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-The Project Gutenberg EBook of Intentions, by Oscar Wilde
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Intentions
-
-Author: Oscar Wilde
-
-Translator: Hugues Rebell
-
-Release Date: February 16, 2016 [EBook #51236]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INTENTIONS ***
-
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-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
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- INTENTIONS
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-
-Il a été tiré de cet ouvrage trente exemplaires sur Japon impérial,
-numérotés de 1 à 30.
-
-[Illustration: OSCAR WILDE.]
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- OSCAR WILDE
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- Intentions
-
- _Traduction Française_
-
- _de_ HUGUES REBELL
-
-[Illustration]
-
- PRÉFACE DE CHARLES GROLLEAU
-
-[Illustration]
-
- Orné d'un portrait de l'auteur
-
-[Illustration]
-
- PARIS
- GEORGES CRÈS & C^{ie}, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116
-
- 1914
-
-
-
-
-NOTE DE L'ÉDITEUR
-
-
-La traduction que nous donnons ici de l'un des ouvrages les plus
-réputés d'Oscar Wilde est le dernier travail auquel put se livrer
-Hugues Rebell.
-
-Il nous en remit les derniers feuillets peu de jours avant sa mort.
-
-Mais l'étude que le délicat écrivain nous avait promise sur la vie et
-les œuvres du poète anglais était à peine ébauchée quand ce funeste
-événement vint nous priver d'une collaboration très précieuse.
-
-M. Charles Grolleau, auquel nous avons confié le soin d'écrire l'étude
-que nous désirions voir figurer en ce volume, a pieusement recueilli,
-parmi les notes que nous a laissées Rebell, plusieurs passages recopiés
-par cet auteur qui les jugeait achevés.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
- Je blâme également et ceux qui prennent parti de louer l'homme, et
- ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui le prennent de se
- divertir; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.
-
- PASCAL.
-
-
-En son «De Profundis», harmonieux et dernier sanglot du très pur
-artiste que fut Wilde, une page semble tenir toutes, concentrées pour
-un aveu suprême, l'âme et la passion de son auteur.
-
- «_Cette Vie Nouvelle—mon amour de Dante me fait lui donner ce nom,
- parfois—n'est, bien entendu, nullement une nouvelle vie, mais
- simplement, par voie de développement et d'évolution, la continuation
- de ma vie antérieure. Je me souviens d'avoir dit, étant à Oxford, à
- un de mes amis, comme nous flânions dans les allées étroites, hantées
- d'oiseaux, de Magdalen, un matin de l'année précédant celle où je pris
- mon degré, que je voulais manger du fruit de tous les arbres du jardin
- du monde et que j'allais sortir dans le monde avec cette passion dans
- mon âme. Et ainsi, en vérité, j'allais, ainsi je vécus. Ma seule
- erreur fut de me confiner si exclusivement aux arbres de ce qui me
- parut le côté ensoleillé du jardin, et d'éviter l'autre côté à cause
- de son ombre et de sa mélancolie. L'insuccès, la honte, la pauvreté,
- la tristesse, le désespoir, la souffrance, même les larmes, les mots
- brisés qui viennent, dans la douleur, aux lèvres, le remords qui fait
- marcher sur des épines, la conscience qui condamne, l'abaissement
- de soi-même qui punit, la misère qui met des cendres sur sa tête,
- l'angoisse qui choisit un sac pour son vêtement et met du fiel dans
- son breuvage:—c'était, tout cela, des choses dont j'avais peur. Et
- comme j'avais résolu de n'en connaître aucune, j'ai été forcé de les
- goûter toutes, chacune à son tour, de m'en nourrir, de n'avoir, en
- vérité, pour toute une saison, pas d'autre nourriture._»[1]
-
-Et, plus loin, il dit avoir voulu marcher droit vers l'ombre et, tout
-enveloppé d'elle, la bouche pleine de la cendre des fruits mauvais
-qu'il y goûta, il dit que cette saveur et ce parfum de mort sont le
-complément nécessaire des saveurs et des vivants parfums de sa vie
-antérieure.
-
-Il se trompait.
-
-Il s'était dépassé le jour où il affronta son destin tragique.
-Il marcha bien, comme il l'affirme, vers le côté noir du jardin,
-frémissant peut-être, fier quand même.... mais il croyait que le soleil
-l'y accompagnerait.... c'est-à-dire qu'il ne cesserait de vivre cette
-_Bios theoretikos_ qu'il tenait pour le seul idéal.
-
- «_De la haute tour de la Pensée, nous pouvons regarder l'univers.
- Calme, étant à lui-même un centre et complet, le critique esthète
- contemple la vie, et nulle flèche tirée au hasard ne peut pénétrer
- entre les joints de son armure._»[2]
-
-On sait quelles flèches l'atteignirent, aiguisées par lui et que le
-monde empoisonna.
-
-«Ni sa nonchalance, ni la colère envieuse ou hypocrite de ses ennemis,
-ni la cruauté bourgeoise de la réprobation sociale ne sont la cause
-profonde de ses maux. Ce fut lui-même qui, après un moment d'horrible
-angoisse, consentit à son supplice, par une sorte de dédain pour la
-volonté humaine, par une sorte de respect et de curiosité avide pour
-les jeux de la destinée. Est-ce de la folie, ce besoin de douleur
-chez un voluptueux et lorsqu'on a connu tous les plaisirs, de courir
-au-devant des tortures?»[3].
-
-Le voluptueux n'a pas un tel dessein. Il cherche le plaisir et souscrit
-d'avance aux conditions que lui posera la vie, non pas même pour les
-lui donner, mais pour en formuler la promesse. Ne voulant pas avouer
-sa défaite, il dira que le fiel au fond du verre a le goût suave
-qu'il cherchait. Alors que certains esprits se satisfont des seules
-fantasmagories de l'intelligence, le voluptueux veut les réaliser. Il
-se fait dans son cœur un prestigieux mélange de douleur et de joie, de
-souffrance et d'extase, mais le monde ignore cette alchimie intime et
-ne jugeant que sur les faits, coupe au même niveau, du même couteau
-stupide, la belle fleur étrange et l'herbe mauvaise.
-
-[Illustration]
-
-On a dit d'un écrivain célèbre qu'il était un spectacle magnifique.
-Wilde est un douloureux problème. Il semble qu'il échappe à la critique
-des lettres pour être réservé à la seule analyse des moralistes, de par
-le paradoxe même que fut cette volonté d'apparence impérieuse: composer
-sa vie comme une œuvre d'art.
-
-«Sauf ici et là, dans _Intentions_ et dans ses poèmes, la _Geôle de
-Reading_, par exemple, il n'a rien mis de son âme dans ses livres; il
-voulut même, cela est certain, l'effrayante tragédie qui le brisa. De
-l'abîme où sa chair gémissait, son esprit se levait pour contempler sa
-misère; il était le spectateur de son agonie.»[4]
-
-Et c'est pour cela qu'il nous émeut à ce point.
-
-Ceux qui chercheraient dans son œuvre l'écho, si faible soit-il,
-d'un nouveau message, seraient déçus. L'habileté technique en est
-indéniable, mais la somptuosité en paraît empruntée. Il n'apporte
-aucun remède et aucun poison. Il ne nous conduit nulle part, mais on
-voit bien qu'il alla partout. Il n'est point le compagnon, mais il a
-connu tous les nôtres. Il s'est assis aux pieds des sages de la Grèce,
-dans les jardins d'Académus, mais l'eurythmie de leurs gestes évoqués
-l'a séduit plus que la doctrine. Il a suivi Dante en ses périples
-infernaux, mais ce qu'il nous redit, après l'effrayant voyage, n'est
-que le rappel extasié d'un décor.
-
-«J'ai mis, disait-il, tout mon génie dans ma vie, je n'ai mis que mon
-talent dans mes œuvres.» Infidèle à ce principe savamment déduit dans
-le livre que nous publions: l'âme entière de l'écrivain s'objectivant
-dans son œuvre, Shakespeare «laissant les impulsions qui s'agitaient
-si puissamment en lui réaliser leur énergie non sur le plan inférieur
-de la vie réelle, mais sur le plan imaginatif de l'art», il confondit
-l'intensité de la passion avec le calme de la beauté. Esprit d'une
-rare culture, il ne rendit au toucher de l'art que des accords,
-vibrants peut-être, mais que d'autres avaient créés. Ce fut un
-splendide, un incomparable écho. Pour sa musique, il la garda; il vécut
-frénétiquement et causa de façon divine. Or la postérité ne peut nous
-juger sur les possibilités qui demeurèrent latentes. Quelque nombreux
-que soient les témoignages, elle ne peut rendre son arrêt que sur les
-œuvres ou tout au moins sur les matériaux laissés par l'ouvrier. C'est
-ce qui rend si précaire la gloire des acteurs. Et aussi la gloire
-des causeurs. Il ne restera de Mallarmé que quelques vers subtils,
-inférieurs aux poèmes plus clairs et néanmoins plus profonds de son
-maître incontesté, Baudelaire. Il ne restera de Wilde qu'une œuvre
-écrite, inférieure à celle causée.
-
- * * * * *
-
-«Il faut bien dire surtout qu'à notre époque le poète de parole est
-voué toujours à une déchéance, car il ne se trouve pas avec ses pairs,
-et pour plaire il lui faut descendre. Nulle concession d'homme de
-théâtre ou de romancier de feuilleton n'est comparable à celle du
-causeur de profession. Mallarmé fut perdu par son cénacle et combien le
-fut davantage Wilde par son entourage faussement spirituel, faussement
-élégant, faussement poétique de mondains. Shérard nous dit d'abord que
-ses premiers essais de causeur dans les salons de Paris ne furent pas
-heureux. Chez Victor Hugo il laissa dormir le vieux poète et d'autres
-aussi. Alors il entreprit d'étonner. Il y réussit. Mais à quel prix!
-Lui qui fut l'un des poètes les plus sincèrement épris de poésie et
-d'art, l'un des hommes les plus passionnés, les plus vibrants, les plus
-sensibles, il passe pour une sorte de poète artificiel. On connaît de
-lui ses paradoxes étudiés, ses cinq ou six contes qu'il répétait à tous
-et on a oublié le charmant rêveur qui s'attendrissait sur toutes choses
-...
-
-«Mallarmé a une œuvre très mince, il est vrai, mais qui tout de
-même existe. Certains vers sont d'une beauté admirable. Wilde n'a
-rien d'achevé. Son œuvre est très intéressante, parce qu'elle est
-caractéristique d'un temps; elle a une valeur documentaire, mais elle
-n'a pas de valeur vraiment littéraire. Dans la _Duchesse de Padoue_,
-il imite Hugo et Sardou, dans le _Portrait de Dorian Gray_, Huysmans.
-_Intentions_ est le bréviaire du symboliste. Les idées qui s'y trouvent
-sont dans Mallarmé, dans Villiers de l'Isle-Adam..... Ses poèmes en
-vers sont inspirés de Swinburne. Ses _Poèmes en prose_ sont ce qu'il y
-a de plus original dans son œuvre; ils représentent assez la causerie
-du poète, mais comme ils lui sont inférieurs! Et de fait la causerie
-est peut-être une forme d'art inférieure à l'écriture. Une pensée
-fixée est toujours plus belle qu'une pensée ébauchée et la causerie,
-n'est-ce pas toujours une pensée ébauchée. En tous cas elle est
-condamnée à périr. Les mots des hommes d'esprit ne leur survivent pas.
-Citer les mots de Wilde, c'est montrer sous verre une collection de
-beaux papillons qui ont perdu leur lumière et leur éclat. La causerie
-n'est pas séparable du geste. Que reste-t-il des causeries des hommes
-d'esprit célèbres, Scholl, Becque, Barbey d'Aurevilly! Si Chamfort nous
-a transmis les mots du XVIII^e siècle, c'est qu'il les a refaits, la
-plume à la main.»[5]
-
-Cette page de Rebell indique très nettement ce qui fut le charme et la
-faiblesse de Wilde.
-
-La vie non pas étudiée mais vécue, non pas effleurée des lèvres, mais
-bue jusqu'à l'ivresse, n'est pas celle de l'artiste parfait et qui
-doit se survivre. Du moins certains esprits ne sauraient-ils créer
-sans se cloîtrer et se soumettre à des règles un peu sévères. Wilde,
-en cette chambre d'hôtel qui devait voir son agonie, se souvint-il, en
-lisant Balzac à la lumière des bougies, du Maître s'isolant de même
-et luttant dix-huit heures avec le démon du travail? S'est-il répété
-cette plainte, que d'aucuns l'entendirent proférer avec tristesse: «Je
-n'aurais pas dû faire cela ... J'aurais dû mettre du noir sur du blanc,
-du noir sur du blanc ...»
-
-Il est évident qu'il faut choisir. Le créateur n'a besoin que de peu
-d'expériences pour analyser la vie, en dissocier les éléments et nous
-en donner l'essence. Le recul est une condition inéluctable et le
-renoncement, au moins transitoire, une absolue nécessité. La pensée,
-pour être libre et féconde, ne va pas sans un certain ascétisme. Il
-faut bien se résigner à ces lois d'un monde «où l'action n'est pas la
-sœur du rêve». Ceux qui vivent intensément ne donnent, en leurs essais
-d'œuvres sincères, que des mensonges sans couleur. Les confessions des
-passionnés ne sont que les cendres du volcan.
-
-Et Wilde lui-même nous donnera la clef de son erreur et de son mal:
-
- «_La vie humaine est la seule chose qui mérite d'être étudiée. En
- comparaison d'elle, il n'existe rien qui ait une valeur quelconque.
- Il est vrai qu'en surveillant la vie dans son curieux creuset de
- souffrance et de plaisir, on ne peut avoir sur le visage un masque
- de verre, ni empêcher les vapeurs sulfureuses de troubler le cerveau
- et de livrer l'imagination enfiévrée à de monstrueuses fantaisies
- et à des rêves difformes. Il est des poisons si subtils que, pour
- connaître leurs propriétés, il faut en être intoxiqué. Il est des
- maladies si étranges qu'il faut les éprouver si l'on cherche à en
- comprendre la nature. Mais combien grande est la récompense! Combien
- merveilleux devient tout l'univers! Noter la curieuse, l'âpre logique
- de la passion et la vie émotionnelle, la vie colorée de l'intellect!
- Observer le point de leur rencontre et celui de leur séparation, à
- quel endroit ils sont à l'unisson, à quel autre ils sont en désaccord
- ... quelle volupté! Qu'importe ce que cela coûte? On ne paye jamais
- trop cher une sensation!_»[6].
-
-Or c'est justement à ce jeu—le mot d'étude est une illusion—que la
-volonté s'use. Ne rien produire ou n'élaborer que l'artificiel, c'est
-le dilemme où se voit enfermé celui qui fait de son intelligence un
-instrument de volupté. C'est pourquoi l'œuvre de Wilde n'est qu'un
-décor.
-
-«Quand je vis Wilde pour la première fois, il n'avait pas ce renom
-d'infamie accueilli par tous. Mon sentiment sur lui se modifia plus
-d'une fois. J'eus d'abord l'enthousiasme qu'éprouvent d'ordinaire les
-jeunes gens de lettres pour les célébrités littéraires, puis le procès
-éclata qui me révolta comme une iniquité. Depuis, il me sembla que
-l'homme du monde faisait tort à l'artiste, que ses œuvres étaient bien
-légères, que sa vie avait eu peut-être plus d'importance que son œuvre.
-
-«Aujourd'hui, je crois discerner clairement l'homme qu'il fut et qui
-fut certes extraordinaire. Jamais l'artificiel ne se mêla à un tel
-point au naturel et à la passion dans un même homme.»[7]
-
- «_Il faut que je me dise que je me suis ruiné moi-même et que
- personne, grand ou petit, ne peut être ruiné que de sa propre
- main. Je suis prêt à le dire: j'essaie de le dire, encore qu'il se
- peut qu'on ne le pense pas en ce moment. Je porte sans pitié contre
- moi-même cette implacable accusation. Si terrible que fût ce que le
- monde me fit, ce que je me fis à moi-même fut plus terrible encore._
-
- _J'étais en rapport symbolique avec l'art et la culture de mon époque.
- A l'aube de mon âge adulte, je l'avais compris et j'avais, par la
- suite, forcé mon époque à le comprendre. Peu d'hommes ont, de leur
- vivant, occupé une position comme la mienne et l'ont autant fait
- reconnaître. La position d'un homme est habituellement discernée,
- si elle l'est, par l'historien et le critique, longtemps après que
- l'homme et son époque ont disparu. Pour moi, ce fut différent. J'en
- eus le sentiment et je le fis sentir aux autres. Byron fut une
- figure symbolique, mais en rapport avec la passion et la lassitude
- passionnelle de son époque. Mon rapport avec mon temps fut plus noble,
- plus permanent, d'une importance et d'une portée plus grandes._
-
- _Les dieux m'avaient presque tout donné. Mais je me laissai leurrer
- et m'accordai de longues périodes de repos insensé et sensuel.
- Je m'amusai à faire le flâneur, le dandy, l'homme à la mode. Je
- m'entourai de petits caractères et d'esprits mesquins. Je devins le
- prodigue de mon propre génie et j'éprouvai une joie bizarre à gâcher
- une éternelle jeunesse. Las d'être dans les hauteurs, je descendis
- délibérément dans les profondeurs, à la recherche de sensations
- nouvelles. Ce qu'était pour moi le paradoxe dans la sphère de la
- pensée, la perversité le fut dans la sphère de la passion. Le désir,
- à la fin, fut une maladie, ou une folie, ou tous les deux. Je devins
- insouciant de la vie des autres. Je pris mon plaisir où il me plut, et
- passai. J'oubliai que chaque menue action quotidienne forme ou déforme
- le caractère et que, par conséquent, ce qu'on a fait dans le secret
- du cabinet, on devra, quelque jour, le crier sur les toits. Je cessai
- d'être le maître de moi-même. Je ne fus plus le capitaine de mon âme
- et je l'ignorai. Je permis au plaisir de me dominer et j'aboutis à
- une horrible disgrâce. Il ne me reste plus à présent qu'une chose:
- l'humilité absolue._»[8].
-
-Cet aveu d'une irrémédiable défaite est émouvant, mais d'autres pages
-le contredisent et pourraient créer un doute sur sa sincérité. Or Wilde
-fut toujours sincère pour qui sait lire et comprendre.
-
-«Ce fut certainement un homme extraordinaire, d'une originalité três
-belle, mais qui s'ingénia à cacher ses dons sous un manteau acheté au
-magasin des nouveautés conventionnelles et à la mode d'un jour»[9].
-
-Ce qui le perdit fut de se figurer qu'il était possible d'user pour
-de nobles desseins de tout ce qui s'agite dans l'âme humaine. Chacun
-de nous, en effet, est un peuple d'êtres mystérieux, d'un groupement
-éphémère, et qui se déchirent en des révolutions intestines. C'est
-avec ces soldats qui n'obéissent presque jamais ou désertent et se
-retournent contre nous, qu'il nous faut soutenir les assauts de mille
-ennemis. Wilde essaya de les connaître tous. Il les crut capables de
-se plier à l'instinct, si puissant en lui, qui l'orientait, où qu'il
-allât, vers la Beauté. Cela dura peut-être assez pour le persuader de
-sa force et le réveil vint trop tard.
-
-[Illustration]
-
-Je me suis interdit d'écrire une biographie.
-
-Je ne connais que l'écrivain, et l'homme est trop vivant encore et si
-blessé! J'ai la dévotion des plaies, et le plus beau rite de cette
-dévotion est le geste qui voile. C'est pourquoi je cite volontiers ceux
-qui négligent les accidents et tâchent à nous découvrir l'âme. Cette
-méditation sur une âme très belle serait donc inutile si je négligeais
-les témoignages.
-
-Celui de M. Arthur Symons est un des plus précieux.
-
-Dans son volume récent: «_Studies in Prose and Verse_», il qualifie
-Wilde un «poète d'attitudes» et très subtilement l'explique.
-
- _Lorsque la_ Ballade de la Geôle de Reading _fut publiée, dit-il, il
- parut à certains qu'un tel retour et qu'une si brusque connaissance
- de la réalité était précisément le nécessaire pour mettre en
- rapport avec la vie et l'art un talent extraordinaire, si éloigné
- des choses de l'expérience commune, fantastiquement seul dans une
- région d'abstractions intellectuelles. Dans ce poème où un style
- formé en d'autres plans semble étonné d'être subitement employé à
- ces nouveaux desseins, nous voyons une grande imagination théâtrale
- à qui la pitié et la terreur sont venues en personne et non plus
- comme des marionnettes dans un jeu. D'après ce point de vue, la vie
- humaine a toujours été quelque chose joué sur une scène, comédie
- dans laquelle le rôle d'un sage est de s'asseoir et de rire, mais à
- laquelle il peut aussi prendre part avec dédain, comme sous le masque
- du carnaval. Mais l'intelligence impartiale et dédaigneuse pour qui
- la condition humaine n'a jamais été un fardeau en vient maintenant
- à l'incapacité de s'asseoir à l'écart et de rire; et derrière tant
- de masques portés et enlevés, elle a vu peu à peu que rien n'a été
- désirable dans l'illusion. Ayant vu, comme voit l'artiste, plus loin
- que la moralité, mais avec un coup d'œil assez partial pour l'oublier
- en route, l'intelligence en est enfin arrivée à découvrir la moralité
- avec douleur et au prix d'incalculables détresses. Et maintenant,
- devenue si récemment familière avec ce qui est digne de pitié et
- ce qui semble injuste dans l'arrangement des affaires humaines,
- l'intelligence est naturellement allée aux extrêmes et a accepté
- d'une part l'humanitarisme, de l'autre le réalisme comme ayant une
- réelle valeur en matière d'art. Singulier instinct de l'intelligence
- que cette nécessité de porter les choses à leur plus haut point de
- développement, à être plus logique que la vie ou l'art, deux choses
- cependant capricieuses et illogiques, où les conclusions ne découlent
- pas toujours des prémisses ..._
-
- _Son intelligence était dramatique et tout l'homme était moins une
- personnalité qu'une attitude ..._
-
- _C'est précisément dans ces attitudes qu'il était le plus sincère:
- elles représentaient ses intentions, elles représentaient la meilleure
- partie de lui-même, la part inachevée. Ainsi son attitude envers la
- vie et envers l'art ne fut pas atteinte par sa conduite. Ses fières
- revendications si parfaitement et essentiellement justes, touchant la
- place que l'artiste doit occuper dans le monde de la pensée, et la
- beauté dans le monde matériel, ne sont nullement invalidées par son
- propre échec à créer la beauté pure et à devenir un artiste honnête.
- Un talent assez ardent et vivace pour être presque du génie le
- poussait incessamment à l'action, mais à l'action mentale._
-
- _ ...En se figurant, comme il l'a fait, qu'il est possible de
- connaître avec beaucoup de soin «la qualité morale de nos moments
- comme ils passent» pour les régler d'après notre idéal d'une manière
- plus continue et plus consciente que la plupart n'ont jamais essayé
- de le faire, il a créé pour lui une foule d'âmes, âmes d'un dessin
- compliqué, d'une couleur travaillée, tissées en une infinité de
- petites cellules, chacune la demeure d'un étrange parfum, peut-être
- d'un poison. Chaque âme avait son propre secret et restait séparée de
- l'âme qui était partie avant elle et de celle qui devait venir après.
- Et ce montreur d'âmes ne s'apercevait pas toujours qu'il jonglait
- avec les choses réelles, car pour lui elles n'étaient guère plus que
- les balles en verres de couleur jetées en l'air par le jongleur qui
- les rattrape l'une après l'autre. Car les âmes étaient généralement
- contentes d'être des jouets; de temps à autre elles prenaient une
- malicieuse revanche et devenaient si réelles que le jongleur lui-même
- s'en apercevait. Mais lorsqu'elles devenaient trop réelles, il devait
- continuer à les lancer en l'air et à les rattraper quoique cependant
- le jeu eût perdu pour lui de son intérêt. Mais comme il restait
- toujours maître de lui-même, les assistants, le monde ne voyaient pas
- la différence[10]._
-
-C'est ainsi que ne voulant vivre que pour soi, Wilde s'est laissé
-surprendre à vivre pour les autres. Son perpétuel souci d'étonner fut
-une des causes de sa chute. Et que de richesses intérieures on devine
-cependant si l'on écarte le rideau mouvant de ses paradoxes.
-
-Ce livre d'_Intentions_, qu'une élégante et fidèle traduction révèle
-aujourd'hui pour la première fois au lecteur français, illustre de
-façon parfaite les dons inestimables de ce rare esprit aussi bien que
-le côté spécieux de sa nature.
-
-Ceux qui l'ont écouté, Saint-Jean-Bouche-d'or au sourire ambigu, se
-parler, se traduire, les emporter et se perdre pour leur ravissement
-éphémère dans le royaume irréel de la plus capricieuse fantaisie, le
-retrouveront au cours de ces pages, parfois étonnamment profond et
-grave, toujours charmeur.
-
-Quant aux problèmes posés en ce livre paradoxal et tacheté d'apparentes
-contradictions, les vouloir résoudre serait ambitieux et puéril.
-
-Le mensonge est-il l'essence même de l'Art, de tous les arts?
-
-L'accord parfait d'une vie très belle, ordonnée et pure, et du culte de
-la Beauté est-il impossible et chimérique?
-
-Le divorce est-il permanent et nécessaire entre l'Ethique et
-l'Esthétique?
-
-Devons-nous, sous des masques fleuris d'un sourire emprunté, nous
-laisser emporter par tous les remous de l'instinct?
-
-La Critique est-elle au-dessus de l'Art? l'interprète au-dessus
-du créateur? Faut-il modifier le profond axiome «comprendre c'est
-égaler» non pas même en celui, plus profond peut-être, «comprendre
-c'est achever» mais en celui, tout au moins étrange au premier regard
-«comprendre c'est dépasser»?
-
-Questions dont plusieurs ne sont posées en ce livre et résolues avec
-audace que pour faire admirer la nonchalante souplesse d'un jongleur de
-mots.
-
-Sur cet aspect particulier du livre, les notes de Rebell sont de
-l'intérêt le plus vif. Elles font regretter davantage ce plaisir à
-jamais perdu que nous eût apporté son étude où sans doute il eût très
-finement analysé, après les réserves qu'on va lire, ce que l'œuvre de
-Wilde contient de savoureux et de vrai.
-
-«_Intentions_ est une étude sur le génie artificiel, la culture et
-l'instinct. C'est un très curieux document. Ce n'est pas une œuvre
-belle en elle-même. Toutes ces théories âgées d'une quinzaine d'années
-nous paraissent ridées, décrépites. Mais les théories de nos jeunes
-artistes contemporains sur la vie, la nature, l'art social ne sont pas
-plus assurées contre la mortalité. Qu'ils songent en lisant ce livre
-que leur esthétique paraîtra bientôt aussi vieille que celle-ci. Il ne
-s'agit pas d'écrire des romans, des poésies, des drames idéalistes ou
-réalistes, pessimistes ou optimistes, Schopenhauriens ou Nietzschéens,
-mais des œuvres sincères. Toutes les doctrines ne sont que bavardages
-propres à amuser des dames sans beauté et des esprits stériles.
-
-«On trouve dans _Intentions_ plus d'une vérité, mais le ton est si
-paradoxal qu'on risque de méconnaître tout ce qu'il y a de sincère et
-de juste dans ce petit livre.
-
-«... Wilde est le dernier représentant de cet art anglais du XIX^e
-siècle qui, chez Shelley d'abord, chez les préraphaélites ensuite,
-et chez le peintre américain Whistler enfin, tendit à une expression
-constamment idéale et élégante du monde. L'art n'était pas fait pour la
-vie, c'était le contraire: la vie n'avait pas d'autre valeur que d'être
-une matière pour le poète et le peintre. Théories singulières, certes,
-mais qu'importent les théories? Elles ne servent au grand artiste
-qu'à rendre son génie plus puissant, en concentrant toutes ses forces
-sur une même voie, en l'unifiant au lieu de l'éparpiller. Avec ou en
-dépit de ses théories, Shelley a écrit ses poèmes, Whistler a peint
-ses tableaux; si leur esthétique était mauvaise, on ne peut dire du
-moins qu'elle fut dangereuse, puisqu'elle leur permit d'accomplir des
-chefs-d'œuvre. Wilde, par malheur, était esthète avant d'être poète.
-Il produisait ses œuvres comme des gageures. En lui on observe cette
-corruption singulière d'une très belle sensibilité d'artiste par son
-entourage. Ce sont les salons qui ont perdu Wilde ou, ce qui revient au
-même, le désir de leur plaire et de les éblouir. Ce même malheur fût
-peut-être arrivé à Mérimée sans sa haute et vigoureuse intelligence; et
-de fait, plus d'une fois il perdit son temps à composer des «_Chambres
-bleues_», quand il eût été capable sans doute de produire d'autres
-«_Colomba_», d'autres «_Vases étrusques_»[11].
-
- * * * * *
-
-Ces observations du brillant écrivain sont d'une justesse absolue. Il
-serait imprudent toutefois de conclure à son dédain de l'œuvre qu'il
-traduisit avec une dévotion si parfaite, goûtant, comme il nous le
-disait lui-même, de ce ton réticent qui lui était familier, un certain
-réconfort dans ce travail un peu ingrat. C'est, en effet, sur son lit
-de souffrance qu'il l'acheva, peu de jours avant cette mort prématurée
-qui mit en deuil les fervents du beau langage et des hautes pensées.
-
-_Intentions_ est bien loin de ne contenir que des paradoxes. Ceux qui
-s'y trouvent, en tout cas, sont très divers par essence. Les uns,
-purs divertissements verbaux, sont à négliger après l'attention d'une
-seconde que leur accorde notre surprise. Les autres sont d'une plus
-noble famille et créent l'étonnement durable et fécond du paradoxe né
-viable s'il est une vérité neuve. Ils introduisent, dans le paysage
-mental, ce dérangement subit de perspective qui contraint l'esprit à
-monter ou à descendre et lui fait ainsi découvrir d'autres horizons. Et
-quelle erreur ce serait de ne pas sentir l'immense, le profond amour de
-la beauté qui hanta jusqu'à la fin l'âme de Wilde? Si artificiel que
-puisse apparaître son œuvre au premier regard, il y reste encore assez
-de l'homme qui fut incomparable. On sent qu'il appartient à la race
-élue de ceux que touche «l'esprit de l'heure» et rendent à ce toucher
-les plus belles notes. Ceux-là ont le privilège de ne pouvoir proférer
-aucun mot sans que l'on perçoive, au moins confusément, l'harmonie
-splendide d'un accompagnement presque universel des idées. Un chœur
-suit tous leurs gestes.
-
-N'est-ce pas un artiste celui qui écrivit les admirables pages sur
-Shakespeare, sur l'art Grec et d'autres thèmes supérieurs que l'on
-trouvera dans ce livre?
-
-C'est plus qu'un artiste celui qui nota cette suggestive pensée: que
-l'humilité de la matière d'une œuvre d'art est un élément de culture.
-Et si nous l'entendons proférer que «la pensée est une maladie», il
-faut comprendre qu'il s'agit de l'analyse. «_Nous vivons à une époque
-qui lit trop pour être sage et qui pense trop pour être belle_».
-
-Nos yeux ne voient plus dans les statues antiques que l'animalité
-glorifiée, les enfants muets pour nous du dieu Pan qui est mort. Nous
-sommes des cerveaux qu'engourdit la chair, peut-être parce que nous
-traitons celle-ci comme une esclave.
-
- «_Le culte des sens, écrit Wilde, fut souvent et très justement blâmé;
- les hommes ressentent un naturel instinct de terreur pour des passions
- et des sensations plus fortes qu'eux et qu'ils ont conscience de
- partager avec des formes d'existence d'une organisation inférieure.
- Mais il est probable que la véritable nature des sens n'a jamais été
- comprise et qu'ils sont demeurés sauvages et animaux simplement parce
- que le monde a cherché à les réduire en soumission ou à les tuer par
- la douleur au lieu de viser à en faire les éléments d'une nouvelle
- spiritualité dont un subtil instinct de beauté sera la caractéristique
- dominante[12]._»
-
-J'aimerais trouver ici la clef de certaines «métamorphoses» du poète
-avant que la Circé terrible ait passé.
-
-On dit que le petit roi de Rome, regardant par une fenêtre du Louvre
-la rue fangeuse où jouaient des gamins, triste au milieu d'une cour
-embaumée et divinement adulatrice, s'écria: «Je voudrais me rouler
-dans cette belle boue.» Il semblerait qu'au point de vue sentimental,
-Wilde ait eu ce désir morbide, mais il valait mieux et de sereines
-aspirations le hantèrent avant qu'il prît place au mauvais Banquet.
-
-Il avait le goût du «discipulat», interrogeait les jeunes gens sur
-leurs études, leur esprit, avec l'intérêt d'un directeur de conscience,
-se grisait de leur enthousiasme, s'entoura d'une cour de plus en plus
-mêlée ... Païen vigoureux, ardent, enivré de souvenirs antiques, écœuré
-de ses succès mondains, il voulut peut-être revivre
-
- Ces héroïques jours où les jeunes pensées
- Allaient chercher leur miel aux lèvres d'un Platon.
-
-Mais cet artificiel de l'art était un réaliste de la vie. Il cultivait
-en lui ce quiétisme qui se croit invulnérable.
-
- «_Quand nous parvenons à la vraie culture qui est notre but, nous
- atteignons cette perfection dont ont rêvé les saints, la perfection
- de ceux à qui le péché est impossible, non par les renoncements de
- l'ascète, mais parce qu'ils peuvent faire tout ce qu'ils désirent
- sans blesser l'âme et ne peuvent rien désirer qui lui nuise, l'âme
- étant une entité si divine quelle peut transformer en éléments d'une
- expérience plus riche ou d'une susceptibilité plus délicate, ou
- d'un nouveau mode de pensée, des actes ou des passions qui seraient
- vulgaires chez les gens vulgaires, ignobles chez les gens sans
- éducation, ou vils chez les gens sans pudeur._»[13]
-
-Nous voici déjà bien loin du rêve antique.
-
-Hélas! Il oublia Diotime pour courir à Caprée.
-
-Ce tribunal où il lutta vainement «pour ne pas être nu devant les
-hommes» l'entendit proclamer ce qu'il avait désiré et peut-être atteint.
-
-—Quelle interprétation, demanda le juge, pouvez-vous donner de ce vers:
-
- Je suis l'Amour qui n'ose dire son nom.
-
-—L'Amour dont il s'agit ici, répondit Wilde, est celui qui existe
-entre un homme et un jeune homme, l'amour de David et de Jonathan.
-C'est de cet amour que Platon fit la base de sa philosophie; c'est lui
-que chantent les sonnets de Shakespeare et de Michel-Ange. C'est une
-profonde affection spirituelle, aussi pure qu'elle est parfaite ...
-C'est beau, c'est pur, c'est noble, c'est intellectuel, cet amour d'un
-homme possédant l'expérience de la vie et d'un jeune homme plein de
-toute la joie et de tout l'espoir de l'avenir.
-
-Et, dans cette lutte au milieu des ténèbres, ce dut être le cri de son
-âme exaspérée, une gorgée d'air pur qu'il but au passage, un souvenir
-embaumé ... puis des mots d'esprit revinrent, des traits mal décochés
-qui ne perçaient d'autres cœurs que le sien.
-
-Il faut laisser tomber de lui-même dans l'oubli ce procès tristement
-fameux d'où Wilde sortit perdu, ruiné, en marche vers tous les deuils,
-au devant de la Mort qui déjà s'était levée pour lui.
-
-Et s'il se défendit mal, au dire de quelques-uns, il faut avouer
-cependant qu'il fit les réponses qu'il fallait faire et, par certaines,
-obligea ses juges, porte-voix de la foule, à confesser la haine de qui
-se réclame de la Beauté.
-
-«Si étrange que fût alors son attitude, elle ne peut être indifférente
-à personne. Nous avons ri de l'esthète dont René Boylesve a fait un
-amusant portrait dans son beau roman _Le Parfum des Iles Borromées_,
-mais on ne peut rire de l'homme qui accepta avec ce détachement le
-supplice, qu'il connaissait, auquel il devait être condamné. Bien
-qu'il n'eût pas été un grand poète, bien qu'on prît prétexte de ses
-mœurs pour le condamner, c'était bien tout de même l'art et l'homme de
-lettres que l'on condamnait en lui.»[14].
-
- «_Nous ne connaissons pas, écrit Macaulay, à propos de Byron, de
- spectacle plus ridicule que celui du public anglais à un de ses
- périodiques accès de moralité. En général, enlèvements, divorces,
- querelles de famille passent à peu près inaperçus. Nous lisons le
- scandale, nous en parlons un jour et l'oublions. Mais, une fois tous
- les six ou sept ans, notre vertu se déchaîne. Nous ne pouvons tolérer
- que les lois de la religion et de la décence soient violées. Il
- nous faut tenir tête au vice. Il nous faut enseigner aux libertins
- que le peuple anglais apprécie l'importance des liens domestiques.
- Ainsi quelque malheureux qui n'est nullement plus dépravé que des
- centaines dont les fautes ont été traitées avec indulgence, se trouve
- choisi pour un sacrifice expiatoire ... les classes supérieures le
- repoussent, les classes inférieures le sifflent. Il devient vraiment
- le souffre-douleur dont les seules angoisses doivent, croit-on,
- suffisamment payer toutes les transgressions de ses semblables._»
-
-Une fois de plus, la douloureuse tradition du bouc émissaire s'était
-accomplie. Or ce dernier n'est pas seulement chargé des péchés de la
-tribu; il emporte avec lui, plus lourd que ce fardeau, tout le fardeau
-de la haine des pécheurs. Et celui-là le hait le plus qui a sa part
-la plus grande dans le faix du misérable. Il se juge d'autant plus
-innocent que l'abjection du condamné est plus complète. Il aiderait le
-bourreau s'il le pouvait. Et la joie mauvaise que crée le scandale et
-la chute s'augmente de ce fait que la victime est un être supérieur.
-
- On voit briller au fond des prunelles haineuses
- L'orgueil mystérieux de souiller la Beauté.
-
-Quelle ivresse ce dut être pour tant d'esprits infirmes, au milieu du
-silence que les plus braves n'osaient rompre, de vociférer contre l'Art
-et la Pensée en les dénonçant comme complices des égarements d'un de
-leurs adorateurs.
-
-Nous eûmes ici du moins le beau spectacle de quelques courages. Hugues
-Rebell publia dans le «Mercure de France» cette _Défense d'Oscar Wilde_
-qu'on n'a pas oubliée. Des écrivains et des artistes s'unirent pour une
-protestation qui fut vaine. Mais on avait compris que les huées étaient
-féroces parce que l'homme au pilori était un poète, non parce qu'il
-avait offensé les mœurs de son temps. Et, parmi tous ceux dont la voix
-montait plus haut que les cris et les rires, Octave Mirbeau, un des
-maîtres du verbe, écrivit ces paroles de colère et de charité:
-
- «_On a beaucoup parlé des paradoxes d'Oscar Wilde sur l'art, la
- beauté, la conscience, la vie! Paradoxes, soit! Il en est, en effet,
- quelques-uns qui furent excessifs, et qui franchirent, d'un pied
- leste, le seuil de l'Interdit. Mais qu'est-ce qu'un paradoxe, sinon,
- le plus souvent, la forme saisissante et supérieure, l'exaltation
- de l'idée? Dès qu'une idée dépasse le bas niveau de l'entendement
- vulgaire, dès qu'elle ne traîne plus des moignons coupés dans les
- marécages de la morale bourgeoise, et que, d'un vol hardi, elle
- atteint les hauteurs de la philosophie, de la littérature ou de l'art,
- nous la traitons de paradoxe, parce que nous ne pouvons la suivre
- en ces régions inaccessibles à la débilité de nos organes, et nous
- croyons l'avoir à jamais condamnée en lui infligeant ce vocable de
- blâme et de mépris._
-
- _Pourtant, le progrès ne se fait qu'avec le paradoxe, et c'est le bon
- sens—vertu des sots—qui perpétue la routine. La vérité est que nous
- ne pouvons supporter que quelqu'un vienne violenter notre inertie
- intellectuelle, notre morale toute faite, la sécurité stupide de nos
- conceptions moutonnières. Et, au fond, c'est là qu'est, dans l'esprit
- de ceux qui le jugèrent, le véritable crime d'Oscar Wilde._
-
- _ ... On ne lui a pas pardonné d'être l'homme de pensée et l'esprit
- supérieur—par conséquent dangereux—que véritablement il est._
-
- _Wilde est jeune, il a devant lui tout un avenir, il a prouvé, par des
- œuvres charmantes et fortes, qu'il pouvait beaucoup pour la beauté
- et pour l'art. N'est-ce donc point une chose abominable que, pour
- réprimer des actes qui ne sont point punissables en soi, on risque
- de tuer quelque chose de supérieur aux lois, à la morale, à tout: de
- la beauté! Car les lois changent, les morales se transforment; et la
- beauté demeure immaculée, sur les siècles qu'elle seule illumine_»[15].
-
-Quant à la peine prononcée contre Wilde, celle du _hard labour_, aucune
-description ne vaut, pour témoigner de sa sévérité barbare, la réponse
-que fit le défenseur du poète, Sir Edward Clarke, au correspondant d'un
-journal parisien[16].
-
-Wilde la subit jusqu'au bout. Le seul adoucissement fut cette
-permission, accordée vers la fin, d'avoir des livres et d'écrire. Et il
-lut Dante tout entier, s'arrêtant à l'_Enfer_, plus longuement. C'était
-son «chez lui» désormais.
-
-Avant que les portes de la geôle eussent été verrouillées, il écrivit,
-mais d'une plume trempée dans une encre sans couleur, des lettres qu'on
-nous a livrées plus tard et qui ne nous appartenaient pas. Ces lettres
-adressées à l'Ami sont déchirantes. Je les crois infiniment sincères.
-Ce n'est pas de la littérature, mais le cri d'un malheureux cœur qui se
-rattache au lambeau du seul cœur humain qu'il croit resté fidèle. On
-ne peut sourire de ce ton passionné, à peine au diapason des douleurs
-ressenties, à l'effroi de la déréliction parfaite où la lâcheté humaine
-l'a réduit. Qu'il évoque alors celui qu'il avait vu paré de toutes les
-grâces de la jeunesse et lui souriant comme un miroir limpide de son
-intelligence merveilleusement artiste, il n'y a là rien que de très
-naturel et de très simple, et cette évocation s'embellissait de toute
-l'horreur actuelle comme le plus faible rayon s'avive de l'opacité des
-ténèbres.
-
-Je ne veux pas rechercher s'il trouva plus tard le réconfort tant
-désiré, le havre de paix en ce même lieu qui l'avait vu sombrer, ni
-si ces paroles amères que recueillit André Gide, font allusion au
-cas ici même évoqué: «Non, il ne me comprend pas; il ne peut plus me
-comprendre. Mais je le lui répète dans chaque lettre: Nous ne pouvons
-pas suivre la même route; vous avez la vôtre; elle est très belle; j'ai
-la mienne. La sienne, c'est celle d'Alcibiade; la mienne est maintenant
-celle de Saint-François d'Assise.»
-
-Et sa dernière œuvre en prose est ce «_De Profundis_» qui nous le
-montre si différent et cependant toujours le même, repris du perpétuel
-souci d'une attitude, rêvant qu'avec de la douleur et du repentir,
-il reprendra, mais sur un ton plus humble, l'hymne païen qu'on avait
-étouffé. On songe à ce geste du grand Talma, moribond et ne le sachant
-pas, prenant les peaux de son cou amaigri et s'écriant: «Voilà ce qui
-ne fera pas mal pour le visage du vieux Tibère.»
-
-Ce qui donne au livre même un ton si particulier, c'est donc bien moins
-l'accent qui en est admirable que l'ironie, maintenant perçue, de la
-réponse du Destin aux résolutions hautaines dont il est empli. Il
-semble que la Mort se lève à chaque page pour ricaner devant le beau
-chanteur. Et rien ne semble plus amer que ces appels à la Nature, du
-poète immolé de ses propres mains aux dieux trompeurs de l'art factice.
-
-Ce n'est pas le chant royal, la joie trépidante d'un Whitman, la
-douceur mollissante d'Emerson mais la mélopée d'un cœur atteint au plus
-secret de sa chair.
-
- «_Je tremble de plaisir quand je songe que le jour même de ma sortie
- de prison, le faux ébénier et le lilas fleuriront tous deux dans les
- jardins et que je verrai le vent remuer, beauté mouvante, l'or balancé
- de l'un et faire à l'autre secouer la pourpre pâle de ses plumets, à
- ce point que l'air tout entier sera l'Arabie pour moi ..._»[17]
-
-C'était un convalescent, hélas! un moribond, qui se rêvait ne trouvant
-plus que des baumes dans toutes les plantes de la terre.
-
- «_Mais la Nature, dont les douces pluies tombent aussi bien sur les
- justes que sur les injustes, aura dans les rochers des fentes où je
- pourrai me cacher, et de secrètes vallées dans le silence desquelles
- je pourrai pleurer sans être inquiété. Elle étoilera la nuit avec ses
- astres afin que je puisse cheminer dans les ténèbres sans trébucher,
- et elle enverra le vent souffler sur la trace de mes pas afin que
- personne ne me pourchasse; elle me lavera dans ses grandes eaux et me
- guérira avec ses herbes amères._»[18]
-
-On sait comment il mourut loin d'elle, dans le gris désolé d'une
-chambre hostile.....
-
-Et j'évoquerai, pour finir, un autre nom, celui d'un poète qui s'égara,
-lui aussi, dans cette forêt autrement obscure que celle de Dante,
-«parce que la voie droite était perdue.»
-
-Ce poète est nôtre, et le bruit de sa gloire et les échos de son
-œuvre ont bien ce timbre auquel on reconnaît ce qui ne lassera pas
-les oreilles humaines, un poète dont la vie pourrait se mettre en
-parallèle avec la vie d'Oscar Wilde. Mais le Pauvre Lélian est d'une
-race d'esprits trop différente pour que des accidents pareils créent un
-rapprochement possible.
-
-Verlaine est le poète de la spontanéité parfaite, le poète d'instinct,
-celui qui «a entendu des voix que nul autre avant lui n'avait
-entendues». Du vers métallique, du vers trop souvent _parlé_ des
-artistes de la langue, il a fait une musique impondérable, un chant
-si suave et si pénétrant qu'il nous accompagne et nous hante comme un
-chuchotement passionné. Son âme anachronique et délicieuse s'est donnée
-toute entière, dans cette musique créée par elle et pour elle seule. Et
-nous avons oublié bien des voix orgueilleuses pour la flûte en roseau
-de ce faune baptisé.
-
-Le poète anglais fut plus complexe et moins humain.
-
-Ses erreurs ont à l'origine un besoin d'étonner. Ce qui nous arrête et
-nous émeut, c'est qu'elles devinrent terriblement réelles par cette
-impérieuse loi qui oblige certains esprits à incarner tous leurs rêves.
-
-Quant à l'œuvre, si elle est exquise, elle n'est pas émouvante. Elle
-pourrait suffire à rendre célèbre plus d'un artisan des lettres, mais
-notre exigence à son égard vient de ce désaccord aperçu nettement
-entre l'homme plein d'une vie intense et l'esthète trop habile qui
-l'élabora.
-
-C'est d'ailleurs ce divorce entre l'intelligence et la volonté qui
-fut tout le drame de la vie du poète anglais. Il serait étrange, en
-effet, de ne donner ce nom qu'à la fin lamentable d'une aussi brillante
-existence, pour cette seule raison qu'il y eut une catastrophe
-extérieure. Impuni et persistant en sa recherche d'excitations qu'il
-n'eut plus même orné du nom d'expériences—et d'autres plus terribles
-seraient venues que n'atteignent pas les lois humaines—peut-être
-serait-il tombé si bas que sa vie d'artiste eût cessé. Et c'eût
-été la véritable tragédie. D'aussi belles intelligences ne peuvent
-complètement mourir, et c'est leur châtiment. Des soubresauts les
-agitent qui trahissent, sous les rires menteurs, la lente agonie du
-poète mal assassiné, levant encore ses pauvres yeux éteints vers la
-Lumière ...
-
-Nous ne pouvons plus être païens, nous avons été crucifiés.
-
- Charles GROLLEAU.
-
-
-
-
-Le Déclin du Mensonge
-
-
-
-
-_Personnages_: CYRILLE ET VIVIAN.
-
-_Décor_: La bibliothèque d'une maison de campagne dans le comté de
-Nottingham.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Le Déclin du Mensonge
-
-_DIALOGUE_
-
-
-CYRILLE, _entrant par la porte ouverte sur la terrasse_.—Mon cher
-Vivian, ne vous cloîtrez donc pas tout le jour dans la bibliothèque.
-Voici un après-midi d'un charme parfait. L'air est exquis. Une brume
-est sur les bois comme la fleur pourprée sur les prunes. Allons nous
-coucher sur l'herbe, fumer des cigarettes et jouir de la Nature.
-
-VIVIAN.—Jouir de la Nature! Ce m'est une joie de vous dire que j'ai
-complètement perdu cette faculté. On nous enseigne que l'Art nous
-fait aimer la Nature plus que nous ne l'aimions auparavant; qu'il
-nous révèle ses secrets et qu'après une patiente étude de Corot et
-de Constable nous découvrons en elle ce qui avait échappé à notre
-observation. Mon expérience personnelle est que plus nous étudions
-l'Art, moins nous nous soucions de la Nature. Ce que l'Art nous
-révèle en réalité c'est le manque de plan de la Nature, ses crudités
-curieuses, son extraordinaire monotonie, son état d'inachèvement
-absolu. La Nature a de bonnes intentions, sans doute, mais Aristote l'a
-dit autrefois, elle ne peut les réaliser. Quand je regarde un paysage,
-je ne puis me défendre d'en voir tous les défauts. Il est heureux pour
-nous, toutefois, que la Nature soit si imparfaite, car, autrement,
-nous n'aurions pas d'art. L'art est notre protestation ardente, notre
-vaillant effort pour enseigner à la Nature sa vraie place. Quant à
-l'infinie variété de la Nature, c'est un simple mythe. On ne saurait la
-trouver dans la Nature elle-même, mais dans l'imagination, la fantaisie
-ou la cécité cultivée de l'homme qui la regarde.
-
-CYRILLE.—Eh bien! vous ne regarderez pas le paysage. Vous vous
-étendrez sur l'herbe pour fumer et causer.
-
-VIVIAN.—Mais la Nature est si dépourvue de confort. L'herbe est dure,
-humide, elle est pleine d'aspérités et d'affreux insectes noirs.
-Voyons! le plus humble ouvrier de Morris peut vous faire un siège plus
-confortable que ne le saurait faire toute la Nature. Elle pâlit devant
-les meubles de «la rue qui prit son nom à Oxford» ainsi que le phrasa
-de façon si laide le poète que vous aimez tant. Je ne me plains pas.
-Si la Nature eût été confortable, l'humanité n'aurait jamais inventé
-l'architecture et je préfère les maisons au plein air. Dans une maison,
-nous avons tous la sensation des proportions exactes. Tout nous est
-subordonné, tout est façonné pour notre usage et notre plaisir.
-L'égotisme même, si nécessaire au sens exact de la dignité humaine, est
-entièrement le résultat de la vie d'intérieur. Au dehors on devient
-abstrait et impersonnel. Notre individualité nous abandonne absolument.
-Et puis la Nature est si indifférente, si dédaigneuse.
-
-Chaque fois que je me promène ici dans le parc, je sens toujours que
-je ne lui suis rien de plus que le bétail qui broute sur le talus
-ou la bardane qui fleurit dans le fossé. La Nature hait l'Esprit,
-rien n'est plus évident. Penser est la chose la plus malsaine qui
-soit au monde et l'on en meurt tout autant que d'une autre maladie.
-Heureusement, en Angleterre du moins, la pensée n'est pas contagieuse.
-Notre physique splendide en tant que peuple est entièrement dû à notre
-stupidité nationale. J'espère que nous serons capables de conserver
-ce grand rempart historique pendant de longues années à venir, mais
-j'ai peur que nous ne commencions à trop nous raffiner; même celui qui
-est incapable de s'instruire s'est mis à enseigner. Voilà le point où
-en est venu notre enthousiasme pour l'éducation. En attendant, vous
-feriez mieux de retourner à votre fastidieuse et confortable Nature et
-me laisser corriger mes épreuves.
-
-CYRILLE.—Vous avez écrit un article! Cela ne semble pas très logique
-après ce que vous venez de dire.
-
-VIVIAN.—Qui a besoin d'être logique? Le lourdaud et le doctrinaire,
-ces gens ennuyeux qui mènent leurs principes jusqu'à la fin amère
-de l'action, jusqu'à la _reductio ad absurdum_ de la pratique. Pas
-moi. Comme Emerson, j'inscris le mot «caprice» sur la porte de ma
-bibliothèque. Au reste, mon article est réellement un avertissement
-salutaire et de valeur. Si l'on y prend garde, il pourra se produire
-une nouvelle Renaissance de l'Art.
-
-CYRILLE.—Quel en est le sujet?
-
-VIVIAN.—Je pense l'intituler: _Le Déclin du Mensonge_; protestation.
-
-CYRILLE.—Le mensonge! J'aurais cru que nos politiciens en
-entretenaient l'habitude.
