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-The Project Gutenberg EBook of Émancipées, by Albert Cim
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
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-
-Title: Émancipées
-
-Author: Albert Cim
-
-Release Date: February 16, 2016 [EBook #51227]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ÉMANCIPÉES ***
-
-
-
-
-Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-
- NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
-
-—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
- corrigées.
-
-—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
-
-—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=.
-
-—La table des matièrs a été rajoutée dans ce livre électronique.
-
-—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
- a^{bc}.
-
-
-
-
- ALBERT CIM
-
- Émancipées
-
- Ainsi la femme au rabais, par une
- terrible revanche, va rendant de plus
- en plus le célibat économique, le mariage
- inutile.
- (J. MICHELET, _La Femme_.)
-
-[Illustration]
-
- PARIS
-
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
-
- 26, RUE RACINE. PRÈS L’ODÉON
-
-
-
-
- ÉMANCIPÉES
-
-
-
-
- OUVRAGES D’ALBERT CIM
-
-
- ROMANS ET NOUVELLES
-
- _Jeunesse._ 1 vol
-
- _Service de Nuit._ 1 —
-
- _Les Prouesses d’une Fille._ (Collection des «Auteurs
- célèbres».) 1 —
-
- _Les Amours d’un Provincial._ (Collection des «Auteurs
- célèbres».) 1 —
-
- _La Petite Fée._ (Collection des «Auteurs célèbres».) 1 —
-
- _Un Coin de Province._ 1 —
-
- _La Rue des Trois-Belles._ 1 —
-
- _Bonne Amie._ 1 —
-
- _En Pleine Gloire._ 1 —
-
- _Histoire d’un Baiser._ 1 —
-
- _Joyeuse Ville._ (Collection des «Auteurs Gais».) 1 —
-
- _Le Célèbre Barastol._ (Collection des «Auteurs Gais».) 1 —
-
- _Césarin._ (Illustrations de Heidbrinck) 1 —
-
- _Jeunes Amours._ 1 —
-
-
- OUVRAGES POUR LA JEUNESSE
-
- _Mes Amis et Moi._ (Couronné par l’Académie française.) 1 vol
-
- _Entre Camarades._ 1 —
-
- _Fils Unique._ 1 —
-
- _Grand’Mère et Petit-Fils._ (Couronné par l’Académie française.) 1 —
-
- _Mademoiselle Cœur-d’Ange._ 1 —
-
-
- ÉTUDES DOCUMENTAIRES
-
- _Deux Malheureuses._ 1 vol
-
- _Institution de Demoiselles._ 1 —
-
- _Bas-Bleus._ 1 —
-
- _Demoiselles à marier._ 1 —
-
-
-ÉMILE COLIN—IMPRIMERIE DE LAGNY
-
-
-
-
- ALBERT CIM
-
- Émancipées
-
- Ainsi la femme au rabais, par une
- terrible revanche, va rendant de plus
- en plus le célibat économique, le mariage
- inutile.
- (J. MICHELET, _La Femme_.)
-
-[Illustration]
-
- PARIS
-
- ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
-
- 26, RUE RACINE, PRÈS L’ODÉON
-
- Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays,
- y compris la Suède et la Norvège.
-
-
-
-
-A MARCEL PRÉVOST,
-
-_Au subtil et profond analyste des_ «DEMI-VIERGES» _et des_
-«VIERGES FORTES»,
-
-_Au maître connaisseur de la femme moderne_.
-
-
-Il n’est pas d’écrivain qui s’intéresse plus que vous, mon cher
-ami, aux questions féminines, qui les ait étudiées avec plus de
-pénétration et de hardiesse, et les possède mieux. L’éloge que l’érudit
-anthologiste Vinet adressait à Sainte-Beuve peut en toute assurance
-vous être appliqué: «Vous semblez confesser _les femmes que vous nous
-montrez_, et vos conseils ont quelque chose d’intime comme ceux de la
-conscience.»
-
-C’est à ce très juste titre que j’inscris votre nom en tête de ce
-volume.
-
-Malgré les énergiques avertissements des plus lumineux esprits de notre
-siècle, les efforts de nos plus puissants «éveilleurs d’idées» et
-«meneurs d’hommes», en dépit de Michelet et de Proudhon,—sans nommer
-Joseph de Maistre ni Bonald,—d’Auguste Comte, de Lamennais, de Renan,
-de Taine, etc., la femme est de plus en plus détournée de la vie de
-famille et dirigée vers la vie publique et le célibat. On s’applique à
-la masculiniser: l’idéal serait qu’il n’y eût plus qu’un sexe sur terre.
-
-En attendant que ce glorieux règne arrive, on se marie de moins
-en moins en France, et de moins en moins aussi l’on y procrée.
-«L’Allemagne, écrivait dernièrement M. Jacques Bertillon, gagne chaque
-jour sur nous 1.600 habitants; c’est ce qui faisait dire au maréchal
-de Moltke que les Français perdent tous les jours une bataille.»
-Avant cinquante ans d’ici, la population de l’Allemagne sera le
-double de la nôtre. A défaut de femmes-mères et de femmes-nourrices,
-nous aurons sans doute alors, inappréciable compensation, quantité
-de femmes-avocats, de femmes-médecins, de femmes-vétérinaires,
-femmes-fonctionnaires, femmes-ingénieurs, etc.
-
-Que la femme émancipée et masculinisée ait la haine de l’homme et
-s’éloigne de lui, ou bien que ce soit celui-ci qui trouve en elle peu
-d’attraits et se détourne de cette moitié trop semblable à lui, tant il
-y a que les mariages deviennent de plus en plus rares.
-
-Et ce n’est pas seulement le mariage qui a fait faillite et tend à
-disparaître; c’est l’amour, l’amour monogamique, exclusif et absolu,
-dont la banqueroute et le krach ont été si bien attestés et démontrés
-par M. Edmond Deschaumes, et décrits plus récemment par M. J.
-Joseph-Renaud.
-
-Mais si, comme on l’observe et le proclame de toutes parts, les hommes
-consentent volontiers et de plus en plus à se passer d’épouses et
-d’âmes sœurs, ils ne se croient pas tenus pour cela de se priver de
-femmes, bien au contraire: le diable, loin d’y perdre, ne fait que
-gagner au troc.
-
-En d’autres termes et en fin de compte, c’est la polygamie qui
-s’implante de plus en plus dans nos mœurs.
-
-Et c’est la polygamie qui se trouve être, selon la très judicieuse
-remarque de M. Paul Dollfus, non seulement le résultat, mais le
-châtiment du féminisme, la revanche prise contre lui par le masculisme.
-«Une bonne cure de polygamie! Si c’est, conclut plaisamment le
-chroniqueur de _l’Événement_, pour que j’aie un jour un harem, comme le
-roi de Siam, que Mme Pognon travaille, après tout, je veux bien!»
-
-Il semble, en effet, que ce n’est que pour cela jusqu’à présent,
-pour augmenter le nombre des déclassées, inclassées et irrégulières,
-faciliter la prostitution et la mettre à plus bas prix, que se
-démènent et besognent ces dames.
-
-Nombre d’observateurs et de penseurs, et des plus marquants, et de
-ceux qui portent à la femme le plus de réel intérêt et de respect,
-constatent ces inéluctables résultats et les déplorent. Hier encore,
-nous entendions M. Sully Prudhomme nous parler «du sort peu enviable
-réservé à la femme», et des tendances forcées des hommes, «des hommes
-sérieux, qui veilleront à ne pas manquer de cocotes et organiseront la
-production et le marché de la denrée érotique ...»
-
-C’est cette organisation et ce marché, ce sont les immédiates et
-inévitables conséquences de ce qu’on appelle «le féminisme», qui sont
-exposées et développées dans ce livre.
-
-Je n’ai d’ailleurs rien imaginé, et n’ai eu qu’à regarder et puiser
-autour de nous: les journaux ont plus d’une fois révélé l’existence
-des «Associations de Salomon», et inséré les menus des «Dîners
-des Infécondes»; la Ligue de l’Affranchissement des Femmes a bien
-publiquement déclaré, par la voix de ses déléguées et secrétaire, que
-«l’état social actuel donne à la femme le droit de l’avortement»; des
-écrivains, comme Mme Jenny P. d’Héricourt, nous ont réellement prédit
-que la femme n’aurait pas toujours besoin du secours de l’homme pour
-être fécondée, et que, par conséquent, l’homme, le mâle, deviendrait
-inutile sur la terre; etc. A l’occasion, j’ai cru devoir indiquer
-en note l’origine et la source de ces documents: on ne saurait trop
-éclairer les belles choses.
-
-J’ignore si ces augustes prophéties se réaliseront et ce qu’il
-adviendra de ces aspirations et de ces souhaits, renouvelés
-d’Aristophane et de _Lysistrata_. L’avenir n’est à personne. Peut-être
-est-il sage de penser, avec Luther, que l’humanité ressemble à un homme
-ivre qui s’avance en zigzags, penche tantôt à droite, tantôt à gauche,
-et ne parvient jamais à marcher droit.
-
-Quoi qu’il en soit, il y aura toujours—c’est certain, n’est-ce pas,
-mon cher ami?—de jolies filles, de braves femmes et de bons vieux
-livres, pour nous réconforter et nous réjouir, nous aider à faire de
-notre mieux notre temps ici-bas.
-
-Que cela nous suffise.
-
- ALBERT CIM.
-
-
-
-
- TABLE DES MATIÈRS
-
- CHAPITRE PAGE
-
- I. 1
-
- II. 17
-
- III. 44
-
- IV. 92
-
- V. 130
-
- VI. 153
-
- VII. 187
-
- VIII. 212
-
- IX. 241
-
- X. 262
-
- XI. 286
-
- XII. 317
-
- XIII. 339
-
- XIV. 363
-
- XV. 383
-
- XVI. 402
-
-
-
-
-ÉMANCIPÉES
-
-
-
-
-I
-
-
-En sortant de la Chambre, Léopold Magimier, député de Seine-et-Loire,
-se rappela qu’il dînait avec ses amis de la «Société de Salomon», qu’on
-ne se mettait guère à table avant huit heures, et conclut qu’il avait
-grandement le temps de faire la route à pied, ce qui lui dégourdirait
-les jambes. Il aimait la marche et le mouvement. De bonne santé,
-de belle prestance et solide carrure, il avait à peine atteint la
-cinquantaine; et, bien que ses cheveux, taillés en brosse, fussent plus
-que grisonnants, et qu’il eût besoin de son binocle, non pour lire ou
-écrire, mais afin de reluquer de plus près les passantes et les dévêtir
-à son aise, il n’avait garde de se priver de cette immorale mais
-intéressante distraction; il se sentait vert encore et se plaisait à
-s’en convaincre et à le prouver.
-
-Arrivé au carrefour de la rue Montmartre et du boulevard, à proximité
-du restaurant en vogue où les Salomoniens tenaient, chaque premier
-mardi du mois, leurs agapes intimes, il avisa sur la terrasse d’un
-café, à l’extrémité du dernier rang, une table inoccupée, et alla
-s’asseoir à cette place peu apparente et discrète. Il y avait
-d’ailleurs peu de monde, à cette terrasse, une dizaine de consommateurs
-environ, épars dans les trois rangées de tables: on n’était qu’au
-commencement d’avril; la température, malgré le clair soleil qui avait
-lui toute la journée, était fraîche encore, et la plupart des clients
-préféraient se réfugier dans l’intérieur de l’établissement. Magimier,
-lui, affectionnait le plein air, qui lui était aussi salutaire et
-indispensable que la marche et l’action.
-
-Au garçon, empressé de s’informer de ce qu’il fallait «servir à
-monsieur», il commanda «une pernod sucre», alluma ensuite un cigare,
-puis tira de sa poche un journal, le numéro du _Temps_, qu’il avait
-acheté à quelques pas de là; et, tout en fumant son londrès, pendant
-que le morceau de sucre, déposé et humecté sur la cuiller plate,
-au-dessus du glauque breuvage, fondait lentement, il commença sa
-lecture, se mit à parcourir le bas de la quatrième page, les «dernières
-nouvelles».
-
-Il terminait cette rubrique et s’apprêtait à rétrograder, à remonter
-aux faits divers ou au premier-Paris, quand une femme à toilette
-voyante—chapeau rose et vert-pomme, collet mastic sur corsage de soie
-marron—vint, à travers une bousculade de chaises, s’installer à la
-table voisine de la sienne, sur le même rang.
-
-Ils échangèrent un regard, un rapide coup d’œil, indifférent et glacial
-en apparence, quasi machinal de part et d’autre.
-
-Elle était de petite taille, cette femme, svelte et gracile, pas trop
-vieille: trente ans, pas davantage; mais ce n’était pas là le type de
-Magimier, qui n’appréciait que les Rubens, les belles femmes, ce qu’il
-nommait «les sexes prononcés»; et il se replongea dans sa lecture. La
-tête n’était cependant pas mal, il en convint en son par-dedans: une
-tête brune, au teint mat, aux grands yeux noirs expressifs, empreints,
-non de langueur ou de rêverie, mais de vivacité, de jovialité et
-d’entrain, aux longs et fins sourcils arqués en perfection.
-
-«Mais je m’en fiche, de la tête!»
-
-Cependant l’inconnue, comme le garçon s’approchait d’elle, l’avait
-interpellé.
-
-«Félix! On ne m’a pas demandée? Personne?
-
-—Non, madame.
-
-—Et à la caisse, pas de lettres?
-
-—Je ne crois pas, madame; je vais m’assurer ... Un madère pour madame?
-
-—Un madère, oui.»
-
-Peu d’instants après Félix revenait avec la consommation et la réponse
-attendues.
-
-«Il n’y a rien, madame.
-
-—Aaaah! Bien.»
-
-Presque aussitôt la jeune femme, avisant un passant, le héla:
-
-«Léonce! Psst! Léonce!»
-
-Ce passant, un jeune homme de physionomie et d’allure quelconques, à la
-mise tant soit peu fanée et chétive, l’air besogneux, ayant dans son
-ensemble je ne sais quoi d’équivoque, s’avança.
-
-«Tu ne me reconnais pas?
-
-—Mais ... Clara! Clara Peyrade! s’écria-t-il. Comment, c’est ...
-
-—C’est elle-même, en personne! Je suis donc bien changée, que tu
-continuais ton chemin, après m’avoir regardée et dévisagée?
-
-—C’est vrai, je te regardais ... Mais j’étais si loin de penser à toi!
-Voilà combien? Deux ans, deux ans et demi, que nous ne nous sommes vus,
-que tu as disparu? Où étais-tu donc?
-
-—En Amérique, mon petit.
-
-—Bah!
-
-—C’est comme j’ai l’honneur ...
-
-—Qu’es-tu allée faire là-bas?
-
-—Ah! tais-toi! Je me suis laissé monter le bourrichon! Un beau coup!
-Ah oui! Et toi, que deviens-tu? reprit-elle, comme pour rompre les
-chiens. Toujours dans ta maison de soierie?
-
-—Non, je suis dans la parfumerie à présent. Je fais la place.
-
-—Tu es content?
-
-—Peuh! Rien de trop. Un jour ça marche; le lendemain on ne fait rien
-... C’est comme vous, quoi!
-
-—Oui, comme nous. Et au pays, à Bayonne? Tu as des nouvelles?»
-
-Ils se mirent alors à causer de cette ville, des parents et des
-relations qu’ils y possédaient. C’étaient, d’après ce que Magimier ne
-tarda pas à comprendre, deux camarades d’enfance, qui avaient dû se
-fréquenter intimement jadis, cohabiter ensemble peut-être bien; puis,
-par suite des hasards et secousses de l’existence, avaient cessé d’être
-amants, mais pour rester bons amis, et qui se retrouvaient soudain,
-après plus de deux années de séparation.
-
-Le nommé Léonce ayant demandé à Clara si elle n’avait pas envie de
-revoir Bayonne:
-
-«Ah! ma foi non! Pas de presse! se récria-t-elle. Depuis que j’ai rompu
-avec toute ma sainte famille!
-
-—Avec ta sœur Pascaline aussi?
-
-—Turellement! Avec elle surtout. Je n’irais pas me brouiller avec le
-Grand Turc. Je me brouille avec les gens qui m’entourent, avec ceux qui
-me touchent du plus près et sont ainsi tout portés pour me mécaniser et
-me canuler.
-
-—Très juste. Tu sais qu’elle est mariée, Pascaline?
-
-—Oui, je sais. Elle a épousé un contremaître de l’usine Ascain. Un
-beau mariage, m’a-t-on dit.
-
-—Pas vilain. Ton beau-frère a une bonne situation dans cette usine, et
-il y a de l’avenir. Quant à Pascaline, il paraît qu’elle possédait des
-économies, plusieurs milliers de francs.
-
-—Amassés comment? Ah! je voudrais bien savoir comment! En faisant
-valser l’anse du panier, c’est sûr! Voilà bien ce qui prouve que la
-vertu est toujours récompensée! Ah là là! Une cuisinière! Et moi, moi
-qui possède mon brevet supérieur, qui ai même obtenu à l’école normale
-un certificat pédagogique, car j’ai été à l’école normale de chez nous,
-à Pau ...
-
-—Je me souviens, interrompit Léonce. Tu t’étais même amusée à faire
-encadrer ces deux diplômes.
-
-—J’avais pensé que ça pourrait me servir de réclame, ajouta Clara en
-pouffant de rire; malheureusement, c’est comme les flots de la mer:
-ils sont trop, à présent, les diplômes! C’est devenu d’un commun! Ça
-me faisait même plutôt du tort, croirais-tu? Les hommes n’apprécient
-pas ... Ah! que n’ai-je, tout comme ma chère et charmante frangine,
-appris à élaborer les sauces et écumer le pot! Cuisinière, voilà un bon
-métier! Avec les retours de bâton ... Mais j’étais si remarquablement
-douée, je montrais de si exceptionnelles dispositions, une intelligence
-si brillante, que le conseil général n’a pu moins faire que de
-m’octroyer une bourse ... Ah! les hommes! Quels roublards! Et quels
-mufles! Ils savent bien ce qu’ils font en nous dévoyant ainsi! C’est
-pour leurs plaisirs, leurs ...
-
-—Tais-toi donc! Tu divagues!
-
-—Avec ça!
-
-—Mais tu oublies de me parler de ton voyage en Amérique, repartit
-Léonce. Depuis quand es-tu de retour?
-
-—Depuis le mois dernier, voilà six semaines. Et je n’en suis pas
-fâchée, je te le garantis!
-
-—Qui t’a emmenée là-bas?
-
-—Personne. Ou plutôt si: c’est la grande Eugénie. Te rappelles-tu la
-grande Eugénie, de la rue Lamartine? Une bachelière?
-
-—Ah oui! Celle qui nous disait une fois que, pour se distraire,
-pendant qu’un miché lui récitait le verbe aimer, elle s’efforçait de
-résoudre une équation algébrique?
-
-—Parfaitement. Eh bien, c’est elle qui m’a mis en tête de
-l’accompagner. Les femmes, à l’entendre, gagnaient de l’or aux
-États-Unis, de l’or à pelletées. Moi, niolle comme toujours, je me suis
-laissé tenter, j’ai donné en plein dans le panneau ... Ah! mon pauvre
-Léonce, quelle gaffe! Quelle dégringolade! Quelle dèche, mon empereur!
-Ah! bon Dieu, quand j’y songe! On n’a pas idée de ça, vois-tu!
-
-—Quoi donc?
-
-—Les hommes! Ah! quels mufles! répéta Clara, pour qui décidément cette
-locution résumait tout ce qu’on peut penser de mieux et articuler de
-plus juste sur le sexe oppresseur. Imagine-toi que nous avons été
-réduites, Eugénie et moi, à _faire des clubs_! C’est à Chicago que ça a
-commencé ...
-
-—Faire des clubs? interrogea Léonce.
-
-—Tu vas saisir ... C’est comme en Turquie, comme en Orient, là-bas.
-Ou plutôt c’est bien pis! On parle du progrès: il est joli! Au moins,
-en Orient, si les femmes ne possèdent aucune liberté ni aucun droit,
-chaque harem ne sert qu’à un seul homme. Les musulmans, qu’on déclare
-si arriérés, tombés en pleine décadence, sont jaloux de leurs femmes:
-c’est une façon de leur témoigner du respect et de l’attachement.
-De même les Mormons, si honnis et exécrés de ce vertueux Jonathan:
-s’ils se nantissent de plusieurs épouses, c’est pour eux, uniquement
-pour eux, et ils n’ont garde de les prêter. Chez les Yankees, gens
-pratiques, promoteurs ou propagateurs de toute nouvelle découverte,
-chaque club un peu _select_ entretient son harem, un harem commun à
-tous ces messieurs, mais qui n’est ouvert qu’à eux et à leurs invités.
-C’est là qu’ils se rendent après souper, là qu’ils donnent ou terminent
-leurs fêtes.
-
-—Et tu as fait partie d’un de ces gynécées?
-
-—De quatre, hélas! mon cher. A Chicago, d’abord; puis à Saint-Paul, à
-Minneapolis, à San-Francisco ...
-
-—Pauvre chatte!
-
-—Fallait bien manger! Et ce n’est rien encore! Te serais-tu jamais
-douté qu’il y avait des marchés de femmes là-bas?
-
-—Comme ici.
-
-—Tu es bête. Je te parle de marchés où les femmes sont vendues comme
-esclaves, vendues à la criée, au plus offrant enchérisseur, ainsi que
-du bétail. C’est à San Francisco que j’ai vu cela: dans Dupont Street
-notamment il y avait un vaste hall, appelé «Chambre de la Reine», où
-étaient publiquement exposées les femmes à vendre.
-
-—Il me semble bien aussi avoir lu cela ...
-
-—Mais, moi, j’ai vu, mon bon, vu de mes propres yeux! repartit Clara.
-Et quand je dis les femmes, ce sont surtout des fillettes que l’on
-vend, des petits garçons aussi: MM. les Yankees ne crachent pas
-là-dessus; ils ont des béguins variés et apprécient surtout ce qui est
-pimenté ... Ah! c’est un grand peuple, un peuple modèle, un peuple
-admirable, aux mœurs pures, chastes et sévères, plein de délicatesse,
-de désintéressement, de magnanimité; un peuple ... ah! Un ramas de
-sauvages, mon ami; une cohue grouillante de barbares qui s’éclairent à
-l’électricité et causent par téléphone.
-
-—Mais d’où viennent ces enfants, ces femmes?
-
-—De la Chine principalement; on les vole pour les transporter sur ces
-marchés et en trafiquer. A Chicago, les Chinoises sont remplacées par
-de petites négresses: c’est toujours de la chair humaine et de la chair
-fraîche. On vend ça pour pas cher: deux cents, trois cents, cinq cents
-dollars.
-
-—C’est à la portée de toutes les bourses, quoi!
-
-—De toutes, comme tu dis. Je te laisse à penser à quelles ignominies
-on fait servir cette marchandise. Ah! les salauds!
-
-—Il me semblait, au contraire, qu’ils témoignaient aux femmes certains
-égards, un respect ...
-
-—Des égards, eux? Du respect? Ils ne respectent que ça, tiens, la
-monnaie, le dieu dollar. Et puis le biceps, la force brutale. Ils
-ne connaissent pas autre chose. Du respect pour les femmes, eux?
-Ah! laisse-moi me gondoler! Pour les femmes riches, oui, pour leurs
-milliardaires, celles qui ont un gros sac: voilà ce qu’ils vénèrent,
-le sac! le sac seulement, pas la femme. Qu’une ouvrière, une pauvresse
-se trouve sur leur passage ou leur barre le chemin: je te prie de
-croire que, s’ils sont pressés,—et ils sont toujours pressés!—ils ne
-prennent pas de gants pour lui faire céder le pas. Quant aux négresses,
-ce ne sont quasiment pas des femmes pour eux; c’est peut-être un peu
-plus que des chiennes, et encore! Tiens, j’en ai vu une, un jour, à
-Chicago, une pauvre négrillonne qui donnait le sein à son bébé. J’étais
-assise près d’elle dans un car. Des voyageurs, trois grands diables de
-marchands de porcs, je présume, et un clergyman tout de noir habillé,
-vinrent à monter près de nous, et, à la vue de la négresse, les voilà
-qui poussent tous en chœur des «Aoh! aoh! aoh! No! no! Impossible!
-_Shocking!_ _Indecent!_» Et ils obligent le conducteur à débarquer
-illico mère et enfant. Ça dégoûtait ces messieurs d’avoir près d’eux
-une femme de couleur.
-
-—Cependant ils ont aboli l’esclavage?
-
-—En paroles, oui; mais en fait, c’est une autre paire de manches. Les
-Chinoises ne comptent d’ailleurs pas plus pour eux que les négresses:
-quand elles sont jeunes, cela va encore; on s’en procure, on en achète
-au meilleur compte possible, et on leur accorde les honneurs de la
-couche. J’ai vu acheter à San-Francisco une jolie petite Céleste de
-onze ans pour trois cents dollars. Là-bas, encore une fois, vois-tu,
-avec de l’argent, on peut tout se payer, tout se permettre, tout
-commettre, tout, sans exception.
-
-—Comme ici. Crois-tu que ...
-
-—Pas la même chose, non! Nous ne connaissons pas le lynchage, nous,
-par exemple. Nous ne sommes pas assez dans le train; tandis qu’eux ...
-Faut voir comme ils traitent les «gentlemen colorés»! On vous expédie
-ça ... Ça ne fait pas un pli. On vous les pend, on vous les larde,
-on vous les embroche tout vivants, on vous les grille à plaisir. De
-temps à autre, il y a erreur: c’est fatal, dans l’émotion du premier
-mouvement, qui n’est pas toujours le bon ... On s’aperçoit que c’est
-celui-ci le coupable, et non celui-là qu’on a badigeonné de pétrole et
-qui flambe, qui gigote ... Mais ça ne fait rien, tant pis! «Un nègre en
-vaut un autre», selon leur dicton. On en est quitte pour recommencer,
-s’offrir de nouveau la petite fête ... Ah! un grand peuple, va, plus
-grand que nous de tout ça!
-
-—Mais comment es-tu revenue? Comment as-tu réussi?...
-
-—Un brave Hollandais—que le Ciel le bénisse!—m’a payé mon retour.
-Nous nous sommes embarqués ensemble sur un de ces paquebots américains,
-de ces «lévriers de mer», comme ils les surnomment, qui filent avec une
-rapidité ... Rien ne les arrête, mon cher! Ainsi que nous l’expliquait
-le capitaine, ce n’est pas seulement pour gagner du temps que le bateau
-va si vite, c’est qu’en cas de rencontre avec un autre navire, c’est le
-plus rapide des deux qui a le plus de chances de couper l’autre. Alors
-tu comprends ...
-
-—C’est limpide. Le progrès, toujours!
-
-—Toujours! Toujours la devise évangélique de l’oncle Sam: «Malheur aux
-faibles!»
-
-—N’est-ce pas aussi la nôtre? Est-ce qu’en Europe la force ne prime
-pas tout pareillement le droit?
-
-—Pas la même chose! interrompit derechef et vivement Clara. Pas la
-même chose! Ici nous y mettons des formes ...
-
-—Euh! Euh!
-
-—Oui, il y a une sorte d’aménité et de politesse acquises: c’est comme
-un legs que les siècles antérieurs nous ont fait, ou comme un dépôt qui
-s’est peu à peu formé ... Tandis que la société américaine date d’hier;
-ce sont des gens qui n’ont aucun passé, aucune tradition, aucune
-éducation, des barbares subitement enrichis et dont la fortune ne fait
-que mettre en relief la grossièreté et la brutalité. Qu’est-ce qu’ils
-produisent d’ailleurs? De l’argent uniquement. En élégance, en beauté,
-en luxe, en art, ils n’entendent goutte. Faire riche, pour eux, c’est
-faire beau. Ainsi les grandes dames de New-York qui ont la passion des
-fleurs et du jardinage, se font fabriquer leurs arrosoirs, bêches,
-sécateurs et autres outils en argent: c’est le nec plus ultra du genre.
-La plus belle fleur, pour elles, c’est celle qui coûte le plus cher.
-Elles se mettent de l’or et des diamants même jusque dans les dents.
-
-—Pour quoi faire?
-
-—Je ne sais pas. Pour que ça reluise, pour épater, pour montrer
-qu’elles ne savent à quoi employer leurs dollars ... Eh bien, comme je
-l’entendais dire un jour, et à New-York même, une nation qui ne veut
-que s’enrichir, qui ne cherche que cela, l’argent, qui n’est bonne qu’à
-cela, qui a pour continuel et seul mot d’ordre: _Make money!_ c’est
-comme si elle avait été créée et mise au monde uniquement pour faire du
-fumier.
-
-—Si tu avais rapporté un peu de ce fumier, peut-être serais-tu plus
-indulgente?
-
-—C’est une autre question, mon petit. Mais comme je n’ai rien rapporté
-du tout, que des souvenirs de misères, d’avanies et de souffrances, tu
-me permettras bien de ne pas me gêner ... pas plus qu’ils ne se sont
-gênés avec moi, ces butors, et qu’ils ne se gênent avec quelqu’un. Si
-tu les voyais chiquer, cracher partout, même les gens les plus huppés
-... Ah! la sale race!
-
-—Et qu’as-tu fait d’Eugénie?
-
-—Je crois bien qu’elle est encore avec eux.
-
-—Dans un club?
-
-—Non, je ne présume pas. Un beau soir, elle se décida à se placer
-comme domestique ... Ça fait prime là-bas, les domestiques. Aucune
-femme américaine ne veut plus s’occuper de ménage ni de blanchissage ni
-de couture, et les Chinois, qui se chargent de ces besognes, et qu’ils
-traitent de «peste jaune», en guise de remerciements, comme ils nous
-qualifient, nous, Français, de Johnny Crapaud, parce que, paraît-il,
-nous ne nous nourrissons que de grenouilles,—les Chinois ne plaisent
-pas à tout le monde. Eugénie trouva donc à se caser comme bonne à tout
-faire ...
-
-—Chez monsieur seul?
-
-—Que non, il n’était pas seul! C’était un négociant, commissionnaire
-en je ne sais quoi, qui avait déjà fait deux ou trois fois banqueroute,
-et ne s’en portait pas plus mal, au contraire. Ça ne déshonore pas
-chez eux, ces choses-là: plus la banqueroute même est frauduleuse, plus
-il y a de mauvaise foi, de vols et de gredineries, mieux cela vaut.
-Tu comprends: plus ça prouve d’habileté, d’entregent, de canaillerie;
-plus ça donne bonne opinion de vous. Ce négociant était veuf et avait
-deux grands fils. Ayant remarqué que ces deux gaillards-là, afin de
-se procurer des distractions au dehors, piochaient fréquemment dans
-sa caisse, il se dit qu’il serait plus économique de leur offrir ces
-distractions à domicile et ...
-
-—Il a pris Eugénie?
-
-—Pour lui d’abord, simplement. Bientôt, ce que le papa avait espéré,
-ce qu’il avait prévu, ce qui était immanquable, arriva: un des fils
-commença à flairer les jupes de la pauvre grande, puis l’autre. Elle
-voulut réclamer. «Mais, ma fille, où seras-tu mieux qu’ici, voyons?
-lui baragouina-t-il. C’est à propos de mes deux garnements? Ah! c’est
-là que le bât te blesse? Je te donnerai six dollars de plus par mois,
-trois par tête ...»
-
-—Tête est joli.
-
-—Et nous serons tous contents! Hein, c’est dit?» Et il a été tout
-étonné qu’Eugénie n’acceptât pas le marché. Elle n’est pas plus
-bégueule qu’une autre, la grande; mais ces mœurs patriarcales
-l’écœuraient vraiment trop!
-
-—Fin de siècle, le papa!
-
-—Le sentiment, vois-tu, ça n’a pas cours sur leurs marchés; pas plus
-que la vieille galanterie française, et tous ces scrupules, ces
-préjugés, ces antiques débris dans lesquels nous nous empêtrons, nous.
-
-—Pas tant que ça!
-
-—Cela valait peut-être bien cependant les dégoûtations d’aujourd’hui,
-lança Clara, et j’ai idée que les femmes d’autrefois étaient plus
-heureuses ...
-
-—Elles ne possédaient pas de beaux diplômes non plus!
-
-—Ah! ça, oui, ça leur manquait! On leur faisait la cour tout de même,
-va, et mieux qu’à présent. Il n’y a pas si longtemps, du temps de
-Badinguet, comme le conte si bien en soupirant Marie l’Allemande ...
-
-—Tu l’as revue, cette vieille juive?
-
-—Elle demeure à quelques pas de chez moi. Eh bien, à cette époque-là,
-comme elle dit, on voyait encore des femmes entretenues par un seul
-homme; des hommes mariés ayant, par exemple, un second ménage,—un
-ménage en ville,—et s’en tenant là. Maintenant ce n’est plus cela du
-tout. Plus de grisettes, plus de maîtresses, plus de femmes entretenues
-par un seul amant. C’est la commandite qui règne, le communisme qui se
-propage de plus en plus.
-
-—Faut du changement aux hommes, c’est la nature qui veut ça, remarqua
-philosophiquement Léonce.
-
-—Un tas de mufles! C’est moi qui les enverrais à l’ours, les hommes,
-et tous, ceux d’ici comme ceux d’Amérique ...
-
-—Le Hollandais qui t’a ramenée mérite bien une exception, et moi
-aussi, ma petite Clara, moi qui ...
-
-—Si je n’avais pas besoin d’eux! Ah! là là! Ce que je les lâcherais!
-
-—Tu vois bien que vous trouvez toujours moyen de vous faire nourrir
-par nous, mâtines! C’est bien ce qui prouve votre supériorité!
-
-—Avec ça que les hommes ne trouvent pas moyen de se faire entretenir
-par les femmes! Et tous ceux qui épousent des sacs d’écus? Et les
-amants de cœur? Ah! si nous n’étions pas si godiches! Ce n’est pas par
-plaisir que nous ... que nous changeons, nous, ah! Dieu non! Ce n’est
-pas pour rigoler! Si je pouvais ...»
-
-En ce moment, sur un signe du garçon de service, Clara s’interrompit.
-
-«Vous avez quelque chose pour moi, Félix?
-
-—Une lettre qu’on vient d’apporter ...
-
-—Donnez!»
-
-Elle décacheta sans façon cette missive et la parcourut d’un clin d’œil.
-
-«Je te demande pardon, mon petit Léonce, reprit-elle; mais je suis
-obligée de te quitter. Viens donc me voir: j’habite rue de Maubeuge, 15
-bis.
-
-—Très volontiers.
-
-—Le jour qui te plaira. Je ne sors jamais avant cinq heures.
-
-—Après-demain jeudi, si tu veux?
-
-—Après-demain, c’est cela!»
-
-Ils partirent, chacun de son côté, et, un instant après, M. le député
-Magimier, qui n’avait rien perdu de l’entretien, se levait à son tour
-et allait rejoindre ses amis de la «Société de Salomon».
-
-
-
-
-II
-
-
-Onze convives étaient déjà réunis dans l’étrange petite salle basse,
-en partie tapissée de rocailles et presque semblable à une grotte, où,
-chaque premier mardi du mois, se rassemblaient les Sages ou Disciples
-de Salomon.
-
-«Ah! voilà Magimier! exclama Roger de Nantel, le secrétaire-trésorier
-de la confrérie. On n’attendait plus que vous, mon cher!
-
-—Excusez-moi ...
-
-—Rouyer est absent de Paris; je l’ai vu la veille de son départ, et
-il m’a prévenu qu’il ne serait pas des nôtres ce soir ... A table,
-messieurs, à table!
-
-—Vous savez que je suis un fidèle, reprit Magimier; moi, comme
-nous tous, du reste. Oui, c’est agréable, c’est gentil, nos dîners,
-poursuivit-il en dépliant sa serviette. Pas besoin d’avertir si l’on
-vient, de s’excuser si l’on ne vient pas ... Liberté pleine et entière
-pour tous!
-
-—Ajoutez que le menu est généralement bon, dit un autre des Sages,
-assis en face de Magimier, Armand de Sambligny, chef de bureau au
-ministère des Finances.
-
-—Et que, quand il ne l’est pas, nous ne sommes point obligés de nous
-taire, repartit le mordant chroniqueur Adrien de Chantolle, et savons
-très bien faire part de nos griefs à notre amphitryon, cet excellent
-Margery, et l’inviter à nous mieux traiter.
-
-—Voilà l’agrément de nos agapes! conclut Nantel.
-
-—Le double agrément, rectifia Magimier: menu soigné et complète
-indépendance.
-
-—Tandis que, dans le monde, il faut se laisser empoisonner sans
-protester, maugréa Chantolle.
-
-—Et se laisser de même, sans crier, meurtrir les côtes, écraser les
-orteils ou étouffer en silence, avec la stupide manie qu’ont tant
-de maîtresses de maison d’inviter trois fois plus de convives que
-leur salle à manger n’en peut contenir, remarqua Hector Jourd’huy,
-ex-capitaine devenu chef de bureau au Crédit International, et l’un des
-plus fervents affiliés salomoniens.
-
-—Nous, au moins, ici, nous avons de la place! fit le maître des
-requêtes Courcelles d’Amblaincourt.
-
-—Et si nous n’en avions pas, nous nous en ferions donner, ajouta
-Xavier Ferrero, gros commissionnaire exportateur.
-
-—Ce qui ne serait pas difficile! exclama l’ingénieur Lesparre.
-
-—Aussi, vous le constatez tous sans doute de votre côté, messieurs,
-interjeta Nantel, les dîners de corporations, les dîners de sociétés,
-ont de plus en plus de succès.
-
-—Les dîners entre hommes, c’est cela! repartit Ernest de Brizeaux,
-sénateur d’Indre-et-Var. Pas de femmes, mes très chers!
-
-—Ah non! Pas de femmes! acquiescèrent simultanément Jourd’huy,
-Magimier et le président de tribunal Herbeville.
-
-—Moi, en dehors de notre banquet mensuel, je ne mange plus qu’à mon
-cercle, disait pendant ce temps Chantolle à son voisin de table, le
-peintre Ravida. Nous y avons une excellente cuisine et à très bon
-compte; la cave est particulièrement bien montée ...
-
-—Quel cercle?
-
-—Aux _Coudées-Franches_. Sambligny me fait quelquefois l’amitié de
-venir ...
-
-—On y est admirablement, en effet!
-
-—J’ai été si souvent floué et intoxiqué par de prétendues grandes
-dames, ces râleuses de premier ordre, acheteuses de bas morceaux et
-débitantes de crus frelatés ...
-
-—Floué comme nous tous! interrompit Ravida.
-
-—Nous y avons tous passé, tous nous connaissons ces traquenards,
-ajouta Sambligny.
-
-— ... Que je m’abstiens énergiquement! acheva Chantolle. Chat échaudé
-...
-
-—Voyez-vous, mes amis, continuait de son côté le sénateur Brizeaux,
-c’est là le premier mérite et le principal attrait de nos réunions:
-pas de femmes! Nous n’avons pas à nous contraindre, à tourner sept fois
-notre langue dans notre bouche avant de parler: toutes les gauloiseries
-qui nous viennent à l’esprit, nous pouvons les débiter hardiment ...
-
-—Et pourvu que ces gauloiseries soient spirituelles ...
-
-—Plus elles sont salées même, mieux ça vaut, lança Magimier.
-
-—Avec des femmes, conclut Brizeaux, il n’y aurait plus moyen!
-
-—Plus moyen d’être grossiers! reprit d’un ton narquois un des plus
-jeunes Sages, l’ex-normalien et critique du _Libéral_, Séverin
-Veyssières.
-
-—Grossiers, mais oui! riposta Magimier.
-
-—D’être ce qu’il nous plaît! ce que bon nous semble! répliquèrent en
-même temps Nantel et Brizeaux.
-
-—D’ailleurs presque tous les banquets d’associations excluent les
-femmes, reprit Ravida, ce qui prouve bien ...
-
-—Évidemment, c’est bien la preuve!
-
-—Voyez le _Bon Bock_, la _Marmite_, les _Têtes de Bois_, l’_Alouette_,
-les _Uns_, tant d’autres! Ce n’est qu’entre hommes ...
-
-—Ce ne serait pas possible avec des femmes!
-
-—Nous nous servons à notre guise, dit Magimier. Nous n’avons pas de
-voisines à soigner ...
-
-—C’est vrai!
-
-— ... A qui nous serions tenus de débiter des fadaises ...
-
-—Dont nous aurions le devoir de surveiller les verres ...
-
-—Un tas d’embêtements!
-
-—Sans compter que nous pouvons fumer au milieu du repas, si le cœur
-nous en dit ...
-
-—Même la pipe! acheva Ravida.
-
-—Touchante union des sexes! exclama Veyssières en souriant. Quelle
-galanterie, tudieu, messeigneurs!
-
-—Oh! la galanterie! Ces dames elles-mêmes nous en dispensent: ça les
-humilie! affirma Nantel.
-
-—C’est vieux jeu! dit Lesparre.
-
-—Remisée au cabinet des antiques, la galanterie! repartit Brizeaux.
-Les femmes sont nos égales: est-ce qu’on fait de la galanterie entre
-hommes, entre égaux? Vous le premier, Veyssières, vous êtes trop
-intelligent, trop occupé aussi, j’en suis certain, pour vous amuser
-jamais à baguenauder auprès des femmes, à roucouler à leurs pieds,
-soupirer langoureusement vers elles ... Allons donc! Ne vous faites pas
-passer pour ce que vous n’êtes pas!
-
-—Tu es un «Sage», mon fils! clama gaiement Chantolle, qui avait prêté
-l’oreille au discours de Brizeaux. Un «Sage», et non un serin! Ne
-l’oublie pas!
-
-—Je n’ai garde de méconnaître nos principes, répliqua Veyssières.
-Je constate seulement, et uniquement par curiosité d’artiste et de
-philosophe, que de plus en plus l’homme s’éloigne de la femme, vit
-séparé d’elle ...
-
-—Il ne s’en trouve pas plus mal.
-
-—Au contraire! C’est à bon escient ...
-
-—Si encore on nous faisait d’autres femmes! Mais celles d’aujourd’hui
-...
-
-—Ah! oui, vrai! s’écrièrent en chœur Ravida et d’Amblaincourt.
-
-—Et quand même ce seraient d’autres! Le mariage sera toujours le plus
-grand luxe qu’un homme puisse se permettre.
-
-—Vous voulez dire, Nantel, la plus grande sottise qu’il puisse
-commettre! compléta Jourd’huy.
-
-—Bienheureux ceux qui ne le savent que par l’expérience d’autrui!
-songea aussitôt Armand de Sambligny, qui était, avec Ernest de
-Brizeaux, le seul Salomonien engagé dans les chaînes de l’hyménée.
-
-—Quel malheur tout de même, soupira l’humoristique Chantolle, que la
-nature n’ait créé que deux sexes!
-
-—Ah! très bien!
-
-—Si elle avait eu le bon esprit d’en fabriquer une dizaine, voyez donc
-combien les combinaisons, au lieu d’être si restreintes et chétives,
-offriraient de la variété, seraient commodes, agréables, appropriées à
-tous les goûts ...
-
-—Quel rêve!
-
-— ... Combien les agréments de la vie eussent été multipliés! Ah! mes
-amis! Le Père Éternel aurait bien dû me consulter!
-
-—Dix sexes, Chantolle!
-
-—Au moins!
-
-—Comme vous y allez, mon bon! exclama Brizeaux. Il n’y en a que deux;
-ils sont en état de guerre perpétuel ...
-
-—C’est pour cela, c’est à cause de cet état de guerre, qui semble
-aller toujours en augmentant ...
-
-—Le fait est, dit Lesparre, qu’on se marie de moins en moins ...
-
-—Et qu’on a diantrement raison! achevèrent simultanément Sambligny et
-Brizeaux.
-
-—En tout cas, comme vous le constaterez tout à l’heure, lorsque je
-vous rendrai compte de l’état de notre Société et que vous en verrez le
-bilan, les femmes libres, les irrégulières abondent de plus en plus. De
-plus en plus nous avons du choix, et à un taux de plus en plus faible.
-Ne nous plaignons donc pas ...
-
-—Dieu m’en préserve, mon cher Nantel, éminent secrétaire et
-illustrissime trésorier! répliqua Chantolle. Mais je serais encore plus
-content si je pouvais choisir ailleurs, dans mes dix sexes!
-
-—Gourmand!
-
-—Du reste, la remarque est générale, continua Nantel. L’époque est
-très propice aux sociétés comme la nôtre, et les principes de Salomon
-...
-
-—Qui sont ceux de la Sagesse! proclama Magimier.
-
-— ... ont de plus en plus d’adeptes.»
-
-Cette société, placée sous le patronage du glorieux fils de David,
-richissime possesseur de femmes et esclave d’aucune, judicieux
-appréciateur du sexe et prince de Sapience, se composait de treize
-affiliés, ses treize fondateurs, et jusqu’à présent n’admettait
-pas d’adhérents nouveaux. Tous se connaissaient de longue date,
-s’étaient éprouvés, avaient entre eux de vieux liens de cordiale et
-franche camaraderie. Tous étaient des hommes d’âge mûr, instruits et
-expérimentés, et appartenaient par leur situation de fortune, leurs
-professions ou leurs fonctions, à la classe qualifiée de dirigeante.
-
-Ainsi que les autres confréries de même nom florissant à Paris,
-l’association salomonienne qui comprenait les écrivains Veyssières
-et Chantolle, le peintre Ravida, l’avocat Nantel, les bureaucrates
-Sambligny et Jourd’huy, le député Magimier, le sénateur Brizeaux,
-les ingénieurs Rouyer et Lesparre, le maître des requêtes Courcelles
-d’Amblaincourt, le président de tribunal Herbeville, et le négociant
-commissionnaire exportateur Ferrero,—avait pour but de satisfaire au
-meilleur taux et le mieux possible les charnels besoins de l’humaine
-nature, de concilier, en d’autres termes, la polygamie et l’économie.
-
-Ces Salomoniens ou Sages avaient inscrit, en tête de leur programme et
-au-dessus de leurs statuts, des maximes du genre de celles-ci, puisées
-toutes chez de clairvoyants moralistes ou de profonds et puissants
-esprits, ou encore dans la Sagesse même des nations, aux sources les
-plus hautes et les plus sûres:
-
- Il n’y a qu’une chose de bonne en amour, le physique: le moral n’en
- vaut rien.
-
- (BUFFON.)
-
- Le bonheur n’est que dans l’inconstance. L’art de prolonger nos
- jouissances consiste à en varier les causes.
-
- (BICHAT.)
-
- Changement de corbillon
- Fait trouver le pain bon.
-
- Règle générale: en amour, il y aura toujours et fatalement désaccord
- et contradiction entre l’homme et la femme: celle-ci s’attache par la
- possession, tandis que, par elle, celui-ci se détache et se dégoûte;
- l’une cherche le bonheur et l’idéal dans l’amour; l’autre, tout
- simplement le plaisir. Or, comme le plaisir se trouve plus aisément
- que le bonheur, l’homme a toutes chances de mieux réussir et d’être
- plus heureux que la femme.
-
- (HUGUES LE ROUX.)
-
- L’important, c’est de n’aimer que corporellement la femme.
-
- (HUYSMANS.)
-
- Les femmes ne font le tourment que de ceux qui les aiment.
-
- Les femmes sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre
- folie, mais non avec notre raison.
-
- (CHAMFORT.)
-
- Le Seigneur dit à la femme: «Tu enfanteras dans la douleur; tu seras
- sous la puissance de l’homme, et il te dominera.»
-
- (_Genèse_, III, 16.)
-
- L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme.
-
- (SAINT PAUL.)
-
- La nature a fait les femmes nos esclaves, et ce n’est que par nos
- travers d’esprit qu’elles osent prétendre à être nos souveraines. Pour
- une qui nous inspire quelque chose de bon, il en est tant qui nous
- font faire des sottises!
-
- (NAPOLÉON I^{er}.)
-
- N’ayez jamais de maîtresse ni de maison de campagne: il y a toujours
- des imbéciles qui se chargent d’en avoir pour vous.
-
- (BALZAC.)
-
- Il n’y a qu’une inégalité entre les femmes, celle de la beauté.
-
- (ALPHONSE KARR.)
-
- En amour, il n’y a que les commencements qui soient charmants. Je ne
- m’étonne pas qu’on trouve du plaisir à recommencer souvent.
-
- (LE PRINCE DE LIGNE.)
-
- Louis XVI plaisantait un jour le marquis de Caraccioli, ambassadeur
- napolitain, qui devint depuis vice-roi de Sicile, sur ce qu’à son âge
- il faisait encore l’amour:
-
- «On vous a trompé, Sire, je vous assure; je ne fais point l’amour: je
- l’achète tout fait.»
-
- Il n’y a que les imbéciles qui ont le temps de faire la cour aux
- femmes: les hommes sérieux et sensés sont toujours pressés.
-
- L’amour est une science qui s’apprend tout comme le piano et la flûte,
- la voltige ou l’équitation. Les Grecs, nos maîtres en tout, l’avaient
- si bien compris, qu’ils avaient leurs _lycées de filles_, bien
- supérieurs aux nôtres.
-
- Outil qui a servi
- N’en est que plus poli.
-
- Le gourmet en femmes sait apprécier certaines créatures réputées
- abjectes, comme le gourmet en comestibles connaît la valeur de
- certaines chairs faisandées et de tels fromages faits.
-
- Etc............................. .........................
-
-La conversation, à mesure que le repas s’avançait, s’animait de plus en
-plus entre nos douze Sages.
-
-«Vraiment, Rouyer a mal fait de s’absenter, disait Roger de Nantel;
-il vous aurait conté l’aventure survenue à un certain bonhomme de
-Montmartre, un de ses amis, un vieux rentier de soixante-dix-sept ans,
-qui sacrifiait encore à Vénus. Toutes les semaines il changeait de
-maîtresse, et à son âge ...
-
-—J’te crois!
-
-—Ça devait se ralentir.
-
-—Il paraît que ça marchait encore, poursuivit Nantel. Tant il y a
-qu’un beau soir, une de ses infantes est morte subitement chez lui.
-Il a dû aviser le commissaire de police, qui est aussitôt venu faire
-son enquête, et à qui il n’a pu fournir aucun renseignement. «Je
-l’appelais Amandine, elle me répondait, et cela me suffisait.»—Si vous
-entendiez Rouyer débiter cela!—«Mais où habite-t-elle, monsieur? Son
-adresse? insistait le commissaire.—Je ne m’en préoccupais nullement;
-je l’avais rencontrée au café ... Je ne garde jamais une maîtresse plus
-de huit jours; celle-ci allait finir sa semaine, quand ce malheur est
-arrivé.—Tous les huit jours vous changez?...—J’ai beaucoup souffert
-par les femmes dans ma jeunesse, monsieur le commissaire; jusqu’à
-trente ans, elles n’ont cessé de me mentir et me tromper, me martyriser
-à qui mieux mieux ... J’ai même failli deux fois me jeter à l’eau,
-tant j’étais torturé et désespéré ... J’ai préféré me résoudre à ne
-plus m’attacher à aucune, à varier mes connaissances le plus possible
-... Cela m’a paru moins dur. Je me suis toujours très bien trouvé de
-mon système jusqu’à ce soir ... Cette pauvre fille!—Alors vous ne
-savez rien à son sujet?—Rien du tout, monsieur le commissaire. Je ne
-les interroge jamais, ces jeunes personnes; je ne me permettrais pas
-... Je ne leur demande rien de leur existence, rien de leur passé: à
-quoi bon?
-
- Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse!
-
-C’est mon poète favori qui a écrit cela.»
-
-—Tête du commissaire!
-
-—Et je ne sais même pas, acheva Nantel, s’il ne lui a pas débité la
-tirade de Bouilhet:
-
- Tu n’as jamais été, dans tes jours les plus rares,
- Qu’un banal instrument sous mon archet vainqueur.
- Et comme un air qui sonne au bois creux des guitares,
- J’ai fait chanter mon rêve au vide de ton cœur!
-
-—Un bon type, le vieux rentier! exclama Veyssières.
-
-—Eh mon Dieu! repartit Chantolle, combien d’autres l’imitent,
-s’efforcent de l’imiter plutôt, car à soixante-dix-sept ans! Il ne faut
-cependant pas prétendre sans cesse que la polygamie n’existe que chez
-les Orientaux, voyons!
-
-—Ah! oui, cette blague!
-
-—Elle a régné de tout temps et en tout pays; et jamais elle n’a été
-plus pratiquée qu’aujourd’hui, plus répandue que chez les peuples dits
-civilisés, à Paris comme à Londres, à Bruxelles comme à Vienne, à
-Barcelone ...
-
-—Et à New-York donc!
-
-—Seulement les Orientaux, les musulmans, pour mieux spécifier,
-continua Chantolle, se sont appliqués à la régler et l’endiguer. Nous,
-plus hypocrites ou plus roublards, nous n’en pipons mot dans nos codes,
-mais nous lui donnons droit de cité et carte blanche ... Car, notez
-bien, les musulmans qui possèdent quatre femmes sont engagés vis-à-vis
-d’elles, sont tenus de les abriter, les nourrir, les entretenir; ils
-répondent d’elles. Nous ...
-
-—C’est bien plus commode!
-
-—Elle a du bon, la polygamie,—la polygamie telle que nous l’entendons
-du moins: elle est bien supérieure à celle des Turcs, remarqua
-Brizeaux. Elle supprime la jalousie d’abord, forcément ...
-
-—Et la remplace par l’émulation, acheva Magimier.
-
-—C’est cela! C’est bien cela!
-
-—Je ne connais pas de sentiment plus étroit, plus mesquin, plus
-bête, plus idiot que la jalousie! s’écria Jourd’huy avec une
-sorte d’emportement, de méprisante irritation. Que des collégiens
-l’éprouvent, que leurs tendres petits cœurs se brisent et saignent ...
-au figuré: passe encore! Mais des hommes, des hommes qui ont pratiqué
-la vie, pratiqué la femme ... Oh non! non!
-
-—Charlemagne, que notre sainte Église a canonisé, était polygame.
-
-—Et Henri IV donc!
-
-—Et Louis XIV, et Louis XV, et Napoléon I^{er}! Mais tout homme
-vraiment homme et qui n’a pas les pieds gelés est, comme le coq,
-naturellement et essentiellement polygame. On a beau faire ...
-
-—Pardi!
-
-—Tenez, reprit Chantolle, supposez le bonhomme de tout à l’heure, ce
-vieillard de soixante-dix-sept ans, dont nous parlait Nantel. Qu’il
-ose, avec ses lunettes, ses rides, ses dents fausses et son crâne en
-genou,—il y a toute présomption qu’il possède ces désavantages et
-désagréments,—qu’il ose faire la cour à une femme, à une femme du
-monde, et tente d’obtenir ce qu’on nomme ses faveurs: elle se moquera
-de lui ...
-
-—Elle aura bien raison!
-
-— ... Lui rira au nez, lui infligera les plus humiliants affronts.
-Tandis que ces bonnes filles qu’il rencontrait au café ...
-
-—Avec elles, pas de cérémonies!
-
-—Ça allait tout seul.
-
-— ... Si, par derrière, elles se gaussaient des séniles faiblesses de
-cet obstiné paillard, en tête-à-tête elles le laissaient faire, lui
-facilitaient même la besogne, moyennant le prix convenu.
-
-—C’était leur métier.
-
-—C’est cela, c’était leur métier! Vous avez dit le mot, Sambligny. Et
-il n’y a rien de tel que les professionnelles! déclara Chantolle.
-
-—Assurément, fit Magimier. Lorsque j’ai besoin d’une paire de
-bottines, je m’adresse à un cordonnier; si j’ai une molaire à me faire
-extirper, j’implore l’aide d’un dentiste. De même ...
-
-—Toujours des spécialistes, quoi!
-
-—Évidemment!
-
-—C’est du reste ce que nous faisons.
-
-—Je voyais dernièrement une nouvelle classification féminine, qui a
-trait justement à ce que nous disons là et confirme tout à fait nos
-principes, annonça d’Amblaincourt. Elle est due à un jeune écrivain,
-d’une psychologie très subtile, comme on dit, très goûté, M. Paul
-Adam. Les femmes, ainsi que les cochers de fiacre, se divisent en
-deux catégories, selon lui: femmes d’amour ou professionnelles, et
-amoureuses de contrebande, amoureuses occasionnelles,—comme il y a
-cochers patentés et maraudeurs.
-
-—Très joli!
-
-—Ne prenez jamais les maraudeurs: ils ignorent le métier, ne battent
-pas leurs coussins, ne nettoient pas leur véhicule, et vous font, pour
-comble, payer plus cher que le tarif.
-
-—Et vous querellent, vous font des scènes, par-dessus le marché!
-
-—Il y a une catégorie que vous oubliez, d’Amblaincourt, dit
-Herbeville, celle des femmes qui ne sont ni professionnelles ni
-maraudeuses, les femmes chastes, honnêtes, vertueuses ... Il y en a,
-et plus qu’on ne croit.
-
-—Beaucoup, certainement!
-
-—Personne ne conteste ...
-
-—Mais nous n’avons pas à nous occuper de celles-là! riposta avec
-conviction Léopold Magimier. Elles ne comptent pas pour nous. C’est
-comme si ce n’étaient pas des femmes, du moment qu’on ne peut pas ...
-
-—Très vrai, Magimier!
-
-—Je suis et nous sommes tous, n’est-ce pas? comme ce capitaine de
-vaisseau qui ne croisait jamais devant les ports où il ne lui était pas
-loisible de débarquer ...
-
-—C’est évident!
-
-—A quoi bon?
-
-—Nous avons suffisamment d’escales, suffisamment de femmes ...
-
-—Et nous en trouverons toujours, de celles-là, de ces bonnes, faciles,
-accommodantes et charmantes personnes! s’écria Jourd’huy. Nous en
-trouverons toujours, à discrétion et indiscrétion ...
-
-—Oui, je vous le garantis, j’en réponds, moi, votre fondé de pouvoir!
-protesta Nantel en riant.
-
-— ... Comme en ont trouvé nos pères, nos grands-pères, nos
-arrière-grands-pères, comme on en a trouvé de tout temps ...
-
-—Et comme on en trouve aujourd’hui plus que jamais.
-
-—Du train que nous y allons ...
-
-—Avec toutes ces déclassées et inclassées ...
-
-—Les femmes ne sont pas chères!
-
-—Au surplus, pas d’inquiétude à avoir, affirma Veyssières. Si, par
-hasard, par impossible, elles le devenaient, chères, si la denrée
-arrivait à se raréfier chez nous, immédiatement on aurait recours à
-l’importation ...
-
-—A propos, interrompit Ravida, j’ai rencontré l’autre jour Drouin,
-l’explorateur. Vous le connaissez, Lesparre? Il était ingénieur des
-mines ...
-
-—Nous sommes camarades de promotion.
-
-—Je le connais aussi très bien, dit Chantolle.
-
-—Moi également, ajouta Ferrero.
-
-—Il m’a emmené déjeuner chez lui, reprit Ravida. Il habite à Neuilly,
-avec deux magnifiques Circassiennes, dont il a fait emplette à son
-retour de Khiva: une grande et forte brune, et une blonde mince, une
-blonde merveilleuse!
-
-—Il en a une santé, celui-là, pour aller s’approvisionner de femmes à
-l’étranger! murmura Jourd’huy.
-
-—Je comprends cela, moi, repartit Brizeaux. Les Circassiennes, c’est
-l’idéal des femmes: belles, bien faites, splendidement taillées,
-grasses, fermes, et voluptueuses avec cela!
-
-—Et soumises, dociles, obéissantes ... L’idéal tout à fait!
-
-—Laissez-moi donc continuer, dit Ravida. Je n’ai pas terminé
-l’histoire de Drouin ... Une sienne cousine s’est mis en tête
-récemment de le conjoindre à une riche héritière. «Tu ne peux pas
-rester célibataire jusqu’à la fin de tes jours, mon ami!—Pourquoi
-donc pas, ma cousine?—Mais, mon cher enfant, il faut se créer un
-intérieur ...—J’en ai un.— ... Une famille.—Des embêtements? Merci
-bien! J’ai tout ce qu’il me faut à domicile.—Comment, ce qu’il te
-faut?—Certainement.» Il a eu l’aplomb de l’inviter et de lui présenter
-ses deux bayadères ... «Trouvez-moi donc de pareilles beautés autour
-de vous, cousine! Quelle plastique, hein? Et pas besoin de les mener
-dans le monde, celles-là! Pas de frais de toilette ni de représentation
-avec elles! Tout avantage! Tout bénéfice!—Mais, mon pauvre ami, encore
-une fois, ça n’a qu’un moment, ces distractions-là! se récriait la
-chère dame. Ce n’est pas sérieux!—Comment, pas sérieux?—Ce ne sont
-pas des femmes, cela!—Pas des femmes? Mais regardez donc ...—Ce sont
-des sauvages!—Par le temps qui court, c’est ce qu’il y a de mieux,
-cousine. Ces sauvages-là, voyez-vous, c’est préférable à toutes vos
-raffinées, vos esthètes, vos savantasses, vos émancipées, toutes vos
-femmes supérieures et fin de siècle.—Mais, mon enfant, ce ne sont pas
-des compagnes que tu as là! Il n’y a pas d’échanges de pensées, pas de
-conversations possibles avec ces malheureuses ...—D’abord, cousine,
-désabusez-vous: elles ne sont pas du tout malheureuses, mes belles
-sauvagesses; rien ne leur manque, et il suffit qu’elles expriment
-un désir pour qu’il soit réalisé. Il est vrai que leurs désirs sont
-forcément restreints par leur ignorance, mais cela n’en vaut que mieux
-pour elles d’abord et pour moi ensuite. Elles n’éprouvent pas le besoin
-par exemple, d’étudier l’algèbre ni la paléontologie, de pétitionner
-pour obtenir le vote intégral ni de pérorer dans les réunions
-publiques. Quant à converser avec elles, je vous avoue qu’en effet
-cela nous est assez difficile: je ne baragouine que quelques phrases
-de leur idiome, et elles n’entendent pas un mot de français. Mais,
-ma chère cousine, je ne les ai pas emmenées avec moi pour discourir
-et faire assaut d’éloquence. Lorsqu’il me prend fantaisie de deviser
-et de discuter, j’ai mes amis ... J’ai mes livres pour me récréer et
-m’instruire ...—Mais, mon pauvre garçon ...—Tenez, cousine, une
-supposition, une preuve! Dites à un homme de choisir entre deux jolies
-filles, dont l’une sera aveugle, mais causera admirablement, parlera
-comme un ange, et dont l’autre sera muette, mais aura de beaux yeux,
-des yeux ravissants. Ce sont les yeux qui l’emporteront sur la langue,
-c’est la muette que cet homme choisira, que tout homme prendra ...»
-
-—Oui! Oui! En effet! Très juste! cria-t-on de part et d’autre.
-
-—N’est-ce pas? C’est d’une vérité limpide! poursuivit Ravida.
-«Alors, lui objecta sa cousine, les femmes ne te servent uniquement
-qu’à assouvir?...—Qu’à assouvir ... oui, cousine.—Et le sentiment,
-et l’affection, la confiance, qu’en fais-tu?—Pardon! Ne confondons
-pas les choses, cousine. Je n’ai pas besoin de tout cela en
-amour.—Comment! Tu n’as pas besoin de te confier à celle que tu
-aimes, de l’estimer, de croire à sa tendresse, à sa fidélité?—Mais
-du tout, pas le moins du monde! C’est bon pour les écoliers d’être
-si ambitieux. Moi qui ai roulé ma bosse à peu près partout, je suis
-bien moins exigeant, bien plus modeste. Je ne demande à mes compagnes
-que de la beauté, de la grâce et de la douceur: je les tiens quittes
-du reste, d’esprit, de science, de diplômes, même d’amour, de
-confiance, de fidélité ...—C’est monstrueux, ce que tu oses avouer
-là!—Nullement! C’est très sensé, très réfléchi.—Tu n’es qu’un
-grossier personnage!—Mais un heureux mortel, un très heureux mortel,
-cousine, et c’est là le point capital. Je suis de plus en plus enchanté
-de mon système et de mon régime, dont je viens de vous faire toucher
-du doigt les multiples agréments, et je désire instamment conserver
-l’un et l’autre, m’en tenir à mes deux sauvagesses ... A moins que,
-pour vous être agréable, je ne leur en adjoigne une troisième? Je la
-choisirai rousse, celle-là. Qu’en dites-vous, cousine?»
-
-—Elle a dû être quelque peu interloquée, la bonne femme! conclut
-Magimier.
-
-—Pour un aussi intrépide voyageur, un gaillard qui a planté le
-piquet sous toutes les latitudes, Drouin est encore très modéré,
-repartit Lesparre. Les habitants de je ne sais plus quelle île de
-l’Océanie,—une île qu’il a jadis visitée, et c’est lui-même qui m’a
-conté l’histoire,—vont bien plus loin que lui. Chaque maman là-bas,
-lorsqu’elle se pique de faire dignement les choses, donne comme
-étrennes à son fils aîné, arrivé à l’âge de puberté, une vierge aussi
-dodue qu’innocente. Le soir même le mariage est consommé, mais pour
-être rompu le lendemain matin, pas plus tard. Oui, le lendemain, on
-apprête la jeune femme en civet, on la fait cuire en daube ou à la
-broche, et on la sert, poétiquement entourée de cresson ou de persil, à
-son époux, dans un festin auquel sont conviés tous les parents et amis
-...
-
-—Ils aiment vraiment les femmes dans ce pays-là! exclama Brizeaux.
-
-—Les bienfaits du féminisme y sont cependant totalement ignorés ...
-
-—C’est ce qu’on peut appeler «dîner avec les membres de sa famille».
-
-—O Chantolle!
-
-—A l’amende, Chantolle!
-
-—A l’amende!
-
-—Remarquez que Drouin ne les mange pas, ses Circassiennes.
-
-—Il aurait tort.
-
-—Il aurait encore bien plus tort de prêter l’oreille aux perfides
-invites de sa cousine, de se mettre la corde au cou ...
-
-—Certes!
-
-—Le mariage est tellement en baisse!
-
-—Les femmes elles-mêmes n’en veulent plus, remarqua Veyssières.
-
-—L’union libre, voilà l’avenir! proclama d’Amblaincourt.
-
-—Nous l’avons devancé, nous! Nous la pratiquons, l’union libre!
-
-—C’est si commode!
-
-—Tandis que le conjungo ... une vieille balançoire!
-
-—Un traquenard surtout, une flibusterie! s’écria le chef de bureau
-Sambligny. «Voudriez-vous bien me dire quel intérêt un homme a à
-se marier?» C’est la question que je pose toujours à mes employés,
-lorsqu’ils viennent—Oh! ça n’arrive pas souvent!—m’annoncer
-leurs projets d’hyménée. Aucun intérêt, même avec une femme riche.
-Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, celle-ci, l’union célébrée, entend
-dépenser le double ou le triple de ce qu’elle a apporté. Alors? Tu es
-encore roulé, mon bonhomme! Tu as oublié que «célibat» vient de _cœlum
-habitare_, c’est-à-dire que le célibataire habite le ciel, est dans un
-paradis ...
-
-—Très bien! Parfait!
-
-— ... Une duperie, vous dis-je, une filouterie!
-
-—Le fait est, observa Chantolle, que si l’homme n’avait pas à redouter
-les infirmités et les maladies ... C’est ce que prétendait Napoléon
-I^{er}, qui n’était pas une baderne et avait sur le sexe des idées ...
-
-—D’une sagesse!
-
-—D’une profondeur!
-
-—Oui, continuait Chantolle, ne se marier que pour se procurer une
-garde-malade ...
-
-—Et encore! Pourquoi? interrompit Magimier. Pourquoi voulez-vous?...
-Vous avez des infirmières de profession, qui ont étudié la partie, la
-connaissent ... Moi, je suis pour les professionnels encore un coup,
-sabre de bois!
-
-—D’autant plus que vos jeunes filles d’aujourd’hui sont bien dressées
-à soigner les malades, ah oui! parlons-en! se récria Nantel.
-
-—Elles ne savent même pas préparer une tasse de tisane! dit Ferrero.
-
-—Si vous comptez sur elles!
-
-—Combien de femmes qui laissent leurs maris en plant ...
-
-—Maris et enfants!
-
-—Vous avez du reste d’excellentes maisons de santé, repartit Brizeaux.
-Moi, je suis comme Magimier, je suis pour les professionnels.
-
-—Vos jeunes filles d’à présent, poursuivait Nantel, elles sont toutes
-élevées comme si elles étaient millionnaires; aucune, même dans la plus
-humble bourgeoisie, ne veut plus s’occuper de ménage, de couture, de
-cuisine surtout.
-
-—Il leur faut des bonnes, à toutes! compléta Herbeville.
-
-—C’est très vrai.
-
-—Toutes prétendent se faire servir, se reconnaissent incapables de se
-servir elles-mêmes, s’en font gloire. Quelle est donc celle qui, une
-fois mariée, consentirait à laver sa vaisselle? Une artiste, qui a,
-sur le piano, un talent si distingué, ou expose des pastels à chaque
-salon! Elle irait salir ses fines menottes, les gâter, les profaner!
-Une doctoresse, pour qui la chimie organique et la zoologie comparée
-n’ont plus de secrets! Et ne dites pas qu’on peut s’occuper à la fois
-de ménage et de science: on ne sert pas deux maîtres; c’est l’un ou
-l’autre.
-
-—Ce sera l’autre, dit Veyssières; elles feront de la science ...
-
-—En attendant, elles ne font plus d’enfants, objecta Chantolle.
-
-—Elles n’en veulent plus: ça les gêne.
-
-—Et de même, continua Chantolle, que les mariages diminuent chez
-nous, notre natalité demeure à peu près stationnaire, pour ne pas dire
-qu’elle baisse d’année en année. Voilà le point grave, car, avant tout,
-il faut exister ...
-
-—Ohé! les races latines!!
-
-—L’Allemagne s’est bien gardée et se garde bien de lancer comme
-nous ses femmes dans la vie publique, de les détourner de la vie de
-famille, de les implanter dans les administrations, de faire d’elles
-d’économiques gratte-papier, des fonctionnaires au rabais. Les
-Allemands veulent des épouses et des mères; ils veulent des enfants,
-et chaque année leur population s’accroît de sept à huit cent mille
-âmes, voire davantage. Nous, nous ne bougeons pas; nous n’avons
-aucun excédent, ou si peu que rien[1]. Aussi, conclut Chantolle,
-l’Allemagne n’a pas besoin de nous déclarer la guerre pour nous battre:
-elle remporte sur nous chaque année—chaque jour!—une victoire
-considérable[2].
-
-—Ne sont-ce pas ces dames de la Ligue de l’Affranchissement qui ont
-naguère recommandé l’avortement? repartit d’Amblaincourt.
-
-—Mais oui! L’avortement légal! corrobora Nantel.
-
-—Je me souviens! fit Lesparre.
-
-—Riche idée!
-
-—Doux pays!
-
-—Bismarck l’a dit, observa Veyssières: «Laissons la France mijoter
-dans son jus: avant un demi-siècle elle sera réduite à rien,
-comparativement à l’Allemagne.»
-
-—Réduite à rien! Voilà la conséquence ...
-
-—Des femmes qui décrètent qu’elles se feront avorter!
-
-—Voilà ce que vous devriez dire à la Chambre, Magimier!
-
-—Je n’ai pas de temps à perdre, mon petit Veyssières.
-
-—Il préfère plaider la cause des «Émancipées» ...
-
-—Des «Infécondes»!
-
-—Vieux farceur!
-
-—Ne me reprochez pas cela ...
-
-—C’est comme vous, Brizeaux, est-ce qu’au Sénat?...
-
-—Messieurs! cria Nantel en frappant sur son verre. Pas de
-personnalités, et pas de politique, je vous en prie! Vous savez que nos
-statuts interdisent ces discussions.
-
-—Et puis il y en a bien assez sans nous, en France, qui s’occupent de
-politique, ajouta Lesparre.
-
-—C’est le malheur!
-
-—Tout le monde s’en mêle, tout le monde veut gouverner le pays,
-riposta d’Amblaincourt. Les plus ignares _citoilliens_ sont précisément
-ceux qui tranchent le plus vite les plus ardus problèmes d’économie
-sociale, qui vous résolvent en une seconde la question des salaires
-et des rapports du capital avec le travail. Il n’y a pas de balayeur
-des rues ou de cocher de fiacre,—sans vouloir médire en rien de ces
-honorables corporations,—qui n’ait son plan tout prêt pour alléger
-nos impôts, augmenter nos revenus, faire manœuvrer notre armée et nous
-restituer dans quarante-huit heures l’Alsace et la Lorraine; pas un
-qui ne soit tout disposé à donner des leçons de tactique à tous nos
-généraux ...
-
-—C’est pitoyable! interrompit Sambligny.
-
-—Et c’est comme cela. Tel qui ne sait rien de rien, qui n’a jamais lu
-un livre, qui ne se doute même pas qu’il existe une langue française,
-une littérature française, veut pérorer ...
-
-—Gouverner la France!
-
-—Pourquoi pas? C’est un gouvernant. Avec le suffrage universel ...
-
-—Il a sa part de souveraineté ...
-
-—Une belle jambe!
-
-—Ça ne lit et ça n’a jamais lu que son journal, une feuille de chou ...
-
-—Voyons, voyons, quittons la politique! insista derechef Nantel.
-Vous me reprocheriez ensuite, et je me reprocherais moi-même tout le
-premier, de vous avoir laissés enfreindre un des principaux articles
-de notre règlement ... Il est temps d’ailleurs que j’aborde mon compte
-rendu ... Silence, messieurs, voyons! répéta Nantel en heurtant
-encore et vivement son couteau sur les flancs de son verre. Veuillez
-m’écouter.
-
-
-
-
-III
-
-
-Roger de Nantel, qui, à défaut de président,—les Salomoniens se
-passaient fort bien de ce personnage,—joignait à ses fonctions
-bisannuelles de secrétaire-trésorier de l’Association celles
-d’organisateur des banquets et de questeur, commençait son exposé,
-quand Magimier l’interrompit, pour se plaindre du bruit qui se faisait
-dans une salle contiguë. Ce bruit n’avait pas gêné nos convives, et ils
-ne s’en étaient même pas aperçus, tant que la conversation avait été
-générale. Maintenant qu’ils se taisaient pour ouïr un seul d’entre eux,
-on n’entendait plus que le brouhaha voisin.
-
-«Nantel! Ce n’est pas à nous qu’il fallait imposer silence, c’est à ces
-braillards ... C’est un repas de noce qui se donne là?
-
-—Ah! repas de noce est bon! s’écria Veyssières.
-
-—Superbe! lança un autre.
-
-—Ah! délicieux! Oui, un repas de noce!
-
-—Et quelle nopce, mes enfants!
-
-—Qu’y a-t-il de si risible là-dedans? Je ne comprends pas ... murmura
-Magimier interloqué.
-
-—C’est sans doute parce que vous êtes arrivé en retard, mon cher
-député, répliqua Nantel. J’ai omis de vous dire ce que je venais de
-raconter, ce que Margery m’avait appris ... qu’il y avait un dîner de
-femmes à côté du nôtre: les «Émancipées» donnent un banquet ...
-
-—Voilà la noce!
-
-—Quelle heureuse union!
-
-—Hyménée! Hyménée!
-
-—Mais vous auriez dû les inviter à se joindre à nous! s’écria
-Magimier. Ç’aurait été drôle, et la fête eût été complète.
-
-—Mon bon ami, si j’avais fait cela, vous n’auriez pas trouvé assez
-de pavés pour me lapider, repartit Nantel. Vous aimez la jeunesse, la
-fraîcheur, la verdurette ... Ça laisse à désirer de ce côté-là.
-
-—Qu’y a-t-il parmi ces femmes? demanda Chantolle.
-
-—J’ai aperçu, dit Nantel, la grosse Bombardier ...
-
-—Ah! ma voisine! fit Magimier.
-
-— ... Elvire Potarlot ...
-
-—Naturellement!
-
-—La présidente de la Ligue de l’Émancipation!
-
-—La plus enragée ...
-
-—Puis, continua Nantel, Nina Magloire, Stéphanie Lauxerrois ...
-
-—Celle qui signe Saint-Germain?
-
-— ... Katia Mordasz ...
-
-—La fameuse nihiliste!
-
-—Ah! Katia est de la partie! dit Veyssières.
-
-— ... Rose d’York, George Luce! la marquise de Maulmont ...
-
-—Ah! la marquise qui va s’encanailler ...
-
-—Il m’a semblé reconnaître au vestiaire Mme Latournette, interrompit
-Brizeaux.
-
-—Moi, je me suis rencontré dans les couloirs avec Zénobie Cherpillon,
-dit Jourd’huy.
-
-—Veinard!
-
-—Polisson, va!
-
-—Ah! Jourd’huy, mon ami, quelles délices, hein? Riche affaire!
-
-—Taisez-vous donc, blagueurs! Elle est maigre comme un clou.
-
-—Mais aussi quel décolletage! glapit Ravida. Je me suis croisé avec
-elle ...
-
-—Oui, décolletée jusqu’à l’ombilic! riposta Jourd’huy. Et avec cela
-des lunettes, des lunettes bleues!
-
-—Comme si les bas ne suffisaient point!
-
-—Tableau charmant!
-
-—Vision ineffable!
-
-—N’est-ce pas Zénobie Cherpillon qui s’est emparée de ce mot et le
-répète à satiété: «Mesdames, il n’y a que le nu qui habille bien?»
-
-—Non, Ravida, vous n’y êtes pas, mon bon, répliqua Chantolle. C’est la
-grosse Bombardier qui répète cela. N’est-ce pas, Magimier?
-
-—Je n’en sais rien du tout, moi!
-
-—Cette discrétion vous honore, très cher; mais c’est bien Mme
-Bombardier qui s’est attribué ce mot. Malgré ses tendances viriles
-et ses visées émancipatrices, elle est demeurée femme, Mme Angélique
-Bombardier, femme et coquette; elle n’abdique pas ... «Restons jolies,
-mesdames, restons jolies!» C’est encore un de ses mots.
-
-—J’aime mieux cela, dit Sambligny.
-
-—Moi également; ça me raccommode avec elle, ajouta Herbeville.
-
-—J’ai encore aperçu René d’Escars, c’est-à-dire Adélaïde Tabourin,
-reprit Nantel; Estelle de Bals aussi ...
-
-—Tout l’état-major de l’Émancipation, quoi!
-
-— ... Guillemine de Chastaing ...
-
-—La présidente des «Infécondes»!
-
-—La reine des bréhaignes! s’écria Chantolle. Qui n’est, fichtre, pas
-mal! ajouta-t-il avec un énergique et éloquent clappement de langue.
-Elle n’a guère plus de trente-cinq ans, et, ma foi, s’il ne dépendait
-que de votre serviteur ...
-
-—Chut! Chut! Taisez-vous, Chantolle! firent à la fois Veyssières et
-Sambligny. Écoutons!
-
-—Si l’on pouvait entendre leurs toasts!...»
-
-Des lambeaux de phrases arrivaient assez distinctement, en effet, aux
-oreilles des Salomoniens.
-
- * * * * *
-
-«On ne saurait trop répudier, citoyennes ...»
-
- * * * * *
-
-«Citoyennes!» C’est Elvire Potarlot qui parle, chuchota Veyssières.
-
-—Elle-même, répondit Chantolle. Aussi nous en avons pour un bout de
-temps ...
-
-—Chut! Chut! Écoutez donc!»
-
- * * * * *
-
-«...De lâches accusations ... d’odieuses menaces sans cesse proférées
-contre nous, des menaces comme celle-ci, que Fabre d’Olivet a osé
-lancer: «Si les femmes d’Europe ne se conduisent pas avec sagesse, le
-sort des femmes d’Asie les attend ...»
-
-—Oh! Oh!
-
-—Vous vous indignez et vous avez raison, citoyennes, bientôt
-électrices de notre libre et chère France ... Et cet autre, cet
-historien prétendu national, ce perfide insulteur de notre sexe, ce
-cynique Michelet, qui nous a traitées de «malades perpétuelles», qui
-déclare sans rougir que «l’homme doit nourrir la femme» ...
-
-—Oh! Oh! Jamais!
-
-—C’est humiliant ...
-
-— ... Vous ne voulez être les obligées ni les esclaves de personne, de
-l’homme surtout, et, encore une fois, citoyennes, vous avez raison: la
-femme doit se suffire à elle-même ...
-
-—Bravo! Oui! Oui!
-
-— ... Aussi quand nous voyons un publiciste comme M. Francisque Sarcey
-se joindre à l’insulteur Michelet, affirmer après lui que «les femmes,
-avec leurs larges hanches ...»—Nous les modifierons, nos hanches,
-messieurs, s’il ne faut que cela!—«les femmes sont faites pour mettre
-des enfants au monde, demeurer sédentaires à la maison ...
-
-—Oh! Oh!
-
-— ... «Prendre soin du ménage ...»
-
-—Et celles qui n’en ont pas?
-
-—Comme vous le dites très bien, citoyennes: Et celles qui n’ont pas de
-ménage, pas de famille? «Ce qui m’étonne, continue M. Sarcey,—que je
-continue, moi, à vous citer—ce qui m’étonne, c’est que les hommes qui
-se disent progressistes et pionniers de l’avenir, au lieu de plaindre
-les femmes, qu’une mauvaise organisation de la société oblige à sortir
-de leurs attributions, les en louent comme d’une conquête.»
-
-—Et c’en est une!
-
-—On veut nous ramener au foyer, toujours!
-
-—C’est-à-dire aux carrières!...
-
-—A l’esclavage!
-
-—A l’esclavage, c’est cela!
-
-—Mais nous ne nous laisserons pas ainsi refouler sous le joug,
-citoyennes! Au besoin, nous proclamerons la grève ... Car
-l’homme—jusqu’où ne va pas son audace!—l’homme prétend que nous
-n’avons pas les mêmes titres que lui pour occuper les emplois publics.
-Oui! Écoutez encore un chroniqueur en renom, M. Edmond Lepelletier.
-Il s’apitoye sur notre sort, celui-là, il daigne nous honorer de sa
-compassion ... «Pauvres femmes! écrit-il dans _le Radical_, sous son
-pseudonyme Jean de Montmartre. Ah! combien vous devriez maudire le jour
-où il vous monta au cerveau cette fièvre d’orgueil de vouloir être des
-demoiselles, des institutrices, des employées de la Ville ou de l’État!
