Pavlovna et ses
-images qu’il n’avait obtenues pourtant qu’à force de supplications et
-de multiples artifices.
-
-Redevenant magnanime, Madeleine Burdeau, sans paraître remarquer le
-trouble du jeune homme, continua plus loin son inspection.
-
-—Nicolaï Sémionovitch Afanassieff, fit-elle en se penchant de nouveau
-sur l’album; une vraie tête de gentilhomme du steppe. Et cette jeune
-fille?
-
-—M^{lle} Dounine.
-
-—Elle est gentille. Tiens! une photographie de Tatiana Vassilievna que
-je n’ai pas vue à Vodopad. Oh! l’exquise nature! l’âme sereine qui se
-devine dans ses yeux si jeunes!
-
-—Oui, dit Vadim, elle fait penser, l’aimable créature, à une de ses
-homonymes, la Tatiana Borrisovna de Tourguénieff. A elle aussi l’on
-confie irrésistiblement ses peines de cœur, ses secrets de famille.
-Elle aussi sait consoler vos chagrins par des mots bien sentis, et
-vous offre des avis toujours pleins d’indulgence. On songe de même en
-la voyant: «Ah! que tu es une excellente femme, Tatiana Vassilievna!
-Va, je ne te cacherai rien de ce qui me pèse sur le cœur!» Dans les
-chambres discrètes de sa datcha, on est si bien qu’on n’en voudrait
-plus sortir; ses meubles semblent des vieux amis; ses fauteuils ont des
-bras qui vous retiennent doucement... Dans ce ciel-là aussi le temps
-est toujours au beau fixe!
-
-—Je n’ai pas connu de créature plus digne, fit M^{lle} Burdeau.
-
-—Et dites-moi: Sachinnka, comment va-t-elle?
-
-—Depuis son premier accès de frayeur,—vous savez, celui qu’elle
-eut dans la nuit qui suivit la noce de Katia,—elle est assez calme.
-Pourtant, elle a de temps en temps des crises de colère qui dégénèrent
-en véritables spasmes de fureur. La première lui a pris en voyant
-Ioulia. Ceci se passa chez Evlampia; c’est cette dernière qui l’a
-raconté à Viéra. On ne peut plus douter maintenant qu’elle aimât
-Danilo. Qui s’en serait aperçu auparavant? Mais, Vadim Piétrovitch, si
-vous saviez comme la pauvre petite perd sa beauté! J’en suis frappée
-chaque jour davantage. Les pommettes de ses joues sont devenues plus
-osseuses, ses traits plus durs, sa bouche presque bestiale, son regard
-vraiment effrayant.
-
-—Cela ne pouvait manquer! dit tristement le jeune homme. L’âme
-n’éclairant plus le visage que d’une lumière fumeuse, l’idéalité
-de l’expression fait place à un jeu de physionomie grossier. On ne
-voit plus l’ensemble qui était harmonieux, mais des traits saillants
-dépouillés d’unité et rendus brutaux par l’absence de cette flamme qui
-illumine le visage de toute l’idéalité de la pensée.
-
-—Ah! pauvre enfant! dit la Française d’un ton de sincère et profonde
-pitié. Le cœur se déchire quand on pense à la mignonne et jolie
-créature qu’elle était encore au commencement de l’été!... Tatiana
-Vassilievna n’a pas mérité une croix pareille, vraiment!
-
-—Et pourtant, se plaint-elle? Accuse-t-elle la Providence?
-
-—Non; mais ses yeux, Vadim Piétrovitch, ses doux yeux qui ne devraient
-refléter que des impressions sereines, quels regards ils ont lorsqu’ils
-se posent sur l’enfant de sa tendresse! Cela est plus navrant cent fois
-que n’importe quelle explosion de désespoir ou de révolte! Puis Katia
-qui part habiter Odessa; Viéra qui ne veut pas se marier...
-
-—Ici sera justement la consolation de tante dans ses vieux jours. Ce
-n’est pas comme si Viéra restait fille malgré elle et que son caractère
-s’en ressentît; elle sera pour sa mère une amie de chaque instant.
-
-—Et moi, dit Madeleine, s’il plaît à Dieu et à Tatiana Vassilievna,
-je ne les quitterai pas. Je me suis tellement attachée à elles pendant
-ces quelques mois de mon séjour à Vodopad, que je les considère comme
-ma seconde famille.
-
-—Mais vous vous marierez, vous!
-
-—Je ne crois pas, fit la jeune fille troublée.
-
-Et, pour couper court à la conversation qui menaçait de prendre une
-tournure équivoque, elle se leva du divan sur lequel elle était assise
-et se mit à faire le tour de la chambre, inspectant les objets épars
-sur les meubles. Arrivée devant une miniature qui, seule, occupait la
-première planche d’une étagère, elle s’arrêta longuement et contempla
-avec ferveur l’ovale délicat du visage, les grands yeux bruns, la
-bouche coquette, les joues presque enfantines encadrées de longues
-boucles soyeuses et cendrées du portrait. Madeleine, d’après le
-souvenir de photographies vues chez M^{me} Erschoff, avait reconnu la
-mère de celui qu’elle aimait.
-
-Oh! comme elle aurait voulu baiser le fin visage, s’agenouiller devant
-la grâce de celle qui avait donné le jour à l’être de son choix,
-épancher dans le cœur encore présent, semblait-il, de la douce mère au
-sourire tendre, le secret de son pur amour!
-
-De ce portrait, les jeunes gens ne s’entretinrent pas, non plus
-que d’une grande photographie d’homme pendue au mur, au-dessus de
-l’étagère; mais l’attitude de Madeleine devant ces reliques de l’amour
-filial de Vadim eut cette éloquence profonde qui sait parler à l’âme.
-D’un regard, l’étudiant lui montra combien son silence avait su lui
-plaire.
-
-—Une chose m’étonne, dit la Française au bout d’un instant et
-pour rompre un mutisme qui pouvait devenir gênant, c’est qu’on ne
-parle jamais à Vodopad du défunt M. Erschoff. Serait-il indigne de
-souvenir?...
-
-—A peu près, fit Vadim. C’était un viveur fini. J’étais bien jeune
-quand il est mort; mais, étant plus grand, j’ai entendu raconter qu’il
-avait un pied-à-terre à Kieff sous prétexte d’affaires, et qu’il y
-passait la plus grande partie de son temps, trompant sa femme autant
-qu’il le pouvait dès les premiers mois de son mariage. Il l’avait
-cependant épousée par amour, bien que tante eût quelques années de plus
-que lui... Elle devait avoir trente ou trente et un ans... mais oui;
-voyez, elle a passé depuis longtemps la cinquantaine, et Katia, son
-aînée, n’est pas encore majeure... Pourtant, vous savez avec quelle
-indulgence la sainte femme accepte la vie; je suis sûr que tout au fond
-d’elle-même elle garde le plus tendre souvenir au mari qui a eu tant de
-torts envers elle. Si l’on ne parle pas de lui à Vodopad, c’est que les
-enfants ne l’ont pour ainsi dire pas connu: (il est mort, je crois,
-quand Sacha n’avait qu’un an et demi, Viéra trois ans, et Katia cinq),
-et que tante, ne pouvant rappeler la mémoire de leur père en des termes
-dignes d’un sujet aussi sacré, préfère se taire, surtout devant les
-étrangers qui peut-être sauraient... Mais, chut! voici Viéra, j’entends
-son pas dans l’antichambre...
-
-En effet, M^{lle} Erschoff, ayant suffisamment pris part aux
-réminiscences conjugales de Marfa Timoféevna, venait rejoindre les
-jeunes gens, et, sans se douter de la cruauté de sa démarche, rompre le
-charme du tête-à-tête si quelconque en apparence, si décisif au fond,
-qui les avait unis pendant plus d’une demi-heure.
-
-—Il faut que nous te quittions, Vad; nous avons un tas d’emplettes,
-à faire... Puis, ce ne serait pas gentil de consacrer moins de temps
-à Katia qu’à toi. Elle part demain; nous ne la verrons plus d’ici au
-mois de février, peut-être. Si elle avait pu rester pour Noël! Hélas!
-pas moyen, le congé de Serguié expire dans trois jours. Nous aurons
-une triste fête, frère, cette année! Mais toi, tu ne manqueras pas, au
-moins?
-
-—Pour cela, tu peux en être sûre. Je ne me figure pas le jour de la
-«Rojdiestvo» ailleurs qu’à Vodopad.
-
-—Et toi, Madeleine, n’oublie pas que tu te fais photographier
-aujourd’hui, ajouta Viéra en se tournant vers son amie.
-
-—Je n’ai garde, fit M^{lle} Burdeau; une pareille corvée!
-
-—Ton cadeau de Noël n’en sera que plus méritoire.
-
-—Marfa Timoféevna! appela encore Viéra, donnez-nous nos manteaux,
-je vous prie... Adieu, Vadia, à dans une huitaine de jours, donc! Au
-revoir, Marfa Timoféevna!
-
-—Au revoir, seigneuresses! Portez-vous bien! Et bonne fête de Noël,
-puisque nous ne nous verrons plus avant. Salutations à Tatiana
-Vassilievna...
-
-—Merci, merci. Et encore au revoir, ma bonne!
-
-—Au revoir, dit à son tour Madeleine en russe.
-
-—Oh! comme elle a dit gentiment «dosvidanié,» dit Marfa en clignant de
-l’œil vers M^{lle} Burdeau. No, no! C’est une vraie Russe!...
-
-Et le visage de la vieille fée redevenue bienfaisante gratifia d’un
-second sourire édenté la belle Française qui, décidément, avait eu
-l’heur de lui plaire.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-DURANT les quelques semaines qui suivirent les fêtes de Noël, nul
-événement marquant ne vint rompre la monotonie de la vie à Vodopad.
-
-Monotonie tout apparente, il est vrai, car chacune des habitantes de la
-datcha ne portait-elle pas en elle-même autant d’impressions et d’aussi
-mouvementées qu’il en faudrait pour écrire plusieurs livres?...
-
-Quelles que fussent ces impressions, du reste, toutes devaient
-s’effacer au commencement de l’année 1904 devant la nouvelle solennelle
-et tragique qui, dans la nuit du 26 au 27 janvier (Date russe vieux
-style), éclata sur tous les points du vaste empire, balayant de ses
-flammes brûlantes tout ce qui n’était pas héroïsme exalté et séculaire
-patriotisme aux cœurs croyants des sujets du tzar.
-
-La guerre était déclarée entre le Japon et la Russie!
-
-Certains que les négociations échangées depuis le 30 juillet 1903 entre
-les deux pays finiraient par s’arranger diplomatiquement, ignorants
-des lenteurs exaspérantes que leur empereur mettait dans ses réponses
-aux exigences du Mikado, mal renseignés par les journaux sur les
-prétentions des Nippons, s’imaginant que le départ de l’ambassadeur
-du Japon pour Berlin, le 24 janvier, n’était qu’une ruse, un incident
-négligeable qui ne devait les alarmer en rien, les Russes étaient
-plongés dans une sécurité trompeuse.
-
-Quand, dans la nuit du 26 au 27 janvier, l’escadre de l’amiral Togo,
-composée de douze vaisseaux de guerre et de quelques torpilleurs,
-dépassa le port chinois de Chi-fou et s’approcha silencieusement de
-la baie qui défend Port-Arthur, la ville forte, elle-même, dormait,
-les vaisseaux de ligne et les croiseurs chargés de défendre son port
-imprudemment baignés par les rayons du projecteur électrique placé sur
-le navire de surveillance, et la mer éclairée par le phare de la côte,
-comme pour montrer le chemin à l’ennemi!
-
-Aussi, quel réveil pour la ville, lorsque éclata la première des treize
-torpilles lancées par les Japonais contre les croiseurs russes! Et
-quelle agitation intense dans tout le gigantesque empire, lorsque les
-dépêches du matin annoncèrent l’attaque de Port-Arthur que les journaux
-n’eurent garde, pourtant, de présenter comme aussi désastreuse qu’elle
-le fut en réalité!
-
-Les Russes, cependant, étaient pleins de confiance dans l’issue de
-la guerre. Habitués à vaincre, ils ne voulaient pas admettre que les
-«nains», les «sauvages», les «singes jaunes», comme le peuple appelait
-les Japonais, les vainquissent à leur tour...
-
-Les organes de la presse, remplis de mensongères nouvelles, ne
-relatèrent jamais exactement les faits. Si un navire de guerre russe
-avait coulé, il n’avait reçu qu’une légère atteinte et était en
-réparation dans les chantiers; si, par contre, un navire japonais
-n’avait souffert que d’une éraflure, il était, d’après les journaux,
-gravement endommagé et hors d’état de combattre. Parfois, la nouvelle
-d’un désastre, émanant de source privée, venait assombrir les fronts;
-mais l’abattement ne durait point. Dédaigneux, les Russes répétaient:
-«Eh! que signifie une défaite partielle; toutes les guerres n’en
-doivent-elles pas compter?... D’autant plus éclatante sera la
-victoire!»
