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-The Project Gutenberg EBook of Madeleine jeune femme, by René Boylesve
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Madeleine jeune femme
-
-Author: René Boylesve
-
-Release Date: February 15, 2016 [EBook #51225]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME ***
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-
-Produced by Clarity, Pierre Lacaze and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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- MADELEINE
- JEUNE FEMME
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-DU MÊME AUTEUR
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- CONTES
- LES BAINS DE BADE (épuisé) 1 vol.
- LA LEÇON D'AMOUR DANS UN PARC 1 --
-
- ROMANS
-
- LE MÉDECIN DES DAMES DE NÉANS 1 vol.
- SAINTE-MARIE-DES-FLEURS 1 --
- LE PARFUM DES ILES BORROMÉES 1 --
- MADEMOISELLE CLOQUE 1 --
- LA BECQUÉE 1 --
- L'ENFANT A LA BALUSTRADE 1 --
- LE BEL AVENIR 1 --
- MON AMOUR 1 --
- LE MEILLEUR AMI 1 --
- LA JEUNE FILLE BIEN ÉLEVÉE 1 --
-
-
-Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
-pays, y compris la Russie.
-
-
-Copyright, 1912, by CALMANN-LÉVY.
-
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-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
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- RENÉ BOYLESVE
-
- MADELEINE
-
- JEUNE FEMME
-
- PARIS
-
- CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
-
- 3, RUE AUBER, 3
-
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-
- _Il a été tiré de cet ouvrage_
- CINQUANTE-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
- _et_
- DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE CHINE,
- _tous numérotés_.
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-_VXORI DILECTISSIMÆ_
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-
-AU LECTEUR
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-
-Dans mon précédent roman, _La Jeune fille bien élevée_, j'avais
-composé sans arrière-pensée le récit de la vie d'une jeune fille
-élevée comme on l'était assez communément en province au siècle
-dernier. Et c'est le problème de l'éducation de la jeune fille
-que l'on a voulu voir traité dans mon sujet. Ma prétention
-n'avait jamais été si grande! Les uns ont cru que j'attaquais
-les méthodes anciennes; les autres ont découvert chez moi
-d'incontestables complaisances pour les usages d'autrefois. C'est
-que je décrivais tout bonnement l'état d'esprit d'une jeune fille
-à une époque donnée, et rien de plus. Mon héroïne était née en
-un temps où l'esprit d'examen, le goût critique et l'appétit
-d'«affranchissement» étaient de mode: ce n'était pas moi, peintre,
-qui gémissais sous le poids des coutumes provinciales, c'était
-mon modèle que je voyais ainsi endolori. Et si je manifestais
-d'autre part une considération pour les «préjugés» ou les
-gens du vieux temps, ce n'était pas moi qui conseillais à mes
-contemporains le retour à l'antique, c'était mon modèle qui,
-décelant malgré soi sa vérité profonde, affirmait, malgré soi, un
-attachement plus ferme et plus résistant que les entraînements du
-jour, à ses soutiens, à ses abris séculaires.
-
-Si j'eusse été un moraliste ou un sociologue, j'eusse pris parti,
-j'eusse incliné le sens de mon livre vers le passé ou vers ce
-que l'on croit l'avenir; romancier, je ne suis que du parti de
-la vérité humaine, qui est complexe, obscure quelquefois, mais
-qui est légitime, et plus forte, plus riche en substance que nos
-clartés artificielles destinées à favoriser une manie de rangement
-étiqueté, de classement provisoire, ou bien à ménager notre
-paresse.
-
-Ce n'est pas nous qui décidons dans notre cabinet: «Je veux que
-telle figure soit ainsi»; mais c'est la figure qui répond à notre
-évocation, à notre curiosité, à nos soins, et nous récompense
-finalement par son aveu: «Voilà toutes les diverses faces que
-j'ai.» Nous ne sommes tout à fait maîtres ni de nos personnages
-ni de notre roman. S'il est vrai que notre cœur, nos sens et
-notre esprit les pénètrent, s'il est vrai qu'il n'y a point, à
-proprement parler, de littérature impersonnelle, il ne l'est pas
-moins que ce rudiment de notre personnalité échappé de nous et
-gagnant nos fictions n'est en somme que la qualité particulière de
-notre intuition d'une réalité étrangère à nous. Là, peut-être, se
-concilient et le caractère «objectif», comme on dit aujourd'hui,
-des œuvres qui ne sont pas pur lyrisme, et cette _direction_,
-sensible en toutes les belles œuvres, intérieure et voilée
-souvent plutôt qu'ostensible, et qui est moins le résultat d'une
-délibération que l'ordre secret du génie.
-
-Ma conviction est que le romancier, en donnant son avis personnel
-sur le sens des tableaux de mœurs qu'il peint, rétrécit son art,
-et j'oserai même dire qu'il en peut fausser l'élan et diminuer la
-portée qui parfois dépasse l'intention et vaut mieux qu'elle.
-
-Un roman est un miroir magique où la vie, trop vaste pour la
-plupart des yeux, vient se refléter en un raccourci saisissant.
-Que le romancier ait le pouvoir de faire apparaître cette image,
-c'est assez. A elle de parler. Je pense que, si l'on y tient, une
-morale plus forte que celle qui serait voulue par l'auteur se
-dégage du tableau condensé de la vie qu'un écrivain doué nous
-présente; et les conclusions laissées libres et pour ainsi dire
-en suspens au bord de l'abîme sont d'un retentissement autrement
-prolongé dans toutes les régions de l'homme, que celles mêmes dont
-un penseur sait trouver la formule lapidaire.
-
-Une invitation à réfléchir sur la vie, longuement, profondément
-s'il se peut, et fût-ce avec amertume et difficulté, voilà
-l'action morale propre au romancier, et la limite extrême qu'elle
-peut atteindre pour ne point entamer la force du genre. Un moyen,
-emprunté aux ressources mystérieuses de l'art, de mieux connaître
-l'Homme, c'est la part contributive du romancier à l'action
-sociale. Pour différer de l'action directe, elle n'en est pas
-moins importante, si l'on songe que c'est par ignorance de l'homme
-réel et au contraire par flatterie pour quelques séduisantes
-idées, que les plus graves erreurs publiques sont commises, et si
-l'on songe que c'est par défaut de psychologie que se produisent,
-chaque jour, la plupart des désordres privés.
-
- R. B.
-
-
-
-
-
-MADELEINE JEUNE FEMME
-
-
- «Tout notre contentement ne consiste qu'au témoignage intérieur que
- nous avons d'avoir quelque perfection.»
-
- (Descartes, _à la princesse Élisabeth_.)
-
-
-I
-
-
-L'heure la plus douloureuse de ma vie, le 9 septembre 1888, jour
-de mon mariage, les adieux à ma famille étant faits: le trajet de
-Chinon à Tours, par une chaleur torride, dans le train qui nous
-emmenait à Paris... Ah! que j'envie le sort de celles pour qui
-cette heure est l'aboutissement des rêves de la jeunesse! Moi, je
-partais, à la suite d'un mariage de convenance, comme on disait
-dans ce temps-là, avec un homme pour qui j'avais beaucoup d'estime
-et de gratitude, presque de l'amitié, mais point d'amour. Ce cas
-paraît peut-être aujourd'hui étrange, mais à cette époque nos
-familles s'inquiétaient peu de nos volontés, et elles avaient
-dressé une jeune fille de telle sorte qu'elle acceptât ce suprême
-sacrifice de soi-même, après beaucoup d'autres, combinés, gradués,
-dès longtemps accomplis, et pour ainsi dire destinés à rendre
-possible celui-ci. Tant de choses importantes pour la famille plus
-que pour notre chétive personne dépendent d'un mariage! Qu'on y
-songe...
-
-Moi, j'appartenais à une famille à peu près ruinée, depuis 1873,
-par le dévouement de mon père à la cause monarchique, et, depuis
-ces dernières années, par les folies de mon frère Paul. Ma
-pauvre maman, toute bonne, et même ma grand'mère Coëffeteau, si
-autoritaire, étaient d'une égale faiblesse lorsqu'il s'agissait
-de Paul; une partie de ce qui devait constituer ma dot,--bien
-modeste!--avait dû être employée à payer des dettes où l'honneur
-de notre nom était engagé. Plusieurs mariages avaient manqué
-pour moi à cause de la dot insuffisante; peu à peu les partis
-tenus pour «beaux» s'écartaient et, ce qui était pire, d'autres
-partis affluaient au contraire, de condition moyenne, trop
-peu flatteuse pour l'amour-propre d'une très ancienne famille
-bourgeoise. Ce n'était pas moi, certes, qui avais la fringale
-du mariage! Mon goût, très vif, avait été de me consacrer à la
-musique. Des amis de Paris, musiciens, les Vaufrenard, et un vieil
-artiste d'Angers, M. Topfer, m'avaient affirmé que j'entrerais
-haut la main au Conservatoire, que je ferais une pianiste peu
-commune et que je pourrais gagner ma vie; mais les Vaufrenard
-étaient des Parisiens et M. Topfer un artiste, tandis que ma
-grand'mère était une bourgeoise de Chinon,--je parle du Chinon
-de ce temps-là;--et, à ses yeux, il n'y avait point de situation
-à quoi l'on pût songer, pour une jeune fille élevée comme moi,
-hormis le mariage, et ce qu'on appelait alors «le beau mariage».
-Or, comme j'allais atteindre mes vingt et un ans, ce qui est un
-âge, un architecte vint de Paris, réparer un petit château des
-environs; il me vit à l'église; il s'informa de moi et demanda
-ma main. Il avait trente-sept ans; il n'était ni bien ni mal; il
-prétendait posséder une belle situation; il jouissait du prestige
-d'avoir été choisi entre tous autres architectes par M. Segoing,
-un conseiller général de la bonne nuance; il citait les noms de
-ses principaux clients, des noms splendides, car il restaurait
-surtout les manoirs historiques; il parlait volontiers de cousins
-à lui, les Voulasne, qui étaient «une puissance financière»,
-habitaient un magnifique hôtel rue Pergolèse, une villa à Dinard,
-et menaient ce qu'on est convenu d'appeler «la vie de Paris»; il
-parlait aussi d'un M. Grajat, son confrère, son «maître», un des
-grands concessionnaires de la future Exposition universelle; il
-aimait à répéter, à tout propos: «Avant cinq ans, ma femme aura sa
-voiture.» Tout cela ne valait pas pour moi l'accent d'un homme
-qui m'eût plu; mais tout cela fascinait ma famille qui venait
-d'éconduire un prétendant à ma main, petit pharmacien sur la place
-de la Gare! En outre, l'architecte de Paris n'exigeait aucune
-dot et ne semblait tenir qu'à une chose: épouser une jeune fille
-bien élevée. C'était toucher ma famille en ses points les plus
-sensibles. Enfin ne déclarait-il pas en outre qu'il garantissait
-l'avenir de mon frère?
-
-Malgré tout, je me souviens que je n'ai, à aucun moment, donné
-mon consentement d'une manière positive. J'ai pris le seul parti
-qui fût possible à une jeune fille façonnée, modelée comme je
-l'étais; j'ai temporisé, j'ai imploré des sursis, j'ai demandé à
-Dieu, de toute ma ferveur, la grâce de me faire aimer l'homme qui,
-en m'épousant, assurait le bien-être de toute ma famille; je suis
-tombée malade; et, pendant que j'étais à bas, cet homme me montra
-une telle patience, une telle bonté, une si extraordinaire volonté
-de me conquérir, que j'ai eu un beau jour plus de confusion de le
-faire souffrir que je n'en avais de désespérer ma famille, et je
-me suis trouvée liée à lui par un sentiment auquel je ne saurais
-donner de nom, un sentiment qui ne me permettait pas de lui dire
-«oui», mais qui m'interdisait de lui dire «non». Il n'y eut qu'une
-voix autour de moi pour me soutenir que ceci, précisément, c'était
-ce qui devient de l'amour, plus tard. Que de fois n'avais-je pas
-aussi entendu dire: «L'amour, l'amour! mais c'est après qu'il
-se déclare...» Cela, n'est-ce pas? pouvait être... Est-ce que
-nous savons, nous autres?... Je ne raconte point cela, on le
-voit, pour me faire valoir, car, à mon avis, j'aurais eu plus de
-mérite à épouser un homme sans l'aimer, par pure générosité envers
-les miens, qu'à l'épouser, comme je l'ai fait en réalité, dans
-l'espoir de l'aimer un jour.
-
-Je n'avais pas pour lui de répugnance; il était grand, bien
-bâti, vigoureux; il portait les cheveux plats très bruns et une
-moustache rejoignant des favoris taillés court; à Chinon, on le
-trouvait bel homme. Mais le timbre de sa voix, pour moi du moins,
-ne chantait pas; mais ses yeux, intelligents pourtant, étaient
-secs; mais il n'avait pas, je le sentais bien, ce fond d'éducation
-affinée qui avait fait le charme de mon père et que je discernais
-chez mon grand-père Coëffeteau; mais, quoiqu'il sût beaucoup de
-choses, son esprit sérieux n'avait pas une de ces libertés ou de
-ces fantaisies qu'ont souvent des esprits plus sérieux encore,
-plus cultivés surtout, et sans lesquelles un homme nous semble
-ennuyeux...
-
-Dans notre compartiment de première classe,--jamais ni moi, ni
-aucune personne de ma famille, je crois bien, n'étions montés
-dans un compartiment de première classe,--toute l'histoire de la
-longue préparation aux fiançailles, puis celle des fiançailles,
-démesurément allongées, se déroulaient avec la rapidité du
-cauchemar, et leurs images dansantes se mêlaient aux grains de
-poussière tumultueux d'un grand bâton de lumière qui tâtait en
-face de moi la banquette capitonnée, comme pour trouver le bon
-endroit où enfin mettre le feu. Et l'épisode le plus dur était
-encore le dernier, celui que j'avais eu à peine le temps de
-percevoir: dix minutes avant que nous ne quittions la maison,
-tandis que ma pauvre maman, émue à trembler, s'apprêtait à me
-donner ce qu'on nomme «les conseils d'usage,» des mots, d'une
-crudité à laquelle il ne nous avait point accoutumés, furent
-prononcés par mon mari, dans la pièce voisine, adressés à deux
-de ses amis de Paris, ses témoins,--desquels était l'illustre
-Grajat,--et entendus par ma grand'mère aussi bien que par maman
-et par moi; et le sens de ces mots, car je ne rapporte pas les
-termes, était que ce qui l'avait décidé, lui, tout vieux Parisien
-qu'il fût, à venir épouser en province une jeune fille de ma
-sorte, c'était la garantie d'être abrité de l'ordinaire infortune
-conjugale.
-
-Mon Dieu! à la bien prendre, l'idée était plutôt pour moi
-flatteuse. Ma famille ne s'était pas exténuée à faire de moi une
-jeune fille bien élevée, dans un dessein autre que celui de faire
-de moi un jour une honnête femme. Mais l'expression dont usa mon
-mari, outre qu'elle froissait nos oreilles, donnait à l'union
-bénie le matin même un sens utilitaire qui nous bouleversa.
-
-Une particularité du caractère de mes parents était leur croyance
-un peu débonnaire aux actes désintéressés. J'ai été imprégnée de
-cette croyance très noble, et d'ailleurs très efficace à produire
-des actes désintéressés, la seule, peut-être, qui soit capable
-d'en produire; mais cette croyance était chez eux si fondamentale
-qu'elle les aveuglait souvent sur la qualité de certains faits
-accomplis tant par d'autres que par eux-mêmes, et qui n'avaient
-pas ce beau caractère. De sorte que la découverte de la moindre
-intrigue les scandalisait, et l'expression qui confessait sans
-vergogne un tel calcul leur paraissait pire que le calcul.
-
-Il n'était pas vilain à un architecte de Paris, de venir épouser
-sans dot une jeune fille de Chinon, élevée selon les principes
-rigoureux des vieilles méthodes d'éducation, parce qu'il tenait
-avant toute chose à avoir un ménage non troublé! Quelques instants
-avant que ne fut prononcée la phrase malencontreuse, ma grand'mère
-elle-même ne me recommandait-elle pas: «Mon enfant, n'oublie
-jamais que, si ton mari t'a choisie entre tant d'autres, c'est
-parce que tu es une jeune fille bien élevée»? En termes plus
-civils, est-ce que ce n'était pas l'idée même formulée par mon
-mari devant ses témoins? Oui; mais la phrase de ma grand'mère,
-destinée à me frapper de l'excellence de sa méthode d'éducation,
-afin que je la transmisse un jour moi-même à ma fille future,
-me laissait entendre que c'était ma bonne éducation qui avait
-inspiré à mon mari ses sentiments désintéressés à mon égard.
-
-Les sentiments désintéressés de mon mari, c'était une convention
-acceptée, qui s'imposait, qu'on avait pour ainsi dire le droit
-d'exiger. Mais les sentiments en vertu desquels ma famille
-m'avait poussée et obligée à ce mariage, étaient-ils bien
-désintéressés?... Ah! si l'on eût soutenu à ma pauvre grand'mère
-qu'ils ne l'étaient pas tout à fait!... Elle croyait qu'ils
-l'étaient, tant le principe était bien établi qu'ils devaient
-l'être.
-
-Je discerne tout ceci aujourd'hui, mais, dans mon compartiment de
-première classe, surchauffé, durant ce trajet de Chinon à Tours,
-tant de fois parcouru, si plein pour moi de souvenirs, et en face
-de l'homme un peu gêné, silencieux, qui m'emportait à l'inconnu,
-je ne me faisais point de raisonnements rassurants. Si j'eusse
-été accoutumée, comme beaucoup de jeunes filles que j'ai vues
-depuis, à penser sans cesse à mon plaisir, je crois que c'est à
-ce moment-là, sur cette banquette de drap gris capitonné, que
-j'eusse perdu connaissance et me fusse affaissée de désolation.
-Mais je savais refouler mes sentiments les plus vifs, et, au
-moment où l'on croit qu'ils vont éclater, détourner ma pensée de
-moi-même, la fixer sur quelque chose de très grand ou d'infime,
-songer, comme on nous l'enseignait au couvent, aux souffrances de
-Notre-Seigneur, près desquelles les nôtres ne sont jamais rien,
-ou m'astreindre à revoir mentalement, et un à un, à leur place
-respective, les objets empilés dans mes malles. Je ne me rappelle
-plus comment je me tirai de ce mauvais pas; je crois avoir parlé
-tout à coup à mon mari du petit chien en écheveaux de soie pelure
-d'oignon que sa mère avait amené avec elle à Chinon... Et je
-me disais: «Est-ce bête, de parler de cela pendant la première
-heure du voyage de noces!» Mais cela m'empêcha de pleurer. Mon
-mari fut très complaisant pour moi. Après Tours, où nous dûmes
-changer notre train pour un autre où il y avait beaucoup de monde,
-il consentit à se lever, à se donner du mal pour apercevoir au
-loin les bâtiments de Marmoutier, mon cher couvent, où j'avais
-passé dix années, et il écouta tout ce que je voulus lui en dire!
-Dix ans de notre vie, sur vingt, c'est un compte, et c'est la
-période ineffaçable. Ce ne devait pas être très amusant pour lui
-de m'entendre lui raconter mes histoires, et d'autant moins qu'il
-avait l'air, pour les voyageurs qui nous écoutaient, d'enlever
-une jeune pensionnaire. Que je devais donc paraître sotte! Eh
-bien, il ne manifesta pas d'un signe qu'il pouvait avoir à s'en
-plaindre. Il était condescendant et sérieux, comme toujours,
-mais sans nul air chagrin. Ce ne doit pas être drôle non plus,
-je m'en rends compte à présent, d'épouser une jeune fille aussi
-innocente que je l'étais et qui ne vous a point caché qu'elle n'a
-aucun amour pour vous! Il voyait en moi une femme serviable à
-son foyer, à sa maison, à son avenir surtout; mais je crois qu'il
-n'espérait pas tirer de moi d'autre avantage. Et les débuts d'un
-tel mariage ne sont pas tout agrément pour un homme... Cependant
-j'avoue, à ma honte, que je n'ai pas pensé qu'il pût, lui, n'être
-pas complètement à la fête, tant nous sommes convaincues, jeunes
-filles, que c'est nous seules les victimes.
-
-Je parlais, je pérorais avec une prolixité de pie borgne, d'abord
-parce que j'avais conscience que la parole seule me réconfortait,
-que me taire c'était m'affaler comme une loque, ensuite parce que
-ma cervelle en branle ne pouvait plus admettre de relais. Jamais
-je n'avais parlé ainsi; j'éprouvais cette illusion d'être très
-intelligente et très docte, que donne parfois la fièvre; avec une
-pédanterie de lendemain d'examen, j'exposais les méthodes de mon
-éducation: celle de la maison, celle du couvent; je les examinais
-du haut d'un détachement souverain, puis j'en faisais la critique
-sur un ton dont le seul souvenir me fait hausser aujourd'hui les
-épaules.
-
-Je vois encore la figure ahurie d'une malheureuse dame de
-compagnie au service de quelque vieille comtesse somnolente, et à
-qui mes paroles parvenaient par bribes, plus ridicules encore, je
-suppose, par le défaut de lien entre les unes et les autres. Elle
-semblait surtout avoir peur que la «comtesse» s'indignât, et elle
-protégeait le sommeil et la sérénité de la vénérable douairière
-comme une maman couvre à sa fille le bruit des discours incongrus.
-Comment avais-je l'audace, moi si réservée, si timide, d'oser
-choquer quelqu'un?
-
-En tout cas, j'esquissais à mon mari un lugubre tableau de notre
-condition, à nous, jeunes filles; je lui révélais que je n'avais
-jamais eu de feu dans ma chambre depuis l'époque de ma rougeole,
-à neuf ans! que l'hiver, nous ne nous lavions qu'à l'eau glacée,
-que nos mains rougissaient, gonflaient, n'étaient que crevasses
-d'engelures; que s'approcher de la cheminée où vacillait une
-misérable flambée de bois, eût décelé de notre part une fâcheuse
-disposition à la sensualité; que nous n'avions pas le droit de
-nous asseoir dans un fauteuil, ni de nous tenir sur un siège
-autrement que le buste parfaitement perpendiculaire; que nous
-devions, en toute saison, être levées, coiffées, habillées à sept
-heures du matin, et avoir fait nous-mêmes notre lit; que jamais
-avant mon mariage, personne au monde ne m'avait accordé la moindre
-attention lorsqu'il m'était arrivé de me lamenter pour un bobo,
-pour un mal de tête, pour un rhume; et qu'il fallait pour le moins
-une bronchite déclarée, une toux de vieux râleux, pour qu'on allât
-chercher le médecin, etc., etc. A m'entendre, mon mari, la dame de
-compagnie et peut-être la comtesse, devaient tenir pour un miracle
-authentique qu'après de telles épreuves je fusse là, vivante,
-ayant passé vingt ans, et étant, à tout prendre, encore une assez
-belle fille! Mon mari certainement continuait, dans sa barbe, à
-rendre grâces au Sacré-Cœur et à ma grand'mère Coëffeteau, et il
-se disait: «Parbleu! je le sais bien, qu'elle n'a pas été gâtée!
-Mais voilà une petite femme qui ne s'en porte pas plus mal, et qui
-va, par contraste, trouver chez moi tout admirable...» La dame de
-compagnie ou la comtesse allaient raconter demain à tout venant
-que le type de la jeune fille émancipée leur était apparu sur la
-ligne de Paris-Bordeaux.
-
-J'étais, certes, la moins émancipée des jeunes filles de ce
-temps-là, qui l'étaient infiniment moins que celles d'aujourd'hui;
-mais dans le milieu le plus sévère et le plus pur, j'étais née à
-une époque où il y avait de l'émancipation dans l'air. A mesure
-que j'ai vécu, je me suis persuadée de l'importance qu'il y a à
-constater «ce qui est dans l'air». Ceux qui l'absorbent et s'en
-nourrissent ne s'en aperçoivent pas, généralement. Moi, je n'avais
-jamais vu d'exemples remarquables d'insubordination ou de révolte;
-je m'étais assouplie à des exigences beaucoup plus dures que les
-contraintes énumérées dans ma brillante improvisation, et sans que
-j'eusse jamais songé à tourner la loi établie. Eh bien! des germes
-subtils avaient approché jusqu'à moi et m'avaient pénétrée. C'est
-qu'il y avait, de mon temps, de ces germes épars. Il n'y en avait
-point par exemple du temps de la jeunesse de maman, ou bien ils
-demeuraient alors sans virulence, tandis que moi, ils m'avaient
-atteinte, à mon insu, et ces diablotins se manifestaient par ma
-bouche, comme chez les possédés du temps jadis, dès que cessait
-de planer sur moi l'aile puissante de ma grand'mère Coëffeteau,
-dès qu'avaient disparu comme pour toujours, de mon horizon, les
-bâtiments du Sacré-Cœur.
-
-Ce dont je me plaignais dans mon délire du Paris-Bordeaux, ce
-n'était, en somme, que les obstacles opposés par mon éducation
-à ma tendance au bien-être; mais cette tendance contrariée par
-mon éducation et inclinée vers un autre sens, vers celui de
-l'idéalisme, m'avait révélé des joies d'une très haute saveur.
-Ma piété, jugée même excessive, avait été pour moi une cause de
-délectation sans égale et m'avait inspiré un grand dégoût de tous
-les sentiments qui n'étaient ni très hauts ni très purs. C'est
-ainsi que, lorsque je m'avisai d'éprouver une passion imaginaire
-pour un jeune homme à peine entrevu, je me fis aussitôt de cet
-amour une idée séraphique. C'est ainsi que, lorsque je me jetai
-à cœur perdu dans la musique, et crus comprendre et goûter les
-grands maîtres, mon ravissement fut tel que je ne voulais plus
-connaître d'autre plaisir et que pour la musique seulement
-j'admettais que l'on pût vivre. Mais quel orage, quel cyclone en
-tout moi-même, et quelles ruines! lorsqu'on m'avait démontré que
-tant de transports ne me conduisaient qu'à ma perte, que ma piété
-de couvent devait être ramenée au niveau commun, que mes extases
-romanesques étaient ridicules, et que l'essentiel était pour moi
-de plaire à un monsieur ni bien ni mal, qui se proposait de fonder
-avec moi une famille!...
-
-Je dus m'endormir, dans le train, je ne sais où, terrassée par la
-fatigue. Quand j'entr'ouvris les yeux, près de Paris, mon mari
-veillait sur mon sommeil, comme la dame de compagnie sur celui
-de la comtesse; et l'un comme l'autre devaient penser peut-être
-qu'ils étaient préposés à la garde d'un enfant.
-
-
-
-
-II
-
-
-Nous ne devions même pas passer la nuit à Paris, car il était de
-toute nécessité, pour se conformer à l'usage, d'accomplir «le
-voyage de noces». Moi, j'aurais autant aimé faire tout de suite
-connaissance avec l'appartement où je devais vivre; de son côté,
-mon mari était fort pressé par ses affaires; mais ma famille et
-tout Chinon eussent été déçus si un mariage comme le mien, qui
-passait pour «brillant», n'eut débuté par une semaine au moins en
-Italie. Et nos places étaient retenues dans un train de nuit qui
-devait nous emmener d'une traite à Venise.
-
-Si l'on croit que j'ai vu Venise!... J'ouvrais les yeux, je
-regardais et je me disais: «Tâche d'emmagasiner tout cela, tu
-le retrouveras dans ta mémoire et tu le savoureras comme il le
-faut, quand tu seras heureuse...» Mais je ne pouvais prendre
-aucun plaisir, à rien. Tout ce que je voyais me donnait envie de
-pleurer. Et je m'épuisais en efforts pour ne pas pleurer. Et le
-pire était que je voulais épargner à mon mari le désagrément de
-constater mon chagrin, parce que je n'avais à lui reprocher ni
-brutalité, ni indélicatesse, ni pour ainsi dire le plus léger
-défaut: je ne lui reprochais que de n'être pas aimé de moi. Ah!
-si je l'avais aimé, qu'il aurait donc pu, tout à son aise, être
-brutal, indélicat, et avoir tous les défauts!...
-
-Il ne semblait pas s'apercevoir de mon chagrin; il était doué
-d'une patience angélique que j'aurais admirée, si je l'avais
-aimé, et qui m'irritait presque. Aujourd'hui, je sais qu'il
-avait confiance dans le temps, qui calme tout; il savait que je
-m'accoutumerais à lui comme je m'étais accoutumée par exemple à la
-vie de couvent, si différente de la vie de famille. Il ne doutait
-pas que chez lui, même avec lui, même sans amour, je ne dusse me
-trouver beaucoup mieux que partout où j'avais été précédemment.
-Il conservait à Venise, et durant ces premières semaines de
-vie conjugale, la parfaite égalité d'humeur qui m'avait tant
-déconcertée avant et même après nos fiançailles, alors que je me
-montrais si peu encourageante pour ses projets ou si peu obligée
-par sa constance. Il faisait tout ce qu'il pouvait pour m'être
-agréable, et même, ce qui est mieux, je trouve, pour ne m'être
-pas désagréable. Aussi, sans parvenir à aucune satisfaction en sa
-compagnie, j'avais conscience d'augmenter ma dette envers lui.
-
-Nous étions à Venise pendant la deuxième quinzaine de septembre.
-Il s'élevait parfois des brumes pareilles à celles que je me
-souvenais d'avoir vues, à l'arrière-saison, sur la Vienne et
-sur la Loire; mais, au-dessus de la lagune, et enveloppant les
-monuments des îles ou de la ville, elles étaient plus colorées,
-plus chaudes et plus variées, et je les comparais à une perle que
-mon mari m'avait donnée et que je portais au doigt. Quand, au
-retour du Lido, et tournée vers Venise, je voyais ces belles nuées
-animées à l'intérieur par une sorte de foyer lumineux, rayonnant,
-superbe, j'étais reprise par ce sourd et lancinant appétit de
-bonheur qui m'avait tant fait rêver et tendre les bras à je ne
-sais quoi d'inconnu, certains soirs d'été, sur les terrasses de
-Chinon, et, encore aussi puérile que dans ce temps-là, je me
-disais: «Dans ce brouillard d'argent et de roses est enfermé le
-bonheur!...»
-
-Ah! que j'aurais aimé confier à quelqu'un, en me moquant un peu de
-moi-même, ma vision! Mais mon mari était trop sérieux; il ne se
-fût même pas moqué d'une fantaisie de ce genre; il ne l'eût pas du
-tout comprise; cela m'eût fait de la peine; et j'aimais mieux la
-garder pour moi.
-
-Le bonheur... le bonheur... Ce mot qu'il vaudrait mieux
-ignorer!... On l'avait pourtant peu prononcé autour de moi; ce
-n'était pas pour le bonheur, du moins terrestre, que nous nous
-croyions créées, nous autres: comment se faisait-il que ce mot
-figurât pour moi un si attrayant mirage? et qu'il n'y eût pas une
-parcelle de moi qui ne se sentît flattée par cette chimère?...
-Et, en gondole, je faisais, de la main, le geste d'écarter à
-droite et à gauche ces belles vapeurs où baignaient le campanile
-de Saint-Georges Majeur, la _Salute_ et le Palais des Doges...
-Je fendais leur joli corps impalpable en voulant de toutes mes
-forces que le bonheur se montrât... Mon mari me demanda ce que
-je chassais avec les mains: «Des moustiques?...» J'éclatai de
-rire, bêtement, non de la question, mais de moi-même. Il me dit,
-ce qu'il avait tant de fois entendu dire de moi dans ma famille:
-«Comme vous êtes jeune!»
-
-Et nous pénétrions jusqu'au cœur de la région vaporeuse. Mais, le
-bonheur?...
-
-Nous croisions, sur la lagune, des couples de nouveaux mariés,
-comme nous; ils avaient la main dans la main, avec l'air d'une
-béatitude un peu convenue, et qui semble si niaise, mais qui
-trouble même ceux qui ne l'éprouvent pas... D'autres, à la nuit
-tombante, étaient enlacés. Mais le soir, surtout, après le dîner
-dans les hôtels, cette musique et ces chansons sur le Grand Canal,
-qui n'étaient pas pour moi des rengaines, ces gondoles glissant
-en silence ou se pressant autour d'une belle voix d'homme qui
-répandait la féerie nocturne dans les âmes... c'était plus que
-je n'en pouvais supporter. Je refusais d'aller me mêler à ces
-promeneurs enchantés. Je disais à mon mari: «Non, non, j'aime
-mieux rester là.» Il allait fumer avec des messieurs. Je restais,
-sur une petite terrasse de l'hôtel, donnant sur le Canal, les
-coudes appuyés sur une balustrade, les mains cachant mon mouchoir
-bien tamponné sur mes yeux...
-
-C'est une grande erreur, c'est une inconsciente ou stupide cruauté
-que de conduire en de pareils endroits les femmes comme nous,
-qui ne sommes pas destinées à la vie voluptueuse, paresseuse ou
-facile...
-
-Ah! mon Dieu! quelles contusions et quelles fatigues j'ai
-promenées dans cette ville qui fabrique le rêve comme d'autres
-les pâtes alimentaires!... L'énigme de la chair,--le mystère,
-pour moi, le plus insoupçonné de ma jeunesse,--expliqué, résolu
-tout à coup! l'objet d'effroi devenu familier; le péché le plus
-honteux transformé en le plus impérieux devoir!... Quel éclair!
-quelle aveuglante lumière sur le monde! et quel cataclysme pour
-qui reçoit l'ébranlement du phénomène sans avoir pu auparavant
-s'enivrer!...
-
-Je retrouvais sur ma commode les divers accessoires de ma trousse
-de voyage: le joujou qui avait endormi ma pensée inquiète ou
-révoltée pendant les deux dernières semaines avant mon mariage.
-Il faut bien croire que j'étais encore jeune autant que tout
-le monde le prétendait, puisqu'une pareille babiole entrait
-presque en balance avec les rebutants débuts d'un mariage sans
-amour. Qu'on me traite de gamine ou de folle; mais pourquoi
-n'ajouterait-on pas foi à la puissance des infiniment petits dans
-la vie morale, comme on le fait ailleurs?
-
-«Avec ces fins ciseaux courbés, pensais-je, je vais pouvoir
-tailler mes ongles convenablement,--car jusque-là, je n'avais
-eu qu'une mauvaise paire de ciseaux qui datait de mon entrée au
-couvent,--je vais les tailler, comme dit mon mari, selon les
-lignes élégantes de l'ogive. Avec ceux-là, droits et pointus, je
-piquerai comme le bec de l'oiseau un petit ver, la languette de
-peau qui m'agace si souvent...» Et, déjà, dans mes moments de
-loisir,--inaction si étrange, si nouvelle pour moi,--je commençais
-à prendre plaisir à user du polissoir, à caresser du bout d'un
-doigt la crème des petits pots, à me poudrer le visage pour
-descendre à la table d'hôte. Presque pas de coquetterie dans mon
-cas, et même, si cela pouvait être croyable, je dirais: point du
-tout de coquetterie. Non, vraiment, je ne désirais pas plaire,
-même à mon mari; j'avais simplement envie de jouer avec les
-bibelots de femme que l'on mettait à ma disposition... et aussi
-d'exercer cette gourmandise nouvelle que j'avais toutes les peines
-du monde à ne pas croire coupable, et qui consiste à s'occuper de
-soi, à flatter sa personne, à lui témoigner des attentions, à la
-favoriser d'un peu d'aise.
-
-Et, par delà ma trousse et mon beau sac de voyage, m'apparaissait
-l'appartement que nous allions occuper à Paris, rue de Courcelles,
-dans une maison récemment construite par mon mari et dont il me
-parlait depuis longtemps. Il m'avait d'abord dessiné le plan de
-cet appartement sur des bouts de papier, puis il m'avait apporté
-de Paris ce que ces messieurs appellent «les bleus». Ce sont des
-épreuves photographiques du plan dressé par l'architecte, et où
-les traits viennent en blanc sur un fond d'un aveuglant outremer.
-Et tous ces petits carrés, ces rectangles, ces doubles lignes
-parallèles coupées çà et là pour donner jour à une fenêtre,
-ailleurs pour désigner une cheminée, ces spirales, ces petites
-lames d'éventail qui signifient l'escalier, ce fin quadrillé
-qui désigne la cuisine, l'office, et ce plan de la baignoire
-qui semble emplir le cabinet de toilette, tout cela dansait une
-espèce de ballet profane devant mon imagination, entièrement
-accaparée jusque-là par les idées morales. Je voyais dans cet
-appartement une jeune femme aller, venir, passer, repasser par
-les étroits corridors, s'adosser à la cheminée, s'accouder au
-balcon, s'asseoir dans telle encoignure pour juger de l'effet
-d'un panneau... Cette jeune femme, affirmait mon mari, était là
-dedans «chez elle», libre de ses mouvements et de l'emploi de son
-temps, vêtue à sa guise... Et ma guise n'était-elle pas de passer
-une bonne partie de la journée en peignoir? en peignoir, oui,
-telle était ma guise, à moi qui avais toujours dû être corsetée
-et habillée dès sept heures du matin comme si j'allais sortir en
-ville ou recevoir une visite! L'idée de ce peignoir, d'ailleurs,
-ne déplaisait pas à mon mari, «pourvu, disait-il, que le peignoir
-fût élégant et décent». Oh! oh! je n'avais aucune velléité de
-porter un costume inconvenant! mais, passer des heures dans un
-vêtement souple qui n'eût pas l'air de m'attaquer avec hostilité
-de toutes parts, et prendre mon temps, enfin, pour me peigner!...
-sur la jeune femme toute nouvelle que j'étais encore, cela
-exerçait une influence occulte...
-
-Mais il me semblait, je m'en souviens bien, que, tout de même,
-j'étais un peu déchue. Aux rares moments où je pouvais me
-recueillir, dans les églises, par exemple, où, sous prétexte de
-fatigue, je laissais mon mari visiter les curiosités, et demeurais
-agenouillée vingt bonnes minutes, le souvenir de ma grande
-exaltation religieuse au couvent, puis de ma grande exaltation
-musicale, me revenait tout à coup et m'humiliait profondément;
-je pensais que dans ce temps-là, ce n'eût été ni un sac, ni une
-trousse, ni la perspective d'un voyage ou de la vie à Paris qui
-eussent pesé le moins du monde sur mon esprit. Mais depuis que
-j'étais descendue des sommets, il ne fallait pas d'objets de
-haute valeur pour me secourir. A une certaine altitude morale,
-de grands et puissants motifs sont nécessaires à nous tirer de
-nos alarmes, tandis que de très modestes raisons suffisent à ceux
-qui sont dans le terre à terre. Chacun de nous, en définitive,
-a peut-être le sauveur qu'il mérite... Mais, par une sorte de
-déférence envers ma situation nouvelle,--c'est-à-dire ma situation
-de femme mariée, et que l'on m'avait enseigné à respecter,--je
-m'interdisais de penser à ce qui n'était plus et ne pouvait plus
-être. Alors, je priais Dieu de venir à mon secours.
-
-Dans une petite église de Venise, dont je ne me rappelle seulement
-pas le nom, car je ne faisais guère attention à l'archéologie,
-je commençai à retrouver un peu l'ordre de mes idées et à savoir
-ce que je voulais demander à Dieu, ou plus exactement, cet ordre
-s'établit presque à mon insu, au cours de mes prières, car c'est
-en demandant toutes sortes de grâces assez vagues, en balbutiant
-des oraisons, que finit par se préciser sur mes lèvres la formule
-qui parut soudain conforme à mes plus secrets désirs. Je dis:
-«Mon Dieu! faites-moi la grâce de voir autant de beauté dans ma
-situation nouvelle, que j'en ai vu lorsque je vous ai tant aimé au
-couvent!» Mon vœu était un peu naïf, mais il était selon mon cœur:
-j'avais besoin de sentir quelque chose d'exaltant en tout ce que
-j'entreprenais. C'était cela qu'il me fallait.
-
-Il y a dans la vie bien des choses que l'on sent, mais qui
-demeurent longtemps, parfois toujours, inexprimées. A l'époque
-où je subissais ces incertitudes, je ne suis jamais parvenue
-à trouver le mot, le mot essentiel en toute chose, le mot qui
-éclaire et illumine. Je n'avais pas été capable, moi, de dire à
-ma famille: «Grand'mère, grand-père et vous, ma chère maman, je
-suffoque parce que vous m'obligez à passer d'une conception de la
-vie tout idéale, à la vie elle-même dépouillée de toute espèce
-d'ornement... C'est une transition atroce, prenez-moi en pitié,
-comprenez!...» Et, quand j'eusse été capable de leur dire cela,
-ni maman, ni grand'mère ne m'eussent parfaitement saisie; mon
-grand-père peut-être, parce qu'il était un ancien magistrat, à
-l'esprit et au langage assez déliés, mais tous les trois fussent
-demeurés d'accord pour me répondre simplement, ce qui contient
-réponse à tout: «Mon enfant, c'est la vie...» Aujourd'hui,
-seulement, je commence à comprendre, moi, leurs raisons profondes
-de disposer de moi comme ils le faisaient; peut-être ne le
-faisaient-ils, eux, que parce que c'était l'usage, et dans ce cas,
-que toute parole entre nous eût donc été vaine!
-
-Eh bien! cette exaltante beauté que quelque chose en moi, mon
-éducation, peut-être, ou une longue hérédité exigeaient, ce
-n'était pas la vue du plus beau lieu du monde qui me la devait
-fournir, car le plus magnifique assemblage de marbres, d'eaux
-et de couleurs ne réveille ou n'anime que les poètes et les
-peintres; nous autres, il faut que notre cœur soit déjà bien chaud
-par ailleurs, pour que tout cela nous fasse flamber. Et ma défaite
-entraînait pour moi la chute définitive de ce songe féerique des
-jeunes filles de mon temps: le voyage de noces. Mon voyage de
-noces, à moi, il était donc accompli! Le voyage, mot magique,
-voilà comment sa réalisation se présenterait désormais pour moi!
-Et Venise, Venise, lieu de musique, de splendeur, d'amour, paradis
-terrestre!... j'en avais fait désormais tout le tour. Et je
-n'avais plus que le désir de prendre un train qui m'emmenât vers
-ma vie véritable, ma vie de femme mariée à l'architecte Achille
-Serpe.
-
-
-
-
-III
-
-
-Notre appartement était situé rue de Courcelles, presque au coin
-de l'avenue Hoche, et on l'eût pu croire riche comme la maison
-elle-même, comme le quartier; mais en réalité, il était fort
-exigu, très bas de plafond, et même mansardé, sauf le salon et la
-salle à manger. En fait, et de l'aveu de mon mari, ce logement
-extrêmement modeste avait été escamoté par l'architecte, sous les
-combles d'un immeuble opulent, un peu au détriment de la quantité
-d'air respirable dans les chambres de domestiques.
-
-D'une fenêtre de mon salon «en rotonde», on surprenait, comme par
-une porte entre-bâillée, une mince parcelle du parc Monceau, entre
-deux hôtels. Cela rappelait une de ces images, aux proportions
-excentriques, qui montent le long du texte d'un roman illustré,
-et où tous les objets représentés sont taillés, impitoyablement, à
-la façon des charmilles, mais s'épanouissent, en haut, sur toute
-la largeur de la page. Dans le haut de la page, je voyais la cime,
-à cette époque encore feuillue et dorée, des platanes et des ormes.
-
-En m'installant dans mon appartement, je venais souvent à cette
-fenêtre, et, lorsque je refeuillette aujourd'hui ma vie de femme,
-qui commence là, cette vue m'apparaît bien en effet comme la
-vignette-frontispice d'un livre devenu très familier, mais dont on
-a longtemps regardé les images avant de se décider à le lire...
-
-Dans ma fluette bande de parc Monceau, on voyait passer des
-coupés, des victorias, des fiacres: jamais tout entiers; du moins,
-on voyait une fraction de cheval, puis le cheval, et quand la
-voiture apparaissait, le cheval déjà était éclipsé. On voyait
-des passants, d'assez beau monde qu'il fallait regarder vite,
-vite, des nourrices, le marmot au poing, des petits jeunes gens
-en uniforme des Pères, qui me rappelaient mon frère Paul quand il
-était au collège, et des fillettes en quantité, fouettant à tour
-de bras leur «sabot», mais tout cela mouvant et éphémère, emporté
-et remplacé aussitôt que posé. C'était un peu agaçant, et pourtant
-attrayant pour moi, car, si étranglé que fût ce spectacle, c'était
-une réduction infinitésimale de la vie de Paris qui s'offrait là,
-de cette vie de Paris si prestigieuse pour tous ceux qui lui sont
-étrangers.
-
-Elle était pour moi si prestigieuse, cette vie de Paris, que
-j'en avais peur. Loin d'être attirée vers elle par la curiosité,
-j'éprouvais une appréhension à mettre le pied dans la rue.
-Pendant des jours, mon mari ne réussit pas à m'entraîner avec
-lui seulement jusqu'à l'Étoile. Mais il tenait ma claustration
-volontaire pour une des premières manifestations de mon goût pour
-la vie d'intérieur, et j'ai su qu'il s'en félicitait. Le dimanche,
-il fallut bien aller à la messe; mon mari m'y accompagna, et je
-traversai ainsi pour la première fois le parc Monceau.
-
-Nos concierges, monsieur et madame Bailloche, l'un sur le pas de
-la porte et fumant sa pipe, l'autre ayant ouvert pour me mieux
-voir le carreau de sa loge, me firent à mon insu passer un examen
-détaillé et qui fut, paraît-il, favorable; tous les deux depuis
-lors se montrèrent pleins de prévenances.
-
-Il s'agissait de ne plus hésiter à présenter nos civilités à la
-famille de mon mari. Nous avions un peu tardé. Pour un homme
-formaliste comme l'était mon mari, cela prenait des airs de
-négligence. Mais, quant à ses devoirs familiaux, précisément,
-l'homme correct était combattu en lui par l'homme correct
-lui-même: le père et la mère de mon mari vivaient séparés de corps
-et de biens depuis plus de vingt ans, ce qui plaçait leur fils,
-surtout vis-à-vis de moi, jeune provinciale, dans une situation
-très incommodante; de plus, la sœur de mon mari, qui habitait
-avec la maman Serpe, était divorcée, et je sentais bien qu'il ne
-souhaitait pas que j'eusse des relations très assidues avec elle.
-Cependant, telle qu'elle était, la famille était la famille, et
-mon mari professait sur les devoirs de famille des principes
-intransigeants, fondés surtout, par réaction, je le crois, sur
-l'exemple de sa famille.
-
-Le plus facile à voir, pour moi, était le vieux papa Serpe avec
-lequel je m'étais assez bien entendue lorsqu'il était venu à
-Chinon demander ma main pour son fils. Ne me plaisait-il pas même
-mieux que son fils, ce pauvre bonhomme que nous avions d'abord
-chargé de tous les torts en son ménage malheureux? Et ce n'était
-qu'après avoir passé trois jours entiers avec sa femme, au
-moment de mon mariage, que nos présomptions s'étaient retournées
-en sa faveur. Au fond, je ne savais rien de mes beaux-parents,
-tant la correction de mon mari le rendait discret. Mais ce que
-je redoutais, c'était la visite à ma nouvelle belle-sœur, la
-divorcée, qui n'avait point assisté à mon mariage. Je ne lui en
-voulais point, mais la discrétion, alors vraiment excessive de mon
-mari à l'égard de tout ce qui concernait cette sœur, plus jeune
-que lui, qu'il avouait «fort jolie», qui vivait avec sa mère et
-de qui il ne voulait point, c'était évident, que je me fisse une
-amie, me rendait un peu timorée à l'idée de l'approcher.
-
-Les deux dames Serpe habitaient boulevard Pereire, presque dans
-notre voisinage, un petit rez-de-chaussée qui me rappela tout
-d'abord la province, parce qu'en passant devant ses fenêtres,
-nous vîmes, derrière le rideau de vitrage à demi relevé, la
-maman Serpe qui observait le va-et-vient du trottoir, de la
-chaussée, et peut-être aussi les panaches de vapeur produits par
-le chemin de fer de ceinture. Mais, aussitôt la porte ouverte,
-le fouillis d'objets hétéroclites, entassés ou pendants aux murs
-de l'antichambre, l'amas de tentures orientales, de tessons, de
-ferrailles, d'ombrelles japonaises, de masques grimaçants, de
-heaumes, de rondaches, de hallebardes, de fez, de gandourahs, et
-un parfum de vétiver, me transportèrent bien loin de nos maisons
-économes de Chinon. Et, une fois dans la pièce où se tenaient
-madame Serpe et sa fille, nous en fûmes à mille lieues de plus.
-Mais là, je n'eus d'yeux que pour ma nouvelle belle-sœur, bien
-qu'il fallût à tout instant prendre garde à mes chevilles que
-mordillait en aboyant à tue-tête une meute de petits chiens,--ces
-petits chiens dont l'un avait accompagné madame Serpe lors de
-mon mariage, ce qui avait produit un effet si désastreux sur ma
-famille...
-
-Ces dames nous attendaient; mais elles ne se séparaient jamais
-de leurs petits chiens, et pendant un quart d'heure il n'y eut
-aucun moyen d'échanger deux paroles; nous poussions tous des
-hurlements pour dominer le vacarme des chiens, et les mots que
-nous tâchions de faire entendre n'avaient trait, naturellement,
-qu'à ces intéressantes bêtes. Mon mari, non pas surpris, mais
-froissé dans son goût de la correction, fronçait les sourcils; sa
-sœur, au contraire, riait de voir la grimace qu'il faisait. Cette
-mystérieuse belle-sœur me parut moins jolie que je ne me l'étais
-imaginée, mais c'est que je n'étais point faite à ce genre de
-beauté-là. Le type de la beauté, pour moi, n'était-il pas encore
-celui de madame du Cange, mon ancienne maîtresse générale au
-couvent du Sacré-Cœur? Une régularité parfaite de tous les traits,
-la paix de l'âme sur le visage, et une sorte de transfiguration
-des yeux par le bonheur le plus élevé et le plus pur?... Non,
-non, ce n'était pas cela le genre de beauté propre à ma nouvelle
-belle-sœur!... Sa beauté, à elle, me parut indécente. J'avoue
-cette impression qui paraîtra ridicule, mais qui montre à la fois
-ce que j'étais, d'où je venais, et ce contre quoi je me trouvais
-heurtée tout à coup.
-
-Elle était de taille un peu supérieure à la moyenne, et
-parfaitement proportionnée; elle portait une robe d'intérieur
-qui moulait la poitrine et découvrait largement le cou rond et
-frais, quoiqu'elle ne fût plus toute jeune; ses dents magnifiques,
-ses yeux sombres, cernés, avec une expression à la fois piquante
-et chagrine, inconnue de moi, et son lourd casque de cheveux
-formaient un type de femme pour moi étranger et surprenant.
-Au cours de notre voyage en Italie, mon mari m'avait signalé,
-à table d'hôte, une femme de ce genre en me disant qu'elle lui
-rappelait sa sœur d'une façon tout à fait frappante, et il avait
-été bien ennuyé, ensuite, de m'avoir dit cela, parce que dans
-le hall de l'hôtel, aux sons d'une valse langoureuse, cette
-femme s'abandonna, au cou de son compagnon, à des transports qui
-choquèrent beaucoup les personnes présentes.
-
-Elle me parla de Venise, bien entendu; c'était le sujet de
-conversation inévitable; elle connaissait Venise, et pour y avoir
-fait, elle aussi, son voyage de noces, de sorte qu'à tout propos
-elle disait: «Oui, je sais ce que c'est...» d'un air de deviner
-ce qui m'y avait frappée le plus; et toutes les fois qu'il y
-avait une défaillance dans mes souvenirs, elle ajoutait: «Je
-connais ça, vous étiez distraite!...» et elle avait un sourire
-malicieux et ambigu qui me gênait et dont je ne compris pas tout
-de suite le sens. Puis elle m'entraîna à part, sous prétexte de
-voir ma robe au jour. Elle m'inspectait de la tête aux pieds, me
-faisait force compliments que je ne sentais pas sincères, car la
-robe que je portais avait été faite en province et ne devait pas
-satisfaire une femme de Paris et coquette. Elle me dit: «Vous
-êtes belle fille! allons, allons, je ne plains pas mon gredin
-de frère...» Et elle riait, et elle semblait étonnée que je ne
-rie pas comme elle. Elle sauta tout à coup à une certaine eau
-qui faisait merveille pour les soins de la peau, à l'hygiène
-qu'elle employait pour se faire maigrir, à un ténor qu'elle avait
-vu la veille à l'Opéra et qui était «si beau garçon, si beau
-garçon!...» au rouge qu'elle employait pour les lèvres, et elle
-me dit: «Oh! vous, vous n'en avez pas besoin, et, d'ailleurs, il
-ne tiendrait pas longtemps!...» et de rire, encore, à sa façon
-un peu vulgaire. J'étais assez incommodée, non pas tant de son
-genre de conversation, bien nouveau à mes oreilles, que de ne
-trouver rien du tout à lui dire; et mon amour-propre était molesté
-parce que j'avais sûrement l'air d'une petite sotte. Elle m'avait
-appelée d'emblée: «Madeleine... chère Madeleine»; moi, comme il
-m'échappait encore des «Madame», elle m'obligea à la nommer sans
-plus tarder «Emma». Puis elle me glissa à l'oreille:
-
---Comment appelez-vous votre mari dans l'intimité?
-
-Je devins écarlate, parce qu'elle touchait brusquement un de mes
-soucis: je n'avais jamais pu encore appeler mon mari par son petit
-nom: «Achille», qui me déplaisait trop, et je n'avais point trouvé
-d'autre nom intime à lui donner parce que cela ne se trouve que
-quand on aime. J'eus peut-être l'air très malheureux, peut-être
-eut-elle pitié de moi, car elle n'était pas méchante; elle
-m'embrassa tendrement dans le cou en me disant:
-
---Dieu! que vous sentez bon!
-
-La maman Serpe qui s'entretenait, à l'autre bout de la pièce avec
-son fils, nous lança:
-
---Ah! bien, je vois que la connaissance est faite!
-
-Pour la maman, j'avais pu me convaincre, durant son court séjour
-à Chinon, que je n'aurais jamais à lui parler que de ses chiens,
-et spécialement de celui qui avait fait le voyage avec elle. J'eus
-la chance de le reconnaître parmi la «meute» et de l'appeler sans
-hésitation «Zuli». Ma belle-mère me trouva «décidément charmante».
-Elle le dit et le répéta, du moins, mais je sentais que pour elle
-comme pour sa fille, je n'étais qu'une jeune niaise, et qu'en
-dessous l'une et l'autre blâmaient mon mari d'avoir été chercher
-au fond de la province une jeune fille assez quelconque et sans
-fortune.
-
-Ma belle-mère me parla de mon frère qu'elle avait trouvé, lors du
-mariage, «si joli garçon!» Elle répéta cette expression, voisine
-de celle que sa fille venait d'employer pour désigner le ténor,
-ce qui me donna à penser qu'elle était d'usage fréquent chez
-ces dames. Mon frère était-il encore à Tours, employé chez son
-carrossier? Avait-il commis quelque nouvelle fredaine? Et la mère
-et la fille d'éclater de rire à l'idée des premières folies de
-Paul, qui nous avaient fait tant pleurer nous autres, à la maison,
-qui avaient achevé de ruiner ma pauvre maman, et contribué pour
-beaucoup à mon mariage...
-
-Pour terminer cette première visite, je commis, moi, une de
-ces sottises mémorables qui s'appellent «gaffes», si je ne me
-trompe, et qui acheva de poser la cloison entre la famille de
-mon mari et moi. En racontant l'emploi de ma matinée, je dis que
-mon mari avait eu la gentillesse de m'accompagner à la messe à
-Saint-François-de-Sales,--ce qui lui suscita des compliments
-hyperboliques,--je dis que c'était bien commode d'avoir une église
-aussi proche; et cette constatation ne trouvant pas d'écho, voilà
-que, prise de timidité, je lance la première question qui se
-présente à mon esprit:
-
---Et vous, de quelle paroisse êtes-vous?
-
-La maman eut l'air aussi embarrassé que si on lui eût demandé la
-nature du terrain sur lequel reposait l'immeuble qu'elle habitait;
-Emma cita un nom de paroisse que sa mère s'empressa de nier
-énergiquement; elles se disputèrent, remontèrent à des souvenirs
-de mariage qui ne signifiaient rien parce qu'on avait, depuis
-lors, changé plusieurs fois d'appartement, de rue, de quartier.
-Par là, toutes deux prouvaient qu'elles n'allaient point à la
-messe; pourquoi ni l'une ni l'autre n'osa-t-elle dire: «Nous
-n'allons pas à la messe»? Je ne leur en eusse pas fait un crime:
-j'avais hérité, je crois, le vieux libéralisme de mon grand-père
-maternel et même de mon père, pourtant si ferme en ses idées;
-mais le curieux était que ces dames semblaient avoir honte de
-ne pas aller à la messe, en même temps qu'elles se moquaient
-certainement de moi, parce que je n'avais pas pensé qu'elles
-pussent ne point avoir de religion.
-
-Je les quittai après des embrassements nombreux, mais qui ne
-remédiaient à rien. Bien que je n'eusse pas fait grand fond sur
-nos futures relations, bien que mon mari semblât plutôt les
-redouter, j'étais au désespoir comme je le suis toujours lorsque
-je me trouve en présence de quelqu'un avec qui il est clair que je
-ne pourrai jamais m'entendre.
-
-Je demeurais muette dans le fiacre qui nous emportait chez mon
-beau-père, loin de sa famille, au quartier Latin.
-
-Mon mari était d'une circonspection extrême; non seulement il
-ne se lançait jamais qu'à contre-cœur dans une conversation sur
-des sujets d'ordre moral, où il était malhabile et craignait
-sans cesse de se compromettre, mais il avait décidé, dans son
-for intérieur, de me laisser moi-même me débrouiller dans le
-chaos d'exemples que la vie de Paris devait me fournir, se fiant
-beaucoup au bon sens naturel qu'il se plaisait à reconnaître en
-moi, un peu aussi à mon ingénuité. De cette façon, il évitait,
-selon son expression, de me «raser» avec des sermons.
-
-Le papa Serpe, lui, habitait, rue Monge, un tout petit appartement
-composé de deux pièces et d'une cuisine, au quatrième. Une femme
-de journée montait faire son lit, ses repas; il vivait seul, sur
-sa maigre retraite d'ancien chef de bureau; «ces messieurs de la
-Marine», comme il disait, venaient parfois lui faire une petite
-visite; quand il était ingambe, il descendait jusqu'au square,
-jusqu'aux quais, ou bien il allait, par la rue Clovis et le
-Panthéon, au jardin du Luxembourg. Ce pauvre bonhomme solitaire,
-et pas du tout déplaisant, m'émut d'une sincère pitié, et je
-témoignai à mon mari l'intention de venir souvent voir son père.
-Mais mon mari, à mon grand étonnement, et quoiqu'il fût fort
-respectueux de son père, ne le plaignait point, et il tenait le
-papa Serpe pour le plus heureux de la famille.
-
---Il vit en sage, me dit-il, et sans soucis d'aucune sorte.
-
-A quelques paroles qui lui échappèrent par la suite, je devinai
-que le pauvre papa avait surtout été très malheureux en ménage,
-et que son état, par comparaison, lui semblait parfait depuis
-qu'il possédait la paix. Ce fut aussi à propos du papa Serpe
-qu'une particularité du caractère de mon mari se démêla: il était
-impitoyable pour les gens maladroits; il se moquait constamment
-de ceux qui n'avaient pas su arranger leur vie. A son avis,
-évidemment, son père, ou bien avait fait un mariage mal assorti,
-ou bien s'était montré incapable de gouverner son ménage.
-
-Outre son père, sa mère et sa sœur, mon mari possédait à Paris
-ses cousins Voulasne. Cela avait été un vif dépit pour lui de ne
-point voir à Chinon, lors du mariage, ses cousins Voulasne. Il
-nous avait tant parlé d'eux! Depuis longtemps il décrivait à ma
-grand'mère éblouie leur hôtel de la rue Pergolèse, leur villa à
-Dinard; il nous affolait tous en nous racontant leur existence
-agitée à Paris, énumérant leurs voyages aux quatre coins du monde,
-entrepris pour un oui, pour un non; c'étaient de très riches
-cousins. Madame Voulasne, qu'il appelait «ma cousine Henriette»,
-était une excellente femme, presque jeune encore, quoique mère
-de deux grandes filles de quinze et dix-sept ans, Isabelle et
-Irène,--cette dernière surnommée Pipette, sans que personne sût
-pourquoi,--«assurément, deux futures amies pour moi.» Quant au
-cousin Gustave, c'était «un tout à fait bon homme, ah! qui, par
-exemple, n'engendrait pas la mélancolie». Et, à propos de voyages
-«entrepris pour un oui, pour un non,» au moment où nous allions
-annoncer aux Voulasne la date assez prochaine de la cérémonie,
-les Voulasne informaient mon fiancé qu'ils partaient, mieux:
-qu'ils étaient partis pour une croisière en Norvège! Il est vrai
-qu'ils nous avaient envoyé de là-bas, avec des vues de fjords,
-des lettres si gaies! et fait envoyer chez nous à Paris le plus
-cossu de mes cadeaux: tout mon service d'argenterie. Nous avions
-bien échangé, mes nouvelles cousines et moi, de ces lettres
-aussi insignifiantes qu'il est possible entre femmes qui ne se
-sont jamais vues, mais rien n'avait consolé mon mari de cette
-croisière inopportune, soudainement entreprise quatre semaines
-avant son mariage.
-
-La première fois que nous rencontrâmes les cousins Voulasne,
-rue Pergolèse, un bruit d'une nature extraordinaire et qui ne
-pouvait me rappeler que celui des fléaux battant le blé, nous
-frappa les oreilles dès l'entrée. Dans un large escalier où un
-domestique nous précédait, le vacarme s'accrut; nous levions des
-yeux effarés; le domestique faisait effort pour ne point sourire.
-Tout à coup mon mari s'écria: «Ah!... c'est Pipette!...» Et nous
-vîmes au-dessus de nous, sur le premier palier, la plus jeune des
-demoiselles Voulasne.
-
-Elle était chaussée d'immenses patins de bois, dont j'ignorais le
-nom, rapportés de Norvège; en essayant de glisser, elle avait dû
-bousculer tous les meubles, ou bien elle marchait comme avec des
-bottes de sept lieues. Et elle allait bel et bien s'élancer sur
-les marches. Mon mari se précipita pour l'en empêcher; mais elle,
-assurée du sauvetage, raidit les jambes, étendit les bras, et
-s'abandonna... Mon mari reçut la jeune Pipette contre sa poitrine,
-tandis qu'un des patins démesurés s'implantait entre les rinceaux
-de la rampe, si malencontreusement, qu'il fallut s'employer à
-délier les courroies qui l'attachaient à la cheville.
-
-Pendant cette opération, mon mari, soutenant Pipette comme une
-gamine, me présentait à elle. Ah! bien, c'était une présentation
-dénuée de cérémonie!
-
-Elle était d'ailleurs charmante, cette jeune Irène ou Pipette. La
-figure animée par le singulier exercice dont nous n'avions connu
-que le finale, ses yeux bleus, allongés, retroussés aux tempes,
-étincelaient comme ses cheveux de mousse blonde; elle avait le
-teint d'une fleur de pêcher. Elle m'apprit sans plus tarder que
-les instruments qu'elle venait de quitter se nommaient des «skis»
-et elle m'en dit l'usage dans les pays de neige.
-
---Isabelle, ajouta-t-elle, n'est pas fichue de se tenir debout
-là-dessus... Quant à Gustave et à Henriette, n'en parlons pas!...
-
---Qui ça, Gustave?... Qui ça, Henriette?...
-
-Mon mari me souffla que c'étaient le père et la mère de Pipette.
-
-Je souris et songeai à la figure que ferait ma grand'mère si je
-lui apprenais que j'avais des cousines qui appelaient leur père
-Gustave et leur mère Henriette!
-
-Enfin, on nous introduit dans un salon qui me paraît vaste et
-splendide, où j'avise tout de suite un très beau piano à queue,
-une partition ouverte sur le pupitre: quelle chance!... une
-maison où l'on fait de la musique!... Et mon mari qui ne m'avait
-pas dit cela!... Quelle musique joue-t-on ici?... Ah! voyons!...
-Chansonnette chantée au _Concert-Parisien_ par mademoiselle Dédé:
-
- Moi, j'cass' des noisettes} _bis_
- En m'asseyant d'sus. }
-
-Et il y a sur ce magnifique Érard des piles de cahiers; pas un ne
-porte le nom des maîtres avec qui j'ai passé de si belles années
-d'enthousiasme... Mon mari me vantait les grandes dimensions de la
-pièce, la hauteur des fenêtres; c'était lui qui avait édifié la
-belle cheminée à hotte d'après un modèle du château de Blois. On
-entendait des pas à l'étage supérieur, et un lustre énorme faisait
-tintinnabuler ses pendeloques de cristal. Nous marchions sur des
-tapis épais; des portes à double battant étaient ouvertes sur
-d'autres pièces; on apercevait au loin un billard. Tout à coup un
-monsieur se trouva près de moi, sans que je l'eusse entendu venir,
-un homme grisonnant, de mine un peu chafouine, des moustaches de
-chat, relevées au fer, et qui dit:
-
---Bonjour, mon cher Serpe; présentez-moi donc, je vous prie, à
-votre charmante femme...
-
-Mon mari me présenta, sans commentaire aucun:
-
---Monsieur Chauffin.
-
-M. Chauffin, dont je n'avais jamais entendu parler, m'adressa un
-compliment.
-
-Là-dessus Henriette et Gustave entrèrent, épanouis, joyeux, me
-donnant tout de suite l'idée d'enfants qui viennent de jouer.
-Pipette leur ressemblait à l'un et à l'autre.
-
-Henriette vint à moi les bras tendus et m'embrassa ferme sur les
-deux joues; son mari, le visage souriant et rose, le crâne rond
-et brillant, me prit les deux mains et me dit sans façon que
-j'avais bien raison de venir habiter Paris. Ils étaient si francs,
-si jeunes et si gentils que ce n'étaient pas des gens à qui
-l'on pût songer à reprocher quelque chose: il ne fut aucunement
-question de leur absence au mariage. La fille aînée Isabelle était
-jolie, mais me parut, de toute la famille, la moins aimable. Elle
-s'avança, la lèvre un peu boudeuse, derrière son père, et me
-souhaita la bienvenue comme tout le monde, mais d'un air détaché
-et lointain. Pipette, qui avait décidément le diable au corps,
-souffla à l'oreille de mon mari:
-
---Les amours de mademoiselle ne vont pas!
-
-Je l'entendis et ne pus m'empêcher de rire.
-
-Sa mère, sans savoir de quoi il s'agissait, me dit:
-
---Elle vous scandalisera plus d'une fois, je vous en avertis...
-
---Mais, ma cousine, je vous prie de croire...
-
---Oh! oh! je sais, je sais! dit-elle, mon cousin a de la chance
-d'avoir su dénicher l'oiseau bleu dans le Jardin de la France... A
-Paris, vous verrez ce que c'est...
-
-Moi, qui étais plutôt disposée à croire que tout était mieux à
-Paris qu'à Chinon, et qu'en particulier mon éducation offrait
-beaucoup de points critiquables, je commençai de protester en
-faveur des usages de Paris. Mais je m'aperçus vite que ces sortes
-de questions étaient totalement étrangères à la famille Voulasne:
-ni Gustave ni Henriette ne s'étaient jamais préoccupés de savoir
-si la méthode des religieuses ou des grand'mères provinciales
-était ou non supérieure à leur méthode à eux qui consistait à
-laisser pousser leurs filles au petit bonheur. Madame Voulasne
-me demanda si j'avais déjà été au théâtre depuis notre arrivée
-à Paris, si j'avais joué la comédie dans mon pays, et si je
-chantais. Alors, et aussitôt, M. Chauffin, qui était demeuré
-là, prit part à la conversation. On préparait chez les Voulasne
-une soirée pour le mois de décembre, où il s'agissait de jouer
-une «Revue de fin d'année». La maman y devait tenir le rôle de
-commère; chacune des filles y figurerait; on me montra les dessins
-des costumes qu'elles devaient revêtir; on me fit juge dans la
-question de savoir si Pipette ne pouvait pas s'y montrer en
-travesti: «Elle est si enfant, disait Henriette, je vous demande
-un peu si cela tire à conséquence!... Il y a des gens, dit-elle,
-en se tournant vers Isabelle, l'aînée, la boudeuse, qui sont
-décidés à voir le mal partout...» Gustave, entre autres rôles
-qui lui étaient échus, se promettait grand plaisir de jouer le
-«kanguroo boxeur». Madame Voulasne m'entraîna à part pour me dire:
-
---Est-ce que vous ne seriez pas heureuse, ma chère cousine,
-d'entendre applaudir votre mari?... Tâchez donc de le décider à
-faire assaut avec le kanguroo!...
-
-Je dus promettre mon intervention, moyennant quoi je remarquai que
-je pénétrais dans les bonnes grâces des cousins Voulasne. Gustave
-lui-même, qui, au début, et malgré ses gentillesses, semblait
-un peu méfiant vis-à-vis d'une ex-jeune fille aussi bien élevée
-que moi, me fit mille grâces, me promit maints agréments dans sa
-maison, et, enfin, croyant m'être tout à fait agréable, me dit:
-
---Et puis, vous savez, ce n'est pas ici qu'on vous demandera
-jamais de jouer du Wagner!...
-
-Et il riait, mon bon cousin Voulasne, et il était si satisfait de
-m'avoir dit cela, que c'en était touchant!
-
-Les choses allaient si bien que l'on nous fit, séance tenante, les
-honneurs d'une répétition partielle.
-
-D'un portefeuille de ministre, M. Chauffin, sans se départir de
-son flegme, tira des partitions corrigées à la main et des pages
-manuscrites, s'assit au beau piano et chantonna d'une voix grise
-et sale, où il mettait, disait-il, «toute la canaillerie voulue».
-Dans la revue, c'était lui qui composait les couplets.
-
-Mon mari était radieux en quittant la rue Pergolèse; il me dit:
-
---Vous avez gagné les cousins, j'en suis bien aise!
-
---Qui est-ce donc, demandai-je, que ce monsieur Chauffin?
-
---Un ami qui leur a fait acheter l'hôtel où vous les avez vus, et
-qui les distrait.
-
---Mais à qui votre cousine faisait-elle allusion en disant: «Il y
-a des gens qui sont décidés à voir le mal partout?»
-
---C'est aux Du Toit. Les Du Toit ont un fils, nommé Albéric, qui
-aime Isabelle et qu'Isabelle aime davantage. Monsieur Du Toit est
-président du tribunal civil. Ce sont des gens d'une correction un
-peu rococo, qui ne se plaisent pas beaucoup chez les Voulasne,
-surtout depuis que les cousins sont lancés, mais qui y viennent
-cependant, parce que leur fidélité envers leurs anciennes
-relations est à toute épreuve. Ils blâment le travesti pour une
-jeune fille. Ma cousine ne peut pas les souffrir.
-
---Alors, la pauvre Isabelle qui aime son Albéric?
-
---Oh! le mariage se fera quand même, tôt ou tard; parce que les
-parents d'aujourd'hui ne s'opposent plus guère à un mariage qui
-plaît à leurs enfants...
-
-Mais je dus exposer à mon mari la raison qui m'avait valu de
-«gagner» ses cousins. Lorsque je lui eus confessé la mission
-acceptée par moi, il fut tout chagrin. Il n'aimait pas à se
-costumer, à moins que ce ne fût, disait-il, «en personnage noble»,
-à cause de sa situation. Déjà, à plusieurs reprises, il avait dû
-recourir à des stratagèmes pour échapper aux instances de ses
-cousins Voulasne qui refusaient obstinément d'admettre qu'on ne
-s'amusât pas là où ils prenaient, eux, leur plaisir.
-
---Ils m'en gardent une dent, disait-il; je suis sûr que c'est à
-cause de cela qu'ils ne sont pas venus au mariage...
-
-Pendant des jours, il ne sut à quel parti se résoudre. Il me
-demandait mon avis, et j'étais bien embarrassée de le lui donner.
-Pour moi, l'idée de se déguiser en kanguroo me paraissait puérile
-ou ridicule, mais je ne jugeais pas selon l'opinion de Paris; je
-jugeais avec le dédain que mes parents, qui, sur les spectacles,
-n'étaient pas loin de penser comme Bossuet, professaient pour tout
-ce qui était susceptible de ravaler «la dignité de l'homme». Mais
-je sentais que de si grands motifs ne seraient pas de mise. Depuis
-mon mariage, je remarquais que les raisons de juger les choses et
-les gens diminuaient progressivement de gravité, et, accoutumée
-que j'étais à mesurer tous les actes par rapport à une certaine
-altitude, j'avais de plus en plus de peine à savoir que penser et
-que dire. Dès que ce n'est plus Dieu qui est le point de départ et
-l'aboutissement de tout, comme tout change!...
-
-Jusqu'à présent, aux heures où je me trouvais seule avec mon mari,
-surtout aux repas et dans la soirée, le sujet de la conversation
-entre nous avait été presque uniquement notre installation,
-ce qu'elle avait d'incomplet, ce par quoi nous pourrions
-l'améliorer; le transport d'un meuble d'une place à une autre,
-le tamponnement d'une patère, le vide de telle encoignure où une
-console était indispensable, faisaient le principal objet des
-pensées d'un architecte ami du confortable; et j'avoue humblement
-que j'y prenais intérêt, en attendant mieux. L'affaire du kanguroo
-vint donner un peu d'ampleur à nos propos. Jamais les bons cousins
-Voulasne ne se doutèrent de l'angoisse où leur proposition nous
-plongea. Et cette angoisse était accrue chez mon mari par la
-crainte qu'il ne m'en demeurât une impression défavorable aux
-Voulasne. A tout prix, je le sentais bien, il tenait à ce que les
-Voulasne m'eussent conquise, comme j'avais conquis, affirmait-il,
-les Voulasne; aussi n'agitait-il la question du kanguroo qu'en y
-mêlant d'hyperboliques louanges de ses cousins, mais il ne pouvait
-se retenir d'agiter la question du kanguroo. J'en souriais, bien
-qu'elle m'ennuyât autant que lui, et par la difficulté présente
-et par ce qu'elle me faisait augurer de difficultés à venir. Nous
-devions revoir les Voulasne avant la fin de la semaine, et il
-fallait qu'à cette date une détermination fût prise.
-
-J'osai pencher pour un refus bien net et fondé non sur une
-répugnance de mon mari ni de moi, mais sur l'esprit assez fâcheux
-des ateliers, que me dépeignait mon mari, où certaines mauvaises
-têtes se feraient un plaisir de tourner le «patron» en dérision
-pour peu qu'on le sût affublé d'une peau de bête. C'était mon
-mari lui-même qui m'avait, entre autres, fourni ce prétexte de
-s'abstenir. Mais quand j'eus l'air de l'adopter, il me fit:
-
---Non, non, ce n'est pas possible!
-
---Pas possible? Mais enfin, quoi? Vos cousins ne veulent pas votre
-perte?
-
---Ils ne pensent guère à cela!...
-
---Eh bien, alors?
-
---Mais ils ne pensent et ne penseront jamais qu'à une chose: c'est
-qu'ils désirent m'avoir en kanguroo!...
-
-Une idée lui vint:
-
---Peut-être, pourrais-je éviter ce que la chose a de plus
-désobligeant, en figurant seulement en habit, en tenue de
-soirée, en gentleman, enfin?... Quelques coups de poing échangés
-avec Voulasne, lui, costumé comme il lui plaira... cela serait
-inoffensif?...
-
-Il avait eu d'abord plus peur de me déplaire à moi que de
-s'exposer à la risée de ses ateliers, mais plus encore qu'à ne pas
-me déplaire il tenait à ne pas manquer aux Voulasne.
-
-Et dès la première entrevue, il leur proposa l'habit, la «tenue de
-gentleman». Henriette m'embrassa quatre fois; le cousin Gustave
-me pressa les mains comme des citrons. Il fut admis que c'était
-à mon intervention qu'on devait ce succès. L'habit? Mais c'était
-au contraire la solution la plus élégante. M. Chauffin, qui était
-là encore, le déclara; et voici comment il voyait la scène: «le
-kanguroo appuie par mégarde sa queue, qui, comme on sait, lui
-sert de pivot pour s'asseoir, sur le pied d'un monsieur. Bon.
-Celui-ci se retourne vivement et se dispose à lui jeter son gant
-à la figure... hein?... lorsqu'il s'aperçoit qu'il a affaire à
-un animal ignorant les lois du duel et qui lui propose de boxer
-sur-le-champ... Quoi?... Qu'en dites-vous?...»
-
-La joie des Voulasne était si bonne à contempler que j'en oubliai
-un instant l'inquiétante faiblesse de mon mari à leur égard et le
-servage qu'elle nous promettait. Ce n'étaient, en tout cas, pas de
-méchantes gens; c'étaient des gens pour qui la vie se réduisait
-à des jeux, à de continuelles parties de plaisir; et ils avaient
-peut-être toute l'inconscience et toute la bonhomie égoïste et
-cruelle des enfants dont ils pratiquaient les passe-temps.
-
-Les Voulasne ne savaient plus, cette fois, comment me manifester
-leur gratitude. Ce n'était pas assez, aujourd'hui, de me
-promettre, comme la dernière fois, qu'on ne me demanderait jamais
-chez eux de jouer du Wagner; ils se concertèrent un moment avec
-leur ami Chauffin, puis ils parlèrent à mon mari avec des mines
-de confidence. Je vis mon mari froncer les sourcils, esquisser
-une grimace curieuse qui voulait ne pas être une grimace et qui,
-assurément, en était une; il dit à mi-voix:
-
---... C'est peut-être un peu tôt encore...
-
-Mais Henriette, n'attendant pas la réponse, s'était déjà
-précipitée vers moi, disant:
-
---Cette chère petite, il faut bien lui faire connaître les
-agréments de Paris! N'est-ce pas, Madeleine, que vous voulez bien
-nous accompagner ce soir au Concert-Parisien... Ah! écoutez, mon
-cher cousin, dit-elle, comment voulez-vous que votre femme goûte
-notre revue, si elle n'a pas vu la grosse Dédé que j'imite dans
-«Moi, j'casse des noisettes?...»
-
-L'argument n'admettait pas de réplique. Moi d'ailleurs, j'ignorais
-totalement ce que c'était que le Concert-Parisien. Pourquoi mon
-mari avait-il fait la grimace?... En tout cas, et à cause même de
-la réputation que j'avais, je voulais ne pas passer pour bégueule.
-Je me contentai de répondre:
-
---Mais cela dépend de mon mari; s'il y consent, moi je suis toute
-disposée...
-
---Cette petite femme est un ange! s'écria Henriette, tenant la
-chose pour convenue sans consulter de nouveau mon mari.
-
-Mon mari n'était pas plus content de me mener au Concert-Parisien
-que de figurer au programme de la revue des Voulasne, fût-ce sous
-le nom de Trois Astérisques; il n'était pas content de lui-même;
-il avait ce genre de tristesse morne, que j'ai tant connu depuis
-lors, pour mon propre compte, et qui provient d'avoir cédé à
-des gens qui n'eussent jamais compris pourquoi on ne leur a pas
-cédé. Tous les quatre, et M. Chauffin, les jeunes filles étant
-abandonnées, au grand désespoir de Pipette, nous occupâmes ce
-soir-là une loge au Concert-Parisien.
-
-Je n'avais de ma vie pénétré dans une salle de spectacle.
-Malgré le préjugé de ma famille, et peut-être même à cause de
-leurs préventions austères, j'imaginais tout spectacle, et
-particulièrement de Paris, comme un miraculeux enchantement propre
-à ravir l'esprit, l'imagination et les sens. Le Concert-Parisien
-ne me donna absolument rien qui pût correspondre à mes illusions.
-Mon mari, d'une façon trop apparente, s'inquiétait de ce que
-je pusse être choquée outre mesure par les termes orduriers ou
-obscènes dont les chansons étaient, comme on dit, «émaillées».
-Ce n'était pas cela qui me faisait mal, mais c'était un mélange
-de doucereux et d'ignoble, de chuchotements sournois, d'airs
-de valses suaves, de dégoûtants hoquets; la lune, l'amour, la
-douleur, la mort,.... la crapule brochant sur le tout... Toutes
-les choses reconnues belles étaient, pour le ragoût du contraste,
-traînées dans le bourbier. Je crois sincèrement n'avoir jamais eu
-en moi rien de prude, malgré mon éducation qui le fut beaucoup;
-j'étais pleine de complaisance pour toutes les nouveautés,
-préparée aux plus déconcertantes; mais l'avilissement soutenu et
-de parti pris me paraissait la plus pénible entreprise qui se
-pût voir. L'abject était ce qui faisait infailliblement sourire;
-ce qui me semblait être le plus platement niais était ce qui
-déchaînait les applaudissements.
-
-Je ne disais rien; je me tenais très bien; je sentais malgré moi
-les coins de ma bouche descendre, mais personne ne s'apercevait
-de cela; mon mari était derrière moi; Henriette, Gustave et M.
