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-The Project Gutenberg EBook of Au delà du présent, by Léonia Sienicka
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Au delà du présent
-
-Author: Léonia Sienicka
-
-Release Date: February 16, 2016 [EBook #51237]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU DEL DU PRÉSENT ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
-
-
-
-
-
-
-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
-
-
- Au delà du Présent...
-
-
-
-
- _Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
- pays, y compris la Suède et la Norvège._
-
-
-
-
- LÉONIA SIENICKA
-
- Au delà du Présent...
-
- [Illustration]
-
- _PARIS_
-
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
- 23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33
-
- M DCCCCVII
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRS
-
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
-
- CHAPITRE PAGE
-
- I. 3
-
- II. 21
-
- III. 35
-
- IV. 53
-
- V. 78
-
- VI. 98
-
- VII. 125
-
- VIII. 148
-
- IX. 166
-
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
- IX. 185
-
- X. 211
-
- XI. 231
-
- XII. 256
-
- XIII. 287
-
- XIV. 314
-
- XV. 328
-
-
-
-
-_PREMIÈRE PARTIE_
-
- «Puissante comme un ouragan, la Folie elle-même arrête sur l’Homme son
- regard hostile et aile la Pensée pour l’entraîner dans le tourbillon
- de sa danse écervelée...»
-
- (MAXIME GORKI. _L’Homme._)
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- Au delà du Présent...
-
-
-
-
- _PREMIÈRE PARTIE_
-
-
-
-
-I
-
-
-IL est midi.
-
-Un soleil radieux, aveuglant, torride, fait resplendir l’écrin
-chimérique du ciel.
-
-L’herbe des pelouses miroite, les tendres fleurs se pâment, et le ruban
-de sable qui là-bas se déroule, invitant aux lointains et mystérieux
-voyages, semble tissé d’or pur.
-
-Le silence est si lourd, le calme si profond, que l’on croirait la
-Terre ensevelie tout entière dans un sommeil sans rêves, par le caprice
-facétieux d’un puissant enchanteur.
-
-Pourtant, si l’on écoute bien et si l’on sait le langage des choses, à
-travers ce silence et cet oppressement on perçoit un murmure d’abord
-à peine distinct, puis qui s’enfle à mesure que l’on écoute mieux,
-semblable aux soupirs exhalés par la mer immobile ou la moisson dorée
-dont les épis se touchent. C’est le divin bruissement de la forêt.
-
-Attirée par ces voix qui lui sont familières, une jeune fille, debout
-sur le perron d’une villa rustique dont le jardin borde la route,
-tend l’oreille et sourit. Sans doute va-t-elle sortir malgré l’atroce
-chaleur, car elle prend à deux mains les plis de sa longue robe et
-la relève d’une façon qui lui est coutumière: la mousseline passée
-simplement de chaque côté dans la ceinture très large de manière à ce
-que la jupe n’arrive pas même à la hauteur des chevilles. C’est ainsi
-qu’il est commode de courir la campagne et de se faufiler à travers la
-forêt sans qu’à chaque pas l’étoffe traîne après elle des brindilles
-en masse... Puis, comme Aleksandra aime plus sa fantaisie que les
-usages convenus, elle n’embarrasse pas ses jolis petits pieds blancs de
-bottines ni de bas. Des sandales en fibre de tilleul, comme en portent
-les paysans russes, les protègent seules contre la brûlure du sable.
-
-Pas d’ombrelle, non plus, ni de chapeau de soleil, ni de gants encore
-moins! Elle jette simplement sur sa tête un carré de mousseline brodée,
-et cela sied à ravir à sa beauté de petite idole, surtout lorsque,
-comme aujourd’hui, des grappes de pâle glycine retiennent le voile de
-chaque côté des joues, derrière l’oreille sur laquelle s’enroulent,
-comme de mignons serpents, trois rangées de tresses brunes. Les
-mains toutes fines et petites sont gantées de hâle, et cela semble
-une coquetterie de la jeune fille, car le bras qui sort de la manche
-échancrée paraît ainsi dans toute sa triomphante blancheur.
-
-La taille longue, souple et svelte, est charmante. Charmant aussi le
-pâle et mystérieux visage. Le nez est droit, le menton court, les
-joues rondes et lisses, les lèvres minces et nettement accusées. Les
-yeux—restes sans doute d’une de ces races nombreuses auxquelles
-le sang russe s’est mêlé—sont légèrement bridés et comme relevés
-aux coins; deux fins sourcils de soie brune comme les cheveux les
-surmontent.
-
-Dans ces yeux qui passent, selon l’intensité et le reflet de la
-lumière, du bleu glauque au vert foncé, papillotent par instants,
-aux regards de l’observateur attentif, d’indéfinissables lueurs qui
-filent, rapides et fauves, entre les cils, comme de peureux lézards.
-Cela inquiète un peu, et pourtant le charme du visage n’y perd rien.
-Au contraire, par l’énigme que ces expressions changeantes y ajoutent,
-peut-être devient-il plus séduisant encore. Tel est l’attrait épeurant
-du mystère...
-
-Cependant, au moment où la jeune fille va franchir les marches du
-perron, une fenêtre s’ouvre au rez-de-chaussée de la datcha (villa),
-et, de sa baie encadrée de feuillage, sort une voix éplorée:
-
-—Sacha! Sachinnka! Que fais-tu? Tu vas sortir par une chaleur
-pareille? Mais c’est pour attraper une congestion! Reste à la maison,
-voyons! Ah! mon Dieu! quelle singulière fille tu fais! Une vraie
-salamandre!...
-
-Ces paroles sont dites en russe; Sacha y répond dans la même langue:
-
-—Ma chère petite, petite chère maman, tu me répètes tous les jours la
-même chose, et tous les jours je sors malgré toi, et tous les jours je
-reviens vivante à la maison, et tous les jours j’attends le lendemain
-pour recommencer!... Sois tranquille, va; tu ne perdras pas ton plus
-cher trésor, un de tes trois «mon plus cher trésor». Je suis l’enfant
-de la Nature comme je suis ton enfant, et la Nature m’aime autant que
-tu m’aimes; alors, elle ne voudrait pas me faire de mal, tu comprends!
-Oui, oui, hoche ton vénérable chignon et mets tes lunettes sur ton
-front pour mieux me voir divaguer, cela n’empêche pas que tu sois mon
-aimée, ma chérie, mon adorée maman! Et avant de partir pour ma forêt,
-je vais t’embrasser que tu t’en souviendras. Reste à ta place!
-
-Tatiana Vassilievna Erschoff n’avait, au demeurant, nulle intention
-de quitter la fenêtre. Éblouie comme par la découverte de charmes
-qu’elle n’avait point soupçonnés jusqu’alors, elle contemple sa fille
-avec toute la passion, toute la béatitude, toute la divine stupidité
-qu’un regard maternel peut contenir, et oublie à son tour dans cette
-exquise besogne que les rayons du soleil de midi tombent juste d’aplomb
-sur sa tête respectable où s’étage—invraisemblable et pittoresque
-architecture—un entrelacement de cheveux blonds que trois teintes
-nettement bigarrent: cheveux d’un blond argenté vers les tempes, pauvre
-chère créature! blond roux au milieu du chignon acheté voilà bientôt
-dix ans, et d’un beau blond de lin comme un nimbe de vierge dans une
-tresse d’acquisition plus récente... Cheveux tricolores, les appellent
-ses filles.
-
-Et avant qu’elle ait songé à s’étonner de ce qui arrive, Sachinnka a
-franchi d’un oblique bond de panthère la distance qui sépare la fenêtre
-du balcon, en a atteint le rebord en s’accrochant aux branches de la
-glycine qui, comme des bras amoureux, étreignent les murs de la datcha,
-et, debout, son corps de souple adolescente presque plié en deux, elle
-baise à pleine bouche le visage ravi de la vieille femme. Un saut
-périlleux maintenant, et Sacha retombe dans le jardin.
-
-—Mon trésor, mon trésor, murmure Tatiana en la suivant des yeux.
-
-Lorsque la robe blanche n’est plus qu’une forme vague au détour de
-la route, maman quitte la fenêtre et s’aperçoit enfin qu’elle a
-affreusement chaud. C’est à son tour, alors, de subir les reproches
-de ses deux autres filles, Iékatérina et Viéra, restées, elles, dans
-l’ombre tiède du salon, un éventail entre les doigts, une carafe d’eau
-glacée à portée de la main.
-
-—Tu vois comme te voilà faite, maintenant, dit Iékatérina, l’aînée,
-avec tendresse. Qu’est-ce que tu as toujours besoin de t’inquiéter de
-Sacha? Ce n’est plus une enfant, après tout, elle sait ce qu’elle fait!
-Maman est une poule, une vraie poule qui glousse tout le temps après
-ses poussins.
-
-—C’est une maman couvée sous les principes de 1860. On n’en fait plus
-de cette pâte-là, fit de sa voix profonde et lente Viéra, la seconde
-fille de Tatiana. La race s’en est perdue lorsque la crinoline a passé
-de mode...
-
-—Ah! voilà un sujet à souffler dans l’oreille de Vadim pour son livre
-de «psychologie comparée»... Il pourra intituler un de ses chapitres:
-«De l’influence des modes sur l’amour maternel.»
-
-—Pas seulement sur l’amour maternel, mais sur l’amour en général,
-répondit Viéra en plaisantant à peine. T’imagines-tu que l’on puisse
-aimer de la même façon sanglée dans un corsage à pointe, dévêtue d’une
-tunique «directoire», coiffée à «l’oiseau de paradis» comme la femme
-de Pouschkine sur ses authentiques portraits, ou moulée dans une gaine
-serpentine d’à présent?
-
-—La question est de savoir, fit Katia en riant, si c’est le genre
-d’amour qui change d’après la mode, ou bien si c’est la mode qui change
-d’après le genre d’amour.
-
-—Délicat problème! répondit sa sœur. Mais nous faisons du paradoxe,
-car ces choses ne dépendent pas l’une de l’autre; elles sont soumises
-toutes les deux au besoin impérieux que l’homme a du changement. Pour
-nous autres, Russes, qui n’avons pas été passés au dernier réchampi
-de la civilisation, et chez qui le snobisme est à l’état de bête
-rare—je parle, tu m’entends, des vrais Russes, dont nous sommes au
-fond, malgré notre légère teinte d’européanisme, et non de ceux qui
-passent l’hiver à Nice et l’été dans les villes d’eaux allemandes—les
-choses n’en sont pas encore arrivées là; mais en France il n’est
-de question si importante que celle que la mode ne prime. N’est-ce
-pas, mademoiselle Burdeau (ces mots dits en français s’adressent à
-une jeune fille qui, arrêtée sur le seuil de la porte, sourit à la
-dernière phrase de Viéra), n’est-ce pas que chez vous autres la douleur
-elle-même, l’immuable et divine douleur doit porter des manches à
-gigot ou des corsets «droits devant» selon le caprice de la mode?...
-Vous avez eu, avec les «paniers», les soucis légers qu’une chiquenaude
-secouait; avec le bonnet rouge des «patriotes», la douleur stoïque des
-Anciens; le... comment nommez-vous donc ce chapeau que l’on voit sur
-les daguerréotypes de nos aïeules?
-
-—Le «cabriolet»?
-
-—Le cabriolet, oui. Eh bien! le cabriolet, lui, exhalait un chagrin
-bruyant fait de coups de pistolet et d’anathèmes lancés au ciel. De
-notre temps, enfin, la douleur est muette; il serait inconvenant,
-plus même: ridicule, pour parler comme vous autres, de crier que l’on
-souffre. «Ne soyons pas romantiques», n’est-ce pas, mademoiselle
-Madeleine?—Et Viéra scanda cette phrase avec un sourire des plus
-ironiques.—Oh! surtout «ne soy-ons pas ro-man-tiques!» Savez-vous que
-vous êtes étonnants, vous autres, Français?
-
-—Chère Viéra, dit de sa voix fraîche et douce la jeune fille à qui
-s’adressait directement cette dernière exclamation, nous avons, écrite
-quelque part par un de nos classiques, cette réflexion dont vous ne
-nierez pas la justesse:
-
- _L’ennui naquit un jour de l’uniformité._
-
-Or ne voulant pas nous ennuyer, car l’ennui rend mauvais et vilain,
-nous nous sommes arrangés de manière à rayer l’uniformité de notre vie.
-Qui oserait dire que nous avons tort? Pas vous autres, les Russes, qui
-mourez d’enn...
-
-—Oh! permettez, interrompit Viéra avec l’impétuosité qu’elle mettait
-dans ses répliques chaque fois que le mot «russe» était prononcé, la
-légende a été bien vite faite qui raconte que nous mourons d’ennui.
-Dites plutôt, peu perspicaces étrangers, que nous mourrions si nous
-n’avions plus ce que vous appelez notre ennui! N’est-ce pas, maman
-chérie, qu’il est bon d’être sans cesse troublé par quelque chose de
-vague? d’avoir tout au fond de soi-même une petite place bien sombre
-où l’âme se repose—comme nous le faisons nous-mêmes en ce moment dans
-l’ombre fraîche du salon—de la splendeur brûlante des illusions?...
-de laisser flotter ses rêves incertains sur l’eau grise d’une mer
-immobile, sans savoir s’ils atteindront les rivages convoités?... Et
-n’est-ce pas qu’elle est très douce aussi, cette tristesse qui nous
-prend devant nos horizons immenses, devant l’infini de nos steppes
-blancs de neige, devant les élégiaques bouleaux de nos forêts?... Eh
-bien! oui, je suis russe, moi, russe dans l’âme, et mon ennui, puisque
-c’est ainsi qu’il est convenu d’appeler notre mélancolie slave, m’est
-plus précieux cent fois que toute votre gaîté française!
-
-—C’est ça, voilà le hérisson qui sort ses piquants, dit M^{lle}
-Burdeau rieuse. Tatiana Vassilievna, que dites-vous de...
-
-—Seigneur! ma confiture de groseilles blanches! interrompit si
-comiquement la vieille dame que les trois jeunes filles partirent d’un
-éclat de rire simultané. Il ne doit plus en rester dans la bassine, et
-nous avions pris tant de soin pour enlever les pépins!
-
-Souple encore, et droite dans sa haute taille malgré ses cinquante-cinq
-ans sonnés, M^{me} Erschoff s’enfuit dans l’ombre du jardin vers le
-réchaud sur lequel, d’après l’antique mode russe, la confiture cuisait
-en plein air.
-
-Il n’y avait personne à cent verstes à la ronde pour réussir comme elle
-les délicieux amalgames de sucre et de fruits; mais il ne fallait pas
-qu’une des nombreuses distractions, qui étaient son faible à cette
-maman inquiète, vînt comme aujourd’hui compromettre le succès de ses
-opérations.
-
-Tandis qu’elle constatait le désastre,—la teinte blonde des groseilles
-passée au brun foncé,—les trois jeunes filles restées dans le salon
-s’étaient dirigées vers l’une des portes qui s’ouvraient sur la
-véranda, et, prêtant l’oreille à un grondement lointain, se demandaient
-si c’était là le commencement d’un orage, justifié par la lourdeur de
-l’air, ou simplement le bruit des roues d’un équipage écrasant le sable
-de la route.
-
-Tout fait événement au village, surtout lorsque, comme Vodopad, ce
-village, à vingt verstes de la gare de chemin de fer la plus proche,
-se compose exclusivement d’une forêt, de quelques déciatines de terre
-sablonneuse, de vingt isbas et d’une maison.
-
-—C’est sûrement le tonnerre, fit Katia ébauchant le double signe de
-croix grec.
-
-—Comment? Et sans que le ciel se couvre du plus léger nuage? riposta
-Viéra en haussant les épaules.
-
-—En tout cas, il met le temps à se déclarer, le tonnerre, remarqua
-M^{lle} Burdeau gouailleuse.
-
-—C’est un chariot...
-
-—Un équipage...
-
-—Mais non, c’est la britschka du Juif. Je distingue maintenant le
-grincement habituel de ses roues.
-
-—Alors, si c’est la bristchka du Juif, ça ne peut être qu’une visite
-pour nous, car il n’apporte la correspondance que le soir; mais qui se
-hasarderait à une course de trois milles, en voiture découverte, par
-une chaleur pareille?
-
-—Maman a commandé de la viande à Kieff; c’est peut-être cela que
-Schmoul apporte en allant à Ermino?...
-
-—Eh! mais, c’est Vadim! Vois, Viéra, sa casquette d’étudiant. Parole
-d’honneur, c’est lui!
-
-—Si c’est un hôte, du reste, cela ne peut être que Vadim, car qui,
-sinon lui, courrait les routes par ce soleil torride? Il est si
-distrait, mademoiselle, notre cousin, qu’il ne sait jamais quel temps
-il fait, quelle heure il est ni dans quel endroit il se trouve! Vous
-verrez, c’est un type!
-
-—Vadia, Vadia!... Ah! que tu es gentil, s’écrièrent les deux sœurs en
-s’élançant vers la grille à la rencontre du jeune homme,—car c’était
-bien, en effet, le cousin Dimitrieff qui s’avançait dans la bristchka
-du Juif et allait en descendre quelques secondes plus tard.
-
-—Bonjour, sœurs! répondit la voix forte et claire de l’étudiant.
-Comment cela va-t-il depuis ma dernière visite? Ma tante est-elle
-remise de sa malaria? Viérotschka, appelle, je te prie, Akim pour
-prendre mes bagages. Je vous reste pour deux ou trois semaines, vous
-savez?
-
-—Tant mieux! Nous ferons des promenades le soir au fond de la forêt.
-
-—Et nous irons nager dans la rivière.
-
-—Andreï a si bien dressé nos chevaux pour la selle; nous monterons
-tous les trois.
-
-—Puis tu nous liras de beaux livres...
-
-—Mais pas les tiens, fit Katia avec malice.
-
-—Bien, bien, chères, nous ferons tout cela... Ah! mais, encore cette
-maudite chatte d’Aleksandra qui se faufile entre mes jambes; j’ai
-manqué de tomber ou bien de l’écraser.
-
-—Permets, dit Katia qui se roulait; ce n’est pas le chat qui vient de
-te barrer la route, mais Sasiedka (la voisine). Ah! ah! ah!
-
-—La voisine?
-
-—Oui, mon pauvre Vadia; la poule blanche que nous appelons «sasiedka»,
-parce qu’elle traîne toujours soit dans le jardin, tout près de la
-maison, soit dans les chambres quand on n’y met pas ordre. Et il a son
-pince-nez! ha! ha! ha! Mais prends garde, ce n’est plus la «voisine»,
-cette fois, que tu vas rencontrer!... Mademoiselle, permettez-moi de
-vous présenter Vadim Piétrovitch Dimitrieff, notre cousin germain,
-notre frère plutôt, comme on dit en Russie... (Son père portait le même
-nom que le nôtre: Piotr; voilà pourquoi il est aussi «Piétrovitch», et
-cela fait croire à beaucoup de gens qu’il est en réalité notre frère.)
-Vadim, mademoiselle Burdeau!
-
-—Mademoiselle, enchanté... fit le jeune homme en français.
-
-—Monsieur...
-
-—Ah! et toi, mamacha, continua Katia en s’avançant vers sa mère qui
-apparaissait au bout de l’allée, donne-moi la bassine et dis bonjour à
-Vadia. Oh! que c’est lourd!
-
-Tandis que la jeune fille se dirigeait vers l’office, portant à bras
-tendus le vase de cuivre rose autour duquel voltigeait, comme des
-pétales jaunes tournoyant à la brise, un fol essaim de guêpes aux ailes
-bruissantes, Tatiana Vassilievna faisait au neveu de son mari l’accueil
-joyeux et tendre qu’il avait coutume de recevoir chaque fois que ses
-loisirs le menaient à Vodopad.
-
-—Quelle bonne surprise tu nous fais là, cher enfant, s’exclama la
-gracieuse vieille dame après avoir baisé trois fois le jeune homme sur
-la bouche, à la russe. Il y avait si longtemps que l’on ne t’avait vu!
-Ton examen, sans doute? Et passé?
-
-—Cum eximia laude...
-
-—Il ne fallait pas le demander. Mas tu as dû beaucoup apprendre,
-pauvre! Je te trouve l’air tout maigri, tout pâlot...
-
-—Eh non! Tu sais comme j’aime à étudier, tante; seulement, j’ai eu,
-ces jours derniers, d’atroces névralgies, et c’est cela, sans doute,
-qui m’a... détérioré de la sorte. Je viens me refaire à Vodopad pendant
-deux ou trois semaines.
-
-—Dis deux mois, car c’est juste le temps qui te sépare de la rentrée
-des cours, et je ne te lâche pas avant ça, tu peux en être sûr.
-
-—Mais j’ai tant à travailler encore! Ma thèse à finir, mes leçons à
-préparer... Songe donc!
-
-—Eh bien! tu seras ici tout aussi commodément qu’à Kieff pour
-apprendre et écrire. Notre maison est si tranquille!
-
-—Oui, on dit cela, et puis ce sont des visites d’amis, des parties
-de campagne, les caprices de ces demoiselles à satisfaire, et la
-nourriture trop copieuse!... Oui, tante, affirma le jeune homme
-en montrant dans un gai sourire deux rangées de dents exquisement
-blanches, la cuisine de Vodopad est tout ce qu’il y a de plus hostile à
-la pensée du travailleur! Trouvez-moi le moyen après les pyramides de
-sierniki, les colonnes de blinés, les cathédrales de pirogui que Mavra
-nous sert chaque jour, de dégager du cerveau une idée scientifique ou
-autre...
-
-—Eh bien! je te remercie. On dirait que nous sommes des idiots, nous
-autres qui mangeons de ces choses, fit, mi-rieuse mi-piquée, Viéra qui
-marchait devant Vadim et sa mère.
-
-—Ah! Dieu me préserve!... Ne te fâche pas, Viérotschka! c’est une
-manière de parler... comprends donc! D’ailleurs, vous autres qui êtes
-habituées à ces friandises, vous en mangez modérément et gardez pendant
-leur digestion toute votre présence d’esprit; tandis que moi... Enfin,
-moi, je ne puis résister: c’est un trop grand contraste avec la cuisine
-de la bonne Marfa Timoféevna!
-
-—Ah! que voilà un aimable savant, fit Tatiana en enveloppant son neveu
-du même regard adorateur dont elle avait l’habitude de couver ses
-filles! Pas poseur, ni grincheux, ni...
-
-—Ni mal lavé! Et coiffé comme tout le monde, acheva sérieusement Katia
-qui rentrait au salon en compagnie de M^{lle} Burdeau au moment où sa
-mère et Vadim le traversaient pour gagner la chambre des hôtes. On ne
-peut pas en dire autant de tous nos savants russes, ni surtout de nos
-étudiants! Tu sais, frère, pas à prendre avec des pincettes, parfois,
-tes condisciples...
-
-—Mais tu oublies, Katia, fit Viéra avec reproche, qu’il y a de ces
-pauvres diables qui n’ont pas vingt roubles à dépenser par mois. Et ils
-doivent se nourrir, se loger, acheter des livres, des cahiers! Ah! ma
-sœur, ne plaisante pas sur ces choses. Il y a tant de misère parmi les
-étudiants que je ne serais pas étonnée si l’on me disait que la plupart
-d’entre eux portent la barbe et les cheveux longs pour ne pas payer au
-coiffeur les quelques kopecks par semaine que nécessiterait le coup de
-rasoir ou de ciseaux. Cela peut te sembler choquant et comique, mais
-moi je trouve cela triste, infiniment triste!
-
-—Oh! toi, tu prends toujours tout au tragique! Ce n’est pas pour rien
-que nous t’appelons Melpomène, n’est-ce pas, mademoiselle Burdeau?
-
-—Mais ce n’est pas pour rien non plus qu’on te nomme «Girouette».
-
-—Ça, ça prouve que je suis logique. Je tourne comme le vent me pousse,
-tandis que toi, tu t’obstines à regarder le nord quand c’est au midi
-que la brise souffle. C’est absurde.
-
-—Eh! ne vous querellez pas, mes enfants, intervint M^{lle} Burdeau
-sérieuse; aussi bien, qui de vous deux pourrait affirmer que la raison
-est de son côté? Laissez à la Vie, l’unique juge compétent, le seul
-tribunal infaillible, de vous apprendre laquelle des deux philosophies
-que vous mettez aux prises est la vraie. Pessimisme, optimisme! Dans
-dix ans, allez, mes amies, vous saurez à quoi vous en tenir sur la
-portée de ces mots! Et vous n’en serez pas plus fières pour ça, je vous
-assure... Et maintenant, tandis que Vadim Piétrovitch fait sa toilette,
-allons cueillir des fraises pour le dessert. Mavra n’a pas de temps à
-perdre si l’on veut dîner à deux heures; Andreï est au village et la
-fluxion de Ioulia lui interdit d’aller à l’air; vous ne pensez pas à
-cela, n’est-ce pas, mes raisonneuses?
-
-—Mais Sacha, où est-elle? demanda à travers la porte la voix du
-cousin Dimitrieff resté seul dans la chambre voisine, et occupé par de
-fraîches ablutions à congédier de sa peau la poussière de trois lieues
-de route russe en britschka; vraiment on l’oublierait à la fin, cette
-petite: on ne la voit jamais!
-
-—Elle vagabonde sur les routes ou dans la forêt; c’est à peine si tu
-la verras apparaître pour le dîner... Eh! à tantôt, Vad, nous allons te
-cueillir des fraises!
-
-Un écho étouffé à demi par les frictions de l’essuie-mains répondit: «A
-tantôt!», et les deux sœurs, accompagnées de M^{lle} Burdeau, sortirent
-du salon, assez paresseusement il faut le dire, en faisant bruisser
-autour d’elles la mousseline de leurs robes légères.
-
-
-
-
-II
-
-
-LE coq vient à peine de jeter son bonjour clair à l’aube qui s’éveille.
-
-Les hôtes de Vodopad dorment encore, les fenêtres grandes ouvertes sans
-souci des insectes déjà fureteurs, pour laisser entrer à flots dans les
-chambres l’air parfumé du matin.
-
-Seule une frêle ombre blanche se glisse hors de la datcha, traverse
-obliquement une partie de la cour et se dirige vers les dépendances où
-se trouvent, au côté est, la cuisine et les communs.
-
-C’est Sacha qui, pour ne pas faire de bruit, marche sur ses pieds nus
-et va, sans être habillée ni coiffée, déjeuner dans la crémerie d’un
-morceau de pain sec avec un verre de lait.
-
-Mavra, la vieille bonne qui a bercé la jeune fille sur ses genoux de
-quarante ans quand celle-ci n’était encore que le plus capricieux bébé
-qu’on pût voir, trotte déjà, alerte et robuste, dans le dédale de la
-basse-cour. Elle fait kss... kss... tout autour d’elle, et les poules
-gloussent, les pigeons volettent, les oies accourent le cou tendu, les
-canards se dandinent comme des vieilles filles dévotes, se disputant, à
-coups de becs, le grain doré qu’elle leur jette.
-
-—O mon petit trésor, déjà levé? fait la nia-nia apercevant Sacha qui,
-ses sandales de tille ajoutées seulement dans la cuisine à sa toilette
-sommaire, traverse de nouveau la cour pour gagner le jardin planté
-derrière la datcha. Tu ne dors plus, tu ne manges plus. Qu’est-ce qu’il
-advient de toi, ma beauté?
-
-Sacha, la moue fermée, passe en silence et ne regarde seulement pas la
-vieille bonne.
-
-Elle avait ainsi ses heures de mutisme, où, pour rien au monde, on
-n’eût tiré un mot de sa bouche têtue. Mavra le savait; aussi ne s’en
-étonnait-elle point et ne cherchait-elle pas à vaincre l’obstination de
-sa chérie. Il lui suffisait, du reste, pour être contente, de parler
-elle-même à l’enfant, et de s’enivrer de tendresse au son de ses
-propres paroles.
-
-—Rose fleurie, petite campanule bleue, ma douce, ma jolie, ma dorée!
-
-Mais la «douce», la «jolie», était déjà bien loin, glissant, souple
-et sans bruit, sur ses sandales nattées, l’air vraiment d’une idole
-archaïque sous les plis flottants de sa longue robe de nuit, dont la
-forme lointaine évoque une tunique, et les trois serpents bruns de ses
-tresses dénouées...
-
-Pourtant, voici que le visage fermé s’anime. C’est que, d’un taillis de
-viornes une boule blanche a bondi, s’est arrêtée aux pieds d’Aleksandra
-après avoir roulé plusieurs fois sur elle-même, et, câline, se frotte
-avec délices à la chaussure de tille. Dans cette boule blanche on
-distingue maintenant un tout petit nez rose, des oreilles semblables
-aux valves d’un coquillage, et deux yeux d’aigue-marine striés de
-zigzags fauves. C’est Bielka,—la blanche ou l’écureuil, ces deux mots
-étant pareils en russe,—la chatte aimée de M^{lle} Erschoff.
-
-Une agile inclinaison de la jeune fille vers le sol, et la boule
-blanche disparaît dans les plis de la chemise où deux bras nus lui font
-une niche chaude. On ne voit plus rien de la chatte, si ce n’est un
-bout de patte dont les ongles bien sages se cachent sous la fourrure,
-et l’on se demanderait où tout ce corps souple a passé, si le bruit
-d’un ronron éperdu de volupté ne venait de temps à autre, sortant des
-profondeurs du peignoir, dominer le bruit des branches froissées sur
-le passage d’Aleksandra. L’on atteint ainsi la forêt où le concert des
-oiseaux étourdit.
-
-Bielka s’agite dans sa prison. A un trille plus perçant que les autres,
-sa tête émerge de la batiste, et ses yeux attentifs fixent un point de
-l’arbre où, cachée à demi par les feuilles, une touffe de plumes grises
-palpite. Aleksandra, maintenant, la retiendrait en vain, car l’instinct
-qui s’éveille dans sa chair de fauve ne connaît que la proie, et la
-minuscule tigresse ne se gênerait pas pour briser d’un coup de griffe
-les liens qui l’empêcheraient de bondir vers l’ennemi.
-
-Sans plus s’inquiéter d’elle, Sacha poursuit sa route, répondant par de
-légères caresses sur les troncs qu’elle frôle, aux bonjours de ses amis
-les arbres.
-
-Dans la forêt, elle est vraiment chez elle. Troncs zébrés des bouleaux,
-membres trapus des chênes, feuillage sanglant des hêtres rouges, frêles
-rameaux des sorbiers, chaque hôte de l’asile mystérieux est un être
-vivant pour Sacha, et le langage qu’il parle trouve écho dans son cœur.
-
-Lorsqu’elle découvre dans l’écorce des géants alignés sur sa route une
-plaie faite par le couteau des gamins inconscients, son cœur bondit, et
-dans ses nerfs passe la même sensation que si l’on eût meurtri sa chair
-à elle. Que de fois elle avait accosté les fils des paysans ou les
-petits vagabonds dont la forêt se peuple, pour les initier à son amour
-des choses!
-
-—Enfants, leur disait-elle, les plantes doivent être vos amies plus
-que les hommes, car elles ne vous causent jamais de mal, elles; au
-contraire, elles vous font tout le bien qu’elles peuvent. Voyez les
-arbres; ils vous donnent le bois pour chauffer vos isbas; leurs
-feuilles égaient vos yeux, et, réunies en dôme, vous ménagent un abri
-contre le soleil trop brûlant. Quant à leurs fruits, s’ils ne servent
-pas à caresser vos palais, petits gourmands, ils engraissent le bétail
-et réchauffent les poêles des indigents. Puis les baies; qu’elles
-sont jolies, n’est-ce pas? Et quel remède la plupart d’entre elles
-apportent à vos bobos! Vois le sureau, Pavel, c’est le jus que la
-barinia a extrait de ses boules noires qui t’a guéri l’année passée de
-ta bronchite; les sorbes font digérer l’estomac paresseux; l’airelle
-apaise la soif; la mûre fait taire la toux. Et le kalina, avec ses
-perles rouges... les framboises, les myrtils?... Ah! ah! petits
-coquins! vous vous en payez, hein! de toutes ces bonnes choses-là?...
-Ne faites donc pas de mal aux plantes qui sont des créatures vivantes
-comme vous, et que vous devez aimer, comme la parole de Christ prescrit
-d’aimer vos frères.
-
-Les discours de Sacha péchaient bien un peu, parfois, par la logique,
-car ses auditeurs, s’ils avaient été plus hardis, auraient pu lui
-objecter quelques cas où d’affreuses crampes d’empoisonnement avaient
-bouleversé leurs petits ventres trop curieux; mais lequel d’entre eux
-aurait osé élever la voix pour combattre les arguments de la jolie
-barichnia?... Ils l’écoutaient bouche bée, moqueurs à peine, qui disait
-ces singulières choses, et comme l’âme russe, même celle des humbles,
-est accessible à tout ce qui est subtil, les têtes mal peignées
-s’inclinaient sur les poitrines et méditaient ce qu’elles venaient
-d’entendre.
-
-Et il est un fait certain, c’est que, depuis qu’Aleksandra a fait appel
-à la pitié des enfants pour les arbres, les attentats sont devenus bien
-plus rares dans la forêt. Aujourd’hui, par exemple, la promeneuse n’en
-constate pas un seul, et elle serait heureuse, oh! heureuse... si,
-malgré l’indulgence des choses créées qui lui sourient depuis l’aurore,
-son cœur ne s’était empli ce matin, comme en maints autres jours,
-hélas! de brumes ténébreuses que rien, pas même le contact avec sa
-forêt bien-aimée, ne parvenait à dissiper.
-
-Une heure encore la petite idole erre ainsi dans le dédale des troncs,
-s’enfonçant de plus en plus dans les sombreurs du bois qui, maintenant,
-devient étrangement silencieux. Plus un trille, plus un cri... La
-feuille se tait et n’est même plus frôlée par une caresse d’aile... Et
-ce calme inattendu a quelque chose d’épeurant qui oppresse.
-
-Cela tient à ce qu’à cet endroit l’eau souterraine est très proche du
-sol, et que, sans former des marais à proprement parler, cette portion
-de la forêt dégage une humidité lourde, malsaine, qui, à de certaines
-époques, répand la fièvre dans le village, et que l’instinct des
-oiseaux redoute.
-
-Sacha passe vite pour retrouver l’air pur. Un détour à droite, puis
-à gauche, et une immense allée de noisetiers se déroule, alignés
-symétriquement par la main de l’homme dans le désordre divin de la
-nature. Coupant obliquement cette allée que des ornières sillonnent
-(car c’est la route de la commune qui mène à la bourgade voisine) un
-sentier riant passe et se perd dans l’ombre du bois. Il est bordé, de
-chaque côté, d’une herbe à feuille spatulée, que deux chèvres attachées
-au tronc d’un sorbier broutent, tandis qu’à dix pas de là un sifflement
-joyeux décèle la présence du pâtre.
-
-Au bout de ce sentier, une isba grande comme un pigeonnier montre
-son toit de chaume. De chaume!... On devine qu’il en est fait, mais
-ce n’est pas par ce que l’on en voit, car la vipérine, la joubarbe,
-les giroflées, la mousse, l’ont recouvert tout entier et l’ont fait
-ressembler à un tertre fleuri.
-
-Les murs de la chaumière aussi disparaissent sous les plantes. C’est
-un enlacement fou de vigne sauvage, de clématite à calices mauves,
-de capucines et de liserons qu’une baie, grande comme un mouchoir de
-poche, perce seule. Dans l’encadrement de cette baie, une tête, serrée
-par la coiffure petite-russienne, se montre.
-
-—Ah! te voilà, petite seigneuresse! Viens vite, car le borschtch
-s’évapore sur mon fourneau; il n’en restera bientôt plus.
-
-—Bonjour, matouchka, répond à peine Aleksandra...
-
-Mais un rapide éclair de tendresse a passé dans ses yeux si fixes tout
-à l’heure, et la vieille femme, qui a surpris ce scintillement de la
-pierre rare qu’est pour son cœur d’esclave la frêle barichnia, se met à
-sourire d’allégresse.
-
-Le voilà enfin découvert, ce mystère des déjeuners hâtifs dont Mavra
-se plaint!... Au seuil de la cabane, sous l’auvent parfumé par les
-fleurs de l’été, se dresse une table de bois blanc sans nappe où une
-cuillère de laque à ramages, travail des paysans, est posée solitaire.
-Sacha s’assied devant cette table sur l’escabeau scellé au mur de la
-chaumière, et, avidement tournée vers la porte entr’ouverte, guette
-les mouvements d’Evlampia qui remue quelque chose dans l’ombre de la
-chambre.
-
-—Tiens, mon cœur, fait la vieille femme, en déposant devant la
-visiteuse un pot d’argile d’où une vapeur aigre et savoureuse
-s’échappe. Veux-tu aussi du lard?
-
-L’idole fait signe que non, et mange avec délices le potage aux
-betteraves.
-
-Sous les cils de soie brune se glissent de temps à autre, pareille à
-un lézard peureux, une de ces fauves lueurs dont l’étrangeté inquiète
-l’observateur...
-
-—C’est bon, fit-elle quand elle eut fini.
-
-—Et tu viendras demain aussi? demande ardemment Evlampia.
-
-—Demain et tous les jours, répondit Sacha à voix basse. Je
-t’apporterai en échange des concombres et du gruau.
-
-—Oh! mais il ne faut pas, mon amour!
-
-—Eh! laisse donc; est-ce qu’une barichnia peut venir manger ta soupe
-tous les jours sans te rétribuer pour cela?
-
-—C’est juste, répondit la vieille femme humblement. Veux-tu voir les
-abeilles?
-
-—Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui je suis mauvaise, vois-tu, et il ne
-faut pas que je touche aux bêtes du bon Dieu...
-
-—Peut-on dire!...
-
-Mais la jeune fille avait assez parlé. Tout ce qu’elle avait dit,
-même, n’était sorti de sa bouche qu’à sons rauques et brefs. La
-Petite-Russienne connaissait ces accès et ne s’en étonnait pas plus
-que sa sœur Mavra. La tendresse des deux femmes était, à vrai dire,
-autant faite de tous les caprices qu’Aleksandra leur imposait, que de
-l’admiration fervente éprouvée par ces créatures frustes devant la
-jolie gracilité de l’idole, et de la pitié qu’elles ressentaient, sans
-se l’expliquer, ni même se l’avouer, en présence de l’être énigmatique
-et étrange qu’était la petite barichnia.
-
-Comme la jeune fille, déjà, se levait pour partir, Evlampia demanda:
-
-—Tu n’attends pas Danilo? Il est allé chercher du thé dans la lafka;
-il sera ici dans un quart d’heure au plus.
-
-Le fin visage se crispa d’impatience.
-
-—Laisse-moi tranquille avec ton Danilo.
-
-—C’est qu’il a appris pour toi un si bel air de balalaïka! Ça fait
-comme ça: tu, tu, tu... la, la, la, la, la... tu, tu, tu...
-
-Sans plus répondre, Aleksandra arrachait de ses mains fiévreuses une
-touffe de clématites, tourmentait un instant les tiges des fleurs entre
-ses doigts, puis les piquait dans ses tresses dénouées. Cela fait, elle
-tourna le dos à Evlampia, rejeta d’un mouvement brusque de la tête ses
-nattes en arrière, et s’éloigna de l’isba en faisant craquer sous ses
-sandales les brindilles de bois mort dont le sentier était jonché.
-
-—Au revoir, ma gentille, lui cria la pauvre vieille femme résignée.
-
-O cœurs russes! humbles cœurs des humbles russes! qui vous donnera
-le rayon de miel des douces paroles, la claire lumière des regards
-amis?... Qui partagera avec vous le pain et le sel de la fraternité,
-pauvres cœurs humbles des humbles Russes?...
-
-Arrivée de nouveau à l’allée des noisetiers, au lieu de reprendre le
-chemin qu’elle a suivi pour se rendre de la villa à la maisonnette
-d’Evlampia, la jeune fille s’enfonce à gauche sous le dôme des branches
-grêles, puis, ayant ainsi marché pendant quelques minutes, s’engage à
-travers la forêt sans le secours de sentiers ni de routes.
-
-Les fougères aux feuilles tendres, touffues comme des buissons,
-caressent ses jambes sans bas que la robe relevée très haut découvre;
-entre ses sandales et la peau de son pied nu des barbes de mousse se
-glissent et le chatouillent gentiment; des baies mûres, accrochées
-au passage par les cheveux, s’éparpillent sur ses tresses qu’elles
-font ainsi ressembler aux chevelures chargées de joyaux des filles de
-l’Orient... Un cri jaillit de l’arbre, une flèche emplumée passe, et,
-dans l’entrelacement des plantes menues dont le sol est feutré, des
-lézards filent par zigzags, poursuivant les bestioles qui deviendront
-leurs proies. C’est l’ivresse sans nom du matin; l’inénarrable accord
-de splendeur et de paix dont la forêt est faite à l’aube.
-
-Mais voici qu’un charme inattendu vient s’ajouter à tous les autres
-charmes...
-
-Au milieu d’une tache claire que la mousse plus drue fait sur le sol
-à cet endroit, entre les troncs zébrés de cinq bouleaux pleureurs,
-un mince filet d’eau, s’échappant de la fissure d’une roche,—venue
-là, on ne sait d’où,—retombe en gazouillant dans une coupe de silex,
-pulvérisant au vent ses gouttelettes brillantes. C’est la Source, grâce
-espiègle de la forêt, qui dérobe au ciel un morceau de son azur, et
-raconte à l’oreille des passants les secrets des Roussalki...
-
-Quand Sacha eut atteint l’oasis minuscule de son désert peuplé, elle
-s’arrêta enfin. D’une main prompte elle défit les rubans de ses
-sandales, ramena ses tresses sur le sommet de sa tête en les fixant par
-un lien de fougère, laissa glisser sa robe le long de son corps souple,
-et debout sous la clarté du ciel, chaste et nue dans sa pudeur sans
-voiles comme un marbre aux lignes pures, elle puisa l’eau de la vasque
-dans ses paumes creusées et la fit couler lentement le long de ses
-épaules.
-
-Chaque fois que la fraîcheur du clair liquide serpente sur sa peau en
-caresses humides, un frisson d’infinie volupté secoue le corps de
-l’idole et fait glisser dans ses prunelles glauques les fauves lueurs
-qui leur sont coutumières...
-
-La douche finie, les petits pieds recalés à nouveau sur les semelles
-nattées, le corps tout ruisselant d’eau, enveloppé de la sommaire
-robe blanche qui fait songer à un vêtement antique, Aleksandra, sans
-s’inquiéter de faire la réaction, se couche de tout son long sur le
-tapis de mousse trop fraîche, appuie ses coudes sur le rebord de la
-vasque et, le menton posé sur ses deux mains ouvertes, elle semble
-demander au grand œil clair, dans lequel se mire l’azur du ciel, le
-secret des pensées lourdes écloses sous son front...
-
-Longtemps, longtemps elle reste là en cette pose songeuse, son pâle
-visage reflété dans la source limpide, si immobile que les lézards ont
-cessé de s’épeurer et la regardent sous leurs paupières qui clignent;
-si silencieuse que les oiseaux ont repris leurs chansons et viennent
-boire dans la coupe que ses yeux interrogent... Et la douce ivresse du
-matin l’environne...
-
-O pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds d’argile, qui donc
-oserait la déchiffrer, l’énigme de ton regard changeant, de ta bouche
-têtue, de ton front obsédé?... Qui donc?... Pas même la Vie qui est là
-près de toi, le doigt posé sur ses lèvres de sphynge, et qui, prise
-de pitié pour la misère que ses mains t’ont forgée, veut du moins
-maintenant qu’elle te reste inconsciente!... Ne demande à personne le
-secret de ton âme, ô pitoyable petit être, idole de grâce aux pieds
-d’argile, car personne, non, personne, si dénué de pitié que soit le
-cœur des hommes, n’oserait te l’apprendre!
-
-
-
-
-III
-
-
-—EH bien! mes chéries, prêtes?
-
-C’est maman qui va et vient dans la chambre à coucher de ses filles,
-remuante, affairée, scrutant du regard les meubles pour s’assurer qu’on
-n’a pas oublié d’entasser, dans la calèche attendant à la grille du
-parc, les plaids, les ombrelles, les manteaux préparés la veille et que
-nécessite une course de trente verstes en voiture à travers le steppe
-et la forêt.
-
-—Prêtes, mes enfants?... C’est qu’il est temps de partir si nous
-voulons arriver à Boutcha avant la chaleur de midi. Et puis, nous
-avons de jeunes chevaux qui s’impatientent attelés, Andreï ne peut les
-retenir.
-
-—Mais tu t’impatientes encore bien plus qu’eux, hein, maman?... C’est
-que ça n’est pas ordinaire chez nous, un pareil déplacement en famille!
-Ah! ma chérie, comme tu es drôle avec ton manteau de toile bise! Tu as
-l’air d’un moine de Lavra en tournée de mendicité... ah! ah! ah!
-
-Katia dit cela, et, cent fois plus agitée que sa mère, bien qu’elle
-s’efforce de le cacher, rit bruyamment, une flamme nerveuse aux joues.
-En tout cas, moi, me voilà prête. Je revêts ma cagoule. Viéra, Sacha,
-Vadim, en route, mes petits!
-
-Cinq pénitents gris traversent la villa, le perron, le jardin, et
-prennent place dans la calèche attelée en troïka, où Andreï, le
-cocher, et Mavra, la vieille bonne, siègent déjà, cachés à demi par un
-amoncellement de colis...
-
-Ces... pénitents sont: M^{me} Erschoff, ses trois filles et le cousin
-Vadim, revêtu, comme Katia venait de le faire remarquer pour elle et
-pour sa mère, du très ample manteau de toile à capuchon qu’il convient
-d’endosser dans les voyages à travers la campagne russe. Sans cette
-classique houppelande, on risquerait, l’été, lorsque les chemins sont
-secs, d’être changé en statue de poussière, car Dieu sait s’il y a rien
-au monde de plus prodigue et de plus envahissant que ce menu sable
-gris dont les routes des forêts et des steppes sont faites au pays du
-tzarisme!
-
-—Mavra, tu n’as pas oublié le samovar? ni le thé? ni les kalatchi?...
-Dis, Mavra, la caisse avec les robes est bien attachée là derrière,
-nous ne la perdrons pas en chemin, hein?... Allons, Andreï, en route!
-Et que Dieu nous mène!
-
-Les sept voyageurs firent un signe de croix grec, murmurèrent quelques
-mots de prière, et la calèche s’ébranla, enlevée par les gais et
-vigoureux chevaux bruns dont Andreï, du bout de son fouet, caressait
-les croupes luisantes et grasses. Et ce fut un cliquetis de sabots
-piétinant le sol, de sonnettes agitées joyeusement, et d’essieux
-rouillés à étourdir!
-
-Il était cinq heures du matin. Pour être à Boutcha avant que la
-chaleur ne se fît trop sentir, on avait dû partir ainsi au point du
-jour. Aussi, les voyageurs auraient-ils été d’humeur boudeuse—mal
-habitués qu’ils étaient, sauf Sacha, à se lever d’aussi bonne heure,
-si cette sorte d’escapade,—une visite à des voisins de campagne,—(on
-peut hardiment, en Russie, se compter pour voisins, quand on habite
-à trente verstes l’un de l’autre...) si cette visite à des voisins,
-donc, suggérée quelques jours auparavant par Vadim, n’eût été pour tout
-le monde un sujet de joie mystérieuse et très vive. Pour Iékatérina,
-d’abord, et pour Viéra, qui, ne tenant pas en place, s’efforçaient
-pourtant—tactique féminine à creuser—de prendre l’air le plus
-indifférent du monde; pour M^{me} Erschoff, ensuite, qui, toute naïve
-et incapable de dissimuler, la délicieuse vieille femme! rayonnait
-d’espoir maternel et couvait ses filles aînées de regards où la malice
-pétillait de concert avec l’orgueil; qui, animée de la certitude que
-les deux chefs-d’œuvre assis là, sous ses yeux, sur la banquette de
-devant de la calèche, ne pouvaient manquer... mais, chut! Que dirait
-Tatiana Vassilievna Erschoff si l’on tentait d’ouvrir la cage au secret
-qu’elle caresse depuis si longtemps dans son cœur de mère, comme un
-oiselet aux plumes tièdes, doux et palpitant sous la main?... Pour
-Vadim, aussi, dont le plaisir se fond en mélancolie très tendre; car
-ne va-t-il pas revoir là-bas, chez le châtelain de Boutcha, dans le
-cadre des choses et des gens, sinon des lieux, où il l’a rencontrée
-pour la première fois, la gracieuse Maria Pavlovna Ilnitskaïa, l’amie
-si chère de ses vingt ans fougueux et dont l’image, pourtant, garde
-en sa mémoire de jeune homme toute la fraîcheur et toute la chasteté
-qu’un profil de sœur exhalerait?... Pour Sacha, enfin, que les courses
-au grand air ravissent. Et pour Mavra qui se rengorge, pénétrée de son
-importance, certaine que si l’on eût négligé de l’emmener, tout le
-voyage aurait marché de travers... Et pour Andreï, donc, ce passionné
-de chevaux, qui ne se laisserait pas dire aujourd’hui que le gouverneur
-de Kieff est son cousin, tant il est orgueilleux de mener sa troïka!...
-Songez un peu! Tenir au bout de son fouet trois chevaux ardents que
-l’écurie a rendus fougueux comme des diables; les guider, les retenir,
-les lancer en avant, l’encolure fière, arrondie par le bridon très
-court, les naseaux roses frémissants à la brise, la queue soyeuse et
-longue, balayant la poussière de la route; tout cela au gré de ce
-sceptre en cuir souple qu’il tient, lui, Andreï, le fils de Mavra et
-d’Akim, dans ses mains solides de beau gars! Y a-t-il là, oui ou non,
-je vous le demande, matière à être fier?
-
-Tout le monde, donc, est heureux, et le temps se met de la partie.
-Il est vrai que ce n’est pas tout à fait acte de bonne volonté de sa
-part, car on n’aurait pas choisi ce jour-là pour aller à Boutcha s’il
-n’avait été tel; mais, pour la joie commune, ne suffit-il pas qu’on
-croie à sa complicité? Et que Viéra et Katia soient certaines que c’est
-pour embellir leurs chères songeries d’amour que la brise aujourd’hui
-s’est faite si discrète, les fleurs des champs si parfumées, le lever
-du soleil si radieux? Que l’aube n’est si rose que pour être en
-accord avec leurs rêves pudiques, l’herbe des talus si verte que pour
-symboliser l’espoir qui palpite en leur sein, les trilles des oiseaux
-si joyeux que pour chanter l’aubade avec leurs cœurs?...
-
-On est en route depuis plus d’une heure, et personne n’a encore osé
-troubler par un mot maladroit le ravissement de son être intime, si ce
-n’est maman, que son secret étouffe et qui, croyant bien pourtant n’en
-laisser rien paraître, a jeté à maintes reprises une phrase accueillie
-par un silence têtu ou par une laconique réponse de son neveu.
-
-—De gentils garçons, hein, ces deux fils de Nikolaï Siémionovitch?
-On les dit très sérieux, Vadim, Serguié et Evguéni. Quel âge ont-ils?
-Attends un peu... Irina Ignatievna s’est mariée trois ans avant
-moi et elle a eu Serguié tout de suite; alors, il a vingt-six ans
-l’aîné. Katia, quand donc étions-nous pour la dernière fois chez les
-Afanassieff? Katia, dors-tu?
-
-Interpellée ainsi directement, force fut bien à Katia de répondre.
-
-—Est-ce que je sais? En avril, je crois, vers le 18 ou le 20... Non,
-le 21, le 21 juste, je me le rappelle parce que c’était la fête de
-Féodora Lvovna qui était chez eux justement ce jour-là.
-
-La rusée! Elle aurait bien eu plus vite fait de dire simplement: «Je
-me souviens que c’était le 21 avril, parce que Serguié, chaque fois
-qu’il m’écrit, me parle de cette date si chère...» Le 21 avril! Ah! il
-ne fallait pas qu’elle l’allât chercher bien loin dans sa mémoire, ce
-jour rayonnant des aveux partagés, cette heure du printemps témoin du
-chaste et délicieux baiser qui scella leurs fiançailles secrètes!
-
-Comme le charme était rompu, la conversation devint générale.
-
-—C’est dommage, dit Viéra, que M^{lle} Burdeau ait justement dû partir
-pour Kieff le lendemain de l’arrivée de Vadim; ainsi elle ne verra
-pas Maria Pavlovna qu’elle aime tant et qui passe tout l’été chez les
-Afanassieff.
-
-—Mais pourquoi a-t-elle dû partir pour Kieff? interrogea Katia.
-
-—Parce que la femme de l’ex-consul français d’Irkoutsk, qui est de ses
-amies, lui a télégraphié d’aller la rejoindre à l’hôtel d’Europe, à
-Kieff, où elle fait une halte de quelques jours pour se reposer d’une
-partie de son voyage, avant de pousser tout droit vers Paris.
-
-—Puisqu’on en parle, fit Vadim, intéressé par le nom de Maria
-Pavlovna accolé à celui de la jeune fille, qu’est-ce que c’est que
-cette mademoiselle Burdeau que j’ai entrevue, je crois, le jour de mon
-arrivée parmi vous?
-
-—Entrevue! Oh! Vadia! Mais tu as dîné, soupé et pris le thé à côté
-d’elle! Ce Vadim! Tu as même parlé français, et elle a trouvé que tu
-t’en acquittais à merveille! C’est une maladie que d’être distrait à
-ce point! Il faut soigner ça, frère! Enfin, puisque cela t’intéresse
-tout de même, voici ce que c’est que M^{lle} Burdeau: une charmante et
-surtout une excellente Française. Elle donnait auparavant des leçons
-de sa langue maternelle à Kieff, où nous l’avons connue chez les
-Lavrovitch qui la recevaient souvent dans leur intimité,—car M^{lle}
-Burdeau est une personne bien née et d’une éducation parfaite.—Tu
-l’aurais remarqué, cher, si tu avais fait autre chose que de
-_l’entrevoir_ malgré une demi-journée passée à ses côtés. Depuis,
-elle a fait un héritage qui lui permet de vivre de ses petites rentes
-en s’arrangeant de l’ingénieuse manière suivante: contre une chambre
-et tout l’entretien dans une famille aisée, elle donne l’échange de
-sa conversation française pendant la durée des repas et le reste du
-temps qu’elle a libre. C’est une combinaison profitable pour les deux
-parties, car la vie est si bon marché chez nous, que nourrir une
-personne de plus ou de moins dans un ménage organisé ne fait pas une
-grande différence; quant à la chambre, mon Dieu! on se serre un peu
-plus! Nous n’avons heureusement pas beaucoup de préjugés à ce sujet,
-nous autres Russes, dit Katia en riant. Un sopha, une couverture, un
-oreiller, le tout caché par un paravent, et voilà le lit et la chambre
-à coucher trouvés! D’un autre côté, s’installer, pour une personne
-seule, et organiser un ménage, cela est assez dispendieux et, en tout
-cas, passablement compliqué, surtout pour une étrangère. Et ce n’est
-pas une chose bien fatigante que de parler sa langue maternelle pendant
-une heure ou deux par jour, en échange de tout cela... Bref, quand
-nous avons su au printemps que M^{lle} Burdeau désirait une place à
-la campagne dans les conditions énumérées ci-dessus, nous lui avons
-bien vite proposé de venir chez nous, et elle a accepté avec le même
-empressement. Nous entretenons ainsi notre français qui, à vrai dire,
-ne nous sert pas à grand’chose, mais qu’ignorer passerait pour un crime
-pendable aux yeux du monde que nous fréquentons deux ou trois fois par
-hiver. Madeleine Burdeau dit que nous parlons comme des Françaises
-qui... auraient passé quelques années à l’étranger! Viéra surtout;
-elle a même du plaisir à lire des poésies parnassiennes ou autres et
-les auteurs ultra-parisiens tels que Lavedan, par exemple, Gyp, Willy,
-Véber, et leur argot, délicieux du reste, n’est pas mince chose à
-comprendre pour une étrangère; tu en conviendras, si tu as lu quelque
-chose d’eux.
-
-—Eh! Katia, ne fais pas de réclame, va! Nous sommes entre nous; il n’y
-a pas de jeune homme à marier caché dans le coffre de la calèche!
-
-C’était Viéra qui, impatiente d’avoir été distraite de sa rêverie
-par la conversation qui s’entamait, interrompait Katia par une de ses
-bourrades habituelles.
-
-—Viéra n’aime pas qu’on la loue, dit la petite idole à son tour; je
-trouve qu’elle a raison. On fait bien, on fait mal, qui a le droit
-d’approuver ou de blâmer? Ça ne regarde que soi, n’est-ce pas?
-
-—Ah! ah! l’oracle, s’exclama Katia. Il ne parle pas souvent, mais
-quand il parle!... Dis donc, petite sœur, est-ce que tu vas t’attifer
-comme ça, là-bas, chez les Afanassieff, avec ces trois ridicules
-tresses et ton bouquet sur l’oreille? Il serait pourtant convenable,
-à la fin, de t’habiller et de te coiffer comme tout le monde, car tu
-feras rire de toi avec tes robes sans forme et tes cheveux nattés à
-l’Assyrienne.
-
-—Katia, tu es détestable, fit Viéra gravement. Tout t’est matière à
-plaisanteries et à sarcasmes! Sans compter que tu as tort, car Sacha
-est ravissante ainsi; oui, ravissante, et quiconque voit autrement que
-par la convention des modes le dira; sans compter, donc, que tu as
-tort, je te dirai, ma pauvre sœur, que c’est toi qui es affreusement
-ridicule avec certaines poses que tu prends à présent. Car, autant
-une vraie Française qui ne vise pas trop à l’artificiel est gentille,
-autant une Russe jouant à la Française est intolérable et grotesque,
-oui, grotesque. Tiens, ça me rappelle ces ours qu’on exhibe dans nos
-cours et qui dansent quand le montreur leur dit: «Micha, eh! Micha!
-prouve donc aux hommes, frère, que tu sais faire comme eux!» Quant
-à Sacha, ajouta Viéra à voix très basse en se penchant, comme pour
-rajuster quelque chose à son manteau de voyage, quant à Sacha, n’y
-touche pas, sœur, pour l’amour du ciel, n’y touche pas, même pour la
-plaisanter, car tu n’en as pas le droit; non, aussi vrai que je t’aime
-malgré tes taquineries incessantes, tu n’as pas le droit de toucher à
-Sacha, tu n’en as pas le droit, sœur!
-
-—Eh! laisse-moi tranquille avec tes grands mots! Tu es toujours là
-comme un trouble fête, à rendre important tout ce qui ne l’est pas.
-
-—Mes chéries, mes chéries! supplia M^{me} Erschoff que le moindre mot
-de mésentente entre ses filles bouleversait, mes chéries, qu’est-ce
-que ça signifie donc? Vous vous adorez, c’est un fait, et quand vous
-êtes ensemble il faut toujours que vous vous disputiez. Qu’est-ce que
-cela signifie donc? (Vous êtes pourtant toutes les trois si parfaites,
-semblait dire le regard désolé et ravi de la maman; qu’est-ce que cela
-signifie donc que vous ne pouvez pas vous entendre?) Tenez, nous allons
-déjeuner, cela nous remettra en bonne humeur; nous étions si gais tout
-à l’heure! Andreï, arrête tes chevaux sous ce grand hêtre, à gauche;
-nous y serons parfaitement, à l’abri du soleil qui brille déjà à
-aveugler, le sournois!
-
-—Si Sa Seigneurie daignait me permettre, objecta Andreï en se grattant
-l’oreille de la main gauche restée libre, je lui ferais humblement
-observer que d’ici à cinq minutes, en entrant dans la forêt par ce
-chemin, là-bas, qui est le nôtre, nous rencontrerons une grande place
-semée d’herbe que les chevaux pourront paître pendant que les hommes
-déjeuneront, hi! hi! hi! et nous serons là aussi bien à l’ombre qu’ici,
-car il y a non seulement un hêtre dont le feuillage est aussi épais que
-le toit d’une isba, mais encore des chênes, des bouleaux, des pins...
-
-—C’est bon! Va.
-
-Jamais Andreï n’avait su obéir sans faire d’observation, sauf peut-être
-quand il recevait l’ordre d’enlever ses chevaux; c’était une chose
-connue et... acceptée. Le dernier mot devant fatalement rester à son
-obstination, on n’aurait fait que perdre du temps en essayant de
-regimber. En ce moment, il est vrai, les raisons qu’il donnait étaient
-assez plausibles; on le laissa donc mener sa troïka où il voulait.
-Lorsqu’il eut arrêté ses bêtes à l’endroit désigné, les voyageurs
-descendirent de la calèche et se promenèrent dans le cirque de verdure
-pendant que Mavra secouait les manteaux, allumait le samovar et
-préparait tout ce qu’il fallait pour le rustique déjeuner.
-
-—Vad, tu es triste ce matin? demanda Viéra en s’approchant du cousin
-Dimitrieff qui arpentait solitairement l’herbe humide de rosée de ce
-délicieux espace découvert.
-
-—Triste? Non pas, petite sœur.
-
-—Mélancolique, alors?
-
-—Mélancolique, oui. Ah! tu comprends, toi, la différence qu’il y a
-entre la tristesse et la mélancolie? Il y a tant de gens qui confondent!
-
-—Ceux qui confondent, ce sont les gens grossiers, inhabiles à saisir
-les nuances. Dis, Vadia, est-ce que tu ne trouves pas qu’il est
-meilleur d’être mélancolique que gai? Je ne sais pas, mais moi, quand
-je suis gaie, c’est comme si c’était simplement quelque chose de
-nerveux; cela m’exalte, mais ne me donne pas la sensation du bonheur...
-tu comprends? Tandis que quand je suis mélancolique, c’est bien l’état
-normal, et par conséquent harmonieux, par conséquent exquis, de mon
-cœur.
-
-—Eh! mais, je crois, chère sœur, que nous nous entendrons désormais!
-
-—Je le crois aussi, Vadim.
-
-—Quel âge as-tu, Viéra? Nous nous sommes si peu vus ces derniers
-temps, et avant, tu étais fort jeunette...
-
-—Avant, Vad, c’était tout naturel, avant; je ne suis pas venue au
-monde avec ma raison de jeune fille. Mais à présent que j’ai dix-huit
-ans, je réfléchis, j’ergote, et il me pousse des idées dans le cerveau
-en quelques secondes, comme les oronges et les cèpes poussent en une
-nuit au pied des arbres de nos forêts. Et ça m’amuse beaucoup, tu sais,
-oh! beaucoup, de découvrir de nouvelles fleurs dans le jardin secret de
-ma pensée.
-
-—Je crois bien... Une radieuse pensée de dix-huit ans, quelles fleurs
-parfaites elle doit donner! Et ton cœur, ma petite sœur, ton cœur
-fait-il aussi éclore de fraîches corolles? Aimes-tu, Viéra?
-
-—Je pourrais, dit la jeune fille sans plaisanter et sans rougir, te
-répondre que tu es indiscret; mais non, le pacte d’amitié que nous
-venons de conclure t’absout de toute curiosité et te donne droit à ma
-pleine confiance; aussi je te le dis, Vadim, j’aime, oui, j’aime.
-
-Non moins gravement et non moins simplement, le jeune homme prit la
-main de sa cousine dans les siennes, la baisa avec tendresse et lui dit:
-
-—Que ton amour ne soit qu’un long bonheur!
-
-—Et tu ne me demandes pas qui? Tu as deviné, peut-être?...
-
-—Hum! Enfin, je ne sais pas... Tu vas voir. Procédons comme pour les
-charades: mon premier est le héros d’un chef-d’œuvre de Pouschkine, mon
-second a l’honneur d’appartenir à notre père le tzar, mon troisième...
-
-—Es-tu perspicace! Non, mais vraiment, comment as-tu pu savoir?
-
-—C’est bien simple, ma chérie. Mais les amoureux sont si naïfs qu’ils
-s’imaginent toujours pouvoir impunément rougir quand on prononce
-un certain nom; tracer sur la terre des sentiers des initiales
-uniformément pareilles, poser des questions qu’ils voudraient
-faire croire candides avec une voix trébuchante d’anxiété, sans
-que l’observateur, témoin de ces éternels et puérils manèges de la
-passion qui se cache, conçoive le moindre des soupçons!... Ma pauvre
-Viérotschka, n’es-tu pas, lorsque j’ai proposé à tante de faire une
-visite aux châtelains de Boutcha, devenue tout à coup gaie comme un
-chardonneret et rouge comme une petite fraise des bois?... N’as-tu pas,
-plus tard, donné dans le piège que je te tendais en répondant de la
-voix la plus indifférente du monde—du moins prétendais-tu la rendre
-telle—aux questions que je te faisais sur Evguénï Nikolaïévitch,
-alors que tu mettais une chaleur particulière à me vanter son frère
-Serguié?... Ne t’ai-je pas vue, enfin, effacer d’une ombrelle alerte
-une trentaine d’E et autant d’N sur le sable de l’allée aux glaïeuls
-quand je suis venu t’y rejoindre à pas de loup, avant-hier midi, à
-l’heure où tu nous croyais tous en train de faire la sieste?... Après
-cela, il faudrait être bien aveugle, n’est-ce pas, pour ne pas se
-rendre compte?
-
-—Sais-tu, Vad, que tu ne te comportes pas trop mal pour un savant?
-
-—Un savant qui n’a pas encore atteint sa croissance!... «En herbe»,
-comme on dit en français.
-
-Et le jeune homme prononça effectivement ces mots en un français très
-correct.
-
-—Mettons en fleur, répondit Viéra dans la même langue.
-
-—Tu me flattes, continua Vadim en russe; mais si savant il y a,
-n’oublie pas que ce savant, entre autres sciences en ie, s’occupe
-aussi un peu de psychologie; il est donc tout naturel qu’une chose
-aussi intéressante que l’âme d’une cousine-sœur ne lui soit pas restée
-indifférente! Et maintenant, chère petite, je te dis seulement: Sois
-heureuse! Tu mérites de rencontrer le Bonheur, que le Bonheur ne te
-fuie pas!
-
-Un peu de solennité accompagnait ces mots; le sifflement d’un merle y
-répondit, d’un mélèze voisin. Et comme au même instant Mavra criait:
-«Aho! aho!» dans ses mains arrondies en porte-voix, les jeunes gens
-firent volte-face et se dirigèrent vers l’endroit où le samovar
-fraîchement écuré, laissant échapper en spirales son épaisse vapeur
-blanche, ressemblait sous la clarté du ciel à un précieux encensoir
-d’or...
-
- * * * * *
-
-—Clic! clac! Eh! petits!
-
-Les chevaux d’Andreï s’ébrouent de nouveau, font sonner gaiement les
-clochettes de leurs fronts, et la calèche, paresseuse personne aux
-jointures d’arthritique, se remet en route, accompagnée du chant des
-grillons éveillés. Regaillardis par le thé savoureux et ce piquant
-déjeuner sur l’herbe qui ressemble à une escapade, les voyageurs sont
-follement gais.
-
-Katia jacasse, Vadim riposte, Viéra approuve, Sacha sourit... Maman a
-enlevé son chapeau qui la gêne, et son capuchon de toile grise rabattu
-de guingois sur ses cheveux, suit l’accord général, de l’air béat de
-ces bons moines aux joues rebondies qui battent la mesure au lutrin
-sur les tableaux de genre. Andreï entame avec ses chevaux un colloque
-éperdu: «Eh! le brûlé! pas de ça, frère! On connaît tes trucs, je te
-dis! Voyez-vous ce rusé qui trotte mou comme un ver et se fait traîner
-par les autres! Clac! attrape!... Doux, doux, mes petits pigeons!...
-Soleil! la tête un peu comme ça. Ça te fatigue, mon fils? Il fallait le
-dire!»
-
-Seule Mavra, longtemps bercée par la chanson du samovar, les joues
-brûlantes d’avoir soufflé sur la braise rouge, dort sur le siège de la
-calèche où elle s’est, prévoyante, calée derrière un rempart de colis.
-Sa taille a pris le mol abandon du sommeil, et sa tête, coiffée de
-l’«otchipok» rouge à fleurs, dodelinant au rythme des grelots semble
-dire: «Riez, riez, jeunesse! le chagrin, ce serpent, assez tôt changera
-en pleurs la joie de vos yeux mutins!»
-
-Il est dix heures du matin à peine, quand la troïka franchit la porte
-cochère en bois ajouré qui défend la cour de la maison seigneuriale de
-Boutcha.
-
-
-
-
-IV
-
-
-PAR les soirées de juin à la brise si molle, au ciel si doucement bleu,
-l’on ne s’enferme pas pour souper, à la campagne, quand on possède une
-terrasse ou bien un endroit quelconque en plein air où la table et le
-couvert se puissent décemment dresser. Le châtelain de Boutcha, sa
-famille et ses hôtes, avaient donc pris le thé sous l’auvent fleuri
-du «kryltso», sorte de perron qui fait partie de toute maison russe,
-somptueuse ou humble, au village. Et le dernier verre du blond liquide
-dégusté, les remerciements adressés au Seigneur pour les délicieux
-kalatchi quotidiens accompagnés de fruits si savamment confits, les
-jeunes gens, laissant l’âge mûr aux réminiscences rebâchées du passé,
-s’éloignèrent deux à deux vers le fond du parc embaumé par l’arome
-subtil des tilleuls, de la verveine et du jasmin.
-
-Que la sympathie eût décidé le choix des couples, il nous paraît
-superflu de le dire... A leur tête, Katia, moulée dans un onduleux
-fourreau de guipure bise, marche donnant le bras à Serguié, le fils
-aîné de Nikolaï Sémionovitch. Viéra vient après, toute bleue dans sa
-toilette de crêpe assortie au bleu de ses yeux, et Evguénï, le frère de
-Serguié, que Katia, toujours taquine, appelle depuis le dîner «Evguénï
-Onéguine», porte son éventail. A quelques pas de ces promeneurs, se
-détachant sur la verdure d’un buisson, une mince silhouette arrêtée au
-milieu du sentier semble hésiter à s’engager plus loin. Vadim, penché
-vers elle, la supplie avec des mots très tendres, et Maria Pavlovna
-peu à peu se rend à ses instances... Enfin, pour fermer la marche,
-Nadiéjda, la sœur cadette de M^{me} Ilnitskaïa, et Sacha, ravissante
-comme toujours dans sa robe à longs plis flottants qu’elle a, pour
-complaire à son aînée, serrée aujourd’hui à la taille par une ceinture
-de faille brodée, se racontent, entrelacées, les mille riens chers aux
-toutes jeunes filles.
-
-Lorsqu’ils sont arrivés au bout de l’allée qui mène du perron au centre
-du jardin, les couples se dispersent et s’enfoncent, chacun de son
-côté, dans les profondeurs mystérieuses des sentiers latéraux. Et
-l’éternelle musique des cœurs commence ses duos en sourdine:
-
-—Katia, ma chérie, ma bien-aimée Katia, que je suis heureux de
-vous revoir, dit Serguié en baisant à pleine bouche une main
-qu’Iékatérina—pour la forme, hâtons-nous de l’ajouter—essaie de lui
-retirer. Que c’est bon, ces baisers sur une petite peau lisse!..... La
-main!..... oui, la main, quoique l’homme l’ait vouée à de prosaïques
-besognes, est faite pour le baiser, c’est une chose d’une évidence
-indiscutable!..... Eh! laissez donc, méchante! Tout cela n’est-il pas
-à moi de droit! N’êtes-vous pas ma fiancée, Iékatérina Piétrovna, ma
-Katia?.....
-
-—Votre fiancée, pas encore, Serguié Nikolaïevitch, puisque nos parents
-n’en savent rien!
-
-—N’en savent rien! Ah! chérie! Tu n’as donc pas vu ces regards
-échangés par nos deux mères, ces airs ravis, ces signes de tête
-complices?... Mais pas plus tard que ce soir, à l’heure qu’il est même,
-je parie, ils sont en train de discuter nos chances de bonheur! Avant
-d’avoir conquis mon grade d’officier de marine, je ne voulais pas
-parler catégoriquement de ces choses, tu comprends, car—les parents
-sont les parents—on n’y aurait répondu que par des objections; mais
-à présent que je puis me présenter dans toute l’assurance de ma
-position faite, je n’attends plus que ton approbation, ma Katia, pour
-prier maman de faire auprès de ta mère la démarche qu’exigent les
-convenances. Iékatérina Piétrovna Erschoff, faites-vous l’honneur à
-Serguié Nikolaïevitch Afanassieff de lui accorder votre main?... Votre
-petite main molle aux ongles roses, à la peau de bébé?...
-
-Serguié avait arrêté Katia d’un geste, mis un genou en terre devant
-elle, et malgré le comique voulu de sa pose et de l’intonation de sa
-voix, attendait infiniment ému que la jeune fille lui répondît. Lorsque
-les lèvres de celle-ci eurent enfin exhalé un «oui» faible comme un
-soupir, il se releva, devint très grave, et d’une voix où vibrait
-l’accent d’une tendresse profonde, il dit lentement:
-
-—Iékatérina Piétrovna, pour la vie je vous aime!
-
-Oh! les minutes exquises qui suivirent cet échange de deux vies! Le
-silence divin qui scella ce pacte de deux cœurs! Un seul mot maintenant
-ne suffirait-il pas à rompre le charme de ce leurre éternel et magique
-qu’est le serment des fiancés?
-
-La nature elle-même semble consciente de la solennité de l’heure;
-les grillons ont suspendu leurs cris stridents, et les mouches
-bourdonnantes se posent, lassées, sur les corolles; les crapauds,
-informes et fatidiques, bavent en silence sur la mousse des sentiers...
-les couleuvres dorment roulées en cercle, et les oiseaux, remettant
-leurs trilles à l’aurore, se cachent muets sous la feuillée, de crainte
-d’effaroucher par leurs chants le Bonheur qui s’avance...
-
-Iékatérina et Serguié marchent lentement, les mains unies. Devant eux
-s’ouvre un chemin si propice à la lenteur des pas et aux haltes qu’on
-le dirait créé exprès pour enchanter la promenade des amants... Le
-jeune homme qui souvent y est venu songer seul, entraîne sa fiancée
-sous le mystère des arbres qui le bordent, ravi de partager avec la
-mince poupée de chair et d’os, dont le fantôme hantait alors ses rêves
-solitaires, le charme de ce lieu plein d’ombre et de silence.
-
-Contre les murailles de verdure que forment les tilleuls aux bras
-enlacés, des bancs, de place en place, sont posés. Ils invitent les
-promeneurs à s’arrêter pour jouir en repos de la fraîcheur que retient
-leur ombre séculaire, et du parfum si fin dont les petites fleurs,
-cachées sous la doublure ouatée des feuilles, embaument.
-
-Serguié y fait asseoir sa compagne, prend place à côté d’elle, scelle à
-ses doigts amoureux la douce main qu’il vient de conquérir...
-
-Et Katia, la folle et tapageuse Katia, la Katia au cœur insouciant
-d’oiselle qui lisse ses plumes, interroge d’un œil grave à la voûte du
-ciel, où lentement ils naissent, ces mondes insondables que sont les
-pâles étoiles...
-
- * * * * *
-
-Au centre du jardin, là-bas, quand les couples en se dispersant ont
-porté aux hasards des allées leurs pas unis, Viéra et Evguénï se sont
-à leur tour engagés dans le dédale des sentiers sans nombre dont le
-parc de Boutcha—une vraie forêt de vingt déciatines, transformée en
-jardin—se sillonne.
-
-Le jeune homme, très timide, ose à peine commencer l’entretien.
-Il faut que sa compagne, dont l’amour calme et sans fausse pudeur
-conserve toute sa présence d’esprit, l’encourage pour éviter la gêne
-d’un tête-à-tête longtemps silencieux. Ce sont les mots banals qui
-conduisent le plus sûrement aux phrases importantes, aussi est-ce par
-eux que le couple débute.
-
-—Un beau soir, fait la jeune fille pour dire quelque chose.
-
-—Oui, en vérité, c’est un beau soir, répond, comme un écho,
-l’interpellé.
-
-—Comprenez-vous, Evguénï Nikolaïevitch, que l’on puisse habiter la
-ville et rechercher l’agitation des bals, des théâtres, du monde, quand
-la nature est là, à portée de la main, et nous donne gratuitement les
-plus beaux spectacles qui puissent émouvoir le cœur et les yeux de
-l’homme?
-
-—Mais pas de tous les hommes, Viéra Piétrowna, puisque, pour la
-plupart, ces jouissances que nous prisons si fort sont lettre morte...
-Soyons contents, d’ailleurs, car si tout le monde se mettait à aimer
-la campagne et à comprendre la nature, la nature et la campagne
-deviendraient bientôt des plus fastidieuses. Car, où retrouver alors la
-solitude des mille déciatines de terre qui nous entourent, la poésie
-des espaces rustiques que l’on est seul à savourer avec les bêtes et
-deux ou trois moujicks incultes, aux vêtements harmonieux, qui ne vous
-gâtent pas votre joie, eux, par leur admiration intempestive?... Toute
-la beauté, par conséquent, et tout le charme que la nature, dénuée du
-moindre contact avec la civilisation peut seule donner... Je vous le
-demande, Viéra Piétrowna, que deviendraient les passionnés du silence
-et de la paix des solitudes vertes, si tout à coup les gens des villes
-se mettaient à partager leur enthousiasme et à conquérir, comme les
-allées d’un parc public, les chemins de nos forêts et de nos steppes?
-
-—Eh! mais voilà une chose à laquelle je n’avais jamais pensé, Evguénï
-Nikolaïevitch, répondit la jeune fille en riant, et qui, d’ailleurs,
-n’arrivera pas, soyez tranquille! Vrai, vous prenez un air désolé
-comme si une conspiration de toutes les âmes frivoles du monde
-menaçait réellement d’envahir votre Boutcha. Et peut-être, Evguénï
-Nikolaïevitch, est-ce à mon intention que vous parlez des gens qui vous
-gâtent les joies de la rêverie par leurs exclamations fastidieuses?...
-J’ai dit: Voilà une belle soirée.
-
-Malgré la droiture de Viéra, ceci était une indiscutable coquetterie de
-sa part. Evguénï répondit:
-
-—Comment pourrais-je penser à vous lorsque je dis: Des gens? Des gens,
-Viéra Piétrovna, c’est la foule; c’est une multitude indifférente et
-quelconque; et vous, vous êtes une, pour moi, Viéra! Oui, vous êtes
-pour moi la Seule, l’Unique; ne le saviez-vous pas?
-
-—Je m’en doutais, répondit la jeune fille simplement, mais je voulais
-que vous me le disiez, Evguénï.
-
-Elle appuya sur ce prénom avec tendresse.
-
-—Alors, vous aussi, vous m’aimez? Un peu, dites? fit la voix hésitante
-du jeune homme.
-
-—Non, pas un peu. Profondément; oui, profondément.
-
-—Ah! chère!
-
-Un lent et silencieux baiser sur la main de Viéra compléta cette
-phrase. Evguénï, suffoqué de bonheur, eût été incapable de la finir par
-des mots. Ce fut la jeune fille qui, la première, revint à elle.
-
-—Maintenant que nous nous sommes dit ce que nous avions à nous dire,
-Evguénï Nikolaïevitch, dit-elle en plongeant dans les yeux du jeune
-homme son regard honnête et bleu, nous pourrons attendre sans trop
-d’impatience que les deux années nécessaires à l’achèvement de vos
-études s’accomplissent. Je ne vous demande pas si vous me resterez
-fidèle jusqu’alors, car ce sont là, en vérité, des questions bien
-oiseuses. Connaissons-nous nous-mêmes le fond de notre cœur, et
-pourrions-nous, lorsque nous savons à peine ce qui s’y passe au moment
-où nous parlons, répondre de son avenir?... Je crois en vous, je crois
-en votre loyauté, mais cependant, à Dieu ne plaise! si ce malheur de
-ne plus être aimé par mon Evguénï, devait m’arriver un jour, du plus
-profond de mon âme je jure aujourd’hui que je ne garderais contre lui
-ni rancune ni colère. Dites-moi ceci aussi pour votre compte.
-
-—L’étrange serment! Mais puisque vous le voulez, Viéra, qu’il en soit
-fait selon votre désir. D’avance, bien-aimée, je vous absous... Ah!
-non, ce sont là de trop cruelles paroles, je ne puis achever!
-
-—Et pourquoi auriez-vous moins de courage que moi?
-
-—Qui sait? Peut-être m’aimez-vous moins que je ne vous aime...
-
-—Ou peut-être vous aimé-je plus pour vous-même que pour moi; tandis
-que vous...
-
-—Eh! le sais-je? Je vous aime, ma Viéra, c’est la seule et radieuse
-vérité que je démêle dans mon cœur en cet instant! Ne demandez donc pas
-à un futur agronome de se retrouver dans toutes ces subtilités, ajouta
-le jeune homme en riant. Je vous aime, vous, Viéra, j’aime ma terre,
-mes champs, mes horizons pâles, mes forêts vertes, ma Russie, le Dieu
-puissant de mes pères; mais ne me demandez pas comment ni pourquoi, je
-ne saurais vous le dire... Je pense du reste, très chère, qu’il n’y a
-qu’une seule manière d’aimer, avec des degrés différents, et que ce
-sont ces degrés que l’on confond avec le genre d’amour. Seulement, tout
-le monde prétend toujours aimer le plus, le plus qu’on peut aimer! Et
-combien se trompent! Vous riez?
-
-—C’est que je trouve que pour un futur agronome, comme vous disiez
-tout à l’heure, vous ne raisonnez pas trop mal. Mais où sommes-nous
-ici? Ce parc est grand comme un village.
-
-—Vous allez voir; nous arrivons au chemin des tilleuls; c’est un
-endroit délicieux. Que de fois j’ai rêvé de m’y promener avec vous,
-Viéra! Et voilà que le hasard nous y conduit ce soir, ce soir où nous
-nous sommes dit, pour la première fois, que nous nous aim...
-
-—Chut! ne rendons pas ce mot vulgaire en le prononçant trop souvent.
-Lorsque nous voudrons que sa magie nous apparaisse, nous le lirons
-dans les yeux l’un de l’autre.
-
-—Et quand nous serons séparés?
-
-—Les battements de nos cœurs l’épelleront.
-
-—O femme, femme! Vous avez réponse à tout. Eh bien! Viéra, que
-dites-vous de l’allée des tilleuls, de mon allée?
-
-—Que c’est exquis.
-
-—N’est-ce pas que papa a bien fait d’acheter ce domaine? Ne fût-ce que
-pour cette allée, il le devait.
-
-—C’est vrai, sourit la jeune fille. Et maintenant, taisons-nous,
-Evguénï, taisons-nous! La nature est si divinement silencieuse, ne
-troublons pas son harmonie par notre agitation humaine.
-
-Comme un des nombreux bancs de bois sculpté adossés aux murs de
-feuillage sollicite leur préférence d’amoureux poétiques par les décors
-pittoresques dont le lichen et la mousse se sont plu à l’orner, les
-jeunes gens s’asseyent sur ses planches craquantes et s’apprêtent à
-jouir, recueillis, de la beauté du ciel, de la fraîcheur de l’air, de
-la paix mauve du crépuscule et de la félicité sans nom qui habite en
-eux-mêmes. Leurs mains sont unies, les battements de leurs cœurs se
-répondent... Là-haut, émergeant de la soie pâle des nuages, les têtes
-curieuses des étoiles leur sourient, et tout autour du banc sur lequel
-ils reposent, des milliers de petites corolles blondes secouées par le
-frôlement d’aile d’un oiseau attardé tombent avec un bruissement doux,
-éparpillant à la brise la poudre d’or de leur pollen et l’âme mourante
-de leurs parfums...
-
-—Et croyez-vous, Vadim Piétrovitch, disait plus loin la bouche
-gracieuse de Maria Pavlovna, poursuivant une conversation commencée,
-que je n’aie pas souffert un peu, moi aussi, de notre séparation?
-
-—Puisque c’est vous qui l’aviez voulue, répliqua la voix de l’étudiant
-où se devinait un reste de rancune.
-
-—Mais ce n’est pas une raison! Ne souffrons-nous donc que par les
-autres? Combien plus souvent, hélas! nous nous forgeons nous-mêmes nos
-chagrins!
-
-—Alors, ce n’était pas simplement pour vous débarrasser de moi que
-vous m’avez défendu de chercher à vous voir, il y a quatre ans? Quatre
-ans, déjà, mon Dieu!
-
-—Vous ne le croyez pas, Vadim Piétrovitch, à quoi bon ces vaines
-paroles entre nous? Je vous... ai aimé, puisque je vous l’ai dit.
-
-—Mais non prouvé.
-
-—Pardon, prouvé!
-
-—?
-
-—En vous le disant.
-
-—Les paroles ne coûtent rien...
-
-—Oh! Vadim Piétrovitch! Comment pouvez-vous dire! Un mot
-d’amour de certaines femmes—et je me crois digne d’être de
-celles-là—n’équivaut-il pas au don de toute leur personne?
-
-—Permettez, chère! Les effets en sont bien différents.
-
-—Voilà que nous nous engageons encore une fois dans une voie
-tortueuse, dit la jeune femme en rougissant délicieusement.
-
-—Cela ne pouvait manquer, du reste, et c’est pour cette cause, Vadim
-Piétrovitch, que je vous ai, il y a quatre ans, fait défendre ma
-porte. C’est pour cette cause aussi, que je ne voulais pas vous suivre
-tantôt dans votre promenade à travers ce parc suggestif. Hélas! j’ai
-été faible! (C’est toujours cela qui nous perd, nous autres femmes, la
-faiblesse!) Quand on ne doit pas s’aimer, Vadim, il n’y a pour deux
-cœurs honnêtes qu’un parti à prendre: éviter de se voir. C’est ce qui
-nous a permis, n’est-ce pas, de garder un souvenir si exquis l’un de
-l’autre pendant ces trois années écoulées et que nous sommes en train
-de gâter à cette heure par des phrases frivoles. Aussi bien, ajouta la
-jeune femme,—et sa voix, à ces mots, infiniment devint triste,—à quoi
-bon défendre avec tant de chaleur une chose qui a cessé d’exister; une
-ombre que toute la menteuse griserie d’un tête-à-tête crépusculaire
-chercherait en vain à faire revivre?... Ah! laissons, laissons les
-morts dormir en paix dans leur cercueil!
-
-—Alors, pour vous, Maria Pavlovna, notre amour est un sentiment si
-effacé, si lointain, qu’il ne mérite plus que le nom de fantôme?... Vos
-paroles sont cruelles!
-
-—Moins cruelles que la réalité.
-
-Un lourd silence tomba sur ces paroles.
-
-Vadim, n’ayant point trouvé le cri spontané par lequel les convaincus
-de l’amour répondent à des phrases comme celles-là, estimait que son
-devoir maintenant était de se taire. Ce fut la jeune femme qui, au bout
-de quelques instants, renoua l’entretien.
-
-—Vadim Piétrovitch, dit-elle en forçant sa bouche à esquisser un pâle
-sourire, gardons-nous des caprices de l’imagination! C’est une folle
-qui se croit raisonnable, et par conséquent la plus dangereuse des
-folles. Si nous ne sommes pas plus sensés qu’elle, elle nous entraîne à
-mille extravagances dont nous nous apercevons trop tard, hélas! quand,
-dénouant d’une main brutale le bandeau qu’elle avait mis sur nos yeux
-pour nous conduire plus sûrement à sa fantaisie, la rusée nous laisse
-seuls en face de notre sotte crédulité. Vadim, notre rêve est fini.
-Donnez-moi votre main loyale, et rentrons ensemble dans la saine
-réalité des choses. Vous me boudez, Vadim Piétrovitch?
-
-—A Dieu ne plaise, âme de mon âme! Je suis des yeux la plus douce de
-mes illusions qui s’envole!
-
-Les lèvres de la jeune femme exhalèrent un furtif soupir; mais elle
-était vaillante; elle reprit, contrainte à peine:
-
-—Et qu’avez-vous fait pendant les trois années de mon séjour en
-Crimée? Étudié? On m’a dit que vous êtes un véritable savant, Vadim
-Pietrovitch. Et vous serez docteur? Cela ne vous fait pas peur, toutes
-les choses affreuses qu’un médecin doit voir? Oh! moi, j’ai tant pitié,
-tant pitié! Je ne pourrais pas voir souffrir ainsi, toujours, autour de
-moi.
-
-—Si tout le monde parlait de la sorte, dit Vadim en souriant (car
-cette allusion à ce qu’il aimait si passionnément, ses études, le
-reconquérait à lui-même, malgré tout), on ne soulagerait guère cette
-pauvre souffrance dont on a tant pitié. La pitié, Maria Pavlovna,
-la vraie pitié est celle qui se fait efficace, agit, panse, soigne,
-comprend, console; et non celle qui se traduit en vaines paroles!
-(Ici, un peu de sévérité involontaire accompagnait la phrase du jeune
-savant.) Que deviendraient les malades qui se tordent sur les lits de
-nos hôpitaux, les blessés que la guerre jette sur les brancards de la
-Croix-Rouge, si l’on se contentait de répéter autour d’eux: «Quelle
-pitié, ah! quelle pitié!»
-
-—Vous avez raison, Vadim Piétrovitch, répondit la délicieuse créature
-humblement. Nous devrions, nous autres femmes, tâcher de gouverner
-un peu mieux nos nerfs. Car c’est bien de nos nerfs, n’est-ce pas,
-que provient notre sensibilité exagérée? Vous dites cela, vous autres
-médecins?...
-
-—Oui, évidemment; pourtant, ne croyez pas que les nerfs et la
-sensibilité soient votre apanage à vous seules, ô femmes! Je connais
-pour ma part au moins vingt jeunes gens robustes et forts en apparence,
-non pas seulement en apparence, mais bien réellement robustes et forts
-comme santé, qui ont commencé leurs études de médecine avec moi et
-se sont vu forcés de les abandonner parce que, malgré d’énergiques
-efforts sur eux-mêmes, ils ne pouvaient, sans se trouver mal, assister
-à la plus légère opération de chirurgie. Moi, j’ai choisi la médecine
-par vocation, spontanément: alors je réagis forcément contre ce qui
-pourrait l’entraver, vous comprenez? Sans cela, mon Dieu! oui, on voit
-des choses affreuses!...
-
-—Et, dit Maria Pavlovna, il n’y a pas que les souffrances du corps;
-celles-là, on peut au moins les soulager dans une certaine mesure, les
-guérir même souvent complètement; mais la folie! Vadim Piétrovitch,
-oh! la folie! voilà, je pense, ce qu’il y a de plus horrible à voir!
-Seigneur! que je plains les malheureux!... Voyez-vous encore les
-Kantoucheff? On m’a dit à mon retour de Crimée qu’Élisavéta Serguiéévna
-est en train de devenir folle, et que sa fille aînée suivra ses traces.
-Est-ce possible, dites, Vadim Piétrovitch? Est-ce vrai?
-
-—Hélas! oui. Et c’était fatal: la famille d’Élisavéta Serguiéévna
-est infestée de folie depuis plusieurs générations; et on l’a fait se
-marier avec Lef Grégoriévitch Kantouchef, dont l’arrière-grand-père,
-une tante et un frère étaient fous! Vraiment, les parents sont idiots!
-Et criminels, enfin, car que d’êtres souffrants jetés ainsi au monde
-par leur faute!
-
-—Oh! c’est bien vrai! Une fille est en âge de se marier, un beau parti
-se présente, et l’on dit «oui» tout de suite, sans savoir—à part la
-question d’argent et quelques détails superficiels, peut-être—à qui
-on la confie ni à quoi on l’expose. On ne veut pas savoir. On est si
-content de se débarrasser de ce colis encombrant qu’est une fille à
-marier! Et que de douleurs, physiques ou morales, ont leur source
-dans cet empressement coupable! (J’en sais quelque chose, songea
-la jeune femme avec une indicible mélancolie.) Vadim Piétrovitch,
-continua-t-elle, à voix basse, en posant sa main sur le bras de
-l’étudiant, savez-vous ce que l’on dit encore? On raconte que dans la
-famille de Tatiana Vassilievna aussi, la folie est héréditaire. Une de
-ses tantes est morte folle, sa sœur est dans une maison de santé...
-Est-ce vrai? Dieu préserve sa charmante fille d’une telle succession!
-Pourtant, il faut bien que je vous le dise, Vadim Piétrovitch, il y a
-parfois dans les manières, dans le regard de Sacha quelque chose de si
-étrange, de si effrayant, oserai-je dire... Si elle allait...
-
-—Vous aussi, vous l’avez remarqué? interrompit le jeune homme en
-fixant sur sa compagne un regard angoissé. Cela est donc visible pour
-d’autres que pour moi? J’avais fini par croire, dit-il douloureusement,
-que mon imagination de médecin se forgeait des symptômes là où il n’y
-en avait point; mais si des étrangers qui ne voient la pauvre petite
-que pendant quelques heures de loin en loin les découvrent aussi,
-c’est que le mal est bien là, manifeste et réel! Mais dites-moi, Maria
-Pavlovna, avez-vous entendu parler de cette chose autour de vous? ou
-bien ce que vous m’avez confié est-il seulement le résultat de vos
-observations à vous?
-
-—Je n’ai encore entendu personne parler de cela, répondit la jeune
-femme. Je ne sais pas même comment j’ai pu le remarquer, moi, car c’est
-si peu apparent! Sans doute, ayant été, à cause de mon absence, un
-temps très long sans voir Aleksandra, l’étrangeté de ses manières et de
-son regard m’a frappée davantage que les gens habitués à sa présence.
-Mais pardonnez-moi, Vadim Piétrovitch, je vous ai entretenu d’une chose
-si douloureuse! Je n’ai pas réfléchi, j’ai été entraînée par un besoin
-de savoir... pas par simple curiosité, je vous le jure, et pourtant
-j’aurais dû garder cela pour moi, n’est-il pas vrai?
-
-—Eh! non, au contraire; il vaut mieux que je sache. Je m’étais aveuglé
-ces derniers temps, et aussi bien aurait-il fallu que je finisse par
-m’en convaincre un jour ou l’autre... Mais la pauvre mère, que de
-viendra-t-elle quand elle s’apercevra à son tour?... Oh! c’est affreux!
-
-—Mon Dieu! que notre conversation est triste, ce soir, fit Maria
-Pavlovna après un court silence.
-
-—Cela ne pouvait manquer. Ne saviez-vous donc pas, chère, que les
-revoirs sont presque toujours plus mélancoliques que les adieux?
-
-—C’est vrai. A quoi cela tient-il?
-
-—Eh! le sais-je? A mille choses, sans doute. On s’est fait de loin un
-idéal de la personne quittée, et, en la revoyant, on ne retrouve en
-elle qu’un pâle reflet du charme dont notre rêve l’avait parée... Ou
-bien, comme c’est le cas pour moi aujourd’hui, par exemple, l’être
-aimé qui dans l’absence avait fini par prendre à nos yeux lointains le
-vague irréel d’un pastel effacé, vous apparaît au retour plus désirable
-et plus charmant cent fois qu’à l’heure où nous avions juré de ne
-l’oublier jamais, et nous heurtant à son cœur et à sa volonté fermés...
-
-—Vadim!
-
-—Nous souffrons infiniment plus de la distance qu’ils savent mettre
-entre nous que du premier adieu, adouci, celui-là, par un romanesque
-espoir de retour...
-
-—Vous vous exagérez vos sentiments présents!...
-
-—Non. Mais laissons cela, Maria Pavlovna, et parlons un peu de vous,
-de votre séjour en Crimée, de tout ce qui s’est passé dans votre
-vie pendant ces trois lentes années. Vous êtes ce qu’il y a de plus
-intéressant pour moi sur la terre; cependant, voilà plus d’une heure
-que nous sommes ensemble, et vous n’avez encore rien dit qui eût trait
-à votre chère personne!
-
-—Et je n’en dirai rien, fit la jeune femme avec un sourire capable
-d’émouvoir le sable des allées, car c’est alors que la conversation
-serait triste, oh! triste...
-
-—Vous voyez bien, exclama l’étudiant en s’emparant de la main qui
-s’appuyait sur son bras et la portant ardemment à ses lèvres, vous
-voyez bien qu’il faut que quelqu’un vous aime et vous console!
-
-—Aussi ai-je quelqu’un qui fait tout cela, répondit Maria Pavlovna,
-dont un peu de malice fit pétiller les yeux tout à l’heure si navrés.
-
-—Et qui donc? interrogea Vadim du regard.
-
-—Nadiéjda!
-
-La jeune femme prononça ce mot lentement, en plongeant son regard
-dans celui du jeune homme, et le sourire ambigu de ses lèvres
-semblait dire à l’ami intrigué: «Devinez quelle Nadiéjda... Ma sœur
-ou l’Espérance?...»—Car Nadiéjda, qui signifie «espoir» en russe est
-aussi un prénom, et ce prénom, la sœur cadette de Maria Pavlovna le
-portait, on le sait.
-
-—Elle est si gentille, ma Nadia, ajouta la compagne de Vadim après
-un court silence, en dénouant, par l’emploi de cette abréviation,
-l’énigme que ses dernières paroles contenaient. Si vous saviez quelle
-amie c’est pour moi! Elle est encore si jeune!—seize ans seulement
-bientôt—et elle me comprend comme si son âme ne faisait qu’une avec la
-mienne... Elle est sensée, grave, aimante, jolie aussi, n’est-ce pas?
-Ah! que je la voudrais heureuse, elle au moins! Mais, n’entends-je pas
-parler de ce côté? Écoutez... Oui, on marche, on parle. Ah! je vois, à
-travers les branches, ici, à gauche, les robes blanches d’Aleksandra
-et de Nadia. Allons les rejoindre, voulez-vous? Nous rentrerons
-alors ensemble, car il commence à se faire tard, et les Afanassieff
-se couchent à dix heures. Il ne faudrait pas que ces vénérables
-campagnards dérangeassent leurs habitudes pour nous, les jeunes...
-Nadia, Aleksandra, attendez-nous, mes chères!
-
-—C’est vous, Vadim Piétrovitch? C’est toi, Macha? Nous allons voir
-l’allée des tilleuls; c’est si joli! Venez avec nous!
-
-—Mais je sais, mes enfants, je m’y promène chaque jour, depuis une
-semaine que je suis chez les Afanassieff...
-
-—Vadim ne l’a pas encore vue, lui, l’allée des tilleuls. N’est-ce pas
-que tu ne l’as pas vue, Vad?... interrogea Sacha.
-
-—Mais si, si, ma chérie; c’est une des curiosités de Boutcha; on la
-montre comme on montre les pyramides en Égypte, la tour qui penche, à
-Pise, le kremlin à Moscou... Ce matin, à peine arrivé, Irina Ignatievna
-m’en a fait les honneurs.
-
-—Ça ne fait rien, allons-y tout de même, insistèrent les jeunes filles
-avec entêtement.
-
-—Soit, allons-y.
-
-Tous quatre obliquèrent à droite, puis à gauche, à gauche, puis
-à droite, et se trouvèrent enfin à l’un des bouts de l’allée aux
-tilleuls, celui par lequel Katia et Serguié, puis Viéra et Evguéni
-y étaient entrés, pour aller s’asseoir les premiers à l’extrémité
-opposée du cloître de verdure, les seconds à quelques pas de l’endroit
-où se tenaient les arrivants.
-
-—Oh! l’exquise fraîcheur, le délicieux parfum! s’exclamèrent ensemble
-M^{me} Ilnitskaïa et sa sœur.
-
-—Et quel sentiment de paix profonde, complète, se répand en vous à
-peine le seuil du sanctuaire dépassé! ajouta seule Maria Pavlovna.
-Vraiment, on ne pourrait pas croire, si l’on ne le sentait, que les
-choses extérieures, en apparence si indifférentes, soient capables
-d’exercer une influence tellement immédiate sur notre être moral!
-
-—Les arbres sont beaux, dit Sacha en caressant l’écorce lisse d’un
-tronc comme elle l’eût fait d’une peau amie. Ils ont au moins cent ans,
-hein, Vadim?
-
-—Bien plus que ça! Il y en a certainement dans le nombre qui
-atteignent deux siècles.
-
-—Et dire que ça a de si mignonnes fleurs, ces géants-là! fit remarquer
-Nadia. Vois, Sacha, comme c’est drôle quand on compare ces troncs
-énormes avec les minuscules étoiles que voici.
-
-—Eh! laisse donc? Qui va penser à de telles choses? répondit la petite
-idole, piquée de ce que quelqu’un osât émettre l’ombre seulement d’une
-critique sur l’harmonie de ses végétaux bien-aimés.
-
-—Eh! mais, n’est-ce pas Viéra et Evguéni Nikolaïevitch qui sont assis
-là-bas? demanda l’étudiant. Ils ont l’air de statues en terre cuite...
-
-—De ces vilaines statues comme on en voit dans les jardins des
-marchands, fit Nadia. Seulement, eux, ils sont gentils!
-
-—On les prendrait pour des fakirs immobilisés pendant un quart de
-siècle dans leur fanatisme bramhique, ajouta Vadim. Ils sont assez
-pétrifiés et muets pour que les oiseaux du ciel viennent faire leurs
-nids dans leurs chevelures.
-
-—Oh! un fakir en robe de gaze empire!...
-
-Et Nadia eut un joli rire clair qui fit écho entre les murailles de
-l’allée.
-
-Un bouvreuil éveillé secoua ses plumes et s’envola, éparpillant à la
-brise du soir une pluie parfumée de petites étoiles blondes.
-
-Les fakirs assis sur le banc de pierre s’émurent enfin. D’un commun
-accord, ils se levèrent, et, un peu rouges d’avoir été surpris en si
-complète extase, les yeux tout éblouis encore du rêve divin qu’un éclat
-de rire cruel était venu interrompre, ils se joignirent aux intrus
-qui, on le pense bien, ne leur épargnèrent point les plaisanteries de
-rigueur.
-
-—Evguénï Onéguine... Tatiana Larina... salua Vadim.
-
-—Ni l’un ni l’autre, répondit Viéra presque grave; Evguénï
-Nikolaïevitch n’est pas un blasé romantique, et moi, je ne suis ni ne
-veux être une amoureuse éconduite!...
-
-—Oh! que tu as d’esprit, Vierotschka!
-
-—Il faut bien, pour savoir te répondre.
-
-A peine le nouveau groupe se fut-il formé, que sous l’ombre bleutée des
-arceaux de feuillage un nouveau couple s’avança.
-
-—Serguié, Katia! cria Vadim, venez, on rentre!
-
-Dans la paix infinie du soir aux voiles légers, les promeneurs
-enfin firent leur retraite. Tout le long de leur route, comme des
-phares allumés pour guider les bestioles que recélait la mousse, les
-tremblotantes lanternes des vers luisants brillaient; et au-dessus
-de leurs têtes, suspendue aux pelouses sombres du ciel, la lune,
-pareille, elle aussi, à quelque lampyre gigantesque, semblait attendre
-amoureusement les caresses des étoiles...
-
-
-
-
-V
-
-
-LA chambre à coucher de Tatiana Vassiliévna Erschoff, à Vodopad,
-ressemble en ce moment à un décor polaire, tant les objets de lingerie
-de toutes sortes qui l’ont envahie—batistes fines, toiles aux plis
-cassants, damassés rugueux—forment un ensemble pittoresque et blanc.
-Il y a sur le parquet, dont on a retiré le tapis par précaution, une
-folle neige de lisières et de rognures qui moutonne floconneusement;
-les chaises, prises d’assaut par des serviettes rigides, ont l’air
-d’icebergs en miniature, et au milieu des amoncellements de nappes, de
-jupons, de mouchoirs qui se dressent en pics menaçants, la table autour
-de laquelle travaille M^{me} Erschoff et ses filles fait songer à un
-navire bloqué par des banquises...
-
-Assise à un angle de la pièce, près de la fenêtre ouverte par laquelle
-les rumeurs de la forêt et le parfum des fleurs du jardin entrent en
-hôtes toujours choyés, M^{lle} Burdeau—tel un explorateur hardi—fait
-déblayer la route et dirige les reconnaissances. Elle coupe, mesure,
-ajuste, arpente, et la docile équipe qu’elle a sous ses ordres manœuvre
-avec elle en harmonie parfaite.
-
-—Tatiana Vassilievna, un mouchoir à ourler, voulez-vous?... Et toi,
-as-tu fini, Ioulia, dit-elle en mauvais russe à une belle fille blonde
-que la chemise brodée et la couronne de fleurs, entremêlées de rubans
-des paysannes, distinguent du reste de l’équipage? Tiens, prends les
-serviettes, maintenant... Non, chère Iékatérina, ce n’est pas cela du
-tout; vos points sont absolument trop grands! Il faut coudre ainsi:
-
-—On voit bien, remarqua Viéra qui dessinait sur ses genoux des lettres
-à broder, qu’il s’agit du trousseau de Katia, sans cela il y aurait
-beau temps que son ouvrage serait allé par la fenêtre rejoindre les
-fleurs des parterres... Ce que c’est que le bonheur, hein! Katioucha?
-
-—Et d’abord, ne m’appelle pas ainsi, riposta Katia avec aigreur! Ce
-diminutif me choque; il me fait penser à l’inconvenante «Résurrection»
-de Tolstoï.
-
-—Ah! en voilà une critique! dit Viéra en riant aux larmes. Tu es
-vraiment originale dans tes appréciations! Et pourquoi, je te prie,
-«inconvenante» Résurrection?
-
-—Inutile de t’expliquer, tu es trop Tolstoïenne pour me comprendre.
-
-—Et toi, trop jeune fille du «grand monde, du vrai grand monde», pour
-goûter les saines doctrines de l’apôtre des humbles...
-
-—Ou les sottes utopies d’un voyant littéraire...
-
-—Katia! Viéra! mes enfants, mes enfants, protesta tendrement Tatiana
-Vassilievna derrière sa pile de linge. Tout vous est vraiment matière
-à discussion! Et vous allez bientôt vous quitter... Comme vous
-regretterez alors de vous être mutuellement gâté le peu de temps qui
-vous restait encore à passer l’une auprès de l’autre!
-
-—Mamotschka, ne t’alarme pas, va, répondit Viéra en dessinant le geste
-d’un baiser à l’adresse de la maman navrée! La discussion, c’est notre
-sport à nous! Ça n’empêche pas que nous nous aimons bien, n’est-ce pas,
-sœur? au contraire. Mais nous taquiner, cela nous amuse tant!... Et
-que ferions-nous, je te prie, toute la journée, côte à côte, si nous
-n’assaisonnions de temps en temps la monotonie de nos conversations
-par un peu de poivre de discorde?... Tiens, admire mon monogramme;
-n’est-il pas artistique? J’ai peur seulement que ta fille chérie ne
-s’égratigne un peu le nez sur une broderie aussi savante... Enfin, pour
-être belle, il faut savoir souffrir! C’est l’axiome que nous répétait
-en guise de consolation notre première gouvernante française quand elle
-emprisonnait les mèches de nos cheveux dans des papillottes faites
-avec ses vieux journaux de mode, et que nous pleurions de mal! Te
-rappelles-tu, Katia?
-
-—Si je me le rappelle!... Elle ajoutait à sa petite phrase un bonbon
-de chocolat qu’elle appelait «crotte», et ce mot, plein de saveur
-autant que la chose qu’il représentait, nous amusait au point que nous
-en oubliions jusqu’au lendemain la torture de nos bigoudis!...
-
-—C’est bien cela, dit M^{lle} Burdeau avec un sourire amusé. Oui,
-l’enfant est un artiste plus sensible mille fois à la musique des
-mots que n’importe lequel de ses confrères aînés; et sa petite
-cervelle, merveilleusement adroite, les pare tout de suite d’une
-magie spéciale... Quand j’étais petite et que je devenais méchante,
-ma bonne n’avait qu’à me dire: «Attends, je vais appeler l’Individu,»
-pour qu’une épouvante indicible me fît rentrer séance tenante dans
-le devoir. «Individu!...» Ce mot évoquait pour moi l’être le plus
-sinistrement grotesque, le fantôme le plus mystérieusement terrible
-que mon imagination de trois ans pût se créer... Et cela sans qu’on
-m’eût jamais mise en présence d’un personnage quelconque en lui
-appliquant ce nom! Non, c’était tout simplement l’agencement des
-syllabes, la combinaison des lettres qui déterminaient en moi, au seul
-son du mot «individu», une peur immédiate et folle!... C’est comme le
-loup-garou créé par nos gens des campagnes. Croyez-vous, qu’un enfant,
-en entendant sa nourrice le menacer de cet animal problématique, lui
-demande comment il est fait? Oh! que non! Cela lui gâterait sa peur, à
-ce dilettante en herbe!... Cette troublante et délicieuse peur qui le
-fait voyager en des mondes inconnus, et jette sa petite tête haletante
-dans un giron plus doux, sous des baisers plus chauds... Il préfère
-s’en tenir au mystère des sons, à la musique sinistre de ces syllabes
-en «ou» qui semblent un hurlement de bête fantastique...
-
-—Comme vous possédez bien la psychologie de l’enfance, mademoiselle,
-dit une voix mâle sortant de l’encadrement de la fenêtre! On a plaisir
-à vous écouter vraiment.
-
-Madeleine Burdeau tressaillit.
-
-—Vous étiez là, Vadim Piétrovitch? fit-elle d’une voix un peu émue.
-
-—Sournoisement caché derrière le feuillage des glycines pour qu’on
-ne me vît pas, je l’avoue sans honte, mademoiselle; le psychologue
-n’a-t-il pas le droit de prendre des documents là où il en trouve?
-
-—Par tous les moyens?...
-
-—Par tous les moyens.
-
-—Il est commode, en ce cas, de s’intituler psychologue!
-
-—Eh bien, il ne tient qu’à vous; vous avez fait vos preuves!
-
-—Je n’en ferai rien, Vadim Piétrovitch; mon titre de femme m’est trop
-cher pour que je l’échange contre un autre, si ronflant que celui-ci
-puisse être.
-
-—Vous m’étonnez, pour une Française!
-
-—?...
-
-—Oui, le mouvement féministe devient de jour en jour plus accentué en
-France, et vous qui êtes institutrice... enfin, je croyais...
-
-—Oh! institutrice, c’est bien à mon corps défendant, allez! (Excepté
-quand je me trouve au milieu de gens aussi parfaitement aimables que
-vous l’êtes, vous autres, corrigea la jeune fille en souriant aux dames
-Erschoff.) Je suis une paresseuse, moi, une flâneuse, une rêveuse et un
-tas d’autres choses en euse; je voudrais passer ma vie dans un fauteuil
-moelleux, entourée de belles fleurs et de bibelots fragiles, une chatte
-sur mes genoux, un griffon à mes pieds, et ma fenêtre ouverte sur un
-ciel sans limites... Le sort, hélas! en a décidé autrement,—c’est son
-fort, à cet esprit de contradiction,—il faut bien que je me résigne!
-
-—Et il a eu raison, cette fois, le sort, dit l’étudiant. Fi! l’inutile
-personne que vous auriez été, s’il vous avait permis de suivre un tel
-programme!
-
-—Eh bien! et puis?...
-
-—Et puis? si tout le monde avait ces aspirations là, et que la bonne
-volonté du destin y souscrivît, l’humanité marcherait ni mieux ni plus
-que le crabe, c’est-à-dire à reculons...
-
-—Ah! quel dommage ce serait! Elle n’aurait pas d’automobiles pour
-écrabouiller gens et bêtes, ni d’avocats pour gagner les mauvaises
-causes, ni d’anarchistes pour faire sauter les rois!
-
-—Et pas de saintes anonymes non plus, dont les loisirs, entre deux
-leçons qui les font vivre, se passent à visiter les malheureux et
-à apprendre à lire aux enfants des moujicks, continua Vadim en
-s’inclinant avec respect devant son interlocutrice.
-
-Madeleine Burdeau rougit.
-
-—Croyez-vous qu’elles ne soient pas un passe-temps bien plus qu’une
-corvée, ces choses dont vous parlez, dit-elle en se baissant pour
-chercher un imaginaire peloton de fil?
-
-—Peut-être, pour des êtres de dévoûment tels que vous et Natalia
-Lévine.
-
-—Ah! c’est cela, dit Viéra, que chaque jour, à la même heure, M^{lle}
-Burdeau va retrouver son amie dans l’isba que cette originale habite?
-Des femmes du village m’avaient dit que Natalia Grigorievna et une
-autre dame de Kieff apprenaient à lire à leurs enfants et soignaient
-la fille de Ianko, cette malheureuse qui a été presque brûlée vive en
-voulant sauver des flammes d’un incendie le bébé d’une de ses voisines;
-mais j’étais loin de me douter que «cette autre dame de Kieff» c’était
-vous, chère Madeleine! Et dire que nous, les seigneuresses de Vodopad,
-nous n’avons j’avais songé à soulager nos paysans autrement que par
-des aumônes d’argent ou de vieux vêtements!... C’est une honte.
-Mademoiselle, dès demain vous m’emmènerez avec vous.
-
-—Moi aussi, ajouta Katia après une courte hésitation.
-
-—Je vous serais probablement plus encombrant qu’utile dans vos
-tournées, fit Vadim, en mordillant sa moustache d’un air ému, pourtant,
-il ne sera pas dit que votre exemple sera vain pour moi. Vierotschka,
-voici un bon de cent roubles que je te renouvellerai deux fois par an
-pour les pauvres de Vodopad...
-
-—Quand nous aurons fini le trousseau de Katia, dit la bonne Tatiana
-Vassilievna à son tour, nous coudrons pour les vieillards et les
-enfants.
-
-—Et béni soit, conclut l’étudiant en levant ses bras au ciel d’un
-geste comique, le loup-garou qui a été la cause d’une si noble
-émulation!
-
-Tout le monde rit, et cette douce gaîté régnait encore quand la
-porte de la chambre s’ouvrit, donnant passage à la sœur cadette des
-demoiselles Erschoff. Sacha revenait visiblement de la forêt, car
-dans les plis de sa robe retenue à la ceinture par des épingles
-hâtives, des brindilles de mousse restaient accrochées, et tout près
-de l’oreille,—saignant comme une plaie vive,—une grappe de sorbes
-piquait de ses baies ardentes les tresses aux minces anneaux. Sans
-dire un mot, l’idole alla s’asseoir près de M^{me} Erschoff qu’elle ne
-regarda même pas, et Katia se disposait à l’accueillir par ses boutades
-d’usage, quand, devançant ses paroles, un cri de douleur retentit à
-travers la chambre.
-
-—Qu’as-tu, Iouletschka, au nom du ciel, qu’as-tu? demanda Tatiana
-Vassilievna en se précipitant vers la Petite-Russienne qui, avec une
-grimace de souffrance, se tamponnait une des joues de son ouvrage
-commencé. Es-tu blessée?
-
-—Non, barinia, non; rassurez-vous; c’est une guêpe qui m’a piquée
-près de l’œil, répondit Ioulia, dont la voix était encore toute
-chavirée. Ach! toi, sale bête! (Et elle fit le geste de cracher sur
-l’ennemi disparu.) Mais, pardon, seigneuresses, je vous ai effrayées;
-je n’aurais pas dû crier comme ça pour une chose aussi simple; ça nous
-arrive souvent, à nous autres paysannes, d’être mordues par une guêpe.
-C’est que c’était presque sur la paupière...
-
-—Ne songe pas à cela, ma pauvre, dit Viéra, remercions Dieu, au
-contraire, que tu nous aies effrayées en vain.
-
-—Attends, petite, dit à son tour Vadim, en entrant dans la chambre, je
-vais mettre une compresse sur ta piqûre, et dans quelques secondes tu
-ne sentiras plus aucun mal.
-
-Pendant ce temps-là, la joue de Ioulia gonflait à vue d’œil.
-
-—Que dirait Danilo, plaisanta Vadim, s’il te voyait laide ainsi?
-
-—Oh! barine! sourit la Petite-Russienne dont la joue restée indemne
-rougit à l’égal de l’autre.
-
-Et tout le monde de sourire avec elle.
-
-Seule, Aleksandra, immobile et muette depuis son entrée dans la
-chambre, contemplait cette scène avec son indifférence accoutumée.
-Son menton appuyé dans les paumes de ses mains unies, la semelle de
-sa sandale battant le plancher d’un mouvement lent, elle regardait
-tout le monde s’empresser autour de Ioulia sans manifester la plus
-légère émotion, sans montrer même un intérêt banal. Du moins c’est ce
-qu’aurait constaté un spectateur superficiel...
-
-Mais si Vadim qui, depuis la conversation qu’il avait eue avec Maria
-Pavlovna dans le parc de Boutcha, surveillait, aussi étroitement qu’il
-le pouvait sans attirer l’attention de ses parentes, les gestes et
-la physionomie d’Aleksandra, avait observé en cet instant ce qui se
-passait en elle, au lieu de baigner d’un puéril alcali les joues de la
-Petite-Russienne, il n’eût pas été médiocrement surpris de lire tant de
-cruauté dans les changeantes lueurs des yeux devenus presque noirs sous
-l’intense expression qui animait le regard; une crispation si nerveuse
-des doigts qui retenaient le menton avancé en un mouvement avide; et,
-dominant ces marques de haine ou de colère, tant de tristesse marquée
-aux plis des lèvres minces, aux contours de la bouche enfantine et pure.
-
-Mais, Dieu merci! ni le futur médecin ni personne autour de lui ne
-songeait en ce moment à la petite idole. On était habitué à son
-mutisme, à ses caprices, et de la voir indifférente quand tout le
-monde s’agitait à ses côtés n’étonnait plus depuis longtemps. Une
-fois, seulement, les yeux timides de Ioulia rencontrèrent ceux de
-la barichnia et se baissèrent plus rapidement qu’ils n’en avaient
-coutume...
-
-Avait-elle compris, avec l’instinct de la proie, ce que nul au monde,
-pas même peut-être son adversaire inconsciente, ne savait?
-
-Quelques minutes après l’incident de la piqûre, le signal de la
-récréation ayant été donné par M^{lle} Burdeau, organisatrice
-convaincue de ces cours d’ouvrage manuel, les habitants de la datcha
-se dispersèrent comme de coutume au gré de leur fantaisie.
-
-M^{me} Erschoff aida Ioulia encore toute désemparée à mettre un peu
-d’ordre dans sa chambre; Viéra, Katia et Vadim s’en allèrent par les
-sentiers sinueux, à travers la campagne, jusqu’à l’étang dont les
-cascades, autrefois importantes, aujourd’hui minuscules, ont donné leur
-nom à Vodopad.
-
-Quant à Madeleine Burdeau, il est l’heure pour elle d’aller rejoindre
-Natalia Grigorievna Lévine, l’originale vieille fille mi-conservatrice,
-mi-nihiliste, dévorée de l’amour de son pays, de la liberté et du
-prochain, qu’elle a connue à Kieff dans une famille allemande où toutes
-deux donnaient des leçons de leurs langues respectives, et à laquelle
-elle s’est singulièrement attachée, admirant, sans trop le comprendre,
-peut-être, cet hétéroclite échantillon d’apôtre comme l’autocratie
-russe en produit à foison.
-
-Chaque jour, à la même heure, perchées ensemble sur une haie de
-branches tressées, près de l’isba qu’a louée pour l’été Natalia
-Grigorievna Lévine, la Slave mystique et l’élégante Française font
-épeler aux enfants des moujicks les lettres de l’alphabet: A, Bé, Vé,
-Gué... non, pas ghé..., gué!... Dé, Ié, Gé...
-
-Et rien n’est plus comique, plus pittoresque et plus touchant que
-d’entendre Madeleine Burdeau rectifier, avec un zèle infatigable, la
-prononciation de lettres et de mots qui, dans sa bouche d’étrangère, à
-elle, ne gardent plus aucune identité.
-
-Et Sacha?
-
-Figée dans son obstination muette, la lèvre dure, le front barré, elle
-va vers la forêt prochaine en regardant droit devant elle, sans que
-ses yeux s’émeuvent au charme des objets qui lui sont familiers, sans
-que son âme perçoive les voix qui ont coutume de bercer sa rêverie
-puérile. Deux ou trois fois, elle a, d’un geste bref, arraché une
-tige pleine de sève, détaché de la branche mère un rameau verdoyant.
-Ses pieds, dédaigneux des sentiers qu’ils foulent, sapent sans pitié
-les champignons hâtifs, écrasent les feuilles, broient les corolles.
-Est-ce bien là la passionnée des fleurs, la protectrice des arbres, la
-gardienne du temple dont les dieux sont des troncs?
-
-Longtemps elle marche de la sorte, insoucieuse du but où ses pas
-la porteront, ignorante peut-être, du lieu où elle se trouve; mais
-son instinct, qui est aussi celui des bêtes souffrantes, la guide,
-sans prendre ordre de sa volonté, vers le refuge d’où peut surgir un
-soulagement. Déjà elle a quitté l’allée des noisetiers; à sa gauche,
-derrière la colonnade gracile des bouleaux, une isba, revêtue de
-pampres et de fleurs vives, regarde Aleksandra de sa fenêtre ouverte.
-Là, peut-être, en cet asile rustique que la brise et les parfums de la
-forêt visitent seuls, un être aux primitives tendresses trouvera-t-il
-le geste capable d’apaiser son âme endolorie? Est-ce qu’Evlampia n’a
-pas maintes fois, par un regard ou une parole d’esclave, découvert le
-chemin de cet obscur dédale qu’est le cœur de la petite idole?
-
-D’où vient, alors, qu’au moment de s’engager dans le chantier qui mène
-à la chaumière fleurie, un mouvement de recul rejette la promeneuse en
-arrière, et, d’une volte-face prompte, la fait retourner sur ses pas?
-Sacha longe de nouveau le chemin par lequel elle est venue, mais au
-lieu de rejoindre, à mi-route, les sentiers qui conduisent à la datcha,
-elle s’engage à droite, au milieu de l’inextricable fouillis de ronces
-et de hautes herbes dont le sol de la forêt se hérisse en voisinant
-avec la steppe.
-
-Sa robe s’accroche aux épines et leur laisse de petits lambeaux
-semblables à des papillons blancs; ses sandales buttent contre les
-souches; les barbes des chardons agrippent son voile flottant; sur son
-pied sans bas de petits corps souples glissent sournoisement, tandis
-qu’à ses oreilles bourdonnent les scarabées d’émail et les guêpes au
-dard traître.
-
-Les graminées qu’elle froisse éparpillent sur elle la poussière de
-leurs graines; une aile peureuse la frôle; un chaud rayon la baise...
-Et elle marche inconsciente dans cette splendeur féconde, la pauvre
-petite idole qui lui doit tant de joies, inapte à débrouiller en sa
-pensée diffuse ce qui la rend mauvaise et qui la fait souffrir, le
-cœur cloué—sans savoir par quels doigts—comme ces oiseaux pantelants
-dont les moujicks tirent des présages! Seule, une toute petite flamme,
-pareille aux lucioles vagabondes des soirs de printemps, brille en son
-cerveau clos et guide sa douleur. Elle voit à sa lueur qui tremble
-un visage tuméfié par la piqûre d’une guêpe; deux tresses blondes,
-lourdes et drues comme le blé des moissons, une jupe bariolée, un
-symbolique diadème de paysanne ruthène, et deux mains épaissies par le
-travail des humbles qui tiennent son bonheur, à elle, Aleksandra, et le
-serrent et l’emportent, et le cachent sournoisement en quelque endroit
-désert, comme les voleurs font de leur butin... qui, plus jamais, ne le
-rendront.
-
-Ah! comme elle hait de tout son être impulsif et neuf cette Ioulia qui
-porte au front la couronne des fiancées, et qui s’en va, le soir, par
-les sentiers ombreux, écouter les propos d’amour de Danilo! Comme elle
-se sent lasse et triste, depuis l’heure où, cachée par un bouquet de
-sureaux, elle a surpris le baiser que mettait sur la joue brûlante et
-ravie de la paysanne, le petit-fils d’Evlampia! Dans quelques semaines,
-Danilo va quitter Vodopad... Il s’en ira au bourg voisin où habitent
-les parents de sa promise, et le dimanche seulement, de loin en loin,
-il reviendra visiter avec l’intruse la chaumière perdue parmi les
-troncs verdoyants de la forêt... Visiter avec la maudite intruse cette
-chaumière où depuis des temps si lointains la petite idole a coutume
-de trouver docile à ses caprices d’infante un doux gars de vingt ans,
-patient comme un ami, beau comme un fiancé, chaste comme un frère, et
-fier sous le kaftane brodé que serre à la taille une écharpe éclatante,
-comme les farouches Kosaks, ses ancêtres, les intrépides guerriers des
-steppes de l’Ukraine.
-
-Quand elle était petite, il tressait des berceaux d’osier pour sa
-poupée, attrapait à la glu des bouvreuils pour lesquels une cage était
-bientôt faite, construisait des moulins qui tournaient drôlement leurs
-longs bras, rien qu’en soufflant un peu dessus, comme celui du juif
-Movscha, et sculptait des balalaïki mignonnes dont on pouvait pincer
-les cordes. Le bol, renflé et lisse comme une poterie étrusque où elle
-boit encore son lait chaque matin, c’est Danilko qui le lui a modelé;
-c’est lui qui a natté les sandales sur lesquelles elle marche, lui
-encore qui a semé autour de la datcha ces belles fleurs ardentes
-aux parfums d’épices qui, l’été, à l’heure où la nuit vient, font
-ressembler le jardin de Vodopad à une cassolette monstre. Et chaque
-soir, quand le temps est doux, n’est-ce pas Danilo aussi qui berce de
-vieilles chansons et de légendes naïves l’âme vagabonde de la petite
-idole?
-
-La balalaïka passée au cou par un ruban de laine pourpre, les yeux
-perdus sur le mystère des sous-bois endormis, les doigts pinçant en
-cadence les cordes grêles, nul ne sait interpréter comme lui les
-chansons des aïeules...
-
- _Nié brani minia, rodnaïa...
- Ne me gronde pas, mère chérie,
- Si je l’aime...