-
-Hélas! et la victoire n’arrivait pas... Deux ou trois fois les journaux
-rapportèrent un succès qu’ils grossirent de toute leur éloquence
-officielle; des manifestations enthousiastes s’organisèrent dans les
-rues (instiguées, le bruit s’en répandit plus tard, par les autorités
-des villes qui voulaient, à leur tour, donner le change au peuple);
-l’hymne national retentit dans sa solennité mélancolique; des hourrahs
-furent criés à tue-tête, des actions de grâce au dieu des combats
-se chantèrent en chœur dans les églises. Touchante, mais dangereuse
-illusion qui sombrait le soir à la réception de dépêches aux nouvelles
-officieuses,—et pourtant alarmantes,—ceci, chacun le sentait
-vaguement dans son for intérieur, sans vouloir l’exprimer...
-
-Quoique la datcha de Vodopad ne fût habitée que par des femmes, tout
-ce qui touchait à la guerre y était suivi avec une fiévreuse anxiété.
-D’abord, parce que le patriotisme n’a pas de sexe; ensuite, parce
-qu’elles savaient bien, les aimantes et pitoyables créatures, que les
-affections de famille, les liens de l’amitié et d’autres sentiments
-plus doux encore, sont redevables d’un sanglant tribut à la lutte
-héroïque et cruelle qui défend la grandeur de la patrie menacée...
-
-Elles murmuraient tout bas les noms chéris que l’ordre d’un chef, le
-classement de la mobilisation, la soif du dévoûment, pouvaient appeler
-à la sinistre gloire: Serguié... Evguénï... Vadim... et, combattant
-vainement une faiblesse qui leur semblait honteuse au milieu de la
-poussée d’héroïsme qui soulevait en ce moment la Russie tout entière,
-leurs cœurs frissonnaient d’angoisse et de frayeur.
-
-—Madeleine, disait tout bas Viéra à son amie, ah! Madeleine! s’il
-allait partir, lui; si, sans être forcé par un ordre supérieur, il
-allait s’engager dans l’armée de Mandchourie comme volontaire, de quel
-remords se compliquerait alors mon sacrifice! De quel effondrement
-piteux s’anéantiraient mes belles résolutions!... Oui, je sens que de
-le savoir courir vers la mort en me croyant infidèle, rien ne pourrait
-m’empêcher de lui crier mon amour et de nouvelles promesses!...
-
-—Ne va pas ainsi au-devant de l’avenir, ma chérie, répondait la
-Française. Si Dieu a des desseins sur toi, il les accomplira envers et
-malgré tout. Attends et espère...
-
-—Madeleine! Madeleine!...
-
-Ce cri de détresse retentissait cent fois par jour, et cent fois lui
-répondait un regard navré et profond qui semblait dire: «Et moi,
-ne souffré-je pas? N’ai-je pas les mêmes angoisses et les mêmes
-inquiétudes que toi?»
-
-Quand arrivait le journal, une lettre, un télégramme, tous les cœurs
-se mettaient à battre avec une violence insupportable; les joues
-devenaient pâles, et les mains n’osaient se tendre pour rompre les
-cachets... On se signait; puis, avec un nuage d’inquiétude qui
-obscurcissait la vue, les dépliant enfin, on en lisait le texte...
-Rien encore de personnel, cette fois! On respirait!... Mais quand les
-pages tant redoutées faisaient pressentir un désastre patriotique,
-sous les paroles cauteleuses et les fleurs de rhétorique du compte
-rendu, quelle ardeur soudaine d’héroïsme et d’abnégation enflammait
-les cœurs de Tatiana et de sa fille!... Inconscient égoïsme par lequel
-ont passé toutes les mères et toutes les amantes!... Puisque personne
-des leurs n’était en jeu, elles désiraient que la guerre continuât,
-que les combats devinssent plus sanglants pour être plus glorieux; que
-les hécatombes de héros se multipliassent pour que l’invincible patrie
-triomphât cette fois-ci encore!...
-
-—Maman! une lettre d’Odessa.
-
-—Donne, enfant.
-
-Et les regards des yeux inquiets se croisent; les joues redeviennent
-pâles, les cœurs tressaillent comme chaque fois que l’hôte angoissant,
-nommé le Nouveau, se montre...
-
-—Grâce à Dieu, rien encore aujourd’hui, murmurent ensemble la mère et
-la fille, rassurées par les premières lignes de l’épître.
-
-—Made, il faut que je te traduise cela mot à mot, dit Viéra à M^{lle}
-Burdeau quand elle eut fini de lire; que c’est intéressant! Un fragment
-de lettre qu’un ami de Serguié, témoin de la première attaque de nos
-vaisseaux à Port-Arthur, lui écrit. Viens dans ma chambre.
-
-Installées dans l’asile discret qui semble aménagé pour servir de
-refuge aux causeries confidentielles et aux lectures profondes, les
-jeunes filles recueillies s’apprêtent, l’une à traduire, l’autre à
-écouter les exploits des héros des deux races, qui se heurtèrent dans
-la nuit mémorable du 26 au 27 janvier devant Port-Arthur, comme les
-nuages attirés par des courants contraires, exhalant, eux aussi, leurs
-tonnerres et leurs foudres!
-
-«Le soleil couchant, commença Viéra, éclairait la flotte russe
-assemblée en trois rangs.»
-
-—Tu comprends, c’était le soir du 26, interrompit-elle en relevant la
-tête...
-
-—Oui, oui, va...
-
-«Du navire amiral, un coup de canon donne, comme d’habitude, le
-signal de baisser le drapeau de guerre, tout blanc, avec une croix de
-Saint-André bleue. Le son perçant du fifre convoque les gens de chaque
-vaisseau sur le pont, et en présence des officiers et des hommes qui
-présentent les armes, le drapeau se baisse avec le cérémonial prescrit.
-A six heures, les gens ont soupé, et quand ils finissent de chanter
-la prière du soir, le fifre, jouant derechef, annonce qu’après le
-travail du jour l’heure du repos est arrivée. La vie sur le navire
-semble morte. Seuls, les pas cadencés du veilleur qui, de temps en
-temps, jette un regard sur l’eau éclairée par le projecteur, rompent
-le silence. A droite, à l’ouest, la gerbe de lumière du phare... De la
-ville arrivent les bruits confus de la nuit qui commence... Personne
-ne soupçonne l’approche de l’ennemi. L’officier vigie du croiseur
-_Pallada_, impatienté de ce calme, s’entoure plus étroitement de son
-manteau pour se mieux préserver du froid.
-
-«A onze heures trente sept minutes, à travers la lumière du phare,
-dans la direction de Liaotchang, il remarque pourtant quelque chose
-d’anormal. Il ordonne alors de diriger le réflecteur de ce côté, et
-voit s’approcher un torpilleur non éclairé, suivi de trois autres
-qui se retirent immédiatement du rais de lumière, et regagnent les
-ténèbres. Comme tout cela ne lui dit rien de bon, il informe le
-capitaine de ce qu’il a vu...
-
-«Les torpilleurs découverts s’approchent maintenant avec une grande
-vitesse, et le premier lance une torpille, mais qui passe à côté
-du croiseur, sur la gauche, sans l’atteindre. La sonnette d’alarme
-retentit dans la nuit silencieuse, appelant les gens aux armes, et
-attirant l’attention de l’escadre contre le danger qui s’approche...
-Les canons des croiseurs crachent une grêle de projectiles contre les
-torpilleurs japonais qui, de leur côté, lancent encore trois torpilles
-contre le _Pallada_. Une d’elles atteint le croiseur au milieu du
-bâbord, non loin de l’endroit où se trouve la machine. Le _Pallada_
-se soulève et se penche sur le côté comme mû par un ressort lentement
-détendu... On fut obligé d’éteindre le feu qui se montrait dans la cale
-au charbon, opération durant laquelle quatre matelots furent asphyxiés
-et un cinquième tué par un éclat de fer.
-
-«Le _Pallada_, pour éviter le danger de couler, se rapprocha de la
-côte, où l’on pourrait réparer la brèche que la torpille lui avait
-faite.
-
-«Sur ces entrefaites, les cuirassés _Retvisan_ et _Tsésarevitch_
-furent atteints à leur tour. Le _Tsésarevitch_ souffrit le plus et, en
-s’approchant du bord, dut faire un signal pour qu’on lui envoyât des
-canots.
-
-«A deux heures du matin, les Japonais, ayant fait l’assaut trois fois
-en suivant, se retirèrent, poursuivis par les croiseurs _Askold_ et
-_Novik_.
-
-«A trois heures, la lune jaunâtre éclaire les navires russes sur
-lesquels personne, tu le penses bien, ne songe à se reposer de crainte
-d’un nouvel assaut.
-
-«Et en effet, le matin, l’amiral Togo revient avec une escadre
-renforcée de six croiseurs et de six navires de guerre.
-
-«Nos vaisseaux, sous les ordres du vice-amiral Stark, se rangent en
-ordre de combat, protégés par les forts de Port-Arthur. Nous avons
-treize grands navires et quinze torpilleurs. Lorsque l’ennemi est à
-environ huit mille mètres, le premier coup de canon résonne et donne le
-signal de la bataille, qui s’engage des deux côtés avec acharnement.
-
-«Les Japonais ont le plus à souffrir à cause du feu des forts.
-Pourtant, ils s’avancent bravement, semant la mort et les dégâts.
-
-«Notre pauvre batterie est sans cesse couverte d’éclats de grenades.
-Les engins meurtriers font un bruit infernal, et, à cause de la
-trépidation qu’ils produisent, tout le monde gagne de violents maux
-de dents. Sans doute les nerfs des oreilles étaient-ils irrités outre
-mesure.
-
-«Personne ne pense à la mort. Avec la première grenade qui tombe
-sur notre batterie, s’envolent les souvenirs, les souffrances, les
-songes... Le spectacle est grandiose! La journée est claire et chaude,
-la mer est irisée de scintillants reflets, on croirait voir les
-vibrations de l’air... A l’horizon lointain se dessinent des points
-vagues... ils grossissent... ils s’approchent... Un, deux, trois...
-quinze!
-
-«Les points sont alignés, toujours plus près et plus près, gris au
-commencement, à présent bruns. Ils sont encore loin...
-
-«Tout à coup, un petit nuage blanc. Boum!... Nous attendons avec
-impatience de voir où tombera le projectile. Notre batterie est
-disposée sur un rocher qui surplombe la mer. A nos pieds se trouve le
-vaisseau-amiral, le _Peresviet_. Le projectile tombe à côté de lui,
-fait rejaillir l’eau qui scintille au soleil, et retombe sur le pont.
-
-«Les matelots se reculent... De nouveau, un nuage!... Le projectile
-siffle au-dessus de nos têtes. Derrière, sur la montagne, une
-effroyable explosion se produit... Un troisième nuage!... Une attente
-fiévreuse... Je vécus cent vies dans cette seconde. Mon corps était
-devenu comme impondérable: dans mon cœur une angoisse, dans ma tête une
-question: «Comme ils tirent si bien, cela arrivera peut-être sur notre
-batterie?...»
-
-
-«Le projectile éclate juste contre la paroi de notre rocher.
-
-«Ce coup fut pour nous le signal. Dix batteries de la terre ferme et
-tous les navires répondent à ce salut.
-
-«Ce qui se passa alors, il est difficile de l’écrire!... La mer devint
-entièrement blanche d’écume; elle bouillonnait sous les projectiles. On
-n’entendait pas le commandement. On donnait des ordres aux soldats en
-leur criant à tue-tête dans les oreilles, et l’on voyait qu’il était
-impossible de dominer cet abominable bruit. Plus de cent cinquante
-canons jouaient cette bataille, semant partout la destruction et
-la mort. La vapeur, la fumée, la poussière aveuglent; l’effroyable
-grondement des projectiles déchire les oreilles; en un mot, le combat
-est une orgie inouïe et sauvage!
-
-«Tout à coup, un terrible cri de douleur retentit. Un éclat d’obus a
-enlevé le nez d’un soldat. Du sang... les infirmiers... les brancards
-de la Croix-Rouge... Je sens que l’on me touche le bras, je me
-retourne. Un soldat très pâle me regarde d’un air dément, ses lèvres se
-meuvent comme s’il voulait parler; il fait des efforts surhumains pour
-me dire quelque chose, mais ne peut y parvenir. Enfin, il me montre du
-doigt le bas de la montagne. Je comprends qu’il s’est passé quelque
-chose à l’endroit où une petite batterie de canons-revolvers, située
-juste au-dessous de nous, lançait par minute environ mille deux cents
-balles.
-
-«Je descends au plus vite, et vraiment, ici, le diable s’en mêlait!
-
-«Au milieu de la batterie et des servants, un projectile a éclaté. Un
-soldat gît, le ventre déchiré; un autre a la tête aplatie; un troisième
-marche lentement, soutenu par deux camarades. Un canon d’acier est
-brisé comme une paille. La vue est poignante! Et du sang, partout du
-sang!... J’ordonne d’emporter les cadavres, et je remonte à ma batterie.
-
-«Là, comme auparavant l’enfer règne...