-
-VIVIAN.—Je vous assure que non. Ils ne s'élèvent jamais au-dessus du
-niveau du fait dénaturé, et condescendent jusqu'à prouver, discuter,
-argumenter. Comme cela diffère du caractère du vrai menteur avec ses
-dires francs et sans peur, sa superbe irresponsabilité, son dédain
-naturel et sain de preuve d'aucune sorte! Après tout, qu'est-ce qu'un
-beau mensonge? Simplement celui qui porte sa preuve en lui-même. Si
-un homme est assez pauvre d'imagination pour apporter des preuves à
-l'appui d'un mensonge, il ferait aussi bien de dire sans biaiser la
-vérité. Non, les politiciens ne mentent pas. Peut-être pourrait-on
-dire quelque chose en faveur du barreau. Ses membres ont ramassé le
-manteau du Sophiste. Leurs ardeurs feintes et leur rhétorique irréelle
-sont délicieuses. Ils peuvent de la pire des causes faire la meilleure
-comme s'ils étaient frais émoulus des écoles Léontines et connus pour
-avoir arraché à des jurés hargneux un acquittement triomphal de leurs
-clients, même quand ceux-ci, ce qui souvent arrive, étaient d'une
-claire et indiscutable innocence. Mais le prosaïque les fait tourner
-court et ils n'ont pas honte d'en appeler à des précédents. En dépit
-de leurs efforts, la vérité doit jaillir. Les journaux eux-mêmes ont
-dégénéré. On peut leur accorder une absolue confiance. Cela se sent
-quand on parcourt leurs colonnes. C'est toujours ce qu'on ne peut lire
-qui arrive. J'ai peur que l'on ne puisse dire grand chose en faveur de
-l'homme de loi ou du journaliste. D'ailleurs, ce pour quoi je plaide
-c'est le Mensonge en art. Vous lirai-je ce que j'ai écrit? Cela vous
-ferait beaucoup de bien.
-
-CYRILLE.—Oui, certainement, si vous me donnez une cigarette. Merci.
-Dites-moi? A quel magazine destinez-vous ces pages?
-
-VIVIAN.—A la «Revue rétrospective». Je crois vous avoir dit que les
-élus l'avaient ressuscitée.
-
-CYRILLE.—Qu'entendez-vous par «les élus»?
-
-VIVIAN.—Oh! les Hédonistes Fatigués, naturellement. C'est un club
-auquel j'appartiens. Nous sommes censés avoir, dans nos réunions, des
-roses fanées à la boutonnière et professer pour Domitien une sorte
-de culte. J'ai peur que vous ne soyez pas éligible. Vous êtes trop
-amoureux des plaisirs simples.
-
-CYRILLE.—Je serais blackboulé pour ma vitalité bruyante, je suppose!
-
-VIVIAN.—Probablement. En outre, vous êtes un peu trop âgé. Nous
-n'admettons aucune personne de l'âge ordinaire.
-
-CYRILLE.—J'imagine alors que vous devez vous ennuyer mutuellement de
-façon peu commune.
-
-VIVIAN.—Evidemment. C'est une des raisons d'être du club. Maintenant,
-si vous me promettez de ne pas m'interrompre trop souvent, je vous
-lirai mon article.
-
-CYRILLE.—Me voici tout oreilles.
-
-VIVIAN, _lisant d'une voix claire et musicale_.—«LE DÉCLIN DU
-MENSONGE. PROTESTATION.—Une des principales causes du caractère
-curieusement banal de presque toute la littérature de notre époque est
-de toute évidence le déclin du Mensonge considéré comme art, comme
-science et comme plaisir social. Les anciens historiens nous donnaient
-des fictions délicieuses sous la forme de faits; le romancier moderne
-nous présente des faits stupides sous couleur de fiction. Le Livre-Bleu
-devient rapidement son idéal, aussi bien pour la méthode que pour la
-manière. Il a son fastidieux _document humain_, son misérable petit
-_coin de la création_ qu'il fouille avec son microscope. On le trouve
-à la Bibliothèque Nationale ou au British Museum, piochant son sujet
-avec impudence. Il n'a pas même le courage des idées des autres,
-mais insiste pour aller, en toute chose, directement à la vie et,
-finalement, entre les encyclopédies et son expérience personnelle,
-il échoue misérablement, ayant dessiné des types d'après le cercle
-familial ou la blanchisseuse hebdomadaire, et acquis un lot important
-d'informations utiles dont il ne peut jamais se libérer parfaitement,
-même en ses moments les plus méditatifs.
-
-On peut difficilement évaluer l'étendue des dommages causés à la
-littérature par ce faux idéal de notre époque. Les gens parlent sur
-un ton détaché d'un «menteur né», comme ils parlent d'un «poète né».
-Mais, dans les deux cas, ils ont tort. Le mensonge et la poésie sont
-des arts—des arts, Platon l'a vu, qui ne sont pas sans rapports
-mutuels—et ils réclament l'étude la plus attentive, la dévotion la
-plus désintéressée. Ils possèdent en effet leur technique, tout comme
-les arts, plus matériels, de la peinture et de la sculpture ont leurs
-secrets subtils de forme et de couleur, leurs tours de main, leurs
-méthodes réfléchies. Comme on connaît le poète à sa belle musique,
-ainsi l'on reconnaît le menteur à ses riches articulations rythmiques,
-et dans aucun cas l'inspiration fortuite du moment ne saurait suffire.
-La pratique ici comme ailleurs doit précéder la perfection. Mais, de
-nos jours, tandis que la mode d'écrire des vers est devenue beaucoup
-trop commune et devrait si possible être découragée, la mode de mentir
-est presque tombée en discrédit. Plus d'un jeune homme débute dans la
-vie avec un don naturel d'imagination qui, nourri par un entourage
-sympathique et de même esprit, pourrait devenir quelque chose de
-vraiment grand et de vraiment merveilleux. Mais en général, ce jeune
-homme n'arrive à rien. Ou bien il tombe en des habitudes nonchalantes
-d'exactitude...
-
-CYRILLE.—Cher ami!
-
-VIVIAN.—Ne me coupez pas mes phrases. «...ou bien il tombe en des
-habitudes nonchalantes d'exactitude, ou se met à fréquenter les gens
-âgés et bien informés. Deux choses qui sont également fatales à son
-imagination,—elles le seraient à celle de n'importe qui—et, en très
-peu de temps, il manifeste une faculté morbide et malsaine de dire
-la vérité, commence à vérifier toutes les assertions faites en sa
-présence, n'hésite pas à contredire les gens qui sont beaucoup plus
-jeunes que lui et souvent finit par écrire des romans si pareils à la
-vie que personne ne peut croire à leur probabilité. Ceci n'est pas un
-cas isolé, mais simplement un exemple pris parmi beaucoup d'autres, et
-si l'on ne peut faire quelque chose pour réfréner ou au moins modifier
-notre culte monstrueux du fait, l'Art deviendra stérile et la Beauté
-disparaîtra de la terre.
-
-Ce vice moderne—je ne lui connais réellement pas d'autre nom—a gâté
-M. Robert Louis Stevenson lui-même, ce maître délicieux de la prose
-fantastique et délicate. C'est en vérité, dépouiller une histoire
-de sa réalité que d'essayer de la faire trop vraie et la _Flèche
-Noire_ est sans art au point de ne contenir aucun anachronisme dont
-put se vanter son auteur, tandis que la transformation du D^r Jekyll
-ressemble dangereusement à un cas tiré de _The Lancet_. Quant à M.
-Rider Haggard, qui possède réellement ou posséda jadis les façons
-d'un menteur parfaitement magnifique, il a maintenant une telle
-peur d'être soupçonné de génie que lorsqu'il nous conte quelque
-chose de merveilleux, il se croit obligé d'inventer une réminiscence
-personnelle, et de la mettre en note comme une sorte de confirmation
-poltronne. Et nos autres romanciers ne valent guère mieux. M. Henry
-James écrit la fiction comme s'il remplissait un devoir pénible et
-gaspille sur des sujets médiocres et d'imperceptibles «points de vue»
-son style soigné et littéraire, ses phrases heureuses, sa preste et
-caustique satire. M. Hall Caine, il est vrai, vise au grandiose, mais
-il écrit dans le ton le plus aigu de sa voix. Et cela est si perçant
-qu'on n'entend rien de ce qu'il dit.
-
-M. James Payn est un adepte de l'art de cacher ce qui ne vaut pas
-d'être découvert. Il pourchasse l'évidence avec l'enthousiasme d'un
-détective à la vue courte. A mesure qu'on tourne les pages, sa façon
-de tenir en haleine devient presque insupportable. Les chevaux du
-phaéton de M. William Black ne s'élèvent pas vers le soleil. Ils se
-contentent d'épouvanter le ciel du soir, avec de violents effets de
-chromos. En les voyant s'approcher, les paysans se réfugient dans le
-patois. Mrs. Oliphant babille plaisamment sur les vicaires, les parties
-de lawn-tennis, les domestiques et autres sujets fastidieux. M. Marion
-Crawford s'est immolé sur l'autel de la couleur locale. Il ressemble
-à cette dame qui, dans une comédie de langue française, parle sans
-répit du «beau ciel d'Italie». En outre, il est tombé dans la mauvaise
-habitude de formuler de plates moralités. Il nous apprend sans relâche
-qu'être bon c'est être bon et qu'être méchant c'est être mauvais.
-Parfois il est presque édifiant. _Robert Elsmere_ est, bien entendu,
-un chef-d'œuvre, un chef-d'œuvre du genre ennuyeux, la seule forme de
-littérature que les Anglais paraissent goûter pleinement. Un jeune
-rêveur de nos amis nous disait que cela lui rappelait cette sorte de
-conversation qui s'engage au thé d'une sérieuse famille Non-conformiste
-et nous pouvons l'en croire. En vérité, ce n'est qu'en Angleterre qu'un
-tel livre pouvait voir le jour. L'Angleterre est le refuge des idées
-perdues. Quant à cette grande école de romanciers et qui s'accroît
-chaque jour, pour lesquels le soleil se lève toujours dans l'East End,
-la seule chose que l'on en peut dire est qu'ils trouvent la vie crue et
-la laissent non cuite.
-
-«En France, bien que rien d'aussi délibérément ennuyeux que _Robert
-Elsmere_ n'ait paru, les choses n'en vont guère mieux. M. Guy de
-Maupassant, avec sa pénétrante et mordante ironie et son style éclatant
-et solide, dépouille la vie des pauvres haillons qui la couvrent encore
-et nous montre des plaies hideuses et des sanies. Il écrit de sombres
-petites tragédies où tout le monde est ridicule, des comédies amères
-qui glacent le rire et font pleurer. M. Zola, fidèle au principe
-hautain qu'il formula dans un de ses _pronunciamentos_ littéraires:
-«L'homme de génie n'a jamais d'esprit» est résolu à montrer que s'il
-n'a pas de génie, il peut au moins être stupide. Et comme il y réussit!
-Il ne manque pas de puissance. Parfois, dans son œuvre, comme dans
-_Germinal_, il y a quelque chose d'épique. Mais cette œuvre est d'un
-bout à l'autre mauvaise, et cela non pas au point de vue moral mais
-au point de vue de l'art. Considérée par rapport à une intrigue
-quelconque, elle est bien ce qu'elle doit être. L'auteur est d'une
-véracité parfaite et décrit les choses telles qu'elles arrivent. Que
-peut désirer de plus un moraliste? Nous n'avons aucune sympathie
-pour l'indignation morale de notre temps contre M. Zola. C'est tout
-simplement l'indignation de Tartuffe démasqué. Mais, au point de vue de
-l'art, que dire en faveur de l'auteur de l'_Assommoir_, de _Nana_ et
-de _Pot-Bouille_! Rien. M. Ruskin décrivit un jour les personnages des
-romans de George Eliot comme pareils aux minables clients d'un omnibus
-de Pentonville, mais les personnages de M. Zola sont pires. Ils ont de
-tristes vices et des vertus encore plus tristes. L'histoire de leur vie
-est absolument sans intérêt. Qui se souvient de ce qui leur arrive?
-Nous demandons à la littérature la distinction, le charme, la beauté
-et le pouvoir imaginatif. Nous n'avons nul besoin d'être horripilés et
-écœurés par le récit des faits et gestes des basses classes.
-
-M. Daudet est mieux. Il a de l'esprit, une touche légère et un style
-amusant. Mais il vient de se suicider littérairement. Personne ne peut
-plus s'intéresser à Delobelle et à son «Il faut lutter pour l'art», à
-Valmajour et à son éternel refrain sur le rossignol, au poète de Jack
-et à ses «mots cruels», depuis que _Vingt ans de ma vie littéraire_
-nous ont appris que ces personnages furent pris directement dans la
-vie. Ils nous semblent avoir subitement perdu toute leur vitalité,
-les quelques qualités qu'ils ont pu posséder. Les seules personnes
-réelles sont celles qui n'existèrent jamais et si un romancier est
-assez méprisable pour demander à la vie ses personnages, il doit au
-moins prétendre qu'ils furent créés par lui et non s'en glorifier comme
-de copies. La justification d'un personnage de roman n'est pas que les
-autres personnes sont ce qu'elles sont, mais que l'auteur est ce qu'il
-est. Autrement, le roman n'est plus une œuvre d'art.
-
-Quant à M. Paul Bourget, le maître du _roman psychologique_, il
-commet cette erreur de s'imaginer que les hommes et les femmes de la
-vie moderne peuvent être analysés sans fin en d'innombrables séries
-de chapitres. En somme, ce qui intéresse chez les gens de bonne
-compagnie—et M. Bourget s'échappe rarement du faubourg Saint-Germain,
-si ce n'est pour venir à Londres—c'est le masque que porte chacun
-d'eux, non la réalité qui s'abrite sous ce masque. C'est une confession
-humiliante, mais nous sommes tous pétris de même. Il y a dans
-Falstaff quelque chose d'Hamlet, dans Hamlet beaucoup de Falstaff.
-Le gros chevalier a ses heures de mélancolie et le jeune prince ses
-moments de grossier humour. Ce n'est que par des accessoires que nous
-différons les uns des autres: les vêtements, le genre, le ton de la
-voix, les opinions religieuses, la physionomie, les tics familiers
-et le reste. Plus on analyse les gens, plus les raisons de les
-analyser disparaissent. Tôt ou tard on en vient à cette terrible chose
-universelle qu'on nomme l'humaine nature.
-
-Vraiment, quiconque a jamais travaillé parmi les pauvres le sait trop
-bien, la fraternité humaine n'est pas un simple rêve de poète, c'est
-la réalité la plus déprimante qui soit et la plus humiliante; et si un
-écrivain veut à toute force analyser les classes supérieures, il peut
-tout aussi bien écrire sur les vendeuses d'allumettes et les marchands
-des quatre-saisons.
-
-Cependant, mon cher Cyrille, je ne vous retiendrai pas plus longtemps
-sur ce sujet. J'admets volontiers que les romans modernes sont bons en
-bien des points. Tout ce que j'entends affirmer, c'est qu'en masse, ils
-sont tout à fait illisibles.
-
-CYRILLE.—Certes, voilà une restriction très grave, mais je dois
-vous avouer qu'à mon sens quelques-unes de vos critiques sont plutôt
-injustes. J'aime _The Deemster_, et _The Daughter of Heth_ et _Le
-Disciple_ et _Mr. Isaac_; quant à _Robert Elsmere_, j'en suis tout à
-fait épris. Non que je le tienne pour une œuvre sérieuse. Comme exposé
-des problèmes qui s'imposent aux chrétiens sincères le livre est
-ridicule et suranné. C'est le _Literature and Dogma_ d'Arnold moins la
-littérature. Cela date plus encore que les _Evidences_ de Paley ou la
-méthode d'exégèse biblique de Colenso. Peut-il exister quelque chose
-de moins impressionnant que ce héros malheureux annonçant gravement une
-aurore depuis longtemps levée et se méprenant, de façon si complète,
-sur sa véritable importance qu'il se propose de continuer sous un
-nouveau nom la vieille affaire. D'un autre côté, le livre contient
-plusieurs caricatures habiles et un tas de citations délicieuses,
-et la philosophie de Green sucre très plaisamment la pilule plutôt
-amère qu'est la fiction de l'auteur. Je ne puis m'empêcher également
-d'exprimer la surprise que me cause votre silence sur deux romanciers
-que vous lisez sans cesse: Balzac et George Meredith. Ce sont tous deux
-des réalistes, n'est-ce pas?
-
-VIVIAN.—Ah! Meredith! Qui peut le définir? Son style est un chaos
-illuminé d'éclairs. Comme écrivain il a tout maîtrisé, sauf la langue:
-comme romancier il peut tout, sauf conter une histoire: comme artiste
-il est tout, mais inarticulé.
-
-Quelqu'un, dans Shakespeare,—Touchstone, je crois—parle d'un homme
-qui se rompt la tête à faire de l'esprit et cela pourrait, il me
-semble, servir de base à une critique de la méthode de Meredith.
-Mais quel qu'il soit, ce n'est pas un réaliste. Ou plutôt je dirai
-que c'est un enfant du réalisme brouillé avec son père. Il s'est, de
-propos délibéré, fait romantique. Il a refusé de plier le genou devant
-Baal, et si même le délicat esprit de cet homme ne se révoltait pas
-contre les assertions tapageuses du réalisme, son style suffirait à
-lui seul pour tenir la vie à une distance respectueuse. Il a planté
-lui-même autour de son jardin une haie hérissée d'épines et rouge de
-merveilleuses roses. Quant à Balzac, il offre un très remarquable
-mélange du tempérament artistique et de l'esprit scientifique. Ses
-disciples ont hérité de ce dernier don, le premier n'appartint qu'à
-lui. La différence entre un livre comme l'_Assommoir_, de M. Zola,
-et les _Illusions perdues_, de Balzac, est celle qui existe entre
-le réalisme sans imagination et la réalité imaginative. «Tous les
-personnages de Balzac, dit Baudelaire, possèdent la même vie ardente
-qui l'animait lui-même. Toutes ses fictions sont aussi profondément
-colorées que des rêves. Chaque intelligence est une arme chargée de
-volonté jusqu'à la gueule. Même les marmitons ont du génie.» Une étude
-assidue de Balzac fait pour nous de nos amis vivants des ombres et de
-nos connaissances des ombres d'ombres. Ses personnages ont une sorte
-d'existence d'une vigueur et d'une couleur ardentes. Ils nous dominent
-et défient le scepticisme. Une des plus grandes tragédies de ma vie,
-ç'a été la mort de Lucien de Rubempré. C'est un chagrin dont je n'ai
-jamais pu me délivrer complètement. Elle me hante dans mes moments de
-loisir. Je m'en souviens quand je ris. Mais Balzac n'est pas plus un
-réaliste que ne le fut Holbein. Il a créé de la vie, il ne la copiait
-pas. J'admets cependant qu'il prisait trop haut la modernité de la
-forme et cela fait que pas un de ses livres ne peut, comme chef-d'œuvre
-d'art, s'égaler à _Salammbô_ ou à _Esmond_, au _The Cloister and the
-Hearth_ ou au _Vicomte de Bragelonne_.
-
-CYRILLE.—Êtes-vous donc opposé à la modernité de la forme?
-
-VIVIAN.—Oui. C'est payer d'un énorme prix un très pauvre résultat. La
-pure modernité de forme donne toujours une impression de vulgarité.
-Et cela ne peut être autrement. Le public s'imagine, parce qu'il
-s'intéresse aux choses qui le touchent de près, que l'Art doit y
-trouver un intérêt égal et les prendre pour sujet. Mais le fait seul
-que lui, public, s'y intéresse, en fait des sujets dont l'Art ne
-saurait s'occuper. Quelqu'un l'a dit: les seules choses qui soient
-belles sont celles qui ne nous concernent pas. Dès qu'une chose nous
-est utile ou nécessaire ou nous affecte en quelque façon, douleur
-ou plaisir, ou fait un pressant appel à notre sympathie, ou est une
-partie vitale de l'ambiance où nous vivons, elle est en dehors de la
-sphère propre de l'Art. Nous devrions être plus ou moins indifférents
-aux sujets traités par l'Art. Nous devrions, en tout cas, n'avoir
-ni préférences, ni préjugés, ni partialité d'aucune sorte. C'est
-précisément parce qu'Hécube ne nous est rien que ses douleurs sont un
-motif si admirable de tragédie. Je ne connais rien de plus triste
-dans toute l'histoire de la littérature que la carrière artistique de
-Charles Reade. Il écrivit un beau livre: _The Cloister and the Hearth_,
-un livre qui dépasse _Romola_ autant que _Romola_ dépasse _Daniel
-Deronda_, et gâcha le reste de sa vie dans un effort insensé pour être
-moderne, pour attirer l'attention publique sur l'état de nos prisons et
-sur l'administration de nos asiles d'aliénés. Charles Dickens nous a
-réellement rebutés quand il essaya d'éveiller notre sympathie en faveur
-des pauvres victimes de la tutelle administrative, mais Charles Reade,
-un artiste, un érudit, un homme doué d'un sens vrai de la beauté,
-grondant et rageant au sujet des abus de la vie contemporaine, tout
-comme un vulgaire pamphlétaire ou un journaliste à sensation, c'est
-vraiment un spectacle à faire pleurer les anges. Croyez-moi, mon cher
-Cyrille, la modernité de la forme et celle du sujet sont entièrement et
-absolument fausses. Nous avons pris la livrée commune de l'époque pour
-le vêtement des Muses et nous passons nos jours dans les rues sordides
-et les hideuses banlieues de nos cités viles alors que nous devions
-être sur le flanc du Mont Sacré, avec Apollon. Nous sommes, chose
-certaine, une race dégradée et nous avons vendu notre droit d'aînesse
-pour un plat de faits.
-
-CYRILLE.—Il y a quelque chose de vrai dans vos paroles et, certes,
-quelque amusement que nous ayions à la lecture d'un roman purement
-moderne, nous goûtons rarement un plaisir artistique à le relire. Et
-ceci peut-être est le critérium élémentaire le meilleur de ce qui est
-ou n'est pas de la littérature. Si l'on ne peut trouver de jouissance
-à lire et à relire un livre, il n'est d'aucune utilité de le lire
-même une fois. Mais que dites-vous du retour à la Vie et à la Nature,
-panacée qu'on ne cesse de nous recommander?
-
-VIVIAN.—Je vous lirai ce que je dis sur ce sujet. Le passage vient
-plus loin dans mon article mais je puis aussi bien vous le donner dès
-maintenant.
-
-«Le cri le plus en vogue de notre temps est: «Retournons à la Vie et
-à la Nature»; elles recréeront pour nous un Art et feront couler dans
-ses veines un sang rouge; elles lui feront des pieds agiles, une main
-forte. Mais, hélas! nous sommes déçus dans nos efforts aimables et bien
-intentionnés. La Nature est toujours en retard sur l'époque. Et quant à
-la Vie, elle est le dissolvant qui détruit l'Art, l'ennemi qui dévaste
-sa demeure.
-
-CYRILLE.—Qu'entendez-vous par ces paroles: la Nature toujours en
-retard sur l'époque?
-
-VIVIAN.—Peut-être est-ce un peu mystérieux. Voici le sens. Si nous
-voulons, par la Nature, désigner l'instinct simple et naturel en
-opposition à la culture consciente, l'œuvre produite sous son influence
-sera toujours démodée, surannée et périmée. Une touche de Nature
-peut rendre solidaire l'univers entier, mais deux touches détruiront
-toute œuvre d'Art. Si, d'un autre côté, nous regardons la Nature
-comme l'ensemble des phénomènes extérieurs à l'homme, les gens ne
-découvriront en elle que ce qu'ils lui apportent. Elle n'a pas d'idées
-propres. Wordsworth alla vers les lacs, mais ne fut jamais leur poète.
-Il ne trouva parmi les pierres que les sermons qu'il y avait déjà
-cachés. Il alla, moralisant, dans tous les districts, mais ce qu'il y a
-de bon dans son œuvre fut produit quand il revint, non pas à la Nature,
-mais à la poésie. Celle-ci lui donna «Laodamia» et ses beaux sonnets
-et la Grande ode. La Nature lui donna «Martha Ray» et «Peter Bell» et
-l'adresse à la bêche de M. Wilkinson.
-
-CYRILLE.—Je crois que cette opinion demande à être discutée. Je suis
-plutôt porté à croire en «l'inspiration d'un bois printanier», bien
-que sa valeur artistique dépende toute entière du genre de tempérament
-qui la reçoit, si bien que le retour à la Nature signifierait tout
-simplement la marche vers une grande personnalité. Vous m'accorderez
-cela, je pense. Continuez, toutefois, votre article.
-
-VIVIAN, _lisant_.—«L'Art commence par un embellissement abstrait, un
-travail purement imaginatif et agréable appliqué à ce qui est irréel et
-non existant. C'est la première étape. La Vie est fascinée par cette
-neuve merveille, demande à entrer dans le cercle enchanté. L'Art prend
-la vie parmi les éléments bruts de son œuvre, la recrée et la refaçonne
-en des formes nouvelles; il se montre pour les faits d'une indifférence
-absolue, invente, imagine, rêve et garde entre lui et la réalité,
-l'impénétrable barrière du beau style, de la méthode décorative ou
-idéale. La troisième étape est celle où la Vie a l'avantage et chasse
-l'Art dans le désert. C'est alors la véritable décadence et c'est là ce
-dont nous souffrons aujourd'hui.
-
-Prenez le drame anglais. D'abord, aux mains des moines, l'Art
-dramatique fut abstrait, décoratif, mythologique. Puis il enrôla la
-Vie et, se servant de quelques-unes de ses formes extérieures, il
-créa une race d'êtres entièrement nouvelle, dont les douleurs furent
-plus terribles que ne le fut jamais aucune douleur humaine, dont les
-joies furent plus ardentes que les joies d'un amant, qui eurent la
-rage des Titans et le calme des dieux, de monstrueux et merveilleux
-péchés, des vertus monstrueuses et merveilleuses. Il leur donna un
-langage différent du langage ordinaire, plein d'une musique sonore et
-d'un rythme mélodieux, magnifique par sa cadence solennelle, affiné
-par le caprice des rimes, orné des pierreries des mots rares, enrichi
-par une noble diction. Il vêtit ses enfants de vêtements étranges et
-leur donna des masques, et le monde antique, à son ordre, sortit de sa
-tombe de marbre. Un nouveau César s'avança fièrement par les rues de
-Rome ressuscitée et, avec des voiles de pourpre et des avirons battant
-les flots au rythme des flûtes, une autre Cléopâtre remonta le fleuve
-vers Antioche. Les vieux mythes et la légende et le rêve reprirent
-forme et substance. L'Histoire fut récrite toute entière et il n'y eut
-pas un dramaturge qui ne reconnut que le but de l'Art est non pas la
-vérité simple mais la beauté complexe. Et cela était d'une parfaite
-exactitude. L'Art lui-même est en réalité une forme d'exagération;
-et le choix, l'esprit même de l'Art, n'est rien de plus qu'un mode
-intensifié d'emphase.
-
-Mais la Vie détruisit bientôt la perfection de la forme. Même dans
-Shakespeare, nous pouvons voir le commencement de la fin. Cela se
-révèle à la dislocation du vers blanc dans les dernières pièces, à la
-prédominance accordée à la prose et l'importance excessive accordée
-à la personnification. Les passages dans Shakespeare—et ils sont
-nombreux—où la langue est baroque, vulgaire, exagérée, fantastique,
-obscène même, sont dus tout entiers à la Vie réclamant un écho de sa
-propre voix et repoussant l'intervention du beau style que seul on
-devrait lui permettre comme moyen d'expression. Shakespeare est loin
-d'être un artiste parfait. Il aime trop s'adresser directement à la vie
-et lui emprunter son langage. Il oublie que l'Art renonce à tout quand
-il renonce au procédé d'imagination. Gœthe dit quelque part:
-
-In der Beschrankung zeigt sich erst der Meister, «C'est en travaillant
-dans les limites que le maître se révèle», et la limitation, la
-condition même de tout art, c'est le style. Ne nous attardons cependant
-pas davantage sur le réalisme de Shakespeare. _La Tempête_ est la
-plus parfaite des palinodies. Tout ce que nous désirons faire voir,
-c'est que l'œuvre magnifique des artistes des temps d'Elizabeth et des
-Jacobites contenait en elle le germe de sa propre dissolution et que si
-elle tira quelque force en se servant de la vie comme matière brute,
-toute sa faiblesse lui vint de la prendre pour méthode artistique.
-Comme résultat inévitable de cette substitution d'un moyen imitatif à
-un moyen créateur, de cet abandon d'une forme imaginative, nous avons
-le mélodrame anglais moderne. Les personnages de ces pièces parlent
-sur la scène exactement comme ils parleraient au dehors; ils n'ont pas
-d'aspirations et pas de lettres aspirées; ils sont pris directement
-à la vie et en reproduisent la vulgarité jusque dans le plus mince
-détail; ils ont la démarche, le genre, le costume et l'accent des gens
-réels; ils passeraient inaperçus dans un wagon de troisième classe.
-Et comme ses pièces sont fastidieuses. Elles ne réussissent même pas
-à donner cette impression de réalité à laquelle elles visent et qui
-est leur seule raison d'exister. Comme méthode, le réalisme est une
-faillite complète.
-
-Ce qui est vrai du drame et du roman ne l'est pas moins de ces arts
-que nous nommons décoratifs. L'histoire entière de ces arts en Europe
-est le mémorial de la lutte entre l'Orientalisme, avec son franc rejet
-de l'imitation, son amour de la convention artistique, son aversion
-pour la représentation positive de tout objet dans la Nature et notre
-esprit d'imitation. Partout où le premier domina comme à Byzance, en
-Sicile et en Espagne, par réel contact, ou dans le reste de l'Europe
-par l'influence des Croisades, nous avons eu de belles œuvres
-d'imagination où les choses visibles de la vie sont transmuées en
-conventions artistiques, et celles que ne possède pas la Vie, inventées
-et façonnées pour son plaisir. Mais partout où nous sommes retournés à
-la Vie et la Nature, notre œuvre est toujours devenue vulgaire, commune
-et sans intérêt. La tapisserie moderne, avec ses effets aériens, sa
-perspective soignée, ses larges étendues de ciel inutile, son fidèle
-et laborieux réalisme, n'a pas la moindre beauté. Les vitraux peints
-d'Allemagne sont absolument détestables. Nous commençons en Angleterre
-à tisser des tapis possibles mais uniquement parce que nous sommes
-revenus à la méthode et à l'esprit de l'Orient. Nos tapis et nos
-carpettes d'il y a vingt ans avec leurs solennelles et déprimantes
-vérités, leur culte vain de la Nature, leurs sordides reproductions
-d'objets visibles, sont devenus, même pour le Philistin, une source
-de rire. Un Mahométan cultivé nous fit un jour cette remarque: «Vous
-autres chrétiens, vous êtes si occupés à dénaturer le sens du quatrième
-commandement que vous n'avez jamais pensé à faire une application
-artistique du second.» Il avait pleinement raison et la vérité totale
-sur ce sujet est: «La véritable école d'art n'est pas la Vie mais l'Art
-lui-même.»
-
-Et laissez-moi vous lire un passage qui me semble résoudre la question
-d'une façon définitive:
-
-«Il n'en fut pas toujours ainsi. Nous n'avons rien à dire des poètes;
-sauf la malheureuse exception de M. Wordsworth, ils ont été, eux,
-réellement fidèles à leur haute mission et leur universelle réputation
-est que l'on ne peut absolument pas compter sur eux. Mais dans les
-œuvres d'Hérodote, qu'en dépit des tentatives superficielles et
-mesquines des modernes scoliastes pour vérifier son histoire, on
-peut avec justice nommer le «Père des Mensonges»; dans les discours
-publics de Cicéron et les biographies de Suétone; dans Tacite, en
-ses meilleures pages; dans l'_Histoire naturelle_ de Pline, le
-_Périple_ de Hannon, toutes les anciennes chroniques, les vies des
-saints, dans Froissart et Sir Thomas Mallory; dans les voyages de
-Marco Polo, dans Olaus Magnus, Aldrovandus et Conrad Lycosthenes,
-avec son livre magnifique: _Prodigiorum et Ostentorum Chronicon_;
-dans l'autobiographie de Benvenuto Cellini, les mémoires de Casanova,
-l'_Histoire de la Peste_ par de Foe; la _Vie de Johnson_ de Boswell,
-les dépêches de Napoléon et dans les œuvres de notre Carlyle dont
-la _Révolution française_ est l'un des romans historiques les plus
-fascinants qui aient jamais été écrits, les faits sont ou maintenus
-à la place qui leur est propre, c'est-à-dire subordonnés, ou bien
-entièrement exclus.
-
-Maintenant, tout est changé. Non seulement les faits prennent pied dans
-l'Histoire, mais ils usurpent le domaine de la Fantaisie et ont envahi
-le royaume de la Fiction. Tout subit leur glacial attouchement. Ils
-rendent l'humanité vulgaire. Le brutal mercantilisme de l'Amérique, son
-esprit matérialisant, son indifférence pour la poésie des choses et son
-manque d'imagination et de hauts idéals inattingibles proviennent de
-ce que ce pays adopta pour héros national un homme qui, de son propre
-aveu, fut incapable de dire un mensonge et ce n'est pas trop de dire
-que l'histoire de George Washington et du cerisier a fait plus de mal
-et dans un délai plus court que n'importe quel autre conte moral.
-
-CYRILLE.—Cher ami!...
-
-_Vivian._—Je vous l'affirme, et le côté amusant de l'affaire est
-que l'histoire est un mythe absolu. Ne croyez pas toutefois que je
-désespère de l'avenir artistique de l'Amérique aussi bien que de celui
-de notre pays. Ecoutez:
-
-«Qu'un changement doive se produire avant que ce siècle touche à sa
-fin, nous n'en doutons nullement. Lassée du bavardage fastidieux
-et moralisant de ceux qui n'ont ni l'esprit d'hyperbole ni le génie
-de l'affabulation, fatiguée des personnes intelligentes dont les
-souvenirs sont toujours basés sur la mémoire, dont les appréciations
-ont la probabilité pour limite invariable et qui, à tout moment,
-peuvent voir leurs dires confirmés par le plus pur Philistin présent,
-la société tôt ou tard reviendra vers son chef perdu: le raffiné, le
-fascinant menteur. Quel fut donc celui qui, le premier, sans avoir
-jamais été à la chasse brutale, conta aux troglodytes émerveillés dans
-le crépuscule, comment il avait arraché le Megatherium aux ténèbres
-pourpres de sa caverne de jaspe, ou comment il tua le Mammouth en
-combat singulier et rapporta ses défenses dorées, quel fut cet homme?
-Nous ne saurions le dire et pas un de nos modernes anthropologistes,
-avec toute leur science trop vantée, n'a eu le simple courage de nous
-l'apprendre. Quels qu'aient été son nom et sa race, il fut certainement
-le vrai fondateur des relations sociales. Car le but du menteur est
-simplement de charmer, d'enchanter, de donner du plaisir.» Il est la
-base même de la société civilisée et, sans lui, un dîner, même en la
-demeure des grands, est aussi morose qu'une conférence à la Royal
-Society, un début chez les «Incorporated Authors» ou une des comédies
-burlesques de M. Burnand.
-
-Et la société ne sera pas seule à le bien accueillir. L'Art,
-s'évadant de la geôle du réalisme, accourra pour le saluer et baisera
-ses belles lèvres menteuses, sachant que lui seul possède le grand
-secret de toutes ses manifestations: c'est-à-dire que la vérité est
-entièrement, absolument, affaire de style, tandis que la Vie,—la
-pauvre, la probable, l'inintéressante vie humaine—lasse de se répéter
-au bénéfice de M. Herbert Spencer, des historiens scientifiques et
-des compilateurs de statistiques en général, humblement le suivra et
-tâchera de reproduire, avec son procédé simple et fruste, quelques-unes
-des merveilles dont il parle.
-
-Sans doute il y aura toujours des critiques, comme un certain écrivain
-de la _Saturday Review_, qui reprocheront d'un air grave au diseur
-de contes féériques, son insuffisante connaissance de l'histoire
-naturelle, qui mesureront l'œuvre d'imagination avec leur absence de
-toute faculté imaginative et lèveront d'horreur leurs mains tachées
-d'encre si quelque honnête gentleman, n'ayant jamais dépassé les ifs
-de son jardin, écrit un livre fascinant de voyages comme Sir John
-Mandeville ou, comme le grand Raleigh, une histoire universelle,
-sans rien connaître du passé. Pour s'excuser, ils s'abriteront sous
-l'égide de celui qui fit Prospero le magicien et lui donna pour le
-servir Caliban et Ariel, qui entendit les Tritons souffler dans leurs
-conques autour des récifs de corail de l'Ile Enchantée et les fées se
-chanter l'une à l'autre dans un bois près d'Athènes, qui mena les
-rois fantômes en une procession indistincte parmi les bruyères de la
-brumeuse Ecosse et cacha dans une caverne Hécate et ses sauvages sœurs.
-Ils en appelleront à Shakespeare—ils le font toujours—et citeront ce
-passage tant ressassé sur l'Art qui présente le miroir à la Nature,
-oubliant que ce malheureux aphorisme est à dessein proféré par Hamlet
-pour convaincre les spectateurs de son absolue démence en tout ce qui
-concerne l'art».
-
-CYRILLE.—Hum! Une autre cigarette s'il vous plaît.
-
-VIVIAN.—Mon cher camarade, quoi que vous puissiez dire, ce n'est
-purement qu'une expression dramatique et ne représente pas plus la
-réelle opinion de Shakespeare sur l'art que les discours de Iago ne
-représentent ses opinions sur la morale. Mais laissez-moi terminer ce
-passage:
-
-«L'Art trouve sa perfection en lui-même et non au dehors. On ne saurait
-le juger d'après aucun modèle intérieur. C'est un voile plutôt qu'un
-miroir. Il a des fleurs que ne connaît aucune forêt, des oiseaux que
-nul bois ne possède. Il crée et détruit bien des mondes et peut tirer
-du ciel la lune avec un fil écarlate. A lui les «formes plus réelles
-qu'un vivant», à lui les grands archétypes dont les choses existantes
-ne sont que d'imparfaites copies. A ses yeux la Nature n'a pas de
-loi, pas d'uniformité. Il peut faire à volonté des miracles, et les
-monstres sortent de l'abîme à son appel. Il peut dire à l'amandier de
-fleurir en hiver et faire tomber la neige sur le champ de blé mûr. A sa
-voix, la gelée pose son doigt d'argent sur la bouche brûlante de juin,
-et les lions ailés sortent de leurs repaires au flanc des collines
-Lydiennes. Les dryades, dans les fourrés, l'épient quand ils passent et
-les faunes bruns sourient d'un sourire étrange à son approche. Il a des
-dieux à tête de faucon qui l'adorent et les centaures galopent à ses
-côtés.»
-
-CYRILLE.—J'aime cela. Je puis le voir. Est-ce la fin?
-
-VIVIAN.—Non. Il y a un autre passage, mais purement pratique et qui
-simplement suggère quelques méthodes pour ressusciter cet art perdu du
-Mensonge.
-
-CYRILLE.—Eh bien, avant que vous me le lisiez, j'aimerais à vous
-poser une question. Vous dites que cette vie, «la pauvre, la probable,
-l'inintéressante vie humaine» essaiera de reproduire les merveilles de
-l'Art. Qu'entendez-vous par là? Je puis bien comprendre que vous vous
-opposiez à ce que l'Art soit traité comme un miroir. Vous pensez que
-le génie serait ainsi réduit à l'état d'une glace fêlée. Mais vous ne
-voulez pas dire que vous croyez sérieusement à l'imitation de l'Art par
-la Vie, et que la Vie en fait est le miroir et l'Art la réalité?
-
-VIVIAN.—Je le crois, soyez-en sûr. Si paradoxal que cela semble—et
-les paradoxes sont toujours choses dangereuses—il n'en est pas moins
-vrai que la Vie imite l'Art bien plus que l'Art n'imite la Vie. Nous
-avons tous vu ces temps-ci, en Angleterre, comment un certain type de
-beauté, curieux et fascinant, inventé et accentué par deux peintres
-imaginatifs, a si bien influencé la Vie que partout où l'on va, soit à
-une exposition privée, soit dans un salon artistique on voit, ici, les
-yeux mystiques du rêve de Rossetti, la longue gorge d'ivoire, l'étrange
-mâchoire carrée, la flottante chevelure d'ombre qu'il aimait d'une
-telle ardeur, là la douce pureté de «l'Escalier d'Or», la bouche de
-fleur et le charme languide du «Laus Amoris», le visage pâle de passion
-d'Andromède, les mains fines et la souple beauté de la Viviane dans
-le «Songe de Merlin». Et toujours il en fut ainsi. Un grand artiste
-invente un type et la Vie essaie de le copier, de le reproduire sous
-une forme populaire, comme un éditeur entreprenant. Ni Holbein, ni
-Van Dyck n'ont trouvé en Angleterre ce qu'ils nous ont donné. Ils
-apportèrent avec eux leurs types et la Vie, avec sa faculté aiguë
-d'imitation, se mit à fournir au maître des modèles. Les Grecs, avec
-leur vif instinct de l'art, l'avaient compris; ils plaçaient dans la
-chambre de l'épouse la statue d'Hermès ou celle d'Apollon, pour qu'elle
-enfantât des créatures égales en beauté aux œuvres d'art qu'elle
-fixait dans son extase ou dans sa douleur. Ils savaient que la Vie
-reçoit de l'Art non seulement la spiritualité, la profondeur de pensée
-et de sentiment, le tourment ou la paix de l'âme, mais qu'elle peut se
-façonner sur les lignes mêmes et les couleurs de l'Art et qu'elle peut
-reproduire la dignité de Phidias aussi bien que la grâce de Praxitèle.
-De là leur aversion pour le réalisme. Ils le méprisaient pour des
-raisons purement sociales. Ils sentaient qu'il produit dans les êtres
-une inévitable laideur et c'était d'une raison parfaite. Nous essayons
-d'améliorer les conditions de la race au moyen de l'air pur, de la
-libre clarté solaire, de l'eau saine et de bâtisses hideusement nues
-pour mieux loger le bas peuple. Mais tout cela produit de la santé, non
-de la beauté. Il y faut l'Art, et les vrais disciples du grand artiste
-ne sont pas ses imitateurs d'atelier, mais ceux qui deviennent pareils
-à ses œuvres, qu'elles soient plastiques comme au temps des Grecs ou
-pictoriales comme de nos jours; en un mot, la Vie est le meilleur
-élève, le seul élève de l'Art.
-
-Il en est ainsi en littérature comme en les arts visibles. La forme la
-plus frappante et la plus vulgaire sous laquelle cette loi se montre,
-existe dans ce cas de gamins stupides qui, pour avoir lu les aventures
-de Jack Sheppard ou de Dick Turpin, pillent les étalages de pauvres
-marchandes de pommes, s'introduisent nuitamment dans les boutiques
-de confiseurs, et terrorisent les vieux messieurs rentrant de la
-cité en se jetant sur eux dans les ruelles faubouriennes, avec des
-masques noirs et des revolvers non chargés. Ce phénomène intéressant,
-qui se produit toujours après l'apparition d'une édition nouvelle
-de l'un ou l'autre des livres que je viens de citer, est attribué
-d'ordinaire à l'influence de la littérature sur l'imagination. Mais
-c'est là une erreur. L'imagination est essentiellement créatrice et
-recherche toujours une nouvelle forme. Le petit brigand est simplement
-l'inévitable résultat de l'instinct imitateur de la Vie. Il est un
-Fait, occupé, comme l'est toujours un fait, à essayer de reproduire
-une Fiction et ce que nous voyons en lui se répète sur une plus grande
-échelle dans toute la vie. Schopenhauer a analysé le pessimisme qui
-caractérise la pensée moderne, mais c'est Hamlet qui l'inventa.
-Le monde est devenu triste parce que, jadis, une marionnette fut
-mélancolique. Le Nihiliste, cet étrange martyr sans foi, qui marche à
-l'échafaud sans enthousiasme et meurt pour ce qui le laisse incrédule,
-est un produit purement littéraire. Il fut inventé par Tourgueneff et
-mis au point par Dostoïewsky. Robespierre sortit des pages de Rousseau
-aussi certainement que le Palais du Peuple se dressa sur les _débris_
-d'un roman. La littérature devance toujours la vie. Elle ne la copie
-pas mais la modèle à son gré. Le dix-neuvième siècle, tel que nous
-le connaissons, est, pour une grande part, une invention de Balzac.
-Nos Lucien de Rubempré, nos Rastignac et de Marsay firent leurs débuts
-sur la scène de la _Comédie Humaine_. Nous ne faisons que développer
-avec des notes en bas de page et d'inutiles additions, le caprice ou
-la fantaisie ou la vision créatrice d'un grand romancier. J'ai demandé
-un jour à une dame qui connut intimement Thackeray s'il avait eu
-quelque modèle pour Becky Sharp. Elle me dit que le personnage était
-inventé, mais que l'idée en avait été suggérée en partie à l'auteur
-par une gouvernante habitant dans le voisinage de Kensington Square,
-en compagnie d'une vieille dame riche et très égoïste. Je demandai ce
-qu'était devenue la gouvernante et l'on me répondit que, chose assez
-bizarre, quelques années après l'apparition de _Vanity Fair_, elle
-s'était sauvée avec le neveu de la vieille dame, et, pendant quelque
-temps, fit un grand scandale dans la société, tout à fait dans le
-style et d'après les méthodes de Mrs Rawdon Crawley. Pour finir, elle
-eut des revers, disparut sur le continent et fut aperçue de temps à
-autre à Monte Carlo et autres villes de jeux. Le noble gentleman qui
-donna l'esquisse du Colonel Newcome au même grand sentimentaliste,
-mourut quelques mois après que _The Newcomes_ eurent atteint leur
-quatrième édition, ayant sur les lèvres le mot «Adsum». Peu après la
-publication par M. Stevenson de sa curieuse histoire psychologique
-de transformation, un de mes amis, nommé M. Hyde, se trouvait dans le
-nord de Londres, et, impatient de se rendre à une gare, prit un chemin
-qu'il crut être le plus court, perdit la bonne route, et se trouva dans
-un lacis de rues sordides et de fâcheux aspect. Les nerfs agités, il
-se mit à marcher d'un pas extrêmement rapide, quand, tout à coup, d'un
-passage voûté, un enfant sortit qui vint se jeter dans ses jambes.
-L'enfant tomba sur le pavé; M. Hyde trébucha et lui marcha dessus.
-Pris, bien entendu, d'une grande frayeur et un peu contusionné, le
-petit se mit à hurler et, en quelques secondes, la rue fut pleine de
-voyous qui sortirent des maisons, en fourmillière. On l'entoura, on
-lui demanda son nom. Il allait le donner, quand le souvenir lui vint,
-subit, de l'incident par lequel débute l'histoire de M. Stevenson.
-Rempli d'horreur à la pensée d'avoir réalisé en sa personne cette scène
-terrible et bien écrite, et d'avoir, accidentellement mais réellement,
-répété l'acte que le M. Hyde de la fiction avait commis de propos
-délibéré, il s'enfuit à toutes jambes. Poursuivi de très près, il finit
-par se réfugier dans un laboratoire fortuitement ouvert, où il expliqua
-à un jeune aide qui se trouvait là ce qui venait de lui arriver. Une
-petite somme d'argent servit à dissiper la foule humanitaire et, dès
-que le calme fut revenu, il partit. Comme il sortait, le nom gravé sur
-la plaque de cuivre frappa ses yeux. C'était «Jekyll». Du moins, ce
-devait l'être.
-
-Ici l'imitation, si loin qu'elle fut poussée, était naturellement
-accidentelle. Dans le cas qui va suivre, elle fut consciente. En 1879,
-alors que je venais de quitter Oxford, je rencontrai à une réception,
-dans une ambassade, une femme d'une beauté exotique, très curieuse.
-Nous devînmes de grands amis; nous étions toujours ensemble. Et
-cependant, ce qui m'intéressait le plus en elle, ce n'était pas tant
-sa beauté que son caractère, son absolue indécision de caractère. Elle
-semblait n'avoir aucune personnalité, mais possédait simplement la
-faculté d'en représenter de nombreuses. Parfois, elle se vouait tout
-entière à l'Art, transformait son salon en atelier et passait deux ou
-trois jours par semaine dans les galeries de peintures ou les musées.
-Puis elle se mettait à suivre les courses, portait les vêtements les
-plus sportifs, et ne parlait plus que de paris. Elle délaissait la
-religion pour le mesmérisme, le mesmérisme pour la politique et la
-politique pour les émotions de mélodrame de la philanthropie. Elle
-était, en somme, une façon de Protée, et connut le même échec en toutes
-ses métamorphoses que cet étonnant dieu marin quand Odysseus s'empara
-de lui. Un jour, un roman commença dans une revue française. A cette
-époque je lisais ce genre de récits, et je me souviens de mon intense
-surprise en arrivant à la description de l'héroïne. Elle ressemblait
-si parfaitement à mon amie que je portai la revue à celle-ci qui se
-reconnut immédiatement et en parut fascinée. Je dois vous dire, en
-passant, que l'histoire était traduite d'un écrivain russe décédé, si
-bien que l'auteur n'avait pu prendre mon amie comme type. J'abrège:
-quelques mois plus tard, étant à Venise, je trouvai la revue dans
-le salon de l'hôtel et la pris au hasard, voulant connaître le sort
-de l'héroïne. C'était une bien pitoyable histoire. La jeune fille
-avait fini par fuir avec un homme inférieur à elle en tous points,
-non seulement par sa position sociale, mais par son caractère et son
-intelligence. J'écrivis ce même soir à mon amie une lettre donnant mon
-opinion sur Jean Bellini, les glaces admirables de Florio et la valeur
-artistique des gondoles, mais j'ajoutai un post-scriptum pour lui dire
-que son double de l'histoire s'était conduite de façon bien sotte. Je
-ne sais pourquoi j'écrivis ces lignes mais je me souviens d'avoir été
-hanté par la crainte de la voir imiter l'héroïne. Avant que ma lettre
-lui parvînt, elle s'était enfuie avec un homme qui l'abandonna six
-mois après. Je la revis en 1884, à Paris, où elle demeurait avec sa
-mère et je lui demandai si le récit était pour quelque chose dans son
-action. Elle m'avoua s'être sentie poussée par une force irrésistible à
-suivre pas à pas l'héroïne dans sa marche étrange et fatale et qu'elle
-avait été la proie d'une terreur réelle en attendant impatiemment les
-quelques chapitres de la fin. Quand ils parurent, il lui sembla qu'elle
-était contrainte de les reproduire dans la vie et elle céda à cette
-contrainte. C'est là un exemple très clair de cet instinct d'imitation
-dont je parle, et un exemple tragique à l'extrême.
-
-Je ne veux pas toutefois m'appesantir davantage sur des exemples
-individuels. L'expérience personnelle est un cercle vicieux et très
-limité. Tout ce que je désire montrer, c'est ce principe général que la
-Vie imite l'Art beaucoup plus que l'Art n'imite la Vie et j'ai cette
-conviction que, si vous y réfléchissez sérieusement, vous trouverez
-que cela est vrai. La Vie tend le miroir à l'Art et reproduit quelque
-type étrange imaginé par le peintre ou le sculpteur ou réalise en fait
-ce qui a été rêvé en fiction. Scientifiquement parlant, la base de la
-vie—l'énergie de la vie, dirait Aristote—est simplement le désir
-de l'expression et l'Art présente toujours des formes variées par
-lesquelles cette expression peut se réaliser. La Vie s'en empare et les
-met en œuvre, même si elles devaient la blesser. Des jeunes hommes se
-sont suicidés parce que Rolla et Werther se sont suicidés. Songez à ce
-que nous devons à l'imitation du Christ, à l'imitation de César.
-
-CYRILLE.—La théorie est certainement très curieuse, mais pour la
-compléter, il vous faut me montrer que la Nature n'est pas moins que la
-Vie une imitation de l'Art. Êtes-vous prêt à m'en donner la preuve?
-
-VIVIAN.—Cher ami, je suis prêt à tout prouver.
-
-CYRILLE.—Alors, la Nature suit le paysagiste et lui emprunte ses
-effets?
-
-VIVIAN.—Certainement. De qui nous vient, si ce n'est des
-impressionnistes, les merveilleux brouillards bruns qui viennent se
-traîner dans nos rues, estompant les becs de gaz et changeant les
-maisons en ombres monstrueuses? A qui, si ce n'est à eux et à leur
-maître, devons-nous les délicates nuées d'argent qui flottent sur notre
-fleuve, et font de frêles formes d'une grâce moribonde avec le pont
-courbé et la barque penchante?
-
-L'extraordinaire changement survenu dans le climat de Londres
-pendant ces dix dernières années est dû entièrement à cette école
-particulière d'Art. Vous souriez? Considérez la question à un point
-de vue scientifique ou métaphysique et vous trouverez que j'ai
-raison. Qu'est-ce donc que la Nature? Elle n'est pas la Mère qui nous
-enfanta. Elle est notre création. C'est dans notre cerveau qu'elle
-s'éveille à la vie. Les choses sont parce que nous les voyons, et ce
-que nous voyons, et comment nous le voyons, dépend des arts qui nous
-ont influencés. Regarder une chose et la voir sont deux actes très
-différents. On ne voit quelque chose que si l'on en voit la beauté.
-Alors, et alors seulement, elle vient à l'existence. A présent, les
-gens voient des brouillards, non parce qu'il y en a, mais parce que des
-poètes et des peintres leur ont enseigné la mystérieuse beauté de ces
-effets. Des brouillards ont pu exister pendant des siècles à Londres.
-J'ose même dire qu'il y en eut. Mais personne ne les a vus et, ainsi,
-nous ne savons rien d'eux. Ils n'existèrent qu'au jour où l'art les
-inventa. Maintenant, il faut l'avouer, nous en avons à l'excès. Ils
-sont devenus le pur maniérisme d'une clique, et le réalisme exagéré
-de leur méthode donne la bronchite aux gens stupides. Là où l'homme
-cultivé saisit un effet, l'homme d'esprit inculte attrape un rhume.
-
-Soyons donc humains et prions l'Art de tourner ailleurs ses admirables
-yeux. Il l'a déjà fait, du reste. Cette blanche et frissonnante lumière
-que l'on voit maintenant en France, avec ses étranges granulations
-mauves et ses mouvantes ombres violettes, est sa dernière fantaisie
-et la Nature, en somme, la produit d'admirable façon. Là où elle nous
-donnait des Corot ou des Daubigny, elle nous donne maintenant des Monet
-exquis et des Pissaro enchanteurs. En vérité, il y a des moments, rares
-il est vrai, mais qu'on peut cependant observer de temps à autre, où la
-Nature devient absolument moderne. Il ne faut pas évidemment s'y fier
-toujours. Le fait est qu'elle se trouve dans une malheureuse position.
