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-The Project Gutenberg EBook of La solitude, by Johann Georg Zimmermann
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: La solitude
-
-Author: Johann Georg Zimmermann
-
-Translator: Xavier Marmier
-
-Release Date: February 14, 2016 [EBook #51214]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
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-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SOLITUDE ***
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-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
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-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
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- LA
- SOLITUDE
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-CORBEIL, TYP. ET STÉR. DE CRÉTÉ.
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-
- LA
-
- SOLITUDE
-
- PAR
-
- ZIMMERMANN
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- TRADUCTION NOUVELLE
-
- PRÉCÉDÉE D'UNE INTRODUCTION
-
- PAR
-
- X. MARMIER
-
- PARIS
-
- CHARPENTIER, LIBRAIRE-EDITEUR
-
- 28, QUAI DE L'ÉCOLE
-
- 1859
-
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-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Brugg est une jolie petite ville du canton d'Argovie, située au
-confluent de l'Aar, de la Reuss et de la Limat. Je passais là, il y a
-quelques mois, par une de ces fraîches matinées d'été qui répandent
-tant de charme sur les riants paysages de la Suisse. Tandis que le
-conducteur de la diligence faisait une halte à l'hôtel de l'Étoile, je
-regardais avec une vive curiosité la situation pittoresque de cette
-cité helvétique, la rivière écumante, fougueuse, qui la traverse, et
-les vertes prairies et les collines ondoyantes qui l'entourent.
-«Regardez la nouvelle maison d'école, me disait un honnête professeur
-de Bâle qui voyageait avec moi; regardez le mur d'enceinte de la
-ville, où l'on voit un curieux bas-relief représentant une tête de
-Hun.» Mais je ne songeais ni à la nouvelle école ni aux anciennes
-sculptures de la bourgade argovienne. Brugg ne me rappelait qu'un nom,
-le nom de Zimmermann, et je n'étais occupé qu'à associer dans ma
-pensée l'aspect remarquable de cette ville au caractère distinct du
-célèbre physiologiste. Qui ne sait l'influence qu'exercent sur nous
-les lieux où s'est éveillée notre jeunesse, les premiers tableaux qui
-ont frappé nos regards, les premières impressions qui ont saisi notre
-esprit? Il y a des siècles que l'on a comparé, dans une image pleine
-de grâce, l'âme de l'homme à un vase qui conserve la saveur des
-parfums dont il a été imprégné. Ces parfums sont les conceptions
-naïves de notre enfance, les songes encore flottants, mais vifs et
-durables, que la vue du monde ou la contemplation de la nature a fait
-naître dans notre imagination. Buffon a, dans un de ses plus beaux
-traités, indiqué l'action diverse des climats sur l'organisation
-physique et le moral de l'homme. Un sage et respectable écrivain, M.
-de Bonstetten, a consacré tout un livre à cette même étude[1]. On
-pourrait étendre la question beaucoup plus loin, et démontrer que ces
-dispositions déterminées de l'esprit, qu'on baptise du nom de
-vocation, ne sont souvent que le résultat d'une impression
-accidentelle, spontanée, énergique, dont les parents les plus
-clairvoyants et les maîtres les plus habiles ne distinguent peut-être
-pas même la source. Combien de peintres ont dû la soudaine révélation
-de leur avenir à la vue d'un tableau qui fécondait, comme un ardent
-soleil, leurs facultés inertes! Combien de poëtes ont été, comme la
-Fontaine, émus subitement jusqu'aux larmes en entendant réciter une
-ode, et ont senti vibrer en eux les cordes d'une lyre jusque-là muette
-et étouffée! Combien de nobles magistrats ont été, dans les siècles
-derniers, disposés à la sévère attitude et au grand sentiment des
-fonctions judiciaires par la contemplation journalière des tableaux de
-famille, des conseillers en robe noire et des présidents à mortier qui
-les entouraient! C'est un argument qu'on n'a point assez fait valoir
-dans la loi sur l'hérédité de la pairie. On a répondu par des
-objections spécieuses à des raisons justifiées par l'expérience des
-siècles. Qu'un jeune homme, même dans ce temps d'idées excentriques et
-d'ambitions confuses, soit dès son enfance élevé en vue d'une dignité
-héréditaire dans sa famille, avec tous les souvenirs qui se rattachent
-à cette succession, avec les entretiens dont elle doit être à chaque
-instant l'objet essentiel, il est, on peut le dire, à peu près certain
-qu'à moins d'un vice d'organisation radical et incorrigible, le jeune
-homme saura plus que nul autre comprendre les devoirs que lui impose
-ce privilége de naissance et les accomplir.
-
- [1] _L'Homme du Nord et l'Homme du Midi, ou l'Influence
- du climat._ 2e édition, Genève, 1826.
-
-A chaque pas que l'on fait dans l'étude de la nature humaine, on est
-saisi du rapport constant qui existe entre le monde moral et le monde
-physique. Telle plante ne dégénère et ne s'étiole que parce qu'elle
-n'est point placée sur son véritable terrain, et tel cœur n'est
-mauvais que parce qu'il s'est développé au milieu d'une atmosphère
-pernicieuse, dont il n'a pas eu le moyen ou la force de vaincre la
-funeste influence.
-
-En thèse générale, deux sphères d'action exercent surtout un puissant
-empire sur notre caractère et nos goûts: la vie du monde et la
-solitude. Voici un homme qui, tout jeune encore, vous étonne par la
-souplesse de sa parole, par son genre d'esprit, vif, léger, prompt à
-la repartie, et disposé au sarcasme plutôt qu'à l'admiration. Voyez
-s'il n'a pas vécu de bonne heure au milieu d'un monde qui l'a façonné
-à ses mobiles allures, qui, en éveillant son attention sur les idées
-courantes, l'a habitué à glisser ingénieusement à la surface des
-choses et l'a détourné des conceptions sérieuses, dont l'étude
-gênerait la liberté de ses mouvements en absorbant une partie de ses
-facultés.
-
-En voici un autre, au contraire, qui est grave et rêveur, qui dans les
-gazouillements variés d'un salon n'échappe qu'avec peine à la
-préoccupation d'une pensée secrète, qui n'accorde qu'un sourire de
-complaisance à mainte saillie soudaine dont tout le monde s'égaye
-autour de lui, mais qui conserve sous de froides apparences une
-constante ardeur et de nombreuses et faciles admirations. Remontez le
-cours de sa vie, et voyez si son enfance ne s'est pas écoulée dans le
-silence de quelque retraite, dans la contemplation de la nature, qui
-conduit l'imagination à la rêverie et porte le cœur à l'enthousiasme.
-
-Nulle part l'influence de la nature ne se fait plus vivement sentir
-que dans les contrées montagneuses, où elle produit un effet
-saisissant et grandiose, et dans les régions du Nord, où les
-habitations champêtres sont pour la plupart disséminées à plusieurs
-lieues l'une de l'autre, où l'homme vit solitairement sur les rives
-d'un lac, aux bords d'une forêt. Nulle part aussi cette influence n'a
-été dépeinte avec tant d'enthousiasme et dans un si grand nombre de
-légendes et de croyances superstitieuses; car qu'est-ce que toutes ces
-histoires de nains mystérieux qui gardent des trésors dans les flancs
-des montagnes, d'elfes aériens qui dansent le soir dans les prairies,
-de Stromkarls, qui font vibrer leurs harpes d'argent dans le cristal
-des fleuves, sinon les vivants symboles de toutes les richesses
-profondes de la nature, de cette _alma Venus_ si bien chantée par
-Lucrèce, et de toutes ces magiques harmonies qui sans cesse résonnent
-à l'oreille et charment la pensée de celui qui en a connu la suave
-douceur?
-
-Si bienfaisante que soit cette action de la nature, il est possible
-cependant qu'elle suscite dans l'âme des luttes pénibles, qu'elle
-éveille des regrets insurmontables, et devienne, selon les
-circonstances, une cause de malheur. Si elle domine trop puissamment
-l'homme appelé à vivre dans le monde, elle jette sur son esprit une
-sorte de teinte nébuleuse qui obscurcit à ses yeux l'aspect des choses
-réelles; elle provoque dans sa pensée des apparitions mélancoliques
-qui ne s'accordent point avec la nette et lucide pratique des
-affaires. De là des combats intérieurs, des combats incessants, où
-l'on fatigue ses forces et sa volonté; de là un sourd mécontentement
-de soi-même, et le mécontentement des autres, auxquels on ne peut
-révéler une plaie si tenace et si indéfinissable, et près desquels on
-se trouve à tout instant méconnu, incompris; de là une irritation
-vivace, fréquente, qui, si elle n'est réprimée par une sage énergie,
-s'accroît avec les années, conduit peu à peu à l'isolement du cœur et
-aboutit à la misanthropie.
-
-Le beau idéal d'une organisation morale et intellectuelle serait de
-pouvoir allier ces facultés poétiques, qui naissent dans la solitude
-par le sentiment de la nature, et ces facultés plus positives, plus
-actives, qui se développent dans le commerce du monde; de sympathiser
-avec tout ce qui est vraiment beau et honnête, et d'éloigner de soi
-toute idée exclusive. Mais il n'est donné qu'à bien peu d'hommes de
-maintenir en eux ce sage équilibre. On se laisse aller à un penchant
-qui dans le principe est très-rationnel et très-louable, mais qui peut
-être dangereux si, au lieu de le maîtriser, on lui laisse prendre tant
-de développement qu'il finisse par subjuguer notre volonté, et il peut
-résulter de là qu'on en vienne à faire d'une prédilection, qui était
-d'abord une qualité réelle, un défaut fatigant pour les autres et
-fatal pour soi-même. Telle fut la destinée de Zimmermann, et tout le
-secret de cette destinée est dans l'enceinte des murs et dans les
-pittoresques paysages de la petite ville de Brugg.
-
-Il y a eu au XVIIe et au XVIIIe siècle plusieurs hommes illustres
-portant le nom de Zimmermann, et, chose remarquable, ils n'ont tous
-acquis leur illustration que par quelque idée excentrique. Le plus
-ancien des Zimmermann est un prédicateur de Dresde, né en 1598, mort
-en 1665, qui a laissé quinze cents sermons sur les livres de Samuel.
-Un autre, né en Hongrie, se signala par son zèle ardent pour la
-controverse théologique; un troisième, originaire du Wurtemberg, se
-passionna pour les idées mystiques de Jacob Bœhme, parcourut
-l'Allemagne et les Pays-Bas en prêchant dans toutes les villes, et
-devint le chef d'une secte exaltée. Il y a eu encore un Zimmermann, de
-Zurich, qui, après avoir longtemps occupé dans sa ville natale une
-modeste place d'instituteur, devint professeur de droit naturel, et
-écrivit en latin, sur toutes sortes de sujets, de nombreuses
-dissertations. Il y a eu un chevalier Zimmermann, de Livourne, qui,
-servant comme lieutenant dans les gardes suisses, composa plusieurs
-hymnes, et écrivit en vers allemands un _Essai sur les principes
-d'une morale militaire_. Il y a eu enfin un Zimmermann, simple
-teinturier du Palatinat, qui, possédé de la passion des voyages,
-s'enrôla comme matelot sur un des navires que Cook conduisait dans sa
-dernière expédition, et qui a écrit sur cette fatale exploration et
-sur la mort du célèbre navigateur anglais un petit livre où l'on
-trouve des détails généralement peu connus et curieux.
-
-Le plus renommé de tous ces Zimmermann est celui dont nous voulons
-essayer de faire connaître le caractère et les œuvres: c'est
-Jean-Georges Zimmermann, auteur de deux ouvrages qui ont eu un succès
-européen: le _Traité de la solitude_ et le _Traité de l'orgueil des
-nations_. Il naquit à Brugg, en 1728, d'une de ces familles
-patriciennes qui composèrent, dans la liberté des petits États
-helvétiques, une puissante et souvent très-arrogante oligarchie. Son
-père était sénateur. Sa mère était la fille de Pache de Morges, avocat
-au parlement de Paris. Zimmermann tient donc à la France par un des
-liens les plus étroits du cœur et par une des phases de son
-éducation. Dès son enfance, il apprit à lire, à parler le français, et
-ce qu'il y a de plus net, de plus vrai dans ses œuvres, nous pouvons,
-sans jactance nationale, l'attribuer aux premières impressions
-françaises qu'il dut recevoir de sa mère, et à celles qu'il éprouva
-plus tard en séjournant à Paris. Son père, qui était un homme fort
-instruit et fort éclairé, lui donna d'abord les meilleures leçons, et
-l'envoya, à l'âge de quatorze ans, terminer ses études à l'université
-de Berne. Après avoir, pendant cinq années, suivi avidement des cours
-de philosophie et de belles-lettres, l'âge étant venu pour lui
-d'entrer dans une carrière déterminée, il choisit la médecine, et les
-succès qu'il obtint dans la pratique de cette science prouvèrent assez
-qu'en prenant la résolution de s'y dévouer, il obéissait à un sage
-instinct. Le nom du célèbre Haller, son compatriote, retentissait dans
-toute l'Allemagne. Haller, après avoir étudié avec l'ardeur du génie
-la philosophie, les mathématiques, la botanique et l'anatomie; après
-avoir écrit un majestueux poëme sur les Alpes, Haller avait accepté
-une chaire de professeur d'histoire naturelle à l'université de
-Gœttingen, et Zimmermann voulut commencer ses études médicales sous
-la direction de ce grand maître. Le professeur comprit de prime abord
-la distinction d'esprit de l'élève, et l'élève voua au professeur un
-culte affectueux, dont on retrouve la touchante expression à maint
-endroit du _Traité sur la solitude_. Entré à l'université de
-Gœttingen en 1747, Zimmermann en sortit en 1751, avec le grade de
-docteur. Tout en consacrant la plus grande partie de son temps à
-l'instruction spéciale qui était son but, il lisait et relisait sans
-cesse les poëtes de l'antiquité, et étudiait avec amour la littérature
-française et anglaise. C'est ainsi qu'il acquit une érudition
-philosophique, poétique, qui est une des qualités distinctives de ses
-œuvres. De Gœttingen, il s'en alla faire un sérieux et fructueux
-voyage en Hollande, en France, et retourna à Berne, où il devait
-retrouver Haller, à qui une santé délabrée par les travaux de la
-science ne permettait pas de continuer plus longtemps les pénibles
-fonctions du professorat. Zimmermann commença, à Berne, sa carrière
-littéraire par quelques articles insérés dans le _Journal helvétique_.
-Il épousa une jeune veuve, parente de son maître, et peu de temps
-après son mariage, la place de médecin de Brugg étant devenue
-vacante, le jeune docteur la demanda, l'obtint, et retourna avec un
-titre officiel dans sa ville natale.
-
-Ici commence pour lui une de ces existences toutes pleines de nobles
-aspirations et d'amères inquiétudes, une de ces existences qui
-présentent à l'œil attentif du physiologiste une série d'observations
-compliquées et une large source d'enseignements utiles.
-
-Dès sa première jeunesse, il avait ressenti le charme de cette nature
-des bois et des montagnes, qui donne à l'esprit des habitudes
-rêveuses. L'étude des poëtes détermina en lui un penchant prononcé à
-la mélancolie, et lorsqu'il revint, après dix ans d'absence, dans sa
-cité natale, il y fut, dès son arrivée, fortement saisi par les
-tendres impressions de son enfance, par le vif sentiment d'une contrée
-toute poétique, et par l'aspect glacial d'une société vulgaire. Il
-rentrait là avec une rare variété de connaissances, après avoir
-recueilli les plus hautes leçons de la science, visité les écoles les
-plus célèbres, et suivi avec amour l'immense mouvement intellectuel de
-l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre. Il se trouvait, avec sa
-supériorité, enlacé, enchaîné dans un cercle de petits bourgeois, où
-personne ne pouvait le comprendre, où son savoir et ses idées élevées
-devaient à tout instant choquer quelque préjugé héréditaire, quelque
-banale coutume, où le titre de savant n'inspirait aux uns qu'un
-stupide dédain, et à d'autres une jalouse défiance. Kotzebue et Picard
-nous ont dépeint, dans deux comédies spirituelles, les mesquines
-passions, les rivalités inquiètes, les ridicules des petites villes,
-et ces comédies n'ont eu tant de succès que parce qu'elles
-représentent malheureusement un état de choses trop vrai, et reconnu
-de tout le monde. Zimmermann a, dans ses livres, ajouté plusieurs
-traits à l'œuvre du poëte allemand et du poëte français; mais le
-tableau qu'il trace des misères intellectuelles d'une petite ville, si
-comique qu'il soit au fond, ne peut faire rire le lecteur, car on y
-reconnaît l'empreinte d'une âme qui a douloureusement souffert. C'est,
-sous la forme d'une esquisse satirique, une plaintive élégie, un
-accent profond de tristesse.
-
-L'une des plus pénibles situations que l'on puisse imaginer dans ce
-monde est celle qui condamne un homme à vivre dans une sphère qui
-n'est pas la sienne, à remplir chaque jour des obligations factices
-pour lesquelles il ne ressent qu'un insurmontable mépris, à se voir
-enfin surpris dans sa force et son ardeur, et enveloppé, comme
-Gulliver, du réseau des Lilliputiens. En d'autres termes, là où il n'y
-a pas pour les hommes d'un esprit distingué, sympathie de cœur, libre
-élan de la pensée, attraction et confiance, il y a froissement, et si
-ce froissement se renouvelle chaque jour, à chaque heure, il est
-facile d'en comprendre les désastreuses conséquences.
-
-Zimmermann en était là. Après avoir reconnu, comme un voyageur sagace,
-la froide aridité de la route qu'il était appelé à parcourir, il
-essaya de trouver dans l'étude une consolation aux souffrances morales
-qui le menaçaient. Il se remit à lire ses auteurs favoris, et il
-composa dans la retraite plusieurs ouvrages qui lui firent promptement
-une assez grande réputation. Quelquefois aussi il s'échappait de la
-bourgade où il se sentait si souvent humilié, oppressé, et il s'en
-allait à travers les campagnes respirer, avec la gaieté d'un
-enfant, l'air libre, le parfum des prairies, et contempler avec
-l'enthousiasme d'un poëte les vastes sommités des montagnes et la
-merveilleuse splendeur des Alpes. Dans une des plus belles pages de
-son livre sur la solitude, il a dépeint en termes touchants les
-sensations qu'il éprouvait dans ses promenades solitaires. Il raconte
-qu'il allait s'asseoir sur une colline d'où ses regards et ses rêves
-planaient sur un immense paysage: d'un côté, le riant vallon arrosé
-par les flots écumeux de l'Aar et les ondes plus paisibles de la Reuss
-et de la Limat; de l'autre, les mélancoliques coteaux parsemés de
-ruines, les vieux murs des châteaux de Habsbourg et d'Altenbourg; çà
-et là, des bois aux teintes variées, des vignes couvrant les collines
-de leur feuillage dentelé, et à l'horizon, la magnifique chaîne des
-Alpes, les neiges éternelles, tantôt blanches et pures comme l'argent,
-tantôt voilées par un nuage sombre, et tantôt étincelantes aux rayons
-du soleil, comme des couronnes d'or et des colliers de diamants. Quand
-le pauvre rêveur avait lentement savouré la magique beauté de toutes
-ces scènes si douces et si grandioses; quand il avait senti le charme
-de la nature pénétrer comme un baume vivifiant dans les plaies de son
-âme, il reportait ses regards vers la monotone cité où il allait
-passer la meilleure partie de ses jours; dans la salutaire émotion qui
-le dominait alors, il se reprochait de n'avoir pas eu plus de patience
-avec ses concitoyens, et quand je rentrais, dit-il, dans l'enceinte de
-la ville, avec la joie intérieure que je venais d'éprouver, je tendais
-amicalement la main à chacun de mes voisins, et je saluais
-respectueusement monsieur le bourgmestre.
-
-Mais cette condescendance ne durait pas plus longtemps que le
-sentiment du bien-être moral qui dilatait son âme. Bientôt Zimmermann
-se retrouvait, comme un oiseau captif, à l'étroit dans sa cage sombre,
-et cette aspiration vers une existence plus large et plus libre, et ce
-manteau de plomb qui pesait sur sa destinée lui causaient une
-souffrance mortelle. Ah! combien d'hommes dont le nom est cité avec
-honneur, dont le sort semble paisible et assuré, dont on envie
-peut-être la position calme et attrayante en apparence, et qui
-succombent intérieurement dans ce rude conflit d'un rêve idéal et
-d'une impérieuse réalité! Un jour arrive pourtant où le regard le
-moins clairvoyant remarque qu'ils languissent, qu'ils s'affaissent; on
-se demande alors d'où leur vient ce subit abattement, et l'on ne sait
-pas que celui dont le visage pâle, l'œil éteint révèlent à tout le
-monde une si profonde souffrance a épuisé ses forces dans cette lutte
-incessante contre deux puissances fatales qui le dominaient de côté et
-d'autre et ne lui laissaient ni trêve ni repos.
-
-Zimmermann passa quatorze années dans cette douloureuse agitation, sur
-ce champ de bataille où il faut immoler tant de chères pensées et tant
-de pieuses affections. La mélancolique rêverie, à laquelle il
-s'abandonnait dès sa jeunesse, prit de jour en jour un plus grand
-ascendant sur lui. Il s'éloigna des sociétés que sa position lui
-faisait un devoir de fréquenter, et se jeta avec une sorte de
-désespoir dans une austère retraite; et plus il s'abandonnait à cette
-prédilection, plus l'image du monde s'assombrissait à ses yeux.
-
-Cependant ses œuvres avaient eu du retentissement parmi les hommes
-les plus éclairés. On le citait en Suisse et en Allemagne comme un
-savant médecin et comme un remarquable écrivain. Une épidémie ayant
-éclaté en Suisse, il la traita avec une rare habileté, et publia sur
-cette maladie un livre qui obtint un grand succès dans les facultés
-médicales.
-
-Trois ans après, on lui offrit la place de premier médecin du roi
-d'Angleterre à Hanovre, et il l'accepta. A peine arrivé dans cette
-ville, il regrettait, par une de ces tristes bizarreries de la nature
-humaine, la morne cité où il avait tant souffert, et qu'il avait tant
-de fois maudite au fond de son cœur. Bientôt il eut le malheur de
-perdre sa femme, à laquelle il avait voué la plus tendre affection,
-puis il vit s'éteindre sous ses yeux, dans une invincible consomption,
-sa fille, qu'il adorait, et dont il a parlé dans son livre avec un
-profond attendrissement. Il ne lui restait qu'un fils, dernier espoir
-de son nom, dernier objet de ses vœux et de ses sollicitudes. Le ciel
-ne lui accorda pas la joie de le conserver. Ce fils mourut tout jeune,
-dans l'égarement de la raison, soit par un excès de travail qui avait
-anéanti ses forces, soit par l'effet d'un vice organique.
-
-A cinquante-deux ans, le malheureux Zimmermann, dépouillé, par ces
-trois catastrophes, de tout ce qui pouvait encore faire vibrer
-doucement quelques cordes dans son cœur, essaya de se rattacher aux
-pures joies de la vie en se mariant de nouveau. Il épousa la fille
-d'un de ses collègues, et ni ce mariage, qui, malgré la grande
-disproportion d'âge existant entre lui et sa jeune femme[2], ne lui
-causa jamais aucun pénible sentiment de jalousie, ni l'honorable
-position dont il jouissait, ni les témoignages de distinction qu'il
-recevait de toutes parts, ne purent subjuguer dans son esprit cette
-mélancolie invétérée qui peu à peu prenait tous les caractères d'une
-noire misanthropie.
-
- [2] Elle avait trente ans moins que lui.
-
-Pour comble de malheur, il se lança dans une polémique ardente,
-passionnée, où il attaquait un grand nombre de savants d'Allemagne.
-C'était à l'époque où les premiers symptômes de la révolution
-française jetaient la surprise et la terreur dans le monde entier.