-Chauffin n'étaient là que pour s'imprégner des gestes, du ton, de
-l'attitude, enfin de toutes les finesses de leurs modèles, car si
-madame Voulasne devait chanter comme la grosse Dédé, Voulasne qui
-affectionnait décidément les travestissements, devait paraître non
-seulement en kanguroo, mais en femme, et sous les apparences d'une
-grande bringue véritablement endiablée, alors en vogue et dont le
-nom est à présent perdu. M. Chauffin ne trouvait pas ici son type,
-lui, et l'on nous promettait une autre soirée destinée à l'étudier
-dans un établissement de Montmartre. M. Chauffin traitait de l'art
-de ces infortunés diseurs d'ordures avec un sérieux doctoral. Je
-n'ai, depuis cette soirée, entendu personne, chez les Voulasne,
-prendre une question à cœur comme le faisait M. Chauffin pour
-les couplets de music-hall. Et les Voulasne, l'un comme l'autre,
-buvaient ses paroles; et mon mari ne sourcillait pas. Enfin il
-n'y avait pas jusqu'à cette atmosphère luxueuse des fauteuils
-et des loges, jusqu'à certaines chansons à allure justicière
-ou vengeresse, et jusqu'à des sortes d'hymnes patriotiques
-vociférés sur un mode auguste, singeant la cantate officielle et
-touchant les plus hauts gradins des sentiments sacrés, qui ne
-contribuassent à donner une apparence de cérémonial à tout ce qui
-s'accomplissait dans cette réunion, qui ne confirmât l'attitude de
-M. Chauffin, la foi des deux Voulasne, et qui ne signalât à mes
-yeux naïfs le caractère de divertissement national qu'accordait
-tout ce monde-là aux moindres pitreries exécutées dans un cadre à
-la mode.
-
-C'était peut-être très bien, ce qu'on nous donnait à ce concert!
-C'était très probablement dit et chanté par des artistes
-excellents et dont le mérite n'échappait qu'à moi, nouvelle venue,
-imbue de préjugés; je ne voudrais pas insinuer le contraire; mais
-je déclare ce qui m'a frappée, moi qui tombais de la lune, et ce
-dont je ne pouvais absolument pas m'empêcher d'être incommodée,
-ou tout au moins étrangement stupéfaite, à savoir l'état d'esprit
-où devaient s'enliser tant de gens et de si divers, pour prendre
-plaisir à mêler, fût-ce avec tout l'art possible, quelques-uns
-des sentiments les plus élevés à une sélection de motifs pris
-exclusivement parmi ceux qui nous ravalent au plus bas degré de
-l'échelle des êtres. Tant pis si j'emploie de grands mots! mais
-vingt ans après cette singulière expérience, je me soulage de mon
-dégoût inexprimé sur l'heure.
-
-Dans la bousculade de la sortie, j'entendis qu'Henriette disait à
-mon mari:
-
---Mes compliments! elle n'a pas bronché.
-
-Et, en effet, je ne bronchai jamais. Et l'on me tint pour
-quelqu'un le jour où j'eus accompli, sans broncher, la «tournée»
-des cafés-concerts, cabarets, tavernes et «bouis-bouis», etc.,
-dont la connaissance me mettait en état, selon l'expression de
-ma cousine Voulasne, «de pouvoir causer avec n'importe qui».
-J'acceptai cette épreuve un peu comme une brimade, mais autour de
-moi on la traitait comme une initiation, faute de quoi il semblait
-que je n'eusse pas été tout à fait femme.
-
-
-
-
-IV
-
-
-J'appris ainsi à connaître le milieu ou j'étais appelée à vivre,
-et à ne pas trouver trop mauvais que mon mari boxât sur la petite
-scène des Voulasne avec un kanguroo. Comparée à ce que j'avais
-vu durant six semaines, cette séance chez les Voulasne me parut
-innocente. Ma cousine Henriette s'y montra bien en élève docile
-et béatement admirative de la grosse Dédé; mon cousin Gustave et
-M. Chauffin y incarnèrent bien les types de quelques-uns des plus
-«pâles voyous» que nous eussions applaudis dans les «boîtes» les
-plus hardies de la Butte; mais M. Chauffin avait rimé des couplets
-totalement dépouillés de ce qui faisait ailleurs leur piquant,
-et édulcorés au goût d'un salon où il se trouvait des jeunes
-filles. C'était la transcription de l'ineptie énorme et de la
-révoltante trivialité en petits bouts-rimés inoffensifs et de bon
-ton: sinistre farce dont il fallait être, comme moi, une étrangère
-encore, pour saisir le burlesque et la misère, car, à mon tour, je
-ne vis personne «broncher».
-
-On surélevait, en ces occasions, chez les Voulasne, le sol
-du petit salon qui formait ainsi la scène. C'était une scène
-minuscule et d'accès peu commode, mais qui rappelait d'autant
-mieux la plupart des théâtres à côté qu'il s'agissait précisément
-de singer. On se pressait, se tassait dans le salon, dans la salle
-à manger, et jusque dans la salle de billard, d'où l'on ne voyait
-rien.
-
-Je me trouvai assise à côté d'un monsieur d'un certain âge,
-fort distingué, à qui un voisin d'arrière souffla mon nom; le
-monsieur se présenta alors à moi, puis me présenta sa famille
-groupée devant nous. C'étaient tous les Du Toit. Trois visages se
-retournèrent en même temps, celui de madame Du Toit, celui de son
-fils, Albéric, récemment inscrit au barreau, aimé d'Isabelle, et
-celui d'un autre jeune homme, nommé M. Juillet, un neveu. Ces deux
-jeunes gens se levèrent, comme mus par un ressort, et me firent
-un salut, en laissant tomber leur tête en avant, avec un parfait
-ensemble. Madame Du Toit fut d'une amabilité très marquée. C'était
-une femme de cinquante-cinq ans environ, à cheveux blancs. Je
-fus charmée de voir une femme à cheveux blancs: ne m'étais-je
-pas figuré qu'à Paris toutes les vieilles dames avaient, comme
-ma belle-mère, la prétention d'être éternellement jeunes! A ses
-façons, à ses paroles, à son empressement, je devinai que ce qu'on
-appelait «ma réputation» lui était connu et que son intime vœu
-eût été de voir son fils épouser quelqu'une de mes pareilles. Ses
-aménités ne laissaient pas d'être même un peu gênantes pour moi,
-car en faisant allusion à différents épisodes de ma biographie
-qu'elle connaissait par cœur, n'avait-elle pas l'air de reprocher
-au jeune Albéric de n'avoir pas su s'éprendre d'une jeune fille
-née dans le Jardin de la France, à Chinon, exactement, élevée au
-Sacré-Cœur de Marmoutier, nulle part ailleurs? Je pensais que ce
-garçon qui aimait Isabelle Voulasne, allait devenir pour moi un
-mortel ennemi. Mais non! Albéric était bien élevé lui aussi, il
-semblait acquiescer en tous points aux idées de sa maman; il me
-regardait, de confiance, avec une considération excessive.
-
-Isabelle distribuait des programmes; et, chaque fois qu'elle
-passait devant notre rangée de chaises, ses beaux yeux ennuyés
-rencontraient ceux d'Albéric. Il était clair qu'elle s'acquittait
-de son rôle avec une nonchalance calculée, et que si tant de fois
-on lui signalait des personnes oubliées par elle, elle les avait
-oubliées pour se ménager l'occasion de repasser près d'Albéric.
-Il était non moins évident que, ni d'une part ni de l'autre, les
-parents n'étaient favorables au mariage des deux amoureux. Moi,
-qui me souvenais d'amours contrariées, je suivais avec sympathie
-le manège compliqué, dissimulé, passionné des tendres regards, et
-je ne pouvais m'empêcher de faire des vœux pour que ce mariage se
-conclût en dépit des obstacles.
-
-Isabelle avait obtenu que sa sœur ne s'exhibât pas, ce soir, sur
-le tréteau de music-hall, en travesti. Pipette ne cachait ni son
-dépit, ni sa fureur au jeune avocat et à sa famille, le zèle
-austère de son aînée n'étant pour tous qu'un hommage aux mœurs
-«antiques», disait-on, des Du Toit. Antiques ou non, ma conviction
-était que les mœurs des Du Toit épargnaient, cette fois du moins,
-à la jeune Voulasne un divertissement qui lui eût été très
-défavorable.
-
-Je fus humiliée d'être au milieu des Du Toit lorsqu'on applaudit
-l'assaut entre le kanguroo et M. Trois Astérisques. Il me semblait
-que ces Du Toit participaient à ma répugnance pour de telles
-plaisanteries, et tout mon orgueil de famille se hérissait... Je
-me souvenais d'avoir entendu, quand j'étais petite, une grande
-salle comble applaudir mon père; c'était lorsqu'il venait de
-faire un discours sur les sombres devoirs qui incombaient à la
-jeunesse, après la guerre, et deux hommes le soulevaient pour le
-mettre debout, parce que sa jambe fracassée par une balle était
-encore dans un appareil... Mon Dieu! on ne peut pas exiger que
-l'on n'applaudisse que les invalides glorieux ou les orateurs;
-mais ce rapprochement, entre les deux hommes qui me tenaient de
-plus près, mon mari et mon père, s'imposait par hasard à moi,
-malencontreusement...
-
-On m'accabla de compliments sous le prétexte que mon mari avait
-eu «le plus joli succès». Personne n'était moins fier que moi
-du succès remporté par mon mari, et rien ne pouvait m'être plus
-désagréable, pour une première fois que je me trouvais à Paris
-dans une réunion assez nombreuse, que d'être remarquée à un pareil
-titre. J'aurais voulu me cacher sous terre, je me sentais pâlir
-et verdir de dépit. Pour comble de disgrâce, d'autres personnes
-m'entendant complimenter s'écrièrent alentour: «Comment! cette
-charmante jeune femme est madame Achille Serpe!...» et demandèrent
-à m'être présentées et me félicitèrent de plus belle. J'étais
-cousine des Voulasne, on ne me le laissait point oublier; de plus,
-mon mari avait un pied sur leur scène, et l'on me faisait sentir
-toute la responsabilité que j'endossais du présent spectacle.
-
---Et vous, madame, comment se fait-il que vous n'ayez pas
-accepté un rôle?... Ah! je parie que c'est la timidité qui vous
-retient!... Cela vous passera au bout de quelques mois de Paris...
-D'ailleurs, vous êtes excellente musicienne, m'a-t-on dit: par là,
-on peut toujours se rendre utile...
-
---Mais, objecta M. Juillet, le neveu des Du Toit, qui n'avait
-point parlé jusqu'ici, on peut avoir le talent de Rubinstein
-et manquer de ce qu'il faut pour accompagner: «Moi j'cass' des
-noisettes!...»
-
-Ah! ah! il avait la dent un peu dure, ce M. Juillet; mais si son
-observation était d'une malignité sournoise envers la maison,
-elle témoignait une fine intuition de mes sentiments, et j'en fus
-frappée.
-
-J'aurais bien voulu répondre quelque chose qui montrât à ce jeune
-homme que j'avais compris, que je lui savais gré de me deviner
-un peu; mais ce que je cherchais, je le trouvai un quart d'heure
-après. En attendant, je me contentai de rougir comme une sotte.
-
-Aussitôt, mécontente de moi, voilà que je me retourne tout entière
-contre moi-même, et que je me reproche de manquer de complaisance
-pour les plaisirs de la maison Voulasne, et de n'être, moi,
-qu'une orgueilleuse gonflée de prétention. Que je me sentais mal
-à l'aise! Le spectacle auquel je venais d'assister m'attristait
-malgré moi, et parce que toute l'âme que l'on m'avait faite se
-révoltait contre de si piètres distractions; mais dédaigner ces
-puérilités, mépriser ce qui faisait l'agrément de bonnes gens
-sans malice, n'était-ce pas manquer de charité, de goût même, et
-peut-être d'intelligence?
-
-Mon mari, ayant ôté son faux nez et quitté les coulisses, vint me
-rejoindre au moment où je subissais cette crise au milieu d'un
-cercle d'adulateurs. Les exclamations éclatèrent de nouveau et
-les félicitations recommencèrent.
-
-Je croyais qu'il allait en rire et se moquer tout le premier du
-rôle qu'il avait joué, mais il recevait les compliments avec
-son sérieux ordinaire, et il se rengorgeait! Il ne douta pas
-un instant que, si j'avais eu,--et de concert avec lui,--des
-appréhensions touchant cette soirée, elles ne fussent évanouies,
-dissipées comme les siennes, par la magie d'un seul mot prononcé,
-mais du mot fatidique à Paris: le succès.
-
-Je dus faire porter mes compliments, moi aussi, aux cousins
-Voulasne qui étouffaient sous une masse humaine claquant des
-mains, hurlant comme un peuple en délire. Ils partageaient le
-succès, mais le gros succès, eux, avec deux jeunes femmes, madame
-Kulm et madame de Lestaffet, que le coiffeur de l'Opéra,--s'il
-vous plaît!--avait grimées, mais à les égaler aux originaux, l'une
-en Grille-d'Égout et l'autre en La Goulue,--deux «chahuteuses»
-alors célèbres sur la Butte,--et qui avaient pris part, en face
-de M. Chauffin en «Valentin-le-Désossé», à un quadrille dit
-excentrique, digne, en vérité, de ceux que nous n'avions pas
-manqué d'aller voir, le mois précédent, à l'Élysée-Montmartre et
-même au Moulin de la Galette.
-
-Il y avait peut-être une certaine rivalité entre madame de
-Lestaffet et madame Kulm, parce qu'on prétendait que La Goulue
-était plus jolie que Grille-d'Égout, mais cette vétille mise
-à part, je n'ai jamais vu, non, de ma vie je n'ai vu des êtres
-humains aussi parfaitement heureux, des gens donnant mieux
-l'apparence d'avoir accompli ce pourquoi ils étaient créés et mis
-au monde, et plus satisfaits et plus fiers de leur acte, plus
-dépourvus d'arrière-pensées, plus incapables de soupçonner qu'il
-pût y avoir action supérieure à la leur, que mesdames Kulm et
-de Lestaffet pour avoir dansé le quadrille propre aux filles de
-Montmartre, et que mes cousins Voulasne et leur ami Chauffin, pour
-s'être crus un instant confondus avec la grosse Dédé, le kanguroo
-boxeur ou Valentin-le-Désossé...
-
-Le monde, évidemment, était nouveau pour moi, et l'on jugera ma
-stupeur bien naïve, mais rien, jusqu'à présent, ne m'avait paru
-extraordinaire; or, cela me parut extraordinaire. Je n'avais
-jamais assisté, en province, qu'à des réunions ayant pour but,
-soit de faire entendre de la musique, soit de favoriser des
-mariages: je n'avais jamais vu de grandes personnes s'amuser.
-
-Tout l'épanouissement de ma cousine Henriette, on le put
-mesurer en le voyant s'affaisser comme un ballon crevé, une
-fleur ébouillantée, lorsque la famille Du Toit vint faire
-ses politesses. Henriette n'aimait pas les Du Toit qui lui
-représentaient des empêcheurs de danser en rond, mais aujourd'hui
-elle ne leur pardonnait pas d'avoir empêché Pipette de figurer sur
-le tréteau. Comment les Voulasne avaient-ils laissé se développer
-chez leur fille un amour qui menaçait de les river à jamais aux Du
-Toit? Mais, parce que les Voulasne, innocents comme des enfants,
-dans leurs plaisirs, «ne voyaient jamais de mal nulle part». Que
-de fois, depuis lors, ai-je entendu à propos des Voulasne répéter
-cette expression: «Ils ne voient jamais de mal nulle part!» Ils
-prenaient leurs ébats, toléraient que chacun prît les siens,
-sans en venir à croire que prendre ses ébats pût entraîner des
-conséquences sérieuses. Mais le sérieux naît sous les pas les plus
-légers, et la fille aînée des Voulasne était touchée par un amour
-avec lequel on ne badine point.
-
-Isabelle aimait Albéric Du Toit; et depuis qu'elle avait pris
-en dédain les divertissements de la maison, elle manifestait
-une antipathie toute neuve pour M. Chauffin, l'organisateur des
-plaisirs, qui l'avait amusée jusqu'alors; elle affectait une tenue
-réservée, de graves pensers, un penchant pour «la grande musique»,
-un vif mépris pour toute scène qui n'était point celle de la
-Comédie-Française. Elle s'assimilait par amour tout ce qu'elle
-connaissait des Du Toit, moins leur savoir-vivre, leur discrétion:
-et elle les compromettait et les rendait haïssables en agitant le
-drapeau de leurs opinions, qu'ils ne déployaient point eux-mêmes,
-et en dessinant la caricature de ce qu'ils auraient pu être s'ils
-n'avaient été, en réalité, de charmantes gens sans prétention,
-sans exigences, mais d'une vie opposée bout pour bout à celle que
-menaient les Voulasne.
-
-Vu mon mariage tout récent, je ne devais point être séparée de mon
-mari au souper; mais, comme on se plaçait librement, nous fûmes
-environnés par les Du Toit, qui décidément s'intéressaient à moi.
-Ah!... ma réputation!
-
-M. Juillet avait offert le bras à Isabelle, mais le cher Albéric
-n'était pas loin. La jolie amoureuse, de qui je n'avais vu
-jusqu'ici que la moue, se montra pour moi pleine de prévenances.
-Je goûtai beaucoup la conversation de M. Du Toit, où il y avait de
-la solidité, de l'expérience, une disposition à s'élever au-dessus
-des menus faits qu'on raconte. De toutes les personnes que j'avais
-vues jusqu'ici à Paris, c'était lui qui me rappelait le plus
-mon grand-père, quand il avait à qui parler. M. Juillet, plus
-concentré, était un jeune agrégé qui sortait de l'École normale;
-il y avait de l'amertume en lui et je ne sais quel sombre feu;
-était-il rongé d'une inquiétude mortelle? relevait-il de quelque
-blessure? on se le fût demandé; avec cela une certaine finesse
-rieuse allant jusqu'à la folâtrerie tout à coup, pour s'enfoncer,
-l'instant d'après, et plus volontiers, dans les profondeurs. On
-lui prêtait de l'ironie, ce qui lui faisait beaucoup de tort. Il
-avait parfois des mots cinglants, c'est certain; mais il en avait
-aussi d'autres qui le rendaient agréable.
-
-Le souper fut pour moi la meilleure partie de la soirée, et il eut
-été presque un plaisir, si je n'eusse senti que mon mari était
-sur les épines parce que nous étions là groupés avec les Du Toit
-qui, dans la maison, se trouvaient momentanément en disgrâce.
-Aussi s'efforçait-il, autant que possible, de lancer quelques
-mots par-dessus la tête des Du Toit, afin de prouver qu'il ne
-s'enfermait point dans leur compagnie, des mots que l'on pût même
-interpréter comme une demande de secours; et on lui en envoyait
-en retour qui produisaient un effet baroque par leur réalisme
-concret au milieu des propos déliés, érudits, moraux ou spirituels
-de M. Du Toit ou de M. Juillet. Je me souviens par exemple que la
-conversation, autour de nous, roulant sur ce sujet: «Quel est le
-plus précieux des biens?» et quelqu'un ayant dit: «L'espérance»,
-M. Juillet nous citait le texte d'une bien belle inscription
-latine, recueillie par lui sur une dalle d'église: «_Hic, in
-diem resurrectionis reservantur animae_...» c'est-à-dire: «Ici
-sont _réservées_, pour le jour de la résurrection, les âmes d'un
-tel... etc.» et il nous faisait frissonner en nous soulignant
-la grandeur de cette expression qui tue l'horreur de la mort en
-nous imprégnant de la certitude d'un jour à venir, lorsqu'un mot,
-qui mettait en liesse la table voisine, dévasta comme une trombe
-la sereine image qui nous charmait. Il s'agissait d'un trou au
-maillot de madame de Lestaffet; il y avait eu, paraît-il, un trou
-au maillot de madame de Lestaffet; quelques témoins le décelaient;
-madame de Lestaffet l'avouait; et M. Chauffin improvisait déjà un
-couplet pour la revue prochaine, sur le trou au maillot de madame
-de Lestaffet. Cela ne prouve ni qu'il fût mauvais de s'égayer du
-trou au maillot de madame de Lestaffet, ni qu'il n'y ait place
-légitime pour des plaisirs différents de celui qu'on éprouve à
-déchiffrer de belles épitaphes! Mais ce choc demeura pour moi
-inoubliable parce que, m'étant tournée vers mon mari pour lui
-dire: «Est-ce beau, ces âmes qui ne sont point considérées comme
-mortes, mais comme mises de côté, provisoirement, dans l'attente
-d'un grand jour!... Et quel langage!...» Je vis que si mon mari
-jugeait le «trou au maillot» d'un goût médiocre, il n'avait
-pourtant aucunement compris la sublimité du langage chrétien...
-
-Toute troublée encore de ce petit incident, je me tenais tapie,
-silencieuse, un peu fatiguée, dans le coin du fiacre qui nous
-ramenait rue de Courcelles. Mon mari me dit:
-
---Eh bien! c'était, ma foi, très réussi...
-
---Certainement.
-
---Vous êtes-vous amusée, au moins?
-
---Les Du Toit ne m'ont pas déplu...
-
---Ah!... les Du Toit, dit-il.
-
-Puis il réfléchit un moment pour ajouter:
-
---Ils sont un peu ternes...
-
---Je ne trouve pas. Ce sont des gens qui savent beaucoup de
-choses, qui pensent à quelque chose; ils ont des idées, des
-sentiments...
-
---Ce sont de belles âmes! dit mon mari.
-
-Je fus bien choquée; mon cœur palpitait; une force vive en moi se
-révoltait. Je demandai avec un certain effarement:
-
---Il est donc ridicule d'avoir une belle âme?
-
-Il me dit, avec hésitation, parce qu'il était toujours très
-embarrassé pour exprimer des sujets d'ordre moral:
-
---C'est une question de milieu... Chez les Voulasne...
-
---Eh bien! fis-je un peu vivement, chez les Voulasne, est-ce que
-vous croyez que moi-même j'aie l'âme de madame de Lestaffet,
-ou de madame Kulm, ou de monsieur Chauffin?... est-ce que vous
-seriez satisfait que l'on fît des couplets sur le maillot de votre
-femme?... sur son maillot crevé?...
-
---J'en mourrais de honte! dit-il, ah! pour cela non, cela n'est
-pas dans mon caractère!...
-
-Je voyais qu'il était sincère et que cette idée le faisait bondir.
-C'était une de celles auxquelles il devait toujours être le plus
-sensible: il n'eût jamais supporté que la tenue de sa femme fût
-prise en défaut.
-
---Madame Kulm, repris-je, madame de Lestaffet, voilà donc le genre
-de femmes qui s'harmonise au milieu Voulasne?...
-
-Il était très ennuyé de l'effort que je lui demandais pour
-raisonner là-dessus. Il n'était pas accoutumé à cela; il n'y avait
-jamais songé. Il me dit simplement:
-
---La plupart des hommes que vous avez vus là, ce sont des hommes
-qui ont travaillé tout le jour: ils demandent à se distraire...
-
-A mon tour de ne savoir que dire. Mais je pensais à mon père,
-autrefois, qui avait aussi travaillé tout le jour, préparé
-ou prononcé de grandes plaidoiries, présidé des conseils
-d'administration, ou composé tout un journal, et qui, le soir, ne
-songeait à se distraire que par de si belles causeries avec son
-beau-père, grand travailleur lui-même, ou avec ces messieurs de
-la ville, dont la distraction, à eux, était de l'entendre parler
-ou lire, et lire uniquement les plus beaux livres. Ah! il ne
-s'agissait pas de gaudrioles avec lui, et pourtant il savait rire
-et savait faire rire!... Enfin, je pensais à ce M. Du Toit qui
-devait avoir de même beaucoup à travailler, et à ce M. Juillet,
-agrégé, et qui venait de passer sa thèse de doctorat... Je les
-citai à mon mari comme exemples de gens très occupés, et qui
-devaient certainement exiger un choix dans leurs distractions.
-
---Monsieur Du Toit, passe encore!... Quant au neveu, pédanterie à
-part, il est pareil à beaucoup, je suppose...
-
-Cela me fit mal, d'entendre parler ainsi d'un homme dont la
-qualité d'esprit m'avait tenue durant une heure en haleine. Je
-l'avais vu cultivé et grave, ce M. Juillet, sans le trouver
-pédant; et je l'avais entendu rire et presque gaminer avec
-Pipette, par exemple. J'eus le très grand tort de dire:
-
---Enfin, vos Voulasne, ils sont très gentils, oui, mais voilà
-presque deux mois que nous les fréquentons, et deux ou trois fois
-par semaine, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai pas entendu encore, ni
-d'eux ni de leur entourage, un seul mot qui les place au-dessus...
-mettons: de votre homme de peine, qui fréquente lui aussi, le
-dimanche, les cafés-concerts, les mêmes ou peu s'en faut, et
-chantonne pour ma femme de chambre, en frottant le parquet, les
-mêmes insanités dont vos cousins et leurs amis se délectent!...
-
-Nous atteignions la maison; mon mari descendit de voiture,
-m'aida à mettre pied à terre et ne m'adressa pas la parole dans
-l'escalier. Une fois dans l'appartement, et le verrou tiré, il me
-dit:
-
---Madeleine, je serais désolé que vous vous abandonniez à un
-sentiment d'aigreur contre un genre de vie qui vous déconcerte, je
-n'en suis pas trop étonné; mais tout doit vous déconcerter un peu,
-parce que vous arrivez de Chinon, ne l'oublions pas. Patientez,
-que diable!...
-
-Ma grand'mère m'avait fait jurer solennellement de ne jamais
-laisser la moindre difficulté entre mon futur mari et moi se
-traduire par des paroles. Elle m'avait dit: «Des sujets de
-mécontentement, mon enfant, il en naît, c'est inévitable, et dans
-les ménages les plus unis; mais évite à tout prix qu'ils soient
-confirmés par des paroles: tant que rien n'a été dit, tout peut
-être oublié; mais les mots prononcés, ce sont des marques au fer
-rouge.»
-
-Peut-être en avais-je trop dit déjà! car les paroles que mon
-mari répondait à ma plainte faisaient l'effet, sur mon épiderme,
-d'un fer déjà bien chaud!... C'était une leçon adressée à mon
-inexpérience, un avertissement pour l'avenir, et, sur un ton
-volontairement modéré, une sommation de ne franchir sous aucun
-prétexte certaine borne. La maison des Voulasne, c'était notre
-fonds.
-
-Ah! si je n'avais pas été dressée, comme je l'ai été, par ma
-famille et mon couvent, ma vie conjugale était de ce jour-là
-flambée! On me dira, et il n'a pas manqué de gens pour me dire:
-«Mais si vous n'aviez pas subi l'éducation qui fut la vôtre,
-peut-être vous fussiez-vous beaucoup plu chez les Voulasne?...»
-Ah! bien, alors je ne regrette pas mon éducation et ses
-conséquences.
-
-
-
-
-V
-
-
-Le dimanche, mon mari, pour m'être agréable, m'accompagnait à la
-messe de la petite église Saint-François-de-Sales, à quatre pas
-de chez nous: on n'avait pour ainsi dire qu'à traverser le Parc
-Monceau. J'avais gardé du couvent un goût particulier pour la
-messe matinale: elle ne ressemble pas aux autres; elle est plus
-intime et plus simple; beaucoup de femmes y communient; enfin,
-j'ai toujours eu l'impression qu'on s'y retrouve plus sûrement
-entre vrais chrétiens. Mais mon mari avait eu, lui, de tout temps,
-l'habitude de faire la grasse matinée le dimanche. Je m'aperçus
-promptement qu'il lui en coûtait beaucoup de ne pouvoir demeurer
-au lit, à sa guise, au moins un jour par semaine, et je n'eus pas
-le courage de lui imposer ce sacrifice plus longtemps. Ce n'était
-que prévenir un retour à ses vieilles coutumes, qui se serait
-effectué sans que j'y misse la main, mais en proposant moi-même
-à mon mari de nous contenter de la messe de midi, je m'épargnai
-la disgrâce d'être abandonnée, toute seule, un prochain dimanche,
-à celle du matin. Nous prîmes donc l'habitude de n'aller qu'à
-la messe de midi, c'est-à-dire à une réunion de gens distraits,
-pressés de déjeuner, ou de courir aux matinées, et qui semblent
-faire au bon Dieu une suprême concession: on sent que de tous
-leurs devoirs religieux, ce bout de messe-là est le dernier. Je me
-moquais de ces catholiques négligents, dans les débuts; peu à peu,
-comme les autres, je m'accommodai très bien de cette formalité
-réduite pendant laquelle ma pensée n'avait ni le loisir ni même
-le désir de descendre jusqu'à cet arrière-fonds de nous-mêmes où
-le sens religieux se retrouve. Ma piété, naturellement, diminua.
-Quelquefois, pendant cette messe de midi, mes souvenirs d'enfance,
-de pension, de jeune fille affluaient, et liés tout à coup au
-présent, me donnaient de la vie une image si incohérente que j'en
-étais étourdie: une si grande part faite à Dieu au commencement
-de la vie, une si misérable portion dès que la vie semble avoir
-adopté son sens définitif!...
-
-Il m'arriva, avec ce régime de la messe de midi, où le prêtre ne
-nous dit pas un mot, d'oublier les Quatre-Temps, les Vigiles; de
-grandes fêtes se présentaient, nous surprenaient, sans qu'on leur
-fît plus d'honneur qu'à un dimanche. Un jour, en m'apercevant d'un
-pareil oubli, je dis à mon mari:
-
---Eh bien! vous qui vous félicitiez d'avoir épousé une femme
-dévote!...
-
-Ah! mais, c'est qu'il ne trouva pas du tout cela drôle! Oui,
-certes, il avait entendu épouser une femme dévote! Sans doute,
-il ne fallait pas que cette dévotion l'incommodât ni se fît
-remarquer; mais bien plus encore il redoutait qu'elle diminuât
-jusqu'à menacer de s'éteindre. Ce qu'il fallait, c'était que ma
-religion me permît de figurer au dehors comme les femmes qui n'ont
-point de religion, mais qu'au dedans elle conservât toute sa
-chaleur avec ses avantages. Pour Noël, il me fit cadeau de quatre
-jolis volumes admirablement reliés en maroquin; c'étaient les
-_Sermons choisis_ de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon, et
-les petits traités de morale de Nicole.
-
-Il fut le premier à m'engager à revoir une ancienne compagne de
-couvent que j'avais rencontrée dès mon arrivée à Paris, chez une
-couturière de la rue Tronchet. Elle s'appelait autrefois Charlotte
-Le Rouleau, et elle avait épousé un M. de Clamarion. Elle habitait
-rue Monsieur, sur la rive gauche, comme les Du Toit.
-
-Lorsque, entre autres confidences de jeunes femmes, je racontai
-à madame de Clamarion la vie que j'avais menée depuis mon
-mariage, en compagnie de mes cousins Voulasne, elle en fut
-épouvantée; elle me tint pour tombée vivante dans l'Enfer; elle
-ne connaissait, quant à elle, rien de pareil. Moi qui avais cru,
-naïvement, que l'on menait toutes les jeunes mariées dans les
-cabarets montmartrois!... Son mari, grâce à Dieu, disait-elle, lui
-avait épargné les mauvaises connaissances; elle fréquentait un
-monde «exquis», affirma-t-elle, confiné dans le vieux faubourg et
-qui entretenait peu de communication avec «la population interlope
-de l'autre rive». Je me sentais toute honteuse d'habiter près
-du Parc Monceau. La description que Charlotte me faisait de son
-monde, si calme, si hostile à l'esbrouffe américaine qui déjà
-nous envahissait, si conservateur des bonnes manières françaises,
-m'attendrissait. Je lui demandai ce que faisait son mari. Elle eut
-presque l'air froissé: «Oh! mais, rien!» dit-elle. Il chassait une
-partie de l'année; il tirait aux pigeons; il avait son cercle. La
-fortune, selon toute apparence, devait être des plus ordinaires,
-mais on espérait en l'héritage d'une certaine tante; et les
-parents Le Rouleau, je le savais, étaient riches.
-
-Charlotte était désolée de ne point me faire embrasser son bébé,
-que l'on promenait aux Tuileries. Elle me montra des quantités de
-photographies d'un marmot joufflu, à six mois, à un an, à dix-huit
-mois; puis celle du papa, un blondin frisé, de figure quelconque,
-en brigadier au 2e cuirassiers, puis épaulant à Monte-Carlo, puis
-à cheval dans une allée du Bois.
-
---Je suis bien contente, ma petite Charlotte, de vous trouver
-heureuse!
-
-Tout à coup, Charlotte me passe un bras autour du cou, m'embrasse
-et se met à pleurer:
-
---Ma pauvre Madeleine! me dit-elle, mon mari ne m'aime pas!...
-
---Comment! est-ce possible?... après trois ans de mariage à
-peine!...
-
---Oh! oh! dit-elle, les années n'y font rien, allez... Il a une
-maîtresse... Oh!... il l'avait déjà avant la naissance de mon
-petit... Vous voyez!...
-
-A mon tour d'être abasourdie et de m'indigner:
-
---Il y a à Paris de ces créatures!...
-
-Je m'étais fait, depuis que je courais les petits théâtres, une
-idée à moi des femmes qui me semblaient destinées à détourner nos
-maris.
-
---Oh! m'interrompit Charlotte, ce n'est pas ce que vous croyez,
-c'est la comtesse de P..., une femme du meilleur monde, âgée
-quarante-cinq ans, maigre et laide, une amie intime de ma
-belle-mère, presque de son temps, d'ailleurs, et que je suis
-obligée de recevoir ici!...
-
---Est-il possible?
-
---Oui, dit-elle simplement, d'un certain ton d'aînée qui
-signifiait, je crois: «Vous verrez que c'est possible!»...
-
-Mon instinct se révoltait; sans prononcer une parole, j'eus un
-mouvement que Charlotte devina, parce que nous avions longtemps
-vécu ensemble, et qui voulait dire: «Mais il n'y a donc pas moyen
-de se révolter contre cette situation?»
-
-Elle me dit:
-
---Mes larmoiements, mes récriminations, si vous saviez comme ces
-hommes-là ont une façon de vous en faire comprendre le ridicule...
-et la vanité! Quand cela m'a soulevé le cœur par trop fort d'être
-contrainte à voir ici cette pimbêche, j'ai cru pouvoir m'en ouvrir
-à ma belle-mère; mais ma belle-mère m'a fait signe de ne pas
-continuer et elle m'a dit en propres termes: «Dans notre famille,
-ma chère enfant, l'usage est de fermer les yeux, de se taire et
-d'élever nos enfants de notre mieux...» L'usage... Ce mot-là vous
-rabat le caquet, je vous prie de le croire, quand on n'est, comme
-moi, qu'une petite bourgeoise...
-
-Pauvre Charlotte!... Trois ans auparavant, nous étions sur le
-même banc, au Sacré-Cœur, ignorantes et prêtes à tout. Mais elle
-avait un demi-million de dot, et moi rien; et voilà les destins
-différents qui s'emparent de nous en s'appuyant sur ces chiffres!
-Elle a fait, elle, le mariage qui comblait certainement tous ses
-vœux: joli garçon, beau nom, noble faubourg! Et la voilà qui, pour
-les quinze ou vingt mille francs de rentes qu'elle apporte à une
-famille appauvrie, a acquis tout juste le droit de servir chez
-une madame de Clamarion, rue Monsieur! Je ne me trouvai pas, par
-comparaison, si à plaindre.
-
-Je fis à mon mari le récit de ma visite. Il montra beaucoup
-d'intérêt pour le cas de mon amie, et il dit:
-
---Voilà des femmes admirables!
-
-J'espérais revoir Charlotte qui avait paru trouver un soulagement
-à se confier à moi. Elle vint, longtemps après ma visite, déposer
-une carte chez mon concierge, et quand j'essayai par deux fois de
-la revoir chez elle, il me fut répondu qu'elle était sortie. Nous
-n'étions pas du même monde. Ceci était si vrai que, de moi-même,
-sans songer à Charlotte, je quittai, peu après, sa couturière.
-J'ai rencontré madame de Clamarion, des années plus tard, à une
-vente de charité. Elle me parla très gentiment. Je la complimentai
-parce que je voyais souvent son nom, dans les journaux, à la
-tête d'une quantité d'œuvres où elle payait, c'était probable,
-plus de sa personne que de sa bourse. Elle me parut, en effet,
-complètement absorbée par cette besogne et par son fils unique;
-elle était mise sans aucune recherche, comme une femme qui a
-oublié son sexe. C'était une résignée et elle semblait avoir
-trouvé la paix, même un bonheur.
-
-Je me doutais bien que mon mari souhaitait me voir fréquenter
-quelques-unes de ces femmes jugées par lui «admirables». Il le
-souhaitait parce qu'il comprenait que je trouverais peut-être
-près d'elles l'agrément qui me manquait ailleurs, et il le
-souhaitait parce qu'il tenait avant toute chose à ce que je
-ne m'écarte point du type de femme qu'il avait voulu en moi.
-C'étaient des femmes qui ne l'amusaient pas, mais qu'il jugeait
-indispensables à la maison. Malheureusement, il en connaissait
-peu. Madame de Clamarion, c'en était une qui nous échappait. Je
-pensais, moi, toujours aux Du Toit, qui m'avaient fait les avances
-les plus caractérisées; mais il y avait interdit sur les Du Toit,
-au moins aussi longtemps que leur conflit avec les Voulasne
-n'aurait pas reçu de solution.
-
-
-
-
-VI
-
-
---Mais, dis-je un jour, en souriant, à mon mari, je m'aperçois que
-vous n'avez que de mauvaises fréquentations!...
-
-Je ne voulais pas dire qu'il ne voyait qu'un monde inavouable,
-mais que, étant célibataire, il n'avait pas songé à se ménager les
-gens qu'on aime, une fois marié, à réunir à sa table. Et c'est un
-choix qu'il n'est pas si aisé d'improviser.
-
-Voyait-il l'entourage de sa mère et de sa sœur? Et quel était,
-d'ailleurs, cet entourage? Impossible de le faire parler
-là-dessus; ce voile tendu sur son passé ne me fut découvert
-que par lambeaux qui tombèrent d'année en année. Les amis des
-Voulasne, voilà quels étaient ses amis. Eh bien! les allait-il
-renier, ou se disposait-il à me les faire adopter? Le loisir nous
-manquait déjà pour méditer ou discuter ensemble cette question,
-car, sans plus tarder, les amis des Voulasne nous priaient à dîner.
-
-La plupart de ces messieurs étaient des industriels, des
-fabricants; il y avait un parfumeur, un chemisier, quelques gens
-de bourse, un commissaire-priseur, et parmi les intimes des
-Voulasne, des oisifs tout simplement. Leur éducation, en général,
-avait été rudimentaire; ils étaient à peu près illettrés, informés
-tout au plus des livres qui faisaient scandale, et n'ayant lu,
-d'un bout à l'autre, que les gauloiseries d'Armand Silvestre.
-Mais, comme tout Paris, ils connaissaient le théâtre. Ils me
-faisaient, à moi, l'effet d'êtres mal équarris, mais ils étaient
-pleins d'une grosse vie, d'un fort appétit, et leur audace était
-sans bornes. Leurs femmes étaient ou élégantes, et alors tout
-toilettes, ou franchement sacrifiées, réduites à néant, telle la
-pauvre madame Grajat, pour qui j'éprouvais une pitié profonde
-à cause de la vie désordonnée de son mari et de la misérable
-mine qu'elle faisait au milieu des papotages sur les couturiers,
-les courses, les coulisses, et toutes les sortes d'histoires
-amoureuses.
-
-Grajat avait été un des témoins de mon mari lors du mariage; il
-était un de ses plus vieux amis, son «grand confrère». Grajat
-était un homme d'une cinquantaine d'années, mais d'aspect encore
-jeune, très robuste, grand, bel homme, avec des cheveux gris
-épais et drus comme un poil de brosse, des yeux d'un bleu céleste,
-angéliques, inquiétants, l'encolure d'un taureau, des mains de
-terrassier. Officier de la Légion d'honneur, inspecteur des
-travaux de la Ville, une fortune faite, il avait de l'argent dans
-cinq ou six théâtres, et une liaison affichée avec une artiste du
-Palais-Royal. Il était un adjudicataire important des travaux de
-l'Exposition universelle qui se préparait, et il avait procuré
-à mon mari quelques reconstitutions historiques, qui devaient,
-affirmait Grajat, surtout en ma présence, lui rapporter sinon de
-gros bénéfices,--car je ne sais quelle combinaison lui barrait le
-Pactole,--du moins beaucoup d'honneur, et la croix.
-
-Il venait dîner à la maison une fois par semaine. Mon mari
-invitait avec Grajat quelques-uns de ses anciens camarades.
-Nous ne pouvions guère être plus de quatre ou cinq à table, car
-notre salle à manger était celle d'un ménage de poupée, et je
-n'avais, pour servir, qu'une petite femme de chambre, à la grande
-humiliation du maître de maison qui, plus que la croix, peut-être,
-ambitionnait les moyens d'avoir un domestique en livrée.
-
-Entre ces messieurs, il n'était question, dans ce temps-là,
-quand ce n'était pas du général Boulanger, que de l'Exposition
-universelle. Il était question de l'Exposition universelle, non
-pas à un point de vue général, au point de vue du pays, par
-exemple, ou des sciences, ou des arts, ni même de l'architecture,
-mais au point de vue des affaires personnelles de tel et tel
-d'entre eux, en concurrence ou en conflit avec tel ou tel autre,
-et cela tout le temps du moins que la réunion était dominée par la
-personne considérable de Grajat. Il est vrai que si la personne
-considérable de Grajat n'était plus là, elle laissait une trace
-indélébile sur laquelle tous marchaient à la queue-leu-leu,
-suivant comme une piste la direction de l'aîné qui avait, en
-toutes ses entreprises, réussi.
-
-Leur langage m'étonna longtemps par le contraste qu'il offrait
-avec celui des hommes que j'avais écoutés autour de ma famille.
-Ni mon grand-père ni mon père n'agissaient en vue de gagner de
-l'argent; ils avaient une profession dont ils s'acquittaient
-presque religieusement, en sachant se contenter de ce qu'elle
-rapportait; et leur esprit était tourné de telle sorte que
-l'intérêt national, général, ou l'intérêt moral, occupât en toutes
-circonstances le premier plan.
-
-Grajat était «un entrepreneur»; son souci se bornait à exécuter
-des opérations fructueuses. Toute considération d'un ordre plus
-élevé eût entravé son élan. C'était un homme utile, indispensable
-peut-être, et tous ces messieurs, ses amis, qui se trouvaient
-autour de lui, à ma table, étaient aussi des hommes utiles,
-indispensables peut-être, à sa suite, et des hommes dont il serait
-un peu présomptueux à moi de dédaigner le rôle; mais aucun de ces
-messieurs, autour de Grajat, n'a jamais dit un mot qui pût me
-laisser seulement soupçonner qu'il pensait à rien hormis à ses
-honoraires, à ses affaires, et, pour moi, fille et petite-fille
-d'hommes voués à la vie morale, étaient et devaient demeurer, en
-dépit de ces amis de mon mari, entachés d'infériorité.
-
-Nous retrouvions le même état d'esprit chez les Kulm, chez les
-Lestaffet, chez les Baillé-Calixte, d'autres amis encore des
-Voulasne, mais avec cette différence que les femmes, dans ces
-maisons, tenant une grande place et prétendant à l'élégance,
-chacun s'y efforçait aux belles manières, s'y parait de son mieux,
-on pourrait dire: s'y endimanchait tous les jours; avec cette
-différence aussi que, ces maisons étant opulentes, attiraient
-une clientèle nombreuse où les débris d'une société ancienne et
-plus polie se mêlaient, quêtant des emplois lucratifs, chantant,
-dansant, faisant mille pitreries, allant jusqu'à aimer pour
-obtenir une bouchée de pain.
-
-Madame de Lestaffet d'origine slave, avait conservé, de ce
-premier chapitre, incertain, de sa biographie, un accent léger
-qui charmait dans sa bouche. Elle avait une physionomie peu
-expressive, mais sa grâce de bel animal était encore très
-puissante sur les hommes. Madame Kulm appartenait à une honorable
-famille parisienne; elle avait eu, jeune fille, une aventure
-beaucoup trop retentissante. Elle montrait une figure chiffonnée,
-un nez de trottin, des dents de souris, des yeux de gavroche
-crevant de malice. Ces messieurs se racontaient avec stupeur ses
-audaces. Elle avait le goût vulgaire et s'en flattait. «Avec elle,
-disaient ces messieurs, à la bonne heure, on est à l'aise!»
-
-Quant à madame Baillé-Calixte, née Calixte, elle était fille d'un
-restaurateur connu. C'était une femme très instruite, la plus
-intelligente et de beaucoup, dans ces réunions. Elle avait pour
-son mari, et pour la situation de son mari, qu'elle confondait
-avec lui, un dévouement sans limites. Toutes ses inclinations, on
-le voyait,--on le voyait trop, dans ce monde-là,--étaient pour la
-vie bourgeoise la plus traditionnelle et conventionnelle, mais,
-une fois admis le principe qu'une femme peut servir son mari et la
-situation de son mari, elle ne concevait plus aucun discernement,
-aucun choix dans les moyens d'atteindre cette fin. Elle adoptait
-cette société non par penchant mais par vertu; elle l'adoptait
-de propos délibéré, et elle en adoptait tous les rites, ayant la
-terreur d'y être suspecte, d'y paraître déplacée. Son mari venait
-de donner toute l'ampleur d'une industrie à la fabrication des
-bicyclettes, il avait une foi d'apôtre dans le succès prochain des
-moyens mécaniques de locomotion. Madame Baillé-Calixte suivait son
-mari, et «travaillait» avec son mari, dans les milieux où celui-ci
-trouvait des hommes, des capitaux, et tout un public neuf, pour
-seconder ses entreprises. Madame Baillé-Calixte, excellente mère
-de famille, qui avait été la nourrice de ses quatre enfants,
-qui élevait ses filles avec un soin et des scrupules inouïs,
-adoptait le ton de madame Kulm et de madame de Lestaffet, se
-laissait dire des choses «colossales», et parfaitement serrer de
-près par les jeunes gens, dans l'angoisse qu'on l'accusât d'avoir
-des mœurs rétrogrades, enfin professait avec une éloquence de
-brevet supérieur ces théories anarchistes et cette philosophie de
-courtisanes, qui commençaient à s'insinuer à cette époque parmi
-nous.
-
-Les Voulasne, eux, eux seuls, en tout cela, s'amusaient
-franchement et s'amusaient en toute innocence. Pour eux, point de
-soucis d'affaires, nulle ambition, pas davantage de coquetterie,
-de flirts, ni de vice non plus à satisfaire. Cousins entre eux,
-ils avaient joué l'un avec l'autre depuis l'enfance. C'étaient des
-gens, lui comme elle, dont les parents avaient, de longue date,
-amassé une fortune par le vieux procédé français du bas de laine,
-sans laisser soupçonner autour d'eux qu'ils pussent être autres
-que de petits rentiers vivant convenablement, rue de Turenne, dans
-le vieux quartier du Marais, sur un budget annuel qui ne dépassait
-pas dix mille francs. Et ils fussent demeurés là, toute leur vie,
-c'est probable, sans relations que quelques vieux amis de famille,
-dont étaient les Du Toit, si M. Chauffin ne leur eût démontré un
-beau jour, de connivence avec Grajat, qu'ils pourraient être logés
-dans un hôtel, et dans le plus riche quartier futur de Paris, tout
-en faisant une magnifique opération, le prix du terrain devant
-tripler en dix ans, et l'hôtel, tout construit, à demi meublé,
-étant laissé par-dessus compte. Aussitôt transplantés, installés
-et guidés par Chauffin ami des plaisirs, ces bonnes gens avaient
-ouvert les yeux à la vie comme des enfants à leur premier voyage.
-Changé le quartier, changée l'habitation, changés les témoins
-ordinaires de leur petite existence, et, surtout, décédés les
-derniers parents ascendants, il n'avait pas fallu plus de cinq ou
-six ans pour que le ménage adoptât le train de vie qui aujourd'hui
-était le sien. Tous deux, d'un naturel enjoué, heureux, un peu
-puéril, avaient lâché leurs anciens jeux, comme un gamin qu'on met
-dans une pension nouvelle, et ils appartenaient dorénavant à qui
-saurait leur indiquer de nouvelles façons de se divertir. Plus que
-personne, ils étaient disposés à se laisser éblouir par tout ce
-qui prenait un air de fête; et, sans profession, sans soucis, ils
-se croyaient, eux, perpétuellement à la fête, rien qu'à la fête,
-tout entiers à la fête. Ah! que leur façon d'y prendre part et de
-n'en voir, en bon public, que la face agréable et bonne, était
-touchante! Je commençais à leur rendre justice. C'étaient vraiment
-d'excellentes gens.
-
-Lors d'un certain dîner chez les Kulm, on vit pour la première
-fois, je m'en souviens, une ombre ternir le front des excellents
-Voulasne. Et la chose était si insolite qu'elle ne put passer
-inaperçue de personne. Nous en savions la cause; d'autres la
-devinèrent. Leur fille, Isabelle, contrariée dans son amour pour
-Albéric Du Toit, menaçait de faire une maladie, sinon pis. Elle
-refusait de boire et de manger; refusait réunions, parties de
-plaisir; refusait de s'habiller; refusait même de quitter le lit;
-elle faisait grève. Les parents, dénués totalement d'autorité,
-n'ayant jamais accompli un acte de répression, et gâtés par la
-facilité des relations de parents à enfants tant qu'il ne s'agit
-entre eux que de plaisirs et tant que les plaisirs sont des
-jeux, se montraient plus décontenancés que si leur fille se fût
-compromise. Les bons Voulasne, qui ne croyaient certainement
-appliquer aucun principe à la vie, étaient en proie à un courroux
-tout pareil à celui de ma grand'mère Coëffeteau, lorsque je
-m'étais avisée, moi, d'aimer un jeune homme sans son assentiment:
-ils obéissaient, comme tout le monde, à de vieilles idées, et
-entre autres à celle qui veut que l'autorité s'exerce de haut en
-bas. Cet ordre étant détruit, si près d'eux, ils ne comprenaient
-plus rien à rien, donnaient leur langue au chat. Henriette hochait
-la tête, à tout propos, comme si, des jours à venir, pas un ne
-fût plus fait pour elle; Gustave, morne et boudeur, en voulait à
-tous de son désagrément domestique, comme un grand gamin qu'il
-était; et ce qui l'affectait, je crois, davantage, c'était que sa
-femme avait décidé, pour éloigner Isabelle des Du Toit, de partir
-pour le Midi, précipitamment, devançant la saison et le groupe
-d'amis qui servaient à y tuer le temps en leur compagnie. Il y
-avait, en outre, en perspective, un «dîner de têtes» chez les
-Baillé-Calixte, pour le Mardi Gras. Gustave eût consenti à tout
-mariage d'Isabelle qui lui eût permis, à lui, de ne pas quitter
-Paris demain et de préparer sa «tête» pour le prochain carnaval.
-Mais Henriette essayait de lui faire entendre que ce n'était pas
-un gai dîner qu'il manquerait, une fois uni aux Du Toit, mais
-dix, mais vingt dîners, car ils étaient gens à vous accommoder
-subrepticement à l'eau bénite, témoin Isabelle, en quelques mois
-rendue par eux, même à distance, méconnaissable...
-
-J'étais, quant à moi, fort embarrassée, parce qu'Henriette non
-seulement m'autorisait à lui parler de son ennui, mais me comblait
-de ses confidences. Ce mariage n'était pas, évidemment, de ceux
-qu'on juge tout indiqués, étant donnée la dissemblance des
-mœurs dans l'une et dans l'autre famille; mais enfin, Isabelle
-était amoureuse... Je ne pouvais me défendre d'en souhaiter la
-réalisation, personnellement, puisque les Du Toit me plaisaient et
-puisque j'eusse donné beaucoup pour que leur influence balançât
-celle des Kulm, des Lestaffet, et des Grajat et Cie. Mon mari,
-lui, flattait sans vergogne les désirs de ses cousins. Madame
-Baillé-Calixte trouva moyen d'être initiée aux chuchoteries. On
-s'aperçut que les Kulm et les Lestaffet savaient tout. Puisqu'il
-en était ainsi, pourquoi ne pas tenir franchement conciliabule?
-Henriette Voulasne espérait précisément que l'opinion de ces
-messieurs déciderait son mari à boucler ses malles au plus vite.
-
-A notre grand étonnement, Grajat, le dernier informé, au seul nom
-des Du Toit, entama, d'emblée, avec la décision foudroyante qui
-lui était coutumière, la louange du président, de sa femme, de son
-fils, de toute sa famille. Il ne prenait l'avis de personne, lui;
-il se moquait de se jeter à la traverse des intentions de monsieur
-ou de madame Voulasne; il avait, en cela comme en toutes choses,
-son idée à lui; quelle était-elle? Nous devions le savoir un jour.
-En tout cas, chacun pouvait remarquer qu'il mettait, à parler
-des Du Toit, le feu qu'il employait à traiter une affaire. Mon
-mari le tira par la manche, le pinça, l'attira à part, lui dit en
-propres termes qu'il contristait gravement ses cousins. Tous les
-témoins étaient incommodés de cette indécente ingérence dans une
-discussion de caractère intime et provoquée par une confidence.
-
-Il se produisit dans les esprits un phénomène que j'ai observé
-maintes fois depuis, chez ce monde qui faisait fi des délicatesses
-d'épiderme: c'est qu'une opinion violente les pénétrait comme un
-caillou lancé dans la glaise. La force la plus hostile, pourvu
-qu'elle fût un peu rude, et bien assénée, s'imposait à eux comme
-à des êtres stupides. Tous ces gens avaient de la santé, de la
-vigueur, un élan de vie merveilleux; ils semblaient très forts;
-eh bien! leur organisme excellent était d'une insigne lâcheté.
-Ils capitulaient, faute d'arguments moraux. La balourdise de
-Grajat, qui avait paru incongrue, par le fait seul qu'elle se
-maintenait, et sur le ton péremptoire, se gagna des approbateurs.
-Ah! les grandes capacités de M. Du Toit, son crédit, son influence
-au Palais, nous furent révélés ce soir-là! Pour certains de ces
-messieurs, sans cesse à l'affût des puissances, les ressources
-que pouvait offrir la parenté du président Du Toit étaient d'un
-effet sûr; mais de cela les Voulasne, seuls, justement, auraient
-pu se moquer, insouciants, sans besoins, sans affaires, et
-qui, d'ailleurs, depuis toujours avaient eu à eux les Du Toit.
-Eh bien! les Voulasne subirent le mouvement que suscitait la
-volonté brutale de Grajat. Henriette, l'innocente Henriette en
-était abasourdie tout d'abord; puis, en très peu de temps, si
-pauvre était sa résistance, qu'on la vit rougissante, humiliée,
-presque honteuse... Alors, vraiment! tout le monde était d'avis
-qu'Isabelle fût unie aux Du Toit?... Elle semblait, et son mari
-comme elle, nous regarder d'en bas, comme font les enfants. Elle
-et son mari regardèrent de même leur ami Chauffin.
-
-Tout le monde était d'avis qu'Isabelle fût unie aux Du Toit.
-
-Il y avait une pointe de comique dans l'attitude de nos bons
-cousins. Je ne pus m'empêcher de le faire remarquer à mon mari,
-aussitôt dans la voiture qui nous ramenait à la maison. Il
-fut très étonné. Rire des Voulasne, fût-ce sans malice, mon
-mari y était d'autant moins disposé qu'il obéissait comme eux
-à la direction de Grajat. Grajat lui avait beaucoup parlé, en
-particulier, vers la fin de la soirée. Que lui avait-il pu dire,
-pour que le mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit fût
-devenu chez nous comme un commandement de Dieu?
-
---Grajat?... dis-je à mon mari, Grajat a tout simplement voulu
-m'être agréable, à moi personnellement, car il savait ma sympathie
-pour les Du Toit...
-
-Mon mari ne prisa pas non plus cette allusion aux galanteries
-dont Grajat, en effet, me comblait depuis le jour de mon mariage,
-mais me comblait avec une liberté, une outrance, qui les rendait
-bénignes, insignifiantes.
-
-J'aurais voulu qu'on m'accordât que j'avais bien jugé, du premier
-coup, les Du Toit, puisque, après moi, un homme comme Grajat les
-déclarait si précieux à posséder parmi ses proches. Ah! bien,
-ouiche! les raisons qu'avait Grajat de prôner le président du
-tribunal civil étaient d'une autre qualité!...
-
-En attendant, me voilà d'accord avec Grajat, obligée à tenir
-Grajat pour un sauveteur, à lui manifester ma reconnaissance, à
-me montrer son alliée dans une entreprise conforme à mes vœux!
-Grajat, malgré ses galanteries, se souciait assez peu, je crois,
-que je lui fisse bonne ou mauvaise figure; on eût même dit que
-mon hostilité secrète le piquait favorablement; il me taquinait
-davantage ou me prodiguait plus de grâces, à sa façon, quand
-je lui opposais cette froideur glaciale qui me valut de lui le
-surnom de «Banquise». Lorsqu'il nous emmenait au théâtre, ou nous
-en ramenait, dans sa voiture, il ne manquait pas de dire: «La
-voiture de madame la Banquise est avancée», et c'était un mot qui
-déridait mon mari. Toutefois, comme je me défendais moins de ses
-loges ou de ses fauteuils depuis que nous menions même campagne,
-nous allions, grâce à lui, souvent avec lui, au moins deux fois
-la semaine au théâtre. Je serais mal venue à le regretter, car
-cela ne m'était ni désagréable, ni inutile, et s'il est vrai que
-sans son intervention nous serions allés tout de même au théâtre,
-je n'aurais cependant pas vu le quart des pièces que je connus à
-cette époque-là, car nous étions très économes.
-
-Il va sans dire qu'un Grajat, même galant, n'allait pas me
-demander quels spectacles je préférais. Pour mon mari, d'ailleurs,
-tout coupon était le bienvenu, où qu'il vous donnât le droit
-d'aller, du moment qu'il était de faveur.
-
-Va donc pour les théâtres auxquels Grajat s'intéresse! Va pour les
-pitreries qui font le bonheur des Voulasne!...
-
-Et avec cela, mon mari tenait à ne point me laisser perdre le type
-qu'il aimait en moi, le type de la femme irréprochable, le type
-de ce qu'on nommait encore, dans ce temps-là, «la femme comme il
-faut». Ce n'était pas, chez lui, une exigence de forme tyrannique
-et qui se traduisît par des paroles précises, mais c'était une
-exigence plus tenace que celles qui s'expriment; je la sentais
-fondamentale, instinctive, peut-être même inconsciente.
-
-Avec sa complaisance pour le goût de bouis-bouis des Voulasne,
-pour les spectacles pimentés de son ami Grajat, se douterait-on
-de la préférence de mon mari? C'était de voir et de me faire
-voir, en quelque pièce qu'elle jouât, mademoiselle Bartet, de la
-Comédie-Française, qui incarnait à ses yeux l'idéale figure de la
-femme distinguée. Pour aller voir mademoiselle Bartet, il payait
-ses fauteuils; il l'allait voir sans hésitation, si par hasard
-Grajat, les Voulasne ou son monde ordinaire lui manquaient. «Que
-faisons-nous ce soir?... Si nous allions voir jouer Bartet?...»
-Alors par exemple, je partageais son plaisir. J'aimais autant
-que lui mademoiselle Bartet; j'aimais à le voir admirer cette
-femme exquise, et je me disais: «Pour qu'il l'admire, il faut
-qu'il comprenne ou sente et apprécie tout ce que cette artiste
-met de profond, de délicat et même de subtil dans le ton de sa
-voix, dans la réserve de ses attitudes et dans tout ce qu'elle
-laisse à deviner de son âme pudique et ardente. Celui qui est
-capable de s'enthousiasmer pour une si totale absence de mauvais
-goût, quel goût ne doit-il pas avoir? Et celui qui a ce goût-là,
-comment ne serait-il pas écœuré de ce que nous voyons en fait de
-spectacles ou en fait de gens, tous les jours? Pendant longtemps
-j'ai voulu croire que mon mari avait, lui aussi, une pudeur de
-montrer quelque chose de délicieux en lui-même. Pendant longtemps
-j'ai imaginé que sous son enveloppe si mate et si impénétrable,
-peut-être cachait-il une sensibilité effarouchable et d'autant
-plus charmante.
-
-Je me souviens de lui avoir fait remarquer, un jour:
-
---Mais des femmes comme les héroïnes qu'incarne mademoiselle
-Bartet, c'est une puissante vie intérieure qui les fait, c'est
-une vie morale très élevée qui leur donne tant d'attraits en leur
-permettant de si bien parler de ce qui se passe en elles; des
-femmes si intéressantes, ce sont des femmes chez qui il se passe
-beaucoup de choses; il leur faut de la retenue, mais aussi de la
-passion, des émotions, noblement refrénées, mais qui résultent de
-conflits terribles, et il faut, par-dessus tout cela, l'usage d'un
-monde où l'esprit soit délié et cultivé, soit honoré par tous et
-mis au premier plan!...
-
-Il ne disait pas non, il ne disait pas oui; il avait trop de mal à
-analyser les caractères et jusqu'à ses propres sentiments.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Pour mon mari comme pour tous ceux qui l'entouraient, il
-s'agissait avant toute chose, à ce moment-là, de l'Exposition
-universelle qui allait s'ouvrir et sur laquelle,--c'était vraiment
-curieux,--tous comptaient comme sur un événement destiné à
-bouleverser le monde, pour le moins à apporter à la situation de
-chacun une modification incalculable. Ce qu'ils attendaient de
-cette Exposition me semblait être un peu l'issue d'un conte de
-fées; mais enfin, moi, j'arrivais à Paris, je ne savais rien de ce
-qui y est possible ou non, et surtout à des hommes d'affaires. On
-venait d'élever la Tour Eiffel, on n'avait jamais rien construit
-de si haut, et la réalisation de cette entreprise échauffait les
-esprits et leur laissait croire qu'ils assistaient à l'aurore de
-temps nouveaux, favorables à toutes les variétés du grandiose.
-Grajat avait «mis la main, disait-il, sur l'Alimentation». Il
-voyait, et il nous faisait voir, depuis des mois, les cinq parties
-du monde assemblées à Paris, agglomérées au Champ-de-Mars, assises
-à table, buvant et dévorant!... Pour moi, née à Chinon, et
-familiarisée dès mon enfance avec les mangeailles de Gargantua,
-cette vision anticipée d'une réfection de toutes les nations
-n'était pas pour me paraître insensée, et me frappait même, je
-l'avoue, comme quelque accomplissement de paroles prophétiques. En
-outre, n'était-il pas question d'un banquet des trente-six mille
-maires? Il fallait entendre le grand, gros, puissant Grajat citer
-des nombres de couverts de table, de bouteilles, de tonneaux de
-vin ou de bière, et énumérer des noms de communes de France qui
-affluaient à sa mémoire, trois ou quatre minutes durant, sans
-qu'il reprît haleine, ce qui produisait un effet énorme.
-
-Mon mari, grâce aux concessions obtenues par son cher Grajat sur
-le terrain de l'Exposition, avait assumé un travail de galérien.
-Depuis six mois, quatre employés supplémentaires étaient à sa
-solde dans les bureaux; il courait Paris tout le jour, en fiacre,
-pour les «Pavillons Grajat»; il renvoyait ses propres affaires
-à l'année suivante. Il fut si occupé dans les deux mois qui
-précédèrent l'ouverture, que nous dûmes renoncer à accompagner
-Grajat au théâtre. Et je m'émerveillais: «Mais comment Grajat
-peut-il trouver le temps, lui, de mener sa vie ordinaire?» C'est
-que Grajat se reposait sur quelques-uns de ces messieurs à lui
-dévoués, comme mon mari, et qui accomplissaient sa besogne.
-
-N'en venions-nous pas à refuser des invitations jusque chez les
-Voulasne! Ce fut Grajat qui, à ce propos, vint nous rappeler nos
-devoirs. Nous ne savions seulement plus où en était le mariage
-d'Isabelle!... Grajat secoua mon mari, d'importance. Que de
-tendresses pour Isabelle!... Mais, au cours de l'algarade, je pus
-surprendre quelques mots qui rappelaient nettement à mon mari que
-le mariage d'Isabelle était plus important que ses travaux.
-
-Ah! par exemple!... Tout doucement, en lui versant une tasse de
-thé, je dis à notre tyran:
-
---Monsieur Grajat, vous avez un tant pour cent sur cette affaire,
-c'est bien sûr! Mais il faut que ce soit avec le diable que vous
-ayez traité, puisque ni la famille du jeune homme, ni celle de la
-jeune fille ne tiennent au mariage?
-
-Il me regarda d'un air singulier où il y avait beaucoup
-d'étonnement, et il dit:
-
---Mais, c'est qu'elle ne rit pas! Elle vous insulte avec tout son
-sang-froid, la coquine...
-
---Avec tout mon sang-froid, monsieur Grajat.
-
-Je l'avais gêné. Il modifia brusquement sa tactique: sans renoncer
-à son plaidoyer, il lui donna un tour badin et ne quitta plus le
-ton de la blague. Mais il était touché, il se sentait pénétré par
-quelqu'un qui échappait à sa domination, et que ce quelqu'un fût
-moi, il en demeurait hébété.
-
-Mon mari nia, dès que nous fûmes en tête-à-tête, tout dessein
-suspect de la part de Grajat. Nous eûmes quelques petits
-différends à ce propos, mais ce qui contribua le mieux à les
-apaiser, en donnant à Grajat au moins une bonne raison d'être
-intervenu, c'est qu'il était grand temps pour nous de retourner
-chez nos cousins; c'est que les Voulasne ne comprenaient
-absolument pas que nous ayons pu avoir un motif de les négliger.
-Toutes les nécessités du monde n'y faisaient rien: nous avions
-manqué aux plaisirs ordinaires des Voulasne; et ils nous le
-passaient beaucoup moins que si nous les eussions abandonnés
-eux-mêmes dans le plus grand malheur. Nous n'avions point
-été du dîner de têtes! Comment? par quelles raisons humaines
-expliquer pareille abstention? Des travaux des travaux!... Ces
-mots-là sonnaient creux aux oreilles des Voulasne. Qu'on ne les
-imagine pas, cependant, nos cousins, fâchés, ni froissés même!
-ce n'étaient point des gens susceptibles, et la rancune était
-chose bien grave pour eux. Ils étaient seulement désolés, moins
-peut-être pour eux que pour nous, et c'était gentil de leur part.
-Ils étaient désolés pour nous que nous nous fussions privés d'une
-fête à eux si agréable. Ils étaient désolés comme de bons amis qui
-voient que vous vous perdez volontairement ou par sottise; ils ne
-nous en voulaient pas, mais ils nous prenaient en pitié; ils nous
-estimaient moins.
-
-De sorte que mon mari eut le droit de me dire:
-
---Sans l'intervention de Grajat!...
-
-Sans l'intervention de Grajat en effet, nous risquions non
-seulement de nous déconsidérer aux yeux de nos cousins, mais de
-ne point nous aviser que nos cousins laissaient tout simplement
-dépérir Isabelle!... Ils ne le faisaient pas par cruauté, par
-obstination, mais par étourderie, mais faute de loisir, oui,
-vraiment, faute de loisir pour s'occuper de quoi que ce fût hors
-de leurs incessants plaisirs.
-
-Du jour où notre cousin Gustave n'avait plus été menacé de
-quitter Paris et de manquer son dîner de têtes, le monde lui
-était réapparu sous des couleurs si pures et si riantes, qu'il
-ne concevait pas que sa fille pût le voir sombre ou troublé.
-L'optimisme, lorsqu'il s'implante dans une âme, est si vigoureux,
-si vivace, si envahissant! L'impétuosité pour les plaisirs, c'est
-comme une horde de barbares, un torrent débordé, une coulée de
-lave! Cette nature neuve et presque primitive des Voulasne était
-pour moi un sujet non seulement d'étonnement, mais d'effroi. Je
-la sentais capable de tout dévaster plutôt que de faire halte un
-instant sur son chemin de fleurs. Depuis combien de générations
-ces gens-là et leurs ancêtres n'avaient-ils pris aucun agrément
-dans leur vieille maison du Marais? Depuis combien de temps
-plutôt, ce manque d'expansion heureuse, uniquement dû à la
-timidité puérile, à la terreur du «qu'en-dira-t-on», n'avait-il
-eu comme dérivatif aucune foi ardente, ou tout au moins comme
-régulateur, aucune règle tombée de haut?
-
-C'étaient de très vieux Parisiens, et sédentaires, mais sans
-la moindre mémoire de leurs origines. Ils avaient conservé des
-mœurs publiques la soumission à certaines cérémonies extérieures
-du culte, comme le baptême, le mariage, les obsèques; mais,
-et sans qu'aucun principe adverse semblât introduit dans leur
-famille, ils étaient totalement dépourvus d'idées religieuses.
-Je remarquais fort ces particularités, parce que, malgré moi, je
-comparais toutes choses à ce que j'avais vu dans ma famille et
-dans ma province. Nous étions, nous aussi, des gens ignorants des
-plaisirs; mais nous les méprisions, sachant pourquoi; et c'était
-devenu pour nous une seconde nature de les tenir pour vils et pour
-vains; nous avions des compensations! eux, non.
-
-A aborder le sujet du mariage nous étions autorisés par les
-confidences reçues six semaines auparavant, et par la discussion
-mémorable lors du dîner Lestaffet. Eh bien! aborder un sujet
-sérieux, fût-ce un sujet les intéressant de si près, avec
-Gustave et Henriette Voulasne, était la chose du monde qui, dès
-qu'on était en leur présence, dès qu'on les avait reconnus,
-paraissait la plus absurde, la plus chimérique, la plus folle
-à entreprendre. C'était, au beau milieu de sa récréation, aller
-empoigner un petit garçon par le col et lui parler des vertus
-théologales.
-
-D'abord, il fallut les prendre à part, écarter Chauffin, ne pas
-parler devant les jeunes filles. Déjà notre air soucieux faisait
-très mal. Ils causaient de l'Exposition, des premières ascensions
-à la Tour, de l'immense kermesse qui allait durer dix mois.
-C'était comme une gigantesque réjouissance organisée pour eux...
-
-Mon mari, osa dire:
-
---Je trouve Isabelle bien pâlotte...
-
-Et moi, aussitôt après:
-
---Eh bien! et ce mariage?...
-
-Le premier mouvement de nos cousins fut de chercher à fuir; de
-l'œil, l'un comme l'autre, ils appelaient au secours: l'ami
-Chauffin, leurs deux filles elles-mêmes avec qui, tout à l'heure,
-on était là si tranquille! Mais plus de Chauffin, plus de jeunes
-filles! Nos pauvres cousins, nous les tenions. Mon mari m'étonnait
-par sa décision; il fallait qu'il obéît aux injonctions de Grajat
-pour forcer ainsi ses chers Voulasne.
-
-Une fois prise, Henriette ne fit pas du tout la mauvaise tête.
-Elle me dit:
-
---Oui, oui... les Du Toit ont fait leur demande...
-
---Eh bien?... eh bien?...
-
---Eh bien! demandez à Gustave qui ne peut pas prendre une
-décision!
-
---Eh bien? eh bien? fîmes-nous, mon mari et moi, tournés du côté
-de Gustave.
-
-Gustave se taisait, baissait l'oreille.
-
---Allons! voyons, mes chers cousins, nous étions tombés d'accord,
-l'autre soir, que ce mariage était excellent sous tous les
-rapports... Et les jeunes gens s'aiment. Isabelle en souffre,
-c'est évident...
-
-Ici les deux parents protestèrent. Ni l'un ni l'autre ne
-consentaient à admettre que leur fille pût souffrir.
-
-Gustave se trouva ragaillardi par cet accord inopiné avec sa
-femme et il formula la pensée qu'il ruminait, depuis que nous lui
-parlions du mariage de sa fille:
-
---Je voudrais bien, dit-il, que l'on m'indiquât sur le cadran les
-cinq minutes, oui, les cinq, où, depuis trois semaines, j'aurais
-pu réfléchir à une affaire de cette importance!
-
-Sa candeur et sa sincérité étaient pures. Comme tous les gens qui
-n'ont absolument rien à faire, il n'avait pas une minute à lui.
-
---Eh bien! voyons, mon cousin, lui dis-je, ces cinq minutes, nous
-les avons devant nous, j'espère, car vous n'allez pas nous mettre
-à la porte!... Si nous les employions à réfléchir ensemble... Ah!
-vous allez nous trouver indiscrets?...
-
-Du tout, du tout! il ne nous trouvait pas indiscrets, et ma
-proposition même lui rendait un réel service. Nous reprîmes
-la conversation que nous avions eue chez les Lestaffet. Nous
-aboutîmes aux mêmes conclusions: contre ce mariage, aucune
-objection sérieuse. Mais Gustave disait:
-
---Isabelle est folle, folle à lier! Chez les Du Toit, mais c'est
-aller s'enterrer vive!
-
---Elle a déjà adopté l'esprit de la famille!
-
-Gustave ouvrait de gros yeux hagards comme si je lui eusse parlé
-d'une chose de l'autre monde. Et il conclut:
-
---Il n'y a pas d'esprit qui consiste à s'embêter du matin au soir!
-
-J'avais cru, tout d'abord, que l'instinctive défense contre les
-Du Toit était chez les Voulasne simplement égoïste, mais non! les
-Voulasne étaient convaincus que c'était sacrifier leur fille que
-la confier à une famille où l'on ne savait pas s'amuser. Il y
-avait une certaine bonté dans leur négligence à s'occuper de ce
-mariage, une bonté ingénue, puérile, leur genre de bonté à eux.
-
-Impossible, lors de cette séance, de leur arracher le «oui» qui
-eût fait tant de bien à Isabelle.
-
-Huit jours après, le mariage était décidé.
-
-Comment! Que s'était-il passé?
-
-Une simple entrevue entre le président et nos cousins, une
-entrevue au cours de laquelle ceux-ci, sans dire positivement non,
-sans dire positivement oui, opposaient des raisons dilatoires
-tellement peu fondées, que M. Du Toit, qui connaissait son monde,
-s'avisa de dire aux Voulasne: «Mais enfin, ce mariage ne serait
-pas, bien entendu, pour demain!... Prenons notre temps!... Qui
-nous empêcherait d'en fixer la date... voyons... par exemple... à
-la clôture de l'Exposition?... Je dis: _après_ la clôture...» Ces
-quelques mots produisaient l'effet d'un talisman. Le visage des
-Voulasne se rassérénait. Aussitôt, les Voulasne consentaient à
-tout. M. Du Toit avait deviné que ce qu'ils redoutaient, c'était,
-pour les pourparlers, pour les préparatifs, pour les emplettes,
-pour les formalités du mariage, d'être privés, ne fût-ce que
-vingt-quatre heures, des plaisirs de l'Exposition!
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Je me vois encore entrant avec mon mari et les Voulasne, pour
-la première fois, à l'Exposition, avant l'ouverture officielle.
-C'était par la porte du quai d'Orsay; rien n'était terminé;
-il y avait des Aïssaouas, des Sénégalais, et toutes sortes de
-créatures, noirâtres, luisantes et grelottantes, qui pataugeaient
-dans la boue, empaquetées dans des châles démodés et des
-couvertures, et dont les yeux d'exilés faisaient peine à voir,
-comme ceux des pauvres bœufs qu'on aperçoit dans les fourgons sur
-les voies de garage. Et à partir du moment où nous eûmes franchi
-cette porte, il me semble que toute l'année ne fut plus qu'une
-foire, immense et partout répandue, qu'un mouvement de tous les
-objets posés sur le sol de Paris, qu'un bruit étourdissant, qu'un
-tintamarre où la tête se perdait...
-
-Au monde que nous fréquentions, rien ne pouvait plus parfaitement
-convenir que cette cohue, que cette trépidation, que ce bariolage
-de couleurs, destinés à ne recevoir, durant une moitié d'année,
-aucun apaisement, aucun répit. Une occasion extraordinaire de
-se mouvoir sur place sans se quitter de vue les uns les autres,
-et d'avoir à parler de choses nouvelles, concrètes, faciles à
-juger sans se casser le front; un moyen de voir l'Étranger sans
-voyage et de satisfaire, en masse, ce goût de l'exotisme et
-cette curiosité de «l'homme le plus près possible de la bête»
-qui m'avait frappée et étonnée dès mon arrivée à Paris. Je
-n'éprouve pas, moi, ce goût-là; mes parents, en vieux chrétiens,
-conservaient pour l'animal un certain dédain et suspectaient les
-peuplades primitives à cause de leurs mœurs, ignorées d'eux, il
-est vrai, mais qui ne sauraient être bonnes, n'étant pas policées.
-Les Parisiens que je voyais avaient l'esprit tout à rebours; un
-même coup de vent les inclinait presque sans exception vers ce
-qu'ils nomment les êtres «conformes à la nature»; ils adoraient
-les bêtes et tout ce qui leur ressemble, et leur disposition
-était de voir en «l'homme sauvage» un modèle, parce que,--et
-bien à tort, à ce qu'il me semble,--ils se le figuraient vivant
-sans lois, et abandonné aux seules impulsions de l'instinct. Et
-puis, chacun avait l'idée qu'il allait contempler quelque chose
-de merveilleux; entre la Tour Eiffel et la Galerie des Machines,
-ces colosses tout à fait inédits, les fontaines lumineuses
-rejaillissaient sur les imaginations; on regardait, regardait tout
-le jour en piétinant des kilomètres de galeries, on regardait avec
-des yeux ahuris, dans l'attente de je ne sais quelle trouvaille,
-un peu plus fiévreux à mesure que venait la fatigue; et, parmi
-tant de produits et de si divers, des désirs insensés vous
-prenaient de posséder les objets les plus saugrenus, les plus
-inutilisables, ou d'obéir à l'appel de musiques inouïes, les plus
-barbares et même les plus désagréables, jusqu'à ce qu'on en vînt
-à tomber d'inanition dans quelque czarda à l'atmosphère poivrée,
-dans quelque kiosque de cacao hollandais, ou aux pieds d'un groupe
-de Lautars, dont l'orchestre vous tirait tous les nerfs du corps,
-un à un.
-
-C'est là que j'ai vu, plus que jamais encore, hommes et femmes
-sembler tout attendre du secours matériel des choses, et en
-attendre principalement une certaine volupté qui ne saurait en
-être l'effet normal, mais que l'attraction multiple de la Grande
-Foire, exaltée, exaspérée par la foule humaine, aboutit presque à
-vous procurer, suivant la méthode qui vaut l'extase aux derviches
-tourneurs ou l'insensibilité au corps transpercé des sorciers
-d'Afrique.
-
-Il semblait, autour de nous, que personne n'eût plus rien à faire
-qu'à passer ses jours à l'Exposition. Chacun avait fourni un
-grand effort; parmi nos connaissances, presque aucune qui n'eût
-quelques gros intérêts dans ce qu'on nommait «l'affaire», et l'on
-n'avait plus désormais qu'à se rendre sur place, voir «l'affaire»
-en effervescence. Mon mari ne me parlant de ses travaux que dans
-la mesure exacte où il me croyait apte à les comprendre, ne
-m'avait point du tout éclairée sur la part qui pouvait être la
-sienne dans les entreprises de Grajat. Nous déjeunions ou nous
-dînions dans des établissements où notre privilège était de ne
-pas faire queue avec le commun des mortels, de pénétrer par une
-porte de derrière, de ne payer que le juste prix, et de jouir,
-par-dessus le marché, des plus accueillants sourires du gérant.
-Je reconnaissais bien dans ces salles la décoration familière
-aux ateliers Serpe, un goût prédominant pour la Renaissance
-française, et de ces motifs de Blois, de Chambord ou d'Azay qui
-illustraient si fréquemment chez nous tous les bouts de papier et
-les marges des journaux; mais les questions d'argent me hantaient
-si peu l'esprit, que jamais l'idée ne me fût venue d'un intérêt
-possible pour nous dans l'affluence de ces dîneurs. Cependant,
-mon mari s'échauffait beaucoup, et, à mesure que le «succès» de
-l'Exposition devenait plus certain, il s'abandonnait davantage à
-ses projets favoris d'avenir: il se voyait déjà servi par un valet
-de chambre, ce qui le poussait à molester ma malheureuse bonne, un
-peu rustaude; et il se livrait à une certaine facétie, la seule
-d'ailleurs que je lui eusse jamais vu commettre, et à laquelle
-je me laissais prendre chaque fois. Penché au balcon de notre
-appartement, il me disait tout à coup:
-
---Je la vois venir... la voici!...
-
---Qui ça?... quoi donc?
-
---Votre voiture, Madeleine!
-
-La voiture qu'il m'avait promise bien avant notre mariage! Ma foi,
-je n'y pensais jamais. Lui, il vivait dans l'attente du moment
-où un domestique mâle,--une femme de chambre ne l'eût point du
-tout satisfait dans cet office,--viendrait annoncer la voiture
-de madame. Oh! que c'est curieux, ce goût du confortable et des
-objets reconnus «de luxe»! Lorsqu'il s'est emparé de vous, il vous
-a capté tout entier. Mon mari ne doutait pas, ne douta jamais un
-instant que mes déboires intimes, mes ravalements silencieux,--du
-moins ceux qu'il pouvait soupçonner,--ne dussent être compensés et
-au delà par cette voiture qu'il voulait voir sortir du succès de
-l'Exposition.
-
-Je me souviens qu'écrivant à cette époque-là à ma grand'mère et
-lui peignant les merveilles de l'Exposition, vues à travers les
-esprits de mon entourage, je ne pouvais m'empêcher de penser
-que, de Chinon, elle allait trouver tout cela bien exagéré. Les
-termes de ma lettre s'efforçaient d'atténuer, de mettre au point.
-Mais, en amoindrissant ainsi les choses, j'avais le sentiment
-de manquer de confiance, d'abandon et d'élan, ainsi qu'on me
-le reprochait à mots couverts dans nos environs. C'était mon
-provincialisme, mon héritage d'esprit conservateur pessimiste,
-«étroit», disait-on, qui me bridait, me mettait des œillères,
-m'interdisait l'éblouissement. J'avais aussi tant de fois entendu
-dire à mon grand-père que le courrier de Paris est toujours de
-quelques degrés au-dessus ou au-dessous de la vraisemblance, et de
-cela quel exemple avions-nous eu pendant les deux années que mon
-frère était étudiant au quartier Latin! Les leçons de prudence ne
-me manquaient pas.