-
-«Et pourtant, la bataille aussi eut sa fin... Les Japonais se retirent,
-la fumée se dissipe, et le soleil brille de nouveau... Mais sur quoi
-tombent ses rayons! Ah! si tu avais vu nos infortunés croiseurs! Dans
-quel état on dut les remorquer! Ils étaient criblés de blessures. Les
-matelots, les femmes, les soldats, les officiers pleuraient! Quatre
-de nos navires, le _Poltava_, l’_Askold_, le _Diana_, le _Novik_
-étaient tellement endommagés qu’on fut obligé de les remiser au
-centre du port. Mais les Japonais aussi avaient reçu leur part, car
-l’on vit distinctement que deux de leurs vaisseaux étaient légèrement
-endommagés, et trois très grièvement. Comme nous, ils avaient dans les
-quatre-vingts morts ou blessés...»
-
-Ici finissaient les détails concernant le premier assaut devant
-Port-Arthur. Viéra interrompit sa traduction.
-
-—Ah! les braves, fit-elle, les braves! Mais, Madeleine, que de
-souffrances! que de désolation! Que la guerre est donc cruelle!
-
-—Et cependant, tu le vois, les soldats y marchent vaillamment; les
-officiers n’ont pas un mot de regret lorsqu’ils y sont appelés. Bien
-plus, des milliers de jeunes gens riches et habitués à une vie facile
-s’enrôlent sous les drapeaux comme volontaires.
-
-—C’est un sublime dévoûment, mais l’horreur de la guerre n’en reste
-pas moins la même. Oh! quand on songe qu’un fils, un époux, un frère,
-un fiancé, peut être exposé à des dangers comme ceux dont nous venons
-de lire le récit, quelle pitié!
-
-—Et, en somme, l’armée n’est faite que de fils, d’époux, de fiancés,
-de frères, car il n’est pas d’homme, je pense, qui ne soit l’un ou
-l’autre, s’il ne possède pas en même temps deux ou trois de ces
-titres...
-
-—C’est abominable, effrayant! dit Viéra en se prenant la tête dans les
-mains et restant ainsi quelque temps accablée.
-
-—Alors, tu n’es pas une brave, toi? interrogea Madeleine en la
-touchant du doigt. Tu n’encouragerais pas ceux que tu aimes à voler au
-secours de la patrie?
-
-—Non, non, non! mille fois non! cria Viéra dans un premier mouvement
-de révolte. Et pourtant... ajouta-t-elle un instant après.
-
-—Ah! tu vois! Tu hésites déjà, cela veut dire que tu te rends. Le
-patriotisme est le plus noble des sentiments et, par sa noblesse même,
-il arrive à primer tous les autres; car le cœur de l’homme, quoi qu’on
-en dise, est encore assoiffé de ce qui est digne et grand. Nous ne
-savons pas combien nous aimons la terre qui nous a vu naître; comme
-nous ignorons souvent aussi à quel point nous chérissons les êtres
-familiers qui nous entourent, parce que la sécurité dans laquelle est
-plongée notre affection l’endort. Mais qu’un danger immédiat vienne
-à la rescousse, alors avec quelle frénésie de lionne défendant ses
-petits elle s’éveille et se dresse!... Lorsque j’étais plus jeune et
-que je vivais paisiblement en France, entre mon père que je trouvais
-bien sévère et ma mère qui, maladive et faible, s’occupait très peu de
-moi, je rêvais d’aventures, de pays inconnus; j’enviais parfois les
-jeunes filles de mon âge dont les parents me semblaient plus tendres
-et meilleurs que les miens... Mais quand papa fut emporté en trois
-jours par une congestion cérébrale, lorsque deux ans plus tard maman,
-toujours languissante, mourut de consomption, et que, pour gagner plus
-facilement ma vie,—charge qui m’incombait à moi seule désormais,—je
-dus quitter la France et habiter un pays étranger, de quels regrets
-mon cœur se déchira alors!... Je compris que j’aimais passionnément,
-sans que je m’en fusse bien rendu compte, ce père si parfaitement bon
-sous son apparence taciturne, cette mère si faible de santé qu’elle
-n’avait que la force de me chérir au plus intime de son être et de
-regretter—elle me le dit avant de mourir—son impuissance à s’occuper
-de moi; cette belle France qui me semblait monotone, parce que sa
-douceur discrète m’enveloppait depuis le premier souffle de ma vie, et
-qu’elle apaisait mes élans d’enthousiasme de son harmonie régulière...
-Je compris qu’il n’est pas de plus grande détresse que d’être
-orpheline, et que la peine d’exil qui m’avait semblé bien anodine,
-appliquée aux illustres disgraciés d’État dont l’histoire m’apprenait
-les noms, était la plus cruelle que l’on pût inventer!... Oui, ma
-chérie, tout en aimant profondément la Russie, surtout maintenant que
-la chaude affection de ta famille—ici Madeleine rougit un peu—me la
-fait considérer comme une seconde patrie, si je ne pouvais, une fois
-tous les deux ou trois ans, aller revoir ma chère France, où je n’ai
-plus guère, pourtant, de parents ni d’amis, je deviendrais physiquement
-malade de chagrin. Ceci m’est arrivé la première année de mon séjour
-à l’étranger. J’étais alors en Autriche. Je souffris de nostalgie
-si intense que je dus m’aliter plusieurs jours, et ne recouvrai la
-santé que quand je fus certaine de pouvoir retourner dans mon pays
-pour quelques semaines. C’est qu’il m’était difficile en ce temps-là
-de me payer un pareil luxe! Je n’étais pas riche... fit Madeleine en
-souriant. Maintenant non plus, c’est vrai; mais au moins un petit
-voyage ne fait plus si peur à ma bourse!...
-
-—Tu répètes toujours que tu n’es pas riche, dit Viéra, et pourtant tu
-parais être plus qu’à ton aise. Tu es très bien habillée, tu reçois un
-tas de revues et de journaux, tu fais de chics cadeaux à tes amis (pour
-employer un terme cher à tes compatriotes), enfin tout cela coûte!
-
-—Pas tant que tu ne crois. Je suis pratique, j’ai beaucoup d’ordre,
-cela, tu me le concéderas, je porte mes toilettes très longtemps et
-sais les embellir moi-même de broderies, de bouts de dentelle qui ont
-déjà servi, leur donner un tour coquet...
-
-—C’est vrai. Et ce talent n’appartient qu’aux Françaises. Vois comme
-la plupart d’entre nos femmes sont fagotées!
-
-M^{lle} Burdeau ne put s’empêcher d’approuver.
-
-—J’ai vu l’autre jour, à la poste de Kieff, dit-elle en riant, une
-dame de soixante ans au moins, parée d’un col marin de toile blanche...
-et, dans la rue, un enfant au maillot affublé, le pauvre innocent, d’un
-bonnet turc en velours rouge! Personne, du reste, n’y fit attention.
-Chez nous, des hardiesses pareilles provoqueraient un attroupement.
-
-—Oui, le Français est railleur...
-
-—Il a plutôt infiniment de tact, et sait mettre le doigt sur les
-ridicules.
-
-—Nous aussi, bien que dans un autre ordre d’idées. Nous ne nous
-occupons pas du côté matériel des choses. Nos voisins peuvent
-s’attifer comme ils veulent.
-
-—Porter au XX^e siècle des chevelures préhistoriques...
-
-—Singer les étrangers avec des grâces d’ours qui danse, nous semblons
-l’ignorer, et nous l’ignorons peut-être en effet... Mais gare aux
-ridicules de l’esprit! Là-dessus, nous sommes impitoyables! Vois les
-portraits que Gogol a tracés... Quel écrivain, en France, atteignit
-jamais cette perfection dans la satire! En somme, chez nous, l’esprit
-et l’âme seuls ont du poids; les décors extérieurs ne comptent pas,
-nous ne sommes ni des esthètes ni des snobs.
-
-—Vous êtes avant tout, et surtout, d’étranges gens, fit M^{lle}
-Burdeau en secouant la tête.
-
-—Tout ce qu’on ne connaît pas ou qu’on ne comprend pas semble étrange.
-Je crois que nous, les Russes, nous sommes surtout étranges à force
-d’être simples; cela déroute les compliqués que vous êtes.
-
-—Cela m’est venu souvent à l’idée.
-
-—Tu vois!
-
-—Enfin, tels que vous êtes, conclut Madeleine, je vous aime. Nulle
-part je n’ai rencontré une hospitalité aussi sincère et aussi
-bienveillante qu’en Russie. Le nom de «frère» que vous donnez à vos
-semblables n’est pas une vaine appellation; il exprime vraiment la
-solidarité qui règne chez vous. Vous n’êtes pas des démocrates; la
-longue séparation des castes est encore trop puissante parmi vous pour
-fusionner riches et pauvres, «dvorianines» et moujicks; mais vous êtes
-humains, et cela vaut mieux!
-
-Les jeunes filles quittèrent le sopha sur lequel elles étaient assises.
-
-—Attends que je mette de côté la lettre de Serguié, dit Viéra. Elle
-est trop précieuse pour la perdre!
-
-Puis, ouvrant un tiroir de son chiffonnier:
-
-—A propos, j’oublie toujours de te demander si tu ne sais pas où est
-la photographie que tu m’as donnée à Noël?... Je suis cependant bien
-certaine de l’avoir mise là, sur un coin de cette commode, debout
-contre ce vase, en attendant de lui acheter un cadre, et voilà une
-dizaine de jours que je ne la vois plus! J’ai cru que Sacha ou maman
-l’avaient changée de place, mais non... J’ai bouleversé tous mes
-tiroirs, pas de portrait! C’est drôle... Peut-être l’as-tu reprise pour
-me faire une niche?...
-
-—Non. Tu l’auras mise de côté, et trop bien. C’est pour cela que tu ne
-la retrouves pas...
-
-—Possible. Et pourtant...
-
-Madeleine fut frappée d’une pensée subite qui la troubla.
-
-—Enfin, une photographie ne se vole pas comme un bijou, fit-elle
-en s’efforçant de prendre un air léger. Surtout là où il n’y a pas
-d’amoureux...
-
-—C’est juste, fit Viéra à cent lieues de voir une coïncidence
-quelconque entre le récent séjour de Vadim à Vodopad et la disparition
-du portrait de son amie.—Allons dans la salle à manger, reprit-elle
-au bout d’un instant en passant son bras sous celui de la Française;
-j’entends qu’Iéfrossina met le couvert. Or, il est bon de jeter un
-coup d’œil sur la table après elle, car il n’y a pas de jour qu’elle
-n’oublie quelque chose. Ioulia était beaucoup plus soigneuse...
-
-—Est-ce qu’elle se marie décidément après Pâques, cette volage?
-
-—Oui. Pauvre Danilo! Qu’il a été vite oublié!...
-
-—Hélas! c’est la vie, fit M^{lle} Burdeau. Vadim Piétrovitch nous l’a
-dit...
-
- * * * * *
-
-Quelques jours plus tard, les deux jeunes filles, chaussées de
-hautes galoches en feutre et vêtues d’amples manteaux de fourrure,
-parcouraient à pied et sans but la route qui mène de la datcha à la
-gare de Tiétiéreff.
-
-Le ciel est blanc comme la neige qui couvre la terre; toute la nature
-semble faite d’ouate immaculée. Saupoudrées elles-mêmes de flocons
-récemment tombés, Viéra et son amie sont en harmonie de blancheur
-avec le paysage; et leurs âmes, apaisées par la pureté sereine de
-l’air et des objets qui les entourent, sont joyeuses. On dirait que
-rien, aujourd’hui, ne peut leur arriver que d’heureux. Adieu, soucis,
-inquiétudes, regrets, pressentiments sinistres! Il n’y a plus de place
-pour ces noirs convives dans la claire hôtellerie de leurs cœurs!
-
-—Hou! fit Viéra. On en mangerait, de cette neige!
-
-—Pas plus tard que tout de suite, dit Madeleine.
-
-Et, se baissant, elle rafla du bout de ses doigts rapidement dégantés
-une légère couche de cristaux qu’elle porta à ses lèvres.
-
-—On dirait qu’on boit de l’air figé, reprit-elle quand elle eut fini,
-en faisant claquer sa langue contre son palais.
-
-—Gamine!
-
-—Pourquoi m’as-tu donné l’idée?
-
-—Pour pouvoir en faire autant à mon tour...
-
-—Ah! ah!...
-
-Viéra défit une de ses moufles en peau de mouton, vraies moufles de
-paysanne,—mais plus blanches et plus petites,—et recueillit à son
-tour dans le creux de sa main un peu de l’écume neigeuse.
-
-—Tu as l’air d’un enfant mal élevé qui a volé la crème d’une méringue,
-rit la Française.
-
-—Cela me rappelle mon jeune temps, fit Viéra hâbleuse.
-
-Et elle happa d’un coup de langue la mousse glacée qui lui fit mal aux
-dents.
-
-—Mais je suis sûre, au contraire, que tu n’as jamais escamoté de
-friandises, reprit Madeleine; tu devais être une petite fille bien sage
-et bien obéissante...
-
-—Crois-tu?
-
-—J’en suis sûre.
-
-—Eh bien! c’est vrai. Maman raconte toujours que j’étais une enfant
-modèle. Après ça, ce que dit maman de ses filles!...
-
-—Au contraire; elle m’a avoué que Sacha était très difficile, la
-pauvre petite, et Katia un vrai diable! Il faut ajouter que son sourire
-semblait dire: «le plus charmant des diables.» Oh! la tendre maman!