-Zimmermann, qui avait tant de fois proclamé dans ses ouvrages les
-principes de liberté, fut effrayé de cette liberté si violente et si
-impétueuse. Il accusa toute une secte de philosophes allemands, qu'il
-appelait les _illuminés_, d'avoir propagé les idées les plus
-subversives. Dans son alarme, il en appelait aux rois, aux princes des
-États germaniques, et les conjurait d'user de tout leur pouvoir pour
-réprimer les excès d'une prétendue philosophie qui menaçait d'anéantir
-la religion et de bouleverser les empires. Plusieurs personnages
-considérables l'appuyèrent dans cette lutte où il s'était jeté si
-hardiment, et l'empereur Léopold II accueillit ses écrits avec une
-faveur marquée; mais, bientôt après, ce souverain mourut, et
-Zimmermann, privé de cette puissante protection, resta en butte aux
-récriminations, à la colère d'un parti fanatique et implacable.
-
-Cette dernière lutte acheva d'accabler dans sa constante mélancolie le
-pauvre Zimmermann. Il tomba dans un état de fièvre misanthropique, où
-il voyait se dresser devant lui les fantômes les plus hideux, où il se
-sentait à tout instant saisi par des terreurs imaginaires qui le
-faisaient trembler. «Je cours risque, écrivait-il en 1794 à son ami
-Tissot, d'être obligé de fuir bientôt comme un pauvre émigré,
-d'abandonner ma maison, avec la chère compagne de ma vie, sans savoir
-où reposer ma tête, sans trouver un lit pour y rendre le dernier
-soupir.»
-
-Il était à cette époque dans un tel état de langueur qu'il avait
-besoin de recourir aux plus fortes potions de laudanum pour obtenir un
-peu de sommeil. Il essayait cependant encore d'accomplir ses devoirs
-de médecin; on le conduisait en voiture chez ses malades, mais il
-arrivait près d'eux tellement affaibli, que parfois, en s'asseyant à
-une table pour écrire une ordonnance, il s'évanouissait. Un voyage
-dans le Holstein, qu'on lui prescrivit comme un moyen de distraction,
-ne lui procura qu'un faible soulagement. De retour à Hanovre, il tomba
-dans un marasme où toutes ses facultés s'éteignirent; il se voyait,
-dans son délire, réduit à la dernière mendicité, condamné à mourir de
-faim, et ce sage philosophe, qui a exprimé dans ses livres tant de
-nobles pensées, qui a parlé en termes si touchants de la paix de
-l'âme, des charmes de la solitude, des salutaires effets du travail;
-cet homme dont les bienfaisants écrits ont ramené le calme et porté la
-consolation dans tant de cœurs inquiets et affligés, mourut sans
-consolation. Étrange et funeste exemple de ces égarements de
-l'imagination dont il avait si souvent et si dignement dépeint les
-dangers! Sa mort est comme une dernière page à ajouter à celles qu'il
-a écrites, un dernier et douloureux enseignement à joindre aux leçons
-de morale qu'il réunissait avec une intelligence si belle et dans un
-but si louable.
-
-Zimmermann se rendit aussi célèbre par son expérience médicale que par
-ses écrits philosophiques. En 1785, Frédéric le Grand, frappé de la
-maladie dont il devait mourir, l'appela à Sans-Souci, pour avoir ses
-conseils. En 1789, il reçut l'ordre de se rendre à Londres, pour
-assister le roi d'Angleterre, qui était aussi très-souffrant; mais
-cette fois il n'accomplit pas en entier sa mission, car il apprit à la
-Haye que l'auguste malade était hors de danger. Il a écrit sur la
-médecine plusieurs ouvrages qui ont été dans le temps fort appréciés
-des hommes de l'art, et que l'on a traduits en français. Ne pouvant le
-juger à ce point de vue spécial, nous essaierons seulement de faire
-connaître ses œuvres de morale, c'est-à-dire son _Traité de l'orgueil
-national_ et l'_Essai sur la solitude_. Nous ne parlons pas de deux
-autres ouvrages sur Frédéric le Grand, qui ne renferment que des
-réflexions de circonstance, des faits connus aujourd'hui de tout le
-monde, et des anecdotes qui échappent à l'analyse.
-
-Le _Traité de l'orgueil national_ mérite d'être classé parmi les bons
-écrits des moralistes modernes. On n'y trouvera ni la mâle et noble
-concision de Vauvenargues. ni l'intelligente sobriété de la Bruyère,
-ni la sévérité d'axiomes de la Rochefoucault, mais une teinte douce,
-unie à une grave pensée, et un ton humoristique soutenu par de
-nombreuses et piquantes citations.
-
-L'auteur part de ce principe que tous les hommes sont dominés par
-l'orgueil, enfant de l'amour-propre, amour-propre de naissance, de
-talent, de fortune, qui se manifeste à tous les âges, et se retrouve
-dans toutes les conditions. «Est-il bien vrai, demandait, à Londres,
-un maître à danser français, que M. Harley ait été fait comte d'Oxford
-et grand trésorier d'Angleterre?--Oui, lui répondit-on.--Je ne conçois
-pas ce que la reine trouve de merveilleux dans ce Harley. J'ai perdu
-deux ans avec lui sans pouvoir lui apprendre à danser.»
-
-L'amour-propre, dit Zimmermann, donne à l'homme une fausse idée de sa
-valeur, et corrompt ses idées sur le mérite des choses. L'oisif se
-raille de l'homme d'étude; le joueur regarde comme un profond ignorant
-celui qui ne connaît pas les cartes; le bourgmestre, gonflé de sa
-vaine importance, demande, avec une orgueilleuse satisfaction de sa
-propre personne, à quoi peut servir le pauvre être qui a le temps de
-faire un livre. Même fatuité parmi les savants, et même injustice à
-l'égard de leurs émules. Le naturaliste affecte un sublime dédain pour
-les opinions du médecin; le physicien, qui met sa gloire à électriser
-une bouteille, ne comprend pas que le monde puisse s'amuser à lire de
-fades discours sur la paix et sur la guerre; l'auteur d'un in-folio
-méprise celui qui n'écrit qu'un in-douze; le mathématicien méprise
-tout. On demandait un jour ce que c'était qu'un métaphysicien. «C'est
-un homme qui ne sait rien, répondit un mathématicien.»
-
-Il en est des nations entières comme des individus dont elles se
-composent. Chaque peuple s'attribue quelque qualité qu'il refuse à ses
-voisins. Chaque village, chaque ville, chaque province a son orgueil
-particulier, et chaque citoyen reçoit, comme par reflet, une partie de
-l'orgueil général. Dans quelques cités républicaines de la Suisse, on
-ne regarde que comme de pauvres gens, bien peu favorisés de Dieu, les
-étrangers. Un jour, on disait à un marchand d'une de ces cités qu'un
-prince d'Allemagne était amoureux de sa fille.--«Qu'il y vienne!
-répondit-il fièrement; pense-t-on que je voudrais donner ma fille à un
-homme qui n'est pas citoyen?»
-
-La même supériorité dédaigneuse que les hommes affectent l'un à
-l'égard de l'autre, on la retrouve dans l'esprit vaniteux des
-différentes nations. Le Groënlandais n'a qu'une estime très-modérée
-pour le Danois; le Kalmouk se croit bien préférable au Russe; le
-nègre, dépourvu de toute espèce d'instruction, est extrêmement vain.
-La plupart des peuples ressemblent en ce point à cet Espagnol qui
-disait que c'était un grand bonheur que le diable, en essayant de
-tenter Jésus-Christ par l'aspect de toutes les contrées qu'il lui
-montrait, ne se fût pas avisé de lui faire voir l'Espagne, car
-assurément le Fils de Dieu n'aurait pu résister à la tentation.
-
-Les fabulistes indiens racontent qu'il existe une contrée dont tous
-les habitants sont bossus. Un jeune homme beau et bien fait y arrivant
-un jour fut à l'instant entouré d'une multitude de gens qui, en le
-regardant, éclataient de rire. L'un d'eux, touché pourtant de
-l'embarras de l'étranger, prit la parole et leur dit: «Arrêtez, mes
-amis; n'insultez pas à l'infirmité de ce malheureux. Si le ciel nous a
-faits beaux, s'il a orné notre corps de cette bosse majestueuse,
-allons au temple lui rendre grâces de ce bienfait.»
-
-Zimmermann passe tour à tour en revue les diverses prétentions sur
-lesquelles chaque peuple appuie ses idées de supériorité et ses
-raisons de dédain à l'égard des autres. Celui-ci vante sa lointaine
-origine, perdue dans la nuit des temps; cet autre, sa religion, ou sa
-constitution politique, ou sa bravoure. Les Égyptiens se regardaient
-comme les plus anciens habitants de la terre; les Arcadiens ne
-voulaient pas croire à l'astrologie, parce qu'ils prétendaient être
-nés avant la lune. Les Japonais se croient issus directement des
-dieux. La première de leurs divinités établit sa demeure au Japon,
-qu'elle avait créé avant le reste de la terre. Avec ses six
-descendants, qui gouvernèrent le pays pendant une longue suite de
-siècles qu'il est impossible d'énumérer, elle composa la première
-dynastie des esprits célestes; les trois premiers dieux n'avaient
-point de femmes, ils engendraient par eux-mêmes, et donnaient le jour
-à ceux qu'ils avaient conçus. Les autres, associés chacun à une femme,
-se reproduisirent cependant d'une façon incompréhensible. Puis il en
-vint un qui apprit de l'oiseau Isiatadakki une autre manière
-d'engendrer, et son union avec les femmes fit perdre la nature divine
-à ses descendants. Les peuples de l'Indoustan font remonter, au dire
-de Bernier, l'origine de leur langue sanscrite à des milliers
-d'années; les habitants du Paraguay disent que la lune est leur mère.
-Quand elle s'éclipse, ils sortent à la hâte de leurs cabanes, poussent
-des hurlements affreux, et lancent des flèches en l'air pour
-épouvanter le chien qui veut la manger.
-
-Le docte auteur de ce livre se trompe pourtant, lorsqu'il ajoute à ces
-exemples de crédulité populaire à une antiquité fabuleuse, l'exemple
-de la Suède. C'est Rudbeck seul qui, dans son _Atlantica_, a conté des
-fables merveilleuses continuées par quelques-uns de ses adeptes, mais
-rejetées par le peuple suédois, qui pourtant s'attribue aussi une
-assez belle et pompeuse origine.
-
-Dans le chapitre sur la religion, Zimmermann exprime ces idées
-philosophiques du XVIIIe siècle, qui se résumaient en un agréable
-déisme. «Les hommes, dit-il, ne devraient pas se damner si légèrement.
-Nous paraîtrons au tribunal d'un Dieu d'amour qui jugera la fidélité
-et la sincérité de notre conduite. Si l'on ne prend pas le chemin le
-plus court et le plus aisé, on ne laisse pas d'arriver au but, quand
-on croit à la nécessité d'une vie pure et vertueuse, et aux promesses
-de la religion.» Les Turcs sont convaincus que le patriarche Abraham
-était un vrai musulman. L'Arabe, persuadé de l'infaillibité de son
-calife, rit de la sotte crédulité du Tartare, qui croit son lama
-immortel. Une plume d'oiseau, une corne, une coquille, une racine
-consacrée par quelques mots mystérieux, sont pour les nègres un grave
-objet d'adoration. Les habitants des montagnes de Bata sont persuadés
-que tout homme qui mange avant sa mort un coucou rôti est saint, et se
-moquent de l'Indien, qui croit à la puissante influence de la vache
-conduite près du lit d'un malade. Les Japonais rendent à leur Daïri
-des honneurs divins. La terre n'est pas digne de le porter. Le soleil
-ne mérite pas de luire sur sa tête. On a tant de respect pour la
-sainteté de sa chevelure, de sa barbe et de ses ongles, qu'on n'ose
-les lui couper que pendant son sommeil, parce qu'alors le service
-qu'on lui rend est regardé comme un larcin qui ne peut le souiller.
-Autrefois, il était obligé de s'asseoir sur un trône pendant quelques
-heures de la matinée, et de se tenir dans le plus complet état
-d'immobilité, car on croit que le feu, la guerre et les autres fléaux
-désoleraient les provinces de l'empire, s'il soulevait seulement les
-paupières.
-
-Le plus sot orgueil est celui qui naît de l'ignorance. Les Chinois
-nous en donnent un étonnant exemple. Enfermés dans l'enceinte de leur
-immense muraille, absorbés dans l'étude de leurs propres lois et de
-leur propre langue, les lettrés chinois, les mandarins, ne regardent
-les autres contrées que comme de misérables pays indignes de
-correspondre avec le leur. Ils se sont fait une géographie d'une
-nature curieuse. Pour eux, la terre est un grand carré dont la Chine
-occupe au centre la plus large, la plus belle partie. Les autres
-empires ne sont que de pauvres régions, jetées çà et là, comme de
-petites îles créées par hasard. Leur patrie s'appelle _Chou-Koui_,
-royaume du Milieu, et _Lien Hia_, c'est-à-dire royaume qui renferme
-tout ce qui est sous le ciel. Quant à ces malheureuses îles, que Dieu
-a dispersées d'une main dédaigneuse autour du Céleste Empire, l'une
-est, disent-ils, habitée par des nains qui vivent entassés les uns sur
-les autres, comme les grains d'une grappe, de peur d'être enlevés par
-les aigles et les vautours; dans une autre, les habitants ont un trou
-dans la poitrine, on leur met un bâton dans ce trou pour les
-transporter en différents cantons. Le reste à l'avenant.
-
-Depuis les récentes guerres de la Chine avec l'Angleterre, il est
-probable que les Chinois ont modifié leurs idées cosmographiques, et
-ils pourraient bien envisager aujourd'hui cette île britannique, qui
-leur impose si durement ses lois oppressives, comme un pays assez
-formidable; cependant, un de nos fonctionnaires, arrivé tout récemment
-de Macao, nous disait, il y a quelques jours, que le Portugal, avec
-lequel ils ont eu de fréquentes relations, passait à leurs yeux pour
-la plus puissante et la plus large contrée du globe, après la leur.
-
-Après avoir ainsi retracé toutes les fausses idées de suprématie qui
-dominent les différents peuples, soit par un sentiment exagéré de leur
-propre valeur, soit par un injuste dédain à l'égard des autres
-peuples, dont ils ne connaissent pas, ou dont ils affectent de ne pas
-connaître le mérite particulier, le philosophe bernois se plaît à
-développer tous les sentiments d'orgueil légitime qu'une contrée peut
-avoir, et qu'elle doit prendre à tâche de conserver: souvenirs d'une
-gloire nationale, tentatives généreuses, actions d'éclat sur le champ
-de bataille, conquêtes scientifiques et littéraires. Il engage les
-peuples à se rappeler sans cesse la sagesse de leurs aïeux, les
-grandes pages de leur histoire, afin de se fortifier par là contre les
-adversités présentes, de s'affermir dans une ardente pensée d'étude,
-d'amélioration sociale, de patriotisme, et de rendre leur avenir digne
-de leur passé.
-
-Ce livre présente, comme on le voit, les deux faces complètes d'une
-immense question: critique sévère d'un grave et dangereux défaut,
-image brillante d'une qualité populaire qui doit avoir la puissance
-d'une vertu. On lit dans le privilége qui fut accordé, en 1768, à la
-traduction en français de ce traité de Zimmermann, le passage suivant:
-«J'ai jugé cet ouvrage d'autant plus digne de l'impression, que
-l'auteur y montre beaucoup de justesse et de solidité de
-raisonnement.» Par cette solidité de raisonnement, Zimmermann en était
-venu à prédire les tempêtes qui devaient bouleverser la France et
-agiter toute l'Europe. «Nous touchons, dit-il dans ce même livre sur
-l'orgueil national, à une grande révolution dans ce siècle, où la
-lumière commence à jaillir une seconde fois des ténèbres. On remarque
-une sorte de nouvelle résurrection en Europe. Les nuages de l'erreur
-et de la crainte se dissipent. Fatigué d'un long esclavage, on brise
-les chaînes des anciens préjugés pour réclamer les droits de la raison
-et de la liberté. La lumière et l'esprit philosophique répandus de
-toutes parts, les vices qu'ils font apercevoir, les assauts qu'on
-livre aux fausses croyances du temps, annoncent, dans les opinions,
-une hardiesse qui dégénérera en une audace criminelle, qui causera aux
-uns la perte de leur liberté, à d'autres celle de leur fortune, qui
-fera abattre des têtes, et substituera malheureusement les sophismes
-de l'erreur à la saine logique.» Une quarantaine d'années plus tard,
-la prédiction sinistre de Zimmermann n'était que trop bien vérifiée.
-Le philosophe avait acquis, par ses sages réflexions, le don de
-prophétie que les anciens accordaient à l'intuition du poëte.
-
-Le _Traité de la solitude_ date de la jeunesse de Zimmermann. Ce
-n'était d'abord qu'une dissertation très-restreinte, qu'il composa
-dans sa petite ville de Brugg, en 1766. Trente ans après, il reprit ce
-premier travail et en fit quatre gros volumes[3]. Peu de livres
-allemands ont obtenu en Europe un succès plus populaire que celui-ci.
-Il a été traduit dans toutes les langues, et reproduit en France
-plusieurs fois; mais personne, que je sache, ne s'est avisé de le
-traduire en entier, car c'est une œuvre qui joint, à de remarquables
-qualités de pensée et de style, tous les lourds défauts qu'on ne
-remarque que trop souvent dans les productions de la littérature
-allemande. Il y a là des longueurs fastidieuses, des dissertations
-infinies qui ne touchent que par un faible côté au sujet que l'auteur
-a pris à tâche de traiter, des observations répétées jusqu'à la
-satiété, parfois même, à quelques centaines de pages, des
-contradictions manifestes. Il semble que Zimmermann, en composant ce
-livre, se soit laissé aller tout simplement au plaisir d'écrire les
-réflexions qui lui venaient à l'esprit dans certains moments de
-retraite et de silence, sans s'apercevoir que quelques semaines,
-quelques jours peut-être auparavant, il avait déjà dit les mêmes
-choses, à peu près dans les mêmes termes, ou que, selon une influence
-accidentelle, il démentait précisément l'opinion qu'il avait exprimée
-dans une autre disposition d'esprit. Notons encore, en signalant les
-parties défectueuses de ce livre, que Zimmermann, subjugué par les
-maximes philosophiques de son temps, se lance à tout propos dans une
-ardente polémique contre les cloîtres et contre toutes ces vives
-croyances décorées, par le XVIIIe siècle, du nom de fanatisme. Notons
-encore qu'en puisant une grande part de ses idées dans le cercle fort
-restreint où sa vie était enfermée, dans des incidents passagers, il
-donne par là même fréquemment à son œuvre une couleur trop locale,
-trop éphémère, et atténue d'autant le caractère de généralité qu'elle
-devrait avoir.
-
- [3] Les deux premiers volumes parurent en 1784, les deux
- autres en 1786.
-
-Les Anglais ont fait des quatre volumes diffus de Zimmermann un joli
-volume qui figure honorablement dans la collection des _British
-Classics_ de Walker. Mercier, qui le premier fit connaître cet ouvrage
-en France, M. Jourdan, à qui nous en devons une traduction qui annonce
-une parfaite connaissance de la langue allemande, et quelques autres
-traducteurs ont considérablement abrégé cet ouvrage, et nous croyons
-qu'il doit être plus abrégé encore.
-
-Il en est de beaucoup de livres allemands comme de ce fruit du
-cocotier dont le suc est caché sous un épais tissu de membranes
-filandreuses, et celui-ci est assurément l'un de ceux où l'on trouve
-le plus de séve et de saveur quand une fois on l'a dégagé des pages
-oiseuses, des répétitions monotones, des digressions superflues qui en
-dérobent à tout instant les qualités essentielles.
-
-Zimmermann a écrit ce livre avec une tendre mélancolie et un sage
-esprit d'observation. Il est l'apôtre fervent de la solitude; mais il
-n'en représente les avantages qu'après en avoir d'abord signalé les
-inconvénients. «L'homme est né, dit-il, pour vivre en société; il a
-des devoirs à remplir dans le monde, devoirs de citoyen, de famille,
-de relations affectueuses. Il ne doit pas briser la chaîne de ces
-devoirs pour se retrancher dans la retraite avec un froid égoïsme ou
-une sauvage misanthropie. Si la solitude calme et apaise les passions
-les plus fougueuses, il est possible aussi qu'elle les entretienne et
-leur donne un essor plus impétueux. Il faut, pour en goûter la
-salutaire influence, y porter des pensées de travail, des idées de
-raison. Rien de meilleur, en certains moments de la vie, qu'une
-solitude sage et dignement occupée; rien de plus dangereux qu'une
-solitude où l'on ne porte que de mauvais penchants, qu'on ne cherche
-point à corriger, et des habitudes de désœuvrement.»
-
-Après avoir fait ses réserves de morale et de philosophie, l'auteur
-développe avec un charmant abandon le côté le plus attrayant de son
-idée favorite, les avantages de la solitude pour l'esprit, pour
-l'imagination, pour le cœur. Tantôt il dépeint avec un enthousiasme
-poétique les grandes scènes de la nature qui doivent attirer nos
-regards et charmer notre pensée, les douces joies de la vie paisible
-et solitaire; tantôt il évoque tous les souvenirs de ses études et
-cite l'exemple des hommes les plus célèbres qui ont trouvé dans la
-retraite un repos et une satisfaction intérieurs qu'ils avaient
-vainement cherchés dans un tumulte splendide; tantôt enfin, il prend
-l'accent pénétré d'un père qui parle à ses enfants, d'un maître qui
-donne une amicale leçon à ses élèves, il enseigne à ses lecteurs
-l'amour de la solitude, les modestes vertus, les pieux désirs qu'ils
-doivent y porter, et leur fait un tableau touchant du bonheur qu'ils y
-goûteront.
-
-Il tombe souvent dans d'injustes exagérations quand il décrit les
-vices, les périls et les ennuis du monde. On voit que cette image, sur
-laquelle il revient sans cesse, a été tracée avec une amère pensée,
-d'après cette société des petites villes, où il éprouva tant de vives
-souffrances, cette société mesquine, jalouse, qui n'est occupée que de
-sa sotte importance et de ses misérables rivalités. Mais il n'est
-personne qui, tout en s'honorant de fréquenter un monde plus élevé que
-celui dont le pauvre Zimmermann fut presque toujours entouré, qui,
-tout en recherchant avec empressement les entretiens, le mouvement des
-salons, n'éprouve aussi mainte fois ce vide douloureux de l'âme,
-dépeint en termes saisissants dans ce livre sur la solitude, et
-n'aspire avec une triste ardeur au silence, à la liberté de la
-retraite. Il n'est personne aussi qui, dans les jours d'adversité,
-dans les heures de deuil, n'ait compris, comme Zimmermann, que les
-relations du monde, même du monde le plus noble, le plus choisi, ne
-brisent point l'aiguillon de la souffrance, et qu'il faut chercher
-dans la solitude la plante qui guérit les blessures du cœur.
-
-Toutes ces vérités ne sont, sans doute, pas neuves; mais le sage
-philosophe a su leur donner un nouvel attrait par la vive conviction
-avec laquelle il les exprime, par les exemples qu'il y joint et les
-réflexions personnelles qui en sont le développement.
-
-Quand cet ouvrage parut, Catherine II envoya à l'auteur une bague en
-diamants, une médaille d'or à son effigie, avec un billet écrit de sa
-main: «A M. Zimmermann, pour le remercier des excellentes recettes
-qu'il a données à l'humanité dans son livre sur la solitude.»
-
-La puissante impératrice de Russie n'a été, dans cette démonstration,
-que le splendide interprète des sentiments de tous ceux qui liront ce
-livre, non point comme on lit un roman, en courant d'une page à
-l'autre, mais avec une pensée sérieuse et réfléchie. Pour les natures
-tendres et mélancoliques, c'est une œuvre d'un parfum exquis, pour
-les gens du monde un utile conseil, pour les hommes d'étude un
-salutaire encouragement. On aimera à l'avoir près de soi dans ses
-moments de retraite, et l'on y reviendra surtout dans ses jours de
-douleur comme on revient à une douce et affectueuse parole.
-
- X. MARMIER.
-
-
-
-
-LA SOLITUDE
-
-
-
-
-RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES
-
-
-Dans cette vie inquiète, au milieu de la contrainte des devoirs et des
-affaires, dans les chaînes du monde, au déclin de mon existence, je
-veux me rappeler l'ombre de mes joies évanouies, l'ombre des jours de
-ma jeunesse, où je trouvais mon bonheur dans la solitude, où je
-n'entrevoyais pas de refuge plus doux que celui des cloîtres, des
-cellules bâties sur les montagnes, où je m'élançais avec ardeur dans
-les profondeurs des forêts, dans les ruines des vieux châteaux, et où
-je n'avais pas de plaisir plus vif que de m'entretenir avec les morts.