- Ah! qu’il est triste et lourd
- De vivre sans lui sur la terre!...
- Je ne veux pas d’ornements somptueux
- Ni de pierreries, ni de perles, ni de tissus précieux;
- Les cheveux bouclés d’un doux gars et ses yeux
- Ont embrasé mon cœur d’amour..._
-
-Les notes s’enflent, les sons s’élèvent; un point d’orgue sépare deux
-phrases, et la voix naïve et jeune, mieux qu’un organe savant est
-d’harmonie dans cette forêt profonde où rien d’humain ne passe, où
-les seuls auditeurs du barde sont avec l’âme primitive de celle à qui
-s’adressent ces chants, l’oiseau juché sur son nid d’amour, la biche
-qui rentre avec son faon, le lézard attentif et les abeilles ivres de
-suc...
-
- _Pendant le jour clair et pendant les nuits lentes,
- Dans le sommeil et dans la veille
- Les larmes obscurcissent mes yeux!...
- Aie pitié, aie pitié, ma mère!..._
-
-Evlampia sort de la chaumière, ses mains tiennent un rayon de miel et
-un vase rempli de boisson fermentée qui pétille. Aleksandra savoure la
-blonde substance des alvéoles, boit, la première, une longue gorgée
-de kvass, et tend le reste à Danilo. Puis, lentement, tous trois s’en
-vont, par les sentiers pleins d’ombre, vers la datcha dont les hôtes,
-accoutumés aux absences de l’idole, ont enfin pris le parti de ne plus
-s’en inquiéter...
-
-Et dans un mois, dans deux mois au plus tard, tout cela sera fini.
-Danilo prendra sa Ioulia par la main, la conduira vers sa mère
-d’adoption qui les bénira tous deux avec l’icône, puis, côte à côte, se
-donnant sans doute tout le long des routes des baisers pareils à celui
-qu’elle a surpris il y a quelques soirs, ils s’en iront vers un pays
-nouveau, créer leur nid comme les pinsons et les fauvettes. Et quand
-elle franchira, elle, le seuil de la chaumière aimée, Evlampia seule
-viendra la recevoir.
-
-Maudite Ioulia! Stupide intruse! La petite idole est lasse; elle sent
-ses jambes se dérober sous elle; elle veut s’asseoir... A sa gauche,
-non loin de l’endroit où elle se trouve, un tronc décapité par l’orage
-tend ses deux bras en fourche; elle s’y traîne, se laisse tomber sur
-le siège capitonné de mousse, et se met à jouer machinalement avec des
-brindilles de bois mort qui craquent sous ses doigts.
-
-La brise a fraîchi, la forêt devient mauve, les chants et les
-bruissements d’ailes se taisent sous la feuillée. A peine
-distingue-t-on, de loin en loin, l’appel d’une mère inquiète ou le
-cliquetis d’élytres d’un hanneton attardé... Magnanime et serein comme
-un roi de légende, le soir descend vers les humains, apportant à ceux
-qui souffrent et à ceux qui s’agitent un peu de son repos et de son
-apaisement...
-
-Aleksandra, le visage enfoui dans ses mains, songe aux crépuscules
-plus doux qu’elle a connus, et son oreille, là-bas, tout là-bas, croit
-entendre les sons fluets d’une balalaïka qu’accompagne en cadence une
-voix de gars naïve et jeune:
-
- _Ne me gronde pas, mère chérie,
- Si je l’aime...
- Ah! qu’il est trisle et lourd
- De vivre sans lui sur la terre!...
- Pendant le jour clair, et pendant les nuits lentes,
- Dans le sommeil et dans la veille,
- Des larmes obscurcissent mes yeux...
- Je voudrais voler vers lui.
- Ah! pitié, pitié, ma mère!
- Cesse de me gronder,
- Car c’est l’arrêt du sort,
- Il faut que je l’aime!
- Oui, je dois l’aimer..._
-
-Tout à coup le pâle visage se dresse, les paupières battent, les
-yeux se strient d’étranges lueurs; la bouche s’élargit en un rire
-silencieux... Les sandales, pour marquer le rythme de la chanson,
-frappent alternativement contre le tronc de l’arbre; et les mains,
-semblables à deux ailes qui battent, s’agitent dans l’air en
-applaudissements éperdus...
-
- _Ne me gronde pas, ma mère..._
-
-Clic! clac! Clic! clac!...
-
-—Hourrah!... hourrah! Clic! clac!...
-
- _Si je l’aime..._
-
-—Hourrah!... Ah!... ah!...
-
- _Ah! pitié, pitié, ma mère..._
-
-—Hour.....rah!... ah!...
-
- * * * * *
-
-Les oiseaux effrayés désertent la futaie et vont chercher au loin un
-asile moins bruyant.
-
-
-
-
-VI
-
-
-IL y a près d’une semaine que je ne l’ai vue, seigneuresse; chaque
-jour, de l’aube à la nuit, je l’attends et mes prières du soir à
-l’image sainte sont faites, que la chérie n’a point paru... Dis-lui
-qu’elle vienne me voir, je t’en supplie, mon cœur, dis-le-lui!
-Aujourd’hui même peut-être, implora Evlampia avec une angoisse
-tremblante dans la voix.
-
-—Aujourd’hui? Nous ne la verrons probablement plus avant le soir,
-aujourd’hui, petite mère; mais je lui dirai qu’elle aille chez toi
-demain. Tu peux être tranquille, je le lui dirai.
-
-C’est Viéra qui, le front soucieux, les gestes brefs, répond du balcon
-de la véranda aux questions de la sœur de Mavra venue pour demander des
-nouvelles de sa petite idole bien-aimée.
-
-—Je le lui dirai, mais sais-je si elle m’écoutera? Elle est si
-capricieuse! Tu n’as pas remarqué comme depuis quelque temps elle a...
-enfin, comme elle...
-
-—Ah! ma douce, dit la vieille femme en se signant vivement, je ne sais
-plus comment lui parler ni que lui faire! Mon petit trésor, mon petit
-trésor! gémit-elle en levant les yeux au ciel! Et je l’aime, moi! O
-Seigneur!
-
-—Hier, elle est revenue de la forêt que dix heures de la nuit
-sonnaient; nous pensions qu’elle était chez toi, et nous ne nous
-inquiétions pas trop. Mais non, elle est rentrée toute seule! Qu’est-ce
-qui va arriver, maintenant, si elle reste ainsi dehors jusqu’à des
-heures pareilles? Et pas moyen de l’en empêcher! Il faudrait la lier...
-Maman a tant pleuré, tant pleuré! Sais-tu, matouchka, qu’elle est
-vraiment quelquefois méchante, maintenant? Oui, vraiment méchante! On
-ne reconnaît plus la gentille Sacha d’autrefois.
-
-—Mon trésor, mon trésor, continuait de gémir la vieille femme.
-
-Viéra, songeuse, regarda devant elle; puis après un long instant de
-silence, achevant une pensée qui depuis quelques jours la hantait, elle
-murmura d’un air épouvanté:
-
-—Et si _cela_ est, qu’allons-nous devenir, Seigneur?... Ah! maman,
-maman!
-
-Ce cri de pitié, jaillissant de son cœur inquiet, allait vers la
-créature de tendresse et de bonté qui, là-bas, sous les rayons du
-soleil d’août, se penchait vers une fleur pour en respirer le parfum.
-Ah! maman!
-
-—Donc, dis-lui que je l’attends aujourd’hui, ma petite âme; non, pas
-aujourd’hui, mais demain, puisque aujourd’hui tu dis que ce n’est pas
-possible... Dis-le-lui, insista Evlampia, en s’essuyant les yeux de son
-tablier brodé...
-
-—Mais oui, puisque je te l’ai promis...
-
-—Et dis-lui aussi que je lui ferai du kissiel (Gelée aigrelette),
-voilà! du kissiel à la framboise, ajouta la pauvre vieille femme d’un
-ton mystérieux et péremptoire; et que Danilko a fini la cage aux
-écureuils...
-
-—C’est de Sacha que vous parlez? interrogea une voix légère de l’autre
-côté de la véranda. Eh! laissez-la donc tranquille, elle est folle!
-
-Oh! ce mot! Viéra pensa tomber à la renverse! Ce n’était dans la bouche
-insoucieuse de Katia qu’une boutade banale, une exclamation que l’on
-jette à tout venant sans qu’elle veuille exprimer autre chose qu’une
-rancune dédaigneuse contre la personne à l’adresse de laquelle on
-l’emploie; mais, dans les circonstances présentes, quel sens prenait
-ce propos à l’oreille de Viéra! Ce fut comme le grincement de verrous
-d’une porte de cabanon qui déchira son cœur!...
-
-—Va à la cuisine, va, petite mère. Marva est là, fais-toi donner du
-thé... Je dirai à Sacha... va!...
-
-Elle parlait fébrilement, trouvant étrange le son de sa propre voix.
-Elle avait hâte d’être seule. Et Katia qui montait déjà les marches du
-kryltso pour rentrer dans la maison... Oh! cela, non!
-
-Viéra fit un brusque mouvement de volte-face, traversa en courant la
-véranda et le salon, et s’en fut frapper à la porte de son cousin qui,
-à cette heure de la journée, travaillait seul dans le silence de sa
-chambre. Son cœur battait comme si elle se fût apprêtée à commettre un
-crime.
-
-—C’est moi, Vadim! Je dois te parler. J’entre, permets!
-
-Effarée et pâle, elle se tenait en face de l’étudiant.
-
-—Qu’y a-t-il, Viérotschka,—interrogea celui-ci ne parvenant pas,
-malgré tous ses efforts, à jouer l’étonnement. Il savait trop, hélas!
-ce dont il allait être question entre Viéra et lui! L’air soucieux de
-la jeune fille, ses regards à Sacha, ses questions détournées sur un
-certain sujet, lui avaient assez appris depuis quelque temps qu’elle
-avait cessé d’ignorer une chose devenue de jour en jour plus évidente;
-si évidente même qu’il fallait tout l’aveuglement maternel de M^{me}
-Erschoff, toute l’incorrigible légèreté de Katia, toute la simplicité
-aveugle et dévouée des serviteurs de la datcha pour garder encore
-quelques illusions à ce sujet.—Qu’y a-t-il, Viérotschka?
-
-—Ah! Vadim, c’est affreux! Voilà ce que j’ai à te dire, fit la pauvre
-Viéra à voix basse... Tu ne sais pas?... Tu n’as pas remarqué? Sacha
-devient... ah! aide-moi; dis toi-même ce mot terrible, moi je ne puis
-le prononcer...—Et elle se tordait les mains de désespoir.—Tu n’as
-donc rien vu? tu ne sais donc rien?
-
-—Calme-toi, ma pauvre sœur, tu es dans un état! Les choses ne sont
-pas, peut-être, aussi graves que tu te les imagines, dit l’étudiant en
-pressant une des mains crispées dans les siennes.
-
-—Ah! tu l’as deviné sans que je l’aie prononcé, le mot horrible! et,
-le devinant, tu n’as pas manifesté le moindre étonnement! C’est donc
-que tu savais aussi, alors! C’est donc qu’il n’y a plus de doute à
-avoir et que tout est bien consommé, s’écria la pauvre enfant, éclatant
-en sanglots éperdus!
-
-—Viens t’asseoir sur le divan, sœur, nous causerons de ces choses
-quand tu seras remise, tu as de si grands mots!... Et puis tu pleures,
-allons, calme-toi!
-
-—Mais justement, je ne pourrai me calmer avant de savoir ce que tu
-penses! De si grands mots?... Et la chose, qu’est-elle?... Vadim,
-ajouta Viéra après quelques secondes de silence, et en faisant effort
-pour reprendre quelque empire sur elle-même, tu vas me dire bien
-sincèrement le fond de ta pensée. Jusqu’ici, tu as eu affaire à une âme
-affolée qu’il te fallait calmer d’abord par des mots hypocrites.—Entre
-parenthèses, tu t’y es bien mal pris, mon pauvre, car tes paroles
-n’étaient appuyées ni par la franchise ordinaire de tes yeux ni par
-la conviction du ton; tu débitais une leçon d’apaisement, voilà
-tout.—Mais vois, frère, j’ai repris ma vaillance, et j’exige que tu
-établisses nettement la situation devant moi. Va, je suis décidée, je
-t’écoute! Et elle plongea nettement son regard dans le regard ému de
-son cousin.
-
-—Mais je n’ai rien à ajouter à tes observations, Viéra, dit le jeune
-homme en hésitant un peu. Et puisque mes paroles n’ont pas su te
-tromper sur ce que j’avais remarqué moi-même, tu n’ignores plus rien...
-Maintenant, une seule chose que je dois te dire et que je t’affirme
-n’être pas une consolation banale, c’est qu’il ne s’agit pas encore
-ici de folie proprement dite,—oh! ma pauvre sœur, comme ce mot te
-bouleverse!—mais d’une agitation nerveuse extrême et de troubles
-psychiques qui doivent être peu graves encore puisque, seuls au milieu
-de tant de gens qui entourent Sacha, nous nous en sommes aperçus
-jusqu’à cette heure.
-
-—Mais alors, Vad, il y aura moyen de la guérir! Nous allons la soigner
-tout de suite... dis ce qu’il faut faire!
-
-—Ah! voilà la chose délicate!... Tu vois que la moindre observation,
-la moindre tentative de contrarier sa volonté provoquent chez Sacha
-des crises de révolte exaspérée et qui doivent faire un tort des
-plus graves à son système nerveux déjà si compromis. Comment, alors,
-lui imposer les douches, les courants électriques, les injections
-hypodermiques, tous les remèdes brutaux, enfin, qui constituent le
-traitement des troubles cérébraux? Et puis, aurais-tu le courage,
-toi, d’ouvrir les yeux de ta mère?... Pour ma part, je pense qu’il
-vaut mieux laisser aller les choses pendant quelque temps encore. La
-pauvre petite n’est pas ici dans un milieu hostile à sa santé ni à ses
-nerfs; au contraire, elle n’est entourée que de gens qui l’aiment et
-ne songent qu’à lui épargner les moindres contrariétés; elle vit aussi
-librement qu’un petit animal vagabond et respire tout le jour l’air si
-vivifiant de la forêt. Quel traitement pourrait-on lui faire subir qui
-équivaille à celui-là?
-
-—Oui, tant que le mal est bénin... Tu dis qu’il est encore tel, et je
-veux te croire, Vadim, car c’est si affreux de penser... ô Seigneur!
-Mais il peut empirer, il empirera certainement, je le lis dans tes
-yeux!
-
-—Non, cela n’est pas certain. Si quelque émotion forte, quelque
-trouble organique imprévu ne vient pas compliquer le mal, minime encore
-en somme, dont nous avons remarqué les symptômes chez notre Aleksandra,
-il est très probable que celui-ci n’empirera pas, peut-être même
-guérira-t-il à la longue... Malheureusement...
-
-—Quoi, malheureusement? Pourquoi n’achèves-tu pas? Je t’ai dit que je
-ne veux pas de restrictions. Aussi bien, tout ceci me regarde autant
-que toi, exclama Viéra avec un peu d’âpreté dans la voix et un geste
-impatient des épaules!
-
-—Tu le veux? Eh bien! le pis c’est qu’il s’agit ici d’un cas
-héréditaire... Oui, Viérotschka, c’est d’un mal atavique, et non d’un
-mal accidentel quelconque, qu’est victime notre sœur... Voilà ce qui
-complique les choses... Il est bien rare, hélas! que l’on guérisse la
-folie héréditaire.
-
-—Vadim, que dis-tu là? s’écria la jeune fille frémissante. Notre
-famille frappée d’un mal aussi horrible? Mais comment sais-tu cela?
-Quelle preuve as-tu?... parle! Ah! frère, frère, nous sommes donc
-maudits par Dieu! Avec un geste de désolation véhémente, Viéra heurta
-ses tempes de ses deux poings fermés. Et dire qu’on est insouciant,
-qu’on est jeune, que la vie semble un rêve d’amour et de beauté!... Ah!
-Seigneur!
-
-—Tu vois bien que je n’aurais pas dû répondre à tes questions, fit
-l’étudiant enveloppant sa sœur d’un regard de pitié; les conversations
-de ce genre ne sont pas faites pour une pauvre petite âme de dix-huit
-ans...
-
-—Si, Vad. Mais elle doit s’y habituer. Quand cela vous tombe, là,
-comme une bombe... Allons, encore une fois je t’écoute. Tu disais
-que la folie,—enfin oui, disons la folie: à quoi bon nous leurrer
-par l’emploi d’euphémismes?—donc que la folie de Sacha est un mal
-héréditaire, et je te demandais comment tu savais cela. Réponds.
-
-—Par un écrit de ton grand-père Douganovski d’abord. (Car c’est la
-famille de ta mère qui est en cause ici, et non celle des Erschoff
-qui est la mienne, à moi aussi.) Il y aura tantôt deux ans, tante m’a
-prié de mettre en ordre des papiers qu’elle avait entassés pêle-mêle
-dans un coffre après la mort de son père. Quel a été mon étonnement de
-trouver parmi ceux-ci un travail détaillé sur l’hérédité de sa propre
-famille! Il avait pu remonter jusqu’à ton arrière-grand-père—au delà,
-les renseignements lui manquèrent—et il avait trouvé pendant ces cinq
-générations, celle qui le suivait, la sienne et les trois précédentes,
-jusqu’à huit cas de folie caractérisée et six cas de déséquilibrement
-partiel. C’est la démence de sa fille aînée, la sœur de ta mère, et
-celle d’une de ses tantes du côté paternel, qui lui avait donné l’idée
-d’établir ce mémoire sur lequel, du reste, le bon docteur ne faisait
-aucune réflexion particulière. Comme médecin, il constate les faits,
-voilà tout... Il a même l’air de se complaire dans son travail, car il
-décrit chaque cas avec une profusion de détails des plus minutieuses.
-
-—Et quels étaient ces cas? fit Viéra haletante.
-
-—Oh! tu comprends que je n’ai pas cela ainsi présent à la mémoire!
-C’est si compliqué, ces choses.
-
-—Mais y en avait-il dans le nombre qui puissent te faire prévoir
-d’après des similitudes de symptômes ce que sera le mal d’Aleksandra
-s’il s’empire?
-
-—Non, ma chérie; rien ne sert, d’ailleurs, de faire des déductions
-à ce sujet, car la folie, justement parce qu’elle est la folie,
-c’est-à-dire la défaite de toute idée et de tout sentiment
-raisonnables, se présente sous des aspects si variés, et dans un
-désordre de symptômes si extravagant, que l’observateur et le
-spécialiste en sont presque toujours déroutés. C’est ce qui explique
-que la guérison en soit si malaisée.
-
-—Vadim, je voudrais lire le travail de grand-père; pourrais-tu me le
-procurer?
-
-—Rien ne m’est plus facile, car le sachant inutile à ta mère pour
-l’instant, je l’ai gardé chez moi. Je pourrai te l’envoyer de Kieff,
-en rentrant. Seulement, je te préviens que tu y trouveras beaucoup de
-mots techniques et par conséquent difficiles à comprendre pour toi qui
-n’es pas initiée...
-
-—Je m’aiderai d’un dictionnaire; il y en a de gros dans la
-bibliothèque, ceux de grand’père, justement... Oh! comme cela va
-m’intéresser, maintenant! Hélas! oui, lugubrement m’intéresser, ajouta
-Viéra avec un soupir.
-
-—Et faire trotter ton imagination qui n’a pas besoin d’encouragement
-pour cela! Je ne sais vraiment si je dois te donner ce mémoire...
-
-—Et quel droit aurais-tu d’agir ainsi, je te prie? Tu n’as rien à
-voir avec ma famille du côté maternel. Pourtant, tu les as bien lus,
-toi; alors, pourquoi m’empêcherais-tu d’en prendre connaissance?... Je
-ne suis plus une enfant, en somme... Oh! je te dis, Vadim, fit Viéra
-lentement, que depuis une heure je ne suis plus une enfant! Crois-le,
-frère!
-
-Tant de gravité accompagnait ces paroles, une expression de mélancolie
-si profonde voilait les clairs yeux bleus, que le jeune homme sentit
-monter de son cœur vers sa cousine un élan de pitié infinie.
-
-—Eh bien! qu’il soit fait selon ta volonté, ma Vierotschka!
-
-—Dans le désordre de mes questions, j’ai encore oublié quelque chose.
-Dis-moi, parmi les membres vivants de ma famille, à part la sœur de
-maman,—celle-là, je sais qu’elle est folle,—y a-t-il encore des...
-malheureux comme ceux dont nous venons de parler?
-
-—Non. Et non seulement plus de ceux-là, mais de réprouvés d’aucune
-sorte, car je sais par ta mère—que j’ai interrogée sans lui faire
-soupçonner le motif de mon enquête—qu’après elle et ta tante
-l’aliénée, Katia, Sacha et toi, êtes les dernières représentantes
-de votre race du côté des Douganovski. Ton grand-père constate déjà
-dans son mémoire que cette famille est près de s’éteindre... Il
-n’avait eu qu’un fils, lui, qui est mort en bas âge, puis ta tante
-Sofia, puis ta mère; et, en fait de parents plus éloignés, dans la
-branche des Douganovski, il ne lui restait qu’une tante célibataire
-atteinte de folie, et un cousin germain âgé de plus de soixante ans,
-sans descendants. Ces deux-là sont morts depuis longtemps. Le médecin
-aliéniste qu’était ton grand-père aurait dû se réjouir de voir réduite
-à quelques membres une race stigmatisée d’un si horrible mal; mais non,
-il n’y songe même pas; l’orgueil de l’homme est si grand qu’il préfère
-se survivre à lui-même dans la souffrance et l’abjection, plutôt que de
-consentir au néant!... Tu vois, Viérotscka, que je connais l’histoire
-de la famille mieux que toi.
-
-—Oui, c’est vrai. Ces questions ne m’intéressaient pas jusqu’ici; je
-ne pensais qu’à maman, à Sacha, à Katia, à toi, Vad!... Je n’avais pas
-encore appris qu’il faut dans la vie savoir penser à tout, surtout à ce
-qui est le plus triste, hélas!...
-
-—Il ne faut pas non plus que tu deviennes maintenant d’un pessimisme
-outré, ma petite sœur! C’est une tendance qu’ont les êtres jeunes et
-vibrants d’exagérer ainsi leurs peines; il faut voir les choses d’un
-œil plus impartial, plus philosophe.
-
-—Eh! comment veux-tu que je les voie, les choses, quand elles sont là
-criantes d’injustice et de réalité! Ah! Vadia! Sacha folle! Comment
-veux-tu que je pense à une tragédie pareille sans gémir tout haut de
-douleur et de pitié?
-
-—Crois-tu, ma chérie, que je ne te comprenne pas? Va, je suis là
-depuis une demi-heure à te prescrire du calme, et mon cœur, à moi,
-éclate de chagrin! Mais comment saurons-nous épargner les peines à ceux
-qui nous sont chers si nous ne parvenons pas à surmonter les nôtres en
-leur présence? Songe à ta mère qui, grâce au ciel, est restée jusqu’à
-présent aveugle au malheur de Sacha; que deviendra-t-elle le jour où
-elle s’en apercevra enfin?... Oh! sœur, c’est là une chose dont Dieu
-me préserve de devenir le témoin, et que nous devons retarder au prix
-de tous nos efforts! Quant à Katia, le bonheur des fiancées l’aveugle,
-elle est si gaie, si insouciante! Aurons-nous le courage de lui gâter
-l’heure triomphante de son mariage par de si tristes craintes? Non
-seulement nous devons donc cacher notre inquiétude le mieux que nous le
-pourrons, mais encore essayer de donner le change par nos plaisanteries
-et notre air de ne rien voir, si une bizarrerie plus accentuée de notre
-Aleksandra venait un jour ou l’autre forcer les soupçons de ma tante ou
-de Katia... Nous éloignerons de la sorte, aussi longtemps que nous le
-pourrons, la douleur des êtres faibles que nous aimons. Te sens-tu le
-courage d’agir ainsi, Viéra?
-
-—Oui, Vadim, oui, cette force, je l’aurai; du moins tant que tu seras
-ici pour me seconder... Mais dans trois semaines tu pars, et alors que
-ferai-je seule contre l’indomptable malheur?
-
-—Ce que ta vaillance et ta pitié réunies te dicteront, sœur. Je
-réponds d’elles, moi, je sais bien qu’elles iront jusqu’au bout de leur
-tâche!
-
-—Et quand il sera trop tard pour feindre?... Quand nos efforts
-deviendront vains?...
-
-—Alors, Viéra, alors nous laisserons agir Dieu!
-
-La jeune fille, à ces mots, tourna la tête vers l’image sainte dont
-l’or pâle scintillait doucement dans un coin de la chambre. Tout
-d’abord un mouvement d’hésitation la retint, comme si le premier
-souffle d’épreuve qui passait sur sa vie avait eu déjà le pouvoir de
-faire vaciller la claire flamme de sa Foi; mais ce ne fut là qu’une
-faiblesse passagère; bientôt reconquise, elle marcha ardemment vers
-l’icône.
-
-—O Seigneur! elle est si douce et si jolie, murmura-t-elle en se
-prosternant par trois fois pour toucher la terre du front, selon
-l’usage russe. Éloigne, Dieu puissant, éloigne ce calice de tes fidèles
-servantes! Et maintenant, je vais te laisser travailler, Vad!...
-
-Sa voix était devenue plus égale, son regard plus serein.
-
-—Travailler? Non, je ne le pourrais plus en ce moment; mais je vais
-copier ce que j’ai écrit tantôt. Et toi, où iras-tu?
-
-—Près de maman. Depuis que je la sens destinée au malheur, j’ai besoin
-de lui montrer toute ma tendresse, à cette pauvre mamotschka!...
-
-—C’est bon. Dans vingt minutes, dans une demi-heure au plus tard,
-j’irai vous rejoindre. Vous serez au jardin?
-
-—Oui, sous le berceau de vigne sauvage. C’est là que nous
-travaillerons aujourd’hui au trousseau de Katia.
-
-—Et c’est déjà M^{lle} Burdeau qui arrive là-bas, sans doute, avec son
-chapeau à la mode de Paris?
-
-—De quel côté? Je ne vois pas...
-
-—Mais, là-bas, devant toi. Elle reste immobile sous le bouquet de
-lilas, à gauche de la pelouse.
-
-—Ça, M^{lle} Burdeau? Ça, un chapeau à la mode de Paris?... Oh! Vad!
-
-Et Viéra ne put s’empêcher, tant sont souples les impressions de la
-jeunesse, d’avoir un joli sourire amusé.
-
-—Mais c’est un noisetier noir sur lequel Ioulia a mis sécher une de
-nos blouses!...
-
-L’étudiant, à son tour, rit de bon cœur de sa méprise.
-
-—C’est dommage que Katia ne m’ait pas entendu, fit-il; elle aurait eu
-là une belle occasion de plaisanter. Comme elle est gaie, notre Katia!
-
-—Parfois, même, insupportablement; elle n’a pas de mesure.
-
-—Oh! ne le lui reproche pas, Viérotschka! La mesure viendra assez tôt,
-va!
-
-—Tu as raison, frère. Hélas! oui... Allons, au revoir, et à tantôt.
-
-—A tantôt.
-
-—Où es-tu, mama? cria Viéra en descendant les marches du perron.
-
-—Ici... sous la tonnelle. Viens vite... On te cherchait, ma chérie,
-dit Tatiana quand la jeune fille l’eut rejointe; le Juif a apporté le
-courrier de la gare; il y a une lettre pour toi de Maria Pavlovna.
-
-—Où? Donne.
-
-En prenant le pli scellé que lui tendait sa mère, Viéra rougit, et
-son cœur se mit à battre de plaisir; car elle savait qu’une lettre
-de Maria Pavlovna, cela signifiait aussi une lettre d’Evguénï, et
-une lettre d’Evguénï, c’était une provision de bonheur pour trois à
-quatre semaines! Presque aussitôt, pourtant, une faible angoisse fit
-tressaillir ses nerfs. «En serais-je déjà réduite, songea-t-elle, les
-yeux fixés sur l’enveloppe dont ils semblaient lire attentivement la
-suscription, à ne plus pouvoir goûter en paix une joie toute légitime?»
-
-M^{me} Erschoff n’ignorait pas la supercherie des lettres de Maria
-Pavlovna. Plusieurs fois elle avait surpris dans les épîtres de
-celle-ci des feuilles couvertes d’une grosse écriture franche qui
-n’avait rien de commun avec les caractères fins et circonspects d’une
-ancienne élève de l’«Institut des filles nobles...» Mais, ravie à la
-perspective d’une seconde alliance avec la famille Afanassieff, et trop
-sûre de la loyauté d’Evguénï qu’elle connaissait depuis son tout jeune
-âge, pour craindre un résultat douteux de ce commerce épistolaire, la
-bonne Tatiana Vassilievna fermait les yeux sur le manège des jeunes
-gens et faisait semblant même de ne pas s’être aperçue qu’il existât
-entre eux autre chose qu’une cordiale entente d’amis d’enfance.
-
-—Lis ta lettre à ton aise, Viérotschka, dit-elle en se levant du banc
-sur lequel sa fille l’avait trouvée assise, un ouvrage entre les mains
-et la chatte d’Aleksandra indolemment nichée dans son giron. Je vais
-dire à Ioulia d’apporter ici le thé. Aussi bien les autres ne peuvent
-tarder à venir; il est quatre heures et demie, si ma montre va bien...
-Viens, Bielka! Viens, mon petit lièvre blanc! Comme elle est grasse!...
-No! et ta maîtresse, Bielotschka, où est-elle? Elle nous néglige bien,
-n’est-ce pas, Biélousinka, ta petite maîtresse!...
-
-La tigresse en miniature étira ses pattes aux ongles roses, secoua
-sa fourrure neigeuse, mais son grave minois ne bougea point. Sa
-philosophie de chatte bien nourrie dédaignait de s’émouvoir au son de
-vaines paroles...
-
-Maman, elle, poussa un gros soupir, regarda longuement du côté de
-la forêt, et dans ses doux yeux bleus, charme resté vivant de sa
-grâce d’autrefois, deux larmes furtives perlèrent... Mais, avant que
-Viéra pût voir son émoi, elle s’éloigna, suivie de Bieletschka qui,
-n’ignorant rien des us de la maison, savait quel profit il y avait
-pour elle à se rapprocher des cuisines.
-
-Dix minutes à peine s’étaient écoulées depuis le départ de M^{me}
-Erschoff, que M^{lle} Burdeau et Katia apparurent à leur tour sous le
-berceau de vigne touffue.
-
-—Où étais-tu passée, tantôt? demanda celle-ci à sa cadette. Je te
-vois dans la véranda causant avec Evlampia; vite, je fais le tour pour
-venir te rejoindre, et, fu...uit! plus personne! J’ai cherché après toi
-dans toute la maison, puis au jardin, puis sur la route, mais en vain!
-C’est la lettre de Maria Pavlovna que tu tiens là? Comme son écriture a
-changé! fit la malicieuse en exagérant son étonnement. On dirait celle
-d’un élève en agronomie!...
-
-—Est-ce qu’en Russie les élèves en agronomie ont un genre d’écriture à
-eux? demanda Madeleine Burdeau avec ingénuité.
-
-—En Russie, non, pas précisément. Mais à Boutcha... hum!
-
-Et Katia de rire à gorge déployée.
-
-—Comme tes plaisanteries sont fines, Katioucha! dit Viéra en appuyant
-sur ce diminutif qui horripilait tant sa sœur. C’est un honneur,
-vraiment, d’être mystifié par toi. Pourtant, je te dirai qu’on le
-déclinerait parfois avec plaisir, cet honneur, ma chère. Fais-nous donc
-la grâce de savoir te taire à propos!...
-
-Katia, gravement, se mit en position, et, pour toute réponse, fit le
-salut militaire. Puis, gardant son même ton léger, elle demanda:
-
-—Viens-tu demain à Kieff avec M^{lle} Burdeau et moi? Je vais
-commander ma robe pour le dîner de dimanche en huit. Hé! hé! moi aussi
-j’ai mon secret, ajouta-t-elle en tirant de sa poche une lettre dont
-elle se servit avec ostentation comme d’un éventail. Notre mariage
-sera avancé d’un mois, cria encore l’étourdie dans sa main gauche
-roulée en cornet acoustique. Ne le dites à personne... Les chefs de
-Serguié ont anticipé son congé; la noce, si maman consent,—et quel
-motif aurait-elle de refuser?—aura lieu le 18 novembre... Mamotschka,
-viens, chérie; nous parlions de toi... Je disais que tu nous avais
-priés, Serguié et moi, d’avancer notre mariage d’un mois, parce que
-tu souhaitais être le plus tôt possible débarrassée de ta fille
-aînée, et que l’amiral Dariloff, ayant bien voulu prendre ton désir
-en considération, avait fait donner son congé à Serguié un mois plus
-tôt qu’il ne l’avait été décidé d’abord... Tu es contente? Vois quelle
-influence tu as en haut lieu!...
-
-—Dieu de miséricorde! Que me racontes-tu là, gémit la bonne Tatiana en
-raffermissant ses lunettes sur son nez pour mieux voir l’extravagante
-qui lui parlait. Tu deviens folle, ma pauvre Katia?
-
-Viéra tressaillit. «Encore ce mot, songea-t-elle avec douleur! On
-se le jette ainsi constamment à la tête, comme s’il n’avait d’autre
-signification qu’un reproche bénin. Mais comme il me fait mal à moi!
-Je ne pourrais plus jamais, non plus jamais de la vie l’employer, moi,
-maintenant, ce mot affreux, même si ce dont nous avons parlé, Vadim et
-moi, n’arrive pas...»
-
-—Peut-on dire des choses pareilles, continuait M^{me} Erschoff en
-hochant la tête d’un air innocemment scandalisé? Enfin, vraiment, oui,
-tu es folle, ma petite fille!
-
-—Oui, mamotschka! folle de bonheur, de joie, d’espérance, d’amour!
-Folle de mes vingt ans, de mon Serguié, de toi! jeta Katia en un cri
-vibrant de débordante ardeur.
-
-—C’est beau, la jeunesse... jeune! fit Madeleine Burdeau, souriant à
-cet enthousiasme un peu trop démonstratif, peut-être, mais si sincère!
-
-—Quel âge avez-vous donc, vous, mademoiselle, pour parler ainsi,
-demanda Vadim, qui pendant les derniers mots de Katia était venu se
-joindre au groupe? En France, il est impoli, je crois, de demander son
-âge à une femme; mais nous, les Russes, nous sommes plus... mettons
-plus ronds... Oui, combien de printemps comptez-vous, pour traiter
-ainsi la jeunesse comme une chose regrettée et lointaine?
-
-—Oh! moi!
-
-Le geste de M^{lle} Burdeau semblait dire: «Moi? est-ce que je compte,
-moi? La jeune fille qui, depuis sa sortie de pension, gagne sa vie
-parmi les étrangers, a-t-elle un âge?...» Pourtant, craignant que le
-jeune homme ne prît son silence pour une coquetterie puérile, elle
-finit par dire, tout de même:
-
-—J’ai vingt-six ans, Vadim Piétrovitch. Mon passeport à l’appui,
-ajouta-t-elle avec un sourire déjà redevenu gai!
-
-—On vous en donnerait vingt, sans compliment. C’est étonnant comme les
-Françaises se... conservent! Et pas dans du vinaigre, pourtant, comme
-disait pittoresquement mon précepteur, M. Rendon!... Sais-tu, Katia,
-que Mademoiselle a l’air plus jeune que toi?
-
-—Que bien lui fasse, dit Iékatérina sans rancune.
-
-—Mais le cœur, Vadim Piétrovich... l’âme! jeta Madeleine Burdeau avec
-mélancolie.
-
-—Oh! fit Viéra, il ne faut pas avoir vingt-six ans pour que le cœur et
-l’âme vieillissent!
-
-Vadim, légèrement, poussa Viéra du coude.
-
-—Je ne dis pas cela pour moi, reprit-elle bien vite en ébauchant un
-sourire qui contenta tout le monde; mais...
-
-—Pour le roi de Prusse! trancha Katia en pirouettant sur elle-même et
-faisant claquer ses doigts comme des castagnettes. Grâce à Dieu, voilà
-le samovar qui vient mettre fin à ce radotage psychologique! A-t-il
-de l’esprit, le samovar! Vive le samovar, vénérable monument de la
-nationalité russe!
-
-—C’est l’avant-dernière fois que Ioulia nous le donne, le samovar;
-n’est-ce pas, enfant? dit Tatiana Vassilievna en prenant des mains
-de la Petite-Russienne la bouilloire reluisante. Après demain, elle
-retourne chez ses parents, et dans deux semaines, la noce! Ah! ah!
-la fillette est heureuse! On dansera, ce jour-là, hein? Et toi la
-première, avec ton Danilo?... Mais, que diras-tu, ma colombe, quand
-on te coupera tes beaux cheveux? Crois-tu que le mouchoir à fleurs te
-coiffera mieux que tes tresses blondes?
-
-—Non! Et que faire, barinia? Maintenant, ma couronne de fleurs et
-mes nattes me vont bien, c’est vrai; mais quand je serai vieille!...
-Comme on se moquerait de moi si je ne pouvais cacher mes cheveux sous
-l’otchipok des babas. Vous savez bien, barinia, que chez nous, c’est
-une honte pour une paysanne de rester fille. Et puis...
-
-—Et puis, tu aimes ton Danilo, n’est-ce pas, Iouletschka, fit Vadim
-en riant. Est-il humain, et surtout féminin cet «et puis»? Toute la
-diplomatie du cœur de la femme tient là-dedans!
-
-—Eh! elle est bien dotée, dit M^{me} Erschoff quand Ioulia eut fini
-de servir le thé; son père donne à Danilo cinq déciatines de terre,
-une paire de bœufs, deux vaches, des poules... Pour elle deux coffres
-pleins d’effets, un lit et une vaisselle de terre complète. Moi,
-je lui offre un samovar de vingt-quatre verres, et les enfants six
-essuie-mains brodés. La voilà riche pour toute sa vie, si Danilo reste
-l’honnête et courageux garçon qu’il a été jusqu’à présent. A propos,
-n’est-ce pas Evlampia que j’ai vue causant avec toi devant le balcon de
-la véranda, Viérotschka?
-
-—Si, mère.
-
-—Elles se faisaient des confidences, ajouta vivement Katia en prenant
-un air mystérieux, des confidences à propos de Sacha, le trésor!...
-
-—Ah! toi, laisse à la fin, cria Viéra avec colère.
-
-—Et puis, continua Katia sans se laisser émouvoir par l’interruption
-de sa cadette, notre romantique Viéra a disparu de la véranda comme une
-ombre... Je l’aurais cru retournée au pays des esprits si, passant près
-des fenêtres de Vadim, je ne l’avais...
-
-—Tiens! Tantôt, tu prétendais m’avoir cherchée par toute la maison,
-tout le jardin, tout Vodopad, sans pouvoir deviner où j’étais passée...
-Tu mens bien, je te félicite, sœur!
-
-—C’est que je voulais voir si tu dirais toi-même ce qui en était...
-Mais non, tu as prouvé, Viérotschka, que, si je mens bien, tu ne
-dissimules pas plus mal, toi... Et que complotiez-vous, tous deux, je
-vous prie? A vous voir, un étranger, ignorant qu’en Russie l’amour
-entre cousins germains—entre frère et sœur, comme nous disons,
-nous—est considéré presque comme un inceste, aurait pu vous prendre
-pour des amoureux en querelle... Moi, je me suis dit seulement, en
-remarquant vos noirs visages, que vous deviez être les complices de
-Dieu sait quelle chose ténébreuse... Ai-je eu raison, sœur?
-
-—Oh! oui, oui, murmura Viéra entre ses dents serrées... oui, les
-complices d’une chose ténébreuse... d’une chose horrible et ténébreuse.
-
-—Des héros de Solovieff, quoi! plaisanta très haut Vadim pour couvrir
-la voix de sa cousine. Tu as vite bâti des romans! Est-ce une chose si
-extraordinaire qu’un tête-à-tête entre Viéra et moi?
-
-—Non; mais aujourd’hui, ça sentait le mystère terriblement!... Vous
-aviez des figures tous les deux!... Ah! ma pauvre Melpomène, comme tu
-serais démodée avec tes airs tragiques toute autre part que dans notre
-sincère Russie!...
-
-—Allons, mes enfants, au travail, intervint M^{lle} Burdeau qui,
-avec sa clairvoyance française, sentait d’intuition la part de
-vérité que contenaient les paroles de Katia, et à qui l’expression
-angoissée du visage de Viéra n’avait pas échappé; vous savez la tâche
-que nous nous sommes imposée pour aujourd’hui. Si vous continuez à
-bavarder ainsi sans rien faire, nous ne finirons pas le trousseau
-d’Iékatérina à la date fixée... Et que dirait-elle donc, notre fiancée,
-s’il fallait supprimer cette belle avance d’un mois dont elle nous
-parlait tantôt?... Viéra, ma chérie, voulez-vous me faire le plaisir
-d’aller chercher des aiguilles dans la corbeille à ouvrage de Tatiana
-Vassilievna! Des n^{os} 10, 9, à la rigueur; j’en aurai besoin bientôt;
-celles-ci sont absolument trop grosses pour broder.—Vous ne les
-trouverez pas, ma pauvre amie, ajouta-t-elle rapidement à l’oreille de
-Viéra; mais cherchez-les longtemps... cela vous fera du bien d’être
-seule en ce moment!
-
-Un regard de reconnaissance accueillit ces paroles.
-
-—Oh! merci, merci, Madeleine, répondit tout bas la jeune fille; vous
-avez deviné mon plus ardent désir!
-
-Le dos tourné aux regards moqueurs de sa sœur, Viéra put enfin cesser
-de se contenir. De grosses larmes tombèrent de ses yeux et roulèrent
-lentement tout le long de ses joues brûlantes, désolées, amères comme
-le fiel du calvaire. Sa jeune âme, choyée jusqu’alors par la vie,
-ne pouvait accepter l’épreuve... Toujours revenait à sa mémoire
-l’entretien qu’elle avait eu une heure auparavant avec Vadim, et le
-sens des phrases brutales qui s’y étaient échangées, bouleversait de
-plus en plus son cœur désemparé. Ah! qu’elles étaient éloquentes sous
-leur apparence d’inconsciente raillerie, les paroles de Katia, faisant
-allusion au tragique entretien! Comme en un cauchemar obsédant, Viéra
-se les répétait à elle-même, tout au long de la route, ces paroles,
-et plus elle allait, plus lui semblait sinistre l’objet qu’elles
-évoquaient... «Complices d’une chose ténébreuse... d’une chose
-ténébreuse... ah! oui, d’une chose horrible et ténébreuse!...»
-
-Du berceau de vigne sauvage, des voix légères arrivaient jusqu’à elle,
-donnant l’impression dissonante d’une musique bouffe entre deux actes
-d’un drame... Viéra impatientée s’enfuit vers la maison!
-
-
-
-
-VII
-
-
-SUR l’asile des géants verts plane un ciel orageux et lourd. Tout en
-lui et autour de lui est silence. Même la feuille branlante du tremble
-se fige en une immobilité d’émail... Pas un cri, pas un chant, pas
-le moindre bourdonnement d’insecte... Les bêtes peureuses se sont
-réfugiées dans leurs tannières; les scarabées, carapacés de leurs
-brillants élytres, dorment sous les écorces; et les oiseaux, plumes
-hérissées, regards inquiets, se blottissent au fond des nids. Les
-aiguilles de pins dont le sol est jonché, crépitent comme des sarments
-mal éteints; la mousse perd sa fraîcheur; les corolles agonisent. De
-temps à autre, le soleil se cache derrière les nuages; l’ombre succède
-à la lumière, mais la chaleur reste, sous le voile plombé du ciel, ce
-qu’elle était dans l’ardeur des rayons étincelants: une atmosphère de
-malaise et d’angoisse. Le steppe brûlant est à deux pas; on croirait
-entendre grésiller ses herbes raccourcies par la main des faucheurs...
-
-Peu à peu, pourtant, un frisson sournois agite les feuilles, un
-souffle court entre les arbres. D’abord faible comme une haleine,
-puis, plus hardi, il caresse la verdure et les rameaux, lèche les
-troncs, éparpille le pollen des fleurs. Enveloppé par ces étreintes
-perfides, la forêt mollement s’abandonne... Alors, ambitieux d’affirmer
-sa puissance, le vent s’enfle tout à coup, devient cruel, acharné,
-formidable! Rien ne l’arrête; ni les craquements des membres robustes
-brisés par lui, ni l’épouvante muette des oiseaux arrachés de leurs
-nids, ni les gémissements des fougères violées. Il est le souverain,
-le despote, le dieu de la terreur et de la force. Il grince, rugit,
-saccage, détruit, hurle de volupté, de démence et de rage!... Vaincus,
-les arbres tendent vers lui leurs bras tordus de désespoir, les voix
-de la forêt demandent grâce; mais le despote ne veut pas les entendre.
-Ivre d’orgueil, certain de la victoire, il se repaît longtemps de
-l’impuissance de ses victimes... jusqu’à ce qu’enfin, lassé lui-même
-de son triomphe, il prépare, pour disparaître dans toute sa gloire, sa
-terrifiante apothéose!
-
-Appelée par sa voix, la foudre des antiques sanctuaires renaît. Sur le
-fond du ciel couleur d’argile, des lueurs passent, rapides, enveloppant
-la forêt de teintes ardentes, lumineuses, splendides! On dirait le
-décor sublime d’un théâtre bâti pour des dieux! Et le tonnerre roule
-ses fracas... Assise sur le solitaire monticule qui se dresse au milieu
-d’un cirque fermé par des mélèzes, Aleksandra assiste au drame des
-éléments. Sortie de la datcha une heure avant l’orage, elle a erré à
-travers son domaine de troncs et de verdure, jusqu’à ce que la chaleur,
-devenue intolérable, la forçât enfin à suspendre sa course.
-
-L’horreur de la nature en disgrâce la trouble, l’épouvante, et pourtant
-la fascine, la séduit!... Dans le chaos de la tempête son âme primitive
-a reconnu un frère. Lorsque le vent fait rage, lorsque la foudre luit,
-elle se dresse sur son piédestal d’herbe, regarde en frémissant se
-tordre les rouges serpents, et livre aux folles ardeurs de la brise son
-corps haletant, ses joues brûlantes. Cependant la fureur de l’orage
-finit par décroître, le tonnerre espace ses grondements. Les éclairs,
-plus timides, semblent des rubans d’orfroi suspendus par instants à la
-voûte du ciel. De larges gouttes de pluie, chaudes comme des larmes
-d’abord, plus fraîches ensuite, s’écrasent avec bruit sur les feuilles
-lisses des arbres et sur le sol qui fume. A leur contact la forêt se
-ranime; elle croit à la bienfaisance de cette eau qui vient s’offrir à
-ses hôtes altérés... Erreur!... Précipitant sa chute, condensant ses
-flots, grossissant ses torrents, l’averse, plus destructive que le
-vent, fait par seconde des milliers de victimes.
-
-C’est la verdure qu’elle hache et broie sur son passage; les branches
-frêles que sa lourde chute abat, les beaux champignons roses, argentés,
-vert pâle, que le fouet de ses gouttes cingle, les hampes des
-digitales, les mauves clochettes des campanules, les graciles œillets
-qui s’affaissent sous son poids; les troncs que déracine le tourbillon
-de ses eaux; l’oiseau épeuré que sa douche arrache de l’arbre avec son
-nid. Sans compter le meurtre des abeilles qui n’ont pas eu le temps de
-regagner la ruche; la noyade des hannetons, la désolante razzia des
-papillons flirteurs, et le naufrage des fourmilières.
-
-Lorsque les cataractes du ciel s’apaisèrent à leur tour et que Sacha,
-ruisselante, quitta son tertre, son cœur se brisa à constater le
-désastre.
-
-Ce ne furent, de toutes parts sur sa route, que rameaux arrachés d’où
-découlait la sève; feuilles lacérées, calices broyés, boules de plumes
-palpitantes, œufs dispersés, cèpes et oronges meurtris... Deux ou trois
-fois son pied, nu sur la sandale de trille, frôla un petit corps doux
-et tiède qui haletait; c’était un écrueil, une belette, un oiselet, un
-levraut imprudent que la vigilance de sa mère n’avait pas su retenir
-au nid; épaves fragiles que la tempête avait soulevées dans son noir
-tourbillon et rejeté brutalement sur le sol. Tout ce à quoi Sacha put
-trouver un semblant de vie elle l’emporta pêle-mêle dans un pan de sa
-robe.
-
-Mais elle aussi était lamentable, la pauvre petite idole!
-
-Dénouées par le vent, fouettées par la pluie, ses nattes en désordre
-s’affalaient piteusement le long de ses épaules; sa robe ruisselante
-se collait aux endroits où sa peau était nue, lui donnant par tout le
-corps une pénible impression de mouillé et de froid; ses sandales à
-demi détachées clapotaient sur les débris humides dont le sol de la
-forêt était jonché.
-
-Chargée des bestioles que sa pitié a recueillies, elle marche avec
-peine et butte à chaque instant sur les racines que l’eau a déchaussées.
-
-Pourtant la voici dans l’allée des noisetiers; de quels côtés la
-porteront ses pas qui hésitent? Viéra lui a dit hier qu’Evlampia
-l’attend et se désole... qu’elle a promis pour fêter la venue de son
-trésor un savoureux kissiel à la framboise... que Danilo a fini la cage
-aux écureuils... Justement elle a là, dans un pan de sa robe, deux
-petits corps roux nichés sous une queue en panache; n’est-ce pas une
-disposition du Père qui veille là-haut sur ses enfants et guide leurs
-pas indécis? Il y a bien loin pour retourner ainsi transie à la datcha!
-Et puisque Danilo... Sacha fait claquer ses sandales sur le sentier de
-la chaumière.
-
-—Par miséricorde! C’est toi, mon cœur? Et ainsi trempée! O
-Seigneur!... Viens, ma petite âme!... Enfin, je te vois! Mon trésor,
-mon trésor!... Donne ça, mon amour... Ach! ce sont des écureuils, une
-belette... elle a ramassé cela, la gentille! Comme elle est pitoyable!
-Viens, ma colombe, nous allons te sécher. Que je suis contente! Ah! que
-je suis contente de te voir, ma douce, ma dorée, ma campanule, ma rose!
-
-La pauvre Evlampia parlait sans trop savoir elle-même ce qu’elle
-disait. Les poétiques appellations petites-russiennes lui semblaient
-fades et trop peu nombreuses encore pour exprimer sa tendresse à
-l’enfant retrouvée! Lentes et douces, de toutes petites larmes
-roulaient de ses yeux sur ses joues, larmes de vieillard à qui la vie,
-hélas! a volé toutes ses sèves.
-
-—Sais-tu quoi, seigneuresse? Je vais te mettre mon linge et une de
-mes jupes pendant que les tiens sécheront. Que tu seras jolie en
-paysanne! J’ai justement là, dans mon coffre, ma robe de noce, mon
-kaftane bleu et deux belles chemises que j’ai brodées quand j’étais
-fille. Tu choisiras. Je ne les mets qu’à Noël et à la fête de Christ
-ressuscité, mais quand il s’agit d’une barichnia comme toi, ce n’est
-pas trop beau pour un jour de semaine. Regarde, milaïa, est-ce que
-cela te plaît? Ah! ah! ma couronne de fleurs aussi! Peux-tu te figurer
-Evlampia fiancée? Et c’est que j’étais belle, mon cœur! Tiens! voilà
-mes tresses, blondes, vois, comme celles de Ioulia, et mes bottes de
-safian... Oh! soupira la pauvre vieille femme, il y a longtemps que ces
-choses ornaient ta servante! Son Pavel dort depuis vingt ans dans la
-poussière, sa fille aussi, sa Marina a quitté le monde il y aura tantôt
-six automnes, et le mari de sa fille reçoit chaque année sur sa tombe
-le riz et le sel que Danilo lui porte. Il ne lui reste que ce dernier
-rameau de son arbre d’amour! No! que faire? Il a plu au Seigneur!...
-
-Résignée comme tous ceux de sa race, Evlampia, aussitôt, cessa de
-s’occuper d’elle.
-
-—Quand tu seras habillée je pourrai croire que tu es ma fille, si
-une barichnia peut permettre que l’humble paysanne songe à cela,
-corrigea timidement la vieille femme. Choisis la plus belle de ces
-deux chemises, celle avec les jours et la broderie bleue. Voici la
-jupe; c’est ma mère qui l’a tissée. Mais puisque tu y es, mets aussi
-l’écharpe à franges. Oh! ce collier, qu’il va bien à ton cou gentil!
-C’est drôle, tes pieds blancs sortant d’une cotte de villageoise! On
-dirait des colombes. Ah! tu veux les bottes, aussi? Les talons de
-cuivre claqueront quand tu marcheras. Maintenant, s’exclama Evlampia
-ravie, tu es une vraie niéviesta (fiancée)! Sais-tu? Je vais te servir
-le kissiel, du miel, des merises. Mets-toi à table, ici, pas sur le
-banc extérieur, car tu pourrais attraper froid, après l’averse que tu
-as reçue sur le dos. Je m’en vais voir comment mes tournesols, les
-pauvres, ont supporté la tempête, et ramasser un peu de bois autour de
-la khata. Je serai ici dans un quart d’heure au plus; tu ne resteras
-pas seule longtemps... D’ailleurs Danilko va rentrer; il est allé ce
-matin à Ermino avec Schmoul pour vendre ses poteries; la brischka
-repasse à cinq heures juste. Ce n’est pas l’orage ni le déluge qui
-retarderaient le juif! Il doit être à la gare, au train de Kieff, pour
-ramener des clients; il préférerait revenir du bourg avec sa charrette
-sur son dos plutôt que de risquer les six grivienniks de sa course! No,
-je sors; que Dieu soit avec toi!... Sais-tu, seigneuresse? Danilo va
-croire, en te voyant, que c’est une des belles filles qu’il fait danser
-les soirs de dimanche sur le préau! Cela le fera bien rire après! Hi!
-hi!
-
-Les épaules d’Evlampia se secouèrent d’une douce gaieté.
-
-Mais lorsqu’elle fut partie, Sacha ne goûta pas tout de suite au
-kissiel rose. Rêveuse, elle marcha sur ses bottes qui craquèrent vers
-le coffre d’où s’échappait, à travers le couvercle soulevé, un parfum
-de choses mortes. Deux nattes gisaient là, blondes comme une quenouille
-de chanvre, épaisses et drues comme le blé des moissons; deux nattes
-pareilles à celles qui flottaient, mêlées aux rubans et aux fleurs de
-la couronne des fiancées ruthènes sur les épaules de Ioulia.
-
-L’idole les palpa tour à tour, ces nattes, en fit jouer une sur les
-blancheurs de sa chemise, puis, résolument, elle souleva son diadème,
-attacha les blonds cheveux parmi les roses déteintes, cacha les siens
-sous les rubans, et s’en fut dans l’ombre de la chambre pour se mirer
-au verre qui recouvrait l’icône.
-
-La vitre grossière ne lui montra pas grand’chose de son image, mais
-qu’importe? Elle caressait, ramenées sur sa poitrine, des tresses
-pareilles à celles qu’elle avait vues se dorer sous le soleil couchant
-le soir d’un inoubliable baiser, et, dans son rêve dément, la Sacha
-des jours mauvais disparaissait, échangeant sa misère contre la joie
-radieuse d’une épouse de demain!...
-
-Le dos tourné à la porte de la chaumière, elle s’est assise sur
-l’escabeau familier d’Evlampia, devant les friandises servies par la
-vieille femme. Pourtant, la gelée rose qui tremble dans l’assiette ne
-la tente pas. Nulle envie ne lui vient de manger les merises; le miel,
-blond comme ses nattes, est joli à regarder, mais éveille à peine les
-convoitises de son palais...
-
-C’est que, brisée par les étreintes de la tempête et la douche
-de l’averse, fatiguée de sa course à travers la forêt, une douce
-somnolence peu à peu tente de s’emparer d’elle. Déjà ses rêveries
-flottent dans une brume indécise... Ses bras sont retombés le long
-de son corps comme des membres sans vie; sa tête se penche sur sa
-poitrine, et ses paupières se ferment... Un mouvement de ses épaules a
-rejeté une des tresses en arrière. Dans l’ombre grise de la chaumière,
-Danilo lui-même la prendrait pour Ioulia!
-
-Au dehors, aucun bruit ne trouble plus la paix du soir. Magicienne
-habile, la nature a de nouveau transformé la forêt en un asile de paix
-et de silence. De l’œuvre destructive de tout à l’heure, la poésie
-seule reste; le feuillage fraîchement lavé est plus vert; des senteurs
-plus odorantes montent de l’âme des corolles meurtries... Une ouïe en
-éveil distinguerait peut-être des craquements de brindilles au tournant
-du sentier; mais des oreilles qui somnolent ne s’émeuvent pas pour si
-peu... Déjà le visiteur est sur le seuil de la cabane, et les tresses
-blondes n’ont pas bougé. Danilo sourit en voyant là sa fiancée.
-«Pourquoi dort-elle?» se demande-t-il. «Eh! après cet orage, seule,
-désœuvrée...» Sur la pointe des pieds il s’approche, méditant une niche
-qui saura bien tirer Ioulia de son sommeil.
-
-Autour de la gelée branlante, quelques guêpes tourbillonnent; d’une
-main le promis les chasse; de l’autre, relevant la tête de l’endormie,
-il cherche de ses lèvres un coin de la peau sous la lourde couronne et
-la fait tressaillir d’un amoureux baiser.
-
-Éveillée en sursaut par cette brûlante caresse, Aleksandra redresse son
-buste, dégage ses épaules des bras qui maintenant les entourent, et
-tourne la tête vers celui que sa chair bouleversée a déjà pressenti.
-Frémissante de surprise et de colère, elle se souvient pourtant de
-ce qui a donné lieu à la brutale méprise, et, d’un mouvement rapide,
-arrache sa couronne.
-
-Avec elle les pitoyables nattes exhumées d’un tombeau de jeunesse
-s’affaissent à ses pieds comme des épis fauchés, et son visage,
-dépouillé des artifices dont elle l’avait paré avec amour quelques
-minutes auparavant, apparaît tel que la nature l’a créé aux regards
-éperdus du petit-fils d’Evlampia.
-
-—Seigneur! C’est vous, Aleksandra Piétrovna!... Comment cela peut-il
-être, par pitié? J’avais vu Ioulia, Excellence, aussi vrai que Dieu
-existe, c’est elle que j’avais vue!... Je jure... Ah! qu’ai-je fait?
-Seigneur! Pardonnez! barichnia.
-
-—Tais-toi! ordonna Sacha, et va-t’en!... Moujick! ajouta-t-elle entre
-ses dents serrées.
-
-Les yeux du fier descendant des Kosaks brillèrent sous l’injure; mais
-il croyait avoir mérité d’être traité ainsi; il redevint humble.
-
-—Pardonne, seigneuresse, fit-il de nouveau, voulant baiser la robe de
-l’idole qui le repoussa d’un geste impératif. Je m’accuse. Toi, une
-noble! Oui... mais, je te le dis, j’avais cru voir Ioulia.
-
-—Eh! laisse donc ta Ioulia, à la fin! cria Sacha d’une voix rageuse.
-Quel rapport peut-il y avoir? Un gros, rond, vulgaire épi de maïs, ta
-Ioulia! Et moi?... Ah! ah! je la hais, ta Ioulia, je la hais, je la
-hais! Va-t’en!
-
-Danilo, triste et piqué, s’en alla.
-
-—Et toi aussi, je te hais!
-
-Quelques instants après le départ du jeune homme, Evlampia rentra. Elle
-portait dans son tablier une brassée de bois vert. Sans déposer son
-fardeau, la douce vieille s’approcha d’Aleksandra.
-
-—Que s’est-il passé, mon cœur? Tu étais dans la khata, n’est-ce pas,
-quand Danilo est rentré? Eh bien, je viens de le voir passer; il était
-sombre. Je l’ai appelé, il n’a pas répondu... Curieuse, j’ai suivi le
-gars des yeux. Il a essuyé ses joues avec sa manche; il pleurait, mon
-trésor! Lui si gai! Et fiancé!... Tu l’as grondé?
-
-—Cela ne te regarde pas! Laisse-moi tranquille!
-
-—Eh! je sais bien que tu es libre... Mais il est triste, mon
-Danilko!...
-
-—Et moi? jeta Sacha dans un cri de douleur sombre. Et pourtant, est-ce
-que je pleure? Fi! un homme...
-
-—Tu es triste aussi, toi, mon cœur? gémit la vieille femme, jetant
-dans un coin de l’isba, pour se rapprocher de l’idole, le faix
-qu’entourait son tablier. Et pourquoi, au nom du ciel, pourquoi?
-
-—Je ne sais pas.
-
-—Mais jeune, belle, riche!... Je pensais que les pauvres gens seuls
-souffraient... Dis-moi, ma dorée, dis, pourquoi serais-tu triste?
-
-—Parce que... parce que je me déteste, voilà!
-
-—Quoi? fit la paysanne, écarquillant les yeux. Tu plaisantes,
-barichnia! Se détester soi-même! Ah! ah!... D’ailleurs, le Dieu qui
-est au ciel ne permet pas; il faut s’aimer, mon amour, et aimer son
-prochain comme soi-même, les saints livres le disent. Est-ce que tu
-n’as pas entendu le pope lire l’Évangile? C’est beau, la parole du
-Christ: «Aimez-vous les uns les autres...» Tu aimes les arbres, les
-bêtes, et tu ne t’aimerais pas toi-même, gentille comme tu l’es? Oh!
-mon cœur!...
-
-—C’est ainsi, te dis-je.
-
-—Il ne faut pas, il ne faut pas, murmura Evlampia en dodelinant de
-la tête. Et moi, je t’aime, ajouta-t-elle après un moment de silence.
-Pourquoi tant que cela? C’est aussi un mystère! Mais je t’ai vue toute
-petite et mignonne comme un oiselet aux plumes naissantes... Tu ne
-pleurais jamais; tu regardais devant toi avec des yeux qui avaient
-l’air de voir plus loin que les nôtres, à nous, les vieux!... Puis tu
-t’es élancée comme une tige; tu es devenue belle; je t’apportais du
-miel, des fleurs, et je t’ai aimée! Autant que Danilo, plus peut-être,
-qui sait? Nous ne sommes pas les maîtres de nos cœurs...
-
-—Mais, moi aussi, je t’aime, fit l’idole avec effort.
-
-—Sois bénie pour la bonne parole, mon trésor, dit la vieille femme
-en enveloppant Sacha d’un regard d’infini ravissement. Tu es bonne...
-Aussi tu devrais pardonner à Danilko. S’il t’a offensée, le gars, c’est
-sans le savoir, bien sûr... Et songe, il pleurait! Une baba, passe
-encore, mais un homme qui pleure, cela retourne le cœur!
-
-—Il est parti...
-
-—Mais pas loin... Quand je suis rentrée, il était près des ruches, et
-là il en a toujours pour longtemps. Je l’appelle. Permets!
-
-Un combat violent se livrait dans le cœur d’Aleksandra. Tant de
-sentiments contraires l’avaient envahie, la pauvre petite idole, depuis
-que Danilo était sorti de l’isba! Sentiments bien obscurs, il est vrai,
-et complexes; mais impérieux comme la rafale qui venait de dompter
-la forêt... Au trouble ressenti sous la caresse intruse, à sa colère
-contre l’innocent promis de Ioulia, à l’ardente jalousie qui l’avait
-fait crier de rage, succéda bientôt l’instinct de son injustice. Si
-quelqu’un était coupable, ce ne pouvait être qu’elle, en somme, dont
-l’habillement trompeur et les rêves insensés l’avaient faite pour un
-instant la fiancée de Danilo. La fiancée de Danilo!... Cette chimère
-encore une fois la berce! Dans les limbes confus de sa pensée, elle
-prend corps, s’installe lentement, sûrement!... Puis un éclair la
-fait rentrer dans le néant, et le sombre doigt de la tristesse touche
-de nouveau ses plaies saignantes... Mais, quand Evlampia lui dit que
-son petit-fils a pleuré, alors quel flot de pitié brûlant comme une
-tendresse d’amante l’envahit! C’est son cœur tout entier que noient
-les larmes du naïf et fier gars d’Ukraine. Pourtant, comment pardonner
-l’affront de ce baiser, elle, une barichnia, une noble!... Quelle honte
-si Danilo allait jaser!... Mais non! Elle connaît trop l’ami de son
-enfance; ce n’est pas un moujick, comme elle l’a appelé injurieusement
-tantôt, un vil descendant des esclaves de la glèbe! C’est
-l’arrière-petit-fils d’un homme libre, d’un cavalier du steppe! Il ne
-trahira pas!... Sacha arrête d’un geste le cri d’appel qui va jaillir
-des lèvres d’Evlampia, et se dirige vers l’enclos de la chaumière. Elle
-ira elle-même humblement chercher celui que son orgueil a chassé.
-
-—Danilo! Danilko! Viens, frère!
-
-La voix est légère et timide comme le murmure d’une source.
-
-—Viens, frère! Je... te... pardonne... tu entends?
-
-Elle touche le Petit Russien du doigt.
-
-Danilo lève les yeux... L’expression de son visage n’est plus celle
-que l’idole a connue jadis. Il est pâle, sombre, anxieux... Au lieu de
-sourire comme il l’a fait après maintes querelles, ses yeux n’ont qu’un
-mélancolique regard... Il n’ose baiser la main qu’Aleksandra lui tend...
-
-—Tu es encore fâché? C’est bien!
-
-—Dieu m’en préserve! Non, seigneuresse; mais je suis indigne... Et
-c’est vous qui venez vers moi!
-
-—Suis-je belle? interrogea l’idole se tournant en tous sens pour
-montrer sa robe de paysanne. Je te plais? Oui?... Alors, viens! Nous
-allons, dit-elle mystérieusement, mettre du lait près du poële pour
-les couleuvres, et nous les regarderons boire; puis nous jouerons avec
-elles. Et je te montrerai des écureuils, une belette, un pivert, que
-j’ai trouvés dans la forêt après l’orage. L’averse les avait presque
-noyés, les pauvres! Comme c’est bien que tu aies fini la cage! Il
-faudra encore en faire une, deux, plutôt, car le pivert ne peut habiter
-avec la belette; elle serait capable de le croquer, la rusée!... Que
-donnerons-nous ce soir aux écureuillets? Il n’y a pas de noisettes à
-l’isba, et il faudrait chercher longtemps pour trouver la cachette où
-leurs frères amassent des provisions pour l’année! D’ailleurs, ce ne
-serait pas juste de priver ces écureuils-là pour nourrir ceux d’un
-autre nid... Eh! je suis sûre qu’ils mangeraient bien de nouvelles
-noix, quoiqu’elles ne soient pas encore mûres; nous irons en cueillir
-tantôt. Matouchka, voilà! Je te ramène ton fils!
-
-Un regard mouillé d’Evlampia enveloppa les enfants de sa tendresse.
-
-—Donne du lait, petite mère, que les couleuvres viennent.
-
-—Tu n’as plus peur?
-
-—Depuis longtemps!
-
-—Ce sont les bons génies de la chaumière... Eh! eh! déjà une.
-
-—Comme elle est drôle! fit l’idole en secouant dans un rire ses
-tresses encore mouillées. Quelle majesté! Et celle-là qui cligne des
-yeux...
-
-—Il fallait les voir quand Danilo était petit, les impertinentes! Je
-l’asseyais par terre avec sa soupe, et, dès qu’il commençait à manger,
-voilà un ruban qui s’allongeait près de lui, puis deux... et les
-petites têtes curieuses flairaient l’odeur du borschtch. Danilo avait
-beau frapper sur les bouches avec sa cuillère, constamment les intruses
-revenaient à la charge! Alors il pleurait, pleurait, le gourmand...
-Mais, avec toi aussi, quelle scène quand tu as vu pour la première fois
-les couleuvres sortir de leur nid! J’ai cru, le Seigneur me prenne en
-sa sainte garde! que tu allais gagner des convulsions! Ta petite figure
-était toute bleue de crier, et tu me battais, tu me battais, comme si
-j’avais été, moi aussi, une de ces vilaines bêtes...
-
-—J’avais peur de tout, dit Sacha rêveuse.
-
-—Mais regarde, regarde, pour l’amour de Dieu! En voilà deux qui se
-disputent.
-
-—Eh! ne sont-ce pas des créatures de Dieu comme nous, avec une âme
-et des pensées? dit enfin Danilo, sortant de son mutisme. Viens, toi,
-sœur, tu as assez mangé. Place aux autres!
-
-Il prit un des fauves serpents par le milieu du corps, lui donna, de
-l’index de la main gauche, quelques petites tapes amicales sur la tête,
-puis l’enroula autour de son cou. Sacha mit de même deux anneaux
-vivants à ses bras; puis, quand les bestioles qui restaient eurent fini
-de laper le lait de l’écuelle avec leur langue étroite, les jeunes gens
-les caressèrent chacune à leur tour.
-
-Elles avaient des noms de gens. Dania, Félia, Hania, Fotia. Une d’entre
-elles qui avait de drôles d’yeux clignotants s’appelait Popadia (la
-popesse) en mémoire de la femme du prêtre avec qui Sacha lui avait
-autrefois trouvé de la ressemblance. C’étaient de petites personnes
-très choyées dans l’isba...
-
-—Et maintenant, allez dormir!
-
-Les jouets avaient cessé de plaire.
-
-—Veux-tu que Danilko te chante un couplet, mon cœur, demanda la
-grand’mère à Sacha? Va, mon fils; la barichnia ne t’entendra plus
-souvent, maintenant; ni ta vielle babouchka, hélas! Sais-tu ce qu’il
-faut chanter? La romance du tzigane qui ressoudait les samovars; il
-te l’a apprise; c’est beau! «V’polnotchné diènn, kakda...» hé, hé!
-Voilà que moi aussi je chanterais! Et mon trésor dira: «Fi! le vieux
-corbeau!... No, es-tu prêt?»
-
-Le gars avait passé le ruban de sa guitare triangulaire au cou; il
-pinça les premières notes de la romance.
-
-—Viens sous l’auvent, d’abord, dit Sacha, l’air est redevenu doux,
-nous serons mieux là, dans le parfum des fleurs.
-
-—Comme il te plaît, seigneuresse!
-
-Danilo reprit sa ritournelle, puis attaqua la chanson tzigane.
-
- _A minuit
- Lorsque tout dort
- D’un sommeil ensorcelé,
- Viens, ma belle
- A mon balcon!..._
- _O nuit, suspends ton cours
- Et toi, lune, cesse de briller..._
- _Car, qu’importe? Tu ne sais pas
- Tu ne devineras pas mon secret..._
-
-Le soir s’épandait sur la forêt, pur, lumineux, suave; un soir exquis
-de fin d’orage. Toute l’amertume, tout le trouble de l’âme d’Aleksandra
-se fondaient dans la douce paix des choses ambiantes... Des rêves
-tièdes comme le giron d’une nourrice berçaient au rythme du chant sa
-pensée sommeillante... Elle était presque heureuse, la pauvre petite
-idole si longtemps désolée!... Cette belle soirée d’été... ces êtres
-familiers... ces chants... ces atours dont elle est parée!...
-
-De nouveau la main de Danilo gratte les cordes de la balalaïka.
-
- _Si parfois_
- _En rencontrant mes yeux
- Tu trouves que mon regard est triste
- Ne m’interroge pas!
- Oh! ne me demande pas alors
- Le sujet de ma peine!...
- Car qu’importe? Tu ne sais pas,
- Tu ne comprends pas,_
- _Combien j’aime..._
-
-Une aile frôleuse caresse la joue d’Aleksandra et fait tressaillir son
-souvenir... la voix assourdie du musicien reprend:
-
- _Mais dans mon cœur tout se trouble...
- Je ne sais pas ce qu’il advient de moi...
- De mes yeux des larmes coulent
- Et noient toute la paix de mon âme!
- Oh! que je voudrais, cette nuit,
- Mourir avec mon chagrin!...
- Mais qu’importe? Tu ne m’aimes pas!
- Tu ne sais que torturer mon cœur!..._
-
-—Danilko!
-
-Ce cri d’amour jaillit à quelques pas. Le Petit-Russien a presque un
-mouvement d’impatience...
-
-—Daniletschko! Moï Danilo!...
-
-Et Ioulia paraît, une fleur de glaïeul aux lèvres.
-
-—Ah! pardon, seigneuresse, je ne savais pas...
-
-Elle resta un moment, interdite, devint rouge comme le calice que
-mordillaient ses dents, puis s’avança pour baiser la main d’Aleksandra;
-mais celle-ci se leva vivement et lui tourna le dos.
-
-—Bonsoir, Matouchka, je pars, cria l’idole à Evlampia, du seuil de la
-chaumière. Fini, le beau songe! Sa voix était redevenue brève...
-
-—Bonsoir, ma dorée. Dieu soit avec toi!
-
-Mais tu ne vas pas t’en aller seule. Danilo et Ioulia te reconduiront.
-
-—Tes poules aussi, peut-être? ha! ha! ha! Depuis quand, je te prie, ne
-puis-je plus marcher seule?
-
-—Mais permets, mon trésor, tu...
-
-—Bonsoir!
-
-Elle avait passé près des fiancés sans leur adresser la parole et
-s’engageait dans le sentier; mais tout à coup, se ravisant, elle revint
-sur ses pas, se hissa sur la pointe des pieds pour dépasser de la tête
-la haie tressée qui fermait l’enclos de la maisonnette et jeta d’une
-voix douce:
-
-—Bonne nuit, Danilko!
-
-Puis elle se remit en marche, faisant voler du bout de ses mignonnes
-bottes rouges les aiguilles de pin qui jonchaient le sentier...
-
-Autour de ses hanches minces la jupe de paysanne bouffait; son tablier
-à fleurs se soulevait à la brise; le bout de son écharpe accrochait
-les buissons, et le jour pâle du soir, caressant les blancheurs de sa
-chemise, se reflétait sur ses joues lisses. A chaque pas les perles
-de son collier bruissaient et ses talons claquaient... Ils plaisaient
-aux regards de la petite idole, ces poétiques oripeaux exhumés du
-passé comme un songe... Ses doigts se caressaient à leurs plis; ses
-oreilles suivaient comme une musique berceuse le murmure de leurs
-froissements... Déjà sa pensée trouble prenait corps avec eux. D’une
-main nerveuse elle palpa son front, inquiète de n’y point trouver le
-symbole des fiancées ruthènes... «Mais où donc? murmura-t-elle; où,
-donc?» Puis elle se baissa, cueillit pêle-mêle des graminées, des
-fleurs, de jeunes pousses, des touffes d’herbe, et, gravement, se mit à
-former une couronne.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-LORSQUE Sacha traversa le jardin de la datcha, Viéra inquiète épiait
-son retour derrière la glycine du perron.
-
-En la voyant parée de ses atours de paysanne et surtout de
-l’invraisemblable couronne aux herbes flottantes qui entourait son
-front, la jeune fille dut se mordre les lèvres pour étouffer le cri qui
-était près d’en jaillir.
-
-Cependant, impassible, l’idole continuait d’avancer. Elle chantonnait,
-en appuyant sur certaines syllabes, un air dont il était impossible de
-saisir les paroles. En passant près de sa sœur elle eut un mouvement de
-surprise, la regarda vaguement sans lui parler et passa outre.
-
-Mais Viéra ne pouvait la laisser pénétrer ainsi dans la maison. Si leur
-mère allait la voir avec cette couronne, cet air dément! Elle s’élança
-derrière Sacha, la prit doucement par le bras et l’entraîna sous la
-véranda déserte.
-
-—Bonsoir, chérie, dit-elle doucement; d’où viens-tu? Tu as froid, ma
-pauvre, tu trembles... Et cette robe, ajouta-t-elle d’un air qu’elle
-voulait rendre indifférent, où l’as-tu prise?
-
-—Mais... dans le coffre.
-
-—Quel coffre?
-
-Sacha sembla faire un effort pour se rappeler, mais ne répondit pas.
-
-—Et cette couronne, ma chérie, insista Viéra à voix basse.
-
-—Cette couronne?...
-
-—Oui; la couronne qui entoure ta tête; ceci dit Viéra essayant
-doucement d’enlever le diadème vert...
-
-L’idole retint la main de sa sœur d’un geste vif.
-
-—Laisse, dit-elle.
-
-Un sourire flotta sur son pâle visage. Elle mit un doigt sur ses
-lèvres, et, avec toutes les précautions du mystère, prononça:
-
-—Ia niéviesta (Je suis fiancée).
-
-Des larmes obscurcirent les yeux de Viéra; pourtant il fallait songer à
-autre chose qu’à sa douleur, à soi... Elle prit sa sœur entre ses bras
-et la baisa sur ses joues froides.
-
-—Ma chérie, lui dit-elle tendrement, il est très tard, tout le monde
-dort; nous allons, sans réveiller maman, nous retirer dans notre
-chambre. Mamotschka n’est pas bien... l’orage de tantôt a bouleversé
-ses nerfs... Viens sur la pointe des pieds. Tu veux bien dormir,
-n’est-ce pas?
-
-—Eh! je peux...
-
-—Alors, viens!
-
-Les deux sœurs sortirent enlacées; il était temps; Tatiana Vassilievna
-montait déjà en compagnie de Vadim les marches du perron.
-
-Viéra aida Sacha à se dévêtir; puis, profitant de l’instant où, affalée
-devant l’image sainte, la pauvre petite marmottait ses prières du soir
-avec une ferveur factice et machinale, elle sortit de la chambre et
-s’en fut rassurer sa mère que son oreille aux aguets avait entendu
-rentrer.
-
-—Ne t’inquiète plus, mama chérie, Sachinnka est ici... Depuis un bon
-quart d’heure, ajouta-t-elle en un pieux mensonge! Mais elle a eu toute
-l’averse sur le dos; elle avait froid, je l’ai fait se coucher tout
-de suite. Elle ne voulait pas s’exécuter sans te dire bonsoir; alors
-je lui ai affirmé que tu dormais, que tout le monde dormait pour la
-décider. Maintenant, n’allez pas faire de bruit, car elle se lèverait...
-
-—Ah! enfin! Béni soit Dieu! murmura M^{me} Erschoff dans un soupir.
-
-—Bonsoir, mamotschka; bonsoir, Vadia. Je vous laisse; que ma
-prisonnière ne s’échappe pas...
-
-—Bonsoir, enfant. Viens m’embrasser, ma Viérotschka!...—Je te dis,
-Vadim, dit Tatiana Vassilievna à son neveu lorsque Viéra eut regagné
-sa chambre, que le malheur plane sur notre maison... Enfin, tu as
-beau le nier, Sacha devient plus étrange de jour en jour; et avec des
-antécédents comme ceux de ma famille, tout est à craindre, je le sais.
-Oh! cela, gémit la pauvre femme en joignant ses mains, cela, c’est trop
-affreux! Quelle pensée pour une mère, Vadia!
-
-—Mais ce sont là des alarmes non encore justifiées, chère tante,
-dit le jeune homme en s’emparant des mains de M^{me} Erschoff et les
-baisant avec pitié. D’ailleurs, ajouta-t-il aussitôt pour ne pas être
-obligé de dissimuler trop longtemps, il ne faut jamais énoncer ses
-craintes. Cela attire le noir hibou du malheur que d’en parler...
-
-—Hélas! hélas! mon fils, il sort bien de son nid sans cela, le sombre
-oiseau! Enfin, Dieu veuille que je me trompe! Mais aujourd’hui mon cœur
-est insupportablement angoissé.
-
-—C’est l’orage de tantôt, chère mère, fit Vadim.
-
-—Ou celui de notre destinée...
-
-Un long silence pesa sur la véranda, après ces mots, entrecoupé
-seulement de temps à autre par de légers froissements du feuillage
-sous la brise du soir ou le soupir d’adieu d’une fleur mourante qui,
-détachée de sa tige, tombait sur la natte avec un bruit doux. Un sphinx
-velu, fasciné par la lueur de la lampe qui brûlait sur une console,
-vint tournoyer au-dessus d’elle en spirales éperdues... Bientôt ses
-ailes crépitèrent, il ne voleta plus que lourdement. Tatiana le prit
-entre ses doigts, et, avant de le rejeter dans le jardin, le montra à
-Vadim.
-
-—Voilà ce que nous sommes, dit-elle; des papillons de nuit
-tourbillonnant autour de la Vie lumineuse. Et nous nous étonnerions que
-nos espoirs s’y brûlent?... Ah! si nous n’étions pas soutenus par la
-divine Foi!... Que font-ils, Vadia, dis-moi, que deviennent-ils, les
-gens qui ne croient plus en Dieu?
-
-—D’aucuns ont l’Idéal, d’autres l’Orgueil...
-
-—Mais cela peut-il remplacer la suave confiance dans notre Père
-céleste?
-
-—Je ne sais, fit le jeune homme d’une voix où l’on sentait un peu
-d’indécision... Cela dépend des idées reçues, des tempéraments même,
-sans doute...
-
-—Mais parlait-on de ces choses autrefois chez nous? On appelait notre
-Russie: la Sainte...
-
-—Parce qu’on élevait des temples à chaque pas. Et de cela, justement,
-l’Orgueil était la cause!... Tu sais bien, par exemple, que les
-marchands moscovites, qui n’adorent cependant en général que le dieu
-Mercure, se faisaient un record de bâtir chacun dans leur ville la
-plus belle église, la plus somptueuse, surtout! Était-ce par piété
-ou par croyance? Non, mais simplement pour éblouir leurs concitoyens
-de leurs richesses —pour que l’on dît en montrant les merveilles de
-Moscou: «Ceci est la tserkoff bâtie par Sava Romosoff.»
-
-—Mais en laissant de côté ces monuments de quelques-uns, dis-moi, où
-pria-t-on jamais avec autant de ferveur qu’au pied des icônes russes?
-
-—Cela, je te l’accorde; seulement, encore, ne vois-tu pas dans
-cette adoration continuelle de l’Image sainte, un singulier reflet
-du paganisme? Oui, tante, j’ai bien dit: paganisme. Le Russe—du
-moins celui qui fait partie de la classe des esprits simples—ne
-voit pas dans ses icônes une divinité abstraite. C’est bien l’image
-elle-même qu’il invoque, et c’est pour cela qu’il la lui faut dorée,
-peinturlurée, ruisselante de pierres fausses ou vraies, et constamment
-éclairée d’une lampe dont la lumière la fasse bien ressortir à ses
-yeux... Vois les serpents sacrés des chaumières de la Russie Blanche,
-les pièces de monnaie que nos paysans jettent au fond des sources et
-des étangs pour rendre leurs eaux sacrées... le riz que nous déposons
-sur les tombes de nos morts... Ceci, du moins, n’est pas un paganisme
-créé par mon imagination; il est patent, réel. Et c’est cette foi-là
-qui a fait appeler sainte notre Russie!... Enfin, je te demande, chère
-mère, un peuple peut-il être vraiment pieux et croyant avec des prêtres
-comme ceux que nous avons?
-
-—Qu’importent les serviteurs, si le Maître est là?
-
-—Ah! ma tante, je vois que toi, du moins, tu es une vraie chrétienne,
-dit le jeune homme en souriant.
-
-—Mais j’espère que toi aussi?...
-
-—Moi? Je suis un métis du paganisme et de la religion nouvelle. Le
-mysticisme me dévoile son charme dans mes moments de douce mélancolie,
-et la magie des formes extérieures me séduit quand je suis gai et
-ardent! Vive l’esprit, souvent! Vive la matière, quelquefois! Et
-toujours, vive la beauté!
-
-Un rire maintenant épanoui fit briller à travers sa moustache les dents
-blanches de Vadim.
-
-Tatiana Vassilievna, un peu abasourdie, un peu... poule, comme disaient
-ses filles, ne savait si elle devait approuver cette joie ou s’en
-défier. Enfin, comme toujours, son indulgence, sa parfaite bonté furent
-les plus fortes. Les traits de son visage se détendirent à leur tour,
-et les tendres yeux bleus—d’un bleu pâle et limpide comme celui des
-yeux de Viéra—sourirent au jeune homme.
-
-—Affreux savant! dit-elle en hochant sa tête de droite et de gauche...
-Et toute la jeune génération est ainsi! Enfin! Dieu le veut, sans
-doute.
-
-Tatiana se signa trois fois.
-
-—Allons, bonsoir, mon fils! On n’entend rien de ce côté, fit-elle
-l’oreille tendue vers la chambre de ses deux plus jeunes filles...
-Elles dorment, les enfants! Moi, je m’en vais me coucher aussi. Ce
-n’est pas une heure, mais je suis fatiguée; et avant que ma toilette
-soit faite... Tu te promèneras encore un peu, peut-être? Va attendre
-M^{lle} Burdeau et Katia à la grille pour leur recommander de ne pas
-faire de bruit, et dis à Andreï de rentrer les chevaux par derrière.
-Bonne nuit, Vadia, bonne nuit, mon chéri!
-
- * * * * *
-
-Le lendemain matin en s’éveillant, Viéra entendit Sacha qui geignait
-sous ses couvertures. D’un bond elle fut hors de son lit, écarta avec
-précaution le couvre-pied de soie bleue que sa sœur avait rabattu sur
-sa tête, et se pencha sur le frêle visage. Il était rouge de fièvre, et
-la bouche continuait à se plaindre vaguement; pourtant la petite idole
-dormait!
-
-Viéra n’eut garde de l’éveiller et se mit sans bruit à faire sa
-toilette. Mais quelques instants plus tard, un gémissement plus
-prononcé que les autres la fit accourir près du lit. Sacha s’était
-assise sur son séant et tenait sa tête dans ses mains.
-
-—J’ai mal, fit-elle quand Viéra parut.
-
-—Où ça, ma pauvre?
-
-—Partout, dans les jambes, dans le dos, aïe! et surtout à la tête.
-
-—Recouche-toi, chérie, j’irai chercher Vadim, il te prescrira quelque
-chose.
-
-—A...ïe! Non, je ne peux pas rester couchée, mes os se brisent!
-
-—Je sais bien ce que tu as, moi, dit Viéra en grondant un peu: un
-accès de malaria! Tu seras restée dans la forêt, hier, pendant l’orage,
-et bien qu’Evlampia t’ait changée tout de suite après,—qui sait même
-si c’est tout de suite après?—tu auras pris froid. Il suffisait de tes
-cheveux mouillés, d’ailleurs... Ah! méchante petite, que tu nous donnes
-de mal!...
-
-—A... a... aïe!... continuait de gémir Sacha comme un enfant blessé.
-
-Viéra alla chercher Vadim.
-
-C’était une fièvre intense, en effet, une sorte de malaria qui s’était
-abattue sur la pauvre idole.
-
-Pendant huit jours de continuels accès bouleversèrent son corps
-endolori; mais elle n’eut pas de délire et, chose étrange, ne sortit
-pas une seule fois des bornes de sa raison.
-
-Tatiana Vassilievna, le futur docteur et Viéra furent presque
-rassérénés devant ce mal qu’ils savaient ne pas être grave et qui en
-détrônait un autre, horrible celui-là!...
-
-Au bout de dix jours, Sacha put se lever. Mais elle était si faible et
-si meurtrie, qu’à peine avait-elle la force de se remuer. Elle ne put,
-malgré les velléités de vagabondage qui parfois la reprenaient, que
-circuler en se traînant, durant plus d’une semaine, dans les chambres
-et le jardin de la datcha. Et pendant ce temps-là se préparaient les
-noces de Danilo.
-
-Déjà, la mère de Ioulia avait cuit le symbolique gâteau orné de
-feuillage autour duquel se chante l’épithalame en l’honneur des époux.
-La soirée virginale avait eu lieu, inaugurée par les complaintes
-d’usage. En des improvisations dignes des Kobzars antiques, les
-poétiques filles d’Ukraine dirent ce qu’avaient été la vie, les
-occupations, les plaisirs de Ioulia jusqu’à ce jour, et quels allaient
-en être les devoirs, les charges, les déboires...
-
-«La colombe, chaudement nichée dans le colombier, s’abritait sous
-l’aile de sa mère... Le blé des champs la nourrissait, l’eau des
-sources abreuvait son bec gris... Elle roucoulait de l’aube au
-crépuscule et voletait sur les fleurs... Mais, à son tour, la petite
-colombe veut faire son nid; elle déserte le tiède pigeonnier maternel,
-et s’envole vers l’époux qui pour elle a lustré son plumage... Des
-pigeonneaux naîtront de ses amours... Elle devra veiller aussi sur
-les mignons et protéger leurs corps fragiles de la griffe des fauves
-oiseaux... Sois heureuse, colombe!...
-
-«Ha! ha! elle s’est lassée, la belle, de sa liberté, de ses tresses
-blondes, de ses flâneries au bord des routes!... Ha! ha! un jour, le
-prince à la fontaine lui dit: «Ma beauté, abreuve mon cheval...—Non,
-mon cœur, c’est impossible! Quand je serai votre femme, alors je
-donnerai à boire à vos deux chevaux dans un beau seau tout neuf...» Ha!
-ha! le prince la baisa sur le cou et lui dit: «Dans un mois, ma dorée,
-nous reviendrons ici, et mes chevaux seront abreuvés par toi!» Ha! ha!
-adieu liberté, tresses blondes, flâneries au bord de la route! Abreuve
-les chevaux de ton mari, ma belle. Mais prends garde que le rusé, quand
-tu rentreras, ne casse pas ton seau sur tes chères petites épaules! Ha!
-ha!...»
-
-Ces complaintes, accompagnées par la bandoura d’un vieux musicien
-errant, précédèrent des chants plus joyeux et des danses.
-
-Les rouges jupes ballonnèrent; les ailes des chemises brodées battirent
-l’air en tournoiements rapides; les talons marquèrent la mesure de la
-«Kosak» et du «Trépak»...
-
-Tant de rubans s’accrochèrent au passage que l’on eût dit une folle
-orgie de papillons et de libellules tourbillonnant sur un champ de
-pavots en fleurs.
-
-Enfin, le fiancé, le «prince», entra avec ses amis, ses parents, sa
-«cour». Il s’assit sur l’escabeau recouvert d’une toison que l’on
-avait placé devant l’icône. Ioulia lui présenta le mouchoir rouge et
-reçut en échange une menue pièce d’argent, puis ils burent l’eau-de-vie
-nationale, l’un après l’autre, dans la même coupe. L’on soupa... Et la
-fête continua durant trois jours.
-
-Le matin du mariage définitif, c’est-à-dire de la bénédiction nuptiale
-à l’église, Danilo revint à Vodopad. Il voulait, le gars, pour donner
-plus de somptuosité à sa noce, louer au Juif une télègue et deux
-chevaux fringants,—du moins, aussi fringants que pouvaient l’être des
-bêtes nourries par un fils d’Israël.—Mais il jouait de malchance. Le
-frère de Schmoul était justement parti pour Kieff, depuis la veille,
-dans ledit équipage et ne devait rentrer qu’à la nuit.
-
-—C’est un malheur, un vrai malheur, nasillait le maquignon en hochant
-sa belle tête sale au profil assyrien. Pour vous d’abord, et puis pour
-moi qui perds ainsi cinq roubles...
-
-—Crois-tu que je t’aurais donné cinq roubles pour une journée de ta
-télègue branlante et de tes deux coqs maigres? Eh! tu te trompes,
-marchand!
-
-—Cinq roubles... cinq roubles... continuait de répéter le Juif sans
-avoir l’air d’entendre. Enfin, le malheur est fait, il n’y faut plus
-songer. Mais je pourrais te louer mon noir et le borgne. Ce serait
-moins cher, ajouta-t-il en voyant la répugnance de Danilo... Ils ne
-sont pas si mauvais, ces deux, et bien attelés... Andreï m’en faisait
-encore compliment hier.
-
-Ceci était un mensonge effronté, d’autant plus qu’hier Andreï buvait et
-dansait avec la noce à Ermino. Mais l’astuce de Schmoul servit du moins
-à quelque chose, car, au nom de son cousin, une idée lumineuse jaillit
-du cerveau de Danilo.
-
-—Je ne veux rien, puisque tu n’as pas ce que je demandais, dit-il en
-prenant congé du juif. A une autre occasion.
-
-—Mais puisque...
-
-Le Petit-Russien coupa court.
-
-—Laisse-moi tranquille!
-
-Mais en route son idée lui apparut moins belle que chez Schmoul.
-Oserait-il jamais, toute connue que fût la bonté de Tatiana
-Vassilievna, demander à la barinia de lui prêter ses chevaux? Elle ne
-les lui refuserait pas, bien sûr; mais était-il convenable qu’un humble
-villageois fît une pareille démarche auprès de sa seigneuresse?...
-
-Danilo, perplexe, fronçait le sourcil. Et cependant il marchait,
-marchait toujours vers le chemin de la datcha...
-
-Le soleil du matin brillait; les gouttes de rosée achevaient de sécher
-à la pointe des herbes; de petits papillons bleus tachetés de rouge
-se poursuivaient en secouant la poussière de leurs ailes; tout le
-long de la route, les singulières fleurs jaunes à feuillage mauve des
-mati-i-matchikha (mère et belle-mère) s’épanouissaient joyeusement.
-C’était bien là le temps d’une matinée de noce. Et cependant Danilo,
-à mesure qu’il avançait, perdait de plus en plus de son assurance et
-de sa belle joie saine. Ce fut avec un pli de mélancolie aux lèvres,
-et comme un lambeau de rêve triste voilant ses fiers yeux noirs, qu’il
-franchit la grille de la datcha.
-
-Akim, le vieux serviteur, râtissait les allées du jardin.
-
-—Oncle, bonjour!
-
-—Toi, fils! Comment es-tu là? Est-ce qu’on ne se marie pas,
-aujourd’hui? Tu t’enfuis avant la noce? Ha! ha! ha!
-
-Le mari de Mavra rit à gorge déployée. Danilo, bon enfant, sourit.
-
-—Andreï est toujours là-bas, pourtant; est-ce qu’il se marie à ta
-place, peut-être?...
-
-Nouvelle explosion de gaieté du facétieux Akim.
-
-—Eh! il n’aurait pas tort! Une belle fille, Iouletschka! et qui ne
-mangera pas de pain au détriment de son mari. Une khata, euh! euh! une
-paire de bœufs, des terres!... Cela mérite, en vérité, qu’on boive un
-petit verre à son bonheur. Viens, fils, tu m’expliqueras, là-bas, ce
-qui t’amène. «Là-bas», c’était le petit logement au plancher de terre
-battue, aux murs faits de demi-troncs de sapins calfeutrés par de la
-mousse sèche, qu’habitaient dans les communs Akim et sa famille.
-
-—Ah! c’est pour cela? dit le vieux lorsque son neveu lui eut exposé
-le motif de sa visite. Une vraie chance que Schmoul n’ait pas eu ses
-chevaux chez lui! Tu aurais seulement perdu quelques roubles. Notre
-barinia te donnera les siens avec plaisir; la télègue aussi; c’est
-une bonne âme; elle ne sait rien refuser. Par exemple, avec Andreï tu
-aurais eu un peu plus de mal, fit Akim en clignant des yeux. Ce diable!
-il aime mieux ses bêtes que son père lui-même!
-
-Un gros rire, suivi d’une ample rasade de vodka, vint appuyer la
-plaisanterie.
-
-—Toi, tu ne bois pas? Tu es jeune, c’est vrai! (Ceci, dans la bouche
-d’Akim, voulait dire: «Tu as encore tes illusions, tu n’as pas besoin
-de chasser les moroses pensées que la vie suggère à ceux qui savent.»)
-Et puis, ce soir, hein! il faut que tu aies tout ton... esprit! Ha! ha!
-ha!
-
-Danilo, un peu impatienté, demanda:
-
-—Et où puis-je voir la barinia?
-
-—Pas difficile; elle est toujours à cette heure-ci dans la crémerie.
-Vas-y!
-
-—Eh! non! J’aimerais mieux que tu dises à tante de la prier elle-même.
-
-Quelques instants plus tard, Tatiana Vassilievna franchissait le seuil
-du logis d’Akim. Danilo se leva précipitamment, et lui baisa la main
-avec respect.
-
-—Accordé, mon enfant, fit la vieille dame. Pour quelle heure?
-
-—Pour quatre heures après midi, barinia, si Votre Excellence le
-permet. Andreï ramènera l’équipage ce soir. Je vais passer le dernier
-jour avec grand’mère; elle ne peut pas assister à la noce, elle est
-trop vieille; elle dit qu’elle pleurerait trop...
-
-—Je crois bien, une baba! interrompit irrévérencieusement Akim.
-
-—C’est bien, Danilko! Viens quand tu voudras. Et, sais-tu? Nous allons
-orner la télègue avec des fleurs. Ce sera beau!
-
-—Ah! seigneuresse, que Dieu bénisse votre bonté.
-
-—Evlampia t’a-t-elle dit que notre Sachinnka a été malade? Oui, bien
-malade, Danilko! Maintenant, grâce au Seigneur, elle va mieux, presque
-tout à fait bien, même. Il est possible que tu la rencontres dans la
-forêt; depuis avant-hier elle a recommencé ses courses, fit Tatiana
-en soupirant. Et, tu sais, elle ne veut plus quitter l’habit que ta
-grand’mère lui avait mis pour faire sécher les siens, le jour de
-l’averse; nous avons été obligées de lui en commander un tout pareil.
-Ç’a été une scène quand nous avons essayé de lui faire reprendre ses
-vêtements à elle!
-
-—Elle veut être paysanne, dit Akim avec la liberté des vieux
-serviteurs; est-ce que c’est affaire à une barichnia?
-
-M^{me} Erschoff hochait la tête avec douleur.
-
-—C’était ton amie, Danilko, vous vous entendiez si bien! Ne l’oublie
-pas dans tes prières, enfant.
-
-Le front baissé, les yeux fixés sur une pensée lointaine, Danilo était
-sombre.
-
-—Allons, allons! Un jour de noce! gronda doucement Tatiana, et voilà
-que moi, vieille femme, je t’attriste! Va, mon fils, et sois heureux!
-
-—Bénissez-moi, seigneuresse, implora le jeune homme qui plia le genou.
-
-Tatiana Vassilievna étendit les bras.
-
-—Que le Seigneur répande sa bénédiction sur toi et sur tes enfants
-jusqu’à la septième génération, dit-elle d’une voix grave.
-
-Puis elle fit sur la tête du prosterné le double signe de croix grec,
-et tous trois, se tournant vers l’icône, s’inclinèrent avec le profond
-respect des Russes pour les choses saintes.
-
-Le visage d’Akim lui-même, malgré son nez bourgeonnant qui semblait
-toujours vouloir conter quelque histoire facétieuse, était ému... Et
-lorsque Danilo franchit la clôture de la cour pour regagner, par le
-chemin le plus court, la chaumière d’Evlampia, au lieu de l’accompagner
-par les lazzis avec lesquels il avait accueilli sa venue tout à
-l’heure, le vieux se gratta l’oreille sous ses longs cheveux rudes, et
-jusqu’à trois fois cracha par terre.
-
-
-
-
-IX
-
-
-L’ALLÉE des noisetiers est baignée d’un jour fauve où miroitent çà et
-là, comme les sequins d’un collier, de petites taches de soleil. Dans
-les ornières, des feuilles rousses se meurent. On n’est qu’à la fin
-d’août, et cependant, vers la vesprée, l’automne se sent déjà.
-
-Vêtue du costume de paysanne ruthène que depuis sa convalescence elle
-s’obstine à porter, Sacha longe en chantonnant le bord droit de la
-route.
-
-Son visage atone ne reflète aucune pensée. Elle marche, marche,
-pressée, dirait-on, d’atteindre un but.
-
-Sur sa tête, une couronne aux fleurs vives mêlées de rubans, s’épanouit
-et rend singulièrement pâle la fine peau de ses joues. C’est Viéra qui
-la lui a tressée, cette couronne, avec des œillets, de la verveine, des
-roses rouges; Viéra, qui, seule avec Vadim, possède le secret de l’idée
-fixe implantée au cerveau de l’idole, et qui, de peur d’irriter le
-mal en résistant aux caprices de sa sœur, fait docilement tout ce que
-celle-ci veut.
-
-Mais si Viéra sait qu’un fiancé mystérieux habite le cœur d’Aleksandra,
-du moins en ignore-t-elle le nom que l’enfant n’a jamais prononcé.
-Elle croit, avec son cousin, que c’est un être imaginaire, un produit
-de rêves déments qui n’a ni corps ni visage. Et tant il est vrai
-que, le plus souvent, des faits et gestes de personnes chères, qui
-devraient prendre à nos yeux une importance capitale nous échappent,
-ni l’un ni l’autre des jeunes gens n’ont remarqué l’étrange expression
-des yeux verts, ni l’attention passionnée du visage de Sacha lorsque
-au second déjeuner M^{me} Erschoff a parlé de la visite de Danilo
-et du char qu’il allait falloir orner pour la noce; pas plus qu’ils
-n’ont pris garde au soin particulier de sa toilette de paysanne, cet
-après-midi-là, ni à sa recommandation de faire son diadème très beau.
-Comment, alors, se seraient-ils étonnés de voir l’idole reprendre vers
-trois heures le chemin de son obsédante forêt?
-
-N’avait-elle pas depuis deux jours, malgré les prières de la faible
-M^{me} Erschoff et de Viéra, recommencé à courir par monts et par
-vaux, au risque de compromettre la bonne issue de sa convalescence?...
-Quant à la faire rester de force, il n’y fallait pas songer! Sa petite
-âme impérieuse avait devant la moindre résistance à ses caprices des
-révoltes dont s’effrayaient à bon droit sa mère, ses sœurs et le futur
-médecin. Et elle était défiante!... Une ablette ne fuit pas avec plus
-de souci les recherches du brochet vorace, qu’Aleksandra ne déroutait
-la surveillance des siens. Ils la laissaient donc aller à la grâce du
-fatalisme slave, confiant sa fragile personne au Dieu qui veille sur
-les oiseaux du ciel, et rassurés, du côté des hommes, par cette pieuse
-croyance russe qui fait, de tout être simple ou dément, une créature
-sacrée.
-
-Sacha était allée d’abord à la chaumière d’Evlampia. Elle avait trouvé
-la vieille femme assise sur la «prizba», devant la porte, les yeux
-tout rouges d’avoir pleuré. Danilo venait de lui faire ses adieux. Il
-s’en était allé, par les chemins de traverse, quérir la télègue et les
-chevaux de la barinia avec lesquels il devait sur l’heure se rendre à
-Ermino pour la bénédiction du mariage qui, en Russie, se donne le soir.
-
-—Et voilà, mon trésor; je suis seule! dit la douce paysanne; le fils
-m’a quittée.
-
-—Oui! fit Sacha d’un air qui sait; puis elle sourit dans le vague.
-
-—Il viendra demain, avec Ioulia, manger le borschtch.
-
-—Avec Ioulia?
-
-—Mais oui. N’empêche, ce ne sera qu’une visite! Comme un étranger,
-soupira la grand’mère.
-
-—Avec Ioulia? répétait l’idole.
-
-Et, tout bas, elle prononça ce nom trois fois de suite, comme pour
-trouver dans son intonation un sens qui, jusque-là, lui avait échappé.
-Soudain elle s’agita, son front s’illuminait d’un souvenir.
-
-—Allons, c’est bon! Moi, je pars, dit-elle en tournant les talons.
-Adieu, mère!
-
-—Et pourquoi, mon cœur, par miséricorde? Est-ce que tu ne pourrais
-pas?... Dieu puissant! songea la vieille femme, en se signant trois
-fois, lorsque l’idole eut disparu de l’enclos, légère comme une
-belette! Quels yeux elle avait aujourd’hui... Ah! seigneur!
-
-Aleksandra, cependant, s’engage dans l’allée des noisetiers. Bien sûr,
-en se pressant un peu, elle pourra arriver à temps à Ermino pour la
-noce... sa noce... Et elle marche, marche, sans s’arrêter un instant,
-sous l’ombre douce de la voûte de feuillage... Autour d’elle, le calme
-est profond, la solitude pleine de mystère. Peu nombreux sont les
-véhicules qui troublent la paix du chemin, à cette heure recueillie,
-pour se rendre au bourg voisin. On dirait plutôt une allée de légende,
-une route s’ouvrant sur des pays de rêve...
-
-Parfois, un panache roux s’agite parmi le feuillage du taillis, un
-corps agile se montre, une noisette encore verte dégringole de la
-branche... un pic frappe de son bec l’écorce qu’il veut percer... une
-grappe de sorbes s’égrène... le pédoncule trop mûr d’un de ces énormes
-champignons vénéneux que les Russes appellent «mouchkomors» se détache
-du sol et croule avec son parasol tacheté de blanc... Ce sont là les
-seules voix qui, avec le bruit des talons de cuivre et le chantonnement
-de l’idole, habitent en ce moment le chemin solitaire.
-
-Mais bientôt l’ombre s’éclaircit; une large baie de lumière troue
-d’un côté les noisetiers alignés. Encore quelques pas, et Sacha va
-trouver sur sa droite un vaste endroit à ciel ouvert. C’est un silo,
-anciennement creusé pour préparer la braise avec les troncs d’essences
-communes qui ne valaient pas le transport comme bois, et qu’envahit,
-depuis son abandon, une folle végétation d’un vert plus frais que celui
-du feuillage d’alentour.
-
-Des prunelliers aux fruits aigres agrippent aux talus leurs racines;
-des églantiers mettent sur ses bords la grâce de leurs corolles
-fragiles: au fond rampent des liserons, des ronces, du chèvrefeuille;
-et les digitales jaunes et roses, les œillets de velours, les
-marguerites aux pétales neigeux émergent de son herbe fuselée.
-
-Aleksandra marche depuis une demi-heure et elle est affreusement lasse,
-la pauvre petite idole, car, depuis sa fièvre des jours derniers,
-une grande faiblesse de tout le corps et surtout de ses jambes lui
-est restée, et son accoutrement de paysanne auquel elle n’est point
-encore habituée la gêne... Elle a les pieds meurtris dans les bottes
-qu’un savetier du village lui a faites; sa jupe aux plis lourds pèse à
-ses hanches graciles, sa tête s’alourdit sous la couronne aux fleurs
-ardentes. Mais comment s’arrêter quand...
-
-Soudain, un bruit lointain de clochettes frappe ses oreilles; un
-roulement sourd, d’abord, comme celui du tonnerre qui décroît, puis
-plus franc, annonce l’approche d’un véhicule; des piétinements de
-sabots ébranlent le sol, le clic-clac d’un fouet déchire l’air.
-
-La petite idole s’arrête, se tourne tout d’une pièce. Son visage
-fatigué s’illumine...
-
-Là-bas, au fond de l’allée, deux chevaux qu’elle connaît bien soulèvent
-un tourbillon de poussière, et derrière eux, dressé de toute sa
-hauteur, dans l’antique pose des conducteurs de chars, Danilo apparaît.
-
-Son œil est vif, ses joues sont animées; entre ses dents saigne une
-rose rouge. Il a perdu, le fiancé de vingt ans, cette mélancolie
-sombre dont Tatiana avait dû le gronder ce matin même! L’ardeur
-frémissante des nobles bêtes qu’il mène semble être passée tout entière
-en lui... Il savoure sa course rapide dans cette allée où nul obstacle
-ne vient heurter les roues de sa télègue, ni dérouter les pas de ses
-chevaux, et ne sait plus qu’une chose, c’est qu’il est ivre d’air, que
-l’espace est à lui, que sa belle jeunesse saine vaut le triomphe d’un
-roi!...
-
-Vêtu de ses habits de fête; sa chemise éclatante bouffant sous les
-broderies du kaftane entr’ouvert; l’écharpe pourpre aux reins; l’ample
-pantalon de drap bleu serré au dessous du mollet par des bottes
-luisantes, il a vraiment grand air, le petit-fils des cavaliers du
-steppe!
-
-Sacha, dans la rapidité de la course, ne peut voir tout cela; mais elle
-a reconnu Danilo, c’est assez; et, plantée au milieu du chemin, dans la
-baie claire de la fosse, elle attend.
-
-Le Petit-Russien, lui aussi, a remarqué, parmi la poussière que soulève
-la télègue, un habit de paysanne... Il veut maintenir ses chevaux.
-Vains efforts! Les bêtes ardentes énervées par trois jours d’écurie,
-lancées à fond de train par une main qu’ils sentent inexperte, ne
-veulent pas ralentir leur allure.
-
-Danilo crie par trois fois:
-
-—Béréguiss! (Garde-toi!)
-
-Mais la paysanne ne bouge pas.
-
-—Béréguiss! hurle le gars.
-
-La route est déserte en cet endroit; si l’obstacle ne recule pas à
-l’instant même, il va être impossible, sans un miracle de Dieu de
-l’éviter. Et Danilo, dans un sursaut de terreur, voit un corps chaud de
-vie piétiné par les sabots de ses bêtes!...
-
-—Béréguiss!
-
-Ce dernier cri n’a plus rien d’humain!
-
-Harrassée et souriante, Sacha reste immobile. Déjà les naseaux fumants
-du cheval de gauche la frôlent... Danilo la reconnaît!... D’un coup
-d’œil plus rapide que l’éclair, et dans lequel, cependant, un monde de
-pensées s’allume, il mesure l’abîme qui s’ouvre à pic au côté droit de
-la route, cingle ses bêtes, imprime aux rênes une violente secousse,
-et, baissant la tête comme pour éviter le coup dont le destin le
-menace, jette son attelage sur le côté...
-
-Sacha est sauvée!
-
-Mais à quel prix d’horreur et de dévoûment, grand Dieu!
-
-Précipitée au fond de l’abîme, la télègue a rebondi comme en un spasme
-d’agonie et s’est couchée sur le côté. Le petit-fils d’Evlampia, à demi
-écrasé sous son poids, a reçu le choc d’une roue en pleine poitrine;
-il va mourir!... Un des chevaux est sauf. Dans la terreur du coup de
-fouet qui voulait l’entraîner vers la fosse, il a rompu ses traits et
-a pu sauter librement, retenu à peine par les liens frêles des rênes.
-Délivré de la domination de son guide, il escalade le talus moins
-abrupt du terrain opposé à la route, par lequel on amenait autrefois le
-bois dans le silo, et bondit vers la forêt...
-
-L’autre bête, le poitrail défoncé par une souche qu’elle a rencontrée
-dans sa chute, les pattes de devant cassées, agonise, et ses
-hennissements de douleur rendent plus lugubre la scène de désolation!
-
-Sacha, elle, n’a vu que la disparition de Danilo; elle ne s’est pas
-rendu compte du drame... Cela s’est fait si promptement qu’elle croit
-avoir rêvé! Ce n’est que lorsqu’elle voit s’ébrouer tout près d’elle,
-le cheval vagabond, qu’elle reprend un peu conscience...
-
-—Danilko! appelle-t-elle d’une voix douce.
-
-Un hennissement du cheval mourant lui répond.
-
-—Danil...ko! fait-elle encore avec un peu d’impatience.
-
-Rien. Si, pourtant, un faible râle; mais ce n’est pas là la voix
-familière de son Danilo. L’idole appelle une troisième fois.
-
-—Da...nil...ko...!
-
-—Aleksandra Piétrovna!
-
-Quelqu’un a gémi ce nom au fond du silo! N’est-ce pas...? Eh si, c’est
-Danilo! C’est le chaste fiancé de sa démence!...
-
-Sacha se traîne vers la fosse; elle voudrait y descendre, mais ses
-forces la trahissent: elle ne peut plus se mouvoir.
-
-Alors, l’idole se laisse tomber tout de son long sur le bord du talus
-verdoyant, avance la tête en se retenant aux branches d’un prunellier,
-et plongeant ses regards dans l’abîme, embrasse d’un coup d’œil le
-spectacle tragique!
-
-En ce moment, un éclair de raison, pareil aux lueurs vacillantes d’une
-lampe qui va s’éteindre, jaillit de son cerveau; elle comprend toute
-l’horreur de ce qui vient de se passer!
-
-Sa fatigue disparaît. D’un bond elle se relève, descend en s’accrochant
-aux ronces la pente du silo, et vient tomber aux pieds de Danilo.
-
-—Danilko!... ah! frère, frère, gémit-elle d’un accent où passent tous
-les sentiments de son âme lucide: l’épouvante, la pitié, une tendresse
-infinie! Ah! frère!...
-
-Elle baisse le front blême, et sanglote.
-
-—Ah! frère, frère!...
-
-Danilo la regarde avec des yeux qui voient déjà la mort; il veut
-sourire, mais ses lèvres grimacent; il veut parler, mais dans l’effort
-qu’il fait, un flot de sang jaillit de sa poitrine par sa bouche, et va
-rejoindre, en un large sillon, l’écharpe, rouge comme lui, qui serre
-l’habit des noces... Jusqu’à trois fois, le corps tressaille des
-sursauts de l’agonie...; puis ce fut tout. Et la raison d’Aleksandra,
-avec le corps de Danilo, retomba dans le néant...
-
- * * * * *
-
-Akim revenait d’une course au village, lorsque, dévallant de la route
-qui faisait un coude non loin du parc de la datcha, un cheval aux
-traits brisés vint, après quelques ruades, s’arrêter presque devant
-lui. «Hé! mais, c’est le «brûlé!» se dit le vieux, étonné...
-
-Puis, aussitôt, un sourire goguenard flotta sur les mille petites rides
-de ses joues, autour du nez en fête.
-
-«Heu! heu! le maladroit!... Il n’a pas su tenir ses bêtes; cela
-n’arriverait pas avec Andreï...»
-
-—Viens petit, no, no, tout doux?...
-
-Une caresse sur la croupe en sueur, et Akim, tenant le brûlé par la
-bride, dépasse avec lui la grille ouverte de la villa.
-
-Mais, chemin faisant, sa figure devient grave; deux ou trois fois il se
-gratte la tête près de l’oreille, et crache; puis il s’engage dans un
-second monologue:
-
-«Et s’il y avait eu accident!... La télègue a pu verser... Il était
-sombre, ce matin, le gars, et un jour de noce, c’est un mauvais
-présage! J’ai tout de suite pensé à un malheur... Allons, il faut nous
-mettre à sa recherche.»—Mavra!
-
-La vieille femme se montra sur le seuil de la buanderie; elle était
-occupée à savonner du linge. Quand elle vit le cheval au harnachement
-brisé, tenu par son mari, ses bras tout blancs de mousse s’élevèrent
-dans l’air, puis s’abaissèrent le long de son corps en un geste de
-surprise véhémente.
-
-—Qu’est-ce que ça, mon petit pigeon, demanda-t-elle à Akim?
-
-—Un cheval, baba, répondit le vieux d’un ton méprisant.
-
-—Je sais bien; mais que signifie?...
-
-—Assez parlé. Je t’ai appelée pour te dire que je vais à la recherche
-du neveu, et te charger, pendant ce temps-là, de porter ça à la barinia
-qui en a besoin. Tu lui diras que cela coûte deux roubles.
-
-Akim tendit un paquet à sa femme.
-
-—Pour le reste, continua-t-il, inutile!... On verra d’abord ce qu’il y
-a...
-
-—Seigneur, fit Mavra en se signant.
-
-—Eh! pas la peine de crier avant de savoir quoi; tu es une vraie
-chouette!
-
-Ce disant, le vieux défit le harnais du brûlé, dont il ne laissa que
-le mors et la bride, lui donna quelques petites tapes sur l’encolure,
-saisit la crinière, et en cavalier consommé qu’il était, lui, l’ancien
-cosaque de la garde, s’élança d’un bond encore souple sur le dos nu de
-la bête.
-
-En quelques minutes, il eut franchi la distance qui séparait la datcha
-de la route communale. Les branches des noisetiers se rejoignent
-au-dessus de sa tête; les profondeurs du chemin retentissent sous
-les sabots de son cheval... Ah! ces Russes! Lui aussi, le vieux, il
-oublie presque le but de sa course. Penché sur le cou de sa monture
-qui galope dans un tourbillon de poussière, il se grise de vitesse. Il
-va, va toujours... Rien de suspect... A sa droite le taillis se troue
-de lumière; eh! il le connaît bien, le silo à la braise!... Il va
-passer... Il passe... Mais soudain, d’une de ces savantes pressions des
-genoux, dont les cosaques ont le secret, il imprime à sa bête un prompt
-mouvement de volte. Ses yeux troubles d’ivrogne ont vu là, dans le
-fond de la fosse, une masse informe qui gît comme un monstre écroulé.
-Serait-ce possible que ce fût...? Akim sent une main sournoise lui
-serrer le cœur. Il s’approche de l’endroit où le sable affaissé fait au
-bord de la route une vaste échancrure... Allons! plus de doute; c’est
-bien la télègue, le rouan, et, chose mille fois horrible! le cadavre
-sanglant du petit-neveu de sa femme!
-
-Mais cette paysanne assise là, auprès de lui et qui ne bouge pas?...
-Peuh! ces babas!...
-
-Akim saute à terre, attache son cheval à la branche la plus vigoureuse
-d’un noisetier, et dégringole le long du talus.
-
-—Aleksandra Piétrovna!
-
-Ce cri a jailli de sa bouche. L’idole tourne la tête vers lui, met un
-doigt sur ses lèvres et fait signe en souriant de ne pas la troubler.
-Le vieux ne comprend plus...
-
-La tête découverte, il se tient à deux pas du sinistre groupe, et
-ses yeux sont plus épouvantés, peut-être, devant l’attitude de la
-barichnia, que quelques secondes auparavant, lorsqu’ils ont découvert
-le spectacle d’horreur.
-
-Assise sur le bord du char renversé, auprès du corps inerte de Danilo,
-Sacha suit devant elle un rêve dont le charme se reflète dans les
-prunelles ravies. Ses pieds ballants tapotent en mesure l’osier tressé
-de la télègue; ses doigts jouent avec des tiges de fleurs fanées
-rassemblées dans le creux de ses genoux; de temps à autre elle balance
-son buste, hoche la tête et murmure, comme en un accompagnement, l’air
-d’une vague chanson...
-
-—C’est beau! dit-elle à Akim au bout d’un moment... C’est le tzigane
-qui raccommode les samovars... Mais qu’importe? Tu ne sais pas, tu ne
-comprends pas comment j’aime!...
-
-Le vieux saisit maintenant: il crache jusqu’à trois fois par terre.
-
-—Permettez, Aleksandra Piétrovna, dit-il en s’approchant de sa jeune
-maîtresse, nous allons rentrer à la maison.
-
-—Et pourquoi? Nous n’avons pas fini.
-
-—C’est qu’il est malade, lui, très malade; il faut le ramener à sa
-khata.
-
-—Malade?...
-
-—Oui. Venez, petite colombe. Ensemble! ajouta l’oncle de Danilo en
-soulevant d’un geste d’infinie douceur sa maîtresse de son siège et
-l’emportant vers le talus dans ses bras.
-
-Pauvre vieux! il était dans son rôle, touchant et maladroit comme un
-ours qui bercerait un enfant...
-
-—Mais Danilko, qu’il vienne! supplia Sacha.
-
-—Eh! tout de suite. Puis-je vous prendre tous les deux à la fois? Si
-vous attendez là, très sage, dans cinq minutes je reviens avec lui.
-
-Akim redescendit le talus. Après des efforts surhumains, il parvint à
-soulever la télègue et à dégager de dessous elle le corps de son neveu.
-Celui-ci déjà était raide.
-
-—Mon pauvre! mon pauvre! gémit le vieux.
-
-Et des larmes coulèrent de ses paupières rougies.
-
-Il s’agenouilla, se pencha vers le mort et déposa le baiser de paix sur
-son front.
-
-—Pardonne-nous, frère, à nous qui t’avons offensé...
-
-Puis il alla vers le cadavre du cheval, toucha du doigt le flanc glacé
-et inspecta les fractures des pattes.
-
-—Fini, mon vieux! fit-il nettement.
-
-Il retourna à Danilo, voulut le charger sur ses épaules, mais ce
-n’était pas le fardeau léger qu’il venait de remonter hors du trou:
-les membres raidis étaient lourds comme du plomb. Akim vit qu’il ne
-pourrait le porter. Le laisser là, pourtant!... Avant qu’il parvînt
-au village où seulement il pouvait trouver une aide utile et qu’il ne
-revînt avec quelqu’un, une demi-heure au moins s’écoulerait. Comment
-laisser le cadavre du gars si longtemps découvert et à la merci de Dieu
-sait quelles choses!...
-
-Akim n’est pas ancien soldat pour rien. Il possède les ressources des
-robinsons du camp. En moins de dix minutes, il a détaché, avec le
-couteau qui ne quitte pas sa poche, la claie d’osier du devant de la
-télègue, y a déposé le corps de Danilo, l’a maintenu aux pieds par son
-mouchoir de poche à lui, qu’il passe au travers des tressons, sous les
-épaules, par l’écharpe du mort. Et, attachant à ce brancard improvisé
-les rênes en laine tissée qu’il enlève au harnais du rouan, il se met à
-la remorque du lugubre fardeau qu’il parvient à remonter par la pente
-la plus douce de la fosse.
-
-Arrivé en haut du talus, il pose le brancard sur l’herbe, étend
-par-dessus son kaftane et va chercher son cheval.
-
-Aleksandra n’était plus là où Akim l’avait laissée tantôt. Après avoir
-attendu le vieux pendant quelques instants, elle s’était mise en marche
-et regagnait, par l’allée des noisetiers, les sentiers menant à la
-datcha... Elle avait oublié et Danilo, et Akim, et la scène tragique,
-et les chansons du gars; sa pensée fuyante habitait d’autres sites...
-
-L’oncle amena le brûlé par la bride jusqu’à l’endroit où était le
-cadavre, détacha celui-ci de la claie, le hissa sur le cheval,
-l’assujettit de son mieux, comme il l’avait fait dans la fosse, saisit
-la bête par la bride, tout près du mors, pour la maintenir sage, et se
-dirigea à la tête du sinistre équipage vers la demeure d’Evlampia.
-
-L’ombre était douce, paisible, sous la voûte des noisetiers; nul bruit
-ne vint offusquer l’oreille sereine du mort...
-
-Là-bas, à Ermino, les gens de la noce s’impatientaient.
-
-«Mais que fait donc, disait le père de Ioulia, que fait donc ce diable
-de Danilo qu’il n’arrive pas?»
-
-Et les gars, en habit de fête, groupés sur le bord de la route, devant
-la khata, guettaient, en lutinant les filles, l’arrivée du char
-nuptial...
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- _DEUXIÈME PARTIE_
-
- «Elle, certes, a le droit et le devoir de diriger l’individu et de lui
- prescrire sa loi. Elle, c’est-à-dire la conscience...
-
- «Un homme sain et dans la pleine vigueur de son intelligence ne peut
- pas renoncer à son jugement. Si la loi et les mœurs lui imposent des
- actes qu’il trouve absurdes, parce qu’ils sont contraires au but, il
- n’a pas seulement le droit, mais le devoir, de défendre la raison
- contre l’absurdité et la connaissance contre l’erreur.»
-
- (MAX NORDAU. _Dégénérescence._)
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-_DEUXIÈME PARTIE_
-
-
-
-
-IX
-
-
-A présent, le doute n’était plus possible. Tout le monde savait à la
-datcha.
-
-Quand Akim eut raconté à Mavra ce dont il avait été le témoin dans le
-silo, et que celle-ci, le plus doucement qu’elle put, l’eut redit à sa
-maîtresse, ce fut une scène de désespoir indescriptible.
-
-Tatiana Vassilievna, maintenant que le malheur qu’elle avait pressenti
-était consommé, ne pouvait croire qu’il fût possible. Et le pis, c’est
-que la chose ne devait pas avoir de fin!... Une longue, longue misère
-qui allait durer toute la vie!
-
-On consulta les spécialistes de Kieff; puis Vadim partit pour
-Pétersbourg, chargé de consulter le célèbre psychiâtre Bogdanoff.
-
-Le praticien, comme ses confrères plus humbles, était d’avis de ne
-soumettre Sacha à aucun traitement spécial. «La vie de nos cliniques,
-dit-il au jeune homme, est bonne pour les aliénés qui ne peuvent être
-soignés chez eux ou pour les fous dangereux que l’on craint. Dans le
-cas présent, rien ne vaudrait la vie de liberté et de grand air et
-les soins de chaque instant dont le sujet jouit. D’ailleurs, puisque
-la moindre résistance à ses caprices a des effets si déplorables,
-mieux vaut laisser aller les choses jusqu’au jour—qui n’arrivera pas,
-espérons-le—où une intervention par la force deviendrait nécessaire.
-On sait encore bien peu de chose sur la folie héréditaire, avait conclu
-l’aliéniste, et c’est malheureusement la plus difficile à guérir. Sur
-un mal accidentel, on peut avoir des prises; mais, contre une tare de
-plusieurs générations!...»
-
-Vadim en savait donc autant en quittant Pétersbourg que ce qu’il avait
-dit lui-même à Viéra au début du mal de Sacha.
-
-Au fond, c’était une grande consolation pour Tatiana, dans le malheur
-qui la frappait, qu’on lui laissât sa fille. Elle aurait fait le
-suprême sacrifice de s’en séparer si tel avait été l’avis des médecins
-et pour le bien d’Aleksandra. Mais quel déchirement c’eût été pour
-son cœur maternel! Surtout de la confier à un de ces établissements
-sinistres dont le nom seul fait courir un frisson dans les veines.
-
-La pauvre femme passait la moitié de ses journées en prières. Faible,
-désorientée, elle n’avait un peu de paix qu’au pied de ses icônes...