-Le meilleur moyen de réagir, d’améliorer votre destinée, serait de
-renoncer à ces funestes rêves d’emplois administratifs ...»
-
-—Et de laisser la place libre à ces messieurs!
-
-—Belle malice!
-
-—Cousue de fil blanc!
-
-—N’est-ce pas, citoyennes, c’est assez clair? «Je vous dirai, comme
-Jean-Jacques Rousseau aux femmes de son temps, conclut M. Lepelletier,
-retournez à la nature, retournez au ménage!»
-
-—Ah! le ménage! Ça y est! Enfin!
-
-—C’est leur tarte à la crème!
-
-—Ils peuvent bien le faire eux-mêmes, le ménage, s’ils y tiennent tant!
-
-—Nous cloîtrer dans la maison, citoyennes, nous y vouer aux plus
-obscures et aux plus viles tâches, voilà le but de ceux qu’on a
-longtemps appelés nos seigneurs et maîtres ...
-
-—Oh! Oh!
-
-— ... «Bonne femme et bonne poule ont toutes deux la patte cassée,
-afin de ne pouvoir courir.» C’est un de leurs proverbes ... Les femmes
-d’Égypte ne portaient pas de chaussures afin de s’accoutumer à rester
-au logis ... Et la matrone romaine, l’épouse modèle: «Elle a gardé la
-maison et filé la laine» ...
-
-—Quelles sornettes!
-
-—C’est rococo!
-
-—Le monde a marché depuis ce temps!
-
-—Nous avons changé tout cela!
-
-— ... Ils ne cachent pas leur jeu, d’ailleurs; ils se vantent bien
-haut de leur dessein. Proudhon, l’infâme Proudhon, l’a dit: «S’il
-fallait choisir entre l’émancipation de la femme et sa réclusion, je
-préférerais la réclusion» ...
-
-—Mais il n’a pas eu le choix!
-
-—Il est franc, celui-là!
-
-— ... Le foyer, citoyennes, le ménage, la famille: voilà l’ennemi!
-Pas d’illusion à se faire ... Un des esprits les plus nets et les plus
-lumineux de notre époque, M. Jules Bois, nous en avertit dans son
-_Ève nouvelle_: «Tant que le foyer existera, la femme sera esclave.»
-Et, avec sa clairvoyance et sa précision habituelles, il ajoute: «La
-ménagère est aussi fatale à son sexe que la prostituée» ...
-
-—A la bonne heure!
-
-—Bravo! Bravo!
-
-—Voilà qui est parler!
-
-— ... Et encore, citoyennes, les prostituées protestent à leur façon
-contre l’ordre établi, contre la tyrannie de l’homme; tandis que les
-ménagères, les femmes dites d’intérieur et les mères de famille ...
-
-—Les pot-au-feu!
-
-—Les poules couveuses!
-
-— ... S’inclinent devant ce despotisme, subissent de plein gré ces
-affronts, cet odieux servage, et déshonorent notre sexe!...
-
-—Bravo! Bravo!
-
-—Bravo, Elvire!
-
-— ... Mais, hélas! ils sont rares, citoyennes, ceux qui ont le
-courage, l’élévation et la lucidité d’esprit de M. Jules Bois! Nos
-adversaires sont nombreux et puissants: nous aurions tort de nous le
-dissimuler. L’un d’eux, l’académicien François Coppée, n’écrivait-il
-pas, hier encore, que «la femme de l’avenir nous apparaît comme une
-sorte de pédante abondamment pourvue de brevets et de parchemins
-scolaires ...»
-
-—Oh! oh!
-
-— ... «ne parlant jamais que de ses droits, égale et même plus
-volontiers supérieure à son compagnon de chaîne, si elle n’a pas
-carrément opté pour l’union libre et ses cyniques conséquences; bref,
-une créature assez répugnante et tout à fait insupportable ...»
-
-—Oh! Oh!
-
-—C’est lui qui est cynique!
-
-—Répugnant!
-
-— ... «Tandis que nous autres, affreux retardataires, reprend M.
-Coppée, nous croyons que la femme est, par sa nature même, encore plus
-épouse qu’amante, et encore plus mère qu’épouse; nous estimons qu’elle
-n’est point faite pour les études et les professions contentieuses;
-nous demeurons convaincus qu’elle n’a rien à gagner à mener une
-existence dissipée en occupations extérieures ...»
-
-—Assez! Assez!
-
-— ... Vous le voyez, citoyennes, toujours la maison, la vie de
-famille, ne pas sortir, être tenues en laisse comme des esclaves ou des
-bêtes ...
-
-—C’est cela!
-
-— ... Et on nous accuse d’être le fléau de la France, la cause de
-sa déchéance et de sa perdition! Écoutez ce que dit de nous, dans
-le journal _le Soleil_, M. Jean de Nivelle, _alias_ Charles Canivet:
-«L’émancipation de la femme deviendra un agent très actif de la
-dépopulation: c’est fatal ...»
-
-—Eh bien, après?
-
-—Que nous importe!
-
-— ... «Quelle singulière société que celle où l’on verrait la
-confusion complète des sexes! s’écrie avec désespoir M. Canivet. Une
-société où tout le monde, mâles et femelles, se mettraient à bavarder
-sur les affaires publiques, et où, par suite de ces délibérations
-prolongées, il n’y aurait plus personne pour soigner la cuisine,
-ravauder les bas et raccommoder les chaussettes!»
-
-—Nous les ravauderons à tour de rôle avec ces messieurs!
-
-—A tour de rôle, mais oui!
-
-—Pourquoi toujours nous?
-
-—Évidemment, citoyennes, et vous avez touché du doigt la plaie!
-Pourquoi toujours la femme astreinte seule à ces basses œuvres? Est-ce
-que l’homme n’use pas comme nous ses vêtements, ne mange et ne boit
-pas aussi bien que nous, ne salit pas tout comme nous son linge,
-sa vaisselle et sa chambre? Eh bien, est-ce qu’il ne pourrait pas
-comme nous et aussi bien que nous recoudre ses boutons, repriser ses
-chemises, préparer le dîner, savonner et repasser le linge, laver les
-assiettes et balayer le plancher?...
-
-—Bravo!
-
-— ... En quoi déchoirait-il de partager cette besogne avec nous, de
-s’occuper, avec nous et comme nous, des soins à donner aux enfants, aux
-nouveau-nés; de leur entretien, leur élevage, leur nettoyage? Eh bien,
-en réponse à d’aussi raisonnables et équitables propositions, voilà
-qu’un singulier démocrate, un étrange et faux socialiste, qui signe «Le
-Solitaire», demande que «des Écoles d’allaitement pour hommes soient
-fondées» ...
-
-—Oh! oh!
-
-—Il est facile de se moquer ...
-
-—Ce n’est pas répondre ...
-
-—Tout le fardeau retombe sur nous: grossesse, accouchement,
-allaitement ...
-
-— ... Et, encore une fois, pourquoi toujours nous, citoyennes?
-Pourquoi toujours la femme ployée sous le faix, enchaînée au logis,
-humiliée, domestiquée, asservie, réduite à l’état d’animal ou de
-chose? Nous maintenir dans ce servage, dans cette géhenne et cet
-abrutissement, voilà le vœu, l’unique vœu de ces messieurs! Leur
-audace, je vous le disais il y a un instant, leur audace ne connaît
-pas de bornes. Écoutez les menaces de l’un d’eux, de M. Paul Dollfus,
-de _l’Événement_: «L’égalité des sexes engendrera la bataille, et,
-naturellement, la victoire sera du côté du biceps ...»
-
-—Nous en avons autant qu’eux, du biceps!
-
-—Nous le leur prouverons, s’il le faut!
-
-— ... Permettez-moi de continuer, citoyennes. «L’homme ayant vu ce
-qu’a produit l’égalité, fruit de la liberté, prendra ses précautions;
-il réintégrera les vaincues dans le gynécée, d’où elles n’auraient
-jamais dû sortir ...»
-
-—Oh! oh!
-
-— ... «Et, pour leur ôter à jamais toute idée d’égalité, on les mettra
-plusieurs dans le même, dans le même gynécée. Le féminisme aura ainsi
-trouvé son remède, son vrai remède: la polygamie. Une bonne cure de
-polygamie ...»
-
- * * * * *
-
-—«Mais parfait! superbe! exclama Ravida. C’est tout à fait ce que nous
-disons!
-
-—Ce que nous pratiquons!
-
-—Silence! Silence! Chut! grondèrent Sambligny, Veyssières et d’autres
-Sages. Écoutons donc!»
-
- * * * * *
-
-«...M. Paul Dollfus se fait l’écho, vous le remarquerez, citoyennes, de
-ce misérable Fabre d’Olivet, dont je vous parlais il y a un instant,
-et de bien d’autres ... La polygamie, oui, voilà ce dont on nous
-menace ... Mais si nous devons honnir de pareilles doctrines, vouer à
-l’opprobre et à l’exécration les lâches qui osent les émettre, que ne
-devons-nous pas dire des femmes qui se rangent parmi nos adversaires,
-des femmes qui trahissent leur propre cause, la cause sacrée des
-opprimées et des victimes? Car il y en a, citoyennes, il en existe,
-de ces félonnes! N’est-ce pas une femme qui signe Jean de Bourgogne
-et a eu le cynisme d’écrire, dans les _Matinées Espagnoles_, une
-revue dirigée par une femme cependant, par la célèbre madame Ratazzi
-ou de Rute: «En admettant que l’élément féminin s’impose jamais au
-Palais-Bourbon, il faudra, de toute nécessité, apporter certaines
-modifications au règlement, imposer diverses conditions à ces dames ...
-Il sera bon de ne pas les laisser souvent seules: elles se mangeraient!»
-
-—Oh! Oh!
-
-— ... Si c’est là l’opinion que nous avons de nous-mêmes, comment
-voulez-vous, citoyennes, que les hommes nous aient en estime et nous
-jugent dignes de prendre place à leurs côtés? «N’oublions pas que nous
-sommes et resterons le _sexe faible_! s’écrie une autre, Mme Sorgue,
-dans la _Revue de France_. La femme, comme l’a dit un de ses vrais
-amis, Michelet, est une malade ...»
-
-—Oh! Oh!
-
-—Drôle d’ami!
-
-—«...une malade; oui, hélas! UNE MALADE ...»
-
-—L’éternelle blessée!
-
-—Ah! oui, l’éternelle blessée!
-
-—Et «douze fois impure», n’oublions pas!
-
-—C’est vrai! Douze fois!
-
-—Pas une de moins!
-
-—«... UNE MALADE. Les charges écrasantes de la maternité lui
-constituent une psychologie spéciale, qui fait d’elle, surtout et avant
-tout, une instinctive, une impulsive, une sensitive, une ...»
-
-—Une pauvre machine détraquée!
-
-—Une déséquilibrée!
-
-— ... Si les femmes parlent d’elles-mêmes en ces termes ...
-
-—C’est une honte! Cette madame Sorgue ...
-
-—C’est elle qui est insensée!
-
-—Folle à lier!
-
-— ... Et Mme Séverine, citoyennes, elle, dont la plume féconde ...»
-
- * * * * *
-
-«Les voilà qui vont bêcher Séverine à présent! murmura Chantolle.
-
-—Presque toutes la jalousent et l’exècrent, comme jadis elles
-abominaient George Sand, répliqua Veyssières. Si vous voulez entendre
-dire du mal des femmes, ce sont les femmes qu’il faut écouter ...
-
-—Silence donc, Veyssières! Écoutez vous-même ...»
-
- * * * * *
-
-«...Elle n’en fait pas mystère, Mme Séverine; elle vous l’avoue sans
-vergogne, dans une de ses récentes chroniques du _Journal_: «Je suis de
-celles qui préfèrent, qui auraient préféré, pour la femme, seulement le
-titre de compagne; le rôle d’ombre doux et câlin, volontiers effacé,
-derrière le maître à tous redoutable, par soi seule asservi ...» Le
-MAÎTRE, elle le reconnaît ...
-
-—Oh! Oh!
-
-— ... Elle trouve «doux, bon et juste d’être aimée, protégée ...»
-
-—Protégée!
-
-—Oh! Oh!
-
-— ... JUSTE D’ÊTRE PROTÉGÉE!...
-
-—Oh! Oh!
-
-— ... Du reste, citoyennes, j’ai l’intention de vous demander de
-vouloir bien confirmer le blâme lancé parla Ligue de l’Affranchissement
-des Femmes, sur la proposition de nos éminentes sœurs d’armes, Mmes
-d’Estoc et Astié de Valsayre, contre Mme Séverine, pour avoir refusé de
-se battre en duel avec M. Mermeix, qu’elle avait outragé dans le _Gil
-Blas_, sous son pseudonyme de Jacqueline ...
-
-—C’est vrai! Oui! Oui!
-
-— ... Ce blâme a été rédigé en ces termes par le comité de la Ligue
-de l’Affranchissement: «Toute femme qui ne prend pas la responsabilité
-de ses actes et accepte qu’un homme se batte à sa place commet un acte
-d’infériorité. Tel est le cas de Mme Séverine dans l’incident qui a
-occupé toute la presse[3].» Comment pouvons-nous, en effet, affirmer,
-d’un côté, que nous sommes les égales de l’homme, et, de l’autre,
-exciper d’une prétendue infériorité et nous dérober vis-à-vis de
-lui? Il y a là une contradiction et aussi une couardise que je vous
-laisse le soin de qualifier, citoyennes. Remarquez d’ailleurs que
-l’ex-directrice du _Cri du Peuple_ est coutumière du fait, qu’elle
-aussi ressasse que «la femme doit être épouse et mère avant tout» ...
-
-—Le refrain de la ballade!
-
-— ... qu’elle s’était déjà pareillement dérobée, au mois d’août
-1885, lorsque le comité de la Fédération républicaine socialiste la
-sollicitait de poser sa candidature électorale. «Je suis restée trop
-femme, écrivait-elle alors, pour n’être pas de beaucoup au-dessous
-d’une tâche qu’une citoyenne plus virile accomplira certes mieux que
-moi ...» On ne pouvait se moquer de nous plus perfidement ...
-
-—Certes!
-
-—C’est évident!
-
-— ... Et elle se déclarait «vraiment indigne d’appartenir au sexe
-auquel nous devons Mme Astié de Valsayre» ...
-
-—Oh! Oh!
-
-—Conspuons Séverine!
-
-—A bas Séverine! A bas Séverine!»
-
- * * * * *
-
-«Ça t’apprendra, Séverine! murmura Chantolle. Voilà ce qu’on gagne à
-refuser de se rendre ridicule!»
-
- * * * * *
-
-Surexcitée, emballée, infatigable, Elvire Potarlot continuait, d’une
-voix fluette, une voix de castrat, mais suraiguë, très perçante, et qui
-arrivait distinctement aux oreilles des Salomoniens:
-
-«Il n’y a pas à s’illusionner, citoyennes, et il faut avoir le courage
-de le dire, de le proclamer bien haut: tant que l’homme et la femme,
-accomplissant tous deux et simultanément le même acte, aboutiront à
-des résultats essentiellement différents, tant que le mâle, égoïste,
-sensuel et cynique, ne recueillera que du plaisir là où sa compagne
-risque tous les embarras et les dangers de la conception, c’est-à-dire
-une griève maladie, de longues et cruelles souffrances, et la mort
-même ... non, citoyennes, il n’y aura pas d’égalité possible entre
-l’homme et la femme, parce qu’il n’y aura pas de justice pour celle-ci
-...»
-
- * * * * *
-
-«Ah çà! Est-ce qu’elle aurait la prétention, d’intervertir les rôles?
-insinua Sambligny. Est-ce qu’elle songerait à mettre le cœur à droite,
-la tête aux pieds, et l’homme enceinte?
-
-—C’est que ces dames en sont là, mon bon, répliqua Chantolle. Avec
-leur manie égalitaire, elles ne doutent plus de rien ...
-
-—Chut! Chut!»
-
- * * * * *
-
-«...Oh! je n’ignore pas, citoyennes, combien ces idées peuvent vous
-sembler prématurées, chimériques même! C’est un rêve, direz-vous. Mais
-Platon, le divin Platon, le plus grand des philosophes, l’a fait, ce
-rêve; c’est le sien, c’est l’identification de l’homme et de la femme
-sous le nom d’androgyne, et je n’ai pas à m’attribuer l’honneur de
-cette découverte. Une de nos plus célèbres devancières, la vaillante et
-victorieuse adversaire des Proudhon, des Michelet, des Auguste Comte,
-tous ces piètres penseurs et pitoyables républicains, la sagace et
-savante auteur de _La Femme affranchie_, Mme Jenny d’Héricourt, nous en
-avertit d’ailleurs et dans un superbe langage: «L’homme n’est qu’une
-femme enlaidie sous tous les rapports ...»
-
-—Bravo!
-
-—Très bien!
-
-—«...La femme seule renferme et développe le germe humain; elle est
-créatrice et conservatrice de la race ... Seule dépositaire du germe
-humain, elle l’est également de tous les germes intellectuels et
-moraux; elle est l’inspiratrice de toute science, de toute découverte,
-de toute justice; la mère de toute vertu.» La femme est tout, en un
-mot, pour Mme d’Héricourt; l’homme n’est rien, ne sert à rien,—pas
-même, citoyennes, pas même à féconder celle qu’il nomme sa femelle. «Il
-n’est pas bien sûr, déclare cette géniale dialecticienne, _il n’est
-pas bien sûr que le concours de l’homme soit nécessaire pour l’œuvre
-de la reproduction_; c’est un moyen qu’a choisi la nature; mais _la
-science humaine parviendra_, nous l’espérons, _à délivrer la femme de
-cette sujétion insupportable_[4].» Tel est aussi mon plus ferme, mon
-plus constant espoir, citoyennes. Et j’ai la joie de le voir partagé
-et soutenu par les plus judicieux et les plus profonds esprits de
-notre siècle. Résumant les travaux des premières doctoresses anglaises
-et américaines, M. Jules Bois ne nous a-t-il pas appris que c’est
-la brutalité de l’homme, _un coup de poing donné par l’homme sur le
-ventre de la femme_,—un coup de griffe donné aussi sans doute en même
-temps par tous les mâles sur les flancs de toutes les femelles,—_qui
-a provoqué le tribut de la menstruation; mais qu’un jour luira_,
-la science nous autorise à le croire, _où ce tribut cessera d’être
-payé_[5]? Voilà, citoyennes, ce qui me soutient et me console, ce qui
-doit nous réconforter toutes; voilà l’étoile qui me guide, le noble
-but de libération où toutes nous devons tendre ...
-
-—Bravo!
-
-— ... Quant à moi, je ne me lasserai pas de lutter ...
-
-—Bravo, Elvire!
-
-—Vive Elvire! Bravo!
-
-— ... Je ne me lasserai pas de lutter contre cette ancienne moitié
-de nous-même, devenue notre exploiteur, notre tyran ... Dans quelques
-semaines, citoyennes, nous fêterons l’arrivée parmi nous de Mrs
-Simpson, la digne successeur de Victoria Voodhal, fondatrice de la
-_Société de l’amour libre_ ... Nous n’en sommes pas là encore, nous,
-infortunées femmes de France! Nous n’osons, nous ne pouvons réclamer
-que la liberté du divorce,—le divorce par consentement mutuel, ou,
-plus simplement encore et selon le postulat des plus autorisées d’entre
-nous, le divorce par la volonté d’un seul des époux ...
-
-—Bravo!
-
-— ... De même que, pour se marier, on n’est point tenu de faire
-connaître les motifs qui vous poussent à prononcer le oui décisif et
-solennel, de même, pour se démarier, pour divorcer, nul ne devrait être
-contraint d’invoquer et de révéler les causes de sa désunion ...
-
-—Bravo!
-
-— ... C’est clair comme le jour. Et c’est par ce vœu, ce vœu aussi
-légitime que modeste, que je terminerai, citoyennes, c’est la
-suppression de cet arbitraire, l’anéantissement de cette anomalie et
-de cette tyrannie, que je vous propose d’acclamer; c’est à la liberté,
-à la liberté pleine et entière du divorce, que je vous convie de boire!»
-
- * * * * *
-
-«Mais rien ne nous empêche de nous y associer, à ce vœu si modeste,
-observa Ravida.
-
-—Au contraire!
-
-—Comme ça se rencontre!
-
-—A la liberté du divorce! Au divorce par consentement mutuel!
-
-—Par consentement d’un seul même! J’te crois, que j’y bois! murmura
-Sambligny. Ah! fichtre!
-
-—Qui donc prétendait que nous n’étions pas d’accord avec ces dames?
-
-—Selon moi, expliquait durant ce temps Lesparre à Herbeville, le
-divorce ne deviendra une chose juste, admissible et pratique, que le
-jour où l’homme pourra renvoyer sa femme dans le même état qu’il l’a
-prise, c’est-à-dire vierge ...
-
-—En supposant que ...
-
-—Bien entendu! en supposant que ... Actuellement, elle n’a plus la
-même valeur lorsqu’on la rend: c’est comme une marchandise qui aurait
-subi un déchet ...»
-
- * * * * *
-
-Cependant l’ovation «prolongée» qui avait suivi le discours de Mme
-Elvire Potarlot venait de prendre fin, et une autre voix maudissait à
-son tour, dans la salle voisine, le barbare despotisme du sexe laid.
-
-«...Avec le plus astucieux acharnement, il s’est appliqué à nous
-confiner, nous emprisonner ... le fardeau de la maternité, le soin des
-enfants ... les répugnantes corvées du ménage ...»
-
- * * * * *
-
-«Vous devez reconnaître cette voix, Magimier? lança Chantolle. C’est
-celle de votre séduisante voisine Angélique, Mme Bombardier!
-
-—Vous croyez?
-
-—Oui, je crois, mon ami, et vous en êtes sûr, vous!
-
-—Silence donc, Chantolle! Écoutons!»
-
- * * * * *
-
-Il était d’autant plus nécessaire de ne faire aucun bruit que la
-nouvelle oratrice, au lieu de la voix suraiguë d’Elvire Potarlot, ne
-possédait qu’un ton de fausset, une sorte de glapissement aigrelet,
-nasillard et pleurard, de portée restreinte.
-
-«Durant des siècles et des siècles, la pauvre opprimée ... déclarée
-indigne de gérer les affaires publiques ... n’ayant que des devoirs et
-aucun droit, traitée en mineure, en irresponsable ... piétinée, écrasée
-par ses bourreaux ...
-
-—A bas les hommes!
-
-—A bas! Oh! oh!
-
-— ... Ménagère ou courtisane, servante ou prostituée, voilà ce que
-l’homme a fait de la femme, voilà, mesdames ...»
-
- * * * * *
-
-«Ah! ce n’est plus citoyennes!» chuchota Veyssières.
-
-«...Comme il la comprend et la veut ... toujours à son service ... pour
-ses besoins et son agrément ...
-
-—Guerre aux hommes!
-
-—A bas! A bas!
-
-— ... Même aujourd’hui, après tant d’efforts ... les salaires
-attribués à la femme, dans les ateliers, les administrations, partout,
-sont des plus chétifs, absolument dérisoires ... C’est afin toujours de
-la tenir asservie, de pouvoir faire d’elle, en toute occasion, selon
-son caprice ...
-
-—Oui! C’est cela!
-
-—Bravo! Bravo!
-
-—A bas les hommes!
-
-— ... Mais leur règne, le règne de ces oppresseurs, de ces exploiteurs
-et persécuteurs ... oui, mesdames, touche à sa fin ... Fini!... L’aube
-a lui ...
-
-—Bravo!
-
-—Ah! Ah! Ah!
-
-—Bravo! Bravo!
-
-— ... Et je lève mon verre en l’honneur de cette libération, je bois
-... je bois ... et à l’émancipation complète et prochaine de la femme!»
-
- * * * * *
-
-«Mais nous aussi! Nous _idem_! Mais de tout cœur! s’écrièrent en
-pouffant de rire et en applaudissant les disciples de Salomon.
-
-—Nous ne désirons que ça!
-
-—Demandons-leur donc, insinua Veyssières, si l’émancipation de la
-femme ne signifie pas sa prostitution, quelle différence ...
-
-—Taisons-nous! Pcht! Pcht! En voici une autre!»
-
- * * * * *
-
-Celle-là avait la voix plus grêle encore que celle de Mme Angélique
-Bombardier, et on ne percevait que des lambeaux de phrases:
-
-«...La citadelle du mariage ... la saper sans relâche, la démolir ...
-Car l’homme veut une domestique, non une compagne, une bonne à tout
-faire, une esclave ...»
-
- * * * * *
-
-«Qui donc tient le crachoir? demanda irrévérencieusement Jourd’huy.
-
-—Je ne sais pas, fit Veyssières avec un haussement d’épaules.
-Peut-être Mme Cherpillon ...
-
-—Non ... plutôt Mme Magloire, répliqua Brizeaux.
-
-—Silence! Silence! Chut!»
-
- * * * * *
-
-«...La femme qui se marie se donne un maître, elle s’avilit ...
-
-—Bravo! C’est cela!
-
-— ... Elle s’avilit ... Comparaître devant l’écharpe d’un maire et
-l’étole d’un prêtre ... Jurer soumission et obéissance ...
-
-—Oh! Oh! Obéir! Oh!
-
-—A bas les hommes!
-
-— ... Un maître, un tyran ... Tant que vous maintiendrez le foyer, la
-famille, l’union légale ... rien de fait ... Aussi cette forteresse
-... _Delenda Carthago!..._ Cette union, c’est l’asservissement ... Je
-bois à la suppression du mariage!»
-
- * * * * *
-
-«Et moi donc! soupira Sambligny. Ne vous mariez pas! c’est ce que je
-dis toujours à mon personnel ...
-
-—Nous aussi, nous buvons ... Nous tous! Mais comment donc! Mais
-enchantés!... clamèrent en s’esclaffant les Salomoniens.
-
-—Comme nous marchons bien de conserve avec ces dames! ajouta Roger de
-Nantel. On jurerait que nous nous sommes donné le mot, que nous faisons
-campagne ensemble!
-
-—Eh oui!
-
-—Tout ce qu’elles réclament, c’est également ce que nous voulons, ce
-que nous avons déjà, nous, ce que nous mettons en pratique, observa
-Ferrero.
-
-—Et on parle de la guerre des sexes! s’écria Chantolle.
-
-—Mais jamais plus délicieuse harmonie, plus touchant accord ...
-
-—Plus intime union n’a régné ...
-
-—Taisons-nous, Ravida! Pcht! Pcht!»
-
- * * * * *
-
-Une voix douce, argentine et musicale, lente, caressante et dolente,
-avait succédé aux maigres et imperceptibles tremolos de la précédente
-oratrice.
-
- * * * * *
-
-«Celle-là, c’est Mme de Chastaing, annonça Veyssières.
-
-—C’est donc au nom des «Infécondes» ...
-
-—Chut! Chut! Du silence!»
-
- * * * * *
-
-«...Nous aussi, nous sommes des vôtres, mesdames! Et comment n’en
-serions-nous pas? N’est-ce pas la Ligue de l’Affranchissement des
-Femmes, qui, par la voix si autorisée de son secrétaire, Mme Astié
-de Valsayre, et par celle de ses non moins éminentes déléguées, Mmes
-Charrière et Louvet, a le mieux formulé nos principes et résumé
-notre programme? «L’état social actuel donne à la femme _le droit de
-l’avortement_, et il y a, en conséquence, lieu d’acquitter toutes les
-accusées,—toutes les accusées d’infanticide,—qui sont des victimes,
-et non des coupables[6].» Voilà parler, mesdames! Et ces mêmes fortes
-et grandes paroles, je les retrouve ailleurs encore, dans les bouches
-les plus éloquentes, les plus écoutées ... L’amour, comme le constate
-si ingénument et si sincèrement Mlle de Bovet, dans ses _Confessions_,
-n’est qu’une chose «assez insipide et passablement malpropre»,
-répulsive à toute créature d’élite, qui ne peut convenir qu’aux êtres
-inférieurs, «à ma chienne Lola, surnommée Montès, à cause de sa
-légèreté de mœurs ...»
-
- * * * * *
-
-«Dis donc, toi! N’en dégoûte pas les autres! grommela Jourd’huy.
-
-—Si c’est ainsi qu’elles apprécient l’amour ...
-
-—Nous ne risquons rien, nous, de ...
-
-—Ah! je t’en ficherai, des créatures d’élite!
-
-—Plutôt les gotons et les souillons!
-
-—Elle ne doit ni boire ni manger, celle-là, pour ne pas ressembler à
-sa chienne!
-
-—Ni marcher, ni dormir, ni respirer ...
-
-—Écoutez donc! Pchtt!»
-
- * * * * *
-
-«...La fécondité, si appréciée chez les femelles des animaux, est,
-chez les femmes, un malheur redouté. Voilà un fait général, certain,
-indéniable ... L’homme, toujours égoïste et toujours privilégié,
-ne s’inquiète nullement des grossesses. «Ce n’est pas lui qui
-écope», selon la familière expression de la plus spirituelle de nos
-romancières. Mais la femme, elle, victime de l’implacable fatalité ...
-Ah! mesdames, comme je comprends bien cette tristesse qui pèse sur
-le sort de la femme! Le rire est le propre de l’homme,—de l’homme,
-toujours sans idéal, toujours matériel, terre à terre, rampant et
-grossier ...
-
-—Bravo! A bas les hommes!
-
-— ... Laissons-le-leur, ce rire, indice de leur infériorité, et dont
-l’absence fait notre éloge, à nous, et nous honore ... Le Christ n’a
-jamais ri ... Le rire est partout preuve de bassesse ... Aussi est-ce
-avec une exultante fierté que nous constatons, mesdames, que les femmes
-écrivains ne tombent jamais dans le comique, qu’aucune d’elles ne
-s’abaisse à ce point ... Elles ignorent le rire: quel plus bel éloge
-peut-on leur décerner?... Toujours grave, digne, sérieuse, distinguée,
-chaste, moralisatrice, la femme laisse à son rival, à l’homme, les
-obscénités et immondices d’un Rabelais ou d’un Montaigne, d’un Brantôme
-ou d’un Saint-Simon, de La Fontaine et de Diderot, de Molière et de
-Voltaire, ces deux vils insulteurs du sexe de Jeanne d’Arc ...
-
-—Bravo! Bravo!
-
-— ...Notre littérature, à nous, toujours respectueuse des lois du bon
-ton et de la bienséance, est indemne de toutes ces souillures ...»
-
- * * * * *
-
-«As-tu fini! exclama Chantolle en haussant les épaules. Elle nous
-bassine, cette Philaminte, épouse de Chrysale ...
-
-—Une raseuse!»
-
- * * * * *
-
-«...Ah! c’est que, pour nous, mesdames, la vie n’est pas chose risible
-et plaisante! Un dur chemin, semé d’ornières et de fondrières ...»
-
- * * * * *
-
-«Si tu crois, ma pauvre biche, murmura Ravida, que tes jérémiades vont
-changer quelque chose à ce chemin!
-
-—Prends-le donc comme il est, et fiche-nous la paix!» ajouta Jourd’huy.
-
- * * * * *
-
-«...La femme, à qui la nature a traîtreusement assigné le rôle
-maternel, qui n’enfante que dans la douleur, est toute désignée ...
-Nous seules, mesdames ... connaissons par expérience ... tout ce qu’il
-y a d’amertume et de deuil dans l’existence ...»
-
- * * * * *
-
-«Assez! Assez! s’écrièrent simultanément Magimier, Lesparre et Ferrero.
-
-—Oh! oui, assez! répétèrent de tous côtés les Salomoniens.
-
-—Laissons ces dames, lasses d’enfanter, dit Sambligny, et qui
-voudraient que ce fût notre tour ...
-
-—Pour rétablir l’équilibre!
-
-—Ah! elle est bonne, celle-là!
-
-—C’est toujours nous qui avons la meilleure part ...
-
-—Et elles, toujours une araignée dans le plafond!
-
-—Veyssières! fit Chantolle. Vous avez vu ce que dit à ce propos Edmond
-de Goncourt dans un des derniers volumes de son _Journal_? «C’est bien
-restreint le nombre des femmes qui ne méritent pas d’être enfermées
-dans une maison de fous.»
-
-—Ce que confirme l’ancien proverbe: «La plus sage est la moins folle»,
-riposta Ravida.
-
-—Et ce que confirme surtout la médecine, ajouta Jourd’huy: l’hystérie
-est tellement répandue ...
-
-—Fichtre oui! dit Nantel.
-
-—Toutes, des névrosées!
-
-—Des malades! Elles ont beau protester: c’est Michelet qui a raison!
-conclut Sambligny.
-
-—Moi, les femmes, je ne m’occupe que de leur plastique, pas d’autre
-chose, déclarait pendant ce temps Magimier à son voisin Lesparre.
-
-—Il y en a si peu de belles! soupira celui-ci.
-
-—Savez-vous ce que devrait faire le gouvernement, Lesparre? interjeta
-Chantolle de son ton gouailleur. Il devrait réaliser le vœu de
-Théophile Gautier: forcer toute femme atteinte et convaincue de beauté
-notoire à se montrer au moins trois fois par semaine sur son balcon,
-pour que le peuple ne perde pas tout à fait le sentiment de la forme et
-de l’élégance. Voilà qui vaudrait mieux que de prêcher à la foule des
-turlutaines et des mensonges, comme la liberté et l’égalité ...
-
-—Et aux femmes la concurrence avec l’homme!
-
-—La haine du mâle!
-
-—La révolte contre le maître!
-
-—Contre la nature!
-
-—Eh bien, non, mes bons amis, ce n’est pas cela que devrait faire
-le gouvernement! s’écria Jourd’huy. Il y a mieux que cela! Car, en
-effet, je reconnais avec vous que le nombre des belles femmes est bien
-insuffisant ...
-
-—Oh oui!
-
-— ... Et que si l’on pouvait l’augmenter ... Ce qu’il faudrait,
-c’est fonder des maisons d’éducation où les jeunes filles seraient
-admises dès l’enfance, et où l’on s’occuperait de les façonner, de les
-embellir, de les assouplir, de les engraisser; où on les initierait à
-tous les jeux et à tous les perfectionnements de l’amour ...
-
-—Comme à Corinthe!
-
-—A Milet, à Lesbos, dans toute l’ancienne Grèce.
-
-—Ils s’y entendaient, ceux-là!
-
-—Ah! les Grecs! Le premier des peuples! Toute notre civilisation vient
-d’eux ...
-
-—Aucun ne les a surpassés ni dans les arts, ni en poésie, ni en beauté
-...
-
-—Mais encore aujourd’hui, au Japon, c’est ce qui a lieu, dit
-Lesparre. Outre les maisons de thé, il y a des collèges d’amour ...
-
-—Très chic, les Japonais!
-
-—S’entendant en plaisirs ...
-
-—Ayant l’intelligence de la vie, de la volupté ...
-
-—Possédant des goûts très raffinés ...
-
-—Dans ces établissements, continuait Jourd’huy, les laides, les mal
-bâties, toutes celles que dame Nature a peu favorisées, ne seraient pas
-oubliées. Non, ne méprisons personne, sachons tirer parti de tous les
-éléments et de toutes les facultés. Les laides, on les mettrait à la
-cuisine, on leur enseignerait le blanchissage, le repassage, la couture
-...
-
-—La propreté!
-
-—D’abord!
-
-—Ce qui manque le plus à nos brillantes amazones!
-
-—Il paraît!
-
-—C’est par la crasse, selon le mot de Charles Mismer, qu’elles se
-distinguent ...
-
-—Frédéric Soulié aussi l’a dit.
-
-—Et Jules Janin: «Bas bleu, c’est-à-dire bas sale», écrivait-il ...
-
-—Ce qui prouve ...
-
-—Oui, la propreté avant tout!
-
-—Voilà comment nous comprenons la femme, nous autres! exclama Ravida.
-
-—Ah! tu veux te révolter, vile esclave!
-
-—Ah! tu aspires à t’émanciper, citoyenne!
-
-—Les Japonaises, quelles femmes! dégoisait de son côté l’ingénieur
-Lesparre. J’en ai tâté ... Ah! mes amis, je ne vous dis que ça! Une
-grâce, un charme, une souplesse, un enlacement, un brio, une science,
-une maestria, un doigté, un velouté ... Prodigieux! Incomparable!
-
-—Assez, Lesparre!
-
-—Arrêtez-vous!
-
-—Vous nous faites ... monter l’eau à la bouche!
-
-—Dites donc, Nantel, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de nous
-dénicher une de ces merveilles? Il doit bien y avoir quelques
-Japonaises dans Paris!
-
-—J’appuie la motion de Sambligny, opina Herbeville.
-
-—Moi aussi, déclara Ferrero.
-
-—Nous tous l’appuyons.
-
-—Vous entendez, Nantel?
-
-—Je ne demande pas mieux, mes très chers: je ferai des démarches en
-conséquence ... Mais si vous vouliez bien maintenant me laisser parler?
-Que je vous dise où nous en sommes ... L’heure s’avance ...
-
-—Nantel a la parole! annoncèrent Brizeaux et Ravida.
-
-—Silence! Silence!
-
-—La parole est à M. le secrétaire-trésorier! articula solennellement
-Veyssières.
-
-—Avant tout, messieurs, j’ai à vous remettre la liste de nos clientes,
-la nouvelle liste, dit Nantel, qui tira de sa poche et commença à
-distribuer entre les convives de menus cahiers, composés de quelques
-feuilles, et faciles à dissimuler dans un carnet ou un porte-cartes.
-C’est moi-même, poursuivit-il, qui ai non seulement dressé, mais
-autographié cette liste, ainsi d’ailleurs que j’avais pris soin de le
-faire l’an passé. Il n’en existe pas d’autres exemplaires que ceux-ci,
-et vous n’avez aucune indiscrétion à redouter ...
-
-—Nous vous voterons des félicitations, Nantel! interrompit Brizeaux.
-
-—Une couronne civique! dit d’Amblaincourt.
-
-—Nous vous élèverons une statue! renchérit Veyssières.
-
-—Le plus tard possible, n’est-ce pas? reprit Nantel. Comme vous le
-constaterez, le nombre de nos associées—laissez-moi appeler ces dames
-de ce nom un peu ambitieux peut-être, et qu’elles ne justifient que
-passagèrement, mais qui n’en est que plus flatteur pour elles ... et
-pour nous;—le nombre de nos associées s’est accru de onze, et ce
-renfort est tout entier compris dans la première catégorie, celle du
-prix le moins élevé, la catégorie à cinq francs.»
-
-La liste, qui était disposée par colonnes et sous forme de tableau, se
-trouvait effectivement divisée en catégories ou sections, au nombre de
-trois, et c’étaient les chiffres 5, 10 et 20 qui, inscrits en travers,
-au milieu d’une ligne, établissaient ces démarcations.
-
-Dans la première colonne se lisait le nom des associées,—puisque
-associées il y a; dans la seconde, leur adresse; dans la troisième, les
-jours et heures auxquels elles étaient visibles; dans la quatrième,
-leur signalement et leurs particularités physiques et morales ou
-immorales.
-
-Le livret débutait ainsi:
-
- ══════════╤══════════════════════╤═════════════════════════════════╕
- │ │ │
- Morel │Rue de Provence, 151. │ Tous les jours jusqu’à │
- │ │4 h. (Les dimanches exceptés: │
- │ │cette exception est de │
- │ │règle générale et s’applique │
- │ │à tous les paragraphes suivants.)│
- │ │ │
- Thiébault │Rue de Suresnes, 69. │ Mercredis et samedis soir, │
- │ │à partir de 9 h. │
- │ │ │
- Lucy │Rue Bleue, 92. │ Tous les jours jusqu’à │
- │ │5 h. │
- │ │ │
- │ │ │
- Palmyre │Rue Pigalle, 41 bis. │ Tous les jours de 2 h. à │
- │ │7 h. │
- │ │ │
- │ │ │
- Duval │Rue Lavoisier, 52. │ Tous les jours après-midi. │
- │ │ │
- │ │ │
- │ │ │
- Irma │Rue Baudin, 70. │ Mardis et vendredis de │
- │ │3 h. à 7 h. │
- │ │ │
- Fanny │Rue Lamartine, 58. │ Tous les jours jusqu’à │
- │ │5 h. │
- Etc. │ │ │
-
- ══════════╤═══════════════════════════════════════════╕
- │ │
- Morel │ Jeune, boulotte, blonde; jolies mains; │
- │belles dents (pas fausses); bonne fille; │
- │trop causeuse. │
- │ │
- Thiébault │ Jeune, petite, mince, brune; très │
- │passionnée; pied d’enfant. │
- │ │
- Lucy │ Jeune, blonde; forte poitrine; hanches │
- │accentuées; taille fine; beaucoup │
- │d’entrain et de bagou. │
- │ │
- Palmyre │ Négresse, mûre; taille et ampleur │
- │moyennes; bébête; lourdaude; grande │
- │fumeuse et buveuse d’absinthe. │
- │ │
- Duval │ Trente ans; brune; très forte poitrine, │
- │mais taille épaisse; l’air toujours │
- │endormi (alcoolique??) │
- │ │
- Irma │ Mûre, grande, svelte, brune; très │
- │gaie. │
- │ │
- Fanny │ Mûre, mince, élancée; très belle │
- │chevelure rousse (pas teinte). │
- Etc. │ │
-
-«Je me suis mis en relation, comme l’an dernier, avec Mme de
-Saint-Géran, l’excellente madame de Saint-Géran, de la rue Tronchet,
-expliquait Nantel; je suis allé voir aussi une certaine dame Cardinet
-...
-
-—Cardinal?
-
-—Non, Chantolle. Cette personne n’a pas de filles, que je sache,
-de filles à elle, j’entends, et elle se nomme réellement et tout
-simplement Cardinet ... Ces honorables négociantes ou courtières ont
-naturellement tendance à vous faire prendre des articles très chers;
-elles les surfont et les exagèrent à plaisir; mais j’ai su résister à
-ces prétentions déraisonnables et je n’ai retenu que cinq des numéros
-qu’elles m’ont proposés: une petite brune, ayant de très beaux yeux
-noirs, Mme Peyrade, Clara Peyrade, 15 bis, rue de Maubeuge ...»
-
-A ces mots, le député Magimier redressa la tête: ce nom et cette
-adresse avaient été prononcés tout à l’heure devant lui, sur la
-terrasse du café ... Oui, c’était bien cela: Clara Peyrade ... de
-grands yeux noirs ...
-
-«Je la connais, cette recrue, fit-il. Elle a deux toquades: elle exècre
-les Américains, pour les avoir fréquentés de trop près, et elle traite
-tous les hommes de mufles.
-
-—Ça nous est égal, pourvu que le physique nous plaise, riposta
-Herbeville.
-
-—A part ses yeux, c’est l’insignifiance même, reprit Magimier.
-
-—Si elle possède des talents ...
-
-—Ça, je l’ignore; mais elle n’a rien d’attirant: elle est petite,
-pâle, maigrichonne ... Vous avez la rage, Nantel, de toujours nous
-fourrer des femmes maigres!»
-
-Roger de Nantel de protester aussitôt:
-
-«Je m’efforce de vous contenter tous! Et ce n’est pas facile, ah!
-sapristi, non! Peut-on dire ...
-
-—Magimier a tort de se plaindre, insinua d’Amblaincourt. Nous vous
-savons tous gré, Nantel ...
-
-—Ce sacré Magimier!
-
-—Jamais content!
-
-—Nous verrons, mon cher, quand ce sera votre tour de remplir les
-fonctions de secrétaire et de sergent recruteur! Ah! je vous y
-attends! Nous verrons comment vous vous en tirerez! Moi qui m’ingénie
-à en trouver pour tous les goûts, protestait Nantel, dans tous les
-quartiers, afin de vous épargner de trop longs dérangements ...
-
-—Mais oui!
-
-—Ainsi, vous m’avez demandé une rousse de plus; eh bien, il y en a
-deux ...
-
-—Nul plus que moi ne rend justice à votre dévouement et à vos mérites,
-Nantel, interrompit Magimier; si je vous ai froissé, c’est malgré moi,
-croyez-le ...
-
-—La rage de choisir des femmes maigres! D’abord, je n’ai aucune rage,
-mon cher, absolument aucune! Je tâche de m’inspirer de l’intérêt
-collectif, de concilier tous les désirs, toutes les exigences ...
-Comment les aimez-vous donc, les femmes? Comment vous les faut-il?
-
-—Je suis pour les belles femmes, répliqua le député.
-
-—Qu’appelez-vous belles femmes? Expliquez-vous!
-
-—Le mot se comprend de lui-même, et tout le monde sait ce qu’on entend
-par «une belle femme», dit Magimier. C’est tout le contraire de ces
-petites sauterelles ... Une belle femme est grande, forte, grasse, bien
-portante ...
-
-—La santé avant tout, effectivement, la santé et la jeunesse! opina le
-sénateur Brizeaux. Et de la gorge! Vous vous rappelez le mot de Louis
-XV à propos de la jeune Marie-Antoinette?
-
-—Non. Allez-y! cria Chantolle.
-
-—Lorsque le secrétaire d’ambassade Bouret vint annoncer à Louis XV
-l’arrivée à Strasbourg de l’archiduchesse Marie-Antoinette, qui allait
-devenir Mme la Dauphine, le roi lui demanda comment il avait trouvé
-cette princesse. «Sire, elle est charmante, répondit-il. Elle a de
-très beaux yeux, un teint d’une fraîcheur ...—Et la gorge?— ... Le
-front imposant, les sourcils ...—Et la gorge? A-t-elle de la gorge?
-interrompit de nouveau le roi.—Sire, je vous assure que je n’ai pas
-pris la liberté de porter mes regards jusque-là.—Vous êtes un sot,
-Bouret; c’est toujours par là qu’il faut commencer, c’est ce qu’il y a
-de plus important ...»
-
-—Pas bête!
-
-—Je suis heureux de me rencontrer avec un monarque doué d’une aussi
-profonde expérience, dit Magimier.
-
-—Et aussi avec un de nos premiers écrivains, avec Jean-Jacques, qui
-avouait, à l’occasion de Mme d’Épinay, plate comme une planche à pain,
-qu’«une femme sans tetons ...»
-
-—Oh! pas de gros mots, Chantolle! implora Ravida.
-
-—Ce n’est pas moi qui parle, c’est ce malotru de Jean-Jacques: «Une
-femme sans tetons n’est pas une femme pour moi!»
-
-—Parfait! Vive Jean-Jacques! cria Magimier.
-
-—A la bonne heure!
-
-—Moi, je suis comme Magimier: j’aime la chair, je n’en disconviens pas
-...
-
-—Moi aussi, mon cher sénateur, repartit Ravida. Malheureusement, les
-neuf dixièmes des femmes d’aujourd’hui ont l’air de ne pas avoir un
-brin de force, un souffle de vie. Ce n’est pas capitonné, ça manque
-d’ampleur et de relief, c’est chétif, anémié, maladif et malsain.
-Ça pose pour les délicates, les langoureuses, les vaporeuses, les
-éthérées, les esthètes, les intellectuelles ... As-tu fini! Comme vous
-le disiez il y a un instant, sénateur: la santé avant tout. Vivent les
-femmes bien portantes, riches de sein et solides au poste!
-
-—Bravo, Ravida!
-
-—Les femmes où tous les attributs du sexe sont copieusement accusés,
-ajouta Jourd’huy.
-
-—Et se détachent en vigueur, selon une expression du métier, reprit le
-peintre Ravida.
-
-—Le style, c’est l’homme; mais le corset, c’est la femme! glapit
-Sambligny.
-
-—Le corset ... et la _tournure_! compléta Jourd’huy.
-
-—Oui! et la _tournure_!
-
-—Le mérite de la femme, sa vocation, si je puis m’exprimer ainsi ...
-
-—Vous pouvez, Magimier!
-
-— ... sa vocation, c’est d’être grasse!
-
-—Très bien! Très bien!
-
-—Tous les vrais mâles sentent cela, le comprennent ...
-
-—Les petits seins des jouvencelles, ce ne sont que pommes vertes, a
-fort congrument noté je ne sais plus quel poète:
-
- Et la grande Déesse aux yeux impurs,
- Cypris, n’aime que les fruits mûrs!
-
-—C’est cela, Chantolle! Parfait!
-
-—Et tenez, messieurs! poursuivit Chantolle. Il y a aussi une remarque
-de Balzac ... un mot bien typique: «Les femmes grasses, elles n’ont
-qu’à se montrer, elles triomphent!»
-
-—Eh oui! Très vrai! Bravo!
-
-—Vous entendez, Nantel? Faites bien votre profit de ce que nous
-disons, mon ami, insinua Magimier.
-
-—Quant à moi, hasarda Veyssières, je ne déteste pas une élégante
-sveltesse, une certaine souplesse ...
-
-—Mais, messieurs, revenons à notre liste! Consultez la liste! objecta
-Nantel. Voyez combien peu de clientes minces vous avez par rapport aux
-grasses. Et cependant, les minces se trouvent bien plus aisément ...
-
-—Ce qui vous démontre clair comme le jour que les grasses—les grasses
-jeunes—doivent faire prime! déclara Sambligny.
-
-—Cela est tellement vrai, messieurs, dit Brizeaux, que dernièrement,
-dans une enquête que j’étais chargé de faire à la Préfecture de police,
-on me montrait un relevé statistique et comparatif des habituées de cet
-établissement, classées en filles maigres, c’est-à-dire ne dépassant
-pas certain poids—soixante-dix kilos, pour préciser,—et en filles
-grasses, c’est-à-dire dont le poids est supérieur à ce chiffre: eh
-bien, on n’en compte que dix grasses pour cent maigres.
-
-—Puisque les maigres sont bien plus nombreuses, interrompit Chantolle,
-il n’y a rien d’étonnant ...
-
-—Pardon, attendez! reprit Brizeaux. Il y a une autre raison que
-celle du nombre. Si les femmes grasses échappent pour la plupart à la
-police des mœurs, si, pour la plupart, elles n’ont pas besoin de tant
-se démener et s’exposer, pour vivre, et de recourir ainsi à la basse
-et affichante prostitution, c’est évidemment qu’elles ont moins de
-peine à se procurer des amateurs, bien moins que les femmes maigres.
-Presque toujours, ainsi que me le racontait le chef du service des
-mœurs, M. Barlier, quand une femme grasse,—et pas trop vieille, bien
-entendu,—au lieu de vivre tranquillement chez elle, aux frais de
-ses amis et connaissances, a affaire à ladite police, c’est qu’elle
-possède une tare secrète: c’est une incorrigible alcoolique, par
-exemple, ou bien elle est tombée sous la coupe d’un souteneur brutal,
-tracassier et imbécile, qui l’exploite mal, au détriment de ses propres
-intérêts. Mais, en thèse générale et en résumé, une femme grasse ...
-non seulement ce que notre ami Magimier appelle «une belle femme», mais
-une femme grasse, simplement, une femme de poids, réussit bien mieux et
-bien plus lucrativement qu’une maigre à trafiquer d’elle,—une grosse
-femme, selon la remarque de Barlier, est toujours sûre de ne pas mourir
-de faim.
-
-—Cela tient aussi, encore une fois, comme le disait tout à l’heure
-Nantel comme vous-même l’attestiez il y a une seconde, mon cher
-sénateur, à la surabondance des femmes maigres et chétives ...
-
-—Et aussi, du même coup, Chantolle, au goût général des hommes,
-insista Brizeaux. On préfère non seulement ce qui est plus rare, mais
-ce qui est plus plantureux, ce qui atteste le mieux le sexe ...
-
-—Les femmes qui, par leurs seins et leur croupe, sont plus femmes que
-les autres, acheva Sambligny.
-
-—C’est cela! fit Brizeaux.
-
-—C’est cela! C’est cela!
-
-—Ces gredins d’hommes! Tous, si matériels, d’appétits si grossiers,
-recherchent la chair, se complaisent dans la basse sensualité ...
-N’est-ce pas, mon vieux Magimier? interpella Sambligny.
-
-—Il y a certaines nuances, répondit Magimier. L’idéal, pour moi ...
-
-—Vous avez un idéal? demanda Nantel.
-
-—Magimier qui a un idéal!
-
-—Ah! voyons l’idéal de Magimier! exclama Veyssières. Voyons l’idéal!
-
-—Je le connais! s’écria Chantolle. C’est sa voisine et amie Angélique,
-l’opulente, protubérante et exubérante Bombardier, le mastodonte
-Angélique ...
-
-—Il me les faut plus jeunes, Chantolle, de beaucoup plus jeunes. Mon
-idéal,—car j’ai un idéal, oui, comme nous en avons tous un en fait de
-femmes, un idéal qui n’est pas toujours le même, pas toujours immuable,
-pour chacun de nous, qui varie même diantrement dans le cours de
-l’existence ...
-
-—Heureusement!
-
-—C’est le plaisir!
-
-— ... qui passe d’un extrême à un autre, vous fait, par exemple,
-désirer une femme brune quand vous en avez possédé trop de blondes,
-aspirer à une mauviette après une série de boulottes ...
-
-—Convoiter une maigre en été, lorsque la chaleur vous accable, insinua
-Brizeaux; et, au contraire, par les temps de neige et de gel, une ample
-nappe de chair vive ...
-
-—Diversité, c’est ma devise! chantonna Sambligny.
-
-—Notre devise à tous! ajoutèrent Ferrero et d’Amblaincourt.
-
-— ... Mon idéal d’aujourd’hui, poursuivit Magimier,—écoutez bien,
-Nantel, et réglez-vous là dessus dans vos enquêtes et pourchas de
-sergent recruteur, cher ami!—mon idéal actuel, c’est la femme grande
-et forte, jeune, n’ayant pas atteint la trentaine, à la peau blanche et
-satinée, au corsage plantureux, saillant et résistant, puissante des
-épaules et des hanches, mais dont la taille est restée mince, ronde et
-flexible ... un 8, tenez, mon bon! le chiffre 8 offre bien l’emblème de
-mon sujet.
-
-—Pas mal! Pas mal! fit Sambligny en dodelinant de la tête.
-
-—Pas mal! répétèrent Ravida et Brizeaux.
-
-—Mais, messieurs, nous avons cela! Voyez votre liste, consultez le
-catalogue!
-
-—Notez bien, poursuivait Magimier, je diffère essentiellement des
-Orientaux, moi. L’embonpoint, chez eux, est la caractéristique
-indispensable de la beauté. Ils ont, comme vous savez, tout un système
-d’engraissement à l’usage des femmes, et plus une fille est obèse, plus
-cher elle vaut ... Moi, ce n’est pas cela. L’obésité, je ne la veux
-qu’aux seins et aux hanches ...
-
-—Le corset et la _tournure_! interrompit de nouveau Jourd’huy.
-
-—Les femmes plus femmes que les autres, ainsi que je le disais,
-rappela Sambligny.
-
-— ... Je tiens absolument à une taille fine et juvénile. Le chiffre 8,
-quoi, encore un coup! acheva Magimier.
-
-—Moi, contait d’Amblaincourt à son voisin Herbeville, j’aime les
-hanches développées et les seins menus, le type de l’antique Dionysios,
-cher aux Grecs ...
-
-—Je raffole des jolies mains, déclarait Veyssières, des mains
-mignonnes et potelées, aux doigts effilés ...
-
-—Moi, ce sont les pieds.
-
-—Moi également, Chantolle, je suis pour les pieds, répliqua Nantel. Un
-pied petit, bien cambré, finement et coquettement chaussé ...
-
-—Rien d’éloquent comme ça! acheva Chantolle. Les pieds des femmes
-devraient intéresser tous les hommes, au dire du maître ès arts d’amour
-Casanova.
-
-—C’était aussi l’avis de Restif, un autre fervent connaisseur,
-répliqua Nantel.
-
-—Ah oui, certes! Restif surtout ... Pour lui, c’était le plus puissant
-attrait de la femme, c’était toute la femme. Et voyez, Nantel, voyez,
-poursuivit Chantolle, combien notre goût se justifie! Vous le trouvez
-mentionné dans les Livres Saints ... oui, mon petit, dans plusieurs
-endroits de la Bible. C’est par ses jolis pieds que Judith séduisit
-Holopherne: _Et sandalia ejus rapuerunt oculos_ ...
-
-—Moi, disait Herbeville, j’ai un faible pour les femmes très grandes,
-trop grandes, excessivement hautes et sveltes ...
-
-—Les girafes? interrompit Veyssières. C’était la passion d’Ernest
-Feydeau ...
-
-—J’adore les rousses! proclamait Jourd’huy. Une belle rousse, bien en
-chair, à la peau blanche comme neige, dure comme marbre, douce comme
-lait ... Soignez-nous cela, Nantel, soignez les rousses, mon bon ami!
-
-—Des rousses, vous en avez deux de plus cette année, répondit Nantel;
-ça vous fait neuf d’inscrites au catalogue. Neuf rousses, c’est
-suffisant, il me semble, saperlipopette! et vous n’avez pas à vous
-plaindre ...
-
-—Je ne me plains pas, Dieu m’en préserve! Au contraire, Nantel, je
-vous bénis, je vous glorifie, je vous déifie, je ...
-
-—Messieurs, lorsque vous voudrez bien, je continuerai mon rapport,
-interrompit Nantel. Je vous disais que je n’avais retenu que cinq des
-numéros proposés par Mmes de Saint-Géran et Cardinet; les six autres
-ont été recrutés directement par moi. Ces onze nouvelles associées
-figurent toutes dans la même catégorie, celle des femmes à cinq francs.
-Il ne sert de rien, en effet, je pense que vous serez de cet avis, de
-payer plus cher pour avoir la même denrée. Nos associées à cinq francs
-valent absolument celles de dix francs, voire celles de vingt ...
-
-—Il n’y a que l’enveloppe de changée, l’étui de la chrysalide, glissa
-Chantolle.
-
-—L’étui, c’est cela, la toilette, l’appartement et le mobilier; quant
-à la chrysalide en elle-même, la femme intrinsèque, c’est la même,
-vous le savez tous. Il y a des femmes à un louis qui ne valent pas
-en beauté, en grâces, en attraits, celles à cent sous. Tout cela, en
-somme, se balance et s’équilibre ...
-
-—Très bien!
-
-—C’est vrai!
-
-— ... Inutile donc, encore une fois, d’augmenter le nombre de nos
-associées les plus coûteuses, puisque celles du prix le plus modique
-leur sont équivalentes, sont identiques même. Néanmoins, comme il peut
-vous plaire aux uns ou aux autres de trouver par-ci par-là un peu plus
-de luxe, de confort, de fanfreluches, de fioritures et de garnitures,
-je crois qu’il est bon de maintenir nos catégories supérieures ...
-
-—Peuh!
-
-—Oh! ma foi!
-
-—Si! Si!
-
-—Pourquoi?
-
-—Si, Nantel! Si! si!
-
-—Oui! Mais oui!
-
-— ... Laissons-les, oui! Je ne dis pas, continua le secrétaire de la
-confrérie, que, pour cette infime somme de cinq francs, vous allez
-trouver à converser avec des duchesses authentiques, des actrices en
-renom ou des demi-mondaines cotées sur le turf ... Non! S’il vous
-convient de vous payer de ces extras, c’est affaire à vous et en
-dehors de notre ordinaire; nous n’avons rien à y voir. Nous ne nous
-chargeons, nous, que de vous mettre en rapport—grâce au concours des
-complaisantes matrones susnommées, et conformément aux statuts de
-notre Association, aux principes de Salomon et de la Sagesse,—avec
-un certain nombre de jolies filles, le moins exigeantes possible, et
-capables de répondre à tous vos désirs, satisfaire tous vos goûts,
-réaliser tous vos idéals,—puisque idéal il y a ...
-
-—Très bien, Nantel!
-
-—Parfait!
-
-—Bravo! Bravo!
-
-— ... Eh bien, messieurs, elles deviennent de moins en moins
-exigeantes, les jolies filles; les prix baissent de plus en plus, et
-cela parce que la marchandise surabonde, vous ne l’ignorez point;
-parce que jamais autant de déclassées et de désœuvrées n’ont battu le
-pavé de Paris. Nul n’échappe—permettez-moi ces courtes considérations
-économico-philosophiques ...
-
-—Nous permettons!
-
-—Tant que vous voudrez, Nantel! Allez-y!
-
-— ... Nul n’échappe à la grande loi de l’offre et de la demande, et,
-en aucun temps, les offres n’ont été aussi nombreuses: vous pouvez sur
-ce point vous en rapporter à Mmes de Saint-Géran, Cardinet et consorts.
-Toutes ces fillettes, même les plus pauvres, les plus misérables,
-à qui on a flanqué en veux-tu en voilà de l’instruction gratuite,
-intégrale et obligatoire, ont en horreur le ménage et tout travail
-manuel: ça les humilie, les avilit ... Vous avez entendu les oratrices
-de tout à l’heure ... Toutes aspirent à être des dames, de grandes
-dames—pourquoi pas?—et non, certes, des femmes à marmaille et à
-popote. Elles ne deviennent que des filles ...
-
-—Ne faut pas trop le déplorer, cher ami, interrompit Chantolle.
-
-—Nous aurions mauvaise grâce ...
-
-—C’est pain bénit pour nous!
-
-—Ne disons pas de mal des truffes!
-
-— ... Je constate seulement, messieurs, rien de plus, et je m’arrête.
-
-—Messieurs, je propose, comme conclusion, dit Veyssières, de porter un
-toast à notre excellent collègue Magimier, député féministe, apôtre de
-l’émancipation. Nous lui devons bien cela!
-
-—Oui, vive Magimier! vive Magimier!
-
-—Ah! vieux farceur de Magimier!
-
-—Roublard!
-
-—Vieille pratique!
-
-—Messieurs, non ... Vous plaisantez!
-
-—Pas du tout!
-
-—Vive Magimier!
-
-— ... Je fais ce que je peux, messieurs ...
-
-—Bravo, Magimier! Courage! Hurrah! Hurrah!
-
-—Mieux que toutes les Saint-Géran et toutes les procureuses de la
-terre, Magimier nous aide ...
-
-—N’oublions pas non plus sa constante collaboratrice, sa tendre et
-chère Angélique ... cette sylphide! clama Chantolle. Je bois à la
-santé de Mme Angélique Bombardier, présidente du groupe parisien de la
-Revendication!
-
-—Et moi, à celle d’Elvire Potarlot! repartit Veyssières.
-L’infatigable, l’admirable, l’incomparable et unique Elvire, présidente
-de la Ligue des Émancipées!
-
-—Hurrah pour Elvire!
-
-—Et Nina Magloire, la bouillante Nina ...
-
-—Et Lauxerrois Saint-Germain ...
-
-—Et Katia Mordasz, la nihiliste, l’anarchiste ...
-
-—Messieurs, à Guillemine de Chastaing, la reine des Infécondes!
-
-—A toutes! toutes!
-
-—Et à leurs idées, à leur programme! A la suppression du mariage! A
-l’amour libre!
-
-—A l’amour libre! Bravo!
-
-—A l’émancipation complète et définitive ...
-
-—Ah! oui, à l’émancipation! Elle mérite bien ...
-
-—Messieurs, je lève mon verre en l’honneur des belles filles, moi,
-tout simplement, des belles et bonnes filles! annonça Magimier. Les
-autres, les laides et les bégueules, je m’en ...
-
-—Aux belles filles! Aux braves et bonnes filles! répéta Ravida. Ah
-oui! Ça vaut mieux ...
-
-—A nos associées, messieurs! dit Nantel. N’oublions donc pas nos
-associées! Ce serait de l’ingratitude! C’est un devoir ...
-
-—Évidemment!
-
-—Mais oui!
-
-—A la santé de nos associées!
-
-—De ces aimables complices!
-
-—Ces clientes toujours si empressées, si dévouées ...
-
-—Aux petits soins ...
-
-—Tout ce personnel d’élite!
-
-—A Nantel aussi! Pour le remercier!
-
-—C’est bien le moins ...
-
-—A Nantel! exclamèrent en chœur tous les Sages. A Nantel!
-
-—A nos associées, messieurs! à elles seules!» riposta modestement M.
-le secrétaire-trésorier.
-
-Et, pour se dérober à l’ovation dont il était l’objet, Roger de Nantel
-se leva de table et donna ainsi le signal du départ.
-
-
-
-
-IV
-
-
-Cette après-midi-là, vers les cinq heures, Séverin Veyssières, avant
-de rentrer chez lui, décida d’aller voir Katia Mordasz, avec qui,
-depuis quelque temps, il était en relation. Riche, par patrimoine,
-d’une demi-douzaine de mille livres de rente, qu’un récent héritage
-venait de doubler, Veyssières avait, peu après sa sortie de l’École
-normale, quitté l’Université pour le journalisme: il collaborait au
-_Libéral_, où il était chargé de la critique littéraire, et, en dehors
-de cette collaboration, il s’occupait de recherches philologiques et
-particulièrement d’études sur les langues slaves. Outre un recueil
-des _Chants nationaux_ des peuples de l’Europe, il avait entrepris un
-vaste ouvrage sur les _Légendes du Nord_, les anciennes traditions
-polonaises, moscovites et finlandaises, et l’ardente révolutionnaire,
-la fameuse nihiliste Katia Mordasz, originaire de Smolensk, lui était
-d’un grand secours pour ce travail.
-
-C’était à l’extrémité de la rue Vaneau, au fond d’une longue cour,
-bordée de hautes et vieilles bâtisses, toutes aménagées en logements
-d’ouvriers, que demeurait Katia. Elle avait découvert là, tout au
-bout de cette sorte de cité et au sommet, au cinquième, deux chambres
-qui prenaient jour sur des jardins, et d’où l’on jouissait d’une vue
-très étendue et non moins attrayante. A dire vrai, c’était là le seul
-agrément de ce chétif logis, de ces deux pièces, que précédaient une
-cuisine et une entrée, presque obscures l’une et l’autre, n’ayant que
-l’incertaine et triste clarté d’une lucarne dormante donnant sur le
-palier de l’escalier.
-
-Comme il approchait de cette maison, Veyssières remarqua un
-attroupement le long du trottoir et au milieu de la chaussée. En même
-temps, des éclats de rire, des clameurs d’enfants arrivaient à ses
-oreilles.
-
-«Ohé! Ohé! les soûlardes!
-
-—Eh! m’ame Birot! V’ s’ en avez vot’ paille, hein?
-
-—Qué cuite, la Desroche!
-
-—Qué cocarde! Oh là là!
-
-—Eh! les poivrotes!
-
-—Ohé! Ohé!»
-
-C’étaient deux locataires, deux blanchisseuses, l’une grosse à pleine
-ceinture, l’autre traînant un mioche par la main, qui, après une série
-de stations chez quantité de mastroquets, avaient peine à se tenir
-debout et traçaient les plus capricieux zigzags.
-
-«Gare à vot’ gosse, m’ame Birot! V’s’ allez l’escrabouiller!
-
-—Est-ce qu’il est paf aussi, le moucheron? Mais, ma foi, oui! On le
-dirait!
-
-—Mais oui!
-
-—Oh là là!
-
-—Eh! les pochardes!
-
-—Eh! Ohé! Ohé!
-
-—On s’est donc flanqué une culotte, m’ame Birot?
-
-—On a sa pistache, sa p’tite pistache!
-
-—Eh! la Desroche!
-
-—La Birotte!»
-
-Tous les polissons du quartier s’en donnaient à cœur joie et ne
-cessaient d’apostropher et harceler les deux femmes.
-
-A chaque instant la Birotte s’embarrassait les pieds dans sa jeune
-progéniture et manquait de s’étaler sur elle.
-
-«Gare à vot’ gosse! I’ va s’aplatir!
-
-—Eh! m’ame Birotte!»
-
-M’ame Birotte, aussi bien que sa compagne, la future mère, ne se
-faisait pas faute de répondre et d’invectiver à son tour tellement
-quellement contre tous ces vauriens.
-
-«V’ n’allez pas m’ fich’ la paix, tas de gueulards?
-
-—Enfants de chiennes!
-
-—Sales races!»
-
-Ce qui était prévu arriva. Comme le trio pénétrait cahin-caha sous
-la voûte de la maison, un choc se produisit: la Birotte trébucha dans
-son rejeton, et tous deux roulèrent sur le pavé. La Desroche avait eu
-la chance de se trouver près du mur, et elle y restait adossée, les
-bras flasques, l’œil hagard et vitreux, le ventre en avant, énorme et
-rebondi, grotesque et cynique, comme une grosse outre pleine à éclater.
-
-Des voisins aidèrent la Birotte et le petit Birot à se relever. Ce
-dernier, qui avait certainement pris part aux libations maternelles,
-n’avait même pas la force de pleurer: il était comme hébété, idiotisé.
-
-«Bin quoi? vociférait la mère, en s’adressant, pour les remercier sans
-doute, aux complaisantes personnes qui étaient venues à son secours et
-l’avaient remise sur pied. Est-c’ que ... que ... vous n’ savez pas c’
-que c’est? V’là-t’i’ pas une affaire! Est-c’ que vos hommes ne lichent
-jamais un coup d’ trop? Et vous-mêmes ... Bin quoi? Mais oui! Ça peut
-arriver à tout un chacun ... Comme ça, n’y aurait que les hommes qui
-... qui auraient l’ droit d’se ... d’se cocarder? Ah! bin, ce s’rait
-drôle! Est-c’ que v’ n’avez pas tout comme eux ... un ... un trou sous
-l’nez? T’entends pas, Desroche? T’entends pas c’ qu’i’ jaspinent, ma
-fille? I’ paraît qu’i’ n’y aurait qu’ ces messieurs ... Qu’en dis-tu,
-hein? Si c’est pas s’ moquer du peuple! Oh! qué bedon qu’ t’as tout d’
-même, ma pauv’ tiote, qué ventrée! Oh! là là! L’ cochon qui t’a fait ça
-... Oh! vrai! vrai!»
-
-Tout en maugréant et clabaudant de la sorte, la Birotte, le petit Birot
-et la Desroche étaient parvenus à gravir les premières marches de
-l’escalier et avaient disparu.
-
-Séverin Veyssières, à qui les gamins et les badauds barraient le
-passage, s’était arrêté à quelques pas de la voûte, devant la boutique
-d’un petit horloger, qui, debout sur le pas de sa porte, discourait
-avec véhémence, levant à tout instant les bras au ciel, grondait,
-objurguait et s’indignait.
-
-«Si ce n’est pas une honte! Trois, quatre fois par semaine, voilà le
-spectacle que nous avons! Une femme, une mère de famille, qui ne fait
-que s’enivrer! Si elle était la seule encore! Aujourd’hui c’est avec
-Mme Desroche, cette malheureuse ...
-
-—Faut bien qu’elle se console, m’sieu Jean-Louis! objecta en ricanant
-la marchande fruitière, sa voisine de gauche.
-
-—Vous appelez ça se consoler, madame Paquin? Mais, raison de plus,
-puisqu’elle est enceinte ... Ah! c’est du propre! Dans sa position!
-Une femme qui n’a pas vingt ans ... car elle n’a pas vingt ans,
-cette petite dame Desroche! Et ça boit, ça boit! Je vous demande un
-peu à quoi pensent nos députés, tous nos représentants! Oui, à quoi
-pensent-ils? Au lieu de se chamailler entre eux, de perdre leur temps
-à un tas d’âneries, est-ce qu’ils ne feraient pas mieux de veiller
-à la salubrité et la santé publiques, d’empêcher tout ce criminel
-dévergondage, commencer par s’opposer à cet envahissement des marchands
-de vin? On ne voit que ça à toutes les portes, des mastroquets!
-Partout! Partout! Et qui est obligé ensuite de soigner tous ces
-ivrognes et ces alcooliques? Qui paye leurs frais d’hôpital? C’est
-nous, bonnes bêtes, nous tous, contribuables. N’y a-t-il pas là une
-aberration? Et voici les femmes qui s’en mêlent à présent! Ah! là là là
-là!»
-
-C’était à Séverin Veyssières que le petit horloger semblait s’adresser
-de préférence: d’après sa physionomie distinguée et sa mise élégante,
-il le jugeait sans doute plus capable de le comprendre, d’entrer dans
-ses vues, et il avait fait choix de cet auditeur parmi la foule des
-assistants.
-
-Veyssières connaissait du reste de réputation le père Jean-Louis:
-Katia lui avait, à diverses reprises, parlé de ce loquace maniaque, de
-ses tirades politiques, économiques et sociales, du double dada qu’il
-enfourchait sans cesse: «Trop de députés! Trop de mastroquets!» et il
-n’était pas fâché d’ouïr et contempler le monstre lui-même.
-
-Celui-ci clabaudait de plus belle:
-
-«On ne me fera jamais croire qu’il y a égalité entre l’homme et la
-femme devant la boisson, pas plus que devant l’amour! Je raisonne
-pratiquement, moi, monsieur; je ne vois que les résultats. Il n’y a
-que cela de vrai et de probant. Un garçon peut faire toutes les farces
-possibles et imaginables sans risquer de rentrer au logis avec quatre
-oreilles, tandis qu’une fillette ... Elle peut même en rapporter six.
-De son côté, un ivrogne ne cause de dommage qu’à lui, à sa santé et à
-sa bourse; mais une ivrognesse, qui a des mioches à la mamelle, ou qui
-est enceinte ... Ah monsieur! Non, ce n’est pas kif-kif! Les femmes, ça
-devrait être sacré, voyez-vous! Celles qui ne savent pas se respecter,
-qui se boissonnent et se roulent dans la boue, comme cette Birotte, eh
-bien, il faudrait les en empêcher de force, monsieur! Oui, de force!
-C’est très beau, vos idées de liberté; mais quand une femme a un enfant
-dans le ventre et que vous la laissez se galvauder comme ça, s’emplir
-d’alcool ...
-
-—Eh bin quoi? Le môme nage là-dedans! interjeta un loustic. Ça le
-conserve comme dans un bocal ... comme un chinois à l’esprit-de-vin!»
-
-L’orateur ne daigna pas relever la plaisanterie.
-
-«Ah! si j’étais le gouvernement! Voyez-vous, monsieur, continua-t-il
-en se rapprochant de Veyssières, qui, décidément, acquérait de plus
-en plus son estime et sa sympathie,—ils sont trop, à la Chambre,
-bien trop! Comment voulez-vous que cinq cent quatre-vingts et plus,
-autant dire six cents députés, puissent s’entendre, délibérer posément,
-convenablement, faire de bonne besogne? Pas possible, monsieur! Ça ne
-fait que du boucan!
-
-—C’est un peu vrai, acquiesça Veyssières en souriant, par politesse.
-
-—Ce n’est que trop vrai, monsieur, que bien trop vrai! Six cents
-députés! Quelle discipline peut il y avoir?... Avez-vous remarqué que
-les affaires ne marchent, que nous ne sommes un peu tranquilles, que
-quand ces messieurs du Parlement sont absents, sont en vacances?
-
-—Eh! eh!
-
-—Dès qu’ils plient bagage, qu’ils clôturent ce qu’on nomme leurs
-sessions, tout chacun, d’un bout du pays à l’autre, fait «Ouf!», tout
-le monde soupire: «Ah! enfin! enfin! quel débarras!»
-
-—Oh! oh!
-
-—C’est comme un cri du cœur ... Il semble que nous ayons un fardeau
-de moins à traîner. Il y a deux choses, voyez-vous, monsieur, deux
-choses qu’il faudrait restreindre, diminuer à tout prix, je ne cesse
-de le répéter: c’est le nombre de nos représentants et le nombre des
-marchands de vin. Mais voilà! Ça se tient. Ce sont les marchands de vin
-qui font les élections, qui sont tout; ce sont les rois de l’époque ...
-avec les députés. Je me suis laissé dire par un de mes clients, qui est
-un homme instruit, monsieur, un professeur de l’Université, que notre
-siècle serait appelé «le siècle des mastroquets». Autrefois, il n’y a
-pas trente ans, on ne voyait pas de femme aller prendre son absinthe ou
-siroter son petit verre devant le comptoir; maintenant, des moutards,
-des polissons ... Tenez, justement, voilà la petite Birotte ...»
-
-Le père Jean-Louis fut interrompu en cet endroit par ladite fruitière,
-Mme Paquin, qui interpellait une gamine d’une douzaine d’années,
-sordidement vêtue, la jupe en lambeaux, des savates aux pieds, les
-cheveux en désordre, le teint jaunâtre, hâve et maladif, l’œil vicieux,
-hardi, insolent et sournois.
-
-«Dis donc, Tavie! Tu aurais dû te dépêcher! Tu aurais aidé ta mère à
-remonter.
-
-—Elle était encore _mûre_?
-
-—Un peu, mon neveu!
-
-—Ah! la poison! Alors j’ rentre pas ... Pas d’ presse!
-
-—Où vas-tu encore aller traîner?
-
-—Si on vous l’ demande, m’ame Paquin, qué qu’ vous répondrez?
-
-—Que tu es une malhonnête.
-
-—Zut!»
-
-Et, tapant de la main droite sur sa cuisse, Mlle Octavie Birot tailla
-ce qu’on appelle une basane à l’indiscrète fruitière et lui tourna les
-talons.
-
-«Croyez-vous, hein? Si ce n’est pas malheureux, des morveuses comme
-ça!» s’écria Mme Paquin.
-
-Pendant ce temps le père Jean-Louis initiait Veyssières aux œuvres
-pies, gentillesses et prouesses de Mlle Octavie, _vulgo_ Tavie.
-
-«Si j’étais assez abandonné de Dieu et des hommes pour avoir une enfant
-pareille, monsieur, je la tuerais de mes propres mains, plutôt que de
-la laisser ... Vous n’avez pas idée! C’est tous les vices réunis, une
-horreur, que cette gamine! Elle est du reste à bonne école avec sa
-mère! Ça se pocharde ensemble ...
-
-—Déjà?
-
-—Déjà! Oui, monsieur, c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Et
-si ce n’était que ça! Tenez, nous avions là-haut, au second, à cette
-fenêtre du coin, un employé de l’hôtel de ville, un monsieur fort
-bien. Il était veuf, très tranquille, très rangé ... Jamais la moindre
-histoire sur son compte, jamais rien! Eh bien, cette mâtine-là l’a fait
-condamner à cinq ans de réclusion! Vous devinez pourquoi?
-
-—Mais si la moralité de cette enfant est aussi suspecte que vous le
-dites, comment les juges n’ont-ils pas tenu compte ...
-
-—On ne savait pas! Ce n’est qu’après qu’on a découvert ... Qui aurait
-pu supposer qu’une gosseline de dix ans, car elle n’avait que ça,
-était déjà aussi pervertie? Ce n’est qu’après qu’on s’est aperçu de
-ses tours. Trois mois auparavant elle avait débauché deux galopins du
-quartier, deux frères, dont les parents ont déménagé ... La concierge
-l’a surprise il y a quinze jours dans la cave avec son petit garçon,
-un moutard qui n’a pas encore fait sa première communion; elle a
-administré à mamzelle Tavie une raclée numéro un, et n’a pas eu besoin
-pour cela de lui retrousser les jupes ... Ah! nous vivons à une drôle
-d’époque, monsieur! On ne veut plus faire d’enfants, et ceux qu’on
-fabrique encore par hasard, c’est de la fichue graine!
-
-—Tous ne ressemblent pas à cette fillette.
-
-—Il y en a comme elle plus qu’on ne croit. Je pourrais vous en dire
-long, allez, sur les mœurs des nouvelles couches: j’ai une nièce, qui
-est institutrice dans les écoles communales, et qui me raconte souvent
-ce qui se passe autour d’elle ... Ah monsieur! On n’a jamais vu telle
-corruption!
-
-—Ce qui peut vous rassurer, répliqua Veyssières, c’est qu’on a dit
-cela de tout temps; c’est que, depuis que le monde est monde, on n’a
-cessé de pousser ce même cri d’alarme. Chaque siècle a toujours eu
-la fatuité de se croire plus corrompu que son prédécesseur. De ce
-train-là, nous serions devenus tellement vicieux, tellement abjects et
-pourris à présent, que ...
-
-—Nous le sommes, monsieur, c’est bien cela! repartit triomphalement
-le père Jean-Louis. Nous sommes tombés au dernier degré ... C’est
-l’alcoolisme, monsieur, qui est cause de tout, l’alcoolisme et les
-politiciens, deux fléaux! Vous avez beau dire que, de tout temps ...
-Non, monsieur, mille excuses! Jadis on ne buvait pas d’alcool!
-
-—Mais, permettez, riposta Veyssières,—qui, semblable au picador
-devant le taureau, s’amusait à aiguillonner ce brave homme, déjà de
-nature si exalté et de lui-même si languard,—permettez! L’alcool a du
-bon. Seuls les peuples qui en consomment, et beaucoup, sont des peuples
-forts.
-
-—Comment, monsieur!...
-
-—Voyez les Anglais, les Allemands, les Américains! Les races sobres,
-au contraire, sont des races débiles et déchues, des races finies. Les
-Turcs vous le prouvent, les Espagnols aussi.
-
-—Mais alors ...
-
-—Cela renverse tous vos principes? Vous avez, je m’en aperçois, besoin
-de réfléchir ...
-
-—Je vous avoue, en effet ...
-
-—Eh bien, à une autre fois, monsieur: nous en recauserons. J’ai bien
-l’honneur ...
-
-—Monsieur, au plaisir ...»
-
-Veyssières ayant tiré sa révérence à cet interlocuteur, qu’il laissait
-tout désorienté et ahuri, reprit son chemin et gravit l’escalier qui
-conduisait chez Katia Mordasz.
-
-La porte s’entr’ouvrit au tintement de la sonnette, et la fine tête de
-la vierge nihiliste apparut dans l’embrasure.
-
-«Ah! c’est vous, Séverin? Entrez donc, mon ami, dit-elle en s’effaçant
-devant son visiteur. Je finis de m’habiller: vous m’excuserez ...
-
-—Comment donc! Mais cela ne m’effraye pas!
-
-—Ni moi, repartit Katia en riant: je suis si peu femme!
-
-—Tout le contraire d’une coquette,—et je le déplore!
-
-—Pas de quoi! Il y en a bien assez, il y en aura toujours de trop, de
-ces poupées ... Une triste engeance!»