-
-Nous suivions Grajat comme un triomphateur. Bien qu'il fût
-accaparé par ses comités, par la visite de quelque illustre
-étranger, par le Shah de Perse, par le banquet des maires, par
-mille et une réunions ou cérémonies dont il rapportait quelques
-rayons de plus à son auréole, il ne se passait presque pas de
-jour que nous ne le rencontrions pour nous laisser étourdir
-davantage. Et moi, la prudente honteuse, comme je me sentais plus
-à l'aise, abandonnée à la fascination qu'exerçait cet homme, que
-recroquevillée dans mon doute! Ne commençais-je pas à le juger
-moins antipathique, à trouver des excuses à son matérialisme,
-des compensations à ses manières de malappris? Il participait
-du prestige de l'Exposition que nous confondions un peu avec
-lui-même; il bénéficiait de l'entraînement général vers tout
-ce qui s'agite, bruit, étonne ou simplement réussit. Nous le
-trouvions généralement aux environs des Javanaises qu'il aimait
-beaucoup, ou bien dans la rue du Caire où se rencontrait aussi
-tous les jours ma belle-sœur Emma.
-
-Emma, que je n'avais jamais tant vue depuis les débuts de mon
-mariage, était dans un état d'exaltation touchant au délire. Son
-affairement avait de la drôlerie; pour cette femme qui ne voulait
-admettre aucune idée d'obligation, l'Exposition constituait
-une tâche sainte qu'il lui fallait accomplir sans merci; une
-implacable volonté la contraignait à épuiser les sections pièce
-à pièce. En trois semaines, elle avait complètement brisé sa
-bonne femme de mère qui désormais se refusait à sortir, de
-sorte qu'Emma vagabondait seule, s'instruisant, disait-elle,
-s'initiant à la mécanique, aux arts industriels, à la marine, à la
-guerre, traversant entre temps nombre de quasi-aventures qu'elle
-rassemblait et nous racontait lorsqu'elle descendait enfin,
-fourbue, d'une course de trois quarts d'heure sur les petits
-ânes égyptiens. Était-ce la promenade à âne qu'elle aimait? Elle
-perdait complètement la tête lorsqu'elle se mettait à parler des
-âniers.
-
-C'étaient, pour la plupart, d'assez beaux adolescents à peau brune
-qui lançaient à toutes les femmes, à peu près indifféremment, des
-regards de complicité polissonne. Je crus d'abord qu'Emma les
-admirait, devant moi, pour taquiner ou son frère, correct, ou
-moi-même, de qui la «bonne tenue» était proverbiale. Mais son
-enthousiasme devint bientôt de la frénésie; elle écornait «ses
-devoirs» d'Exposition pour arriver plus tôt rue du Caire; de ses
-âniers elle nous rebattait les oreilles, jusqu'à devenir pour nous
-franchement insupportable. Un jour, Grajat se fâcha tout cru, lui
-disant son fait.
-
-Les Kulm, qui se trouvaient là, comme les Voulasne, comme M.
-Chauffin, connaissaient les vivacités coutumières de Grajat;
-mais, tout de même, celle-ci dépassait les bornes. Mon mari fut
-mal à l'aise, et d'autant plus qu'Emma l'accusait de permettre
-qu'on la «traînât dans la boue». Apaiser Grajat parut à tous
-évidemment chose impossible, le premier mouvement commun ayant
-été, d'ailleurs, de lui donner raison; mais atténuer la révoltante
-rudesse du traitement qu'il infligeait à Emma, personne n'y parut
-songer. En riant, chacun convenait qu'en effet Emma abusait du
-«leitmotiv» des âniers. Parti peu élégant, peu généreux; Emma
-était assommante, mais enfin c'était une femme et Grajat un
-étranger pour elle... J'étais indignée, contre mon mari surtout;
-je ne me contenais plus; j'allais prononcer le premier mot
-de la défense d'Emma, en regardant mon mari, lorsque je lus,
-oui, positivement, je lus dans ses yeux abattus soudain et si
-profondément en détresse, je lus qu'il me suppliait de me taire
-parce que je ne comprenais rien à la vie qui m'environnait et que
-j'étais seule, ici, à ignorer une situation qui donnait à Grajat
-le droit de traiter Emma avec une certaine familiarité et le droit
-d'être irrité plus que quiconque de son engouement pour les âniers!
-
-Grajat ne s'apaisa pas, ne s'excusa point. Il se leva sous le
-prétexte de parler à l'une des innombrables personnes qui en
-passant le gratifiaient d'un coup de chapeau, et il nous faussa
-compagnie.
-
-La plus effondrée ne fut pas Emma, mais moi, à cause de la
-situation que je venais de découvrir.
-
-D'un coup, se décelèrent, rétrospectivement, tous les efforts
-que l'on avait faits pour me la laisser ignorer. Mon mari!
-que de stratagèmes n'employait-il pas, afin de m'épargner une
-rencontre avec sa sœur! Elle avait eu, je crois, l'habitude, avant
-mon mariage, de venir chez son frère, au moins à des époques
-régulières et pour toucher une rente qu'il faisait à sa vieille
-mère. Tous les mois, dans les débuts, j'avais vu Emma se présenter
-ainsi après le déjeuner, échanger avec nous quelques paroles, puis
-solliciter de son frère cinq minutes d'entretien. Tout à coup,
-sans cause apparente, ces visites avaient cessé. Ma belle-mère,
-même par deux fois, contrairement à sa coutume, était venue, après
-le déjeuner, seule, et avait pareillement sollicité de son fils
-cinq minutes d'entretien... Mais plus d'Emma. Pourquoi? Je me
-souvins de certains dîners, d'un entre autres, chez les Voulasne,
-auquel mon mari, à ma grande surprise, m'avait proposé de nous
-dérober; le lendemain, j'apprenais qu'Emma était du dîner. Emma
-dînait très rarement chez les Voulasne. Et j'apprenais que Grajat
-en était aussi. Même aventure, exactement, chez les Kulm, au mois
-de janvier, le soir du fameux vote boulangiste à Paris. Mon mari
-avait dit: «Je veux être dans la rue dès huit heures... Je veux
-voir afficher les résultats.» Nous avions esquivé le dîner. Emma
-en était, Grajat aussi.
-
-J'avais cru, moi, que tant de soins pour m'écarter d'Emma
-n'étaient dus qu'à ce «mauvais genre» que mon mari lui
-reconnaissait, qu'il lui passait moins à elle qu'à toute autre, et
-dont il était froissé à un degré chez lui rarement atteint.
-
-Mon Dieu, à la rigueur, soupçonnais-je Emma de ne pas attendre
-un second mariage avec toute la patience et la dignité d'une
-veuve austère; mais que ce fût avec Grajat que se trompât cette
-impatience! non, une telle idée ne me fût pas venue. Et cette
-idée me déplaisait si fort que, de tous mes dégoûts, je crus
-ressentir alors le plus grand. Moi auparavant si indulgente pour
-cette pauvre Emma, à cause de ses malheurs conjugaux, à cause
-même du dédain de son frère pour elle, à cause, peut-être, de
-sa sympathique beauté, voilà qu'Emma me produisait un effet de
-répulsion, et, en même temps qu'elle, voilà que je réprouvais
-tous les gens qui admettaient, abritaient, encourageaient d'aussi
-singulières amours... Je ne pus me contraindre; en rentrant à la
-maison je dis à mon mari tout mon écœurement. Il fit l'étonné;
-il nia des lèvres ce qu'il m'avait involontairement confessé du
-regard; il m'affirma que mon idée était sans fondement aucun.
-
---Eh bien! alors, lui dis-je, vous deviez défendre votre sœur
-quand un homme la rudoyait!
-
---Vous connaissez Grajat, dit-il; interrompre Grajat, c'est
-déchaîner toutes ses foudres!...
-
---Il ne s'agissait pas d'aboutir à interrompre Grajat, mais de
-faire, vous, ce que vous deviez!
-
-Mon mari me regarda, hébété: faire quelque chose qui ne doit pas
-aboutir, c'était pour lui un langage absolument incompréhensible.
-Je continuais quand même:
-
---Votre sœur devait être défendue, publiquement au moins... Vous
-avez tous assisté à cette scène, Dieu me pardonne! comme à une
-querelle conjugale... C'est une abomination.
-
---En admettant, me dit mon mari, que vos imaginations aient
-un objet, lorsqu'on se trouve désarmé devant des choses qu'on
-réprouve, mieux vaut faire le silence autour d'elles, ne pas les
-signaler...
-
---Oui, oui, je sais, c'est moyennant ces principes que vous en
-arrivez, dans votre monde, à innocenter puis à implanter les
-turpitudes. On ferme les yeux, on se bouche les oreilles, on est
-sourd, on est muet, on ignore; mais c'est «donnant, donnant», à la
-condition qu'on vous rende la pareille; et quand vous êtes bien
-assurés de l'impunité, comme vous n'écoutez aucun commandement
-intérieur, il vous faudrait être des anges pour ne point vous
-conduire comme des brutes...
-
-Mon mari avait une aversion instinctive de toute discussion
-morale, il me dit doucement:
-
---Madeleine, votre façon de parler me rappelle celle de votre
-grand'mère.
-
---Grand'mère! grand'mère!... mais, vous l'approuviez fort, il me
-semble, lorsque vous teniez tant à épouser une jeune fille bien
-élevée!... Pauvre grand'mère! si elle venait ici, et si elle
-voyait le monde au milieu duquel vous me faites vivre, elle en
-mourrait!...
-
-Il hocha la tête:
-
---Enfin, lui dis-je, vous trouvez cela très bien, chez les
-personnes qui ne vous tiennent pas de près; n'empêche que vous
-rougissez de votre sœur et que vous m'avez tenue éloignée d'elle
-comme de la peste!
-
-Il fronça les sourcils, sembla écarter de la main une vision
-désagréable et me dit:
-
---Les gens sont ce qu'ils sont, vous pouvez être mieux qu'eux,
-j'imagine!
-
-Cette parole-là était assez pour me remettre.
-
-Je remarquai une chose, en songeant à l'incident provoqué par
-Emma: un si violent soulèvement moral, qui, à toute autre époque,
-eût déterminé chez moi une longue crise, fut promptement apaisé.
-C'est que nous étions en pleine Exposition universelle, en
-pleine foire!... Le tourbillon me roula, m'emporta de nouveau,
-malgré moi, dès le lendemain, et je fus presque aussitôt sans
-connaissance, sans mémoire...
-
-Nous ne fîmes jamais rien pour éviter Emma, rue du Caire; mais
-nous n'y rencontrâmes plus Grajat. Depuis le jour de l'algarade
-fameuse, il ne reparut pas aux endroits où Emma se pouvait
-trouver. Son absence était remarquable et trop significative.
-Jusque par ses abstentions ce malotru manifestait son indécence.
-Mon ressentiment alla si fort contre lui, que je ne pensais
-presque plus à maudire ma belle-sœur. Elle était, elle, bien
-indifférente à l'absence de son amant; elle continuait à raffoler
-de ses âniers; elle continuait à nous ennuyer sans ménagement,
-par sa toquade amoureuse et sa manie obstinée de rechercher les
-«beaux garçons». Mais cela lui était si naturel, et on la savait
-là-dessous si incapable d'aucun souci qui ne fût pas celui d'aimer
-les hommes, que l'on songeait plutôt à la plaindre.
-
-L'indulgence que j'avais pour elle était un peu celle que l'on a
-pour une bonne bête de chien dont certaines particularités vous
-répugnent, mais que l'on reconnaît si gentil, à part ça.
-
-Et, depuis que Grajat l'évitait, nous avions une occasion nouvelle
-de voir Emma: c'était elle qui, comme par le passé, revenait
-chaque premier du mois trouver son frère, après le déjeuner, et
-lui demander les quelques minutes d'entretien.
-
-Un jour,--c'était le premier juillet: je l'ai noté, car ce fut
-pour moi un jour mémorable,--elle tomba ainsi sur Grajat qui
-était resté à déjeuner avec nous, à la suite de pourparlers
-sans fin avec mon mari. Il n'y eut de gêne que pour moi, car je
-m'imaginais qu'il y en avait pour eux. Je pensais: «Dieu de Dieu!
-si j'avais été la maîtresse d'un homme, me retrouver ainsi face à
-face avec lui!...» Mais que de choses représentait pour moi cette
-idée: avoir été la maîtresse d'un homme! Une passion éperdue,
-une fusion des esprits, des cœurs et des corps; mille souvenirs
-subtils, troublants; de la honte, de l'orgueil, des extases, ah!
-que sais-je!... Rien de tout cela. Pas une goutte de sang sous
-la joue, pas un clin d'œil supplémentaire, nulle émotion de part
-ni d'autre, apparemment. Ils avaient tout oublié; à moins qu'ils
-n'eussent rien qui fût digne de mémoire...
-
-En vérité, Emma ne parut préoccupée que de la façon dont elle s'y
-prendrait pour arracher son frère à Grajat, accapareur redoutable.
-Et, comme son frère se souciait peu de l'aparté qu'elle
-sollicitait, elle ne l'eût pas obtenu, je crois, si Grajat n'eût
-prêté la main.
-
-Grajat qui, pourtant, semblait avoir tant à dire à mon mari,
-l'abandonna tout à coup à Emma, en venant à moi me raconter des
-balivernes. Emma empoigna son frère par la manche et l'entraîna.
-Nous entendîmes:
-
---Je voudrais deux minutes d'entretien...
-
-Il y avait une petite pièce entre le salon et la chambre à
-coucher, qui était réservée à notre enfant futur, et, en
-attendant, servait de lingerie et se prêtait à ces colloques
-mensuels de famille.
-
-C'était la première fois que je me trouvais seule à seul avec
-Grajat; ou bien le remarquai-je parce qu'il m'était redevenu
-depuis quelque temps plus odieux? Il me dit à brûle-pourpoint:
-
---Il est extraordinaire, votre mari, avec sa voiture!... Il
-s'imagine qu'il va avoir demain le moyen de s'offrir une voiture
-au mois... Comme ça, sans risquer un maravédis, sans coup férir,
-en traçant des épures... Allez donc!... La caille rôtie qui vous
-choit dans le bec, n'est-ce pas?... Mais c'est inouï! C'est d'un
-jobardisme à faire pouffer!... Ah çà! vous y tenez donc bien?
-
---Moi?... A quoi?
-
---A cette voiture. Parbleu! une femme n'est tout à fait jolie
-qu'environnée de luxe. Qu'est-ce qui vous manque à vous, pour...
-
---Mais, monsieur Grajat, il ne me manque rien; je ne demande rien;
-ce n'est jamais moi qui ai parlé de voiture; je n'ai pas été
-accoutumée au luxe, je m'en passe parfaitement!
-
---Taratata!... A d'autres! «J'ai été accoutumée... Je n'ai pas été
-accoutumée...» Il s'agit bien de ça! Personne n'est accoutumé à la
-médiocrité; on s'accoutume tout de suite au superflu. Moi, je vais
-plus loin: je dis que le luxe est dû à une jolie femme; moi, je ne
-m'accoutume pas à la voir s'en passer... Le désir de votre mari,
-tiens! si je le comprends! Quel est le bougre qui ne l'aurait pas
-à sa place?... Mais c'est quant aux moyens de le réaliser; c'est
-quant aux moyens de faire le bonheur de sa femme... de sa jolie
-femme...
-
---Monsieur Grajat, je vous en prie!...
-
---Mais!... Je disais donc: c'est quant aux moyens que je le
-trouve, votre mari,... comment dirais-je?... un peu... jeune...
-Votre mari, il est bon que vous le sachiez, ma petite, votre mari,
-en affaires, est un timoré, un couard...
-
---Vous pourriez ménager vos expressions en parlant à sa femme,
-d'autant plus que je me doute que «couard» appliqué à lui, dans
-votre bouche, veut dire qu'il est encore honnête...
-
---Ça y est! injuriez-moi!... Kss! kss!... Un peu de rage vous va
-diablement bien! Pardieu, je le sais de longtemps que vous êtes
-une femme de feu!... Quel brasier sous ces dehors candides!...
-fichtre! Mais, savez-vous que votre mari est un niais...--en
-affaires!... en affaires!... entendons-nous...--Vous êtes, vous,
-une femme adorable... Oui, quand vous devriez m'écorcher la
-figure de vos ongles roses, a-do-rable!...
-
-Il se recula un peu de moi, parce qu'il crut, sérieusement, que
-j'allais comme une chatte, l'éborgner de mes griffes. Mais je
-n'étais pas si prime-sautière que les femmes auxquelles il se
-frottait d'habitude. Je ne sais ce qu'exprimait mon visage, et il
-est fort possible que c'est son impassibilité complète qui était
-précisément insolite et inquiétante. Bien souvent j'ai bondi, mais
-dans des occasions qui n'en valaient pas la peine. Ici, le choc
-était tellement violent, la surprise, l'indignation, l'horreur
-telles, que ma dépense intérieure ruinait toute la partie
-mécanique de nous qui correspond avec le dehors. Je me sentais
-paralysée, pétrifiée, et, ce qu'il y avait d'assez curieux,
-étrangère à la scène présente, tant il me paraissait inconcevable
-que j'y eusse part. Je voyais, en témoin, avec une parfaite
-lucidité, le monstre qui me parlait, son gilet blanc tendu sur
-sa corpulence, sa grosse gourmette d'or barrant son gilet blanc,
-son teint d'aubergine, sa moustache poivre et sel, en poils
-de blaireau, et je sentais son souffle empesté par le cigare,
-alcoolisé par deux petits verres de chartreuse. Et je me voyais,
-aussi, très bien, moi, médusée. Il me parlait en me regardant la
-poitrine.
-
-Je crois qu'il était un peu ému, lui aussi, car il n'avait tout
-de même pas coutume de parler de la sorte à des femmes comme
-moi. Je le voyais, je le sentais, je l'entendais, mais il y eut
-un moment où le sens de ses paroles m'échappa, soit qu'elles
-fussent réellement incohérentes, soit que tous mes efforts fussent
-concentrés à ne pas perdre connaissance ou à me demander ce que
-j'allais faire. Mais il se pencha un moment vers moi, et, dans
-l'odeur de la chartreuse, j'entendis nettement:
-
---Eh bien! Mais, cette voiture, vous l'aurez quand vous voudrez!
-Il ne tient qu'à vous...
-
-Je filai, droit devant moi, en me meurtrissant une jambe contre le
-coin de la table. Il était temps; sa grande main d'équarrisseur
-me toucha, par derrière... Je filai. Mon mari et Emma durent le
-retrouver seul dans la salle à manger. Moi, je tombai, dans ma
-chambre, honteuse, mais honteuse!...
-
-Mon principal dépit venait de n'avoir pas su me défendre autrement
-que par la fuite, et les mots m'arrivaient maintenant en foule,
-avec lesquels j'eusse pu tourner en dérision chacune de ses
-paroles, réduire cette scène à la comédie, l'achever de la façon
-la plus tranquillement bouffonne, lui soustraire ainsi toute
-importance, tandis qu'avec mon sérieux, mes grands airs, et ma
-trop apparente blessure, ne laissais-je pas par hasard à cet homme
-un peu l'impression de m'avoir violentée?...
-
-J'avais à peine dix mois de mariage... Moins d'un an auparavant,
-j'étais une jeune fille de Chinon, tout de frais sortie du
-Sacré-Cœur, la plus mal informée des réalités de la vie, la
-plus profondément imprégnée d'idéalisme, la plus passionnément
-vouée aux idées de perfection et de pureté!... J'avais quitté ma
-petite ville pour Paris, ville incomparable, ville unique, ville
-de toutes les lumières; et moins de dix mois avaient suffi à m'y
-enliser assez avant, au milieu des seuls intérêts matériels, pour
-que le principal ami de mon mari me touchât de ses doigts obscènes
-et m'offrît de m'entretenir comme une fille!... Cet homme, quoique
-manquant de finesse, était remarquablement intelligent, adroit,
-prudent jusqu'en ses audaces; mon mari lui rendait d'importants
-services, enfin cet homme me connaissait!... Et il avait cru la
-chose possible!... A un homme d'une telle expérience, doué d'une
-telle connaissance des hommes, il n'avait pas paru extraordinaire
-que je pusse devenir, après dix mois de mariage, sa maîtresse,
-pour avoir une voiture!... O souvenir immaculé de mon père! O
-vertu antique de ma grand'mère Coëffeteau! O candeurs de mon
-cher couvent! Grandeur et dignité chrétiennes!... De si furieux
-contrastes me heurtaient, me frappaient à me laisser endolorie et
-toute rompue de courbatures.
-
-Pareille secousse pour l'entreprise galante d'un goujat?
-dira-t-on, que d'embarras! que d'affaires! et que de prétention!
-Oui, mon émoi peut sembler ridicule, peut sembler excessif
-à plus d'une femme d'aujourd'hui, moins compliquée que nous
-n'étions. Mais nous étions compliquées. Notre esprit, notre cœur
-et j'oserai dire notre chair même étaient imprégnés d'idées,
-et de cette idée entre autres, que nous étions respectables;
-respectables, non tant à cause de notre chétive personne et par
-une vanité sotte, mais à cause de la famille dont nous détenions
-l'honneur, à cause des mœurs dont nous représentions la fleur,
-et, par-dessus tout, à cause de la grâce divine qui nous avait
-touchées. En nous manquant, on offensait quelque chose ou
-quelqu'un de bien plus grand, de bien plus précieux que nous; et
-si notre sensibilité était tant émue, c'était par le ricochet
-d'une sorte de sacrilège. Que voulez-vous? Nous étions ainsi
-faites, ou l'on nous avait faites ainsi.
-
-La blessure morale, comme toujours chez moi, fut la première et la
-plus vive. Après, en ramassant mes lambeaux, je me souvins que les
-quatre minutes d'entretien avec Grajat m'avaient appris en outre
-que les «affaires» de l'Exposition n'allaient point être pour
-mon mari aussi brillantes que le pauvre homme l'attendait; et,
-ce qui était pire, que Grajat, homme d'affaires par excellence,
-tenait mon mari pour peu capable, contrairement à tout ce qu'il
-avait jusqu'ici laissé croire. Dès que les affaires ne sont point
-aussi bonnes qu'on les croit, quelles chances ne court-on pas
-qu'elles soient beaucoup plus mauvaises! Cela m'inquiétait pour
-mon mari qu'une déconvenue de ce genre devait certainement abîmer,
-plus que pour moi. Mon mari, je le savais, quoiqu'il ne m'en
-dît rien, faisait vivre son père, sa mère, et fournissait un peu
-débonnairement de l'argent à sa sœur, gaspilleuse; et son rêve à
-lui était la fortune!...
-
-En pensant à tout cela, j'étais demeurée dans ma chambre et
-essayais de me remettre la figure en état. Mon mari entra, faisant
-la mine de quelqu'un qui vient d'essuyer une visite importune. Il
-me dit seulement:
-
---Je l'ai reconduite. Elle m'a chargé de vous faire ses amitiés...
-
---Eh bien! et votre ami? Je l'ai laissé tout seul, je vous avoue...
-
---Grajat? Il est parti.
-
---Le tête-à-tête avec le personnage, ma foi, n'est pas prudent,
-vous savez...
-
-L'étrange chose: j'avais pris le parti de ne pas dire à mon mari
-ce qui s'était passé entre Grajat et moi dans la salle à manger,
-et ma première parole, éclairée par l'expression de tout mon
-visage que je voyais dans la glace, lui donnait à entendre ce qui
-s'était passé. Je voyais pareillement dans la glace le visage
-de mon mari. A n'en pas douter, il comprenait... Son visage
-s'immobilisa, un instant court, mais appréciable; il réfléchit le
-temps voulu, pour adopter une attitude, et il me dit:
-
---C'est un mufle.
-
-Il n'ajouta à cela pas un mot. Il avait coutume, lorsqu'il venait
-ainsi dans ma chambre avant de me quitter pour l'après-midi, de
-me donner un baiser, ordinairement dans le cou; il ne me le donna
-pas, ce qui me prouva qu'il était très préoccupé, soit par son
-entrevue avec sa sœur, soit par ce que je venais de lui révéler.
-Il dit seulement: «C'est un mufle.» Mais ce fut tout. Il n'était
-pas surpris outre mesure; il n'éprouvait pas d'indignation qui
-valût un mot de plus. Grajat était un «mufle». C'était une vérité
-désormais constatée: nous aurions désormais pour intime ami un
-«mufle» avéré. J'entendis mon mari choisir sa canne au milieu
-des cannes et des parapluies, ouvrir et refermer la porte sur le
-palier.
-
-Cela me fut plus pénible que l'audace de Grajat.
-
-Cette porte refermée entre mon mari et moi! Cette porte derrière
-laquelle il descendait, allant à ses affaires, sans avoir ajouté
-un mot, elle me fit l'effet, tout à coup, d'une cloison solide,
-bien établie, depuis longtemps en construction, achevée à
-l'instant même, et dont l'achèvement me consternait cependant.
-Oh! ce bruit de porte fermant hermétiquement! le cliquetis de la
-chaîne de sûreté remuée... J'ai voulu un moment la rouvrir, cette
-porte; j'ai eu la démangeaison de rappeler mon mari, de lui crier:
-«Non, non! ne vous en allez pas sans ajouter un mot! ne partez pas
-pour vos affaires sans m'avoir dit que cela vous bouleverse de
-savoir que votre ami, «mufle» tant qu'on voudra, se soit conduit
-en «mufle» avec votre femme... avec votre femme, entendez-vous?
-avec votre femme que vous tenez tant à conserver impeccable!...
-Voyons! si vous tenez tant à cela, c'est qu'il y a en vous un être
-moral... A la différence de votre ami, de presque tous vos amis,
-hélas! il y a en vous un être moral... Oh! j'en suis sûre; je veux
-en être assurée; c'est parce que je vous crois un être moral, que
-je suis fermement attachée à vous... Ne me laissez pas supposer
-le contraire! Oh! revenez, revenez, mon mari, mon ami, afin de ne
-pas me laisser supposer le contraire!...» Mais il était parti.
-J'allai au balcon, dans l'espoir de le voir se retourner vers moi
-et me faire un petit signe encore... Oh! comme j'aurais interprété
-favorablement le moindre petit signe. Mais il était parti.
-
-Je restai quelque temps accoudée à ce balcon où j'avais, à mon
-arrivée, pour la première fois, humé l'air de Paris, d'où j'avais
-interrogé,--avec quelles transes! avec quels frissons!--ce
-monde inconnu, fiévreux, attrayant et effrayant aussi pour une
-nouvelle venue. Il était, à présent, trois fois plus nombreux qu'à
-l'automne, ce monde, et ses allées et venues, ses arrêts, ses
-remous, étaient plus mystérieux que ceux d'une fourmilière. Mais,
-tel qu'il était, à l'automne dernier, il m'impressionnait par un
-certain air de supériorité, que je lui prêtais, sur tout ce que
-j'avais vu jusque-là. Aujourd'hui... mais aujourd'hui, n'étais-je
-pas portée à tout interpréter dans un sens défavorable, parce
-que j'étais très ennuyée, très accablée, sinon malade, car à mon
-balcon, positivement, j'avais l'impression du vertige?... Et le
-cœur me tourna...
-
-Je dus rentrer précipitamment, parce que le cœur me tournait.
-Non, ce n'était pas pour moi le moment de me mettre à juger le
-monde, et Paris! Je demeurai, je m'en souviens, une grande heure,
-prostrée, presque sans connaissance et rêvant que je faisais
-la traversée de Calais à Douvres dont ces messieurs parlaient
-souvent. Quoi d'étonnant, à la suite de la double secousse
-soufferte après le déjeuner?... Et l'odeur répugnante de la
-chartreuse et du cigare me poursuivait sur le paquebot roulant
-bord sur bord...
-
-Tout à coup, je me sentis soulagée, comme si j'avais mis pied à
-terre, et, en même temps, je ne sais quel vieux courage à moi,
-depuis longtemps éteint, semblait-il, se ranima et prit possession
-de moi. En me redressant sur ma chaise longue, je décidai
-brusquement de secouer mes ennuis, de mépriser mes misères et de
-tirer de moi, avec l'aide de Dieu, de quoi dominer ma situation,
-quelle qu'elle fût. Je m'étonnais de moi-même; sans doute il avait
-fallu une épreuve tout à fait vive pour me remettre d'aplomb.
-
-Je me trouvais très suffisamment en train, quoique bien fatiguée
-et la mine un peu meurtrie, pour aller vers cinq heures et
-demie à notre rendez-vous accoutumé, rue du Caire. J'y
-retrouverais mon mari; il y avait chance que sa sœur n'y fût pas
-aujourd'hui,--l'entretien avec son frère n'ayant pas paru bien
-tourner;--et Grajat n'y venait plus.
-
-Mon étonnement fut grand lorsque j'approchai du concert des
-Lautars, de reconnaître, avant tout autre, Grajat assis et
-causant, à une petite table, avec quelqu'un qu'il cachait de son
-buste géant. J'allais retourner sur mes pas quand j'aperçus qui?
-aux tables voisines: madame Du Toit, son fils Albéric et leur
-parent, M. Juillet, de qui j'avais gardé si excellent souvenir.
-Mon mari était avec eux ainsi que les Voulasne, Isabelle assise
-à côté de son fiancé, et c'était M. le président Du Toit qui
-causait, à une petite table, à part, avec l'entrepreneur Grajat!...
-
-Nous n'avions jamais rencontré les Du Toit à l'Exposition. Ils
-ne l'ignoraient pas assurément, mais ce n'étaient pas des gens
-à modifier en rien leur vie réglée, sous prétexte qu'il y avait
-des baraques au Champ-de-Mars et aux Invalides. Ma surprise, que
-je n'avais aucune raison de contenir, parut elle-même surprendre
-les uns et les autres; il y eut pour moi tout de suite apparence
-que cette réunion était concertée, et la présence de Grajat, qui
-n'avait pas paru ici depuis des semaines, confirmait l'impression.
-Je pressentais depuis si longtemps que Grajat voulait conquérir
-le président Du Toit!... Grajat parlait à M. Du Toit sur un ton
-bien éloigné de sa façon ordinaire; le président écoutait Grajat
-avec une bien sérieuse attention; mais, Dieu! qu'il fronçait les
-sourcils!...
-
-D'instinct, je cherchai à m'asseoir près de madame Du Toit et de
-M. Juillet que j'étais franchement heureuse de retrouver. Tous
-les deux me plaisaient. Madame Du Toit, qui m'avait séduite dès
-notre première entrevue, était de plus, à mes yeux, aujourd'hui,
-auréolée de l'histoire de sa vie que mon mari m'avait contée.
-Madame Du Toit, dans sa jeunesse, s'était éprise éperdument
-d'un homme qui, sur le point de se fiancer à elle, avait obéi
-brusquement à une irrésistible vocation religieuse; à trente ans,
-il abandonnait une carrière brillamment commencée, une grande
-fortune et l'amour, pour aller, pendant trois années de noviciat
-à la Compagnie de Jésus, laver la vaisselle, balayer les ordures
-et briguer, comme d'autres les rubans et les places, la faveur des
-missions les plus redoutables. Il avait atteint assez promptement
-le comble de ses vœux et avait été martyrisé au Thibet. La
-fiancée, trahie pour une si grande cause, n'avait pas épousé M.
-Du Toit par amour; elle n'en avait pas moins eu la vie la plus
-droite, la plus pure et, semblait-il, la plus sereine, malgré
-la perte de trois enfants; et même elle dissimulait à peine,
-sous un visage naturellement grave, la flamme, discrète comme
-une veilleuse d'église, mais aussi perpétuellement entretenue,
-d'un culte intime, fidèle, profond et fier, d'où elle tirait
-certainement des joies peu communes.
-
-Je fus flattée que M. Juillet manifestât du plaisir à me voir.
-Cinq minutes de causerie avec lui me firent oublier la présence
-de Grajat. M. Juillet avait quelque chose de charmant dans
-l'imagination; c'était le premier homme spirituel que je voyais;
-mais son esprit, il semblait n'en user que pour faire agréer les
-choses sérieuses, si justes, si élevées, qu'il avait constamment
-à dire; son esprit était une excuse; il disait de lui-même:
-«Dieu! que je dois être ennuyeux!»... Et moi, naïve, je lui
-répondais: «Oh! non, oh! non», avec un accent de conviction qui
-le faisait sourire. Ennuyeux! Ah! certes, non, je ne le trouvais
-pas ennuyeux. Un homme qui ne parlait ni affaires, ni argent, ni
-mécanique, ni moyen de transports, ni goinfreries, ni buveries,
-ni bestialités, ou qui, à l'occasion même de ces sujets traités
-autour de lui, savait d'un tour preste vous ramener de ce qu'il
-y a en eux de trompeur et d'éphémère à ce qu'il y a en nous de
-fondamental et même d'éternel: non, non, il n'était pas pour
-moi ennuyeux! Il répondait à mes plus lointains, à mes plus
-secrets désirs: entendre un homme parler bien, me ravir l'âme en
-l'embellissant. Je soupçonnais en lui un philosophe, un moraliste,
-un poète peut-être, quoiqu'il parlât peu de lui et jamais de ce
-qu'il faisait. Et, en effet, sa famille se plaignait de ce qu'il
-ne fît rien. Il disait de lui: «Moi? je ne serai jamais qu'un
-ancien élève de l'École.» Il avait renoncé à l'enseignement,
-sous le prétexte qu'il était incompatible avec l'indépendance de
-caractère. Cependant, dans sa conversation, il niait énergiquement
-l'indépendance et il blâmait avec sévérité sa recherche. Il y
-avait, en lui, comme on le voit, des contradictions. Mais il
-disait lui-même que ni le monde ni l'homme ne peuvent s'expliquer
-que si l'on admet des vérités contradictoires. Il piquait votre
-curiosité sans vous satisfaire, mais il vous avait menés par deux
-ou trois chemins si curieux ou si beaux, que l'on ne demandait
-qu'à prolonger le voyage. Il y avait en lui quelque chose
-d'énigmatique qui ne vous laissait plus en repos. C'était un homme
-singulier.
-
-Enfin, je lui dus de bien terminer une journée si mal commencée
-et de ne même pas m'inquiéter de ce colloque confidentiel,
-interminable, entre Grajat et le président Du Toit, qui faisait,
-à distance, je le voyais bien, trépigner et blêmir mon mari. En
-toute autre occasion, Dieu sait si je me fusse mis martel en tête!
-
-M. Juillet m'avait dit: «Vous devriez lire.»--«Quoi donc?»--«Quels
-livres avez-vous sous la main?» Je lui dis, en riant et croyant
-qu'il allait se moquer, que j'avais en tout et pour tout les trois
-livres de Sermons et les petits traités de morale que mon mari
-m'avait donnés. Il s'écria: «Mais il n'y a presque rien de mieux!
-Les avez-vous lus?»--«Non.»
-
-Que nous sommes drôles! Nous pouvons avoir entre les mains des
-trésors, si quelqu'un en qui nous ayons toute confiance ne nous
-avertit que ce sont des trésors, nous les regarderons à peine.
-Mon mari m'avait donné quelques petits livres, «comme ouvrages de
-dévotion»; je ne les avais pas ouverts. M. Juillet, qui venait de
-causer une demi-heure avec moi, me conseillait de les lire, et
-j'avais hâte d'être rentrée à la maison pour en entreprendre la
-lecture, et je me promettais de passer une bonne soirée...
-
-
-
-
-IX
-
-
-Tout arrive en même temps, dit-on. Mon grand-père, ma grand'mère
-et maman, venant à Paris visiter l'Exposition, pénétrèrent dans
-notre appartement le jour même et à l'heure précise où mon mari
-reçut une «assignation à comparaître devant le tribunal, etc.,
-conjointement avec le sieur Grajat, etc.» Je revenais de les
-prendre à la gare d'Orléans, et je les poussais dans l'antichambre
-obscure, quand ma bonne, ahurie, me dit à l'oreille que la
-concierge venait de monter une «feuille de papier bleu», remise
-par un huissier. Mon grand-père, ancien magistrat, eut l'oreille
-fine pour entendre le mot «huissier» et me dit: «Ton mari a un
-procès?»... Je ne savais pas de quoi il s'agissait; je n'eus
-que le temps de courir cacher la feuille bleue. Mon mari rentra
-avant que je n'eusse pu seulement la lire. Je la lui remis, à
-la dérobée, en lui demandant: «Qu'est-ce qu'il y a?... encore
-Grajat?...» Il me dit: «Rien du tout, absolument rien!» Mais il ne
-quittait pas sa face blême depuis le jour du colloque de Grajat
-avec le président Du Toit. Ma famille le trouva bilieux, surmené
-de travail. Elle me trouva, moi, étourdie, préoccupée. Mon mari se
-refusait obstinément à me dire en quoi consistait ce procès. Je
-lui disais: «Oh! moi, j'ai vu venir ça de longtemps: rappelez-vous
-la soirée où votre Grajat a maçonné le mariage d'Isabelle avec le
-jeune Du Toit; pourquoi tenait-il si fort à ce mariage? Allez-vous
-me dire qu'il agissait dans l'intérêt de la jeune fille? Allons
-donc! il voulait s'allier, lui, Grajat, votre ami, avec le
-président Du Toit, indissolublement, en prévision d'affaires qui
-devaient bientôt traîner devant les tribunaux...» Mon mari disait:
-«Vous êtes folle, Madeleine!» Le «vous êtes folle, Madeleine» fut
-désormais sa réponse à toutes mes fiévreuses hypothèses, et Dieu
-sait si j'en fis, des hypothèses! Je fis celle-ci aussi, qu'il ne
-voulait point me parler tant que mes parents étaient là, de peur
-que je les prisse pour confidents; et cela me gâtait le plaisir
-que j'avais à les recevoir. D'autre part, mieux valait peut-être
-qu'ils fussent à Paris durant cette crise, parce que leur présence
-m'absorbait au moins tout le jour. Je leur servais de guide à
-l'Exposition. Je la connaissais, l'Exposition! Ils étaient flattés
-tous les trois, de me voir si documentée; mais rien, des progrès
-que j'avais pu faire, ne les surprenait, parce que, pour eux, la
-science de mon mari devait être sans bornes: c'était une opinion
-qui datait du jour où il leur avait été présenté et où il avait
-parlé, une heure durant, sur l'architecture. Ils s'étonnaient
-qu'il n'eût point été décoré au 14 juillet; mais il devait y
-avoir une «promotion de l'Exposition...» Qui donc leur avait fait
-espérer cela, grand Dieu? Ce ne pouvait être que moi-même, dans
-une de ces lettres de toute jeune mariée, où l'on annonce comme
-exécutés tous les rêves de son mari... Deux choses seulement les
-chiffonnaient: la première était que l'on n'eût point encore
-trouvé pour mon frère Paul la situation promise; la seconde était
-qu'on ne m'entendît jamais appeler mon mari par son petit nom
-«Achille», et que nous n'eussions, lui et moi, pas commencé à nous
-tutoyer. Ma grand'mère revint là-dessus principalement, tous les
-jours.
-
-Maman couchait dans notre chambre de réserve; les grands
-parents dans l'appartement de leurs amis, les Vaufrenard,
-faubourg Saint-Honoré. Cela donnait lieu à des complications de
-rendez-vous, à de folles allées et venues. Ah! l'on s'en donnait
-de la peine! Pour comble de malheur, je n'allais pas bien; deux
-fois j'avais failli me trouver mal à l'Exposition, et j'avais de
-nouveau éprouvé ma traversée de Calais à Douvres. Maman, loin
-de s'alarmer, souriait, et elle me dit: «C'est peut-être un
-excellent signe...» Moi, j'attribuais cela à la fatigue et à mon
-tourment secret touchant les damnées affaires de Grajat.
-
-Il fallut bien aller présenter mes parents aux cousins Voulasne
-bien que j'eusse grande appréhension d'une rencontre de gens
-si dissemblables. Cette appréhension, je n'étais pas seule à
-la ressentir, évidemment, car lorsque nous nous présentâmes à
-l'hôtel de la rue Pergolèse, malgré rendez-vous pris, monsieur
-et madame étaient sortis avec Isabelle, convoqués par un petit
-bleu de madame Du Toit. Je ne crus guère au petit bleu, mais je
-reconnaissais bien là mes cousins, incapables de s'astreindre à
-la moindre formalité. A quoi bon, après tout, les confronter avec
-mes bons vieux, rompus, eux, au contraire, à toutes les sortes
-de formalités, et si étrangers aux plaisirs que le nom seul leur
-en était suspect? Grand-père et grand'mère pincèrent le nez, à
-la porte de ces fameux cousins Voulasne, dont ils avaient tant
-entendu parler, mais ils furent moins froissés qu'ils ne l'eussent
-été ailleurs, parce que l'hôtel, dès l'abord, les impressionna
-beaucoup, et ils connaissaient par ouï-dire la fortune des
-Voulasne. Mes parents étaient d'un monde extrêmement délicat sur
-la question argent, et qui se fût fait scrupule de réaliser un
-gros bénéfice même licite; mais ils étaient admiratifs et béats
-devant la richesse acquise.
-
-Ce fut Pipette qui nous reçut, en présentant les excuses de
-«Gustave et d'Henriette» d'une façon, ma foi, fort gentille. Je me
-souvins que la première fois que j'avais gravi ces mêmes marches
-de l'escalier Voulasne, j'avais pensé à l'effroi de ma grand'mère
-au cas où jamais elle entendrait cette jeune fille traiter ses
-parents comme des camarades. Eh bien! ma grand'mère était là;
-Pipette s'adressant à elle, disait: «Gustave et Henriette», et ma
-grand'mère faisait bonne mine, faisait même des frais pour cette
-petite! Pipette, devinant la curiosité des gens de province, leur
-fit faire «le tour du propriétaire», salons, galerie, billard,
-etc., et les mena jusqu'à sa chambre pour leur montrer ses
-accessoires de cotillon, ses ustensiles de sport. Et grand'mère
-s'extasiait! Quand nous sortîmes de l'hôtel, elle avait oublié
-la dérobade des cousins Voulasne; elle déclarait leur habitation
-magnifique et leur «cadette» une enfant gâtée, c'était évident,
-mais «qui devait avoir un cœur d'or...»
-
---Je ne m'y trompe pas, ajouta-t-elle.
-
-La visite de l'hôtel Voulasne, pour ma grand'mère; l'union toute
-proche de cette famille avec celle du président Du Toit pour mon
-grand-père, inspirèrent à ma famille un optimisme curieux et une
-tranquillité parfaite touchant notre situation. Qu'ils étaient
-amusants à Paris, mes chers vieux! Enclins, dans leur province,
-par habitude d'économies outrancières, à croire à la détresse
-générale, et à tendre le dos à la catastrophe sans cesse prédite
-par les journaux d'opposition, le frôlement soudain d'une opulence
-réelle et bien assise, joint à ce grand simulacre de prospérité
-universelle qu'était l'Exposition, leur causait une espèce
-d'ébriété innocente.
-
-Mais ce qui contribua à leur laisser de leur voyage une impression
-tout à fait heureuse, ce fut la certitude que leur donna maman,
-à la suite d'une visite que nous fîmes ensemble chez le médecin,
-qu'ils auraient dans sept ou huit mois un arrière-petit enfant.
-
-A cette nouvelle, le monde entier prit aussi pour moi une autre
-figure.
-
-
-
-
-X
-
-
-Ce qui m'est arrivé de commun avec toutes les femmes, pourquoi
-le raconter? Les douleurs et les joies maternelles, si nous nous
-mettons à parler de cela, il faut négliger complètement le reste.
-Pendant quatre ou cinq ans environ, c'est-à-dire pendant que cela
-m'a donné le plus de mal, je sens que cela a pris le pas sur tout,
-et qu'en dépit de tout, cela m'a rendue heureuse. Je pourrais
-dire: j'ai eu d'abord une petite fille, puis j'ai eu un petit
-garçon, et, là-dessus, en dire long, sans avoir à exprimer rien
-qui tienne à mon aventure personnelle. A peu près toutes, nous
-savons ce que sont ces événements-là; et si dans le cours de ma
-vie j'ai eu quelques émotions, quelques épreuves dont le sens m'a
-paru valoir que je les cite, j'affirme que, pendant le temps que
-les soins de mes enfants m'ont absorbée, j'ai été la femme la plus
-ordinaire, la mieux disposée à trouver que le monde est bien fait,
-la moins désireuse de s'enquérir s'il pourrait l'être autrement.
-J'ai eu alors l'assurance que ma vie avait un but précis, clair,
-incritiquable, et qu'elle n'en avait même qu'un seul, que je
-touchais. Quelle curieuse, quelle magnifique, quelle reposante
-impression que de se sentir indubitablement dans sa voie, dans la
-seule voie, de se dire: «Je suis sûre que ce que je fais est ce
-que j'ai à faire, est ce que j'ai de mieux à faire.» Et quelle
-grâce d'état nous est accordée, pour que nous soyons maintenues,
-tout le temps voulu, dans cette disposition favorable!
-
-Oh! ce n'est pas que nous soyons privilégiées au point de ne
-plus souffrir des misères de ce monde; mais, franchement, il
-nous semble qu'elles aillent leur chemin sur une autre ligne
-que la nôtre, qu'elles puissent passer tout près de nous, sans
-doute, nous frôler même, mais,--on a de ces illusions-là dans les
-rêves,--qu'elles ne sachent point nous atteindre, en vertu d'un
-privilège extraordinaire attaché à notre fonction.
-
-Il y avait bien des choses contre moi, au moment où j'eus la
-certitude de ma première grossesse. Il fallut, comme de juste,
-que ces affaires suivissent leur cours, atteignissent comme une
-maladie leur période aigu, et enfin leur dénouement. Eh bien!
-je contemplai ces péripéties, de ma chaise longue, avec un
-quasi-désintéressement qui m'étonne aujourd'hui encore, avec une
-sorte de recul, de confiance présomptueuse, et comme un passager
-muni d'amulettes pendant la tempête. «Tout peut arriver, me
-disais-je, mais il faut que je vive pour mon enfant!»
-
-J'en étais venue à un détachement si grand, que je ne saurais me
-souvenir aujourd'hui avec précision de ce qu'il en fut du procès
-Grajat. Pourtant, mon pauvre mari était aux abois, et il se crut,
-pendant un certain temps, un homme perdu. «Un homme perdu»! lui,
-si réservé, si fier de son état, et si confiant? Ah! c'est que,
-justement, il avait été toute confiance en ses rapports avec son
-ami Grajat, et rien que cela; et le sentiment de la confiance
-étant ébranlé soudain, tout lui manquait; il était «un homme
-perdu». Ce que je sais, c'est que Grajat l'avait iniquement
-trompé, l'avait entraîné dans des entreprises hasardeuses et
-prétendait leurs sorts liés jusque dans certaines spéculations que
-mon mari avait répudiées. Or, il s'était produit, avant la fin
-de l'Exposition, un grave échec des entreprises, un effondrement
-des spéculations. L'entière bonne foi de mon mari fut établie
-de la façon la plus nette, mais il fallut l'établir. Quelles
-longueurs! quelles attentes! et quelles impatiences! Il n'y avait
-pas jusqu'au mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit,
-qui ne fût suspendu à la conclusion de ces événements, M. Du
-Toit faisant mine de temporiser tant que le sort de mon mari
-n'était pas complètement disjoint du sort de Grajat. Il y employa
-d'ailleurs toute son influence, toute son autorité, et c'est à
-lui, assurément, plus qu'à la loyauté incontestée de mon mari,
-que nous dûmes de sortir indemnes de cette crise, car la loyauté,
-toute seule et même éclatante, m'a-t-on appris plus tard, n'eût
-peut-être pas suffi. Grajat s'était accolé de longtemps mon mari
-en escomptant la «puissance financière» de ses cousins Voulasne,
-en escomptant ensuite le crédit du président Du Toit.
-
-Gros balourd, connaisseur d'affaires mais non de gens, faute de
-finesse d'esprit, le Grajat n'avait pas su prévoir deux choses:
-c'est que les Voulasne fussent partis en croisière autour du monde
-pour peu qu'on eût fait mine de les vouloir ennuyer avec une
-aventure de cette sorte, et c'est que le président Du Toit était
-homme à ne se dévouer qu'aux bonnes causes. Le président Du Toit
-ne fut pas pour Grajat, en l'occasion, le grand secours sur lequel
-notre ancien ami avait fait fond; mais mon mari me laissa entendre
-à plusieurs reprises que, sans la mémorable intervention de Grajat
-en faveur du mariage d'Isabelle, nous n'eussions pas eu, très
-probablement, pour nous servir, tout le zèle de M. Du Toit. C'est
-très possible.
-
-Grajat avait une fortune assez bien assise pour ne point sombrer
-sous le coup, mais il subit une forte saignée et jugea à propos
-d'entreprendre un voyage d'études qui dura deux ans et demi. Nous
-fûmes quittes, nous, pour faire notre deuil de tous les gains que
-mon mari avait espéré tirer de l'Exposition, joints à tous ceux
-qu'il avait sacrifiés, un an durant, à préparer l'Exposition. Mais
-de quel prix n'eussé-je pas payé l'avantage d'être débarrassée,
-deux ans et demi, de Grajat! Ah! oui, adieu la voiture! adieu le
-domestique en livrée!... adieu Grajat!... Mais mon mari, lui,
-souffrit beaucoup de ces privations.
-
-Il était sans rancune contre Grajat. Grajat était pour lui un
-homme qui lui avait autrefois rendu des services. Il lui devait
-fidélité. Il me disait à moi: «Si les choses avaient bien tourné,
-j'aurais eu ma part dans les bénéfices...»--«Mais, non! puisqu'il
-a été prouvé qu'il n'était nullement engagé envers vous! Il vous
-aurait volé quand même...»--«On est tout autre, affirmait-il,
-quand la fortune vous sourit.» Il n'en voulait pas démordre.
-C'était à lui d'avoir des scrupules! Si j'attaquais Grajat, il me
-disait que ce n'était pas généreux, Grajat étant à terre. Il avait
-une longue habitude de confiance et d'amitié contre laquelle rien
-ne put prévaloir.
-
-Lorsque Grajat revint, il revenait d'Amérique, et personne ne
-se souvenait plus exactement des motifs qui l'y avaient envoyé.
-Il était flambant, remis à neuf, et il écrasait jusqu'à vos
-ressentiments sous les images gigantesques qu'évoquaient ses
-propos. Il avait vu des choses nouvelles, des ouvrages de Titans,
-des mœurs invraisemblables, des fortunes dont le chiffre fabuleux
-n'est presque plus perçu par nos sens. Les Voulasne, sur sa
-prière, et peut-être par l'entremise de mon mari, consentirent
-sans aucune difficulté à le recevoir. Les Voulasne, qui n'avaient
-point été atteints personnellement par les affaires de Grajat,
-n'en conservaient aucune mémoire; ils étaient enchantés de revoir
-un homme dont l'entrain et la bonne humeur étaient connus, et
-un voyageur. S'il est vrai que d'autres ne lui sautèrent pas
-immédiatement au cou, chez les Voulasne, il est non moins certain
-que, dès le potage, Grajat parlant de l'Amérique avait accaparé
-l'attention de tout le monde, et qu'il devint, de ce moment, un
-centre d'attraction sans rival, car il n'y avait ni homme ni femme
-qui n'eût quelque chose à lui demander. Et il se trouva relancé,
-comme cela, par l'intérêt qu'avait chacun à être informé ou par
-l'étrange plaisir qu'ont la plupart des gens à être ébahis par le
-«colossal». Sans qu'il racontât rien de lui-même, rien de ce qu'il
-avait fait là-bas, on le trouvait grand à cause des choses géantes
-qu'il avait vues. Qu'il eût vu grand ou petit, je ne pouvais,
-quant à moi, m'empêcher de penser: «C'est un homme malhonnête.»
-Je ne me privais pas, d'ailleurs, de le lui dire en face. Je n'ai
-jamais souffert qu'il embrassât mes enfants. Je le traitais comme
-il disait que les Américains traitent les hommes de couleur. Je
-lui disais: «Vous avez l'âme noire, pour moi vous êtes nègre...
-pouah!...» Mon mari était beaucoup plus affecté que Grajat de
-ce qu'il nommait mes lubies. Chez mon mari, comme chez ceux qui
-accueillaient Grajat, ce n'était pas de l'indulgence envers un
-homme coupable d'une grande faute, c'était de l'indifférence pour
-la faute, c'était de l'apathie morale absolue. Le sens moral
-était atrophié à ce point chez la plupart, qu'il n'y avait point
-d'explication possible entre nous en cas de différend: qu'eussé-je
-pu dire à Grajat, par exemple, qui demeurait convaincu que ma
-mauvaise humeur à son endroit ne résultait que du dépit d'avoir
-manqué par lui «ma voiture»?
-
-Toute manifestation de l'horreur qu'il m'inspirait me faisait
-passer à ses yeux pour plus bassement intéressée! J'en vins petit
-à petit à ravaler mon dégoût et à lui faire presque bon visage,
-uniquement pour lui prouver que je ne pensais pas à «ma voiture».
-Mais si je désarmais, il voyait en mon armistice le signe que
-je consentais, pour avoir «ma voiture», à l'autre moyen, celui
-qu'il m'avait proposé un jour... Et il redevenait galant. Si je
-dénonçais à mon mari ses entreprises et le cynisme avec lequel
-elles étaient tentées, mon mari, sans s'émouvoir, me répondait:
-«Quelle importance cela a-t-il, puisque vous n'êtes pas femme à
-lui céder jamais?»
-
-Je crois que les galanteries de Grajat flattaient plutôt mon
-mari, parce qu'il était sûr de ma résistance, et parce que chaque
-siège victorieusement repoussé augmentait ma valeur, ma valeur
-morale. Il était fier de ma valeur morale; il savait ou sentait
-que Grajat lui-même était impressionné par ma valeur morale et
-devait dire de lui: «Cet animal de Serpe a une petite femme qui
-tient comme un bastion!...» Curieux phénomène: ils se gaussaient
-de la valeur morale, et c'est d'elle qu'ils tiraient dans leur
-maison le plus de vanité; ils la réduisaient à n'être qu'objet de
-luxe, mais parmi les objets de luxe qu'ils prisaient, elle était
-encore le plus rare et le plus apprécié.
-
-Ma belle-sœur Emma avait eu la chance de se remarier avec un
-jeune homme charmant, de cinq ou six ans moins âgé qu'elle, il
-est vrai, mais follement épris, et qui possédait une grosse
-fortune. Emma le conduisait par le bout du nez, roulait carrosse,
-se faisait habiller chez les couturiers renommés, donnait des
-dîners, rajeunissait elle-même, positivement, était, ma foi,
-fort jolie, et jurait à tout venant qu'elle se ferait couper en
-quatre plutôt que de manquer à son «joli petit mari». Malgré
-mille excentricités, elle lui était en effet fidèle. Elle s'était
-mariée à peu près à l'époque de la naissance de ma petite Suzanne,
-à la fin de mars 1890. C'est en juillet 93 que Grajat revint
-d'Amérique. Aux environs du jour de l'An, Emma trompait son «joli
-petit mari» avec cet homme presque sexagénaire, de qui elle se
-moquait outrageusement au temps où elle était sa maîtresse. Le
-petit mari se fâcha tout rouge; il gifla Grajat, dans un cabaret à
-la mode, devant plus de cinquante personnes; on se battit; ce fut
-une histoire; et on se battit si sérieusement que Grajat promena
-sept à huit semaines son gros bras en écharpe, fier, à son âge,
-d'une aventure de cette sorte. Et l'on divorça bel et bien, au
-grand désespoir d'Emma qui retomba du haut de sa fortune d'un jour
-sur ses pieds nus, et revint, le premier de chaque mois, faire la
-gentille avec son frère, et lui demander cinq minutes d'entretien.
-Grajat l'avait quittée aussitôt après l'aventure. L'ex-jeune mari
-la reprit comme maîtresse, mais la traita en fille. Et la pauvre
-Emma, avec cela, allait sur la quarantaine! C'était une grande
-pitié.
-
-Mon mari rompit net avec sa sœur; il lui interdit de jamais
-repasser le seuil de sa porte. Ce fut la maman Serpe qui revint,
-chaque mois, à la maison, après le déjeuner, avec des cheveux d'un
-blond de plus en plus flamboyant, son petit chien favori, Zuli,
-sous le bras, seul vieillissant, lui, asthmatique, toussicotant et
-râlant.
-
-Autour de nous, les Kulm avaient divorcé, après vingt et un ans de
-mariage, lui pour épouser une femme de sport, championne de je ne
-sais plus quels matches; elle, abandonnée, à quarante-cinq ans,
-sans autre ressource qu'une pension alimentaire, après la vie la
-plus insoucieuse et la plus aisée, et avec deux jeunes filles à
-marier!...
-
-Un autre exemple attristant, près de nous, était celui du mariage
-d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit. Isabelle, pendant près
-de deux ans, avait, par amour pour Albéric, adopté tous les
-goûts et dégoûts de la famille Du Toit. La conversion spontanée
-d'Isabelle avait eu les allures d'une vocation tout à coup
-révélée; elle avait frappé les Du Toit et n'avait pas contribué
-pour peu à leur faire agréer le mariage; gagner une âme, et par
-elle, qui sait? spiritualiser ces pauvres Voulasne embourbés dans
-les joies épaisses, c'était, n'est-il pas vrai, une œuvre? Or, dès
-que la période de lutte avait cessé, fort peu de temps après le
-mariage, on avait vu la noble ardeur d'Isabelle s'affaiblir, une
-naturelle nonchalance remplacer son beau zèle à s'instruire, un
-égoïsme paresseux transpercer cet accoutrement de sœur charitable
-qui avait fait l'émerveillement de la bonne madame Du Toit. Une
-fois mariée, et malgré un réel amour pour Albéric, Isabelle était
-redevenue elle-même en devenant heureuse, et était redevenue
-Voulasne en redevenant elle-même. Voulasne, elle ne songeait qu'à
-se distraire, à se laisser porter et agiter par la vie extérieure,
-et, faute d'un tel mouvement, tombait en une torpeur insipide,
-état inadmissible absolument chez les Du Toit. Chez les Du Toit,
-la vie était réglée une fois pour toutes et composée exclusivement
-de devoirs qu'on ne discutait pas, et qu'il s'agissait de trouver
-agréables si l'on tenait absolument à avoir du plaisir. Albéric,
-rompu aux austères plaisirs de sa famille, mais amoureux de sa
-jeune femme, se trouva quelque temps perplexe. Il s'ingéniait
-à établir un compromis entre ses habitudes disciplinées et la
-mollesse propre à Isabelle. Installés dans un appartement à eux,
-chez eux, indépendants en somme, ils se partageaient également, à
-jours fixes, entre les deux familles. Isabelle était d'un naturel
-fort doux. Albéric aussi. Ce n'était pas qu'Isabelle récriminât,
-ou exigeât, mais elle avait besoin d'agréments qu'Albéric eût
-jugé inhumain de lui refuser. Il arriva une chose que de plus
-avertis que moi eussent pu prévoir, c'est qu'après quelques mois
-de concessions faites à Isabelle, Albéric se laissait gagner par
-le goût des distractions quelles qu'elles fussent, par cette
-espèce de lourdeur qui vous entraîne à descendre dans Paris chaque
-soir, par ce goût pour l'oubli de soi, par cet étourdissement
-quasi niais, quasi spirituel, quasi répugnant, quasi savoureux,
-que vous procurent, comme une drogue de fumerie, les plaisirs
-dits parisiens. A la compagnie de son père, de sa mère, cent fois
-supérieure en ressources profondes, il préféra bientôt celle de
-ses beaux-parents, stupides, mais si faciles, si dépourvus de
-sens critique, et à un tel point incapables de vous adresser une
-observation, de vous donner même un avis! de ses beaux-parents
-qui le jugeaient le gendre le plus accompli, pourvu qu'il fût
-de leur bande et de leur perpétuelle fête. Comme dans toute la
-nature, la paresse et le moindre effort l'emportaient jusque sur
-les habitudes d'activité les mieux contractées. Les Du Toit, à
-cent lieues d'avoir prévu pareil détournement, et qui s'étaient
-flattés au contraire de gagner à eux leur belle-fille, étaient
-stupéfaits, désolés, effondrés. Les Voulasne, eux et leur
-entourage, ne jugeaient pas la chose, ne la remarquaient même pas:
-Albéric était avec eux, tant mieux! car plus on est de fous plus
-on rit.
-
-Nous avions, dans notre monde, bien d'autres transfuges venus de
-familles analogues à celle des Du Toit! Notre monde, et j'entends
-par là celui qui était résolu à mener la vie joyeuse et sans
-entraves, faisait la boule de neige, se grossissait chaque jour
-en s'entraînant mutuellement au confort, au bien-être, au luxe, à
-une élégance audacieuse et à une bravade du lendemain qui n'allait
-pas parfois sans un certain courage. Tout y était au rebours des
-anciennes mœurs de la bourgeoisie française, essentiellement
-composées de contrainte, d'abstention, de prudence craintive,
-d'économie de toutes les forces et de terreur de l'opinion.
-C'était une société qui semblait s'être retournée bout pour
-bout, la réserve ayant à sa place la dilapidation; le souci de
-l'avenir, du sort des enfants, de la maison, du nom, obstrué
-par la frénésie de consommer pendant que notre propre jour luit
-encore; l'argent jadis volontiers secret: maintenant, la jactance
-d'une fortune souvent fictive; les femmes, les familles entières
-ne craignaient jadis rien tant que le bruit fait autour d'elles,
-le seul nom, imprimé dans une feuille publique, froissait une
-pudeur que j'ai bien connue: désormais les efforts et le but des
-femmes, voire des familles, était qu'il fût parlé d'elles, et il
-n'y aurait pas grand paradoxe à ajouter: de quelque façon que ce
-fût. La discrétion, le silence, le vase clos où tant de groupes
-ont préparé des valeurs réelles, semblaient des geôles ou des
-tombeaux; et qu'importait à présent la valeur réelle, si la parade
-et le boniment en donnaient l'illusion à un public jobard et
-dégradé?
-
-L'évolution du ménage d'Albéric eut pour moi des conséquences fort
-inattendues et des plus graves. Comme tout s'enchaîne dans la vie,
-mon Dieu! et par les moyens les plus éloignés de tous ceux qu'on
-eût pu se plaire à prévoir!... Dès que j'avais connu les Du Toit,
-j'avais souhaité me réfugier quelquefois près d'eux. Les Du Toit
-de leur côté semblaient aussi m'avoir «reconnue»; et ils m'avaient
-fait des avances. Cependant nous en étions demeurés là.
-
-Madame Du Toit me rencontra une après-midi aux Champs-Élysées
-où j'allais dans ce temps-là, régulièrement, promener ma petite
-fille, parce qu'il y avait de la coqueluche au parc Monceau.
-Suzanne commençait à marcher seule; j'étais grosse de son futur
-petit frère; nous parlâmes naturellement des enfants; madame Du
-Toit me félicita d'en avoir, tout en me contant, les larmes aux
-yeux, les peines que les siens lui avaient causées.
-
---Et quand vous allez être grand'mère, lui dis-je, ce sera à
-recommencer!
-
-Elle ne demandait pas mieux que de recommencer. Mais elle hocha la
-tête:
-
---Ils ne se pressent pas, dit-elle, de me rendre grand'mère: ce
-n'est plus la mode, aujourd'hui, dans un certain monde, d'avoir
-des enfants!...
-
-Je m'écriai:
-
---«Dans un certain monde!...» mais heureusement que...
-
---Oh! me dit-elle, vous comprenez parfaitement ce que j'entends
-par là. Vous avez dû trop souffrir, ma chère enfant, avec votre
-nature délicate et votre parfaite éducation, des milieux auxquels
-je fais allusion, pour ne pas deviner mon chagrin...
-
-Elle me prenait par l'amour-propre, par l'intuition sympathique,
-par la maternité. Elle me fit ses confidences; elle en provoqua
-de ma part, et sut, par là, m'être agréable. Mais tout ceci avec
-du tact, sans précipitation excessive, sans débordement. Elle ne
-parlait d'elle-même qu'en s'en excusant pour ainsi dire, et en
-essayant d'envelopper son propre cas, qu'elle ornait d'idées, de
-citations très appropriées. Elle m'en imposait comme tous les
-esprits plus et mieux nourris que le mien; mais sans me paralyser,
-sans me gêner même. Nous bavardions bientôt comme de vieilles
-amies.
-
-Je l'étonnai, moi, par mon indulgence. Elle crut s'être trompée
-en m'énumérant mes maux, attendu que je ne m'élevais pas contre
-un état de mœurs qui en était responsable; elle était entière
-et exclusive, elle était convaincue que le monde sans principes
-et sans culture morale était «corrompu jusqu'à la moelle».
-L'expression qu'elle employait me fit protester. Moi qui vivais,
-depuis plusieurs années, au milieu de ce monde, et qui avais
-été par lui blessée, je ne le jugeais point cependant d'une
-façon si définitive. L'animation de notre premier entretien
-vint de ce différend. Je lui citai maintes femmes qui, sous les
-dehors les plus évaporés, étaient, au demeurant, excellentes
-et très pures; je lui disais: «Les apparences de ce monde-là
-sont aussi trompeuses que l'est, par exemple, le théâtre qui
-prétend représenter la vie, et qui, en réalité, attire le public
-en l'épouvantant par des mœurs aussi inédites qu'inexistantes;
-ici, c'est une coquetterie de paraître sans conduite comme c'en
-est une, ailleurs, de paraître vertueuse; le bon naturel et le
-mauvais se retrouvent de part et d'autre.» Elle me répliquait que
-j'étais trop bonne et trop jeune, que le mal passait inaperçu à
-mes yeux, mais qu'une complaisance comme la mienne était des plus
-pernicieuses, car c'est avec ce libéralisme qu'on encourage ou
-facilite toutes les décadences.
-
-Je me laissai entraîner par madame Du Toit à mener ma petite
-fille, une ou deux fois par semaine, jusqu'au Luxembourg, qui
-était d'ailleurs, affirmait-elle, beaucoup plus sain que les
-Champs-Élysées saupoudrés de poussière. Je rencontrais au
-Luxembourg madame Du Toit qui, pour une ondée, pour un nuage
-menaçant, voulait à toute force m'abriter chez elle, rue de
-Vaugirard, dans le voisinage. La pauvre femme semblait ne plus
-pouvoir vivre sans me voir, parce qu'elle ne pouvait vivre sans
-parler de son fils et parce qu'elle ne parlait de lui, tout à fait
-à l'aise, m'affirmait-elle, qu'avec moi. Elle comptait aussi sur
-moi pour «le ramener». Elle disait «le ramener», comme si le cher
-Albéric eût embrassé quelque schisme.
-
-A voir le jeune ménage de plus près, je ne tardai pas à
-m'apercevoir qu'Albéric, après avoir oscillé un moment entre les
-parents de sa femme et les siens, était allé vers ceux à qui il
-eût été le plus difficile de faire comprendre pourquoi il ne leur
-fût pas venu! Albéric, qui n'était pas un sot, mais qui avait
-le tort de ne vouloir blesser personne, avait jugé que ne point
-partager les divertissements de ses beaux-parents c'eût été rompre
-avec eux, car aucune bonne raison ne leur était accessible, tandis
-qu'il comptait sur l'esprit supérieur de son père et sur la bonté
-de sa mère pour lui passer cette complaisance envers les parents
-de sa femme.
-
-Ainsi, et par une malignité des choses qui souvent dans la vie m'a
-frappée, de deux familles, l'une intelligente et l'autre bornée,
-c'était la bornée qui l'emportait en influence, à cause et en
-raison même de son inaptitude à concevoir quoi que ce fût, hormis
-son étroit et égoïste plaisir.
-
-Madame Du Toit me suppliait de ne pas manquer son jour, surtout
-lorsqu'elle attendait sa belle-fille. Mon Dieu, je sentais bien
-qu'elle m'employait à lui «ramener» son fils en agissant sur
-Isabelle; elle me plaisait par ailleurs, m'instruisait, me prêtait
-des revues et des livres, et je croyais faire une bonne action en
-contribuant à empêcher ce pauvre Albéric de s'engager davantage
-dans une société de fêtards. Je venais donc aux jours de madame
-Du Toit. Il y avait là toutes les femmes de la magistrature et du
-barreau, la plupart honnêtes mères de famille, sans coquetterie;
-on parlait surtout collèges et pensions, rougeole, scarlatine,
-projets ou souvenirs de vacances, Suisse ou «petits trous pas
-chers». Les plus entendues étaient préoccupées de l'avancement
-de leurs maris; les infortunes conjugales étaient matière à
-chuchoteries pudibondes. Il venait aussi des messieurs, beaucoup
-encore à favoris, dans ce temps-là, et en redingote de drap,
-boutonnée; quelques jeunes aussi, portant la barbe, et jusqu'à
-des stagiaires, qui m'entouraient volontiers, bien que je fusse
-grosse de cinq mois, mais parce que j'étais mieux mise que la
-plupart des autres femmes.
-
-Mon Dieu! que l'on était loin, là, des Kulm ou des Lestaffet! On
-m'y présentait beaucoup plutôt comme petite fille de magistrat
-et comme fille d'avocat renommé que comme femme d'architecte.
-Isabelle se montrait assez ponctuelle aux jours de sa belle-mère,
-amenée de force par son mari, car elle ne s'était jamais soumise
-à des obligations, et la mine aussi boudeuse qu'au temps où,
-chez ses parents, on ne mettait pas d'empressement à lui donner
-son Albéric... Elle venait à moi d'assez bonne grâce, parce que,
-chez les Du Toit, c'était encore moi la moins «rive gauche»,
-disait-elle. Elle était jolie, très élégante, un peu trop
-parfumée, même pour la rive qu'elle habitait.
-
-Moi, j'étais contente de rencontrer là M. Juillet dont la
-causerie me plaisait toujours. Il n'y venait pas régulièrement,
-mais lorsque j'avais la bonne fortune de l'y voir, le temps me
-paraissait court. Il causait assez souvent avec moi, ou plutôt
-se laissait entendre par moi en particulier, car, crainte de lui
-déplaire, je surveillais avec lui mes paroles. Il philosophait
-devant moi, sur le contraste des milieux si divers où il voyait
-que je passais tour à tour et qu'il connaissait, l'un et l'autre,
-mieux que moi. Il lançait, contre l'un et l'autre, des traits
-aigus, ce qui m'amusait sans provoquer chez moi la réaction,
-comme les attaques de sa tante. Et il me prouvait que, dans
-quelque société que l'on soit, on ne peut manquer de trouver
-à redire. Ce qui l'étonnait en moi et me rapprochait de lui,
-c'était qu'avec ma nature respectueuse, je pusse rire de ses
-épigrammes sans me froisser. Je lui affirmais que des caractères
-de l'espèce du mien ne sont pas rares dans mon pays, et que l'on
-peut être profondément sérieux et admettre la raillerie, et aimer
-la raillerie, et la pratiquer sans laisser entamer par elle le
-sentiment de gravité que la vie nous inspire.
-
---Aujourd'hui, me disait-il, les gens qui se moquent, se moquent à
-fond, sans plus croire à rien, même pas à leur moquerie qui n'est
-qu'un procédé, et dont on sent tout l'artifice et l'effort; quand
-notre race était plus pure ou la vie moins usée, si vous aimez
-mieux, le rire, avec toute sa malice, «châtiait les mœurs» et ne
-les détruisait pas... Ainsi, par exemple, ce n'est pas parce que
-je plaisante le dessus de cheminée, les tableaux et les meubles
-de ma bonne tante Du Toit, que je manque le moins du monde, en
-mon cœur, à vénérer cette très digne et excellente femme... Ce
-n'est pas parce que je n'aborde plus mon cousin Albéric sans
-lui glisser à l'oreille, comme une nouvelle sensationnelle: «On
-ne peut contenter tout le monde et son père!»--ce qui le met en
-fureur,--que je manque à mon affection très réelle pour ce brave
-garçon.
-
-On aurait eu, en effet, bien du mal à garder son sérieux devant
-l'attitude d'Albéric chez sa mère. On eût juré qu'il rentrait
-d'escapade; il tendait le dos, garait ses oreilles comme un petit
-garçon, comptait à tout moment que madame Du Toit allait lui
-donner la fessée, publiquement, pour avoir découché. Et M. Juillet
-disait:
-
---C'est qu'il a l'air, aussi, le coquin, d'avoir introduit ici sa
-maîtresse!...
-
-Tel était un peu, ma foi, l'effet que produisait la trop parfumée,
-la trop élégante Isabelle.
-
-Je demandai à M. Juillet sa franche opinion sur le mariage
-d'Albéric:
-
---Mais, ce n'est pas son mariage qui est bête, disait-il, c'est
-lui! Et il rendra son mariage absurde à cause de son urbanité trop
-exquise. La petite Voulasne, mal élevée, ou pas élevée du tout,
-mais je parie qu'elle vaut la plupart des pimbêches que lui eût
-choisies ma tante Du Toit! et d'abord elle l'aime... Mais, ce
-qu'il fallait, c'était avoir le courage,--si courage il y a,--de
-tenir à distance les parents Voulasne...
-
---Vous en parlez à votre aise! répliquais-je à M. Juillet. Mais
-Isabelle aime infiniment ses parents! Elle a joué toute sa vie
-avec ses parents comme avec des camarades. Ses parents ne l'ont
-jamais grondée, jamais contrainte, jamais ennuyée: il y a un
-attachement tout particulier des jeunes filles mal élevées à
-leurs parents, c'est une espèce de complicité... Isabelle n'eût
-jamais consenti à s'éloigner de sa famille...
-
-Je me souviens que nous fûmes interrompus par madame Du Toit,
-qui, nous voyant causer très attentivement, et à part, venait
-s'enquérir de ce qui nous absorbait à ce point. M. Juillet lui dit:
-
---Mais, ma tante, nous nous occupons de vos intérêts!...
-
-Elle lui avait confié, à lui comme à moi, ses soucis. Elle comprit
-aussitôt ce dont il s'agissait. Elle joignit les mains et leva
-les yeux au ciel, appelant sa bénédiction sur notre entreprise
-commune. Elle parut fonder tout de suite un grand espoir sur cette
-entente entre M. Juillet et moi, qu'elle n'avait pas prévue. Je
-crus devoir lui confesser que notre premier échange de vues était
-assez pessimiste.
-
---Qu'il ne soit pas le dernier! dit-elle. C'est une bonne œuvre à
-accomplir, ne l'oubliez pas: une bonne œuvre!...
-
-Elle n'avait pas une confiance parfaite en son neveu Juillet,
-à cause de ce qu'elle appelait «son esprit sarcastique», et
-parce que, tout intelligent qu'il fût reconnu, il n'avait pas de
-situation officielle et stable. Son intelligence même paraissait
-trop vive, et inquiétante, car elle faisait constamment le
-tour complet de chaque chose, en la considérant avec une égale
-complaisance, des points de vue les plus opposés. Cependant tous
-les articles et notamment un certain ouvrage, qu'il avait publiés,
-jusqu'ici, étaient à conclusion très propre à rassurer la famille.
-Ses articles comme son ouvrage avaient été, je le voyais bien,
-fort remarqués; néanmoins, j'entendais qu'on lui reprochait je ne
-sais quelles contradictions. Il répondait: «La vie est un champ
-d'expériences, les paroles un moyen d'essayer les idées; la vie
-passe; les paroles volent; les écrits restent. Eux seuls comptent,
-ils sont le résultat.» Mais madame Du Toit devait trouver la vie
-et les paroles de son neveu aussi louables que ses écrits, du jour
-où son neveu partait pour la croisade en ma compagnie.
-
-Le singulier départ! Prémédité? voulu? Aucunement. Par personne.
-Il dépendait d'un mot jeté au hasard. Que d'entreprises, que
-d'aventures n'ont pas d'autre fondement!...
-
-En me parlant de son neveu, entre nous, madame Du Toit disait
-à présent: «votre allié», pour me rappeler la bonne œuvre à
-accomplir de concert. Point d'allié qui pût être pour moi
-compromettant, vu la situation où j'étais, situation qui dut même,
-bientôt, interrompre mes promenades au Luxembourg, ma croisade et
-mes visites chez madame Du Toit!...
-
-
-
-
-XI
-
-
-Madame Du Toit eut pour moi des soins vraiment maternels au moment
-de la naissance de mon petit garçon. Elle ne venait à peu près
-point chez moi auparavant; elle ne laissa presque pas un jour
-sans prendre de mes nouvelles, et elle me fut très utile. C'est
-un avantage que d'avoir près de soi, en ces moments-là, une femme
-d'autant d'ordre et d'expérience. Elle me procura un médecin plus
-sérieux, plus consciencieux et quatre fois moins coûteux que celui
-qui m'avait soignée lors de mes premières couches, et, comme il
-me fut interdit de nourrir, cette fois, elle sut me dénicher
-dans un certain village de Bretagne une nourrice magnifique. On
-connaissait l'élevage des enfants dans le monde de madame Du
-Toit! Enfin elle me tint compagnie, sans me peser jamais et même
-sans m'ennuyer de ses chagrins personnels. Notre amitié se trouva
-consolidée à la suite de ces quelques semaines, et après une
-connaissance ainsi plus intime, madame Du Toit me fit dans son
-entourage une réputation qui me flatta, je l'avoue.
-
-Je m'étais accoutumée jusque-là, dans le monde des Voulasne, Kulm,
-Lestaffet et Cie, à me contenter de l'état d'étrangère à peu près
-tolérable; et, mon Dieu, mes années de jeunesse m'avaient à ce
-point rompue à ne pas vivre pour mon agrément, que cela pouvait,
-à la rigueur, continuer. Mais j'éprouvai une grande douceur à me
-sentir estimée, et estimée pour ce qui, en moi, était vraiment
-moi-même, et non pour les complaisances, concessions ou petits
-tours de force destinés, ailleurs, à me faire seulement agréer.
-Mon amour-propre fut très sensible aux hommages dont je me vis
-entourée chez madame Du Toit.
-
-J'y retournai dès que ma santé me le permit, entre mon énorme
-nounou et ma petite Suzanne, et y pris une part plus franche et
-plus active qu'auparavant aux questions de coupage de lait, de
-diarrhée infantile et au choix d'une plage pour les marmots à la
-prochaine saison. Pendant toute une année, mon dernier né, que
-nous avions nommé Jean, étant assez délicat, ces conversations
-m'intéressèrent même plus que celles de M. Juillet. Je ne m'en
-étonnais pas; je n'y prenais seulement pas garde; il y avait
-une chose qui m'absorbait tout entière, c'était la santé de
-mes enfants; aucune préoccupation du même ordre, autour de moi,
-ne me paraissait excessive ni importune, et tout ce qui ne s'y
-rapportait pas directement me semblait un peu oiseux. M. Juillet
-me taquinait à ce propos, sans me piquer le moins du monde.
-
-Il m'annonçait qu'il s'abstiendrait de revenir au jour de sa
-tante parce qu'il se trouvait dépaysé dans une «nursery», et il
-avait même confié à sa tante elle-même, qui me le répéta, qu'elle
-réussissait à faire de moi une «popote» comme toutes ses amies,
-que les femmes intelligentes étaient rares et que ce qu'elle
-pratiquait là était «un étouffement criminel». Je revois toujours
-la bonne madame Du Toit redisant l'expression: «un étouffement
-criminel»! Elle en riait, car elle était faite aux paradoxes de
-son inquiétant neveu; elle voyait bien que moi aussi j'en riais,
-et elle était flattée que M. Juillet, sous cette forme dépitée,
-reconnût lui-même en moi, outre les qualités qu'il prisait, lui,
-pour son agrément personnel, celles que sa tante plaçait au-dessus
-de tout. M. Juillet ne mit pas à exécution ses projets de ne plus
-reparaître au jour de madame Du Toit; et, bien qu'il me jurât
-qu'il ne contribuerait certes pas à rendre la femme d'Albéric
-aussi «bourgeoise» que moi, il y travaillait tout de même un peu
-avec moi, tout en causant vaccine et dents de lait. Et il me
-manifestait, malgré lui, une sorte de vénération.
-
-Aucune parole n'avait prise sur Isabelle; il fallait jouer avec
-elle pour retenir son attention, et encore ne se prêtait-elle
-qu'au plaisir de la facétie, et puis, aussitôt, son esprit
-s'évaporait sans retenir la moindre conclusion. Elle ne jugeait
-rien, ni gens, ni choses, si ce n'est par rapport à leur caractère
-«rasoir» ou «rigolo». A la notion de la valeur morale son esprit
-était impénétrable. Cette lacune, pour moi si stupéfiante,
-produisait chez elle, et autour d'elle, une simplification extrême
-de la vie. Elle était sans antipathie et n'en inspirait aucune,
-car nul défaut ne l'indignait et sa bonhomie désarmait ceux
-qui s'indignent. Son mari, dont l'esprit avait peu d'exigence,
-trouvait près d'elle une paix, au moins provisoire, qu'il n'avait
-jamais goûtée dans le milieu assez rigoriste, un peu tatillon,
-de sa famille, et il s'abandonnait à la tiédeur d'une vie assez
-saugrenue, mais si aisée! Il n'était pas, il ne serait jamais,
-lui, un contempteur des mœurs traditionnelles; il ne se ferait pas
-davantage l'apologiste des mœurs opposées, mais il appréciait, au
-fond de soi, la séduisante mollesse et le laisser aller d'une vie
-dépourvue de tout commandement et de toute sanction.
-
-M. Juillet ne pouvait absolument pas prendre son cousin au
-sérieux, et, dans notre entreprise commune, il ne voyait qu'une
-croisade un peu comique, qui le divertissait, en faisant grand
-plaisir à sa tante.