-
-Quant à Viéra, que sa clairvoyance avait mise la première au courant
-du mal d’Aleksandra, une résolution, née de son entretien avec Vadim,
-grandissait dans son cerveau depuis la catastrophe du silo, à laquelle
-son intuition lui disait que Sacha avait dû prendre une part tragique,
-et l’obsédait déjà. Elle avait, après le départ définitif du jeune
-homme pour Kieff, fouillé la bibliothèque et dévoré les quelques
-livres traitant d’hérédité et de folie qui subsistaient encore de
-la collection de son grand-père, offerte en bloc, quelques années
-auparavant, par Tatiana à un ami de ce dernier. Elle avait compulsé le
-document envoyé par Vadim, et, quoiqu’elle n’eût pas toujours pu suivre
-avec netteté l’obscur dédale des termes techniques, et n’eût retiré
-de ses lectures qu’une bien imparfaite notion des terribles sciences
-de l’atavisme et de la psychiâtrie, un problème suggéré plus par son
-instinct généreux, il faut le dire, que par une logique irréfutable,
-s’était imposé à sa conscience.
-
-«Avons-nous le droit, lorsque nous savons que les êtres qui naîtront
-de notre sang sont prédestinés, par un vice de ce sang, à des
-souffrances particulières d’âme ou de corps, de procréer ces êtres?
-Non, se répondait Viéra, non, non, mille fois non! C’est comme si,
-sachant que je vais rencontrer une troupe d’enfants qui n’auront pas le
-temps de se garer, je lançais mon cheval au galop sur la route qu’ils
-parcourent. Combien seront blessés, tués? Je ne le sais. Et pourtant,
-j’aurais commis un véritable assassinat... La différence en ceci n’est
-que dans une nuance toute sophistique. Dans le premier cas, j’agis
-par passivité; dans le second, par activité. Une chose est lointaine,
-l’autre présente... Mais, pour une conscience honnête, ces différences
-existent-elles?»
-
-Hélas! le cœur de la pauvre Viéra avait fort à faire contre les
-convictions que sa loyauté lui dictait! Pour les mettre en pratique, ne
-faudrait-il pas renoncer à l’amour d’Evguénï, à ses rêves de bonheur,
-aux instincts si doux qu’une jeune fille porte en elle?... Alors
-s’avançaient les arguments sournois:
-
-«Mais à quoi servira mon sacrifice, si Katia s’obstine à se marier
-et met au monde des enfants?... Peut-être aussi d’autres membres de
-notre lignée vivent-ils encore et se propagent-ils sans que nous
-le sachions... Quand ce ne serait que du côté bâtard... N’importe!
-répondaient les nobles impulsions. Ce qui se passe en dehors de ta
-conscience ne te regarde pas. Si les apôtres, les inventeurs, les
-savants avaient raisonné de la sorte, l’humanité serait encore tout
-au fond des ténèbres. Chacun doit faire ce que la loi d’amour et de
-progrès lui dicte. C’est vrai,» concluait nettement Viéra. Et sa tête
-se relevait de toute la hauteur de sa résolution sublime!
-
-Une lettre de Vadim à qui elle n’avait pas encore fait part de ce qui
-se passait en elle vint bientôt consolider son projet de sacrifice.
-Après quatre longues pages de nouvelles concernant tous les habitants
-de la datcha, se trouvait une feuille détachée en tête de laquelle
-étaient écrits ces mots: «Ceci est pour toi seule; ne le lis pas à
-tante...» Puis tout de suite après, venaient les lignes qui suivent:
-
-«J’ai été mardi chez les Kantoucheff. Pendant la soirée, Maria Pavlovna
-m’attirant à l’écart (c’est ce jour-là qu’elle m’a chargé pour vous
-autres des amitiés que j’ai jointes à ma lettre) donc, Maria Pavlovna,
-m’attirant dans un coin du salon, me fit remarquer l’air agité
-d’Elisavéta Serguiévna. Grigorï Lvovitch m’avait déjà parlé de cela
-aussi et c’était bien inutile, car moi-même, dès que j’eus dit bonjour
-à notre amie, j’avais été frappé de l’expression de sa figure... Mais,
-imagine-toi qu’au moment où j’allais prendre congé d’elle, celle-ci me
-dit tout bas: «Non, non, restez le dernier! Je dois vous parler. C’est
-très grave, ajouta-t-elle, en me fixant d’un air hagard.» Lorsque tout
-le monde fut parti elle dit à Lef Grégorievitch: «Va te coucher; tu
-dois avoir sommeil. Aussi bien Vadim Piétrovitch est trop de nos amis
-pour ne pas t’excuser.» J’insistai: «Comment donc!...» Nous causâmes un
-instant de choses banales; puis, quand Elisavéta Serguiévna eut entendu
-se refermer la porte qui sépare le cabinet de travail de leur chambre à
-coucher, elle bondit de sa chaise, vint me prendre les mains, et d’un
-air que je n’oublierai jamais, me dit: «Vadim Piétrovitch, je deviens
-folle! Je vous dis que je deviens folle!... J’ai des visions! gémit la
-pauvre femme. Tout à l’heure, avant d’entrer dans le salon, j’ai vu
-maman qui est morte depuis cinq ans, vous le savez, assise sur le divan
-de la salle à manger. Ce n’est pas la première fois!... D’ailleurs nous
-sommes tous fous dans notre famille!... Et Lef! Hier il avait pris un
-fiacre et ne pouvait pas dire au cocher l’adresse de sa maison!... Il
-l’avait oubliée!... Il dut aller trouver Tchernienko à la clinique
-pour lui demander le nom de notre rue!... Et Natacha! Ah! Seigneur!
-Seigneur! ma Natachka!... Maudit soit le jour, cria-t-elle dans un
-état de surexcitation indescriptible, où je me suis mariée! Trois
-enfants, et un déjà qui a hérité de sa mère!... Qu’adviendra-t-il des
-autres entre deux époux déments?... Vadim Piétrovitch, ajouta-t-elle
-tout bas en saisissant mes poignets et les serrant avec une force
-vraiment effrayante, je suis trop lâche pour me tuer; mais jurez-moi,
-au nom du Seigneur qui nous voit, que lorsque je deviendrai folle
-tout à fait, vous m’empoisonnerez, vous! Un médecin... un ami, cela
-vous sera facile sans éveiller les soupçons!... Jurez-le-moi, Vadim
-Piétrovitch!»
-
-«J’étais trop ému pour songer à la calmer; d’ailleurs qu’aurais-je pu
-lui dire en ce moment?... Je répondis seulement avec gaucherie: «Que
-me demandez-vous-là, Elisavéta Serguiéevna? Mais c’est un crime que
-vous me proposez!» Au fond, je la comprenais si bien, la malheureuse!
-«Un crime de me tuer pour m’épargner des années d’un mal horrible?...
-Eh! vous savez bien que ce serait le plus bel acte de pitié qu’un
-homme pût commettre envers un autre, si de misérables préjugés ne nous
-avaient faussé la conscience! Justement je vous ai choisi, vous, Vadim
-Piétrovitch, pour cette suprême prière, parce que je sais vos idées
-généreuses, votre miséricorde... et aussi parce que vous êtes depuis
-six ans notre ami le plus fidèle!...»
-
-«Elle pleurait. Je ne sais ce que je lui dis... Je la consolai de mon
-mieux; je lui jurai à moitié de faire ce qu’elle me demandait (avec
-l’intention—inutile, je pense, de te le dire—de ne pas tenir mon
-serment. Que Dieu me pardonne si j’ai mal agi!) Enfin, j’oubliai mon
-sang-froid de futur médecin, et déraisonnai presque autant qu’elle...
-
-«La position d’Elisavéta Serguiéevna n’est-elle pas ce qu’il y a de
-plus affreux?... Tu le vois, Viérotschka, chaque famille a son drame!
-Il en est, hélas! de toutes sortes et de degrés bien différents; mais,
-n’est-ce pas que le malheur dont nous avons été frappés n’est pas
-comparable à celui de notre amie?...
-
-«Comment va tante? Et notre Sachinnka?... Donne-moi beaucoup, beaucoup
-de détails sur sa santé.»
-
-«Maudit soit le jour où je me suis mariée! se répétait Viéra, en
-tourmentant la lettre de Vadim entre ses doigts émus. Et voilà sans
-doute, ce que j’aurais à me dire quelque jour, moi aussi, si je n’avais
-pas le courage de renoncer à être épouse et mère!... Pauvre Elisavéta
-Serguiéevna! pauvre martyre! Quel exemple pouvait venir plus à propos
-me confirmer dans ma résolution de rester fille? Ah! si je pouvais
-gagner Katia à ma cause!»
-
-Elle alla, séance tenante, trouver sa sœur dans le salon, lui lut la
-lettre de Vadim, lui exposa à nouveau ses projets de renoncement, et
-l’adjura de rompre son mariage.
-
-Toute brûlante encore des précoces flammes du sacrifice, elle
-s’imaginait, la naïve enfant, que sa sœur, au premier mot de sa
-requête, allait mettre sa main dans la sienne et se rallier à ses
-raisons. Hélas! sa déception devait être d’autant plus grande en voyant
-échouer si nettement, si complètement sa démarche sublime!
-
-L’entendement frivole de Katia ne pouvait se prêter à des vues de ce
-genre.
-
-—Je suppose que tout ceci n’est qu’une plaisanterie, dit-elle à Viéra.
-Qui, je te prie, si ce n’est toi, songerait à des choses pareilles?
-Ne pas me marier parce qu’un de mes arrière-neveux, un petit-fils,
-un de mes enfants, même prenons le pis, pourrait naître avec des
-prédispositions à la folie! Mais à ce compte-là, sœur, il ne faudrait
-plus de popes pour bénir les unions! D’ailleurs, j’aime Serguié. Pour
-rien au monde je ne renoncerais à lui!...
-
-Ce dernier argument semblait à Katia autrement péremptoire que
-n’importe quelle réfutation scientifique ou subtile des théories de sa
-sœur.
-
-—Rompre mon mariage! Mais tu es folle!
-
-—Katia! cria Viéra en saisissant le bras de sa sœur.
-
-—Oui, cela m’a échappé, dit Iékatérina en se mordant les lèvres!
-C’est une locution qu’on emploie si souvent...
-
-—Sans se rendre compte de son sens tragique!...
-
-—Mais aussi, toi, tu exagères tout. C’est un grand malheur, un très
-grand, qui a frappé notre Sacha; mais partir de là pour vouloir
-réformer les lois de la création!... Tiens, jeta Katia, cela est digne
-de Tolstoï!...
-
-Viéra poussa un long soupir. Elle sentait une fois de plus que jamais
-sa sœur et elle ne se comprendraient. Entre leurs deux natures, bien
-qu’elles fussent du même sang, il y avait tout l’abîme mystérieux des
-idées, des penchants, du caractère...
-
-—Mais promets-moi de réfléchir, au moins, insista-t-elle lorsque Katia
-dut la quitter pour donner des ordres à la nouvelle femme de chambre
-qui rangeait le linge de son trousseau. Promets-le moi.
-
-—Mon Dieu! Si ça peut te faire plaisir... Pourtant j’aime autant
-te dire d’avance que mes réflexions ne me feront pas changer. On ne
-bouleverse pas ainsi sa vie du jour au lendemain pour Dieu sait quelles
-utopies!...
-
-—Non, mais vraiment, fit la jeune fille en pouffant de rire, trouvant
-décidément par trop grotesque le prosélytisme de sa sœur, tu as de ces
-idées!... Allons, réfléchis, toi aussi, de ton côté, et nous finirons
-bien par nous entendre!...
-
-—Rien à faire! songea Viéra avec douleur lorsque Iékatérina fut sortie
-du salon dans une glissade. Pourtant, mon rêve était si beau! Les
-dernières de notre race... Anéantie eût été à jamais la tare qui, comme
-un cancer, empoisonne notre sang! Ah!...
-
-—Que signifie ce gros soupir, chère enfant, demanda, en français, une
-voix derrière Viéra?
-
-—Madeleine!...
-
-—Vous ne m’avez pas entendu entrer, vous étiez si absorbée dans
-vos pensées! Voyons, que se passe-t-il sous ce front-là, interrogea
-Madeleine Burdeau en écartant du bout des doigts une mèche cendrée qui
-s’était échappée des bandeaux de Viéra? Il faudrait pourtant se faire
-une raison...
-
-—Eh bien! venez, fit Viéra en entraînant la Française hors du salon!
-Je vais vous dire à quoi je songeais... Vous êtes tellement mon amie
-depuis que je vous connais bien! C’est Vadim qui m’a ouvert les yeux
-sur vous, ajouta-t-elle sans remarquer la rougeur qui, à ces mots,
-couvrit le visage de M^{lle} Burdeau. Oui, vraiment; il m’a tellement
-fait votre éloge, les derniers temps de son séjour à Vodopad, que j’ai
-fini par voir en vous la perfection que vous êtes!... Oui, oui.
-
-Viéra prit la jeune fille par le bras, et l’entraîna hors du jardin
-vers la route. Trop occupée de ses rêves à elle, elle ne soupçonnait
-pas l’émotion de cette dernière.
-
-—Eh bien! voici...
-
-En quelques mots Viéra mit M^{lle} Burdeau au courant de ses projets.
-Très attentive malgré son trouble la Française l’écoutait.
-
-—Quelle est votre opinion, Madeleine? demanda M^{lle} Erschoff en
-concluant. M’approuvez-vous?
-
-—Mon Dieu! chère amie... C’est une question si grave, si
-compliquée!... Et je suis prise au dépourvu...
-
-—Mais ainsi, dès l’abord?...
-
-—Certes l’idée en est noble, généreuse... trop même, peut-être, ajouta
-Madeleine Burdeau en souriant un peu... D’aucuns pourraient la faire
-rentrer dans la catégorie des utopies...
-
-—Vous aussi! s’écria Viéra d’un ton de reproche...
-
-—J’ai dit: d’aucuns. Quant à moi, ma nature me prédispose assez à des
-rêveries de ce genre...
-
-—Ah! j’en étais sûre, s’écria Viéra, en pressant le bras de sa
-compagne avec transport.
-
-—Pourtant, reprit celle-ci, que votre joie n’aille pas trop vite en
-besogne; des choses pareilles à celles que vous venez de m’exposer ne
-s’acceptent pas sans quelques réfutations. La première qui se présente
-à mon esprit est celle-ci: si tous les descendants des races tarées
-agissaient selon vos principes, la terre, ma chère enfant, serait
-bientôt dépeuplée; or, ce n’est pas là le but de la Nature... ni de la
-société...
-
-—Mais non! Les cas ne sont pas tellement fréquents de familles
-contaminées par un mal héréditaire.—J’entends un mal déterminé,
-spécial, qui fait des victimes certaines—car pour le reste, nous
-savons trop, hélas! qu’il n’est pas possible d’éviter la souffrance
-en ce monde!—Donc, les familles tarées sont des exceptions, et en
-les supprimant on ne diminue pas sensiblement les représentants du
-genre humain. D’ailleurs, quand cela serait, à quoi sert que la terre
-soit peuplée de monstres?... Puis enfin, moi, ce n’est pas à une idée
-sociale que j’obéis. C’est à une considération tout individuelle,
-tout humaine... Mon cœur est ému d’une pitié infinie pour ces êtres
-qui, soumis au terrible occultisme de l’hérédité, sont condamnés
-dès l’instant de leur naissance à partager les maladies de leurs
-ascendants, ou bien à expier leurs aberrations, leurs vices!... Je
-veux, en enterrant ma race, épargner la souffrance à quelques-unes au
-moins de ces créatures marquées d’avance du sceau d’une réprobation
-imméritée!
-
-—Cela est beau, et bien digne de passionner un noble esprit;
-seulement, je le répète, en partant de ce principe, il faudrait
-supprimer la moitié des hommes; que dis-je, la moitié? les trois
-quarts, les neuf dixièmes!... Car ce n’est pas de l’hérédité seule
-que vient la souffrance... En somme c’est la Douleur qui règne sur le
-monde, et elle ne cessera d’exercer sa royauté que le jour où ce monde
-lui-même cessera d’exister. Ah! c’est une terrible impératrice que l’on
-ne détrône pas avec une bombe ou des révolutions!
-
-—Vous changez la question en mettant encore une fois en jeu les
-souffrances vagues qui pèsent sur l’humanité, dit Viéra avec un peu
-d’impatience. Nous ne nous occupons en ce moment que du mal défini
-auquel on peut remédier, du moins en partie, et j’estime que, même sans
-espoir d’un succès certain, l’homme doit faire le sacrifice de son
-individu lorsqu’il voit quelque possibilité d’améliorer le sort de ses
-semblables.
-
-—Nous arrivons à la question sociale...
-
-—Mais non! L’homme, par rapport à la société, ne m’intéresse pas. Mon
-but, je le répète, est d’empêcher, comme je le peux, quelques créatures
-de souffrir. Puisque, dans le cas d’hérédité qui nous occupe, il n’y a
-guère possibilité de soulager qu’en empêchant de créer, c’est ce que je
-m’empresse de faire en vouant ma race à l’extinction... du moins autant
-qu’il est en mon pouvoir...
-
-—Mais sacrifier ainsi toute sa vie pour éviter des maux peut-être
-imaginaires!... Car enfin, il est possible que justement vos
-descendants, à vous, seront tout à fait sains.
-
-—Il est possible, mais il n’est pas probable; alors, mieux vaut agir
-d’après le pis! De cette manière, au moins, je tiens la certitude!
-
-—Ma noble Viéra! fit Madeleine Burdeau en saisissant les mains de la
-jeune fille dans les siennes. Et Evguénï Nikolaïevitch, demanda-t-elle
-tout bas après un moment de silence, son regard velouté plongé dans les
-beaux yeux couleur d’azur de M^{lle} Erschoff.
-
-Viéra pâlit un peu.
-
-—Oh! fit-elle pourtant, en s’efforçant de sourire, ceci me donnera
-sans doute un peu plus de mal que d’exposer mes théories! Mais
-n’importe! Je serai fidèle à ce que je considère comme mon devoir.
-
-Elle eut un geste décidé; puis écrasa une larme au coin de sa
-paupière...
-
-—D’autres ont fait pis, ou plutôt mieux que cela!
-
-—Mais puisque tu l’aimes, fit Madeleine en tutoyant pour la première
-fois son élève.
-
-—Eh bien?
-
-—Rien... En disant cela j’ai tout dit.
-
-—Oui, je sais, la Française est avant tout et toujours, malgré et
-contre tout, l’amoureuse! l’amoureuse qui ne voit que son amour et
-ne peut lui souffrir d’obstacles! Pour nous, gens du Nord, l’amour
-n’est qu’un accident dans la vie; nous ne le voulons ni tyrannique ni
-absorbant. Alors...
-
-—Eh! ne te défends pas, ma chérie! Tu n’en auras ni plus ni moins de
-mérite! Tu sais aussi bien que moi que l’amour n’est pas le propre
-d’une latitude ou d’une nation; qu’il est de toutes les races et
-de tous les pays; qu’il est humain, divin, enfin qu’il est la loi
-suprême!... De quoi naît-on? De l’amour. Quel est le but de nos
-espoirs, de nos rêves, de notre vie tout entière? L’amour. Pourquoi
-travaillons-nous? Pour donner du bien-être à ceux que nous aimons.
-Pourquoi souffrons-nous? Pourquoi quelques-uns volent-ils, tuent-ils?
-Par amour! L’amour, toujours l’amour! Devant ces deux syllabes tout
-s’efface et rentre dans le néant.
-
-M^{lle} Burdeau avait mis tant de chaleur dans ces mots, que Viéra ne
-put s’empêcher de lui dire:
-
-—Comment! vous aussi, Madeleine?
-
-—Moi aussi, répondit la Française, mais cette fois tristement. Dieu
-n’a pas fait d’exception pour le cœur des hommes. Qu’ils soient riches,
-qu’ils soient humbles, quand le moment est venu, tous doivent y
-passer!...
-
-Puis, pour faire oublier l’amertume que recélait sa phrase, elle
-déclama, prenant à dessein un air comiquement emphatique:
-
-—Vous tous qui m’écoutez, oyez ceci. J’aime et ne suis pas aimée!
-
-—Il y a toujours un obstacle, dit Viéra en soupirant. Et... peut-on
-savoir?
-
-—Non, pas à présent. Il est possible qu’un jour... mais je ne promets
-rien. Livrer le secret d’un amour partagé, c’est charmant; dans le
-cas contraire, cela n’a rien de glorieux, non, ni de gai!... Sais-tu,
-Viéra, reprit-elle au bout d’un instant, ce qui me vient à l’idée en ce
-moment, et que j’ai oublié de t’objecter tantôt? C’est qu’en renonçant
-à Evguénï, ce n’est pas seulement sur ton bonheur, à toi, que tu
-opères, mais sur le sien en même temps; et cela, en as-tu le droit?
-
-—Oh! ne me tente pas, Madeleine, cria Viéra, ne me tente pas! C’est
-là la plaie, la plaie vive de mon cœur! Devant elle toutes mes autres
-blessures s’effacent. Et pourtant, puisque le remords ne m’a jamais
-effleurée, ajouta-t-elle lentement, c’est que les choses sont bien
-ainsi... tandis que je ne pourrais supporter, maintenant, de renoncer à
-mon sacrifice.
-
-—Mais, dis-moi encore... Et Katia?
-
-—Oh! elle ne veut rien entendre, elle! Tu la connais! Une idée juste
-a-t-elle jamais pu entrer dans son cerveau? Elle ne comprend pas; elle
-rit, elle appelle cela des billevesées, voilà toute sa logique...
-
-—Et puis il faut bien avouer que dans les conditions où elle est, à la
-veille de ses noces...
-
-—Oui, approuva Viéra, soyons juste. Il faudrait une énergie rare
-pour rompre un mariage d’amour trois semaines avant la date de son
-accomplissement. Une énergie rare, ou le feu de l’apostolat, du
-dévoûment... Or, Katia ne possède ni l’un ni l’autre. Ah! quel dommage!
-C’eût été si beau!... Enfin, Madeleine, à toi je puis bien te dire
-cela; je n’ai plus qu’un espoir, et qu’il est affreux, mon Dieu! c’est
-qu’elle n’ait pas d’enfants... Ainsi, la loi de justice s’accomplirait
-malgré elle. Tu ne dis rien, Madeleine.
-
-M^{lle} Burdeau eut un geste qui signifiait: «Que pourrais-je dire?»
-Puis elle ajouta:
-
-—Ma tête s’y perd; tout cela est si extraordinaire, si subtil; il
-faudrait être Salomon lui-même pour juger! Enfin, je ne puis, pour
-t’apaiser, que te répéter l’éternelle parole des anges au berceau
-du Sauveur: «Paix sur la terre aux hommes bien intentionnés!» Toute
-l’indulgence des nations tient dans cette absolution sublime.
-
-Les jeunes filles, pendant quelques instants, se turent. Étroitement
-enlacées comme deux âmes qui viennent de se lier pour toujours, elles
-suivaient dans la paix rose du crépuscule d’octobre les sentiers qui
-mènent à l’étang de Vodopad. Malgré les blessures que chacune d’elles
-venait de toucher du doigt, leurs fronts étaient sereins. La muse
-du soir avait peu à peu, comme d’un palimpseste effacé les pensées
-frivoles de leurs cœurs, et tracé sur leur blancheur nouvelle la poésie
-sacrée de son recueillement.
-
-—Regarde, Madeleine, dit Viéra lorsqu’elles furent arrivées aux chutes
-d’eau. Quelle agitation tiendrait devant un apaisement pareil? Oh! bien
-orgueilleux, bien endurci par les passions serait l’homme dont l’âme,
-même au plus fort de l’épreuve, se déroberait au charme que la Nature
-sait dévoiler à certaines heures!... Mais, vraiment, dis, la grâce et
-le charme du crépuscule tout entier ne tiennent-ils pas dans cette
-flaque d’eau, dans ces chutes murmurantes? L’étang les reflète et les
-cascades lui prêtent leur voix. Que l’heure est douce, Madeleine! Et
-que Dieu a eu de pitié d’avoir créé le soir!
-
-La jeune fille joignit les mains et regarda devant elle avec extase.
-
-«Singulier peuple que ces Russes, songea Madeleine Burdeau observant,
-moins émue qu’elle, le ravissement croissant de sa compagne! Froid,
-apathique, indolent pendant vingt-trois heures du jour, il se révèle à
-la vingt-quatrième d’une exaltation aiguë que n’atteindront jamais nos
-enthousiasmes les plus démonstratifs. Quelque chose vibre en eux qui
-échappera toujours à l’analyse des Latins que nous sommes... C’est bien
-la race des glorieux martyrs, des héros, des dévoûments sublimes comme
-des pires abjections. Et dire que nous croyons posséder en France le
-monopole des passions vives!»
-
-—Remarque, Madeleine, dit Viéra en s’arrachant à sa contemplation,
-que la nature est la seule chose sur laquelle tous les êtres humains,
-de quelque race qu’ils soient, se sont entendus. Le nègre chante ses
-savanes, l’Hindou ses forêts, le Peau-Rouge ses prairies, l’Arabe son
-désert et son cheval, le Circassien ses montagnes. Quant aux poètes
-civilisés (mon Dieu que ces deux mots vont donc mal ensemble!) ils
-peuvent être sceptiques, mystiques, ironiques, épiques, sentimentaux,
-grivois, la beauté des sites et du ciel les séduit toujours. Et comme
-c’est drôle que ce soient précisément les choses que nous prétendons
-n’avoir pas d’âme, qui émeuvent le plus la nôtre! Quelle bouche, je te
-prie, a la fraîcheur d’une rose? Quels yeux la transparence limpide
-d’un lac? Quelle voix nous parle aussi éloquemment que le murmure d’une
-source ou le grondement de la foudre? Lorsque je me trouve en nombreuse
-société, il y a à peine deux visages sur lesquels mes regards aiment
-à se poser; mais au milieu de la forêt ou du steppe, quel feuillage
-d’arbre, quel brin d’herbe serait désagréable à ma vue? Ah! que je
-plains les gens des villes, chère amie! Comment seraient-ils justes,
-comment seraient-ils généreux et purs, quand leur vie tout entière se
-passe, non parmi les saines ivresses pour lesquelles ils ont été créés,
-mais au milieu de sensations conventionnelles, perverties, frivoles...
-
-—Et combien d’entre eux vous plaignent à leur tour, ma chérie, dit
-M^{lle} Burdeau en souriant. La campagne, pour les citadins, est un
-véritable épouvantail... sauf pour y passer les dimanches, et la
-couvrir des papiers graisseux qui enveloppaient leurs saucissons!...
-
-—Oui, dit Viéra; parce qu’en prononçant le mot campagne, ce n’est pas
-la nature qui se présente à leurs yeux avec ses divins charmes, ses
-aspects toujours nouveaux, sa sérénité accueillante, c’est, par un
-renversement d’optique, les ennuis matériels qu’ils auraient à subir,
-les incommodités, les petites privations... Au lieu de regarder ce qui
-est, leurs esprits inquiets voient ce qu’il manquerait, et de là leur
-dédain d’une vie dont ils n’ont envisagé que les mauvais côtés. Chez
-nous, pourtant, ils sont rares, ceux qui n’aiment pas la campagne. Le
-Russe est né pour les vastes horizons; il a dans le sang d’ataviques
-démangeaisons de vie nomade, de grand air. Si j’étais seule au monde,
-ajouta M^{lle} Erschoff, ou, du moins, si les êtres avec lesquels je
-vis m’étaient moins chers, j’équiperais un chariot, je me munirais
-d’un serviteur fidèle et m’en irais tout droit devant moi, au hasard
-des plaines et des montagnes, passant une nuit ici, un jour là-bas, et
-savourant sans vaines entraves les pures joies de ma liberté.
-
-—Mais vous n’avez rien inventé, ma très chère; ne savez-vous pas que
-le dernier cri de la mode chez nous est d’avoir sa roulotte automobile
-et de s’en aller comme vous le dites, non par monts et par vaux, le
-puissant véhicule ne s’y prêterait pas, mais par routes, à la recherche
-de la sensation rustique?
-
-—Vraiment? fit Viéra amusée.
-
-—Oui, oui. Par exemple, on ne se contente pas de la rusticité dans
-tout; oh! bien s’en faut! On emporte avec soi lavabo, literie,
-tente-abri, ustensiles de cuisine, vaisselle, sièges pliants... Enfin,
-l’on s’encombre si fort et l’on se donne tant de soucis que tout le
-plaisir du voyage en est gâté; mais chacun, cependant, essaiera de
-la roulotte et du camping. C’est très bien porté, très chic, et par
-conséquent...
-
-—Oh! alors, si c’est chic, je n’en veux plus, s’écria Viéra,
-comiquement sérieuse! Fi! la vilaine chose, le vilain mot! Ne vous
-fâchez pas, chère Madeleine, mais si vous saviez comme elles sont
-intolérables à notre simplicité russe, ces éternelles préoccupations
-de snobisme et de chic, dont les échos nous viennent de l’étranger!
-Peut-être sommes-nous, nous autres, un peu trop dédaigneux de
-l’élégance; il faudrait un juste milieu, je l’avoue, entre votre
-goût et le nôtre, mais que les Français sont ridicules avec leurs
-raffinements soi-disant esthétiques! Ils ne parviennent, le plus
-souvent, qu’à créer du clinquant, du faux, qu’eux seuls prennent pour
-de l’art...
-
-—Tu m’as demandé de ne pas me fâcher, Viéra, et c’est tout au plus si
-je t’obéis pour ne pas être désagréable à ma nouvelle amie, pourtant
-j’en aurais le droit, certes! Je suis bon juge, moi, car je connais la
-moitié de l’Europe: l’Angleterre, l’Autriche, la Serbie, l’Allemagne,
-la Russie, la Belgique, et, sauf cette dernière miniature de royaume,
-qui est un foyer de progrès, de luxe et de bien-être, aucun de ces
-pays, impartialement parlant, ne m’a semblé égaler le nôtre au point de
-vue artistique, industriel et...
-
-—Et moral?
-
-Viéra avait jeté cela vivement, piquée par la controverse de M^{lle}
-Burdeau.
-
-Celle-ci, très grave, répondit:
-
-—Et moral, peut-être. Qui sait, si l’on pouvait «sonder les cœurs
-et les reins» des nations, quelles surprises nous réserverait cette
-chirurgie d’un nouveau genre? Les apparences sont si trompeuses! Les
-étrangers jugent toute la France sur Paris dont ils n’ont le plus
-souvent visité que les petits théâtres, le classique Moulin-Rouge, le
-monde à côté, et pis encore!... sur Paris qui, en somme, n’est qu’une
-vaste Cosmopolis... Ils ne connaissent rien de la vraie France, celle
-que nous chérissons si jalousement! Que dis-je? Il est même de bon ton
-parmi ceux qui ne connaissent ni l’un ni l’autre, de nous... bêcher! Ne
-serait-ce pas, chère Viéra, un peu de jalousie?...
-
-—Non, dit M^{lle} Erschoff sincère. J’avoue pourtant, après réflexion,
-que, déroutée par l’opposition du spectacle que nous avons sous les
-yeux et de l’écho des sottes vanités mondaines, j’ai été un peu
-injuste, tout à l’heure. Oh! rien qu’un peu, ne prenez pas cet air
-vainqueur!... Mais à quoi bon continuer une discussion qui ne peut
-aboutir à rien? Chaque citoyen—et ceci est touchant—ne trouve-t-il
-pas toujours son pays supérieur à tous les autres? Et dès que deux
-étrangers sont aux prises, l’éternel duel des sentiments, des
-préjugés, des idées, n’en fait-il pas aussitôt deux adversaires?...
-Réconciliables, heureusement, ajouta Viéra dans un sourire, en baisant
-M^{lle} Burdeau sur la joue qui était à sa portée.
-
-—Mon Dieu, il faut bien passer son temps à quelque chose, fit celle-ci
-en rendant à son amie sa caresse. Que serait un tête-à-tête sans
-querelle? Les amoureux eux-mêmes n’y résistent pas...
-
-—Et voilà ce que je ne comprends pas! dit Viéra redevenue songeuse.
-L’amour ne doit être qu’une longue entente, une complète harmonie...
-Je ne prise point le tumulte de la passion, ni les brouilles coquettes
-«pour mieux s’aimer après», comme on dit; mais un amour serein,
-silencieux, égal. La main dans la main, les yeux dans les yeux, voilà
-comment on devrait passer la vie quand on s’aime! J’avais fait ce beau
-rêve. Hélas!... murmura Viéra en soupirant longuement.
-
-—D’autres que vous l’ont fait aussi, ce rêve, ma chérie, dit Madeleine
-Burdeau non moins mélancolique, et doivent comme vous l’enterrer par
-un hélas. «Hélas!...» c’est le plus souvent par ce mot désabusé, ce
-«Sésame, ferme-toi!» que finissent les beaux songes! Tu vois cette
-frêle branche amenée de la forêt par le ruisseau, et que charrie l’eau
-de la cascade pour l’emporter vers le tourbillon qui doit l’engloutir?
-C’est là l’image de nos espoirs, verts rameaux que la vie entraîne dans
-son tournoiement!...
-
-Viéra ne répondit plus; elle songeait.
-
-Le voile du soir, de rose qu’il était, se teignait en gris-perle...
-L’eau de l’étang, avec ses herbes bizarres, ressemblait à un écrin de
-velours sombre étalant ses émaux précieux, et mariant leur éclat aux
-ciselures du feuillage, les gouttelettes de la cascade s’égrenaient
-une à une, pareilles aux perles d’un collier brisé. Des parfums
-de feuilles mortes et de résine arrivaient de la forêt prochaine,
-harmonieux, divinement, dans cette pénombre pâle...
-
-—Quel dommage qu’il faille rentrer, dit Viéra avec regret!
-
-—Tout a une fin, répondit M^{lle} Burdeau. Pourquoi déplorer ce qu’on
-ne peut éviter? Aussi bien nous y reviendrons... Demain ne sera pas
-moins attrayant qu’aujourd’hui.
-
-—Vous êtes une sage, Madeleine, fit Viéra en se levant du tronc
-renversé d’un saule sur lequel elle était assise.
-
-—Chacune son tour, riposta la Française; tout à l’heure c’était toi...
-
-Et les nouvelles amies, se prenant par le bras, s’engagèrent dans le
-chemin qui menait à la datcha.
-
-La brise avait fraîchi, le sable était humide... fini le sortilège
-des décors! Pressées l’une contre l’autre, les deux jeunes filles ne
-songeaient plus qu’à regagner au plus vite le home hospitalier où les
-lampes allumées mettent une si douce clarté, où le samovar chante, où
-le parfum du thé embaume si gentiment, où les visages aimés portent sur
-chacun de leurs traits leurs souhaits de bienvenue!
-
-
-
-
-X
-
-
-VIÉRA s’est retirée dans sa chambre, mais elle ne peut dormir; tant de
-pensées heurtent son front!
-
-Ce jour-là ont eu lieu les noces de Katia.
-
-Dès le matin, tout Vodopad était en liesse; jamais l’humble village
-n’avait vu tant d’hôtes ni d’équipages... «Vois donc, Nikita, les beaux
-chevaux!» «Euh! euh! le mari est officier dans la marine de notre père
-le tzar!» «Un fier cocher, Ivann, celui qui mène la troïka!» Ainsi
-s’interpellaient les moujicks, dont la plupart avaient négligé leur
-travail pour faire haie sur le passage de la noce.
-
-La pauvre église de bois étant trop petite pour contenir tout le
-monde,—car les parents et les amis des deux familles étaient
-nombreux,—le vieux pope Nikanor Ksénofontovitch avait tout simplement
-transporté ses accessoires sous une vaste tente faite de branches de
-sapins entrelacées, que les gens de M^{me} Erschoff avaient dressée sur
-le préau de la commune, et y avait béni le jeune couple.
-
-—Hourrah! hourrah! Paix et bonheur à tous! crièrent à assourdir les
-paysans ivres déjà de la vodka promise!
-
-Puis un plantureux dîner réunit les convives à la datcha.
-
-Evguénï y était, parmi ces convives, et ç’avait été pour lui et pour
-Viéra une triste, triste noce! Pour Tatiana aussi, dont les regards
-navrés, allant à chaque instant vers le coin des jeunes, ne trouvaient
-point pour s’y poser un visage chéri aux joues pâles, aux tresses
-brunes, aux yeux étranges et verts... Car Sacha n’assistait pas au
-mariage de sa sœur.
-
-Evlampia, prévenue, l’avait emmenée dès le matin dans la britschka du
-Juif, pour une longue promenade à travers la forêt; par cette même
-route où, six semaines auparavant, avait passé le char conduisant
-Danilo à la mort. Puis elle l’avait fait dîner sous les arbres, lui
-avait montré un étang, une source, des coins du domaine vert inconnus
-de l’idole, avait, en un mot, inventé mille prétextes pour la retenir
-jusqu’au soir, y réussissant à force de tendresse et d’ingéniosité.
-Et le cœur de la pauvre maman saignait de cette séquestration!...
-Mais pouvait-on montrer Sacha dans le costume de paysanne qu’elle
-s’obstinait à ne pas vouloir quitter, même pour ce jour exceptionnel,
-jeter en pâture à la curiosité des hôtes son air dément, ses gestes
-bizarres? Quant à supprimer l’ostentation de la noce, comme Tatiana
-et Viéra le souhaitaient d’un commun accord, impossible! C’eût été
-d’un mauvais présage pour les nouveaux époux que de les marier dans le
-deuil, et un manque d’empressement, que rien en somme ne justifiait,
-envers la famille de Nikolaï Sémionovitch Afanassieff.
-
-Alors il avait bien fallu en passer par où les convenances et le
-bonheur des enfants l’exigeaient, et l’on avait éloigné Sacha...
-Maintenant, l’aube commence à éclaircir l’ombre de la chambre à travers
-les découpures des volets; il y a plus de quatre heures que le bruit de
-clochettes des derniers équipages s’est évanoui dans le lointain des
-routes, que les habitants de la datcha redevenue paisible se reposent
-des émotions de la fête, et Viéra, douloureusement, n’a encore fait
-que ressasser dans sa mémoire les détails de son entrevue d’hier avec
-Evguénï, le souvenir de leur lointaine rencontre... de leurs jeux
-d’enfants... de l’entente qui, alors déjà, unissait leurs cœurs et dont
-était éclose la pure fleur de leur amour... Toute l’histoire de leur
-tendresse se déroule devant elle comme les pages d’un album sur lequel
-on a écrit ses pensées les plus chères, et que l’on relit une dernière
-fois avant de le céler au fond du coffret aux choses mortes...
-
-Bien que les familles Afanassieff et Erschoff fussent liées depuis très
-longtemps, les jeunes gens n’avaient pas eu de fréquentes occasions de
-se voir. Ce furent, au début, les maladies anodines qui, cependant,
-interdisaient le contact aux enfants du même âge; puis l’éducation des
-filles, le départ des garçons pour le «gymnase» de Kieff; les études
-de ceux-ci à l’Université, à l’école de marine. De sorte que, malgré
-les visites relativement fréquentes que se rendaient les parents,
-Evguénï et Viéra s’étaient—du moins aussi loin que la reportaient les
-souvenirs de la jeune fille—vus douze fois en tout. Oui, douze fois,
-l’amoureuse était sûre de ne pas se tromper d’un chiffre!
-
-Plus sérieux tous les deux que leur âge, et partageant à peu près les
-mêmes goûts, ils étaient bien vite devenus amis; pourtant, il arrivait
-aussi parfois qu’une brève querelle vînt rompre l’harmonie de leur
-accord. L’un soutenait ceci, l’autre cela, et c’étaient, pour un quart
-d’heure, des mots rageurs, des mines boudeuses, des regards rancuniers
-et sombres, jusqu’à ce qu’une loyale avance de Viéra—moins obstinée
-qu’Evguénï, c’était elle toujours qui revenait la première,—sût
-aplanir la houle des puérils amours-propres, et renouer la bonne
-entente.
-
-Plus tard, les seize ans du «gymnasiste» devenant romantiques, il avait
-récité à sa petite amie très attentive des bribes de son anthologie et
-celles des œuvres des grands poètes nationaux permises par la censure
-du lycée. Avec quelle emphase lyrique il déclamait dans le grand salon
-de Khorodienka, domaine qu’habitaient en ce temps-là les parents
-d’Evguenï:
-
- _Kouda, kouda vi oudalilis_
- _Viesni moïé zlaté dni?..._
- _Où vous êtes-vous enfuis,_
- _O jours dorés de mon printemps?..._
- _Que me préparent les heures qui vont venir?_
- _Mon regard veut les saisir en vain;_
- _Elles sont cachées dans une profonde brume..._
- _Il n’y a pas de nécessité... La loi du sort est juste!_
- _Tomberai-je percé d’une flèche?_
- _Ou passera-t-elle à mes côtes?..._
- _Chaque chose doit s’accomplir. L’heure est marquée_
- _Pour la veille ou le sommeil..._
- _Que le jour soucieux soit béni!_
- _Et bénie soit l’arrivée de la sombre nuit!_
-
- * * * * *
-
- _L’aube matinale va luire,_
- _La clarté du jour va briller._
- _Et qui sait? Je descendrai peut-être, moi,_
- _Dans les mystérieuses ténèbres de la tombe..._
- _Et les flots lents du Léthé_
- _Engloutiront la mémoire d’un jeune poète!..._
-
-Les yeux d’Evguénï se noyaient d’une mélancolie tragique; ses gestes
-évoquaient le souvenir des heures évanouies. Avec le Lenski de
-Pouschkine, il semblait, le naïf adolescent que nulle épreuve n’avait
-encore effleuré dans la vie, se préparer au duel fatal contre un nouvel
-Onéguine, et gémir sur le sort de sa destinée sombre!...
-
-Et ceci eût été, pour un témoin railleur, d’un irrésistible comique!...
-
-Mais Viéra, elle, était loin de trouver en ces séances matière à
-plaisanterie. Enthousiaste et rêveuse, elle aimait la parole des
-poètes, et sans parfois trop comprendre le sens des pensées qui s’y
-déroulaient,—car elle était encore bien jeune à cette époque,—il lui
-plaisait d’en suivre le rythme sur les lèvres inspirées d’un ami à la
-moustache naissante. Et la fleur de son amour s’était épanouie bien
-plus au souffle poétique émané des œuvres de Pouschkine, de Lermontoff,
-de Joukovski, qu’aux seules séductions du «gymnasiste» dégingandé, leur
-interprète! Et que d’heures charmantes passées plus tard dans le parc
-de Khorodienka!
-
-Evguénï était devenu un vrai jeune homme, aux gestes respectueux, à
-la réserve troublante; il ne déclamait plus de vers, mais ses yeux,
-plus éloquents que toutes les rimes du monde, disaient clairement à la
-gracieuse jeune fille qu’était devenue Viéra que sa ferveur d’autrefois
-pour les créations mystiques des poètes s’adressait maintenant à une
-forme plus concrète et non moins inspiratrice...
-
-A trois reprises différentes, et pendant plusieurs heures chaque fois
-ils s’étaient revus sachant qu’ils s’aimaient, mais sans oser ou
-sans vouloir se le dire, trouvant exquis ce nouvel aspect de leurs
-sentiments d’autrefois; cachant, lui sous ses manières dégagées
-d’étudiant, elle sous un essai de coquetterie de toute jeune fille,
-l’émotion qu’ils éprouvaient en face l’un de l’autre; jusqu’au jour de
-cette avant-dernière visite à Boutcha, où leurs cœurs, débordant enfin,
-avaient laissé échapper le doux secret si longtemps captif...
-
-Mais hier?...
-
-Depuis sa résolution prise de renoncer au mariage, Viéra s’était
-pour la première fois trouvée en présence d’Evguénï. Avait-elle
-pu, d’avance, se faire une juste idée de ce à quoi s’engageait sa
-vaillance, et de quels déchirements allait s’accompagner la comédie de
-froideur qu’elle s’était résolue à jouer devant celui pour lequel elle
-aurait, sans calculer une seconde, donné toute sa vie à l’heure même?
-
-Hélas! non. Ses prévisions, quant à ce dernier point surtout, avaient
-été dépassées et de beaucoup!
-
-Quand Evguénï, l’entraînant dans une allée du parc après le dîner, lui
-avait demandé simplement en levant sur elle ses bons yeux tristes:
-«Eh bien! Viéra Piétrovna, que signifie cette froideur?» et qu’elle
-avait dû, sous peine de se laisser attendrir et de voir s’éparpiller
-au vent, d’un seul coup, la triomphante palme de son holocauste, lui
-répondre d’un air glacial: «Que voulez-vous, Evguénï Nikolaievitch? Je
-connaissais mal mes sentiments; j’avais cru vous aimer pour toujours,
-il n’en était rien...» alors, oh! alors, le calice de Gethsémani tout
-entier avait vidé son amertume sur son cœur agonisant. Evguénï à ces
-mots était devenu très pâle; son premier mouvement avait été d’ouvrir
-la bouche pour interroger à nouveau la renégate de leurs fiançailles
-tacites; mais, se ravisant, il s’était contenté de secouer la tête
-d’un air qui émut plus Viéra que tout ce qu’il aurait pu dire, puis,
-s’inclinant, il lui avait offert son bras pour la reconduire au salon.
-
-Et ce fut tout. Simple, bref, sans vaines paroles, comme le sont les
-choses vraiment tragiques.
-
-Au moment du départ, Evguénï demanda d’une voix qui doutait encore:
-«Est-ce possible que ce soit adieu?» Viéra nettement répondit: «C’est
-adieu.»
-
-—Ah! il le disait bien: «Est-ce possible?» songeait maintenant la
-pauvre amoureuse avec désespoir! Oui... Est-ce possible, mon Dieu, de
-se quitter ainsi quand on s’aime? Est-ce possible qu’il tienne tant de
-douleurs en deux phrases?... Est-ce possible, sans crier de tendresse
-et de pitié, de voir ce que j’ai vu dans ces yeux si chéris?... Ah!
-Evguénï, mon Evguénï!...
-
-Viéra ne pleurait pas. La gorge serrée par une angoisse insupportable,
-les tempes battantes, le cerveau martelé de pensées éternellement
-pareilles, elle regardait, immobile, l’aube pâle envahir sa chambre et
-dessiner dans sa pénombre les objets familiers qu’elle reconnaissait
-à peine. Encore un jour qui va se lever; puis un autre... Quand donc
-pourra-t-elle accepter son sacrifice, sinon avec la joie que l’on
-s’accorde à prédire au devoir accompli, du moins avec un peu de la
-sérénité dont elle s’est leurrée?...
-
-«Jamais! jamais, sans doute,» gémissait-elle! Et la peur de souffrir
-ainsi longtemps, la lâcheté qui est au fond de toute créature humaine
-si noble qu’elle soit, jetait son cœur désemparé dans un tourbillon
-de révolte et de plaintes... Tous les sophismes des premiers jours de
-lutte, les objections de sa sœur, de M^{lle} Burdeau, de Vadim à qui
-elle s’était confiée l’avant-veille, firent l’assaut de sa volonté
-fragile, et triomphèrent un instant de sa conscience...
-
-«A quoi bon ces renoncements, ces combats, cette rébellion contre la
-nature toute-puissante? Pourquoi souffrir, pourquoi lutter, quand le
-bonheur est là, à portée de la main, si lumineux, si tentant?...
-Qui me saura gré de mon sacrifice?... Finis les angoisses et les
-regrets!... Je veux aimer, je veux vivre, je veux voir sourire
-Evguénï!...» Déjà Viéra se répète tout bas les mots qu’elle va tracer,
-tantôt, pour rappeler l’ami désespéré: «Mon bien-aimé, toute ma
-conduite, hier, n’était que comédie; je voulais éprouver votre amour;
-il est sorti victorieux de ma censure... Eh bien! Sachez que moi non
-plus, je n’ai jamais cessé de vous chérir! Je vous aime, Evguénï! je
-vous aime, je vous aime, je vous aime!...»
-
-Mais quelle est cette voix secrète plus impérieuse que celle de la
-tendresse, plus forte que celle du désespoir de la révolte? A peine
-le cœur de Viéra est-il traversé de ce souffle d’insurrection, qu’il
-sent une impossibilité presque physique, tant elle est nette, de s’y
-laisser aller. La décision que sa conscience loyale a prise dans un
-jour d’héroïsme ne peut ainsi flotter à la dérive, au caprice des
-passions, comme une grossière épave qu’engloutira l’abîme!... Un œil
-vigilant suit sa route, un doigt puissant la guide... Toute frémissante
-encore de la lutte, mais l’âme domptée, le cœur soumis, la jeune fille
-esquisse à nouveau son geste d’abnégation, et l’œil fixé sur l’Idéal
-qu’elle s’est volontairement créé et qui sera désormais l’unique phare
-de sa vie, elle condamne ses espoirs mauvais, ses souhaits parjurés...
-
-Elle reste ainsi longtemps immobile, comme fascinée par la
-compréhension lucide de son destin; un arrêt s’est fait dans sa pensée;
-seuls dirait-on, voient ses yeux... Elle n’a plus ni la force, ni même
-le désir d’ergoter; une volonté suprême annihile la sienne et décide en
-son lieu...
-
-Tout à coup, du fond de la chambre, un bruit confus de gestes et de
-mots prononcés à voix basse, vient tirer Viéra de sa rêverie.
-
-«Le plus grand a pris deux noix; fi! que c’est vilain!... Mais non! ce
-n’est pas dans le coffre!... Il disait: Je suis indigne... digne...
-digne!...» C’est Sacha qui, assise dans son lit dont elle a jeté les
-couvertures à terre, marmotte des phrases sans suite.
-
-«A minuit lorsque tout dort... Que donnerons-nous aux écureuillets?...
-Pardon, seigneuresse, je ne savais pas!... hi! hi! hi!...»
-
-—Qu’est-ce, ma chérie? pourquoi ne dors-tu pas? demanda Viéra en se
-rapprochant d’elle.
-
-L’enfant dévisagea un instant sa sœur sans répondre, puis avec
-volubilité dit:
-
-—Mais je ne peux pas! je ne peux pas! Imagine-toi, un couvre-pied
-bleu! C’est impossible! Un couvre-pied bleu! Et l’on veut que je
-dorme!... Prends-le, Viérotschka, cria-t-elle avec véhémence; dégoûtant
-couvre-pied!... Fu!...fu-u! Donne-m’en un rouge, supplia-t-elle, un
-beau rouge!...
-
-Viéra, docilement, s’en fut échanger le couvre-pied bleu contre celui
-de M^{lle} Burdeau qui était rouge, et l’étendit sur la couchette. Mais
-à peine Sacha eut-elle vu chatoyer ses plis à la lueur de la lampe
-que Viéra venait de rallumer, elle sauta à bas de son lit, se dressa
-haletante au milieu de la chambre et se mit à crier d’une voix rauque
-de terreur: «Du sang!... du sang!... Danilo! du sang!... Béréguiss!...»
-cria-t-elle avec éclat.
-
-—Sacha, Sachinnka, mon amour, calme-toi, au nom du ciel! Mère va
-t’entendre... Ah! mon Dieu!
-
-Quelqu’un avait remué dans la chambre voisine; une main cherchait la
-poignée de la porte...
-
-La démente continuait:
-
-—La télègue!... Danilo!... Ah! frère! frère!...
-
-Affaissée dans les bras de sa sœur, elle pleurait.
-
-—Danilko! gémit-elle une dernière fois avec désespoir.
-
-Sur le seuil de la porte maintenant entr’ouverte, une ombre blanche se
-dessine.
-
-—Retourne dans ton lit, maman, dit doucement Viéra; ce n’est
-rien... une peur enfantine que nous avons eue, Sacha et moi... Fini!
-ajouta-t-elle en s’efforçant de prendre une voix gaie.
-
-Mais Tatiana ne fut point dupe; elle avait entendu... Sans calculer ce
-que ce mouvement pouvait avoir de nuisible pour les nerfs impressionnés
-de la malade, elle s’élança vers le groupe formé par ses deux filles,
-et saisissant Sacha dans ses bras, se mit à la baiser avec passion.
-
-—Ma chérie, mon trésor, répétait la pauvre femme, comme du temps où,
-heureuse jeune maman, elle berçait l’enfant frêle sur ses genoux; ma
-chérie!... Regarde, c’est moi, c’est ta mère, ta maman qui t’aime, mon
-ange!... O Dieu puissant, viens à notre aide, cria Tatiana avec un
-regard dont l’ardeur dut percer le plafond de la chambre, le toit de
-la datcha, la voûte du ciel, et émouvoir le cœur du Père!... Dors, mon
-amour, dors!...
-
-Elle s’était assise sur le siège que Viéra lui avait avancé, et
-agenouillée tout près d’Aleksandra, la petite tête posée contre son
-cœur aimant, ses lèvres fermant de leurs baisers les paupières gonflées
-de pleurs, elle hypnotisait de sa tendresse le cerveau bouleversé.
-
-—Dors, mon trésor, do...rs!...
-
-Encore un sanglot, quelques plaintes, et Sacha s’assoupit.
-
-Le jour chasse complètement, maintenant, l’ombre de la chambre,
-mais Tatiana Vassilievna ni Viéra ne bougent. Pâles, silencieuses,
-alternativement elles regardent l’enfant endormie, et plongent leurs
-yeux dans les yeux l’une de l’autre.
-
-C’est la première fois qu’Aleksandra a une crise d’épouvante. Jusqu’à
-présent, ses manies d’abord, puis sa folie, ont été douces. Même
-le jour de la mort tragique du petit-fils d’Evlampia, elle avait
-paru sereine, répétant seulement de loin en loin, comme un écho: «La
-télègue était dans la fosse... Danilko aussi...» et souriant d’un air
-entendu quand on s’oubliait à rappeler devant elle quelque détail du
-sombre drame... Sauf aux instants où elle prenait ce visage fermé,
-cette mine têtue que Tatiana lui connaissait depuis l’enfance, elle
-semblait heureuse dans la nouvelle personnalité créée par sa démence;
-et l’on se réjouissait de ce qu’elle, au moins, la pauvre innocente, ne
-souffrît pas trop du malheur auquel on était soumis à cause d’elle...
-Et maintenant, cette triste consolation aussi allait disparaître! Non
-content de torturer ceux qui, du moins, avaient la force de supporter
-l’épreuve, Dieu levait son bras vengeur sur l’être sans défense!...
-
-A la voir là, dans ses bras, qui dormait tranquille et confiante comme
-un petit enfant, Tatiana allait jusqu’à songer: «Ah! qu’elle repose
-toujours ainsi! Que rien ne l’éveille, désormais! Mieux vaut, oui,
-mieux vaut la voir morte que douloureuse et terrifiée comme tout à
-l’heure!...» Puis elle sentait le cœur chéri battre sous ses doigts, le
-corps tiède palpiter contre sa chair de mère, et, reniant son souhait,
-disait à Viéra:
-
-—Quand je l’ai là, ainsi, près de moi, je suis heureuse, j’oublie
-toutes mes misères... Que c’est doux, un enfant à bercer, Viérotschka!
-Notre Katia le saura avant un an, j’espère, ajouta Tatiana, souriant
-déjà aux rêves des grand’mères...
-
-—Tais-toi, maman, cria presque durement Viéra, oubliant les
-précautions de silence qu’elle avait gardées jusqu’alors! Comment
-peux-tu souhaiter cela après ce que nous venons de voir?...
-
-Mais elle aperçut le timide effarement de sa mère, et, plus douce:
-
-—Faisons des vœux, au contraire, ma chérie, pour que tu n’aies jamais
-de petits-enfants!
-
-—Oh! Viérotschka, implora la pauvre maman qui fit signe en même temps
-de parler plus bas.
-
-—Mais oui, reprit impitoyablement Viéra! Quant à moi, c’est mon seul
-espoir maintenant...
-
-—Mais c’est un péché, enfant! Un manque de confiance envers le Père
-qui est là-haut...
-
-—Oh!
-
-Viéra accompagna cette exclamation d’un geste qui voulait dire: Ceci
-m’importe peu!
-
-—Que veux-tu dire, Viéra, fit sévèrement M^{me} Erschoff?
-
-—Que Dieu oublie parfois les hommes, et qu’il est prudent pour ceux-ci
-de ne songer qu’à eux-mêmes, s’ils veulent améliorer leur sort ou celui
-de leurs semblables...
-
-—Seigneur! gémit Tatiana, est-ce ta mère qui t’a appris ces choses?
-
-—Non, ma chérie... C’est la Vie!...
-
-—Mais tu ne la connais pas, la Vie!...
-
-—Assez pour désirer la connaître encore moins! Maman, murmura Viéra
-en se jetant à genoux près de madame Erschoff et inclinant sa tête sur
-l’épaule restée libre de la douce créature, maman, je voudrais mourir!
-
-—Je te défends de dire des choses pareilles, ma Viéra, fit Tatiana en
-détournant avec précaution son visage incliné vers celui de Sacha, pour
-baiser le front de son autre fille. Quel mal tu me fais! Mais on ne
-peut pas se laisser aller ainsi à toutes ses impressions; il faut être
-un peu vaillante!... Evguénï ne t’aimerait-il plus? interrogea la maman
-très bas, presque honteuse de montrer à Viéra qu’elle avait pénétré son
-secret...
-
-—Si, hélas!
-
-—Pourquoi... hélas?...
-
-—Parce que je le rends malheureux et suis à cause de cela plus
-malheureuse moi-même.
-
-—Mais tu l’aimes?...
-
-—Oui, hélas!
-
-—Pourquoi encore hélas? demanda Tatiana stupéfaite.
-
-—Parce que hélas! hélas! toujours hélas! répondit Viéra en crescendo.
-Tiens, mamacha, nous l’avons trouvée l’autre soir, Madeleine Burdeau et
-moi, la définition de la vie: un hélas perpétuel, un hélas encore, un
-hélas toujours!...
-
-—Quel blasphème! gronda M^{me} Erschoff en secouant la tête. Mais
-c’est offenser Dieu que de critiquer ainsi son œuvre! Il est le Maître,
-Il agit comme Il veut!...
-
-—Tu es d’avis aussi, peut-être, qu’il faut le remercier quand il
-frappe?
-
-—Eh bien! oui, affirma la croyante avec ferveur. Même alors, je te
-bénis, ô Père!
-
-—Moi aussi, fit Viéra avec plus de pessimisme qu’elle n’en avait en
-réalité au fond de l’âme. Avec notre désabusé poète Lermontoff, je te
-rends grâces, Seigneur, des plaisirs variés de ce monde charmant...
-des espoirs vains de nos cœurs... de l’âcreté de nos larmes.. de nos
-rêves trompeurs perdus dans les espaces... de tout, enfin, mon Dieu!
-Puissé-je seulement ne pas trop longtemps te rendre grâces!... Oh!
-mamotschka, tu me regardes comme une cigogne qui trouverait un canard
-dans son nid à la place d’un de ses petits!
-
-—C’est que je ne reconnais plus ma Viéra, dit la maman navrée.
-
-—Mais moi, je te reconnais toujours, va, ma chère poule! jeta Viéra
-dans un baiser.
-
-—Alors, puisque tu aimes Evguénï et qu’il t’aime, reprit M^{me}
-Erschoff revenant à sa chère idée, rien n’est plus simple: tu
-l’épouseras. C’est un beau parti!
-
-—Il s’agit bien de cela! Mais, justement, c’est là l’«hélas!» qui a
-provoqué tant de scandale tantôt. Nous ne nous marierons pas!
-
-—Je ne comprends pas.
-
-—Tu n’as jamais compris...
-
-—Parce que tu es trop compliquée.
-
-—Et toi trop simple... Voyons, mère, puis-je prendre un époux quand
-je sais (Viéra dit ces mots si bas, que Tatiana dut coller son oreille
-contre la bouche de la jeune fille pour les entendre) quand je sais
-que notre famille est maudite, et qu’en me mariant je propage le mal
-affreux qui empoisonne son sang, et expose mes futurs enfants, ou tout
-au moins les enfants de mes enfants, au malheur dont nous sommes les
-témoins depuis quelques semaines, aux affres tragiques dont nous avons
-eu le spectacle ici même tout à l’heure!... Dis, maman, le puis-je?
-
-—A quoi vas-tu penser, Viéra? Je te l’ai dit, c’est au Père à conduire
-nos actions, et non à nous, misérables atomes!... Aurais-je jamais osé,
-moi, faible créature, empiéter ainsi sur les droits du Créateur?
-
-—Est-ce que tu savais, lorsque tu t’es mariée, à quoi tu exposais tes
-descendants à venir?
-
-—Non.
-
-—Et, si tu l’avais su, aurais-tu persisté à le faire?
-
-—Mais oui... pourquoi pas? fit timidement la pauvre maman; toutes ces
-subtilités me sont-elles jamais entrées dans l’esprit?
-
-—Eh bien! tu aurais commis un crime, tout simplement, dit Viéra si
-haut que Sacha tressaillit.
-
-—Oh! fit M^{me} Erschoff avec un air de reproche qui s’adressait
-également aux paroles de Viéra et au ton élevé dont ces paroles avaient
-été prononcées.
-
-Puis elle mit un doigt sur ses lèvres pour commander le silence. Mais
-l’enfant ne bougea plus.
-
-—Couchons-la dans son lit, dit Viéra après un instant, puis nous
-partirons; elle dormira plus tranquillement.
-
-Tatiana Vassilievna s’exécuta avec regret.
-
-C’était si bon, ainsi, dans les bras l’une de l’autre! Et si rare!...
-Mais la pose commençait à devenir fatigante; son dos était courbaturé,
-ses doigts avaient la crampe; puis, il était vrai que Sacha serait
-mieux dans son lit.
-
-—Chu...u...u...t!
-
-Toutes deux sortirent de la chambre sur la pointe des pieds.
-
-—Tu ne te couches pas? demanda Tatiana.
-
-—Non. Aussi bien, je ne pourrais dormir... Mais toi, va te reposer
-pendant quelques instants. Tu as eu une journée si fatigante!...
-
-—Et que vas-tu faire, toute seule ainsi, au point du jour?
-
-—Ne t’inquiète pas.
-
-—Et si Sacha s’éveille?
-
-—Laisse la porte ouverte entre ta chambre et la nôtre: tu entendras
-tous ses mouvements.
-
-—Viérotschka! supplia M^{me} Erschoff avant de quitter sa fille,
-promets-moi que tu vas réfléchir à ce que tu viens de me dire, et que...
-
-—Oui, oui, sois tranquille, je réfléchirai, je te le promets! Je ne
-fais que ça, ajouta la jeune fille en riant.
-
-«Puisqu’elle promet de réfléchir, se dit la maman en regagnant son
-lit, c’est qu’elle est toute disposée à renoncer à ses lubies, si
-quelque échappatoire lui en laisse les moyens... Allons! il est permis
-d’espérer!»
-
-«Chose singulière que les parents! se disait Viéra de son côté. Maman
-devrait être la première à approuver ma décision. Que dis-je? à m’en
-montrer la voie, et c’est un véritable désespoir pour elle que je
-m’y sois résolue... Heureusement, je-sais-ce-que-je-veux, articula
-la vaillante presque à haute voix, en détachant chaque syllabe de
-sa phrase, et pour rien au monde, désormais, ni ma conscience ni ma
-fermeté ne se laisseront amadouer!»
-
-
-
-
-XI
-
-
-QUI vive? demanda la voix tout éveillée de M^{lle} Burdeau lorsque
-Viéra traversa la chambre commandant le salon, qui était celle de la
-Française.
-
-—Amie!
-
-—Ah! c’est toi, Viéra?
-
-—Moi.
-
-—Déjà levée?...
-
-—Comment, «déjà»? Je le suis depuis hier, levée, ou plutôt depuis
-avant-hier, car, chère Madeleine, la nuit avant celle-ci non plus je ne
-me suis pas couchée, dit Viéra en se rapprochant du lit de son amie.
-
-«Tout comme moi,» songea M^{lle} Burdeau à part elle. Puis, s’adressant
-à Viéra:
-
-—C’est cela que tu étais si pâle hier?
-
-—Non, fit Viéra; tu sais bien que ce n’était pas cela! Ah! Madeleine,
-Madeleine, que j’ai souffert pendant cette maudite journée! Tous les
-tourments de ma vie s’étaient ligués contre moi pour me rendre la plus
-misérable des créatures: le mariage de Katia... la place de Sacha vide
-à notre table de famille... la présence d’Evguénï qu’il me fallait
-traiter en étranger, en nullité hostile à mon cœur!... Une agonie,
-enfin! Et j’ai dansé!...
-
-—Même avec lui. Je t’ai vue...
-
-—Oui, il le fallait bien... Sous quel prétexte lui aurais-je refusé?
-Ah! la joyeuse danse! A quoi bon un orchestre? Les battements
-d’angoisse de nos cœurs suffisaient!
-
-—Il était aussi pâle que toi...
-
-—Pauvre ami! Pauvre, pauvre!...
-
-—Mais comment en as-tu fini avec lui, si tu en as fini?...
-
-—Si j’en ai fini? s’écria Viéra avec fierté. En doutes-tu? Ne
-t’avais-je pas juré?
-
-—Ne te fâche pas, amie. C’est parce que je comprends toute l’étendue
-de ton héroïsme que je viens à en douter... Jamais, non, jamais, je
-n’aurais cette force, moi! Eh! bien. Et alors, comment t’y es-tu prise?
-
-—Je lui ai dit que je ne l’aimais plus, que je ne l’avais jamais aimé!
-répondit Viéra en écrasant deux larmes de rage aux coins de ses yeux.
-
-—Tu aurais pu employer des moyens moins violents, lui dire que ton
-cœur lui restait fidèle, qu’il serait toujours pour toi l’ami le plus
-cher, mais que...
-
-—Oui, une romance, interrompit Viéra, qui finirait par le duo le plus
-tendre! N’est-on pas vaincu d’avance lorsque l’on donne une telle
-prise à l’ennemi? (Étrange ennemi! Enfin!...) Si Evguénï savait que je
-l’aime encore, il me poursuivrait de ses prières, de ses larmes... Mon
-Dieu! oui, chère Madeleine; chez nous, les amoureux pleurent encore
-ainsi, tout simplement! Et cela, Dieu m’absolve! je ne pourrais le
-supporter, non! Tandis qu’ainsi, il me considérera comme une coquette,
-me méprisera, m’oubliera! Ce sera complet! ajouta Viéra dans un sourire
-plein d’amertume.
-
-—Oh! les choses n’iront pas si vite en besogne, ma pauvre petite!
-On ne renonce pas ainsi, d’un coup, aux rêves qui furent chers, même
-si l’objet qui faisait leur valeur a perdu un peu de son prestige.
-On caresse en eux les chimères qu’ils étaient, la joie qu’ils nous
-ont donnée!... Avant qu’Evguénï parvienne à t’oublier et à ne plus
-souffrir, il passera de l’eau sous le pont, comme on dit chez nous.
-
-—Tu es une consolatrice hors de pair, Madeleine, fit Viéra brièvement.
-
-—C’est que je t’aime, ma chérie, que je veux ton bonheur, et qu’il
-me semble que tu le sacrifies à des choses si douteuses... si
-aléatoires!...
-
-—Ce que dicte une conscience loyale ne saurait mentir! Ma conviction
-est faite; tu me tenteras donc en vain, prêcheuse d’amour!
-
-—Et si je te disais que mes perfides avis n’étaient faits que pour
-éprouver ta vaillance?... Que tes convictions sont les miennes?... Que
-je t’approuve... Que je t’envie! s’écria Madeleine Burdeau en attirant
-Viéra tout près d’elle pour la presser sur son cœur. Oui, j’ai réfléchi
-à ce que tu m’as exposé l’autre jour; j’ai reconnu le large but de ce
-que j’appelais tout au fond de moi tes utopies, et je te donne cent
-fois, mille fois raison!
-
-—Enfin!
-
-—Oui. Je ne te troublerai plus de mes conseils frivoles. Tu as en moi,
-depuis ce moment, la plus fidèle alliée, et, si cela était nécessaire,
-la protectrice la plus dévouée de tes idées!
-
-—Même contre moi-même?
-
-—Même contre toi.
-
-—Jure-le, Madeleine!
-
-—C’est fait.
-
-—Alors, je te dirai tous mes doutes, toutes mes luttes; cela me
-soulagera, car il y a des heures, enfin, où le cœur se révolte, où
-l’âme brisée n’a plus la force de combattre... Et être seule pour
-vaincre en de pareils moments!...
-
-—As-tu fait part de tes vues à Vadim Piétrovitch? interrogea Madeleine
-Burdeau avec un peu d’hésitation.
-
-Viéra fit signe que oui.
-
-—Et quelle est son opinion, à lui?
-
-—Au fond, je crois qu’il m’approuve, bien qu’il m’ait opposé plusieurs
-objections.
-
-—Lesquelles? Elles doivent avoir plus de valeur que les miennes,
-puisqu’elles relèvent de la science... du moins je le suppose.
-
-—Eh! justement; les froides notions de la science peuvent-elles
-prévaloir sur les élans impérieux de l’âme?... D’ailleurs, voici la
-manière de procéder de Vadim: «Il est prouvé par statistique que...
-Pourtant, il ne faudrait pas en conclure que... Plusieurs aliénistes
-affirment que... D’autres, au contraire, sont d’avis que...» Enfin,
-impossible de sortir de là avec une conviction quelconque!... Mon
-raisonnement, à moi, simplifié depuis que je réfléchis beaucoup à ces
-choses, se résume à ceci, et se montre d’une logique qui suffit à
-mes convictions pour ne plus s’écarter de la route que ma conscience
-leur a tracée: depuis aussi loin qu’on peut remonter dans la famille
-des Douganovski, qui est celle de ma mère, c’est-à-dire depuis six
-générations, y compris la mienne, chaque étape de ces générations a
-été marquée par un ou plusieurs cas de folie. Donc, il est bien avéré
-que la folie est héréditaire dans notre race. La folie héréditaire,
-comme toutes les tares ataviques, est presque impossible à guérir;
-donc, pour empêcher qu’elle sévisse, il n’y a qu’un moyen à employer,
-c’est d’empêcher qu’elle existe. Or, comment mettre en pratique ce
-moyen? En supprimant la race qui produit cette tare, c’est-à-dire en
-ne créant plus de descendants; c’est-à-dire, pour les représentants de
-cette race, en renonçant au mariage... L’on se donne tant de peines
-pour guérir le mal qui existe! N’est-il pas plus simple de l’empêcher
-d’être?... Plus simple et plus humain! D’ailleurs, ici, nous n’avons
-pas le choix: la pitié la plus élémentaire nous interdit d’opter pour
-autre chose que pour le second point... Je n’oserais, pour ma part,
-méconnaître sa loi... Et la meilleure preuve de la droiture de mes
-idées, c’est que quand je songe à m’insurger contre elles, la paix de
-ma conscience s’évanouit du coup... Oh! cela arrive plus souvent qu’à
-son tour! ajouta la jeune fille en souriant. Qu’on a de mal à faire son
-devoir, Madeleine!
-
-—Oui, mais qu’on a de joie quand on a su le faire!
-
-—Avec tout cela, je t’ai éveillée de bien bonne heure, ma pauvre amie!
-
-—Il y avait longtemps que je l’étais; aussi longtemps que toi, laissa
-échapper Madeleine Burdeau.
-
-Puis, devant l’étonnement de Viéra:
-
-—Oui, ajouta-t-elle, j’ai tant pensé à tes confidences, à Katia, au
-bonheur que son mariage lui apportait, à la déception qu’il te donnait
-à toi, que je n’ai pu fermer l’œil ni hier ni aujourd’hui...
-
-Cette hypocrisie coûtait un peu à M^{lle} Burdeau; mais comment avouer
-que la présence de Vadim à Vodopad mettait son cœur en tel émoi que le
-sommeil de deux nuits en avait été compromis?
-
-—Alors, tu as entendu Sacha?
-
-—Non...
-
-—C’est vrai, notre chambre est assez éloignée de la tienne... Ah!
-si tu l’avais vue, la pauvre petite! Elle a eu un accès d’épouvante
-affreuse! Elle se rappelait la chute de Danilo... Maintenant je suis
-certaine qu’elle a pris une part active à ce malheur. Elle criait
-éperdue: «Béréguiss! Béréguiss!» Or, tu sais que c’est par cet
-avertissement que nos conducteurs russes font se garer les gens qui se
-trouvent sur la route de leurs véhicules. Qui sait si le malheureux
-garçon ne le lui a pas lancé, ce cri? Et si, voyant qu’elle ne
-s’écartait pas assez vite pour éviter ses chevaux, il ne s’est pas jeté
-de propos délibéré dans l’abîme ouvert au bord de la route, pour lui
-sauver la vie, à elle? Je ne puis m’expliquer qu’ainsi comment elle
-se trouvait dans la fosse quand Akim a découvert le corps de Danilo,
-et pourquoi elle a crié tantôt: «Béréguiss!» avec cet indescriptible
-effroi.
-
-—Cela peut-être, fit Madeleine Burdeau rêveuse...
-
-—Ah! Madeleine! Songer qu’elle a été la cause d’un tel malheur!...
-S’attendre, dès à présent, à chaque instant, à des scènes comme celle
-de cette nuit!
-
-—C’est affreux.
-
-—Mère a tout entendu...
-
-—Oh!
-
-—Oui. Heureusement, maman tient de sa foi si ardente une résignation
-qui lui permet de supporter l’épreuve; puis elle a, malgré la vivacité
-de sa tendresse, des sautes un peu puériles d’impressions qui la font
-vite oublier... A peine Sacha s’était-elle calmée qu’elle me parlait
-déjà avec ravissement de ses petits enfants à venir! Tu penses si elle
-a été bien reçue!...
-
-—La délicieuse femme que Tatiana Vassilievna! fit M^{lle} Burdeau.
-Elle est d’une candeur!
-
-—C’est un ange, conclut Viéra.
-
-—Que tu effarouches quelquefois...
-
-—Mais que j’aime à la folie. On ne peut se figurer avec quelle douceur
-elle nous a élevées. Jamais sa bouche n’a dit: Je veux! Et elle était
-belle!...
-
-—Cela se voit encore. Tu lui ressembles, du reste.
-
-—Dis-moi la pure et sincère vérité, Madeleine, suis-je belle?
-
-—Non, pas belle, belle dans le vrai sens du mot; mais charmante,
-attirante au possible. Tes admirables cheveux cendrés d’une teinte si
-rare, tes yeux bleus... de quel bleu dirai-je?... Ah! j’y suis! du bleu
-honnête et clair de la fleur de gentiane; ton teint pâle, ta taille
-menue, sont un ensemble de grâce et d’harmonie parfaites.
-
-—Alors, tu comprends que l’on m’ait aimée!
-
-—Coquette! Et moi?
-
-—Oh! oui, que je le comprends!
-
-—Mais non! Je te demande comment je suis faite.
-
-—Au premier abord, tu as l’air un peu déesse... un peu inaccessible...
-Le casque de tes cheveux noirs, ta taille qui paraît très grande et
-qui n’est en somme que moyenne; tes yeux sévères, ta démarche lente,
-imposent. Puis, d’un sourire, tu apprivoises les mortels!... Je crois
-que l’on peut dire de toi que tu es belle, classiquement belle. Tu as
-dû avoir beaucoup de succès dans ta carrière d’institutrice en Russie?
-Avoue-le, Made!
-
-—Oui... Mais lesquels! fit la Française avec dégoût.
-
-—On ne t’a jamais demandée en mariage?
-
-—Si, une fois.
-
-Et M^{lle} Burdeau se mit à rire, malgré l’amertume dont les questions
-de Viéra venaient de remplir son cœur.
-
-—Et... peut-on savoir?
-
-—Qui? Mais pourquoi pas? Un garçon coiffeur, ma chère!
-
-—Oh!
-
-—Parfaitement! J’achetais toujours ma parfumerie dans le même magasin,
-tiens, à Kieff, au coin de Kreschatik et de Nikolaïevska. Or, un salon
-de perruquier, comme vous dites, est attaché à l’établissement, et dans
-ce salon travaillait, travaille encore un Adonis en tablier blanc qui,
-par la porte ouverte sur le magasin, guettait les belles clientes, et
-que mes charmes ont conquis!... Profitant d’un dimanche qu’il était
-seul à la boutique—les autres employés ayant eu probablement congé—et
-où j’avais eu besoin de faire emplette, il me fit à brûle pourpoint sa
-déclaration, et me demanda de vouloir bien l’accepter pour époux!... Je
-l’entends toujours qui me répète—car j’étais trop saisie pour couper
-court tout de suite à sa tirade—: «Ia vas loublou! Ah! kak ia vas
-loublou! (_Je vous aime! oh! combien je vous aime!_)»
-
-—Oh! fit Viéra! que tu as dû être indignée!
-
-—Que non, ma chérie; tu te trompes, répondit Madeleine Burdeau avec
-tristesse. La grossièreté des aveux que j’avais eu à subir jusqu’alors
-me fit presque trouver touchante cette proposition, déplacée, il est
-vrai, mais honnête, au moins, et si sincère!... Le pauvre diable!
-il s’était probablement renseigné sur mon compte, et me sachant
-institutrice—c’est-à-dire subalterne—et pas riche,—comme lui sans
-doute,—il ne voyait pas en quoi sa démarche pourrait m’offenser!... Si
-je n’avais eu que des humiliations de ce genre à souffrir!...
-
-—Alors, c’est triste d’être institutrice?
-
-—Souvent. En tout cas, dans cette carrière, le plus grand défaut qu’on
-puisse avoir, c’est d’être belle... quand on n’est pas intrigante en
-même temps!
-
-—Et celui que tu aimes à présent, Made, interrogea Viéra tout bas en
-se penchant vers son amie?...
-
-—Oh! celui-là ne m’a jamais mésestimée, ni offensée!... C’est l’être
-le meilleur, le plus noble qui soit, répondit Madeleine Burdeau avec
-chaleur! Mais je l’aime, lui, et il ne m’aime pas... C’est encore pis
-ainsi... Eh bien! non! corrigea-t-elle au bout d’un instant, même
-dédaignée, même sacrifiée, je n’ai pas à me plaindre! Je sais ce
-que c’est que le pur amour! Je suis fière de celui que j’aime et du
-sentiment qu’il m’inspire! Tout est bien. Au moins j’aurai vécu!...
-C’est que j’ai vingt-six ans, ma chérie!
-
-—Tu ne les parais pas.
-
-—N’importe! je les ai... et la jeunesse s’enfuit à grands pas!
-
-—Comment est-il au physique, celui que tu aimes, demanda Viéra
-intriguée?
-
-Ici, Madeleine Burdeau se troubla un peu; puis souriant pour donner un
-air léger au compromis de sa franchise, elle se mit à tracer l’inverse
-du portrait de Vadim.
-
-—Assez petit,... blond,... barbe à la russe,... yeux bleux,... teint
-hâlé...
-
-—Et Russe, lui aussi, comme sa barbe?
-
-—Russe.
-
-—Et ce petit homme blond n’aime pas la déesse que tu es?
-
-—Apparemment.
-
-—Peut-être n’ose-t-il pas te déclarer ses sentiments? Peut-être lui
-as-tu...
-
-—Ne ruine pas ton imagination à lui faire des emprunts pareils, va, ma
-petite Viéra, interrompit la Française, mi bonne-enfant, mi-amère! Il
-aime ailleurs, voilà le hic!
-
-—Le hic?...
-
-—Tu ne comprends pas cette expression? Cela veut dire: Voilà le
-cheveu...
-
-—Dans la soupe?... demanda Viéra, riant de l’explication.
-
-—Dans la soupe! Tu as parfaitement saisi. Oh! l’intelligente élève!
-
-—Mais est-il aimé, lui, de celle qu’il aime?
-
-—Je le crains.
-
-—Et elle est aussi jolie que toi?
-
-—Elle est charmante.
-
-—Je te plains, ma pauvre Made!
-
-—Il y a de quoi, fit la Française tristement gouailleuse. Mais assez
-parlé de ces choses, ma chérie. Si tu le permets, je vais me lever, je
-ne ferai qu’une toilette sommaire et nous irons déjeuner. Hélas! les
-soucis du cœur n’empêchent pas les besoins plus grossiers de guetter
-nos instincts... J’ai horriblement faim!
-
-—Ceci est d’autant plus sage, dit Viéra, que Vadim retourne à
-Kieff par le train de dix heures, et que personne, après la journée
-harrassante d’hier, n’a songé à lui faire préparer un déjeuner un peu
-substantiel; or, il est tellement, lui, insoucieux de ces choses, qu’il
-partirait sans manger plutôt que de se donner la peine de commander
-lui-même son repas. Tiens! mais nous pourrions le conduire à la gare;
-nous mettrons simplement nos pèlerines sur nos vêtements de matin. Cela
-te convient-il?
-
-Madeleine Burdeau répondit: «Oui» d’une voix qu’elle s’efforçait
-de garder naturelle; mais, dans sa hâte à se lever, dans ses yeux
-rayonnants, un observateur moins occupé que Viéra de ses propres
-pensées eût reconnu une joie débordante bien en désaccord avec le ton
-d’indifférence aimable dont ce mot avait été prononcé...
-
- * * * * *
-
-Une heure plus tard, les deux amies étaient installées en compagnie de
-Vadim Piétrovitch dans la calèche qui reconduisait le jeune homme à la
-gare.
-
-Des deux chevaux, l’un était ce même «brûlé» qui avait réussi à sauter
-librement dans la fosse au charbon de bois, lorsque Danilo s’y était
-précipité avec son attelage, et qui avait regagné sain et sauf l’écurie.
-
-M^{me} Erschoff, craignant de nouveaux accidents,—car personne, sauf
-Viéra (et M^{lle} Burdeau depuis ce matin) ne soupçonnait la véritable
-cause de la catastrophe du silo,—avait voulu le vendre; mais Andreï
-supplia tant et si bien, mettant toute la faute sur ce «maladroit de
-Danilo qui n’avait jamais su mener un cheval», que la faible Tatiana
-avait dû enfin céder à ses instances. Et, chose à remarquer, depuis
-que le «brûlé», la moins aimée auparavant des bêtes d’Andreï, était
-sorti indemne de la tragique équipée de la fosse, celui ci était devenu
-plein d’égards pour le cheval; il lui témoignait à tout propos une
-affection jalouse, une prédilection marquée sur les autres hôtes de son
-écurie... On eût dit la tendresse reconnaissante d’une mère pour un
-enfant qui vient d’échapper à un grand péril!
-
-Plus de coups de fouet, plus de reproches, plus d’injures capables
-de froisser l’amour-propre d’un cheval. Quand le «brûlé» avait envie
-de faire le paresseux, on allait au pas; quand il lui prenait la
-fantaisie de courir, ses compagnons devaient le suivre... En un mot,
-le récalcitrant Andreï n’obéissait plus spontanément qu’à une seule
-créature au monde, et cette créature, c’était le «brûlé»!
-
-Quant à la télègue, on ne l’avait même pas fait réparer. Tatiana
-Vassilievna, trouvant qu’un souvenir trop lugubre s’y rattachait,
-n’avait pas voulu la garder; elle en avait fait cadeau à un pauvre
-moujik ravi qui l’avait transformée lui-même, avec l’ingéniosité russe,
-en chariot de corvée...
-
-—Eh! frère, tu vas me faire manquer mon train, cria Vadim remarquant
-la lenteur de l’équipage.
-
-—Que faire, barine? Mes chevaux sont fatigués... ils ont tant trotté
-hier.
-
-—Donne-leur un bon coup de fouet, ça les ravigotera!
-
-—Et comment, faut-il aussi vous jeter dans le fossé?
-
-—Andrioucha! cria Viéra avec colère.
-
-Andreï rougit et fit claquer son fouet, mais mollement, pour cacher sa
-déconvenue.
-
-—Je sais bien, moi, pourquoi cette animosité sournoise contre le
-pauvre Danilo, dit M^{lle} Burdeau, en français, naturellement. Il
-courtise Ioulia...
-
-—Est-ce possible! s’exclamèrent à la fois Vadim et sa cousine.
-
-—Je les ai surpris ensemble l’autre jour, en revenant de chez Natalia
-Grigorievna, il la tenait par la taille... elle souriait.
-
-—Deux mois après la mort tragique de son fiancé! Mais c’est
-abominable, s’indigna Viéra.
-
-—Je n’ai pu m’empêcher de le lui dire aussi moi-même quand elle m’a
-dépassée, seule, un instant après dans le chemin. Elle s’est un peu
-troublée, mais bien vite remise, m’a répondu par l’éternel «Que faire?»
-des Slaves... «Que faire? barichnia, il est mort; nous n’y changerons
-rien!»
-
-—Au fait, dit à son tour Vadim, c’est une réponse très sage.
-
-—Oh! Vadim Piétrovitch, murmura Madeleine Burdeau, saisie.
-
-—Je vous scandalise, mademoiselle? Eh! pourquoi voulez-vous que
-nos paysans envisagent la vie d’une autre façon? S’ils prétendaient
-s’arrêter à chaque mécompte, à chaque adversité qui les visitent, ils
-auraient trop à faire! Un malheur est-il arrivé? Avec la grâce de Dieu
-et leur insouciance, ils tâchent de le réparer au plus vite; ils n’ont
-pas de temps à perdre, eux, en sentimentalité vaine!
-
-—Mais ici, ce ne serait que de la décence.
-
-—Ou de l’hypocrisie. Ioulia a aimé Danilo parce qu’il était jeune,
-parce qu’il était beau, parce qu’il lui a dit qu’il l’aimait... C’est
-le plus souvent ainsi que l’amour naît au cœur des filles. Aujourd’hui
-que Danilo n’est plus là, Andreï, non moins jeune, non moins bien campé
-que lui, redit à son tour à l’oreille de Ioulia les éternelles paroles.
-Qu’elle l’écoute, elle dont le cœur primitif n’a pas nos raffinements
-de civilisés, c’est dans l’ordre de la nature.
-
-—Alors, vous comprenez que l’on change ainsi d’amour comme de... robe?
-demanda Madeleine Burdeau déçue.
-
-—Je comprends... je comprends... jusqu’à un certain point. Enfin,
-d’une paysanne de dix-huit ans cela ne m’étonne pas.
-
-—Ma chère Madeleine, dit Viéra en riant, tu as l’air d’une vestale
-qui vient de constater que son feu s’est éteint!
-
-La Française rougit, puis à son tour ébaucha un sourire.
-
-—Vous êtes si intransigeante que cela sur les questions d’amour,
-mademoiselle? demanda Vadim.
-
-—J’avoue qu’en cette matière je suis pour l’unité.
-
-—Moi aussi, dit Viéra vivement.
-
-—Que de veuves éplorées, que de filles dédaignées, que de cœurs
-délaissés votre système condamne à un deuil éternel!
-
-—Eh bien! et où serait le mal? interrogea fièrement Madeleine Burdeau.
-
-—Dans une orgie de mécontentements, de bouderies, d’aigreurs...
-
-—Le cœur qui n’est pas aimé est-il nécessairement plein de tout cela?
-
-—Le plus souvent.
-
-—Vadim Piétrovitch, dit lentement la jeune fille, mi-narquoise,
-mi-grave, seriez-vous malheureux en amour? Vous êtes, ce matin, si
-impatient, si taquin!...
-
-L’étudiant s’inclina en signe d’affirmation.
-
-—Oh! quel trio! fit Viéra, malgré elle.
-
-Vadim sourit, et embrassa la calèche d’un regard circulaire.
-
-—Tous les trois? questionna-t-il. C’est parfait!
-
-—C’est hier que nous eussions formé un joli groupe! dit Viéra.
-Evguénï, toi, frère... Maria Pavlovna...
-
-—Pourquoi Maria Pavlovna, interrompit vivement l’étudiant, t’a-t-elle
-fait des confidences?
-
-—Mais n’est-ce pas connu de tout le monde qu’elle est affreusement
-délaissée par son mari?
-
-—Ah! c’est de cela qu’il s’agit, fit le jeune homme en respirant.
-
-—Et de quoi voulais-tu que ce fût, puisqu’elle est mariée? répondit
-ingénument Viéra.
-
-—Tu as raison, sœur.
-
-Madeleine Burdeau, elle, regardait Vadim avec douleur, et son cœur
-répétait tout bas: «Comme il l’aime! Ah! comme il l’aime!» ce en quoi
-le cœur mal informé se trompait, en somme, car Vadim était plus piqué
-par la réserve de la jeune femme, plus apitoyé sur sa grâce meurtrie,
-et plus attiré vers elle par un désir physique de vaincre sa longue
-résistance, qu’il ne l’aimait au vrai sens du mot.
-
-—Vadim Piétrovitch, dit l’amie de Viéra au bout d’un instant de
-silence, je crois que vos arguments de tout à l’heure en faveur de
-Ioulia n’étaient qu’une théorie fantaisiste et non la démonstration de
-vos principes à vous. Vous me semblez être un fidèle, Vadim Piétrovitch!
-
-Elle avait mis tant de tendresse et de mélancolie inconsciente dans
-ces mots, que l’étudiant troublé la regarda longtemps sans songer à lui
-répondre. Madeleine, gênée de la persistance avec laquelle les yeux du
-jeune homme restaient fixés sur elle, détourna la tête, et se mit à
-parler avec Viéra de choses indifférentes.
-
-La calèche arriva ainsi devant la modeste gare de Tiétiéreff qui
-dessert Vodopad, au moment où le dernier coup de cloche annonçait le
-départ immédiat du train. Vadim n’eut que le temps de descendre de
-voiture et de faire l’assaut d’un wagon sans prendre de ticket.
-
-—Au revoir, mademoiselle!—Viérotscka, au revoir!
-
-—A bientôt, Vad! lui cria Viéra. Nous irons à Kieff un de ces jours.
-Bonne route!
-
-—Au revoir, Vadim Piétrovitch, lança M^{lle} Burdeau à son tour.
-
-—Quel air rayonnant tu as, Made, dit Viéra à la Française lorsque
-Andreï eut fait faire demi-tour à son attelage, et que la calèche roula
-de nouveau sur le chemin de la datcha! Tu vois, j’ai eu une bonne idée;
-cette promenade matinale t’a fait joliment du bien!
-
-—Oui, acquiesça Madeleine de la tête.
-
-Et tout bas elle se répétait à elle-même avec délices: «Oh! oui, oui,
-que cette promenade m’a fait du bien... plus que tu ne le crois, ma
-petite amie!»
-
-Ceci était le résultat de la dernière attitude de Vadim.
-
-Éternel grand enfant que le cœur! Une parole, un sourire, moins que
-cela, un regard, et le rouleau magique du cinématographe qu’est la vie
-change pour lui ses aspects moroses en images riantes, ses paysages
-déserts en oasis fécondes! Ah! que le cœur qui aime est donc puéril! Et
-combien peu de chose il lui faut pour être consolé.
-
-
-
-
-XII
-
-
- L’HIVER!... _Le paysan en fête,
- Avec son traîneau fraye la route.
- Son cheval, sentant la neige,
- Trotte insoucieusement
- En traçant des sillons moelleux...
- Une fière kibitka vole...
- Le cocher, assis sur son siège,
- Est vêtu d’une touloupe serrée par une écharpe rouge.
- Ah! voilà qu’un gamin court!
- Il a dans son traîneau un petit chien noir
- Et joue lui-même le rôle de cheval.
- Le gaillard! il a déjà gelé son pouce,
- Il a mal... mais en même temps il rit
- Et sa mère lui montre du doigt par la fenêtre!_
-
-Ce charmant tableau de l’hiver russe, que Pouschkine a tracé, se
-représente à la mémoire de Viéra, l’un des premiers jours de décembre,
-alors qu’assise avec Madeleine Burdeau dans un des coupés du train
-qui les transporte à Kieff, elle suit, à travers la vitre dégelée de
-la portière, le paysage que longe la voie ferrée. Cette année-là le
-froid a été long à venir; la neige n’a commencé à tomber que dans les
-derniers jours de novembre. Tant que l’automne était resté serein,
-tant que les fantastiques joyaux d’or bruni et les voiles mauves dont
-la nature se pare pour porter le deuil de l’été gardèrent leur poésie
-mélancolique, rien ne fut à regretter. Mais cette pluie sournoise qui
-vint changer en boue le sable des chemins, mais ce vent plaintif qui
-rendit sinistres jusqu’aux échos harmonieux de la forêt, mais ce ciel
-terne, cette brise glacée, ces bras piteusement tendus des arbres
-dénudés, de quelle tristesse maussade ils vinrent envelopper Vodopad!
-
-Aussi quelle ne fut pas la joie des habitantes de la datcha lorsqu’en
-poussant, un matin, les volets de leurs chambres, elles trouvèrent le
-parc, morne et désolé la veille, transformé par le sortilège d’une nuit
-en blanc palais de marbre, qu’irisaient par places, comme la flamme de
-lampes aux globes opalins, les rayons légèrement voilés du soleil.
-
-Pour le Russe, l’hiver n’est pas cette saison que craignent les peuples
-du Midi; c’est un ami désiré, un génie bienveillant qu’il accueille
-toujours avec tendresse, et qui sait parler à son cœur. L’hiver russe
-n’est pas le visiteur morose aux neiges fondantes et noires, au ciel
-lugubre, à la perfide humidité, que connaissent les pays du sud; c’est
-un hôte loyal, au froid robuste, à la neige éclatante et drue, à la
-gelée nette, aux horizons larges et clairs.
-
-Qui ne s’est senti plus vigoureux, plus sain, plus dispos d’esprit et
-de corps, plus vaillant et, oserai-je dire, plus pur d’âme après une
-promenade à travers la blancheur du steppe ou de la forêt, les poumons
-dilatés par l’air vivifiant, les joues tapotées amicalement par la
-froide brise, les narines caressées par l’odeur fraîche des cristaux
-immaculés, les yeux si pénétrés de blancheur, qu’ils la déversent
-jusque dans le cœur et la pensée?
-
-Viéra, véritable âme russe, aime passionnément l’hiver russe.
-
- Avec sa beauté froide,
- Avec son givre brillant au soleil,
- Et ses journées glacées,
- Et ses traîneaux... Et durant l’aube tardive,
- Les scintillements de sa neige rose...
-
-Ses yeux ne se détachent pas de la vitre dont elle a pris possession,
-et qu’elle essuie avec son mouchoir chaque fois que la légère couche
-de vapeur dont le verre se couvre menace de se congeler. Elle ne voit
-que bien imparfaitement à travers cette mince couche de buée, mais cela
-suffit à son imagination pour reconstituer—et largement—le paysage
-qui se déroule.
-
-Même les choses lui paraissent plus idéales ainsi, enveloppées de
-cette gaze nuageuse qui les voile à demi. Évanouies à chaque instant
-et métamorphosées par la vitesse du train qui passe au milieu d’elles,
-elles ont l’air de mirages fantastiques, de blanches chimères caressées
-en des rêves lointains.
-
-Et que d’aspects imprévus, que de symboles variés se présentent à
-l’imagination pendant les quelques secondes où il est donné à l’œil de
-saisir la fuite des tableaux!
-
-Tantôt, c’est un pan de forêt semblable au parvis d’un temple élevé
-en l’honneur de la déesse Pureté... Les bouleaux aux troncs d’argent,
-aux grêles panaches givrés, s’élèvent, droits et sveltes, comme des
-colonnes de marbre; parmi eux des arbustes enveloppés de neige, ont
-l’air de prêtresses drapées dans leurs péplums; le sol est uni comme
-des dalles; la clarté du soleil matinal joue sur les colonnades avec
-des reflets de lampes sacrées... Tantôt la plaine bosselée, bleuie
-par le reflet du ciel, donne l’idée d’une mer aux vagues écumeuses...
-Puis défilent des bornes encapuchonnées, pareilles à une théorie de
-vierges aux voiles pudiques. Une mare gelée, aux bords garnis d’herbes
-raides, semble une vasque d’onyx aux ciselures d’argent. Les chaumières
-ont l’air de joujoux à suspendre aux branches de l’arbre de Noël.
-Les monticules épars sur certains champs font songer à un troupeau
-de brebis immaculées broutant une herbe de légende. Les stalactites
-suspendues à la crête des talus miroitent à la clarté du matin, comme
-des chevelures ruisselantes d’ondines...
-
-Et Viéra voudrait que le train n’arrivât jamais!
-
-Mais il y a près de deux heures que l’on s’est mis en route... Aux
-vastes plaines, aux forêts prestigieuses, succèdent des maisons
-maussades, l’air s’obscurcit d’une noire fumée, l’horizon est coupé de
-poteaux et des signes cabalistiques que tracent les fils entrecroisés
-du télégraphe; l’odeur innommable des faubourgs de grande ville
-s’insinue jusque dans les wagons, des coups de sifflet stridents
-déchirent les oreilles, le train devient poussif, ralentit, stoppe.
-Kieff!
-
-Madeleine Burdeau, qui n’a regardé, durant le trajet, qu’en elle-même,
-et Viéra, tout éblouie encore des visions blanches de la route, sortent
-du coupé parmi la bousculade des commissionnaires qui ont envahi les
-marchepieds pour s’emparer des colis des arrivants. Et Dieu sait
-s’ils sont nombreux, les colis que traînent après eux les voyageurs
-au pays de la neige! Oreillers, couvertures, valises, paniers,
-samovars, vaisselle, un wagon de train russe ressemble à une voiture de
-déménagement.
-
-—Je crois qu’il vaudra mieux que nous allions d’abord chez Vadim, dit
-Viéra lorsqu’elles furent sorties de l’encombrement de la gare. Il est
-vraiment un peu trop tôt pour se présenter à l’hôtel. Et puis Katia ne
-sera pas levée; c’est une sybarite! Vadim a son cours à dix heures,
-nous le trouverons chez lui; plus tard il pourrait nous échapper.
-
-—Comme tu voudras, répondit légèrement Madeleine, tandis que son cœur,
-de joie, se mettait à battre aux champs.
-
-Elles hélèrent un traîneau.
-
-—Et nous allons ainsi visiter les garçonnières? fit la Française d’un
-air scandalisé à dessein.
-
-—Oh! l’appartement de Vadim n’est une garçonnière qu’à demi!... Elle
-est si jalousement gardée, époussetée et rangée par Marfa Timoféevna,
-qu’elle perd beaucoup du piquant qu’ont, m’a-t-on dit, les logements
-des jeunes célibataires. Un type, cette Marfa Timoféevna! Vieille,
-édentée, barbue, toujours allante, toujours grognante, mais pleine de
-tendresse pour le fils de son ancien maître, elle ressemble tantôt à
-une «baba Iaga» (la méchante fée russe), tantôt à une fée bienfaisante
-des contes de votre Perrault!... Son mari était intendant, et elle,
-économe, chez le père de Vadim. Ils auraient dû avoir quelque bien,
-mais il était, lui, un ivrogne fini, et il devint impossible de le
-garder, car les paysans le trouvaient ivre-mort sur les routes dès neuf
-heures du matin. Marfa Timoféevna dut l’entretenir à ne rien faire
-jusqu’à sa mort; et elle n’est veuve que depuis six ou sept ans!...
-Trop vieille déjà à cette époque pour présider une administration
-domestique aussi compliquée que celle des domaines russes, elle
-habita quelque temps Bielaïa-Polana avec une sinécure, ou plutôt une
-retraite... Puis quand Vadim vint habiter Kieff après la mort de mon
-oncle afin d’y suivre les cours de l’université, elle demanda de
-pouvoir le suivre pour tenir son ménage.
-
-—Y a-t-il longtemps que le père de Vadim Piétrovitch est mort?
-
-—Cinq ans, juste.
-
-—Et sa mère?
-
-—Il ne l’a pas connue; elle est morte en lui donnant le jour.
-
-—Oh! pauvre femme!... Qu’il me bouleverse toujours, ce cruel jeu de la
-nature faisant naître l’enfant du dernier soupir de la mère!
-
-—C’était, dit maman, une petite personne très coquette et très belle
-que mon oncle adorait; et Vadim est né juste un an, jour pour jour,
-après leur mariage!
-
-—Et son père s’en est-il occupé un peu, du pauvre bébé?
-
-—Il a veillé sur lui absolument comme l’eût fait la mère. C’était un
-homme parfait. Vadim tient de lui son intelligence et la générosité
-de son cœur. Mais regarde, Madeleine, là, dans cette maison rouge, au
-premier étage, derrière cette fenêtre aux rideaux écartés, c’est lui;
-oui, c’est Vadim. Il ne nous voit pas, naturellement; il est toujours
-occupé d’autre chose que de ce qui se passe sous ses yeux... Hé! où
-vas-tu? cria Viéra au cocher qui dépassait la maison.
-
-—Votre Excellence m’a dit: n^o 48.
-
-—Mais non! 50. Recule ton traîneau.
-
-Pour jouir de la mine qu’allait faire Marfa Timoféevna, il avait été
-décidé entre les deux jeunes filles que Viéra se tiendrait un peu à
-l’écart quand elle aurait sonné, et qu’elle ne se montrerait tout de
-suite que si Vadim lui-même venait ouvrir. Au cas contraire, M^{lle}
-Burdeau devait seule demander à voir le jeune homme.
-
-L’effet de cette conspiration ne fut pas médiocre. En entendant
-l’accent étranger, en constatant la jeunesse et la beauté de la
-visiteuse qui désirait parler à son maître, Marfa Timoféevna fit une
-figure si renfrognée qu’on ne vit plus ni ses yeux ni sa bouche, mais
-seulement deux joues couvertes d’un épais duvet noir, des sourcils
-hérissés en broussailles et un grand, grand nez recourbé qui semblait
-flairer de ses narines poilues l’odeur de poudre de cet assaut matinal.
-
-—Je ne sais pas si Vadim Piétrovitch est chez lui, dit-elle en
-bougonnant; je vais aller voir. Attendez un instant dehors.
-
-—Et comment, Marfa Timoféevna, vous avez peur que nous ne volions les
-meubles, que vous voulez ainsi nous laisser sur le palier? demanda la
-voix amusée de Viéra qui se montra, aussitôt après, derrière Madeleine
-Burdeau.
-
-—Seigneur! Viéra Piétrovna! exclama la fée bourrue. Et elle se signa
-vivement. Que votre seigneurie me pardonne, je n’avais pas vu... Je
-ne pouvais pas savoir... Daignez entrer. Vadim Piétrovitch est là
-qui vient de finir son déjeuner... Permettez, Vadim Piétrovitch, des
-visiteuses pour vous... et quelles visiteuses! ha! ha! C’est une
-Allemande, la noire? demanda-t-elle tout bas à Viéra pendant que le
-jeune homme disait bonjour à M^{lle} Burdeau.
-
-—Non, une Française.
-
-—Ça vaut mieux. Et, barichnia, peut-on vous servir à déjeuner?
-
-—Je crois bien! Pour moi du thé, pour ma compagne du café, et quelque
-chose à grignoter.
-
-—En voilà une bonne surprise! s’exclama Vadim quand Marfa Timoféevna
-eut cessé de s’entretenir avec Viéra. Aurais-je jamais pensé ce matin,
-en me levant, que j’allais avoir la joie d’une visite pareille?
-
-—Mais je t’avais dit que nous viendrions à Kieff...
-
-—Oui, mais il y a longtemps; et tu n’avais pas fixé de date, alors je
-ne m’attendais pas... Soyez la bienvenue dans mon antre, mademoiselle,
-fit le jeune homme en s’inclinant très bas devant Madeleine Burdeau.
-
-—Charmant antre, répondit celle-ci remerciant d’un salut avec la tête.
-
-—Où l’on voudrait vivre toujours... s’il n’était pas en ville, ajouta
-Viéra.
-
-—Oh! je n’ai que trois pièces, fit le jeune homme, et une chambre pour
-ma femme de ménage.
-
-—Elles sont grandes et se suivent; cela fait un ensemble gai... Puis,
-quelle profusion de plantes rares! Le printemps a déjà détrôné l’hiver
-chez vous, Vadim Piétrovitch.
-
-—C’est ma seule passion, fit Vadim.
-
-—Avec une centaine d’autres, plaisanta Viéra. Peut-on circuler nous
-deux Madeleine?
-
-—Vous déjeunerez d’abord, puis Marfa Timoféevna décidera. Que Dieu
-me préserve de concéder l’entrée des sanctuaires sans m’être muni au
-préalable de son approbation! Et si un grain de poussière avait eu
-l’effronterie de s’asseoir sur un meuble!... Aïe! J’aurais la guerre
-pendant huit jours, déclara le jeune homme d’un ton plaisamment effaré!
-
-—Je vois ce grain de poussière _assis_, fit Madeleine Burdeau en riant
-de bon cœur.
-
-—Nous n’avons pas d’autre expression en russe...
-
-—Mais il n’en est pas besoin! C’est amusant au possible... Le grain de
-poussière, par exemple, vous a tout de suite une figure!... On voit un
-petit gnome malicieux faisant la nique à Marfa Timoféevna.
-
-—Que dit de moi la Française? demanda de nouveau à l’oreille de Viéra
-la vieille fée qui rentrait en cet instant dans la salle à manger pour
-mettre le couvert, et qui avait entendu prononcer son nom.
-
-—Elle admire l’ordre qui règne chez vous, répondit la jeune fille
-insidieusement.
-
-—C’est une bonne âme, comme je vois! Jolie aussi... eh! eh!
-
-Et elle rit de toute sa bouche sans dents à la belle étrangère.
-
-—Vous avez conquis mon cerbère, mademoiselle, fit Vadim.
-
-Et il ajouta, d’un ton qui sembla à la Française plus intentionné que
-celui des banales politesses:
-
-—Comme vous conquérez tout le monde, d’ailleurs!
-
-M^{lle} Burdeau rougit.
-
-—Madeleine est si modeste, dit Viéra.
-
-—Ce n’est pas sa seule qualité... Mais je vois, mesdemoiselles, que
-vous devenez inséparables...
-
-—Est-ce un reproche pour aujourd’hui, Vadim Piétrovitch?
-
-—Dieu m’en préserve! Je constate seulement...
-
-—Oui, intervint Viéra, nous sommes devenues de grandes amies.
-Madeleine consent à demeurer chez nous indéfiniment—ou du moins
-jusqu’à ce qu’une circonstance capitale, son mariage, par exemple,
-vienne nous l’arracher de force.—Je ne regrette qu’une chose, s’écria
-Viéra avec chaleur sans voir le geste de protestation qui accompagna
-les derniers mots de sa phrase, c’est qu’elle ne soit pas ma vraie
-sœur! Je m’entends bien mieux avec elle qu’avec Katia, c’est sûr.
-
-Un tendre regard auquel Viéra sourit marqua la reconnaissance et la
-réciprocité des sentiments de M^{lle} Burdeau.
-
-—Voilà. Le café est prêt et l’eau du samovar bout, jeta Marfa
-Timoféevna en montrant la table aux jeunes filles. Mangez,
-seigneuresses, et portez-vous bien!
-
-—Katia et Serguié partent-ils définitivement demain pour Odessa?
-interrogea Vadim lorsqu’il se fut réinstallé à table près des jeunes
-filles pour un semblant de second déjeuner.
-
-—Oui. Tu sais qu’ils ont passé toute la semaine avec nous,
-jusqu’avant-hier.
-
-—Je les ai conduits moi-même à la gare, le jour de leur départ pour
-Vodopad. Ne vous l’ont-ils pas dit?
-
-Viéra nia de la tête.
-
-—J’avais une envie folle de les accompagner, continua Vadim; mais pas
-moyen; mes études...
-
-—Mais si, Viéra, intervint M^{lle} Burdeau. Katia nous a dit que son
-cousin les avait accompagnés jusqu’au train. Tu ne te rappelles pas?
-Ils avaient dîné avec vous, n’est-ce pas, Vadim Piétrovitch?
-
-—Rien n’est plus vrai.
-
-Viéra fit encore signe que, malgré ce détail, elle ne se rappelait pas.
-
-—Je vois, sœurette, que tu t’intéresses moins à mes faits et gestes
-que M^{lle} Burdeau!
-
-—Quel propos téméraire, Vad, et quelle fatuité! C’est tout simplement
-la preuve que Madeleine a plus de mémoire que moi.
-
-—Il ne faut pas demander si notre Katia est heureuse! dit encore
-Vadim. Cela se voit sur toute sa petite personne rayonnante. Mais je
-crains bien aussi que le mariage ne la rendra pas moins frivole...
-Elle ne parle que des plaisirs qu’elle va trouver à Odessa, des
-fêtes auxquelles on l’a invitée déjà, paraît-il, du théâtre, de ses
-toilettes... enfin, elle compte prendre une revanche éclatante de
-ses vingt ans de Vodopad! C’est son expression. Serguié sourit à son
-caquetage, il l’admire, il en est amoureux fou!
-
-—Espérons-le! dit en riant Madeleine. Après sept semaines de mariage...
-
-—Oh! ces brillants officiers!... fit Vadim. Et il eut, pour achever sa
-phrase, un geste qui voulait dire: «Je ne donnerais pas deux kopecks de
-leur fidélité.»
-
-Viéra protesta.
-
-—Serguié n’est «brillant» qu’au dehors, dans le sens où tu emploies
-ce mot. Au fond, c’est une nature solide, un cœur honnête. Tu l’as
-assez peu connu, toi; mais moi, qui le suis depuis mon enfance, je peux
-affirmer que c’est un jeune homme à principes... D’ailleurs, élevé
-comme l’ont été les fils de Nikolaï Sémionovitch...
-
-—Ceci, interrompit Vadim à mi-voix en se tournant vers Viéra, est une
-manière détournée de nous faire l’éloge de quelqu’un qui ne s’appelle
-pas Serguié... Mademoiselle est au courant? demanda-t-il en clignant de
-l’œil vers la Française.
-
-—Parle tout haut, va! il n’y a pas de mystère. Est-ce un crime d’aimer
-Evguénï?
-
-—C’est que les jeunes filles sont si cachottières...
-
-—Mais pas moi. Seulement, Vad, reprit Viéra,—et son visage ici devint
-grave,—il est convenu dès aujourd’hui qu’on ne prononce plus ce nom à
-la légère. Evguénï est un mort chéri; laissons-le dormir en paix dans
-le cercueil de mon cœur.
-
-—Alors tu persistes dans tes résolutions? Le temps n’a pas réveillé en
-toi les lâchetés qui se trouvent au fond de toute nature humaine?
-
-—Oh! cela si, plusieurs fois! Demande à Madeleine. Nous avons eu fort
-à faire ensemble pour que je ne déserte pas «le drapeau du devoir».
-
-—Comment «ensemble»? Mademoiselle est donc complice de tes idées?
-
-—Vadim Piétrovitch, répondit la Française vers laquelle le jeune homme
-s’était tourné pendant sa dernière phrase, je suis toujours complice
-d’idées pures, enthousiastes et sincères, quel que soit le principe
-qui les dicte. N’est-il pas de consciences plus... chatouilleuses,
-disons même plus donquichottesques les unes que les autres? Et est-ce
-une raison parce que nous trouvons leurs scrupules un peu exagérés
-pour les railler? Ce sont ces consciences-là qui font les héros, les
-martyrs et les saints. Chacun est juge de ce qu’il doit et de ce qu’il
-peut; seule, la conscience humaine est un tribunal sans appel... Allez
-prouver aux carmélites que l’on peut aussi bien prier Dieu et faire
-son devoir dans le monde qu’aux pieds des autels d’un cloître... Allez
-persuader les alchimistes—puisqu’on dit qu’il en renaît—que la
-fabrication de l’or est un mythe et la panacée une fiction... Allez
-dire aux mahométans que leur paradis n’est pas desservi par des houris
-comme les cafés allemands par des servantes de brasseries!... Et, en
-somme, leur idéal vaut-il moins que celui des profanes dont le but,
-dans la vie, est jouissance, routine, et mépris de tout au-delà puéril
-ou ténébreux?
-
-—Mais je ne discute nullement ces choses, mademoiselle, dit le jeune
-homme, je suis de votre avis, seulement je m’étonne toujours, voilà
-tout, quand notre vingtième siècle produit une vraie conscience... Nous
-sommes tous si avides de jouir, comme vous le dites, que le renoncement
-n’est plus guère de mode parmi nos contemporains!
-
-—Cela semble ainsi, parce qu’on ne va pas le crier sur les toits,
-lorsqu’on se sacrifie! Nous ne sommes que quatre à savoir le secret de
-Viéra: Tatiana Aleksandrovna, Katia, vous et moi; irons-nous le répéter
-au premier venu, le faire imprimer dans les journaux comme une réclame?
-Non... Eh bien! alors, de quelle manière saurions-nous davantage ce
-qui se passe chez nos voisins? Voilà une cinquantaine de fenêtres qui
-donnent sur cette cour; qui vous dit que si nous pouvions pénétrer à
-travers leurs vitres avec d’autres yeux que ceux de nos corps, nous
-ne verrions pas, derrière la cinquième partie au moins d’entre elles
-un exemple d’abnégation, de vertu ou d’héroïsme? Les saints et les
-martyrs ne se promènent pas sur cette terre avec leur auréole au front
-et leur palme à la main. Ils portent des redingotes, des jupes, des
-chapeaux à la mode; ils parlent notre langue et se mêlent à la foule;
-qui pourrait les reconnaître? Croyez-moi, Vadim Piétrovitch, si frivole
-que soit notre siècle, si dénués de ce qu’ils appellent les préjugés,
-c’est-à-dire de principes, de dogmes, que soient quelques-uns de nos
-frères d’aujourd’hui, la sève est encore bien pure qui coule dans les
-veines de l’humanité; bien noble encore est l’Idéal de la plupart des
-hommes. Vous riez de mes illusions, Vadim Piétrovitch?
-
-—A Dieu ne plaise, mademoiselle! Je souris de bonheur de vous entendre
-ainsi parler, répondit le jeune homme redevenu grave et ne dissimulant
-point l’admiration que lui inspirait l’amie de sa cousine. Lorsqu’on
-sait tenir ses auditeurs sous le charme, comme vous le faites, par la
-seule force de sa croyance, c’est qu’on est bien près de la vérité...
-J’ai trop d’exemples de noblesse sous mes yeux, d’ailleurs, pour en
-douter. Je me rends. Et toi, Viérotschka, sache que depuis ce jour tu
-as gagné un second protecteur à ta cause. Donne ta petite main que je
-la serre en consécration de ce nouveau pacte!
-
-Viéra n’avait pas pris part à la dernière conversation de Vadim avec
-Madeleine Burdeau. Distraite de ce qui se disait autour d’elle par
-ses propres réflexions, elle suivait au loin les lentes envolées de
-ses pensées et de ses souvenirs. Lorsque Vadim l’interpella, elle
-tressaillit; puis, rentrant dans la réalité, elle écouta gravement les
-paroles que le jeune homme lui adressait, et par-dessus la table lui
-avança ses doigts qu’il baisa lorsqu’il les eut pressés.
-
-—Causez encore un instant ensemble, mes amis, dit-elle ensuite; moi je
-m’en vais voir Marfa Timoféevna dans sa cuisine. La pauvre vieille! il
-faut bien lui montrer un peu d’intérêt!...
-
-Après le départ de Viéra, Madeleine Burdeau, pour se donner une
-contenance, se leva, et, sans entrer dans le cabinet de travail contigu
-à la salle à manger, se mit à regarder du seuil de la porte large
-ouverte quelques tableaux appendus aux murs.
-
-—Mais entrez donc, fit Vadim qui la suivit lorsqu’elle eut répondu à
-son invitation.
-
-—Oh! que ceci est joli! exclama la Française montrant une gravure
-encore sans cadre posée sur le bureau d’érable. Qu’est-ce?
-
-—Une reproduction de _la Source_ de Siémiradski.
-
-—C’est d’un frais! Et ceci?
-
-Son doigt désignait une tête de cosaque peinte à l’huile.
-
-—Une étude de Véréchstchaguine.
-
-—Vous aimez la peinture, Vadim Piétrovitch?
-
-—Oui. Et vous?
-
-—Moi? Comment vous répondre?... Je vais vous paraître si béotienne!...
-Mais au fait, pourquoi affecterai-je des capacités que je n’ai pas?
-Je ne comprends pas la peinture, voilà! Certes un beau tableau
-peut flatter mes regards, occuper ma pensée; mais parler à mon
-cœur, émouvoir mon âme? Jamais! Et savez-vous pourquoi? Parce qu’il
-représente ce qui est; ce que mes yeux, par conséquent, ont vu ou
-deviné, et ont vu ou deviné autrement que ne l’a vu ou deviné le
-peintre. Or, j’ai l’imagination vive, et mes rêves pressentent des
-choses tellement somptueuses; mes sensations donnent aux aspects que
-mes regards physiques embrassent une vie tellement intense, que tout ce
-que je vois reproduit en peinture ne me cause que déception. Il en est
-de même de la sculpture. Tandis que la musique, par exemple, n’a pas
-d’autre moyen de charmer nos sens qu’en s’instrumentant ou se chantant.
-Les bruits de la nature ne peuvent ressembler que de loin aux sons
-que l’Art a rendu harmonieux. La danse de même. Sans pas réglés, sans
-attitudes plastiques, elle n’est qu’une sorte de convulsion répugnante
-à regarder; une bamboula sauvage. L’art est donc nécessaire ici pour
-nous donner les impressions voulues. Ma théorie va vous paraître bien
-osée; elle se résume en ceci: pourquoi chercher à imiter l’inimitable
-nature? Pourquoi vouloir rendre l’image de choses tellement parfaites
-qu’il n’y a que de l’orgueil à prétendre les reproduire?...
-Contentons-nous de perfectionner ce qui est perfectible, de représenter
-ce que nos sens ne peuvent saisir que par artifice!... Ne touchons pas
-à ce qui est complet par essence...
-
-—Mais les peintres ne reproduisent pas au sens où vous employez
-ce mot; ils rendent la pensée avec laquelle ils ont interprété les
-divers aspects des choses. C’est comme un beau livre; il ne fait pas
-se mouvoir des êtres d’un autre monde, mais bien des personnages en
-chair et en os qui ont nos faiblesses et nos passions; il reproduit
-donc aussi, comme vous dites; et cependant, vous aimez passionnément la
-littérature, vous me l’avez dit un jour...
-
-—Les hommes sont nombreux et tous différents les uns des autres.
-Avec l’amalgame des idées et des gestes de quelques-uns, l’écrivain
-peut créer—vraiment créer, et non reproduire—un héros que son
-imagination fait vivre. Mais la nature, elle, est une; et, d’ailleurs,
-ses aspects ne nous touchent que par la vie qui y circule et l’émotion
-qu’ils communiquent à notre âme. Combien moins attrayante serait une
-mer immobile que celle dont les vagues ondoient et dont les flots
-mugissent!... Quel charme moins vif aurait à nos yeux un ciel toujours
-strié des mêmes nuages ou éternellement bleu!... Comme notre admiration
-serait moins émue devant une rose pétrifiée et sans parfum que quand
-nous respirons cette belle fleur à la chair veloutée, à la fraîche et
-suave odeur!... La peinture peut-elle nous donner tout cela? Il est
-vrai qu’elle ne représente pas que la nature; mais les objets sans
-vie qu’elle nous montre sont plus factices encore et plus inertes en
-passant par ses mains. Elle veut enserrer un palais somptueux avec
-ses marbres, ses frises, ses sculptures, dans un cadre de quelques
-centimètres!... Elle prétend faire chatoyer la soie, rutiler l’or,
-scintiller les pierreries!... A quoi bon se donner tant de mal? ajouta
-la jeune fille, riant elle-même de son paradoxe. On achète aujourd’hui
-un mètre de satin pour trois francs, du «titre fixe» un peu plus cher
-que du cuivre, et du strass pour rien!
-
-—O profane, profane! fit Vadim, amusé pourtant des théories de la
-Française qui le changeaient un peu de la gravité habituelle des
-conversations qu’il avait avec ses compatriotes. Au reste, ajouta-t-il
-sans périphrase comme sans ironie, avec toute la simplicité russe, les
-femmes ne comprennent rien à la peinture; c’est un art trop compliqué
-pour leur génie étroit...
-
-—Rien n’est plus facile que de tirer des conclusions pareilles chaque
-fois que nous voulons discuter avec vous autres hommes; cela dispense
-d’expliquer, et, surtout, permet à la fatuité masculine de s’isoler sur
-le nuage de sa supériorité.
-
-—Pour me disculper de pareilles insinuations, fit le jeune homme
-prenant presque au sérieux la boutade de sa compagne, je vais vous dire
-ce que l’on entend par l’art de la peinture, et réfuter...
-
-—Oh! de grâce, n’en faites rien, Vadim Piétrovitch! Je connais tout
-cela par cœur. Mais il me plaît tant parfois, ajouta l’amie de Viéra,
-de jeter bas toutes les théories raisonnables et de piétiner un peu
-leurs ruines d’un moment! Je dois vous dire que je n’adore le convenu
-qu’autant que l’exige la plus stricte bienséance. Je ne veux pas me
-distinguer outre mesure de la foule, ni passer pour une originale,
-non! Ce n’est ni de ma position ni dans mes goûts; mais chanter comme
-mon voisin siffle, et ânonner des mots que je ne comprends pas pour
-paraître initiée, cela, je ne le ferai jamais!—Et maintenant, si ce
-n’est pas trop d’indiscrétion, passons en revue les photographies qui
-encombrent votre sanctuaire. Ceci?...
-
-—Le recteur de notre université. Il serait flatté s’il vous entendait
-l’appeler «ceci»!
-
-—Et ça?
-
-—Ça, c’est Witte, notre ministre des finances. Savez-vous qu’il
-n’était qu’un modeste employé du chemin de fer à Kieff dans sa
-jeunesse? «Ça» a gentiment monté, n’est-ce pas?
-
-—Votre carton de photographies ressemble à une boutique de Podol
-(quartier juif à Kieff); on y trouve de tout. Par exemple, je reconnais
-Cholkini qui a chanté à l’Opéra cet hiver...
-
-—Il s’appelait Perkalik lorsqu’il n’était encore qu’un pauvre
-juifillon de Berditscheff. Comme titre de noblesse, lorsqu’il a eu le
-pressentiment de sa gloire, il a changé «percale» en «soie» (cholk) et
-a muni ce dernier mot de la terminaison italienne chère aux artistes du
-chant. Voilà la légende. Je n’en garantis pas l’authenticité, mais elle
-n’en court pas moins toute la Russie. Aujourd’hui, Cholkini possède en
-Espagne des châteaux non pas illusoires, mais de bonne et belle pierre,
-et chasse, dit-on, avec des ducs et des altesses. Vous voyez que la
-fortune sait être plus coquette encore envers un chanteur qu’envers un
-homme de génie...
-
-—Serguié Nikolaïevitch... Viéra... l’inévitable Cléo de Mérode...
-le grand-duc Serge... Chaliapine... Gorki... continuait d’énumérer
-Madeleine en feuilletant le carton. C’est curieux, autant que je puis
-en juger par l’opinion des Russes que j’ai questionnés à ce sujet, ce
-dernier n’est pas autant prisé chez vous qu’à l’étranger. Il écrit
-très bien, cependant, et son originalité n’est pas de commande, au
-moins, à lui!...
-
-—Justement, dit Vadim, nous ne pouvons oublier que Gorki a été un
-«bossiak» littéralement traduit «va-nu-pieds». Ses préjugés de castes
-sont encore trop puissants chez nous! Je vous ferai cette confidence
-à vous, mademoiselle, ajouta le jeune homme comiquement mystérieux.
-Tolstoï a perdu son prestige parmi ses compatriotes le jour où il a
-commencé à se vêtir en moujick...
-
-—Qui sait si votre boutade n’a pas du vrai? répondit M^{lle} Burdeau.
-Les hommes sont si vains! Maria Pavlovna, continua-t-elle en regardant
-une nouvelle photographie. C’est le cinquième portrait d’elle qui me
-tombe sous la main...
-
-Vadim rougit. Puis, sortant de sa droiture habituelle, il commit
-une petite lâcheté: il prit l’image entre ses doigts, la rejeta
-négligemment sur la table et dit:
-
-—Elle a la manie de se faire photographier... O cœur humain!
-
-Madeleine Burdeau fut plus noble, peut-être à cause de la joie que lui
-causa le geste de Vadim.
-
-—Maria Pavlovna est charmante, répliqua-t-elle. Elle ne saurait trop
-multiplier ses portraits. Mais la voilà encore là... et ici... et
-là-bas, ne put-elle s’empêcher d’ajouter un peu malicieusement en
-montrant des cadres épars dans la chambre.
-
-L’embarras de l’étudiant devint visible; en ce moment, sans aucun
-doute, il envoya à tous les diables l’innocente Maria Pavlovna et ses
-images qu’il n’avait obtenues pourtant qu’à force de supplications et
-de multiples artifices.
-
-Redevenant magnanime, Madeleine Burdeau, sans paraître remarquer le
-trouble du jeune homme, continua plus loin son inspection.
-
-—Nicolaï Sémionovitch Afanassieff, fit-elle en se penchant de nouveau
-sur l’album; une vraie tête de gentilhomme du steppe. Et cette jeune
-fille?
-
-—M^{lle} Dounine.
-
-—Elle est gentille. Tiens! une photographie de Tatiana Vassilievna que
-je n’ai pas vue à Vodopad. Oh! l’exquise nature! l’âme sereine qui se
-devine dans ses yeux si jeunes!
-
-—Oui, dit Vadim, elle fait penser, l’aimable créature, à une de ses
-homonymes, la Tatiana Borrisovna de Tourguénieff. A elle aussi l’on
-confie irrésistiblement ses peines de cœur, ses secrets de famille.
-Elle aussi sait consoler vos chagrins par des mots bien sentis, et
-vous offre des avis toujours pleins d’indulgence. On songe de même en
-la voyant: «Ah! que tu es une excellente femme, Tatiana Vassilievna!
-Va, je ne te cacherai rien de ce qui me pèse sur le cœur!» Dans les
-chambres discrètes de sa datcha, on est si bien qu’on n’en voudrait
-plus sortir; ses meubles semblent des vieux amis; ses fauteuils ont des
-bras qui vous retiennent doucement... Dans ce ciel-là aussi le temps
-est toujours au beau fixe!
-
-—Je n’ai pas connu de créature plus digne, fit M^{lle} Burdeau.
-
-—Et dites-moi: Sachinnka, comment va-t-elle?
-
-—Depuis son premier accès de frayeur,—vous savez, celui qu’elle
-eut dans la nuit qui suivit la noce de Katia,—elle est assez calme.