-L'Art crée un effet incomparable et unique et puis il passe à autre
-chose. La Nature, elle, oubliant que l'imitation peut devenir la forme
-la plus sincère de l'insulte, se met à répéter cet effet jusqu'à ce que
-nous en devenions absolument las. Il n'est personne, aujourd'hui, de
-vraiment cultivé, pour parler de la beauté d'un coucher de soleil. Les
-couchers de soleil sont tout à fait passés de mode. Ils appartiennent
-au temps où Turner était le dernier mot de l'art. Les admirer est un
-signe marquant de provincialisme. D'autre part, ils disparaissent.
-Hier soir Mrs. Arundel insista pour que j'aille à la fenêtre regarder
-un ciel de gloire, suivant son expression. Bien entendu, j'obéis.
-C'est une de ces Philistines absurdement jolies à qui on ne peut rien
-refuser. Qu'ai-je donc vu? Tout simplement un Turner de second ordre,
-un Turner d'une mauvaise époque avec tous les défauts du peintre, les
-pires, exagérés, étonnamment accentués. Je suis d'ailleurs tout prêt
-à reconnaître que la Vie très souvent, commet la même erreur. Elle
-produit ses faux Renés et ses Vautrins truqués, tout comme la Nature
-nous donne un jour un Cuyp douteux et un autre un Rousseau plus que
-contestable. Cependant la Nature, quand elle fait des choses de ce
-genre, nous irrite davantage. Elle semble si stupide, si évidente, si
-inutile. Un pseudo Vautrin peut être délicieux. Un Cuyp douteux est
-insupportable. Je ne veux cependant pas me montrer trop sévère pour la
-Nature. J'espère que le Détroit, surtout à Hastings, n'a pas ressemblé
-trop souvent à un Henry Moore, gris perle avec des feux jaunes, mais
-aussi quand l'Art sera plus varié, la Nature sans doute sera plus
-variée, elle aussi. Qu'elle imite l'Art, je ne pense pas que même
-son pire ennemi puisse le nier. C'est la seule chose qui la garde en
-contact avec l'homme civilisé. Mais ai-je prouvé ma théorie à votre
-satisfaction?
-
-CYRILLE.—Vous l'avez prouvée, ce qui est mieux, à ma
-_dissatisfaction_. Mais en admettant même cet étrange instinct
-d'imitation dans la Vie et dans la Nature, vous admettrez, j'en suis
-sûr, que l'Art exprime le caractère de son époque, l'esprit de son
-temps, les conditions morales et sociales qui l'entourent et sous
-l'influence desquelles il est produit.
-
-VIVIAN.—Certes non, l'Art n'exprime jamais que lui-même. C'est le
-principe de ma nouvelle esthétique et c'est le principe qui, mieux que
-sa liaison essentielle entre la forme et la substance sur laquelle
-insiste M. Pater, qui fait de la musique le type de tous les arts.
-Naturellement, les nations et les individus, avec cette robuste
-vanité naturelle qui est le secret de l'existence, sont toujours sous
-l'impression que c'est d'eux que parlent les Muses, cherchant toujours
-à trouver dans la dignité calme de l'art imaginatif quelque miroir
-de leurs passions troubles, oubliant toujours que le chantre de la
-vie n'est pas Apollon, mais Marsyas. Loin de la réalité, et les yeux
-détournés des ombres de la caverne, l'Art révèle sa propre perfection,
-et la foule étonnée qui épie l'éclosion de la merveilleuse rose aux
-multiples pétales, rêve que c'est son histoire à elle que l'on raconte
-ainsi et que c'est son propre esprit trouvant son expression dans une
-forme nouvelle. Mais il n'en est pas ainsi. L'art supérieur rejette le
-fardeau de l'esprit humain, et profite bien plus d'un nouveau procédé
-ou de matériaux inédits que d'un enthousiasme quelconque pour l'art,
-ou de quelque haute passion, ou d'un grand éveil de la conscience
-humaine. Il se développe purement d'après ses propres lignes. Il n'est
-symbolique d'aucune époque. Ce sont les époques qui sont ses symboles.
-
-Ceux-là même qui tiennent l'art pour représentatif d'un temps, d'un
-lieu et d'un peuple, ne peuvent s'empêcher d'admettre que plus un art
-est imitatif, moins il nous représente l'esprit de son époque. Les
-figures méchantes des empereurs romains nous regardent en ce porphyre
-sombre et ce jaspe tacheté qu'aimaient à travailler les artistes
-réalistes du temps et l'idée nous vient qu'en ces lèvres cruelles et
-ces mâchoires puissantes et sensuelles nous pouvons découvrir le secret
-de la ruine de l'Empire. Mais non. Les vices de Tibère ne pouvaient
-détruire cette civilisation suprême, pas plus que ne pouvaient la
-sauver les vertus des Antonins. Sa chute eut d'autres causes, moins
-intéressantes. Les sybilles et les prophètes de la Sixtine peuvent en
-vérité servir à interpréter pour quelques-uns cette nativité nouvelle
-de l'esprit émancipé que nous nommons la Renaissance. Mais que peuvent
-nous dire sur la grande âme de la Hollande les rustres ivrognes et les
-paysans querelleurs des artistes de ce pays. Plus un art est abstrait,
-plus il est idéal, plus il nous révèle le caractère de son époque.
-Si nous voulons comprendre une nation d'après son art, étudions son
-architecture ou sa musique.
-
-CYRILLE.—Je suis pleinement d'accord avec vous. L'esprit d'une époque
-peut trouver sa meilleure expression dans les arts abstraits, idéals,
-car l'esprit lui-même est idéal et abstrait. Mais pour l'aspect visible
-d'une époque, pour son air, comme on dit, nous devons naturellement
-nous adresser aux arts d'imitation.
-
-VIVIAN.—Je ne le crois pas. Après tout, ce que les arts imitatifs
-nous donnent en réalité, c'est simplement les divers styles d'artistes
-spéciaux ou de certaines écoles d'artistes. Vraiment, vous ne vous
-imaginez pas que les gens du Moyen Age avaient quelque ressemblance
-avec les figures reproduites sur les vitraux, dans la pierre ou le
-bois sculpté, sur les métaux travaillés ou les tapisseries, ou les
-manuscrits enluminés du temps. C'était, il est probable, des gens
-d'aspect très ordinaire, sans rien de grotesque, de remarquable ou de
-fantastique. Le Moyen Age, tel que nous le connaissons en art, est
-simplement une forme déterminée de style et il n'y a aucune raison pour
-qu'un artiste possédant ce style ne le reproduise pas au XIX^e siècle.
-Nul grand artiste ne voit les choses telles qu'elles sont en réalité.
-S'il les voyait ainsi, il cesserait d'être un artiste. Prenons un
-exemple de nos jours. Je crois que vous aimez les japonaiseries. Mais
-vous imaginez-vous vraiment que les Japonais, tels que leur art vous
-les représente, aient jamais existé? Si vous le croyez, vous n'avez
-jamais rien compris de l'art japonais. Les Japonais sont la création
-réfléchie et consciente de certains artistes. Mettez une peinture
-d'Hokusaï ou d'Hokkeï ou de l'un des grands peintres de ce pays devant
-un Japonais ou une Japonaise et vous verrez s'il y a le plus léger
-trait de ressemblance. Les gens qui vivent au Japon ne diffèrent pas
-des Anglais en général; c'est-à-dire qu'ils sont d'une banalité extrême
-et n'ont rien de curieux ou d'extraordinaire. En somme, le Japon tout
-entier est une invention pure. Il n'existe pas de pays semblable, ni
-de telles gens. Récemment, un de nos plus charmants peintres se rendit
-au pays des chrysanthèmes dans l'espoir insensé d'y voir des Japonais.
-Tout ce qu'il vit et eut l'occasion de peindre ce fut quelques
-lanternes et des éventails. 11 fut tout à fait incapable de découvrir
-les habitants; sa délicieuse exposition à la galerie Dowdeswell ne le
-montre que trop bien.
-
-Il ne savait pas que les Japonais sont, comme je l'ai dit, simplement
-un mode de style, une exquise fantaisie d'art. Donc, si vous désirez
-voir un effet japonais, ne vous rendez pas en touriste à Tokio. Restez
-chez vous, au contraire, et plongez-vous dans l'œuvre de certains
-artistes japonais, et alors, quand vous vous serez pénétré de l'esprit
-de leur style et que vous aurez saisi leur mode imaginatif de vision,
-allez quelque après-midi vous asseoir dans le «Park» ou flâner dans
-Piccadilly et si vous n'y voyez pas un effet absolument japonais,
-vous n'en verrez nulle part. Ou bien, pour retourner au passé, prenez
-un autre exemple: les anciens Grecs. Pensez-vous que l'art grec nous
-ait jamais dit ce qu'étaient les habitants de la Grèce? Croyez-vous
-que les femmes athéniennes ressemblaient aux majestueuses figures
-des frises du Parthénon ou à ces merveilleuses déesses assises aux
-frontons triangulaires de cet édifice? Si vous en jugez d'après l'art,
-cette ressemblance fut réelle. Mais lisez un auteur faisant autorité,
-Aristophane, par exemple. Vous trouverez que les dames d'Athènes
-se laçaient étroitement, portaient des chaussures à hauts talons,
-teignaient leurs cheveux en jaune, se fardaient et mettaient du rouge,
-exactement comme une fashionable imbécile ou une femme légère de nos
-jours. La vérité, c'est que la vision rétrospective des siècles passés
-nous est donnée toute par l'art, et, très heureusement, l'art ne nous a
-jamais dit la vérité.
-
-CYRILLE.—Mais les portraits modernes par les peintres anglais, qu'en
-dites-vous? Ils ressemblent sans aucun doute à ceux qu'ils veulent
-représenter?
-
-VIVIAN.—Oui, tout à fait. Ils ressemblent tellement aux modèles que
-dans cent ans personne ne croira plus à l'existence de ceux-ci. Les
-seuls portraits auxquels on croit sont ceux où il y a peu du modèle et
-beaucoup de l'artiste. Les dessins faits par Holbein d'hommes et de
-femmes de son temps nous donnent le sentiment de leur absolue réalité.
-Mais c'est simplement parce que Holbein força la Vie à accepter ses
-conditions, à se contenir dans les limites qu'il lui fixa, à reproduire
-son type et à paraître ce qu'il voulait qu'elle parût. C'est le style
-qui nous fait croire en quelque chose, rien que le style. La plupart de
-nos portraitistes modernes sont voués à l'oubli absolu. Ils ne peignent
-que ce qu'ils voient. Ils peignent ce que voit le public et le public
-ne voit jamais rien.
-
-CYRILLE.—Eh bien, après cela, j'aimerais entendre la fin de votre
-article.
-
-VIVIAN.—Avec plaisir. Fera-t-il du bien, je ne saurais le dire. Notre
-siècle est certainement le plus borné et le plus prosaïque qui fut
-jamais. Voyez, le Sommeil lui-même nous trompe; il a fermé les portes
-d'ivoire et ouvert celles de corne. Les rêves des nombreuses classes
-moyennes de ce pays, tels qu'ils sont racontés dans les deux gros
-volumes écrits sur ce sujet par M. Myers et dans les «Transactions of
-the Physical Society», sont ce que j'ai jamais lu de plus déprimant.
-Il n'y a pas même un beau cauchemar. C'est banal, sordide et ennuyeux.
-Quant à l'Eglise, je ne puis concevoir un meilleur élément de culture
-pour un pays que la présence d'un corps d'hommes dont le devoir est de
-posséder la foi au surnaturel, d'accomplir des miracles quotidiens, et
-de garder vivante cette faculté de création mythique si essentielle
-pour l'imagination. Or, dans l'Eglise d'Angleterre, un homme réussit,
-non par la foi, mais par l'incroyance. Notre Eglise est la seule où le
-sceptique est à l'autel et où saint Thomas est tenu pour l'idéal de
-l'apôtre. Plus d'un digne pasteur dont la vie s'écoule en d'admirables
-labeurs de tendre charité, vit dans l'ombre et meurt inconnu, mais
-il suffit à quelque étudiant, sorti de l'une ou l'autre de nos
-Universités, d'esprit léger et sans éducation, de monter en chaire et
-d'exprimer des doutes sur l'arche de Noé, l'âne de Balaam ou Jonas et
-la baleine, pour que la moitié de Londres vienne en foule l'écouter
-et s'asseoir bouche béante d'admiration pour sa superbe intelligence.
-Il faut beaucoup regretter le développement du sens commun dans
-l'Eglise d'Angleterre. C'est en réalité une concession dégradante à
-une forme impérieuse de réalisme. Et c'est stupide aussi. La cause en
-est une entière ignorance de la psychologie. L'homme peut croire à
-l'impossible, il ne peut jamais croire à l'improbable. Mais il me faut
-lire la fin de mon article:
-
-«Ce que nous avons à faire, ce qu'il est, en tout cas, de notre
-devoir de faire, c'est de ressusciter cet art ancien du Mensonge.
-Les amateurs, dans le cercle domestique, aux lunchs littéraires, aux
-thés d'après-midi seront à même de faire beaucoup pour l'éducation du
-public. Mais ce n'est là que le côté léger et gracieux du mensonge,
-tel qu'on l'entendait sans doute aux dîners de Crète. Il y a bien
-d'autres formes. Mentir dans le but de se procurer quelque avantage
-personnel immédiat, par exemple mentir dans un but moral, comme on
-dit, bien que plutôt déprécié par la suite fut extrêmement populaire
-dans le monde antique. Athena rit en écoutant Odysseus lui dire «ses
-mots de plaisanterie sournoise», suivant l'expression de M. William
-Morris; la gloire du mensonge illumine le front pâle du héros sans
-tache de la tragédie d'Euripide et met au rang des plus nobles femmes
-du passé la jeune épouse de l'une des odes d'Horace les plus exquises.
-Plus tard, ce qui d'abord n'avait été qu'un instinct naturel s'éleva
-jusqu'à devenir une science raisonnée. Des règles minutieuses furent
-établies pour guider l'humanité et une importante école de littérature
-se groupa pour l'étude de ce sujet. Vraiment, quand on se rappelle
-l'excellent traité philosophique de Sanchez sur toute la question, on
-ne peut se défendre du regret que personne n'ait jamais pensé à publier
-une édition résumée et bon marché des œuvres de ce grand casuiste. Un
-petit bréviaire ayant pour titre: «Quand et comment doit-on mentir»,
-édité sous une forme attrayante, et pas trop coûteux, serait sans
-doute de très grande vente et rendrait un vrai service pratique à bien
-des gens sérieux et de pensée profonde. Mentir dans le but de faire
-progresser la jeunesse, ce qui est la base de l'éducation familiale,
-est un art qui végète encore, et ses avantages sont mis en lumière
-de si admirable façon dans les premiers livres de la _République_ de
-Platon qu'il est superflu de s'y attarder. C'est un mode de mensonge
-pour lequel toutes les bonnes mères ont des capacités spéciales, mais
-il est susceptible d'être développé bien davantage et il est triste que
-le «School Board» l'ait tenu pour méprisable. Mentir pour un salaire
-mensuel est une chose bien connue dans Fleet-Street et la profession
-de _leader_ politique n'est pas sans avantages. Mais on donne cet
-emploi comme étant un peu morne et certes il ne mène guère au delà
-d'une sorte d'obscurité de parade. La seule forme du mensonge qui soit
-absolument au-dessus du reproche, c'est le Mensonge pour lui-même,
-et le plus haut développement qu'elle puisse atteindre, nous l'avons
-indiqué déjà, c'est le Mensonge en Art. De même que ceux qui n'aiment
-pas Platon plus que la Vérité ne peuvent franchir le seuil d'Académus,
-ceux qui n'aiment pas la Beauté plus que la Vérité ne connaissent pas
-le tabernacle secret de l'Art. Le solide et lourd intellect Britannique
-gît dans le désert de sable comme le Sphinx du conte merveilleux
-de Flaubert et la fantaisie, _la Chimère_, danse autour de lui et
-l'appelle de sa voix menteuse au son de flûte. Il ne peut maintenant
-l'entendre, mais quelque jour, cela est sûr, quand nous serons tous
-fatigués à mourir de la banalité de la fiction moderne, il l'entendra
-et tentera de lui emprunter ses ailes.
-
-Et quand poindra ce jour ou que rougeoira ce couchant, quelle joie sera
-la nôtre! Les faits seront méprisés, on verra la Vérité pleurer sur
-ses entraves et le Roman merveilleux revisitera la terre. L'aspect du
-monde, même, changera pour l'étonnement de nos regards. Behemoth et
-Leviathan surgiront de la mer et nageront autour des galères à haute
-poupe, comme sur les cartes délicieuses de ces temps où les livres de
-géographie pouvaient se lire. Les dragons parcourront les déserts et le
-phénix, hors de son nid de flamme, ira planer dans l'air. Nous poserons
-nos mains sur le basilic et verrons la pierre précieuse cachée dans
-la tête du crapaud. Mâchant son avoine d'or, l'Hippogriffe sera notre
-docile monture et l'Oiseau bleu planera sur nos têtes, chantant les
-choses impossibles et belles, les choses adorables et qui n'arrivent
-jamais, les choses qui ne sont pas et qui devraient être. Mais avant
-que ceci ne vienne, il nous faut cultiver l'art perdu du mensonge.»
-
-CYRILLE.—Alors, il faut le cultiver de suite. Mais pour éviter toute
-erreur, dites-moi, je vous prie, en peu de mots, les doctrines de
-l'esthétique nouvelle.
-
-VIVIAN.—Les voici donc, brièvement. L'Art n'exprime jamais que lui.
-Il a une vie indépendante, comme la pensée, et se développe purement
-dans un sens qui lui est propre. Il n'est pas nécessairement réaliste
-dans un siècle de réalisme, ni spirituel dans un âge de foi. Bien loin
-d'être la création de son temps, il est d'ordinaire en opposition
-directe avec lui, et la seule histoire qu'il nous conserve est celle
-de la marche qu'il a suivi. Parfois, il revient sur ses pas et
-ressuscite quelque forme antique, ainsi qu'il advint dans le mouvement
-archaïstique du dernier art grec et dans le préraphaélisme de nos
-jours. D'autres fois, il devance absolument son époque et l'œuvre qu'il
-produit exige qu'un autre siècle encore se passe pour qu'elle soit
-comprise, appréciée et goûtée. Dans aucun cas, il ne représente son
-temps. Passer de l'art d'une époque à l'époque elle-même est la grande
-erreur de tous les historiens.
-
-La seconde doctrine est celle-ci. Tout art mauvais vient d'un retour
-à la Vie et à la Nature et de leur élévation au titre d'idéal. La Vie
-et la Nature peuvent être quelquefois utilisé comme faisant partie
-des matériaux de l'Art, mais pour qu'elles rendent à celui-ci quelque
-service, il faut les traduire tout d'abord en conventions artistiques.
-Quand l'Art abandonne son procédé imaginatif, il abandonne tout.
-
-Le Réalisme, comme méthode, est un complet insuccès et les deux
-choses que doit éviter tout artiste sont la modernité de la forme
-et la modernité du sujet. Pour nous, qui vivons au dix-neuvième
-siècle, n'importe quel siècle peut offrir un sujet convenable pour
-l'art, excepté le nôtre. Les seules choses qui soient belles sont
-celles qui ne nous concernent pas. C'est, pour avoir le plaisir de
-me citer moi-même, justement parce que Hécube ne nous est rien, que
-ses douleurs sont un motif excellemment tragique. D'ailleurs, ce
-n'est que le moderne qui devient démodé. M. Zola s'asseoit pour nous
-donner un tableau du second Empire. Qui se soucie maintenant du second
-Empire? Cela est suranné. La Vie va plus vite que le Réalisme, mais le
-Romantisme précède toujours la Vie.
-
-La troisième doctrine est que la Vie imite l'Art beaucoup plus que
-l'Art n'imite la Vie. Cela vient non seulement de l'instinct imitateur
-de la Vie, mais du fait que le but raisonné de la vie est de trouver
-expression et que l'Art lui offre certaines formes de beauté pour la
-réalisation de cette énergie. C'est une théorie qu'on n'a jamais émise,
-mais elle est extrêmement féconde et jette une lumière tout à fait
-nouvelle sur l'histoire de l'Art.
-
-Il s'ensuit, comme corollaire, que la Nature extérieure imite l'Art.
-Les seuls effets qu'elle puisse nous montrer sont ceux que nous avons
-déjà vus en poésie ou en peinture. C'est le secret du charme de la
-Nature aussi bien que l'explication de sa faiblesse.
-
-La révélation finale est que le Mensonge, le récit de belles choses
-fausses, est le but même de l'Art. Mais de ceci je crois avoir assez
-longuement parlé. Et maintenant, allons sur la terrasse où «le paon
-blanc erre comme un fantôme,» tandis que l'étoile du soir «glace
-d'argent le gris du ciel.» Au crépuscule, la nature devient un effet
-merveilleusement suggestif et n'est pas sans beauté, bien que peut-être
-elle serve surtout à illustrer des citations de poètes. Venez! nous
-avons assez longtemps parlé.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Plume, Crayon, Poison
-
-Etude en vert
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Plume, Crayon, Poison
-
-
-C'EST un reproche qu'on adresse sans cesse aux artistes et aux
-écrivains de ne pouvoir jamais être, sinon très imparfaitement, des
-hommes d'action. Il est cependant naturel qu'il en soit ainsi. Cette
-pensée fixe, cette ardeur véhémente qui caractérisent un tempérament
-d'artiste excluent forcément d'autres qualités. Pour ceux que préoccupe
-la beauté de la forme, rien autre chose au monde ne saurait être de
-quelque importance. Encore est-il à cette règle nombre d'exceptions.
-Rubens fut ambassadeur, Gœthe conseiller d'Etat, et Milton secrétaire
-latin de Cromwell. Sophocle avait un emploi civil dans sa ville natale;
-les humoristes, critiques et romanciers de l'Amérique ne désirent
-rien tant que de représenter leur pays à l'étranger; enfin l'ami de
-Charles Lamb, Thomas Griffiths Wainewright, le sujet de cette petite
-étude, malgré un tempérament très artistique, eut beaucoup d'autres
-maîtres que l'art, et ne se contenta point d'être poète, peintre,
-critique d'art, antiquaire, prosateur, amateur de tout ce qui est beau,
-jouisseur de tout ce qui est délicieux, mais fut aussi un faussaire
-d'une habileté prodigieuse et un subtil et mystérieux empoisonneur,
-peut-être sans rival dans ce siècle et dans tous les autres.
-
-Cet homme remarquable, si puissant avec «la plume, le crayon et le
-poison», comme l'a dit un grand poète de ce temps, était né à Cheswick,
-en 1794. Son père était le fils d'un avoué estimé de Gray's Inn et
-d'Hatton Garden. Sa mère était la fille du célèbre docteur Griffiths,
-le directeur et le fondateur de la «_Monthly review_», l'associé, dans
-une autre entreprise littéraire, de Thomas Davies, ce libraire fameux
-dont Johnson a dit qu'il n'était pas un libraire, mais «un gentilhomme
-qui s'occupe de livres», l'ami de Goldsmith et de Wedgwood, une des
-célébrités de son époque. Mrs. Wainewright mourut, à l'âge de vingt
-et un ans, en le mettant au monde; un article nécrologique nous parle
-du caractère aimable, des talents de la défunte et termine par ce
-compliment flatteur: «elle passe pour avoir compris mieux que personne
-les écrits de M. Locke.» Le père ne survécut pas longtemps à sa jeune
-femme; l'enfant fut élevé par son grand-père, puis, après la mort de ce
-dernier, en 1803, par son oncle, George Edouard Griffiths, qu'il devait
-empoisonner. Son enfance se passa à Linden House, Furnham Green, en
-l'un de ces vastes domaines qu'ont malheureusement fait disparaître les
-invasions de nos entrepreneurs de bâtisses suburbains. Ce fut à ses
-riants jardins et aux beaux ombrages de son parc qu'il dut cet amour
-simple et passionné de la nature qui ne devait jamais l'abandonner, et
-qui le rendit sensible, et d'une façon si particulière, à l'inspiration
-toute moralisatrice de Wordsworth. L'Académie de Charles Burney, à
-Hammersmith, le compta au nombre de ses écoliers. M. Burney était le
-fils d'un historien de la musique, et le proche parent de ce jeune
-garçon qui devait être son élève le plus remarquable. C'était un homme,
-paraît-il, très cultivé; et, après des années, Wainewright parlait
-souvent de lui, en des termes très affectueux, comme d'un philosophe,
-d'un archéologue et d'un maître admirable qui, en estimant à sa
-valeur l'éducation intellectuelle, n'ignorait point non plus toute
-l'importance d'un premier enseignement moral. M. Burney fut aussi le
-premier à guider le talent artistique du jeune homme et M. Hazlitt nous
-parle d'un album de dessins qui existe encore, où Wainewright montre
-déjà un sentiment vif et original de la nature. En réalité la peinture
-le fascina tout d'abord. Ce n'est que beaucoup plus tard qu'il allait
-chercher à se manifester par la plume et le poison.
-
-Avant qu'il en fût arrivé là, des romans, des rêves juvéniles et
-chevaleresques l'entraînèrent à la vie militaire et il entra dans
-la garde. Mais la dissipation insouciante de ses compagnons devait
-choquer son tempérament si affiné; au surplus il se sentait né pour une
-autre existence. Il se dégoûta vite du service. «L'art, nous dit-il,
-avec un accent de ferveur qui nous émeut, l'art toucha son renégat;
-parvenu jusqu'à ses pures hauteurs, je vis se dissiper les brouillards
-pernicieux; ma sensibilité desséchée, flétrie, se renouvela; et elle
-eut cette douce floraison qui ravit les âmes simples.» Mais l'art
-n'était pas la seule cause de ce changement: «Les écrits de Wordsworth,
-nous expliqua-t-il, contribuèrent beaucoup à calmer le trouble affolant
-qui suit toujours des transformations si soudaines. Je pleurai sur ses
-poèmes des larmes de bonheur et de gratitude.» Renonçant donc aux rudes
-exercices de la caserne et aux bavardages grossiers du mess, il quitta
-l'armée et revint à Linden-House, enflammé d'un nouvel enthousiasme
-pour l'étude. Alors une cruelle maladie le terrassa quelque temps.
-Selon son expression, elle «le brisa comme un vase d'argile». Si
-indifférent quand il s'agissait d'infliger une peine aux autres, il
-retrouvait des nerfs délicats pour sentir lui-même toute l'acuité de la
-douleur. Blessé par la vie, la souffrance le ramena sur lui-même; il
-erra dans cette terrible vallée de la mélancolie dont tant de grands
-esprits, peut-être plus grands que lui, ne sont jamais sortis.
-
-Mais il était jeune: il n'avait que vingt-cinq ans, et il s'éleva
-bientôt «des eaux noires de la mort», comme il les appelle, jusqu'à
-l'air plus respirable de l'humanisme. Comme il se remettait de la
-maladie qui venait presque de le conduire aux portes du tombeau, il eut
-l'idée de traiter la littérature comme un art: «Avec John Woodwill,
-s'écrie-t-il, je prétends que ce serait une existence de dieux de
-régner sur un tel élément» et de voir, d'entendre, d'écrire des choses
-magnifiques!
-
- «Ces hauts et savoureux effluves de la vie
- N'ont aucun alliage de mortalité.»
-
-Il n'est pas possible de s'y méprendre: c'est bien le cri d'un homme
-qui ressent pour les lettres une véritable passion: «Voir, entendre, et
-écrire des choses magnifiques.» Tel était son but.
-
-Scott, le directeur du _London Magazine_, soit que le génie de
-Wainewright l'eût frappé, soit qu'il eût subi l'étrange fascination
-que le jeune homme exerçait sur tout son entourage, lui demanda une
-série d'articles artistiques, et ce fut sous une série de pseudonymes
-de fantaisie qu'il commença son apport à la littérature de son
-temps. _Janus Weathercock_, _Egomet Bonmot_ et _Van Vinkvooms_, tels
-sont quelques-uns des masques grotesques qu'il choisit pour cacher
-son sérieux ou révéler son esprit. Un masque nous parle plus qu'un
-visage. Les déguisements rendaient plus sensibles sa personnalité.
-Avec une rapidité incroyable il s'imposa. Charles Lamb parle de «cet
-aimable Wainewright au cœur léger» et dont le style est parfait. Nous
-entendons dire qu'il traite à un _petit dîner_: Macready, John Forster,
-Maginn, Talfourd, Sir Wentworth Dilke, le poète John Clare, et autres
-célébrités. Comme Disraeli, il avait résolu d'étonner la ville par ses
-façons de dandy, qu'Hazzlitt regardait comme les signes d'une nouvelle
-mode littéraire; on vantait ses belles bagues, les antiques camées dont
-il épinglait ses cravates, la nuance légèrement saumonée de ses gants;
-avec sa riche chevelure bouclée, ses beaux yeux, ses mains fines, il
-possédait ce don charmant et dangereux d'être différent des autres. Il
-y avait en lui quelque chose du Lucien de Rubempré de Balzac. Parfois
-aussi il nous rappelle Julien Sorel. De Quincey le vit un soir. C'était
-à un dîner chez Charles Lamb. «Parmi les convives, tous hommes de
-lettres, vint s'asseoir un meurtrier», nous dit-il, et il se met à
-nous conter comment, après avoir été malade tout le jour, et jusqu'à
-maudire l'humanité, il s'était senti pris d'intérêt devant ce jeune
-écrivain dont les manières affectées lui semblaient cacher une réelle
-sensibilité. Comme son intérêt eût été plus grand, bien que d'un tout
-autre genre, s'il eût appris de quel crime terrible était coupable cet
-hôte aimable que Lamb semblait tant admirer!
-
-A la vie de Wainewright, en effet, s'appliquent naturellement les trois
-rubriques que nous suggère M. Swinburne, et même on peut admettre sans
-trop de difficulté que si on néglige ses exploits dans le domaine du
-poison, l'œuvre qu'il nous a laissée justifie mal sa réputation.
-
-Mais, à cette époque, c'étaient seulement les philistins qui, pour
-juger un écrivain, lui demandaient grossièrement compte de sa
-production. Ce jeune dandy cherchait à être quelqu'un bien plutôt
-qu'à faire quelque chose. Il pensait que la vie elle-même est un art
-et qu'elle a ses différents styles comme les arts qui essaient de
-l'exprimer. Au surplus, son œuvre n'est point sans intérêt. Nous savons
-que William Blake s'arrêta un jour à l'Académie royale devant un de
-ses tableaux et qu'il déclara que «c'était très beau». Il a été comme
-«l'ébaucheur» de ce que d'autres ont réalisé, bien après lui. Il a
-eu, comme nos lettrés modernes, ce goût de culture générale que l'on
-déclare volontiers indispensable. Il écrit sur la Joconde, les premiers
-poètes français et la Renaissance italienne. Il aime les camées
-anciens, les tapis persans, les traductions de l'époque d'Elisabeth, de
-_Cupidon et Psyché_, _Le Songe de Polyphile_, et les belles reliures,
-et les premières éditions, et les épreuves aux larges marges. Il est
-extrêmement sensible à la richesse d'une habitation, et ne se fatigue
-pas de nous décrire les chambres dans lesquelles il vit ou plutôt
-celles dans lesquelles il aurait voulu vivre. Il a ce curieux amour du
-vert qui, chez les individus, est le signe d'un goût artistique très
-fin et dénote chez un peuple le relâchement ou même la corruption des
-mœurs. Comme Baudelaire, il aimait beaucoup les chats et, avec Gautier,
-il se sentait fasciné par ce «doux monstre de marbre», l'hermaphrodite
-de Florence et du Louvre.
-
-Je l'avoue: dans ses descriptions, dans ses conseils sur l'ameublement,
-il ne s'affranchit pas toujours entièrement de son époque, il en subit
-le mauvais goût. Mais il est certain qu'il fut l'un des premiers à
-reconnaître le principe d'une libre esthétique, j'entends l'harmonie
-véritable de toutes les choses réellement belles, indépendamment de
-leur âge, de leur place, de leur école et de leur genre. Il comprit
-qu'en décorant une chambre qui n'est pas destinée à une exposition,
-mais à notre vie, nous ne devions pas songer à quelque reconstruction
-archéologique du passé, et ne pas nous infliger des besoins artificiels
-par amour de l'exactitude historique. A ce point de vue il a
-complètement raison. Ce qui est beau appartient à tous les temps.
-
-Voilà pourquoi dans sa bibliothèque, ainsi qu'il nous l'a décrite,
-derrière un vase délicat de la céramique grecque, dont les gracieuses
-peintures évoquent la beauté évanouie, nous trouvons une estampe
-d'après Michel Ange, la «Sibylle de Delphes» et la «Pastorale» de
-Giorgione. Ici, un fragment de majolique florentine; là, une lampe d'un
-travail primitif, trouvée dans la tombe de quelque vieux romain. Sur la
-table se trouve un livre d'Heures, «placé dans une couverture d'argent
-massif, dorée et travaillée, portant d'élégantes devises, et semée
-de fins brillants et de rubis», et tout à côté «se blottit un vilain
-petit monstre, un lare, peut-être, déterré dans les champs ensoleillés
-de la Sicile.» De sombres bronzes antiques forment un contraste avec
-d'imposants Christs en croix, au pâle éclat, l'un sculpté sur ivoire,
-l'autre modelé en cire.» Wainewright a sa mignonne bonbonnière Louis
-XIV ornée d'une miniature de Petitot, ses théières «de biscuit bruni,
-recouvertes de filigranes», ses casiers de maroquin citron et son
-fauteuil «vert pomone».
-
-Au milieu de ses livres, de ses figurines, de ses estampes, il nous
-apparaît comme un amateur passionné, un connaisseur subtil, regardant
-sa collection de Marc Antoine, le «Liber studiorum» de Turner
-dont il était un admirateur enthousiaste, ou examinant à la loupe
-quelques-unes de ses pierres antiques: «la tête d'Alexandre sur un
-onyx de deux strata», ou «ce superbe haut relief sur cornaline, le
-Jupiter Ægiochus». Il avait su réunir de fort belles estampes, et il
-nous donne des conseils très utiles pour former une collection. Tout en
-appréciant l'art moderne, il prêta toujours beaucoup d'importance à la
-reproduction des anciens chefs-d'œuvre; ce qu'il a écrit sur l'intérêt,
-sur la valeur des statues de plâtre est d'une justesse admirable.
-
-Comme critique il s'occupait principalement des impressions complexes
-que lui avait causé une œuvre d'art, car il est indubitable qu'en
-esthétique il importe avant tout d'avoir des sensations. Il ne se
-souciait pas du tout des discussions abstraites sur la nature du beau,
-et la méthode historique, qui a été si fructueuse, était inconnue de
-son temps, mais il n'oublia jamais cette grande vérité que l'art ne
-s'adresse d'abord ni à l'intelligence, ni au sentiment, mais au sens
-artistique; à plusieurs reprises il nous montre ce sens artistique, ce
-goût comme il l'appelle, éduqué, perfectionné par de fréquents contacts
-avec les chefs-d'œuvre et finissant par devenir comme une sorte de
-jugement à toute épreuve. Non pas, à la vérité, qu'il n'y ait des modes
-en art comme il y en a dans l'habillement et que nous puissions tout à
-fait nous affranchir de l'influence de la coutume et de l'influence de
-la nouveauté. Wainewright pour sa part ne le pouvait pas, et d'ailleurs
-il reconnaissait avec franchise combien il est difficile de se faire
-une idée juste d'une œuvre contemporaine. Mais en général son goût est
-bon et sûr. Il admirait Turner et Constable à une époque où l'on ne
-parlait pas autant d'eux qu'on le fait à présent. D'un bon paysagiste
-il sentait bien qu'il faut réclamer d'autres qualités qu'un «métier
-habile et une exactitude de copiste». Etudiant de Crome «la scène dans
-les bruyères près de Norwich», il observe que ce tableau nous montre
-«comment une étude trop minutieuse des éléments à leurs moments de
-fureur, peut produire une œuvre insipide et sans intérêt». Du paysage
-en vogue à son époque il dit que «c'est simplement une énumération
-de collines et de vallées, de pieds d'arbres et d'arbustes, de cours
-d'eau, de prairies, de cottages et de maisons, un peu plus qu'une
-topographie, une sorte de carte enluminée où l'on cherche en vain les
-arcs-en-ciel, les pluies, les brouillards, les halos, les larges rayons
-perçant les nuages, les orages, les étoiles, bref tout ce qui touche
-surtout un vrai peintre.» Il sentait une grande répugnance pour ce
-qui est banal ou vulgaire, et s'il était heureux d'inviter Wilkie à
-dîner il se souciait aussi peu des tableaux de David que des poèmes de
-Crabbe. Il n'approuvait point les tendances imitatrices et réalistes
-de son temps et, il ne nous le cache point, l'intérêt qu'il portait à
-Fuseli était dû surtout à ce fait que le petit Suisse ne croyait pas
-à l'obligation pour un artiste de peindre seulement ce qu'il voyait.
-Dans un tableau, ce qu'il prise davantage, c'est la composition, la
-beauté et la noblesse des lignes, la richesse de la couleur, et la
-puissance créatrice. Ce n'était point d'ailleurs un dogmatique. «On
-ne peut juger une œuvre d'art, dit-il, que d'après les lois qui
-l'ont inspirée: tout se borne à savoir si ses différentes parties
-s'harmonisent entre elles.» Voilà un de ses meilleurs aphorismes. En
-étudiant des peintres aussi différents que Landseer et Martin, Stothard
-et Ety, il cherche toujours pour se servir d'une phrase désormais
-classique, «à voir l'œuvre comme elle est dans la réalité».
-
-Cependant, ainsi que je l'ai déjà remarqué, il n'est jamais bien à son
-aise avec les œuvres des contemporains. «Le présent, écrit-il, m'offre
-une confusion d'images presque aussi agréable qu'une première lecture
-d'Arioste. Le moderne m'éblouit. J'ai besoin du télescope du temps pour
-regarder les choses. Elia se plaint de ne pas pouvoir discerner les
-mérites d'un poème manuscrit. L'impression, dit-il excellemment, les
-met en lumière. Une tonalité de cinquante années produit le même effet
-pour un tableau.» Ce qui le rend heureux c'est d'écrire sur Watteau
-et Lancret, sur Rubens et Giorgione, sur Rembrandt, Corrège et Michel
-Ange; il est encore plus heureux d'écrire sur l'art grec. Le gothique
-le touchait peu, mais l'art classique et l'art de la Renaissance lui
-furent toujours chers. Il comprit tout ce que notre école anglaise
-gagnerait à étudier la sculpture grecque; ainsi ne se lasse-t-il pas
-de recommander aux jeunes artistes de demander leurs inspirations au
-génie qui sommeille dans les marbres et les méthodes des Hellènes.
-
-«Dans ses jugements sur les grands maîtres italiens, dit de Quincey,
-on sent une sincérité d'accent et une sensibilité toute personnelle;
-c'est un homme qui parle de lui-même et non pas seulement d'après
-les livres.» Rien ne l'honore davantage que ses efforts constants
-pour restaurer le style et lui donner toute la force d'une tradition
-raisonnée. Mais, il le savait bien, ni leçons, ni congrès, ni projets
-pour l'avancement des beaux-arts ne pouvaient avoir un résultat. Avec
-l'esprit pratique de Toynbee Hall, il préconise sagement un autre
-moyen: «Le public, dit-il, doit avoir constamment devant les yeux des
-chefs-d'œuvre.»
-
-Comme on doit s'y attendre d'un peintre, ses critiques d'art sont
-pleines d'expressions techniques.
-
-Sur le tableau de Tintoret «Saint-George délivrant du dragon la
-princesse Egyptienne», voici ce qu'il écrit:
-
-_La robe de Sabra, chaudement enluminée de bleu de Prusse, se détache
-des fonds de vert pâle avec son écharpe de vermillon et ces deux
-couleurs, d'un splendide éclat, se trouvent répétées en une tonalité
-plus basse dans les vêtements aux colorations de pourpre, sur l'armure
-bleu de fer du saint; et encore dans les draperies de limpide azur des
-premiers plans qui forment une large harmonie avec les ombres indigo
-de la haute forêt entourant le château._
-
-Et ailleurs, il parle savamment d'un «délicat Schiavone, varié comme
-un parterre de tulipes, avec une richesse merveilleuse de teintes
-mourantes», et d'un portrait dont «les carnations ressemblent à la
-pulpe d'un fruit».
-
-D'ordinaire il agit avec les impressions qu'il reçoit d'un tableau,
-comme si leur ensemble devait former une nouvelle œuvre d'art, et
-il essaie de les traduire en des mots qui produisent, comme on l'a
-vu, un effet pareil sur l'imagination et la sensibilité. Il fut un
-des premiers à s'exercer dans ce genre qu'on appelle la littérature
-d'art et qui a trouvé en MM. Ruskin et Browning ses plus parfaits
-représentants. Sa description du _Repas italien_ de Lancret où «une
-jolie fille brune, riant de ses malices, se vautre sur l'herbe poudrée
-de marguerites» est, à certains égards, charmante.
-
-Voici sa paraphrase sur le crucifiement de Rembrandt. Elle a tous les
-caractères de son style:
-
-_Les ténèbres—ténèbres de suie, ténèbres de mauvais
-augure—enveloppent toute la scène. Seulement sur le bois maudit, comme
-à travers une effrayante crevasse dans la voûte obscure, une pluie
-diluvienne, sans couleur, un flot de pluie et de neige, tombe à force,
-répandant une lumière grise, une lumière d'hallucination, plus horrible
-encore que la nuit palpable. Alors la terre tremble à tout moment
-jusqu'en ses profondeurs! La croix enténébrée tremble! Et pourtant les
-vents sont tombés, l'air stagne! Mais un sourd grondement retentit, et
-beaucoup de misérables commencent à fuir de la colline. Les chevaux
-sentent l'épouvante prochaine et deviennent indomptables. Le moment
-est bien proche où de sa propre volonté, déchiré, défaillant, perdant
-son sang en ruisseaux par son côté entr'ouvert, le front, la poitrine
-fondus en sueurs, et la langue noire, brûlée par la soif ardente de la
-mort, Jésus crie: «J'ai soif!»_
-
-_Le mortel vinaigre est élevé jusqu'à lui._
-
-_A présent sa tête se penche et son corps sacré, privé de vie, se
-balance sur la croix. Un linceul de flamme brille comme un éclair
-et disparaît; les montagnes du Carmel et du Liban se fendent en
-deux; la mer roule au delà de ses sables ses vagues noires. La terre
-s'entr'ouvre et les tombeaux rendent leurs cadavres. Morts et vivants
-se mêlent dans une confusion extraordinaire et se précipitent à travers
-la cité Sainte où les attendent de nouveaux prodiges. Le voile du
-temple, le voile impénétrable! est déchiré du haut en bas et le lieu
-redouté qui récèle les Mystères des Hébreux: l'arche d'alliance, les
-tables de la loi et le chandelier à sept branches, la lumière des
-flammes surnaturelles l'entr'ouvre à cette multitude que Dieu vient
-d'abandonner._
-
-_Rembrandt ne_ peignit _jamais cette esquisse, et il eut bien raison.
-Il aurait perdu tout son charme en écartant ce voile d'indécision
-troublante derrière lequel l'imagination dans le doute peut se donner
-libre carrière. A présent son œuvre est quelque chose, dirait-on, dans
-un autre monde. Un abîme profond nous en sépare, que le corps ne peut
-franchir et que seul peut atteindre notre esprit._
-
-Dans ce passage composé, l'auteur nous l'apprend, «avec une sorte de
-terreur religieuse», il y a bien des traits qui sont «terribles» et
-plus encore qui sont tout à fait horribles, mais cela ne va point
-sans une certaine puissance de touche, et aussi une certaine violence
-et crudité de paroles qui serait une qualité et qu'on apprécierait
-beaucoup à notre époque, et qui n'en est pas moins son principal
-défaut. Il est plaisant, après cela, de passer à cette description du
-tableau de Jules Romain: «Céphale et Procris.»
-
- «_Lisons d'abord la lamentation de Moschus sur Bion, le doux berger,
- avant de regarder cette peinture ou examinons le tableau pour nous
- préparer à l'élégie. On trouve pour ainsi dire les mêmes images
- dans les deux œuvres. Ici et là pour la victime les bois du vallon
- murmurent; de tristes parfums s'exhalent des fleurs; le rossignol
- pleure à la pointe des roches, et l'hirondelle dans les longues et
- sinueuses vallées; les satyres, aussi, et les faunes gémissent, et les
- nymphes des fontaines fondent en larmes et forment des ruisseaux qui
- vont se perdre dans les bois. Les moutons et les chèvres délaissent
- leurs pâturages, et les oréades qui se plaisent à escalader les monts
- à pic jusqu'à leurs hauteurs les plus inaccessibles, descendent en
- courant des bois de pins dont les cimes s'inclinent en gémissant
- sous le vent, tandis que les dryades s'inclinent entre les branches
- des arbres qui se joignent, et que les fleuves pleurent la blanche
- Procris, par tous les sanglots de leurs vagues, emplissant d'une voix
- l'océan sans limites._
-
- _Les abeilles d'or se taisent sur l'Hymette embaumé de thym et le
- cor sonnant le deuil d'amour de l'Aurore ne chassera plus le froid
- crépuscule sur la cime du Mont Sacré. Le premier plan est un banc de
- gazon brûlé par le soleil, vallonné et creusé comme une vague, rendu
- plus inégal encore par des racines sortant de terre et des troncs
- d'arbres prématurément coupés par la hache et d'où jaillissent encore
- de frêles pousses vertes. Ce banc de verdure se redresse subitement à
- droite vers un bosquet touffu où ne pénètre la lueur d'aucune étoile,
- à l'entrée duquel se tient pétrifié le roi de Thessalie, tenant,
- entre ses genoux, ce corps poli comme l'ivoire, qui, un instant à
- peine auparavant, écartait de son front si doux les rudes rameaux et
- foulait les épines et les fleurs de son pied que la jalousie rendait
- si rapide, maintenant impuissant, lourd, privé de tout mouvement, sauf
- quand la brise, comme par moquerie, soulève sa chevelure épaisse._
-
- _Entre les troncs voisins, serrés, les nymphes étonnées s'avancent
- avec de grands cris._
-
- _Et les satyres, vêtus de peaux de cerfs, couronnés de guirlandes de
- lierre, s'approchent et leur visage orné de cornes montre une pitié
- étrange._
-
- _Plus bas, Lælaps est couché et montre par son halètement que la mort
- s'avance à grands pas; de l'autre côté du groupe, l'Amour Vertueux
- près de «vans renversés» présente la flèche à une troupe de Sylvains:
- faunes, béliers, boucs, satyres, mères de satyres, serrant plus fort
- leurs petits entre leurs mains effrayantes, qui accourent de la gauche
- dans un chemin creux entre le premier plan et une muraille de rochers.
- En dessous et dans la partie la plus basse est un dieu gardien de
- fleuve, dont l'urne épanche un flot mélancolique. Au-dessus et plus
- loin que l'Ephidryade, une autre femme arrachant ses cheveux paraît au
- milieu des colonnettes festonnées de vigne d'un bosquet rustique._
-
- _Le centre de la peinture est occupé par de fraîches prairies,
- dévalant vers l'embouchure d'un fleuve; au delà est la «vaste
- puissance de l'océan» d'où celle qui éteint les étoiles, la rose
- Aurore, monte en poussant avec furie ses chevaux baignés dans l'eau
- salée, pour voir les spasmes d'agonie de sa rivale._
-
-Récrite avec soin, cette description pourrait être admirable.
-L'idée de trouver dans un tableau le sujet d'un poème en prose est
-elle-même excellente. Nos littératures modernes lui doivent beaucoup
-de leurs meilleures pages. A une époque très laide mais aussi très
-intelligente, les arts au lieu de s'inspirer directement de la vie
-s'empruntent les uns aux autres.
-
-Au surplus Wainewright éprouvait des inclinations singulièrement
-variées. Tout ce qui a rapport au théâtre l'intéressait; il voulait
-que le costume, les décors fussent conformes à la vérité historique.
-On ne pouvait la négliger: «En art, dit-il, ce qu'on juge digne d'être
-entrepris mérite d'être bien fait.» Si l'on se permet un anachronisme,
-où s'arrêtera-t-on? En littérature, comme lord Beaconsfield, dans une
-circonstance fameuse, Wainewright se rangeait «du côté des anges.» Il
-fut des premiers à admirer Keats et Shelley, «la tremblante sensitive
-Shelley», ainsi qu'il l'appelle. Son admiration pour Wordsworth était
-sincère et profonde. Il appréciait beaucoup William Blake. L'une des
-meilleures copies que nous ayons encore des «_Chants de l'innocence
-et de l'expérience_» a été faite spécialement pour lui. Il aimait
-Alain Chartier, et Ronsard, et les poètes dramatiques de l'époque
-d'Elisabeth, et Chaucer, et Chapman, et Pétrarque. Pour lui tous les
-arts se tiennent: «Nos critiques, observe-t-il fort judicieusement,
-ne semblent pas se douter que la poésie et la peinture ont les mêmes
-origines, et que tout progrès véritable dans l'un de ces arts amène
-l'autre à un degré correspondant de perfection.» Ailleurs il prétend
-que c'est se duper soi-même ou essayer d'en faire accroire aux
-autres que de prétendre que l'on aime Milton si l'on n'admire aussi
-Michel Ange. Lui-même ne réservait point son enthousiasme. Avec ses
-collaborateurs du _London Magazine_ il se montre toujours très généreux
-et loue Barry Cornwall, Allan Cunningham, Hazlitt, Elton et Leigh Hunt
-sans jamais laisser percer dans ses louanges la malice d'un ami.
-
-Certains de ses croquis de Charles Lamb sont charmants en leur genre.
-Avec l'art du véritable comédien il prend le ton de son sujet.
-
- «_Que puis-je dire de toi que tous ne sachent déjà? Que tu as la
- gaieté d'un enfant et le savoir d'un homme: jamais plus noble cœur ne
- fit verser des larmes._
-
- «_Qu'il savait spirituellement tromper votre attente et vous insinuer
- des pensées bien opportunément hors de saison! Son langage sans
- affectation était précis, comme celui de ses chers Elizabéthiens,
- jusqu'à devenir parfois obscur. On eut pu étendre ses phrases comme
- des grains d'or en de très larges feuilles. Il se montrait sans pitié
- pour les fausses célébrités et ses observations mordantes sur_ la mode
- pour hommes de génie _étaient son plat habituel. Sir Thomas Brown
- était son compère, et Burton, et le vieux Fuller. Dans son humeur
- amoureuse il folâtrait avec leurs livres, beautés sans rivales aux
- odeurs de vieux bouquin, et les rudes comédies de Beaumont et Fletcher
- l'induisaient en légers rêves. Il les jugeait comme un poète, mais
- il était bon de le laisser à son jeu; quelqu'un osait-il se lancer
- sur ses sujets favoris, il était homme à arrêter le parleur ou à lui
- répondre de telle sorte qu'on n'eût pu dire s'il voulait adresser un
- reproche ou tout simplement faire une malice. Un soir, à C..., on
- parlait justement des deux dramaturges. M. X. vantait la passion et
- le style magnifique de je ne sais quelle tragédie. Elia l'interrompit
- brusquement. «Ce n'est rien, dit-il, les lyriques seuls ont le style
- magnifique, les lyriques!_».
-
-Wainewright, pour un côté de sa carrière d'écrivain, mérite tout
-spécialement de retenir l'attention. Il n'est personne, dans la
-première partie du siècle, à qui le journalisme moderne soit autant
-redevable. Il fut le précurseur de «l'asiatisme», se plut aux épithètes
-pittoresques et aux amplifications pompeuses. Un style si somptueux
-qu'il dérobe la pensée, tel est l'idéal de cette école littéraire si
-admirée, de Fleet-street, dont «Janus Weathercock» peut être appelé le
-créateur.
-
-Il comprit également qu'il était très facile, en s'y reprenant sans
-cesse, d'intéresser le public à sa personne, et dans ses articles
-quotidiens ce jeune homme extraordinaire nous renseigne sur le monde
-qu'il avait à dîner, sur le tailleur qui l'habille, le vin qu'il
-aime, son état de santé actuel, ni plus ni moins que s'il rédigeait
-la chronique de la semaine pour quelque journal populaire de notre
-temps. Cette partie de son œuvre, certainement la moins précieuse,
-est cependant celle qui a eu l'influence la plus incontestable. Un
-publiciste, de nos jours, est un homme qui assomme les gens avec la
-singularité de son existence.
-
-Comme certains êtres très artificiels, Wainewright avait un grand amour
-de la nature: «J'ai trois plaisirs», écrit-il quelque part: «m'asseoir
-paresseusement sur une éminence d'où je découvre un bel horizon; me
-tenir à l'ombre d'épais feuillages par un brillant soleil, et goûter la
-solitude sans avoir l'idée de l'isolement. La campagne me donne tout
-cela.»
-
-Il écrit sur sa promenade parmi les brandes et les bruyères embaumées
-en répétant l'«Ode au Soir» de Collin, pour mieux saisir la délicate
-beauté de l'heure; il dit s'être caressé le visage «dans un lit de
-primevères humides de la rosée de Mai» et parle du plaisir de voir
-les vaches soufflant doucement «s'en aller lentement à l'étable, au
-crépuscule» et d'entendre «le tintement lointain des clochettes d'un
-troupeau». La phrase: «le polyanthus brillait sur sa froide couche de
-terre comme un tableau de Giorgione, seul, sur un panneau de chêne
-bruni», caractérise de façon curieuse son tempérament et le passage que
-voici n'est pas sans grâce:
-
- «_L'herbe courte et tendre était toute semée de marguerites—de
- celles qu'on nomme des pâquerettes—nombreuses comme les étoiles
- d'une nuit d'été. Le croassement rauque des corneilles affairées
- arrivait, adouci, des hauteurs d'un bouquet d'ormes, très loin, et par
- intervalles on entendait la voix d'un enfant chassant les oiseaux des
- champs fraîchement semés. Les profondeurs bleues du ciel étaient de
- la couleur du plus sombre outre-mer; pas un nuage ne rayait l'ether
- calme. Seule au ras de l'horizon flottait une légère vapeur, une brume
- de chaleur et de clarté sur laquelle se dessinait nettement le village
- voisin avec sa vieille église de pierre, d'une aveuglante blancheur.