-
---Je vous affirme, madame, me confiait-il, qu'Albéric a fait
-précisément le mariage qu'il mérite. Albéric n'a jamais compris
-ce qu'il y avait d'auguste dans l'éducation que ses parents se
-sont exténués à lui fournir. C'est une erreur de beaucoup d'hommes
-éminents, comme mon oncle Du Toit, de s'imaginer que leurs
-rejetons non seulement sont dignes d'eux, mais doivent s'élever
-plus encore: supposez qu'Albéric eût entretenu cette illusion par
-un mariage et une conduite conformes aux souhaits de son père, on
-l'eût poussé à des emplois dont il n'est certainement pas digne.
-Son amourette pour une petite Voulasne, c'est la revanche de sa
-nature médiocre; c'est l'explosion de ce qu'il y a d'essentiel
-en lui: elle détruit en un clin d'œil l'échafaudage savant, mais
-arbitraire, combiné par une famille hors ligne; elle le fait
-dégringoler à son niveau véritable où il se trouve, lui, comme
-vous voyez, tout à fait bien!...
-
-Il n'était pas très encourageant, M. Juillet, dans la croisade
-entreprise en commun! Et l'on voyait si bien que le sort d'Albéric
-et d'Isabelle l'intéressait peu! Il en revenait toutefois de
-lui-même à cette question, lors de nos rencontres, parce que
-c'était le pacte convenu entre nous et devant l'autorité de madame
-Du Toit; mais il s'en évadait vite, en biaisant avec une rouerie
-qui ne m'échappait pas et qui me faisait l'avertir d'un sourire
-que nous quittions la grande route sinon la bonne. Il aimait avant
-toutes choses à agiter des idées, et il avait un insurmontable
-dédain pour tout ce qui ne fournissait pas matière à ce jeu
-supérieur. Le cas d'Albéric et d'Isabelle était un prétexte
-excellent, il est vrai, à mille réflexions, à ma portée, sur les
-mœurs, les caractères, la vie; mais d'Albéric et d'Isabelle, mon
-Dieu! que son souci était loin!
-
-Ce que j'apprenais en écoutant M. Juillet, et sans y prendre
-garde, ou, si l'on veut, l'invitation, sur un ton enjoué, à
-réfléchir et à méditer, que je recevais de lui, me causait une
-sorte de plaisir, naturel et profitable, dont je ne saurais
-comparer l'effet qu'à la belle coulée de lait qui passait du
-gros sein de ma nourrice bretonne dans la petite bouche heureuse
-de mon enfant. Je ne songeais pas à m'écrier: «Comme c'est bon!
-que cela me fait de bien!» parce que, grâce à mes préoccupations
-maternelles, j'étais garantie de toute exubérance et même garantie
-de croire que je pusse éprouver quelque chose d'étranger à mes
-deux petits; mais je me nourrissais avidement, sans le savoir,
-avec un bonheur serein, et je me nourrissais de ce qui était mon
-aliment. Cette nourriture spirituelle m'était offerte au moment
-même où, par la maternité, toute une portion de moi-même et, me
-semblait-il, tout mon cœur venaient de recevoir satisfaction et
-triomphaient. Je me croyais comblée; je me sentais heureuse.
-
-Ah! la charmante époque de ma vie! Est-ce que tout ne me souriait
-pas à la fois? Il me semblait que mon ménage était beaucoup plus
-heureux. Pourquoi? Je n'aurais pas su le dire. Qu'est-ce qu'il
-y avait donc de changé? Mon mari, incorrigible, avait toujours
-Grajat pour ami, et travaillait pour Grajat en pure perte. Il
-ne faisait pas de brillantes affaires, cela était évident, si
-je considérais le budget qui était le nôtre. Nous étions bien
-tassés dans notre petit appartement depuis que notre seule pièce
-de réserve était abandonnée à la nourrice et au petit Jean, et
-ma fille couchait dans notre chambre. Mon mari avait beaucoup
-d'ennuis par sa sœur qu'il ne voyait plus et m'interdisait
-absolument de fréquenter, et il avait été affecté, d'une façon qui
-m'étonna, par la mort de son vieux père. Du vivant du bonhomme, il
-le voyait peu, en effet, ne parlait presque pas de lui et semblait
-réserver toute son indulgence pour sa mère: il le pleura pendant
-des semaines avec un véritable chagrin. Est-ce qu'il avait un
-cœur caché?... Depuis que nous avions deux enfants, je le voyais
-beaucoup moins. Sous le prétexte, d'ailleurs vraisemblable, que
-l'appartement était encombré, il allait à ses ateliers aussitôt
-après le repas; il voyait d'un bon œil mon amitié avec madame Du
-Toit, mes relations nouvelles avec le monde de madame Du Toit, et
-la renommée dont on m'y gratifiait et qui me suivait et me faisait
-respecter jusque dans son monde à lui; car c'était ainsi!... En
-tout ce qui dépendait de moi, mon mari semblait être parvenu à
-ses fins; malgré mon origine provinciale, je m'étais assouplie
-aux exigences de Paris; malgré l'éblouissement et les périls de
-Paris, j'avais gardé de mon éducation première ce sur quoi il
-avait fondé précisément le plus d'espoir; j'étais assez exactement
-la femme qu'il s'était proposé d'avoir; et maintenant que je lui
-avais donné, en outre, une petite famille, loin d'être pour lui
-un motif d'inquiétude, je lui représentais la paix du ménage
-assurée; il se reposait entièrement sur moi, et, à cause de cette
-sécurité même, je sentais que toute son activité s'écartait de
-moi, de son ménage ordonné, pour se reporter, selon les habitudes
-que l'on n'a pas menées en vain jusqu'à trente-sept ans, avant
-de se marier, vers ses amis, vers ses affaires, vers le dehors.
-Je crois qu'il eût été retenu davantage à l'intérieur s'il eût
-acquis le moyen d'avoir un domestique mâle, en livrée, et de me
-procurer une voiture!... Oui, il se reprochait de n'avoir pas su
-ajouter ce colifichet à son ménage, et il croyait aussi,--comme
-Grajat!...--que je lui reprochais secrètement le défaut d'un tel
-luxe. D'ailleurs, il voyageait assez fréquemment, à cause de ses
-constructions ou restaurations de vieux manoirs. Il restait deux
-ou trois jours absent, quelquefois une et même deux semaines.
-
-Et c'est en le voyant partir ainsi, que je prenais conscience de
-ce qui manquait à mon bonheur: ce qui me manquait, c'était d'avoir
-un grand chagrin lorsque je voyais partir mon mari. Le reste du
-temps, je ne pensais plus qu'il pût me manquer quelque chose.
-Mais, devant cette valise que je faisais pour lui, et dans cet air
-de départ, j'aurais dû pleurer, n'est-ce pas? si j'avais été tout
-à fait heureuse chez moi... Non, je ne pleurais pas. Même, depuis
-que j'avais des enfants, je ne m'inquiétais pas après le départ de
-mon mari. Je lui recommandais bien de ne pas oublier de m'envoyer
-une dépêche, mais il m'arrivait de ne pas attendre la dépêche,
-et un jour, je le confesse, la dépêche me surprit... J'en devins
-toute rouge devant ma femme de chambre qui me dit: «Mais, madame,
-c'est la dépêche de monsieur!» Ma petite fille aussi, à présent,
-pensait tellement à son père et parlait de lui si souvent que,
-c'était évident, je pensais à lui moins qu'elle... Je l'appelais
-«papa» comme les enfants; j'étais heureuse d'avoir enfin trouvé ce
-terme familier qui m'épargnait de le nommer par son prénom.
-
-Cependant, quand je me reporte à l'époque dont je parle, il me
-semble que j'étais heureuse. J'étais contente de moi, je croyais
-fermement ne m'être pas trop mal tirée d'une situation qui avait
-failli être si difficile. Et un je ne sais quoi me remplissait
-d'aise. Pour la première fois de ma vie, je sentais une espèce de
-dilatation en tout moi-même. Et cela était visible aux yeux de
-tous, il faut le croire; je m'en apercevais bien dans la rue, à
-la façon dont on me regardait; chez les Voulasne, chez leurs amis
-et ceux de mon mari, quand par hasard j'y allais, les femmes me
-disaient que j'étais jolie; les hommes, c'était plutôt chez madame
-Du Toit qu'ils m'eussent fait un peu la cour, mais de cette façon
-dont on la fait lorsqu'on sait que ce sera sans conséquence...
-
-
-
-
-XII
-
-
-Dès les premiers temps de ma vie à Paris, j'avais remarqué qu'une
-période de l'année soulevait un peu partout, dans les familles,
-des difficultés. C'est la période dite des vacances, pendant
-laquelle il faut s'éloigner de chez soi. Nous autres, en province,
-il y a vingt ou trente ans, nous voyions se succéder les quatre
-saisons dans le clos ou sur les plates-bandes du parterre, sans
-songer jamais à nous demander quelle figure elles eussent pu faire
-ailleurs. Il en devait être désormais tout autrement. L'année de
-l'Exposition, nous eûmes un prétexte pour demeurer chez nous;
-mais la suivante, déjà, la question des vacances s'était posée.
-Comme il était à prévoir, mes vieux parents avaient tout de suite
-offert de nous accueillir à Chinon; c'était, d'ailleurs, le
-séjour qui me paraissait, à moi, le plus agréable, et j'étais
-fière de revenir dans mon pays avec une enfant gentille et que
-je nourrissais encore. Mais il se trouva que ces vacances ne
-nous donnèrent point les bons résultats espérés. Je ne croyais
-cependant pas avoir été gagnée par Paris, mais j'avais été touchée
-assez par Paris ou par ma vie nouvelle, pour ne plus me sentir à
-l'aise entre mes grands-parents et maman, à qui je devais taire
-la plupart des sujets qui me préoccupaient, mes malaises moraux,
-mes tristesses intimes, les moindres détails sur la famille de
-mon mari, sur ses amis et sur ses affaires; ils en auraient été
-bouleversés. La réserve à tenir vis-à-vis d'eux m'était à présent
-plus pénible que celle dont je souffrais au milieu du monde le
-plus hostile. Et de celui-ci même j'avais, peut-être, malgré tout,
-adopté quelque chose: le préjugé qui fait que la vie de province
-semble bien petite, bien étroite et systématiquement ignorante de
-la fameuse découverte que Paris croit faire chaque matin et chaque
-soir: fumée, vapeur, vains bruits dès le lendemain, mais qui nous
-enveloppent quotidiennement d'une vaniteuse illusion. Outre cela,
-mon mari, si patient à Chinon durant mes longues fiançailles, y
-était pris d'un mortel ennui, inventait mille prétextes pour le
-fuir, y produisait à mes parents et à nos connaissances le plus
-déplorable effet et y laissait finalement l'impression que notre
-ménage était défectueux.
-
-Par-dessus le marché, nous fûmes favorisés, cette année-là,
-d'un été torride; la Touraine est chaude, on le sait, et Chinon
-exposé contre son rocher, en espalier, en plein midi; ma petite
-fille en souffrit; mon mari déclara que le climat de ce pays
-était mortel. Qu'on juge de l'état de ma famille, l'année
-suivante, lorsqu'il fallut leur signifier, de par messieurs les
-médecins, que leur vieille maison, que leur jardin planté par
-leur arrière-grand-père, que leur ville où j'étais née, moi, et
-où j'avais passé sans maladie mon enfance, ma jeunesse, étaient
-dangereux, au premier chef, pour la santé de ma fille! D'autre
-part, nous n'étions guère en fonds pour nous payer une saison à
-la mer; notre embarras était grand. Moi, je disais à mon mari:
-«Mais nous allons avoir le parc Monceau à nous tout seuls!...» Il
-accueillait cela comme une plaisanterie de mauvais goût, et il
-avait l'air plus malheureux qu'au temps critique de ses affaires.
-Ce que je redoutais, moi, arriva: les Voulasne nous invitèrent à
-Dinard. Une saison dans un des «petits trous» dont il était si
-souvent question chez madame Du Toit nous eût coûté moins cher
-que le séjour gracieux dans l'opulente villa des Voulasne, avec
-les abonnements au Casino, le jeu des petits chevaux, le poker,
-les voitures et la valetaille. Mais mon mari, de la meilleure
-foi du monde, donnait tête baissée dans ce faste. Il chérissait
-tendrement sa petite fille: on l'avait vu, l'année précédente,
-tempêter à cause de la santé de Suzanne compromise à Chinon; eh
-bien! à Dinard, cette enfant eut à souffrir d'une indisposition
-qui lui fut beaucoup plus néfaste que la chaleur de Touraine:
-cela ne compta point. Le papa disait: «Au moins, ici, est-elle
-entre les mains d'un excellent médecin!» Il était parfaitement
-tranquillisé parce que sa fille, même gravement malade, était
-entre les mains d'un médecin excellent. Et je le sentais sincère.
-L'année suivante, où il fallut à tout prix me montrer à Chinon,
-sous peine de blesser irrémédiablement mes parents, il se contenta
-de ne point m'accompagner, et il oublia de m'objecter la chaleur.
-Un sort malin voulut qu'elle fût, cette fois-ci, précisément,
-accablante. Nous en fûmes incommodées, moi autant que mon enfant.
-J'avais perdu l'habitude du climat de mon pays; je me jurai de n'y
-plus revenir avant la fin de septembre. C'était rouvrir moi-même
-la question épineuse des deux mois qu'on ne doit pas passer à
-Paris.
-
-Et voici que mon amitié nouvelle avec la famille Du Toit, ou,
-si l'on veut, la politique de madame Du Toit, faisait surgir à
-présent, sous un aspect nouveau, le spectre des vacances.
-
-Madame Du Toit ne consentait pas à se séparer de moi pendant
-une période aussi longue. Madame Du Toit, à qui je n'avais pas
-caché les ennuis que me valait cet exil annuel, croyait fermement
-résoudre pour moi la question en m'invitant avec mes enfants à
-passer sept ou huit semaines dans sa propriété de Fontaine-l'Abbé,
-en Normandie. Là, rien à redouter de la canicule, sous des
-ombrages séculaires et si abondamment arrosés par les pluies;
-là, en rase campagne, point d'épidémies: de l'espace, de l'air,
-et, ajoutait ma vieille amie, «presque rien de changé dans nos
-habitudes, quant aux figures»...
-
-L'invitation de madame Du Toit fut l'objet d'une discussion qui
-dura deux jours, car il ne s'agissait pas de compter seulement
-avec nos convenances personnelles, mais avec la façon dont ma
-famille prendrait la chose. Qu'allait-elle dire, à Chinon, si je
-me laissais héberger, à la campagne, chez des étrangers, plutôt
-que chez eux?
-
-Nous en étions là, et nous discourions à perdre haleine sur
-l'aimable proposition de madame Du Toit, sans pouvoir adopter
-un parti, lorsque la décision nous fut fournie par une visite
-inopinée du jeune ménage Albéric. Albéric et Isabelle, nous n'y
-songions pas, se trouvaient agités par la question des vacances
-tout autant que nous-mêmes; ils avaient deux familles à contenter:
-les Voulasne, jugeant que leur saison de Dinard était gâchée sans
-la présence d'Isabelle; les Du Toit brandissant la sentence de
-leurs médecins d'après laquelle le bord de la mer était néfaste à
-Albéric. Quant aux deux époux, ils étaient d'accord; ils voulaient
-aller à Dinard et point au manoir de Fontaine-l'Abbé.
-
---Mais, votre santé? dis-je à Albéric, l'opinion des médecins?...
-
-Albéric se moquait des médecins. D'ailleurs, il répliquait
-galamment:
-
---Il y a aussi la santé de ma femme. Isabelle est accoutumée aux
-bains de mer.
-
---Mais enfin, leur disais-je, rien n'est plus simple que de mettre
-tout le monde d'accord: passez trois semaines à Dinard, le temps
-de la saison, et le mois de septembre à la campagne; c'est logique.
-
-Isabelle me dit:
-
---Que nous quittions Dinard au bout de trois semaines, comme au
-bout de six, du moment que nous le quittons avant eux, papa et
-maman sont fâchés comme si nous n'y étions pas allés, ça c'est
-réglé. Mais il faut vous dire qu'au mois de septembre, ils ont
-l'intention de faire un voyage, peut-être en Italie, et de nous
-emmener. Alors, vous comprenez, pour le manoir, zut et zut!...
-
-Albéric sourit. Il dit qu'il s'était «rasé» au manoir depuis sa
-tendre enfance.
-
-Je ne soupçonnais pas ce qu'ils semblaient attendre de moi en
-cette affaire.
-
-Eh bien! voilà. Ils venaient me dire, tout uniment, que si
-j'acceptais d'aller au manoir, pour être agréable à madame
-Du Toit,--car ils ne concevaient même pas que cela pût me
-plaire,--leurs projets de Dinard, leur voyage d'Italie, tout en un
-mot, était «fricassé».
-
---Comment cela?
-
---Mais, c'est bien simple. Supposez que vous soyez à Dinard avec
-nous, dit Albéric, maman se console parce qu'elle s'imagine
-que ce n'est pas du temps complètement perdu: vous allez nous
-y «travailler...» Oui... enfin, vous allez travailler au salut
-de notre âme... Ne vous défendez pas! c'est son idée... Je la
-connais, maman, peut-être!... A Dinard, avec vous, tout s'arrange,
-j'en réponds. A Dinard, sans vous, ce n'est pas l'émeute, c'est
-la révolution. Nous à Dinard, vous à Fontaine-l'Abbé... Oh! ça,
-alors!...
-
-Albéric n'acheva pas sa phrase, il allait dire: «C'est la
-gaffe!...» et me faire entendre par là qu'il ne doutait pas que sa
-mère ne m'eût invitée que pour l'édification de ses enfants.
-
-Pour achever de me convaincre, Albéric m'esquissa un petit tableau
-du séjour au manoir qui était de nature à m'en détourner, quand je
-m'en fusse déjà fait ouvrir la grille.
-
-Ils n'y allaient pas par quatre chemins, les Albéric! Que leur
-démarche fût de la plus grave indiscrétion, ils n'en avaient cure;
-qu'elle me mît dans le plus grand embarras, voilà qui leur était
-bien égal! J'étais «bon type», comme ils disaient eux-mêmes, mais
-je n'aimais pas que l'on se jouât de moi. J'étais en train de me
-creuser la cervelle, afin de trouver la réponse qu'il fallait,
-lorsque mon mari, moins patient que moi, et qui avait assisté à
-l'entretien sans y prendre part, y intervint pour le clore d'un
-mot:
-
---Mais, Madeleine, dit-il, il me semble que la question est jugée:
-n'avez-vous pas écrit ce matin à madame Du Toit que vous acceptiez
-son invitation?
-
-La lettre n'était pas écrite, il est vrai, mais elle le fut un
-quart d'heure après.
-
- * * * * *
-
-C'était, ma foi, un fort joli château que le manoir de
-Fontaine-l'Abbé, et je poussai une exclamation lorsqu'il nous
-apparut, au débouché d'un bois épais où madame Du Toit nous avait
-invités à faire une petite prière près de la source, lieu de
-très ancien pèlerinage, qui donne son nom au pays. Après l'avoir
-deviné, entre les troncs bossus des ormes et sous le feuillage des
-châtaigniers, si bien égalisé par en bas, je le vis tout à coup,
-entier, ses trois corps de logis d'époques différentes juxtaposés
-simplement: un gros pavillon carré, sur la droite, coiffé d'un
-immense toit Louis XIII; le centre, moins élevé, allongé, simple,
-noble, pareil à un bon vieil hôtel cossu du Marais; une aile enfin
-ajoutée au XVIIIe siècle; tout cela sans façon, s'harmonisant si
-heureusement que je regrettai beaucoup que mon mari ne fût pas
-avec nous pour apprécier une si raisonnable architecture. Comme
-nous abordions le château par une pelouse spacieuse et doucement
-inclinée jusqu'au petit pont flanqué de deux lions de pierre, qui
-traversait le fossé, nous discernions très nettement la lanterne
-au-dessus du pavillon central, et par delà, la campagne lointaine
-et feuillue qui semblait s'évanouir dans la brume.
-
-Je dis à madame Du Toit:
-
---Comme vous êtes discrète!... Je ne vous ai jamais entendue
-parler de cette merveille que sur le ton dont vous auriez décrit
-une maison de campagne ordinaire.
-
---J'y ai toujours vécu, l'été, me dit-elle, depuis mon enfance,
-c'est un endroit qui n'a pour moi rien d'extraordinaire. Et vous
-voyez que mon fils, lui, ne le trouve guère séduisant...
-
-«Mon fils...» Ah! je vis que ce serait là le point épineux de
-notre séjour, et que peut-être le château ne m'avait tourné que
-sa plus jolie face. L'absence d'Albéric nous promettait un sujet
-de conversation monotone... Pourvu que M. Juillet fût là pour me
-soutenir! Était-il là? Y devait-il seulement venir? On ne m'en
-avait rien dit, mon «allié» étant absent de Paris quand le sort de
-nos vacances s'était décidé.
-
-M. Juillet n'était pas à Fontaine-l'Abbé, je m'en aperçus au
-dîner, et le lendemain seulement je sus qu'il viendrait peut-être,
-quelques jours, entre deux excursions; il était, comme beaucoup
-de ses contemporains, en mal de voyage,--encore une disposition
-chez lui que les Du Toit comprenaient peu.--Nous nous trouvions à
-table, en très petit nombre et presque entre femmes, les vacances
-des cours et tribunaux n'étant pas ouvertes, et il y avait une
-demi-douzaine d'enfants que l'on ne devait mettre à part que
-lorsque seraient arrivés ces messieurs. Ma Suzanne était dans la
-joie, malgré l'absence de son père. Dès que je fus tranquillisée
-pour elle au sujet des fossés emplis d'une eau courante, mais que
-je vis partout garnis de balustrades, je ne voulus plus songer
-qu'au charme incontestable de cette belle demeure ancienne et des
-magnifiques soirées d'été que nous pourrions goûter là.
-
-L'intérieur était très simple, garni presque partout de meubles
-de l'Empire et de la Restauration, dont madame Du Toit s'excusait
-comme de vieilleries qui eussent dû être au grenier; il y avait
-aux murs quantité de gravures et d'estampes coloriées. Le seul
-meuble moderne était un piano, un piano à queue tout récemment
-accordé, à propos duquel on me dit: «J'espère bien que vous allez
-vous y remettre!...»
-
-La salle à manger et le salon, une grande bibliothèque aussi,
-prenaient l'air par la façade opposée à celle qui m'avait souri
-à mon arrivée. Les portes ouvertes, on se trouvait de plain-pied
-sur une terrasse dallée, ornée de grenadiers en caisse, et qui,
-par une douzaine de marches enjambant le fossé, donnait accès aux
-allées du parc.
-
---Le parc, disait modestement madame Du Toit, c'est de l'herbe.
-Il me faudrait dix jardiniers pour entretenir ici ce qu'on
-appelle un parc... Quand l'herbe est trop haute et s'oppose à
-la promenade, on la fauche, voilà pour le parc; mais je vous
-montrerai mon potager...
-
-Pour le premier soir, nous restâmes assis sur la terrasse entre
-les caisses de grenadiers. Il avait fait dans la journée un peu
-d'orage, de lourdes nuées couraient encore dans le ciel et on
-recueillait la fraîcheur comme une rareté précieuse.
-
-Il me semblait n'avoir rien goûté d'aussi bon depuis des années.
-Parfois un mouvement de l'air remuait les branches des platanes
-penchées sur la douve, et le contact des feuilles et de l'eau
-imitait le bruit infinitésimal du poisson qui gobe une mouche à
-la surface; et il y avait un parfum indéterminé qui venait des
-feuillages ou de l'eau, de l'herbe fauchée ou de la nuit même.
-
-A part un vieux célibataire, nommé M. Froulette, qui tenait à
-faire l'empressé et le boute-en-train, les quelques hôtes de
-madame Du Toit étaient paisibles et troublaient peu le beau
-silence. Moi, je n'ai jamais pu être témoin de ces moments du
-soir, à la campagne, sans que mon cœur se contracte; et il est
-curieux que cet effet soit en moi à peu près le même que celui
-d'un gros chagrin. Je jurerais que je suis comblée de bien-être,
-et j'en suis à me demander si cela ne me procure pas la vision de
-toutes les choses heureuses que j'ai rêvées, appelées éperdument,
-et qui m'ont fuie... C'est à moitié le bonheur, à moitié la
-déception douloureuse, et c'est si bien l'un et l'autre parfois,
-que je n'y discerne plus rien, sinon ce qu'on appelle le «trouble»
-plus déchirant qu'une peine réelle, et plus attrayant que le
-bonheur défini.
-
-Lorsque j'eus couché mes enfants, j'ouvris ma fenêtre, une
-vieille et haute fenêtre à crémone avec des volets intérieurs
-et donnant sur un balcon à appui de fer. On voyait la lueur de
-la lune baigner au loin la cime moutonneuse des bois, et elle
-rendait plus sombres, auprès de moi, les dessous obscurs des
-platanes qui flanquaient le château, à droite comme à gauche.
-De grandes prairies semblaient des lacs de lait. Un aboiement,
-un vulgaire aboiement de chien, qui avait l'air de venir d'une
-lieue, augmentait, je ne sais pourquoi, le charme de la nuit
-tranquille, et se balançait, d'une façon tantôt plaisante et
-tantôt pénible, et comme aux deux bouts de la nuit, avec la voix
-de M. Froulette qui, sur la terrasse, au pied des grenadiers,
-continuait à faire glousser les dames. Ici, pensais-je, la nuit
-des hommes, qui rapetissent tout avec leur manie de rire ou leur
-préoccupation pratique de mettre un peu d'ordre dans leur vie;
-là-bas, partout, la nuit de la majestueuse sérénité des choses,
-qui nous grandit, nous ennoblit et qui inspire le besoin de tomber
-à genoux... Mais je me souvins que M. Juillet avait discuté devant
-moi ce genre d'impression, un jour, et m'avait beaucoup étonnée
-en soutenant que la noblesse de l'homme est d'un tout autre ordre
-que la grandeur apparente des spectacles de la nature, et que
-de la contemplation de la terre, de la mer et des cieux il ne
-résulte pour nous qu'un état d'exaltation assez vague, dont nous
-ne saurions rien tirer de bon pour notre perfectionnement humain,
-si ce n'est des images à rendre nos pensées plus sensibles, et qui
-mène infailliblement à l'ennui, à l'inaction, à la désespérance.
-«Oui, oui, me disais-je, on soutient cela dans un salon, mais s'il
-eût été là, ce soir, et s'il eût vu cette belle nuit!...»
-
-Je pris la résolution de faire de mon séjour à la campagne une
-retraite, un peu analogue à celles qu'on nous imposait au couvent,
-chaque année. Cela consistait à éteindre pendant plusieurs jours
-tous les bruits de la vie, et, sous l'œil de Dieu, à se retrouver
-soi-même, à renouer ses anneaux si souvent rompus sans qu'on y
-ait pris garde, exercice excellent, mais bien plus avantageux aux
-femmes qu'à de toutes jeunes filles. Et je fis un effort pour
-commencer de suite, en me couchant, ces opportunes méditations
-sur moi-même. Mais les images de la belle nuit couvraient mes
-tentatives de réflexion, avec cette impertinente assurance que
-mettent toutes les choses qui flattent les sens, à se substituer
-aux travaux de l'esprit.
-
-Oh! les réveils, le matin, à Fontaine-l'Abbé, lorsque, par une de
-mes fenêtres, le soleil, entre les volets mal clos, m'appelait,
-comme un grand cri de joie! Malgré mon goût de sommeil prolongé,
-je sautais à bas du lit, j'ouvrais, et toute la jeunesse
-embaumée et heureuse qui est dans l'air matinal pénétrait en
-tumulte, emplissait ma chambre et m'environnait de caresses.
-Cet air incomparable et charmant qui vient des prairies et des
-bois, m'arrivait avec le soleil par une grande trouée entre les
-feuillages déchiquetés des platanes; et, par la même ouverture,
-un champ très éloigné, de seigle ou de blé, apparaissait, où une
-faucheuse, tirée par un cheval, avançait lentement, virant à angle
-droit, rognant insensiblement le beau carré d'épis drus et pressés
-qui, en tombant, perdaient le lustre de leur couleur blonde.
-Au-dessous de moi, le murmure de l'eau qui, de la douve, par un
-barrage, se déversait dans un canal souterrain allant rejoindre
-la rivière. Des abeilles entraient en bourdonnant et s'affolaient
-longtemps, à l'intérieur, en faisant contre les vitres de pénibles
-marches forcées, avec leurs pattes lourdes, comme des jambes de
-zouaves. Pourquoi ce détail me revient-il agréable, délicieux?...
-Mais aussi, qu'est-ce qu'il y avait dans l'air de ces matins
-d'août, à la campagne, pour que jusqu'au fait de marcher, pieds
-nus, sur les nattes de paille, me parût, à moi si sérieuse, un jeu
-irrésistible, auquel je m'abandonnais, quasi courant et dansant,
-à la grande hilarité de ma petite Suzanne et de la nounou
-elle-même, qui disait, d'un si drôle d'air: «Oh! Madame a de la
-vie!...»
-
-Pendant une quinzaine de jours, ces messieurs n'étant pas arrivés,
-le séjour de Fontaine-l'Abbé ne fut pour moi qu'une récréation. Je
-m'étais promis de faire retraite en moi-même: ah! bien ouiche!...
-Je réfléchissais beaucoup moins qu'à Paris; j'avais beaucoup moins
-de temps à moi qu'à Paris. Le soleil, les ombrages, l'eau, les
-routes poussiéreuses, les champs de pommiers clos de haies, les
-petits chemins entre les clôtures, et l'au delà de chacune de ces
-haies vives: la vue longue et toujours diverse sur une vallée, son
-ruisseau, son clocher, m'attiraient, m'enchantaient; j'étais une
-marcheuse infatigable. Une ou deux dames m'accompagnaient, et le
-boute-en-train M. Froulette qui, par coquetterie, ne se fût jamais
-plaint, mais rentrait fourbu. Par ces randonnées nous échappions
-à l'antienne de la bonne madame Du Toit, plus fatigante que la
-marche, et au désespoir qui suivait toute arrivée du facteur
-sans une lettre de Dinard. En compensation, une ou deux fois par
-jour, je donnais mon bras à la pauvre maman désolée, et elle
-m'entraînait avec elle au potager.
-
-On parvenait au potager par une allée couverte, où les enfants
-jouaient l'après-midi à l'abri du soleil ardent; on y voyait une
-balançoire, entre deux fourches de tilleuls, des bancs de bois,
-un peu vermoulus, et un rouleau de pierre destiné à égaliser
-le sol, qui n'avait jamais servi, disait madame Du Toit, qu'à
-encombrer le passage depuis plus de soixante ans. Un mur bas,
-noirci par la vieillesse et l'humidité, longeait l'allée, sur
-la droite, derrière les troncs d'arbres; sa crête écorchée en
-plusieurs endroits était toute velue de lichens, et, en passant,
-on entendait, de l'autre côté, les hoquets grognons et la toux
-de coqueluche des poules. Au bout, un escalier d'une douzaine de
-marches descendait au potager, assez semblable à tous les potagers
-du monde, mais dont madame Du Toit était fière parce que c'était
-la partie la plus cultivée de son jardin. Là, du moins, elle
-consentait parfois à cesser de parler d'Albéric, pour me donner à
-goûter des petits pois dans leur gousse, une grappe de groseilles
-ou de cassis, ou bien une belle fraise couleur de rubis, qu'elle
-me présentait entre ses deux doigts dégantés tout exprès.
-
-Combien de fois, aussi, au bas de la dernière de ces marches, me
-tira-t-elle tout à coup de son corsage une lettre arrivée par
-le courrier de midi ou bien une carte datant de plusieurs jours
-et qu'elle m'avait lue déjà, mais où elle venait de découvrir
-quelques lignes ambiguës qu'il s'agissait d'interpréter à nous
-deux. La pauvre femme! tout en m'efforçant de lui prouver
-l'inanité de ses imaginations, je la comprenais et j'avais pitié
-d'elle. Les lettres qu'elle recevait et qu'elle analysait avec
-une telle application étaient d'une incurable aridité; c'était
-le compte rendu obligatoire, officiel et impersonnel de la
-semaine de Dinard, texte bâclé ou élaboré avec efforts pour
-couvrir jusqu'au verso une carte de correspondance, amphigouri
-quasi comique, destiné à laisser entendre la possibilité d'un
-départ pour Fontaine-l'Abbé sans nul engagement toutefois de
-l'exécuter; misérable dissimulation, plaisanterie lugubre. Le plus
-maladroit était Albéric; Isabelle plus spontanée, inaccoutumée à
-feindre, racontait les farces de sa sœur Pipette, qui n'étaient
-pas toujours du meilleur goût, quoique innocentes, et racontait
-d'autres farces aussi, celles de la plage, celles du cercle et
-celles de la ville, qui valaient beaucoup moins. Albéric ne
-racontait point tout cela, mais on voyait trop qu'il le cachait
-et qu'il avait négligé de lire telle lettre de sa femme où,
-naïvement, s'étalait le témoignage du rôle tenu par lui en telle
-ou telle de ces aventures. Par un hasard heureux, mon mari ne se
-trouvait pas alors à Dinard, étant retenu par des travaux dans
-la Dordogne, sans quoi il eût fallu nous livrer, en confrontant
-ses lettres avec celles du jeune ménage, à un véritable travail
-de chartiste, afin de découvrir la vérité, la seule vérité
-importante: les Albéric avaient-ils ou n'avaient-ils pas
-l'intention de venir?
-
-Et tout à coup, madame Du Toit posait le pied, repliait la
-lettre, pour me désigner un poirier planté par elle, l'année où
-Albéric avait fait sa première communion, un bassin d'arrosage, à
-fleur de terre, où Albéric avait failli se noyer à l'âge de six
-ans et demi: aussi le potager était-il absolument interdit aux
-enfants.
-
-Un jour, ce fut une autre affaire. Un paragraphe d'une lettre
-d'Isabelle se terminait ainsi: «Enfin, chère mère, il se passe
-ici quelque chose d'assez intéressant, de triste ou de gai, c'est
-comme on l'entend, et dont nous vous parlerons sans doute à mots
-couverts, quand nous aurons le plaisir de vous voir...»
-
-Madame Du Toit me dit:
-
---Ou j'ai la berlue ou ceci signifie qu'elle a l'espoir d'être
-enceinte...
-
-En effet, cela pouvait avoir cette signification.
-
---Comment! cela peut avoir cette signification! s'écriait madame
-Du Toit, mais il n'y a pas de doute possible; tout y est: mystère,
-pudeur, attente d'une certitude, et jusqu'à cette réserve qui est
-bien de nos jours, «triste ou gai, c'est comme on l'entend»! Cela,
-c'est toute la malheureuse qui n'ose pas se réjouir franchement
-d'être bientôt mère!...
-
-Madame Du Toit écrivit une lettre débordante de joie, gonflée de
-félicitations, mais très explicite, et qui fit à Dinard l'effet
-le plus déplorable, parce qu'on n'y découvrait point du tout ce
-qui l'avait pu motiver. Albéric y vit même une taquinerie, voire
-une satire de la part de sa mère, et lui répondit sur un ton
-fielleux, qui nous valut, à Fontaine-l'Abbé, de tristes heures
-de lamentation, de discussion dans les allées du potager, dans
-les corridors frais, sinon jusque sur la terrasse, le soir, et
-nonobstant les vieilles fusées de l'excellent M. Froulette.
-
-C'est en voyant madame Du Toit à ce point possédée d'une seule
-idée et, pour parler franc, un peu ennuyeuse, que je remarquai
-l'extrême habileté qu'elle avait déployée, dans les premiers
-temps de nos relations, pour me conquérir, car, alors, elle
-m'avait charmée par une conversation variée, aisée, dont elle
-était, je le voyais bien encore, capable devant le monde, mais le
-fond d'elle-même, aussitôt qu'il se découvrait, n'était qu'une
-maternité passionnée.
-
-Pour échapper un peu à ses redites et au sentiment que j'avais
-d'être impuissante à la consoler, je me remis un jour au piano.
-Lorsque je n'étais ni dans ma chambre à regarder au loin les
-travaux des champs ou à me laisser bercer par le murmure
-rafraîchissant du barrage, ni par les chemins et les routes, à
-user les jambes de M. Froulette, je demeurais au salon et essayais
-de dégourdir mes doigts de pianiste, inertes depuis mon mariage.
-
-J'ai dit combien la musique m'avait passionnée lorsque j'étais
-jeune fille, et que j'avais failli avoir quelque talent
-d'exécution, mais mon mari, insensible à la musique, s'était
-trouvé d'accord avec ma grand'mère pour réprouver qu'une jeune
-femme se donnât en spectacle et provoquât des applaudissements.
-Le renoncement à ce qui m'avait donné d'aussi grandes joies m'eût
-été bien dur, s'il ne se fût trouvé mêlé à tant d'autres dépits,
-à un si grand nombre de sentiments refoulés; il avait passé
-dans la cohue! D'autre part, lorsque j'avais entendu à Paris de
-vrais artistes, j'avais compris combien mes succès de province
-étaient dérisoires, et, quel que fût mon chagrin de dire adieu
-à la musique, j'avais fini par donner raison à mon mari de ne
-pas croire à cette «vocation» que mes amis Vaufrenard et mon
-cher vieux maître Topfer m'attribuaient à Chinon. Retournée près
-d'eux, à l'époque des vacances, je n'avais pas seulement ouvert
-un instrument, et il ne s'était pas trouvé une personne pour ne
-point me féliciter, aussi vivement qu'on le faisait jadis de mon
-prétendu talent, de n'avoir plus désormais qu'une vocation, celle
-d'être une mère de famille et rien d'autre.
-
-Il y avait dans la bibliothèque de Fontaine-l'Abbé d'anciennes
-partitions de Beethoven et de Bach que je me mis à déchiffrer,
-une après-midi de grande chaleur, dans l'ombre du salon aux
-volets clos, le nez penché sur le papier vergé à tranches jaune
-serin, qui sentait la poussière, le rat et je ne sais quel parfum
-d'amandes séchées. Le bourdonnement d'une mouche et toujours
-aussi de quelque abeille en détresse, accompagnait le bavardage de
-mes doigts; j'étais seule; il faisait bon dans cette pièce, et je
-m'y plaisais à renouveler mon émotion d'autrefois, avant même que
-j'eusse recouvré ma facilité. Le plaisir aidant, j'eus la surprise
-de me voir en possession de tous mes moyens, et me voilà de
-nouveau transportée, comme au temps où la vie, pour moi, n'était
-qu'illusion et qu'espérance. Ce n'était pas, je le crois bien,
-le seul agrément musical qui m'animait; c'était, en même temps
-que lui et par lui, la nostalgie de l'époque de ma vie où j'avais
-connu une immense allégresse... Ah! mon Dieu! pourquoi avez-vous
-mis en nous tant de dispositions au bonheur?... Plus que mes
-rêveries à ma fenêtre, plus que mes promenades dans la campagne,
-voilà que ce piano maintenant m'enivrait!
-
-Pendant que je jouais ainsi, l'après-midi, dans une tranquillité
-bienheureuse que madame Du Toit tenait à faire respecter, j'avais
-remarqué plusieurs fois que la porte s'entr'ouvrait derrière moi,
-comme si le pène, mal introduit, eût fait ressort tout à coup. Je
-m'étais levée à plusieurs reprises pour refermer la porte. Un jour
-le bouton tourna, et la porte demeura entr'ouverte. Ah! à la fin,
-par exemple!... J'y courus et ouvris brusquement la porte toute
-grande, pour regarder dans la galerie. Qu'est-ce que je vis là! On
-avait disposé, dans la longue galerie qui donnait sur la cour du
-Nord, une dizaine de sièges, et presque tous les hôtes du château
-y étaient installés, immobiles, et m'écoutant dans un religieux
-silence. Ce furent des exclamations, des excuses, des compliments,
-une confusion: on était pris, car on était là en fraude, en dépit
-des traités, et moi, j'étais bien attrapée, qui ne prétendais qu'à
-m'adonner, pour moi seule, à d'ingrats exercices. Mais l'incident
-tourna court parce qu'il y avait là, parmi les personnes qui
-m'avaient entendue, M. Juillet, arrivé depuis une demi-heure,
-inopinément, à bicyclette, et qui devait promptement repartir.
-
-Je ne voulus pour rien au monde recommencer de jouer. Je savais M.
-Juillet musicien, et je ne voulais pas qu'il se moquât de moi; de
-plus, je me disais: «Pour un peu de temps qu'il est là, profitons
-de la causerie avec lui.»
-
-M. Juillet, que rebutait parfois le rigorisme intransigeant de
-M. Du Toit, était beaucoup plus agréable en la seule présence
-de sa tante et d'un petit nombre de personnes. Il parla presque
-de la même façon qu'il le faisait avec moi lorsque j'avais la
-chance de le rencontrer dans un coin. Ce que son esprit avait de
-libre et d'un peu effarouchant était compensé par la sagesse de
-ses conclusions. Sa conversation, c'était un voyage, avec son
-imprévu, ses péripéties, le charme de son air vif et de ses grands
-espaces, mais aussi avec ses dangers, ses minutes d'angoisse, ses
-frissons, et enfin son retour calme et sûr au port d'attache.
-On lui reprochait dans la famille le vagabondage de son esprit,
-ses audaces de pensée périlleuses. Moi, c'était cela que j'aimais
-dans ses discours; il retombait toujours sur ses deux pieds, et si
-juste! Quelques-uns, je le savais, à propos de lui, murmuraient:
-«Acrobate!» Enfin, comme nous étions enfermées presque entre
-femmes, à Fontaine-l'Abbé, depuis une quinzaine de jours, la
-présence de M. Juillet nous fit sentir à toutes quelles ressources
-commençaient à nous manquer, et on lui fit si bien fête qu'il
-ne partit pas le soir même, et qu'après le dîner je pus avoir
-avec lui une grande dispute à propos de l'influence morale de la
-campagne et des beautés de la nature. Mais là, ce fut moi qui, à
-la grande surprise, me trouvai tenir le rôle dangereux! Ce fut
-moi l'avocat de la nature! Mon éloquence ne valait pas celle de
-M. Juillet, assurément, et mes idées, jointes à ma conviction, ne
-purent lutter contre sa dialectique savante et ses conclusions
-si exactement orthodoxes, si bien que j'allais tout simplement
-faire la figure d'une hérétique, moi, tout en invoquant à hauts
-cris le grand saint François d'Assise à mon secours!... M. Juillet
-prédisait qu'avec notre penchant de plus en plus marqué pour la
-nature et pour les beautés physiques, nous aboutirions rapidement
-à un «paganisme d'Opéra», disait-il, séduisant au premier abord,
-accueilli avec faveur par les érudits, les sensibles, les artistes
-et le troupeau qui suit, mais destiné à choir infailliblement
-dans la sensualité déréglée, dans le matérialisme bestial, dans la
-plus basse animalité. Cette opinion me paraissait un peu outrée,
-artificielle, «livresque», elle me mécontentait et me blessait
-même. Il me fâcha sérieusement, ce soir-là, M. Juillet! et
-d'autant plus qu'il eut pour lui une imposante majorité, mon parti
-à moi étant réduit à la voix de deux jeunes filles et à celle de
-M. Froulette: «le parti de la jeunesse!» dit celui-ci, mais il
-n'y avait pas de quoi être fière. Je lui déclarai tout net, à M.
-Juillet, que je ne voulais plus discuter avec lui. Et je lui dis
-en particulier qu'il avait des opinions de vieille dame et qu'il
-parlait comme un prédicateur de carême!...
-
-Il ne comprit pas, personne d'ailleurs ne comprit que j'étais
-fâchée, bien que l'on s'étonnât de me voir si animée. Mais, ne
-voilà-t-il pas qu'une fois dans ma chambre, moi, je me mis à
-pleurer, mais à pleurer comme si j'avais d'un coup perdu toute
-ma famille! Moi qui, depuis quinze jours, ici, me sentais si
-dilatée, si heureuse, il me semblait que tout craquait sous mes
-pas, que le sol s'effondrait, que quelque chose, je ne savais
-quoi,--je n'ai jamais su ce que je rêvais quand j'ai rêvé d'un
-bonheur possible,--que quelque chose d'infiniment bon, appelé de
-tout mon désir, était détourné de moi, rejeté violemment et perdu
-à jamais. Cette impression, atroce, mais vague, se confondit
-graduellement avec le cauchemar et je me réveillai plusieurs fois
-en sursaut, durant la nuit, le pied au bord d'une déchirure de
-l'écorce terrestre, un gouffre dont la seule pensée me tord encore
-aujourd'hui les entrailles.
-
-Et le lendemain, dès le matin, apprenant que M. Juillet était
-parti sans que j'eusse pu lui exprimer le regret de mon désaccord
-avec lui, je fus désolée davantage, et je dus m'appliquer toute
-la journée à dissimuler ma nervosité, mon véritable chagrin, afin
-qu'on n'allât pas s'imaginer que je fusse attristée par le départ
-de M. Juillet!
-
-L'idée qu'on allait me croire attristée par le départ de M.
-Juillet m'aborda tout à coup, ne me fut inspirée par aucun fait,
-par aucun mot prononcé, par aucune réticence, aucune allusion,
-aucun signe de qui que ce fût. Et cette crainte n'avait pas été
-précédée chez moi par une idée qui s'en pût rapprocher. Je n'en
-savais pas alors l'importance; mais cette crainte m'envahit et
-me gêna. Elle me gêna d'autant plus qu'elle me parut en complète
-disproportion avec le mince événement d'où provenait ma tristesse:
-mon regret de savoir M. Juillet parti sans que je me fusse
-réconciliée avec lui. En effet, je vis bien que l'on conservait à
-peine souvenance de la discussion, que le lourd sommeil d'une nuit
-à la campagne avait réduit la soirée de la veille à l'importance
-d'une soirée ordinaire, ou que, peut-être donc, cette soirée
-et cette discussion n'avaient eu de réalité qu'en moi-même...
-Étais-je une visionnaire, une folle, moi que, de toutes parts, on
-tenait pour la plus raisonnable des femmes? L'inquiétude de ne
-plus voir les choses au point vint s'ajouter à ma tristesse. Elle
-était de nature à dissiper et à remplacer ma tristesse; en effet,
-si je me lamentais c'était pour n'avoir pas fait la paix avec M.
-Juillet, et tout concourait à me prouver que lui-même n'avait pas
-dû s'apercevoir que j'étais fâchée avec lui. Subtilités! écheveau
-embrouillé d'idées fiévreuses, très surprenantes à la suite d'une
-période si équilibrée, si saine, et où tout, en moi, paraissait si
-tranquille...
-
-J'avais redouté la venue à Fontaine-l'Abbé d'une compagnie plus
-nombreuse; je n'étais pas pressée de voir M. Du Toit et ses amis,
-qui allaient évidemment secouer notre torpeur champêtre; eh bien!
-je me souviens que je fus heureuse de les voir arriver, car, sans
-m'expliquer pourquoi, j'avais peur de moi-même. Un ennui m'avait
-envahie, que j'attribuais à la mélancolie du soir trop beau, trop
-silencieux, au murmure incessant de l'eau filtrant à travers le
-barrage, à cette effrayante immobilité des champs sous la clarté
-de la lune... Il n'y avait qu'à fermer ma fenêtre et à ne point
-contempler cela, me dira-t-on! Mais j'étais attirée par cela comme
-on l'est si souvent par ce qui peut vous faire le plus de mal;
-j'aimais mieux ces belles nuits attristantes que les journées
-ensoleillées et épanouies; l'immensité du ciel me causait
-une espèce de vertige; le nombre des étoiles, ces millions de
-milliards de mondes m'inspiraient une terreur sacrée et, quand je
-me mettais à genoux au pied de mon lit, troublaient ma prière...
-
-Et je me sentais partagée entre un grand désir de m'abandonner à
-ces rêveries sans fin que les beautés naturelles nous inspirent,
-et un autre qui consistait à reconnaître que M. Juillet avait
-raison de juger cet attrait mauvais. «Il a raison, il a raison!»
-me disais-je. J'éprouvais bien un plaisir secret à trouver que M.
-Juillet avait raison...
-
-Comme je l'avais prévu, la vie fut changée par l'arrivée de M. Du
-Toit et de ses amis. M. Du Toit n'était pas un homme à bayer aux
-corneilles, à rêver à la lune; son activité était extraordinaire,
-et il fallait que tout s'agitât bon gré mal gré autour de lui.
-Emprisonné dix mois de l'année au Palais, il tenait, durant les
-vacances, à prendre sa revanche, et il secouait ces pauvres
-messieurs, ses amis, conseillers, avocats, maîtres des requêtes,
-dont plusieurs étaient obèses ou apoplectiques, de la façon la
-plus désinvolte. Avec cela, il voulait que les dames fussent de la
-partie. Il professait sur les gens en vacances les théories de mes
-anciennes maîtresses de pension: empêcher à tout prix l'oisiveté,
-troubler par la distraction forcée les colloques particuliers
-entre femmes, généralement contraires à la charité, disait-il,
-et néfastes au bon ordre. Ce n'était rien que nos promenades
-ordinaires; il les doubla d'excursions en voitures; deux grands
-breaks sortirent des remises, un troisième fut réquisitionné dans
-le pays; on loua deux chevaux supplémentaires et il n'y eut pas
-une curiosité des environs qui échappât à notre visite. Il faut
-rendre cette justice à M. Du Toit qu'il était un archéologue
-remarquable et qu'il savait être intéressant jusque dans les
-dissertations les plus savantes et les plus arides, mais il
-n'était tout de même pas compris par tout le monde, et il ennuyait
-maintes gens, y compris sa femme.
-
-A peine de retour au château, il faisait l'impossible pour
-organiser les jeux: grâces, croquet, boules, si le temps ou
-l'heure le permettaient, et, si le ciel était pluvieux, échecs,
-jacquet, jeu de dames, etc. Pour le soir, il aimait beaucoup
-la lecture en commun; il lisait d'ailleurs lui-même fort bien,
-et comme personne ne sait plus lire, et je crois qu'il y
-mettait une certaine coquetterie; ou bien il passait le volume
-à maître Vaudois, un avocat très connu alors, qui avait aussi
-des prétentions à l'art de lire, mais non justifiées, et qui
-faisait valoir d'autant plus le talent du maître de la maison. La
-plupart des romans contemporains étant proscrits, on lisait des
-traductions de Dickens que tout le monde connaissait déjà, ou du
-Jules Verne, pour que les enfants apprissent à écouter; on lut
-même _Robinson Crusoë_.
-
-Il va sans dire que l'on me réclama à cor et à cris de la
-musique. M. Du Toit admettait et prisait la musique classique;
-il avait ignoré jusqu'alors que je fusse musicienne. Il commença
-de m'écouter avec un sourire narquois qui me fit trembler. Je
-savais qu'il fréquentait les concerts et je l'avais entendu juger
-avec goût les dieux de la musique; il avait seulement horreur de
-tout ce qui était nouveau. Il me dit presque aussitôt: «Tiens!
-tiens! mais c'est que vous avez de la méthode!...» Et, du moment
-qu'il eut constaté que j'avais de la méthode, il eut pour mon jeu
-beaucoup d'indulgence et parut m'entendre avec satisfaction. Il
-approuva la récréation que j'offrais à ses hôtes, fit venir des
-partitions, et je me sentis haussée dans son estime d'une façon
-tout à fait sensible. Il me connaissait jusque-là assez peu, parce
-que je ne dînais pas chez lui à Paris, et, bien qu'il eût foi
-complète en l'opinion de sa femme, il gardait une méfiance contre
-toute femme jeune et pas trop laide, en qui il voyait un élément
-possible de «grabuge». Mais dès qu'il eut découvert en moi une
-qualité éminente, et surtout éminemment utile à la vie commune,
-il m'accorda sans plus ample information toutes les autres.
-J'assistai avec surprise à cette évolution rapide de son jugement
-sur moi, qu'il manifesta avec la franchise et la décision qu'il
-apportait en tout. Il parlait beaucoup, il parlait net et haut.
-Et je me disais: «Est-ce curieux! un homme de cette gravité et de
-cette importance, un homme accoutumé à juger, comme un seul point
-de vue a vite fait, pour lui, de déterminer tous les autres!...
-Mais, c'est presque de la légèreté!...» Et je m'épouvantais
-moi-même de ma hardiesse à juger un homme si haut placé.
-
-Toujours est-il qu'il se trouva pleinement d'accord avec sa
-femme pour m'accorder toutes les vertus. Je ne disais, je ne
-faisais plus rien sans que l'un comme l'autre, à qui mieux
-mieux, s'entraînassent à m'applaudir, et si je soutenais encore
-l'excellence des charmes de la nature, tout en rappelant les
-objections de M. Juillet, M. Du Toit prononçait avec un sérieux
-qui impressionnait la compagnie: «Allez, allez! ma jeune amie,
-vous avez cent fois plus de bon sens que tous ces savantasses!...»
-Cette opinion me flattait personnellement, mais je l'estimais
-absurde: M. Du Toit ne me semblait jamais être tout à fait juste
-envers son neveu.
-
-La secousse que nous avait imposée l'activité du maître de la
-maison dura peu de temps. Madame Du Toit m'en avait doucement
-prévenue; son mari ne mettait ainsi toute la maison en branle que
-lorsqu'il était lui-même inoccupé, mais du jour de l'ouverture,
-il rendait la liberté à chacun, ses seuls compagnons de chasse
-exceptés. Dès qu'il chassa, nous fûmes à nous-mêmes, la lecture du
-soir et même la musique étant toutefois abrégées par la somnolence
-plus rapidement venue de ces messieurs.
-
-Un jour, en déjeunant, madame Du Toit annonça que son neveu
-Juillet avait abandonné le voyage projeté par lui, et qu'il venait
-passer une semaine ou deux à Fontaine-l'Abbé. Toutes les dames,
-qu'il avait charmées dernièrement, crièrent: «Bravo!» Moi, je
-rougis, stupidement, en me demandant pourquoi, en maudissant mon
-imbécillité; mais je rougis. Et pour mettre ma rougeur à l'abri
-de l'animation générale, je m'animai moi aussi, et je criai comme
-tout le monde: «Bravo! bravo!» Mais j'étais furieuse contre moi
-parce que je faisais l'hypocrite, ce qui n'était pas du tout ma
-coutume. On dit des choses flatteuses sur M. Juillet. Moi je
-dis: «Je ne suis guère d'accord avec lui, mais c'est un homme
-très charmant...» On ne pouvait être ni plus banal ni plus faux.
-Comment cette phrase, que j'entends encore, était-elle sortie de
-moi? Je ne prétends pas que je fusse préservée de jamais dire des
-banalités, mais du moins j'étais réfléchie, je me surveillais et
-j'étais assez maîtresse de mes paroles; enfin, surtout, je n'étais
-pas fausse. Pourquoi éprouvais-je le besoin de dire que je ne
-m'entendais pas avec M. Juillet? Avais-je peur d'être soupçonnée
-de m'entendre trop bien avec lui, comme j'avais eu peur, une
-dizaine de jours auparavant, que l'on me crût chagrinée de son
-départ? Mais jamais pareille idée ne fût venue dans mes environs,
-à personne! J'étais, dans l'entourage de madame Du Toit, et par
-la réputation que son autorité m'avait faite, insoupçonnable.
-J'avais non seulement tous les mérites, toutes les vertus, mais
-j'étais «une sainte»! Elle le disait, je le savais, et d'une
-façon qui n'admettait et ne laissait aucun doute. Outre cela, M.
-Juillet, tout agréable qu'il fût, dans la conversation, n'avait
-certes rien du beau séducteur; il n'était pas du tout de ces
-hommes dont toute femme se dit, dès le premier abord: «Ah! à qui
-va-t-il faire la cour?» Il n'était ni bien ni mal, on pouvait
-presque dire que son physique ne comptait pas. Moi, je lui voyais
-dans les yeux des dessous profonds où l'intelligence flambait, et
-je trouvais que sa bouche, même sur des dents irrégulières, avait
-un mouvement et je ne sais quelle grâce qui pouvaient plaire: mais
-je ne voyais point que personne, hormis moi, s'avisât de cela.
-Alors, pourquoi avais-je peur qu'on me soupçonnât? Est-ce que
-j'avais peur de me soupçonner moi-même? Non, je le jure, non! je
-ne me soupçonnais pas. Oh! oh! j'étais joliment furieuse contre
-moi. Il me semblait que, pour la première fois de ma vie, je ne me
-gouvernais plus. C'était un peu fort!
-
-Heureusement que je retrouvai mon assiette aussitôt que M. Juillet
-fut là. Quand il fut là, à demeure, pour quelque temps, je me
-trouvai avec lui comme j'avais été toujours, sauf à son brusque
-dernier passage, très à l'aise, et infiniment contente d'avoir à
-qui parler, plus exactement, d'avoir qui écouter parler.
-
-C'est lui, plutôt, qui parut changé. Il y avait en lui du mystère,
-c'était visible, et une certaine nervosité qui le rendait à la
-fois plus passionné dans ses discours et plus détaché que de
-coutume. Et pourquoi avait-il abandonné soudain un voyage dont
-le plan était si méticuleusement préparé? Les motifs qu'il donna
-furent embarrassés. Madame Du Toit le taquina tendrement, moi
-de même, autant du moins qu'il était possible de le taquiner,
-car sans en être offensé, il s'attristait, ce qui est pire. Sa
-tante me dit: «Pourvu, mon Dieu, qu'il s'agisse d'une inclination
-sérieuse!... Un bon mariage lui ferait tant de bien; il a besoin
-d'être retenu, adouci, humanisé; il est trop cérébral. Et si c'est
-autre chose, tout est à redouter d'un pareil garçon!...»
-
-Elle l'aimait beaucoup, un peu comme un orphelin qu'on imagine
-volontiers capable de désordres, faute de l'éducation familiale.
-Elle l'eût aimé davantage s'il eût été moins compliqué, moins
-énigmatique, moins tourmenté de contradictions et toujours garanti
-du tendre abandon par une raillerie elle-même incertaine; car
-maudissait-il ce sourire paralysant et fin, ou bien le tenait-il
-au contraire comme l'expression d'un dédain supérieur? On ne
-savait.
-
-Je le trouvai un peu gêné et contraint avec moi, et cela m'ennuya
-parce que j'en revins à l'imaginer fâché de cette dispute d'un
-soir; mais, quand je lui fis part de mon scrupule, il parut tomber
-des nues. La dispute? il était bien loin de me l'avoir reprochée,
-il ne se souvenait que «d'une soirée délicieuse».
-
---Oh! lui dis-je, vous employez des mots convenus.
-
-Il n'y avait pas moyen de le faire parler d'un sujet qui nous fût
-tant soit peu personnel, à l'un ou à l'autre. Il semblait même
-le fuir systématiquement, et il ne se retrouvait lui-même qu'en
-abordant les idées générales. Tantôt il avait l'air satisfait de
-me rencontrer, au hasard des allées et venues dans le château,
-dans le parc, dans le potager ou sous l'allée couverte, tantôt
-j'aurais très bien pu croire que ma vue lui était pénible. Mais
-tant de personnes remarquaient en lui des lubies que je n'étais
-pas autorisée à me croire, de sa part, l'objet d'un traitement
-particulier. Tout cela était agaçant, irritant; je n'avais jamais
-séparé la pensée de M. Juillet de celle d'une causerie attrayante
-pour moi au delà de toute espèce d'agrément. Lorsqu'il n'était
-pas là, au moins, je me remémorais avec un plaisir inépuisable
-ces moments heureux; mais le savoir là, le voir, et sentir à
-toute heure qu'une haie s'interposait entre lui et moi, plutôt
-que cela, j'aurais aimé cent fois qu'il poursuivît sa tournée à
-bicyclette! A bien des signes, pourtant, je reconnus qu'il n'était
-pas mal avec moi, quoiqu'il me parlât rarement en particulier;
-en s'adressant à tous il s'oubliait ou bien il oubliait une
-attitude qu'il s'était sans doute imposée, et il avait l'air de
-s'adresser à moi, de me dire: «Vous me comprenez bien, vous...»
-Est-ce que quelqu'un par hasard l'eût accusé de galanterie à
-mon endroit? Non, non, cela, encore une fois, n'était pas dans
-l'esprit de sa tante Du Toit ni d'aucune des personnes présentes
-à Fontaine-l'Abbé. Quelquefois aussi, en m'adressant la parole,
-ses yeux se baignaient d'une façon très sensible et nouvelle, et
-j'attribuais cela à la préoccupation amoureuse dont le soupçonnait
-sa tante, mais au lieu de me toucher le cœur de compassion, cela
-m'indisposait; je trouvais sans gêne ou déplacé qu'il ne se
-maîtrisât pas, au moins en mon honneur! Que diable, il avait bien
-le temps de songer à sa Dulcinée quand il filait tout seul au fond
-du jardin ou dans la campagne! Et je me souviens bien que je lui
-opposais un visage dur, et d'une austérité outrée, qui, en effet,
-le rappelait à lui-même. Souhaitait-il faire de moi sa confidente?
-Je le crus un moment. Cela eût remis de l'ordre entre lui et moi.
-Mais cela ne me parut pas une chose tolérable, cela me rendait
-furieuse, tout simplement...
-
-Et puis, cet homme dont le cerveau semblait si admirablement
-organisé, si supérieur à celui de la plupart, le voir ainsi
-diminué ou tout au moins déséquilibré, et Dieu savait pour quelle
-cause! peut-être par une passion avilissante, c'était triste...
-Pourquoi lui supposais-je une «passion avilissante»?...
-
-Ce n'était pas moi, d'abord, qui avais inventé cette expression;
-elle était de madame Du Toit, et je l'avais adoptée de son
-expérience, mes connaissances en ces matières étant fort réduites.
-Lui-même, d'ailleurs, contribua à affermir cette supposition,
-en tenant un langage tout à fait insolite chez lui, et qui me
-scandalisa.
-
-Nous nous promenions sous l'allée couverte, après une ondée qui
-avait trempé la terrasse et les pelouses, mais non pas traversé la
-voûte épaisse du feuillage; nous marchions de front, lui, moi et
-M. Froulette à l'âme légère, et nous nous entretenions d'un crime
-dit «passionnel» qui avait fait assez de bruit durant la dernière
-session du jury de la Seine. Je ne me rappelle plus bien l'affaire
-qui ne m'intéressait que médiocrement, étant donné mon peu de goût
-pour ces faits divers. M. Froulette, parlant de cela avec son
-âme de moineau, me faisait la chose plus détestable encore. Tout
-à coup, M. Juillet nous déclare que les furieux déportements de
-l'amour, où les sens seuls interviennent, sont moins désastreux
-pour un homme que les transports sentimentaux.
-
-Une goutte d'eau tombant du feuillage fit devant nous un petit
-trou dans le sol poussiéreux; je ne sais pas pourquoi je fis
-attention à ce rien, ni pourquoi je me dis: «Si quelqu'un de nous
-marche sur la trace de cette goutte d'eau dans la poussière,
-quelque chose en moi va mourir...» Nous eûmes un moment de
-silence; on entendait derrière nous les cris pointus des enfants.
-M. Froulette marcha sur la trace de la goutte d'eau, et, en homme
-du monde, crut devoir combattre la déclaration de M. Juillet;
-mais ce qu'il trouva à objecter était si bête que tout l'avantage
-appartenait à son adversaire. J'avais cru que j'allais bondir
-contre M. Juillet, mais la fade repartie qu'on venait de lui
-adresser m'en ôta l'envie. Je restai silencieuse, et blessée de ce
-qu'il avait dit.
-
-Je connaissais bien peu les hommes et je n'avais guère de finesse!
-D'abord, M. Juillet pratiquait couramment le paradoxe; ensuite,
-celui qui lui avait échappé ne pouvait-il provenir de la rage ou
-du dépit? Qui m'affirmait que M. Juillet ne fût pas précisément
-affecté par ce qu'il devait juger «le plus désastreux pour un
-homme»? Peut-être encore son paradoxe n'était-il suscité que
-par un mouvement de répulsion contre les écœurantes sucreries
-que distillait M. Froulette? M. Juillet était nerveux, surtout
-depuis quelque temps, et l'on sait à quels excès contraires à nos
-sentiments les plus intimes peuvent nous porter les aphorismes
-d'un homme médiocre trop bien élevé! Mais pourquoi n'avoir pas
-corrigé, un peu après, la rudesse de sa pensée? pourquoi ne s'être
-pas excusé d'avoir tenu devant moi un propos si contraire à ses
-habituelles conclusions? M. Du Toit disait qu'en son neveu, le
-cerveau, seul, était chrétien... sans préciser davantage ce que le
-reste pouvait être. Et c'était à cause de cela qu'il ne donnait
-pas sa confiance à M. Juillet, malgré l'estime qu'il avouait pour
-son intelligence. Était-ce un des bons jugements du président?
-Il ne m'avait pas frappée quand je l'avais entendu prononcer; il
-me revenait aujourd'hui à la mémoire parce que je me creusais
-la tête. Avec moi, M. Juillet, malgré son penchant à la satire
-et son esprit naturels, avait le langage d'un grand moraliste.
-Que de fois n'avait-il pas enflammé mon zèle trop négligent! Ses
-conversations, bien plus que les meilleurs sermons, m'avaient
-souvent ramenée jusque même à la pensée religieuse que ma vie
-attiédissait par trop. S'il n'est pas tout à fait chrétien, me
-disais-je, c'est qu'il a perdu dans les écoles l'habitude des
-pratiques religieuses, mais il ferait des conversions!... Et il
-vient me dire que l'instinct animal est moins mauvais pour un
-homme que les plus beaux sentiments!...
-
-Que je me tourmentais! Et encore à ce moment-là, je ne me
-demandais pas pourquoi j'attachais une importance si considérable
-à l'opinion de M. Juillet!
-
-Je ne me demandai cela que lorsque je fus sur le point de
-l'interroger lui-même. Alors, et à l'instant où j'allais lui poser
-ma question, je sentis une émotion extraordinaire m'envahir, et
-j'eus conscience, pour la première fois, que je commettais une
-inconvenance, une inconvenance inouïe...
-
-Comme il arrive ordinairement en pareil cas, je tâchai de
-dissimuler ma confusion dans le rire, dans un rire stupide,
-soudain, sans cause plausible, un rire de fillette, et M. Juillet
-crut que je me moquais de lui, et en souffrit.
-
-Dès que je sentis, moi, que je lui avais fait de la peine,
-j'oubliai le motif même qui m'avait amenée jusqu'au bord d'une
-interrogation si sotte, je lui pardonnai de bon cœur les motifs,
-fussent-ils les plus odieux, qu'il avait pu avoir de lancer son
-paradoxe, et je n'avais plus qu'une envie, c'était de le consoler
-en lui disant: «Oh! non, oh! non, ne croyez pas surtout que je me
-sois moquée de vous!» Mais, comment lui dire cela? Il me boudait
-un peu, il m'évitait presque. Aux yeux du monde, nous n'avions
-pas l'air du tout d'être bien ensemble; je fournissais à tous
-la confirmation de ce que j'avais dit un jour si étourdiment:
-«Monsieur Juillet? je ne m'entends pas avec lui...»
-
-Il eût très bien pu se produire, à ce moment-là, entre lui et moi,
-une rupture. Quand je songe à la raison qui fit que cette rupture
-ne se produisit pas, c'est alors que je suis tentée de croire à la
-malignité qui gouverne certaines destinées.
-
-Le séjour que faisait M. Juillet à Fontaine-l'Abbé ne lui
-réussissait pas, c'était évident. Ce séjour avait été improvisé
-par lui, avait été le résultat d'un caprice inexpliqué, et
-tournait mal. M. Juillet ne se sentait pas en sympathie profonde
-avec son oncle, il ne recevait de sa tante qu'une grande
-indulgence affectueuse; il avait une personnalité trop peu
-commune et trop peu sociable pour s'accommoder de l'esprit
-systématique, ou de l'absence totale d'esprit, ou même des idées
-très saines, très fermes, mais pour lui trop béatement assises, de
-la plupart des magistrats, avocats, et momentanément surtout...
-chasseurs, qui étaient là; les femmes présentes n'avaient ni
-jeunesse ni grand charme, et un démon voulait qu'entre lui et
-moi, il y eût cette année une espèce de persécution secrète. Je
-pressentais qu'il allait repartir.
-
-Là-dessus, madame Du Toit reçut une lettre de Dinard auprès de
-laquelle toutes celles qui l'avaient tant alarmée précédemment
-n'étaient que plaisanterie; le voyage d'Italie était décidé; les
-Voulasne emmenaient Albéric et Isabelle, et cela non pas demain,
-mais tout de suite: ils partaient, ils étaient partis à l'heure
-où la nouvelle nous en parvenait. Ils étaient partis sans avoir
-paru à Fontaine-l'Abbé; cela dépassait les prévisions les plus
-sombres pour madame Du Toit; la pauvre femme, au désespoir, en
-demeura un jour entier alitée; le médecin fut appelé; on eut une
-sérieuse inquiétude, et, quoique debout par un effort de volonté,
-et rétablie grâce à beaucoup de courage, elle nous émut tous et
-nous inspira la plus sérieuse compassion.
-
-J'osai dire à M. Juillet:
-
---Ne nous abandonnez pas!
-
-Il me répondit assez gentiment:
-
---Ah! puisque c'est vous qui m'en priez!...
-
-Et, peu après:
-
---Mais, comment saviez-vous que j'allais partir?
-
---Par vous-même!
-
---Vous en ai-je parlé?
-
---Il n'y a pas de danger!
-
-Il sourit, il fronça les sourcils, il semblait partagé entre des
-sentiments divers. Mais j'étais contente que, sur mon mot, il eût
-consenti à rester. Et d'autant plus que le service que je lui
-demandais n'était pas drôle. Dieu de Dieu! qu'allions-nous lui
-dire, à la tante Du Toit?
-
-Ce que j'eus à lui dire, moi, fut très simple, et je n'eus guère
-de peine à le chercher: c'est que je me trouvais, vis-à-vis de
-ma famille, dans la même situation, à bien peu près, que ses
-enfants vis-à-vis d'elle, c'est que je recevais des lettres de ma
-grand'mère, pleines de réticences, d'allusions, de paraboles, et
-d'autres de maman, explicites celles-ci et toutes franches, me
-faisant souvenir que mon entêtement à séjourner loin d'elles était
-inqualifiable. Et je dus dire à madame Du Toit:
-
---Vous voyez! vous voyez bien! Je ne suis pourtant pas méchante,
-je ne suis pas une fille irrespectueuse, j'aime mes parents de
-tout mon cœur, et cependant je les mécontente en prenant mes
-vacances chez vous et non chez eux!
-
-Mais la mère d'Albéric ne voulait point admettre l'analogie. A
-son avis, j'étais et je demeurais à Fontaine-l'Abbé pour la santé
-de mes enfants, ce qui prime tout; si mes parents ne voulaient pas
-l'admettre, c'est qu'ils étaient des parents aveugles. Tout autre
-était la situation d'Albéric et d'Isabelle chez qui le mépris des
-convenances les plus élémentaires était sans excuse, sans aucune
-circonstance atténuante. M. Du Toit, d'ailleurs, malgré la chasse
-qui lui épargnait de penser, était de l'avis de sa femme; et il
-dissimulait, affirmait-elle, une colère froide beaucoup plus
-dangereuse que son désespoir à elle, impossible à contenir.
-
-Il était clair que nous ne pouvions rien, ni M. Juillet ni moi,
-par nos arguments, pour la consoler, et il l'était non moins,
-que l'alliance cimentée par elle entre nous dans l'intention
-d'agir par la persuasion et l'exemple sur le ménage Albéric
-était vaine; mais l'habitude se trouvait prise chez elle, de
-s'appuyer sur nous en poursuivant ce but toujours fuyant; et, si
-inutile que fût notre secours, il valait du moins à entretenir
-en elle une illusion très chère. Elle se reposa sur nous comme
-une convalescente; elle faisait tête à sa douleur quand elle
-était devant son monde, et réservait pour nous ses épanchements.
-M. Juillet s'en impatientait, je le voyais; mais je me plaisais
-à obtenir de lui une docilité d'écolier, en lui imposant la
-corvée d'écouter sa tante et de la réconforter par des paroles
-mensongères comme celles qu'on adresse aux malades incurables.
-«Pour vos péchés...» lui disais-je, à part, en pensant à la
-malhonnête passion que nous soupçonnions en lui. Mais il semblait
-embarrassé de mon mot, il ne savait comment le prendre. Je lui
-trouvais aussi, depuis quelque temps, un certain air gauche.
-N'était-ce que de la nonchalance, de l'ennui? Mais non, c'était
-de la gêne allant jusqu'à la maladresse. Il m'étonnait. Depuis
-qu'il était avec moi ce qu'il appelait «de service» près de sa
-tante, il avait, tout en gagnant de la timidité, perdu son goût
-de sauvagerie, son humeur âpre, sa mystérieuse irritation; il
-était redevenu beaucoup plus simple et plus gentil; il était comme
-ces gens insupportables tant qu'ils ne savent pas ce qu'ils ont
-à faire, qui deviennent charmants dès qu'ils ont une occupation.
-Madame Du Toit me rapporta qu'il lui avait dit: «Je me faisais
-scrupule de rester à Fontaine-l'Abbé...»
-
---Quel étrange garçon! me disait-elle.
-
-Et je ne pouvais m'empêcher de me demander: «Est-ce qu'il a si
-grand'peur d'être rendu à sa liberté?... que craint-il donc d'en
-faire?... Ou bien alors, est-ce qu'il se plairait ici?...»
-
-Il m'intriguait de plus en plus. Je l'épiais à tous les moments
-du jour, car il ne chassait pas. Il nous accompagnait dans nos
-promenades où je dois reconnaître qu'il n'avait pas près des dames
-le succès de M. Froulette, complimenteur et vieux conducteur de
-cotillon; mais avec quelques-unes d'entre elles, et avec moi,
-depuis qu'il m'avait entendue jouer, il causait musique; et le
-soir, au piano, il me tournait les pages.
-
-Il me tournait les pages...
-
-Pourquoi, la première fois que je m'aperçus que c'était sa main
-qui touchait la corne de la page et s'appliquait, vivement, les
-doigts écartés, sur le verso, pourquoi eus-je une surprise, une
-secousse qui me fit manquer ma mesure? Ce n'était pas qu'il me
-troublât, lui, personnellement: j'étais très calme en sa présence;
-ce n'était pas la surprise de voir que c'était lui qui me tournait
-la page: il n'y avait à cela rien que de naturel; avant qu'il fût
-là, c'était un de ces messieurs, plus âgé, ou une femme qui me
-rendait ce service. Il s'était trouvé là, musicien, et le plus
-jeune de la compagnie; il était venu tout simplement se placer
-près de moi au piano; et j'étais si préoccupée, si émue, moi,
-avant de commencer à jouer, que je n'avais même pas remarqué
-sa présence. Mais en reconnaissant sa main, je me souviens que
-je songeai tout à coup, qu'étant jeune fille, j'étais devenue
-bêtement amoureuse d'un jeune homme qui me tournait les pages. Ce
-souvenir fut sans durée; mais il se représenta à moi une heure
-plus tard, pendant que je montais à ma chambre; et, à mon balcon,
-devant la nuit toujours trop belle, je me plus à revivre, en
-songerie, des heures d'été sur les terrasses de Chinon, pendant
-lesquelles, avec toute l'innocence et l'embrasement aussi d'un
-cœur de dix-huit ans, j'avais aimé ce jeune homme presque inconnu
-et avec qui je n'avais pas échangé trois paroles.
-
-En vérité, je n'avais plus jamais pensé à lui depuis mon mariage;
-cette aventure purement imaginaire, malgré toute son intensité,
-m'avait paru bien pâle aussitôt qu'avait commencé mon corps
-à corps avec la réalité! Toute la grâce, toute la séduction
-étaient du côté de mon rêve, mais le goût du réel ne laisse guère
-subsister au palais le parfum des douces sucreries. Et ce souvenir
-me revenait. Il me revenait comme un peu nigaud, un peu charmant,
-sans grande importance en somme, tout juste assez gracieux et
-assez méprisable pour qu'une honnête femme l'accueillît sans
-scrupule et en usât comme d'une intrigue falote et suave à situer
-dans un décor nocturne. De ces petites comédies, n'est-ce pas? où
-l'on est tout près de pleurer, mais dont, aussitôt, on est tout
-près de rire... Ah! que cela est joli, au clair de lune...
-
-J'entendais toujours, au-dessous de moi, ce murmure d'eau que
-produisait le barrage; en face de moi les beaux arbres touffus
-semblaient se refouler les uns les autres jusque dans les
-profondeurs du parc, arrêtés tout à coup par la chute de terrain
-du potager, et laissant à découvert la vallée large de l'Ouzonne,
-imprécise et sans fin. Par la trouée dans les feuillages,
-mon joli cadre rustique, la paix lourde des champs, où un cri
-d'oiseau, aigu, solitaire, révélait la vie endormie. Il faisait
-trop bon, j'aimais la fraîcheur de la nuit, je m'y exposais en
-peignoir, les pieds nus, avec toute l'inconscience du corps jeune,
-ignorant de la maladie. La chauve-souris, seule, m'ennuyait,
-mais elle était cause que je demeurais là plus longtemps, parce
-que, de peur qu'elle n'entrât, j'éteignais ma bougie, et parce
-que la paresse de rallumer me maintenait à la fenêtre. Et la
-chauve-souris, je l'avais connue à Chinon, sur la pelouse du clos
-Vaufrenard, par les soirées torrides du mois d'août, petit bout
-de chiffon oscillant et tremblant suspendu à un fil invisible que
-tient, je l'ai toujours cru, quelque diable qui nous taquine.
-
-Le temps où j'avais aimé!... Comme c'était triste, et comme
-c'était bon!... J'avais dix-sept ans environ; j'aimais avec
-les espérances les plus chimériques, et, tout à coup, avec des
-illuminations de raison qui me montraient le néant de mes espoirs;
-c'étaient des ascensions exaltantes et des chutes vertigineuses;
-quelle torture, mais quelle ivresse!... Il n'y avait pas beaucoup
-d'années de cela... Mais cela était si éloigné de moi, et d'un
-retour si impossible, que je pouvais bien à présent me permettre
-de songer à ce roman de ma vie de jeune fille...
-
-J'y songeais presque tous les jours, et tous les soirs,
-invariablement. Pourtant, cet amour de pensionnaire en vacances
-me semblait un peu puéril, et ce jeune homme aimé de moi autrefois
-ne m'apparaissait plus sous des traits séduisants... Je souriais
-de tout... sauf des battements de mon cœur.
-
-Mais un jour, mon sourire m'effraya. Ce n'était pas à l'heure de
-ma songerie nocturne propice aux illusions, ce n'était pas en face
-de ce paysage d'ombres feuillues, de champs lointains, d'eaux
-murmurantes dont chaque détail est comme un personnage travesti
-qui nous intrigue et nous leurre; c'était dans le plein soleil de
-midi; nous revenions d'une promenade sous l'allée couverte; un
-domestique se tenait à la porte du vestibule donnant sur le parc;
-je revois son jabot blanc et ses yeux qui clignaient à cause de la
-lumière aveuglante; ce domestique signifiait: «Madame est servie»;
-l'on était même en retard; nous nous dépêchions de rentrer. Je
-posais le pied sur la première marche du perron; M. Juillet, qui
-m'avait précédée de deux pas, se retourna vers moi sans me parler;
-je n'avais rien dans l'esprit, sinon la pensée que nous étions en
-retard, lui, moi et deux autres personnes. J'eus tout à coup un
-sourire que M. Juillet, sensible et susceptible, interpréta contre
-lui, parce qu'il contenait une malice secrète. La malice n'était
-pas dirigée contre M. Juillet, et elle n'était même pas de moi;
-elle était de je ne sais qui ou quoi, en moi, qui se moquait de
-moi-même: dans le temps d'un éclair, je venais de m'apercevoir
-qu'en rêvant au jeune homme qui m'avait tourné les pages, à
-Chinon, je ne faisais que commettre une hypocrisie envers moi, je
-me mentais, je me jouais indignement: je pensais au jeune homme de
-Chinon pour ne pas m'avouer que je pensais à M. Juillet.
-
-Il faut donc, parfois, de tels détours, pour que nous voyions
-clair en nous-mêmes?
-
-Eh bien! à cette révélation,--j'en demeure encore stupéfaite,
-après vingt ans écoulés,--je n'ai éprouvé ni épouvante, ni
-indignation. Tout ce que je croyais savoir de moi-même me donnait
-à penser que j'allais bondir ou me trouver mal. Ou bien je n'étais
-plus moi-même, ou bien je devais repousser avec horreur le
-sentiment que je venais de découvrir! C'est donc que je n'étais
-plus moi-même. Je n'éprouvai ni horreur, ni révolte. Comme on
-constate qu'un bassin s'emplit d'eau, je m'aperçus simplement que
-j'étais envahie. De toutes les choses qui m'ont frappée dans le
-cours de ma vie, l'étrange douceur de la pénétration en moi d'une
-puissance si redoutable demeure la plus étonnante.
-
-Oh! il est bien certain que cela ne m'apparut pas sitôt sous
-son aspect «coupable». Je n'imaginais en aucune façon qu'il pût
-jamais s'établir entre M. Juillet et moi des relations dont pût
-être atteinte la dignité de ma vie conjugale. La vérité est que
-je n'imaginais rien, que je ne pensais pas à la dignité de ma
-vie conjugale, que l'idée d'une faute ne se présentait pas à
-mon esprit, mais que je venais de découvrir qu'en songeant à mon
-ancien amour avec délices, c'était à M. Juillet que je songeais.