-
-Je veux méditer sur une idée importante pour l'homme, sur les dangers
-et les consolations de la solitude, sur les avantages qu'elle procure,
-avantages que les peuples les plus célèbres ont reconnus de tout
-temps, mais qui n'ont peut-être jamais été assez discernés. Je veux
-réfléchir au secours puissant qu'elle nous offre quand le chagrin
-dessèche notre cœur, quand la maladie nous énerve, quand le fardeau
-des jours pèse sur nous, quand nous éprouvons des douleurs que notre
-âme ne peut supporter.
-
-Ah! je renonce volontiers au monde et à ses distractions, à tout ce
-que l'on appelle les joies de la vie, pourvu que je puisse avoir
-quelques heures de loisir et de repos, pourvu que, seul et libre, je
-puisse dire sur la solitude quelques vérités utiles qui occupent un
-instant l'homme du monde, et émeuvent les gens de bien.
-
-La solitude est une situation où l'âme s'abandonne à ses propres
-réflexions: nous jouissons de la solitude, soit lorsque nous prenons
-plaisir à nous séparer du tumulte humain, soit lorsque nous détournons
-notre pensée de ce qui nous entoure.
-
-Chacun se livre alors à ses méditations, selon sa nature d'esprit, son
-développement d'intelligence et ses vues particulières. Regardez les
-bergers assis à l'écart. L'un d'eux chantera quelque chanson; un autre
-se cisèlera un vase; un troisième observera la nature; un quatrième
-fera de la philosophie; un cinquième rêvera; et s'il se trouvait là,
-sous l'ombre des arbres, au bord du ruisseau paisible, une belle jeune
-fille, chacun d'eux peut-être serait amoureux. Mais dans la triste
-absence de tout ce dont le cœur a besoin, lorsqu'on se trouve seul à
-regret, on n'a d'autres ressources que de s'occuper, comme on peut, de
-ses propres idées. Chaque homme obéit alors à une impression
-particulière. Celui-ci recherche le chant du rossignol; cet autre ne
-veut entendre que le cri du hibou. Il en est à qui l'obligation de
-rendre des visites inspire un profond dégoût, et l'ennui les retient
-dans leur demeure.
-
-Le pauvre cœur s'attache à ce qui lui procure plus de satisfaction que
-ne lui en offre sa situation. Dans le couvent de Sainte-Magdeleine,
-à Hildesheim, je trouvai un jour toute une volière pleine de canaris,
-qui récréaient la cellule d'une religieuse. Un gentilhomme du Brabant
-a passé vingt-cinq ans en parfaite santé dans l'enceinte de sa
-demeure. Son bonheur consistait à former une collection de tableaux
-et de gravures, et il ne sortait point de sa maison, parce qu'il
-craignait l'impression de l'air, et parce qu'il avait pour les
-femmes l'antipathie que certaines personnes éprouvent pour les souris.
-
-Ceux qui sont condamnés à la prison recherchent également, dans leur
-solitude forcée, tout ce qui peut les distraire. Le philosophe
-genevois Michel Ducret, enfermé dans une forteresse du canton de
-Berne, s'occupait à mesurer la hauteur des Alpes; le baron Trenck ne
-songeait, dans la citadelle de Magdebourg, qu'au moyen de s'évader, et
-le général Walrave passait son temps à élever des poules.
-
-On peut signaler toutes ces particularités dans un livre sur la
-solitude, sans pénétrer très-avant dans la question principale. J'ai
-cherché à ne point perdre de vue le but que je m'étais proposé,
-quoique parfois je paraisse m'en écarter, et j'espère pouvoir
-démontrer, par une assez longue série d'observations, le caractère de
-la solitude, son action, ses dangers et son heureuse influence. Par
-solitude, je n'entends point une scission complète du monde ou une vie
-d'ermite. On peut trouver la solitude dans une ville comme dans un
-cloître, dans le cabinet d'étude d'un savant, dans l'éloignement
-temporaire de la foule. On peut être seul au milieu d'une réunion
-nombreuse. Une femme allemande, imbue des préjugés de la vieille
-aristocratie, sera seule dans une société où nulle autre femme
-n'aura, comme elle, l'honneur de compter seize quartiers. Un penseur
-est souvent seul à la table des grands. Plaçons-nous, dans une
-assemblée, en dehors de ce qui nous entoure, recueillons-nous en
-nous-mêmes, nous voilà aussi seuls qu'un moine peut l'être dans sa
-cellule, ou un ermite dans sa grotte. On peut être seul dans sa
-maison, au milieu du mouvement le plus bruyant, comme dans le morne
-silence d'une petite ville, à Londres et à Paris, comme dans le désert
-d'une Thébaïde.
-
-Un livre sur les résultats de la solitude est un document de plus à
-ajouter à toutes les recherches qui ont été faites pour assurer le
-bonheur de l'homme. Moins l'homme a de besoins, plus il s'efforce de
-découvrir en lui de nouvelles sources de jouissances. Plus il a de
-facilité à se séparer des autres hommes, plus il est certain de
-trouver la véritable félicité. Tous les amusements du grand monde ne
-me semblent point dignes de l'envie dont on les honore. Mais il faut
-dire aussi que ces systèmes tant vantés de retraite absolue ne sont
-pour la plupart que des rêves irréalisables. S'il est beau et noble de
-se rendre indépendant des autres hommes et de se retirer quelquefois à
-l'écart, il est bon aussi de se rapprocher de la communauté sociale et
-d'y apporter un esprit amical, car nous sommes, Dieu soit loué!
-appelés à vivre en société.
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-DU PENCHANT A LA SOCIÉTÉ.
-
-
-Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Des besoins innombrables, un
-penchant naturel, inné, forment les liens de la société, et nous
-voyons par là que nous ne sommes pas faits uniquement pour la
-solitude. La société est le premier besoin de l'homme. Dieu lui-même a
-consacré le penchant à la vie sociale par ces paroles: «Il n'est pas
-bon que l'homme soit seul.» Puis il ajouta: «Je lui donnerai une
-compagne avec laquelle il vivra.» Dans le monde, on dénature le sens
-des paroles de Dieu, et l'on s'imagine que, pour que l'homme ne soit
-pas seul, il faut qu'il se montre chaque jour dans un cercle ou dans
-un salon. Le penchant à la vie domestique, aux relations intimes, est
-inné en nous. En le suivant, nous obéissons à notre propre nature.
-Mais dès que nous sentons s'éveiller le penchant qui nous entraîne
-vers les réunions du monde, nous devons être sur nos gardes. Le
-premier est indestructible aussi longtemps que l'homme reste fidèle à
-sa vocation. Le second est une œuvre d'oisiveté, un besoin factice,
-une habitude qui naît de l'ennui et de la curiosité.
-
-Il y a dans les relations affectueuses une source indicible de
-bonheur. En exprimant nos sensations, en faisant avec un ami un
-sincère échange de nos idées et de nos conceptions, nous éprouvons une
-sorte de volupté, à laquelle l'ermite le plus indifférent ne reste pas
-indifférent. Je ne puis faire entendre mes plaintes aux rochers, ni
-raconter mes joies aux vents du soir. Mon âme soupire après une âme
-qu'elle aime comme une sœur; mon cœur cherche un cœur qui lui
-ressemble. Le ciel et la terre disparaissent près de la femme que nous
-aimons. Loin du monde et de ses liaisons, quel plaisir goûterions-nous
-dans la plupart de nos connaissances, de nos sentiments et de nos
-pensées? De même tout semble froid, morne, désert dans les réunions
-les plus brillantes, s'il ne s'y trouve pas un cœur attaché à nous
-par l'affection.
-
-Mais si vous renoncez au tourbillon des plaisirs, on vous appelle
-misanthrope. Si, pour travailler à une œuvre importante que vous ne
-pouvez accomplir que dans le silence de la retraite, vous vous
-exemptez des visites monotones, on dit que vous êtes insociable. Si
-vous fuyez le monde, soit dans une de ces heures de découragement où
-tout se montre à l'esprit sous les couleurs les plus sombres, soit
-dans les regrets que vous cause un amour malheureux, dans ces regrets
-profonds où vous ne voyez plus rien qui vous attire, qui vous
-satisfasse, et personne qui vous comprenne, on dit que vous êtes un
-insensé. Cependant vous ne renonceriez point au monde, si vous y
-trouviez toujours un cœur qui répondît à votre cœur et non point
-quelques-unes de ces vaines poupées pareilles à celle dont une dame
-me parlait un jour. Elle était encore presque enfant, lorsque son
-tuteur lui donna une poupée des plus belles. Le lendemain il voulut
-voir quel effet avait produit son présent. La poupée était au feu.
-«Pourquoi, ma fille, dit le tuteur, as-tu anéanti ce que je t'avais
-donné?» La jeune fille lui dit en pleurant: «J'ai dit à cette poupée
-que je l'aimais, et elle ne m'a pas répondu.»
-
-Bien des circonstances peuvent nous rendre ou nous faire paraître peu
-sociables; mais il faudrait être d'une nature vraiment sauvage pour
-détester tout le genre humain.
-
-Les penchants les plus évidents et les plus secrets, les besoins les
-plus naturels et les plus incontestables nous portent à nous
-rapprocher de nos semblables. Nous cherchons avec empressement une
-personne aimante, avec laquelle nous puissions nous lier de plus en
-plus, qui nous écoute plus complaisamment que d'autres, et nous
-comprenne mieux, qui agisse sur nous et qui éprouve en même temps
-notre influence. Les circonstances ne permettent pas toujours de
-choisir nos relations selon notre goût, selon les mouvements de notre
-esprit et de notre cœur. Mais le besoin de nous épancher l'emporte
-sur toutes ces considérations, et plus d'une belle dame, dans son
-isolement, peut dire, comme cette cuisinière de Hanovre, à qui l'on
-reprochait d'avoir eu une quantité de fiancés, et qui répondit: «Il
-faut qu'une jeune fille ait un ami, ne fût-ce qu'un échalas.»
-
-Plus d'une honnête personne ne peut marcher si l'on ne fait attention
-à sa marche; mais si vous observez ses pas, si vous la suivez dans ses
-actions, elle vous embrasse avec reconnaissance. Quelle puissance
-l'amour n'exerce-t-il pas sur une belle âme! Nous ne voulons pas
-seulement sentir notre existence en nous-mêmes, nous voulons la sentir
-dans les objets placés en dehors de nous.
-
-Le germe de l'amour naît quelquefois des émotions d'une âme qui ne se
-rend pas nettement compte de ses penchants, mais qui éprouve vivement
-qu'il n'est pas bon d'être seul.
-
-La bonté, la bienveillance, l'affection, le désir d'échanger ses
-pensées, de partager avec un autre être ses joies et ses souffrances,
-d'enchaîner son cœur à un autre cœur, de se sentir vivre en lui et
-de reconnaître qu'il vit en nous, voilà les émotions ravissantes, et
-si l'homme n'est pas doué par lui-même de cette force d'attraction,
-s'il n'attire pas les autres à lui, il est du moins attiré par les
-autres.
-
-Il existe cependant un penchant factice pour la société qui souvent
-rend l'homme incapable de vivre avec lui-même. Ne trouvant plus aucune
-satisfaction dans son esprit, il s'éloigne du monde, il lui semble
-qu'il s'éloigne de toutes les joies de la vie: alors, adieu le bonheur
-possible, adieu les charmes de la solitude! il faut à cet homme le
-mouvement, le bruit, l'éclat, les réunions nombreuses.
-
-Jamais l'Allemagne n'a autant aimé les assemblées de salons qu'à
-présent. Les classes inférieures du peuple imitent les usages du grand
-monde. Partout on dissipe son temps. Rester seul, vivre seul, est
-maintenant en Allemagne une chose pour ainsi dire honteuse.
-
-Les enfants qui peuvent à peine marcher connaissent déjà l'étiquette
-des visites. Ils se font annoncer, et l'on se fait annoncer chez eux.
-Ces petites marionnettes reçoivent des convives et donnent des
-collations. Dans nos grandes cités, on vit d'une vie dissipée, comme
-à Londres et à Paris. Les petites villes imitent les grandes, de même
-que les pauvres imitent les riches. On voit de pauvres bourgades
-allemandes où il y a un club et des réunions hebdomadaires.
-
-Les bohémiens ont aussi une espèce de club dans une des belles et
-riches provinces du nord de l'Allemagne. Chaque samedi, ils se
-réunissent dans un moulin pour fumer et manger ce qu'ils ont recueilli
-pendant la semaine, soit en volant, soit en mendiant. Le possesseur du
-moulin tolère cette réunion, par politique, pour n'être pas volé, et
-par curiosité, parce qu'il apprend ainsi toutes les nouvelles du pays.
-
-L'Allemagne est peuplée à présent d'une foule d'associations publiques
-ou secrètes qui ont une grande force. Il résulte de là une vaste
-communauté d'idées et une puissante action dirigée vers un même but;
-mais tous ces mobiles de la vie sociale, tous ces moyens employés pour
-nous rappeler à la vertu, cette inoculation des devoirs d'homme et de
-citoyen par les lois, par la morale, par des dogmes mystérieux, par la
-religion, tout ce qui doit élever l'homme au-dessus de l'homme, ne
-suffit pas encore, si l'on ne pense trouver que des fleurs sur son
-chemin, si l'on veut moissonner avant d'avoir semé. Nous nous laissons
-souvent séduire par des chimères ou par de fausses apparences, nous
-voulons ce que le législateur n'a pas voulu, et c'est ainsi
-qu'échouent les plus grands projets de ceux qui donnent des lois aux
-hommes.
-
-Hélas! que de peines inutiles nous nous imposons! Et souvent la
-première cause de nos mouvements, de notre tentative, de nos actions,
-c'est la crainte de l'ennui.
-
-L'ennui est une peste à laquelle on croit échapper en sortant de la
-retraite, et qu'on ne rencontre jamais plus vite que dans la société.
-C'est un vide de l'âme, un anéantissement de notre activité et de nos
-forces, une pesanteur générale, une paresse somnolente, une fatigue,
-et, ce qu'il y a de pis, c'est souvent un coup mortel que l'on porte
-d'une main polie et avec beaucoup de grâce à notre intelligence et à
-nos plus douces émotions. Tout ce qu'il y a d'essor dans l'esprit d'un
-homme, d'élan dans son cœur, est comprimé, paralysé par l'ennui qu'il
-éprouve ou qu'on lui fait éprouver. Dans cet ennui, on s'assied en
-silence au milieu d'une assemblée, on écoute d'une oreille
-indifférente ce qui se dit, on ne s'intéresse à aucun entretien, et
-souvent on perd soi-même toute espèce de pensées.
-
-Cet ennui nous saisit lorsque nous sommes obligés de rester dans un
-lieu où l'on ne parle que de choses que nous ne nous soucions pas
-d'apprendre, ou lorsque quelqu'un s'empare de nous et nous force à
-écouter des paroles qui n'excitent en nous aucun intérêt. Que de fois
-un de ces imperturbables causeurs pétille de joie, tandis que son
-entretien fatigue, tourmente toute une société! En s'abandonnant à sa
-prolixité, il ne voit pas qu'il répand l'ennui dans le cercle qui
-l'entoure.
-
-Chaque affaire, chaque livre, chaque entretien qui n'excite en nous ni
-attrait ni curiosité, est une cause d'ennui. L'ennui entraîne beaucoup
-de personnes dans le monde, mais il en est que le dégoût de la société
-ramène dans la solitude. Un être oisif n'éprouve jamais tant d'ennui
-que lorsqu'il se trouve seul avec lui-même, tandis qu'au contraire
-l'homme laborieux supporte péniblement chaque heure, chaque instant
-qui entrave son activité. Le premier, par la raison qu'il ne sait
-point vivre avec lui-même, cherche des distractions extérieures; le
-second trouve sa satisfaction dans son propre cœur, après l'avoir
-vainement poursuivie dans les réunions de salons. L'homme qui n'a
-aucune occupation sérieuse, aucune habitude de réflexion, éprouve un
-profond éloignement pour tout ce qui intéresse les natures
-intelligentes, et, par bonheur pour lui, il n'entend dans le monde, le
-plus souvent, que des conversations frivoles et vides de sens. L'homme
-qui aime à étudier et à penser éprouve le même éloignement pour ces
-fades entretiens qui ne peuvent rien lui apprendre et qui ne lui
-donnent aucune émotion. Celui qui est doué d'un caractère facile et
-enjoué se plaît dans la société, parce qu'il domine aisément la
-volubilité du causeur indiscret. Celui qui est d'une humeur tendre et
-mélancolique se sent mal à l'aise dans une réunion, parce qu'il est
-souvent obligé de céder à l'importance d'un étourdi.
-
-Les petits esprits éprouvent rarement de tels ennuis. Ils rencontrent
-partout des gens de leur espèce, auxquels ils s'attachent de prime
-abord. Un sot gentilhomme allemand disait avec raison: «Un cavalier
-tel que moi trouve toujours un cavalier qui le présente dans le
-monde.»
-
-Oppressé par l'ennui, l'homme cherche naturellement à sortir de cette
-inaction de l'esprit. Il faut pour cela parvenir à émouvoir ses sens,
-son intelligence, son corps et son âme.
-
-Il est plus facile de sentir que de penser, de recevoir que de donner,
-et celui qui ne prend pas l'initiative, aime assez qu'on la prenne
-envers lui. Voilà pourquoi on s'en va avec empressement là où l'on
-espère trouver du mouvement, de la gaieté, du bruit. Voilà pourquoi on
-recherche les soirées, les bals, les salons étincelants de lumière et
-de diamants, les danses voluptueuses qui éveillent tant de vives
-sensations; rien de plus facile que de se procurer ces plaisirs
-factices; quant à ceux de la solitude, on n'en jouit pas toujours sans
-un certain effort.
-
-C'est la stérilité de l'esprit qui fait fuir les plaisirs de
-l'intelligence, qui fait que l'on se moque de tout ce qui est vraiment
-grand et beau, que l'on dédaigne les productions des meilleurs
-écrivains. Tout ce qu'il y a de meilleur dans les œuvres de la pensée
-déplaît à ces flegmatiques créatures du monde qui n'ont, comme l'a dit
-un Anglais, ni la volonté ni le pouvoir de sentir ces belles choses,
-qui ne cherchent partout qu'un passe-temps léger et qui, dans le vide
-de leur esprit, le cherchent partout sans le trouver. Si un sentiment
-irrésistible les arrache à leur froide indifférence ou à leur
-dédaigneux sang-froid, elles s'imaginent encore que, pour se
-distinguer du peuple, il convient de réformer toute manifestation de
-plaisir, d'admiration, et d'affecter dans toutes les circonstances une
-fière impassibilité.
-
-Un homme bien organisé occupe aisément une place agréable dans la
-société, surtout lorsqu'il est jeune, gai et bien portant. Celui qui a
-l'âme portée à la tristesse est plus difficile à satisfaire. Quant aux
-natures vulgaires, il faut, pour les émouvoir, les impressions vives
-et grossières. Les plaisanteries triviales, les médisances, le vin, le
-tabac, le libertinage, forment les liens de leur communauté. La
-débauche peut seule animer l'indolent Sibérien. Son intelligence est
-si pauvre, si lourde, que rien de noble ne la frappe.
-
-Plus d'un jeune élégant, plus d'une belle dame périraient d'ennui dans
-la ville la plus agréable, s'ils ne savaient chaque jour qu'il y a
-telle maison où ils doivent se mettre à table, jouer et perdre le
-temps. C'est ainsi que l'on court de semaine en semaine, d'année en
-année, dans un tourbillon perpétuel, que l'on forme chaque matin de
-nouveaux projets dont on ne se souviendra plus le lendemain.
-
-Les hommes indolents, quelque goût qu'ils aient pour la société, ne
-trouvent nulle part le plaisir qu'ils y cherchent. Toujours leur tête
-est vide et leur esprit embarrassé: ils s'ennuient sans cesse et
-répandent sans cesse l'ennui autour d'eux. Ils paraissent occupés et
-n'achèvent rien; ils courent d'un air affairé et se retrouvent
-toujours au même point. Ils gémissent de la brièveté du temps,
-soupirent jour et nuit, en songeant à la quantité de papiers qui
-s'amassent sur leur bureau et oublient que le travail seul pourrait
-alléger ce fardeau; ils s'effrayent de voir venir la fin de l'année et
-se demandent chaque matin: Quand viendra donc le soir? En été ils
-désirent être en hiver; en hiver ils réclament l'été; ces malheureux
-n'ont qu'un petit nombre d'idées et une impuissante résolution, et
-toujours ils sont prêts à courir au lieu où il y a une occasion de
-causer et d'entendre d'inutiles entretiens.
-
-Cependant on ne manque pas toujours son but en fréquentant les
-réunions du monde. Les relations sociales peuvent être un salutaire
-délassement après le travail, les soucis de la journée, et en reposant
-l'esprit, elles lui donnent un nouveau ressort. Ces relations peuvent
-être aussi d'une très-grande utilité pour les jeunes gens. Elles
-servent à former leur jugement, leurs manières, et, pour les gens de
-tout âge, la société est une excellente école: c'est là que l'on
-apprend à connaître les hommes, que l'on se forme à la complaisance et
-à la modestie. Les princes, les grands peuvent prendre là aussi des
-leçons de sagesse et d'humanité en même temps qu'ils y acquièrent la
-connaissance d'eux-mêmes. Les personnes d'un ordre inférieur doivent
-se souvenir aussi qu'elles réussiront mieux auprès des dépositaires du
-pouvoir par l'élégance des manières, par un vrai bon ton que par une
-basse servilité.
-
-Souvent aussi on recherche les relations sociales pour adoucir une
-pénible sollicitude, une amère tristesse et pour détourner son esprit
-de l'appréhension d'un malheur. Hélas! la solitude console rarement le
-malheureux dont la tombe a enseveli l'unique joie, qui toujours voit
-devant lui et toujours appelle une ombre adorée, qui donnerait tous
-les biens de la terre pour entendre une seule fois encore un accent de
-cette voix chérie qu'il n'entendra plus. Toutes les forces de son âme
-s'épuisent dans ces regrets; il ne connaît plus rien, il ne sent plus
-rien que la douleur et le désespoir.
-
-Ceux-là redoutent aussi la solitude qui n'osent interroger leur
-conscience. Combien il y en a qui tremblent à certains souvenirs! et
-quel changement il faudrait qu'ils opérassent en eux pour pouvoir
-retrouver le repos, pour qu'une dissipation continuelle ne fût plus
-l'unique palliatif au cri de cette voix intérieure qui les poursuit
-dans l'isolement! D'autres ont trompé le monde par de fausses vertus,
-et cependant ils ne se sentent nulle part aussi bien que dans le
-monde. Ils ont pratiqué avec ostentation la philanthropie, répandu des
-aumônes et fait beaucoup de bonnes œuvres. Ils se sont courbés
-jusqu'à terre devant les riches et les grands, ils ont loué toutes les
-extravagances des personnages puissants. A leurs yeux, l'homme
-influent n'a jamais eu aucun défaut: ils n'ont reconnu de méchancetés
-ou de sottises que parmi ceux qui ne jouissaient point de la faveur
-populaire; ils n'ont vu ni préjugés, ni erreurs, ni mensonge, ni
-esclavage de la pensée dans le lieu qu'ils habitent: aussi ces êtres
-sans dignité et sans distinction sont-ils bien accueillis partout;
-aussi sème-t-on des fleurs sur leur passage.
-
-La solitude est souvent, comme la religion, représentée sous des
-couleurs si sombres, que, rien que d'y songer, beaucoup de gens y
-perdent leur gaieté. Ils n'ont recours à la solitude que lorsqu'ils
-sont malades, soucieux, affligés, c'est-à-dire lorsqu'ils peuvent à
-peine en comprendre l'utilité. Mais il ne faut pas connaître le
-caractère de la religion et ne pas sentir sa force pour ne pas
-s'abandonner à elle toujours et dans les temps les plus heureux. Et il
-faut de même ignorer toute la jouissance qu'on éprouve à rentrer au
-dedans de soi, toutes les douceurs d'une vie retirée et paisible, pour
-ne pas comprendre qu'en se réfugiant dans la solitude, dans certaines
-circonstances, et en sachant employer le temps qu'on y passe, on
-s'acquiert par là une satisfaction céleste.