- Je songeais aux_ «Vers écrits en Mars» _de Wordsworth_.
-
-Nous ne devons cependant pas oublier que le jeune homme si cultivé qui
-écrivait ces lignes et qui était si sensible à la poésie de Wordsworth
-était aussi, comme je l'ai dit au commencement de cet essai, un des
-plus secrets, des plus habiles empoisonneurs qu'il y ait jamais eu
-au monde. Comment il fut fasciné par l'étrange péché, il ne nous l'a
-point dit, et le journal où il avait pris soin de noter sa méthode et
-le résultat de ses terribles expériences est malheureusement perdu
-pour nous. Même en ses derniers jours, il n'abordait ce sujet qu'avec
-beaucoup de réticences et préférait parler de «l'excursion» ou des
-Poëmes inspirés par l'Amitié. On ne doute pas toutefois que le poison
-dont il se servait, ne fût la strychnine. Dans une de ces belles bagues
-dont il était si fier et qui servaient à montrer le fin modelé de
-ses délicates mains d'ivoire, il avait coutume de renfermer quelques
-gouttes de noix vomique indienne, «un poison», nous dit un de ses
-biographes, «presque sans goût, difficile à découvrir et qu'on peut
-mêler à une grande quantité d'eau.» Ses meurtres, nous dit de Quincey,
-ne furent jamais connus de la justice. Ils ne sont pas douteux pourtant
-et quelques-uns sont dignes d'être mentionnés.
-
-Sa première victime fut son oncle, M. Thomas Griffiths. Il l'empoisonna
-en 1829 pour hériter de Linden-House, une propriété qui lui plaisait
-beaucoup. Au mois d'août de l'année suivante il empoisonna Mrs
-Abercrombie, la mère de sa femme, et la même année, en décembre, il
-empoisonna la charmante Helen Abercrombie, sa belle-sœur. On ne sait
-au juste pour quelle raison il tua Mrs Abercrombie: par caprice, pour
-exercer l'horrible pouvoir qui était en lui, ou parce qu'il avait des
-soupçons? peut-être fut-ce sans motifs. Mais si, avec l'aide de sa
-femme, il assassina Helen Abercrombie, c'est qu'il l'avait assurée à
-plusieurs compagnies pour une somme de 18.000 livres. Voici comment
-fut commis le crime. Le 12 décembre, Wainewright, sa femme et son
-fils, revinrent de Linden-House à Londres et se logèrent au n^o 12 de
-Conduit Street, dans Regent Street. Les deux sœurs Helen et Madeleine
-Abercrombie les accompagnaient. Dans la soirée du quatorze ils allèrent
-au théâtre, et Helen se trouva souffrante au souper. Le jour suivant
-elle était au plus mal, et on appelait pour la soigner, le docteur
-Locock, de Hanover square; le lundi 20, après la visite matinale
-du médecin, M. et M^{me} Wainewright lui apportèrent une tisane
-empoisonnée et s'en allèrent à la promenade.
-
-Quand ils revinrent, Helen Abercrombie était morte. Elle avait
-seulement vingt ans. C'était une grande et aimable fille aux beaux
-cheveux blonds. Un charmant portrait à la sanguine existe encore qui
-est l'œuvre de son beau-frère et qui nous montre combien Wainewright
-subit l'influence de Sir Thomas Lawrence, un peintre dont les œuvres
-lui inspirèrent toujours une grande admiration. De Quincey dit que Mrs
-Wainewright ne fut pas complice du meurtrier. Puisse-t-il ne pas se
-tromper. Le crime alors eût été unique, et Wainewright le seul coupable.
-
-Les compagnies d'assurances, qui soupçonnaient la vérité, refusèrent de
-payer; se retranchant derrière les règles spéciales de leurs polices,
-elles prétendirent qu'on leur avait fait de faux rapports et négligé de
-verser les primes. L'empoisonneur, avec un étrange courage, commença
-une action judiciaire devant la Cour de chancellerie contre l'Impérial
-qui se solidarisait avec les autres compagnies. Le procès dura cinq ans
-et se termina par un verdict en faveur de l'Impérial. Le juge était
-Lord Abinger. _Egomet Bonmot_ avait pour le représenter M. Erle et
-Sir William Follet; Sir Frederick Pollock se trouvait avec l'avocat
-général à la partie-adverse. Le plaignant, par malheur, ne pouvait pas
-assister aux audiences.
-
-En refusant de lui verser les 18.000 livres, les compagnies lui avaient
-causé les plus pitoyables embarras. Quelques mois après le meurtre
-d'Helen Abercrombie, on l'avait arrêté pour dettes dans une rue de
-Londres, alors qu'il donnait une sérénade à la fille d'un ami. Il put
-recouvrer sa liberté, mais il pensa qu'il valait mieux cette fois s'en
-aller à l'étranger jusqu'à ce qu'il se fût arrangé avec ses créanciers.
-Il partit donc pour Boulogne, descendit chez le père de la jeune fille
-à la sérénade et le décidait bientôt à s'assurer sur la vie pour 3.000
-livres à la compagnie du Pélican. Il eut soin que toutes les formalités
-nécessaires fussent accomplies, et la police bien rédigée; puis un
-soir, après dîner, comme ils prenaient ensemble le café, il laissa
-tomber quelques granules de strychnine dans la tasse de son hôte.
-
-Cet empoisonnement ne pouvait lui procurer aucun avantage pécuniaire;
-s'il le commit, ce fut simplement pour se venger de la première
-compagnie qui avait refusé de lui payer le prix de son crime. Son ami
-mourut le lendemain en sa présence, et il quitta Boulogne aussitôt
-pour entreprendre un voyage d'études à travers les régions les
-plus pittoresques de la Bretagne. Quelque temps il fut l'hôte d'un
-vieux gentilhomme français qui avait une belle maison de campagne
-à Saint-Omer. De là il se rendit à Paris, où il demeura plusieurs
-années, menant une existence fastueuse, disent les uns, tandis que
-d'autres racontent «qu'il avait coutume de porter sur lui du poison et
-qu'il effrayait tous ceux qui le connaissaient». En 1837 il retourna
-secrètement en Angleterre où l'attirait comme une folle et étrange
-fascination. Il suivait une femme qu'il aimait.
-
-On était au mois de juin et il se trouvait à un des hôtels de Covent
-Garden. Son salon était au rez-de-chaussée, et prudemment il en tenait
-les jalousies baissées de crainte d'être découvert. Treize ans plus
-tôt, alors qu'il composait sa belle collection de majoliques et de
-Marc-Antoine, il avait contrefait dans une procuration et produit à
-son contrat de mariage la signature de ses curateurs pour entrer en
-possession d'une partie de son héritage maternel. Il savait que l'on
-avait découvert le faux et qu'en retournant en Angleterre il exposait
-sa vie. Il y retournait pourtant. Qui s'en étonnera? On dit que la
-femme était très belle. Et puis elle ne l'aimait pas.
-
-Ce fut tout à fait par hasard qu'il fut découvert. Un bruit dans
-la rue attira son attention; en artiste qui se plaît à toutes les
-manifestations de la vie ambiante, il ne sut pas se défendre de lever
-un moment ses jalousies. Aussitôt quelqu'un s'écria du dehors: «Tiens!
-Wainewright, le faussaire!» C'était Forrester, le coureur de Bow-Street.
-
-Le 5 juillet, il fut amené à Old Bailey. Le _Times_ publia sur le
-procès le compte rendu suivant:
-
-_Devant M. le juge Vaughan et M. le Conseiller Alderson, a comparu
-Thomas Griffiths Wainewright, âgé de quarante-deux ans, homme
-d'apparences distinguées, portant moustaches, accusé d'avoir signé
-un faux billet de 2259 livres et de s'en être servi avec l'intention
-de porter préjudice au Gouverneur et à la société de la Banque
-d'Angleterre._
-
-_Il y avait cinq accusations contre le prisonnier, et Wainewright les
-a toutes repoussées à l'interrogatoire que lui a fait subir dans la
-matinée M. le juge d'instruction Arabin. Cependant, au tribunal, il a
-demandé qu'il lui fût permis de renoncer à sa première défense, et il
-s'est reconnu coupable de deux délits qui ne devaient pas entraîner de
-condamnation capitale._
-
-_L'avocat de la Banque a déclaré que trois autres accusations étaient
-portées contre lui, mais que la Banque ne désirait pas une effusion
-de sang. En conséquence, on a seulement retenu les deux charges les
-moins importantes, et le prisonnier, à la fin de la session, s'est vu
-condamner à la déportation à perpétuité._
-
-On le conduisit à Newgate pour le préparer à son transport aux
-colonies. Dans un passage singulier de ses premiers essais il imagine
-qu'il est lui-même enfermé dans la prison d'Horse Monger, condamné à
-mort pour n'avoir pu résister à la tentation de dérober au British
-Museum quelques Marc Antoine qui manquaient à sa collection. La
-peine qu'il allait subir était une sorte de mort pour un homme aussi
-artiste. Il s'en plaint amèrement à ses amis, et remarque, non sans
-raison, comme on le verra, que l'argent était réellement le sien,
-qu'il en avait hérité de sa mère et que le faux, si c'en était un,
-avait été commis il y a trente ans, ce qui était au moins, dit-il,
-une _circonstance atténuante_. La permanence de la personnalité est
-un problème métaphysique des plus subtils, que certainement la loi
-anglaise résout d'une manière extrêmement rude et primitive. N'est-ce
-pas d'ailleurs impressionnant qu'il se soit attiré une condamnation
-aussi sévère pour un acte qui, si nous nous rappelons son influence
-déplorable sur la prose de nos modernes journalistes, n'est pas le pire
-de tous ses péchés.
-
-Lorsqu'il était à Newgate, Dickens, Macready et Hablot Browne qui
-visitaient les prisons dans un but artistique, l'y découvrent. Il leur
-lança un regard méfiant, nous dit Forster; Macready fut effrayé de
-reconnaître un homme avec lequel il avait été si étroitement lié dans
-sa jeunesse et qui l'avait reçu à sa table.
-
-D'autres furent plus curieux, et sa cellule fut quelque temps comme un
-rendez-vous de flânerie élégante. Nombre d'hommes de lettres y vinrent
-visiter leur vieux camarade. Mais, depuis longtemps, il n'était plus
-ce charmant Janus au cœur léger qu'admirait Charles Lamb. Il était,
-semble-t-il, devenu tout à fait un cynique.
-
-A l'agent de la Compagnie d'assurances qui le visitait, un après-midi,
-et pensait mettre sa rencontre à profit en lui lançant cette pointe:
-«Après tout, le crime est une mauvaise spéculation», il répliqua:
-«Monsieur, vous autres, gens de la Cité, vous vous lancez dans
-une spéculation et vous en courez la chance. Quelques-unes de vos
-spéculations réussissent, d'autres échouent. Il arrive que les miennes
-ont échoué, que les vôtres ont réussi. C'est la seule différence,
-Monsieur, qui existe entre vous et moi. D'ailleurs, je vous dirai,
-Monsieur, que, jusqu'à la fin, j'ai réussi au moins l'une de mes
-entreprises. En dépit de toutes les vicissitudes, je me suis obstiné
-à rester un homme distingué. Je l'ai toujours été, je le suis encore.
-Ainsi, c'est la coutume en cette maison que les locataires d'une
-cellule la balaient le matin à tour de rôle. J'occupe une cellule avec
-un maçon et un ramoneur, eh bien! ils ne m'ont jamais présenté le
-balai!» Quand un ami lui reprochait le meurtre d'Hélène Abercrombie, il
-haussait les épaules en disant: «Je l'avoue, c'est horrible, mais elle
-avait les hanches trop développées.»
-
-De Newgate, on le conduisit aux pontons de Portsmouth, et de là, il fut
-embarqué sur la _Suzanne_ pour la terre de Van Diemen avec trois cents
-autres condamnés. Il semble que le voyage lui déplut fort, si l'on
-en juge par une lettre écrite à un ami où il se plaint amèrement du
-sort ignominieux qui le force à se mêler, lui, le compagnon des poètes
-et des artistes, à des rustres grossiers. Les épithètes dont il se
-sert ici ne doivent pas nous surprendre. Le crime, en Angleterre, est
-rarement une œuvre de réflexion; presque toujours il est causé par la
-faim. Il n'y avait probablement personne à bord qui pût l'écouter avec
-sympathie et dont le caractère lui offrit un intérêt psychologique.
-
-Son amour de l'art, toutefois, ne l'abandonna jamais. A Hobart-Town,
-il découvrit un atelier et recommença à dessiner et à peindre des
-portraits. Sa conversation et ses manières, dit-on, étaient toujours
-aussi charmantes. Encore ne semble-t-il pas avoir renoncé à ses
-habitudes d'empoisonneur; on les retrouve en deux circonstances où il
-essaya d'en finir avec des gens qui l'avaient offensé. Mais il avait
-perdu son adresse de main.
-
-Deux de ses entreprises échouèrent complètement; aussi se dégoûta-t-il
-tout à fait de la société tasmanienne et, en 1844, il présenta au
-gouverneur de la colonie, Sir John Eardley Wilmot, un mémoire où il
-demandait sa libération. «Je suis, disait-il, torturé par des idées
-qui se battent en moi pour obtenir leur expression; je souffre de ne
-pouvoir accroître mon savoir ni exercer ma parole d'une façon agréable,
-même utile!» Cependant, on rejeta sa requête, et l'associé de Coleridge
-n'eut pas d'autre consolation que d'évoquer ces merveilleux Paradis
-artificiels dont les fumeurs d'opium ont seuls le secret. En 1852, il
-mourut d'apoplexie. Son seul compagnon était un chat pour lequel il
-ressentait une extraordinaire affection.
-
-Ses crimes ont eu, je pense, beaucoup d'influence sur son art. Ils
-donnèrent à son style un caractère vigoureux qui est certainement
-absent de ses premières œuvres. Dans une note de sa _Vie de Dickens_,
-Forster mentionne qu'en 1847, Lady Blessington reçut de son frère,
-le major Power, qui avait un emploi militaire à Hobart-Town, le
-portrait à l'huile d'une jeune fille qui était dû à ce peintre
-spirituel. «Dans les traits de cette aimable et gracieuse personne,
-nous dit le biographe, il avait réussi à exprimer sa propre
-méchanceté.» Ainsi un roman de M. Zola nous montre un jeune artiste
-impressionniste qui, ayant commis un meurtre, se met à peindre en
-des tons verdâtres, morbides, et dont tous les portraits, même ceux
-de ses plus respectables modèles, ressemblent à sa victime. Ce fut à
-des suggestions encore plus singulières que M. Wainewright dut son
-développement artistique. Le mal est quelquefois créateur.
-
-Cet homme dont les débuts furent si brillants et qui éblouit quelques
-années le Londres littéraire, a certainement une physionomie étrange
-et fascinatrice. M. W. Carrew Hazlitt, son dernier biographe, dont le
-petit livre, auquel j'ai eu souvent recours, est sans prix au point de
-vue des faits, pense que son amour de l'art et de la nature n'était
-que feinte et pose; d'autres lui refusent tout talent littéraire.
-C'est là une appréciation mesquine ou tout au moins erronée. Ses
-empoisonnements ne prouvent rien contre son style. Les vertus
-domestiques ne sont pas nécessaires à l'art, bien qu'elles puissent
-être une excellente réclame pour les artistes de seconde catégorie. De
-Quincey a pu exagérer les dons critiques de Wainewright et je reconnais
-moi-même encore une fois que dans ses œuvres beaucoup de passages sont
-trop familiers, trop communs, trop «journalistiques» au mauvais sens de
-ce mauvais mot. Ici et là sa phrase est franchement vulgaire, et il ne
-garde jamais sur lui-même cette maîtrise du véritable écrivain. Mais
-nombre de ses défauts tiennent à son temps; après tout, la prose que
-Charles Lamb estimait «capitale» n'a pas le moindre intérêt historique.
-Il me paraît certain qu'il eut un réel amour de l'art et de la nature.
-C'est fâcheux! mais il n'existe pas d'antinomie entre le crime et la
-culture: nous ne pouvons récrire l'histoire pour satisfaire notre sens
-moral.
-
-En réalité il est trop étranger à notre temps pour que nous puissions
-l'apprécier avec quelque justice. Il est impossible de ne pas se sentir
-désagréablement prévenu contre un homme qui aurait pu empoisonner
-Lord Tennyson, ou M. Gladstone, ou le Maître de Balliol. Mais s'il
-avait porté des vêtements, parlé un langage différents des nôtres;
-s'il avait vécu à l'époque de la Rome impériale, ou de la Renaissance
-italienne, ou dans l'Espagne du XVII^e siècle, enfin dans un autre
-pays, dans un autre siècle que le nôtre, nous serions plus capables de
-l'estimer sans parti pris à son rang et à sa valeur. Je sais qu'il y
-a beaucoup d'historiens, tout au moins d'écrivains auxquels on donne
-ce titre, qui trouvent nécessaire de juger l'histoire en moralistes,
-et distribuent leurs éloges ou leurs blâmes avec la complaisance
-solennelle d'un tranquille maître d'école. Mais c'est une sotte
-habitude et qui prouve seulement que l'instinct moral à son point
-de perfection, se montre toujours là où il n'a que faire. Quiconque
-possède le sens de l'histoire, n'aura jamais l'idée de blâmer Néron, de
-gronder Tibère ou de réprimander César Borgia.
-
-Ils sont devenus pour ainsi dire les marionnettes d'une comédie, ils
-peuvent nous remplir de terreur, d'horreur ou d'étonnement, mais ils
-ne nous font aucun mal. Ils n'ont pas de rapport direct avec nous.
-Nous n'avons rien à redouter de leurs personnes. Ils sont entrés dans
-le monde de l'art et de la science, et l'art non plus que la science
-ne s'occupent d'approuver ni de désapprouver les mœurs. Peut-être un
-jour en sera-t-il ainsi pour l'ami de Charles Lamb. Maintenant je sens
-bien qu'il est un peu trop près de nous pour être traité avec cet
-esprit de curiosité fine et désintéressée, qui a inspiré à M. John
-Addington Symonds, Miss A. Mary F. Robinson, Miss Vernon Lee et autres
-distingués écrivains, de si charmantes études sur les grands criminels
-de la Renaissance. L'art toutefois ne l'a pas oublié. Il est le héros
-du conte de Dickens «Aux Abois», le Varney de la «Lucrèce» de Bulwer.
-Ainsi la fiction, c'est un plaisir de le constater, a rendu hommage
-à celui qui s'était montré si puissant «avec la plume, le crayon et
-le poison». Or il n'est pas d'acte plus important que d'inspirer une
-fiction.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- Le Critique Artiste
-
- avec quelques remarques
- sur l'importance
- de ne rien faire.
-
-
-
-
-_Personnages_: GILBERT ET ERNEST.
-
-SCÈNE: _La bibliothèque d'une maison de Piccadilly, donnant sur Green
-Park_.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Le Critique Artiste
-
-DIALOGUE
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-GILBERT, _au piano_.—Mon cher Ernest, de quoi riez-vous?
-
-ERNEST, _levant les yeux_.—D'une bien bonne histoire que je viens de
-trouver dans ce volume de souvenirs qui est là sur votre table.
-
-GILBERT.—Quel livre? Ah! je vois. Je ne l'ai pas encore lu. Est-il bon?
-
-ERNEST.—Tandis que vous faisiez de la musique, je l'ai feuilleté, non
-sans amusement, bien qu'en général je n'aime pas les mémoires modernes.
-Ils sont presque toujours écrits par des gens qui ont totalement
-perdu leurs souvenirs ou ne firent jamais rien qui vaille qu'on s'en
-souvienne. C'est là cependant la véritable explication de leur succès,
-car le public anglais se sent toujours parfaitement à son aise quand
-une médiocrité lui parle.
-
-GILBERT.—Oui, le public est merveilleusement tolérant. Il pardonne
-tout, sauf le génie. Mais j'avoue que j'aime tous les mémoires. Je les
-aime pour leur forme tout autant que pour leur contenu. En littérature,
-le pur Egotisme est délicieux. C'est lui qui nous fascine dans les
-lettres de personnalités aussi différentes que Cicéron et Balzac,
-Flaubert et Berlioz, Byron et M^{me} de Sévigné. Toutes les fois que
-nous le rencontrons, ce qui, chose assez étrange, est plutôt rare,
-nous ne pouvons que l'accueillir avec joie et nous ne l'oublions pas
-facilement.
-
-Rousseau sera toujours aimé par l'humanité pour avoir confessé ses
-péchés, non à un prêtre, mais à l'univers, et les nymphes couchées que
-Cellini fit en bronze pour le château du roi François, le Persée vert
-et or, même, qui dans la Loggia de Florence montre morte à la lune la
-terreur qui jadis pétrifiait la vie, ne nous a pas donné plus de joie
-que cette autobiographie où le scélérat suprême de la Renaissance nous
-rapporte l'histoire de sa splendeur et de sa honte.
-
-Les opinions, le caractère, les œuvres de l'homme importent très peu.
-Il peut être un sceptique comme le gentil Sieur de Montaigne, ou un
-saint comme l'âpre enfant de Monique; s'il nous dit ses secrets il peut
-nous charmer et contraindre nos oreilles à l'écouter et nos lèvres à
-se taire. Le mode de pensée que représenta le cardinal Newman—si l'on
-peut appeler mode de pensée celui qui cherche à résoudre les problèmes
-intellectuels en niant la suprématie de l'intelligence—ne peut pas, je
-le crois, et ne doit pas survivre. Mais l'univers ne se lassera jamais
-de suivre cette âme inquiète en sa marche qui la conduisit de ténèbres
-en ténèbres. L'église solitaire de Littlemore où «le souffle du matin
-est humide et rares les fidèles» lui sera toujours chère et, toutes
-les fois que les hommes verront fleurir les giroflées d'or sur le mur
-de Trinity-College, ils penseront à ce gracieux étudiant qui vit dans
-le retour certain de cette fleur, la prophétie qu'il resterait pour
-jamais avec la Bénigne Mère de ses jours ... une prophétie dont la
-Foi, dans sa sagesse ou sa folie, ne souffrit pas l'accomplissement.
-Oui, l'autobiographie est chose irrésistible. Ce pauvre, ce niais
-infatué de lui-même que fut M. le secrétaire Pepys est entré par son
-bavardage dans le cercle des Immortels et, sachant que l'indiscrétion
-est le meilleur du courage, il se démène au milieu d'eux en cette «robe
-de peluche pourpre à boutons d'or et à brandebourgs» qu'il aime tant
-nous décrire, tout à son aise, et bavarde avec un plaisir infini pour
-lui-même, et pour nous, sur le jupon bleu indien qu'il acheta pour sa
-femme, sur «la bonne fressure de porc» et «la délectable fricassée de
-veau à la française» qu'il aimait tant, sur son jeu de boules avec Will
-Joyce et ses «courses après les belles», sa récitation d'_Hamlet_ un
-dimanche, son jeu de viole en semaine et autres choses méchantes ou
-triviales.
-
-Même dans la vie courante, l'égotisme n'est pas sans attraits. Quand
-les gens nous parlent des autres, ils sont d'habitude ennuyeux. Quand
-ils parlent d'eux-mêmes, ils sont presque toujours intéressants, et si
-l'on pouvait, quand ils nous fatiguent, les enfermer comme on le fait
-d'un livre dont on est las, ils seraient parfaits, absolument.
-
-ERNEST.—Il y a beaucoup de valeur dans ce Si, comme dirait Touchstone.
-Mais proposez-vous sérieusement que chacun devienne son propre Boswell?
-Que deviendraient en ce cas nos laborieux compilateurs de Vies et de
-Souvenirs?
-
-GILBERT.—Ce qu'ils deviendraient? Ces gens-là sont le fléau du siècle,
-ni plus ni moins. Chaque grand homme de nos jours a ses disciples et
-c'est toujours Judas qui écrit la biographie.
-
-ERNEST.—Cher ami!
-
-GILBERT.—J'ai peur que ce ne soit vrai. Autrefois nous canonisions
-nos héros. La méthode moderne est de les vulgariser. Des éditions bon
-marché de grands livres peuvent être délicieuses, mais des éditions
-bon marché de grands hommes sont absolument détestables.
-
-ERNEST.—Puis-je vous demander, Gilbert, à qui vous faites allusion?
-
-GILBERT.—Oh! à tous nos _littérateurs_ de second ordre. Nous sommes
-envahis par un tas de gens qui, lorsqu'un poète ou un peintre
-meurt, arrivent à la maison avec l'entrepreneur des pompes funèbres
-et oublient que leur seul devoir est de se tenir muets. Mais ne
-parlons pas d'eux. Ce ne sont que les détrousseurs de cadavres de la
-littérature. La poussière est donnée à l'un et les cendres à un autre,
-mais l'âme est hors de leur atteinte. Et maintenant, laissez-moi vous
-jouer du Chopin ou du Dvorak? Vous jouerai-je une fantaisie de Dvorak?
-Il écrit des choses passionnées, d'une curieuse couleur.
-
-ERNEST.—Non, je ne me soucie pas de musique en ce moment. C'est
-beaucoup trop indéfini. D'ailleurs j'avais pour voisine à table, hier
-soir, la baronne Bernstein et, bien que ce soit une femme absolument
-charmante sous tout autre rapport, elle insista pour discuter sur
-la musique comme si la musique était réellement écrite en langue
-allemande. Et, quelles que soient les affinités de la musique, elle
-n'en a aucune, je suis heureux de le dire, avec l'allemand. Il y a des
-formes de patriotisme qui sont vraiment avilissantes. Non, Gilbert, ne
-jouez plus. Retournez-vous et parlez-moi. Parlez-moi jusqu'à ce que
-dans la chambre entre le jour aux cornes blanches. Il y a dans votre
-voix quelque chose de merveilleux.
-
-GILBERT, _se levant du piano_.—Je ne suis pas en humeur de causer
-ce soir. Comme c'est mal à vous de sourire! Vraiment, je ne suis pas
-disposé. Où sont les cigarettes? Merci. Que ces simples narcisses sont
-exquis! Ils semblent d'ambre et de frais ivoire. On dirait des objets
-grecs de la meilleure période. Quelle était donc l'histoire qui vous
-fit rire, dans les confessions de l'Académicien repentant? Dites-la
-moi? Après avoir joué du Chopin, je me sens comme si j'avais pleuré
-sur des péchés que je n'ai jamais commis, et je suis en deuil pour
-des tragédies qui ne me concernent pas. La musique me semble toujours
-produire cet effet. Elle nous crée un passé que nous ignorions, et
-nous remplit d'un sentiment de tristesses qui furent soustraites à nos
-larmes. Je puis m'imaginer un homme ayant mené une vie parfaitement
-banale, et qui, entendant par hasard quelque curieux morceau de
-musique, découvre soudain que son âme a passé, à son insu, par de
-terribles expériences et connu d'effrayantes joies, de sauvages amours
-romantiques ou de grands renoncements. Dites-moi cette histoire,
-Ernest. J'ai besoin d'être distrait.
-
-ERNEST.—Oh! je ne sais si cela est de quelque importance. Mais j'ai
-trouvé là une explication vraiment admirable de la valeur réelle de
-l'ordinaire critique d'art. Il paraît qu'un jour une dame demanda
-gravement à l'Académicien repentant, comme vous l'appelez, si son
-tableau célèbre: «Un jour de printemps à Whiteley» ou «Attendant le
-dernier omnibus» ou quelque sujet de ce genre, était tout entier peint
-à la main?
-
-GILBERT.—Et l'était-il?
-
-ERNEST.—Vous êtes incorrigible. Mais, sérieusement parlant, à quoi
-sert la critique d'art? Pourquoi l'artiste ne peut-il être laissé seul,
-créer un nouveau monde s'il le désire ou, sinon, donner une ébauche
-du monde que nous connaissons déjà et dont chacun de nous, j'imagine,
-se lasserait si l'art avec son esprit subtil de choix et son délicat
-instinct de sélection ne le purifiait pour nous et ne lui donnait une
-perfection momentanée. Il me semble que l'imagination agrandit ou
-devrait agrandir autour d'elle la solitude et qu'elle travaille mieux
-dans le silence et l'isolement. Pourquoi l'artiste serait-il troublé
-par la clameur perçante de la critique? Pourquoi ceux qui ne peuvent
-créer prennent-ils sur eux d'estimer la valeur du travail créateur?
-Que peuvent-ils en connaître? Si l'œuvre d'un homme est facile à
-comprendre, une explication est inutile ...
-
-GILBERT.—Et si son œuvre est incompréhensible, une explication est
-mauvaise.
-
-ERNEST.—Je n'ai pas dit cela.
-
-GILBERT.—Ah! Vous auriez dû le dire. Aujourd'hui, si peu de mystères
-nous restent que nous ne pouvons souffrir d'être privé de l'un d'eux.
-Les membres de la «Browning Society» comme les théologiens du «Broad
-Church Party» ou les auteurs des «Great Writers' Series» de M. Walter
-Scott me paraissent perdre leur temps en essayant d'expliquer leur
-divinité. On espérait que Browning était un mystique, ils ont cherché
-à nous montrer qu'il était simplement imprécis. On s'imaginait qu'il
-avait quelque chose à cacher, ils ont prouvé qu'il n'avait presque
-rien à révéler. Mais je parle seulement de son œuvre incohérente. Au
-point de vue d'ensemble, l'homme fut grand. Il n'appartenait pas à la
-race des Olympiens et eut toute l'imperfection d'un Titan. Il n'avait
-pas une vision étendue et ce n'est que rarement qu'il put chanter. Son
-œuvre est gâtée par la lutte, la violence et l'effort et il ne passa
-pas de l'émotion à la forme, mais de la pensée au chaos. Pourtant,
-il fut grand. On l'appela un penseur et certes ce fut un homme qui
-pensa toujours et toujours tout haut; or ce ne fut pas la pensée qui
-le fascina, mais plutôt les procédés par lesquels elle se meut. Ce
-fut la machine qu'il aima, non ce qu'elle produit. La méthode par
-laquelle le sot atteint la sottise lui fut aussi chère que l'ultime
-sagesse du sage. Et le subtil mécanisme de l'esprit le fascinait à
-ce point qu'il en vint à mépriser le langage ou le considérer comme
-un instrument incomplet d'expression. La rime, ce parfait écho qui,
-au creux du vallon des muses, enfante sa propre voix et lui répond,
-qui, aux mains d'un véritable artiste devient non seulement un élément
-matériel de beauté métrique mais un élément spirituel de pensée comme
-de passion, éveillant un nouvel état d'âme, peut-être, excitant un
-nouvel enchaînement d'idées ou bien ouvrant par la pure douceur et la
-suggestion de sa sonorité une porte d'or que l'Imagination elle-même
-avait heurtée en vain; la rime, qui peut muer la parole de l'homme en
-la langue des dieux, la rime, la seule corde ajoutée par nous à la lyre
-grecque, devint sous les mains de Robert Browning une chose grotesque
-et difforme qui fit parfois de lui un bouffon en poésie, comme un bas
-comédien, et le fit monter trop souvent Pégase, sa langue gonflant sa
-joue. Il est de ces moments où il nous blesse avec une monstrueuse
-musique. Et, s'il ne peut nous la donner qu'en brisant les cordes de
-son luth, il les brise, en des craquements discords, et nulle tettix
-Athénienne, créant une mélodie avec ses ailes frémissantes, ne vient
-se poser sur la corne d'ivoire pour rendre le mouvement parfait ou
-l'intervalle moins rude. Pourtant, il fut grand, et bien qu'il ait
-fait de la langue une argile grossière, il s'en servit pour former
-des hommes et des femmes qui vivent. C'est la créature la plus
-shakespearienne depuis Shakespeare. Si Shakespeare chantait avec des
-myriades de lèvres, Browning balbutiait avec des milliers de bouches.
-Même à cette heure où je parle, non contre lui mais pour lui, je
-vois se glisser dans la chambre toute la pompe de ses personnages.
-Là, s'avance Fra Lippo Lippi, les joues encore brûlantes du baiser
-ardent de quelque jeune fille. Là se tient, redoutable, Saül dont le
-turban scintille de princiers saphirs. Mildred Tresham est là et le
-moine espagnol, jaune de haine, et Blougram et Ben Ezra et l'évêque de
-Saint-Praxed. Le rejeton de Setebos bredouille dans le coin, et Sebald
-entendant Pippa qui passe, regarde le farouche visage d'Ottima, et la
-prend en horreur, elle et son péché et lui-même. Pâle comme le satin
-blanc de son pourpoint, le roi mélancolique épie de ses traîtres yeux
-songeurs le trop loyal Strafford qui va vers son destin, et Andréa
-frémit en écoutant ses cousins siffler dans le jardin et défend à sa
-parfaite épouse de descendre. Oui, Browning fut grand. Et quel souvenir
-laissera-t-il? Celui d'un poète? Non, mais d'un écrivain de fiction,
-des plus hauts, peut-être, que nous ayions jamais eu. Son sens de
-la situation dramatique fut sans rival et, s'il ne put résoudre ses
-propres problèmes il put, du moins, les poser et que doit faire de plus
-un artiste?
-
-Envisagé comme créateur de personnages, il se range auprès de celui
-qui fit Hamlet. Eût-il été précis et ordonné qu'il eût pu s'asseoir à
-ses côtés. Le seul homme digne de toucher le bord de son vêtement est
-George Meredith. Meredith est un Browning en prose, ainsi que Browning
-lui-même, qui se servit de la poésie comme d'un moyen pour écrire en
-prose.
-
-ERNEST.—Il y a quelque chose dans ce que vous dites, mais tout n'y est
-pas. En bien des points, vous êtes injuste.
-
-GILBERT.—Il est difficile de n'être pas injuste pour ce qu'on aime.
-Mais revenons au point discuté. Que disiez-vous?
-
-ERNEST.—Simplement ceci: qu'aux meilleurs jours de l'art, il n'y eut
-pas de critiques d'art!
-
-GILBERT.—Il me semble avoir entendu déjà cette observation, Ernest.
-Elle a toute la vitalité d'une erreur et tout le maussade d'un vieil
-ami.
-
-ERNEST.—C'est vrai. Oui, inutile de secouer la tête avec cette
-pétulance. C'est tout à fait vrai: aux meilleurs jours de l'art il n'y
-eut pas de critiques d'art. Le sculpteur tirait du bloc de marbre le
-grand Hermès aux membres blancs qui y dormait. Les modeleurs et doreurs
-d'images donnaient le ton et la contexture à la statue, et l'univers,
-en la voyant, adorait en silence. L'artiste versait le bronze en fusion
-dans le moule de sable et le fleuve de métal rouge se refroidissait en
-nobles courbes et prenait l'empreinte du corps d'un Dieu. Il donnait
-aux yeux sans regards la vie de l'émail et des pierres précieuses. Les
-boucles de cheveux couleur d'hyacinthe se frisaient sans son burin. Et
-quand en quelque temple sombre, peint de fresques, ou sous un portique
-à colonnades tout baigné de soleil, l'enfant de Leto se dressait sur
-son piédestal, ceux qui passaient _ἁϐρῶς βαἰνοντες διὰ λαμπροτάτου
-αἰθέρος_, sentaient qu'une influence nouvelle pénétrait leur vie, et
-songeurs, ou remplis d'une étrange et vivifiante joie, allaient à leurs
-foyers ou au labeur du jour ou bien, en flânant, passaient les portes
-de la ville, jusqu'à cette plaine hantée des nymphes où le jeune Phèdre
-baignait ses pieds et couchés là sur l'herbe molle, sous les hauts
-platanes murmurant dans la brise et les _agnus castus_ en fleurs, se
-prenaient à penser à la merveille de beauté et se taisaient en proie à
-une sainte terreur. En ces jours-là, l'artiste était libre. Il prenait
-au lit du fleuve de la fine argile entre ses doigts et, avec un mince
-outil de bois ou d'os, la façonnait en formes si exquises qu'on les
-donnait pour jouets aux morts et nous les retrouvons dans les tombes
-en poussière sur la jaune colline de Tanagra, avec l'or éteint et la
-pourpre fanée qui luisent vaguement encore sur les cheveux et les
-lèvres et les vêtements.
-
-Sur un mur de plâtre frais coloré de vermillon clair ou mêlé de lait et
-de safran, il peignait une figure allant d'un pied las par les champs
-d'asphodèles, les champs pourpres semés d'étoiles blanches, «gardant
-sous ses paupières toute la guerre de Troie», Polyxène, la fille de
-Priam; ou bien Odysseus, le sage et le rusé, lié de cordes serrées
-au grand mât pour qu'il puisse entendre sans danger la chanson des
-Sirènes, ou voguant près de l'Achéron clair dont le lit de cailloux
-voit passer en foule des fantômes de poissons, ou bien il montrait
-les Persans court vêtus et fuyant devant les Grecs à Marathon, ou les
-galères entrechoquant leurs proues de cuivre dans la petite baie de
-Salamine. Il dessinait avec une pointe d'argent et du charbon sur des
-parchemins et du cèdre préparé. Sur la terre cuite couleur d'ivoire ou
-de rose il peignait avec de la cire qu'il amollissait d'huile d'olives
-puis durcissait au fer chaud. Sous son pinceau, le panneau et le
-marbre et la toile devenaient merveilleux et la vie, voyant son image,
-s'arrêtait et n'osait parler. Toute vie, d'ailleurs, était sienne,
-depuis les vendeurs assis au marché jusqu'au berger couché dans son
-manteau sur la colline, depuis la nymphe blottie dans les lauriers
-roses et le faune jouant du pipeau sous le soleil de midi, jusqu'au roi
-dans sa litière aux longs rideaux de couleur verte, que portaient des
-esclaves sur leurs épaules luisantes d'huile et que d'autres éventaient
-d'éventails en plumes de paon. Des hommes et des femmes, aux visages
-de plaisir ou de tristesse, passaient devant lui. Il les regardait,
-attentif, et leur secret devenait le sien. Par la forme et la couleur
-il créait un nouveau monde.
-
-Tous les arts délicats lui appartenaient aussi. Sur la roue tournante
-il appliquait la pierre précieuse, et l'améthyste devenait le lit de
-pourpre d'Adonis et sur la sardoine veinée couraient Artemis et sa
-meute. Il faisait d'or battu des roses, et les liait ensemble, collier
-ou bracelet. Il faisait d'or battu des guirlandes pour le casque du
-vainqueur, ou des palmes pour la robe tyrienne, ou des masques pour
-le roi mort. Au dos du miroir d'argent il gravait Thétis porté par
-ses Néreides, ou Phèdre malade d'amour et sa nourrice, ou Persephone,
-lasse de souvenirs, mettant des pavots dans ses cheveux. Le potier
-s'asseyait en son atelier et du tour silencieux, le vase s'élevait
-comme une fleur de ses mains. Il décorait le pied et les flancs et
-les anses de délicates feuilles d'olivier ou d'acanthe ou de lignes
-ondulées. Puis il peignait rouges et noirs, des éphèbes en lutte
-ou à la course, des chevaliers en armes, avec d'étranges boucliers
-héraldiques et de curieuses visières, courbés du char en forme de
-conque, sur les chevaux cabrés, les dieux assis au banquet ou faisant
-des prodiges, les héros dans leur victoire ou leur tourment. Parfois il
-traçait en minces lignes de vermillon sur fond blanc l'époux alangui et
-son épouse et, voletant autour d'eux, Eros, un Eros pareil à l'un des
-anges de Donatello, un petit être qui rit, ailé d'or ou d'azur. Sur le
-flanc du vase il écrivait le nom de son ami. ΚΑΛΟΣ ΑΛΚΙΒΙΑΔΗΣ ou ΚΑΛΟΣ
-ΧΔΡΜΙΔΗΣ nous dit l'histoire de son temps. Sur le bord de la large
-coupe plate, obéissant à son caprice il dessinait le cerf qui broute
-ou le lion au repos. Du menu flacon de senteurs, riait Aphrodite à sa
-toilette et, les Ménades nues lui faisant cortège, Dyonisos dansait
-autour de la jarre de vin, les pieds tachés de lie, tandis que le vieux
-Silène se vautrait sur les outres gonflées ou agitait cet épieu magique
-ayant au bout une pomme de pin sculptée et qu'enguirlandait du lierre
-sombre. Et nul ne venait troubler l'artiste en travail. Nul inconscient
-bavardage ne le dérangeait. Il n'était pas ennuyé d'opinions. Près de
-l'Ilissus, dit quelque part Arnold, il n'y avait pas d'Higginbotham.
-Près de l'Ilissus, mon cher Gilbert, il n'y avait pas de niais congrès
-artistiques, apportant du provincialisme aux provinces et enseignant
-aux médiocrités comment on pérore. Près de l'Ilissus il n'y avait pas
-d'ennuyeuses revues d'art où les industrieux parlent de ce qu'ils ne
-comprennent pas. Sur les bords couverts de roseaux de cette petite
-rivière, ne se pavanait pas de journalisme ridicule accaparant le siège
-du juge, alors qu'il devrait, au banc des accusés, venir faire des
-excuses. Les Grecs n'avaient pas de critique d'art.
-
-GILBERT.—Ernest, vous êtes tout à fait délicieux, mais vos opinions
-sont terriblement fausses. J'ai peur que vous n'ayiez écouté la
-conversation de quelqu'un plus âgé que vous. C'est là une chose
-toujours dangereuse et, si vous la laissez dégénérer en habitude, vous
-verrez que c'est absolument fatal à tout développement intellectuel.
-Quant au moderne journalisme, ce n'est pas à moi de le défendre. Il
-justifie son existence par le grand principe Darwinien de la survivance
-du plus vulgaire. Je ne m'occupe que de littérature.
-
-ERNEST.—Mais quelle est la différence entre la littérature et le
-journalisme?
-
-GILBERT.—Oh! Le journalisme est illisible et la littérature n'est pas
-lue. Voilà tout. Mais quant à votre affirmation que les Grecs n'avaient
-pas de critique d'art, je vous assure qu'elle est tout à fait absurde.
-Il serait plus juste de dire que les Grecs étaient une nation de
-critiques d'art.
-
-ERNEST.—Vraiment?
-
-GILBERT.—Oui, une nation de critiques d'art. Mais je ne veux pas
-détruire le tableau, si délicieusement inexact, que vous avez tracé
-des rapports entre l'artiste Hellène et l'esprit intellectuel de
-son temps. Donner une description exacte de ce qui n'arriva jamais
-est non seulement le véritable emploi de l'historien, mais encore
-l'inappréciable privilège de tout homme bien doué et d'esprit cultivé.
-Encore moins désirè-je parler savamment. La conversation savante est
-ou l'affectation de l'ignorant ou la profession de l'homme mentalement
-désœuvré. Et, pour ce qui est de la conversation moralisatrice, c'est
-tout simplement la méthode insensée par laquelle les philanthropes
-plus insensés encore essayent de désarmer la juste rancune des classes
-criminelles. Non, laissez-moi vous jouer quelque folle chose écarlate
-de Dvorak. Les pâles figures de la tapisserie nous sourient et les
-paupières lourdes de mon Narcisse de bronze ensommeillé, se ferment.
-Ne discutons rien sérieusement. Je sais trop que nous vivons dans un
-siècle où l'on ne prend au sérieux que les imbéciles et je vis dans
-la terreur de ne pas être incompris. Ne me rabaissez pas jusqu'à me
-faire vous donner des renseignements utiles. L'éducation est une chose
-admirable, mais il est bon de se souvenir de temps en temps que rien de
-ce qui est digne d'être connu ne peut s'enseigner. A travers la fente
-des rideaux, je vois la lune pareille à une pièce d'argent rognée.
-Les étoiles autour d'elle sont en grappe comme des abeilles d'or.
-Le ciel est un dur saphir taillé en creux. Sortons dans la nuit. La
-pensée est merveilleuse, mais l'aventure plus merveilleuse encore. Qui
-sait si nous ne rencontrerons pas le prince Florizel de Bohême et si
-nous n'entendrons pas la belle Cubaine nous dire qu'elle n'est pas ce
-qu'elle paraît.
-
-ERNEST.—Vous êtes horriblement obstiné. J'insiste pour que vous
-discutiez avec moi cette question. Vous avez dit que les Grecs étaient
-une nation de critiques d'art. Quelle critique d'art nous ont-ils
-laissée?
-
-GILBERT.—Mon cher Ernest, même s'il n'était venu jusqu'à nous des
-temps Hellènes aucun fragment de critique d'art, il n'en serait pas
-moins vrai que les Grecs furent une nation de critiques d'art et qu'ils
-ont inventé cette critique comme toutes les autres d'ailleurs. Car,
-après tout, de quoi sommes-nous en premier lieu redevables aux Grecs?
-Simplement de l'esprit critique. Et cet esprit qu'ils ont exercé sur
-les questions de religion et de science, d'éthique et de métaphysique,
-de politique et d'éducation ils l'ont exercé aussi sur les questions
-d'art, et, vraiment, sur les deux arts les plus élevés, sur les arts
-suprêmes, il nous ont laissé le plus impeccable système de critique que
-le monde ait jamais connu.
-
-ERNEST.—Mais quels sont les deux arts les plus élevés, les arts
-suprêmes?
-
-GILBERT.—La Vie et la Littérature, la vie et l'expression parfaite
-de la vie. Les principes de la première, tels qu'ils furent établis
-par les Grecs, ne peuvent être appliqués par nous dans un siècle aussi
-corrompu que le nôtre par de faux idéals. Leurs principes sur la
-Littérature sont dans bien des cas si subtils que nous pouvons à peine
-les comprendre. Reconnaissant que l'art le plus parfait est celui qui
-reflète le plus pleinement l'homme dans toute son infinie variété, ils
-élaborèrent la critique du langage, envisagé à la lumière des éléments
-matériels de cet art, à un point que nous ne saurions atteindre, si
-même nous pouvions en approcher, avec notre système d'accentuation
-de l'emphase rationnelle ou émotionnelle, étudiant, par exemple, les
-mouvements métriques d'une prose aussi scientifiquement qu'un musicien
-moderne étudie l'harmonie et le contrepoint, et, j'ai à peine besoin
-de le dire, avec un sens artistique beaucoup plus affiné. Et ils
-avaient raison sur ce sujet comme ils avaient raison sur tout. Depuis
-l'introduction de l'imprimerie et le fatal développement de l'habitude
-de lire, parmi les moyennes et les basses classes de ce pays, il y a
-eu dans la littérature une tendance à en appeler de plus en plus aux
-yeux et de moins en moins à l'ouïe, sens en vérité, qu'au point de
-vue de l'art pur, l'art littéraire devrait chercher à séduire, ayant
-pour canons ceux de sa volupté. Même l'œuvre de M. Pater qui, à tout
-prendre, est le maître le plus parfait de la prose anglaise à l'heure
-présente, ressemble souvent beaucoup plus à un fragment de mosaïque
-qu'à un passage de musique, et semble ça et là manquer de la véritable
-vie rythmique des mots et de la belle liberté et de la richesse
-d'effets que produit cette vie rythmique. Nous avons en somme fait de
-l'art d'écrire un mode déterminé de composition et nous en sommes servi
-comme d'une forme de dessin minutieux.
-
-Les Grecs, eux, considéraient l'art d'écrire simplement comme une
-méthode pour raconter. Leur critérium était toujours le mot parlé
-dans ses relations musicales et métriques. La voix était l'agent
-intermédiaire et l'oreille le critique. J'ai pensé quelquefois que
-l'histoire de la cécité d'Homère a bien pu en réalité n'être qu'un
-mythe artistique, créé en une époque critique et servant à nous
-rappeler, non seulement que le grand poète est toujours un voyant dont
-les yeux corporels y voient moins que les yeux de l'âme, mais qu'il est
-encore un chanteur véritable, faisant son poème avec de la musique, se
-répétant indéfiniment chaque ligne jusqu'à ce qu'il ait saisi le secret
-de sa mélodie, modulant dans les ténèbres des mots ailés de lumière.
-
-Quoiqu'il en soit, ce fut certainement à sa cécité, qui fut l'occasion
-sinon la cause, que le grand poète anglais dut une large part du
-mouvement majestueux et de la splendeur sonore de ses derniers
-vers. Quand Milton dut cesser d'écrire, il se mit à chanter. Qui
-donc pourrait comparer les cadences de _Comus_ à celles du _Samson
-Agonistes_, du _Paradis perdu_ ou du _Paradis retrouvé_? Quand Milton
-devint aveugle, il composa, ainsi que chacun devrait le faire,
-seulement avec la voix, et le pipeau ou le chalumeau des premiers
-jours devint cet orgue puissant aux jeux multiples dont la musique
-riche et sonore a toute la majesté du vers Homérique, si elle n'essaye
-pas d'en avoir la grâce aisée, constituant l'héritage impérissable de
-la littérature anglaise, traversant tous les siècles avec solennité,
-car elle les domine et reste à jamais notre compagne dans sa forme
-immortelle. Oui, écrire a fait beaucoup de mal aux écrivains. Revenons
-à la voix. Qu'elle soit notre critérium et peut-être alors serons-nous
-capables d'apprécier quelques-unes des subtilités de la critique d'art
-grecque.
-
-Nous ne le pouvons pas aujourd'hui. Parfois, quand j'ai écrit une page
-de prose que j'ai la modestie grande de considérer comme sans défaut,
-une pensée terrible me vient: je me dis que je suis peut-être coupable,
-que j'ai peut-être été assez immoral, assez efféminé pour employer
-des mouvements trochaïques et tribraques, crime pour lequel un savant
-critique du siècle d'Auguste censure avec une très juste sévérité le
-brillant et quelque peu paradoxal Hegesias. J'ai froid d'y penser,
-et je me demande si l'admirable résultat éthique de la prose de ce
-charmant écrivain, qui dans un esprit d'insouciante générosité pour
-la partie inculte de notre nation, proclama la monstrueuse doctrine
-que la conduite est les trois quarts de la vie, ne sera pas quelque
-jour entièrement annihilée par la découverte que les péons ont été mal
-placés.
-
-ERNEST.—Ah! Vous n'êtes plus sérieux.
-
-GILBERT.—Qui donc le serait devant cette affirmation faite d'un ton
-grave que les Grecs n'eurent pas de critiques d'art? Je puis admettre
-que l'on dise que le génie d'induction des Grecs se perdit dans la
-critique, mais non que la race à laquelle nous devons ce dernier art
-ne l'ait pas exercé. Vous ne me demanderez pas de vous donner une vue
-générale de la critique d'art en Grèce depuis Platon jusqu'à Plotin. La
-nuit est trop belle et la lune, en nous écoutant, se couvrirait la face
-de plus de cendres encore. Rappelons-nous seulement un parfait petit
-ouvrage de critique esthétique, la _Poétique_ d'Aristote. La forme en
-est imparfaite, car l'écriture est mauvaise; il ne consiste peut-être
-qu'en notes prises pour une conférence sur l'art ou en fragments isolés
-destinés à quelque livre plus important, mais pour l'arrangement et
-pour la façon dont est traité le sujet c'est d'une perfection absolue.
-L'action de l'art sur l'éthique, son importance pour la culture de
-l'esprit, et son rôle dans la formation du caractère ont été définis
-par Platon une fois pour toutes, mais ici nous voyons l'art considéré
-au point de vue non plus moral mais purement esthétique. Platon avait
-traité, bien entendu, de nombreux sujets artistiques déterminés, tels
-que l'importance de l'unité dans une œuvre d'art, la nécessité du ton
-et de l'harmonie, la valeur esthétique des apparences, le rapport
-entre les arts visibles et le monde extérieur, entre la fiction et le
-fait. Peut-être est-ce lui qui excita le premier dans l'âme humaine,
-ce désir encore insatisfait, le désir de savoir quel lien unit le Beau
-au Vrai, et la place du Beau dans l'ordre moral et intellectuel du
-Cosmos. Les problèmes de l'idéalisme et du réalisme, tels qu'il les
-pose, peuvent sembler pour beaucoup d'esprits quelque peu stériles
-dans la sphère métaphysique d'existence abstraite où il les place,
-mais transportez-les dans la sphère de l'art et vous les trouverez
-toujours vivants et remplis de signification. Il se peut que ce soit
-comme critique du Beau que Platon est destiné à survivre et qu'en
-changeant le nom de la sphère où se meuvent ses spéculations, nous
-découvrions une nouvelle philosophie. Mais Aristote, comme Gœthe,
-s'occupe de l'art en traitant tout d'abord de ses manifestations
-concrètes; il prend, par exemple, la tragédie, et recherche la matière
-dont elle use, qui est le langage, son sujet propre, qui est la vie,
-la méthode par laquelle elle œuvre, qui est l'action, les conditions
-dans lesquelles elle se révèle, qui sont la représentation théâtrale,
-sa structure logique, qui est l'intrigue et son but esthétique qui est
-d'évoquer le sentiment de la beauté réalisée au moyen des passions de
-la pitié et de la terreur. Cette purification, cette spiritualisation
-de la nature qu'il nomme _Κάθαρσις_ est, ainsi que l'a vu Gœthe,
-essentiellement esthétique et non morale comme l'imagine Lessing. Ne
-s'occupant tout d'abord que de l'impression produite par l'œuvre d'art,
-Aristote se met à analyser cette impression, à en chercher la source,
-à voir comment elle naît. Physiologiste et psychologue, il sait que
-la santé d'une fonction réside en son énergie. Être capable d'une
-passion et ne pas s'en rendre compte c'est rester incomplet et borné.