-
-Il semble impossible que je ne me sois pas aperçue plus tôt que
-c'était à M. Juillet que je songeais? Sans doute! et son image
-s'approchait bien de celle du jeune homme d'autrefois, mais je
-me disais: «C'est qu'il me tourne aujourd'hui les pages, comme
-faisait l'autre»; et j'étais sûre d'avoir aimé l'autre, ce qui lui
-donnait le pas sur M. Juillet.
-
-O mon Dieu! après un long temps écoulé, après une si grande
-révolution accomplie en tout moi-même, et malgré toute la
-confusion que j'éprouve aujourd'hui à revivre la période
-d'aveuglement que je traversais alors, pardonnez-moi d'avoir
-évoqué cette saison de Fontaine-l'Abbé!...
-
-Lorsque je me la remémore, mon impression dominante est qu'une
-espèce de sorcellerie m'environna constamment. Je ne dis pas
-cela pour m'innocenter; je ne suis pas du tout de celles qui
-n'acceptent aucune responsabilité; je sais trop bien ce que nous
-pouvons sur nous-mêmes et quelle veulerie se cache sous l'opinion
-que nous sommes le simple jouet des choses. Non, mille fois non!
-nous ne sommes pas le seul jouet des choses! Mais nous sommes
-sollicités par elles d'une façon étrange et sournoise; et que
-leurs appels sont puissants, pour peu que nous ne soyons pas sur
-nos gardes! Ils sont si forts, oh! je l'avoue, que c'est une bien
-sotte présomption de s'imaginer que nous puissions trouver en
-nous-mêmes la force de seulement lutter contre eux. Les charmes
-qui m'environnèrent à partir du moment où j'eus mis le pied dans
-ce domaine, ils dansèrent autour de moi, sans relâche, comme une
-ronde de génies aux formes attirantes, et qui ne me cachaient que
-leurs visages...
-
-Si j'étais demeurée plus longtemps à Fontaine-l'Abbé, après le
-moment où la lumière se fit en moi, pendant que je mettais le
-pied sur la marche du perron, je crois pourtant que je me serais
-ressaisie, que la trop grande facilité de contact avec M. Juillet
-m'eût effrayée et eût suscité la résistance de toute ma volonté.
-Favorisée que j'étais par ma réputation de femme inattaquable, ma
-liberté était trop grande. Je crois que j'aurais eu honte d'en
-profiter outre mesure. Les femmes qui, comme moi, ont de tout
-temps été prévenues contre le bonheur, se réveillent devant une
-perspective trop séduisante, et l'approche même d'un plaisir un
-peu vif les fait cabrer. A présent que je me regarde de loin, sans
-complaisance et sans parti pris, je crois sincèrement que je me
-serais abandonnée à un sentiment pourvu à mes yeux de toutes les
-apparences les plus pures, et puis qu'à un moment donné, l'extrême
-intensité de ce sentiment ou son changement de nature m'aurait
-épouvantée et rendue tout à coup très malheureuse; je serais
-partie alors, mais partie de moi-même, volontairement, avec la
-satisfaction, du moins, d'agir comme je le devais, et sans dépit
-contre personne. Je n'affirme pas que ma guérison était certaine,
-après, mais j'aurais fait le premier acte parmi ceux qu'il faut
-exécuter si l'on essaie de guérir de cela.
-
-Mais voici ce qui arriva.
-
-Depuis des semaines, comme je l'ai dit, je recevais de Chinon des
-lettres de ma grand'mère et de maman qui, en tout autre temps,
-m'eussent fait quitter madame Du Toit sans hésiter une seconde.
-Je reçus, coup sur coup, une lettre de maman qui me disait que
-j'étais décidément tout à fait inhumaine, pour laisser mes pauvres
-vieux dans l'état de mécontentement où les mettaient mon absence
-obstinée et mon séjour dans une maison étrangère. Mon grand-père
-n'était pas très bien d'ailleurs, et l'on me laissait entendre que
-ma conduite ne contribuait pas peu à l'aggravation de son état.
-Pour que maman se décidât à m'écrire sur ce ton, il fallait que le
-cas fût alarmant. Et d'autre part, elle avait averti mon mari de
-ce qui se passait à Chinon; et mon mari, de son côté, m'écrivait
-pour me supplier de contenter ma famille; il revenait, lui, de la
-Dordogne, où il avait tous les ans des travaux, et il arriverait
-en même temps que moi à Chinon, «ce qui ferait très bon effet»,
-si je voulais bien quitter la Normandie aussitôt réception de sa
-lettre.
-
-Je ne pouvais plus retarder mon départ; je montrai mes deux
-lettres à madame Du Toit qui, elle-même, dut s'incliner devant la
-nécessité. Je fis en hâte mes valises.
-
-Quelle femme étais-je donc devenue? Je pleurais, en faisant mes
-valises, et ce n'était pas à la pensée de mon pauvre grand-père,
-vieux, et désolé de mon absence; ce n'était pas à la pensée
-des tourments que j'avais dû causer à ces bonnes gens, un peu
-solitaires, enfermés dans leur petite ville avec l'idée fixe, et
-bien légitime, de nous voir auprès d'eux, moi, mes enfants, mon
-mari. Non! non! je pleurais à l'idée de quitter Fontaine-l'Abbé.
-
-Ces deux petites chambres, à demi mansardées, que nous occupions,
-depuis six ou sept semaines, l'une tendue de sombre andrinople,
-l'autre d'une perse à dessins bleus, elles m'étaient devenues le
-lieu du monde définitif, celui qu'on a cherché, rêvé, désiré,
-appelé toujours, celui qui fait que le reste de l'univers devient
-le lointain, l'étranger...
-
-En empaquetant, entre la nounou, si gaie, et ma petite Suzanne,
-aussi heureuse de s'en aller qu'elle l'avait été de venir,
-il me semblait que j'accomplissais un rite funèbre et que
-j'ensevelissais dans ces boîtes, avec mes bibelots de toilette
-et mon linge, ma jeunesse, ma vie, et encore je ne sais quoi de
-mieux et de plus précieux que cela!... J'allais à mon balcon, de
-temps en temps, au-dessus du barrage au bruit entêté et charmant;
-je disais adieu à ma jolie trouée sur les champs éloignés dont
-j'avais vu, en arrivant, tomber les épis de blé; puis, penchée
-à la grande lucarne de façade, adieu à la terrasse, à la douve,
-au perron dominant la pelouse, à l'allée couverte, et, là-bas, à
-l'amorce de l'escalier qui descend au potager...
-
-Je pleurais. La nourrice avec ses phrases innocentes qui, parfois,
-me faisaient peur comme des intuitions mystérieuses, me disait:
-
---Oh! on le voyait dès le premier jour, que madame avait de
-l'affection ici!...
-
-Et Suzanne, qui montrait déjà l'esprit positif de son père:
-
---As-tu pensé, au moins, à retenir des chambres pour l'année
-prochaine?
-
-Je pleurais.
-
-On entendait, sous l'allée couverte, les voix de ceux qui seraient
-encore ici ce soir, quand nous roulerions dans le train. Les
-arbres avaient jauni un peu. L'horizon ressemblait toujours à la
-mer. Sur la pelouse, un grand éventail d'eau jaillissait; les
-couleurs de l'arc-en-ciel jouaient au travers de ses fines perles
-retombantes, et son léger bruit frais, que j'aimais tant, ne
-parvenait pas jusqu'à moi. A cause de cela, peut-être, ce paysage
-me semblait déjà séparé de moi, réapparu déjà dans un songe à
-venir.
-
-On frappa doucement à la porte; c'était madame Du Toit. Elle
-me surprit m'épongeant les yeux, et fut touchée des larmes que
-je versais en quittant sa maison, à un point qui m'incommoda.
-Elle m'apportait un petit panier garni des plus belles poires de
-son potager, fourré de reines-Claude et de mirabelles, dans les
-intervalles, et qui embauma l'atmosphère autour de nous. Elle
-me lut une carte postale datée de Florence, portant quatre mots
-seulement, dont les deux signatures d'Albéric et d'Isabelle! Et
-elle se mit à pleurer avec moi. Elle me dit que, moi partie,
-c'était l'âme de la maison qui s'envolait; elle m'affirma qu'elle
-m'avait voué une tendresse que son fils aurait le droit de
-jalouser, s'il se souciait seulement des sentiments de sa vieille
-mère; enfin, l'heure s'avançant, elle m'annonça qu'elle avait fait
-servir une petite collation où tout le monde était réuni pour
-me dire adieu. «Comment! tout le monde?...» Oui, oui, tout le
-monde, et ces messieurs eux-mêmes étaient en bas, M. Du Toit ayant
-renoncé à la chasse, cet après-midi, pour me rendre ses devoirs,
-jusqu'au dernier moment. J'étais confuse! et de plus j'avais les
-yeux rougis...
-
-C'était une véritable petite manifestation que l'on organisait
-en mon honneur. J'avais vu déjà plusieurs hôtes partir, et de
-plus gros personnages que moi, par le train que j'allais prendre,
-sans que M. Du Toit désorganisât sa journée et celle de ses amis;
-il se contentait ordinairement de faire toutes ses politesses
-après le déjeuner. Mais il avait adopté complètement la très
-ancienne opinion de sa femme à mon égard, et il me juchait sur un
-piédestal; il y avait de l'affection, de l'admiration et jusqu'à
-de la vénération dans toute son attitude envers moi; et il fallait
-que j'acceptasse cela d'une façon vraiment bon enfant pour que
-toute la compagnie ne me prît pas en grippe.
-
-Pendant les vingt minutes que dura cette collation, je fus
-ballottée de l'un à l'autre, j'appartins à tous ceux, ou qui
-avaient une sincère amitié pour moi, ou qui voulaient faire la
-cour aux maîtres de la maison, et il n'y eut guère que M. Juillet
-à qui je ne dis à peu près rien; je le quittai, en lui serrant la
-main comme à tout autre, et il fut certainement autorisé à croire
-que je ne lui laissais, à lui, rien de plus qu'à n'importe qui.
-
-Il y avait une grande guimbarde attelée, dans la cour pavée, où
-personne ne put monter pour nous accompagner jusqu'à la gare,
-tant nous l'emplissions, la grosse nourrice, mes deux bébés et
-nos bagages. Nous nous retrouvions sur la façade nord du château,
-celle qui m'était apparue la première, du haut de l'allée en
-lacets, le jour de mon arrivée. En remontant cette allée sinueuse,
-je regardai du côté du château; je revis le dessin des douves,
-des toitures, la lanterne, la cloche où avaient sonné des heures
-que je n'oublierais plus, et, par delà, ces beaux lointains
-vaporeux que j'avais tant caressés des yeux par ma lucarne; et,
-l'impression de mon arrivée ici se juxtaposant à celle de mon
-départ, je me sentis tout à coup étranglée et me remis à pleurer,
-bien contente que personne n'eût pu nous accompagner dans la
-voiture.
-
-
-
-
-XIII
-
-
-Ce que j'ai à dire de moi me confond. Mais j'écris l'histoire de
-ma vie: quelle raison d'être pourrait-elle avoir, si ce n'est la
-fidélité?
-
-Je m'approchais de Chinon, avec mes deux enfants, j'allais revoir
-mon pauvre grand-père qu'on me disait mourant, j'allais retrouver
-ma chère maman et ma grand'mère, mon mari que je n'avais pas vu
-depuis plus de six semaines; et une idée dominait toutes celles
-qui se formaient le long de cette perspective: c'était qu'en
-quittant Fontaine-l'Abbé je n'avais rien dit à M. Juillet!
-
-A Tours où nous changions de train, mon mari nous attendait sur le
-quai de la gare, afin d'arriver en même temps que nous à Chinon.
-Je fus plus contente de le retrouver que je ne l'avais imaginé.
-Il faut dire que j'avais été tourmentée pendant le trajet à la
-pensée qu'il pouvait y avoir eu malentendu dans nos échanges
-de télégrammes: quel embarras s'il ne se fût pas trouvé là, à
-l'heure convenue! Il était là, et j'avais une véritable joie de
-le revoir... Et puis, ma joie était formée aussi du grand bonheur
-qu'il éprouvait à embrasser ses enfants. En nous installant tous
-ensemble dans le compartiment du train de Chinon, je goûtai
-l'impression heureuse d'être au complet, d'être en famille: papa,
-maman, les deux petits, la nounou dont le plus jeune ne saurait
-se passer, et les bagages comptés plutôt trois fois qu'une!
-Impression bourgeoise entre toutes, humaine aussi, je le crois
-volontiers, et bien plus profonde et plus stable que mainte
-autre d'un ordre évidemment plus relevé, mais qui ne demeure pas
-comme elle. Et sur ce modeste bonheur sain, passa, comme le vol
-d'un sombre oiseau, le souvenir de ma dernière entrevue avec M.
-Juillet. «Je ne lui ai rien dit!...» Mais qu'est-ce que j'aurais
-pu lui dire?
-
-Faillir à mes devoirs était une éventualité qui ne m'effleurait
-pas; et cela, non par oubli, non par négligence, indifférence,
-mais par suite d'une inaccoutumance absolue à l'idée que commettre
-une faute,--surtout de cet ordre,--m'était chose possible, à moi.
-
-Je me faisais si peu de scrupule que, de ma liaison encore
-inqualifiable avec M. Juillet, j'étais fière, et tout en écoutant
-mon mari qui me parlait de la Dordogne d'où il arrivait, du
-château dont il allait chaque année surveiller une aile construite
-par lui, et des pâtés de foie gras qu'il avait mangés, je songeais
-que, depuis que j'avais fait ce même trajet de Tours à Chinon,
-avec lui,--car, n'est-ce pas? on compare toujours,--ce qu'il
-m'était arrivé d'essentiel, eh bien! c'était d'avoir gagné un
-ami, un ami infiniment cher, un ami avec qui il n'existait aucun
-sujet de l'ordre le plus haut qui ne pût être abordé, et un
-ami qui consentait à aborder ces sujets-là avec moi: et toute
-la partie orgueilleuse de moi se gonflait de cette acquisition
-et s'efforçait de la retenir, de l'accaparer pour la conserver
-pure à mes yeux en la faisant intellectuelle. Bien des fois,
-déjà, au couvent, on m'avait fait reproche sur un ton singulier
-qui semblait admettre une indulgence cachée: «Vous êtes une
-orgueilleuse!» Tous et toutes, chez nous, nous étions, au fond,
-des orgueilleux. Et mes maîtresses, qui croyaient devoir me
-blâmer de ce sentiment, savaient bien que le détruire en nous
-est impossible, et que c'est à nous en servir qu'il nous faut
-apprendre; et elles savaient probablement que, ce sentiment-là
-nous manquant, c'était l'armature même de nos vieilles mœurs qui
-s'ébranlait. En attendant, ce sentiment-là était en train de me
-jouer un singulier tour.
-
-Je trouvai, à Chinon, mon grand-père, en effet, très malade;
-il ne quittait plus son lit; la vie s'était presque subitement
-retirée de lui; l'année précédente il nous étonnait encore par
-sa verdeur, et maintenant c'était un moribond épuisé. L'émotion
-s'étalait à ce point dans toute la maison et jusque dans le
-voisinage, que j'eus quelque honte de le remarquer, ce qui
-prouvait que je n'étais peut-être pas à l'unisson. Étais-je
-devenue une étrangère? Est-ce que, par hasard, je n'aimais plus
-mon grand-père? Je ne pouvais m'empêcher d'observer que la
-mort de mon père, fauché en pleine maturité et à la suite de
-circonstances tragiques, n'avait pas donné lieu à un si grand
-appareil douloureux: on avait paru lui en vouloir de quitter
-la vie au milieu de sa course, tandis qu'on s'inclinait sans
-arrière-pensée devant le cycle achevé du vieillard, mais alors,
-en s'adonnant à tout le déploiement de deuil qui était de rite
-dans nos familles. Et les rites sont faits pour les événements
-normaux. Mon grand-père avait accompli toutes choses à leur
-heure et régulièrement, et il mourait au terme ordinaire de la
-vie. Mon père, lui, c'était un héros; il était mort à cinquante
-ans, des chagrins de sa cause perdue, et ayant déjà livré pour
-elle sa fortune; c'était aussi un téméraire. Et je m'imaginais
-que M. Juillet, s'il eût été là, m'eût dit: «Il est juste que
-les symboles de l'ordre soient particulièrement honorés et qu'un
-secret instinct leur rende les hommages qui seraient dus aux
-astres, par exemple, dont le parcours n'est jamais troublé; et il
-est juste, en définitive, que l'insuccès ne soit pas récompensé,
-si belle qu'ait été la tentative... etc.» Et il était, lui,
-comme mon père et comme moi, en ma nature première, partisan des
-tentatives, dussent-elles être malheureuses!... Pourquoi est-ce
-que j'imaginais des paroles de M. Juillet jusqu'en présence de mon
-grand-père mourant? Est-ce que les circonstances m'imposaient pour
-ainsi dire sa pensée, son opinion? Ou bien était-ce la pensée de
-lui qui me faisait ainsi interpréter les circonstances?
-
-Ma pauvre maman, dont on avait tant admiré le ferme courage lors
-de la mort de son mari,--qu'elle aimait et admirait pourtant au
-delà de tout,--perdait la tête en prévision de la fin prochaine de
-son vieux père. Quant à ma grand'mère, elle représentait, à elle
-seule, toutes les terreurs que pourrait inspirer la fin du monde.
-Il fut heureux que mon mari se trouvât là, pour que quelqu'un dans
-la maison eût son sang-froid, car au bout d'une seule journée,
-moi-même, la belle raisonneuse, j'étais gagnée par la contagion,
-mes nerfs étaient secoués par le frisson commun, et mes larmes
-se mêlaient, sans répit, à celles de ma grand'mère, de maman,
-des domestiques et de la touchante procession de bonnes gens qui
-pénétrait librement par la porte ouverte.
-
-C'était un homme d'une intégrité absolue, qui disparaissait. Cette
-idée se présenta tout à coup à moi parce qu'elle fut émise, dans
-le corridor, par un monsieur quelconque, qui venait prendre des
-nouvelles et qui ne semblait pas attacher d'autre importance à
-un jugement pour lui sans doute quasi habituel. Mais un jugement
-de cette sorte, je ne l'entendais plus jamais prononcer autour
-de moi, à Paris. Qu'il correspondît ou non à la réalité, il
-correspondait, dans la bouche du monsieur de Chinon, à un idéal
-communément admis par les mœurs du temps, et le prononcer était
-tenu par tous pour le suprême hommage. Dans un certain monde, que
-je connaissais, on n'osait plus, fût-ce par flatterie, balancer
-autour de la dépouille d'un homme un encens de cette sorte-là.
-
-Est-ce que c'était un tel sujet, s'imposant à moi, qui me faisait
-désirer de m'en entretenir avec M. Juillet? ou bien était-ce parce
-que j'avais le trop vif désir de m'entretenir avec M. Juillet, que
-j'imaginais et souhaitais un sujet de causerie aussi peu féminin
-et qui n'était possible qu'avec lui?...
-
-Pour épargner aux enfants la vue des sinistres préparatifs
-auxquels toute la maison était vouée, je les envoyais passer la
-journée chez mes vieux amis d'autrefois, les Vaufrenard, dans le
-parterre en terrasse et dans le clos du haut, où toute mon enfance
-et une partie de ma vie de jeune fille s'étaient écoulées; et
-lorsque j'avais un moment de répit, je courais les rejoindre. La
-vue de ma petite fille en train de jouer aux endroits mêmes où
-j'avais été, moi, petite fille, m'attirait d'une façon toute
-particulière, Suzanne avait élu, d'instinct, comme moi autrefois,
-sur la terrasse, le balcon de fer d'où l'on apercevait entre les
-barreaux, à trois mètres en dessous, la vigne et la citerne;...
-la vigne du vieux père Sablonneau, maintenant courbé en deux,
-et la citerne au grand œil glauque, en face duquel j'avais tant
-rêvé... Une odeur de sureau, de tilleul, de cerfeuil et d'herbes
-arrachées, surchauffées et pourrissantes, s'exhalait alentour.
-Ah! mon cœur et ma tête!... C'était là que j'avais conçu tant
-d'espérances!... Peut-être, devant moi, ma fille commençait-elle
-déjà, les mains cramponnées au balcon, à imaginer des chimères?...
-Elle semblait captivée par les mouvements des araignées d'eau,
-comme je l'avais été moi-même; elle avait, comme j'en avais eu,
-des réflexions d'une puérilité rassurante, et cependant, quel
-monde d'idées n'était-il pas en formation dans cette petite
-tête?... N'était-ce pas moi qui, sous mes yeux mêmes, reprenais
-mon élan, et de mon point de départ?... Le spectacle de la vie qui
-recommence est aussi tragique que celui de la vie qui finit.
-
-Derrière moi, de l'autre côté des persiennes toujours rabattues
-pour abriter le salon contre l'ardeur du jour, quelques notes
-isolées au clavier du grand piano, où M. Vaufrenard, encore
-aujourd'hui, essayait sa belle voix de baryton, maintenant
-bien fatiguée... Mon Dieu! quelle source d'émotions que la
-confrontation des divers moments de notre vie! C'est à ce piano
-que j'avais éprouvé, après mes grandes joies religieuses, plus
-fortes que tout, l'enivrement de la musique, mêlé à celui de la
-dix-huitième année. Et une seule note: _la... la... la..._, et
-le timbre, hélas! un peu fêlé de mon vieil ami, me dilataient le
-cœur jusqu'à provoquer les larmes, comme jadis, un soir, à ce
-même endroit exactement, les grosses gouttes d'une pluie orageuse
-commençant à percer les feuillages...
-
-C'est à ce piano qu'était né mon amour imaginaire pour le jeune
-homme qui me tournait les pages... celui dont le souvenir, à
-Fontaine-l'Abbé, s'était superposé à celui de M. Juillet.
-
-Assise sur un de ces vieux fauteuils rustiques, en bois de
-châtaignier, où il y avait toujours quelques pointes de fer
-rouillé dont on redoutait à la fois la tache et l'écorchure pour
-sa robe, je regardais le grand paysage de mon enfance à travers
-les barreaux de fer du balcon et les jarrets nus de Suzanne: la
-vigne... la citerne... la cheminée de troglodytes plantée comme
-une borne dans le champ d'asperges..., puis les toits d'ardoise,
-la plupart à pignons, des maisons du quai..., la Vienne..., les
-grandes toues si paisibles..., l'île et ses peupliers..., et puis
-au delà, la plaine bleue, qui, autrefois, me semblait immense...
-Oh! si j'insiste, c'est que je ne peux me retenir de rappeler
-toutes ces choses...
-
-Qu'est-ce qu'elles ont donc, toutes ces choses? Ce n'est pas
-qu'elles soient en elles-mêmes si remarquables; ce n'est pas
-seulement parce qu'elles sont mon pays, car d'autres endroits,
-où je n'avais jamais vécu, m'ont donné des émotions proches de
-celles-ci... Ce que ces choses-là me rappelaient, c'était un
-temps de ma vie où il y avait sans cesse devant moi une espèce de
-lumière, intense et magnifique, vers laquelle il me semblait que
-je courais en m'élevant toujours!... Toute mon enfance, période
-religieuse, période musicale, période amoureuse même, elle se
-résumait en une seule idée: il y a quelque chose de sublime vers
-quoi nous devons tendre. Il a pu se faire que j'aie confondu
-parfois ce sublime avec mes désirs et même avec mes appétits
-personnels, mais j'agrandissais ceux-ci, et peut-être que je les
-ennoblissais un peu en pensant à mon sublime. Ce qu'on m'avait
-appris ici, c'était la dignité de la personne humaine, c'était
-notre vocation commune à atteindre un but plus élevé.
-
-Je me souvenais des paroles prononcées par M. Juillet, en
-ces dernières vacances, et dont chacun des termes m'était
-resté, à cause du dernier, qui avait résonné dans le salon de
-Fontaine-l'Abbé, au grand scandale de quelques-unes: «Notre temps
-a découvert une mine bien facile à exploiter; il va prendre, un
-à un, tous les actes réprouvés par la morale évangélique, et
-s'employer à les réhabiliter, systématiquement. C'est un procédé
-puéril qui fera passer des esprits médiocres pour d'audacieux
-génies. Il y en a pour vingt-cinq ans à s'amuser à ce petit jeu.
-Après quoi, il y a chances pour que la société soit transformée en
-une étable à porcs.» Et, comme on s'exclamait à cette conclusion,
-M. Juillet renchérit: «... En quelque chose de pire que cela!
-dit-il, car le pourceau ignore qu'il est un animal et qu'il est
-vil, tandis que nous serons immondes et en tirerons vanité!»
-
-Ah! jusqu'à quel point l'idée de M. Juillet me possédait! Je
-rappelle les petits événements de ma vie, je rappelle mes
-heures de songerie et jusqu'à celles où je me remémorais mes
-plus anciennes songeries, et je trouve sa pensée partout. Elle
-est là, comme une présence réelle, lorsque je suis témoin des
-derniers moments de mon grand-père, pour m'inviter à faire de ces
-réflexions qu'elle seule, me semble-t-il, sait inspirer; elle est
-là lorsque j'évoque un passé auquel elle fut cependant tout à
-fait étrangère, comme si elle l'eût empli d'avance et à mon insu;
-et toutes les fois que ma propre pensée tend à se hausser, c'est
-la pensée de M. Juillet qu'elle rencontre, ce sont les paroles
-prononcées par lui qui en fournissent la plus satisfaisante
-expression!
-
-A mesure que les circonstances deviennent pour moi plus
-solennelles, à mesure que je m'efforce davantage à la vie morale,
-plus sûrement je me butte au seul homme qui ait mis une touchante
-complaisance à me parler sérieusement des choses sérieuses, à
-ressusciter en moi l'idéalisme de mon enfance, molesté et refoulé
-par les exemples de la vie matérielle. A ce moment, ce n'est qu'en
-m'abaissant, que j'eusse pu courir la chance de ne pas rencontrer
-la pensée de M. Juillet.
-
-Loin de me détourner de lui, de me le faire oublier ou, tout au
-moins, de m'inspirer quelque scrupule d'une si constante assiduité
-imaginaire près d'un homme, mon séjour à Chinon me rapprochait
-encore de M. Juillet. Même au côté de mon mari, même au milieu
-de tous mes vieux amis d'enfance, même sous les yeux de ma
-grand'mère et de maman, et jusqu'en face de la mort qui pénétrait
-dans notre maison, je portais avec une audace ou une innocence
-déconcertantes,--franchement, je ne sais pas encore aujourd'hui si
-c'était l'une ou l'autre,--je portais la pensée de M. Juillet.
-
-Pourtant, je n'en étais plus à ignorer ou à me cacher à moi-même
-la nature d'une telle obsession. Je savais que j'aimais. Oui.
-Mais le mot n'avait pas été dit. Je n'en avais pas même, à part
-moi, prononcé les syllabes, petit acte qui imprime à la chose une
-sorte de sceau; enfin la beauté dont il se parait à mes yeux, son
-beau caractère, le rangeaient pour ainsi dire hors du champ de mon
-jugement.
-
-L'amour, pour s'insinuer en nous, prend notre livrée, adopte nos
-couleurs. On ne sait pas jusqu'à quel point ni pendant combien
-de temps il peut être inoffensif chez une femme. Et lorsqu'il se
-révèle en dévoilant ses attributs véritables, il peut impunément
-nous causer une terrifiante surprise ou nous arracher des
-lamentations: c'est trop tard, il est chez lui.
-
-Quelques jours après la mort de mon grand-père, la maison ne
-pleurait pas plus qu'avant l'événement, les larmes étant taries;
-mais grand'mère ne tolérait que des pensées pieuses, entremêlées
-tout au plus de souvenirs de famille relatifs au cher défunt. Je
-l'étonnais et l'édifiais par le nombre des belles réflexions sur
-la mort que j'étais capable de citer.
-
---Tu n'en savais pas tant, quand tu étais jeune fille, dit ma
-grand'mère, qui donc t'a appris tout cela?
-
-Mon mari croyait que j'avais lu les livres de piété dont il
-m'avait fait cadeau un jour. Me voilà très mal à l'aise. Mon
-premier mouvement fut de nier: «Non, non, je n'ai seulement pas
-lu les petits livres...» En effet, malgré l'envie de les lire
-que m'avait donnée un jour M. Juillet, je ne les avais pas lus,
-et d'autre part, mes sentences j'étais plus fière de les tenir
-de M. Juillet que d'aucun livre; mais quelque chose me gêna dans
-l'aveu que j'allais en faire. Et cette gêne persista et grandit.
-J'éprouvais un vif besoin de dire la vérité. Mon mari s'étant
-absenté peu après, je confessai à ma grand'mère:
-
---Tu sais, les belles choses en question: je n'en aurais jamais eu
-connaissance sans monsieur Juillet...
-
-Et ma grand'mère me demanda de lui parler de M. Juillet.
-
-Je lui parlai de M. Juillet le plus impartialement que je pus...
-Ma grand'mère m'écoutait avec attention; tout à coup elle me dit:
-
---Tu t'excites, Madeleine! Je reconnais bien là ta nature... Il
-faut de la modération, ma fille, ne l'oublie pas, même dans le
-goût du bien!
-
-J'étais pourtant faite à comprendre, à demi-mots, les observations
-de ma grand'mère, et j'aurais pu être accablée par celle-ci.
-Mais pas du tout. J'avais eu un si extraordinaire plaisir à
-confesser que j'étais ornée par l'enseignement de M. Juillet,
-que cette joie ne se laissait pas traverser. Un instant, l'idée
-m'était venue, qu'il y avait de ma part quelque inconvenance à
-parler de M. Juillet à ma grand'mère et à maman; mais soudain,
-une autre idée avait pris la place, à savoir que je purifiais ce
-sujet, au contraire, en y touchant en présence de ma grand'mère
-et de maman!... Habitude d'enfance, rejet de responsabilité sur
-les personnes les plus dignes... Un peu plus tard, j'aurais
-pu me dire, le cas échéant, pour calmer ma conscience si elle
-s'alarmait: «Monsieur Juillet? mais je parle de lui à cœur ouvert
-avec ma grand'mère, avec maman!» Sophismes, petites lâchetés,
-subtilités d'un esprit qui ne va plus droit son chemin.
-
-Il y eut pis encore. N'osant plus m'exposer aux observations
-de ma grand'mère dont la grande perspicacité m'effrayait, je
-pensai éprouver du bien en m'épanchant devant maman toute seule,
-parce que son esprit était beaucoup plus simple et n'allait pas
-chercher sous les choses. Et, devant ma pauvre maman toute seule,
-je m'offris le plaisir d'étaler ce que j'avais retenu de plus
-magnifique de l'enseignement de M. Juillet. Maman, l'indulgence et
-la bonté mêmes, n'osait rien me dire, mais je m'aperçus qu'elle
-suffoquait, chaque fois que j'abordais ce sujet.
-
-A la fin, elle me dit:
-
---Ma chère enfant, au lieu de parler si bien, tu ferais mieux de
-penser avec recueillement à l'âme de ton pauvre grand-père.
-
-Cela, c'était une phrase qui n'était pas d'elle. Elle me la citait
-parce qu'elle ne trouvait rien à me dire elle-même, et parce
-qu'elle jugeait qu'il fallait absolument que quelque chose d'un
-peu sévère me fût dit pour me rappeler à l'ordre. J'en fus toute
-glacée.
-
-Il m'en resta une sorte de honte. Je me sentais diminuée dans
-l'esprit des deux femmes que je respectais le plus; leur jugement
-me parut comme une divination. Peut-être voyaient-elles en
-moi mieux que moi-même? Et peut-être prévoyaient-elles mieux
-que moi les suites de mon état présent? Leur susceptibilité
-de femmes honnêtes me stupéfia: «Pour avoir à un tel degré le
-sens d'une déviation possible de la ligne, m'eût dit M. Juillet
-lui-même,--car il avait quelquefois abordé de pareils sujets
-devant moi,--quel long exercice, quel séculaire entraînement
-de chasse au péché d'adultère fallait-il qu'elles eussent dans
-leurs chastes muscles!...» Oui, je me souvenais parfaitement des
-expressions employées par M. Juillet; moi, je n'aurais pas parlé
-si bien.
-
-Et ce fut la première fois que ma fierté native se sentit
-atteinte. C'était une mortification pour moi excessivement
-douloureuse. Elle eût peut-être enrayé la marche du démon qui me
-possédait, si, pendant le reste de mon séjour à Chinon, on ne
-m'eût un peu trop étroitement persécutée.
-
-Ma grand'mère avait cru remarquer que je ne faisais pas montre
-d'une grande piété à l'église, que je suivais mal les offices,
-regardais devant moi en ayant l'air de rêver; que Suzanne
-n'avait pas du tout l'attitude d'une enfant habituée à assister
-régulièrement à la messe;--la nourrice n'avait-elle pas commis
-l'imprudence de dire, à la cuisine, qu'il lui arrivait quelquefois
-à Paris de manquer la messe?
-
---Maman elle-même, qui n'avait, certes, aucun esprit
-d'inquisition, s'avisa de me prendre en flagrant délit de
-négligence, un jour de jeûne! Et pendant une courte absence de mon
-mari, elle frappa à la porte de ma chambre, un soir, et me trouva
-bien tôt couchée:
-
---Déjà! dit-elle, tu ne fais donc pas ta prière?
-
-Je croyais, franchement, être restée très fidèle à tous mes
-devoirs religieux,--la prière du soir exceptée;--mais je
-pratiquais, c'est certain, une religion de Paris, ou du moins de
-beaucoup de Parisiens, un peu relâchée, une religion qui m'avait
-moi-même scandalisée lors de mon arrivée à Paris, mais qui, peu
-à peu, s'était rachetée, par contraste avec l'absence complète
-de religion chez la plupart des gens qui m'entouraient. Ah! je
-savais par cœur cent textes moraux et édifiants, oui, constataient
-grand'mère et maman, mais la pratique de ma religion, non, je ne
-la connaissais plus.
-
---Et alors, qui donc, je te le demande un peu, l'enseignera à ta
-fille?...
-
-Elles avaient raison. Mais, outre que je voyais dans leurs
-remontrances une petite guerre engagée à un autre propos, j'avais,
-dans ce temps-là, la conviction de comprendre, moi, la religion
-mieux qu'elles, parce que je la contemplais des hautes altitudes
-et du point de vue savant où un homme comme M. Juillet, ancien
-normalien, agrégé, docteur, etc., imbu de toutes les connaissances
-modernes, se plaçait pour proclamer hardiment et en plein Paris
-la grandeur du catholicisme. La manière humble et docile de mes
-bonnes femmes assurément était la meilleure. Mais je vivais à
-Paris, où elles m'avaient envoyée, et j'avais l'esprit disloqué
-par des mondes où bien d'autres ont perdu complètement leur foi;
-et je subissais, comme toute femme, des influences... Eh bien!
-qu'est-ce qu'elles auraient dit, si j'avais subi celle de mon mari
-et de sa famille?...
-
-De telles escarmouches, dont j'apprécie très bien aujourd'hui
-l'intention généreuse et la fin excellente, mais qui n'étaient
-peut-être pas très adroites, m'irritèrent. Les procédés indirects
-ont toujours produit sur moi des résultats opposés à ceux qu'on en
-attend. Mais les procédés de maman et de ma grand'mère n'auraient
-rien été encore s'ils n'avaient paru se mêler à un concert formé
-de toutes nos voisines et amies, qui s'éleva tout à coup pour
-célébrer, au moyen de cent soupirs, réticences et expressions
-ambiguës, ce qu'on appelait «mon deuil élégant».
-
-La vérité était que mon deuil ayant été commandé à Chinon, et
-bien que ce fût chez une couturière pour qui maman et grand'mère
-ne tarissaient pas d'éloges, je m'étais toutefois un peu méfiée
-de son talent, et, afin de m'épargner l'achat d'une nouvelle
-robe de deuil à Paris, j'avais manifesté par trois visites chez
-la couturière mon souci d'avoir une robe bien faite. Ces trois
-malheureux essayages, au lendemain de la mort de mon grand-père,
-et, si je me souviens bien, deux retouches postérieures à la
-cérémonie des obsèques, avaient été très commentés dans le
-quartier. Ma robe n'était ni plus ni moins qu'une robe de deuil,
-sans la moindre fantaisie, sans la plus mince atténuation à
-la rigueur classique. Je ne pense pas nuire aujourd'hui à la
-réputation de la couturière si estimée de ma famille, en disant
-que sa robe, malgré essayages et retouches, n'allait pas très
-bien; mais c'est le deuil même qui, paraît-il, m'allait bien,
-comme il va généralement aux blondes et à celles dont les
-cheveux sont mal contenus sous le crêpe du chapeau. Mon mari,
-sans arrière-pensée, croyant plutôt être agréable à tous comme
-à moi-même, avait eu l'étourderie de dire: «Le deuil lui va à
-ravir...» On avait haussé les épaules, et il s'était attiré par là
-des remarques désobligeantes. Commérages, avis détournés, souci
-trop zélé de mon bien, tout cela n'aboutissait qu'à me piquer et à
-me détourner de la pensée de ma petite ville, des miens et de tout
-ce que mes souvenirs de jeunesse ou d'enfance eussent pu offrir
-pour moi de salutaire.
-
-Le comble me fut servi par madame Vaufrenard.
-
-Madame Vaufrenard, dont le mari avait jadis chanté à l'Opéra, qui
-avait habité cinquante ans Paris avant de venir à Chinon, et qui
-n'était pas exempte de péché, me glissa dans l'oreille, peu avant
-mon départ:
-
---Jolie comme vous êtes, ah! il faut profiter de la vie, mon
-enfant!...
-
-C'était complet. Celle-ci, différente pourtant de toutes
-les autres, croyait, comme les autres, que j'étais appelée
-irrévocablement à manquer à mes devoirs, et elle m'engageait
-ouvertement à le faire.
-
-Eh bien! si quelque avis eût dû contribuer à me retenir dans le
-droit chemin, c'eût été celui de madame Vaufrenard!
-
-Les autres m'avaient exaspérée, mais sèchement, en me laissant
-un goût secret de réaction contre leur puritanisme grincheux;
-celui-là me fit pleurer pendant une demi-journée, pleurer de
-découragement, de désespoir et de rage.
-
-Mes larmes furent à la fois bien et mal interprétées. Maman y
-vit, au moment de mon départ, une explosion un peu tardive, mais
-touchante, du regret de son pauvre père; grand'mère y reconnut
-l'effet des sages conseils à moi si fréquemment prodigués,
-durant mon séjour, et qui opéraient enfin, en produisant dans
-ma conscience une grande confusion. L'une et l'autre, en somme,
-furent satisfaites, d'elles-mêmes, tout au moins, plutôt que
-de moi, car, depuis que j'étais «parisienne», comme elles
-disaient, il y avait bon gré mal gré un voile entre nous; elles
-le sentaient; je le sentais aussi; ni elles ni moi ne voulions le
-voir, mais nos mains en se tendant s'empêtraient dans son tissu
-impalpable et pourtant réel.
-
-Étais-je donc si changée? Mais, lors de mes précédentes visites
-à Chinon, malgré mille nuances disparates, aucune différence
-essentielle ne nous avait séparées... Étais-je donc si changée?...
-
-
-
-
-XIV
-
-
-Pendant le trajet du retour à Paris, mon mari me confia un ennui
-dont il n'avait pas voulu m'entretenir sous le toit de mes
-parents, «parce que les murs, dit-il, surtout en province, ont
-des oreilles.» Et sa confidence me fut une explication de la
-lettre alambiquée qu'Albéric Du Toit avait écrite à sa mère et
-que la bonne madame Du Toit m'avait lue et relue dans le potager
-de Fontaine-l'Abbé: la lettre annonçant, à mots couverts, qu'il
-se passait à Dinard quelque chose «de triste ou de gai, c'est
-comme on l'entend», et dont on reparlerait sans doute plus tard,
-la lettre qui avait fait croire à madame Du Toit qu'il s'agissait
-enfin d'une grossesse d'Isabelle. Ah! non, il ne s'agissait pas
-d'une grossesse d'Isabelle; il s'agissait hélas! de la malheureuse
-Emma, ma belle-sœur, qui avait traîné la maman Serpe, avec ses
-chiens, jusqu'à Saint-Lunaire, tout proche de Dinard, et qui
-«s'exhibait,» m'apprit mon mari, chaque jour, sur la plage ou
-aux Petits Chevaux, en compagnie «d'une bande de gamins». Les
-gamins, c'étaient des petits jeunes gens de dix-sept à vingt
-ans, la plupart «d'excellente famille», selon l'expression
-consacrée, et de si bonne famille que le père de l'un d'eux, un
-monsieur fort connu, était venu en personne arracher son fils à
-la compagnie, lui tirer les oreilles en public et non sans avoir
-laissé entendre quelques paroles peu flatteuses pour la belle
-qui le retenait, parmi lesquelles le mot «quadragénaire» était
-le moindre. C'est cette aventure qui avait fait tapage à Dinard
-où la famille du jeune homme était en villégiature; et c'est ce
-potin de plage qu'Isabelle qualifiait de «triste ou gai, c'est
-comme on l'entend.» Les Voulasne, il est vrai,--mon mari l'avait
-exigé d'eux,--depuis beau temps ne voyaient plus Emma. Mais,
-incapables, à force de mollesse, de soutenir une attitude adoptée,
-si Emma se fût présentée chez eux, ils ne lui eussent opposé ni
-un mot, ni un geste pour l'inviter à rebrousser chemin. Emma, qui
-les connaissait bien, poussée d'ailleurs probablement par quelque
-ami imberbe, mais ravie de faire une bonne niche à son frère,
-aborda, sur la plage de Dinard, le feu du scandale fumant encore,
-les Voulasne qui s'y promenaient avec leurs deux filles et leur
-gendre. Et les Voulasne, une heure durant, leurs deux filles et
-leur gendre se promenèrent avec Emma sous l'œil de la galerie,
-s'assirent à côté d'Emma, prirent le thé avec elle. Mon mari, qui
-trouvait bon tout ce qui venait des Voulasne, était outré, cette
-fois. Il reniait ses cousins; il traitait Albéric de tous les
-noms. Déshonoré par sa sœur quant à lui, il se disait achevé par
-sa famille et jusque par «cette poule mouillée de jeune Du Toit».
-Le plus remarquable de l'affaire se trouvait être que les amis des
-Voulasne à Dinard: Lestaffet, Baillé-Calixte, et jusqu'à Kulm, le
-divorcé récent qui venait de lâcher sa femme avec deux grandes
-jeunes filles, après vingt ans de mariage, enfin tous ceux que
-j'avais vus, chez les Voulasne et ailleurs, défendre la liberté
-des mœurs et proclamer la sainte loi de l'amour, se montraient
-les plus indignés de l'invraisemblable indulgence des Voulasne.
-Rétrospectivement, mon mari s'échauffait à la pensée qu'une
-semaine plus tôt il se fût trouvé à Dinard, lui, au milieu de ces
-événements.
-
---Mais, disais-je, vous les auriez prévenus ou atténués!...
-
---J'aurais tué Emma! faisait-il tout bas, en étranglant entre ses
-doigts ses deux genoux accolés.
-
-Il était consterné par ce triste épisode de la vie désordonnée de
-sa sœur. Les Voulasne s'en trouvaient atteints; ils avaient encore
-une fille à marier.
-
---Ne l'oublions pas! disait-il.
-
-J'essayais d'apaiser les idées de mon mari qui se soulevaient à
-ce propos, outre mesure, et je me rappelle que, ne sachant quel
-sujet de conversation opposer à celui-ci, je hasardai quelques
-réflexions sur les dames de Chinon qui formaient, en effet, assez
-violente antithèse avec celles que nous inspirait ma belle-sœur.
-
---Ces femmes-là ont leurs travers, leurs ridicules, dit-il, il en
-faut convenir; mais tout, voyez-vous, tout, plutôt qu'une femme
-sans pudeur!...
-
-Quand nous sommes attristés, il vaut mieux échanger notre sujet
-de tristesse contre un autre, que prétendre nous égayer. Je lui
-parlai de mon frère. Depuis mon mariage, je n'avais jamais tant
-vu ce pauvre Paul que, tout récemment, à l'occasion des obsèques,
-pendant les quarante-huit heures de congé qu'il obtint; et, de
-ces deux journées, j'avais gardé un souvenir désolé. Faute de
-pouvoir se procurer une situation sérieuse, Paul continuait à
-être un sujet d'alarme pour sa famille; de plus, ou m'apprit
-qu'il avait à Tours une liaison et deux petits enfants sur les
-bras. Comment parvenait-il à soutenir une pareille charge? Depuis
-l'échec de ses études de droit à Paris, on l'avait placé, sur sa
-demande, dans une maison de commerce où il ne recevait que des
-appointements dérisoires, mais où du moins l'on n'exigeait de lui
-rien qui dépassât ses capacités, c'est-à-dire peu de chose. Ce
-qui m'avait le plus frappée et chagrinée, en revoyant mon frère,
-c'était de l'avoir trouvé irrémédiablement déclassé. Ah, Dieu! si
-mon père eût vécu et vu cela! En sept ou huit années de ce régime,
-Paul avait perdu tout le fruit de son éducation; il était épais,
-ignorant, commun; c'était un grand gaillard, vigoureux, fort,
-avec des mains de manœuvre, des vêtements d'ouvrier endimanché;
-il était préoccupé uniquement de faire de l'entraînement à
-bicyclette, nullement malheureux d'ailleurs, en apparence, mais
-pour moi plus pitoyable que s'il eût souffert de son sort.
-
---Dans toutes les familles, dis-je à mon mari, vous voyez, il est
-bien rare qu'il ne se trouve au moins un membre à ne vous faire
-que peu d'honneur.
-
---Oh! oh! disait-il, c'est qu'il y a partout quelque chose de
-relâché.
-
-Comme la plupart des hommes, il dénonçait le «relâchement» toutes
-les fois qu'il en était directement atteint. Hormis ces cas, il
-y voyait une sorte de progrès dans la douceur et la facilité des
-mœurs. Si Emma n'eût pas été sa sœur, ni les Voulasne ses cousins,
-il eût trouvé très «farce» l'épisode de Saint-Lunaire; si mon
-frère ne lui eût tenu d'assez près, il m'eût débité à propos de
-mon frère un petit discours que j'imaginais bien: Paul était
-des premiers touchés par l'air nouveau; Paul appartenait à une
-génération que ni ma famille ni moi ne saurions comprendre, à
-une génération appelée à porter son activité non sur des idées
-creuses, mais sur les innombrables applications de la science, sur
-les grands mouvements modernes, enfin sur les sports qui créeront
-des industries insoupçonnées, à une génération pas du tout plus
-dépourvue d'intelligence ou de mérite que les précédentes, mais
-différente, tout simplement, et qui ferait preuve de valeur
-et de courage, comme ses aînées, on le verrait avant peu. Ne
-commençait-on pas à parler de voitures se mouvant automatiquement?
-Quel bouleversement prochain dans le monde! etc., etc... Mais
-Paul tenait de près à mon mari. Et mon mari voulait bien juger
-que Paul était un paresseux du cerveau, qui n'avait jamais rien
-fait au collège, rien fait comme étudiant, qui n'était apte en
-définitive qu'à mouvoir les pédales d'une bicyclette. Et, en
-conclusion, mon mari formulait que ce qui avait manqué à Paul,
-c'était l'autorité énergique d'un père trop tôt disparu, de même
-qu'à l'éducation d'Emma, disait-il en soupirant avec une tristesse
-et une conviction véritables, «il a manqué la volonté d'un homme».
-
- * * * * *
-
-J'avais envoyé, avant de quitter Chinon, un petit mot à
-Fontaine-l'Abbé, pour avertir madame Du Toit qu'elle eût à me
-donner désormais de ses nouvelles à Paris. Nous n'étions pas
-rentrés depuis deux jours, qu'à ma grande surprise on m'annonce,
-après déjeuner, la visite de madame Du Toit. Elle ne quittait
-ordinairement la campagne qu'à la Toussaint; nous n'étions qu'à la
-fin d'octobre. Madame Du Toit m'embrassa, tout émue, en me parlant
-de mon grand-père. Mais elle ne connaissait point personnellement
-mon grand-père, et je crois qu'elle s'émouvait en songeant qu'elle
-venait me parler de l'aventure de Saint-Lunaire, de ses suites
-sur les trop faibles Voulasne, et sur Albéric, gagné par leur
-extraordinaire apathie.
-
-Et en effet, aussitôt après les condoléances, cette triste affaire
-déborda de toutes parts. Elle la tenait d'un témoin, d'un ami sûr.
-M. Du Toit, par bonheur, ignorait tout encore. On espérait que,
-dans son entourage, le bruit serait étouffé.
-
-Nous ne nous privions point, habituellement, madame Du Toit et
-moi, en échangeant nos tristesses de famille, de parler des
-chagrins qu'Emma causait à mon mari.
-
---Je n'ai plus de fils, s'écria madame Du Toit: il est digne
-de ses beaux-parents! Il a bien fait de ne pas venir à
-Fontaine-l'Abbé et de rester avec eux cacher sa honte!... Et que
-pense de cela votre mari, ma chère enfant?
-
---Mon mari, il m'a dit que s'il avait été là, il aurait tué sa
-sœur...
-
---Où est-il? où est-il? s'écria madame Du Toit, en se levant de
-son siège, je veux le voir, je veux le féliciter... Il y a donc
-encore des hommes capables de faire respecter avec énergie les
-convenances!... Mais, dites-moi, et ses cousins Voulasne pour qui
-il a tant de complaisance?...
-
---C'est la première fois que je le vois d'une juste sévérité
-contre les Voulasne.
-
-Madame Du Toit fut très satisfaite de l'entretien qu'elle eut avec
-mon mari. Ils échangèrent leurs vues sur la famille en général et
-sur le cas présent. Elle connaissait peu mon mari; elle ne lui
-croyait point des opinions aussi saines. Ses cousins, sa sœur,
-et le fameux Grajat, je m'en doutais depuis longtemps, avaient
-beaucoup nui à mon mari chez les Du Toit, et dans la proportion
-même où ils m'avaient servie, moi, en me faisant, par contraste,
-si intéressante et un peu victime.
-
---Il est très bien, tout à fait bien, votre mari! me dit-elle,
-quand il nous eut quittées.
-
-Et elle ajouta:
-
---Mon enfant, les oreilles ont dû vous tinter...
-
---... Me tinter?... pourquoi?...
-
---Parce qu'on a joliment parlé de vous, à Fontaine-l'Abbé, après
-votre départ!... Oui. J'ai peut-être tort de vous dire cela; je
-ne vous le dirais pas si je ne vous savais la plus sérieuse et la
-plus honnête femme du monde... et si je ne vous savais la femme de
-monsieur Serpe... Eh bien! dit-elle en souriant innocemment, je
-crois que vous avez laissé à mon mystérieux neveu une impression
-qui l'a, pour un temps, rehaussé dans mon estime... Admirer une
-femme comme vous, ma petite amie, cela prouve, chez un garçon,
-qu'il a encore quelque chose de sain dans le cœur...
-
-Ma gorge se serra. Mon cœur semblait vouloir faire éclater ma
-poitrine. Je me mis à rire pour faire diversion.
-
---Ah! bien, dis-je, ce serait la première fois, je suppose, que je
-laisse une impression derrière moi!...
-
---Oh! oh! dit-elle, c'est que vous n'avez pas la coquetterie de
-vous retourner... Mais, abandonnons cela. D'ailleurs, j'ai une
-idée, ajouta-t-elle en me menaçant du doigt, comme une enfant: si
-vous devenez dangereuse, je vous ferai désormais surveiller par
-votre mari... Ah çà! dites-moi, monsieur Serpe viendra bien dîner
-à la maison, j'espère?...
-
---Il en sera très flatté, très heureux...
-
---Vous comprenez, ma chère petite amie, ne pas vous avoir à dîner
-cet hiver après l'enchantement que nous a causé votre présence à
-Fontaine-l'Abbé, non, c'est impossible.
-
-Et, confidentiellement, en s'abritant de la main un coin de la
-bouche:
-
---Un qui est amoureux de vous, savez-vous qui?... C'est monsieur
-Du Toit!... Je vous en fais la confidence. Je ne suis pas jalouse.
-
-Je dus rire de nouveau. Alors, croyant avoir assez fait pour
-donner quelque attrait pour moi à sa visite, elle se remit à me
-parler de son fils, et me parla de lui pendant une heure. Elle
-m'avoua qu'elle avait quitté la campagne parce qu'elle ne pouvait
-y vivre sans le voir.
-
-Cette visite me laissa étourdie, et comme enivrée.
-
-Je me souviens qu'il faisait une splendide journée d'automne;
-les persiennes étaient à demi fermées, l'air était doux; je
-me laissai tomber dans un petit fauteuil bas; je couvris mes
-paupières avec mes doigts, et je regrettai Fontaine-l'Abbé...
-J'entendis le murmure de l'eau, je vis la trouée dans les arbres,
-les pelouses inclinées, et l'allée couverte où il y avait depuis
-soixante ans un rouleau de pierre... De tout ce que m'avait dit
-madame Du Toit, que demeurait-il en moi? La pauvre femme m'avait
-encore une fois prise à témoin de ses tristesses. Ordinairement,
-j'y compatissais... Allons! allons! il faut avoir le courage de
-dire qu'aujourd'hui je plaignais ma chère vieille amie, mais que
-de toutes ses paroles mêlées, une seule m'intéressait, celle qui
-m'avait produit l'effet d'une grande main vigoureuse pénétrant
-dans ma poitrine et me pressant le cœur: «Je crois que vous avez
-laissé à mon neveu une impression...»
-
-J'écartai mes mains de mes yeux; je regardai la pièce où je me
-trouvais, les objets qu'elle contenait, et le beau jour doré qui
-entrait entre les lames des persiennes, et tout parut transformé
-pour moi.
-
-Pourquoi madame Du Toit m'avait-elle dit une chose pareille?
-
-Parce que, comme elle avait pris la précaution de l'exprimer
-elle-même, parce que j'étais «la plus sérieuse et la plus honnête
-des femmes», parce que j'étais, moi, tellement insoupçonnable, que
-l'on pouvait impunément, à moi, dire une chose pareille!...
-
-Et elle m'avait dit aussi, sur un ton de badinage, il est vrai,
-que désormais elle me ferait surveiller par mon mari. Cela
-m'avait, dans l'instant, un peu remuée, parce que le nom de mon
-mari prononcé à propos de M. Juillet, pour la première fois,
-communiquait une sorte de consistance à une chose qui pouvait
-n'avoir été jusqu'ici que rêverie en moi-même, en moi seule... Et
-cette idée de «surveillance» évoquait en moi celle de culpabilité,
-jusqu'alors étrangère... Quant au fait lui-même: que désormais
-mon mari m'accompagnât ou non chez madame Du Toit, en quoi
-m'importait-il? Je n'avais pas l'intention de mal agir.
-
-«Les oreilles ont dû vous tinter?--Pourquoi?--Parce que... etc.»
-Oh! musique des mots qui font naître en nous une pensée douce!
-Quelle rumeur en moi à présent! Je n'avais rien éprouvé, rien,
-jamais, jamais, de comparable à cela. J'avais eu un amour, étant
-jeune fille, pour un homme qui ne s'en était pas douté et qui,
-lui, ne songeait nullement à m'aimer. Et puis c'était tout. Et il
-se pouvait qu'un homme eût reçu de moi une impression!... Oh!...
-Et quel homme!... lui!...
-
-Dieu! qui avez créé les malheureuses femmes avec un cœur si enclin
-à aimer, pardonnez-moi!
-
-Je ne me fais pas meilleure que je ne suis; je dis fidèlement par
-où j'ai passé... Mon Dieu, pardonnez-moi!
-
-C'est une chose trop forte pour nous, que l'amour. Vous avez mis
-dans l'amour trop de douceur!... Douceur, douceur! ce mot me
-revient sans cesse... Nous en avons tant besoin!... Mon Dieu,
-pardonnez-moi!
-
-Je n'essaie pas de me justifier ni de m'excuser même, mais je me
-rappelle que jamais mon cœur n'avait été ému à la caresse d'une
-idée comme celle-ci: «Il y a un homme qui pense à toi tendrement.»
-On ne peut rien imaginer de comparable à cette idée-là. Quand
-elle pénètre en nous, c'est comme un fer rouge qui nous brûle la
-poitrine, et qui cependant nous fait crier de bonheur. Ou bien
-c'est un fluide sans nom qui nous parcourt en modifiant la nature
-de chaque parcelle de notre chair. Notre chair est toute changée.
-Nous ne nous reconnaissons plus. Mais notre âme s'échauffe et
-s'exalte pour les mêmes causes qu'auparavant;... ce qui nous
-leurre. Il se fait en nous un mélange de tout le connu avec
-l'inconnu... C'est une bien merveilleuse folie, mon Dieu! mon
-Dieu!...
-
-Ce ne fut qu'après une heure de véritable hébétude, qu'une
-lueur de raison me revint. C'était en souriant que madame
-Du Toit m'avait parlé de son neveu! elle n'attachait pas la
-moindre importance aux quelques mots prononcés par elle; en les
-prononçant, il est très probable qu'elle pensait à autre chose;
-elle pensait à Albéric; elle pensait qu'elle venait chez moi,
-encore et comme toujours, agir pour Albéric ou simplement parler
-d'Albéric... Si son neveu eût témoigné un sentiment sérieux en ma
-faveur, madame Du Toit était une femme d'un trop grand sens pour
-me le rapporter... Cela n'eût pas été conforme à sa manière. Il ne
-fallait tenir aucun compte de ce qu'elle m'avait dit à ce propos.
-En me résignant à cette interprétation, je sentis se dissiper mes
-dernières fumées; j'éprouvai un soulagement, un allégement, la
-sensation de me vêtir de linge propre et frais. Mais je gardais le
-souvenir d'avoir passé par un état auquel je ne trouve point de
-nom. Je sortis avec mes enfants, comme à l'ordinaire.
-
-Je me crus même guérie. J'allais mieux qu'avant la visite de
-madame Du Toit. J'avais reçu une violente secousse, oui, mais,
-me retrouvant après coup sur mes deux pieds, je me sentais plus
-d'aplomb que jamais.
-
-La première fois que je revis madame Du Toit, elle ne me dit pas
-un mot concernant le sujet qui m'avait bouleversée. Mais, pendant
-tout l'entretien que j'eus avec elle, je ne cessai de remarquer
-qu'elle ne me parlait pas de ce sujet... Il est vrai qu'elle
-venait de recevoir une longue lettre d'Albéric et une aussi de sa
-belle-fille, «très gentille», me dit-elle. Ils étaient à Rome,
-après avoir séjourné à Naples, visité Ischia, Capri, Sorrente,
-Amalfi et les ruines des temples de Pœstum; ils décrivaient le
-Vatican, le Colisée, la campagne unique au monde. Enfin, ils
-pensaient à lui écrire.
-
-Après trois semaines de silence, après qu'elle avait pu croire
-son Albéric perdu pour elle à tout jamais, cette lettre longue,
-où Albéric ne marquait même pas qu'il avait négligé d'écrire,
-et où il était si apparent qu'il n'avait songé ni à écrire ni
-à s'excuser, la comblait de joie. Elle oubliait tout. Je crois
-qu'elle pardonnait aux Voulasne et d'avoir serré la main d'Emma
-et d'avoir enlevé Albéric, pour la seule raison qu'elle recevait
-aujourd'hui une longue lettre. Les choses sont ainsi faites;
-elles favorisent les vauriens, trop souvent, constatons-le. Une
-grosse faute commise, et puis réparée, de combien de petites ne
-couvre-t-elle pas la trace?
-
-Les Voulasne n'étaient pas des gens à calculer les suites
-de leurs actions; ils agissaient d'instinct, sans motifs de
-qualité bien choisie, et ils avaient une chance que l'on prétend
-n'appartenir qu'aux ingénus. Bousculés, rudoyés même par leurs
-amis, menacés d'une rupture complète avec les Du Toit, ils
-entreprenaient assez lâchement ce voyage, puis le prolongeaient
-au delà du terme habituel de leur rentrée, laissant à leurs amis
-le temps de regretter la commodité de leur maison; et il n'y
-avait pas jusqu'au naïf cynisme de leur conduite qui ne leur
-valût l'avantage d'être ménagés, et, par exemple, dans la maison
-Du Toit. Lorsqu'ils revinrent, on les désirait, les uns pour
-eux, les autres pour le jeune ménage qu'ils captaient; et puis,
-n'avaient-ils pas en somme procuré un beau voyage à Albéric!
-
-M. Chauffin, qui revenait d'Italie avec eux, leur fit donner dès
-les premiers jours de décembre une soirée dans le genre de celle
-qui m'avait initiée à leurs goûts, aux débuts de mon mariage.
-Mais, cette fois-ci, mon mari ne monta pas sur le tréteau de
-ses cousins. Il n'y monta pas parce qu'il était invité à un
-prochain dîner chez les Du Toit. Non, je n'eusse jamais cru que
-l'invitation chez les Du Toit pût être d'un effet si prodigieux
-sur mon mari! Quelle que fût sa soumission à ses cousins
-Voulasne,--un peu moins aveugle toutefois depuis l'épisode de
-Dinard,--quelle que fût sa vieille crédulité en un monde neuf
-qui avait la prétention de se créer autour de lui, et qui par
-cent côtés le retenait, rien, rien ne lui pouvait procurer plus
-d'orgueil que le fait d'être introduit dans un monde d'esprit
-traditionnel, rigoriste, ennuyeux même et d'une insoupçonnable
-honorabilité. Il n'avait pas, aux premiers mois de son mariage,
-sacrifié à sa jeune femme la petite scène avec le kanguroo
-boxeur, mais il en sacrifiait une analogue aujourd'hui à l'honneur
-de bientôt dîner chez le président Du Toit.
-
-Madame Du Toit, invitée à cette soirée, y vint avec son mari.
-Cette soirée, composée de pantalonnades qui n'égaieraient pas les
-enfants de nos jours, consacra d'une manière officielle l'oubli
-de l'acte commis sur la plage de Dinard; elle nettoya le passé.
-M. Du Toit, demeuré ignorant de ces potins inscrits sur le sable,
-contribua par sa présence à ce lavage. Voulasne, gros, gras,
-pléthorique, doré comme un oignon par le ciel méridional, crevant
-sa peau de toutes parts, l'œil d'un bébé, la bouche ouverte et
-bavant d'allégresse, allait de l'un à l'autre, interrogeait:
-
---Avez-vous lu le programme?
-
---Mais certainement! Très curieux... plein de promesses...
-
---Ta, ta, ta!... avez-vous lu entre les lignes?
-
-Et les femmes d'ajuster leur face-à-main, les hommes leur monocle.
-Le bon Gustave se tordait de rire:
-
---Cherchez bien! disait-il, entre les lignes il y a le clou... Le
-clou est entre les lignes!...
-
-Henriette, boubille, étourdie, toujours jeune, souriante à tous,
-émerveillée que la vie fût si facile et les gens si bons, croyait
-à deux choses: elle croyait qu'il était impossible que l'on
-s'amusât nulle part aussi bien que chez elle, et elle croyait que
-M. Chauffin possédait du génie.
-
---Il y a un clou? lui demandait-on.
-
---Chut! chut!... Mais ce que je puis vous dire, c'est que monsieur
-Chauffin a eu une idée!...
-
-Le «clou» était planté dans le jardin d'hiver, cela semblait
-probable, car les portes en étaient tenues hermétiquement closes.
-
---Du clou, me dit M. Juillet, je crois avoir entrevu la tête!...
-
---Et comment est-elle?
-
---Ah! vous êtes prise! me dit-il, vous aussi, comme moi. Dire
-qu'il suffit de fermer une porte et de laisser soupçonner qu'elle
-s'ouvrira, pour intriguer les plus rebelles!...
-
---Mais, la tête, la tête?...
-
---Oh! dit-il, c'est simplement que l'on attend le départ de mon
-oncle et de ma tante Du Toit pour ouvrir ces portes...
-
---En ce cas, j'ai bonne envie de m'en aller en même temps qu'eux...
-
---Je vous verrai donc toujours partir?... me dit-il, d'un ton
-qui m'invitait à achever sa pensée en y ajoutant le souvenir de
-Fontaine-l'Abbé, le souvenir de la voiture dans la cour pavée, de
-la voiture s'éloignant par la route en lacets...
-
-Et il me sembla à ce moment que tout en lui confirmait ce que
-m'avait rapporté sa tante. Je ne parlai plus de partir, même
-quand monsieur et madame Du Toit se retirèrent.
-
-Lorsqu'on ouvrit les portes du jardin d'hiver, une exclamation
-d'enthousiasme s'échappa de toutes les poitrines.
-
-Au milieu de cette pièce, on avait creusé pendant les vacances
-une piscine, non pas très vaste, à la vérité, mais profonde. Le
-gargouillement de l'eau la signala à ceux qui, comme moi, ne
-virent tout d'abord que le dos et les épaules des plus pressés.
-Puis, tout à coup, un immense éclat de rire, suivi de «Oh!» de
-«Ah!», de chuchotements, d'appréciations, de commentaires à
-l'infini. Me faufilant, me haussant sur les pieds, je reconnus
-d'abord M. Chauffin, costumé en gardien du Jardin d'Acclimatation
-et qui récitait un boniment; il désignait, d'une sorte de harpon,
-deux gros paquets, noirs et gluants, mobiles, apparus, disparus,
-barbotant dans la piscine à grand bruit. Ces paquets simulaient
-évidemment des otaries; ces otaries, c'étaient Gustave Voulasne et
-sa fille Pipette!...
-
-Voulasne et sa fille Pipette, jambes accolées, chacun, dans une
-gaine terminée en queue de poisson, les bras pliés, fixés aux
-flancs sous un maillot de caoutchouc, les mains gantées de même
-matière, seules libres, en guise de nageoires, la tête en un
-bonnet de bain, le visage étouffé sous un masque d'arlequin noir
-et moustachu, plongeaient à qui mieux mieux, se redressaient d'un
-fougueux élan, s'agrippaient le plus malaisément possible à la
-margelle, où tous les deux venaient s'ébrouer à l'envi, soufflant,
-crachant, inondant les spectateurs dont on voyait les uns défendre
-avec rage leur plastron, et les autres, par galanterie, s'exposer
-à recevoir bénévolement l'haleine emperlée de l'intrépide et
-irresponsable Pipette, de Pipette qui livrait à tous curieux,
-sous le tissu plastique à l'excès, d'une part ses reins solides
-et souples, et de l'autre ses jeunes seins gracieux. Chauffin,
-finalement, cela va de soi, jouait à tomber par mégarde dans
-l'eau, tout vêtu qu'il était, et, avec les deux amphibies, c'était
-un tumultueux et inénarrable combat marin! Le succès fut sans
-précédent rue Pergolèse.
-
-Albéric Du Toit regardait cela comme tout le monde. Je lui dis:
-
---Est-ce que vous devriez permettre que votre petite belle-sœur
-se montre comme cela, voyons, Albéric? Vous êtes le seul proche
-parent de Pipette, qui ayez conscience de ce que vous faites et
-de ce qui est permis ou non à une jeune fille qui doit trouver un
-mari... Croyez-vous que cela ne puisse lui être désavantageux?
-
-Albéric me fit observer:
-
---Est-ce que vous croyez que ce qu'elle fait là est à la portée de
-tout le monde?
-
-Et le voilà à m'expliquer la difficulté de se mouvoir, en un si
-petit volume d'eau, sans le secours des bras ni des jambes:
-
---C'est une affaire de reins, me dit-il avec admiration,
-uniquement de reins; il faut être une fière nageuse!...
-
---Si l'on doit te mettre les points sur les i, lui dit un peu
-durement M. Juillet, madame te prie de remarquer que l'exercice
-qu'on fait accomplir à mademoiselle Voulasne est indécent.
-
-Albéric se tourna vers M. Juillet et lui dit:
-
---A d'autres qu'à toi, mon vieux, de faire le Père la Pudeur!...
-
-Pourquoi disait-il cela à M. Juillet?...
-
-M. Juillet me parla aussitôt d'autre chose. Il sollicitait une
-mission du gouvernement en Afrique, afin, disait-il, de se faire
-prendre un peu au sérieux par sa famille. Il comptait bientôt
-partir; il me l'annonça ce soir-là.
-
-A la pensée qu'il allait disparaître de ma vue, il me semblait
-que mon cœur cessait d'être suspendu dans ma poitrine et tombait;
-à la pensée qu'il eût pu ne plus être là dès aujourd'hui, il me
-semblait que j'allais être submergée, asphyxiée dans cette mer de
-platitude et d'imbécillité que ce monde représentait pour moi.
-Lui parti, c'était un désert, un néant, le vertige, la mort. Non
-que nous eussions ensemble des conversations de nature à faire
-pâmer, mon Dieu! non; il n'abordait avec moi aucun sujet qui pût
-me donner à entendre que les paroles de sa tante fussent fondées,
-non; mais il avait avec moi un certain ton où il n'était pas
-possible que manquât un peu de tendresse, et il avait des mots, de
-ces mots que je n'ai entendu jamais que de lui, qui s'enchâssaient
-dans la mémoire et devenaient prétextes, comme un vers de poète, à
-des songeries illimitées.
-
-Il allait bientôt partir...
-
-Et entre temps, la brutale réplique d'Albéric me revenait à
-l'esprit.
-
-Je retrouvai M. Juillet, à la fin de cette même soirée; il causait
-avec une femme assez jolie, madame Le Gouvillon, qui se plaignait
-à grands cris des absences trop fréquentes de son mari obligé
-de voyager en province et à l'étranger. Lorsqu'il en revenait,
-déplorait-elle, il était fourbu; et avec cela, deux maladies en
-l'espace de six ans... «Eh bien! et ma vie de femme, monsieur?...
-Non, je divorcerai ou je prendrai un amant.» Ma présence,
-d'ailleurs, ne la gêna en aucune manière; elle me dit: «Oh! vous,
-vous avez un mari qui est un gaillard; vous avez de la veine!...»
-M. Juillet prit un certain air, que je lui voyais quelquefois,
-celui que j'aimais le moins en lui, où le dédain se mêlait à je
-ne sais quel malicieux plaisir, et qui n'était pas perceptible à
-tous. Et il abonda dans le sens de cette femme, parut s'étonner
-qu'elle eût pu supporter six années pareil sort et un homme qui
-avait fait deux maladies, s'il vous plaît!.. Il lui cita le cas
-de George Sand à Venise, au chevet du pauvre Musset fiévreux:
-«Elle le trompait, madame, de l'autre côté de la cloison avec un
-médecin râblé!...»
-
---Vous m'avez dégoûtée, lui dis-je, quand je fus un instant seule
-avec lui.
-
-Il sourit:
-
---C'est le langage qu'il faut leur tenir, dit-il.
-
-Cela me faisait mal de le trouver à l'aise avec des femmes de ce
-genre. Je le voyais si beau! J'aurais voulu qu'il trônât au-dessus
-de ces comédies.
-
-Mais il avait cette maudite curiosité que je ne comprenais pas. Il
-fallait qu'il sût tout, qu'il comprît tout, qu'il s'assimilât tout.
-
---Tout! lui dis-je un jour en me plaignant de cela, tout! quelle
-saleté que tout! Tout, c'est le tas d'immondices... Il faut
-choisir.
-
---Mais, pour choisir en connaissance de cause, répliquait-il, il
-faut avoir touché à tout!
-
---Allons donc! le choix est toujours fait d'avance.
-
---Ah! dit-il, vous avez peut-être raison.
-
-Mais peut-être ne donnait-il pas tort à madame Le Gouvillon!
-
-La mobilité d'expression de sa physionomie me déconcertait
-souvent. Je faisais des efforts pour discerner parmi ces images
-successives celle que je nommais «la vraie». Car je croyais
-fermement qu'il n'y en avait qu'une qui fût vraie, et qu'il jouait
-quand il laissait se dessiner les autres. La vraie, c'était
-celle qui m'avait plu toujours en lui; et quand je cherche ce
-qui la caractérisait, je trouve que c'était avant tout la joie
-qu'il manifestait en me voyant. Ç'avait été la même depuis le
-premier jour, mais, à moins que je ne m'abuse,--et je n'ai jamais
-été portée à m'abuser en ce sens-là,--le plaisir qu'il prenait
-à me voir augmentait depuis la saison à Fontaine-l'Abbé. Il
-ne le trahissait nullement par ses paroles. Il paraissait les
-mesurer plutôt. Cependant, à l'accent, une femme mise en éveil,
-comme je l'étais, ne se trompait pas. Dans une réunion où il
-pouvait être, je le cherchais, moi, je ne m'en cache pas, je
-le cherchais; eh bien! quand je l'avais trouvé, il me semblait
-qu'il venait au-devant de moi, mais plus lentement que moi, avec
-des hésitations, des arrêts, des retours sur ses pas, que moi je
-n'avais certes point.
-
-Jamais il ne se permit avec moi le plus léger écart de langage.
-Il était hardi jusqu'au cynisme avec un grand nombre de femmes.
-Il s'offrait un régal malin et cruel de scandaliser quelquefois
-celles, chez sa tante, qu'il appelait des «mijaurées». Avec
-moi, son respect était absolu, sa conversation, à part quelques
-innocents badinages, toujours grave et remplie de ces imprévus
-que le plaisir seul inspire, et surtout le plaisir de posséder
-l'interlocuteur désiré entre tous. Et je me disais: «Si je suis,
-pour lui, momentanément, l'interlocuteur rêvé, ce n'est pas par ma
-qualité d'interlocuteur, car je l'écoute plus que je ne lui tiens
-tête, et il ne peut me croire assez intelligente pour mériter de
-pareils frais de pensée; c'est qu'il se leurre à mon sujet, c'est
-qu'il est un peu aveuglé sur ma qualité réelle, c'est qu'il a le
-bandeau, c'est qu'il...» Je n'osais conclure, mais je pensais
-malgré tout: «c'est que, peut-être, il m'aime!...»
-
-Du mois de décembre à Pâques nous dînâmes trois ou quatre fois
-chez madame Du Toit avec mon mari. La présence de mon mari
-légitimait, à mes yeux, les entretiens que je pouvais avoir
-seule à seul avec M. Juillet. Ces entretiens recherchés par moi,
-recherchés par M. Juillet, eussent, avec toute autre femme, été
-qualifiés de _flirt_. Jamais personne ne prononça ce mot à propos
-de mon amitié de prédilection. A Chinon, tout le monde concevait
-sur moi des soupçons; chez les Du Toit, ma réputation, établie une
-fois pour toutes, par une autorité constituée, était intangible.
-Ceux qui se permettaient quelque plaisanterie disaient que j'étais
-attachée à convertir M. Juillet, qui passait pour grand pécheur.
-
-Parfois je pensais: «Est-ce que je regrette qu'il ne me parle
-pas d'amour?» Mais je chassais vite la réponse. Je ne voulais
-rien examiner de trop près, rien prévoir, presque rien savoir.
-Cette ignorance systématique était tout à fait contraire à mes
-habitudes. Et qu'une chose en moi se trouvât à ce point contraire
-à mes habitudes, je voulais encore l'ignorer. Cependant, parfois,
-la question se présentait à moi: «Mais enfin, s'il me parlait
-d'amour, que ferais-je?» C'était lorsque, silencieux, un peu
-préoccupé, il se tournait soudainement vers moi et que son regard
-parlait avant ses lèvres... Les lèvres parlaient ensuite et ne
-continuaient pas le langage des yeux...
-
-Le ton de sa voix s'accordait quelquefois avec le regard. Le sens
-seul des paroles demeurait étranger. Mais moi, dont le cœur,
-le corps et toute la volonté fondaient à proximité de quelque
-chose de si doux, voilà que je n'entendais plus alors le sens
-des paroles... Et il vit bien, je crois, que ce n'était pas chez
-moi inattention, mais au contraire attention trop vive portée
-au seul point qui, dans sa causerie avec moi, comptait, avait
-de la valeur. La vérité m'oblige à dire qu'il en fut surpris
-désagréablement. Avait-il résolu de ne point me laisser apercevoir
-le sentiment qu'il pouvait avoir pour moi? Il me bouda un peu. Et
-je ne savais comment interpréter sa bouderie. N'était-elle qu'une
-méditation sur lui-même et sur son cas vis-à-vis de moi, qui,
-bon gré mal gré,--allons! il devait bien le remarquer!--devenait
-brûlant?
-
-Ce fut une station pendant laquelle j'aurais pu, et j'aurais dû
-méditer, moi aussi, sur mon cas, qui en valait la peine. Mais, je
-ne voulais pas méditer, je ne voulais pas penser. Il n'y a pas
-une période de ma vie ou je me sois fuie plus résolument. Je ne
-cherchais qu'à m'étourdir, à me donner le change. J'ai compris, à
-cette époque-là, nombre de pauvres femmes que j'avais auparavant
-accusées sans pitié. C'était le moment pour moi de m'ouvrir à
-quelqu'un de confiance, à mon confesseur, en tout cas... Oui! mais
-outre que ma dévotion attiédie m'avait fait perdre l'habitude de
-m'ouvrir à un confesseur, je me suggestionnais avec acharnement
-afin de demeurer dans la quiétude la plus parfaite et dans la
-conviction qu'il n'y avait rien, qu'il ne saurait rien y avoir,
-enfin qu'_une femme comme moi_ ne saurait courir aucun danger
-de cet ordre. Mon orgueil héréditaire, et tout le contentement
-de moi qui me venait d'une conscience jusqu'ici irréprochable,
-contribuaient à m'illusionner. Quand nous sommes vis-à-vis de
-l'amour, nous devons nous méfier jusque même de ce qu'il y a de
-meilleur en nous. Tout lui sert.
-
-Est-ce que je n'allais pas jusqu'à me dire: «Il doit partir... Ne
-part-il pas bientôt? Ce départ arrangera tout...»
-
-Peut-être pensait-il, lui aussi, à ce départ, pour tout arranger?
-peut-être même était-ce pour tout arranger qu'il avait prémédité
-son départ, voulu et organisé cette mission, conforme à ses
-goûts, je le veux bien, répondant assez bien au prétexte qu'il
-lui donnait, oui, encore! et qui pourtant m'étonnait... Toujours
-est-il que lorsqu'il me parla pour la première fois, après sa
-bouderie, en rompant sa bouderie, et en m'expliquant sa bouderie,
-il annonçait son départ prochain, moi étant visiblement à bout de
-nerfs, et lui... lui, amené, par quels secrets détours? à faire ce
-qu'il fit...
-
-J'étais dans un état de trop grande surexcitation pour que je
-puisse me souvenir avec exactitude de ce qui se passa, entre le
-moment où il m'annonça qu'il partait «dans dix jours» et le moment
-où il fit la chose. Il me faut essayer de rétablir aujourd'hui ce
-qui dut se passer le plus probablement. Je crois qu'il n'avait
-pas l'intention de faire plus que de m'annoncer son prochain
-départ, en ajoutant quelques mots gracieux de regret. Il avait
-résolu cela, du moins, à la suite des réflexions faites durant la
-bouderie. Mais je crois aussi que je maîtrisai mal, moi, l'émotion
-que la date précise de son départ me causait. Il la vit. Et
-soudain il crut s'apercevoir que notre marche l'un vers l'autre,
-dans la pénombre et dans le secret, depuis des mois, nous avait
-rapprochés à ce point qu'un choc valait mieux qu'un recul avec
-toutes les civilités, bref, que son départ sans une parole eût été
-un peu tenu par moi comme une désertion. Alors, un déclanchement
-inopiné se produisit dans ses plans: il joua son va-tout! Il me
-fit une déclaration!
-
-Mais une déclaration en règles, ce qui s'appelle une déclaration:
-la plus bourgeoise, la plus empesée, la plus lourde, la plus
-commune, la plus cinglante déclaration; une déclaration conforme
-à la formule, soumise aux exigences du cliché, dépourvue du ton
-émouvant et jusque même du regard qui donnaient tant de prix à
-la moindre de ses paroles ordinaires. Pourquoi faisait-il cela?
-Était-ce parce que précisément il était trop ému? était-ce parce
-qu'il n'avait jamais parlé d'amour à une femme comme moi? Était-ce
-parce qu'il s'imaginait qu'à une femme comme moi, il fallait,
-jusque pour le dérèglement, une proposition régulière?... Je ne
-me demandai rien de tout cela sur le moment. Juger quoi que ce
-fût, et fût-ce l'acte le plus extravagant, venant de lui, m'était
-chose impossible. J'eus simplement la sensation, presque physique,
-de recevoir une volée de coups; et je frissonnai dans toute ma
-moelle. Et, instantanément, simultanément, je me dis: «Voilà
-l'amour... Il est nouveau pour moi, déconcertant, terrible!» Et
-je ne fus pas du tout offensée du caractère banal et maladroit
-qu'avait revêtu une déclaration adressée à moi par M. Juillet.
-J'acceptais la formule, comme une jeune fille accepte celle par
-quoi un monsieur qui va la demander en mariage, se déclare...
-
-Le regret qu'elle n'eût pas été autre ne me vint pas. Je fus,
-je le confesse, toute heureuse et toute fière de l'avoir reçue.
-C'était quelque chose d'extraordinaire et d'inouï, qui, enfin,
-venait!... C'était cela... Que béni fût cela!...
-
-Mais, en même temps, et d'une source étrangère à ma conscience,
-mais non pas pourtant étrangère à moi, monta tout le long de
-mon corps, m'environna, s'appliqua sur tous mes membres et sur
-mon visage, avec l'exactitude d'un linge mouillé, quelque chose
-comme une réplique de moi, quelque chose d'aussi moi que moi, et
-que, cependant, je repoussais comme mon propre fantôme aperçu,
-hostile, armé contre moi. Oh! cela n'avait rien de fantastique
-ni de surnaturel; c'était une attitude qu'adoptait mon corps
-tout entier, une attitude que je sentais saisie avidement par
-chacun de mes membres, par chacun de mes traits, et une attitude
-en contradiction flagrante avec mes sentiments véritables, une
-attitude de catastrophe, de malheur public, une attitude d'appel
-désespéré à toutes les énergies sociales et privées!... Je dus
-inspirer plus d'effroi que je n'éprouvais moi-même de stupeur. Je
-me sentais comparable à la chatte qui, de vivante caresse, se mue
-par un coup d'échine en le plus horrifique des monstres.