-Pourtant, elle a de temps en temps des crises de colère qui dégénèrent
-en véritables spasmes de fureur. La première lui a pris en voyant
-Ioulia. Ceci se passa chez Evlampia; c’est cette dernière qui l’a
-raconté à Viéra. On ne peut plus douter maintenant qu’elle aimât
-Danilo. Qui s’en serait aperçu auparavant? Mais, Vadim Piétrovitch, si
-vous saviez comme la pauvre petite perd sa beauté! J’en suis frappée
-chaque jour davantage. Les pommettes de ses joues sont devenues plus
-osseuses, ses traits plus durs, sa bouche presque bestiale, son regard
-vraiment effrayant.
-
-—Cela ne pouvait manquer! dit tristement le jeune homme. L’âme
-n’éclairant plus le visage que d’une lumière fumeuse, l’idéalité
-de l’expression fait place à un jeu de physionomie grossier. On ne
-voit plus l’ensemble qui était harmonieux, mais des traits saillants
-dépouillés d’unité et rendus brutaux par l’absence de cette flamme qui
-illumine le visage de toute l’idéalité de la pensée.
-
-—Ah! pauvre enfant! dit la Française d’un ton de sincère et profonde
-pitié. Le cœur se déchire quand on pense à la mignonne et jolie
-créature qu’elle était encore au commencement de l’été!... Tatiana
-Vassilievna n’a pas mérité une croix pareille, vraiment!
-
-—Et pourtant, se plaint-elle? Accuse-t-elle la Providence?
-
-—Non; mais ses yeux, Vadim Piétrovitch, ses doux yeux qui ne devraient
-refléter que des impressions sereines, quels regards ils ont lorsqu’ils
-se posent sur l’enfant de sa tendresse! Cela est plus navrant cent fois
-que n’importe quelle explosion de désespoir ou de révolte! Puis Katia
-qui part habiter Odessa; Viéra qui ne veut pas se marier...
-
-—Ici sera justement la consolation de tante dans ses vieux jours. Ce
-n’est pas comme si Viéra restait fille malgré elle et que son caractère
-s’en ressentît; elle sera pour sa mère une amie de chaque instant.
-
-—Et moi, dit Madeleine, s’il plaît à Dieu et à Tatiana Vassilievna,
-je ne les quitterai pas. Je me suis tellement attachée à elles pendant
-ces quelques mois de mon séjour à Vodopad, que je les considère comme
-ma seconde famille.
-
-—Mais vous vous marierez, vous!
-
-—Je ne crois pas, fit la jeune fille troublée.
-
-Et, pour couper court à la conversation qui menaçait de prendre une
-tournure équivoque, elle se leva du divan sur lequel elle était assise
-et se mit à faire le tour de la chambre, inspectant les objets épars
-sur les meubles. Arrivée devant une miniature qui, seule, occupait la
-première planche d’une étagère, elle s’arrêta longuement et contempla
-avec ferveur l’ovale délicat du visage, les grands yeux bruns, la
-bouche coquette, les joues presque enfantines encadrées de longues
-boucles soyeuses et cendrées du portrait. Madeleine, d’après le
-souvenir de photographies vues chez M^{me} Erschoff, avait reconnu la
-mère de celui qu’elle aimait.
-
-Oh! comme elle aurait voulu baiser le fin visage, s’agenouiller devant
-la grâce de celle qui avait donné le jour à l’être de son choix,
-épancher dans le cœur encore présent, semblait-il, de la douce mère au
-sourire tendre, le secret de son pur amour!
-
-De ce portrait, les jeunes gens ne s’entretinrent pas, non plus
-que d’une grande photographie d’homme pendue au mur, au-dessus de
-l’étagère; mais l’attitude de Madeleine devant ces reliques de l’amour
-filial de Vadim eut cette éloquence profonde qui sait parler à l’âme.
-D’un regard, l’étudiant lui montra combien son silence avait su lui
-plaire.
-
-—Une chose m’étonne, dit la Française au bout d’un instant et
-pour rompre un mutisme qui pouvait devenir gênant, c’est qu’on ne
-parle jamais à Vodopad du défunt M. Erschoff. Serait-il indigne de
-souvenir?...
-
-—A peu près, fit Vadim. C’était un viveur fini. J’étais bien jeune
-quand il est mort; mais, étant plus grand, j’ai entendu raconter qu’il
-avait un pied-à-terre à Kieff sous prétexte d’affaires, et qu’il y
-passait la plus grande partie de son temps, trompant sa femme autant
-qu’il le pouvait dès les premiers mois de son mariage. Il l’avait
-cependant épousée par amour, bien que tante eût quelques années de plus
-que lui... Elle devait avoir trente ou trente et un ans... mais oui;
-voyez, elle a passé depuis longtemps la cinquantaine, et Katia, son
-aînée, n’est pas encore majeure... Pourtant, vous savez avec quelle
-indulgence la sainte femme accepte la vie; je suis sûr que tout au fond
-d’elle-même elle garde le plus tendre souvenir au mari qui a eu tant de
-torts envers elle. Si l’on ne parle pas de lui à Vodopad, c’est que les
-enfants ne l’ont pour ainsi dire pas connu: (il est mort, je crois,
-quand Sacha n’avait qu’un an et demi, Viéra trois ans, et Katia cinq),
-et que tante, ne pouvant rappeler la mémoire de leur père en des termes
-dignes d’un sujet aussi sacré, préfère se taire, surtout devant les
-étrangers qui peut-être sauraient... Mais, chut! voici Viéra, j’entends
-son pas dans l’antichambre...
-
-En effet, M^{lle} Erschoff, ayant suffisamment pris part aux
-réminiscences conjugales de Marfa Timoféevna, venait rejoindre les
-jeunes gens, et, sans se douter de la cruauté de sa démarche, rompre le
-charme du tête-à-tête si quelconque en apparence, si décisif au fond,
-qui les avait unis pendant plus d’une demi-heure.
-
-—Il faut que nous te quittions, Vad; nous avons un tas d’emplettes,
-à faire... Puis, ce ne serait pas gentil de consacrer moins de temps
-à Katia qu’à toi. Elle part demain; nous ne la verrons plus d’ici au
-mois de février, peut-être. Si elle avait pu rester pour Noël! Hélas!
-pas moyen, le congé de Serguié expire dans trois jours. Nous aurons
-une triste fête, frère, cette année! Mais toi, tu ne manqueras pas, au
-moins?
-
-—Pour cela, tu peux en être sûre. Je ne me figure pas le jour de la
-«Rojdiestvo» ailleurs qu’à Vodopad.
-
-—Et toi, Madeleine, n’oublie pas que tu te fais photographier
-aujourd’hui, ajouta Viéra en se tournant vers son amie.
-
-—Je n’ai garde, fit M^{lle} Burdeau; une pareille corvée!
-
-—Ton cadeau de Noël n’en sera que plus méritoire.
-
-—Marfa Timoféevna! appela encore Viéra, donnez-nous nos manteaux,
-je vous prie... Adieu, Vadia, à dans une huitaine de jours, donc! Au
-revoir, Marfa Timoféevna!
-
-—Au revoir, seigneuresses! Portez-vous bien! Et bonne fête de Noël,
-puisque nous ne nous verrons plus avant. Salutations à Tatiana
-Vassilievna...
-
-—Merci, merci. Et encore au revoir, ma bonne!
-
-—Au revoir, dit à son tour Madeleine en russe.
-
-—Oh! comme elle a dit gentiment «dosvidanié,» dit Marfa en clignant de
-l’œil vers M^{lle} Burdeau. No, no! C’est une vraie Russe!...
-
-Et le visage de la vieille fée redevenue bienfaisante gratifia d’un
-second sourire édenté la belle Française qui, décidément, avait eu
-l’heur de lui plaire.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-DURANT les quelques semaines qui suivirent les fêtes de Noël, nul
-événement marquant ne vint rompre la monotonie de la vie à Vodopad.
-
-Monotonie tout apparente, il est vrai, car chacune des habitantes de la
-datcha ne portait-elle pas en elle-même autant d’impressions et d’aussi
-mouvementées qu’il en faudrait pour écrire plusieurs livres?...
-
-Quelles que fussent ces impressions, du reste, toutes devaient
-s’effacer au commencement de l’année 1904 devant la nouvelle solennelle
-et tragique qui, dans la nuit du 26 au 27 janvier (Date russe vieux
-style), éclata sur tous les points du vaste empire, balayant de ses
-flammes brûlantes tout ce qui n’était pas héroïsme exalté et séculaire
-patriotisme aux cœurs croyants des sujets du tzar.
-
-La guerre était déclarée entre le Japon et la Russie!
-
-Certains que les négociations échangées depuis le 30 juillet 1903 entre
-les deux pays finiraient par s’arranger diplomatiquement, ignorants
-des lenteurs exaspérantes que leur empereur mettait dans ses réponses
-aux exigences du Mikado, mal renseignés par les journaux sur les
-prétentions des Nippons, s’imaginant que le départ de l’ambassadeur
-du Japon pour Berlin, le 24 janvier, n’était qu’une ruse, un incident
-négligeable qui ne devait les alarmer en rien, les Russes étaient
-plongés dans une sécurité trompeuse.
-
-Quand, dans la nuit du 26 au 27 janvier, l’escadre de l’amiral Togo,
-composée de douze vaisseaux de guerre et de quelques torpilleurs,
-dépassa le port chinois de Chi-fou et s’approcha silencieusement de
-la baie qui défend Port-Arthur, la ville forte, elle-même, dormait,
-les vaisseaux de ligne et les croiseurs chargés de défendre son port
-imprudemment baignés par les rayons du projecteur électrique placé sur
-le navire de surveillance, et la mer éclairée par le phare de la côte,
-comme pour montrer le chemin à l’ennemi!
-
-Aussi, quel réveil pour la ville, lorsque éclata la première des treize
-torpilles lancées par les Japonais contre les croiseurs russes! Et
-quelle agitation intense dans tout le gigantesque empire, lorsque les
-dépêches du matin annoncèrent l’attaque de Port-Arthur que les journaux
-n’eurent garde, pourtant, de présenter comme aussi désastreuse qu’elle
-le fut en réalité!
-
-Les Russes, cependant, étaient pleins de confiance dans l’issue de
-la guerre. Habitués à vaincre, ils ne voulaient pas admettre que les
-«nains», les «sauvages», les «singes jaunes», comme le peuple appelait
-les Japonais, les vainquissent à leur tour...
-
-Les organes de la presse, remplis de mensongères nouvelles, ne
-relatèrent jamais exactement les faits. Si un navire de guerre russe
-avait coulé, il n’avait reçu qu’une légère atteinte et était en
-réparation dans les chantiers; si, par contre, un navire japonais
-n’avait souffert que d’une éraflure, il était, d’après les journaux,
-gravement endommagé et hors d’état de combattre. Parfois, la nouvelle
-d’un désastre, émanant de source privée, venait assombrir les fronts;
-mais l’abattement ne durait point. Dédaigneux, les Russes répétaient:
-«Eh! que signifie une défaite partielle; toutes les guerres n’en
-doivent-elles pas compter?... D’autant plus éclatante sera la
-victoire!»
-
-Hélas! et la victoire n’arrivait pas... Deux ou trois fois les journaux
-rapportèrent un succès qu’ils grossirent de toute leur éloquence
-officielle; des manifestations enthousiastes s’organisèrent dans les
-rues (instiguées, le bruit s’en répandit plus tard, par les autorités
-des villes qui voulaient, à leur tour, donner le change au peuple);
-l’hymne national retentit dans sa solennité mélancolique; des hourrahs
-furent criés à tue-tête, des actions de grâce au dieu des combats
-se chantèrent en chœur dans les églises. Touchante, mais dangereuse
-illusion qui sombrait le soir à la réception de dépêches aux nouvelles
-officieuses,—et pourtant alarmantes,—ceci, chacun le sentait
-vaguement dans son for intérieur, sans vouloir l’exprimer...
-
-Quoique la datcha de Vodopad ne fût habitée que par des femmes, tout
-ce qui touchait à la guerre y était suivi avec une fiévreuse anxiété.
-D’abord, parce que le patriotisme n’a pas de sexe; ensuite, parce
-qu’elles savaient bien, les aimantes et pitoyables créatures, que les
-affections de famille, les liens de l’amitié et d’autres sentiments
-plus doux encore, sont redevables d’un sanglant tribut à la lutte
-héroïque et cruelle qui défend la grandeur de la patrie menacée...
-
-Elles murmuraient tout bas les noms chéris que l’ordre d’un chef, le
-classement de la mobilisation, la soif du dévoûment, pouvaient appeler
-à la sinistre gloire: Serguié... Evguénï... Vadim... et, combattant
-vainement une faiblesse qui leur semblait honteuse au milieu de la
-poussée d’héroïsme qui soulevait en ce moment la Russie tout entière,
-leurs cœurs frissonnaient d’angoisse et de frayeur.
-
-—Madeleine, disait tout bas Viéra à son amie, ah! Madeleine! s’il
-allait partir, lui; si, sans être forcé par un ordre supérieur, il
-allait s’engager dans l’armée de Mandchourie comme volontaire, de quel
-remords se compliquerait alors mon sacrifice! De quel effondrement
-piteux s’anéantiraient mes belles résolutions!... Oui, je sens que de
-le savoir courir vers la mort en me croyant infidèle, rien ne pourrait
-m’empêcher de lui crier mon amour et de nouvelles promesses!...
-
-—Ne va pas ainsi au-devant de l’avenir, ma chérie, répondait la
-Française. Si Dieu a des desseins sur toi, il les accomplira envers et
-malgré tout. Attends et espère...
-
-—Madeleine! Madeleine!...
-
-Ce cri de détresse retentissait cent fois par jour, et cent fois lui
-répondait un regard navré et profond qui semblait dire: «Et moi,
-ne souffré-je pas? N’ai-je pas les mêmes angoisses et les mêmes
-inquiétudes que toi?»
-
-Quand arrivait le journal, une lettre, un télégramme, tous les cœurs
-se mettaient à battre avec une violence insupportable; les joues
-devenaient pâles, et les mains n’osaient se tendre pour rompre les
-cachets... On se signait; puis, avec un nuage d’inquiétude qui
-obscurcissait la vue, les dépliant enfin, on en lisait le texte...
-Rien encore de personnel, cette fois! On respirait!... Mais quand les
-pages tant redoutées faisaient pressentir un désastre patriotique,
-sous les paroles cauteleuses et les fleurs de rhétorique du compte
-rendu, quelle ardeur soudaine d’héroïsme et d’abnégation enflammait
-les cœurs de Tatiana et de sa fille!... Inconscient égoïsme par lequel
-ont passé toutes les mères et toutes les amantes!... Puisque personne
-des leurs n’était en jeu, elles désiraient que la guerre continuât,
-que les combats devinssent plus sanglants pour être plus glorieux; que
-les hécatombes de héros se multipliassent pour que l’invincible patrie
-triomphât cette fois-ci encore!...
-
-—Maman! une lettre d’Odessa.
-
-—Donne, enfant.
-
-Et les regards des yeux inquiets se croisent; les joues redeviennent
-pâles, les cœurs tressaillent comme chaque fois que l’hôte angoissant,
-nommé le Nouveau, se montre...
-
-—Grâce à Dieu, rien encore aujourd’hui, murmurent ensemble la mère et
-la fille, rassurées par les premières lignes de l’épître.
-
-—Made, il faut que je te traduise cela mot à mot, dit Viéra à M^{lle}
-Burdeau quand elle eut fini de lire; que c’est intéressant! Un fragment
-de lettre qu’un ami de Serguié, témoin de la première attaque de nos
-vaisseaux à Port-Arthur, lui écrit. Viens dans ma chambre.
-
-Installées dans l’asile discret qui semble aménagé pour servir de
-refuge aux causeries confidentielles et aux lectures profondes, les
-jeunes filles recueillies s’apprêtent, l’une à traduire, l’autre à
-écouter les exploits des héros des deux races, qui se heurtèrent dans
-la nuit mémorable du 26 au 27 janvier devant Port-Arthur, comme les
-nuages attirés par des courants contraires, exhalant, eux aussi, leurs
-tonnerres et leurs foudres!
-
-«Le soleil couchant, commença Viéra, éclairait la flotte russe
-assemblée en trois rangs.»
-
-—Tu comprends, c’était le soir du 26, interrompit-elle en relevant la
-tête...
-
-—Oui, oui, va...
-
-«Du navire amiral, un coup de canon donne, comme d’habitude, le
-signal de baisser le drapeau de guerre, tout blanc, avec une croix de
-Saint-André bleue. Le son perçant du fifre convoque les gens de chaque
-vaisseau sur le pont, et en présence des officiers et des hommes qui
-présentent les armes, le drapeau se baisse avec le cérémonial prescrit.
-A six heures, les gens ont soupé, et quand ils finissent de chanter
-la prière du soir, le fifre, jouant derechef, annonce qu’après le
-travail du jour l’heure du repos est arrivée. La vie sur le navire
-semble morte. Seuls, les pas cadencés du veilleur qui, de temps en
-temps, jette un regard sur l’eau éclairée par le projecteur, rompent
-le silence. A droite, à l’ouest, la gerbe de lumière du phare... De la
-ville arrivent les bruits confus de la nuit qui commence... Personne
-ne soupçonne l’approche de l’ennemi. L’officier vigie du croiseur
-_Pallada_, impatienté de ce calme, s’entoure plus étroitement de son
-manteau pour se mieux préserver du froid.
-
-«A onze heures trente sept minutes, à travers la lumière du phare,
-dans la direction de Liaotchang, il remarque pourtant quelque chose
-d’anormal. Il ordonne alors de diriger le réflecteur de ce côté, et
-voit s’approcher un torpilleur non éclairé, suivi de trois autres
-qui se retirent immédiatement du rais de lumière, et regagnent les
-ténèbres. Comme tout cela ne lui dit rien de bon, il informe le
-capitaine de ce qu’il a vu...
-
-«Les torpilleurs découverts s’approchent maintenant avec une grande
-vitesse, et le premier lance une torpille, mais qui passe à côté
-du croiseur, sur la gauche, sans l’atteindre. La sonnette d’alarme
-retentit dans la nuit silencieuse, appelant les gens aux armes, et
-attirant l’attention de l’escadre contre le danger qui s’approche...
-Les canons des croiseurs crachent une grêle de projectiles contre les
-torpilleurs japonais qui, de leur côté, lancent encore trois torpilles
-contre le _Pallada_. Une d’elles atteint le croiseur au milieu du
-bâbord, non loin de l’endroit où se trouve la machine. Le _Pallada_
-se soulève et se penche sur le côté comme mû par un ressort lentement
-détendu... On fut obligé d’éteindre le feu qui se montrait dans la cale
-au charbon, opération durant laquelle quatre matelots furent asphyxiés
-et un cinquième tué par un éclat de fer.
-
-«Le _Pallada_, pour éviter le danger de couler, se rapprocha de la
-côte, où l’on pourrait réparer la brèche que la torpille lui avait
-faite.
-
-«Sur ces entrefaites, les cuirassés _Retvisan_ et _Tsésarevitch_
-furent atteints à leur tour. Le _Tsésarevitch_ souffrit le plus et, en
-s’approchant du bord, dut faire un signal pour qu’on lui envoyât des
-canots.
-
-«A deux heures du matin, les Japonais, ayant fait l’assaut trois fois
-en suivant, se retirèrent, poursuivis par les croiseurs _Askold_ et
-_Novik_.
-
-«A trois heures, la lune jaunâtre éclaire les navires russes sur
-lesquels personne, tu le penses bien, ne songe à se reposer de crainte
-d’un nouvel assaut.
-
-«Et en effet, le matin, l’amiral Togo revient avec une escadre
-renforcée de six croiseurs et de six navires de guerre.
-
-«Nos vaisseaux, sous les ordres du vice-amiral Stark, se rangent en
-ordre de combat, protégés par les forts de Port-Arthur. Nous avons
-treize grands navires et quinze torpilleurs. Lorsque l’ennemi est à
-environ huit mille mètres, le premier coup de canon résonne et donne le
-signal de la bataille, qui s’engage des deux côtés avec acharnement.
-
-«Les Japonais ont le plus à souffrir à cause du feu des forts.
-Pourtant, ils s’avancent bravement, semant la mort et les dégâts.
-
-«Notre pauvre batterie est sans cesse couverte d’éclats de grenades.
-Les engins meurtriers font un bruit infernal, et, à cause de la
-trépidation qu’ils produisent, tout le monde gagne de violents maux
-de dents. Sans doute les nerfs des oreilles étaient-ils irrités outre
-mesure.
-
-«Personne ne pense à la mort. Avec la première grenade qui tombe
-sur notre batterie, s’envolent les souvenirs, les souffrances, les
-songes... Le spectacle est grandiose! La journée est claire et chaude,
-la mer est irisée de scintillants reflets, on croirait voir les
-vibrations de l’air... A l’horizon lointain se dessinent des points
-vagues... ils grossissent... ils s’approchent... Un, deux, trois...
-quinze!
-
-«Les points sont alignés, toujours plus près et plus près, gris au
-commencement, à présent bruns. Ils sont encore loin...
-
-«Tout à coup, un petit nuage blanc. Boum!... Nous attendons avec
-impatience de voir où tombera le projectile. Notre batterie est
-disposée sur un rocher qui surplombe la mer. A nos pieds se trouve le
-vaisseau-amiral, le _Peresviet_. Le projectile tombe à côté de lui,
-fait rejaillir l’eau qui scintille au soleil, et retombe sur le pont.
-
-«Les matelots se reculent... De nouveau, un nuage!... Le projectile
-siffle au-dessus de nos têtes. Derrière, sur la montagne, une
-effroyable explosion se produit... Un troisième nuage!... Une attente
-fiévreuse... Je vécus cent vies dans cette seconde. Mon corps était
-devenu comme impondérable: dans mon cœur une angoisse, dans ma tête une
-question: «Comme ils tirent si bien, cela arrivera peut-être sur notre
-batterie?...»
-
-
-«Le projectile éclate juste contre la paroi de notre rocher.
-
-«Ce coup fut pour nous le signal. Dix batteries de la terre ferme et
-tous les navires répondent à ce salut.
-
-«Ce qui se passa alors, il est difficile de l’écrire!... La mer devint
-entièrement blanche d’écume; elle bouillonnait sous les projectiles. On
-n’entendait pas le commandement. On donnait des ordres aux soldats en
-leur criant à tue-tête dans les oreilles, et l’on voyait qu’il était
-impossible de dominer cet abominable bruit. Plus de cent cinquante
-canons jouaient cette bataille, semant partout la destruction et
-la mort. La vapeur, la fumée, la poussière aveuglent; l’effroyable
-grondement des projectiles déchire les oreilles; en un mot, le combat
-est une orgie inouïe et sauvage!
-
-«Tout à coup, un terrible cri de douleur retentit. Un éclat d’obus a
-enlevé le nez d’un soldat. Du sang... les infirmiers... les brancards
-de la Croix-Rouge... Je sens que l’on me touche le bras, je me
-retourne. Un soldat très pâle me regarde d’un air dément, ses lèvres se
-meuvent comme s’il voulait parler; il fait des efforts surhumains pour
-me dire quelque chose, mais ne peut y parvenir. Enfin, il me montre du
-doigt le bas de la montagne. Je comprends qu’il s’est passé quelque
-chose à l’endroit où une petite batterie de canons-revolvers, située
-juste au-dessous de nous, lançait par minute environ mille deux cents
-balles.
-
-«Je descends au plus vite, et vraiment, ici, le diable s’en mêlait!
-
-«Au milieu de la batterie et des servants, un projectile a éclaté. Un
-soldat gît, le ventre déchiré; un autre a la tête aplatie; un troisième
-marche lentement, soutenu par deux camarades. Un canon d’acier est
-brisé comme une paille. La vue est poignante! Et du sang, partout du
-sang!... J’ordonne d’emporter les cadavres, et je remonte à ma batterie.
-
-«Là, comme auparavant l’enfer règne...
-
-«Et pourtant, la bataille aussi eut sa fin... Les Japonais se retirent,
-la fumée se dissipe, et le soleil brille de nouveau... Mais sur quoi
-tombent ses rayons! Ah! si tu avais vu nos infortunés croiseurs! Dans
-quel état on dut les remorquer! Ils étaient criblés de blessures. Les
-matelots, les femmes, les soldats, les officiers pleuraient! Quatre
-de nos navires, le _Poltava_, l’_Askold_, le _Diana_, le _Novik_
-étaient tellement endommagés qu’on fut obligé de les remiser au
-centre du port. Mais les Japonais aussi avaient reçu leur part, car
-l’on vit distinctement que deux de leurs vaisseaux étaient légèrement
-endommagés, et trois très grièvement. Comme nous, ils avaient dans les
-quatre-vingts morts ou blessés...»
-
-Ici finissaient les détails concernant le premier assaut devant
-Port-Arthur. Viéra interrompit sa traduction.
-
-—Ah! les braves, fit-elle, les braves! Mais, Madeleine, que de
-souffrances! que de désolation! Que la guerre est donc cruelle!
-
-—Et cependant, tu le vois, les soldats y marchent vaillamment; les
-officiers n’ont pas un mot de regret lorsqu’ils y sont appelés. Bien
-plus, des milliers de jeunes gens riches et habitués à une vie facile
-s’enrôlent sous les drapeaux comme volontaires.
-
-—C’est un sublime dévoûment, mais l’horreur de la guerre n’en reste
-pas moins la même. Oh! quand on songe qu’un fils, un époux, un frère,
-un fiancé, peut être exposé à des dangers comme ceux dont nous venons
-de lire le récit, quelle pitié!
-
-—Et, en somme, l’armée n’est faite que de fils, d’époux, de fiancés,
-de frères, car il n’est pas d’homme, je pense, qui ne soit l’un ou
-l’autre, s’il ne possède pas en même temps deux ou trois de ces
-titres...
-
-—C’est abominable, effrayant! dit Viéra en se prenant la tête dans les
-mains et restant ainsi quelque temps accablée.
-
-—Alors, tu n’es pas une brave, toi? interrogea Madeleine en la
-touchant du doigt. Tu n’encouragerais pas ceux que tu aimes à voler au
-secours de la patrie?
-
-—Non, non, non! mille fois non! cria Viéra dans un premier mouvement
-de révolte. Et pourtant... ajouta-t-elle un instant après.
-
-—Ah! tu vois! Tu hésites déjà, cela veut dire que tu te rends. Le
-patriotisme est le plus noble des sentiments et, par sa noblesse même,
-il arrive à primer tous les autres; car le cœur de l’homme, quoi qu’on
-en dise, est encore assoiffé de ce qui est digne et grand. Nous ne
-savons pas combien nous aimons la terre qui nous a vu naître; comme
-nous ignorons souvent aussi à quel point nous chérissons les êtres
-familiers qui nous entourent, parce que la sécurité dans laquelle est
-plongée notre affection l’endort. Mais qu’un danger immédiat vienne
-à la rescousse, alors avec quelle frénésie de lionne défendant ses
-petits elle s’éveille et se dresse!... Lorsque j’étais plus jeune et
-que je vivais paisiblement en France, entre mon père que je trouvais
-bien sévère et ma mère qui, maladive et faible, s’occupait très peu de
-moi, je rêvais d’aventures, de pays inconnus; j’enviais parfois les
-jeunes filles de mon âge dont les parents me semblaient plus tendres
-et meilleurs que les miens... Mais quand papa fut emporté en trois
-jours par une congestion cérébrale, lorsque deux ans plus tard maman,
-toujours languissante, mourut de consomption, et que, pour gagner plus
-facilement ma vie,—charge qui m’incombait à moi seule désormais,—je
-dus quitter la France et habiter un pays étranger, de quels regrets
-mon cœur se déchira alors!... Je compris que j’aimais passionnément,
-sans que je m’en fusse bien rendu compte, ce père si parfaitement bon
-sous son apparence taciturne, cette mère si faible de santé qu’elle
-n’avait que la force de me chérir au plus intime de son être et de
-regretter—elle me le dit avant de mourir—son impuissance à s’occuper
-de moi; cette belle France qui me semblait monotone, parce que sa
-douceur discrète m’enveloppait depuis le premier souffle de ma vie, et
-qu’elle apaisait mes élans d’enthousiasme de son harmonie régulière...
-Je compris qu’il n’est pas de plus grande détresse que d’être
-orpheline, et que la peine d’exil qui m’avait semblé bien anodine,
-appliquée aux illustres disgraciés d’État dont l’histoire m’apprenait
-les noms, était la plus cruelle que l’on pût inventer!... Oui, ma
-chérie, tout en aimant profondément la Russie, surtout maintenant que
-la chaude affection de ta famille—ici Madeleine rougit un peu—me la
-fait considérer comme une seconde patrie, si je ne pouvais, une fois
-tous les deux ou trois ans, aller revoir ma chère France, où je n’ai
-plus guère, pourtant, de parents ni d’amis, je deviendrais physiquement
-malade de chagrin. Ceci m’est arrivé la première année de mon séjour
-à l’étranger. J’étais alors en Autriche. Je souffris de nostalgie
-si intense que je dus m’aliter plusieurs jours, et ne recouvrai la
-santé que quand je fus certaine de pouvoir retourner dans mon pays
-pour quelques semaines. C’est qu’il m’était difficile en ce temps-là
-de me payer un pareil luxe! Je n’étais pas riche... fit Madeleine en
-souriant. Maintenant non plus, c’est vrai; mais au moins un petit
-voyage ne fait plus si peur à ma bourse!...
-
-—Tu répètes toujours que tu n’es pas riche, dit Viéra, et pourtant tu
-parais être plus qu’à ton aise. Tu es très bien habillée, tu reçois un
-tas de revues et de journaux, tu fais de chics cadeaux à tes amis (pour
-employer un terme cher à tes compatriotes), enfin tout cela coûte!
-
-—Pas tant que tu ne crois. Je suis pratique, j’ai beaucoup d’ordre,
-cela, tu me le concéderas, je porte mes toilettes très longtemps et
-sais les embellir moi-même de broderies, de bouts de dentelle qui ont
-déjà servi, leur donner un tour coquet...
-
-—C’est vrai. Et ce talent n’appartient qu’aux Françaises. Vois comme
-la plupart d’entre nos femmes sont fagotées!
-
-M^{lle} Burdeau ne put s’empêcher d’approuver.
-
-—J’ai vu l’autre jour, à la poste de Kieff, dit-elle en riant, une
-dame de soixante ans au moins, parée d’un col marin de toile blanche...
-et, dans la rue, un enfant au maillot affublé, le pauvre innocent, d’un
-bonnet turc en velours rouge! Personne, du reste, n’y fit attention.
-Chez nous, des hardiesses pareilles provoqueraient un attroupement.
-
-—Oui, le Français est railleur...
-
-—Il a plutôt infiniment de tact, et sait mettre le doigt sur les
-ridicules.
-
-—Nous aussi, bien que dans un autre ordre d’idées. Nous ne nous
-occupons pas du côté matériel des choses. Nos voisins peuvent
-s’attifer comme ils veulent.
-
-—Porter au XX^e siècle des chevelures préhistoriques...
-
-—Singer les étrangers avec des grâces d’ours qui danse, nous semblons
-l’ignorer, et nous l’ignorons peut-être en effet... Mais gare aux
-ridicules de l’esprit! Là-dessus, nous sommes impitoyables! Vois les
-portraits que Gogol a tracés... Quel écrivain, en France, atteignit
-jamais cette perfection dans la satire! En somme, chez nous, l’esprit
-et l’âme seuls ont du poids; les décors extérieurs ne comptent pas,
-nous ne sommes ni des esthètes ni des snobs.
-
-—Vous êtes avant tout, et surtout, d’étranges gens, fit M^{lle}
-Burdeau en secouant la tête.
-
-—Tout ce qu’on ne connaît pas ou qu’on ne comprend pas semble étrange.
-Je crois que nous, les Russes, nous sommes surtout étranges à force
-d’être simples; cela déroute les compliqués que vous êtes.
-
-—Cela m’est venu souvent à l’idée.
-
-—Tu vois!
-
-—Enfin, tels que vous êtes, conclut Madeleine, je vous aime. Nulle
-part je n’ai rencontré une hospitalité aussi sincère et aussi
-bienveillante qu’en Russie. Le nom de «frère» que vous donnez à vos
-semblables n’est pas une vaine appellation; il exprime vraiment la
-solidarité qui règne chez vous. Vous n’êtes pas des démocrates; la
-longue séparation des castes est encore trop puissante parmi vous pour
-fusionner riches et pauvres, «dvorianines» et moujicks; mais vous êtes
-humains, et cela vaut mieux!
-
-Les jeunes filles quittèrent le sopha sur lequel elles étaient assises.
-
-—Attends que je mette de côté la lettre de Serguié, dit Viéra. Elle
-est trop précieuse pour la perdre!
-
-Puis, ouvrant un tiroir de son chiffonnier:
-
-—A propos, j’oublie toujours de te demander si tu ne sais pas où est
-la photographie que tu m’as donnée à Noël?... Je suis cependant bien
-certaine de l’avoir mise là, sur un coin de cette commode, debout
-contre ce vase, en attendant de lui acheter un cadre, et voilà une
-dizaine de jours que je ne la vois plus! J’ai cru que Sacha ou maman
-l’avaient changée de place, mais non... J’ai bouleversé tous mes
-tiroirs, pas de portrait! C’est drôle... Peut-être l’as-tu reprise pour
-me faire une niche?...
-
-—Non. Tu l’auras mise de côté, et trop bien. C’est pour cela que tu ne
-la retrouves pas...
-
-—Possible. Et pourtant...
-
-Madeleine fut frappée d’une pensée subite qui la troubla.
-
-—Enfin, une photographie ne se vole pas comme un bijou, fit-elle
-en s’efforçant de prendre un air léger. Surtout là où il n’y a pas
-d’amoureux...
-
-—C’est juste, fit Viéra à cent lieues de voir une coïncidence
-quelconque entre le récent séjour de Vadim à Vodopad et la disparition
-du portrait de son amie.—Allons dans la salle à manger, reprit-elle
-au bout d’un instant en passant son bras sous celui de la Française;
-j’entends qu’Iéfrossina met le couvert. Or, il est bon de jeter un
-coup d’œil sur la table après elle, car il n’y a pas de jour qu’elle
-n’oublie quelque chose. Ioulia était beaucoup plus soigneuse...
-
-—Est-ce qu’elle se marie décidément après Pâques, cette volage?
-
-—Oui. Pauvre Danilo! Qu’il a été vite oublié!...
-
-—Hélas! c’est la vie, fit M^{lle} Burdeau. Vadim Piétrovitch nous l’a
-dit...
-
- * * * * *
-
-Quelques jours plus tard, les deux jeunes filles, chaussées de
-hautes galoches en feutre et vêtues d’amples manteaux de fourrure,
-parcouraient à pied et sans but la route qui mène de la datcha à la
-gare de Tiétiéreff.
-
-Le ciel est blanc comme la neige qui couvre la terre; toute la nature
-semble faite d’ouate immaculée. Saupoudrées elles-mêmes de flocons
-récemment tombés, Viéra et son amie sont en harmonie de blancheur
-avec le paysage; et leurs âmes, apaisées par la pureté sereine de
-l’air et des objets qui les entourent, sont joyeuses. On dirait que
-rien, aujourd’hui, ne peut leur arriver que d’heureux. Adieu, soucis,
-inquiétudes, regrets, pressentiments sinistres! Il n’y a plus de place
-pour ces noirs convives dans la claire hôtellerie de leurs cœurs!
-
-—Hou! fit Viéra. On en mangerait, de cette neige!
-
-—Pas plus tard que tout de suite, dit Madeleine.
-
-Et, se baissant, elle rafla du bout de ses doigts rapidement dégantés
-une légère couche de cristaux qu’elle porta à ses lèvres.
-
-—On dirait qu’on boit de l’air figé, reprit-elle quand elle eut fini,
-en faisant claquer sa langue contre son palais.
-
-—Gamine!
-
-—Pourquoi m’as-tu donné l’idée?
-
-—Pour pouvoir en faire autant à mon tour...
-
-—Ah! ah!...
-
-Viéra défit une de ses moufles en peau de mouton, vraies moufles de
-paysanne,—mais plus blanches et plus petites,—et recueillit à son
-tour dans le creux de sa main un peu de l’écume neigeuse.
-
-—Tu as l’air d’un enfant mal élevé qui a volé la crème d’une méringue,
-rit la Française.
-
-—Cela me rappelle mon jeune temps, fit Viéra hâbleuse.
-
-Et elle happa d’un coup de langue la mousse glacée qui lui fit mal aux
-dents.
-
-—Mais je suis sûre, au contraire, que tu n’as jamais escamoté de
-friandises, reprit Madeleine; tu devais être une petite fille bien sage
-et bien obéissante...
-
-—Crois-tu?
-
-—J’en suis sûre.
-
-—Eh bien! c’est vrai. Maman raconte toujours que j’étais une enfant
-modèle. Après ça, ce que dit maman de ses filles!...
-
-—Au contraire; elle m’a avoué que Sacha était très difficile, la
-pauvre petite, et Katia un vrai diable! Il faut ajouter que son sourire
-semblait dire: «le plus charmant des diables.» Oh! la tendre maman!
-
-—Elle était si jolie, Katia, quand elle était petite!
-
-—Mais, encore maintenant...
-
-—Oui, pas mal... Mais alors, c’était une vraie beauté! On arrêtait
-Mavra dans la rue, à Kieff, quand elle y allait avec maman et le baby,
-pour lui demander qui était cet enfant merveilleux...
-
-—Rien que ses cheveux et ses yeux, dit M^{lle} Burdeau, cela devait
-suffire pour en faire un amour... J’ai vu les boucles coupées après son
-typhus que Tatiana Vassilievna conserve; ils étaient d’un brun doré
-plus clair que maintenant, et soyeux! Quant à ses yeux, ils sont restés
-roux et lumineux comme ils l’étaient, je suppose...
-
-—Avec cela, un teint rose, un minois tout rond comme celui d’une
-poupée, et toujours souriant. Ah! en voilà une qui n’a jamais été
-mélancolique...
-
-—Et qui ne le sera jamais, j’espère, continua Madeleine Burdeau.
-
-—Écoute, fit Viéra en tendant l’oreille; les sonnettes d’un
-traîneau... Schmoul, sans doute, qui retourne de la gare... C’est
-qu’il y a des lettres pour nous, s’il vient dans cette direction. Oui,
-c’est lui, reprit la jeune fille, percevant maintenant distinctement
-non seulement le son des clochettes, mais encore les encouragements
-typiques du conducteur à ses chevaux.
-
-Et son cœur, perdant de sa belle assurance, se mit à battre comme
-chaque fois que la correspondance s’annonçait.
-
-—Permettez, seigneuresses, dit Schmoul en arrêtant court son attelage
-à quelques pas des promeneuses; je vous prends toutes les deux dans mon
-traîneau, et nous portons ensemble les lettres à la datcha. Ainsi, vous
-saurez plus vite ce qu’elles contiennent, ajouta-t-il en clignant de
-l’œil.
-
-—Mais non, donne, fit Viéra marquant son étonnement de cette étrange
-combinaison.
-
-—C’est que... répondit le juif avec un sourire humble et avide, le...
-verre de... thé chaud, Votre Excellence... qui m’attend là-bas... à la
-cuisine de Mavra Platonovna!...
-
-—Tu as raison, dit la jeune fille. D’ailleurs, ainsi, maman saura plus
-vite, songea-t-elle en même temps. Monte, Madeleine... En route!
-
-Le juif eut un singulier sifflement qui ressemblait à un cri d’oiseau,
-et le rustique équipage s’enleva.
-
-Frémissante d’impatience et de curiosité, Viéra put enfin jeter un coup
-d’œil sur le courrier.
-
-—«Kievlanine» (gazette de Kieff) «inconnu», une circulaire... ton
-«Musica», Madeleine, énuméra-t-elle en tendant le journal à son amie.
-Ah! une lettre d’Odessa...
-
-Elle tourna plusieurs fois le pli entre ses mains fiévreuses, puis,
-tout à coup, n’y tenant plus:
-
-—Tant pis, fit-elle, la suscription porte le nom de maman, mais je
-suis trop curieuse!... Aussi bien mère me fait ouvrir toutes ses
-lettres.
-
-Et, de ses doigts inquiets, Viéra déchira l’enveloppe.
-
-A peine eut-elle jeté les yeux sur les pages dépliées, la jeune fille
-devint affreusement pâle. Sa main se posa sur le bras de sa compagne,
-qu’elle serra nerveusement. Son regard plein d’angoisse chercha celui
-de Madeleine, qui déjà l’interrogeait de même avec sollicitude; mais
-elle fut incapable de prononcer un mot, de poursuivre même sa lecture.
-
-—Serguié Nikolaïevitch est appelé? demanda la Française à voix basse
-en se penchant vers elle.
-
-Viéra n’eut que la force de faire un signe de tête affirmatif.
-
-—Pour remplacer un des officiers tués le premier jour de l’attaque
-devant Port-Arthur?
-
-Viéra fit de nouveau signe que son amie avait deviné juste. Celle-ci
-lui prit la main.
-
-—Malheureuse Katia! fit-elle douloureusement. Après quatre mois de
-mariage à peine!...
-
-—Mais ce n’est pas tout, dit Viéra, faisant effort sur elle-même pour
-parler; Katia est...
-
-—Grosse?... acheva Madeleine.
-
-Nouveau signe de tête affirmatif.
-
-—Lis sa lettre, Madeleine, fit Viéra après avoir enfin pris elle-même
-connaissance du pli; tu sais assez de russe pour comprendre la douleur
-poignante qu’elle exprime. Qui aurait cru que notre Katia pût trouver
-de tels accents? Elle était si gaie!
-
-Des larmes coulaient maintenant sur les joues de la jeune fille;
-son cœur brisé de pitié comprenait enfin combien il chérissait
-l’insoucieuse sœur aux goûts si différents des siens, qu’il croyait
-n’aimer que d’une tendresse banale. L’heure était venue dont M^{lle}
-Burdeau avait parlé quelques jours auparavant, où les sentiments
-cachés au plus profond de l’être se révèlent à eux-mêmes!... Viéra
-oubliait les taquineries de Katia et les griefs récents que son
-mariage avait mis entre elles; et jusqu’aux espérances cruelles dont
-elle avait maudit les joies de la nouvelle épouse, espérances qui
-seules soutenaient sa foi dans son holocauste, anéanties aujourd’hui
-sans qu’elle songeât même à s’en révolter!... Une image unique était
-présente à sa pensée: le désespoir de sa sœur, que la lettre de tantôt
-révélait si sauvage, si passionné! Et une pitié sans bornes jetait la
-pauvre Viéra hors d’elle-même.
-
-—Madeleine! Madeleine! répétait-elle comme un enfant.
-
-—Du courage, ma chérie, répondait la Française en achevant sa lecture;
-il nous reste encore à apprendre la nouvelle à ta mère!
-
-—C’est impossible. Cachons-la-lui, Madeleine, jeta Viéra d’une voix
-brisée.
-
-—Aujourd’hui ou demain, il faudra toujours qu’elle sache... Mais c’est
-trop d’épreuves, à la fin! cria M^{lle} Burdeau, révoltée comme pour
-son propre compte, en songeant à la vie de douleur de Tatiana.
-
-Elle aussi maintenant sanglotait.
-
-Le Juif, étonné de cette explosion de chagrin simultanée, se tournait
-de temps en temps vers les jeunes filles, mais sans avoir la hardiesse
-de les interroger pourtant...
-
-Passant la main qui ne tenait pas les rênes dans sa belle barbe court
-frisée, habitée, comme la mousse des forêts, par Dieu sait quels hôtes
-infimes de la création, il se demandait tout bas à lui-même, dans
-un hébraïque jargon: «Vouss ist douss... Nou, vouss ist douss?...»
-(Qu’est-ce que c’est? Mais qu’est-ce que c’est?) Et, tout en activant
-le trot de ses bêtes par de petits coups de guides sur les croupes
-piteuses, il compatissait, le Juif, à la peine des deux belles jeunes
-filles chrétiennes assises derrière lui sur les bancs mal équilibrés du
-traîneau...
-
-
-
-
-XIV
-
-
-UN mois s’est écoulé depuis que la nouvelle du départ de Serguié pour
-la guerre est venue bouleverser une fois de plus la datcha de Vodopad.
-
-Le premier moment de douleur et d’effarement passé, Tatiana Vassilievna
-et Viéra se sont peu à peu résignées à la partialité du sort. Elles
-savent à présent que l’équilibre de la Russie est gravement compromis,
-que la guerre avec le Japon n’est pas cette suite d’escarmouches
-que l’optimisme de leurs compatriotes avait prédite, mais un combat
-de chaque heure, forcené et sanglant, et la voix de leurs angoisses
-personnelles s’est tue devant l’appel impérieux de la patrie aux abois!
-
-De longues dépêches de Serguié à Katia, et que celle-ci, fidèlement,
-envoie à Vodopad, viennent de temps en temps, d’ailleurs, suspendre les
-alarmes, prouvant que l’officier a gardé la vie sauve et que sa belle
-vaillance des premiers jours ne l’a point abandonné, non plus que sa
-confiance juvénile en son étoile de nouvel époux.
-
-Le désir de Tatiana avait été que sa fille aînée quittât Odessa et
-vînt habiter chez elle tout le temps que durerait la campagne à
-laquelle Serguié prenait part. Mais l’état de santé de la jeune femme
-ne lui permettant pas de voyager à présent, M^{me} Erschoff s’était
-décidée depuis quelques jours à aller passer auprès d’elle les cinq
-à six semaines de repos que nécessitaient les débuts d’une grossesse
-difficile.
-
-A la fin du mois de mars, donc, M^{lle} Burdeau et Viéra—Sacha
-comptait si peu, de plus en plus errante dans sa forêt, ou réfugiée
-chez Evlampia—étaient seules à la datcha.
-
-Un léger souffle de printemps se glissait déjà dans l’air à travers
-les dernières aigreurs de la bise et le froid des giboulées... Comme
-d’habitude, les jeunes filles ne restaient à la maison que le temps
-nécessaire à la surveillance du ménage, aux repas, à des menus travaux
-de couture ou à leur correspondance respective. Le reste de la journée
-les voyait inséparablement unies, et quelle que fût la température,
-parcourir soit les allées du parc de la datcha, soit la forêt, soit la
-route. Cela mettait leurs gestes d’accord avec l’intense agitation de
-leur pensée, et permettait à leurs lèvres de ressasser sans cesse les
-suggestions de leurs cœurs, sans qu’il en résultât trop de monotonie
-pour celle des deux qui écoutait.
-
-—Madeleine?
-
-—Ma chérie?
-
-—Plus d’espoir, maintenant! Toutes mes illusions sont à vau-l’eau...
-
-—Qu’en sais-tu?
-
-—Mais Katia...
-
-—Rien n’est encore si sûr...
-
-—Que veux-tu dire, Madeleine? demanda Viéra frémissante, en s’arrêtant
-de marcher pour mieux écouter la réponse de sa compagne.
-
-—Que Katia est souffrante, sa grossesse compliquée, et que...
-
-—Ah! tais-toi, cria M^{lle} Erschoff! Tais-toi! Cela, je ne le veux
-pas! fit-elle d’une voix impétueuse. Maudite soit ma pensée, si elle
-doit nourrir de tels espoirs!
-
-—Eh bien! mais tu as souhaité que ta sœur n’eût pas d’enfants,
-répondit Madeleine Burdeau avec un calme voulu.
-
-—Qu’elle n’ait pas d’enfants, oui! gémit Viéra. Mais que sa santé soit
-compromise! qu’un nouveau malheur vienne s’ajouter à celui qui la
-désole maintenant! qu’elle souffre dans sa chair, la pauvre innocente!
-Oh!...
-
-—Et crois-tu, reprit la Française d’une voix grave, qu’il n’y a qu’à
-dire: «Je veux» ou «Je ne veux pas»?... poser ses conditions à Dieu?...
-entourer son renoncement de douillettes réticences?... Appeler l’effet
-et s’apitoyer sur la cause?... Non, amie, non! Une fois le terrible
-engrenage du destin en mouvement, on ne l’arrête pas par quelques
-gestes de regret! Loin de moi la pensée, pour servir tes intérêts, de
-souhaiter du mal à Katia, ajouta-t-elle plus doucement en prenant dans
-ses mains les mains froides de Viéra. J’ai voulu seulement te faire
-comprendre, ma si chère, qu’il faut savoir aller jusqu’au bout de ses
-désirs, et accepter sans peur les conséquences de vœux qui furent
-sans reproche... Il faut savoir rester soi-même, Viéra! Tu as été si
-sublime jusqu’à présent dans ton renoncement, ne peux-tu envisager avec
-vaillance les épreuves qui l’attendent encore et qui, peut-être, le
-feront triompher à jamais?
-
-A ces mots de triomphe, les yeux de M^{lle} Erschoff reprenaient un
-instant leur éclat, sa tête se relevait illuminée de toute l’ardeur de
-sa croyance, sa foi dans la justice de sa prévoyance sacrée exaltait
-de nouveau toutes les fibres de son âme. Craignant encore le combat,
-elle l’acceptait déjà, pourtant! Puis ses défaillances lui revenaient,
-sa volonté déconcertée et inquiète ne savait plus où se poser... Et
-Madeleine Burdeau qui n’avait parlé si haut que pour dominer le tumulte
-des pensées de son amie se disait: «Oh! qu’il est donc plus facile
-de raisonner que d’agir. Et comme autrement lâche je serais, moi, si
-j’avais à soutenir pareille lutte!»
-
-—Tu ne répondras pas à la lettre d’Evguénï? demanda la Française au
-bout d’un instant de silence, en se tournant vers son amie.
-
-Viéra ne répondit que par un geste vague.
-
-—Je crois qu’il vaudra mieux non, reprit Madeleine. Il a conservé
-l’espoir de te reconquérir, malgré ton silence de quatre mois; rompre
-ce silence maintenant, ce serait l’encourager d’autant plus dans cette
-voie périlleuse. Tu ne dis rien? Je te semble indiscrète, peut-être?
-
-—Eh non!... Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour toi. Mais
-je songe, et ne trouve rien à dire, fit Viéra. Mon âme est toute
-désorientée, sa boussole est affolée, elle ne me montre plus la route...
-
-—Regarde en haut: une étoile aussi peut guider les chemins incertains!
-
-Viéra fit signe que de ce côté-là, encore, le salut lui semblait bien
-précaire.
-
-—Écoute, amie, dit Madeleine, tu es dans une heure de crise que
-depuis longtemps je prévois. Oh! nulle grandeur, nulle vocation, nul
-héroïsme n’y échappe!... Mais nous avons fait un pacte. Je t’ai juré,
-moi, sur tes instances de jadis, que je te défendrais contre toi-même,
-à l’instant où tes pensées mauvaises, comme des soldats mutinés,
-prendraient les armes de la révolte et compromettraient le succès de
-ton œuvre... Laisse-moi l’initiative du combat. Un jour viendra où nous
-pourrons crier victoire. Et alors quel oubli des souffrances! Quelle
-joie d’avoir atteint le but sublime!
-
-—Sublime!... Et qui le sait? Tu as traité au début mes idées
-d’utopies... N’est-ce pas cela qu’elles sont dans la réalité?...
-
-—Non, non, mille fois non! Je n’étais qu’une impie en pensant cela!
-Ton rêve est le plus noble, le plus grandiose que l’on puisse imaginer!
-Sauver sa race de l’abjection. Mais, ma chérie, l’humanité tarée tout
-entière devrait suivre tes traces!
-
-—Tu crois? interrogea Viéra, les yeux lointains.
-
-—Je le jure! répondit Madeleine solennelle. Et d’ailleurs, si tu étais
-à côté de la vérité, qu’importerait encore? ajouta-t-elle au bout
-d’un instant de songerie en prenant les deux mains de son amie dans
-les siennes et plongeant son regard au fond des claires prunelles. Tu
-t’es créé un Idéal; tu l’as auréolé de toute l’ardeur de ta Foi; tu
-t’es agenouillée devant cette idole lumineuse, comme Paul devant le
-Seigneur sur le chemin de Damas. Pourrais-tu, désormais, renier tout
-cela et vouloir être heureuse? Ce serait en vain. Le chagrin ni la
-joie, le bien ni le mal, ne sont absolus en ce monde; c’est nous qui
-en établissons la mesure, chacun selon notre conscience et d’après les
-aspirations de notre âme... Si nous avons volé très haut, à la manière
-des aigles, redevenir couleuvre et ramper, quel que soit l’attrait de
-la mousse fraîche et de l’ombre des sous-bois, la nostalgie des sommets
-doit nous prendre. Ah! malheur! s’écria la Française vraiment inspirée,
-malheur à qui renie l’Idéal pétri par ses propres mains! Les séductions
-d’une heure le poursuivront toujours, l’image de son sourire fera
-grimacer les plis des lèvres les plus belles, le souvenir de sa voix
-rendra fausses toutes les autres!... Galatée demandera des comptes à
-Pygmalion!
-
-—Oh! tu me réconfortes, Madeleine! Je crois, oui, je crois! fit Viéra.
-
-Les jeunes filles rentrèrent à la datcha.
-
-—Pas de nouvelles, Akim? demanda M^{lle} Erschoff au vieux serviteur
-qui travaillait dans le jardin.
-
-—Non, barachnia. Schmoul n’a apporté que le journal.
-
-Viéra parcourut fiévreusement le _Kiévlanine_.
-
-—Rien de grave, dit-elle à Madeleine en respirant.
-
-En ce moment, Mavra vint dire à la Française que Natalia Grigorievna
-Lévine demandait à lui parler dans la cour.
-
-—Mais fais entrer, dit Viéra à la bonne.
-
-—Elle ne veut pas, milaïa. Elle dit qu’elle est très pressée.
-
-—Alors, va vite, Made!
-
-—Sais-tu ce que c’est? fit la Française en rentrant au bout d’un
-moment. Natalia Grigorievna part comme infirmière à Kharbine. Elle
-a passé son examen aujourd’hui même à Kieff, et on l’a convoquée
-sur-le-champ... Samedi, elle se mettra déjà en route. Elle ne veut
-voir personne avant son départ pour qu’on ne la distraie pas de son
-enthousiasme; exception n’a été faite en ma faveur qu’à fin de me
-recommander la classe de Vodopad. Mais je suis chargée d’un souvenir
-pour Tatiana Vassilievna et tous les tiens. Sais-tu ce qu’elle me
-disait encore? Que les dépêches de Kieff annoncent que le navire
-_Piétropavlovsk_, sur lequel se trouvaient l’amiral Makaroff, le
-grand-duc Cyrille, le peintre Véreschtchaguine et un grand nombre
-d’officiers et de matelots, a rencontré une mine dans la baie de
-Port-Arthur, en revenant d’un combat, et qu’il a sauté avec tout
-l’équipage et les officiers qu’il contenait, sauf, cependant, le
-grand-duc qui, on ne sait comment, ne fut que précipité dans l’eau, et
-put regagner le bord en s’accrochant à une épave...
-
-—Seigneur!
-
-Viéra devint très pâle.
-
-—Et si Serguié... commença-t-elle.
-
-—Mais non, il fait partie de l’équipage du _Bayann_.
-
-—Qui a pu combattre sous les ordres du _Piétropavlovsk_... N’as-tu pas
-dit que celui-ci revenait d’un combat? Ah! mon Dieu! ces inquiétudes
-continuelles, gémit la jeune fille, et les nouvelles sont si lentes!
-
-Le lendemain, les journaux confirmèrent les renseignements des
-télégrammes en les amplifiant. Viéra, de plus en plus alarmée par ce
-qu’elle venait d’y lire, passa le _Kiévlanine_ à M^{lle} Burdeau qui,
-quoique assez difficilement, parvint cependant à déchiffrer tout le
-texte relatant la catastrophe du _Piétropavlovsk_.
-
-«Dans la nuit du 30 mars, l’amiral Makaroff voulant prendre sa
-revanche des continuels assauts dont les Japonais harcelaient sa
-flotte, envoya huit torpilleurs à la recherche de l’ennemi. Dans
-cette expédition, trois torpilleurs se perdirent. Deux revinrent, à
-l’aube, à Port-Arthur. Le troisième, le _Strachné_, ayant rencontré
-plusieurs torpilleurs japonais, crut que c’étaient ceux des nôtres et
-s’y joignit. A l’aube seulement, le commandant reconnut son erreur et
-voulut s’enfuir, mais trop tard! L’ennemi se jeta sur lui et un cruel
-combat s’engagea.
-
-«L’amiral, inquiet du sort du _Strachné_, envoya à sa recherche le
-croiseur _Bayann_.
-
-«Ceci ne dura pas longtemps, les coups de feu servant de point de
-repère. Déjà le _Strachné_ était immobilisé, sa chaudière endommagée
-par une grenade.
-
-«Malgré sa vitesse, le _Bayann_ ne put arriver à temps pour porter
-secours au _Strachné_. Avant qu’il fût arrivé à la distance nécessaire
-pour tirer, une explosion se produisit à bord du _Strachné_, et le
-torpilleur coula à fond. Le feu du _Bayann_ mit les Japonais en fuite.
-Et après avoir recueilli cinq matelots du torpilleur, qui seuls étaient
-saufs, le croiseur rentra au port.
-
-«Bientôt après, deux détachements de navires, ayant à leur tête le
-_Piétropavlovsk_ et le _Poltava_, accompagnés de quinze torpilleurs,
-quittent le port. L’amiral Makaroff veut se rendre personnellement sur
-le lieu du combat, et comme le _Bayann_ sait la route, on le met à la
-tête de l’escorte.
-
-«Il fait très froid, et sur la mer règne un brouillard épais qui ne
-permet pas de distinguer les choses à une certaine distance. Pourtant
-les Russes remarquent, à dix milles environ de Port-Arthur, quatre
-croiseurs japonais de troisième classe et deux de première qui
-arrivent avec la plus grande vitesse. Les Japonais recommencent tout
-à coup le feu contre le _Bayann_. Ils visent bien. En un moment, tout
-le pont est couvert d’éclats de grenades. L’amiral Makaroff donne
-l’ordre au _Bayann_ de se mettre derrière le _Poltava_ et de lancer à
-son tour des grenades sur l’ennemi. Les Japonais se retirent aussitôt.
-Nos frères les poursuivent encore à quelques milles, jusqu’à ce qu’ils
-remarquent à l’horizon la fumée d’une grande escadre ennemie qui arrive
-à toute vapeur. Il est possible que les croiseurs japonais voulaient
-nous entraîner plus loin dans la mer, afin que l’amiral Togo pût leur
-couper le port... Étant trop faibles, nous fûmes obligés de dérouter
-leurs plans.
-
-«L’amiral Makaroff donne le signal du retour, et les Russes filent vers
-Port-Arthur aussi rapidement qu’ils le peuvent. C’est vraiment une
-course!... Enfin nos vaisseaux sont hors de l’atteinte de l’ennemi et
-sous la protection des batteries des forts. Le _Piétropavlovsk_ étant à
-leur tête longe le bord pour rentrer au port, quand, tout à coup, une
-effroyable explosion se produit. Il est juste neuf heures trois quarts
-du matin.
-
-«L’amiral Makaroff se trouvait avec ses officiers d’état-major sur le
-pont du navire, où étaient aussi le grand-duc Cyrille et le peintre de
-batailles Véreschtchaguine.
-
-«Après la première explosion, une seconde se produisit, d’une violence
-telle que tout fut démoli. Une énorme masse d’eau entra dans le navire,
-mais aussitôt parurent de la fumée et des flammes. On comprit que le
-_Piétropavlovsk_ avait dû toucher une mine posée par les Japonais
-dans la mer, le long de la côte, avec ce calcul que nos vaisseaux, se
-rangeant à la sortie du port, la rencontreraient sur leur route.
-
-«L’explosion fit six cents victimes, parmi lesquelles l’amiral Makaroff
-et notre illustre peintre, Véréschtchaguine. Le grand duc Cyrille put,
-heureusement, se jeter à l’eau et regagner le bord à la nage. Entre la
-seconde explosion et l’échouement du navire, se passèrent une minute et
-quarante secondes. La direction de la flotte est confiée momentanément
-à l’amiral Witheff.»
-
-Quand M^{lle} Burdeau eut fini de lire, ses yeux se levèrent sur Viéra,
-dont elle rencontra le regard anxieux.
-
-—Eh bien! demanda celle-ci, n’avais-je pas raison?
-
-—Oui. Mais, grâce à Dieu, le _Bayann_ n’a presque pas souffert. On ne
-dit pas qu’il ait perdu des hommes.
-
-—Mais on ne dit pas non plus qu’il n’en ait pas perdu. Enfin,
-attendons des nouvelles d’Odessa, dit la jeune fille en soupirant.
-
-Une semaine se passa. Rien n’arrivant, Viéra se décida à demander par
-dépêche ce que signifiait ce silence. Le soir, Akim, envoyé à la gare
-de Tiétiéreff, rapporta la réponse.
-
-Le texte du télégramme, raccourci selon l’usage, résumait ceci:
-«Serguié n’avait pas été blessé dans le combat du _Bayann_; il était,
-au contraire, jusqu’à son message datant du 6 avril, en parfait état
-de santé et de vaillance. Mais la pauvre Katia!... Énervée par des
-angoisses de chaque seconde, obsédée des dangers que court son jeune
-époux, incapable de réagir contre le désespoir de la séparation, elle
-n’a pu garer sa santé des atteintes de sa débilité morale. Le lendemain
-du jour où les dépêches officielles, devançant celle de Serguié,
-annonçait le combat de l’escadre dont le _Bayann_ faisait partie,
-elle avait dû s’aliter, et le tendre espoir si doucement caressé par
-Tatiana s’en était allé à vau-l’eau!... Pendant cinq jours, la jeune
-femme était restée suspendue entre la vie et la mort; depuis avant-hier
-seulement, les médecins la déclaraient sauvée. Dès qu’elle pourrait
-supporter le voyage, M^{me} Erschoff la ramènerait à Vodopad.» Après
-avoir pris connaissance de la dépêche, Viéra, sans dire un mot, plongea
-longuement son regard dans celui de son amie. Sur ses prunelles si
-claires se reflétaient, comme en une eau sans rides, les sentiments
-complets de son âme: la tristesse, la pitié, l’horreur, la gratitude
-du triomphe, une indicible foi dans l’œuvre à laquelle le Destin
-lui-même avait mis si promptement son sceau!...
-
-
-
-
-XV
-
-
-LE cœur battant, les joues en feu, Madeleine Burdeau parcourt en fiacre
-les rues de Kieff où l’ont appelée quelques emplettes à faire. Elle
-aurait pu, dès en sortant de la gare, porter à Vadim Piétrovitch la
-lettre dont Viéra l’avait chargée pour le jeune homme. Mais non, elle
-s’est sentie alors trop troublée, trop peu sûre d’elle; il faut qu’elle
-parvienne à affermir son cœur et à composer son visage!
-
-Et puis, le dirai-je? un tout petit calcul qu’elle n’ose presque pas
-s’avouer à elle-même se glisse dans les réticences de l’amoureuse...
-Si elle s’était rendue immédiatement après sa descente du train chez
-Vadim, point de doute que Marfa Timoféevna, retenue au logis à l’heure
-du déjeuner pour servir son maître, ne fût venue elle-même ouvrir
-la porte, et alors il aurait fallu lui remettre la lettre, sans oser
-demander à parler au jeune homme, tandis que plus tard,—Madeleine
-Burdeau tenait ces détails de Viéra qui l’avait mise cent fois au
-courant des faits et gestes de son cousin,—la vieille fée, ayant à
-faire des emplettes pour son ménage, sort d’habitude, laissant dans la
-chambre de l’étudiant un second déjeuner froid que celui-ci trouve en
-rentrant chez lui vers onze heures. Si quelqu’un sonne, force est alors
-au maître du logis d’ouvrir lui-même sa porte... Il est donc urgent
-pour Madeleine d’attendre jusqu’à ce moment si elle veut voir Vadim...
-
-Si elle veut le voir! Mais toutes ses pensées ne tendent qu’à cela;
-tout son désir, tout son espoir, tous les battements de son cœur!
-
-Là-haut, le ciel en fête a revêtu son voile d’azur; l’arome subtil du
-printemps se glisse à travers les rues de la ville qu’il embaume; de
-petites marchandes effrontées offrent aux promeneurs des bouquets de
-violettes d’un griviennik. Les pigeons de la cité sainte, apprivoisés
-et nombreux comme ceux de la place Saint-Marc à Venise, volettent
-librement, sans craindre la main de l’homme, sur les appuis des
-fenêtres, sur les corniches, sur le bord des trottoirs. De temps à
-autre, un arbre couvert de feuilles tendres se montre; de petits
-jardinets, même, dans certains quartiers, égaient les façades moroses.
-Les coupoles dorées des églises luisent au soleil, les toits des
-maisons, aux couleurs vives et diverses, ont l’air, au loin, de
-pelouses fraîches ou de champs en fleurs suspendus... Les saints,
-rigides, gauchement peints sur les murs des monastères, semblent
-sourire eux-mêmes, sous les caresses mutines des rayons printaniers.
-Ils font mine de donner aux passants ces avis peu orthodoxes: «Tu as
-bien raison de te réjouir, frère! Voici la saison du renouveau, des
-amours, des nids tièdes, des soirs légers... Réjouis-toi, frère! La vie
-est courte, les printemps fugitifs; Dieu les a faits tels pour que ton
-âme inquiète ne puisse s’en lasser!...»
-
-Madeleine suit leur conseil. Malgré l’anxiété dont son cœur est étreint
-à l’idée de son entrevue de tout à l’heure avec celui qu’elle aime,
-malgré la fragilité de l’espoir qu’elle a engagé sur le bonheur de
-cette entrevue, les risettes du printemps ne laissent pas que d’égayer
-son âme.
-
-Elle abandonne son front aux frôlements câlins des rayons espiègles,
-rafraîchit ses joues brûlantes au souffle pur de la brise, force ses
-pensées à s’imprégner de la sérénité du ciel, et c’est presque calme
-qu’elle jette au cocher l’adresse de Vadim Piétrovitch Dimitrieff.
-
-—Rue Nestérovskaïa, 50.
-
-Le minuscule fiacre s’engage dans une rue, puis dans une autre; voici
-le théâtre, les arbres de la Foundouklaïevska...
-
-De nouveau, le cœur de la jeune fille se met à battre éperdument; une
-insupportable agitation bouleverse ses nerfs. Le hasard, si cruel
-parfois, ne déroutera-t-il pas ses chers calculs? Permettra-t-il que
-Vadim lui-même vienne ouvrir sa porte?... Ou bien, le coup de timbre ne
-fera-t-il apparaître que le visage poilu de la «baba Iaga»?
-
-Lorsque Madeleine descend du fiacre, si bas que son marchepied
-est presque de niveau avec le trottoir, elle croit qu’il lui sera
-impossible de faire un pas, tant ses jambes sont molles. Et pourtant,
-elle parvient bientôt au palier du premier étage.
-
-—Drrrinn...
-
-Un pas se rapproche; le cœur de la jeune fille se vide, comme si une
-pompe pneumatique en retirait tout le sang. Ses oreilles bourdonnantes
-ne peuvent distinguer si les pieds qui foulent le parquet de
-l’antichambre appartiennent à une vieille femme revêche, ou bien s’ils
-sont chaussés de souliers masculins. Mais clic! le verrou de sûreté se
-déclanche... la porte s’ouvre!
-
-—Vadim Piétrovitch?
-
-—Mademoiselle?
-
-Le jeune homme est troublé; il s’incline devant la Française. Celle-ci
-se sent très pâle.
-
-—Une lettre de Viéra... que je vous apporte, articule-t-elle presque
-trop nettement, agacée de sentir sa voix si altérée.
-
-—Entrez, mademoiselle.
-
-—Mais, je ne sais si... Non, je n’ai pas le temps, répondit Madeleine.
-
-—Oh! vous n’avez pas dit ceci spontanément, fit Vadim; ce doit être
-une excuse... Vous avez peur de moi? ajouta-t-il d’une voix douce et
-basse, en faisant le geste de prendre une des mains de la jeune fille
-dans les siennes.
-
-M^{lle} Burdeau se rejeta en arrière. D’antérieurs exemples l’avaient
-rendue méfiante. Devant son mouvement, le visage de Vadim devint triste.
-
-—Je devine votre pensée, dit-il lentement; vous me jugez comme tant
-d’autres, sournois et fat?...
-
-—Et comment voulez-vous qu’il en soit autrement? riposta la Française
-hautaine. Pour une fois que vous me voyez seule chez vous, sans
-défense, vous essayez déjà de me traiter en conquête!
-
-Le jeune homme fut une minute ou deux sans répondre. Très grave, il
-fixait sa compagne qui, toute troublée qu’elle était, soutint pourtant
-son regard.
-
-—Voulez-vous avoir confiance en moi pendant quelques instants?
-demanda-t-il enfin. Je vous jure sur l’honneur que vous n’aurez pas à
-vous en repentir!... Veuillez m’accompagner dans mon appartement.
-
-Incliné devant elle, il lui offrait son bras. La noblesse de son
-attitude était telle que Madeleine obéit.
-
-Ils traversèrent ainsi l’antichambre et la salle à manger, et
-arrivèrent jusqu’au seuil du cabinet de travail du jeune homme, où,
-trois mois auparavant, leur tête-à-tête avait été si chaste et si
-discret. Là, Vadim dégagea son bras de celui de sa compagne, et,
-silencieux, lui montra du doigt l’intérieur de la pièce éclairé d’un
-joyeux rayon de soleil printanier. Madeleine ne comprit pas ce geste.
-
-—Eh bien? demanda-t-elle, un peu impatientée.
-
-—Regardez, fit énigmatiquement le cousin de Viéra.
-
-Remise en confiance par la gravité respectueuse de Vadim, M^{lle}
-Burdeau fit docilement le tour du cabinet de travail et se mit à
-inspecter les tableaux des murs, les livres, les meubles, les plantes
-rares groupées dans un coin...
-
-Tout à coup elle s’arrêta, se pencha sur une photographie comme pour
-être bien sûre qu’elle en reconnaissait l’image, fit encore une fois
-des yeux le tour de la pièce, puis, se tournant impétueusement vers le
-jeune homme qui, très pâle, attendait sur le seuil:
-
-—Est-ce possible, Vadim Piétrovitch? Est-ce possible? cria-t-elle
-d’une voix éperdue d’allégresse.
-
-Pour toute réponse, le jeune homme lui tendit les bras.
-
-—Mais... fit Madeleine, de nouveau soupçonneuse.
-
-—Chère fiancée! appela tout bas Vadim en se rapprochant d’elle.
-
-Alors elle s’abattit dans les bras restés ouverts, jeta sa tête
-confiante sur l’épaule du bien-aimé, et, dans cette pose qu’attendaient
-depuis de si longs mois ses rêves de tendresse, elle resta immobile,
-comme fondue dans un bonheur suprême, sans autre conscience qu’une joie
-insoupçonnée, divine, presque trop aiguë!...
-
-Tout près d’elle, sur la planche de l’étagère où, lors de sa première
-visite, se détachait solitaire une miniature à l’ovale fin, aux yeux
-bruns, aux longues boucles cendrées, à la bouche mutine et tendre, une
-photographie récente montrait le casque de cheveux noirs, le front
-hautain, les yeux profonds d’un visage que son miroir lui avait rendu
-familier; et, devant les deux images réunies par la piété de Vadim,
-une touffe d’œillets blancs et de narcisses faisait monter, comme une
-fumée d’encens, les effluves de ses parfums ardents. Hormis elles et
-le cadre qui, appendu au-dessus de l’étagère, entourait une figure
-d’homme mélancolique et fière, à laquelle l’étudiant ressemblait
-étrangement, nul portrait ni au mur ni sur les meubles. La douce Maria
-Pavlovna elle-même s’était évanouie comme un léger fantôme, sous le
-jour resplendissant du nouvel amour dont le sanctuaire s’éclairait!...
-
- * * * * *
-
-Quand M^{lle} Burdeau rentra le soir à Vodopad, sa figure trahissait
-malgré elle tant de bonheur, que Viéra, dès le premier coup d’œil
-qu’elle lui jeta, ne pût s’empêcher de lui en faire la remarque.
-
-—Mais rien... tu te trompes, répondit Madeleine aux questions de la
-jeune fille.
-
-Au milieu du trouble et des angoisses qui bouleversaient la famille
-Erschoff, il lui prenait un scrupule d’avouer sa joie à son amie.
-
-—Made, insista Viéra, tu me caches quelque chose! Le visage ne change
-pas ainsi d’expression d’une heure à l’autre sans cause... Tu étais
-sombre avec moi tous ces jours-ci, et d’ailleurs, ce matin, lorsque tu
-pris le train, je flairais déjà quelque chose d’anormal en te voyant si
-agitée...
-
-—Allons toujours dans ma chambre, que je me débarrasse de mon chapeau,
-fit Madeleine espérant qu’une diversion quelconque viendrait remettre
-sa confidence à plus tard. Et d’abord, au plus intéressant: n’as-tu pas
-reçu la dépêche que ta mère t’annonçait hier?
-
-—Il est encore trop tôt pour qu’elle soit arrivée. C’est tout au plus
-si elle me parviendra demain matin, car—si je ne me trompe—on ne
-transmet les télégrammes après neuf heures du soir qu’aux bureaux de
-première importance. Or celui de Tiétiéreff est loin d’être de ceux-là.
-En tout cas, Andreï a l’ordre d’aller encore s’informer tantôt. A toi,
-maintenant.
-
-M^{lle} Burdeau, ainsi pressée, se rapprocha de Viéra, lui mit ses deux
-mains sur les épaules, la regarda tendrement au fond des yeux pendant
-quelques instants, puis d’une voix profonde elle dit:
-
-—Et d’abord, pardonne-moi, amie, si je n’ai pas su cacher ma joie
-alors que vous êtes si désolés, toi et les tiens...
-
-—Oh! crois-tu, Madeleine, que ma tristesse soit faite d’envie? que
-le bonheur des autres, le tien surtout, puisse l’offusquer? Mais au
-contraire, ma chérie, il me sera très doux de penser que pour toi, au
-moins, la Vie se fait clémente! Allons! dis, va!
-
-—Eh bien! fit Madeleine rougissante un peu, tu me demandais un jour,
-te rappelles-tu, de te dire qui j’aimais... et je te répondais que
-livrer le secret d’un amour partagé c’était charmant, mais que dans le
-cas contraire la confidence n’avait rien de gai...
-
-—Eh bien?
-
-—Aujourd’hui, les choses ont changé, ma Viéra, le motif de mon silence
-n’existe plus: j’aime et...
-
-—Tu es aimée? Ah! Made! que je suis heureuse pour toi, s’écria M^{lle}
-Erschoff en pressant son amie sur son cœur et la baisant cent fois aux
-joues.
-
-Devant le bonheur de Madeleine, elle oubliait tous ses soucis à elle,
-la généreuse!
-
-—Mais qui?... Dis vite! Est-ce que je le connais?
-
-—Un peu, fit en souriant la Française.
-
-—C’est?... Dépêche-toi, je bous!
-
-—Vadim Piétrovitch Dimitrieff.
-
-—Oh!
-
-Viéra fut un moment comme pétrifiée de surprise.
-
-—Et je n’ai jamais rien remarqué!... Aveugle que j’étais! Si,
-pourtant: maintenant que je sais, un tas de choses me reviennent en
-mémoire... Ton portrait, par exemple, hein? c’était lui qui l’avait
-chipé?... Comme c’est drôle! Mais, Made, Made, cria-t-elle en
-embrassant de nouveau son amie, tu seras donc ma sœur, ma vraie sœur,
-comme c’était mon rêve!
-
-Pendant de longs instants, les jeunes filles s’entretinrent du nouveau
-bonheur de Madeleine. Elles bâtirent projet sur projet, organisèrent
-la vie de la future M^{me} Dimitrieff, comme si à elles seules eût
-appartenu le pouvoir de guider le destin, s’attardèrent à un luxe de
-songes plus brillants les uns que les autres, s’égarèrent, en un mot,
-dans les plus fols labyrinthes des espoirs.
-
-Puis, comme l’âme de M^{lle} Burdeau était aussi délicate que tendre,
-elle coupa court à ce sujet, faisant de nouveau se tourner les pensées
-de son amie et les siennes vers les préoccupations intenses qu’avait
-rejetées celle-ci pour partager sa joie.
-
-—Alors, selon toute probabilité, _elle_ sera ici demain?
-
-Viéra fit signe que oui.
-
-—La dépêche n’indiquera plus que l’heure de l’arrivée à Vodopad?
-
-—Oui. A moins que quelque chose d’imprévu ne survienne au dernier
-moment.
-
-—Nous irons à la gare?
-
-—Oh! non, répondit Viéra d’un air effrayé. Il me serait impossible de
-la revoir ainsi pour la première fois dans un lieu public!
-
-—Mais ne sera-ce pas un peu... singulier de ne pas aller au-devant
-d’elle? Elle pourra croire à un manque d’empressement.
-
-—Non, elle sait bien qu’à présent je me ferais hacher en morceaux
-pour lui épargner le plus léger désenchantement.
-
-—Lui as-tu parlé de cela dans tes lettres?
-
-—Je n’en ai jamais eu le courage, mais elle me connaît, tu comprends.
-
-—Et elle, crois-tu qu’elle ne t’en veuille pas? Ses lettres ont été si
-rares, si froides!
-
-Viéra, au lieu de répondre, eut un geste découragé.
-
-—Lui avais-tu dit à elle-même quel souhait tu formas lorsqu’elle
-s’entêta à se marier malgré tes objurgations?
-
-—Hélas! oui, jeta Viéra d’une voix triste, je le lui ai dit,
-Madeleine. J’ai eu cette cruauté! Ah! quel orgueil m’a poussée?
-Misérable que j’étais!
-
-—Nos passions, que dis-je? nos sentiments les plus nobles nous
-entraînent ainsi parfois à des mouvements condamnables, dit M^{lle}
-Burdeau en prenant les mains de son amie dans les siennes et les
-pressant doucement. C’est une faiblesse inhérente aux créatures
-d’imperfection que nous sommes. Mais Dieu voit le fond de nos cœurs et
-nous juge avec clémence, il ne faut pas être plus sévère que Lui. Ne te
-désole pas, ma chérie. Depuis longtemps, tu es absoute, là-haut...
-
-—Eh! que m’importe? cria impétueusement la désolée. Elle se souvient,
-elle, et demain je la reverrai, anéantie, brisée, meurtrie par mes
-propres mains.
-
-—Tu exagères, amie, dit Madeleine. Une parole n’a pu faire tout cela...
-
-—Oui, vous, les Français, les esprits forts, vous êtes exempts de ces
-superstitions; mais nous y croyons encore, nous! Nous donnons une vie
-à nos souhaits, et ce n’est pas à la légère que nous les formulons.
-Alors, s’il arrive qu’ils se réalisent, les terribles ou propices
-désirs, nous ne pouvons renier la corrélation qui existe entre leur âme
-et la nôtre!
-
-—Ah! Russe, Russe! fit Madeleine Burdeau en secouant la tête.
-
-—Qu’est-ce que je vais lui dire, moi, demain? Chacune de mes
-consolations sera fausse, chacun de mes mots sera en contradiction avec
-mes principes, et elle le saura!
-
-—Tu laisseras parler ta tendresse, ma chérie, sans songer à des
-subtilités. Alors tout ira bien.
-
-—Et je serai humble, dit Viéra, oh! humble! Elle pourra m’accabler, me
-repousser, me battre, je n’aurai pas un geste de révolte!
-
- * * * * *
-
-Le lendemain, à l’heure bleue de la tombée du soir, parmi l’apaisement
-reconnaissant d’une nature saturée d’ivresses, les deux sœurs, qui ne
-s’étaient pas revues depuis six longs mois, se retrouvèrent en présence
-l’une de l’autre.
-
-Toutes deux, elles étaient pâles; toutes deux, elles semblaient
-succomber sous le poids du revoir.
-
-Viéra, cependant, tint longtemps son aînée embrassée; mais elle la
-sentit hostile et comme révulsée sous son étreinte. Elle lui prit la
-main. Sans brusquerie, mais fermement, Katia la dégagea aussitôt. Ceci
-se passait sous les yeux innocents de Tatiana.
-
-Elle était si contente, elle, la pauvre maman, d’avoir encore une
-fois ses enfants réunis autour d’elle, de retrouver son home, ses
-serviteurs, ses meubles familiers, son Vodopad, qu’elle en avait oublié
-toutes ses peines antérieures! Elle pressait tour à tour ses trois
-filles sur son cœur, souriait à M^{lle} Burdeau, donnait ses mains
-à baiser à Akim, à Mavra, caressait Bielka, se signait devant les
-dieux lares de la datcha, ses chères icônes, et embrassait d’un long
-regard les arbres du parc qui jamais ne lui avaient semblé si verts,
-le ciel qui lui paraissait n’avoir jamais été si pur, les choses parmi
-lesquelles elle avait vieilli et dont elle savait interpréter l’âme
-propice...
-
-—Chères, chères enfants, répétait tour à tour Tatiana. Ma bonne
-demoiselle Madeleine... No! Bielotschka, et comment va mon petit
-lièvre blanc?... toujours grasse comme une boïarine!... Tu as bonne
-mine, Iéfrossina... Sais-tu, Mavra, que tu as rajeuni?... Et toi, ma
-Sachinnka, (ici les doux yeux bleus se voilaient légèrement,) tu es
-contente de revoir ta maman, mon amour?
-
-Sacha se laissait caresser, elle avait, au premier coup d’œil reconnu
-Tatiana et semblait tout heureuse de son retour. Elle alla même jusqu’à
-baiser de son propre élan les joues de la maman ravie et à lui raconter
-quelques incidents embrouillés de ses visites à Evlampia.
-
-Quant à sa sœur aînée, que de mal on avait eu à faire la démente se
-refamiliariser avec elle! Lorsque, le matin, après la réception du
-télégramme, Viéra lui avait annoncé l’arrivée de leur mère et de Katia,
-elle avait vu, à l’expression des yeux d’Aleksandra, que ce dernier
-nom n’éveillait aucun souvenir en elle. Alors elle lui avait répété
-plusieurs fois: «C’est Katia qui revient; tu sais bien, Katia, notre
-sœur; Katia qui te taquinait parfois, mais que tu aimais pourtant...»
-Et elle lui rappela plusieurs faits de leur existence commune, capable
-de frapper la mémoire endormie. Alors, peu à peu, le visage indifférent
-d’abord, puis tendu sous l’effort auquel Sacha soumettait son cerveau
-embrumé pour dégager la pensée que voulait en arracher Viéra, se
-détendit, et l’enfant répéta enfin d’un air presque lucide: «Katia,
-ah! Katia... oui... oui!» Puis, le soir, de nouveau elle avait oublié,
-et il fallut que son aînée elle-même s’ingéniât par mille moyens à
-se faire reconnaître, pour obtenir de temps en temps, seulement, un
-regard qui ne fût pas quelconque.
-
-Ah! ce furent de tristes instants pour la pauvre Katia, que les
-premiers de son arrivée sous le toit de Vodopad!
-
-Viéra, qui d’un regard anxieux suivait toutes les expressions de son
-visage et de ses gestes, n’eut pas de peine à deviner quelles pensées
-s’agitaient dans le cœur de sa sœur.
-
-Elle devait se rappeler, l’ancienne insoucieuse, quels espoirs
-radieux, émanant de ses songes, avaient, si peu de temps auparavant,
-empli chaque chambre de la demeure où elle avait grandi, rayonné sur
-chaque objet, glissé sur chaque pli des tentures, voltigé comme des
-insectes aux ailes d’or sur chaque herbe du parc, sur chaque feuille,
-chaque grain de sable, chaque brindille de mousse; couru le long des
-murs et des solives comme d’amoureuses lianes; fait grimacer d’envie
-les mascarons penchés au-dessus des portes et des fenêtres!... Et
-maintenant ils marchaient clopin-clopant, les rusés! se faisaient
-tirer l’oreille pour sourire un instant, rampaient à terre, comme de
-paresseuses limaces, ou raillaient, torturaient l’infortunée qui les
-avait chéris!
-
-Que de changements de tous côtés, soit en elle, soit parmi les choses
-qui l’entouraient!
-
-Sacha, ainsi que M^{lle} Burdeau le dit un jour à Vadim, avait bien
-changé depuis le départ de sa sœur. Ses traits allaient chaque jour se
-durcissant; ses yeux, de mystérieux qu’ils étaient et de si lointains,
-prenaient par moments un regard de bestialité cruelle, sa bouche
-avait des plis grossiers, ses gestes perdaient toute leur grâce. La
-séduisante idole d’autrefois n’était plus qu’un bloc fruste, à peine
-animé par les entailles d’une hache barbare...
-
-Quant à Viéra... Ici, les pensées de Katia n’étaient que trop visibles;
-il ne fallait pas d’efforts d’imagination pour les interpréter! Toute
-son attitude, sur ce point, devint si évidente que la confiante maman
-elle-même finit par s’en apercevoir. Inquiet, son regard se posait
-alternativement sur ses deux filles et demandait avec tristesse:
-«Mais qu’est-ce donc que ceci?... Que se passe-t-il entre vous, mes
-aimées?...»
-
-Enfin, renonçant à deviner, elle crut bon, cependant, de faire
-diversion à cet état de choses, et, se tournant vers Katia, lui dit
-d’une voix tendre.
-
-—Va te reposer un instant dans ta chambre, ma chérie; le voyage a été
-bien long, et tu es encore si faible!... Tout ce mouvement autour de
-toi te fatigue... Va, enfant, tu retrouveras ta chambre de jeune fille
-telle qu’elle était lorsque tu habitais encore parmi nous; nous n’avons
-touché à rien, n’est-ce pas, Viérotschka?
-
-Viéra, incapable de prononcer un mot, tant sa gorge était serrée par
-l’émotion, fit signe de la tête que non.
-
-—Tu vois comme on t’aimait... comme on t’aime! reprit Tatiana en
-accompagnant sa fille aînée jusqu’au seuil de sa chambre. Chacun des
-objets dont tu faisais cas, chaque bout de ruban, chaque épingle, même,
-est restée à sa place... Cela ne te fait pas plaisir?
-
-—Mais si, mamacha, si, si! répondit enfin la jeune femme en souriant à
-la sollicitude de sa mère.
-
-—Allons, je te laisse. Moi aussi, j’ai besoin d’un peu de repos. Dans
-une heure, le souper, nous nous reverrons. A moins que tu ne veuilles
-qu’on te serve dans ta chambre? Non?... A tantôt, alors.
-
-Et M^{me} Erschoff, s’éloignant, démasqua Viéra, qui se tenait à
-l’écart, à demi-cachée par la tapisserie dont les pans, quand ils
-étaient rejoints, séparaient le salon de la chambre de Katia.
-
-Au moment où la jeune fille allait franchir le seuil de la pièce,
-Iékatérina se leva d’un mouvement prompt du sopha sur lequel elle
-s’était assise, s’élança vers la portière, détacha l’embrasse qui la
-retenait d’un côté et ramena les plis de l’étoffe entre elle et sa
-sœur, tout cela sans dire un mot, sans avoir l’air même d’apercevoir
-Viéra.
-
-Celle-ci bondit.
-
-—Katia! cria-t-elle d’une voix frémissante de colère et de douleur.
-
-Dans la pièce voisine, rien ne bougea.
-
-—Katia! répéta Viéra plus bas maintenant et sur un ton d’humble prière.
-
-Le même silence régna.
-
-Alors la jeune fille écarta lentement la barrière qui la séparait de
-sa sœur, dépassa d’un pas le seuil de la chambre et surgit, pâle et
-désolée, contre le fond sombre du rideau.
-
-—Eh bien? demanda froidement Katia.
-
-—Ah! Katia, ma Katia! fit Viéra suppliante, est-ce ainsi que nous
-devions nous revoir?... Ne sommes-nous donc plus sœurs?
-
-—Eh! qu’est-ce qui te passe par la tête, maintenant! répondit la jeune
-femme en haussant les épaules. Avec toi, rien que des sentimentalités!
-Des sentimentalités toujours!
-
-—J’ai mérité tes sarcasmes, dit Viéra noblement; mais ne connais-tu
-pas la sainte loi du pardon?
-
-—Oui, répondit Katia, c’est l’éternel refrain! On fait mal, on
-offense, on meurtrit, et puis l’on implore indulgence et pitié!...
-Cela est aisé. Mais celui dont le cœur saigne, celui dont l’âme est
-mortellement froissée, quel remède lui apporte-t-on, à celui-là?... La
-douceur du pardon... Maigre compensation!
-
-—La plus noble qui soit, interrompit Viéra. Pardon! oubli! Si l’homme
-n’avait pas reçu ces dons sacrés, la vie ne serait qu’une longue
-cruauté!
-
-—Eh! elle n’est que cela! fit la femme de Serguié amèrement.
-
-—Ne parle pas ainsi, sœur; tu n’en as pas le droit! prononça la jeune
-fille douce et ferme. Tu aimes, tu es aimée; tu as accompli ton rêve de
-tendresse; tout l’avenir est à toi, et tu maudirais la vie?
-
-—Mais quel avenir? fit Katia avec un geste d’infini découragement. La
-guerre menace d’être longue. Qui sait si jamais Serguié me sera rendu?
-Quant à l’espoir vivant dont ma chair a tressailli pendant quatre mois,
-anéanti, celui-là, et à jamais!
-
-—Il peut renaître, répliqua Viéra d’une voix tremblante.
-
-—Me désolerais-je tant s’il me restait quelque espoir à ce sujet?
-Mais non! Les médecins m’ont dit... Enfin, sois contente, cria la
-jeune femme en jetant sur sa sœur un sombre regard. Ton rêve cruel est
-accompli: je n’aurai pas d’enfants!...
-
-A ces mots, Viéra tressaillit. Une joie intense, venue non pas
-des sources grossières de l’instinct, mais du trésor le plus pur
-de son âme, vint illuminer son front à travers sa douleur. «Pas
-d’enfants!...» Mais alors, de la graine de son sacrifice, germait une
-moisson triomphante! De la sainte loi d’amour et de pitié qui lui avait
-fait jeter les yeux au delà du présent, l’apothéose dès maintenant
-rayonnait!... «Pas d’enfants!...» Finis, les regrets! Apaisées, les
-révoltes de son cœur!... Un élan de gratitude infinie vers le sort et
-de foi ardente dans la légitimité de son œuvre fit vibrer les fibres
-les plus profondes de son être et illumina son visage si désolé tout à
-l’heure...
-
-Heureusement, Katia ne vit pas ce mouvement, bien vite réprimé; toute à
-sa colère, elle continuait âprement:
-
-—Ah! l’heureuse prophétesse! Elle n’a qu’à frapper le sol du bâton de
-son désir, et aussitôt le bois mort se couvre de fleurs!
-
-—Katia!
-
-—Eh bien! qu’as-tu à protester? Tu as maudit mon mariage; le sort
-s’est empressé de ratifier ton vœu. Il ne te reste plus qu’à savourer
-ta joie...
-
-—Écoute, dit Viéra en se rapprochant de sa sœur d’un geste à la fois
-calme et résolu, même pour te consoler, même pour obtenir de toi mon
-pardon, je n’ai pas le droit de renier le principe dont ma conscience,
-avec toute sa lucidité et toute sa foi, s’est fait le but suprême. Oui,
-j’ai désiré l’extinction de notre race; oui, j’ai fait le souhait que
-tu n’aies pas d’enfant; et ce même souhait habite encore mon cœur à
-l’instant où je te parle!... Je ne me disculpe plus; hais-moi si tu
-veux, maudis-moi, renie-moi, mais auparavant, regarde!
-
-Et, appuyant sa main sur le bras de son aînée, Viéra, malgré la
-résistance hostile de celle-ci, l’entraîna vers la fenêtre, sur les
-vitres de laquelle, durant la dernière phrase de Katia, ses yeux à elle
-étaient restés rivés.
-
-Lorsqu’elles furent arrivées assez près pour distinguer nettement ce
-que la jeune fille avait entrevu quelques secondes auparavant, celle-ci
-désigna du doigt la portion du jardin sur laquelle elle avait voulu
-attirer l’attention de sa sœur.
-
-—Regarde!
-
-Katia, domptée par la voix impérative de sa cadette, fit suivre à ses
-yeux la direction que leur imposait le geste de Viéra, et voici ce
-qu’ils virent:
-
-Vêtue comme elle l’était invariablement depuis le jour où sa folie
-s’était catégoriquement révélée aux siens, du costume des paysannes
-ruthènes, Sacha, marchant très vite, arpentait en tous sens une large
-plate-bande préparée pour recevoir des semis.
-
-Sans doute, se racontait-elle à elle-même une histoire bien joyeuse,
-car les deux sœurs la voyaient rire, hocher la tête, faire de grands
-gestes avec les bras, rejeter son buste en arrière ou se pencher très
-fort comme pour mieux déployer son exhubérante hilarité...
-
-Tout à coup, mue par un dernier spasme de gaieté plus démonstratif
-encore que les autres, la folle se laissa tomber à terre; resta pendant
-quelques instants étendue de tout son long au milieu de la plate-bande;
-tressaillit deux ou trois fois encore de frissons violents; puis elle
-se remit debout dans le désordre occasionné par sa chute, sa couronne
-glissée tout de guingois sur le côté de sa tête, les rubans de ses
-tresses dénoués et froissés, deux larges plaques de terreau noir sur
-son tablier à fleurs, à la hauteur des genoux.
-
-«Seigneur!» laissa échapper Katia dans un souffle...
-
-Pâle de saisissement et d’horreur, la jeune femme, depuis le
-commencement de cette scène, était restée à côté de sa sœur, la main
-retenue dans la main de celle-ci, sans qu’elle songeât à l’en dégager,
-les yeux rivés sur le point du jardin où elle voyait, pour la première
-fois, s’affirmer d’une façon si précise la démence d’Aleksandra.
-
-—Oh!...
-
-—Regarde, regarde encore, fit Viéra impérieuse!
-
-Sacha ne riait plus. A sa gaieté débordante avaient succédé une
-complète immobilité, d’abord, puis une colère qui grandissait de
-seconde en seconde,—ceci Viéra et Katia en jugèrent par la véhémence
-de ses gestes.—De ses poings fermés et brandis, elle menaçait
-maintenant un ennemi invisible... Elle le poursuivait à travers la
-plate-bande, se baissait de temps à autre pour ramasser une motte de
-terre et la jeter après le fantôme évoqué par sa folie; trépignait
-de colère, lançait des injures dont les échos—passant à travers la
-fenêtre—arrivaient jusqu’aux oreilles des deux sœurs bouleversées.
-Enfin, de ce terrible jeu aussi, la démente se lassa. Brusquement, sans
-transition aucune, elle s’arrêta, demeura quelques secondes immobile,
-puis, par trois fois différentes cracha à terre, comme elle l’avait vu
-faire aux moujicks, et, d’un mouvement grossier, rajusta ses vêtements.
-
-Katia, desolée, pleurait.
-
-—Mais regarde, regarde encore, dit Viéra; ce n’est pas tout. Je
-connais ses crises, moi; toujours, à présent, trois accès régulièrement
-se suivent: la gaieté, d’abord, puis la colère, puis l’épouvante!
-
-—Ah! je n’en puis plus, fit Katia d’une voix brisée! Laisse... je ne
-veux plus la voir!
-
-Pauvre Sacha, pauvre, pauvre!...
-
-Mais, malgré elle, ses yeux cherchèrent de nouveau l’endroit où la
-folle, depuis quelques instants, avait recommencé ses gestes.
-
-Toujours la même scène, murmura Viéra comme en se parlant à elle-même:
-la catastrophe du silo... C’est l’émotion de ce revoir! Le corps rejeté
-en arrière, la tête détournée du spectacle sanglant que sa démence
-renouvelait à ses yeux; les bras étendus et crispés dans le vide, Sacha
-semblait la statue vivante de la terreur...
-
-—Mais va, Viéra, va la calmer, sanglota Katia; moi, je ne saurais...
-non, je n’oserais!...
-
-Viéra fit signe que c’était inutile...
-
-—Personne ne peut la toucher dans un moment pareil. Aux débuts, maman
-ou moi, nous parvenions à la calmer; mais maintenant elle devient
-furieuse à blesser quelqu’un, si on l’approche; il faut laisser la
-crise se passer d’elle-même...
-
-—Tu parles de maman; nous n’avions pas songé à elle, la malheureuse!
-Et si elle entendait... Oh! écoute!... C’est trop affreux!
-
-Katia, cramponnée au bras de sa sœur, était si pâle que Viéra eut peur
-de la voir défaillir.
-
-—Viens t’asseoir, dit-elle doucement...
-
-Et elle l’entraîna vers le sopha.
-
-—Mais maman... fit encore Katia, sans avoir la force de finir sa
-phrase...
-
-—Elle n’a pu entendre; sa chambre est trop loin de l’endroit où Sacha
-se trouve. Quant aux autres, ils savent que mieux vaut ne pas se
-montrer; ils épient de loin, comme nous...
-
-—Et cela arrive souvent, ces... ces choses?
-
-—Cela dépend de l’excitation de ses nerfs; aujourd’hui, c’est
-l’agitation causée par votre arrivée...
-
-—Ah! c’est affreux, affreux! gémit Katia...
-
-Puis un long silence se fit entre les deux sœurs.
-
-La tête enfouie dans ses mains, Katia continuait à pleurer doucement...
-
-Viéra s’assit auprès d’elle, mais sans chercher à la distraire; sans
-doute ces larmes apaiseraient-elles le cœur si bouleversé d’émotions
-diverses que la jeune femme subissait depuis son retour à Vodopad...
-Ce ne fut que lorsqu’elle vit sa sœur s’essuyer une dernière fois les
-yeux et rester immobile, le regard perdu sur ses pensées, le buste
-appuyé contre le dossier du sopha, les deux bras affalés tout le long
-d’elle d’un geste las, que la jeune fille se décida enfin à lui poser
-la question qui, depuis la scène de tout à l’heure, brûlait ses lèvres
-impatientes.
-
-Touchant légèrement Katia du doigt, elle demanda tout bas:
-
-—Eh! bien?...
-
-La jeune femme resta quelques instants sans répondre, puis, se tournant
-à demi vers sa sœur, elle leva sur celle-ci un regard encore rempli de
-la vision tragique, et dit lentement:
-
-—Je ne puis plus t’en vouloir!
-
-Lorsque, une demi-heure plus tard, Tatiana Vassilievna écarta à son
-tour les pans de la tapisserie qui séparait le salon de la chambre de
-Katia, ses yeux rencontrèrent un spectacle qui ravit de joie son cœur
-maternel. Assises sur le sopha à côté l’une de l’autre, ses deux filles
-enlacées formaient un groupe étroit. Viéra tenait une des mains de sa
-sœur dans les siennes, et la jeune femme, brisée par la fatigue et
-l’émotion, dormait, la tête doucement posée sur l’épaule droite de sa
-cadette...
-
-—Béni soit Dieu! murmura la maman en embrassant longuement des yeux
-les enfants de sa tendresse!
-
-Puis, sans attirer l’attention de Viéra qui, toute à sa nouvelle joie,
-ne s’était pas aperçue de sa présence, elle sépara de nouveau les deux
-côtés de la portière, et sortit sans bruit de la chambre en souriant à
-ses pensées...
-
- _Mars-Août 1905._
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Tableau des différents termes russes employés dans ce livre:
-
-
- _Datcha._ Sorte de villa bâtie le plus souvent là où se trouvent des
- forêts.
-
- _Verste._ Environ un kilomètre.
-
- _Déciatine._ Environ un hectare.
-
- _Isba._ Chaumière, cabane.
-
- _Khata._ Chaumière, cabane (en petit russien).
-
- _Britschka._ Voiture rustique.
-
- _Cum eximia laude._ Expression latine employée par les étudiants
- russes et qui signifie ou plutôt qui équivaut à l’expression
- française: avec la plus grande distinction.
-
- _Sierniki._ Petits pâtés au fromage.
-
- _Bliné._ Crêpes.
-
- _Pirogui._ Petits pâtés.
-
- _Niania._ Bonne d’enfant.
-
- _Borschtch._ Potage aux betteraves ou aux choux.
-
- _Roussalki._ Ondines, nymphes des eaux.
-
- _Lavra._ Couvent de moines à Kieff (Laure).
-
- _Kalatch._ Pain blanc qui a cette forme:
-
- _Otchipok._ Coiffure petite russienne.
-
- _Evguénï Onéguine._ Héros d’un roman en vers de Pouschkine.
-
- _Tatiana Larina._ Héroïne du même roman.
-
- _Milaïa._ Douce, aimable.
-
- _Grivienick._ Pièce de 10 kopecks (27 centimes)
-
- _Safian._ Cuir souple jaune ou rouge.
-
- _Baba._ Femme, femme mariée.
-
- _Babouchka._ Grand’mère.
-
- _Tserkoff._ Église russe.
-
- _Prizba._ Banc de pierre scellé devant les isbas.
-
- _Vodka._ Eau-de-vie.
-
- _Kozak._ Cosaque, danse ainsi nommée.
-
- _Trépak._ Danse russe et petite russienne.
-
- _Rojdiestvo._ Noël.
-
- _Dosvidanié._ Au revoir.
-
- _Dvorianine._ Noble.
-
- _Moujik._ Paysan.
-
-Les détails concernant la guerre sont tirés en partie de _Der
-russisch-japanische krieg_ par Heinrich Lange.
-
-
-
-
- _Achevé d’imprimer_
-
- le quatre février mil neuf cent sept
-
- PAR
-
- ALPHONSE LEMERRE
-
- 6, RUE DES BERGERS, 6
-
- _A PARIS_
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Au delà du présent, by Léonia Sienicka
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU DEL DU PRÉSENT ***
-
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-<body>
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-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Au delà du présent, by Léonia Sienicka
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Au delà du présent
-
-Author: Léonia Sienicka
-
-Release Date: February 16, 2016 [EBook #51237]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU DEL DU PRÉSENT ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/American Libraries.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<div class="limit">
-
-<div class="chapter">
-<div class="transnote p4">
-<p class="pc large">NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:</p>
-<p class="ptn">&mdash;Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.</p>
-<p class="ptn">&mdash;On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.</p>
-<p class="ptn">&mdash;La couverture de ce livre électronique a été crée par le transcripteur;
-l’image a été placée dans le domaine public.</p>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_i" id="Page_i">[i]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 xlarge"><a name="Au_dela_du_Present" id="Au_dela_du_Present">Au delà du Présent...</a></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_ii" id="Page_ii">[ii]</a></span></p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p class="pc"><i>Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays,<br />
-y compris la Suède et la Norvège.</i></p>
-
-<hr class="d1" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iii" id="Page_iii">[iii]</a></span></p>
-
-<p class="pc4 elarge">LÉONIA SIENICKA</p>
-
-<h1 class="p4"><span class="elarge">Au delà du Présent...</span></h1>
-
-
-<div class="figcenter">
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- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<p class="pc4 mid font1"><i>PARIS</i></p>
-
-<p class="pc1 mid">ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</p>
-<p class="pc1">23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33</p>
-
-<hr class="d2" />
-
-<p class="pc1 reduct">M DCCCCVII</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_iv" id="Page_iv">[iv]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">TABLE DES MATIÈRS</h2>
-
-<p class="pc4 large">PREMIÈRE PARTIE</p>
-
-<table id="toc1" summary="cont1">
-
- <tr>
- <td class="tdr1"><span class="small">CHAPITRE</span></td>
- <td class="tdr3"><span class="small">PAGE</span></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">I.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_3">3</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">II.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_21">21</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">III.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_35">35</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">IV.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_53">53</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">V.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_78">78</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">VI.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_98">98</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">VII.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_125">125</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">VIII.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_148">148</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">IX.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_166">166</a></td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pc2 large">DEUXIÈME PARTIE</p>
-
-<table id="toc2" summary="cont2">
-
- <tr>
- <td class="tdr4">IX.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_185">185</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">X.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_211">211</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">XI.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_231">231</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">XII.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_252">256</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">XIII.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_283">287</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">XIV.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_310">314</a></td>
- </tr>
-
- <tr>
- <td class="tdr2">XV.</td>
- <td class="tdr3"><a href="#Page_324">328</a></td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">[1]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<p class="pc4 elarge font1"><i>PREMIÈRE PARTIE</i></p>
-
-<div class="limit1">
-<p>«Puissante comme un ouragan, la Folie elle-même
-arrête sur l’Homme son regard hostile et
-aile la Pensée pour l’entraîner dans le tourbillon
-de sa danse écervelée...»</p>
-<p class="pr2">(<span class="smcap">Maxime Gorki.</span> <i>L’Homme.</i>)</p>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">[2]</a></span></p>
-<p>&nbsp;</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">[3]</a></span></p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-003.jpg" width="500" height="190"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-
-<p class="pc4 elarge"><b>Au delà du Présent...</b></p>
-
-<hr class="d3" />
-
-<p class="pc large font1"><i>PREMIÈRE PARTIE</i></p>
-
-<h2 class="p4">I</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/di.jpg" width="150" height="149" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc09">IL est midi.</p>
-
-<p>Un soleil radieux, aveuglant,
-torride, fait resplendir l’écrin
-chimérique du ciel.</p>
-
-<p>L’herbe des pelouses miroite,
-les tendres fleurs se
-pâment, et le ruban de sable qui là-bas se
-déroule, invitant aux lointains et mystérieux
-voyages, semble tissé d’or pur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">[4]</a></span></p>
-
-<p>Le silence est si lourd, le calme si profond,
-que l’on croirait la Terre ensevelie tout entière
-dans un sommeil sans rêves, par le caprice facétieux
-d’un puissant enchanteur.</p>
-
-<p>Pourtant, si l’on écoute bien et si l’on sait le
-langage des choses, à travers ce silence et cet
-oppressement on perçoit un murmure d’abord
-à peine distinct, puis qui s’enfle à mesure que
-l’on écoute mieux, semblable aux soupirs exhalés
-par la mer immobile ou la moisson dorée
-dont les épis se touchent. C’est le divin bruissement
-de la forêt.</p>
-
-<p>Attirée par ces voix qui lui sont familières,
-une jeune fille, debout sur le perron d’une villa
-rustique dont le jardin borde la route, tend l’oreille
-et sourit. Sans doute va-t-elle sortir malgré
-l’atroce chaleur, car elle prend à deux mains les
-plis de sa longue robe et la relève d’une façon
-qui lui est coutumière: la mousseline passée
-simplement de chaque côté dans la ceinture très
-large de manière à ce que la jupe n’arrive pas
-même à la hauteur des chevilles. C’est ainsi qu’il
-est commode de courir la campagne et de se
-faufiler à travers la forêt sans qu’à chaque pas
-l’étoffe traîne après elle des brindilles en masse...
-Puis, comme Aleksandra aime plus sa fantaisie
-que les usages convenus, elle n’embarrasse pas
-ses jolis petits pieds blancs de bottines ni de
-bas. Des sandales en fibre de tilleul, comme en<span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">[5]</a></span>
-portent les paysans russes, les protègent seules
-contre la brûlure du sable.</p>
-
-<p>Pas d’ombrelle, non plus, ni de chapeau de
-soleil, ni de gants encore moins! Elle jette simplement
-sur sa tête un carré de mousseline brodée,
-et cela sied à ravir à sa beauté de petite
-idole, surtout lorsque, comme aujourd’hui, des
-grappes de pâle glycine retiennent le voile de
-chaque côté des joues, derrière l’oreille sur laquelle
-s’enroulent, comme de mignons serpents,
-trois rangées de tresses brunes. Les mains toutes
-fines et petites sont gantées de hâle, et cela
-semble une coquetterie de la jeune fille, car le
-bras qui sort de la manche échancrée paraît
-ainsi dans toute sa triomphante blancheur.</p>
-
-<p>La taille longue, souple et svelte, est charmante.
-Charmant aussi le pâle et mystérieux
-visage. Le nez est droit, le menton court, les
-joues rondes et lisses, les lèvres minces et nettement
-accusées. Les yeux&mdash;restes sans doute
-d’une de ces races nombreuses auxquelles le
-sang russe s’est mêlé&mdash;sont légèrement bridés
-et comme relevés aux coins; deux fins sourcils
-de soie brune comme les cheveux les surmontent.</p>
-
-<p>Dans ces yeux qui passent, selon l’intensité et
-le reflet de la lumière, du bleu glauque au vert
-foncé, papillotent par instants, aux regards de
-l’observateur attentif, d’indéfinissables lueurs<span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">[6]</a></span>
-qui filent, rapides et fauves, entre les cils, comme
-de peureux lézards. Cela inquiète un peu, et
-pourtant le charme du visage n’y perd rien. Au
-contraire, par l’énigme que ces expressions changeantes
-y ajoutent, peut-être devient-il plus
-séduisant encore. Tel est l’attrait épeurant du
-mystère...</p>
-
-<p>Cependant, au moment où la jeune fille va
-franchir les marches du perron, une fenêtre
-s’ouvre au rez-de-chaussée de la datcha (villa), et, de
-sa baie encadrée de feuillage, sort une voix éplorée:</p>
-
-<p>&mdash;Sacha! Sachinnka! Que fais-tu? Tu vas
-sortir par une chaleur pareille? Mais c’est pour
-attraper une congestion! Reste à la maison,
-voyons! Ah! mon Dieu! quelle singulière fille
-tu fais! Une vraie salamandre!...</p>
-
-<p>Ces paroles sont dites en russe; Sacha y répond
-dans la même langue:</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère petite, petite chère maman, tu
-me répètes tous les jours la même chose, et tous
-les jours je sors malgré toi, et tous les jours je
-reviens vivante à la maison, et tous les jours j’attends
-le lendemain pour recommencer!... Sois
-tranquille, va; tu ne perdras pas ton plus cher
-trésor, un de tes trois «mon plus cher trésor».
-Je suis l’enfant de la Nature comme je suis ton<span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">[7]</a></span>
-enfant, et la Nature m’aime autant que tu
-m’aimes; alors, elle ne voudrait pas me faire de
-mal, tu comprends! Oui, oui, hoche ton vénérable
-chignon et mets tes lunettes sur ton front
-pour mieux me voir divaguer, cela n’empêche
-pas que tu sois mon aimée, ma chérie, mon adorée
-maman! Et avant de partir pour ma forêt, je
-vais t’embrasser que tu t’en souviendras. Reste
-à ta place!</p>
-
-<p>Tatiana Vassilievna Erschoff n’avait, au demeurant,
-nulle intention de quitter la fenêtre.
-Éblouie comme par la découverte de charmes
-qu’elle n’avait point soupçonnés jusqu’alors,
-elle contemple sa fille avec toute la passion,
-toute la béatitude, toute la divine stupidité qu’un
-regard maternel peut contenir, et oublie à son
-tour dans cette exquise besogne que les rayons
-du soleil de midi tombent juste d’aplomb sur sa
-tête respectable où s’étage&mdash;invraisemblable
-et pittoresque architecture&mdash;un entrelacement
-de cheveux blonds que trois teintes nettement
-bigarrent: cheveux d’un blond argenté vers les
-tempes, pauvre chère créature! blond roux au
-milieu du chignon acheté voilà bientôt dix ans,
-et d’un beau blond de lin comme un nimbe de
-vierge dans une tresse d’acquisition plus récente...
-Cheveux tricolores, les appellent ses
-filles.</p>
-
-<p>Et avant qu’elle ait songé à s’étonner de ce<span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">[8]</a></span>
-qui arrive, Sachinnka a franchi d’un oblique bond
-de panthère la distance qui sépare la fenêtre du
-balcon, en a atteint le rebord en s’accrochant
-aux branches de la glycine qui, comme des bras
-amoureux, étreignent les murs de la datcha, et,
-debout, son corps de souple adolescente presque
-plié en deux, elle baise à pleine bouche le visage
-ravi de la vieille femme. Un saut périlleux
-maintenant, et Sacha retombe dans le jardin.</p>
-
-<p>&mdash;Mon trésor, mon trésor, murmure Tatiana
-en la suivant des yeux.</p>
-
-<p>Lorsque la robe blanche n’est plus qu’une
-forme vague au détour de la route, maman quitte
-la fenêtre et s’aperçoit enfin qu’elle a affreusement
-chaud. C’est à son tour, alors, de subir les
-reproches de ses deux autres filles, Iékatérina et
-Viéra, restées, elles, dans l’ombre tiède du salon,
-un éventail entre les doigts, une carafe d’eau
-glacée à portée de la main.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois comme te voilà faite, maintenant,
-dit Iékatérina, l’aînée, avec tendresse. Qu’est-ce
-que tu as toujours besoin de t’inquiéter de Sacha?
-Ce n’est plus une enfant, après tout, elle
-sait ce qu’elle fait! Maman est une poule, une
-vraie poule qui glousse tout le temps après ses
-poussins.</p>
-
-<p>&mdash;C’est une maman couvée sous les principes
-de 1860. On n’en fait plus de cette pâte-là,
-fit de sa voix profonde et lente Viéra, la seconde<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">[9]</a></span>
-fille de Tatiana. La race s’en est perdue
-lorsque la crinoline a passé de mode...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! voilà un sujet à souffler dans l’oreille
-de Vadim pour son livre de «psychologie comparée»...
-Il pourra intituler un de ses chapitres:
-«De l’influence des modes sur l’amour maternel.»</p>
-
-<p>&mdash;Pas seulement sur l’amour maternel, mais
-sur l’amour en général, répondit Viéra en plaisantant
-à peine. T’imagines-tu que l’on puisse
-aimer de la même façon sanglée dans un corsage
-à pointe, dévêtue d’une tunique «directoire»,
-coiffée à «l’oiseau de paradis» comme la
-femme de Pouschkine sur ses authentiques portraits,
-ou moulée dans une gaine serpentine d’à
-présent?</p>
-
-<p>&mdash;La question est de savoir, fit Katia en riant,
-si c’est le genre d’amour qui change d’après la
-mode, ou bien si c’est la mode qui change d’après
-le genre d’amour.</p>
-
-<p>&mdash;Délicat problème! répondit sa sœur. Mais
-nous faisons du paradoxe, car ces choses ne dépendent
-pas l’une de l’autre; elles sont soumises
-toutes les deux au besoin impérieux que l’homme
-a du changement. Pour nous autres, Russes, qui
-n’avons pas été passés au dernier réchampi de
-la civilisation, et chez qui le snobisme est à l’état
-de bête rare&mdash;je parle, tu m’entends, des vrais
-Russes, dont nous sommes au fond, malgré<span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">[10]</a></span>
-notre légère teinte d’européanisme, et non de
-ceux qui passent l’hiver à Nice et l’été dans les
-villes d’eaux allemandes&mdash;les choses n’en sont
-pas encore arrivées là; mais en France il n’est
-de question si importante que celle que la mode
-ne prime. N’est-ce pas, mademoiselle Burdeau
-(ces mots dits en français s’adressent à une jeune
-fille qui, arrêtée sur le seuil de la porte, sourit à
-la dernière phrase de Viéra), n’est-ce pas que
-chez vous autres la douleur elle-même, l’immuable
-et divine douleur doit porter des
-manches à gigot ou des corsets «droits devant»
-selon le caprice de la mode?... Vous avez eu,
-avec les «paniers», les soucis légers qu’une
-chiquenaude secouait; avec le bonnet rouge des
-«patriotes», la douleur stoïque des Anciens;
-le... comment nommez-vous donc ce chapeau
-que l’on voit sur les daguerréotypes de nos
-aïeules?</p>
-
-<p>&mdash;Le «cabriolet»?</p>
-
-<p>&mdash;Le cabriolet, oui. Eh bien! le cabriolet, lui,
-exhalait un chagrin bruyant fait de coups de
-pistolet et d’anathèmes lancés au ciel. De notre
-temps, enfin, la douleur est muette; il serait inconvenant,
-plus même: ridicule, pour parler
-comme vous autres, de crier que l’on souffre.
-«Ne soyons pas romantiques», n’est-ce pas,
-mademoiselle Madeleine?&mdash;Et Viéra scanda
-cette phrase avec un sourire des plus ironiques.&mdash;Oh!<span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">[11]</a></span>
-surtout «ne soy-ons pas ro-man-tiques!»
-Savez-vous que vous êtes étonnants,
-vous autres, Français?</p>
-
-<p>&mdash;Chère Viéra, dit de sa voix fraîche et
-douce la jeune fille à qui s’adressait directement
-cette dernière exclamation, nous avons, écrite
-quelque part par un de nos classiques, cette réflexion
-dont vous ne nierez pas la justesse:</p>
-
-<p class="pc1 reduct"><i>L’ennui naquit un jour de l’uniformité.</i></p>
-
-<p class="pn1">Or ne voulant pas nous ennuyer, car l’ennui
-rend mauvais et vilain, nous nous sommes arrangés
-de manière à rayer l’uniformité de notre vie.
-Qui oserait dire que nous avons tort? Pas vous
-autres, les Russes, qui mourez d’enn...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! permettez, interrompit Viéra avec
-l’impétuosité qu’elle mettait dans ses répliques
-chaque fois que le mot «russe» était prononcé,
-la légende a été bien vite faite qui raconte que
-nous mourons d’ennui. Dites plutôt, peu perspicaces
-étrangers, que nous mourrions si nous
-n’avions plus ce que vous appelez notre ennui!
-N’est-ce pas, maman chérie, qu’il est bon d’être
-sans cesse troublé par quelque chose de
-vague? d’avoir tout au fond de soi-même une
-petite place bien sombre où l’âme se repose&mdash;comme
-nous le faisons nous-mêmes en ce moment
-dans l’ombre fraîche du salon&mdash;de la
-splendeur brûlante des illusions?... de laisser<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">[12]</a></span>
-flotter ses rêves incertains sur l’eau grise d’une
-mer immobile, sans savoir s’ils atteindront les
-rivages convoités?... Et n’est-ce pas qu’elle est
-très douce aussi, cette tristesse qui nous prend
-devant nos horizons immenses, devant l’infini
-de nos steppes blancs de neige, devant les élégiaques
-bouleaux de nos forêts?... Eh bien! oui,
-je suis russe, moi, russe dans l’âme, et mon ennui,
-puisque c’est ainsi qu’il est convenu d’appeler
-notre mélancolie slave, m’est plus précieux
-cent fois que toute votre gaîté française!</p>
-
-<p>&mdash;C’est ça, voilà le hérisson qui sort ses piquants,
-dit M<sup>lle</sup> Burdeau rieuse. Tatiana Vassilievna,
-que dites-vous de...</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur! ma confiture de groseilles blanches!
-interrompit si comiquement la vieille
-dame que les trois jeunes filles partirent d’un
-éclat de rire simultané. Il ne doit plus en rester
-dans la bassine, et nous avions pris tant de soin
-pour enlever les pépins!</p>
-
-<p>Souple encore, et droite dans sa haute taille
-malgré ses cinquante-cinq ans sonnés, M<sup>me</sup> Erschoff
-s’enfuit dans l’ombre du jardin vers le réchaud
-sur lequel, d’après l’antique mode russe,
-la confiture cuisait en plein air.</p>
-
-<p>Il n’y avait personne à cent verstes à la ronde
-pour réussir comme elle les délicieux amalgames
-de sucre et de fruits; mais il ne fallait pas qu’une
-des nombreuses distractions, qui étaient son<span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">[13]</a></span>
-faible à cette maman inquiète, vînt comme aujourd’hui
-compromettre le succès de ses opérations.</p>
-
-<p>Tandis qu’elle constatait le désastre,&mdash;la
-teinte blonde des groseilles passée au brun
-foncé,&mdash;les trois jeunes filles restées dans le
-salon s’étaient dirigées vers l’une des portes qui
-s’ouvraient sur la véranda, et, prêtant l’oreille à
-un grondement lointain, se demandaient si c’était
-là le commencement d’un orage, justifié par
-la lourdeur de l’air, ou simplement le bruit des
-roues d’un équipage écrasant le sable de la
-route.</p>
-
-<p>Tout fait événement au village, surtout
-lorsque, comme Vodopad, ce village, à vingt
-verstes de la gare de chemin de fer la plus
-proche, se compose exclusivement d’une forêt,
-de quelques déciatines de terre sablonneuse, de
-vingt isbas et d’une maison.</p>
-
-<p>&mdash;C’est sûrement le tonnerre, fit Katia ébauchant
-le double signe de croix grec.</p>
-
-<p>&mdash;Comment? Et sans que le ciel se couvre
-du plus léger nuage? riposta Viéra en haussant
-les épaules.</p>
-
-<p>&mdash;En tout cas, il met le temps à se déclarer,
-le tonnerre, remarqua M<sup>lle</sup> Burdeau gouailleuse.</p>
-
-<p>&mdash;C’est un chariot...</p>
-
-<p>&mdash;Un équipage...</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, c’est la britschka du Juif. Je distingue<span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">[14]</a></span>
-maintenant le grincement habituel de ses
-roues.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, si c’est la bristchka du Juif, ça ne
-peut être qu’une visite pour nous, car il n’apporte
-la correspondance que le soir; mais qui se
-hasarderait à une course de trois milles, en voiture
-découverte, par une chaleur pareille?</p>
-
-<p>&mdash;Maman a commandé de la viande à Kieff;
-c’est peut-être cela que Schmoul apporte en
-allant à Ermino?...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mais, c’est Vadim! Vois, Viéra, sa casquette
-d’étudiant. Parole d’honneur, c’est lui!</p>
-
-<p>&mdash;Si c’est un hôte, du reste, cela ne peut être
-que Vadim, car qui, sinon lui, courrait les routes
-par ce soleil torride? Il est si distrait, mademoiselle,
-notre cousin, qu’il ne sait jamais
-quel temps il fait, quelle heure il est ni dans
-quel endroit il se trouve! Vous verrez, c’est un
-type!</p>
-
-<p>&mdash;Vadia, Vadia!... Ah! que tu es gentil, s’écrièrent
-les deux sœurs en s’élançant vers la
-grille à la rencontre du jeune homme,&mdash;car
-c’était bien, en effet, le cousin Dimitrieff qui s’avançait
-dans la bristchka du Juif et allait en descendre
-quelques secondes plus tard.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, sœurs! répondit la voix forte et
-claire de l’étudiant. Comment cela va-t-il depuis
-ma dernière visite? Ma tante est-elle remise de
-sa malaria? Viérotschka, appelle, je te prie,<span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">[15]</a></span>
-Akim pour prendre mes bagages. Je vous reste
-pour deux ou trois semaines, vous savez?</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux! Nous ferons des promenades
-le soir au fond de la forêt.</p>
-
-<p>&mdash;Et nous irons nager dans la rivière.</p>
-
-<p>&mdash;Andreï a si bien dressé nos chevaux pour
-la selle; nous monterons tous les trois.</p>
-
-<p>&mdash;Puis tu nous liras de beaux livres...</p>
-
-<p>&mdash;Mais pas les tiens, fit Katia avec malice.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, bien, chères, nous ferons tout cela...
-Ah! mais, encore cette maudite chatte d’Aleksandra
-qui se faufile entre mes jambes; j’ai
-manqué de tomber ou bien de l’écraser.</p>
-
-<p>&mdash;Permets, dit Katia qui se roulait; ce n’est
-pas le chat qui vient de te barrer la route, mais
-Sasiedka (la voisine). Ah! ah! ah!</p>
-
-<p>&mdash;La voisine?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon pauvre Vadia; la poule blanche
-que nous appelons «sasiedka», parce qu’elle
-traîne toujours soit dans le jardin, tout près de
-la maison, soit dans les chambres quand on n’y
-met pas ordre. Et il a son pince-nez! ha! ha! ha!
-Mais prends garde, ce n’est plus la «voisine»,
-cette fois, que tu vas rencontrer!... Mademoiselle,
-permettez-moi de vous présenter Vadim
-Piétrovitch Dimitrieff, notre cousin germain,
-notre frère plutôt, comme on dit en Russie...