-Le spectacle mimé de la vie qu'offre la tragédie délivre le cœur de
-beaucoup de «germes morbides» et en présentant des motifs élevés et
-nobles au jeu des émotions purifie l'homme et le spiritualise; et, non
-seulement il agit de cette sorte sur l'homme, mais encore l'initie
-à des sentiments nobles qu'il aurait pu ne jamais connaître, le mot
-_Κάθαρσις_ ayant parfois, il m'a semblé, le sens d'une allusion précise
-au rite d'initiation, si même ce n'est pas, ainsi que je suis tenté de
-l'imaginer de temps en temps, la signification véritable et la seule
-qu'il ait en l'occurrence. Ceci n'est, bien entendu, qu'une simple
-esquisse du livre. Mais vous voyez quel parfait spécimen de critique
-esthétique il nous offre. Qui donc, sauf un Grec, eût pu donner de
-l'art une telle analyse? Après l'avoir lu, on cesse d'être étonné
-qu'Alexandrie se soit si largement consacré à la critique d'art et
-que nous voyions les tempéraments artistiques de l'époque examiner
-toutes les questions de style et de genre, discutant les grandes écoles
-académiques de peinture telles, par exemple, que l'école de Sicyone
-qui s'efforça de maintenir les traditions pleines de dignité de la
-mode antique; les écoles réalistes et impressionnistes qui voulaient
-reproduire la vie réelle; les éléments de l'idéalisme dans le portrait;
-la valeur d'art de la forme épique en un temps aussi moderne que le
-leur, ou le sujet qui convient en propre à l'artiste. En vérité, je
-crains que les tempéraments inartistes de l'époque ne se soient, eux
-aussi, occupés de littérature et d'art, car les accusations de plagiat
-étaient sans fin et de telles accusations émanent des lèvres minces
-et blêmes de l'impuissance ou des bouches grotesques de ceux qui ne
-possédant rien en propre, s'imaginent qu'ils se donneront la réputation
-d'être riches en criant bien haut qu'on les a volés. Et je vous assure,
-mon cher Ernest, que les Grecs bavardaient à propos des peintres
-autant qu'on le fait de nos jours et qu'ils avaient leurs galeries
-particulières et leurs expositions payantes, leurs corporations d'Arts
-et Métiers, leurs mouvements Préraphaélites et réalistes, qu'ils
-faisaient des conférences sur l'art, écrivaient des essais sur l'art
-et eurent leurs historiens d'art et leurs archéologues et tout le
-reste. Même les directeurs de tournées théâtrales emmenaient avec
-eux leurs critiques dramatiques et les payaient très grassement pour
-écrire des notes élogieuses. En somme, tout ce qui dans notre vie est
-moderne, nous le devons aux Grecs. Tout ce qui est anachronique est dû
-au Moyen Age. Ce sont les Grecs qui nous ont donné le système entier
-de la critique d'art et nous pouvons imaginer de quelle délicatesse
-était leur instinct critique par ce fait que la matière sur laquelle
-il s'exerça le plus complètement fut, je l'ai déjà dit, le langage.
-Car la matière dont use le peintre ou le sculpteur est pauvre en
-comparaison de celle des mots. Les mots ont non seulement une musique
-aussi douce que celle de la viole et du luth, une couleur aussi riche
-et aussi vivante qu'aucune de celles qui nous rendent adorables les
-toiles des Vénitiens ou des Espagnols, et une forme plastique non moins
-sûre et certaine que celle qui se révèle dans le marbre ou le bronze,
-mais la pensée et la passion et la spiritualité leur appartiennent
-et n'appartiennent vraiment qu'à eux seuls. Si les Grecs n'avaient
-fait que la critique du langage, ils ne seraient pas moins les grands
-critiques d'art du monde. Connaître les principes de l'art le plus
-élevé, c'est connaître les principes de tous les arts.
-
-Mais je vois que la lune se cache derrière un nuage couleur de soufre.
-Hors d'une fauve crinière mouvante elle brille comme l'œil d'un lion.
-Elle a peur que je ne vous cause de Lucien et de Longin, de Quintilien
-et de Denis, de Pline et de Fronton et de Pausanias, de tous ceux qui
-dans le monde antique écrivirent ou parlèrent sur l'art. Elle n'a pas
-besoin d'avoir peur. Je suis fatigué de ma course dans l'abîme stupide
-et sombre des faits. Il ne me reste plus que la _μονόϰρονος ἡδονή_
-d'une autre cigarette. Les cigarettes ont au moins le charme de vous
-laisser inassouvi.
-
-ERNEST.—Essayez d'une des miennes. Elles sont assez bonnes. Je les
-reçois directement du Caire. La seule utilité de nos _attachés_ c'est
-qu'ils fournissent leurs amis d'excellent tabac. Et comme la lune
-s'est cachée, causons encore un peu. Je suis tout prêt à admettre
-que j'eus tort en ce que j'ai dit des Grecs. Ils furent, vous l'avez
-montré, une nation de critiques d'art. Je le reconnais et j'en ai, pour
-eux, quelque chagrin. Car la faculté de création est supérieure à la
-critique. Aucune comparaison n'est vraiment possible.
-
-GILBERT.—L'antithèse entre elles est entièrement arbitraire. Sans la
-faculté critique, il n'existe aucune création artistique digne de ce
-nom. Vous parliez tout à l'heure de ce fin esprit de choix et de ce
-délicat instinct de sélection par lequel l'artiste nous rend compte de
-la vie et lui donne une perfection momentanée. Eh bien, cet esprit de
-choix, ce tact subtil d'omission est en réalité la faculté critique en
-l'un de ses modes les plus caractéristiques et quiconque ne possède pas
-cette faculté critique ne peut rien créer en art. Arnold a dit de la
-littérature qu'elle était une critique de la vie, définition dont la
-forme n'est pas très heureuse, mais qui montre l'excessive importance
-qu'il attachait à l'élément critique en tout travail de création.
-
-ERNEST.—J'aurais dit que les grands artistes travaillaient
-inconsciemment, qu'ils étaient «plus sages qu'ils ne le savaient»,
-comme Emerson, je crois, le remarque quelque part.
-
-GILBERT.—Non, Ernest, il n'en est nullement ainsi. Tout beau
-travail imaginatif est conscient et réfléchi. Aucun poète ne chante
-parce qu'il y est contraint. Du moins, aucun grand poète. Celui-ci
-chante parce qu'il veut chanter. Il en est ainsi maintenant; il en
-fut toujours ainsi. Nous sommes tentés parfois de penser que les
-voix qui résonnèrent à l'aube de la poésie étaient plus simples,
-plus vigoureuses et plus naturelles que les nôtres et que l'univers
-contemplé par les premiers poètes, et qu'ils parcouraient, avait en
-propre une vertu poétique spéciale et pouvant, presque sans subir de
-changement, passer dans leur chant. La neige couvre maintenant l'Olympe
-et ses pentes escarpées sont stériles et de glace, mais autrefois, nous
-le rêvons, les pieds blancs des Muses secouaient la rosée du matin sur
-les anémones et, le soir, Apollon venait chanter aux pâtres dans le
-vallon. Mais nous ne faisons là que prêter à d'autres âges ce que nous
-désirons ou croyons désirer pour le nôtre. Notre sens historique est en
-défaut. Tout siècle producteur de poésie est, par cela même, un siècle
-artificiel et l'œuvre qui nous paraît la création la plus naturelle
-et la plus simple de son époque est toujours le résultat de l'effort
-le plus conscient. Croyez-moi, Ernest, il n'est pas d'art doué de
-beauté sans «conscience de soi», et la «conscience de soi» et l'esprit
-critique ne font qu'un.
-
-ERNEST.—Je vois ce que vous voulez dire et c'est très important. Mais
-vous admettrez, j'en suis sûr, que les grands poèmes de l'ancien monde,
-les poèmes primitifs, anonymes, collectifs, furent le résultat de
-l'imagination de races plutôt que de l'imagination d'individus.
-
-GILBERT.—Non quand ils devinrent de la poésie. Non quand ils reçurent
-une forme belle. Car il n'y a pas d'art là où il n'y a pas de style,
-pas de style là où manque l'unité et l'unité appartient à l'individu.
-Sans doute Homère eut, pour s'en servir, de vieilles ballades et
-d'anciens récits de même que Shakespeare eut des chroniques, des pièces
-de théâtre et des nouvelles comme éléments de travail, mais ces choses
-ne furent que la matière brute de son œuvre. Il les prit et leur donna
-la forme du chant. Elles devinrent siennes, parce qu'il leur donna la
-beauté. Elles furent construites de musique
-
- _et ainsi nullement construites,
- Donc construites pour toujours_.
-
-Plus on étudie la vie et la littérature, plus on sent fortement que
-derrière tout ce qui est merveilleux, il y a l'individu et que ce
-n'est pas le moment qui fait l'homme, mais l'homme qui crée l'époque.
-Vraiment j'incline à penser que chaque mythe, chaque légende dont
-la source nous paraît l'étonnement ou la terreur ou la fantaisie
-d'une tribu et d'une nation fut à son origine l'invention d'un seul
-esprit. Le nombre singulièrement limité des mythes me semble conduire
-à cette conclusion. Mais n'allons pas nous perdre dans les questions
-de mythologie comparée. Restons-en à la critique. Ce que je veux
-montrer est ceci. Une époque sans critique est une époque où l'art est
-immobile, hiératique et se borne à la reproduction de types consacrés
-ou bien c'est une époque qui ne possède aucun art. Il y a des époques
-de critique qui ne furent pas créatrices, au sens ordinaire du mot;
-l'esprit humain alors ne cherchait qu'à mettre en ordre ses trésors,
-à séparer l'or de l'argent et l'argent du plomb, à faire le compte
-des joyaux et à donner des noms aux perles. Mais il n'y a jamais eu
-d'époque créatrice qui ne fût en même temps de critique. Car c'est
-la faculté critique qui invente des formes neuves. La tendance de la
-création c'est de se répéter. C'est à l'instinct critique que nous
-devons l'éclosion de toute nouvelle école, chaque nouveau moule que
-l'art trouve tout prêt à prendre en main. Il n'est réellement aucune
-forme employée maintenant par l'art qui ne nous vienne de l'esprit
-critique d'Alexandrie où ces formes furent clichées, inventées ou
-perfectionnées. Je dis Alexandrie, non seulement parce que c'est là
-que l'esprit grec prit conscience de lui-même, aussi bien qu'il finit
-par y mourir dans le scepticisme et la théologie, mais parce que ce
-fut en cette ville et non dans Athènes que Rome prit ses modèles et
-que c'est grâce à la survivance de la langue latine que fut sauvée
-la culture intellectuelle. Quand, à la Renaissance, la littérature
-grecque apparut comme une aube nouvelle en Europe, tout était prêt,
-dans une certaine mesure, pour cette venue. Mais, pour nous débarrasser
-des détails historiques qui sont toujours fastidieux et d'ordinaire
-inexacts, disons, d'une manière générale, que les formes d'art
-proviennent de l'esprit critique grec. C'est à lui que nous devons la
-poésie épique, la poésie lyrique, le drame tout entier en chacun de ses
-développements, y compris le burlesque, l'idylle, le roman romantique,
-le roman d'aventure, l'essai, le dialogue, le discours, la conférence,
-chose que nous devrions peut-être ne pas leur pardonner, et l'épigramme
-dans la plus large signification de ce mot. En somme, nous leur devons
-tout, sauf le sonnet auquel on pourrait cependant rapporter de curieux
-parallèles comme rythme de pensée dans l'anthologie, le journalisme
-américain auquel on ne pourrait trouver nulle part de parallèle et
-la ballade en imitation de dialecte écossais, dont l'un de nos plus
-laborieux écrivains a voulu récemment faire la base d'un effort final
-et unanime qui mettrait nos poètes de second rang à même de devenir
-romantiques. Chaque nouvelle école, à son apparition, déclame contre la
-critique quand c'est précisément à la faculté critique qu'elle doit
-son origine. Le pur instinct créateur n'innove pas, il reproduit.
-
-ERNEST.—Vous avez parlé de la critique comme d'une partie essentielle
-de l'esprit créateur, et maintenant j'accepte pleinement votre théorie.
-Mais que dites-vous de la critique en dehors de la création? J'ai la
-sotte manie de lire des revues et il me semble que la plus grande part
-de la critique moderne est absolument sans valeur.
-
-GILBERT.—Il en est de même pour la plupart des créations actuelles.
-La médiocrité pesant la médiocrité et l'incompétence applaudissant son
-frère—tel est le spectacle que l'activité artistique en Angleterre
-nous offre de temps en temps. Et pourtant je me sens un peu injuste en
-l'occurrence. Règle générale, les critiques—je parle, bien entendu, de
-la classe supérieure, de ceux en somme qui écrivent dans les feuilles
-à six pence—ont une plus forte culture que les gens dont ils sont
-appelés à analyser les œuvres. C'est d'ailleurs à cela qu'il faut
-s'attendre car la critique demande infiniment plus de culture que la
-création.
-
-ERNEST.—Vraiment?
-
-GILBERT.—Certes. Tout le monde peut écrire un roman en trois volumes.
-Il ne faut pour cela qu'une complète ignorance de la vie et de la
-littérature. La difficulté que doit, j'imagine, éprouver l'analyste
-est celle de se soutenir à un certain niveau. Là où le style manque,
-une telle chose est impossible. Les pauvres critiques sont apparemment
-réduits à n'être que les reporters du _police-court_ de la littérature,
-les chroniqueurs enregistrant les méfaits des criminels d'habitude de
-l'art. On dit parfois qu'ils ne lisent pas du tout les œuvres qu'ils
-ont mission de critiquer. C'est vrai, ou du moins ce devrait l'être.
-S'ils les lisaient, ils deviendraient des misanthropes endurcis ou,
-pour emprunter une phrase à l'une des gentilles étudiantes de Newnham,
-des misogynes impénitents. Et puis cela n'est pas nécessaire. Pour
-connaître l'origine et la qualité d'un vin, il est inutile de boire
-le tonneau entier. Il doit être extrêmement facile en une demi-heure
-de dire si un livre vaut quelque chose ou ne vaut rien. Dix minutes
-suffisent si l'on a l'instinct de la forme. Qui peut vouloir s'épuiser
-sur un volume stupide? On le goûte et c'est assez—plus qu'assez, même.
-Je sais qu'il est beaucoup de travailleurs honnêtes, en peinture comme
-en littérature, qui sont entièrement opposés à la critique. Ils ont
-tout à fait raison. Leur œuvre est sans aucun rapport intellectuel avec
-leur époque. Elle ne nous apporte aucun élément nouveau de plaisir.
-Elle ne suggère aucun nouvel élan de pensée ou de passion ou de beauté.
-On ne doit pas en parler. Il faut la laisser à l'oubli qu'elle mérite.
-
-ERNEST.—Mais, cher ami—excusez-moi de vous interrompre—vous vous
-laissez, il me semble, entraîner beaucoup trop par votre passion pour
-la critique. Car, après tout, vous voudrez bien admettre qu'il est bien
-plus difficile de faire une chose que d'en parler.
-
-GILBERT.—Plus difficile de faire une chose que d'en parler? Pas du
-tout. C'est là une grosse erreur populaire. Il est bien plus difficile
-de parler d'une chose que de la faire. Dans le domaine de la vie
-actuelle, c'est de la plus claire évidence. N'importe qui peut faire
-de l'histoire. Seul un grand homme peut en écrire. Il n'est aucun mode
-d'action, aucune forme d'émotion que nous n'ayions en commun avec les
-animaux inférieurs. Ce n'est que par le langage que nous nous élevons
-au-dessus d'eux ou, entre nous, au-dessus l'un de l'autre—par le
-langage qui est le père et non l'enfant de la pensée. L'action, en
-vérité, est toujours facile et quand elle se présente à nous, sous sa
-forme la plus provocante, parce que la plus continue, j'entends celle
-du réel travail, elle devient simplement le refuge des gens qui n'ont
-rien à faire. Non, Ernest, ne parlez pas de l'action. C'est une chose
-aveugle, soumise à des influences extérieures et mise en jeu par une
-impulsion dont elle ignore la nature. C'est une chose incomplète en
-son essence, puisqu'elle est limitée par l'accident, et ignorante de
-sa direction, étant toujours en désaccord avec son but. Sa base est
-le manque d'imagination. C'est la dernière ressource de ceux qui ne
-savent comment on rêve.
-
-ERNEST.—Gilbert, vous traitez le monde comme si c'était une boule de
-cristal. Vous le tenez dans votre main et le renversez pour satisfaire
-une fantaisie obstinée. Vous ne faites rien autre que récrire
-l'histoire.
-
-GILBERT.—Notre devoir unique, vis-à-vis de l'histoire, c'est de la
-récrire. Ce n'est pas la tâche la plus mince réservée à l'esprit
-critique. Quand nous aurons découvert l'ensemble des lois scientifiques
-qui gouvernent la vie, nous nous rendrons compte que l'homme d'action
-est plus riche en illusions que le rêveur. Celui-là ne connaît, en
-effet, ni l'origine de ses actes ni leurs résultats. Dans le champ
-où il pensait avoir semé des épines, nous faisons notre vendange, et
-le figuier qu'il planta pour notre plaisir est aussi stérile que le
-chardon, et plus amer. C'est parce que l'Humanité n'a jamais su où elle
-allait qu'elle a pu trouver son chemin.
-
-ERNEST.—Vous pensez, alors, que dans la sphère de l'action un but
-conscient est une illusion?
-
-GILBERT.—C'est pire. Si nous vivions assez longtemps pour voir les
-résultats de nos actes, il se pourrait que ceux qui se disent bons
-se voient affligés d'un lourd remords et que ceux dits méchants par
-le monde exultent d'une noble joie. Chaque petite chose que nous
-faisons, passe dans la grande machine de la vie qui peut mettre nos
-vertus en poudre et les rendre méprisables, ou transformer nos péchés
-en éléments d'une civilisation nouvelle plus merveilleuse et plus
-splendide qu'aucune de celles qui l'ont précédée. Mais les hommes
-sont esclaves des mots. Ils s'emportent contre le matérialisme, comme
-ils l'appellent, oubliant qu'il n'y eut aucun progrès matériel qui
-n'ait spiritualisé le monde et qu'il y eut bien peu, s'il y en eut,
-de réveils spirituels qui n'aient gaspillé les facultés du monde en
-espoirs inféconds, en aspirations sans fruits et en croyances vides ou
-servant d'entraves. Ce qu'on nomme Péché est un élément essentiel de
-progrès. Sans lui le monde croupirait; il vieillirait ou deviendrait
-sans couleur. Par sa curiosité, le Péché augmente l'expérience de la
-race. Son intense revendication d'individualisme nous sauve de la
-monotonie du type. Son rejet des notions courantes sur la moralité
-le met en possession d'une éthique supérieure. Et quant aux vertus!
-Qu'est-ce que cela? La Nature, nous dit M. Renan, se soucie peu de
-chasteté, et c'est peut-être à l'opprobre des Madeleines et non à leur
-propre pureté que doivent d'être sans souillures les Lucrèces de la
-vie moderne. La charité, ceux-là même dont elle forme presque toute la
-religion, se sont vus contraints de l'admettre: la charité crée une
-multitude de maux. L'existence même de la conscience, cette faculté
-dont les gens aujourd'hui, bavardent tant et sont si aveuglément
-fiers, est un signe de notre imparfait développement. Il faut, pour que
-nous soyions vraiment bons, qu'elle se confonde avec l'instinct.
-
-L'abnégation est simplement une méthode par laquelle l'homme arrête sa
-marche, et le sacrifice de soi-même une survivance de la mutilation
-du sauvage, une partie de ce vieux culte de la douleur qui joue un
-si terrible rôle dans l'histoire du monde et même à cette heure fait
-encore chaque jour des victimes, la terre lui gardant des autels. Les
-vertus! Qui sait ce que sont les vertus? Ni vous, ni moi, ni personne.
-C'est bien pour notre vanité que nous tuons le criminel, car si nous
-lui permettions de vivre, il pourrait nous montrer ce que nous avons
-gagné par son crime. C'est pour garder sa paix intime que le saint
-marche au martyre. Il s'épargne ainsi le spectacle horrible de sa
-moisson.
-
-ERNEST.—Gilbert, votre ton devient trop âpre. Revenons sur le terrain
-plus agréable de la littérature. Que disiez-vous donc? Qu'il était plus
-difficile de parler d'une chose que de la faire.
-
-GILBERT, _après une pause_.—Oui, je crois que je me suis laissé
-distraire par cette vérité simple. Vous devez, maintenant, j'en suis
-sûr, voir que j'ai raison.
-
-L'homme, quand il agit, n'est qu'une marionnette. Quand il décrit,
-il est poète. Tout le secret est là. Il était assez facile, dans les
-plaines de sable, près d'Illion, la ville battue par les vents, de
-lancer de l'arc peint la flèche entaillée ou de heurter contre le
-bouclier de peau et de cuivre couleur de flamme, le long épieu à
-manche de frêne. Il était facile à la reine adultère d'étendre pour
-son seigneur des tapis de Tyr, et, lorsqu'il est couché dans son bain
-de marbre, de jeter sur sa tête le fichu de pourpre et d'ordonner à
-son amant imberbe de percer à travers les mailles ce cœur qui aurait
-dû se briser à Aulis. Pour Antigone, même, avec la Mort l'attendant
-comme épouse, il était facile de passer dans l'air corrompu, à midi,
-et de gravir la colline, et de couvrir d'une terre pitoyable le
-triste cadavre qui n'avait pas de tombe. Mais ceux qui écrivirent ces
-choses? Ceux qui leur donnèrent la réalité et les firent immortelles?
-Ne sont-ils pas plus grands que les hommes et les femmes qu'ils ont
-chantés? «Hector, ce doux chevalier, est mort», et Lucien nous dit
-comment, dans l'obscurité de l'autre monde, Menippe vit le crâne
-blanchissant d'Hélène et s'étonna que pour une faveur aussi funèbre,
-tous ces beaux vaisseaux aux proues recourbées aient pris la mer,
-ces beaux hommes en cottes de mailles aient été tués, ces villes à
-citadelles réduites en poussière. Pourtant, chaque jour, la fille de
-Léda, pareille à un cygne, sort sur les tours à créneaux, et regarde
-en bas la marée de la guerre. Les soldats à barbe grise s'émerveillent
-de sa beauté; elle se tient debout à côté du roi. Dans sa chambre
-d'ivoire peint, son galant est couché. Il polit sa délicate armure
-et peigne le plumet écarlate. Avec son écuyer et son page, son époux
-va d'une tente à l'autre. Elle peut voir sa brillante chevelure et
-entend ou s'imagine entendre sa voix froide et claire. Dans la cour,
-en bas, le fils de Priam boucle sa cuirasse d'airain. Les bras blancs
-d'Andromaque sont autour de son cou. Il pose à terre son casque pour
-ne pas effrayer leur tout petit enfant. Derrière les rideaux brodés de
-son pavillon, Achille est assis, dans des vêtements parfumés, tandis
-que, harnaché d'or et d'argent, l'ami de son âme s'apprête à partir au
-combat. D'un coffre curieusement sculpté, que sa mère Thétis a porté à
-bord de son navire, le Seigneur des Myrmidons tire ce calice mystique
-que ne toucha jamais aucune lèvre humaine; il le nettoie avec du
-soufre, le rafraîchit dans une eau pure et, ses mains lavées, emplit de
-vin noir sa cavité polie et verse sur le sol le sang épais de la vigne
-en l'honneur de Celui qu'adorent à Dodone des prophètes aux pieds nus,
-et il Le prie et ne sait pas que sa prière est vaine et que des mains
-de deux chevaliers troyens, le fils de Panthoos, Euphorbe dont les
-boucles sont nouées d'or et le Priamide, que Patrocle au cœur de lion,
-le camarade des camarades, de ces mains recevra la mort. Fantômes?
-Héros de brume et d'illusion? Ombres dans un chant? Non, ce sont des
-êtres réels. L'action! Qu'est-ce que l'action? Elle meurt au moment où
-sa force se met en jeu. C'est une concession indigne au fait. Le monde
-est fait par le chanteur pour le rêveur.
-
-ERNEST.—Pendant que vous parlez, je le crois.
-
-GILBERT.—Et c'est la vérité. Sur les citadelles de Troie, réduites en
-poussière, le lézard se tient immobile, comme un objet en bronze vert.
-Le hibou a bâti son nid dans le palais de Priam. Dans la plaine vide
-errent le berger et le gardeur de chèvres avec leurs troupeaux; et sur
-la mer, pareille à du vin, sur la mer huileuse, _οἶνοψ πόντος_; comme
-l'appelle Homère, là où les grandes galères grecques aux proues de
-cuivre, vinrent, rangées en un cercle étincelant, le solitaire pêcheur
-de thon s'asseoit dans son petit bateau et guette les lièges de son
-filet. Pourtant, chaque matin, les portes de la ville sont violemment
-ouvertes et, à pied, ou sur des chars traînés par des chevaux, les
-guerriers vont à la bataille et raillent leurs ennemis derrière leurs
-masques de fer. Tout le jour le combat fait rage et quand vient la
-nuit, les torches brillent près des tentes, et le falot brûle dans la
-salle. Ceux qui vivent dans le marbre ou sur les panneaux peints ne
-connaissent de la vie qu'un seul instant exquis, éternel il est vrai
-par sa beauté, mais limité à une seule note de passion ou à un seul
-aspect de calme. Ceux que fait vivre le poète ont leurs myriades
-d'émotions, de joie et de terreur, de courage et de désespoir, de
-plaisirs et de souffrances. Les saisons vont et viennent, cortège
-attristant ou joyeux, avec des pieds ailés ou lourds comme le plomb;
-les années passent devant eux. Ils ont leur jeunesse et leur maturité,
-ils sont enfants et ils vieillissent. C'est toujours l'aurore pour
-Sainte Hélène, telle que Véronèse la vit à sa fenêtre. Dans l'air
-calme du matin, les Anges lui apportent le symbole de la douleur de
-Dieu. La fraîche brise matinale soulève sur son front ses fins cheveux
-d'or. Sur cette petite colline, près de Florence, où les amoureux de
-Giorgione s'étendent, c'est toujours le solstice de midi, de midi que
-les soleils de l'été font si langoureux que la svelte fille nue peut à
-peine plonger dans la cuve de marbre, la ronde bulle de verre clair et
-que les longs doigts du joueur de luth se reposent paresseusement sur
-les cordes. C'est le crépuscule, toujours, pour les nymphes dansantes
-que pose, libres, Corot, parmi les peupliers d'argent de France. Dans
-un éternel crépuscule elles bougent, ces frêles figures diaphanes dont
-les pieds blancs et qui frémissent, semblent ne pas toucher l'herbe
-gorgée de rosée qu'ils foulent. Mais ceux qui marchent dans l'épopée,
-le drame ou le roman, voient, au cours des mois en travail, croître
-et décroître les jeunes lunes et contemplent la nuit depuis le soir
-jusqu'à l'étoile du matin, et de l'aube au coucher du soleil, peuvent
-noter le jour qui change et tout son or et toute son ombre. Pour eux
-comme pour nous, les fleurs s'épanouissent et se fanent, et la Terre,
-cette Déesse aux Tresses Vertes, comme l'appelle Coleridge, change de
-vêtements pour leur plaire. Un seul instant de perfection se concentre
-dans la statue. L'image peinte sur la toile ne possède aucun élément
-spirituel de croissance ou de changement. Si la mort leur est inconnue,
-c'est qu'elles savent peu de la vie, car les secrets de la vie et de
-la mort ne sont qu'à ceux-là seuls que touche la succession du temps,
-qui possèdent non seulement le présent, mais le futur et peuvent
-s'élever ou tomber d'un passé de gloire ou de honte. Le mouvement,
-ce problème des Arts visibles, ne peut être vraiment réalisé que par
-la Littérature. C'est la Littérature qui nous montre le corps en son
-activité et l'âme en son agitation.
-
-ERNEST.—Oui, je vois maintenant ce que vous vouliez dire. Mais il est
-certain alors que plus haut vous placez l'artiste créateur, plus bas
-sera le rang du critique.
-
-GILBERT.—Pourquoi cela?
-
-ERNEST.—Parce que ce qu'il peut nous donner de meilleur n'est que
-l'écho d'une riche musique, ombre vague d'une forme aux contours
-arrêtés. Il se peut, en vérité, que la vie soit un chaos, comme vous
-me le dites, que ses martyres soient vils et ses héroïsmes ignobles
-et que c'est la fonction de la Littérature de créer, avec la matière
-grossière de l'existence réelle, un nouvel univers qui sera plus
-merveilleux, plus durable et plus vrai que le monde contemplé par
-les yeux du vulgaire et par lequel les natures vulgaires cherchent à
-réaliser leur perfection. Mais, cela est sûr, si ce monde nouveau est
-fait par l'esprit et la main d'un grand artiste, ce sera une chose si
-complète et si parfaite que le critique n'y trouvera rien pour lui. Je
-comprends maintenant tout à fait et même j'admets très volontiers qu'il
-est bien plus difficile de parler d'une chose que de la faire. Mais
-il me semble que cette maxime saine et sensée, si flatteuse pour nos
-sentiments, et qui devrait être adoptée comme devise par les Académies
-littéraires du monde entier, ne s'applique qu'aux rapports existant
-entre l'Art et la Vie, et non à ceux qui unissent l'Art et la Critique.
-
-GILBERT.—Mais il est certain que la critique est elle-même un art.
-Et de même que la création artistique comporte la mise en œuvre de la
-faculté critique—et sans elle, on ne saurait vraiment dire qu'elle
-existe—de même la Critique est réellement créatrice au sens le plus
-élevé du mot. La critique est, en effet, à la fois créatrice et
-indépendante.
-
-ERNEST.—Indépendante?
-
-GILBERT.—Oui, indépendante. La critique ne doit pas plus être jugée
-d'après quelque bas modèle d'imitation ou de ressemblance que ne l'est
-l'œuvre du poète ou du sculpteur. Le critique est dans le même rapport
-vis-à-vis de l'œuvre d'art qu'il critique que l'artiste vis-à-vis
-du monde visible de la forme et de la couleur ou du monde invisible
-de la passion et de la pensée. Il n'a même pas besoin des matériaux
-les plus délicats pour la perfection de son art. Tout peut servir à
-ses besoins. Et de même que des amours basses et sentimentales de la
-sotte épouse d'un petit médecin de campagne, dans le sale village
-de Yonville-l'Abbaye, près de Rouen, Gustave Flaubert a pu créer un
-chef-d'œuvre classique de style, de même sur des sujets ayant peu
-d'importance ou n'en ayant aucune, tels que les peintures de la «Royal
-Academy», cette année ou toute autre, les poèmes de M. Lewis Morris,
-les romans de M. Ohnet ou les pièces de M. Henry Arthur John, le vrai
-critique peut, s'il lui plaît de diriger ainsi ou laisser s'égarer
-sa faculté de contemplation, produire un ouvrage sans défaut, au
-point de vue de la beauté et de l'instinct, et rempli de sensibilité
-intellectuelle. Pourquoi pas? La sottise est toujours une tentation
-irrésistible pour ce qui resplendit, et la stupidité est la _Bestia
-Triomphans_ qui fait sortir la sagesse de sa caverne. Pour un artiste
-aussi créateur que le critique, que signifie le sujet? Ni plus ni
-moins que pour un romancier ou pour un peintre. Comme eux, il peut
-trouver partout des motifs. C'est la façon de les traiter qui constitue
-l'épreuve. Rien n'existe qui n'ait en soi une suggestion ou un défi.
-
-ERNEST.—Mais la critique est-elle vraiment un art créateur?
-
-GILBERT.—Pourquoi pas? Elle travaille avec des matériaux et leur
-donne une forme à la fois neuve et délicieuse. Que peut-on dire de
-plus de la poésie? En vérité j'appellerais la critique une création
-dans une création. Car de même que les grands artistes, depuis Homère
-et Eschyle jusqu'à Shakespeare et Keats, n'allèrent pas, pour leurs
-sujets, directement à la vie, mais les ont cherchés dans les mythes,
-les légendes et les anciens contes, de même le critique use d'éléments
-que d'autres ont pour ainsi dire purifiés pour lui et qui ont en
-plus, déjà, la forme imaginative et la couleur. Bien plus, je dirais
-que la critique supérieure étant la forme la plus pure d'impression
-personnelle, est à sa manière plus créatrice que la création, car elle
-a moins de rapport avec un modèle quelconque extérieur à elle-même
-et est, en fait, sa propre raison d'existence et, comme disaient les
-Grecs, un but par elle-même et pour elle-même. Il est certain qu'elle
-n'est jamais prisonnière des entraves de la vraisemblance. De viles
-considérations de probabilité, cette lâche concession aux répétitions
-ennuyeuses de la vie domestique ou publique, ne l'affectent jamais. On
-peut en appeler de la fiction au fait. Mais, de l'âme, il n'est aucun
-appel.
-
-ERNEST.—De l'âme?
-
-GILBERT.—Oui, de l'âme. Car la critique supérieure est, en réalité,
-ceci: l'âme qui se raconte. Elle est plus fascinante que l'histoire,
-car elle ne s'occupe que d'elle-même. Elle a plus de charmes que la
-philosophie, car son sujet est concret et non abstrait, réel et non
-pas vague. C'est la seule forme civilisée d'autobiographie, car elle
-s'occupe non des événements mais des pensées de la vie d'un être, non
-des accidents physiques de la vie: actes ou circonstances, mais des
-états spirituels et des passions imaginatives de l'esprit. Je m'amuse
-toujours de la sotte vanité de ces écrivains et artistes de notre
-époque qui semblent s'imaginer que la principale fonction du critique
-est de bavarder sur leurs œuvres de second ordre. Ce qu'on peut, en
-général, dire de mieux sur l'art créateur moderne c'est qu'il est tout
-juste un peu moins vulgaire que la réalité et ainsi le critique avec
-son sens subtil de distinction et son sûr instinct de raffinement
-délicat, préférera regarder dans le miroir d'argent ou à travers
-le voile tissé et détournera ses yeux du chaos et de la clameur de
-l'existence réelle, bien que le miroir soit terni et le voile déchiré.
-Son seul but est d'enregistrer ses propres impressions. C'est pour lui
-que les tableaux sont peints, les livres écrits et le marbre sculpté.
-
-ERNEST.—Je crois avoir entendu une autre théorie de la critique.
-
-GILBERT.—Oui, quelqu'un dont nous révérons tous la gracieuse mémoire
-et dont le chalumeau jadis leurrant de sa musique Proserpine, l'attira
-hors de ses champs Siciliens et lui fit agiter, non en vain, de ses
-pieds blancs les primevères de Cumnor, a dit que le but propre de la
-critique est de voir l'objet tel qu'il est en sa réalité. Mais c'est là
-une erreur très grave. On ne prend ainsi nulle connaissance de la forme
-la plus parfaite de la critique qui, dans son essence, est purement
-subjective, et cherche à révéler son propre secret, non le secret
-d'un autre. Car la critique supérieure s'occupe de l'art non comme
-expression mais comme impression pure.
-
-ERNEST.—Mais en est-il réellement ainsi?
-
-GILBERT.—Oui, certes. Qui s'inquiète de savoir si les opinions de
-M. Ruskin sur Turner sont fondées? Qu'importe? Cette prose puissante
-et majestueuse, si passionnée et d'une couleur ardente en sa noble
-éloquence, si riche en son harmonie savante, si sûre et si infaillible,
-en ses meilleurs moments, dans le choix subtil du mot et de l'épithète,
-est une œuvre d'art au moins aussi grande que ces merveilleux couchers
-de soleil qui pâlissent et s'effritent sur leurs toiles gâtées de la
-National Gallery; plus grande en vérité, on serait porté à le penser,
-non seulement parce que son égale beauté est plus durable, mais à cause
-de la variété plus grande de ses évocations, âme parlant à l'âme en
-ces lignes longuement cadencées, non par la forme seule et la couleur,
-bien qu'avec leur concours, et cela d'une façon complète et sans
-perte aucune, mais en une langue intellectuelle et émotionnelle, avec
-une haute passion et une pensée plus haute encore, une pénétration
-imaginative et dans un but poétique; plus grande, je le crois toujours,
-de même que la littérature est le plus grand des arts. Qui donc
-s'inquiète que M. Pater ait mis dans le portrait de Monna Lisa des
-choses dont jamais n'a rêvé Léonard? Il se peut que le peintre ait
-été simplement l'esclave d'un sourire archaïque, comme certains l'ont
-imaginé, mais toutes les fois que je passe dans les fraîches galeries
-du palais du Louvre et m'arrête devant cette figure étrange «assise
-dans sa chaise de marbre en ce cercle de roches fantastiques, comme
-baignée d'une trouble lueur sous-marine», je me dis tout bas: «Elle est
-plus vieille que les rochers qui l'entourent; comme le vampire, elle
-est morte bien des fois et elle a appris les secrets du tombeau; elle
-a plongé dans des mers profondes et garde autour d'elle leur lumière
-indécise; elle a trafiqué pour d'étranges tissus avec des marchands
-d'Orient; elle fut, comme Léda, la mère d'Hélène de Troie et, comme
-sainte Anne, la mère de Marie, et tout cela n'a pas été pour elle plus
-que le son de lyres et de flûtes et ne survit qu'en la délicatesse
-avec laquelle ces choses ont modelé les traits changeants et teint
-les paupières et les mains.» Et je dis à mes amis: «L'être qui si
-étrangement surgit des eaux exprime ce qu'après des milliers d'années
-l'homme est arrivé à désirer», et ils me répondent: «C'est sur sa tête
-que sont venues toutes les fins de l'univers, et les paupières sont un
-peu lasses.»
-
-Et ainsi la peinture devient pour nous plus merveilleuse qu'elle ne
-l'est en réalité et nous révèle un secret dont elle est ignorante et
-la musique de la prose mystique est aussi douce à nos oreilles que
-celle du joueur de flûte qui prêta aux lèvres de la Joconde ces courbes
-subtiles et empoisonnées. Me demandez-vous ce qu'eut répondu Léonard
-si quelqu'un lui avait dit de son tableau que «toutes les pensées et
-toute l'expérience de l'univers avaient gravé là et modelé avec toute
-leur puissance pour affiner et rendre expressive la forme extérieure,
-l'animalisme de la Grèce, la luxure de Rome, la rêverie du Moyen Age
-avec son ambition spirituelle et ses amours imaginatifs, le retour du
-monde Païen, les péchés des Borgias?» Il eut probablement répondu qu'il
-n'avait médité sur aucune de ces choses, mais ne s'était préoccupé
-que de certains arrangements de lignes et de masses, et de nouvelles
-et curieuses harmonies de couleur en bleu et en vert. Et c'est pour
-cette raison même que la critique que j'ai citée est de l'ordre le plus
-élevé. Elle traite l'œuvre d'art simplement comme un point de départ
-pour une nouvelle création. Elle ne se borne pas—supposons-le du
-moins pour le moment—à découvrir l'intention réelle de l'artiste et à
-l'accepter comme définitive. Et la raison est pour elle en ce cas, car
-la signification de toute belle chose créée est au moins autant dans
-l'âme de celui qui la contemple qu'elle fut dans l'âme qui la façonna.
-Même, c'est plutôt le spectateur qui prête à la belle chose ses
-myriades de significations, et nous la rend merveilleuse, et la met en
-quelque nouveau rapport avec l'époque, si bien qu'elle devient une part
-essentielle de nos vies et un symbole de ce que nous demandons avec
-instance ou peut-être de ce que, l'ayant tant désiré, nous redoutons
-de recevoir. Plus j'étudie, Ernest, plus je vois clairement que la
-beauté des arts visibles, comme celle de la musique, est en son origine
-d'impression pure, et peut être détruite et l'est souvent, en effet,
-par quelque excès d'intention intellectuelle de la part de l'artiste.
-Car lorsque l'œuvre est terminée, elle possède pour ainsi dire en
-propre une vie indépendante et peut prononcer un message tout autre que
-celui qui fut mis sur ses lèvres. Quelquefois, en écoutant l'ouverture
-du Tannhauser, il me semble vraiment que je vois le beau chevalier
-fouler d'un pied léger l'herbe parsemée de fleurs et que j'entends la
-voix de Vénus l'appeler du fond de sa grotte.
-
-Mais d'autres fois elle me parle de mille choses différentes, de moi
-peut-être, et de ma vie ou de celles d'autres qu'on a aimés et qu'on
-se lassa d'aimer ou des passions que l'homme a connues ou de celles
-qu'il ignore et ainsi a recherchées. Ce soir elle peut nous emplir de
-cet ΕΡΩΣ ΤΩΝ ΑΔϒΝΑΤΩΝ, cet _Amour de l'Impossible_ saisissant comme un
-délire tant d'êtres qui croient vivre en sûreté et à l'abri du mal,
-et tout à coup sont rongés par le poison du désir illimité, et dans
-la poursuite infinie de ce qu'ils ne peuvent obtenir, défaillent et
-s'évanouissent ou trébuchent. Demain, comme la musique dont nous parle
-Aristote et Platon, la noble musique Dorienne des Grecs, elle peut
-remplir la fonction d'un médecin et nous donne un calmant contre la
-douleur et guérit l'esprit blessé et «met l'âme en harmonie avec tout
-ce qui est juste.» Et ce qui est vrai de la musique est vrai de tous
-les arts. La Beauté a autant de significations que l'homme a d'états
-d'âme. La Beauté est le symbole des symboles. La Beauté révèle toute
-chose parce qu'elle n'en exprime aucune. Quand elle se montre à nous,
-elle nous montre, avec des couleurs ardentes, tout l'univers.
-
-ERNEST.—Mais une œuvre comme celle dont vous avez parlé est-elle
-vraiment de la critique?
-
-GILBERT.—C'est la plus haute, car elle critique non seulement l'œuvre
-d'art en particulier, mais la Beauté elle-même et remplit de prodige
-une forme que l'artiste peut avoir laissée vide, ou incomprise, ou
-comprise imparfaitement.
-
-ERNEST.—La critique supérieure, alors, est plus créatrice que la
-création et le principal but du critique est de voir l'objet tel qu'il
-n'est pas en réalité; telle est votre théorie, je crois?
-
-GILBERT.—Oui, c'est ma théorie. Pour le critique l'œuvre d'art n'est
-qu'une suggestion pour une nouvelle œuvre qui est sienne et n'a pas
-besoin nécessairement de comporter quelque évidente ressemblance avec
-cette critique. La seule caractéristique d'une belle forme est qu'on y
-peut mettre tout ce qu'on désire, y voir tout ce qu'il vous plaît de
-voir, et la Beauté qui donne à la création son élément universel et
-esthétique, fait du critique à son tour un créateur et murmure mille
-choses différentes qui n'étaient pas présentes dans l'esprit de celui
-qui tailla la statue ou peignit la toile ou grava la pierre précieuse.
-
-Ceux qui ne comprennent ni la nature de la critique supérieure ni
-le charme de l'Art supérieur, disent parfois que les tableaux sur
-lesquels le critique aime le plus écrire sont ceux qui appartiennent
-au côté anecdotique de la peinture et représentent des scènes prises
-dans la littérature ou dans l'histoire. Mais il n'en est pas ainsi.
-Les peintures de ce genre sont en vérité beaucoup trop intelligibles.
-Elles se rangent parmi les illustrations et même à ce point de vue
-sont très imparfaites puisqu'elles n'excitent pas l'imagination, mais
-l'emprisonnent en des limites définies. Car le domaine du peintre, je
-l'ai suggéré déjà, diffère largement de celui du poète. Au dernier
-appartient la vie en son intégralité parfaite et absolue, non seulement
-la beauté que les hommes contemplent, mais celle aussi qu'ils
-entendent, non seulement la grâce momentanée de la forme ou la joie
-fugitive de la couleur, mais la sphère totale du sentiment, le cycle
-parfait de la pensée. Le peintre est enfermé dans de telles limites
-que c'est seulement par le masque du corps qu'il peut nous montrer
-le mystère de l'âme, seulement au moyen d'images de convention qu'il
-peut manier des idées, seulement par des équivalents physiques qu'il
-peut traiter de psychologie! Et comme sa réalisation est inadéquate!
-Il nous demande d'accepter le turban déchiré du Maure pour la noble
-rage d'Othello, ou un radoteur au milieu d'une tempête pour la folie
-sauvage du roi Lear! Il semble pourtant que rien ne saurait l'arrêter.
-La plupart des vétérans de notre peinture anglaise dépensent leur
-méchante vie perdue à braconner sur le domaine des poètes, gâtant leurs
-motifs en les traitant avec maladresse, et s'efforçant de rendre par la
-forme visible ou la couleur, la merveille de ce qui est invisible, la
-splendeur de ce qu'on ne voit pas. Il s'ensuit naturellement que leurs
-peintures sont d'un fastidieux insupportable. Ils ont abaissé les arts
-visibles au rang des arts pour les yeux seuls, et la seule chose qui
-ne vaille pas un regard est celle qui n'est faite que pour lui. Je ne
-dis pas que le poète et le peintre ne peuvent traiter le même sujet.
-Ils l'ont toujours fait et le feront toujours. Mais tandis que le poète
-peut, à son choix, user ou ne pas user du procédé pictural, le peintre,
-lui, doit toujours s'en servir. Car un peintre est limité, non par ce
-qu'il voit dans la nature, mais par ce qui peut être vu sur la toile.
-
-Ainsi donc, mon cher Ernest, des tableaux de ce genre ne fascineront
-pas le critique. Il se détournera d'eux pour aller à ces œuvres qui
-le font méditer, rêver, imaginer, aux œuvres qui possèdent la subtile
-qualité de la suggestion et semblent dire que l'on peut s'évader
-hors d'elles vers un plus vaste monde. Il est dit quelquefois que la
-tragédie d'une vie d'artiste est qu'il ne peut réaliser son idéal.
-Mais la vraie tragédie qui guette la plupart des artistes, est qu'ils
-réalisent trop absolument leur idéal. Car l'idéal réalisé se voit
-dépouillé de son prestige et de son mystère; il devient simplement
-le nouveau point de départ d'un idéal autre que lui. C'est la raison
-pourquoi la musique est le type parfait de l'art. La musique ne peut
-jamais révéler son dernier secret. C'est également l'explication de
-la valeur des limitations en art. Le sculpteur abandonne volontiers
-la couleur imitative et le peintre les dimensions réelles de la
-forme, parce que de tels sacrifices leur permettent d'éviter une
-présentation trop définie du Réel qui serait une simple imitation,
-et une réalisation trop définie de l'Idéal qui serait trop purement
-intellectuelle. C'est par son inachevé même que l'art devient achevé
-en beauté, et ainsi ne s'adresse, ni à la faculté de récognition ni
-à la faculté de la raison, mais au sens esthétique seul qui, tout en
-acceptant et la raison et la récognition comme étapes d'aperception,
-les subordonne toutes deux à une pure impression synthétique de
-l'œuvre d'art en son ensemble et prenant tous les éléments étrangers
-d'émotion que l'œuvre peut posséder, se sert de leur complexité même
-pour ajouter une unité plus riche à l'impression ultime elle-même.
-Vous voyez donc comment il se fait que le critique esthète rejette ces
-modes d'art trop visibles, qui n'ont qu'un message à proférer, et,
-l'ayant fait, deviennent muets et stériles, et qu'il recherche plus
-tôt ceux qui suggèrent la rêverie et créent un état d'âme, et par leur
-beauté imaginative font que toutes les interprétations sont vraies et
-qu'aucune n'est définitive. Sans doute, l'œuvre créatrice du critique
-aura quelques ressemblances avec l'œuvre qui aura incité celui-ci à
-créer, mais ce sera une ressemblance telle que celle qui existe, non
-entre la nature et le miroir que le peintre de paysage ou de portrait
-peut être censé lui tenir, mais entre la Nature et l'œuvre de l'artiste
-décorateur. De même que sur les tapis sans fleurs de la Perse, la
-tulipe et la rose fleurissent en vérité, pour le plaisir des yeux, bien
-qu'elles ne soient pas reproduites en formes ou lignes visibles; bien
-que la perle et la pourpre des coquillages se répètent en l'église de
-Saint-Marc à Venise, de même que la voûte de la merveilleuse chapelle
-resplendit de l'or, du vert et des saphyrs de la queue du paon, bien
-que les oiseaux de Junon n'y volent pas, ainsi le critique reproduit
-l'œuvre d'une façon qui n'est jamais imitative et dont le charme, en
-partie, réside en ce rejet de leur ressemblance et nous montre ainsi
-non seulement le sens, mais aussi le mystère de la Beauté, et en
-transformant chaque art en littérature résout une fois pour toutes le
-problème de l'unité de l'Art.
-
-Mais je vois qu'il est temps de souper. Après que nous aurons discuté
-sur le Chambertin et quelques ortolans, nous passerons à la question du
-critique considéré comme interprète.
-
-ERNEST.—Ah! vous admettez alors qu'on peut quelquefois permettre aux
-critiques de voir l'objet tel qu'il est réellement en lui-même.
-
-GILBERT.—Je n'en suis pas tout à fait sûr. Peut-être l'admettrai-je
-après souper. Il y a dans le souper une subtile influence.
-
-
-
-
- Le Critique Artiste
-
- Avec quelques remarques
- sur l'importance de tout discuter
-
-
-
-
-_Personnages_: LES MÊMES
-
-SCÈNE: _La Même_.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-Le Critique Artiste
-
-DIALOGUE
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-ERNEST.—Les ortolans étaient délicieux et le Chambertin parfait. Et
-maintenant revenons au point contesté.
-
-GILBERT.—Ah! ne faisons pas cela. La conversation doit toucher à tout
-mais ne se concentrer sur rien. Causons de _L'Indignation Morale, sa
-Cause et son Traitement_, un sujet sur lequel je pense écrire, ou sur
-_La Survivance de Thersite_ telle que nous la montrent les journaux
-comiques anglais ou sur tout autre sujet qui pourra se présenter.
-
-ERNEST.—Non, je veux discuter sur le critique et la critique. Vous
-m'avez dit que la critique supérieure traite l'art non comme expressif
-mais comme purement impressif et qu'elle est, par conséquent, à la fois
-créatrice et indépendante, qu'elle est en somme, par elle-même, un art
-occupant vis-à-vis de l'œuvre créatrice la même relation occupée par
-celle-ci vis-à-vis du monde visible de la forme et de la couleur, ou
-du monde invisible de la passion et de la pensée. Eh bien, dites-moi,
-maintenant, le critique ne sera-t-il pas quelquefois un véritable
-interprète?
-
-GILBERT.—Oui, le critique, si cela lui plaît, sera un interprète. Il
-peut passer, de son impression synthétique de l'œuvre d'art en son
-ensemble, à une analyse ou exposition de l'œuvre elle-même et dans
-cette sphère inférieure, car je la tiens pour telle, il y a bien des
-choses délicieuses à dire et à faire. Pourtant son but ne sera pas
-toujours d'expliquer l'œuvre d'art. Il cherchera plus tôt à rendre
-plus profond son mystère, à élever autour d'elle et autour de son
-auteur cette brume de prodige chère à la fois aux dieux et à leurs
-adorateurs. Les gens ordinaires sont «terriblement à leur aise dans
-Sion». Ils prétendent marcher bras dessus, bras dessous avec les
-poètes, et ils ont une façon doucereuse et niaise de dire: «Pourquoi
-lirions-nous ce qui est écrit sur Shakespeare et Milton? Nous pouvons
-lire leurs pièces et leurs poèmes. C'est assez.» Mais apprécier
-Milton, ainsi que l'a remarqué le dernier recteur de Lincoln, est la
-récompense d'une érudition consommée. Et celui qui désire vraiment
-comprendre Shakespeare doit comprendre quels rapports Shakespeare
-avait avec la Renaissance et la Réforme, le siècle d'Elisabeth et le
-siècle de James; l'histoire doit lui être familière de la lutte entre
-les anciennes formes classiques et le nouvel esprit romantique, entre
-l'école de Sidney, de Daniel et de Johnson et celle de Marlowe et du
-fils de Marlowe, plus grand que lui; il doit connaître les matériaux
-dont disposait Shakespeare, et sa méthode pour les utiliser, les
-conditions de la représentation théâtrale aux XVI^e et XVII^e siècles,
-et les obstacles ou les avantages qu'elles offraient au point de vue
-de la liberté, la critique littéraire du temps de Shakespeare, ses
-visées, ses modes et ses raisons; il doit étudier en sa marche la
-langue anglaise, et dans ses divers développements le vers blanc ou
-rimé; il doit étudier le drame grec et le rapport existant entre l'art
-du créateur d'Agamemnon et l'art du créateur de Macbeth; en un mot,
-il doit être capable de relier le Londres d'Elisabeth à l'Athènes de
-Périclès et d'apprendre la vraie place occupée par Shakespeare dans
-l'histoire du drame en Europe et dans le monde entier. Le critique
-sera certes un interprète, mais il ne traitera pas l'art comme un
-sphinx parlant par énigmes et dont un homme aux pieds blessés, et
-qui ne connaît pas son nom, peut deviner et révéler le futile secret.
-Mais plutôt il le considérera comme une divinité ayant pour mystère
-sa fonction d'intensifier, et pour majesté son privilège d'ajouter au
-merveilleux pour les regards humains.
-
-Et alors, Ernest, survient cette chose étrange. Le critique sera bien
-un interprète, mais non dans le sens de celui qui, simplement, répète
-sous une autre forme un message confié à ses lèvres; car, de même
-que c'est seulement par contact avec l'art de nations étrangères que
-l'art d'un pays acquiert cette vie individuelle et séparée que nous
-nommons Nationalité, c'est, par une curieuse inversion, seulement en
-intensifiant sa propre personnalité, que le critique peut interpréter
-la personnalité et l'œuvre des autres, et plus puissamment cette
-personnalité entre dans l'interprétation, plus l'interprétation devient
-réelle, satisfaisante, convaincante, vraie.
-
-ERNEST.—J'aurais tenu, quant à moi, sa personnalité pour un élément de
-trouble.
-
-GILBERT.—Non, c'est un élément révélateur. Si vous désirez comprendre
-les autres, vous devez intensifier votre individualité.
-
-ERNEST.—Quel est alors le résultat?
-
-GILBERT.—Je vous le montrerai, et peut-être ne puis-je mieux le
-faire qu'en me servant d'un exemple précis. Il me semble, puisque le
-critique littéraire vient en première ligne, comme ayant le champ le
-plus vaste, la vision la plus étendue et les matériaux les plus nobles,
-que chaque art a son critique pour ainsi dire spécialement désigné.
-L'acteur est un critique du drame. Il montre l'œuvre du poète dans
-de nouvelles conditions et selon une méthode qui lui est spéciale.