-
-M. Juillet, qui me regardait, prit, lui, la figure d'un homme qui
-vient de commettre la plus irréparable bévue. L'impression fut
-courte et définitive. Je vis tous ses traits se déchirer, ses
-yeux, si expressifs et si beaux pour moi, se ternir, et la chair
-de ses joues, entre le nez et la lisière de la barbe, comme un
-sable humide, miné par la main d'un enfant, s'affaisser.
-
-Mon attitude avait dû être pire que je ne me l'imagine, et, sans
-aucun doute, elle était à la déclaration une réponse catégorique
-et sans appel.
-
-Il me dit,--oh! je me souviendrai toujours de ses pauvres lèvres
-subitement desséchées, d'où tant de paroles enchanteresses étaient
-auparavant tombées pour moi!--il me dit:
-
---Pardon! pardon! Je suis un sot, une brute immonde,
-pardonnez-moi! Ma vie est à vos pieds pour implorer de vous
-l'oubli de ce que j'ai fait!...
-
-Cela se passait dans le salon de sa tante. Deux mètres ne nous
-séparaient pas de personnes qui, si elles nous eussent entendus,
-fussent demeurées sur place, et pétrifiées.
-
-Cette dernière idée,--l'étendue du scandale que la moindre de nos
-paroles causerait si elle était surprise, idée qui s'alliait si
-bien à l'entreprise de défense de ma «seconde nature»,--m'empêcha
-d'ajouter un mot à ceux que M. Juillet m'avait dits. Je l'avoue
-devant Dieu et devant les hommes: le mot que j'aurais ajouté
-eût crevé la digue à un torrent de tendresses refoulé, qui eût
-inondé le salon de madame Du Toit, et nous eût tous submergés,
-comme un déluge. Mon cœur débordait; peut-être n'aurais-je pas pu
-prononcer le mot; des larmes ou un geste amoureux de mes bras,
-voilà le langage qui eût répondu à M. Juillet. Peut-être fut-ce
-le caractère excessif de la démonstration, que je sentais le seul
-capable de traduire la vérité de mes sentiments, qui m'empêcha
-de répondre un seul mot!... Je hasarde des hypothèses. Je ne sais
-pas. Je devrais constater uniquement le fait. Le fait est que
-j'éprouvais cette intensité d'émotion et de désir, et que quelque
-chose me paralysa; le fait est que je ne répondis rien. Nous
-fûmes mêlés, M. Juillet et moi, presque aussitôt, à des groupes
-différents.
-
-Je crois bien, par exemple, que je n'aurais pas eu le courage de
-demander à mon mari de m'emmener, car, à la fois et presque avec
-égale force, je souhaitais et je redoutais que quelque chose de
-nouveau vînt s'ajouter à ma situation vis-à-vis de M. Juillet;
-mais mon mari me vit si pâle et si défaite qu'il me proposa
-lui-même de partir, et je n'opposai aucune résistance. Dans le
-fiacre, je fus parcourue de frissons, puis un grand tremblement
-m'agita tous les membres; mes dents claquaient; mon mari en
-entendit le bruit; il quitta sa pelisse pour me couvrir; il me
-passait un bras dans le dos, qui me faisait l'effet d'une armature
-de fer, glaciale; et il disait: «Nous voilà bien! Vous allez nous
-faire une maladie!...» Il me porta, en s'arrêtant pour souffler
-à chaque palier, jusqu'à notre cinquième, car il n'y avait pas
-d'ascenseur dans la maison que nous habitions; et il me mit au
-lit. Je ne pouvais ni me tenir debout, ni faire quoi que ce fût
-avec mes doigts. Il réveilla la nourrice pour me garder, au cas
-où il deviendrait nécessaire d'aller chercher un médecin. Mais
-au bout de vingt minutes, mon tremblement s'apaisa. Je me sentais
-anéantie et je m'endormis. Le lendemain, je n'étais pas malade;
-mais alors ce furent des larmes, sans répit. En pleurant, je
-demandais pardon à mon mari de tout le mal que je lui avais donné;
-je le remerciais en pleurant d'avoir quitté sa pelisse, de m'avoir
-montée dans ses bras; il était touché de mes excuses et de mes
-remerciements, et moi, de le voir touché, je pleurais de plus
-belle.
-
-L'impression qui domina en moi, ce jour-là, fut que j'avais eu de
-la chance d'avoir été empêchée de répondre à la déclaration de M.
-Juillet; car, pensais-je, quelle honte je souffrirais aujourd'hui
-en face de mon mari! Antérieurement à tout cela, j'avais bien
-essayé de m'imaginer ce qui se passerait, après, si un jour M.
-Juillet me parlait; mais je n'avais pas imaginé que mon mari me
-couvrirait, après, de sa pelisse et me porterait dans ses bras
-jusqu'au cinquième étage. Impression rudimentaire, un peu puérile,
-d'ailleurs, et qui en amena toute une série d'un meilleur ordre.
-C'était la première fois, depuis qu'un grand trouble m'était venu
-de M. Juillet, que je pensais aux qualités de mon mari, à ses
-réelles et grandes bontés pour moi, à ce que je lui devais, somme
-toute, à mes devoirs envers lui. Je n'y avais jamais pensé parce
-que j'avais toujours assez lâchement reculé la possibilité même
-de commettre quelque acte positif contre lui. Des rêveries, des
-sentiments, des désirs, sous le prétexte que cela est vague, cela
-nous semble sans valeur; mais qu'un acte est donc vite accompli!
-Si j'avais répondu un mot, un seul mot, à M. Juillet, au lieu de
-le méduser avec ma figure de matrone offensée, ça y était! Oh!
-oui, car ce mot, chez une femme comme moi, inaccoutumée au langage
-galant, ignorante des demi-sentiments, ce mot eût été franc,
-entier, et tout mon cœur y eût passé.
-
-Il fallut cette alerte pour me tirer de l'engourdissement moral
-où je gisais paresseusement depuis des mois, comme par l'effet
-d'un philtre. Ce n'était plus l'heure de faire la petite fille,
-l'innocente. Je voyais très bien désormais où cela pouvait me
-conduire. Il y a un moment, où, là comme à l'autel, il faut
-prononcer le «oui». Étais-je une femme, moi, à prononcer deux
-«oui» contradictoires? Je passai une matinée dans l'épouvante de
-ce que cette matinée aurait pu être si un souffle était sorti de
-ma bouche, la veille au soir...
-
-Je pris les plus sincères résolutions. J'avais une telle peur
-de moi, que j'allai me jeter aux pieds d'un prêtre, dans un
-confessionnal de l'église Saint-François-de-Sales, le premier
-venu. Il m'exhorta, mais d'une façon trop anonyme,--c'était de ma
-faute: que ne recourais-je à lui plus souvent!--et surtout trop
-indulgente: il avait l'air de trouver que je n'étais pas une
-grande pécheresse, puisque j'accourais à lui aussitôt après la
-première alerte. Il devait en entendre d'autres qui n'y mettaient
-pas tant de façons! J'aurais voulu, moi, qu'il me terrorisât.
-Son indulgence me laissa plus sévère pour moi-même. Je me jurai,
-durant tout le jour, de déraciner de moi l'idée de M. Juillet et
-d'arracher de la mémoire de mon cœur le regret où j'étais de ne
-lui avoir pas répondu lorsqu'il m'avait déclaré qu'il m'aimait.
-
-Le lendemain, je vis madame Du Toit qui, entre autres choses, et
-sans attacher à celle-ci plus d'importance, me dit que son neveu
-était parti pour Marseille le matin même.
-
---Ah! dis-je, mais il reviendra avant son départ définitif?
-
---Non, non, il est parti.
-
-Et elle me parla d'autre chose.
-
-Je sentis toutes mes forces m'abandonner comme si mon sang se fût
-échappé sous mes pieds par deux rigoles; ma tête se vida, tout
-mon buste, et mes jambes. Comment ai-je pu continuer de parler à
-madame Du Toit? Je me souviens de lui avoir dit que je craignais
-continuellement des syncopes, que je n'allais pas bien depuis
-quelque temps, et qu'elle me demanda:
-
---Seriez-vous enceinte?...
-
---Je ne le crois pas, lui dis-je.
-
-Madame Du Toit n'avait pas le plus léger soupçon de mon état.
-
-M. Juillet parti, le danger éloigné, je ne pensai plus qu'à M.
-Juillet, à sa déclaration, à mon attitude extraordinaire envers
-lui, qui en eût découragé maint autre! Je ne pensai plus qu'à lui,
-je ne pensai plus qu'à la cruauté que je lui avais témoignée.
-Ce ne fut plus le remords de mon sentiment qui me tortura, ce
-fut le dépit de mon attitude en face de la déclaration; mon
-attitude m'apparut grotesque; je la maudis jusque dans ses plus
-lointaines origines. L'idée de la première chose que j'avais
-à faire fut, naturellement, extrême: je résolus d'écrire à M.
-Juillet. Et je commençai une lettre. Mais la rédaction m'en fut
-d'une insurmontable difficulté. Prononcer le «oui» en face de la
-bouche qui vous dit: «Je vous aime»,--ce qui me semblait, le matin
-même, comme la veille, infaisable,--je l'aurais fait, à présent,
-peut-être; mais l'écrire!... «Mais! me disais-je, si je me décide
-à ce «oui», c'est parce que mon ami est parti; s'il était resté
-là, je serais demeurée, moi, dans mes dispositions de ce matin ou
-dans ma paralysie d'hier soir. Ce «oui» n'est possible qu'écrit.»
-Je ne terminai pas ma lettre; à la vérité, je n'en écrivis
-que deux ou trois lignes; je l'enfermai à clef dans mon petit
-bureau. Et ces trois lignes enfermées là, ce corps que j'avais
-donné à mon secret et qui pouvait, à la rigueur, le révéler,
-le trahir, c'était comme la faute accomplie, extériorisée,
-visible et tangible. Je sentais le feu dans ce tiroir. Mais pour
-m'affirmer que je n'étais pas tout à fait une sotte pusillanime,
-je le gardai là tout le jour, je le laissai là quand je sortis
-avec les enfants: si mon mari se méfiait de moi, par hasard, il
-pouvait forcer ce meuble, il lirait les trois lignes!... Une
-domestique indiscrète en pouvait faire autant. Je jugeais cela un
-commencement d'audace.
-
-Quand je rentrai, personne, apparemment, n'avait forcé le petit
-meuble; mon mari nous avait rejoints dans l'escalier; je n'allais
-tout de même pas pousser l'audace jusqu'à écrire ma lettre sous
-ses yeux! Elle demeura réduite à ses trois lignes, dans mon tiroir.
-
-Le lendemain ou le surlendemain tout au plus, mon mari eut la
-fantaisie d'aller au Théâtre-Français. Au vestiaire, nous nous
-trouvâmes côte à côte, dans la mêlée, avec un couple que j'avais
-vu chez les Voulasne et dont je ne me rappelais seulement pas le
-nom. Saluts, aménités conventionnelles; comme je ne savais que
-leur dire, c'est de la façon la plus désintéressée que je hasardai
-cette phrase quelconque:
-
---Mais où étiez-vous donc? nous ne vous avons pas aperçus...
-
---Dans la loge des Le Gouvillon qui viennent de partir pour
-l'Algérie.
-
-Je ne savais ni si les Le Gouvillon avaient une loge, ni où était
-la loge des Le Gouvillon; je fis: «Ah!... ah!...» à plusieurs
-reprises, en mettant mon manteau.
-
-Alors, quelque chose comme une fléchette me pénétra entre les deux
-yeux et s'y ficha. J'appelai cela une coïncidence curieuse.
-
-Curieuse la coïncidence, et rien de plus.
-
-Peu après, un bon et un mauvais côté de la coïncidence se
-présentèrent à moi. Le mauvais: _il_ voyageait peut-être avec
-les Le Gouvillon... Le bon: mais s'il avait avancé son voyage
-de huit jours, qu'est-ce qui l'avait poussé à cette résolution?
-La confusion de la maladresse qu'il croyait avoir commise en me
-faisant une déclaration. Partir si précipitamment, c'était me
-montrer son chagrin, son repentir, son émotion fébrile.
-
-Une entente entre lui et une madame Le Gouvillon?... Chose
-impossible!... Lui! lui! et une femme qui traitait la question
-de l'amour comme une courtisane!... Du bon côté, je rangeais
-encore l'hypothèse qu'il eût voulu, mais bien grossièrement, il
-faut l'avouer, se venger de mon apparent dédain et me piquer au
-vif,--mais par quelle étrange aberration!--en ayant l'air de se
-consoler de ma perte par la compagnie d'une madame Le Gouvillon...
-
-Dans l'instant même où j'admettais la pire hypothèse, mon
-sentiment pour M. Juillet ne subissait aucune atténuation. Le
-déchirement produit en moi par la seule annonce de son départ
-précipité, avec ou sans compagnons, avait rouvert ma plaie dans
-toute sa profondeur. En outre, il s'était passé, désormais, entre
-lui et moi, quelque chose, quelque chose de positif qui avait
-à présent sa sanction dans un départ précipité, dans une autre
-intrigue même, si l'on veut! mais quelque chose s'était passé
-entre lui et moi, qui ne me permettait pas de ne plus penser à
-lui, qui rendait pour ainsi dire légitime la songerie constante à
-ce qui s'était passé, à ce qui eût pu se passer entre lui et moi,
-à ce qui se passait ou ne se passait pas, ailleurs, avec d'autres.
-
-Et j'avais tellement besoin d'une interprétation favorable, que
-j'ai refoulé quelque temps le souvenir, qui s'imposait pourtant,
-de la toute récente réplique d'Albéric, si singulière, au bord
-de la vasque où Voulasne et sa fille faisaient les otaries, et
-le souvenir de certains mots de M. Juillet, qui m'avaient tant
-ahurie à Fontaine-l'Abbé, sous l'allée couverte... Je ne voulais
-pas, je ne voulais pas! Cela était en opposition trop violente
-avec le caractère que M. Juillet m'avait constamment découvert...
-Et puis, enfin, enfin! la déclaration était là, adressée à moi, à
-moi, à nulle autre!... Qui donc l'obligeait à me l'adresser?...
-Et je refoulais la réponse: «Moi! mais moi-même, et sans que je
-m'en fusse aperçue!... Moi! en ayant l'air de l'attendre, cette
-déclaration, et presque de l'implorer!...» Et je refoulais ce
-souvenir tendant à une interprétation si défavorable: «Aussi,
-quelle singulière déclaration! quel ton! quel bégaiement! quel
-emploi d'expressions insolites en sa bouche! et combien peu il
-semblait avoir envie de me la faire, sa déclaration!...» Je
-refoulais cela. Mais cela s'amassa et fit obstacle devant moi peu
-de temps après... pour m'obliger à ne penser qu'à M. Juillet,
-pour justifier ma tournure d'esprit obstinée et exclusive: ah çà!
-voyons, ne fallait-il pas débrouiller tout cela?
-
-Et à mesure que je débrouillais tout cela, à mesure que mon
-interprétation se tournait du «mauvais côté», mon sentiment
-pour M. Juillet, en se compliquant, devenait plus intense. Il
-se pouvait faire que le pauvre garçon eût des penchants opposés
-à sa belle intelligence et aux nobles sentiments qu'il voulait
-avoir!... A de tels contrastes chez un homme, n'avait-il pas fait
-allusion maintes fois? et précisément, sous l'allée couverte de
-Fontaine-l'Abbé, n'était-ce pas cela qu'il entendait exprimer,
-avec ce soupir rageur et désolé? Je le jugeais à plaindre d'être
-ainsi fait; «il est malheureux», me disais-je, et là, encore, je
-trouvais le moyen d'innocenter mon obsession en lui fournissant
-un motif charitable!... Son jugement était haut, serein et pur;
-il eût aimé sans doute être l'homme qu'il se montrait avec
-moi; il n'était pas tout entier cet homme-là; il l'était, et
-il était aussi un autre; l'un s'élevait au-dessus de l'autre;
-peut-être m'aimait-il réellement quand il était l'homme d'en
-haut; lorsqu'il s'abaissait, d'autres attraits s'emparaient de
-lui, c'était possible! Que je le plaignais! Que j'eusse voulu
-lui dire: «Je sais... mon malheureux ami!...» Une pensée,
-présomptueuse peut-être, fondée sur le peu de connaissance
-que j'avais des hommes, me venait aussi: n'était-ce pas faute
-d'une femme comme moi qu'il était attiré par des femmes comme
-madame Le Gouvillon?... Est-ce qu'une tendresse délicate et sans
-bornes, jointe à ce commerce spirituel qu'il aimait, ne l'eût pas
-satisfait, comblé, retenu à jamais?... Madame Du Toit, sa tante,
-ne m'avait-elle pas dit en me parlant de lui, et en se frappant le
-front: «Il aurait tant besoin d'une femme digne de sa «caboche»!
-Elle pensait certainement, à ce moment-là,--sans penser à
-mal,--qu'il aurait eu besoin d'une femme comme moi. Et j'en venais
-à faire la chose pour moi la plus insolite: des comparaisons...
-et de physiques!... entre une madame Le Gouvillon et moi!... Et
-ceci, s'il vous plaît, avec une grande ignorance des choses de
-l'amour... L'amour, chez l'homme, me paraissait bien exiger de la
-femme une certaine beauté, qu'un tendre dévouement devait achever
-de rendre agréable; et c'était tout... Malheureuse! Il n'y avait
-qu'une idée, une seule, qui ne me vînt pas, c'était que je portais
-sur mon visage le masque de la femme honnête, de la femme dont on
-fait une épouse, une mère, non pas une maîtresse! Mais, dans mon
-ignorance, je ne songeais pas, non plus, qu'au moment même de mes
-plus vives ardeurs pour M. Juillet, ce n'était pas l'amant que
-j'appelais en lui: je tressaillais seulement, jusqu'au fond de
-moi, pour avoir trouvé en lui l'image du mari qui m'eût convenu!
-
-Il est possible, il est probable même qu'il m'eût volontiers
-acceptée comme femme; il est certain, je le sais aujourd'hui,
-qu'il ne me souhaitait pas comme maîtresse. Pour le comprendre et
-pour m'en convaincre, il a fallu que j'en vinsse à l'humiliation
-de me l'entendre dire.
-
-
-
-
-XV
-
-
-J'avais conservé dans le tiroir de mon petit bureau le
-commencement de lettre à M. Juillet, les trois lignes, de ma main,
-qui eussent suffi à m'accuser et à me confondre à tout jamais aux
-yeux de qui les eût découvertes. L'ébauche de mon aveu, arrêtée en
-son premier élan, incomplète, mais déchiffrable et claire pour le
-premier venu, elle était là, sous une mince lame de citronnier,
-défendue par une serrure vulgaire que deux clefs étrangères au
-meuble, parmi celles de mon trousseau, ouvraient; qui eût cédé,
-par conséquent, à combien d'autres! J'éprouvais un amer plaisir à
-cet enfantillage. C'était mon feu qui était là! C'était aussi tout
-mon pauvre romanesque, à moi, qui était là!... Lorsque j'ouvrais
-mon tiroir, je constatais la présence de la feuille pliée en
-quatre et maintenue, comme presse-papier, par l'argent du ménage:
-billets de banque, petite pile d'or ou grosse tour penchée de
-pièces de cinq francs par-dessus... Elle pouvait venir avec le
-papier-monnaie sous ma main, se déplier, se laisser lire...
-C'était insensé, odieux même, peut-être.
-
-Cette ébauche de réponse, l'hésitation, la défaillance,
-l'interruption qu'elle représentait pour moi, c'était aussi
-tellement l'image de ma situation vis-à-vis de M. Juillet!...
-
-Les mois passèrent. M. Juillet ne reparaissait pas.
-
-Les Le Gouvillon revinrent et point M. Juillet. Les Le Gouvillon
-furent sur M. Juillet très sobres de paroles: ils s'étaient
-rencontrés, oui, ils s'étaient quittés aussi. Les intentions de
-M. Juillet? Ils les ignoraient. Qui donc connaissait jamais les
-intentions de M. Juillet!
-
-Et la mission?... Une femme ne pense pas à la mission!
-
-L'été vint. Madame Du Toit s'y était prise de fort bonne heure
-pour me faire jurer de retourner à Fontaine-l'Abbé; mon mari fut
-invité; il y viendrait du moins quelques jours, car il avait
-pendant les vacances des travaux ici ou là, en province; mais nous
-étions assurés d'avoir cette année Albéric et sa femme. M. Du
-Toit informé, finalement,--c'était inévitable,--des scandales de
-l'année précédente à Dinard, étant monté sur ses grands chevaux et
-ayant menacé de cesser toute relation avec son fils si celui-ci
-ne demeurait, les prochaines vacances, ou chez soi, dans tel
-endroit où il lui plairait de louer, ou au Manoir. Des motifs
-d'économie et un autre, dont je vais avoir à parler, déterminèrent
-le jeune ménage à venir «échouer» à Fontaine-l'Abbé.
-
-L'autre motif était que la jeune sœur, Pipette, allait aussi se
-réfugier à Fontaine-l'Abbé. Comment!... Pipette à Fontaine-l'Abbé!
-Oui. Rien de plus imprévu; rien de moins vraisemblable!
-Assurément. C'était ainsi. La vie des Voulasne créait sans
-cesse des circonstances extravagantes. L'absence complète,
-chez eux, de toute loi, le défaut de toute autorité, de tout
-commandement, l'appréhension de tout obstacle à leurs jeux de
-gamins, la mollesse vis-à-vis de toute entreprise étrangère,
-avaient favorisé, sinon provoqué la demande en mariage la plus
-burlesque. Celui que l'entourage des Voulasne nommait l'intendant
-des Plaisirs, M. Chauffin, vieil ami de la famille tant qu'on
-voudra, mais pique-assiette, en somme, vieux sot, oisif décavé et
-ridicule, et dont l'assiduité excessive près du ménage Voulasne
-passait, à tort d'ailleurs, mais enfin passait pour suspecte,
-avait demandé la main de Pipette, et les parents n'avaient à cela
-trouvé rien à redire. Ils avouaient, dans leur bonhomie, qu'ils
-eussent préféré que Chauffin fût plus jeune et plus fortuné, mais
-la chose, disaient-ils, si elle agréait à leur fille, aurait du
-moins cet avantage de ne rien modifier aux habitudes de la maison
-et de n'introduire dans leur milieu aucune famille rabat-joie...
-C'était bien cela qu'avait escompté Chauffin. Toutefois, à quelque
-chose malheur est bon; les Voulasne n'étaient pas débonnaires à
-demi: si leur fille résistait, ce n'était certes pas eux qui la
-contraindraient à accepter Chauffin.
-
-Or, Pipette regimba. Elle n'avait rien de la jeune fille docile
-que j'étais, moi, avant le mariage. Elle était une «enfant gâtée»,
-accoutumée à suivre ses caprices; elle avait, comme ses parents,
-le goût des plaisirs; elle tira à son papa et à sa maman une
-langue longue comme la main, puis, l'ayant rentrée, leur parla
-son langage expressif, où un seul mot suffisait; elle leur dit:
-«Flûte!...»
-
-Mais Chauffin ne se tint pas pour battu; Chauffin était amoureux,
-et résolu, disait-il, à se faire aimer, avec la permission
-des parents. Les parents étaient bien incapables de refuser à
-Chauffin la permission de se faire aimer: que fussent-ils devenus
-sans lui? Ce que voyant, Pipette ne fit ni une ni deux; elle se
-laissa conduire chez sa sœur Isabelle par sa gouvernante et dit
-à celle-ci: «Vous pouvez rentrer et dire à papa et à maman que
-je ne rentre pas.» Une affaire! croira-t-on. Point du tout. Chez
-les Voulasne, aucun événement ne pouvait tourner à l'affaire;
-le genre dramatique ne se jouait pas dans leur maison. Pipette
-refusait obstinément de rentrer; mais Pipette était chez sa sœur,
-à l'abri, ne manquant de rien, tout au plus incommodant Isabelle.
-
-Le bon Gustave, à l'annonce de la fugue, ne dit mot, paraît-il, et
-parut sur l'heure assez déconfit. Que pensait-il et qu'allait-il
-dire? Aussitôt qu'il parla, il dit:
-
---Eh bien! et la soirée chez Happy? Est-ce que Pipette va laisser
-perdre sa place?
-
-Jamais les Voulasne et leurs enfants n'avaient fait défaut à la
-soirée annuelle chez Happy, un homme du monde, fort connu, chez
-qui des amateurs donnaient une véritable séance de cirque.
-
-Les Voulasne aimaient beaucoup leur fille; elle allait manquer
-à leurs agréments, mais non pas autant que leur eût manqué
-Chauffin. Il n'y eut pas un mot prononcé qui fût amer; pas un
-geste menaçant, pas un symptôme de mauvaise humeur; Henriette
-Voulasne vint voir sa fille cadette chez sa fille aînée et parla
-devant elle de la soirée au cirque Happy où ils avaient assisté la
-veille et où Chauffin, dans un rôle de clown, avait eu du succès.
-Voulasne lui-même, entrant sur ces entrefaites, et embrassant sa
-fille comme si de rien n'était, lui demanda:
-
---Tu n'as pas voulu venir avec nous chez Happy, pourquoi?
-
-Et il parla du succès de Chauffin comme l'avait fait Henriette,
-non par malice, non pas même par la sottise qui eût consisté à
-faire valoir devant elle les talents de son prétendant détesté,
-mais par ignorance absolue des susceptibilités morales. Pipette
-d'ailleurs n'en était pas autrement choquée. Elle ne voulait plus
-être en butte aux assiduités de Chauffin, mais, habituée qu'elle
-était à le tenir pour excessivement drôle, elle prenait plaisir à
-entendre parler de ses succès chez Happy.
-
-Albéric était enchanté d'avoir chez lui sa petite belle-sœur,
-qui mettait de la gaîté dans le ménage. Mais, qui fut heureux?
-qui crut voir en l'aventure une bénédiction de la Providence?
-qui saisit l'occasion aux cheveux pour parvenir à ses fins? Ce
-fut madame Du Toit. Ayant appris les dispositions, inouïes à la
-vérité, des parents Voulasne, mais conciliantes à l'extrême, on
-peut le dire, elle s'en était aussitôt emparée, afin de «sauver»,
-disait-elle, la pauvre petite Irène,--qu'elle se refusait à
-appeler Pipette,--et pour ramener à soi, du même coup de filet, le
-ménage Albéric. Puisque les Voulasne comptaient sur le temps pour
-arranger les choses, que ce temps s'écoulât pour leur jeune fille
-comme pour Isabelle, ces prochaines vacances, à Fontaine-l'Abbé!
-Elle le leur proposa. Les Voulasne ne s'alarmèrent, à cette
-proposition, que d'une chose: madame Du Toit paraissait donc
-supposer que d'ici une quinzaine de jours, date de leur départ
-pour la mer, Pipette n'aurait pas consenti à reprendre sa place au
-foyer paternel?
-
---Elle la reprendrait dès ce soir, leur dit madame Du Toit, si
-vous consentiez à éloigner d'elle l'homme qui l'a fait s'éloigner
-de vous...
-
---Mais pourquoi? demandait naïvement Voulasne.
-
---Il ne l'épousera pas malgré elle!... ajoutait Henriette.
-
-En conscience, madame Du Toit, quoique tremblant un peu qu'ils
-la comprissent, avait essayé de leur faire comprendre la raison.
-Elle échappait certainement à Voulasne; Henriette la soupçonnait
-peut-être; mais éloigner Chauffin était au-dessus de leurs forces.
-
-Et la quinzaine écoulée, Pipette n'ayant pas cédé, les parents
-consentaient à ce qu'elle allât à Fontaine-l'Abbé: «A la maison de
-correction», disait Albéric.
-
-Le départ pour la Normandie fut même un peu avancé, à cause
-de la jeune Voulasne, tant madame Du Toit avait peur qu'elle
-ne lui échappât. Et, à cause de la jeune Voulasne encore,
-la composition des hôtes de Fontaine-l'Abbé fut entièrement
-remaniée. Madame Du Toit avait son plan: il consistait à marier
-Pipette, à la marier vite, si cela se pouvait, à la marier très
-bien, toutefois. Cela pouvait présenter quelques difficultés à
-cause des parents Voulasne; mais quoi! est-ce que les Du Toit
-eux-mêmes n'avaient pas donné leur fils à une Voulasne? Et puis,
-la fortune était belle. En conséquence, nous eûmes de la jeunesse
-à Fontaine-l'Abbé, jeunes gens et même jeunes filles, inutiles
-celles-ci, il est vrai, au projet de madame Du Toit; mais si l'on
-convoquait les frères, le moyen de laisser les sœurs de côté?
-Quiconque ne possédait pas un jeune homme à marier fut exclu, du
-moins ce premier mois. Il était à craindre que Pipette scandalisât
-ces familles, sinon ces jeunes gens, et qu'il résultât de cet
-assemblage beaucoup de mal pour la maîtresse de maison: tant
-pis! madame Du Toit triomphait; elle remportait, cette année,
-une grande victoire sur les Voulasne; elle possédait leurs deux
-filles, elle possédait son fils, et elle espérait fermement
-conserver le tout pour elle.
-
-Quant à moi, que la compagnie fût jeune ou vieille, turbulente
-ou morose, Fontaine-l'Abbé demeurait le lieu de mes plus douces
-émotions; c'était le lieu de mon ensorcellement; sur ses pelouses,
-sous ses beaux arbres, au bord de ses fossés d'eau vive, j'avais
-bu le philtre qui faisait aujourd'hui mon tourment... Quand je
-repassai sous ses châtaigniers, quand le château me réapparut,
-quand j'entendis, en mettant le pied dans la cour pavée, le grand
-frisson qui secoue le soir le feuillage des platanes, je ne pus me
-priver de dire à madame Du Toit: «Ah! que j'aime votre maison!...»
-Cri travesti de mon cœur! duperie de moi-même par moi-même!
-Était-ce donc tant la maison que j'aimais?
-
-Les deux mêmes chambres que l'année précédente nous furent
-attribuées; je retrouvai ma vieille perse bleue, les nattes sur
-lesquelles j'avais sauté de joie, le balcon d'où la vue s'étendait
-par une trouée dans la campagne et qui surplombait le barrage au
-joli murmure d'eau. Mon mari devait venir passer un jour ou deux
-dans le courant du mois; Suzanne était au comble du bonheur; rien
-ne lui plaisait autant que Fontaine-l'Abbé, parce qu'il y avait de
-l'eau au pied des murs et parce que c'était un château! Son petit
-frère Jean n'exprimait pas encore très nettement ses impressions.
-
-Tout compte fait, les jeunes gens mariables, et malgré l'activité
-déployée par madame Du Toit, se trouvaient réduits à trois, deux
-avocats du barreau de Paris, l'un blond, l'autre brun,--madame Du
-Toit avait pensé à tout!--l'un sans famille, l'autre accompagné de
-père, de mère et de sœurs qui, il est vrai, pouvaient entrer en
-concurrence avec mademoiselle Voulasne vis-à-vis des deux autres
-jeunes gens, mais aussi fallait-il sauvegarder les apparences et
-ne pas paraître vouloir à tout prix préparer le sort de l'unique
-Pipette; le troisième était un garçon ayant à peine passé la
-trentaine, déjà décoré, ayant un poste dans je ne sais quelle
-colonie.
-
-Avant toute chose, il fut indispensable d'organiser un tennis. Il
-n'y avait pas de terrain préparé pour le tennis à Fontaine-l'Abbé;
-les jeunes gens et les jeunes filles s'emparèrent de la pelouse,
-devant la façade principale, la seule dont l'inclinaison, très
-peu sensible, se prêtât, tant mal que bien, aux exigences de
-ce sport. Madame Du Toit fut très affectée de voir piétiner
-sa pelouse, mais donna l'ordre de tondre de près l'étendue
-nécessaire. Chacun de ces messieurs et de ces jeunes filles était
-muni de sa raquette. Manquaient le filet, les balles et les
-bandes de toile blanche. Albéric,--que je soupçonne de n'avoir
-pas averti sa mère qu'un tennis était nécessaire, afin de lui
-prouver qu'elle n'entendait rien aux amusements de la jeunesse et
-qu'on ne saurait que «se raser» chez elle,--se dévoua pour aller à
-Trouville chercher les accessoires. Il y resta deux jours, pendant
-lesquels tout notre monde, dans le plus complet désarroi, fut
-sauvé de l'ennui mortel par Pipette. Pipette avait le caractère
-extrêmement facile et une vitalité si heureuse, si libre, si
-jaillissante, qu'elle égayait les plus récalcitrants. Beaucoup de
-ses mots, d'une crudité de pomme verte, nous tiraient les dents,
-et il était touchant d'être témoin des prodiges d'indulgence et
-d'ingéniosité à l'excuser qu'inspirait à la sévère madame Du Toit
-la volonté arrêtée de trouver à la petite Voulasne un mari. En
-attendant, Pipette se montrait pour tous d'un grand secours. Elle
-n'avait ni la timidité, ni la retenue, ni la modeste conversation
-des jeunes filles bien élevées qui se trouvaient là; elle n'avait
-rien de cet air languide qu'adoptait souvent sa sœur Isabelle. La
-femme d'Albéric, bien que formée de la même façon que Pipette,
-donnait un résultat absolument différent. Isabelle, prévenue de
-bonne heure, par les Du Toit et par son goût très tôt prononcé
-pour Albéric, que les manières de ses parents n'étaient pas les
-bonnes, s'était aussitôt entraînée à copier les manières des
-autres familles, des Du Toit d'abord, comme on l'a vu pendant
-ses fiançailles, puis, après son mariage, et depuis que son mari
-avait fléchi lui-même en subissant les Voulasne, de toutes les
-personnes successivement qui lui semblaient plus brillantes. Elle
-empruntait sans cesse, incertaine du modèle à suivre, fatiguée
-de son incertitude, et surtout fatigante. Pipette était une
-nature par hasard heureuse, sans un instinct fâcheux, et que
-rien, jamais, n'avait bridée. Tout, chez elle, était spontané,
-ce qui lui donnait un grand charme. C'était un bon petit diable,
-certes. Toutefois, pour des personnes soumises à la rigueur des
-convenances, c'était tout de même un peu le diable.
-
-Elle eut du succès néanmoins, à Fontaine-l'Abbé, parce qu'on ne
-pouvait faire autrement que de la trouver bonne fille, et parce
-qu'on avait besoin d'elle. De quelle façon plaisait-elle aux
-jeunes gens? Je ne sais trop; en tout cas, elle semblait leur
-plaire beaucoup à tous les trois. Point mal de sa personne, avec
-cela, la chère Pipette. De figure moins régulière que sa sœur,
-moins jolie, si l'on veut, mais bien plus piquante, elle avait des
-cheveux blonds fort beaux, une gorge, une taille savoureuses et
-des bras que l'on remarquait et jugeait ravissants, d'un commun
-accord. Que serions-nous devenus sans elle, et sans tennis,
-pendant l'absence d'Albéric, Seigneur Dieu. Tout ce monde-là
-n'aimait point la campagne pour elle-même, point la promenade,
-point la musique; et tous les bons vieux jeux qui nous avaient
-suffi, à nous, le croquet, le volant, colin-maillard, cache-cache,
-étaient surannés.
-
-Nous parcourûmes, madame Du Toit et moi, les greniers du château
-fleurant la poussière et le rat; nous ouvrîmes toutes les vieilles
-armoires afin d'y découvrir quelque objet de divertissement
-oublié. A notre retour sur la terrasse, avec un antique jeu de
-loto, un cor de chasse et des romances de Loïsa Puget à demi
-rongées, nous vîmes toute la jeunesse employée à une besogne
-captivante: ces messieurs avaient réussi à déplacer le rouleau
-de pierre qui encombrait l'allée couverte, et ils le traînaient
-sur la pelouse afin d'aplanir le sol destiné au tennis. Pipette
-en avait eu, nous dit-on, l'idée la première, bien éloignée, la
-pauvre petite, de penser qu'elle remuait quelque chose qui, à
-Fontaine-l'Abbé, n'avait pas bougé depuis plus de soixante ans!
-
-Je m'aperçus que madame Du Toit avait du chagrin à voir changer
-de place le rouleau de pierre qui la gênait depuis si longtemps.
-J'en eus bien, moi, qui ne le connaissais que de l'année dernière;
-il m'avait obligée souvent, lorsque nous marchions dans l'allée
-trois ou quatre de front, à me détourner de mon chemin, mais
-déjà cette petite incommodité était unie pour moi au charme qui
-s'attache à presque tout souvenir.
-
-Le tennis organisé, nous eûmes la paix durant le jour. Ils
-jouaient la matinée, l'après-midi jusqu'au coucher du soleil, sans
-se lasser jamais, sans réclamer jamais une autre occupation.
-
---C'est vraiment bien commode! disait madame Du Toit.
-
-Mais elle trouvait que toute cette jeunesse, captivée par le
-sport, ne s'entretenait pas d'autre chose et n'apprenait pas
-à se connaître; elle allait presque lui reprocher de ne pas
-seulement engager quelque amourette! Ah! ce n'était pas pour le
-tennis qu'elle l'avait convoquée, mais pour marier la petite
-Voulasne. Aussi, le soir après le dîner,--adieu Beethoven et
-Chopin!--j'étais chargée de faire danser tout ce petit monde.
-
-Et quelle était ma vie, à moi, au milieu de ces sauteries et de
-ces jeux? J'espérais.
-
-J'espérais. J'aurais été bien en peine de dire quoi. Mon
-optimisme, aujourd'hui, me paraît insensé. Mais c'était ainsi.
-J'espérais. Je portais avec ivresse mon culte intérieur et secret.
-J'aimais un être, à mon gré, charmant, qui maintes fois m'avait
-ravie, qui, une fois, un peu forcé, il est vrai, m'avait dit qu'il
-m'aimait.
-
-J'espérais. Je m'abandonnais avec une voluptueuse terreur à je
-ne savais quoi, qui pouvait arriver. Croirait-on que, pendant
-cinq mois, mon cœur a sauté, chaque jour, à l'idée qu'en somme
-il eût pu m'écrire d'une manière détournée, et même directe, à
-la rigueur, en ne me disant rien que d'insignifiant; mais quelle
-signification aurait eue pour moi un mot de lui! Un jour que sa
-tante me parlait de lui, je lui demandai:
-
---Ah çà! est-ce qu'il ne vous dit seulement jamais un mot pour moi?
-
---Il ne manque pas de me charger de ses bons souvenirs pour nos
-amis...
-
-Cela me glaça tout le corps.
-
-Le soir, après avoir exécuté tout ce que ma mémoire pouvait
-contenir d'airs de valses, lorsque j'étais remontée dans cette
-chambre de perse bleue où, l'année précédente, le démon qui me
-possédait m'avait si insidieusement imprégnée, je m'accoudais
-encore à mon balcon de fer... Oh! mon Dieu! je m'agenouille
-aujourd'hui à vos pieds pour vous supplier de me pardonner les
-douceurs que j'ai rêvées... Oh! que la femme qui a reçu de vous
-cette bénédiction de connaître dans le mariage le bonheur de
-l'amour ne me jette pas la pierre!... Oh! que tout être qui s'est
-senti presser et briser entre des bras vraiment aimés suspende son
-jugement avant de me condamner!... Jamais, jamais, je n'ai connu,
-moi, la saveur du baiser d'amour!... Mon cœur battait comme
-celui des autres femmes; mon corps était jeune, sain; ma bouche
-absolument pure... J'ai tendu mes lèvres à l'air caressant de la
-nuit, en appelant le baiser de l'homme que j'aimais. J'ai aussi
-dit son nom, tout haut--insigne et damnable folie!--ce prénom que
-je n'écris pas dans ces souvenirs et que je n'écrirai jamais,
-soit par une sorte de honte, soit par respect pour l'intimité
-sacrée qu'il représentait à mes espérances, soit peut-être aussi
-par dépit de n'avoir pas été admise à le lui dire à lui-même...
-J'avais l'air d'être toute seule vivante au milieu de cette
-magnifique campagne endormie; tous avaient achevé leur journée;
-moi j'attendais...
-
-Le murmure de l'eau, toujours pareil, infatigablement monotone, à
-la longue m'irritait. Je me disais: «Ma vie sera comme ce bruit
-d'eau, toujours également mesurée, immuablement modeste, quasi
-imperceptible, agaçante pour qui par hasard la verrait, et elle
-n'aura même pas, comme cette chute d'eau minuscule, l'avantage
-d'être seulement appréciée par quelqu'un...» Et je pleurais, et je
-sanglotais sur mon balcon, n'osant rentrer dans cette chambre près
-de laquelle dormaient mes enfants, et où il n'y avait personne, au
-château, qui ne crût que dormait, paisiblement aussi, la femme la
-plus irréprochable, la plus immaculée, la plus sûre.
-
-J'avais apporté à Fontaine-l'Abbé les trois lignes de ma lettre
-commencée... Je ne pouvais me résoudre ni à la détruire, ni à
-m'en séparer. Je la tenais enfermée dans un petit coffret de fer
-où étaient mes bijoux et mon argent. Étonnant besoin d'aveu,
-étrange nécessité de proclamer notre amour!... Si j'étais morte
-dans la nuit, la pureté de ma mémoire, si précieuse à mon mari
-et à mes enfants, en était stupidement ternie!... Je le savais,
-j'y songeais souvent. Je ne résistais pas au désir d'avoir là,
-près de mon chevet, ce feu ardent qui, selon moi, devait projeter
-des rayons comme un phare, comme un phare que tous les initiés
-reconnaissent du large. Qu'ils reconnussent donc tous, tous! ah!
-du plus loin qu'ils le pouvaient apercevoir, qu'ils reconnussent à
-mon phare celle qui dormait ici: ce n'était qu'une femme amoureuse!
-
-Un jour, se promenant avec moi dans le potager, son sécateur à
-la main, madame Du Toit me dit qu'elle avait reçu une lettre de
-son neveu, qu'il lui demandait s'il pouvait venir la saluer à
-Fontaine-l'Abbé...
-
---Ah!
-
---Il ne manque pas de me prier de lui nommer mes invités; c'est un
-monsieur qui veut bien présenter ses hommages à sa tante, mais qui
-ne veut pas s'ennuyer. Faut-il, ajouta-t-elle en souriant, que je
-vous nomme?...
-
-Trop vivement, mais j'avais tellement peur que ma présence
-l'empêchât de venir, je m'écriai:
-
---Non, non, ne me nommez pas!
-
---Oh! dit madame Du Toit, comme vous dites cela! Craindriez-vous
-de l'effaroucher?...
-
-Madame Du Toit continua, plus sérieuse:
-
---Plût à Dieu que mon malheureux neveu s'enthousiasmât, je ne dis
-pas de vous, ma chère enfant, bien entendu, mais d'une femme comme
-vous,--s'il s'en fait encore!...--Hélas! il ne me ménage pas cette
-consolation: c'est un garçon très remarquable, chacun en convient;
-mais il donne raison, il faut aussi le reconnaître, à ceux qui,
-comme son oncle, le président, affirment que c'est en même temps
-un écervelé...
-
---Monsieur Juillet, un écervelé!...
-
---C'est un homme incapable de faire son choix dans la vie.
-Avec les plus beaux dons naturels, après les études les plus
-brillantes, voilà un garçon qui refuse toute espèce de situation,
-qui s'adonne à des travaux personnels, très séduisants, paraît-il,
-moi je le veux bien, mais bien incertains quant aux avantages
-à venir... Est-ce un philosophe? un sociologue, comme on dit
-aujourd'hui? un essayiste?... un moraliste?... Tout cela implique
-encore un choix dans les idées, et vous oblige à prendre parti
-entre les idées qu'on a. Tout cela demande de la logique, de
-l'esprit de suite et au moins une certaine conformité entre les
-principes qu'on émet et la vie qu'on mène... Un moraliste! je vous
-demande un peu...
-
---Pourquoi monsieur Juillet ne serait-il pas un moraliste?
-
---Pourquoi monsieur Juillet ne serait pas un moraliste?... Mais,
-ma chère enfant, parce que monsieur Juillet est un... libertin!
-
-Elle fit, en lâchant ce mot, des yeux de grand'mère courroucée, et
-rabattit d'un coup sec le petit fermoir de son sécateur.
-
-J'étouffais; l'allusion encore une fois réitérée à ce libertinage
-me suffoquait. Je dus avoir le sang à la figure. Heureusement,
-l'attention de madame Du Toit était à ce moment à son neveu, non
-à moi. J'étais partagée entre le souci de m'informer et la peur
-d'apprendre.
-
-A tout hasard, je répétai:
-
---Un libertin!...
-
---N'en disons pas davantage, fit madame Du Toit, pour ne point
-faire de médisances.
-
-Nous remontions les marches conduisant du potager à l'allée
-couverte. Aussitôt en haut, la vue du tennis, entre les troncs
-d'arbres, et les voix des joueurs: «_play? out!_... trente à...»
-s'introduisirent entre nos pensées; nous remontâmes toute l'allée
-sans parler. Je souffrais d'une de ces douleurs sourdes et
-rageuses qui font souhaiter de souffrir plus encore; je criai à
-madame Du Toit qui me quittait pour aller écrire à son neveu:
-
---Tiens! mais, dites-lui donc que vous n'admettez ici cette année
-que les jeunes gens disposés au mariage!...
-
---C'est une idée, fit-elle.
-
-Mais je ne sus pas si elle lui avait écrit cela, non plus
-que si elle lui avait cité mon nom parmi ceux des hôtes de
-Fontaine-l'Abbé. De sorte que son arrivée, s'il venait, ne devait
-rien signifier pour moi.
-
-Allait-il venir? Il pouvait arriver demain!...
-
-Viendrait-il, me sachant là?... S'il ignorait que je fusse là,
-quel effet ma vue lui produirait-elle?...
-
-Madame Du Toit ne se doutait certes pas qu'elle me laissait sous
-son allée couverte avec une pareille angoisse. A cette angoisse
-s'en ajouta une autre, vers le soir, qui paraîtra tout à fait
-misérable, mais que je dois confesser: celle d'être laide, le
-lendemain, si je me laissais abîmer par le tourment!
-
-Il arriva, non pas le lendemain, mais, sans se presser, quatre
-jours après. J'avais eu le temps de m'accoutumer soit à l'idée
-qu'il allait venir, soit à l'idée qu'il ne viendrait pas.
-
-Je fus avertie de son arrivée, grâce à l'attention extrême que je
-portais à toutes les paroles, à tous les gestes, à tous les ordres
-de madame Du Toit, depuis quatre jours. Je l'entendis commander
-la voiture. J'étais enfermée dans ma chambre quand la voiture
-descendit les lacets; je ne pouvais la voir, je l'entendis bien
-et je suivis son bruit jusqu'à l'arrêt dans la cour pavée, sur la
-façade nord. Il était environ six heures du soir; je ne voulais
-pas me montrer avant le dîner, mais je pensais qu'il connaîtrait
-ma présence, au cas où sa tante ne la lui eût pas annoncée, par
-mes enfants qui jouaient en bas.
-
-Je ne me souviens pas d'avoir eu jamais, en aucune circonstance de
-ma vie, autant d'appréhensions et des palpitations si violentes
-qu'au moment de descendre, à l'heure du dîner, ce soir-là. Je ne
-me mettais pas ordinairement de rouge; mais j'avais appris, depuis
-un an, à en mettre, et je possédais tout ce qu'il faut pour cela.
-Je mis un peu de rouge, car j'aurais eu l'air d'une morte.
-
-En entrant dans la pièce où l'on était réuni, mes yeux allèrent
-immédiatement à lui; je remarquai même: «Comment se peut-il faire
-que j'aie deviné l'endroit exact où il se trouve?» C'était moi
-qui, en entrant, recevais tout le reste de lumière des fenêtres
-ouvertes sur le couchant; c'était lui qui m'apparaissait en une
-sorte de silhouette auréolée. Mais je ne pus pas discerner son
-premier mouvement. Il s'avança pour me saluer; sa main était tout
-à fait inexpressive; il me dit aussitôt:
-
---Madame je n'espérais pas vous trouver ici.
-
---Vous n'avez donc pas rencontré mes enfants?...
-
---Vos enfants?... Comment!...
-
-Et il se mit à chercher parmi les enfants qui étaient sur la
-terrasse. Il avait certainement rencontré mes enfants, mais il ne
-les avait pas reconnus.
-
-Et j'aperçus, après ce premier contact, qu'en effet il avait eu
-la surprise de me voir entrer; il y avait en lui quelque chose de
-gauche et de gêné que je connaissais bien pour l'avoir observé
-autrefois dans les circonstances où il n'était pas à son affaire.
-Il était si peu habile à dissimuler! Cela venait-il de la petite
-vexation qu'il éprouvait de n'avoir pas reconnu mes enfants? Cela
-voulait-il dire qu'il retrouvait, en me voyant, la confusion ou
-la honte de notre dernière entrevue?... Il avait la peau hâlée,
-bronzée; je le trouvais beau.
-
-Il ne fut placé, à table, ni à côté de moi, ni en face de moi. En
-me penchant sur mon assiette, j'apercevais son nez bruni, sa barbe
-allongée, ses mains fines, nerveuses et velues, sans bague aucune.
-
-On ne l'entendit presque pas; c'était bien toujours le même homme;
-il ne parlait guère pour peu que le milieu ne lui fût pas tout à
-fait favorable; les jeunes gens qui étaient là ne le connaissaient
-pas, pour la plupart, ignoraient sa valeur, et l'ennuyèrent, à ce
-qu'il me sembla, en discutant leurs coups, critiquant leur jeu,
-et criant d'un bout de la table à l'autre, comme s'ils foulaient
-encore la pelouse. On s'en donnait! et la maîtresse de maison
-était toute indulgence, tant que le président n'était pas arrivé.
-Après le dîner, échange de mots banals; puis ma fonction de
-tapoteuse me retint au piano. Il n'avait pas besoin de me tourner
-les pages, pour la musique que j'avais à jouer cette année! Et
-j'allai me coucher sans avoir, en somme, rien appris.
-
-Eh bien! il était revenu... Eh bien! nous nous étions retrouvés!
-Et ce n'était que cela! Pas de vitres brisées, point d'éclat; mon
-cœur tout seul, dans ma poitrine, que mes proches voisins auraient
-pu entendre. «Mais, demain, pensais-je, il faudra bien que nous
-causions, un peu comme autrefois, quand ce ne serait que pour ne
-point nous faire remarquer...»
-
-Il n'était pas pressé de me parler, c'était évident. Il eût pu me
-parler dans la matinée. Je ne le provoquais pas, mais j'étais loin
-de le fuir. Un aparté tranquille s'offrit à lui et à moi dans le
-jardin; il ne fit rien pour en profiter et se laissa entraîner
-par la petite Voulasne qui tenait à l'initier au tennis. Toute
-l'après-midi, je boudai dans ma chambre. Le soir se passa comme
-la veille, sauf qu'à table, il se mêla à la conversation des
-joueurs de tennis: il s'amusait à s'initier au jeu. Les saillies
-de Pipette, qui parfois étaient inouïes, le faisaient rire. A
-table, de côté, j'apercevais ses dents, quand il riait, et je
-voyais à sa physionomie une expression inconnue de moi. Cette
-expression n'était pas celle qui me plaisait mais, par contraste,
-elle avivait le souvenir de celle que j'aimais; je me torturais du
-regret de ce que je ne trouvais plus en lui, et j'étais jalouse de
-l'agrément qu'il semblait prendre en disant des bêtises avec des
-jeunes filles, des enfants!...
-
-Tout à coup, le lendemain, dans l'escalier, en descendant,
-c'est-à-dire dans l'endroit le moins propre à prolonger un
-entretien, où nous pouvions et devions être interrompus à chaque
-seconde, il me rencontra et me dit:
-
---J'aurais voulu vous épargner la vue d'un homme qui vous a
-offensée...
-
---Offensée?...
-
---Oh! dit-il, vous voulez avoir oublié...
-
-Et il ajouta, sur un ton de résignation douloureuse, mais qui me
-parut singulier:
-
---On n'oublie pas!...
-
-Ce qui voulait dire probablement: «Vous ne pouvez avoir oublié que
-je vous ai offensée, et moi, je ne puis vous oublier...»
-
-C'était correct. Pourquoi cela me parut-il plus correct que
-convaincu?
-
-Je lui dis:
-
---Il faudrait...
-
-Je voulais dire: «Il faudrait que nous ayons un moment de
-causerie.» Il me coupa, pressé sans doute par un bruit de pas dans
-l'escalier, et il dit:
-
---Oui, il faudrait pouvoir oublier!... Oh! un accès de démence!...
-Je ne me pardonnerai...
-
-Quelqu'un, qui s'engageait dans l'escalier, l'empêcha de
-poursuivre.
-
-Il tenait donc tant à oublier? Ce n'était pas, à moi, mon souci.
-Il pensait à se disculper. Moi, je ne songeais qu'à me charger
-davantage.
-
-Nous arrivâmes au bas de l'escalier en disant des choses banales.
-
-Il pouvait être sincère en croyant m'avoir offensée. C'était mon
-attitude et ma figure involontaires, au moment de sa déclaration,
-qui le lui avaient fait croire.
-
-Fallait-il que j'en vinsse à lui dire: «On n'est pas offensé quand
-on aime?...»
-
-Ce fut à ce moment-là que l'idée me vint de lui donner à lire le
-cher papier qui me suivait partout et que je tenais enfermé dans
-mon petit coffret de fer. Je le tirai du coffret, je le pliai une
-fois de plus pour en diminuer le volume, et je le portai dans
-mon corsage, sur la peau même, afin de le sentir. C'était mettre
-le comble à ma folie. Lui, s'accusait d'un accès de démence; mon
-accès, à moi, n'était pas isolé, il durait. Je portai ce papier
-deux jours sans trouver l'occasion de le remettre. Il me brûlait
-la poitrine; j'avais peur de le perdre, une envie grandissante de
-le donner et en même temps une lâche terreur de ce que je désirais
-faire. Je ne parle pas de pudeur ni de remords anticipé d'une
-faute possible: on sent trop, hélas! qu'au point où j'en étais
-venue, cela ne comptait pas pour moi.
-
-La pudeur, la honte, par un singulier renversement des rôles,
-elles se trouvaient, elles étaient visibles chez celui pour qui
-je les avais abdiquées! Positivement, son front rougissait et
-ses épaules tombaient en face de moi! Il n'allait pas jusqu'à
-m'éviter, mais ma présence lui rappelait, comme il me l'avait dit,
-une chose qu'il voulait oublier. Ce qu'il voulait oublier, c'était
-surtout le souvenir d'avoir commis une action qu'il croyait une
-erreur, une maladresse irréparable... L'offense? mais elle était,
-à mon avis, dans la recherche de l'oubli plutôt que dans l'acte
-qu'il voulait oublier!... S'en doutait-il un peu, et sentait-il
-qu'à chaque heure il aggravait son cas à mes yeux? Il ne me fuyait
-pas, mais il ne me recherchait pas du tout. Il me parlait, et des
-mêmes sujets qu'autrefois, mais plus volontiers en compagnie et
-sans s'appliquer à terminer par un de ces tête-à-tête si faciles,
-ici, qui s'offraient pour ainsi dire, et qu'il me devait, à ce
-que je croyais... Traitait-il ces sujets comme autrefois? Il me
-semblait que non; mais c'était peut-être que les sujets, je les
-écoutais moins, que mon âme n'y était plus, que je pensais à
-autre chose?... J'enrageais, je trépignais. Je crois aussi que
-j'avais un peu l'air de l'attendre, de le poursuivre, et enfin de
-le provoquer. S'il ne m'aimait réellement pas, combien devait-il
-me trouver détestable! La seule pensée m'en fait frissonner
-aujourd'hui, et l'humiliation rétrospective m'en donne la nausée.
-
-Une après-midi, comme je descendais au jardin, je l'aperçus sur
-la pelouse, assis sur le rouleau de pierre que l'on avait laissé à
-quelque distance du tennis. Il regardait les joueurs. Je descendis
-l'allée couverte où, par hasard, il n'y avait personne. Entre les
-troncs des tilleuls il me vit; il pouvait venir me rejoindre; je
-parcourus deux fois l'allée. Il ne vint pas. Moi, j'allai à lui.
-
-Je m'assis à côté de lui sur le vieux rouleau de pierre. Son
-premier mot fut:
-
---Oh! madame, vous ne craignez pas le soleil?
-
-Je lui dis que non. Alors il me dit:
-
---Mais votre petite cousine Voulasne est charmante! regardez-la
-donc jouer...
-
-Je dis:
-
---Elle a le diable au corps.
-
---Joli diable, dit-il, et quel corps!
-
-Je fus choquée, peut-être à cause d'une certaine piqûre de
-jalousie, mais certainement aussi par l'impossibilité absolue où
-j'étais de m'accoutumer à entendre un homme parler sans périphrase
-du corps d'une femme et surtout d'une jeune fille. Dans vingt
-ans, peut-être aujourd'hui même, pareille susceptibilité paraîtra
-ou déjà paraît bien extraordinaire. Nous étions ainsi. Je fus
-choquée. Il le vit, d'un bref coup d'œil suivi d'un certain
-froncement des sourcils que j'avais surpris chez lui, je m'en
-souviens bien, le soir même de la déclaration. Avais-je donc fait,
-mon Dieu! encore le même visage?
-
-Et, parce qu'il s'aperçut qu'il m'avait choquée, il fit tout de
-suite l'aimable; il me dit des phrases où s'enchâssait au moins
-par deux fois l'expression «une femme comme vous». C'était une
-expression qu'il avait employée autrefois en me parlant de moi,
-sans que j'en eusse fait la remarque. Autrefois, il me semblait
-que je savais ce que cela voulait dire et je n'étais pas fâchée
-que l'on voulût dire cela de moi. Aujourd'hui, cette expression
-me paraissait manquer de sens. Je lui demandai, avec un peu
-d'irritation dans le ton:
-
---«Une femme comme moi!... une femme comme moi!...»
-
-Il me dit sans hésiter:
-
---Une femme née pour être un exemple à toutes...
-
---Merci.
-
-Et il me tint, comme inédit, un discours que je lui avais déjà
-entendu prononcer sur les deux catégories de femmes, aussi
-tranchées que des espèces différentes. l'une honnête et qui, si
-elle manque à le demeurer, commet une erreur, l'autre qui se
-trompe aussi lourdement si elle prétend l'être sans en avoir la
-vocation.
-
-Je n'accordais pas grande attention au discours, d'abord parce
-que je le connaissais et ensuite parce que je faisais cette
-remarque: «Jamais, autrefois, il ne se fût répété devant moi...
-parce que ma présence, en lui étant agréable, provoquait chez lui
-une attention active et minutieuse qui l'eût fait se souvenir
-de paroles déjà dites, et qui suscitait sa pensée, l'inspirait.»
-Entre temps, je remarquais aussi que son discours était le
-développement rigoureux de la croyance qu'il avait de m'avoir
-offensée... Mais l'impression qu'il me donnait d'un si grand
-refroidissement à mon égard m'obligeait à me demander: «Croit-il
-vraiment m'avoir offensée? Ou tient-il à me le faire croire
-afin que je ne l'invite pas à m'offenser davantage!» Peut-être
-s'aperçut-il que je l'écoutais peu; il me dit tout à coup:
-
---Prenez garde! vous allez tacher votre petit soulier blanc...
-
-J'appuyais, sans y prendre garde, un de mes souliers de drap blanc
-sur le timon en fer rouillé qui servait à tirer ou à pousser le
-vieux rouleau de pierre.
-
-Et, en me disant cela, il avait, prestement, pour sauver mon
-soulier, touché du doigt ma cheville.
-
-Étrange chose! contradictions, complexités insondables de notre
-nature: de cet homme à qui, s'il m'eût emportée dans ses bras,
-je me fusse abandonnée corps et âme,--du moins, à ce qu'il me
-semblait--je ne pus supporter ce contact léger. Je retirai ma
-jambe d'un mouvement brusque, inconscient, exagéré, d'un mouvement
-de patte de grenouille galvanisée; et, sans que ma volonté y
-fût le moins du monde intervenue, je m'écartai un peu de mon
-voisin sur le siège de pierre. Et je dus, encore une fois, c'est
-probable, faire la figure de mes arrière-grand'mères!...
-
-Il eut, lui, un œil lassé qui se reporta d'instinct sur un objet
-agréable et suivit les mouvements du «corps» de Pipette. Et ce
-qu'il eût aimé alors à dire, il ne me le dit pas.
-
-Je suivais, à la dérobée, son regard. J'en souffrais si
-cruellement que je dis:
-
---«Elle» est destinée à faire une très honnête femme, savez-vous?
-
---Qui? me dit-il, en se retournant vers moi.
-
---La petite Voulasne.
-
-Il éluda ma question:
-
---Avouez, dit-il, que les deux autres jeunes filles sont bien
-insignifiantes.
-
---Mon Dieu! ce sont tout simplement des jeunes filles bien
-élevées. Tout le monde dira d'elles ce que vous dites...
-
---Mais on les épousera...
-
---Et elles serviront d'exemple...
-
-Ma riposte était un peu vive. Il dut la trouver hardie; il se
-tourna de mon côté, et ses deux sourcils demeurèrent suspendus; il
-était embarrassé pour répondre; il me dit:
-
---Je leur souhaite de n'être pas aimées par d'autres hommes que
-leurs maris: ceux qui les aimeraient souffriraient inutilement;
-elles aussi, peut-être.
-
---Ces femmes-là, quand elles aiment, aiment souvent plus que les
-autres!
-
---Des amoureuses repenties!... dit-il.
-
-Il parut ennuyé. Ses yeux cherchaient à se dérober en fuyant vers
-les mouvements heureux du tennis. En quelques minutes, en quelques
-paroles, à propos d'un banal sujet, et sans toucher directement
-la grande question qui gisait entre lui et moi, le fond de son
-cœur s'était révélé. Nous avions l'air de causer bien amicalement,
-assis sur notre vieux rouleau de pierre et dans une atmosphère de
-jeunesse alerte et joyeuse, et moi je recevais le plus effroyable
-choc de ma vie; je m'entendais annoncer, par douces paraboles,
-la ruine totale, irrémédiable de mes espérances; sous ce clair
-soleil, devant ce beau château, lieu d'enchantement, abri de tant
-de rêves, je voyais se fermer à jamais, à tout jamais, pour moi,
-les portes infranchissables du domaine de l'amour.
-
-Je tirai de mon corsage le papier quatre fois replié. Je n'avais
-plus, cela va sans dire, à le donner à lire.--Il est si clair,
-d'ailleurs, que je ne l'aurais jamais donné!...--Je le dépliai.
-C'était une feuille presque toute blanche. Deux lignes et demie,
-cela semblait être peu de chose. En déchirant le papier, je
-réservai la petite langue qui contenait les deux lignes et demie.
-Je chiffonnai le papier blanc en une boule que je jetai sur la
-pelouse; et de la petite langue je fis une boulette que j'avalai
-sous les yeux de M. Juillet.
-
-Il me dit:
-
---Que diable faites-vous là?
-
---Vous le voyez: je mâche un morceau de papier...
-
-Il eut un assez gentil sourire; il n'était pas du tout obligé de
-comprendre ce que j'avais fait.
-
-Et il me dit, un peu taquin, comme en ses bons moments:
-
---Que vous êtes jeune! Il y aura toujours en vous de la
-pensionnaire!...
-
-En effet, c'était un geste de pensionnaire que je venais
-d'accomplir.
-
-Mais il restait en moi, comme en beaucoup de femmes, bien plus de
-ce que fut la pensionnaire qu'il ne le pouvait croire et que je ne
-le croyais moi-même.
-
-Le soir de ce même jour, après le dîner, à l'extrémité de la
-terrasse aux grenadiers, j'allai m'accouder, un peu à l'écart,
-à la balustrade, et je regardai, au-dessous de moi, l'eau de la
-douve sombre et silencieuse, qui avançait comme un enterrement.
-C'était le soir d'un de mes plus tristes jours; j'étais tellement
-contusionnée que je ne pensais à rien. Une lueur, provenant des
-fenêtres éclairées, se diffusait à la surface de l'eau, tout
-juste pour permettre de discerner de menus objets qu'entraînait
-le courant lent et lourd: une feuille de platane, étalée comme
-une grande patte de canard, un brin d'herbe, une tige de roseau
-brisée. Soudain, je poussai un cri parce que je croyais
-apercevoir un animal; tout le monde vint autour de moi s'accouder;
-c'était un pauvre petit chat de quelques jours, le ventre gonflé,
-les membres étendus comme la peau d'une descente de lit. On le
-regarda s'en aller, doucement, dans l'ombre de ce triste fossé.
-Madame Du Toit admonesta un domestique en lui rappelant qu'elle
-avait défendu qu'on jetât aucun objet dans la douve; et puis tous
-s'éloignèrent de moi, sauf M. Juillet, accoudé tout près. Il eût
-pu très bien donner une suite à la conversation de l'après-midi, à
-supposer qu'il n'eût ni compris ni voulu le sens définitif qu'elle
-avait pris pour moi. Il me parla simplement de son voyage.
-
-Et désormais il ne craignit plus de s'approcher de moi, de causer
-avec moi, mais sans plus jamais faire allusion à «l'instant de
-démence». Notre affaire avait été réglée, une fois pour toutes,
-par notre échange de propos indirects, sur le rouleau de pierre.
-
-Ma boule de papier roula pendant trois jours sur la pelouse. Du
-haut de la terrasse, je la voyais; quand je passais sous l'allée
-couverte, je la regardais, déplacée par le vent, déformée par la
-rosée de la nuit qui peu à peu en élargissait la tache blanche.
-
-Lorsque M. Du Toit arriva, son premier coup d'œil, du haut du
-perron, fut pour cette tache blanche sur la pelouse et il s'écria:
-
---Ha! qui est-ce qui laisse traîner de la paperasse sur la pelouse?
-
-Je dis:
-
---C'est moi!
-
---Cela m'étonne de votre part! dit-il.
-
-Mais sa figure se radoucit aussitôt à cause de l'indulgence qu'il
-avait pour moi, femme irréprochable entre toutes!...
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Les témoignages si particuliers d'estime qu'à tout instant M. Du
-Toit m'accordait ne me gênèrent pas, tant que l'amour en moi eut
-toute sa virulence. Un nuage épais, qui m'environnait, me cachait
-le monde et moi-même, et m'abusait sur la valeur des choses. Tout
-à coup, les témoignages de M. Du Toit me gênèrent.
-
-A la suite de la conversation sur le rouleau de pierre, j'avais
-été plongée dans une hébétude telle que l'on ne saurait dire si
-l'on y souffre ou bien si l'on n'y éprouve pas une espèce de
-plaisir barbare qui vient de sentir qu'on ne pourrait souffrir
-davantage. C'est une stupeur qui trompe nos bourreaux et peut
-leur donner à croire que nous sommes insensibles. Le soir où je
-regardais le petit chat noyé dans la douve, et où M. Juillet me
-parlait de son voyage, M. Juillet se disait probablement: «Comme
-elle est tranquille! c'est fini; on a toujours tort de s'imaginer
-que cela va faire des histoires...» Je pleurais, presque tous les
-soirs, à mon balcon, avant ce soir-là, mais ce soir-là je n'ai
-pas pleuré. Et, depuis ce soir-là, les jeunes gens, les jeunes
-filles étant partis pour faire place aux amis du président, et
-Pipette demeurant seule de ce petit monde, à Fontaine-l'Abbé, je
-jouais, après le dîner, quelques airs de valse pour faire danser
-Pipette, soit avec son beau-frère Albéric, soit aussi avec M.
-Juillet!... Et lorsque Pipette valsait avec M. Juillet, mes mains
-ne tremblaient pas, sous mes doigts si calmes naissaient et se
-répandaient ces ondes amoureuses, sensuelles et troublantes qui
-font pencher les têtes, clore à demi les yeux, frissonner la
-taille sous le bras qui la presse, et dont les effets semblent
-à tous salutaires du moment qu'ils sont produits sur des jeunes
-filles à marier.
-
-Mais M. Du Toit commença à me proposer trop souvent comme exemple
-à la jeune Voulasne pour qui il n'avait pas toute l'indulgence
-de sa femme. Madame Du Toit elle-même, il est vrai, se montrait
-à présent plus serrée, à l'égard de Pipette, soit à cause de la
-présence du président et de ses nouveaux hôtes, soit qu'elle se
-fatiguât des incartades de la jeune fille, parfois vives, soit
-qu'une apparence de flirt avec M. Juillet lui parût inopportune,
-soit enfin qu'elle fît involontairement expier à Pipette l'échec,
-hélas! probable, de toute la fameuse stratégie matrimoniale:
-les trois jeunes gens s'étaient montrés pourtant au mieux avec
-mademoiselle Voulasne; aucun n'avait fait mine, en partant, de
-la vouloir épouser. Bref, Pipette, telle qu'elle était, n'ayant
-pas enlevé un mari, on essayait de dompter la farouche Pipette.
-Et de même que j'avais été le modèle proposé à sa sœur Isabelle,
-j'allais servir désormais d'«exemple» à Pipette!
-
-Tout le temps qu'une image nette et de relief un peu vigoureux
-ne s'était pas présentée à mon esprit pour figurer ma conduite
-d'amoureuse, celle-ci bénéficiait de toute ma complaisance;
-soudain, un beau jour, à table, M. Du Toit, d'un mot d'ailleurs
-très discret, très supportable, ayant fait allusion, en souriant,
-à je ne sais quelle de mes prétendues «vertus», l'idée me vint que
-quelqu'un pouvait se lever, là, devant tous ces juges assemblés,
-et déclarer que si M. Un Tel, ici présent, eût voulu de moi, je
-serais aujourd'hui sa maîtresse. L'image, le ton des paroles, leur
-sens, cela fut devant moi comme une hallucination. Ce n'était pas
-une épouvante si chimérique; quelqu'un était là qui eût pu, en
-somme, à la rigueur, se lever et parler ainsi, et moi, à supposer
-un «instant de démence»,--j'en avais bien eu d'autres,--je pouvais
-moi-même me lever, m'accuser publiquement, dire cela!... Et cela,
-ç'aurait été la vérité, la vérité vraie, celle dont le visage
-vous éblouit!... J'eus peur.
-
-Cela m'écrasa. Pas une seule fois, jusque-là, je n'avais éprouvé
-le sentiment de la honte. L'année précédente, quand sur les
-marches du perron, là, tout à côté, j'avais senti que l'amour
-me possédait, j'étais fière; lorsque j'étais parvenue, dans
-les toutes dernières semaines, pour ainsi dire au faîte de mon
-exaltation amoureuse, lorsque la réalisation même osait se
-présenter à mon imagination, je ne me sentais pas amoindrie;
-aujourd'hui, l'image de ce qui eût pu se faire et ne s'était pas
-fait s'offrant à mon esprit, je me sentais foulée aux pieds,
-réduite à l'état de boue.
-
-De cet état de prostration, le chagrin me tira. Le chagrin me
-releva à mes propres yeux. C'était un chagrin immense, profond
-comme mon amour même; intermittent comme un sanglot. Quand
-mon chagrin éclatait, je ne me voyais plus qu'amoureuse et
-malheureuse; j'avais pitié de moi-même; je pleurais si fort,
-et si abondamment, que je n'aurais pu, alors, ni m'en vouloir
-ni m'en mépriser. Quand il faisait trêve, c'était pour céder à
-mon écœurement et à mes nausées. Alternatives de clarté et de
-nuit, comme dans un tunnel percé de jours fréquents. Au fond,
-j'étais d'une grande ignorance des procédés de la passion et des
-phénomènes que j'avais subis; ma solitude était complète; je ne
-pouvais m'ouvrir de mon tourment à personne; et ce que j'avais
-fait, l'énormité de ce que j'avais fait durant l'étrange maladie
-de ma conscience, ne se révélait à moi que par bribes, à mesure
-que se multipliaient en moi les intervalles lumineux.
-
-Quel réveil, le jour où il fut établi, à mes yeux, que moi, la
-scrupuleuse et la timorée, moi la correcte et la délicate, j'avais
-eu tout simplement plus d'audace que la plupart des femmes dont
-les mœurs me scandalisaient! Moi? mais je m'étais tout simplement
-jetée à la tête d'un homme! Moi? mais sans que cet homme m'eût
-jamais dit un mot d'amour, sans que cet homme m'eût déclaré
-qu'il me désirait, moi? par mes assiduités, par ma tendresse
-non retenue, par tout le feu qui rayonnait de moi, par cette
-imploration que tous mes gestes probablement traduisaient, j'avais
-dû contraindre un homme à prononcer cette formule dont la banalité
-et le caractère artificiel m'avaient tant stupéfaite, et tout de
-même satisfaite!... Moi, moi? j'avais mis un homme en demeure de
-me faire cette grâce, cette charité!... Sans qu'il tînt beaucoup
-aux minces avantages qu'il en pouvait retirer, oui, moi, j'avais
-acculé cet homme à endosser la responsabilité de détourner de
-ses devoirs «une femme comme moi»! Car enfin, soyons francs, il
-s'entendait à merveille avec moi; il prenait plaisir à bavarder
-avec moi, oui,--surtout chez sa tante où toutes les autres femmes
-l'ennuyaient;--il avait même une complaisance particulière pour
-moi; il regrettait peut-être, je l'ai déjà dit, de ne m'avoir
-point connue en un temps où il eût pu m'épouser; oui, oui, oui!
-mais avec tout cela, il ne me parlait point d'amour!... Une femme
-plus expérimentée que moi ne s'y fût pas trompée! elle eût à
-temps brisé son élan, évité de s'écorcher à ce mur contre lequel
-je poussais un homme embarrassé, m'aimant bien, mais pressentant
-en moi ce qui, en effet, allait se produire, ce qui se produisit
-aussitôt dit le mot fatal, un homme pressentant qu'il y avait
-en moi, sous la femme amoureuse, si passionnée fût-elle, un
-mystérieux et insurmontable obstacle à ce que je fusse jamais la
-maîtresse de quelqu'un.
-
-Cet obstacle s'était élevé de moi, à mon insu et contre moi-même;
-il m'avait environnée, encerclée comme la ceinture d'une
-forteresse; et de quel revêche système de défense avais-je dû être
-hérissée tout à coup pour qu'un homme qui venait de se déclarer
-comprît, dans l'instant, à mon seul aspect, que je n'étais pas
-de l'espèce des femmes dont on tire le plaisir!--Mais il le
-savait depuis longtemps! et c'était pour cela, probablement,
-qu'il ne me parlait pas d'amour!...--Oui, oui, il le savait; il
-s'en doutait du moins; mais moi, ne semblais-je pas lui affirmer
-le contraire?... Et lorsque enfin il avait pris la soudaine
-décision d'agir, un visage que je ne gouverne pas, un visage, il
-faut le croire, aussi mien que le mien, l'avait fait reculer
-d'effroi... Ce visage, quand j'y songe, je crois que c'était ce
-qu'on appelle «l'air de famille», qui rapproche les plus fraîches
-fillettes du masque décrépit des aïeules, et le poupon naissant
-d'un arrière-grand-oncle, foudre de guerre et moustachu; c'était
-l'air de famille qui me liait sans doute à une longue lignée
-d'honnêtes grand'mères, autant et plus peut-être que mon éducation
-si idéaliste et si pure; c'était un ensemble, une accumulation de
-mœurs réservées et contraintes, force puissante, bien supérieure à
-nous-mêmes et à notre meilleure volonté.
-
-Dans les instants de lucidité qui me cinglaient comme des éclairs
-durant ma grande perturbation, je commençais à entrevoir l'homme
-que l'amour avait transfiguré à mes yeux et que ma chasteté
-héréditaire avait fait reculer. Il était apte à tout comprendre,
-et il s'était plu à comprendre mes aspirations vers une vie moins
-matérielle et moins rudimentaire. Mais il se plaisait autant à
-comprendre celles de la jeune Voulasne qui consistaient à jouer,
-sauter, danser, tonitruer, cavalcader, dépenser une activité
-physique surabondante, et dont surtout la jeune chair exerçait un
-attrait sur les hommes. Il savait lui parler comme il avait su me
-parler à moi; comme il avait su parler, peut-être, à une madame
-Le Gouvillon... Il était le seul homme, à Fontaine-l'Abbé, qui
-sût amuser Pipette. Il aimait dans la femme autant la légèreté
-que la gravité; il avait de l'admiration sincère pour les pures,
-et des arguments pour les encourager dans la bonne voie; mais
-il appréciait, d'un point de vue différent, les autres, et s'il
-les accompagnait dans leur chemin non classé, je ne pense pas
-que ce fût pour les remettre sur la grande route... Ses opinions
-demeuraient, en tous les sujets, cohérentes et conformes à celles
-qui régnaient dans la famille Du Toit, mais il ne conformait pas
-sa vie strictement à ses opinions. Il avait un démon intérieur,
-avouait-il lui-même, avec lequel tantôt il se colletait, tantôt,
-bras dessus bras dessous, il «tirait des bordées». Son oncle
-disait de lui: «C'est un impulsif, comme les génies et les propres
-à rien.»
-
-Mais lorsque je retombais au creux de mon chagrin, seul, le
-souvenir me restait des choses si belles qu'il m'avait dites
-parfois et qu'il avait si bien l'air de ne dire que pour moi.
-N'était-il pas sincère, à ces moments-là comme aux autres? Les
-moments les plus doux de ma vie!...
-
-Lorsqu'il partit, je fus précipitée au dernier degré de ma misère.
-
-Il partit parce que madame Du Toit lui avait demandé pourquoi il
-n'épouserait pas la petite Voulasne.
-
-Pipette, qui ne cachait pas ses impressions, en le voyant partir,
-dit:
-
---Ah! bien, ça va être gai, ici, sans vous!
-
-Je la trouvai délicieuse de penser et de dire cela. Si je n'avais
-pas su pourquoi il partait, j'aurais peut-être été jalouse. Pauvre
-Pipette! elle ne savait pas, elle, la cause de ce départ; et je
-m'apprêtais à partager un peu avec elle ma tristesse, sans parler
-de lui trop directement, moi du moins, mais en échangeant entre
-nous de petites plaintes.
-
-Il partit par le même train qui m'avait emportée l'année
-précédente; un train de fin d'après-midi qui permettait de se
-dire adieu au goûter. La voiture attendait dans la cour pavée;
-tout le monde vous reconduisait jusque-là; on se serrait la main,
-on disait les mots ordinaires, et puis la voiture s'en allait
-en grimpant l'allée en lacets, avant de disparaître sous les
-châtaigniers.
-
-Un an auparavant, quand c'était moi qui partais, il était demeuré
-un des derniers dans la cour, à regarder s'éloigner la voiture.
-M. Du Toit ne faisait point à son neveu l'honneur d'interrompre
-sa chasse pour lui dire adieu, de sorte que nous n'étions plus là
-qu'entre femmes sur le pavé, et personne ne resta. En rentrant par
-la galerie dallée, aux murs blancs, où étaient des têtes de cerfs
-et des gravures représentant des prises de villes par le roi Louis
-XIV, et qui s'éclairait tout au long sur la façade Nord, par de
-nombreuses fenêtres, je me retournai du côté de l'allée sinueuse,
-et je vis la voiture déjà rapetissée et affectant de fantastiques
-formes, à travers les vieilles vitres, les unes bleuâtres, les
-autres vert bouteille, certaines incolores, toutes inégalement
-aplanies. Cela faisait un peu mal au cœur...
-
-Pipette avait décroché dans le corridor une ancienne corde à
-sauter suspendue au portemanteau, et, étant repassée dans la
-cour pavée, sautait à la corde. J'étais convaincue qu'elle avait
-pourtant du chagrin. Je lui dis, bêtement, sans trop penser à
-rien, ce qu'on m'avait dit tant de fois à moi-même, et dans les
-moments où cela convenait le moins:
-
---Comme vous êtes jeune!
-
-Elle ne me répondit pas. Elle fermait aux trois quarts les
-paupières; la corde claquait à intervalles réguliers en touchant
-le sol et semblait couper autour du corps entier de la jeune fille
-tous les fils qui la pouvaient relier au monde extérieur.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-On sait comment les jours mauvais se groupent d'ordinaire et se
-mettent volontiers bout à bout, de manière à former ce qu'on
-appelle une série noire. Ce ne fut pas le lendemain du départ
-de M. Juillet, ce ne fut pas le soir de ce départ, ce ne fut
-même pas trois heures après la disparition de la voiture sous
-les châtaigniers de Fontaine-l'Abbé, que mon petit Jean tomba
-malade. Rien ne le faisait redouter dans la première partie de
-la journée; il avait très peu mangé au déjeuner, il n'avait rien
-pris au goûter, mais c'était un enfant à l'estomac capricieux à
-qui cela arrivait maintes fois; il jouait sans turbulence, de
-coutume; personne n'avait remarqué qu'il était sans entrain. Tout
-à coup la fièvre le prit, une fièvre violente. Je me souvins qu'on
-avait parlé dernièrement, à mots couverts, de peur que j'en fusse
-inquiète, d'un cas de croup dans le pays. Je fus épouvantée.
-J'ouvrais la bouche du pauvre petit qui criait comme si je
-l'étranglais; je lui trouvais la gorge rouge.
-
---Mais, me faisait observer madame Du Toit, pour le moindre bobo à
-la gorge ils ne l'ont pas moins rouge!... Il aura pris froid;...