-
-On aurait grand tort de se figurer qu'un homme est d'une nature
-misanthropique et méprise toutes les distractions parce qu'il
-s'éloigne du monde, parce qu'il ne se précipite pas dans le tourbillon
-des salons, et l'on aurait grand tort de douter de sa raison parce
-qu'il se sent heureux et satisfait lorsqu'on le laisse seul avec
-lui-même.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-DU PENCHANT A LA SOLITUDE.
-
-
-Le besoin de s'éloigner de tout ce qui nous aigrit, nous entrave, nous
-fatigue, le désir de trouver le repos et la jouissance de soi-même,
-voilà ce qui constitue le penchant à la solitude. Les gens du monde
-n'ont point l'idée de cette jouissance, du moins le penchant à la
-solitude n'est pas commun. Et il annonce une âme qui ne se laisse
-point séduire par les habitudes vulgaires. Le chancelier Bacon disait
-que ce penchant était l'indice d'une sauvagerie extrême ou d'une
-grande élévation de caractère.
-
-Il est à remarquer que rien ne conduit l'homme indolent dans la
-solitude; il y reste par l'effet de sa paresse flegmatique. Le goût de
-la solitude n'est par conséquent pas toujours le résultat d'une vive
-impulsion: c'est quelquefois celui de la nonchalance. Alors ce n'est
-plus un élan, c'est une chute de l'âme. La honte et le repentir, les
-actions insensées, les déceptions, quelquefois une maladie, peuvent
-blesser si profondément l'esprit, qu'il veuille porter sa plaie dans
-la solitude et qu'il renonce à tous les plaisirs de la société. En
-pareil cas, le goût de la solitude est à peu près pour l'âme ce que la
-propension au sommeil est pour le corps fatigué. La satiété décide
-aussi beaucoup de personnes à s'éloigner du monde. Le philosophe
-Héraclite, que la société ennuyait, devint misanthrope: il établit sa
-demeure dans une montagne et se nourrit de racines, entouré de bêtes
-sauvages, car il était las de tout le reste. Une telle conduite
-annonce plus de faiblesse que de force, plus d'indolence que de
-passion.
-
-Celui qui a joui de tout ce que le monde estime et peut donner, celui
-qui, après de longs efforts, a obtenu la gloire, la fortune, la
-puissance, les honneurs, et qui, après tout, se dit que tout est
-vanité; celui qui, après avoir été aiguillonné par la passion, comme
-un cheval par l'éperon, en vient à ne plus éprouver aucune passion,
-celui-là est rassasié. Il ne se réfugie point, il est vrai, au milieu
-des bêtes fauves, il ne se nourrit point de plantes sauvages, mais la
-solitude est son dernier asile. Combien de grands personnages j'ai vus
-dans cette situation! car l'homme, placé dans une situation
-inférieure, ne tombe pas si bas; leurs cœurs ne ressentent plus aucun
-désir, ils aimaient encore la vie, le reste n'avait plus de prix à
-leurs yeux; la solitude était leur dernier asile.
-
-Le penchant à la solitude provient donc d'abord du besoin de fuir tout
-ce que nous haïssons dans le tumulte du monde, puis du besoin de
-recouvrer le calme et l'indépendance, puis ensuite, pour un esprit
-sensé, du besoin de goûter le bonheur non envié que l'on trouve en
-soi-même. La plus grande félicité est le repos du cœur et la liberté
-de n'agir que selon sa volonté et son pouvoir. Celui-ci aime la
-solitude parce qu'il s'y repose sans trouble, celui-là parce qu'il y
-travaille sans gêne; l'un et l'autre cherchent également la liberté,
-et c'est cet amour de la liberté qui conduit à la solitude les
-caractères bizarres, les hypochondriaques, les philosophes et les
-savants.
-
-On éprouve naturellement le désir de rentrer en soi-même et de se
-reposer, lorsqu'on a été forcé d'agir malgré soi pour les autres. Sans
-indépendance et sans repos, on n'aura point la véritable jouissance de
-soi-même. Il y a des hommes, peut-être, qui n'agissent jamais mieux
-que lorsqu'ils croient devoir se priver de cette jouissance,
-lorsqu'ils n'ont pas du matin au soir un instant pour faire ce qu'ils
-veulent. Il serait cruel de ne pas se réjouir du bien que Dieu nous
-donne l'occasion de produire; mais le monde demande une foule de
-choses que la Providence n'exige point de nous, des courses sans but,
-des obligations inutiles, des œuvres de vaine politesse, qui ne
-peuvent être considérées comme un devoir sérieux et d'où il ne peut
-résulter rien de vraiment bon. Peut-être les professeurs des
-universités allemandes ne vivent-ils si longtemps et en si parfaite
-santé que parce qu'ils ne sont tenus de faire la cour à personne,
-qu'ils poursuivent paisiblement, utilement, leurs travaux sans se
-laisser fatiguer, paralyser l'esprit par de frivoles préoccupations.
-
-Ce que le sage désire dans la contrainte de ses devoirs, dans le
-tumulte de la société, c'est le repos. Dans les plus grandes, comme
-dans les plus humbles situations, l'âme aspire toujours au repos comme
-au bonheur suprême[4]. Pyrrhus considérait ce repos comme le but de
-ses longues guerres, et Frédéric le Grand s'écriait, après une
-bataille où il venait de remporter la victoire: «Quand finiront mes
-tourments?»
-
- [4] L'empereur Joseph demandait un jour au baron de Grothaüs
- intrépide voyageur hanovrien, quel pays il voulait encore
- visiter. Le baron lui en nomma un grand nombre.--Et ensuite? dit
- l'empereur.--Alors, répliqua le baron, je reviendrai dans le
- Hanovre planter mes choux.--Ah! s'écria Joseph avec autant de
- douceur que de raison, allez-vous-en donc de suite planter vos
- choux dans le Hanovre.
-
-L'artisan chargé d'un travail pénible, le ministre qui voudrait rendre
-un peuple heureux et qui ne peut y parvenir, éprouvent le même désir à
-la fin d'une longue journée, et demandent le repos; la même espérance
-soutient, au milieu des tempêtes de l'Océan, le cœur du matelot;
-toutes les fatigues auxquelles il est condamné sont adoucies par la
-perspective du calme et du bien-être qui l'attendent au port. Les rois
-se lassent du trône et de l'étiquette qui les entoure; les grands se
-lassent de leur pouvoir, et les courtisans de leur brillant esclavage.
-Tous aiment à échapper, lorsqu'ils le peuvent, au tourbillon où ils
-sont jetés, et à chercher la tranquillité dans la solitude.
-
-Lorsque Publius Scipion occupait à Rome les premières fonctions de la
-république, il s'éloignait souvent du monde pour vivre dans la
-retraite; il n'écrivait pas des livres, comme Cicéron, mais il pesait
-en silence les destinées de Rome et disait: «Je ne suis jamais moins
-seul que lorsque je suis seul.» Après avoir atteint le plus haut degré
-de la puissance humaine, il quitta volontairement Rome et se réfugia
-dans sa maison de campagne près de Liternum, pour y achever en silence
-le cours de sa glorieuse carrière.
-
-Cicéron, qui fixait sur lui tous les regards, lorsqu'il gouvernait
-encore le cœur des Romains, abandonna aussi cette grande cité du
-monde avec la résolution de vivre seul. Rome n'avait plus pour lui les
-charmes de ses jardins de Tusculum. Horace oubliait aussi, dans sa
-solitaire retraite de Tibur, l'orgueilleuse vie des empereurs et les
-plaisirs tumultueux du premier peuple du monde.
-
-Peu de princes ont terminé leur vie aussi paisiblement que l'empereur
-Dioclétien. Il régnait depuis vingt-cinq ans, lorsqu'il résolut de
-renoncer au trône. Les livres n'avaient point fait de lui un
-philosophe, car il n'en lisait aucun; mais il fut le premier des
-empereurs romains qui se sentit assez grand pour se dépouiller de la
-pourpre souveraine. Son règne avait été constamment heureux; tous ses
-ennemis étaient vaincus et tous ses projets accomplis: à l'époque de
-son abdication, il n'était âgé que de cinquante-neuf ans; mais une
-faible santé lui rendait difficile l'accomplissement de ses devoirs,
-et il voulut remettre les rênes du gouvernement entre des mains plus
-jeunes et plus fermes que les siennes. Au milieu d'une vaste plaine,
-près de Nicomédie, il monta sur un trône élevé, et, dans une harangue
-pleine de raison et de dignité, il annonça au peuple et à l'armée la
-résolution qu'il venait de prendre; puis, montant dans une voiture
-couverte pour se dérober aux regards de la foule surprise, il alla
-s'enfermer dans sa retraite de Salone, en Dalmatie. Là, cet homme,
-qui, des rangs du peuple, s'était élevé à la dignité impériale, vécut
-encore neuf ans. Les sciences ne pouvaient charmer sa solitude; mais
-il avait du goût pour les plus innocentes jouissances de la vie: il
-construisit un palais magnifique dont on contemple encore avec
-étonnement les ruines. Il cultivait des jardins. On sait la réponse
-qu'il fit un jour à son ancien collègue Maximien, qui avait quitté le
-pouvoir avec lui et qui le pressait de remonter sur le trône: «Si tu
-pouvais voir, lui dit Dioclétien avec un sourire de compassion,
-toutes les plantes que j'ai moi-même cultivées à Salone, tu ne me
-conseillerais plus de renoncer au bonheur que j'éprouve ici pour
-reprendre le sceptre.»
-
-Zénobie, cette reine célèbre de Palmyre, ingrate élève de Longin,
-cette femme qui lisait Homère et Platon, qui égalait en beauté les
-femmes les plus renommées, et qui les surpassait en sagesse et en
-courage, cette héroïne qui se rendit redoutable aux Arabes, aux
-Arméniens, aux Perses, et qui remporta même la victoire sur une armée
-romaine, fut enfin battue par l'empereur Aurélius, et faite
-prisonnière. Son courage l'abandonna, et ses amis s'éloignèrent
-d'elle. Elle se retira à Tivoli, dans une maison de campagne dont
-l'empereur lui avait fait présent, et supporta son malheur avec
-dignité. Les douces joies de la solitude la consolèrent de la perte
-d'un trône, et la philosophie lui fit oublier sa grandeur évanouie.
-
-L'empereur Charles-Quint ensevelit dans le modeste et solitaire
-couvent de Saint-Just, en Espagne, l'ambition et les projets
-gigantesques qui, pendant un demi-siècle, avaient agité toute l'Europe
-et menacé tous les peuples.
-
-L'empereur de la Chine Kien-Long, qui fut le père de ses sujets,
-joignait aux qualités les plus élevées un grand penchant au repos et à
-la solitude. Il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages. Dans un petit
-poëme sur le thé, qu'il composa à une partie de chasse hors de la
-grande muraille, il s'écrie: «Que ne puis-je, comme un ancien sage,
-vivre des fruits d'une espèce de sapin, afin de pouvoir m'entretenir
-librement avec moi-même et n'avoir rien d'autre à désirer!»
-
-Il arrive aussi, comme nous l'avons déjà dit, qu'on s'éloigne des
-hommes par hypocondrie. La situation dans laquelle l'âme tombe est
-une source intarissable de chagrins qu'on n'aime point à confier aux
-autres et qu'on garde pour soi. Accablé par un fardeau dont il ne peut
-se délivrer, et le cœur rempli des sensations les plus pénibles, un
-hypochondriaque n'ose se montrer dans une réunion joyeuse ni
-s'associer à aucun élan de gaieté; partout où il va malgré lui, il se
-sent l'esprit lourd et la tête embarrassée. Toutes les jouissances de
-la vie sont pour lui empoisonnées, et tous les ressorts de l'esprit
-anéantis, lorsque, par des instances indiscrètes ou par une fâcheuse
-politesse, on le force à aller dans un salon. Il y porte la triste
-conviction qu'il ne convient point aux autres hommes, et que peu
-d'hommes lui conviennent; qu'on ne le comprend point, parce que l'on
-n'entre pas dans l'analyse de sa situation, et cette idée suffit pour
-lui donner l'apparence d'un homme sans savoir et sans facultés
-intellectuelles. Avec cette souffrance, qui ébranle les plus légers
-fils de l'imagination, avec cette épine dans le cœur, on n'éprouve
-que le besoin de rester seul, de se dérober aux regards du monde. Dans
-sa retraite, on ne trouve pas toujours le repos, mais on peut se dire:
-Ici, je suis libre et indépendant; ici, je puis faire ce que je veux,
-je ne serai torturé par aucune politesse importune, par aucun
-entretien fatigant, par aucune pensée méchante, et l'on reste ainsi
-pensif et solitaire, tant qu'on ne trouve personne à qui l'on puisse
-dire ce que l'on sent, personne qui puisse comprendre ce douloureux
-état de l'âme et l'accepter avec douceur, prudence et affection.
-
-On s'éloigne aussi quelquefois de la société par la répugnance que
-nous donnent les jugements faux et acerbes qu'on y entend formuler.
-Celui qui veut s'affranchir de tous les préjugés et de toutes les
-opinions communes; celui qui ne peut changer sa façon de voir les
-choses au moindre vent qui souffle sur la ville; celui qui a trop de
-liberté dans ses idées pour vouloir se laisser conduire par les
-autres, et trop de raison pour vouloir diriger ceux qui l'entourent;
-celui qui aime à vivre avec son siècle, qui se réjouit de tous les
-progrès des connaissances humaines, celui-là s'éloigne volontiers des
-réunions où l'on ne sait apprécier ni ce qui est grand ni ce qui est
-beau. Il poursuit ses études en silence, et s'attache à sa retraite
-chaque fois qu'il observe l'esclavage de l'esprit, les erreurs
-populaires, et ces gens dont l'âme, comme dit Shakespeare, court
-toujours sur les grandes routes.
-
-Il ne faut pas considérer comme une preuve du progrès des lumières
-l'accord général des opinions sur chaque question. La liberté
-individuelle de penser et de juger selon des vues particulières
-annonce, au contraire, plus de mouvement, d'intelligence. Si tous les
-habitants d'une ville sont en tout du même avis et que personne n'ait
-une opinion à soi, on peut dire qu'il y a dans cette ville une
-épidémie d'extravagance dans la louange comme dans le blâme.
-
-Le goût de la solitude peut donc naître de la nature même de ces lieux
-où l'on n'entend formuler que des opinions faites d'avance, où il
-règne perpétuellement un ton uniforme, qui n'est jamais le meilleur;
-où la passion donne des ailes à toutes les erreurs, et une influence
-puissante, une autorité irrésistible à tous les préjugés.
-
-On ne peut pas toujours admettre la croyance des autres. Peut-être
-a-t-on été élevé d'une manière différente, peut-être a-t-on pris
-d'autres habitudes. Alors on se trouve mal à l'aise dans ces sociétés
-où le goût, la littérature, sont dominés par des préjugés absolus où
-par l'effet de l'orgueil, de l'ignorance de ceux qui se sont établis
-les oracles de l'opinion publique; tout ce qui n'est pas restreint
-dans la raison de ces êtres bornés, tout ce qui s'écarte d'un plat
-niveau, toute œuvre importante, toute action recommandable devient
-ouvertement l'objet d'une amère critique et d'une affreuse mutilation.
-
-Un homme jaloux de sa liberté ne se courbe point sous ces chaînes
-d'esclave; il ne peut se soumettre au despotisme de ces prétendus
-beaux esprits qui, de leur misérable tribunal, répandent des flots de
-fiel sur tous ceux de leurs contemporains qui ont acquis quelque
-distinction, sur tous ceux qui se signalent par leur talent ou leur
-courage: écrivains, philosophes, législateurs, généraux et princes.
-
-Il est, par conséquent, très-facile de comprendre le goût de la
-solitude, où il est de bon ton de considérer comme une sottise tout ce
-qui est bien, et où l'on pourrait dire chaque jour, avec mon ami
-Frédéric de Stolberg: Pour les beaux esprits de notre temps, l'amitié,
-l'amour, la vérité, la nature, le courage, la patrie et la religion,
-sont des mots vides de sens, qui affectent désagréablement l'oreille,
-comme des sons discordants. Là, en effet, les écrivains les plus
-illustres sont traités, par les gens les plus médiocres, comme des
-misérables revêtus de haillons. Là, les femmes qui passent leur vie
-devant une glace, qui ne savent s'entretenir que de gaze et de rubans,
-parlent avec dédain de tout ce qui a un caractère de vie et
-d'élévation. Là, on ne se permettrait pas d'exprimer un éloge avant
-d'avoir consulté l'oracle du lieu, avant d'avoir appris par lui quelle
-opinion il est convenable de manifester. Là, un écrivain qui ne
-partage point les idées dominantes est puni de la remarque la plus
-juste, de l'expression la plus libérale, comme s'il avait voulu
-attenter à la tranquillité de l'État et porter partout le désordre.
-
-L'arrogance et le faux esprit, l'envie et l'intolérance ont, de tout
-temps, chez les peuples les plus célèbres, affligé les hommes de bien.
-David Hume était un homme d'une nature douce et tranquille. Nulle
-tache n'a, dans le cours de sa vie, souillé sa réputation de vertu. Sa
-bonté de caractère ne l'abandonnait ni dans le monde ni chez lui. Il
-conserva sa tranquillité dans le temps même où ses adversaires le
-livraient aux plus grossières railleries. Il lisait avec un calme
-imperturbable les affreux libelles lancés contre lui. Les pauvres
-mêmes de son voisinage, que ses ennemis lançaient contre lui,
-observaient avec respect et gratitude son humanité et ses actes de
-bienfaisance. Dans toutes les occasions, sa conduite était ferme,
-honorable et éloignée de toute vaine pompe et de toute affectation. Il
-était d'un abord facile, et rien, dans son extérieur et dans son
-entretien, n'annonçait le pédantisme du savant. Son affabilité n'était
-que l'épanchement naturel et vrai d'un bon cœur. Hume a, il est vrai,
-abusé de ses talents en attaquant la religion; mais ses mœurs
-auraient pu être citées pour exemple dans des temps où le
-christianisme n'avait rien perdu de sa pureté primitive. Il avait
-cette force d'âme, cette bonté de cœur qui ennoblit l'homme dans tous
-les pays, dans tous les temps, et l'élève au rang des plus grands et
-des meilleurs esprits. C'est ainsi qu'en Angleterre, la postérité
-impartiale juge David Hume, mais il n'était pas jugé ainsi par ses
-contemporains. Quel désir ne dut-il pas éprouver de s'enfuir du monde
-après l'épreuve qu'il en avait faite, et de se retirer dans la
-solitude! Il vivait cependant à une époque éclairée, au milieu d'un
-peuple instruit et intelligent.
-
-Le scepticisme de Hume ne fut probablement pas la seule cause de tous
-les outrages qu'on lui fit subir en Angleterre. La haine nationale
-contribua sans doute à irriter les Anglais contre lui. Hume était
-Écossais; mais la rage déchaînée contre lui pénétra jusqu'en Écosse.
-On ne peut lire sans une douloureuse émotion le récit qu'il a fait
-lui-même de tout ce qu'il a eu à souffrir comme écrivain en
-Angleterre, en Écosse et en Irlande.
-
-Hume paya, par ses souffrances, le tribut que tout homme célèbre doit
-aux esprits faux. Mais les gens raisonnables n'auraient pas dû se
-laisser gouverner par ces esprits faux. Tous les grands philosophes du
-continent regardaient les écrits de Hume comme des chefs-d'œuvre
-d'exposition philosophique, et admiraient à la fois sa finesse, sa
-profondeur et son élégance. Si je ne me trompe, ce fut Sulzer qui, le
-premier, révéla aux Allemands le mérite de cet écrivain. Comme
-historien, Hume a le même talent que Voltaire, avec plus de gravité et
-de profondeur, et il est vraisemblable que Voltaire a plus profité de
-Hume que Hume de Voltaire. Avec toutes ces qualités, Hume fit sur ses
-compatriotes une impression dont ils auraient dû rougir.
-
-On a peine à croire ce qui lui arriva lorsqu'il publia ce livre. Vers
-la fin de l'année 1738, il fit paraître son _Traité sur la nature de
-l'homme_. «Jamais, dit-il, début littéraire ne fut plus malheureux.»
-Ce traité sortit de la presse mort-né et n'excita pas la plus légère
-sensation; il fondit la première partie de ce travail dans ses
-_Recherches sur l'entendement humain_, qui parurent en 1748, lorsqu'il
-était à Turin. A son retour en Angleterre, il apprit avec humiliation
-que cette œuvre n'avait pas éveillé la moindre attention. Une
-nouvelle édition de ses _Essais moraux et politiques_ qui furent
-publiés à Londres à peu près à la même époque, n'obtint pas plus de
-succès. Il considérait ses _Recherches sur les principes de la morale_
-comme le meilleur de ses écrits, et cependant elles ne furent pas même
-remarquées.
-
-Hume comptait sur le succès de l'_Histoire de la maison de Stuart_,
-publiée en 1754, et ce fut encore pour lui une nouvelle déception. De
-toutes parts des cris de reproche, de colère, d'horreur même,
-s'élevèrent contre lui. Anglais, Écossais, whigs et torys, philosophes
-et gens religieux, patriotes et courtisans, tous se réunirent dans une
-même fureur contre l'homme qui avait osé s'attendrir sur le sort de
-Charles Ier et du comte de Strafford. Et à peine cette violente rumeur
-était-elle passée, que Hume eut l'humiliation de voir son livre plongé
-dans l'oubli. Millar, son éditeur, lui assura que, dans le cours d'une
-année entière, il n'en avait été vendu que quarante-cinq exemplaires.
-Deux personnes seulement prirent à tâche de défendre cet ouvrage: le
-docteur Hering, primat d'Angleterre, et le docteur Stone, primat
-d'Irlande. Ces deux prélats écrivirent à l'auteur de ne point se
-laisser effrayer par tout ce qui se disait contre lui. Cependant cet
-écrivain énergique se sentit découragé, et il a lui-même déclaré que,
-si la guerre n'avait pas éclaté entre la France et l'Angleterre, il se
-serait retiré, sous un nom supposé, dans quelque province de France,
-avec la ferme résolution de ne pas rentrer dans son pays. Mais comme
-ce projet était alors irréalisable, et qu'il avait déjà composé une
-grande partie de son nouvel ouvrage, il se détermina à poursuivre son
-entreprise. Son _Histoire de la maison de Tudor_ parut en 1759, et
-souleva, dans la Grande-Bretagne, tout autant de cris de réprobation
-que l'histoire des deux premiers Stuarts. Enfin Hume quitta, en 1763,
-les côtes d'Angleterre, vint à Paris avec le comte de Hertford, et
-trouva là une réception aussi honorable pour les Français que pour
-lui. «Ceux qui ne connaissent pas, dit-il modestement, les étonnants
-effets de la mode, ne pourraient se figurer l'accueil que je reçus à
-Paris des hommes et des femmes de tout rang et de toute condition.
-Plus j'essayais de me soustraire à ces excessives prévenances, plus on
-m'en accablait[5].»
-
- [5] Les savants et les philosophes parisiens firent plus
- pour Hume qu'ils n'eussent fait pour un roi. «Lorsqu'il arriva à
- Paris, dit Sture, tous les écrivains étaient impatients de le
- voir, parce que, disait-on, _c'était un homme d'un esprit
- infini_. A peine avait-il posé un pied sur le continent, que les
- premières coteries intriguaient pour l'attirer à elles. Une
- élégante princesse parvint à s'emparer de l'homme merveilleux
- pour le conduire dans le monde. On répandit de tous côtés _des
- invitations à un souper délicieux où se trouverait monsieur Ume_.
- Il parut enfin, cet Anglais sec et lourd qui ne prononçait pas un
- mot quand rien ne l'intéressait. Rien ne fut négligé de ce qui
- pouvait l'électriser. On ne parlait que de _ses charmants
- ouvrages_, que personne ne pouvait lire, et _du profond génie de
- messieurs les Anglais_. Mais tout fut inutile: l'ingrat resta
- froid et silencieux. Ceux qui s'étaient assemblés autour de lui
- haussèrent les épaules et se regardèrent l'un l'autre avec pitié.