-
-Alors âgée de trente-deux ans, Katia Mordasz ressemblait moins à une
-femme qu’à un gracieux éphèbe, dont les joues et le menton n’ont pas
-encore revêtu leur premier duvet. Les hanches saillaient à peine;
-la poitrine n’accusait aucun relief. Les cheveux, châtain clair,
-presque blonds, étaient coupés courts et divisés par une raie sur
-le côté,—tout à fait comme un garçon. Le nez fin et droit, très
-légèrement relevé à son extrémité, décelait la hardiesse et une
-invincible ténacité; la bouche était petite, délicatement dessinée; les
-lèvres minces, comme tracées au pinceau: autre symbole, assure-t-on,
-d’une grande énergie de caractère; l’œil bleu, ombragé de longs cils
-d’or, resplendissait de candeur et de générosité, d’insouciance et
-de témérité. Il y avait dans l’ensemble de cette physionomie, et
-principalement dans l’acuité et la sereine effronterie du regard, aussi
-bien que dans l’éblouissant éclat du teint,—un teint rappelant cette
-neige rose qu’on voit briller aux plus hauts sommets des montagnes,—je
-ne sais quoi d’anormal et d’exotique: à première vue, on reconnaissait
-la femme du Nord; on devinait une Polonaise, une Russe ou une Suédoise.
-
-Outre ce teint merveilleux, Katia possédait une main d’une incomparable
-perfection, une main toute menue, toute mignonne, à la fois fine
-et potelée, vraie menotte d’enfant, qui faisait l’admiration de
-Veyssières, et n’était certainement pas étrangère au plaisir qu’il
-goûtait près de la jeune Slave, à l’attrait que Katia exerçait sur
-lui. Il était encore, comme tous ces pauvres hommes, si accessible aux
-charnelles considérations, si attaché à la vile matière!
-
-Sans paraître en rien troublée par la présence de ce mâle qui reluquait
-malignement ses épaules et ses bras, Katia Mordasz terminait sa
-toilette, et, tout en endossant une jaquette d’intérieur, une vraie
-jaquette d’homme, elle continuait de déblatérer contre la vanité et la
-futilité féminines et maints préjugés et mensonges des peuples dits
-civilisés.
-
-«Ce qu’on appelle la pudeur, par exemple, qu’est-ce que c’est? N’est-ce
-pas là un mot tout à fait vide de sens?
-
-—Mais non, je vous demande pardon, répliqua Veyssières. La pudeur a
-sa raison d’être ...
-
-—Allons donc!
-
-—Elle a son charme, elle a ses agréments. Ce n’est pas si sot d’avoir
-inventé cette réserve et ces précautions. Nous avons, comme l’a si
-ingénieusement constaté le grand poète Sully Prudhomme, le mérite et le
-plaisir d’être:
-
- Le seul des animaux qui se soit fait des voiles
- Pour jouir de la nudité.
-
-Nous n’en jouirions plus sans cela; nous ne l’apprécierions plus, n’y
-prêterions plus attention.
-
-—Et où serait le mal? Cela n’en vaudrait-il pas mieux mille fois?
-Comment! c’est uniquement pour tenir les sens en éveil, attiser la
-lubricité, comme aphrodisiaque, que vous estimez que la pudeur a été
-inventée? Les âmes vraiment chastes, vraiment nobles et fortes, n’ont
-que du mépris pour de pareils expédients. Elles n’éprouvent de même
-que du dégoût pour ces misérables créatures, qui, précisément afin de
-provoquer des désirs, de faire, selon votre locution et celle du poète,
-jouir de leur nudité, exhibent leurs épaules et étalent leurs mamelles.
-Fi donc!
-
-—Mais non! Mais non! Ce n’est pas si dégoûtant! repartit Veyssières.
-Il y en a, et je suis du nombre, à qui ne répugnent nullement ces
-exhibitions et étalages, au contraire!
-
-—Toujours l’instinct de la bête! Jamais rien d’élevé ...
-
-—Est-ce que nous ne sommes pas doués des mêmes besoins que les
-animaux, des mêmes appétits, astreints aux mêmes nécessités?
-
-—Et l’intelligence, et la raison, qu’en faites-vous?
-
-—La raison et l’intelligence me servent justement, chère amie, à
-étendre et perfectionner ces besoins, à varier, émoustiller et raviver
-ces appétits, à savourer en un mot, par tous mes sens, tous les
-plaisirs de la vie.
-
-—Tous les plaisirs! Je n’en connais que deux pour mon compte, riposta
-Katia: comprendre et se dévouer.
-
-—Il y en a d’autres. Ne soyez donc pas si exclusive!
-
-—Rien au-dessus du dévoûment, mon ami. Ce n’est qu’en s’appliquant à
-faire le bonheur des autres qu’on réussit à faire le sien.
-
-—D’accord, mais ...
-
-—C’est cela seul qui peut relever l’existence, l’ennoblir, l’épurer,
-rendre la vie digne d’être vécue.
-
-—Moi, je cherche aussi à l’égayer, répliqua l’épicurien et salomonien
-Veyssières, et, je vous l’avoue, c’est de la reconnaissance, une
-réelle et très sincère reconnaissance que j’éprouve pour tous ceux qui
-m’amusent, pour toutes celles qui essayent de me réjouir la vue, entre
-autres, pour toutes ces avenantes et obligeantes dames ou demoiselles,
-que vous qualifiiez si sévèrement tout à l’heure de misérables
-créatures, qui veulent bien m’initier aux charmes de leur buste, m’en
-laisser admirer la blancheur, l’éclat, le modelé ...
-
-—Voyons, un peu moins d’animalité! Haut les cœurs! Soyez donc un
-homme!
-
-—Justement! C’est parce que je suis un homme, chère amie, que
-j’éprouve ces charnelles sensations. Le décolletage ne me déplaît
-nullement, et je ne me plains jamais de ses libéralités; je ne le taxe
-jamais d’excessif, d’outré, encore moins d’outrageux et de scandaleux,
-pourvu toutefois—ah! voilà le hic!—que ce qu’on me montre soit
-digne d’être montré, que la complaisante et généreuse personne soit
-suffisamment jeune, bien faite, bien en chair, tout à point ...
-
-—Comme s’il s’agissait d’une perdrix ou d’une caille que vous allez
-découper?
-
-—C’est cela.
-
-—Vous parlez des femmes absolument comme d’un animal qu’on apprécie
-selon sa carnation et sa vigueur.
-
-—Oui. Je les apprécie à mon point de vue d’homme, de mâle. Car, c’est
-surtout physiquement, notez-le bien, que le mâle aime sa femelle.
-
-—Physiquement?
-
-—Eh oui! Et voilà pourquoi les minauderies et agaceries de la femelle,
-la coquetterie féminine, ne me choque pas. C’est le rôle de la femme ...
-
-—De feindre et de mentir? interrompit Katia. La coquetterie, elle
-m’est odieuse, à moi; elle m’horripile, m’écœure. Je l’exècre et
-l’abomine, comme j’abomine toute imposture et tout mensonge.
-
-—Il y en a de permis, insinua Veyssières.
-
-—Les femmes! On les dirait nées tout exprès et exclusivement
-pour mentir! Leurs cachotteries, leur hypocrisie, leurs faussetés
-continuelles, qui sont, comme leurs bracelets et leurs boucles
-d’oreille, des vestiges et indices de leur longue servitude, me
-répugnent et me révoltent. Ah! comme je me sens peu de leur sexe!
-Voyez-les toutes s’efforçant de dissimuler leur âge, mentant toujours
-et toujours sur ce chapitre; toutes, toutes, à tout prix, s’ingéniant à
-demeurer jeunes, à le paraître ...
-
-—Preuve que la jeunesse et la beauté, c’est tout pour elles! Elles ne
-s’y trompent pas!
-
-—Et leurs maquillages, poursuivit Katia, leurs fards, leurs
-cold-creams, leurs teintures, tous leurs onguents et engins? Toujours
-tromper! Toujours mentir!
-
-—Baste! Ça ne fait de mal à personne.
-
-—Qu’à elles-mêmes, à leur caractère, à leur dignité! Comment! Vous ne
-trouvez pas hideuses, abjectes, ces vieilles bringues toutes ridées,
-déplumées et décaties, bonnes à mettre en terre, qui s’acharnent à
-faire les jouvencelles, se barbouillent de rouge et de blanc, se
-peinturlurent, s’émaillent, se plâtrent, se truquent des pieds à la
-tête, osent se décolleter? Horreur! Horreur!
-
-—Si. Il ne nous arrive pas fréquemment d’être d’accord, mais cette
-fois ...
-
-—Les hommes, qui ont, d’après vous, des appétits si sensuels et tant
-d’attraits pour la plastique, les hommes, qui se sont réservé le
-monopole de la fabrication des lois, devraient bien en faire une pour
-contraindre toutes ces guenons hors d’âge, ces squelettes vivants, ces
-momies, à ne porter que des robes montantes!
-
-—C’est ce que demandait dernièrement encore, dans une de ses
-chroniques, notre ami Chantolle.
-
-—J’ai lu l’article.
-
-—Voyez, comme nous nous entendons, comme nous marchons d’accord!
-
-—Oh! pardon! Ne confondons pas! En interdisant le décolletage
-aux femmes surannées et décrépites, cela ne signifie pas que je
-l’encouragerais ni l’autoriserais même chez les jeunes, non! Car enfin
-où s’arrêtera cette manie de montrer sa peau? Il n’y a pas de raison
-pour que les femmes, après s’être décolletées par en haut, ne se
-décollettent par en bas. Pourquoi plutôt ici que là?
-
-—C’est-à-dire, si je saisis bien, le décuissage après le décolletage?
-Mais je n’y vois, pour ma part, aucune difficulté ...
-
-—Naturellement!
-
-—Au contraire. Bien entendu, sous la réserve posée tout à l’heure, que
-la personne sera jeune, en beauté ...
-
-—Vous, si l’on vous laissait faire! Vous tournez tout en plaisanterie
-et en dérision, Séverin! N’empêche qu’il n’y a pas plus de motifs pour
-exhiber un bras ou une poitrine qu’un mollet ou une cuisse!
-
-—C’est certain, et il y aurait même bien moins d’inconvénients, bien
-moins de dangers, chère amie. En montrant sa cuisse, on ne montre aucun
-attribut du sexe, comme l’alléguait tout récemment et fort sensément
-mistress ... cette étonnante Américaine, fondatrice de la Ligue contre
-le décolletage. De là à proposer le décuissage, pour varier un peu ...
-En ce qui me concerne, je ne m’y oppose nullement, encore une fois. Ne
-vous gênez pas, mesdames!
-
-—O Séverin! Tout ce qui peut rabaisser la femme ...
-
-—Mais ce n’est pas moi qui lui ai appris à se décolleter, tonnerre
-de Brest! ce n’est pas moi qui la rabaisse, Katia! Soyons sévères,
-mais justes. Vous me faites songer à ce Chinois, tenez, qui, envoyé en
-France en mission et invité à une soirée dansante, refusait d’entrer
-dans le salon. A la vue de toutes ces dames en grand tralala, épaules
-et gorges à l’air, il avait cru à une mystification; l’idée qu’on
-l’avait introduit dans un mauvais lieu, un bateau de fleurs, s’était
-soudain ancrée dans son esprit, et il s’excusait: «Non, je n’y tiens
-pas ... Non, merci bien ... Pas ce soir.»
-
-—La même idée pourrait venir à tout honnête homme. Voilà pourquoi il
-faut rappeler les femmes, si longtemps déchues, perverties et avilies
-par vous, messieurs, les rappeler à la raison, à la décence, au respect
-d’elles-mêmes. Oui, respectez la dignité de l’être humain! Ne dévoilez
-pas son corps, n’étalez pas sa chair comme de la viande de boucherie ...
-
-—Vous me disiez au début que la pudeur n’est qu’un préjugé, un vain
-mot; que l’aspect d’une gorge ou d’une jambe ne doit choquer en rien ...
-
-—A condition qu’elles ne seront pas découvertes tout exprès pour
-allumer des désirs! Oh! je ne me contredis nullement, et vous vous
-rendez très bien compte de mon raisonnement!
-
-—Mais cette gorge ou cette jambe en allumeront toujours, des désirs,
-et malgré vous, heureusement!
-
-—Chez des êtres aussi prosaïques et aussi vicieux que vous, oui!
-
-—Nous le sommes tous, prosaïques et vicieux, en pareille occurrence.
-Il suffit que cette gorge soit blanche, ferme et rondelette,
-appétissante ...
-
-—Appétissante! Nous y voilà! Toujours des appétits! Toujours la
-sensation physique, jamais le sentiment! Toujours la femme considérée
-au point de vue animal ...
-
-—Comme la gentille petite caille bien dodue, bien ...
-
-—Ah! Séverin! Vous êtes incorrigible!
-
-—Je l’espère!»
-
-Tout en discourant et disputant de la sorte, Katia Mordasz avait
-apprêté deux tasses, et versé l’eau bouillante dans la théière.
-
-«Le thé, c’est ma passion, vous savez ... Ah! moi aussi, ajouta-t-elle
-avec un sourire, j’ai les pieds rivés au sol, je suis la proie des
-grossiers appétits! Encore un, tenez, un autre impérieux besoin!»
-
-Et elle présenta à Veyssières un paquet de blondes cigarettes, où elle
-puisa à son tour.
-
-Un petit balcon, protégé par un store de toile bise à rayures rouges,
-s’ouvrait devant la fenêtre de cette chambre. Ils allèrent s’y asseoir,
-après que Katia eut placé tasses et théière sur un guéridon, à portée
-de leurs mains.
-
-Ils s’entretinrent alors du travail d’histoire et de traduction auquel
-s’adonnait Veyssières et dont il avait apporté plusieurs fragments.
-Il remit ces feuillets à Katia, qui commença à les lire aussitôt avec
-soin, lentement, s’interrompant de temps à autre pour questionner
-l’auteur, lui soumettre une objection, ou provoquer telle ou telle
-correction.
-
-Tous deux continuaient de fumer, piochant tour à tour dans le paquet
-de cigarettes. Durant les intervalles de silence que lui laissait Mlle
-Mordasz, Veyssières promenait son regard sur l’épaisse masse de verdure
-étendue devant lui, sans cesse agitée, ondulant et miroitant, sous les
-rayons du soleil, comme une mer aux flots d’émeraude, et que dominait à
-droite, tout près, le large dôme d’or des Invalides.
-
-De chaque côté, à peu de distance, deux corps de bâtiments faisaient
-hache sur ce jardin, et permettaient d’apercevoir—la plupart des
-fenêtres étant ouvertes par cette tiède et printanière soirée—de
-nombreux locataires échelonnés aux divers étages.
-
-A la longue, Veyssières était arrivé à les connaître presque tous et à
-les désigner par les sobriquets que Katia, ignorant leurs noms, avait
-dû leur attribuer, pour parler d’eux et les distinguer.
-
-A droite, au-dessus l’un de l’autre, habitaient deux jeunes ménages
-d’employés et employées, des ménages nouveau modèle, où la femme
-travaillant au dehors, comme le mari, et n’ayant plus le loisir ni le
-goût ni le talent de faire la cuisine, on mange dans les gargotes, ou,
-s’il vous vient fantaisie par-ci par-là de prendre un repas à domicile,
-c’est chez le charcutier ou le rôtisseur qu’on va le chercher, qu’on
-l’achète tout préparé. Le dimanche, jour de campos, les deux couples,
-qui semblaient très liés et faisaient très probablement partie,
-hommes et femmes, du même bureau ou du même magasin, enfourchaient
-dès l’aube leurs bicyclettes et s’en allaient, à peu près par tous
-les temps, pédaler de conserve et à qui mieux mieux. Souvent même,
-l’été, ils effectuaient ces promenades matinales dans la semaine,
-avant de se rendre à leur travail. D’enfants, ni l’un ni l’autre de
-ces ménages n’en avait, quoique les deux femmes, l’une blonde et
-l’autre brune, fussent à tour de rôle et en dépit de leur taille
-plate, de leur absence de hanches et de leur allure masculine, comme
-si elles s’étaient donné le mot, perpétuellement enceintes. A peine,
-selon la remarque de Katia, un de ces petits ventres se dégonflait-il,
-qu’aussitôt l’autre s’arrondissait et bombait.
-
-«Et jamais de bébés! Que deviennent-ils? Qu’en font-elles? Mystère!»
-
-Aussi avait-elle surnommé ces deux couples, qui comprenaient si bien la
-vie et savaient l’épargner à tant d’innocents, «les Mort aux Gosses».
-
-Au-dessous de ces bicyclistes-bureaucrates, c’est-à-dire au premier
-étage de ce même corps de logis, on apercevait souvent une fillette
-de huit à neuf ans, pâlotte, maigre, chétive, souffreteuse, que Katia
-avait baptisée «la Petite Sans Cœur».
-
-Oui, sans cœur, cette gamine, qui avait eu l’impudence et la cruauté de
-venir au monde sans y être conviée, et qui gênait tant sa maman.
-
-Celle-ci, une grande femme brune, d’une trentaine d’années, au profil
-régulier et nettement accusé, à la physionomie sèche, impérieuse et
-dure, passait dans la maison pour ne pas détester les liquides et
-particulièrement l’absinthe. Presque chaque soir elle sortait, affublée
-de robes voyantes et froufroutantes, de chapeaux tout fleuris ou
-empanachés, et restait parfois absente deux ou trois jours de suite. Ou
-bien elle ramenait avec elle quelque compagnon, qui n’était jamais le
-même et qui ne s’attardait jamais longtemps dans ce logis de rencontre.
-
-Ah! comme elle en était excédée, de ce petit rejeton, de ce petit
-crampon! Comme elle aurait voulu le voir au diable! Quelles torgnoles
-elle lui administrait! Quelles vigoureuses paires de claques!
-
-«Ah! mâtine! Si tu pouvais crever!»
-
-«Quitte plus tard, dans quelques années, comme le disait un jour Katia
-à Veyssières, à trafiquer d’elle et vivre de son inconduite. Patiente
-donc un peu, imbécile! Ne va pas détériorer ton gagne-pain à venir,
-estropier ta petite vache à lait, écloper ta future cocotte aux œufs
-d’or! Notez bien, mon ami, qu’on s’est déjà plaint au commissaire de
-police des violences que cette femme prodigue à sa fille. «Il faut
-bien que je la corrige, a-t-elle répondu. Elle est vicieuse jusqu’aux
-moelles, cette enfant!» Et vous trouvez qu’il n’eût pas été préférable
-pour cette pauvrette de rester où elle était? Ah! combien mes «Mort
-aux Gosses» ont raison, allez!»
-
-De l’autre côté de la maison, à gauche des fenêtres de Katia Mordasz,
-dans l’étroit bâtiment en saillie sur le jardin, se trouvaient «les
-Préhistoriques»: c’est le nom que Katia donnait à deux ménages de
-petites gens, dont elle apercevait très distinctement, de son balcon,
-l’intérieur et les allées et venues.
-
-Le premier ne se composait que du mari et de la femme, tous deux
-septuagénaires et courbés par l’âge; elle, menue, comprimée, ratatinée
-et comme desséchée, le visage au ton d’ivoire et zébré de rides, le
-menton en galoche, invariablement coiffée toutes les après-midi d’un
-large bonnet tuyauté, de blancheur irréprochable, qui encadrait très
-gracieusement sa fine petite tête;—lui, chauve, toujours correctement
-rasé, le teint couleur brique, les yeux abrités derrière des lunettes
-d’acier, marchant avec lenteur et peine, par suite de rhumatismes sans
-doute, et restant volontiers enfoui dans son fauteuil, un journal à
-la main, vis-à-vis de sa compagne. Durant des heures entières, il lui
-faisait la lecture, tandis que, chaussant, elle aussi, d’antiques
-besicles, elle ravaudait quelque loque ou manœuvrait les aiguilles d’un
-tricot. Parfois, les soirs d’été, ils sortaient, s’en allaient bras
-dessus bras dessous ... Oh! pas bien loin! jusqu’au square que borde le
-boulevard des Invalides; puis, ils s’en revenaient de même, cahin-caha
-et clopin-clopant.
-
-Si accablés qu’ils fussent sous le poids des ans, si débiles, frêles
-ou malingres, ils avaient conservé, dans l’expression de leur
-physionomie, quelque chose de vivace, d’aimable et de gai. Leurs petits
-yeux pétillaient de malice par instants, leurs visages s’éclairaient
-d’un bon sourire, calme, placide et serein: ils se racontaient sans
-doute une aventure de leur jeunesse, se remémoraient l’un à l’autre
-telle joyeuse circonstance ... Ah! ils n’avaient pas l’air, ceux-là, de
-s’être jamais demandé si c’est l’homme qui est supérieur à la femme,
-ou bien, au contraire, si c’est la femme qui l’emporte. Non; ils
-s’étaient unis par amour, cela se devinait, et ils avaient passé leur
-vie à s’aimer, tout bonnement et tout bêtement, à s’entr’aider et se
-fortifier, tout uniment et simplement, pour supporter le mieux possible
-les chagrins de l’existence, et en savourer aussi de leur mieux les
-trop rares beaux jours.
-
-«C’est Philémon et Baucis, disait d’eux Katia Mordasz. On n’en fait
-plus comme ça!
-
-—Non, on n’en fait plus, et on n’en fera plus, répliquait Veyssières.
-La race en est éteinte!
-
-—Ce sera autre chose!
-
-—Qui ne vaudra pas cela!»
-
-L’autre couple des «Préhistoriques», qui occupait le dernier étage de
-cette aile de bâtiment, avait été baptisé «la mère Gigogne», ou, par
-abréviation, «les Gigogne». Les marmots y abondaient, y grouillaient;
-la femme, une solide boulotte, encore fraîche et accorte, était
-toujours en train d’en allaiter quelqu’un ou d’en préparer et façonner
-un nouveau. Le mari, ouvrier menuisier chez un entrepreneur du
-voisinage, s’en allait à sa besogne dès la pointe du jour, revenait
-à midi pour manger la soupe, puis repartait aussitôt après et ne
-réintégrait le logis qu’à la nuit tombante. Tout comme une autre, sa
-compagne aurait pu se débarrasser de ses poupons, en les expédiant en
-nourrice et _ad patres_, et se caser dans un atelier, un magasin ou un
-bureau quelconque: elle avait préféré garder près d’elle tout son petit
-monde et se consacrer à lui. Le logement n’était cependant pas des
-plus vastes, loin de là: il ne se composait que de deux pièces et une
-cuisine: on y semblait à l’aise pourtant et très heureux.
-
-«Tant que je posséderai le plein usage de mes membres, je ne permettrai
-jamais à ma femme d’aller travailler dehors! Je ne veux pas de cela! Sa
-place est ici, près de ses gosses,» déclarait un soir à un de ses amis
-l’époux de cette mère Gigogne, le père de toute cette smalah.
-
-Et il parlait d’un ton si accentué, si décidé et vibrant, que ces
-paroles allèrent retentir aux oreilles de Katia et de Veyssières, assis
-l’un près de l’autre sur le balcon.
-
-«Je ne veux pas! Je ne permettrai jamais! Vous entendez de quelle
-façon s’expriment ces maris? se récria Katia. Toujours ils prétendent
-commander, être les maîtres!
-
-—Certains vont même jusqu’à cogner sur leurs chères moitiés, quand
-celles-ci font mine de regimber.
-
-—C’est odieux! Ah! c’est moi qui riposterais!
-
-—Votre amie Elvire Potarlot s’en garde bien, elle; loin de lui
-déplaire, les horions et raclées font partie de son programme de
-tendresse; c’est pour elle l’assaisonnement indispensable ...
-
-—Taisez-vous donc!
-
-—C’est ce qu’on raconte, ce qu’on affirme partout. Ne faites pas
-l’ignorante: je ne vous apprends rien de nouveau.
-
-—Elvire est la générosité, l’abnégation et l’exaltation en personne.
-N’est pas exalté qui veut, mon cher! Ainsi, vous ...
-
-—Ainsi, moi, je ne le suis pas du tout, et suis incapable de le
-devenir, oui, hélas! C’est là une de mes nombreuses infériorités. En
-revanche, je ne proclamerai jamais, comme Mmes Potarlot ou d’Héricourt,
-dans leur monomanie d’équivalence des sexes ou d’égalité à tout prix,
-que la femme n’aura bientôt plus besoin de l’homme pour être fécondée,
-qu’elle possédera prochainement tous les attributs physiques de la
-virilité, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus de femmes sur terre, ce que
-je regretterai pour mon compte infiniment.
-
-—Elvire a là-dessus des idées peut-être un peu ...
-
-—Biscornues?
-
-—Mais c’est une femme de cœur, de grand cœur!
-
-—Je n’en ai jamais douté. Mais cela ne l’empêche pas d’aimer les
-coups, cela, et je vous assure qu’elle est servie à souhait, on ne peut
-mieux tombée, avec le brutal et ignoble protecteur qu’elle s’est donné,
-l’illustrissime Bellerose, Émilien Bellerose. Vous savez le mot qu’on
-lui attribue, à ce citoyen? «Les femmes sont comme les côtelettes:
-plus on tape dessus, plus elles deviennent tendres.» Ce qu’Elvire
-Potarlot doit être affectueuse ... et mollasse!
-
-—Méchant!
-
-—Est-ce que les sévices et corrections, chez vous-même, dans votre
-sainte Russie ...
-
-—Permettez! Je ne suis pas Russe, mais Polonaise.
-
-—Comme Lodoïska?
-
-—Si vous voulez; mais, moi, cosmopolite, moi, errante et sans patrie,
-je me réclame de mon pays d’origine; j’y tiens, je l’aime, justement
-et peut-être uniquement parce qu’il est opprimé, parce qu’il est
-dépossédé, dépecé et malheureux. Je serai toujours, tant que je
-conserverai un souffle de vie, toujours, vous le savez bien, Séverin,
-pour le faible contre le fort, pour le pauvre contre le riche, pour la
-victime contre le bourreau, pour le spolié et l’immolé contre le voleur
-et l’assassin,—pour la Lorraine et l’Alsace contre l’Allemagne, pour
-l’Irlande contre l’Angleterre, pour la Pologne, l’infortunée Pologne,
-toute morcelée, déchirée et saignante, contre la toute-puissante et
-très sainte Russie, votre auguste alliée, mon bon ami. Si les hommes
-ne se prosternent que devant la force brutale et devant le succès,
-le succès bête, inique, ignoble et infâme; s’il vous convient, à
-vous, prétendu sexe fort, de donner l’exemple de la faiblesse et de
-la bassesse, de la servilité et de la lâcheté, c’est aux femmes, aux
-faibles femmes, et principalement à celles que vous appelez des folles,
-comme Elvire Potarlot et comme moi, de protester bien haut, et de vous
-huer par-dessus le marché. Ah! il est beau, ah! il est propre, votre
-gouvernement, messeigneurs! Je comprends que vous en soyez fiers, et
-que vous le prôniez et le défendiez! Maintenant reprenons. Vous me
-disiez, ou vous alliez me dire, qu’en Russie, les femmes du peuple et
-les paysannes surtout jugent de l’amour de leurs maris par le nombre et
-la vigueur des gourmades qu’ils leur distribuent?
-
-—Il paraît, dit Veyssières. Il y a même chez chaque moujik,
-raconte-t-on, un fouet ou knout toujours provisionnellement suspendu au
-chevet du lit conjugal, à côté des saintes icônes.
-
-—Et un proverbe russe affirme que «l’homme sage bat sa femme: seul, le
-monstre bat sa mère».
-
-—Déjà—vous voyez combien l’usage est ancien?—Salomon nous avait
-avertis qu’«une bonne correction vaut mieux aux femmes qu’un collier de
-perles».
-
-—Ah! votre Salomon! Vous le possédez sur le bout du doigt! Mais vous
-l’interprétez drôlement!
-
-—C’est le truchement de la sagesse.
-
-—Jolie sagesse! Ah! Séverin! Séverin!... Vous vous étonnez qu’en
-Russie et ailleurs, poursuivit Katia, la femme ne se rebiffe pas contre
-la violence, qu’elle la subisse même avec empressement, avec une sorte
-de fierté et de délice ... Mais, mon ami, réfléchissez donc que voilà
-des siècles et des siècles que l’homme s’ingénie à l’asservir et à
-l’abrutir, la femme; que forcément elle a dû perdre, elle a perdu,
-en maint endroit, la notion d’elle-même, de sa conscience et de sa
-dignité. Nous sommes là quelques-unes pour essayer de la lui redonner.
-
-—Je préfère le rôle de votre voisine, de cette mère de famille,
-cette mère Gigogne ... Vous savez qu’on vient encore d’arrêter pour
-vagabondage les deux enfants, les deux petits jumeaux, de votre
-illustre confrère ou consœur Estelle de Bals?
-
-—C’est très malheureux, mais que voulez-vous! Est-ce que le soldat qui
-fait le coup de feu à la frontière peut en même temps veiller sur son
-foyer?
-
-—Voilà pourquoi le métier de soldat ne convient nullement aux femmes.
-
-—Ou plutôt voilà pourquoi le rôle de mère ne convient pas aux femmes
-qui ont une cause à défendre et des combats à livrer.
-
-—Le fait est, repartit Veyssières, que les enfants ne comptent pas
-beaucoup pour ces dames de l’Émancipation, et que les leurs tournent
-généralement de travers, comme les enfants mal élevés, peu soignés et
-abandonnés à eux-mêmes. La fille de Mme Nina Magloire s’est conquis
-au Moulin-Rouge l’élégant surnom de Georgette Patte à Ressort: c’est
-une de nos plus éminentes chorégraphes et cascadeuses. Mme Clotilde
-Lauxerrois n’a pas moins bien réussi dans sa couvée: ses deux filles
-ont toutes les deux pareillement déserté l’étroit sentier de la vertu.
-Mme d’Escars, dont l’héritière, sous le nom de Bath au Pieu, fait les
-délices ...
-
-—Que voulez-vous prouver? Que Mme Magloire, Mme Lauxerrois, Mme
-d’Escars, aussi bien qu’Estelle de Bals, auraient plus sagement agi en
-s’abstenant de procréer? Je le reconnais: cela ne souffre aucun doute.
-Tant que la société ne sera pas autre, plus normalement aménagée, plus
-équitablement constituée, tant que le servage, le désordre et la misère
-seront le lot inéluctable et fatal du plus grand nombre, est-ce donc à
-accroître cette quantité de malheureux que nous devons nous complaire?
-
-—La fin du monde alors?
-
-—Sa transformation, mon ami, l’avènement de la justice: voilà ce
-que nous poursuivons. Et qu’importe que Mmes Magloire, Potarlot,
-Lauxerrois, de Bals, d’Escars, Bombardier ...
-
-—Toute la fine fleur de l’Émancipation!
-
-— ... aient mené ou mènent une vie agitée ...
-
-—Pardon! Cela importe beaucoup à leurs maris et à leurs enfants.
-
-—Précisément! Elles ne devraient avoir ni maris ni enfants. Toutes
-auraient dû rester libres.
-
-—Comme vous?
-
-—Comme moi.
-
-—Tout le monde n’est pas ainsi que vous, Katia, à l’abri des
-tentations ...
-
-—Laissez donc!
-
-—On n’est pas de bois. Demandez un peu à Mme Angélique Bombardier ou à
-Mme Nina Magloire si ...
-
-—Les défaillances du prêtre ne prouvent rien contre le dogme. L’apôtre
-peut être indigne, la doctrine n’en reste pas moins intacte et sublime.
-
-—D’accord! Cependant si ces défaillances sont communes aux douze
-apôtres? Un bon cheval peut broncher, mais toute une ...
-
-—Encore quelque gracieuseté!
-
-—Avez-vous jamais compté, Katia, combien il y a de divorcées ou
-d’irrégulières dans votre camp?
-
-—Jamais. Je jette un voile sur toutes ces faiblesses et ces
-tristesses, et je regarde plus loin et plus haut. Je sais que beaucoup,
-beaucoup d’entre elles ont souffert ...
-
-—Et ont aussi beaucoup fait souffrir, rectifia Veyssières. Vous ne
-voyez jamais qu’elles: permettez-moi de considérer un peu leurs maris
-ou leurs amants et leurs enfants. A elles la palme pour mener mauvais
-ménage, jeter chez elles et autour d’elles le trouble et la honte, la
-désolation et le désespoir, galvauder leur progéniture ...
-
-—_Sursum corda_, encore une fois! Nous sommes dans une époque de
-transition, une époque de conflits et de luttes ...
-
-—On peut en dire autant de toutes les époques.
-
-— ... Dans toute bataille, il y a des blessés et des morts. La
-victoire ne s’achète qu’à prix de sang. Il faut que des générations
-entières paient de leurs souffrances et de leurs deuils le bonheur des
-générations futures. C’est le cas de ces femmes, de ces généreuses
-combattantes, dont vous évoquez si volontiers les tares et les
-malheurs. Qui se souviendra de ces menus détails, de ces insignifiantes
-et imperceptibles taches, lors du triomphe final?
-
-—En attendant, je plains de tout mon cœur ceux de mes contemporains
-qui se trouvent accrochés ou mariés à ces héroïnes! riposta Veyssières.
-
-—Vous mériteriez d’en épouser une, tenez! Ce serait votre châtiment.
-
-—Vous savez, le mariage et moi ... Je suis comme vous, Katia; je suis
-partisan résolu du célibat ... peut-être pas tout à fait pour les mêmes
-motifs: non, ce serait trop m’avancer ... Mais, puisque nous sommes,
-vous venez de le dire, dans une époque de transition, je crois qu’il
-vaut mieux s’abstenir, jusqu’à des temps meilleurs.
-
-—Vous riez, vous vous moquez; mais vous avez beau faire, vous
-n’empêcherez pas cet avènement.
-
-—Dieu m’en préserve! Et qui vous rend si sûre, chère amie, de
-l’éclosion de cet âge d’or?
-
-—Ma foi dans la vérité et la justice. Nous sommes le progrès ...
-
-—Euh! Euh!
-
-— ... Et l’humanité ne rétrograde pas. Appelez-nous socialistes,
-communistes, anarchistes, nihilistes, peu importe! Nous appartenons
-tous et toutes à la même immense armée ...
-
-—L’armée des mécontents et des envieux;—immense, en effet!
-
-— ... Nous défendons tous la même sainte cause, la cause des pauvres
-et des faibles, des spoliés et des opprimés; et, que vous le vouliez ou
-non, mon bel ami, l’avenir est à nous!
-
-—Ma belle amie, je crois qu’il y aura toujours des faibles et
-toujours des pauvres parmi nous.
-
-—Jésus-Christ l’a dit avant vous. Eh bien, nous tâcherons que ces
-pauvres soient de moins en moins nombreux; nous prendrons en main leur
-défense; nous les protégerons contre l’égoïsme et la dureté des riches
-...
-
-—Et ne protégerez-vous pas un peu aussi les riches contre la jalousie
-et l’avidité des pauvres? Vous le devriez, en bonne justice!
-
-—Les riches? Je ne sais rien de plus méprisable que l’argent, mon ami,
-si ce n’est ceux qui le possèdent.
-
-—A la bonne heure! Vous avez une façon de pratiquer la défense de la
-propriété ...
-
-—Je ne la défends pas du tout! Je ne la respecte pas le moins du
-monde! Vous me citiez l’Évangile tout à l’heure; je fais appel, moi,
-aux Pères de l’Église, et vous réponds du tac au tac, avec saint
-Jérôme, que «tout possesseur d’une grande fortune est un voleur ou
-l’héritier d’un voleur». Et ne m’objectez pas que saint Jérôme est mort
-il y a quinze cents ans, car il en est de notre temps comme du sien,
-bien pis encore.
-
-—Vous n’y allez pas de main morte!
-
-—Ne voyez-vous pas comme moi que l’organisation politique et sociale
-actuelle de l’humanité n’a pour base que la duplicité et l’iniquité,
-le droit du plus riche et du plus fort, du moins scrupuleux et du plus
-astucieux, du plus gredin? Malheur aux pauvres et aux faibles; malheur
-aux honnêtes, aux sincères et aux bons, c’est le cri de ralliement
-d’un bout de la terre à l’autre. J’ai beaucoup voyagé, souvent un peu
-malgré moi; mais ici comme là, partout, j’ai toujours remarqué que les
-dignités les plus élevées, comme les fortunes les plus considérables,
-sont possédées par les moins estimables, par les plus vils des
-citoyens. C’est pour moi un principe infaillible et ressortant de mon
-expérience propre: plus un homme est haut placé, plus il a commis de
-bassesses ou d’infamies; par suite, plus il a droit à notre mépris et
-à nos malédictions. Impossible de vaquer aux affaires publiques et de
-rester honnête homme, déclarait jadis le sage Socrate ...
-
-—Pas encourageant!
-
-— ... Et combien d’autres l’ont répété, combien plus encore l’ont
-prouvé! Prenez les plus illustres hommes d’État, les coryphées du monde
-politique, les César, les Charlemagne, les Richelieu, les Cromwell,
-les Pierre le Grand, les Napoléon, les Bismarck, mais ce sont les plus
-horribles bandits, les pires scélérats et les pires monstres que la
-terre ait portés! Tout succès, en thèse générale, et à peu d’exceptions
-près, tout succès est preuve de vilenies, preuve de quémanderies, de
-platitudes, de canailleries et turpitudes de toute sorte; car ce n’est
-qu’en mentant et en mendiant, en rusant, en rampant et s’aplatissant
-qu’on «arrive», qu’on parvient à la richesse, comme aux honneurs,
-comme au pouvoir, comme à la gloire. «Le succès! De combien d’infamies
-se compose un succès?» C’est le mot de votre grand Balzac. Avec de
-l’argent, vous achetez tout, tout, sans exception, mon ami, vous
-entendez bien?
-
- L’argent, l’argent, c’est la seule puissance!
-
-Avec de l’argent, tel pleutre se fait élire député, tel autre sénateur;
-avec de l’argent, tel inculpé de viol ou de meurtre obtient une
-ordonnance de non-lieu: vous ne trouverez jamais un pauvre dans les
-jurys de cour d’assises; on n’en veut pas, de pauvres; d’autre part,
-il n’y a pas de lois pour un homme qui possède des centaines et des
-centaines de mille livres de rente. Avec de l’argent, vous vous faites
-décerner toutes les décorations qui vous plaisent: vous vous souvenez
-de Cornélius Herz, et de tant et tant d’autres! Avec de l’argent, un
-auteur dramatique achète le parterre et la presse, un peintre ou un
-sculpteur se taille le succès qu’il veut ...
-
-—Vous êtes terrible, Katia!
-
-—Osez me démentir! Donnez-moi des preuves du contraire! L’argent et
-l’intrigue, vous le savez comme moi, voyons, et il n’y a là ni secret
-ni mystère, l’argent et l’intrigue, c’est avec cela qu’on prospère,
-qu’on se faufile, qu’on s’intronise, qu’on s’impose, qu’on acquiert
-grand renom et dignités, influence et puissance; c’est avec cela et
-rien qu’avec cela qu’on s’élève, qu’on règne et qu’on gouverne. Les
-plus fourbes et les plus vils sont ceux qui réussissent le mieux,
-absolument comme ce sont les pires égoïstes, les Fontenelle, les Gœthe
-et les Hugo, qui se conservent le mieux et vivent le plus longtemps.
-L’anarchie, contre laquelle vous criez tant, naïfs bourgeois, mais
-elle est partout; partout, avec le favoritisme, le charlatanisme, les
-pots de vin, les tripotages, les achats de votes et de consciences, les
-escobarderies, filouteries, marchandages et brigandages sans nombre;
-partout elle s’infiltre et pénètre, partout elle s’étend et triomphe.
-Tout est gangrené, mon cher, tout est pourri dans ce vieux monde!
-
-—C’est pour cela que vous voulez en fabriquer un nouveau?
-
-—C’est pour cela, uniquement pour cela, vous l’avez dit! Oui, il y a
-des fous et des folles comme moi, qui se sont mis dans la cervelle de
-dévoiler et d’attaquer cette pourriture, de signaler et de combattre
-ces brigandages et ces infamies; des fous et des folles comme moi, qui
-s’érigent en champions de la justice, entreprennent, à la suite de
-Jésus, de chasser les vendeurs du temple, de hâter le plus possible
-cette transformation, cette régénération. Tâche ardue ...
-
-—Plus ardue peut-être, interrompit Veyssières, que celle d’Elvire
-Potarlot, qui songe à identifier et fusionner l’homme et la femme!
-
-—En tout cas, nous aurons l’honneur d’avoir essayé, nous aurons
-fait ce beau et grand rêve ... Qu’avez-vous apporté et implanté sur
-la terre, vous autres hommes, depuis tant d’années que vous tenez le
-sceptre et trônez en maîtres absolus? Quelle est la caractéristique de
-votre souveraineté? La guerre! C’est par la force que vous avez établi
-votre empire et que vous le maintenez; c’est toujours à la force, à
-la brutalité, que vous faites appel: la brutalité, l’égoïsme, vous
-voilà résumés en deux mots. Eh bien, mon ami, nous croyons qu’il y
-a, qu’il doit y avoir autre chose ici-bas; qu’il serait temps que la
-paix, la douceur et la clémence, la solidarité et la fraternité fissent
-leur apparition parmi nous, que leur saint règne arrivât. Et nous
-avons l’idée, nous avons la certitude, que l’accession de la femme aux
-délibérations des affaires publiques et à la gestion des États hâtera
-cet avènement. La femme, c’est l’ennemie naturelle de la guerre; la
-femme, vous le reconnaissez vous-même, c’est la personnification de
-la douceur; avec la femme au pouvoir, la guerre devient impossible,
-l’arbitrage s’établit, la justice prédomine ...
-
-—Et plus d’intrigues, plus de bassesses, plus de népotisme, de
-pots de vin ni de concussions! L’âge d’or! Les champs élyséens! Le
-paradis terrestre! Que Dieu vous entende!» exclama Veyssières, qui,
-sans qu’elle y prît garde, tout entière à ses lyriques et audacieux
-transports, s’était emparé de la main de Katia, de cette mignonne
-et merveilleuse petite main, si artistement moulée, à l’épiderme si
-onctueux et satiné, et si franche aussi, si pure, si loyale et si
-brave, et s’occupait à la contempler, la pressait et la caressait avec
-une amoureuse lenteur.
-
-
-
-
-V
-
-
-Armand de Sambligny, fidèle affilié, comme Veyssières, de cette société
-de Salomon dont Roger de Nantel était alors le secrétaire-intendant,
-avait rapidement conquis son grade de chef de bureau au ministère des
-Finances, et cela un peu malgré lui et grâce à sa femme. Il ne lui en
-savait cependant aucun gré, à cette obligeante et secourable épouse,
-au contraire: elle lui avait rendu son intérieur si désagréable et si
-odieux, qu’il y séjournait le moins possible, s’ingéniait à vivre au
-dehors et à travailler et s’attarder tant qu’il pouvait à son bureau.
-
-Bien qu’involontaire, ce beau zèle avait obtenu sa récompense: à
-trente-huit ans, M. de Sambligny, ex-contrôleur des contributions
-directes passé dans le service central, était promu chef, avec sept
-mille francs d’appointements, et la quasi-certitude d’arriver à une
-sous-direction, puis à une direction, aux plus hauts postes de
-l’administration financière.
-
-C’est à Nantes qu’il s’était marié, et dans les circonstances à la fois
-pour lui les plus piètres et les plus honorables.
-
-La chambre garnie qu’il occupait rue de Rennes, non loin du pont
-Morand, lui était louée par une dame Rousselin, veuve d’un petit
-employé de la préfecture et mère de trois filles. Les deux cadettes
-fréquentaient encore l’école; l’aînée, Mlle Jeanne, restait auprès
-de sa maman et l’aidait dans la gérance de cette maison meublée. Les
-occasions de se voir et de converser ensemble n’étaient pas difficiles
-à faire naître entre les locataires et la jeune fille: Armand s’en
-aperçut bientôt. Les grands yeux noirs de Mlle Jeanne, sa jolie tête
-au galbe allongé, plein d’élégance et de distinction, ses petits airs
-mutins, mièvres et candides, mirent promptement le trouble dans le
-cœur de ce nouveau venu. Les allusions qu’il fit à son émoi et à sa
-flamme n’effarouchèrent pas trop l’espiègle enfant; les déclarations
-qui suivirent furent écoutées par elle avec de pudiques rougeurs, mais
-sans courroux ni mépris; loin de se dérober à ces périlleux entretiens,
-elle les rechercha même, les provoqua: toujours, comme par hasard, Mlle
-Jeanne se trouvait postée dans l’escalier, chaque fois que M. Armand
-montait chez lui ou en descendait. Pour se faufiler dans sa chambre dès
-qu’il y était, les prétextes abondaient: c’était une carafe d’eau à lui
-porter, un bougeoir qu’on avait oublié, une lettre ou un journal qui
-venait d’arriver ...
-
-Tant et si bien qu’un beau soir la délurée jouvencelle murmura à son
-complice que ... que ... elle croyait bien que ... «ça y était».
-
-«J’en ai grand’peur, trésor!
-
-—Ah! cornes de cerf!
-
-—Que vais-je devenir, Armand? Ah! cher adoré! Ma mère ne voudra plus
-de moi, elle me chassera ... Je la connais!
-
-—Mais je ne t’abandonnerai pas, moi! Pour qui donc me prends-tu? Je ne
-te laisserai pas ... Je t’aime trop, ma Jeannette!
-
-—Mon Armand! mon ange!
-
-—Tu as affaire à un honnête homme: ne crains rien!
-
-—Oh! tu es bon!»
-
-De sorte que cette grossesse, au lieu d’être pour Jeannette une cause
-d’angoisse et de désespoir, fut pour elle une vraie chance, une aubaine
-inespérée.
-
-Armand de Sambligny était, comme il l’avait déclaré, un honnête homme.
-Cette jeune fille, il l’avait eue «sage»; cet enfant, qui s’apprêtait
-à faire son entrée dans le monde, était bien de lui, il n’en pouvait
-douter ...
-
-Ah! il l’avait payée cher, cette galante et banale aventure, cette
-toquade de jeunesse! Depuis tantôt vingt ans il se le répétait et ne
-cessait de maudire le jour où il avait mis le pied dans la maison
-Rousselin.
-
-«J’aurais mieux fait de me le faire écraser, ah oui, certes! J’aurais
-mieux fait ensuite d’imposer silence à mes scrupules, et de filer
-à l’étranger, n’importe où! plutôt que d’enchaîner mon existence à
-une femme dont je m’étais si sottement et aveuglément épris, que
-je connaissais à peine, que je ne connaissais même pas du tout! Ah
-vertudieu! si c’était à recommencer!»
-
-D’autant plus que l’enfant issu des clandestines relations d’Armand
-de Sambligny avec Jeanne Rousselin était mort le lendemain de sa
-naissance. Mais, hélas! depuis six mois le mariage était célébré, la
-boulette commise, la déplorable et irréparable gaffe accomplie.
-
-A présent, quand un jeune commis du ministère venait faire part à son
-chef, M. de Sambligny, de ses projets matrimoniaux:
-
-«Mon ami, lui répliquait-il, un garçon comme vous, qui gagne sa vie et
-peut se suffire, n’a jamais intérêt à se marier! Jamais! Retenez bien
-cela!
-
-—Cette jeune personne est fort bien élevée ...
-
-—En êtes-vous sûr? Permettez-moi de vous le demander. On les élève si
-mal aujourd’hui, les jeunes personnes!
-
-—Il est de fait, monsieur ...
-
-—Toutes, même les plus pauvres, pour se faire servir; toutes, pour
-être doctoresses, clergesses, politiciennes, avocates, oratrices,
-femmes publiques: aucune, pour être mère et ménagère; toutes, en
-concurrentes et ennemies de l’homme, en révoltées et émancipées. Ah!
-jolie, cette émancipation! Drôle d’idée de persuader au sexe faible,
-à ce sexe blessé et saignant, qui conçoit, enfante et allaite, qu’il
-est tout aussi indemne et robuste que le sexe fort! Les mettre l’un et
-l’autre en présence et face à face dans le _struggle for life_! Alors
-il arrive ceci, que le mâle retourne à sa brutalité première, et daube
-sur sa femelle, quand celle-ci devient par trop gênante et encombrante.
-Voyez ce qui se passe chez les Américains, à Chicago ou à San-Francisco
-notamment! Malheur aux faibles, et surtout aux faibles qui veulent
-prendre la place et usurper les prérogatives des forts! Les femmes
-d’aujourd’hui, bourrées de science, de prétentions, d’ambition, pétries
-de morgue, ayant toutes les audaces, mais dépourvues de la douceur,
-qui était jadis la qualité féminine essentielle, privées de grâce, de
-délicatesse et de charme, dégoûtent de la femme: voilà mon sentiment,
-mon bon ami, je vous le dis sans fard.
-
-—Eh monsieur! C’est que ...
-
-—Quoi? Est-ce que vous y tenez, à cette jeune personne? Est-ce que ...
-vous _brûlez_, vous vous _consumez_ pour elle? Oui? Un peu? Ce n’est
-pas une raison, jeune homme, pour recourir à un moyen aussi extrême!
-Vous êtes malade, vous vous trouvez dans un état de fièvre, soit!
-Patience, un peu de patience, et vous verrez ce malaise se dissiper.
-
-—Je voulais vous dire, monsieur, que c’était un très riche parti ...
-
-—Il ne manquerait plus que cela, qu’il ne le fût pas! Votre seule
-excuse, c’est d’épouser une femme riche. Autrement! Mais, malgré cela,
-quand bien même votre future serait archi et archimillionnaire, ma
-conviction, c’est qu’il vaut encore mieux vous abstenir et garder votre
-indépendance. L’indépendance, croyez-moi, jeune homme, il n’y a rien
-qui paye cela, rien qui le vaille! En votre qualité de célibataire,
-et comme vous l’atteste l’étymologie du mot: _cœlum habitare_, vous
-habitez le ciel, vous êtes présentement logé dans l’Olympe, séjour des
-dieux: voilà le fait! Ne le perdez pas de vue. Des femmes, vous en
-trouverez toujours à la douzaine, tant que vous voudrez, et d’aussi
-belles, d’aussi avenantes et accommodantes qu’il vous plaira. Et sans
-en avoir la charge, sans être obligé de les nourrir, entretenir et
-supporter à perpétuité. Restez donc libre, mon ami, restez libre, et
-méditez ce quatrain d’un sage d’autrefois:
-
- Une femme est toujours aimable
- Tant qu’on n’est pas uni par le sacré lien;
- L’usufruit en est agréable,
- La propriété n’en vaut rien.»
-
-Jeanne Rousselin—Mme de Sambligny—n’était cependant pas, elle, une
-ennemie de l’homme, une révoltée, femme de cercle, de club ou de rue,
-ce qu’on a si plaisamment nommé, par allusion à la pièce essentielle du
-costume masculin, objet des convoitises féminines, une «culottière».
-Elle laissait ce privilège à ses sœurs Irène et Corentine, qui,
-devenues vieilles filles, et furieuses de n’avoir jamais rencontré le
-fortuné mortel dont elles auraient assuré le bonheur et emparadisé
-l’existence, avaient pris en grippe tout le sexe mâle et le genre
-humain tout entier.
-
-A l’encontre de Katia Mordasz, la chaste et stoïque vierge slave,
-qui était tout courage, tout abnégation et sacrifice, Jeanne de
-Sambligny personnifiait la veulerie et l’égoïsme,—un égoïsme inné,
-inconscient, terrible. Entrait-elle dans un salon? Instinctivement et
-tout naturellement elle allait d’emblée s’asseoir à la meilleure place.
-A table, lui présentait-on un plat? Soyez tranquille, elle s’adjugeait
-sans hésitation et sans jamais d’erreur le plus succulent morceau.
-Pour elle un homme n’était et ne devait jamais être qu’une sorte de
-domestique et d’entreteneur, dûment et légalement investi, et qui doit
-s’estimer très heureux, très fier et profondément reconnaissant de son
-servage, aussi bien que des dépenses qu’on daigne lui occasionner.
-Loin de savoir gré à son ancien et scrupuleux amant de ne pas l’avoir
-«lâchée», avec sa situation de fille-mère en perspective, d’avoir fait
-d’elle sa femme, et sien l’enfant qui allait naître de ce qu’on nomme
-«leurs œuvres», elle avait fini par considérer ces preuves de loyale
-affection comme un simple tribut, tout légitimement dû à sa souveraine
-beauté et à ses irrésistibles charmes.
-
-Elle n’avait apporté à Armand que des ennuis, des embarras et de
-la misère. Comme elle grillait d’habiter Paris et ne cessait de
-l’aiguillonner et de l’importuner à ce sujet, il s’était vu contraint,
-peu après le décès du nouveau-né, de postuler son changement de
-résidence. Certaines études spéciales, relatives au cadastre et à
-l’impôt foncier, avaient attiré sur lui l’attention de ses supérieurs,
-et il eut la bonne fortune d’être appelé à l’administration centrale.
-En revanche, Mme Rousselin mère, n’ayant pas réussi dans sa gérance
-d’hôtel meublé, ne tarda pas à venir le rejoindre à Paris avec ses deux
-filles, en sorte qu’il se trouva avoir sur les bras toute la famille
-de sa femme. Les quelques milliers de francs qui lui étaient échus en
-héritage, et composaient tout son patrimoine, filèrent comme de l’eau
-entre les doigts de tout ce monde: bientôt il ne lui resta plus que ses
-appointements stricts pour vivre et faire vivre la maisonnée. Ayant
-quatre femmes autour de lui, il était fondé à croire et à affirmer
-qu’on devrait et qu’on pourrait se passer de bonnes. Ah bien oui!
-
-«Si vous vous figurez que mes filles ont été élevées à récurer la
-vaisselle!» piaulait la maman Rousselin en gonflant le jabot.
-
-Toutes trois, bien que sans fortune et ayant eu pour père le plus
-chétif des gratte-papier, étaient nanties de leurs brevets. De plus,
-Jeanne et Irène avaient appris le piano; Corentine connaissait le
-pastel et possédait même un fort joli talent, comme se plaisait à
-le déclarer à tout propos et encore en se rengorgeant bien fort la
-chère madame Rousselin Car elle était enchantée de ses filles, toute
-glorieuse d’elles et de leur science, l’excellente dame.
-
-Lorsque le Seigneur, en sa miséricorde, s’avisa de la rappeler à lui,
-ce fut à M. de Sambligny qu’incomba la direction de la famille, honneur
-qu’il n’avait jamais du reste ambitionné et dont il se serait fort bien
-passé; mais il fallait obéir au devoir.
-
-Grâce à ses relations, à maintes et maintes démarches, le mari de
-Jeanne parvint à caser à Paris même ses deux belles sœurs: la plus
-jeune, Corentine, dans l’enseignement, comme institutrice adjointe
-attachée au personnel des écoles communales; l’autre, Irène, dans cette
-administration du Crédit international, où M. le salomonien Jourd’huy
-occupait l’emploi de chef de bureau.
-
-Bien qu’entichées de leur indépendance,—indépendance toute relative,
-hélas!—proclamant volontiers et bien haut que la femme doit se passer
-de l’homme, qu’elle doit gagner sa vie et se suffire à elle-même, Mlles
-Irène et Corentine avaient conçu, dans le tréfonds de leur âme, une
-inextinguible jalousie à l’égard de leur sœur,—qui était mariée, elle,
-qui avait eu cette chance!—et couvaient un cuisant dépit, une rage
-implacable contre leur beau-frère, qui n’avait pas su les deviner et
-leur trouver un épouseur.
-
-M. de Sambligny s’était dit, en effet, que deux gaillardes pareilles
-étaient d’un placement trop difficile pour que l’entreprise fût tentée.
-Puisqu’elles n’y tenaient pas d’ailleurs, à vivre sous la coupe d’un
-mari! Puisqu’elles avaient bien trop de dignité pour accepter cette
-chaîne et s’abaisser jusque-là! On est émancipée, ou on ne l’est pas,
-saprejeu!
-
-Cette même jalousie et cette commune fureur étaient du reste les deux
-seuls points sur lesquels Mlles Irène et Corentine fussent d’accord.
-Toujours en brouille entre elles deux ou avec leur sœur, elles
-passaient littéralement leur existence à se chamailler, à se bouder et
-se raccommoder: c’était une comédie perpétuelle. Et cela leur semblait
-de règle, chose normale, naturelle et toute simple.
-
-«Mais la vie est faite pour cela! répondait un jour Irène à son
-beau-frère, qui l’engageait à se montrer plus conciliante et plus
-douce. La vie est faite pour se quereller et se rabibocher: c’est le
-plaisir, ça!»
-
-Comme M. de Sambligny, quelque temps après, rapportait ce mot à son ami
-Jourd’huy:
-
-«Et vous ne sauriez croire, répliqua celui-ci, combien de femmes, et
-plus spécialement de vieilles filles, partagent ces idées et ne vivent
-que de chicanes et de querelles, de bouderies et de bourrasques,
-suivies de replâtrages, de protestations de tendresse, d’amitiés
-exaltées, folles et furibondes, un beau matin brusquement rompues, puis
-non moins inopinément renouées le lendemain soir ...
-
-—Oh! que si, je vous crois!
-
-—Ces demoiselles se brouillent sans cesse et sans raison avec tout le
-monde, et elles ne peuvent rester seules: arrangez cela! Il leur faut
-des relations, elles ne peuvent s’en passer, et elles n’en peuvent
-garder!
-
-—Tout à fait ce que j’observe! exclama Sambligny. Aussi, quoi que
-disent ou que fassent mes belles-sœurs, jamais je ne les prends au
-sérieux: impossible!
-
-—C’est le plus sage, répondit Jourd’huy. Les vieilles filles possèdent
-un fâcheux renom; quantité d’écrivains ont été durs pour elles, et,
-généralement et malheureusement hélas! c’est justice. Il y a des
-exceptions sans doute. Ainsi, moi, dans mon service, je n’ai pas à
-me plaindre, et je connais plus d’une brave fille qui se dévoue en
-secret et silencieusement à soutenir quelque parent âgé ou infirme,
-à prendre soin d’un neveu ou d’une nièce orphelins; qui se prive,
-pour remplir cette pieuse tâche, de toute coquetterie de toilette, de
-toute distraction, tout plaisir, et du nécessaire même; qui en arrive
-à compter avec sa nourriture, et économise sur son plat de viande ou
-son dessert. Je leur rends hommage, à celles-là: c’est plus que de
-l’estime, c’est de l’admiration qu’elles méritent. Mais, il y en a
-d’autres, ah! mon ami, quelles pestes! Les vieilles filles, voyez-vous,
-on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec elles, jamais sur quel pied
-danser. Vous les quittez allègres et souriantes, enjouées, gaies comme
-pinsons, chantantes comme Pérot, rayonnantes, exultantes, débordant
-et éclatant de joie, et vous les retrouvez, non pas une heure après,
-mais une minute, une seconde plus tard, mornes, maussades, renfrognées,
-hargneuses, agressives, prêtes à vous décocher quelque impertinence
-magistralement barbelée, une doucereuse ou audacieuse mais atroce
-perfidie, sinon à vous sauter au visage, comme chattes en démence. Ah!
-je les connais, les paroissiennes!
-
-—C’est ce qu’on appelait jadis des vapeurs et ce qu’on nomme
-aujourd’hui de l’hystérie.
-
-—Appelez cela comme vous voudrez: le nom ne fait rien à la chose; mais
-le fait existe et il est indéniable. Méfiez-vous des vieilles filles,
-mon cher Sambligny, de leurs sautes d’humeur continuelles, de leurs
-lubies, de leurs toquades, de leurs mensonges, de leurs entêtements
-aussi, leurs entêtements de mules!
-
-—Combien de femmes ressemblent en cela aux vieilles filles, sont
-comme elles têtues, fausses, fantasques, déséquilibrées, détraquées!
-Toutes façonnées à l’instar de la mère Ève: «Ne fais pas cela! Tu
-perdras le genre humain!» Et elles se hâtent de le faire! Sans motif!
-Uniquement parce que c’est défendu, parce que c’est un péché, parce que
-c’est—mieux encore!—un crime, une monstruosité!
-
-—Toutes, soit! Toutes, des incohérentes! Toutes, des filles d’Ève!
-Mais ayez l’œil de préférence sur ces demoiselles, mon bon: méfiez-vous
-d’elles plus particulièrement, encore un coup! Chacun de nous, a-t-on
-remarqué, reçoit ici-bas précisément la quantité d’amour qu’il mérite:
-les vieilles filles, qui n’ont rien reçu, dont personne n’a voulu, ou
-qui n’ont rien donné et n’ont voulu de personne ... Mauvais signe dans
-les deux cas, cher ami, conclut Jourd’huy, très mauvais signe!»
-
-En maintes et maintes circonstances, Armand de Sambligny put vérifier
-l’insigne justesse de cet avertissement.
-
-Il n’était guère de vilenies et d’infamies qu’Irène et Corentine,
-furieuses d’avoir coiffé sainte Catherine, atteint et dépassé la
-trentaine sans dénicher d’époux,—tandis que leur sœur aînée, elle,
-en avait si vite agrippé un, et grâce à son inconduite, pour comble!
-Ah! on a vraiment bien raison de dire: il n’y a de chance ici-bas
-que pour la canaille!—n’eussent imaginées et commises pour jeter
-le désarroi dans le ménage Sambligny et détacher tout à fait l’un
-de l’autre ces conjoints déjà si peu d’accord. Mais, à cause de sa
-situation administrative, M. de Sambligny était tenu de sauvegarder
-les apparences et d’éviter soigneusement tout scandale; et Jeanne, qui
-ne possédait aucune fortune personnelle et n’était plus de la première
-jeunesse, avait tout intérêt à supporter le joug conjugal, si pesant et
-odieux qu’il fût, et à continuer à brouter où elle était attachée.
-
-Il y avait au Crédit international, dans le service dont dépendait
-Irène Rousselin et que dirigeait M. Jourd’huy, le service de la
-Vérification et du Contrôle, une jolie fille très peu farouche,
-qu’Irène jugea devoir on ne peut mieux convenir au mari de sa sœur,
-et entreprit de lui colloquer comme maîtresse. Blonde et grasse, bien
-portante, bien en forme et en chair, la peau blanche, satinée et rosée;
-ayant toute la fraîcheur et tout l’éclat d’une belle fleur en plein
-épanouissement, Mlle Henriette Pérignon formait un vif contraste avec
-Jeanne de Sambligny, brune au teint mat, à la taille svelte et élancée.
-Henriette devait certainement être l’idéal, le type d’Armand,—ne
-fût-ce qu’en vertu de ce contraste et pour que le changement fût plus
-accentué: c’est ce qu’Irène se dit et le raisonnement qu’elle se
-tint. Quelques mots, prononcés par M. de Sambligny, la confirmèrent
-d’ailleurs dans ces conjectures: ayant eu plusieurs fois occasion de
-rencontrer sa belle-sœur avec cette demoiselle Henriette, il n’avait pu
-s’empêcher de lui faire compliment de sa compagne.
-
-«Une bien belle personne, ma foi!
-
-—N’est-ce pas?»
-
-Irène fit en sorte, un soir qu’elle attendait la visite de Henriette,
-d’attirer son beau-frère chez elle; puis, l’amie venue, elle imagina un
-banal prétexte, allégua qu’il fallait du rhum avec le thé qu’elle se
-disposait à leur servir, et, s’excusant vivement de son absence:—«Le
-temps de descendre et de remonter!»—elle s’empressa de les laisser
-seuls.
-
-«Je connais mon cher beau-frère, ruminait-elle; ou je me trompe fort,
-ou il saura mettre à profit le tête-à-tête.»
-
-Armand tira, en effet, de la situation tout le parti qu’elle comportait
-et qu’on pouvait attendre d’un hardi et robuste servant d’amour et zélé
-«féministe» comme lui. Bien mieux, Mlle Henriette était si alléchante,
-appétissante et affriolante, qu’il l’invita à venir dîner avec lui le
-surlendemain dans un bon endroit, en cabinet particulier.
-
-Mais là s’arrêtèrent ces passionnés témoignages. A quoi bon, grand
-Dieu, se mettre une maîtresse sur les bras? Pourquoi se lancer dans une
-intrigue dont on ne pouvait prévoir les suites, une liaison périlleuse,
-dispendieuse, gênante et absorbante, avec une ou plusieurs paternités
-en perspective; aller se créer un second ménage, quand on en avait déjà
-trop d’un; quand la sagesse salomonienne vous suffisait si bien; quand,
-pour si peu de chose, quelques sous, on se procurait de si commodes
-rencontres, de si discrètes, aimables et charmantes filles!
-
-«Ce serait insensé, voyons!»
-
-Et Irène en fut pour ses frais et pour son rhum.
-
-Ne voulant sans doute pas demeurer en reste avec son aînée, et
-désireuse de contribuer de son mieux, elle aussi, à la dislocation
-du ménage, Corentine dirigea ses efforts vers Jeanne et tenta de
-l’apparier avec le frère d’une de ses collègues, un jeune et tout
-pimpant sous-lieutenant. Mais Mme de Sambligny, coquette et dépensière,
-avait bien plus soif d’argent que de plaisir, et, dès la seconde
-entrevue, lorsqu’il lui fut démontré qu’elle n’avait à attendre de ce
-joli garçon aucune solide et sonnante preuve de tendresse, elle rompit
-avec lui.
-
-L’argent, et avec lui tout ce qui en relève, bien-être, luxe, fêtes,
-toilettes nombreuses et variées, robes éblouissantes, bijoux et
-diamants, voilà ce que Jeanne de Sambligny convoitait et rêvait,
-l’unique but de la vie pour elle. Ah! comme elle s’en voulait de
-s’être donnée jadis à Armand et d’avoir consenti à devenir sa femme!
-
-«Imbécile! Petite niaise, qui t’imaginais que c’était là pour toi le
-salut, qui ne voyais rien de plus beau! Ah! quelle sottise tu as faite
-et tu expies!»
-
-C’est de la sorte qu’elle ratiocinait, et ainsi se tançait-elle.
-
-Au lieu de savoir gré à Armand de Sambligny de l’avoir épousée, elle,
-pauvre et sans avenir, elle maudissait ce mariage.
-
-«Si j’avais su! Si j’avais su!»
-
-Exagérant sa beauté et la puissance de ses attraits, elle se disait
-qu’avec de telles armes elle aurait pu prétendre à tout, parvenir aux
-plus hauts sommets.
-
-«Certainement! Si je n’avais pas été rivée à cet homme! C’est à cause
-de lui que ma vie est gâchée!»
-
-Il n’était malheureusement plus temps de rebrousser chemin et
-recommencer la partie: dans trois ou quatre ans sonnerait la
-quarantaine.
-
-«Trop tard, hélas! Ah! malédiction!»
-
-Sambligny se doutait bien de ce qui se passait dans la cervelle de sa
-femme et des raisonnements qu’elle se tenait: depuis près de vingt ans
-qu’il était «rivé», lui aussi, à sa chaîne, et traînait son boulet, il
-avait eu tout loisir d’étudier la situation et de se familiariser avec
-l’intellect et la judiciaire de sa compagne de chiourme.
-
-«Elle m’a fait cadeau de sa petite personne et jamais je ne saurais
-payer assez cher un tel honneur et semblable délice! Voilà ce qu’elle
-se dit, ce dont elle est souverainement convaincue et foncièrement
-pénétrée. Et pourtant, fichtre! si j’avais pu m’en dispenser, du
-cadeau! Ah! là là! si c’était à refaire!»
-
-Pour de graves motifs de famille, et par suite aussi de considérations
-administratives, M. de Sambligny, bien que mari très marri, ne voulait
-pas du divorce. Madame le désirait encore moins: c’est plus tôt qu’il
-aurait fallu se décider. Maintenant, trop tard, encore une fois!
-
-Le plus sage parti à prendre, tous deux le reconnaissaient et se
-l’avouaient, c’était de recourir à la patience, de se supporter l’un
-l’autre courageusement, et de laisser à cette chaîne odieuse, exécrée,
-le plus d’ampleur, le plus de jeu possible. Tacitement, les deux époux
-en étaient arrivés à s’accorder l’un à l’autre toute liberté,—pour
-avoir la paix. A la fin de chaque mois, Sambligny prélevait sur ce
-qu’il gagnait une somme suffisante—les quatre cinquièmes de son
-traitement—pour les dépenses de l’intérieur, et la remettait à sa
-femme.
-
-«Surtout pas de dettes! Je ne te demande que cela!»
-
-C’était sa recommandation habituelle. A plusieurs reprises, il avait
-eu, en effet, à se plaindre de la mauvaise gestion financière de sa
-femme, ou plutôt des fournisseurs étaient venus se plaindre à lui de la
-difficulté qu’ils éprouvaient à faire régler leurs factures par madame,
-et il avait dû intervenir dans la gouverne du ménage.
-
-«Mais je n’en fais pas, de dettes! Tu es toujours à crier! protestait
-la douce et angélique moitié.
-
-—Je ne crie pas, je parle, et c’est même pour empêcher qu’on ne vienne
-crier et clabauder jusqu’ici que je te supplie de tout payer comptant
-...
-
-—Mais oui! Mais oui!»
-
- * * * * *
-
-Ce soir-là, comme d’ordinaire, Armand de Sambligny quitta très tard
-son bureau: il était plus de sept heures quand il déposa lui-même sa
-clef chez le concierge du ministère et traversa la rue de Rivoli, pour
-s’acheminer pédestrement vers les hauteurs de la rue de Rome, où il
-demeurait. C’était encore à son bureau, dans ses études budgétaires,
-ses chiffres et ses dossiers, qu’il se plaisait le mieux; là, il
-oubliait tous ses tracas domestiques, n’avait plus à essuyer la
-mauvaise humeur de sa femme ni endurer ses lubies. Le travail, de plus
-en plus, il l’éprouvait et se le disait, c’est bien le meilleur des
-refuges, le plus souverain des consolateurs.
-
-Chemin faisant, il songea que c’était aujourd’hui jeudi,—dîner de
-famille, par conséquent,—et il se demanda laquelle de ses deux
-belles-sœurs il allait trouver à la maison. Car, il y avait cela de
-particulier et de drôlichon dans ces agapes intimes, comme les trois
-sœurs étaient continuellement brouillées l’une avec l’autre ou avec
-les deux autres, jamais il ne leur était donné de se voir réunies
-toutes les trois ensemble, et il y avait des jeudis,—quand, par
-exemple, c’était le tour de Jeanne d’être en délicatesse avec ses deux
-cadettes,—où le dîner qualifié «de famille» s’effectuait en un simple
-tête-à-tête conjugal.
-
-«Oui, laquelle vais-je avoir le plaisir de rencontrer? ruminait
-Sambligny. La semaine dernière, c’est Irène qui est venue; il y a donc
-de grandes probabilités pour que ce soit aujourd’hui Corentine. A moins
-que ... Ah! Ah! si Corentine et Irène sont présentement toutes les
-deux en froid avec Jeanne? Ou bien, si c’est entre Irène et Corentine
-que la fraîcheur existe, et si elles appréhendent de se trouver face à
-face chez leur sœur? Eh! Eh! cela n’aurait rien d’étonnant! On ne sait
-jamais, avec ces trois anges! Toujours de l’imprévu, des à-coups, des
-surprises en réserve!»
-
-Il avait l’habitude de tout prendre gaiement, M. de Sambligny,
-
- _Et de faire_, en riant, bon visage aux ennuis,
-
-en vrai disciple de Regnier et de Rabelais, en bon et brave Français
-qu’il était.
-
-De surprise, il en eut une, effectivement, ce jour-là, en rentrant, et
-une grande, une immense.
-
-Les trois sœurs étaient dans le salon, toutes les trois ensemble,
-toutes les trois assises côte à côte.
-
-Il en resta cloué sur le seuil, bouche bée, n’en croyant pas ses yeux.
-
-«Pas possible! Que se passe-t-il donc?»
-
-Telle est la question qui surgit brusquement dans sa tête.
-
-«Ah! mon ami! Tu ne sais pas la nouvelle? s’écria Jeanne en accourant à
-sa rencontre.
-
-—Non, je ne sais pas ...
-
-—Irène se marie!»
-
-Il ne put retenir un cri de stupeur et peu s’en fallut qu’il ne
-demandât: «Contre qui?» Ses lèvres s’entr’ouvrirent davantage, ses
-prunelles se dilatèrent.
-
-«Elle se ...
-
-—Oui, mon ami, reprit Jeanne, elle se marie! C’est pour cela qu’elle
-est venue ... Elle m’en voulait un peu, la pauvre chatte! Un léger
-nuage ...
-
-—N’en parlons plus!» s’empressa de répliquer Irène, dont les petits
-yeux de myope clignotaient fébrilement derrière son binocle.
-
-Car, ainsi que sa cadette Corentine, elle portait binocle, ce qui ne
-contribuait pas à relever leur beauté, à l’une ni à l’autre: mais il
-avait tant fallu lire, étudier, piocher d’examens!
-
-«C’est ce qui donne du piquant et du charme à l’existence, ces gentils
-nuages! lança Corentine. Lorsqu’ils se sont dissipés, on n’en apprécie
-que mieux le beau temps, n’est-ce pas donc, Jeanne?
-
-—Mais oui! C’est bien vrai! Où il n’y a pas de brouille, il n’y a pas
-de plaisir!
-
-—Vous trouvez? insinua Sambligny.
-
-—Et puis, c’est justement ce qui prouve qu’on s’aime bien, reprit
-Irène.
-
-—Qu’on s’adore! renchérit son aînée.
-
-—Ah! oui-da! Tiens! tiens! tiens! fit Sambligny.
-
-—Irène compte sur toi, poursuivit Jeanne en s’adressant à son mari,
-pour lui servir de témoin.
-
-—Très volontiers. Cela va de soi.
-
-—L’autre serait son chef, M. Jourd’huy. Elle compte l’aller voir ...
-
-—Pardon! interrompit Sambligny. Mais qui épouse-t-elle?
-
-—J’oubliais, en effet ... Un de ses collègues, un employé du Crédit,
-un employé qui est à la veille de passer ... Comment as-tu dit, Irène?
-
-—Préposé aux titres.
-
-—Ah! Ah! Et il s’appelle?
-
-—Marius Lacrouzade.
-
-—Joli nom, qui sent sa Canebière ... Tu as annoncé ton mariage à M.
-Jourd’huy? demanda Sambligny, qui, ayant connu Irène et Corentine
-toutes fillettes, avait gardé l’habitude de les tutoyer.
-
-—Pas encore, répondit Irène. Je tenais avant tout à t’en parler, ainsi
-qu’à Jeanne ...
-
-—Je t’en remercie, et je suis très heureux de cet événement, quoique
-tu nous aies maintes fois déclaré que tu n’entendais pas aliéner ta
-liberté ...
-
-—C’est exact.
-
-— ... que tu avais le mariage en horreur.
-
-—Il a fallu une occasion comme celle-là ...
-
-—Du moment que ce jeune homme te convient ... Quel âge a-t-il?
-
-—Trente-quatre ans; ainsi ...
-
-—C’est à merveille! conclut Sambligny. Mais, sans prétendre, ma chère
-enfant, te donner des conseils ni influer en rien sur tes volontés,
-peut-être aurais-tu bien fait, dans cette conjoncture, et avant de
-prendre aucune décision ferme, de consulter M. Jourd’huy, qui est un
-de mes amis, te porte de l’intérêt et se trouve à même d’être bien
-renseigné sur les antécédents et la situation de M. Lacrouzade.
-
-—Ces renseignements ne peuvent être qu’excellents, repartit Irène.
-Je connais M. Lacrouzade depuis plusieurs mois ... C’est en nous
-rendant au bureau et en en revenant, à force de nous rencontrer, que la
-connaissance s’est faite.
-
-—Très bien!
-
-—Je ne me suis pas engagée à la légère, comme bien tu penses.
-
-—Je n’en doute nullement.
-
-—Je me suis enquis avec précaution à droite et à gauche, j’ai sondé
-le terrain, questionné discrètement ici ou là, notamment celles de mes
-collègues que je savais en relation de service avec M. Lacrouzade.
-
-—Et ...
-
-—Et le résultat de l’enquête a été en tous points satisfaisant.
-
-—Alors, ma chère Irène, il ne me reste plus qu’à te souhaiter tout
-le bonheur désirable. Tu as, en effet, assez d’expérience, de tact et
-de jugement, pour t’en rapporter entièrement à toi. Si tu estimais
-néanmoins qu’une démarche faite par moi auprès de l’administration
-supérieure ou auprès de M. Jourd’huy pût t’être d’une utilité
-quelconque, je suis tout à ta disposition.
-
-—Je t’en remercie, Armand, je te suis très obligée.
-
-—On ne risque jamais rien de se renseigner davantage, observa Jeanne.
-
-—Il est certain, reprit Irène, que si vous craignez une erreur ou une
-imprudence de ma part ...
-
-—Personnellement, je ne crains rien, répliqua Sambligny. C’est pour
-toi, dans ton intérêt seul, Irène, et parce que deux avis valent mieux
-qu’un; parce que, en telle occurrence, comme vient de te le dire ta
-sœur, on ne saurait s’entourer de trop d’indices, de lumière et de
-garanties. Voilà le seul mobile qui me pousse ...
-
-—Je comprends, et je te sais le plus grand gré de ton offre, que
-j’accepte très volontiers. Si tu veux bien demander à M. Jourd’huy ou
-au directeur du Personnel leur opinion sur M. Lacrouzade ...
-
-—Ce sera fait sans retard, ma chère petite.
-
-—Si nous nous mettions à table? intervint Mme de Sambligny. Nous
-causerions aussi bien ... Tu rentres chaque soir à des heures
-impossibles, et tu nous fais dîner au milieu de la nuit!
-
-—Je suis confus ...
-
-—Huit heures et demie déjà! A table! A table!»
-
-
-
-
-VI
-
-
-Mme Bombardier, présidente du groupe parisien de la Revendication des
-droits des femmes, fut victime, à cette époque, d’une noire ingratitude
-et éprouva une bien douloureuse déception.
-
-Un congrès féministe international, baptisé le «Grand Congrès de
-l’Affranchissement», venait de s’ouvrir à Paris, et Angélique
-Bombardier, qui, en considération des importants services rendus par
-elle à la cause même de cette sainte révolte, s’attendait à être
-proclamée présidente de la réunion, la grosse Bombardier vit s’asseoir
-sur l’estrade, à sa place, une débutante, une jeune et fluette avocate,
-qu’un coup de vent venait de porter au pinacle, qu’un misérable caprice
-du sort avait rendue célèbre en une demi-journée.
-
-Et cependant qui, depuis douze ans, faisait les frais du principal
-organe féministe, _l’Affranchie_, recueil hebdomadaire, et, sous
-le pseudonyme de _Spartaca_, l’alimentait de copie encore plus que
-d’argent? Qui, par ses continuelles démarches, ses relations et sa
-fortune, avait réussi, en maintes circonstances, à trouver, dans la
-Chambre ou au Sénat, des soutiens à ladite Revendication, ou à obtenir
-même l’appui des gouvernants? Qui donc avait pour ami et porte-parole
-le député Magimier?
-
-«Mais moi, moi! se répondait Angélique. _Me, me adsum qui feci!_»
-
-Et on avait osé lui préférer une petite doctoresse en droit, une
-demoiselle Montgobert, dont le seul mérite et l’unique fait d’armes
-était d’avoir plaidé en justice. Et quelle cause! quelle plaidoirie!
-
-Reçue à dix-neuf ans bachelière ès lettres et ès sciences, Mlle
-Ernestine Montgobert, fille d’un modeste boutiquier, d’un marchand
-coutelier de la rue Saint-Antoine, s’était avisée, avec l’assentiment
-et l’encouragement de son papa, émerveillé des brillantes dispositions
-de sa fille, d’étudier le code et de se faire inscrire au nombre des
-élèves de la faculté de droit. Trouvant probablement que la France
-manquait d’avocats, elle postula, aussitôt sa licence en poche et tout
-en préparant le doctorat, son admission au barreau de la cour d’appel
-de Paris. L’affaire fut longue à décrocher, mais ce que femme veut Dieu
-le veut, et, un beau matin, la doctoresse Montgobert fut autorisée à
-prêter le serment professionnel et à prendre _coram populo_ la toque et
-la parole.
-
-Entre-temps, et pour bien démontrer qu’aucune cause naturelle,
-aucune question de sexe ne pouvait faire obstacle à sa demande, elle
-avait publié une étude détaillée sur la voix humaine, _Phonation et
-Phonétique_, où elle affirmait que, si les cordes vocales n’ont pas la
-même puissance chez la femme que chez l’homme, c’est uniquement parce
-qu’on ne s’est pas donné jusqu’ici la peine de les fortifier comme il
-siérait, et d’exercer dès le bas âge les jeunes filles à dûment s’en
-servir.
-
-«Habituée à toujours parler doucement, timidement, avec crainte, en
-esclave qu’elle a été durant tant de siècles, la femme se ressent
-de cet atavisme, et ne peut encore donner à son organe l’ampleur
-nécessaire pour commander une armée, par exemple, ou haranguer une
-foule. Jusqu’à présent cet organe n’a été, pour ainsi dire, qu’un
-organe de salon, et c’est un tort; il faut qu’il se tonifie et
-s’amplifie; il faut que cette infériorité cesse.
-
-»Que la femme contracte dès l’enfance l’habitude de s’exprimer
-hautement et hardiment, avec intensité et vigueur; qu’elle n’ait plus
-peur d’élever et de grossir le ton, et avant un siècle, j’en réponds,
-la voix féminine sera totalement modifiée, sera nativement devenue
-égale et semblable à la voix masculine.»
-
-Avec quelle joie, quels ravissements et quels applaudissements, Elvire
-Potarlot, la présidente de la Ligue de l’Émancipation, s’empressa
-d’accueillir cette prophétie! Elle rentrait si bien dans son système
-d’égalité absolue, de complète similitude des deux sexes! Du coup, la
-jeune Montgobert fut sa protégée, devint sa collaboratrice, son amie,
-son espoir.
-
-Cette estime et cette affection redoublèrent après les débuts oratoires
-de maître ou maîtresse Montgobert, en présence du courage vraiment
-viril dont notre avocate fit preuve devant la cour d’assises.
-
-Un président goguenard, amateur de causes grasses, héritier des Bouhier
-et des Debrosses, tout heureux de fournir à une jeune éloquence
-l’occasion tant cherchée de se produire et se révéler, désigna d’office
-maître Ernestine Montgobert comme défenseur d’un détenu de Poissy,
-cambrioleur et escarpe par vocation, non-conformiste par nécessité ou
-par goût, devenu meurtrier par amour, assassin de son plus intime mais
-trop infidèle compagnon d’infortune.
-
-Le premier mouvement d’Ernestine fut de refuser avec indignation.
-
-Il se moquait d’elle, ce magistrat si peu soucieux de la pudeur de la
-femme, si étranger à la vieille galanterie française.