-(Son père portait le même nom que le nôtre:
-Piotr; voilà pourquoi il est aussi «Piétrovitch»,<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">[16]</a></span>
-et cela fait croire à beaucoup de gens qu’il est
-en réalité notre frère.) Vadim, mademoiselle
-Burdeau!</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, enchanté... fit le jeune
-homme en français.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! et toi, mamacha, continua Katia en
-s’avançant vers sa mère qui apparaissait au bout
-de l’allée, donne-moi la bassine et dis bonjour à
-Vadia. Oh! que c’est lourd!</p>
-
-<p>Tandis que la jeune fille se dirigeait vers l’office,
-portant à bras tendus le vase de cuivre rose
-autour duquel voltigeait, comme des pétales
-jaunes tournoyant à la brise, un fol essaim de
-guêpes aux ailes bruissantes, Tatiana Vassilievna
-faisait au neveu de son mari l’accueil joyeux et
-tendre qu’il avait coutume de recevoir chaque
-fois que ses loisirs le menaient à Vodopad.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle bonne surprise tu nous fais là, cher
-enfant, s’exclama la gracieuse vieille dame après
-avoir baisé trois fois le jeune homme sur la
-bouche, à la russe. Il y avait si longtemps que
-l’on ne t’avait vu! Ton examen, sans doute? Et
-passé?</p>
-
-<p>&mdash;Cum eximia laude...</p>
-
-<p>&mdash;Il ne fallait pas le demander. Mas tu as dû
-beaucoup apprendre, pauvre! Je te trouve l’air
-tout maigri, tout pâlot...</p>
-
-<p>&mdash;Eh non! Tu sais comme j’aime à étudier,<span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">[17]</a></span>
-tante; seulement, j’ai eu, ces jours derniers, d’atroces
-névralgies, et c’est cela, sans doute, qui
-m’a... détérioré de la sorte. Je viens me refaire à
-Vodopad pendant deux ou trois semaines.</p>
-
-<p>&mdash;Dis deux mois, car c’est juste le temps qui
-te sépare de la rentrée des cours, et je ne te
-lâche pas avant ça, tu peux en être sûr.</p>
-
-<p>&mdash;Mais j’ai tant à travailler encore! Ma thèse
-à finir, mes leçons à préparer... Songe donc!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! tu seras ici tout aussi commodément
-qu’à Kieff pour apprendre et écrire. Notre
-maison est si tranquille!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, on dit cela, et puis ce sont des visites
-d’amis, des parties de campagne, les caprices de
-ces demoiselles à satisfaire, et la nourriture trop
-copieuse!... Oui, tante, affirma le jeune homme
-en montrant dans un gai sourire deux rangées
-de dents exquisement blanches, la cuisine de
-Vodopad est tout ce qu’il y a de plus hostile à
-la pensée du travailleur! Trouvez-moi le moyen
-après les pyramides de sierniki, les colonnes de
-blinés, les cathédrales de pirogui que Mavra
-nous sert chaque jour, de dégager du cerveau
-une idée scientifique ou autre...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! je te remercie. On dirait que
-nous sommes des idiots, nous autres qui mangeons
-de ces choses, fit, mi-rieuse mi-piquée,
-Viéra qui marchait devant Vadim et sa mère.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Dieu me préserve!... Ne te fâche pas,<span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">[18]</a></span>
-Viérotschka! c’est une manière de parler... comprends
-donc! D’ailleurs, vous autres qui êtes
-habituées à ces friandises, vous en mangez modérément
-et gardez pendant leur digestion toute
-votre présence d’esprit; tandis que moi... Enfin,
-moi, je ne puis résister: c’est un trop grand contraste
-avec la cuisine de la bonne Marfa Timoféevna!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! que voilà un aimable savant, fit Tatiana
-en enveloppant son neveu du même regard
-adorateur dont elle avait l’habitude de couver
-ses filles! Pas poseur, ni grincheux, ni...</p>
-
-<p>&mdash;Ni mal lavé! Et coiffé comme tout le
-monde, acheva sérieusement Katia qui rentrait
-au salon en compagnie de M<sup>lle</sup> Burdeau au moment
-où sa mère et Vadim le traversaient pour
-gagner la chambre des hôtes. On ne peut pas
-en dire autant de tous nos savants russes, ni surtout
-de nos étudiants! Tu sais, frère, pas à
-prendre avec des pincettes, parfois, tes condisciples...</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu oublies, Katia, fit Viéra avec reproche,
-qu’il y a de ces pauvres diables qui
-n’ont pas vingt roubles à dépenser par mois. Et
-ils doivent se nourrir, se loger, acheter des livres,
-des cahiers! Ah! ma sœur, ne plaisante pas
-sur ces choses. Il y a tant de misère parmi les
-étudiants que je ne serais pas étonnée si l’on me
-disait que la plupart d’entre eux portent la<span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">[19]</a></span>
-barbe et les cheveux longs pour ne pas payer
-au coiffeur les quelques kopecks par semaine
-que nécessiterait le coup de rasoir ou de ciseaux.
-Cela peut te sembler choquant et comique, mais
-moi je trouve cela triste, infiniment triste!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! toi, tu prends toujours tout au tragique!
-Ce n’est pas pour rien que nous t’appelons
-Melpomène, n’est-ce pas, mademoiselle
-Burdeau?</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n’est pas pour rien non plus qu’on
-te nomme «Girouette».</p>
-
-<p>&mdash;Ça, ça prouve que je suis logique. Je
-tourne comme le vent me pousse, tandis que
-toi, tu t’obstines à regarder le nord quand c’est
-au midi que la brise souffle. C’est absurde.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! ne vous querellez pas, mes enfants,
-intervint M<sup>lle</sup> Burdeau sérieuse; aussi bien, qui
-de vous deux pourrait affirmer que la raison est
-de son côté? Laissez à la Vie, l’unique juge compétent,
-le seul tribunal infaillible, de vous apprendre
-laquelle des deux philosophies que
-vous mettez aux prises est la vraie. Pessimisme,
-optimisme! Dans dix ans, allez, mes amies, vous
-saurez à quoi vous en tenir sur la portée de ces
-mots! Et vous n’en serez pas plus fières pour ça,
-je vous assure... Et maintenant, tandis que Vadim
-Piétrovitch fait sa toilette, allons cueillir des
-fraises pour le dessert. Mavra n’a pas de temps
-à perdre si l’on veut dîner à deux heures; Andreï<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">[20]</a></span>
-est au village et la fluxion de Ioulia lui interdit
-d’aller à l’air; vous ne pensez pas à cela,
-n’est-ce pas, mes raisonneuses?</p>
-
-<p>&mdash;Mais Sacha, où est-elle? demanda à travers
-la porte la voix du cousin Dimitrieff resté seul
-dans la chambre voisine, et occupé par de
-fraîches ablutions à congédier de sa peau la
-poussière de trois lieues de route russe en britschka;
-vraiment on l’oublierait à la fin, cette petite:
-on ne la voit jamais!</p>
-
-<p>&mdash;Elle vagabonde sur les routes ou dans la
-forêt; c’est à peine si tu la verras apparaître pour
-le dîner... Eh! à tantôt, Vad, nous allons te cueillir
-des fraises!</p>
-
-<p>Un écho étouffé à demi par les frictions de
-l’essuie-mains répondit: «A tantôt!», et les deux
-sœurs, accompagnées de M<sup>lle</sup> Burdeau, sortirent
-du salon, assez paresseusement il faut le dire, en
-faisant bruisser autour d’elles la mousseline de
-leurs robes légères.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">[21]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">II</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">LE coq vient à peine de jeter son bonjour
-clair à l’aube qui s’éveille.</p>
-
-<p>Les hôtes de Vodopad dorment
-encore, les fenêtres grandes ouvertes sans souci
-des insectes déjà fureteurs, pour laisser entrer à
-flots dans les chambres l’air parfumé du matin.</p>
-
-<p>Seule une frêle ombre blanche se glisse hors
-de la datcha, traverse obliquement une partie
-de la cour et se dirige vers les dépendances où
-se trouvent, au côté est, la cuisine et les communs.</p>
-
-<p>C’est Sacha qui, pour ne pas faire de bruit,
-marche sur ses pieds nus et va, sans être habillée
-ni coiffée, déjeuner dans la crémerie d’un
-morceau de pain sec avec un verre de lait.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">[22]</a></span></p>
-
-<p>Mavra, la vieille bonne qui a bercé la jeune
-fille sur ses genoux de quarante ans quand
-celle-ci n’était encore que le plus capricieux
-bébé qu’on pût voir, trotte déjà, alerte et robuste,
-dans le dédale de la basse-cour. Elle fait
-kss... kss... tout autour d’elle, et les poules
-gloussent, les pigeons volettent, les oies accourent
-le cou tendu, les canards se dandinent
-comme des vieilles filles dévotes, se disputant, à
-coups de becs, le grain doré qu’elle leur jette.</p>
-
-<p>&mdash;O mon petit trésor, déjà levé? fait la nia-nia
-apercevant Sacha qui, ses sandales de tille
-ajoutées seulement dans la cuisine à sa toilette
-sommaire, traverse de nouveau la cour pour gagner
-le jardin planté derrière la datcha. Tu ne
-dors plus, tu ne manges plus. Qu’est-ce qu’il
-advient de toi, ma beauté?</p>
-
-<p>Sacha, la moue fermée, passe en silence et ne
-regarde seulement pas la vieille bonne.</p>
-
-<p>Elle avait ainsi ses heures de mutisme, où,
-pour rien au monde, on n’eût tiré un mot de sa
-bouche têtue. Mavra le savait; aussi ne s’en
-étonnait-elle point et ne cherchait-elle pas à
-vaincre l’obstination de sa chérie. Il lui suffisait,
-du reste, pour être contente, de parler elle-même
-à l’enfant, et de s’enivrer de tendresse au
-son de ses propres paroles.</p>
-
-<p>&mdash;Rose fleurie, petite campanule bleue, ma
-douce, ma jolie, ma dorée!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">[23]</a></span></p>
-
-<p>Mais la «douce», la «jolie», était déjà bien
-loin, glissant, souple et sans bruit, sur ses sandales
-nattées, l’air vraiment d’une idole archaïque
-sous les plis flottants de sa longue robe
-de nuit, dont la forme lointaine évoque une
-tunique, et les trois serpents bruns de ses tresses
-dénouées...</p>
-
-<p>Pourtant, voici que le visage fermé s’anime.
-C’est que, d’un taillis de viornes une boule
-blanche a bondi, s’est arrêtée aux pieds d’Aleksandra
-après avoir roulé plusieurs fois sur elle-même,
-et, câline, se frotte avec délices à la
-chaussure de tille. Dans cette boule blanche on
-distingue maintenant un tout petit nez rose, des
-oreilles semblables aux valves d’un coquillage,
-et deux yeux d’aigue-marine striés de zigzags
-fauves. C’est Bielka,&mdash;la blanche ou l’écureuil,
-ces deux mots étant pareils en russe,&mdash;la chatte
-aimée de M<sup>lle</sup> Erschoff.</p>
-
-<p>Une agile inclinaison de la jeune fille vers le
-sol, et la boule blanche disparaît dans les plis
-de la chemise où deux bras nus lui font une
-niche chaude. On ne voit plus rien de la chatte,
-si ce n’est un bout de patte dont les ongles bien
-sages se cachent sous la fourrure, et l’on se demanderait
-où tout ce corps souple a passé, si le
-bruit d’un ronron éperdu de volupté ne venait
-de temps à autre, sortant des profondeurs du
-peignoir, dominer le bruit des branches froissées<span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">[24]</a></span>
-sur le passage d’Aleksandra. L’on atteint ainsi
-la forêt où le concert des oiseaux étourdit.</p>
-
-<p>Bielka s’agite dans sa prison. A un trille plus
-perçant que les autres, sa tête émerge de la batiste,
-et ses yeux attentifs fixent un point de
-l’arbre où, cachée à demi par les feuilles, une
-touffe de plumes grises palpite. Aleksandra,
-maintenant, la retiendrait en vain, car l’instinct
-qui s’éveille dans sa chair de fauve ne connaît
-que la proie, et la minuscule tigresse ne se
-gênerait pas pour briser d’un coup de griffe
-les liens qui l’empêcheraient de bondir vers
-l’ennemi.</p>
-
-<p>Sans plus s’inquiéter d’elle, Sacha poursuit sa
-route, répondant par de légères caresses sur les
-troncs qu’elle frôle, aux bonjours de ses amis les
-arbres.</p>
-
-<p>Dans la forêt, elle est vraiment chez elle.
-Troncs zébrés des bouleaux, membres trapus
-des chênes, feuillage sanglant des hêtres rouges,
-frêles rameaux des sorbiers, chaque hôte de
-l’asile mystérieux est un être vivant pour Sacha,
-et le langage qu’il parle trouve écho dans son
-cœur.</p>
-
-<p>Lorsqu’elle découvre dans l’écorce des géants
-alignés sur sa route une plaie faite par le couteau
-des gamins inconscients, son cœur bondit, et
-dans ses nerfs passe la même sensation que si
-l’on eût meurtri sa chair à elle. Que de fois elle<span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">[25]</a></span>
-avait accosté les fils des paysans ou les petits
-vagabonds dont la forêt se peuple, pour les initier
-à son amour des choses!</p>
-
-<p>&mdash;Enfants, leur disait-elle, les plantes doivent
-être vos amies plus que les hommes, car elles
-ne vous causent jamais de mal, elles; au contraire,
-elles vous font tout le bien qu’elles peuvent.
-Voyez les arbres; ils vous donnent le bois
-pour chauffer vos isbas; leurs feuilles égaient
-vos yeux, et, réunies en dôme, vous ménagent
-un abri contre le soleil trop brûlant. Quant à
-leurs fruits, s’ils ne servent pas à caresser vos
-palais, petits gourmands, ils engraissent le bétail
-et réchauffent les poêles des indigents. Puis
-les baies; qu’elles sont jolies, n’est-ce pas? Et
-quel remède la plupart d’entre elles apportent à
-vos bobos! Vois le sureau, Pavel, c’est le jus que
-la barinia a extrait de ses boules noires qui t’a
-guéri l’année passée de ta bronchite; les sorbes
-font digérer l’estomac paresseux; l’airelle apaise
-la soif; la mûre fait taire la toux. Et le kalina,
-avec ses perles rouges... les framboises, les myrtils?...
-Ah! ah! petits coquins! vous vous en
-payez, hein! de toutes ces bonnes choses-là?...
-Ne faites donc pas de mal aux plantes qui sont
-des créatures vivantes comme vous, et que vous
-devez aimer, comme la parole de Christ prescrit
-d’aimer vos frères.</p>
-
-<p>Les discours de Sacha péchaient bien un peu,<span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">[26]</a></span>
-parfois, par la logique, car ses auditeurs, s’ils
-avaient été plus hardis, auraient pu lui objecter
-quelques cas où d’affreuses crampes d’empoisonnement
-avaient bouleversé leurs petits
-ventres trop curieux; mais lequel d’entre eux
-aurait osé élever la voix pour combattre les arguments
-de la jolie barichnia?... Ils l’écoutaient
-bouche bée, moqueurs à peine, qui disait ces
-singulières choses, et comme l’âme russe, même
-celle des humbles, est accessible à tout ce qui
-est subtil, les têtes mal peignées s’inclinaient
-sur les poitrines et méditaient ce qu’elles venaient
-d’entendre.</p>
-
-<p>Et il est un fait certain, c’est que, depuis
-qu’Aleksandra a fait appel à la pitié des enfants
-pour les arbres, les attentats sont devenus bien
-plus rares dans la forêt. Aujourd’hui, par
-exemple, la promeneuse n’en constate pas un
-seul, et elle serait heureuse, oh! heureuse... si,
-malgré l’indulgence des choses créées qui lui
-sourient depuis l’aurore, son cœur ne s’était
-empli ce matin, comme en maints autres jours,
-hélas! de brumes ténébreuses que rien, pas
-même le contact avec sa forêt bien-aimée, ne
-parvenait à dissiper.</p>
-
-<p>Une heure encore la petite idole erre ainsi
-dans le dédale des troncs, s’enfonçant de plus
-en plus dans les sombreurs du bois qui, maintenant,
-devient étrangement silencieux. Plus un<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">[27]</a></span>
-trille, plus un cri... La feuille se tait et n’est
-même plus frôlée par une caresse d’aile... Et ce
-calme inattendu a quelque chose d’épeurant qui
-oppresse.</p>
-
-<p>Cela tient à ce qu’à cet endroit l’eau souterraine
-est très proche du sol, et que, sans former
-des marais à proprement parler, cette portion de
-la forêt dégage une humidité lourde, malsaine,
-qui, à de certaines époques, répand la fièvre
-dans le village, et que l’instinct des oiseaux redoute.</p>
-
-<p>Sacha passe vite pour retrouver l’air pur. Un
-détour à droite, puis à gauche, et une immense
-allée de noisetiers se déroule, alignés symétriquement
-par la main de l’homme dans le désordre
-divin de la nature. Coupant obliquement
-cette allée que des ornières sillonnent (car c’est
-la route de la commune qui mène à la bourgade
-voisine) un sentier riant passe et se perd dans
-l’ombre du bois. Il est bordé, de chaque côté,
-d’une herbe à feuille spatulée, que deux chèvres
-attachées au tronc d’un sorbier broutent, tandis
-qu’à dix pas de là un sifflement joyeux décèle
-la présence du pâtre.</p>
-
-<p>Au bout de ce sentier, une isba grande
-comme un pigeonnier montre son toit de
-chaume. De chaume!... On devine qu’il en est
-fait, mais ce n’est pas par ce que l’on en voit,
-car la vipérine, la joubarbe, les giroflées, la<span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">[28]</a></span>
-mousse, l’ont recouvert tout entier et l’ont fait
-ressembler à un tertre fleuri.</p>
-
-<p>Les murs de la chaumière aussi disparaissent
-sous les plantes. C’est un enlacement fou de
-vigne sauvage, de clématite à calices mauves,
-de capucines et de liserons qu’une baie, grande
-comme un mouchoir de poche, perce seule.
-Dans l’encadrement de cette baie, une tête,
-serrée par la coiffure petite-russienne, se
-montre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! te voilà, petite seigneuresse! Viens
-vite, car le borschtch s’évapore sur mon fourneau;
-il n’en restera bientôt plus.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, matouchka, répond à peine Aleksandra...</p>
-
-<p>Mais un rapide éclair de tendresse a passé dans
-ses yeux si fixes tout à l’heure, et la vieille femme,
-qui a surpris ce scintillement de la pierre rare
-qu’est pour son cœur d’esclave la frêle barichnia,
-se met à sourire d’allégresse.</p>
-
-<p>Le voilà enfin découvert, ce mystère des déjeuners
-hâtifs dont Mavra se plaint!... Au seuil
-de la cabane, sous l’auvent parfumé par les
-fleurs de l’été, se dresse une table de bois blanc
-sans nappe où une cuillère de laque à ramages,
-travail des paysans, est posée solitaire. Sacha
-s’assied devant cette table sur l’escabeau scellé
-au mur de la chaumière, et, avidement tournée
-vers la porte entr’ouverte, guette les mouvements<span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">[29]</a></span>
-d’Evlampia qui remue quelque chose dans
-l’ombre de la chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, mon cœur, fait la vieille femme, en
-déposant devant la visiteuse un pot d’argile
-d’où une vapeur aigre et savoureuse s’échappe.
-Veux-tu aussi du lard?</p>
-
-<p>L’idole fait signe que non, et mange avec délices
-le potage aux betteraves.</p>
-
-<p>Sous les cils de soie brune se glissent de
-temps à autre, pareille à un lézard peureux, une
-de ces fauves lueurs dont l’étrangeté inquiète
-l’observateur...</p>
-
-<p>&mdash;C’est bon, fit-elle quand elle eut fini.</p>
-
-<p>&mdash;Et tu viendras demain aussi? demande ardemment
-Evlampia.</p>
-
-<p>&mdash;Demain et tous les jours, répondit Sacha à
-voix basse. Je t’apporterai en échange des concombres
-et du gruau.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mais il ne faut pas, mon amour!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! laisse donc; est-ce qu’une barichnia
-peut venir manger ta soupe tous les jours sans
-te rétribuer pour cela?</p>
-
-<p>&mdash;C’est juste, répondit la vieille femme
-humblement. Veux-tu voir les abeilles?</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas aujourd’hui. Aujourd’hui je suis
-mauvaise, vois-tu, et il ne faut pas que je touche
-aux bêtes du bon Dieu...</p>
-
-<p>&mdash;Peut-on dire!...</p>
-
-<p>Mais la jeune fille avait assez parlé. Tout ce<span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">[30]</a></span>
-qu’elle avait dit, même, n’était sorti de sa bouche
-qu’à sons rauques et brefs. La Petite-Russienne
-connaissait ces accès et ne s’en étonnait pas plus
-que sa sœur Mavra. La tendresse des deux
-femmes était, à vrai dire, autant faite de tous les
-caprices qu’Aleksandra leur imposait, que de
-l’admiration fervente éprouvée par ces créatures
-frustes devant la jolie gracilité de l’idole, et
-de la pitié qu’elles ressentaient, sans se l’expliquer,
-ni même se l’avouer, en présence de l’être
-énigmatique et étrange qu’était la petite barichnia.</p>
-
-<p>Comme la jeune fille, déjà, se levait pour
-partir, Evlampia demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’attends pas Danilo? Il est allé chercher
-du thé dans la lafka; il sera ici dans un
-quart d’heure au plus.</p>
-
-<p>Le fin visage se crispa d’impatience.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi tranquille avec ton Danilo.</p>
-
-<p>&mdash;C’est qu’il a appris pour toi un si bel air
-de balalaïka! Ça fait comme ça: tu, tu, tu... la,
-la, la, la, la... tu, tu, tu...</p>
-
-<p>Sans plus répondre, Aleksandra arrachait de
-ses mains fiévreuses une touffe de clématites,
-tourmentait un instant les tiges des fleurs entre
-ses doigts, puis les piquait dans ses tresses dénouées.
-Cela fait, elle tourna le dos à Evlampia,
-rejeta d’un mouvement brusque de la tête ses
-nattes en arrière, et s’éloigna de l’isba en faisant<span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">[31]</a></span>
-craquer sous ses sandales les brindilles de bois
-mort dont le sentier était jonché.</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, ma gentille, lui cria la pauvre
-vieille femme résignée.</p>
-
-<p>O cœurs russes! humbles cœurs des humbles
-russes! qui vous donnera le rayon de miel des
-douces paroles, la claire lumière des regards
-amis?... Qui partagera avec vous le pain et le sel
-de la fraternité, pauvres cœurs humbles des
-humbles Russes?...</p>
-
-<p>Arrivée de nouveau à l’allée des noisetiers, au
-lieu de reprendre le chemin qu’elle a suivi pour
-se rendre de la villa à la maisonnette d’Evlampia,
-la jeune fille s’enfonce à gauche sous le dôme
-des branches grêles, puis, ayant ainsi marché
-pendant quelques minutes, s’engage à travers la
-forêt sans le secours de sentiers ni de routes.</p>
-
-<p>Les fougères aux feuilles tendres, touffues
-comme des buissons, caressent ses jambes sans
-bas que la robe relevée très haut découvre; entre
-ses sandales et la peau de son pied nu des barbes
-de mousse se glissent et le chatouillent gentiment;
-des baies mûres, accrochées au passage
-par les cheveux, s’éparpillent sur ses tresses
-qu’elles font ainsi ressembler aux chevelures
-chargées de joyaux des filles de l’Orient... Un
-cri jaillit de l’arbre, une flèche emplumée passe,
-et, dans l’entrelacement des plantes menues dont
-le sol est feutré, des lézards filent par zigzags,<span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">[32]</a></span>
-poursuivant les bestioles qui deviendront leurs
-proies. C’est l’ivresse sans nom du matin; l’inénarrable
-accord de splendeur et de paix dont la
-forêt est faite à l’aube.</p>
-
-<p>Mais voici qu’un charme inattendu vient s’ajouter
-à tous les autres charmes...</p>
-
-<p>Au milieu d’une tache claire que la mousse
-plus drue fait sur le sol à cet endroit, entre les
-troncs zébrés de cinq bouleaux pleureurs, un
-mince filet d’eau, s’échappant de la fissure d’une
-roche,&mdash;venue là, on ne sait d’où,&mdash;retombe
-en gazouillant dans une coupe de silex, pulvérisant
-au vent ses gouttelettes brillantes. C’est la
-Source, grâce espiègle de la forêt, qui dérobe au
-ciel un morceau de son azur, et raconte à l’oreille
-des passants les secrets des Roussalki...</p>
-
-<p>Quand Sacha eut atteint l’oasis minuscule de
-son désert peuplé, elle s’arrêta enfin. D’une
-main prompte elle défit les rubans de ses sandales,
-ramena ses tresses sur le sommet de sa
-tête en les fixant par un lien de fougère, laissa
-glisser sa robe le long de son corps souple, et
-debout sous la clarté du ciel, chaste et nue dans
-sa pudeur sans voiles comme un marbre aux
-lignes pures, elle puisa l’eau de la vasque dans
-ses paumes creusées et la fit couler lentement le
-long de ses épaules.</p>
-
-<p>Chaque fois que la fraîcheur du clair liquide
-serpente sur sa peau en caresses humides, un<span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">[33]</a></span>
-frisson d’infinie volupté secoue le corps de l’idole
-et fait glisser dans ses prunelles glauques les
-fauves lueurs qui leur sont coutumières...</p>
-
-<p>La douche finie, les petits pieds recalés à
-nouveau sur les semelles nattées, le corps tout
-ruisselant d’eau, enveloppé de la sommaire robe
-blanche qui fait songer à un vêtement antique,
-Aleksandra, sans s’inquiéter de faire la réaction,
-se couche de tout son long sur le tapis de mousse
-trop fraîche, appuie ses coudes sur le rebord de
-la vasque et, le menton posé sur ses deux mains
-ouvertes, elle semble demander au grand œil
-clair, dans lequel se mire l’azur du ciel, le secret
-des pensées lourdes écloses sous son front...</p>
-
-<p>Longtemps, longtemps elle reste là en cette
-pose songeuse, son pâle visage reflété dans la
-source limpide, si immobile que les lézards ont
-cessé de s’épeurer et la regardent sous leurs
-paupières qui clignent; si silencieuse que les
-oiseaux ont repris leurs chansons et viennent
-boire dans la coupe que ses yeux interrogent...
-Et la douce ivresse du matin l’environne...</p>
-
-<p>O pitoyable petit être, idole de grâce aux
-pieds d’argile, qui donc oserait la déchiffrer,
-l’énigme de ton regard changeant, de ta bouche
-têtue, de ton front obsédé?... Qui donc?... Pas
-même la Vie qui est là près de toi, le doigt
-posé sur ses lèvres de sphynge, et qui, prise
-de pitié pour la misère que ses mains t’ont<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">[34]</a></span>
-forgée, veut du moins maintenant qu’elle te
-reste inconsciente!... Ne demande à personne
-le secret de ton âme, ô pitoyable petit être, idole
-de grâce aux pieds d’argile, car personne, non,
-personne, si dénué de pitié que soit le cœur des
-hommes, n’oserait te l’apprendre!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">[35]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">III</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/de.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc17">&mdash;EH bien! mes chéries, prêtes?</p>
-
-<p>C’est maman qui va et vient dans
-la chambre à coucher de ses filles,
-remuante, affairée, scrutant du regard les meubles
-pour s’assurer qu’on n’a pas oublié d’entasser,
-dans la calèche attendant à la grille du parc,
-les plaids, les ombrelles, les manteaux préparés
-la veille et que nécessite une course de
-trente verstes en voiture à travers le steppe et
-la forêt.</p>
-
-<p>&mdash;Prêtes, mes enfants?... C’est qu’il est temps
-de partir si nous voulons arriver à Boutcha avant
-la chaleur de midi. Et puis, nous avons de jeunes
-chevaux qui s’impatientent attelés, Andreï ne
-peut les retenir.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">[36]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais tu t’impatientes encore bien plus
-qu’eux, hein, maman?... C’est que ça n’est pas
-ordinaire chez nous, un pareil déplacement en
-famille! Ah! ma chérie, comme tu es drôle avec
-ton manteau de toile bise! Tu as l’air d’un
-moine de Lavra en tournée de mendicité... ah!
-ah! ah!</p>
-
-<p>Katia dit cela, et, cent fois plus agitée que sa
-mère, bien qu’elle s’efforce de le cacher, rit
-bruyamment, une flamme nerveuse aux joues.
-En tout cas, moi, me voilà prête. Je revêts ma
-cagoule. Viéra, Sacha, Vadim, en route, mes
-petits!</p>
-
-<p>Cinq pénitents gris traversent la villa, le perron,
-le jardin, et prennent place dans la calèche
-attelée en troïka, où Andreï, le cocher, et Mavra,
-la vieille bonne, siègent déjà, cachés à demi par
-un amoncellement de colis...</p>
-
-<p>Ces... pénitents sont: M<sup>me</sup> Erschoff, ses trois
-filles et le cousin Vadim, revêtu, comme Katia
-venait de le faire remarquer pour elle et pour
-sa mère, du très ample manteau de toile à
-capuchon qu’il convient d’endosser dans les
-voyages à travers la campagne russe. Sans
-cette classique houppelande, on risquerait, l’été,
-lorsque les chemins sont secs, d’être changé en
-statue de poussière, car Dieu sait s’il y a rien
-au monde de plus prodigue et de plus envahissant
-que ce menu sable gris dont les routes<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">[37]</a></span>
-des forêts et des steppes sont faites au pays du
-tzarisme!</p>
-
-<p>&mdash;Mavra, tu n’as pas oublié le samovar? ni
-le thé? ni les kalatchi?... Dis, Mavra, la caisse
-avec les robes est bien attachée là derrière, nous
-ne la perdrons pas en chemin, hein?... Allons,
-Andreï, en route! Et que Dieu nous mène!</p>
-
-<p>Les sept voyageurs firent un signe de croix
-grec, murmurèrent quelques mots de prière, et
-la calèche s’ébranla, enlevée par les gais et vigoureux
-chevaux bruns dont Andreï, du bout de
-son fouet, caressait les croupes luisantes et
-grasses. Et ce fut un cliquetis de sabots piétinant
-le sol, de sonnettes agitées joyeusement,
-et d’essieux rouillés à étourdir!</p>
-
-<p>Il était cinq heures du matin. Pour être à
-Boutcha avant que la chaleur ne se fît trop sentir,
-on avait dû partir ainsi au point du jour.
-Aussi, les voyageurs auraient-ils été d’humeur
-boudeuse&mdash;mal habitués qu’ils étaient, sauf
-Sacha, à se lever d’aussi bonne heure, si cette
-sorte d’escapade,&mdash;une visite à des voisins de
-campagne,&mdash;(on peut hardiment, en Russie,
-se compter pour voisins, quand on habite à
-trente verstes l’un de l’autre...) si cette visite à
-des voisins, donc, suggérée quelques jours auparavant
-par Vadim, n’eût été pour tout le
-monde un sujet de joie mystérieuse et très vive.
-Pour Iékatérina, d’abord, et pour Viéra, qui, ne<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">[38]</a></span>
-tenant pas en place, s’efforçaient pourtant&mdash;tactique
-féminine à creuser&mdash;de prendre l’air
-le plus indifférent du monde; pour M<sup>me</sup> Erschoff,
-ensuite, qui, toute naïve et incapable de dissimuler,
-la délicieuse vieille femme! rayonnait
-d’espoir maternel et couvait ses filles aînées de
-regards où la malice pétillait de concert avec
-l’orgueil; qui, animée de la certitude que les
-deux chefs-d’œuvre assis là, sous ses yeux, sur la
-banquette de devant de la calèche, ne pouvaient
-manquer... mais, chut! Que dirait Tatiana Vassilievna
-Erschoff si l’on tentait d’ouvrir la cage au
-secret qu’elle caresse depuis si longtemps dans
-son cœur de mère, comme un oiselet aux plumes
-tièdes, doux et palpitant sous la main?... Pour
-Vadim, aussi, dont le plaisir se fond en mélancolie
-très tendre; car ne va-t-il pas revoir là-bas,
-chez le châtelain de Boutcha, dans le cadre des
-choses et des gens, sinon des lieux, où il l’a rencontrée
-pour la première fois, la gracieuse Maria
-Pavlovna Ilnitskaïa, l’amie si chère de ses vingt
-ans fougueux et dont l’image, pourtant, garde
-en sa mémoire de jeune homme toute la fraîcheur
-et toute la chasteté qu’un profil de sœur
-exhalerait?... Pour Sacha, enfin, que les courses
-au grand air ravissent. Et pour Mavra qui se
-rengorge, pénétrée de son importance, certaine
-que si l’on eût négligé de l’emmener, tout le
-voyage aurait marché de travers... Et pour Andreï,<span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">[39]</a></span>
-donc, ce passionné de chevaux, qui ne se
-laisserait pas dire aujourd’hui que le gouverneur
-de Kieff est son cousin, tant il est orgueilleux
-de mener sa troïka!... Songez un peu! Tenir
-au bout de son fouet trois chevaux ardents que
-l’écurie a rendus fougueux comme des diables;
-les guider, les retenir, les lancer en avant, l’encolure
-fière, arrondie par le bridon très court,
-les naseaux roses frémissants à la brise, la queue
-soyeuse et longue, balayant la poussière de la
-route; tout cela au gré de ce sceptre en cuir
-souple qu’il tient, lui, Andreï, le fils de Mavra
-et d’Akim, dans ses mains solides de beau gars!
-Y a-t-il là, oui ou non, je vous le demande, matière
-à être fier?</p>
-
-<p>Tout le monde, donc, est heureux, et le temps
-se met de la partie. Il est vrai que ce n’est pas
-tout à fait acte de bonne volonté de sa part, car
-on n’aurait pas choisi ce jour-là pour aller à
-Boutcha s’il n’avait été tel; mais, pour la joie
-commune, ne suffit-il pas qu’on croie à sa complicité?
-Et que Viéra et Katia soient certaines
-que c’est pour embellir leurs chères songeries
-d’amour que la brise aujourd’hui s’est faite si
-discrète, les fleurs des champs si parfumées, le
-lever du soleil si radieux? Que l’aube n’est si
-rose que pour être en accord avec leurs rêves
-pudiques, l’herbe des talus si verte que pour
-symboliser l’espoir qui palpite en leur sein, les<span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">[40]</a></span>
-trilles des oiseaux si joyeux que pour chanter
-l’aubade avec leurs cœurs?...</p>
-
-<p>On est en route depuis plus d’une heure, et
-personne n’a encore osé troubler par un mot
-maladroit le ravissement de son être intime, si
-ce n’est maman, que son secret étouffe et qui,
-croyant bien pourtant n’en laisser rien paraître,
-a jeté à maintes reprises une phrase accueillie
-par un silence têtu ou par une laconique réponse
-de son neveu.</p>
-
-<p>&mdash;De gentils garçons, hein, ces deux fils de
-Nikolaï Siémionovitch? On les dit très sérieux,
-Vadim, Serguié et Evguéni. Quel âge ont-ils?
-Attends un peu... Irina Ignatievna s’est mariée
-trois ans avant moi et elle a eu Serguié tout de
-suite; alors, il a vingt-six ans l’aîné. Katia, quand
-donc étions-nous pour la dernière fois chez les
-Afanassieff? Katia, dors-tu?</p>
-
-<p>Interpellée ainsi directement, force fut bien à
-Katia de répondre.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que je sais? En avril, je crois, vers
-le 18 ou le 20... Non, le 21, le 21 juste, je me
-le rappelle parce que c’était la fête de Féodora
-Lvovna qui était chez eux justement ce jour-là.</p>
-
-<p>La rusée! Elle aurait bien eu plus vite fait de
-dire simplement: «Je me souviens que c’était
-le 21 avril, parce que Serguié, chaque fois qu’il
-m’écrit, me parle de cette date si chère...» Le
-21 avril! Ah! il ne fallait pas qu’elle l’allât chercher<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">[41]</a></span>
-bien loin dans sa mémoire, ce jour rayonnant
-des aveux partagés, cette heure du printemps
-témoin du chaste et délicieux baiser qui
-scella leurs fiançailles secrètes!</p>
-
-<p>Comme le charme était rompu, la conversation
-devint générale.</p>
-
-<p>&mdash;C’est dommage, dit Viéra, que M<sup>lle</sup> Burdeau
-ait justement dû partir pour Kieff le lendemain
-de l’arrivée de Vadim; ainsi elle ne verra
-pas Maria Pavlovna qu’elle aime tant et qui passe
-tout l’été chez les Afanassieff.</p>
-
-<p>&mdash;Mais pourquoi a-t-elle dû partir pour Kieff?
-interrogea Katia.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que la femme de l’ex-consul français
-d’Irkoutsk, qui est de ses amies, lui a télégraphié
-d’aller la rejoindre à l’hôtel d’Europe, à
-Kieff, où elle fait une halte de quelques jours
-pour se reposer d’une partie de son voyage, avant
-de pousser tout droit vers Paris.</p>
-
-<p>&mdash;Puisqu’on en parle, fit Vadim, intéressé
-par le nom de Maria Pavlovna accolé à celui de
-la jeune fille, qu’est-ce que c’est que cette mademoiselle
-Burdeau que j’ai entrevue, je crois, le
-jour de mon arrivée parmi vous?</p>
-
-<p>&mdash;Entrevue! Oh! Vadia! Mais tu as dîné,
-soupé et pris le thé à côté d’elle! Ce Vadim!
-Tu as même parlé français, et elle a trouvé que
-tu t’en acquittais à merveille! C’est une maladie
-que d’être distrait à ce point! Il faut soigner ça,<span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">[42]</a></span>
-frère! Enfin, puisque cela t’intéresse tout de
-même, voici ce que c’est que M<sup>lle</sup> Burdeau: une
-charmante et surtout une excellente Française.
-Elle donnait auparavant des leçons de sa langue
-maternelle à Kieff, où nous l’avons connue chez
-les Lavrovitch qui la recevaient souvent dans
-leur intimité,&mdash;car M<sup>lle</sup> Burdeau est une personne
-bien née et d’une éducation parfaite.&mdash;Tu
-l’aurais remarqué, cher, si tu avais fait autre
-chose que de <i>l’entrevoir</i> malgré une demi-journée
-passée à ses côtés. Depuis, elle a fait un
-héritage qui lui permet de vivre de ses petites
-rentes en s’arrangeant de l’ingénieuse manière
-suivante: contre une chambre et tout l’entretien
-dans une famille aisée, elle donne l’échange de
-sa conversation française pendant la durée des
-repas et le reste du temps qu’elle a libre. C’est
-une combinaison profitable pour les deux parties,
-car la vie est si bon marché chez nous, que
-nourrir une personne de plus ou de moins dans
-un ménage organisé ne fait pas une grande différence;
-quant à la chambre, mon Dieu! on se
-serre un peu plus! Nous n’avons heureusement
-pas beaucoup de préjugés à ce sujet, nous autres
-Russes, dit Katia en riant. Un sopha, une couverture,
-un oreiller, le tout caché par un paravent,
-et voilà le lit et la chambre à coucher
-trouvés! D’un autre côté, s’installer, pour une
-personne seule, et organiser un ménage, cela<span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">[43]</a></span>
-est assez dispendieux et, en tout cas, passablement
-compliqué, surtout pour une étrangère. Et
-ce n’est pas une chose bien fatigante que de
-parler sa langue maternelle pendant une heure
-ou deux par jour, en échange de tout cela...
-Bref, quand nous avons su au printemps que
-M<sup>lle</sup> Burdeau désirait une place à la campagne
-dans les conditions énumérées ci-dessus, nous
-lui avons bien vite proposé de venir chez nous,
-et elle a accepté avec le même empressement.
-Nous entretenons ainsi notre français qui, à vrai
-dire, ne nous sert pas à grand’chose, mais
-qu’ignorer passerait pour un crime pendable
-aux yeux du monde que nous fréquentons deux
-ou trois fois par hiver. Madeleine Burdeau dit
-que nous parlons comme des Françaises qui...
-auraient passé quelques années à l’étranger!
-Viéra surtout; elle a même du plaisir à lire des
-poésies parnassiennes ou autres et les auteurs
-ultra-parisiens tels que Lavedan, par exemple,
-Gyp, Willy, Véber, et leur argot, délicieux du
-reste, n’est pas mince chose à comprendre pour
-une étrangère; tu en conviendras, si tu as lu
-quelque chose d’eux.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! Katia, ne fais pas de réclame, va!
-Nous sommes entre nous; il n’y a pas de jeune
-homme à marier caché dans le coffre de la calèche!</p>
-
-<p>C’était Viéra qui, impatiente d’avoir été distraite<span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">[44]</a></span>
-de sa rêverie par la conversation qui s’entamait,
-interrompait Katia par une de ses bourrades
-habituelles.</p>
-
-<p>&mdash;Viéra n’aime pas qu’on la loue, dit la
-petite idole à son tour; je trouve qu’elle a raison.
-On fait bien, on fait mal, qui a le droit
-d’approuver ou de blâmer? Ça ne regarde que
-soi, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! l’oracle, s’exclama Katia. Il ne
-parle pas souvent, mais quand il parle!... Dis
-donc, petite sœur, est-ce que tu vas t’attifer
-comme ça, là-bas, chez les Afanassieff, avec ces
-trois ridicules tresses et ton bouquet sur l’oreille?
-Il serait pourtant convenable, à la fin, de t’habiller
-et de te coiffer comme tout le monde, car tu
-feras rire de toi avec tes robes sans forme et tes
-cheveux nattés à l’Assyrienne.</p>
-
-<p>&mdash;Katia, tu es détestable, fit Viéra gravement.
-Tout t’est matière à plaisanteries et à sarcasmes!
-Sans compter que tu as tort, car Sacha
-est ravissante ainsi; oui, ravissante, et quiconque
-voit autrement que par la convention des modes
-le dira; sans compter, donc, que tu as tort, je te
-dirai, ma pauvre sœur, que c’est toi qui es affreusement
-ridicule avec certaines poses que tu
-prends à présent. Car, autant une vraie Française
-qui ne vise pas trop à l’artificiel est gentille,
-autant une Russe jouant à la Française est
-intolérable et grotesque, oui, grotesque. Tiens,<span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">[45]</a></span>
-ça me rappelle ces ours qu’on exhibe dans nos
-cours et qui dansent quand le montreur leur
-dit: «Micha, eh! Micha! prouve donc aux
-hommes, frère, que tu sais faire comme eux!»
-Quant à Sacha, ajouta Viéra à voix très basse en
-se penchant, comme pour rajuster quelque
-chose à son manteau de voyage, quant à Sacha,
-n’y touche pas, sœur, pour l’amour du ciel, n’y
-touche pas, même pour la plaisanter, car tu n’en
-as pas le droit; non, aussi vrai que je t’aime malgré
-tes taquineries incessantes, tu n’as pas le
-droit de toucher à Sacha, tu n’en as pas le droit,
-sœur!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! laisse-moi tranquille avec tes grands
-mots! Tu es toujours là comme un trouble fête,
-à rendre important tout ce qui ne l’est pas.</p>
-
-<p>&mdash;Mes chéries, mes chéries! supplia M<sup>me</sup> Erschoff
-que le moindre mot de mésentente entre
-ses filles bouleversait, mes chéries, qu’est-ce que
-ça signifie donc? Vous vous adorez, c’est un fait,
-et quand vous êtes ensemble il faut toujours que
-vous vous disputiez. Qu’est-ce que cela signifie
-donc? (Vous êtes pourtant toutes les trois si parfaites,
-semblait dire le regard désolé et ravi de
-la maman; qu’est-ce que cela signifie donc que
-vous ne pouvez pas vous entendre?) Tenez,
-nous allons déjeuner, cela nous remettra en
-bonne humeur; nous étions si gais tout à l’heure!
-Andreï, arrête tes chevaux sous ce grand hêtre,<span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">[46]</a></span>
-à gauche; nous y serons parfaitement, à l’abri
-du soleil qui brille déjà à aveugler, le sournois!</p>
-
-<p>&mdash;Si Sa Seigneurie daignait me permettre,
-objecta Andreï en se grattant l’oreille de la
-main gauche restée libre, je lui ferais humblement
-observer que d’ici à cinq minutes, en
-entrant dans la forêt par ce chemin, là-bas, qui
-est le nôtre, nous rencontrerons une grande
-place semée d’herbe que les chevaux pourront
-paître pendant que les hommes déjeuneront,
-hi! hi! hi! et nous serons là aussi bien à l’ombre
-qu’ici, car il y a non seulement un hêtre dont
-le feuillage est aussi épais que le toit d’une isba,
-mais encore des chênes, des bouleaux, des pins...</p>
-
-<p>&mdash;C’est bon! Va.</p>
-
-<p>Jamais Andreï n’avait su obéir sans faire
-d’observation, sauf peut-être quand il recevait
-l’ordre d’enlever ses chevaux; c’était une chose
-connue et... acceptée. Le dernier mot devant
-fatalement rester à son obstination, on n’aurait
-fait que perdre du temps en essayant de regimber.
-En ce moment, il est vrai, les raisons qu’il
-donnait étaient assez plausibles; on le laissa
-donc mener sa troïka où il voulait. Lorsqu’il eut
-arrêté ses bêtes à l’endroit désigné, les voyageurs
-descendirent de la calèche et se promenèrent
-dans le cirque de verdure pendant que
-Mavra secouait les manteaux, allumait le samovar<span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">[47]</a></span>
-et préparait tout ce qu’il fallait pour le rustique
-déjeuner.</p>
-
-<p>&mdash;Vad, tu es triste ce matin? demanda Viéra
-en s’approchant du cousin Dimitrieff qui arpentait
-solitairement l’herbe humide de rosée de ce
-délicieux espace découvert.</p>
-
-<p>&mdash;Triste? Non pas, petite sœur.</p>
-
-<p>&mdash;Mélancolique, alors?</p>
-
-<p>&mdash;Mélancolique, oui. Ah! tu comprends, toi,
-la différence qu’il y a entre la tristesse et la
-mélancolie? Il y a tant de gens qui confondent!</p>
-
-<p>&mdash;Ceux qui confondent, ce sont les gens
-grossiers, inhabiles à saisir les nuances. Dis,
-Vadia, est-ce que tu ne trouves pas qu’il est
-meilleur d’être mélancolique que gai? Je ne sais
-pas, mais moi, quand je suis gaie, c’est comme
-si c’était simplement quelque chose de nerveux;
-cela m’exalte, mais ne me donne pas la sensation
-du bonheur... tu comprends? Tandis que
-quand je suis mélancolique, c’est bien l’état
-normal, et par conséquent harmonieux, par conséquent
-exquis, de mon cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mais, je crois, chère sœur, que nous
-nous entendrons désormais!</p>
-
-<p>&mdash;Je le crois aussi, Vadim.</p>
-
-<p>&mdash;Quel âge as-tu, Viéra? Nous nous sommes
-si peu vus ces derniers temps, et avant, tu étais
-fort jeunette...</p>
-
-<p>&mdash;Avant, Vad, c’était tout naturel, avant; je<span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">[48]</a></span>
-ne suis pas venue au monde avec ma raison de
-jeune fille. Mais à présent que j’ai dix-huit ans,
-je réfléchis, j’ergote, et il me pousse des idées
-dans le cerveau en quelques secondes, comme
-les oronges et les cèpes poussent en une nuit au
-pied des arbres de nos forêts. Et ça m’amuse
-beaucoup, tu sais, oh! beaucoup, de découvrir
-de nouvelles fleurs dans le jardin secret de ma
-pensée.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien... Une radieuse pensée de
-dix-huit ans, quelles fleurs parfaites elle doit
-donner! Et ton cœur, ma petite sœur, ton cœur
-fait-il aussi éclore de fraîches corolles? Aimes-tu,
-Viéra?</p>
-
-<p>&mdash;Je pourrais, dit la jeune fille sans plaisanter
-et sans rougir, te répondre que tu es indiscret;
-mais non, le pacte d’amitié que nous
-venons de conclure t’absout de toute curiosité
-et te donne droit à ma pleine confiance; aussi je
-te le dis, Vadim, j’aime, oui, j’aime.</p>
-
-<p>Non moins gravement et non moins simplement,
-le jeune homme prit la main de sa cousine
-dans les siennes, la baisa avec tendresse et lui
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Que ton amour ne soit qu’un long bonheur!</p>
-
-<p>&mdash;Et tu ne me demandes pas qui? Tu as deviné,
-peut-être?...</p>
-
-<p>&mdash;Hum! Enfin, je ne sais pas... Tu vas voir.<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">[49]</a></span>
-Procédons comme pour les charades: mon premier
-est le héros d’un chef-d’œuvre de Pouschkine,
-mon second a l’honneur d’appartenir à
-notre père le tzar, mon troisième...</p>
-
-<p>&mdash;Es-tu perspicace! Non, mais vraiment,
-comment as-tu pu savoir?</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien simple, ma chérie. Mais les
-amoureux sont si naïfs qu’ils s’imaginent toujours
-pouvoir impunément rougir quand on prononce
-un certain nom; tracer sur la terre des
-sentiers des initiales uniformément pareilles,
-poser des questions qu’ils voudraient faire croire
-candides avec une voix trébuchante d’anxiété,
-sans que l’observateur, témoin de ces éternels
-et puérils manèges de la passion qui se cache,
-conçoive le moindre des soupçons!... Ma pauvre
-Viérotschka, n’es-tu pas, lorsque j’ai proposé à
-tante de faire une visite aux châtelains de Boutcha,
-devenue tout à coup gaie comme un chardonneret
-et rouge comme une petite fraise des
-bois?... N’as-tu pas, plus tard, donné dans le
-piège que je te tendais en répondant de la voix
-la plus indifférente du monde&mdash;du moins prétendais-tu
-la rendre telle&mdash;aux questions que
-je te faisais sur Evguénï Nikolaïévitch, alors que
-tu mettais une chaleur particulière à me vanter
-son frère Serguié?... Ne t’ai-je pas vue, enfin,
-effacer d’une ombrelle alerte une trentaine d’E
-et autant d’N sur le sable de l’allée aux glaïeuls<span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">[50]</a></span>
-quand je suis venu t’y rejoindre à pas de loup,
-avant-hier midi, à l’heure où tu nous croyais
-tous en train de faire la sieste?... Après cela, il
-faudrait être bien aveugle, n’est-ce pas, pour ne
-pas se rendre compte?</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu, Vad, que tu ne te comportes pas
-trop mal pour un savant?</p>
-
-<p>&mdash;Un savant qui n’a pas encore atteint sa
-croissance!... «En herbe», comme on dit en
-français.</p>
-
-<p>Et le jeune homme prononça effectivement
-ces mots en un français très correct.</p>
-
-<p>&mdash;Mettons en fleur, répondit Viéra dans la
-même langue.</p>
-
-<p>&mdash;Tu me flattes, continua Vadim en russe;
-mais si savant il y a, n’oublie pas que ce savant,
-entre autres sciences en ie, s’occupe aussi un
-peu de psychologie; il est donc tout naturel
-qu’une chose aussi intéressante que l’âme d’une
-cousine-sœur ne lui soit pas restée indifférente!
-Et maintenant, chère petite, je te dis seulement:
-Sois heureuse! Tu mérites de rencontrer le Bonheur,
-que le Bonheur ne te fuie pas!</p>
-
-<p>Un peu de solennité accompagnait ces mots;
-le sifflement d’un merle y répondit, d’un mélèze
-voisin. Et comme au même instant Mavra criait:
-«Aho! aho!» dans ses mains arrondies en
-porte-voix, les jeunes gens firent volte-face et
-se dirigèrent vers l’endroit où le samovar fraîchement<span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">[51]</a></span>
-écuré, laissant échapper en spirales son
-épaisse vapeur blanche, ressemblait sous la
-clarté du ciel à un précieux encensoir d’or...</p>
-
-<p class="p2">&mdash;Clic! clac! Eh! petits!</p>
-
-<p>Les chevaux d’Andreï s’ébrouent de nouveau,
-font sonner gaiement les clochettes de leurs
-fronts, et la calèche, paresseuse personne aux
-jointures d’arthritique, se remet en route, accompagnée
-du chant des grillons éveillés. Regaillardis
-par le thé savoureux et ce piquant
-déjeuner sur l’herbe qui ressemble à une escapade,
-les voyageurs sont follement gais.</p>
-
-<p>Katia jacasse, Vadim riposte, Viéra approuve,
-Sacha sourit... Maman a enlevé son chapeau qui
-la gêne, et son capuchon de toile grise rabattu
-de guingois sur ses cheveux, suit l’accord général,
-de l’air béat de ces bons moines aux joues
-rebondies qui battent la mesure au lutrin sur les
-tableaux de genre. Andreï entame avec ses chevaux
-un colloque éperdu: «Eh! le brûlé! pas de
-ça, frère! On connaît tes trucs, je te dis! Voyez-vous
-ce rusé qui trotte mou comme un ver et se
-fait traîner par les autres! Clac! attrape!... Doux,
-doux, mes petits pigeons!... Soleil! la tête un peu
-comme ça. Ça te fatigue, mon fils? Il fallait le
-dire!»</p>
-
-<p>Seule Mavra, longtemps bercée par la chanson
-du samovar, les joues brûlantes d’avoir soufflé<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">[52]</a></span>
-sur la braise rouge, dort sur le siège de la calèche
-où elle s’est, prévoyante, calée derrière un
-rempart de colis. Sa taille a pris le mol abandon
-du sommeil, et sa tête, coiffée de l’«otchipok»
-rouge à fleurs, dodelinant au rythme des grelots
-semble dire: «Riez, riez, jeunesse! le chagrin,
-ce serpent, assez tôt changera en pleurs la joie
-de vos yeux mutins!»</p>
-
-<p>Il est dix heures du matin à peine, quand la
-troïka franchit la porte cochère en bois ajouré
-qui défend la cour de la maison seigneuriale de
-Boutcha.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">[53]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IV</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dp.jpg" width="78" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc09">PAR les soirées de juin à la brise si
-molle, au ciel si doucement bleu, l’on
-ne s’enferme pas pour souper, à la
-campagne, quand on possède une terrasse ou
-bien un endroit quelconque en plein air où la
-table et le couvert se puissent décemment dresser.
-Le châtelain de Boutcha, sa famille et ses
-hôtes, avaient donc pris le thé sous l’auvent
-fleuri du «kryltso», sorte de perron qui fait partie
-de toute maison russe, somptueuse ou
-humble, au village. Et le dernier verre du blond
-liquide dégusté, les remerciements adressés au
-Seigneur pour les délicieux kalatchi quotidiens
-accompagnés de fruits si savamment confits, les
-jeunes gens, laissant l’âge mûr aux réminiscences<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">[54]</a></span>
-rebâchées du passé, s’éloignèrent deux
-à deux vers le fond du parc embaumé par l’arome
-subtil des tilleuls, de la verveine et du
-jasmin.</p>
-
-<p>Que la sympathie eût décidé le choix des
-couples, il nous paraît superflu de le dire... A
-leur tête, Katia, moulée dans un onduleux fourreau
-de guipure bise, marche donnant le bras à
-Serguié, le fils aîné de Nikolaï Sémionovitch.
-Viéra vient après, toute bleue dans sa toilette
-de crêpe assortie au bleu de ses yeux, et
-Evguénï, le frère de Serguié, que Katia, toujours
-taquine, appelle depuis le dîner «Evguénï Onéguine»,
-porte son éventail. A quelques pas
-de ces promeneurs, se détachant sur la verdure
-d’un buisson, une mince silhouette arrêtée au
-milieu du sentier semble hésiter à s’engager
-plus loin. Vadim, penché vers elle, la supplie
-avec des mots très tendres, et Maria Pavlovna
-peu à peu se rend à ses instances... Enfin, pour
-fermer la marche, Nadiéjda, la sœur cadette de
-M<sup>me</sup> Ilnitskaïa, et Sacha, ravissante comme toujours
-dans sa robe à longs plis flottants qu’elle a,
-pour complaire à son aînée, serrée aujourd’hui
-à la taille par une ceinture de faille brodée, se
-racontent, entrelacées, les mille riens chers aux
-toutes jeunes filles.</p>
-
-<p>Lorsqu’ils sont arrivés au bout de l’allée qui
-mène du perron au centre du jardin, les couples<span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">[55]</a></span>
-se dispersent et s’enfoncent, chacun de son côté,
-dans les profondeurs mystérieuses des sentiers
-latéraux. Et l’éternelle musique des cœurs commence
-ses duos en sourdine:</p>
-
-<p>&mdash;Katia, ma chérie, ma bien-aimée Katia,
-que je suis heureux de vous revoir, dit Serguié
-en baisant à pleine bouche une main qu’Iékatérina&mdash;pour
-la forme, hâtons-nous de l’ajouter&mdash;essaie
-de lui retirer. Que c’est bon, ces baisers
-sur une petite peau lisse!..... La main!.....
-oui, la main, quoique l’homme l’ait vouée à de
-prosaïques besognes, est faite pour le baiser,
-c’est une chose d’une évidence indiscutable!.....
-Eh! laissez donc, méchante! Tout cela n’est-il
-pas à moi de droit! N’êtes-vous pas ma fiancée,
-Iékatérina Piétrovna, ma Katia?.....</p>
-
-<p>&mdash;Votre fiancée, pas encore, Serguié Nikolaïevitch,
-puisque nos parents n’en savent rien!</p>
-
-<p>&mdash;N’en savent rien! Ah! chérie! Tu n’as
-donc pas vu ces regards échangés par nos deux
-mères, ces airs ravis, ces signes de tête complices?...
-Mais pas plus tard que ce soir, à l’heure
-qu’il est même, je parie, ils sont en train de discuter
-nos chances de bonheur! Avant d’avoir
-conquis mon grade d’officier de marine, je ne
-voulais pas parler catégoriquement de ces choses,
-tu comprends, car&mdash;les parents sont les parents&mdash;on
-n’y aurait répondu que par des objections;
-mais à présent que je puis me présenter<span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">[56]</a></span>
-dans toute l’assurance de ma position faite, je
-n’attends plus que ton approbation, ma Katia,
-pour prier maman de faire auprès de ta mère
-la démarche qu’exigent les convenances. Iékatérina
-Piétrovna Erschoff, faites-vous l’honneur à
-Serguié Nikolaïevitch Afanassieff de lui accorder
-votre main?... Votre petite main molle aux
-ongles roses, à la peau de bébé?...</p>
-
-<p>Serguié avait arrêté Katia d’un geste, mis un
-genou en terre devant elle, et malgré le comique
-voulu de sa pose et de l’intonation de sa voix,
-attendait infiniment ému que la jeune fille lui
-répondît. Lorsque les lèvres de celle-ci eurent
-enfin exhalé un «oui» faible comme un soupir,
-il se releva, devint très grave, et d’une voix où
-vibrait l’accent d’une tendresse profonde, il dit
-lentement:</p>
-
-<p>&mdash;Iékatérina Piétrovna, pour la vie je vous
-aime!</p>
-
-<p>Oh! les minutes exquises qui suivirent cet
-échange de deux vies! Le silence divin qui scella
-ce pacte de deux cœurs! Un seul mot maintenant
-ne suffirait-il pas à rompre le charme de ce
-leurre éternel et magique qu’est le serment des
-fiancés?</p>
-
-<p>La nature elle-même semble consciente de la
-solennité de l’heure; les grillons ont suspendu
-leurs cris stridents, et les mouches bourdonnantes
-se posent, lassées, sur les corolles; les<span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">[57]</a></span>
-crapauds, informes et fatidiques, bavent en
-silence sur la mousse des sentiers... les couleuvres
-dorment roulées en cercle, et les oiseaux,
-remettant leurs trilles à l’aurore, se cachent
-muets sous la feuillée, de crainte d’effaroucher
-par leurs chants le Bonheur qui s’avance...</p>
-
-<p>Iékatérina et Serguié marchent lentement, les
-mains unies. Devant eux s’ouvre un chemin si
-propice à la lenteur des pas et aux haltes qu’on
-le dirait créé exprès pour enchanter la promenade
-des amants... Le jeune homme qui souvent
-y est venu songer seul, entraîne sa fiancée sous
-le mystère des arbres qui le bordent, ravi de
-partager avec la mince poupée de chair et d’os,
-dont le fantôme hantait alors ses rêves solitaires,
-le charme de ce lieu plein d’ombre et de silence.</p>
-
-<p>Contre les murailles de verdure que forment
-les tilleuls aux bras enlacés, des bancs, de place
-en place, sont posés. Ils invitent les promeneurs
-à s’arrêter pour jouir en repos de la fraîcheur
-que retient leur ombre séculaire, et du parfum
-si fin dont les petites fleurs, cachées sous la doublure
-ouatée des feuilles, embaument.</p>
-
-<p>Serguié y fait asseoir sa compagne, prend
-place à côté d’elle, scelle à ses doigts amoureux
-la douce main qu’il vient de conquérir...</p>
-
-<p>Et Katia, la folle et tapageuse Katia, la Katia
-au cœur insouciant d’oiselle qui lisse ses plumes,
-interroge d’un œil grave à la voûte du ciel, où<span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">[58]</a></span>
-lentement ils naissent, ces mondes insondables
-que sont les pâles étoiles...</p>
-
-<p class="p2">Au centre du jardin, là-bas, quand les couples
-en se dispersant ont porté aux hasards des allées
-leurs pas unis, Viéra et Evguénï se sont à leur
-tour engagés dans le dédale des sentiers sans
-nombre dont le parc de Boutcha&mdash;une vraie
-forêt de vingt déciatines, transformée en jardin&mdash;se
-sillonne.</p>
-
-<p>Le jeune homme, très timide, ose à peine
-commencer l’entretien. Il faut que sa compagne,
-dont l’amour calme et sans fausse pudeur conserve
-toute sa présence d’esprit, l’encourage pour
-éviter la gêne d’un tête-à-tête longtemps silencieux.
-Ce sont les mots banals qui conduisent le
-plus sûrement aux phrases importantes, aussi
-est-ce par eux que le couple débute.</p>
-
-<p>&mdash;Un beau soir, fait la jeune fille pour dire
-quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, en vérité, c’est un beau soir, répond,
-comme un écho, l’interpellé.</p>
-
-<p>&mdash;Comprenez-vous, Evguénï Nikolaïevitch,
-que l’on puisse habiter la ville et rechercher
-l’agitation des bals, des théâtres, du monde,
-quand la nature est là, à portée de la main, et
-nous donne gratuitement les plus beaux spectacles
-qui puissent émouvoir le cœur et les yeux
-de l’homme?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">[59]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais pas de tous les hommes, Viéra Piétrowna,
-puisque, pour la plupart, ces jouissances
-que nous prisons si fort sont lettre morte...
-Soyons contents, d’ailleurs, car si tout le monde
-se mettait à aimer la campagne et à comprendre
-la nature, la nature et la campagne deviendraient
-bientôt des plus fastidieuses. Car, où retrouver
-alors la solitude des mille déciatines de terre qui
-nous entourent, la poésie des espaces rustiques
-que l’on est seul à savourer avec les bêtes et
-deux ou trois moujicks incultes, aux vêtements
-harmonieux, qui ne vous gâtent pas votre joie,
-eux, par leur admiration intempestive?... Toute
-la beauté, par conséquent, et tout le charme que
-la nature, dénuée du moindre contact avec la
-civilisation peut seule donner... Je vous le demande,
-Viéra Piétrowna, que deviendraient les
-passionnés du silence et de la paix des solitudes
-vertes, si tout à coup les gens des villes se mettaient
-à partager leur enthousiasme et à conquérir,
-comme les allées d’un parc public, les
-chemins de nos forêts et de nos steppes?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! mais voilà une chose à laquelle je
-n’avais jamais pensé, Evguénï Nikolaïevitch,
-répondit la jeune fille en riant, et qui, d’ailleurs,
-n’arrivera pas, soyez tranquille! Vrai, vous prenez
-un air désolé comme si une conspiration de
-toutes les âmes frivoles du monde menaçait
-réellement d’envahir votre Boutcha. Et peut-être,<span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">[60]</a></span>
-Evguénï Nikolaïevitch, est-ce à mon intention
-que vous parlez des gens qui vous gâtent
-les joies de la rêverie par leurs exclamations fastidieuses?...
-J’ai dit: Voilà une belle soirée.</p>
-
-<p>Malgré la droiture de Viéra, ceci était une
-indiscutable coquetterie de sa part. Evguénï répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Comment pourrais-je penser à vous
-lorsque je dis: Des gens? Des gens, Viéra Piétrovna,
-c’est la foule; c’est une multitude indifférente
-et quelconque; et vous, vous êtes une,
-pour moi, Viéra! Oui, vous êtes pour moi la
-Seule, l’Unique; ne le saviez-vous pas?</p>
-
-<p>&mdash;Je m’en doutais, répondit la jeune fille
-simplement, mais je voulais que vous me le
-disiez, Evguénï.</p>
-
-<p>Elle appuya sur ce prénom avec tendresse.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous aussi, vous m’aimez? Un peu,
-dites? fit la voix hésitante du jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas un peu. Profondément; oui, profondément.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! chère!</p>
-
-<p>Un lent et silencieux baiser sur la main de
-Viéra compléta cette phrase. Evguénï, suffoqué
-de bonheur, eût été incapable de la finir par des
-mots. Ce fut la jeune fille qui, la première, revint
-à elle.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant que nous nous sommes dit ce
-que nous avions à nous dire, Evguénï Nikolaïevitch,<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">[61]</a></span>
-dit-elle en plongeant dans les yeux du
-jeune homme son regard honnête et bleu, nous
-pourrons attendre sans trop d’impatience que
-les deux années nécessaires à l’achèvement de
-vos études s’accomplissent. Je ne vous demande
-pas si vous me resterez fidèle jusqu’alors, car
-ce sont là, en vérité, des questions bien oiseuses.
-Connaissons-nous nous-mêmes le fond de notre
-cœur, et pourrions-nous, lorsque nous savons à
-peine ce qui s’y passe au moment où nous parlons,
-répondre de son avenir?... Je crois en vous,
-je crois en votre loyauté, mais cependant, à Dieu
-ne plaise! si ce malheur de ne plus être aimé par
-mon Evguénï, devait m’arriver un jour, du plus
-profond de mon âme je jure aujourd’hui que je
-ne garderais contre lui ni rancune ni colère.
-Dites-moi ceci aussi pour votre compte.</p>
-
-<p>&mdash;L’étrange serment! Mais puisque vous le
-voulez, Viéra, qu’il en soit fait selon votre désir.
-D’avance, bien-aimée, je vous absous... Ah!
-non, ce sont là de trop cruelles paroles, je ne
-puis achever!</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi auriez-vous moins de courage
-que moi?</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait? Peut-être m’aimez-vous moins
-que je ne vous aime...</p>
-
-<p>&mdash;Ou peut-être vous aimé-je plus pour vous-même
-que pour moi; tandis que vous...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! le sais-je? Je vous aime, ma Viéra,<span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">[62]</a></span>
-c’est la seule et radieuse vérité que je démêle
-dans mon cœur en cet instant! Ne demandez
-donc pas à un futur agronome de se retrouver
-dans toutes ces subtilités, ajouta le jeune homme
-en riant. Je vous aime, vous, Viéra, j’aime ma
-terre, mes champs, mes horizons pâles, mes
-forêts vertes, ma Russie, le Dieu puissant de
-mes pères; mais ne me demandez pas comment
-ni pourquoi, je ne saurais vous le dire... Je
-pense du reste, très chère, qu’il n’y a qu’une
-seule manière d’aimer, avec des degrés différents,
-et que ce sont ces degrés que l’on confond
-avec le genre d’amour. Seulement, tout le
-monde prétend toujours aimer le plus, le plus
-qu’on peut aimer! Et combien se trompent!
-Vous riez?</p>
-
-<p>&mdash;C’est que je trouve que pour un futur
-agronome, comme vous disiez tout à l’heure,
-vous ne raisonnez pas trop mal. Mais où sommes-nous
-ici? Ce parc est grand comme un
-village.</p>
-
-<p>&mdash;Vous allez voir; nous arrivons au chemin
-des tilleuls; c’est un endroit délicieux. Que de
-fois j’ai rêvé de m’y promener avec vous, Viéra!
-Et voilà que le hasard nous y conduit ce soir, ce
-soir où nous nous sommes dit, pour la première
-fois, que nous nous aim...</p>
-
-<p>&mdash;Chut! ne rendons pas ce mot vulgaire en
-le prononçant trop souvent. Lorsque nous voudrons<span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">[63]</a></span>
-que sa magie nous apparaisse, nous le
-lirons dans les yeux l’un de l’autre.</p>
-
-<p>&mdash;Et quand nous serons séparés?</p>
-
-<p>&mdash;Les battements de nos cœurs l’épelleront.</p>
-
-<p>&mdash;O femme, femme! Vous avez réponse à
-tout. Eh bien! Viéra, que dites-vous de l’allée
-des tilleuls, de mon allée?</p>
-
-<p>&mdash;Que c’est exquis.</p>
-
-<p>&mdash;N’est-ce pas que papa a bien fait d’acheter
-ce domaine? Ne fût-ce que pour cette allée,
-il le devait.</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, sourit la jeune fille. Et maintenant,
-taisons-nous, Evguénï, taisons-nous! La
-nature est si divinement silencieuse, ne troublons
-pas son harmonie par notre agitation humaine.</p>
-
-<p>Comme un des nombreux bancs de bois
-sculpté adossés aux murs de feuillage sollicite
-leur préférence d’amoureux poétiques par les
-décors pittoresques dont le lichen et la mousse
-se sont plu à l’orner, les jeunes gens s’asseyent
-sur ses planches craquantes et s’apprêtent à
-jouir, recueillis, de la beauté du ciel, de la fraîcheur
-de l’air, de la paix mauve du crépuscule et
-de la félicité sans nom qui habite en eux-mêmes.
-Leurs mains sont unies, les battements de leurs
-cœurs se répondent... Là-haut, émergeant de la
-soie pâle des nuages, les têtes curieuses des
-étoiles leur sourient, et tout autour du banc sur<span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">[64]</a></span>
-lequel ils reposent, des milliers de petites corolles
-blondes secouées par le frôlement d’aile
-d’un oiseau attardé tombent avec un bruissement
-doux, éparpillant à la brise la poudre d’or
-de leur pollen et l’âme mourante de leurs parfums...</p>
-
-<p>&mdash;Et croyez-vous, Vadim Piétrovitch, disait
-plus loin la bouche gracieuse de Maria Pavlovna,
-poursuivant une conversation commencée,
-que je n’aie pas souffert un peu, moi aussi, de
-notre séparation?</p>
-
-<p>&mdash;Puisque c’est vous qui l’aviez voulue, répliqua
-la voix de l’étudiant où se devinait un
-reste de rancune.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n’est pas une raison! Ne souffrons-nous
-donc que par les autres? Combien plus
-souvent, hélas! nous nous forgeons nous-mêmes
-nos chagrins!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, ce n’était pas simplement pour
-vous débarrasser de moi que vous m’avez défendu
-de chercher à vous voir, il y a quatre ans?
-Quatre ans, déjà, mon Dieu!</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne le croyez pas, Vadim Piétrovitch,
-à quoi bon ces vaines paroles entre nous? Je
-vous... ai aimé, puisque je vous l’ai dit.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non prouvé.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, prouvé!</p>
-
-<p>&mdash;?</p>
-
-<p>&mdash;En vous le disant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">[65]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Les paroles ne coûtent rien...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Vadim Piétrovitch! Comment pouvez-vous
-dire! Un mot d’amour de certaines
-femmes&mdash;et je me crois digne d’être de
-celles-là&mdash;n’équivaut-il pas au don de toute
-leur personne?</p>
-
-<p>&mdash;Permettez, chère! Les effets en sont bien
-différents.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà que nous nous engageons encore
-une fois dans une voie tortueuse, dit la jeune
-femme en rougissant délicieusement.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne pouvait manquer, du reste, et
-c’est pour cette cause, Vadim Piétrovitch, que
-je vous ai, il y a quatre ans, fait défendre ma
-porte. C’est pour cette cause aussi, que je ne
-voulais pas vous suivre tantôt dans votre promenade
-à travers ce parc suggestif. Hélas! j’ai été
-faible! (C’est toujours cela qui nous perd, nous
-autres femmes, la faiblesse!) Quand on ne doit
-pas s’aimer, Vadim, il n’y a pour deux cœurs
-honnêtes qu’un parti à prendre: éviter de se
-voir. C’est ce qui nous a permis, n’est-ce pas, de
-garder un souvenir si exquis l’un de l’autre pendant
-ces trois années écoulées et que nous
-sommes en train de gâter à cette heure par des
-phrases frivoles. Aussi bien, ajouta la jeune
-femme,&mdash;et sa voix, à ces mots, infiniment devint
-triste,&mdash;à quoi bon défendre avec tant de
-chaleur une chose qui a cessé d’exister; une<span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">[66]</a></span>
-ombre que toute la menteuse griserie d’un tête-à-tête
-crépusculaire chercherait en vain à faire
-revivre?... Ah! laissons, laissons les morts dormir
-en paix dans leur cercueil!</p>
-
-<p>&mdash;Alors, pour vous, Maria Pavlovna, notre
-amour est un sentiment si effacé, si lointain,
-qu’il ne mérite plus que le nom de fantôme?...
-Vos paroles sont cruelles!</p>
-
-<p>&mdash;Moins cruelles que la réalité.</p>
-
-<p>Un lourd silence tomba sur ces paroles.</p>
-
-<p>Vadim, n’ayant point trouvé le cri spontané
-par lequel les convaincus de l’amour répondent
-à des phrases comme celles-là, estimait que son
-devoir maintenant était de se taire. Ce fut la
-jeune femme qui, au bout de quelques instants,
-renoua l’entretien.</p>
-
-<p>&mdash;Vadim Piétrovitch, dit-elle en forçant sa
-bouche à esquisser un pâle sourire, gardons-nous
-des caprices de l’imagination! C’est une
-folle qui se croit raisonnable, et par conséquent
-la plus dangereuse des folles. Si nous ne sommes
-pas plus sensés qu’elle, elle nous entraîne à
-mille extravagances dont nous nous apercevons
-trop tard, hélas! quand, dénouant d’une main
-brutale le bandeau qu’elle avait mis sur nos
-yeux pour nous conduire plus sûrement à sa
-fantaisie, la rusée nous laisse seuls en face de
-notre sotte crédulité. Vadim, notre rêve est fini.
-Donnez-moi votre main loyale, et rentrons ensemble<span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">[67]</a></span>
-dans la saine réalité des choses. Vous
-me boudez, Vadim Piétrovitch?</p>
-
-<p>&mdash;A Dieu ne plaise, âme de mon âme! Je
-suis des yeux la plus douce de mes illusions qui
-s’envole!</p>
-
-<p>Les lèvres de la jeune femme exhalèrent un
-furtif soupir; mais elle était vaillante; elle reprit,
-contrainte à peine:</p>
-
-<p>&mdash;Et qu’avez-vous fait pendant les trois
-années de mon séjour en Crimée? Étudié? On
-m’a dit que vous êtes un véritable savant, Vadim
-Pietrovitch. Et vous serez docteur? Cela ne vous
-fait pas peur, toutes les choses affreuses qu’un
-médecin doit voir? Oh! moi, j’ai tant pitié, tant
-pitié! Je ne pourrais pas voir souffrir ainsi, toujours,
-autour de moi.</p>
-
-<p>&mdash;Si tout le monde parlait de la sorte, dit
-Vadim en souriant (car cette allusion à ce qu’il
-aimait si passionnément, ses études, le reconquérait
-à lui-même, malgré tout), on ne soulagerait
-guère cette pauvre souffrance dont on a
-tant pitié. La pitié, Maria Pavlovna, la vraie pitié
-est celle qui se fait efficace, agit, panse, soigne,
-comprend, console; et non celle qui se traduit
-en vaines paroles! (Ici, un peu de sévérité involontaire
-accompagnait la phrase du jeune savant.)
-Que deviendraient les malades qui se
-tordent sur les lits de nos hôpitaux, les blessés
-que la guerre jette sur les brancards de la Croix-Rouge,<span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">[68]</a></span>
-si l’on se contentait de répéter autour
-d’eux: «Quelle pitié, ah! quelle pitié!»</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez raison, Vadim Piétrovitch, répondit
-la délicieuse créature humblement. Nous
-devrions, nous autres femmes, tâcher de gouverner
-un peu mieux nos nerfs. Car c’est bien de
-nos nerfs, n’est-ce pas, que provient notre sensibilité
-exagérée? Vous dites cela, vous autres médecins?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, évidemment; pourtant, ne croyez pas
-que les nerfs et la sensibilité soient votre apanage
-à vous seules, ô femmes! Je connais pour ma
-part au moins vingt jeunes gens robustes et
-forts en apparence, non pas seulement en apparence,
-mais bien réellement robustes et forts
-comme santé, qui ont commencé leurs études
-de médecine avec moi et se sont vu forcés de
-les abandonner parce que, malgré d’énergiques
-efforts sur eux-mêmes, ils ne pouvaient, sans se
-trouver mal, assister à la plus légère opération
-de chirurgie. Moi, j’ai choisi la médecine par
-vocation, spontanément: alors je réagis forcément
-contre ce qui pourrait l’entraver, vous
-comprenez? Sans cela, mon Dieu! oui, on voit
-des choses affreuses!...</p>
-
-<p>&mdash;Et, dit Maria Pavlovna, il n’y a pas que les
-souffrances du corps; celles-là, on peut au moins
-les soulager dans une certaine mesure, les guérir
-même souvent complètement; mais la folie!<span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">[69]</a></span>
-Vadim Piétrovitch, oh! la folie! voilà, je pense,
-ce qu’il y a de plus horrible à voir! Seigneur!
-que je plains les malheureux!... Voyez-vous
-encore les Kantoucheff? On m’a dit à mon
-retour de Crimée qu’Élisavéta Serguiéévna est
-en train de devenir folle, et que sa fille aînée
-suivra ses traces. Est-ce possible, dites, Vadim
-Piétrovitch? Est-ce vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! oui. Et c’était fatal: la famille
-d’Élisavéta Serguiéévna est infestée de folie depuis
-plusieurs générations; et on l’a fait se
-marier avec Lef Grégoriévitch Kantouchef, dont
-l’arrière-grand-père, une tante et un frère étaient
-fous! Vraiment, les parents sont idiots! Et criminels,
-enfin, car que d’êtres souffrants jetés ainsi
-au monde par leur faute!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! c’est bien vrai! Une fille est en âge
-de se marier, un beau parti se présente, et l’on
-dit «oui» tout de suite, sans savoir&mdash;à part la
-question d’argent et quelques détails superficiels,
-peut-être&mdash;à qui on la confie ni à quoi
-on l’expose. On ne veut pas savoir. On est si
-content de se débarrasser de ce colis encombrant
-qu’est une fille à marier! Et que de douleurs,
-physiques ou morales, ont leur source
-dans cet empressement coupable! (J’en sais
-quelque chose, songea la jeune femme avec une
-indicible mélancolie.) Vadim Piétrovitch, continua-t-elle,
-à voix basse, en posant sa main sur<span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">[70]</a></span>
-le bras de l’étudiant, savez-vous ce que l’on dit
-encore? On raconte que dans la famille de
-Tatiana Vassilievna aussi, la folie est héréditaire.
-Une de ses tantes est morte folle, sa sœur est
-dans une maison de santé... Est-ce vrai? Dieu
-préserve sa charmante fille d’une telle succession!
-Pourtant, il faut bien que je vous le dise,
-Vadim Piétrovitch, il y a parfois dans les manières,
-dans le regard de Sacha quelque chose
-de si étrange, de si effrayant, oserai-je dire... Si
-elle allait...</p>
-
-<p>&mdash;Vous aussi, vous l’avez remarqué? interrompit
-le jeune homme en fixant sur sa compagne
-un regard angoissé. Cela est donc visible
-pour d’autres que pour moi? J’avais fini par
-croire, dit-il douloureusement, que mon imagination
-de médecin se forgeait des symptômes là
-où il n’y en avait point; mais si des étrangers
-qui ne voient la pauvre petite que pendant quelques
-heures de loin en loin les découvrent aussi,
-c’est que le mal est bien là, manifeste et réel!
-Mais dites-moi, Maria Pavlovna, avez-vous entendu
-parler de cette chose autour de vous? ou
-bien ce que vous m’avez confié est-il seulement
-le résultat de vos observations à vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai encore entendu personne parler de
-cela, répondit la jeune femme. Je ne sais pas
-même comment j’ai pu le remarquer, moi, car
-c’est si peu apparent! Sans doute, ayant été, à<span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">[71]</a></span>
-cause de mon absence, un temps très long sans
-voir Aleksandra, l’étrangeté de ses manières et
-de son regard m’a frappée davantage que les
-gens habitués à sa présence. Mais pardonnez-moi,
-Vadim Piétrovitch, je vous ai entretenu
-d’une chose si douloureuse! Je n’ai pas réfléchi,
-j’ai été entraînée par un besoin de savoir... pas
-par simple curiosité, je vous le jure, et pourtant
-j’aurais dû garder cela pour moi, n’est-il pas
-vrai?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! non, au contraire; il vaut mieux que
-je sache. Je m’étais aveuglé ces derniers temps,
-et aussi bien aurait-il fallu que je finisse par
-m’en convaincre un jour ou l’autre... Mais la
-pauvre mère, que de viendra-t-elle quand elle
-s’apercevra à son tour?... Oh! c’est affreux!</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! que notre conversation est
-triste, ce soir, fit Maria Pavlovna après un court
-silence.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne pouvait manquer. Ne saviez-vous
-donc pas, chère, que les revoirs sont
-presque toujours plus mélancoliques que les
-adieux?</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai. A quoi cela tient-il?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! le sais-je? A mille choses, sans doute.
-On s’est fait de loin un idéal de la personne
-quittée, et, en la revoyant, on ne retrouve en
-elle qu’un pâle reflet du charme dont notre rêve
-l’avait parée... Ou bien, comme c’est le cas pour<span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">[72]</a></span>
-moi aujourd’hui, par exemple, l’être aimé qui
-dans l’absence avait fini par prendre à nos yeux
-lointains le vague irréel d’un pastel effacé, vous
-apparaît au retour plus désirable et plus charmant
-cent fois qu’à l’heure où nous avions juré
-de ne l’oublier jamais, et nous heurtant à son
-cœur et à sa volonté fermés...</p>
-
-<p>&mdash;Vadim!</p>
-
-<p>&mdash;Nous souffrons infiniment plus de la distance
-qu’ils savent mettre entre nous que du premier
-adieu, adouci, celui-là, par un romanesque
-espoir de retour...</p>
-
-<p>&mdash;Vous vous exagérez vos sentiments présents!...</p>
-
-<p>&mdash;Non. Mais laissons cela, Maria Pavlovna,
-et parlons un peu de vous, de votre séjour en
-Crimée, de tout ce qui s’est passé dans votre
-vie pendant ces trois lentes années. Vous êtes ce
-qu’il y a de plus intéressant pour moi sur la
-terre; cependant, voilà plus d’une heure que
-nous sommes ensemble, et vous n’avez encore
-rien dit qui eût trait à votre chère personne!</p>
-
-<p>&mdash;Et je n’en dirai rien, fit la jeune femme
-avec un sourire capable d’émouvoir le sable des
-allées, car c’est alors que la conversation serait
-triste, oh! triste...</p>
-
-<p>&mdash;Vous voyez bien, exclama l’étudiant en
-s’emparant de la main qui s’appuyait sur son
-bras et la portant ardemment à ses lèvres, vous<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">[73]</a></span>
-voyez bien qu’il faut que quelqu’un vous aime et
-vous console!</p>
-
-<p>&mdash;Aussi ai-je quelqu’un qui fait tout cela,
-répondit Maria Pavlovna, dont un peu de malice
-fit pétiller les yeux tout à l’heure si navrés.</p>
-
-<p>&mdash;Et qui donc? interrogea Vadim du regard.</p>
-
-<p>&mdash;Nadiéjda!</p>
-
-<p>La jeune femme prononça ce mot lentement,
-en plongeant son regard dans celui du jeune
-homme, et le sourire ambigu de ses lèvres semblait
-dire à l’ami intrigué: «Devinez quelle
-Nadiéjda... Ma sœur ou l’Espérance?...»&mdash;Car
-Nadiéjda, qui signifie «espoir» en russe est
-aussi un prénom, et ce prénom, la sœur cadette
-de Maria Pavlovna le portait, on le sait.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est si gentille, ma Nadia, ajouta la
-compagne de Vadim après un court silence, en
-dénouant, par l’emploi de cette abréviation,
-l’énigme que ses dernières paroles contenaient.
-Si vous saviez quelle amie c’est pour moi! Elle
-est encore si jeune!&mdash;seize ans seulement bientôt&mdash;et
-elle me comprend comme si son âme
-ne faisait qu’une avec la mienne... Elle est sensée,
-grave, aimante, jolie aussi, n’est-ce pas?
-Ah! que je la voudrais heureuse, elle au moins!
-Mais, n’entends-je pas parler de ce côté? Écoutez...
-Oui, on marche, on parle. Ah! je vois, à
-travers les branches, ici, à gauche, les robes
-blanches d’Aleksandra et de Nadia. Allons les<span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">[74]</a></span>
-rejoindre, voulez-vous? Nous rentrerons alors
-ensemble, car il commence à se faire tard, et les
-Afanassieff se couchent à dix heures. Il ne faudrait
-pas que ces vénérables campagnards dérangeassent
-leurs habitudes pour nous, les
-jeunes... Nadia, Aleksandra, attendez-nous, mes
-chères!</p>
-
-<p>&mdash;C’est vous, Vadim Piétrovitch? C’est toi,
-Macha? Nous allons voir l’allée des tilleuls; c’est
-si joli! Venez avec nous!</p>
-
-<p>&mdash;Mais je sais, mes enfants, je m’y promène
-chaque jour, depuis une semaine que je suis chez
-les Afanassieff...</p>
-
-<p>&mdash;Vadim ne l’a pas encore vue, lui, l’allée
-des tilleuls. N’est-ce pas que tu ne l’as pas vue,
-Vad?... interrogea Sacha.</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, si, ma chérie; c’est une des curiosités
-de Boutcha; on la montre comme on montre les
-pyramides en Égypte, la tour qui penche, à Pise,
-le kremlin à Moscou... Ce matin, à peine arrivé,
-Irina Ignatievna m’en a fait les honneurs.</p>
-
-<p>&mdash;Ça ne fait rien, allons-y tout de même,
-insistèrent les jeunes filles avec entêtement.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, allons-y.</p>
-
-<p>Tous quatre obliquèrent à droite, puis à
-gauche, à gauche, puis à droite, et se trouvèrent
-enfin à l’un des bouts de l’allée aux tilleuls, celui
-par lequel Katia et Serguié, puis Viéra et
-Evguéni y étaient entrés, pour aller s’asseoir les<span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">[75]</a></span>
-premiers à l’extrémité opposée du cloître de verdure,
-les seconds à quelques pas de l’endroit où
-se tenaient les arrivants.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! l’exquise fraîcheur, le délicieux parfum!
-s’exclamèrent ensemble M<sup>me</sup> Ilnitskaïa et
-sa sœur.</p>
-
-<p>&mdash;Et quel sentiment de paix profonde, complète,
-se répand en vous à peine le seuil du sanctuaire
-dépassé! ajouta seule Maria Pavlovna.
-Vraiment, on ne pourrait pas croire, si l’on ne
-le sentait, que les choses extérieures, en apparence
-si indifférentes, soient capables d’exercer
-une influence tellement immédiate sur notre être
-moral!</p>
-
-<p>&mdash;Les arbres sont beaux, dit Sacha en caressant
-l’écorce lisse d’un tronc comme elle l’eût
-fait d’une peau amie. Ils ont au moins cent ans,
-hein, Vadim?</p>
-
-<p>&mdash;Bien plus que ça! Il y en a certainement
-dans le nombre qui atteignent deux siècles.</p>
-
-<p>&mdash;Et dire que ça a de si mignonnes fleurs,
-ces géants-là! fit remarquer Nadia. Vois, Sacha,
-comme c’est drôle quand on compare ces troncs
-énormes avec les minuscules étoiles que voici.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! laisse donc? Qui va penser à de telles
-choses? répondit la petite idole, piquée de ce
-que quelqu’un osât émettre l’ombre seulement
-d’une critique sur l’harmonie de ses végétaux
-bien-aimés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">[76]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh! mais, n’est-ce pas Viéra et Evguéni
-Nikolaïevitch qui sont assis là-bas? demanda
-l’étudiant. Ils ont l’air de statues en terre
-cuite...</p>
-
-<p>&mdash;De ces vilaines statues comme on en voit
-dans les jardins des marchands, fit Nadia. Seulement,
-eux, ils sont gentils!</p>
-
-<p>&mdash;On les prendrait pour des fakirs immobilisés
-pendant un quart de siècle dans leur fanatisme
-bramhique, ajouta Vadim. Ils sont assez
-pétrifiés et muets pour que les oiseaux du ciel
-viennent faire leurs nids dans leurs chevelures.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! un fakir en robe de gaze empire!...</p>
-
-<p>Et Nadia eut un joli rire clair qui fit écho
-entre les murailles de l’allée.</p>
-
-<p>Un bouvreuil éveillé secoua ses plumes et
-s’envola, éparpillant à la brise du soir une pluie
-parfumée de petites étoiles blondes.</p>
-
-<p>Les fakirs assis sur le banc de pierre s’émurent
-enfin. D’un commun accord, ils se levèrent, et,
-un peu rouges d’avoir été surpris en si complète
-extase, les yeux tout éblouis encore du rêve
-divin qu’un éclat de rire cruel était venu interrompre,
-ils se joignirent aux intrus qui, on le
-pense bien, ne leur épargnèrent point les plaisanteries
-de rigueur.</p>
-
-<p>&mdash;Evguénï Onéguine... Tatiana Larina... salua
-Vadim.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">[77]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ni l’un ni l’autre, répondit Viéra presque
-grave; Evguénï Nikolaïevitch n’est pas un blasé
-romantique, et moi, je ne suis ni ne veux être
-une amoureuse éconduite!...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que tu as d’esprit, Vierotschka!</p>
-
-<p>&mdash;Il faut bien, pour savoir te répondre.</p>
-
-<p>A peine le nouveau groupe se fut-il formé,
-que sous l’ombre bleutée des arceaux de feuillage
-un nouveau couple s’avança.</p>
-
-<p>&mdash;Serguié, Katia! cria Vadim, venez, on
-rentre!</p>
-
-<p>Dans la paix infinie du soir aux voiles légers,
-les promeneurs enfin firent leur retraite. Tout le
-long de leur route, comme des phares allumés
-pour guider les bestioles que recélait la mousse,
-les tremblotantes lanternes des vers luisants
-brillaient; et au-dessus de leurs têtes, suspendue
-aux pelouses sombres du ciel, la lune, pareille,
-elle aussi, à quelque lampyre gigantesque, semblait
-attendre amoureusement les caresses des
-étoiles...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">[78]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">V</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">LA chambre à coucher de Tatiana Vassiliévna
-Erschoff, à Vodopad, ressemble
-en ce moment à un décor
-polaire, tant les objets de lingerie de toutes
-sortes qui l’ont envahie&mdash;batistes fines, toiles
-aux plis cassants, damassés rugueux&mdash;forment
-un ensemble pittoresque et blanc. Il y a sur le
-parquet, dont on a retiré le tapis par précaution,
-une folle neige de lisières et de rognures qui
-moutonne floconneusement; les chaises, prises
-d’assaut par des serviettes rigides, ont l’air d’icebergs
-en miniature, et au milieu des amoncellements
-de nappes, de jupons, de mouchoirs qui
-se dressent en pics menaçants, la table autour de
-laquelle travaille M<sup>me</sup> Erschoff et ses filles fait songer
-à un navire bloqué par des banquises...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">[79]</a></span></p>
-
-<p>Assise à un angle de la pièce, près de la fenêtre
-ouverte par laquelle les rumeurs de la
-forêt et le parfum des fleurs du jardin entrent
-en hôtes toujours choyés, M<sup>lle</sup> Burdeau&mdash;tel un
-explorateur hardi&mdash;fait déblayer la route et
-dirige les reconnaissances. Elle coupe, mesure,
-ajuste, arpente, et la docile équipe qu’elle a sous
-ses ordres manœuvre avec elle en harmonie parfaite.</p>
-
-<p>&mdash;Tatiana Vassilievna, un mouchoir à ourler,
-voulez-vous?... Et toi, as-tu fini, Ioulia, dit-elle
-en mauvais russe à une belle fille blonde que
-la chemise brodée et la couronne de fleurs, entremêlées
-de rubans des paysannes, distinguent
-du reste de l’équipage? Tiens, prends les serviettes,
-maintenant... Non, chère Iékatérina, ce
-n’est pas cela du tout; vos points sont absolument
-trop grands! Il faut coudre ainsi:</p>
-
-<p>&mdash;On voit bien, remarqua Viéra qui dessinait
-sur ses genoux des lettres à broder, qu’il
-s’agit du trousseau de Katia, sans cela il y aurait
-beau temps que son ouvrage serait allé par la
-fenêtre rejoindre les fleurs des parterres... Ce
-que c’est que le bonheur, hein! Katioucha?</p>
-
-<p>&mdash;Et d’abord, ne m’appelle pas ainsi, riposta
-Katia avec aigreur! Ce diminutif me choque; il
-me fait penser à l’inconvenante «Résurrection»
-de Tolstoï.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! en voilà une critique! dit Viéra en<span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">[80]</a></span>
-riant aux larmes. Tu es vraiment originale dans
-tes appréciations! Et pourquoi, je te prie, «inconvenante»
-Résurrection?</p>
-
-<p>&mdash;Inutile de t’expliquer, tu es trop Tolstoïenne
-pour me comprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, trop jeune fille du «grand monde,
-du vrai grand monde», pour goûter les saines
-doctrines de l’apôtre des humbles...</p>
-
-<p>&mdash;Ou les sottes utopies d’un voyant littéraire...</p>
-
-<p>&mdash;Katia! Viéra! mes enfants, mes enfants,
-protesta tendrement Tatiana Vassilievna derrière
-sa pile de linge. Tout vous est vraiment
-matière à discussion! Et vous allez bientôt vous
-quitter... Comme vous regretterez alors de vous
-être mutuellement gâté le peu de temps qui vous
-restait encore à passer l’une auprès de l’autre!</p>
-
-<p>&mdash;Mamotschka, ne t’alarme pas, va, répondit
-Viéra en dessinant le geste d’un baiser à l’adresse
-de la maman navrée! La discussion, c’est
-notre sport à nous! Ça n’empêche pas que nous
-nous aimons bien, n’est-ce pas, sœur? au contraire.
-Mais nous taquiner, cela nous amuse
-tant!... Et que ferions-nous, je te prie, toute la
-journée, côte à côte, si nous n’assaisonnions de
-temps en temps la monotonie de nos conversations
-par un peu de poivre de discorde?... Tiens,
-admire mon monogramme; n’est-il pas artistique?
-J’ai peur seulement que ta fille chérie ne<span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">[81]</a></span>
-s’égratigne un peu le nez sur une broderie aussi
-savante... Enfin, pour être belle, il faut savoir souffrir!
-C’est l’axiome que nous répétait en guise
-de consolation notre première gouvernante française
-quand elle emprisonnait les mèches de nos
-cheveux dans des papillottes faites avec ses
-vieux journaux de mode, et que nous pleurions
-de mal! Te rappelles-tu, Katia?</p>
-
-<p>&mdash;Si je me le rappelle!... Elle ajoutait à sa
-petite phrase un bonbon de chocolat qu’elle
-appelait «crotte», et ce mot, plein de saveur
-autant que la chose qu’il représentait, nous amusait
-au point que nous en oubliions jusqu’au lendemain
-la torture de nos bigoudis!...</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien cela, dit M<sup>lle</sup> Burdeau avec un
-sourire amusé. Oui, l’enfant est un artiste plus
-sensible mille fois à la musique des mots que
-n’importe lequel de ses confrères aînés; et sa
-petite cervelle, merveilleusement adroite, les
-pare tout de suite d’une magie spéciale... Quand
-j’étais petite et que je devenais méchante, ma
-bonne n’avait qu’à me dire: «Attends, je vais
-appeler l’Individu,» pour qu’une épouvante indicible
-me fît rentrer séance tenante dans le devoir.
-«Individu!...» Ce mot évoquait pour moi
-l’être le plus sinistrement grotesque, le fantôme
-le plus mystérieusement terrible que mon imagination
-de trois ans pût se créer... Et cela sans
-qu’on m’eût jamais mise en présence d’un personnage<span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">[82]</a></span>
-quelconque en lui appliquant ce nom!
-Non, c’était tout simplement l’agencement des
-syllabes, la combinaison des lettres qui déterminaient
-en moi, au seul son du mot «individu»,
-une peur immédiate et folle!... C’est comme le
-loup-garou créé par nos gens des campagnes.
-Croyez-vous, qu’un enfant, en entendant sa
-nourrice le menacer de cet animal problématique,
-lui demande comment il est fait? Oh!
-que non! Cela lui gâterait sa peur, à ce dilettante
-en herbe!... Cette troublante et délicieuse
-peur qui le fait voyager en des mondes inconnus,
-et jette sa petite tête haletante dans un giron
-plus doux, sous des baisers plus chauds... Il préfère
-s’en tenir au mystère des sons, à la musique
-sinistre de ces syllabes en «ou» qui semblent
-un hurlement de bête fantastique...</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous possédez bien la psychologie
-de l’enfance, mademoiselle, dit une voix mâle
-sortant de l’encadrement de la fenêtre! On a
-plaisir à vous écouter vraiment.</p>
-
-<p>Madeleine Burdeau tressaillit.</p>
-
-<p>&mdash;Vous étiez là, Vadim Piétrovitch? fit-elle
-d’une voix un peu émue.</p>
-
-<p>&mdash;Sournoisement caché derrière le feuillage
-des glycines pour qu’on ne me vît pas, je l’avoue
-sans honte, mademoiselle; le psychologue
-n’a-t-il pas le droit de prendre des documents là
-où il en trouve?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">[83]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Par tous les moyens?...</p>
-
-<p>&mdash;Par tous les moyens.</p>
-
-<p>&mdash;Il est commode, en ce cas, de s’intituler
-psychologue!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, il ne tient qu’à vous; vous avez
-fait vos preuves!</p>
-
-<p>&mdash;Je n’en ferai rien, Vadim Piétrovitch; mon
-titre de femme m’est trop cher pour que je l’échange
-contre un autre, si ronflant que celui-ci
-puisse être.</p>
-
-<p>&mdash;Vous m’étonnez, pour une Française!</p>
-
-<p>&mdash;?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, le mouvement féministe devient de
-jour en jour plus accentué en France, et vous
-qui êtes institutrice... enfin, je croyais...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! institutrice, c’est bien à mon corps
-défendant, allez! (Excepté quand je me trouve
-au milieu de gens aussi parfaitement aimables
-que vous l’êtes, vous autres, corrigea la jeune
-fille en souriant aux dames Erschoff.) Je suis
-une paresseuse, moi, une flâneuse, une rêveuse
-et un tas d’autres choses en euse; je voudrais
-passer ma vie dans un fauteuil moelleux, entourée
-de belles fleurs et de bibelots fragiles, une
-chatte sur mes genoux, un griffon à mes pieds,
-et ma fenêtre ouverte sur un ciel sans limites...
-Le sort, hélas! en a décidé autrement,&mdash;c’est
-son fort, à cet esprit de contradiction,&mdash;il faut
-bien que je me résigne!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">[84]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et il a eu raison, cette fois, le sort, dit l’étudiant.
-Fi! l’inutile personne que vous auriez
-été, s’il vous avait permis de suivre un tel programme!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! et puis?...</p>
-
-<p>&mdash;Et puis? si tout le monde avait ces aspirations
-là, et que la bonne volonté du destin y
-souscrivît, l’humanité marcherait ni mieux ni
-plus que le crabe, c’est-à-dire à reculons...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! quel dommage ce serait! Elle n’aurait
-pas d’automobiles pour écrabouiller gens et
-bêtes, ni d’avocats pour gagner les mauvaises
-causes, ni d’anarchistes pour faire sauter les
-rois!</p>
-
-<p>&mdash;Et pas de saintes anonymes non plus, dont
-les loisirs, entre deux leçons qui les font vivre,
-se passent à visiter les malheureux et à apprendre
-à lire aux enfants des moujicks, continua Vadim
-en s’inclinant avec respect devant son interlocutrice.</p>
-
-<p>Madeleine Burdeau rougit.</p>
-
-<p>&mdash;Croyez-vous qu’elles ne soient pas un
-passe-temps bien plus qu’une corvée, ces choses
-dont vous parlez, dit-elle en se baissant pour
-chercher un imaginaire peloton de fil?</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être, pour des êtres de dévoûment
-tels que vous et Natalia Lévine.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est cela, dit Viéra, que chaque jour,
-<span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">[85]</a></span>à la même heure, M<sup>lle</sup> Burdeau va retrouver son
-amie dans l’isba que cette originale habite? Des
-femmes du village m’avaient dit que Natalia
-Grigorievna et une autre dame de Kieff apprenaient
-à lire à leurs enfants et soignaient la fille
-de Ianko, cette malheureuse qui a été presque
-brûlée vive en voulant sauver des flammes d’un
-incendie le bébé d’une de ses voisines; mais
-j’étais loin de me douter que «cette autre dame
-de Kieff» c’était vous, chère Madeleine! Et dire
-que nous, les seigneuresses de Vodopad, nous
-n’avons j’avais songé à soulager nos paysans
-autrement que par des aumônes d’argent ou de
-vieux vêtements!... C’est une honte. Mademoiselle,
-dès demain vous m’emmènerez avec vous.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, ajouta Katia après une courte
-hésitation.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous serais probablement plus encombrant
-qu’utile dans vos tournées, fit Vadim, en
-mordillant sa moustache d’un air ému, pourtant,
-il ne sera pas dit que votre exemple sera vain
-pour moi. Vierotschka, voici un bon de cent
-roubles que je te renouvellerai deux fois par an
-pour les pauvres de Vodopad...</p>
-
-<p>&mdash;Quand nous aurons fini le trousseau de
-Katia, dit la bonne Tatiana Vassilievna à son
-tour, nous coudrons pour les vieillards et les
-enfants.</p>
-
-<p>&mdash;Et béni soit, conclut l’étudiant en levant ses
-bras au ciel d’un geste comique, le loup-garou<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">[86]</a></span>
-qui a été la cause d’une si noble émulation!</p>
-
-<p>Tout le monde rit, et cette douce gaîté régnait
-encore quand la porte de la chambre s’ouvrit,
-donnant passage à la sœur cadette des demoiselles
-Erschoff. Sacha revenait visiblement
-de la forêt, car dans les plis de sa robe retenue à
-la ceinture par des épingles hâtives, des brindilles
-de mousse restaient accrochées, et tout
-près de l’oreille,&mdash;saignant comme une plaie
-vive,&mdash;une grappe de sorbes piquait de ses
-baies ardentes les tresses aux minces anneaux.
-Sans dire un mot, l’idole alla s’asseoir près de
-M<sup>me</sup> Erschoff qu’elle ne regarda même pas, et
-Katia se disposait à l’accueillir par ses boutades
-d’usage, quand, devançant ses paroles, un cri de
-douleur retentit à travers la chambre.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’as-tu, Iouletschka, au nom du ciel,
-qu’as-tu? demanda Tatiana Vassilievna en se
-précipitant vers la Petite-Russienne qui, avec une
-grimace de souffrance, se tamponnait une des
-joues de son ouvrage commencé. Es-tu blessée?</p>
-
-<p>&mdash;Non, barinia, non; rassurez-vous; c’est
-une guêpe qui m’a piquée près de l’œil, répondit
-Ioulia, dont la voix était encore toute chavirée.
-Ach! toi, sale bête! (Et elle fit le geste de cracher
-sur l’ennemi disparu.) Mais, pardon, seigneuresses,
-je vous ai effrayées; je n’aurais pas
-dû crier comme ça pour une chose aussi simple;
-ça nous arrive souvent, à nous autres paysannes,<span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">[87]</a></span>
-d’être mordues par une guêpe. C’est que c’était
-presque sur la paupière...</p>
-
-<p>&mdash;Ne songe pas à cela, ma pauvre, dit Viéra,
-remercions Dieu, au contraire, que tu nous aies
-effrayées en vain.</p>
-
-<p>&mdash;Attends, petite, dit à son tour Vadim, en
-entrant dans la chambre, je vais mettre une
-compresse sur ta piqûre, et dans quelques secondes
-tu ne sentiras plus aucun mal.</p>
-
-<p>Pendant ce temps-là, la joue de Ioulia gonflait
-à vue d’œil.</p>
-
-<p>&mdash;Que dirait Danilo, plaisanta Vadim, s’il te
-voyait laide ainsi?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! barine! sourit la Petite-Russienne dont
-la joue restée indemne rougit à l’égal de l’autre.</p>
-
-<p>Et tout le monde de sourire avec elle.</p>
-
-<p>Seule, Aleksandra, immobile et muette depuis
-son entrée dans la chambre, contemplait cette
-scène avec son indifférence accoutumée. Son
-menton appuyé dans les paumes de ses mains
-unies, la semelle de sa sandale battant le plancher
-d’un mouvement lent, elle regardait tout le
-monde s’empresser autour de Ioulia sans manifester
-la plus légère émotion, sans montrer
-même un intérêt banal. Du moins c’est ce qu’aurait
-constaté un spectateur superficiel...</p>
-
-<p>Mais si Vadim qui, depuis la conversation
-qu’il avait eue avec Maria Pavlovna dans le parc
-de Boutcha, surveillait, aussi étroitement qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">[88]</a></span>
-le pouvait sans attirer l’attention de ses parentes,
-les gestes et la physionomie d’Aleksandra, avait
-observé en cet instant ce qui se passait en elle,
-au lieu de baigner d’un puéril alcali les joues de
-la Petite-Russienne, il n’eût pas été médiocrement
-surpris de lire tant de cruauté dans les
-changeantes lueurs des yeux devenus presque
-noirs sous l’intense expression qui animait le
-regard; une crispation si nerveuse des doigts
-qui retenaient le menton avancé en un mouvement
-avide; et, dominant ces marques de haine
-ou de colère, tant de tristesse marquée aux plis
-des lèvres minces, aux contours de la bouche
-enfantine et pure.</p>
-
-<p>Mais, Dieu merci! ni le futur médecin ni personne
-autour de lui ne songeait en ce moment à
-la petite idole. On était habitué à son mutisme,
-à ses caprices, et de la voir indifférente quand
-tout le monde s’agitait à ses côtés n’étonnait
-plus depuis longtemps. Une fois, seulement, les
-yeux timides de Ioulia rencontrèrent ceux de la
-barichnia et se baissèrent plus rapidement qu’ils
-n’en avaient coutume...</p>
-
-<p>Avait-elle compris, avec l’instinct de la proie,
-ce que nul au monde, pas même peut-être son
-adversaire inconsciente, ne savait?</p>
-
-<p>Quelques minutes après l’incident de la piqûre,
-le signal de la récréation ayant été donné
-<span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">[89]</a></span>par M<sup>lle</sup> Burdeau, organisatrice convaincue de
-ces cours d’ouvrage manuel, les habitants de la
-datcha se dispersèrent comme de coutume au
-gré de leur fantaisie.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Erschoff aida Ioulia encore toute désemparée
-à mettre un peu d’ordre dans sa chambre;
-Viéra, Katia et Vadim s’en allèrent par les sentiers
-sinueux, à travers la campagne, jusqu’à
-l’étang dont les cascades, autrefois importantes,
-aujourd’hui minuscules, ont donné leur nom à
-Vodopad.</p>
-
-<p>Quant à Madeleine Burdeau, il est l’heure
-pour elle d’aller rejoindre Natalia Grigorievna
-Lévine, l’originale vieille fille mi-conservatrice,
-mi-nihiliste, dévorée de l’amour de son pays, de
-la liberté et du prochain, qu’elle a connue à
-Kieff dans une famille allemande où toutes deux
-donnaient des leçons de leurs langues respectives,
-et à laquelle elle s’est singulièrement attachée,
-admirant, sans trop le comprendre, peut-être,
-cet hétéroclite échantillon d’apôtre comme
-l’autocratie russe en produit à foison.</p>
-
-<p>Chaque jour, à la même heure, perchées ensemble
-sur une haie de branches tressées, près
-de l’isba qu’a louée pour l’été Natalia Grigorievna
-Lévine, la Slave mystique et l’élégante
-Française font épeler aux enfants des moujicks
-les lettres de l’alphabet: A, Bé, Vé, Gué... non,
-pas ghé..., gué!... Dé, Ié, Gé...</p>
-
-<p>Et rien n’est plus comique, plus pittoresque<span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">[90]</a></span>
-et plus touchant que d’entendre Madeleine Burdeau
-rectifier, avec un zèle infatigable, la prononciation
-de lettres et de mots qui, dans sa
-bouche d’étrangère, à elle, ne gardent plus aucune
-identité.</p>
-
-<p>Et Sacha?</p>
-
-<p>Figée dans son obstination muette, la lèvre
-dure, le front barré, elle va vers la forêt prochaine
-en regardant droit devant elle, sans que
-ses yeux s’émeuvent au charme des objets qui
-lui sont familiers, sans que son âme perçoive les
-voix qui ont coutume de bercer sa rêverie puérile.
-Deux ou trois fois, elle a, d’un geste bref,
-arraché une tige pleine de sève, détaché de la
-branche mère un rameau verdoyant. Ses pieds,
-dédaigneux des sentiers qu’ils foulent, sapent
-sans pitié les champignons hâtifs, écrasent les
-feuilles, broient les corolles. Est-ce bien là la
-passionnée des fleurs, la protectrice des arbres,
-la gardienne du temple dont les dieux sont des
-troncs?</p>
-
-<p>Longtemps elle marche de la sorte, insoucieuse
-du but où ses pas la porteront, ignorante
-peut-être, du lieu où elle se trouve; mais son
-instinct, qui est aussi celui des bêtes souffrantes,
-la guide, sans prendre ordre de sa volonté, vers
-le refuge d’où peut surgir un soulagement. Déjà
-elle a quitté l’allée des noisetiers; à sa gauche,
-derrière la colonnade gracile des bouleaux, une<span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">[91]</a></span>
-isba, revêtue de pampres et de fleurs vives, regarde
-Aleksandra de sa fenêtre ouverte. Là,
-peut-être, en cet asile rustique que la brise et les
-parfums de la forêt visitent seuls, un être aux
-primitives tendresses trouvera-t-il le geste capable
-d’apaiser son âme endolorie? Est-ce
-qu’Evlampia n’a pas maintes fois, par un regard
-ou une parole d’esclave, découvert le chemin de
-cet obscur dédale qu’est le cœur de la petite
-idole?</p>
-
-<p>D’où vient, alors, qu’au moment de s’engager
-dans le chantier qui mène à la chaumière fleurie,
-un mouvement de recul rejette la promeneuse
-en arrière, et, d’une volte-face prompte, la fait
-retourner sur ses pas? Sacha longe de nouveau
-le chemin par lequel elle est venue, mais au
-lieu de rejoindre, à mi-route, les sentiers qui
-conduisent à la datcha, elle s’engage à droite,
-au milieu de l’inextricable fouillis de ronces et
-de hautes herbes dont le sol de la forêt se hérisse
-en voisinant avec la steppe.</p>
-
-<p>Sa robe s’accroche aux épines et leur laisse
-de petits lambeaux semblables à des papillons
-blancs; ses sandales buttent contre les souches;
-les barbes des chardons agrippent son voile flottant;
-sur son pied sans bas de petits corps
-souples glissent sournoisement, tandis qu’à ses
-oreilles bourdonnent les scarabées d’émail et les
-guêpes au dard traître.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">[92]</a></span></p>
-
-<p>Les graminées qu’elle froisse éparpillent sur
-elle la poussière de leurs graines; une aile peureuse
-la frôle; un chaud rayon la baise... Et elle
-marche inconsciente dans cette splendeur féconde,
-la pauvre petite idole qui lui doit tant de
-joies, inapte à débrouiller en sa pensée diffuse
-ce qui la rend mauvaise et qui la fait souffrir, le
-cœur cloué&mdash;sans savoir par quels doigts&mdash;comme
-ces oiseaux pantelants dont les moujicks
-tirent des présages! Seule, une toute petite
-flamme, pareille aux lucioles vagabondes des
-soirs de printemps, brille en son cerveau clos et
-guide sa douleur. Elle voit à sa lueur qui tremble
-un visage tuméfié par la piqûre d’une guêpe;
-deux tresses blondes, lourdes et drues comme le
-blé des moissons, une jupe bariolée, un symbolique
-diadème de paysanne ruthène, et deux
-mains épaissies par le travail des humbles qui
-tiennent son bonheur, à elle, Aleksandra, et le
-serrent et l’emportent, et le cachent sournoisement
-en quelque endroit désert, comme les voleurs
-font de leur butin... qui, plus jamais, ne le
-rendront.</p>
-
-<p>Ah! comme elle hait de tout son être impulsif
-et neuf cette Ioulia qui porte au front la couronne
-des fiancées, et qui s’en va, le soir, par les
-sentiers ombreux, écouter les propos d’amour
-de Danilo! Comme elle se sent lasse et triste,
-depuis l’heure où, cachée par un bouquet de sureaux,<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">[93]</a></span>
-elle a surpris le baiser que mettait sur la
-joue brûlante et ravie de la paysanne, le petit-fils
-d’Evlampia! Dans quelques semaines, Danilo
-va quitter Vodopad... Il s’en ira au bourg voisin
-où habitent les parents de sa promise, et le dimanche
-seulement, de loin en loin, il reviendra
-visiter avec l’intruse la chaumière perdue parmi
-les troncs verdoyants de la forêt... Visiter avec
-la maudite intruse cette chaumière où depuis
-des temps si lointains la petite idole a coutume
-de trouver docile à ses caprices d’infante un
-doux gars de vingt ans, patient comme un ami,
-beau comme un fiancé, chaste comme un frère,
-et fier sous le kaftane brodé que serre à la taille
-une écharpe éclatante, comme les farouches
-Kosaks, ses ancêtres, les intrépides guerriers des
-steppes de l’Ukraine.</p>
-
-<p>Quand elle était petite, il tressait des berceaux
-d’osier pour sa poupée, attrapait à la glu des
-bouvreuils pour lesquels une cage était bientôt
-faite, construisait des moulins qui tournaient
-drôlement leurs longs bras, rien qu’en soufflant
-un peu dessus, comme celui du juif Movscha, et
-sculptait des balalaïki mignonnes dont on pouvait
-pincer les cordes. Le bol, renflé et lisse
-comme une poterie étrusque où elle boit encore
-son lait chaque matin, c’est Danilko qui le lui a
-modelé; c’est lui qui a natté les sandales sur lesquelles
-elle marche, lui encore qui a semé autour<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">[94]</a></span>
-de la datcha ces belles fleurs ardentes aux
-parfums d’épices qui, l’été, à l’heure où la nuit
-vient, font ressembler le jardin de Vodopad à
-une cassolette monstre. Et chaque soir, quand
-le temps est doux, n’est-ce pas Danilo aussi qui
-berce de vieilles chansons et de légendes naïves
-l’âme vagabonde de la petite idole?</p>
-
-<p>La balalaïka passée au cou par un ruban de
-laine pourpre, les yeux perdus sur le mystère des
-sous-bois endormis, les doigts pinçant en cadence
-les cordes grêles, nul ne sait interpréter
-comme lui les chansons des aïeules...</p>
-
-<p class="pp6 p1"><i>Nié brani minia, rodnaïa...<br />
-Ne me gronde pas, mère chérie,<br />
-Si je l’aime...<br />
-Ah! qu’il est triste et lourd<br />
-De vivre sans lui sur la terre!...<br />
-Je ne veux pas d’ornements somptueux<br />
-Ni de pierreries, ni de perles, ni de tissus précieux;<br />
-Les cheveux bouclés d’un doux gars et ses yeux<br />
-Ont embrasé mon cœur d’amour...</i></p>
-
-<p class="p1">Les notes s’enflent, les sons s’élèvent; un
-point d’orgue sépare deux phrases, et la voix
-naïve et jeune, mieux qu’un organe savant est
-d’harmonie dans cette forêt profonde où rien
-d’humain ne passe, où les seuls auditeurs du
-barde sont avec l’âme primitive de celle à qui
-s’adressent ces chants, l’oiseau juché sur son nid
-d’amour, la biche qui rentre avec son faon, le
-lézard attentif et les abeilles ivres de suc...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">[95]</a></span></p>
-
-<p class="pp6 p1"><i>Pendant le jour clair et pendant les nuits lentes,<br />
-Dans le sommeil et dans la veille<br />
-Les larmes obscurcissent mes yeux!...<br />
-Aie pitié, aie pitié, ma mère!...</i></p>
-
-<p class="p1">Evlampia sort de la chaumière, ses mains
-tiennent un rayon de miel et un vase rempli de
-boisson fermentée qui pétille. Aleksandra savoure
-la blonde substance des alvéoles, boit, la
-première, une longue gorgée de kvass, et tend
-le reste à Danilo. Puis, lentement, tous trois s’en
-vont, par les sentiers pleins d’ombre, vers la
-datcha dont les hôtes, accoutumés aux absences
-de l’idole, ont enfin pris le parti de ne plus s’en
-inquiéter...</p>
-
-<p>Et dans un mois, dans deux mois au plus tard,
-tout cela sera fini. Danilo prendra sa Ioulia par
-la main, la conduira vers sa mère d’adoption qui
-les bénira tous deux avec l’icône, puis, côte à
-côte, se donnant sans doute tout le long des
-routes des baisers pareils à celui qu’elle a surpris
-il y a quelques soirs, ils s’en iront vers un pays
-nouveau, créer leur nid comme les pinsons et les
-fauvettes. Et quand elle franchira, elle, le seuil
-de la chaumière aimée, Evlampia seule viendra
-la recevoir.</p>
-
-<p>Maudite Ioulia! Stupide intruse! La petite
-idole est lasse; elle sent ses jambes se dérober
-sous elle; elle veut s’asseoir... A sa gauche, non
-loin de l’endroit où elle se trouve, un tronc décapité<span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">[96]</a></span>
-par l’orage tend ses deux bras en fourche;
-elle s’y traîne, se laisse tomber sur le siège capitonné
-de mousse, et se met à jouer machinalement
-avec des brindilles de bois mort qui craquent
-sous ses doigts.</p>
-
-<p>La brise a fraîchi, la forêt devient mauve, les
-chants et les bruissements d’ailes se taisent sous
-la feuillée. A peine distingue-t-on, de loin en
-loin, l’appel d’une mère inquiète ou le cliquetis
-d’élytres d’un hanneton attardé... Magnanime et
-serein comme un roi de légende, le soir descend
-vers les humains, apportant à ceux qui souffrent
-et à ceux qui s’agitent un peu de son repos et de
-son apaisement...</p>
-
-<p>Aleksandra, le visage enfoui dans ses mains,
-songe aux crépuscules plus doux qu’elle a connus,
-et son oreille, là-bas, tout là-bas, croit entendre
-les sons fluets d’une balalaïka qu’accompagne
-en cadence une voix de gars naïve et
-jeune:</p>
-
-<p class="pp6 p1"><i>Ne me gronde pas, mère chérie,<br />
-Si je l’aime...<br />
-Ah! qu’il est trisle et lourd<br />
-De vivre sans lui sur la terre!...<br />
-Pendant le jour clair, et pendant les nuits lentes,<br />
-Dans le sommeil et dans la veille,<br />
-Des larmes obscurcissent mes yeux...<br />
-Je voudrais voler vers lui.<br />
-Ah! pitié, pitié, ma mère!<br />
-Cesse de me gronder,<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">[97]</a></span>Car c’est l’arrêt du sort,<br />
-Il faut que je l’aime!<br />
-Oui, je dois l’aimer...</i></p>
-
-<p class="p1">Tout à coup le pâle visage se dresse, les paupières
-battent, les yeux se strient d’étranges
-lueurs; la bouche s’élargit en un rire silencieux...
-Les sandales, pour marquer le rythme de la
-chanson, frappent alternativement contre le
-tronc de l’arbre; et les mains, semblables à deux
-ailes qui battent, s’agitent dans l’air en applaudissements
-éperdus...</p>
-
-<p class="pp6 p1"><i>Ne me gronde pas, ma mère...</i></p>
-
-<p class="p1">Clic! clac! Clic! clac!...</p>
-
-<p>&mdash;Hourrah!... hourrah! Clic! clac!...</p>
-
-<p class="pp6 p1"><i>Si je l’aime...</i></p>
-
-<p class="p1">&mdash;Hourrah!... Ah!... ah!...</p>
-
-<p class="pp6 p1"><i>Ah! pitié, pitié, ma mère...</i></p>
-
-<p>&mdash;Hour.....rah!... ah!...</p>
-
-<table id="tb1" summary="tb1">
-
- <tr>
- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
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- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p>Les oiseaux effrayés désertent la futaie et vont
-chercher au loin un asile moins bruyant.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">[98]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VI</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/di1.jpg" width="82" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc09">IL y a près d’une semaine que je ne l’ai
-vue, seigneuresse; chaque jour, de
-l’aube à la nuit, je l’attends et mes
-prières du soir à l’image sainte sont faites, que
-la chérie n’a point paru... Dis-lui qu’elle vienne
-me voir, je t’en supplie, mon cœur, dis-le-lui!
-Aujourd’hui même peut-être, implora Evlampia
-avec une angoisse tremblante dans la voix.</p>
-
-<p>&mdash;Aujourd’hui? Nous ne la verrons probablement
-plus avant le soir, aujourd’hui, petite
-mère; mais je lui dirai qu’elle aille chez toi demain.
-Tu peux être tranquille, je le lui dirai.</p>
-
-<p>C’est Viéra qui, le front soucieux, les gestes
-brefs, répond du balcon de la véranda aux questions
-de la sœur de Mavra venue pour demander
-des nouvelles de sa petite idole bien-aimée.</p>
-
-<p>&mdash;Je le lui dirai, mais sais-je si elle m’écoutera?<span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">[99]</a></span>
-Elle est si capricieuse! Tu n’as pas remarqué
-comme depuis quelque temps elle a... enfin,
-comme elle...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma douce, dit la vieille femme en se
-signant vivement, je ne sais plus comment lui
-parler ni que lui faire! Mon petit trésor, mon
-petit trésor! gémit-elle en levant les yeux au
-ciel! Et je l’aime, moi! O Seigneur!</p>
-
-<p>&mdash;Hier, elle est revenue de la forêt que dix
-heures de la nuit sonnaient; nous pensions
-qu’elle était chez toi, et nous ne nous inquiétions
-pas trop. Mais non, elle est rentrée toute seule!
-Qu’est-ce qui va arriver, maintenant, si elle reste
-ainsi dehors jusqu’à des heures pareilles? Et pas
-moyen de l’en empêcher! Il faudrait la lier...
-Maman a tant pleuré, tant pleuré! Sais-tu, matouchka,
-qu’elle est vraiment quelquefois méchante,
-maintenant? Oui, vraiment méchante!
-On ne reconnaît plus la gentille Sacha d’autrefois.</p>
-
-<p>&mdash;Mon trésor, mon trésor, continuait de gémir
-la vieille femme.</p>
-
-<p>Viéra, songeuse, regarda devant elle; puis
-après un long instant de silence, achevant une
-pensée qui depuis quelques jours la hantait, elle
-murmura d’un air épouvanté:</p>
-
-<p>&mdash;Et si <i>cela</i> est, qu’allons-nous devenir, Seigneur?...
-Ah! maman, maman!</p>
-
-<p>Ce cri de pitié, jaillissant de son cœur inquiet,
-allait vers la créature de tendresse et de bonté<span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">[100]</a></span>
-qui, là-bas, sous les rayons du soleil d’août, se
-penchait vers une fleur pour en respirer le parfum.
-Ah! maman!</p>
-
-<p>&mdash;Donc, dis-lui que je l’attends aujourd’hui,
-ma petite âme; non, pas aujourd’hui, mais demain,
-puisque aujourd’hui tu dis que ce n’est
-pas possible... Dis-le-lui, insista Evlampia, en
-s’essuyant les yeux de son tablier brodé...</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, puisque je te l’ai promis...</p>
-
-<p>&mdash;Et dis-lui aussi que je lui ferai du kissiel (Gelée aigrelette),
-voilà! du kissiel à la framboise, ajouta la pauvre
-vieille femme d’un ton mystérieux et péremptoire;
-et que Danilko a fini la cage aux écureuils...</p>
-
-<p>&mdash;C’est de Sacha que vous parlez? interrogea
-une voix légère de l’autre côté de la véranda.
-Eh! laissez-la donc tranquille, elle est folle!</p>
-
-<p>Oh! ce mot! Viéra pensa tomber à la renverse!
-Ce n’était dans la bouche insoucieuse de Katia
-qu’une boutade banale, une exclamation que
-l’on jette à tout venant sans qu’elle veuille exprimer
-autre chose qu’une rancune dédaigneuse
-contre la personne à l’adresse de laquelle on
-l’emploie; mais, dans les circonstances présentes,
-quel sens prenait ce propos à l’oreille de Viéra!
-Ce fut comme le grincement de verrous d’une
-porte de cabanon qui déchira son cœur!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">[101]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Va à la cuisine, va, petite mère. Marva est là,
-fais-toi donner du thé... Je dirai à Sacha... va!...</p>
-
-<p>Elle parlait fébrilement, trouvant étrange le
-son de sa propre voix. Elle avait hâte d’être
-seule. Et Katia qui montait déjà les marches du
-kryltso pour rentrer dans la maison... Oh! cela,
-non!</p>
-
-<p>Viéra fit un brusque mouvement de volte-face,
-traversa en courant la véranda et le salon,
-et s’en fut frapper à la porte de son cousin qui,
-à cette heure de la journée, travaillait seul dans
-le silence de sa chambre. Son cœur battait
-comme si elle se fût apprêtée à commettre un
-crime.</p>
-
-<p>&mdash;C’est moi, Vadim! Je dois te parler.
-J’entre, permets!</p>
-
-<p>Effarée et pâle, elle se tenait en face de l’étudiant.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’y a-t-il, Viérotschka,&mdash;interrogea celui-ci
-ne parvenant pas, malgré tous ses efforts, à
-jouer l’étonnement. Il savait trop, hélas! ce dont
-il allait être question entre Viéra et lui! L’air
-soucieux de la jeune fille, ses regards à Sacha,
-ses questions détournées sur un certain sujet,
-lui avaient assez appris depuis quelque temps
-qu’elle avait cessé d’ignorer une chose devenue
-de jour en jour plus évidente; si évidente même
-qu’il fallait tout l’aveuglement maternel de
-<span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">[102]</a></span>M<sup>me</sup> Erschoff, toute l’incorrigible légèreté de
-Katia, toute la simplicité aveugle et dévouée des
-serviteurs de la datcha pour garder encore quelques
-illusions à ce sujet.&mdash;Qu’y a-t-il, Viérotschka?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Vadim, c’est affreux! Voilà ce que j’ai
-à te dire, fit la pauvre Viéra à voix basse... Tu
-ne sais pas?... Tu n’as pas remarqué? Sacha devient...