- Le lendemain on se disait à l'oreille: _Ce monsieur Ume n'est
- qu'une bête_; un plaisant repartit: _C'est qu'il a fourré tout
- son esprit dans ses livres._»
-
-L'histoire de Hume est ordinairement celle des hommes qui aspirent à
-être prophètes dans leur pays. Quiconque prétend voir un peu plus loin
-que ses concitoyens, et qui a la folie de vouloir publier ce qu'il a
-découvert, éveille aussitôt l'animadversion générale. Il n'est pas un
-écrivain, grand ou petit, qui ne soit entouré de gens plus petits que
-lui, et tous lui jettent la pierre. Vous trouverez toujours, dans
-votre ville natale, des personnes qui vous donneront un vêtement, si
-vous n'en avez point; qui vous nourriront, si vous avez faim; qui vous
-aideront en mainte occasion, mais qui ne permettront point qu'on vous
-rende le moindre honneur.
-
-Les Éphésiens disaient, dans leur esprit républicain: «S'il y a parmi
-nous un savant, qu'il sorte du pays et s'en aille ailleurs.» Moi, je
-dirai à ce savant: «Ne t'en va pas, reste dans ta demeure, et évite
-tes concitoyens, non pour les haïr, mais pour les oublier.»
-
-Cessons de vouloir que les hommes soient ce qu'ils ne peuvent être, et
-prenons-les tels qu'ils sont. Il est vrai que, lorsqu'on porte dans
-son âme un sentiment idéal de ce qui est beau et noble, on est révolté
-de voir des misérables s'ériger en professeurs de sagesse et de
-vérité. On souffre aussi d'entendre formuler une pensée fausse, quand
-on songe que cette pensée se communique de cercle en cercle, et
-deviendra en peu de jours l'opinion générale. Mais, puisqu'il est
-impossible aux beaux esprits de cette époque d'avoir un jugement
-équitable, puisqu'en matière de littérature, chaque ignorant et chaque
-folle se croient en droit de donner leur avis, puisque la multitude se
-fait toujours une idée fausse de ce qu'il y a de plus intime dans le
-cœur humain, résignons-nous donc à toutes ces sottises et
-souvenons-nous que rien au monde n'est plus rare que de trouver un bon
-juge.
-
-Ne nous abaissons pas non plus jusqu'à nous irriter contre ces pauvres
-gens qui jasent sans cesse sans savoir ce qu'ils disent; ne regardons
-point ces innocents insensés comme des serpents et des scorpions, ils
-ne cherchent pas toujours à faire le mal; élevons-nous au-dessus de
-ces misérables murmures que provoque en tous lieux l'aspect d'un
-homme qui a éveillé quelque attention. Ne cherchons point à contredire
-l'opinion de ceux que le raisonnement ne peut convaincre; il est plus
-facile de gagner leur cœur, et, lorsque leur affection nous est
-acquise, nous pouvons diriger leur esprit.
-
-Il ne faut pas fouler aux pieds les fleurs que Dieu fait naître sur
-notre route; il ne faut pas fuir le monde avant de n'y trouver rien de
-bon. Que chacun juge selon ses petites idées, et que ce jugement soit
-la règle et la loi d'une ville ou d'un pays, qu'importe, si nous en
-rions? Ne murmurons pas, lors même que nous ne pourrions surmonter les
-défauts des hommes, mais apprenons à les supporter.
-
-A la cour, dans les villes, dans les lieux les plus retirés, partout
-la calomnie a poursuivi celui qui ne s'abandonnait point au torrent de
-la foule. Voilà pourquoi les hommes sages renoncent au suffrage de la
-multitude. Ils s'en vont à l'écart, afin de ne plus porter ombrage à
-personne, mais ils ne sont pas alors exempts de misanthropie. Solon se
-renferma dans sa demeure lorsqu'il ne fut plus en état de résister à
-la tyrannie de Pisistrate; il déposa ses armes en disant: «J'ai assez
-défendu les lois de mon pays.» Et il se mit à faire des vers contre
-les Athéniens.
-
-Un courtisan n'aurait ni cœur ni entrailles, s'il n'éprouvait parfois
-le désir de quitter les grandeurs pour la paix des champs. Il est
-impossible qu'il voie sans chagrin et sans dégoût que souvent on
-n'obtient de faveur à la cour que par un métier servile, que des
-femmes perdent leur journée à échanger de vains propos, à rire de
-toutes les vertus, à ridiculiser le mérite, et n'estiment que celui
-qui s'élève par des services avilissants. Là, on doit voir aussi d'un
-œil de pitié les ruses et les subterfuges que l'on emploie pour
-tromper les princes et souvent pour aveugler les plus clairvoyants.
-Là, on doit ressentir un profond mépris pour toutes les cabales que
-les petits ourdissent contre les grands, pour la satisfaction avec
-laquelle on découvre dans celui dont on envie le pouvoir une tache, un
-défaut.
-
-Dion était haï, envié et persécuté par les courtisans de Denys le
-Jeune, parce qu'il ne vivait pas comme eux, parce qu'il ne se montrait
-pas assez souvent dans leurs réunions, et qu'il n'aimait ni leurs
-entretiens ni leurs opinions. Ces courtisans donnaient à ses vertus
-les apparences du vice, ils le calomniaient près de Denys: ils
-appelaient sa gravité de l'orgueil, sa franchise de l'arrogance et de
-l'opiniâtreté. Ils l'accusaient de faire des satires quand il voulait
-donner un bon conseil, et de mépriser leurs désordres quand il ne
-voulait point s'y associer.
-
-Malgré ces mauvaises passions, il ne faut point haïr les hommes: on
-peut mépriser les sots et les faux jugements, mais ils ne sont point
-dignes qu'on les haïsse. La haine est l'extinction de l'amour; et que
-serait la vie sans l'amour? D'un premier degré d'éloignement à l'égard
-des hommes, il est facile d'en venir à une affreuse misanthropie.
-Celui qui s'irrite de toutes les folies et de toutes les faiblesses
-qu'il remarque, celui qui s'arrête trop longtemps aux choses qui le
-blessent, hait les hommes dès qu'ils l'offensent. Alors, son caractère
-s'aigrit, il observe lui-même d'un point de vue faux, et juge mal tout
-ce qui attire son attention; alors il devient soupçonneux,
-susceptible, méchant, et lorsque enfin la passion l'emporte,
-peut-être, dans sa fureur aveugle, en vient-il jusqu'à désirer, avec
-M. de Saint-Hyacinthe, de pouvoir habiter une île déserte pour y
-massacrer tous les malheureux que la tempête y jetterait dépouillés de
-tout et sans défense.
-
-Je me rappelle encore avec horreur un de ces monstres que j'ai été
-quelquefois obligé de voir en Suisse. Cet ennemi des hommes ne se
-nourrissait que du venin de la chicane. Quand j'approchais de lui, il
-me semblait voir des serpents s'agiter sur sa perruque sale et en
-désordre. Des taches rouges et bleues couvraient son visage; le plus
-affectueux de ses regards, luisant à travers de noirs sourcils, était
-comme un regard infernal. A chaque parole, il vous offrait la
-perspective d'un procès. Le mal était son élément; sa maison était
-devenue le refuge de tous les esprits turbulents, de tous les ennemis
-du repos public. Il soutenait chaque injustice, poursuivait tous les
-honnêtes gens, caressait les méchants, attirait à lui avec
-empressement les calomniateurs, recueillait précieusement tous les
-mensonges: c'était, en un mot, l'avocat du diable et le père d'une
-Furie. Cet être affreux se trouvait fort bien d'un tel genre de vie:
-chaque jour, il se préparait en silence quelques-unes de ses
-jouissances misanthropiques, et se disait heureux dans sa solitude.
-
-Le malheureux Timon de Lucien avait des motifs de haine contre les
-hommes: il n'était pas besoin qu'il eût recours aux sophismes ni à la
-chicane pour se complaire dans sa sauvage philosophie. «Ce coin de
-terre, disait-il, sera ma demeure et mon tombeau. J'abhorre tout ce
-qui porte le nom d'homme, et les relations sociales, l'amitié, la
-compassion, ne me toucheront plus. Plaindre les malheureux, secourir
-ceux qui sont dans le besoin, est une faiblesse et un crime. Je veux
-achever ma vie dans la retraite comme les bêtes fauves, et personne
-autre que Timon ne sera l'ami de Timon. Tous les hommes ne sont à mes
-yeux que des fripons ou des scélérats, et je regarde les rapports que
-l'on peut avoir avec eux comme une profanation ou une sotte
-plaisanterie. Maudit soit le jour où l'un d'eux se montra devant moi!
-Je ne veux voir les hommes que comme des blocs de pierre ou d'airain.
-Point de paix avec eux et point de relation! Que ma solitude soit une
-barrière infranchissable entre le monde et moi, et parents, amis,
-patrie, vains noms que les fous seuls respectent. Je méprise tout
-éloge, et j'abhorre la vile flatterie; je ne veux trouver de plaisir
-qu'en moi-même; je veux sacrifier seul aux dieux, et seul assister à
-mes banquets. Je veux être mon unique voisin et mon unique compagnon,
-passer ma vie tout seul et mourir tout seul. Je veux me distinguer et
-m'illustrer par mon caractère sombre, par l'étrangeté de mes mœurs,
-par ma colère cruelle, par mon inhumanité. Si un homme, près de mourir
-dans les flammes, me supplie de les éteindre, j'y jetterai de l'huile
-pour en augmenter l'ardeur. Si un homme, entraîné par un torrent, lève
-ses mains vers moi et implore mon secours, je le prendrai par la tête
-et je le plongerai dans l'onde pour qu'il y périsse.»
-
-On sait à quelle cause très-naturelle Lucien, l'un des plus spirituels
-écrivains qui aient jamais existé, attribue l'étrange folie dont nous
-venons de lire l'expression. Tel est le dernier degré de rage auquel
-l'injustice et l'ingratitude, et les méchancetés de toute sorte,
-peuvent conduire un homme qui, dans le principe, aurait été bon et
-généreux, comme l'était Timon.
-
-Il y a aussi des hommes qui n'ont à se plaindre de personne, qui se
-retirent à l'écart, parce qu'ils haïssent la lumière, et qui ne
-sortent de leur retraite que dans l'obscurité. C'est ainsi que se
-glisse dans l'ombre l'envie, cette hideuse passion. Les Caraïbes
-disent que l'envie fut la première créature qui parut sur la terre.
-Elle répandit le mal à la surface du monde, et elle se croyait belle,
-lorsque tout à coup, apercevant le soleil, elle courut se cacher, pour
-ne plus se montrer que pendant la nuit.
-
-Mais il existe un grand nombre d'hommes qui recherchent la solitude
-sans hypocondrie, sans haine, sans le moindre sentiment indigne d'un
-véritable philosophe; ils la cherchent par le désir d'étudier en paix
-les œuvres les meilleures de tous les temps et de tous les peuples.
-Ils poursuivent avec ardeur ce but chéri, et ne haïssent que ce qui
-les entrave dans leurs pensées de prédilection. Pour une belle âme, la
-solitude est le contre-poison de la misanthropie. Ceux qui éprouvent
-le besoin de travailler à leur propre perfection, ceux qui veulent
-déployer en liberté leurs forces et leurs facultés, ceux qui veulent
-avoir plus d'action que l'on n'en a ordinairement dans le cours
-journalier de la vie, ceux qui aspirent à être quelque chose pour les
-hommes qu'ils ne connaissent pas encore, et dont ils ne sont pas
-connus, ceux-là peuvent bien éprouver une noble répugnance pour les
-vaines distractions et les stériles plaisirs des sociétés frivoles.
-
-L'esprit et le cœur s'élèvent alors, se ravivent et se fortifient
-dans la solitude. Voilà pourquoi la solitude a toujours été si chère
-aux philosophes, aux poëtes, aux orateurs, aux héros, à tous les
-hommes enfin qui voulaient s'élever au-dessus de l'horizon vulgaire et
-accroître leurs connaissances. Homère a peint les lieux solitaires de
-la Grèce et de l'Italie avec une telle vérité, dit Cicéron, que nous
-voyons par ses descriptions ce que lui-même n'avait point vu.
-Démosthène se retire dans une chambre souterraine, loin des rumeurs
-d'Athènes, s'enferme là pendant des mois entiers, et se fait raser la
-moitié de la tête pour n'être pas tenté de quitter cette retraite, où
-il écrivait ses harangues. Épicure passe ses journées dans un jardin.
-Les héros les plus célèbres de la Grèce et de Rome partageaient leur
-temps entre les livres et les armes, entre les préoccupations de la
-guerre et les travaux silencieux, et se distinguaient à la fois par la
-philosophie et par les exploits militaires. Saint Jérôme écrivit dans
-un affreux désert ses livres pleins d'une éloquence sublime, et, du
-fond de l'obscurité, ses œuvres répandaient au loin la lumière. Les
-druides de l'ancienne Bretagne, de la Germanie et des Gaules fuyaient
-les villes dès qu'ils n'avaient plus aucun devoir public à y remplir,
-vivaient dans les forêts, donnaient, à l'ombre des vieux chênes, leurs
-leçons à la jeunesse. Ils étaient les prêtres, les législateurs, les
-médecins, les philosophes de leur nation.
-
-Joseph II, le plus grand des empereurs d'Allemagne, et quelques rois
-qui estimaient le genre humain plus que leur couronne, ont quitté
-l'étiquette de leurs palais pour vivre d'une vie plus simple qui les
-rapprochait des autres hommes. Wieland, dont les Allemands aiment à
-prononcer le nom et à rappeler les œuvres inspirées par les Grâces,
-écrivit, dans une petite ville de la Souabe, à Biberich, ces livres
-qui devaient faire l'orgueil de ses compatriotes. Comment les
-philosophes illustres, les hommes d'État distingués ont-ils acquis
-leur renommée? Aristote a-t-il écrit ses livres parmi les courtisans
-du roi de Macédoine? Platon a-t-il fait les siens à la cour de Denys?
-Non, tous ces hommes d'un esprit si élevé recherchaient le silence de
-la retraite.
-
-Ajoutons à toutes les raisons qui conduisent l'homme dans la solitude
-deux causes encore, la religion et le fanatisme. La religion entraîne
-l'homme dans la solitude par les motifs les plus nobles et les plus
-élevés, par les convictions les plus profondes, par les besoins du
-cœur les plus vrais et les plus intimes. Le fanatisme est la
-dégénération de ces nobles penchants, c'est le fruit d'un faux
-jugement, d'un zèle outré et d'une folle superstition.
-
-Les âmes vraiment religieuses se sentent entraînées vers la solitude
-par la crainte que leur inspire l'aspect du monde et de ses dangers.
-Peut-être ont-elles tort de blâmer parfois, dans l'ardeur de leur
-dévotion, certains plaisirs innocents. Mais, persuadées que le monde
-ne peut leur procurer le bien suprême auquel elles aspirent, elles
-n'aiment point à dissiper leur vie en vaines distractions. Animées
-par l'espoir de jouir un jour des félicités du ciel, elles
-s'affranchissent des choses d'ici-bas; elles se font un devoir de
-renoncer dès la jeunesse à tout ce que nous devons quitter à l'heure
-de la mort, aimant mieux avoir peur dans le cours de la vie pour être
-moins effrayées au moment où la vie nous échappe. A chaque regard
-qu'elles jettent vers l'éternité, à chaque pas qu'elles font vers la
-tombe, elles éprouvent moins d'attraits pour les jouissances de ce
-monde. Voilà pourquoi tant de catholiques cherchent un refuge dans les
-cloîtres, et ce sentiment religieux donne au cœur et à l'esprit une
-élévation devant laquelle je m'incline souvent avec humilité et avec
-des larmes de douleur dans le silence de ma retraite.
-
-Les fanatiques fuient le monde parce qu'ils se font une idée outrée de
-la perfection. A chaque pas, ils se croient plus près du ciel, et
-maudissent celui qui ne suit point la même voie. Souvent, dès leur
-jeunesse, ils se séparent des enfants de leur âge comme pour obéir à
-leur vocation: ils s'éloignent des jeux les plus innocents, et ne
-montrent au milieu d'une gaieté générale qu'un visage sombre. En
-grandissant, ils deviennent lourds, grossiers, fourbes et méchants. De
-leur gîte obscur, ils observent le monde sans comprendre ce qui s'y
-passe, ou ils le fuient précipitamment, comme cet insensé qui fuyait
-les hommes, de peur qu'on ne lui cassât son nez de verre. La faiblesse
-de leur jugement donne une singulière ardeur et une singulière
-mobilité à leur imagination. Mais, malgré leur folie, ils sont heureux
-de leur isolement, pourvu que leur tête s'exalte et fermente
-librement.
-
-D'autres gens se retirent encore dans la solitude pour obéir à la
-mode. C'est la coutume qu'au commencement de l'été, toutes les
-personnes de bon ton et toutes celles qui veulent être considérées
-comme telles, s'en aillent à la campagne et s'imaginent qu'il n'y a
-plus une âme en ville. Ce n'est ni la fatigue du travail ni le goût de
-l'étude qui les conduit là; c'est tout simplement le désir de
-transporter sa paresse sur un autre théâtre et de dormir en paix, au
-lieu de passer la nuit dans le tumulte des bals. Le plus grand
-avantage que ces gens de la haute société retirent de la solitude,
-c'est de ne plus exposer aux regards de tant de témoins leur
-singulière façon de vivre; mais l'ombre des forêts et les fleurs des
-vallées ne produisent sur eux aucune heureuse impression. Les dryades
-ne les rendent pas plus sages: ils n'apprennent pas à mieux penser ni
-à mieux agir. La plupart de ces personnages distingués qui passent
-l'été à la campagne ne retirent d'autre fruit de ce séjour que de
-pouvoir, en rentrant à la ville, parler du bonheur et de la beauté des
-champs, bonheur qu'ils n'ont point senti, beauté qu'ils n'ont point
-appréciée.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-DES INCONVÉNIENTS GENERAUX DE LA SOLITUDE
-
-
-Le penchant à la solitude ne se concilie pas toujours, comme nous
-l'avons vu, avec une parfaite rectitude de bon sens, ni avec un calme
-de caractère disposé à glisser comme une ombre paisible sur le théâtre
-du monde. Il y a déjà des inconvénients dans l'éloignement ordinaire
-de la société, et l'on en rencontre de plus grands lorsqu'on fuit les
-hommes avec obstination.
-
-Tous les défauts des solitaires ne sont point le résultat de la
-solitude. Ils peuvent provenir de diverses autres causes, et si on
-entre dans la solitude avec de mauvais penchants, il est à craindre
-qu'elle ne les augmente.
-
-Nous voulons essayer de reconnaître les bons et les mauvais effets de
-la solitude, selon les différents caractères, afin de pouvoir dire
-dans quel cas elle est nuisible et dans quel cas elle est à désirer.
-Nous devons examiner comment elle procure autant de satisfaction que
-les relations de société, et dans quel but il est utile que les hommes
-s'éloignent des autres hommes. Je ne parlerais point des inconvénients
-de la solitude, si je ne voulais écrire, comme beaucoup d'autres,
-qu'un roman sur ce sujet; mais mes intentions sont plus sérieuses.
-
-L'homme, dans l'oisiveté de la solitude, est comme une eau stagnante,
-qui n'a point d'écoulement et qui se corrompt. L'inaction complète ou
-la tension trop grande des forces de l'esprit nuisent également au
-corps et à l'âme.
-
-Chaque organe du corps humain se fatigue dans un travail sans relâche.
-L'esprit se fatigue de même lorsqu'il voit toujours les mêmes objets,
-qu'il poursuit le même labeur et porte le même fardeau. La solitude
-accable celui qui, dans un état de langueur, ne peut s'occuper en
-lui-même ni avec lui-même. Il succombe au moindre effort, lorsque le
-devoir ou la passion ne le raniment pas, et l'ardeur de son esprit
-s'éteint dans un morne isolement, dans une sombre mélancolie. Alors il
-convient de rechercher la société des hommes honnêtes et aimables,
-jusqu'à ce qu'on ait repris quelque goût au travail et qu'on retrouve
-en soi-même quelque satisfaction.
-
-Sans la variété, sans la distraction, l'homme s'engourdit dans la
-solitude, lorsqu'il n'a pas assez de force pour soutenir longtemps un
-difficile effort. Ses idées prennent un caractère de roideur et
-d'inflexibilité, ses points de vue lui semblent préférables à tous
-ceux des autres, et il finit par ne plus estimer que lui-même; tandis
-qu'au contraire la société améliore notre caractère et nos habitudes,
-en nous accoutumant à supporter la contradiction et à vivre avec des
-personnes qui ne pensent pas comme nous.
-
-Il y a encore, dans la solitude, un autre danger: c'est qu'en s'y
-retirant, on ne vienne à se plaire trop à soi-même. Les gentilshommes
-qui habitent la campagne y contractent souvent l'habitude de parler
-avec tant de roideur, de soutenir avec tant d'opiniâtreté les opinions
-les plus déraisonnables, qu'il devient presque impossible de traiter
-une affaire avec eux. Platon disait que l'orgueil, l'obstination, la
-roideur de caractère, étaient un effet constant de la solitude, et
-qu'on ne devait point en être surpris, parce qu'un homme qui vit seul
-ne songe à plaire à personne autre qu'à lui-même. Il s'imagine pouvoir
-faire tout ce qu'il veut, parce que ses valets exécutent tout ce qu'il
-ordonne.
-
-Il est difficile de détruire le profond respect que certains
-solitaires conservent pour leurs fantaisies et l'admiration qu'ils ont
-pour eux-mêmes. Intimement convaincus que leurs idées sont d'une
-origine divine, qu'elles leur ont été inspirées par le ciel même, ils
-citent au tribunal de Dieu comme des criminels tous ceux qui n'ont
-point ces mêmes idées.
-
-La solitude a aussi des inconvénients pour les savants, à quelque
-classe qu'ils appartiennent. Beaucoup de savants vivent entièrement
-seuls ou au milieu d'un cercle très-restreint, et se trouvent hors de
-leur élément lorsqu'ils quittent leur cabinet d'étude. On aura de la
-peine à me croire, peut-être, et cependant le fait que je vais
-rapporter est vrai. Dans une ville célèbre d'Allemagne, du haut de la
-chaire, les savants ont été instamment priés de vouloir bien se
-préserver des défauts ordinairement attachés à leur état, de
-l'irritabilité, de la misanthropie, et du mépris de tout ce qui
-n'entre pas dans le cercle ordinaire de leur vie ou de leurs
-occupations. Il leur a été recommandé de ne plus être si fiers et si
-ambitieux, de traiter charitablement la faiblesse, l'ignorance,
-l'erreur; d'instruire celui qui se trompe au lieu de l'offenser, de ne
-point porter sur toutes choses un jugement absolu et souvent un
-jugement sans raison. Il leur a été recommandé aussi de se mettre à la
-portée de chacun, d'entendre sans colère celui qui exprime modestement
-une idée opposée à la leur, de recevoir des leçons avec le même
-empressement qu'ils mettent à en donner, et enfin de ne point mépriser
-les qualités, les opinions qui leur sont étrangères et les occupations
-utiles des autres hommes.
-
-Je ne sais quel fut le résultat de cette admonestation; ce qu'il y a
-de sûr, c'est que le manque d'usage porte les savants à se regarder
-comme d'importants personnages, et qu'ils en viennent par là même à
-acquérir souvent fort peu d'importance aux yeux des autres. Il en est
-qui, par l'habitude de discourir à leur aise dans leur école, sont
-fort surpris qu'on veuille prendre la parole devant eux. Il en est qui
-prennent, dans le petit cercle où leur vie est concentrée, une
-confiance si présomptueuse en eux-mêmes, qu'ils la portent partout où
-ils se trouvent. Il en est enfin qui, en se plongeant dans leurs
-livres, oublient si complétement les hommes, qu'ils révoltent le
-sentiment moral de quiconque les écoute. Leurs rapports continuels
-avec des étudiants grossiers ou avec des individus de la dernière
-classe du peuple leur donnent tant d'esprit, qu'ils n'en ont plus
-lorsqu'ils entrent dans un salon.