-
-«Ah! pardon! Un instant! Si ces dames et demoiselles n’avaient pas
-les premières oublié cette pudeur et rompu avec les lois de l’antique
-chevalerie, je comprendrais l’objection, répliqua le président,
-lorsqu’on lui fit part des scrupules probables de maître ou maîtresse
-Montgobert. Mais ces dames sont nos égales, c’est décidé, c’est entendu
-et conclu: où l’on met l’un on peut placer l’une, et une avocate est
-à même de se substituer en tout et partout à un avocat; ou alors ...
-alors qu’elle s’en aille, qu’elle rentre,—je ne dirai pas sous sa
-tente, puisqu’elle n’en veut pas!—mais sous son toit et à son foyer,
-et qu’elle y reste: cela vaudra mieux pour elle, pour nous et pour tout
-le monde.»
-
-Touchée au point d’honneur, piquée au vif, Ernestine regimba.
-
-«Eh bien, soit! Ce sera plus crâne, en effet! Il faut leur prouver, à
-ces hommes, ces grossiers individus, qu’on est de taille ...
-
-—Parfaitement, ma petite! s’empressa d’acquiescer l’amie et mentor
-Elvire Potarlot. Il faut leur prouver que nous sommes aussi forts
-qu’eux; que toutes les questions qu’ils traitent, toutes sans
-exception, sont de notre domaine; qu’ils n’ont le monopole de rien.
-Ah! vous avez là, ma chère, une occasion merveilleuse et unique de
-vous montrer et de soutenir nos droits. Laissez rire les imbéciles,
-dédaignez les sarcasmes, bravez les calomnies et les outrages, et en
-avant, Ernestine! Du nerf, de l’aplomb, de l’audace! Je vous prédis un
-succès, ah! un succès!»
-
-Il dépassa effectivement toutes les prévisions et prédictions, ce
-succès, ce triomphe. Ce fut quelque chose d’inouï, de prodigieux,
-d’éblouissant et de mirobolant. Malgré le rigoureux huis clos,
-jamais la longue salle des assises n’avait contenu une telle foule,
-jamais tant d’oreilles n’avaient été suspendues aux chaînes d’or
-... La voix de l’oratrice était bien un peu grêle et ne s’entendait
-pas très nettement: elle n’avait pas encore pu, hélas! profiter des
-perfectionnements ataviques; mais le peu qu’on entendit suffit à faire
-le régal et les délices de l’auditoire.
-
-Maître ou maîtresse Ernestine Montgobert sortit de là avec cause
-gagnée, doublement gagnée, emportant l’acquittement de son client et
-la preuve, fournie par elle, la preuve éclatante et incontestable, que
-toute thèse, si délicate, épineuse et graveleuse qu’elle soit, peut
-relever de la femme, être expliquée et discutée publiquement par elle.
-Il n’y a qu’un peu de courage à avoir, et un peu de tact, de souplesse
-d’expression, de dextérité de langue ... N’importe! Voir et ouïr cette
-pudique demoiselle, qui ne comptait pas encore vingt-huit printemps,
-parler seule, tout haut et devant tout le monde, de pédérastie, de
-sodomie, des terribles exigences de ces passions hors nature, des
-féroces jalousies de ces perversions sensuelles, c’était là, il faut
-bien en convenir, un spectacle pas banal et non dépourvu de piquant.
-
-Ernestine se réveilla célèbre. Dans toute la France, d’un bout du monde
-à l’autre, le nom de Montgobert, maître ou maîtresse, fut imprimé
-à satiété, corné, clamé, seriné par tous les olifants et buccins,
-clairons et clarinettes de la Renommée. Sans doute beaucoup de ces
-journaux se moquaient et se gaudissaient, nombre de ces trompettes
-sonnaient des airs gouailleurs ou charivaresques; mais l’effet n’en
-était pas moins produit, le coup porté: on savait que dorénavant les
-femmes auraient licence d’aborder tous les sujets, qu’elles peuvent
-à présent mettre le pied dans tous les sentiers ou sentines. Quant à
-Elvire, la directrice de _l’Émancipation_, elle ne tarit pas d’éloges
-dans son journal: ce fut de l’ivresse et du délire.
-
-«Eh bien, n’ai-je pas, moi aussi, fourni mes preuves? grommelait
-Angélique Bombardier, toute dépitée et rageuse. N’ai-je pas, moi aussi,
-démontré amplement et en maintes occurrences que rien de ce qui est
-humain ne m’est étranger, rien de ce qui est viril n’est pour moi
-lettres closes?»
-
-C’était une allusion à une série de conférences sur les «Rapports de
-l’homme et de la femme», faites jadis par elle dans une des salles de
-la mairie du VI^e arrondissement.
-
-A l’exemple d’une de ses plus illustres amies, de Mlle D ...,
-qui employait couramment et sans vergogne les termes techniques,
-lorsqu’elle conversait avec ses visiteurs et traitait avec eux quelque
-intime question de physiologie; disant, par exemple,—et cela au grand
-scandale du très correct et très courtois sénateur Ernest Hamel, qui
-ne pouvait se faire, si tolérant et libéral qu’il fût, à ces licences
-de langage—: «Lorsque, sous une titillation manuelle ou un excitant
-quelconque, la verge de l’homme entre en érection ...», etc., etc.,
-Angélique avait tenu à se départir, dans ses conférences, de toute
-pruderie et bégueulerie, à s’exprimer tout à fait en homme et en savant.
-
-C’était se conformer, du reste, non seulement à l’avis de Mlle D ...,
-mais à celui de Mme Jenny d’Héricourt, dont Angélique-Spartaca, comme
-Elvire Potarlot, vénérait si bien les principes et possédait les écrits
-sur le bout du doigt.
-
-«Mes adversaires ayant porté la discussion sur le terrain scientifique,
-déclara-t-elle dès le début, n’ont pas reculé devant la nudité des
-lois biologiques et des détails anatomiques: je les en loue: le corps
-étant respectable, il n’y a point d’indécence à parler des lois qui le
-régissent. Mais comme ce serait de ma part une inconséquence que de
-croire blâmable en moi ce que j’approuve en eux, vous voudrez bien ne
-pas vous étonner que je les suive sur le terrain qu’ils ont choisi,
-persuadée que la science, chaste fille de la pensée, ne saurait perdre
-sa chasteté sous la plume d’une honnête femme, pas plus que sous celle
-d’un honnête homme[7].»
-
-Malgré ce coquet préambule, tout entier et textuellement emprunté à
-l’auteur de _La Femme affranchie_, l’auditoire, presque exclusivement
-composé de femmes du monde et de jeunes filles:—le beau mérite,
-si elle n’avait eu affaire qu’à des doctoresses en médecine, des
-chirurgiennes, pharmaciennes et élèves matrones, ou encore à de
-vieilles gardes, d’antiques routières d’amour, qui ne savent plus
-rougir, et que rien n’effarouche,—l’auditoire ne tarda pas à murmurer;
-des protestations, formulées à mi-voix, surgirent çà et là. Bientôt
-une mère de famille se leva en tirant par la main sa chère géniture,
-qu’elle avait eu l’imprudence d’amener dans ce mauvais lieu; une autre
-maman la suivit, puis une troisième ...
-
-«Mais qu’y a-t-il donc, mesdames? demanda Angélique en s’interrompant
-et avec un étonnement des mieux simulés. Encore une fois, nous faisons
-de la science ici, et la science est chaste.
-
-—C’est vous qui ne l’êtes pas!» lui lança en plein visage une de ces
-bégueules et sottes poules couveuses, qui se sauvait tout effarouchée,
-en chassant devant elle ses poussines.
-
-Heureusement qu’elle avait eu, pour la défendre et la prôner,
-toutes les adeptes de la sainte cause, toutes les femmes vraiment
-intelligentes, vraiment supérieures, bien dans le mouvement, que le
-progrès n’effraye pas, qui n’entendent pas rester à jamais courbées
-sous le despotisme de l’homme, sous le joug humiliant et abêtissant de
-la routine et des préjugés.
-
-C’était cette élite qui l’avait peu après nommée présidente du groupe
-parisien de la Revendication. C’étaient ces avant-courrières et ces
-héroïnes qui auraient dû la patronner encore aujourd’hui, soutenir sa
-candidature au fauteuil présidentiel du Congrès de l’Affranchissement,
-et exiger, imposer son élection.
-
-Au lieu de cela on l’avait misérablement lâchée,—lâchée pour une
-petite avocassière qui ne faisait que d’apparaître, qui n’avait que
-de l’effronterie et du cynisme, pas l’ombre de talent ... Ah! c’est
-qu’on trouve toujours plus hardi que soi, qu’on est bien toujours le
-réactionnaire de quelqu’un!
-
-«Si encore on avait fait choix d’Elvire Potarlot, été chercher la
-citoyenne Magloire, Katia Mordasz, Estelle de Bals ou la marquise, je
-comprendrais! Mais cette chipie!» s’exclamait Spartaca Bombardier en
-haussant avec rage et mépris ses volumineuses épaules.
-
-Non, on n’avait pas voulu d’Elvire Potarlot. Si dévouée qu’elle fût
-au triomphe de l’Émancipation, si actives et ardentes que fussent ses
-convictions, en dépit même de sa notoriété, de la popularité qu’elle
-s’était acquise par ses articles, ses livres, ses conférences, sa
-constante et infatigable propagande, Elvire Potarlot avait peu à
-peu perdu, elle aussi, les sympathies de ses principales consœurs,
-les autres cheffesses du mouvement féministe. Celles-ci d’abord la
-jalousaient, à cause même de cette popularité; puis, ne pouvant leur
-ouvrir à toutes également les colonnes de son journal, les avoir toutes
-et au même titre pour collaboratrices à _l’Émancipation_, combien
-d’entre elles n’avait-elle pas froissées, que d’ennemies elle s’était
-faites!
-
-On reprochait ensuite à Elvire les irrégularités, voire les scandales
-de sa vie privée; et les bonnes camarades, qui se montraient envers
-elle si sévères, avaient cependant, pour la plupart, bien d’autres
-poids sur la conscience, bien d’autres taches sur leur blanche hermine.
-Comme beaucoup d’entre elles, sinon presque toutes, Elvire Potarlot
-possédait quelque part un ex-mari légitime,—un monstre, qui lui
-avait fait souffrir le martyre, qu’elle avait planté là au bout d’une
-année de cohabitation, et dont elle était légalement divorcée. Mais
-pas de chance! De Charybde elle était dégringolée en Scylla. Après
-plusieurs essais, tous plus décourageants et désastreux les uns que
-les autres,—ces hommes, quelle engeance! quels gredins!—et par une
-amère ironie du sort, un cruel tour du petit dieu malin, elle s’était
-entichée du plus triste sire, d’un certain Émilien Bellerose, sculpteur
-praticien à ses heures, chansonnier comique et poète élégiaque par
-foucades, citoyen n’ayant en somme aucune profession stable et
-avouable, aucunes ressources, ni feu ni lieu, et qui non seulement
-vivait à ses crochets, lui mangeait à belles dents les dix mille francs
-de rente provenant de son patrimoine, mais encore, et pour comble et
-remercîment, la battait comme plâtre, dès qu’elle ne dénouait pas assez
-vite les cordons de l’escarcelle, la rouait de coups quotidiennement,
-avec ou sans motif, à la briser et la laisser sur place. Les mauvaises
-langues affirmaient que la présidente des Émancipées raffolait de ces
-raclées magistrales, que c’était sa secrète et tenace et honteuse
-passion. La vérité est qu’Elvire ne cherchait qu’à se dévouer, à aimer
-et se prodiguer; qu’ici comme ailleurs elle obéissait à sa nature
-généreuse et exaltée, à son impérieux besoin d’apostolat, sa fièvre
-de sacrifice; que plus son amant, ce misérable rufien, était décrié,
-honni de tous, écarté et repoussé de partout, plus il lui semblait
-avoir droit à sa pitié et à sa tendresse, plus elle s’appliquait à
-l’indemniser, s’attachait à lui, s’obstinait à tout endurer de lui,
-plus elle persistait à le protéger et le défendre, à demeurer son
-esclave et sa chose.
-
-Comme nombre de femmes, Elvire croyait faire acte de bravoure en
-frondant l’opinion et s’insurgeant contre l’universelle réprobation. Et
-puis, au fond d’elle-même, peut-être ne lui déplaisait-il pas non plus
-de se dire que c’était à elle, humble représentante du prétendu sexe
-faible, que cet homme devait sa subsistance; que, malgré les sévices
-et voies de fait, en dépit de tout, c’était elle qui avait ici le rôle
-du fort et du mâle: cela chatouillait son amour-propre et la piquait
-d’honneur.
-
-Maintes fois telle ou telle de ses amies, de ses plus intimes, avait
-tenté de l’arracher à cet ignominieux servage.
-
-«C’est de l’aberration, ma chère! Si encore cet être-là vous aimait!
-Mais pas du tout! C’est votre argent qui le retient et qu’il convoite;
-il est en train de vous mettre sur la paille ...
-
-—Baste!
-
-—Oui, vous vous en moquez, soit! Mais, en perdant cette fortune dont
-vous faites si bien fi, vous le perdrez, lui, à qui vous tenez tant, je
-vous en préviens. Mieux vaudrait donc le quitter en conservant votre
-argent: c’est le bon sens, la raison qui vous le disent.
-
-—Le cœur a des raisons ...
-
-— ... que la raison ne connaît pas, je le sais. En attendant, vous
-vous déconsidérez, Elvire, vous vous déshonorez avec cet individu.
-
-—Non.
-
-—Si, je vous assure. Les journaux, à tout moment, font allusion à
-votre situation.
-
-—Elle ne serait pas ce qu’elle est, ma situation, que les journaux en
-parleraient tout de même aussi méchamment, en termes aussi perfides.
-
-—C’est possible.
-
-—C’est exact. Ne nous occupons donc pas de toutes ces insinuations et
-ces misères.
-
-—Elles vous font tant de mal, chère amie! Je suis bien obligée de vous
-le dire: ne vous en formalisez pas!
-
-—Je ne me formalise pas, et je vous remercie, au contraire. Mais, à
-cause même de ce tort que je me fais à moi-même ...
-
-—Oh oui!
-
-—Eh bien, je n’en ai que plus de mérite, voilà tout!
-
-—Ce n’est donc pas par affection, pas par amour, c’est uniquement par
-orgueil que vous persistez à garder près de vous ce ... monsieur?
-
-—Par orgueil, soit!
-
-—Orgueil bien mal placé!
-
-—Soit encore! Mais je n’y changerai rien. Je reconnais avec vous toute
-l’étendue de ma faute ...
-
-—Toute l’indignité du personnage!
-
-—Non, pas cela, et vous avez tort de le dire. Il souffre, il est
-malheureux ...
-
-—Il vous fait souffrir surtout.
-
-—Non, c’est faux! Et j’irais encore l’accabler! Que deviendrait-il
-s’il ne m’avait pas? Parce que tout le monde le méjuge et se détourne
-de lui, vous voudriez que, moi aussi ... Oh non! non! Que ce soit par
-amour ou par orgueil, peu importe! Je ne le quitterai pas!»
-
-Elvire Potarlot offrait encore à ses adversaires bien d’autres points
-faibles.
-
-Par suite même de son entière bonne foi, de l’extrême sincérité qu’elle
-mettait à chercher ce qu’elle croyait la vérité, ses programmes étaient
-remplis de disparates et de contradictions; elle passait littéralement
-son temps à démolir ce qu’elle venait d’édifier, à brûler le soir ce
-qu’elle avait adoré le matin; elle se lançait dans les plus étranges
-exagérations, se perdait dans les hypothèses les plus folles.
-
-Après avoir longtemps prêché l’abolition du mariage et réclamé l’union
-libre, la voilà qui venait de déclarer que l’union libre ne profite
-qu’à l’homme, que légalement elle le dispense de toute responsabilité
-et de toute charge envers sa compagne, et que celle-ci ne peut y
-trouver que déception et duperie. «Le mariage légal est encore,
-osait-elle écrire, ce qui, dans les conditions actuelles, protège
-le mieux la femme, ce qui lui assure le plus de garanties contre
-l’inconstance et l’abandon de l’homme.»
-
-Mais ce n’était plus de l’émancipation, cela! C’était la continuité de
-l’esclavage.
-
-«D’ailleurs, pour se marier, il faut être deux, Elvire, lui
-répliquaient, tout comme M. de La Palice aurait pu le faire, la
-citoyenne Magloire et son émule Estelle de Bals. Or, vous voyez bien
-que les hommes n’y tiennent plus, au conjungo, qu’ils n’en veulent
-plus, qu’on se marie de moins en moins: consultez les statistiques,
-ma chère! Faudra-t-il donc tomber aux genoux de ces messieurs, nous
-rouler aux pieds de ces potentats, pour les déterminer à nous épouser?
-Est-ce cela que vous demandez, Elvire?»
-
-Même la recherche de la paternité, qu’elle avait naguère si ardemment
-réclamée et qui faisait le sujet de son premier livre, aujourd’hui
-elle l’estimait insuffisante, inapplicable, absolument illusoire.
-Voilà un séducteur qui s’expatrie: allez donc le poursuivre au Japon
-ou au Brésil? Et a-t-il quoi que ce soit à supporter, lui, des longs
-embarras et poignantes douleurs de la gestation et de la parturition?
-Nullement. Il s’en moque! Et si la jeune fille mise à mal meurt en
-couches, irez-vous, pour faire les parts égales, condamner à mort et
-occire son suborneur? Pourquoi le même acte, accompli en commun, est-il
-suivi d’effets si dissemblables? Quoi! l’un ne risque rien où l’autre
-met en enjeu son repos, sa santé, son existence, sans parler de son
-honneur, c’est-à-dire risque tout, absolument tout! Mais c’est insensé
-et abominable!
-
-De là à conclure qu’il n’y aurait d’égalité entre les deux sexes que
-quand ils seraient réduits à un seul, il n’y a qu’un pas, et, ce
-pas, Elvire, avec son extrême logique et son inflexible rigueur de
-raisonnement, l’avait franchi.
-
-Oui, il fallait espérer que, par une transformation inverse de
-celle qui s’est jadis produite et dont nous parlent les anciennes
-mythologies aussi bien que la Bible, le couple humain, actuellement
-disjoint, serait de nouveau réuni: l’androgyne de Platon reparaîtra,
-la côte surnuméraire sera restituée à Adam. «Aujourd’hui incomplets
-et se cherchant l’un l’autre, l’homme et la femme ne formaient dans
-le principe qu’un même être double dans sa forme, mais unique dans
-son consentement et son autorité; séparé en deux, postérieurement à
-sa création première, cet être a donné lieu à l’espèce humaine d’à
-présent, à ces deux types, mâle et femelle, si inégalement partagés, si
-différents et en si complet désaccord. Que ces deux types retournent
-à leur état primitif, que ces deux êtres n’en fassent plus qu’un, et
-l’accord renaîtra, l’harmonie régnera de nouveau, la nature humaine
-aura reconquis son ancienne béatitude, sa perfection d’antan et son âge
-d’or.»
-
-Voilà ce qu’avec Platon et plusieurs autres cosmogonistes Elvire se
-disait à présent, l’avatar, la réunion et fusion qu’elle préconisait
-et appelait de tous ses vœux. Quand et comment s’accomplirait ce
-changement, comment s’opérerait cette combinaison, cela était moins
-facile à démêler et expliquer. Mais la science, avec ses découvertes et
-ses miracles, ne nous a-t-elle pas appris à ne désespérer de rien et
-à ne nous étonner de quoi que ce soit? Les phénomènes physiologiques
-démontrés par Lamarck et Darwin, les transformations de poissons en
-oiseaux, par exemple, ou la simple et si étonnante métamorphose d’une
-chenille en papillon, sans parler de l’hermaphrodisme de diverses
-espèces du règne animal ou végétal, ne peuvent-ils pas nous servir
-d’indice, nous donner le droit de croire et d’espérer?
-
-En attendant, Elvire s’ingéniait à supprimer toute différence entre
-les deux éléments de l’être humain, entre l’homme et la femme; à les
-assimiler en tout et partout l’un à l’autre, autant que faire se peut.
-
-D’abord, dès le bas âge, pourquoi deux éducations distinctes, deux
-modes d’instruction différents? Pourquoi ne pas élever ensemble et de
-la même façon garçons et filles? Est-ce que pouliches et poulains ne
-sont pas astreints absolument au même régime et aux mêmes exercices, et
-ne se disputent pas les mêmes prix sur les champs de courses? Voyez! Ce
-sont les animaux qui nous indiquent la voie et nous donnent l’exemple.
-
-Ensuite pourquoi imposer au sexe, si sottement qualifié de faible, ces
-jupes traînantes, salissantes et incommodes? Pourquoi ces affreux et
-stupides corsets, «qui ont fait périr plus de femmes que la guerre n’a
-détruit d’hommes»? Pourquoi ces cheveux longs, lourds à la tête, si
-gênants et malsains? A quoi bon ces boucles d’oreilles, ces broches
-et ces bracelets, odieux signes de l’esclavage antique et toujours
-persistant? N’est-ce pas une honte de se décolleter, d’exhiber ses bras
-et ses épaules, d’étaler aux regards la moitié ou les trois quarts de
-ses mamelles? Est-ce que les hommes se décollettent? Non, n’est-ce pas?
-Eh bien alors?
-
-Et ne trouvez-vous pas inique et inepte d’accorder toujours la priorité
-au masculin sur le féminin en grammaire, de toujours faire accorder
-l’adjectif avec le substantif mâle, quel qu’il soit? «Ces ravissantes
-dames, ces charmantes jeunes filles, toutes ces reines de beauté et
-d’élégance, ces déesses de la mode et du bon ton, et ce petit chien
-sont venus ...» Venus au masculin! C’est le petit chien qui l’emporte!
-Voilà ce qu’Elvire Potarlot, malgré ou avec toute sa science et ses
-brevets, ne pouvait digérer, ce qui la faisait bondir d’indignation et
-fulminer de colère.
-
-«Ah! les hommes! On voit bien que ce sont eux qui ont fabriqué et
-promulgué les lois grammaticales comme les autres, celles du code! Tout
-pour eux! Un chien, un porc, un crapaud, le plus abject animal, pourvu
-que ce soit un mâle, passe avant nous!»
-
-«De même, continuait-elle, nous seules sommes assujetties aux plus
-serviles labeurs, à toutes les répugnantes besognes de la communauté.
-C’est à nous, infortunées femmes, qu’échoit le rôle de cuisinière, de
-balayeuse, de laveuse de vaisselle; nous qui sommes appelées à être
-«les domestiques de ces messieurs.» S’il survient des enfants, c’est
-nous qui avons toute la peine de les porter, non seulement dans notre
-sein durant neuf mois, ce qui est déjà d’une assez flagrante et odieuse
-injustice, mais sur nos bras ensuite; c’est nous qui les allaitons, qui
-les nettoyons, qui les torchons ... Est-ce que, vraiment, la main sur
-la conscience, ce ne devrait pas être un peu le tour de nos seigneurs
-et maîtres?»
-
-Aussi Elvire Potarlot, suivie par nombre de ses coreligionnaires,
-notamment par Angélique Bombardier, Stéphanie Lauxerrois, les
-citoyennes René d’Escars, Magloire et de Bals, ne cessait-elle de
-réclamer, outre l’éducation en commun des filles et garçons, ou
-«co-éducation», la libre accession de toutes et de tous aux mêmes
-emplois et aux mêmes fonctions.
-
-«Pourquoi les femmes, que, dans votre magnanime sollicitude et votre
-inépuisable générosité, vous daignez admettre en qualité de scribes
-dans vos bureaux, ne deviendraient-elles pas aussi bien que vous,
-messieurs, chefs de bureau et de division, directeurs de service?
-Dites, messieurs, dites-le-moi donc, s. v. p.! Pourquoi les femmes
-ne feraient-elles pas, aussi bien que vous, des contrôleurs des
-contributions, des receveurs de l’enregistrement, des inspecteurs des
-douanes, dites? Pourquoi, tout comme vous, messieurs, ne seraient-elles
-pas agents voyers, ingénieurs ou architectes, médecins ou pharmaciens,
-avocats ou avoués, notaires ou huissiers, et ne pourraient-elles pas
-s’engager dans l’armée ou la marine, former, comme jadis chez les
-Amazones et tout récemment aux États-Unis, des régiments, spéciaux
-ou non, être promues colonelles, générales ou amirales? Qui les
-empêcherait surtout—oh! oui, surtout!—qui devrait les empêcher,
-sous un gouvernement dit de suffrage universel, de posséder le droit
-de vote? Il n’est pas universel, votre suffrage, puisque vous seuls,
-hommes, êtes appelés à prendre part aux scrutins, et que les femmes,
-sans compter les enfants, en sont exclues. C’est donc aux enfants que
-vous les assimilez? Et cependant ne seraient-elles pas à leur place,
-tout aussi bien que vous, dans les conseils municipaux et généraux,
-à la Chambre et au Sénat,—même bien mieux que vous très souvent,
-messieurs; car, pour ce que vous y faites parfois, au Palais-Bourbon et
-au Luxembourg!
-
-«Et pourquoi ne choisirait-on pas parmi nous, femmes, aussi bien que
-parmi vous, messeigneurs, nos conseillers d’État, nos ambassadeurs
-et nos ministres? Pourquoi la République n’a-t-elle jamais qu’un
-président, et n’aurait-elle pas à tour de rôle une présidente? Ne
-devrait-on pas alterner? Tantôt vous, tantôt nous: ce serait justice.
-Mais vous ne voulez pas! La justice, ah bien oui! Est-ce que vous savez
-ce que c’est? Vous avez tout pour vous, l’assiette au beurre et le
-reste, et vous vous gardez bien de rien céder. Les femmes, est-ce que
-ça compte?»
-
-Telles étaient les insidieuses et indiscrètes questions que la
-directrice de _l’Émancipation_ ne cessait de poser dans son journal,
-les thèses qu’elle s’ingéniait à développer dans ses nombreuses
-conférences.
-
-Angélique Bombardier, les citoyennes de Bals, Nina Magloire, d’Escars,
-Cherpillon, Lauxerrois _e tutti quanti_ faisaient chorus avec Elvire:
-toutes s’époumonnaient à crier: «Sus au tyran!» à prêcher la guerre
-à l’homme, la haine et le mépris du mâle, qu’il fallait déposséder,
-détrôner et jeter à bas,—sinon émasculer et châtrer.
-
-Car, pour beaucoup d’entre elles, il ne s’agissait plus de partage:
-nombre de ces dames, émules des culottières américaines, estimaient que
-l’homme a suffisamment régné, que c’est leur tour, à elles, de saisir
-le timon et agripper l’assiette au beurre tout entière.
-
-Quant à celles qui, comme Zénaïde Crèvecœur et Amanda Lapérouse,
-faisaient de l’opportunisme et essayaient d’associer la religion avec
-les revendications féminines, elles avaient contre elles toutes les
-«citoyennes», toutes les émancipées—et c’était l’immense majorité—qui
-se réclamaient de la libre-pensée, appartenaient au radicalisme,
-au socialisme, communisme, collectivisme, à l’anarchie, etc. En
-s’obstinant à se ranger du côté de l’autorité et de la conservation
-sociale, à respecter les traditions us et préjugés, à ménager à tout
-propos Guelfes et Gibelins, Mmes Crèvecœur et Lapérouse n’avaient
-réussi qu’à devenir, selon le mot d’Elvire Potarlot, les deux _chèvres_
-émissaires du parti. Il fallait voir comme elle les cinglait et les
-houspillait dans son journal.
-
-«Mais, malheureuses, c’est contre votre Dieu même que vous vous
-insurgez! Ne vous a-t-il pas dit textuellement, au début de la
-_Genèse_: «TU SERAS SOUS LA PUISSANCE DE L’HOMME, ET IL TE DOMINERA»?
-Comment osez-vous infliger un tel démenti, une telle insulte, à votre
-Dieu? Supprimez donc d’abord ce brave Père Éternel, et nous verrons
-ensuite à discuter et nous entendre. Encore n’est-ce pas seulement le
-Créateur du ciel et de la terre qu’il vous faut éliminer et lancer
-par-dessus bord, vous y devez jeter avec lui son Fils bien-aimé et ses
-meilleurs apôtres, à commencer par saint Paul, qui a écrit ceci, mes
-très chères sœurs:
-
-«L’homme n’a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l’homme.»
-
-»Et encore ceci:
-
-«Jésus-Christ a voulu que les femmes fussent soumises à leur mari
-comme au Seigneur, parce que le mari est le chef de la femme, comme
-Jésus-Christ est le chef de l’Église.»
-
-»LE CHEF DE LA FEMME, vous entendez bien? Il ne vous l’envoie pas dire,
-il ne vous mâche pas ses termes, l’apôtre saint Paul.»
-
-«Vous avez beau faire, objectait encore Elvire à ses consœurs
-chrétiennes, votre Église, l’Église catholique, ne vous admettra
-jamais, vous, femmes, sur le même pied que les hommes. Vous pouvez vous
-faire nonnes et devenir abbesses ou chanoinesses, vous ne serez jamais
-prêtres, jamais curés, pas même vicaires, _a fortiori_ jamais évêques
-ni papes. C’est pour les hommes, ce nanan-là! Ce n’est qu’en Amérique,
-dans ce pays modèle, qu’on voit des femmes devenir pasteurs—ou
-pastoresses. Vous resterez donc toujours et malgré tout inférieures aux
-hommes; vous serez donc toujours, et quoi que vous en ayez, soumises
-aux hommes, comme votre Église l’est à son chef Jésus. Que venez-vous
-donc parler d’égalité et d’émancipation, puisque vous reconnaissez
-vous-mêmes implicitement que vous ne serez jamais que les sujettes et
-subalternes de ces pachas, leurs très dociles pénitentes, leurs très
-modestes, très humbles et très obéissantes servantes?»
-
- * * * * *
-
-Quant à confier la présidence du «Grand Congrès de l’Affranchissement»,
-à défaut d’Elvire Potarlot, à la citoyenne Estelle de Bals ou à la
-citoyenne Nina Magloire, à la marquise de Maulmont ou à Katia Mordasz,
-la chose n’était pas aussi facile, malgré les nombreux mérites et tous
-les titres de ces dames, que le pensait Angélique-Spartaca Bombardier.
-
-La citoyenne de Bals, qui était divorcée et mère de deux jumeaux de
-quatre ou cinq ans, avait l’habitude de laisser traîner de droite
-et de gauche ces malheureux petits gars et de les perdre. On venait
-encore de les trouver dans les fossés des fortifications, du côté des
-Prés-Saint-Gervais, quand leur mère habitait à Grenelle, et l’affaire
-avait causé grand scandale; toute la presse s’en était émue et avait
-discuté et commenté l’aventure.
-
-«Mais c’est donc un parti pris chez vous, madame, d’égarer vos enfants?
-C’est une monomanie, un tic! avait dit à Estelle de Bals le commissaire
-de police qui l’avait mandée près de lui. Voici la quatrième fois en
-moins d’un an qu’on ramasse ces pauvres petits dans la rue!
-
-—C’est de leur faute, monsieur. S’ils voulaient rester tranquilles à
-la maison ... Ce sont eux qui se sauvent!
-
-—Ils se sauvent parce que vous les laissez seuls et qu’ils s’ennuient,
-disent vos voisins. Vous pourriez les conduire à l’école ...
-
-—C’est ce que je fais, monsieur; mais c’est justement en sortant de
-l’école qu’ils me jouent ces tours-là, qu’ils décampent et vont traîner
-au diable vauvert!
-
-—Les renseignements recueillis dans votre quartier constatent que
-ces enfants manquent de surveillance. Vous ne vous occupez pas d’eux
-suffisamment ...
-
-—Je vous demande pardon, monsieur; mais j’ai mes travaux, des études
-à poursuivre dans les bibliothèques, mes conférences à préparer, des
-articles ... J’ai de graves obligations, monsieur, une mission à
-remplir ...
-
-—La plus grave obligation d’une mère et sa vraie mission ne
-serait-elle pas, madame, de veiller sur ses enfants?»
-
-«Il est possible qu’autrefois ce fût là le premier des devoirs
-maternels, mais aujourd’hui nous avons placé le cœur à droite, le foie
-à gauche et changé tout cela,»—aurait pu répliquer la citoyenne de
-Bals à ce magistrat naïf et vieux jeu.
-
-Tant il y a que cette enquête et ces rapports de police, publiés ou
-analysés par les journaux, avaient procuré une assez fâcheuse réclame à
-ladite citoyenne, et ce n’était pas le moment de s’autoriser de son nom
-et de la porter au pinacle.
-
-Nina Magloire, elle, était non seulement célèbre par la puissance de
-sa dialectique, mais aussi par les frasques de sa fille Georgette,
-surnommée Patte à Ressort, et, ce qui était pis, par ses propres et
-déplorables fredaines.
-
-A son âge—cinquante-trois ans sonnés—elle n’avait pas encore dit
-adieu à la bagatelle et affectionnait tout particulièrement la candide
-jeunesse, les adolescents timides, ignares et imberbes, et s’entendait
-à merveille à les déniaiser et les dresser. Volontiers elle jetait son
-dévolu sur ses petits voisins, les fils des braves gens qui demeuraient
-sous son toit, les attirait chez elle, et finissait par s’attirer, à
-elle, les plus désagréables algarades. Le pot aux roses découvert, ce
-qui ne tardait jamais à advenir, les parents se fâchaient, traitaient
-Mme Magloire de «vieille débauchée, vieux monstre, vieille ordure,»
-etc., et il fallait décamper presto et aller recommencer à opérer
-ailleurs sur nouveaux frais. Elle ne faisait que déménager.
-
-C’est à son propos, et après un de ces esclandres où la police même
-avait dû intervenir, qu’Adrien de Chantolle, sous prétexte de prendre
-la défense de cette Messaline hors d’âge, avait publié une de ses plus
-mordantes chroniques.
-
-«Les toutes jeunes biches passent, écrivait-il, pour être spécialement
-recherchées des vieux cerfs: n’est-il pas juste que, par réciprocité,
-les antiques bréhaignes n’aient de passion que pour les daguets? O
-peuple inconséquent, frivole et couard! Tu sais que, de tout temps,
-les barbons ont couru après les tendrons, et il te chiffonne de
-penser que les barbettes puissent avoir un faible pour les tendresses
-et verdurettes. Cette chère égalité des sexes, qu’en fais-tu donc?
-Toujours deux poids et deux mesures alors? Toujours l’injustice et la
-partialité?» Etc.
-
-Quant à Elvire Potarlot, elle avait tenu à dire, elle aussi, son mot
-sur ce point dans _l’Émancipation_, et avait carrément pris parti
-contre son indigne sœur d’armes, l’avait exécutée et jetée à l’eau sans
-pitié.
-
-«Pas de troupeau, si sain et si blanc soit-il, qui n’ait sa brebis
-galeuse: nous en avions une que depuis longtemps nous connaissions,
-dont jusqu’ici, par dévouement à la cause commune, par solidarité,
-humanité et respect de nous-mêmes, dans l’espoir qu’elle s’amenderait,
-nous nous appliquions à dissimuler les tares; mais aujourd’hui ...»
-
-Et elle concluait par cette brutale déclaration, où régnait du moins
-cet esprit de justice et d’égalité absolue qui caractérisait toujours
-Elvire:
-
-«Pour nous, nous n’établissons aucune différence entre M. Paillard
-et Mme Paillarde. Nous les mettons l’un et l’autre dans le même sac,
-les clouons tous les deux au même pilori. Vieux cochons et vieilles
-cochonnes, il faudrait fouailler tout cela à tour de bras et sans
-miséricorde!»
-
-Vlan!
-
-Non, il n’était vraiment pas possible de nommer la citoyenne Magloire
-présidente du «Grand Congrès de l’Affranchissement».
-
-Katia Mordasz, elle, si inattaquable au point de vue des mœurs,
-présentait d’autres inconvénients et dangers. On aurait pu passer à
-la rigueur sur sa qualité d’étrangère; mais ses opinions politiques
-et sociales étaient vraiment trop accentuées, trop inquiétantes et
-menaçantes. Ce n’était pas seulement l’émancipation de la femme que
-réclamait Katia; c’était aussi et avant tout celle de l’homme, toujours
-esclave, selon elle, des coteries politiciennes et de l’oligarchie
-financière et industrielle. «Guerre aux riches! Guerre aux puissants!
-A bas les oppresseurs et les voleurs!» C’étaient les cris qu’elle ne
-cessait de pousser dans ses articles de _la Révolte_.
-
-Quant à la marquise Ida de Maulmont, le féminisme n’était pour elle
-qu’une toquade et une excentricité de plus, et on ne pouvait la prendre
-au sérieux. Elle faisait de tout, la marquise, ou plutôt faisait faire
-de tout autour d’elle, de la peinture, de la gravure, de la sculpture,
-de la littérature, de l’architecture, de l’agriculture, etc., apposait
-sur le tout son estampille et son blason, et finissait par s’attribuer
-un génie universel, par se croire une des lumières du siècle, le phare
-le plus éblouissant et le plus étonnant du globe et de l’humanité tout
-entière.
-
-Elle n’était qu’une pitoyable agitée, qu’une démente cousue d’or
-et archigonflée de vanité, qui semait ses écus à tous vents et à
-l’aveuglette, et qu’on encensait uniquement dans l’espoir d’attirer sur
-soi cette manne souveraine.
-
-Non, encore une fois, on ne pouvait élire pour présidente une telle
-caricature, et mieux valait la petite avocate, défenseur ou défenseuse
-des passe-temps grecs et dilections socratiques, maître ou maîtresse
-Ernestine Montgobert.
-
-Il s’y dit de fort amusantes choses dans ce «Grand Congrès de
-l’Affranchissement», et l’on y entendit de bien drôlichonnes
-propositions.
-
-L’une de ces dames, renouvelant une tentative faite peu auparavant
-à Berlin par la comtesse Bulow de Dennewitz, demanda qu’à l’avenir
-«l’union conjugale fût limitée à cinq ans et renouvelable pour une même
-période, de gré à gré».
-
-Une autre émit le vœu que dorénavant les femmes eussent seules le droit
-de réclamer le divorce.
-
-Une troisième, Mme Jeanne Oddo-Deflou, déclara qu’«imposer à la
-femme les soucis de la famille, du ménage et de la cuisine, c’était
-la détourner d’occupations plus élevées, c’était l’avilir, et
-qu’il fallait par conséquent supprimer le ménage et la cuisine»,
-en attendant, sans doute, qu’on pût en faire autant de la famille.
-«Plus de salles à manger dans les appartements, plus de cuisines:
-débarrassons-nous de ces deux pièces inutiles et funestes, et,
-cette économie effectuée, allons tous vivre en commun au restaurant
-coopératif!»
-
-«Horrible vision! répondit à cela le lendemain même l’homme de jugement
-et de bon sens, l’excellent journaliste qui signe Furetières. On se
-demande comment une femme peut froidement envisager un semblable
-avenir: la disparition du foyer, l’enfant élevé en dehors de la
-maison ... Heureusement que Mme Oddo-Deflou ne prétend pas imposer le
-restaurant coopératif aux ménages qui n’en voudraient pas!» Oui, elle
-avait cette modération et cette débonnaireté.
-
-Une quatrième, en affirmant que «les aptitudes n’ont rien à voir
-avec le sexe, et qu’il ne peut y avoir ni professions exclusivement
-masculines, ni professions exclusivement féminines», enleva les bravos
-de toute l’assistance et obtint un pharamineux succès.
-
-«C’est cela! C’est cela!
-
-—Voilà le vrai point!
-
-—Très bien!
-
-—Nous y voilà!
-
-—C’est le nœud de la question!
-
-—Bravo! Bravo!»
-
-«Oui, mesdames, toutes les citoyennes doivent être déclarées
-admissibles à toutes les fonctions et à tous les emplois publics, soit
-civils, soit religieux ...
-
-—Plus de religions!
-
-— ... soit militaires, sans exception et sans autres motifs de
-préférence que les capacités, l’intelligence, la science et le talent.
-Ainsi, tant que le service militaire sera obligatoire et indispensable,
-les femmes, comme les hommes, devront fournir leur contingent aux
-armées de terre et de mer ...
-
-—Plus d’armées!
-
-—Plus de guerres!
-
-—A bas la guerre! A bas la guerre!
-
-—C’est aussi mon vœu, mesdames, croyez le bien, mon vœu le plus cher.
-Mais plus d’armées, dans les circonstances actuelles, signifie plus de
-patries; à bas la guerre, c’est à bas la France, et, en attendant ...»
-
-En attendant la réalisation de ce vœu si cher, ces dames pourront
-donc briguer le bonnet à poil du sapeur ou la canne à pomme du
-tambour-major, absolument comme ces messieurs seront déclarés aptes à
-coiffer le bonnet de nourrice et à donner le sein ou le biberon aux
-bébés. C’est le monde travesti et la mascarade générale.
-
-Une autre oratrice, essayant de la conciliation, s’écria, dans un
-superbe mouvement d’éloquence, à l’adresse des hommes présents:
-
-«Eh! messieurs, après tout, la différence qu’il y a entre votre sexe et
-le nôtre est si petite ...
-
-—Hurrah pour la petite différence!» interrompit un des auditeurs.
-
-Et ce fut un fou rire général.
-
-«Vive la petite différence! Vive la petite différence!» criait-on de
-toutes parts.
-
-Une dame Lambrière prit ensuite pour thème la grossièreté et la
-brutalité de l’homme, même de l’homme réputé bien élevé et appartenant
-au meilleur monde, son sauvage égoïsme en toute griève circonstance.
-
-«Vous les avez vus, ces gentlemen, lors de l’incendie de
-l’Opéra-Comique! Vous les avez vus à cet autre incendie qui a fait
-encore plus de victimes, à l’incendie du Bazar de la Charité! Vous les
-avez vus, lors du naufrage du transatlantique _la Bourgogne_, et dans
-tant et tant d’autres sinistres passes! Ah! il est bien question alors
-de politesse et de galanterie ...
-
-—Ah oui!
-
-— ... bien question de flirter, flagorner et roucouler! Il s’agit
-de sauver sa peau, et il n’y a plus alors de chevaliers français ni
-autres. La bête humaine apparaît seule, sans masque, dans toute sa
-vérité et sa hideur. Alors gare à la femelle! Pour s’ouvrir un passage,
-le mâle se rue sur elle, la jette à terre, cogne et piétine dessus,
-l’écrase et la broie, sans scrupule ni pitié. Comptez, mesdames,
-combien peu d’entre nous se sont échappées de ces catastrophes! Deux ou
-trois contre des centaines d’hommes. Toutes les fois qu’éclate entre
-l’homme et nous la lutte pour l’existence, la lutte essentielle et
-définitive, nous sommes sûres de notre affaire, sûres, hélas!—je vous
-demande pardon de l’expression, elle n’est pas de moi,—sûres d’écoper.
-Et il en sera toujours de même ...»
-
-Ici les applaudissements, qui avaient accueilli les débuts du laïus et
-s’étaient çà et là prolongés, commencèrent à se transformer en murmures.
-
-«Elle se moque de nous, celle-là!
-
-—Ce n’est pas une féministe!
-
-—C’est un faux frère!
-
-—Une fausse sœur!»
-
-Mme Lambrière continua:
-
-«Et il en sera toujours de même, chères amies; du côté de la barbe est
-et demeurera toujours la toute-puissance ...
-
-—La toute-puissance physique, la force matérielle et brutale!
-
-—Mais l’autre? Il y a autre chose ici-bas que la violence!
-
-—C’est comme le roseau pensant de Pascal ...
-
-—Il y a le droit! le droit qui doit toujours primer la force!
-
-—Mais qui est lui-même, au contraire, fréquemment opprimé, répliqua
-l’oratrice. C’est la force qui règne, qui règne partout, parce qu’elle
-est la force, _quia nominor leo_ ...
-
-—Ce n’est pas ici, en tout cas, qu’un tel langage devrait se produire,
-interrompit la présidente Montgobert; vous l’avez toutes compris,
-mesdames ...
-
-—Oui! oui! Assez! assez!
-
-—L’ordre du jour!
-
-—Nous n’avons que faire d’une apologie de la force, continua la
-présidente. C’est justement pour protester contre elle et contre ses
-abus que nous sommes réunies.
-
-—Protestez tout à votre aise, repartit Mme Lambrière, mais tant que
-vous n’aurez pas tonifié et transformé vos muscles ni vu friser vos
-moustaches, ce sera comme si vous flûtiez ...
-
-—Mais, madame, votre place, encore une fois, n’est pas ici! clamait
-la présidente. Vous vous êtes trompée: c’est dans un congrès
-anti-féministe qu’il faut aller ... Vous constatez vous-même quel tollé
-soulèvent vos paroles ...
-
-—Ce sont les intérêts des femmes que je défends, leurs véritables
-intérêts; c’est le vrai féminisme. Qu’elles cessent cette lutte contre
-les hommes, lutte déplorable et funeste pour elles surtout, pour elles
-seules peut-être ...
-
-—Assez! assez! A la porte!
-
-—Pour qui nous prend-elle donc?
-
-—Plutôt mourir ...
-
-—L’ordre du jour! Assez!
-
-—Croyez-moi, attendez que la barbe vous soit poussée, répétait Mme
-Lambrière. Vous n’êtes pas de taille ...
-
-—A la porte!
-
-—Dehors! L’ordre du jour!
-
-—Oui! Oui! Assez! L’ordre du jour!»
-
-Une autre harangue, due, celle-là, à une habitante du quartier où se
-tenait le Congrès, à la femme d’un ouvrier serrurier, causa encore
-une plus vive sensation parmi l’auditoire. Aussitôt juchée à la
-tribune, cette femme, large et solide matrone, haute en couleur, et qui
-répondait au nom de Cambournac, s’exprima tout rondement de la sorte:
-
-«Vous n’avez pas honte de venir ameuter la foule et faire du boucan
-dans une rue convenable comme la nôtre, vous, des femmes instruites,
-des dames bien? Vous ne pouviez pas rester auprès de vos maris et de
-vos gosses? Ah! vous n’en avez pas? C’est donc ça! Vous ne voyez donc
-pas qu’avec vos jolies théories, vous dégoûtez les hommes du mariage?
-Mais oui! Il n’y a pas à dire: mon bel ami! C’est comme ça. On ne se
-marie plus! Vous faites prendre les femmes en grippe aux hommes; ils
-n’en veulent plus: ils croient qu’elles vous ressemblent toutes! Oh!
-vous pouvez crier! J’ai meilleur gaviot que vous, et je vous damerai le
-pion! Je vous dirai ce que j’ai sur le cœur, toutes vos vérités ...
-Si c’est pas malheureux! Des femmes encourager tant qu’elles peuvent
-la débauche et la prostitution, travailler tant et plus à la misère et
-à l’avilissement de leur sexe! Mais oui, vous ne faites que ça! Vous
-ne faites que les affaires des gourgandines et des toupies! Aux femmes
-comme vous, qui ne prêchent que la haine et la guerre dans les ménages,
-qui ne parlent que d’émancipation, de protestation et de révolte, les
-hommes préfèrent de plus en plus les femmes comme elles, les traîneuses
-et les rouleuses. Ça les embête moins, et ça les dégoûte moins surtout!
-Vous avez tué l’amour, tué le mariage, démoli la famille, remplacé la
-vraie femme par la cocotte d’occasion ... Vous avez beau piauler et
-clabauder, je vous dis que je continuerai! C’est grâce à vous qu’il y
-a aujourd’hui plus de pouffiasses que jamais, et au plus grand rabais
-possible, pour rien! Voilà votre œuvre! Elle est propre! Il y a des
-hommes ici, acheva la digne madame Cambournac, en montrant du doigt
-les quinze ou vingt journalistes qui, tassés sur les premiers bancs de
-gauche, assistaient de près à cet intermède et se délectaient à cette
-catilinaire imprévue;—eh bien, si j’étais _que d’eusse_, je vous
-chasserais d’ici une à une, à coups de pied dans le bas des reins,
-et je vous conduirais toutes en file indienne jusqu’à la Salpêtrière
-ou à Sainte-Anne, pour qu’on vous y enferme et qu’on mette fin à vos
-sottises, à vos dégâts et vos crimes.»
-
-
-
-
-VII
-
-
-Angélique Bombardier ne tarda pas à trouver de quoi se distraire
-et se consoler de son échec à la présidence du Grand Congrès de
-l’Affranchissement.
-
-Elle avait toujours aimé le monde, aimé les réceptions, les dîners
-priés, raouts, fêtes et bals. Elle tenait salon, surtout depuis son
-veuvage, survenu comme sonnaient ses trente ans, et se vantait de
-voir défiler à ses mercredis, dans son entre-sol de l’avenue Marceau,
-toute l’élite de la gent politique. Son voisin, ami et vieux complice
-Magimier, député de Seine-et-Loire, marchait, bien entendu, en tête du
-cortège.
-
-Malgré ses prétentions égalitaires et ses viriles aspirations, en
-dépit surtout de son débordant embonpoint et de ses quarante-huit
-printemps, Angélique n’entendait pas abdiquer ses privilèges féminins
-et accueillait toujours avec jubilation, avec ivresse, les hommages,
-prévenances et petits soins du sexe laid et oppresseur. Son mot, ce cri
-du cœur qu’elle se plaisait à pousser encore maintenant, à l’aube de
-la cinquantaine: «Il faut qu’une femme sache toujours rester jeune et
-jolie! Restons jolies, mesdames! Restons jolies!» était connu de tout
-Paris et faisait hausser de pitié les épaules aux intransigeantes comme
-Katia Mordasz et Elvire Potarlot.
-
-«Cette vieille folle!» disait volontiers celle-ci en parlant
-d’Angélique.
-
-Toujours par monts et par vaux, toujours à remuer, sautiller et se
-trémousser, toujours avenante, souriante, engageante, insinuante, la
-bouche en cœur et les yeux en coulisse, toujours à faire la jeune
-et l’enfant, l’ingénue et la sylphide, la guêpe, la libellule et le
-papillon, l’énorme et gélatineuse Bombardier ne s’était jamais séparée,
-depuis quinze ans qu’ils se connaissaient, du député de Seine-et-Loire.
-Elle avait, dès le début, jeté le grappin sur lui, et, bon gré mal gré,
-ne l’avait plus lâché. Il était sa principale force, son plus fort
-atout, et un tel avantage fait passer sur bien des inconvénients. Elle
-n’avait garde de se montrer exigeante ni jalouse et lui laissait tout
-à son aise la bride sur le cou: il lui suffisait de savoir qu’elle le
-tenait, qu’elle l’avait là, au bout de cette bride ...
-
-Ce n’était pas par enthousiasme pour l’émancipation féminine et
-par dévouement à cette noble cause que Léopold Magimier s’était si
-bien laissé prendre et continuait à vivre dans les rêts de l’obèse
-Angélique; oh non! et en tournant jadis ses vues vers elle et lui
-lançant le mouchoir, il avait obéi, force est bien de l’avouer, à
-des considérations tout à fait dépourvues de noblesse et d’idéal,
-absolument prosaïques, terre à terre et grossières.
-
-Jamais les femmes comme Elvire, Katia et autres éthérées ne se
-douteront de la puissante influence que les curiosités charnelles,
-les sensuels appétits, la basse et vile matière, pour tout dire en un
-mot, exerce sur l’esprit de l’homme,—de l’homme en complète maturité
-notamment, possédant, avec le moins d’illusions possible, toute la
-plénitude de sa vigueur, de son intelligence et de sa raison,—et
-sur les causes de l’attraction qu’il éprouve pour telle ou telle
-représentante du beau sexe.
-
-En dehors de la question de mariage et par conséquent de dot, ces
-misérables hommes n’apprécient guère que les charmes physiques, ou,
-plus exactement, certaines qualités plastiques. Le plus souvent ce
-n’est pas, comme se l’imaginent volontiers les petites pensionnaires,
-de grands yeux bleus fendus en amande, un front pur, des lèvres de
-corail, une oreille «délicieusement» ourlée, etc., qui séduiront un
-expert routier d’amour, non; ce sont de préférence les beautés cachées,
-les formes corporelles, qui l’attirent; ce sera une courbe de hanches
-bien accusée, un pied finement cambré, le relief d’une épaule, un
-corsage proéminent, rempli de promesses, qu’il tiendra, quoiqu’il ait
-peine à les contenir.
-
-Voilà ce que reluquent et recherchent les connaisseurs. Libre à
-vous, vaporeuses créatures, célestes dames, angéliques damoiselles,
-Bradamantes et Clorindes enchanteresses, chérubins et séraphins égarés
-sur ce globe fangeux, libre à vous de détourner la tête, vous indigner,
-et les traiter, ces monstres d’hommes qui ont poussé la corruption
-et l’infamie jusqu’à installer partout, en tous pays, ouvertement et
-publiquement, pour leur usage et déduit, des maisons closes, clapiers,
-claques, musicos, lieux d’honneur, bateaux de fleurs, maisons de thé et
-autres sérails,—libre à vous de les traiter de dégoûtants personnages,
-d’êtres immondes et vrais pourceaux: c’est ainsi, et je vous assure
-bien que la connaissance de la thérapeutique ou de la jurisprudence,
-de la philologie, de la paléontologie ou du calcul différentiel, la
-pratique même des immortels principes du féminisme moderne et le
-glorieux titre d’«Émancipée», n’ont, pour ces ignobles hères, vos
-indignes et abjects mâles, qu’un très médiocre attrait. L’un d’eux,
-qui passe pour avoir eu quelque esprit et qu’on s’est plu de son temps
-à appeler «la colonne de l’Église, le guide des prédicateurs, le
-cinquième évangéliste», l’a remarqué,—et je vous demande la permission
-de gazer un tantinet la franchise de langage de ce saint homme,
-aujourd’hui démodée: «Une bonne paire de f..... a plus de pouvoir que
-toutes les philosophies du monde.» Un autre pieux et génial écrivain,
-le grand Pascal, nous a avertis de son côté, comme pour confirmer
-l’omnipotence de ces matériels et périssables charmes, que «si le nez
-de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre aurait
-changé».
-
-Tant il y a que ce sont précisément les copieuses rondeurs, fermes
-alors, très élastiques, résistantes et rénitentes, d’Angélique
-Bombardier,—ces rondeurs si justement et parfaitement qualifiées
-d’_appas_ dans notre savoureuse langue,—qui éveillèrent chez Magimier
-d’immodestes mais très légitimes désirs, et l’acoquinèrent aux jupes de
-la florissante veuve.
-
-Elle essaya bien d’abord, et malgré son amour de l’émancipation, de
-se faire épouser par son adorateur, mais Magimier n’entendait pas de
-cette oreille: quel que fût son culte pour les belles femmes, il leur
-préférait son indépendance, et disait très sensément que, «des belles
-femmes, on en retrouve toujours; tandis que, la liberté une fois
-perdue, une fois troquée contre les chaînes de l’hyménée, c’est le
-diable pour la recouvrer».
-
-M. le député de Seine-et-Loire était d’ailleurs un esprit absolument
-pratique, essentiellement personnel, qui avait su faire reculer, selon
-le mot de Chantolle, les bornes de l’égoïsme et du j’m’enfoutisme.
-
-Si le personnage n’était pas vivant et bien connu, on pourrait le
-croire inventé de toutes pièces et défectueusement construit, le
-déclarer fabuleux et apocryphe, invraisemblable et inadmissible. Et pas
-du tout: Léopold Magimier a non seulement existé, existé en chair et en
-os, mais il est toujours de ce monde: petit bonhomme vit encore. Il a
-même des Sosies, de nombreux Sosies.
-
-Magimier, sauf des cas très rares, ne répondait jamais à une lettre,
-ne maniait jamais la plume: ça l’ennuyait, et il n’aimait pas à être
-ennuyé, M. le député de Seine-et-Loire. Ceux qui le connaissaient et
-étaient au courant de ses habitudes et de sa paresse ne se donnaient
-pas la peine de lui écrire; les autres ... apprenaient à le connaître.
-
-«Mais je vous ai adressé trois lettres!
-
-—Je n’ai rien reçu.
-
-—C’est prodigieux! Trois lettres, je vous dis! Trois lettres!
-
-—Je ne conteste nullement.
-
-—Inouï! Insensé! On n’a jamais vu ... Vous êtes sûr de vos concierges?
-
-—Comme de moi-même.
-
-—Alors c’est la Poste! Il faut bien que ce soit elle!
-
-—Probable!
-
-—Elle n’en fait jamais d’autres! En voilà une administration! Et
-cependant nous payons, nous payons très cher! C’est pitoyable! C’est
-lamentable!
-
-—A qui le dites-vous!
-
-—Trois lettres! Oh!! Vous allez, j’espère bien, aviser le ministre,
-vous plaindre vertement!
-
-—Vous pouvez y compter. Dès qu’il arrivera en séance, je le saisis au
-passage et ...
-
-—Si vous l’interpelliez?
-
-—Cela vaudra mieux encore, vous avez raison. Une interpellation
-corsée, carabinée!»
-
-Ah! elle avait bon dos, la Poste! Ce que Magimier lui faisait
-supporter, ces tas et ces monceaux de lettres égarées en étaient la
-preuve.
-
-Souvent même il ne prenait pas la peine de lire les missives qu’il
-recevait.
-
-«A quoi bon? C’est toujours la même balançoire! Des demandes d’appui
-ou d’argent, des démarches à faire, des apostilles à donner ... un tas
-d’embêtements!»
-
-Il se contentait de décacheter les enveloppes, de s’assurer qu’elles ne
-renfermaient aucune valeur,—car enfin, on ne sait pas!—puis, séance
-tenante, flanquait tous ces grimoires au panier ou dans le feu. C’était
-le moyen qu’il employait pour liquider son courrier, se mettre à jour,
-quand il revenait de voyage notamment,—procédé commode, expéditif et
-radical, cher à plus d’un homme d’État, paraît-il, au cardinal Dubois,
-entre autres, nous conte Saint-Simon.
-
-Magimier était un sage; il avait appris à se désintéresser de tout,
-de tout sans exception, ou plutôt avec une seule et unique exception:
-les petites femmes. Ah! de ce côté-là il restait vulnérable et ne s’en
-cachait point.
-
-Jamais on ne le voyait à un enterrement; il se dérobait à toute corvée,
-toute chose triste, ne faisait que ce qui lui plaisait, n’était sur
-terre que pour se distraire, s’égayer, jouir et s’amuser.
-
-Encore aurait-il pu—ce qui lui eût été bien facile!—prendre un
-secrétaire, pour dépouiller sa correspondance et y répondre! Il l’avait
-essayé, au début de sa vie politique, puis y avait renoncé, ou,
-plus exactement, c’étaient ses secrétaires qui tous successivement
-l’avaient abandonné et lâché. A défaut de pécune et en échange de leur
-temps et de leurs services, ces jeunes gens auraient voulu obtenir
-quelque aubaine,—on n’a rien pour rien ici-bas,—être recommandés
-à un ministre, pourvus d’un peu de manne administrative, indemnisés
-par un brin d’avancement, une miette de gratification; mais rien!
-Magimier, qui n’avait pas la main large et se refusait à leur allouer
-la moindre rétribution, ne faisait aucune démarche en leur faveur et se
-contentait de les berner de promesses. C’était son fort, les promesses,
-et il était passé maître en la matière. En eût-il fait, des démarches,
-qu’elles seraient demeurées sans résultat: dans tous les ministères,
-chez tous les chefs de personnel, dans toutes les antichambres
-gouvernementales ou bureaucratiques, partout, on savait que Magimier ne
-tenait à rien, se fichait de tout, et on le traitait en conséquence.
-
-Comment, diable, le département de Seine-et-Loire avait-il pu
-s’affubler d’un tel représentant, aussi discrédité, aussi insouciant,
-désinvolte, sans gêne et inutile? Comment, trois fois de suite,
-Magimier avait-il pu être réélu dans son arrondissement? On le
-connaissait cependant bien là-bas, on savait ce qu’il valait.
-
-C’est qu’il avait la chance, dans cet arrondissement, de ne compter
-que deux ou trois agglomérations relativement peu importantes; la
-grande, l’immense majorité de ses électeurs était composée de
-gens de la campagne, de braves paysans, madrés et retors comme des
-huissiers normands sur les affaires d’intérêt, mais complètement
-indifférents à toute querelle de parti et toute discussion politique.
-En Seine-et-Loire, principalement dans l’arrondissement de Magimier, on
-n’était pas pour la République ou pour la Royauté, pour le boulangisme,
-le socialisme, le communisme ou l’appel au peuple, pour les radicaux ou
-les modérés, les progressistes ou les conservateurs: on n’y entendait
-goutte, à tout cela, et on n’avait nul désir de s’y entendre: on était
-pour _la bolée_.
-
-La bolée, rien de plus.
-
-C’était le candidat qui faisait défoncer le plus de tonneaux de cidre
-et débiter le plus de tasses ou bolées de ce breuvage qui était élu.
-
-Dès le principe, Magimier, si ladre qu’il fût, avait donné carte
-blanche à tous les aubergistes et cabaretiers de sa circonscription, et
-cela suffisait. C’était Magimier qui payait, il était de toute justice
-qu’on votât pour Magimier. Aujourd’hui, comme du temps des Grecs et de
-tout temps,
-
- Le véritable Amphitryon
- Est l’Amphitryon où l’on dîne.
-
-Que de moyens d’ailleurs, de ficelles et de trucs, possédait ce
-diable d’homme pour enjôler son monde, embabouiner et entortiller ses
-électeurs, capter leurs voix et leurs bonnes grâces! Que de tours il
-avait dans son bissac, le mâtin! On se rappelle encore à X^{***},
-où il avait acheté une maison de campagne et se réfugiait l’été,
-l’histoire des bottes, des bottes à l’écuyère, qu’il offrit, un matin
-de scrutin, à tous les électeurs de la commune.
-
-L’extraction de la tourbe est la principale industrie de X^{***}, et
-les _tourbiers_ de l’endroit, au nombre d’environ deux cent soixante,
-n’ont pas de dépense plus utile et préférée, de plus grand luxe, que
-l’achat de fortes chaussures, de hautes bottes imperméables.
-
-Léopold Magimier avait un frère cadet, tanneur et marchand de peaux,
-chez qui il trouva moyen d’acheter, quasiment pour rien, tout un
-stock de fortes bottes à genouillères, dites bottes à l’écuyère. Dans
-sa grandeur d’âme, il s’était dit qu’il pourrait faire profiter de
-l’aubaine ses chers électeurs de la commune de X^{***}, que cela ne lui
-nuirait point dans leur estime, que c’était même vraiment les prendre
-par leur faible; et il les invita, en conséquence, à vouloir bien se
-présenter chez lui le dimanche matin, avant de se rendre «aux urnes».
-
-Ce fut un des principaux entrepreneurs tourbiers, le petit père
-Cloarec, qui se présenta le premier, et la première paire de bottes
-qu’il essaya lui allait comme un gant.
-
-«Oh! j’ vous disons bin merci, m’sieu not’ député!
-
-—Non, pardon! interrompit Magimier en retirant des mains du bonhomme
-une des deux bottes qu’il se disposait à emporter. Inutile de tant vous
-embarrasser dès aujourd’hui; n’en prenez que la moitié.
-
-—La ... la moitié?
-
-—Oui; vous reviendrez chercher l’autre botte demain matin. Cela me
-procurera l’occasion de vous revoir, mon brave Cloarec. Vous savez
-combien je suis heureux de m’entretenir avec vous?
-
-—Ah! m’sieu l’ député! Et moi donc! Que ... qu’ nous sommes donc tous
-... touchés ... et fiers!... Alors demain?
-
-—Demain matin je compte sur votre visite, cher ami. En d’autres
-termes, crut devoir ajouter plus explicitement le madré candidat,
-qui peut-être n’avait pas pleine confiance dans l’intellect de son
-interlocuteur,—en d’autres termes, et si vous le voulez bien, mon bon
-Cloarec, nous attendrons, pour compléter la paire, que les résultats du
-vote soient connus.»
-
-Les électeurs de X^{***}, qui n’avaient pas envie de demeurer un pied
-chaussé et l’autre nu, votèrent tous comme un seul homme pour leur
-ingénieux et «généreux bienfaiteur». On recueillit même dans l’urne un
-bulletin de trop: il y avait 314 votants, et l’on retira 315 bulletins,
-tous au nom de Magimier. L’un de ces dévoués et zélés suffragants, dans
-la crainte de ne pas «compléter» sa paire de bottes, avait jugé prudent
-de voter double.
-
-La seule chose dont on aurait pu s’étonner, c’est que Magimier, qui
-n’était pas un sot, consentît à grever son budget de ces dépenses,
-uniquement pour aller s’asseoir dans l’hémicycle du Palais-Bourbon.
-Il faut croire que ça l’amusait, car le plaisir, encore une fois,
-l’épicurisme et la rigolade était la seule considération à laquelle il
-obéît jamais.
-
-De même, il faut bien admettre qu’il trouvait quelque agrément à se
-faire le porte-parole des révoltées et émancipées, car, sans cela, bien
-sûr, il ne se serait pas mêlé de leur cause. Il ne pouvait cependant
-guère espérer de rencontrer chez elles les attraits de l’innocence et
-de la jeunesse: toutes, presque toutes, avaient dit adieu au printemps
-et aux illusions; toutes, presque toutes, professaient pour la
-grâce,—cette qualité souveraine et essentielle de la femme,—pour la
-coquetterie, l’élégance, la propreté même, selon la commune remarque de
-Frédéric Soulié et de Jules Janin, dans leur monographie du _Bas-Bleu_,
-le plus absolu mépris: on abandonnait aux poupées mondaines et
-demi-mondaines ces soins superflus et ces stupides prétentions. Mais,
-autour de ces profondes politiciennes, de ces éminentes philosophes, de
-toute cette légion de femmes supérieures, il y avait toujours quelque
-revenant-bon à glaner, quelque jeune nièce mal surveillée, curieuse
-et polissonne, des couples de fillettes mal élevées, dévoyées, déjà
-perverties: c’était sur elles sans doute que Magimier se payait de sa
-peine, de ce côté qu’il récoltait ses menus profits.
-
-Elvire Potarlot, qui ne cessait de réclamer pour son sexe le droit de
-vote et d’éligibilité politiques, qui avait étudié son Magimier et le
-connaissait à fond, déplorait de voir la défense du féminisme confiée à
-d’aussi indignes mains.
-
-«Il nous déshonore, cet homme! s’exclamait-elle souvent. C’est Mme
-Bombardier qui nous l’a amené, l’a intronisé ... Ah! quand nous
-siégerons à la Chambre! quand ce sera nous! Ah! quand les femmes
-pourront être députés! Ah!»
-
-C’était son refrain, à cette bonne Elvire, le remède qu’elle proposait
-et qui, selon sa conviction et sans aucun doute, devait suffire pour
-faire disparaître de ce monde toute souffrance, toute misère et
-imperfection.
-
-«Ah! quand les femmes auront pris place dans le Parlement, quand aucune
-loi ne sera élaborée sans elles, promulguée sans leur assentiment!»
-
-Ce sera l’âge d’or, l’Éden sur la terre! Plus de guerres d’abord! «Nous
-ne laisserons pas massacrer nos fils!» Plus d’enfants abandonnés, car
-plus de filles séduites: tout séducteur sera énergiquement poursuivi,
-et, à moins qu’il n’ait gagné les pampas du Brésil, les steppes de
-la Russie ou les glaces polaires, appréhendé au corps, ramené sur le
-théâtre de ses forfaits et condamné à des dommages-intérêts,—qui
-seront sérieux, je vous prie de le croire.
-
-Saluant cette aurore prochaine et la triomphale entrée d’Elvire au
-Palais-Bourbon, un de ces poètes badins, qui n’ont de respect pour
-rien, s’était amusé à lui décocher une plaisante ballade, dont chaque
-strophe se terminait par ce vers incandescent et folichon:
-
- Je couvre de baisers ton corps législatif.
-
-Pour hâter ce grand jour et aider à cette ineffable ivresse, Magimier
-avait déposé sur ce qu’on nomme le bureau de la Chambre une proposition
-de loi tendant à accorder à toute citoyenne les mêmes droits politiques
-et autres qu’à tout citoyen, et il s’était ainsi attiré les compliments
-et remercîments de la directrice de _l’Émancipation_, s’était presque
-réhabilité dans son estime.
-
-«Je ne me fais aucune illusion sur le résultat de notre tentative, lui
-avait-il répliqué. Ce sera repoussé ...
-
-—Ça ne fait rien! riposta énergiquement Elvire. Nous aurons planté un
-jalon!
-
-—Plantons le jalon!
-
-—Ça poussera une autre fois, au lieu d’être repoussé! Nous aurons, en
-tout cas, tracé la voie à celles qui nous succéderont!»
-
-Deux collègues du député de Seine-et-Loire, ses deux voisins de
-pupitre, lui avaient offert de signer avec lui ledit projet de loi.
-
-«Mais à une condition?
-
-—Laquelle?
-
-—C’est que, si les citoyens ne sont éligibles qu’à partir de
-vingt-cinq ans, les citoyennes ne le seront que _jusqu’à_ cet âge-là.
-Nous les voulons jeunes, nos futures collègues: vous entendez, Magimier?
-
-—J’entends bien, paillards que vous êtes. Mais, s’il vous plaît de
-n’avoir pour collègues dames que de frais tendrons, croyez-vous que
-celles-ci ne sauront pas vous rendre la monnaie de votre pièce et
-n’exigeront pas à leur tour que leurs collègues hommes soient pourvus
-comme elles de tous les attraits et de la vigueur de la prime jeunesse?
-Ce serait de bonne guerre!
-
-—Ah! vous pensez?
-
-—Pourquoi toujours deux poids et deux mesures? continua Magimier.
-Pourquoi toujours pour vous, brigands de mâles, l’assiette au beurre?
-
-—Mais, ma parole! exclama l’un de ces honorables, on jurerait entendre
-Elvire Potarlot en personne! Ce sont les même arguments, les mêmes
-expressions, la même ...
-
-—Je m’en vais vous le dire, pourquoi, mon bon Magimier, interrompit
-l’autre, bien que vous le sachiez ou le sussiez tout comme moi, sinon
-mieux. C’est que les brigands de mâles, comme vous les appelez, restent
-mâles au milieu des neiges mêmes de la vieillesse; tandis que la femme,
-qui, aux abords de la cinquantaine, double le cap de la ménopause ...
-Vous savez ce que c’est que la ménopause, Magimier? En d’autres termes,
-nous sommes toujours hommes, et il vient un moment où la femme n’est
-plus femme. Est-ce compris?
-
-—Farceur!
-
-—En fait de farceurs, c’est bien vous ...
-
-—C’est bien vous, Magimier, qui tenez la corde!
-
-—Ah! vieille ficelle!»
-
-Il est à présumer cependant que les petites distractions et galantes
-rémunérations que tirait M. le député de Seine-et-Loire de ses rapports
-avec les saintes et apôtres du féminisme ne pouvaient lui suffire,
-car la société de Salomon à laquelle il avait l’heur et l’honneur
-d’appartenir ne comptait pas de membre plus actif, plus pratiquant et
-plus exigeant.
-
-Tout amateur expert et grand appréciateur qu’il était des «belles
-femmes», des «royales beautés», à la fois puissantes de gorge et de
-hanches et minces de taille, et dont, selon son ingénieuse comparaison,
-le chiffre 8 offre l’emblème exact, il se montrait surtout fervent
-partisan de la variété, du changement. Si son ami Brizeaux, le sénateur
-d’Indre-et-Var, autre Salomonien assidu et convaincu, partageait
-l’espèce féminine en deux catégories: femmes d’été et femmes d’hiver,
-lui, toujours mû par l’amour du progrès, était peu à peu arrivé à la
-partager en trois: les Junons et Cybèles étaient affectées à la froide
-saison, où les vastes et lourdes nappes de blanche chair vive n’ont
-rien qui puisse effrayer ni gêner; les sveltes Néréides et légères
-Sylphides convenaient à l’époque de la canicule; pour les températures
-intermédiaires, le printemps et l’automne, les femmes intermédiaires,
-c’est-à-dire ni trop grasses ni trop minces, mais dûment proportionnées
-et congrûment entrelardées, lui semblaient tout à fait acceptables et
-comme indiquées.
-
-C’est sans doute en vertu de ces savants principes, et pour fêter
-les chaleurs estivales récemment écloses, que Léopold Magimier était
-allé faire connaissance avec Mme Clara Peyrade, la maigre hétaïre
-ex-normalienne, qui, trois mois auparavant, avait pris place auprès de
-lui, à l’heure de l’apéritif, sur une terrasse du café du boulevard
-Montmartre.
-
-Oui, une après-midi de juin qu’il se sentait voltiger sous le crâne
-certaines galantes velléités, et, résolu à les calmer, consultait sa
-liste salomonienne, le petit tableau horaire des clientes ou associées
-dressé par Roger de Nantel, il se dit tout à coup:
-
-«Tiens! Si j’allais voir cette maigriote aux grands yeux noirs, qui a
-tant bavardé l’autre jour à côté de moi et gardé si bon souvenir de
-_Brother Jonathan_? C’est une idée! Et c’est aussi le moment ou jamais:
-28 degrés centigrades à l’ombre!»
-
-Il se rendit donc rue de Maubeuge, à l’adresse indiquée sur le
-catalogue, et trouva Mme Clara installée dans un minuscule appartement
-situé au troisième étage et garni de meubles de pacotille loués au mois.
-
-Bien qu’elle ne se rappelât nullement la rencontre du café, elle
-accueillit ce visiteur comme une ancienne et intime connaissance, et
-Magimier, pour l’intriguer et lui persuader qu’on s’était déjà vu,
-n’eut, au cours de l’entretien, qu’une allusion à faire, une insidieuse
-et ironique question à lui darder:
-
-«Et alors, ma chatte, tu te proposes toujours de retourner
-prochainement à Chicago?»
-
-Clara, qui était assise sur sa chaise longue, sauta en l’air, comme si
-un serpent lui eût soudain mordu le talon.
-
-«Tu te moques de moi! Ah! je savais bien que nous nous connaissions,
-que j’avais déjà eu l’honneur ... Alors tu te souviens des excellentes
-impressions que j’ai rapportées d’Amérique? Je t’en avais déjà parlé?»
-
-Magimier, qui n’avait rien perdu des confidences échangées naguère
-entre Clara et son _pays_ Léonce, secoua la tête en signe d’assentiment.
-
-«Tu as _fait des clubs_, n’est-ce pas? dit-il.
-
-—Ah! je t’ai raconté cela? Tu te rappelles? Oui, j’ai fait des clubs
-là-bas. Quel métier! Et, pour te payer ma fiole, tu me demandais si je
-n’allais pas retourner bientôt chez ces sauvages-là? Elle est bonne!
-Ah! mon cher, j’aimerais mieux me flanquer dans la Seine tout de suite!
-J’aurais à choisir que je n’hésiterais pas une seconde.
-
-—Cependant on gagne de l’argent en Amérique: c’est une compensation.
-
-—On en gagne, soit! mais tout est dix fois plus cher qu’ici. En sorte
-que, au bout du compte, on finit par être plus pauvre ... Et puis,
-vois-tu, ah! quels mufles que ces types-là! s’écria brusquement Clara,
-qui se plaisait toujours à résumer par ce mot son opinion sur le sexe
-fort en général et sur les Yankees en particulier. Quels sales mufles!
-Pas l’ombre d’éducation! Pas l’ombre de tact et de délicatesse! Moi,
-n’est-ce pas, qui ne me monte pas le coup, qui sais très bien que je ne
-suis qu’une fille, que je n’ai pas le droit de faire la mijaurée et la
-fine gueule, eh bien, il me semble avoir passé ces deux années-là,—les
-deux ans que j’ai vécu chez eux,—au milieu d’une bande de fous ou
-d’une troupe de bêtes fauves. Et, tiens, à propos, sais-tu comment ils
-les traitent, les fous, dans leurs hôpitaux?
-
-—Il paraît qu’ils ont très peu de fous furieux.
-
-—Ils n’en ont pas du tout, et ce n’est pas malin, avec le système
-qu’ils emploient, ce qu’ils appellent la _contrainte chimique_.
-
-—Joli nom!
-
-—Ils les droguent à mort, leurs aliénés; ils les gavent de morphine,
-d’opium, d’iodure, pour les calmer.
-
-—Ce n’est pas bête.
-
-—Oh! toujours pratiques, eux! Pas de gêneurs, pas de temps à perdre!
-Tu verras qu’ils en arriveront à faire abattre, comme des bestiaux ...
-Ah! à eux le pompon pour les abattoirs! A Chicago notamment il y a ceux
-d’Armour and C^o ... C’est merveilleux!
-
-—Connu ... de réputation!
-
-—Oui, ils arriveront à faire abattre leurs vieillards, leurs
-impotents, leurs malades ... Et par humanité, note bien! C’est par
-humanité qu’on se débarrassera d’eux, puisqu’on les débarrassera du
-même coup, tous ces malheureux, de leurs incurables misères et du
-fardeau de l’existence. A quoi bon, voyons, les laisser souffrir
-inutilement? Dans l’intérêt de ces infortunés, dans leur intérêt seul,
-ne vaut-il pas mieux les supprimer? Et les supprimer d’un seul coup,
-faire instantanément cesser leurs douleurs, n’est-ce pas l’idéal?
-N’est-ce pas ce que conseillent et réclament la pitié, la charité et
-le bon sens même? Aussi d’éminents économistes de ce pays neuf et
-sans préjugés se sont faits les interprètes de ce vœu évangélique, et
-proposent, sinon de ne plus avoir d’hôpitaux, du moins de ne plus
-recevoir dans ces établissements certaines catégories de malades, de
-ne plus soigner, et par conséquent ne plus entretenir et prolonger
-les affections chroniques, la phtisie, la paralysie, les cancers,
-etc. De force ou par persuasion, on tuerait, on «électrocuterait»
-tous ces affligés, tous ces raseurs; ce qui permettrait non seulement
-de réaliser des économies considérables de temps et d’argent, mais
-présenterait l’énorme et inappréciable avantage d’empêcher la contagion.
-
-—Je suis au courant de ces théories anglo-saxonnes, dit Magimier.
-
-—Je pense bien, je ne t’apprends rien de nouveau. Ce que je t’en dis,
-c’est, uniquement pour te prouver que ces gens-là ont d’autres mœurs
-que nous, d’autres principes, une autre morale; c’est comme une autre
-race d’hommes, une autre espèce que la nôtre.
-
-—A moins que ce ne soit notre propre espèce qui s’est perfectionnée
-là-bas, l’humanité de l’avenir? Eh oui! c’est de ce côté que le monde
-marche!
-
-—Oh! tais-toi! lança Clara. Si nous devons ressembler à ces cocos-là,
-autant disparaître!
-
-—C’est ce qui aura lieu. Nous disparaîtrons, sois tranquille, nous
-leur céderons la place!
-
-—En attendant, ce n’est pas encore chez nous qu’on trouve des clubs
-de suicidés ... Oui, des gens, des jeunes filles surtout, qui se
-réunissent, et chaque mois on tire au sort celle qui doit abandonner
-cette vallée de larmes et se faire périr, et chacune s’exécute à son
-tour ...
-
-—Des folles!
-
-—Et celles qui ont fondé l’«Académie des femmes sans sexe»? Une
-certaine mistress Godwin ayant prétendu que la femme est appelée à
-partager avec l’homme toutes les fonctions sociales, mais qu’elle
-en est empêchée aussi bien par sa faiblesse musculaire que par le
-développement de ses seins et de ses hanches ...
-
-—Ce n’est cependant fichtre pas cela qui les gêne d’ordinaire! murmura
-Magimier.
-
-—Eh bien, les adeptes de mistress Godwin, qui sont nombreuses et
-abondent surtout à Boston, s’appliquent à se faire maigrir et à
-acquérir du nerf ... Des folles encore, vas-tu dire! Mais il y en a,
-comme cela ou autrement, des quantités, de ces toquées, là-bas! Et
-celles qui se battent en duel? Et celles qui ont fondé le club des non
-mariées, _The Anti-chair-warming Society_ ...
-
-—Tu parles anglais?
-
-—Je ne te dirai pas que j’ai inventé la méthode Robertson, mais ...
-
-—N’as-tu pas d’ailleurs fréquenté une école normale? N’avais-tu pas
-fait autrefois encadrer tes brevets?
-
-—Quelle mémoire! Tu es étonnant, ma parole! Mais oui, je les ai encore
-là, sous verre, dans ce tiroir; mais je ne les exhibe plus: pas besoin
-de se faire moquer de soi, ou de perdre des clients ... Eh bien, ce
-club des filles à marier fonctionne dans le Connecticut; les jeunes
-misses, pour en faire partie, doivent prendre l’engagement formel
-de refuser toute visite d’un célibataire qui, après la troisième
-entrevue, n’aura pas sollicité l’honneur de demander leur main:
-mariage ou boycottage. Trois entrevues, pas davantage! Sais-tu ce que
-les garçons du pays ont fait et comment ils ont répondu à cette mise
-en demeure? Ils ont contre-boycotté les boycotteuses, ils sont allés
-chercher femmes ailleurs, voilà tout.
-
-—C’était tout naturel.
-
-—Et celles qui se mettent en loterie? Oui, à un dollar le billet! J’en
-ai vu comme cela plusieurs ...
-
-—De façon à se constituer une dot?
-
-—Évidemment! Toujours pratiques, toujours le dieu dollar! Mais quels
-mariages! Ça n’existe même plus, le mariage, là-bas, autant dire; ce
-n’est plus qu’une plaisanterie, dont ces demoiselles sont les premières
-à s’amuser. C’est à qui d’entre elles, par exemple, fera célébrer son
-union à la plus grande altitude possible, et alors la cérémonie a lieu
-en ballon ou au sommet d’une montagne. D’autres, au contraire, luttent
-pour la profondeur, et descendent dans des souterrains ...
-
-—Insensé!
-
-—C’est ce que je te dis: c’est fou! Des toquées, des détraquées,
-toutes, ou peu s’en faut, et des détraquées égoïstes, féroces. Nous en
-avons des échantillons par celles qui viennent en Europe faire leurs
-farces.
-
-—Effectivement!