-
-—Elle était si jolie, Katia, quand elle était petite!
-
-—Mais, encore maintenant...
-
-—Oui, pas mal... Mais alors, c’était une vraie beauté! On arrêtait
-Mavra dans la rue, à Kieff, quand elle y allait avec maman et le baby,
-pour lui demander qui était cet enfant merveilleux...
-
-—Rien que ses cheveux et ses yeux, dit M^{lle} Burdeau, cela devait
-suffire pour en faire un amour... J’ai vu les boucles coupées après son
-typhus que Tatiana Vassilievna conserve; ils étaient d’un brun doré
-plus clair que maintenant, et soyeux! Quant à ses yeux, ils sont restés
-roux et lumineux comme ils l’étaient, je suppose...
-
-—Avec cela, un teint rose, un minois tout rond comme celui d’une
-poupée, et toujours souriant. Ah! en voilà une qui n’a jamais été
-mélancolique...
-
-—Et qui ne le sera jamais, j’espère, continua Madeleine Burdeau.
-
-—Écoute, fit Viéra en tendant l’oreille; les sonnettes d’un
-traîneau... Schmoul, sans doute, qui retourne de la gare... C’est
-qu’il y a des lettres pour nous, s’il vient dans cette direction. Oui,
-c’est lui, reprit la jeune fille, percevant maintenant distinctement
-non seulement le son des clochettes, mais encore les encouragements
-typiques du conducteur à ses chevaux.
-
-Et son cœur, perdant de sa belle assurance, se mit à battre comme
-chaque fois que la correspondance s’annonçait.
-
-—Permettez, seigneuresses, dit Schmoul en arrêtant court son attelage
-à quelques pas des promeneuses; je vous prends toutes les deux dans mon
-traîneau, et nous portons ensemble les lettres à la datcha. Ainsi, vous
-saurez plus vite ce qu’elles contiennent, ajouta-t-il en clignant de
-l’œil.
-
-—Mais non, donne, fit Viéra marquant son étonnement de cette étrange
-combinaison.
-
-—C’est que... répondit le juif avec un sourire humble et avide, le...
-verre de... thé chaud, Votre Excellence... qui m’attend là-bas... à la
-cuisine de Mavra Platonovna!...
-
-—Tu as raison, dit la jeune fille. D’ailleurs, ainsi, maman saura plus
-vite, songea-t-elle en même temps. Monte, Madeleine... En route!
-
-Le juif eut un singulier sifflement qui ressemblait à un cri d’oiseau,
-et le rustique équipage s’enleva.
-
-Frémissante d’impatience et de curiosité, Viéra put enfin jeter un coup
-d’œil sur le courrier.
-
-—«Kievlanine» (gazette de Kieff) «inconnu», une circulaire... ton
-«Musica», Madeleine, énuméra-t-elle en tendant le journal à son amie.
-Ah! une lettre d’Odessa...
-
-Elle tourna plusieurs fois le pli entre ses mains fiévreuses, puis,
-tout à coup, n’y tenant plus:
-
-—Tant pis, fit-elle, la suscription porte le nom de maman, mais je
-suis trop curieuse!... Aussi bien mère me fait ouvrir toutes ses
-lettres.
-
-Et, de ses doigts inquiets, Viéra déchira l’enveloppe.
-
-A peine eut-elle jeté les yeux sur les pages dépliées, la jeune fille
-devint affreusement pâle. Sa main se posa sur le bras de sa compagne,
-qu’elle serra nerveusement. Son regard plein d’angoisse chercha celui
-de Madeleine, qui déjà l’interrogeait de même avec sollicitude; mais
-elle fut incapable de prononcer un mot, de poursuivre même sa lecture.
-
-—Serguié Nikolaïevitch est appelé? demanda la Française à voix basse
-en se penchant vers elle.
-
-Viéra n’eut que la force de faire un signe de tête affirmatif.
-
-—Pour remplacer un des officiers tués le premier jour de l’attaque
-devant Port-Arthur?
-
-Viéra fit de nouveau signe que son amie avait deviné juste. Celle-ci
-lui prit la main.
-
-—Malheureuse Katia! fit-elle douloureusement. Après quatre mois de
-mariage à peine!...
-
-—Mais ce n’est pas tout, dit Viéra, faisant effort sur elle-même pour
-parler; Katia est...
-
-—Grosse?... acheva Madeleine.
-
-Nouveau signe de tête affirmatif.
-
-—Lis sa lettre, Madeleine, fit Viéra après avoir enfin pris elle-même
-connaissance du pli; tu sais assez de russe pour comprendre la douleur
-poignante qu’elle exprime. Qui aurait cru que notre Katia pût trouver
-de tels accents? Elle était si gaie!
-
-Des larmes coulaient maintenant sur les joues de la jeune fille;
-son cœur brisé de pitié comprenait enfin combien il chérissait
-l’insoucieuse sœur aux goûts si différents des siens, qu’il croyait
-n’aimer que d’une tendresse banale. L’heure était venue dont M^{lle}
-Burdeau avait parlé quelques jours auparavant, où les sentiments
-cachés au plus profond de l’être se révèlent à eux-mêmes!... Viéra
-oubliait les taquineries de Katia et les griefs récents que son
-mariage avait mis entre elles; et jusqu’aux espérances cruelles dont
-elle avait maudit les joies de la nouvelle épouse, espérances qui
-seules soutenaient sa foi dans son holocauste, anéanties aujourd’hui
-sans qu’elle songeât même à s’en révolter!... Une image unique était
-présente à sa pensée: le désespoir de sa sœur, que la lettre de tantôt
-révélait si sauvage, si passionné! Et une pitié sans bornes jetait la
-pauvre Viéra hors d’elle-même.
-
-—Madeleine! Madeleine! répétait-elle comme un enfant.
-
-—Du courage, ma chérie, répondait la Française en achevant sa lecture;
-il nous reste encore à apprendre la nouvelle à ta mère!
-
-—C’est impossible. Cachons-la-lui, Madeleine, jeta Viéra d’une voix
-brisée.
-
-—Aujourd’hui ou demain, il faudra toujours qu’elle sache... Mais c’est
-trop d’épreuves, à la fin! cria M^{lle} Burdeau, révoltée comme pour
-son propre compte, en songeant à la vie de douleur de Tatiana.
-
-Elle aussi maintenant sanglotait.
-
-Le Juif, étonné de cette explosion de chagrin simultanée, se tournait
-de temps en temps vers les jeunes filles, mais sans avoir la hardiesse
-de les interroger pourtant...
-
-Passant la main qui ne tenait pas les rênes dans sa belle barbe court
-frisée, habitée, comme la mousse des forêts, par Dieu sait quels hôtes
-infimes de la création, il se demandait tout bas à lui-même, dans
-un hébraïque jargon: «Vouss ist douss... Nou, vouss ist douss?...»
-(Qu’est-ce que c’est? Mais qu’est-ce que c’est?) Et, tout en activant
-le trot de ses bêtes par de petits coups de guides sur les croupes
-piteuses, il compatissait, le Juif, à la peine des deux belles jeunes
-filles chrétiennes assises derrière lui sur les bancs mal équilibrés du
-traîneau...
-
-
-
-
-XIV
-
-
-UN mois s’est écoulé depuis que la nouvelle du départ de Serguié pour
-la guerre est venue bouleverser une fois de plus la datcha de Vodopad.
-
-Le premier moment de douleur et d’effarement passé, Tatiana Vassilievna
-et Viéra se sont peu à peu résignées à la partialité du sort. Elles
-savent à présent que l’équilibre de la Russie est gravement compromis,
-que la guerre avec le Japon n’est pas cette suite d’escarmouches
-que l’optimisme de leurs compatriotes avait prédite, mais un combat
-de chaque heure, forcené et sanglant, et la voix de leurs angoisses
-personnelles s’est tue devant l’appel impérieux de la patrie aux abois!
-
-De longues dépêches de Serguié à Katia, et que celle-ci, fidèlement,
-envoie à Vodopad, viennent de temps en temps, d’ailleurs, suspendre les
-alarmes, prouvant que l’officier a gardé la vie sauve et que sa belle
-vaillance des premiers jours ne l’a point abandonné, non plus que sa
-confiance juvénile en son étoile de nouvel époux.
-
-Le désir de Tatiana avait été que sa fille aînée quittât Odessa et
-vînt habiter chez elle tout le temps que durerait la campagne à
-laquelle Serguié prenait part. Mais l’état de santé de la jeune femme
-ne lui permettant pas de voyager à présent, M^{me} Erschoff s’était
-décidée depuis quelques jours à aller passer auprès d’elle les cinq
-à six semaines de repos que nécessitaient les débuts d’une grossesse
-difficile.
-
-A la fin du mois de mars, donc, M^{lle} Burdeau et Viéra—Sacha
-comptait si peu, de plus en plus errante dans sa forêt, ou réfugiée
-chez Evlampia—étaient seules à la datcha.
-
-Un léger souffle de printemps se glissait déjà dans l’air à travers
-les dernières aigreurs de la bise et le froid des giboulées... Comme
-d’habitude, les jeunes filles ne restaient à la maison que le temps
-nécessaire à la surveillance du ménage, aux repas, à des menus travaux
-de couture ou à leur correspondance respective. Le reste de la journée
-les voyait inséparablement unies, et quelle que fût la température,
-parcourir soit les allées du parc de la datcha, soit la forêt, soit la
-route. Cela mettait leurs gestes d’accord avec l’intense agitation de
-leur pensée, et permettait à leurs lèvres de ressasser sans cesse les
-suggestions de leurs cœurs, sans qu’il en résultât trop de monotonie
-pour celle des deux qui écoutait.
-
-—Madeleine?
-
-—Ma chérie?
-
-—Plus d’espoir, maintenant! Toutes mes illusions sont à vau-l’eau...
-
-—Qu’en sais-tu?
-
-—Mais Katia...
-
-—Rien n’est encore si sûr...
-
-—Que veux-tu dire, Madeleine? demanda Viéra frémissante, en s’arrêtant
-de marcher pour mieux écouter la réponse de sa compagne.
-
-—Que Katia est souffrante, sa grossesse compliquée, et que...
-
-—Ah! tais-toi, cria M^{lle} Erschoff! Tais-toi! Cela, je ne le veux
-pas! fit-elle d’une voix impétueuse. Maudite soit ma pensée, si elle
-doit nourrir de tels espoirs!
-
-—Eh bien! mais tu as souhaité que ta sœur n’eût pas d’enfants,
-répondit Madeleine Burdeau avec un calme voulu.
-
-—Qu’elle n’ait pas d’enfants, oui! gémit Viéra. Mais que sa santé soit
-compromise! qu’un nouveau malheur vienne s’ajouter à celui qui la
-désole maintenant! qu’elle souffre dans sa chair, la pauvre innocente!
-Oh!...
-
-—Et crois-tu, reprit la Française d’une voix grave, qu’il n’y a qu’à
-dire: «Je veux» ou «Je ne veux pas»?... poser ses conditions à Dieu?...
-entourer son renoncement de douillettes réticences?... Appeler l’effet
-et s’apitoyer sur la cause?... Non, amie, non! Une fois le terrible
-engrenage du destin en mouvement, on ne l’arrête pas par quelques
-gestes de regret! Loin de moi la pensée, pour servir tes intérêts, de
-souhaiter du mal à Katia, ajouta-t-elle plus doucement en prenant dans
-ses mains les mains froides de Viéra. J’ai voulu seulement te faire
-comprendre, ma si chère, qu’il faut savoir aller jusqu’au bout de ses
-désirs, et accepter sans peur les conséquences de vœux qui furent
-sans reproche... Il faut savoir rester soi-même, Viéra! Tu as été si
-sublime jusqu’à présent dans ton renoncement, ne peux-tu envisager avec
-vaillance les épreuves qui l’attendent encore et qui, peut-être, le
-feront triompher à jamais?
-
-A ces mots de triomphe, les yeux de M^{lle} Erschoff reprenaient un
-instant leur éclat, sa tête se relevait illuminée de toute l’ardeur de
-sa croyance, sa foi dans la justice de sa prévoyance sacrée exaltait
-de nouveau toutes les fibres de son âme. Craignant encore le combat,
-elle l’acceptait déjà, pourtant! Puis ses défaillances lui revenaient,
-sa volonté déconcertée et inquiète ne savait plus où se poser... Et
-Madeleine Burdeau qui n’avait parlé si haut que pour dominer le tumulte
-des pensées de son amie se disait: «Oh! qu’il est donc plus facile
-de raisonner que d’agir. Et comme autrement lâche je serais, moi, si
-j’avais à soutenir pareille lutte!»
-
-—Tu ne répondras pas à la lettre d’Evguénï? demanda la Française au
-bout d’un instant de silence, en se tournant vers son amie.
-
-Viéra ne répondit que par un geste vague.
-
-—Je crois qu’il vaudra mieux non, reprit Madeleine. Il a conservé
-l’espoir de te reconquérir, malgré ton silence de quatre mois; rompre
-ce silence maintenant, ce serait l’encourager d’autant plus dans cette
-voie périlleuse. Tu ne dis rien? Je te semble indiscrète, peut-être?