-Il prend le mot écrit, et le jeu, le geste et la voix deviennent les
-moyens de révélation. Le chanteur ou le joueur de luth et de viole
-est le critique de la musique. Le graveur d'un tableau dépouille la
-peinture de ses belles couleurs, mais nous montre, par l'emploi d'une
-nouvelle matière, les vraies qualités de son coloris, ses tons et ses
-valeurs, et les rapports de ses masses et ainsi est, à sa manière, un
-critique, car le critique est celui qui nous montre une œuvre d'art
-sous une forme autre que la forme de l'œuvre elle-même et l'emploi
-d'une nouvelle matière est un élément critique aussi bien qu'un élément
-créateur. La sculpture, elle aussi, a son critique qui peut être soit
-le graveur d'une pierre fine, comme au temps des Grecs, ou quelque
-peintre, comme Mantegna, qui voulut reproduire sur la toile la beauté
-de la ligne plastique et la dignité symphonique d'une procession en
-bas-relief. Et dans le cas de tous ces critiques d'art créateurs, il
-est évident que la personnalité est absolument essentielle pour toute
-interprétation exacte. Quand M. Rubinstein nous joue la _Sonata
-Appassionata_ de Beethoven, il nous donne non seulement Beethoven,
-mais aussi lui-même et ainsi nous donne Beethoven d'une manière
-absolue—Beethoven réinterprété par une nature réellement artistique et
-qui nous est rendu vivant et splendide par une personnalité nouvelle
-et intense. Quand un grand acteur joue Shakespeare, nous avons la
-même expérience. Son individualité devient une partie essentielle de
-l'interprétation. On dit quelquefois que les acteurs nous donnent
-un Hamlet qui est le leur et non celui de Shakespeare, et cette
-erreur—car c'en est une—est, je regrette de le dire, répétée par
-ce charmant et gracieux écrivain qui a récemment déserté le tumulte
-de la Littérature pour la paix de la Chambre des Communes, je veux
-dire l'auteur d'_Obiter Dicta_. Au fait, il n'existe pas d'Hamlet de
-Shakespeare. Si Hamlet a quelque chose du caractère déterminé d'une
-œuvre d'art, il a aussi toute l'obscurité qui appartient à la vie. Il
-existe autant d'Hamlets qu'il y a de mélancolies.
-
-ERNEST.—Autant d'Hamlets que de mélancolies?
-
-GILBERT.—Oui. Et de même que l'art jaillit de la personnalité, c'est à
-elle seule qu'il peut être révélé et c'est de leur rencontre que naît
-la vraie critique interprétative.
-
-ERNEST.—Le critique alors, considéré comme interprète ne donnera pas
-moins qu'il ne reçoit et prêtera autant qu'il emprunte?
-
-GILBERT.—Il nous montrera toujours l'œuvre d'art en quelques
-nouveaux rapports avec notre époque, il nous rappellera toujours que
-les grandes œuvres d'art sont des choses vivantes—qu'elles sont en
-somme les seules choses qui vivent. Et même il sentira cela d'une
-manière si intense que, j'en suis certain, à mesure que progressera
-la civilisation et que nous serons organisés d'une façon supérieure,
-l'élite de chaque époque, les esprits critiques et cultivés, prendront
-de moins en moins d'intérêt à la vie actuelle et _chercheront à tirer
-leurs impressions presque uniquement de ce que l'Art a touché_. Car
-la vie est terriblement défectueuse au point de vue de la forme. Ses
-catastrophes frappent injustement et sans motifs. Il y a une horreur
-grotesque dans ses comédies et ses tragédies ont l'air de tourner à la
-farce, on est toujours blessé quand on l'approche. Les choses durent ou
-trop longtemps ou pas assez.
-
-ERNEST.—Pauvre vie! pauvre vie humaine! N'êtes-vous donc pas même
-touché par les larmes que le poète romain nous a dit être une partie de
-son essence?
-
-GILBERT.—Trop vivement touché par elles, j'en ai peur. Quand on jette
-un regard en arrière sur la vie qui fut si pénétrante par l'intensité
-de ses émotions et remplie de moments si fervents, ou d'extase ou de
-joie, tout cela semble n'être qu'un rêve, une illusion. Quelles sont
-les choses irréelles, sinon les passions qui jadis nous brûlèrent comme
-du feu? Quelles sont les choses incroyables, sinon celles qui furent
-l'objet d'une foi ardente? Quelles sont les choses improbables? Celles
-que l'on a faites. Non, Ernest, la vie nous dupe avec des ombres comme
-un montreur de marionnettes. Nous demandons du plaisir. Elle nous
-le donne, ayant pour cortège l'amertume et le désappointement. Nous
-rencontrons quelque noble chagrin qui, pensons-nous, prêtera la pourpre
-solennité de la tragédie à nos jours; mais il s'en va loin de nous et
-de moins nobles choses le remplacent et, par quelque grise aurore ou
-par une odorante veillée de silence et d'argent, nous nous trouvons
-contemplant avec un étonnement insensible, avec un triste cœur de
-pierre, la tresse d'or changeant que nous avons jadis si sauvagement
-adorée, si follement baisée.
-
-ERNEST.—La vie, alors, est une faillite.
-
-GILBERT.—Au point de vue artistique, certainement. Et la principale
-raison qui fait de la vie une faillite à ce point de vue est celle
-qui prête à la vie sa sécurité sordide: le fait qu'on ne peut jamais
-répéter la même émotion. Quelle différence dans le monde de l'Art!
-Derrière vous, sur un rayon de la bibliothèque, se trouve la _Divine
-Comédie_ et je sais que si je l'ouvre à un certain endroit, je serai
-rempli d'une haine féroce contre quelqu'un qui ne m'offensa jamais, ou
-tout vibrant d'un grand amour pour quelqu'un que je ne verrai jamais.
-Il n'est aucun état d'âme, aucune passion que l'Art ne puisse nous
-donner et ceux de nous qui ont découvert son secret peuvent établir à
-l'avance ce que seront leurs expériences. Nous pouvons choisir notre
-jour et désigner notre heure. Nous pouvons nous dire: «Demain, à
-l'aube, nous nous promènerons avec le grave Virgile dans la vallée de
-l'ombre de la mort» et voici: l'aurore nous trouve dans le bois obscur
-et le poète de Mantoue se tient à nos côtés. Nous franchissons la porte
-de la légende fatale à l'espérance et contemplons empli de pitié ou
-de joie l'horreur d'un autre monde. Les hypocrites passent avec leur
-visage fardé et leurs coules de plomb doré. Au milieu des vents qui,
-sans arrêt, les chassent, les charnels nous regardent et nous épions
-l'hérétique déchirant sa chair et le glouton flagellé par la pluie.
-Nous brisons les branches desséchées de l'arbre qui se trouve au
-bosquet des Harpies, et chaque rameau vénéneux et d'une teinte livide
-saigne devant nos yeux du sang rouge et pousse des cris amers. D'une
-corne de feu Odysseus nous parle, et quand de son sépulcre de flammes
-le grand Gibelin se lève, l'orgueil qui triomphe de la torture de ce
-lit, devient nôtre un instant. Dans l'air de pourpre sombre, volent
-ceux qui tachèrent le monde de la beauté de leurs péchés et, malade
-ignominieux, hydropique, le corps gonflé, pareil à un luth monstrueux,
-gît Adam de Brescia, le faussaire. Il nous invite à écouter sa misère;
-nous nous arrêtons et, les lèvres sèches et la bouche béante, il nous
-dit comment son rêve va, jour et nuit, vers les ruisseaux d'eau claire
-qui, par de fraîches rigoles, descendent au long des vertes collines
-de Casente. Sinon, le grec menteur de Troie, se moque de lui. Il le
-frappe au visage et ils se querellent. Fasciné par cette honte nous
-nous attardons auprès d'eux jusqu'au moment où Virgile nous réprimande
-et nous conduit plus loin vers la cité que des géants garnirent de
-tours où le grand Nemrod souffle dans son cor. De terribles choses nous
-sont gardées en réserve et nous allons vers elles vêtus du vêtement de
-Dante, avec le cœur de Dante. Nous traversons les marais du Styx, et
-Argenti nage jusqu'à la barque à travers les vagues limoneuses. Il nous
-appelle et nous le repoussons. Nous sommes joyeux d'entendre la voix de
-son agonie et Virgile nous loue pour notre amer dédain. Nous foulons le
-froid cristal du Cocyte où les traîtres sont collés comme des pailles
-dans le verre. Notre pied heurte la tête de Bocco. Il ne nous dira pas
-son nom et nous arrachons des poignées de cheveux de sa tête hurlante.
-Albéric nous prie de briser la glace qui couvre son visage, afin qu'il
-puisse pleurer un peu. Nous le lui jurons, et quand il a formulé son
-douloureux récit, nous manquons à notre serment et nous l'abandonnons;
-une telle cruauté est courtoise, vraiment, qui donc en effet est plus
-vil que celui qui montre de la pitié au condamné de Dieu! Dans les
-mâchoires de Lucifer nous voyons l'homme qui vendit le Christ et dans
-les mâchoires de Lucifer les hommes qui égorgèrent César. Et tremblant
-nous sortons pour revoir les étoiles.
-
-Au Purgatoire l'air est plus libre et la sainte montagne s'élève dans
-la pure lumière du jour. Là est la paix pour nous et pour ceux qui
-là demeurent une saison, il est aussi quelque paix, bien que, pâle
-du poison des Maremmes, devant nous passe Madonna Pia, et Ismène,
-qu'entoure encore la tristesse de la terre est là. L'une après l'autre
-les âmes nous font partager quelque repentance ou quelque joie. Celui
-auquel le deuil de sa veuve apprit à boire la douce absinthe de la
-douleur nous parle de Nella priant dans son lit solitaire, et de
-la bouche de Buonconte nous apprenons comment une seule larme peut
-sauver du démon un pécheur agonisant. Sordello, ce noble et dédaigneux
-Lombard, nous regarde de loin comme un lion couché. Quand il apprend
-que Virgile est un des citoyens de Mantoue, il se jette à son cou et,
-quand il sait qu'il est le chanteur de Rome, il tombe à ses pieds. Dans
-cette vallée dont l'herbe et les fleurs sont plus belles que l'émeraude
-et le bois indien, ceux-là chantent qui furent des rois dans le monde,
-mais les lèvres de Rodolphe de Hapsbourg ne s'émeuvent pas de la
-musique des autres et Philippe de France se frappe la poitrine et Henri
-d'Angleterre est assis, seul. Nous allons, nous allons, gravissant
-l'escalier merveilleux et les étoiles s'agrandissent, le chant des
-rois s'affaiblit et nous atteignons enfin les sept arbres d'or et le
-jardin du paradis terrestre. Sur un char attelé d'un griffon apparaît
-quelqu'un dont le front est ceint d'olivier, quelqu'un voilé de blanc,
-ayant un manteau vert et pour robe un vêtement dont la couleur est
-comme un feu vivant. L'ancienne flamme se réveille en nous. Notre
-sang s'accélère en pulsations terribles. Nous la reconnaissons. C'est
-Béatrix, la femme que nous avons adorée. La glace amassée autour
-de notre cœur se fond. Nous versons à torrents de sauvages larmes
-d'angoisse et nous nous prosternons, le front contre terre, car nous
-savons que nous avons péché. Quand nous avons fait pénitence et sommes
-purifiés, quand nous avons bu à la fontaine du Léthé et nous nous
-sommes baignés dans la fontaine d'Eunœ, la maîtresse de notre âme nous
-fait monter au céleste Paradis. De cette perle éternelle, la lune, le
-visage de Piccarda Donati se penche vers nous. Un moment sa beauté
-nous trouble et lorsque pareille à une chose qui tombe à travers
-l'eau, elle disparaît, nous contemplons encore sa trace de nos yeux
-attentifs. La douce planète de Vénus est pleine d'amants. Cunizza,
-la sœur d'Ezzelin, la dame du cœur de Sordello est là et Folco, le
-chanteur passionné de Provence, qui dans sa tristesse pour Azalaïs
-abandonna le monde, et la prostituée Chananéenne dont l'âme fut la
-première que racheta le Christ. Joachim de Flore habite le soleil et,
-dans le soleil, Thomas d'Aquin raconte l'histoire de saint François et
-Bonaventure l'histoire de saint Dominique. A travers les rubis en feu
-de Mars, Cacciaguida s'approche. Il nous parle de la flèche qui part
-de l'arc de l'exilé et dit quel goût de sel a le pain d'un autre et
-combien sont raides les escaliers dans une maison étrangère.
-
-Dans Saturne, les âmes ne chantent pas et celle qui nous guide
-elle-même n'ose pas sourire. Sur une échelle d'or les flammes s'élèvent
-et tombent. Enfin, nous voyons la gloire de la Rose Mystique. Béatrix
-fixe ses yeux sur la face de Dieu pour ne plus les en détourner. La
-vision béatifique nous est accordée; nous connaissons l'Amour qui meut
-le soleil et toutes les étoiles.
-
-Oui, nous pouvons ramener le globe de six cents parcours en arrière et
-ne faire qu'un avec le grand Florentin, nous agenouiller au même autel
-et partager son extase et son mépris. Et si, las d'une époque antique,
-le désir nous vient de comprendre la nôtre dans toute sa lassitude et
-son péché, des livres n'existent-ils pas qui peuvent en une seule
-heure nous faire vivre davantage que ne le peut la vie en vingt années
-de honte? Tout près de votre main est un petit volume relié d'une peau
-vert du Nil semée de nénuphars dorés et polie par le dur ivoire. C'est
-le livre qu'aima Gautier, le chef-d'œuvre de Baudelaire. Ouvrez à ce
-madrigal triste qui commence:
-
- Que m'importe que tu sois sage?
- Sois belle et sois triste...
-
-et vous sentirez que vous adorez la tristesse comme jamais vous
-n'adorâtes la joie. Passez au poème de l'homme bourreau de lui-même,
-laissez sa musique subtile se glisser furtive en votre cerveau et
-colorer vos pensées et vous deviendrez un instant pareil à celui
-qui fit ces vers, non pas même pour un instant, mais pour bien des
-nuits vides, au clair de lune, et de stériles jours sans soleil, un
-désespoir qui n'est pas vôtre viendra vivre en vous et la misère d'un
-autre vous rongera le cœur. Lisez le livre tout entier, souffrez qu'il
-dise à votre âme ne serait-ce qu'un seul de ses secrets, et votre âme
-aura soif d'en savoir davantage, et se gorgera du miel empoisonné et
-voudra se repentir d'étranges crimes dont elle n'est pas coupable,
-expier de terribles plaisirs qu'elle n'a jamais connus. Et puis, quand
-vous êtes las de ces fleurs du mal, tournez-vous vers les fleurs qui
-croissent au jardin de Perdita et dans leurs calices mouillés de
-rosée rafraîchissez votre front en fièvre et que leur grâce adorable
-guérisse et fortifie votre âme; ou bien réveillez de sa tombe oubliée
-le doux Syrien, Méléagre, et dites à l'amant d'Héliodore de vous faire
-de la musique car il a, lui aussi, des fleurs dans sa chanson, de
-rouges fleurs de grenades, et des iris qui ont l'odeur de la myrrhe,
-des narcisses et des hyacinthes bleu sombre et des marjolaines et de
-sinueux buphtalmes.
-
-Ce parfum lui est doux, qui, le soir, monte des champs de fèves et
-doux aussi l'odorant nard syrien qui croît sur les collines de son
-pays et le frais thym vert, charme de la coupe. Les pieds de son
-amour quand elle marche dans le jardin étaient comme des lys posés
-sur d'autres lys. Plus douces étaient ses lèvres que les pétales des
-pavots endormeurs, plus douces que les violettes et parfumées comme
-elles. Le crocus couleur de flamme se dressait au-dessus de l'herbe
-pour la regarder. Pour elle, le frêle narcisse recueillait la pluie
-fraîche, et, pour elle, les anémones oubliaient les vents de Sicile qui
-leur faisaient la cour. Et ni le crocus, ni l'anémone, ni le narcisse
-n'étaient aussi beaux qu'elle.
-
-C'est une chose étrange, ce transfert d'émotions. Nous souffrons des
-mêmes maladies que les poètes, et le chanteur nous prête son chagrin.
-Des lèvres mortes ont pour nous un message et des cœurs tombés en
-poussière peuvent communiquer leur joie. Nous courons baiser la bouche
-sanglante de Fantine, et nous suivons Manon Lescaut par tout l'univers.
-La folie d'amour du Tyrien devient nôtre, et nôtre aussi la terreur
-d'Oreste. Il n'est aucune passion que nous ne puissions ressentir, pas
-de plaisirs que nous ne puissions goûter, et nous pouvons choisir le
-temps de notre initiation, et le temps aussi de notre liberté. La Vie!
-La Vie! N'allons pas vers elle, pour accomplir ou pour expérimenter.
-C'est une chose bornée par les circonstances, incohérente dans son
-expression, et dépourvue de cette délicate correspondance de la forme
-et de l'esprit qui, seule, peut satisfaire le tempérament artistique et
-critique. Elle nous fait tout payer trop cher, et nous achetons le plus
-mesquin de ses secrets à un prix qui est monstrueux et infini.
-
-ERNEST.—Devons-nous donc alors, pour tout, nous adresser à l'Art?
-
-GILBERT.—Pour tout. Parce que l'Art ne nous fait aucun mal. Les
-larmes que nous versons au théâtre représentent les émotions exquises
-et stériles que l'Art a pour fonction d'éveiller. Nous pleurons, mais
-nous ne sommes pas blessés. Nous nous affligeons, mais notre chagrin
-n'est pas amer. Dans la vie réelle de l'homme, la tristesse, ainsi que
-Spinoza le dit quelque part, est un passage à une perfection moindre.
-Mais la tristesse dont nous remplit l'Art, nous purifie et nous initie,
-s'il m'est permis de citer, une fois de plus, le grand critique
-d'art des Grecs. C'est par l'Art et par l'Art seul, que nous pouvons
-réaliser notre perfection; par l'Art, et par l'Art seul que nous
-pouvons nous défendre des périls sordides de l'existence réelle. Ceci
-résulte, non seulement de ce fait que rien de ce qu'on peut imaginer
-n'est digne d'être fait et qu'on peut tout imaginer, mais de cette
-loi subtile qui veut que les forces émotionnelles comme les forces de
-la sphère physique soient limitées en étendue et en énergie. On peut
-sentir jusqu'à un certain degré, et non au delà. Et qu'importe de
-quel plaisir la vie essaye de nous tenter, ou de quelle douleur elle
-cherche à mutiler et corrompre notre âme, si, dans le spectacle des
-vies de ceux qui n'existèrent jamais, on a trouvé le vrai secret de la
-joie, et pleuré sur la mort d'êtres qui, comme Cordélia et la fille de
-Brabantio, ne peuvent jamais mourir?
-
-ERNEST.—Arrêtez. Il me semble que dans tout ce que vous avez dit, il y
-a quelque chose de profondément immoral.
-
-GILBERT.—Tout art est immoral.
-
-ERNEST.—Tout art?
-
-GILBERT.—Oui. Car l'émotion pour l'émotion est le but de l'art, et
-l'émotion pour l'action est le but de la Vie et de cette organisation
-pratique de la vie, que nous appelons société. La société qui est
-le commencement et la base de la morale, n'existe que pour la
-concentration de l'énergie humaine, et, afin d'assurer sa continuité
-et la saine stabilité, elle demande, et sans doute avec justice, à
-chacun de ses citoyens, de contribuer par quelques formes de travail
-producteur au bien public et de peiner pour que le quotidien labeur
-s'accomplisse. La société pardonne souvent au criminel, elle ne
-pardonne jamais au rêveur. Les belles émotions stériles que l'art
-excite en nous sont haïssables à ses yeux, et les gens sont dominés
-si complètement par la tyrannie de cet horrible idéal social qu'ils
-viennent toujours effrontément à vous dans les expositions privées
-et autres lieux ouverts au public et vous demandent avec une voix
-de stentor: «Qu'est-ce que vous faites?» Alors que: «Qu'est-ce que
-vous pensez?» est la seule question qu'un civilisé devrait jamais
-être autorisé à murmurer à un autre. Ils ont de bonnes intentions,
-ces gens honnêtes et rayonnants. Peut-être est-ce la raison pourquoi
-ils dégagent un ennui si excessif, mais quelqu'un devrait bien leur
-apprendre que, si dans l'opinion de la société, la Contemplation est
-le péché le plus grave dont un citoyen puisse se rendre coupable, elle
-est, dans l'opinion des gens de culture supérieure, la seule occupation
-qui convienne à l'homme.
-
-ERNEST.—La Contemplation?
-
-GILBERT.—La Contemplation. Je vous ai dit, récemment, qu'il était
-beaucoup plus difficile de parler d'une chose que de la faire.
-Laissez-moi vous dire, maintenant, que ne rien faire du tout est
-la chose la plus difficile au monde, la plus difficile et la plus
-intellectuelle. Pour Platon, passionné de sagesse, c'était la plus
-noble forme d'énergie. Pour Aristote, passionné de science, c'était
-aussi la plus noble forme d'énergie. C'était à cela que la passion de
-sainteté conduisait le saint et le mystique du Moyen Age.
-
-ERNEST.—Nous existons alors pour ne rien faire?
-
-GILBERT.—C'est pour ne rien faire qu'existe l'élu. L'action est
-limitée et relative. Illimitée et absolue est la vision de celui qui
-s'asseoit à l'aise et observe, qui marche dans la solitude et rêve.
-Mais nous, qui sommes nés au déclin de cet âge merveilleux, nous sommes
-à la fois trop cultivés et trop critiques, trop intellectuellement
-subtils et trop curieux de plaisirs exquis pour accepter des
-spéculations sur la vie en échange de la vie elle-même. Pour nous, la
-CITTA DIVINA est sans couleur et la FRUITIO DEI n'a pas de sens. La
-métaphysique ne satisfait point nos tempéraments et l'extase religieuse
-est surannée. Le monde par lequel le philosophe de l'Académie devient
-«le spectateur de tous les temps et de toutes les existences» n'est
-pas, en réalité, un monde idéal, mais simplement un monde d'idées
-abstraites. Quand nous y entrons, c'est pour y périr de froid au milieu
-des glaciales mathématiques de la pensée. Les cours de la Cité de Dieu
-ne nous sont plus ouvertes. Les portes sont gardées par l'Ignorance
-et, pour les franchir, il nous faut abandonner tout ce qui, dans notre
-nature, est le plus divin. C'est assez que nos pères aient cru. Ils
-ont épuisé la faculté de croire de l'espèce. Ils nous ont légué le
-scepticisme dont ils avaient peur. Mis par eux en paroles, il n'eût pu
-vivre en nous comme pensée. Non, Ernest, non. Nous ne pouvons revenir
-au saint. Il y a bien davantage à apprendre du pécheur. Nous ne pouvons
-revenir au philosophe et le mystique nous égare. Qui donc, ainsi que
-le suggère quelque part M. Pater, qui voudrait échanger la courbe
-d'une seule feuille de rose pour cet Être intangible et sans forme
-que Platon mettait si haut? Que nous font l'Illumination de Platon,
-l'Abîme d'Eckart, la Vision de Bœhme, le Ciel monstrueux lui-même qui
-fut révélé aux yeux aveuglés de Swedenborg? De telles choses valent
-moins que la petite trompe jaune d'un narcisse des champs, beaucoup
-moins que le plus médiocre des arts visibles; car, de même que la
-Nature est la matière luttant pour devenir esprit, l'Art est l'esprit
-qui s'exprime sous les conditions de la matière et ainsi, même dans
-ses manifestations les plus inférieures, parle à la fois aux sens et à
-l'âme. Pour le tempérament artistique, le vague est toujours répulsif.
-Les Grecs furent une nation d'artistes parce que le sens de l'infini
-leur fut épargné. Comme Aristote, comme Gœthe, après avoir lu Kant,
-nous désirons le concret et, seul, le concret peut nous satisfaire.
-
-ERNEST.—Alors, que proposez-vous?
-
-GILBERT.—Il me semble qu'avec le développement de l'esprit critique,
-nous deviendrons capables de nous rendre compte, non seulement de notre
-propre vie, mais encore de la vie collective de la race et ainsi,
-de nous rendre absolument modernes, au vrai sens du mot modernité.
-Car celui pour qui le présent est uniquement la chose présente ne
-connaît rien de l'époque où il vit. Pour comprendre le dix-neuvième
-siècle, il faut comprendre chacun des siècles qui l'ont précédé et
-qui contribuèrent à sa formation. Pour connaître sur soi-même quelque
-chose, il faut savoir tout des autres. Il n'est aucun état d'âme
-avec lequel on ne puisse sympathiser, aucun mode éteint de vie qu'on
-ne puisse ressusciter. Est-ce impossible? Je ne crois pas. En nous
-révélant le mécanisme absolu de toute action et nous libérant ainsi de
-l'encombrant fardeau de responsabilité morale dont nous nous étions
-chargés, le principe scientifique d'hérédité est devenu, pour ainsi
-dire, le garant de la vie contemplative. Il nous a montré que nous
-n'étions jamais moins libres que lorsque nous essayions d'agir. Il nous
-a pris dans les filets du chasseur; il a écrit sur le mur la prophétie
-de notre destin. Nous ne pouvons le surveiller: il est en nous. Nous
-ne pouvons le voir, si ce n'est en un miroir qui reflète l'âme. C'est
-Némésis sans son masque. C'est la dernière des Parques et la plus
-terrible. C'est le seul des Dieux dont nous connaissions le nom réel.
-
-Et cependant, tandis que dans la sphère de la vie pratique et externe,
-il a dépouillé de sa liberté l'énergie et de son choix l'activité,
-dans la sphère subjective où l'âme est à l'œuvre, il vient à nous, ce
-terrible fantôme, avec, en ses mains, des dons multiples: tempéraments
-étranges et subtiles susceptibilités, ardeurs farouches et glaciales
-indifférences, dons multiformes et complexes de pensées qui se
-contredisent et de passions en lutte avec elles-mêmes. Et ainsi, ce
-n'est pas notre vie que nous vivons, mais la vie des morts et l'âme
-qui nous habite n'est pas une simple entité spirituelle, nous rendant
-personnel et individuel, créée pour notre service et entrant en nous
-pour notre joie. C'est quelque chose qui habita des lieux effroyables
-et fit sa demeure en d'anciens sépulcres. Elle souffre de maladies
-nombreuses et garde souvenir de curieux péchés. Elle est plus sage que
-nous et sa sagesse est amère. Elle nous remplit de désirs impossibles
-et nous fait poursuivre ce que nous savons ne pouvoir atteindre. Il
-est cependant une chose, Ernest, qu'elle peut faire pour nous. Elle
-peut nous tirer de l'ambiance dont la beauté s'obnubile pour nous
-dans la brume de la familiarité ou dont la laideur ignoble et les
-prétentions sordides nuisent à la perfection de notre développement.
-Elle peut nous aider à quitter le siècle où nous sommes nés pour aller
-vivre en d'autres époques sans nous y sentir en exil. Elle peut nous
-apprendre à échapper à notre expérience et à connaître celles d'êtres
-plus grands que nous. La douleur de Léopardi vociférant contre la vie
-devient notre douleur. Théocrite souffle en son chalumeau et nous rions
-avec les lèvres des nymphes et des bergers. Sous la peau de loup de
-Pierre Vidal nous courons, éperdus, devant la meute et, sous l'armure
-de Lancelot, nous fuyons du bosquet de la Reine. Nous avons murmuré
-le secret de notre amour sous la coule d'Abélard et sous le vêtement
-taché de Villon, nous avons mis en chanson notre honte. Nous pouvons
-voir l'aurore avec les yeux de Shelley, et la lune devient amoureuse de
-notre jeunesse, quand nous errons avec Endymion. Nôtre est l'angoisse
-de l'Atys et nôtre la faible rage et les nobles tristesses du Danois.
-Croyez-vous que ce soit l'imagination qui nous permette de vivre ces
-vies sans nombre? Oui, c'est l'imagination, et l'imagination est le
-résultat de l'hérédité. C'est simplement, concentrée, l'expérience de
-la race.
-
-ERNEST.—Mais où donc est ici la fonction de l'esprit critique?
-
-GILBERT.—La culture que cette transmission des expériences de la race
-rend possible ne peut être rendue parfaite que par le seul esprit
-critique, et l'on peut dire même qu'elle ne fait qu'un avec lui.
-Quel est, en effet, le vrai critique, sinon celui qui porte en soi
-les rêves, les idées et les sentiments de myriades de générations et
-auquel nulle forme de pensée n'est étrangère, nulle interprétation
-émotionnelle obscure? Et quel est l' «homme de culture» véritable,
-sinon celui qui, par une délicate érudition et une élimination
-laborieuse, a rendu l'instinct conscient de lui-même et intelligent et
-peut séparer l'œuvre possédant la distinction de celle qui ne l'a pas,
-et ainsi, par contact et comparaison, se rend maître des secrets de
-style et d'école, comprend leurs significations, écoute leurs voix et
-développe cet esprit de curiosité désintéressée qui est la véritable
-racine comme la véritable fleur de la vie mentale, et qui, ayant ainsi
-atteint à la clarté intellectuelle, ayant appris «le meilleur de ce
-qui est su et pensé dans le monde», vit—et cette parole n'est pas de
-fantaisie—avec les Immortels.
-
-Oui, Ernest, la vie contemplative, la vie qui a pour but non pas
-_agir_, mais _être_, et non pas simplement _être_, mais _devenir_;
-c'est là ce que peut nous donner l'esprit critique. Les dieux vivent
-ainsi, ou ils méditent sur leurs propres perfections, comme nous
-l'apprend Aristote, ou bien, selon l'imagination d'Epicure, observent
-avec les yeux calmes du spectateur la tragi-comédie du monde qu'ils
-ont fait. Nous pourrions, nous aussi, vivre comme eux, et assister en
-témoins, avec des émotions appropriées, aux scènes variées qu'offrent
-l'homme et la nature. Nous pourrions nous spiritualiser en nous
-détachant de l'action et devenir parfaits en répudiant l'énergie.
-Il m'a souvent semblé que Browning a senti quelque chose de cela.
-Shakespeare jette Hamlet dans la vie active et lui fait accomplir sa
-mission par l'effort. Browning nous aurait donné un Hamlet qui aurait
-accompli sa mission par la pensée. L'incident et l'événement étaient
-pour lui irréels ou sans signification. Il fit de l'âme le protagoniste
-de la tragédie de la vie et considéra l'action comme l'élément dépourvu
-de dramatique d'une pièce. Pour nous, en tous cas, la ΒΙΟΣ ΘΕΩΡΗΤΙΚΟΣ
-est le véritable idéal. De la haute tour de la Pensée, nous pouvons
-regarder l'univers. Calme, étant à lui-même un centre, et complet, le
-critique esthète contemple la vie, et nulle flèche tirée au hasard ne
-peut pénétrer entre les joints de son armure. Lui, du moins, est sauf.
-Il a découvert comment vivre.
-
-Un tel mode de vie est-il immoral? Oui, tous les arts sont immoraux,
-excepté ces formes inférieures d'art sensuel ou didactique qui
-cherchent à exciter à l'action pour le bien ou pour le mal. Car
-l'action, quelle qu'elle soit, appartient à la sphère de l'éthique;
-le but de l'art est simplement de créer un état d'âme. Un tel mode de
-vie est-il sans applications pratiques? Ah! il n'est pas si facile
-d'être impratique que l'imaginent les ignorants Philistins. Il serait
-heureux pour l'Angleterre qu'il en fût ainsi. Il n'est pas un pays au
-monde qui n'ait autant que le nôtre besoin de gens impratiques. Chez
-nous, la Pensée est dégradée par sa constante association avec la
-pratique. Qui donc parmi ceux qui s'agitent dans l'effort et le tumulte
-de l'existence réelle, bruyant politicien ou socialiste braillard ou
-pauvre prêtre à l'esprit étroit aveuglé par les souffrances de cette
-négligeable partie de notre société où lui-même a fixé sa place, peut
-sérieusement se dire capable de formuler un jugement intellectuel
-désintéressé sur n'importe quoi? Chaque profession comporte un préjugé.
-La nécessité d'avoir une carrière force chacun à prendre parti. Nous
-vivons dans une époque de gens accablés de travail et d'une éducation
-rudimentaire, une époque où les gens sont si laborieux qu'ils en
-deviennent absolument stupides et, si dur que cela paraisse, je ne
-puis m'empêcher de dire que de tels gens méritent leur sort. Le moyen
-certain de ne rien savoir de la vie c'est d'essayer de se rendre utile.
-
-ERNEST.—Une doctrine charmante, Gilbert.
-
-GILBERT.—Je n'en suis pas sûr, mais elle a, du moins, le mérite assez
-mince d'être vraie. Le désir de faire du bien aux autres, enfante une
-abondante moisson de fats, et c'est le moindre des maux dont il est
-cause. Le fat offre une étude psychologique très intéressante et bien
-que de toutes les poses, celle morale soit la plus désagréable, en
-avoir une est bien quelque chose. C'est une reconnaissance formelle de
-l'importance de traiter la vie à un point de vue défini et raisonné.
-Que la Sympathie Humanitaire soit en guerre contre la Nature en
-assurant la survivance de ce qui est avorté, c'est ce qui peut faire
-prendre en dégoût ses faciles vertus à l'homme de science. L'économiste
-politique peut la blâmer avec force de placer l'imprévoyant sur le même
-niveau que le prévoyant et de dépouiller ainsi la vie de l'excitant au
-travail le plus puissant, parce que le plus sordide. Mais aux yeux du
-penseur le véritable dommage causé par cette sympathie émotionnelle
-est qu'elle limite la connaissance et nous empêche ainsi de résoudre
-le moindre problème social. Nous nous efforçons à présent de retarder
-la crise prochaine, la révolution en marche, comme mes amis les
-Fabianistes l'appellent, au moyen de dons et d'aumônes. Eh bien, quand
-arrivera cette révolution ou cette crise, nous serons impuissants,
-parce que nous ne saurons rien. Et ainsi, Ernest, ne nous laissons pas
-tromper. L'Angleterre ne sera jamais civilisée tant qu'elle ne se sera
-pas annexé l'Utopie. Il est plus d'une de ses colonies qu'elle pourait
-abandonner avec avantages pour une si belle contrée. Nous avons besoin
-de gens impratiques qui voient au delà du moment et pensent au delà
-du jour. Ceux qui essayent de conduire le peuple ne peuvent y réussir
-qu'en suivant la populace. C'est par la voix de quelqu'un qui crie dans
-le désert, que doivent être préparés les chemins des dieux.
-
-Mais peut-être pensez-vous que dans ce fait de regarder pour la seule
-joie du regard et de contempler dans un seul but de contemplation,
-il y a quelque chose qui comporte de l'égoïsme. Si vous le pensez,
-ne le dites pas. Cela convient bien à une époque absolument égoïste
-comme la nôtre, de déifier le sacrifice. Cela convient bien à une
-époque aussi complètement avare que celle où nous vivons de mettre
-au-dessus des délicates vertus intellectuelles, ces vertus plates et
-émotionnelles qui sont pour elle d'un bénéfice pratique immédiat. Ils
-manquent également leur but, ces philanthropes et sentimentalistes de
-nos jours qui passent leur temps à bavarder sur nos devoirs à l'égard
-du voisin. Car le développement de la race dépend du développement
-de l'individu et là où la culture du moi a cessé d'être l'idéal, le
-niveau intellectuel s'abaisse aussitôt et finit souvent par descendre
-à zéro. Si vous rencontrez à dîner un homme qui a passé sa vie à
-se faire à lui-même son éducation—un type rare aujourd'hui, je
-l'admets, mais qu'on peut cependant encore rencontrer de temps en
-temps—vous vous levez de table plus riche, avec la conscience qu'un
-haut idéal a pour un moment touché et sanctifié vos jours. Mais, mon
-cher Ernest, s'asseoir près d'un homme qui a passé sa vie à tenter
-de faire l'éducation des autres, quelle terrible expérience! Combien
-épouvantable cette ignorance, résultat inévitable de l'habitude fatale
-de donner des opinions! Dans quelles étroites limites l'esprit de cet
-être paraît enfermé? Comme il nous fatigue et doit se fatiguer lui-même
-avec ses répétitions sans fin et ses fades réitérations? A quel point
-manque en lui tout élément de croissance intellectuelle! Dans quel
-cercle vicieux il se meut sans arrêt.
-
-ERNEST.—Vous parlez avec une singulière émotion, Gilbert. Auriez-vous
-fait récemment cette expérience terrible, comme vous dites?
-
-GILBERT.—Peu de nous y échappent. On dit que le maître d'école voit
-s'étendre la sphère de son autorité. Je désire vivement qu'il en soit
-ainsi. Mais le type dont il n'est, après tout, qu'un représentant et
-certainement celui de la plus mince importance, me semble réellement
-dominer nos vies et de même que le philanthrope est le fléau de la
-sphère éthique, le fléau de la sphère intellectuelle est l'homme si
-occupé du soin de faire l'éducation des autres qu'il n'a jamais eu
-le temps de faire la sienne. Non, Ernest, la culture de soi est le
-véritable idéal de l'homme. Gœthe le vit et nous lui devons pour
-ce fait plus qu'à aucun homme depuis le temps des Grecs. Les Grecs
-le virent et léguèrent à la pensée moderne, la conception de la
-vie contemplative en même temps que la méthode critique qui seule
-peut réaliser cette vie. Ce fut la seule chose qui rendit grande la
-Renaissance et nous donna l'humanisme. C'est la seule qui pourrait
-aussi grandir notre époque, car la réelle faiblesse de l'Angleterre ne
-réside ni dans des armements incomplets ou des côtes non fortifiées, ni
-dans la pauvreté rampant en des ruelles sans soleil, ou l'ivrognerie
-qui braille en des cours dégoûtantes, mais simplement dans le fait que
-ses idéals sont émotionnels et non intellectuels.
-
-Je ne nie pas que l'idéal intellectuel ne soit difficile à atteindre;
-je nie encore moins qu'il ne soit et ne reste peut-être, pour des
-années à venir, impopulaire parmi la masse. Il est si facile aux gens
-d'avoir de la sympathie pour la souffrance. Il leur est si difficile
-d'en avoir pour la pensée. En vérité les gens ordinaires comprennent
-si peu ce qu'est en réalité la pensée qu'ils paraissent s'imaginer que
-lorsqu'ils ont dit qu'une théorie est dangereuse, elles ont prononcé sa
-condamnation alors que ce sont ces théories-là qui seules possèdent une
-véritable valeur intellectuelle. Une idée qui n'est pas dangereuse est
-indigne d'être une idée.
-
-ERNEST.—Gilbert, vous me bouleversez. Vous m'avez dit que tout art
-est dans son essence, immoral. Allez-vous me dire maintenant que toute
-pensée est dans son essence, dangereuse?
-
-GILBERT.—Oui, dans la sphère pratique il en est ainsi. La sécurité
-de la société repose sur la coutume et l'instinct inconscient et la
-base de la stabilité de la société en temps qu'organisme sain, est
-l'absence complète de toute intelligence parmi ses membres. La grande
-majorité des gens savent si bien cela qu'ils se rangent naturellement,
-d'eux-mêmes, du côté de ce système splendide qui les élève à la dignité
-de machines et montrent une rage si farouche contre l'intrusion de
-la faculté intellectuelle dans toute question concernant la vie que
-l'on est tenté de définir l'homme, un animal raisonnable qui se fâche
-toujours quand on lui demande d'agir d'accord avec les préceptes de
-la raison. Mais détournons-nous de la sphère pratique et ne parlons
-plus de ces méchants philanthropes; il serait bien, en vérité, de
-les abandonner à la merci du sage aux yeux en amande de la Rivière
-Jaune, Chuang-Tsu, qui a prouvé que ces officieux bien intentionnés et
-néfastes ont détruit la vertu simple et spontanée qui est en l'homme.
-C'est un sujet ennuyeux, et j'ai hâte de revenir à la sphère où la
-critique est libre.
-
-ERNEST.—La sphère de l'intellect?
-
-GILBERT.—Oui. Vous vous souvenez que j'ai parlé du critique comme
-étant à sa manière aussi créateur que l'artiste dont l'œuvre, en
-effet, peut n'avoir de valeur qu'autant qu'elle fournit au critique la
-suggestion de quelque nouvel état de pensée et de sentiment qu'il peut
-réaliser avec une distinction de forme égale ou peut-être plus grande,
-et par l'usage d'un nouveau moyen d'expression rendre d'une beauté
-différente et plus parfaite. Eh bien! vous m'avez paru un peu sceptique
-devant cette théorie. Mais peut-être vous ai-je froissé?
-
-ERNEST.—Je ne suis pas, en réalité, sceptique à ce sujet; mais je
-dois avouer que je sens très fortement qu'une œuvre comme celle que
-d'après votre description produit le critique—et il faut sans aucun
-doute admettre qu'une telle œuvre existe—est, par nécessité, purement
-subjective, tandis que l'œuvre la plus grande est toujours objective,
-objective et impersonnelle.
-
-GILBERT.—La différence entre l'œuvre objective et l'œuvre subjective
-n'appartient qu'à la forme externe. Elle est accidentelle, non
-essentielle. Toute création artistique est absolument suggestive; le
-paysage même que regardait Corot n'était, comme il le dit lui-même,
-qu'un état de son esprit; et ces grandes figures du drame grec ou
-anglais qui nous semblent posséder une existence réelle en dehors des
-poètes qui les firent et les modelèrent, sont en dernière analyse
-simplement les poètes eux-mêmes, non tels qu'ils croyaient être, mais
-tels qu'ils croyaient ne pas être, et tels qu'ils furent toutefois,
-pour un instant, d'étrange façon, grâce à cette pensée même, car nous
-ne pouvons jamais sortir de nous-mêmes, et il ne peut y avoir dans une
-création ce qui n'était pas dans le créateur. Bien mieux, je dirai
-que plus une création paraît être objective, plus elle est en réalité
-subjective. Shakespeare a pu rencontrer Rosencrantz et Guildenstern
-dans les blanches rues de Londres, ou vu les serviteurs de maisons
-rivales se battre sur la place publique, mais Hamlet sortit de son âme
-et Roméo de sa passion. C'était des éléments de sa nature auxquels il
-donna une forme visible, des impulsions qui s'agitaient si puissamment
-en lui, qu'il dut, comme par force, les laisser réaliser leur énergie
-non sur le plan inférieur de la vie réelle où ils eussent été entravés
-et contraints et ainsi rendus imparfaits; mais sur ce plan imaginatif
-de l'art où l'Amour peut, en vérité, trouver dans la Mort son riche
-accomplissement, où l'on peut poignarder l'écouteur aux portes derrière
-les tentures, et se battre dans une tombe fraîchement ouverte, et
-faire boire au roi son propre poison, et voir l'esprit de son père à
-la faible clarté de la lune, s'avancer majestueusement tout revêtu
-d'acier, d'une muraille de brume à une autre muraille. L'action,
-limitée, aurait laissé Shakespeare non satisfait et inexprimé, et
-de même que c'est parce qu'il n'a rien fait, qu'il a été capable
-d'achever tout, de même c'est parce qu'il ne nous parle jamais de lui
-dans ses pièces que ses pièces nous le révèlent d'une façon absolue et
-nous montrent sa véritable nature et son véritable tempérament de façon
-bien plus complète que les sonnets étranges et exquis dans lesquels
-il dévoile, pour des yeux limpides, le coin secret de son cœur. Oui,
-la forme objective est en fait la plus subjective. L'homme est moins
-lui-même quand il parle en personne. Donnez-lui un masque et il vous
-dira la vérité.
-
-ERNEST.—Le critique, alors, limité à la forme subjective, sera
-nécessairement moins apte à s'exprimer pleinement que l'artiste qui,
-lui, a toujours à sa disposition les formes qui sont impersonnelles et
-objectives.
-
-GILBERT.—Pas nécessairement et, certainement, pas du tout, s'il
-reconnaît que chaque mode de critique est, en son plus haut
-développement, simplement un état, et que nous ne sommes jamais plus
-sincères envers nous-mêmes que lorsque nous sommes inconséquents!
-Le critique esthète, fidèle uniquement aux principes de beauté en
-toutes choses, recherchera toujours de nouvelles impressions, prenant
-aux diverses écoles le secret de leur charme, s'inclinant peut-être
-devant des autels étrangers, ou souriant, si c'est sa fantaisie, à de
-bizarres nouveaux dieux. Ce que d'autres personnes appellent le passé
-d'un homme, est sans doute pour elles de la plus haute importance,
-mais ne regarde en rien absolument cet homme lui-même. L'homme qui
-s'occupe de son passé ne mérite pas d'avoir un futur. Quand on a trouvé
-l'expression d'un état d'âme, on en a fini avec lui; vous riez, mais
-croyez bien qu'il en est ainsi. Hier, ce fut le Réalisme qui nous
-charma, on obtint de lui ce _nouveau frisson_ qu'il avait pour but de
-produire, on l'analysa, on l'expliqua, et on s'en fatigua. Au coucher
-du soleil, vinrent le _Luministe_ en peinture, et le _Symboliste_
-en poésie, et l'esprit médiéval, cet esprit qui appartient non pas
-à l'époque mais au tempérament, se réveilla soudain dans la Russie
-blessée, et nous émut pour un moment par la terrible fascination de
-la douleur. Aujourd'hui c'est le Roman que l'on acclame, et déjà les
-feuilles frémissent dans la vallée et sur les sommets pourpres des
-collines marche la Beauté aux sveltes pieds d'or. Les anciens modes
-de création, bien entendu, persistent. Les artistes se reproduisent
-eux-mêmes ou reproduisent les autres, ennuyeuse répétition. Mais la
-Critique avance toujours et le critique développe toujours.
-
-Le critique n'est pas davantage, en réalité, limité à la forme
-subjective de l'expression. La méthode du drame est sienne aussi bien
-que celle de l'épopée. Il peut se servir du dialogue comme celui
-qui fit parler Milton à Marvel sur la nature de la comédie et de
-la tragédie, et s'entretenir des lettres Sidney et Lord Brooke sous
-les chênes de Penshurst; il peut adopter la narration dans le goût
-de M. Pater, dont les Portraits Imaginaires—n'est-ce pas le titre
-du volume?—nous présentent chacun, sous le masque fantaisiste de la
-fiction, quelque morceau de critique subtil et délicat, l'un sur le
-peintre Watteau, un autre sur la philosophie de Spinoza, un troisième
-sur les éléments païens des débuts de la Renaissance, et le dernier
-et, sous certains rapports, le plus suggestif, sur la source de
-cet Aufklärung, cette illumination, qui se leva comme une aube sur
-l'Allemagne, au siècle dernier, et à laquelle doit tant notre propre
-culture. Oui, certes, le dialogue, cette merveilleuse forme littéraire
-que, de Platon à Lucien, de Lucien à Giordano Bruno et de Bruno à ce
-vieux grand païen qui ravissait tant Carlyle, les critiques créateurs
-du monde ont toujours employé, ne peut jamais, comme mode d'expression,
-perdre son attraction pour le penseur. Il peut, grâce à lui, exposer
-l'objet sous tous les aspects et nous le montrer en le faisant en
-quelque sorte tourner comme un sculpteur présentant son œuvre, obtenant
-de cette façon toute la richesse et toute la vérité d'effets qui
-viennent de ces «parallèles» soudainement suggérés par l'idée centrale
-en marche et illuminent réellement l'idée d'une façon plus complète, ou
-de ces heureuses pensées intérieures qui parachèvent plus pleinement
-le plan central et même lui apportent quelque chose du charme délicat
-du hasard.
-
-ERNEST.—Et, grâce à lui, il peut inventer un antagoniste imaginaire
-et le convertir quand il lui plaît par quelque argument absurde de
-sophiste.
-
-GILBERT.—Ah! il est si facile de convertir les autres. Il est si
-difficile de se convertir soi-même. Pour arriver à ce que l'on
-croit véritablement, il faut parler avec des lèvres autres que les
-siennes. Pour connaître la vérité, il faut imaginer des myriades de
-faussetés. Qu'est-ce en effet que la Vérité? En matière de religion,
-simplement l'opinion qui a survécu. En matière de science, la dernière
-sensation. En matière d'art, notre dernier état d'âme. Et vous voyez
-maintenant, Ernest, que le critique dispose d'autant de formes
-objectives d'expression que l'artiste. Ruskin met sa critique en prose
-imaginative, superbe en ses changements et contradictions; Browning met
-la sienne en vers blancs et force le peintre et le poète à nous livrer
-leur secret; M. Renan se sert du dialogue, M. Pater de la fiction et
-Rossetti traduisit en musique de sonnets la couleur de Giorgione et le
-dessin d'Ingres, aussi bien que son dessin à lui et sa couleur, sentant
-avec l'instinct d'un homme possédant de multiples modes d'expression
-que l'art suprême est la littérature et que le médium le plus délicat
-et le plus parfait est celui des mots.
-
-ERNEST.—Eh bien, maintenant que vous avez établi que le critique
-dispose de toutes les formes objectives, je voudrais que vous
-m'indiquiez les qualités qui caractérisent le vrai critique.
-
-GILBERT.—D'après vous quelles seraient ces qualités?
-
-ERNEST.—Je dirais qu'il doit être avant tout impartial.
-
-GILBERT.—Ah non! pas impartial. Un critique ne peut l'être au sens
-ordinaire du mot. Ce n'est que sur les choses qui ne nous intéressent
-pas que nous pouvons donner une opinion impartiale et c'est sans doute
-la raison pourquoi une opinion impartiale est toujours absolument
-sans valeur. L'homme qui voit les deux côtés d'une question ne voit
-absolument rien. L'art est une passion et, en matière d'art, la
-Pensée est inévitablement colorée par l'émotion, ainsi fluide plutôt
-que fixée, et, dépendant d'états subtils et de mouvements exquis, ne
-peut être resserrée dans la rigidité d'une formule scientifique ou
-d'un dogme théologique. C'est à l'âme que parle l'Art et l'âme peut
-être prisonnière de l'esprit aussi bien que du corps. On ne devrait
-pas, évidemment, avoir de préjugés, mais comme un grand Français le
-remarqua, il y a un siècle, c'est l'affaire à chacun d'avoir sur
-ces sujets des préférences et quand on a des préférences on cesse
-d'être impartial. Il n'y a qu'un commissaire-priseur qui puisse
-admirer également et impartialement toutes les écoles d'art. Non,
-l'impartialité n'est pas une des qualités du vrai critique, ce n'est
-pas même une condition de la critique. Chaque forme d'art avec laquelle
-nous venons en contact nous domine au moment même à l'exclusion de
-toute autre forme. Il faut que nous nous abandonnions absolument à
-l'œuvre en question, quelle qu'elle soit, si nous voulons obtenir son
-secret. Il faut pendant ce temps que nous ne pensions à rien d'autre et
-nous ne pouvons pas, en vérité, faire autrement.
-
-ERNEST.—Le critique en tout cas sera raisonnable, n'est-ce pas?
-
-GILBERT.—Raisonnable? Il y a deux façons de ne pas aimer l'art,
-Ernest. L'une consiste à ne pas l'aimer. L'autre à l'aimer
-raisonnablement. L'Art, en effet, comme le vit Platon, et non sans
-regret, crée chez celui qui l'écoute et celui qui le contemple une
-forme de divine folie. Il ne naît pas de l'inspiration, mais il rend
-les autres inspirés. La raison n'est pas la faculté à laquelle il
-s'adresse. Si l'on aime vraiment l'Art, on doit l'aimer par-dessus
-tout au monde, et contre un tel amour la raison, si on l'écoutait,
-ne saurait que vociférer. Il n'y a rien de sain dans le culte de la
-beauté. C'est une chose trop splendide pour être saine. Ceux qui l'ont
-pour note dominante de leur vie paraîtront toujours au monde de purs
-visionnaires.
-
-ERNEST.—Du moins, le critique sera-t-il sincère.
-
-GILBERT.—Une faible sincérité est dangereuse, une grande est
-absolument fatale. Le vrai critique, en effet, sera toujours sincère
-dans sa dévotion au principe de beauté, mais il recherchera la beauté à
-toute époque et dans chaque école et ne se laissera jamais limiter par
-quelque coutume établie de pensée ou un mode stéréotypé d'envisager les
-choses. Il se réalisera lui-même en des formes nombreuses, et de mille
-façons différentes, et sera toujours curieux de nouvelles sensations et
-de nouveaux points de vue. C'est par un changement constant, et par ce
-changement seul qu'il trouvera son unité véritable. Il ne consentira
-pas à être l'esclave de ses propres opinions. Qu'est-ce en effet que
-l'esprit sinon le mouvement dans la sphère intellectuelle? L'essence de
-la pensée comme l'essence de la vie, c'est la croissance. Il ne faut
-pas vous effrayer des mots, Ernest. Ce que les gens nomment le manque
-de sincérité, est simplement la méthode par laquelle nous pouvons
-multiplier nos personnalités.
-
-ERNEST.—J'ai peur de ne pas avoir été heureux dans mes suggestions.
-
-GILBERT.—Des trois qualités mentionnées par vous, deux: la sincérité
-et l'impartialité, si elles n'appartiennent pas positivement à la
-morale, y touchent de fort près, et la première condition de la
-critique est que le critique soit en état de reconnaître que la
-sphère de l'Art et celle de l'Ethique sont absolument distinctes et
-séparées. Quand on les confond, le Chaos recommence. On les confond
-trop souvent aujourd'hui en Angleterre, et bien que nos modernes
-Puritains ne puissent détruire une belle chose, ils peuvent presque,
-cependant, grâce à leur prurit extraordinaire, souiller un moment la
-beauté. C'est, je regrette de le dire, principalement au moyen du
-journalisme que ces gens-là trouvent à s'exprimer. Je le regrette,
-parce qu'il y a beaucoup à dire en faveur du journalisme moderne. En
-nous donnant les opinions des gens incultes, il nous maintient en
-contact avec l'ignorance de la société. En relatant avec soin les
-événements courants de la vie contemporaine, il nous montre quelle est
-leur minime importance. En discutant invariablement l'inutile, il nous
-fait comprendre ce qui est nécessaire à la culture de l'esprit et ce
-qui ne l'est pas. Mais il ne devrait pas permettre au pauvre Tartuffe
-d'écrire des articles sur l'art moderne. Quand il le permet, il se
-ridiculise. Et cependant, les articles de Tartuffe et les notes de
-Chadband ont, du moins, ceci de bon. Ils servent à montrer combien est
-limité le domaine où l'éthique et les considérations éthiques peuvent
-prétendre exercer leur influence. La science est hors de l'atteinte de
-la moralité, car ses yeux sont fixés sur des vérités éternelles. L'art
-est également hors de cette atteinte, car ses yeux sont fixés sur des
-choses belles, immortelles et toujours changeantes. A la moralité
-appartiennent les sphères inférieures et les moins intellectuelles.