-
-—Si je te disais que j’ai vu à Derby, dans ce même État de
-Connecticut, une grand’mère de cinquante-neuf ans épouser son
-petit-fils, son propre petit-fils, âgé de vingt ans? Pourquoi ce
-mariage? Uniquement pour que la fortune des deux conjoints ne sortît
-pas de la famille. C’est une autre façon de la comprendre, la famille,
-encore une fois, une autre morale ... Un petit fils qui épouse sa
-grand’mère, ça ne les choque pas; la loi ni la décence n’ont à
-intervenir. Du reste, était-ce bien sa grand’maman? Il ne s’en doutait
-peut-être pas. On ne s’y reconnaît plus, puisqu’on divorce là-bas comme
-on veut et autant qu’on veut, pour un oui ou un non, illico, séance
-tenante; et je ne sais pourquoi ces dames et messieurs s’obstinent
-à garder encore un semblant de cérémonial nuptial. Ils ne tarderont
-pas, j’aime à le croire, à s’en défaire, avec les hôpitaux, les
-malades et le reste. Beaucoup de particuliers même ne prennent plus
-la peine de demander le divorce et se remarient aussi souvent que le
-cœur leur en dit: tel gentleman possède ainsi, toutes bien vivantes,
-une demi-douzaine d’épouses, qu’il pourrait qualifier de légitimes;
-réciproquement, quantité de gentlewomen ont tout un stock d’époux ...
-Autant, mon Dieu, faire le métier que je fais: on ne profane aucun
-culte au moins! Il est vrai que leurs cultes, à eux,—ils en ont je
-ne sais combien!—s’accommodent de toutes les bizarreries, de toutes
-les dérisions et les extravagances. As-tu jamais vu un homme, en même
-temps qu’il fait enterrer sa femme, faire célébrer son mariage avec une
-autre? J’ai vu cela à Huntington, dans l’État de Virginie. Le service
-funèbre s’achevait à peine, que le veuf alla offrir son bras à une
-cousine de la défunte, puis, s’approchant du pasteur, lui dit: «Pendant
-que vous y êtes, vous seriez bien aimable de nous marier? Ça nous
-épargnerait la peine de revenir ...»
-
-—Ça nous ferait gagner du temps.
-
-—C’est cela! _Time is money_, toujours!
-
-—Et le pasteur?
-
-—Il a procédé très bénévolement à l’office nuptial; puis le mari
-s’en est allé conduire au cimetière le corps de sa première femme, en
-compagnie de la seconde qu’il venait d’épouser.
-
-—Impayable!
-
-—Avoue que ces citoyens-là n’ont pas la caboche faite comme nous!
-Jamais un Français, un Européen, n’aurait l’idée macabre de faire
-coïncider son remariage avec les obsèques de sa défunte moitié: il
-attendrait un peu. En supposant qu’il se montrât aussi impatient,
-ce serait le prêtre qui s’opposerait à une pareille comédie, les
-assistants qui protesteraient ... Là-bas, cela semble tout naturel: on
-est accoutumé à toutes les excentricités et extravagances imaginables.
-Avant tout il faut éviter de se déranger, n’est-ce pas? Les affaires
-sont là qui s’imposent, vous talonnent! _Business! Business!_ C’est
-le mot d’ordre. _Make money_, faites de l’argent: voilà leur devise.
-Elle justifie tout. Des sauvages, vois-tu, ces faiseurs d’argent,
-tous ces trappeurs, ces cow-boys, ces flibustiers! Des cannibales qui
-s’éclairent à l’électricité ...
-
-—Et se crient: «Allô! Allô!»
-
-—C’est cela même! Je t’avais déjà dit ça? Tu possèdes une mémoire!
-
-—Comparable seulement à la dent que tu as contre l’oncle Sam.
-
-—Une rude dent, c’est vrai! Vous, les hommes, avec du quibus dans vos
-poches, vous vous en fichez! Vous allez partout. Mais une femme sans
-le sou, obligée de turbiner ... Ah! là là! Quel pays! Je t’ai ennuyé
-avec toutes mes histoires, ajouta Clara en voyant Magimier prendre son
-chapeau et se diriger vers la porte; excuse-moi, mon gros; mais, quand
-on me met sur ce chapitre ...
-
-—Tu ne m’as nullement ennuyé, répliqua Magimier, au contraire!
-
-—C’est par politesse que tu me dis cela, par galanterie ... Eh bien,
-c’est ce que ne ferait jamais un Yankee! Jamais de formes, avec eux;
-jamais de gracieuseté, de courtoisie, de galanterie! Tout ce qui est
-urbanité et sociabilité, lettres closes pour eux! A quoi bon? C’est
-perdre son temps ... Mais voilà que je recommence! Au revoir, mon
-chéri! A bientôt? Ne sois pas si longtemps!»
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Avant de rentrer chez elle, où Veyssières devait venir la voir ce
-jour-là, Katia Mordasz pénétra dans la boutique de son voisin, le petit
-horloger Jean-Louis, pour recourir à ses bons offices et lui demander
-de régler sa montre.
-
-«Voulez-vous me la laisser quatre ou cinq jours, mademoiselle? dit-il.
-Je vous en prêterai une autre en attendant.»
-
-Katia accepta l’offre, et, comme elle allait se retirer:
-
-«Croyez-vous, hein? reprit le bonhomme en se plantant les deux poings
-sur les hanches. Croyez-vous?...
-
-—Quoi donc, monsieur Jean-Louis?
-
-—Ils en ont du toupet, hein! Ils trouvent qu’ils ne sont pas assez!!!
-
-—Ah! vous voulez parler de l’augmentation du nombre des députés, de
-cette proposition?...
-
-—Ils sont tout près de six cents! Ils ne s’entendent d’aucune façon,
-ni au propre ni au figuré. Quand l’un pérore à l’extrémité gauche, ses
-paroles n’arrivent pas jusqu’à l’extrémité droite, tant la salle est
-vaste, nécessairement! Et ils trouvent que ce n’est pas encore assez,
-qu’ils sont trop peu! Oh! là là là là là! Si ce n’est pas se ficher
-du peuple! Et savez-vous pourquoi cette augmentation, mademoiselle
-Mordasz? Je vais vous le dire! C’est qu’il y a un tas de paresseux,
-un tas de fainéants, de flandrins et de propres à rien, dont on ne
-sait que faire, un tas de braillards et de piliers de café qu’il faut
-caser ... et on les case dans la politique, on nous les flanque sur le
-dos! C’est la princesse qui paye tout cela. Croyez-vous? 675 députés,
-d’après le nouveau projet! 675! Ah! misère! Quand le quart, 150 ou 200
-suffiraient si largement à la besogne!
-
-—Et vous ignorez encore le plus joli, monsieur Jean-Louis. Vous ne
-vous doutez pas de la nouvelle!
-
-—Quoi donc?
-
-—C’est que, d’après une motion faite à la Chambre dans la séance
-d’aujourd’hui, de cette après-midi même, vos bons amis les députés
-estiment non seulement qu’ils ne sont pas assez nombreux, mais encore
-et surtout qu’ils ne sont pas assez payés, et ils réclament un salaire
-supérieur.
-
-—Non, pas possible?
-
-—Je vous demande pardon.
-
-—Pas possible, mademoiselle Mordasz! Vous plaisantez!
-
-—Je ne plaisante nullement.
-
-—Vous vous moquez de moi!
-
-—Du tout, monsieur Jean-Louis: je ne me permettrais pas ... Vous savez
-lire? reprit Katia en tirant un journal de sa poche et le dépliant.
-Voyez vous-même le compte rendu de la séance. Tenez, incrédule!
-
-—Pas assez payés! En effet, ils ont raison: ils sont vraiment
-impayables, ces messieurs! Pour la besogne qu’ils font ... Ah! Seigneur
-mon Dieu! soupira le petit horloger.
-
-—Eh bien, êtes-vous convaincu?
-
-—Quinze mille francs chacun, au lieu de neuf mille, soit six mille
-francs d’augmentation par siège ... C’est pour rien! Faut-il que
-la France ait une santé tout de même! Faut-il quelle ait les reins
-solides, hein, mademoiselle Mordasz? Quel pays de ressources! Quel
-admirable ... Dire qu’elle peut fournir à tout cela! Même ils sont
-modestes, nos représentants! Pourquoi s’allouer seulement six mille
-balles de plus, soit quinze mille par an? Ils pouvaient tout aussi bien
-s’en adjuger vingt mille, trente mille ... Il faut leur savoir gré
-de leur modération. Mais oui! Car ils sont impayables, je vous dis,
-impayables! Ça n’a pas de prix, ces services-là; c’est au-dessus de ...
-Seulement, comme s’écriait Arlequin en tombant du haut de la colonne
-Vendôme: «Ça va bien, pourvu que ça dure!» Le malheur, c’est que ça ne
-dure pas, mademoiselle Mordasz, c’est que ça ne peut pas durer! C’est
-qu’au pied de la colonne, il y a le pavé, où l’on vient se briser
-le crâne; c’est qu’au bout du fossé, il y a la culbute; c’est que
-la France s’appauvrit et s’amoindrit d’année en année; sa population
-décroît de plus en plus, sa richesse de même, son prestige et son
-influence kif-kif: il n’y a que ses dépenses qui augmentent. Ah! de ce
-côté-là!... Voilà, permettez-moi de vous le dire, mademoiselle Mordasz,
-voilà la situation que vous devriez exposer, le péril que vous devriez
-signaler dans vos articles du _Libéral_, péril qui prime tout ...
-
-—Permettez, monsieur Jean-Louis, je ne suis pas Française, et il est
-plus convenable que je ne m’occupe pas, dans mes articles, de votre
-politique intérieure. Je suis tenue à une grande réserve, à cause de ma
-qualité d’étrangère.
-
-—C’est vrai, vous m’avez déjà expliqué cela. Je lis souvent vos
-articles du _Libéral_, ceux de _la Révolte_ aussi ...
-
-—Ah! ah! Vous vous émancipez, monsieur Jean-Louis.
-
-—Faut bien s’instruire ... Et tenez, il y a encore autre chose,
-mademoiselle, une autre question des plus graves, et dont il vous
-serait loisible de parler.
-
-—Laquelle donc?
-
-—Une calamité! un vrai désastre! Hier encore, pas plus tard qu’hier,
-mademoiselle, je passais dans la rue de la Gaieté, derrière la gare
-Montparnasse ...
-
-—Je connais.
-
-—Eh bien, j’ai compté! sur vingt-cinq maisons qui se suivent, il y a
-trente-sept marchands de vin! C’est-à-dire qu’il y en a quasi deux à
-chaque porte, l’un à droite, l’autre à gauche. Vous ne trouvez pas
-cela scandaleux, abominable? Vous ne voyez pas là un immense danger,
-une calamité publique? Ah! mademoiselle, si j’étais que de vous!
-
-—Mais je ne peux pas faire fermer ces établissements!
-
-—Vous pourriez démontrer les terribles conséquences qu’ils présentent
-pour la santé et la moralité publiques, pour le sort de notre race,
-mademoiselle! Et quelles dépenses! Tous ces ivrognes, ces alcooliques,
-qui viennent échouer dans les hôpitaux, à Saint-Anne ou ailleurs, qui
-prend soin d’eux, qui subvient à tous leurs frais de médication et
-d’entretien? C’est nous, nous tous, malheureux contribuables! C’est
-toujours sur nous qu’on tombe!»
-
-En ce moment, Séverin Veyssières vint à passer. Il aperçut Katia chez
-l’horloger, tout contre la porte, et entra.
-
-«Précisément, monsieur, poursuivit le père Jean-Louis, je causais avec
-mademoiselle d’une question dont je vous ai touché deux mots l’autre
-jour ...
-
-—L’alcoolisme? interrompit Veyssières.
-
-—Juste! Ah! vous vous souvenez?
-
-—Comment donc! Et vous avez trouvé la solution du problème?
-
-—Du ... de quel problème? demanda M. Jean-Louis en ouvrant tout grands
-les yeux.
-
-—Pourquoi les races qui absorbent le plus d’alcool sont-elles les plus
-fortes, les seules puissantes et prépondérantes, tandis que les races
-sobres et buveuses d’eau, comme ces infortunés Ottomans ou ces fiers
-hidalgos, sont-elles sans vigueur, sans relief ni influence, des races
-qui s’éteignent?
-
-—Je n’en sais rien, monsieur; je n’ai pas suffisamment étudié. Tout
-ce que je puis vous dire, c’est que c’est une plaie que l’ivrognerie,
-un fléau que tout bon gouvernement devrait s’appliquer à détruire.
-Mais je t’en fiche! Ça leur est bien égal. Pourvu qu’ils soient à la
-Chambre, qu’ils palpent leurs neuf mille ... pardon! leurs quinze mille
-francs, ainsi que mademoiselle vient de me l’apprendre! C’est que tout
-cela se tient: c’est compères et compagnons! Ce sont les marchands de
-vin qui font les députés, et ce sont les députés qui soutiennent et
-encouragent les marchands de vin. N’empêche, monsieur, que c’est une
-bien triste chose! Demandez à Mlle Mordasz! Nous avions dans la maison
-une malheureuse jeune femme de vingt ans, une blanchisseuse, qui s’est
-mise à boire, la Desroche, comme on l’appelait. Elle vivait avec un
-ouvrier zingueur, qui se livrait, lui aussi, à la boisson.
-
-—Ils allaient bien ensemble, observa Veyssières.
-
-—Eh bien, non, monsieur. La preuve, c’est qu’il l’a quittée. Ça le
-dégoûtait, comme il disait, d’avoir une femme pocharde.
-
-—Et lui? fit Veyssières.
-
-—Ce qui le dégoûtait bien davantage, ajoutez-le donc, monsieur
-Jean-Louis, c’était d’avoir une femme enceinte, déclara Katia. Voilà le
-vrai motif de la séparation.
-
-—C’est possible, en effet, acquiesça l’horloger.
-
-—C’est sûr et certain. L’ivrognerie n’a été que le prétexte. La vérité
-est qu’il a eu peur d’une nouvelle charge, peur d’avoir une bouche de
-plus à nourrir, et, bravement, il a décampé.
-
-—C’est un misérable! dit Veyssières.
-
-—Un gredin, une canaille, un criminel, tout ce que vous voudrez,
-poursuivit Katia. Mais ces épithètes ne pallient pas le mal et ne
-servent à rien.
-
-—Ce qu’il aurait fallu, reprit le père Jean-Louis, c’est mettre
-l’embargo sur l’argent qu’il gagne, de façon à venir en aide à la
-future maman et au bébé.
-
-—Au bébé qu’il a contribué à fabriquer, remarqua Veyssières, et dont
-il est responsable, de compte à demi avec la mère.
-
-—Eh oui!
-
-—Malheureusement, dit Katia, il a eu bien soin en partant de ne pas
-laisser son adresse, et ... cours après! Allez faire opposition sur les
-appointements de quelqu’un dont vous ignorez la résidence et le sort,
-qui s’est enfui au Canada ou dans l’Indo-Chine, ou n’est peut-être même
-plus de ce monde! Oui, cours après, avec ton enfant dans le ventre ou
-sur les bras! Ce qui vous prouve bien, Séverin, que la recherche de la
-paternité n’est qu’un leurre ...
-
-—Cependant vos bonnes amies Elvire Potarlot, Angélique Bombardier,
-René d’Escars, Nina Magloire et tant d’autres la réclament à cor et à
-cri.
-
-—Elvire Potarlot l’a depuis peu rayée de son programme.
-
-—C’est vrai, répliqua Veyssières. Pauvre Elvire! Et plus infortuné
-programme! Elle passe son temps à le transformer, à le rogner ou
-l’allonger, le ...
-
-—Elle a reconnu toute l’insuffisance de la mesure, toute l’inutilité
-de cet expédient.
-
-—Tant que nous ne serons pas revenus à l’androgyne de Platon, ou que
-la «côte d’Adam» n’aura pas repris sa place, tant que les hommes ne
-pourront pas devenir enceintes comme les femmes, tant qu’il y aura
-deux sexes, en d’autres termes, il n’y aura rien de fait: toujours
-l’inégalité subsistera, l’injustice régnera: voilà la thèse que
-soutient obstinément et plus que jamais cette chère Elvire, dit
-Veyssières.
-
-—Un seul sexe? se récria le père Jean-Louis en écarquillant les yeux.
-Les hommes devenant enceintes comme les femmes? Ah! je serais, ma foi,
-curieux de voir ça! Mais c’est une timbrée, cette demoiselle Potarlot!
-
-—Eh! Eh! Elle n’est pas la seule à demander cela, pour établir entre
-ces dames et nous la parfaite égalité ou l’équivalence absolue, insinua
-Veyssières.
-
-—En attendant, et en dépit de ses désirs et divagations, ce sont les
-femmes qui, seules jusqu’ici, sont chargées de concevoir, reprit le
-père Jean-Louis. Eh bien, monsieur, c’est pitoyable de leur permettre
-de se boissonner comme des hommes! Voilà mon sentiment. Qu’il y ait
-inégalité, injustice, tout ce qu’il vous plaira, soit! mais je trouve
-abominable qu’on tolère pareil scandale, pareil crime: des femmes, des
-femmes près d’accoucher, grosses à pleine ceinture, qui s’absinthent
-et se pochardent, des mères ayant leur enfant au sein, se traînant
-de comptoir en comptoir, tombant et roulant au ruisseau ... Honteux,
-monsieur! Abominable! Abominable! Si nous avions un gouvernement
-sérieux, un gouvernement ayant pour deux liards de jugeotte, de gingin
-et de poigne, il veillerait à cela et ne tolérerait pas plus la liberté
-de la soûlographie que celle de l’assassinat. Non, monsieur, il ne
-tolérerait pas ... Cette blanchisseuse, la Desroche, dont nous parlions
-il y a une seconde, elle est morte, morte en état d’ivresse, et cette
-ivresse avait occasionné une fausse couche ... Son amant, qui s’est
-tiré les flûtes et a disparu, est peut-être mort aussi à l’heure qu’il
-est; mais du moins il est mort seul, lui; tandis qu’elle a entraîné
-une mort avec la sienne, celle de l’enfant qu’elle portait. Voilà la
-différence, et pour moi cela tranche tout.
-
-—Vous n’êtes pas partisan de l’égalité ni de l’équivalence des sexes,
-je vois cela, monsieur Jean-Louis, dit Veyssières.
-
-—Ce n’est pas moi, monsieur, qui n’en suis pas partisan, c’est la
-nature,—la nature et le bon sens. Tenez, monsieur, nous avons d’autres
-ivrognesses dans la maison ... Ça foisonne partout maintenant, cette
-engeance-là! Faut bien que ça imite les hommes, pas vrai? puisqu’on
-est égaux!—Il y a une femme Birot ... celle que vous avez vue un jour
-soûle avec la Desroche ...
-
-—Je me rappelle.
-
-—Eh bien, monsieur, la semaine dernière, elle a égaré son gosse,
-un pauvre mioche de trois ans; elle l’a perdu du côté de Montrouge,
-où elle était allée gobelotter avec Mme Margotin, sa voisine ...
-Impossible ensuite de se remémorer ce qu’elle en avait fait, du petit,
-où elle avait bien pu le laisser ... Ce n’est qu’hier qu’on le lui a
-ramené. Elle ne s’en inquiétait pas autrement d’ailleurs. Vous avez dû
-entendre parler de cette affaire, mademoiselle?
-
-—Oui, répondit Katia. Je trouve comme vous tout cela déplorable,
-monsieur Jean-Louis; mais je songe aussi à tout ce que les privations
-et la misère font endurer à ces femmes, et je comprends qu’elles
-aillent chercher dans l’ivresse un peu de répit et d’oubli ...
-
-—Mais leurs enfants, mademoiselle? Vous n’ignorez pas ce que devient
-la fille de Mme Birot, Octavie, cette traînée? Elle a débauché le
-petit Margotin. Pendant que les deux mères vont de conserve s’imbiber
-comme des éponges, les deux gosses, le gamin et la gamine, s’exercent
-à un autre jeu ... Elle est vicieuse comme trente-six diables, cette
-moucheronne! Ainsi elle donnait des sous au petit Margotin, au petit
-Jujules ... Vous le connaissez, mademoiselle? On a voulu savoir d’où
-venait cet argent, à qui elle l’avait volé. Ça intriguait les deux
-femmes, naturellement. «Il ne me manque rien! déclarait la mère Birot.
-Pour sûr, ce n’est pas chez nous qu’elle barbote. Je n’ai pas assez de
-pépètes pour les laisser traîner comme ça!» Et savez-vous ce qu’on a
-découvert? On a découvert que mamzelle Tavie, qui n’a pas encore ses
-treize ans, allait se balader les après-midi du côté des fortifications
-et qu’elle aguichait les hommes, les vieux de préférence. Elle a déjà
-fait condamner un ancien locataire de la maison, un employé de l’hôtel
-de ville, qui était cependant très bien ...
-
-—S’il avait été si bien que cela, interrompit Katia, ou plutôt s’il
-avait été un peu mieux, il n’aurait pas répondu aux avances de cette
-polissonne; il lui aurait vigoureusement tiré les oreilles ...
-
-—Eh oui, mademoiselle! C’est évident! Nous sommes d’accord, repartit
-le père Jean-Louis. S’il avait été un ange ou un castrat ... Le
-malheur, c’est qu’on n’est pas de bois, n’est-ce pas donc, monsieur?»
-
-Veyssières en souriant opina du bonnet.
-
-«Je comprends très bien qu’on tienne à faire respecter l’enfance, et,
-plus que personne, j’ai souci de ce respect; mais, nom d’un pétard!
-quand l’enfance est plus corrompue que la vieillesse, quand c’est elle
-qui vient provoquer, qui se montre effrontée, dépravée et cynique
-... Si vous saviez, mademoiselle, ce qui se passe dans quantité de
-ces ménages, où père, mère, filles et garçons vivent entassés dans
-la même chambre; où, pour régaler les mioches et leur donner du cœur
-au ventre, on ne trouve rien de mieux que de leur verser de pleines
-rasades d’eau-de-vie, et leur apprendre à lamper ça d’un trait et
-sans grimaces, hope donc! ce qui résulte de ces soûleries, de ces
-abrutissements et de ces promiscuités ... ah! c’est du propre, allez!
-Faut entendre ma nièce, l’institutrice des écoles communales! Elle
-voit toutes ces horreurs-là de près, et elle le connaît, ce joli petit
-monde, elle le connaît bien. On ne se douterait jamais, me dit-elle
-souvent, combien il y a de ces fillettes à qui leurs papas ou leurs
-frères ont ... ont ... manqué de respect! Et avez-vous observé une
-chose, mademoiselle? Faites-y bien attention, à ce que je vais vous
-dire! C’est que, quand on vient à découvrir qu’une de ces jeunes
-drôlesses a été ce qu’on nomme victime de la lubricité d’un vieillard,
-et que ce vieillard continue à ... comme on dit encore, à abuser
-d’elle, ce n’est jamais elle qui appelle à l’aide ni crie au secours,
-jamais elle qui se plaint! Remarquez bien cela, mademoiselle Mordasz,
-lorsque vous lirez dans les journaux une affaire de ce genre.
-
-—Vous avez de ces malheureuses petites une bien mauvaise opinion,
-monsieur Jean-Louis.
-
-—Oh! oui, mademoiselle! Et ma nièce l’institutrice, qui les connaît
-mieux que moi, en a encore une bien plus mauvaise. Elles sont très
-mal, voilà la vérité, et leurs frères leur ressemblent, s’ils ne sont
-pas pires. Et d’où vient cela? C’est que les parents, eux aussi, eux
-surtout, sont très mal; c’est que la famille,—ce qu’on a toujours
-proclamé la base de la société,—est atteinte dans son essence, et se
-disloque, s’effondre et tend de plus en plus à disparaître.
-
-—Nous lui ferons d’autres bases, à votre société, murmura Katia.
-
-—Vous dites, mademoiselle?
-
-—Je dis que vous avez raison, que la famille se meurt ...
-
-—N’est-ce pas? Plus de foyer, plus d’intérieur, d’intimité. Obligées
-de travailler au dehors, ainsi que leurs maris, les femmes, les
-femmes d’ouvriers et d’employés, ne veulent plus faire de cuisine
-maintenant: on vit de plus en plus au restaurant, chez les marchands
-de vin,—des marchands de vin qui vendent bien moins du vin que des
-alcools, cognac, rhum, marc, absinthe et autres poisons. Hommes et
-femmes se sont donc mis à s’empoisonner ensemble et à qui mieux mieux;
-les enfants venus,—venus tant bien que mal!—ont été initiés à ces
-habitudes: c’est devant le comptoir du mastroquet que la famille
-nouveau système tient ses assises, c’est ce comptoir qui est devenu le
-foyer nouveau modèle. Parfaitement! C’est comme ça! Mais les querelles
-et les batailles éclatent souvent chez ces conjoints si échauffés et
-alcoolisés: lassée de recevoir chaque soir, en rentrant au chenil, de
-trop copieuses gourmades, madame finit par décamper,—ou bien c’est
-monsieur qui la plante là. C’est ce qui a eu lieu pour cette locataire
-du cinquième, Mme Margotin: son mari l’a quittée, et elle ne sait ce
-qu’il est devenu.
-
-—Et il a eu bien soin de lui laisser son petit garçon pour compte,
-ajouta Katia.
-
-—Ses deux petits garçons, mademoiselle, rectifia M. Jean-Louis; car,
-outre le précoce favori de la précoce Tavie Birot, elle a un galopin de
-huit ou dix ans ...
-
-—Et le père de Tavie, le mari de Mme Birot? demanda Veyssières.
-
-—Inconnu au bataillon, répondit l’horloger. Je crois qu’il est mort;
-mais Mme Birot le remplace souvent ... Comment voulez-vous, monsieur,
-que des enfants élevés dans de pareils milieux possèdent la moindre
-notion d’honnêteté, de tempérance et de bienséance? Eh bien, une
-supposition, monsieur! Trouvez moyen d’empêcher ces femmes-là, ces
-mères de famille, de s’alcooliser de la sorte; sachez les contraindre
-à se ménager davantage, et surtout, et surtout! à avoir pitié de leur
-infortunée progéniture: quel service cela leur rendrait, et quel
-service à la France, qui se dépeuple, qui se dépeuple de plus en plus,
-qui se meurt, comme le disait l’autre jour un député allemand. «La
-France? Pas la peine de s’en occuper! ajoutait-il. Elle se détruit
-elle-même, en détruisant chez elle la femme et la famille.»
-
-—Pardon, monsieur Jean-Louis, interrompit Veyssières; mais c’est ce
-moyen qu’il faudrait découvrir précisément, ce moyen d’empêcher de
-boire les gens qui ont soif. Vous n’êtes pas non plus pour la liberté,
-monsieur Jean-Louis, je vois cela.
-
-—Oh! mais pas du tout, monsieur! Je ne suis nullement d’avis qu’on
-laisse faire à la foule,—ce composé de bêtes féroces et d’enfants ...
-
-—Comme vous y allez! Avec quelle irrévérence ...
-
-— ... tout ce qui lui passe par la cervelle; qu’on lui délivre, chez
-le pharmacien ou ailleurs, tout ce qu’elle demande: de la strychnine
-ou du chloroforme, du vitriol ou de l’alcool. Malheureusement, chez
-nous, on ne peut pas toucher à tout ce qui est débitant de boissons:
-mannezingues, mastros et bistros, c’est sacré! C’est chez ces augustes
-pontifes, dans leurs antres, que le suffrage universel plonge ses
-racines et vient puiser ses forces ... Sans compter qu’ils rapportent
-des millions et des millions au budget! Vous direz, mademoiselle
-Mordasz, que j’en reviens tout le temps à mes deux dadas ...
-
-—Je ne dis rien, monsieur Jean-Louis: je vous écoute.
-
-— ... Mais, voyez-vous, tant qu’on n’aura pas endigué le flot des
-marchands de vin, et mis un frein—calembour à part—aux débordements
-de nos députés, nous serons toujours dans la même panade, toujours dans
-la même mélasse.»
-
- * * * * *
-
-Après avoir pris congé du loquace bonhomme, Katia et Veyssières
-pénétrèrent dans la maison.
-
-Il se faisait tard, et Katia proposa à son compagnon de dîner avec
-elle. Comme il refusait, elle le plaisanta sur les motifs de ce refus.
-
-«Vous vous méfiez de ma cuisine, je comprends cela ...
-
-—Mais nullement!
-
-—Convenez-en donc tout de suite! A quoi bon ces détours et ces
-formalités entre nous? Est-ce que je me gêne avec vous, moi? Vous
-n’augurez rien de bon de mes talents culinaires, et vous avez joliment
-raison! Aussi est-ce à un pâtissier de la rue de Sèvres que j’ai
-recours, un pâtissier qui ne cuisine pas trop mal, paraît-il ... Nous
-avons à travailler longtemps ce soir: j’ai dû remanier presque en
-entier la traduction de cette légende lithuanienne de votre dernier
-chapitre; nous reverrons cela ensemble ...
-
-—Je suis confus, chère amie, de tout le mal que je vous donne.
-
-—Vous n’êtes pas confus du tout, repartit en riant Katia, qui avait la
-haine des clichés conventionnels, de toutes les hyperboles de politesse
-et de cérémonie, tous les mensonges, sociaux et autres. Il n’y a pas
-de quoi être confus,—pas même de quoi me remercier, car c’est pour
-moi un réel plaisir, une très profonde et très vive jouissance que de
-relire tous ces vieux textes slaves, et voir revivre ces anciens temps.
-Sans vous, je n’en aurais pas l’occasion, plongée que je suis dans un
-courant d’études tout différent.»
-
-Le dîner eut lieu à proximité du balcon sur lequel ouvrait la chambre
-de Katia, et d’où l’on embrassait un si large et si verdoyant espace.
-La gourmandise était loin d’être, en effet, le péché mignon de la
-jeune révolutionnaire; elle n’éprouvait aucun attrait pour ce qu’on
-nomme les délices de la table, ne les comprenait pas et les tenait
-même en absolu mépris. C’est plus haut que montaient ses aspirations
-et qu’elle allait puiser ses voluptés. Elle mangeait à peine, et sans
-se soucier aucunement de l’espèce ni de la qualité de la pitance. Sa
-seule passion matérielle, c’était le thé; elle en consommait plusieurs
-tasses à chaque repas, et souvent même n’absorbait pas autre chose avec
-sa tranche de pain. Ici elle possédait une réelle compétence et avait
-ses préférences: c’étaient telles et telles sortes de thés qu’il lui
-fallait, mélangées dans telles et telles proportions.
-
-Veyssières, lui, comme tous ses amis les Salomoniens, était un gourmet,
-un raffiné; il lui fallait ses aises, bonne table, bon gîte et le
-reste. S’il fit honneur au dîner commandé par Katia, ce fut moins
-l’excellence des mets qui le stimula, que le plaisir du tête-à-tête,
-l’ardente curiosité qu’il éprouvait toujours à observer et écouter la
-vierge nihiliste, cette peu banale camarade, et son vif désir de se
-maintenir près d’elle en bon prédicament.
-
-Cette camaraderie ne l’empêchait pas de se complaire plus que de raison
-à admirer les blanches et fines mains de Katia, et, quand il pouvait
-en saisir une au passage, il ne manquait guère de la retenir entre les
-siennes, voire de la porter à ses lèvres.
-
-«Que vous êtes donc futile! Vous ne vous corrigerez donc jamais, vous
-ne deviendrez donc jamais sérieux? disait Katia en se dégageant.
-
-—Non. Je ne suis pas exclusif comme vous, moi. Je ne hais pas la
-chair, la belle chair; j’apprécie tout ce qui est gracieux, élégant,
-artistique. Je suis un épicurien, moi, un jouisseur, je ne m’en cache
-point,» répliquait-il.
-
-Ce soir-là, tout en mangeant, ils s’entretinrent des voisins et
-voisines dont on apercevait les fenêtres, à droite et à gauche du
-balcon: de «la Petite Sans Cœur» d’abord, puis des «Mort aux Gosses,»,
-ensuite des «Préhistoriques», de «Philémon et Baucis» et des «Gigogne».
-
-La veille même, un événement avait eu lieu dans le quartier: la mère
-de la Petite Sans Cœur,—cette femme qui n’avait d’autres ressources
-que l’inconduite et disparaissait de chez elle des deux et trois
-jours de suite en laissant sa petite fille, âgée de huit à neuf ans,
-enfermée sous clef entre quatre murs,—avait été mandée au commissariat
-de police. Des lettres anonymes l’avaient dénoncée comme s’enivrant,
-maltraitant son enfant, lui emprisonnant les bras dans une sorte de
-camisole de force et l’attachant au pied de son lit, la privant de
-nourriture, au point que cette pauvre petite martyre se mourait de faim.
-
-«Des mensonges, tout cela! D’ignobles calomnies! avait aussitôt
-protesté cette mégère avec une véhémente indignation.
-
-—Cependant ...
-
-—C’est par vengeance! Ce sont des gens qui m’en veulent! Et je sais
-bien qui, monsieur le commissaire! Je devine bien d’où cela émane! On
-n’est jamais sali que par la boue! Des femmes qui en font dix fois pis
-que moi! Et ça ose se plaindre, ça ose attaquer ...
-
-—Enfin, madame, on vous a vue lier votre fille au pied de votre lit,
-et la battre tant que vous pouviez, avec une canne de jonc, la rouer
-de coups ...
-
-—C’est faux, monsieur, archifaux!
-
-—On entendait ses cris dans toute la maison. La concierge que j’ai
-interrogée ...
-
-—La concierge! Ah! si vous écoutez les potins de concierge! Elle
-ferait mieux de surveiller sa loge! Eh bien, je m’en vais vous dire,
-moi! Elle donne à boire en cachette, la concierge; elle tient un débit
-de boissons sans acquitter de droits!
-
-—Nous verrons cela tout à l’heure, madame; c’est une autre histoire.
-Parlons de vous pour l’instant. On vous accuse de trop aimer les
-liquides ...
-
-—Oh!
-
-— ... et de maltraiter votre fille lorsque vous êtes en état d’ivresse.
-
-—Jamais, monsieur! Jamais!
-
-—On entend cette enfant crier; les locataires se plaignent.
-
-—Elle crie pour rien.
-
-—Une fillette de neuf ans ne crie pas pour rien, madame.
-
-—J’ai pu une fois ou deux la corriger ... C’est bien mon droit!
-D’autant plus que c’est une enfant vicieuse, qui a de mauvaises
-habitudes ...
-
-—Celle-là, je l’attendais! exclama le commissaire en riant. Ça ne rate
-jamais! Toutes les mères que je vois ont toujours des filles vicieuses,
-ayant de mauvaises habitudes! C’est curieux, mais c’est comme cela!
-Toutes! Toutes!
-
-—Enfin, monsieur le commissaire, je vous affirme ... Je sais ce qui en
-est!
-
-—Et c’est aussi pour ce motif sans doute, pour calmer ses sens et
-modérer ses ardeurs solitaires, que vous ne lui donnez pas à manger?
-
-—Ceux qui vous ont dit cela ont menti!
-
-—Mais, madame, il y a des nuits où vous ne rentrez pas chez vous!
-
-—Cela me regarde!
-
-—A condition que vous ne laisserez pas chez vous une enfant sans pain,
-sans nourriture ... Et puis, répondez-moi sur un autre ton, je vous
-prie, repartit le commissaire; parlez-moi poliment et convenablement;
-sinon, je vous fais coffrer, vous entendez?
-
-—Me faire coffrer, pourquoi? Je n’ai rien commis de mal, rien à me
-reprocher ... Comment voulez-vous, monsieur, que je ne m’emporte
-pas, que je ne vous réplique pas quelques mots de travers, lorsque
-vous m’accusez de pareilles choses? Quelle est donc la mère qui
-vous écouterait de sang-froid? C’est à bondir au plafond! Si vous
-connaissiez le cœur des mères ... Ah monsieur!
-
-—Vous conveniez tout à l’heure vous-même que vous ne rentriez pas
-chaque soir chez vous. Les rapports que j’ai reçus à votre sujet
-mentionnent également l’irrégularité de votre conduite ...
-
-—Mais, monsieur ...
-
-—Ces découchers fréquents ...
-
-—Si j’étais caissière dans un café ou un restaurant de nuit, ma fille
-serait cependant bien obligée de rester seule?
-
-—Ce n’est pas le cas, je crois, madame, et si vous hantez les
-restaurants et autres établissements nocturnes, ce n’est pas pour y
-tenir la caisse ni les écritures.
-
-—Non, monsieur, en effet.
-
-—C’est pour y chercher aventure.
-
-—Pour y chercher de l’argent et y gagner ma vie. Je préférerais
-certainement demeurer au coin de mon feu ou me coucher de bonne heure,
-vivre bourgeoisement, comme on dit, je vous assure bien; mais il faut
-manger!
-
-—Et vous n’avez pas trouvé d’autres moyens d’existence?
-
-—Non, monsieur le commissaire. Je n’étais cependant pas née pour ce
-métier; je sors d’une bonne famille, j’ai reçu de l’instruction. Mon
-père m’avait fait étudier le piano, et j’ai fréquenté pendant deux ans
-les cours du Conservatoire. J’en sortis pour me marier ... J’épousai un
-de mes cousins, qui était employé de commerce, comptable dans un grand
-magasin. Le malheur est que je suis devenue veuve il y a cinq ans, avec
-cette gamine sur les bras ... J’ai maintes fois essayé de donner des
-leçons, des leçons de piano; mais, même en ne les faisant payer que dix
-sous le cachet, je n’en trouvais pas assez ... Impossible de vivre!
-Alors ... alors ...
-
-—Je devine le reste.
-
-—Mais quant à boire, monsieur le commissaire, je ne bois pas autant
-qu’on le dit; c’est une calomnie!
-
-—Vous buvez suffisamment, en tout cas, pour perdre la raison et
-martyriser votre fille?
-
-—Jamais, monsieur, c’est faux! Je la corrige quelquefois, parce que
-...
-
-—Parce qu’elle a de mauvaises habitudes. Entendu!
-
-—Sa nourrice elle-même m’avait prévenue ...
-
-—Pourquoi ne l’avez-vous pas laissée chez sa nourrice?
-
-—Je ne pouvais plus la payer; alors elle me l’a rendue, naturellement!
-Ç’a été une calamité pour moi!
-
-—Et pour cette enfant donc! ajouta le commissaire.
-
-—C’est une sujétion, une servitude de tous les instants! Ça m’empêche
-...
-
-—De faire la fête à votre guise?
-
-—Oui, monsieur. Parlez-en comme vous voudrez! C’est mon travail, ça,
-mon gagne-pain!
-
-—Enfin, madame, arrangez-vous au moins pour que votre fille ne pâtisse
-ni de vos absences ni de vos ... de vos libations! Autrement il me
-faudra aviser.
-
-—Aviser comment? Me débarrasser d’elle? Mais je ne demande que ça,
-monsieur le commissaire! Et, comme vous le disiez tout à l’heure, pour
-elle encore plus que pour moi!»
-
- * * * * *
-
-Quant aux deux couples de bureaucrates mâles et femelles que Katia
-avait baptisés «les Mort aux Gosses», ils continuaient à pédaler à qui
-mieux mieux soirs et matins et dimanches et fêtes, et à ignorer, encore
-à l’envi, la cuisine bourgeoise et la vie de famille. Les femmes, la
-blonde comme la brune, pouvaient être très fortes sur la tenue des
-livres et les additions, mais elles n’entendaient rien au pot-au-feu et
-ne devaient même pas savoir faire cuire un œuf à la coque. Ces viles
-corvées étaient au-dessous d’elles. Jamais non plus on ne les voyait
-l’aiguille ou le balai à la main: pourquoi se seraient-elles mises à
-coudre, d’ailleurs, à nettoyer ou cuisiner, plutôt que leurs maris?
-Est-ce que la besogne d’une femme doit être différente de celle d’un
-homme? Est ce que l’égalité la plus absolue ...
-
-Il n’y avait que les petits ventres qui enflaient à tour de rôle,
-et—déplorable et insondable iniquité, abominable injustice!—chez ces
-dames seulement: les mâles étaient à l’abri de cette infirmité.
-
-Actuellement, c’était la petite blonde qui était grosse; la petite
-brune s’était dégonflée le trimestre précédent, et, comme toujours,
-sans laisser la moindre trace de l’opération.
-
-«Cependant je n’ai pas la berlue! disait Katia Mordasz. Elle était
-bien enceinte, il n’y a pas de doute: c’était assez visible! Où donc
-a-t-elle bien pu mettre ... Que diantre peuvent-elles bien faire toutes
-les deux de leurs produits et rejetons?»
-
-Un autre ménage du même genre, ménage nouveau modèle, était venu
-prendre place près de ces deux couples, dans un petit logement contigu
-d’un côté à celui de Katia et de l’autre à celui de la petite dame
-brune. C’étaient encore deux employés d’administration ou de commerce
-qui avaient uni leur sort: monsieur et madame partaient tous les
-matins bras dessus bras dessous, et s’en revenaient de même chaque
-soir. Jamais de cuisine non plus à domicile, chez ceux-là; mais pas de
-bicyclette: d’abord madame se trouvait dans un état de grossesse très
-avancé; ni l’un ni l’autre ensuite n’appartenaient plus à la première
-jeunesse.
-
-«Que fera-t-elle de son enfant, ma nouvelle voisine, lorsqu’il sera
-débarqué? se demandait Katia. Comment le soigner et le nourrir en
-continuant sa besogne? La quittera-t-elle pour se consacrer tout
-entière à ce cher petit être?»
-
-Dix jours après sa délivrance, madame reprenait le bras de son époux et
-le chemin du bureau ou de l’atelier.
-
-Et le cher petit être?
-
-Katia apprit son sort par une conversation qui eut lieu un soir, de
-fenêtre à fenêtre, entre une des bicyclistes, la brune, et la nouvelle
-accouchée. Les deux femmes, qui avaient probablement appartenu au même
-service ou au même rayon, semblaient se connaître d’assez longue date.
-
-«Et ce petit trésor, madame? Vous avez de ses nouvelles? demanda la
-bicycliste.
-
-—Hélas! oui, madame. Le pauvre petit ange est mort.
-
-—Déjà? Oh!
-
-—Au bout de trois semaines.
-
-—C’est en Bourgogne que vous l’aviez mis en nourrice, n’est-ce pas?
-dans un endroit appelé Quarré-les-Tombes?
-
-—Oui, madame. Nous l’y avions envoyé comme les autres. Aussitôt après
-leur naissance, nous les expédions là-bas par le _meneux_, qui vient à
-Paris chaque quinzaine.
-
-—C’est très commode.
-
-—Nous ne pouvons pas les garder, vous comprenez bien! Ni mon mari ni
-moi ne sommes là de la journée.
-
-—C’est comme nous. Alors, ça vous en fait combien?
-
-—Ça nous en ferait cinq, si ... s’ils avaient vécu.
-
-—Ils sont tous morts?
-
-—Tous, madame!
-
-—Est-ce Dieu possible? O Seigneur! Quelle cruelle fatalité!
-
-—A qui le dites-vous!
-
-—D’autre part, pour ce que l’existence leur réserve, allez! Faut se
-faire une raison! Nous n’en avons pas non plus, d’enfants. Comme vous,
-nous les avons tous perdus, hélas! Eh bien, parfois, le croiriez-vous,
-madame? Le croiriez-vous? Je m’en félicite!
-
-—Vous vous en ...
-
-—Oui, madame, j’en bénis le Ciel! Car, laisser sur la terre des
-malheureux ...
-
-—C’est également ce que nous nous disons, mon mari et moi. N’importe,
-c’est bien dur! On les aimerait tant, ces chérubins!
-
-—N’est-ce pas donc? Nous aussi, nous sentons ce vide ... Ah oui! Alors
-c’est à Quarré-les-Tombes? Drôle de nom!
-
-—En effet!
-
-—Mais qui convient bien, qui est bien mérité, puisqu’ils y meurent
-tous, ces pauvres agneaux.
-
-—Pas tous, madame, oh non! C’est même un très bon pays. Mais, nous,
-nous n’avons pas de chance! Nous n’avons jamais eu de chance!»
-
- * * * * *
-
-De l’autre côté, du côté des «Préhistoriques», comme pour vérifier
-l’adage: «Les peuples heureux n’ont pas d’histoire», aucun événement ne
-s’était produit durant ces derniers temps.
-
-«La mère Gigogne» continuait d’allaiter son dernier-né, et «le père
-Gigogne», de jouer à cache-cache ou au dada avec sa progéniture,
-lorsqu’il rentrait de l’atelier. Du matin au soir la femme était
-occupée à ravauder les nippes, vaquer au ménage, débarbouiller et
-peigner les mioches, les habiller et déshabiller, les surveiller, les
-distraire, les gronder.
-
-«Comment voulez-vous qu’elle aille travailler dehors avec tout cet
-aria? Mais non! Mais non! La femme doit rester chez elle. C’est le
-ministre de l’intérieur! s’écriait volontiers M. Gigogne. Moi, je suis
-le ministre des affaires étrangères, et tous les deux nous avons, en
-outre, le portefeuille des finances; moi, la partie «recettes»; elle
-la partie «dépenses». Et cela marche comme sur des roulettes, avec ce
-système! Jamais de contention ni de confusion de pouvoirs!»
-
-Très souvent c’était M. le ministre des affaires étrangères qui, en
-revenant de son travail, «faisait les commissions», rapportait la miche
-de pain et le litre de vin, et il ne croyait pas pour cela déroger.
-
-«Mais, nom d’un chien! sacrait-il parfois, je tiens à manger chez moi,
-à ma table, dans ma cambuse, où j’ai les coudées franches! Vois-tu,
-Finette (ainsi appelait-il Mme Gigogne), vois-tu que nous allions nous
-attabler dans les gargotes? Autant ne pas se marier alors! Autant
-rester garçon!»
-
- * * * * *
-
-«Philémon et Baucis», autres «Préhistoriques», vieillissaient, se
-courbaient et se tassaient de plus en plus chaque jour; mais
-
- Ni le temps ni l’hymen _n’avaient éteint_ leurs flammes.
-
-Eux seuls, comme leurs antiques parangons, si divinement chantés par
-Ovide et par La Fontaine,
-
- Eux seuls ils composaient toute leur république:
- Heureux de ne devoir à pas un domestique
- Le plaisir ou le gré des soins qu’ils se rendaient.
-
-La fête de Baucis avait eu lieu la veille, et la table, recouverte de
-sa nappe blanche, était encore parée du bouquet de roses acheté pour
-cette solennité par le fervent Philémon.
-
-«Et si vous l’aviez vu embrasser Baucis en le lui présentant! C’était
-comique! Ah! mon ami, on n’en fait plus, des époux comme ça! s’écriait
-Katia.
-
-—Non, on n’en fait plus, répétait Veyssières, et on ne vous en fera
-jamais plus. Vos chères consœurs, les Libertaires, Affranchies,
-Révoltées et autres Émancipées et Émancipatrices, ont tué tout cela ...
-
-—Tué l’amour?
-
-—Tué l’amour tel que vous l’entendez, parfaitement! Tué l’amour vrai,
-l’amour sentimental et exclusif,—la monogamie. Les femmes que vous
-faites maintenant sont des hommes; mais oui, il n’y a plus qu’un sexe!
-Et il faut être deux, il faut être dissemblables pour s’aimer. Voyez
-nous-mêmes, Katia; il n’y a que de l’amitié entre nous deux, et il ne
-peut y avoir que cela.
-
-—Sans doute.
-
-—Mais si vous avez tué l’amour de tête et de cœur, le sentiment, vous
-n’avez pas tué l’amour charnel. Il y aura non seulement toujours des
-pauvres parmi vous, comme je me plais à vous le répéter après le divin
-Maître, il y aura toujours et toujours des courtisanes ...
-
-—Non!
-
-—Si, mon amie, toujours!
-
-—Qu’en savez-vous?
-
-—Qu’en savez-vous vous-même? Par quelle raison affirmez-vous qu’il
-y n’aura pas toujours des femmes qui, par paresse, par coquetterie,
-par vanité, par cupidité, par caprice, par instinct, se plairont à
-trafiquer de leur corps? Permettez! Il y en a toujours eu, et, jusqu’à
-un certain point, le passé nous répond de l’avenir. En tout cas,
-il y en a actuellement,—vous n’avez pas encore réussi à les faire
-disparaître!—il y en a en quantité ultra-suffisante, et nous en
-profitons.
-
-—Taisez-vous donc!
-
-—Il y en a même de plus en plus, grâce aux charmantes théories de
-l’émancipation, qui encouragent si bien la polygamie, poussent si
-vigoureusement à la prostitution.—Oui, il y en a de plus en plus, ce
-qui nous permet, chère amie, d’en profiter davantage, de nous en ...
-
-—Je sais: vos confréries de Salomon sont là!
-
-—C’est si simple, si agréable, si économique! L’homme n’a aucun
-intérêt à se marier, Katia, aucun! Et vous croyez qu’en lui proposant
-des viragos et des savantasses, des amazones, dragonnes et vésuviennes,
-il sera tenté d’entrer en ménage? Ah! Seigneur! Quelle tentation! Et
-combien les courtisanes ...
-
-—Voulez-vous, Séverin, que nous nous remettions à notre traduction?
-
-— ... Courtisane ou ménagère: vous n’y échapperez point!
-
-—Il paraît! D’après vous! Mais dans quelle catégorie me classez-vous
-donc, Séverin? Je serais curieuse de le savoir!
-
-—Vous? Vous êtes un homme, Katia! Et toutes vos amies ou émules,
-mesdames ou demoiselles Potarlot, Lauxerrois, Bombardier, d’Escars, de
-Bals, Magloire, Cherpillon ... toutes, sont des hommes comme vous! Or,
-ainsi que tout homme sain de corps et d’esprit, j’adore les femmes, et
-mon sexe ne me dit rien ... Vous ne me traitez pas d’insolent?»
-
-
-
-
-IX
-
-
-Son déjeuner terminé, au lieu de se diriger, comme de coutume, vers
-le Crédit international et d’aller reprendre sa besogne, M. le chef
-de bureau Jourd’huy s’achemina pédestrement vers le ministère des
-Finances. Il avait, dans la matinée, téléphoné à son ami Sambligny
-qu’il désirait lui parler, lui fournir des renseignements sur M. Marius
-Lacrouzade, le futur époux de sa belle-sœur Irène, et l’on s’était
-donné rendez-vous pour l’après-midi dans le cabinet de M. de Sambligny.
-
-Ils étaient mauvais, ces renseignements, très mauvais, en dépit des
-convictions et affirmations de Mlle Irène Rousselin. Non seulement
-Marius Lacrouzade passait pour un employé peu zélé et des plus
-médiocres, mais on le disait joueur, dépensier et endetté.
-
-N’ayant jamais eu cet agent sous ses ordres, ne le connaissant que
-de nom et de réputation, Hector Jourd’huy, toujours méthodique et
-scrupuleux, avait tenu à contrôler ces bruits, et il s’était adressé
-pour cela au chef du personnel, qui lui avait obligeamment donné
-communication du dossier Lacrouzade.
-
-Loin d’être à la veille de recevoir sa nomination de «Préposé aux
-titres», comme le déclarait superbement Irène, Marius Lacrouzade était
-sous le coup d’une mise en disponibilité, sinon d’une révocation pure
-et simple.
-
-Il avait la passion des courses, des paris et tripotages qui en
-résultent, et sa moralité et sa probité étaient entachées de soupçons,
-sa réputation avait reçu de sérieux accrocs.
-
-Lorsque Jourd’huy eut exposé à Sambligny ces très fâcheuses
-particularités, tous deux, comme sanction et conséquence, décidèrent
-qu’il fallait à tout prix détourner Irène de ce mariage, l’empêcher de
-commettre une telle sottise.
-
-«Mais si elle y est butée, ce ne sera pas facile!
-
-—Et je crains bien qu’elle ne le soit! répliqua Sambligny. Elle m’a
-annoncé son mariage d’un ton si résolu, d’une manière si péremptoire et
-catégorique, que je doute fort qu’on puisse l’amener à changer d’avis
-maintenant. Elle a dû trop s’avancer, s’engager avec ce garçon ...
-
-—Quel âge a-t-elle?
-
-—Ce n’est plus une enfant, malheureusement; elle ne se laisse plus
-conduire, manier et façonner, ah! fichtre non! Elle a trente-trois ans.
-
-—Rien à faire! Rien à faire avec les vieilles filles! conclut
-Jourd’huy, qui avait décidément une dent contre cette catégorie
-féminine. Toutes, vous le savez comme moi, toutes, des malades, au
-fond; toutes, des névrosées, des détraquées, des hystériques, sinon
-physiquement, du moins au moral. Ça se plaint toujours, ça ne sait
-jamais ce que ça veut, ça n’est jamais deux minutes de suite dans le
-même état. Vous les voyez gaies comme Pérot, débordant de joie, riant
-aux éclats; puis, crac! deux secondes après, changement de front total:
-plus un mot, on fait la moue, on se renfrogne, on grogne ... Et sans
-motif, sans l’ombre d’un motif! Rapportez-vous-en donc à des êtres de
-cet acabit! Et fausses, hypocrites, menteuses, ah! menteuses! avec
-délices! Je me méfie toujours des vieilles filles, mon cher, je vous
-l’ai avoué déjà, c’est un principe ...
-
-—Je me souviens.
-
-—Ou plutôt un résultat de l’expérience ... De même, tenez, Sambligny,
-de même que j’évite de passer trop près d’une maison dont on répare la
-toiture, car on y court toujours risque d’attraper quelque tesson de
-tuile sur la caboche, de même je me tiens toujours à distance de ces
-demoiselles de la confrérie de sainte Catherine: gare aux tuiles!
-
-—Eh! eh! En effet!
-
-—Une fille de trente-trois ans, à qui une occasion de se marier se
-présente ...
-
-—Ne la rate pas, c’est évident, n’eût-elle, pour être saisie, cette
-occasion, qu’un seul et unique cheveu!
-
-—Parfaitement! Donc, tout ce que nous dirons à votre belle-sœur, et
-rien, ce sera pareil et identique.
-
-—Au contraire même, mon ami. C’est justement parce que nous essayerons
-de la dissuader de ce mariage, qu’elle s’y entêtera ... par esprit
-d’opposition! C’est toujours, ainsi que nous le remarquions il y a
-quelques mois, c’est sempiternellement l’histoire de la mère Ève et du
-serpent. «Il t’est défendu de manger de ce fruit; c’est ta perte, c’est
-la perte de tes fils et de tous tes descendants!» Et c’est précisément
-pour cela, parce que c’est défendu, parce qu’il ne faut pas le faire,
-sous peine de commettre un crime et une gaffe, que Mme Ève s’empresse
-de cueillir la pomme et de la croquer. Voilà la femme! Et les vieilles
-filles sont pires que femmes en la circonstance!
-
-—Les malheureuses! soupira Jourd’huy. Car elles sont à plaindre avant
-tout ...
-
-—Et elles rendent malheureux tous ceux qui les entourent!
-
-—Pas moyen de leur faire jamais comprendre leurs intérêts,
-jamais entendre le moindrement raison! Ah! comme on s’explique
-bien qu’elles soient toutes, ou la plupart du moins, la proie des
-rastaquouères, des flibustiers et aventuriers! C’est toujours sur
-ces êtres faibles,—qui se croient très forts, bien plus malins que
-tous les hommes réunis!—sur ces créatures isolées et d’autant plus
-dépourvues de soutien et d’appui qu’elles n’en veulent point et sont
-convaincues de n’en pas avoir besoin, inexpérimentées et irréfléchies,
-impressionnables, nerveuses et fantasques, que tous les chevaliers
-d’industrie jettent le grappin et font leurs meilleures prises. Que de
-fois, mon cher, j’ai regretté qu’on ne pût interdire de toute gestion,
-dans leur intérêt uniquement, toutes ces pauvres filles, toutes ces
-femmes seules ...
-
-—Évidemment, dit Sambligny, ce serait leur rendre grand service,
-les sauver de toutes les griffes qui les menacent, et où, un peu
-plus tôt, un peu plus tard, elles finissent par choir. Quant à mes
-deux belles-sœurs, jusqu’à présent elles ont été à l’abri de ces
-mésaventures. Elles ne possèdent du reste que très peu de chose,
-chacune quatre ou cinq milliers de francs, qui leur sont venus l’an
-passé d’un héritage. Elles m’ont fait l’honneur de me consulter sur le
-placement de ce petit magot, et, d’après mon conseil, ont acheté des
-obligations de la ville de Paris. Je ne pense pas que, de ce côté, il
-y ait le moindre danger. C’est le côté mariage qui me préoccupe, qui
-m’inquiète. Mon devoir de parent ... je ne dirai pas de chef de la
-famille: ces dames et demoiselles ne nous reconnaissent plus ce titre
-...
-
-—Toutes émancipées!
-
-— ... Mon devoir de parent, de frère aîné, m’ordonne de mettre Irène
-en garde contre une union d’aussi fâcheux augure, et je sens bien
-que non seulement j’échouerai, mais encore que je la froisserai, me
-l’aliénerai ...
-
-—Voulez-vous que je lui parle? interrompit Jourd’huy. Peut-être venant
-de moi ... En tout cas, vous ne paraîtriez pas, vous ne seriez pas
-directement en cause, et elle ne pourrait avoir, par suite, aucun
-grief contre vous.
-
-—Je vous remercie et j’accepte votre offre, cher ami, répliqua
-Sambligny. Dites-lui nettement et énergiquement ce que vous pensez de
-ce Lacrouzade, comment il est coté par ses chefs, ce qu’il vaut et ce
-qu’il est.
-
-—Je le lui dirai, n’ayez crainte.»
-
-Effectivement, le lendemain matin, sans différer, Hector Jourd’huy
-envoya à Mlle Rousselin, par son gardien de bureau, une «Note», où
-il la priait de vouloir bien passer à son cabinet pour communication
-urgente; et, s’autorisant des relations qu’il avait avec son beau-frère
-et de l’intérêt qu’il lui portait, à elle, il lui dévoila la conduite
-et les antécédents de son collègue et fiancé Marius Lacrouzade.
-
-«Il vous a menti, mademoiselle, permettez-moi de vous le déclarer
-tout crûment, il vous a menti en vous annonçant qu’il allait obtenir
-de l’avancement, être promu «Préposé aux titres». C’est de la
-fantasmagorie toute pure, de la farce!
-
-—Mais, monsieur, insinua Irène, M. Lacrouzade ne ... ne m’a pas ...
-pas dit cela ... Non!
-
-—Comment, non? se récria le chef de bureau, interloqué. Mais vous
-l’avez répété à votre beau-frère!
-
-—Non, monsieur; je n’ai rien dit de semblable. J’ai bien parlé du
-service des Titres, où M. Lacrouzade est attaché ... et c’est sans
-doute ce qui a amené la confusion ... mais «Préposé», non ... On aura
-mal compris.»
-
-«Nous voilà dans les ergoteries, tartufferies et escobarderies,
-grommela le chef de bureau; nous allons patauger!»
-
-«Soit! Il y a eu malentendu, mademoiselle, reprit-il. Mais M.
-Lacrouzade n’en reste pas moins un garçon très peu digne d’estime, un
-fort piètre sujet, paresseux, désordonné, déconsidéré, criblé de dettes
-... Vous ne saviez sans doute pas cela, lorsque vous lui avez promis
-votre main? Je ne me trompe pas: vous la lui avez bien promise? Vous
-avez bien annoncé à votre sœur, Mme de Sambligny, votre mariage avec M.
-Marius Lacrouzade?
-
-—Oui, monsieur, j’ai ... je ... je le lui ai annoncé, balbutia Irène,
-que les questions nettes et précises de M. Jourd’huy ne laissaient pas
-d’embarrasser.
-
-—Et vous êtes bien fiancée à ce monsieur? Il y a bien promesse de
-mariage entre vous et lui?
-
-—Mais ... oui ... j’ai ... accepté ...
-
-—Eh bien, mademoiselle, si vous m’en croyez, vous en resterez là, et
-il n’y aura rien de fait. N’allez pas plus loin, je vous y engage!
-Mieux vaut ne pas se marier, croyez-moi, que de se mal marier,
-d’épouser un individu qui ne peut que faire le malheur de votre
-existence. Quelle que soit votre envie d’avoir un mari, un intérieur ...
-
-—Monsieur, je ... non ...
-
-—Vous n’y tenez pas? Alors tant mieux, tant mieux! Il vous sera plus
-facile de rompre. Mais rompez, mademoiselle, rompez sans hésiter, je
-vous le conseille, je vous y exhorte!
-
-—Je vous remercie, monsieur ... Je vous remercie bien de ce que
-vous ... Je ne pensais pas que M. Lacrouzade ... J’en suis toute ...
-tout étonnée ... Mais, monsieur, reprit Irène, d’une voix toujours
-incertaine et bégayante, si M. Lacrouzade était un ... un malhonnête
-homme, l’administration ne l’aurait-elle pas révoqué?
-
-—Si les administrations révoquaient tous les employés qui ont des
-dettes, qui fréquentent les brasseries et les champs de courses, ou qui
-n’arrivent pas toujours à l’heure exactement et abusent des congés,
-elles sacrifieraient bien des jeunes gens qui peuvent s’amender et ne
-font que jeter leur gourme.
-
-—C’est peut-être le cas de M. Lacrouzade ... si vraiment ce que ... ce
-que vous dites est aussi ... aussi grave ...
-
-—Je n’ai rien inventé, rien exagéré, mademoiselle. Pourquoi
-inventerais-je? riposta Jourd’huy avec sa franchise et sa brusquerie
-de langage habituelles. Que vous épousiez ou que vous n’épousiez
-pas M. Lacrouzade, qu’est-ce que cela peut me faire, à moi, voyons?
-Réfléchissez! C’est par amitié pour M. de Sambligny que je vous ai
-priée de venir et que je vous signale le péril qui vous menace.
-Personnellement, je n’ai rien à y voir et m’en fiche! C’est vous seule,
-retenez-le bien, qui êtes intéressée là-dedans. Vous me dites que M.
-Lacrouzade pourra se corriger, qu’il y a de l’espoir ... C’est ce que
-je ne crois pas du tout. En vous parlant de jeunes gens tout à l’heure,
-j’entendais des employés de vingt à vingt-cinq ans, vingt-six ans,
-vingt-huit ans; mais M. Lacrouzade en a trente-quatre révolus. Il
-n’a plus de gourme à jeter: c’est évacué depuis longtemps. Je ne vous
-ai pas dit non plus qu’il fût un malhonnête homme; non, ce n’est pas
-tout à fait cela, quoique ça y ressemble fort. Si l’administration en
-était sûre, si elle l’avait pris la main dans le sac, elle ne l’aurait
-évidemment pas conservé une minute de plus; mais, si grandes que soient
-les présomptions, il y a doute,—et l’inculpé bénéficie de ce doute. On
-le surveille, par exemple, on le guette, on le tient à l’œil;—et il
-est bien rare, bien rare que les présomptions tardent à se confirmer,
-le doute à se transformer en une certitude flagrante. En d’autres
-termes et en résumé, outre les écarts et le désarroi de sa vie privée,
-M. Lacrouzade est un employé suspect; c’est comme un fruit véreux: il
-n’est pas encore pourri, mais cela approche; ce n’est pas encore une
-canaille, mais c’est déjà presque un chenapan. Vous saisissez la nuance?
-
-—Oui, monsieur.
-
-—Eh bien, encore une fois, mademoiselle, on n’épouse pas quelqu’un
-dans ces conditions-là!»
-
-Le résultat de cet entretien fut, en partie du moins, tel que l’avaient
-auguré MM. de Sambligny et Jourd’huy, et il ne dépendit pas d’Irène
-qu’il ne fût en tous points et d’un bout à l’autre conforme à ces
-prévisions.
-
-Persuadée que cet avertissement ne lui avait été donné par M. Jourd’huy
-qu’à l’instigation de sa sœur Jeanne et de son beau-frère, c’est à
-ceux-ci qu’elle s’en prit, eux qu’elle accusa de vouloir contre carrer
-et empêcher coûte que coûte son mariage.
-
-Elle alla faire à ce sujet une scène des plus violentes à Jeanne, lui
-reprochant de s’être entendue contre elle avec son mari.
-
-«Moi?
-
-—Oui, toi! C’est toi qui l’as poussé à aller trouver M. Jourd’huy!
-
-—Jamais! Je te le jure!
-
-—M. Jourd’huy me l’a dit. Ce n’est pas la peine de nier!
-
-—Il t’a dit que c’était moi?...
-
-—Que c’était vous deux, ton mari et toi, qui l’aviez chargé de me
-prévenir.
-
-—C’est un peu fort!
-
-—Oui, c’est un peu fort que vous ayez toujours la rage de me jeter des
-bâtons dans les roues et de vous mêler de ce qui ne vous regarde pas!
-Est-ce que je ne suis pas libre? Est-ce que je ne suis pas assez grande
-personne pour savoir ce que j’ai à faire? S’il me plaît de me marier,
-moi?
-
-—Je n’y mets pas obstacle.
-
-—C’est peut-être pour m’y aider que vous me lancez M. Jourd’huy dans
-les jambes?
-
-—Je ne t’ai rien lancé du tout. Tu m’ennuies, à la fin!
-
-—Vous avez beau faire! Je me marierai, là! Je me marierai malgré vous,
-malgré tout le monde!
-
-—Eh! marie-toi tant que tu voudras, et ne me romps pas le tympan
-davantage!»
-
-Hélas! non, elle ne se maria pas, la pauvre Irène.
-
-Si, au physique, Marius Lacrouzade, avec son élégante prestance, son
-teint mat et ses yeux noirs si brillants et si caressants, présentait
-de très appréciables qualités, au moral il était bien tel que l’avait
-dépeint M. Jourd’huy, et les administrateurs du Crédit international
-avaient grandement raison de le tenir pour suspect et de n’attendre
-qu’une occasion pour se débarrasser de lui. Il connaissait sa triste
-réputation, il se savait menacé, se sentait perdu, et c’est ce qui le
-poussa sans doute à brusquer les choses.
-
-Il avait persuadé à Irène qu’il était de leur intérêt de s’occuper
-de commerce, d’acheter un magasin de papeterie et journaux,
-qu’ils pourraient aisément gérer, tout en continuant leur service
-administratif.
-
-«J’ai une sœur qui viendra vivre avec nous et tiendra le magasin
-pendant nos heures de bureau. Ce sera très commode, lui avait-il
-assuré, très lucratif aussi. On vend tant de journaux maintenant. Il
-n’est personne qui n’en achète, et souvent plusieurs.
-
-—C’est vrai, répondait Irène.
-
-—Nous nous lèverons de bon matin pour le pliage et la vente ... la
-grosse vente, qui sera terminée avant notre départ pour «la boîte», et
-nous serons de retour à cinq heures pour la vente du soir. J’estime
-qu’en douze ou quinze ans au plus, surtout avec des goûts modestes
-comme les nôtres, nous aurons gagné de quoi nous retirer,—sans parler
-de la pension de retraite proportionnelle à laquelle nous aurons droit
-et que nous n’aurons garde de laisser perdre. Les propriétés ne coûtent
-pas cher chez moi, dans la campagne, entre Aix et Marseille. Pour
-quelques milliers de francs nous aurons notre affaire, et nous irons
-vivre là-bas, heureux comme des rois dans leur castel, ou plutôt comme
-deux tourtereaux dans leur gentil nid de mousse. Voilà mon rêve!»
-
-C’était aussi celui d’Irène Rousselin. Chose singulière, et pourtant
-des plus communes chez les natures de cet acabit: autant elle se
-montrait soupçonneuse, fermée, mésavenante, acariâtre, revêche et
-intraitable à l’égard des siens, autant, vis-à-vis des étrangers, elle
-était confiante et crédule, gracieuse, enjouée, souriante et charmante.
-
-Elle buvait comme lait toutes les bourdes, blandices et impostures que
-lui débitait ce farceur de Marius. Elle admirait et adorait ce verbeux
-et astucieux bellâtre, elle raffolait de lui. Toutes ses espérances,
-son bonheur, son avenir reposaient maintenant sur ce triste sire,
-qu’elle estimait d’autant plus, élevait d’autant plus haut, que chacun,
-à commencer par M. Jourd’huy, porte-parole de M. et Mme de Sambligny,
-l’abaissait davantage et le méprisait comme la boue.
-
-Toujours l’esprit de contradiction.
-
-Quand son idole lui annonça qu’il avait «trouvé leur affaire,—une
-occasion magnifique et inespérée, qu’il serait regrettable, à jamais
-déplorable, de laisser échapper: un superbe magasin de librairie et
-papeterie à céder pour 10,000 francs, dans un quartier riche, central
-et des mieux fréquentés, avenue de l’Opéra», elle s’empressa, sans
-même qu’il eût besoin de formuler la moindre demande, de mettre à sa
-disposition tout l’argent qu’elle possédait, cinq mille et quelques
-cents francs.
-
-Et le lendemain Marius Lacrouzade avait levé le pied.
-
-Par sa fuite, le misérable réussissait à faire d’une pierre trois
-coups: il s’affranchissait de tous ses tracas administratifs, qui lui
-avaient d’ailleurs rendu la place intenable; il se débarrassait d’une
-future épouse, qu’il n’avait jamais eu l’intention de prendre; et enfin
-il ne partait pas les mains vides, il s’en allait lesté de toutes les
-économies, de tout le petit pécule de la vieille fille.
-
-«Vous êtes sur terre, mesdemoiselles,—n’oublions pas!—vous êtes sur
-terre pour être exploitées, dupées et grugées par les gredins de notre
-espèce!» pouvait-il s’écrier, conformément aux prédictions des deux
-amis, Jourd’huy et Sambligny.
-
-La malheureuse Irène ne résista pas à cette catastrophe, dans laquelle
-sombrait son plus cher, son unique espoir, ce beau rêve,—le dernier
-qu’il lui était raisonnablement permis de faire,—qui l’avait tant
-passionnée, possédée tout entière, auquel elle avait tout sacrifié, et
-n’aurait demandé qu’à sacrifier encore davantage. Sa raison aussi y
-sombra; et un soir de juillet, après une de ces lourdes et orageuses
-après-midi, si propices aux détraquements cérébraux, Hector Jourd’huy
-vint informer Sambligny d’un scandale, d’un nouveau scandale, plus
-grave que les précédents, causé par Mlle Rousselin dans les bureaux
-du Crédit international. Elle s’était mise soudain à crier et à
-chanter, puis à arracher ses vêtements; elle réclamait ses parures et
-ses bijoux, appelait ses femmes de chambre, se prétendait tout à la
-fois reine de France et impératrice de Russie. Il avait fallu aviser
-sur-le-champ, et recourir au commissaire de police. Deux infirmiers,
-mandés d’urgence, étaient venus la chercher ...
-
-Irène Rousselin, heureusement pour elle, ne survécut pas longtemps à ce
-désastre: cinq mois après, elle mourait à l’hospice de la Ville-Evrard,
-où elle avait été internée.
-
- * * * * *
-
-Était-ce avec l’intention d’essayer à son tour de conquérir un mari
-que Corentine, la sœur cadette de Jeanne et d’Irène, s’était mise à
-économiser et thésauriser? Tant il y a qu’elle menait une existence des
-plus chétives et se privait sur tout.
-
-Comme ses deux aînées, comme Irène principalement, elle avait le
-caractère le plus bizarre et le plus inégal, le plus déconcertant et le
-plus horripilant qu’on pût imaginer, un de ces caractères que l’expert
-chef de bureau Jourd’huy comparait «à ces climats disgraciés, où l’on
-ne passe jamais deux jours de suite sans voir un orage éclater et la
-pluie et l’ouragan se déchaîner».
-
-Corentine, institutrice adjointe dans une école communale de Paris,
-avait une marotte: c’était de croire et de répéter sans cesse que,
-seules, celles de ses collègues qui n’affichaient aucune pruderie et
-distribuaient généreusement leur tendresse à MM. les inspecteurs,
-obtenaient de l’avancement. Moins il y avait de réserve et de
-pudibonderie, plus la distribution était large, aisée et copieuse,
-plus, par suite, affirmait-elle, l’avancement était important et
-rapide. Elle narrait, à ce propos, les anecdotes les plus typiques et
-les plus probantes, si probantes, si scandaleuses, que souvent son
-beau-frère, Armand de Sambligny, l’arrêtait, refusait d’y croire:
-
-«Pas possible, Corentine! Tu exagères!
-
-—Nullement, nullement, je t’assure! J’ai parfaitement vu la directrice
-dans les bras de l’inspecteur.
-
-—Comment aurais-tu pu voir cela? Ce n’est pas dans la classe, je
-suppose! On se cache, on prend ses précautions en pareil cas.
-
-—Et ils se cachaient aussi! Ils croyaient bien avoir pris leurs
-précautions! Ils les avaient mal prises, voilà tout. Ils étaient tous
-les deux, lui et elle, renfermés dans le bureau de la directrice;
-c’était le soir, et leurs ombres se projetaient sur le rideau de la
-porte vitrée. On apercevait très distinctement Mme Bellefigue la tête
-appuyée sur l’épaule de M. Chantegrive, se pressant et se blottissant
-contre lui, et les baisers qui se succédaient ... Tableau tout à
-fait édifiant! Eh bien, c’est triste à dire, Armand, mais ce sont
-celles-là qui sont toujours les mieux notées, ce sont celles-là
-seules qui arrivent! Pourvu qu’elles ne soient pas trop laides, laides
-à repousser, tu comprends bien? et n’aient aucun scrupule, aucun sot
-préjugé, en d’autres termes, aucune moralité et aucune pudeur, elles
-sont sûres d’être parfaitement cotées et promptement récompensées.»
-
-«C’est drôle! se disait Sambligny. Telle est aussi l’opinion de
-Jourd’huy. C’est exactement ce qui se passe dans les grands magasins,
-dans les bureaux, les ateliers, partout ... comme s’il suffisait de
-mettre des hommes et des femmes ensemble, de l’étoupe près du feu, pour
-que ça s’enflamme!»
-
-«Mais, quand on veut rester honnête comme moi, continuait l’infortunée
-Corentine en redressant fièrement sa petite tête d’oiseau, toute ronde
-et osseuse, et en affermissant son binocle sur son nez pointu, son long
-nez en bec de cigogne,—on en subit les conséquences! Oh! je ne me
-plains pas, Armand, crois-le bien! Tu n’en doutes pas non plus, Jeanne?
-Si je voulais ... Mais enfin cela fait rager tout de même! Les moins
-honnêtes, les moins bien, les plus perverties, si vous préférez, sont
-celles qui réussissent le mieux; il n’y a de chance que pour elles!»
-
-Trop dépourvue de charmes physiques pour inspirer jamais la moindre
-passion, provoquer le plus faible désir, mais ne se rendant pas compte,
-bien entendu, de ce manque d’attraits et de cette totale insignifiance,
-gardant au cœur bien des amertumes et des déboires, d’inguérissables
-blessures, Corentine avait fini par se rejeter vers l’argent, par
-faire de l’avarice son péché mignon et sa constante pratique.
-
-Elle habitait à un sixième étage, dans une mansarde à tabatière, se
-nourrissait de pain et de fruits ou de charcuterie, ne buvait que de
-l’eau, et entassait sou à sou tant qu’elle pouvait. Y avait-il, à son
-école, une corvée supplémentaire dont on ne savait qui charger? Elle
-était là, elle, toujours de loisir, toujours disposée, toujours à
-l’affût d’une obole à gagner. Elle avait de même trouvé quelques leçons
-particulières pour ses soirées, ses jeudis et ses dimanches, et, avec
-les bribes d’héritage qui lui étaient échus, avait réussi à amasser
-déjà une douzaine de mille francs. L’argent, le seul dieu qui n’ait
-pas d’athées, avait pour elle un incomparable et capiteux prestige.
-A notre époque plus que jamais, songeait-elle, l’argent, c’est tout:
-c’est l’indépendance, c’est la sécurité, c’est la force, l’autorité, le
-bonheur,—c’est tout! Et peut-être ajoutait-elle tout bas: «C’est un
-mari!» Car cela s’achète, les maris: il suffit d’y mettre le prix.
-
-Dans sa maison, au-dessous d’elle, demeurait un commis de banque, un
-petit juif, avec qui, par l’entremise de la concierge, elle était
-entrée en relation.
-
-«Ah! il a un rude flair, le père Sakaël! lui avait un jour conté Mme
-Pipelet. En voilà un qui est futé, qui s’entend en finances, dans tous
-les micmacs de bourse, qui en possède, des tuyaux! Ah! c’est superbe!
-Les youpins, voyez-vous, mamzelle Rousselin, ils ont ça dans le sang;
-ils ont le nez, quoi! le nez de marque, le nez fait pour ça! comme
-les habillés de soie, sauf votre respect, ont le groin fabriqué pour
-déterrer les truffes. Et ce qu’il en déterre, M. Sakaël! Ah! un lapin,
-ce youpin! Un maître renard!
-
-—Pour peu que vous continuiez, toute la basse-cour, aussi bien que la
-ménagerie, va y passer, interrompit Corentine en souriant.
-
-—On ne saurait lui décerner trop d’éloges, mamzelle, on ne saurait
-trop prôner ses mérites. Figurez-vous qu’hier il m’a fait gagner trois
-cents francs! Le mois dernier j’en avais déjà palpé cent trente.
-
-—Comment cela? demanda aussitôt Corentine, l’œil brasillant de
-convoitise.
-
-—Il m’avait acheté, voilà quinze jours, dix actions des mines d’or
-d’Aqua-Tinta. Hier il m’a dit: «Faut vendre ça, m’ame Pipelet, ça ne
-montera pas plus haut.—Vendez, que j’ lui réponds!» Moi, je le laisse
-faire, vous concevez? Il est autrement ferré ... Malin comme un singe,
-que j’ vous dis, le père Sakaël! Alors il a vendu, et j’ai trois cent
-et des francs de bénef.»
-
-Quelques semaines plus tard, Mme Pipelet annonçait à Corentine un
-nouveau gain, dû encore à l’habileté et au «nez» de M. Sakaël. Cette
-fois, la brave fille n’y résista plus. «Si je pouvais avoir ma part du
-gâteau!» se dit elle avec une frémissante impatience.
-
-«Est-ce que ce monsieur consentirait?... demanda-t-elle à la concierge.
-
-—A quoi, mamzelle?
-
-—A faire pour moi ce qu’il fait pour vous? J’ai quelques économies:
-s’il pouvait me les faire fructifier ...
-
-—Je veux bien lui en toucher deux mots. Je ne crois pas qu’il refuse:
-il ne cherche qu’à obliger le prochain, qu’à rendre service à tout
-le monde, M. Sakaël. Ah! c’est un chouette particulier, la perle des
-locataires!»
-
-Selon les prévisions de Mme Pipelet, le petit père Sakaël voulut bien
-se charger d’indiquer à Mlle Rousselin quelques «bétites blacements
-afantageuses».
-
-«Buisque fous fous indéressez à cette cheune bersonne, montame Bibelet!
-Engeanté de fous être acréaple!»
-
-Comme sa sœur Irène, de navrante mémoire, Corentine préférait les
-lumières des étrangers, les avis et «tuyaux» d’une concierge ou d’un
-voisin, à ceux de sa famille, aux conseils et aux recommandations
-de son beau-frère, dont le titre de chef de bureau au ministère des
-Finances annonçait cependant quelque expérience en la matière et aurait
-dû lui valoir un peu de considération.
-
-Mais non; il suffisait que ce fût son beau-frère, sa famille; il
-suffisait que le bon sens et la raison fussent de ce côté, pour
-que Corentine, à l’exemple d’Irène, n’en voulût point et passât
-sur-le-champ à l’autre bord. Il est vrai de dire aussi qu’elle était en
-ce moment brouillée—encore! mais la vie est faite pour cela!—avec sa
-sœur Jeanne.
-
-Ah! les vieilles filles! «Toutes, des entêtées, des aveuglées, des
-névrosées, des détraquées, des folles! comme le répétait si volontiers
-Hector Jourd’huy. Toutes, des malheureuses! Toutes, plus qu’aucune
-autre descendante de la mère Ève, destinées à subir l’inexorable et
-indéfectible loi proclamée par Jehovah, la sentence sans appel: _Tu
-seras sous la puissance de l’homme_; toutes, livrées à l’exploitation
-et à l’oppression, à la tyrannie, la perfidie, et au mépris des fils
-d’Adam!»
-
-Il n’y avait pas trois mois que le complaisant petit père Sakaël
-s’était chargé de faire «vrugdivier» les économies de Corentine
-Rousselin, lorsqu’un beau soir il ne rentra pas au logis. Le lendemain
-non plus, le surlendemain pas davantage.
-
-Qu’est-ce que cela signifiait?
-
-Pas n’est besoin de le dire, n’est-ce pas?
-
-Mme Pipelet courut à la maison de banque où le plus habile des
-financiers avait dit qu’il travaillait: il y avait des années qu’il en
-était sorti.
-
-Dans sa chambre, que le commissaire de police fit ouvrir, on ne trouva
-plus que le lit,—une couchette d’acajou pas trop mauvaise,—une
-table-toilette tout éclopée, un fauteuil éventré, et, au fond d’un
-placard, une paire de vieilles bottes, qui semblait dater de l’invasion
-des Cosaques et du retour de nos rois légitimes «dans les fourgons de
-l’étranger». Tout le reste avait été déménagé, s’était envolé, sans
-que Mme Pipelet y eût vu autre chose «que du feu», selon ses propres
-paroles.
-
-Elle en fit une maladie, la pauvre chère dame: maître renard, le plus
-lapin des youpins, lui avait vidé tout son bas de laine, soutiré
-jusqu’à son dernier centime.
-
-«Je me suis même fait avancer quatre cents francs par la propriétaire
-... C’est ce brigand-là qui m’y a poussée! Il me cornait sans cesse aux
-oreilles ses achats de mines de ... de je ne sais quoi! des Rio-Valusio
-... Valerio ... C’était si avantageux! Une si superbe occasion! Des
-bénéfices considérables! Et sans le moindre danger! Et pataci et
-patalaut’! Ah! Seigneur mon doux Jésus! qu’il y a donc de la canaille
-en ce bas monde!»
-
-Quant à Corentine Rousselin, ruinée comme sa concierge, dépouillée de
-son cher magot, de ce qui était son sang, son âme et sa vie, elle n’y
-résista point. Un soir, elle se calfeutra dans sa mansarde, alluma un
-réchaud de charbon ...
-
-Et son âme indignée s’enfuit en gémissant chez les ombres.
-
-
-
-
-X
-
-
-Mme Bombardier continuait à se consoler de son échec à la présidence
-du Grand Congrès Féministe et à oublier la cruelle humiliation que lui
-avaient si traîtreusement infligée ses collègues, sœurs d’armes et
-bonnes amies.