-
-On pouvait vivre plusieurs jours avec Platon sans savoir que ce fût
-Platon. Un étranger qui avait entrepris un long voyage dans le but de
-voir ce grand philosophe, fut fort étonné lorsqu'on lui dit que Platon
-était cet inconnu simple et affable avec lequel il avait causé déjà
-plusieurs fois dans différentes réunions sans le remarquer.
-
-Qui ne rirait de voir un professeur installé dans sa boutique, et
-accueillant dédaigneusement tous ceux qui n'ont pas besoin de sa
-marchandise? Mais on sait de reste que, s'il s'imagine avoir une
-cargaison plus complète que les autres, il est une foule de choses
-dont on aurait besoin, et qu'on ne trouve pas près de lui.
-
-Voilà les folies qui souvent résultent d'une vie trop étroite et trop
-retirée; voilà comment il arrive qu'un savant qui ne voit point le
-monde n'a que des aperçus bornés, et fait preuve en mainte occasion
-d'une étonnante petitesse. Mais ces hommes-là seuls s'imaginent qu'on
-ne peut vivre hors des universités[6].
-
- [6] Un célèbre professeur allemand disait souvent: _Vita
- extra academias non est vita._ Il est incontestable que beaucoup
- de professeurs ont des singularités qu'on ne retrouve dans aucune
- classe de la société. Un prince d'Allemagne fit présent d'une
- tabatière d'or à un professeur que l'on considérait comme un
- homme très-distingué, et lui écrivit en même temps une lettre
- flatteuse. Le professeur se fit peindre tenant la lettre d'une
- main, la tabatière de l'autre, et envoya ce portrait au prince.
-
-D'un autre côté, il faut avouer que les gens du monde exigent parfois
-d'un savant ce qui est hors de sa nature, et étouffent par là en lui
-jusqu'au désir de plaire. On a dit avec raison que les savants
-astreints à une existence solitaire, et occupés de graves travaux, ne
-peuvent avoir ni la gaieté d'esprit, ni l'élégance de manières, ni la
-vivacité d'entretien des personnes qui vivent habituellement dans le
-monde et qui en connaissent tous les usages: ainsi les courtisans
-suédois commirent une vraie cruauté en riant de l'embarras où se
-trouvèrent Meibom et Naudé, lorsque ces deux savants furent présentés
-à la reine Christine, et qu'elle dit à l'un: «Vous, qui avez écrit sur
-la danse des anciens, vous devez savoir danser; et vous, qui avez
-composé un traité sur la musique antique, vous devez savoir chanter.»
-Les Français commirent la même cruauté envers le grand mathématicien
-Nicole, un jour qu'une dame de Paris l'avait invité à dîner. Le bon
-Nicole n'avait fait de sa vie un si bon repas; en se retirant, il
-adressa à la maîtresse de maison des compliments infinis, l'assurant
-qu'il ne cesserait jamais d'admirer ses beaux petits yeux. «C'est là,
-lui dit un de ses amis en descendant l'escalier, un singulier
-compliment pour un mathématicien tel que vous.--Vous avez raison,
-répondit Nicole, et je vais réparer ma faute.» A l'instant même, il
-remonte, demande à la maîtresse de maison humblement pardon, et,
-persuadé qu'une si belle dame ne peut admettre qu'il y ait rien en
-elle de petit, il lui jure qu'il n'a jamais vu de si grands yeux, un
-si grand nez, une si grande bouche et de si grands pieds.
-
-En quittant leur bibliothèque pour entrer dans un salon, les savants
-sortent d'un pays qu'ils connaissent, où ils sont à leur aise, pour
-pénétrer dans une région où tout est pour eux nouveau, inattendu et
-inusité. On en voit qui, par une modestie excessive, n'osent se
-présenter dans le monde; d'autres comprennent qu'il leur serait
-difficile de se faire écouter dans une société composée de gens
-ignorants et orgueilleux, qui méprisent la science, et qui ne
-voudraient pas voir un savant s'élever à côté d'eux. D'autres sentent
-que le monde leur est étranger, de même qu'ils sont étrangers au
-monde. Quelques-uns reconnaissent qu'ayant mis dans leurs livres tous
-les dons de leur esprit, ils ressembleraient, dans un salon, à des
-citrons dont on a exprimé le suc. Enfin, il en est qui s'efforcent de
-paraître ce qu'ils ne sont pas, ce qu'ils ne peuvent être, et qui,
-remarquant que tout discours sérieux est impossible dans une réunion
-frivole, et qu'ils sont à tout instant éclipsés par quelque étourdi,
-s'éloignent dédaigneusement de ces réunions, où ils s'imposent une
-inutile contrainte.
-
-Beaucoup de savants qui écrivent dans le but d'exercer quelque
-influence sur les hommes, fuient les hommes, et ils ont grand tort.
-Les livres auxquels ils ont recours ne suffisent point pour leur
-donner la connaissance du cœur humain et l'expérience du monde. Ils
-ne leur donnent point non plus le talent d'observation qui nous porte
-à étudier de plus en plus les hommes, quelque peu de satisfaction
-qu'on éprouve quand on les a connus. Les plus grands moralistes se
-sont formés dans le monde par l'expérience qu'ils ont faite eux-mêmes
-de ce qui peut être favorable ou nuisible à l'homme. C'est dans le
-monde seulement qu'un écrivain forme son goût, apprend à suivre les
-convenances, car que de choses n'écrit-on pas chez soi, dont on rougit
-quand on y pense en société!
-
-Les relations du monde sont une source inépuisable de nouvelles
-pensées et d'observations. Elles nous aident à exécuter des choses qui
-nous paraissent impossibles; elles nous donnent cette grâce, cette
-souplesse, cette force qui entraîne le cœur et persuade l'esprit.
-Combien de savants qui, du fond de leur obscure retraite, prétendent
-éclairer les hommes, et qui ne savent pas même comment on agit sur les
-hommes! Ils veulent attirer, et ils repoussent; ils regardent
-perpétuellement leur but, et ne peuvent jamais l'atteindre. Ébranlez,
-agitez, si vous le pouvez, lorsque l'occasion s'en présentera, tout
-un public, par quelques vérités importantes; mais apprenez en même
-temps l'art d'être aimable, obligeant, affectueux, de tendre la main à
-ceux mêmes que vous avez ainsi agités, et d'échapper par là à leurs
-malédictions.
-
-Les relations sociales enseignent ainsi ce qu'on n'acquiert point
-toujours dans la solitude. «Ce n'est pas seulement avec les livres
-qu'on apprend, dit Bacon, à se servir des livres[7].» Pour connaître
-les hommes, il faut les voir agir, s'associer à leurs entreprises et
-acheter souvent bien cher quelque peu d'expérience. Mais c'est déjà
-beaucoup pour un philosophe d'acquérir dans le monde les bonnes
-dispositions de caractère que l'on perd facilement dans la solitude,
-et lors même qu'il ne parviendrait qu'à recueillir le fruit qu'il doit
-retirer de la connaissance des faiblesses et des défauts humains, ce
-serait une suffisante compensation pour l'ennui qu'il peut éprouver en
-fréquentant le monde.
-
- [7] Un professeur, dégagé des préjugés ordinaires de sa
- profession M. Hissmann, de Gœttingue, a dit, dans son _Essai sur
- la vie de Leibnitz_: «Les quatre murs d'un cabinet d'étude ne
- sont point les limites du monde, et les livres ne renferment
- point tout ce que les grands hommes ont pensé. Il y a une foule
- de remarques, de notions précieuses, qui n'ont point été livrées
- à l'impression. Si l'on commence son éducation dans la retraite
- par la lecture et la réflexion, il faut la continuer et l'achever
- par les relations sociales, où l'on apprend à connaître les
- hommes, leurs sentiments, leurs erreurs, leur sagesse et leur
- folie.»
-
-Cependant il retire de cette fréquentation un plus grand avantage. Il
-apprend à supporter les hommes et à se faire supporter par eux,
-lorsque, à l'exemple de Socrate et de Wieland, il écarte de la
-philosophie tout ce qu'elle a de pénible ou de désagréable; il la rend
-attrayante, il la dépouille de ses apparences les plus dures, et la
-montre dans sa beauté naturelle. Un écrivain allemand a dit, dans une
-dissertation sur Franklin: «Les écrits de Franklin n'ont pas le
-caractère pédantesque ni dogmatique. Ce sont des observations
-détachées et présentées sous une forme agréable, de brèves notices, de
-petits traités et des lettres d'un style facile, adressés à des femmes
-ou à des amis. On prend intérêt à ses œuvres; on ne se lasse point
-d'y revenir, tant il y a de variété dans la forme comme dans le fond
-des idées qui s'y trouvent développées. A chaque page on reconnaît le
-tact délicat de l'homme du monde, et le jugement droit, et le sens
-naturel d'une philosophie aimable.»
-
-Caton le Censeur était grave, mais non pédant. Son affabilité de
-caractère le rendait très-agréable. Il croyait que les fous
-contribuent à l'instruction des sages plus que les sages ne
-contribuent à celle des fous. Les présomptueux et les sots, disait
-l'empereur Marc-Aurèle, parlent sans penser, et c'est le philosophe
-Sextus qui m'a appris à les supporter.»
-
-Cette aimable tolérance rallie l'homme le plus éclairé à ceux qui sont
-dénués de toute instruction. Il a semé dans la solitude les germes du
-savoir, il en recueille les fruits dans le monde. Là, rien n'était
-trop grand pour son ardeur scientifique. Ici, il n'y a pas dans le
-cœur humain un repli qui lui semble trop petit. Dans la solitude, il
-était morne et rude; dans le monde, il devient doux et poli: il se
-rapproche de tous les hommes et de toutes les conditions. Il ne
-cherche point à dominer les autres; il ne disserte point avec
-arrogance; en vain Socrate aurait fait descendre la sagesse du ciel,
-s'il ne l'avait rendue aimable dans toutes les circonstances. Pour
-aimer celui qui observe les hommes, il suffit qu'on ne soit pas forcé
-de le craindre. «Tout pour l'amour,» disait Goethe: et celui qui a
-connu ce grand poëte sait de quelles grâces il revêtait la force de
-son génie et la nature sérieuse de ses études.
-
-Il est facile de se faire aimer quand on s'approche franchement des
-hommes, quand on s'attache à eux avec confiance. Il n'y a pas une
-situation humaine où nous n'ayons besoin tantôt des conseils et tantôt
-de l'appui des autres hommes. Mais comment se ferait-il aimer celui
-qui veut toujours être prévenu et ne prévenir personne, celui qui
-s'inquiète de chaque parole qui s'échappe de ses lèvres, de chaque
-sentiment qu'il révèle, de chaque geste, de chaque expression de
-physionomie qui décèle l'état de son âme; celui qui ne s'attache à
-aucun homme, qui vit à l'écart, solitaire, silencieux, renfermé en
-lui-même, qui est toujours sur ses gardes, et qui n'ose témoigner à
-ceux qui l'entourent la moindre confiance?
-
-Ouvrir franchement son cœur aux autres, c'est se procurer une source
-de jouissances infinies. Pour que les autres ne soient point
-embarrassés avec nous, il faut que nous ne le soyons point avec eux.
-Tout ce qu'on renomme le plus, faveur du monde, richesses et tous les
-éloges des journaux, ne procure pas la joie qu'on éprouve à pouvoir se
-dire: J'ai inspiré de la confiance à ce malheureux; j'ai consolé ce
-cœur affligé; j'ai rendu, Dieu soit loué! le courage à cet être
-abattu! Mais on n'acquerra pas ce bonheur si l'on n'a pas le don de se
-faire aimer; et les savants perdent souvent un tel don par la
-solitude. Les joies de l'affection élèvent cependant bien plus
-l'esprit et le cœur que le stérile plaisir de trouver un nouveau
-moyen d'exposer une science aride et sèche ou le sot orgueil de
-quelque pédant qui écrira, comme un professeur allemand, un livre
-tout entier pour démontrer que dans l'autre monde on ne parlera que
-latin.
-
-Celui qui n'aime que ceux qui l'écoutent, qui le louent, qui jamais ne
-le contredisent, n'est pas digne d'être aimé. Combien de savants,
-d'écrivains renommés, qui affectent les sentiments les plus généreux,
-qui sans cesse vantent l'ardeur de leur dévouement, et qui, dans un
-moment où l'on invoque leur générosité, abandonnent sans pitié un ami
-qui n'approuve point leurs folles présomptions! Combien de savants qui
-s'en vont, les mains pleines de louanges à leur adresse, qu'ils
-colportent de maison en maison, qui mendient l'aumône d'un éloge, et
-qui ne se doutent pas qu'on tremble quand on les voit entrer et qu'on
-se réjouit quand ils sortent! Loin de nous donc cette ambition de
-pédant, cette vanité puérile qui n'aboutit qu'à exciter la haine des
-envieux et à éloigner de nous l'affection de ceux qui nous admirent!
-
-Cependant l'existence silencieuse du savant a aussi son noble et beau
-côté. Heureuse et digne est la vie de celui qui ne porte envie à
-personne, qui est aimé et respecté du monde, quoiqu'il ne voie pas le
-monde, qui n'a pas besoin de recourir à de vains traits d'esprit pour
-attirer l'attention sur lui! Son âme ne s'assoupit point, son
-imagination est toujours féconde: nul travail ne l'effraye, il lit, il
-écrit, il médite avec une complète satisfaction; ses pensées coulent
-de son cœur, comme une onde limpide d'une source inépuisable. Le
-bonheur qu'il trouve en lui-même le dispense de rechercher des
-distractions étrangères, et la joie que lui donne l'étude soutient sa
-patience, quelque lents que soient ses progrès; ses connaissances
-s'accroissent de jour en jour, ses pensées se développent et se
-fortifient; sa persévérance le conduit à son but, et il ne se
-préoccupe point de la basse envie de ces hommes qui se croient obligés
-d'outrager quiconque écrit un livre, c'est-à-dire quiconque manifeste,
-suivant eux, l'intention de leur enseigner quelque chose.
-
-Il existe de ces gens heureux près de moi, il en existe un grand
-nombre en Allemagne, et ceux-là prouvent qu'on ne peut, sans de
-grandes restrictions, parler de la vie retirée des savants. Il est
-possible que la retraite enfante des sottises et puisse même conduire
-certains individus à de mauvaises actions. Souvent elle est
-préjudiciable à ceux qui n'y sont point portés par une noble impulsion
-et à ceux qui nuit et jour appliquent sans cesse leurs pensées à un
-seul objet. Il est possible que cette retraite ne soit pas toujours
-une école de bonnes mœurs, qu'elle donne aux savants des habitudes
-disgracieuses et un air étrange; mais l'influence qu'elle exerce sur
-l'imagination et les passions est d'une nature bien plus grave et
-mérite d'être sérieusement étudiée.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE
-
-POUR L'IMAGINATION.
-
-
-L'empire de l'imagination sur l'homme est bien plus grand que celui de
-la raison. La raison exige des connaissances précises, l'imagination
-se contente d'une vague intuition. La raison est la faculté de se
-représenter nettement ce qui est possible, tandis qu'une imagination
-ardente croit voir nettement une quantité de choses qu'un esprit
-calme, réfléchi, n'aperçoit pas; l'imagination reproduit, il est vrai,
-les idées, comme la mémoire, mais elle les altère, les amplifie ou les
-amoindrit, ou les mêle confusément.
-
-L'imagination, l'enthousiasme, l'exaltation rêveuse, ne se développent
-pas seulement dans la solitude. De toutes parts la route est ouverte à
-la sagesse comme à la folie, et beaucoup d'hommes ne savent
-malheureusement pas distinguer le vrai chemin. Quelques observations
-générales sur ces phénomènes de l'âme feront voir quels sont les
-effets de l'imagination que je regarde comme nuisibles, et jusqu'à
-quel point, suivant mon opinion, l'imagination enfante parfois dans la
-solitude des songes, des illusions préjudiciables qui peuvent devenir
-autant de maladies morales.
-
-L'imagination est, dit-on, la répétition des sensations; mais souvent,
-si je ne me trompe, elle n'arrive qu'à une fausse conclusion d'une
-sensation vraie; par exemple, un malade éprouve dans une partie du
-corps une contraction nerveuse, et prétend qu'il y a là un ulcère, et
-je sais qu'il m'indique une sensation réelle, mais la conclusion qu'il
-en tire est fausse. Et que de fois d'une idée vraie on se fait ainsi
-une croyance mensongère! L'imagination agit avec rapidité et se crée
-en un instant ses illusions. Tout agit sur elle, et elle agit sur
-tout: elle fait naître des images, elle les associe à la pensée, elle
-leur donne la couleur et l'expression. «L'enthousiasme est sa vie, a
-dit Wieland: la trop grande exaltation est sa mort.»
-
-L'enthousiasme et l'exaltation peuvent provenir d'une quantité de
-causes; mais rien ne les développe plus promptement que la solitude
-quand on y apporte une certaine disposition d'esprit. L'enthousiasme
-est une vive et violente élévation de l'âme qui résulte d'une forte
-émotion et qui porte l'homme à des entreprises extraordinaires, à des
-actions inattendues. Dans ces moments d'enthousiasme, on n'est pas
-hors de soi-même, mais hors du niveau ordinaire de la vie: voilà
-pourquoi l'enthousiasme est méconnu des gens calmes et froids, tourné
-en dérision par les beaux esprits ou par les sots, et niaisement
-admiré par des valets. Quand l'enthousiasme éclate dans toute sa
-puissance, l'homme s'affranchit des dernières réserves, oublie les
-obstacles, ou les brise avec une force impétueuse. Voilà pourquoi on
-dit d'un homme qu'il est inspiré, c'est-à-dire enflammé et fortifié
-par la présence et l'appui d'un être supérieur. Tout ce qu'il y a de
-sublime dans les passions humaines, cette faculté d'esprit le
-comprend, le saisit, l'accomplit. Lord Shaftesbury disait: «Un noble
-enthousiasme enfante des héros, des poëtes, des orateurs, des
-artistes, des philosophes, et tout ce qu'il y a de grand dans le
-monde.»
-
-Si l'on pouvait espérer que la solitude donnât une telle faculté, tous
-ceux qui ne veulent point se traîner dans les ornières de la vie
-vulgaire, s'en iraient avec joie dans la solitude; mais la déception,
-le mensonge, impriment aux natures exaltées une impulsion aussi forte
-que celle que la vérité donne à l'enthousiaste. Le visionnaire exalté
-cherche à faire de l'or; l'enthousiaste s'élance dans les airs avec le
-ballon de Montgolfier.
-
-Le visionnaire voit en dehors de soi et devant soi tous les objets,
-comme il le veut, selon les fantaisies de son imagination. Il
-s'attache à des espérances gigantesques, il voit ce que les autres
-hommes ne peuvent voir, et ne distingue pas ce que les autres voient;
-il comprend ce qu'aucun esprit raisonnable ne soupçonne; il entend la
-voix des mondes invisibles, se croit inspiré et capable de faire des
-miracles. Nulle crainte ne le trouble, nulle entrave n'arrête l'élan
-de son esprit: il a en lui une force qui détruit et renverse la parole
-même de Dieu, la parole des sages. Si cet homme se trouve dans des
-circonstances qui favorisent l'essor de son imagination, il arrive
-bientôt au fanatisme et condamne à des tourments éternels ceux qui
-oseraient douter de son pouvoir infini[8].
-
- [8] Les fanatiques n'expliquent point les saintes
- Écritures comme tout le monde, et parmi les nouvelles sectes qui
- peuplent la Suisse, les anabaptistes se distinguent par leur
- système d'interprétation. Il est dit dans l'Évangile: «Si nous ne
- devenons pas semblables à des enfants, nous n'entrerons point
- dans le royaume des cieux.» Aussitôt les bonnes gens se
- dépouillent de leurs vêtements, montent sur des chevaux de bois
- et courent de côté et d'autre; leurs femmes et leurs servantes,
- toutes nues aussi, courent de la même sorte. Puis tous ces
- nouveaux chrétiens reviennent dans une parfaite innocence se
- jeter pêle-mêle sur des bancs et sur des lits afin de ressembler
- en tous points aux petits enfants.
-
-Le fanatisme a souvent éclaté dans le monde comme dans la solitude:
-c'est peut-être une des maladies les plus fréquentes de notre époque.
-Il a suffi pour voiler d'un sombre nuage la lumière de la civilisation
-dans plusieurs provinces d'Allemagne.
-
-L'alchimie, la théurgie, la croyance aux revenants, et les dogmes
-étranges de Jacob Boehm, occupent maintenant une immense quantité de
-gens. On se précipite en foule après la sagesse occulte, à travers
-d'épaisses ténèbres; on repousse la vérité, et l'on outrage
-secrètement ou publiquement celui qui ose la proclamer. Tandis que les
-enfants de l'Allemagne reçoivent aujourd'hui dans les universités une
-véritable instruction, leurs pères lisent l'_Annulus Platonis_. La
-philosophie occulte d'Hermès Trismégiste, le divin anneau de la magie
-adamique, du compas des sages, de Grabell, d'Iugel, etc., remplacent,
-pour un grand nombre de personnes, la vraie physique et la vraie
-philosophie.
-
-Toutes ces folies de visionnaires seraient peut-être de courte durée,
-si elles ne s'entretenaient dans la solitude. Celui qui peut se créer
-toutes sortes d'idées fantastiques s'abandonne volontiers à cet
-entraînement de l'esprit; tout dépend de la tranquillité qui
-l'environne et de l'ardeur de son imagination. La solitude est
-dangereuse, comme nous l'avons dit, pour tout homme qui s'y applique
-sans cesse à la contemplation. Elle est dangereuse pour l'homme
-d'esprit comme pour l'ignorant, si l'homme d'esprit s'abandonne à
-d'obscures conceptions, s'il concentre en lui-même tout l'exercice de
-son imagination et s'il évite tout ce qui pourrait l'en distraire. Le
-savant Molanus de Hanovre se figura, dans les dernières années de sa
-vie, qu'il était un grain d'orge. Il parlait fort sensément de chaque
-chose avec les personnes qui venaient le voir; mais pour rien au monde
-il n'eût voulu sortir de sa maison, de peur d'être avalé par les
-poules.
-
-L'imagination de la femme est plus facile à émouvoir que celle de
-l'homme: aussi la femme est-elle exposée à tomber dans toutes sortes
-d'extravagances lorsqu'elle vit d'une vie très-retirée et constamment
-seule avec elle-même. De là vient que dans les maisons d'orphelines et
-les autres maisons de refuge, les maladies nerveuses se communiquent
-si facilement d'une femme aux autres.
-
-C'est la vivacité de cette imagination féminine qui fait que bien
-souvent toutes les femmes croient et veulent faire ce que l'une
-d'elles croit et essaye de faire. Plusieurs exemples démontrent que
-tout ce qui agit vivement sur l'imagination des femmes peut bien vite
-égarer leur raison: ainsi on a vu éclater, parmi les jeunes filles de
-Milet, une véritable épidémie morale qui les portait toutes à se
-pendre, et une autre épidémie, parmi les femmes de Lyon, qui se
-réunissaient pour aller se jeter dans le Rhône.
-
-Je n'en finirais pas, si je voulais dire jusqu'où peut aller une
-imagination égarée et l'influence funeste que la solitude peut avoir
-sur celui qui ne sait point se préserver d'un tel péril. On se plonge
-dans le silence de la retraite, on reste là des jours, des nuits, des
-années entières, seul avec soi-même. Que de rêves alors, que de
-visions étranges! qu'il est facile, dans une telle situation, de se
-laisser aller à toutes les promesses trompeuses de l'alchimie, à tous
-les égarements de la superstition! Celui qui ne veut vivre que de
-soi-même, a trouvé par là le meilleur moyen de mourir de faim, car,
-ainsi que le disait un ancien sage, il se nourrit de son cerveau et
-dévore son cœur.