-Laissons passer pourtant ces Puritains déclamateurs; ils ont leur côté
-comique. Qui peut s'empêcher de rire quand un journaliste ordinaire
-propose d'un ton sérieux de limiter les sujets à la disposition de
-l'artiste? Il serait bon qu'une limite soit imposée, et elle le sera
-bientôt, je l'espère, à nos journaux et à nos journalistes, car ils
-nous donnent les faits tout nus, sordides et dégoûtants de la vie.
-Ils racontent avec une avidité dégradante les péchés de second ordre
-et, avec le soin méticuleux des illettrés, nous donnent des détails
-précis et prosaïques sur les faits et gestes de gens sans aucune
-espèce d'intérêt. Mais l'artiste qui accepte les faits de la vie et
-pourtant les mue en formes de beauté, en fait des modèles de pitié
-ou de terreur, montre leur couleur essentielle, leur prodige, leur
-véritable valeur au point de vue critique, édifiant ainsi en dehors
-d'eux un monde plus réel que la réalité même, et d'un sens plus élevé
-et plus noble—qui donc lui assignera des limites? Ce ne sera pas les
-apôtres de ce nouveau journalisme qui n'est que la vieille vulgarité
-«s'exposant sans entraves». Ni les apôtres de ce nouveau puritanisme,
-qui n'est que la lamentation de l'hypocrite, aussi mal écrite que mal
-proférée. La suggestion seule en est ridicule. Laissons ces méchantes
-gens et continuons à discuter les qualités artistiques nécessaires au
-vrai critique.
-
-ERNEST.—Et quelles sont-elles? Dites-les moi?
-
-GILBERT.—La principale est le tempérament, un tempérament d'une
-sensibilité exquise en ce qui touche à la beauté et aux diverses
-impressions que la beauté nous donne. Dans quelles conditions et par
-quels moyens ce tempérament naît-il dans la race ou l'individu, nous
-ne le discuterons pas maintenant. Il suffit de noter qu'il existe,
-et qu'en nous est un sens de la beauté, séparé des autres sens et
-au-dessus d'eux, séparé de la raison et d'une portée plus noble, séparé
-de l'âme et d'une égale valeur—un sens qui porte les uns à créer et
-les autres, les plus délicats je pense, à la simple contemplation. Mais
-ce sens exige, pour s'épurer et se perfectionner, une forme d'exquise
-ambiance. Sans elle, il languit ou s'émousse. Vous vous rappelez ce
-passage adorable où Platon nous expose ce que doit être l'éducation
-d'un jeune grec, et avec quelle insistance il appuie sur l'importance
-de l'entourage, nous apprenant comment le jeune garçon doit être élevé
-au milieu de beaux spectacles et d'harmonieuses sonorités, afin que
-la beauté des choses matérielles prépare son âme à recevoir la beauté
-spirituelle. Insensiblement et sans qu'il en connaisse la raison, il
-verra se développer en lui ce véritable amour de la beauté, véritable
-but de l'éducation, ainsi que Platon ne se lasse jamais de nous le
-rappeler. Lentement et par degrés, naîtra en lui un tempérament qui le
-portera d'une façon naturelle et simple à choisir le bien de préférence
-au mal et, en rejetant ce qui est vulgaire et discordant, à suivre
-par un goût instinctif et délicat tout ce qui possède la grâce, le
-charme et la beauté. Enfin, au moment opportun, ce goût doit devenir
-critique et conscient, mais il doit tout d'abord exister purement comme
-un instinct cultivé et «celui qui a reçu cette véritable culture de
-l'homme intérieur percevra par une vision claire et sûre les omissions
-et les fautes dans la nature ou dans l'art et avec un goût infaillible,
-tandis qu'il loue et trouve son plaisir dans ce qui est bon et le
-reçoit en son âme, et ainsi devient bon et noble, il blâmera justement
-et haïra le mal dès le temps de sa jeunesse, même avant d'être capable
-de raisonner à ce sujet» et ainsi, quand plus tard l'esprit critique et
-conscient se développe en lui, il «le reconnaît et le salue comme un
-ami avec lequel son éducation l'a depuis longtemps familiarisé». Il est
-à peine besoin, Ernest, de dire combien en Angleterre nous sommes loin
-de cet idéal, et je m'imagine le sourire illuminant la face luisante
-du Philistin, si l'on s'aventurait à lui insinuer que le vrai but de
-l'éducation est l'amour de la beauté et que les méthodes éducatrices
-devraient être le développement du tempérament, la culture du goût et
-la création de l'esprit critique.
-
-Cependant, il nous reste encore quelque beauté dans ce qui nous
-entoure, et la stupidité des pions et des professeurs importe très peu
-quand on peut flâner dans les cloîtres de Magdalen, écouter quelque
-voix au son de flûte, chantant en la chapelle de Waynfleete, quand on
-peut s'étendre sur le pré vert, parmi les étranges fritillaires aux
-pétales tachetés comme une peau de serpent, voir le soleil ardent de
-midi affiner l'or des girouettes de la tour, errer dans le couloir
-de Christ Church, sous les sombres arceaux voûtés, ou passer sous le
-porche sculpté du monument de Laud, au collège de Saint-Jean. Et ce
-n'est pas seulement à Oxford ou à Cambridge que le sens de la beauté
-peut être formé, dirigé et perfectionné. Il y a par toute l'Angleterre
-une Renaissance des arts décoratifs. La laideur a fait son temps.
-Même dans la demeure des riches, il y a du goût, et les maisons des
-pauvres sont devenues gracieuses, avenantes, et il est charmant d'y
-vivre. Caliban, ce pauvre tapageur de Caliban, croit qu'une chose cesse
-d'exister dès qu'il a cessé de lui faire des grimaces. Mais s'il ne se
-moque plus, c'est parce qu'il a rencontré une moquerie plus vive et
-plus aiguë que la sienne, et qu'il a reçu la leçon amère de ce silence
-qui devrait à jamais sceller sa bouche grossière et difforme. Ce qu'on
-a fait jusqu'à présent, ç'a été surtout de préparer la voie. Il est
-toujours plus difficile de détruire que de créer, et quand ce que l'on
-doit détruire est la vulgarité et la stupidité, la tâche de destruction
-demande non seulement du courage, mais encore du mépris. Pourtant, il
-me semble que ceci, dans une certaine mesure, a déjà été fait. Nous
-nous sommes débarrassés de ce qui était mauvais. Nous avons maintenant
-à réaliser ce qui est beau. Et bien que la mission du mouvement
-esthétique soit d'attirer à la contemplation, et non de conduire à la
-création, comme l'instinct créateur est puissant chez le Celte et que
-c'est le Celte qui est le guide en art, il n'est aucune raison pour que
-dans les années à venir cette étrange Renaissance ne devienne presque
-aussi puissante à sa façon que le fut cette nouvelle naissance de l'Art
-qui eut lieu, il y a bien des siècles, dans les villes de l'Italie.
-
-Il est certain que pour la culture du tempérament, nous devons nous
-adresser aux arts décoratifs, aux arts qui nous touchent, non à ceux
-qui nous enseignent. Les peintures modernes sont sans doute délicieuses
-à voir, du moins quelques-unes, mais il est tout à fait impossible de
-vivre avec elles; elles sont trop habiles, trop affirmatives, trop
-intellectuelles. Leur signification est trop évidente et leur méthode
-trop clairement définie. On a bien vite épuisé ce qu'elles ont à dire
-et elles deviennent alors aussi ennuyeuses que des parents. J'adore
-l'œuvre de beaucoup de peintres Impressionnistes de Paris et de
-Londres. La subtilité et la distinction n'ont pas encore abandonné
-cette école. C'est ainsi que leurs combinaisons et harmonies servent à
-nous rappeler l'inégalable beauté de l'immortelle _Symphonie en Blanc
-Majeur_ de Gautier, ce parfait chef-d'œuvre de couleur et de musique
-qui peut-être a suggéré le genre aussi bien que le titre d'un grand
-nombre de leurs toiles. Pour des gens qui accueillent l'incompétent
-avec un sympathique empressement et qui confondent le bizarre et le
-beau, la vulgarité et la vérité, ils sont extrêmement accomplis. Ils
-peuvent faire des eaux-fortes qui ont l'éclat d'épigrammes, des pastels
-aussi fascinants que des paradoxes, et quant à leurs portraits, quoi
-qu'en puisse dire le vulgaire, nul ne peut nier qu'ils ne possèdent
-ce charme unique et merveilleux qui appartient aux œuvres de pure
-fiction. Mais les Impressionnistes, si sérieux et si laborieux qu'ils
-soient, ne nous serviront pas. Je les aime. Leur tonalité blanche avec
-ses variations lilas fut une ère dans la couleur. Bien que le moment
-ne fasse pas l'homme, il fait certainement l'Impressionniste, et du
-moment en art et de ce que Rossetti appela le «monument du moment», que
-ne peut-on pas dire? Ils sont suggestifs aussi. S'ils n'ouvrirent pas
-les yeux des aveugles, du moins donnèrent-ils de grands encouragements
-aux myopes, et tandis que leurs maîtres ont toute l'inexpérience de
-la vieillesse, leurs jeunes gens sont beaucoup trop sages pour avoir
-jamais du bon sens. Ils persistent cependant à traiter la peinture
-comme un mode d'autobiographie à l'usage des illettrés et ne cessent
-de nous causer, sur leurs toiles grossières, de leur Moi inutile et
-de leurs opinions superflues et gâtent par une vulgaire suremphase ce
-beau mépris de la nature, la meilleure chose qui soit chez eux et la
-seule modeste. On se fatigue à la fin de l'œuvre de l'individu dont
-l'individualité est toujours bruyante et généralement inintéressante.
-Il y a beaucoup plus à dire en faveur de cette école plus récente,
-de Paris, les _Archaïstes_ comme ils s'intitulent, qui refusant de
-laisser l'artiste entièrement à la merci de la température, ne trouvent
-pas l'idéal d'art dans un simple effet atmosphérique mais recherchent
-plutôt la beauté imaginative du dessin et le charme de la belle couleur
-et, rejetant l'ennuyeux réalisme de ceux qui ne peignent que ce qu'ils
-voient, essayent de voir quelque chose qui vaille d'être vu et de le
-voir non seulement avec la vue réelle et physique mais avec cette vue
-plus noble de l'âme d'une étendue aussi grande dans l'espace spirituel
-qu'elle est splendide par son intention artistique. Ceux-ci, en tous
-cas, travaillent dans ces conditions décoratives que chaque art
-réclame pour sa perfection, et ont suffisamment d'instinct esthétique
-pour regretter ces sordides et stupides limitations dans l'absolue
-modernité de forme qui ont causé la ruine de tant d'Impressionnistes.
-
-Pourtant, l'art franchement décoratif est celui avec lequel il faut
-vivre. C'est lui seul qui, parmi tous nos arts visibles, crée en nous
-à la fois l'état d'âme et le tempérament. La couleur simple, que ne
-gâte aucune signification, et qui ne s'allie à aucune forme définie
-peut parler de mille manières à l'âme. L'harmonie qui réside dans
-les délicates proportions de lignes et de masses se réfléchit dans
-l'esprit. Les répétitions de motifs nous reposent. Les merveilles du
-dessin excitent l'imagination. Dans la beauté simple des matériaux
-employés se trouvent des éléments latents de culture. Et ce n'est pas
-tout. Par son rejet délibéré de la nature comme idéal de beauté, aussi
-bien que de la méthode imitative du peintre ordinaire, l'art décoratif
-non seulement prépare l'âme à la réception de l'œuvre imaginative
-véritable, mais développe en elle ce sens de la forme qui est la base
-de toute opération créative ou critique. Car l'artiste réel est celui
-qui va, non du sentiment à la forme, mais de la forme à la pensée et
-à la passion. Il ne conçoit pas tout d'abord une idée pour se dire
-ensuite à lui-même: «Je mettrai mon idée dans une mesure complexe de
-quatorze lignes», mais comprenant la beauté schématique du sonnet, il
-conçoit certains modes de musique et certaines méthodes de rimes, et
-la forme simple suggère ce qui doit l'emplir et la rendre complète
-intellectuellement et émotionnellement. De temps en temps, le monde
-clame contre quelque charmant poète artiste, parce que, suivant le mot
-stupide et ressassé, il n'a «rien à dire». Mais s'il avait quelque
-chose à dire, il le dirait probablement et ce serait ennuyeux. C'est
-justement parce qu'il n'a aucun nouveau message qu'il peut faire une
-œuvre belle. Il tire son inspiration de la forme, et purement de la
-forme, comme le doit un artiste. Une passion réelle le perdrait. Tout
-ce qui arrive réellement est gâté pour l'art. Toute mauvaise poésie
-naît de sentiments vrais. Etre naturel, c'est être du domaine de
-l'évidence et par conséquent inartistique.
-
-ERNEST.—Je suis curieux de savoir si vraiment vous croyez ce que vous
-dites.
-
-GILBERT.—Pourquoi cette demande? Ce n'est pas seulement en art que le
-corps est l'âme. Dans toutes les sphères de la vie, la Forme est le
-commencement des choses. Les gestes, d'une harmonie rythmique, de la
-danse, font pénétrer, Platon nous l'enseigne, l'harmonie et le rythme
-dans l'esprit. Les formes sont la nourriture de la foi, s'écria Newman
-dans un de ses grands moments de sincérité qui nous font admirer et
-connaître l'homme. Il avait raison, bien qu'il ait pu ne pas savoir
-combien il avait terriblement raison. Les Credos sont acceptés, non
-parce qu'ils sont raisonnables, mais parce qu'on les répète. Oui, la
-Forme est tout. Elle est le secret de la vie. Trouvez l'expression
-pour une douleur, et elle vous deviendra chère. Trouvez l'expression
-pour une joie et vous amplifierez son extase. Voulez-vous aimer? Dites
-les litanies de l'Amour, et les mots vous créeront l'ardent désir
-d'où le monde les croit issus. Avez-vous une tristesse qui vous ronge
-le cœur? Plongez-vous dans la langue de la tristesse, apprenez du
-prince Hamlet et de la reine Constance comment on la parle, et vous
-trouverez que d'exprimer seulement est un mode de consolation et que
-la Forme, naissance de la passion, est aussi la mort de la douleur. Et
-ainsi, pour revenir à la sphère de l'Art, c'est la Forme qui crée non
-seulement le tempérament critique, mais aussi l'instinct esthétique,
-cet infaillible instinct qui nous révèle toutes choses dans leurs
-conditions de beauté. Débutez par le culte de la forme, et il n'est
-pas un secret de l'art qui ne vous sera révélé, et rappelez-vous qu'en
-critique comme pour la création, le tempérament est tout et que ce
-n'est pas suivant l'époque où elles furent produites mais d'après les
-tempéraments auxquels elles s'adressent que les écoles d'art doivent
-être groupées historiquement.
-
-ERNEST.—Votre théorie sur l'éducation est délicieuse. Mais quelle
-influence votre critique, élevé dans ces ambiances exquises,
-possédera-t-il? Croyez-vous vraiment qu'aucun artiste soit jamais
-touché par la critique?
-
-GILBERT.—L'influence du critique résidera dans le simple fait qu'il
-existe. Il représentera le type sans défaut. En lui la culture du
-siècle se rendra compte d'elle-même. Vous ne devez lui demander d'autre
-but que son propre perfectionnement. Ce que demande l'intelligence,
-comme on l'a bien dit, c'est simplement de se sentir vivante. Le
-critique, il est vrai, peut avoir le désir d'exercer de l'influence,
-mais s'il en est ainsi, il ne s'occupera pas de l'individu mais de
-l'époque qu'il tâchera d'éveiller à la conscience, pour la mettre
-au ton de l'art, créant en elle de nouveaux désirs et de nouveaux
-appétits, et lui prêtant sa vision plus large et ses états d'âme plus
-nobles. L'art d'aujourd'hui l'occupera moins que l'art d'hier, et quant
-à ceux qui, en ce moment, s'épuisent à la besogne, que nous importe
-leur labeur? Ils font de leur mieux, sans doute; la conséquence est
-que nous avons d'eux le pire. C'est toujours des meilleures intentions
-que sont faites les plus mauvaises œuvres. Et d'ailleurs, mon cher
-Ernest, quand un homme atteint la quarantaine, devient membre de
-la Royal Academy, ou est élu à l'Athenæum-Club, ou consacré comme
-Romancier populaire dont les livres sont très demandés dans les gares
-de banlieue, on peut se donner l'amusement de le bafouer mais non le
-plaisir de le réformer. Et ceci, j'ose le dire, est très heureux
-pour lui; car je ne doute pas que la réformation ne soit un procédé
-beaucoup plus pénible qu'une punition, et que c'en est une, en vérité,
-sous la forme la plus grave et la plus morale, ce qui explique notre
-échec absolu, en tant que société, dans l'amendement de cet intéressant
-phénomène que l'on nomme le criminel endurci.
-
-ERNEST.—Mais le poète n'est-il pas en poésie le meilleur juge et
-le peintre en peinture? Chaque art doit tout d'abord en appeler à
-l'artiste qui le cultive. C'est le jugement de celui-ci qui, certes,
-aura le plus de valeur.
-
-GILBERT.—Tout art fait appel uniquement au tempérament artistique.
-L'art ne s'adresse pas au spécialiste. Sa prétention justifiée est
-d'être universel et d'être un en toutes ses manifestations. Un artiste
-en effet est si loin d'être le meilleur juge en art qu'un artiste
-réellement grand ne peut jamais juger l'œuvre des autres et peut à
-peine juger la sienne. Cette concentration même de la vision qui fait
-qu'un homme est artiste, limite par sa pure intensité sa faculté de
-fine appréciation. L'énergie de la création le pousse aveuglément
-vers son but personnel. Les roues de son char soulèvent autour de lui
-un nuage de poussière. Les dieux sont voilés l'un pour l'autre. Ils
-peuvent reconnaître leurs fidèles. C'est tout.
-
-ERNEST.—Vous dites qu'un grand artiste ne peut reconnaître la beauté
-d'une œuvre différente de la sienne.
-
-GILBERT.—Il lui est impossible de le faire. Wordsworth ne vit dans
-_Endymion_ qu'une jolie pièce de paganisme et Shelley, avec son
-aversion pour la réalité, fut sourd au message de Wordsworth dont la
-forme le repoussa et Byron, ce grand passionné humain et incomplet, ne
-put apprécier ni le poète du nuage ni le poète du lac et la merveille
-de Keats lui demeura cachée. Le réalisme d'Euripide fut haïssable pour
-Sophocle. Ces averses de larmes brûlantes furent sans musique pour lui.
-Milton, avec son sens du grand style, ne put comprendre la méthode de
-Shakespeare, pas plus que sir Joshua ne comprit celle de Gainsborough.
-Les mauvais artistes ont l'admiration mutuelle. Ils l'appellent largeur
-d'esprit et libération du parti-pris. Mais un artiste vraiment grand ne
-peut concevoir la vie montrée ou la beauté mise en forme dans d'autres
-conditions que celles choisies par lui. La création emploie toute sa
-faculté critique dans sa propre sphère. Elle ne peut s'en servir pour
-ce qui appartient à d'autres. C'est, exactement, parce qu'un homme ne
-peut faire une chose qu'il est pour cette chose le juge qui convient.
-
-ERNEST.—Est-ce bien là vraiment ce que vous voulez dire?
-
-GILBERT.—Oui, car la création limite la vision tandis que la
-contemplation l'élargit.
-
-ERNEST.—Mais que dites-vous de la technique? Chaque art a certainement
-sa technique séparée?
-
-GILBERT.—Bien entendu: chaque art a sa grammaire et ses matériaux.
-Il n'est aucun mystère dans l'une pas plus que dans les autres et
-l'incompétent peut toujours être correct. Mais, tandis que les lois
-sur lesquelles l'Art repose peuvent être fixes et certaines, elles
-doivent, pour se réaliser pleinement, être élevées par l'imagination à
-un degré de beauté telle qu'elles sembleront, chacune, une exception.
-La technique en réalité c'est la personnalité. C'est pour cela que
-l'artiste ne peut l'enseigner, l'élève l'apprendre et c'est pour cela
-que le critique esthète peut la comprendre. Pour le grand poète, il n'y
-a qu'une méthode de musique—la sienne. Pour le grand peintre, il n'y
-a qu'une manière de peindre—celle qu'il emploie. Le critique esthète
-peut seul apprécier toutes les formes et tous les modes. C'est à lui
-que l'Art fait appel.
-
-ERNEST.—Eh bien, je pense vous avoir posé toutes mes questions. Il me
-faut donc maintenant admettre ...
-
-GILBERT.—Ah! ne dites pas que vous êtes d'accord avec moi. Quand les
-gens sont d'accord avec moi, je sens toujours que je dois avoir tort.
-
-ERNEST.—Dans ce cas, je me garderai bien de vous dire si je suis, oui
-ou non, d'accord avec vous. Mais je vous poserai une autre question.
-Vous m'avez expliqué que la critique est un art créateur. Quel est son
-avenir?
-
-GILBERT.—- C'est à la critique que l'avenir appartient. Les sujets
-dont la création dispose deviennent chaque jour plus limités en étendue
-et en variété. La Providence et M. Walter Besant ont épuisé tout ce
-qui saute aux yeux. Si la création doit durer, elle ne peut le faire
-qu'à la condition de devenir beaucoup plus critique qu'elle ne l'est à
-présent. Les routes anciennes et les grands chemins poudreux ont été
-foulés trop souvent. Le piétinement des marcheurs en a usé le charme
-et ils ont perdu cet élément de nouveauté ou de surprise qui est si
-essentiel au roman. Celui qui, maintenant, voudrait nous émouvoir par
-la fiction devrait nous donner un plan entièrement neuf ou nous révéler
-l'âme de l'homme dans ses rouages les plus secrets. La première de ces
-conditions est en ce moment réalisée pour nous par M. Rudyard Kipling.
-Quand on tourne les pages de ses _Simples Contes des Collines_, on a
-la sensation d'être assis sous un palmier, étudiant la vie révélée par
-de superbes éclairs de vulgarité. Les brillantes couleurs des bazars
-éblouissent nos yeux. Les anémiques et médiocres Anglo-Indiens sont
-dans un désaccord exquis avec ce qui les entoure. Et même le manque de
-style du conteur donne, à ce qu'il nous dit, un singulier réalisme
-journalistique. Au point de vue de la littérature, M. Kipling est un
-génie qui laisse tomber ses lettres aspirées. Au point de vue de la
-vie, c'est un reporter qui connaît la vulgarité mieux que personne
-ne la connût jamais. Dickens en connaissait les vêtements et la
-comédie; M. Kipling en connaît le sens et la gravité. Il est notre
-première autorité sur ce qui est de second ordre; il a vu des choses
-merveilleuses par les trous des serrures, et ses arrière-plans sont
-de réelles œuvres d'art. Quant à la seconde condition, nous avons eu
-Browning et nous avons Meredith. Mais il reste encore beaucoup à faire
-dans la sphère de l'analyse interne. Les gens disent quelquefois que
-la fiction devient trop morbide. En ce qui concerne la psychologie,
-la fiction ne l'aura jamais été assez. Nous n'avons fait qu'effleurer
-la surface de l'âme, c'est tout. Dans une seule cellule ivoirine du
-cerveau sont amassées des choses plus merveilleuses et plus terribles
-même que celles dont ont pu rêver ceux qui, comme l'auteur de _Le Rouge
-et le Noir_, ont cherché à poursuivre l'âme dans ses plus secrets
-replis et à faire confesser à la vie ses péchés les plus chers.
-Pourtant le nombre lui-même est limité des arrière-plans qu'on n'a pas
-essayés et il est possible qu'un plus grand développement d'habitude
-d'analyse interne ne soit fatal à cette faculté créatrice que cette
-analyse cherche à fournir de matériaux neufs. J'incline à croire que
-la création est condamnée. Elle naît d'une impulsion trop primitive,
-trop naturelle. Quoi qu'il en soit, il est certain que les sujets à
-la disposition de la création sont en diminution constante tandis que
-chaque jour les sujets de critique s'augmentent en nombre. Il y a
-toujours de nouvelles attitudes pour l'esprit et de nouveaux points de
-vue. Le devoir d'imposer la forme au chaos ne cesse pas de grandir,
-parce que le monde avance. Il n'y eut jamais d'époque où la Critique
-fut plus nécessaire qu'aujourd'hui; c'est seulement par elle que
-l'Humanité peut devenir consciente du point où elle est arrivée.
-
-Il y a quelques heures, Ernest, vous me demandiez l'utilité de la
-Critique. Vous auriez pu tout aussi bien me demander l'utilité de
-la pensée. C'est la Critique, comme Arnold le montre, qui crée
-l'atmosphère intellectuelle du monde. C'est la Critique, ainsi que
-j'espère le montrer moi-même quelque jour, qui fait de l'esprit un
-délicat instrument. Nous, dans notre système d'éducation, nous avons
-surchargé la mémoire d'un monceau de faits sans liaison et nous
-nous sommes laborieusement efforcés de faire part de notre science
-laborieusement acquise. Nous apprenons aux gens à se souvenir, nous ne
-leur apprenons jamais à se développer. Il ne nous est jamais arrivé de
-mettre à l'épreuve et de faire croître dans l'esprit une qualité plus
-subtile d'aperception et de discernement. Les Grecs l'ont fait et,
-quand nous venons en contact avec leur intellect critique, nous sommes
-obligés de voir que si les sujets traités par nous sont sous tous les
-rapports plus vastes et plus variés que les leurs, leur méthode est la
-seule qui puisse en donner l'interprétation. L'Angleterre a fait une
-chose, elle a inventé et établi l'Opinion Publique qui est un essai
-pour organiser l'ignorance de la société et l'élever à la dignité de
-force physique. Mais la Sagesse lui a toujours été cachée. En tant
-qu'instrument de pensée, l'esprit anglais est grossier. La seule chose
-qui puisse le purifier est le développement de l'instinct critique.
-
-C'est la critique encore qui, par concentration, rend la culture
-possible. Elle prend la masse encombrante de l'œuvre créatrice et la
-distille en une essence plus délicate. Qui donc désirant conserver
-quelque sens de la forme pourrait se débattre à travers les livres
-monstrueusement innombrables que le monde a produit, livres où la
-pensée bégaye et où clabaude l'ignorance. Le fil qui doit nous guider
-dans ce fastidieux labyrinthe est dans les mains de la Critique. Mieux
-encore, là où il n'y a pas d'archives, et quand l'histoire est perdue
-ou n'a jamais été écrite, la Critique peut recréer pour nous le passé
-d'après le plus petit fragment de langage ou d'art aussi sûrement que
-l'homme de science peut, avec un os minuscule ou d'après la seule
-empreinte d'un pied sur une roche, recréer pour nous le dragon ailé
-ou le lézard Titan dont la marche fit jadis trembler la terre, appeler
-hors de sa caverne Behemoth et faire encore nager Leviathan dans la mer
-épouvantée. L'histoire préhistorique appartient au critique philologue
-et archéologue. C'est à lui que sont révélées les origines des choses.
-Les dépôts que laisse consciemment une époque sont presque toujours
-une cause d'erreur. Par la critique philologique, nous connaissons
-mieux les siècles dont aucun document n'a été conservé que ceux qui
-nous ont laissé leurs rouleaux de parchemin. Elle peut faire pour
-nous ce que ne peuvent ni les sciences physiques, ni les sciences
-métaphysiques. Elle peut nous donner la science exacte de l'esprit
-dans le cours de son développement. Elle peut faire pour nous ce que
-ne peut l'histoire. Elle peut nous dire ce que pensa l'homme avant
-qu'il ait appris à écrire. Vous m'avez questionné sur l'influence de la
-Critique. Je crois vous avoir déjà répondu, mais il reste à dire ceci.
-C'est la critique qui nous rend cosmopolites. L'école de Manchester
-a tenté de faire réaliser aux hommes la fraternité humaine en leur
-montrant les avantages commerciaux de la paix. Elle a cherché à avilir
-le monde merveilleux en en faisant un vulgaire marché pour le vendeur
-et pour l'acheteur. Elle s'est adressée aux plus bas instincts et elle
-a échoué. Les guerres se sont succédé et le credo du marchand n'a
-pas empêché la France et l'Allemagne de se heurter en de sanglantes
-batailles. Il en est d'autres de nos jours qui cherchent à faire appel
-à de pures sympathies émotionnelles ou aux dogmes superficiels de
-quelque vague système d'éthique abstraite. Ils ont leurs Sociétés de la
-Paix, si chères aux sentimentalistes, et leurs propositions d'arbitrage
-International désarmé, si populaire parmi ceux qui n'ont jamais lu
-l'histoire. Mais la sympathie émotionnelle pure ne réussira pas. Elle
-est trop variable et trop étroitement liée aux passions et un conseil
-d'arbitres qui, pour le bien-être général de la race, doit être privé
-du pouvoir de mettre à exécution ses décisions, ne pourra guère être
-utile. Il n'y a qu'une chose pire que l'Injustice et c'est la Justice
-sans son épée à la main. Quand le Droit n'est pas la Force, il est le
-Mal.
-
-Non, les émotions ne feront pas de nous des cosmopolites, pas plus que
-l'avidité du gain, ce n'est qu'en cultivant l'habitude de la critique
-intellectuelle que nous serons capables de nous élever au-dessus des
-préjugés de race. Gœthe—vous ne vous méprendrez pas sur ce que je
-dis—fut l'Allemand des Allemands. Il aima son pays—personne ne l'aima
-plus que lui. Ses concitoyens lui étaient chers et il était leur chef.
-Pourtant, quand le sabot de fer de Napoléon foula la vigne et le champ
-de blé, ses lèvres restèrent silencieuses. «Comment peut-on écrire des
-chants de haine sans haïr, dit-il à Eckerman, et moi pour qui sont
-seules d'importance la culture et la barbarie, comment pourrais-je
-haïr une des nations les plus cultivées de la terre et à laquelle je
-dois une si grande part de ma culture?» Cette note, que Gœthe fit
-résonner le premier dans le monde moderne, deviendra, je l'espère,
-l'ouverture du cosmopolitisme de l'avenir.
-
-La Critique annihilera les préjugés de race, en insistant sur l'unité
-de l'esprit humain dans la variété de ses formes. Tentés de faire la
-guerre à une autre nation, nous nous souviendrons que nous cherchons
-ainsi à détruire un élément de notre propre culture, peut-être le plus
-important. Tant que la guerre sera regardée comme néfaste, elle gardera
-sa fascination. Quand on la regardera comme vulgaire, sa popularité
-cessera. Le changement, bien entendu, sera lent, et les gens n'en
-auront pas conscience. Ils ne diront pas: «Nous ne ferons pas la guerre
-à la France parce que sa prose est parfaite», mais parce que la prose
-de la France est parfaite, ils n'auront pas de haine pour son sol.
-
-La critique intellectuelle liera l'Europe de liens plus étroits que
-ceux que pourrait forger le boutiquier ou le sentimental. Elle nous
-donnera la paix qui naît de la compréhension.
-
-Et ce n'est pas tout. C'est la critique qui, ne reconnaissant aucun
-état comme définitif et refusant de s'enchaîner aux futiles shibboleths
-d'aucune secte ou d'aucune école, crée ce caractère philosophique
-plein de sérénité qui aime la vérité pour elle-même et ne l'aime
-pas moins parce qu'il la sait inattingible. Combien rare est chez
-nous ce caractère et comme nous en avons besoin! L'esprit anglais
-est toujours en rage. L'intellect de la race s'épuise en querelles
-sordides et stupides de politiciens de second rang ou de théologiens
-de troisième ordre. Il était réservé à un homme de science de nous
-montrer le suprême exemple de cette «douce modération» dont Arnold
-parle si sagement et, hélas! pour un si mince résultat. L'auteur de
-l'_Origines des Espèces_ eut, en tout cas, le caractère philosophique.
-Si l'on contemple les chaires et les tribunes ordinaires de notre
-pays, on ne peut que ressentir le mépris de Julien ou l'indifférence
-de Montaigne. Nous sommes dominés par le fanatique dont le plus grand
-vice est sa sincérité. Tout ce qui a trait au libre jeu de l'esprit est
-pratiquement inconnu chez nous. Les gens vocifèrent contre celui qui
-pèche tandis que ce n'est pas le pécheur mais l'homme stupide qui fait
-notre honte. Il n'y a de péché que la stupidité.
-
-ERNEST.—Ah! Quel antinomiste vous faites.
-
-GILBERT.—L'artiste critique, comme le mystique, est toujours un
-antinomiste. Etre bon, conformément au type vulgaire de la bonté,
-est évidemment de toute facilité. Il n'est besoin que d'une certaine
-somme de terreur sordide, d'un certain manque de pensée imaginative
-et d'une certaine passion vile pour la respectabilité de la classe
-moyenne. L'Esthétique est plus haute que l'Ethique. Elle appartient à
-une sphère plus spirituelle. Le discernement de la beauté d'une chose
-est la plus belle cime que nous puissions atteindre. Même le sens de
-la couleur importe plus dans le développement de l'individu que le
-sens du juste et de l'injuste. L'Esthétique, en somme, est à l'Ethique
-dans la sphère de la civilisation consciente ce qu'est, dans la sphère
-du monde extérieur, la sélection sexuelle à la sélection naturelle.
-L'Ethique, comme la sélection naturelle, rend l'existence possible.
-L'Esthétique, comme la sélection sexuelle, rend la vie séduisante et
-merveilleuse, la remplit de formes nouvelles, et lui donne le progrès,
-la variété et le changement. Et quand nous parvenons à la vraie culture
-qui est notre but, nous atteignons cette perfection dont ont rêvé les
-saints, la perfection de ceux à qui le péché est impossible, non par
-les renoncements de l'ascète, mais parce qu'ils peuvent faire tout
-ce qu'ils désirent sans blesser l'âme et ne peuvent désirer rien qui
-lui nuise, l'âme étant une entité si divine qu'elle peut transformer
-en éléments d'une expérience plus riche ou d'une susceptibilité plus
-délicate, ou d'un nouveau mode de pensée, des actes ou des passions qui
-seraient vulgaires chez les gens vulgaires, ignobles chez les gens sans
-éducation, ou vils chez les gens sans pudeur. Cette théorie est-elle
-dangereuse? Oui!—toutes les idées le sont, je vous l'ai dit. Mais
-la nuit se consume et la lumière vacille dans la lampe. Je ne puis
-cependant m'empêcher de vous dire encore une chose. Vous avez accusé
-la Critique d'être stérile. Le dix-neuvième siècle est un tournant de
-l'histoire simplement à cause de l'œuvre de deux hommes, Darwin et
-Renan, l'un le critique de la Nature, l'autre le critique des livres de
-Dieu. Le méconnaître, c'est ne pas comprendre la signification de l'une
-des ères les plus importantes dans la marche du monde. La Création est
-toujours en arrière de l'époque. C'est la Critique qui nous conduit.
-L'Esprit Critique et l'Esprit du Monde ne font qu'un.
-
-ERNEST.—Et, je le suppose, celui qui possède cet esprit ou que cet
-esprit possède, ne fera rien?
-
-GILBERT.—Comme la Perséphone du récit de Landor, la douce et pensive
-Perséphone dont les pieds blancs sont entourés d'asphodèles et
-d'amarantes en fleurs, il se tiendra satisfait «en ce repos profond,
-immobile, que les mortels ont en pitié et dont jouissent les dieux».
-Il promènera ses regards sur le monde et connaîtra son secret. Par le
-contact avec les choses divines, il deviendra divin. Sa vie sera la vie
-parfaite, et seulement la sienne.
-
-ERNEST.—Vous m'avez dit cette nuit bien des choses étranges, Gilbert.
-Vous m'avez dit qu'il est plus difficile de parler d'une chose que
-de la faire et que ne rien faire du tout est ce qu'il y a de plus
-difficile au monde; vous m'avez dit que tout Art est immoral et toute
-pensée dangereuse; que la critique est plus créatrice que la création
-et que la critique supérieure est celle qui révèle dans l'œuvre d'Art
-ce que l'artiste n'y a pas mis; que c'est exactement parce qu'un homme
-ne peut faire une chose qu'il est pour elle le juge qui convient;
-et que le vrai critique est partial, qu'il n'est pas sincère et pas
-raisonnable. Mon ami, vous êtes un rêveur.
-
-GILBERT.—Oui, je suis un rêveur. Car un rêveur est celui qui ne peut
-trouver son chemin qu'au clair de lune et son châtiment est qu'il voit
-l'aurore avant le reste de l'univers.
-
-ERNEST.—Son châtiment?
-
-GILBERT.—Et sa récompense. Mais voyez, c'est l'aurore déjà. Tirez les
-rideaux et ouvrez toutes grandes les fenêtres. Comme l'air du matin est
-frais. Piccadilly s'étale à nos pieds comme un long ruban d'argent.
-Un léger brouillard pourpre flotte au-dessus du parc et pourpres sont
-aussi les ombres des maisons blanches. Il est trop tard pour dormir.
-Descendons à Covent Garden y regarder les roses. Venez! Je suis las de
-penser.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-La Vérité des Masques
-
-Note sur l'Illusion
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-La Vérité des Masques
-
-
-DANS un grand nombre d'attaques assez violentes faites récemment
-contre cette splendeur de mise en scène qui caractérise aujourd'hui
-nos reprises Shakespeariennes en Angleterre, les critiques paraissent
-avoir fait cette supposition tacite que Shakespeare lui-même était plus
-ou moins indifférent aux costumes de ses acteurs et que s'il pouvait
-voir la représentation d'_Antoine et Cléopâtre_ de Mme Langtry, il
-dirait probablement que la pièce et la pièce seule est essentielle, et
-que tout le reste n'est que cuir et étoffe. En même temps, à propos
-de l'exactitude historique dans le costume, Lord Lytton, dans un
-article de la _Nineteenth Century_, posait comme un dogme artistique
-que l'archéologie est entièrement déplacée dans la représentation
-de n'importe quelle pièce de Shakespeare, et que l'essai de l'y
-introduire était l'un des pédantismes les plus stupides d'une époque de
-savantasses.
-
-J'examinerai plus loin la situation où se place Lord Lytton, mais en
-ce qui concerne la théorie que Shakespeare ne s'occupait guère de la
-garde-robe de son théâtre, quiconque prend soin d'étudier la méthode
-de cet auteur verra qu'il n'est absolument aucun dramaturge des scènes
-française, anglaise ou athénienne qui compte autant que lui sur les
-costumes de ses acteurs pour ses effets d'illusion.
-
-Sachant combien le tempérament artistique est toujours fasciné par
-la beauté du costume, il introduit constamment dans ses pièces des
-masques et des danses pour le seul plaisir qu'ils donnent aux yeux et
-nous avons encore ses indications scéniques pour les trois grandes
-processions dans _Henri VIII_, indications que caractérise la plus
-extraordinaire minutie de détails, notant jusqu'aux colliers de S.
-S. et les perles dans les cheveux d'Anne Boleyn. Rien ne serait plus
-facile pour un directeur moderne que de reproduire ces apparats
-absolument comme Shakespeare les indique; et ils étaient si exacts
-qu'un des fonctionnaires de la cour de l'époque écrivant à un ami le
-récit de la dernière représentation de la pièce au Globe Théâtre se
-plaint de son caractère réaliste, notamment de l'apparition sur la
-scène des Chevaliers de la Jarretière dans les robes et insignes
-de l'ordre, ce qui devait, d'après lui, jeter le ridicule sur les
-véritables cérémonies. Cela ressemblait beaucoup à ce même état
-d'esprit qui fit, il y a quelque temps, interdire par le Gouvernement
-français à ce délicieux acteur, M. Christian, de paraître sur scène
-en uniforme sous prétexte que de caricaturer un colonel, pouvait
-porter préjudice à la gloire de l'armée. D'ailleurs, la somptuosité
-de costumes qui distingua la scène anglaise sous l'influence de
-Shakespeare était attaquée par les critiques contemporains, non pas
-pourtant en général par suite de tendances démocratiques au réalisme,
-mais ordinairement sur ce terrain de la morale qui est toujours le
-dernier refuge des gens privés du sens de la beauté.
-
-Le point sur lequel, toutefois, je désire insister, n'est pas que
-Shakespeare appréciait la valeur des beaux costumes pour le pittoresque
-qu'ils ajoutent à la poésie, mais qu'il en vit la grande importance
-pour la production de certains effets dramatiques. Un grand nombre
-de ses pièces, telles que _Mesure pour Mesure_, _La Douzième Nuit_,
-_Les deux Gentilshommes de Vérone_, _Tout est bien qui finit bien_,
-_Cymbeline_ et d'autres dépendent, pour l'illusion, du caractère des
-divers costumes portés par le héros ou l'héroïne. La scène délicieuse
-de _Henri VI_ sur les miracles modernes de guérison par la foi, perd
-tout son piquant si Gloster n'est pas en noir et écarlate et le
-dénouement des _Joyeuses Commères de Windsor_ roule sur la couleur de
-la robe d'Anne Page.
-
-Quant aux déguisements qu'emploie Shakespeare, les exemples en sont
-presque innombrables. Posthumus cache sa passion sous la défroque d'un
-paysan, et Edgar son orgueil sous les haillons d'un idiot; Portia porte
-l'habillement d'un homme de loi et Rosalinde est vêtue «en tous points
-comme un homme»; le porte-manteau de Pisanio fait d'Imogène le jeune
-Fidèle; Jessica s'enfuit de la maison paternelle, déguisée en jeune
-garçon et Julia lie ses cheveux blonds en fantastiques nœuds d'amour
-et revêt les chausses et le pourpoint; Henry VIII fait en berger la
-cour à sa dame et Roméo en pèlerin; le prince Hal et Poins paraissent
-d'abord en voleurs de grands chemins, vêtus de bougran, puis en tablier
-blanc et pourpoint de cuir, comme garçons de taverne; quant à Falstaff,
-n'est-il pas tour à tour un coureur de routes, une vieille femme, Herne
-le Chasseur et un paquet de linge allant à la buanderie?
-
-Les cas où le costume est employé pour intensifier la situation
-dramatique ne sont pas moins nombreux. Après le meurtre de Duncan,
-Macbeth apparaît en peignoir de nuit, comme s'il venait de s'éveiller;
-Timon termine en haillons le rôle qu'il a commencé dans la splendeur;
-Richard flatte les citoyens de Londres, couvert d'une méchante armure
-usée, et dès qu'il s'est avancé dans le sang jusqu'au trône, marche
-dans les rues, la couronne au front, et portant le saint Georges et
-la Jarretière; le point culminant de _la Tempête_ est atteint quand
-Prospéro, rejetant sa robe d'enchanteur, envoie Ariel chercher son
-chapeau et sa rapière, et se révèle comme le Grand Duc italien; le
-spectre lui-même, dans _Hamlet_, change son vêtement mystique pour
-produire différents effets; quant à Juliette, un moderne faiseur de
-pièces l'aurait probablement couchée dans son linceul et la scène n'eut
-été qu'une scène d'horreur, mais Shakespeare la pare de riches et
-somptueux vêtements dont la beauté fait du caveau «une salle de fête
-illuminée», change la tombe en chambre nuptiale et donne le mot et le
-thème du discours de Roméo sur la Beauté triomphant de la Mort.
-
-Les plus menus détails de toilette, tels que la couleur des bas d'un
-majordome, le dessin sur le mouchoir d'une épouse, la manche d'un jeune
-soldat, et les chapeaux d'une femme à la mode deviennent entre les
-mains de Shakespeare des points d'une réelle importance dramatique et
-par quelques-uns même l'action de la pièce est établie d'une manière
-absolue. Beaucoup d'autres dramaturges se sont servi du costume comme
-méthode d'expression directe, aux yeux des spectateurs, du caractère
-d'une personne dès son entrée en scène, quoique moins brillamment que
-Shakespeare le fit dans le cas du dandy Parolles dont le vêtement,
-soit dit en passant, ne peut être compris que par un archéologue. La
-plaisanterie d'un maître et de son serviteur échangeant leur cotte
-en présence du public, de matelots naufragés se chamaillant pour le
-partage d'un lot de beaux vêtements, d'un chaudronnier qu'on habille
-en duc pendant qu'il est ivre, peuvent être considérés comme une
-partie de ce grand rôle que le costume a toujours joué dans la comédie
-depuis Aristophane jusqu'à M. Gilbert, mais personne n'a tiré comme
-Shakespeare des simples détails d'habillement et de parure une telle
-ironie de contrastes, un effet aussi immédiat et aussi tragique, une
-telle pitié et un tel pathétique. Armé de pied en cap, le roi mort
-s'avance majestueusement sur les remparts d'Elseneur parce que tout
-n'est pas bien au Danemark; le caban juif de Shylock fait partie de la
-flétrissure sous laquelle souffre cette nature blessée et amère; Arthur
-plaidant pour sa vie ne peut trouver de meilleurs arguments que de
-parler du mouchoir donné par lui à Herbert:
-
- Avez-vous le cœur? Quand votre tête vous faisait mal,
- j'ai noué autour de votre front mon mouchoir,
- (le meilleur que j'avais; une princesse l'avait fait pour moi),
- et je ne vous l'ai jamais redemandé.
-
-La serviette, tachée du sang d'Orlando, donne la première note sombre
-dans cette exquise idylle sylvestre et nous montre la profondeur de
-sentiment qui se cache sous l'esprit capricieux et le badinage obstiné
-de Rosalinde.
-
- La nuit dernière, il était sur mon bras; je l'ai baisé;
- j'espère qu'il n'a pas été dire à mon seigneur
- que j'en embrasse d'autres que lui,
-
-dit Imogène, plaisantant sur la perte du bracelet déjà en route vers
-Rome pour lui voler la foi de son époux; le Petit Prince, se rendant à
-la Tour, joue avec la dague que son oncle porte à sa ceinture; Duncan
-envoie une bague à Lady Macbeth la nuit où on doit le tuer, et l'anneau
-de Portia change la tragédie du marchand en une comédie d'épouse. York,
-le grand rebelle, meurt avec une couronne en papier sur la tête. Le
-vêtement noir d'Hamlet est une sorte de leit-motiv de couleur dans la
-pièce, comme le deuil de Chimène, dans _le Cid_, et le passage le plus
-émouvant du discours d'Antoine est la présentation du manteau de César:
-
- Je me souviens
- de la première fois que le mit César.
- C'était un soir d'été, dans sa tente,
- le soir du jour où il avait vaincu les Nerviens...
- Regardez, cet endroit fut traversé par le poignard de Cassius;
- voyez quelle déchirure a faite l'envieux Casca:
- c'est ici qu'entra le poignard de son bien-aimé Brutus...
-
- Braves gens, quoi? vous pleurez et vous ne voyez encore
- que le vêtement déchiré de notre César!
-
-Les fleurs qu'Ophélie porte avec elle, dans sa folie, sont aussi
-pathétiques que les violettes qui fleurissent sur une tombe; l'effet
-que produit la course errante de Lear sur la bruyère est intensifié
-au delà de toute expression par son accoutrement fantastique et quand
-Cloten, blessé par le reproche de cette comparaison que sa sœur tire du
-vêtement de son époux, s'enveloppe dans ce vêtement même pour commettre
-sur elle son action honteuse, nous sentons qu'il n'y a rien dans tout
-le réalisme moderne, rien, même dans _Thérèse Raquin_, ce chef-d'œuvre
-d'horreur, qui pour la signification terrible et tragique puisse être
-comparé avec cette scène étrange de _Cymbeline_.
-
-Dans le dialogue aussi, quelques-uns des passages les plus frappants,
-sont ceux suggérés par le costume:
-
- Penses-tu, dit Rosalinde, que, bien qu'habillée en homme,
- j'aie, dans mon naturel, un pourpoint et des chausses?
-
-Et Constance:
-
- Le chagrin remplit la place de mon enfant absent,
- il gonfle de sa forme ses vêtements vides.
-
-et le bref cri aigu d'Elisabeth:
-
- Ah! coupez mes lacets!
-
-Voilà quelques-uns des nombreux exemples qu'on pourrait citer. Un
-des plus beaux effets que j'aie jamais vus sur la scène était quand
-Salvini, au dernier acte de _Lear_, arrachant la plume du chapeau de
-Kent, la posait sur les lèvres de Cordélia quand il en vient à ce vers:
-
- Cette plume bouge; elle vit!
-
-M. Booth, dont le Lear avait tant de nobles qualités de passion,
-enlevait, je m'en souviens, pour le même geste, un peu de duvet à son
-hermine archéologiquement incorrecte, mais le plus bel effet était
-celui de Salvini aussi bien que le plus vrai. Et ceux qui virent
-M. Irving, au dernier acte de _Richard III_, n'ont pas, j'en suis
-sûr, oublié à quel point l'agonie et la terreur de son rêve étaient
-intensifiées par contraste avec le calme et le repos qui le précédaient
-et la diction de vers comme ceux-ci:
-
- Eh bien! ma visière est-elle plus commode
- et mon armure au complet a-t-elle été mise dans ma tente?
- Veille à ce que mes bois de lance soient solides et pas trop lourds.
-
-vers qui ont un double sens pour les spectateurs, rappelant les
-derniers mots dont la mère de Richard le poursuivait, tandis qu'il
-marchait vers Bosworth:
-
- Emporte donc avec toi ma plus lourde malédiction
- et qu'au jour de la bataille elle te fatigue davantage
- que la complète armure que tu portes.
-
-En ce qui concerne les ressources que Shakespeare avait à sa
-disposition, il faut remarquer que tandis qu'il se plaint plus d'une
-fois de la petitesse de la scène sur laquelle il devait représenter
-de grandes pièces historiques et du manque de décors qui l'oblige à
-retrancher de nombreux et utiles incidents de plein air, il écrit
-toujours en dramaturge ayant à sa disposition un magasin d'habillements
-des mieux fournis et pouvant compter sur le soin scrupuleux des acteurs
-à se bien costumer. Il est difficile, même aujourd'hui, de représenter
-une pièce comme la _Comédie des erreurs_, et c'est au pittoresque
-hasard qui voulut que le frère de Miss Ellen Terry lui ressemblât, que
-nous devons d'avoir vu la _Douzième nuit_ jouée comme il le faut. En
-vérité, pour mettre n'importe quelle pièce de Shakespeare à la scène,
-absolument comme il le désirait lui-même, il faut faire appel au
-service d'un bon régisseur, d'un habile fabricant de perruques, d'un
-costumier ayant le sens de la couleur et la connaissance des tissus,
-d'un maître en l'art de se grimer, d'un maître d'armes, d'un maître de
-danse et d'un artiste pour diriger personnellement tout l'ensemble. Car
-il prend toujours le plus grand soin de nous indiquer le costume et
-l'aspect de chaque personnage. «Racine abhorre la réalité, dit quelque
-part Auguste Vacquerie, il ne daigne pas s'occuper de son costume. Si
-l'on s'en rapportait aux indications du poète, Agamemnon serait vêtu
-d'un sceptre et Achille d'une épée.» Mais avec Shakespeare, il en
-est bien autrement. Il nous donne des indications sur les costumes
-de Perdita, de Florizel, d'Autolycus, des Sorcières dans _Macbeth_
-et de l'apothicaire dans _Roméo et Juliette_, plusieurs descriptions
-minutieuses de son chevalier obèse et un compte rendu détaillé du
-costume extraordinaire dans lequel Petruchio doit se marier. Rosalinde,
-nous dit-il, est grande et doit porter une lance et une petite dague;
-Celia est plus petite et doit se teindre le visage en brun pour
-paraître halée par le soleil. Les enfants qui jouent les fées dans
-la forêt de Windsor doivent être vêtus en blanc et vert—compliment
-indirect à la Reine Elizabeth dont c'étaient les couleurs favorites—et
-les anges qui viennent vers Catherine, dans Kimbolton, ont des
-guirlandes vertes et des visières dorées. Bottom est vêtu d'étoffe
-grossière, Lysander se distingue d'Obéron parce qu'il porte un
-costume athénien et Launce a des trous à ses souliers. La duchesse de
-Gloucester se tient debout dans un drap blanc avec son époux en deuil
-à côté d'elle. Le costume bigarré du Fou, l'écarlate du Cardinal,
-et les lys de France brodés sur les cottes anglaises, tout cela est
-matière à plaisanterie et à sarcasme dans le dialogue. Nous connaissons
-les dessins de l'armure du Dauphin et de l'épée de la Pucelle, le
-cimier du casque de Warwick et la couleur du nez de Bardolph. Portia
-a des cheveux dorés, Phœbé des cheveux noirs, Orlando a des boucles
-châtain et la chevelure de Sir Andrew Aguecheek pend comme le lin
-sur une quenouille et ne frise pas du tout. Certains personnages sont
-vigoureux, d'autres chétifs; il en est de bossus; il en est qui sont
-blonds, d'autres bruns et certains doivent se noircir la figure. Lear a
-une barbe blanche, le père d'Hamlet, une grisonnante et Benedict doit
-raser la sienne au cours de la pièce. D'ailleurs, au sujet des barbes,
-Shakespeare est tout à fait minutieux; il nous indique les couleurs
-nombreuses et variées en usage et suggère aux acteurs de veiller à ce
-que les leurs soient toujours convenablement attachées. Il y a une
-danse de moissonneurs en chapeaux de paille de seigle et de rustres
-en vêtements poilus comme des satyres, un masque d'Amazone, un masque
-de Russe et un masque classique; plusieurs scènes immortelles sur un
-passereau dans une tête d'âne, une émeute à propos de la couleur d'un
-habit, que le Lord Maire de Londres doit apaiser, et une scène entre un
-mari furieux et la modiste de sa femme au sujet d'une manche tailladée.