-
-Cette consolation, elle l’avait trouvée près d’elle, dans un charmant
-jouvenceau, qui lui était comme à point nommé et tout exprès tombé du
-ciel. C’était le neveu de son intime mais bien inconstant et infidèle
-complice, de Léopold Magimier, le député de Seine-et-Loire. Il était le
-fils de ce tanneur et marchand de peaux, qui, en fournissant naguère
-à son frère aîné, candidat électoral, un stock important de bottes
-à l’écuyère, lui avait rendu un signalé service. Félicien Magimier,
-notre jouvenceau, entrait dans ses dix-sept ans, et, de son collège de
-province, venait d’être envoyé comme interne au lycée Janson-de-Sailly.
-Malgré son notoire égoïsme et son j’ m’enfoutisme proverbial, M.
-le député n’avait pu refuser de lui servir de correspondant, et,
-lorsqu’une épidémie de fièvre typhoïde se déclara parmi les élèves et
-amena leur licenciement, Félicien vint tout naturellement se réfugier
-chez son oncle.
-
-C’est alors qu’Angélique lança le filet sur cette proie.
-
-A l’exemple d’une autre prêtresse de l’Émancipation, de cette
-bouillante et incandescente citoyenne Nina Magloire, réduite à
-déménager tous les trois mois par suite des trop pratiques leçons
-qu’elle ne pouvait s’empêcher de donner aux adolescents de son
-entourage, et des avanies et algarades qu’elle s’attirait de la part
-des papas et mamans, Angélique Bombardier avait un culte spécial pour
-la timide et naïve jeunesse.
-
-Ancienne adepte d’Enfantin, qui proclamait si bien «la réhabilitation
-de la matière et les avantages de la promiscuité»; passée plus tard
-à Fourier, qui réclamait non moins éloquemment «l’égale liberté des
-passions pour l’un comme pour l’autre sexe», et montrait «dans l’île
-d’Otahiti, dans l’absence de contrainte et les puissantes facultés
-amoureuses de ses habitants et habitantes, l’exemple à suivre, le
-modèle des sociétés futures», Angélique Bombardier avait toute sa vie
-mis sa conduite d’accord avec ces principes et témoigné en amour de la
-plus entière indépendance.
-
-«Est-ce que les hommes se gênent? Ne les voyons-nous pas courir à
-leur gré, voltiger de fleur en fleur? Pourquoi donc nous, infortunées
-femmes, serions-nous seules recluses, seules immobilisées, seules
-enchaînées à d’ignominieuses conventions, esclaves toujours?...» Etc.
-
-Évidemment! Pourquoi?
-
-On est égaux, que diantre! ou on ne l’est pas.
-
-D’autant plus qu’Angélique Bombardier ne faisait pas grand mystère
-de ses facultés intimes. Si elle n’allait pas jusqu’à s’écrier en
-plein tribunal, comme cette terrible Nina Magloire: «Est-ce ma faute
-si j’ai du tempérament, monsieur le président?» Elle ne laissait
-pas de pousser, dans _l’Affranchie_, certaines doléances que les
-initiés savaient bien à qui appliquer. Quand elle écrivait: «Que
-voulez-vous que devienne une petite veuve de vingt ans, saine de
-corps et saine d’esprit, possédant bon pied, bon œil et excellent
-appétit? La forcerez-vous à s’astreindre à des jeûnes débilitants, à
-se macérer et se mortifier, se détraquer et se détruire, comme les
-nonnes d’autrefois? Non, il est fini, ce temps-là, et on ne fait pas de
-révolution avec le passé!» c’était à elle qu’elle songeait; la petite
-veuve, c’était elle, bien que son veuvage datât de ses trente ans et
-eût été précédé d’une séparation de corps de plusieurs années, très
-mouvementées et très gaiement remplies d’ailleurs. C’était sa propre
-cause qu’elle plaidait.
-
-Loin d’accoiser ses ardeurs, l’âge semblait les avoir attisées; mais,
-de même que les vieux pénards s’attaquent de préférence aux jeunes
-poulettes et frais tendrons, c’étaient de tout jeunes coqs qu’il lui
-fallait, de mignons et fringants et frétillants éphèbes qu’elle
-reluquait et cherchait. Mon Dieu, oui! Et, tout comme son émule Nina
-Magloire encore, elle aurait pu répondre: «C’est bien mal, mais je
-n’aime que ça!... C’est bien mal, mais vous-mêmes vous reconnaissez que
-les hommes mûrs ont un faible pour le fruit vert; pourquoi donc, nous,
-leurs égales en tout et partout, serions-nous différemment construites
-et n’éprouverions-nous pas ce même penchant? Soyez donc logiques,
-voyons, messieurs!»
-
-Logique, elle ne l’était cependant pas jusqu’à demander, comme elle
-l’aurait dû en toute justice, que la loi fût la même pour les vieilles
-polissonnes, chatouilleuses et déniaiseuses d’écoliers, que pour les
-séniles amateurs de fillettes et initiateurs d’ingénues. Non, elle
-voulait bien s’abstenir ici de réclamer, et laisser à ces messieurs
-tout le dam et le châtiment. Ne se croyait-elle pas d’ailleurs, malgré
-ses quatre-vingt-dix-huit kilos, toujours jeune, l’allègre et vaillante
-Angélique, et plus que jamais ne lançait-elle pas, de sa maigre voix
-flûtée, enfantine et cristalline, son fameux mot d’ordre, son cri
-d’armes et héroïque devise: «Restons jolies, mesdames, restons jolies!»
-
-Logique, elle ne l’était pas non plus jusqu’à soupirer, avec une autre
-de ses consœurs, l’aimable et sentimentale romancière Rita Viazzi:
-«N’est-il pas révoltant qu’on tolère des maisons de joie pour ces
-messieurs, et qu’on n’ait pas songé à nous, qu’on ne fasse rien pour
-nous, pauvres et pitoyables femmes?»
-
-Encore moins tombait-elle dans les exagérations et perversions
-reprochées aux Gabrielle de Surgères, Florence Stuart, Lina Rozetti
-et autres «insexuées», autres «fin de siècle». Non, de ce côté,
-Angélique Bombardier n’était pas à la hauteur, pas dans le train. Elle
-en était restée au vieux jeu, à l’amour rococo, l’amour du mâle, et
-ne méritait nullement, selon la remarque du caustique Chantolle, «ce
-titre d’«émancipée» dont elle se targuait ... Nulle plus que vous, au
-contraire, suave Angélique, continuait-il, n’est soumise à ce tyran
-maudit, à ces monstres d’hommes. Et c’est ce qui fait votre éloge, ce
-qui fait votre gloire, ma toute belle; c’est par là que vous rachetez
-vos sottises et vos iniquités.»
-
-Elvire Potarlot, elle,—pas plus que Katia Mordasz,—ne pouvait
-admettre pareils écarts. Tout ce qui était matière et sens lui
-répugnait. Malgré son divorce et les nombreux «changements de main»
-qu’elle avait subis, malgré sa persistante liaison avec le drôle qui
-vivait d’elle, qui la grugeait, la battait et déversait sur elle le
-ridicule et l’opprobre, l’amour, pour Elvire, n’était qu’un besoin du
-cœur, l’occasion de se mieux dévouer et de se donner tout entière. Il
-ne le savait que trop, ce misérable Émilien Bellerose.
-
-La directrice de _l’Émancipation_ ne prouvait que du mépris pour
-l’infatigable et volage, quoique volumineuse, directrice de
-_l’Affranchie_.
-
-«C’est une honte! A son âge! De tels scandales! Elle déshonore le
-parti, cette vieille folle!» s’exclamait-elle.
-
-A son tour, songeant à l’ignominieuse chaîne à laquelle Elvire était
-rivée, aux nombreux horions et fréquentes gourmades que lui distribuait
-si généreusement et en témoignage de gratitude l’amant qu’elle
-entretenait, Angélique s’indignait et fulminait.
-
-«C’est abominable! Avec son ignoble individu, elle nous compromet
-toutes, nous salit toutes! Nous n’avons pas besoin de ... On appelle ça
-des marmites, n’est-ce pas? Et à son âge! Oh! oh!»
-
-Mais, en ce moment, elle était toute à la joie, toute à l’ivresse,
-l’ardente et débordante Angélique. Comme une ogresse à qui il tomberait
-des cieux de la chair fraîche, elle avait vu débarquer chez son bon ami
-Magimier ce petit collégien ... Riche affaire!
-
-Le député Magimier et son Égérie habitaient à proximité l’un de
-l’autre, dans le bas de l’avenue Marceau; Félicien était donc tout à
-portée et comme sous la coupe de ladite Égérie, qui ne demandait qu’à
-devenir la sienne, à être sa confidente et gouvernante, sa consolatrice
-et protectrice,—sa petite maman.
-
-Matin et soir elle l’attirait chez elle, le retenait à sa table,
-l’intronisait dans le sanctuaire de la toilette, se vêtait
-ou se dévêtait devant lui,—un enfant, cela ne tire pas à
-conséquence!—jouait, disputait et plaisantait avec lui.
-
-«Donnez-moi votre main, grand bébé!
-
-—Pourquoi?
-
-—Donnez donc!
-
-—Dites-moi auparavant pourquoi faire?
-
-—Donnez, vous dis-je! Vous le saurez après. Donnez donc! Ah! vous
-ignoriez que je possède la faculté de lire l’avenir dans les lignes
-de la main! Je suis une magicienne, monsieur, une sorcière, si vous
-préférez ...
-
-—Oh! sorcière!
-
-—Tout ce qu’il y a de plus sorcière! Vous allez voir cela! Ne retirez
-donc pas votre main, petit peureux, laissez-la ... Là, comme ceci! Je
-commence ... Contournons la ligne de vie: nous y reviendrons après;
-traversons hardiment la plaine de Mars et remontons jusqu’à la ligne du
-Soleil ... Oh! oh! mais ... qu’est-ce à dire? Vous ne vous vantiez pas
-de cela, jeune homme!
-
-—De quoi donc, madame?
-
-—Vous voyez bien ce petit demi-cercle, ici?
-
-—Oui, madame.
-
-—C’est l’anneau de Vénus. Eh bien, ce petit demi-cercle, cette courbe
-renflée et saillante, m’indique que vous serez ... que vous êtes déjà
-très amoureux!
-
-—Oh!
-
-—Il n’y a pas de «Oh!» qui tienne! Très amoureux! Très amoureux!»
-
-Certainement, parmi les condisciples de Félicien, il en était plus d’un
-qui n’aurait pas manqué de prouver sur-le-champ à la sorcière qu’elle
-pronostiquait juste. Combien d’écoliers, que de complaisantes dames
-mûres, sèches ou blettes, de généreuses, attentionnées et dévouées
-douairières, se sont ainsi ingéniées à diriger vers les sentiers du
-paradis terrestre et à initier aux douceurs du fruit défendu! Combien
-de respectées et respectables matrones se faisant ainsi à huis clos
-les éducatrices de la timide adolescence! Tant il est vrai que les
-extrêmes se touchent, et que si les Arnolphes affectionnent les Agnès,
-les comtesses Almavivas ne rebutent point les Chérubins. Oh non! Et
-cependant, malgré l’égalité absolue des deux sexes, ce sont les Agnès
-seules que la société, aussi bien que la loi, songe à protéger. Les
-Chérubins s’en tirent comme ils peuvent. On punit les détournements de
-mineures: ceux de mineurs, on les ignore ou on en rit.
-
-«Drôle d’égalité! Étrange justice!» s’écriait un jour Elvire Potarlot,
-dans un de ses articles de _l’Émancipation_, en faisant allusion aux
-frasques de sa rivale, la directrice de _l’Affranchie_.
-
-Et, par haine de celle-ci autant sans doute que par esprit d’équité,
-elle terminait par cette imprécation, totalement dépouillée d’artifice
-et d’atticisme:
-
-«Haro sur les corruptrices, aussi bien que sur les corrupteurs de
-l’enfance! Vieilles cochonnes et vieux cochons, cela va de pair, et il
-faudrait fouailler et cingler les unes comme on étrille et fustige les
-autres!»
-
-Élevé dans son trou de province et introduit, depuis quelques semaines
-seulement, dans le monde scolaire parisien, Félicien Magimier n’avait
-pas encore eu le temps de perdre sa gaucherie ni sa fleur et
-conservait tout le velouté de l’ignorance.
-
-«Et je ne réussirais pas à t’apprendre ... Et ce serait une autre que
-moi qui cueillerait ... Ah mais non! Ah mais non! protestait à part soi
-et avec une farouche véhémence la généreuse Angélique. Tu es là, mon
-bijou, et je ne te laisserai pas ... Ah mais non! Il faudra bien que
-... Tu auras beau faire le petit serin: bon gré mal gré, il faudra que
-tu y passes!»
-
-Elle le questionnait insidieusement:
-
-«Vous n’avez laissé là-bas, chez vous, aucune affection?
-
-—Oh! si, madame. J’ai maman ...
-
-—Je ne parle pas de vos parents. Il n’y a pas là-bas une petite bonne
-amie? Répondez donc! Allons!
-
-—Non, madame.
-
-—Bien vrai? C’est bien vrai, ce gros mensonge-là?
-
-—Non, madame, je ... je ne mens pas.
-
-—Pas la plus mince passionnette?
-
-—Aucune, je vous assure.»
-
-C’était regrettable; il aurait pu si bien alors lui conter ses peines,
-épancher en elle tous les regrets que l’absence lui causait! Elle
-aurait si bien su le réconforter et le cajoler! N’était-il pas son
-grand enfant, son bébé chéri?
-
-Elle changea de tactique deux jours après. Comme ils étaient assis côte
-à côte sur le divan du petit salon où elle recevait ses intimes, elle
-imagina de lui narrer en détail la troublante et orageuse nuit qu’elle
-avait passée.
-
-«Hier soir, je suis allée au théâtre, aux Variétés ... Le mari d’une
-de mes anciennes amies, veuf depuis plusieurs années, était venu
-m’inviter ... Je n’ai pas pu refuser ... Il est ingénieur à Brest, et
-ne se trouve que pour quelques jours à Paris. Nous avons dîné ensemble
-bien tranquillement; mais je n’ai pas tardé à m’apercevoir que mon
-compagnon était épris de moi. Chemin faisant, en voiture, il me serrait
-le bras, son pied cherchait sans cesse le mien ... Ce fut bien pis
-dans la baignoire où nous prîmes place! J’étais au supplice! Sa main
-ne quittait pas la mienne; il me dévorait des yeux ... Je m’étais
-décolletée: je ne pouvais pas me douter ... et son regard plongeait,
-plongeait ... J’en étais affreusement gênée! En me ramenant, il me
-conjura de le laisser monter. J’ai eu toutes les peines du monde à lui
-faire entendre raison ... Il m’avait ressaisie dans ses bras ... Quelle
-nuit cela m’a valu, Félicien, si vous saviez! Je n’en ai pas fermé
-l’œil! Mes nerfs étaient dans un état! J’avais le sang en ébullition,
-du feu qui me courait dans les veines ... Et encore en ce moment ...
-Avoir eu cet homme auprès de moi toute la soirée, à me supplier, me
-frôler, me presser, me griser ... Cela ne vous fait donc rien, ce que
-je vous raconte là?» reprit-elle tout à coup en se penchant vers son
-silencieux auditeur et en appuyant distraitement la main sur lui.
-
-Félicien de se reculer bien vite, comme si un précipice se fût soudain
-ouvert sous ses pieds.
-
-La vieille dame de réitérer alors son mouvement d’approche.
-
-«Ah! je vois bien que vous ne connaissez pas ces émotions!» finit-elle
-par soupirer avec une sourde rage.
-
-Il fallait y renoncer, en effet: il était vraiment trop coquebin, le
-chérubin.
-
-Mais ce que femme veut Dieu le veut, et quelques jours plus tard dame
-Angélique réussissait à enlever la place et à ravir le trésor tant
-convoité.
-
-C’est au bon cœur de Félicien qu’elle s’adressa, par les sentiments
-qu’elle parvint à le prendre.
-
-«Ah! cher enfant! Vous ne savez pas ce que c’est que la vie d’une
-femme! Vous ignorez toutes les souffrances auxquelles nous sommes en
-proie, de combien d’ornières notre route est traversée, que de ronces
-et d’épines obstruent notre chemin! Étais-je née, moi, pour cette
-existence solitaire, désolée et dévastée? L’homme que j’aimais, que
-je croyais aimer plutôt, de qui, à l’aube de mes dix-huit ans, pleine
-de confiance dans l’avenir, toute pétrie d’illusions, hélas! j’avais
-accepté le nom, m’a indignement, abominablement trompée. J’ai fait
-avec lui le plus rude apprentissage qu’on puisse imaginer; du premier
-coup, j’ai atteint les abîmes de la douleur, touché l’extrême fond
-du désespoir. Mais que Dieu lui pardonne, à cet ingrat! Je n’avais
-pas vingt-cinq ans, et déjà mon bonheur était perdu sans retour, mon
-existence gâchée, à jamais brisée! Plus de foyer, plus d’asile, de
-repos, plus rien! Si seulement, en me quittant, cet homme, que je ne
-peux plus qualifier de monstre, puisqu’on doit le respect à toutes les
-tombes ... S’il m’avait laissée mère! Ah! un enfant! Comme il aurait
-été le bienvenu! Comme je l’aurais idolâtré, ce petit être! Comme il
-aurait rempli mes jours, absorbé toutes mes forces, transformé toute ma
-vie! Hélas! Dieu m’a refusé cette suprême joie! Alors, mon ami ...»
-
-Longtemps elle continua de la sorte, l’infortunée et pitoyable
-Angélique. Elle possédait à merveille ce qu’on nommait jadis «le don
-des larmes», et de gros pleurs perlaient sous ses paupières, roulaient
-un à un le long de ses joues ...
-
-_Ahi! povera! povera!_
-
-Ajoutons qu’elle exprimait ces doléances dans un costume assez
-sommaire;—elle était justement à sa toilette lors de l’arrivée de
-Félicien; elle n’avait eu que le temps de jeter sur ses épaules une
-camisole de satinette grenat, et de plantureuses richesses, des
-contours d’une mate blancheur et d’une ampleur audacieuse saillaient
-dans l’entrebâillement, tous ses trésors s’échappaient de leur écrin
-... Pour comble, elle avait enserré dans ses bras son jeune confident,
-et elle le pressait sans relâche, frénétiquement et désespérément,
-contre elle, lui maintenait le visage plongé dans les flots de ce
-Pactole, au milieu de cet océan de vivantes splendeurs, de chairs
-tièdes et mouvantes, toutes frémissantes et débordantes.
-
-Il ne pouvait faire autrement que de comprendre, à la fin des fins, et
-de se résoudre à essuyer ces larmes et consoler cette formidable et
-lamentable Cybèle. Mais il y avait mis le temps! Que les garçons sont
-donc godiches, mon Dieu!
-
-L’oncle Magimier ne paraissait nullement se douter des périls que
-courait ainsi et tout près de lui la vertu de son pupille. Y aurait-il
-songé, qu’il s’en serait probablement aussi peu soucié que des intérêts
-de ses électeurs et de tout ce qui ne touchait pas directement sa chère
-personne.
-
-Quoique l’hiver approchât, et que, par suite, le règne des femmes
-grasses et riches de seins fût près de succéder à celui des beautés
-sveltes, aux formes indigentes, il continuait d’aller de temps à autre
-porter sa très modeste offrande à Mlle Clara Peyrade, l’enthousiaste
-admiratrice des fils de Jonathan. En scrupuleux disciple de Salomon,
-en vrai «Sage», Magimier était de plus en plus partisan des
-«professionnelles».
-
-«Quand vous voulez vous faire tailler un pantalon ou une jaquette,
-à qui vous adressez-vous? disait-il. Vous n’allez pas frapper à la
-porte du premier venu, n’est-ce pas? Vous cherchez un artisan patenté,
-un tailleur sachant son métier et le pratiquant dans les meilleures
-conditions possibles. Désirez-vous entendre de bonne musique? Vous
-fuyez comme la peste ces malencontreux et maudits amateurs, ces
-pitoyables pianistes et abominables cantatrices de salon, qui vous
-écorchent si terriblement les oreilles: vous vous rendez à l’Opéra,
-chez de vrais artistes. Avez-vous une course à faire en voiture? Il
-vous faut un cocher connaissant son Paris, expert dans le maniement des
-chevaux, ayant, en outre, acquitté ses droits d’exercice et possédant
-patente nette. Vous n’avez rien à gagner,—comme nous l’expliquait
-si bien un soir ce cher d’Amblaincourt, d’après les observations d’un
-moraliste de notre temps,—rien à gagner avec les irréguliers et les
-maraudeurs: ils conduisent mal d’abord et risquent de vous verser;
-puis ils affichent souvent des prétentions excessives, tentent de vous
-imposer des tarifs exagérés, et n’hésitent pas, si vous récalcitrez,
-à vous chercher querelle et à vous chanter pouille; enfin, et pour
-comble, ils ne brossent ni ne battent jamais leurs coussins, ne
-nettoient point leur voiture, et vous exposent à emporter d’eux et de
-ladite carriole quelque tache ou autre désagréable souvenir. Vivent
-donc les gens de métier! Hurrah pour les professionnels!»
-
-«Notez bien ensuite, continuait Magimier, avec tous ses camarades
-et compères les Salomoniens, notez bien que, dans l’espèce,
-«professionnelle» est synonyme de «momentanée», et quoi de plus commode
-et de plus agréable? Chez ces dames, vous êtes sûr d’être toujours bien
-accueilli, toujours bien servi,—si, par hasard, vous ne l’êtes pas, si
-l’une d’elles répond insuffisamment à vos espérances et vous satisfait
-mal, vous en êtes quitte pour n’y plus retourner et aller frapper
-ailleurs,—toujours certain de n’avoir pas affaire à d’ignorantes
-petites nigaudes ou à des pimbêches qui n’osent y toucher, tranchent
-de la sucrée et font leur Sophie; et de ne trouver, au contraire, que
-d’avenantes odalisques, d’habiles, savantes et complaisantes sultanes.
-Ces relations, vous pouvez à votre gré les resserrer, les détendre
-ou les rompre; elles ne vous enchaînent pas, ne vous imposent aucune
-charge, ne vous engagent à rien, vous laissent pleine et entière
-liberté, ne vous procurent, en un mot, que du plaisir ...
-
- Du plaisir sans scandale et de l’amour sans peur.
-
-Vivent donc, vivent les professionnelles et momentanées, passagères
-et hospitalières! Foin des bégueules et mijaurées, des rêveuses,
-vaporeuses, poseuses et raseuses!»
-
-Ainsi pourpensait à part soi ou ratiocinait au milieu de ses intimes
-l’avocat des «Émancipées», le porte-parole, le _leader_ et _debater_
-des adeptes de la Revendication.
-
-«Ah! si notre sexe avait le droit de voter et si les femmes étaient
-éligibles, nous n’aurions pas la honte d’être représentées par un
-tel abominable sauteur! s’écriait volontiers Elvire Potarlot, qui
-connaissait son Magimier à fond et voyait toujours dans le suffrage
-universel l’unique et suprême panacée. Mais hélas! il faut bien se
-servir des instruments que l’on trouve, si imparfaits, si vicieux et
-abjects qu’ils soient ... quand on n’en a pas d’autres! A défaut de
-grives ...»
-
-Chez cette brave Clara Peyrade, Magimier se plaisait à bavarder, ou
-plutôt à écouter les panégyriques qu’elle ne se lassait pas de débiter
-à la gloire de la race anglo-américaine, de ses mirifiques progrès et
-de son paradisiaque état de civilisation.
-
-«On n’a pas idée, mon ami, quels rustres et quels goujats que ces
-citoyens-là! s’écriait-elle. C’est ce qui dès l’abord m’a le plus
-frappée et nous frappe tous le plus, nous, habitués à la courtoisie
-française et à l’urbanité, l’aménité et la grâce des peuples latins.
-Là-bas, dans les rues, les hommes sont toujours pressés ... _Time is
-money_ ... et femmes, vieillards, enfants, ils bousculent tout sans
-pitié. Il s’agit d’arriver, voilà tout, d’arriver vite: tant pis pour
-les gêneurs, et tant pis pour les faibles, les souffrants et les
-petits! Telle est leur morale. Et de quelle façon ils se tiennent et
-se comportent dans les restaurants, dans les brasseries, théâtres,
-cafés-concerts, dans les tramways et chemins de fer, dans tous les
-lieux publics! C’est à vous dégoûter ... Ça s’étend, ça s’étire, ça
-vous flanque des coups de coude, ça vous met ses jambes en l’air et
-vous fourre ses semelles sous le nez, ça vous rote au visage, ça chique
-sans cesse: on ne voit que mâchoires aller et venir; ça crache partout:
-de longs jets de salive qui se plaquent ici, là, à droite, à gauche ...
-Ah! quel sale monde! Et si tu les voyais manger des huîtres! On vous
-les sert sans coquille, mon cher, les douze huîtres toutes ensemble
-dans une tasse, pour que vous n’ayez pas la peine de les détacher
-et ne perdiez pas de temps ... Vous n’avez qu’à avaler ça ... C’est
-appétissant, hein? Ils font de même pour les œufs à la coque: pas
-besoin de coquetier! On casse trois œufs qu’on verse dans un verre, et
-on boit. Ils ne comprennent pas, selon la remarque faite par l’un de
-nous, combien la forme donne d’attrait aux choses et accroît même leur
-saveur. Cette délicatesse surpasse leur jugeotte. Nous aimons que les
-fruits aient non seulement leur enveloppe extérieure, mais leur fin
-duvet, leur velouté. Eux, ça leur est bien égal! Au contraire, ils vous
-présentent leurs pommes, poires ou oranges toutes pelées et épluchées,
-leurs raisins égrenés même, je crois bien,—pour qu’on ne perde pas de
-temps, toujours! On s’imagine en Europe que ce peuple-là est civilisé:
-ça dépend de ce qu’on entend par civilisation. D’abord, en dehors
-de leurs grandes villes, en dehors de leurs railways, de leurs fils
-télégraphiques et téléphoniques, il n’y a autant dire rien: c’est comme
-un désert, un immense steppe, où parquent çà et là des troupeaux, où
-les _cow-boys_, les trappeurs et autres bandits se font la guerre
-entre eux, dévalisent et chourinent les voyageurs assez imprudents
-pour s’arrêter dans ces parages, et s’attaquent même fréquemment aux
-trains de chemin de fer qui passent, lancés à toute vapeur. Il ne
-faut pas s’attendre à trouver des routes à travers ces contrées, des
-routes tracées et entretenues. Rien de tel. Tout est pour les villes,
-les grands centres; le reste, on ne s’en occupe pas; c’est le domaine
-des buffles, des flibustiers, des sauvages, hommes et bêtes. En maints
-endroits, par maints côtés et de maintes façons, cette sauvagerie se
-communique aux villes et perce dans les lois, mœurs et coutumes des
-habitants. Ainsi, dans certaines provinces du Sud, c’est le shériff,
-c’est-à-dire le premier magistrat ou maire de la localité, qui pend
-les condamnés et fait l’office de bourreau. Chez nous, le bourreau est
-tenu à l’écart, en aversion et mépris; c’est le plus déconsidéré et le
-dernier des individus: chez eux, c’est le plus honorable et le premier
-des citoyens.
-
-—Ils sont logiques, et nous ne le sommes pas, interrompit Magimier.
-
-—Possible! C’est une autre question. Mais tu vois quelle divergence
-d’opinions, et combien notre civilisation, à nous, diffère de la leur.
-La dureté, la cruauté paraît d’ailleurs innée chez eux, comme infusée
-dans leur sang, et cette cruauté se manifeste surtout à l’égard des
-faibles, des petits, des pauvres, de tous leurs inférieurs ou de tous
-ceux qu’ils jugent tels. Ah! pour une démocratie, c’est une jolie
-démocratie! «L’Indien n’est bon que tué»: voilà un de leurs proverbes.
-Les Chinois, «les créatures à queue de cochons», ainsi qu’ils les
-qualifient, ils ne se contentent pas de les maltraiter; à l’occasion,
-ils les massacrent pour les voler et les dépouiller, et les tribunaux
-absolvent toujours ces assassins. «Le Chinois,—John Safran, la
-peste jaune,—ne doit pas être considéré comme un être humain, mais
-comme de la vermine»: voilà encore un de leurs principes et de leurs
-axiomes. Le nègre non plus, et encore bien moins, n’est pas un être
-humain pour eux.—Seul sans doute frère Jonathan s’estime digne de
-représenter l’humanité.—Le nègre, le gentleman coloré, c’est avant
-tout, et le terme est doublement mérité, c’est leur bête noire. De
-même que les blancs, émoustillés par la curiosité et la différence
-de couleur, se passent volontiers la fantaisie de chiffonner une
-négresse, de même les nègres ont la passion des femmes blanches; et
-comme ils n’en trouvent pas aisément, par suite de la répulsion qu’on
-a pour eux,—fruit défendu n’en est que meilleur,—il advient souvent
-que des blanches, femmes, filles, parentes ou servantes de fermiers
-principalement, sont violentées. C’est ce qu’on nomme le _crime usuel_,
-le crime ordinaire, tant il est répandu. Le coupable, s’il est pincé,
-ne peut avoir de doute sur le sort qui l’attend. On le pend, on le
-«lance vers Jésus»: c’est encore une de leurs aimables locutions, à ces
-rigides puritains, ces pieuses âmes; ou bien on le larde à coups de
-couteau; ou bien on le met à la broche, on le fait rôtir à petit feu;
-à moins qu’on ne préfère l’arroser de pétrole et le faire flamber ...
-Je me souviens d’un malheureux noir, près de Louisville, accusé d’un
-attentat sur une petite servante irlandaise, qu’il avait osé, lui,
-cet odieux et affreux coloré, trouver à son goût. On l’attrape, on
-l’attache sur-le-champ à un poteau, on entasse au pied des fagots, et
-on y met le feu, on le grille tout vif, comme un porc, allez donc! Le
-soir même, on découvre qu’il y a erreur; ce n’était pas lui, mais un de
-ses frères, qu’on s’est empressé ...
-
-—De lyncher pareillement?
-
-—Et sans autre forme de procès. Aussitôt pris, aussitôt pendu, ou
-lardé, ou grillé, selon les hasards et le caprice..... Et ces mêmes
-vertueux personnages, qui s’indignent si fort de voir un nègre
-embrasser une blanche, pratiquent à Chicago, à Saint-Paul, à Milwaukee,
-en maintes villes, la traite des petites négresses, les vendent ou
-les achètent comme esclaves pour les faire servir à leurs plus sales
-passions. Car c’est bien autre chose qu’en France, tu sais, là-bas!
-
-—Il paraît; c’est ce que j’ai lu.
-
-—Ils ne tolèrent pas une statue découverte; il ne faut jamais qu’on
-aperçoive un mollet ou une poitrine: _shocking! indecent!_ Ils les
-habillent toutes en public, la Vénus de Milo comme l’Apollon du
-Belvédère. Ça ferait rougir ces anges; ça pourrait altérer l’innocence
-de ces blancs agneaux, inspirer de coupables pensées à ces colombes; et
-quel malheur! quel désastre! quelle désolation! Et ces salauds-là, mon
-cher, ils prostituent l’enfance à plaisir; ils ont des théâtres où ils
-exhibent des petites filles aux trois quarts nues et qui dansent ...
-Faut voir quelles danses! Ils tiennent des lupanars de petits garçons.
-Ils trafiquent des négrillons et des Chinois mâles ou femelles, sachant
-bien qu’il n’y a que l’esclavage qui peut procurer à la débauche pleine
-licence et toute satisfaction.
-
-—Comme chez les Grecs et les Latins.
-
-—Oui, ils ont renouvelé tous ces jeux-là; mais sans la grâce latine ni
-l’élégance grecque, par exemple, ah certes non! avec la brutalité et la
-bestialité de vrais sauvages, avec surtout cette hypocrisie puritaine
-et hautaine, sèche, glaciale, perfide, abominablement cruelle, qui est
-bien la chose la plus répugnante et la plus révoltante ... Je ne suis
-pas une vertu, moi, tant s’en faut; je ne me targue pas comme eux de
-pruderie et d’austérité; je fais la noce, quoi! Eh bien, ces cocos-là
-ont trouvé moyen de me scandaliser, moi! moi!
-
-—C’est ce que tu me dis souvent.
-
-—Je t’ennuie, mon pauvre gros, avec toutes ces réminiscences ...
-
-—Mais non, au contraire, tu m’intéresses ... Continue! Parle-moi donc
-un peu de leurs femmes.
-
-—Je les ai vues de moins près, tu devines pourquoi. Bien que n’étant
-ni négresse ni Chinoise, je n’étais pas reçue dans les salons de ces
-dames; mais je les connais tout de même. Au surplus, ce que je puis
-dire d’elles, tout le monde le sait, chacun a pu l’apprendre ici ou
-là. Elles ne veulent plus d’enfants, leurs femmes; c’est gênant, les
-grossesses, ça prend du temps, c’est coûteux, c’est bébête, _stupid_.
-Seules les créatures inférieures peuvent accepter ce lot d’épouse et de
-mère: voilà ce qu’elles proclament ...
-
-—Mon Dieu! C’est aussi ce que pensent les nôtres, observa Magimier.
-
-—Oui, ce sont les idées de la femme moderne, de la femme sans
-sexe..... Ça ne doit guère vous plaire, ces idées-là, à vous autres,
-messieurs? Des femmes qui ne veulent plus être femmes: c’est drôle!
-c’est cocasse! Là-bas, beaucoup s’appliquent à singer les hommes, à
-se rendre indépendantes et hardies comme eux, à acquérir ou simuler
-la force virile. Et cela s’explique: la force est, avec l’argent,
-le seul moyen de se faire respecter. «Défendez-vous vous-même!»
-_Help yourself!_ Encore une de leurs maximes. Tant pis pour les
-faibles! Elles en sont arrivées, ces dames, à vouloir se faire
-soldats, comme les hommes, leur unique objectif; à s’enrôler, lors
-de la récente guerre contre l’Espagne, et tenter de renouveler les
-exploits des Amazones. L’essai n’a du reste pas réussi, ce qui est
-véritablement fâcheux. Aucune, même parmi les pauvres, ne consent
-plus à s’occuper des soins du ménage: les Chinois sont là. A peine
-en âge de marcher, les enfants—on en fabrique encore quelques-uns
-par surprise ou erreur—tiennent à être indépendants, eux aussi, à
-s’émanciper comme leurs mamans: il en résulte que la famille est
-toute disloquée, surtout avec le divorce comme ils le pratiquent, et
-qu’il n’y a plus de vie d’intérieur. Chacun tire de son côté: c’est
-le triomphe du quant à soi et de l’égoïsme en tout et partout. Chez
-nous, si les jeunes gens courent après les dots, les jeunes filles,
-jusqu’à présent,—celles du moins qu’on a préservées du féminisme, du
-modernisme et de l’américanisme, et qui sont restées Françaises,—ont
-conservé quelque idéal et font preuve encore de désintéressement. Idéal
-et désintéressement sont choses et termes absolument ignorés chez les
-Yankees, et les filles, comme les garçons, veulent de l’argent et ne
-courtisent que des dots. Le dieu dollar, toujours! Et personne ne s’en
-cache! Tout le monde le comprend et le proclame. Dans les théâtres, à
-la fin du spectacle, sais-tu ce que l’on voit? L’apothéose du dieu,
-mon cher! Un gigantesque dollar tout lumineux, tout flambant, entouré
-de rayons..... A la bonne heure! Au moins on pratique sa religion;
-on a le culte du veau d’or, ou on ne l’a pas! Quand une jeune fille
-est jolie et sans fortune, volontiers elle se met en loterie: je t’ai
-conté cela. Les garçons font de même. Drôles d’hymens! Et celles qui
-boivent, qui se soûlent, toujours pour copier les hommes! Il y en a
-des quantités là-bas, non seulement dans la classe infime, mais parmi
-les grandes dames et même les jeunes misses, les riches héritières.
-C’est au point que les principales couturières et les modistes en
-renom ont annexé des bars à leurs magasins, pour mieux allécher leur
-aristocratique clientèle. Ce n’est pas encore ces goûts-là qui rendront
-les jeunes personnes plus attrayantes et faciliteront les unions. Aussi
-se marie-t-on de moins en moins en Amérique; de plus en plus l’homme
-vit séparé de la femme.....
-
-—Comme ici.
-
-—Oui, comme chez nous. Le célibat, qui est un plaisir pour les
-hommes, qui les débarrasse de toute charge et de toute responsabilité,
-s’implante et s’étend de plus en plus..... Ah! vous êtes de rudes
-mufles tout de même! Je te demande pardon de te dire cela, mais c’est
-plus fort que moi!
-
-—Ne te gêne pas, ma biche!
-
-—Vous avez dévoyé les femmes tant que vous avez pu, fait le plus
-de déclassées possible, pour avoir le plus possible d’instruments
-d’amusement, de machines à jouissance.....
-
-—Pardon! C’est vous-mêmes, ce sont les femmes qui s’obstinent à se
-dévoyer ...
-
-—Avec cela! Crois-tu que si l’on ne m’avait pas fourré un tas de
-brevets inutiles,—et que je ne réclamais certes pas, ah Dieu non!—je
-serais allée battre la dèche par delà l’Atlantique, chez ces ostrogoths?
-
-—Plains-toi! Ils t’ont fourni des trésors d’expérience ...
-
-—Les seuls, hélas! que j’aie rapportés, et je les ai bien gagnés, va,
-chèrement payés! Quel pays! Quel peuple!
-
-—Un grand peuple! Le peuple de l’avenir, malgré tout ce que tu en dis!
-s’écria Magimier.
-
-—Eh bien, je plains l’avenir, conclut Clara. Si c’est là le progrès,
-le bonheur réservé à l’Ève future, je ne la félicite pas et lui cède
-volontiers ma place dans cet Éden. D’avance, je me console d’être sous
-terre. Il est passé le temps où l’on voyait un roi comme Louis XIV
-s’incliner devant toute femme qu’il rencontrait, fût-ce une servante
-ou une maritorne, et lui céder le pas. Aujourd’hui plus de galanterie,
-plus de déférence, plus de délicatesse; c’est le plus fort qui s’impose
-et passe le premier. «Malheur aux faibles!» Voilà la loi de ton grand
-peuple et de ce brillant avenir ... Bonsoir, chéri! A bientôt, n’est-ce
-pas? Tu ne m’en veux pas de tous mes papotages?»
-
-
-
-
-XI
-
-
-Armand de Sambligny éprouva, ce jour-là, une des plus vives surprises,
-une des commotions les plus fortes qu’il eût jamais ressenties.
-Il n’était cependant pas facile à émouvoir, M. le chef de bureau
-Sambligny: l’expérience des choses et la pratique des hommes, aussi
-bien que celle des femmes, l’avaient depuis longtemps aguerri et
-bronzé; mieux que quiconque, par son sang-froid, son égalité de
-caractère, son calme stoïque, son imperturbable philosophie, il
-méritait d’être comparé à un bon cheval de trompette. Mais il y a de
-telles circonstances!
-
-Il venait de succéder à Roger de Nantel comme secrétaire de la société
-de Salomon dont il faisait partie, et, pour remplir congrûment les
-obligations de sa charge et en vertu des pouvoirs à lui confiés, il
-avait dû aller prendre langue chez la discrète et vénérable dame de
-Saint-Géran, rue Tronchet. Certains salomoniens trouvaient trop
-restreinte encore la collection des types féminins inscrits au
-catalogue et mis à leur disposition. Il y en avait cependant de tout
-calibre et de toute couleur; il y avait des femmes colosses et des
-naines; des hippopotames, des girafes et des libellules; des spécimens
-de tailles ordinaires et des échantillons de grosseurs moyennes; il
-y avait des dames blondes comme les blés et d’autres brunes comme la
-nuit, des jaune pâle comme lin ou vif comme citron, des roux fauve et
-des rouge flamboyant; il y en avait des blanches et des basanées, des
-cuivrées et des noires d’ébène ... Mais l’homme n’est jamais satisfait,
-ses appétits sont insatiables et sa perversité ne connaît point de
-bornes. On avait voté l’adjonction sur la liste-programme de deux
-femmes aux cheveux acajou, l’une grasse et l’autre mince, et de quelque
-svelte petite brunette aux yeux ardents.
-
-«J’ai justement là votre affaire, dit Mme de Saint-Géran, une brune
-piquante, très jolie, toute jeune ...
-
-—Ah! Ah!
-
-— ... et femme du monde, s. v. p.!
-
-—Oh! Oh!
-
-—Grande dame tout à fait authentique!
-
-—A vous dire vrai, cette qualité m’est complètement indifférente ...
-Oui, ça m’est absolument égal. L’important, c’est que la personne soit
-libre et puisse recevoir chez elle ou ailleurs dans la journée ou la
-soirée.
-
-—Nous allons le lui demander. Elle vient me voir une ou deux fois par
-semaine: j’ai toujours ici quelques gentilles amies ...
-
-—Sage précaution!
-
-—Mais j’ignore qui elle est et de quelle liberté elle dispose.
-
-—Vous la garantissiez cependant femme du monde et bon teint?
-
-—Oui, ça saute aux yeux.
-
-—Bah?
-
-—Sûrement, ce n’est pas une cocotte!
-
-—Je préférerais une cocotte, dit Sambligny, une bonne fille
-entièrement indépendante, qui ne vous impose aucune gêne, vous ouvre sa
-porte dès qu’on y sonne, et même avant.
-
-—D’autres recherchent, au contraire, les jeunesses qui vivent encore
-dans leur famille, les ouvrières ou les demoiselles de magasin;
-d’autres, les femmes mariées; d’autres, les actrices ...
-
-—D’accord: il en faut pour tous les goûts.
-
-—Voyez donc toujours cette dame, pendant qu’elle est ici. Vous
-causerez avec elle: il n’y a rien de tel que d’examiner, de causer et
-de palper pour s’entendre.
-
-—C’est très juste. Eh bien, voyons donc, causons et palpons! Et
-entendons-nous, si possible! répliqua Sambligny. Je ne demande que cela.
-
-—Moi de même!» acheva la digne et serviable Mme de Saint-Géran en se
-levant et en quittant la pièce.
-
-Quand elle y rentra, une minute après, elle était escortée d’une
-élégante et pimpante visiteuse qu’Armand de Sambligny reconnut tout de
-suite.
-
-C’était sa femme, sa propre femme, Jeanne de Sambligny, née Rousselin,
-en chair et en os.
-
-Pendant qu’elle poussait un cri d’effroi et tentait de s’enfuir, il
-demeurait, lui, suffoqué et cloué sur place.
-
-«Comment!... Non, ne vous en allez pas! ordonna-t-il en la retenant
-par le bras, lorsque ce premier moment de stupeur fut passé. Comment,
-c’est vous? Et vous m’aviez dit «toute jeune», madame? reprit-il en
-s’adressant à Mme de Saint-Géran. Toute jeune! On voit bien que vous
-n’exigez pas de vos clientes le dépôt de leur acte de naissance, sans
-cela vous auriez constaté l’âge, l’âge déjà respectable de cette ...
-jouvencelle. Auriez-vous l’obligeance de nous laisser seuls un instant?
-ajouta-t-il. Madame et moi avons eu déjà l’ineffable plaisir de nous
-rencontrer ... pas chez vous, non! Elle remonte à près de vingt ans,
-cette première entrevue; ainsi jugez si cela nous rajeunit, madame et
-moi! Avec votre permission, nous allons renouveler connaissance.»
-
-Derechef la matrone abandonna la place. A peine la porte était-elle
-refermée, qu’Armand de Sambligny, tout à fait remis à présent, en
-pleine possession de lui-même, de sa robuste et sereine raison et de sa
-rabelaisienne et invincible bonne humeur, éclata de rire.
-
-«Ah! délicieux! Tu ne t’attendais pas?... Ni moi non plus, du reste!
-Non! C’est le cas ou jamais de m’écrier, avec le sire de Framboisy:
-
- Corbleu, madame, que faites-vous ici?
- Corbleu, madame...
-
-—Et vous? lança Jeanne avec rage. Et vous? Qu’y faites-vous? Ah! cela
-vous va bien de vous moquer ainsi!
-
-—Tu préférerais me voir sangloter, trépigner et m’arracher les
-cheveux? Ma foi, non! Je me hâte de rire de tout ...
-
-—Je connais vos théories.
-
-—Empruntées à la sagesse, chère amie, issues des Grecs, des Romains
-et des Gaulois, de nos meilleurs Français. «...Pour ce que rire est le
-propre de l’homme!» Conviens que c’est bien cocasse tout de même! Cette
-excellente madame de Saint-Géran qui m’annonce une toute jeune femme
-... J’ai quarante-deux ans sonnés, ma belle, et tu n’es pas loin de tes
-trente-huit. Eh! Eh! C’est une jeunesse un peu ... d’arrière-saison.
-Et, malgré cela, tu venais?...
-
-—Tu y viens bien, toi?
-
-—Ah oui! j’oubliais! J’oubliais tes théories, à toi, ces jolies
-théories d’égalité, qui ont si bien réussi à tes sœurs!
-
-—Alors tu aurais le droit d’avoir des maîtresses, et, moi, je ne
-pourrais pas prendre d’amants?
-
-—Je ne dis pas que tu ne le peux pas. Malgré ton âge même, tu prouves
-bien que ...
-
-—Laissez donc mon âge tranquille, à la fin!
-
-—Je te ferai observer que je ne me rajeunis pas, moi. Je ne triche
-pas! Je ne ...
-
-—Vous avez toutes les qualités, vous autres, c’est entendu! Vous êtes
-la perfection même. Vous avez aussi une morale à vous, une morale toute
-différente de la nôtre ... Car il vous faut deux morales, l’une pour
-vous, messieurs, l’autre pour nous!
-
-—Hélas, oui! C’est comme cela!
-
-—C’est abominable! Comme si ce qui est licite d’un côté devrait être
-interdit de l’autre! Comme si nous n’avions pas nos passions et nos
-faiblesses tout comme vous!
-
-—Non, vous ne les avez pas.
-
-—Qu’en savez-vous? Vous voulez que tout vous soit permis, à vous,
-voilà la vérité, et que, nous, nous ne puissions rien ...
-
-—Ce n’est pas nous qui voulons cela, ma chérie, c’est la nature même,
-et elle a mis à ses arrêts une sanction que vous n’êtes pas encore
-parvenues à éluder.
-
-—Je vous vois venir.
-
-—Ce n’est pas difficile. Et vous avez beau vous insurger, beau
-protester, piailler et hurler, autant en emporte le vent. La sanction
-est toujours là, l’épée de Damoclès toujours suspendue sur vous: gare!
-gare aux conséquences! gare à la grossesse! Tandis que nous, hommes,
-nous sommes des veinards; nous n’avons rien à redouter; nous pouvons
-aller de l’avant hardiment, et opérer notre retraite ensuite sans la
-moindre préoccupation. C’est inique ...
-
-—Oh certes!
-
-— ... infâme et abominable, comme tu le disais fort bien tout à
-l’heure, mais c’est ainsi; et, tant que vous n’aurez pas changé
-ce pitoyable état de choses, réparé cette criante injustice et
-cette scandaleuse bévue du Père Éternel, vous n’aurez rien fait,
-mes petites chattes, pas avancé d’un pas ce que vous appelez votre
-affranchissement. En rendant visite à l’obligeante madame de
-Saint-Géran, je ne cours le risque que de dépenser une couple de louis
-tout au plus; toi, tu t’exposes à ramener chez moi,—chez moi, puisque
-je suis le locataire de l’appartement et, de par la loi, le chef de
-la communauté: encore un abus révoltant!—de petits bonshommes ou de
-petites bonnes femmes auxquels je n’aurai nullement collaboré; tu
-menaces de me compromettre, de salir mon nom ... Oui, car c’est mon nom
-que tu portes: encore une iniquité et une abomination, mais c’est comme
-cela! Et, en attendant que tes chères amies, les émancipées et hors
-nature, aient remédié à ces aberrations et supprimé ces turpitudes,
-placé le cœur à droite, le foie à gauche, la matrice chez nous et les
-moustaches chez vous, tu me feras le plaisir de ramasser tes cliques et
-tes claques et trousser bagage. Je ne veux pas d’une femme qu’on est
-exposé à rencontrer dans des maisons comme celle-ci.
-
-—On vous y rencontre bien, vous!
-
-—C’est pour cela, c’est assez d’un.
-
-—Et ce n’est pas la même chose, allez-vous encore objecter!
-
-—Tu as deviné: et ce n’est pas du tout, du tout la même chose!
-Maintenant, mon amie, si tu veux bien prendre mon bras? Nous ne
-pouvons pas nous éterniser dans ce lieu d’honneur. Nous allons
-présenter nos devoirs à la reine du logis, lui tirer notre révérence,
-en l’informant de la parfaite entente qui règne entre nous. Cela lui
-fera plaisir, à cette révérende mère, qui s’est si bien donné mission
-d’apparier les gens et les mettre d’accord.»
-
-Il y avait longtemps qu’il ne leur était arrivé—à part les dîners et
-soirées, assez rares d’ailleurs, où ils étaient conviés,—de sortir
-ainsi bras dessus bras dessous, aux époux Sambligny. C’était le type du
-ménage tel que l’a créé la femme fin de siècle, l’émancipée, évaltonnée
-et détraquée d’à présent, une de ces unions où le divorce, selon un mot
-célèbre, couche toutes les nuits entre les deux conjoints.
-
-Le mari avait vaillamment pris son parti de cette situation: il avait
-ses fonctions administratives, qu’il tenait à remplir de son mieux,
-qui l’intéressaient, l’absorbaient et le passionnaient; il avait ses
-amis, en tête desquels figuraient son collègue Jourd’huy et les autres
-adeptes du clan salomonien; il avait enfin, pour le consoler de ses
-déceptions et tracas conjugaux, pour le fortifier, le rasséréner et
-le ragaillardir, son heureux naturel, son imperturbable philosophie,
-sa bonne santé physique et morale. Aux continuels coups de boutoir de
-sa colérique moitié, aux incessantes piqûres de ce fagot d’épines et
-aux sempiternels soubresauts de ce paquet de nerfs, il ne répliquait
-jamais, à l’exemple de Socrate vis-à-vis de Mme Xantippe, que par une
-souriante et indémontable placidité, assaisonnée volontiers de quelque
-brocard, qui décuplait l’aigreur et quintuplait la rage de cette
-délicieuse compagne. Il jouait d’elle comme d’un instrument et s’en
-amusait parfois de tout son cœur.
-
-«Je ne peux pas la prendre au sérieux, elle, pas plus que jadis ses
-sœurs, s’avouait-il. Non, pas possible! C’est comme des pantins, des
-marionnettes ... pires que des marionnettes! Car elles ne veulent pas
-toujours se laisser mener, celles-là; elles prétendent agir à leur
-guise, et alors, alors, elles en font de belles! L’une s’est tuée,
-l’autre est morte folle: que deviendra la troisième, madame ma femme?»
-
-Jeanne de Sambligny, malgré son humble origine et les goûts modestes
-qu’elle aurait dû posséder, malgré les mensualités que lui remettait
-régulièrement son mari et qu’on aurait cru plus que suffisantes
-pour subvenir aux dépenses du ménage et à celles de sa toilette,
-était toujours courte d’argent et criblée de dettes. En plusieurs
-circonstances, devant les instantes réclamations de tel ou tel
-fournisseur, Armand de Sambligny s’était vu contraint d’intervenir,
-et il avait signifié à sa femme que, si elle continuait à aussi mal
-administrer les finances de la communauté, il lui retirerait cette
-gestion et se chargerait lui-même de la besogne. Or, Jeanne ne
-redoutait rien tant que l’exécution de cette menace: conserver le
-maniement des fonds était son vœu suprême, sa constante préoccupation;
-l’argent, elle ne tenait qu’à cela, et n’est-ce pas tout que l’argent?
-N’est-ce pas grâce à lui qu’on se pare de bijoux, qu’on renouvelle
-ses chapeaux et ses robes, qu’on s’offre dentelles, fine lingerie,
-jupes de soie, les mille et un falbalas de la coquetterie? Tant que
-les clés de la caisse lui resteraient, rien de plus facile pour elle
-que d’enchevêtrer et embrouiller ses comptes, de telle sorte qu’elle
-seule pût s’y reconnaître; rien de plus aisé que de majorer cet
-article, de réduire cet autre, tripler celui-ci, omettre celui-là;
-rien de plus simple et de plus commode que de tripoter, grappiller et
-chaparder. Mais comment continuer cette valse de l’anse du panier, si
-le panier même vous est enlevé? Comment garder du beurre aux doigts, si
-l’assiette dite «au beurre» ne vous est plus confiée?
-
-Ces barbotages et imbroglios, ces escobarderies et filouteries, Armand
-de Sambligny ne les ignorait nullement. Il savait fort bien que cette
-côtelette, qu’on lui comptait soixante-dix ou quatre-vingts centimes,
-n’en valait pas quarante; que ce poulet, tarifé neuf francs, en avait
-coûté cinq tout au plus; mais il ne soufflait mot, ne bronchait point
-et considérait cette surtaxe comme un droit à acquitter pour jouir du
-bien le plus précieux ici-bas, avec la bonne humeur et la santé—pour
-avoir la paix.
-
-«Seulement, pas de dettes! La première fois qu’on viendra encore me
-relancer ici ou à mon ministère et me présenter une facture que tu
-n’auras pas su régler à temps, je te jure bien que je te supprime tes
-fonctions de trésorière. Au besoin, j’irai manger dehors ...
-
-—Avec tes amis!
-
-—Avec mes amis.
-
-—Et tes amies!
-
-—Non, les dames ne sont pas admises à nos banquets. Je t’ai
-d’ailleurs, et cela me suffit. Assez d’une!
-
-—Trop même! Pour ce que tu fais d’elle! Ah! si je te suffisais
-vraiment, tu....
-
-—Ma bonne amie, revenons, s’il te plaît, à nos moutons et à leurs
-côtelettes. Je te disais donc que, si tu m’y contrains, j’irai prendre
-mes repas au restaurant, ce qui me coûtera certainement moins cher....
-
-—Tais-toi donc! On voit bien que tu ne connais pas le prix des choses!
-
-— ... Ce qui me coûtera très certainement bien moins cher, me vaudra
-une nourriture meilleure....
-
-—Peut-on dire!...
-
-—Sois tranquille: si un plat n’est pas à ma convenance, je ne me
-gênerai pas pour le faire enlever et remplacer par un autre.... Et
-enfin, ce qui me permettra de manger tranquillement, sans plus être
-exposé à voir troubler ma digestion.
-
-—Par qui donc? Qui donc vient troubler ta digestion? Serait-ce moi,
-par hasard?
-
-—Quelle idée, grand Dieu! Jamais! jamais de la vie! Nullement! Je
-parle des créanciers, de ces fournisseurs qui choisissent l’heure des
-repas pour carillonner à votre porte et être sûrs de vous trouver. Eh
-bien, je n’en veux plus, chère amie; tiens-toi pour avertie!
-
-—Toujours votre volonté! Est-ce que c’est ma faute si ... Mais
-monsieur veut! Monsieur ordonne! Monsieur parle comme si j’étais sa
-domestique ou son esclave!
-
-—Et monsieur entend être obéi! C’est moi qui touche mes appointements,
-n’est-ce pas, Jeanne, ce n’est pas toi? Eh bien, à la première
-récidive, je les garde.
-
-—C’est bien.»
-
-Or, Jeanne, en dépit de ses majorations de dépenses et de tous ses
-tours de gibecière, se trouvait toujours en déficit, toujours aux abois.
-
-«Mon Dieu, comment faire? Je ne suis vraiment pas raisonnable!
-s’avouait-elle en son par-dedans. Je devrais user de plus de
-circonspection, me modérer davantage ... Quel ennui!»
-
-Elle passait son temps à lutter contre ses mille menus embarras
-d’argent, à se débattre dans cet inextricable réseau, à calmer et
-amadouer les créanciers les plus exigeants et les plus arrogants, à
-payer celui-ci au détriment de celui-là, à couvrir sans cesse Pierre,
-Paul ou Jean, en découvrant, comme on dit, Jacques, Marc ou Mathieu.
-
-Elle n’avait pas tardé d’ailleurs à chercher quelques suppléments
-de recette là où toute Parisienne qui n’est ni trop laide ni trop
-vieille a toujours chance d’en trouver. Ce n’était pas l’amour qu’elle
-portait à son mari qui pouvait la retenir dans le droit chemin, il
-s’en fallait de beaucoup. Ne s’en voulait-elle pas à mort d’avoir
-épousé cet homme qui avait si niaisement cru, dans l’inexpérience et
-la candide générosité de sa jeunesse, qu’il devait «réparer sa faute»,
-donner son nom à l’honnête fille séduite? Ah! si elle avait pu prévoir
-alors que l’enfant qu’elle portait en elle s’envolerait si vite et
-ne lui imposerait aucune charge, aucun souci d’avenir, combien elle
-aurait préféré garder sa liberté! Belle et avenante, intelligente et
-insinuante, comme elle l’était ou pensait l’être, que de conquêtes elle
-aurait traînées après soi! Que de succès! Que de triomphes! Jusqu’où ne
-serait-elle pas montée!
-
-Malheureusement elle était enchaînée à cet odieux personnage,—dont
-elle mangeait le pain, cependant, et qu’elle trompait et volait avec si
-peu de scrupule, tant de désinvolture et de gaieté d’âme.
-
-Plusieurs fois déjà elle s’était risquée dans de galantes aventures.
-«Tiens! Est-ce qu’il se gêne, lui? Est-ce que je n’ai pas le droit tout
-aussi bien que lui?...» Elle avait noué de vagues intrigues, qu’elle
-s’était efforcée de rendre aussi productives que possible; mais, elle
-ne s’en était que trop vite aperçue, les hommes d’à présent sont d’une
-pingrerie! Il y a trop de concurrentes!
-
-Peut-être, si elle avait été une cocotte, si elle avait eu le temps
-de se lancer, avait possédé son hôtel et son équipage, peut-être, ou
-plutôt sûrement alors, elle aurait trouvé sans peine et à discrétion
-des admirateurs pour la couvrir d’or, vivre à ses genoux et se ruiner
-pour elle. Et si elle n’était pas une de ces célébrités du demi-monde,
-de ces souveraines de l’élégance et de la mode, si elle se morfondait
-dans la gêne et l’obscurité, à qui la faute? A LUI, toujours!
-
-En outre, il lui restait obstinément une insurmontable appréhension,
-une peur bleue de se retrouver enceinte; et, bien plus que ses
-principes et sa vertu, cette peur entravait ses efforts, paralysait ses
-moyens.
-
-Une vulgaire circonstance, une rencontre à un même rayon de magasin
-de nouveautés, amena un banal échange de politesses entre Jeanne de
-Sambligny et Mme de Chastaing, la présidente des Infécondes, celle que
-le caustique Chantolle qualifiait si bien de «Reine des Bréhaignes», et
-mit en relations régulières et suivies ces deux dames, si bien faites
-pour s’entendre.
-
-S’inspirant de Mlle Louise Michel, qui elle-même n’a fait que pasticher
-l’amusante Lysistrata d’Aristophane, Guillemine de Chastaing,—mariée à
-dix-huit ans et divorcée, comme de raison, divorcée à dix-neuf,—avait
-commencé par prêcher la grève des femmes.
-
-«Citoyennes! s’était écriée Mlle Michel. Aux situations désespérées, il
-faut opposer des moyens désespérés. Mère de famille, ouvrière mariée ou
-non, la femme est esclave. L’heure est venue de nous révolter. Voilà
-pourquoi j’ai fondé la Ligue des Femmes.
-
-»Il faut que la femme soit libre. Pour cela elle n’a qu’à se mettre en
-grève.
-
-»Ne travaillez plus, ne vous livrez point. Plus d’ouvrières,
-plus de ménagères, plus d’épouses surtout, plus d’amantes ni de
-maîtresses,—plus d’amour!»[8]
-
-Plus d’amour! C’était aussi le cri de Mme de Chastaing. Mais, issue
-d’une aristocratique et riche famille, délicate et raffinée de goût,
-d’éducation et d’instinct, c’était moins aux femmes et filles du peuple
-qu’aux grandes dames et nobles damoiselles, aux «intellectuelles»,
-qu’elle s’adressait. Elle les exhortait nettement et énergiquement à la
-haine de l’homme, «ce brutal ennemi», les suppliait «de refuser leur
-chair à la souillure des mâles».
-
-Elle se montrait d’ailleurs absolument logique dans ses discours et
-adjurations. C’était non seulement l’homme à qui elle s’en prenait et
-qu’elle maudissait, c’était l’existence même; et l’absolu et total
-anéantissement, le grand nirvâna du bouddhisme semblait être son idéal
-et son but.
-
-Lorsque, par la voix de Mme Astié de Valsayre, la Ligue de
-l’Affranchissement des Femmes déclara en novembre 1891, «que l’état
-social actuel donne à la femme le droit de l’avortement»[9], Guillemine
-de Chastaing s’empressa de faire chorus et lança un manifeste où se
-lisaient des phrases de ce genre:
-
-«Nous n’en sommes plus à demander, avec les escobards de la démocratie
-et les jobardes de l’émancipation, la recherche de la paternité: ce
-que nous voulons aujourd’hui, ce que nous revendiquons hautement,
-c’est le droit à la suppression de la maternité. Tout être humain a la
-faculté de disposer de lui-même à ses risques et périls; sa chair lui
-appartient: c’est là un principe, un axiome, que nul n’osera contester.
-Si mes os et ma chair sont à moi, si j’ai le droit de me faire arracher
-une dent, extirper un cor, couper un bras ou une jambe, je puis,
-avec autant de raison et tout aussi bien, provoquer et déterminer
-l’expulsion d’un germe qui m’incommode.
-
-»Nous n’ignorons pas les grandes difficultés que présente cette
-opération, les griefs dangers auxquels nous nous exposons, en l’état
-actuel de la science: on dirait que la nature, toujours barbare et
-impitoyable envers la femme, a décrété que qui toucherait à l’existence
-du germe attenterait en même temps à celle de la mère. C’est donc à
-nous, femmes, à déjouer cette inique et cruelle solidarité, c’est à
-nous à échapper aux criminelles iniquités de la nature.
-
-»Voilà pourquoi, après avoir proclamé le droit à l’avortement, nous
-demandons la mise à l’étude des divers procédés aptes à amener et
-faciliter l’avortement, nous demandons que les meilleurs opérateurs,
-les plus expertes opératrices soient signalés à l’attention publique,
-et que des diplômes d’avorteurs et d’avorteuses leur soient dûment
-délivrés.»
-
-Guillemine de Chastaing, on le voit, n’usait pas de circonlocutions,
-de demi-mesures ni de mitaines, et n’y allait pas, comme on dit, par
-quatre chemins.
-
-«Pourquoi biaiser et nous cacher? déclarait-elle dans une autre
-profession de foi plus récente. Ce serait laisser supposer vraiment
-que nous ne nous sentons pas la conscience nette et que nous ne sommes
-pas certaines de nos droits, assurées d’être maîtresses de nous-mêmes,
-maîtresses de notre ventre comme de nos cheveux ou de nos dents. Seul,
-le coupable recherche les ténèbres, a recours aux faux-fuyants, à
-l’hypocrisie et à l’imposture. _Cur non palam si decenter?_ (Est-ce
-que le latin serait le privilège des hommes? Pas plus que la cuisine
-ne doit être celui des femmes!) Nous ne saurions trop le répéter,
-nos corps et tout ce qu’ils renferment sont à nous; nous pouvons en
-expulser ce qu’il nous plaît: de la salive, de la bile, aussi bien que
-des ovules et des embryons. Comment d’ailleurs l’expulsion d’un germe
-serait-elle licite un quart d’heure après l’acte charnel, et interdite
-six semaines plus tard? Vous ne savez même pas ce que c’est que
-l’avortement ni quand il commence! Laissez-nous donc tranquilles, et ne
-fourrez donc plus votre nez en si intime matière!
-
-«Les femmes avortent aujourd’hui _plus qu’elles n’enfantent_,» comme
-l’a très loyalement reconnu un de nos plus subtils et de nos plus
-suggestifs écrivains, dont les romans sont classés sous le titre
-générique et significatif L’ÉPOQUE[10]. «La réalité du malheur pèse
-enfin sur notre clairvoyance, et les jeunes mères préfèrent dérober à
-la douleur humaine leurs nouveau-nés».
-
-»Bravo!
-
-»C’est bien là, en effet, et sans conteste, le sentiment, l’ardent et
-obsédant désir, que doit éprouver toute mère tant soit peu douée de
-clairvoyance et d’intelligence.
-
-»Eh bien, c’est à réaliser ce vœu si légitime, si rationnel, si
-humain, que nous nous appliquons; c’est à arracher à la misère et à
-la souffrance, c’est-à-dire à sauvegarder de la vie le plus de proies
-possible, que nous avons voué nos forces.
-
-»Quelques-uns, je le sais, se plaisent à nous dénigrer et nous
-disqualifier, ne se lassent pas de fausser, de rapetisser et avilir
-le pur et glorieux mobile auquel nous obéissons. On nous taxe de
-coquetterie, d’avarice, d’égoïsme, de perversité,—de folie surtout:
-pour ces messieurs, toujours si raisonnables, si pondérés, si sensés,
-toutes les femmes sont des détraquées et des toquées.
-
-»L’un de ces juges inflexibles écrivait dernièrement:
-
-«Il y a, vers l’avortement, une véritable poussée, un entraînement
-auquel on cède dans tous les mondes, dans les plus bas comme dans
-les plus élevés. L’enfant, un peu partout, dans le peuple, dans la
-bourgeoisie, là où l’on travaille comme là où l’on s’amuse, est
-devenu un ennui, une gêne, un fardeau ou un embarras. Il est de trop,
-et tous les moyens commencent à être bons pour se débarrasser de
-lui. Les pauvres songent aux difficultés qu’ils ont déjà à se tirer
-d’affaire tout seuls, les riches sont absorbés par leurs plaisirs, et
-chacun, sans scrupule, travaille au profit de son égoïsme, à la fin de
-l’humanité[11].»
-
-»Erreur! Ce n’est nullement au profit de notre égoïsme, mais par raison
-et par expérience, par bonté et par pitié,—pitié pour ces malheureux
-petits êtres condamnés à la vie,—que nous réclamons et proclamons le
-droit à l’avortement.»
-
- * * * * *
-
-Toujours conséquente avec ses généreuses et radicales théories, et
-peu encline à jamais mettre la lumière sous le boisseau, Guillemine
-de Chastaing s’appliqua de plus en plus à les répandre. Après avoir
-pactisé avec les adeptes des tendresses saphiques, insinué et propagé,
-tout comme la fameuse Gabrielle de Surgères, comme Lina Rozetti ou
-Florence Stuart, l’aversion, le dégoût et l’abomination du mâle, elle
-entreprit d’étudier et de vulgariser les divers moyens de ralentir ou
-de supprimer la reproduction de l’espèce humaine, sans gêner en rien
-les rapports galants et déduits amoureux.
-
-«Les hommes s’en moquent, des grossesses! disait-elle. Il leur est
-facile de rire, de nous critiquer et malmener. Ils n’ont que de
-l’agrément dans l’affaire, eux! Tandis que nous, c’est neuf mois de
-souffrances, neuf mois d’angoisses et de tourments, c’est notre vie
-même que nous risquons!»
-
-Avec le phalanstérien Fourier, si joliment drapé et houspillé par
-Proudhon, elle patronna d’abord «la stérilité artificielle par
-engraissement»; mais les résultats du système furent pitoyables,
-et elle ne reçut de ses amies que des plaintes, des plaintes
-péremptoirement et effroyablement motivées.
-
-«L’embonpoint que j’ai acquis n’a fait, ma très chère, que m’attirer
-plus d’hommages, et me voici encore dans une de ces désastreuses
-positions intéressantes ...»
-
-Il fallait enrayer au plus tôt et changer de tactique.
-
-Elle eut recours alors à l’eau froide, affirmant, avec un spécialiste
-de l’époque, que «l’eau et le froid sont mortels à la semence ...
-Malthus n’est qu’un rêveur, un utopiste: le vrai sauveur, c’est
-Eguisier avec son irrigateur! L’hygiène, cette déesse de la santé,
-l’hygiène, sans chercher plus loin, sera notre infaillible libératrice:
-c’est elle l’ogresse qui mangera nos enfants en herbe!»
-
-Hélas! Non, ce n’était pas encore cela, et les petits Poucets
-continuaient de germer et de courir.
-
-Il lui répugnait de faire appel à la chirurgie. C’était du reste
-surtout un moyen préventif qu’elle cherchait. Non, pas de piqûre, pas
-de curetage, pas d’instruments de fer ou d’acier, pas de sang ...
-N’effrayons point! Il ne s’agit pas d’arracher, mais d’empêcher, mais
-de stériliser. Procédons avec mesure, précaution et douceur.
-
-Elle s’était tournée vers l’antique science des plantes et était en
-train de demander à la sabine, à la rue, à l’aconit ou l’absinthe,
-le remède suprême qu’elle rêvait, quand elle lia connaissance avec le
-docteur Gernandez, un superbe mulâtre, taillé comme un Titan, vigoureux
-comme Hercule, beau parleur, grand viveur, endiablé coureur, ambitieux,
-insinuant, obséquieux et insidieux, qui la conquit d’emblée.
-
-Fernando Gernandez, qui était originaire de la Martinique, et, après
-d’assez piètres études médicales, cherchait à s’orienter dans le
-Pandémonium parisien, comprit tout de suite l’admirable parti qu’il
-pouvait tirer de sa conquête et de toute la tribu des «Infécondes».
-
-«Il faut fonder un dîner, d’abord! déclara-t-il à Guillemine.
-
-—Un dîner?
-
-—Sans doute, chère amie! Il n’y a pas d’association sans dîner. Qui
-dit association dit réunion, et où se réunit-on mieux, où cause-t-on
-plus à l’aise, où s’épanche-t-on avec plus de liberté et plus d’abandon
-qu’autour d’une table, d’une table bien dressée et savamment servie? La
-table, c’est la meilleure entremetteuse de toutes les affaires, la plus
-sûre préparatrice de tous les succès.
-
-—Eh bien, faites, mon bon! Organisez ce dîner!
-
-—Dîner mensuel, c’est suffisant. Vous le présiderez.
-
-—Non, ce sera vous.
-
-—Jamais! riposta vivement Fernando. Je ne dois y assister qu’en
-qualité d’invité, d’ami ...
-
-—De conseiller.
-
-—De conseiller, si vous voulez.»
-
-Gernandez ne s’en tint pas là, et, probablement en vertu de ce titre
-officiel de conseiller particulier et intime de la corporation,
-il entreprit de modifier les idées de la reine des bréhaignes, de
-combattre ses préventions contre les opérations chirurgicales, et il
-finit par la retourner comme un gant.
-
-«Sauver une jeune fille des angoisses et des hontes d’une grossesse;
-épargner à tant de pauvres jeunes femmes les souffrances de la
-gestation, les tortures de l’enfantement ...
-
-—Oh!
-
-—C’est accomplir œuvre pie et méritoire, et l’on ne peut que vous
-bénir ...
-
-—N’est-ce pas?
-
-—Mais ne croyez pas atteindre ce noble but sans sortir des routes
-battues, des sentiers piétinés et vulgaires.
-
-—Je ne saisis pas ...
-
-—Les plantes, si souvent employées, essayées de tant de façons, ne
-peuvent vous offrir, mon amie, que des moyens préventifs ou curatifs
-imparfaits, inefficaces dans la plupart des cas, dangereux en bien
-d’autres. La stérilité par engraissement n’est, à mon sens, à peu
-près comme tout ce qui est sorti de la cervelle de ce grand toqué de
-Fourier, qu’une désopilante plaisanterie, et j’en dirai presque autant
-de l’eau froide, que vous avez un moment préconisée. La chirurgie a
-réalisé de nos jours d’immenses progrès. Des opérations, condamnées
-il y a vingt-cinq ou trente ans, déclarées impraticables, ou dignes
-seulement des bourreaux et tortionnaires, s’effectuent aujourd’hui
-sans le moindre danger et sont d’un usage de plus en plus courant.
-L’extirpation des ovaires, ce qu’on appelle l’ovariotomie, est du
-nombre. Oui, chère amie, je devine ... je sais combien à première vue
-cela semble effroyable. Vous fendre le ventre! l’ouvrir! Brrr! En
-réalité, avec les méthodes nouvelles, les précautions recommandées,
-c’est simple comme bonjour. D’abord vous êtes endormie: on vous
-chloroformise; vous ne sentez donc rien, et, quand vous vous réveillez,
-tout est fini, remis en place, nettoyé, épousseté et recousu. Quinze
-jours après, il n’y paraît plus, et vous êtes à jamais délivrée de
-cette terrible appréhension, à jamais à l’abri de ce fléau de la
-maternité, le plus horrible malheur qui puisse advenir à des femmes
-comme vous, à des femmes du monde, des femmes d’esprit, des femmes
-d’élite.
-
-—Certes!
-
-—L’avenir est de ce côté-là, chère Guillemine, conclut le docteur
-Gernandez avec le plus grand sérieux. L’ovariotomie, voilà ce qui
-sauvera le monde!»
-
-Guillemine de Chastaing se laissa convaincre et opérer, et fut ravie du
-résultat.
-
-«Mais c’est admirable! O mon ami, quel succès vous tenez là! Quelle
-fortune! Quelle gloire! Mais c’est comme un rêve! s’exclamait-elle,
-enthousiasmée. Aucune douleur, absolument! Il n’y a qu’un peu de
-pesanteur là ...
-
-—Cela disparaîtra. Vous allez garder le lit pendant quinze jours,
-vous entendez, ne pas vous lever?
-
-—Je vous le promets. Et cette cicatrice? ces taches?
-
-—C’est l’affaire de trois semaines. Tout cela s’en ira. Ne vous levez
-pas surtout!»
-
-La présidente ayant donné l’exemple et sauté le pas, une, deux,
-trois «Infécondes» la suivirent; puis une quatrième, une cinquième,
-une sixième, une septième; bientôt toutes les adeptes de la secte y
-passèrent.
-
-Bientôt aussi la presse eut vent de la chose et en glosa. Si vous
-voulez bien prendre la peine de feuilleter les journaux parisiens
-du mois de novembre 1893, par exemple, vous y retrouverez trace de
-l’inauguration du _Dîner des Infécondes_,—«de ces agapes intimes,
-instituées sous la présidence d’honneur d’un chirurgien célèbre par
-l’habileté avec laquelle il procède à l’ablation des ovaires, et où
-toutes ces _adorables_ clientes, par lui si magistralement opérées, se
-font un devoir d’assister».[12]
-
-Vous y retrouverez également la fameuse chanson de Favart, appliquée,
-comme une sorte d’hymne national et de _Marseillaise_, à ces héroïques
-_castrates_:
-
- On va leur percer le flanc,
- En flin, flan, r’lan tan plan tirelire en plan!
- On va leur percer le flanc;
- Ah! que nous allons rire!
-
- Ah! que nous allons rire!
- R’lan tan plan tirelire.
-
- Que le Ciel sera content!
- Et plein, plan, r’lan tan plan tirelire en plan!
- Que le Ciel sera content!
- On fait ce qu’il désire.
-
-D’autres journaux estimèrent, au contraire, qu’il n’y avait pas là de
-quoi plaisanter; que si l’on voulait que la France reprît sa place
-dans le monde ou simplement fût capable de se défendre, il lui fallait
-des soldats, par conséquent des enfants, et qu’il était de nécessité
-absolue de posséder un peu moins d’_adorables_ insexuées, émancipées et
-déséquilibrées, et un peu plus de ces stupides ménagères de l’ancien
-temps, de ces misérables esclaves, ces _exécrables_ mères de famille ...
-
-Mais c’était le vieux jeu. _Go ahead!_ Il n’en faut plus, de familles!
-N’en faut plus, de mères, de ménagères ni d’esclaves! Vive la femme
-libre! Vive la femme-homme!
-
- * * * * *
-
-Jeanne de Sambligny avait été une des premières à se lancer sur les
-traces de sa présidente et à recourir aux bons offices du docteur
-Gernandez.
-
-Une fois débarrassée de cette horrible inquiétude, certaine d’avoir
-coupé court, définitivement et radicalement, à toute menace de
-grossesse, elle n’hésita plus à demander aux galantes rencontres les
-suppléments pécuniaires dont elle avait de plus en plus besoin. Hélas!
-c’était toujours, presque toujours, bien peu de profit pour beaucoup de
-honte qu’elle récoltait. Il y avait un tel encombrement sur la place,
-une telle concurrence sur le marché! Elle-même s’en apercevait, en
-était effrayée.
-
-«Mon Dieu! Mon Dieu! Que de femmes à l’affût, guignant l’argent de
-l’homme! Et des femmes bien, des femmes instruites: c’est même surtout
-de celles-là qu’on trouve le plus. Les cuisinières et les maritornes
-réussissent à se caser; les autres, avec leurs mains blanches et leurs
-diplômes ... Ah vrai! les hommes n’ont que l’embarras du choix! Et
-naturellement ces messieurs en profitent: ils nous ont pour rien!»
-
-Pour rien, pour quelques francs, c’était exact. Et encore la majeure
-partie de cette piètre somme passait aux mains du tenancier de l’hôtel
-garni où ces suaves amours s’abritaient.
-
-Il y avait environ dix-huit mois que cet état de choses subsistait, que
-Mmes de Chastaing, de Sambligny et consorts avaient expérimenté par
-elles-mêmes l’étonnante souplesse de main et l’incroyable dextérité du
-docteur Gernandez, dix-huit mois que ce mulâtre praticien exerçait ses
-talents dans le grand monde et le demi-monde, laissant à des confrères
-moins délurés et à de pitoyables matrones la clientèle bourgeoise et
-les quartiers populaires, quand, un beau matin, la foudre tomba dans le
-camp des «Infécondes».
-
-La reine des bréhaignes venait de constater, et sans espoir d’erreur,
-qu’elle était enceinte.
-
-Mais alors? Alors ce cher docteur se serait donc trompé? A moins qu’il
-ne se fût moqué d’elle?
-
-Et deux, trois, quatre, cinq, six, dix, douze, quinze, vingt de
-ces dames firent bientôt la même constatation; sur trois cents et
-quelques sociétaires des «Infécondes» qui s’étaient fait ovariotomiser
-et stériliser par le docteur Gernandez, cent vingt-cinq, presque la
-moitié, se trouvèrent en état de grossesse.
-
-C’était un admirable résultat.
-
-Notre mulâtre, malin comme un singe, avait joué,—c’est le cas de le
-dire—joué par-dessous jambes toutes ces dames. Il avait simulé sur
-elles la fameuse opération, les avait très prudemment endormies, très
-savamment chloroformisées; avait, au moyen du bistouri, tracé sur
-l’ivoire de leurs ventres une incision très superficielle, aussitôt
-recouverte d’un pansement antiseptique, et même enjolivée de points
-de suture; à l’entour, pour donner à la chose une apparence plus
-compliquée et plus imposante, il avait esquissé, avec un crayon de
-nitrate d’argent, l’emplacement de certains organes intérieurs,
-dessiné des hiéroglyphes dont la teinte bistrée ne devait pas tarder à
-s’affaiblir et s’effacer.
-
-Pauvres femmes! Une fois de plus elles avaient été odieusement flouées
-par un de ces gredins d’hommes!
-
-Et le beau et captivant «docteur noir» ne s’en était pas tenu là.
-Non content d’avoir fécondé les illustres flancs de la reine des
-bréhaignes, de l’avoir gratifiée d’un petit moricaud ou d’une
-sémillante petite boule de neige, il avait, le monstre! dépouillé
-par avance ce futur héritier de la succession maternelle; il
-avait,—en quittant la France pour regagner l’Amérique, l’ingrat et le
-scélérat!—allégé l’infortunée Guillemine de toutes ses valeurs, de
-tous ses diamants et bijoux. Rafle complète!
-
- * * * * *
-
-Jeanne de Sambligny se trouvait au nombre des «Infécondes» si
-traîtreusement appelées à savourer bientôt les suprêmes joies de la
-maternité. Elle s’en serait bien passée: il ne lui manquait plus que
-cela!
-
-Congédiée par son mari, au sortir de chez Mme de Saint-Géran, elle
-avait obtenu de lui un sursis pour mettre ses nippes en ordre et
-prendre toutes ses dispositions de départ.
-
-Elle était décidée à continuer ce qu’elle avait, pour son malheur! si
-tardivement commencé, à demander, malgré la dureté des temps et la
-pingrerie des hommes, son gagne-pain à la galanterie. Et puis son mari
-lui ferait bien une pension alimentaire; il lui devait bien cela! Au
-besoin, elle saurait l’y contraindre. Il redoutait les procès, avait
-les esclandres et le tapage en horreur.
-
-«C’est par là que je te tiens! Attends un peu, mon bonhomme!»
-
-Elle s’appliquerait d’ailleurs à sauvegarder soigneusement les
-apparences: officiellement ce serait à l’art qu’elle aurait recours,
-dans des leçons de piano quelle chercherait ses moyens d’existence.
-
-Et voilà qu’au moment d’exécuter ce projet, en dépit du charcutage
-qu’elle croyait effectué et de l’immunité promise et garantie, elle
-sentait un petit être s’agiter en elle.
-
-Un immense désespoir la saisit. Ah! cette inexorable malédiction, cet
-abominable châtiment de la maternité, qui pèse sur toutes les filles
-d’Ève!
-
-Elle ne voyait que deux partis à prendre, deux solutions, entre
-lesquelles son esprit flottait et oscillait sans pouvoir se fixer.
-
-Le suicide d’abord: en finir, comme avait fait sa sœur Corentine, après
-avoir été dévalisée par le juif Sakaël;—en finir avec cette existence,
-qui, au lieu de fêtes, de luxe, de richesses, de tout ce quelle en
-attendait, ne lui avait apporté que déceptions, tristesses, misères et
-dégoûts. Comme il serait bon de quitter tout cela et d’aller dormir
-l’éternel sommeil! Il n’y a que ceux-là d’heureux qui reposent sans
-menace de réveil.
-
-Ou bien essayer de l’avortement? Mais à qui s’adresser, chez quelle
-sage-femme ou quel médicastre aller frapper? Elle sonda le terrain
-autour d’elle, questionna insidieusement une des «Infécondes» avec qui
-elle était en relation.