-
-—Eh non!... Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour toi. Mais
-je songe, et ne trouve rien à dire, fit Viéra. Mon âme est toute
-désorientée, sa boussole est affolée, elle ne me montre plus la route...
-
-—Regarde en haut: une étoile aussi peut guider les chemins incertains!
-
-Viéra fit signe que de ce côté-là, encore, le salut lui semblait bien
-précaire.
-
-—Écoute, amie, dit Madeleine, tu es dans une heure de crise que
-depuis longtemps je prévois. Oh! nulle grandeur, nulle vocation, nul
-héroïsme n’y échappe!... Mais nous avons fait un pacte. Je t’ai juré,
-moi, sur tes instances de jadis, que je te défendrais contre toi-même,
-à l’instant où tes pensées mauvaises, comme des soldats mutinés,
-prendraient les armes de la révolte et compromettraient le succès de
-ton œuvre... Laisse-moi l’initiative du combat. Un jour viendra où nous
-pourrons crier victoire. Et alors quel oubli des souffrances! Quelle
-joie d’avoir atteint le but sublime!
-
-—Sublime!... Et qui le sait? Tu as traité au début mes idées
-d’utopies... N’est-ce pas cela qu’elles sont dans la réalité?...
-
-—Non, non, mille fois non! Je n’étais qu’une impie en pensant cela!
-Ton rêve est le plus noble, le plus grandiose que l’on puisse imaginer!
-Sauver sa race de l’abjection. Mais, ma chérie, l’humanité tarée tout
-entière devrait suivre tes traces!
-
-—Tu crois? interrogea Viéra, les yeux lointains.
-
-—Je le jure! répondit Madeleine solennelle. Et d’ailleurs, si tu étais
-à côté de la vérité, qu’importerait encore? ajouta-t-elle au bout
-d’un instant de songerie en prenant les deux mains de son amie dans
-les siennes et plongeant son regard au fond des claires prunelles. Tu
-t’es créé un Idéal; tu l’as auréolé de toute l’ardeur de ta Foi; tu
-t’es agenouillée devant cette idole lumineuse, comme Paul devant le
-Seigneur sur le chemin de Damas. Pourrais-tu, désormais, renier tout
-cela et vouloir être heureuse? Ce serait en vain. Le chagrin ni la
-joie, le bien ni le mal, ne sont absolus en ce monde; c’est nous qui
-en établissons la mesure, chacun selon notre conscience et d’après les
-aspirations de notre âme... Si nous avons volé très haut, à la manière
-des aigles, redevenir couleuvre et ramper, quel que soit l’attrait de
-la mousse fraîche et de l’ombre des sous-bois, la nostalgie des sommets
-doit nous prendre. Ah! malheur! s’écria la Française vraiment inspirée,
-malheur à qui renie l’Idéal pétri par ses propres mains! Les séductions
-d’une heure le poursuivront toujours, l’image de son sourire fera
-grimacer les plis des lèvres les plus belles, le souvenir de sa voix
-rendra fausses toutes les autres!... Galatée demandera des comptes à
-Pygmalion!
-
-—Oh! tu me réconfortes, Madeleine! Je crois, oui, je crois! fit Viéra.
-
-Les jeunes filles rentrèrent à la datcha.
-
-—Pas de nouvelles, Akim? demanda M^{lle} Erschoff au vieux serviteur
-qui travaillait dans le jardin.
-
-—Non, barachnia. Schmoul n’a apporté que le journal.
-
-Viéra parcourut fiévreusement le _Kiévlanine_.
-
-—Rien de grave, dit-elle à Madeleine en respirant.
-
-En ce moment, Mavra vint dire à la Française que Natalia Grigorievna
-Lévine demandait à lui parler dans la cour.
-
-—Mais fais entrer, dit Viéra à la bonne.
-
-—Elle ne veut pas, milaïa. Elle dit qu’elle est très pressée.
-
-—Alors, va vite, Made!
-
-—Sais-tu ce que c’est? fit la Française en rentrant au bout d’un
-moment. Natalia Grigorievna part comme infirmière à Kharbine. Elle
-a passé son examen aujourd’hui même à Kieff, et on l’a convoquée
-sur-le-champ... Samedi, elle se mettra déjà en route. Elle ne veut
-voir personne avant son départ pour qu’on ne la distraie pas de son
-enthousiasme; exception n’a été faite en ma faveur qu’à fin de me
-recommander la classe de Vodopad. Mais je suis chargée d’un souvenir
-pour Tatiana Vassilievna et tous les tiens. Sais-tu ce qu’elle me
-disait encore? Que les dépêches de Kieff annoncent que le navire
-_Piétropavlovsk_, sur lequel se trouvaient l’amiral Makaroff, le
-grand-duc Cyrille, le peintre Véreschtchaguine et un grand nombre
-d’officiers et de matelots, a rencontré une mine dans la baie de
-Port-Arthur, en revenant d’un combat, et qu’il a sauté avec tout
-l’équipage et les officiers qu’il contenait, sauf, cependant, le
-grand-duc qui, on ne sait comment, ne fut que précipité dans l’eau, et
-put regagner le bord en s’accrochant à une épave...
-
-—Seigneur!
-
-Viéra devint très pâle.
-
-—Et si Serguié... commença-t-elle.
-
-—Mais non, il fait partie de l’équipage du _Bayann_.
-
-—Qui a pu combattre sous les ordres du _Piétropavlovsk_... N’as-tu pas
-dit que celui-ci revenait d’un combat? Ah! mon Dieu! ces inquiétudes
-continuelles, gémit la jeune fille, et les nouvelles sont si lentes!
-
-Le lendemain, les journaux confirmèrent les renseignements des
-télégrammes en les amplifiant. Viéra, de plus en plus alarmée par ce
-qu’elle venait d’y lire, passa le _Kiévlanine_ à M^{lle} Burdeau qui,
-quoique assez difficilement, parvint cependant à déchiffrer tout le
-texte relatant la catastrophe du _Piétropavlovsk_.
-
-«Dans la nuit du 30 mars, l’amiral Makaroff voulant prendre sa
-revanche des continuels assauts dont les Japonais harcelaient sa
-flotte, envoya huit torpilleurs à la recherche de l’ennemi. Dans
-cette expédition, trois torpilleurs se perdirent. Deux revinrent, à
-l’aube, à Port-Arthur. Le troisième, le _Strachné_, ayant rencontré
-plusieurs torpilleurs japonais, crut que c’étaient ceux des nôtres et
-s’y joignit. A l’aube seulement, le commandant reconnut son erreur et
-voulut s’enfuir, mais trop tard! L’ennemi se jeta sur lui et un cruel
-combat s’engagea.
-
-«L’amiral, inquiet du sort du _Strachné_, envoya à sa recherche le
-croiseur _Bayann_.
-
-«Ceci ne dura pas longtemps, les coups de feu servant de point de
-repère. Déjà le _Strachné_ était immobilisé, sa chaudière endommagée
-par une grenade.
-
-«Malgré sa vitesse, le _Bayann_ ne put arriver à temps pour porter
-secours au _Strachné_. Avant qu’il fût arrivé à la distance nécessaire
-pour tirer, une explosion se produisit à bord du _Strachné_, et le
-torpilleur coula à fond. Le feu du _Bayann_ mit les Japonais en fuite.
-Et après avoir recueilli cinq matelots du torpilleur, qui seuls étaient
-saufs, le croiseur rentra au port.
-
-«Bientôt après, deux détachements de navires, ayant à leur tête le
-_Piétropavlovsk_ et le _Poltava_, accompagnés de quinze torpilleurs,
-quittent le port. L’amiral Makaroff veut se rendre personnellement sur
-le lieu du combat, et comme le _Bayann_ sait la route, on le met à la
-tête de l’escorte.
-
-«Il fait très froid, et sur la mer règne un brouillard épais qui ne
-permet pas de distinguer les choses à une certaine distance. Pourtant
-les Russes remarquent, à dix milles environ de Port-Arthur, quatre
-croiseurs japonais de troisième classe et deux de première qui
-arrivent avec la plus grande vitesse. Les Japonais recommencent tout
-à coup le feu contre le _Bayann_. Ils visent bien. En un moment, tout
-le pont est couvert d’éclats de grenades. L’amiral Makaroff donne
-l’ordre au _Bayann_ de se mettre derrière le _Poltava_ et de lancer à
-son tour des grenades sur l’ennemi. Les Japonais se retirent aussitôt.
-Nos frères les poursuivent encore à quelques milles, jusqu’à ce qu’ils
-remarquent à l’horizon la fumée d’une grande escadre ennemie qui arrive
-à toute vapeur. Il est possible que les croiseurs japonais voulaient
-nous entraîner plus loin dans la mer, afin que l’amiral Togo pût leur
-couper le port... Étant trop faibles, nous fûmes obligés de dérouter
-leurs plans.
-
-«L’amiral Makaroff donne le signal du retour, et les Russes filent vers
-Port-Arthur aussi rapidement qu’ils le peuvent. C’est vraiment une
-course!... Enfin nos vaisseaux sont hors de l’atteinte de l’ennemi et
-sous la protection des batteries des forts. Le _Piétropavlovsk_ étant à
-leur tête longe le bord pour rentrer au port, quand, tout à coup, une
-effroyable explosion se produit. Il est juste neuf heures trois quarts
-du matin.
-
-«L’amiral Makaroff se trouvait avec ses officiers d’état-major sur le
-pont du navire, où étaient aussi le grand-duc Cyrille et le peintre de
-batailles Véreschtchaguine.
-
-«Après la première explosion, une seconde se produisit, d’une violence
-telle que tout fut démoli. Une énorme masse d’eau entra dans le navire,
-mais aussitôt parurent de la fumée et des flammes. On comprit que le
-_Piétropavlovsk_ avait dû toucher une mine posée par les Japonais
-dans la mer, le long de la côte, avec ce calcul que nos vaisseaux, se
-rangeant à la sortie du port, la rencontreraient sur leur route.
-
-«L’explosion fit six cents victimes, parmi lesquelles l’amiral Makaroff
-et notre illustre peintre, Véréschtchaguine. Le grand duc Cyrille put,
-heureusement, se jeter à l’eau et regagner le bord à la nage. Entre la
-seconde explosion et l’échouement du navire, se passèrent une minute et
-quarante secondes. La direction de la flotte est confiée momentanément
-à l’amiral Witheff.»
-
-Quand M^{lle} Burdeau eut fini de lire, ses yeux se levèrent sur Viéra,
-dont elle rencontra le regard anxieux.
-
-—Eh bien! demanda celle-ci, n’avais-je pas raison?
-
-—Oui. Mais, grâce à Dieu, le _Bayann_ n’a presque pas souffert. On ne
-dit pas qu’il ait perdu des hommes.
-
-—Mais on ne dit pas non plus qu’il n’en ait pas perdu. Enfin,
-attendons des nouvelles d’Odessa, dit la jeune fille en soupirant.
-
-Une semaine se passa. Rien n’arrivant, Viéra se décida à demander par
-dépêche ce que signifiait ce silence. Le soir, Akim, envoyé à la gare
-de Tiétiéreff, rapporta la réponse.
-
-Le texte du télégramme, raccourci selon l’usage, résumait ceci:
-«Serguié n’avait pas été blessé dans le combat du _Bayann_; il était,
-au contraire, jusqu’à son message datant du 6 avril, en parfait état
-de santé et de vaillance. Mais la pauvre Katia!... Énervée par des
-angoisses de chaque seconde, obsédée des dangers que court son jeune
-époux, incapable de réagir contre le désespoir de la séparation, elle
-n’a pu garer sa santé des atteintes de sa débilité morale. Le lendemain
-du jour où les dépêches officielles, devançant celle de Serguié,
-annonçait le combat de l’escadre dont le _Bayann_ faisait partie,
-elle avait dû s’aliter, et le tendre espoir si doucement caressé par
-Tatiana s’en était allé à vau-l’eau!... Pendant cinq jours, la jeune
-femme était restée suspendue entre la vie et la mort; depuis avant-hier
-seulement, les médecins la déclaraient sauvée. Dès qu’elle pourrait
-supporter le voyage, M^{me} Erschoff la ramènerait à Vodopad.» Après
-avoir pris connaissance de la dépêche, Viéra, sans dire un mot, plongea
-longuement son regard dans celui de son amie. Sur ses prunelles si
-claires se reflétaient, comme en une eau sans rides, les sentiments
-complets de son âme: la tristesse, la pitié, l’horreur, la gratitude
-du triomphe, une indicible foi dans l’œuvre à laquelle le Destin
-lui-même avait mis si promptement son sceau!...
-
-
-
-
-XV
-
-
-LE cœur battant, les joues en feu, Madeleine Burdeau parcourt en fiacre
-les rues de Kieff où l’ont appelée quelques emplettes à faire. Elle
-aurait pu, dès en sortant de la gare, porter à Vadim Piétrovitch la
-lettre dont Viéra l’avait chargée pour le jeune homme. Mais non, elle
-s’est sentie alors trop troublée, trop peu sûre d’elle; il faut qu’elle
-parvienne à affermir son cœur et à composer son visage!
-
-Et puis, le dirai-je? un tout petit calcul qu’elle n’ose presque pas
-s’avouer à elle-même se glisse dans les réticences de l’amoureuse...