-ah! aide-moi; dis toi-même ce mot terrible,
-moi je ne puis le prononcer...&mdash;Et elle se
-tordait les mains de désespoir.&mdash;Tu n’as donc
-rien vu? tu ne sais donc rien?</p>
-
-<p>&mdash;Calme-toi, ma pauvre sœur, tu es dans un
-état! Les choses ne sont pas, peut-être, aussi
-graves que tu te les imagines, dit l’étudiant en
-pressant une des mains crispées dans les siennes.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu l’as deviné sans que je l’aie prononcé,
-le mot horrible! et, le devinant, tu n’as pas manifesté
-le moindre étonnement! C’est donc que
-tu savais aussi, alors! C’est donc qu’il n’y a
-plus de doute à avoir et que tout est bien consommé,
-s’écria la pauvre enfant, éclatant en sanglots
-éperdus!</p>
-
-<p>&mdash;Viens t’asseoir sur le divan, sœur, nous
-causerons de ces choses quand tu seras remise,
-tu as de si grands mots!... Et puis tu pleures,
-allons, calme-toi!</p>
-
-<p>&mdash;Mais justement, je ne pourrai me calmer
-avant de savoir ce que tu penses! De si grands
-mots?... Et la chose, qu’est-elle?... Vadim, ajouta<span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">[103]</a></span>
-Viéra après quelques secondes de silence, et en
-faisant effort pour reprendre quelque empire sur
-elle-même, tu vas me dire bien sincèrement le
-fond de ta pensée. Jusqu’ici, tu as eu affaire à
-une âme affolée qu’il te fallait calmer d’abord
-par des mots hypocrites.&mdash;Entre parenthèses,
-tu t’y es bien mal pris, mon pauvre, car tes paroles
-n’étaient appuyées ni par la franchise ordinaire
-de tes yeux ni par la conviction du ton; tu
-débitais une leçon d’apaisement, voilà tout.&mdash;Mais
-vois, frère, j’ai repris ma vaillance, et
-j’exige que tu établisses nettement la situation
-devant moi. Va, je suis décidée, je t’écoute! Et
-elle plongea nettement son regard dans le regard
-ému de son cousin.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je n’ai rien à ajouter à tes observations,
-Viéra, dit le jeune homme en hésitant un
-peu. Et puisque mes paroles n’ont pas su te
-tromper sur ce que j’avais remarqué moi-même,
-tu n’ignores plus rien... Maintenant, une seule
-chose que je dois te dire et que je t’affirme n’être
-pas une consolation banale, c’est qu’il ne s’agit
-pas encore ici de folie proprement dite,&mdash;oh!
-ma pauvre sœur, comme ce mot te bouleverse!&mdash;mais
-d’une agitation nerveuse extrême et de
-troubles psychiques qui doivent être peu graves
-encore puisque, seuls au milieu de tant de gens
-qui entourent Sacha, nous nous en sommes aperçus
-jusqu’à cette heure.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">[104]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Mais alors, Vad, il y aura moyen de la guérir!
-Nous allons la soigner tout de suite... dis ce
-qu’il faut faire!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! voilà la chose délicate!... Tu vois
-que la moindre observation, la moindre tentative
-de contrarier sa volonté provoquent chez
-Sacha des crises de révolte exaspérée et qui
-doivent faire un tort des plus graves à son système
-nerveux déjà si compromis. Comment,
-alors, lui imposer les douches, les courants électriques,
-les injections hypodermiques, tous les
-remèdes brutaux, enfin, qui constituent le traitement
-des troubles cérébraux? Et puis, aurais-tu
-le courage, toi, d’ouvrir les yeux de ta mère?...
-Pour ma part, je pense qu’il vaut mieux laisser
-aller les choses pendant quelque temps encore.
-La pauvre petite n’est pas ici dans un milieu
-hostile à sa santé ni à ses nerfs; au contraire,
-elle n’est entourée que de gens qui l’aiment et
-ne songent qu’à lui épargner les moindres contrariétés;
-elle vit aussi librement qu’un petit animal
-vagabond et respire tout le jour l’air si vivifiant
-de la forêt. Quel traitement pourrait-on lui
-faire subir qui équivaille à celui-là?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, tant que le mal est bénin... Tu dis
-qu’il est encore tel, et je veux te croire, Vadim,
-car c’est si affreux de penser... ô Seigneur! Mais
-il peut empirer, il empirera certainement, je le
-lis dans tes yeux!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">[105]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non, cela n’est pas certain. Si quelque
-émotion forte, quelque trouble organique imprévu
-ne vient pas compliquer le mal, minime encore
-en somme, dont nous avons remarqué les symptômes
-chez notre Aleksandra, il est très probable
-que celui-ci n’empirera pas, peut-être même guérira-t-il
-à la longue... Malheureusement...</p>
-
-<p>&mdash;Quoi, malheureusement? Pourquoi n’achèves-tu
-pas? Je t’ai dit que je ne veux pas de
-restrictions. Aussi bien, tout ceci me regarde autant
-que toi, exclama Viéra avec un peu d’âpreté
-dans la voix et un geste impatient des épaules!</p>
-
-<p>&mdash;Tu le veux? Eh bien! le pis c’est qu’il s’agit
-ici d’un cas héréditaire... Oui, Viérotschka,
-c’est d’un mal atavique, et non d’un mal accidentel
-quelconque, qu’est victime notre sœur...
-Voilà ce qui complique les choses... Il est bien
-rare, hélas! que l’on guérisse la folie héréditaire.</p>
-
-<p>&mdash;Vadim, que dis-tu là? s’écria la jeune fille
-frémissante. Notre famille frappée d’un mal
-aussi horrible? Mais comment sais-tu cela?
-Quelle preuve as-tu?... parle! Ah! frère, frère,
-nous sommes donc maudits par Dieu! Avec un
-geste de désolation véhémente, Viéra heurta ses
-tempes de ses deux poings fermés. Et dire qu’on
-est insouciant, qu’on est jeune, que la vie semble
-un rêve d’amour et de beauté!... Ah! Seigneur!</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois bien que je n’aurais pas dû répondre<span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">[106]</a></span>
-à tes questions, fit l’étudiant enveloppant
-sa sœur d’un regard de pitié; les conversations
-de ce genre ne sont pas faites pour une
-pauvre petite âme de dix-huit ans...</p>
-
-<p>&mdash;Si, Vad. Mais elle doit s’y habituer. Quand
-cela vous tombe, là, comme une bombe...
-Allons, encore une fois je t’écoute. Tu disais que
-la folie,&mdash;enfin oui, disons la folie: à quoi bon
-nous leurrer par l’emploi d’euphémismes?&mdash;donc
-que la folie de Sacha est un mal héréditaire,
-et je te demandais comment tu savais cela.
-Réponds.</p>
-
-<p>&mdash;Par un écrit de ton grand-père Douganovski
-d’abord. (Car c’est la famille de ta mère
-qui est en cause ici, et non celle des Erschoff qui
-est la mienne, à moi aussi.) Il y aura tantôt deux
-ans, tante m’a prié de mettre en ordre des papiers
-qu’elle avait entassés pêle-mêle dans un
-coffre après la mort de son père. Quel a été mon
-étonnement de trouver parmi ceux-ci un travail
-détaillé sur l’hérédité de sa propre famille! Il
-avait pu remonter jusqu’à ton arrière-grand-père&mdash;au
-delà, les renseignements lui manquèrent&mdash;et
-il avait trouvé pendant ces cinq générations,
-celle qui le suivait, la sienne et les trois
-précédentes, jusqu’à huit cas de folie caractérisée
-et six cas de déséquilibrement partiel. C’est
-la démence de sa fille aînée, la sœur de ta mère,
-et celle d’une de ses tantes du côté paternel, qui<span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">[107]</a></span>
-lui avait donné l’idée d’établir ce mémoire sur
-lequel, du reste, le bon docteur ne faisait aucune
-réflexion particulière. Comme médecin, il constate
-les faits, voilà tout... Il a même l’air de se
-complaire dans son travail, car il décrit chaque
-cas avec une profusion de détails des plus minutieuses.</p>
-
-<p>&mdash;Et quels étaient ces cas? fit Viéra haletante.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tu comprends que je n’ai pas cela
-ainsi présent à la mémoire! C’est si compliqué,
-ces choses.</p>
-
-<p>&mdash;Mais y en avait-il dans le nombre qui
-puissent te faire prévoir d’après des similitudes
-de symptômes ce que sera le mal d’Aleksandra
-s’il s’empire?</p>
-
-<p>&mdash;Non, ma chérie; rien ne sert, d’ailleurs, de
-faire des déductions à ce sujet, car la folie, justement
-parce qu’elle est la folie, c’est-à-dire la
-défaite de toute idée et de tout sentiment raisonnables,
-se présente sous des aspects si variés,
-et dans un désordre de symptômes si extravagant,
-que l’observateur et le spécialiste en sont
-presque toujours déroutés. C’est ce qui explique
-que la guérison en soit si malaisée.</p>
-
-<p>&mdash;Vadim, je voudrais lire le travail de grand-père;
-pourrais-tu me le procurer?</p>
-
-<p>&mdash;Rien ne m’est plus facile, car le sachant
-inutile à ta mère pour l’instant, je l’ai gardé<span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">[108]</a></span>
-chez moi. Je pourrai te l’envoyer de Kieff, en
-rentrant. Seulement, je te préviens que tu y
-trouveras beaucoup de mots techniques et par
-conséquent difficiles à comprendre pour toi qui
-n’es pas initiée...</p>
-
-<p>&mdash;Je m’aiderai d’un dictionnaire; il y en a
-de gros dans la bibliothèque, ceux de grand’père,
-justement... Oh! comme cela va m’intéresser,
-maintenant! Hélas! oui, lugubrement
-m’intéresser, ajouta Viéra avec un soupir.</p>
-
-<p>&mdash;Et faire trotter ton imagination qui n’a pas
-besoin d’encouragement pour cela! Je ne sais
-vraiment si je dois te donner ce mémoire...</p>
-
-<p>&mdash;Et quel droit aurais-tu d’agir ainsi, je te
-prie? Tu n’as rien à voir avec ma famille du côté
-maternel. Pourtant, tu les as bien lus, toi; alors,
-pourquoi m’empêcherais-tu d’en prendre connaissance?...
-Je ne suis plus une enfant, en
-somme... Oh! je te dis, Vadim, fit Viéra lentement,
-que depuis une heure je ne suis plus une
-enfant! Crois-le, frère!</p>
-
-<p>Tant de gravité accompagnait ces paroles, une
-expression de mélancolie si profonde voilait les
-clairs yeux bleus, que le jeune homme sentit
-monter de son cœur vers sa cousine un élan de
-pitié infinie.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! qu’il soit fait selon ta volonté, ma
-Vierotschka!</p>
-
-<p>&mdash;Dans le désordre de mes questions, j’ai<span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">[109]</a></span>
-encore oublié quelque chose. Dis-moi, parmi les
-membres vivants de ma famille, à part la sœur
-de maman,&mdash;celle-là, je sais qu’elle est folle,&mdash;y
-a-t-il encore des... malheureux comme ceux
-dont nous venons de parler?</p>
-
-<p>&mdash;Non. Et non seulement plus de ceux-là,
-mais de réprouvés d’aucune sorte, car je sais par
-ta mère&mdash;que j’ai interrogée sans lui faire soupçonner
-le motif de mon enquête&mdash;qu’après
-elle et ta tante l’aliénée, Katia, Sacha et toi, êtes
-les dernières représentantes de votre race du
-côté des Douganovski. Ton grand-père constate
-déjà dans son mémoire que cette famille est
-près de s’éteindre... Il n’avait eu qu’un fils, lui,
-qui est mort en bas âge, puis ta tante Sofia, puis
-ta mère; et, en fait de parents plus éloignés,
-dans la branche des Douganovski, il ne lui restait
-qu’une tante célibataire atteinte de folie, et
-un cousin germain âgé de plus de soixante ans,
-sans descendants. Ces deux-là sont morts depuis
-longtemps. Le médecin aliéniste qu’était
-ton grand-père aurait dû se réjouir de voir réduite
-à quelques membres une race stigmatisée
-d’un si horrible mal; mais non, il n’y songe
-même pas; l’orgueil de l’homme est si grand
-qu’il préfère se survivre à lui-même dans la
-souffrance et l’abjection, plutôt que de consentir
-au néant!... Tu vois, Viérotscka, que je
-connais l’histoire de la famille mieux que toi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">[110]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, c’est vrai. Ces questions ne m’intéressaient
-pas jusqu’ici; je ne pensais qu’à maman,
-à Sacha, à Katia, à toi, Vad!... Je n’avais
-pas encore appris qu’il faut dans la vie savoir
-penser à tout, surtout à ce qui est le plus triste,
-hélas!...</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas non plus que tu deviennes
-maintenant d’un pessimisme outré, ma petite
-sœur! C’est une tendance qu’ont les êtres jeunes
-et vibrants d’exagérer ainsi leurs peines; il faut
-voir les choses d’un œil plus impartial, plus
-philosophe.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! comment veux-tu que je les voie, les
-choses, quand elles sont là criantes d’injustice
-et de réalité! Ah! Vadia! Sacha folle! Comment
-veux-tu que je pense à une tragédie pareille
-sans gémir tout haut de douleur et de pitié?</p>
-
-<p>&mdash;Crois-tu, ma chérie, que je ne te comprenne
-pas? Va, je suis là depuis une demi-heure
-à te prescrire du calme, et mon cœur, à
-moi, éclate de chagrin! Mais comment saurons-nous
-épargner les peines à ceux qui nous sont
-chers si nous ne parvenons pas à surmonter les
-nôtres en leur présence? Songe à ta mère qui,
-grâce au ciel, est restée jusqu’à présent aveugle
-au malheur de Sacha; que deviendra-t-elle le
-jour où elle s’en apercevra enfin?... Oh! sœur,
-c’est là une chose dont Dieu me préserve de
-devenir le témoin, et que nous devons retarder<span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">[111]</a></span>
-au prix de tous nos efforts! Quant à Katia, le
-bonheur des fiancées l’aveugle, elle est si gaie,
-si insouciante! Aurons-nous le courage de lui
-gâter l’heure triomphante de son mariage par
-de si tristes craintes? Non seulement nous devons
-donc cacher notre inquiétude le mieux que
-nous le pourrons, mais encore essayer de donner
-le change par nos plaisanteries et notre air de ne
-rien voir, si une bizarrerie plus accentuée de
-notre Aleksandra venait un jour ou l’autre forcer
-les soupçons de ma tante ou de Katia... Nous
-éloignerons de la sorte, aussi longtemps que nous
-le pourrons, la douleur des êtres faibles que nous
-aimons. Te sens-tu le courage d’agir ainsi,
-Viéra?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Vadim, oui, cette force, je l’aurai;
-du moins tant que tu seras ici pour me seconder...
-Mais dans trois semaines tu pars, et
-alors que ferai-je seule contre l’indomptable
-malheur?</p>
-
-<p>&mdash;Ce que ta vaillance et ta pitié réunies te
-dicteront, sœur. Je réponds d’elles, moi, je
-sais bien qu’elles iront jusqu’au bout de leur
-tâche!</p>
-
-<p>&mdash;Et quand il sera trop tard pour feindre?...
-Quand nos efforts deviendront vains?...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, Viéra, alors nous laisserons agir
-Dieu!</p>
-
-<p>La jeune fille, à ces mots, tourna la tête vers<span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">[112]</a></span>
-l’image sainte dont l’or pâle scintillait doucement
-dans un coin de la chambre. Tout d’abord
-un mouvement d’hésitation la retint, comme si
-le premier souffle d’épreuve qui passait sur sa
-vie avait eu déjà le pouvoir de faire vaciller la
-claire flamme de sa Foi; mais ce ne fut là qu’une
-faiblesse passagère; bientôt reconquise, elle
-marcha ardemment vers l’icône.</p>
-
-<p>&mdash;O Seigneur! elle est si douce et si jolie,
-murmura-t-elle en se prosternant par trois fois
-pour toucher la terre du front, selon l’usage
-russe. Éloigne, Dieu puissant, éloigne ce calice
-de tes fidèles servantes! Et maintenant, je vais
-te laisser travailler, Vad!...</p>
-
-<p>Sa voix était devenue plus égale, son regard
-plus serein.</p>
-
-<p>&mdash;Travailler? Non, je ne le pourrais plus en
-ce moment; mais je vais copier ce que j’ai écrit
-tantôt. Et toi, où iras-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Près de maman. Depuis que je la sens
-destinée au malheur, j’ai besoin de lui montrer
-toute ma tendresse, à cette pauvre mamotschka!...</p>
-
-<p>&mdash;C’est bon. Dans vingt minutes, dans une
-demi-heure au plus tard, j’irai vous rejoindre.
-Vous serez au jardin?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, sous le berceau de vigne sauvage.
-C’est là que nous travaillerons aujourd’hui au
-trousseau de Katia.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">[113]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et c’est déjà M<sup>lle</sup> Burdeau qui arrive là-bas,
-sans doute, avec son chapeau à la mode de
-Paris?</p>
-
-<p>&mdash;De quel côté? Je ne vois pas...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, là-bas, devant toi. Elle reste immobile
-sous le bouquet de lilas, à gauche de la
-pelouse.</p>
-
-<p>&mdash;Ça, M<sup>lle</sup> Burdeau? Ça, un chapeau à la
-mode de Paris?... Oh! Vad!</p>
-
-<p>Et Viéra ne put s’empêcher, tant sont souples
-les impressions de la jeunesse, d’avoir un joli
-sourire amusé.</p>
-
-<p>&mdash;Mais c’est un noisetier noir sur lequel Ioulia
-a mis sécher une de nos blouses!...</p>
-
-<p>L’étudiant, à son tour, rit de bon cœur de sa
-méprise.</p>
-
-<p>&mdash;C’est dommage que Katia ne m’ait pas
-entendu, fit-il; elle aurait eu là une belle occasion
-de plaisanter. Comme elle est gaie, notre
-Katia!</p>
-
-<p>&mdash;Parfois, même, insupportablement; elle
-n’a pas de mesure.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne le lui reproche pas, Viérotschka! La
-mesure viendra assez tôt, va!</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, frère. Hélas! oui... Allons, au
-revoir, et à tantôt.</p>
-
-<p>&mdash;A tantôt.</p>
-
-<p>&mdash;Où es-tu, mama? cria Viéra en descendant
-les marches du perron.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">[114]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ici... sous la tonnelle. Viens vite... On te
-cherchait, ma chérie, dit Tatiana quand la jeune
-fille l’eut rejointe; le Juif a apporté le courrier
-de la gare; il y a une lettre pour toi de Maria
-Pavlovna.</p>
-
-<p>&mdash;Où? Donne.</p>
-
-<p>En prenant le pli scellé que lui tendait sa
-mère, Viéra rougit, et son cœur se mit à battre
-de plaisir; car elle savait qu’une lettre de Maria
-Pavlovna, cela signifiait aussi une lettre d’Evguénï,
-et une lettre d’Evguénï, c’était une provision
-de bonheur pour trois à quatre semaines!
-Presque aussitôt, pourtant, une faible angoisse
-fit tressaillir ses nerfs. «En serais-je déjà réduite,
-songea-t-elle, les yeux fixés sur l’enveloppe dont
-ils semblaient lire attentivement la suscription,
-à ne plus pouvoir goûter en paix une joie toute
-légitime?»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Erschoff n’ignorait pas la supercherie des
-lettres de Maria Pavlovna. Plusieurs fois elle
-avait surpris dans les épîtres de celle-ci des
-feuilles couvertes d’une grosse écriture franche
-qui n’avait rien de commun avec les caractères
-fins et circonspects d’une ancienne élève de
-l’«Institut des filles nobles...» Mais, ravie à la
-perspective d’une seconde alliance avec la famille
-Afanassieff, et trop sûre de la loyauté
-d’Evguénï qu’elle connaissait depuis son tout
-jeune âge, pour craindre un résultat douteux de<span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">[115]</a></span>
-ce commerce épistolaire, la bonne Tatiana Vassilievna
-fermait les yeux sur le manège des
-jeunes gens et faisait semblant même de ne pas
-s’être aperçue qu’il existât entre eux autre chose
-qu’une cordiale entente d’amis d’enfance.</p>
-
-<p>&mdash;Lis ta lettre à ton aise, Viérotschka, dit-elle
-en se levant du banc sur lequel sa fille l’avait
-trouvée assise, un ouvrage entre les mains et la
-chatte d’Aleksandra indolemment nichée dans
-son giron. Je vais dire à Ioulia d’apporter ici le
-thé. Aussi bien les autres ne peuvent tarder à
-venir; il est quatre heures et demie, si ma
-montre va bien... Viens, Bielka! Viens, mon
-petit lièvre blanc! Comme elle est grasse!... No!
-et ta maîtresse, Bielotschka, où est-elle? Elle
-nous néglige bien, n’est-ce pas, Biélousinka, ta
-petite maîtresse!...</p>
-
-<p>La tigresse en miniature étira ses pattes aux
-ongles roses, secoua sa fourrure neigeuse, mais
-son grave minois ne bougea point. Sa philosophie
-de chatte bien nourrie dédaignait de s’émouvoir
-au son de vaines paroles...</p>
-
-<p>Maman, elle, poussa un gros soupir, regarda
-longuement du côté de la forêt, et dans ses
-doux yeux bleus, charme resté vivant de sa
-grâce d’autrefois, deux larmes furtives perlèrent...
-Mais, avant que Viéra pût voir son
-émoi, elle s’éloigna, suivie de Bieletschka qui,
-n’ignorant rien des us de la maison, savait quel<span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">[116]</a></span>
-profit il y avait pour elle à se rapprocher des
-cuisines.</p>
-
-<p>Dix minutes à peine s’étaient écoulées depuis
-le départ de M<sup>me</sup> Erschoff, que M<sup>lle</sup> Burdeau et
-Katia apparurent à leur tour sous le berceau de
-vigne touffue.</p>
-
-<p>&mdash;Où étais-tu passée, tantôt? demanda celle-ci
-à sa cadette. Je te vois dans la véranda causant
-avec Evlampia; vite, je fais le tour pour
-venir te rejoindre, et, fu...uit! plus personne!
-J’ai cherché après toi dans toute la maison, puis
-au jardin, puis sur la route, mais en vain! C’est
-la lettre de Maria Pavlovna que tu tiens là?
-Comme son écriture a changé! fit la malicieuse
-en exagérant son étonnement. On dirait celle
-d’un élève en agronomie!...</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu’en Russie les élèves en agronomie
-ont un genre d’écriture à eux? demanda
-Madeleine Burdeau avec ingénuité.</p>
-
-<p>&mdash;En Russie, non, pas précisément. Mais à
-Boutcha... hum!</p>
-
-<p>Et Katia de rire à gorge déployée.</p>
-
-<p>&mdash;Comme tes plaisanteries sont fines, Katioucha!
-dit Viéra en appuyant sur ce diminutif
-qui horripilait tant sa sœur. C’est un honneur,
-vraiment, d’être mystifié par toi. Pourtant, je te
-dirai qu’on le déclinerait parfois avec plaisir, cet
-honneur, ma chère. Fais-nous donc la grâce de
-savoir te taire à propos!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">[117]</a></span></p>
-
-<p>Katia, gravement, se mit en position, et, pour
-toute réponse, fit le salut militaire. Puis, gardant
-son même ton léger, elle demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Viens-tu demain à Kieff avec M<sup>lle</sup> Burdeau
-et moi? Je vais commander ma robe pour le
-dîner de dimanche en huit. Hé! hé! moi aussi
-j’ai mon secret, ajouta-t-elle en tirant de sa
-poche une lettre dont elle se servit avec ostentation
-comme d’un éventail. Notre mariage sera
-avancé d’un mois, cria encore l’étourdie dans sa
-main gauche roulée en cornet acoustique. Ne
-le dites à personne... Les chefs de Serguié ont
-anticipé son congé; la noce, si maman consent,&mdash;et
-quel motif aurait-elle de refuser?&mdash;aura
-lieu le 18 novembre... Mamotschka, viens, chérie;
-nous parlions de toi... Je disais que tu
-nous avais priés, Serguié et moi, d’avancer notre
-mariage d’un mois, parce que tu souhaitais être
-le plus tôt possible débarrassée de ta fille aînée,
-et que l’amiral Dariloff, ayant bien voulu prendre
-ton désir en considération, avait fait donner son
-congé à Serguié un mois plus tôt qu’il ne l’avait
-été décidé d’abord... Tu es contente? Vois quelle
-influence tu as en haut lieu!...</p>
-
-<p>&mdash;Dieu de miséricorde! Que me racontes-tu
-là, gémit la bonne Tatiana en raffermissant ses
-lunettes sur son nez pour mieux voir l’extravagante
-qui lui parlait. Tu deviens folle, ma pauvre
-Katia?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">[118]</a></span></p>
-
-<p>Viéra tressaillit. «Encore ce mot, songea-t-elle
-avec douleur! On se le jette ainsi constamment
-à la tête, comme s’il n’avait d’autre signification
-qu’un reproche bénin. Mais comme il
-me fait mal à moi! Je ne pourrais plus jamais,
-non plus jamais de la vie l’employer, moi, maintenant,
-ce mot affreux, même si ce dont nous
-avons parlé, Vadim et moi, n’arrive pas...»</p>
-
-<p>&mdash;Peut-on dire des choses pareilles, continuait
-M<sup>me</sup> Erschoff en hochant la tête d’un air
-innocemment scandalisé? Enfin, vraiment, oui,
-tu es folle, ma petite fille!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mamotschka! folle de bonheur, de
-joie, d’espérance, d’amour! Folle de mes vingt
-ans, de mon Serguié, de toi! jeta Katia en un
-cri vibrant de débordante ardeur.</p>
-
-<p>&mdash;C’est beau, la jeunesse... jeune! fit Madeleine
-Burdeau, souriant à cet enthousiasme un
-peu trop démonstratif, peut-être, mais si sincère!</p>
-
-<p>&mdash;Quel âge avez-vous donc, vous, mademoiselle,
-pour parler ainsi, demanda Vadim, qui
-pendant les derniers mots de Katia était venu
-se joindre au groupe? En France, il est impoli, je
-crois, de demander son âge à une femme; mais
-nous, les Russes, nous sommes plus... mettons
-plus ronds... Oui, combien de printemps comptez-vous,
-pour traiter ainsi la jeunesse comme
-une chose regrettée et lointaine?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">[119]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! moi!</p>
-
-<p>Le geste de M<sup>lle</sup> Burdeau semblait dire:
-«Moi? est-ce que je compte, moi? La jeune fille
-qui, depuis sa sortie de pension, gagne sa vie
-parmi les étrangers, a-t-elle un âge?...» Pourtant,
-craignant que le jeune homme ne prît son
-silence pour une coquetterie puérile, elle finit
-par dire, tout de même:</p>
-
-<p>&mdash;J’ai vingt-six ans, Vadim Piétrovitch. Mon
-passeport à l’appui, ajouta-t-elle avec un sourire
-déjà redevenu gai!</p>
-
-<p>&mdash;On vous en donnerait vingt, sans compliment.
-C’est étonnant comme les Françaises se...
-conservent! Et pas dans du vinaigre, pourtant,
-comme disait pittoresquement mon précepteur,
-M. Rendon!... Sais-tu, Katia, que Mademoiselle
-a l’air plus jeune que toi?</p>
-
-<p>&mdash;Que bien lui fasse, dit Iékatérina sans rancune.</p>
-
-<p>&mdash;Mais le cœur, Vadim Piétrovich... l’âme!
-jeta Madeleine Burdeau avec mélancolie.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit Viéra, il ne faut pas avoir vingt-six
-ans pour que le cœur et l’âme vieillissent!</p>
-
-<p>Vadim, légèrement, poussa Viéra du coude.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne dis pas cela pour moi, reprit-elle
-bien vite en ébauchant un sourire qui contenta
-tout le monde; mais...</p>
-
-<p>&mdash;Pour le roi de Prusse! trancha Katia en
-pirouettant sur elle-même et faisant claquer ses<span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">[120]</a></span>
-doigts comme des castagnettes. Grâce à Dieu,
-voilà le samovar qui vient mettre fin à ce radotage
-psychologique! A-t-il de l’esprit, le samovar!
-Vive le samovar, vénérable monument de la
-nationalité russe!</p>
-
-<p>&mdash;C’est l’avant-dernière fois que Ioulia nous
-le donne, le samovar; n’est-ce pas, enfant? dit
-Tatiana Vassilievna en prenant des mains de la
-Petite-Russienne la bouilloire reluisante. Après
-demain, elle retourne chez ses parents, et dans
-deux semaines, la noce! Ah! ah! la fillette est
-heureuse! On dansera, ce jour-là, hein? Et toi
-la première, avec ton Danilo?... Mais, que diras-tu,
-ma colombe, quand on te coupera tes beaux
-cheveux? Crois-tu que le mouchoir à fleurs te
-coiffera mieux que tes tresses blondes?</p>
-
-<p>&mdash;Non! Et que faire, barinia? Maintenant, ma
-couronne de fleurs et mes nattes me vont bien,
-c’est vrai; mais quand je serai vieille!... Comme
-on se moquerait de moi si je ne pouvais cacher
-mes cheveux sous l’otchipok des babas. Vous
-savez bien, barinia, que chez nous, c’est une
-honte pour une paysanne de rester fille. Et
-puis...</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, tu aimes ton Danilo, n’est-ce pas,
-Iouletschka, fit Vadim en riant. Est-il humain, et
-surtout féminin cet «et puis»? Toute la diplomatie
-du cœur de la femme tient là-dedans!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">[121]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh! elle est bien dotée, dit M<sup>me</sup> Erschoff
-quand Ioulia eut fini de servir le thé; son père
-donne à Danilo cinq déciatines de terre, une
-paire de bœufs, deux vaches, des poules... Pour
-elle deux coffres pleins d’effets, un lit et une
-vaisselle de terre complète. Moi, je lui offre un
-samovar de vingt-quatre verres, et les enfants
-six essuie-mains brodés. La voilà riche pour toute
-sa vie, si Danilo reste l’honnête et courageux
-garçon qu’il a été jusqu’à présent. A propos,
-n’est-ce pas Evlampia que j’ai vue causant avec
-toi devant le balcon de la véranda, Viérotschka?</p>
-
-<p>&mdash;Si, mère.</p>
-
-<p>&mdash;Elles se faisaient des confidences, ajouta
-vivement Katia en prenant un air mystérieux,
-des confidences à propos de Sacha, le trésor!...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! toi, laisse à la fin, cria Viéra avec colère.</p>
-
-<p>&mdash;Et puis, continua Katia sans se laisser
-émouvoir par l’interruption de sa cadette, notre
-romantique Viéra a disparu de la véranda
-comme une ombre... Je l’aurais cru retournée au
-pays des esprits si, passant près des fenêtres de
-Vadim, je ne l’avais...</p>
-
-<p>&mdash;Tiens! Tantôt, tu prétendais m’avoir cherchée
-par toute la maison, tout le jardin, tout
-Vodopad, sans pouvoir deviner où j’étais passée...
-Tu mens bien, je te félicite, sœur!</p>
-
-<p>&mdash;C’est que je voulais voir si tu dirais toi-même<span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">[122]</a></span>
-ce qui en était... Mais non, tu as prouvé,
-Viérotschka, que, si je mens bien, tu ne dissimules
-pas plus mal, toi... Et que complotiez-vous,
-tous deux, je vous prie? A vous voir, un
-étranger, ignorant qu’en Russie l’amour entre
-cousins germains&mdash;entre frère et sœur, comme
-nous disons, nous&mdash;est considéré presque
-comme un inceste, aurait pu vous prendre pour
-des amoureux en querelle... Moi, je me suis dit
-seulement, en remarquant vos noirs visages, que
-vous deviez être les complices de Dieu sait quelle
-chose ténébreuse... Ai-je eu raison, sœur?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, oui, murmura Viéra entre ses
-dents serrées... oui, les complices d’une chose
-ténébreuse... d’une chose horrible et ténébreuse.</p>
-
-<p>&mdash;Des héros de Solovieff, quoi! plaisanta
-très haut Vadim pour couvrir la voix de sa cousine.
-Tu as vite bâti des romans! Est-ce une
-chose si extraordinaire qu’un tête-à-tête entre
-Viéra et moi?</p>
-
-<p>&mdash;Non; mais aujourd’hui, ça sentait le mystère
-terriblement!... Vous aviez des figures tous
-les deux!... Ah! ma pauvre Melpomène, comme
-tu serais démodée avec tes airs tragiques toute
-autre part que dans notre sincère Russie!...</p>
-
-<p>&mdash;Allons, mes enfants, au travail, intervint
-M<sup>lle</sup> Burdeau qui, avec sa clairvoyance française,
-sentait d’intuition la part de vérité que contenaient
-les paroles de Katia, et à qui l’expression<span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">[123]</a></span>
-angoissée du visage de Viéra n’avait pas échappé;
-vous savez la tâche que nous nous sommes imposée
-pour aujourd’hui. Si vous continuez à
-bavarder ainsi sans rien faire, nous ne finirons
-pas le trousseau d’Iékatérina à la date fixée... Et
-que dirait-elle donc, notre fiancée, s’il fallait
-supprimer cette belle avance d’un mois dont
-elle nous parlait tantôt?... Viéra, ma chérie,
-voulez-vous me faire le plaisir d’aller chercher
-des aiguilles dans la corbeille à ouvrage de Tatiana
-Vassilievna! Des n<sup>os</sup> 10, 9, à la rigueur;
-j’en aurai besoin bientôt; celles-ci sont absolument
-trop grosses pour broder.&mdash;Vous ne les
-trouverez pas, ma pauvre amie, ajouta-t-elle rapidement
-à l’oreille de Viéra; mais cherchez-les
-longtemps... cela vous fera du bien d’être seule
-en ce moment!</p>
-
-<p>Un regard de reconnaissance accueillit ces
-paroles.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! merci, merci, Madeleine, répondit
-tout bas la jeune fille; vous avez deviné mon
-plus ardent désir!</p>
-
-<p>Le dos tourné aux regards moqueurs de sa
-sœur, Viéra put enfin cesser de se contenir. De
-grosses larmes tombèrent de ses yeux et roulèrent
-lentement tout le long de ses joues brûlantes,
-désolées, amères comme le fiel du calvaire.
-Sa jeune âme, choyée jusqu’alors par la
-vie, ne pouvait accepter l’épreuve... Toujours<span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">[124]</a></span>
-revenait à sa mémoire l’entretien qu’elle avait
-eu une heure auparavant avec Vadim, et le sens
-des phrases brutales qui s’y étaient échangées,
-bouleversait de plus en plus son cœur désemparé.
-Ah! qu’elles étaient éloquentes sous leur
-apparence d’inconsciente raillerie, les paroles
-de Katia, faisant allusion au tragique entretien!
-Comme en un cauchemar obsédant, Viéra se
-les répétait à elle-même, tout au long de la
-route, ces paroles, et plus elle allait, plus lui
-semblait sinistre l’objet qu’elles évoquaient...
-«Complices d’une chose ténébreuse... d’une
-chose ténébreuse... ah! oui, d’une chose horrible
-et ténébreuse!...»</p>
-
-<p>Du berceau de vigne sauvage, des voix légères
-arrivaient jusqu’à elle, donnant l’impression dissonante
-d’une musique bouffe entre deux actes
-d’un drame... Viéra impatientée s’enfuit vers la
-maison!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">[125]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VII</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/ds.jpg" width="80" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc11">SUR l’asile des géants verts plane un ciel
-orageux et lourd. Tout en lui et autour
-de lui est silence. Même la feuille
-branlante du tremble se fige en une immobilité
-d’émail... Pas un cri, pas un chant, pas le moindre
-bourdonnement d’insecte... Les bêtes peureuses
-se sont réfugiées dans leurs tannières; les scarabées,
-carapacés de leurs brillants élytres, dorment
-sous les écorces; et les oiseaux, plumes hérissées,
-regards inquiets, se blottissent au fond des nids.
-Les aiguilles de pins dont le sol est jonché, crépitent
-comme des sarments mal éteints; la
-mousse perd sa fraîcheur; les corolles agonisent.
-De temps à autre, le soleil se cache derrière les
-nuages; l’ombre succède à la lumière, mais la
-chaleur reste, sous le voile plombé du ciel, ce<span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">[126]</a></span>
-qu’elle était dans l’ardeur des rayons étincelants:
-une atmosphère de malaise et d’angoisse. Le
-steppe brûlant est à deux pas; on croirait entendre
-grésiller ses herbes raccourcies par la
-main des faucheurs...</p>
-
-<p>Peu à peu, pourtant, un frisson sournois agite
-les feuilles, un souffle court entre les arbres.
-D’abord faible comme une haleine, puis, plus
-hardi, il caresse la verdure et les rameaux, lèche
-les troncs, éparpille le pollen des fleurs. Enveloppé
-par ces étreintes perfides, la forêt mollement
-s’abandonne... Alors, ambitieux d’affirmer
-sa puissance, le vent s’enfle tout à coup, devient
-cruel, acharné, formidable! Rien ne l’arrête; ni
-les craquements des membres robustes brisés
-par lui, ni l’épouvante muette des oiseaux arrachés
-de leurs nids, ni les gémissements des fougères
-violées. Il est le souverain, le despote, le
-dieu de la terreur et de la force. Il grince, rugit,
-saccage, détruit, hurle de volupté, de démence
-et de rage!... Vaincus, les arbres tendent vers
-lui leurs bras tordus de désespoir, les voix de la
-forêt demandent grâce; mais le despote ne veut
-pas les entendre. Ivre d’orgueil, certain de la
-victoire, il se repaît longtemps de l’impuissance
-de ses victimes... jusqu’à ce qu’enfin, lassé lui-même
-de son triomphe, il prépare, pour disparaître
-dans toute sa gloire, sa terrifiante apothéose!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">[127]</a></span></p>
-
-<p>Appelée par sa voix, la foudre des antiques
-sanctuaires renaît. Sur le fond du ciel couleur
-d’argile, des lueurs passent, rapides, enveloppant
-la forêt de teintes ardentes, lumineuses, splendides!
-On dirait le décor sublime d’un théâtre
-bâti pour des dieux! Et le tonnerre roule ses
-fracas... Assise sur le solitaire monticule qui se
-dresse au milieu d’un cirque fermé par des mélèzes,
-Aleksandra assiste au drame des éléments.
-Sortie de la datcha une heure avant l’orage,
-elle a erré à travers son domaine de troncs et
-de verdure, jusqu’à ce que la chaleur, devenue
-intolérable, la forçât enfin à suspendre sa
-course.</p>
-
-<p>L’horreur de la nature en disgrâce la trouble,
-l’épouvante, et pourtant la fascine, la séduit!...
-Dans le chaos de la tempête son âme primitive
-a reconnu un frère. Lorsque le vent fait rage,
-lorsque la foudre luit, elle se dresse sur son piédestal
-d’herbe, regarde en frémissant se tordre
-les rouges serpents, et livre aux folles ardeurs de
-la brise son corps haletant, ses joues brûlantes.
-Cependant la fureur de l’orage finit par décroître,
-le tonnerre espace ses grondements. Les
-éclairs, plus timides, semblent des rubans d’orfroi
-suspendus par instants à la voûte du ciel.
-De larges gouttes de pluie, chaudes comme des
-larmes d’abord, plus fraîches ensuite, s’écrasent
-avec bruit sur les feuilles lisses des arbres et sur<span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">[128]</a></span>
-le sol qui fume. A leur contact la forêt se ranime;
-elle croit à la bienfaisance de cette eau
-qui vient s’offrir à ses hôtes altérés... Erreur!...
-Précipitant sa chute, condensant ses flots, grossissant
-ses torrents, l’averse, plus destructive que
-le vent, fait par seconde des milliers de victimes.</p>
-
-<p>C’est la verdure qu’elle hache et broie sur
-son passage; les branches frêles que sa lourde
-chute abat, les beaux champignons roses, argentés,
-vert pâle, que le fouet de ses gouttes cingle,
-les hampes des digitales, les mauves clochettes
-des campanules, les graciles œillets qui s’affaissent
-sous son poids; les troncs que déracine le
-tourbillon de ses eaux; l’oiseau épeuré que sa
-douche arrache de l’arbre avec son nid. Sans
-compter le meurtre des abeilles qui n’ont pas eu
-le temps de regagner la ruche; la noyade des
-hannetons, la désolante razzia des papillons flirteurs,
-et le naufrage des fourmilières.</p>
-
-<p>Lorsque les cataractes du ciel s’apaisèrent à
-leur tour et que Sacha, ruisselante, quitta son
-tertre, son cœur se brisa à constater le désastre.</p>
-
-<p>Ce ne furent, de toutes parts sur sa route, que
-rameaux arrachés d’où découlait la sève; feuilles
-lacérées, calices broyés, boules de plumes palpitantes,
-œufs dispersés, cèpes et oronges meurtris...
-Deux ou trois fois son pied, nu sur la sandale<span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">[129]</a></span>
-de trille, frôla un petit corps doux et tiède
-qui haletait; c’était un écrueil, une belette, un
-oiselet, un levraut imprudent que la vigilance
-de sa mère n’avait pas su retenir au nid; épaves
-fragiles que la tempête avait soulevées dans son
-noir tourbillon et rejeté brutalement sur le sol.
-Tout ce à quoi Sacha put trouver un semblant
-de vie elle l’emporta pêle-mêle dans un pan de
-sa robe.</p>
-
-<p>Mais elle aussi était lamentable, la pauvre
-petite idole!</p>
-
-<p>Dénouées par le vent, fouettées par la pluie,
-ses nattes en désordre s’affalaient piteusement
-le long de ses épaules; sa robe ruisselante se
-collait aux endroits où sa peau était nue, lui
-donnant par tout le corps une pénible impression
-de mouillé et de froid; ses sandales à demi
-détachées clapotaient sur les débris humides
-dont le sol de la forêt était jonché.</p>
-
-<p>Chargée des bestioles que sa pitié a recueillies,
-elle marche avec peine et butte à chaque instant
-sur les racines que l’eau a déchaussées.</p>
-
-<p>Pourtant la voici dans l’allée des noisetiers;
-de quels côtés la porteront ses pas qui hésitent?
-Viéra lui a dit hier qu’Evlampia l’attend et se
-désole... qu’elle a promis pour fêter la venue de
-son trésor un savoureux kissiel à la framboise...
-que Danilo a fini la cage aux écureuils... Justement
-elle a là, dans un pan de sa robe, deux petits<span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">[130]</a></span>
-corps roux nichés sous une queue en panache;
-n’est-ce pas une disposition du Père qui
-veille là-haut sur ses enfants et guide leurs pas
-indécis? Il y a bien loin pour retourner ainsi
-transie à la datcha! Et puisque Danilo... Sacha
-fait claquer ses sandales sur le sentier de la
-chaumière.</p>
-
-<p>&mdash;Par miséricorde! C’est toi, mon cœur? Et
-ainsi trempée! O Seigneur!... Viens, ma petite
-âme!... Enfin, je te vois! Mon trésor, mon trésor!...
-Donne ça, mon amour... Ach! ce sont des
-écureuils, une belette... elle a ramassé cela, la
-gentille! Comme elle est pitoyable! Viens, ma
-colombe, nous allons te sécher. Que je suis contente!
-Ah! que je suis contente de te voir, ma
-douce, ma dorée, ma campanule, ma rose!</p>
-
-<p>La pauvre Evlampia parlait sans trop savoir
-elle-même ce qu’elle disait. Les poétiques appellations
-petites-russiennes lui semblaient fades et
-trop peu nombreuses encore pour exprimer sa
-tendresse à l’enfant retrouvée! Lentes et douces,
-de toutes petites larmes roulaient de ses yeux
-sur ses joues, larmes de vieillard à qui la vie,
-hélas! a volé toutes ses sèves.</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu quoi, seigneuresse? Je vais te
-mettre mon linge et une de mes jupes pendant
-que les tiens sécheront. Que tu seras jolie en
-paysanne! J’ai justement là, dans mon coffre,
-ma robe de noce, mon kaftane bleu et deux<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">[131]</a></span>
-belles chemises que j’ai brodées quand j’étais
-fille. Tu choisiras. Je ne les mets qu’à Noël et à
-la fête de Christ ressuscité, mais quand il s’agit
-d’une barichnia comme toi, ce n’est pas trop
-beau pour un jour de semaine. Regarde, milaïa,
-est-ce que cela te plaît? Ah! ah! ma couronne de
-fleurs aussi! Peux-tu te figurer Evlampia fiancée?
-Et c’est que j’étais belle, mon cœur! Tiens!
-voilà mes tresses, blondes, vois, comme celles
-de Ioulia, et mes bottes de safian... Oh! soupira
-la pauvre vieille femme, il y a longtemps que
-ces choses ornaient ta servante! Son Pavel dort
-depuis vingt ans dans la poussière, sa fille aussi,
-sa Marina a quitté le monde il y aura tantôt six
-automnes, et le mari de sa fille reçoit chaque
-année sur sa tombe le riz et le sel que Danilo
-lui porte. Il ne lui reste que ce dernier rameau
-de son arbre d’amour! No! que faire? Il a plu au
-Seigneur!...</p>
-
-<p>Résignée comme tous ceux de sa race, Evlampia,
-aussitôt, cessa de s’occuper d’elle.</p>
-
-<p>&mdash;Quand tu seras habillée je pourrai croire
-que tu es ma fille, si une barichnia peut permettre
-que l’humble paysanne songe à cela, corrigea
-timidement la vieille femme. Choisis la
-plus belle de ces deux chemises, celle avec les
-jours et la broderie bleue. Voici la jupe; c’est
-ma mère qui l’a tissée. Mais puisque tu y es,
-mets aussi l’écharpe à franges. Oh! ce collier,<span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">[132]</a></span>
-qu’il va bien à ton cou gentil! C’est drôle, tes
-pieds blancs sortant d’une cotte de villageoise!
-On dirait des colombes. Ah! tu veux les bottes,
-aussi? Les talons de cuivre claqueront quand tu
-marcheras. Maintenant, s’exclama Evlampia ravie,
-tu es une vraie niéviesta (fiancée)! Sais-tu?
-Je vais te servir le kissiel, du miel, des merises.
-Mets-toi à table, ici, pas sur le banc extérieur,
-car tu pourrais attraper froid, après l’averse que
-tu as reçue sur le dos. Je m’en vais voir comment
-mes tournesols, les pauvres, ont supporté
-la tempête, et ramasser un peu de bois autour
-de la khata. Je serai ici dans un quart d’heure
-au plus; tu ne resteras pas seule longtemps...
-D’ailleurs Danilko va rentrer; il est allé ce matin
-à Ermino avec Schmoul pour vendre ses poteries;
-la brischka repasse à cinq heures juste.
-Ce n’est pas l’orage ni le déluge qui retarderaient
-le juif! Il doit être à la gare, au train de
-Kieff, pour ramener des clients; il préférerait
-revenir du bourg avec sa charrette sur son dos
-plutôt que de risquer les six grivienniks de sa
-course! No, je sors; que Dieu soit avec toi!...
-Sais-tu, seigneuresse? Danilo va croire, en te
-voyant, que c’est une des belles filles qu’il fait
-danser les soirs de dimanche sur le préau! Cela
-le fera bien rire après! Hi! hi!</p>
-
-<p>Les épaules d’Evlampia se secouèrent d’une
-douce gaieté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">[133]</a></span></p>
-
-<p>Mais lorsqu’elle fut partie, Sacha ne goûta pas
-tout de suite au kissiel rose. Rêveuse, elle marcha
-sur ses bottes qui craquèrent vers le coffre
-d’où s’échappait, à travers le couvercle soulevé,
-un parfum de choses mortes. Deux nattes gisaient
-là, blondes comme une quenouille de
-chanvre, épaisses et drues comme le blé des
-moissons; deux nattes pareilles à celles qui flottaient,
-mêlées aux rubans et aux fleurs de la couronne
-des fiancées ruthènes sur les épaules de
-Ioulia.</p>
-
-<p>L’idole les palpa tour à tour, ces nattes, en fit
-jouer une sur les blancheurs de sa chemise, puis,
-résolument, elle souleva son diadème, attacha
-les blonds cheveux parmi les roses déteintes,
-cacha les siens sous les rubans, et s’en fut dans
-l’ombre de la chambre pour se mirer au verre
-qui recouvrait l’icône.</p>
-
-<p>La vitre grossière ne lui montra pas grand’chose
-de son image, mais qu’importe? Elle caressait,
-ramenées sur sa poitrine, des tresses
-pareilles à celles qu’elle avait vues se dorer sous
-le soleil couchant le soir d’un inoubliable baiser,
-et, dans son rêve dément, la Sacha des
-jours mauvais disparaissait, échangeant sa misère
-contre la joie radieuse d’une épouse de
-demain!...</p>
-
-<p>Le dos tourné à la porte de la chaumière, elle
-s’est assise sur l’escabeau familier d’Evlampia,<span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">[134]</a></span>
-devant les friandises servies par la vieille femme.
-Pourtant, la gelée rose qui tremble dans l’assiette
-ne la tente pas. Nulle envie ne lui vient
-de manger les merises; le miel, blond comme
-ses nattes, est joli à regarder, mais éveille à
-peine les convoitises de son palais...</p>
-
-<p>C’est que, brisée par les étreintes de la tempête
-et la douche de l’averse, fatiguée de sa
-course à travers la forêt, une douce somnolence
-peu à peu tente de s’emparer d’elle. Déjà ses
-rêveries flottent dans une brume indécise... Ses
-bras sont retombés le long de son corps comme
-des membres sans vie; sa tête se penche sur sa
-poitrine, et ses paupières se ferment... Un mouvement
-de ses épaules a rejeté une des tresses
-en arrière. Dans l’ombre grise de la chaumière,
-Danilo lui-même la prendrait pour Ioulia!</p>
-
-<p>Au dehors, aucun bruit ne trouble plus la paix
-du soir. Magicienne habile, la nature a de nouveau
-transformé la forêt en un asile de paix et de
-silence. De l’œuvre destructive de tout à
-l’heure, la poésie seule reste; le feuillage fraîchement
-lavé est plus vert; des senteurs plus
-odorantes montent de l’âme des corolles meurtries...
-Une ouïe en éveil distinguerait peut-être
-des craquements de brindilles au tournant du
-sentier; mais des oreilles qui somnolent ne
-s’émeuvent pas pour si peu... Déjà le visiteur
-est sur le seuil de la cabane, et les tresses<span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">[135]</a></span>
-blondes n’ont pas bougé. Danilo sourit en
-voyant là sa fiancée. «Pourquoi dort-elle?» se
-demande-t-il. «Eh! après cet orage, seule, désœuvrée...»
-Sur la pointe des pieds il s’approche,
-méditant une niche qui saura bien tirer Ioulia de
-son sommeil.</p>
-
-<p>Autour de la gelée branlante, quelques guêpes
-tourbillonnent; d’une main le promis les chasse;
-de l’autre, relevant la tête de l’endormie, il
-cherche de ses lèvres un coin de la peau sous la
-lourde couronne et la fait tressaillir d’un amoureux
-baiser.</p>
-
-<p>Éveillée en sursaut par cette brûlante caresse,
-Aleksandra redresse son buste, dégage ses
-épaules des bras qui maintenant les entourent,
-et tourne la tête vers celui que sa chair bouleversée
-a déjà pressenti. Frémissante de surprise
-et de colère, elle se souvient pourtant de ce qui
-a donné lieu à la brutale méprise, et, d’un mouvement
-rapide, arrache sa couronne.</p>
-
-<p>Avec elle les pitoyables nattes exhumées d’un
-tombeau de jeunesse s’affaissent à ses pieds
-comme des épis fauchés, et son visage, dépouillé
-des artifices dont elle l’avait paré avec amour
-quelques minutes auparavant, apparaît tel que la
-nature l’a créé aux regards éperdus du petit-fils
-d’Evlampia.</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur! C’est vous, Aleksandra Piétrovna!...
-Comment cela peut-il être, par pitié?<span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">[136]</a></span>
-J’avais vu Ioulia, Excellence, aussi vrai que Dieu
-existe, c’est elle que j’avais vue!... Je jure...
-Ah! qu’ai-je fait? Seigneur! Pardonnez! barichnia.</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi! ordonna Sacha, et va-t’en!...
-Moujick! ajouta-t-elle entre ses dents serrées.</p>
-
-<p>Les yeux du fier descendant des Kosaks brillèrent
-sous l’injure; mais il croyait avoir mérité
-d’être traité ainsi; il redevint humble.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonne, seigneuresse, fit-il de nouveau,
-voulant baiser la robe de l’idole qui le repoussa
-d’un geste impératif. Je m’accuse. Toi, une
-noble! Oui... mais, je te le dis, j’avais cru voir
-Ioulia.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! laisse donc ta Ioulia, à la fin! cria
-Sacha d’une voix rageuse. Quel rapport peut-il
-y avoir? Un gros, rond, vulgaire épi de maïs,
-ta Ioulia! Et moi?... Ah! ah! je la hais, ta Ioulia,
-je la hais, je la hais! Va-t’en!</p>
-
-<p>Danilo, triste et piqué, s’en alla.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi aussi, je te hais!</p>
-
-<p>Quelques instants après le départ du jeune
-homme, Evlampia rentra. Elle portait dans son
-tablier une brassée de bois vert. Sans déposer son
-fardeau, la douce vieille s’approcha d’Aleksandra.</p>
-
-<p>&mdash;Que s’est-il passé, mon cœur? Tu étais
-dans la khata, n’est-ce pas, quand Danilo est
-rentré? Eh bien, je viens de le voir passer; il
-était sombre. Je l’ai appelé, il n’a pas répondu...<span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">[137]</a></span>
-Curieuse, j’ai suivi le gars des yeux. Il a essuyé
-ses joues avec sa manche; il pleurait, mon trésor!
-Lui si gai! Et fiancé!... Tu l’as grondé?</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne te regarde pas! Laisse-moi tranquille!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! je sais bien que tu es libre... Mais il est
-triste, mon Danilko!...</p>
-
-<p>&mdash;Et moi? jeta Sacha dans un cri de douleur
-sombre. Et pourtant, est-ce que je pleure? Fi! un
-homme...</p>
-
-<p>&mdash;Tu es triste aussi, toi, mon cœur? gémit la
-vieille femme, jetant dans un coin de l’isba,
-pour se rapprocher de l’idole, le faix qu’entourait
-son tablier. Et pourquoi, au nom du ciel,
-pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Mais jeune, belle, riche!... Je pensais que
-les pauvres gens seuls souffraient... Dis-moi, ma
-dorée, dis, pourquoi serais-tu triste?</p>
-
-<p>&mdash;Parce que... parce que je me déteste,
-voilà!</p>
-
-<p>&mdash;Quoi? fit la paysanne, écarquillant les
-yeux. Tu plaisantes, barichnia! Se détester soi-même!
-Ah! ah!... D’ailleurs, le Dieu qui est au
-ciel ne permet pas; il faut s’aimer, mon amour,
-et aimer son prochain comme soi-même, les
-saints livres le disent. Est-ce que tu n’as pas
-entendu le pope lire l’Évangile? C’est beau, la
-parole du Christ: «Aimez-vous les uns les<span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">[138]</a></span>
-autres...» Tu aimes les arbres, les bêtes, et tu ne
-t’aimerais pas toi-même, gentille comme tu l’es?
-Oh! mon cœur!...</p>
-
-<p>&mdash;C’est ainsi, te dis-je.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas, il ne faut pas, murmura
-Evlampia en dodelinant de la tête. Et moi, je
-t’aime, ajouta-t-elle après un moment de silence.
-Pourquoi tant que cela? C’est aussi un mystère!
-Mais je t’ai vue toute petite et mignonne comme
-un oiselet aux plumes naissantes... Tu ne pleurais
-jamais; tu regardais devant toi avec des
-yeux qui avaient l’air de voir plus loin que les
-nôtres, à nous, les vieux!... Puis tu t’es élancée
-comme une tige; tu es devenue belle; je t’apportais
-du miel, des fleurs, et je t’ai aimée!
-Autant que Danilo, plus peut-être, qui sait?
-Nous ne sommes pas les maîtres de nos cœurs...</p>
-
-<p>&mdash;Mais, moi aussi, je t’aime, fit l’idole avec
-effort.</p>
-
-<p>&mdash;Sois bénie pour la bonne parole, mon trésor,
-dit la vieille femme en enveloppant Sacha
-d’un regard d’infini ravissement. Tu es bonne...
-Aussi tu devrais pardonner à Danilko. S’il t’a
-offensée, le gars, c’est sans le savoir, bien sûr...
-Et songe, il pleurait! Une baba, passe encore,
-mais un homme qui pleure, cela retourne le
-cœur!</p>
-
-<p>&mdash;Il est parti...</p>
-
-<p>&mdash;Mais pas loin... Quand je suis rentrée, il<span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">[139]</a></span>
-était près des ruches, et là il en a toujours pour
-longtemps. Je l’appelle. Permets!</p>
-
-<p>Un combat violent se livrait dans le cœur
-d’Aleksandra. Tant de sentiments contraires
-l’avaient envahie, la pauvre petite idole, depuis
-que Danilo était sorti de l’isba! Sentiments bien
-obscurs, il est vrai, et complexes; mais impérieux
-comme la rafale qui venait de dompter la
-forêt... Au trouble ressenti sous la caresse intruse,
-à sa colère contre l’innocent promis de
-Ioulia, à l’ardente jalousie qui l’avait fait crier
-de rage, succéda bientôt l’instinct de son injustice.
-Si quelqu’un était coupable, ce ne pouvait
-être qu’elle, en somme, dont l’habillement trompeur
-et les rêves insensés l’avaient faite pour un
-instant la fiancée de Danilo. La fiancée de Danilo!...
-Cette chimère encore une fois la berce!
-Dans les limbes confus de sa pensée, elle
-prend corps, s’installe lentement, sûrement!...
-Puis un éclair la fait rentrer dans le néant, et le
-sombre doigt de la tristesse touche de nouveau
-ses plaies saignantes... Mais, quand Evlampia
-lui dit que son petit-fils a pleuré, alors quel flot
-de pitié brûlant comme une tendresse d’amante
-l’envahit! C’est son cœur tout entier que noient
-les larmes du naïf et fier gars d’Ukraine. Pourtant,
-comment pardonner l’affront de ce baiser,
-elle, une barichnia, une noble!... Quelle honte
-si Danilo allait jaser!... Mais non! Elle connaît<span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">[140]</a></span>
-trop l’ami de son enfance; ce n’est pas un moujick,
-comme elle l’a appelé injurieusement tantôt,
-un vil descendant des esclaves de la glèbe!
-C’est l’arrière-petit-fils d’un homme libre, d’un
-cavalier du steppe! Il ne trahira pas!... Sacha
-arrête d’un geste le cri d’appel qui va jaillir des
-lèvres d’Evlampia, et se dirige vers l’enclos de
-la chaumière. Elle ira elle-même humblement
-chercher celui que son orgueil a chassé.</p>
-
-<p>&mdash;Danilo! Danilko! Viens, frère!</p>
-
-<p>La voix est légère et timide comme le murmure
-d’une source.</p>
-
-<p>&mdash;Viens, frère! Je... te... pardonne... tu entends?</p>
-
-<p>Elle touche le Petit Russien du doigt.</p>
-
-<p>Danilo lève les yeux... L’expression de son
-visage n’est plus celle que l’idole a connue jadis.
-Il est pâle, sombre, anxieux... Au lieu de sourire
-comme il l’a fait après maintes querelles, ses
-yeux n’ont qu’un mélancolique regard... Il
-n’ose baiser la main qu’Aleksandra lui tend...</p>
-
-<p>&mdash;Tu es encore fâché? C’est bien!</p>
-
-<p>&mdash;Dieu m’en préserve! Non, seigneuresse;
-mais je suis indigne... Et c’est vous qui venez
-vers moi!</p>
-
-<p>&mdash;Suis-je belle? interrogea l’idole se tournant
-en tous sens pour montrer sa robe de paysanne.
-Je te plais? Oui?... Alors, viens! Nous allons,
-dit-elle mystérieusement, mettre du lait près du<span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">[141]</a></span>
-poële pour les couleuvres, et nous les regarderons
-boire; puis nous jouerons avec elles. Et je
-te montrerai des écureuils, une belette, un pivert,
-que j’ai trouvés dans la forêt après l’orage.
-L’averse les avait presque noyés, les pauvres!
-Comme c’est bien que tu aies fini la cage! Il
-faudra encore en faire une, deux, plutôt, car le
-pivert ne peut habiter avec la belette; elle serait
-capable de le croquer, la rusée!... Que donnerons-nous
-ce soir aux écureuillets? Il n’y a pas
-de noisettes à l’isba, et il faudrait chercher longtemps
-pour trouver la cachette où leurs frères
-amassent des provisions pour l’année! D’ailleurs,
-ce ne serait pas juste de priver ces écureuils-là
-pour nourrir ceux d’un autre nid... Eh!
-je suis sûre qu’ils mangeraient bien de nouvelles
-noix, quoiqu’elles ne soient pas encore mûres;
-nous irons en cueillir tantôt. Matouchka, voilà!
-Je te ramène ton fils!</p>
-
-<p>Un regard mouillé d’Evlampia enveloppa les
-enfants de sa tendresse.</p>
-
-<p>&mdash;Donne du lait, petite mère, que les couleuvres
-viennent.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’as plus peur?</p>
-
-<p>&mdash;Depuis longtemps!</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont les bons génies de la chaumière...
-Eh! eh! déjà une.</p>
-
-<p>&mdash;Comme elle est drôle! fit l’idole en secouant
-dans un rire ses tresses encore mouillées.<span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">[142]</a></span>
-Quelle majesté! Et celle-là qui cligne des
-yeux...</p>
-
-<p>&mdash;Il fallait les voir quand Danilo était petit,
-les impertinentes! Je l’asseyais par terre avec sa
-soupe, et, dès qu’il commençait à manger, voilà
-un ruban qui s’allongeait près de lui, puis deux...
-et les petites têtes curieuses flairaient l’odeur du
-borschtch. Danilo avait beau frapper sur les
-bouches avec sa cuillère, constamment les intruses
-revenaient à la charge! Alors il pleurait,
-pleurait, le gourmand... Mais, avec toi aussi,
-quelle scène quand tu as vu pour la première fois
-les couleuvres sortir de leur nid! J’ai cru, le
-Seigneur me prenne en sa sainte garde! que tu
-allais gagner des convulsions! Ta petite figure
-était toute bleue de crier, et tu me battais, tu
-me battais, comme si j’avais été, moi aussi, une
-de ces vilaines bêtes...</p>
-
-<p>&mdash;J’avais peur de tout, dit Sacha rêveuse.</p>
-
-<p>&mdash;Mais regarde, regarde, pour l’amour de
-Dieu! En voilà deux qui se disputent.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! ne sont-ce pas des créatures de Dieu
-comme nous, avec une âme et des pensées? dit
-enfin Danilo, sortant de son mutisme. Viens,
-toi, sœur, tu as assez mangé. Place aux autres!</p>
-
-<p>Il prit un des fauves serpents par le milieu du
-corps, lui donna, de l’index de la main gauche,
-quelques petites tapes amicales sur la tête, puis
-l’enroula autour de son cou. Sacha mit de même<span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">[143]</a></span>
-deux anneaux vivants à ses bras; puis, quand
-les bestioles qui restaient eurent fini de laper le
-lait de l’écuelle avec leur langue étroite, les
-jeunes gens les caressèrent chacune à leur tour.</p>
-
-<p>Elles avaient des noms de gens. Dania, Félia,
-Hania, Fotia. Une d’entre elles qui avait de drôles
-d’yeux clignotants s’appelait Popadia (la popesse)
-en mémoire de la femme du prêtre avec
-qui Sacha lui avait autrefois trouvé de la ressemblance.
-C’étaient de petites personnes très
-choyées dans l’isba...</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant, allez dormir!</p>
-
-<p>Les jouets avaient cessé de plaire.</p>
-
-<p>&mdash;Veux-tu que Danilko te chante un couplet,
-mon cœur, demanda la grand’mère à Sacha? Va,
-mon fils; la barichnia ne t’entendra plus souvent,
-maintenant; ni ta vielle babouchka, hélas!
-Sais-tu ce qu’il faut chanter? La romance du
-tzigane qui ressoudait les samovars; il te l’a
-apprise; c’est beau! «V’polnotchné diènn,
-kakda...» hé, hé! Voilà que moi aussi je chanterais!
-Et mon trésor dira: «Fi! le vieux corbeau!...
-No, es-tu prêt?»</p>
-
-<p>Le gars avait passé le ruban de sa guitare triangulaire
-au cou; il pinça les premières notes de
-la romance.</p>
-
-<p>&mdash;Viens sous l’auvent, d’abord, dit Sacha,
-l’air est redevenu doux, nous serons mieux là,
-dans le parfum des fleurs.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">[144]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Comme il te plaît, seigneuresse!</p>
-
-<p>Danilo reprit sa ritournelle, puis attaqua la
-chanson tzigane.</p>
-
-<p class="pp9 p1"><i>A minuit<br />
-Lorsque tout dort<br />
-D’un sommeil ensorcelé,<br />
-Viens, ma belle<br />
-A mon balcon!...</i></p>
-<p class="pp7"><i>O nuit, suspends ton cours<br />
-Et toi, lune, cesse de briller...</i></p>
-<p class="pp6"><i>Car, qu’importe? Tu ne sais pas<br />
-Tu ne devineras pas mon secret...</i></p>
-
-<p class="p1">Le soir s’épandait sur la forêt, pur, lumineux,
-suave; un soir exquis de fin d’orage. Toute l’amertume,
-tout le trouble de l’âme d’Aleksandra
-se fondaient dans la douce paix des choses ambiantes...
-Des rêves tièdes comme le giron d’une
-nourrice berçaient au rythme du chant sa pensée
-sommeillante... Elle était presque heureuse, la
-pauvre petite idole si longtemps désolée!... Cette
-belle soirée d’été... ces êtres familiers... ces
-chants... ces atours dont elle est parée!...</p>
-
-<p>De nouveau la main de Danilo gratte les cordes
-de la balalaïka.</p>
-
-<p class="pp9 p1"><i>Si parfois</i></p>
-<p class="pp6"><i>En rencontrant mes yeux<br />
-Tu trouves que mon regard est triste<br />
-Ne m’interroge pas!<br />
-Oh! ne me demande pas alors<br />
-<span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">[145]</a></span>Le sujet de ma peine!...<br />
-Car qu’importe? Tu ne sais pas,<br />
-Tu ne comprends pas,</i></p>
-<p class="pp9"><i>Combien j’aime...</i></p>
-
-<p class="p1">Une aile frôleuse caresse la joue d’Aleksandra
-et fait tressaillir son souvenir... la voix assourdie
-du musicien reprend:</p>
-
-<p class="pp6 p1"><i>Mais dans mon cœur tout se trouble...<br />
-Je ne sais pas ce qu’il advient de moi...<br />
-De mes yeux des larmes coulent<br />
-Et noient toute la paix de mon âme!<br />
-Oh! que je voudrais, cette nuit,<br />
-Mourir avec mon chagrin!...<br />
-Mais qu’importe? Tu ne m’aimes pas!<br />
-Tu ne sais que torturer mon cœur!...</i></p>
-
-<p class="p1">&mdash;Danilko!</p>
-
-<p>Ce cri d’amour jaillit à quelques pas. Le Petit-Russien
-a presque un mouvement d’impatience...</p>
-
-<p>&mdash;Daniletschko! Moï Danilo!...</p>
-
-<p>Et Ioulia paraît, une fleur de glaïeul aux lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pardon, seigneuresse, je ne savais
-pas...</p>
-
-<p>Elle resta un moment, interdite, devint rouge
-comme le calice que mordillaient ses dents, puis
-s’avança pour baiser la main d’Aleksandra; mais
-celle-ci se leva vivement et lui tourna le dos.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, Matouchka, je pars, cria l’idole à
-Evlampia, du seuil de la chaumière. Fini, le beau
-songe! Sa voix était redevenue brève...</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, ma dorée. Dieu soit avec toi!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">[146]</a></span></p>
-
-<p>Mais tu ne vas pas t’en aller seule. Danilo et
-Ioulia te reconduiront.</p>
-
-<p>&mdash;Tes poules aussi, peut-être? ha! ha! ha!
-Depuis quand, je te prie, ne puis-je plus marcher
-seule?</p>
-
-<p>&mdash;Mais permets, mon trésor, tu...</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir!</p>
-
-<p>Elle avait passé près des fiancés sans leur
-adresser la parole et s’engageait dans le sentier;
-mais tout à coup, se ravisant, elle revint sur ses
-pas, se hissa sur la pointe des pieds pour dépasser
-de la tête la haie tressée qui fermait l’enclos
-de la maisonnette et jeta d’une voix douce:</p>
-
-<p>&mdash;Bonne nuit, Danilko!</p>
-
-<p>Puis elle se remit en marche, faisant voler du
-bout de ses mignonnes bottes rouges les aiguilles
-de pin qui jonchaient le sentier...</p>
-
-<p>Autour de ses hanches minces la jupe de
-paysanne bouffait; son tablier à fleurs se soulevait
-à la brise; le bout de son écharpe accrochait
-les buissons, et le jour pâle du soir, caressant les
-blancheurs de sa chemise, se reflétait sur ses joues
-lisses. A chaque pas les perles de son collier
-bruissaient et ses talons claquaient... Ils plaisaient
-aux regards de la petite idole, ces poétiques oripeaux
-exhumés du passé comme un songe... Ses
-doigts se caressaient à leurs plis; ses oreilles suivaient
-comme une musique berceuse le murmure
-de leurs froissements... Déjà sa pensée trouble<span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">[147]</a></span>
-prenait corps avec eux. D’une main nerveuse
-elle palpa son front, inquiète de n’y point trouver
-le symbole des fiancées ruthènes... «Mais où
-donc? murmura-t-elle; où, donc?» Puis elle se
-baissa, cueillit pêle-mêle des graminées, des
-fleurs, de jeunes pousses, des touffes d’herbe, et,
-gravement, se mit à former une couronne.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">[148]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">VIII</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">LORSQUE Sacha traversa le jardin de la
-datcha, Viéra inquiète épiait son retour
-derrière la glycine du perron.</p>
-
-<p>En la voyant parée de ses atours de paysanne
-et surtout de l’invraisemblable couronne aux
-herbes flottantes qui entourait son front, la jeune
-fille dut se mordre les lèvres pour étouffer le cri
-qui était près d’en jaillir.</p>
-
-<p>Cependant, impassible, l’idole continuait d’avancer.
-Elle chantonnait, en appuyant sur certaines
-syllabes, un air dont il était impossible de
-saisir les paroles. En passant près de sa sœur elle
-eut un mouvement de surprise, la regarda vaguement
-sans lui parler et passa outre.</p>
-
-<p>Mais Viéra ne pouvait la laisser pénétrer ainsi
-dans la maison. Si leur mère allait la voir avec<span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">[149]</a></span>
-cette couronne, cet air dément! Elle s’élança derrière
-Sacha, la prit doucement par le bras et
-l’entraîna sous la véranda déserte.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, chérie, dit-elle doucement; d’où
-viens-tu? Tu as froid, ma pauvre, tu trembles...
-Et cette robe, ajouta-t-elle d’un air qu’elle voulait
-rendre indifférent, où l’as-tu prise?</p>
-
-<p>&mdash;Mais... dans le coffre.</p>
-
-<p>&mdash;Quel coffre?</p>
-
-<p>Sacha sembla faire un effort pour se rappeler,
-mais ne répondit pas.</p>
-
-<p>&mdash;Et cette couronne, ma chérie, insista Viéra
-à voix basse.</p>
-
-<p>&mdash;Cette couronne?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui; la couronne qui entoure ta tête; ceci
-dit Viéra essayant doucement d’enlever le diadème
-vert...</p>
-
-<p>L’idole retint la main de sa sœur d’un geste vif.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse, dit-elle.</p>
-
-<p>Un sourire flotta sur son pâle visage. Elle mit
-un doigt sur ses lèvres, et, avec toutes les précautions
-du mystère, prononça:</p>
-
-<p>&mdash;Ia niéviesta (Je suis fiancée).</p>
-
-<p>Des larmes obscurcirent les yeux de Viéra;
-pourtant il fallait songer à autre chose qu’à sa
-douleur, à soi... Elle prit sa sœur entre ses bras
-et la baisa sur ses joues froides.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chérie, lui dit-elle tendrement, il est
-très tard, tout le monde dort; nous allons, sans<span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">[150]</a></span>
-réveiller maman, nous retirer dans notre chambre.
-Mamotschka n’est pas bien... l’orage de tantôt a
-bouleversé ses nerfs... Viens sur la pointe des
-pieds. Tu veux bien dormir, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! je peux...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, viens!</p>
-
-<p>Les deux sœurs sortirent enlacées; il était
-temps; Tatiana Vassilievna montait déjà en
-compagnie de Vadim les marches du perron.</p>
-
-<p>Viéra aida Sacha à se dévêtir; puis, profitant
-de l’instant où, affalée devant l’image sainte, la
-pauvre petite marmottait ses prières du soir avec
-une ferveur factice et machinale, elle sortit de la
-chambre et s’en fut rassurer sa mère que son
-oreille aux aguets avait entendu rentrer.</p>
-
-<p>&mdash;Ne t’inquiète plus, mama chérie, Sachinnka
-est ici... Depuis un bon quart d’heure, ajouta-t-elle
-en un pieux mensonge! Mais elle a eu toute
-l’averse sur le dos; elle avait froid, je l’ai fait se
-coucher tout de suite. Elle ne voulait pas s’exécuter
-sans te dire bonsoir; alors je lui ai affirmé
-que tu dormais, que tout le monde dormait pour
-la décider. Maintenant, n’allez pas faire de bruit,
-car elle se lèverait...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! enfin! Béni soit Dieu! murmura
-M<sup>me</sup> Erschoff dans un soupir.</p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, mamotschka; bonsoir, Vadia. Je
-vous laisse; que ma prisonnière ne s’échappe
-pas...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">[151]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Bonsoir, enfant. Viens m’embrasser, ma
-Viérotschka!...&mdash;Je te dis, Vadim, dit Tatiana
-Vassilievna à son neveu lorsque Viéra eut regagné
-sa chambre, que le malheur plane sur notre
-maison... Enfin, tu as beau le nier, Sacha devient
-plus étrange de jour en jour; et avec des antécédents
-comme ceux de ma famille, tout est à
-craindre, je le sais. Oh! cela, gémit la pauvre
-femme en joignant ses mains, cela, c’est trop
-affreux! Quelle pensée pour une mère, Vadia!</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce sont là des alarmes non encore
-justifiées, chère tante, dit le jeune homme en
-s’emparant des mains de M<sup>me</sup> Erschoff et les baisant
-avec pitié. D’ailleurs, ajouta-t-il aussitôt
-pour ne pas être obligé de dissimuler trop longtemps,
-il ne faut jamais énoncer ses craintes.
-Cela attire le noir hibou du malheur que d’en
-parler...</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! hélas! mon fils, il sort bien de son
-nid sans cela, le sombre oiseau! Enfin, Dieu
-veuille que je me trompe! Mais aujourd’hui mon
-cœur est insupportablement angoissé.</p>
-
-<p>&mdash;C’est l’orage de tantôt, chère mère, fit Vadim.</p>
-
-<p>&mdash;Ou celui de notre destinée...</p>
-
-<p>Un long silence pesa sur la véranda, après ces
-mots, entrecoupé seulement de temps à autre par
-de légers froissements du feuillage sous la brise
-du soir ou le soupir d’adieu d’une fleur mourante<span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">[152]</a></span>
-qui, détachée de sa tige, tombait sur la natte
-avec un bruit doux. Un sphinx velu, fasciné par
-la lueur de la lampe qui brûlait sur une console,
-vint tournoyer au-dessus d’elle en spirales éperdues...
-Bientôt ses ailes crépitèrent, il ne voleta
-plus que lourdement. Tatiana le prit entre ses
-doigts, et, avant de le rejeter dans le jardin, le
-montra à Vadim.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà ce que nous sommes, dit-elle; des
-papillons de nuit tourbillonnant autour de la Vie
-lumineuse. Et nous nous étonnerions que nos
-espoirs s’y brûlent?... Ah! si nous n’étions pas
-soutenus par la divine Foi!... Que font-ils, Vadia,
-dis-moi, que deviennent-ils, les gens qui
-ne croient plus en Dieu?</p>
-
-<p>&mdash;D’aucuns ont l’Idéal, d’autres l’Orgueil...</p>
-
-<p>&mdash;Mais cela peut-il remplacer la suave confiance
-dans notre Père céleste?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais, fit le jeune homme d’une voix
-où l’on sentait un peu d’indécision... Cela dépend
-des idées reçues, des tempéraments même,
-sans doute...</p>
-
-<p>&mdash;Mais parlait-on de ces choses autrefois
-chez nous? On appelait notre Russie: la Sainte...</p>
-
-<p>&mdash;Parce qu’on élevait des temples à chaque
-pas. Et de cela, justement, l’Orgueil était la
-cause!... Tu sais bien, par exemple, que les marchands
-moscovites, qui n’adorent cependant en
-général que le dieu Mercure, se faisaient un record<span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">[153]</a></span>
-de bâtir chacun dans leur ville la plus belle
-église, la plus somptueuse, surtout! Était-ce par
-piété ou par croyance? Non, mais simplement
-pour éblouir leurs concitoyens de leurs richesses
-&mdash;pour que l’on dît en montrant les merveilles
-de Moscou: «Ceci est la tserkoff bâtie par Sava
-Romosoff.»</p>
-
-<p>&mdash;Mais en laissant de côté ces monuments de
-quelques-uns, dis-moi, où pria-t-on jamais avec
-autant de ferveur qu’au pied des icônes russes?</p>
-
-<p>&mdash;Cela, je te l’accorde; seulement, encore,
-ne vois-tu pas dans cette adoration continuelle
-de l’Image sainte, un singulier reflet du paganisme?
-Oui, tante, j’ai bien dit: paganisme. Le
-Russe&mdash;du moins celui qui fait partie de la
-classe des esprits simples&mdash;ne voit pas dans ses
-icônes une divinité abstraite. C’est bien l’image
-elle-même qu’il invoque, et c’est pour cela qu’il
-la lui faut dorée, peinturlurée, ruisselante de
-pierres fausses ou vraies, et constamment éclairée
-d’une lampe dont la lumière la fasse bien ressortir
-à ses yeux... Vois les serpents sacrés des
-chaumières de la Russie Blanche, les pièces de
-monnaie que nos paysans jettent au fond des
-sources et des étangs pour rendre leurs eaux sacrées...
-le riz que nous déposons sur les tombes
-de nos morts... Ceci, du moins, n’est pas un paganisme
-créé par mon imagination; il est patent,
-réel. Et c’est cette foi-là qui a fait appeler sainte<span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">[154]</a></span>
-notre Russie!... Enfin, je te demande, chère mère,
-un peuple peut-il être vraiment pieux et croyant
-avec des prêtres comme ceux que nous avons?</p>
-
-<p>&mdash;Qu’importent les serviteurs, si le Maître
-est là?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ma tante, je vois que toi, du moins,
-tu es une vraie chrétienne, dit le jeune homme
-en souriant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais j’espère que toi aussi?...</p>
-
-<p>&mdash;Moi? Je suis un métis du paganisme et de
-la religion nouvelle. Le mysticisme me dévoile
-son charme dans mes moments de douce mélancolie,
-et la magie des formes extérieures me séduit
-quand je suis gai et ardent! Vive l’esprit,
-souvent! Vive la matière, quelquefois! Et toujours,
-vive la beauté!</p>
-
-<p>Un rire maintenant épanoui fit briller à travers
-sa moustache les dents blanches de Vadim.</p>
-
-<p>Tatiana Vassilievna, un peu abasourdie, un
-peu... poule, comme disaient ses filles, ne savait
-si elle devait approuver cette joie ou s’en défier.
-Enfin, comme toujours, son indulgence, sa parfaite
-bonté furent les plus fortes. Les traits de
-son visage se détendirent à leur tour, et les
-tendres yeux bleus&mdash;d’un bleu pâle et limpide
-comme celui des yeux de Viéra&mdash;sourirent
-au jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash;Affreux savant! dit-elle en hochant sa tête
-de droite et de gauche... Et toute la jeune génération<span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">[155]</a></span>
-est ainsi! Enfin! Dieu le veut, sans doute.</p>
-
-<p>Tatiana se signa trois fois.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, bonsoir, mon fils! On n’entend
-rien de ce côté, fit-elle l’oreille tendue vers la
-chambre de ses deux plus jeunes filles... Elles
-dorment, les enfants! Moi, je m’en vais me coucher
-aussi. Ce n’est pas une heure, mais je suis
-fatiguée; et avant que ma toilette soit faite... Tu
-te promèneras encore un peu, peut-être? Va
-attendre M<sup>lle</sup> Burdeau et Katia à la grille pour
-leur recommander de ne pas faire de bruit, et
-dis à Andreï de rentrer les chevaux par derrière.
-Bonne nuit, Vadia, bonne nuit, mon chéri!</p>
-
-<p class="p2">Le lendemain matin en s’éveillant, Viéra entendit
-Sacha qui geignait sous ses couvertures.
-D’un bond elle fut hors de son lit, écarta avec
-précaution le couvre-pied de soie bleue que sa
-sœur avait rabattu sur sa tête, et se pencha sur
-le frêle visage. Il était rouge de fièvre, et la
-bouche continuait à se plaindre vaguement;
-pourtant la petite idole dormait!</p>
-
-<p>Viéra n’eut garde de l’éveiller et se mit sans
-bruit à faire sa toilette. Mais quelques instants
-plus tard, un gémissement plus prononcé que
-les autres la fit accourir près du lit. Sacha s’était
-assise sur son séant et tenait sa tête dans ses
-mains.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai mal, fit-elle quand Viéra parut.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">[156]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Où ça, ma pauvre?</p>
-
-<p>&mdash;Partout, dans les jambes, dans le dos, aïe!
-et surtout à la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Recouche-toi, chérie, j’irai chercher Vadim,
-il te prescrira quelque chose.</p>
-
-<p>&mdash;A...ïe! Non, je ne peux pas rester couchée,
-mes os se brisent!</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien ce que tu as, moi, dit Viéra en
-grondant un peu: un accès de malaria! Tu seras
-restée dans la forêt, hier, pendant l’orage, et
-bien qu’Evlampia t’ait changée tout de suite
-après,&mdash;qui sait même si c’est tout de suite
-après?&mdash;tu auras pris froid. Il suffisait de tes
-cheveux mouillés, d’ailleurs... Ah! méchante petite,
-que tu nous donnes de mal!...</p>
-
-<p>&mdash;A... a... aïe!... continuait de gémir Sacha
-comme un enfant blessé.</p>
-
-<p>Viéra alla chercher Vadim.</p>
-
-<p>C’était une fièvre intense, en effet, une sorte
-de malaria qui s’était abattue sur la pauvre idole.</p>
-
-<p>Pendant huit jours de continuels accès bouleversèrent
-son corps endolori; mais elle n’eut pas
-de délire et, chose étrange, ne sortit pas une
-seule fois des bornes de sa raison.</p>
-
-<p>Tatiana Vassilievna, le futur docteur et Viéra
-furent presque rassérénés devant ce mal qu’ils
-savaient ne pas être grave et qui en détrônait un
-autre, horrible celui-là!...</p>
-
-<p>Au bout de dix jours, Sacha put se lever. Mais<span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">[157]</a></span>
-elle était si faible et si meurtrie, qu’à peine avait-elle
-la force de se remuer. Elle ne put, malgré
-les velléités de vagabondage qui parfois la reprenaient,
-que circuler en se traînant, durant plus
-d’une semaine, dans les chambres et le jardin de
-la datcha. Et pendant ce temps-là se préparaient
-les noces de Danilo.</p>
-
-<p>Déjà, la mère de Ioulia avait cuit le symbolique
-gâteau orné de feuillage autour duquel se
-chante l’épithalame en l’honneur des époux. La
-soirée virginale avait eu lieu, inaugurée par les
-complaintes d’usage. En des improvisations
-dignes des Kobzars antiques, les poétiques filles
-d’Ukraine dirent ce qu’avaient été la vie, les occupations,
-les plaisirs de Ioulia jusqu’à ce jour, et
-quels allaient en être les devoirs, les charges, les
-déboires...</p>
-
-<p>«La colombe, chaudement nichée dans le colombier,
-s’abritait sous l’aile de sa mère... Le
-blé des champs la nourrissait, l’eau des sources
-abreuvait son bec gris... Elle roucoulait de
-l’aube au crépuscule et voletait sur les fleurs...
-Mais, à son tour, la petite colombe veut faire son
-nid; elle déserte le tiède pigeonnier maternel,
-et s’envole vers l’époux qui pour elle a lustré
-son plumage... Des pigeonneaux naîtront de ses
-amours... Elle devra veiller aussi sur les mignons
-et protéger leurs corps fragiles de la griffe des
-fauves oiseaux... Sois heureuse, colombe!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">[158]</a></span></p>
-
-<p>«Ha! ha! elle s’est lassée, la belle, de sa
-liberté, de ses tresses blondes, de ses flâneries
-au bord des routes!... Ha! ha! un jour, le prince
-à la fontaine lui dit: «Ma beauté, abreuve mon
-cheval...&mdash;Non, mon cœur, c’est impossible!
-Quand je serai votre femme, alors je donnerai
-à boire à vos deux chevaux dans un beau seau
-tout neuf...» Ha! ha! le prince la baisa sur le
-cou et lui dit: «Dans un mois, ma dorée, nous
-reviendrons ici, et mes chevaux seront abreuvés
-par toi!» Ha! ha! adieu liberté, tresses
-blondes, flâneries au bord de la route! Abreuve
-les chevaux de ton mari, ma belle. Mais prends
-garde que le rusé, quand tu rentreras, ne casse
-pas ton seau sur tes chères petites épaules! Ha!
-ha!...»</p>
-
-<p>Ces complaintes, accompagnées par la bandoura
-d’un vieux musicien errant, précédèrent
-des chants plus joyeux et des danses.</p>
-
-<p>Les rouges jupes ballonnèrent; les ailes des
-chemises brodées battirent l’air en tournoiements
-rapides; les talons marquèrent la mesure
-de la «Kosak» et du «Trépak»...</p>
-
-<p>Tant de rubans s’accrochèrent au passage que
-l’on eût dit une folle orgie de papillons et de
-libellules tourbillonnant sur un champ de pavots
-en fleurs.</p>
-
-<p>Enfin, le fiancé, le «prince», entra avec ses
-amis, ses parents, sa «cour». Il s’assit sur l’escabeau<span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">[159]</a></span>
-recouvert d’une toison que l’on avait
-placé devant l’icône. Ioulia lui présenta le mouchoir
-rouge et reçut en échange une menue
-pièce d’argent, puis ils burent l’eau-de-vie nationale,
-l’un après l’autre, dans la même coupe. L’on
-soupa... Et la fête continua durant trois jours.</p>
-
-<p>Le matin du mariage définitif, c’est-à-dire de
-la bénédiction nuptiale à l’église, Danilo revint
-à Vodopad. Il voulait, le gars, pour donner plus
-de somptuosité à sa noce, louer au Juif une télègue
-et deux chevaux fringants,&mdash;du moins,
-aussi fringants que pouvaient l’être des bêtes
-nourries par un fils d’Israël.&mdash;Mais il jouait de
-malchance. Le frère de Schmoul était justement
-parti pour Kieff, depuis la veille, dans ledit
-équipage et ne devait rentrer qu’à la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;C’est un malheur, un vrai malheur, nasillait
-le maquignon en hochant sa belle tête sale
-au profil assyrien. Pour vous d’abord, et puis
-pour moi qui perds ainsi cinq roubles...</p>
-
-<p>&mdash;Crois-tu que je t’aurais donné cinq roubles
-pour une journée de ta télègue branlante et de
-tes deux coqs maigres? Eh! tu te trompes, marchand!</p>
-
-<p>&mdash;Cinq roubles... cinq roubles... continuait
-de répéter le Juif sans avoir l’air d’entendre. Enfin,
-le malheur est fait, il n’y faut plus songer.
-Mais je pourrais te louer mon noir et le borgne.
-Ce serait moins cher, ajouta-t-il en voyant la répugnance<span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">[160]</a></span>
-de Danilo... Ils ne sont pas si mauvais,
-ces deux, et bien attelés... Andreï m’en
-faisait encore compliment hier.</p>
-
-<p>Ceci était un mensonge effronté, d’autant
-plus qu’hier Andreï buvait et dansait avec la
-noce à Ermino. Mais l’astuce de Schmoul servit
-du moins à quelque chose, car, au nom de son
-cousin, une idée lumineuse jaillit du cerveau de
-Danilo.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne veux rien, puisque tu n’as pas ce que
-je demandais, dit-il en prenant congé du juif. A
-une autre occasion.</p>
-
-<p>&mdash;Mais puisque...</p>
-
-<p>Le Petit-Russien coupa court.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-moi tranquille!</p>
-
-<p>Mais en route son idée lui apparut moins
-belle que chez Schmoul. Oserait-il jamais, toute
-connue que fût la bonté de Tatiana Vassilievna,
-demander à la barinia de lui prêter ses chevaux?
-Elle ne les lui refuserait pas, bien sûr; mais
-était-il convenable qu’un humble villageois fît
-une pareille démarche auprès de sa seigneuresse?...</p>
-
-<p>Danilo, perplexe, fronçait le sourcil. Et cependant
-il marchait, marchait toujours vers le chemin
-de la datcha...</p>
-
-<p>Le soleil du matin brillait; les gouttes de
-rosée achevaient de sécher à la pointe des
-herbes; de petits papillons bleus tachetés de<span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">[161]</a></span>
-rouge se poursuivaient en secouant la poussière
-de leurs ailes; tout le long de la route, les singulières
-fleurs jaunes à feuillage mauve des
-mati-i-matchikha (mère et belle-mère) s’épanouissaient
-joyeusement. C’était bien là le
-temps d’une matinée de noce. Et cependant
-Danilo, à mesure qu’il avançait, perdait de plus
-en plus de son assurance et de sa belle joie
-saine. Ce fut avec un pli de mélancolie aux
-lèvres, et comme un lambeau de rêve triste voilant
-ses fiers yeux noirs, qu’il franchit la grille
-de la datcha.</p>
-
-<p>Akim, le vieux serviteur, râtissait les allées du
-jardin.</p>
-
-<p>&mdash;Oncle, bonjour!</p>
-
-<p>&mdash;Toi, fils! Comment es-tu là? Est-ce qu’on
-ne se marie pas, aujourd’hui? Tu t’enfuis avant
-la noce? Ha! ha! ha!</p>
-
-<p>Le mari de Mavra rit à gorge déployée. Danilo,
-bon enfant, sourit.</p>
-
-<p>&mdash;Andreï est toujours là-bas, pourtant; est-ce
-qu’il se marie à ta place, peut-être?...</p>
-
-<p>Nouvelle explosion de gaieté du facétieux
-Akim.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! il n’aurait pas tort! Une belle fille,
-Iouletschka! et qui ne mangera pas de pain au
-détriment de son mari. Une khata, euh! euh!
-une paire de bœufs, des terres!... Cela mérite,
-en vérité, qu’on boive un petit verre à son bonheur.<span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">[162]</a></span>
-Viens, fils, tu m’expliqueras, là-bas, ce qui
-t’amène. «Là-bas», c’était le petit logement au
-plancher de terre battue, aux murs faits de
-demi-troncs de sapins calfeutrés par de la
-mousse sèche, qu’habitaient dans les communs
-Akim et sa famille.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est pour cela? dit le vieux lorsque
-son neveu lui eut exposé le motif de sa visite.
-Une vraie chance que Schmoul n’ait pas eu ses
-chevaux chez lui! Tu aurais seulement perdu
-quelques roubles. Notre barinia te donnera les
-siens avec plaisir; la télègue aussi; c’est une
-bonne âme; elle ne sait rien refuser. Par exemple,
-avec Andreï tu aurais eu un peu plus de mal, fit
-Akim en clignant des yeux. Ce diable! il aime
-mieux ses bêtes que son père lui-même!</p>
-
-<p>Un gros rire, suivi d’une ample rasade de
-vodka, vint appuyer la plaisanterie.</p>
-
-<p>&mdash;Toi, tu ne bois pas? Tu es jeune, c’est
-vrai! (Ceci, dans la bouche d’Akim, voulait
-dire: «Tu as encore tes illusions, tu n’as pas
-besoin de chasser les moroses pensées que la vie
-suggère à ceux qui savent.») Et puis, ce soir,
-hein! il faut que tu aies tout ton... esprit! Ha!
-ha! ha!</p>
-
-<p>Danilo, un peu impatienté, demanda:</p>
-
-<p>&mdash;Et où puis-je voir la barinia?</p>
-
-<p>&mdash;Pas difficile; elle est toujours à cette
-heure-ci dans la crémerie. Vas-y!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">[163]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Eh! non! J’aimerais mieux que tu dises à
-tante de la prier elle-même.</p>
-
-<p>Quelques instants plus tard, Tatiana Vassilievna
-franchissait le seuil du logis d’Akim. Danilo
-se leva précipitamment, et lui baisa la main
-avec respect.</p>
-
-<p>&mdash;Accordé, mon enfant, fit la vieille dame.
-Pour quelle heure?</p>
-
-<p>&mdash;Pour quatre heures après midi, barinia, si
-Votre Excellence le permet. Andreï ramènera
-l’équipage ce soir. Je vais passer le dernier jour
-avec grand’mère; elle ne peut pas assister à la
-noce, elle est trop vieille; elle dit qu’elle pleurerait
-trop...</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien, une baba! interrompit irrévérencieusement
-Akim.</p>
-
-<p>&mdash;C’est bien, Danilko! Viens quand tu voudras.
-Et, sais-tu? Nous allons orner la télègue
-avec des fleurs. Ce sera beau!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! seigneuresse, que Dieu bénisse votre
-bonté.</p>
-
-<p>&mdash;Evlampia t’a-t-elle dit que notre Sachinnka
-a été malade? Oui, bien malade, Danilko!
-Maintenant, grâce au Seigneur, elle va mieux,
-presque tout à fait bien, même. Il est possible
-que tu la rencontres dans la forêt; depuis avant-hier
-elle a recommencé ses courses, fit Tatiana
-en soupirant. Et, tu sais, elle ne veut plus quitter
-l’habit que ta grand’mère lui avait mis pour<span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">[164]</a></span>
-faire sécher les siens, le jour de l’averse; nous
-avons été obligées de lui en commander un tout
-pareil. Ç’a été une scène quand nous avons
-essayé de lui faire reprendre ses vêtements à
-elle!</p>
-
-<p>&mdash;Elle veut être paysanne, dit Akim avec la
-liberté des vieux serviteurs; est-ce que c’est
-affaire à une barichnia?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Erschoff hochait la tête avec douleur.</p>
-
-<p>&mdash;C’était ton amie, Danilko, vous vous entendiez
-si bien! Ne l’oublie pas dans tes prières,
-enfant.</p>
-
-<p>Le front baissé, les yeux fixés sur une pensée
-lointaine, Danilo était sombre.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, allons! Un jour de noce! gronda
-doucement Tatiana, et voilà que moi, vieille
-femme, je t’attriste! Va, mon fils, et sois heureux!</p>
-
-<p>&mdash;Bénissez-moi, seigneuresse, implora le
-jeune homme qui plia le genou.</p>
-
-<p>Tatiana Vassilievna étendit les bras.</p>
-
-<p>&mdash;Que le Seigneur répande sa bénédiction
-sur toi et sur tes enfants jusqu’à la septième génération,
-dit-elle d’une voix grave.</p>
-
-<p>Puis elle fit sur la tête du prosterné le double
-signe de croix grec, et tous trois, se tournant
-vers l’icône, s’inclinèrent avec le profond respect
-des Russes pour les choses saintes.</p>
-
-<p>Le visage d’Akim lui-même, malgré son nez<span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">[165]</a></span>
-bourgeonnant qui semblait toujours vouloir
-conter quelque histoire facétieuse, était ému...
-Et lorsque Danilo franchit la clôture de la cour
-pour regagner, par le chemin le plus court, la
-chaumière d’Evlampia, au lieu de l’accompagner
-par les lazzis avec lesquels il avait accueilli sa
-venue tout à l’heure, le vieux se gratta l’oreille
-sous ses longs cheveux rudes, et jusqu’à trois
-fois cracha par terre.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">[166]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">IX</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc11"><span class="ls1">L’</span>ALLÉE des noisetiers est baignée d’un
-jour fauve où miroitent çà et là,
-comme les sequins d’un collier, de
-petites taches de soleil. Dans les ornières, des
-feuilles rousses se meurent. On n’est qu’à la fin
-d’août, et cependant, vers la vesprée, l’automne
-se sent déjà.</p>
-
-<p>Vêtue du costume de paysanne ruthène que
-depuis sa convalescence elle s’obstine à porter,
-Sacha longe en chantonnant le bord droit de la
-route.</p>
-
-<p>Son visage atone ne reflète aucune pensée.
-Elle marche, marche, pressée, dirait-on, d’atteindre
-un but.</p>
-
-<p>Sur sa tête, une couronne aux fleurs vives
-mêlées de rubans, s’épanouit et rend singulièrement
-pâle la fine peau de ses joues. C’est Viéra<span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">[167]</a></span>
-qui la lui a tressée, cette couronne, avec des
-œillets, de la verveine, des roses rouges; Viéra,
-qui, seule avec Vadim, possède le secret de
-l’idée fixe implantée au cerveau de l’idole, et
-qui, de peur d’irriter le mal en résistant aux caprices
-de sa sœur, fait docilement tout ce que
-celle-ci veut.</p>
-
-<p>Mais si Viéra sait qu’un fiancé mystérieux habite
-le cœur d’Aleksandra, du moins en ignore-t-elle
-le nom que l’enfant n’a jamais prononcé.
-Elle croit, avec son cousin, que c’est un être
-imaginaire, un produit de rêves déments qui n’a
-ni corps ni visage. Et tant il est vrai que, le plus
-souvent, des faits et gestes de personnes chères,
-qui devraient prendre à nos yeux une importance
-capitale nous échappent, ni l’un ni l’autre
-des jeunes gens n’ont remarqué l’étrange expression
-des yeux verts, ni l’attention passionnée du
-visage de Sacha lorsque au second déjeuner
-M<sup>me</sup> Erschoff a parlé de la visite de Danilo et du
-char qu’il allait falloir orner pour la noce; pas
-plus qu’ils n’ont pris garde au soin particulier
-de sa toilette de paysanne, cet après-midi-là, ni
-à sa recommandation de faire son diadème très
-beau. Comment, alors, se seraient-ils étonnés de
-voir l’idole reprendre vers trois heures le chemin
-de son obsédante forêt?</p>
-
-<p>N’avait-elle pas depuis deux jours, malgré les
-<span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">[168]</a></span>prières de la faible M<sup>me</sup> Erschoff et de Viéra, recommencé
-à courir par monts et par vaux, au
-risque de compromettre la bonne issue de sa
-convalescence?... Quant à la faire rester de
-force, il n’y fallait pas songer! Sa petite âme impérieuse
-avait devant la moindre résistance à ses
-caprices des révoltes dont s’effrayaient à bon
-droit sa mère, ses sœurs et le futur médecin. Et
-elle était défiante!... Une ablette ne fuit pas
-avec plus de souci les recherches du brochet vorace,
-qu’Aleksandra ne déroutait la surveillance
-des siens. Ils la laissaient donc aller à la grâce
-du fatalisme slave, confiant sa fragile personne
-au Dieu qui veille sur les oiseaux du ciel, et rassurés,
-du côté des hommes, par cette pieuse
-croyance russe qui fait, de tout être simple ou
-dément, une créature sacrée.</p>
-
-<p>Sacha était allée d’abord à la chaumière
-d’Evlampia. Elle avait trouvé la vieille femme
-assise sur la «prizba», devant la porte, les yeux
-tout rouges d’avoir pleuré. Danilo venait de lui
-faire ses adieux. Il s’en était allé, par les chemins
-de traverse, quérir la télègue et les chevaux de
-la barinia avec lesquels il devait sur l’heure se
-rendre à Ermino pour la bénédiction du mariage
-qui, en Russie, se donne le soir.</p>
-
-<p>&mdash;Et voilà, mon trésor; je suis seule! dit la
-douce paysanne; le fils m’a quittée.</p>
-
-<p>&mdash;Oui! fit Sacha d’un air qui sait; puis elle
-sourit dans le vague.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">[169]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Il viendra demain, avec Ioulia, manger le
-borschtch.</p>
-
-<p>&mdash;Avec Ioulia?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui. N’empêche, ce ne sera qu’une
-visite! Comme un étranger, soupira la grand’mère.</p>
-
-<p>&mdash;Avec Ioulia? répétait l’idole.</p>
-
-<p>Et, tout bas, elle prononça ce nom trois fois
-de suite, comme pour trouver dans son intonation
-un sens qui, jusque-là, lui avait échappé.
-Soudain elle s’agita, son front s’illuminait d’un
-souvenir.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, c’est bon! Moi, je pars, dit-elle en
-tournant les talons. Adieu, mère!</p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi, mon cœur, par miséricorde?
-Est-ce que tu ne pourrais pas?... Dieu puissant!
-songea la vieille femme, en se signant trois fois,
-lorsque l’idole eut disparu de l’enclos, légère
-comme une belette! Quels yeux elle avait aujourd’hui...
-Ah! seigneur!</p>
-
-<p>Aleksandra, cependant, s’engage dans l’allée
-des noisetiers. Bien sûr, en se pressant un peu,
-elle pourra arriver à temps à Ermino pour la
-noce... sa noce... Et elle marche, marche, sans
-s’arrêter un instant, sous l’ombre douce de la
-voûte de feuillage... Autour d’elle, le calme est
-profond, la solitude pleine de mystère. Peu
-nombreux sont les véhicules qui troublent la
-paix du chemin, à cette heure recueillie, pour<span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">[170]</a></span>
-se rendre au bourg voisin. On dirait plutôt une
-allée de légende, une route s’ouvrant sur des
-pays de rêve...</p>
-
-<p>Parfois, un panache roux s’agite parmi le
-feuillage du taillis, un corps agile se montre,
-une noisette encore verte dégringole de la
-branche... un pic frappe de son bec l’écorce
-qu’il veut percer... une grappe de sorbes s’égrène...
-le pédoncule trop mûr d’un de ces
-énormes champignons vénéneux que les Russes
-appellent «mouchkomors» se détache du sol
-et croule avec son parasol tacheté de blanc...
-Ce sont là les seules voix qui, avec le bruit des
-talons de cuivre et le chantonnement de l’idole,
-habitent en ce moment le chemin solitaire.</p>
-
-<p>Mais bientôt l’ombre s’éclaircit; une large
-baie de lumière troue d’un côté les noisetiers
-alignés. Encore quelques pas, et Sacha va trouver
-sur sa droite un vaste endroit à ciel ouvert.
-C’est un silo, anciennement creusé pour préparer
-la braise avec les troncs d’essences communes
-qui ne valaient pas le transport comme
-bois, et qu’envahit, depuis son abandon, une
-folle végétation d’un vert plus frais que celui du
-feuillage d’alentour.</p>
-
-<p>Des prunelliers aux fruits aigres agrippent aux
-talus leurs racines; des églantiers mettent sur
-ses bords la grâce de leurs corolles fragiles: au
-fond rampent des liserons, des ronces, du chèvrefeuille;<span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">[171]</a></span>
-et les digitales jaunes et roses, les œillets
-de velours, les marguerites aux pétales neigeux
-émergent de son herbe fuselée.</p>
-
-<p>Aleksandra marche depuis une demi-heure et
-elle est affreusement lasse, la pauvre petite
-idole, car, depuis sa fièvre des jours derniers,
-une grande faiblesse de tout le corps et surtout
-de ses jambes lui est restée, et son accoutrement
-de paysanne auquel elle n’est point encore habituée
-la gêne... Elle a les pieds meurtris dans
-les bottes qu’un savetier du village lui a faites;
-sa jupe aux plis lourds pèse à ses hanches graciles,
-sa tête s’alourdit sous la couronne aux
-fleurs ardentes. Mais comment s’arrêter quand...</p>
-
-<p>Soudain, un bruit lointain de clochettes frappe
-ses oreilles; un roulement sourd, d’abord, comme
-celui du tonnerre qui décroît, puis plus franc,
-annonce l’approche d’un véhicule; des piétinements
-de sabots ébranlent le sol, le clic-clac
-d’un fouet déchire l’air.</p>
-
-<p>La petite idole s’arrête, se tourne tout d’une
-pièce. Son visage fatigué s’illumine...</p>
-
-<p>Là-bas, au fond de l’allée, deux chevaux
-qu’elle connaît bien soulèvent un tourbillon de
-poussière, et derrière eux, dressé de toute sa
-hauteur, dans l’antique pose des conducteurs de
-chars, Danilo apparaît.</p>
-
-<p>Son œil est vif, ses joues sont animées; entre
-ses dents saigne une rose rouge. Il a perdu, le<span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">[172]</a></span>
-fiancé de vingt ans, cette mélancolie sombre
-dont Tatiana avait dû le gronder ce matin
-même! L’ardeur frémissante des nobles bêtes
-qu’il mène semble être passée tout entière en
-lui... Il savoure sa course rapide dans cette allée
-où nul obstacle ne vient heurter les roues de sa
-télègue, ni dérouter les pas de ses chevaux, et
-ne sait plus qu’une chose, c’est qu’il est ivre
-d’air, que l’espace est à lui, que sa belle jeunesse
-saine vaut le triomphe d’un roi!...</p>
-
-<p>Vêtu de ses habits de fête; sa chemise éclatante
-bouffant sous les broderies du kaftane
-entr’ouvert; l’écharpe pourpre aux reins; l’ample
-pantalon de drap bleu serré au dessous du mollet
-par des bottes luisantes, il a vraiment grand air,
-le petit-fils des cavaliers du steppe!</p>
-
-<p>Sacha, dans la rapidité de la course, ne peut
-voir tout cela; mais elle a reconnu Danilo, c’est
-assez; et, plantée au milieu du chemin, dans la
-baie claire de la fosse, elle attend.</p>
-
-<p>Le Petit-Russien, lui aussi, a remarqué, parmi
-la poussière que soulève la télègue, un habit de
-paysanne... Il veut maintenir ses chevaux. Vains
-efforts! Les bêtes ardentes énervées par trois
-jours d’écurie, lancées à fond de train par une
-main qu’ils sentent inexperte, ne veulent pas
-ralentir leur allure.</p>
-
-<p>Danilo crie par trois fois:</p>
-
-<p>&mdash;Béréguiss! (Garde-toi!)</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">[173]</a></span></p>
-
-<p>Mais la paysanne ne bouge pas.</p>
-
-<p>&mdash;Béréguiss! hurle le gars.</p>
-
-<p>La route est déserte en cet endroit; si l’obstacle
-ne recule pas à l’instant même, il va être
-impossible, sans un miracle de Dieu de l’éviter.
-Et Danilo, dans un sursaut de terreur, voit un
-corps chaud de vie piétiné par les sabots de ses
-bêtes!...</p>
-
-<p>&mdash;Béréguiss!</p>
-
-<p>Ce dernier cri n’a plus rien d’humain!</p>
-
-<p>Harrassée et souriante, Sacha reste immobile.
-Déjà les naseaux fumants du cheval de gauche
-la frôlent... Danilo la reconnaît!... D’un coup
-d’œil plus rapide que l’éclair, et dans lequel, cependant,
-un monde de pensées s’allume, il mesure
-l’abîme qui s’ouvre à pic au côté droit de la
-route, cingle ses bêtes, imprime aux rênes une
-violente secousse, et, baissant la tête comme
-pour éviter le coup dont le destin le menace,
-jette son attelage sur le côté...</p>
-
-<p>Sacha est sauvée!</p>
-
-<p>Mais à quel prix d’horreur et de dévoûment,
-grand Dieu!</p>
-
-<p>Précipitée au fond de l’abîme, la télègue a
-rebondi comme en un spasme d’agonie et s’est
-couchée sur le côté. Le petit-fils d’Evlampia, à
-demi écrasé sous son poids, a reçu le choc d’une
-roue en pleine poitrine; il va mourir!... Un des
-chevaux est sauf. Dans la terreur du coup de<span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">[174]</a></span>
-fouet qui voulait l’entraîner vers la fosse, il a
-rompu ses traits et a pu sauter librement, retenu
-à peine par les liens frêles des rênes. Délivré de
-la domination de son guide, il escalade le talus
-moins abrupt du terrain opposé à la route, par
-lequel on amenait autrefois le bois dans le silo,
-et bondit vers la forêt...</p>
-
-<p>L’autre bête, le poitrail défoncé par une
-souche qu’elle a rencontrée dans sa chute, les
-pattes de devant cassées, agonise, et ses hennissements
-de douleur rendent plus lugubre la
-scène de désolation!</p>
-
-<p>Sacha, elle, n’a vu que la disparition de Danilo;
-elle ne s’est pas rendu compte du drame...
-Cela s’est fait si promptement qu’elle croit avoir
-rêvé! Ce n’est que lorsqu’elle voit s’ébrouer tout
-près d’elle, le cheval vagabond, qu’elle reprend
-un peu conscience...</p>
-
-<p>&mdash;Danilko! appelle-t-elle d’une voix douce.</p>
-
-<p>Un hennissement du cheval mourant lui répond.</p>
-
-<p>&mdash;Danil...ko! fait-elle encore avec un peu
-d’impatience.</p>
-
-<p>Rien. Si, pourtant, un faible râle; mais ce
-n’est pas là la voix familière de son Danilo.
-L’idole appelle une troisième fois.</p>
-
-<p>&mdash;Da...nil...ko...!</p>
-
-<p>&mdash;Aleksandra Piétrovna!</p>
-
-<p>Quelqu’un a gémi ce nom au fond du silo!<span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">[175]</a></span>
-N’est-ce pas...? Eh si, c’est Danilo! C’est le
-chaste fiancé de sa démence!...</p>
-
-<p>Sacha se traîne vers la fosse; elle voudrait y
-descendre, mais ses forces la trahissent: elle ne
-peut plus se mouvoir.</p>
-
-<p>Alors, l’idole se laisse tomber tout de son
-long sur le bord du talus verdoyant, avance la
-tête en se retenant aux branches d’un prunellier,
-et plongeant ses regards dans l’abîme, embrasse
-d’un coup d’œil le spectacle tragique!</p>
-
-<p>En ce moment, un éclair de raison, pareil aux
-lueurs vacillantes d’une lampe qui va s’éteindre,
-jaillit de son cerveau; elle comprend toute l’horreur
-de ce qui vient de se passer!</p>
-
-<p>Sa fatigue disparaît. D’un bond elle se relève,
-descend en s’accrochant aux ronces la pente du
-silo, et vient tomber aux pieds de Danilo.</p>
-
-<p>&mdash;Danilko!... ah! frère, frère, gémit-elle d’un
-accent où passent tous les sentiments de son
-âme lucide: l’épouvante, la pitié, une tendresse
-infinie! Ah! frère!...</p>
-
-<p>Elle baisse le front blême, et sanglote.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! frère, frère!...</p>
-
-<p>Danilo la regarde avec des yeux qui voient
-déjà la mort; il veut sourire, mais ses lèvres grimacent;
-il veut parler, mais dans l’effort qu’il
-fait, un flot de sang jaillit de sa poitrine par sa
-bouche, et va rejoindre, en un large sillon,
-l’écharpe, rouge comme lui, qui serre l’habit des<span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">[176]</a></span>
-noces... Jusqu’à trois fois, le corps tressaille des
-sursauts de l’agonie...; puis ce fut tout. Et la
-raison d’Aleksandra, avec le corps de Danilo,
-retomba dans le néant...</p>
-
-<p class="p2">Akim revenait d’une course au village, lorsque,
-dévallant de la route qui faisait un coude non
-loin du parc de la datcha, un cheval aux traits
-brisés vint, après quelques ruades, s’arrêter
-presque devant lui. «Hé! mais, c’est le «brûlé!»
-se dit le vieux, étonné...</p>
-
-<p>Puis, aussitôt, un sourire goguenard flotta
-sur les mille petites rides de ses joues, autour du
-nez en fête.</p>
-
-<p>«Heu! heu! le maladroit!... Il n’a pas su tenir
-ses bêtes; cela n’arriverait pas avec Andreï...»</p>
-
-<p>&mdash;Viens petit, no, no, tout doux?...</p>
-
-<p>Une caresse sur la croupe en sueur, et Akim,
-tenant le brûlé par la bride, dépasse avec lui la
-grille ouverte de la villa.</p>
-
-<p>Mais, chemin faisant, sa figure devient grave;
-deux ou trois fois il se gratte la tête près de
-l’oreille, et crache; puis il s’engage dans un second
-monologue:</p>
-
-<p>«Et s’il y avait eu accident!... La télègue a
-pu verser... Il était sombre, ce matin, le gars, et
-un jour de noce, c’est un mauvais présage! J’ai
-tout de suite pensé à un malheur... Allons, il
-faut nous mettre à sa recherche.»&mdash;Mavra!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">[177]</a></span></p>
-
-<p>La vieille femme se montra sur le seuil de la
-buanderie; elle était occupée à savonner du
-linge. Quand elle vit le cheval au harnachement
-brisé, tenu par son mari, ses bras tout blancs de
-mousse s’élevèrent dans l’air, puis s’abaissèrent
-le long de son corps en un geste de surprise
-véhémente.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que ça, mon petit pigeon, demanda-t-elle
-à Akim?</p>
-
-<p>&mdash;Un cheval, baba, répondit le vieux d’un
-ton méprisant.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien; mais que signifie?...</p>
-
-<p>&mdash;Assez parlé. Je t’ai appelée pour te dire
-que je vais à la recherche du neveu, et te charger,
-pendant ce temps-là, de porter ça à la barinia
-qui en a besoin. Tu lui diras que cela coûte deux
-roubles.</p>
-
-<p>Akim tendit un paquet à sa femme.</p>
-
-<p>&mdash;Pour le reste, continua-t-il, inutile!... On
-verra d’abord ce qu’il y a...</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur, fit Mavra en se signant.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! pas la peine de crier avant de savoir
-quoi; tu es une vraie chouette!</p>
-
-<p>Ce disant, le vieux défit le harnais du brûlé,
-dont il ne laissa que le mors et la bride, lui
-donna quelques petites tapes sur l’encolure, saisit
-la crinière, et en cavalier consommé qu’il était,
-lui, l’ancien cosaque de la garde, s’élança d’un
-bond encore souple sur le dos nu de la bête.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">[178]</a></span></p>
-
-<p>En quelques minutes, il eut franchi la distance
-qui séparait la datcha de la route communale.
-Les branches des noisetiers se rejoignent au-dessus
-de sa tête; les profondeurs du chemin
-retentissent sous les sabots de son cheval... Ah!
-ces Russes! Lui aussi, le vieux, il oublie presque
-le but de sa course. Penché sur le cou de sa
-monture qui galope dans un tourbillon de poussière,
-il se grise de vitesse. Il va, va toujours...
-Rien de suspect... A sa droite le taillis se troue
-de lumière; eh! il le connaît bien, le silo à la
-braise!... Il va passer... Il passe... Mais soudain,
-d’une de ces savantes pressions des genoux,
-dont les cosaques ont le secret, il imprime à sa
-bête un prompt mouvement de volte. Ses yeux
-troubles d’ivrogne ont vu là, dans le fond de la
-fosse, une masse informe qui gît comme un
-monstre écroulé. Serait-ce possible que ce fût...?
-Akim sent une main sournoise lui serrer le cœur.
-Il s’approche de l’endroit où le sable affaissé fait
-au bord de la route une vaste échancrure...
-Allons! plus de doute; c’est bien la télègue, le
-rouan, et, chose mille fois horrible! le cadavre
-sanglant du petit-neveu de sa femme!</p>
-
-<p>Mais cette paysanne assise là, auprès de lui et
-qui ne bouge pas?... Peuh! ces babas!...</p>
-
-<p>Akim saute à terre, attache son cheval à la
-branche la plus vigoureuse d’un noisetier, et
-dégringole le long du talus.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">[179]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Aleksandra Piétrovna!</p>
-
-<p>Ce cri a jailli de sa bouche. L’idole tourne la
-tête vers lui, met un doigt sur ses lèvres et fait
-signe en souriant de ne pas la troubler. Le vieux
-ne comprend plus...</p>
-
-<p>La tête découverte, il se tient à deux pas du
-sinistre groupe, et ses yeux sont plus épouvantés,
-peut-être, devant l’attitude de la barichnia,
-que quelques secondes auparavant, lorsqu’ils
-ont découvert le spectacle d’horreur.</p>
-
-<p>Assise sur le bord du char renversé, auprès
-du corps inerte de Danilo, Sacha suit devant
-elle un rêve dont le charme se reflète dans les
-prunelles ravies. Ses pieds ballants tapotent en
-mesure l’osier tressé de la télègue; ses doigts
-jouent avec des tiges de fleurs fanées rassemblées
-dans le creux de ses genoux; de temps à
-autre elle balance son buste, hoche la tête et
-murmure, comme en un accompagnement, l’air
-d’une vague chanson...</p>
-
-<p>&mdash;C’est beau! dit-elle à Akim au bout d’un
-moment... C’est le tzigane qui raccommode les
-samovars... Mais qu’importe? Tu ne sais pas, tu
-ne comprends pas comment j’aime!...</p>
-
-<p>Le vieux saisit maintenant: il crache jusqu’à
-trois fois par terre.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez, Aleksandra Piétrovna, dit-il en
-s’approchant de sa jeune maîtresse, nous allons
-rentrer à la maison.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">[180]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et pourquoi? Nous n’avons pas fini.</p>
-
-<p>&mdash;C’est qu’il est malade, lui, très malade; il
-faut le ramener à sa khata.</p>
-
-<p>&mdash;Malade?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Venez, petite colombe. Ensemble!
-ajouta l’oncle de Danilo en soulevant d’un geste
-d’infinie douceur sa maîtresse de son siège et
-l’emportant vers le talus dans ses bras.</p>
-
-<p>Pauvre vieux! il était dans son rôle, touchant
-et maladroit comme un ours qui bercerait un
-enfant...</p>
-
-<p>&mdash;Mais Danilko, qu’il vienne! supplia Sacha.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! tout de suite. Puis-je vous prendre
-tous les deux à la fois? Si vous attendez là, très
-sage, dans cinq minutes je reviens avec lui.</p>
-
-<p>Akim redescendit le talus. Après des efforts
-surhumains, il parvint à soulever la télègue et à
-dégager de dessous elle le corps de son neveu.
-Celui-ci déjà était raide.</p>
-
-<p>&mdash;Mon pauvre! mon pauvre! gémit le vieux.</p>
-
-<p>Et des larmes coulèrent de ses paupières rougies.</p>
-
-<p>Il s’agenouilla, se pencha vers le mort et déposa
-le baiser de paix sur son front.</p>
-
-<p>&mdash;Pardonne-nous, frère, à nous qui t’avons
-offensé...</p>
-
-<p>Puis il alla vers le cadavre du cheval, toucha
-du doigt le flanc glacé et inspecta les fractures
-des pattes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">[181]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Fini, mon vieux! fit-il nettement.</p>
-
-<p>Il retourna à Danilo, voulut le charger sur ses
-épaules, mais ce n’était pas le fardeau léger qu’il
-venait de remonter hors du trou: les membres
-raidis étaient lourds comme du plomb. Akim vit
-qu’il ne pourrait le porter. Le laisser là, pourtant!...
-Avant qu’il parvînt au village où seulement
-il pouvait trouver une aide utile et qu’il
-ne revînt avec quelqu’un, une demi-heure au
-moins s’écoulerait. Comment laisser le cadavre
-du gars si longtemps découvert et à la merci de
-Dieu sait quelles choses!...</p>
-
-<p>Akim n’est pas ancien soldat pour rien. Il possède
-les ressources des robinsons du camp. En
-moins de dix minutes, il a détaché, avec le couteau
-qui ne quitte pas sa poche, la claie d’osier
-du devant de la télègue, y a déposé le corps de
-Danilo, l’a maintenu aux pieds par son mouchoir
-de poche à lui, qu’il passe au travers des
-tressons, sous les épaules, par l’écharpe du mort.
-Et, attachant à ce brancard improvisé les rênes
-en laine tissée qu’il enlève au harnais du rouan,
-il se met à la remorque du lugubre fardeau qu’il
-parvient à remonter par la pente la plus douce
-de la fosse.</p>
-
-<p>Arrivé en haut du talus, il pose le brancard
-sur l’herbe, étend par-dessus son kaftane et va
-chercher son cheval.</p>
-
-<p>Aleksandra n’était plus là où Akim l’avait<span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">[182]</a></span>
-laissée tantôt. Après avoir attendu le vieux pendant
-quelques instants, elle s’était mise en
-marche et regagnait, par l’allée des noisetiers,
-les sentiers menant à la datcha... Elle avait oublié
-et Danilo, et Akim, et la scène tragique, et
-les chansons du gars; sa pensée fuyante habitait
-d’autres sites...</p>
-
-<p>L’oncle amena le brûlé par la bride jusqu’à
-l’endroit où était le cadavre, détacha celui-ci de
-la claie, le hissa sur le cheval, l’assujettit de son
-mieux, comme il l’avait fait dans la fosse, saisit
-la bête par la bride, tout près du mors, pour
-la maintenir sage, et se dirigea à la tête du
-sinistre équipage vers la demeure d’Evlampia.</p>
-
-<p>L’ombre était douce, paisible, sous la voûte
-des noisetiers; nul bruit ne vint offusquer l’oreille
-sereine du mort...</p>
-
-<p>Là-bas, à Ermino, les gens de la noce s’impatientaient.</p>
-
-<p>«Mais que fait donc, disait le père de Ioulia,
-que fait donc ce diable de Danilo qu’il n’arrive
-pas?»</p>
-
-<p>Et les gars, en habit de fête, groupés sur le
-bord de la route, devant la khata, guettaient, en
-lutinant les filles, l’arrivée du char nuptial...</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-182.jpg" width="200" height="46"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">[183]</a></span></p>
-
-<p class="pc4 elarge font1"><i>DEUXIÈME PARTIE</i></p>
-
-<div class="limit1">
-<p>«Elle, certes, a le droit et le devoir de diriger
-l’individu et de lui prescrire sa loi. Elle, c’est-à-dire
-la conscience...</p>
-
-<p>«Un homme sain et dans la pleine vigueur de
-son intelligence ne peut pas renoncer à son jugement.
-Si la loi et les mœurs lui imposent des
-actes qu’il trouve absurdes, parce qu’ils sont contraires
-au but, il n’a pas seulement le droit, mais
-le devoir, de défendre la raison contre l’absurdité
-et la connaissance contre l’erreur.»</p>
-<p class="pr2">(<span class="smcap">Max Nordau.</span> <i>Dégénérescence.</i>)</p>
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">[184]</a></span></p>
-<p>&nbsp;</p>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">[185]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-185.jpg" width="500" height="74"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-<hr class="chap" />
-
-<p class="pc4 mid font1"><i>DEUXIÈME PARTIE</i></p>
-
-<h2 class="p4">IX</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/da.jpg" width="150" height="149" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">A présent, le doute n’était plus
-possible. Tout le monde savait
-à la datcha.</p>
-
-<p>Quand Akim eut raconté à
-Mavra ce dont il avait été le témoin
-dans le silo, et que celle-ci,
-le plus doucement qu’elle put, l’eut redit à
-sa maîtresse, ce fut une scène de désespoir indescriptible.</p>
-
-<p>Tatiana Vassilievna, maintenant que le malheur
-qu’elle avait pressenti était consommé, ne
-pouvait croire qu’il fût possible. Et le pis, c’est
-que la chose ne devait pas avoir de fin!... Une
-longue, longue misère qui allait durer toute la vie!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">[186]</a></span></p>
-
-<p>On consulta les spécialistes de Kieff; puis
-Vadim partit pour Pétersbourg, chargé de consulter
-le célèbre psychiâtre Bogdanoff.</p>
-
-<p>Le praticien, comme ses confrères plus
-humbles, était d’avis de ne soumettre Sacha à
-aucun traitement spécial. «La vie de nos cliniques,
-dit-il au jeune homme, est bonne pour
-les aliénés qui ne peuvent être soignés chez eux
-ou pour les fous dangereux que l’on craint. Dans
-le cas présent, rien ne vaudrait la vie de liberté
-et de grand air et les soins de chaque instant
-dont le sujet jouit. D’ailleurs, puisque la moindre
-résistance à ses caprices a des effets si déplorables,
-mieux vaut laisser aller les choses jusqu’au
-jour&mdash;qui n’arrivera pas, espérons-le&mdash;où
-une intervention par la force deviendrait nécessaire.
-On sait encore bien peu de chose sur
-la folie héréditaire, avait conclu l’aliéniste, et
-c’est malheureusement la plus difficile à guérir.
-Sur un mal accidentel, on peut avoir des prises;
-mais, contre une tare de plusieurs générations!...»</p>
-
-<p>Vadim en savait donc autant en quittant Pétersbourg
-que ce qu’il avait dit lui-même à
-Viéra au début du mal de Sacha.</p>
-
-<p>Au fond, c’était une grande consolation pour
-Tatiana, dans le malheur qui la frappait, qu’on
-lui laissât sa fille. Elle aurait fait le suprême
-sacrifice de s’en séparer si tel avait été l’avis des<span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">[187]</a></span>
-médecins et pour le bien d’Aleksandra. Mais quel
-déchirement c’eût été pour son cœur maternel!