-
-«Ce n’est pas cette industrie-là qui manque, lui certifia cette amie,
-et, à défaut de ce misérable Gernandez ... Vous savez ce qu’il a eu
-l’aplomb de répondre, avant de se sauver comme un voleur qu’il est, à
-Mme Korabieff ... Vous vous souvenez? cette grande Russe, intime de Mme
-de Chastaing?
-
-—Je la connais.
-
-—Elle était allée le consulter, ou plutôt lui reprocher l’inefficacité
-de ... de son traitement, espérant qu’il pourrait remédier ...
-
-—Elle est donc enceinte?
-
-—Il paraît. Et ce joli monsieur, qui avait déjà combiné son
-coup et résolu sa fuite, lui a répondu qu’il l’avait fort bien
-opérée:—«Comment osez-vous en douter, madame!»—mais que l’opération
-ne pouvait être efficace qu’à une condition.
-
-—Laquelle donc?
-
-—A la condition de «ne pas voir d’hommes». C’est ce qu’il m’a dit en
-propres termes à moi-même ...
-
-—Comment! Vous aussi?
-
-—Non ... Je veux dire ... Je craignais! Une simple peur! Un retard ...
-Oui, il m’a riposté pareillement, et de quel ton dégagé et narquois:
-«Mais il ne fallait pas voir d’hommes, madame! Il ne fallait pas voir
-d’hommes! C’est le plus sûr moyen ...»
-
-—Le misérable! Il se raille de nous par-dessus le marché!
-
-—Alors vous?...
-
-—Non, c’est comme vous ... Un retard ... une simple crainte, mais qui
-s’est vite dissipée.
-
-—Ah! tant mieux!
-
-—Cependant si ... si ces craintes revenaient, par hasard? demanda
-Jeanne. Vous avez quelqu’un?...
-
-—Quelqu’un?
-
-—Oui, pour faire passer ...
-
-—Ah! très bien! Mais oui, j’ai quelqu’un, plusieurs quelqu’un! Je vous
-indiquerai très volontiers ... Nous irons ensemble, si vous voulez?
-
-—De grand cœur!»
-
-Jeanne de Sambligny n’eut pas le loisir de mener à bonne fin cet
-auguste projet. Soit que les incertitudes, les transes et tourments
-qu’elle éprouvait, la terrible crise qu’elle traversait, eût altéré sa
-santé, soit qu’elle se fût livrée à de soudaines et excédantes marches,
-à des fatigues de toutes sortes, et eût commencé à exercer sur elle
-certaines manœuvres abortives, elle tomba malade, en proie à une fièvre
-intense. Une fausse couche survint brusquement peu de jours après, puis
-une péritonite se déclara.
-
-«Je te le disais bien, ma pauvre chatte, murmura un soir en aparté
-Armand de Sambligny devant le lit de sa femme, je te le disais bien que
-ce n’était pas du tout la même chose, qu’il n’y avait entre nous aucune
-espèce d’égalité ni de comparaison ... Tu meurs d’être allée faire
-l’amour je ne sais où, tandis que moi ... Tu vois? Je ne m’en porte pas
-plus mal.»
-
-Ainsi, il n’eut pas la peine de mettre sa menace à exécution et
-d’envoyer promener sa femme: il se trouva débarrassé d’elle un beau
-soir, et put, sinon s’écrier à voix retentissante et joyeuse, du moins
-soupirer discrètement:
-
-«Enfin, veuf!»
-
-
-
-
-XII
-
-
-Toute une partie de la rue Vaneau, la partie voisine de la rue de
-Sèvres, était en émoi. Une foule considérable, les yeux en l’air,
-braqués sur le sommet de la maison où demeuraient Katia Mordasz,
-l’horloger Jean Louis, Mmes Birot et Margotin, avait envahi le trottoir
-opposé à cette maison, remplissait même la moitié de la chaussée, et
-s’étendait jusqu’à la rue de Sèvres.
-
-Des cris d’effroi ou d’impérieux avertissements, mêlés à des éclats de
-rire, à des appels goguenards et de brusques sifflements, jaillissaient
-à tout instant de cette multitude et à travers ce brouhaha.
-
-«Ah! la malheureuse!
-
-—Elle va glisser!
-
-—Eh! la Birotte!
-
-—Mais non, elle ne tombera pas, elle y est habituée! N’ayez donc pas
-peur!
-
-—Elle me fait mal!
-
-—Moi aussi!
-
-—Ah! ma chère! J’en ai les sangs tournés!
-
-—Ne regardons plus!
-
-—Je ne peux pas voir ces choses-là!
-
-—Alors, qué qu’vous fichez ici? On ne vous y retient pas!
-
-—Ohé! Ohé! La Birotte!
-
-—Psst! Psst! Ne te sauve pas si loin!
-
-—Descendra!
-
-—Descendra pas!
-
-—Des-cen-dra! Des-cen-dra! Des-cen-dra!»
-
-C’était Mme Birot, la mère d’Octavie, qui, plus ivre que jamais,
-s’était avisée de grimper sur le toit de sa mansarde, soi-disant pour y
-étendre du linge, et n’en voulait plus déguerpir.
-
-On était allé chercher d’abord les agents de police, puis une escouade
-de pompiers, afin de lui donner la chasse; mais elle avait fait la
-nique et toutes sortes de singeries à ces braves gens, et n’avait pas
-manqué surtout de leur trousser ses jupes et montrer ce qu’il y avait
-dessous.
-
-«La pièce curieuse! On ne paye rien pour la voir! Entrée libre! avait
-d’en bas glapi un loustic. Ah! la sacrée Birotte!»
-
-Et elle avait gagné un pignon, dont on ne pouvait la déloger sans péril
-pour elle et ses poursuivants, et continuait de là ses gestes, grimaces
-et invectives, ses outrages de toutes sortes à la pudeur, aussi bien
-qu’aux représentants de la loi et de la force publique.
-
-«Venez-y donc! clamait-elle. Bin comment, vous renâclez? Vous m’
-lâchez? O les coïons, qui s’ laissent faire le poil par une femme?
-Je m’ fous de vous, vous savez, tas d’ mufles! Je m’en fous et m’en
-contrefous!»
-
-Le commissaire de police ne décolérait pas.
-
-«Il faut en finir, nom d’un chien! C’est stupide! Cette mâtine-là!
-Ameuter ainsi tout un quartier! Nous ne pouvons pas rester là jusqu’à
-demain!
-
-—Quoi? Qué qu’ tu jaspines, toi? Qué qui te demande quéque chose?
-répliqua l’ivrognesse. Tu n’as qu’à t’en aller, si t’es pas bien. Pas
-moi qui t’ai prié d’ venir!»
-
-En ce moment, comme le commissaire était perché au sommet d’une échelle
-engagée dans l’ouverture d’un vasistas donnant accès sur le toit, il se
-sentit tirer par les pans de sa redingote.
-
-Un homme à cheveux roux, l’air guilleret et bon enfant, vêtu d’un
-veston élimé et taché, se tenait au pied de l’échelle.
-
-«M’sieu ... m’sieu l’ commissaire!... C’est moi l’ concierge ... V’là
-que j’ rentre de l’atelier ... J’ suis dans la reliure ... Ma femme
-vient de m’ conter c’ qui s’ passe ...
-
-—Eh bien?
-
-—Voulez-vous que j’essaye de la faire descendre, c’te sorcière-là?
-Elle me connaît ...
-
-—Ah! je ne demande pas mieux! Et si vous réussissez, saperlipopette!
-je vous voterai des remerciements! Voilà deux heures que ça dure, cette
-comédie!
-
-—Faudrait qu’il n’y eût que moi avec elle, pour ne pas lui fourrer l’
-trac, qu’elle ne s’ méfie de rien, reprit le concierge. Si vous disiez
-à vos agents et aux pompiers de la laisser?
-
-—Ah! pour ce qu’ils font là-haut!» soupira le commissaire en haussant
-les épaules.
-
-Dès qu’il n’y eut plus personne sur le toit que la mère Birotte,
-toujours juchée à califourchon sur son pignon, le concierge grimpa à
-l’échelle, et, passant la tête par le vasistas, interpella allègrement
-sa locataire.
-
-«Bin, m’ame Birotte, qué qu’ nous faisons donc là? C’est donc qu’ nous
-avons envie d’attraper c’te nuit des rhumatismes?
-
-—Ta gueule, fourneau!
-
-—O m’ame Birotte! Moi qui suis poli avec vous!
-
-—A l’ours! A Chaillot, sale pipelet!
-
-—Voyons, m’ame Birotte! Voyons!... Vous n’êtes vraiment pas aimable!
-Et dire que je vous cherche depuis trois quarts d’heure pour vous faire
-goûter du nanan! Vous savez bin, ce vieux marc de Bourgogne que vous
-trouvez si bon? J’en ai reçu un petit baril ...
-
-—Ah! ce cher père Ricouard! Ah! c’est pour ça!... Que n’ parlais-tu
-plus tôt! T’ n’avais qu’à causer, portier d’ mon cœur!
-
-—Fallait m’en laisser le temps!
-
-—Alors comme ça tu payes un verre?
-
-—Deux, si ça vous convient, m’ame Birotte.
-
-—J’ crois bin, qu’ ça me ... Je n’ me fais jamais prier, quand il
-s’agit ... s’agit d’ licher! Attends ... me v’là! v’là que j’ m’amène
-... Il arrive! Il arrive!»
-
-Tout en piaillant de la sorte, la soûlarde avait quitté son perchoir et
-s’avançait en titubant sur la pente du toit.
-
-«Donnez-moi la main! Vous allez glisser! dit le concierge.
-
-—Pas d’ danger! Pour que j’ glisse, faudrait du verglas, et c’est pas
-à c’te saison ... Qué chaleur! Ouf! Oh là là! Ça fait soif, hein donc,
-mon vieux pipelet?
-
-—Oui ... Dépêchez-vous!
-
-—Tu m’ croyais p’t-êt’ popoche, toi aussi? Eh bien, non, là! Je n’
-suis pas, pas du tout ...
-
-—Dépêchons-nous donc, m’ame Birotte! Si vous n’avez pas soif, c’est
-moi qui ...
-
-—Ah! c’est toi! c’est toi, ma vieille branche!...»
-
-Le pied lui manqua, et elle allait rouler jusqu’au chéneau, et de là
-rebondir dans la rue, lorsque le sieur Ricouard la saisit par ses jupes
-et l’attira vivement à lui.
-
-En un tour de main, elle se trouva au bas de l’échelle.
-
-La «comédie», qui agaçait et enrageait depuis deux heures M. le
-commissaire, était terminée.
-
-Pendant ce temps, le petit horloger du rez-de-chaussée, le père
-Jean-Louis, discourait avec la fruitière d’en face, et ne tarissait pas
-d’indignation.
-
-«Tous les jours des scandales comme ça, madame Paquin! Voyez, voyez
-tout ce monde, tous ces badauds! Et si elle allait leur tomber sur la
-tête! Ah misère! Autrefois, dans mon jeune temps, les femmes soûles,
-on ne connaissait pas ça!
-
-—C’est vrai, interrompit Mme Paquin. De mon temps non plus on n’en
-voyait pas.
-
-—A présent ça foisonne! Dans tous les quartiers populaires, à Grenelle
-comme à Belleville, à La Villette, à Saint-Ouen, on ne rencontre que
-cela: des femmes chez les mastroquets, des femmes attablées ou debout
-devant le zinc, avec leurs gosses. C’est le progrès, l’Émancipation!
-Ces dames veulent faire comme les hommes!
-
-—Plutôt que d’empêcher les hommes ...
-
-—Eh oui! C’est cela qu’il aurait fallu! Au lieu de donner ou laisser
-prendre aux femmes les vices que nous avons, il aurait mieux valu
-travailler à nous guérir ...
-
-—Paraît que c’est comme à Londres, où il y a encore plus d’ivrognesses
-que d’ivrognes.
-
-—C’est ce qu’on raconte, en effet, madame Paquin. Je n’y suis pas allé
-voir ...
-
-—Moi non plus.
-
-— ... mais je doute qu’il y en ait là-bas plus qu’ici, des
-ivrognesses, par la bonne raison que ça augmente tous les jours chez
-nous, cette plaie-là! Les femmes d’aujourd’hui, les ouvrières et femmes
-du peuple, sans compter les autres, vous sirotent l’absinthe et le
-vermouth, l’eau-de-vie et le tord-boyaux, le schnick et le schnaps,
-comme celles d’autrefois vous auraient lampé de la fleur d’oranger.
-C’est tantôt avec leurs maris ... ou leurs _hommes_ qu’elles se piquent
-le nez, tantôt avec leur progéniture. J’en voyais une, l’autre jour,
-la grosse blanchisseuse de la rue Oudinot ...
-
-—Mme Bourdillon, celle qui a mis le feu à son lit, après l’avoir
-arrosé de pétrole, et qui s’écriait si drôlement: «Je veux mourir comme
-Jeanne d’Arc! mourir sur mon bûcher!»
-
-—C’est ça même! Pauvre Jeanne d’Arc! Oui, c’est la femme Bourdillon.
-Elle buvait un verre de rhum chez le charbonnier, un grand verre, dans
-lequel elle faisait tremper une croûte de pain pour son moutard, un
-môme de trois ans, et elle lui donnait cette croûte à manger, comme
-elle eût fait d’une mouillette sortant d’un œuf à la coque.
-
-—Pas étonnant que sa petite fille ait des attaques d’épilepsie, si
-elle a suivi le même régime! On a dû la conduire à l’hospice ...
-
-—Et qui paye tous ces frais de maladie, qui soigne et entretient
-cette multitude d’alcooliques qui encombrent nos hôpitaux? C’est nous,
-madame Paquin, c’est nous qui casquons, c’est notre argent qui valse.
-Voilà ce qu’on oublie. Mais il ne faut pas gêner le commerce de MM. les
-marchands de vin, ah mais non! Il n’y en a pas encore assez; il faut
-les encourager, les stimuler ... D’abord ça rapporte gros au Trésor,
-puis ce sont eux qui soutiennent nos hommes d’État; c’est chez eux que
-se font nos députés, nos conseillers municipaux et généraux, tout le
-tremblement! Alors, vous comprenez bien, on leur doit des égards en
-échange. Tout ce monde-là se donne la main, s’entend comme larrons en
-foire. Aide-moi, je t’aiderai!
-
-—Il y en a cependant à chaque porte, de ces empoisonneurs, et plutôt
-deux qu’un.
-
-—Et vous en voyez tous les jours surgir de nouveaux. C’est comme
-une marée qui monte ... Ça va de pair avec nos députés, tenez! Avoir
-600 députés! Avec les sénateurs, ça fait 900 représentants! 900!...
-Comment voulez-vous que ces gens-là se mettent d’accord? Et à quoi cela
-sert-il, bon Dieu, qu’ils soient si nombreux? A quoi?... Ah! voilà
-le malheur, madame Paquin; tout le monde aujourd’hui veut gouverner
-la France! Rien que des politiciens et des marchands de vin! Tout le
-monde,—et surtout les moins préparés, les plus inexpérimentés, les
-plus incompétents, les plus ignares,—tout le monde a son plan de
-gouvernement, tout le monde aspire à tenir la queue de la poêle! Ah là
-là, mon Dieu! Ça me rappelle le siège, tenez, madame Paquin, l’hiver
-de 70. Je revois encore un malheureux petit bossu, tailleur d’habits,
-convaincu mordicus que lui seul pouvait sauver le pays, clabaudant sans
-cesse que tous nos ministres et gouvernants, à commencer par Gambetta,
-et tous nos généraux, y compris Faidherbe et Chanzy, n’étaient que
-des moules, des moules, pas autre chose! «Ah! si c’était moi! Ah! nom
-d’un chien! Nous aurions déjà fait la trouée, opéré notre jonction
-avec l’armée de la Loire! Ah oui! Et que ça ne traînerait pas,
-tonnerre de Brest!—Mais comment? comment? lui demandait-on.—J’ai
-mon plan, et qui vaut mieux que celui de Trochu, allez!» On finit par
-le conduire à la place et l’interroger. Son plan, savez-vous en quoi
-il consistait, madame Paquin? A supprimer les fusils et les remplacer
-par des arbalètes! «Avec une bonne compagnie d’arbalétriers, je me
-charge de traverser les lignes allemandes! Je garantis de faire la
-trouée!» s’écriait-il. Eh bien, voilà! Nous avons une foultitude de
-tailleurs comme ça, et de cordonniers, de chapeliers, de serruriers, de
-menuisiers, d’épiciers, de charcutiers, de pharmaciens, de vétérinaires
-... et d’horlogers aussi! Car qu’est-ce que je fais en ce moment même?
-ajouta en riant le petit père Jean-Louis. Vous voyez comme cette
-maladie est contagieuse, madame Paquin? Voilà que je me mêle aussi de
-discuter et de critiquer, de prôner mon ours ... Comme s’il n’y en
-avait pas assez d’autres, pas assez sans moi! Mais c’est qu’on ne peut
-pas se retenir, quand on voit ce que l’on voit!
-
-—Ah oui, m’sieu Jean-Louis, quand on voit ... Ah Seigneur! Ainsi la
-petite Birotte, Tavie Birotte? N’est-ce pas dégoûtant, plus ignoble
-encore que la mère?
-
-—J’y pensais. Quelle famille!
-
-—Oui, quelle famille!
-
-—Si encore ce n’étaient là que des exceptions, des faits ne se
-produisant que très rarement, par accident, on comprendrait! Mais
-pas du tout! C’est tous les jours et par centaines que de pareilles
-ignominies se commettent. Il suffit d’ouvrir un journal ...
-
-—Sans compter ce que les journaux ignorent ou ne peuvent pas dire,
-observa judicieusement la fruitière. On se plaint souvent qu’il n’y a
-plus d’enfants, m’sieu Jean-Louis; eh bien, je crois de plus en plus
-que c’est la pure vérité.
-
-—Plus de famille surtout, madame Paquin: voilà ce qu’il y a de pis. On
-a touché à cette base de la société, en élevant les jeunes filles pour
-en faire autre chose que des ménagères, des épouses et des mères; si
-bien qu’on se marie de moins en moins en France, qu’on y fait de moins
-en moins d’enfants. Ajoutez à cela les insanités du suffrage universel
-et la liberté illimitée de la presse,—le droit de traiter tous les
-jours publiquement, surtout devant le public le moins préparé, le plus
-naïf, le plus gobeur et le plus exalté, le chef de l’État de vieille
-canaille:—«Le sinistre gredin qui préside aux destinées de la France»,
-comme ne manque jamais de l’écrire ce journal, tenez!
-
-—C’est cela qui honore et relève un pays!
-
-— ... De qualifier tous nos généraux, à tour de rôle, de ramollots
-ou de traîtres, afin sans doute de donner du courage à nos soldats;
-de déclarer et certifier que tous nos ministres et tous nos hommes
-en place, sans exception aucune, ne sont qu’un ramas de filous, de
-fripouilles ...
-
-—Ou encore d’aller annoncer que la peste vient d’éclater dans Paris et
-que les boulevards sont jonchés de cadavres!
-
-—Ah oui! C’est une gazette de dames qui s’est amusée à lancer ce
-canard ...
-
-—Drôle d’amusement!
-
-—Au lieu de soigner ses menus, de publier de bonnes recettes
-de cuisine ... Ah! vous pouvez conclure, madame Paquin, que nous
-sommes couchés dans de jolis draps, que nous sommes ce qu’on appelle
-«complets», ma pauvre madame Paquin!»
-
-L’allusion que nos deux interlocuteurs venaient de faire à Octavie
-Birot, peu chaste fille d’une mère sans pudeur et toujours démesurément
-altérée, avait trait à une récente escapade de la chère enfant. Et
-quelle escapade!
-
-Tavie s’étant aperçue un matin qu’elle ne jouissait pas chez elle
-d’assez d’indépendance, et que sa maman biberonne se permettait trop
-fréquemment de la contrôler et de la sermonner, de la quereller et de
-la talocher, résolut de brûler la politesse à «cette vieille tourte»:
-c’était le respectueux petit nom qu’elle se plaisait à décerner à son
-auguste mère. Mais Tavie n’entendait pas partir seule, et elle persuada
-sans trop de difficulté à son petit ami Zuzules, Jules Margotin, qu’il
-était de son devoir de la suivre.
-
-«Mais où irons-nous? lui objecta le gamin, qui, comme elle, n’avait pas
-plus de treize ans et demi.
-
-—T’inquiète pas!
-
-—Et pour boulotter?
-
-—T’inquiète pas, que j’ te dis!»
-
-Avant de déguerpir, on eut soin, des deux côtés, bien entendu, de faire
-main basse sur les quelques sous qu’on put trouver à la maison et les
-quelques nippes ou objets ayant un semblant de valeur. Ainsi lestés,
-nos tourtereaux s’enfuirent à tire-d’aile au fond de Vaugirard, et
-se nichèrent dans une misérable cahute, jouxte un terrain vague. On
-demeurait là toute la journée à roucouler, paresser, godailler et
-ripailler; puis, le soir venu, Tavie s’en allait rôder du côté de la
-gare Saint-Lazare.
-
-Mme Birot ne s’inquiéta pas plus du départ de sa fille que si celle-ci
-n’eût jamais existé; elle ne prit même pas ce prétexte à consolation
-pour doubler ses rations d’absinthe ou ses doses de _mêlé-cass_.
-
-Quant à Mme Margotin, qui cultivait aussi et avec zèle tous les
-composés ordinaires de l’alcool, elle s’avisa, une après-midi, à
-la suite d’une surabondante absorption de petites gouttes, d’aller
-troubler le ménage de son fils, et tenter de faire réintégrer à M.
-Zuzules le domicile familial. Elle se disait que ce précieux fils
-allait atteindre l’âge où il pourrait rapporter un peu d’argent au
-logis, et que c’était véritablement désastreux de penser qu’elle n’en
-profiterait pas, que ce serait ce petit souillon de Tavie ...
-
-«La gueuse! Ah! si j’te tenais!»
-
-La veille même, l’indiscrétion d’une voisine lui avait révélé le gîte
-des amoureux.
-
-«J’ m’en vais aller t’les secouer, attends un peu! J’ m’en vais t’la
-moucher, c’te morveuse!»
-
-Et la voilà qui s’achemine vers l’orde bicoque où se terraient ces deux
-chérubins,—Paul et Virginie nouveau modèle. Mal lui en prit.
-
-Aux premiers mots, dès qu’elle fit mine de porter la main sur ladite
-morveuse, Zuzules, le brave gosselin, qui n’entendait pas qu’on touchât
-à sa femme, assena sur la tête de sa mère un coup terrible, lui brisa
-sur le chignon une bouteille pleine.
-
-Tavie, pour ne pas demeurer en reste avec son homme, s’arma d’un
-couteau et menaça «c’t’ espèce de poivrotte» de lui faire son affaire.
-
-«Tu veux donc que j’ te crève! criait-elle. Fous-la par terre, Jules!
-Tire-la par les arpions! C’te saleté-là! Si, chaque fois qu’elle est
-mûre, faut qu’elle vienne nous enquiquiner! Ah bin non, alors! Est-ce
-que j’ vais voir avec qui tu couches, moi?»
-
-A demi assommée, inondée de sang, la poivrotte s’affala de tout son
-long dans un coin de cette tanière, tandis que Paul et Virginie
-gagnaient le large et s’en allaient abriter leurs tendresses du côté de
-Charonne.
-
-«T’inquiète pas, Zuzules! J’ trouverai toujours à turbiner!»
-
-Chers anges! Blancs agneaux du bon Dieu!
-
-«Ce qu’il y a de terrible, voyez-vous, madame Paquin, disait à la
-fruitière l’horloger Jean-Louis, lorsque Mme Margotin, de retour chez
-elle, se mit à raconter à son entourage l’enthousiaste accueil qu’elle
-avait reçu de son fils et de sa pseudo-bru et à déblatérer partout
-contre eux,—ce qu’il y a de terrible, c’est que ce sont toujours les
-pauvres gosses qui pâtissent de l’inconduite des parents, eux qui
-paient les pots cassés et les frais de la fête. Il est certain que si
-la mère Birotte ne se piquait pas le nez et avait pu rester en ménage
-avec quelqu’un ... Elle ne sait même pas exactement quel est le père de
-son gamin, son dernier! Non, ma foi, elle nous l’a déclaré elle-même!
-
-—Elle était encore soûle comme une tique quand elle l’a fait!
-
-—Elle était dans son état habituel, repartit l’horloger. Naturellement
-ce gamin reçoit plus de torgnoles que de caresses, absolument comme sa
-sœur Tavie: aussi fera-t-il comme elle. Le jour où il se sentira assez
-fort pour riposter, il ripostera, allez donc! et lorsqu’il trouvera
-l’occasion de décamper, il s’empressera d’en profiter,—toujours comme
-cette diablesse de Tavie.
-
-—Qui n’aurait peut-être pas été plus mauvaise qu’une autre, si elle
-avait eu une vraie mère.
-
-—Malheureusement!... Et remarquez, poursuivit M. Jean-Louis,
-remarquez, madame Paquin, combien les mauvaises mères deviennent de
-plus en plus nombreuses, combien les «enfants martyrs» augmentent! On
-ne voit pour ainsi dire que cela dans les journaux!
-
-—C’est vrai, à tout moment ... On croirait que les femmes d’à présent
-ne savent plus ce que c’est que d’être mères, qu’elles ne sont plus
-faites pour cela.
-
-—Eh! eh! madame Paquin, ce que vous énoncez là est peut-être plus vrai
-que vous ne le supposez! Le ménage, la famille, la maternité, tout cela
-se tient. On ne veut plus de ménagères, et l’on n’a plus de mères, ou
-l’on a de mauvaises mères, trop de mauvaises mères!
-
-—Des «enfants martyrs», en effet, comme vous dites, on ne voit que ça!
-Il ne se passe pas de jour ... On en arrivera à être obligé de faire
-élever ces pauvres gosses par l’État.
-
-—Ils n’en seraient très souvent que mieux élevés.
-
-—Et sûrement que moins maltraités, moins brutalisés. Et puis ils
-n’auraient point constamment sous les yeux tant de vilains exemples.
-
-—C’est ce que dit Mlle Mordasz. Il paraît que dans ce qu’on appelle
-l’antiquité, chez les Spartiates, on élevait les enfants de cette
-façon, et qu’on s’en trouvait très bien. Moi, je ne suis pas savant
-comme Mlle Mordasz, mais cette idée-là me chiffonne.
-
-—Moi aussi, m’sieu Jean-Louis. Et si jadis on avait voulu me prendre
-mes deux garçons ... Ah! mais non! Ah mais non!
-
-—Oh! vous, madame Paquin, vous êtes une femme de l’ancien temps!
-Aujourd’hui, les enfants, ça gêne: moins on en a, mieux ça vaut; et
-quand on n’en a pas du tout, c’est l’idéal, le paradis! Voyez ces dames
-qui demeurent au fond de la cour, ces employées ...
-
-—Les deux bicyclistes?
-
-—Oui, et puis l’autre, la grande maigre nouvellement emménagée ...
-Elles ont beau accoucher, vous ne leur voyez jamais de bébés!
-
-—Et celles de l’entre-sol, repartit Mme Paquin, les deux petites
-brunes, des bicyclistes enragées aussi, celles-là; et la grosse
-blonde du troisième; et les couturières d’en face, les dames Drion et
-Laurency, et tant et tant d’autres autour de nous ... pas d’enfants!
-jamais de grossesses!
-
-—Si, par hasard, le fait se produit, comme c’est le cas de ces dames
-du fond de la cour, on expédie le moutard en province, en Bretagne, en
-Bourgogne ou en Picardie, n’importe où; et, pourvu que ça crève là-bas
-...
-
-—Hélas!
-
-—Que voulez-vous qu’elles en fassent, de leurs bébés? Elles ne peuvent
-pas les emmener avec elles à leur bureau ou à leur magasin, n’est-ce
-pas? Alors, il faut bien s’en débarrasser ... n’y a pas à tortiller,
-ni faire la bouche en cœur! Voyez-vous, madame Paquin, le mieux qui
-puisse leur advenir, à ces pauvres poupons,—après avoir eu la bonne
-idée de ne pas naître, c’est d’avoir celle de trousser leurs quilles et
-décamper le plus promptement possible. Avez-vous remarqué que l’Église,
-au lieu de se désoler de la mort des enfants et de chanter sur eux
-le _De Profundis_, s’en réjouit, au contraire, et entonne à leur
-sujet un hymne de louange au Seigneur,—_Laudate, pueri, Dominum_? On
-m’expliquait cela dernièrement.
-
-—C’est parce qu’ils vont au ciel tout droit, et prennent place parmi
-les anges.
-
-—Il leur suffit de quitter la terre ... Croyez-vous, par exemple, que
-la petite Benneckert n’est pas plus heureuse?
-
-—La pauvre chérie! Se tuer, à dix ans!
-
-—A dix ans! Convenez, madame Paquin, que ce n’est pas à cet âge-là
-qu’on recourait jadis au suicide! Maintenant, avec de tels parents,
-on comprend qu’il n’y ait plus d’enfants, comme vous le disiez tout
-à l’heure, on comprend cela. Et, pour la vie qui l’attendait, cette
-petite ...
-
-—Ah ma foi!»
-
-C’était de la «Petite Sans Cœur» qu’il s’agissait, de cette malheureuse
-fillette, dont la mère, pianiste éminente, mais professeur sans élève,
-s’était mise, dès le lendemain de son veuvage, à trafiquer de ses
-charmes. Car, ainsi qu’elle l’avait un jour fort pertinemment expliqué
-au commissaire de police du quartier:
-
-«Que voulez-vous que fasse une femme seule, sans fortune, accoutumée à
-avoir sa domestique?
-
-—Oh! je ne veux rien! avait aussitôt modestement protesté le
-magistrat. Je constate seulement de plus en plus que toutes les femmes
-de votre condition, si dénuées de fortune qu’elles soient, ne peuvent
-se passer de domestique: à toutes, il leur faut leur bonne!
-
-—Mais, monsieur, je n’ai pas été élevée à récurer la vaisselle ni à me
-gâter les mains dans toutes ces basses besognes.
-
-—Je sais: vous suiviez, m’avez-vous dit naguère, les cours du
-Conservatoire, et vous vous destiniez au grand art. Veuve après
-quelques années de mariage, vous vous êtes lancée dans la galanterie,
-ce qui est une besogne bien plus relevée ...
-
-—Mais, monsieur, encore une fois, que vouliez-vous?...
-
-—Ce n’est pas un reproche, madame: vous-même l’avez déclaré, et je me
-borne à répéter vos paroles.
-
-—Que pouvais-je faire? Si j’avais trouvé des leçons, ou bien si
-j’avais pu entrer dans un bureau, une administration! Mais les hommes
-ont envahi toutes les carrières; on se plaint partout qu’il y a trop de
-candidats,—à plus forte raison de candidates! Les places qu’on veut
-bien nous concéder, ce sont des places infimes, dérisoires, des places
-de sept ou huit cents francs par an,—et pas les ressources que possède
-une servante, pas de sou du franc, pas d’anse de panier à faire sauter.
-Alors? Il me répugne de me laisser exploiter, je ne vous le cache pas;
-je ne trouve rien de plus ridicule et de plus stupide: j’aime mieux ...
-
-—Exploiter moi-même?
-
-—Exploiter les hommes, tirer d’eux tout ce que je peux, oui, monsieur!
-
-—Vous ne me semblez pas pouvoir beaucoup, permettez-moi de vous le
-dire. Ce commerce-là, comme bien d’autres, va mal; il y a encombrement,
-il y a pléthore.
-
-—Enfin je n’avais pas à choisir!
-
-—Et vous gardez toujours votre fille avec vous?
-
-—Si je pouvais la placer quelque part ...
-
-—Ce serait préférable pour vous, et préférable pour elle surtout,
-ainsi que nous l’avons déjà remarqué lors de la première plainte que
-j’ai reçue à votre sujet. Vous avez eu beau déménager: les mêmes
-accusations se reproduisent.
-
-—C’est mon ancienne concierge, monsieur le commissaire, la concierge
-de la rue Vaneau, qui est venue trouver celle de la maison que j’habite
-actuellement ...
-
-—Rue de Sèvres?
-
-—Oui, monsieur ... et lui a débité sur mon compte un tas d’histoires!
-
-—Non, permettez! C’est toujours la même, d’histoire, toujours les
-brutalités que vous exercez sur votre fille, et toujours vos excès de
-boisson: nous ne sortons pas de là.
-
-—Mes excès!
-
-—Vos excès, oui. Trop de verres d’absinthe ...
-
-—Oh!
-
-—Et trop de dureté et de violences à l’égard de votre enfant.
-
-—S’il est permis! Y a-t-il au monde un outrage plus sanglant pour une
-mère?...
-
-—Je ne le pense pas.
-
-—L’amour maternel n’est-il pas inné dans le cœur de la femme?
-
-—Heu! heu!
-
-—Comment, vous niez? Mais, monsieur, le cœur d’une mère est le
-chef-d’œuvre de la nature!
-
-—Dans les livres, c’est possible, madame; mais la réalité comporte
-malheureusement tant et tant d’exceptions! Il ne se passe pas de jour,
-vous le savez vous-même et ne pouvez le contester, que des quantités
-de nouveau-nés ne soient étouffés et dépecés par leurs tendres
-petites mamans, jetés dans les latrines, enterrés sous du fumier,
-ou généreusement distribués aux pourceaux. Suppressions ou abandons
-d’enfants, tortures et assassinats d’enfants,—assassinats souvent par
-voies détournées et à petit feu, nous ne voyons que cela de plus en
-plus! Vous, madame, on vous reproche de ne pas donner à manger à votre
-fille: c’est par inanition que vous voudriez ...
-
-—C’est abominable ce que vous dites là!
-
-—Ce qui est bien plus abominable, c’est de le faire. Tandis que vous
-n’avez jamais une caresse pour votre fille, vous êtes, paraît-il, aux
-petits soins pour votre chien ...
-
-—Peut-on entendre pareilles infamies!
-
-— ... Un petit chien que vous avez depuis peu de temps. Lorsque vous
-décampez de chez vous et restez des jours et des nuits sans rentrer,
-vous prenez la précaution d’emmener votre chien ...
-
-—Pour qu’il n’aboie pas: ses cris gênent les voisins.
-
-—Mais votre enfant, vous la laissez, vous ne vous en souciez point.
-Elle ne crie pas, elle ne gêne pas, elle! On l’a vue manger dans
-l’écuelle du chien, dévorer la pâtée du chien ...
-
-—Comment, monsieur le commissaire, comment pouvez-vous admettre de
-telles bourdes?
-
-—J’en admets et j’en constate bien d’autres tous les jours. Je
-voudrais vous débarrasser de votre fille, car elle vous embarrasse,
-voilà la vérité.
-
-—Je ne vous dissimule pas que c’est un lourd fardeau pour moi, et que
-si vous réussissiez ...
-
-—Quelle joie, hein? Comme votre cœur de mère, chef-d’œuvre de la
-nature, au lieu de se briser de douleur à cette séparation, bondirait
-d’allégresse! Ce n’est cependant pas pour vous, c’est uniquement pour
-cette malheureuse fillette que j’ai fait des démarches. Patientez donc
-un peu: vous boirez après!
-
-—Mais, monsieur ...
-
-—Et ne la maltraitez pas,—même pour la corriger de ses mauvaises
-habitudes: car elle en a toujours, de mauvaises habitudes, cette chère
-petite, c’est immanquable!
-
-Vous vous moquez, monsieur; vous ne croyez pas dire si vrai, et
-cependant! Je ne sais où cette gamine est allée chercher ses vices ...
-
-—Peut-être pas bien loin, murmura le commissaire.
-
-—Elle est corrompue jusqu’aux moelles!
-
-—Naturellement! Tout naturellement! Enfin, madame, je vous y exhorte
-encore, faites attention! Un peu de patience!»
-
-Hélas! Il faut croire que la patience, pas plus que la douceur et la
-sobriété, n’était la vertu dominante de Mme Benneckert, car huit jours
-après, pas plus tard, on ramassait le cadavre de la Petite Sans Cœur
-dans la cour de la rue de Sèvres, où la mère et la fille étaient venues
-s’installer à un quatrième étage, en quittant la rue Vaneau.
-
-Une nuit, lasse de se morfondre dans son glacial abandon, lasse d’avoir
-faim, faim de pain, de soleil et de tendresse, lasse de souffrir, de
-s’étioler, de mourir de mort lente, et ayant déjà sans doute, à dix
-ans, l’exacte perception de l’avenir qui la guettait et auquel elle
-n’échapperait point, la pauvre fillette ouvrit la fenêtre et s’élança.
-
-Les voisins ne manquèrent pas d’accuser la mère d’avoir, par ses
-violences et sévices, provoqué ce désespoir et indirectement causé
-cette mort. Mais l’expertise médicale réduisit à néant ces accusations.
-Le corps de l’enfant portait bien des traces de coups: n’avait-il pas
-fallu essayer de combattre ses instincts pervers, de la corriger de
-ses «mauvaises habitudes»? Ces coups néanmoins avaient été insuffisants
-pour altérer sa santé; les marques laissées par eux étaient peu
-apparentes et ne pouvaient motiver la mise en arrestation de la mère.
-Ce qui n’empêchait pas que la pauvre petite, avant de se briser le
-crâne sur le pavé de la cour, était déjà aux trois quarts morte, morte
-de privations et de consomption, morte de faim. Sa mère ne l’avait
-pas tuée, oh non, certes! elle l’avait simplement empêchée de vivre.
-Et la petite martyre avait décidé d’abréger son supplice, de s’enfuir
-de cette terre maudite: elle s’en était allée, selon la remarque du
-chroniqueur Jean de Nivelle, «parce qu’elle ne pouvait plus y tenir, ne
-pouvait plus rester».
-
-Seul, le petit chien dont elle dérobait la pâtée et léchait et
-nettoyait l’écuelle, loin de lui garder rancune de ces trop fréquents
-larcins, s’attrista de ne plus retrouver, à son retour, cette aimante
-et caressante compagne de jeu, et il la réclama, la chercha de droite
-et de gauche, sous tous les meubles, en geignant et glapissant.
-
-Heureuse Petite Sans Cœur!
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Une vieille légende raconte que deux époux appartenant à une des
-paroisses du diocèse de Poitiers, entreprirent de se rendre en
-pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle, mais qu’arrivés à Limoges,
-la femme tomba malade et mourut. Seul pour achever la route, le cœur
-brisé, l’époux n’en accomplit pas moins son vœu; puis il revint sur
-ses pas et alla expirer de douleur au lieu même où il avait perdu sa
-compagne. Lorsqu’on voulut l’inhumer auprès de celle qui lui avait été
-si tendrement unie, on la vit se retourner dans sa tombe, comme pour
-lui faire place,
-
- Et apprendre aux conjoints à s’entr’aimer toujours,
- Afin qu’ayant vescu en la divine grâce,
- Ils puissent voir le ciel à la fin de leurs jours.
-
-Telle aussi fut la mort de ce bon vieux et de cette aimable vieille,
-voisins de Katia Mordasz, et baptisés par elle «Philémon et Baucis».
-
-Un soir Philémon sentit, non pas qu’il devenait arbre, comme son
-ancêtre, célébré par Ovide et La Fontaine; mais, plus prosaïquement,
-qu’il était mal à l’aise, avait peine à rester debout, et que des
-frissons glacés lui couraient sur les épaules et dans le dos. Il se mit
-au lit, et comme Baucis s’était assise à son chevet et emparée d’une
-de ses mains pour la lui réchauffer entre les siennes, il l’attira
-doucement à lui, lui inclina la tête contre son visage, et appuya sur
-ses paupières ses lèvres exsangues et froides.
-
-«A toi!... Merci!... Merci de tout le bonheur que nous avons eu ... que
-je te dois!» bégaya-t-il d’une voix à peine distincte.»
-
-Et la parole lui manqua; ses yeux se voilèrent, ses doigts se
-contractèrent ...
-
-Baucis se hâta d’appeler à son secours et d’envoyer quérir le médecin,
-ressource hélas! inutile: tout était fini. Dans ce dernier baiser,
-cette suprême attestation et ce suprême hommage rendu à celle qui avait
-partagé sa destinée et fait de conserve avec lui son temps sur la
-terre, Philémon avait cessé de vivre.
-
-Aidée d’une voisine, Baucis rendit les ultimes devoirs à son compagnon
-de route; elle lui fit sa toilette funèbre, et, tout aveuglée de larmes
-qu’elle était, toute courbée, débile et infirme, elle tint à ce que
-personne autre qu’elle ne portât les mains sur ce corps adoré.
-
-Puis la veillée mortuaire commença.
-
-Au petit jour, la voisine, qui s’était endormie dans son fauteuil,
-ayant entr’ouvert les yeux, remarqua que Baucis avait quitté sa place,
-pour s’asseoir tout contre le lit, et qu’elle demeurait immobile, le
-buste renversé, enfoui dans les draps. Sa première idée fut que la
-pauvre vieille priait; mais, s’étant approchée, elle eut beau la tirer
-par la robe et l’appeler, elle n’obtint aucune réponse. Elle voulut
-lui prendre la main, et, au premier contact, sentit un froid étrange,
-particulier, qui la fit tressauter, le froid de la mort.
-
-Baucis n’avait pu survivre à celui qu’elle n’avait jamais quitté d’une
-seconde ni d’un pas durant plus d’un demi-siècle; et d’elle-même, sans
-secousse, sans bruit, comme tout naturellement, elle s’en était allée
-le rejoindre.
-
-Et, lorsqu’on l’étendit près de lui, sur ce lit qui avait été leur lit
-nuptial, on eût certainement pu voir, comme dans la légende poitevine,
-le premier mort se reculer pour faire place au second,
-
- L’époux se retourner pour regarder l’épouse,
- L’accueillir, lui sourire et la bénir encore!
-
-«Combien vous avez eu raison de classer ce ménage modèle dans la
-catégorie des phénomènes, des disparus, des «Préhistoriques»! disait ce
-soir-là Veyssières en prenant le thé avec Katia, sur le balcon du gai
-petit logement de la rue Vaneau, et comme elle venait de lui annoncer
-le double enterrement qui avait eu lieu le matin. Non, vous n’en
-reverrez plus comme cela. Fini! Fini, le mariage! Il est en faillite
-en France comme en Angleterre, comme en Amérique ...
-
-—Heureusement!
-
-—Ne vous pressez pas tant de chanter victoire, Katia; vous ne savez
-pas ce que vous trouverez à la place.
-
-—Nous n’avons rien à perdre.
-
-—Oh! que si! Éloigner la femme de l’homme, semer entre elle et lui la
-mésintelligence, la suspicion, la rivalité et la haine, c’est mauvaise
-besogne, c’est desservir les intérêts de l’un et de l’autre, et plus
-encore ceux de la femme, ceux de la mère ...
-
-—Mais nous ne prêchons pas cette haine, nous ne voulons pas cette
-désunion!
-
-—Que vous la vouliez ou non, vous l’obtenez; c’est le résultat que
-vous atteignez: ce krach du mariage vous le prouve incontestablement.
-De plus en plus l’homme arrive à se passer de la femme comme compagne,
-à ne se servir d’elle que comme instrument de volupté ou passe-temps.
-En sorte que, au lieu de la relever, la femme, et de l’affranchir,
-de la rendre plus heureuse et plus forte, vous l’avez, au contraire,
-asservie davantage et fait déchoir plus bas que jamais. Voilà la
-conséquence ...
-
-—Nullement, mon cher, je proteste!
-
-—Je reprends donc à nouveau ma démonstration, chère amie, et je
-fais appel, si vous le voulez bien, à l’autorité d’un des plus
-sagaces esprits de notre siècle, à Ernest Renan. Elle est de lui,
-cette très juste remarque, que «la femme qui nous ressemble nous est
-antipathique: ce que nous cherchons dans l’autre sexe est le contraire
-de nous-mêmes». Or, on s’ingénie et s’évertue à élever les filles comme
-les garçons, à vouloir, en dépit de la nature et du bon sens, que la
-femme, qui est anatomiquement, dans son sexe, un _homme retourné_, un
-mâle à l’envers, et, par conséquent, devrait faire tout le contraire du
-mâle, ait les mêmes occupations, les mêmes devoirs, les mêmes charges,
-le même rôle que lui; on fait tout, en d’autres termes, pour éloigner
-et dégoûter l’homme de la femme. Et on y est parvenu!
-
-—Prétendre que l’instruction donnée aux femmes éloigne d’elles
-les hommes, les en dégoûte, ce n’est guère faire l’éloge de vos
-contemporains, mon bon!
-
-—C’est une femme même qui le prétend et le proclame, ma bonne, une
-femme de beaucoup de jugement et d’esprit, et qui valait bien, je vous
-en réponds, vos Bombardier, vos Potarlot, vos Lauxerrois, vos Magloire
-...
-
-—Quelle est cette femme?
-
-—Mme de Girardin. Elle déclare que «l’homme ne demande pas à sa
-compagne de partager ses travaux, il lui demande de l’en distraire;
-l’instruction, pour les femmes, ajoute-t-elle, c’est le luxe; le
-nécessaire, c’est la grâce, la gentillesse», le charme, cette gaieté
-légère si bien faite pour dissiper la tristesse; c’est la séduction,
-voire la coquetterie, toutes qualités inconnues à vos émancipées et
-viragos modernes. En voilà qui se targuent d’avoir répudié tous ces
-enfantillages et ces billevesées! Plus de coquetterie, avec elles, plus
-de ces délicieux petits manèges ... mais plus de grâce non plus, plus
-de charmes! Elles nous offrent, à la place, un front grave, soucieux et
-ridé, un air sec, dur et sévère, des qualités «bien viriles»,—tout ce
-que nous possédons, quoi! et dont, par suite, nous n’avons que faire.
-Ah! mon amie, vous allez encore me trouver bien prosaïque, bien terre à
-terre et matériel; mais tant pis! La vérité avant tout! Eh bien, il n’y
-a qu’une qualité pour la femme, c’est la beauté,—oui, la grâce et la
-beauté,—le physique!
-
-—L’esprit ne compte pas?
-
-—Très peu, infiniment peu. C’est toujours, presque toujours
-_physiquement_ que les femmes nous plaisent et nous attirent:
-je crois vous l’avoir dit déjà. Qu’elles sachent le grec, le
-sanscrit et l’hébreu, qu’elles connaissent la chimie organique, la
-paléontologie et le calcul infinitésimal, nous ne nous en préoccupons
-nullement,—nullement, je vous assure, Katia! Je vous en donne ma
-parole d’honneur! «Est-elle belle? Comment est-elle?» Voilà la
-première question que pose tout homme, ou qu’il s’adresse à lui-même
-mentalement, lorsqu’on lui parle d’une femme, le seul point qui le
-préoccupe. La beauté, c’est le seul mérite que les hommes ne contestent
-pas aux femmes, l’unique et souverain privilège des femmes. Tout le
-reste, peutt!
-
- La beauté sur la terre est la chose suprême.
- C’est pour nous la montrer qu’est faite la clarté.
-
-La beauté seule, entendez-vous bien? donne aux femmes un charme
-invincible. La science, le talent, le génie, on n’y prend pas garde,
-et ça ne pèse pas pour elles plus qu’un atome. «Est-elle belle?» Cela
-répond à tout, suffit à tout. Aussi comme elles ont raison, celles qui,
-à tout prix, veulent être belles!
-
-—Raison, à votre point de vue! Il en est qui dédaignent ces
-périssables attraits.
-
-—Je pourrais vous répliquer par le mot de Mme de Grignan. Elle disait
-_pourrissables_, elle; mais tant que ce n’est pas pourri ...
-
-—L’homme est logé à la même enseigne.
-
-—Pas du tout! Un homme n’a pas besoin d’être beau. Qu’il ne fasse
-pas peur à son cheval, qu’il ait une physionomie ouverte, accorte,
-engageante, intelligente,—et encore!—c’est tout ce qu’on lui demande.
-L’homme, que vous le vouliez ou non, a pour caractéristique la force:
-qu’il soit solide et vigoureux, bien portant et bien râblé, voilà le
-principal, voilà l’idéal pour lui. Pour la femme, encore une fois,
-c’est la beauté; c’est par sa beauté que la femme est le chef-d’œuvre
-de l’univers: voyez comme je suis gentil, comme je suis large et
-généreux!
-
-—Oh! charmant! exquis! Mais toutes les femmes ne peuvent pas répondre
-à votre programme, toutes ne peuvent pas être belles: que ferez-vous
-des laides?
-
-—On a prétendu qu’il n’y en avait point.
-
-—Quelque galant personnage de votre espèce!
-
-—Probablement. En tout cas, s’il en existe, des femmes laides, elles
-ont la grâce, qui équivaut souvent à la beauté, qui est pire parfois;
-elles ont l’affabilité, la douceur ...
-
-—La douceur surtout, interrompit Katia. C’est cette qualité que vous
-prisez le plus chez la femme. «Qu’elle soit douce et simple de cœur!»
-C’est, vous vous le rappelez, tout ce que le sentimental et onctueux
-Michelet demande à la femme.
-
-—Eh mon Dieu! C’est assez juste. Rousseau également recommande la
-douceur.
-
-—Aristote aussi, et Proudhon, et Auguste Comte, et tous les hommes,
-tous les adversaires et ennemis de la femme. Tous la veulent sans
-énergie ni volonté, malléable comme cire, apte à recevoir toutes les
-empreintes et toutes les idées qu’il plaît au mari de lui inculquer.
-
-—C’est si vrai, Katia, que j’aurais dû, il y a un instant, lorsque je
-vous disais que la distinctive de l’homme était la force et celle de
-la femme la beauté, ne pas oublier la douceur, qualité féminine encore
-plus caractéristique et plus essentielle.
-
-—Je le crois bien! Ah! nous nous entendons! Il vous faut, messieurs,
-vous le reconnaissez vous-mêmes, des compagnes soumises et obéissantes,
-attentives à vos moindres caprices, ne pensant que comme vous, ne
-voyant que par vous, des esclaves, en un mot.
-
-—Croyez-vous que, chez vos vieux voisins qui viennent de mourir, dans
-ce ménage de Philémon et Baucis qu’on a enterré ce matin, la femme fût
-l’esclave de l’homme, qu’elle fût même seulement sa servante? Non, mon
-amie; tour à tour, ils étaient les serviteurs l’un de l’autre, ravis
-de se rendre ces soins réciproques et de ne les devoir qu’à eux-mêmes.
-Jamais sûrement Mme Baucis ne s’est dit, ne s’est même doutée que son
-mari l’avait asservie; pas plus que celui-ci ne pensait à s’avouer
-que son épouse le menait par le bout du nez. Dans ces heureux, ces
-délicieux ménages,—saluez, chère dame! Encore une fois, vous n’en
-verrez plus comme cela!—nul ne commande et aucun n’obéit: il n’y a
-qu’une seule et unique volonté, un seul être en deux personnes.
-
-—Cependant vous ne pouvez empêcher qu’ils ne soient deux; vous ne
-pouvez empêcher des divergences de se produire: il y en a dans toute
-association, si étroite et intime qu’elle soit.
-
-—Ajoutez que, dans toute association, quelle qu’elle soit, il y
-a toujours, qu’ils le veuillent ou s’y refusent, le sachent ou
-l’ignorent, forcément et inévitablement, disparité et inégalité
-entre les contractants. Un seul pilote doit être chargé de conduire
-le vaisseau; si, par hasard, il y en a deux, le second est, de
-règle, subordonné au premier. L’égalité, «cet atroce mensonge des
-politiciens», l’égalité est une pure chimère; elle n’existe pas plus
-ici-bas que la similitude complète. Et il le faut bien! Il faut bien
-que la balance penche d’un côté.
-
-—Et naturellement elle penchera du côté de monsieur?
-
-—Vous l’avez dit, très chère. Elle penchera du côté du plus fort.
-
-—En admettant que monsieur soit le plus fort.
-
-—On l’a admis de tout temps. Du côté de la barbe ...
-
-—Et si nous parvenons, grâce à l’éducation nouvelle et aux exercices
-physiques, à donner à la femme autant de vigueur et de biceps qu’à
-l’homme?
-
-—Alors vous lui donnerez aussi de la barbe ... et le reste! C’est
-ce que demande et ce qu’espère, dans sa suprême logique, Mme
-Potarlot,—Elvire! Mais alors aussi ce ne seront plus des femmes
-que vous aurez, et encore un coup,—car nous en revenons toujours
-là!—l’homme, ainsi que le fluide électrique, n’est attiré que par son
-contraire.
-
-—De sorte que c’est toujours la force qui, selon vous, prédominera? à
-elle le dernier mot?
-
-—A elle, toujours! Autrement elle ne serait plus la force.
-
-—Et le droit, qu’en faites-vous?
-
-—J’en fais ceci, riposta Veyssières, que, lorsqu’il a la force avec
-lui, il triomphe; et qu’il est battu, s’il ne l’a pas. C’est simple
-comme bonjour. L’idéal serait de ranger inséparablement la force du
-côté du droit; par malheur, ce n’est qu’un idéal.
-
-—Un espoir, un but! rectifia la nihiliste avec une enthousiaste
-véhémence.
-
-—Je ne demande pas mieux, mais nous n’en sommes pas là; et c’est
-précisément pour vous être insurgées contre le principe de la force,
-pour avoir voulu et vouloir cette chimère, l’égalité absolue, que vous
-avez tué le mariage.
-
-—Beau malheur, encore une fois!
-
-—A mon avis, c’en est un, et un grand, et pour les femmes surtout.
-Hors du mariage et de la famille, la femme qui se donne ne reçoit en
-échange aucune garantie; elle n’est qu’une chose, qu’un jouet ...
-
-—Elle ne se donnera pas, voilà tout!
-
-—Et vous vous figurez que le mâle acceptera cela et ira se passer de
-... _O sancta simplicitas_! Il saura bien en trouver, des femmes! Ah!
-je ne suis pas en peine de lui! Quitte à aller les chercher au centre
-de l’Afrique ou au fin fond de l’Australie, quitte à prendre de force
-celles qu’il aura sous la griffe et feront leurs mijaurées, quitte à
-leur casser reins et côtes si elles résistent, il les aura, je vous
-le garantis, je vous le certifie, comme il en a eu de tout temps. Le
-mariage, la famille, c’était là le vrai refuge, la seule efficace
-protection de la femme.
-
-—Nous ne voulons plus être protégées!
-
-—Je le sais, vous le dites toutes assez haut. Et comme on est toujours
-le réactionnaire de quelqu’un, vous vous êtes déjà laissé dépasser par
-vos consœurs de New-York. Il en est là-bas qui non seulement déclarent
-ne plus vouloir de protecteur, mais prétendent protéger à leur tour,
-dominer plutôt, courber l’homme sous leurs larges, lourds et robustes
-pieds. Nous qui les aimons menus, fins et artistement cambrés! Ah!
-nous sommes loin de compte! Reste à savoir ce qu’il adviendra ...
-J’entendais un jour M. Paul Janet nous dire, dans une de ses leçons à
-la Sorbonne, qu’«en dehors du mariage, il n’y a que la polygamie»,
-et que «celui qui se présente dans la famille comme un libérateur et
-propose à la femme la révolte comme moyen d’affranchissement, n’est
-qu’un oppresseur hypocrite, un méprisable charlatan, qui demande tout
-et ne donne rien». Voilà la vérité. Je crains fort, ma chère Katia,
-je crains fort que cette protection dont les femmes ne veulent plus,
-cette émancipation à laquelle elles travaillent si activement, ne se
-transforme pour elles en la plus dégradante servitude, la pire misère
-...
-
-—Comment cela?
-
-—C’est que ce n’est pas seulement le mariage qui a fait faillite,
-c’est l’amour,—l’amour tel que vous l’entendez. Vous vous attachez
-généralement, vous autres femmes, à celui à qui vous vous êtes données,
-vous aimez ce qui dure ...
-
-—C’est notre éloge,—notre supériorité.
-
-—Je n’y contredis nullement, chère amie, je ne discute pas. Mais
-nous, au rebours, nous aimons ce qui change. L’inconstance est dans
-la nature du mâle. C’est une loi physique de toutes les espèces, une
-loi souveraine et inéluctable. Aussi, quand j’entends des femmes comme
-les Magloire, les Cherpillon, les Bombardier, les Bals, les Potarlot,
-et autres illustres championnes du bonheur futur, décréter «l’amour
-libre», je me tiens les côtes de rire. Comme si l’on avait attendu ces
-dames, comme si l’on avait eu besoin jusqu’ici de leur permission et
-bon plaisir pour aimer ... librement! Comme si la polygamie n’avait
-pas toujours été en honneur, constante pratique et coutume fervente
-d’un bout du monde à l’autre! Mais si ces dames avaient un grain de bon
-sens sous la dure-mère, c’est précisément l’opposé qu’elles devraient
-recommander et réclamer, c’est l’amour _non libre_. Il faut croire que
-ça les gênerait ...
-
-—En ce qui me touche, je vous prie de croire ...
-
-—Je ne parle pas de vous, Katia, je ne me permettrais point ... Et
-encore, ces dames, ce que j’en dis, c’est pure plaisanterie. Tant il
-y a que seul l’amour non libre, l’amour restreint, exclusif et légal,
-l’amour uni au devoir et retenu par lui, le mariage, pour le désigner
-par son nom, peut relever la femme, lui assurer dignité et sécurité.
-L’homme y a bien moins intérêt que vous, au mariage, et sa nature, ses
-instincts, tout son être, le sollicite, au contraire, à papillonner et
-vulgivaguer.
-
- Tout homme a dans son cœur un cochon qui sommeille,
-
-ou qui ne sommeille pas, ce qui est plus exact. Le mâle, une fois
-l’aube printanière passée, est dominé par l’amour charnel, avec
-variations de sujets. Il obéit à des considérations le plus souvent
-exclusivement physiques et matérielles. Il recherchera telle ou telle
-couleur de cheveux, telle ou telle carnation, telle finesse de taille
-ou de pied, telle ampleur d’épaules, de poitrine ou de hanches. Vous
-vous efforcez presque toujours d’unir l’amour-cœur à l’amour-sens, en
-d’autres termes, le bonheur au plaisir,—ce qui est très difficile
-et cause la plupart de vos tourments; nous, bien moins ambitieux mais
-bien plus pratiques, nous nous contentons du plaisir; aussi sommes-nous
-généralement moins déçus et moins malheureux que vous. Nous subissons,
-bien moins que vous aussi, l’influence de l’enfant né ou près de
-naître: ce sentiment de l’amour paternel ne s’éveille en nous que
-peu à peu et plus tard. Rien, en somme, si ce n’est vous-même, votre
-tendresse, vos soins, votre aménité, vos qualités de cœur, rien ne
-retient près de vous l’homme qui vous a possédée et en qui, par suite,
-vous n’avez plus à éveiller de curiosités, plus d’exigeants désirs à
-provoquer ni espérer. Et, à défaut de sollicitude, de complaisance
-et d’affection, vous vous imaginez le séduire et l’enchaîner en lui
-imposant votre science, vos discussions et chicanes, vos droits
-politiques ou autres, en vous faisant hommes comme lui et en entrant
-en lutte avec lui? Joli moyen! D’autres que moi vous en ont averties:
-«Veut-on rendre le mariage impossible? Il suffit de considérer la
-femme comme l’égale de l’homme et lui accorder les mêmes droits qu’à
-lui.» Mais pardon! J’oubliais que justement vous n’en voulez plus, du
-mariage. Or, comme l’homme paraît y tenir encore moins que vous ...
-Quel intérêt, hormis la dot, a-t-il à se marier? Vous vous rappelez la
-brutale déclaration de Napoléon I^{er} à ce sujet: «Sans la maladie et
-la souffrance, où est l’homme assez sot pour s’agencer d’une femme?»
-
-—Par malheur, interrompit Katia, nous ne sommes pas toujours dispos
-et valides, et alors ...
-
-—Alors on est fort aise de vous trouver, j’en conviens, quoique bien
-des hommes d’aujourd’hui en arrivent à préférer les maisons de santé
-... Si vous entendiez mon ami Magimier parler de cela!
-
-—Magimier le député?
-
-—Lui-même.
-
-—Un bien vilain monsieur.
-
-—C’est ainsi que vous qualifiez ceux qui défendent votre cause? O
-Katia! Quelle ingratitude!
-
-—Laissez donc! Il se moque de nous!
-
-—Il n’oserait! Quant à moi, je reconnais que vous faites d’excellentes
-gardes-malades. En toute femme, il y a une sœur de charité.
-
-—C’est sans doute, vous oubliez de le dire, c’est parce que toute
-femme est ainsi plus à même de voir souffrir les hommes, et peut
-savourer de plus près cette volupté, insinua Katia d’un ton ironique.
-
-—Non; le dévoûment, l’amour, souvent irraisonné, du sacrifice, c’est
-par là que vous l’emportez sur nous; c’est là votre titre de gloire ...
-
-—Comment! Nous en avons un?
-
-—C’est à vous, en fin de compte, qu’appartient la plus belle part, car
-rien ne vaut ici-bas la bonté, rien n’est au-dessus du dévoûment et du
-sacrifice. Nous, pour revenir à mon propos, tant que nous n’avons ni
-gastrite ni rhumatisme, la liberté reste notre plus précieux bien, et
-à l’émancipation de la femme et à la faillite du mariage, l’homme, ou
-plutôt les événements, le cours et la force des choses, répondront de
-plus en plus par la banqueroute de l’amour, par la prostitution de la
-femme. Les extrêmes se touchent,—ce vulgaire proverbe est d’une vérité
-flagrante: l’extrême civilisation confine à l’extrême barbarie, et,
-grâce au nombre toujours croissant de déclassées, d’_inclassées_ plus
-exactement, que nos innombrables écoles, collèges et lycées de filles
-déversent sans relâche sur le pavé, le trottoir est encombré; comme
-après les razzias, dans les caravanes et marchés d’Afrique, et plus,
-bien plus encore, la femme abonde sur la place. Or, vous connaissez,
-Katia, les conséquences de la loi de l’offre et de la demande? Ce qui
-abonde, ce qui s’offre ou est offert en quantité et de tous côtés,
-tombe rapidement en dépréciation. Quelques-uns de mes amis se sont
-amusés à dresser une statistique comparative des prix de louage et
-tarifs de la courtisane d’aujourd’hui et de celle d’il y a trente ou
-quarante ans: ah! mon amie, quel enseignement! quel rabais!
-
-—Tant que cette période d’évolution ne sera pas franchie ...
-
-—Oui, c’est votre argument habituel; aussi je vous réplique, comme
-de coutume, que toutes les époques peuvent être qualifiées périodes
-d’évolution, quart-d’heure de transition. En attendant, ce sont vos
-contemporaines, les pionnières de ce radieux et délicieux avenir, qui
-peinent et pâtissent; c’est pour elles que ce quart-d’heure est celui
-de Rabelais. Grand merci elles vous doivent! Si encore, à ces lutteuses
-et ces apôtres, on savait gré de leurs souffrances et de leur vertu;
-mais pas du tout! A l’émancipée, à la femme à diplômes, à culottes
-et à bulletin de vote, à la femme-homme, l’homme préférera toujours
-la vraie femme, la femme-femme,—voire la femme-fille, la courtisane,
-surtout si celle-ci est avenante et jolie. A quoi peut-elle lui servir
-votre femme-homme? A rien! C’est un repoussoir et un éteignoir.
-
-—Toujours l’éloge de la courtisane!
-
-—Moins son éloge que la constatation de son triomphe, de sa
-recrudescence et sa prolification, de sa nécessité aussi et de son
-indéfectibilité.
-
-—Et toujours la sensuelle et brutale passion du mâle!
-
-—Eh oui!
-
-—Non. Viendra un jour où l’amour ne sera plus ce qu’il est à présent;
-il se transformera, se spiritualisera, il s’épurera ...
-
-—Je le déplore d’avance, en ce qui me concerne, chère amie; mais, en
-attendant, comme il n’est pas spiritualisé ni épuré, tenez-vous donc
-dans la réalité, vivez donc dans le temps présent ...
-
-—Je suis, laissez-moi vous le rappeler, Séverin,
-
- Je suis un citoyen des siècles à venir.
-
-—Mais comment, voyons, comment diable! faites-vous pour être si
-bien renseignée sur l’avenir? Qui vous a prédit ces épurations ou
-purifications, ces réformes, refontes et régénérations, toutes ces
-belles choses?
-
-—A vous entendre, on croirait que je suis seule à penser de la sorte!
-Désabusez-vous, nous sommes légion. Je vous citerai, entre autres, M.
-Jules Bois, qui nous prédit que «nous serons un jour débarrassés de
-l’obsession de l’amour physique, et que ce jour-là sera un jour de
-bénédiction».
-
-—Bénédiction? Heu! heu! Faudra voir, et nous ne serons malheureusement
-plus là pour vérifier. Cette obsession, en tout cas, n’est pas si
-désagréable: elle a son charme; c’est même grâce à elle que l’humanité
-se continue et se perpétue. Aussi je me demande ce qu’il adviendra
-d’elle lorsque vous nous aurez débarrassés ... Plus d’enfants alors?
-La frigidité, l’infécondité, la stérilité? C’est toujours là que nous
-aboutissons, remarquez-le.
-
-—Cela ne m’épouvante nullement. Tant que vous n’aurez que servitude et
-misère à nous offrir, quel intérêt avons-nous à procréer?
-
-—Mais, s’il ne reste plus personne sur terre, qui jouira de votre
-eldorado?
-
-—Il restera toujours assez de monde pour qu’on se rattrape ensuite et
-qu’on repeuple. L’important est de réduire la souffrance à son minimum
-d’intensité, d’obtenir le maximum de bonheur ...
-
-—Évidemment! C’est ce que nous cherchons tous. Il n’y a que les moyens
-qui diffèrent. Pour mon compte, je ne crois pas que la suppression
-du mariage et l’avènement de l’amour libre contribuent jamais à la
-sécurité et à la félicité de la femme. Non. Et M. Jules Bois, que vous
-invoquiez tout à l’heure, est de mon avis. Lui-même reconnaît que «le
-nombre des unions libres a beau augmenter, la femme n’en est pas
-plus heureuse, au contraire.[13]» Au contraire! Tout à fait ce que je
-soutiens. Vous ne voulez, vous, personnellement ni de la polygamie, ni
-de la polyandrie ...
-
-—Non, certes! protesta Katia. Par respect pour l’être humain, par
-dignité, par je ne sais quel sentiment de propreté physique et morale,
-toute promiscuité me répugne, et je me demande même comment, vous
-autres hommes, vous n’éprouvez pas ce dégoût, comment aussi la jalousie
-ne se glisse pas en vous, malgré vous, ne vient pas troubler vos
-charnelles convoitises, vos ruts ...
-
-—La jalousie? Mais, chère amie, vous n’êtes pas dans le train,
-vous retardez! S’ils vous entendaient, vos émules et acolytes vous
-répliqueraient que «la jalousie, c’est la pire manifestation de
-l’égoïsme, qu’elle ne s’est ancrée en nous que par un sentiment dévié
-de propriété[14] ...»
-
-—C’est exact.
-
-—«... Qu’elle ira toujours en s’amoindrissant; que la polygamie ou
-polyandrie consentie des contractants et contractantes est parfaitement
-admissible; que la maîtresse et l’épouse peuvent être des amies
-excellentes, tout en n’ignorant pas leurs rôles respectifs; que deux
-amis peuvent s’entendre pour aimer diversement la même femme; que
-l’idéal, en un mot, c’est le _bonheur à trois_.»[15]
-
-—A trois seulement? Oh! pourquoi?
-
-—Oui, pourquoi? Il en devrait être,—et il en est, je vous le
-garantis,—des amants et maîtresses comme du galon: quand on en prend,
-on n’en saurait trop prendre. L’auteur de ce programme, le prophète et
-apologiste de l’_Union future_, s’empresse d’ailleurs d’ajouter qu’il
-espère bien qu’on ne s’en tiendra pas à ce chiffre de trois, qu’il est
-«d’autres combinaisons, plus subtiles que celle-là,—vraiment aussi
-commune que rudimentaire,—qui peuvent se présenter et ne doivent pas
-être repoussées. Toutes les manifestations de l’amour, conclut-il,
-sont également respectables, même les plus imprévues; aucune n’est à
-empêcher ...» C’est, plus que de la chiennerie, vous voyez! Vulgariser
-et démocratiser les spintries de Tibère ...
-
-—C’est original.
-
-—Au moins Mme Jane de la Vaudère ne rêve, elle, que «d’acclimater,
-sous notre douce République, l’union libre», ce qu’elle appelle
-gentiment l’_union de tendresse_[16].
-
-—Très gentil, en effet.
-
-—Malheureusement, avec un être aussi inconstant et exigeant que
-l’homme, cette union de tendresse ne sera le plus souvent qu’un feu de
-paille, un déjeuner de soleil, une galante passade, «l’échange de deux
-fantaisies et le contact de deux épidermes». Bonne affaire! Tout est
-bénéfice et plaisir pour ces messieurs. Il n’y aura que la femme qui
-risquera de pâtir de l’aventure et de voir sa tendresse se transmuer en
-grossesse. Ça, c’est l’enclouure, c’est le chiendent! Et pas moyen de
-faire subir ce risque à son complice! Il y a assez longtemps que cela
-dure pourtant!
-
-—Oui, assez longtemps, reprit Katia; et je n’espère pas, moi, comme
-cette bonne Elvire Potarlot, qu’un jour luira où l’homme, par je ne
-sais quelle métamorphose, quel phénomène physique et physiologique,
-connaîtra à son tour les entraves et les souffrances de la gestation.
-Il faut reléguer cette hypothèse dans le domaine des mythologies, des
-rêveries et divagations platoniciennes ...
-
-—De l’aliénation mentale.
-
-— ... Mais, s’il nous est impossible de remédier aux erreurs et
-aux crimes de la Nature, impossible de supprimer l’inégalité, la
-monstrueuse iniquité, qui, dès le principe et constitutionnellement,
-pèse sur la femme, du moins pouvons-nous, en toute confiance, avec
-certitude de réussite, nous attaquer aux injustices et aux crimes
-émanant de la Société. Par qui ont été faites jusqu’ici les lois
-sociales? Par les hommes, les hommes seuls. Quelle a été jusqu’à ce
-jour l’histoire de l’Humanité? Rien que l’histoire des mâles: aussi
-n’y voit-on que batailles, massacres, torrents de sang, cruautés et
-lâchetés. En politique, le dernier mot de l’homme, c’est toujours la
-force,—vous l’avouez vous-même, Séverin,—toujours la violence, la
-guerre. En socialisme, l’envie, la haine, la destruction. Ah! il est
-beau, il est glorieux, le rôle historique de l’homme! Et autour de
-nous, tout ce que nous voyons, est-ce si noble, si pur, si rassurant
-et réconfortant, qu’il n’y faille pas toucher? Ah! mon ami! Pensez
-donc qu’en sus de la force brutale, il n’y a qu’un dieu aujourd’hui,
-un seul, et qu’il est omnipotent: l’argent! Avec l’argent, il vous est
-loisible de devenir tout ce que vous voudrez, de posséder tout ce qu’il
-vous plaira, tous les titres, les honneurs et l’honneur même!
-
-—Ce n’est pas là un monopole de notre époque: c’est de tout temps que
-l’argent a eu cette toute-puissance.
-
-—Autrefois les tripotages et turpitudes ne se couvraient pas de
-l’étiquette et du pavillon de la démocratie. La Démocratie! La
-République! On espérait en elles! On faisait d’elles, avec Montesquieu,
-le synonyme de probité et de vertu. On se répétait: «Ah! quand
-Marianne se lèvera, quand elle apparaîtra, elle nettoiera toutes ces
-immondices, fera table rase de toutes ces iniquités!» Autrefois, pour
-contre-balancer l’influence de l’argent, vous aviez la naissance, la
-noblesse ...
-
-—Vous voici devenue aristocrate maintenant? O Katia!
-
-—Socialiste je suis, socialiste je reste. J’appartiens au parti des
-faibles, des déshérités, des exploités; je suis et serai toujours pour
-tous les vaincus et toutes les victimes, contre tous les vainqueurs,
-tous les puissants, tous les maîtres et tous les bourreaux,—donc pour
-la femme contre l’homme. Jadis, de même que vous aviez la noblesse
-pour contre-balancer la fortune, vous aviez la chevalerie, qui relevait
-et sanctifiait la faiblesse de la femme ...
-
-—Allez donc parler de chevalerie à vos Émancipées! Elles ne veulent
-même plus de la galanterie, estampille de l’ancien servage, comme elles
-disent.
-
-—Nous voulons l’égalité.
-
-—Vous ne l’aurez pas: c’est la Nature elle-même qui vous la refuse,
-déclara Veyssières.
-
-—L’égalité morale et sociale, sinon physique et naturelle.
-
-—L’une ne va pas sans l’autre.
-
-—Nous verrons, nous essaierons, mon ami. L’humanité ne peut cependant
-pas avoir pour but unique et suprême le triomphe de la force et
-l’apothéose de l’argent, cet autre genre de force.
-
-—Pourquoi pas? Jusqu’à présent c’est ce qui a toujours eu lieu.
-Voyez les peuples prospères, voyez la race anglo-saxonne, la grande
-et brillante et féconde Amérique! Guerre aux faibles! C’est le mot
-d’ordre, le résumé de la loi évolutionniste,—le cri même de la nature.
-
-—Et c’est pour cela même que nous protestons, c’est contre cette
-exécrable iniquité que nous nous soulevons. Guerre aux faibles, cela
-signifie guerre aux justes et aux bons, guerre aux honnêtes, aux
-délicats et aux scrupuleux, guerre aux meilleurs d’entre nous. Ah!
-combien, à cette barbare devise de la fausse civilisation, je préfère
-le simple et naïf précepte du Christ, le résumé de sa doctrine:
-«Aimez-vous les uns les autres!» Et je suis certaine que vous êtes de
-mon avis, Séverin, vous, issu de race latine, de famille chrétienne.
-Oui, allez, il n’y a rien de si odieux que la force, de si répugnant
-que l’argent, de si lâche et de si méprisable que le succès ...
-Regardez, examinez partout attentivement, et vous reconnaîtrez qu’il
-en est des individus comme des peuples: les plus puissants et les plus
-en vue sont les moins honnêtes, les moins justes, partant les moins
-estimables et les plus vils. Ce sont ceux qui ont perpétré le plus
-de crimes ou commis le plus de vilenies et de bassesses qui arrivent
-le plus haut. Ne me dites pas non, ou je vous cite des preuves tant
-que vous en voudrez! Ah! c’est cela qui donne une riche idée de notre
-monde, tel que les hommes l’ont fait et tel qu’ils s’y comportent!
-Mais rien que par curiosité, tenez, vous devriez souhaiter de voir les
-femmes au pouvoir, à l’œuvre!
-
-—Et si c’est pis?
-
-—Impossible!
-
-—Pardon! Au lieu du règne de la force, nous pouvons avoir ...
-
-—Vous aurez celui de la bonté, de l’équité, de l’amour, de la beauté,
-à laquelle vous tenez tant!
-
-—Oh alors! Si vous en répondez!
-
-—Oui, oui! Mais, en attendant, ajouta Katia, prenons donc notre thé:
-il refroidit.
-
-—Et prenons surtout, conclut le sceptique Veyssières, prenons le temps
-comme il vient, les hommes comme ils sont, et les femmes ... ô Katia!
-les femmes pour ce qu’elles veulent être!»
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Il en coûta cher, ce printemps-là, à M. le sénateur d’Indre-et-Var
-Ernest de Brizeaux, et à Léopold Magimier, député de Seine-et-Loire,
-pour avoir méconnu les principes essentiels de la sagesse salomonienne,
-et notamment ce capital avertissement:
-
-«Il n’y a pas grand mal à aimer un peu trop les femmes,—_les_, au
-pluriel. Le danger et le malheur, c’est d’arriver à en préférer une.
-Attention! Méfiez-vous!»
-
-Si M. le député de Seine-et-Loire avait pour Égérie la volumineuse
-et adipeuse dame Bombardier, prénommée Angélique, M. le sénateur
-d’Indre-et-Var prêtait volontiers l’oreille aux suggestions de la
-sèche, osseuse et rugueuse épouse Cherpillon, née Zénobie Landivain. Ce
-n’était pas, on s’en doute un peu, à ses beaux yeux, abrités et cachés
-d’ailleurs maintenant sous de vilaines lunettes bleuâtres, que la
-quinquagénaire Zénobie devait ce précieux avantage: sa fille cadette,
-qu’elle avait eu l’insigne sagesse de placer comme secrétaire auprès du
-père conscrit, lui valait seule cet honneur.
-
-Mariée à un petit employé de la préfecture de la Seine, qui n’avait
-jamais pu dépasser le grade de commis principal, Zénobie Cherpillon
-s’était créé un ménage à sa mode, où elle avait érigé en axiome et fait
-régner sans conteste la suprématie féminine. Aussi ses amies, ses plus
-intimes compagnes de luttes et de gloire, ne pouvaient-elles comprendre
-qu’elle osât attaquer l’institution du mariage, prêcher l’union libre,
-et tout d’abord, comme prolégomènes ou premier pas, réclamer le divorce
-par consentement mutuel.
-
-«S’il en est une qui n’a pas à se plaindre, c’est cependant bien elle!
-répétait à l’envi tout son entourage. Elle aurait beau tâter de tous
-les hommes de la terre, elle n’en trouverait jamais un plus docile,
-plus soumis, plus aveuglément dévoué que celui qu’elle possède! De quoi
-donc se mêle-t-elle? Nous, du moins, nous avons des griefs, des raisons
-... Moi, mon mari m’a mangé toute ma dot ...
-
-—Le mien aussi!
-
-—Le mien de même!
-
-—Le mien pareillement!
-
-—Le mien, c’est encore pis ...
-
-—Oh! pas pis que le mien!
-
-—Un débauché! Un être abject!
-
-—Sans cœur, sans dignité, le mien! Sans goût! S’abaissant jusqu’aux
-malheureuses des rues ...
-
-—S’avilissant avec les pires créatures!
-
-—Ah! les hommes! Quelle répugnante engeance!
-
-—Il en faut cependant!
-
-—Mais non! Pourquoi? On peut très bien s’en passer!
-
-—On s’en passe très bien!»
-
-Ainsi clabaudaient et piaillaient toutes ces «côtes d’Adam», modèles
-d’aménité et de perfection, parangons de toutes les vertus.
-
-Mais Zénobie Cherpillon, maugréer contre le mariage, déblatérer contre
-les maris! C’était vraiment trop fort!
-
-Le sien, elle l’avait, dès le principe, maté et malléé, au point de
-faire de lui sa bête de somme et sa chose, l’avait comprimé, écrasé et
-trituré jusqu’à l’annihilation.
-
-On ne trouve plus de serviteurs zélés et fidèles; les bonnes ne savent
-et ne veulent plus rien faire; elles ne pensent qu’à vous exploiter
-et vous gruger le mieux possible; on n’a aucune sécurité avec elles;
-ce sont des voleuses et des coureuses, des associées d’escarpes, des
-complices et indicatrices de cambrioleurs, que vous introduisez chez
-vous ... Et paresseuses! Ah! ma chère! Et gourmandes! Et coquettes! Et
-vicieuses!
-
-Ces sempiternels thèmes de conversations féminines échappaient à Mme
-Cherpillon: c’était son mari qui non seulement gagnait le pain de la
-maisonnée, mais encore allait chaque matin l’acheter chez le boulanger;
-lui qui faisait toutes les courses, toutes les commissions et corvées,
-allumait le feu, balayait l’appartement, cirait les bottines de ces
-dames, confectionnait le déjeuner avant de se rendre à son bureau,
-préparait le dîner à son retour, et lavait le soir assiettes et
-casseroles avant de se mettre au lit.
-
-Madame, pendant ce temps, tonnait, dans quelque réunion publique,
-contre l’outrecuidance et la tyrannie du sexe fort; ou bien elle
-écrivait de verve, pour _l’Émancipation_, un de ces premiers-Paris
-à l’emporte-pièce, où la gent masculine avait son compte réglé en
-cinq secs, selon la locution de l’humoriste Chantolle. Quant à
-mesdemoiselles,—Mlle Olympe principalement et Mlle Alice,—laissant
-à leur père le soin d’écumer le pot ou d’éplucher la salade, elles
-suivaient des cours, se plongeaient dans les bouquins, les paperasses,
-la science!
-
-Myope comme sa mère, et le binocle perpétuellement fiché sur le nez,
-Olympe était parvenue à conquérir le diplôme de docteur-médecin,—ce
-qui avait coûté aux époux Cherpillon les quelques sous gagnés par
-le commis principal à l’aide de travaux supplémentaires, avait même
-endetté le ménage de plusieurs milliers de francs, et jusqu’ici ne lui
-avait autant dire pas rapporté un rouge liard.
-
-«Des médecins? Mais il y en a dix fois trop! avait nettement déclaré à
-Olympe un brave docteur, ami de la famille. Si les _médecines_ viennent
-pour comble à la rescousse! A votre place, ma chère enfant, avait-il
-ajouté sans rire, je travaillerais l’hippiatrique, je me ferais
-vétérinaire.
-
-—Vétérinaire? Mais, docteur, ce n’est pas un métier de femme!
-
-—Comment! Comment! Que m’objectez-vous là? Qu’est-ce que c’est?...
-Est-ce qu’il doit y avoir, est-ce qu’il y a la moindre différence?
-«Métier de femme!» Mais tous les métiers d’homme sont aujourd’hui des
-métiers de femme, ma chère petite.
-
-—Pourtant, soigner des chevaux ...
-
-—Sera plus lucratif pour vous que de droguer des gens, je vous le
-garantis!»
-
-Olympe n’avait pas écouté ce sage conseil, et maintenant elle
-végétait, se battait les flancs, faisait des conférences gratuites
-sur l’hygiène infantile, des cours, encore plus gratuits, de sciences
-physiques et naturelles dans plusieurs associations philotechniques
-et philomathiques; elle avait gagné à ce labeur les palmes
-académiques,—un gentil petit ruban violet qui s’étalait sur sa plate
-poitrine,—mais de clientèle, pas l’ombre.
-
-«Ah! soupirait la maman, si l’on pouvait te faire nommer médecin dans
-une administration, au Crédit foncier, par exemple, au Crédit lyonnais,
-à la Banque de France, à la Manufacture des Tabacs, quelque part où
-l’on emploie des dames! C’est cela qui serait bon! Ce serait du pain
-sur la planche!»
-
-Ces divers postes étaient malheureusement occupés, et des centaines,
-des milliers de postulants et postulantes les guettaient, tout prêts à
-s’en disputer l’accession.