-une petite angine, peut-être!... Le croup! ma bonne amie, mais un
-enfant qui a le croup, on ne l'entend plus!...
-
---Mais! disais-je, ce n'est peut-être que le commencement; il
-l'aura demain!... Et la scarlatine!... Me voyez-vous ici avec une
-scarlatine, à huit kilomètres du médecin!...
-
-Mon idée première, immédiate, avait été d'emmener mon enfant
-à Paris. On me trouvait folle. Pourquoi tant d'alarme sous le
-prétexte qu'un enfant a la fièvre?
-
---Attendez le médecin, tout au moins! Le fils du jardinier est
-monté sur sa bicyclette; il va prévenir le docteur Houdart...
-
---Mon Dieu! mon Dieu!... une heure plus tôt! la voiture qui
-conduisait justement au train de Paris!...
-
-J'étais affolée; je pensais à ce qui aurait pu être, à ce que
-j'aurais pu faire: si je n'avais pas perdu cet enfant de vue, si
-je n'étais pas restée au goûter, si je ne m'étais pas attardée
-dans la cour pavée, dans le corridor, on eût pu encore faire signe
-à la voiture, et j'emmenais mon enfant à Paris!...
-
-Le fils du jardinier revint sur sa bicyclette, à peu près en
-même temps que la voiture: il avait laissé un mot chez le docteur
-Houdart, mais le docteur Houdart était en visites, et dans une
-direction opposée à Fontaine-l'Abbé! Point d'autre médecin dans
-la petite ville... A quelle heure ce satané médecin viendrait-il?
-Viendrait-il aujourd'hui? Et qu'était-ce que ce médecin? Un jeune
-homme, nouvellement établi. Et si c'était le croup!... Dans ce
-temps-là on ne connaissait pas le sérum; il fallait pratiquer
-d'urgence une opération difficile... Envelopper mon enfant, le
-porter dans mes bras à Paris, voilà ce que je voulus à toutes
-forces. Il n'y avait pas de train avant onze heures du soir. Si
-le médecin n'était pas venu à dix heures, je partirais. Mais
-j'étais d'avance décidée à partir: quelque chose en moi voulait,
-voulait absolument que le salut de mon enfant ne fût qu'à Paris.
-Mais je risquais, dans le trajet, long, en pleine nuit, d'aggraver
-l'état du pauvre petit? On me le disait. Je n'en voulais rien
-croire. C'était un entêtement étrange, farouchement obstiné.
-Nous avons des raisons d'agir que, vraiment, nous ne connaissons
-pas. Le docteur Houdart vint à neuf heures; il avait l'air d'un
-homme méticuleux, très prudent; il ne me parut pas avoir le coup
-d'œil assuré du médecin qui devine; il ne pouvait rien affirmer;
-il fallait attendre; il reviendrait le lendemain. Il connut ma
-décision d'emmener l'enfant, il ne la combattit pas assez pour
-m'obliger à rester.
-
-Grave affaire au château: supplications, partis divers, la plupart
-comprenant mon inquiétude, mais n'approuvant pas ma détermination;
-désespoir de Pipette qui se lamentait déjà parce que la voiture
-avait rapporté le courrier pris à la poste, et une lettre de
-ses parents partis pour l'Espagne!... Sans elle, sans sa sœur,
-sans avoir averti ni l'une ni l'autre!... «Un tour de Chauffin,
-disait-elle; il se venge!...» Albéric et Isabelle pestaient comme
-la jeune sœur; ils se rappelaient le voyage d'Italie, l'année
-précédente, à pareille époque. A n'être pas chez les Voulasne,
-cette année, ils perdaient l'Espagne!...
-
-Je fis, moi, un voyage de nuit pénible; mais, aussitôt dans le
-train roulant vers Paris, je ne sais pourquoi, la confiance
-renaquit en moi. Fontaine-l'Abbé me semblait le tombeau; Paris,
-que j'atteindrais dans la matinée, me parut le port, le salut
-assuré. J'avais fait monter Suzanne avec la bonne, dans un autre
-compartiment, afin d'éviter les contacts avec le petit malade;
-aussitôt à Paris, j'expédierais Suzanne en Touraine...
-
-Personne ne peut douter de la sincérité de mon tourment. Quand on
-va oser ce que je m'apprête à dire, on ne mesure pas l'étendue
-de la franchise... Ma conscience, je le jure, n'éclairait pas en
-moi une autre pensée que celle de mon enfant malade, de mon autre
-enfant qui pouvait le devenir... Eh bien!--et je le dis pour
-peindre l'amour tout entier, avec ses conséquences,--je me demande
-aujourd'hui si j'eusse éprouvé pareille démangeaison de conduire
-mon enfant malade, à Paris, dans le cas où cette maladie se fût
-déclarée la veille, par exemple, ou trois jours auparavant, M.
-Juillet étant encore à Fontaine-l'Abbé!...
-
- * * * * *
-
-Vers sept heures et demie du matin, nous arrivions à la maison
-sans que le petit eût souffert du froid; c'était plutôt miracle
-qu'il n'eût pas été étouffé sous l'amoncellement de châles, de
-couvertures, de foulards, dont on nous avait surchargés au départ;
-d'ailleurs, à peu près tout ce que, dans notre fuite précipitée,
-nous avions pris comme bagages. Le fiacre aussitôt arrêté, je sors
-avec mon précieux fardeau entre les bras. A ma grande surprise, le
-concierge, qui balayait l'entrée, ne donne pas signe d'étonnement
-de nous voir ainsi revenir à l'improviste; il touche à peine de la
-main sa calotte.
-
---Ah! mon pauvre monsieur Bailloche, rendez-moi le service de
-sauter dans la voiture qui nous a amenés et de courir chez le
-docteur Clair, et dites-lui qu'il vienne en commençant sa tournée,
-que mon petit garçon est mourant... entendez-vous?... mourant!...
-
-Je me précipite dans le corridor d'entrée au fond duquel est la
-loge.
-
-La concierge, occupée à se coiffer, entr'ouvre le carreau, fait
-un petit signe de tête un peu familier, elle d'ordinaire si
-prévenante. Je dis en passant, avec mon lourd paquet vivant sur
-les bras: «Ah! ma pauvre madame Bailloche!» ce qui signifiait
-pour moi: «J'ai bien du malheur avec mon pauvre petit...» Entre
-femmes, on attend sur ces sujets un signe de commisération, un
-mot interrogatif. Madame Bailloche ne me dit rien. Des premières
-marches de l'escalier, je lui crie:
-
---Ah çà! est-ce que vous auriez été informée de mon retour?
-
-L'idée m'était venue que madame Du Toit avait pu avertir le
-concierge par télégramme.
-
-Madame Bailloche me répond:
-
---Monsieur ne nous a rien dit.
-
---Comment! Monsieur?...
-
-Je savais mon mari dans la Dordogne. Madame Bailloche en quelques
-mots rapides, débités sur un ton étrange, m'apprend que monsieur
-est de retour depuis le commencement de la semaine. Je ne veux
-pas m'arrêter, pourtant; je monte, je monte l'escalier, tout
-en regardant au-dessous de moi la tête de la concierge aux
-cheveux épars et aux petits yeux vairons où semble contenue je
-ne sais quelle humeur perfide.... Mon mari est revenu depuis
-le commencement de la semaine; et il ne m'en a pas avertie! Il
-n'était pas convenu qu'il dût revenir à Paris; nous devions,
-comme l'année précédente, nous retrouver à Chinon... Et cet
-air des concierges!... Que se passe-t-il?... Mon cœur bat si
-violemment que je suis obligée de faire une station à chaque
-palier... Ma femme de chambre m'a rejointe ainsi que Suzanne, et
-elles montent devant moi:
-
---Monsieur est là, à ce qu'il paraît!... Ton père est là,
-Suzanne!...
-
-Suzanne qui faisait la sérieuse, à cause de son petit frère
-malade, ne contient plus sa joie à l'idée que son père est là. Au
-cinquième, elle carillonne et crie: «Papa!... papa!...»
-
-Jusque de l'étage inférieur, j'entends le bruit bien connu de la
-chaîne de sûreté, du verrou, puis la voix du papa étouffée par les
-embrassements et les rires de Suzanne, qui s'est barbouillée de
-savon, son père ayant été surpris le blaireau à la main. J'arrive
-enfin:
-
---C'est Jean qui est malade... J'ai voulu le ramener dare-dare...
-Le concierge est chez le docteur Clair...
-
-Une fois chez moi et ayant vu mon mari vivant, et debout, je ne
-songe même plus à m'informer du motif qui peut faire qu'il soit
-là, et non dans la Dordogne; je ne songe plus qu'à coucher mon
-petit dans son lit, à épier la sonnerie de l'entrée, la visite du
-docteur.
-
-Après s'être informé de ce qui concerne le petit malade, la
-première question que mon mari me pose est celle-ci:
-
---Avez-vous eu là-bas des nouvelles des Voulasne?
-
---Des Voulasne? mais oui: ils sont partis pour l'Espagne.
-
-Il sursaute:
-
---Quand ça?... Mais depuis quand?...
-
---La nouvelle en est parvenue hier; ils ont écrit à leurs filles,
-de Burgos...
-
---Leurs filles ne les savaient donc pas partis?
-
---Mais non! elles sont furieuses...
-
-Je le voyais s'effondrer comme j'avais vu le faire Isabelle,
-Pipette, Albéric lui-même, à l'annonce de ce voyage impromptu:
-
---Eh bien! dis-je, qu'est-ce que cela peut vous faire?
-Comptiez-vous être du voyage?
-
-Il m'écoutait à peine; il se livrait à un calcul de dates. Il
-aboutissait à une conclusion qui lui paraissait désastreuse:
-
---Ils ont pu ne quitter Dinard que dimanche!...
-
---Eh bien?
-
---Je cherche, dit-il, à me rendre compte, parce que je leur ai
-écrit. Je n'ai pas reçu de réponse...
-
---Comment! vous attendiez une réponse des Voulasne?...
-
-La négligence des Voulasne était, entre nous, matière ordinaire
-à plaisanterie. Il ne dit rien, mais souleva tous les muscles de
-son visage, ce qui semblait signifier que le cas était de nature à
-modifier les us et coutumes des Voulasne eux-mêmes.
-
-Et son attitude à lui, en effet, était telle que, penchée sur
-mon pauvre petit dont le front avait la chaleur d'un linge
-ébouillanté, je commençais à doubler mon inquiétude de celle qui
-bouleversait mon mari.
-
-A ce moment, on sonna. Je bondis, je fus à la porte d'entrée sans
-attendre l'intervention de la bonne, et j'ouvris au docteur comme
-à un sauveur. Le bon docteur Clair, qui connaissait mes enfants,
-qui les avait un peu mis au monde, accourait, avant l'heure de la
-première visite, et dans la voiture même que j'avais envoyée le
-chercher. Bailloche était monté avec le docteur et me réclama à la
-porte le prix du fiacre.
-
---C'est bon! c'est bon! voulez-vous avoir la complaisance de payer
-le cocher, nous réglerons ça...
-
-Bailloche tournait entre ses doigts sa calotte; il avait une
-mine singulière et me manifesta qu'il préférait être réglé sur
-l'heure. Je ne comprenais rien à une exigence aussi insolite;
-je dus regagner ma chambre où j'avais laissé mon porte-monnaie;
-mais, une fois-là, j'oubliai le concierge pour n'être plus qu'à
-la consultation. Il fallait une bougie, une cuiller à potage pour
-servir de réflecteur, une autre pour peser sur la langue. Et
-pendant que le docteur, armé de cet appareil, examinait la gorge,
-moi, haletante, je regardais la figure du docteur, comme si le
-destin allait s'y inscrire en caractères déchiffrables.
-
-Je n'y lus rien du tout; et, comme le docteur Clair ne se pressait
-jamais ou voulait avoir l'air de ne jamais porter un diagnostic
-hâtif, il prit le temps de souffler la bougie et de reposer sur la
-table de nuit ses deux cuillers, avant de me dire:
-
---C'est une affaire de quarante-huit heures... une angine
-herpétique... trois boutons en pleine floraison... Il a dû faire
-cette nuit une fièvre de cheval?... Et vous êtes partie, comme ça,
-avec un enfant dans cet état?...
-
-Je lui énumérai mes raisons: huit kilomètres de la ville, médecin
-inconnu, hésitant; ma crainte d'une maladie grave dans ce désert
-qu'est la campagne... Il ne m'approuvait ni ne me blâmait. Je
-crois que, si la maladie eût été grave, il eût été content de
-tenir l'enfant sous sa main; mais il se trouvait que la maladie
-n'était pas grave, et il me dit:
-
---Que vous êtes nerveuse!
-
-Il eût pu m'attraper, à présent! cela m'eût été bien égal; j'étais
-soulagée, tranquillisée. Et je pensais que le médecin de campagne,
-là-bas, tel que je l'avais vu, n'eût pas été homme à se prononcer
-si catégoriquement, et nous eût fait languir d'inquiétude. Nous
-voulons tout de suite savoir. Au fond, nous pensons beaucoup à
-nous-mêmes jusque dans les tourments que nous causent les malades
-les plus chers.
-
-En reconduisant le docteur, je trouvai la porte ouverte et le
-concierge qui était resté là.
-
---Comment! vous voilà encore! Vous n'avez pas payé le fiacre?...
-
---J'attends l'argent..., dit-il, d'un ton finaud qui me parut
-désobligeant en présence du docteur.
-
-Je lui remis dix francs pour payer le fiacre. Il me demanda:
-
---Faudra-t-il prendre là-dessus les deux petites courses que ma
-femme a déjà avancées à monsieur?...
-
---Prenez donc! lui dis-je en refermant la porte et retournant à
-mon malade.
-
-Le papa devait se charger de porter lui-même l'ordonnance chez le
-pharmacien. Je poussais des soupirs: «Ça ne sera rien! ça ne sera
-rien!... une angine...» Mais lui, qui n'avait pas traversé mes
-inquiétudes, ne participait pas à ma détente heureuse. Et il me
-fallut revoir son teint bilieux pour me rappeler où nous en étions
-lorsque le docteur avait sonné. L'affaire du voyage Voulasne!...
-Mon mari poursuivant ses calculs,--que je ne me charge pas de
-reconstituer,--aboutissait à conclure que les Voulasne avaient
-très bien pu ne quitter Dinard que deux jours après réception de
-sa lettre; et il voulait me faire juge du cas. Moi, à qui l'on
-eût fait adopter tous les calculs du monde, je lui disais: «Mais,
-qu'importe? quelle importance cela peut-il avoir?» Je voyais bien
-qu'il avait un très gros souci et qu'il hésitait à me le confier.
-
---Ce sont bien eux, s'écriait-il; ah! je les reconnais bien là...
-Ils sont capables de s'être dérobés!...
-
---Pourquoi?...
-
-Il ne me le disait pas encore. Je lui rapportai les suppositions,
-les soupçons, si l'on voulait, que ce voyage inopiné nous avait
-inspirés, à Fontaine-l'Abbé: un coup de M. Chauffin pour se
-venger de Pipette et obliger en même temps le couple Albéric à se
-morfondre à la campagne tout l'automne...
-
---C'est plausible, me dit mon mari: mais voilà ce qui s'appelle
-une coïncidence!...
-
---Une coïncidence?...
-
---La réception de ma lettre qui, j'en suis certain, leur est
-arrivée tel jour; leur départ, très probablement le surlendemain,
-pour un voyage dont il ne fut auparavant jamais question...
-
---Eh! mon Dieu! que pouvait donc bien contenir cette lettre?
-
-Il parut fauché tout à coup comme une gerbe d'épis, s'affala sur
-un fauteuil bas où j'avais jeté toutes les couvertures prêtées par
-madame Du Toit:
-
---L'aveu, dit-il, d'une grande, d'une très grande détresse.
-
-Et je me souviens qu'avant d'être touchée par l'annonce de la
-catastrophe, je ne pus m'empêcher de manifester mon étonnement que
-l'aveu en eût dû être fait aux Voulasne. Pourquoi aux Voulasne?
-
-Mon mari n'avait jamais cessé de croire que son salut reposât
-dans la maison de ses cousins; il les tenait pour sa Providence;
-on eût dit qu'il se les fût de tout temps réservés pour le jour
-du malheur... Si je ne partageais point son sentiment, ce n'était
-pas que je les tinsse pour incapables de rendre quelque service;
-mais je savais, par mainte épreuve, que c'étaient des gens qui ne
-voulaient pas, qui ne voulaient absolument pas être ennuyés, et
-que les joindre pour leur demander quoi que ce fût qui n'eût point
-de rapport avec un divertissement, était l'entreprise la plus
-insensée.
-
-Et donc, voilà qu'ils étaient encore une fois en voyage! Je me
-remémorais leur départ opportun au moment de la cérémonie du
-mariage à Chinon...
-
-Enfin, mon mari me raconta, lui qui ne disait jamais mot de ses
-affaires, la triste affaire qui l'accablait. Une affaire que lui
-avait passée Grajat, il y avait plus de quinze ans: l'adjonction
-d'une aile à un corps de logis ancien, en Dordogne, sur un terrain
-sableux. Il y avait eu difficulté à construire, risques à courir;
-Grajat d'ailleurs avait averti, en se déchargeant d'un travail
-qui l'ennuyait sur un jeune architecte encore inconnu et dont il
-piquait l'amour-propre. Le jeune architecte s'en était tiré; sa
-réussite même avait fait un certain bruit, l'avait servi dans sa
-carrière, et il ne pouvait de ce chef adresser aucun reproche à
-Grajat.
-
-Mais, au bout de dix-sept ans, l'aile tout entière se lézardait,
-nécessitait de coûteux travaux d'étayage, de reprise des
-sous-sols, causait d'importants dommages, les locaux étant devenus
-inutilisables. C'était pour cette construction que mon mari avait
-été si fréquemment obligé d'aller en Dordogne; il ne s'en était
-pas vanté... Enfin, et malgré tous les travaux supplémentaires, un
-dernier glissement du sol emportait tout ce que l'ingéniosité, la
-hardiesse ou la ténacité des architectes modernes avaient ajouté
-à un vieux bâtiment demeuré depuis trois siècles manchot, laissé
-tel, probablement, par la prudence des bonnes gens du temps,
-que préoccupaient moins les prouesses ou le bénéfice pécuniaire
-que les œuvres durablement établies. Enfin, la responsabilité
-incombait à l'architecte constructeur. On plaiderait, oui, sans
-doute, me disait mon mari, mais pour que le tribunal fixât
-l'indemnité, non pour en esquiver le paiement. Le propriétaire du
-château était un vigneron du Bordelais, assez âpre, et à court
-d'argent dans le moment; il proposait une transaction. Le chiffre
-de la transaction, débattu, finalement accepté en principe, était
-de cent mille francs. Mon mari affirmait qu'éviter, à ce compte,
-le bruit du procès et l'indemnité prévue était avantageux. Ces
-cent mille francs, il me confessa qu'il ne les avait pas, qu'il
-n'avait rien. C'étaient ces cent mille francs qu'il demandait à
-ses cousins Voulasne.
-
---Pourquoi pas à d'autres?
-
---Ce n'est pas si facile que cela!...
-
---Comment!... un architecte... Vous... cent mille francs!...
-
-Il leva sur moi des yeux misérables, des yeux que je ne lui
-connaissais pas, des yeux de ces bons animaux de chiens qu'on
-a tapés et qui vous regardent en levant vers vous une patte si
-tendre... Je sentis ma gorge se contracter. Je m'approchai de lui;
-je lui touchai la main. Alors je vis de chacun de ses yeux sourdre
-une grosse larme qui lui coula sur la joue et dans la moustache
-avec une rapidité étonnante, comme si c'eût été une petite bille
-de cristal.
-
-Il n'avait pas de crédit! Il n'avait jamais dû exécuter de travaux
-considérables, ou bien il était, comme me l'avait dit Grajat,
-maladroit en affaires... Peut-être aussi, pensais-je, était-il
-simplement très honnête?... Il n'avait non plus jamais cessé
-d'être rongé par sa sœur à qui je le soupçonnais de fournir de
-l'argent, soit directement, soit par l'intermédiaire de la vieille
-mère, afin d'éviter qu'elle ne fût tentée de s'en procurer d'une
-manière indécente... De ses affaires, dont il ne m'informait
-point, par principe, je ne connaissais qu'une conséquence: la
-maigreur de notre budget; mais en me remettant, d'ailleurs très
-ponctuellement, l'argent du ménage, ne me disait-il pas souvent:
-«Je ne suis plus jeune, il faut faire des économies pour vous et
-vos enfants...» Eh bien! il n'avait pas fait d'économies.
-
-J'étais surprise qu'il n'eût pas recouru, dans sa détresse, à
-Grajat qui en était la cause initiale, et avec qui il demeurait
-en relations; mais, à l'interroger là-dessus, j'aurais préféré la
-misère. Et d'ailleurs, s'il ne recourait pas à Grajat, n'était-ce
-pas qu'il l'avait déjà fait en vain? Il recourait à ses cousins
-Voulasne.
-
-Il reçut de ses cousins Voulasne, huit jours plus tard, une carte
-postale expédiée de Séville, toute remplie par les exclamations
-ordinaires aux voyageurs: joie, admiration, ciel idéal, affolement
-produit par le légitime désir de s'instruire, oubli de tout
-dans une enivrante activité, courses de taureaux par-dessus le
-marché! Un coin de la carte, un petit triangle, séparé même du
-reste par un trait de plume, au-dessous des initiales de Gustave
-et d'Henriette, contenait cette simple allusion à la lettre qui
-rendait mon mari si anxieux: «Bien attristés par votre mot, mais,
-hélas! que nous sommes loin de tout!»
-
-Rien de plus ne nous parvint d'eux. Quand la carte postale
-nous arriva, d'ailleurs, l'infortuné cousin des Voulasne ne
-comptait plus sur leur secours. Il ne fut presque pas plus abîmé
-par l'énumération des attractions sévillanes et par le tour
-d'escamotage exécuté dans le petit triangle. Une incertitude
-planait sur l'acte de nos cousins. Agissaient-ils par eux-mêmes?
-Agissaient-ils par leur ami Chauffin? Avaient-ils reçu la lettre
-avant leur départ, ou, réellement, cette lettre aurait-elle été
-décachetée par eux dans le courant d'air d'un hall d'hôtel ou
-d'une gare de chemin de fer, ou bien en prenant des billets pour
-la course de taureaux? «A quoi bon approfondir? disait mon mari,
-le résultat n'en est pas moins négatif.» Là se trahissait encore
-la différence de nos caractères: pour moi, le résultat importait
-moins que le procédé; mon mari pensait à son besoin d'argent et
-moi à mon indignation.
-
-Il avait, aussitôt son malheur constaté, donné congé de
-l'appartement que nous occupions rue de Courcelles et aussi de ses
-ateliers situés dans le voisinage. Qu'il eût pu se procurer les
-cent mille francs nécessaires à la transaction, les intérêts à
-payer, fût-ce à ses cousins, ne lui eussent pas permis d'habiter
-un quartier où les loyers augmentaient chaque année. Ç'avait déjà
-été très peu prudent de nous installer là au moment du mariage,
-mais que de sacrifices n'eût pas faits mon mari pour donner à un
-cocher une adresse qui sonne bien! Je vis que le désastre pour
-lui était dans la nécessité de s'amoindrir aux yeux des gens, de
-s'amoindrir quant à la façade. Ayant commis l'imprudence de lui
-rapporter l'insistance du concierge à se faire payer le prix du
-fiacre, j'appris à respecter en lui ce qui pouvait lui causer une
-telle douleur:
-
---Moi, me dit-il, qui avais fait exprès de demander par deux fois
-à Bailloche de payer ma voiture, afin de voir sur sa figure s'il
-était informé ou non!...
-
-C'était une torture pour lui de penser que son concierge était
-informé ou se doutait de son désastre. Le concierge était informé
-du congé des ateliers par les employés qui venaient quelquefois à
-l'appartement; les employés devaient être informés de l'affaire
-de Dordogne. Je croyais, moi, que ces concierges, qui avaient
-toujours été pour moi pleins de prévenances et à qui, en outre,
-mon mari avait rendu quelques services, seraient compatissants,
-qu'ils nous plaindraient en leur âme. On n'aime pas à être plaint,
-assurément; mais avoir perdu de l'argent n'était pas du tout pour
-moi une honte... Jamais personne ne me fera admettre qu'un homme
-soit diminué parce qu'il a moins d'argent aujourd'hui qu'hier.
-Oui, je savais bien qu'au temps de ma jeunesse, à Chinon, mes
-parents avaient beaucoup souffert de pareil accident; mais je
-pensais qu'à Paris on était plus avancé, et je m'efforçais, quant
-à moi, de prendre ce malheur-là à la légère.
-
---Mon cher ami, disais-je à mon mari, je vous jure bien que cela
-ne me fait ni chaud ni froid; si c'est à cause de moi que vous
-vous mettez martel en tête, mon Dieu! que vous avez donc tort!...
-
-Il croyait que je faisais un effort surhumain pour ne point
-paraître lui reprocher notre disgrâce. Je n'en faisais aucun.
-Tout cela me semblait si peu de chose au prix des transes que
-j'avais souffertes dernièrement: l'alarme à propos de la santé du
-petit, et, hélas! aussi, des douleurs d'autre sorte!... Pensant
-à ces dernières, l'idée d'une punition de Dieu me traversa
-l'esprit, et alors je me dis: «Dieu lui-même se trompe!...» Ce
-n'étaient pas là des châtiments pour moi. Déchoir aux yeux des
-concierges, rompre avec nos connaissances opulentes, renvoyer les
-domestiques, habiter un quartier sans lustre et faire mes courses
-en omnibus, quelle plaisanterie pour une femme élevée dans nos
-maisons économes de province!... Je conseillais à mon mari d'aller
-nous installer au fond d'Auteuil. Il s'indigna. Il ne voulait
-entendre parler d'Auteuil sous aucun prétexte. Passy, alors? Point
-davantage. C'était pour lui l'exil.
-
-Il s'agissait avant tout de sous-louer notre présent appartement,
-car, par malchance, nous commencions un nouveau bail. Et c'était
-cette particularité encore qui sentait la catastrophe aux narines
-des Bailloche: si ce n'est pour cause d'«inconvénients locatifs»
-ou bien d'«agrandissements», on ne demande au propriétaire cette
-faveur que sous le coup d'une infortune.
-
-Pendant les quatre ou cinq premières semaines, il ne se passa
-presque pas de jour que madame Bailloche ne sonnât à la porte,
-à partir d'une heure de l'après-midi, pour faire visiter. Et
-aussitôt la porte ouverte, elle entrait comme l'envahisseur en
-pays conquis. Alors commençait pour nous la retraite précipitée,
-de pièce en pièce, qui amusait beaucoup les enfants, ne me
-plaisait guère, je l'avoue, et faisait verdir de rage mon pauvre
-mari, quand il était encore là. Dans notre inexpérience, au début,
-nous étions pris souvent par madame Bailloche, tassés au fond
-d'une chambre obscure, que la concierge se hâtait d'inonder de
-clarté en ouvrant les persiennes; et sa suite pénétrait derrière
-elle: des messieurs, des dames, gênés comme nous-mêmes, saluant,
-s'excusant, faisant mine de n'apercevoir que murs, cloisons et
-ouvertures, et non les traces de notre vie privée, tant que madame
-Bailloche, d'autorité, ne leur avait fait entendre qu'ils étaient
-«dans leur droit» et que selon son expression, «c'était bien la
-moindre des choses». Petit à petit, nous apprîmes la tactique de
-la fuite efficace, et madame Bailloche, à moins de capricieux
-retours des visiteurs, ne nous atteignait plus.
-
-Quelquefois, en rentrant à la maison, l'après-midi, si, par
-exemple, la pluie nous avait chassés du dehors, nous trouvions une
-famille chez nous ou bien s'étant attardée à regarder, du balcon,
-la vue sur la grille dorée du parc Monceau. J'étais tellement
-interloquée qu'il m'est arrivé de demander pardon à madame
-Bailloche, comme si c'était moi qui pénétrais chez elle.
-
-Mon mari s'exténuait; il quittait la maison, le matin, beaucoup
-plus tôt qu'à l'ordinaire, parce qu'il exécutait à lui seul la
-besogne de plusieurs employés congédiés; et il travaillait encore
-dans la soirée, sur la table de la salle à manger. Il passait
-l'après-midi en courses. Il était d'une complaisance chaque jour
-grandissante pour moi parce qu'il s'émerveillait de me voir
-supporter si patiemment les revers. Moi, j'éclatais de rire toutes
-les fois que j'étais témoin de son étonnement; je lui affirmais
-que je n'avais aucun mérite:
-
---Mais, mon pauvre ami, moi, je ne suis bonne qu'à cela!
-
---Qu'à être malheureuse?...
-
---Qu'à m'accommoder au mieux des malheurs de ce genre-là. Je vous
-jure que ce n'est pas cela qui m'atteint.
-
-Il ne pouvait pas comprendre. Cependant, pourquoi donc avait-il
-été me choisir dans une famille trempée par les épreuves? Oui, je
-sais bien, c'était surtout pour que je fusse «correcte» en toutes
-les circonstances; mais aussi pour que, ignorante que j'étais du
-bonheur matériel, j'y fusse initiée par lui et le lui dusse tout
-entier. Il ne croyait qu'à celui-là; et c'était sa bonté, à lui,
-de vouloir me le procurer.
-
-J'étais tentée de lui faire remarquer que l'infortune présente
-était ce qui nous rapprochait le plus depuis notre entrée en
-ménage. C'était la première fois que nous avions, sincèrement,
-quelque chose à nous dire. Lorsque, autrefois, pour me séduire,
-il me parlait de la «voiture» ou «du valet de chambre en livrée»,
-je le trouvais un peu puéril, et lorsqu'il me contait aujourd'hui
-ses déboires, il m'inspirait une grande sympathie, je me sentais
-de cœur avec lui et j'éprouvais une réelle et toute nouvelle
-satisfaction de sentir cela. Mais non, je n'avais aucun mérite à
-faire bonne figure: j'étais véritablement plus heureuse.
-
-Mes plaisirs à moi, je commençais à m'en rendre compte, sont
-d'ordre tout intime et secret, sans communication avec les
-amusements du monde; et je ne déteste pas qu'ils aient un certain
-goût amer.
-
-Un soir, en rentrant, mon mari poussa un profond soupir et me dit:
-
---Enfin, ça y est! La transaction se fera.
-
-Il était parvenu, à force de démarches, à se procurer la somme
-nécessaire, «par lambeaux», me dit-il, et dont le moindre lui
-coûterait fort cher. Mais le procès n'aurait pas lieu. D'ailleurs,
-il ne désespérait pas de pouvoir contracter, un jour ou l'autre,
-un «emprunt sérieux» et se débarrasser de ses petits prêteurs.
-Aussitôt libéré du plus gros danger, il eut même une crise
-d'optimisme; il entrevoyait déjà la possibilité, si quelque belle
-affaire survenait, de pouvoir conserver son appartement!...
-
-N'empêche qu'il allait avoir à payer désormais en intérêts plus
-que le prix de son loyer. Mais il comptait toujours sur les
-Voulasne.
-
-Nous étions tenus au courant des déplacements des Voulasne par
-Pipette, réfugiée chez sa sœur Isabelle, comme avant les vacances
-à Fontaine-l'Abbé, puisque les vacances à Fontaine-l'Abbé
-n'avaient point abouti à la marier. Les cartes postales des
-heureux voyageurs pleuvaient chez les Albéric: gentillesse
-paternelle? peut-être; ou taquinerie un peu cruelle, destinée à
-faire subir le supplice de Tantale aux trois «lâcheurs» qui, en
-effet, rongeaient leur frein non sans pester avec turbulence?
-Isabelle rejetait la responsabilité du voyage manqué sur Pipette.
-Si Pipette n'avait pas quitté le domicile de ses parents, ceux-ci
-n'auraient pas fait une pareille fugue sans les prévenir et sans
-les inviter!
-
---Non! répliquait Pipette, ils ne me reprochent point d'avoir
-quitté la maison, car depuis mon départ ils s'amusent davantage;
-c'est à vous qu'ils en veulent d'avoir été assez lâches pour aller
-à Fontaine-l'Abbé!...
-
---Nous, lâches d'avoir été à Fontaine-l'Abbé, s'écriait Isabelle,
-en fureur, quand on a consenti à s'y enterrer deux mois et demi
-pour essayer de marier mademoiselle!...
-
---Oh! pour ça, faisait Pipette, il aurait fallu d'abord m'avertir
-et me consulter. Je n'avais et je n'ai aucune envie de me marier.
-
---Eh bien! c'est gai.
-
---Ça ne serait pas gai pour moi d'épouser des cornichons!
-
---«Cornichons» depuis que tu sais qu'ils ne t'ont pas demandée!
-Auparavant, ils n'étaient pas si bêtes!... «Cornichons», même
-monsieur Juillet?...
-
---Oh! celui-là, dit Pipette, ce n'est pas un jeune homme, c'est un
-célibataire!
-
-Heureusement qu'avec Pipette, on finissait toujours par rire, car
-la vie fût devenue intolérable chez les Albéric. La vérité sur
-la tentative de mariage était d'une particulière tristesse: sur
-les trois jeunes gens mariables invités à Fontaine-l'Abbé, deux
-avaient demandé la main d'une des jeunes filles si comme il faut
-qui étaient les sœurs du troisième; aucun celle de Pipette avec
-qui pourtant ils avaient tant paru se plaire. Madame Du Toit,
-de l'événement, était abasourdie: «Oui, certes! disait-elle,
-mademoiselle Voulasne a été élevée d'une façon déplorable, mais
-qu'il n'y ait pas un de ces messieurs pour deviner l'excellente
-nature qui se cache sous cette exubérance, c'est à désespérer du
-jugement des hommes!...»
-
-C'était une personnelle défaite qu'elle venait de subir là et
-que rendait plus cuisante le succès non escompté de l'autre
-jeune fille «si quelconque», disait-elle; et, en outre, c'était
-un désastre pour la pauvre petite de qui le sort allait être
-inquiétant, la période des vacances écoulée. Qu'allait-elle en
-effet devenir, la gracieuse et endiablée Pipette? Demeurer
-chez sa sœur était une solution qui semblait de plus en plus
-impossible. Retourner chez ses parents? Hélas! il était bien peu
-probable que les parents, tels qu'on les connaissait, eussent
-modifié la situation qui avait mis leur fille en fuite. Ils
-voyageaient avec M. Chauffin, comme ils l'avaient toujours fait,
-et ils ne s'étaient pas du tout cachés pour nommer à leurs filles,
-dans leur correspondance, les personnes qui, durant la saison
-dernière, égayaient la villa de Dinard: pour la plupart des
-connaissances particulières de M. Chauffin, et qu'ils n'osaient
-auparavant pas inviter lorsqu'une jeune fille se trouvait sous
-leur toit, ce qui était beaucoup dire! Le règne de M. Chauffin,
-loin qu'il eût été entamé par les événements, s'annonçait bien
-plutôt comme engagé dans une ère audacieuse et redoutable. Ah!
-oui, pauvre Pipette!...
-
-«La pauvre Pipette» était le thème ordinaire, désormais, des
-nouvelles lamentations de madame Du Toit, qui croyait avoir
-reconquis son fils, pour l'avoir eu,--fût-ce grincheux et
-dépité,--toute la saison à la campagne.
-
-Madame Du Toit venait chez moi plus souvent que je n'allais chez
-elle, car elle ne recevait pas encore. Ensemble, nous causions du
-sort des jeunes filles. Elle m'effarait parfois avec des idées
-que je jugeais, moi, délibérément «d'un autre âge». «D'un autre
-âge», pourquoi? Parce que, comme je le voyais, elles n'étaient
-plus conformes aux idées qui gouvernaient le monde le plus
-actif ou le plus remuant, parce qu'elles se trouvaient même en
-opposition tout à fait nette avec le courant qui emportait une
-société nouvelle, ou, si l'on veut, avec ce qui, pour le moment,
-«était dans l'air». Il faut accorder une grande attention à
-ce qui «est dans l'air», non pour le happer et s'en nourrir
-stupidement, bien entendu, mais parce que, quoi que l'on fasse ou
-que l'on veuille, ce qui «est dans l'air» tend à nous pénétrer.
-N'était-ce pas pour avoir absorbé, moi, par exemple, ce qui était
-dans l'air à l'époque de ma jeunesse, c'est-à-dire la rébellion
-contre toute contrainte, que j'avais été si encline à critiquer
-mon éducation? Un peu moins de soumission héréditaire, quelques
-exemples concrets d'indépendance sous les yeux, et je pouvais
-déjà, moi, de mon temps, à Chinon, faire figure d'une jeune
-«affranchie»! Combien subtils ou combien rares encore étaient
-cependant les miasmes en ce temps-là à ma portée! Et aujourd'hui,
-ce n'était pas que j'eusse adopté les idées nouvelles, puisqu'on
-a vu combien le monde qu'elles formaient m'était instinctivement
-antipathique: la femme tendant à n'être plus qu'une courtisane,
-la société à ne plus obéir qu'aux caprices des sens, rien ne
-me paraissait plus répugnant et plus bête; cependant, lorsque
-madame Du Toit me disait: «Mon enfant, la meilleure recette
-pour obtenir un bon mariage, c'est de le fonder sur ce qui peut
-durer le plus longtemps, et par conséquent sur des intérêts...»
-je bondissais. Elle ne se troublait pas: «... Sur des intérêts
-matériels, reprenait-elle, qui sont quelque chose de bien fort
-dans la vie, et qui obligent plus de couples aux mutuelles
-concessions, à la patience et finalement à contracter cette
-_habitude_ sans laquelle aucune union n'est possible, que ne le
-ferait même aucun commandement moral... Et, en second lieu, sur
-des considérations de convenances, de situation publique, etc.,
-qui agissent plus sûrement et plus longuement sur l'esprit de la
-femme, en particulier, que la considération même de l'amour!...»
-Je bondissais de nouveau; le sang me montait à la figure. Comment
-pouvait-elle me dire cela, elle qui m'avait confié avoir tant
-souffert en manquant un mariage d'amour!... Elle m'apaisait en
-me faisant «Tout beau! tout beau!» de la main: «Ma chère enfant,
-affirmait-elle, il y a beaucoup moins de femmes amoureuses, ou
-du moins destinées irrévocablement à l'amour, qu'on le croit ou
-que l'on se plaît à le dire... Les femmes ont l'instinct de la
-maternité, avant tout, et après cela ou à défaut de cela, le goût
-de la vanité et de la coquetterie qui souvent se confondent...
-Mais, celles qui ont l'instinct de l'amour? car il y en a,
-certes, je vous concède qu'il y en a, eh bien! il n'y en a pas
-probablement beaucoup plus qu'il n'y en a qui ont l'instinct
-de l'art, du commandement ou de la véritable charité; ce sont
-des exceptionnelles, et comme leur disposition, pour mériter
-qu'on en tienne compte, a besoin d'être ardente, elle trouve,
-en toutes les situations, le moyen de se réaliser. Quand nous
-parlons du mariage, il ne peut s'agir que de la bonne moyenne des
-jeunes filles; or, la bonne moyenne, croyez-en mon expérience,
-ma chère enfant, la bonne moyenne est peut-être capable d'un
-amour, que l'on ne manque pas de prendre pour la grande passion,
-naturellement, mais qui n'existe que dans l'imagination,
-entendez-moi bien, qui n'a d'intensité que parce qu'il est un
-rêve, un rêve conduit à notre guise, et j'ajoute: parce qu'il est
-généralement malheureux, car il vit surtout de compassion pour
-soi-même; mais qui ne résisterait pas au prétendu bonheur réclamé
-par lui à grands cris, qui s'écorcherait et s'évanouirait comme
-une bulle de savon au contact de la première réalité... Pour aimer
-l'amour, et j'entends par amour ce qui s'appelle l'amour, oh! oh!
-il faut être d'une autre trempe que la plupart de nos femmelettes!
-Ce sont des gaillardes, ma petite, celles de nous qui sont
-réellement et par vocation spéciale appelées à l'amour; on les
-reconnaîtrait entre mille, parce qu'il n'y en a pas une sur mille
-qui ait les reins taillés pour cela!
-
---Mais, osais-je objecter, c'est peut-être faute de plus nombreux
-mariages d'amour!...
-
---Le mariage d'amour! s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça dure?
-
---Oui, oui, soupirais-je; mais, pourtant!...
-
---La fleur bleue? la suavité? l'idéal attendrissement? notre
-poésie à nous qui ne sommes que l'innombrable «bonne moyenne» des
-femmes? Oui!... Eh bien! je vous le répète, c'est plus beau, c'est
-meilleur quand ça demeure une aspiration, un désir, un songe... Et
-de ce songe-là, mon enfant, l'histoire de la vie des jeunes filles
-et des femmes est abondamment illustrée!
-
-Elle me choquait, comme on se choque presque toujours d'une
-génération à une autre. Elle exprimait, je le crois, des vérités
-comme l'historien qui se prononce sur une période passée, toutes
-pièces en mains, sauf la principale, et qui est le vif de la vie;
-je sens bien que je m'approche de son opinion aujourd'hui; mais
-alors que je n'en étais qu'à la moitié de son âge, ce qu'elle
-disait me faisait de la peine.
-
-J'avais toujours gardé vis-à-vis d'elle, comme de tout le monde,
-une extrême discrétion touchant mon propre mariage; j'ai en
-horreur les confidences dites personnelles, où une autre personne
-est intéressée autant que nous et plus que nous parce qu'elle y
-est généralement maltraitée. Madame Du Toit croyait-elle ou ne
-croyait-elle pas que j'eusse fait un mariage heureux? Un jour, à
-propos toujours de la petite Voulasne, j'improvisai, tout à fait
-malgré moi et poussée par la force des choses, un rapprochement
-entre le cas de Pipette et celui des jeunes provinciales de mon
-temps:
-
---Que c'est curieux! dis-je à madame Du Toit, nous reprochions,
-nous autres, à nos familles, cet usage abusif de l'autorité, qui
-présidait chez nous à toutes choses et nous contraignait à des
-mariages contraires à nos goûts; et voilà les Voulasne, aussi
-différents qu'il soit possible de nos familles, les Voulasne où
-nulle volonté n'existe, nulle autorité ne règne, où le régime du
-bon plaisir de chacun est le seul principe qui semble établi, eh
-bien! de leur défaut complet de volonté, leur fille va souffrir
-plus que nous n'avons jamais souffert peut-être de la volonté
-excessive de nos parents...
-
---Vous voyez bien! disait madame Du Toit, vous voyez bien!...
-Mais, ajoutait-elle, où vous faites erreur, ma chère enfant, c'est
-en croyant qu'il existe une famille, fût-ce celle des Voulasne,
-où une autorité ne soit pas établie, légitimement ou non. Il y a
-toujours une autorité! Si la légitime vient à s'oublier elle-même,
-une autre, venue du dehors, de n'importe où, se substitue à elle
-et s'impose plus tyranniquement. Voilà le danger du relâchement
-des mœurs.
-
-Malgré ce danger madame Du Toit voulait que Pipette rentrât sous
-le toit paternel aussitôt que ses parents seraient de retour.
-
---Comment! lui disais-je, mais voyez-vous cette jeune fille
-livrée sans défense aux entreprises d'un monsieur à qui les
-parents donnent carte blanche!
-
---La place d'une jeune fille est sous le toit de ses parents.
-
---Mais il y a parents et parents...
-
---Non! il y a les parents! Aux yeux du monde, la jeune Voulasne
-se fera plus de tort en n'habitant pas entre son père et sa mère
-qu'en y demeurant malgré une situation anormale.
-
---Aux yeux du monde!... mais quant à elle, personnellement?...
-
---Ma petite amie, «aux yeux du monde», c'est tout, principalement
-quand il s'agit d'une jeune fille à marier.
-
-Voilà où se manifestaient nos divergences: madame Du Toit
-appartenait à une école où la figure que l'on fait est plus
-importante que la conscience que l'on a, avec ce correctif, bien
-entendu, que la conscience que l'on a contribue pour beaucoup à
-la figure que l'on fait. Je crois, aujourd'hui, que tout compte
-établi, et étant donné l'incurable imperfection des hommes et
-les antinomies de la vie sociale, c'est madame Du Toit qui, en
-définitive, avait raison; mais, parmi les miasmes qui «étaient
-dans l'air» de mon temps, j'avais absorbé, c'est certain,
-moi, le mépris de l'opinion, qui peut mener à ce qu'il y a de
-plus beau, mais qui laisse le champ libre aux plus néfastes
-extravagances qui a fait les saints, mais qui fait le premier
-excentrique venu, car le mépris de l'opinion ne vaut que ce que
-vaut celui qui le professe. C'est une outrecuidante présomption,
-de s'imaginer que l'on peut mieux que ce que l'opinion commune
-exige; c'est peut-être mon «romantisme» à moi, ce désir ardent du
-bien extrême en toutes choses; mais on n'arrache pas aisément ce
-panache lorsqu'on en est né coiffé. On m'a versé dans ma jeunesse
-un trop grand enivrement moral pour que je puisse me contenter
-jamais, quant à moi, de faire la fade figure de la femme comme
-il faut. «Orgueil! orgueil!...» m'eût dit, et m'avait dit dans
-d'inoubliables entretiens celui dont le souvenir me faisait tant
-souffrir en secret. «_L'orgueil_ est mon péché!» j'en convenais
-avec lui.
-
-J'aurais voulu sauver la jeune Voulasne en la tirant d'un si
-misérable milieu. Bien que madame Du Toit jugeât que, les vacances
-terminées, il était de la dernière inconvenance qu'elle habitât
-chez des étrangers, je m'écriai, devant madame Du Toit, que je
-cacherais Pipette chez moi, si j'avais seulement un placard. La
-voyant tout à coup scandalisée et peinée, je lui dis:
-
---Tranquillisez-vous! Je n'aurai pas de placard à offrir... Je
-n'en aurai peut-être pas pour moi!...
-
-Il fallait bien qu'un jour ou l'autre je lui fisse l'aveu des
-changements survenus dans ma vie. Je lui dis que nous allions
-quitter notre appartement. Elle n'aimait déjà point que l'on
-changeât, de quoi que ce fût; mais elle pensa que c'était pour
-m'agrandir, et elle admettait cela avec un sourire. Je la
-détrompai:
-
---Non! pour me diminuer...
-
-Alors, elle fit une mine que je n'attendais pas. C'était une femme
-avertie, pleine d'expérience, et qui savait ce que parler veut
-dire. Le chagrin domina d'abord toute sa physionomie; elle tendit
-sa main en avant, l'appliqua sur la mienne. Puis l'interrogation
-souleva les deux arcs de ses sourcils, et presque aussitôt, avant
-que je n'eusse rien dit de plus, un soupçon brouilla tout; après
-quoi je lui vis une lèvre hautaine, étrangère.
-
-Avant de lui avoir fourni les motifs pour lesquels «je me
-diminuais», j'avais saisi sur son visage la pensée déjà en bien
-d'autres occasions menaçante, la pensée que mon mari était «dans
-les affaires», était d'une gent qu'elle méprisait à cause des
-fluctuations de situation auxquelles elle est soumise et des abus
-que toute instabilité engendre, et que le malheureux, étant dans
-les affaires, en avait «fait de mauvaises», ce qui s'entend de
-façon ambiguë. Je reconnus, plutôt que je ne découvris, sur son
-visage, les préjugés de ma propre famille, et ce dédain, dont je
-n'étais pas moi-même exempte, pour les professions où l'on court
-le risque d'exposer sa probité à des épreuves. Avant qu'elle eût,
-d'un mot, exprimé sa pensée, j'eus l'impression de ce que la
-«situation» d'un homme était pour elle, et des ruines que pourrait
-amonceler autour de nous le petit changement dans notre façade.
-
-L'effet premier de la nouvelle était produit; la pensée dominante
-avait traversé son cerveau, s'était trahie à mon attention
-exaspérée. Ceci fait, la femme, en elle, parfaitement excellente
-et compatissante, put s'adonner à un réel chagrin, à mille
-protestations d'amitié sincères et qui surent même me toucher.
-Je discernais si nettement en elle la femme, et puis la femme
-occupant un certain rang dans un certain monde!... Son chagrin,
-hélas! était plus grand que n'eût été celui d'une amie toute
-simple, car il était d'abord le chagrin d'une amie émue de ma
-déchéance, et il se doublait du chagrin d'une amie obligée de me
-perdre!...
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Madame Du Toit fut cependant charmante après la triste révélation
-de notre catastrophe. Oh! je voyais bien que la pauvre femme était
-loyale! Elle pensait comme mon mari que le malheur était pour nous
-de devoir modifier notre train de vie d'une manière apparente.
-Elle voulait que mon mari recourût à tous les expédients afin
-de «sauver la face»; obtenir une centaine de mille francs des
-Voulasne, elle s'en chargeait, personnellement, disait-elle,
-et «qu'est-ce que c'est, pour ces gens-là, de faire remise de
-l'intérêt à votre mari pendant une dizaine d'années, voyons?...»
-En dix ans, un homme encore jeune, se relèverait, que diable!...
-Et elle me disait:
-
---Mais il ne sait donc pas s'arranger?
-
---Comment cela?
-
-Elle ne me regardait plus en face et elle ne donnait qu'un
-demi-jour à sa pensée:
-
---Dans la multitude des entreprises d'aujourd'hui, ces messieurs
-ont pourtant, dit-on, mille moyens de servir leur fortune!
-
-Je répliquai, en souriant, pour ne point m'en fâcher:
-
---Mille moyens! sans doute, mais pas un seul peut-être qui soit...
-irréprochable...
-
---Oh! je tous entends, vous, ma belle! Je vous reconnais bien
-là!... Je parie que vous introduisez le nez dans les affaires de
-votre mari pour l'empêcher de réaliser les bénéfices consacrés par
-l'usage!...
-
---Jamais je n'ai connu une seule des affaires de mon mari. S'il se
-conduit en honnête homme, à lui en revient tout le mérite... Il va
-sans dire que, si je l'avais soupçonné de se conduire autrement,
-je ne l'aurais jamais mené chez vous...
-
---Allons! allons! ma chère amie,--ah! que vous êtes vive! et
-quel feu pétille au dedans de cette petite femme si placide!--il
-ne vient à personne de supposer que vous ayez jamais pu être
-l'épouse d'un homme autre que celui qui est le plus probe en son
-métier; mais encore, mon enfant, s'agit-il ici d'un métier; chacun
-d'eux, sachez-le, comporte des accommodements qui, avec le temps,
-deviennent des obligations... des usages si vous voulez, usages
-dont une conscience par trop scrupuleuse ne s'arrange pas toujours
-sans regimber...
-
---Je ne connais pas les affaires, je ne connais pas les «usages»
-auxquels vous faites allusion, et vous voyez, le mérite que mon
-mari aurait pu acquérir à mes yeux, reste vague... Mais je me
-souviens de lui avoir tant rabâché l'horreur que m'inspiraient les
-compromissions du monde où l'on s'enrichit!... Cela, surtout au
-moment de l'affaire Grajat, qu'il n'est pas d'usage de rappeler,
-je sais, mais dont le président Du Toit doit se souvenir... De
-voir mon mari à la suite de cet homme, madame, je serais morte de
-honte!
-
---Allons! Je suis sûre encore que vous vous exagérez les choses!
-Monsieur Grajat, de qui vous parlez, a aujourd'hui une situation
-considérable. En s'aliénant son influence, votre mari a dû subir
-une grande perte...
-
-Madame Du Toit, comme tout le monde, avait oublié la phase
-mauvaise des affaires de Grajat, parce que Grajat, en somme, s'en
-était tiré, et parce qu'il avait su s'en tirer audacieusement, en
-élargissant plutôt qu'en restreignant son étalage.
-
-Qu'objecter à cela? et qu'objecter à une femme comme madame Du
-Toit, âgée, expérimentée, et de la plus parfaite dignité, qui, tel
-un médecin au chevet du malade, devait savoir mieux que moi la
-nature de mon mal et avait pris à tâche de me sauver?
-
-Elle n'avait pas moins de deux sauvetages, en ce moment, à mener
-à bien: celui de la petite Voulasne et le mien. Tous les deux se
-réduisaient en définitive à empêcher ou à favoriser un changement
-de lieu, à obliger Pipette à réintégrer le domicile de son père,
-et moi à ne pas quitter le mien.
-
-Comment madame Du Toit s'y prit-elle pour rencontrer les Voulasne
-au débotté et pour leur parler? ce fut son affaire et son secret.
-Elle arriva un jour chez moi, après le déjeuner, radieuse; elle
-m'annonça:
-
---Tout est arrangé! D'abord en ce qui vous concerne, ils n'ont eu
-qu'une voix l'un et l'autre: «Mais cela va de soi!...
-
---Et en ce qui concerne leur fille?
-
---Mais ils sont prêts à l'accueillir à bras ouverts!
-
---Et monsieur Chauffin aussi, sans doute?
-
---Ma petite amie, ne soyez pas sarcastique! J'ai abordé de front
-la question de monsieur Chauffin...
-
---Ah! Eh bien?
-
---Eh bien! mais, on se fait des monstres de ces chers Voulasne; et
-ce n'est pas exact du tout. Il n'y a pas d'êtres plus éloignés de
-vouloir contraindre qui que ce soit à quoi que ce soit. Un mariage
-avec monsieur Chauffin, d'eux à moi, ne m'a point paru leur
-plaire...
-
---Évidemment! Mais ils le laisseront accomplir!
-
---J'en reviens à mes moutons: sur les deux questions, difficiles,
-vous le reconnaissez, que j'avais à poser aux Voulasne, les
-Voulasne m'ont répondu gentiment, spontanément, sans hésitation,
-sans condition: «oui» et «oui!»
-
---Mais parce qu'ils ne savent pas dire non! Ils vous ont dit
-«oui»; ils diront «oui» à leur fille; et ils diront «oui» à
-Chauffin...
-
---Et à votre mari aussi! ne vous en plaignez pas, pour le moment.
-
---Ils diront «oui» à mon mari, parce que «non» est bien plus
-difficile à dire; mais s'exécuter sera pour eux plus difficile que
-de dire «non».
-
---On n'a qu'une parole!
-
---Mais, si l'on n'a point d'action?...
-
-Pauvre madame Du Toit! je la taquinais. Elle était si heureuse
-d'avoir accompli une mission, qu'elle seule d'ailleurs avait prise
-à tâche, mais qui était généreuse et qu'elle avait tenue pour
-ingrate parce qu'elle croyait les Voulasne pareils à elle! Les
-premières objections épuisées, en la poussant un peu dans le récit
-de sa visite, je vis qu'elle était tombée sur les Voulasne en un
-moment où ils brûlaient, comme de grands enfants qu'ils étaient,
-de raconter à tout venant leur voyage, et qu'ils lui avaient
-raconté leur voyage, et que madame Du Toit se présentant à eux
-comme négociatrice de la rentrée de Pipette, la rentrée de Pipette
-leur était apparue comme un surcroît de plaisir et avait exalté
-leur excellente humeur, et qu'ils eussent accordé à ce moment-là à
-madame Du Toit tout et n'importe quoi, fût-ce l'exil de Chauffin,
-quittes à se trouver plus tard à bout d'arguments si Chauffin
-leur eût demandé: «Pourquoi me chassez-vous?» et qu'enfin, s'ils
-avaient tranquillisé madame Du Toit quant au danger émanant
-de Chauffin, c'était en traitant leur cher ami comme ils le
-faisaient toujours, en personnage inoffensif et propre uniquement
-à distraire, à amuser sans méchanceté, sans malice même, en un
-mot, tel qu'ils se voyaient eux-mêmes. Que Pipette eût pris au
-dramatique les intentions de leur ami, voilà qui les dépassait!
-Ils ne connaissaient pas le dramatique; se mettre martel en
-tête? ah! quelle folie! Si Pipette voulait rentrer le soir même,
-avaient-ils proposé, on irait tous ensemble au théâtre!... «Tous
-ensemble?... avait demandé madame Du Toit, serait-ce avec monsieur
-Chauffin?...»--«Pourquoi pas?...» avaient dit les Voulasne. Et ils
-avaient soudain paru chagrinés, mais franchement chagrinés, que
-leur fille ne consentît pas à aller ce soir même au théâtre en
-compagnie de M. Chauffin!...
-
---Vous voyez bien! dis-je à madame Du Toit, vous voyez bien qu'ils
-n'ont rien compris à ce qui est arrivé, rien!...
-
---Si, si, fit madame Du Toit, ils ont été extrêmement sensibles au
-fait que leur fille n'irait même pas dîner avec eux ce soir en de
-telles conditions; et cela leur servira de leçon.
-
-«Cela leur servira de leçon», disait madame Du Toit! Et à
-elle-même, douée de conscience et d'intelligence, quarante
-années de fréquentation des Voulasne ne servaient pas de leçon,
-puisqu'elle les croyait capables d'être demain autres que ce
-qu'ils avaient été toujours!
-
-Mon mari écrivit à ses cousins, leur exposa de nouveau son bilan,
-comme s'ils n'avaient point lu la première lettre, et les remercia
-des bonnes promesses transmises par madame Du Toit; il sollicitait
-un rendez-vous pour causer. Les cousins répondirent par une
-invitation à dîner.
-
-On ne saurait imaginer la bonhomie et la joie de nos cousins
-en nous recevant. Cela était franc, cela était dépourvu
-d'arrière-pensées. Ils ne songeaient même pas que nous venions
-leur demander cent mille francs; ils songeaient que, depuis
-longtemps, ils étaient privés du plaisir de nous avoir autour
-d'eux, et qu'ils avaient aujourd'hui ce plaisir. Toute pensée
-désagréable, ils étaient munis du pouvoir de l'écarter d'eux, de
-la dissoudre par enchantement.
-
-C'était la rentrée de Pipette sous le toit paternel. Oh! cela
-ne rappelait en rien le retour de l'Enfant prodigue! Cela ne se
-faisait point avec cette solennité que comportait l'expression
-«rentrer sous le toit paternel» dans la bouche de madame Du Toit,
-par exemple, car un reste de solennité n'est possible que là où
-subsiste un reste de principes. Cela se faisait ce soir chez les
-Voulasne comme si cela n'était rien, c'est-à-dire comme s'il n'y
-avait jamais eu ni départ ni retour.
-
-Avec les Albéric, avec Pipette, il y avait là les Baillé-Calixte,
-et un autre couple que nous ignorions, les Blonda, amis nouveaux,
-connaissances de plage; et il y avait là, comme de juste, M.
-Chauffin; car si M. Chauffin n'eût pas été là, cela eût fait
-précisément du retour de Pipette un événement, événement qu'il
-fallait à tout prix éviter; telle était du moins l'explication que
-je me donnais de sa présence afin de la trouver supportable, mais
-la vérité, beaucoup plus simple, était que M. Chauffin était là
-parce qu'il lui plaisait d'y être.
-
-Le sort de la jeune fille qui venait ici ce soir reprendre sa
-place m'empêchait de trop penser à la disgrâce du nôtre. Mais,
-d'ailleurs, qui eût pensé, dans cette maison, à quelque disgrâce?
-
-Les Baillé-Calixte étaient triomphants; le mari venait d'adjoindre
-à sa fabrique de bicyclettes l'industrie de l'automobile à ses
-débuts, et qui fournissait les plus grandes espérances; la femme,
-toujours la même, identifiée par dévouement inné, non seulement à
-son mari mais à l'industrie, aux industries de son mari, avait,
-une des premières, exécuté des randonnées merveilleuses, sur le
-«véhicule de l'avenir».
-
-Les Blonda possédaient une de ces voitures. Gustave Voulasne
-en avait depuis six mois commandé une. Il ne fut pas question
-d'autre chose. Mon mari s'était de tout temps passionné pour la
-locomotion. Un tel sujet lui voilait momentanément ses malheurs.
-
-De loin, et essayant de m'enflammer moi-même au contact de
-l'excellente madame Baillé-Calixte, je sentais, comme aux premiers
-jours de mon entrée dans cette maison, mon cœur se glacer et ma
-bouche se tordre en voyant la déférence servile où tous, devant
-Chauffin, s'abaissaient.
-
-C'était Chauffin, non les Blonda, non les Voulasne, qui s'était
-épris de l'automobile, et il me fut très apparent, tant à
-certaines paroles prononcées qu'à l'attitude nouvelle de madame
-Baillé-Calixte envers lui, que Chauffin avait «fait», comme on
-dit, «l'affaire» de la vente aux Voulasne et de la vente aux
-Blonda.
-
-Vers la fin de la soirée, qui me sembla longue, je demandai à
-mon mari s'il avait causé avec son cousin. Il n'en avait pas
-trouvé l'occasion. Je lui dis: «Il le faut, pourtant!...» Il alla
-tout droit saisir Gustave par le coude et l'entraîna. Mais ils
-reparurent presque instantanément l'un et l'autre et reparlant
-déjà d'automobile. Gustave lui avait dit: «Allons donc! c'est
-entendu... Mais comment causer de cela ce soir? Si vous étiez
-gentils, votre femme et vous, vous viendriez dîner en famille,
-après-demain?» Mon mari vint me rapporter la proposition. Gustave
-en avisait d'autre part Henriette. La cousine vint me prendre les
-mains, me faire jurer de revenir dîner «entre nous».
-
-Et nous retournâmes le surlendemain.
-
-Chauffin n'était pas là!
-
-Pendant tout le repas, les Voulasne furent pour nous comme des
-parents de bonne humeur, qui tiennent une surprise en réserve.
-La conversation ne manquait pas d'être un peu pauvre, chez eux;
-quand M. Chauffin ne la dirigeait point, nos cousins ressemblaient
-trop au malheureux acteur qui regarde avec angoisse le trou du
-souffleur resté vide; ils étaient paresseusement accoutumés non
-seulement à ce qu'on agît, mais à ce qu'on parlât pour eux. Ils
-n'en gardaient pas moins une sécurité manifestée par un échange de
-regards malins et joyeux, et qui me faisait à la fois espérer et
-craindre qu'ils ne nous donnassent au dessert le chèque de cent
-mille francs dans quelque pièce de pâtisserie. J'aurais préféré
-plus de discrétion, mais que ne transformaient-ils pas en farces
-et en joujoux!
-
-Ce n'était pas ce genre de surprise qui nous était réservé. Pour
-nous être agréables, ils avaient imaginé deux choses. La première
-était d'emmener mon mari dans la voiture nouvelle que les ateliers
-Baillé-Calixte devaient livrer incessamment; et la seconde,
-destinée à me flatter personnellement, consistait à m'offrir une
-mantille espagnole, en dentelle d'ailleurs magnifique, et qui me
-permît de figurer dans la _corrida_ burlesque qu'ils comptaient
-donner chez eux pour la Noël: Chauffin en _prima spada_, Gustave
-avec Blonda, accolés sous une peau, devant à eux deux faire la
-bête...
-
-Le plaisir, ineffable, de Gustave et d'Henriette Voulasne
-annonçant cette fête et me tendant la mantille avait je ne sais
-quoi de primitif, d'innocent, de céleste, oui, de cette pure
-puérilité des bons imagiers naïfs de jadis. Henriette me confessa
-tout de suite qu'elle se réservait le rôle de la reine-régente; on
-cherchait un Alphonse XIII enfant.
-
-Nous ne pensions, mon mari et moi, qu'aux cent mille francs,
-dont le besoin était impérieux; mais nos cousins n'y pensaient
-pas, parce qu'ils ne parvenaient pas à se mettre à la place
-de quelqu'un qui a des besoins. Je vis et j'entendis mon mari
-rappeler cette question à Gustave. Je vis la plus entière
-bonne foi sur les traits de Gustave: «Ah! oui, oui, les cent
-mille francs!...» Et il semblait dire: «Quelle singulière
-préoccupation!...»
-
---Mais il avait été convenu que ce soir?... disait mon mari.
-
---C'est pardieu vrai! disait Gustave Voulasne. Mais, d'ailleurs,
-ajouta-t-il, une idée!...
-
-Et il prit son cousin par le bras pour lui exposer une idée qu'il
-avait, prétendait-il, ou que, peut-être, avait-on eue pour lui.
-
-Mon mari faisait, lorsqu'il fut en possession de «l'idée», la
-figure que je lui avais connue trop souvent, lorsque le fatal
-Grajat venait de lui proposer une affaire «monstre». Il me souffla
-que tout allait bien. Rendez-vous fut pris, en effet, pour aller
-voir la voiture, dès le lendemain, aux ateliers, et pour le petit
-voyage d'essai en compagnie des Blonda, tout jours prêts à partir,
-et de M. Chauffin, cela allait de soi.
-
-Alors, que faire? Il fallut applaudir d'avance la _corrida_,
-promettre d'y assister dans la loge de la «Reine régente» et
-remercier avec effusion du cadeau de la magnifique mantille! Ce
-ne furent qu'exclamations, que cris et qu'embrassements; Pipette
-revêtit devant nous un costume de gitane; elle se réjouissait de
-prendre incessamment des leçons de castagnettes; elle dansait
-déjà sans principes et sans connaissances précises, mais en se
-déhanchant à outrance, comme elle l'avait vu faire aux Espagnoles
-de l'Exposition.
-
-Dans la voiture qui nous ramenait, mon mari me confia «l'idée».
-Construire pour Baillé-Calixte des ateliers nouveaux, bâtiments
-importants, sur un terrain que Gustave Voulasne venait d'acheter à
-Levallois. L'affaire serait grande, surtout si y était jointe la
-construction d'immeubles de rapport environnants; et les bénéfices
-qu'en tirerait l'architecte équivaudraient amplement à la somme
-que mon mari se proposait d'emprunter. «A bon entendeur salut!»
-avait dit Gustave à son cousin: il ne tenait qu'à lui d'enlever
-l'affaire.
-
---La forte somme, à moi, bien à moi, gagnée par mes travaux,
-disait mon mari, serait évidemment une solution préférable à celle
-d'un secours dû aux Voulasne.
-
---Mais à qui serait dû l'avantage d'avoir «enlevé l'affaire»?
-
---En partie à Baillé-Calixte qui construit, évidemment; en partie
-à Gustave lui-même, sans doute, propriétaire du terrain et
-fortement engagé dans l'entreprise, à ce qu'il me semble...
-
---Alors, gare celui qui gouverne Gustave... et qui, peut-être,
-gouverne Baillé-Calixte!...
-
-Mon mari souleva l'épaule. Il revint de cette soirée chez ses
-cousins, regagné par eux comme aux premiers temps de notre
-mariage; il avait recouvré cet appui, cette providence positive
-qui était un besoin pour lui, qui lui manquait tant depuis la
-perte de Grajat, et depuis notre quasi-éloignement des Voulasne.
-
-Moi, je revins abîmée, ayant l'intuition de l'imminence, pour
-nous, du plus grand des maux.
-
-Dès le lendemain, mon mari, ayant écourté son déjeuner, sauta
-dans un fiacre pour aller prendre son cousin et se transporter
-avec lui sur les terrains de Levallois; en même temps il verrait
-la voiture! Cette perspective d'une grosse affaire et ce goût de
-véhicule mécanique le ressuscitaient, le rajeunissaient.
-
-Il revint le soir, à l'heure habituelle. Il ne s'était pas
-transporté sur les terrains; il n'avait pas vu la voiture.
-
---Mais, en revanche, lui dis-je, vous avez vu Chauffin?...
-
---Oui, dit-il, j'ai vu Chauffin.
-
---Et le cousin vous a-t-il reparlé de l'affaire?
-
---Le cousin, vous le connaissez! il n'a guère été question que de
-la _corrida_. Pour l'affaire, je dois voir Baillé lui-même; et je
-le préfère.
-
-Une dame, venue déjà plusieurs fois visiter l'appartement, était
-décidée à le sous-louer aux conditions imposées par nous. Je
-pressais mon mari de conclure avec elle. Il me dit:
-
---Pas avant que je n'aie revu ces messieurs!...
-
-Il escomptait à présent une affaire si belle, que peut-être
-pourrions-nous conserver l'appartement!...
-
-Mon mari retourna chez son cousin qui ne lui dit rien de sérieux,
-mais, pendant que Chauffin avait le dos tourné, l'autorisa à
-aller chez Baillé-Calixte. Il alla chez Baillé-Calixte qui
-l'intéressa beaucoup en lui faisant visiter ses voitures en
-construction, et celle, particulièrement, qui était destinée à
-Gustave Voulasne, et en lui faisant jeter un coup d'œil sur les
-dix mille mètres de terrain à bâtir, mais ne lui parla point de
-l'architecte constructeur. Désespéré, mon mari s'enhardit à lui
-déclarer en confidence que son cousin Voulasne avait l'intention
-de lui confier les travaux. «Mais! cela ne dépend que de lui,
-répondit Baillé-Calixte: les dix mille mètres sont sa propriété,
-et c'est lui qui fait construire; je ne suis, moi, que locataire
-désigné.»--«Ah!»
-
---Eh bien! dis-je à mon mari, mi-décontenancé, mi-satisfait
-pourtant d'avoir appris que l'affaire était toute aux mains de
-Gustave, est-ce assez clair? Discernez-vous qui, pour l'instant,
-vous met des bâtons dans les roues? Et ne savez-vous pas ce qu'il
-vous reste à faire?
-
-Il dit:
-
---J'aurai une conversation définitive avec Voulasne, et pas plus
-tard que ce soir...
-
---Non! dis-je, avec Chauffin!...
-
-Il savait, certes, que ce n'était pas à Voulasne qu'il fallait
-s'adresser; mais il était piqué au vif que j'eusse discerné, et à
-qui il fallait s'adresser, et ce qu'il y avait à faire.
-
-Un mot des Voulasne nous priait d'aller le soir même les retrouver
-au Folies-Bergère.
-
-J'avais réduit les dépenses de la maison à l'économie la plus
-étroite. Je ne prenais plus de voitures et je ne m'étais pas
-commandé une robe depuis la rentrée. Il s'agissait de la
-«première» d'une revue de fin d'année. Et mon humeur, comme ma
-toilette, était singulièrement défraîchie. Je ne voulus pourtant
-faire encore aucune objection à l'invitation des cousins. Nous
-allâmes au Folies-Bergère par l'omnibus des Filles-du-Calvaire
-avec correspondance à la Madeleine. Mon pauvre mari était vert
-d'humiliation en payant au conducteur ses douze sous. Seul, il eût
-pris, je le crois, une voiture! Nous arrivâmes en retard et les
-pieds un peu crottés, dans une salle éblouissante.
-
-Gustave et Henriette étaient seuls avec Chauffin dans la loge.
-Je me refusai obstinément à me placer en avant, à cause de mon
-chapeau de l'an passé, de sorte que je me trouvai côte à côte
-avec l'inévitable ami. Il fut d'une prévenance excessive; il
-se mit en frais absolument inusités à mon égard. Il m'avait de
-tout temps inspiré une instinctive répulsion; il s'en était
-aperçu; nous ne nous parlions ordinairement quasi point. Il me
-fit remarquer les Blonda aux fauteuils, les Baillé-Calixte dans
-une autre loge avec les Albéric. La plupart des amis étaient là.
-Attendait-il que je lui disse qu'il était regrettable que Pipette
-fût jeune fille encore et ne pût être là aussi?... Je reconnus
-le gros Grajat, gonflé et rubicond, en compagnie d'une actrice
-de la Comédie-Française, s'il vous plaît: il progressait en ses
-liaisons, notre ex-ami, mais non pas la Comédie-Française. Un air
-de luxe vibrait autour de cet hémicycle de loges élégantes; les
-femmes ne demandaient rien que d'exhiber les modes nouvelles; les
-hommes semblaient avoir accompli leur destinée en ayant paré ces
-femmes, chacun un peu au delà de ses moyens; et l'on sentait que
-tous les travaux du jour avaient été accomplis pour aboutir là, le
-soir, rien que là, non au delà.
-
-L'odeur grisante de ces chambrées de Paris où l'on vous demande
-d'avoir de l'argent à dépenser et pas du tout d'où il peut
-provenir, comme ils la respiraient tous! et comme je sentais bien
-que mon mari, venu en omnibus et à pied, s'en laissait étourdir!
-Il se voyait choyé par ses opulents cousins; il observait du coin
-de l'œil,--parce qu'il était surtout venu pour se rapprocher de
-Chauffin,--les obséquiosités dont Chauffin par extraordinaire me
-couvrait. Je tremblais. Ah! que j'avais été moins mal à l'aise le
-jour où j'appris crûment qu'il nous fallait renoncer à tout!...
-Je regardais de loin madame Baillé-Calixte, la femme-modèle de
-l'homme lancé dans les affaires: quels sourires! quels petits
-yeux complices et reconnaissants adressés à Chauffin, à combien
-d'autres! Je me la rappelais, aux premiers temps de mon mariage,
-brave et bonne femme de ménage, qui me confessait n'aimer que son
-mari, ses enfants, la table où fume le potage et puis la campagne
-avec une basse-cour; je me la rappelais écoutant des messieurs
-lui dire des horreurs, leur en disant, et se laissant baiser le
-creux des bras... Comme elle avait aidé à la prospérité de son
-mari! Comme ils étaient tous les deux larges, gras, débordants!...
-Je tremblais... J'écoutais bien mal la Revue, dont les passages
-les plus désopilants ne me faisaient seulement pas rire, et quand
-le rideau baissait, mon Dieu! que je me sentais bête, à court de
-paroles, vide à donner tout autour de moi le vertige!... J'aurais
-trouvé sans difficulté des choses à dire à des pauvres dans la
-rue, à des malades inconnus de moi, dans un hôpital, mais à des
-gens hilarants et pleinement satisfaits de ce qu'ils faisaient
-là, pas un mot qui consentît à sortir de ma gorge sans me brûler,
-comme un mensonge ou un blasphème. Recevant, entre les Voulasne
-et Chauffin, les salamalecs des Baillé-Calixte, des Blonda et de
-ce grand dadais d'Albéric, environnée de leur fade haleine, et
-leur parlant comme un «sujet» en état d'hypnose, serrée, pressée,
-comprimée avec eux en un groupe, entre le grouillement du public
-de l'orchestre et le va-et-vient des filles, de l'arrière-fond le
-plus obscur de moi monta une nostalgie plus troublante que celle
-qu'inspirent les plus pures nuits de l'été; c'était quelque chose
-comme le souvenir d'une suavité sans mélange et d'un contentement
-sans regret... Ce fut une fumée qui passa, une vision qu'aucun
-objet précis n'altéra... Mais c'était le rappel qu'une région
-existait, au dedans de moi, où des ressources inouïes étaient
-accumulées, et d'où s'exerçait sur moi le plus puissant attrait:
-un exilé un peu oublieux ou ahuri par les mœurs étrangères, et qui
-voit passer le drapeau de sa patrie...
-
-Lorsque nous quittâmes cet endroit, après avoir remercié nos
-cousins de l'excellente soirée due à leur gentillesse, mon mari
-héla un fiacre.
-
---A quoi pensez-vous donc!...
-
---Bast!... fit-il, en me prenant le bras pour me pousser dans la
-voiture.
-
-Et il me confia, à peine assis, que sa cousine lui avait glissé à
-l'oreille: «Vos affaires semblent en bonne voie...»
-
---Sur quoi se fonde-t-elle? lui dis-je, sur les aménités de
-Chauffin?...
-
---Le fait est, dit-il, qu'il s'est prodigué ce soir... Vous voyez
-bien que vous exagériez en prétendant que nous aurions à le
-gagner; c'est lui, tout au contraire, qui...
-
---Qui va nous demander quelque chose, mon pauvre ami... et quelque
-chose de beaucoup plus cher!...
-
---Je ne comprends pas.
-
---Il vous fera comprendre!...
-
-Les aménités de Chauffin retardèrent la solution.
-
-Mon mari, à qui elles s'adressaient presque autant qu'à moi, se
-fondait sur elles pour estimer superflue la redoutable extrémité
-d'entamer avec lui des négociations.
-
---Je le vois venir, me disait-il. Il nous ménage; il tient à nous.
-
---Mais pourquoi?... C'est ce que je me demande et c'est ce qui me
-terrifie...
-
---Oh! vous, avec votre pessimisme!... disait mon mari, vous
-n'aurez de plaisir que lorsque tout sera perdu!...
-
-Il m'accusait de me complaire à faire l'oiseau de mauvais augure;
-et il écartait mes noires prévisions.
-
-En attendant, rue Pergolèse et dans tout Paris, nous roulions à
-la remorque des Voulasne. Nous dînions chez eux à tout propos, et
-ils nous convoquaient une ou deux fois par semaine dans quelque
-«théâtre à côté». Au plus bas de nos malheurs, nous vivions à
-l'instar des plus insouciants viveurs. Tout juste obtenions-nous
-la grâce, en quittant nos cousins, de ne pas achever la fête par
-le restaurant de nuit! Qu'ils nous eussent donc tenus pour de
-meilleurs amis s'il nous eût été agréable de les y accompagner!
-Enfin, à ce prix, nous achetions leur alliance, et mon mari
-affirmait qu'il sentait l'affaire se préciser à petits mots tombés
-ici ou là de la bouche des Voulasne ou de Chauffin, généralement
-aux moments mêmes où nous paraissions partager le plus volontiers
-leurs plaisirs. Tel était l'unique moyen de s'emparer de Gustave;
-Baillé-Calixte confessait n'avoir pas procédé autrement. Chauffin
-était avec nous, cela semblait évident. Mais pourquoi?... Il était
-si gratuitement avec nous, et d'une façon à ce point apparente,
-qu'il devenait superflu de lui parler de l'affaire: elle
-s'engageait, elle était engagée. Mon mari alla cette fois sur les
-terrains de Levallois avec Gustave Voulasne, avec Baillé-Calixte,
-avec Chauffin, avec un employé autorisé à prendre des notes. Et
-il fit une excursion en automobile. Il revint enchanté, enivré
-quelque peu, ayant accompli un des rêves de sa vie, mais qui
-excitait en lui d'autres convoitises.
-
-Chez les Voulasne, du moins voyais-je Pipette. Malgré tous mes
-sermons, elle aimait à rappeler cet été à la campagne, le tennis,
-le rouleau de pierre où elle m'avait vue assise un jour, et les
-valses du soir... Nous trouvions toujours à bavarder ensemble.
-Sa mère me confiait: «Elle vous en dit plus qu'à moi!...» Elle
-ne m'en disait pas long, parce qu'elle n'avait jamais appris
-à parler que de jeux ou à prononcer que des mots excessifs et
-destinés à faire rire. Mais elle avait une complaisance à me
-laisser entendre son langage, tel qu'il était, et moi j'avais à
-l'entendre une complaisance qui m'étonnait presque... Peut-être
-prêtais-je à ces mots légers ou cocasses, à cette jonglerie et
-jusqu'à ce cynisme d'expression je ne sais quel sens caché, car
-enfin, pourquoi voulais-je m'imaginer qu'il y avait chez la petite
-Voulasne autre chose que ce qu'elle manifestait, autre chose que
-ce que contenaient son père, sa mère, sa sœur aînée elle-même,
-attachée à son mari, fidèle amoureuse, mais si vide? Pipette, il
-est vrai, s'était montrée un jour capable d'un acte énergique en
-fuyant Chauffin avec un éclat bien grand pour une jeune fille;
-était-ce à cause de cela que je lui prêtais de sérieux dessous? A
-la vérité, elle ne manifestait absolument rien qui contrastât avec
-les mœurs de sa famille, nulle modification à sa gaminerie bien
-connue, nulle tristesse à se retrouver chaque jour vis-à-vis d'un
-adorateur haïssable, nulle trace d'un autre sentiment.
-
-Je lui disais:
-
---Mais voyons, Pipette, vous connaissez beaucoup de jeunes gens
-qui viennent aux fêtes de vos parents, est-ce qu'aucun ne vous
-plaît?
-
---A quoi ça servirait-il? et quand ils me plairaient? puisqu'ils
-ne tiennent pas à moi?...
-
---Comment! aucun, jamais, n'a demandé votre main?
-
---Rien que des vieux... dans ce genre-là... dit-elle en tirant la
-langue du côté de Chauffin qui jouait au billard.
-
---Oh!... cependant, j'ai entendu dire...
-
---Oui, oui; des gosses alors... Il y en a eu trois, toqués... Ils
-n'avaient seulement pas fait leur service militaire!...
-
---Mais ils pouvaient le faire et vous revenir après?...
-
-Elle se tordit de rire:
-
---Ah! bien, ouiche!... la grande passion? le genre sérieux?...
-Nous ne tenons pas ça, madame!...
-
---En êtes-vous si sûre, Pipette?
-
-Elle se secoua, s'agita, fit la folle. Je ne pus rien tirer d'elle.
-
-Un soir, la partie de billard finie, Chauffin vint s'asseoir près
-de moi et me dit, lui, qu'il avait à me parler de la façon la plus
-sérieuse.
-
-Tout mon corps fut saisi d'un tremblement, mes mains se glacèrent,
-ma bouche se sécha, mes dents claquaient quand, ayant pris
-haleine, il commença son discours.
-
-Il fit allusion à la sympathie qu'il avait eue de tout temps pour
-mon mari, puis à «l'admiration respectueuse» que je lui avais
-inspirée dès le premier jour et que les années n'avaient fait
-qu'accroître...
-
-Je me ressaisis, d'un effort violent, pour n'avoir point tout de
-même l'air d'une proie rendue:
-
---Même les années, dis-je en souriant, où vous ne m'avez pas vu le
-bout du nez?...
-
-Il n'entendait pas plaisanter et il avait préparé son discours.
-Il me dit que, précisément, il avait beaucoup regretté ces temps
-de quasi-froideur avec les Voulasne, parce que l'avenir de mon
-mari était avec ses cousins. Sans vergogne aucune, il me dit qu'il
-prenait sur lui que tout allât au mieux si de francs rapports
-amicaux s'établissaient entre nous...