-Surtout de la confier à un de ces établissements
-sinistres dont le nom seul fait courir un frisson
-dans les veines.</p>
-
-<p>La pauvre femme passait la moitié de ses
-journées en prières. Faible, désorientée, elle
-n’avait un peu de paix qu’au pied de ses
-icônes...</p>
-
-<p>Quant à Viéra, que sa clairvoyance avait mise
-la première au courant du mal d’Aleksandra,
-une résolution, née de son entretien avec Vadim,
-grandissait dans son cerveau depuis la catastrophe
-du silo, à laquelle son intuition lui disait
-que Sacha avait dû prendre une part tragique,
-et l’obsédait déjà. Elle avait, après le départ définitif
-du jeune homme pour Kieff, fouillé la
-bibliothèque et dévoré les quelques livres traitant
-d’hérédité et de folie qui subsistaient encore
-de la collection de son grand-père, offerte en
-bloc, quelques années auparavant, par Tatiana à
-un ami de ce dernier. Elle avait compulsé le
-document envoyé par Vadim, et, quoiqu’elle
-n’eût pas toujours pu suivre avec netteté l’obscur
-dédale des termes techniques, et n’eût retiré
-de ses lectures qu’une bien imparfaite notion
-des terribles sciences de l’atavisme et de la psychiâtrie,
-un problème suggéré plus par son instinct
-généreux, il faut le dire, que par une<span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">[188]</a></span>
-logique irréfutable, s’était imposé à sa conscience.</p>
-
-<p>«Avons-nous le droit, lorsque nous savons
-que les êtres qui naîtront de notre sang sont
-prédestinés, par un vice de ce sang, à des souffrances
-particulières d’âme ou de corps, de procréer
-ces êtres? Non, se répondait Viéra, non,
-non, mille fois non! C’est comme si, sachant
-que je vais rencontrer une troupe d’enfants qui
-n’auront pas le temps de se garer, je lançais
-mon cheval au galop sur la route qu’ils parcourent.
-Combien seront blessés, tués? Je ne le
-sais. Et pourtant, j’aurais commis un véritable
-assassinat... La différence en ceci n’est que dans
-une nuance toute sophistique. Dans le premier
-cas, j’agis par passivité; dans le second, par activité.
-Une chose est lointaine, l’autre présente...
-Mais, pour une conscience honnête, ces différences
-existent-elles?»</p>
-
-<p>Hélas! le cœur de la pauvre Viéra avait fort à
-faire contre les convictions que sa loyauté lui
-dictait! Pour les mettre en pratique, ne faudrait-il
-pas renoncer à l’amour d’Evguénï, à ses rêves
-de bonheur, aux instincts si doux qu’une jeune
-fille porte en elle?... Alors s’avançaient les arguments
-sournois:</p>
-
-<p>«Mais à quoi servira mon sacrifice, si Katia
-s’obstine à se marier et met au monde des enfants?...
-Peut-être aussi d’autres membres de<span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">[189]</a></span>
-notre lignée vivent-ils encore et se propagent-ils
-sans que nous le sachions... Quand ce ne serait
-que du côté bâtard... N’importe! répondaient les
-nobles impulsions. Ce qui se passe en dehors
-de ta conscience ne te regarde pas. Si les apôtres,
-les inventeurs, les savants avaient raisonné de la
-sorte, l’humanité serait encore tout au fond des
-ténèbres. Chacun doit faire ce que la loi d’amour
-et de progrès lui dicte. C’est vrai,» concluait
-nettement Viéra. Et sa tête se relevait de
-toute la hauteur de sa résolution sublime!</p>
-
-<p>Une lettre de Vadim à qui elle n’avait pas
-encore fait part de ce qui se passait en elle vint
-bientôt consolider son projet de sacrifice. Après
-quatre longues pages de nouvelles concernant
-tous les habitants de la datcha, se trouvait une
-feuille détachée en tête de laquelle étaient écrits
-ces mots: «Ceci est pour toi seule; ne le lis pas
-à tante...» Puis tout de suite après, venaient les
-lignes qui suivent:</p>
-
-<p>«J’ai été mardi chez les Kantoucheff. Pendant
-la soirée, Maria Pavlovna m’attirant à l’écart
-(c’est ce jour-là qu’elle m’a chargé pour vous
-autres des amitiés que j’ai jointes à ma lettre)
-donc, Maria Pavlovna, m’attirant dans un coin
-du salon, me fit remarquer l’air agité d’Elisavéta
-Serguiévna. Grigorï Lvovitch m’avait déjà parlé
-de cela aussi et c’était bien inutile, car moi-même,
-dès que j’eus dit bonjour à notre amie, j’avais<span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">[190]</a></span>
-été frappé de l’expression de sa figure... Mais,
-imagine-toi qu’au moment où j’allais prendre
-congé d’elle, celle-ci me dit tout bas: «Non,
-non, restez le dernier! Je dois vous parler. C’est
-très grave, ajouta-t-elle, en me fixant d’un air
-hagard.» Lorsque tout le monde fut parti elle
-dit à Lef Grégorievitch: «Va te coucher; tu
-dois avoir sommeil. Aussi bien Vadim Piétrovitch
-est trop de nos amis pour ne pas t’excuser.»
-J’insistai: «Comment donc!...» Nous causâmes
-un instant de choses banales; puis, quand Elisavéta
-Serguiévna eut entendu se refermer la
-porte qui sépare le cabinet de travail de leur
-chambre à coucher, elle bondit de sa chaise,
-vint me prendre les mains, et d’un air que je
-n’oublierai jamais, me dit: «Vadim Piétrovitch,
-je deviens folle! Je vous dis que je deviens folle!...
-J’ai des visions! gémit la pauvre femme. Tout
-à l’heure, avant d’entrer dans le salon, j’ai vu
-maman qui est morte depuis cinq ans, vous le
-savez, assise sur le divan de la salle à manger.
-Ce n’est pas la première fois!... D’ailleurs nous
-sommes tous fous dans notre famille!... Et Lef!
-Hier il avait pris un fiacre et ne pouvait pas dire
-au cocher l’adresse de sa maison!... Il l’avait oubliée!...
-Il dut aller trouver Tchernienko à la
-clinique pour lui demander le nom de notre rue!...
-Et Natacha! Ah! Seigneur! Seigneur! ma Natachka!...
-Maudit soit le jour, cria-t-elle dans un<span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">[191]</a></span>
-état de surexcitation indescriptible, où je me suis
-mariée! Trois enfants, et un déjà qui a hérité
-de sa mère!... Qu’adviendra-t-il des autres entre
-deux époux déments?... Vadim Piétrovitch,
-ajouta-t-elle tout bas en saisissant mes poignets
-et les serrant avec une force vraiment effrayante,
-je suis trop lâche pour me tuer; mais jurez-moi,
-au nom du Seigneur qui nous voit, que lorsque
-je deviendrai folle tout à fait, vous m’empoisonnerez,
-vous! Un médecin... un ami, cela vous
-sera facile sans éveiller les soupçons!... Jurez-le-moi,
-Vadim Piétrovitch!»</p>
-
-<p>«J’étais trop ému pour songer à la calmer;
-d’ailleurs qu’aurais-je pu lui dire en ce moment?...
-Je répondis seulement avec gaucherie: «Que
-me demandez-vous-là, Elisavéta Serguiéevna?
-Mais c’est un crime que vous me proposez!» Au
-fond, je la comprenais si bien, la malheureuse!
-«Un crime de me tuer pour m’épargner des
-années d’un mal horrible?... Eh! vous savez bien
-que ce serait le plus bel acte de pitié qu’un
-homme pût commettre envers un autre, si de
-misérables préjugés ne nous avaient faussé la
-conscience! Justement je vous ai choisi, vous,
-Vadim Piétrovitch, pour cette suprême prière,
-parce que je sais vos idées généreuses, votre
-miséricorde... et aussi parce que vous êtes depuis
-six ans notre ami le plus fidèle!...»</p>
-
-<p>«Elle pleurait. Je ne sais ce que je lui dis... Je<span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">[192]</a></span>
-la consolai de mon mieux; je lui jurai à moitié
-de faire ce qu’elle me demandait (avec l’intention&mdash;inutile,
-je pense, de te le dire&mdash;de ne pas
-tenir mon serment. Que Dieu me pardonne si
-j’ai mal agi!) Enfin, j’oubliai mon sang-froid de
-futur médecin, et déraisonnai presque autant
-qu’elle...</p>
-
-<p>«La position d’Elisavéta Serguiéevna n’est-elle
-pas ce qu’il y a de plus affreux?... Tu le vois,
-Viérotschka, chaque famille a son drame! Il en
-est, hélas! de toutes sortes et de degrés bien
-différents; mais, n’est-ce pas que le malheur
-dont nous avons été frappés n’est pas comparable
-à celui de notre amie?...</p>
-
-<p>«Comment va tante? Et notre Sachinnka?...
-Donne-moi beaucoup, beaucoup de détails sur
-sa santé.»</p>
-
-<p>«Maudit soit le jour où je me suis mariée! se
-répétait Viéra, en tourmentant la lettre de Vadim
-entre ses doigts émus. Et voilà sans doute, ce
-que j’aurais à me dire quelque jour, moi aussi,
-si je n’avais pas le courage de renoncer à être
-épouse et mère!... Pauvre Elisavéta Serguiéevna!
-pauvre martyre! Quel exemple pouvait venir
-plus à propos me confirmer dans ma résolution
-de rester fille? Ah! si je pouvais gagner Katia
-à ma cause!»</p>
-
-<p>Elle alla, séance tenante, trouver sa sœur dans
-le salon, lui lut la lettre de Vadim, lui exposa à<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">[193]</a></span>
-nouveau ses projets de renoncement, et l’adjura
-de rompre son mariage.</p>
-
-<p>Toute brûlante encore des précoces flammes
-du sacrifice, elle s’imaginait, la naïve enfant, que
-sa sœur, au premier mot de sa requête, allait
-mettre sa main dans la sienne et se rallier à ses
-raisons. Hélas! sa déception devait être d’autant
-plus grande en voyant échouer si nettement, si
-complètement sa démarche sublime!</p>
-
-<p>L’entendement frivole de Katia ne pouvait se
-prêter à des vues de ce genre.</p>
-
-<p>&mdash;Je suppose que tout ceci n’est qu’une plaisanterie,
-dit-elle à Viéra. Qui, je te prie, si ce
-n’est toi, songerait à des choses pareilles? Ne pas
-me marier parce qu’un de mes arrière-neveux,
-un petit-fils, un de mes enfants, même prenons
-le pis, pourrait naître avec des prédispositions à
-la folie! Mais à ce compte-là, sœur, il ne faudrait
-plus de popes pour bénir les unions! D’ailleurs,
-j’aime Serguié. Pour rien au monde je ne renoncerais
-à lui!...</p>
-
-<p>Ce dernier argument semblait à Katia autrement
-péremptoire que n’importe quelle réfutation
-scientifique ou subtile des théories de sa
-sœur.</p>
-
-<p>&mdash;Rompre mon mariage! Mais tu es folle!</p>
-
-<p>&mdash;Katia! cria Viéra en saisissant le bras de sa
-sœur.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, cela m’a échappé, dit Iékatérina en se<span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">[194]</a></span>
-mordant les lèvres! C’est une locution qu’on
-emploie si souvent...</p>
-
-<p>&mdash;Sans se rendre compte de son sens tragique!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais aussi, toi, tu exagères tout. C’est un
-grand malheur, un très grand, qui a frappé notre
-Sacha; mais partir de là pour vouloir réformer
-les lois de la création!... Tiens, jeta Katia, cela
-est digne de Tolstoï!...</p>
-
-<p>Viéra poussa un long soupir. Elle sentait une
-fois de plus que jamais sa sœur et elle ne se
-comprendraient. Entre leurs deux natures, bien
-qu’elles fussent du même sang, il y avait tout
-l’abîme mystérieux des idées, des penchants, du
-caractère...</p>
-
-<p>&mdash;Mais promets-moi de réfléchir, au moins,
-insista-t-elle lorsque Katia dut la quitter pour
-donner des ordres à la nouvelle femme de
-chambre qui rangeait le linge de son trousseau.
-Promets-le moi.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! Si ça peut te faire plaisir...
-Pourtant j’aime autant te dire d’avance que mes
-réflexions ne me feront pas changer. On ne bouleverse
-pas ainsi sa vie du jour au lendemain
-pour Dieu sait quelles utopies!...</p>
-
-<p>&mdash;Non, mais vraiment, fit la jeune fille en
-pouffant de rire, trouvant décidément par trop
-grotesque le prosélytisme de sa sœur, tu as de
-ces idées!... Allons, réfléchis, toi aussi, de ton<span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">[195]</a></span>
-côté, et nous finirons bien par nous entendre!...</p>
-
-<p>&mdash;Rien à faire! songea Viéra avec douleur
-lorsque Iékatérina fut sortie du salon dans une
-glissade. Pourtant, mon rêve était si beau! Les
-dernières de notre race... Anéantie eût été à jamais
-la tare qui, comme un cancer, empoisonne
-notre sang! Ah!...</p>
-
-<p>&mdash;Que signifie ce gros soupir, chère enfant,
-demanda, en français, une voix derrière Viéra?</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine!...</p>
-
-<p>&mdash;Vous ne m’avez pas entendu entrer, vous
-étiez si absorbée dans vos pensées! Voyons, que
-se passe-t-il sous ce front-là, interrogea Madeleine
-Burdeau en écartant du bout des doigts une
-mèche cendrée qui s’était échappée des bandeaux
-de Viéra? Il faudrait pourtant se faire une
-raison...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! venez, fit Viéra en entraînant la
-Française hors du salon! Je vais vous dire à quoi
-je songeais... Vous êtes tellement mon amie depuis
-que je vous connais bien! C’est Vadim qui
-m’a ouvert les yeux sur vous, ajouta-t-elle sans
-remarquer la rougeur qui, à ces mots, couvrit le
-visage de M<sup>lle</sup> Burdeau. Oui, vraiment; il m’a
-tellement fait votre éloge, les derniers temps de
-son séjour à Vodopad, que j’ai fini par voir en
-vous la perfection que vous êtes!... Oui, oui.</p>
-
-<p>Viéra prit la jeune fille par le bras, et l’entraîna
-hors du jardin vers la route. Trop occupée de<span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">[196]</a></span>
-ses rêves à elle, elle ne soupçonnait pas l’émotion
-de cette dernière.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! voici...</p>
-
-<p>En quelques mots Viéra mit M<sup>lle</sup> Burdeau au
-courant de ses projets. Très attentive malgré son
-trouble la Française l’écoutait.</p>
-
-<p>&mdash;Quelle est votre opinion, Madeleine? demanda
-M<sup>lle</sup> Erschoff en concluant. M’approuvez-vous?</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu! chère amie... C’est une question
-si grave, si compliquée!... Et je suis prise au
-dépourvu...</p>
-
-<p>&mdash;Mais ainsi, dès l’abord?...</p>
-
-<p>&mdash;Certes l’idée en est noble, généreuse...
-trop même, peut-être, ajouta Madeleine Burdeau
-en souriant un peu... D’aucuns pourraient la
-faire rentrer dans la catégorie des utopies...</p>
-
-<p>&mdash;Vous aussi! s’écria Viéra d’un ton de reproche...</p>
-
-<p>&mdash;J’ai dit: d’aucuns. Quant à moi, ma nature
-me prédispose assez à des rêveries de ce genre...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! j’en étais sûre, s’écria Viéra, en pressant
-le bras de sa compagne avec transport.</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant, reprit celle-ci, que votre joie
-n’aille pas trop vite en besogne; des choses pareilles
-à celles que vous venez de m’exposer ne
-s’acceptent pas sans quelques réfutations. La
-première qui se présente à mon esprit est celle-ci:
-si tous les descendants des races tarées agissaient<span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">[197]</a></span>
-selon vos principes, la terre, ma chère enfant,
-serait bientôt dépeuplée; or, ce n’est pas
-là le but de la Nature... ni de la société...</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! Les cas ne sont pas tellement
-fréquents de familles contaminées par un mal
-héréditaire.&mdash;J’entends un mal déterminé, spécial,
-qui fait des victimes certaines&mdash;car pour
-le reste, nous savons trop, hélas! qu’il n’est pas
-possible d’éviter la souffrance en ce monde!&mdash;Donc,
-les familles tarées sont des exceptions, et
-en les supprimant on ne diminue pas sensiblement
-les représentants du genre humain. D’ailleurs,
-quand cela serait, à quoi sert que la terre
-soit peuplée de monstres?... Puis enfin, moi, ce
-n’est pas à une idée sociale que j’obéis. C’est à
-une considération tout individuelle, tout humaine...
-Mon cœur est ému d’une pitié infinie
-pour ces êtres qui, soumis au terrible occultisme
-de l’hérédité, sont condamnés dès l’instant de
-leur naissance à partager les maladies de leurs
-ascendants, ou bien à expier leurs aberrations,
-leurs vices!... Je veux, en enterrant ma race,
-épargner la souffrance à quelques-unes au moins
-de ces créatures marquées d’avance du sceau
-d’une réprobation imméritée!</p>
-
-<p>&mdash;Cela est beau, et bien digne de passionner
-un noble esprit; seulement, je le répète, en partant
-de ce principe, il faudrait supprimer la
-moitié des hommes; que dis-je, la moitié? les<span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">[198]</a></span>
-trois quarts, les neuf dixièmes!... Car ce n’est
-pas de l’hérédité seule que vient la souffrance...
-En somme c’est la Douleur qui règne sur le
-monde, et elle ne cessera d’exercer sa royauté
-que le jour où ce monde lui-même cessera
-d’exister. Ah! c’est une terrible impératrice que
-l’on ne détrône pas avec une bombe ou des révolutions!</p>
-
-<p>&mdash;Vous changez la question en mettant encore
-une fois en jeu les souffrances vagues qui
-pèsent sur l’humanité, dit Viéra avec un peu
-d’impatience. Nous ne nous occupons en ce
-moment que du mal défini auquel on peut remédier,
-du moins en partie, et j’estime que,
-même sans espoir d’un succès certain, l’homme
-doit faire le sacrifice de son individu lorsqu’il
-voit quelque possibilité d’améliorer le sort de
-ses semblables.</p>
-
-<p>&mdash;Nous arrivons à la question sociale...</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! L’homme, par rapport à la société,
-ne m’intéresse pas. Mon but, je le répète,
-est d’empêcher, comme je le peux, quelques
-créatures de souffrir. Puisque, dans le cas d’hérédité
-qui nous occupe, il n’y a guère possibilité
-de soulager qu’en empêchant de créer, c’est ce
-que je m’empresse de faire en vouant ma race à
-l’extinction... du moins autant qu’il est en mon
-pouvoir...</p>
-
-<p>&mdash;Mais sacrifier ainsi toute sa vie pour éviter<span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">[199]</a></span>
-des maux peut-être imaginaires!... Car enfin, il
-est possible que justement vos descendants, à
-vous, seront tout à fait sains.</p>
-
-<p>&mdash;Il est possible, mais il n’est pas probable;
-alors, mieux vaut agir d’après le pis! De cette
-manière, au moins, je tiens la certitude!</p>
-
-<p>&mdash;Ma noble Viéra! fit Madeleine Burdeau en
-saisissant les mains de la jeune fille dans les
-siennes. Et Evguénï Nikolaïevitch, demanda-t-elle
-tout bas après un moment de silence, son
-regard velouté plongé dans les beaux yeux couleur
-d’azur de M<sup>lle</sup> Erschoff.</p>
-
-<p>Viéra pâlit un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit-elle pourtant, en s’efforçant de
-sourire, ceci me donnera sans doute un peu plus
-de mal que d’exposer mes théories! Mais n’importe!
-Je serai fidèle à ce que je considère
-comme mon devoir.</p>
-
-<p>Elle eut un geste décidé; puis écrasa une
-larme au coin de sa paupière...</p>
-
-<p>&mdash;D’autres ont fait pis, ou plutôt mieux que
-cela!</p>
-
-<p>&mdash;Mais puisque tu l’aimes, fit Madeleine en
-tutoyant pour la première fois son élève.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Rien... En disant cela j’ai tout dit.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je sais, la Française est avant tout
-et toujours, malgré et contre tout, l’amoureuse!
-l’amoureuse qui ne voit que son amour et ne<span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">[200]</a></span>
-peut lui souffrir d’obstacles! Pour nous, gens du
-Nord, l’amour n’est qu’un accident dans la vie;
-nous ne le voulons ni tyrannique ni absorbant.
-Alors...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! ne te défends pas, ma chérie! Tu n’en
-auras ni plus ni moins de mérite! Tu sais aussi
-bien que moi que l’amour n’est pas le propre
-d’une latitude ou d’une nation; qu’il est de
-toutes les races et de tous les pays; qu’il est humain,
-divin, enfin qu’il est la loi suprême!... De
-quoi naît-on? De l’amour. Quel est le but de
-nos espoirs, de nos rêves, de notre vie tout entière?
-L’amour. Pourquoi travaillons-nous? Pour
-donner du bien-être à ceux que nous aimons.
-Pourquoi souffrons-nous? Pourquoi quelques-uns
-volent-ils, tuent-ils? Par amour! L’amour,
-toujours l’amour! Devant ces deux syllabes tout
-s’efface et rentre dans le néant.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Burdeau avait mis tant de chaleur dans ces
-mots, que Viéra ne put s’empêcher de lui dire:</p>
-
-<p>&mdash;Comment! vous aussi, Madeleine?</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, répondit la Française, mais cette
-fois tristement. Dieu n’a pas fait d’exception
-pour le cœur des hommes. Qu’ils soient riches,
-qu’ils soient humbles, quand le moment est
-venu, tous doivent y passer!...</p>
-
-<p>Puis, pour faire oublier l’amertume que recélait
-sa phrase, elle déclama, prenant à dessein
-un air comiquement emphatique:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">[201]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous tous qui m’écoutez, oyez ceci. J’aime
-et ne suis pas aimée!</p>
-
-<p>&mdash;Il y a toujours un obstacle, dit Viéra en
-soupirant. Et... peut-on savoir?</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas à présent. Il est possible qu’un
-jour... mais je ne promets rien. Livrer le secret
-d’un amour partagé, c’est charmant; dans le cas
-contraire, cela n’a rien de glorieux, non, ni de
-gai!... Sais-tu, Viéra, reprit-elle au bout d’un
-instant, ce qui me vient à l’idée en ce moment,
-et que j’ai oublié de t’objecter tantôt? C’est
-qu’en renonçant à Evguénï, ce n’est pas seulement
-sur ton bonheur, à toi, que tu opères, mais
-sur le sien en même temps; et cela, en as-tu le
-droit?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ne me tente pas, Madeleine, cria
-Viéra, ne me tente pas! C’est là la plaie, la plaie
-vive de mon cœur! Devant elle toutes mes
-autres blessures s’effacent. Et pourtant, puisque
-le remords ne m’a jamais effleurée, ajouta-t-elle
-lentement, c’est que les choses sont bien ainsi...
-tandis que je ne pourrais supporter, maintenant,
-de renoncer à mon sacrifice.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, dis-moi encore... Et Katia?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! elle ne veut rien entendre, elle! Tu la
-connais! Une idée juste a-t-elle jamais pu entrer
-dans son cerveau? Elle ne comprend pas; elle
-rit, elle appelle cela des billevesées, voilà toute
-sa logique...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">[202]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et puis il faut bien avouer que dans les
-conditions où elle est, à la veille de ses noces...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, approuva Viéra, soyons juste. Il faudrait
-une énergie rare pour rompre un mariage
-d’amour trois semaines avant la date de son
-accomplissement. Une énergie rare, ou le feu de
-l’apostolat, du dévoûment... Or, Katia ne possède
-ni l’un ni l’autre. Ah! quel dommage! C’eût
-été si beau!... Enfin, Madeleine, à toi je puis bien
-te dire cela; je n’ai plus qu’un espoir, et qu’il
-est affreux, mon Dieu! c’est qu’elle n’ait pas
-d’enfants... Ainsi, la loi de justice s’accomplirait
-malgré elle. Tu ne dis rien, Madeleine.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Burdeau eut un geste qui signifiait: «Que
-pourrais-je dire?» Puis elle ajouta:</p>
-
-<p>&mdash;Ma tête s’y perd; tout cela est si extraordinaire,
-si subtil; il faudrait être Salomon lui-même
-pour juger! Enfin, je ne puis, pour t’apaiser,
-que te répéter l’éternelle parole des anges au
-berceau du Sauveur: «Paix sur la terre aux
-hommes bien intentionnés!» Toute l’indulgence
-des nations tient dans cette absolution sublime.</p>
-
-<p>Les jeunes filles, pendant quelques instants,
-se turent. Étroitement enlacées comme deux
-âmes qui viennent de se lier pour toujours, elles
-suivaient dans la paix rose du crépuscule d’octobre
-les sentiers qui mènent à l’étang de Vodopad.
-Malgré les blessures que chacune d’elles
-venait de toucher du doigt, leurs fronts étaient<span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">[203]</a></span>
-sereins. La muse du soir avait peu à peu, comme
-d’un palimpseste effacé les pensées frivoles de
-leurs cœurs, et tracé sur leur blancheur nouvelle
-la poésie sacrée de son recueillement.</p>
-
-<p>&mdash;Regarde, Madeleine, dit Viéra lorsqu’elles
-furent arrivées aux chutes d’eau. Quelle agitation
-tiendrait devant un apaisement pareil? Oh!
-bien orgueilleux, bien endurci par les passions
-serait l’homme dont l’âme, même au plus fort
-de l’épreuve, se déroberait au charme que la
-Nature sait dévoiler à certaines heures!... Mais,
-vraiment, dis, la grâce et le charme du crépuscule
-tout entier ne tiennent-ils pas dans cette
-flaque d’eau, dans ces chutes murmurantes?
-L’étang les reflète et les cascades lui prêtent
-leur voix. Que l’heure est douce, Madeleine! Et
-que Dieu a eu de pitié d’avoir créé le soir!</p>
-
-<p>La jeune fille joignit les mains et regarda devant
-elle avec extase.</p>
-
-<p>«Singulier peuple que ces Russes, songea
-Madeleine Burdeau observant, moins émue
-qu’elle, le ravissement croissant de sa compagne!
-Froid, apathique, indolent pendant vingt-trois
-heures du jour, il se révèle à la vingt-quatrième
-d’une exaltation aiguë que n’atteindront
-jamais nos enthousiasmes les plus démonstratifs.
-Quelque chose vibre en eux qui échappera toujours
-à l’analyse des Latins que nous sommes...
-C’est bien la race des glorieux martyrs, des héros,<span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">[204]</a></span>
-des dévoûments sublimes comme des pires
-abjections. Et dire que nous croyons posséder
-en France le monopole des passions vives!»</p>
-
-<p>&mdash;Remarque, Madeleine, dit Viéra en s’arrachant
-à sa contemplation, que la nature est la
-seule chose sur laquelle tous les êtres humains,
-de quelque race qu’ils soient, se sont entendus.
-Le nègre chante ses savanes, l’Hindou ses forêts,
-le Peau-Rouge ses prairies, l’Arabe son désert et
-son cheval, le Circassien ses montagnes. Quant
-aux poètes civilisés (mon Dieu que ces deux
-mots vont donc mal ensemble!) ils peuvent être
-sceptiques, mystiques, ironiques, épiques, sentimentaux,
-grivois, la beauté des sites et du ciel
-les séduit toujours. Et comme c’est drôle que ce
-soient précisément les choses que nous prétendons
-n’avoir pas d’âme, qui émeuvent le plus la
-nôtre! Quelle bouche, je te prie, a la fraîcheur
-d’une rose? Quels yeux la transparence limpide
-d’un lac? Quelle voix nous parle aussi éloquemment
-que le murmure d’une source ou le grondement
-de la foudre? Lorsque je me trouve en
-nombreuse société, il y a à peine deux visages
-sur lesquels mes regards aiment à se poser; mais
-au milieu de la forêt ou du steppe, quel feuillage
-d’arbre, quel brin d’herbe serait désagréable à
-ma vue? Ah! que je plains les gens des villes,
-chère amie! Comment seraient-ils justes, comment
-seraient-ils généreux et purs, quand leur<span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">[205]</a></span>
-vie tout entière se passe, non parmi les saines
-ivresses pour lesquelles ils ont été créés, mais
-au milieu de sensations conventionnelles, perverties,
-frivoles...</p>
-
-<p>&mdash;Et combien d’entre eux vous plaignent à
-leur tour, ma chérie, dit M<sup>lle</sup> Burdeau en souriant.
-La campagne, pour les citadins, est un
-véritable épouvantail... sauf pour y passer les
-dimanches, et la couvrir des papiers graisseux
-qui enveloppaient leurs saucissons!...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Viéra; parce qu’en prononçant le
-mot campagne, ce n’est pas la nature qui se
-présente à leurs yeux avec ses divins charmes,
-ses aspects toujours nouveaux, sa sérénité accueillante,
-c’est, par un renversement d’optique,
-les ennuis matériels qu’ils auraient à subir, les
-incommodités, les petites privations... Au lieu
-de regarder ce qui est, leurs esprits inquiets
-voient ce qu’il manquerait, et de là leur dédain
-d’une vie dont ils n’ont envisagé que les mauvais
-côtés. Chez nous, pourtant, ils sont rares,
-ceux qui n’aiment pas la campagne. Le Russe
-est né pour les vastes horizons; il a dans le sang
-d’ataviques démangeaisons de vie nomade, de
-grand air. Si j’étais seule au monde, ajouta
-M<sup>lle</sup> Erschoff, ou, du moins, si les êtres avec lesquels
-je vis m’étaient moins chers, j’équiperais
-un chariot, je me munirais d’un serviteur fidèle
-et m’en irais tout droit devant moi, au hasard<span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">[206]</a></span>
-des plaines et des montagnes, passant une nuit
-ici, un jour là-bas, et savourant sans vaines entraves
-les pures joies de ma liberté.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous n’avez rien inventé, ma très
-chère; ne savez-vous pas que le dernier cri de la
-mode chez nous est d’avoir sa roulotte automobile
-et de s’en aller comme vous le dites, non
-par monts et par vaux, le puissant véhicule ne
-s’y prêterait pas, mais par routes, à la recherche
-de la sensation rustique?</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment? fit Viéra amusée.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui. Par exemple, on ne se contente
-pas de la rusticité dans tout; oh! bien s’en faut!
-On emporte avec soi lavabo, literie, tente-abri,
-ustensiles de cuisine, vaisselle, sièges pliants...
-Enfin, l’on s’encombre si fort et l’on se donne
-tant de soucis que tout le plaisir du voyage en
-est gâté; mais chacun, cependant, essaiera de la
-roulotte et du camping. C’est très bien porté,
-très chic, et par conséquent...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! alors, si c’est chic, je n’en veux plus,
-s’écria Viéra, comiquement sérieuse! Fi! la vilaine
-chose, le vilain mot! Ne vous fâchez pas,
-chère Madeleine, mais si vous saviez comme
-elles sont intolérables à notre simplicité russe,
-ces éternelles préoccupations de snobisme et de
-chic, dont les échos nous viennent de l’étranger!
-Peut-être sommes-nous, nous autres, un
-peu trop dédaigneux de l’élégance; il faudrait<span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">[207]</a></span>
-un juste milieu, je l’avoue, entre votre goût et le
-nôtre, mais que les Français sont ridicules avec
-leurs raffinements soi-disant esthétiques! Ils ne
-parviennent, le plus souvent, qu’à créer du clinquant,
-du faux, qu’eux seuls prennent pour de
-l’art...</p>
-
-<p>&mdash;Tu m’as demandé de ne pas me fâcher,
-Viéra, et c’est tout au plus si je t’obéis pour ne
-pas être désagréable à ma nouvelle amie, pourtant
-j’en aurais le droit, certes! Je suis bon juge,
-moi, car je connais la moitié de l’Europe: l’Angleterre,
-l’Autriche, la Serbie, l’Allemagne, la
-Russie, la Belgique, et, sauf cette dernière miniature
-de royaume, qui est un foyer de progrès,
-de luxe et de bien-être, aucun de ces pays, impartialement
-parlant, ne m’a semblé égaler le
-nôtre au point de vue artistique, industriel et...</p>
-
-<p>&mdash;Et moral?</p>
-
-<p>Viéra avait jeté cela vivement, piquée par la
-controverse de M<sup>lle</sup> Burdeau.</p>
-
-<p>Celle-ci, très grave, répondit:</p>
-
-<p>&mdash;Et moral, peut-être. Qui sait, si l’on pouvait
-«sonder les cœurs et les reins» des nations,
-quelles surprises nous réserverait cette
-chirurgie d’un nouveau genre? Les apparences
-sont si trompeuses! Les étrangers jugent toute
-la France sur Paris dont ils n’ont le plus souvent
-visité que les petits théâtres, le classique Moulin-Rouge,
-le monde à côté, et pis encore!... sur<span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">[208]</a></span>
-Paris qui, en somme, n’est qu’une vaste Cosmopolis...
-Ils ne connaissent rien de la vraie France,
-celle que nous chérissons si jalousement! Que
-dis-je? Il est même de bon ton parmi ceux qui
-ne connaissent ni l’un ni l’autre, de nous... bêcher!
-Ne serait-ce pas, chère Viéra, un peu de
-jalousie?...</p>
-
-<p>&mdash;Non, dit M<sup>lle</sup> Erschoff sincère. J’avoue
-pourtant, après réflexion, que, déroutée par l’opposition
-du spectacle que nous avons sous les
-yeux et de l’écho des sottes vanités mondaines,
-j’ai été un peu injuste, tout à l’heure. Oh! rien
-qu’un peu, ne prenez pas cet air vainqueur!...
-Mais à quoi bon continuer une discussion qui ne
-peut aboutir à rien? Chaque citoyen&mdash;et ceci
-est touchant&mdash;ne trouve-t-il pas toujours son
-pays supérieur à tous les autres? Et dès que deux
-étrangers sont aux prises, l’éternel duel des sentiments,
-des préjugés, des idées, n’en fait-il pas
-aussitôt deux adversaires?... Réconciliables, heureusement,
-ajouta Viéra dans un sourire, en baisant
-M<sup>lle</sup> Burdeau sur la joue qui était à sa portée.</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, il faut bien passer son temps à
-quelque chose, fit celle-ci en rendant à son
-amie sa caresse. Que serait un tête-à-tête sans
-querelle? Les amoureux eux-mêmes n’y résistent
-pas...</p>
-
-<p>&mdash;Et voilà ce que je ne comprends pas! dit<span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">[209]</a></span>
-Viéra redevenue songeuse. L’amour ne doit être
-qu’une longue entente, une complète harmonie...
-Je ne prise point le tumulte de la passion,
-ni les brouilles coquettes «pour mieux s’aimer
-après», comme on dit; mais un amour serein,
-silencieux, égal. La main dans la main, les yeux
-dans les yeux, voilà comment on devrait passer
-la vie quand on s’aime! J’avais fait ce beau rêve.
-Hélas!... murmura Viéra en soupirant longuement.</p>
-
-<p>&mdash;D’autres que vous l’ont fait aussi, ce rêve,
-ma chérie, dit Madeleine Burdeau non moins
-mélancolique, et doivent comme vous l’enterrer
-par un hélas. «Hélas!...» c’est le plus souvent
-par ce mot désabusé, ce «Sésame, ferme-toi!»
-que finissent les beaux songes! Tu vois cette
-frêle branche amenée de la forêt par le ruisseau,
-et que charrie l’eau de la cascade pour l’emporter
-vers le tourbillon qui doit l’engloutir? C’est
-là l’image de nos espoirs, verts rameaux que la
-vie entraîne dans son tournoiement!...</p>
-
-<p>Viéra ne répondit plus; elle songeait.</p>
-
-<p>Le voile du soir, de rose qu’il était, se teignait
-en gris-perle... L’eau de l’étang, avec ses herbes
-bizarres, ressemblait à un écrin de velours
-sombre étalant ses émaux précieux, et mariant
-leur éclat aux ciselures du feuillage, les gouttelettes
-de la cascade s’égrenaient une à une, pareilles
-aux perles d’un collier brisé. Des parfums<span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">[210]</a></span>
-de feuilles mortes et de résine arrivaient de la
-forêt prochaine, harmonieux, divinement, dans
-cette pénombre pâle...</p>
-
-<p>&mdash;Quel dommage qu’il faille rentrer, dit
-Viéra avec regret!</p>
-
-<p>&mdash;Tout a une fin, répondit M<sup>lle</sup> Burdeau.
-Pourquoi déplorer ce qu’on ne peut éviter? Aussi
-bien nous y reviendrons... Demain ne sera pas
-moins attrayant qu’aujourd’hui.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes une sage, Madeleine, fit Viéra
-en se levant du tronc renversé d’un saule sur
-lequel elle était assise.</p>
-
-<p>&mdash;Chacune son tour, riposta la Française;
-tout à l’heure c’était toi...</p>
-
-<p>Et les nouvelles amies, se prenant par le bras,
-s’engagèrent dans le chemin qui menait à la datcha.</p>
-
-<p>La brise avait fraîchi, le sable était humide...
-fini le sortilège des décors! Pressées l’une contre
-l’autre, les deux jeunes filles ne songeaient plus
-qu’à regagner au plus vite le home hospitalier
-où les lampes allumées mettent une si douce
-clarté, où le samovar chante, où le parfum du
-thé embaume si gentiment, où les visages aimés
-portent sur chacun de leurs traits leurs souhaits
-de bienvenue!</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">[211]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">X</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dv.jpg" width="81" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">VIÉRA s’est retirée dans sa chambre,
-mais elle ne peut dormir; tant de pensées
-heurtent son front!</p>
-
-<p>Ce jour-là ont eu lieu les noces de Katia.</p>
-
-<p>Dès le matin, tout Vodopad était en liesse;
-jamais l’humble village n’avait vu tant d’hôtes
-ni d’équipages... «Vois donc, Nikita, les beaux
-chevaux!» «Euh! euh! le mari est officier dans
-la marine de notre père le tzar!» «Un fier cocher,
-Ivann, celui qui mène la troïka!» Ainsi
-s’interpellaient les moujicks, dont la plupart
-avaient négligé leur travail pour faire haie sur le
-passage de la noce.</p>
-
-<p>La pauvre église de bois étant trop petite pour
-contenir tout le monde,&mdash;car les parents et les
-amis des deux familles étaient nombreux,&mdash;le<span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">[212]</a></span>
-vieux pope Nikanor Ksénofontovitch avait tout
-simplement transporté ses accessoires sous une
-vaste tente faite de branches de sapins entrelacées,
-que les gens de M<sup>me</sup> Erschoff avaient dressée
-sur le préau de la commune, et y avait béni
-le jeune couple.</p>
-
-<p>&mdash;Hourrah! hourrah! Paix et bonheur à tous!
-crièrent à assourdir les paysans ivres déjà de la
-vodka promise!</p>
-
-<p>Puis un plantureux dîner réunit les convives à
-la datcha.</p>
-
-<p>Evguénï y était, parmi ces convives, et ç’avait
-été pour lui et pour Viéra une triste, triste noce!
-Pour Tatiana aussi, dont les regards navrés,
-allant à chaque instant vers le coin des jeunes,
-ne trouvaient point pour s’y poser un visage
-chéri aux joues pâles, aux tresses brunes, aux
-yeux étranges et verts... Car Sacha n’assistait
-pas au mariage de sa sœur.</p>
-
-<p>Evlampia, prévenue, l’avait emmenée dès le
-matin dans la britschka du Juif, pour une longue
-promenade à travers la forêt; par cette même
-route où, six semaines auparavant, avait passé le
-char conduisant Danilo à la mort. Puis elle l’avait
-fait dîner sous les arbres, lui avait montré
-un étang, une source, des coins du domaine vert
-inconnus de l’idole, avait, en un mot, inventé
-mille prétextes pour la retenir jusqu’au soir, y
-réussissant à force de tendresse et d’ingéniosité.<span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">[213]</a></span>
-Et le cœur de la pauvre maman saignait de cette
-séquestration!... Mais pouvait-on montrer Sacha
-dans le costume de paysanne qu’elle s’obstinait
-à ne pas vouloir quitter, même pour ce jour
-exceptionnel, jeter en pâture à la curiosité des
-hôtes son air dément, ses gestes bizarres? Quant
-à supprimer l’ostentation de la noce, comme
-Tatiana et Viéra le souhaitaient d’un commun
-accord, impossible! C’eût été d’un mauvais présage
-pour les nouveaux époux que de les marier
-dans le deuil, et un manque d’empressement, que
-rien en somme ne justifiait, envers la famille de
-Nikolaï Sémionovitch Afanassieff.</p>
-
-<p>Alors il avait bien fallu en passer par où les
-convenances et le bonheur des enfants l’exigeaient,
-et l’on avait éloigné Sacha... Maintenant,
-l’aube commence à éclaircir l’ombre de la
-chambre à travers les découpures des volets; il y
-a plus de quatre heures que le bruit de clochettes
-des derniers équipages s’est évanoui dans le
-lointain des routes, que les habitants de la datcha
-redevenue paisible se reposent des émotions
-de la fête, et Viéra, douloureusement, n’a encore
-fait que ressasser dans sa mémoire les détails de
-son entrevue d’hier avec Evguénï, le souvenir de
-leur lointaine rencontre... de leurs jeux d’enfants...
-de l’entente qui, alors déjà, unissait leurs
-cœurs et dont était éclose la pure fleur de leur
-amour... Toute l’histoire de leur tendresse se<span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">[214]</a></span>
-déroule devant elle comme les pages d’un album
-sur lequel on a écrit ses pensées les plus chères,
-et que l’on relit une dernière fois avant de le
-céler au fond du coffret aux choses mortes...</p>
-
-<p>Bien que les familles Afanassieff et Erschoff
-fussent liées depuis très longtemps, les jeunes
-gens n’avaient pas eu de fréquentes occasions
-de se voir. Ce furent, au début, les maladies
-anodines qui, cependant, interdisaient le contact
-aux enfants du même âge; puis l’éducation des
-filles, le départ des garçons pour le «gymnase»
-de Kieff; les études de ceux-ci à l’Université, à
-l’école de marine. De sorte que, malgré les
-visites relativement fréquentes que se rendaient
-les parents, Evguénï et Viéra s’étaient&mdash;du
-moins aussi loin que la reportaient les souvenirs
-de la jeune fille&mdash;vus douze fois en tout. Oui,
-douze fois, l’amoureuse était sûre de ne pas se
-tromper d’un chiffre!</p>
-
-<p>Plus sérieux tous les deux que leur âge, et partageant
-à peu près les mêmes goûts, ils étaient
-bien vite devenus amis; pourtant, il arrivait aussi
-parfois qu’une brève querelle vînt rompre l’harmonie
-de leur accord. L’un soutenait ceci, l’autre
-cela, et c’étaient, pour un quart d’heure, des
-mots rageurs, des mines boudeuses, des regards
-rancuniers et sombres, jusqu’à ce qu’une loyale
-avance de Viéra&mdash;moins obstinée qu’Evguénï,
-c’était elle toujours qui revenait la première,&mdash;sût<span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">[215]</a></span>
-aplanir la houle des puérils amours-propres,
-et renouer la bonne entente.</p>
-
-<p>Plus tard, les seize ans du «gymnasiste» devenant
-romantiques, il avait récité à sa petite
-amie très attentive des bribes de son anthologie
-et celles des œuvres des grands poètes nationaux
-permises par la censure du lycée. Avec
-quelle emphase lyrique il déclamait dans le
-grand salon de Khorodienka, domaine qu’habitaient
-en ce temps-là les parents d’Evguenï:</p>
-
-<p class="pp9 p1"><i>Kouda, kouda vi oudalilis</i></p>
-<p class="pp9"><i>Viesni moïé zlaté dni?...</i></p>
-<p class="pp9"><i>Où vous êtes-vous enfuis,</i></p>
-<p class="pp8"><i>O jours dorés de mon printemps?...</i></p>
-<p class="pp7"><i>Que me préparent les heures qui vont venir?</i></p>
-<p class="pp8"><i>Mon regard veut les saisir en vain;</i></p>
-<p class="pp7"><i>Elles sont cachées dans une profonde brume...</i></p>
-<p class="pp6"><i>Il n’y a pas de nécessité... La loi du sort est juste!</i></p>
-<p class="pp9"><i>Tomberai-je percé d’une flèche?</i></p>
-<p class="pp9"><i>Ou passera-t-elle à mes côtes?...</i></p>
-<p class="pp6"><i>Chaque chose doit s’accomplir. L’heure est marquée</i></p>
-<p class="pp9"><i>Pour la veille ou le sommeil...</i></p>
-<p class="pp9"><i>Que le jour soucieux soit béni!</i></p>
-<p class="pp8"><i>Et bénie soit l’arrivée de la sombre nuit!</i></p>
-
-<table id="tb2" summary="tb2">
-
- <tr>
- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
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- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
- <td class="tdc1">•</td>
- </tr>
-
-</table>
-
-<p class="pp9"><i>L’aube matinale va luire,</i></p>
-<p class="pp9"><i>La clarté du jour va briller.</i></p>
-<p class="pp7"><i>Et qui sait? Je descendrai peut-être, moi,</i></p>
-<p class="pp7"><i>Dans les mystérieuses ténèbres de la tombe...</i></p>
-<p class="pp9"><i>Et les flots lents du Léthé</i></p>
-<p class="pp7"><i>Engloutiront la mémoire d’un jeune poète!...</i></p>
-
-<p class="p1">Les yeux d’Evguénï se noyaient d’une mélancolie
-tragique; ses gestes évoquaient le souvenir<span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">[216]</a></span>
-des heures évanouies. Avec le Lenski de Pouschkine,
-il semblait, le naïf adolescent que nulle
-épreuve n’avait encore effleuré dans la vie, se
-préparer au duel fatal contre un nouvel Onéguine,
-et gémir sur le sort de sa destinée
-sombre!...</p>
-
-<p>Et ceci eût été, pour un témoin railleur, d’un
-irrésistible comique!...</p>
-
-<p>Mais Viéra, elle, était loin de trouver en ces
-séances matière à plaisanterie. Enthousiaste et
-rêveuse, elle aimait la parole des poètes, et
-sans parfois trop comprendre le sens des pensées
-qui s’y déroulaient,&mdash;car elle était encore bien
-jeune à cette époque,&mdash;il lui plaisait d’en suivre
-le rythme sur les lèvres inspirées d’un ami à la
-moustache naissante. Et la fleur de son amour
-s’était épanouie bien plus au souffle poétique
-émané des œuvres de Pouschkine, de Lermontoff,
-de Joukovski, qu’aux seules séductions du
-«gymnasiste» dégingandé, leur interprète! Et
-que d’heures charmantes passées plus tard dans
-le parc de Khorodienka!</p>
-
-<p>Evguénï était devenu un vrai jeune homme,
-aux gestes respectueux, à la réserve troublante;
-il ne déclamait plus de vers, mais ses yeux, plus
-éloquents que toutes les rimes du monde, disaient
-clairement à la gracieuse jeune fille qu’était devenue
-Viéra que sa ferveur d’autrefois pour les
-créations mystiques des poètes s’adressait maintenant<span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">[217]</a></span>
-à une forme plus concrète et non moins
-inspiratrice...</p>
-
-<p>A trois reprises différentes, et pendant plusieurs
-heures chaque fois ils s’étaient revus sachant
-qu’ils s’aimaient, mais sans oser ou sans
-vouloir se le dire, trouvant exquis ce nouvel
-aspect de leurs sentiments d’autrefois; cachant,
-lui sous ses manières dégagées d’étudiant, elle
-sous un essai de coquetterie de toute jeune fille,
-l’émotion qu’ils éprouvaient en face l’un de
-l’autre; jusqu’au jour de cette avant-dernière
-visite à Boutcha, où leurs cœurs, débordant enfin,
-avaient laissé échapper le doux secret si longtemps
-captif...</p>
-
-<p>Mais hier?...</p>
-
-<p>Depuis sa résolution prise de renoncer au mariage,
-Viéra s’était pour la première fois trouvée
-en présence d’Evguénï. Avait-elle pu, d’avance,
-se faire une juste idée de ce à quoi s’engageait
-sa vaillance, et de quels déchirements allait
-s’accompagner la comédie de froideur qu’elle
-s’était résolue à jouer devant celui pour lequel
-elle aurait, sans calculer une seconde, donné toute
-sa vie à l’heure même?</p>
-
-<p>Hélas! non. Ses prévisions, quant à ce dernier
-point surtout, avaient été dépassées et de beaucoup!</p>
-
-<p>Quand Evguénï, l’entraînant dans une allée
-du parc après le dîner, lui avait demandé simplement<span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">[218]</a></span>
-en levant sur elle ses bons yeux tristes:
-«Eh bien! Viéra Piétrovna, que signifie cette
-froideur?» et qu’elle avait dû, sous peine de se
-laisser attendrir et de voir s’éparpiller au vent,
-d’un seul coup, la triomphante palme de son
-holocauste, lui répondre d’un air glacial: «Que
-voulez-vous, Evguénï Nikolaievitch? Je connaissais
-mal mes sentiments; j’avais cru vous aimer
-pour toujours, il n’en était rien...» alors, oh!
-alors, le calice de Gethsémani tout entier avait
-vidé son amertume sur son cœur agonisant. Evguénï
-à ces mots était devenu très pâle; son premier
-mouvement avait été d’ouvrir la bouche
-pour interroger à nouveau la renégate de leurs
-fiançailles tacites; mais, se ravisant, il s’était
-contenté de secouer la tête d’un air qui émut plus
-Viéra que tout ce qu’il aurait pu dire, puis, s’inclinant,
-il lui avait offert son bras pour la reconduire
-au salon.</p>
-
-<p>Et ce fut tout. Simple, bref, sans vaines paroles,
-comme le sont les choses vraiment tragiques.</p>
-
-<p>Au moment du départ, Evguénï demanda
-d’une voix qui doutait encore: «Est-ce possible
-que ce soit adieu?» Viéra nettement répondit:
-«C’est adieu.»</p>
-
-<p>&mdash;Ah! il le disait bien: «Est-ce possible?»
-songeait maintenant la pauvre amoureuse avec
-désespoir! Oui... Est-ce possible, mon Dieu, de
-se quitter ainsi quand on s’aime? Est-ce possible<span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">[219]</a></span>
-qu’il tienne tant de douleurs en deux phrases?...
-Est-ce possible, sans crier de tendresse et de pitié,
-de voir ce que j’ai vu dans ces yeux si chéris?...
-Ah! Evguénï, mon Evguénï!...</p>
-
-<p>Viéra ne pleurait pas. La gorge serrée par une
-angoisse insupportable, les tempes battantes, le
-cerveau martelé de pensées éternellement pareilles,
-elle regardait, immobile, l’aube pâle envahir
-sa chambre et dessiner dans sa pénombre
-les objets familiers qu’elle reconnaissait à peine.
-Encore un jour qui va se lever; puis un autre...
-Quand donc pourra-t-elle accepter son sacrifice,
-sinon avec la joie que l’on s’accorde à prédire au
-devoir accompli, du moins avec un peu de la sérénité
-dont elle s’est leurrée?...</p>
-
-<p>«Jamais! jamais, sans doute,» gémissait-elle!
-Et la peur de souffrir ainsi longtemps, la lâcheté
-qui est au fond de toute créature humaine si
-noble qu’elle soit, jetait son cœur désemparé
-dans un tourbillon de révolte et de plaintes...
-Tous les sophismes des premiers jours de lutte,
-les objections de sa sœur, de M<sup>lle</sup> Burdeau, de
-Vadim à qui elle s’était confiée l’avant-veille,
-firent l’assaut de sa volonté fragile, et triomphèrent
-un instant de sa conscience...</p>
-
-<p>«A quoi bon ces renoncements, ces combats,
-cette rébellion contre la nature toute-puissante?
-Pourquoi souffrir, pourquoi lutter, quand le
-bonheur est là, à portée de la main, si lumineux,<span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">[220]</a></span>
-si tentant?... Qui me saura gré de mon sacrifice?...
-Finis les angoisses et les regrets!... Je veux aimer,
-je veux vivre, je veux voir sourire Evguénï!...»
-Déjà Viéra se répète tout bas les mots qu’elle va
-tracer, tantôt, pour rappeler l’ami désespéré:
-«Mon bien-aimé, toute ma conduite, hier, n’était
-que comédie; je voulais éprouver votre
-amour; il est sorti victorieux de ma censure...
-Eh bien! Sachez que moi non plus, je n’ai jamais
-cessé de vous chérir! Je vous aime, Evguénï! je
-vous aime, je vous aime, je vous aime!...»</p>
-
-<p>Mais quelle est cette voix secrète plus impérieuse
-que celle de la tendresse, plus forte que
-celle du désespoir de la révolte? A peine le cœur
-de Viéra est-il traversé de ce souffle d’insurrection,
-qu’il sent une impossibilité presque physique,
-tant elle est nette, de s’y laisser aller. La
-décision que sa conscience loyale a prise dans
-un jour d’héroïsme ne peut ainsi flotter à la dérive,
-au caprice des passions, comme une grossière
-épave qu’engloutira l’abîme!... Un œil vigilant
-suit sa route, un doigt puissant la guide...
-Toute frémissante encore de la lutte, mais l’âme
-domptée, le cœur soumis, la jeune fille esquisse
-à nouveau son geste d’abnégation, et l’œil fixé
-sur l’Idéal qu’elle s’est volontairement créé et
-qui sera désormais l’unique phare de sa vie, elle
-condamne ses espoirs mauvais, ses souhaits parjurés...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">[221]</a></span></p>
-
-<p>Elle reste ainsi longtemps immobile, comme
-fascinée par la compréhension lucide de son destin;
-un arrêt s’est fait dans sa pensée; seuls dirait-on,
-voient ses yeux... Elle n’a plus ni la force,
-ni même le désir d’ergoter; une volonté suprême
-annihile la sienne et décide en son lieu...</p>
-
-<p>Tout à coup, du fond de la chambre, un bruit
-confus de gestes et de mots prononcés à voix
-basse, vient tirer Viéra de sa rêverie.</p>
-
-<p>«Le plus grand a pris deux noix; fi! que c’est
-vilain!... Mais non! ce n’est pas dans le coffre!...
-Il disait: Je suis indigne... digne... digne!...»
-C’est Sacha qui, assise dans son lit dont elle a
-jeté les couvertures à terre, marmotte des phrases
-sans suite.</p>
-
-<p>«A minuit lorsque tout dort... Que donnerons-nous
-aux écureuillets?... Pardon, seigneuresse, je
-ne savais pas!... hi! hi! hi!...»</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce, ma chérie? pourquoi ne dors-tu
-pas? demanda Viéra en se rapprochant d’elle.</p>
-
-<p>L’enfant dévisagea un instant sa sœur sans
-répondre, puis avec volubilité dit:</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne peux pas! je ne peux pas! Imagine-toi,
-un couvre-pied bleu! C’est impossible!
-Un couvre-pied bleu! Et l’on veut que je dorme!...
-Prends-le, Viérotschka, cria-t-elle avec véhémence;
-dégoûtant couvre-pied!... Fu!...fu-u!
-Donne-m’en un rouge, supplia-t-elle, un beau
-rouge!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">[222]</a></span></p>
-
-<p>Viéra, docilement, s’en fut échanger le couvre-pied
-bleu contre celui de M<sup>lle</sup> Burdeau qui était
-rouge, et l’étendit sur la couchette. Mais à peine
-Sacha eut-elle vu chatoyer ses plis à la lueur de
-la lampe que Viéra venait de rallumer, elle sauta
-à bas de son lit, se dressa haletante au milieu de
-la chambre et se mit à crier d’une voix rauque
-de terreur: «Du sang!... du sang!... Danilo! du
-sang!... Béréguiss!...» cria-t-elle avec éclat.</p>
-
-<p>&mdash;Sacha, Sachinnka, mon amour, calme-toi,
-au nom du ciel! Mère va t’entendre... Ah! mon
-Dieu!</p>
-
-<p>Quelqu’un avait remué dans la chambre voisine;
-une main cherchait la poignée de la porte...</p>
-
-<p>La démente continuait:</p>
-
-<p>&mdash;La télègue!... Danilo!... Ah! frère! frère!...</p>
-
-<p>Affaissée dans les bras de sa sœur, elle pleurait.</p>
-
-<p>&mdash;Danilko! gémit-elle une dernière fois avec
-désespoir.</p>
-
-<p>Sur le seuil de la porte maintenant entr’ouverte,
-une ombre blanche se dessine.</p>
-
-<p>&mdash;Retourne dans ton lit, maman, dit doucement
-Viéra; ce n’est rien... une peur enfantine
-que nous avons eue, Sacha et moi... Fini! ajouta-t-elle
-en s’efforçant de prendre une voix gaie.</p>
-
-<p>Mais Tatiana ne fut point dupe; elle avait entendu...
-Sans calculer ce que ce mouvement
-pouvait avoir de nuisible pour les nerfs impressionnés
-de la malade, elle s’élança vers le groupe<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">[223]</a></span>
-formé par ses deux filles, et saisissant Sacha dans
-ses bras, se mit à la baiser avec passion.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chérie, mon trésor, répétait la pauvre
-femme, comme du temps où, heureuse jeune
-maman, elle berçait l’enfant frêle sur ses genoux;
-ma chérie!... Regarde, c’est moi, c’est ta mère,
-ta maman qui t’aime, mon ange!... O Dieu puissant,
-viens à notre aide, cria Tatiana avec un
-regard dont l’ardeur dut percer le plafond de la
-chambre, le toit de la datcha, la voûte du ciel,
-et émouvoir le cœur du Père!... Dors, mon amour,
-dors!...</p>
-
-<p>Elle s’était assise sur le siège que Viéra lui avait
-avancé, et agenouillée tout près d’Aleksandra,
-la petite tête posée contre son cœur aimant, ses
-lèvres fermant de leurs baisers les paupières
-gonflées de pleurs, elle hypnotisait de sa tendresse
-le cerveau bouleversé.</p>
-
-<p>&mdash;Dors, mon trésor, do...rs!...</p>
-
-<p>Encore un sanglot, quelques plaintes, et Sacha
-s’assoupit.</p>
-
-<p>Le jour chasse complètement, maintenant,
-l’ombre de la chambre, mais Tatiana Vassilievna
-ni Viéra ne bougent. Pâles, silencieuses, alternativement
-elles regardent l’enfant endormie, et
-plongent leurs yeux dans les yeux l’une de l’autre.</p>
-
-<p>C’est la première fois qu’Aleksandra a une
-crise d’épouvante. Jusqu’à présent, ses manies
-d’abord, puis sa folie, ont été douces. Même le<span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">[224]</a></span>
-jour de la mort tragique du petit-fils d’Evlampia,
-elle avait paru sereine, répétant seulement de
-loin en loin, comme un écho: «La télègue
-était dans la fosse... Danilko aussi...» et
-souriant d’un air entendu quand on s’oubliait à
-rappeler devant elle quelque détail du sombre
-drame... Sauf aux instants où elle prenait ce visage
-fermé, cette mine têtue que Tatiana lui
-connaissait depuis l’enfance, elle semblait heureuse
-dans la nouvelle personnalité créée par sa
-démence; et l’on se réjouissait de ce qu’elle,
-au moins, la pauvre innocente, ne souffrît pas
-trop du malheur auquel on était soumis à cause
-d’elle... Et maintenant, cette triste consolation
-aussi allait disparaître! Non content de torturer
-ceux qui, du moins, avaient la force de supporter
-l’épreuve, Dieu levait son bras vengeur sur l’être
-sans défense!...</p>
-
-<p>A la voir là, dans ses bras, qui dormait tranquille
-et confiante comme un petit enfant, Tatiana
-allait jusqu’à songer: «Ah! qu’elle repose
-toujours ainsi! Que rien ne l’éveille, désormais!
-Mieux vaut, oui, mieux vaut la voir morte que
-douloureuse et terrifiée comme tout à l’heure!...»
-Puis elle sentait le cœur chéri battre sous ses
-doigts, le corps tiède palpiter contre sa chair de
-mère, et, reniant son souhait, disait à Viéra:</p>
-
-<p>&mdash;Quand je l’ai là, ainsi, près de moi, je suis
-heureuse, j’oublie toutes mes misères... Que c’est<span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">[225]</a></span>
-doux, un enfant à bercer, Viérotschka! Notre
-Katia le saura avant un an, j’espère, ajouta Tatiana,
-souriant déjà aux rêves des grand’mères...</p>
-
-<p>&mdash;Tais-toi, maman, cria presque durement
-Viéra, oubliant les précautions de silence qu’elle
-avait gardées jusqu’alors! Comment peux-tu
-souhaiter cela après ce que nous venons de voir?...</p>
-
-<p>Mais elle aperçut le timide effarement de sa
-mère, et, plus douce:</p>
-
-<p>&mdash;Faisons des vœux, au contraire, ma chérie,
-pour que tu n’aies jamais de petits-enfants!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Viérotschka, implora la pauvre maman
-qui fit signe en même temps de parler plus
-bas.</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui, reprit impitoyablement Viéra!
-Quant à moi, c’est mon seul espoir maintenant...</p>
-
-<p>&mdash;Mais c’est un péché, enfant! Un manque
-de confiance envers le Père qui est là-haut...</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>Viéra accompagna cette exclamation d’un
-geste qui voulait dire: Ceci m’importe peu!</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu dire, Viéra, fit sévèrement
-M<sup>me</sup> Erschoff?</p>
-
-<p>&mdash;Que Dieu oublie parfois les hommes, et
-qu’il est prudent pour ceux-ci de ne songer qu’à
-eux-mêmes, s’ils veulent améliorer leur sort ou
-celui de leurs semblables...</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur! gémit Tatiana, est-ce ta mère
-qui t’a appris ces choses?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">[226]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Non, ma chérie... C’est la Vie!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu ne la connais pas, la Vie!...</p>
-
-<p>&mdash;Assez pour désirer la connaître encore
-moins! Maman, murmura Viéra en se jetant à
-genoux près de madame Erschoff et inclinant sa
-tête sur l’épaule restée libre de la douce créature,
-maman, je voudrais mourir!</p>
-
-<p>&mdash;Je te défends de dire des choses pareilles,
-ma Viéra, fit Tatiana en détournant avec précaution
-son visage incliné vers celui de Sacha, pour
-baiser le front de son autre fille. Quel mal tu me
-fais! Mais on ne peut pas se laisser aller ainsi à
-toutes ses impressions; il faut être un peu vaillante!...
-Evguénï ne t’aimerait-il plus? interrogea
-la maman très bas, presque honteuse de montrer
-à Viéra qu’elle avait pénétré son secret...</p>
-
-<p>&mdash;Si, hélas!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi... hélas?...</p>
-
-<p>&mdash;Parce que je le rends malheureux et suis à
-cause de cela plus malheureuse moi-même.</p>
-
-<p>&mdash;Mais tu l’aimes?...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, hélas!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi encore hélas? demanda Tatiana
-stupéfaite.</p>
-
-<p>&mdash;Parce que hélas! hélas! toujours hélas! répondit
-Viéra en crescendo. Tiens, mamacha,
-nous l’avons trouvée l’autre soir, Madeleine Burdeau
-et moi, la définition de la vie: un hélas
-perpétuel, un hélas encore, un hélas toujours!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">[227]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Quel blasphème! gronda M<sup>me</sup> Erschoff en
-secouant la tête. Mais c’est offenser Dieu que de
-critiquer ainsi son œuvre! Il est le Maître, Il agit
-comme Il veut!...</p>
-
-<p>&mdash;Tu es d’avis aussi, peut-être, qu’il faut le
-remercier quand il frappe?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! oui, affirma la croyante avec ferveur.
-Même alors, je te bénis, ô Père!</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, fit Viéra avec plus de pessimisme
-qu’elle n’en avait en réalité au fond de
-l’âme. Avec notre désabusé poète Lermontoff,
-je te rends grâces, Seigneur, des plaisirs variés
-de ce monde charmant... des espoirs vains de
-nos cœurs... de l’âcreté de nos larmes.. de nos
-rêves trompeurs perdus dans les espaces... de
-tout, enfin, mon Dieu! Puissé-je seulement ne
-pas trop longtemps te rendre grâces!... Oh!
-mamotschka, tu me regardes comme une cigogne
-qui trouverait un canard dans son nid à
-la place d’un de ses petits!</p>
-
-<p>&mdash;C’est que je ne reconnais plus ma Viéra,
-dit la maman navrée.</p>
-
-<p>&mdash;Mais moi, je te reconnais toujours, va, ma
-chère poule! jeta Viéra dans un baiser.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, puisque tu aimes Evguénï et qu’il
-t’aime, reprit M<sup>me</sup> Erschoff revenant à sa chère
-idée, rien n’est plus simple: tu l’épouseras.
-C’est un beau parti!</p>
-
-<p>&mdash;Il s’agit bien de cela! Mais, justement,<span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">[228]</a></span>
-c’est là l’«hélas!» qui a provoqué tant de
-scandale tantôt. Nous ne nous marierons pas!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
-
-<p>&mdash;Tu n’as jamais compris...</p>
-
-<p>&mdash;Parce que tu es trop compliquée.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi trop simple... Voyons, mère, puis-je
-prendre un époux quand je sais (Viéra dit ces
-mots si bas, que Tatiana dut coller son oreille
-contre la bouche de la jeune fille pour les
-entendre) quand je sais que notre famille est
-maudite, et qu’en me mariant je propage
-le mal affreux qui empoisonne son sang, et
-expose mes futurs enfants, ou tout au moins les
-enfants de mes enfants, au malheur dont nous
-sommes les témoins depuis quelques semaines,
-aux affres tragiques dont nous avons eu le spectacle
-ici même tout à l’heure!... Dis, maman, le
-puis-je?</p>
-
-<p>&mdash;A quoi vas-tu penser, Viéra? Je te l’ai dit,
-c’est au Père à conduire nos actions, et non à
-nous, misérables atomes!... Aurais-je jamais osé,
-moi, faible créature, empiéter ainsi sur les droits
-du Créateur?</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu savais, lorsque tu t’es mariée,
-à quoi tu exposais tes descendants à venir?</p>
-
-<p>&mdash;Non.</p>
-
-<p>&mdash;Et, si tu l’avais su, aurais-tu persisté à le
-faire?</p>
-
-<p>&mdash;Mais oui... pourquoi pas? fit timidement la<span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">[229]</a></span>
-pauvre maman; toutes ces subtilités me sont-elles
-jamais entrées dans l’esprit?</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! tu aurais commis un crime, tout
-simplement, dit Viéra si haut que Sacha tressaillit.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit M<sup>me</sup> Erschoff avec un air de reproche
-qui s’adressait également aux paroles de
-Viéra et au ton élevé dont ces paroles avaient été
-prononcées.</p>
-
-<p>Puis elle mit un doigt sur ses lèvres pour commander
-le silence. Mais l’enfant ne bougea plus.</p>
-
-<p>&mdash;Couchons-la dans son lit, dit Viéra après
-un instant, puis nous partirons; elle dormira plus
-tranquillement.</p>
-
-<p>Tatiana Vassilievna s’exécuta avec regret.</p>
-
-<p>C’était si bon, ainsi, dans les bras l’une de
-l’autre! Et si rare!... Mais la pose commençait à
-devenir fatigante; son dos était courbaturé, ses
-doigts avaient la crampe; puis, il était vrai que
-Sacha serait mieux dans son lit.</p>
-
-<p>&mdash;Chu...u...u...t!</p>
-
-<p>Toutes deux sortirent de la chambre sur la
-pointe des pieds.</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne te couches pas? demanda Tatiana.</p>
-
-<p>&mdash;Non. Aussi bien, je ne pourrais dormir...
-Mais toi, va te reposer pendant quelques instants.
-Tu as eu une journée si fatigante!...</p>
-
-<p>&mdash;Et que vas-tu faire, toute seule ainsi, au
-point du jour?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">[230]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Ne t’inquiète pas.</p>
-
-<p>&mdash;Et si Sacha s’éveille?</p>
-
-<p>&mdash;Laisse la porte ouverte entre ta chambre
-et la nôtre: tu entendras tous ses mouvements.</p>
-
-<p>&mdash;Viérotschka! supplia M<sup>me</sup> Erschoff avant
-de quitter sa fille, promets-moi que tu vas réfléchir
-à ce que tu viens de me dire, et que...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, sois tranquille, je réfléchirai, je
-te le promets! Je ne fais que ça, ajouta la jeune
-fille en riant.</p>
-
-<p>«Puisqu’elle promet de réfléchir, se dit la
-maman en regagnant son lit, c’est qu’elle est
-toute disposée à renoncer à ses lubies, si quelque
-échappatoire lui en laisse les moyens... Allons!
-il est permis d’espérer!»</p>
-
-<p>«Chose singulière que les parents! se disait
-Viéra de son côté. Maman devrait être la première
-à approuver ma décision. Que dis-je? à
-m’en montrer la voie, et c’est un véritable désespoir
-pour elle que je m’y sois résolue... Heureusement,
-je-sais-ce-que-je-veux, articula la vaillante
-presque à haute voix, en détachant chaque
-syllabe de sa phrase, et pour rien au monde,
-désormais, ni ma conscience ni ma fermeté ne
-se laisseront amadouer!»</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">[231]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XI</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dq.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">QUI vive? demanda la voix tout éveillée
-de M<sup>lle</sup> Burdeau lorsque Viéra traversa
-la chambre commandant le salon, qui
-était celle de la Française.</p>
-
-<p>&mdash;Amie!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est toi, Viéra?</p>
-
-<p>&mdash;Moi.</p>
-
-<p>&mdash;Déjà levée?...</p>
-
-<p>&mdash;Comment, «déjà»? Je le suis depuis
-hier, levée, ou plutôt depuis avant-hier, car,
-chère Madeleine, la nuit avant celle-ci non plus
-je ne me suis pas couchée, dit Viéra en se rapprochant
-du lit de son amie.</p>
-
-<p>«Tout comme moi,» songea M<sup>lle</sup> Burdeau à
-part elle. Puis, s’adressant à Viéra:</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">[232]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est cela que tu étais si pâle hier?</p>
-
-<p>&mdash;Non, fit Viéra; tu sais bien que ce n’était
-pas cela! Ah! Madeleine, Madeleine, que j’ai
-souffert pendant cette maudite journée! Tous
-les tourments de ma vie s’étaient ligués contre
-moi pour me rendre la plus misérable des créatures:
-le mariage de Katia... la place de Sacha
-vide à notre table de famille... la présence d’Evguénï
-qu’il me fallait traiter en étranger, en nullité
-hostile à mon cœur!... Une agonie, enfin! Et
-j’ai dansé!...</p>
-
-<p>&mdash;Même avec lui. Je t’ai vue...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, il le fallait bien... Sous quel prétexte
-lui aurais-je refusé? Ah! la joyeuse danse! A
-quoi bon un orchestre? Les battements d’angoisse
-de nos cœurs suffisaient!</p>
-
-<p>&mdash;Il était aussi pâle que toi...</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre ami! Pauvre, pauvre!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment en as-tu fini avec lui, si tu
-en as fini?...</p>
-
-<p>&mdash;Si j’en ai fini? s’écria Viéra avec fierté. En
-doutes-tu? Ne t’avais-je pas juré?</p>
-
-<p>&mdash;Ne te fâche pas, amie. C’est parce que je
-comprends toute l’étendue de ton héroïsme que
-je viens à en douter... Jamais, non, jamais, je
-n’aurais cette force, moi! Eh! bien. Et alors,
-comment t’y es-tu prise?</p>
-
-<p>&mdash;Je lui ai dit que je ne l’aimais plus, que
-je ne l’avais jamais aimé! répondit Viéra en<span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">[233]</a></span>
-écrasant deux larmes de rage aux coins de ses
-yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Tu aurais pu employer des moyens moins
-violents, lui dire que ton cœur lui restait fidèle,
-qu’il serait toujours pour toi l’ami le plus cher,
-mais que...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, une romance, interrompit Viéra, qui
-finirait par le duo le plus tendre! N’est-on pas
-vaincu d’avance lorsque l’on donne une telle
-prise à l’ennemi? (Étrange ennemi! Enfin!...) Si
-Evguénï savait que je l’aime encore, il me poursuivrait
-de ses prières, de ses larmes... Mon
-Dieu! oui, chère Madeleine; chez nous, les amoureux
-pleurent encore ainsi, tout simplement! Et
-cela, Dieu m’absolve! je ne pourrais le supporter,
-non! Tandis qu’ainsi, il me considérera
-comme une coquette, me méprisera, m’oubliera!
-Ce sera complet! ajouta Viéra dans un sourire
-plein d’amertume.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! les choses n’iront pas si vite en
-besogne, ma pauvre petite! On ne renonce
-pas ainsi, d’un coup, aux rêves qui furent
-chers, même si l’objet qui faisait leur valeur
-a perdu un peu de son prestige. On caresse
-en eux les chimères qu’ils étaient, la joie
-qu’ils nous ont donnée!... Avant qu’Evguénï
-parvienne à t’oublier et à ne plus souffrir, il
-passera de l’eau sous le pont, comme on dit
-chez nous.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">[234]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tu es une consolatrice hors de pair, Madeleine,
-fit Viéra brièvement.</p>
-
-<p>&mdash;C’est que je t’aime, ma chérie, que je
-veux ton bonheur, et qu’il me semble que tu le
-sacrifies à des choses si douteuses... si aléatoires!...</p>
-
-<p>&mdash;Ce que dicte une conscience loyale ne
-saurait mentir! Ma conviction est faite; tu me
-tenteras donc en vain, prêcheuse d’amour!</p>
-
-<p>&mdash;Et si je te disais que mes perfides avis
-n’étaient faits que pour éprouver ta vaillance?...
-Que tes convictions sont les miennes?... Que je
-t’approuve... Que je t’envie! s’écria Madeleine
-Burdeau en attirant Viéra tout près d’elle pour
-la presser sur son cœur. Oui, j’ai réfléchi à ce
-que tu m’as exposé l’autre jour; j’ai reconnu le
-large but de ce que j’appelais tout au fond de
-moi tes utopies, et je te donne cent fois, mille
-fois raison!</p>
-
-<p>&mdash;Enfin!</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Je ne te troublerai plus de mes conseils
-frivoles. Tu as en moi, depuis ce moment,
-la plus fidèle alliée, et, si cela était nécessaire, la
-protectrice la plus dévouée de tes idées!</p>
-
-<p>&mdash;Même contre moi-même?</p>
-
-<p>&mdash;Même contre toi.</p>
-
-<p>&mdash;Jure-le, Madeleine!</p>
-
-<p>&mdash;C’est fait.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, je te dirai tous mes doutes, toutes<span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">[235]</a></span>
-mes luttes; cela me soulagera, car il y a des
-heures, enfin, où le cœur se révolte, où l’âme
-brisée n’a plus la force de combattre... Et être
-seule pour vaincre en de pareils moments!...</p>
-
-<p>&mdash;As-tu fait part de tes vues à Vadim Piétrovitch?
-interrogea Madeleine Burdeau avec un
-peu d’hésitation.</p>
-
-<p>Viéra fit signe que oui.</p>
-
-<p>&mdash;Et quelle est son opinion, à lui?</p>
-
-<p>&mdash;Au fond, je crois qu’il m’approuve, bien
-qu’il m’ait opposé plusieurs objections.</p>
-
-<p>&mdash;Lesquelles? Elles doivent avoir plus de
-valeur que les miennes, puisqu’elles relèvent de
-la science... du moins je le suppose.</p>
-
-<p>&mdash;Eh! justement; les froides notions de la
-science peuvent-elles prévaloir sur les élans impérieux
-de l’âme?... D’ailleurs, voici la manière
-de procéder de Vadim: «Il est prouvé par statistique
-que... Pourtant, il ne faudrait pas en
-conclure que... Plusieurs aliénistes affirment
-que... D’autres, au contraire, sont d’avis que...»
-Enfin, impossible de sortir de là avec une conviction
-quelconque!... Mon raisonnement, à moi,
-simplifié depuis que je réfléchis beaucoup à ces
-choses, se résume à ceci, et se montre d’une
-logique qui suffit à mes convictions pour ne plus
-s’écarter de la route que ma conscience leur a
-tracée: depuis aussi loin qu’on peut remonter
-dans la famille des Douganovski, qui est celle<span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">[236]</a></span>
-de ma mère, c’est-à-dire depuis six générations,
-y compris la mienne, chaque étape de ces générations
-a été marquée par un ou plusieurs cas de
-folie. Donc, il est bien avéré que la folie est
-héréditaire dans notre race. La folie héréditaire,
-comme toutes les tares ataviques, est presque
-impossible à guérir; donc, pour empêcher qu’elle
-sévisse, il n’y a qu’un moyen à employer, c’est
-d’empêcher qu’elle existe. Or, comment mettre
-en pratique ce moyen? En supprimant la race
-qui produit cette tare, c’est-à-dire en ne créant
-plus de descendants; c’est-à-dire, pour les représentants
-de cette race, en renonçant au mariage...
-L’on se donne tant de peines pour guérir le mal
-qui existe! N’est-il pas plus simple de l’empêcher
-d’être?... Plus simple et plus humain!
-D’ailleurs, ici, nous n’avons pas le choix: la
-pitié la plus élémentaire nous interdit d’opter
-pour autre chose que pour le second point... Je
-n’oserais, pour ma part, méconnaître sa loi...
-Et la meilleure preuve de la droiture de mes
-idées, c’est que quand je songe à m’insurger
-contre elles, la paix de ma conscience
-s’évanouit du coup... Oh! cela arrive plus souvent
-qu’à son tour! ajouta la jeune fille en
-souriant. Qu’on a de mal à faire son devoir,
-Madeleine!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais qu’on a de joie quand on a su le
-faire!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">[237]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Avec tout cela, je t’ai éveillée de bien
-bonne heure, ma pauvre amie!</p>
-
-<p>&mdash;Il y avait longtemps que je l’étais; aussi
-longtemps que toi, laissa échapper Madeleine
-Burdeau.</p>
-
-<p>Puis, devant l’étonnement de Viéra:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, ajouta-t-elle, j’ai tant pensé à tes
-confidences, à Katia, au bonheur que son mariage
-lui apportait, à la déception qu’il te donnait
-à toi, que je n’ai pu fermer l’œil ni hier ni
-aujourd’hui...</p>
-
-<p>Cette hypocrisie coûtait un peu à M<sup>lle</sup> Burdeau;
-mais comment avouer que la présence de
-Vadim à Vodopad mettait son cœur en tel émoi
-que le sommeil de deux nuits en avait été compromis?</p>
-
-<p>&mdash;Alors, tu as entendu Sacha?</p>
-
-<p>&mdash;Non...</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai, notre chambre est assez éloignée
-de la tienne... Ah! si tu l’avais vue, la
-pauvre petite! Elle a eu un accès d’épouvante
-affreuse! Elle se rappelait la chute de Danilo...
-Maintenant je suis certaine qu’elle a pris une
-part active à ce malheur. Elle criait éperdue:
-«Béréguiss! Béréguiss!» Or, tu sais que c’est
-par cet avertissement que nos conducteurs russes
-font se garer les gens qui se trouvent sur la route
-de leurs véhicules. Qui sait si le malheureux
-garçon ne le lui a pas lancé, ce cri? Et si, voyant<span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">[238]</a></span>
-qu’elle ne s’écartait pas assez vite pour éviter
-ses chevaux, il ne s’est pas jeté de propos délibéré
-dans l’abîme ouvert au bord de la route,
-pour lui sauver la vie, à elle? Je ne puis m’expliquer
-qu’ainsi comment elle se trouvait dans la
-fosse quand Akim a découvert le corps de Danilo,
-et pourquoi elle a crié tantôt: «Béréguiss!»
-avec cet indescriptible effroi.</p>
-
-<p>&mdash;Cela peut-être, fit Madeleine Burdeau rêveuse...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Madeleine! Songer qu’elle a été la
-cause d’un tel malheur!... S’attendre, dès à présent,
-à chaque instant, à des scènes comme celle
-de cette nuit!</p>
-
-<p>&mdash;C’est affreux.</p>
-
-<p>&mdash;Mère a tout entendu...</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Heureusement, maman tient de sa
-foi si ardente une résignation qui lui permet de
-supporter l’épreuve; puis elle a, malgré la vivacité
-de sa tendresse, des sautes un peu puériles
-d’impressions qui la font vite oublier... A peine
-Sacha s’était-elle calmée qu’elle me parlait déjà
-avec ravissement de ses petits enfants à venir!
-Tu penses si elle a été bien reçue!...</p>
-
-<p>&mdash;La délicieuse femme que Tatiana Vassilievna!
-fit M<sup>lle</sup> Burdeau. Elle est d’une candeur!</p>
-
-<p>&mdash;C’est un ange, conclut Viéra.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">[239]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Que tu effarouches quelquefois...</p>
-
-<p>&mdash;Mais que j’aime à la folie. On ne peut se
-figurer avec quelle douceur elle nous a élevées.
-Jamais sa bouche n’a dit: Je veux! Et elle était
-belle!...</p>
-
-<p>&mdash;Cela se voit encore. Tu lui ressembles, du
-reste.</p>
-
-<p>&mdash;Dis-moi la pure et sincère vérité, Madeleine,
-suis-je belle?</p>
-
-<p>&mdash;Non, pas belle, belle dans le vrai sens du
-mot; mais charmante, attirante au possible. Tes
-admirables cheveux cendrés d’une teinte si rare,
-tes yeux bleus... de quel bleu dirai-je?... Ah! j’y
-suis! du bleu honnête et clair de la fleur de
-gentiane; ton teint pâle, ta taille menue, sont
-un ensemble de grâce et d’harmonie parfaites.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, tu comprends que l’on m’ait aimée!</p>
-
-<p>&mdash;Coquette! Et moi?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! oui, que je le comprends!</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! Je te demande comment je suis
-faite.</p>
-
-<p>&mdash;Au premier abord, tu as l’air un peu
-déesse... un peu inaccessible... Le casque de tes
-cheveux noirs, ta taille qui paraît très grande et
-qui n’est en somme que moyenne; tes yeux sévères,
-ta démarche lente, imposent. Puis, d’un
-sourire, tu apprivoises les mortels!... Je crois
-que l’on peut dire de toi que tu es belle, classiquement<span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">[240]</a></span>
-belle. Tu as dû avoir beaucoup de succès
-dans ta carrière d’institutrice en Russie?
-Avoue-le, Made!</p>
-
-<p>&mdash;Oui... Mais lesquels! fit la Française avec
-dégoût.</p>
-
-<p>&mdash;On ne t’a jamais demandée en mariage?</p>
-
-<p>&mdash;Si, une fois.</p>
-
-<p>Et M<sup>lle</sup> Burdeau se mit à rire, malgré l’amertume
-dont les questions de Viéra venaient de
-remplir son cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Et... peut-on savoir?</p>
-
-<p>&mdash;Qui? Mais pourquoi pas? Un garçon coiffeur,
-ma chère!</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>&mdash;Parfaitement! J’achetais toujours ma parfumerie
-dans le même magasin, tiens, à Kieff,
-au coin de Kreschatik et de Nikolaïevska. Or,
-un salon de perruquier, comme vous dites, est
-attaché à l’établissement, et dans ce salon travaillait,
-travaille encore un Adonis en tablier
-blanc qui, par la porte ouverte sur le magasin,
-guettait les belles clientes, et que mes charmes
-ont conquis!... Profitant d’un dimanche qu’il
-était seul à la boutique&mdash;les autres employés
-ayant eu probablement congé&mdash;et où j’avais
-eu besoin de faire emplette, il me fit à brûle
-pourpoint sa déclaration, et me demanda de
-vouloir bien l’accepter pour époux!... Je l’entends
-toujours qui me répète&mdash;car j’étais trop<span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">[241]</a></span>
-saisie pour couper court tout de suite à sa
-tirade&mdash;: «Ia vas loublou! Ah! kak ia vas
-loublou! (<i>Je vous aime! oh! combien je vous aime!</i>)»</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit Viéra! que tu as dû être indignée!</p>
-
-<p>&mdash;Que non, ma chérie; tu te trompes, répondit
-Madeleine Burdeau avec tristesse. La
-grossièreté des aveux que j’avais eu à subir jusqu’alors
-me fit presque trouver touchante cette
-proposition, déplacée, il est vrai, mais honnête,
-au moins, et si sincère!... Le pauvre diable! il
-s’était probablement renseigné sur mon compte,
-et me sachant institutrice&mdash;c’est-à-dire subalterne&mdash;et
-pas riche,&mdash;comme lui sans doute,&mdash;il
-ne voyait pas en quoi sa démarche pourrait
-m’offenser!... Si je n’avais eu que des humiliations
-de ce genre à souffrir!...</p>
-
-<p>&mdash;Alors, c’est triste d’être institutrice?</p>
-
-<p>&mdash;Souvent. En tout cas, dans cette carrière,
-le plus grand défaut qu’on puisse avoir, c’est
-d’être belle... quand on n’est pas intrigante en
-même temps!</p>
-
-<p>&mdash;Et celui que tu aimes à présent, Made, interrogea
-Viéra tout bas en se penchant vers son
-amie?...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! celui-là ne m’a jamais mésestimée, ni
-offensée!... C’est l’être le meilleur, le plus noble<span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">[242]</a></span>
-qui soit, répondit Madeleine Burdeau avec chaleur!
-Mais je l’aime, lui, et il ne m’aime pas...
-C’est encore pis ainsi... Eh bien! non! corrigea-t-elle
-au bout d’un instant, même dédaignée,
-même sacrifiée, je n’ai pas à me plaindre! Je sais
-ce que c’est que le pur amour! Je suis fière de
-celui que j’aime et du sentiment qu’il m’inspire!
-Tout est bien. Au moins j’aurai vécu!... C’est
-que j’ai vingt-six ans, ma chérie!</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne les parais pas.</p>
-
-<p>&mdash;N’importe! je les ai... et la jeunesse s’enfuit
-à grands pas!</p>
-
-<p>&mdash;Comment est-il au physique, celui que tu
-aimes, demanda Viéra intriguée?</p>
-
-<p>Ici, Madeleine Burdeau se troubla un peu;
-puis souriant pour donner un air léger au compromis
-de sa franchise, elle se mit à tracer l’inverse
-du portrait de Vadim.</p>
-
-<p>&mdash;Assez petit,... blond,... barbe à la russe,...
-yeux bleux,... teint hâlé...</p>
-
-<p>&mdash;Et Russe, lui aussi, comme sa barbe?</p>
-
-<p>&mdash;Russe.</p>
-
-<p>&mdash;Et ce petit homme blond n’aime pas la
-déesse que tu es?</p>
-
-<p>&mdash;Apparemment.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être n’ose-t-il pas te déclarer ses sentiments?
-Peut-être lui as-tu...</p>
-
-<p>&mdash;Ne ruine pas ton imagination à lui faire
-des emprunts pareils, va, ma petite Viéra, interrompit<span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">[243]</a></span>
-la Française, mi bonne-enfant, mi-amère!
-Il aime ailleurs, voilà le hic!</p>
-
-<p>&mdash;Le hic?...</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne comprends pas cette expression?
-Cela veut dire: Voilà le cheveu...</p>
-
-<p>&mdash;Dans la soupe?... demanda Viéra, riant de
-l’explication.</p>
-
-<p>&mdash;Dans la soupe! Tu as parfaitement saisi.
-Oh! l’intelligente élève!</p>
-
-<p>&mdash;Mais est-il aimé, lui, de celle qu’il aime?</p>
-
-<p>&mdash;Je le crains.</p>
-
-<p>&mdash;Et elle est aussi jolie que toi?</p>
-
-<p>&mdash;Elle est charmante.</p>
-
-<p>&mdash;Je te plains, ma pauvre Made!</p>
-
-<p>&mdash;Il y a de quoi, fit la Française tristement
-gouailleuse. Mais assez parlé de ces choses, ma
-chérie. Si tu le permets, je vais me lever, je ne
-ferai qu’une toilette sommaire et nous irons déjeuner.
-Hélas! les soucis du cœur n’empêchent
-pas les besoins plus grossiers de guetter nos
-instincts... J’ai horriblement faim!</p>
-
-<p>&mdash;Ceci est d’autant plus sage, dit Viéra, que
-Vadim retourne à Kieff par le train de dix heures,
-et que personne, après la journée harrassante
-d’hier, n’a songé à lui faire préparer un déjeuner
-un peu substantiel; or, il est tellement, lui, insoucieux
-de ces choses, qu’il partirait sans manger
-plutôt que de se donner la peine de commander
-lui-même son repas. Tiens! mais nous<span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">[244]</a></span>
-pourrions le conduire à la gare; nous mettrons
-simplement nos pèlerines sur nos vêtements de
-matin. Cela te convient-il?</p>
-
-<p>Madeleine Burdeau répondit: «Oui» d’une
-voix qu’elle s’efforçait de garder naturelle; mais,
-dans sa hâte à se lever, dans ses yeux rayonnants,
-un observateur moins occupé que Viéra
-de ses propres pensées eût reconnu une joie débordante
-bien en désaccord avec le ton d’indifférence
-aimable dont ce mot avait été prononcé...</p>
-
-<p class="p2">Une heure plus tard, les deux amies étaient
-installées en compagnie de Vadim Piétrovitch
-dans la calèche qui reconduisait le jeune homme
-à la gare.</p>
-
-<p>Des deux chevaux, l’un était ce même «brûlé»
-qui avait réussi à sauter librement dans la fosse
-au charbon de bois, lorsque Danilo s’y était précipité
-avec son attelage, et qui avait regagné
-sain et sauf l’écurie.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Erschoff, craignant de nouveaux accidents,&mdash;car
-personne, sauf Viéra (et M<sup>lle</sup> Burdeau
-depuis ce matin) ne soupçonnait la véritable
-cause de la catastrophe du silo,&mdash;avait
-voulu le vendre; mais Andreï supplia tant et si
-bien, mettant toute la faute sur ce «maladroit
-de Danilo qui n’avait jamais su mener un cheval»,
-que la faible Tatiana avait dû enfin céder<span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">[245]</a></span>
-à ses instances. Et, chose à remarquer, depuis
-que le «brûlé», la moins aimée auparavant des
-bêtes d’Andreï, était sorti indemne de la tragique
-équipée de la fosse, celui ci était devenu
-plein d’égards pour le cheval; il lui témoignait à
-tout propos une affection jalouse, une prédilection
-marquée sur les autres hôtes de son écurie...
-On eût dit la tendresse reconnaissante d’une
-mère pour un enfant qui vient d’échapper à un
-grand péril!</p>
-
-<p>Plus de coups de fouet, plus de reproches,
-plus d’injures capables de froisser l’amour-propre
-d’un cheval. Quand le «brûlé» avait
-envie de faire le paresseux, on allait au pas;
-quand il lui prenait la fantaisie de courir, ses
-compagnons devaient le suivre... En un mot,
-le récalcitrant Andreï n’obéissait plus spontanément
-qu’à une seule créature au monde, et cette
-créature, c’était le «brûlé»!</p>
-
-<p>Quant à la télègue, on ne l’avait même pas
-fait réparer. Tatiana Vassilievna, trouvant qu’un
-souvenir trop lugubre s’y rattachait, n’avait pas
-voulu la garder; elle en avait fait cadeau à un
-pauvre moujik ravi qui l’avait transformée lui-même,
-avec l’ingéniosité russe, en chariot de
-corvée...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! frère, tu vas me faire manquer mon
-train, cria Vadim remarquant la lenteur de l’équipage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">[246]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Que faire, barine? Mes chevaux sont fatigués...
-ils ont tant trotté hier.</p>
-
-<p>&mdash;Donne-leur un bon coup de fouet, ça les
-ravigotera!</p>
-
-<p>&mdash;Et comment, faut-il aussi vous jeter dans
-le fossé?</p>
-
-<p>&mdash;Andrioucha! cria Viéra avec colère.</p>
-
-<p>Andreï rougit et fit claquer son fouet, mais
-mollement, pour cacher sa déconvenue.</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien, moi, pourquoi cette animosité
-sournoise contre le pauvre Danilo, dit M<sup>lle</sup> Burdeau,
-en français, naturellement. Il courtise
-Ioulia...</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible! s’exclamèrent à la fois
-Vadim et sa cousine.</p>
-
-<p>&mdash;Je les ai surpris ensemble l’autre jour, en
-revenant de chez Natalia Grigorievna, il la tenait
-par la taille... elle souriait.</p>
-
-<p>&mdash;Deux mois après la mort tragique de son
-fiancé! Mais c’est abominable, s’indigna Viéra.</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pu m’empêcher de le lui dire aussi
-moi-même quand elle m’a dépassée, seule, un
-instant après dans le chemin. Elle s’est un peu
-troublée, mais bien vite remise, m’a répondu par
-l’éternel «Que faire?» des Slaves... «Que
-faire? barichnia, il est mort; nous n’y changerons
-rien!»</p>
-
-<p>&mdash;Au fait, dit à son tour Vadim, c’est une
-réponse très sage.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">[247]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oh! Vadim Piétrovitch, murmura Madeleine
-Burdeau, saisie.</p>
-
-<p>&mdash;Je vous scandalise, mademoiselle? Eh!
-pourquoi voulez-vous que nos paysans envisagent
-la vie d’une autre façon? S’ils prétendaient
-s’arrêter à chaque mécompte, à chaque
-adversité qui les visitent, ils auraient trop à
-faire! Un malheur est-il arrivé? Avec la grâce de
-Dieu et leur insouciance, ils tâchent de le réparer
-au plus vite; ils n’ont pas de temps à perdre,
-eux, en sentimentalité vaine!</p>
-
-<p>&mdash;Mais ici, ce ne serait que de la décence.</p>
-
-<p>&mdash;Ou de l’hypocrisie. Ioulia a aimé Danilo
-parce qu’il était jeune, parce qu’il était beau,
-parce qu’il lui a dit qu’il l’aimait... C’est le plus
-souvent ainsi que l’amour naît au cœur des filles.
-Aujourd’hui que Danilo n’est plus là, Andreï,
-non moins jeune, non moins bien campé que
-lui, redit à son tour à l’oreille de Ioulia les éternelles
-paroles. Qu’elle l’écoute, elle dont le
-cœur primitif n’a pas nos raffinements de civilisés,
-c’est dans l’ordre de la nature.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, vous comprenez que l’on change
-ainsi d’amour comme de... robe? demanda Madeleine
-Burdeau déçue.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends... je comprends... jusqu’à
-un certain point. Enfin, d’une paysanne de dix-huit
-ans cela ne m’étonne pas.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère Madeleine, dit Viéra en riant, tu<span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">[248]</a></span>
-as l’air d’une vestale qui vient de constater que
-son feu s’est éteint!</p>
-
-<p>La Française rougit, puis à son tour ébaucha
-un sourire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes si intransigeante que cela sur
-les questions d’amour, mademoiselle? demanda
-Vadim.</p>
-
-<p>&mdash;J’avoue qu’en cette matière je suis pour
-l’unité.</p>
-
-<p>&mdash;Moi aussi, dit Viéra vivement.</p>
-
-<p>&mdash;Que de veuves éplorées, que de filles dédaignées,
-que de cœurs délaissés votre système
-condamne à un deuil éternel!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! et où serait le mal? interrogea
-fièrement Madeleine Burdeau.</p>
-
-<p>&mdash;Dans une orgie de mécontentements, de
-bouderies, d’aigreurs...</p>
-
-<p>&mdash;Le cœur qui n’est pas aimé est-il nécessairement
-plein de tout cela?</p>
-
-<p>&mdash;Le plus souvent.</p>
-
-<p>&mdash;Vadim Piétrovitch, dit lentement la jeune
-fille, mi-narquoise, mi-grave, seriez-vous malheureux
-en amour? Vous êtes, ce matin, si impatient,
-si taquin!...</p>
-
-<p>L’étudiant s’inclina en signe d’affirmation.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! quel trio! fit Viéra, malgré elle.</p>
-
-<p>Vadim sourit, et embrassa la calèche d’un regard
-circulaire.</p>
-
-<p>&mdash;Tous les trois? questionna-t-il. C’est parfait!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">[249]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est hier que nous eussions formé un joli
-groupe! dit Viéra. Evguénï, toi, frère... Maria
-Pavlovna...</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi Maria Pavlovna, interrompit
-vivement l’étudiant, t’a-t-elle fait des confidences?</p>
-
-<p>&mdash;Mais n’est-ce pas connu de tout le monde
-qu’elle est affreusement délaissée par son mari?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est de cela qu’il s’agit, fit le jeune
-homme en respirant.</p>
-
-<p>&mdash;Et de quoi voulais-tu que ce fût, puisqu’elle
-est mariée? répondit ingénument Viéra.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, sœur.</p>
-
-<p>Madeleine Burdeau, elle, regardait Vadim
-avec douleur, et son cœur répétait tout bas:
-«Comme il l’aime! Ah! comme il l’aime!» ce
-en quoi le cœur mal informé se trompait, en
-somme, car Vadim était plus piqué par la réserve
-de la jeune femme, plus apitoyé sur sa grâce
-meurtrie, et plus attiré vers elle par un désir
-physique de vaincre sa longue résistance, qu’il
-ne l’aimait au vrai sens du mot.</p>
-
-<p>&mdash;Vadim Piétrovitch, dit l’amie de Viéra au
-bout d’un instant de silence, je crois que vos
-arguments de tout à l’heure en faveur de Ioulia
-n’étaient qu’une théorie fantaisiste et non la démonstration
-de vos principes à vous. Vous me
-semblez être un fidèle, Vadim Piétrovitch!</p>
-
-<p>Elle avait mis tant de tendresse et de mélancolie<span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">[250]</a></span>
-inconsciente dans ces mots, que l’étudiant
-troublé la regarda longtemps sans songer à lui
-répondre. Madeleine, gênée de la persistance
-avec laquelle les yeux du jeune homme restaient
-fixés sur elle, détourna la tête, et se mit à parler
-avec Viéra de choses indifférentes.</p>
-
-<p>La calèche arriva ainsi devant la modeste gare
-de Tiétiéreff qui dessert Vodopad, au moment
-où le dernier coup de cloche annonçait le départ
-immédiat du train. Vadim n’eut que le temps de
-descendre de voiture et de faire l’assaut d’un
-wagon sans prendre de ticket.</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, mademoiselle!&mdash;Viérotscka,
-au revoir!</p>
-
-<p>&mdash;A bientôt, Vad! lui cria Viéra. Nous irons
-à Kieff un de ces jours. Bonne route!</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, Vadim Piétrovitch, lança M<sup>lle</sup> Burdeau
-à son tour.</p>
-
-<p>&mdash;Quel air rayonnant tu as, Made, dit Viéra
-à la Française lorsque Andreï eut fait faire demi-tour
-à son attelage, et que la calèche roula de
-nouveau sur le chemin de la datcha! Tu vois,
-j’ai eu une bonne idée; cette promenade matinale
-t’a fait joliment du bien!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, acquiesça Madeleine de la tête.</p>
-
-<p>Et tout bas elle se répétait à elle-même avec
-délices: «Oh! oui, oui, que cette promenade
-m’a fait du bien... plus que tu ne le crois, ma
-petite amie!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">[251]</a></span></p>
-
-<p>Ceci était le résultat de la dernière attitude
-de Vadim.</p>
-
-<p>Éternel grand enfant que le cœur! Une parole,
-un sourire, moins que cela, un regard, et le rouleau
-magique du cinématographe qu’est la vie
-change pour lui ses aspects moroses en images
-riantes, ses paysages déserts en oasis fécondes!
-Ah! que le cœur qui aime est donc puéril! Et
-combien peu de chose il lui faut pour être consolé.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">[252]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XII</h2>
-
-<div class="limit2">
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13"><span class="ls1">L’</span>HIVER!... <i>Le paysan en fête,<br />
-Avec son traîneau fraye la route.<br />
-Son cheval, sentant la neige,<br />
-Trotte insoucieusement<br />
-En traçant des sillons moelleux...<br />
-Une fière kibitka vole...<br />
-Le cocher, assis sur son siège,<br />
-Est vêtu d’une touloupe serrée par une écharpe rouge.<br />
-Ah! voilà qu’un gamin court!<br />
-Il a dans son traîneau un petit chien noir<br />
-Et joue lui-même le rôle de cheval.<br />
-Le gaillard! il a déjà gelé son pouce,<br />
-Il a mal... mais en même temps il rit<br />
-Et sa mère lui montre du doigt par la fenêtre!</i></p>
-</div>
-
-<p class="p1">Ce charmant tableau de l’hiver russe, que
-Pouschkine a tracé, se représente à la mémoire de
-Viéra, l’un des premiers jours de décembre,
-alors qu’assise avec Madeleine Burdeau dans un
-des coupés du train qui les transporte à Kieff,
-elle suit, à travers la vitre dégelée de la portière,<span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">[253]</a></span>
-le paysage que longe la voie ferrée. Cette
-année-là le froid a été long à venir; la neige n’a
-commencé à tomber que dans les derniers jours
-de novembre. Tant que l’automne était resté serein,
-tant que les fantastiques joyaux d’or bruni
-et les voiles mauves dont la nature se pare pour
-porter le deuil de l’été gardèrent leur poésie
-mélancolique, rien ne fut à regretter. Mais cette
-pluie sournoise qui vint changer en boue le sable
-des chemins, mais ce vent plaintif qui rendit
-sinistres jusqu’aux échos harmonieux de la forêt,
-mais ce ciel terne, cette brise glacée, ces bras
-piteusement tendus des arbres dénudés, de
-quelle tristesse maussade ils vinrent envelopper
-Vodopad!</p>
-
-<p>Aussi quelle ne fut pas la joie des habitantes
-de la datcha lorsqu’en poussant, un matin, les
-volets de leurs chambres, elles trouvèrent le
-parc, morne et désolé la veille, transformé par
-le sortilège d’une nuit en blanc palais de marbre,
-qu’irisaient par places, comme la flamme de
-lampes aux globes opalins, les rayons légèrement
-voilés du soleil.</p>
-
-<p>Pour le Russe, l’hiver n’est pas cette saison
-que craignent les peuples du Midi; c’est un ami
-désiré, un génie bienveillant qu’il accueille toujours
-avec tendresse, et qui sait parler à son
-cœur. L’hiver russe n’est pas le visiteur morose
-aux neiges fondantes et noires, au ciel lugubre,<span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">[254]</a></span>
-à la perfide humidité, que connaissent les pays
-du sud; c’est un hôte loyal, au froid robuste, à
-la neige éclatante et drue, à la gelée nette, aux
-horizons larges et clairs.</p>
-
-<p>Qui ne s’est senti plus vigoureux, plus sain,
-plus dispos d’esprit et de corps, plus vaillant et,
-oserai-je dire, plus pur d’âme après une promenade
-à travers la blancheur du steppe ou de la
-forêt, les poumons dilatés par l’air vivifiant, les
-joues tapotées amicalement par la froide brise,
-les narines caressées par l’odeur fraîche des cristaux
-immaculés, les yeux si pénétrés de blancheur,
-qu’ils la déversent jusque dans le cœur et
-la pensée?</p>
-
-<p>Viéra, véritable âme russe, aime passionnément
-l’hiver russe.</p>
-
-<p class="pp6 p1">Avec sa beauté froide,<br />
-Avec son givre brillant au soleil,<br />
-Et ses journées glacées,<br />
-Et ses traîneaux... Et durant l’aube tardive,<br />
-Les scintillements de sa neige rose...</p>
-
-<p class="p1">Ses yeux ne se détachent pas de la vitre dont
-elle a pris possession, et qu’elle essuie avec son
-mouchoir chaque fois que la légère couche de
-vapeur dont le verre se couvre menace de se
-congeler. Elle ne voit que bien imparfaitement
-à travers cette mince couche de buée, mais cela
-suffit à son imagination pour reconstituer&mdash;et
-largement&mdash;le paysage qui se déroule.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">[255]</a></span></p>
-
-<p>Même les choses lui paraissent plus idéales
-ainsi, enveloppées de cette gaze nuageuse qui
-les voile à demi. Évanouies à chaque instant et
-métamorphosées par la vitesse du train qui passe
-au milieu d’elles, elles ont l’air de mirages fantastiques,
-de blanches chimères caressées en des
-rêves lointains.</p>
-
-<p>Et que d’aspects imprévus, que de symboles
-variés se présentent à l’imagination pendant les
-quelques secondes où il est donné à l’œil de
-saisir la fuite des tableaux!</p>
-
-<p>Tantôt, c’est un pan de forêt semblable au
-parvis d’un temple élevé en l’honneur de la
-déesse Pureté... Les bouleaux aux troncs d’argent,
-aux grêles panaches givrés, s’élèvent,
-droits et sveltes, comme des colonnes de marbre;
-parmi eux des arbustes enveloppés de neige, ont
-l’air de prêtresses drapées dans leurs péplums;
-le sol est uni comme des dalles; la clarté du
-soleil matinal joue sur les colonnades avec des
-reflets de lampes sacrées... Tantôt la plaine bosselée,
-bleuie par le reflet du ciel, donne l’idée
-d’une mer aux vagues écumeuses... Puis défilent
-des bornes encapuchonnées, pareilles à une
-théorie de vierges aux voiles pudiques. Une
-mare gelée, aux bords garnis d’herbes raides,
-semble une vasque d’onyx aux ciselures d’argent.
-Les chaumières ont l’air de joujoux à suspendre
-aux branches de l’arbre de Noël. Les<span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">[256]</a></span>
-monticules épars sur certains champs font songer
-à un troupeau de brebis immaculées broutant
-une herbe de légende. Les stalactites suspendues
-à la crête des talus miroitent à la clarté
-du matin, comme des chevelures ruisselantes
-d’ondines...</p>
-
-<p>Et Viéra voudrait que le train n’arrivât jamais!</p>
-
-<p>Mais il y a près de deux heures que l’on s’est
-mis en route... Aux vastes plaines, aux forêts
-prestigieuses, succèdent des maisons maussades,
-l’air s’obscurcit d’une noire fumée, l’horizon est
-coupé de poteaux et des signes cabalistiques que
-tracent les fils entrecroisés du télégraphe;
-l’odeur innommable des faubourgs de grande
-ville s’insinue jusque dans les wagons, des coups
-de sifflet stridents déchirent les oreilles, le train
-devient poussif, ralentit, stoppe. Kieff!</p>
-
-<p>Madeleine Burdeau, qui n’a regardé, durant le
-trajet, qu’en elle-même, et Viéra, tout éblouie
-encore des visions blanches de la route, sortent
-du coupé parmi la bousculade des commissionnaires
-qui ont envahi les marchepieds pour
-s’emparer des colis des arrivants. Et Dieu sait
-s’ils sont nombreux, les colis que traînent après
-eux les voyageurs au pays de la neige! Oreillers,
-couvertures, valises, paniers, samovars, vaisselle,
-un wagon de train russe ressemble à une
-voiture de déménagement.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois qu’il vaudra mieux que nous allions<span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">[257]</a></span>
-d’abord chez Vadim, dit Viéra lorsqu’elles
-furent sorties de l’encombrement de la gare. Il
-est vraiment un peu trop tôt pour se présenter à
-l’hôtel. Et puis Katia ne sera pas levée; c’est une
-sybarite! Vadim a son cours à dix heures, nous
-le trouverons chez lui; plus tard il pourrait nous
-échapper.</p>
-
-<p>&mdash;Comme tu voudras, répondit légèrement
-Madeleine, tandis que son cœur, de joie, se mettait
-à battre aux champs.</p>
-
-<p>Elles hélèrent un traîneau.</p>
-
-<p>&mdash;Et nous allons ainsi visiter les garçonnières?
-fit la Française d’un air scandalisé à dessein.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! l’appartement de Vadim n’est une
-garçonnière qu’à demi!... Elle est si jalousement
-gardée, époussetée et rangée par Marfa Timoféevna,
-qu’elle perd beaucoup du piquant qu’ont,
-m’a-t-on dit, les logements des jeunes célibataires.
-Un type, cette Marfa Timoféevna! Vieille,
-édentée, barbue, toujours allante, toujours grognante,
-mais pleine de tendresse pour le fils de
-son ancien maître, elle ressemble tantôt à une
-«baba Iaga» (la méchante fée russe), tantôt à une fée bienfaisante des
-contes de votre Perrault!... Son mari était intendant,
-et elle, économe, chez le père de Vadim.
-Ils auraient dû avoir quelque bien, mais il était,
-lui, un ivrogne fini, et il devint impossible de le<span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">[258]</a></span>
-garder, car les paysans le trouvaient ivre-mort
-sur les routes dès neuf heures du matin. Marfa
-Timoféevna dut l’entretenir à ne rien faire jusqu’à
-sa mort; et elle n’est veuve que depuis six
-ou sept ans!... Trop vieille déjà à cette époque
-pour présider une administration domestique
-aussi compliquée que celle des domaines russes,
-elle habita quelque temps Bielaïa-Polana avec
-une sinécure, ou plutôt une retraite... Puis quand
-Vadim vint habiter Kieff après la mort de mon
-oncle afin d’y suivre les cours de l’université,
-elle demanda de pouvoir le suivre pour tenir
-son ménage.</p>
-
-<p>&mdash;Y a-t-il longtemps que le père de Vadim
-Piétrovitch est mort?</p>
-
-<p>&mdash;Cinq ans, juste.</p>
-
-<p>&mdash;Et sa mère?</p>
-
-<p>&mdash;Il ne l’a pas connue; elle est morte en lui
-donnant le jour.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! pauvre femme!... Qu’il me bouleverse
-toujours, ce cruel jeu de la nature faisant naître
-l’enfant du dernier soupir de la mère!</p>
-
-<p>&mdash;C’était, dit maman, une petite personne
-très coquette et très belle que mon oncle adorait;
-et Vadim est né juste un an, jour pour jour,
-après leur mariage!</p>
-
-<p>&mdash;Et son père s’en est-il occupé un peu, du
-pauvre bébé?</p>
-
-<p>&mdash;Il a veillé sur lui absolument comme l’eût<span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">[259]</a></span>
-fait la mère. C’était un homme parfait. Vadim
-tient de lui son intelligence et la générosité de
-son cœur. Mais regarde, Madeleine, là, dans
-cette maison rouge, au premier étage, derrière
-cette fenêtre aux rideaux écartés, c’est lui; oui,
-c’est Vadim. Il ne nous voit pas, naturellement;
-il est toujours occupé d’autre chose que de ce
-qui se passe sous ses yeux... Hé! où vas-tu? cria
-Viéra au cocher qui dépassait la maison.</p>
-
-<p>&mdash;Votre Excellence m’a dit: n<sup>o</sup> 48.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non! 50. Recule ton traîneau.</p>
-
-<p>Pour jouir de la mine qu’allait faire Marfa
-Timoféevna, il avait été décidé entre les deux
-jeunes filles que Viéra se tiendrait un peu à l’écart
-quand elle aurait sonné, et qu’elle ne se
-montrerait tout de suite que si Vadim lui-même
-venait ouvrir. Au cas contraire, M<sup>lle</sup> Burdeau devait
-seule demander à voir le jeune homme.</p>
-
-<p>L’effet de cette conspiration ne fut pas médiocre.
-En entendant l’accent étranger, en constatant
-la jeunesse et la beauté de la visiteuse
-qui désirait parler à son maître, Marfa Timoféevna
-fit une figure si renfrognée qu’on ne vit
-plus ni ses yeux ni sa bouche, mais seulement
-deux joues couvertes d’un épais duvet noir, des
-sourcils hérissés en broussailles et un grand, grand
-nez recourbé qui semblait flairer de ses narines
-poilues l’odeur de poudre de cet assaut matinal.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais pas si Vadim Piétrovitch est chez<span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">[260]</a></span>
-lui, dit-elle en bougonnant; je vais aller voir.
-Attendez un instant dehors.</p>
-
-<p>&mdash;Et comment, Marfa Timoféevna, vous avez
-peur que nous ne volions les meubles, que vous
-voulez ainsi nous laisser sur le palier? demanda
-la voix amusée de Viéra qui se montra, aussitôt
-après, derrière Madeleine Burdeau.</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur! Viéra Piétrovna! exclama la fée
-bourrue. Et elle se signa vivement. Que votre seigneurie
-me pardonne, je n’avais pas vu... Je ne
-pouvais pas savoir... Daignez entrer. Vadim Piétrovitch
-est là qui vient de finir son déjeuner...
-Permettez, Vadim Piétrovitch, des visiteuses
-pour vous... et quelles visiteuses! ha! ha! C’est
-une Allemande, la noire? demanda-t-elle tout
-bas à Viéra pendant que le jeune homme disait
-bonjour à M<sup>lle</sup> Burdeau.</p>
-
-<p>&mdash;Non, une Française.</p>
-
-<p>&mdash;Ça vaut mieux. Et, barichnia, peut-on vous
-servir à déjeuner?</p>
-
-<p>&mdash;Je crois bien! Pour moi du thé, pour ma
-compagne du café, et quelque chose à grignoter.</p>
-
-<p>&mdash;En voilà une bonne surprise! s’exclama
-Vadim quand Marfa Timoféevna eut cessé de
-s’entretenir avec Viéra. Aurais-je jamais pensé
-ce matin, en me levant, que j’allais avoir la joie
-d’une visite pareille?</p>
-
-<p>&mdash;Mais je t’avais dit que nous viendrions à
-Kieff...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">[261]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais il y a longtemps; et tu n’avais
-pas fixé de date, alors je ne m’attendais pas...
-Soyez la bienvenue dans mon antre, mademoiselle,
-fit le jeune homme en s’inclinant très bas
-devant Madeleine Burdeau.</p>
-
-<p>&mdash;Charmant antre, répondit celle-ci remerciant
-d’un salut avec la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Où l’on voudrait vivre toujours... s’il n’était
-pas en ville, ajouta Viéra.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je n’ai que trois pièces, fit le jeune
-homme, et une chambre pour ma femme de ménage.</p>
-
-<p>&mdash;Elles sont grandes et se suivent; cela fait
-un ensemble gai... Puis, quelle profusion de
-plantes rares! Le printemps a déjà détrôné l’hiver
-chez vous, Vadim Piétrovitch.</p>
-
-<p>&mdash;C’est ma seule passion, fit Vadim.</p>
-
-<p>&mdash;Avec une centaine d’autres, plaisanta
-Viéra. Peut-on circuler nous deux Madeleine?</p>
-
-<p>&mdash;Vous déjeunerez d’abord, puis Marfa Timoféevna
-décidera. Que Dieu me préserve de
-concéder l’entrée des sanctuaires sans m’être
-muni au préalable de son approbation! Et si un
-grain de poussière avait eu l’effronterie de s’asseoir
-sur un meuble!... Aïe! J’aurais la guerre
-pendant huit jours, déclara le jeune homme
-d’un ton plaisamment effaré!</p>
-
-<p>&mdash;Je vois ce grain de poussière <i>assis</i>, fit Madeleine
-Burdeau en riant de bon cœur.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">[262]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Nous n’avons pas d’autre expression en
-russe...</p>
-
-<p>&mdash;Mais il n’en est pas besoin! C’est amusant
-au possible... Le grain de poussière, par exemple,
-vous a tout de suite une figure!... On voit un
-petit gnome malicieux faisant la nique à Marfa
-Timoféevna.</p>
-
-<p>&mdash;Que dit de moi la Française? demanda de
-nouveau à l’oreille de Viéra la vieille fée qui rentrait
-en cet instant dans la salle à manger pour
-mettre le couvert, et qui avait entendu prononcer
-son nom.</p>
-
-<p>&mdash;Elle admire l’ordre qui règne chez vous,
-répondit la jeune fille insidieusement.</p>
-
-<p>&mdash;C’est une bonne âme, comme je vois! Jolie
-aussi... eh! eh!</p>
-
-<p>Et elle rit de toute sa bouche sans dents à la
-belle étrangère.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez conquis mon cerbère, mademoiselle,
-fit Vadim.</p>
-
-<p>Et il ajouta, d’un ton qui sembla à la Française
-plus intentionné que celui des banales politesses:</p>
-
-<p>&mdash;Comme vous conquérez tout le monde,
-d’ailleurs!</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Burdeau rougit.</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine est si modeste, dit Viéra.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n’est pas sa seule qualité... Mais je vois,
-mesdemoiselles, que vous devenez inséparables...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">[263]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Est-ce un reproche pour aujourd’hui, Vadim
-Piétrovitch?</p>
-
-<p>&mdash;Dieu m’en préserve! Je constate seulement...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, intervint Viéra, nous sommes devenues
-de grandes amies. Madeleine consent à demeurer
-chez nous indéfiniment&mdash;ou du moins
-jusqu’à ce qu’une circonstance capitale, son
-mariage, par exemple, vienne nous l’arracher de
-force.&mdash;Je ne regrette qu’une chose, s’écria
-Viéra avec chaleur sans voir le geste de protestation
-qui accompagna les derniers mots de sa
-phrase, c’est qu’elle ne soit pas ma vraie sœur!
-Je m’entends bien mieux avec elle qu’avec Katia,
-c’est sûr.</p>
-
-<p>Un tendre regard auquel Viéra sourit marqua
-la reconnaissance et la réciprocité des sentiments
-de M<sup>lle</sup> Burdeau.</p>
-
-<p>&mdash;Voilà. Le café est prêt et l’eau du samovar
-bout, jeta Marfa Timoféevna en montrant la
-table aux jeunes filles. Mangez, seigneuresses, et
-portez-vous bien!</p>
-
-<p>&mdash;Katia et Serguié partent-ils définitivement
-demain pour Odessa? interrogea Vadim lorsqu’il
-se fut réinstallé à table près des jeunes
-filles pour un semblant de second déjeuner.</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Tu sais qu’ils ont passé toute la semaine
-avec nous, jusqu’avant-hier.</p>
-
-<p>&mdash;Je les ai conduits moi-même à la gare, le<span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">[264]</a></span>
-jour de leur départ pour Vodopad. Ne vous l’ont-ils
-pas dit?</p>
-
-<p>Viéra nia de la tête.</p>
-
-<p>&mdash;J’avais une envie folle de les accompagner,
-continua Vadim; mais pas moyen; mes études...</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, Viéra, intervint M<sup>lle</sup> Burdeau. Katia
-nous a dit que son cousin les avait accompagnés
-jusqu’au train. Tu ne te rappelles pas? Ils
-avaient dîné avec vous, n’est-ce pas, Vadim Piétrovitch?</p>
-
-<p>&mdash;Rien n’est plus vrai.</p>
-
-<p>Viéra fit encore signe que, malgré ce détail,
-elle ne se rappelait pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je vois, sœurette, que tu t’intéresses moins
-à mes faits et gestes que M<sup>lle</sup> Burdeau!</p>
-
-<p>&mdash;Quel propos téméraire, Vad, et quelle
-fatuité! C’est tout simplement la preuve que
-Madeleine a plus de mémoire que moi.</p>
-
-<p>&mdash;Il ne faut pas demander si notre Katia est
-heureuse! dit encore Vadim. Cela se voit sur
-toute sa petite personne rayonnante. Mais je
-crains bien aussi que le mariage ne la rendra
-pas moins frivole... Elle ne parle que des plaisirs
-qu’elle va trouver à Odessa, des fêtes auxquelles
-on l’a invitée déjà, paraît-il, du théâtre, de ses
-toilettes... enfin, elle compte prendre une revanche
-éclatante de ses vingt ans de Vodopad!
-C’est son expression. Serguié sourit à son caquetage,
-il l’admire, il en est amoureux fou!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">[265]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Espérons-le! dit en riant Madeleine. Après
-sept semaines de mariage...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! ces brillants officiers!... fit Vadim. Et
-il eut, pour achever sa phrase, un geste qui voulait
-dire: «Je ne donnerais pas deux kopecks de
-leur fidélité.»</p>
-
-<p>Viéra protesta.</p>
-
-<p>&mdash;Serguié n’est «brillant» qu’au dehors,
-dans le sens où tu emploies ce mot. Au fond,
-c’est une nature solide, un cœur honnête. Tu l’as
-assez peu connu, toi; mais moi, qui le suis depuis
-mon enfance, je peux affirmer que c’est un
-jeune homme à principes... D’ailleurs, élevé
-comme l’ont été les fils de Nikolaï Sémionovitch...</p>
-
-<p>&mdash;Ceci, interrompit Vadim à mi-voix en se
-tournant vers Viéra, est une manière détournée
-de nous faire l’éloge de quelqu’un qui ne s’appelle
-pas Serguié... Mademoiselle est au courant?
-demanda-t-il en clignant de l’œil vers la
-Française.</p>
-
-<p>&mdash;Parle tout haut, va! il n’y a pas de mystère.
-Est-ce un crime d’aimer Evguénï?</p>
-
-<p>&mdash;C’est que les jeunes filles sont si cachottières...</p>
-
-<p>&mdash;Mais pas moi. Seulement, Vad, reprit
-Viéra,&mdash;et son visage ici devint grave,&mdash;il
-est convenu dès aujourd’hui qu’on ne prononce
-plus ce nom à la légère. Evguénï est un mort<span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">[266]</a></span>
-chéri; laissons-le dormir en paix dans le cercueil
-de mon cœur.</p>
-
-<p>&mdash;Alors tu persistes dans tes résolutions? Le
-temps n’a pas réveillé en toi les lâchetés qui se
-trouvent au fond de toute nature humaine?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! cela si, plusieurs fois! Demande à
-Madeleine. Nous avons eu fort à faire ensemble
-pour que je ne déserte pas «le drapeau du devoir».</p>
-
-<p>&mdash;Comment «ensemble»? Mademoiselle
-est donc complice de tes idées?</p>
-
-<p>&mdash;Vadim Piétrovitch, répondit la Française
-vers laquelle le jeune homme s’était tourné pendant
-sa dernière phrase, je suis toujours complice
-d’idées pures, enthousiastes et sincères,
-quel que soit le principe qui les dicte. N’est-il
-pas de consciences plus... chatouilleuses, disons
-même plus donquichottesques les unes que les
-autres? Et est-ce une raison parce que nous trouvons
-leurs scrupules un peu exagérés pour les
-railler? Ce sont ces consciences-là qui font les
-héros, les martyrs et les saints. Chacun est juge
-de ce qu’il doit et de ce qu’il peut; seule, la conscience
-humaine est un tribunal sans appel...
-Allez prouver aux carmélites que l’on peut aussi
-bien prier Dieu et faire son devoir dans le monde
-qu’aux pieds des autels d’un cloître... Allez persuader
-les alchimistes&mdash;puisqu’on dit qu’il en
-renaît&mdash;que la fabrication de l’or est un mythe<span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">[267]</a></span>
-et la panacée une fiction... Allez dire aux mahométans
-que leur paradis n’est pas desservi par
-des houris comme les cafés allemands par des
-servantes de brasseries!... Et, en somme, leur
-idéal vaut-il moins que celui des profanes dont
-le but, dans la vie, est jouissance, routine, et
-mépris de tout au-delà puéril ou ténébreux?</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne discute nullement ces choses,
-mademoiselle, dit le jeune homme, je suis de
-votre avis, seulement je m’étonne toujours, voilà
-tout, quand notre vingtième siècle produit une
-vraie conscience... Nous sommes tous si avides
-de jouir, comme vous le dites, que le renoncement
-n’est plus guère de mode parmi nos contemporains!</p>
-
-<p>&mdash;Cela semble ainsi, parce qu’on ne va pas
-le crier sur les toits, lorsqu’on se sacrifie! Nous
-ne sommes que quatre à savoir le secret de
-Viéra: Tatiana Aleksandrovna, Katia, vous et
-moi; irons-nous le répéter au premier venu, le
-faire imprimer dans les journaux comme une réclame?
-Non... Eh bien! alors, de quelle manière
-saurions-nous davantage ce qui se passe chez
-nos voisins? Voilà une cinquantaine de fenêtres
-qui donnent sur cette cour; qui vous dit que si
-nous pouvions pénétrer à travers leurs vitres
-avec d’autres yeux que ceux de nos corps, nous
-ne verrions pas, derrière la cinquième partie au
-moins d’entre elles un exemple d’abnégation,<span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">[268]</a></span>
-de vertu ou d’héroïsme? Les saints et les martyrs
-ne se promènent pas sur cette terre avec
-leur auréole au front et leur palme à la main. Ils
-portent des redingotes, des jupes, des chapeaux
-à la mode; ils parlent notre langue et se mêlent
-à la foule; qui pourrait les reconnaître? Croyez-moi,
-Vadim Piétrovitch, si frivole que soit notre
-siècle, si dénués de ce qu’ils appellent les préjugés,
-c’est-à-dire de principes, de dogmes, que
-soient quelques-uns de nos frères d’aujourd’hui,
-la sève est encore bien pure qui coule dans les
-veines de l’humanité; bien noble encore est
-l’Idéal de la plupart des hommes. Vous riez de
-mes illusions, Vadim Piétrovitch?</p>
-
-<p>&mdash;A Dieu ne plaise, mademoiselle! Je souris
-de bonheur de vous entendre ainsi parler, répondit
-le jeune homme redevenu grave et ne dissimulant
-point l’admiration que lui inspirait
-l’amie de sa cousine. Lorsqu’on sait tenir ses auditeurs
-sous le charme, comme vous le faites,
-par la seule force de sa croyance, c’est qu’on est
-bien près de la vérité... J’ai trop d’exemples de
-noblesse sous mes yeux, d’ailleurs, pour en douter.
-Je me rends. Et toi, Viérotschka, sache que
-depuis ce jour tu as gagné un second protecteur
-à ta cause. Donne ta petite main que je la serre
-en consécration de ce nouveau pacte!</p>
-
-<p>Viéra n’avait pas pris part à la dernière conversation
-de Vadim avec Madeleine Burdeau.<span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">[269]</a></span>
-Distraite de ce qui se disait autour d’elle par ses
-propres réflexions, elle suivait au loin les lentes
-envolées de ses pensées et de ses souvenirs.
-Lorsque Vadim l’interpella, elle tressaillit; puis,
-rentrant dans la réalité, elle écouta gravement
-les paroles que le jeune homme lui adressait, et
-par-dessus la table lui avança ses doigts qu’il
-baisa lorsqu’il les eut pressés.</p>
-
-<p>&mdash;Causez encore un instant ensemble, mes
-amis, dit-elle ensuite; moi je m’en vais voir
-Marfa Timoféevna dans sa cuisine. La pauvre
-vieille! il faut bien lui montrer un peu d’intérêt!...</p>
-
-<p>Après le départ de Viéra, Madeleine Burdeau,
-pour se donner une contenance, se leva, et,
-sans entrer dans le cabinet de travail contigu à
-la salle à manger, se mit à regarder du seuil de
-la porte large ouverte quelques tableaux appendus
-aux murs.</p>
-
-<p>&mdash;Mais entrez donc, fit Vadim qui la suivit
-lorsqu’elle eut répondu à son invitation.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! que ceci est joli! exclama la Française
-montrant une gravure encore sans cadre posée
-sur le bureau d’érable. Qu’est-ce?</p>
-
-<p>&mdash;Une reproduction de <i>la Source</i> de Siémiradski.</p>
-
-<p>&mdash;C’est d’un frais! Et ceci?</p>
-
-<p>Son doigt désignait une tête de cosaque peinte
-à l’huile.</p>
-
-<p>&mdash;Une étude de Véréchstchaguine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">[270]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Vous aimez la peinture, Vadim Piétrovitch?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Et vous?</p>
-
-<p>&mdash;Moi? Comment vous répondre?... Je vais
-vous paraître si béotienne!... Mais au fait,
-pourquoi affecterai-je des capacités que je n’ai
-pas? Je ne comprends pas la peinture, voilà!