-Si elle s’était rendue immédiatement après sa descente du train chez
-Vadim, point de doute que Marfa Timoféevna, retenue au logis à l’heure
-du déjeuner pour servir son maître, ne fût venue elle-même ouvrir
-la porte, et alors il aurait fallu lui remettre la lettre, sans oser
-demander à parler au jeune homme, tandis que plus tard,—Madeleine
-Burdeau tenait ces détails de Viéra qui l’avait mise cent fois au
-courant des faits et gestes de son cousin,—la vieille fée, ayant à
-faire des emplettes pour son ménage, sort d’habitude, laissant dans la
-chambre de l’étudiant un second déjeuner froid que celui-ci trouve en
-rentrant chez lui vers onze heures. Si quelqu’un sonne, force est alors
-au maître du logis d’ouvrir lui-même sa porte... Il est donc urgent
-pour Madeleine d’attendre jusqu’à ce moment si elle veut voir Vadim...
-
-Si elle veut le voir! Mais toutes ses pensées ne tendent qu’à cela;
-tout son désir, tout son espoir, tous les battements de son cœur!
-
-Là-haut, le ciel en fête a revêtu son voile d’azur; l’arome subtil du
-printemps se glisse à travers les rues de la ville qu’il embaume; de
-petites marchandes effrontées offrent aux promeneurs des bouquets de
-violettes d’un griviennik. Les pigeons de la cité sainte, apprivoisés
-et nombreux comme ceux de la place Saint-Marc à Venise, volettent
-librement, sans craindre la main de l’homme, sur les appuis des
-fenêtres, sur les corniches, sur le bord des trottoirs. De temps à
-autre, un arbre couvert de feuilles tendres se montre; de petits
-jardinets, même, dans certains quartiers, égaient les façades moroses.
-Les coupoles dorées des églises luisent au soleil, les toits des
-maisons, aux couleurs vives et diverses, ont l’air, au loin, de
-pelouses fraîches ou de champs en fleurs suspendus... Les saints,
-rigides, gauchement peints sur les murs des monastères, semblent
-sourire eux-mêmes, sous les caresses mutines des rayons printaniers.
-Ils font mine de donner aux passants ces avis peu orthodoxes: «Tu as
-bien raison de te réjouir, frère! Voici la saison du renouveau, des
-amours, des nids tièdes, des soirs légers... Réjouis-toi, frère! La vie
-est courte, les printemps fugitifs; Dieu les a faits tels pour que ton
-âme inquiète ne puisse s’en lasser!...»
-
-Madeleine suit leur conseil. Malgré l’anxiété dont son cœur est étreint
-à l’idée de son entrevue de tout à l’heure avec celui qu’elle aime,
-malgré la fragilité de l’espoir qu’elle a engagé sur le bonheur de
-cette entrevue, les risettes du printemps ne laissent pas que d’égayer
-son âme.
-
-Elle abandonne son front aux frôlements câlins des rayons espiègles,
-rafraîchit ses joues brûlantes au souffle pur de la brise, force ses
-pensées à s’imprégner de la sérénité du ciel, et c’est presque calme
-qu’elle jette au cocher l’adresse de Vadim Piétrovitch Dimitrieff.
-
-—Rue Nestérovskaïa, 50.
-
-Le minuscule fiacre s’engage dans une rue, puis dans une autre; voici
-le théâtre, les arbres de la Foundouklaïevska...
-
-De nouveau, le cœur de la jeune fille se met à battre éperdument; une
-insupportable agitation bouleverse ses nerfs. Le hasard, si cruel
-parfois, ne déroutera-t-il pas ses chers calculs? Permettra-t-il que
-Vadim lui-même vienne ouvrir sa porte?... Ou bien, le coup de timbre ne
-fera-t-il apparaître que le visage poilu de la «baba Iaga»?
-
-Lorsque Madeleine descend du fiacre, si bas que son marchepied
-est presque de niveau avec le trottoir, elle croit qu’il lui sera
-impossible de faire un pas, tant ses jambes sont molles. Et pourtant,
-elle parvient bientôt au palier du premier étage.
-
-—Drrrinn...
-
-Un pas se rapproche; le cœur de la jeune fille se vide, comme si une
-pompe pneumatique en retirait tout le sang. Ses oreilles bourdonnantes
-ne peuvent distinguer si les pieds qui foulent le parquet de
-l’antichambre appartiennent à une vieille femme revêche, ou bien s’ils
-sont chaussés de souliers masculins. Mais clic! le verrou de sûreté se
-déclanche... la porte s’ouvre!
-
-—Vadim Piétrovitch?
-
-—Mademoiselle?
-
-Le jeune homme est troublé; il s’incline devant la Française. Celle-ci
-se sent très pâle.
-
-—Une lettre de Viéra... que je vous apporte, articule-t-elle presque
-trop nettement, agacée de sentir sa voix si altérée.
-
-—Entrez, mademoiselle.
-
-—Mais, je ne sais si... Non, je n’ai pas le temps, répondit Madeleine.
-
-—Oh! vous n’avez pas dit ceci spontanément, fit Vadim; ce doit être
-une excuse... Vous avez peur de moi? ajouta-t-il d’une voix douce et
-basse, en faisant le geste de prendre une des mains de la jeune fille
-dans les siennes.
-
-M^{lle} Burdeau se rejeta en arrière. D’antérieurs exemples l’avaient
-rendue méfiante. Devant son mouvement, le visage de Vadim devint triste.
-
-—Je devine votre pensée, dit-il lentement; vous me jugez comme tant
-d’autres, sournois et fat?...
-
-—Et comment voulez-vous qu’il en soit autrement? riposta la Française
-hautaine. Pour une fois que vous me voyez seule chez vous, sans
-défense, vous essayez déjà de me traiter en conquête!
-
-Le jeune homme fut une minute ou deux sans répondre. Très grave, il
-fixait sa compagne qui, toute troublée qu’elle était, soutint pourtant
-son regard.
-
-—Voulez-vous avoir confiance en moi pendant quelques instants?
-demanda-t-il enfin. Je vous jure sur l’honneur que vous n’aurez pas à
-vous en repentir!... Veuillez m’accompagner dans mon appartement.
-
-Incliné devant elle, il lui offrait son bras. La noblesse de son
-attitude était telle que Madeleine obéit.
-
-Ils traversèrent ainsi l’antichambre et la salle à manger, et
-arrivèrent jusqu’au seuil du cabinet de travail du jeune homme, où,
-trois mois auparavant, leur tête-à-tête avait été si chaste et si
-discret. Là, Vadim dégagea son bras de celui de sa compagne, et,
-silencieux, lui montra du doigt l’intérieur de la pièce éclairé d’un
-joyeux rayon de soleil printanier. Madeleine ne comprit pas ce geste.
-
-—Eh bien? demanda-t-elle, un peu impatientée.
-
-—Regardez, fit énigmatiquement le cousin de Viéra.
-
-Remise en confiance par la gravité respectueuse de Vadim, M^{lle}
-Burdeau fit docilement le tour du cabinet de travail et se mit à
-inspecter les tableaux des murs, les livres, les meubles, les plantes
-rares groupées dans un coin...
-
-Tout à coup elle s’arrêta, se pencha sur une photographie comme pour
-être bien sûre qu’elle en reconnaissait l’image, fit encore une fois
-des yeux le tour de la pièce, puis, se tournant impétueusement vers le
-jeune homme qui, très pâle, attendait sur le seuil:
-
-—Est-ce possible, Vadim Piétrovitch? Est-ce possible? cria-t-elle
-d’une voix éperdue d’allégresse.
-
-Pour toute réponse, le jeune homme lui tendit les bras.
-
-—Mais... fit Madeleine, de nouveau soupçonneuse.
-
-—Chère fiancée! appela tout bas Vadim en se rapprochant d’elle.
-
-Alors elle s’abattit dans les bras restés ouverts, jeta sa tête
-confiante sur l’épaule du bien-aimé, et, dans cette pose qu’attendaient
-depuis de si longs mois ses rêves de tendresse, elle resta immobile,
-comme fondue dans un bonheur suprême, sans autre conscience qu’une joie
-insoupçonnée, divine, presque trop aiguë!...
-
-Tout près d’elle, sur la planche de l’étagère où, lors de sa première
-visite, se détachait solitaire une miniature à l’ovale fin, aux yeux
-bruns, aux longues boucles cendrées, à la bouche mutine et tendre, une
-photographie récente montrait le casque de cheveux noirs, le front
-hautain, les yeux profonds d’un visage que son miroir lui avait rendu
-familier; et, devant les deux images réunies par la piété de Vadim,
-une touffe d’œillets blancs et de narcisses faisait monter, comme une
-fumée d’encens, les effluves de ses parfums ardents. Hormis elles et
-le cadre qui, appendu au-dessus de l’étagère, entourait une figure
-d’homme mélancolique et fière, à laquelle l’étudiant ressemblait
-étrangement, nul portrait ni au mur ni sur les meubles. La douce Maria
-Pavlovna elle-même s’était évanouie comme un léger fantôme, sous le
-jour resplendissant du nouvel amour dont le sanctuaire s’éclairait!...
-
- * * * * *
-
-Quand M^{lle} Burdeau rentra le soir à Vodopad, sa figure trahissait
-malgré elle tant de bonheur, que Viéra, dès le premier coup d’œil
-qu’elle lui jeta, ne pût s’empêcher de lui en faire la remarque.
-
-—Mais rien... tu te trompes, répondit Madeleine aux questions de la
-jeune fille.
-
-Au milieu du trouble et des angoisses qui bouleversaient la famille
-Erschoff, il lui prenait un scrupule d’avouer sa joie à son amie.
-
-—Made, insista Viéra, tu me caches quelque chose! Le visage ne change
-pas ainsi d’expression d’une heure à l’autre sans cause... Tu étais
-sombre avec moi tous ces jours-ci, et d’ailleurs, ce matin, lorsque tu
-pris le train, je flairais déjà quelque chose d’anormal en te voyant si
-agitée...
-
-—Allons toujours dans ma chambre, que je me débarrasse de mon chapeau,
-fit Madeleine espérant qu’une diversion quelconque viendrait remettre
-sa confidence à plus tard. Et d’abord, au plus intéressant: n’as-tu pas
-reçu la dépêche que ta mère t’annonçait hier?
-
-—Il est encore trop tôt pour qu’elle soit arrivée. C’est tout au plus
-si elle me parviendra demain matin, car—si je ne me trompe—on ne
-transmet les télégrammes après neuf heures du soir qu’aux bureaux de
-première importance. Or celui de Tiétiéreff est loin d’être de ceux-là.
-En tout cas, Andreï a l’ordre d’aller encore s’informer tantôt. A toi,
-maintenant.
-
-M^{lle} Burdeau, ainsi pressée, se rapprocha de Viéra, lui mit ses deux
-mains sur les épaules, la regarda tendrement au fond des yeux pendant
-quelques instants, puis d’une voix profonde elle dit:
-
-—Et d’abord, pardonne-moi, amie, si je n’ai pas su cacher ma joie
-alors que vous êtes si désolés, toi et les tiens...
-
-—Oh! crois-tu, Madeleine, que ma tristesse soit faite d’envie? que
-le bonheur des autres, le tien surtout, puisse l’offusquer? Mais au
-contraire, ma chérie, il me sera très doux de penser que pour toi, au
-moins, la Vie se fait clémente! Allons! dis, va!
-
-—Eh bien! fit Madeleine rougissante un peu, tu me demandais un jour,
-te rappelles-tu, de te dire qui j’aimais... et je te répondais que
-livrer le secret d’un amour partagé c’était charmant, mais que dans le
-cas contraire la confidence n’avait rien de gai...
-
-—Eh bien?
-
-—Aujourd’hui, les choses ont changé, ma Viéra, le motif de mon silence
-n’existe plus: j’aime et...
-
-—Tu es aimée? Ah! Made! que je suis heureuse pour toi, s’écria M^{lle}
-Erschoff en pressant son amie sur son cœur et la baisant cent fois aux
-joues.
-
-Devant le bonheur de Madeleine, elle oubliait tous ses soucis à elle,
-la généreuse!
-
-—Mais qui?... Dis vite! Est-ce que je le connais?
-
-—Un peu, fit en souriant la Française.
-
-—C’est?... Dépêche-toi, je bous!
-
-—Vadim Piétrovitch Dimitrieff.
-
-—Oh!
-
-Viéra fut un moment comme pétrifiée de surprise.
-
-—Et je n’ai jamais rien remarqué!... Aveugle que j’étais! Si,
-pourtant: maintenant que je sais, un tas de choses me reviennent en
-mémoire... Ton portrait, par exemple, hein? c’était lui qui l’avait
-chipé?... Comme c’est drôle! Mais, Made, Made, cria-t-elle en
-embrassant de nouveau son amie, tu seras donc ma sœur, ma vraie sœur,
-comme c’était mon rêve!
-
-Pendant de longs instants, les jeunes filles s’entretinrent du nouveau
-bonheur de Madeleine. Elles bâtirent projet sur projet, organisèrent
-la vie de la future M^{me} Dimitrieff, comme si à elles seules eût
-appartenu le pouvoir de guider le destin, s’attardèrent à un luxe de
-songes plus brillants les uns que les autres, s’égarèrent, en un mot,
-dans les plus fols labyrinthes des espoirs.