-
-Le penchant à la solitude est l'un des symptômes ordinaires de la
-mélancolie. L'homme qui éprouve ce sentiment de mélancolie fuit la
-clarté du jour et l'aspect du monde. Incapable de poursuivre fortement
-une autre pensée que celle qui le consume, il se fait de la vie une
-vraie torture. Cet état s'aggrave encore dans la solitude, lorsqu'une
-forte secousse n'imprime pas à l'imagination une autre direction; mais
-c'est déjà beaucoup que de parvenir à écarter de l'esprit mélancolique
-les idées dont il se repaît habituellement, et à changer la nature de
-ses désirs; il ne faut pas qu'il languisse dans la même jouissance, il
-ne faut pas qu'il convoite un bonheur unique qu'il ne peut atteindre,
-il doit rassembler ses forces, s'efforcer d'atteindre ce qui élèvera
-son âme et éviter ce qui la blesse. Si l'on parvient à lui faire
-adopter ces principes, si l'on peut l'attacher à un travail qui
-l'occupe sérieusement, on lui aura rendu un plus grand service qu'en
-le livrant à toutes les distractions du monde. Il conservera toujours
-sa propension à la mélancolie; mais cette propension pourra lui servir
-de mobile dans tout ce qu'il désirera vivement, dans tout ce qui exige
-de la persévérance.
-
-Un Anglais atteint de spleen se brûle la cervelle. Avec cette même
-disposition d'esprit, les Français entraient jadis dans les cloîtres.
-Les Anglais ne se tueraient point s'ils avaient des couvents.
-
-Lorsque la mélancolie éteint notre ardeur et subjugue notre activité,
-nous perdons bientôt le goût du monde, de la vie, et nous nous
-retirons dans la solitude. Rien n'est plus inséparable des divers
-genres de mélancolie que le désir de s'éloigner des hommes, de rompre
-toute relation avec eux, de ne parler à personne, de ne voir personne,
-et de n'entretenir aucune correspondance. On veut être seul pour se
-repaître en liberté des rêves, des images que l'on devrait par-dessus
-tout éviter. Les gens qui observent cet état maladif d'un homme
-mélancolique, lui répètent qu'il doit se distraire, voir le monde,
-fréquenter les bals. De tels avis sont sans doute dictés par une bonne
-intention, mais ils ne peuvent être efficacement suivis. Un homme
-mélancolique ne se résigne point à faire ce qui est contraire à ses
-goûts, à ses penchants, à sa conviction. La mélancolie jette le
-désordre dans l'âme: souvent elle anéantit l'effet salutaire de la
-religion, les bienfaits de Dieu, le bonheur humain.
-
-Les livres de médecine ne démontrent point positivement quel est le
-siége de la mélancolie. Un changement presque imperceptible dans nos
-nerfs, un léger ébranlement, produit par une indigestion ou par un
-refroidissement, suffit parfois pour nous jeter tout à coup dans un
-abîme de tristesse, tandis qu'un changement tout aussi imperceptible,
-mais d'une autre nature, arrête un torrent de pensées affligeantes.
-Celui qui s'observe avec attention sait mieux que personne comment on
-doit s'y prendre pour prévenir ce premier état et favoriser le second.
-Mais il faut que les médecins connaissent aussi l'histoire, la nature
-d'un homme mélancolique; qu'ils sondent l'état de son âme jusque dans
-ses derniers replis, s'ils veulent savoir ce qui l'abat, ce qui la
-relève, ce qui lui est utile ou préjudiciable, et l'on remarque
-souvent que tel incident qui fait naître chez un homme une pénible
-mélancolie est précisément ce qui donne de la gaieté à un autre, et
-que ce qui soutient le courage de celui-ci brise les forces de
-celui-là.
-
-La mélancolie est le fait d'un faux raisonnement, qui, avec le
-concours de certaines sensations maladives et pénibles, entretient
-dans l'âme les idées les plus décourageantes, et lui fait voir en elle
-et hors d'elle tous les objets sous le point de vue le plus
-affligeant. On n'est point mélancolique par cela seul que, pour se
-livrer à un travail important, on fuit la société. Avec des nerfs bien
-constitués, et un but honorable à poursuivre, on peut supporter
-longtemps la solitude, tandis qu'avec des dispositions prononcées à la
-mélancolie, la solitude devient bientôt très-dangereuse si on n'y
-entre point avec un travail de prédilection qui conduit
-perpétuellement l'esprit de pensée en pensée. Rien ne favorise tant le
-développement de la mélancolie et de la misanthropie que de songer
-constamment au motif de cette misanthropie.
-
-C'est une erreur grossière que de regarder les distractions
-incessantes comme un remède à la mélancolie. Combien d'hommes ne
-deviennent mélancoliques que parce qu'ils ne peuvent trouver ni le
-repos ni la liberté qu'ils désirent! Que de fois ne s'irrite-t-on pas
-contre le monde, lorsqu'on ne peut parvenir à trouver un instant pour
-recueillir en paix ses idées! Dans quelle profonde mélancolie ne
-voit-on pas souvent tomber celui qui est forcé de traîner à chaque
-heure le même fardeau, qui chaque jour doit obéir à la volonté des
-autres, et qui ne peut aller où il lui plaît! Pour un homme atteint de
-mélancolie, la meilleure situation serait celle où il pourrait faire
-le plus de bien, et cette situation, il peut l'avoir dans la
-solitude, souvent mieux que dans le monde. Nous pouvons donc dire que
-la solitude, qui, dans certains cas, enfante et développe la
-mélancolie, peut, dans d'autres circonstances, la tempérer et la
-guérir.
-
-Ce qu'il y a de plus triste pour un esprit mélancolique, ce qui le
-porte surtout à éviter le contact du monde, c'est de voir que personne
-ne le comprend, que parfois on vante sa gaieté, tandis qu'il se
-torture lui-même. Bien peu de personnes devinent les douleurs des
-autres, et l'homme froid ne voit point la pointe du dard caché dans un
-cœur malade; de même qu'on ne comprend point les souffrances d'une
-affection nerveuse, tant qu'elle ne se manifeste point publiquement
-par des convulsions, de même on n'est frappé des douleurs d'un homme
-mélancolique que lorsqu'il se brûle la cervelle. Vous pouvez passer
-des années entières en proie à toutes sortes de tortures, et les gens
-apathiques que vous avez coutume de voir seront persuadés que vous
-vous portez à merveille.
-
-On peut paraître même fort gai aux yeux des ignorants dans le temps où
-l'on maudit le plus le monde et la vie. Jamais on n'avait vu à Paris,
-sur le Théâtre-Italien, un arlequin comparable à Carlin, qui mourut en
-1778. Cet acteur avait le privilége de réjouir tout son auditoire;
-mais dès qu'il quittait ses habits bariolés, il redevenait silencieux
-et morne. Un jour, un malade se présente chez un médecin de Paris, et
-lui demande quel remède il devrait employer pour se guérir des accès
-d'une noire mélancolie: «Allez à la Comédie-Italienne, lui répond le
-médecin; il faudrait que votre mélancolie fût profondément enracinée
-en vous, pour qu'elle résistât aux plaisanteries de Carlin.--Ah!
-monsieur, s'écrie le malade, ce Carlin dont vous parlez, c'est moi!
-Je fais rire les autres, et n'en suis pas plus gai.»
-
-Si un homme mélancolique ne peut vivre avec les personnes qui ne le
-comprennent pas, il est à regretter qu'il vive entièrement en
-lui-même; car souvent, comme nous l'avons dit, la mélancolie s'aggrave
-dans la solitude par le retour constant de la même idée, par l'absence
-de toute distraction. Un homme mélancolique devient souvent alors
-défiant et sauvage, quoiqu'il soit né peut-être avec un caractère
-hardi et entreprenant; il évite les lieux où différentes personnes se
-rassemblent; la clarté du soleil l'effarouche, car il éprouve plus de
-tranquillité lorsqu'il pense qu'on l'aperçoit moins, et il ne se sent
-jamais mieux que par un ciel sombre, au milieu de la pluie et de
-l'orage. C'est un supplice pour lui que de sortir de sa retraite; il
-voudrait, quand il passe dans les rues, ne rencontrer aucune âme
-vivante. Une obscurité continuelle règne dans sa chambre; il
-frissonne, il doit recevoir une visite, et on ne saurait le rendre
-plus malheureux qu'en le forçant, par un excès de politesse, à aller
-dans le monde. La solitude est un poison pour lui, mais il aime ce
-poison.
-
-Une sensibilité extrême, une très-grande vivacité d'imagination,
-anéantissent les forces de l'esprit. Ah! comme on cesserait de porter
-envie aux hommes qui sont parvenus à se distinguer, si l'on savait que
-la douleur les accable souvent pendant des années entières; qu'elle
-trouble leur mémoire et qu'elle leur enlève parfois jusqu'à la faculté
-de penser! Quelle pitié on éprouverait pour eux si l'on savait ce que
-ces hommes, si heureux en apparence, souffrent pendant de longues
-nuits, lorsqu'ils cherchent en vain le sommeil! Haller, qui, jusqu'à
-sa mort, fut passionné pour la gloire, Haller, ce savant si renommé,
-était tellement affaibli, sur la fin de sa vie, qu'il tombait dans le
-plus profond accablement lorsqu'il n'avait pas pris huit grains
-d'opium. Sa mélancolique imagination ouvrait à ses yeux des abîmes
-d'où il voyait sortir des fantômes qui éteignaient en lui les lumières
-d'un christianisme éclairé.
-
-Une telle prostration d'esprit est affreuse, quoiqu'il s'y trouve des
-intervalles où l'âme reprend son énergie. Mais il est plus affreux
-encore de tomber dans une de ces situations où l'on ne sent plus rien,
-où l'on est indifférent à toutes les émotions d'autrefois, à tout ce
-qui était un plaisir ou une peine: alors on veut être seul, et on ne
-jouit point de la solitude; on quitte le monde pour rentrer dans sa
-retraite, et l'on regarde avec dégoût tout ce qu'il y a dans cette
-retraite. On regarde ses livres comme des lambeaux bariolés de
-différentes couleurs qui ne servent qu'à donner le vertige. On est
-tenté de jeter au feu, sans les lire, toutes les lettres que l'on
-reçoit. On n'accueille qu'avec colère tous les éloges que le monde
-prodigue parfois avec tant de légèreté, et l'on regarde d'un œil sec
-et indifférent les trames de la calomnie, les machinations perfides
-d'une critique haineuse. On ne trouve plus dégoût aux productions de
-l'esprit; qu'importe que le soleil se lève ou que la nuit descende, on
-n'éprouve plus aucune joie à voir le retour de l'aurore ni aucun repos
-dans le sommeil, on ne ressent chaque jour que de nouvelles douleurs
-et une nouvelle indifférence pour tout.
-
-Il existe des exemples terribles des effets produits par la solitude
-sur les imaginations mélancoliques, des exemples de folie, d'erreurs
-extravagantes auxquelles on aurait peine à croire.
-
-Lorsqu'une nature mélancolique se tourne du côté des idées
-religieuses, la solitude devient pour elle un véritable enfer. On se
-figure alors qu'on est abandonné de Dieu et des hommes, on a horreur
-de ses semblables, et l'on se fait un tourment des dogmes de religion
-qui devraient être une efficace consolation.
-
-Haller était en proie à cette mélancolie religieuse, lorsqu'il renonça
-aux affaires publiques dans les dernières années de sa vie; dès lors
-il ne vécut qu'avec ses livres; et souvent il n'apercevait pas même
-les personnages de distinction qui venaient le visiter; je le vis deux
-années avant sa mort dans cette douloureuse situation. Rien ne
-l'animait tant qu'un vif désir de gloire et le besoin d'avoir
-perpétuellement un prédicateur à ses côtés. Il faisait venir autant de
-prêtres qu'il pouvait, sans se préoccuper de leur système ni de leurs
-talents; il demandait à chacun d'eux un secours moral, de même qu'un
-malade incurable, après avoir épuisé les ressources réelles de l'art,
-s'adresse à quiconque lui offre encore un moyen de guérison.
-
-Haller poussait à l'extrême ses idées d'orthodoxie; il s'était fait
-une théologie dure et inflexible comme son caractère, qui lui
-plaisait, mais qui ne pouvait convenir à son état moral.
-
-Quelques jours avant sa mort, Haller écrivit à un de ses amis, au bon
-et savant Heine de Goettingue, que, près d'entrer dans l'éternité, il
-croyait à la bonté infinie du Rédempteur, que cependant il ne savait
-encore s'il devait espérer, qu'il voyait tous ses vices rangés autour
-de lui comme une formidable armée amassée, pour sa perte, pendant
-soixante et dix ans. Il désirait que le docteur Lesse, renommé comme
-un excellent théologien, lui indiquât quelques livres peu étendus
-qu'il pût lire encore pour se sauver des terreurs de la mort. «Je
-termine cette lettre trop vite, ajoutait-il, mais je vous raconterai
-ce qui arrivera de nouveau.»
-
-Il ne raconta plus rien, et quelques jours après sa mort, un jeune
-gentilhomme de Berne écrivit à Goettingue une lettre qui produisit en
-Allemagne une vive rumeur. Il était dit dans cette lettre qu'à ses
-derniers moments Haller, ayant réuni des théologiens autour de lui,
-leur avait déclaré qu'il ne croyait à rien et qu'il lui était
-impossible de croire, quelque désir qu'il en eût.
-
-Par l'effet de sa mélancolie religieuse, Haller ne croyait pas qu'il
-pût compter sur la miséricorde de Dieu; il craignait la mort et ne
-cachait point cette crainte. C'était la pensée du jugement dernier qui
-lui causait ces sombres terreurs, et, comme il le disait lui-même,
-c'était la laideur de son âme. C'est ainsi que par la mélancolie
-religieuse on méconnaît l'admirable bonté de Dieu et sa suprême
-justice. Si Haller eût vécu dans une solitude oisive, une telle
-mélancolie l'eût torturé du matin au soir; il la réprimait par l'opium
-et par le travail, mais elle le reprenait avec une force terrible dès
-qu'il se remettait à parler du sujet de ses frayeurs avec les
-théologiens, ou lorsqu'il était seul et qu'il ne travaillait pas.
-
-On peut juger par tout ce que je viens de dire du péril auquel les
-natures mélancoliques sont exposées dans la solitude, et on doit voir
-que l'imagination est la partie faible sur laquelle la solitude exerce
-d'abord l'influence la plus funeste.
-
-Nous ne parlerons pas encore des moyens les plus propices à employer
-pour remédier à ce triste état de l'âme, quoiqu'il nous en coûte de ne
-point présenter immédiatement des consolations à ceux que ce tableau
-des souffrances morales affligerait. Si quelque lecteur mélancolique a
-la patience de continuer jusqu'à la fin la lecture de ce livre,
-j'espère lui démontrer aussi les avantages de la solitude et lui faire
-voir comment, lorsqu'on sait occuper son temps, on peut parvenir à
-dissiper dans la retraite la mélancolie la plus sombre.
-
-On se ferait une fausse idée de ce que j'ai dit des dangers de la
-solitude pour l'imagination, si l'on pensait que ce danger existe dans
-tous les cas; il faudrait que j'eusse l'esprit complétement aveugle
-pour ne pas observer que le repos, la retraite, apaisent souvent les
-orages d'une imagination malade. Qui oserait parler de distraction à
-celui qui est affecté d'une sensibilité maladive, lorsque le moindre
-bruit que l'on entend, lorsque le moindre entretien forcé nous cause
-une sensation si pénible? Rien alors ne procure quelque soulagement
-que le repos, et l'on arrive à ce repos en s'efforçant d'attacher son
-âme à une idée simple et en végêtant comme on peut jusqu'à ce que la
-crise soit passée.
-
-Loin de moi donc l'idée que la solitude nuit à l'imagination dans
-toutes les circonstances; c'est dans la solitude au contraire que la
-pensée de l'homme enfante ses plus belles œuvres; mais si l'on en
-abuse, elle devient préjudiciable.» La masse de bonheur, a dit
-Addison, et de douleur que l'imagination peut produire est grande.
-Dieu connaît tous les moyens d'agir sur elle: il peut éveiller, comme
-il lui plaît, la pensée en nous, et il peut rendre cette pensée riante
-ou terrible. Il peut, sans le secours de la parole, faire surgir des
-images dans notre âme et faire passer sous nos yeux les scènes les
-plus variées sans le secours des objets extérieurs. Il peut ravir
-l'imagination par les plus belles visions, ou l'épouvanter par des
-monstres tels que nous maudissons l'existence et que nous voudrions
-être plongés dans le néant. Il peut, par l'effet de l'imagination,
-exalter ou torturer notre âme de telle sorte que nous nous croyions
-dans l'enfer. De là viennent, suivant la nature que Dieu nous a donnée
-pour le bien et que nous-mêmes nous corrompons dans la solitude, ces
-égarements, ces fantômes, ces chimères de la mélancolie.»
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE POUR LES PASSIONS.
-
-
-Toutes les passions agissent avec plus de force et plus d'impétuosité
-dans la solitude, parce qu'elles y sont concentrées sur un seul point.
-
-Au milieu d'un calme apparent, les passions couvent sous une cendre
-trompeuse, lorsque l'homme ne s'occupe que de ses propres idées et
-exerce son imagination en lui faisant constamment parcourir le même
-cercle.
-
-Ne vous fiez point à un homme hautain, même lorsqu'il vous paraît
-solitaire et souffrant, et gardez-vous de l'offenser. Ses passions
-dorment. Vous pouvez plier un corps élastique, mais soyez prudent; il
-vous frappera au moment où il ne sera plus comprimé. Pour les hommes
-portés à la susceptibilité et aux grandes passions, la solitude est
-dangereuse, car elle excite et développe de plus en plus ces
-penchants. Toutes nos passions nous suivent dans la solitude. La
-moindre maladie morale s'y aggrave, parce qu'on se représente vivement
-et sans cesse ce qui était et ce qui est. Là, on n'oublie rien; là,
-toutes les vieilles plaies se rouvrent; là, nulle pointe de flèche ne
-s'émousse. Tout ce qui nous a jadis agité, tout ce qui s'est gravé
-dans l'imagination nous apparaît alors, ou comme un spectre qui nous
-poursuit avec une rage infatigable, ou comme un ange qui nous montre à
-tout instant une félicité céleste.
-
-Dans la morne stérilité des petites villes, où un petit nombre
-d'hommes oisifs vivent toujours entre eux, la solitude exerce
-visiblement une fâcheuse influence sur la tête et le cœur. On ne
-devrait point s'attendre à trouver tant de mouvement et tant d'ardeur
-au sein d'un tel repos; car, voyez comme les habitants des petites
-villes sont indolents et désœuvrés, et quel ennui les accable dans
-leur pauvreté d'idées, quand une fois ils sont sortis de table, qu'ils
-cessent de jouer ou de disserter sur la politique; rien ne distrait
-ces braves gens que ce qui se passe dans la rue, et ce qu'ils
-aperçoivent en se regardant du matin au soir les uns les autres par la
-fenêtre.
-
-Mais c'est précisément cette disette d'idées qui donne tant de
-vivacité aux mouvements de passion de ces petits bourgeois. Des
-circonstances frivoles, des incidents auxquels personne, dans une
-grande cité, ne prend le moindre intérêt, occupent toute une petite
-ville, depuis la grande dame jusqu'à la servante, depuis le haut
-fonctionnaire jusqu'au simple artisan. L'étincelle de l'enthousiasme
-existe dans l'esprit de tous les hommes; mais, à moins de l'avoir vu
-soi-même, on ne saurait se figurer combien de choses insignifiantes
-font éclater cette étincelle dans les petites villes.
-
-Les personnages importants des petites villes ont une effroyable
-faconde. Que Dieu prenne pitié du jeune homme raisonnable et
-intelligent qui habite une de ces petites villes dont les graves
-magistrats n'ont jamais ouvert un livre et ne savent rien!
-
-Lorsque César allait en Espagne, il passa par une bourgade des Alpes
-où l'on ne comptait qu'un petit nombre d'habitants misérables. Ses
-amis lui demandèrent en riant s'il était possible que, dans une telle
-bicoque, on recherchât les emplois publics et les dignités avec autant
-d'avidité qu'à Rome, s'il s'y trouvait des factions dans le sénat, et
-si les hommes du pouvoir y étaient également jaloux l'un de l'autre.
-
-Oui, sans doute, on trouve dans les plus petites villes les passions,
-les rivalités, l'ambition, qui ébranlent les empires les plus
-considérables; les rôles y sont seulement plus mal joués, et les
-sottes causeries, et les plus petites susceptibilités deviennent le
-mobile des plus grands événements. Qu'on se permette d'exprimer le
-moindre doute sur la beauté, sur l'intelligence, sur le pouvoir, sur
-les qualités angéliques d'une de ces femmes qui brillent comme le
-soleil dans une petite ville, il n'en faut pas davantage pour allumer
-le volcan. Qu'on se laisse aller à la moindre contestation avec l'être
-le plus insignifiant de cette même petite ville, et l'on fera autant
-de bruit que le duc de Crillon devant Gibraltar.
-
-Un écrivain anglais prétend qu'il y a moins de calomnie à Londres que
-dans les petites cités d'Angleterre. Comme il existe à Londres une
-plus grande quantité d'hommes qui méritent d'être remarqués et blâmés,
-on se contente ordinairement de signaler leurs folies, et l'on ne
-s'irrite que lorsqu'on se croit personnellement offensé. Mais dans ces
-petites bourgades isolées où, pendant une longue suite d'années, les
-mêmes familles habitent les mêmes maisons, la médisance procède par
-généalogie, et l'on raconte les fautes de chaque génération en ligne
-ascendante. J'ai appris dans une de ces villes, dit cet Anglais,
-comment chaque individu avait acquis sa fortune, et si j'avais voulu
-croire tout ce qu'on m'exposait à ce sujet, j'aurais dû être convaincu
-que pas un de ceux dont on me parlait n'était légalement possesseur de
-ses biens. On m'a conté ensuite les amours de je ne sais combien de
-fats et de coquettes enterrés depuis plus de trois siècles, et l'on
-m'a entretenu des infamies de plusieurs personnes dont le nom serait
-depuis longtemps oublié, si, en le rappelant, on n'espérait porter
-atteinte à l'honneur de leurs descendants.
-
-Dans les grandes villes, on oublie les gens que l'on hait, parce qu'on
-ne les voit pas, ou qu'on peut, quand on le désire, éviter de les
-voir. Dans les petites villes, au contraire, ces gens-là sont à tout
-instant près de vous, et il faut, d'année en année, supporter ce
-fardeau. Une vieille femme dévote d'une petite ville de Suisse me
-disait un jour: «Je ne veux point faire connaître les défauts des
-méchantes gens de cette ville, car ces gens-là sont incorrigibles;
-mais ce qui me désole, c'est de penser qu'un jour je ressusciterai
-avec eux.»
-
-Quand le présomptueux magistrat d'une petite ville s'en va, fier et
-superbe, promener de côté et d'autre son oisiveté, il est certain que
-tous les objets se peignent à ses yeux sous une autre couleur qu'aux
-vôtres et aux miens. L'isolement, l'absence de lumière, la contrainte
-de la pensée, l'étroitesse de l'esprit, le morne horizon d'un cercle
-restreint, la pauvreté, l'ambition, l'ennui, la gourmandise,
-l'influence toute-puissante d'un homme qui n'a d'autre mérite qu'un
-babil intarissable, font beaucoup de mal et enfantent une quantité de
-sottises dans les petites villes. C'est une des conséquences funestes
-de la solitude, et à mesure que je développerai mes idées, on sera
-surpris de voir avec quelle effrayante énergie les passions peuvent se
-développer dans la solitude.
-
-L'amour n'agit jamais avec plus de force que lorsqu'on le fuit. Les
-amants heureux ne connaissent guère la mélancolie de l'amour; mais
-s'ils rencontrent des obstacles, s'ils essayent d'échapper à ces deux
-poisons de l'âme, si la froide raison élève sa voix contre l'amour, si
-deux cœurs qui ne peuvent vivre l'un sans l'autre sont séparés, c'est
-alors que l'amour éclate avec tout son pouvoir, c'est alors qu'on
-apprend à connaître l'amour.
-
-Il est plus facile de renoncer au monde qu'à l'amour. On peut
-s'éloigner des hommes, des réunions joyeuses, de tous les plaisirs que
-le monde nous offre; on peut, dans les transports de l'amour, oublier
-l'envie et ses fureurs, les disgrâces, les déceptions, les malheurs de
-toute sorte; mais on n'oublie point le véritable amour, ce qui a été
-et ce qui n'est plus, cet accord harmonieux de l'âme et de l'existence
-détruit par le sort. Tous les charmes de la solitude ne tempèrent
-point les souffrances de l'amour; toute la nature nous semble triste
-et désolée quand nous la contemplons avec un cœur malade; des
-torrents de larmes n'effacent point une seule trace du passé. Nos
-pleurs ne tarissent pas à l'aspect d'une de ces fleurs des champs que
-nous cueillions autrefois avec une personne aimée; elles ne tarissent
-pas sous les rameaux verts des bois, au bord des ruisseaux paisibles.