-
-Il disait: «Nous.»
-
---«Nous», lui dis-je, est-ce vous ou les Voulasne!
-
-Il bondit, comme un grand félin, à ma question qui était
-impertinente; il se tourna vers moi et fut tout près de me poser
-les mains sur les genoux:
-
---Il ne tiendrait qu'à vous, dit-il, que les Voulasne et moi
-puissions être confondus!...
-
---Comment cela?
-
-Il me confessa cyniquement l'attrait qu'il éprouvait pour la
-petite Voulasne, ce qu'il appelait «sa dernière flambée!» Il me
-dit qu'il comprenait, certes, qu'étant donné la différence d'âge,
-il ne pouvait espérer, «du moins avant la vie commune», être payé
-de retour; qu'il ne se dissimulait point l'obstacle à vaincre;
-mais, que, néanmoins, «les parents aidant», et s'il avait la
-chance d'être secondé en outre par une personne de grand sens et
-d'influence certaine, il triompherait et serait le meilleur des
-maris...
-
-Je le vois encore tournant vers moi sa moustache grise, relevée au
-fer, deux dents de porcelaine à crochets d'or, et ses yeux vils et
-flétris.
-
-Une vague de dégoût, qui venait de loin, qui grondait en moi
-depuis des années, qu'avait grossie la honte de me montrer à côté
-de cet homme, ces dernières semaines, dans tous les lieux de
-Paris où l'on peut être le plus sot, s'enfla tout à coup au fond
-de moi, comme un mascaret, m'étourdit de son bruit, jeta bas les
-idées de patience, de prudence, de résignation, de raison dont je
-me faisais une forteresse, m'obstrua l'entendement et me causa
-soudain un soulagement indicible, une volupté profonde et jamais
-savourée jusqu'ici, en faisant irruption hors de moi comme un
-vomissement: oui, j'eus l'impression de couvrir d'une salissure
-vengeresse cette face de papier mâché, cette image blême et
-fripée de l'oisiveté, de l'imbécillité, de la sordide médiocrité
-en toutes choses; en lui se ramassa pour moi toute la hideur
-d'un monde qu'aucune idée morale ne gouverne; la vilenie qu'il
-s'apprêtait à commettre m'inspirait moins d'aversion encore que
-la bassesse organisée de sa vie;--mais l'audace de prétendre m'y
-associer, moi, souleva encore une fois ce qui, dans ma nature, est
-plus fort que la conscience même et que la volonté.
-
-Oh! je n'ai nul esprit, nul pouvoir de faire justice par le moyen
-d'un mot mémorable! De quels termes ai-je usé pour lui demander
-s'il me prenait pour une procureuse? mon cerveau trop troublé
-alors en garde incomplètement la mémoire, mais tout ce que le fond
-et l'arrière-fond de nous dirige et fait mouvoir: les muscles
-du visage, le souffle qui passe par les narines ou ce spectacle
-miraculeux, objet d'étonnement pour les plus grands des hommes
-et accessible même aux plus sots, que jouent dans nos yeux nos
-prunelles, toute ma personne, en mainte autre occasion plus
-éloquente que moi-même, se prononça, parla, injuria, commit la
-chose définitive.
-
-Je me levai. J'allai prendre le bras de mon mari. Je prétextai
-que je ne me sentais pas bien et qu'il fallait rentrer à la maison
-au plus vite...
-
---A l'anglaise! dis-je à mon mari, filons!...
-
-Je ne voulais pas embrasser Pipette parce que je pressentais que
-sa seule approche romprait mon élan de somnambule... Mais mon idée
-fixe était de donner quelque chose aux domestiques...
-
---Vous êtes folle! disait mon mari.
-
-Je ne lui dis pas ce qui était arrivé, ni ce que j'avais fait.
-Il continuait à être joyeux et confiant. Et en moi naissait
-parallèlement une joie nouvelle, une confiance éperdue en un
-sort nouveau, en un avenir providentiel... Nos deux états,
-presque semblables, mais contradictoires, se côtoyèrent pendant
-plusieurs jours, comme deux bêtes, que l'on voit s'éloigner
-bondissant, folâtrant, de qui l'on saurait que l'une sera par
-l'autre fatalement étranglée;... et je n'en pus supporter le
-spectacle,--moi qui savais!...--qu'à cause de l'exaltation même
-qui m'animait. J'étais possédée d'une joie impérieuse, égoïste,
-même cruelle en son irrésistible élan. Sérénité, paix, enfin!
-Renaissance, résurrection!... Fête en tout moi-même!... Ah! moi
-aussi je savais donc ce que c'était que la fête!... La joie,
-moi aussi je la célébrais, sans oripeaux, sans castagnettes!...
-C'était ma conscience qui me valait toute cette joie. Ma joie
-n'était ni de chanter, ni de danser, ni de crier, mais d'aller
-droit. Rien, rien, non, plus jamais rien, j'en avais la certitude,
-ne m'empêcherait désormais d'aller droit mon chemin en suivant
-mon commandement. Suivre son commandement sans se soucier de la
-route, des traverses, de la boue et des ornières, ah! celui qui
-n'a pas éprouvé le bonheur de faire cela, qu'il ne vienne pas me
-parler de ses plaisirs et de ses chétives voluptés!... Malheureux!
-je vous plains tous, et je ne plains au monde que vous, malheureux
-qui n'avez jamais entendu la voix qui commande, ou qui n'avez
-jamais eu l'incomparable fortune de lui obéir!...
-
-Oh! la mystérieuse et toute-puissante voix!... L'étrange voix
-aussi qui, par exemple, s'était tue lorsque l'amour s'offrit sur
-mon chemin... et qui, aujourd'hui, me félicitait de n'être pas
-encombrée de l'amour pour m'élancer sur la seule route, celle qui
-est toute droite et absolument pure!...
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Je n'étais soutenue que par l'enivrement qui me venait de renoncer
-à de grands avantages matériels; mon mari me suppliait de ne rien
-«solutionner», disait-il, d'une façon si radicale; il se jetait à
-mes pieds, afin de m'entraîner de nouveau chez ses cousins, quitte
-à dire non à Chauffin, mais du moins afin de ne point rompre d'une
-façon désobligeante pour les Voulasne «à qui nous n'avions rien à
-reprocher...»
-
---Mais j'ai à leur reprocher leur lâcheté, répliquais-je; ils
-sacrifient leur fille de la façon la plus indigne!
-
---Qu'en savez-vous? Qui sait comment tourneront les choses?
-
-Ah!... «les choses!... les choses!...» J'entendais fréquemment ce
-mot: on attendait toujours le secours des choses, non de soi-même.
-
---Non, non! je n'irai pas chez vos cousins. Que leur dois-je, en
-somme? ils se sont constamment moqués de vous; ils vous bernent
-sans cesse; ils ne sont pour vous qu'un incessant mirage, un
-espoir pernicieux; ils vous démoralisent...
-
-Il alla sans moi chez les Voulasne; il y retourna; il y fut de
-service un peu plus qu'auparavant; on m'oubliait. Mais mon mari
-trop soumis, ils ne le craignaient pas; il ne pouvait pas non
-plus à lui seul être utile à Chauffin qui, d'ailleurs, pénétra le
-motif de mon absence. Un beau jour Chauffin se chargea d'apprendre
-lui-même à mon mari, en le chargeant de m'exprimer tous les
-regrets des bons cousins, qu'un architecte s'était présenté,
-amenant avec lui un puissant bailleur de fonds qui permettrait
-de donner plus d'ampleur à l'affaire, et soulagerait d'autant
-Voulasne pour qui l'entreprise était un peu lourde.
-
-Mon mari avait voulu d'emblée en appeler à ses cousins en
-personne, mais on avait expédié pour trois jours les cousins en
-automobile, le temps qu'on estimait nécessaire pour que la grande
-colère de la victime fût tombée. Mon mari me confessa qu'il
-avait vu rouge, qu'il avait cru un moment étrangler Chauffin.
-Son ressentiment ne se reporta pas sur moi parce que Chauffin,
-à lui-même, lui avait, paraît-il, mis le marché en main depuis
-plusieurs semaines, en le priant de me faire agir sur Pipette. Mon
-mari avait eu la faiblesse de paraître acquiescer, mais il n'avait
-pas eu l'audace de me faire part de l'ultimatum; de sorte qu'il
-assumait une part de responsabilité qui atténuait la mienne. Il ne
-m'accusa pas d'être cause de son malheur. Son malheur l'accablait
-sans recours.
-
-Il retourna pourtant trouver ses cousins aussitôt qu'il les
-sut revenus; il leur rappela leur promesse. Voulasne semblait
-plus malheureux que lui, non de le savoir malheureux, car il ne
-croyait pas qu'on pût l'être, mais d'être obligé, lui, de subir
-des récriminations. Il dit, avec son ordinaire rondeur, que
-c'était bien malgré lui que l'affaire de Levallois avait pris des
-proportions imprévues, absorbait tous ses fonds et en nécessitait
-d'étrangers. Et il eut cette idée singulière: «Pourquoi, dit-il à
-mon mari, ne participeriez-vous pas à l'émission qui va se faire?
-La valeur des obligations va décupler en trois ans?..» «Mais, dit
-mon mari, parce que je n'ai pas d'argent!» Depuis le temps qu'on
-lui en demandait, Voulasne ne s'était pas encore représenté la
-situation de son cousin dénué d'argent. Voulasne, d'ailleurs, ne
-devait jamais atteindre la notion de ce que c'est que de manquer
-d'argent. Son innocence avait encore une fois désarmé mon mari qui
-était sorti de chez lui après avoir, une heure durant, consenti à
-parler de voyages en automobile. Ils n'étaient point fâchés; ils
-devaient se revoir; et mon mari, malgré son accablement, n'était
-pas guéri d'espérer!...
-
-Mais j'obligeai, séance tenante, mon mari a sous-louer
-l'appartement. J'avais pris mes précautions et avisé, tout au fond
-de Neuilly, une petite maison d'un loyer trois fois moins élevé
-que le nôtre, où nous aurions plus de logement et même un bout de
-jardin avec un pavillon pouvant servir d'atelier. La plupart des
-affaires de mon mari étant en province, qu'importait, après tout,
-qu'il logeât au cœur de Paris ou dans cette petite banlieue! Il
-s'y transporta, lui, comme au cimetière; mais hésiter n'était plus
-possible. Nous nous trouvions dans une situation très critique.
-Que quelques travaux vinssent nous relever, c'était le moins que
-nous pussions espérer afin seulement de vivre.
-
-Comment n'étais-je pas atteinte par le désespoir trop apparent
-de mon mari? Je ne l'étais à aucun degré. Auparavant, dès qu'il
-avait le teint bilieux ou le front préoccupé, je tremblais; à
-présent que j'avais la certitude d'une diminution irrémédiable,
-j'étais insensible à ces nuages que la violence même de la tempête
-devait poursuivre et dissiper, et j'avais la certitude d'avoir
-atteint mon port à moi, d'avoir abordé à ma terre et atteint mon
-but. Nous fîmes notre déménagement parmi les cris de joie de ma
-petite Suzanne, ravie, elle, de se transporter n'importe où, et
-mes chantonnements à moi, qui finirent par communiquer un peu de
-confiance à mon malheureux mari.
-
-Il me disait:
-
---Mais on croirait, en vérité, que vous êtes contente!...
-
-Je ne voulais pas non plus affecter une attitude de femme
-heureuse, pour qu'on me trouvât du courage ou quelque mérite
-spécial; j'avais la notion que ce qui faisait mon allégresse
-intérieure n'était et ne serait jamais compris. Je ne me
-reconnaissais en réalité aucun courage ni aucun mérite. Je ne
-luttais pas; je suivais ma pente; j'entrais dans ma voie qui
-consiste à être d'accord, complètement d'accord avec moi-même, à
-ne plus faire un geste de comédie, et aussi, peut-être, qui sait?
-à tourner en un certain plaisir ce que l'on nomme généralement la
-douleur...
-
-Je répondais à mon mari:
-
---Je vous jure, mon ami, que je n'ai jamais encore été aussi bien.
-
-Il ne pouvait pas le croire. Son esprit positif était, d'une part,
-assuré qu'aucun reproche de moi ne viendrait accroître ses maux,
-mais dans son cœur d'homme il était attendri douloureusement par
-ce qu'il appelait ma résignation. Il eût peut-être mieux aimé
-avoir à me donner quelque bon conseil, à se sentir plus fort que
-moi. J'avais beau l'assurer que je n'étais point forte, mais
-que je satisfaisais en ce moment un goût à moi; une larme était
-logée au coin de son œil. Et le pauvre homme songeait, je l'aurais
-juré, à cet instant même, qu'il m'avait promis une «voiture» et un
-domestique en livrée!...
-
-Il a pensé à cela constamment en s'installant dans la petite
-maison, au fond de Neuilly, là-bas, non loin des berges de la
-Seine, où une livrée eût été bien comique! où une voiture eût
-ameuté le voisinage!
-
-Je n'avais gardé que ma petite bonne, complaisante, active, aimant
-mes enfants; elle, et moi, nous devions tout faire. Ah! si mon
-sort m'avait paru malheureux, je n'aurais eu guère de loisir pour
-me plaindre!
-
---La vie ne nous coûtera presque rien, disais-je à mon mari; et
-madame Du Toit s'est engagée à vous dénicher au fond des provinces
-une clientèle qui ne viendra pas voir si vous habitez un somptueux
-hôtel...
-
---Peut-être, soupira-t-il, pourrai-je bientôt avoir en ville un
-cabinet d'affaires...
-
-Dès qu'il se reprenait à espérer, il espérait quelque chose de
-conforme à ses rêves de toujours. Son imagination n'avait revêtu
-jamais qu'une seule figure; il la revoyait dès qu'il imaginait:
-dans ses projets, un petit domestique, en livrée, ouvrait la porte
-du cabinet d'affaires!
-
-Nous le conduisîmes par la main, Suzanne et moi, au bout du
-jardinet, dans le pavillon où ronflait un petit poêle d'école
-primaire et où j'avais fait disposer ses grandes tables. La seule
-vue de ce pauvre toit de zinc, isolé, derrière un if noir, et au
-bout de trois ou quatre plates-bandes incultes où pourrissaient
-sous la pluie, après les gelées de l'hiver, quelques choux de
-l'année passée, lui causait une mortelle tristesse. Tout cet
-espace autour de nous, ce silence, çà et là ces squelettes de
-peupliers, lui imposaient un effroi que je n'aurais pas redouté
-chez un homme aussi insensible aux choses de la nature. Il était
-accoutumé au coup de fouet que donnent le bruit de la rue, le
-coudoiement continuel des hommes, l'illusion ininterrompue d'un
-vaste affairement qui doit, semble-t-il, aboutir à un résultat
-proportionné. Le voisinage de l'homme nous fait attendre de son
-industrie un secours merveilleux; lorsque nous ne touchons plus
-que le sol terrestre, et que le contact direct avec le grand ciel
-indifférent nous est rappelé par le bavardage monotone de l'eau
-dans la gouttière, ou par le geste infatigable du bras endeuillé
-de l'if sous la pluie, il nous faut alors dans le cœur, pour ne
-pas faiblir, autre chose que la duperie de la ville trépidante,
-autre chose que la farce bouffonne que l'homme joue à l'homme pour
-l'étourdir et le leurrer jusqu'à la fin. Illusion pour illusion,
-je n'admire que celle qui nous permet de vivre en la seule
-compagnie de la terre et du ciel nus.
-
-Suzanne, elle, était ravie parce qu'elle n'avait jamais vu d'aussi
-grandes tables; elle se fit hisser par son père sur chacune
-d'elles, et, une fois là-dessus, cette enfant n'eut-elle pas,
-spontanément, l'unique idée de jouer la comédie? Elle n'avait
-jamais été à la comédie; nous ne parlions guère entre nous des
-représentations chez les Voulasne: et, aussitôt montée sur une
-planche un peu plus haute que le sol, l'envie lui venait de jouer
-la comédie!...
-
-Nous revînmes, sous la pluie, par la petite allée entre les choux
-pourrissants, à notre pauvre maison si exiguë, si bourgeoise, «si
-laide», disait mon mari qui ne l'avait pas construite; et aussitôt
-il fallut se mettre, avant toute besogne plus pressée, à dessiner
-les plans d'un théâtre d'ombres que l'on placerait au fond du
-pavillon, sur la grande table. En une demi-journée, avec des
-bristols, quelques lattes, et un vieux foulard de l'Inde, la scène
-fut debout, le rideau glissa sur sa tringle, et l'on put imaginer,
-quand il s'ouvrait, tous les décors souhaitables.
-
-Et moi je me demandais, en voyant mon mari ranimé par ce même
-jouet qui enchantait sa fille, si le problème de la destinée
-humaine n'était pas d'une simplicité puérile, si la formule
-romaine «du pain et des jeux» ne rassasiait pas la plupart des
-hommes, si,--déception, ô chute lamentable de tout moi-même!--les
-Voulasne, ignorants, insouciants, pareils à des enfants joviaux et
-rêvant de travestissements, n'incarnaient pas le seul idéal de nos
-contemporains: avoir de la fortune et jouer la comédie..
-
-
-
-
-XX
-
-
-Mon penchant à rêvasser sur ces sujets fut promptement interrompu.
-Ma jeune et unique bonne ayant pris la grippe, aussitôt entrée
-dans la maison nouvelle, je dus mettre la main à tout le ménage et
-aller moi-même aux provisions. Dans la rue, un matin, discutant
-le prix des légumes avec une marchande ambulante, je me trouvai
-côte à côte avec mon ancienne compagne de couvent, Charlotte
-Le Rouleau, devenue madame de Clamarion, que je n'avais pas
-vue depuis la première année de mon mariage. Sans nous être
-regardées, nous nous reconnûmes à nos voix qui répétaient avec une
-âpreté identique les prix qu'on nous faisait. Et nous rougîmes,
-toutes les deux, non pas peut-être d'en être réduites à l'état
-de pauvres ménagères, mais de nous surprendre l'une l'autre en
-cet état. Et ce furent aussitôt des exclamations, et un certain
-ton entre nous, où nous nous efforcions, à l'envi, de faire
-reconnaître notre qualité de «femmes du monde». La marchande
-que nous impatientions sans doute, avec nos manières, poussa sa
-charrette, et je discernai que, dans son grommellement éraillé,
-elle nous traitait de «détresses». Charlotte et moi demeurâmes là,
-au bord du trottoir, échangeant des phrases banales, l'indication
-de notre domicile, et reculant l'une comme l'autre l'aveu des
-événements qui nous avaient conduites de la rue Monsieur et de
-la porte du Parc Monceau, à ce carrefour boueux de Neuilly, où
-simultanément, à dix heures du matin, nous nous indignions de la
-cherté des vivres. Il se trouva que nous étions presque voisines.
-Elle avait perdu sa belle-mère, et son mari avait fui avec la
-comtesse de P..., toujours la même maîtresse, âgée maintenant de
-cinquante ans, la dot dissipée, la fortune même des parents Le
-Rouleau entamée aux trois quarts. Mais Charlotte me racontait ces
-détails lamentables de sa vie comme un enfant récite la biographie
-des grands hommes; elle ne pleurait plus comme lors de notre
-entrevue rue Monsieur; elle avait contracté l'habitude de la vie
-cruelle. Malheureuse en ménage, tout de suite, elle avait donné
-tout de suite sa fortune à manger; elle avait pris tout de suite
-le parti de se hausser hors de ces contingences, et elle les
-tenait, à présent, pour des particularités ordinaires à cette
-obligation souveraine qu'est la vie. Ancienne jeune fille bien
-élevée, dressée à nouveau par sa belle-mère, elle n'avait pas
-cessé un instant de se conformer à la discipline des maisons où
-le sort l'appelait. Elle élevait son petit garçon; elle apprenait
-le latin et des éléments de grec et d'algèbre, me dit-elle,
-pour lui servir de répétiteur, et le nombre d'œuvres auxquelles
-cette femme sans fortune était employée de ses mains m'émut et
-m'humilia. Elle courait, en tramways, à pied, aux dispensaires,
-bandait les plaies hideuses, mouchait, lavait par douzaine de
-pauvres enfants sordides, mendiait pour les indigents honteux,
-grimpait dans les galetas, y avait reçu un jour le coup de couteau
-d'un homme ivre; son chagrin, disait-elle, était de ne laisser
-jamais qu'un soulagement provisoire; mais elle ne parlait pas du
-souvenir vivace et embaumé qui doit demeurer après le passage d'un
-être angélique. Elle me narrait, sur un ton simple, uni, sans un
-mot à effet et sans bouger le petit doigt, des drames à faire
-reculer jusqu'à l'effacement toutes les fictions littéraires,
-et des drames, à ses yeux, si communs, qu'elle en semblait à
-peine comprendre la grandeur et même l'intérêt. Je frissonnais,
-l'émotion me prenait à la gorge; elle me voyait tout à coup en
-larmes et me demandait: «Mais qu'est-ce que vous avez?»
-
---Je vous admire, Charlotte!
-
-Ou bien je lui disais:
-
---«Je songe, en vous écoutant, Charlotte, à toutes les femmes que
-j'ai connues et dont la vie se consume à colporter des calomnies
-et des potins idiots.»
-
-Mais en disant cela, je parlais un langage qui n'atteignait plus
-Charlotte. Elle ne pensait pas à être admirable; elle était
-possédée d'un zèle sublime; une passion magnifique et heureuse
-l'animait, mais elle la sentait encore bien éloignée de ce qu'elle
-eût dû être pour contenter le cœur de Jésus qu'elle adorait.
-
-Du monde, du «siècle» plutôt, pourrait-on dire en parlant d'elle,
-elle semblait n'avoir conservé que le préjugé du rang et celui
-du nom. C'était assez étonnant, même, chez une femme arrivée au
-point culminant dans l'ordre moral où je la voyais. Elle était
-pauvre; elle s'exténuait pour les pauvres; mais toutes les
-catégories intermédiaires entre ce que l'Évangile nomme «les
-pauvres» et le monde auquel elle appartenait par le nom de son
-mari l'intéressaient très peu.
-
-Elle faisait encore des visites dans son monde, et elle trouvait
-moyen de recevoir en son réduit une fois par mois. La vraie
-sympathie qu'elle me témoignait, c'était à l'ancienne élève du
-Sacré-Cœur qu'elle l'accordait, mais je sentis bien qu'elle ne
-tenait pas à «voir» la femme du petit architecte. Que m'importait
-cela? elle m'enthousiasmait et elle était le seul être, depuis
-mon mariage, qui me redonnât le goût franc et pur de cette joie
-ineffable qui m'avait exaltée au couvent. Si elle ne venait point
-chez moi, ce dont elle eût d'ailleurs eu peu le temps, moi,
-j'allais la voir au moindre signe.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-Madame Du Toit ne se montrait plus pour moi tout à fait la même.
-Ce n'était pas qu'elle me donnât tort en ce que j'avais fait,
-mais, oubliant les causes, elle me donnait tort en ce que les
-résultats de ce que j'avais fait étaient désastreux pour notre
-situation, pour mon mari, pour mes enfants. J'allais la voir comme
-autrefois, et certes elle m'accueillait fort bien, mais elle fut
-longtemps sans venir jusque chez moi: la distance, la «barrière»
-à franchir!... en réalité l'amicale appréhension de voir de ses
-yeux mon appauvrissement. Elle ne se décida, la chère vieille
-amie, à accomplir le voyage de Neuilly, que le jour où elle put
-m'apporter la nouvelle d'une assez grosse affaire qu'elle avait,
-dit-elle, «enlevée» pour mon mari. Munie de ce joli cadeau, elle
-osa sonner à la porte de notre petite maison. Je fus témoin de
-son étonnement à trouver mes deux enfants poussant des cris joyeux
-dans le jardinet embelli et égayé par l'été. Je lui dis: «Vous
-voyez, les enfants ont de l'air; nous sommes beaucoup mieux, je
-vous assure!...» Il ne fallait pas lui dire cela; ce n'était pas
-du tout conforme à l'idée implantée en son cerveau: elle tenait
-notre installation modeste pour provisoire; nous n'étions là,
-selon elle, qu'au «garde-meuble».
-
-La vérité est qu'elle nous rendit un immense service en procurant
-à mon mari la construction d'un immeuble à Passy qui commençait
-à se bâtir. Et cette construction en entraîna plusieurs autres.
-Mais madame Du Toit ne nous invita plus guère chez elle à dîner.
-Nous tombions. Vivoter nous était encore possible; mais nous
-n'étions pas de ces gens ou qui sont solidement assis, ou qui
-s'augmentent. Elle avait aussi de graves ennuis, je le savais, la
-pauvre femme: pourquoi ne m'en faisait-elle plus la confidente?
-Peut-être par une délicatesse excessive, après tout, et pour ne
-point me manifester que je ne lui avais servi à rien, moi, dans
-mon ancienne croisade destinée à «ramener» son fils?... Le ménage
-d'Albéric n'allait plus; Isabelle, ayant cessé d'aimer son mari,
-devenait insupportable. Albéric se réfugiait volontiers à la
-maison paternelle, oui; Albéric revenait à sa mère, il est vrai;
-mais il revenait sans sa femme; ce n'était pas cela qu'on avait
-attendu de lui. Et sa femme, où allait-elle? Qu'allait-elle faire,
-l'impulsive Isabelle, du nom honoré des Du Toit?... Mon mari
-pourtant bien peu observateur, m'avait dit, un soir, en revenant
-de chez ses cousins: «Isabelle prend des libertés!...» Je ne
-l'avais pas poussé à m'en dire davantage, mais pour qu'il m'eût
-dit cela, quelles libertés Isabelle ne devait-elle pas prendre? Je
-voulais tout ignorer des Voulasne, et surtout de peur d'apprendre
-au sujet de la chère petite Pipette et de son mariage possible des
-choses qui m'indignaient outre mesure. Madame Du Toit ne parlait
-plus de Pipette, plus des Voulasne, plus du ménage d'Albéric...
-
-Elle me parlait de son neveu Juillet. Il fallait bien qu'elle
-parlât de lui, parce que le nom de M. Juillet était sur toutes
-les bouches, à la suite du retentissement «injustifié,» disait sa
-tante, d'un ouvrage récemment publié par lui. C'était une sorte
-d'essai psychologique et moral, de fond très savant, mais de forme
-excessivement libre, et contenant des idées que la famille Du Toit
-tenait pour beaucoup plus mauvaises que les mauvaises. Toujours
-est-il que le succès du livre se trouvait organisé, à la grande
-surprise de l'auteur, par les milieux dont il prétendait combattre
-les tendances; et l'auteur se voyait renié, honni, par l'opinion
-à laquelle il s'était piqué d'apporter des renforts nouveaux. «Il
-est perdu! s'écriait madame Du Toit; il va passer à l'ennemi!»
-
---Ne le combattez pas, lui disais-je; ses intentions sont
-louables; toutes ses conclusions saines: c'est un soldat
-précieux!...
-
---Un soldat qui combat à sa guise!... et, vous le voyez bien, qui
-se fait applaudir par l'autre camp!
-
---Mais ce que l'autre camp applaudit, ce sont les points sur
-lesquels vos adversaires peuvent s'entendre avec vous?...
-
---On s'entend sur tout, ou l'on ne s'entend pas.
-
-M. Du Toit avait flétri d'une façon tranchante et
-impitoyable l'œuvre de son neveu en qualifiant l'auteur de
-«catholique-dilettante».
-
-Je n'avais point lu le livre de M. Juillet; je m'interdisais de
-le lire. Mais, si sévère que me parût le jugement de M. Du Toit,
-je le devinais assez fondé, parce que, à bien réfléchir, c'était
-sous cet aspect que m'apparaissait à présent M. Juillet. Il louait
-tout du catholicisme; il en aimait la beauté sensible et il en
-pénétrait l'âme, admirablement, je le crois; il prêchait, il eût
-fait, comme je l'avais dit, des conversions; mais il n'était pas
-catholique. Il se montrait le même homme vis-à-vis de la morale
-dont il reconnaissait et grandeur et nécessité, mais il ne vivait
-pas conformément à la morale. Et l'amour, le beau, le suave, le
-délicat et grave amour, l'amour que le christianisme inventa,
-celui dont tant de conversations de M. Juillet en ma présence ou
-avec moi s'étaient plu à évoquer la fascinante image, une image à
-ce point radieuse que lui-même avait failli s'y brûler, de cet
-amour-là, en définitive, il avait craint les extases, l'intensité,
-la gravité, la naïveté, la durée peut-être, en termes plus
-bruts: la responsabilité, les obligations; ç'avait été chez lui
-romanesque de causerie, ornement de salon, objet d'art si l'on
-veut ou littérature! Mais le fond de lui-même?... C'était un grand
-égoïste, aimant les plus beaux des plaisirs, et aussi les autres,
-au vrai, n'aimant que son plaisir. Il donnait à son esprit, qui en
-était avide, des fêtes magnifiques et des divertissements du plus
-haut goût; à part cela, il vivait et se vautrait comme un homme
-ordinaire.
-
-Ah! ah! je commençais à le juger!... avec une impartialité un peu
-fière d'elle-même.
-
-Mais madame Du Toit, chaque fois que j'allais la voir, revenait
-avec une insistance curieuse à son neveu; ne fût-ce que pour
-l'anathématiser ou m'annoncer que M. Du Toit ne le voyait plus,
-elle trouvait un moyen de me parler du «succès de son neveu».
-Je crois que, dans quelque arrière-retraite quasi ignorée
-d'elle-même, le succès de son neveu, qu'elle qu'en fût la nature,
-la flattait.
-
-Et je crois aussi qu'elle souhaitait que j'en fusse un peu
-flattée, à mon tour, à cause de l'amitié que M. Juillet m'avait
-fait l'honneur de me manifester et à cause peut-être d'une
-plus particulière complaisance à mon égard, dont un jour, en
-souriant, elle s'était elle-même faite l'interprète. Elle
-croyait sincèrement m'être agréable en suscitant ces retours
-d'échos évanouis. Madame Du Toit était une femme qui avait de
-l'indulgence pour les affections sentimentales, comme toutes les
-femmes que l'amour, «ce qui s'appelle l'amour», ainsi qu'elle
-disait elle-même, n'a pas mordues au rouge. Et elle n'en imaginait
-le souvenir qu'agréable. Elle ne comprenait pas plus mon état
-d'esprit qu'elle n'avait compris le mouvement qui me tenait
-farouchement heureuse, terrée au fond de Neuilly.
-
-Bonne et serviable amie, elle ne soupçonnait pas que c'était une
-certaine fièvre qui me soutenait, non le cours normal de mon
-sang! que ma résignation était une passion, et que ce n'était pas
-quelque chose d'agréable qui me pouvait plaire!
-
-En m'entendant juger du haut d'une impartialité de glace son neveu
-tout couvert d'une jeune renommée, elle eut un regard surpris,
-elle se tut un instant, parut réfléchir, et me dit:
-
---Il ne faut pas vous dessécher le cœur, mon enfant!...
-
-Mot terrible! Je ne sais pas si elle en percevait tout le sens.
-Inconsciemment prononcé ou bien résultat de l'expérience d'une
-femme comme madame Du Toit, il fit frémir toutes mes moelles.
-Intransigeante, à n'en pas douter, sur tous les grands principes
-directeurs de la vie, je suppose que madame Du Toit, comme
-elle me l'avait laissé entrevoir dans un autre entretien,
-admettait avec le ciel des accommodements que le grand zèle
-de Pascal eût raillés: pour elle, le souvenir attendri d'une
-passionnette innocente était un dérivatif possible à la rigueur
-d'une vie honnête. Moi, qui eusse commis la faute au milieu de
-l'ouragan déchaîné, c'était la détestation furieuse de la moindre
-peccadille, qui, aujourd'hui, me donnait des forces!...
-
-
-
-
-XXII
-
-
-L'ascétisme de madame de Clamarion s'adaptait mieux à mon besoin.
-La voir, la voir agir, cette martyre à l'extatique supplice, me
-reversait dans les veines le sang de ma jeunesse. J'aimais trop
-à la voir, sans doute. Elle me dit un jour que si je voulais
-vivre bien, il ne fallait pas rechercher les satisfactions,
-fussent-elles de cet ordre. Nous nous mîmes à causer des plaisirs
-permis... Dans sa pauvre chambre, je m'imaginais au couvent,
-écoutant encore la voix séraphique de madame Du Cange; et, en
-effet, sur les traits beaucoup moins réguliers et moins purs de
-Charlotte, par un étrange effet de la transparence d'une même âme,
-une beauté analogue à celle de mon ancienne maîtresse générale
-se répandait et me subjuguait. La supériorité de Charlotte sur
-moi, sa constante ascension morale, sa sainteté, l'incomparable
-bonheur qui rayonnait de toute sa personne, contribuaient à
-augmenter l'illusion de mes jeunes années aux pieds d'un être
-qui représentait plus que la sagesse humaine: l'inspiration
-directe d'en haut. Charlotte n'avait que du dédain pour la
-seule expression de «plaisirs permis». Elle m'ouvrit le livre
-de l'_Imitation_, et me lut cette imploration surhumaine mais
-dont le timbre est cependant à l'unisson de je ne sais quel cri
-profond de mon cœur: «_Faites que toutes les choses de la terre me
-soient amères..._» Elle m'indiquait du doigt ces lignes brûlantes,
-soulignées de sa main, tous les jours relues dans un petit
-volume aux marges grasses; et ses yeux brillaient d'un feu qui
-m'attirait. Elle dit, de mémoire, un second verset que je croyais
-connaître, comme tous les autres, mais que je n'avais lu que des
-yeux, non du dedans: «... _Que je retire mon cœur de toutes les
-choses créées_...» Et, comme elle me répétait cela, je me mis à
-pleurer, moi, aussi soudainement que je l'avais vue pleurer, elle,
-autrefois, lorsqu'en me parlant de son bonheur, elle m'avait avoué
-tout à coup que son mari ne l'aimait pas.
-
-«Que je retire mon cœur de toutes les choses créées...»
-Sublimité!... épouvante!... Terre!... ciel!... arbres chéris!...
-lumière du jour! Pelouses arrosées, ombres de l'été, petite
-allée qui tourne, banc dans le jardin, souvenir d'une fleur,
-parfum de la goutte d'eau qui tombe, ô goût des beaux fruits
-mûrs!... Soirs!... Soirs!... calme des champs!... ô nuits d'été
-divinisées!... Désirs, désirs!... incertitude de l'appel informulé
-de nos lèvres!... Petits enfants!... êtres humains!... figures
-aimées!... «toutes les choses créées!...»
-
-Charlotte me dit: «Mais qu'avez-vous donc?» Elle avait franchi,
-elle, le cercle où l'on s'attendrit et où l'on pleure! Un paradis
-prématuré l'avait reçue, où je voulais m'élancer et la joindre;
-mais moi, je pleurais encore toutes mes larmes à la seule
-évocation des choses créées!...
-
-Charlotte me fit honte de mes attachements. Elle était vraiment
-très grande et très pure; elle n'essayait pas de me capter en
-me parlant du bonheur qui m'attendait si j'accomplissais tout
-le sacrifice; elle ne faisait pas miroiter une récompense, une
-compensation à mes yeux comme on le fait aux mercenaires; elle
-me parlait seulement de la nécessité de «vivre bien» et de
-l'abnégation qui en est le moyen unique.
-
-Alors, moi, dans mon désarroi, et dans cet état particulier où
-nous mettent les larmes et qu'on peut comparer à une mer agitée
-dont le fond obscur lui-même se soulève, voilà que je pousse un
-cri imprévu:
-
---Vous ne savez pas!... Charlotte, vous ne savez pas!...
-
-Elle ouvrit des yeux étonnés. Elle tenait toujours entre deux
-doigts le petit livre aux accents surhumains. Je croyais que
-par un seul mot j'allais la rendre pitoyable à mon cas; ce que
-j'allais dire, je croyais que cela formait le faisceau de tous les
-liens qui ont noué mes membres avec la trop charmante création de
-Dieu. Je lui dis, sans rien omettre, de quelle façon et jusqu'à
-quel point j'avais aimé!...
-
-Charlotte fut aussi stupéfaite, aussi indignée, aussi terrorisée
-que si elle eût eu la vision, dans l'encoignure de la pauvre
-chambre, de Satan avec ses braises et son odeur soufrée. Elle
-recula, elle fit une figure horrible, et puis, tout aussitôt, et
-sans prononcer un mot, elle commanda, oui, toute son attitude
-donna un ordre impérieux, orgueilleux, souverain;--et là, elle
-recouvra sa beauté d'ange,--tout, en elle, ordonna: «Va-t'en!»
-
-Je pensai instantanément à la figure que j'avais faite lorsque
-l'homme que j'aimais m'avait parlé d'amour: j'avais dû être
-pareille, exactement, à ce qu'était Charlotte recevant la
-confidence de ce qu'il y avait de profane dans mon cœur. Ah! je
-comprenais qu'il eût fui!
-
---Mais, Charlotte, puisque je n'aime plus, je vous le jure!...
-puisque je vous confesse un péché d'intention presque ancien et
-expié, depuis, tous les jours!... puisque je vous dis la grande
-aile protectrice qui m'a sauvée de la faute et qui est quelque
-chose de bien plus auguste que moi, que ma volonté, que notre
-vertu, quelque chose fait d'un amoncellement d'honnêteté dans
-nos familles, quelque chose fait de la parole de nos communes
-maîtresses, dix ans écoutée et poussée plus loin même que notre
-esprit: jusqu'à notre chair, jusqu'aux muscles de notre visage;...
-quelque chose d'un bien plus large et plus fécond enseignement que
-n'eut été ma résistance volontaire, isolée, chétive... ne vous
-scandalisez pas, Charlotte! ne me méprisez pas! j'ai peut-être été
-un instrument utile entre les mains de Dieu...
-
-Charlotte n'avait rien de la mansuétude évangélique. Dure à
-elle-même et dure à tous,--par une étrange contradiction, vouant
-sa vie au soulagement des maux,--elle était haussée à l'héroïsme
-constant; et ma faiblesse de femme, qui conservait encore,
-malgré tout, malgré moi, un parfum pour mes narines, devait aux
-siennes exhaler l'odeur putride que je sentais, moi, à toutes les
-veuleries, à toutes les compromissions...
-
-Elle ne m'infligea pas de paroles sévères; elle ne discuta même
-pas avec moi. Je devinai en elle un sentiment pire pour moi que
-les plus infamantes invectives: la désespérance de me sauver
-jamais; comme si un manquement du genre de celui que j'avais
-failli commettre était la marque d'une incurable dégénérescence.
-
-Douloureux cahots du chemin de ma vie! je me heurtais à droite
-et à gauche: à madame Du Toit qui me trouvait le cœur trop aride;
-à Charlotte de Clamarion qui me jugeait perdue par la trop grande
-tendresse de ce même cœur; à ma vieille amie dont la conception
-de la vie, trop raisonnable, ne satisfaisait pas mon idéalisme; à
-mon ancienne compagne de couvent de qui m'attirait la sainteté,
-mais que sa superbe attitude morale même rendait cruellement
-dédaigneuse de mon infime et trop imparfaite nature!...
-
-Hélas! j'avais la passion de m'élever. La platitude des basses
-terres m'obligeait à tenter l'ascension des sommets; et la
-blancheur de leur neige, à peine entrevue, trop pure, pour mes
-yeux, me rejetait meurtrie, en me laissant accrochée par mes
-vêtements de femme, à ces régions de mi-côte, où, pour la plupart
-d'entre nous, sans doute, où seulement la vie est possible...
-
-Je descendis l'escalier de madame de Clamarion comme un automate,
-les yeux hagards, effrayée de la perte de ma dernière amie,
-effrayée de ce qui me manquait pour me trouver de niveau avec
-ceux qui vivent et avec ceux qui dominent complètement la vie.
-Je me souviens qu'en bas je fus aveuglée par un soleil de
-juillet féroce qui cuisait l'interminable avenue aux arbres trop
-jeunes pour fournir de l'ombre. Il y avait un cantonnier assis
-sur sa brouette, qui se versait dans la gorge le contenu d'une
-bouteille; plus loin, sur un banc, deux malheureux, un homme et
-une femme, en vêtements sordides, et qui n'avaient peut-être pas
-de quoi manger, s'embrassaient avec transport. Je pressai le pas.
-Des cloches sonnaient l'_Angélus_ de midi. A la porte de notre
-jardinet, ouverte, Suzanne et son petit frère, les cheveux blonds
-plus lumineux que le soleil, épiaient mon retour.
-
-O chers petits! mes enfants! ne plus penser qu'à vous, ne
-plus vivre que pour vous voir vivre mieux que moi! n'était-ce
-pas assez? Qu'est-ce que je demandais et qu'est-ce que je
-cherchais?... Suzanne et Jean m'entraînèrent au pavillon.
-Ce n'était pas à cause de mon retard à déjeuner qu'ils me
-guettaient, c'était parce que Suzanne avait réussi à démolir la
-toiture du petit théâtre édifié si soigneusement par son père,
-et, le couvercle enlevé, à s'introduire, «elle tout entière,»
-disait-elle,--ses deux pieds tout au moins et les jambes jusqu'aux
-genoux,--dans la boite ouverte que devenaient par son vandalisme
-le minuscule édifice, et, là dedans, s'agitant, gesticulant, à
-donner des représentations à son frère. On l'asseyait, lui, dans
-un panier haussé à la dignité de fauteuil d'orchestre, et sa sœur,
-tour à tour mime, danseuse, artiste tragique et comique, était
-indifféremment Peau-d'Ane, madame Mac' Miche, Footitt ou Sarah
-Bernhardt. Excessivement gênée par sa situation entre les quatre
-montants du cartonnage, elle était réduite à exécuter tous ses
-mouvements en piétinant sur place.
-
-Mais qu'importait cet inconvénient, pourvu qu'elle se crût sur la
-scène d'un «théâtre?»
-
---Mais qu'est-ce que ton papa dira quand il verra sa toiture
-enlevée?
-
---Papa comprendra très bien, dit Suzanne, que ce théâtre ne
-pouvait pas toujours durer, et je lui confierai le soin de faire
-quelques agrandissements... Des dégagements, regarde un peu, nous
-n'en avons pas! En cas d'incendie, par exemple, je me demande ce
-qui se passerait...
-
-Suzanne ne rêvait pas que théâtre: elle rêvait «agrandissements!»
-comme son père...
-
-L'avant-veille de ce jour même, le papa étant absent pour ses
-travaux en province, un monsieur ne s'était-il pas présenté à la
-maison, pour tout peser et examiner, en me laissant entendre que
-mon mari cherchait à contracter un emprunt?... Or, d'après mes
-plus minutieux calculs, nos dépenses étant réduites à l'extrême et
-les travaux en cours d'exécution étant importants, nous pouvions
-vivre... Mon mari partageait certes l'avis de madame Du Toit:
-notre petite maison ne représentait pour lui qu'un garde-meuble.
-Pauvre petite maison de Neuilly, à laquelle je m'étais, quant à
-moi, si vite accoutumée, et qui plaisait aux enfants! Dans la
-modestie, et dans l'éloignement du tumulte humain, c'est la vie
-de notre âme qui s'augmente, s'enrichit et s'élève... Mais à quoi
-bon? diront tous les hommes d'aujourd'hui. Monter tout seul,
-s'élever loin des yeux du monde? Admissible, ceci, jadis, pour
-escalader un ciel d'où Dieu nous voit!... Pourtant, quand l'œil
-de Dieu ne me verrait point, je sentirais à gravir cette échelle
-une volupté incomparable et secrète... Pourquoi est-ce que je sens
-cela? Pourquoi ne le sentez-vous pas?
-
-
-
-
-XXIII
-
-
-Vers le même temps, c'est-à-dire à la fin de juillet, je reçus à
-midi, au moment de nous mettre à table, une dépêche de mon mari,
-datée de Dinard. Que faisait-il à Dinard? Je le croyais dans le
-Midi... Il me demandait de lui envoyer d'urgence des vêtements
-de deuil et son chapeau haut de forme avec un crêpe «de hauteur
-moyenne». «Lettre suit», portait le maudit papier qui si souvent
-fait l'économie de quatre sous pour nous consumer par vingt-quatre
-heures d'angoisse. De quoi s'agissait-il? Et comment mon mari se
-trouvait-il à mon insu chez ses cousins partis pour Dinard la
-semaine précédente?
-
-Madame Du Toit qui n'était venue qu'une fois à Neuilly, que je
-n'avais pas vue depuis un certain temps, qui ne m'avait pas
-invitée cette année à Fontaine-l'Abbé, arriva dans un fiacre, à
-ma porte, avant que trois heures fussent sonnées. Elle était en
-possession d'une dépêche plus explicite; elle venait s'informer si
-j'en avais une plus explicite que la sienne. On lui annonçait, à
-elle, qu'un grave accident était arrivé à Pipette. Je lui appris
-qu'à moi mon mari réclamait des vêtements de deuil.
-
-A elle comme à moi on avait voulu épargner la vérité tout entière.
-Nos deux tronçons d'information réunis formaient quelque chose
-de pire. Pipette!... notre charmante Pipette!... Ah! mon Dieu!
-Quoi? qu'avait-il pu lui arriver? A son âge, en si parfaite santé,
-disparaître? Mourir si soudainement!... Pipette! pauvre petite
-Pipette!... Nous demeurâmes là à nous morfondre, à nous épuiser en
-conjectures, madame Du Toit et moi, écrasées par l'événement qu'il
-fallait conclure de nos deux télégrammes réunis.
-
-La lettre annoncée par mon mari me parvint le lendemain matin
-seulement. Elle ne contenait que quelques mots griffonnés à
-la hâte: «C'est moi qui suis chargé d'accompagner le corps.
-J'arriverai à la gare à dix heures. C'est un accident. La pauvre
-petite, étourdie comme elle était, vous savez, avait mangé,
-paraît-il, avant d'aller au bain. Le désespoir des parents
-dépasse toute imagination.» A la gare, à l'heure dite, bien avant
-l'arrivée du train qui eut du retard, je trouvai monsieur et
-madame Du Toit. Les Albéric étaient à Dinard; c'était par eux
-que ma vieille amie avait des nouvelles. Albéric, en dernière
-heure, disait qu'il était obligé de tenir la tête à sa femme et à
-ses beaux-parents littéralement fous de douleur. «Par un hasard
-heureux, ajoutait-il, Serpe s'est trouvé là pour accompagner la
-pauvre enfant dans son dernier voyage.» Et nous nous regardions
-tous les trois sur le quai, embarrassés, mordillant sur nos lèvres
-l'expression cuisante de notre crainte commune et inavouable, de
-notre crainte plus grande que la stupéfaction et la douleur même
-de cette mort: la crainte que cette mort ne fût pas le résultat
-d'une étourderie, d'un accident fortuit...
-
-Je ne tenais pas Pipette pour étourdie. Depuis le jour où je
-l'avais vue se jeter dans l'escalier avec ses grands patins,
-j'avais connu en elle une décision rapide et téméraire, et il y
-avait en son esprit quelque chose de sérieux qui s'ignorait parce
-que le sérieux n'avait pas droit de cité autour d'elle. Et côte
-à côte avec madame Du Toit, sur le quai de la gare, je pensais:
-«Madame Du Toit a eu grand tort de contribuer à faire rentrer
-cette enfant sous le toit paternel!...» Et madame Du Toit, j'en
-suis sûre, se disait que l'événement eût peut-être été évité, si,
-pour obéir à mes scrupules, je n'avais pas abandonné Pipette à
-elle-même. Hélas! hélas! que de choses inconciliables en ce monde!
-En effet, une amie eût été bonne à ce cher petit être, forcé comme
-la pauvre et jolie bête aux abois, par des chasseurs insensés!...
-On la poussait à un mariage horrible non par méchanceté, mais par
-indolence criminelle, et pour ne point interrompre une partie de
-plaisir!...
-
-Le train n'arrivant pas, monsieur Du Toit s'exténuant à lire dans
-tous les journaux le fait divers rapporté d'une façon identique,
-madame Du Toit qui rongeait son frein s'approcha de moi, me mit
-son doigt ganté sur le bras et me dit:
-
---Cette petite avait un amour au cœur!...
-
-Je m'en doutais, mais je blêmis:
-
---En êtes-vous sûre... et comment?...
-
---Dans son embarras, me dit-elle, _il_ s'en était ouvert à moi...
-Vous savez comme elle était mal élevée et ignorante des usages:
-n'avait-elle pas osé lui écrire! C'est peut-être par là qu'elle
-s'est perdue, la malheureuse. Quel homme eût donné sa main à une
-jeune fille aussi déterminée!
-
-Les paroles de madame Du Toit me faisaient frémir, et à cause
-des faits qu'elle m'apprenait et à cause de l'opinion qu'elle en
-avait, qu'elle ne pouvait manquer d'en avoir, que tout le monde en
-eût eu comme elle!
-
-Malheur aux infortunées petites filles trop naturelles et trop
-sincères! Oh! qu'elles ne soient, ni aujourd'hui ni demain, dupes
-d'une prétendue libération des mœurs! Monsieur Juillet, si libre,
-lui, averti si à fond de toutes choses, recevant une lettre
-amoureuse d'une jeune fille à la suite d'un flirt léger, riait
-d'elle, et d'un acte si grave, et de portée si tragique pour elle,
-il n'était qu'embarrassé!
-
-Nous vîmes mon mari, avec son vêtement de deuil et son demi-crêpe,
-descendre du fourgon. Il était très ému; il nous parla
-immédiatement de l'état indescriptible des parents. Il doutait
-si Albéric réussirait à les faire monter dans une voiture pour
-prendre le train suivant; c'étaient deux «loques», dit-il, des
-gens qui ne concevaient pas le malheur et qui se trouvaient tout à
-coup en présence de la pire chose qui leur pût advenir. Isabelle
-ne valait pas mieux que ses parents.
-
-Quant à l'accident, eh bien! c'était un accident... Elle avait
-mangé peu de temps avant d'aller au bain... On répétait cela; on
-n'avait que cela à dire. Elle était excellente nageuse; elle avait
-fait ses preuves...
-
---Mais précisément à cause de sa grande expérience de l'eau, de la
-mer, de la natation, elle n'ignorait pas le danger?...
-
---Elle était retournée à l'office manger le quart d'un
-plum-pudding!... les domestiques ne savaient pas qu'elle allait au
-bain; ils se sont souvenus de ce détail après...
-
---C'est affreux! C'est affreux!...
-
-A cause, précisément, de sa grande expérience de la natation,
-elle allait prendre son bain à marée basse et sans que personne
-l'accompagnât. On l'avait vue, de la villa, partir en courant
-sur le sable, son peignoir gonflé par la brise et le petit
-nœud bleu de son bonnet lui voltigeant sur la tête, comme un
-papillon. Là-bas, là-bas, sur la nappe d'eau tranquille et qui
-semblait si mince, trois ou quatre boules noires flottantes: des
-têtes de nageurs, et puis le canot, pareil à une coque de noix
-où le maître-baigneur entre ses deux avirons flottants, cuisait
-au soleil... Des témoins avaient vu la jeune fille déposer son
-peignoir en un petit tas, sur le sable, et s'avancer avec cet air
-résolu qu'ont tous ceux qui l'aiment en allant vers la mer...
-Ah! Dieu!... j'imaginais, moi, à ce récit, ces deux jambes
-fines, ces chevilles et ces petits pieds blancs marquant leur
-dernière empreinte sur le sol humide qui la conserve comme une
-cire!... Tout le monde, après, avait retrouvé, paraît-il, ce
-chemin sinistre et gracieux, cette suite de sceaux mise par une
-enfant mourant d'amour, au dernier feuillet de son histoire... Et
-là-bas, entre les trois ou quatre boules noires, sa petite tête
-lourde d'une si grande résolution, s'était enfoncée... Le baigneur
-ne savait-il pas que mademoiselle Voulasne plongeait comme un
-poisson?... Il avait fallu plusieurs minutes pour que la coquille
-de noix s'agitât, pour que des cris s'échangeassent entre les
-nageurs lointains... On avait vu plusieurs d'entre eux plonger à
-diverses reprises, autour du canot aux rames battantes, puis l'un
-d'eux regagner la plage en poussant le lugubre appel: «Au secours!
-au secours!» Alors, tout Dinard, comme une fourmilière dérangée,
-descendait sur la plage, un commissaire méticuleux ayant la
-précaution d'ailleurs bien vaine de faire respecter, dans un but
-d'identification, la trace des petits pieds nus...
-
-Il me fut impossible de m'éloigner de la bière qui contenait le
-corps de cette enfant chérie. Le fourgon, le coffre de bois, le
-transfert dans une salle spéciale de la gare, les voyageurs qui
-se découvraient, se signaient, le prêtre qui priait au-dessus
-des restes d'une pauvre petite à qui le nom même de Dieu n'avait
-jamais rien dit!... Pour quelles misérables joies avait-elle
-vécu vingt ans, la fille des Voulasne, morte sans espérance? On
-l'avait élevée pour le rire, les jeux, la vie amusante, et elle
-venait de sacrifier dans sa fleur son jeune corps, seul instrument
-de plaisir connu d'elle, au dur et sévère amour!... Pipette!
-Pipette!... grâce, insouciance, allégresse, image accomplie du
-bonheur de vivre! vous étiez là, percée par le trait le plus noir
-que les plus sombres mœurs puissent décocher contre la créature
-humaine! Mensonge, duperie suprême que la vie de plaisir, puisque
-au cœur même de son ébriété vous atteint la même blessure que dans
-la vie spiritualisée qui veut connaître la douleur et qui, elle,
-du moins, en aperçoit l'au delà radieux!
-
-Lorsque je me fus ressaisie et que je pus demander à mon mari:
-«Mais, enfin, comment vous trouviez-vous à Dinard?» il me dit:
-
---Les cousins avaient tant insisté!
-
-Il ne pouvait pas résister à la prière de ses cousins; il en avait
-un peu honte; il avait préféré s'en cacher.
-
-Les Voulasne arrivèrent enfin, méconnaissables. Albéric avait
-assez à faire de s'occuper d'Isabelle que la fin de sa petite
-sœur anéantissait comme la première révélation de notre sort
-mortel. Isabelle avait eu des crises de nerfs pendant le voyage;
-on l'emporta pareille à une malade; l'appréhension de voir le
-cercueil, d'entrevoir seulement le prêtre en surplis, la faisait
-hurler d'horreur. Les parents, c'étaient deux paquets inertes, des
-colis encombrants, dont Chauffin prenait soin. Jusqu'aux obsèques,
-ils demeurèrent en cet état, et même Gustave n'y put paraître, le
-médecin le maintenant au lit comme un enfant sensible à qui l'on
-cache les préparatifs mortuaires. Il échappa, ainsi, à la vue des
-tentures, des cires brûlantes, des candélabres d'argent et aussi
-du clergé, dont lui aussi avait une peur puérile; il esquiva, par
-une défaillance non feinte, l'église, les chants divins, trop
-grands pour lui, le piétinement derrière le char lugubre, et le
-spectacle,--auguste, celui-là,--de la restitution d'une partie de
-lui, pauvre Voulasne, à la majesté sereine de la terre qui ne rit
-pas.
-
-Henriette, elle, s'évanouit devant la fosse béante. Pareil
-accablement fut d'un effet considérable. C'est la faiblesse
-des parents qui avait poussé leur enfant à la mort; chacun le
-savait, le disait; personne qui se privât d'incriminer une inertie
-connue de tous et à ce point monstrueuse. C'est leur faiblesse
-qui les sauva. Ils avaient tous deux tant de chagrin, que l'on
-se tut, presque respectueusement. Ce fut de leur chagrin qu'on
-parla. Le chagrin des Voulasne avait dépassé la mesure commune.
-Leur responsabilité dans l'événement? mais ils l'ignoreraient
-toujours! Que leur fille eût voulu mourir, qui donc le leur eût
-fait comprendre! Inconscients ils avaient vécu, inconscients ils
-avaient écrasé leur chair la plus tendre; inconscients, l'image
-physique de leur douleur écartée, ils renaquirent peu à peu à leur
-vie facile de corps simples.
-
- * * * * *
-
-Pendant le temps que les restes de Pipette demeurèrent rue
-Pergolèse, j'étais retournée, naturellement, chez nos cousins. Mon
-mari leur fut utile, et il est juste d'ajouter que Chauffin se
-multiplia: c'était lui qui, dans la maison, était au fait de tout;
-il faisait tout, Gustave laissant tout faire. Une commune besogne,
-une tristesse partagée, et l'impression identique du désastre
-irréparable nous unissait. Nous oubliions momentanément tout ce
-qui nous avait si totalement disjoints. Le sacrifice de la victime
-immaculée avait, comme aux temps anciens, sa vertu apaisante.
-
-Et le besoin de pleurer Pipette me ramena encore, après les
-obsèques, chez les Voulasne!
-
-Ils ne disaient rien, ni le père, ni la mère; ils ne savaient
-absolument que faire, ayant l'impression qu'aucune de leurs
-occupations habituelles ne convenait à leur situation; ils
-pleuraient. Isabelle, Albéric pleuraient. Je pleurais avec eux.
-Chauffin, faisant comme nous, se purifiait à nos yeux!
-
-Rentrée chez moi, je pleurais encore. Je pleurai ainsi jusqu'au
-jour où je m'aperçus que, dans un chagrin si grand, se mêlait
-l'idée de la douleur qu'avait dû subir la malheureuse enfant en
-songeant à celui qu'elle aimait, à qui elle avait écrit, elle, et
-envoyé l'expression de son amour...
-
-Les Voulasne ne devaient plus jamais retourner à Dinard. Un jour,
-Chauffin leur proposa de partir à la recherche d'un autre endroit
-où passer l'été. Ils partaient en automobile. Ils n'emmenaient
-point les Albéric qui déjà recommençaient leurs chamailleries
-intolérables; moi, j'étais retenue par mes enfants; mais ils
-offrirent une place dans leur voiture à mon mari, à côté de
-Chauffin.
-
-Nous causâmes, le soir, de la proposition, mon mari et moi. Il me
-dit:
-
---La pauvre Pipette disparue, la question Chauffin se trouve avoir
-bien changé de figure: elle ne vous épouvantera plus, j'imagine?...
-
-Je fus cependant épouvantée. Je n'avais pas songé à cette
-conséquence en effet trop logique de la mort que nous pleurions:
-mon mari, qui, déjà, avant l'événement, retournait chez ses
-cousins, allait m'y retenir et recommencer à se leurrer d'espoirs,
-à y prendre cette fièvre troublante que donne le contact de la
-fortune et de la fête. Et tout était à recommencer.
-
-J'avais bien senti, hélas! que je ne convertirais pas mon mari
-à la vie modeste où toutes les joies ne peuvent provenir que de
-l'intérieur. Sinon pour moi, du moins pour lui et pour l'avenir
-de nos enfants, mieux valait peut-être prolonger la duperie à
-la lisière de la fortune des Voulasne: un espoir sans cesse
-reculé de puiser chez eux le moyen de relever sa situation ne
-vaudrait-il pas mieux que ces incorrigibles tentatives d'emprunt
-dont l'une, tout dernièrement, m'avait tant alarmée?... Hélas!
-qu'était mon influence et qu'eût été ma volonté la plus acharnée,
-mais solitaire, contre l'universel mouvement qui entraînait les
-hommes vers le dehors, vers les grands jouets propres à divertir
-un monde rajeuni? Par moments, le doute me prenait de la valeur
-de mon rôle en une pièce où j'apparaissais, me semblait-il, comme
-un fantôme du passé. «Qui suis-je, me disais-je, et qu'ai-je à
-faire ici?...» Et le doute que j'avais sur ma propre valeur était
-plus effroyable que le sentiment de mon caractère étranger... «Je
-viens du fond des temps; je suis une image affaiblie des femmes
-d'autrefois; je porte en moi le spectre de mes aïeules au point de
-faire reculer l'amant que mes bras entr'ouverts appellent, mais
-je n'ai ni la simplicité, ni la rude foi de ma mère et de la mère
-de ma mère qui leur ont épargné, à elles, de se demander jamais ce
-qu'elles étaient... Je tiens trop encore de leur intégrité pour
-faire aux yeux du meilleur monde de mon temps la figure tout à
-fait convenable d'une madame Du Toit, et je n'ai pas hérité une
-assez haute vertu pour boire au calice enivrant de Charlotte de
-Clamarion... Mon Dieu! Mon Dieu! je crois en vous... Je ne me sens
-pas assez forte pour douter de tout ce qu'on m'a enseigné en votre
-nom: mais j'ai besoin de me dire, pour n'en point douter, que mes
-propres lumières sont insuffisantes!... Quel abîme entre le pâle
-fantôme que je fais et la figure de celles à qui je ressemble
-encore!... Je ne doute point; mais déjà je n'ai plus la foi qui
-agit. Et quand un instinct secret, une voix du plus profond de
-moi, m'affirme que ce que je sens de meilleur en moi provient des
-restes de cette foi candide et parfaite, je pâlis et je tremble
-à la pensée de ce que vaudra ma fille, élevée par l'ombre que je
-suis et dans une atmosphère cent fois plus hostile à la cohésion
-de nos vieux atomes chrétiens, si raréfiés, que ne le fut l'air
-que j'ai respiré!...»
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-Mon mari ayant accompagné ses cousins, je restai avec les enfants
-à Neuilly, où nous devions attendre le commencement de septembre
-pour aller à Chinon.
-
-Une après-midi, alors que nous nous tenions dans le pavillon,
-au fond du jardin, on sonna à la grille. Ma petite bonne, peu
-faite aux usages, inaccoutumée surtout aux visites, vint, sans se
-presser, me dire qu'une dame me demandait, une dame qui n'avait
-pas voulu donner son nom et qu'elle avait laissée à la porte.
-
---Mais comment est cette dame?
-
---Une fausse jeunesse, me dit la bonne, mais qui doit se faire
-reluquer encore... Il y a deux messieurs qui sont arrêtés plus
-loin...
-
-A quelques détails complémentaires, je reconnus Emma. Mon
-premier mouvement fut de ne pas la recevoir, mon mari me l'ayant
-formellement interdit. Puis la pensée qu'elle n'insistait pour
-me voir pendant l'absence de son frère que parce qu'elle était
-malheureuse, m'apitoya. Elle venait jusqu'au fond de Neuilly,
-par la grande chaleur et sans voiture; je n'eus pas la dureté de
-la laisser repartir; je dis à la bonne de la faire entrer à la
-maison, et j'allai la rejoindre. Il me semblait que je faisais
-quelque chose d'à moitié mal, d'à moitié bien. Emma s'était
-conduite d'une façon qui méritait peu d'indulgence; mais, depuis
-que j'avais souffert par l'amour, j'éprouvais moins de répulsion
-que de pitié pour les infortunées qui furent par lui roulées comme
-les galets par la lame de la mer.
-
-Elle était bien changée, la pauvre Emma. Le jugement sommaire de
-la bonne n'était pas sans justesse. Emma, frappée par le mal des
-années, concentrait toute sa farouche ardeur à en combattre le
-ravage; si ses yeux s'amollissaient, elle conservait sa taille,
-onduleuse, opulente sans excès, et cette bouche en grenade éclatée
-qui vous donnait frais, au cœur de l'été.
-
-Elle s'excusa beaucoup. Je croyais sa visite vulgairement
-intéressée; je m'attendais à ce qu'elle me tendît une main de
-quêteuse. Mais non! Elle avait avec moi, comme dès notre première
-entrevue, une certaine gentillesse perceptible malgré toute la
-distance qui nous séparait; je ne lui étais pas antipathique;
-elle me croyait seulement soumise à des mœurs antédiluviennes
-et hypocrites, et elle avait cru de la meilleure foi du monde
-que, de ce qu'elle tenait pour ma vieille défroque, il ne me
-resterait bientôt rien. Elle me plaignit surtout, à la suite
-d'un préambule embarrassé et difficile, destiné à aborder notre
-situation diminuée. Comme je lui disais que, loin de me trouver
-à plaindre de cette situation nouvelle, je m'en trouvais au
-contraire beaucoup plus à l'aise et menais une vie plus conforme à
-mes goûts, elle me dit: «Allons donc!...» en haussant les épaules,
-et je lus dans ses yeux qu'elle croyait encore à mon «jésuitisme»
-invétéré. Elle n'était pas accessible à une autre conception du
-bonheur qu'à celle du plaisir uni à la fortune. Elle soupira
-longuement. Il était évident qu'elle avait des motifs personnels
-de regretter que son frère n'eût pas réalisé ses brillantes
-espérances; mais elle semblait me porter un intérêt tout personnel
-et compatir à mon sort. A cela, elle avait une raison que je
-n'allais pas tarder à apprendre, malheureusement. Il existait
-aussi entre elle et moi cette cloison qui sépare les êtres soumis
-à des mœurs totalement différentes. Elle me jugeait avec autant
-de compassion que j'avais de compassion, moi, pour les Voulasne,
-pour leurs amis ou pour Emma elle-même. Emma me représentait
-l'image, poussée à l'extrême, de ces mœurs dont l'amour est
-le pivot et la loi unique et que je voyais opposées sans cesse
-comme un progrès, comme une conquête, aux mœurs disciplinées et
-soumises à la contrainte morale. Je voyais en moi la génération
-arrachée à ce vieux sol, inacclimatée au nouveau, cherchant entre
-les deux un introuvable compromis. Notre rencontre improvisée,
-dans cette pièce de la petite maison de Neuilly, prenait pour
-mon esprit confus, solitaire et trop disposé à réfléchir, une
-importance insoupçonnée. Cette jolie femme un peu fripée et cette
-bouche, restes de désordre et de beauté, cela grandit tout à coup
-devant moi. Les volets étaient clos afin d'éviter la chaleur; nous
-causions dans l'ombre; je voulus voir et j'entr'ouvris l'un d'eux.
-Emma se leva, se déplaça, pour se poser à contre-jour. Dans ces
-mouvements, et comme mes allusions à quelques détails matériels de
-la maison introduisaient un peu de familiarité dans l'entretien,
-Emma qui brûlait d'arriver à ses fins, me dit qu'il fallait voir
-les choses comme elles sont, prendre les gens pour ce qu'ils
-valent, que vivre dans les nuages était «idiot», et qu'enfin
-c'était «être une gourde» que de prétendre faire d'un homme autre
-chose que ce qu'il est.
-
-J'allais prendre la balle au bond et m'apprêter à mettre Emma hors
-de chez moi, pour me traiter avec son sans-façon et son langage
-de cabaret; mais c'était elle qui, par ses mots un peu vifs,
-venait d'ouvrir une porte par où elle expulsait enfin toute la
-rancune amassée depuis des années contre son frère dédaigneux,
-et ce qu'elle me dit me cloua sur place. Je ne suis pas assez
-initiée au libre parler d'Emma pour reproduire ses termes; ils
-jaillirent soudain comme les scories d'un cratère en éruption;
-la lave bouillante se déversait à mes pieds; j'étais surprise,
-ahurie, captivée aussi par ce que m'apprenait ou m'invitait à
-connaître une telle effervescence d'expressions. Je faisais, à
-mesure qu'elle vociférait, la part de l'exagération, trop aisée à
-discerner; mais Emma me citait des faits précis et contrôlables
-qui, au-dessus du torrent fielleux, surnageaient comme les
-douloureuses épaves reconnues d'une maison écroulée. Mon mari,
-au dire d'Emma, n'avait jamais cessé de me tromper. La liaison
-qu'il avait, avant son mariage, il ne s'était pas donné la peine
-de la rompre; elle n'était ni sérieuse, ni unique; il était comme
-tous ces messieurs; ils s'entraînaient les uns les autres; les
-plus riches avaient des maîtresses, les moins fortunés se fussent
-crus déshonorés de ne point faire comme s'ils en entretenaient
-une, deux, parfois davantage. Depuis deux ans, mon mari s'était
-acoquiné, disait-elle, avec une femme dangereuse non par son
-esbrouffe, mais au contraire son attitude rangée et son goût de
-thésauriser. Emma me la nommait, me donnait son adresse, me citait
-le nom de l'enfant qu'elle avait eu récemment. «Achille a des
-goûts bourgeois, me dit-elle, vous le savez; ce n'est pas tant un
-noceur, mais il lui faut pour le moins un faux ménage afin qu'on
-ne se f... pas de lui dans le métier.»
-
-Les sentiments les plus divers bataillaient en moi pendant ce
-discours plein de fiel dont quelques gouttes évidemment étaient
-destinées à me faire souffrir. Ne vouloir pas en entendre
-davantage! mais la curiosité, l'utilité d'apprendre me retenaient
-attentive. Mépriser les médisances, jouer l'indifférence! mais
-la révélation me faisait un mal que je n'eusse pas soupçonné.
-Certes, je n'avais jamais pu aimer mon mari, d'amour; mais
-j'avais pour beaucoup de ses qualités une estime définitive; et
-j'aimais en lui le goût qu'il avait eu de me choisir d'abord,
-de me vouloir conserver ensuite conforme à un type de femme que
-je juge le meilleur, indispensable à la vie, à sa continuation,
-à sa prospérité, et le plus beau au jugement secret de notre
-conscience; aussi, à cause de l'amour qu'il avait pour ses
-enfants... Et il possédait un autre ménage! Il pouvait aimer un
-autre enfant!...
-
---Vous voyez bien, disait Emma, que ce n'est pas la peine de se
-fouler!...
-
-Elle avait tout l'air de vouloir ajouter des conseils amicaux aux
-révélations dont elle venait de me frapper. Peut-être, après tout,
-était-elle sincère et ne pensait-elle qu'à me rendre service,
-une fois sa vindicte exercée contre son frère. Son exemple
-m'obligeait tout à coup à faire un retour sur moi-même qui, depuis
-que j'avais aimé, concevais de l'indulgence pour les femmes
-amoureuses, et, à cause de cela, uniquement, sans doute, m'étais
-exposée, aujourd'hui, à recevoir la visite, les révélations et
-les avis de ma belle-sœur Emma. Et, pensant à la faute de ma vie,
-à la femme que j'aurais pu être, en ce moment précis, moi, si
-des circonstances supérieures à moi-même ne m'avaient sauvée, je
-n'eus pas plus de ressentiment contre mon mari que je n'en avais,
-première réflexion faite, contre Emma qui s'acquittait là, tout
-simplement, de son rôle de femme naturelle. Jugeant toutes gens et
-toutes choses du point de vue assez bas où notre propre faiblesse
-nous pose, nous ne pouvons qu'être indulgents et débonnaires; et
-je vois bien que c'est cette tiédeur débile que l'on nommera de
-plus en plus la bonté.
-
-Emma, me jugeant édifiée comme elle l'avait voulu, se leva. Je
-vis qu'avant de se rejeter dans la rue, elle cherchait un miroir.
-Nous étions presque dans l'ombre; une glace, derrière la pendule,
-ne se prêtait que maladroitement aux soins de la coquetterie.
-Je déplaçai la pendule dont le balancier eut des palpitations
-désordonnées et je retournai au volet entrebâillé pour rouvrir
-tout grand. Puis je revins derrière l'épaule d'Emma afin de
-m'assurer qu'elle se voyait suffisamment pour donner le petit coup
-nécessaire à ses cheveux et rajuster son chapeau. Je n'avais pas
-coutume de me mirer dans cette glace. Le jour se trouvait par
-hasard très bon. Nos deux visages paraissaient accolés comme en
-un portrait de deux sœurs. Les marques définitives de l'âge me
-frappèrent aux alentours des yeux d'Emma, trop tendres, plissés
-et poudreux comme l'aile de certains papillons gris du soir. Un
-bref regard d'elle me jugea, moi, pareillement: j'avais dix ans
-de moins qu'elle, mais mes cheveux blanchissaient, ce dont je
-m'efforçais depuis quelque temps de rire; à côté de cette femme
-cramponnée désespérément à sa jeunesse et à sa beauté fuyantes,
-pour la première fois ma figure me parut creusée en dessous par un
-travail de termite. Moi comme Emma, bon gré mal gré, nous avions
-reçu le coup d'aile insonore de l'oiseau qui passe au-dessus des
-têtes blondes et des brunes, tantôt avec trop de hâte et tantôt
-avec un retard bénévole, et en déplaçant un air funeste qui tue la
-fleur humaine.
-
-Je me retirai presque aussitôt, mais j'avais vu. Et la double
-image offerte à moi par un hasard ne devait plus s'effacer de mon
-souvenir, et elle devait contribuer, plus que mes méditations,
-à m'éclairer sur moi-même. Mon visage, pour ainsi dire surpris,
-et joue à joue, avec le tragique masque d'Emma amplifiant un
-gémissement sourd et désespéré, me parut, dans sa flétrissure
-commencée, porter la trace d'un sourire peut-être ancien chez moi,
-mais dont je n'avais pas saisi l'expression: le sourire d'un
-être attristé, mais le sourire de quelqu'un _qui sait l'existence
-d'un trésor caché_... Emma contemplait les restes de sa richesse
-dissipée; moi, créature aussi, femme comme elle, je souffrais
-de mes ruines prématurées; quelque chose en moi,--oh! j'en
-conviens!--pleurait la douce vie non savourée et trop éphémère;
-mais quelque chose en moi se riait des bonheurs communs et des
-choses éphémères... Emma avait goûté de folles années et ne
-concevait plus rien au delà, sinon un prolongement artificiel par
-le moyen de cabotinages sans relâche exercés sur sa peau. En vertu
-de quel merveilleux privilège est-ce que mes premiers cheveux
-blancs me causaient, par-dessous ma mélancolie, une impression
-d'allégement et suscitaient en moi un élan de vie renouvelée? A
-la minute, pour ainsi dire, où je venais de recevoir le choc de
-deux des plus puissantes désillusions, celle de la durée de ma
-jeunesse et celle de la loyauté conjugale de mon mari, loin de
-sentir un abattement, le voisinage d'une femme abattue mobilisait
-mes réserves secrètes, mettait en branle, au fond de moi, toute
-une armée d'énergies insoupçonnées, et je reconquérais en moi un
-royaume qui ne doit pas périr.
-
-En regardant encore Emma au grand jour, alors qu'elle allait me
-quitter, je me souvins de l'étonnement que m'avait causé son
-genre de beauté, lors de notre première entrevue, et quand je ne
-songeais à le comparer qu'à celui de madame Du Cange. Ce que
-nous étions convenues, jadis, au couvent, d'appeler la beauté
-de madame Du Cange, c'était une transfiguration de la chair par
-le miracle de la force morale. Oh! que cela n'avait donc aucun
-rapport avec le troublant assouvissement qui avivait et ombrait
-les yeux de ma belle-sœur! De même Charlotte de Clamarion, sans
-avoir été jamais jolie, embellissait en vieillissant, parce que sa
-vie s'enrichissait de jour en jour, tandis que chez Emma toutes
-les sources desséchées lui laissaient la face morne et dépitée à
-jamais d'un astre mort.
-
-Emma ne comprit rien à la sérénité que son exemple même, par
-contre-coup, m'inspirait. Elle me regarda à plusieurs reprises,
-à travers sa voilette, pendant que je la reconduisais à la porte
-de l'avenue. Je crois qu'elle emportait de sa visite une grande
-déception: l'état dans lequel elle m'avait trouvée l'étonnait;
-celui où elle me laissait l'étonnait davantage. Elle n'était
-pas de sens très fin; et surtout elle ignorait absolument cette
-«seconde nature» qu'ajoutaient nos vieilles mœurs à la nature que
-nous partageons avec toutes les bêtes humaines.
-
-Je la vis s'éloigner à pied, relevant sa robe sur ses petits
-souliers défraîchis. Une portion de moi lui en voulait de ce
-qu'elle était venue faire ici; une autre, meilleure, éprouvait
-pour elle une grande et sincère pitié.
-
-Elle avait quarante ans, la malheureuse Emma, elle pouvait
-vivre encore un nombre égal d'années, et elle ne leur concevait
-pas d'autre emploi que le regret impuissant et l'appel désolé,
-désormais ridicule, de l'amour!...
-
-Je vins rabattre le volet, remettre de l'ordre dans la pièce
-où j'avais reçu Emma, épousseter la poudre de riz semée sur le
-marbre de la cheminée, sur le bras d'un fauteuil et jusque sur
-le tapis de la table, replacer la pendule en son beau milieu. Un
-parfum demeurait dans l'atmosphère. Suzanne en entrant le happa
-de ses petites narines si jeunes encore, s'arrêta, et poussa une
-exclamation qui prouvait que, déjà, elle n'y était pas insensible.
-
---C'est de très mauvais goût, lui dis-je. Nous devons sentir bon
-par nos qualités, et cela suffit.
-
-A sa mine indifférente et aussitôt distraite, je vis bien que
-Suzanne tenait mes paroles pour le langage convenu que les parents
-adressent aux enfants, auquel les enfants ne croient pas parce que
-les parents n'y croient pas eux-mêmes.
-
-J'y croyais! J'eus même l'impression soudaine d'y croire plus
-ardemment que je n'avais jamais fait à aucun précepte adressé
-à mes enfants! Et, simultanément, s'imposa à moi de nouveau
-l'impérieuse nécessité de cette adhésion passionnée aux vérités
-morales, dont il faut que l'ardeur soit bien grande si nous
-voulons en communiquer la centième partie!...
-
-Un élan irrésistible me poussa à ma chambre où je tombai à genoux
-au pied de mon lit, comme autrefois: «Mon Dieu! mon Dieu!...» Mais
-les mots qui s'adressent à Dieu, pour ne les avoir pas prononcés
-tous les jours, mes lèvres ne les retrouvaient plus. J'entendis
-dans l'escalier le pas de Suzanne; il se tut aux environs de ma
-porte; on essaya de tourner le bouton; mais j'avais fermé au
-verrou. Suzanne cria:
-
---Maman, qu'est-ce que tu fais?
-
---Je prie le bon Dieu, mon enfant.
-
---Ce n'est pas vrai... tu pleures...
-
-O terribles enfants, en qui nous sentons quelque chose de plus
-fort que nous!... Dans le moment où nous essayons de nous gonfler
-pour nous envoler dans les airs, ils nous lancent des traits qui
-nous percent; ils me rappellent la voix implacablement humaine
-de Montaigne, si cinglante pour ceux qu'a touchés l'accent de
-l'auteur des _Pensées_, son fils sublime: «Nous aurons beau
-faire... nous n'en sommes pas moins assis sur notre derrière...»
-Et pourtant lui-même avait dit, inspiré par l'amoureuse amitié un
-jour: «O la vile chose et abjecte que l'Homme, s'il ne s'élève
-au-dessus de l'humanité!...» Choix angoissant! entre le ciel et
-la terre prendre parti! renoncer à l'enivrement du plus beau en
-faveur de la sagesse au visage de marbre! Vivre à mi-côte, la plus
-dure des résignations!...
-
-Tout à coup, un beau jour, je reconnus que, précisément, cette
-résignation étant pour moi la plus dure, c'était à celle-là qu'il
-fallait me soumettre. Accepter la médiocrité du monde, oui,
-cela était pour moi une tâche plus ardue que de laver les pieds
-des pauvres ou de bander les ulcères, comme faisait Charlotte
-de Clamarion. Et quand j'eus résolu d'accomplir cette tâche
-qui s'impose aux femmes «de la bonne moyenne» dont j'étais, il
-me sembla que mon appétit de passion était comblé... Ma voie à
-mi-côte s'allongeait devant moi, droite et unie; tout orgueil
-abattu, j'y roulais, emboîtée en des rails d'acier que ma volonté
-avait étendus sur un plan; et je goûtais à cet effort plus de
-bonheur secret que je n'en avais éprouvé lorsque, dans mon
-emportement, j'avais fui avec indignation le milieu Voulasne.
-Par la plus âpre lutte que je pusse soutenir contre moi-même,
-je touchais le plus parfait contentement intime: je refaisais,
-de mon propre mouvement, et par la force des choses, ce que
-la plus vieille foi de ma famille enseignait comme le devoir
-élémentaire; l'expérience me ramenait à mon point de départ un
-peu dédaigneusement abandonné dans la bourrasque que déchaînent
-les courants d'air de mon temps; sur le chemin de retour où je
-marchais, ne discernais-je pas déjà ces grandes voix, organes
-mystérieux, échos d'instruments inconnus, dont le timbre n'a pas
-d'équivalent parmi ceux de ce monde, dont la musique célébrait
-la dignité de mon origine, la sainteté de ma destinée, et entre
-ces deux relais, l'humble beauté de la vie que nous ne pouvons pas
-changer. «Faire les petites choses comme grandes à cause de la
-majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous...», m'avait dit un
-jour celui qui se plaisait à m'instruire si dangereusement!
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Lorsque je retournai à Chinon, résolue à ne plus faire de moi
-qu'un instrument utile au bien des miens et savourant dans cet
-oubli de moi-même, dans cet adieu définitif à tous mes désirs
-personnels, dans ce renoncement même à la joie de mieux faire,
-une autre joie, d'essence plus subtile et plus haute, et qui ne
-devait plus jamais me manquer, je fis l'émerveillement de tous par
-la figure heureuse que l'on me voyait et que, au dire de chacun,
-personne ne m'avait encore vue. J'étais inquiète autrefois,
-disait-on, j'avais sans cesse l'air d'attendre quelqu'un, de
-désirer un objet chimérique, de rêver à la lune! A la bonne heure!
-On me trouvait, pour la première fois, satisfaite.
-
-Et la vérité m'oblige à dire qu'en face de ce bonheur rayonnant
-de moi, il ne se trouva personne, dans la maison et hors de là,
-personne parmi ceux qui pourtant m'avaient enseigné la source
-secrète de ma présente félicité, qui ne chuchotât:--les échos m'en
-vinrent de toutes parts:--«Elle aime!... elle est aimée!...»
-
-1910, 1911, 1912.
-
-
-FIN
-
-
-E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--2011-0-12.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Madeleine jeune femme, by René Boylesve
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADELEINE JEUNE FEMME ***
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