-
-Puis, comme l’âme de M^{lle} Burdeau était aussi délicate que tendre,
-elle coupa court à ce sujet, faisant de nouveau se tourner les pensées
-de son amie et les siennes vers les préoccupations intenses qu’avait
-rejetées celle-ci pour partager sa joie.
-
-—Alors, selon toute probabilité, _elle_ sera ici demain?
-
-Viéra fit signe que oui.
-
-—La dépêche n’indiquera plus que l’heure de l’arrivée à Vodopad?
-
-—Oui. A moins que quelque chose d’imprévu ne survienne au dernier
-moment.
-
-—Nous irons à la gare?
-
-—Oh! non, répondit Viéra d’un air effrayé. Il me serait impossible de
-la revoir ainsi pour la première fois dans un lieu public!
-
-—Mais ne sera-ce pas un peu... singulier de ne pas aller au-devant
-d’elle? Elle pourra croire à un manque d’empressement.
-
-—Non, elle sait bien qu’à présent je me ferais hacher en morceaux
-pour lui épargner le plus léger désenchantement.
-
-—Lui as-tu parlé de cela dans tes lettres?
-
-—Je n’en ai jamais eu le courage, mais elle me connaît, tu comprends.
-
-—Et elle, crois-tu qu’elle ne t’en veuille pas? Ses lettres ont été si
-rares, si froides!
-
-Viéra, au lieu de répondre, eut un geste découragé.
-
-—Lui avais-tu dit à elle-même quel souhait tu formas lorsqu’elle
-s’entêta à se marier malgré tes objurgations?
-
-—Hélas! oui, jeta Viéra d’une voix triste, je le lui ai dit,
-Madeleine. J’ai eu cette cruauté! Ah! quel orgueil m’a poussée?
-Misérable que j’étais!
-
-—Nos passions, que dis-je? nos sentiments les plus nobles nous
-entraînent ainsi parfois à des mouvements condamnables, dit M^{lle}
-Burdeau en prenant les mains de son amie dans les siennes et les
-pressant doucement. C’est une faiblesse inhérente aux créatures
-d’imperfection que nous sommes. Mais Dieu voit le fond de nos cœurs et
-nous juge avec clémence, il ne faut pas être plus sévère que Lui. Ne te
-désole pas, ma chérie. Depuis longtemps, tu es absoute, là-haut...
-
-—Eh! que m’importe? cria impétueusement la désolée. Elle se souvient,
-elle, et demain je la reverrai, anéantie, brisée, meurtrie par mes
-propres mains.
-
-—Tu exagères, amie, dit Madeleine. Une parole n’a pu faire tout cela...
-
-—Oui, vous, les Français, les esprits forts, vous êtes exempts de ces
-superstitions; mais nous y croyons encore, nous! Nous donnons une vie
-à nos souhaits, et ce n’est pas à la légère que nous les formulons.
-Alors, s’il arrive qu’ils se réalisent, les terribles ou propices
-désirs, nous ne pouvons renier la corrélation qui existe entre leur âme
-et la nôtre!
-
-—Ah! Russe, Russe! fit Madeleine Burdeau en secouant la tête.
-
-—Qu’est-ce que je vais lui dire, moi, demain? Chacune de mes
-consolations sera fausse, chacun de mes mots sera en contradiction avec
-mes principes, et elle le saura!
-
-—Tu laisseras parler ta tendresse, ma chérie, sans songer à des
-subtilités. Alors tout ira bien.
-
-—Et je serai humble, dit Viéra, oh! humble! Elle pourra m’accabler, me
-repousser, me battre, je n’aurai pas un geste de révolte!
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, à l’heure bleue de la tombée du soir, parmi l’apaisement
-reconnaissant d’une nature saturée d’ivresses, les deux sœurs, qui ne
-s’étaient pas revues depuis six longs mois, se retrouvèrent en présence
-l’une de l’autre.
-
-Toutes deux, elles étaient pâles; toutes deux, elles semblaient
-succomber sous le poids du revoir.
-
-Viéra, cependant, tint longtemps son aînée embrassée; mais elle la
-sentit hostile et comme révulsée sous son étreinte. Elle lui prit la
-main. Sans brusquerie, mais fermement, Katia la dégagea aussitôt. Ceci
-se passait sous les yeux innocents de Tatiana.
-
-Elle était si contente, elle, la pauvre maman, d’avoir encore une
-fois ses enfants réunis autour d’elle, de retrouver son home, ses
-serviteurs, ses meubles familiers, son Vodopad, qu’elle en avait oublié
-toutes ses peines antérieures! Elle pressait tour à tour ses trois
-filles sur son cœur, souriait à M^{lle} Burdeau, donnait ses mains
-à baiser à Akim, à Mavra, caressait Bielka, se signait devant les
-dieux lares de la datcha, ses chères icônes, et embrassait d’un long
-regard les arbres du parc qui jamais ne lui avaient semblé si verts,
-le ciel qui lui paraissait n’avoir jamais été si pur, les choses parmi
-lesquelles elle avait vieilli et dont elle savait interpréter l’âme
-propice...
-
-—Chères, chères enfants, répétait tour à tour Tatiana. Ma bonne
-demoiselle Madeleine... No! Bielotschka, et comment va mon petit
-lièvre blanc?... toujours grasse comme une boïarine!... Tu as bonne
-mine, Iéfrossina... Sais-tu, Mavra, que tu as rajeuni?... Et toi, ma
-Sachinnka, (ici les doux yeux bleus se voilaient légèrement,) tu es
-contente de revoir ta maman, mon amour?
-
-Sacha se laissait caresser, elle avait, au premier coup d’œil reconnu
-Tatiana et semblait tout heureuse de son retour. Elle alla même jusqu’à
-baiser de son propre élan les joues de la maman ravie et à lui raconter
-quelques incidents embrouillés de ses visites à Evlampia.
-
-Quant à sa sœur aînée, que de mal on avait eu à faire la démente se
-refamiliariser avec elle! Lorsque, le matin, après la réception du
-télégramme, Viéra lui avait annoncé l’arrivée de leur mère et de Katia,
-elle avait vu, à l’expression des yeux d’Aleksandra, que ce dernier
-nom n’éveillait aucun souvenir en elle. Alors elle lui avait répété
-plusieurs fois: «C’est Katia qui revient; tu sais bien, Katia, notre
-sœur; Katia qui te taquinait parfois, mais que tu aimais pourtant...»
-Et elle lui rappela plusieurs faits de leur existence commune, capable
-de frapper la mémoire endormie. Alors, peu à peu, le visage indifférent
-d’abord, puis tendu sous l’effort auquel Sacha soumettait son cerveau
-embrumé pour dégager la pensée que voulait en arracher Viéra, se
-détendit, et l’enfant répéta enfin d’un air presque lucide: «Katia,
-ah! Katia... oui... oui!» Puis, le soir, de nouveau elle avait oublié,
-et il fallut que son aînée elle-même s’ingéniât par mille moyens à
-se faire reconnaître, pour obtenir de temps en temps, seulement, un
-regard qui ne fût pas quelconque.
-
-Ah! ce furent de tristes instants pour la pauvre Katia, que les
-premiers de son arrivée sous le toit de Vodopad!
-
-Viéra, qui d’un regard anxieux suivait toutes les expressions de son
-visage et de ses gestes, n’eut pas de peine à deviner quelles pensées
-s’agitaient dans le cœur de sa sœur.
-
-Elle devait se rappeler, l’ancienne insoucieuse, quels espoirs
-radieux, émanant de ses songes, avaient, si peu de temps auparavant,
-empli chaque chambre de la demeure où elle avait grandi, rayonné sur
-chaque objet, glissé sur chaque pli des tentures, voltigé comme des
-insectes aux ailes d’or sur chaque herbe du parc, sur chaque feuille,
-chaque grain de sable, chaque brindille de mousse; couru le long des
-murs et des solives comme d’amoureuses lianes; fait grimacer d’envie
-les mascarons penchés au-dessus des portes et des fenêtres!... Et
-maintenant ils marchaient clopin-clopant, les rusés! se faisaient
-tirer l’oreille pour sourire un instant, rampaient à terre, comme de
-paresseuses limaces, ou raillaient, torturaient l’infortunée qui les
-avait chéris!
-
-Que de changements de tous côtés, soit en elle, soit parmi les choses
-qui l’entouraient!
-
-Sacha, ainsi que M^{lle} Burdeau le dit un jour à Vadim, avait bien
-changé depuis le départ de sa sœur. Ses traits allaient chaque jour se
-durcissant; ses yeux, de mystérieux qu’ils étaient et de si lointains,
-prenaient par moments un regard de bestialité cruelle, sa bouche
-avait des plis grossiers, ses gestes perdaient toute leur grâce. La
-séduisante idole d’autrefois n’était plus qu’un bloc fruste, à peine
-animé par les entailles d’une hache barbare...
-
-Quant à Viéra... Ici, les pensées de Katia n’étaient que trop visibles;
-il ne fallait pas d’efforts d’imagination pour les interpréter! Toute
-son attitude, sur ce point, devint si évidente que la confiante maman
-elle-même finit par s’en apercevoir. Inquiet, son regard se posait
-alternativement sur ses deux filles et demandait avec tristesse:
-«Mais qu’est-ce donc que ceci?... Que se passe-t-il entre vous, mes
-aimées?...»
-
-Enfin, renonçant à deviner, elle crut bon, cependant, de faire
-diversion à cet état de choses, et, se tournant vers Katia, lui dit
-d’une voix tendre.
-
-—Va te reposer un instant dans ta chambre, ma chérie; le voyage a été
-bien long, et tu es encore si faible!... Tout ce mouvement autour de
-toi te fatigue... Va, enfant, tu retrouveras ta chambre de jeune fille
-telle qu’elle était lorsque tu habitais encore parmi nous; nous n’avons
-touché à rien, n’est-ce pas, Viérotschka?
-
-Viéra, incapable de prononcer un mot, tant sa gorge était serrée par
-l’émotion, fit signe de la tête que non.
-
-—Tu vois comme on t’aimait... comme on t’aime! reprit Tatiana en
-accompagnant sa fille aînée jusqu’au seuil de sa chambre. Chacun des
-objets dont tu faisais cas, chaque bout de ruban, chaque épingle, même,
-est restée à sa place... Cela ne te fait pas plaisir?
-
-—Mais si, mamacha, si, si! répondit enfin la jeune femme en souriant à
-la sollicitude de sa mère.
-
-—Allons, je te laisse. Moi aussi, j’ai besoin d’un peu de repos. Dans
-une heure, le souper, nous nous reverrons. A moins que tu ne veuilles
-qu’on te serve dans ta chambre? Non?... A tantôt, alors.
-
-Et M^{me} Erschoff, s’éloignant, démasqua Viéra, qui se tenait à
-l’écart, à demi-cachée par la tapisserie dont les pans, quand ils
-étaient rejoints, séparaient le salon de la chambre de Katia.
-
-Au moment où la jeune fille allait franchir le seuil de la pièce,
-Iékatérina se leva d’un mouvement prompt du sopha sur lequel elle
-s’était assise, s’élança vers la portière, détacha l’embrasse qui la
-retenait d’un côté et ramena les plis de l’étoffe entre elle et sa
-sœur, tout cela sans dire un mot, sans avoir l’air même d’apercevoir
-Viéra.
-
-Celle-ci bondit.
-
-—Katia! cria-t-elle d’une voix frémissante de colère et de douleur.
-
-Dans la pièce voisine, rien ne bougea.
-
-—Katia! répéta Viéra plus bas maintenant et sur un ton d’humble prière.
-
-Le même silence régna.
-
-Alors la jeune fille écarta lentement la barrière qui la séparait de
-sa sœur, dépassa d’un pas le seuil de la chambre et surgit, pâle et
-désolée, contre le fond sombre du rideau.
-
-—Eh bien? demanda froidement Katia.
-
-—Ah! Katia, ma Katia! fit Viéra suppliante, est-ce ainsi que nous
-devions nous revoir?... Ne sommes-nous donc plus sœurs?
-
-—Eh! qu’est-ce qui te passe par la tête, maintenant! répondit la jeune
-femme en haussant les épaules. Avec toi, rien que des sentimentalités!
-Des sentimentalités toujours!
-
-—J’ai mérité tes sarcasmes, dit Viéra noblement; mais ne connais-tu
-pas la sainte loi du pardon?
-
-—Oui, répondit Katia, c’est l’éternel refrain! On fait mal, on
-offense, on meurtrit, et puis l’on implore indulgence et pitié!...
-Cela est aisé. Mais celui dont le cœur saigne, celui dont l’âme est
-mortellement froissée, quel remède lui apporte-t-on, à celui-là?... La
-douceur du pardon... Maigre compensation!
-
-—La plus noble qui soit, interrompit Viéra. Pardon! oubli! Si l’homme
-n’avait pas reçu ces dons sacrés, la vie ne serait qu’une longue
-cruauté!
-
-—Eh! elle n’est que cela! fit la femme de Serguié amèrement.