-
-Quant aux métaphores que Shakespeare tire du costume, et aux aphorismes
-que celui-ci lui fait émettre, à ses attaques contre les modes de son
-temps, en particulier contre les dimensions ridicules des chapeaux
-féminins, aux nombreuses descriptions du _mundus muliebris_, depuis la
-chanson d'Autolycus dans le _Conte d'hiver_ jusqu'à la description de
-la robe de la Duchesse de Milan dans _Beaucoup de bruit pour rien_,
-leur nombre s'oppose à toute citation. Il serait bon cependant de
-rappeler que la Philosophie des Habits se trouve tout entière dans la
-scène de Lear avec Edgar—scène qui a l'avantage de la brièveté et du
-style sur la sagesse grotesque et la métaphysique un peu déclamatoire
-du _Sartor Resartus_. Mais de ce que j'ai déjà dit, ressort clairement,
-je crois, que Shakespeare s'intéressait beaucoup au costume. Je ne
-prétends pas qu'il s'y intéressait en ce sens superficiel d'où l'on
-a conclu, d'après sa connaissance des actes légaux et des narcisses,
-qu'il fut le Blackstone et le Paxton de l'époque d'Elizabeth, mais qu'à
-ses yeux le costume devait produire un effet immédiat sur le public
-et servir d'expression à certains types de personnages et qu'il était
-l'un des facteurs essentiels des moyens dont dispose un véritable
-illusionniste. Pour lui, en effet, le visage contrefait de Richard
-valait autant que la beauté de Juliette; il met la serge du prolétaire
-à côté de la soie du seigneur et ne voit que les effets scéniques que
-l'on peut tirer de l'un et de l'autre; il goûte autant de plaisir avec
-Caliban qu'avec Ariel, avec des haillons qu'avec des habits dorés et
-reconnaît la beauté artistique de la laideur.
-
-La difficulté qu'éprouva Ducis dans sa traduction d'Othello à cause
-de l'importance donnée à un objet aussi vulgaire qu'un mouchoir et
-son essai d'en atténuer la grossièreté en faisant répéter au Maure:
-«Le bandeau! le bandeau!» pourrait être prise comme exemple de la
-différence entre _la tragédie philosophique_ et le drame de la vie
-réelle, et l'introduction pour la première fois du mot _mouchoir_ au
-Théâtre Français fut une date dans ce mouvement Romantico-réaliste
-dont Hugo est le père et M. Zola l'_enfant terrible_, de même que le
-classicisme du début de ce siècle fut accentué par le refus de Talma
-de jouer plus longtemps les héros grecs en perruques poudrées, un
-des nombreux exemples de ce désir d'exactitude archéologique dans le
-costume qui a distingué les grands acteurs de notre époque.
-
-En critiquant l'importance donnée à l'argent dans la _Comédie humaine_,
-Théophile Gautier dit que Balzac peut se poser comme l'inventeur d'un
-nouveau héros dans la fiction, _le héros métallique_. On peut dire
-de Shakespeare qu'il fut le premier à voir la valeur dramatique des
-pourpoints et qu'un summum d'effets peut dépendre d'une crinoline.
-
-L'incendie du Globe-Théâtre—événement dû, soit dit en passant, aux
-résultats de la passion pour l'illusion scénique qui distinguait
-la direction de Shakespeare—nous a malheureusement privés d'un
-grand nombre de documents importants, mais dans l'inventaire, qui
-existe encore, du magasin de costumes d'un théâtre de Londres au
-temps de Shakespeare, on voit mentionnés des costumes particuliers
-pour cardinaux, bergers, rois, paillasses, moines et bouffons; des
-cottes vertes pour les hommes de Robin Hood et une robe verte pour
-Maid Marian; un pourpoint blanc et or pour Henri V et une robe pour
-Longshanks; en outre, des surplis, des chapes, des robes de damas,
-des robes de drap d'or et de drap d'argent, des robes de taffetas, de
-calicot, des cottes de velours, de satin, de ratine, des justaucorps
-de cuir jaune et de cuir noir, des costumes rouges, des costumes gris,
-des costumes de Pierrot français, une robe «pour se rendre invisible»
-qui semble au prix de trois livres dix shillings bien peu dispendieuse
-et quatre incomparables vertugadins, toutes choses qui témoignent du
-désir de donner à chaque personnage un costume approprié. On y trouve
-également inscrits: des costumes espagnols, maures et danois, des
-casques, des lances, des boucliers peints, des couronnes impériales
-et des tiares de papes, aussi bien que des costumes pour janissaires
-turcs, pour sénateurs Romains et pour tous les dieux et déesses de
-l'Olympe, ce qui démontre de la part du directeur du théâtre de grandes
-recherches archéologiques. Il est vrai qu'il est fait mention d'un
-corsage pour Eve, mais probablement la _donnée_ de la pièce était après
-la Chute.
-
-En vérité, quiconque veut bien examiner l'époque de Shakespeare verra
-que l'archéologie fut l'un de ses traits caractéristiques. Après cette
-résurrection des formes classiques d'architecture qui fut un des
-signes de la Renaissance et l'impression, à Venise et ailleurs, des
-chefs-d'œuvre des littératures grecque et latine, survint naturellement
-un intérêt pour la décoration et le costume du monde antique. Et ce
-ne fut pas pour le savoir qu'ils en pouvaient tirer, mais plutôt pour
-la beauté qu'ils pouvaient créer, que les artistes étudiaient ces
-choses. Les curieux objets que des fouilles apportaient constamment
-à la lumière ne tombaient pas en poussière dans un musée pour la
-contemplation d'un conservateur blasé et l'_ennui_ d'un policeman que
-l'absence de tout crime fait bâiller. Ils servaient de motifs à la
-production d'un nouvel art qui n'était pas seulement beau, mais encore
-étrange.
-
-Infessura nous raconte qu'en 1485 des ouvriers creusant la voie
-Appienne rencontrèrent un ancien sarcophage romain avec cette
-inscription: «Julia, fille de Claudius». En ouvrant le coffre, ils
-trouvèrent dans ses flancs de marbre le corps d'une belle jeune
-fille d'environ quinze ans, préservé par un embaumement habile de la
-corruption et de la ruine du temps. Ses yeux étaient entr'ouverts, sa
-chevelure ondulait autour d'elle en boucles d'or et la fleur de la
-jeunesse n'avait pas encore quitté ses lèvres et ses joues. Portée
-au Capitole, elle devint aussitôt l'objet d'un nouveau culte, et de
-tous les coins de la cité, des pèlerins vinrent en foule pour adorer
-la châsse merveilleuse jusqu'à ce que le Pape, craignant que ceux
-qui avaient trouvé le secret de la beauté dans une tombe païenne,
-n'oublient quel secret contenait le sépulcre grossier et taillé dans le
-roc de Judée, eut fait emporter le corps que l'on enterra nuitamment.
-Si même elle est une légende, cette histoire a du moins la valeur de
-nous montrer l'attitude de la Renaissance vis-à-vis du monde antique.
-L'archéologie n'était pas pour eux une science d'antiquaires. C'était
-un moyen de rendre à la sèche poussière de l'antiquité le souffle même
-et la beauté de la vie et de remplir du vin nouveau du romantisme
-des formes qui autrement eussent été vieilles et décrépites. Depuis
-la chaire de Niccola Pisano jusqu'au «Triomphe de César» de Mantegna
-et au service que Cellini dessina pour le roi François, on peut
-suivre l'influence de cet esprit; il ne se bornait pas seulement aux
-arts immobiles—les arts du mouvement arrêté—mais son influence
-se voyait aussi dans les grandes mascarades grecques ou romaines,
-constant amusement des cours joyeuses de l'époque et dans ces pompes
-et processions publiques par lesquelles les citoyens des grandes
-villes commerçantes venaient saluer les princes qui les visitaient;
-spectacles, soit dit en passant, auxquels on accordait une telle
-importance, qu'on les reproduisit en de grandes estampes, ce qui prouve
-l'intérêt général que l'on prenait alors à ces sortes de choses.
-
-Et cet usage de l'archéologie dans les spectacles, bien loin de
-provenir d'un excès de pédantisme, est à tous les points de vue
-légitime et beau; car la scène est non seulement le lieu de réunion
-de tous les arts, mais elle est aussi le retour de l'art à la vie.
-Parfois, dans un roman archéologique, l'emploi de termes étranges
-et tombés en désuétude semble cacher la réalité sous l'érudition et
-j'ose dire qu'un grand nombre des lecteurs de _Notre-Dame de Paris_
-ont été très embarrassés à propos du sens d'expressions telles que la
-_casaque à mahoitres_, _les voulgiers_, _le gallimard taché d'encre_,
-les _craaquiniers_ et le reste; mais à la scène, quelle différence!
-Le monde ancien s'éveille de son sommeil et l'histoire se déroule
-comme un spectacle devant nos yeux, sans nous obliger à recourir à
-un dictionnaire ou à une encyclopédie pour que notre plaisir soit
-parfait. Il n'est vraiment d'aucune nécessité que le public connaisse
-les autorités présidant à la mise en scène d'aucune pièce. Avec des
-matériaux qui sont probablement très peu familiers à la majorité des
-gens, tels par exemple que le disque de Théodore, M. E. W. Godwin, l'un
-des esprits les plus artistes de l'Angleterre en ce siècle, a créé la
-beauté merveilleuse du premier acte de _Claudien_ et nous a montré la
-vie de Byzance au quatrième siècle non par une morne conférence et une
-masse de figurines noires, non par un roman nécessitant un glossaire,
-mais par la représentation visible de toute la gloire de cette grande
-ville. Et tandis que les costumes étaient authentiques jusque dans les
-plus petits détails de couleur et de dessin, ceux-ci ne se voyaient pas
-accorder l'importance anormale qu'on doit nécessairement leur donner
-dans une conférence fragmentée, mais étaient subordonnés aux règles de
-la composition soutenue et à l'unité de l'effet artistique.
-
-M. Symonds parlant de cette grande peinture de Mantegna qui se trouve
-maintenant à Hampton-Court, dit que l'artiste a transposé un motif
-d'antiquaire en un thème pour mélodies de lignes. On pourrait en toute
-justice dire la même chose de la mise en scène de M. Godwin. Seuls
-les sots la taxeraient de pédantisme, et ceux aussi qui ne savent ni
-regarder ni écouter diraient que la passion d'une pièce est détruite
-par sa couleur. C'était en réalité une mise en scène, non seulement
-parfaite en son pittoresque, mais aussi absolument dramatique, rendant
-inutiles les descriptions fastidieuses et nous montrant, par la couleur
-et le caractère du costume de _Claudien_ et de ceux de sa suite,
-la nature et la vie tout entière de l'homme, aussi bien l'école de
-philosophie à laquelle il était attaché que les chevaux qu'il montait
-sur la piste.
-
-D'ailleurs l'archéologie n'a vraiment de charme que lorsqu'on la
-transpose en une forme d'art. Je ne voudrais pas déprécier les
-services d'érudits laborieux, mais je crois que l'usage fait par Keats
-du Dictionnaire de Lemprière est pour nous d'une valeur beaucoup
-plus grande que le travail du professeur Max Müller traitant la
-même mythologie comme une maladie du langage. Plutôt _Endymion_ que
-n'importe quelle théorie même sensée ou, comme dans le cas présent,
-insensée, d'une épidémie parmi les adjectifs! Et qui ne sent que la
-plus grande gloire du livre de Piranèse est qu'il suggéra à Keats son
-«Ode sur une urne grecque»? L'art, et l'art seul, peut rendre belle
-l'archéologie et l'art théâtral peut en faire un emploi plus direct
-et plus vivant, car il peut combiner, en une représentation exquise,
-l'illusion de la vie réelle et la merveille du monde irréel. Mais le
-seizième siècle ne fut pas seulement l'époque de Vitruve, il fut aussi
-l'époque de Vecellio. Chaque nation semble s'être intéressée tout à
-coup aux costumes de ses voisins. L'Europe se mit à examiner ses habits
-et le nombre de livres publiés sur les costumes nationaux est tout à
-fait extraordinaire. Au début du siècle, la _Chronique de Nuremberg_,
-avec ses deux mille gravures, atteignit sa cinquième édition et,
-avant la fin du même siècle, dix-sept éditions furent publiées de la
-_Cosmographie_ de Munster. Outre ces deux livres, il y eut aussi les
-œuvres de Michaël Colyns, de Hans Weygel, d'Amman et de Vecellio, tous
-bien illustrés, quelques dessins dans Vecellio étant probablement du
-Titien.
-
-Mais ce n'était pas seulement des livres et des traités qu'on
-en acquérait la connaissance. L'habitude croissante des voyages
-en pays étrangers, les relations commerciales s'augmentant entre
-pays et la fréquence de missions diplomatiques donnaient à chaque
-nation des occasions nombreuses d'étudier les formes diverses du
-costume contemporain. Après le départ d'Angleterre, par exemple, des
-ambassadeurs du Tsar, du sultan et du prince du Maroc, Henri VIII et
-ses amis donnèrent plusieurs bals masqués dans l'étrange parure de
-leurs visiteurs. Plus tard Londres vit, trop souvent peut-être, la
-sombre splendeur de la Cour espagnole et vers Elizabeth vinrent des
-envoyés de tous les pays dont les costumes, nous apprend Shakespeare,
-eurent une influence importante sur ceux d'Angleterre.
-
-Et l'intérêt ne se borna pas seulement au vêtement classique ou à
-celui des nations étrangères; il y eut aussi de nombreuses recherches,
-surtout par les gens de théâtre, à propos des anciens costumes de
-l'Angleterre elle-même, et quand Shakespeare, dans le prologue d'une
-de ses pièces, exprime son regret de ne pouvoir produire des casques
-de l'époque, il parle en directeur et non simplement en poète du temps
-d'Elisabeth. A Cambridge par exemple, une représentation de _Richard
-III_ fut donnée de son temps, dans laquelle les acteurs furent revêtus
-d'habits de l'époque pris à la Tour dans la grande collection des
-costumes historiques toujours ouverte aux directeurs de théâtre et
-parfois mise à leur disposition. Je ne puis m'empêcher de croire que
-cette représentation a dû être beaucoup plus artistique au point de
-vue du costume que celle donnée par Garrick d'une pièce de Shakespeare
-sur le même sujet où il parut lui-même dans un indescriptible costume
-de fantaisie, tous les autres acteurs portant le costume du temps de
-Georges III, Richmond se faisant surtout beaucoup admirer sous un
-uniforme de jeune garde.
-
-Quelle est, en effet, l'utilité pour la scène de cette archéologie,
-objet d'une terreur si singulière pour les critiques, si ce n'est
-qu'elle seule peut nous donner l'architecture et l'apparat qui
-conviennent à l'époque où l'action se passe? Elle nous met à même
-de voir un Grec vêtu vraiment comme un Grec et un Italien comme un
-Italien; de jouir des arcades de Venise et des balcons de Vérone et,
-si la pièce a trait à l'une des grandes ères de l'histoire de notre
-pays, de contempler l'époque sous sa véritable parure et le roi sous
-l'habit qu'il portait de son vivant. Et je me demande, en passant, ce
-que Lord Lytton aurait dit, il y a quelque temps, au Princess Theatre,
-si le rideau s'était levé sur le «Brutus» de son père, se reposant dans
-une chaise de la Reine Anne, coiffé d'une perruque flottante et vêtu
-d'un peignoir à fleurs, costume que l'on regardait au siècle dernier
-comme spécialement approprié à un ancien Romain! Car, en ces heureux
-jours du drame, nulle archéologie ne troublait la scène ou ne désolait
-les critiques, et nos grands-pères inartistes se tenaient, paisibles,
-dans une suffocante atmosphère d'anachronismes, et voyaient, avec la
-béate complaisance de l'âge de prose, un Iachimo en poudre, avec des
-mouches, un Lear en manchettes de dentelle et une Lady Macbeth avec
-une large crinoline. J'admets que l'on attaque l'archéologie pour son
-réalisme excessif, mais l'attaquer comme pédantesque me semble tout à
-fait hors de mesure. D'ailleurs, l'attaquer pour une raison quelconque
-est une sottise; il serait tout aussi bien de parler de l'équateur
-avec irrespect. L'archéologie, étant une science, n'est ni bonne ni
-mauvaise; elle est un fait, simplement. Sa valeur dépend tout entière
-de la façon dont on l'emploie et cet emploi est de la compétence de
-l'artiste et de l'artiste seul. Nous nous adressons à l'archéologue
-pour les matériaux, à l'artiste pour la méthode.
-
-En dessinant les décors et les costumes pour n'importe quelle pièce de
-Shakespeare, l'artiste doit tout d'abord établir quelle date convient
-au drame. Celle-ci doit être déterminée par l'esprit général de la
-pièce plutôt que par les allusions historiques qui peuvent s'y trouver.
-La plupart des _Hamlets_ que j'ai vus étaient situés en une époque trop
-ancienne. _Hamlet_ est essentiellement un élève de la Renaissance du
-Savoir et si l'allusion faite à l'invasion récente de l'Angleterre
-par les Danois le recule au neuvième siècle, l'usage des fleurets lui
-donne une date beaucoup plus récente. Quoi qu'il en soit, la date étant
-fixée, l'archéologue doit nous fournir les faits que l'artiste doit
-transformer en effets.
-
-On a dit que les anachronismes de ses pièces montrent que Shakespeare
-dédaignait l'exactitude historique et l'on a attaché une grande
-importance à la maladroite citation d'Aristote faite par Hector.
-D'autre part, les anachronismes sont en réalité peu nombreux et peu
-importants et si l'attention de Shakespeare avait été attirée sur eux
-par un confrère artiste, il les eût probablement corrigés. Car s'ils ne
-sont pas tout à fait des taches, ils ne constituent certainement pas
-les grandes beautés de son œuvre, ou du moins s'ils les constituent,
-leur charme anachronique ne peut être mis en valeur que si la pièce
-est montée exactement et d'accord avec la date qui lui convient. En
-considérant les pièces de Shakespeare dans leur ensemble, ce qui est
-véritablement remarquable c'est leur extraordinaire fidélité vis-à-vis
-des personnages et des intrigues. Un grand nombre de ses _dramatis
-personæ_ sont des gens qui ont réellement existé et quelques-uns
-d'entre eux avaient pu être vus dans la vie réelle par une partie de
-ses spectateurs. La plus violente attaque, en effet, dont Shakespeare
-fut l'objet de son temps fut sa prétendue caricature de Lord Cobham.
-Quant à ses intrigues, Shakespeare les tire constamment, soit de
-l'histoire authentique, soit des anciennes ballades et traditions
-qui servaient d'histoire au public du temps d'Elisabeth et que même
-aujourd'hui aucun historien scientifique ne pourrait écarter comme
-absolument inexactes. Et non seulement il choisit le fait au lieu de la
-fantaisie comme base d'une grande partie de son œuvre imaginative, mais
-il donne toujours à chaque pièce le caractère général, l'atmosphère
-sociale en un mot de l'époque dont il s'agit. Comme il reconnaît la
-stupidité pour l'un des traits caractéristiques permanents de toute
-civilisation européenne, il ne voit pas de différence entre une
-populace de Londres de son temps et une populace romaine des temps
-païens, entre un sot guetteur de Messine et un sot juge de paix de
-Windsor. Mais quand il s'occupe de plus hauts caractères, de ces
-exceptions de chaque époque, si belles qu'elles en deviennent les
-types, il leur donne absolument la marque et le sceau de leur temps.
-Virgilia est une de ces épouses romaines sur la tombe desquelles on
-écrivait: «Domi mansit, lanam fecit», aussi certainement que Juliette
-est la jeune fille romantique de la Renaissance. Il est d'une même
-exactitude en ce qui concerne les caractéristiques de race. Hamlet
-a toute l'imagination et l'irrésolution des nations du Nord et la
-princesse Catherine est aussi française que l'héroïne de _Divorçons_.
-Henri V est un pur Anglais et Othello un véritable Maure.
-
-Et quand Shakespeare s'occupe de l'histoire d'Angleterre du XIV^e au
-XVI^e siècle, il est merveilleux de voir le soin qu'il prend d'une
-parfaite exactitude; il suit en effet Holinshed, avec une curieuse
-fidélité. Les guerres incessantes entre la France et l'Angleterre sont
-décrites par lui avec une extraordinaire précision; il va jusqu'à
-donner les noms des villes assiégées, les ports de débarquement et
-d'embarquement, les lieux et les dates des batailles, les titres des
-commandants des deux pays et les listes des tués et des blessés. A
-propos des guerres civiles des _Roses_, nous avons de lui nombre de
-généalogies minutieuses des sept fils d'Edouard III; les prétentions
-au trône des Maisons rivales d'York et de Lancastre sont discutées
-tout au long, et si l'aristocratie anglaise ne lit pas Shakespeare
-comme poète, elle devrait certainement le lire comme une sorte de
-«Peerage» ancien. Il est à peine un seul titre dans la Chambre Haute,
-à l'exception bien entendu des titres sans intérêt pris par les lords
-légistes, qui n'apparaissent dans Shakespeare avec de nombreux détails
-dignes ou non de foi sur l'histoire de la famille. S'il était vraiment
-nécessaire que les enfants des écoles connaissent tout ce qui a trait
-aux guerres des Roses, ils pourraient apprendre leurs leçons tout aussi
-bien dans Shakespeare que dans leur livre scolaire à un shilling et
-les apprendre, je n'ai pas besoin de le dire, d'une façon beaucoup plus
-agréable. Même au temps de Shakespeare, on reconnaissait à ses pièces
-cet avantage. «Les pièces historiques enseignent l'histoire à ceux qui
-ne peuvent la lire dans les chroniques» dit Heywood dans un traité sur
-la scène, et pourtant je suis sûr que les chroniques du XVI^e siècle
-étaient d'une lecture beaucoup plus charmante que les livres scolaires
-du XIX^e.
-
-Naturellement, la valeur esthétique des pièces de Shakespeare ne dépend
-en aucune façon des faits qui leur servent de thèmes, mais de leur
-Vérité et la Vérité est toujours indépendante des faits, les inventant
-ou les choisissant à plaisir. Mais l'emploi des faits par Shakespeare
-est une très intéressante partie de sa méthode de travail et nous
-montre son attitude vis-à-vis de la scène et ses rapports avec le grand
-art de l'illusion. Il eût été en vérité très surpris de voir ranger
-ses pièces parmi les «contes de fées» comme le fait Lord Lytton, car
-l'un de ses buts était de créer pour l'Angleterre un drame historique
-national qui traiterait d'incidents familiers au public et de héros qui
-vivaient dans la mémoire du peuple. Le patriotisme, est-il besoin de
-le dire, n'est pas une qualité nécessaire de l'art, mais il signifie
-pour l'artiste la substitution d'un sentiment universel à un sentiment
-individuel et pour le public la présentation d'une œuvre d'art sous
-une forme plus attrayante et populaire. Il est digne de remarque que
-les premiers et les derniers succès de Shakespeare furent des pièces
-historiques.
-
-On pourrait demander ce que tout cela peut avoir à faire avec
-l'attitude de Shakespeare vis-à-vis du costume. Je répondrais qu'un
-dramaturge qui appuie si fortement sur l'exactitude historique du fait
-devait accueillir l'exactitude historique du costume comme un très
-important accessoire à sa méthode d'illusions. Et je n'hésite pas à
-dire qu'il le fit. L'allusion aux casques du temps, dans le prologue de
-_Henri V_, peut être considérée comme fantaisiste, bien que Shakespeare
-ait dû voir souvent
-
- le casque même
- qui épouvantait l'air à Azincourt,
-
-là où il est encore suspendu dans l'ombre épaisse de Westminster Abbey,
-à côté de la selle de ce «suppôt de la renommée», et le bouclier
-bossué avec sa garniture de velours bleu en lambeaux et ses lys d'or
-fané; mais l'emploi de tabards militaires dans _Henri VI_ est de la
-pure archéologie car on n'en portait pas au seizième siècle et le
-propre tabard du Roi, je peux le mentionner, était encore suspendu
-au-dessus de sa tombe, au temps de Shakespeare, dans la chapelle de
-Saint-Georges, à Windsor. Car, jusqu'à l'époque du malheureux triomphe
-des Philistins en 1645, les chapelles et les cathédrales d'Angleterre
-furent les grands musées nationaux d'archéologie et l'on y gardait
-les armures et les costumes des héros de l'histoire anglaise. Bien
-des choses, évidemment, furent conservées à la Tour et même au temps
-d'Elizabeth, les touristes venaient là pour voir les curieuses reliques
-du passé, telles que l'énorme lance de Charles Brandon, qui fait encore
-aujourd'hui, je crois, l'admiration de nos visiteurs provinciaux;
-mais les cathédrales et les églises étaient, en général, choisies
-comme étant les reliquaires désignés pour recevoir les antiquités
-historiques. Canterbury peut encore nous montrer le casque du Prince
-Noir; Westminster, les robes de nos rois, et, dans le vieux Saint-Paul,
-la bannière même qui flotta sur le champ de bataille de Bosworth fut
-suspendue par Richmond.
-
-En somme, où que Shakespeare allât dans Londres, il voyait les
-habillements et les accessoires des temps passés et l'on ne peut douter
-qu'il n'en ait tiré parti. L'emploi de la lance et du bouclier, par
-exemple, dans le combat, si fréquent dans ses pièces, est tiré de
-l'archéologie et non des accoutrements militaires de son époque; et
-l'usage qu'il fait généralement de l'armure pour la bataille n'était
-pas un trait caractéristique de son temps où elle disparaissait
-rapidement devant les armes à feu. D'autre part, le cimier du casque de
-Warwick, auquel il est attaché tant d'importance dans _Henri VI_, est
-absolument correct dans une pièce se passant au XV^e siècle où l'on
-portait, en général, des cimiers, mais ne l'aurait pas été dans une
-pièce se passant au temps même de Shakespeare, alors que des plumes et
-des panaches les avaient remplacés, mode—il nous le dit lui-même dans
-_Henri VIII_—empruntée à la France.
-
-Pour les pièces historiques, nous pouvons donc être sûrs que l'on
-faisait usage de l'archéologie, et je suis certain qu'il en était de
-même pour les autres. L'apparition de Jupiter sur son aigle, la foudre
-en main, de Junon avec ses paons et d'Iris avec son arc multicolore,
-le masque d'Amazone et celui des cinq Illustres, tout cela peut être
-regardé comme archéologique, et la vision de Posthumus dans la prison
-de Sicilius Leonatus—«un vieillard, vêtu en guerrier, conduisant
-une matrone ancienne»—l'est clairement aussi. J'ai déjà parlé du
-«costume athénien» par lequel Lysander se distingue d'Oberon; mais un
-des exemples les plus marqués est celui du costume de Coriolan que
-Shakespeare va chercher directement dans Plutarque. Cet historien, dans
-sa Vie du grand Romain, nous parle de la guirlande de feuilles de chêne
-dont fut couronné Caius Marcius et de la sorte curieuse de vêtement
-avec lequel il dut, suivant l'ancienne mode, briguer les suffrages de
-ses électeurs; sur ces deux points, il entre en de longues recherches,
-examinant l'origine et la signification des vieilles coutumes.
-Shakespeare, un véritable artiste, accepte les faits de l'antiquaire
-et les transforme en effets dramatiques et pittoresques: la robe
-d'humilité, en effet, la «robe du loup» comme Shakespeare la nomme,
-est la note centrale de la pièce. Il y a d'autres cas que je pourrais
-citer, mais celui-ci suffit au but que je me propose et il rend évident
-qu'en montant une pièce avec les costumes exacts de l'époque, selon les
-meilleures autorités, nous nous conformons aux désirs et à la méthode
-de Shakespeare.
-
-Si même il n'en était pas ainsi, il n'y a pas plus de raison de
-continuer les imperfections que l'on suppose avoir caractérisé la
-mise en scène de Shakespeare que de faire jouer Juliette par un jeune
-homme ou d'abandonner l'avantage du décor changeant. Une grande œuvre
-d'art dramatique ne doit pas seulement exprimer la passion moderne au
-moyen de l'auteur, mais elle doit nous être présentée sous la forme la
-plus adaptée à l'esprit moderne. Racine donna ses pièces romaines en
-costume Louis XIV sur une scène encombrée de spectateurs, mais nous
-exigeons des conditions différentes pour jouir de son art. La parfaite
-exactitude de détail, pour produire l'illusion parfaite, nous est
-nécessaire. Il nous faut seulement prendre garde à ce que les détails
-n'usurpent pas la place principale, devant toujours être subordonnés
-au motif général de la pièce. Mais la subordination en art n'implique
-pas le dédain de la vérité; elle signifie la transformation du fait en
-effet et l'attribution à chaque détail de sa valeur relative:
-
- Les petits détails d'histoire et de vie domestique (dit Hugo) doivent
- être scrupuleusement étudiés et reproduits par le poète, mais
- uniquement comme des moyens d'accroître la réalité de l'ensemble, et
- de faire pénétrer jusque dans les coins les plus obscurs de l'œuvre
- cette vie générale et puissante au milieu de laquelle les personnages
- sont plus vrais, et les catastrophes, par conséquent, plus poignantes.
- Tout doit être subordonné à ce but. L'Homme sur le premier plan, le
- reste au fond.
-
-Le passage est intéressant, venant du premier grand dramaturge
-français qui employa l'archéologie à la scène et dont les pièces,
-bien qu'absolument correctes dans les détails, sont connues de tous
-pour leur passion, non pour leur pédantisme—pour leur vie, non pour
-leur science. Il est vrai qu'il a fait certaines concessions quand il
-s'agissait de l'emploi d'expressions curieuses ou étranges. Ruy Blas
-parle de M. de Priégo, comme d'un «sujet du roi» au lieu d'un «noble
-du roi», et Angelo Malipieri parle de «la croix rouge» au lieu de «la
-croix de gueules». Mais ce sont là des concessions faites au public
-ou plutôt à une partie du public. «J'en offre ici toutes mes excuses
-aux spectateurs intelligents, dit-il en note dans une de ses pièces;
-espérons qu'un jour un seigneur vénitien pourra dire tout bonnement,
-sans péril, son blason sur le théâtre. C'est un progrès qui viendra.»
-Et, bien que la description de l'écusson ne soit pas rédigée en termes
-précis, cependant l'écusson lui-même était d'une rigoureuse exactitude.
-On peut dire, bien entendu, que le public ne remarque point ces
-choses-là; mais il faut d'un autre côté se souvenir que l'art n'a pas
-d'autre but que sa propre perfection, qu'il ne marche que d'accord
-avec ses propres lois, et que la pièce décrite par Hamlet comme étant
-lettre morte pour la majorité est celle qu'il loue hautement. Du
-reste, le public a subi une transformation, en Angleterre du moins. Il
-apprécie bien plus la beauté aujourd'hui qu'il y a quelques années,
-et bien qu'il ne soit pas familier avec les autorités et les données
-archéologiques de ce qui lui est montré, il goûte cependant le charme
-du spectacle offert. Et ceci est l'important. Il est mieux de prendre
-plaisir à une rose que de mettre sa racine sous un microscope.
-
-L'exactitude archéologique est simplement une condition de l'illusion
-scénique, elle n'en constitue pas la qualité. Et la proposition de Lord
-Lytton que les costumes soient beaux, simplement, sans être exacts,
-est basée sur une compréhension erronée de la nature du costume et
-de sa valeur sur la scène. Cette valeur est double, pittoresque et
-dramatique; la première dépend de la couleur du vêtement; la seconde de
-son dessin et de son caractère. Mais ces deux valeurs s'entremêlent
-à un tel point que partout où de nos jours on a dédaigné l'exactitude
-historique et où les divers costumes d'une pièce ont été pris à des
-époques différentes, le résultat a été que la scène est devenue ce
-chaos de costumes, cette caricature des siècles, le Bal masqué, pour
-la ruine totale de tout effet dramatique et pittoresque. Les habits
-d'une époque ne s'harmonisent pas artistiquement avec les habits d'une
-autre et, au point de vue dramatique, embrouiller les costumes c'est
-embrouiller la pièce. Le costume est un produit, une évolution et un
-signe important, le plus important peut-être, des mœurs, des coutumes
-et du mode de vie de chaque siècle. L'aversion puritaine pour la
-couleur, l'ornement et la grâce dans l'habillement fut une partie de la
-grande révolte des classes moyennes au XVII^e siècle contre la Beauté.
-Un historien qui négligerait ce trait, nous donnerait de l'époque
-un tableau très inexact et un dramaturge qui ne s'en servirait pas,
-perdrait un élément essentiel à la production d'un effet d'illusion.
-L'effémination du costume qui caractérisa le règne de Richard était un
-thème constant pour les auteurs contemporains. Shakespeare, écrivant
-200 ans plus tard, fait du goût passionné du roi pour les habits
-éclatants et pour les modes étrangères un trait particulier de la
-pièce, depuis les reproches de Jean de Gaunt jusqu'au discours même de
-Richard au troisième acte sur sa déposition du trône. Et il me semble
-certain, d'après le discours de York, qu'il examina la tombe de Richard
-à Westminster Abbey:
-
- «Voyez, le roi Richard lui-même apparaît,
- comme apparaît, rougissant, le soleil mécontent
- hors du portrait enflammé de l'Orient
- quand il aperçoit les nuages envieux
- s'efforçant d'obscurcir sa gloire».
-
-Car nous pouvons encore discerner sur la robe du roi, son symbole
-favori: le soleil sortant d'un nuage. En somme, à chaque époque, les
-conditions sociales sont si bien mises en exemple par le costume,
-que représenter une pièce du XVI^e siècle en habits du XIV^e, ou
-_vice-versa_, ferait que l'action semblerait sans réalité, puisqu'elle
-serait sans vérité. Et si précieuse qu'elle soit comme effet scénique,
-la plus haute beauté ne va pas seulement de pair avec l'exactitude
-absolue de détail, mais elle en dépend en réalité. Inventer un costume
-entièrement nouveau est presque impossible, sauf dans le burlesque
-et l'extravagant, et quant à combiner les costumes des différents
-siècles en un seul, l'expérience serait dangereuse et l'on pourrait
-recueillir l'opinion de Shakespeare sur la valeur artistique d'un
-mélange aussi hétéroclite, dans son incessante satire sur les dandys
-du temps d'Elizabeth qui se croyaient bien habillés parce que leur
-pourpoint venait d'Italie, leur chapeau d'Allemagne et leurs bas de
-France. Il faut noter que les scènes les plus charmantes représentées
-dans le théâtre, sont celles que caractérise une exactitude parfaite,
-telles que les reprises de pièces du XVIII^e siècle par M. et M^{me}
-Bancroft, la superbe représentation de _Beaucoup de bruit pour rien_
-par M. Irving et le _Claudien_ de M. Barrett. D'ailleurs, et c'est ici
-peut-être la réponse la plus complète à la théorie de Lord Lytton, on
-doit se souvenir que ce n'est ni dans le costume, ni dans le dialogue
-que réside la beauté, but principal du dramaturge. Le véritable
-dramaturge vise d'abord à ce qui est caractéristique et ne désire pas
-plus que ses personnages soient parés de beaux costumes, qu'il ne les
-désire avec de belles natures ou parlant un bel anglais. Le véritable
-dramaturge, en effet, nous montre la vie dans les conditions de l'art
-et non pas l'art sous la forme de la vie. Le vêtement grec fut le
-plus beau qu'ait jamais vu le monde, et le vêtement anglais du siècle
-dernier un des plus monstrueux; nous ne pouvons cependant costumer
-les personnages d'une pièce de Sheridan comme ceux d'une pièce de
-Sophocle. Car, ainsi que le dit Polonius en son excellent discours, un
-discours auquel, je suis heureux de le dire, je dois beaucoup: une des
-premières qualités de l'habillement est son expression. Et le style
-affecté du vêtement au dernier siècle fut la caractéristique naturelle
-d'une société aux manières et à la conversation affectées, une
-caractéristique que le dramaturge réaliste appréciera jusqu'aux détails
-les plus minutieusement exacts et dont il ne peut puiser les matériaux
-que dans l'archéologie.
-
-Mais il ne suffit pas qu'un vêtement soit exact, il le faut aussi
-approprié à la taille et à l'aspect de l'acteur et à sa condition
-supposée aussi bien qu'à son action nécessaire dans la pièce. Aux
-représentations données par M. Hare de _Comme il vous plaira_, au
-Saint-James-Theatre, toute l'importance de la plainte d'Orlando, disant
-être élevé comme un paysan et non comme un gentilhomme, était détruite
-par la somptuosité de son vêtement, et les toilettes splendides
-portées par le duc banni et ses amis étaient tout à fait déplacées.
-L'explication donnée par M. Lewis Wingfield que les lois somptuaires
-de l'époque exigeaient cette élégance est, j'en ai peur, insuffisante.
-Des hors-la-loi, se cachant dans une forêt et vivant de leur chasse,
-ne peuvent vraisemblablement avoir grand souci d'ordonnances sur
-les habits. Ils étaient sans doute vêtus comme les gens de Robin
-Hood auxquels d'ailleurs on les compare dans le cours de la pièce.
-Et l'on peut voir aux paroles d'Orlando, quand il fond sur eux, que
-leur costume n'était pas ceux de nobles fortunés. Il les prend pour
-des voleurs et s'étonne de les entendre lui répondre en personnages
-courtois et bien nés. La représentation donnée par Lady Archibald
-Campbell de la même pièce, sous la direction de M. E. W. Godwin, dans
-le bois de Coombe, fut, au point de vue de la mise en scène, beaucoup
-plus artistique. Du moins, j'en ai jugé ainsi. Le duc et ses compagnons
-étaient vêtus de tuniques de serge; ils avaient des pourpoints de cuir,
-de hautes bottes et des gantelets, des bicornes et des chaperons. Et
-comme ils jouaient dans une forêt véritable, ils trouvèrent, j'en
-suis sûr, que leurs habits étaient d'une convenance parfaite. A
-chaque personnage de la pièce était donné un habillement exactement
-approprié et le brun et le vert de leurs costumes s'harmonisaient de
-façon exquise avec les fougères où ils marchaient, les arbres sous
-lesquels ils s'étendaient et l'adorable paysage anglais encadrant les
-acteurs de pastorale. Le caractère parfaitement naturel de la scène
-était dû à l'exactitude absolue et à la convenance particulière de ce
-que portaient ces acteurs. L'archéologie ne pouvait être soumise à une
-épreuve plus rigoureuse; elle n'en pouvait sortir plus triomphalement.
-Toute la représentation démontra, une fois pour toutes, que si un habit
-n'est pas archéologiquement correct et artistiquement approprié, il
-semble toujours faux, sans naturel et théâtral au sens artificiel.
-
-Il ne suffit pas d'autre part qu'il y ait des costumes exacts,
-appropriés et de belle couleur, il faut aussi que la beauté de couleur
-soit sur toute la scène et aussi longtemps que les fonds seront peints
-par un artiste et que les figures du premier plan seront dessinées à
-part par un autre, il y aura danger d'inharmonie sur la scène que l'on
-doit considérer comme un tableau. Pour chaque scène, la schématique
-doit être établie absolument comme pour les décorations d'une chambre
-et les tissus que l'on se propose d'employer devraient être mélangés
-dans toutes les combinaisons possibles pour pouvoir enlever tout ce
-qui détonne. Puis, en ce qui concerne les genres particuliers de
-couleurs, la scène est souvent trop éclatante, ce qui est dû en partie
-à l'emploi excessif de rouges violents et en partie à l'apparence trop
-neuve des costumes. L'usure, qui dans la vie moderne n'est que la
-tendance des classes inférieures vers le ton, n'est pas sans valeur
-artistique et les couleurs modernes gagnent souvent beaucoup à être
-un peu fanées. On emploie aussi trop fréquemment le bleu; ce n'est
-pas seulement une couleur dangereuse à porter sous la lumière du
-gaz, mais c'est encore une couleur véritablement difficile à trouver
-parfaite en Angleterre. Le beau bleu de Chine que nous admirons
-tant, met deux ans à sécher et le public anglais n'attendrait pas si
-longtemps une couleur. Le bleu de paon, bien entendu, a été employé
-sur la scène, notamment au Lyceum, avec grand avantage, mais toutes
-les tentatives dont j'ai été témoin pour avoir un bon bleu clair, ou
-un bon bleu sombre, ont échoué. On apprécie peu la valeur du noir. M.
-Irving l'emploie non sans succès dans _Hamlet_ comme note centrale de
-composition, mais on n'en reconnaît pas l'importance pour l'apport de
-ton neutre qu'elle procure. Et ceci est curieux, si l'on considère la
-couleur générale des habits dans un siècle où, comme le dit Baudelaire,
-«nous célébrons tous quelque enterrement». L'archéologue de l'avenir
-désignera peut-être notre époque comme celle où la beauté du noir fut
-comprise, mais je doute qu'il en soit ainsi en ce qui concerne la mise
-en scène ou la décoration des demeures. Sa valeur décorative est,
-bien entendu, la même que celle du blanc et de l'or; il peut séparer
-et harmoniser les couleurs. Dans les pièces modernes, le frac noir
-du héros devient important par lui-même et on devrait lui donner un
-fond convenable. Mais il en est rarement ainsi. En vérité le seul bon
-arrière-plan que j'aie jamais vu pour une pièce en habits modernes fut
-le décor gris sombre et blanc crème du premier acte de la _Princesse
-Georges_ aux représentations de Mrs Langtry. En général, le héros est
-étouffé dans un _bric-à-brac_ et des palmiers, perdu dans les abîmes
-dorés de meubles Louis XIV ou réduit à l'état de moucheron au milieu
-d'une marqueterie, tandis que l'arrière-plan devrait toujours n'être
-qu'un arrière-plan et la couleur subordonnée à l'effet. Ceci, bien
-entendu, ne peut se faire que quand un seul esprit dirige toute la
-représentation. Les faits de l'art sont divers, mais l'essence de
-l'effet artistique, c'est l'unité. La Monarchie, l'Anarchie et la
-République peuvent se disputer le gouvernement des nations, mais un
-théâtre doit être au pouvoir d'un despote cultivé. Il peut y avoir
-division de travail, mais non division d'esprit. Quiconque comprend le
-costume d'une époque, comprend nécessairement son architecture et tout
-ce qui en dépend, et il est facile de voir d'après les chaises d'un
-siècle si c'était ou non un siècle de crinolines. En somme, en art il
-n'y a pas de spécialité, et une production vraiment artistique doit
-porter l'empreinte d'un maître, et d'un seul maître, qui non seulement
-dispose et arrange tout, mais a le contrôle absolu sur la façon dont
-chaque vêtement doit être porté.
-
-Mademoiselle Mars, aux premières représentations de _Hernani_, refusa
-nettement d'appeler son amant «Mon Lion», à moins qu'on ne lui permît
-de porter une petite _toque_ à la mode, alors très en vogue sur les
-boulevards. Un grand nombre de nos jeunes actrices tiennent à présent
-même à porter des jupons empesés et raides sous les robes grecques,
-ce qui détruit entièrement toute délicatesse de lignes et de plis;
-mais on ne devrait pas permettre des choses aussi mauvaises. Et il
-devrait y avoir beaucoup plus de répétitions en costumes qu'il n'y en a
-maintenant. Des acteurs comme M. Forbes-Robertson, M. Conway, M. George
-Alexander et d'autres, pour ne pas citer de plus anciens artistes, se
-meuvent avec aise et élégance dans le costume de n'importe quel siècle,
-mais il en est beaucoup qui semblent horriblement embarrassés de leurs
-mains s'ils n'ont pas de poches de côté et qui portent toujours leurs
-habits comme si c'était des costumes. Les costumes, bien entendu, sont
-du dessinateur, mais les habits doivent être de celui qui les porte. Et
-il est temps que l'on coupe court à cette idée qui prévaut aujourd'hui
-sur la scène que les Grecs et les Romains allaient toujours nu-tête
-en plein air, erreur où ne sont pas tombés les directeurs du temps
-d'Elisabeth, car ils donnaient des capuchons aussi bien que des robes à
-leurs sénateurs romains.
-
-De plus nombreuses répétitions en costumes auraient cette autre utilité
-d'expliquer aux acteurs qu'il est une forme de gestes et de mouvements
-non seulement appropriés à chaque style d'habit, mais réellement
-conditionnés par ce style. L'usage extravagant des bras au XVIII^e
-siècle, par exemple, était le résultat nécessaire des grands paniers
-et Burleigh devait sa solennelle dignité autant à sa fraise qu'à
-sa raison. Du reste, tant qu'un acteur n'est pas chez lui dans son
-vêtement, il n'est pas chez lui dans son rôle.
-
-Je ne parlerai pas ici de la valeur du beau costume pour créer un
-tempérament artistique dans le public et pour produire cette joie
-de la beauté pour la beauté sans laquelle les grands chefs-d'œuvre
-de l'art ne peuvent jamais être compris, il serait cependant utile
-de remarquer combien Shakespeare appréciait ce côté de la question
-pour la représentation de ses tragédies, les jouant toujours à la
-lumière artificielle et dans un théâtre tendu de noir. Ce que j'ai
-essayé de faire voir c'est que l'archéologie n'est pas une méthode
-pédantesque mais une méthode d'illusion artistique et que le costume
-est un moyen d'exposer sans description un personnage et de produire
-des situations et des effets dramatiques. Et je trouve pitoyable que
-tant de critiques se soient mis à attaquer un des mouvements les plus
-importants opérés sur la scène moderne avant que ce mouvement n'ait
-atteint une perfection convenable. Cette perfection se réalisera
-toutefois, j'en suis certain; car je suis certain également que nous
-demanderons à l'avenir à nos critiques dramatiques, des capacités
-plus hautes que de se souvenir de Macready ou d'avoir vu Benjamin
-Webster; nous leur demanderons en effet qu'ils cultivent le sens
-de la beauté. _Pour être plus difficile la tâche n'en est que plus
-glorieuse._ Et s'ils ne l'encouragent pas, que du moins ils ne mettent
-pas d'entraves à un mouvement que, parmi tous les dramaturges,
-Shakespeare eût été le premier à approuver, car il a l'illusion de
-la vérité pour méthode et l'illusion de la beauté pour résultat. Ce
-n'est pas que j'admette tout ce que j'ai dit dans cet essai. Il y a
-beaucoup de choses avec lesquelles je suis en complet désaccord. Cet
-essai représente simplement un point de vue artistique et, en critique
-esthétique, l'attitude est tout. Car, en art, il n'existe pas de
-vérité universelle. Une vérité en art est celle dont la contradictoire
-est également vraie. Et de même que c'est seulement en critique
-d'art et par elle que nous pouvons saisir la théorie Platonicienne
-des idées, c'est seulement en critique d'art et par elle que nous
-pouvons comprendre le système des contraires de Hégel. Les vérités
-métaphysiques sont les vérités des masques.
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRES
-
-
- PRÉFACE vii
-
- LE DÉCLIN DU MENSONGE 1
-
- PLUME, CRAYON, POISON 59
-
- LE CRITIQUE-ARTISTE.—_Dialogue, avec quelques remarques sur
- l'importance de ne rien faire_ 97
-
- LE CRITIQUE-ARTISTE.—_Dialogue, avec quelques remarques sur
- l'importance de tout discuter_ 155
-
- LA VÉRITÉ DES MASQUES 223
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-[Illustration]
-
- Achevé
- d'imprimer le
- cinq août mil neuf cent cinq
- par M^{me} V^e GUY et C^{ie}
- imprimeurs
- Alençon
-
-[Illustration]
-
-
-
-
- FOOTNOTES:
-
-[1] _De Profundis_ (p. 62. édition anglaise, Lond. 1905, trad. C. G.).
-
-[2] _Intentions_, p. 179.
-
-[3] HUGUES REBELL.
-
-[4] HUGUES REBELL.
-
-[5] HUGUES REBELL.
-
-[6] SEBASTIAN MELMOTH (Oscar Wilde), London, 1904. Recueil d'aphorismes
-d'Oscar Wilde et d'extraits de ses œuvres (trad. C. G.).
-
-[7] HUGUES REBELL.
-
-[8] _De Profundis_, trad. H.-D. Davray, p. 51 et s.
-
-[9] HUGUES REBELL.
-
-[10] ARTHUR SYMONS, _Studie in Prose and Verse_, Londres 1905 (trad.
-Edouard et Louis Thomas, «la Plume», 1^{er} mai 1905).
-
-[11] HUGUES REBELL.
-
-[12] SÉBASTIAN MELMOTH, p. 61 (trad. C. G.).
-
-[13] _Intentions_, p. 218.
-
-[14] HUGUES REBELL.
-
-[15] Viendra-t-il un jour où les actes des hommes ne seront plus jugés
-au nom d'une religion et d'une morale, mais uniquement au point de
-vue de leur importance sociale? où les mêmes délits accomplis par un
-homme d'esprit, de génie ou seulement un homme élégant et spirituel
-et par un rustre ne seront pas également condamnés? Hélas! loin de
-croire au progrès, j'imagine que nous sommes bien inférieurs à nos
-ancêtres en tolérance et surtout que l'idée d'égalité, la ruine du
-sentiment de hiérarchie compromet l'existence des meilleurs. On
-réprouve au surplus non le crime mais tout ce qui s'écarte des mœurs
-communes. Tel accusé de ne pas «être semblable aux autres» inspire
-de l'aversion, de l'horreur à ceux qui s'inclinent respectueusement
-devant quelque heureux escroc, et la police qui laisse s'accomplir si
-aisément dans nos grandes villes vols et assassinats vient en force
-arrêter ou dévaliser le libraire qui tient dans son arrière-boutique
-quelques images où les gestes de l'amour sont librement représentés.
-Ces persécutions mesquines feraient sourire si chacun, pour une raison
-ou pour une autre, n'y était pas exposé. Les hommes sont d'autant
-moins libres aujourd'hui qu'ils sont soumis à plus de préjugés. De
-féroces geôliers sont en eux pour les accabler, pour les anéantir.
-Ils ne croient plus en Dieu, mais ils croient à une science vaine
-qui, sans deviner seulement la diversité des êtres, a établi un type
-unique d'homme sain, d'homme vertueux qui n'a jamais existé que dans
-l'imagination des niais; ils ne pratiquent plus aucune religion mais
-les sentences d'une justice humaine et trop souvent vénale les frappent
-davantage qu'autrefois l'excommunication d'un Pape.
-
-HUGUES REBELL.
-
-[16] «Mon opinion est qu'Oscar Wilde fera toute sa peine. Il a subi
-la condamnation la plus sévère qui put lui être infligée. Vous n'avez
-point idée de l'extrême sévérité de cette peine. Le _hard labour_,
-dont la traduction littérale en français est: travail dur, comprend un
-régime implacable dans son absorbante régularité et ses exigences.
-
-Oscar Wilde, dont les cheveux, les longs cheveux d'esthète, ont été
-coupés ras, est vêtu d'un costume de toile à voile marqué d'une flèche,
-ce qu'on appelle un _broad arrow_, signe distinctif des convicts. Sa
-cellule, très étroite, a pour tout meuble un lit ou pour mieux dire
-une planche reposant sur quatre pieds et sur laquelle on a placé une
-couverture. Il n'y a pas de matelas et l'oreiller est en bois. A
-quelques pas de là, un escabeau.
-
-Oscar Wilde est soumis à trois sortes de travaux. D'abord, dans sa
-chambre il doit procéder, pendant un certain nombre d'heures, assis sur
-son escabeau, à la réduction en tous petits morceaux, d'énormes cordes
-goudronnées, de ces cordes dont on se sert pour amarrer les navires. Il
-fait ce travail à l'aide d'un clou et de ses ongles. Travail pénible,
-atroce, fait pour déchirer, abîmer irrémédiablement les mains.
-
-Puis on le conduit dans une cour où il déplace un certain nombre de
-boulets de canon, les transportant un à un d'un endroit à un autre et
-les plaçant en des tas symétriques. Le travail n'est pas plutôt achevé
-qu'il est détruit par Wilde lui-même et le prisonnier est obligé de
-reporter les boulets à l'endroit primitif, un à un.
-
-Enfin il est soumis à la peine du _tread mill_, la plus dure de toutes.
-Figurez-vous une immense roue à l'intérieur de laquelle se trouvent
-des marches circulaires. Oscar Wilde, placé sur une des marches,
-fait mouvoir aussitôt la roue à l'aide de ses pieds. Les marches se
-succèdent ainsi sous ses pieds dans une évolution rapide et régulière.
-Ses jambes sont soumises par là à un mouvement précipité qui devient
-une fatigue énervante, affolante au bout de quelques minutes. Mais il
-doit maîtriser cette fatigue, cet énervement, cette souffrance, et
-continuer à jouer des jambes, sous peine d'être renversé par l'action
-même de la roue, enlevé et projeté. Cet exercice fantastique dure un
-quart d'heure. On donne à Wilde cinq minutes de repos, puis l'exercice
-recommence.
-
-Il est toujours seul et ne peut parler à son geôlier qu'à certains
-moments. Toute correspondance lui est interdite et toute lecture,
-sauf celle d'une bible et d'un livre de prières placé à la tête de la
-planche qui lui sert de lit. On pense que ses parents ne seront admis à
-le voir qu'à la fin de l'année.
-
-Comme nourriture, on lui sert de la viande et du pain noir. Il ne boit
-que de l'eau, naturellement. Les repas sont à heure fixe, car il est
-de toute importance qu'il suive un régime régulier pour accomplir les
-travaux si durs auxquels il est soumis tous les jours.
-
-...Beaucoup de convicts, dans le cas d'Oscar Wilde, ont dit, en sortant
-de prison, qu'ils eussent préféré dix ans de servitude pénale à ces
-deux années de _hard labour_. La souffrance morale égale la souffrance
-physique. Je vous le répète, c'est la peine la plus sévère dont notre
-loi dispose.»
-
-[17] _De Profundis_, Londres 1905 (trad. C. G.).
-
-[18] _De Profundis_, trad. H.-D. Davray, p. 141.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Intentions, by Oscar Wilde
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK INTENTIONS ***
-
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-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
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-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-
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-
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-
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-Literary Archive Foundation
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