-
-Mme Cherpillon poussa sa fille à grossir le nombre de ces quémandeurs
-féroces, à solliciter un emploi de médecin inspecteur à l’Assistance
-publique, et mit en branle à cette occasion tous ses amis, amies et
-connaissances. Parmi ceux-ci figurait le sénateur d’Indre-et-Var,
-«toujours disposé, comme chacun sait, à prendre en main la cause des
-femmes; apôtre ardent et champion infatigable, avec son collègue
-Magimier, de toutes les revendications féminines».
-
-La façon expéditive dont Ernest de Brizeaux, à l’instar dudit collègue
-Magimier, traitait ses correspondants, son incroyable habitude de ne
-répondre à aucune lettre, sa prodigieuse et implacable indifférence à
-l’égard de tout ce qui n’était pas sa petite et obèse personne, avaient
-fini par indisposer contre lui tous ses commettants. On n’aspirait qu’à
-voir arriver le terme de son mandat,—qu’à se débarrasser de lui.
-
-«Il est temps de les ressaisir, pourpensa le rusé compère. L’eau bénite
-de cour, il n’y a rien de tel ... Ah! vous en voulez? On vous en
-servira, mes amis, on vous en administrera, on vous en aspergera, on
-vous en i-non-de-ra!»
-
-Trop paresseux et nonchalant pour se charger de la besogne, il résolut
-de la confier à un secrétaire, et Mme Cherpillon, ayant eu vent de la
-chose, conçut aussitôt l’idée géniale d’insinuer et implanter chez lui
-sa fille cadette.
-
-«Riche aubaine! se dit sur-le-champ le maître drille en se passant la
-langue sur les babines, comme un singe qui s’apprête à croquer une
-amande et murmure sa patenôtre. Vraiment le féminisme a du bon, et ce
-contact quotidien et prolongé des poulettes avec les vieux renards ne
-peut qu’être infiniment agréable à ceux-ci.»
-
-Au rebours de son aînée, Alice Cherpillon n’avait jamais témoigné grand
-enthousiasme pour les examens et les diplômes. Sans sa mère, elle
-aurait préféré rester tranquille chez elle et s’occuper de travaux de
-ménage et d’aiguille, de travaux de femme. C’était une timide enfant,
-douce et faible, confiante et prévenante, en tout calquée sur le modèle
-de son père, qui se reconnaissait en elle et avait pour elle une
-prédilection avouée. Tous les deux s’entendaient à merveille, aimaient
-à se rapprocher l’un de l’autre, à sortir ensemble, se promener bras
-dessus bras dessous, et avaient toujours quantité de confidences à
-échanger, de petits secrets à se conter.
-
-«Vois-tu, fillette, quand j’aurai ma retraite et que tu seras mariée
-...—car tu te marieras, toi, tu ne feras pas comme la sœur!—c’est
-chez toi que j’irai vivre, lui disait-il parfois. Vous voudrez bien de
-moi, mademoiselle?
-
-—Oh! peux-tu ... O le vilain papa!
-
-—Ta mère se retirera chez Olympe. Elles feront de la politique et de
-la médecine en chœur, et si avec cela elles réussissent à faire bon
-ménage, tout sera pour le mieux dans le meilleur des mondes.»
-
-Mme Cherpillon n’eut d’abord qu’à s’applaudir d’avoir intronisé sa
-fille cadette auprès de M. le sénateur d’Indre-et-Var, et capté ainsi
-les faveurs et l’influence de celui-ci. Grâce à lui, Olympe fut nommée
-inspectrice des enfants assistés, puis, quelques mois plus tard,
-accoucheuse adjointe à l’hospice de la Maternité.
-
-«Tu vois, hein? Tu vois! exclamait triomphalement Zénobie en ricanant
-au nez de son mari,—ce pauvre sire! Tu ne voulais pas qu’Alice entrât
-chez M. de Brizeaux. C’est pourtant à cette circonstance que nous
-devons la brillante position d’Olympe. Ah! si l’on t’écoutait!»
-
-Cette brillante position, Olympe faillit la perdre six semaines après
-sa nomination. Deux accouchements laborieux s’étant présentés, elle
-se crut la poigne suffisante pour manier le forceps:—«Toujours des
-hommes! Toujours appeler des hommes à notre aide! Laissez donc ces
-messieurs tranquilles! Nous sommes bien de taille à nous en tirer
-toutes seules!»—Et elle n’eut pas suffisamment de poigne, elle ne
-fut pas de taille et ne s’en tira pas, ou plutôt ce furent les deux
-patientes qui n’en échappèrent point et trépassèrent entre ses mains.
-
-L’affaire fit du bruit, et on décida de confier à la doctoresse
-Cherpillon, si puissamment protégée, un service spécial, une chaire de
-gynécologie et obstétrique annexée à l’établissement. Au moins, là,
-s’il y avait du grabuge, ce ne serait qu’en paroles et théoriquement
-qu’il se produirait.
-
-Un autre malheur survint, moins réparable, celui-là, et plus grandement
-préjudiciable aux Cherpillon.
-
-Lorsqu’on a l’imprudence d’approcher l’étoupe du feu, le diable,
-assure-t-on, ne manque jamais de souffler sur les tisons et de la
-faire flamber dare dare. C’est ce qui advint à la pauvre petite
-Alice, placée si près de l’incandescent sénateur. Un beau matin elle
-s’aperçut, non pas que sa robe brûlait, mais que le corsage en devenait
-trop étroit, en d’autres termes, que ces quotidiennes séances dans le
-cabinet de travail de M. de Brizeaux avaient porté fruit,—un autre
-fruit que la nomination d’Olympe.
-
-Lorsque la malheureuse se décida à confier sa peine à son père,
-celui-ci tomba dans le plus douloureux désespoir, une accablante et
-horrible prostration. Il en fut tiré par Mme Cherpillon, qui lui
-cornait aux oreilles:
-
-«C’est de ta faute! Oui, de votre faute, monsieur! Si vous aviez donné
-à votre fille d’autres principes, des principes vraiment virils, comme
-j’ai su, moi, en inculquer à son aînée ... A la bonne heure! Mais vous
-n’êtes bon à rien! Et vous ne voulez jamais rien écouter, rien! Vous
-prétendez diriger ...»
-
-Le placide époux de cette acharnée discoureuse et insupportable criarde
-n’en entendit pas davantage. Perdant patience cette fois, il se rua sur
-elle, et, de sa canne, qu’il tenait à la main,—il s’apprêtait à sortir
-pour se rendre à son bureau,—lui administra une volée magistrale. En
-vain Alice, qui était présente, s’agrippait à lui et le suppliait de
-s’arrêter: la canne ne faisait que se redresser et retomber. Pif! Paf!
-Pif! Paf!
-
-«Ah mâtine! Ah bougresse! maugréait-il en même temps. Si, dès le
-début, je t’avais secouée de la sorte ... prise comme ça ... par les
-sentiments ... Ah! nous n’en serions pas où nous en sommes! Voilà
-l’argument dont il fallait me servir avec toi ... L’argument souverain!
-L’argument ... irréfragable! Au lieu de te laisser gouverner ... de
-m’aplatir devant toi ... si je t’avais, dès le principe, caressé les
-côtes ... comme à présent ... à vigoureux coups de trique! Ah rosse! Ah
-cagne! Ah misérable!»
-
-En moins d’un quart d’heure, Zénobie expia—à bon compte encore!—les
-trente ans de vexations et de persécutions, d’abrutissement et
-d’avilissement qu’elle avait fait subir à son mari.
-
-Lorsqu’il la vit étendue sur le carreau et n’ayant plus même la force
-de geindre, il s’élança dehors, vrai mouton enragé, et—à l’autre
-maintenant!—courut chez M. de Brizeaux.
-
-Il ne pouvait espérer de lui la réparation à laquelle Alice avait
-droit: bien que vivant à Paris en garçon, Ernest de Brizeaux était
-marié, marié à une digne et sainte femme, qu’il avait reléguée au fond
-de sa province et laissait cloîtrée dans ses dévotions et œuvres pies.
-
-La scène qui éclata entre le séducteur et le père d’Alice Cherpillon,
-nul n’a pu la raconter en détail; seul le résultat en a été connu: M.
-de Brizeaux fut trouvé par une domestique,—sa cuisinière, qui rentrait
-du marché,—gisant sans vie sur le tapis de son cabinet de travail, au
-milieu d’une mare de sang. Il avait les intestins perforés et le cœur
-troué de coups de couteau,—d’un couteau algérien, à lame recourbée en
-forme de yatagan, qui lui servait de coupe-papier et traînait toujours
-sur sa table.
-
-De lui-même et séance tenante M. Cherpillon alla dénoncer son crime au
-commissaire de police voisin et se constituer prisonnier. Mais comment
-l’avait-il commis, ce crime? Quels en avaient été les préludes? Une
-rixe s’était-elle déclarée auparavant entre les deux interlocuteurs?
-Quelles paroles avaient été échangées dès l’abord? Qu’avait-il dit?
-
-«Sais pas ... Sais pas ... bégayait-il tout ahuri et affaissé, assommé.
-Ne me rappelle plus.. Le couteau? Oui, je l’ai pris ... J’ai dû ...
-Probablement! C’est quand je l’ai vu tomber que je suis parti ...
-C’était ma fille, mon enfant chérie, monsieur! Je n’avais autant dire
-que celle-là! On pouvait bien me la laisser ... m’en laisser une au
-moins! Ma pauvre Alice! Ma pauvre petite Alice! Ah!»
-
-Et il éclatait en sanglots.
-
-Traduit en justice un mois plus tard, il fut acquitté; mais il ne
-reprit pas ses fonctions administratives: mis en demeure de postuler
-la liquidation de sa pension de retraite, il alla se réfugier avec sa
-fille cadette dans un coin perdu de Bretagne. Mme Zénobie Cherpillon et
-sa fille Olympe continuèrent à résider à Paris et à y prêcher la bonne
-parole.
-
- * * * * *
-
-Plus lamentable encore fut la fin du député de Seine-et-Loire, de
-Léopold Magimier, cet autre salomonien.
-
-Étaient-ce les beautés et sublimités de la vie américaine, ces
-instructives et suggestives anecdotes, dont Clara Peyrade possédait
-un si vaste répertoire à l’usage de ses clients; étaient-ce plutôt les
-charmes secrets et les intimes talents de cette prêtresse, à qui sa
-littérature et son expérience, plus encore que sa plastique, auraient
-valu de prendre rang, chez les Grecs, dans le cortège d’Aspasie, à côté
-de Læena ou de Laïs, parmi ces incomparables hétaïres, si savamment
-élevées à Lesbos, à Milet, à Corinthe, et précieuses et exquises amies
-de Périclès et d’Alcibiade? Tant il y a que les visites de Magimier à
-cette déesse devenaient de plus en plus fréquentes, qu’il ne quittait
-pour ainsi dire plus son sanctuaire de la rue de Maubeuge et déposait à
-ses pieds des offrandes tout à fait surérogatoires. Il gâtait le métier.
-
-Il en arriva à vouloir se substituer, lui tout seul, aux innombrables
-adorateurs et fidèles d’occasion à qui Clara se prodiguait si
-bénévolement, à prétendre même évincer «le petit homme», le complaisant
-et obéissant greluchon, qu’à l’exemple de toutes ses pareilles, elle
-avait associé à sa vie. Ce partenaire n’était autre que son compatriote
-et camarade d’enfance, le Bayonnais Léonce Teissèdre, avec qui Magimier
-l’avait aperçue jadis en tête-à-tête sur la terrasse d’un café du
-boulevard. C’était beaucoup exiger qu’une telle rupture. L’opération
-demanda bien des efforts, bien des reprises, et ne parut même jamais
-avoir complètement réussi. Clara tenait à Léonce au point de ne pouvoir
-se détacher de lui; elle l’avait dans le sang, selon son expression.
-Elle, dont le métier était de se livrer à tout venant le plus possible
-et de maintes façons, elle entendait garder, et pour elle seule, le
-chéri de son cœur. C’était sa revanche. Elle savait même fort bien lui
-démontrer qu’elle lui restait fidèle:
-
-«Les autres, ça ne compte pas! Ah! si tu te figures, mon pauvre loup,
-que c’est pour mon plaisir! C’est pour leur galette, rien de plus!
-
-—Je sais bien.
-
-—Laisse faire, va, mon coco! Quand nous aurons amassé assez de
-pépètes, nous irons nous retirer dans notre patelin; nous choisirons un
-coin dans les Pyrénées ... Et si jamais je revois un homme, si jamais
-un de ces mufles-là ... Ah! nom d’une potence! il fera chaud!»
-
-Magimier, avec sa toquade, vint déranger ce rêve idyllique et culbuter
-ce château en Espagne. D’abord il trouva moyen d’emmener Clara en
-voyage, en Suisse la première fois, en Italie l’année suivante, et de
-la séparer ainsi de Léonce et de sa clientèle. A leur retour d’Italie,
-il lui demanda de cohabiter avec lui, et il lui offrait pour cela de
-tels avantages pécuniaires que, malgré toute sa tendresse pour le petit
-homme, elle dut le sacrifier.
-
-«Mais ne t’inquiète pas, mon Léonce, nous nous verrons tout de même!
-Mon singe ne sera pas toujours sur mon dos: ça serait malheureux!
-J’irai chez toi ... Nous nous arrangerons ... Puis, tu sais, si tu as
-besoin d’une couple de louis?
-
-—Ce ne sera plus la même chose, ce ne sera plus comme avant!
-
-—Mais si! Mais si! Ça vaudra même bien mieux. Voyons, est-ce que
-ça ne vaut pas mieux d’en avoir un seul, attitré, assuré, au lieu de
-trente-six? Dis? Toi-même, avoue-le, conviens-en! Tu sais bien que je
-n’aime que toi, mon Léonce, que c’est avec toi seul que je puis être
-heureuse, avec toi seul que je peux vivre?
-
-—Bien oui, mais alors ... il y a mon loyer! Je ne peux plus aller chez
-toi ...
-
-—Ne t’inquiète pas! Je suis là pour payer. Quand on s’aime, ce
-n’est pas comme quand on ne s’aime pas! Il n’y a pas à rougir de
-s’entr’aider. Tu en ferais autant pour moi ...
-
-—Ah certes oui! S’il n’y avait qu’à vouloir!
-
-—Tu me l’as dit souvent: «La vraie supériorité de la femme sur
-l’homme, c’est d’avoir toujours su se faire nourrir par lui;»
-c’est-à-dire par celui ou par ceux qu’elle n’aime pas. Ceux qu’elle
-aime, c’est tout différent! Elle ne leur demande rien, au contraire,
-elle se plaît ... C’est son devoir! On fait bourse commune, pas, mon
-chien-chien? C’est comme si nous étions mariés: tout ce que j’ai, c’est
-à toi; tout ce que tu possèdes m’appartient.»
-
-Cette persistance à revoir Léonce, ces incessantes et incorrigibles
-infidélités exaspéraient Magimier,—lui qui jusqu’ici s’était toujours
-si peu embarrassé de la constance ou de la duperie et de la perfidie
-féminines; lui qui déclarait si haut et si volontiers, durant les
-agapes salomoniennes: «Les femmes peuvent bien encore m’amuser et me
-faire plaisir, mais me faire souffrir ... ah! je les en défie bien!»
-
-Comme Clara, affolée de son amant de cœur, et à plus juste titre
-encore, il devait reconnaître qu’il avait cette fille «dans le sang».
-Habitué à acheter l’amour tout fait et à s’épargner ainsi tout stage,
-toute pose et préambule, toute scène, toute gêne, toute responsabilité
-et tout ennui; n’ayant jamais voulu avoir affaire qu’aux courtisanes,
-aux expertes marchandes de sourires, sûr ainsi d’être mieux servi et à
-meilleur compte, chez aucune il n’avait éprouvé des sensations aussi
-vives et aussi prolongées, de telles excitations et de telles ivresses
-que chez Clara Peyrade. Elle était maigre cependant, celle-là, sans
-hanches, avec deux pauvres petits œufs sur le plat pour poitrine, en
-tout semblable à la poupée à Jeanneton; et il lui fallait le plus
-souvent, à ce vorace et insatiable Magimier, de la chair à profusion,
-des formes opulentes, débordantes et résistantes, de massives, superbes
-et éblouissantes rondeurs, d’un blanc de neige et d’un rose vif, le
-coloris d’un sang vigoureux,—des Rubens et des Jordaens.
-
-Ici sans doute s’était vérifié l’aphorisme de Toussenel, qui a soulevé
-tant de protestations, notamment en Turquie et en Orient, et a valu au
-célèbre physiologiste de si énergiques démentis: «On aime les femmes
-grasses, on n’adore que les minces.»
-
-Avec ses serpentines ondulations, ses torsions de croupe, ses lascifs,
-capiteux et ensorcelants _meneos_; avec ses élans de passion, si bien
-joués qu’on les aurait crus réels, ses vibrantes et communicatives et
-irrésistibles ardeurs, sa science de tous les déduits, Clara lui avait
-fait goûter des joies paradisiaques, révélé, à lui, initié cependant à
-tous les mystères et blasé et repu de tous les régals, des transports
-nouveaux et toujours inassouvis, des éréthismes et des prurits d’une
-violence jusqu’alors insoupçonnée. Elle était pour lui le plus
-puissant, le plus parfait et l’unique instrument de plaisir.
-
-Pour mieux l’attacher à lui, être certain de ne pas perdre pareil
-trésor, il en vint à offrir son nom à cette fille, à la supplier de se
-laisser épouser par lui.
-
-«Mais non, ce n’est pas la peine ... Je t’aimerai bien sans cela,
-lui répondait-elle, embarrassée, comme honteuse pour lui d’une telle
-déchéance.
-
-—Si, si! Je te veux!» répliquait-il.
-
-Elle en riait, en faisait des gorges chaudes avec Léonce.
-
-«Crois-tu, hein? Il en a, une couche! Ah! les hommes! comme on les
-mène!»
-
-Elle ne songeait pas qu’elle-même se laissait brider et exploiter par
-un de ces piètres hères, qu’elle était la serve, la bête de somme et
-de rapport d’un misérable alphonse, qu’en d’autres termes, ce qui lui
-venait de la flûte s’en retournait au tambour.
-
-«On les mène! Ça dépend! lui avait fort sensément riposté Léonce, piqué
-de cette remarque et de cette généralisation. Vois-tu, ma chatte, en
-amour, c’est toujours celui qui aime le plus qui est mené par celui qui
-aime le moins. Ainsi, moi qui t’adore, qui t’idolâtre, je suis toujours
-sûr d’être roulé par toi ... numéro un!
-
-—As-tu fini? Si l’un de nous deux en tient pour l’autre, ah! ce n’est
-pas toi, canaille! C’est malheureusement bien moi!
-
-—C’est moi, te dis-je, ma vieille branchette!
-
-—Tais-toi donc!
-
-—Eh bien, mettons que le béguin est réciproque et que nous en pinçons
-l’un pour l’autre.
-
-—C’est cela, mon chéri! Oui, c’est ce que je voudrais! Aussi, dans le
-cas où je me marierais avec mon type ...
-
-—Ce ne serait déjà pas si bête!
-
-—Je me le dis aussi ... Mais, dans ce cas-là, je pose mes conditions!
-
-—Ah! pour sûr! Faudra voir ça de près.
-
-—D’abord, mon loulou, je ne veux pas te quitter. Il prendra la chose
-comme il lui plaira ... tant pis!
-
-—Fais-toi d’abord avantager ... et de la forte somme!
-
-—Naturellement! Ça va sans dire! Mais ce n’est pas tout: je te veux
-avec nous, mon Léonce!
-
-—Avec?
-
-—Avec nous!
-
-—Ah! mince alors!
-
-—C’est comme ça! A prendre ou à laisser! Je ne tiens pas à périr
-d’ennui ... Je ne peux pas vivre sans toi, tu le sais bien!
-
-—Ni moi sans toi, bichette, tu n’en doutes pas?
-
-—Alors voilà! Je l’épouserai, ce vieux sapajou. Il m’a déjà promis de
-me reconnaître un apport dotal de cent cinquante mille francs, et il
-ira jusqu’à deux cent mille, j’en ai la conviction.
-
-—Tu sauras bien l’y faire aller. Ah! ficelle! je ne suis pas en peine
-de toi!
-
-—Tu as raison. Une fois mariés, nous quittons Paris et allons vivre
-dans son château de Kermaria, près de Vannes; c’est son idée ...
-
-—Eh bien, et moi?
-
-—Attends donc! Au bout d’une quinzaine de jours, lorsque nous serons
-tout à fait installés, je lui déclare que j’ai besoin de retourner à
-Paris pour te voir ...
-
-—Oh!
-
-—Pour te voir, parfaitement! à moins qu’il ne préfère que je te fasse
-venir!
-
-—Tu pourrais prendre pour prétexte des affaires de famille; lui dire
-que je suis ton parent, ton cousin, ton frère même ...
-
-—Non, non, pas de tout cela! Inutile de tricher et de se donner tant
-de mal! Il te connaît bien d’ailleurs, il sait bien qui tu es.
-
-—Il ne m’a aperçu que deux ou trois fois: je n’aurais qu’à laisser
-croître ma barbe ...
-
-—Non! Pas la peine de tant se démener et se tracasser! Rien ne vaut la
-vérité, vois-tu!
-
-—Le fait est que c’est une grande force! Quand on le peut ...
-
-—Je lui dirai nettement ceci: «Je suis devenue votre femme, c’est très
-bien: vous le vouliez, et je me suis exécutée. Mais donnant, donnant!
-Je ne vous ai jamais promis de lâcher mon amant, jamais il n’a été
-question de ça entre nous, jamais! Or, il est temps que j’aille un peu
-le retrouver, ce pauvre mignon! Chacun son tour! Faut être juste! Il
-s’ennuie tout seul là-bas, il se fait des cheveux ...»
-
-—Pour sûr! J’en sèche d’avance!
-
-—«...Maintenant, si, au lieu d’aller le rejoindre, je l’invitais à
-venir, cela nous épargnerait, à vous et à moi, une cruelle séparation,
-une bien pénible absence; nous nous en trouverions mieux tous les deux
-...»
-
-—Tous les trois.
-
-—Tous les trois, comme tu dis. Et il acceptera, le vieux bonze, je
-te le garantis, et il me félicitera de mon idée, et me remerciera
-par-dessus le marché.
-
-—Oh! pas jusque-là!
-
-—Jusque-là, et plus loin encore, si ça me plaît! Ah! tu ne connais
-pas les hommes, les vieux surtout! Quand ils sont toqués d’une femme,
-on les vire comme des totons; on en fait tout ce qu’on veut, de ces
-serins-là! Je te parie que, le mien, je lui ferai décrotter tes
-bottines et en cirer les semelles? Je te le parie?»
-
-Elle l’eût gagné, le momon, si son interlocuteur l’eût accepté. De
-point en point sa prédiction s’accomplit: le mariage eut lieu, les deux
-conjoints s’envolèrent aussitôt vers la Bretagne, et, quinze jours
-plus tard, les tourelles de Kermaria abritaient, avec les amours de
-Magimier pour sa femme, celles de sa femme pour Léonce, et de Léonce
-pour lui tout seul. Chacun semblait enchanté de son lot et ravi d’être
-sur terre, sans qu’on pût déterminer exactement le plus heureux de la
-bande.
-
-C’était trop de bonheur, et tant d’ivresse passait les forces d’un
-sexagénaire. Quatre mois après son arrivée à Kermaria, Léopold Magimier
-fut frappé d’une congestion cérébrale: comme ce saint pape—pouvait-il
-choisir meilleur exemple?—qui, au dire de Montaigne, «mourut entre les
-cuisses des femmes», il s’éteignit brusquement, dans les maigres bras
-et sur le sein en planche de sa divine Clara.
-
-Libre! Enfin libre! Les dix mois obligatoires révolus, cette
-incomparable épouse troquait son nom contre celui de son petit Léonce,
-le chéri de son cœur, et tous deux, réalisant leur rêve ancien, s’en
-allèrent goûter le repos sous les ombrages du pays natal, dans un gai
-cottage, proche de la côte basque, entre Biarritz et Guéthary, et
-manger là leurs rentes, si noblement et héroïquement acquises.
-
-Et, devenue Mme Claire Teissèdre, l’ex-madame Clara n’oublia pas
-ses bons amis les Yankees: jamais elle ne manquait l’occasion de
-vous servir quelque anecdote typique relative à ces sauvages, ni de
-déblatérer contre «ces sales mufles» d’hommes.
-
-
-
-
-XV
-
-
-Angélique Bombardier—_Spartaca_, de son nom de plume—n’avait pas
-attendu jusque-là pour parfaire l’éducation du jeune Félicien, neveu
-et pupille du député Magimier. Au lendemain de la première leçon, elle
-avait continué de roucouler avec lui, de le dresser et le façonner,
-jouer auprès de lui le rôle de confidente et de directrice, de «petite
-maman», tout comme la passionnée et si accommodante dame de Warens avec
-le timide Jean-Jacques. Félicien se trouvait du reste admirablement
-bien de ce régime, et ne demandait pas, je vous prie de le croire, à
-réintégrer le lycée.
-
-Mais, s’il n’y songeait point, d’autres y pensaient pour lui, et, un
-matin d’avril, son oncle lui annonça qu’il lui fallait se préparer à
-quitter Paris pour regagner Rennes, sa ville natale et la résidence
-de ses parents, et y achever ses études. En même temps, il lui
-remit une lettre signée de son père, qui confirmait pleinement et
-péremptoirement cette menace.
-
-«A coup sûr, murmura aussitôt Félicien, c’est mon oncle Léopold qui
-veut se débarrasser de moi, c’est lui qui me fait rappeler par papa. Je
-le gêne, mon oncle, il suffit que je sois chez lui ... Et il n’aime pas
-à être gêné, mon nononcle! Ah non! il n’aime pas ça!»
-
-Il le connaissait bien, son nononcle, ce gentil neveu.
-
-Lorsque Angélique apprit cette barbare décision, elle se mit à fondre
-en larmes, et, jetant les bras autour du cou de Félicien:
-
-«Cher petit! Est-ce possible? Nous séparer! Mais je t’aime trop! Je
-t’aime trop! La vie sans toi, ah! ce serait la mort!
-
-—Oui, plutôt mourir! s’écria Félicien avec enthousiasme.
-
-—N’est-ce pas? Mais il sera toujours temps de recourir à cette
-radicale extrémité ...
-
-—Quand tu voudras! Je suis prêt!
-
-—Auparavant, essayons ... Nous pourrions fuir, nous cacher?
-
-—Je m’abandonne à toi! Décide, commande! J’obéirai!
-
-—Cher enfant! Eh bien, oui, laisse-moi faire! Laisse-moi assurer notre
-bonheur. Je t’aime tant!
-
-—Et moi!»
-
-Le lendemain elle filait avec lui vers l’Italie, et allait s’installer
-à quelques lieues de Gênes, à Nervi, sur cette merveilleuse _riviera_,
-où les orangers et les citronniers, alors tout chargés de leurs fruits
-d’or,—d’or rouge et d’or pâle,—les oliviers au grêle feuillage
-d’argent, les palmiers superbes, les mimosas, les aloès, les cactus,
-les cèdres triomphants, formaient, avec l’azur ou le saphir de la mer,
-avec les hautes et rocheuses falaises, toutes contournées, craquelées
-et déchiquetées, le plus féerique décor.
-
-Angélique, qui connaissait cette admirable contrée et y avait peut-être
-bien déjà abrité quelque ancienne tendresse, ne pouvait choisir un site
-plus captivant, plus propice aux poétiques épanchements, aux élans
-d’admiration, d’abandon et d’amour.
-
-Elle vécut là avec Félicien deux mois de bonheur quasi-surhumain, de
-suaves et édéniques ivresses.
-
-M. Magimier père, le gros marchand de cuir, avait bien essayé de
-mettre le holà. Il était indigné de cette fugue, et avait dès l’abord
-vertement chanté pouille à son frère, qui, lui, ne s’en était pas
-plus ému que du reste et avait tranché du philosophe, opposé à ces
-objurgations le front le plus serein et le plus olympien.
-
-«Laisse donc! Si ce n’était pas celle-là, ce serait une autre!
-
-—Mais enfin ...
-
-—Et mieux vaut celle-là qu’une autre! Celle-là ne te coûtera rien,
-d’abord; tu n’as pas à craindre des dettes, d’embêtantes histoires
-d’argent ...
-
-—Mais ...
-
-—Attends donc! En outre, pas de mère éplorée, pas de père furibond
-venant te supplier ou te sommer de replâtrer l’honneur de sa fille. Il
-n’y a aucun dommage de causé, il n’y a que du plaisir pour ce brigand
-...
-
-—Mais, mon ami ...
-
-—Ah! s’il avait enlevé une fillette, quelque gamine de son âge, je
-comprendrais tes alarmes! Les parents de cette petite pourraient
-flanquer la police à ses trousses, faire appréhender au corps notre
-jeune homme pour détournement et rapt de mineure, te rendre responsable
-... C’est évident! Ce serait là une vilaine affaire. Mais c’est
-l’opposé qui a lieu, mon bon: c’est maître Félicien qui a été détourné,
-maître Félicien qui a été enlevé, ravi ... au septième ciel! Et par
-qui? Par une luronne qui a trois fois son âge et le triple de son
-poids. Jamais ton maigrelet de fils n’aurait été capable de mouvoir de
-lui-même une telle masse, jamais! C’est donc bien celle-ci qui s’est
-mise en frais et ébranlée d’elle-même, qui l’a attiré, entraîné et
-transporté,—non lui qui a fait main basse sur elle et l’a subtilisée.
-Cela ne présente aucun doute pour personne.
-
-—Mais justement ...
-
-—Estime-toi donc bien heureux, mon cher, que l’éducation de ton fils
-soit parachevée à si bon compte, et que ses inévitables fredaines te
-reviennent à si bon marché!»
-
-Eh bien, non, M. Magimier père—Magimier junior—ne voyait pas les
-choses de la sorte, et, loin de savoir gré à Mme Bombardier des
-précieuses leçons qu’elle avait si généreusement pris à cœur de donner
-à Félicien, il était outré, exaspéré contre elle.
-
-«Du moment que les deux sexes sont égaux ou équivalents, il faut que
-la loi soit la même pour l’un que pour l’autre! Il faut, comme je le
-lisais un jour dans un article de la fameuse féministe Elvire Potarlot,
-châtier aussi bien les douairières qui débauchent les petits pages,
-que les barbons suborneurs de tendrons et croqueurs de poulettes;
-aussi bien, comme elle disait, les vieilles cochonnes que les vieux
-cochons. Ou alors ne venez pas me parler d’égalité! Votre égalité ne
-serait plus que de la frime, puisque nous aurions deux poids, l’un
-pour les messieurs, l’autre pour les dames,—et deux mesures, l’une
-pour celles-ci, l’autre pour ceux-là. Or, le code pénal, articles 354
-à 357, ne fait aucune mention des garçons, des mâles, en parlant des
-enlèvements de mineurs; c’est uniquement des filles qu’il s’occupe, des
-filles au-dessous de seize ans accomplis spécialement. Ah! il est temps
-de reviser tout cela, de faire régner l’égalité et l’équité sur terre,
-la véritable égalité, l’exacte et scrupuleuse justice, telles que la
-réclament, avec la vaillante Elvire, mon illustre frère et tous les
-esprits d’élite de notre siècle!»
-
-Sans attendre l’avènement de ce règne, ce qui aurait pu le mener
-coucher loin, Magimier junior se lança à la poursuite de son fils et de
-la conquête ou conquérante d’icelui. Il avait appris que cette antique
-Dulcinée s’était, en quittant Paris, dirigée sur Gênes: c’est là qu’il
-se rendit aussitôt et commença ses recherches. Mais, mal aiguillé, il
-tomba sur une fausse piste, qui l’entraîna à Florence, puis à Rome,
-ensuite à Naples et à Sorrente, où il constata qu’il s’était absolument
-fourvoyé et qu’il lui fallait regagner son point de départ et reprendre
-sur nouveaux frais toute l’opération.
-
-Le hasard vint à son aide.
-
-Les vieilles pigeonnes sont exigeantes, et notre jeunet tourtereau, à
-force de roucouler sous les capiteux ombrages de Nervi, avait peu à peu
-senti une sorte de pesanteur et de torpeur l’envahir. Son appétit, au
-lieu de s’accroître, allait en diminuant; sa tête, par instants, lui
-semblait vide, comme si sa cervelle se fût liquéfiée et volatilisée;
-d’abondantes et débilitantes transpirations lui survenaient chaque nuit.
-
-Un beau soir, sur les bords de cette mer enchanteresse, après un
-roucoulement longtemps prolongé, le tourtereau fut soudain frappé de
-mutisme et tomba en syncope. C’était l’anémie cérébrale qui continuait
-son œuvre, la paralysie qui se déclarait.
-
-Trop de roucoulements, trop de bonheur pour un homme seul et pour un
-simple petit pigeonneau!
-
-Un médecin de Gênes, mandé d’urgence, venait d’ordonner le transfert
-immédiat de Félicien dans une maison de santé de cette ville, quand M.
-Magimier père eut vent de la nouvelle et accourut pour reconnaître son
-fils, quasi-méconnaissable et en si piteux état.
-
-Trois semaines plus tard, Mme Magimier étant venue rejoindre son mari,
-tous deux profitèrent d’une amélioration dans la santé du malade, pour
-le ramener en France, sous le toit familial.
-
-Et, chemin faisant, M. Magimier père songeait:
-
-«Tout de même, cette femme, cette dame Bombardier, cette vieille et
-abominable goule, est-ce que la loi ne devrait pas l’atteindre? N’y
-a-t-il pas là bien autre chose qu’un détournement de mineur? Une
-Anglaise, à qui l’on pince le coude en wagon, ou pour un baiser déposé
-sur le lobe de son oreille, se fait adjuger judiciairement je ne sais
-combien de livres sterling d’indemnité; et moi, si j’osais réclamer les
-moindres dommages-intérêts à cette sénile bagasse qui a détraqué et aux
-trois quarts tué mon enfant, on se gausserait de moi! Ah! il n’y a pas
-de justice, vraiment pas d’égalité ici-bas!»
-
- * * * * *
-
-Jalouse sans doute des prouesses de sa consœur et rivale
-Spartaca,—Angélique pour les collégiens,—Nina Magloire, cette autre
-insigne doyenne des émancipées et initiatrices, redoublait d’ardeur
-et accumulait exploit sur exploit. Volontiers elle s’écriait, avec la
-toujours galante Angélique: «Il n’y a pas de vieilles femmes! Restons
-jolies, mesdames! Restons jolies!» Avec elle, elle était convaincue,
-comme elle le disait un jour en propres termes, que «le devoir des
-femmes est d’être bonnes et encourageantes pour le jeune homme que son
-inexpérience tient, devant elles, timide et gauche; de susciter, avant
-l’heure, chez l’innocent, l’étincelle magique ... Mais, pour cela,
-s’empressait-elle d’ajouter, il faut avoir du cœur, beaucoup de cœur!»
-Et elle en avait,—presque autant que de tempérament.
-
-Cette abondance de sentiments et cette extrême richesse de sang
-continuaient, par malheur, à lui valoir quantité de mésaventures.
-
-D’abord, des déménagements très fréquents: les voisins n’appréciaient
-nullement, selon son importance et à son juste taux, cet enseignement
-anticipé donné à leur tendre progéniture; parfois même l’éducatrice,
-outre les bordées d’injures auxquelles elle avait droit, empochait de
-vigoureuses gourmades et sérieux horions. C’est ainsi qu’une mère,
-dont elle avait trop fréquemment attiré chez elle le fils aîné, un
-adolescent de quinze ans, et qui s’était aperçue du manège, prit fort
-mal la chose et distribua à Mme Magloire une telle volée de coups de
-manche à balai qu’elle lui cassa le bras.
-
-Il y avait ensuite les mauvaises rencontres, les filouteries et vols à
-redouter: ces gentils éphèbes, que l’insatiable Nina introduisait si
-aisément chez elle, étaient loin d’être pour la plupart la fleur des
-pois de la jeunesse française. Au lieu de payer la leçon,—ce qu’on ne
-leur demandait pas, loin de là,—ils pouvaient avoir la fantaisie de
-se la faire payer, et à un prix absolument exagéré, et de force, avec
-menaces et violences, s’il était nécessaire. Toute faute, imprudence,
-défaillance ou sottise, reçoit peu ou prou et tôt ou tard son guerdon
-ici-bas: Nina Magloire l’avait déjà plus d’une fois constaté.
-
-Ainsi un soir de mai, un beau soir plein d’étoiles et de molles et
-tièdes brises, qu’elle avait pris place sur l’impériale presque vide
-d’un tramway, à côté du plus prévenant et charmant jouvenceau, elle ne
-tarda pas à remarquer—ô surprise! ô bonheur!—que ce galant page la
-serrait de près, que ses doigts même osaient frôler sa taille ...
-
-Elle, aussitôt, de lui décocher, avec une fulgurante œillade, un
-sourire empli de gratitude et d’encouragement.
-
-Le damoiseau, qui n’avait pas besoin de tant d’instances ni de
-commentaires, et avait sûrement déjà accompli ses caravanes et gagné
-ses éperons, de se rapprocher davantage, de se blottir tout contre
-cette avenante voisine, si mûre et si maigre qu’elle fût, et de glisser
-de plus en plus sa main indiscrète ...
-
-«Finissez ... On pourrait vous voir, murmura Nina, toute frémissante.
-Pas ici ...
-
-—Si nous descendions?
-
-—Oui.»
-
-Mais, arrivée sur le trottoir, et le tramway reparti, elle s’aperçut—ô
-surprise! ô douleur!—que l’entreprenant chevalier s’était éclipsé,
-l’avait odieusement lâchée.
-
-«Qu’est-ce à dire?»
-
-Vite, elle tâta sa poche: plus de porte-monnaie! Plus de montre non
-plus!
-
-«Oh!!»
-
-Si encore ce petit misérable avait daigné faire avec elle plus ample
-connaissance! Mais non, pas même cette fiche de consolation! Il avait
-eu hâte de la quitter, d’aller sans doute narrer cette aubaine, avec
-force gorges chaudes, à quelque drôlesse de son âge, et manger cet
-argent en sa compagnie.
-
-Et trois mois plus tard, un matin, Nina Magloire était trouvée morte,
-étranglée au pied de son lit, dans le minuscule appartement qu’elle
-occupait alors rue de Penthièvre, au fond d’une cour. L’armoire à
-glace, la commode et les placards avaient été vidés, leur contenu
-étalé sur le plancher, tous les meubles fouillés ou brisés; dans
-les trois exiguës et sombres pièces régnait le plus grand désordre.
-L’enquête, dès ses débuts, révéla que la veille, à la tombée de la
-nuit, Mme Magloire avait reçu la visite d’un petit jeune homme imberbe,
-à chapeau melon, par-dessus noisette et pantalon collant, un de ses
-petits protégés et son hôte assidu. A peine était-il entré qu’un
-second petit jeune homme, également sans barbe, à chapeau melon aussi,
-à accroche-cœur et veston étriqué et élimé, marquant mal, était venu
-sonner à la porte et avait été introduit. C’étaient eux sûrement qui
-avaient fait le coup, de ce côté qu’il fallait chercher. Et on chercha;
-on les découvrit bientôt, et leurs aveux confirmèrent l’exactitude de
-ces soupçons.
-
- * * * * *
-
-C’est à peu près à cette même époque qu’Elvire Potarlot, la plus
-convaincue, la plus franche et la plus remuante des revendicatrices
-féminines, disparut aussi de ce monde.
-
-Pauvre Elvire! Avec sa manie d’égalité ou d’équipollence absolue des
-deux sexes et son inflexible logique, elle était arrivée à patauger de
-plus en plus en pleines incohérences, drôleries et cocasseries.
-
-Plus que jamais, par exemple, elle demandait qu’on transformât toute
-la langue française pour mettre la syntaxe d’accord avec la justice
-et le bon sens. De quel droit le masculin l’emporte-t-il toujours sur
-le féminin? Et le masculin quel qu’il soit! Des animaux, des plantes,
-des objets quelconques, des êtres abjects imposent leur genre à la
-femme, aux femmes, si nombreuses, si pures, si intelligentes et si
-éminentes qu’elles soient! Et elle reprenait son exemple: «Les plus
-illustres dames et les plus vilains caniches de la ville se sont
-rencontrés sur cette place.» _Rencontrés_ au masculin pluriel, parce
-que _caniches_ est du masculin et au pluriel. Vous ne trouvez pas
-cette règle idiote, humiliante, outrageante, scandaleuse, révoltante?
-Ce sont les hommes qui l’ont imaginée et promulguée, cette règle, qui
-l’ont imposée, comme ils en ont confectionné et imposé tant d’autres,
-toutes aussi despotiques et ineptes, comme ils ont fabriqué et cuisiné
-les codes, inventé et tripatouillé les religions, tout créé, arrangé
-et faussé ici-bas à leur mode et convenance, pour eux et contre nous.
-Pourquoi donc, voyons, pourquoi ne pas toujours employer le féminin,
-lorsqu’on parle d’une femme? Pourquoi ne pas oser dire: «_une_
-auteuse, _une_ chroniqueuse, _une_ contrôleuse, _une_ censeuse, _une_
-sapeuse, et _une_ amatrice, _une_ administratrice, _une_ rhétrice,
-_une_ agricultrice, _une_ médecine, _une_ assassine, _une_ soldate,
-_une_ pompière, _une_ agente, _une_ témoin, _une_ écrivain, etc.,
-etc. C’est évident! Ce serait à la fois plus clair, plus rationnel
-et plus équitable: il n’y a pas à nier, voyons! Ces sempiternels et
-stupides masculins étaient bons pour le temps où les femmes n’étaient
-ni chroniqueurs, ni contrôleurs, ni censeurs, sapeurs, administrateurs,
-rhéteurs, médecins, soldats, pompiers, agents de police ou de voirie,
-etc., et se contentaient sottement d’être des ménagères et des mères;
-mais à présent que nous avons changé tout cela!»
-
-Aussi Elvire, apôtre, apôtresse ou apostoline du progrès, championne
-de la civilisation, n’hésitait pas, elle, et, selon son joli mot,
-«féminisait le dictionnaire, en attendant qu’elle pût féminiser le
-code».
-
-Comprend-on que la femme, en se mariant, perde son nom pour prendre
-celui de son époux? Pourquoi ne serait-ce pas plutôt celui-ci qui
-troquerait le sien contre le nom de sa femme? Voyons, pourquoi? Et
-les enfants, n’est-ce pas plutôt le nom de leur mère qu’ils devraient
-porter? Le père n’est-il pas toujours et de plus en plus putatif?
-
-Elvire alléguait encore, et non sans succès, qu’il n’y avait aucune
-raison pour que la femme s’habillât autrement que l’homme; qu’elle
-laissât croître ses cheveux, lorsque l’homme les coupe; qu’elle portât
-des bracelets et des boucles d’oreille, quand l’homme s’en passe.
-
-«La voilà, écrivait-elle avec enthousiasme dans _l’Émancipation_,
-la voilà la cause de l’infériorité physique de la femme! A l’instar
-de la force de Samson, elle gît dans vos cheveux, citoyennes, cette
-infériorité; elle gît pareillement dans vos jupes à traîne, dans ces
-inutiles brimborions, vestiges de liens et d’entraves, emblèmes de
-l’antique servitude, que vous attachez à vos poignets ou passez à
-votre cou. Comment voulez-vous lutter victorieusement contre l’homme,
-si vous vous alourdissez et vous fatiguez le crâne par cet anormal,
-exorbitant et disgracieux fardeau, si vous vous empêtrez les jambes
-dans les malsains et dangereux replis d’une interminable jupe? La loi
-qui vous interdit le costume masculin, si commode—ah! les hommes! tout
-pour eux!—il faudra bien l’abroger, cette loi, lorsque, toutes, vous
-vous déciderez à l’enfreindre. Osez donc! Calculez que de temps perdu
-à peigner, onduler et calamistrer cette chevelure, à ajuster et draper
-cette robe, à vous attifer, vous maquiller, pomponner et peinturlurer!
-Les voilà, les voilà, les vraies et seules causes de votre infériorité,
-citoyennes! Ne les cherchez pas ailleurs: elles sont là, et viennent de
-vous. Encore une fois, plus de chignons, plus de jupons! _In hoc signo
-vinces!_»
-
-Et, donnant l’exemple, conformant sa conduite à ses principes et
-exhortations, elle s’était courageusement fait tailler les cheveux à la
-mal content, et ne sortait plus qu’en culottes bouffantes et costume
-complet de bicycliste.
-
-Chère et excellente Elvire!
-
-Bien mieux, elle adressa une pétition à la Chambre, et signala à
-l’attention de nos législateurs ces trois nouvelles importantes sources
-de revenus: impôt sur la coiffure des femmes,—impôt sur les jupes
-dites _à balayeuse_,—impôt sur les diamants et bijoux.
-
-Avec son illustre prédécesseur ... prédécesseuse, pardon! Jenny
-d’Héricourt, l’amusante historienne de _la Femme affranchie_, Elvire
-prétendait de plus belle que «le concours de l’homme ne sera pas
-toujours nécessaire pour l’œuvre de la reproduction», et que «la
-science humaine parviendra à délivrer la femme de cette sujétion
-insupportable».
-
-Il est vrai qu’à l’époque où cette réconfortante espérance était ainsi
-proclamée, M. Brunetière n’avait pas encore découvert la faillite de la
-science. A présent, hélas! «la sujétion insupportable» a des chances de
-durée, de grandes chances.
-
-Faisant encore chorus avec un autre adepte, superlativement doué
-d’imagination, Elvire Potarlot attribuait «à un coup de poing donné
-par l’homme sur le ventre de la femme l’origine des menstrues ...
-C’est l’homme encore ici qui est le coupable et le criminel. Toujours
-et partout nous le retrouvons, ce monstre! Oui, c’est à lui, à sa
-brutalité, à sa sauvagerie, que nous devons ce déplorable tribut!
-Mais nous ne le paierons pas toujours! Non seulement l’heure de la
-ménopause sonnera et nous en dispensera, mais la science est là, mes
-sœurs, et M. Jules Bois et moi, nous vous l’annonçons: Un jour luira
-où, pour quelques femmes tout au moins, pour une élite intellectuelle,
-disparaîtra ce mal sanglant, sans que pour cela les fonctions de
-la maternité, tout à fait indépendantes de la menstruation, soient
-atteintes.»
-
-Mais qui déterminera cette élite? Quelles seront au juste ces
-privilégiées? Pourquoi quelques-unes et non pas toutes?
-
-«Toujours des inégalités et des injustices alors? allez-vous encore
-vous récrier. Pendant que la nature y était, il ne lui en aurait
-cependant pas coûté davantage ... C’est là, mes sœurs, ce que la
-science nous apprendra, ce qu’elle se réserve d’établir et de nous
-démontrer.»
-
-Pauvre science! Que serait-ce, que ne te ferait-on pas dire, si tu
-n’avais pas fait faillite!
-
-Mais le rêve obstiné d’Elvire, son idée prédominante, persistante et
-obsédante, c’était que l’homme pût devenir enceinte ... pardon! Ici,
-c’est cet odieux masculin qui est obligatoire!—pût devenir _enceint_ à
-son tour; qu’il pût, comme la femme, connaître les tribulations de la
-grossesse, les grièves douleurs et mortels risques de la parturition,
-les angariantes servitudes de l’allaitement. Voilà où il fallait
-tendre, voilà le grand but à atteindre! Car, tant qu’on n’en sera
-pas là, tant qu’on n’aura pas retrouvé et reconstitué l’androgyne de
-Platon,—ces androgynes, nés tous parfaits ...
-
- D’un pur limon pétri des mains divines,
- Également des deux sexes pourvus,
- Se suffisant par leurs propres vertus,
-
-il n’y aura rien de fait: toujours, sur les deux sexes séparés, pèsera
-une abominable iniquité, une implacable et désespérante inéquivalence.
-Mais comment établir cet équilibre, réaliser ce sublime rêve? Encore un
-miracle nécessairement réservé à la science, qui a bon dos, malgré sa
-faillite, et autorise toutes les coquecigrues possibles et imaginables.
-
-En dépit de sa passion égalitaire, Elvire Potarlot penchait par
-instants vers les doctrines professées par certaines agitées
-américaines,—toujours on les retrouve, celles-là, sur le chemin de
-l’originalité et de la drôlerie,—et estimait que l’homme est en tous
-points l’inférieur de la femme, et que le prototype de la force,
-l’Hercule mythique, a appartenu au sexe faible. Hercule était une fille
-et devrait s’appeler Herculesse.
-
-Ressassant d’autres vieilles bouffonneries empruntées aux coryphées et
-pionnières du féminisme, elle écrivait sans rire que «le divin Créateur
-a bien prouvé la supériorité de la femme en terminant et couronnant son
-œuvre par la création de notre mère Ève.
-
-«Pour faire Adam, il prit de la boue, de la simple boue, notez bien
-cela ... et voilà votre père à tous, messieurs! Mais, pour la femme,
-il jugea que la boue était trop indigne, il prit une matière qui déjà
-avait été purifiée par son souffle divin, une côte d’Adam, et il forma
-Ève.
-
-»L’histoire nous dit: Ève a pris l’initiative du mal et a causé sa
-perte et celle de son époux. Soit! Mais si, dans cette occasion, Ève
-n’a effectivement pas fait preuve d’esprit et d’obéissance, elle
-a au moins prouvé qu’elle avait la haine de la routine, la passion
-du nouveau et du progrès, l’imagination, l’ardeur et la bravoure
-nécessaires pour aller de l’avant, toujours de l’avant. _Go ahead! Go
-ahead!_»
-
-Hélas! malgré tant d’éloges décernés à son sexe, et une telle
-prédominance, Elvire était plus que jamais courbée sous le joug et
-la férule d’un abject mâle, du pseudo-statuaire, maître fainéant et
-maître rufien Émilien Bellerose. Plus que jamais elle avait à essuyer
-les avanies et brutalités de ce drôle, à endosser ses horions, de
-véritables déluges de coups de canne ou de cravache, disait-on, qui
-lui tombaient quotidiennement sur le casaquin et la laissaient étendue
-comme morte sur le plancher.
-
-«Et elle aime ça, vous savez, elle raffole de ça! allaient répétant
-partout la vaporeuse Bombardier, l’impeccable Lauxerrois et l’ineffable
-Cherpillon, toutes ses suaves sœurs d’armes et délicieuses amies. Il
-lui faut chaque soir sa ration d’étrivières et de bastonnade,—son
-vigoureux petit picotin. Elle ne dormirait pas sans cela.»
-
-Elles assuraient même, les braves compagnes et candides âmes, qu’à
-certains moments psychologiques, au lieu de soupirer: «Tu m’aimes, dis?
-Tu m’aimes, mon chéri?» Elvire ne manquait jamais de s’exclamer: «Oh!
-tu me battras, hein, trésor? Tu me battras bien! A me briser, mon ange!
-A me tuer, n’est-ce pas, à me tuer?»
-
-Hélas! ce fut bien, en effet, ce sacripant qui lui porta le coup
-de la mort; mais pas tout à fait comme elle l’entendait, ou plutôt
-comme s’amusaient à le lui faire dire ses charitables rivales et
-affectionnées consœurs.
-
-Un automne, qu’il avait été invité par un camarade de cercle à
-venir chasser dans un coin des plus boisés et des plus sauvages de
-la Dordogne, Émilien rencontra là-bas une veuve encore fraîche et
-suffisamment accorte, qui laissait mollir ses charmes et moisir ses
-écus, faute d’occasions.
-
-«Voilà mon blot!» pensa l’élégiaque personnage, dès qu’il apprit que
-la fortune de ladite veuve s’élevait, nette de toute hypothèque et
-redevance, à dix-sept cent mille francs.
-
-Justement il avait fini de croquer les dernières bribes du patrimoine
-d’Elvire; il en était réduit à la faire travailler, trimer le plus
-possible, et à chercher à tirer parti de ce labeur, de tout ce qui
-coulait de cette intarissable plume ... Démarches difficiles et bien
-souvent infructueuses; ardue, décourageante et énervante besogne,
-qui le dépitait, l’exaspérait très souvent et lui faisait plus que
-jamais—ô ivresse!—lever sa canne et taper dru, fouailler à tour de
-bras et à planté sa reine nourricière.
-
-Il n’avait plus qu’ennuis, tracasseries et misères à attendre d’elle.
-C’était le moment ou jamais de lui tirer sa révérence ou de filer à
-l’anglaise.
-
-La partie de chasse, qui devait durer huit jours, se prolongea
-durant six semaines; et comme Elvire commençait à trouver le temps
-démesurément long et à s’étonner et s’alarmer, elle découvrit le pot
-aux roses.
-
-La très consolable petite veuve, perdue dans sa thébaïde, n’avait pu
-rester insensible aux langoureux soupirs, aux effets de torse, roulades
-et scies d’atelier de ce pitoyable cabot. Elle s’était toquée de ce
-bellâtre, qui lui apparaissait avec tout le prestige de la capitale et
-de l’art,—quel art, messeigneurs!—et elle avait déposé à ses pieds sa
-tendresse et ses titres de rente.
-
-Le jour même où elle apprit le mariage de son misérable amant, Elvire
-Potarlot mettait en vente son fameux livre _Ève triomphante_, où elle
-démontre si bien par A + B l’absolue précellence de la femme sur
-l’homme,—en beauté et en bonté d’abord et incontestablement, puis en
-esprit, en intelligence et en science, en morale aussi et en conduite,
-en santé également, en vigueur, force, souplesse, taille, solidité,
-élasticité, etc.; et elle venait de toucher ses droits d’auteur, six
-cents francs, sur le premier tirage de ce volume. Immédiatement elle
-les expédia à Émilien: ce fut sa seule vengeance.
-
-Puis elle rentra chez elle, déboucha un flacon de cyanure de potassium,
-et—adieu la vie! adieu toutes les trahisons et toutes les lâchetés!
-Assez de larmes, assez de tortures, de désespoirs et de dégoûts!—elle
-le vida d’un trait, et s’en alla goûter sous terre ce qu’elle n’avait
-jamais pu rencontrer et ce qui n’existe pas dessus, l’unique et
-véritable égalité.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Séverin Veyssières gisait sur un fauteuil, dans sa chambre à coucher,
-le regard tourné vers la fenêtre, et obstinément, lugubrement fixé au
-loin, perdu dans le bleu du ciel.
-
-Un mal horrible était venu le frapper; une dégoûtante plaie, un lupus
-ulcéreux, lui rongeait la lèvre supérieure, l’aile droite du nez et
-la moitié de la joue. Pour tout son entourage, pour tout le monde,
-principalement pour ses chers confrères et joyeux associés de la secte
-salomonienne, il était devenu un objet de répulsion.
-
-Plus de visites: depuis trois semaines, à part le docteur qui le
-soignait et était un de ses anciens condisciples de l’École normale,
-transfuge de l’Université, aucun ami n’avait franchi sa porte. Le
-dernier qui eût pénétré chez lui, Roger de Nantel, s’en était allé avec
-l’intime et formelle résolution de ne plus remettre les pieds chez «ce
-pauvre bougre».
-
-«C’est vraiment trop répugnant! Quelle sale machine! Plus moyen de le
-voir! Et puis ça peut s’attraper! Brrr! Je vais de ce pas en parler à
-mon médecin ... Si c’était contagieux? Eh bien merci! Me voilà propre!»
-
-Si, cependant, quelqu’un lui était resté; à défaut de gais camarades,
-une amie continuait à venir le voir, une amie dont la première
-visite datait seulement du jour où il avait dû demeurer confiné chez
-lui, le visage en partie recouvert de pansements et de compresses.
-Et la fréquence et la durée de ces visites avaient toujours été en
-augmentant; à l’heure actuelle, Katia Mordasz ne quittait plus le
-domicile de Séverin; elle s’efforçait de le distraire, s’évertuait
-et s’ingéniait à le rassurer, à le consoler et le réconforter: tâche
-pénible, ardue entre toutes, et que, semblable au labeur de Sisyphe, il
-fallait continuellement recommencer.
-
-Désemparé, affalé, désespéré, Séverin ne songeait plus qu’au
-suicide,—l’unique et éternel remède,—et, sans Katia, sans cette
-vigilante et infatigable gardienne, il aurait déjà, d’une façon ou
-d’une autre, supprimé le mal en supprimant le malade.
-
-Et quelle était la cause de cette effroyable affection? Comment cet
-ulcère rongeur, ce _lupus excedens aut exedens_, qui avait débuté par
-de simples boutons, quelques tubercules durs et violacés, avait-il pu
-se produire?
-
-Mystère!
-
-«Il n’y a pas là trace d’atavisme! disait Séverin à son ex-condisciple,
-le docteur Chézurier. Je n’avais pas cela dans le sang, j’en suis
-convaincu! Ni mon père, ni ma mère, ni mes grands-parents, personne
-que je sache, dans ma famille, absolument personne, n’a été atteint
-d’une infirmité de cette espèce. C’est pire que n’importe quoi, pire
-que toute souffrance, toute torture, pire mille fois que la mort! Je
-suis comme un pestiféré: chacun se détourne de moi avec effroi, tout le
-monde me fuit, je me fais horreur à moi-même ... Ah! maudit soit ...»
-
-Et il retombait dans sa torpeur, s’y enfonçait de plus en plus, se
-laissait de plus en plus envahir et accabler par ses idées noires, ses
-funèbres et odieuses réflexions.
-
-«Mais si, vous guérirez! Mais si! lui répliquait Katia. Vous vous
-exagérez votre état, et ne le voyez nullement comme il est.
-
-—Oh! que si, hélas!
-
-—Pas du tout, mon ami, je vous assure. Vous allez bien mieux que la
-semaine passée, et, lorsque vous aurez séjourné un mois ou deux au bord
-de la mer, comme le médecin vous l’ordonne....
-
-—Je ne veux pas partir!
-
-—Si!
-
-—Je veux mourir ici, chez moi!
-
-—Parce que vous avez un bobo sur la joue, vous vous imaginez que tout
-est fini, que votre dernière heure a sonné! Un peu de raison, Séverin!
-Un peu de courage!»
-
-Elle en avait, elle, du courage; elle en avait, de la résistance,
-de l’énergie et de la vaillance. Pas une seconde, elle ne s’était
-demandé s’il n’y avait pas danger pour elle d’approcher un tel malade,
-«si ça s’attrapait». Cette égoïste et lâche question,—si humaine
-pourtant!—ne lui était pas venue à l’esprit: il y avait près d’elle
-une souffrance à alléger, un malheureux à secourir et à consoler, et
-elle était accourue. Sa place était là; son instinct de femme, plus
-encore que le profond mais très platonique et très pur attachement qui
-l’unissait à Séverin, l’en avertissait et la conduisait.
-
-«Nous partirons ce soir même, continuait-elle en manœuvrant les tiroirs
-de la commode, pour en extraire les piles de chemises, de chaussettes
-et de mouchoirs qu’elle avait dessein de ranger ensuite dans la malle.
-Ne différons pas ... Nous voici au mois de mai; nous avons un temps
-superbe, et j’ai promis ce matin au docteur Chézurier ...
-
-—A quoi bon? C’est encore ici que je serai le plus tranquille! soupira
-Séverin en promenant autour de lui, sur sa longue table de travail et
-ses rangées de livres, un regard navré.
-
-—Il faut quitter Paris, et le plus tôt sera le mieux, ne cesse de
-répéter le docteur. Lui-même s’est occupé de vous louer un chalet à
-Arcachon, sur la lisière de la forêt de pins et à proximité de la mer
-...
-
-—C’est-à-dire qu’il a hâte d’être débarrassé de moi. Il ne tient pas à
-ce que je crève sous ses ordres!
-
-—Séverin! Comment pouvez-vous concevoir de telles vilaines pensées?
-M. Chézurier vient chaque jour vous voir; il vous témoigne la plus
-affectueuse sollicitude; il affirme qu’un changement d’air, un séjour
-prolongé dans le voisinage de l’Océan, vous sera des plus salutaires et
-vous rétablira promptement ...
-
-—Il n’y a que vous, Katia, vous seule! Si je me rétablis jamais, ce
-sont vos soins ... Si je ne suis pas abandonné, c’est à vous que je le
-dois! Et je ne peux même plus baiser vos chères, chères petites mains,
-que j’aimais tant! Si je guéris, je resterai défiguré, hideux, abject
-... comme un monstre!
-
-—Vous broyez du noir à plaisir! C’est fou! Cette plaie se fermera et
-disparaîtra. Vous n’êtes pas du tout hideux, pas du tout repoussant ...
-Prenez mes mains, tenez, les voilà! Elles sont à vous!
-
-—Non! Non!»
-
-Et cette même femme qui, jusqu’alors, toujours retenue par ses
-scrupules de dignité et de fierté, par son excessif respect
-d’elle-même, n’avait jamais manqué de dérober ses mains aux caresses et
-aux baisers de leur enthousiaste admirateur, elle les lui abandonnait
-pleinement à présent, les lui portait d’elle-même aux lèvres,—à ses
-lèvres rongées, tuméfiées, saignantes et sanieuses, horribles.
-
-Telles, ces religieuses embrasées de l’amour divin, ces saintes
-et étonnantes hystériques, qu’aucune immondice ne rebute, qui se
-complaisent à surmonter tous les dégoûts.
-
- * * * * *
-
-Le soir même où Séverin Veyssières, accompagné de l’ardente nihiliste,
-devenue sœur de charité laïque, et non moins passionnée et exaltée dans
-cet apostolat que dans le précédent, prenait le train pour Arcachon,
-le dîner mensuel des Salomoniens—on était justement au premier mardi
-de mai—avait lieu dans la salle attitrée du restaurant Margery.
-
-Tous étaient là,—tous les survivants et les restants. Sambligny,
-qui remplissait encore, après Nantel, les fonctions de
-secrétaire-recruteur, n’avait jamais eu si belle mine que depuis son
-veuvage, et n’avait jamais si chaleureusement recommandé le célibat à
-son personnel administratif.
-
-«_Cœlum habitat_, il habite le ciel, le célibataire, croyez-en toujours
-la science étymologique, et restez plus que jamais convaincus, mes
-amis, que les meilleurs mariages sont ceux qui ne se font pas. Vous
-n’avez aucun, absolument aucun intérêt à vous marier, même à vous
-marier avec une femme très riche. Si elle vous apporte trente mille
-livres de rente, elle se croira obligée d’en dépenser quarante mille,
-et vous y serez encore de votre poche. Si elle n’a pas le sou, il
-y a de très grandes probabilités pour qu’elle ait été élevée en
-millionnaire,—comme on élève à peu près toutes les jeunes filles d’à
-présent. Elle saura parler chinois et résoudre une équation du second
-degré, cultivera le pastel et la musique, mais ne sera pas capable de
-faire cuire une côtelette, pas même d’allumer le feu. Elle croirait
-déroger d’ailleurs, si elle essayait de s’initier à ces viles besognes,
-si elle touchait au charbon, lavait sa vaisselle ou descendait sa
-boîte à ordures. Fi! Fi donc! Il lui faudra une bonne, sinon deux, et
-qui les paiera, ces intruses indispensables? Ce sera vous. Madame
-voudra avoir son salon, son piano, son jour de réception, ses _five
-o’clock_ et autres balançoires; elle devra rendre ses visites et
-ses dîners; et qui soldera ces frais de toilette, d’apparat et de
-voitures? Ce sera monsieur, toujours monsieur, toujours vous, mes
-petits amis. C’est toujours vous qui serez les dupes du marché et les
-dindons de la farce. Gardez donc précieusement, envers et contre tous,
-impitoyablement et férocement, ce premier de vos biens: l’indépendance.
-Vous pouvez, comme dans la chanson, parcourir le monde et courtiser
-tout à votre aise la brune et la blonde, vous ne rapporterez jamais
-chez vous plus de deux oreilles. Il n’y a rien de meilleur ici-bas que
-l’amour, mais,—croyez-en la sagesse de Salomon, aussi bien que celle
-du dix-huitième siècle,—l’amour charnel, l’amour sensuel, l’amour
-varié, l’amour amusant, et non celui qui vous rend sombres, inquiets,
-exclusifs, jaloux et méchants, qui vous torture, vous exaspère, vous
-affole. La bonne déesse, c’est la Vénus physique, la Vénus Coliade, si
-chère aux anciens, la Vénus Hétaira, Pandemos ou Vulgivaga, la Vénus
-Meretrix, toujours Victrix, perpétuellement victorieuse, triomphante
-et toute-puissante, en dépit de tous les repoussoirs, de toutes les
-politiciennes, viragos, émancipées et toquées. C’est celle-là, cette
-grande Astarté, cette irrésistible Aphrodite, qu’il faut honorer et
-pratiquer, mes amis, et non l’autre,—et non perdre votre temps à
-flirter, implorer, soupirer, baguenauder et vous morfondre ... Laissez
-cela aux imbéciles. Ditesvous bien qu’il n’y a rien de plus agréable,
-de plus commode et de plus économique que les prêtresses attitrées de
-l’incomparable divinité, rien de plus gênant, collant, fastidieux et
-dispendieux que les tendresses non tarifées et prétendues gratuites.
-N’appréciez jamais les femmes qu’au point de vue plastique: c’est
-le seul intéressant, le seul intelligent et affriolant; et sachez
-toujours prendre ces dames avec plaisir et les quitter sans regret.
-Tels sont, chers amis, les principes et règles de vie que l’expérience
-des siècles et la sapience humaine m’ont légués et vous dictent par ma
-bouche. Conservez-les dans vos cœurs, méditez-les pieusement, afin de
-les appliquer sans relâche, jusqu’au jour où il plaira au Divin Maître
-de vous rappeler à lui et de vous convier à jouir, avec les anges, de
-l’éternelle félicité. Ainsi soit-il!»
-
-Malgré les vides dus à la mort ou à la maladie, le banquet salomonien
-avait gardé sa pleine liberté d’allure, sa rondeur et son entrain. On
-n’avait pas encore remplacé les manquants, et on hésitait à le faire:
-rien ne pressait.
-
-«Ce sacré Magimier! exclama soudain Adrien de Chantolle. Aller
-s’amouracher de cette citoyenne de la rue de Maubeuge, cette madame
-Clara, sèche comme une morue et plate comme une limande, lui qui
-exécrait les femmes maigres!
-
-—Qui nous disait si bien, vous vous le rappelez? repartit Hector
-Jourd’huy, que l’embonpoint est le propre de la femme, que la vocation
-de la femme est d’être grasse ...
-
-—C’est vrai.
-
-—Pas bête!
-
-—Il avait raison!
-
-— ... Et qu’il n’y a rien de plus disgracieux qu’une poitrine féminine
-sans reliefs accentués, sinon un abdomen masculin ultra-bombé.
-
-—Magimier disait cela, oui, répliqua Ravida; mais il ne dédaignait pas
-non plus de temps à autre, durant l’été notamment, la sveltesse des
-formes.
-
-—Il était avant tout éclectique, partisan de la nouveauté et de la
-variété, rectifia l’ingénieur Lesparre.
-
-—Comme nous tous! s’écrièrent à la fois le maître des requêtes
-d’Amblaincourt et le négociant Xavier Ferrero.
-
-—Changement d’herbage réjouit ...
-
-—C’était Magimier qui classait les femmes en deux catégories,
-interrompit Roger de Nantel: femmes d’été et femmes d’hiver.
-
-—Non, il était plus gourmand, il voulait trois catégories, riposta le
-président Herbeville: femmes grasses et dodues pour l’hiver, diaphanes
-et zéphyriennes pour l’été, et intermédiaires, entrelardées, pour
-l’automne et le printemps.
-
-—C’est cela! Je me souviens! dit Jourd’huy.
-
-—Il s’y entendait, le vieux cerf!
-
-—C’est son collègue Brizeaux qui se contentait de deux échantillons ...
-
-—Ce pauvre Brizeaux!
-
-—Encore un qui a drôlement fini!
-
-—A qui la faute? objecta Chantolle. Si Brizeaux, tout comme Magimier,
-était demeuré fidèle à notre programme, avait respecté nos traditions,
-si l’un ne s’était pas monté le bourrichon au point de convoler en
-justes noces avec un de nos numéros ...
-
-—L’idiot!
-
-— ... Si l’autre, au lieu de braconner sur le terrain défendu et de
-mettre à mal une brave fille, s’en était tenu, selon notre règle, aux
-professionnelles, à la liste de nos clientes, liste si variée, si
-nombreuse et si intelligemment composée, si parfaitement suffisante,
-en somme, tous deux seraient encore là, messieurs! conclut Adrien de
-Chantolle.
-
-—Eh oui!
-
-—Effectivement!
-
-—C’est donc de leur faute ...
-
-—Et Veyssières? lança Ravida.
-
-—Ah! Veyssières! Sans doute, c’est autre chose, repartit Chantolle. En
-résumé, sur treize que nous étions à l’origine, il y a sept ans, ça ne
-fait que trois qui manquent ...
-
-—Et sur ces trois, observa Sambligny, deux ont sombré par leur faute.
-
-—Absolument! N’oublions pas cela! poursuivit Chantolle. Donc,
-messieurs, tout en déplorant la disparition de nos confrères et
-associés, en formant les vœux les plus ardents pour la guérison de ce
-pauvre Veyssières, si abominablement frappé ...
-
-—Je doute que ...
-
-—S’il se rétablit, assura l’ingénieur Rouyer, il n’en demeurera pas
-moins tout défiguré ...
-
-—Monstrueux!
-
-—C’est forcé!
-
-—Il n’osera plus se montrer!
-
-—Eh bien, messieurs, trois disparus sur treize, il ne faut pas
-nous plaindre! conclut de nouveau Chantolle. Nous sommes encore des
-privilégiés!
-
-—Évidemment!
-
-—C’est que nous sommes dans le vrai!» proclama Sambligny.
-
-Et, comme un bruit de voix s’élevait dans la salle contiguë:
-
-«Je vous ai avertis en arrivant, continua-t-il, que nous avions encore
-là, ce soir, un festin d’amazones. Ces dames de l’Émancipation et de
-l’Infécondité célèbrent je ne sais quel glorieux événement ...
-
-—L’inauguration d’une vaste école d’allaitement pour hommes, les
-_nourrices mâles_, insinua Ravida.
-
-—Ou quelque chose d’analogue, poursuivit Sambligny. Mais elles ont
-beau s’agiter, beau piailler et glousser, les chères poulettes ...
-
-—Tu n’échapperas point au verdict du Très-Haut: «Tu seras
-éternellement sous la puissance de l’homme!» proféra Roger de Nantel.
-
-—Et c’est en vain que tu te démènes et te rebiffes, infortunée côte
-d’Adam, repartit Jourd’huy; tu n’as réussi qu’à provoquer la faillite
-du mariage et le krach de l’amour, qu’à stimuler et encourager la
-polygamie, développer et multiplier la prostitution ...
-
-—Elle est immortelle, la prostitution, heureusement! exclama
-Chantolle. C’est notre revanche, notre compensation, ce qui nous
-console des insexuées, des vésuviennes et doctoresses.
-
-—Bravo! crièrent Lesparre et Courcelles d’Amblaincourt.
-
-—Entre les femmes publiques qui font des phrases et haranguent les
-foules, et celles qui font l’amour et rien autre chose, qui donc
-hésiterait? reprit Chantolle.
-
-—D’autant plus, ajouta Jourd’huy, que celles qui font l’amour sont
-généralement plus jeunes, plus avenantes, attrayantes ...
-
-—Pardi!
-
-—Oui, mais c’est grâce aux autres, ne l’oublions pas, dit Chantolle,
-c’est grâce aux agitées et aux révoltées, aux déclassées qui en
-dérivent, que nous recrutons si facilement et si amplement nos
-clientes. Ne soyons pas ingrats, messieurs: buvons à l’émancipation
-féminine!
-
-—A l’émancipation des femmes!
-
-—A la suppression du mariage!
-
-—Vive le célibat!
-
-—A l’amour libre! A l’amour libre!»
-
-En cet instant, on heurta quelques légers coups à la cloison voisine.
-
-«Vous êtes donc des nôtres? demanda une voix grêle et glapissante,
-celle d’Ernestine Montgobert, l’avocate des causes grasses, conseil et
-lumière des gitons assassins.
-
-—Certainement! Mais oui! répondirent en chœur les disciples de
-Salomon.
-
-—Si nous fraternisions? proposa une autre voix cristalline, celle
-de René d’Escars, _seu_ Adélaïde Tabourin, fervente patronne de
-l’avortement légal.
-
-—Fraternisons! Mais oui, messieurs! cria une troisième voix, également
-de fausset, celle d’Estelle de Bals.
-
-—Très volontiers, mesdames! Si vous le permettez, ajouta Sambligny,
-nous allons avoir l’honneur de nous rendre auprès de vous?
-
-—Inutile! Pas de galanterie! protesta aussitôt une quatrième voix,
-non moins aiguë et perçante, celle de dame Stéphanie Lauxerrois, dite
-Saint-Germain, successeur ou successeuse d’Elvire Potarlot, comme
-rédactrice en chef de _l’Émancipation_.
-
-—Oh non! Pas de galanterie! Pas de galanterie! lancèrent toutes
-ensemble avec indignation ces gentilles crécelles et mélodieuses
-petites flûtes.
-
-—Ce serait inconvenant, messieurs! ajouta maître ou maîtresse
-Montgobert. C’est nous qui vous avons dérangés, c’est à nous à aller
-trinquer avec vous.»
-
-
- FIN
-
-
- ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.)
-
-
-
-
- DU MÊME AUTEUR
-
-
- INSTITUTION DE DEMOISELLES
-
- Un volume in-18. . . . 3 fr. 50
-
-_Institution de Demoiselles_, par Albert Cim, est l’étude très
-dramatique et très scrupuleusement vraie d’un de ces grands pensionnats
-«de genre» où l’aristocratie, la haute finance et la haute cocotterie
-mêlent leurs filles, et où la dévotion, l’argot boulevardier, le piano,
-le cabotinage et le libertinage sont enseignés de front.
-
-(_La Nation._)
-
-_Institution de Demoiselles_, par Albert Cim, est un roman-étude, très
-juste d’observation et qui doit être lu par tous ceux, qui se séparent
-de leurs filles pour les confier aux «institutions».
-
-(Philippe Gille, _Le Figaro_.)
-
-_Institution de Demoiselles_ est un livre gros de révélations et qui
-est observé de très près. Incontestablement l’institution que M.
-Albert Cim nous décrit existe ou a existé ... Après avoir dépeint,
-sans omettre aucune crudité de détails, l’éducation qu’on reçoit chez
-Mme Dambreville, M. Albert Cim nous montre dans chacune des élèves les
-fruits de cette éducation. Il surveille l’état de perversion où la
-plupart des jeunes filles arrivent précocement, et révèle un à un les
-scandales qui ont précédé et suivent la sortie du pensionnat.
-
-(Paul Perret, _La Liberté_.)
-
-Dans son _Institution de Demoiselles_, M. Albert Cim a groupé fort
-habilement des turpitudes qui sont dans la réalité plus clairsemées.
-Mais il est exact que l’on trouve à Paris des pensionnats, où, avec les
-dehors de la tenue la plus sévère, les choses se passent à peu près
-comme M. Cim les a contées.
-
-(Hugues Le Roux, _Gil Blas_.)
-
-L’auteur d’_Institution de Demoiselles_ a voulu montrer qu’à cette
-heure, l’éducation des jeunes filles, dans la plupart des institutions
-particulières, suit une voie des plus fausses et ne rend que des
-produits avariés.
-
-(Charles Canivet, _Le Soleil_.)
-
-_Institution de Demoiselles_, «mœurs parisiennes», affirme le
-sous-titre. S’il dit vrai, c’est à faire frémir, plus encore que
-la pension dépeinte par Daudet, où la folle Ida de Barancy mit son
-petit Jack. Et pourtant, si chargées qu’en soient les couleurs, elles
-finissent, à les mieux regarder, par devenir vraisemblables. Oui,
-certaines maisons d’éducation pour les jeunes filles doivent, en effet,
-être organisées ainsi. Et tel de nous, en recueillant ses souvenirs,
-peut se rappeler, aux environs de Paris, des établissements ressemblant
-à celui-là.
-
-(Alfred Gassier, _Le National_.)
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-
- DEMOISELLES A MARIER
-
- Un volume in-18. 3 fr. 50
-
-_Demoiselles à marier_, le nouveau livre de M. Albert Cim, est à la
-fois un roman et une protestation contre cet abus de l’instruction
-et cette diplomanie qui jettent chaque année dans la circulation
-des milliers de jeunes filles dépourvues de dot, sans ressources
-et dégoûtées d’avance du mariage, de la famille et de toute œuvre
-manuelle. Fatalement vouées pour la plupart au célibat, ces belles
-dédaigneuses sont destinées à faire la joie des célibataires.
-
-(Philippe Gille, _Le Figaro_.)
-
-Le nouveau volume d’Albert Cim, _Demoiselles à marier_, a pour héroïnes
-les jeunes filles pauvres, mais diplômees, qui cherchent un gagne-pain
-dans les administrations publiques. Les déboires et les misères de ces
-exploitées, aussi bien que leurs défauts et leurs tares, forment les
-plus émouvants épisodes de ce livre.
-
-(_La République française._)
-
-M. Albert Cim nous montre qu’à prendre ainsi les métiers des hommes,
-les femmes perdent ou hasardent la joie d’être épouses et mères.
-
-(Francisque Sarcey, _Les Annales politiques et littéraires_.)
-
-_Demoiselles à marier_ est un récit vivement mené, écrit sans autre
-prétention que celle d’être vivant et vrai, plein de caractères très
-divers bien observés et dessinés nettement, avec çà et là des épisodes
-comiques où se repose l’esprit navré de tant de misère et de vilenies,
-et, traversant le fond du tableau, quelques silhouettes de gens
-honnêtes, simples, indulgents, heureux dans leur modeste état. Puisse
-ce bon livre contribuer à réapprendre à notre génération ce que le
-monde entier avait toujours su jusqu’ici,—qu’il n’y a pour la femme
-d’autre éducation que celle qui assure le développement de sa nature
-physiologique et morale en la préparant à remplir dignement son rôle de
-mère de famille et de reine du foyer!
-
-(B.-H. Gausseron, _Revue encyclopédique Larousse_.)
-
-M. Albert Cim a peut-être bien créé un genre dans le roman, un genre,
-non pourtant, une spécialité. Il publie des études documentaires,
-très observées, très poussées, comme on dit, sur les jeunes filles et
-sur les professions libérales. Il montre le péril que fait courir à
-des milliers d’adolescentes l’extrême civilisation dont bénéficient
-et souffrent à la fois les grandes villes. Il nous dit les douleurs
-morales, les angoisses, les déceptions, les infortunes qui attendent
-postulantes et impétrantes. Il nous fait pénétrer dans le monde où
-sévit l’examinomanie, la rage des diplômes. Il nous apitoie sur les
-victimes d’un mal qui, de jour en jour, va grandissant.
-
-En des livres cruels, au fond simplement vrais, il nous introduit,
-tantôt dans une _Institution de Demoiselles_, qui nous livre ses
-tristes et troublants secrets, tantôt au pays des Bas Bleus, qui, aux
-regards, découvre les misères dont il est empli.
-
-Aujourd’hui, il nous fait entrer dans l’enfer des grandes
-administrations qui emploient comme commises de pauvres jeunes filles
-ultra-brevetées.
-
-Ah! la terrible satire de nos mœurs que ce livre: _Demoiselles à
-marier_! Il n’est certes pas pour les demoiselles, mais pour les mères
-qui devraient le mediter, pour les pères qui devraient y puiser un
-enseignement.
-
- (Édouard Petit, _L’Écho de la Semaine_.)
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-
-
-
- FOOTNOTES:
-
-[1] Excédent des naissances sur les décès en Allemagne: En 1894:
-696,874;—en 1895: 725,790;—en 1896: 815,783; etc. (_Revue
-Scientifique_, 29 janvier 1898, p. 155.)
-
-«L’excédent des naissances sur les décès en France n’a été en 1896 que
-de 30,000; encore le moment approche-t-il ou ce sera une décroissance
-qu’on aura à enregistrer, au lieu d’une augmentation.» (Émile
-Levasseur, _La Natalité en France_. _Revue Scientifique_, 23 janvier
-1897, p. 105.)
-
-[2] «Les Français perdent _tous les jours_ une bataille», disait le
-maréchal de Moltke. Il faut dire «tous les _jours_», et non pas «tous
-les ans», comme on le fait souvent. L’Allemagne gagne chaque _jour_
-1,600 habitants de plus que la France. Il faut qu’une bataille soit
-importante pour se solder par une inégalité de 1,600 têtes entre les
-deux belligérants.» (Jacques Bertillon, _De la Dépopulation de la
-France_, _Revue Scientifique_, 8 avril 1899, page 421.)
-
-[3] Textuel. Voir les journaux de septembre 1890, notamment _le
-National_ du 14 septembre 1890.
-
-[4] Mme Jenny P. D’Héricourt, _La Femme Affranchie_, tome II, p. 105.
-
-[5] Jules Bois, _L’Ève Nouvelle_, pp. 19, 357 et 358.
-
-[6] Textuel. Voir les journaux de novembre 1891, et notamment la
-_Gazette anecdotique_ du 30 novembre 1891.
-
-[7] Mme Jenny P. d’Héricourt. _La Femme affranchie_, t. I, pp. 8 et 9.
-
-[8] Discours prononcé par Mlle Louise Michel à la salle Lévis le 27
-août 1882.
-
-[9] Voir les journaux de novembre 1891, et notamment la _Gazette
-anecdotique_ du 30 novembre 1891.
-
-[10] Paul Adam, L’ÉPOQUE, _Les Cœurs utiles_, p. 248.
-
-[11] Maurice Talmeyr, _Revue hebdomadaire_, 19 décembre 1896.
-
-[12] _L’Écho de Paris_, 17 novembre 1893.
-
-[13] Lettre de M. Jules Bois, citée par M. J. Joseph-Renaud, _La
-Faillite du mariage et l’Union future_, p. 154.
-
-[14] J. Joseph-Renaud, _loc. cit._, p. 195.
-
-[15] J. Joseph-Renaud, _loc. cit._ p. 194.
-
-[16] Lettre de Mme Jane de la Vaudère, citée par M. J. Joseph-Renaud,
-_loc. cit._, p. 71.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Émancipées, by Albert Cim
-
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