-
-—Ne parle pas ainsi, sœur; tu n’en as pas le droit! prononça la jeune
-fille douce et ferme. Tu aimes, tu es aimée; tu as accompli ton rêve de
-tendresse; tout l’avenir est à toi, et tu maudirais la vie?
-
-—Mais quel avenir? fit Katia avec un geste d’infini découragement. La
-guerre menace d’être longue. Qui sait si jamais Serguié me sera rendu?
-Quant à l’espoir vivant dont ma chair a tressailli pendant quatre mois,
-anéanti, celui-là, et à jamais!
-
-—Il peut renaître, répliqua Viéra d’une voix tremblante.
-
-—Me désolerais-je tant s’il me restait quelque espoir à ce sujet?
-Mais non! Les médecins m’ont dit... Enfin, sois contente, cria la
-jeune femme en jetant sur sa sœur un sombre regard. Ton rêve cruel est
-accompli: je n’aurai pas d’enfants!...
-
-A ces mots, Viéra tressaillit. Une joie intense, venue non pas
-des sources grossières de l’instinct, mais du trésor le plus pur
-de son âme, vint illuminer son front à travers sa douleur. «Pas
-d’enfants!...» Mais alors, de la graine de son sacrifice, germait une
-moisson triomphante! De la sainte loi d’amour et de pitié qui lui avait
-fait jeter les yeux au delà du présent, l’apothéose dès maintenant
-rayonnait!... «Pas d’enfants!...» Finis, les regrets! Apaisées, les
-révoltes de son cœur!... Un élan de gratitude infinie vers le sort et
-de foi ardente dans la légitimité de son œuvre fit vibrer les fibres
-les plus profondes de son être et illumina son visage si désolé tout à
-l’heure...
-
-Heureusement, Katia ne vit pas ce mouvement, bien vite réprimé; toute à
-sa colère, elle continuait âprement:
-
-—Ah! l’heureuse prophétesse! Elle n’a qu’à frapper le sol du bâton de
-son désir, et aussitôt le bois mort se couvre de fleurs!
-
-—Katia!
-
-—Eh bien! qu’as-tu à protester? Tu as maudit mon mariage; le sort
-s’est empressé de ratifier ton vœu. Il ne te reste plus qu’à savourer
-ta joie...
-
-—Écoute, dit Viéra en se rapprochant de sa sœur d’un geste à la fois
-calme et résolu, même pour te consoler, même pour obtenir de toi mon
-pardon, je n’ai pas le droit de renier le principe dont ma conscience,
-avec toute sa lucidité et toute sa foi, s’est fait le but suprême. Oui,
-j’ai désiré l’extinction de notre race; oui, j’ai fait le souhait que
-tu n’aies pas d’enfant; et ce même souhait habite encore mon cœur à
-l’instant où je te parle!... Je ne me disculpe plus; hais-moi si tu
-veux, maudis-moi, renie-moi, mais auparavant, regarde!
-
-Et, appuyant sa main sur le bras de son aînée, Viéra, malgré la
-résistance hostile de celle-ci, l’entraîna vers la fenêtre, sur les
-vitres de laquelle, durant la dernière phrase de Katia, ses yeux à elle
-étaient restés rivés.
-
-Lorsqu’elles furent arrivées assez près pour distinguer nettement ce
-que la jeune fille avait entrevu quelques secondes auparavant, celle-ci
-désigna du doigt la portion du jardin sur laquelle elle avait voulu
-attirer l’attention de sa sœur.
-
-—Regarde!
-
-Katia, domptée par la voix impérative de sa cadette, fit suivre à ses
-yeux la direction que leur imposait le geste de Viéra, et voici ce
-qu’ils virent:
-
-Vêtue comme elle l’était invariablement depuis le jour où sa folie
-s’était catégoriquement révélée aux siens, du costume des paysannes
-ruthènes, Sacha, marchant très vite, arpentait en tous sens une large
-plate-bande préparée pour recevoir des semis.
-
-Sans doute, se racontait-elle à elle-même une histoire bien joyeuse,
-car les deux sœurs la voyaient rire, hocher la tête, faire de grands
-gestes avec les bras, rejeter son buste en arrière ou se pencher très
-fort comme pour mieux déployer son exhubérante hilarité...
-
-Tout à coup, mue par un dernier spasme de gaieté plus démonstratif
-encore que les autres, la folle se laissa tomber à terre; resta pendant
-quelques instants étendue de tout son long au milieu de la plate-bande;
-tressaillit deux ou trois fois encore de frissons violents; puis elle
-se remit debout dans le désordre occasionné par sa chute, sa couronne
-glissée tout de guingois sur le côté de sa tête, les rubans de ses
-tresses dénoués et froissés, deux larges plaques de terreau noir sur
-son tablier à fleurs, à la hauteur des genoux.
-
-«Seigneur!» laissa échapper Katia dans un souffle...
-
-Pâle de saisissement et d’horreur, la jeune femme, depuis le
-commencement de cette scène, était restée à côté de sa sœur, la main
-retenue dans la main de celle-ci, sans qu’elle songeât à l’en dégager,
-les yeux rivés sur le point du jardin où elle voyait, pour la première
-fois, s’affirmer d’une façon si précise la démence d’Aleksandra.
-
-—Oh!...
-
-—Regarde, regarde encore, fit Viéra impérieuse!
-
-Sacha ne riait plus. A sa gaieté débordante avaient succédé une
-complète immobilité, d’abord, puis une colère qui grandissait de
-seconde en seconde,—ceci Viéra et Katia en jugèrent par la véhémence
-de ses gestes.—De ses poings fermés et brandis, elle menaçait
-maintenant un ennemi invisible... Elle le poursuivait à travers la
-plate-bande, se baissait de temps à autre pour ramasser une motte de
-terre et la jeter après le fantôme évoqué par sa folie; trépignait
-de colère, lançait des injures dont les échos—passant à travers la
-fenêtre—arrivaient jusqu’aux oreilles des deux sœurs bouleversées.
-Enfin, de ce terrible jeu aussi, la démente se lassa. Brusquement, sans
-transition aucune, elle s’arrêta, demeura quelques secondes immobile,
-puis, par trois fois différentes cracha à terre, comme elle l’avait vu
-faire aux moujicks, et, d’un mouvement grossier, rajusta ses vêtements.
-
-Katia, desolée, pleurait.
-
-—Mais regarde, regarde encore, dit Viéra; ce n’est pas tout. Je
-connais ses crises, moi; toujours, à présent, trois accès régulièrement
-se suivent: la gaieté, d’abord, puis la colère, puis l’épouvante!
-
-—Ah! je n’en puis plus, fit Katia d’une voix brisée! Laisse... je ne
-veux plus la voir!
-
-Pauvre Sacha, pauvre, pauvre!...
-
-Mais, malgré elle, ses yeux cherchèrent de nouveau l’endroit où la
-folle, depuis quelques instants, avait recommencé ses gestes.
-
-Toujours la même scène, murmura Viéra comme en se parlant à elle-même:
-la catastrophe du silo... C’est l’émotion de ce revoir! Le corps rejeté
-en arrière, la tête détournée du spectacle sanglant que sa démence
-renouvelait à ses yeux; les bras étendus et crispés dans le vide, Sacha
-semblait la statue vivante de la terreur...
-
-—Mais va, Viéra, va la calmer, sanglota Katia; moi, je ne saurais...
-non, je n’oserais!...
-
-Viéra fit signe que c’était inutile...
-
-—Personne ne peut la toucher dans un moment pareil. Aux débuts, maman
-ou moi, nous parvenions à la calmer; mais maintenant elle devient
-furieuse à blesser quelqu’un, si on l’approche; il faut laisser la
-crise se passer d’elle-même...
-
-—Tu parles de maman; nous n’avions pas songé à elle, la malheureuse!
-Et si elle entendait... Oh! écoute!... C’est trop affreux!
-
-Katia, cramponnée au bras de sa sœur, était si pâle que Viéra eut peur
-de la voir défaillir.
-
-—Viens t’asseoir, dit-elle doucement...
-
-Et elle l’entraîna vers le sopha.
-
-—Mais maman... fit encore Katia, sans avoir la force de finir sa
-phrase...
-
-—Elle n’a pu entendre; sa chambre est trop loin de l’endroit où Sacha
-se trouve. Quant aux autres, ils savent que mieux vaut ne pas se
-montrer; ils épient de loin, comme nous...
-
-—Et cela arrive souvent, ces... ces choses?
-
-—Cela dépend de l’excitation de ses nerfs; aujourd’hui, c’est
-l’agitation causée par votre arrivée...
-
-—Ah! c’est affreux, affreux! gémit Katia...
-
-Puis un long silence se fit entre les deux sœurs.
-
-La tête enfouie dans ses mains, Katia continuait à pleurer doucement...
-
-Viéra s’assit auprès d’elle, mais sans chercher à la distraire; sans
-doute ces larmes apaiseraient-elles le cœur si bouleversé d’émotions
-diverses que la jeune femme subissait depuis son retour à Vodopad...
-Ce ne fut que lorsqu’elle vit sa sœur s’essuyer une dernière fois les
-yeux et rester immobile, le regard perdu sur ses pensées, le buste
-appuyé contre le dossier du sopha, les deux bras affalés tout le long
-d’elle d’un geste las, que la jeune fille se décida enfin à lui poser
-la question qui, depuis la scène de tout à l’heure, brûlait ses lèvres
-impatientes.
-
-Touchant légèrement Katia du doigt, elle demanda tout bas:
-
-—Eh! bien?...
-
-La jeune femme resta quelques instants sans répondre, puis, se tournant
-à demi vers sa sœur, elle leva sur celle-ci un regard encore rempli de
-la vision tragique, et dit lentement:
-
-—Je ne puis plus t’en vouloir!
-
-Lorsque, une demi-heure plus tard, Tatiana Vassilievna écarta à son
-tour les pans de la tapisserie qui séparait le salon de la chambre de
-Katia, ses yeux rencontrèrent un spectacle qui ravit de joie son cœur
-maternel. Assises sur le sopha à côté l’une de l’autre, ses deux filles
-enlacées formaient un groupe étroit. Viéra tenait une des mains de sa
-sœur dans les siennes, et la jeune femme, brisée par la fatigue et
-l’émotion, dormait, la tête doucement posée sur l’épaule droite de sa
-cadette...
-
-—Béni soit Dieu! murmura la maman en embrassant longuement des yeux
-les enfants de sa tendresse!
-
-Puis, sans attirer l’attention de Viéra qui, toute à sa nouvelle joie,
-ne s’était pas aperçue de sa présence, elle sépara de nouveau les deux
-côtés de la portière, et sortit sans bruit de la chambre en souriant à
-ses pensées...
-
- _Mars-Août 1905._
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Tableau des différents termes russes employés dans ce livre:
-
-
- _Datcha._ Sorte de villa bâtie le plus souvent là où se trouvent des
- forêts.
-
- _Verste._ Environ un kilomètre.
-
- _Déciatine._ Environ un hectare.
-
- _Isba._ Chaumière, cabane.
-
- _Khata._ Chaumière, cabane (en petit russien).
-
- _Britschka._ Voiture rustique.
-
- _Cum eximia laude._ Expression latine employée par les étudiants
- russes et qui signifie ou plutôt qui équivaut à l’expression
- française: avec la plus grande distinction.
-
- _Sierniki._ Petits pâtés au fromage.
-
- _Bliné._ Crêpes.
-
- _Pirogui._ Petits pâtés.
-
- _Niania._ Bonne d’enfant.
-
- _Borschtch._ Potage aux betteraves ou aux choux.
-
- _Roussalki._ Ondines, nymphes des eaux.
-
- _Lavra._ Couvent de moines à Kieff (Laure).
-
- _Kalatch._ Pain blanc qui a cette forme:
-
- _Otchipok._ Coiffure petite russienne.
-
- _Evguénï Onéguine._ Héros d’un roman en vers de Pouschkine.
-
- _Tatiana Larina._ Héroïne du même roman.
-
- _Milaïa._ Douce, aimable.
-
- _Grivienick._ Pièce de 10 kopecks (27 centimes)
-
- _Safian._ Cuir souple jaune ou rouge.
-
- _Baba._ Femme, femme mariée.
-
- _Babouchka._ Grand’mère.
-
- _Tserkoff._ Église russe.
-
- _Prizba._ Banc de pierre scellé devant les isbas.
-
- _Vodka._ Eau-de-vie.
-
- _Kozak._ Cosaque, danse ainsi nommée.
-
- _Trépak._ Danse russe et petite russienne.
-
- _Rojdiestvo._ Noël.
-
- _Dosvidanié._ Au revoir.
-
- _Dvorianine._ Noble.
-
- _Moujik._ Paysan.
-
-Les détails concernant la guerre sont tirés en partie de _Der
-russisch-japanische krieg_ par Heinrich Lange.
-
-
-
-
- _Achevé d’imprimer_
-
- le quatre février mil neuf cent sept
-
- PAR
-
- ALPHONSE LEMERRE
-
- 6, RUE DES BERGERS, 6
-
- _A PARIS_
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Au delà du présent, by Léonia Sienicka
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU DEL DU PRÉSENT ***
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