-Certes un beau tableau peut flatter mes regards,
-occuper ma pensée; mais parler à mon cœur,
-émouvoir mon âme? Jamais! Et savez-vous pourquoi?
-Parce qu’il représente ce qui est; ce que
-mes yeux, par conséquent, ont vu ou deviné, et
-ont vu ou deviné autrement que ne l’a vu ou deviné
-le peintre. Or, j’ai l’imagination vive, et mes rêves
-pressentent des choses tellement somptueuses;
-mes sensations donnent aux aspects que mes regards
-physiques embrassent une vie tellement
-intense, que tout ce que je vois reproduit en peinture
-ne me cause que déception. Il en est de même
-de la sculpture. Tandis que la musique, par
-exemple, n’a pas d’autre moyen de charmer nos
-sens qu’en s’instrumentant ou se chantant. Les
-bruits de la nature ne peuvent ressembler que de
-loin aux sons que l’Art a rendu harmonieux. La
-danse de même. Sans pas réglés, sans attitudes
-plastiques, elle n’est qu’une sorte de convulsion
-répugnante à regarder; une bamboula sauvage.
-L’art est donc nécessaire ici pour nous donner les
-impressions voulues. Ma théorie va vous paraître
-bien osée; elle se résume en ceci: pourquoi chercher<span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">[271]</a></span>
-à imiter l’inimitable nature? Pourquoi vouloir
-rendre l’image de choses tellement parfaites qu’il
-n’y a que de l’orgueil à prétendre les reproduire?...
-Contentons-nous de perfectionner ce
-qui est perfectible, de représenter ce que nos
-sens ne peuvent saisir que par artifice!... Ne
-touchons pas à ce qui est complet par essence...</p>
-
-<p>&mdash;Mais les peintres ne reproduisent pas au
-sens où vous employez ce mot; ils rendent la
-pensée avec laquelle ils ont interprété les divers
-aspects des choses. C’est comme un beau livre;
-il ne fait pas se mouvoir des êtres d’un autre
-monde, mais bien des personnages en chair et
-en os qui ont nos faiblesses et nos passions; il
-reproduit donc aussi, comme vous dites; et
-cependant, vous aimez passionnément la littérature,
-vous me l’avez dit un jour...</p>
-
-<p>&mdash;Les hommes sont nombreux et tous différents
-les uns des autres. Avec l’amalgame des
-idées et des gestes de quelques-uns, l’écrivain
-peut créer&mdash;vraiment créer, et non reproduire&mdash;un
-héros que son imagination fait vivre.
-Mais la nature, elle, est une; et, d’ailleurs, ses
-aspects ne nous touchent que par la vie qui y
-circule et l’émotion qu’ils communiquent à
-notre âme. Combien moins attrayante serait une
-mer immobile que celle dont les vagues ondoient
-et dont les flots mugissent!... Quel
-charme moins vif aurait à nos yeux un ciel toujours<span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">[272]</a></span>
-strié des mêmes nuages ou éternellement
-bleu!... Comme notre admiration serait moins
-émue devant une rose pétrifiée et sans parfum
-que quand nous respirons cette belle fleur à la
-chair veloutée, à la fraîche et suave odeur!... La
-peinture peut-elle nous donner tout cela? Il est
-vrai qu’elle ne représente pas que la nature;
-mais les objets sans vie qu’elle nous montre sont
-plus factices encore et plus inertes en passant
-par ses mains. Elle veut enserrer un palais somptueux
-avec ses marbres, ses frises, ses sculptures,
-dans un cadre de quelques centimètres!... Elle
-prétend faire chatoyer la soie, rutiler l’or, scintiller
-les pierreries!... A quoi bon se donner tant
-de mal? ajouta la jeune fille, riant elle-même de
-son paradoxe. On achète aujourd’hui un mètre
-de satin pour trois francs, du «titre fixe» un
-peu plus cher que du cuivre, et du strass pour
-rien!</p>
-
-<p>&mdash;O profane, profane! fit Vadim, amusé
-pourtant des théories de la Française qui le
-changeaient un peu de la gravité habituelle des
-conversations qu’il avait avec ses compatriotes.
-Au reste, ajouta-t-il sans périphrase comme sans
-ironie, avec toute la simplicité russe, les femmes
-ne comprennent rien à la peinture; c’est un art
-trop compliqué pour leur génie étroit...</p>
-
-<p>&mdash;Rien n’est plus facile que de tirer des conclusions
-pareilles chaque fois que nous voulons<span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">[273]</a></span>
-discuter avec vous autres hommes; cela dispense
-d’expliquer, et, surtout, permet à la fatuité masculine
-de s’isoler sur le nuage de sa supériorité.</p>
-
-<p>&mdash;Pour me disculper de pareilles insinuations,
-fit le jeune homme prenant presque au
-sérieux la boutade de sa compagne, je vais vous
-dire ce que l’on entend par l’art de la peinture,
-et réfuter...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! de grâce, n’en faites rien, Vadim Piétrovitch!
-Je connais tout cela par cœur. Mais il
-me plaît tant parfois, ajouta l’amie de Viéra, de
-jeter bas toutes les théories raisonnables et de
-piétiner un peu leurs ruines d’un moment! Je
-dois vous dire que je n’adore le convenu qu’autant
-que l’exige la plus stricte bienséance. Je ne
-veux pas me distinguer outre mesure de la foule,
-ni passer pour une originale, non! Ce n’est ni
-de ma position ni dans mes goûts; mais chanter
-comme mon voisin siffle, et ânonner des mots
-que je ne comprends pas pour paraître initiée,
-cela, je ne le ferai jamais!&mdash;Et maintenant, si
-ce n’est pas trop d’indiscrétion, passons en revue
-les photographies qui encombrent votre sanctuaire.
-Ceci?...</p>
-
-<p>&mdash;Le recteur de notre université. Il serait
-flatté s’il vous entendait l’appeler «ceci»!</p>
-
-<p>&mdash;Et ça?</p>
-
-<p>&mdash;Ça, c’est Witte, notre ministre des finances.<span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">[274]</a></span>
-Savez-vous qu’il n’était qu’un modeste employé
-du chemin de fer à Kieff dans sa jeunesse?
-«Ça» a gentiment monté, n’est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash;Votre carton de photographies ressemble
-à une boutique de Podol (quartier juif à Kieff); on y trouve de tout.
-Par exemple, je reconnais Cholkini qui a chanté
-à l’Opéra cet hiver...</p>
-
-<p>&mdash;Il s’appelait Perkalik lorsqu’il n’était encore
-qu’un pauvre juifillon de Berditscheff.
-Comme titre de noblesse, lorsqu’il a eu le pressentiment
-de sa gloire, il a changé «percale»
-en «soie» (cholk) et a muni ce dernier mot de
-la terminaison italienne chère aux artistes du
-chant. Voilà la légende. Je n’en garantis pas
-l’authenticité, mais elle n’en court pas moins
-toute la Russie. Aujourd’hui, Cholkini possède
-en Espagne des châteaux non pas illusoires, mais
-de bonne et belle pierre, et chasse, dit-on, avec
-des ducs et des altesses. Vous voyez que la fortune
-sait être plus coquette encore envers un
-chanteur qu’envers un homme de génie...</p>
-
-<p>&mdash;Serguié Nikolaïevitch... Viéra... l’inévitable
-Cléo de Mérode... le grand-duc Serge...
-Chaliapine... Gorki... continuait d’énumérer Madeleine
-en feuilletant le carton. C’est curieux,
-autant que je puis en juger par l’opinion des
-Russes que j’ai questionnés à ce sujet, ce dernier<span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">[275]</a></span>
-n’est pas autant prisé chez vous qu’à
-l’étranger. Il écrit très bien, cependant, et son
-originalité n’est pas de commande, au moins, à
-lui!...</p>
-
-<p>&mdash;Justement, dit Vadim, nous ne pouvons
-oublier que Gorki a été un «bossiak» littéralement
-traduit «va-nu-pieds». Ses préjugés de
-castes sont encore trop puissants chez nous! Je
-vous ferai cette confidence à vous, mademoiselle,
-ajouta le jeune homme comiquement mystérieux.
-Tolstoï a perdu son prestige parmi ses
-compatriotes le jour où il a commencé à se vêtir
-en moujick...</p>
-
-<p>&mdash;Qui sait si votre boutade n’a pas du vrai?
-répondit M<sup>lle</sup> Burdeau. Les hommes sont si
-vains! Maria Pavlovna, continua-t-elle en regardant
-une nouvelle photographie. C’est le cinquième
-portrait d’elle qui me tombe sous la
-main...</p>
-
-<p>Vadim rougit. Puis, sortant de sa droiture
-habituelle, il commit une petite lâcheté: il prit
-l’image entre ses doigts, la rejeta négligemment
-sur la table et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Elle a la manie de se faire photographier...
-O cœur humain!</p>
-
-<p>Madeleine Burdeau fut plus noble, peut-être à
-cause de la joie que lui causa le geste de Vadim.</p>
-
-<p>&mdash;Maria Pavlovna est charmante, répliqua-t-elle.
-Elle ne saurait trop multiplier ses portraits.<span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">[276]</a></span>
-Mais la voilà encore là... et ici... et là-bas,
-ne put-elle s’empêcher d’ajouter un peu malicieusement
-en montrant des cadres épars dans
-la chambre.</p>
-
-<p>L’embarras de l’étudiant devint visible; en ce
-moment, sans aucun doute, il envoya à tous les
-diables l’innocente Maria Pavlovna et ses images
-qu’il n’avait obtenues pourtant qu’à force de
-supplications et de multiples artifices.</p>
-
-<p>Redevenant magnanime, Madeleine Burdeau,
-sans paraître remarquer le trouble du jeune
-homme, continua plus loin son inspection.</p>
-
-<p>&mdash;Nicolaï Sémionovitch Afanassieff, fit-elle
-en se penchant de nouveau sur l’album; une
-vraie tête de gentilhomme du steppe. Et cette
-jeune fille?</p>
-
-<p>&mdash;M<sup>lle</sup> Dounine.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est gentille. Tiens! une photographie
-de Tatiana Vassilievna que je n’ai pas vue à
-Vodopad. Oh! l’exquise nature! l’âme sereine
-qui se devine dans ses yeux si jeunes!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dit Vadim, elle fait penser, l’aimable
-créature, à une de ses homonymes, la Tatiana
-Borrisovna de Tourguénieff. A elle aussi l’on
-confie irrésistiblement ses peines de cœur, ses
-secrets de famille. Elle aussi sait consoler vos
-chagrins par des mots bien sentis, et vous offre
-des avis toujours pleins d’indulgence. On songe
-de même en la voyant: «Ah! que tu es une<span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">[277]</a></span>
-excellente femme, Tatiana Vassilievna! Va, je
-ne te cacherai rien de ce qui me pèse sur le
-cœur!» Dans les chambres discrètes de sa datcha,
-on est si bien qu’on n’en voudrait plus sortir;
-ses meubles semblent des vieux amis; ses
-fauteuils ont des bras qui vous retiennent doucement...
-Dans ce ciel-là aussi le temps est toujours
-au beau fixe!</p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai pas connu de créature plus digne,
-fit M<sup>lle</sup> Burdeau.</p>
-
-<p>&mdash;Et dites-moi: Sachinnka, comment va-t-elle?</p>
-
-<p>&mdash;Depuis son premier accès de frayeur,&mdash;vous
-savez, celui qu’elle eut dans la nuit qui suivit
-la noce de Katia,&mdash;elle est assez calme.
-Pourtant, elle a de temps en temps des crises de
-colère qui dégénèrent en véritables spasmes de
-fureur. La première lui a pris en voyant Ioulia.
-Ceci se passa chez Evlampia; c’est cette dernière
-qui l’a raconté à Viéra. On ne peut plus douter
-maintenant qu’elle aimât Danilo. Qui s’en serait
-aperçu auparavant? Mais, Vadim Piétrovitch, si
-vous saviez comme la pauvre petite perd sa
-beauté! J’en suis frappée chaque jour davantage.
-Les pommettes de ses joues sont devenues
-plus osseuses, ses traits plus durs, sa bouche
-presque bestiale, son regard vraiment effrayant.</p>
-
-<p>&mdash;Cela ne pouvait manquer! dit tristement
-le jeune homme. L’âme n’éclairant plus le visage<span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">[278]</a></span>
-que d’une lumière fumeuse, l’idéalité de l’expression
-fait place à un jeu de physionomie grossier.
-On ne voit plus l’ensemble qui était harmonieux,
-mais des traits saillants dépouillés d’unité
-et rendus brutaux par l’absence de cette flamme
-qui illumine le visage de toute l’idéalité de la
-pensée.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! pauvre enfant! dit la Française d’un
-ton de sincère et profonde pitié. Le cœur se
-déchire quand on pense à la mignonne et jolie
-créature qu’elle était encore au commencement
-de l’été!... Tatiana Vassilievna n’a pas mérité
-une croix pareille, vraiment!</p>
-
-<p>&mdash;Et pourtant, se plaint-elle? Accuse-t-elle la
-Providence?</p>
-
-<p>&mdash;Non; mais ses yeux, Vadim Piétrovitch,
-ses doux yeux qui ne devraient refléter que des
-impressions sereines, quels regards ils ont lorsqu’ils
-se posent sur l’enfant de sa tendresse!
-Cela est plus navrant cent fois que n’importe
-quelle explosion de désespoir ou de révolte! Puis
-Katia qui part habiter Odessa; Viéra qui ne veut
-pas se marier...</p>
-
-<p>&mdash;Ici sera justement la consolation de tante
-dans ses vieux jours. Ce n’est pas comme si
-Viéra restait fille malgré elle et que son caractère
-s’en ressentît; elle sera pour sa mère une
-amie de chaque instant.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi, dit Madeleine, s’il plaît à Dieu et<span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">[279]</a></span>
-à Tatiana Vassilievna, je ne les quitterai pas. Je
-me suis tellement attachée à elles pendant ces
-quelques mois de mon séjour à Vodopad, que je
-les considère comme ma seconde famille.</p>
-
-<p>&mdash;Mais vous vous marierez, vous!</p>
-
-<p>&mdash;Je ne crois pas, fit la jeune fille troublée.</p>
-
-<p>Et, pour couper court à la conversation qui
-menaçait de prendre une tournure équivoque,
-elle se leva du divan sur lequel elle était assise et
-se mit à faire le tour de la chambre, inspectant
-les objets épars sur les meubles. Arrivée devant
-une miniature qui, seule, occupait la première
-planche d’une étagère, elle s’arrêta longuement
-et contempla avec ferveur l’ovale délicat du
-visage, les grands yeux bruns, la bouche coquette,
-les joues presque enfantines encadrées
-de longues boucles soyeuses et cendrées du portrait.
-Madeleine, d’après le souvenir de photographies
-vues chez M<sup>me</sup> Erschoff, avait reconnu la
-mère de celui qu’elle aimait.</p>
-
-<p>Oh! comme elle aurait voulu baiser le fin
-visage, s’agenouiller devant la grâce de celle qui
-avait donné le jour à l’être de son choix, épancher
-dans le cœur encore présent, semblait-il,
-de la douce mère au sourire tendre, le secret de
-son pur amour!</p>
-
-<p>De ce portrait, les jeunes gens ne s’entretinrent
-pas, non plus que d’une grande photographie
-d’homme pendue au mur, au-dessus de<span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">[280]</a></span>
-l’étagère; mais l’attitude de Madeleine devant
-ces reliques de l’amour filial de Vadim eut cette
-éloquence profonde qui sait parler à l’âme. D’un
-regard, l’étudiant lui montra combien son silence
-avait su lui plaire.</p>
-
-<p>&mdash;Une chose m’étonne, dit la Française au
-bout d’un instant et pour rompre un mutisme
-qui pouvait devenir gênant, c’est qu’on ne parle
-jamais à Vodopad du défunt M. Erschoff. Serait-il
-indigne de souvenir?...</p>
-
-<p>&mdash;A peu près, fit Vadim. C’était un viveur
-fini. J’étais bien jeune quand il est mort; mais,
-étant plus grand, j’ai entendu raconter qu’il
-avait un pied-à-terre à Kieff sous prétexte d’affaires,
-et qu’il y passait la plus grande partie de
-son temps, trompant sa femme autant qu’il le
-pouvait dès les premiers mois de son mariage.
-Il l’avait cependant épousée par amour, bien
-que tante eût quelques années de plus que lui...
-Elle devait avoir trente ou trente et un ans...
-mais oui; voyez, elle a passé depuis longtemps
-la cinquantaine, et Katia, son aînée, n’est pas
-encore majeure... Pourtant, vous savez avec
-quelle indulgence la sainte femme accepte la
-vie; je suis sûr que tout au fond d’elle-même
-elle garde le plus tendre souvenir au mari qui a
-eu tant de torts envers elle. Si l’on ne parle pas
-de lui à Vodopad, c’est que les enfants ne l’ont
-pour ainsi dire pas connu: (il est mort, je crois,<span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">[281]</a></span>
-quand Sacha n’avait qu’un an et demi, Viéra
-trois ans, et Katia cinq), et que tante, ne pouvant
-rappeler la mémoire de leur père en des termes
-dignes d’un sujet aussi sacré, préfère se taire,
-surtout devant les étrangers qui peut-être sauraient...
-Mais, chut! voici Viéra, j’entends son
-pas dans l’antichambre...</p>
-
-<p>En effet, M<sup>lle</sup> Erschoff, ayant suffisamment
-pris part aux réminiscences conjugales de Marfa
-Timoféevna, venait rejoindre les jeunes gens, et,
-sans se douter de la cruauté de sa démarche,
-rompre le charme du tête-à-tête si quelconque
-en apparence, si décisif au fond, qui les avait
-unis pendant plus d’une demi-heure.</p>
-
-<p>&mdash;Il faut que nous te quittions, Vad; nous
-avons un tas d’emplettes, à faire... Puis, ce ne
-serait pas gentil de consacrer moins de temps à
-Katia qu’à toi. Elle part demain; nous ne la verrons
-plus d’ici au mois de février, peut-être. Si
-elle avait pu rester pour Noël! Hélas! pas moyen,
-le congé de Serguié expire dans trois jours. Nous
-aurons une triste fête, frère, cette année! Mais
-toi, tu ne manqueras pas, au moins?</p>
-
-<p>&mdash;Pour cela, tu peux en être sûre. Je ne me
-figure pas le jour de la «Rojdiestvo» ailleurs
-qu’à Vodopad.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, Madeleine, n’oublie pas que tu te
-fais photographier aujourd’hui, ajouta Viéra en
-se tournant vers son amie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">[282]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Je n’ai garde, fit M<sup>lle</sup> Burdeau; une pareille
-corvée!</p>
-
-<p>&mdash;Ton cadeau de Noël n’en sera que plus
-méritoire.</p>
-
-<p>&mdash;Marfa Timoféevna! appela encore Viéra,
-donnez-nous nos manteaux, je vous prie... Adieu,
-Vadia, à dans une huitaine de jours, donc! Au
-revoir, Marfa Timoféevna!</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, seigneuresses! Portez-vous bien!
-Et bonne fête de Noël, puisque nous ne nous
-verrons plus avant. Salutations à Tatiana Vassilievna...</p>
-
-<p>&mdash;Merci, merci. Et encore au revoir, ma
-bonne!</p>
-
-<p>&mdash;Au revoir, dit à son tour Madeleine en
-russe.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! comme elle a dit gentiment «dosvidanié,»
-dit Marfa en clignant de l’œil vers
-M<sup>lle</sup> Burdeau. No, no! C’est une vraie Russe!...</p>
-
-<p>Et le visage de la vieille fée redevenue bienfaisante
-gratifia d’un second sourire édenté la belle
-Française qui, décidément, avait eu l’heur de lui
-plaire.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">[283]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIII</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dd.jpg" width="81" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">DURANT les quelques semaines qui suivirent
-les fêtes de Noël, nul événement
-marquant ne vint rompre la
-monotonie de la vie à Vodopad.</p>
-
-<p>Monotonie tout apparente, il est vrai, car
-chacune des habitantes de la datcha ne portait-elle
-pas en elle-même autant d’impressions et
-d’aussi mouvementées qu’il en faudrait pour
-écrire plusieurs livres?...</p>
-
-<p>Quelles que fussent ces impressions, du reste,
-toutes devaient s’effacer au commencement de
-l’année 1904 devant la nouvelle solennelle et
-tragique qui, dans la nuit du 26 au 27 janvier (Date russe vieux style),
-éclata sur tous les points du vaste empire, balayant<span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">[284]</a></span>
-de ses flammes brûlantes tout ce qui n’était
-pas héroïsme exalté et séculaire patriotisme
-aux cœurs croyants des sujets du tzar.</p>
-
-<p>La guerre était déclarée entre le Japon et la
-Russie!</p>
-
-<p>Certains que les négociations échangées depuis
-le 30 juillet 1903 entre les deux pays finiraient
-par s’arranger diplomatiquement, ignorants
-des lenteurs exaspérantes que leur empereur
-mettait dans ses réponses aux exigences du Mikado,
-mal renseignés par les journaux sur les
-prétentions des Nippons, s’imaginant que le départ
-de l’ambassadeur du Japon pour Berlin, le
-24 janvier, n’était qu’une ruse, un incident négligeable
-qui ne devait les alarmer en rien, les
-Russes étaient plongés dans une sécurité trompeuse.</p>
-
-<p>Quand, dans la nuit du 26 au 27 janvier, l’escadre
-de l’amiral Togo, composée de douze
-vaisseaux de guerre et de quelques torpilleurs,
-dépassa le port chinois de Chi-fou et s’approcha
-silencieusement de la baie qui défend Port-Arthur,
-la ville forte, elle-même, dormait, les vaisseaux
-de ligne et les croiseurs chargés de défendre
-son port imprudemment baignés par les
-rayons du projecteur électrique placé sur le navire
-de surveillance, et la mer éclairée par le
-phare de la côte, comme pour montrer le chemin
-à l’ennemi!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">[285]</a></span></p>
-
-<p>Aussi, quel réveil pour la ville, lorsque éclata
-la première des treize torpilles lancées par les
-Japonais contre les croiseurs russes! Et quelle
-agitation intense dans tout le gigantesque empire,
-lorsque les dépêches du matin annoncèrent
-l’attaque de Port-Arthur que les journaux n’eurent
-garde, pourtant, de présenter comme aussi
-désastreuse qu’elle le fut en réalité!</p>
-
-<p>Les Russes, cependant, étaient pleins de confiance
-dans l’issue de la guerre. Habitués à
-vaincre, ils ne voulaient pas admettre que les
-«nains», les «sauvages», les «singes jaunes»,
-comme le peuple appelait les Japonais, les vainquissent
-à leur tour...</p>
-
-<p>Les organes de la presse, remplis de mensongères
-nouvelles, ne relatèrent jamais exactement
-les faits. Si un navire de guerre russe avait coulé,
-il n’avait reçu qu’une légère atteinte et était en
-réparation dans les chantiers; si, par contre, un
-navire japonais n’avait souffert que d’une éraflure,
-il était, d’après les journaux, gravement
-endommagé et hors d’état de combattre. Parfois,
-la nouvelle d’un désastre, émanant de source
-privée, venait assombrir les fronts; mais l’abattement
-ne durait point. Dédaigneux, les Russes
-répétaient: «Eh! que signifie une défaite partielle;
-toutes les guerres n’en doivent-elles pas
-compter?... D’autant plus éclatante sera la victoire!»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">[286]</a></span></p>
-
-<p>Hélas! et la victoire n’arrivait pas... Deux ou
-trois fois les journaux rapportèrent un succès
-qu’ils grossirent de toute leur éloquence officielle;
-des manifestations enthousiastes s’organisèrent
-dans les rues (instiguées, le bruit s’en
-répandit plus tard, par les autorités des villes
-qui voulaient, à leur tour, donner le change au
-peuple); l’hymne national retentit dans sa solennité
-mélancolique; des hourrahs furent criés
-à tue-tête, des actions de grâce au dieu des combats
-se chantèrent en chœur dans les églises.
-Touchante, mais dangereuse illusion qui sombrait
-le soir à la réception de dépêches aux nouvelles
-officieuses,&mdash;et pourtant alarmantes,&mdash;ceci,
-chacun le sentait vaguement dans son for
-intérieur, sans vouloir l’exprimer...</p>
-
-<p>Quoique la datcha de Vodopad ne fût habitée
-que par des femmes, tout ce qui touchait à la
-guerre y était suivi avec une fiévreuse anxiété.
-D’abord, parce que le patriotisme n’a pas de
-sexe; ensuite, parce qu’elles savaient bien, les
-aimantes et pitoyables créatures, que les affections
-de famille, les liens de l’amitié et d’autres
-sentiments plus doux encore, sont redevables
-d’un sanglant tribut à la lutte héroïque et cruelle
-qui défend la grandeur de la patrie menacée...</p>
-
-<p>Elles murmuraient tout bas les noms chéris
-que l’ordre d’un chef, le classement de la mobilisation,
-la soif du dévoûment, pouvaient appeler<span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">[287]</a></span>
-à la sinistre gloire: Serguié... Evguénï... Vadim...
-et, combattant vainement une faiblesse qui leur
-semblait honteuse au milieu de la poussée d’héroïsme
-qui soulevait en ce moment la Russie
-tout entière, leurs cœurs frissonnaient d’angoisse
-et de frayeur.</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine, disait tout bas Viéra à son
-amie, ah! Madeleine! s’il allait partir, lui; si,
-sans être forcé par un ordre supérieur, il allait
-s’engager dans l’armée de Mandchourie comme
-volontaire, de quel remords se compliquerait
-alors mon sacrifice! De quel effondrement piteux
-s’anéantiraient mes belles résolutions!... Oui, je
-sens que de le savoir courir vers la mort en
-me croyant infidèle, rien ne pourrait m’empêcher
-de lui crier mon amour et de nouvelles promesses!...</p>
-
-<p>&mdash;Ne va pas ainsi au-devant de l’avenir, ma
-chérie, répondait la Française. Si Dieu a des
-desseins sur toi, il les accomplira envers et malgré
-tout. Attends et espère...</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine! Madeleine!...</p>
-
-<p>Ce cri de détresse retentissait cent fois par
-jour, et cent fois lui répondait un regard navré
-et profond qui semblait dire: «Et moi, ne souffré-je
-pas? N’ai-je pas les mêmes angoisses et
-les mêmes inquiétudes que toi?»</p>
-
-<p>Quand arrivait le journal, une lettre, un télégramme,
-tous les cœurs se mettaient à battre<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">[288]</a></span>
-avec une violence insupportable; les joues devenaient
-pâles, et les mains n’osaient se tendre
-pour rompre les cachets... On se signait; puis,
-avec un nuage d’inquiétude qui obscurcissait la
-vue, les dépliant enfin, on en lisait le texte...
-Rien encore de personnel, cette fois! On respirait!...
-Mais quand les pages tant redoutées faisaient
-pressentir un désastre patriotique, sous
-les paroles cauteleuses et les fleurs de rhétorique
-du compte rendu, quelle ardeur soudaine
-d’héroïsme et d’abnégation enflammait les
-cœurs de Tatiana et de sa fille!... Inconscient
-égoïsme par lequel ont passé toutes les mères
-et toutes les amantes!... Puisque personne des
-leurs n’était en jeu, elles désiraient que la guerre
-continuât, que les combats devinssent plus sanglants
-pour être plus glorieux; que les hécatombes
-de héros se multipliassent pour que
-l’invincible patrie triomphât cette fois-ci encore!...</p>
-
-<p>&mdash;Maman! une lettre d’Odessa.</p>
-
-<p>&mdash;Donne, enfant.</p>
-
-<p>Et les regards des yeux inquiets se croisent;
-les joues redeviennent pâles, les cœurs tressaillent
-comme chaque fois que l’hôte angoissant,
-nommé le Nouveau, se montre...</p>
-
-<p>&mdash;Grâce à Dieu, rien encore aujourd’hui,
-murmurent ensemble la mère et la fille, rassurées
-par les premières lignes de l’épître.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">[289]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Made, il faut que je te traduise cela mot à
-mot, dit Viéra à M<sup>lle</sup> Burdeau quand elle eut fini
-de lire; que c’est intéressant! Un fragment de
-lettre qu’un ami de Serguié, témoin de la première
-attaque de nos vaisseaux à Port-Arthur,
-lui écrit. Viens dans ma chambre.</p>
-
-<p>Installées dans l’asile discret qui semble aménagé
-pour servir de refuge aux causeries confidentielles
-et aux lectures profondes, les jeunes
-filles recueillies s’apprêtent, l’une à traduire,
-l’autre à écouter les exploits des héros des deux
-races, qui se heurtèrent dans la nuit mémorable
-du 26 au 27 janvier devant Port-Arthur, comme
-les nuages attirés par des courants contraires,
-exhalant, eux aussi, leurs tonnerres et leurs
-foudres!</p>
-
-<p>«Le soleil couchant, commença Viéra, éclairait
-la flotte russe assemblée en trois rangs.»</p>
-
-<p>&mdash;Tu comprends, c’était le soir du 26, interrompit-elle
-en relevant la tête...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, va...</p>
-
-<p>«Du navire amiral, un coup de canon donne,
-comme d’habitude, le signal de baisser le drapeau
-de guerre, tout blanc, avec une croix de
-Saint-André bleue. Le son perçant du fifre convoque
-les gens de chaque vaisseau sur le pont,
-et en présence des officiers et des hommes qui
-présentent les armes, le drapeau se baisse avec
-le cérémonial prescrit. A six heures, les gens<span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">[290]</a></span>
-ont soupé, et quand ils finissent de chanter la
-prière du soir, le fifre, jouant derechef, annonce
-qu’après le travail du jour l’heure du repos est
-arrivée. La vie sur le navire semble morte. Seuls,
-les pas cadencés du veilleur qui, de temps en
-temps, jette un regard sur l’eau éclairée par le
-projecteur, rompent le silence. A droite, à
-l’ouest, la gerbe de lumière du phare... De la
-ville arrivent les bruits confus de la nuit qui
-commence... Personne ne soupçonne l’approche
-de l’ennemi. L’officier vigie du croiseur <i>Pallada</i>,
-impatienté de ce calme, s’entoure plus étroitement
-de son manteau pour se mieux préserver
-du froid.</p>
-
-<p>«A onze heures trente sept minutes, à travers
-la lumière du phare, dans la direction de Liaotchang,
-il remarque pourtant quelque chose d’anormal.
-Il ordonne alors de diriger le réflecteur
-de ce côté, et voit s’approcher un torpilleur non
-éclairé, suivi de trois autres qui se retirent immédiatement
-du rais de lumière, et regagnent les
-ténèbres. Comme tout cela ne lui dit rien de
-bon, il informe le capitaine de ce qu’il a vu...</p>
-
-<p>«Les torpilleurs découverts s’approchent
-maintenant avec une grande vitesse, et le premier
-lance une torpille, mais qui passe à côté du croiseur,
-sur la gauche, sans l’atteindre. La sonnette
-d’alarme retentit dans la nuit silencieuse, appelant
-les gens aux armes, et attirant l’attention<span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">[291]</a></span>
-de l’escadre contre le danger qui s’approche...
-Les canons des croiseurs crachent une grêle de
-projectiles contre les torpilleurs japonais qui,
-de leur côté, lancent encore trois torpilles contre
-le <i>Pallada</i>. Une d’elles atteint le croiseur au milieu
-du bâbord, non loin de l’endroit où se
-trouve la machine. Le <i>Pallada</i> se soulève et se
-penche sur le côté comme mû par un ressort
-lentement détendu... On fut obligé d’éteindre
-le feu qui se montrait dans la cale au charbon,
-opération durant laquelle quatre matelots furent
-asphyxiés et un cinquième tué par un éclat de
-fer.</p>
-
-<p>«Le <i>Pallada</i>, pour éviter le danger de couler,
-se rapprocha de la côte, où l’on pourrait réparer
-la brèche que la torpille lui avait faite.</p>
-
-<p>«Sur ces entrefaites, les cuirassés <i>Retvisan</i> et
-<i>Tsésarevitch</i> furent atteints à leur tour. Le <i>Tsésarevitch</i>
-souffrit le plus et, en s’approchant du
-bord, dut faire un signal pour qu’on lui envoyât
-des canots.</p>
-
-<p>«A deux heures du matin, les Japonais, ayant
-fait l’assaut trois fois en suivant, se retirèrent,
-poursuivis par les croiseurs <i>Askold</i> et <i>Novik</i>.</p>
-
-<p>«A trois heures, la lune jaunâtre éclaire les
-navires russes sur lesquels personne, tu le penses
-bien, ne songe à se reposer de crainte d’un nouvel
-assaut.</p>
-
-<p>«Et en effet, le matin, l’amiral Togo revient<span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">[292]</a></span>
-avec une escadre renforcée de six croiseurs et de
-six navires de guerre.</p>
-
-<p>«Nos vaisseaux, sous les ordres du vice-amiral
-Stark, se rangent en ordre de combat, protégés
-par les forts de Port-Arthur. Nous avons treize
-grands navires et quinze torpilleurs. Lorsque
-l’ennemi est à environ huit mille mètres, le premier
-coup de canon résonne et donne le signal
-de la bataille, qui s’engage des deux côtés avec
-acharnement.</p>
-
-<p>«Les Japonais ont le plus à souffrir à cause
-du feu des forts. Pourtant, ils s’avancent bravement,
-semant la mort et les dégâts.</p>
-
-<p>«Notre pauvre batterie est sans cesse couverte
-d’éclats de grenades. Les engins meurtriers
-font un bruit infernal, et, à cause de la trépidation
-qu’ils produisent, tout le monde gagne de
-violents maux de dents. Sans doute les nerfs des
-oreilles étaient-ils irrités outre mesure.</p>
-
-<p>«Personne ne pense à la mort. Avec la première
-grenade qui tombe sur notre batterie,
-s’envolent les souvenirs, les souffrances, les
-songes... Le spectacle est grandiose! La journée
-est claire et chaude, la mer est irisée de scintillants
-reflets, on croirait voir les vibrations de
-l’air... A l’horizon lointain se dessinent des points
-vagues... ils grossissent... ils s’approchent... Un,
-deux, trois... quinze!</p>
-
-<p>«Les points sont alignés, toujours plus près<span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">[293]</a></span>
-et plus près, gris au commencement, à présent
-bruns. Ils sont encore loin...</p>
-
-<p>«Tout à coup, un petit nuage blanc. Boum!...
-Nous attendons avec impatience de voir où
-tombera le projectile. Notre batterie est disposée
-sur un rocher qui surplombe la mer. A nos
-pieds se trouve le vaisseau-amiral, le <i>Peresviet</i>. Le
-projectile tombe à côté de lui, fait rejaillir l’eau
-qui scintille au soleil, et retombe sur le pont.</p>
-
-<p>«Les matelots se reculent... De nouveau, un
-nuage!... Le projectile siffle au-dessus de nos
-têtes. Derrière, sur la montagne, une effroyable
-explosion se produit... Un troisième nuage!...
-Une attente fiévreuse... Je vécus cent vies dans
-cette seconde. Mon corps était devenu comme
-impondérable: dans mon cœur une angoisse,
-dans ma tête une question: «Comme ils tirent
-si bien, cela arrivera peut-être sur notre batterie?...»</p>
-
-
-<p>«Le projectile éclate juste contre la paroi de
-notre rocher.</p>
-
-<p>«Ce coup fut pour nous le signal. Dix batteries
-de la terre ferme et tous les navires répondent
-à ce salut.</p>
-
-<p>«Ce qui se passa alors, il est difficile de l’écrire!...
-La mer devint entièrement blanche d’écume;
-elle bouillonnait sous les projectiles. On
-n’entendait pas le commandement. On donnait
-des ordres aux soldats en leur criant à tue-tête<span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">[294]</a></span>
-dans les oreilles, et l’on voyait qu’il était impossible
-de dominer cet abominable bruit. Plus de
-cent cinquante canons jouaient cette bataille,
-semant partout la destruction et la mort. La
-vapeur, la fumée, la poussière aveuglent; l’effroyable
-grondement des projectiles déchire les
-oreilles; en un mot, le combat est une orgie
-inouïe et sauvage!</p>
-
-<p>«Tout à coup, un terrible cri de douleur retentit.
-Un éclat d’obus a enlevé le nez d’un soldat.
-Du sang... les infirmiers... les brancards de
-la Croix-Rouge... Je sens que l’on me touche le
-bras, je me retourne. Un soldat très pâle me
-regarde d’un air dément, ses lèvres se meuvent
-comme s’il voulait parler; il fait des efforts surhumains
-pour me dire quelque chose, mais ne
-peut y parvenir. Enfin, il me montre du doigt le
-bas de la montagne. Je comprends qu’il s’est
-passé quelque chose à l’endroit où une petite
-batterie de canons-revolvers, située juste au-dessous
-de nous, lançait par minute environ
-mille deux cents balles.</p>
-
-<p>«Je descends au plus vite, et vraiment, ici, le
-diable s’en mêlait!</p>
-
-<p>«Au milieu de la batterie et des servants, un
-projectile a éclaté. Un soldat gît, le ventre déchiré;
-un autre a la tête aplatie; un troisième
-marche lentement, soutenu par deux camarades.
-Un canon d’acier est brisé comme une paille.<span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">[295]</a></span>
-La vue est poignante! Et du sang, partout du
-sang!... J’ordonne d’emporter les cadavres, et je
-remonte à ma batterie.</p>
-
-<p>«Là, comme auparavant l’enfer règne...</p>
-
-<p>«Et pourtant, la bataille aussi eut sa fin... Les
-Japonais se retirent, la fumée se dissipe, et le
-soleil brille de nouveau... Mais sur quoi tombent
-ses rayons! Ah! si tu avais vu nos infortunés
-croiseurs! Dans quel état on dut les remorquer!
-Ils étaient criblés de blessures. Les matelots, les
-femmes, les soldats, les officiers pleuraient!
-Quatre de nos navires, le <i>Poltava</i>, l’<i>Askold</i>, le
-<i>Diana</i>, le <i>Novik</i> étaient tellement endommagés
-qu’on fut obligé de les remiser au centre du
-port. Mais les Japonais aussi avaient reçu leur
-part, car l’on vit distinctement que deux de leurs
-vaisseaux étaient légèrement endommagés, et
-trois très grièvement. Comme nous, ils avaient
-dans les quatre-vingts morts ou blessés...»</p>
-
-<p>Ici finissaient les détails concernant le premier
-assaut devant Port-Arthur. Viéra interrompit
-sa traduction.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! les braves, fit-elle, les braves! Mais,
-Madeleine, que de souffrances! que de désolation!
-Que la guerre est donc cruelle!</p>
-
-<p>&mdash;Et cependant, tu le vois, les soldats y marchent
-vaillamment; les officiers n’ont pas un mot
-de regret lorsqu’ils y sont appelés. Bien plus,
-des milliers de jeunes gens riches et habitués à<span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">[296]</a></span>
-une vie facile s’enrôlent sous les drapeaux comme
-volontaires.</p>
-
-<p>&mdash;C’est un sublime dévoûment, mais l’horreur
-de la guerre n’en reste pas moins la même.
-Oh! quand on songe qu’un fils, un époux, un
-frère, un fiancé, peut être exposé à des dangers
-comme ceux dont nous venons de lire le récit,
-quelle pitié!</p>
-
-<p>&mdash;Et, en somme, l’armée n’est faite que de
-fils, d’époux, de fiancés, de frères, car il n’est
-pas d’homme, je pense, qui ne soit l’un ou
-l’autre, s’il ne possède pas en même temps deux
-ou trois de ces titres...</p>
-
-<p>&mdash;C’est abominable, effrayant! dit Viéra en
-se prenant la tête dans les mains et restant ainsi
-quelque temps accablée.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, tu n’es pas une brave, toi? interrogea
-Madeleine en la touchant du doigt. Tu n’encouragerais
-pas ceux que tu aimes à voler au secours
-de la patrie?</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, non! mille fois non! cria Viéra
-dans un premier mouvement de révolte. Et pourtant...
-ajouta-t-elle un instant après.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tu vois! Tu hésites déjà, cela veut dire
-que tu te rends. Le patriotisme est le plus noble
-des sentiments et, par sa noblesse même, il
-arrive à primer tous les autres; car le cœur de
-l’homme, quoi qu’on en dise, est encore assoiffé
-de ce qui est digne et grand. Nous ne savons pas<span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">[297]</a></span>
-combien nous aimons la terre qui nous a vu
-naître; comme nous ignorons souvent aussi à
-quel point nous chérissons les êtres familiers qui
-nous entourent, parce que la sécurité dans laquelle
-est plongée notre affection l’endort. Mais
-qu’un danger immédiat vienne à la rescousse,
-alors avec quelle frénésie de lionne défendant
-ses petits elle s’éveille et se dresse!... Lorsque
-j’étais plus jeune et que je vivais paisiblement
-en France, entre mon père que je trouvais bien
-sévère et ma mère qui, maladive et faible, s’occupait
-très peu de moi, je rêvais d’aventures, de
-pays inconnus; j’enviais parfois les jeunes filles
-de mon âge dont les parents me semblaient
-plus tendres et meilleurs que les miens... Mais
-quand papa fut emporté en trois jours par une
-congestion cérébrale, lorsque deux ans plus tard
-maman, toujours languissante, mourut de consomption,
-et que, pour gagner plus facilement
-ma vie,&mdash;charge qui m’incombait à moi seule
-désormais,&mdash;je dus quitter la France et habiter
-un pays étranger, de quels regrets mon cœur se
-déchira alors!... Je compris que j’aimais passionnément,
-sans que je m’en fusse bien rendu
-compte, ce père si parfaitement bon sous son
-apparence taciturne, cette mère si faible de
-santé qu’elle n’avait que la force de me chérir
-au plus intime de son être et de regretter&mdash;elle
-me le dit avant de mourir&mdash;son impuissance à<span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">[298]</a></span>
-s’occuper de moi; cette belle France qui me
-semblait monotone, parce que sa douceur discrète
-m’enveloppait depuis le premier souffle de
-ma vie, et qu’elle apaisait mes élans d’enthousiasme
-de son harmonie régulière... Je compris
-qu’il n’est pas de plus grande détresse que d’être
-orpheline, et que la peine d’exil qui m’avait
-semblé bien anodine, appliquée aux illustres disgraciés
-d’État dont l’histoire m’apprenait les
-noms, était la plus cruelle que l’on pût inventer!...
-Oui, ma chérie, tout en aimant profondément
-la Russie, surtout maintenant que la
-chaude affection de ta famille&mdash;ici Madeleine
-rougit un peu&mdash;me la fait considérer comme
-une seconde patrie, si je ne pouvais, une fois
-tous les deux ou trois ans, aller revoir ma chère
-France, où je n’ai plus guère, pourtant, de parents
-ni d’amis, je deviendrais physiquement
-malade de chagrin. Ceci m’est arrivé la première
-année de mon séjour à l’étranger. J’étais
-alors en Autriche. Je souffris de nostalgie si intense
-que je dus m’aliter plusieurs jours, et ne
-recouvrai la santé que quand je fus certaine de
-pouvoir retourner dans mon pays pour quelques
-semaines. C’est qu’il m’était difficile en ce
-temps-là de me payer un pareil luxe! Je n’étais
-pas riche... fit Madeleine en souriant. Maintenant
-non plus, c’est vrai; mais au moins un petit
-voyage ne fait plus si peur à ma bourse!...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">[299]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Tu répètes toujours que tu n’es pas riche,
-dit Viéra, et pourtant tu parais être plus qu’à
-ton aise. Tu es très bien habillée, tu reçois un
-tas de revues et de journaux, tu fais de chics cadeaux
-à tes amis (pour employer un terme cher
-à tes compatriotes), enfin tout cela coûte!</p>
-
-<p>&mdash;Pas tant que tu ne crois. Je suis pratique,
-j’ai beaucoup d’ordre, cela, tu me le concéderas,
-je porte mes toilettes très longtemps et sais les
-embellir moi-même de broderies, de bouts de
-dentelle qui ont déjà servi, leur donner un tour
-coquet...</p>
-
-<p>&mdash;C’est vrai. Et ce talent n’appartient qu’aux
-Françaises. Vois comme la plupart d’entre nos
-femmes sont fagotées!</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Burdeau ne put s’empêcher d’approuver.</p>
-
-<p>&mdash;J’ai vu l’autre jour, à la poste de Kieff,
-dit-elle en riant, une dame de soixante ans au
-moins, parée d’un col marin de toile blanche...
-et, dans la rue, un enfant au maillot affublé, le
-pauvre innocent, d’un bonnet turc en velours
-rouge! Personne, du reste, n’y fit attention.
-Chez nous, des hardiesses pareilles provoqueraient
-un attroupement.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, le Français est railleur...</p>
-
-<p>&mdash;Il a plutôt infiniment de tact, et sait mettre
-le doigt sur les ridicules.</p>
-
-<p>&mdash;Nous aussi, bien que dans un autre ordre
-d’idées. Nous ne nous occupons pas du côté matériel<span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">[300]</a></span>
-des choses. Nos voisins peuvent s’attifer
-comme ils veulent.</p>
-
-<p>&mdash;Porter au <span class="smcap">XX</span><sup>e</sup> siècle des chevelures préhistoriques...</p>
-
-<p>&mdash;Singer les étrangers avec des grâces d’ours
-qui danse, nous semblons l’ignorer, et nous
-l’ignorons peut-être en effet... Mais gare aux
-ridicules de l’esprit! Là-dessus, nous sommes
-impitoyables! Vois les portraits que Gogol a
-tracés... Quel écrivain, en France, atteignit
-jamais cette perfection dans la satire! En somme,
-chez nous, l’esprit et l’âme seuls ont du poids;
-les décors extérieurs ne comptent pas, nous ne
-sommes ni des esthètes ni des snobs.</p>
-
-<p>&mdash;Vous êtes avant tout, et surtout, d’étranges
-gens, fit M<sup>lle</sup> Burdeau en secouant la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Tout ce qu’on ne connaît pas ou qu’on ne
-comprend pas semble étrange. Je crois que nous,
-les Russes, nous sommes surtout étranges à force
-d’être simples; cela déroute les compliqués que
-vous êtes.</p>
-
-<p>&mdash;Cela m’est venu souvent à l’idée.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois!</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, tels que vous êtes, conclut Madeleine,
-je vous aime. Nulle part je n’ai rencontré
-une hospitalité aussi sincère et aussi bienveillante
-qu’en Russie. Le nom de «frère» que
-vous donnez à vos semblables n’est pas une
-vaine appellation; il exprime vraiment la solidarité<span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">[301]</a></span>
-qui règne chez vous. Vous n’êtes pas des
-démocrates; la longue séparation des castes est
-encore trop puissante parmi vous pour fusionner
-riches et pauvres, «dvorianines» et moujicks;
-mais vous êtes humains, et cela vaut mieux!</p>
-
-<p>Les jeunes filles quittèrent le sopha sur lequel
-elles étaient assises.</p>
-
-<p>&mdash;Attends que je mette de côté la lettre de
-Serguié, dit Viéra. Elle est trop précieuse pour la
-perdre!</p>
-
-<p>Puis, ouvrant un tiroir de son chiffonnier:</p>
-
-<p>&mdash;A propos, j’oublie toujours de te demander
-si tu ne sais pas où est la photographie que
-tu m’as donnée à Noël?... Je suis cependant bien
-certaine de l’avoir mise là, sur un coin de cette
-commode, debout contre ce vase, en attendant
-de lui acheter un cadre, et voilà une dizaine de
-jours que je ne la vois plus! J’ai cru que Sacha
-ou maman l’avaient changée de place, mais
-non... J’ai bouleversé tous mes tiroirs, pas de
-portrait! C’est drôle... Peut-être l’as-tu reprise
-pour me faire une niche?...</p>
-
-<p>&mdash;Non. Tu l’auras mise de côté, et trop bien.
-C’est pour cela que tu ne la retrouves pas...</p>
-
-<p>&mdash;Possible. Et pourtant...</p>
-
-<p>Madeleine fut frappée d’une pensée subite qui
-la troubla.</p>
-
-<p>&mdash;Enfin, une photographie ne se vole pas
-comme un bijou, fit-elle en s’efforçant de prendre<span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">[302]</a></span>
-un air léger. Surtout là où il n’y a pas d’amoureux...</p>
-
-<p>&mdash;C’est juste, fit Viéra à cent lieues de voir
-une coïncidence quelconque entre le récent
-séjour de Vadim à Vodopad et la disparition du
-portrait de son amie.&mdash;Allons dans la salle à
-manger, reprit-elle au bout d’un instant en passant
-son bras sous celui de la Française; j’entends
-qu’Iéfrossina met le couvert. Or, il est
-bon de jeter un coup d’œil sur la table après
-elle, car il n’y a pas de jour qu’elle n’oublie
-quelque chose. Ioulia était beaucoup plus soigneuse...</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu’elle se marie décidément après
-Pâques, cette volage?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Pauvre Danilo! Qu’il a été vite oublié!...</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! c’est la vie, fit M<sup>lle</sup> Burdeau. Vadim
-Piétrovitch nous l’a dit...</p>
-
-<p class="p2">Quelques jours plus tard, les deux jeunes
-filles, chaussées de hautes galoches en feutre et
-vêtues d’amples manteaux de fourrure, parcouraient
-à pied et sans but la route qui mène de la
-datcha à la gare de Tiétiéreff.</p>
-
-<p>Le ciel est blanc comme la neige qui couvre
-la terre; toute la nature semble faite d’ouate
-immaculée. Saupoudrées elles-mêmes de flocons
-récemment tombés, Viéra et son amie sont en<span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">[303]</a></span>
-harmonie de blancheur avec le paysage; et leurs
-âmes, apaisées par la pureté sereine de l’air et
-des objets qui les entourent, sont joyeuses. On
-dirait que rien, aujourd’hui, ne peut leur arriver
-que d’heureux. Adieu, soucis, inquiétudes, regrets,
-pressentiments sinistres! Il n’y a plus de
-place pour ces noirs convives dans la claire
-hôtellerie de leurs cœurs!</p>
-
-<p>&mdash;Hou! fit Viéra. On en mangerait, de cette
-neige!</p>
-
-<p>&mdash;Pas plus tard que tout de suite, dit Madeleine.</p>
-
-<p>Et, se baissant, elle rafla du bout de ses doigts
-rapidement dégantés une légère couche de cristaux
-qu’elle porta à ses lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;On dirait qu’on boit de l’air figé, reprit-elle
-quand elle eut fini, en faisant claquer sa
-langue contre son palais.</p>
-
-<p>&mdash;Gamine!</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi m’as-tu donné l’idée?</p>
-
-<p>&mdash;Pour pouvoir en faire autant à mon tour...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah!...</p>
-
-<p>Viéra défit une de ses moufles en peau de
-mouton, vraies moufles de paysanne,&mdash;mais
-plus blanches et plus petites,&mdash;et recueillit à
-son tour dans le creux de sa main un peu de
-l’écume neigeuse.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as l’air d’un enfant mal élevé qui a volé
-la crème d’une méringue, rit la Française.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">[304]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Cela me rappelle mon jeune temps, fit
-Viéra hâbleuse.</p>
-
-<p>Et elle happa d’un coup de langue la mousse
-glacée qui lui fit mal aux dents.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je suis sûre, au contraire, que tu n’as
-jamais escamoté de friandises, reprit Madeleine;
-tu devais être une petite fille bien sage et bien
-obéissante...</p>
-
-<p>&mdash;Crois-tu?</p>
-
-<p>&mdash;J’en suis sûre.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! c’est vrai. Maman raconte toujours
-que j’étais une enfant modèle. Après ça,
-ce que dit maman de ses filles!...</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire; elle m’a avoué que Sacha
-était très difficile, la pauvre petite, et Katia un
-vrai diable! Il faut ajouter que son sourire semblait
-dire: «le plus charmant des diables.» Oh!
-la tendre maman!</p>
-
-<p>&mdash;Elle était si jolie, Katia, quand elle était
-petite!</p>
-
-<p>&mdash;Mais, encore maintenant...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, pas mal... Mais alors, c’était une vraie
-beauté! On arrêtait Mavra dans la rue, à Kieff,
-quand elle y allait avec maman et le baby, pour
-lui demander qui était cet enfant merveilleux...</p>
-
-<p>&mdash;Rien que ses cheveux et ses yeux, dit
-M<sup>lle</sup> Burdeau, cela devait suffire pour en faire un
-amour... J’ai vu les boucles coupées après son
-typhus que Tatiana Vassilievna conserve; ils<span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">[305]</a></span>
-étaient d’un brun doré plus clair que maintenant,
-et soyeux! Quant à ses yeux, ils sont restés roux
-et lumineux comme ils l’étaient, je suppose...</p>
-
-<p>&mdash;Avec cela, un teint rose, un minois tout
-rond comme celui d’une poupée, et toujours souriant.
-Ah! en voilà une qui n’a jamais été mélancolique...</p>
-
-<p>&mdash;Et qui ne le sera jamais, j’espère, continua
-Madeleine Burdeau.</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, fit Viéra en tendant l’oreille; les
-sonnettes d’un traîneau... Schmoul, sans doute,
-qui retourne de la gare... C’est qu’il y a des
-lettres pour nous, s’il vient dans cette direction.
-Oui, c’est lui, reprit la jeune fille, percevant
-maintenant distinctement non seulement le son
-des clochettes, mais encore les encouragements
-typiques du conducteur à ses chevaux.</p>
-
-<p>Et son cœur, perdant de sa belle assurance, se
-mit à battre comme chaque fois que la correspondance
-s’annonçait.</p>
-
-<p>&mdash;Permettez, seigneuresses, dit Schmoul en
-arrêtant court son attelage à quelques pas des
-promeneuses; je vous prends toutes les deux
-dans mon traîneau, et nous portons ensemble
-les lettres à la datcha. Ainsi, vous saurez plus
-vite ce qu’elles contiennent, ajouta-t-il en clignant
-de l’œil.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, donne, fit Viéra marquant son
-étonnement de cette étrange combinaison.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">[306]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;C’est que... répondit le juif avec un sourire
-humble et avide, le... verre de... thé chaud,
-Votre Excellence... qui m’attend là-bas... à la
-cuisine de Mavra Platonovna!...</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, dit la jeune fille. D’ailleurs,
-ainsi, maman saura plus vite, songea-t-elle en
-même temps. Monte, Madeleine... En route!</p>
-
-<p>Le juif eut un singulier sifflement qui ressemblait
-à un cri d’oiseau, et le rustique équipage
-s’enleva.</p>
-
-<p>Frémissante d’impatience et de curiosité,
-Viéra put enfin jeter un coup d’œil sur le courrier.</p>
-
-<p>&mdash;«Kievlanine» (gazette de Kieff) «inconnu»,
-une circulaire... ton «Musica», Madeleine,
-énuméra-t-elle en tendant le journal à son
-amie. Ah! une lettre d’Odessa...</p>
-
-<p>Elle tourna plusieurs fois le pli entre ses
-mains fiévreuses, puis, tout à coup, n’y tenant
-plus:</p>
-
-<p>&mdash;Tant pis, fit-elle, la suscription porte le
-nom de maman, mais je suis trop curieuse!...
-Aussi bien mère me fait ouvrir toutes ses lettres.</p>
-
-<p>Et, de ses doigts inquiets, Viéra déchira l’enveloppe.</p>
-
-<p>A peine eut-elle jeté les yeux sur les pages
-dépliées, la jeune fille devint affreusement pâle.
-Sa main se posa sur le bras de sa compagne,
-qu’elle serra nerveusement. Son regard plein<span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">[307]</a></span>
-d’angoisse chercha celui de Madeleine, qui déjà
-l’interrogeait de même avec sollicitude; mais elle
-fut incapable de prononcer un mot, de poursuivre
-même sa lecture.</p>
-
-<p>&mdash;Serguié Nikolaïevitch est appelé? demanda
-la Française à voix basse en se penchant
-vers elle.</p>
-
-<p>Viéra n’eut que la force de faire un signe de
-tête affirmatif.</p>
-
-<p>&mdash;Pour remplacer un des officiers tués le
-premier jour de l’attaque devant Port-Arthur?</p>
-
-<p>Viéra fit de nouveau signe que son amie avait
-deviné juste. Celle-ci lui prit la main.</p>
-
-<p>&mdash;Malheureuse Katia! fit-elle douloureusement.
-Après quatre mois de mariage à peine!...</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n’est pas tout, dit Viéra, faisant
-effort sur elle-même pour parler; Katia est...</p>
-
-<p>&mdash;Grosse?... acheva Madeleine.</p>
-
-<p>Nouveau signe de tête affirmatif.</p>
-
-<p>&mdash;Lis sa lettre, Madeleine, fit Viéra après
-avoir enfin pris elle-même connaissance du pli;
-tu sais assez de russe pour comprendre la douleur
-poignante qu’elle exprime. Qui aurait cru
-que notre Katia pût trouver de tels accents? Elle
-était si gaie!</p>
-
-<p>Des larmes coulaient maintenant sur les joues
-de la jeune fille; son cœur brisé de pitié comprenait
-enfin combien il chérissait l’insoucieuse
-sœur aux goûts si différents des siens, qu’il<span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">[308]</a></span>
-croyait n’aimer que d’une tendresse banale.
-L’heure était venue dont M<sup>lle</sup> Burdeau avait parlé
-quelques jours auparavant, où les sentiments
-cachés au plus profond de l’être se révèlent à
-eux-mêmes!... Viéra oubliait les taquineries de
-Katia et les griefs récents que son mariage avait
-mis entre elles; et jusqu’aux espérances cruelles
-dont elle avait maudit les joies de la nouvelle
-épouse, espérances qui seules soutenaient sa foi
-dans son holocauste, anéanties aujourd’hui sans
-qu’elle songeât même à s’en révolter!... Une
-image unique était présente à sa pensée: le désespoir
-de sa sœur, que la lettre de tantôt révélait
-si sauvage, si passionné! Et une pitié sans
-bornes jetait la pauvre Viéra hors d’elle-même.</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine! Madeleine! répétait-elle comme
-un enfant.</p>
-
-<p>&mdash;Du courage, ma chérie, répondait la Française
-en achevant sa lecture; il nous reste encore
-à apprendre la nouvelle à ta mère!</p>
-
-<p>&mdash;C’est impossible. Cachons-la-lui, Madeleine,
-jeta Viéra d’une voix brisée.</p>
-
-<p>&mdash;Aujourd’hui ou demain, il faudra toujours
-qu’elle sache... Mais c’est trop d’épreuves, à la
-fin! cria M<sup>lle</sup> Burdeau, révoltée comme pour son
-propre compte, en songeant à la vie de douleur
-de Tatiana.</p>
-
-<p>Elle aussi maintenant sanglotait.</p>
-
-<p>Le Juif, étonné de cette explosion de chagrin<span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">[309]</a></span>
-simultanée, se tournait de temps en temps vers
-les jeunes filles, mais sans avoir la hardiesse de
-les interroger pourtant...</p>
-
-<p>Passant la main qui ne tenait pas les rênes
-dans sa belle barbe court frisée, habitée, comme
-la mousse des forêts, par Dieu sait quels hôtes
-infimes de la création, il se demandait tout bas à
-lui-même, dans un hébraïque jargon: «Vouss
-ist douss... Nou, vouss ist douss?...» (Qu’est-ce
-que c’est? Mais qu’est-ce que c’est?) Et, tout en
-activant le trot de ses bêtes par de petits coups
-de guides sur les croupes piteuses, il compatissait,
-le Juif, à la peine des deux belles jeunes
-filles chrétiennes assises derrière lui sur les bancs
-mal équilibrés du traîneau...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">[310]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XIV</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/du.jpg" width="78" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">UN mois s’est écoulé depuis que la nouvelle
-du départ de Serguié pour la
-guerre est venue bouleverser une fois
-de plus la datcha de Vodopad.</p>
-
-<p>Le premier moment de douleur et d’effarement
-passé, Tatiana Vassilievna et Viéra se sont
-peu à peu résignées à la partialité du sort. Elles
-savent à présent que l’équilibre de la Russie est
-gravement compromis, que la guerre avec le
-Japon n’est pas cette suite d’escarmouches que
-l’optimisme de leurs compatriotes avait prédite,
-mais un combat de chaque heure, forcené et
-sanglant, et la voix de leurs angoisses personnelles
-s’est tue devant l’appel impérieux de la
-patrie aux abois!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">[311]</a></span></p>
-
-<p>De longues dépêches de Serguié à Katia, et
-que celle-ci, fidèlement, envoie à Vodopad,
-viennent de temps en temps, d’ailleurs, suspendre
-les alarmes, prouvant que l’officier a
-gardé la vie sauve et que sa belle vaillance des
-premiers jours ne l’a point abandonné, non plus
-que sa confiance juvénile en son étoile de nouvel
-époux.</p>
-
-<p>Le désir de Tatiana avait été que sa fille aînée
-quittât Odessa et vînt habiter chez elle tout le
-temps que durerait la campagne à laquelle Serguié
-prenait part. Mais l’état de santé de la jeune
-femme ne lui permettant pas de voyager à présent,
-M<sup>me</sup> Erschoff s’était décidée depuis quelques
-jours à aller passer auprès d’elle les cinq à six
-semaines de repos que nécessitaient les débuts
-d’une grossesse difficile.</p>
-
-<p>A la fin du mois de mars, donc, M<sup>lle</sup> Burdeau
-et Viéra&mdash;Sacha comptait si peu, de plus en
-plus errante dans sa forêt, ou réfugiée chez Evlampia&mdash;étaient
-seules à la datcha.</p>
-
-<p>Un léger souffle de printemps se glissait déjà
-dans l’air à travers les dernières aigreurs de la
-bise et le froid des giboulées... Comme d’habitude,
-les jeunes filles ne restaient à la maison
-que le temps nécessaire à la surveillance du ménage,
-aux repas, à des menus travaux de couture
-ou à leur correspondance respective. Le reste de
-la journée les voyait inséparablement unies, et<span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">[312]</a></span>
-quelle que fût la température, parcourir soit les
-allées du parc de la datcha, soit la forêt, soit la
-route. Cela mettait leurs gestes d’accord avec
-l’intense agitation de leur pensée, et permettait
-à leurs lèvres de ressasser sans cesse les suggestions
-de leurs cœurs, sans qu’il en résultât
-trop de monotonie pour celle des deux qui écoutait.</p>
-
-<p>&mdash;Madeleine?</p>
-
-<p>&mdash;Ma chérie?</p>
-
-<p>&mdash;Plus d’espoir, maintenant! Toutes mes
-illusions sont à vau-l’eau...</p>
-
-<p>&mdash;Qu’en sais-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Mais Katia...</p>
-
-<p>&mdash;Rien n’est encore si sûr...</p>
-
-<p>&mdash;Que veux-tu dire, Madeleine? demanda
-Viéra frémissante, en s’arrêtant de marcher pour
-mieux écouter la réponse de sa compagne.</p>
-
-<p>&mdash;Que Katia est souffrante, sa grossesse
-compliquée, et que...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! tais-toi, cria M<sup>lle</sup> Erschoff! Tais-toi!
-Cela, je ne le veux pas! fit-elle d’une voix impétueuse.
-Maudite soit ma pensée, si elle doit
-nourrir de tels espoirs!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! mais tu as souhaité que ta sœur
-n’eût pas d’enfants, répondit Madeleine Burdeau
-avec un calme voulu.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’elle n’ait pas d’enfants, oui! gémit
-Viéra. Mais que sa santé soit compromise! qu’un<span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">[313]</a></span>
-nouveau malheur vienne s’ajouter à celui qui la
-désole maintenant! qu’elle souffre dans sa chair,
-la pauvre innocente! Oh!...</p>
-
-<p>&mdash;Et crois-tu, reprit la Française d’une voix
-grave, qu’il n’y a qu’à dire: «Je veux» ou «Je
-ne veux pas»?... poser ses conditions à Dieu?...
-entourer son renoncement de douillettes réticences?...
-Appeler l’effet et s’apitoyer sur la
-cause?... Non, amie, non! Une fois le terrible
-engrenage du destin en mouvement, on ne l’arrête
-pas par quelques gestes de regret! Loin de
-moi la pensée, pour servir tes intérêts, de souhaiter
-du mal à Katia, ajouta-t-elle plus doucement
-en prenant dans ses mains les mains
-froides de Viéra. J’ai voulu seulement te faire
-comprendre, ma si chère, qu’il faut savoir aller
-jusqu’au bout de ses désirs, et accepter sans
-peur les conséquences de vœux qui furent
-sans reproche... Il faut savoir rester soi-même,
-Viéra! Tu as été si sublime jusqu’à présent
-dans ton renoncement, ne peux-tu envisager
-avec vaillance les épreuves qui l’attendent encore
-et qui, peut-être, le feront triompher à
-jamais?</p>
-
-<p>A ces mots de triomphe, les yeux de M<sup>lle</sup> Erschoff
-reprenaient un instant leur éclat, sa tête
-se relevait illuminée de toute l’ardeur de sa
-croyance, sa foi dans la justice de sa prévoyance
-sacrée exaltait de nouveau toutes les fibres de<span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">[314]</a></span>
-son âme. Craignant encore le combat, elle l’acceptait
-déjà, pourtant! Puis ses défaillances lui
-revenaient, sa volonté déconcertée et inquiète
-ne savait plus où se poser... Et Madeleine Burdeau
-qui n’avait parlé si haut que pour dominer
-le tumulte des pensées de son amie se disait:
-«Oh! qu’il est donc plus facile de raisonner que
-d’agir. Et comme autrement lâche je serais, moi,
-si j’avais à soutenir pareille lutte!»</p>
-
-<p>&mdash;Tu ne répondras pas à la lettre d’Evguénï?
-demanda la Française au bout d’un instant de
-silence, en se tournant vers son amie.</p>
-
-<p>Viéra ne répondit que par un geste vague.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois qu’il vaudra mieux non, reprit Madeleine.
-Il a conservé l’espoir de te reconquérir,
-malgré ton silence de quatre mois; rompre ce
-silence maintenant, ce serait l’encourager d’autant
-plus dans cette voie périlleuse. Tu ne dis
-rien? Je te semble indiscrète, peut-être?</p>
-
-<p>&mdash;Eh non!... Tu sais bien que je n’ai pas de
-secrets pour toi. Mais je songe, et ne trouve rien
-à dire, fit Viéra. Mon âme est toute désorientée,
-sa boussole est affolée, elle ne me montre plus
-la route...</p>
-
-<p>&mdash;Regarde en haut: une étoile aussi peut
-guider les chemins incertains!</p>
-
-<p>Viéra fit signe que de ce côté-là, encore, le
-salut lui semblait bien précaire.</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, amie, dit Madeleine, tu es dans<span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">[315]</a></span>
-une heure de crise que depuis longtemps je prévois.
-Oh! nulle grandeur, nulle vocation, nul
-héroïsme n’y échappe!... Mais nous avons fait
-un pacte. Je t’ai juré, moi, sur tes instances de
-jadis, que je te défendrais contre toi-même, à
-l’instant où tes pensées mauvaises, comme des
-soldats mutinés, prendraient les armes de la révolte
-et compromettraient le succès de ton
-œuvre... Laisse-moi l’initiative du combat. Un
-jour viendra où nous pourrons crier victoire. Et
-alors quel oubli des souffrances! Quelle joie d’avoir
-atteint le but sublime!</p>
-
-<p>&mdash;Sublime!... Et qui le sait? Tu as traité au
-début mes idées d’utopies... N’est-ce pas cela
-qu’elles sont dans la réalité?...</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, mille fois non! Je n’étais qu’une
-impie en pensant cela! Ton rêve est le plus
-noble, le plus grandiose que l’on puisse imaginer!
-Sauver sa race de l’abjection. Mais, ma chérie,
-l’humanité tarée tout entière devrait suivre
-tes traces!</p>
-
-<p>&mdash;Tu crois? interrogea Viéra, les yeux lointains.</p>
-
-<p>&mdash;Je le jure! répondit Madeleine solennelle.
-Et d’ailleurs, si tu étais à côté de la vérité,
-qu’importerait encore? ajouta-t-elle au bout
-d’un instant de songerie en prenant les deux
-mains de son amie dans les siennes et plongeant
-son regard au fond des claires prunelles. Tu t’es<span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">[316]</a></span>
-créé un Idéal; tu l’as auréolé de toute l’ardeur
-de ta Foi; tu t’es agenouillée devant cette idole
-lumineuse, comme Paul devant le Seigneur sur
-le chemin de Damas. Pourrais-tu, désormais, renier
-tout cela et vouloir être heureuse? Ce serait
-en vain. Le chagrin ni la joie, le bien ni le mal,
-ne sont absolus en ce monde; c’est nous qui en
-établissons la mesure, chacun selon notre conscience
-et d’après les aspirations de notre âme...
-Si nous avons volé très haut, à la manière des
-aigles, redevenir couleuvre et ramper, quel que
-soit l’attrait de la mousse fraîche et de l’ombre
-des sous-bois, la nostalgie des sommets doit
-nous prendre. Ah! malheur! s’écria la Française
-vraiment inspirée, malheur à qui renie l’Idéal
-pétri par ses propres mains! Les séductions d’une
-heure le poursuivront toujours, l’image de son
-sourire fera grimacer les plis des lèvres les plus
-belles, le souvenir de sa voix rendra fausses
-toutes les autres!... Galatée demandera des
-comptes à Pygmalion!</p>
-
-<p>&mdash;Oh! tu me réconfortes, Madeleine! Je crois,
-oui, je crois! fit Viéra.</p>
-
-<p>Les jeunes filles rentrèrent à la datcha.</p>
-
-<p>&mdash;Pas de nouvelles, Akim? demanda M<sup>lle</sup> Erschoff
-au vieux serviteur qui travaillait dans le
-jardin.</p>
-
-<p>&mdash;Non, barachnia. Schmoul n’a apporté que
-le journal.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">[317]</a></span></p>
-
-<p>Viéra parcourut fiévreusement le <i>Kiévlanine</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Rien de grave, dit-elle à Madeleine en respirant.</p>
-
-<p>En ce moment, Mavra vint dire à la Française
-que Natalia Grigorievna Lévine demandait à lui
-parler dans la cour.</p>
-
-<p>&mdash;Mais fais entrer, dit Viéra à la bonne.</p>
-
-<p>&mdash;Elle ne veut pas, milaïa. Elle dit qu’elle
-est très pressée.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, va vite, Made!</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu ce que c’est? fit la Française en
-rentrant au bout d’un moment. Natalia Grigorievna
-part comme infirmière à Kharbine. Elle a
-passé son examen aujourd’hui même à Kieff, et
-on l’a convoquée sur-le-champ... Samedi, elle se
-mettra déjà en route. Elle ne veut voir personne
-avant son départ pour qu’on ne la distraie pas
-de son enthousiasme; exception n’a été faite en
-ma faveur qu’à fin de me recommander la classe
-de Vodopad. Mais je suis chargée d’un souvenir
-pour Tatiana Vassilievna et tous les tiens. Sais-tu
-ce qu’elle me disait encore? Que les dépêches
-de Kieff annoncent que le navire <i>Piétropavlovsk</i>,
-sur lequel se trouvaient l’amiral Makaroff, le
-grand-duc Cyrille, le peintre Véreschtchaguine
-et un grand nombre d’officiers et de matelots, a
-rencontré une mine dans la baie de Port-Arthur,
-en revenant d’un combat, et qu’il a sauté avec
-tout l’équipage et les officiers qu’il contenait,<span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">[318]</a></span>
-sauf, cependant, le grand-duc qui, on ne sait
-comment, ne fut que précipité dans l’eau, et put
-regagner le bord en s’accrochant à une épave...</p>
-
-<p>&mdash;Seigneur!</p>
-
-<p>Viéra devint très pâle.</p>
-
-<p>&mdash;Et si Serguié... commença-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Mais non, il fait partie de l’équipage du
-<i>Bayann</i>.</p>
-
-<p>&mdash;Qui a pu combattre sous les ordres du <i>Piétropavlovsk</i>...
-N’as-tu pas dit que celui-ci revenait
-d’un combat? Ah! mon Dieu! ces inquiétudes
-continuelles, gémit la jeune fille, et les
-nouvelles sont si lentes!</p>
-
-<p>Le lendemain, les journaux confirmèrent les
-renseignements des télégrammes en les amplifiant.
-Viéra, de plus en plus alarmée par ce
-qu’elle venait d’y lire, passa le <i>Kiévlanine</i> à
-M<sup>lle</sup> Burdeau qui, quoique assez difficilement,
-parvint cependant à déchiffrer tout le texte relatant
-la catastrophe du <i>Piétropavlovsk</i>.</p>
-
-<p>«Dans la nuit du 30 mars, l’amiral Makaroff
-voulant prendre sa revanche des continuels
-assauts dont les Japonais harcelaient sa flotte,
-envoya huit torpilleurs à la recherche de l’ennemi.
-Dans cette expédition, trois torpilleurs se
-perdirent. Deux revinrent, à l’aube, à Port-Arthur.
-Le troisième, le <i>Strachné</i>, ayant rencontré
-plusieurs torpilleurs japonais, crut que c’étaient
-ceux des nôtres et s’y joignit. A l’aube<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">[319]</a></span>
-seulement, le commandant reconnut son erreur
-et voulut s’enfuir, mais trop tard! L’ennemi se
-jeta sur lui et un cruel combat s’engagea.</p>
-
-<p>«L’amiral, inquiet du sort du <i>Strachné</i>, envoya
-à sa recherche le croiseur <i>Bayann</i>.</p>
-
-<p>«Ceci ne dura pas longtemps, les coups de
-feu servant de point de repère. Déjà le <i>Strachné</i>
-était immobilisé, sa chaudière endommagée par
-une grenade.</p>
-
-<p>«Malgré sa vitesse, le <i>Bayann</i> ne put arriver
-à temps pour porter secours au <i>Strachné</i>. Avant
-qu’il fût arrivé à la distance nécessaire pour
-tirer, une explosion se produisit à bord du
-<i>Strachné</i>, et le torpilleur coula à fond. Le feu du
-<i>Bayann</i> mit les Japonais en fuite. Et après avoir
-recueilli cinq matelots du torpilleur, qui seuls
-étaient saufs, le croiseur rentra au port.</p>
-
-<p>«Bientôt après, deux détachements de navires,
-ayant à leur tête le <i>Piétropavlovsk</i> et le
-<i>Poltava</i>, accompagnés de quinze torpilleurs,
-quittent le port. L’amiral Makaroff veut se
-rendre personnellement sur le lieu du combat,
-et comme le <i>Bayann</i> sait la route, on le met à la
-tête de l’escorte.</p>
-
-<p>«Il fait très froid, et sur la mer règne un
-brouillard épais qui ne permet pas de distinguer
-les choses à une certaine distance. Pourtant les
-Russes remarquent, à dix milles environ de
-Port-Arthur, quatre croiseurs japonais de troisième<span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">[320]</a></span>
-classe et deux de première qui arrivent
-avec la plus grande vitesse. Les Japonais recommencent
-tout à coup le feu contre le <i>Bayann</i>. Ils
-visent bien. En un moment, tout le pont est couvert
-d’éclats de grenades. L’amiral Makaroff
-donne l’ordre au <i>Bayann</i> de se mettre derrière le
-<i>Poltava</i> et de lancer à son tour des grenades sur
-l’ennemi. Les Japonais se retirent aussitôt. Nos
-frères les poursuivent encore à quelques milles,
-jusqu’à ce qu’ils remarquent à l’horizon la fumée
-d’une grande escadre ennemie qui arrive à toute
-vapeur. Il est possible que les croiseurs japonais
-voulaient nous entraîner plus loin dans la mer,
-afin que l’amiral Togo pût leur couper le port...
-Étant trop faibles, nous fûmes obligés de dérouter
-leurs plans.</p>
-
-<p>«L’amiral Makaroff donne le signal du retour,
-et les Russes filent vers Port-Arthur aussi
-rapidement qu’ils le peuvent. C’est vraiment
-une course!... Enfin nos vaisseaux sont hors de
-l’atteinte de l’ennemi et sous la protection des
-batteries des forts. Le <i>Piétropavlovsk</i> étant à leur
-tête longe le bord pour rentrer au port, quand,
-tout à coup, une effroyable explosion se produit.
-Il est juste neuf heures trois quarts du matin.</p>
-
-<p>«L’amiral Makaroff se trouvait avec ses officiers
-d’état-major sur le pont du navire, où
-étaient aussi le grand-duc Cyrille et le peintre de
-batailles Véreschtchaguine.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">[321]</a></span></p>
-
-<p>«Après la première explosion, une seconde
-se produisit, d’une violence telle que tout fut
-démoli. Une énorme masse d’eau entra dans le
-navire, mais aussitôt parurent de la fumée et
-des flammes. On comprit que le <i>Piétropavlovsk</i>
-avait dû toucher une mine posée par les Japonais
-dans la mer, le long de la côte, avec ce calcul
-que nos vaisseaux, se rangeant à la sortie du
-port, la rencontreraient sur leur route.</p>
-
-<p>«L’explosion fit six cents victimes, parmi
-lesquelles l’amiral Makaroff et notre illustre
-peintre, Véréschtchaguine. Le grand duc Cyrille
-put, heureusement, se jeter à l’eau et regagner
-le bord à la nage. Entre la seconde explosion et
-l’échouement du navire, se passèrent une minute
-et quarante secondes. La direction de la
-flotte est confiée momentanément à l’amiral
-Witheff.»</p>
-
-<p>Quand M<sup>lle</sup> Burdeau eut fini de lire, ses yeux
-se levèrent sur Viéra, dont elle rencontra le regard
-anxieux.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! demanda celle-ci, n’avais-je pas
-raison?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. Mais, grâce à Dieu, le <i>Bayann</i> n’a
-presque pas souffert. On ne dit pas qu’il ait
-perdu des hommes.</p>
-
-<p>&mdash;Mais on ne dit pas non plus qu’il n’en ait
-pas perdu. Enfin, attendons des nouvelles d’Odessa,
-dit la jeune fille en soupirant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">[322]</a></span></p>
-
-<p>Une semaine se passa. Rien n’arrivant, Viéra
-se décida à demander par dépêche ce que signifiait
-ce silence. Le soir, Akim, envoyé à la gare
-de Tiétiéreff, rapporta la réponse.</p>
-
-<p>Le texte du télégramme, raccourci selon l’usage,
-résumait ceci: «Serguié n’avait pas été
-blessé dans le combat du <i>Bayann</i>; il était, au
-contraire, jusqu’à son message datant du 6 avril,
-en parfait état de santé et de vaillance. Mais la
-pauvre Katia!... Énervée par des angoisses de
-chaque seconde, obsédée des dangers que court
-son jeune époux, incapable de réagir contre le
-désespoir de la séparation, elle n’a pu garer sa
-santé des atteintes de sa débilité morale. Le
-lendemain du jour où les dépêches officielles,
-devançant celle de Serguié, annonçait le combat
-de l’escadre dont le <i>Bayann</i> faisait partie, elle
-avait dû s’aliter, et le tendre espoir si doucement
-caressé par Tatiana s’en était allé à vau-l’eau!...
-Pendant cinq jours, la jeune femme était restée
-suspendue entre la vie et la mort; depuis avant-hier
-seulement, les médecins la déclaraient sauvée.
-Dès qu’elle pourrait supporter le voyage,
-M<sup>me</sup> Erschoff la ramènerait à Vodopad.» Après
-avoir pris connaissance de la dépêche, Viéra,
-sans dire un mot, plongea longuement son regard
-dans celui de son amie. Sur ses prunelles
-si claires se reflétaient, comme en une eau sans
-rides, les sentiments complets de son âme: la<span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">[323]</a></span>
-tristesse, la pitié, l’horreur, la gratitude du
-triomphe, une indicible foi dans l’œuvre à laquelle
-le Destin lui-même avait mis si promptement
-son sceau!...</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">[324]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2 class="p4">XV</h2>
-
-<div>
- <img class="dc1" src="images/dl.jpg" width="79" height="80" alt=""/>
-</div>
-<p class="dc13">LE cœur battant, les joues en feu, Madeleine
-Burdeau parcourt en fiacre les
-rues de Kieff où l’ont appelée quelques
-emplettes à faire. Elle aurait pu, dès en sortant
-de la gare, porter à Vadim Piétrovitch la
-lettre dont Viéra l’avait chargée pour le jeune
-homme. Mais non, elle s’est sentie alors trop
-troublée, trop peu sûre d’elle; il faut qu’elle
-parvienne à affermir son cœur et à composer
-son visage!</p>
-
-<p>Et puis, le dirai-je? un tout petit calcul qu’elle
-n’ose presque pas s’avouer à elle-même se glisse
-dans les réticences de l’amoureuse... Si elle
-s’était rendue immédiatement après sa descente
-du train chez Vadim, point de doute que Marfa
-Timoféevna, retenue au logis à l’heure du déjeuner<span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">[325]</a></span>
-pour servir son maître, ne fût venue elle-même
-ouvrir la porte, et alors il aurait fallu lui
-remettre la lettre, sans oser demander à parler
-au jeune homme, tandis que plus tard,&mdash;Madeleine
-Burdeau tenait ces détails de Viéra qui
-l’avait mise cent fois au courant des faits et
-gestes de son cousin,&mdash;la vieille fée, ayant à
-faire des emplettes pour son ménage, sort d’habitude,
-laissant dans la chambre de l’étudiant
-un second déjeuner froid que celui-ci trouve en
-rentrant chez lui vers onze heures. Si quelqu’un
-sonne, force est alors au maître du logis d’ouvrir
-lui-même sa porte... Il est donc urgent pour
-Madeleine d’attendre jusqu’à ce moment si elle
-veut voir Vadim...</p>
-
-<p>Si elle veut le voir! Mais toutes ses pensées
-ne tendent qu’à cela; tout son désir, tout son
-espoir, tous les battements de son cœur!</p>
-
-<p>Là-haut, le ciel en fête a revêtu son voile d’azur;
-l’arome subtil du printemps se glisse à travers
-les rues de la ville qu’il embaume; de petites
-marchandes effrontées offrent aux promeneurs
-des bouquets de violettes d’un griviennik. Les
-pigeons de la cité sainte, apprivoisés et nombreux
-comme ceux de la place Saint-Marc à
-Venise, volettent librement, sans craindre la
-main de l’homme, sur les appuis des fenêtres,
-sur les corniches, sur le bord des trottoirs. De
-temps à autre, un arbre couvert de feuilles<span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">[326]</a></span>
-tendres se montre; de petits jardinets, même,
-dans certains quartiers, égaient les façades moroses.
-Les coupoles dorées des églises luisent au
-soleil, les toits des maisons, aux couleurs vives
-et diverses, ont l’air, au loin, de pelouses fraîches
-ou de champs en fleurs suspendus... Les saints,
-rigides, gauchement peints sur les murs des
-monastères, semblent sourire eux-mêmes, sous
-les caresses mutines des rayons printaniers. Ils
-font mine de donner aux passants ces avis peu
-orthodoxes: «Tu as bien raison de te réjouir,
-frère! Voici la saison du renouveau, des amours,
-des nids tièdes, des soirs légers... Réjouis-toi,
-frère! La vie est courte, les printemps fugitifs;
-Dieu les a faits tels pour que ton âme inquiète
-ne puisse s’en lasser!...»</p>
-
-<p>Madeleine suit leur conseil. Malgré l’anxiété
-dont son cœur est étreint à l’idée de son entrevue
-de tout à l’heure avec celui qu’elle aime,
-malgré la fragilité de l’espoir qu’elle a engagé
-sur le bonheur de cette entrevue, les risettes
-du printemps ne laissent pas que d’égayer son
-âme.</p>
-
-<p>Elle abandonne son front aux frôlements câlins
-des rayons espiègles, rafraîchit ses joues
-brûlantes au souffle pur de la brise, force ses
-pensées à s’imprégner de la sérénité du ciel, et
-c’est presque calme qu’elle jette au cocher l’adresse
-de Vadim Piétrovitch Dimitrieff.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">[327]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Rue Nestérovskaïa, 50.</p>
-
-<p>Le minuscule fiacre s’engage dans une rue,
-puis dans une autre; voici le théâtre, les arbres
-de la Foundouklaïevska...</p>
-
-<p>De nouveau, le cœur de la jeune fille se met
-à battre éperdument; une insupportable agitation
-bouleverse ses nerfs. Le hasard, si cruel parfois,
-ne déroutera-t-il pas ses chers calculs? Permettra-t-il
-que Vadim lui-même vienne ouvrir
-sa porte?... Ou bien, le coup de timbre ne fera-t-il
-apparaître que le visage poilu de la «baba
-Iaga»?</p>
-
-<p>Lorsque Madeleine descend du fiacre, si bas
-que son marchepied est presque de niveau avec
-le trottoir, elle croit qu’il lui sera impossible de
-faire un pas, tant ses jambes sont molles. Et
-pourtant, elle parvient bientôt au palier du premier
-étage.</p>
-
-<p>&mdash;Drrrinn...</p>
-
-<p>Un pas se rapproche; le cœur de la jeune fille
-se vide, comme si une pompe pneumatique en
-retirait tout le sang. Ses oreilles bourdonnantes
-ne peuvent distinguer si les pieds qui foulent
-le parquet de l’antichambre appartiennent à
-une vieille femme revêche, ou bien s’ils sont
-chaussés de souliers masculins. Mais clic! le verrou
-de sûreté se déclanche... la porte s’ouvre!</p>
-
-<p>&mdash;Vadim Piétrovitch?</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">[328]</a></span></p>
-
-<p>Le jeune homme est troublé; il s’incline devant
-la Française. Celle-ci se sent très pâle.</p>
-
-<p>&mdash;Une lettre de Viéra... que je vous apporte,
-articule-t-elle presque trop nettement, agacée de
-sentir sa voix si altérée.</p>
-
-<p>&mdash;Entrez, mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash;Mais, je ne sais si... Non, je n’ai pas le
-temps, répondit Madeleine.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! vous n’avez pas dit ceci spontanément,
-fit Vadim; ce doit être une excuse... Vous
-avez peur de moi? ajouta-t-il d’une voix douce
-et basse, en faisant le geste de prendre une des
-mains de la jeune fille dans les siennes.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Burdeau se rejeta en arrière. D’antérieurs
-exemples l’avaient rendue méfiante. Devant son
-mouvement, le visage de Vadim devint triste.</p>
-
-<p>&mdash;Je devine votre pensée, dit-il lentement;
-vous me jugez comme tant d’autres, sournois et
-fat?...</p>
-
-<p>&mdash;Et comment voulez-vous qu’il en soit autrement?
-riposta la Française hautaine. Pour une
-fois que vous me voyez seule chez vous, sans défense,
-vous essayez déjà de me traiter en conquête!</p>
-
-<p>Le jeune homme fut une minute ou deux sans
-répondre. Très grave, il fixait sa compagne qui,
-toute troublée qu’elle était, soutint pourtant son
-regard.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous avoir confiance en moi pendant<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">[329]</a></span>
-quelques instants? demanda-t-il enfin. Je
-vous jure sur l’honneur que vous n’aurez pas à
-vous en repentir!... Veuillez m’accompagner
-dans mon appartement.</p>
-
-<p>Incliné devant elle, il lui offrait son bras. La
-noblesse de son attitude était telle que Madeleine
-obéit.</p>
-
-<p>Ils traversèrent ainsi l’antichambre et la salle
-à manger, et arrivèrent jusqu’au seuil du cabinet
-de travail du jeune homme, où, trois mois auparavant,
-leur tête-à-tête avait été si chaste et si
-discret. Là, Vadim dégagea son bras de celui de
-sa compagne, et, silencieux, lui montra du doigt
-l’intérieur de la pièce éclairé d’un joyeux rayon
-de soleil printanier. Madeleine ne comprit pas
-ce geste.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? demanda-t-elle, un peu impatientée.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez, fit énigmatiquement le cousin
-de Viéra.</p>
-
-<p>Remise en confiance par la gravité respectueuse
-de Vadim, M<sup>lle</sup> Burdeau fit docilement le
-tour du cabinet de travail et se mit à inspecter
-les tableaux des murs, les livres, les meubles, les
-plantes rares groupées dans un coin...</p>
-
-<p>Tout à coup elle s’arrêta, se pencha sur une
-photographie comme pour être bien sûre qu’elle
-en reconnaissait l’image, fit encore une fois des
-yeux le tour de la pièce, puis, se tournant impétueusement<span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">[330]</a></span>
-vers le jeune homme qui, très pâle,
-attendait sur le seuil:</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce possible, Vadim Piétrovitch? Est-ce
-possible? cria-t-elle d’une voix éperdue d’allégresse.</p>
-
-<p>Pour toute réponse, le jeune homme lui tendit
-les bras.</p>
-
-<p>&mdash;Mais... fit Madeleine, de nouveau soupçonneuse.</p>
-
-<p>&mdash;Chère fiancée! appela tout bas Vadim en
-se rapprochant d’elle.</p>
-
-<p>Alors elle s’abattit dans les bras restés ouverts,
-jeta sa tête confiante sur l’épaule du bien-aimé,
-et, dans cette pose qu’attendaient depuis de si
-longs mois ses rêves de tendresse, elle resta
-immobile, comme fondue dans un bonheur suprême,
-sans autre conscience qu’une joie insoupçonnée,
-divine, presque trop aiguë!...</p>
-
-<p>Tout près d’elle, sur la planche de l’étagère
-où, lors de sa première visite, se détachait solitaire
-une miniature à l’ovale fin, aux yeux bruns,
-aux longues boucles cendrées, à la bouche mutine
-et tendre, une photographie récente montrait
-le casque de cheveux noirs, le front hautain,
-les yeux profonds d’un visage que son miroir lui
-avait rendu familier; et, devant les deux images
-réunies par la piété de Vadim, une touffe d’œillets
-blancs et de narcisses faisait monter, comme
-une fumée d’encens, les effluves de ses parfums<span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">[331]</a></span>
-ardents. Hormis elles et le cadre qui, appendu
-au-dessus de l’étagère, entourait une figure
-d’homme mélancolique et fière, à laquelle l’étudiant
-ressemblait étrangement, nul portrait ni
-au mur ni sur les meubles. La douce Maria Pavlovna
-elle-même s’était évanouie comme un
-léger fantôme, sous le jour resplendissant du
-nouvel amour dont le sanctuaire s’éclairait!...</p>
-
-<p class="p2">Quand M<sup>lle</sup> Burdeau rentra le soir à Vodopad,
-sa figure trahissait malgré elle tant de bonheur,
-que Viéra, dès le premier coup d’œil qu’elle lui
-jeta, ne pût s’empêcher de lui en faire la remarque.</p>
-
-<p>&mdash;Mais rien... tu te trompes, répondit Madeleine
-aux questions de la jeune fille.</p>
-
-<p>Au milieu du trouble et des angoisses qui
-bouleversaient la famille Erschoff, il lui prenait
-un scrupule d’avouer sa joie à son amie.</p>
-
-<p>&mdash;Made, insista Viéra, tu me caches quelque
-chose! Le visage ne change pas ainsi d’expression
-d’une heure à l’autre sans cause... Tu étais
-sombre avec moi tous ces jours-ci, et d’ailleurs,
-ce matin, lorsque tu pris le train, je flairais déjà
-quelque chose d’anormal en te voyant si agitée...</p>
-
-<p>&mdash;Allons toujours dans ma chambre, que je
-me débarrasse de mon chapeau, fit Madeleine
-espérant qu’une diversion quelconque viendrait<span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">[332]</a></span>
-remettre sa confidence à plus tard. Et d’abord,
-au plus intéressant: n’as-tu pas reçu la dépêche
-que ta mère t’annonçait hier?</p>
-
-<p>&mdash;Il est encore trop tôt pour qu’elle soit arrivée.
-C’est tout au plus si elle me parviendra demain
-matin, car&mdash;si je ne me trompe&mdash;on ne
-transmet les télégrammes après neuf heures du
-soir qu’aux bureaux de première importance. Or
-celui de Tiétiéreff est loin d’être de ceux-là. En
-tout cas, Andreï a l’ordre d’aller encore s’informer
-tantôt. A toi, maintenant.</p>
-
-<p>M<sup>lle</sup> Burdeau, ainsi pressée, se rapprocha de
-Viéra, lui mit ses deux mains sur les épaules, la
-regarda tendrement au fond des yeux pendant
-quelques instants, puis d’une voix profonde elle
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Et d’abord, pardonne-moi, amie, si je n’ai
-pas su cacher ma joie alors que vous êtes si désolés,
-toi et les tiens...</p>
-
-<p>&mdash;Oh! crois-tu, Madeleine, que ma tristesse
-soit faite d’envie? que le bonheur des autres,
-le tien surtout, puisse l’offusquer? Mais au contraire,
-ma chérie, il me sera très doux de penser
-que pour toi, au moins, la Vie se fait clémente!
-Allons! dis, va!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! fit Madeleine rougissante un peu,
-tu me demandais un jour, te rappelles-tu, de te
-dire qui j’aimais... et je te répondais que livrer
-le secret d’un amour partagé c’était charmant,<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">[333]</a></span>
-mais que dans le cas contraire la confidence n’avait
-rien de gai...</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash;Aujourd’hui, les choses ont changé, ma
-Viéra, le motif de mon silence n’existe plus:
-j’aime et...</p>
-
-<p>&mdash;Tu es aimée? Ah! Made! que je suis heureuse
-pour toi, s’écria M<sup>lle</sup> Erschoff en pressant
-son amie sur son cœur et la baisant cent fois
-aux joues.</p>
-
-<p>Devant le bonheur de Madeleine, elle oubliait
-tous ses soucis à elle, la généreuse!</p>
-
-<p>&mdash;Mais qui?... Dis vite! Est-ce que je le connais?</p>
-
-<p>&mdash;Un peu, fit en souriant la Française.</p>
-
-<p>&mdash;C’est?... Dépêche-toi, je bous!</p>
-
-<p>&mdash;Vadim Piétrovitch Dimitrieff.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!</p>
-
-<p>Viéra fut un moment comme pétrifiée de surprise.</p>
-
-<p>&mdash;Et je n’ai jamais rien remarqué!... Aveugle
-que j’étais! Si, pourtant: maintenant que je sais,
-un tas de choses me reviennent en mémoire...
-Ton portrait, par exemple, hein? c’était lui qui
-l’avait chipé?... Comme c’est drôle! Mais, Made,
-Made, cria-t-elle en embrassant de nouveau son
-amie, tu seras donc ma sœur, ma vraie sœur,
-comme c’était mon rêve!</p>
-
-<p>Pendant de longs instants, les jeunes filles<span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">[334]</a></span>
-s’entretinrent du nouveau bonheur de Madeleine.
-Elles bâtirent projet sur projet, organisèrent
-la vie de la future M<sup>me</sup> Dimitrieff, comme
-si à elles seules eût appartenu le pouvoir de guider
-le destin, s’attardèrent à un luxe de songes
-plus brillants les uns que les autres, s’égarèrent,
-en un mot, dans les plus fols labyrinthes des
-espoirs.</p>
-
-<p>Puis, comme l’âme de M<sup>lle</sup> Burdeau était aussi
-délicate que tendre, elle coupa court à ce sujet,
-faisant de nouveau se tourner les pensées de son
-amie et les siennes vers les préoccupations intenses
-qu’avait rejetées celle-ci pour partager sa
-joie.</p>
-
-<p>&mdash;Alors, selon toute probabilité, <i>elle</i> sera ici
-demain?</p>
-
-<p>Viéra fit signe que oui.</p>
-
-<p>&mdash;La dépêche n’indiquera plus que l’heure
-de l’arrivée à Vodopad?</p>
-
-<p>&mdash;Oui. A moins que quelque chose d’imprévu
-ne survienne au dernier moment.</p>
-
-<p>&mdash;Nous irons à la gare?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! non, répondit Viéra d’un air effrayé.
-Il me serait impossible de la revoir ainsi pour la
-première fois dans un lieu public!</p>
-
-<p>&mdash;Mais ne sera-ce pas un peu... singulier de
-ne pas aller au-devant d’elle? Elle pourra croire
-à un manque d’empressement.</p>
-
-<p>&mdash;Non, elle sait bien qu’à présent je me ferais<span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">[335]</a></span>
-hacher en morceaux pour lui épargner le
-plus léger désenchantement.</p>
-
-<p>&mdash;Lui as-tu parlé de cela dans tes lettres?</p>
-
-<p>&mdash;Je n’en ai jamais eu le courage, mais elle
-me connaît, tu comprends.</p>
-
-<p>&mdash;Et elle, crois-tu qu’elle ne t’en veuille pas?
-Ses lettres ont été si rares, si froides!</p>
-
-<p>Viéra, au lieu de répondre, eut un geste découragé.</p>
-
-<p>&mdash;Lui avais-tu dit à elle-même quel souhait
-tu formas lorsqu’elle s’entêta à se marier malgré
-tes objurgations?</p>
-
-<p>&mdash;Hélas! oui, jeta Viéra d’une voix triste, je
-le lui ai dit, Madeleine. J’ai eu cette cruauté!
-Ah! quel orgueil m’a poussée? Misérable que
-j’étais!</p>
-
-<p>&mdash;Nos passions, que dis-je? nos sentiments
-les plus nobles nous entraînent ainsi parfois à
-des mouvements condamnables, dit M<sup>lle</sup> Burdeau
-en prenant les mains de son amie dans les
-siennes et les pressant doucement. C’est une
-faiblesse inhérente aux créatures d’imperfection
-que nous sommes. Mais Dieu voit le fond de nos
-cœurs et nous juge avec clémence, il ne faut pas
-être plus sévère que Lui. Ne te désole pas, ma
-chérie. Depuis longtemps, tu es absoute, là-haut...</p>
-
-<p>&mdash;Eh! que m’importe? cria impétueusement
-la désolée. Elle se souvient, elle, et demain je la<span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">[336]</a></span>
-reverrai, anéantie, brisée, meurtrie par mes
-propres mains.</p>
-
-<p>&mdash;Tu exagères, amie, dit Madeleine. Une parole
-n’a pu faire tout cela...</p>
-
-<p>&mdash;Oui, vous, les Français, les esprits forts,
-vous êtes exempts de ces superstitions; mais
-nous y croyons encore, nous! Nous donnons une
-vie à nos souhaits, et ce n’est pas à la légère que
-nous les formulons. Alors, s’il arrive qu’ils se
-réalisent, les terribles ou propices désirs, nous
-ne pouvons renier la corrélation qui existe entre
-leur âme et la nôtre!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Russe, Russe! fit Madeleine Burdeau
-en secouant la tête.</p>
-
-<p>&mdash;Qu’est-ce que je vais lui dire, moi, demain?
-Chacune de mes consolations sera fausse,
-chacun de mes mots sera en contradiction avec
-mes principes, et elle le saura!</p>
-
-<p>&mdash;Tu laisseras parler ta tendresse, ma chérie,
-sans songer à des subtilités. Alors tout ira bien.</p>
-
-<p>&mdash;Et je serai humble, dit Viéra, oh! humble!
-Elle pourra m’accabler, me repousser, me battre,
-je n’aurai pas un geste de révolte!</p>
-
-<p class="p2">Le lendemain, à l’heure bleue de la tombée
-du soir, parmi l’apaisement reconnaissant d’une
-nature saturée d’ivresses, les deux sœurs, qui ne
-s’étaient pas revues depuis six longs mois, se
-retrouvèrent en présence l’une de l’autre.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">[337]</a></span></p>
-
-<p>Toutes deux, elles étaient pâles; toutes deux,
-elles semblaient succomber sous le poids du revoir.</p>
-
-<p>Viéra, cependant, tint longtemps son aînée
-embrassée; mais elle la sentit hostile et comme
-révulsée sous son étreinte. Elle lui prit la main.
-Sans brusquerie, mais fermement, Katia la dégagea
-aussitôt. Ceci se passait sous les yeux innocents
-de Tatiana.</p>
-
-<p>Elle était si contente, elle, la pauvre maman,
-d’avoir encore une fois ses enfants réunis autour
-d’elle, de retrouver son home, ses serviteurs, ses
-meubles familiers, son Vodopad, qu’elle en avait
-oublié toutes ses peines antérieures! Elle pressait
-tour à tour ses trois filles sur son cœur, souriait
-à M<sup>lle</sup> Burdeau, donnait ses mains à baiser à
-Akim, à Mavra, caressait Bielka, se signait devant
-les dieux lares de la datcha, ses chères
-icônes, et embrassait d’un long regard les arbres
-du parc qui jamais ne lui avaient semblé si verts,
-le ciel qui lui paraissait n’avoir jamais été si pur,
-les choses parmi lesquelles elle avait vieilli et
-dont elle savait interpréter l’âme propice...</p>
-
-<p>&mdash;Chères, chères enfants, répétait tour à tour
-Tatiana. Ma bonne demoiselle Madeleine... No!
-Bielotschka, et comment va mon petit lièvre
-blanc?... toujours grasse comme une boïarine!...
-Tu as bonne mine, Iéfrossina... Sais-tu, Mavra,
-que tu as rajeuni?... Et toi, ma Sachinnka, (ici les<span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">[338]</a></span>
-doux yeux bleus se voilaient légèrement,) tu es
-contente de revoir ta maman, mon amour?</p>
-
-<p>Sacha se laissait caresser, elle avait, au premier
-coup d’œil reconnu Tatiana et semblait
-tout heureuse de son retour. Elle alla même jusqu’à
-baiser de son propre élan les joues de la
-maman ravie et à lui raconter quelques incidents
-embrouillés de ses visites à Evlampia.</p>
-
-<p>Quant à sa sœur aînée, que de mal on avait
-eu à faire la démente se refamiliariser avec elle!
-Lorsque, le matin, après la réception du télégramme,
-Viéra lui avait annoncé l’arrivée de
-leur mère et de Katia, elle avait vu, à l’expression
-des yeux d’Aleksandra, que ce dernier nom
-n’éveillait aucun souvenir en elle. Alors elle lui
-avait répété plusieurs fois: «C’est Katia qui revient;
-tu sais bien, Katia, notre sœur; Katia qui
-te taquinait parfois, mais que tu aimais pourtant...»
-Et elle lui rappela plusieurs faits de leur
-existence commune, capable de frapper la mémoire
-endormie. Alors, peu à peu, le visage indifférent
-d’abord, puis tendu sous l’effort auquel
-Sacha soumettait son cerveau embrumé pour
-dégager la pensée que voulait en arracher Viéra,
-se détendit, et l’enfant répéta enfin d’un air
-presque lucide: «Katia, ah! Katia... oui... oui!»
-Puis, le soir, de nouveau elle avait oublié, et il
-fallut que son aînée elle-même s’ingéniât par
-mille moyens à se faire reconnaître, pour obtenir<span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">[339]</a></span>
-de temps en temps, seulement, un regard qui
-ne fût pas quelconque.</p>
-
-<p>Ah! ce furent de tristes instants pour la
-pauvre Katia, que les premiers de son arrivée
-sous le toit de Vodopad!</p>
-
-<p>Viéra, qui d’un regard anxieux suivait toutes
-les expressions de son visage et de ses gestes,
-n’eut pas de peine à deviner quelles pensées s’agitaient
-dans le cœur de sa sœur.</p>
-
-<p>Elle devait se rappeler, l’ancienne insoucieuse,
-quels espoirs radieux, émanant de ses songes,
-avaient, si peu de temps auparavant, empli
-chaque chambre de la demeure où elle avait
-grandi, rayonné sur chaque objet, glissé sur
-chaque pli des tentures, voltigé comme des insectes
-aux ailes d’or sur chaque herbe du parc,
-sur chaque feuille, chaque grain de sable, chaque
-brindille de mousse; couru le long des murs et
-des solives comme d’amoureuses lianes; fait grimacer
-d’envie les mascarons penchés au-dessus
-des portes et des fenêtres!... Et maintenant ils
-marchaient clopin-clopant, les rusés! se faisaient
-tirer l’oreille pour sourire un instant, rampaient
-à terre, comme de paresseuses limaces, ou raillaient,
-torturaient l’infortunée qui les avait
-chéris!</p>
-
-<p>Que de changements de tous côtés, soit en
-elle, soit parmi les choses qui l’entouraient!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">[340]</a></span></p>
-
-<p>Sacha, ainsi que M<sup>lle</sup> Burdeau le dit un jour à
-Vadim, avait bien changé depuis le départ de sa
-sœur. Ses traits allaient chaque jour se durcissant;
-ses yeux, de mystérieux qu’ils étaient et de
-si lointains, prenaient par moments un regard
-de bestialité cruelle, sa bouche avait des plis
-grossiers, ses gestes perdaient toute leur grâce.
-La séduisante idole d’autrefois n’était plus qu’un
-bloc fruste, à peine animé par les entailles d’une
-hache barbare...</p>
-
-<p>Quant à Viéra... Ici, les pensées de Katia
-n’étaient que trop visibles; il ne fallait pas d’efforts
-d’imagination pour les interpréter! Toute
-son attitude, sur ce point, devint si évidente que
-la confiante maman elle-même finit par s’en
-apercevoir. Inquiet, son regard se posait alternativement
-sur ses deux filles et demandait avec
-tristesse: «Mais qu’est-ce donc que ceci?... Que
-se passe-t-il entre vous, mes aimées?...»</p>
-
-<p>Enfin, renonçant à deviner, elle crut bon, cependant,
-de faire diversion à cet état de choses,
-et, se tournant vers Katia, lui dit d’une voix
-tendre.</p>
-
-<p>&mdash;Va te reposer un instant dans ta chambre,
-ma chérie; le voyage a été bien long, et tu es
-encore si faible!... Tout ce mouvement autour
-de toi te fatigue... Va, enfant, tu retrouveras ta
-chambre de jeune fille telle qu’elle était lorsque
-tu habitais encore parmi nous; nous n’avons
-touché à rien, n’est-ce pas, Viérotschka?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">[341]</a></span></p>
-
-<p>Viéra, incapable de prononcer un mot, tant
-sa gorge était serrée par l’émotion, fit signe de
-la tête que non.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vois comme on t’aimait... comme on
-t’aime! reprit Tatiana en accompagnant sa fille
-aînée jusqu’au seuil de sa chambre. Chacun des
-objets dont tu faisais cas, chaque bout de ruban,
-chaque épingle, même, est restée à sa place...
-Cela ne te fait pas plaisir?</p>
-
-<p>&mdash;Mais si, mamacha, si, si! répondit enfin la
-jeune femme en souriant à la sollicitude de sa
-mère.</p>
-
-<p>&mdash;Allons, je te laisse. Moi aussi, j’ai besoin
-d’un peu de repos. Dans une heure, le souper,
-nous nous reverrons. A moins que tu ne veuilles
-qu’on te serve dans ta chambre? Non?... A tantôt,
-alors.</p>
-
-<p>Et M<sup>me</sup> Erschoff, s’éloignant, démasqua Viéra,
-qui se tenait à l’écart, à demi-cachée par la tapisserie
-dont les pans, quand ils étaient rejoints,
-séparaient le salon de la chambre de Katia.</p>
-
-<p>Au moment où la jeune fille allait franchir le
-seuil de la pièce, Iékatérina se leva d’un mouvement
-prompt du sopha sur lequel elle s’était
-assise, s’élança vers la portière, détacha l’embrasse
-qui la retenait d’un côté et ramena les
-plis de l’étoffe entre elle et sa sœur, tout cela
-sans dire un mot, sans avoir l’air même d’apercevoir
-Viéra.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">[342]</a></span></p>
-
-<p>Celle-ci bondit.</p>
-
-<p>&mdash;Katia! cria-t-elle d’une voix frémissante de
-colère et de douleur.</p>
-
-<p>Dans la pièce voisine, rien ne bougea.</p>
-
-<p>&mdash;Katia! répéta Viéra plus bas maintenant et
-sur un ton d’humble prière.</p>
-
-<p>Le même silence régna.</p>
-
-<p>Alors la jeune fille écarta lentement la barrière
-qui la séparait de sa sœur, dépassa d’un pas le
-seuil de la chambre et surgit, pâle et désolée,
-contre le fond sombre du rideau.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien? demanda froidement Katia.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! Katia, ma Katia! fit Viéra suppliante,
-est-ce ainsi que nous devions nous revoir?... Ne
-sommes-nous donc plus sœurs?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! qu’est-ce qui te passe par la tête,
-maintenant! répondit la jeune femme en haussant
-les épaules. Avec toi, rien que des sentimentalités!
-Des sentimentalités toujours!</p>
-
-<p>&mdash;J’ai mérité tes sarcasmes, dit Viéra noblement;
-mais ne connais-tu pas la sainte loi du
-pardon?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, répondit Katia, c’est l’éternel refrain!
-On fait mal, on offense, on meurtrit, et puis l’on
-implore indulgence et pitié!... Cela est aisé.
-Mais celui dont le cœur saigne, celui dont l’âme
-est mortellement froissée, quel remède lui apporte-t-on,
-à celui-là?... La douceur du pardon...
-Maigre compensation!</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">[343]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;La plus noble qui soit, interrompit Viéra.
-Pardon! oubli! Si l’homme n’avait pas reçu ces
-dons sacrés, la vie ne serait qu’une longue
-cruauté!</p>
-
-<p>&mdash;Eh! elle n’est que cela! fit la femme de Serguié
-amèrement.</p>
-
-<p>&mdash;Ne parle pas ainsi, sœur; tu n’en as pas le
-droit! prononça la jeune fille douce et ferme. Tu
-aimes, tu es aimée; tu as accompli ton rêve de
-tendresse; tout l’avenir est à toi, et tu maudirais
-la vie?</p>
-
-<p>&mdash;Mais quel avenir? fit Katia avec un geste
-d’infini découragement. La guerre menace d’être
-longue. Qui sait si jamais Serguié me sera rendu?
-Quant à l’espoir vivant dont ma chair a tressailli
-pendant quatre mois, anéanti, celui-là, et à
-jamais!</p>
-
-<p>&mdash;Il peut renaître, répliqua Viéra d’une voix
-tremblante.</p>
-
-<p>&mdash;Me désolerais-je tant s’il me restait quelque
-espoir à ce sujet? Mais non! Les médecins m’ont
-dit... Enfin, sois contente, cria la jeune femme
-en jetant sur sa sœur un sombre regard. Ton
-rêve cruel est accompli: je n’aurai pas d’enfants!...</p>
-
-<p>A ces mots, Viéra tressaillit. Une joie intense,
-venue non pas des sources grossières de l’instinct,
-mais du trésor le plus pur de son âme, vint
-illuminer son front à travers sa douleur. «Pas<span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">[344]</a></span>
-d’enfants!...» Mais alors, de la graine de son
-sacrifice, germait une moisson triomphante! De
-la sainte loi d’amour et de pitié qui lui avait fait
-jeter les yeux au delà du présent, l’apothéose
-dès maintenant rayonnait!... «Pas d’enfants!...»
-Finis, les regrets! Apaisées, les révoltes de son
-cœur!... Un élan de gratitude infinie vers le sort
-et de foi ardente dans la légitimité de son œuvre
-fit vibrer les fibres les plus profondes de son
-être et illumina son visage si désolé tout à
-l’heure...</p>
-
-<p>Heureusement, Katia ne vit pas ce mouvement,
-bien vite réprimé; toute à sa colère, elle
-continuait âprement:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! l’heureuse prophétesse! Elle n’a qu’à
-frapper le sol du bâton de son désir, et aussitôt
-le bois mort se couvre de fleurs!</p>
-
-<p>&mdash;Katia!</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! qu’as-tu à protester? Tu as maudit
-mon mariage; le sort s’est empressé de ratifier
-ton vœu. Il ne te reste plus qu’à savourer ta
-joie...</p>
-
-<p>&mdash;Écoute, dit Viéra en se rapprochant de sa
-sœur d’un geste à la fois calme et résolu, même
-pour te consoler, même pour obtenir de toi mon
-pardon, je n’ai pas le droit de renier le principe
-dont ma conscience, avec toute sa lucidité et
-toute sa foi, s’est fait le but suprême. Oui, j’ai
-désiré l’extinction de notre race; oui, j’ai fait le<span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">[345]</a></span>
-souhait que tu n’aies pas d’enfant; et ce même
-souhait habite encore mon cœur à l’instant où
-je te parle!... Je ne me disculpe plus; hais-moi
-si tu veux, maudis-moi, renie-moi, mais auparavant,
-regarde!</p>
-
-<p>Et, appuyant sa main sur le bras de son aînée,
-Viéra, malgré la résistance hostile de celle-ci,
-l’entraîna vers la fenêtre, sur les vitres de laquelle,
-durant la dernière phrase de Katia, ses
-yeux à elle étaient restés rivés.</p>
-
-<p>Lorsqu’elles furent arrivées assez près pour
-distinguer nettement ce que la jeune fille avait
-entrevu quelques secondes auparavant, celle-ci
-désigna du doigt la portion du jardin sur laquelle
-elle avait voulu attirer l’attention de sa sœur.</p>
-
-<p>&mdash;Regarde!</p>
-
-<p>Katia, domptée par la voix impérative de sa
-cadette, fit suivre à ses yeux la direction que
-leur imposait le geste de Viéra, et voici ce qu’ils
-virent:</p>
-
-<p>Vêtue comme elle l’était invariablement depuis
-le jour où sa folie s’était catégoriquement
-révélée aux siens, du costume des paysannes
-ruthènes, Sacha, marchant très vite, arpentait en
-tous sens une large plate-bande préparée pour
-recevoir des semis.</p>
-
-<p>Sans doute, se racontait-elle à elle-même une
-histoire bien joyeuse, car les deux sœurs la
-voyaient rire, hocher la tête, faire de grands gestes<span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">[346]</a></span>
-avec les bras, rejeter son buste en arrière ou se
-pencher très fort comme pour mieux déployer
-son exhubérante hilarité...</p>
-
-<p>Tout à coup, mue par un dernier spasme de
-gaieté plus démonstratif encore que les autres,
-la folle se laissa tomber à terre; resta pendant
-quelques instants étendue de tout son long au
-milieu de la plate-bande; tressaillit deux ou trois
-fois encore de frissons violents; puis elle se
-remit debout dans le désordre occasionné par
-sa chute, sa couronne glissée tout de guingois
-sur le côté de sa tête, les rubans de ses tresses
-dénoués et froissés, deux larges plaques de terreau
-noir sur son tablier à fleurs, à la hauteur des
-genoux.</p>
-
-<p>«Seigneur!» laissa échapper Katia dans un
-souffle...</p>
-
-<p>Pâle de saisissement et d’horreur, la jeune
-femme, depuis le commencement de cette scène,
-était restée à côté de sa sœur, la main retenue dans
-la main de celle-ci, sans qu’elle songeât à l’en
-dégager, les yeux rivés sur le point du jardin où
-elle voyait, pour la première fois, s’affirmer d’une
-façon si précise la démence d’Aleksandra.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!...</p>
-
-<p>&mdash;Regarde, regarde encore, fit Viéra impérieuse!</p>
-
-<p>Sacha ne riait plus. A sa gaieté débordante
-avaient succédé une complète immobilité, d’abord,<span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">[347]</a></span>
-puis une colère qui grandissait de seconde
-en seconde,&mdash;ceci Viéra et Katia en jugèrent par
-la véhémence de ses gestes.&mdash;De ses poings
-fermés et brandis, elle menaçait maintenant un
-ennemi invisible... Elle le poursuivait à travers
-la plate-bande, se baissait de temps à autre pour
-ramasser une motte de terre et la jeter après le
-fantôme évoqué par sa folie; trépignait de colère,
-lançait des injures dont les échos&mdash;passant à
-travers la fenêtre&mdash;arrivaient jusqu’aux oreilles
-des deux sœurs bouleversées. Enfin, de ce terrible
-jeu aussi, la démente se lassa. Brusquement,
-sans transition aucune, elle s’arrêta, demeura
-quelques secondes immobile, puis, par trois fois
-différentes cracha à terre, comme elle l’avait vu
-faire aux moujicks, et, d’un mouvement grossier,
-rajusta ses vêtements.</p>
-
-<p>Katia, desolée, pleurait.</p>
-
-<p>&mdash;Mais regarde, regarde encore, dit Viéra;
-ce n’est pas tout. Je connais ses crises, moi; toujours,
-à présent, trois accès régulièrement se
-suivent: la gaieté, d’abord, puis la colère, puis
-l’épouvante!</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je n’en puis plus, fit Katia d’une voix
-brisée! Laisse... je ne veux plus la voir!</p>
-
-<p>Pauvre Sacha, pauvre, pauvre!...</p>
-
-<p>Mais, malgré elle, ses yeux cherchèrent de nouveau
-l’endroit où la folle, depuis quelques instants,
-avait recommencé ses gestes.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">[348]</a></span></p>
-
-<p>Toujours la même scène, murmura Viéra
-comme en se parlant à elle-même: la catastrophe
-du silo... C’est l’émotion de ce revoir! Le corps
-rejeté en arrière, la tête détournée du spectacle
-sanglant que sa démence renouvelait à ses yeux;
-les bras étendus et crispés dans le vide, Sacha
-semblait la statue vivante de la terreur...</p>
-
-<p>&mdash;Mais va, Viéra, va la calmer, sanglota
-Katia; moi, je ne saurais... non, je n’oserais!...</p>
-
-<p>Viéra fit signe que c’était inutile...</p>
-
-<p>&mdash;Personne ne peut la toucher dans un moment
-pareil. Aux débuts, maman ou moi, nous
-parvenions à la calmer; mais maintenant elle
-devient furieuse à blesser quelqu’un, si on l’approche;
-il faut laisser la crise se passer d’elle-même...</p>
-
-<p>&mdash;Tu parles de maman; nous n’avions pas
-songé à elle, la malheureuse! Et si elle entendait...
-Oh! écoute!... C’est trop affreux!</p>
-
-<p>Katia, cramponnée au bras de sa sœur, était
-si pâle que Viéra eut peur de la voir défaillir.</p>
-
-<p>&mdash;Viens t’asseoir, dit-elle doucement...</p>
-
-<p>Et elle l’entraîna vers le sopha.</p>
-
-<p>&mdash;Mais maman... fit encore Katia, sans avoir
-la force de finir sa phrase...</p>
-
-<p>&mdash;Elle n’a pu entendre; sa chambre est trop
-loin de l’endroit où Sacha se trouve. Quant aux
-autres, ils savent que mieux vaut ne pas se montrer;
-ils épient de loin, comme nous...</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">[349]</a></span></p>
-
-<p>&mdash;Et cela arrive souvent, ces... ces choses?</p>
-
-<p>&mdash;Cela dépend de l’excitation de ses nerfs;
-aujourd’hui, c’est l’agitation causée par votre
-arrivée...</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c’est affreux, affreux! gémit Katia...</p>
-
-<p>Puis un long silence se fit entre les deux sœurs.</p>
-
-<p>La tête enfouie dans ses mains, Katia continuait
-à pleurer doucement...</p>
-
-<p>Viéra s’assit auprès d’elle, mais sans chercher
-à la distraire; sans doute ces larmes apaiseraient-elles
-le cœur si bouleversé d’émotions diverses
-que la jeune femme subissait depuis son retour
-à Vodopad... Ce ne fut que lorsqu’elle vit sa
-sœur s’essuyer une dernière fois les yeux et rester
-immobile, le regard perdu sur ses pensées, le
-buste appuyé contre le dossier du sopha, les deux
-bras affalés tout le long d’elle d’un geste las,
-que la jeune fille se décida enfin à lui poser la
-question qui, depuis la scène de tout à l’heure,
-brûlait ses lèvres impatientes.</p>
-
-<p>Touchant légèrement Katia du doigt, elle demanda
-tout bas:</p>
-
-<p>&mdash;Eh! bien?...</p>
-
-<p>La jeune femme resta quelques instants sans
-répondre, puis, se tournant à demi vers sa sœur,
-elle leva sur celle-ci un regard encore rempli de
-la vision tragique, et dit lentement:</p>
-
-<p>&mdash;Je ne puis plus t’en vouloir!</p>
-
-<p>Lorsque, une demi-heure plus tard, Tatiana<span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">[350]</a></span>
-Vassilievna écarta à son tour les pans de la tapisserie
-qui séparait le salon de la chambre de
-Katia, ses yeux rencontrèrent un spectacle qui
-ravit de joie son cœur maternel. Assises sur le
-sopha à côté l’une de l’autre, ses deux filles enlacées
-formaient un groupe étroit. Viéra tenait
-une des mains de sa sœur dans les siennes, et la
-jeune femme, brisée par la fatigue et l’émotion,
-dormait, la tête doucement posée sur l’épaule
-droite de sa cadette...</p>
-
-<p>&mdash;Béni soit Dieu! murmura la maman en
-embrassant longuement des yeux les enfants de
-sa tendresse!</p>
-
-<p>Puis, sans attirer l’attention de Viéra qui,
-toute à sa nouvelle joie, ne s’était pas aperçue
-de sa présence, elle sépara de nouveau les deux
-côtés de la portière, et sortit sans bruit de la
-chambre en souriant à ses pensées...</p>
-
-<p class="pp6 p4"><i>Mars-Août 1905.</i></p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/ill-350.jpg" width="200" height="143"
- alt=""
- title="" />
-</div>
-
-</div>
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">[351]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-
-<h2>Tableau des différents termes russes<br />
-<span class="reduct">employés dans ce livre:</span></h2>
-
-
-<p class="pind p1"><i>Datcha.</i> Sorte de villa bâtie le plus
-souvent là où se trouvent des
-forêts.</p>
-
-<p class="pind"><i>Verste.</i> Environ un kilomètre.</p>
-
-<p class="pind"><i>Déciatine.</i> Environ un hectare.</p>
-
-<p class="pind"><i>Isba.</i> Chaumière, cabane.</p>
-
-<p class="pind"><i>Khata.</i> Chaumière, cabane (en
-petit russien).</p>
-
-<p class="pind"><i>Britschka.</i> Voiture rustique.</p>
-
-<p class="pind"><i>Cum eximia laude.</i> Expression
-latine employée par les étudiants
-russes et qui signifie ou
-plutôt qui équivaut à l’expression
-française: avec la plus
-grande distinction.</p>
-
-<p class="pind"><i>Sierniki.</i> Petits pâtés au fromage.</p>
-
-<p class="pind"><i>Bliné.</i> Crêpes.</p>
-
-<p class="pind"><i>Pirogui.</i> Petits pâtés.</p>
-
-<p class="pind"><i>Niania.</i> Bonne d’enfant.</p>
-
-<p class="pind"><i>Borschtch.</i> Potage aux betteraves
-ou aux choux.</p>
-
-<p class="pind"><i>Roussalki.</i> Ondines, nymphes des
-eaux.</p>
-
-<p class="pind"><i>Lavra.</i> Couvent de moines à Kieff
-(Laure).</p>
-
-<p class="pind"><i>Kalatch.</i> Pain blanc qui a cette
-forme:</p><div class="figcenter1">
- <img src="images/fig.jpg" width="20" height="20" alt="" title="" /></div>
-
-<p class="pind"><i>Otchipok.</i> Coiffure petite russienne.</p>
-
-<p class="pind"><i>Evguénï Onéguine.</i> Héros d’un
-roman en vers de Pouschkine.</p>
-
-<p class="pind"><i>Tatiana Larina.</i> Héroïne du
-même roman.</p>
-
-<p class="pind"><i>Milaïa.</i> Douce, aimable.</p>
-
-<p class="pind"><i>Grivienick.</i> Pièce de 10 kopecks
-(27 centimes)</p>
-
-<p class="pind"><i>Safian.</i> Cuir souple jaune ou
-rouge.</p>
-
-<p class="pind"><i>Baba.</i> Femme, femme mariée.</p>
-
-<p class="pind"><i>Babouchka.</i> Grand’mère.</p>
-
-<p class="pind"><i>Tserkoff.</i> Église russe.</p>
-
-<p class="pind"><i>Prizba.</i> Banc de pierre scellé devant
-les isbas.</p>
-
-<p class="pind"><i>Vodka.</i> Eau-de-vie.</p>
-
-<p class="pind"><i>Kozak.</i> Cosaque, danse ainsi nommée.</p>
-
-<p class="pind"><i>Trépak.</i> Danse russe et petite
-russienne.</p>
-
-<p class="pind"><i>Rojdiestvo.</i> Noël.</p>
-
-<p class="pind"><i>Dosvidanié.</i> Au revoir.</p>
-
-<p class="pind"><i>Dvorianine.</i> Noble.</p>
-
-<p class="pind"><i>Moujik.</i> Paysan.</p>
-
-<p class="pc2">Les détails concernant la guerre sont tirés en partie de <i>Der russisch-japanische
-krieg</i> par Heinrich Lange.</p>
-
-<hr class="chap" />
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">[352]</a><br /><a name="Page_353" id="Page_353">[353]</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p class="pc4 mid font2"><i>Achevé d’imprimer</i></p>
-<p class="pc1">le quatre février mil neuf cent sept</p>
-<p class="pc1">PAR</p>
-<p class="pc1 mid">ALPHONSE LEMERRE</p>
-<p class="pc1 reduct">6, RUE DES BERGERS, 6</p>
-<p class="pc1 large font1"><i>A PARIS</i></p>
-</div>
-
-
-</div>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Au delà du présent, by Léonia Sienicka
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK AU DEL DU PRÉSENT ***
-
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