-Rien n'apaise les regrets des joies qui ne sont plus, le souvenir d'un
-songe ravissant.
-
-La solitude ne triomphe pas de l'amour: le berger fait retentir les
-vallées de ses cris de douleur, et le cénobite inonde sa retraite de
-ses larmes. Le nom chéri s'échappe à tout instant de nos lèvres: les
-échos le répètent; on le grave partout, il se place entre Dieu et
-nous. Le couvent de Saint-Gildas, en Bretagne, était situé sur la cime
-d'un roc solitaire, baigné par les flots de la mer. Dans cette
-retraite sauvage, Abeilard voulait oublier son Héloïse au milieu des
-exercices de la piété, il voulait effacer par ses larmes l'image de la
-jeune fille; mais sa vertu naissante, sa piété trop faible encore, ne
-purent le préserver d'un nouvel orage. Il reçoit une lettre d'Héloïse,
-et à l'instant même son amour se réveille. Héloïse était faible, mais
-lui se trouvait plus faible encore et plus digne de pitié. Abeilard
-avait éprouvé avant Héloïse, ainsi qu'on peut le voir dans sa réponse,
-les salutaires effets de la grâce, mais il étouffa lui-même ce
-sentiment; il ne répondit point à Héloïse comme un maître, comme un
-confesseur, mais comme un homme qui a aimé, qui aime encore, qui
-l'avoue, et qui ne peut consoler celle qu'il regrette en lui racontant
-ce qu'il souffre d'être séparé d'elle.
-
-La solitude est un poison et non pas un remède pour les amants. Elle
-est insupportable pour un cœur agité; l'ennui s'accroît dans le
-silence de la retraite. A Saint-Gildas, Abeilard ne cessait de
-pleurer; naguère déjà le Paraclet avait retenti de ses sanglots.
-Condamné comme un captif à une solitude éternelle, il passait ses
-jours dans les soupirs et ses nuits dans les douleurs. «Au milieu de
-ces déserts, disait-il, qui ne sont point rafraîchis par la rosée du
-ciel, on aime ce qu'on ne devrait plus aimer; les passions excitées
-par la solitude subjuguent l'âme dans ce silence profond, et l'on
-oublie Dieu, mais jamais l'amour.»
-
-Les lettres d'Héloïse sont douces, caressantes, mais respirent aussi
-un amour violent et invincible. «Je désire avec ardeur te voir,
-dit-elle; mais comme je ne puis l'espérer, je veux soulager mon cœur
-en lisant quelques lignes de ta main.» Héloïse ne demande point à
-Abeilard des lettres savantes, étudiées, qui portent le cachet de son
-esprit: elle ne veut que des billets dictés par le cœur, écrits au
-courant de la plume, et dont la raison ne pèse point les expressions.»
-Combien je m'abusais, dit-elle, lorsque, te croyant tout à moi, je
-pris le voile avec la résolution de vivre à jamais sous tes lois. Je
-m'enfermai dans un cloître pour être à toi, pour te servir. Tu
-désirais, après ton malheur, que je me retirasse du monde; maintenant,
-pourquoi te le cacher? ce n'est point par piété que je me suis
-ensevelie dans ces murs. Je suis dans le cloître, j'y reste, j'y vis;
-mais si tu ne vis pas pour moi, si tu ne m'aimes pas, si tu ne
-t'occupes pas de moi, à quoi me sert cette prison? où est ma
-récompense? Ces chastes vêtements, je les ai pris après notre crime,
-après ton malheur, et non point par le désir de faire pénitence. Je me
-tourmente et je lutte en vain: au milieu des fiancées du Seigneur, je
-suis ta servante; parmi ces nobles esclaves de la croix, je suis une
-misérable offrande de l'amour humain; je suis à la tête d'une
-communauté, et je ne vis que pour Abeilard.»
-
-Abeilard répondit à Héloïse: «Arrache-toi à ces restes honteux de ta
-passion. Hélas! si tu me voyais avec ce visage décharné, ce regard
-morne et triste, que penserais-tu de mes lâches soupirs et de mes
-larmes inutiles? Ah! je suis abattu par l'empire de l'amour et non par
-la croix. Héloïse, plains-moi et délivre-moi de l'amour; je suis un
-pauvre pécheur qui, dans les moments de grâce où il recouvre sa
-raison, se prosterne devant son juge, colle ses lèvres sur le sol et
-baigne la poussière de ses larmes. Pourrais-tu venir, pourrais-tu me
-voir dans cet état et réclamer encore mon amour? Viens, si tu l'oses,
-dans tes vêtements religieux, te placer entre Dieu et moi! viens, et
-empare-toi des pensées que je dois à Dieu seul! viens seconder le
-méchant esprit et sois l'instrument de sa rage! Quel pouvoir n'as-tu
-pas sur ce cœur dont tu connais toute la faiblesse! Mais non,
-fuis-moi, et je suis sauvé! Arrache-moi à la perdition, je t'en prie,
-je t'en conjure par ton affection qui m'a été si chère, par nos
-souffrances communes. Ne pas me témoigner de l'amour, ce sera encore
-de l'amour.»
-
-L'amour luttait plus violemment contre la grâce et la raison dans le
-cœur de la pauvre Héloïse. Chaque ligne de sa lettre montre
-l'influence que la solitude exerçait sur son amour: «Dans ce temple de
-la chasteté, dit-elle, je ne suis couverte que des cendres du feu qui
-nous a consumés. Je suis une pécheresse, je l'avoue; mais au lieu de
-pleurer sur mes péchés, je ne pleure que mon amant. Au lieu d'abhorrer
-mes fautes, je n'éprouve que le désir d'en commettre de nouvelles. Je
-connais les obligations que mon habit m'impose; mais je ressens bien
-mieux l'empire--qu'exerce sur une âme sensible--l'habitude d'aimer. Je
-me sens maîtrisée et vaincue par ce tendre penchant. L'amour égare ma
-raison et ma volonté. Tantôt je cède aux pressentiments qui s'élèvent
-en moi; tantôt je laisse aller mon imagination à tout ce qui charme ma
-tendresse. Aujourd'hui je découvre tout ce que je jurais hier de te
-cacher à jamais. J'avais pris la résolution de ne plus t'aimer; je
-m'affermissais dans mes vœux, je regardais mon voile, je me disais
-que j'étais ici morte et ensevelie. Mais voilà que mon amour dissipe
-toutes ces résolutions, et jette un nuage sur ma raison et sur ma
-piété. Abeilard, tu règnes dans des replis si profonds, si cachés
-dans mon cœur, qu'il m'est impossible de t'y saisir. Si j'essaye de
-briser la chaîne qui m'attache à toi, tous mes efforts sont inutiles,
-je ne fais que la resserrer davantage. Par pitié, secours une
-malheureuse, afin qu'elle renonce, s'il est possible, à ses désirs, à
-elle-même, à toi. Si tu es mon amant, si tu es mon père, secours ta
-bien-aimée, ta fille.»
-
-Dans une telle situation, les amants se croient souvent à l'abri des
-sensations voluptueuses, et la volupté la plus ardente enflamme leur
-cœur. «Si je n'avais eu pour toi qu'un sentiment de volupté, dit
-encore Héloïse, lorsque tu es tombé entre les mains de tes bourreaux,
-j'aurais pu trouver ailleurs une consolation. Je n'avais que vingt et
-un ans. Quel âge! Combien d'hommes se seraient offerts à moi pour
-remplacer Abeilard! Et qu'ai-je fait? Je me suis enterrée vivante dans
-un cloître. J'ai surmonté les désirs de l'amour au temps où ils
-surmontent tout. A présent, je te conserve encore les restes de ma
-beauté flétrie, mes nuits de veuvage, mes longs jours que je passe
-sans toi; et comme tu ne peux plus jouir des jouissances d'autrefois,
-je reprends tout, et je le donne à Dieu.»
-
-Mais l'amour ne laissait pas plus de repos à Héloïse dans l'abbaye du
-Paraclet que dans le cloître d'Argenteuil; ce ne fut que vers la fin
-de sa vie, et après des luttes incessantes, que la pauvre femme
-recouvra quelque tranquillité.
-
-Cette passion brûlante, ce délire de l'amour, condamnés par la raison
-et par la morale, se développent dans le cœur d'Héloïse et d'Abeilard
-par l'effet de la solitude et de la séquestration du monde; et cet
-exemple et d'autres que nous pourrions citer prouvent assez combien la
-solitude est dangereuse pour un amour qui ne respire que la volupté.
-
-Pétrarque, dont l'amour était d'une nature plus délicate que celui
-d'Héloïse, a éprouvé comme elle que l'amour touche de près à la
-mélancolie, car il a bien souffert de cette passion. A la fleur de
-l'âge, il s'en alla près de la source de Vaucluse chercher un refuge
-pour ses douleurs. «Mais, hélas! dit-il, je ne savais ce que je
-faisais; je ne pouvais trouver le secours dont j'avais besoin. Partout
-je portais avec moi mes inquiétudes cruelles. Seul, délaissé, sans
-appui, je souffrais plus dans ma retraite qu'en tout autre lieu. Sans
-cesse, dévoré par l'amour, j'exhalais dans les vallées ces soupirs et
-ces plaintes que l'on a entendus partout et dont on a trouvé le son
-agréable.»
-
-L'amour était dans l'âme de Pétrarque un noble combat de la vertu, une
-volupté du cœur élevée au-dessus des désirs terrestres, une douce
-mélancolie, une harmonie céleste. Dans le cœur d'Héloïse et
-d'Abeilard, c'était une effervescence impétueuse, c'était le
-bouillonnement d'une ardeur sensuelle.
-
-Les besoins de l'amour ne sont souvent que l'effet de l'imagination,
-l'illusion d'un esprit malade. Pour pouvoir vous vaincre vous-même,
-sachez vaincre votre imagination; c'est elle qui porte le trouble dans
-vos sens; que de fois ils seraient calmes si vous parveniez d'abord à
-la calmer elle-même!
-
-«On ne peut étouffer les besoins de l'amour,» disait une femme
-allemande. Mais en observant des jeunes gens qui adoptaient cet
-axiome, j'ai pu reconnaître toutes les victoires que l'homme est
-capable de remporter dans cette lutte, quand il a une ferme volonté.
-Un visage languissant, un regard abattu, des joues caves, des mains
-tremblantes, ne m'ont que trop souvent révélé que la chasteté est la
-première des règles et le plus efficace des remèdes pour les jeunes
-gens qui se figurent qu'ils ne peuvent comprimer les besoins charnels
-de l'amour. Je puis dire à ces jeunes gens avec Rousseau: «Si jamais
-objet lascif n'eût frappé nos yeux, si jamais idée déshonnête ne fût
-entrée dans notre esprit, jamais peut-être ce prétendu besoin ne se
-fût fait sentir en nous, et nous serions demeurés chastes, sans
-tentations, sans efforts et sans mérite.»
-
-Il n'y a rien de plus dangereux pour les hommes enclins à cette
-maladie morale que la solitude, et surtout la solitude oisive. Les
-idées obscènes les poursuivent là, et les surprennent au milieu de
-leurs meilleures résolutions.
-
-Par l'effet de la retraite, de l'oisiveté, une tête ardente peut être
-portée à toutes les erreurs imaginables, à tous les vices, à tous les
-crimes. L'oisiveté seule, au milieu de la vie morale, est pleine de
-dangers signalés dans tous les temps. Les anciens législateurs
-connaissaient ce redoutable écueil: Dracon et Pisistrate frappaient de
-la peine de mort la paresse et l'oisiveté, afin d'assurer, par cette
-rigueur de la loi, la tranquillité des villes, et d'établir l'activité
-dans les campagnes. Périclès envoya des colonies dans la Chersonèse, à
-Andros, dans la Thrace et en Italie, pour purger Athènes d'une foule
-de citoyens que l'oisiveté rendait chaque jour plus suspects et plus
-dangereux. Nos désirs frivoles, nos faux besoins, sont en un certain
-sens un bienfait pour les grands États par l'occupation qu'elles
-donnent, dans les cités populeuses, à une multitude d'ouvriers. Pour
-mettre Londres en combustion, il suffirait de détourner pendant une
-semaine le peuple de ses travaux journaliers; bientôt on verrait
-l'immense cité désolée, ravagée par la rébellion aux lois, la guerre
-civile, la flamme de l'incendie.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-AVANTAGES GÉNÉRAUX DE LA SOLITUDE.
-
-
-La solitude nous touche en nous offrant l'image du repos. Le tintement
-lointain du cloître solitaire, le silence de la nature par une belle
-nuit, une haute montagne, près d'un ancien monument en ruines, ou dans
-les ombres d'une forêt profonde, répandent dans l'âme qui se recueille
-une douce mélancolie et détournent ses pensées du tumulte des hommes.
-Mais celui qui ne sait pas trouver en soi un ami, une société, qui ne
-se sent point à l'aise dans ses propres pensées, celui-là assimile la
-solitude à la mort.
-
-Tout ce que j'ai dit des inconvénients, des dangers de la solitude, ne
-porte aucune atteinte aux salutaires effets que la solitude peut
-avoir, si en s'y retirant on sait faire un sage emploi de son repos,
-de sa liberté et veiller sur son avenir. On passe à travers les
-écueils les plus périlleux, quand on distingue les signaux et les
-endroits redoutables. Ils n'éprouvent rien non plus contre la
-solitude, ces hommes qui, dominés par le besoin de vivre
-perpétuellement hors d'eux-mêmes, s'attachent de toute leur force au
-monde et traitent de non-sens les mots de retraite et de tranquillité.
-Ces hommes-là ne restent chez eux que le temps nécessaire pour
-s'habiller, recevoir des visites, et n'ont pas la moindre idée des
-bienfaits de la solitude.
-
-Aussi je ne prétends recommander la solitude qu'à ceux qui savent
-encore apprécier les jouissances de l'esprit, les développements de
-l'intelligence et les efforts de la vertu, à ceux qui peuvent sans
-crainte se trouver seuls avec eux-mêmes et qui savent goûter les joies
-paisibles de la vie domestique. Celui qui a perdu ces heureuses
-facultés, celui qui ne cherche sa satisfaction qu'à la table et dans
-le jeu, n'a pas besoin qu'on essaye de lui en procurer une autre.
-Otez-lui ses cartes, vous lui ôtez la vie. Celui qui dédaigne le
-travail de l'esprit, qui regarde comme une sotte affectation les
-sentiments les plus délicats de l'âme et qui, dans sa rudesse de
-caractère, se moque de la sensibilité, celui-là ne peut trouver aucun
-plaisir à se retirer en lui-même. Beaucoup de femmes du monde ne
-pourraient non plus consacrer à de sérieuses pensées autant de temps
-qu'elles en emploient à leur toilette.
-
-Les ministres de l'Évangile donneraient à la sagesse des apparences
-trop austères, s'ils s'éloignaient de la société et de ses
-distractions, mais c'est ce qu'ils ne font pas. Pour un grand nombre
-d'entre eux la solitude est insupportable. A quel terrible ennui ne
-serait pas livré maint pasteur orthodoxe d'Allemagne, s'il ne faisait
-pas chaque soir sa partie de cartes, et maint prédicateur anglais,
-s'il ne passait pas la nuit dans quelque taverne! Le temps n'est plus
-où l'on attachait tant de prix à la vie contemplative et où chacun
-croyait se rapprocher du ciel à mesure qu'il s'éloignait du monde.
-
-Mon intention est d'examiner d'abord quels sont en général les
-avantages de la solitude dans la vie journalière. Je démontrerai
-comment elle habitue l'homme à vivre avec lui-même, et j'espère faire
-voir qu'il n'est point de chagrin si amer, de tristesse si cruelle
-qu'une solitude bien employée ne puisse adoucir; qu'il n'y a point de
-bonheur réel à attendre dans la vie, si on ne trouve pas ce bonheur
-dans sa maison; que les plaisirs de l'esprit surpassent les
-jouissances des sens; que les joies du cœur sont ouvertes à tout
-homme dans chaque âge et chaque condition; que l'amour du travail
-accroît et soutient les forces de l'âme; que la solitude fait naître
-en nous de nouvelles vertus, qu'elle donne à notre caractère et à nos
-sentiments plus d'énergie et d'indépendance. J'espère faire voir enfin
-que nulle part on n'apprend aussi bien que dans la solitude à
-connaître son propre cœur, à observer et à juger sainement les choses
-extérieures, que là on acquiert le pouvoir de réprimer ses mauvaises
-passions, et que là on peut jouir des plaisirs vraiment durables de la
-félicité intime.
-
-Si l'on compare les joies de la vie du monde et ses distractions les
-plus recherchées avec les avantages les plus communs de la solitude,
-on reconnaîtra la vérité d'observation de ces philosophes qui
-regardaient le tumulte de la société et la dissipation comme
-incompatibles avec l'exercice d'une sage raison, la recherche de la
-vérité et la connaissance du cœur humain.
-
-La raison de l'homme du monde est quelquefois étouffée par cette foule
-de préjugés qu'il doit respecter, et qui énervent son âme. Tant de
-frivolités, tant de jolies on peut dire, amollissent son esprit! Il ne
-voit point les choses telles qu'elles sont, et ne connaît point les
-plaisirs réels et assurés. Le désordre règne dans sa pensée, et son
-cœur est plein de chimères.
-
-Celui, au contraire, qui s'est accoutumé à vivre avec lui-même, à
-juger sérieusement le prétendu bonheur et les trompeuses distractions
-du monde, voit ce monde dépouillé de ses vains prestiges, et
-s'aperçoit que nous recherchons bien des choses qui ont plus
-d'apparence que de réalité. Mais il arrive rarement qu'on se livre à
-de telles réflexions, et il est bien peu d'hommes qui connaissent le
-vrai bonheur.
-
-Celui qui dissipe ses années de jeunesse dans le tourbillon de la
-société ne pense pas qu'il faut semer dans les jours de printemps pour
-récolter dans l'arrière-saison. Je ne parle point des gens qui
-jouissent d'une forte santé et que la mort surprend au milieu de leur
-vie insouciante. Mais comme nous devons savoir que tous, tant que nous
-sommes, la joie nous quitte tôt ou tard, que nous ne pouvons être sûrs
-d'une santé durable, comme nous nous abstenons de faire ce qui
-donnerait à notre corps des forces pour supporter le fardeau de la
-vieillesse, nous devrions au moins tâcher de donner à notre âme une
-force indestructible. La santé la plus brillante peut être détruite en
-un instant; mais nous devrions garder le feu sacré de notre âme, de
-telle sorte qu'il ne s'éteigne jamais. Prudence et vertu, fermeté
-devant les hommes et crainte devant Dieu, voilà ce qui nous aide à
-porter le poids de nos souffrances, voilà ce qui nous soutient et ce
-qui peut nous relever encore dans notre abattement.
-
-Le dégoût et la satiété sont la suite inévitable de l'ardeur avec
-laquelle on se précipite au milieu des divertissements du monde. Celui
-qui, après avoir vidé jusqu'à la dernière goutte la coupe du plaisir,
-est forcé de s'avouer qu'il n'y a pour lui plus rien à espérer, plus
-rien à faire dans le monde; celui qui, fatigué des jouissances qu'il a
-longtemps convoitées, s'étonne de sa propre insensibilité; celui qui
-ne possède plus cette puissance magique de l'imagination qui colore et
-embellit toutes les choses de la vie, appelle en vain à son secours
-les filles de la volupté. Leurs caresses ne font qu'irriter ses
-regrets et leur chant harmonieux n'apaise point sa tristesse. Voyez ce
-vieillard qui cherche encore à continuer le cours de ses galanteries:
-il voudrait paraître enjoué et il est lourd, il voudrait briller et on
-se raille de lui, il veut faire de l'esprit et il fatigue ses
-auditeurs. Ses paroles n'ont plus aucun sel, ses compliments sont
-usés, les jeunes gens se moquent de ses anciennes galanteries; mais il
-reste le même aux yeux du sage qui l'a vu jadis briller dans les
-cercles de la folie et s'élancer gaiement dans les demeures du vice.
-
-Souvent les hommes sérieux sentent s'éveiller en eux une forte pensée
-au milieu des assemblées les plus bruyantes, lorsqu'ils songent à ce
-qu'ils pourraient faire et qu'ils voient ce qu'ils font. Plus d'une
-noble entreprise exécutée dans la retraite, plus d'une action
-éclatante a été conçue dans une salle de bal, dans la rumeur de la
-danse et le bruit de la musique. Peut-être une âme pure et élevée ne
-rentre-t-elle jamais si sérieusement en elle-même que dans ces
-réunions tumultueuses, où la multitude s'abandonne au vertige des sens
-et se laisse emporter par le tourbillon de la folie.
-
-C'est pour se fuir eux-mêmes que les esprits frivoles, stériles,
-recherchent si avidement les distractions de la société. On se hâte de
-saisir tout ce qui peut égayer un jour, un instant; et il faut que ce
-soit quelque chose de nouveau, qui porte ces pauvres esprits au
-dehors, et les enlève à eux-mêmes. Avez-vous assez de ressources
-d'imagination pour inventer à toute heure un moyen d'amuser ces gens
-désœuvrés, vous leur rendez un grand service, vous êtes leur meilleur
-ami. Chacun trouverait cependant, s'il le voulait, assez d'occupation
-pour n'être pas à charge à soi-même, et ne pas perdre inutilement son
-temps. Mais comme il n'attache de prix qu'aux amusements extérieurs,
-il perd peu à peu la force d'exercer sa propre action, et subit celle
-de tout ce qui l'entoure. De là il résulte que nul être n'est plus
-malheureux, sur la fin de sa vie, que le riche dominé par les désirs
-sensuels.
-
-Les nobles et les courtisans se figurent que leurs plaisirs ne
-paraissent futiles qu'à ceux qui ne peuvent y prendre part. Selon moi,
-ils se trompent. Un dimanche, en revenant de Trianon, j'aperçus de
-loin une foule nombreuse réunie sur la terrasse du château de
-Versailles. Louis XV était aux fenêtres du palais avec sa cour. On
-avait placé des bois de cerf sur la tête d'un homme remarquable par
-son agilité à la course, et on l'appelait le cerf. Une douzaine
-d'autres individus s'élançaient après lui, faisant l'office de chiens.
-Cerf et chiens se précipitaient dans le bassin, puis en sortaient, et
-couraient de côté et d'autre, aux acclamations des spectateurs.--Que
-signifie un tel spectacle? demandai-je à un Français qui se trouvait
-près de moi.--Monsieur, me répondit-il d'un ton sérieux, _c'est pour
-le divertissement de la cour_.
-
-Les hommes de la classe la plus obscure sont plus heureux que ces
-maîtres du monde avec leur cortége d'esclaves, avec les tristes moyens
-auxquels ils ont recours pour se procurer un rapide passe-temps. Le
-grand seigneur cache dans les salons, sous un visage riant, un cœur
-rongé de soucis, et disserte avec les apparences du plus vif intérêt
-sur des événements qui ne le touchent en rien. Les uns et les autres
-se trompent mutuellement. La plupart d'entre eux sont pourtant dans
-leur véritable élément, et se réjouissent de voir des salons remplis
-d'une société dont chaque membre compte au moins seize quartiers de
-noblesse et plusieurs titres imposants.
-
-Ce sont ces images de la raison qui troublent si souvent le bonheur de
-la vie sociale. De là vient l'insupportable orgueil des grands
-seigneurs, l'incroyable ambition des gens d'une classe inférieure. De
-là le mépris des uns, l'ennui des autres, et la folie de tous.
-
-Il y a pourtant dans notre âme une force secrète et des ressources
-bien plus grandes que nous ne le croyons. Celui qui, par goût ou par
-nécessité, en vient à user de ces ressources, reconnaît bientôt que le
-plus sûr bonheur dont il nous est accordé de jouir réside en
-nous-mêmes. La plupart de nos besoins sont des besoins factices. Les
-choses extérieures ne nous procurent quelque satisfaction que parce
-que nous nous en sommes fait une habitude, et non point parce qu'elles
-nous sont réellement nécessaires. Le plaisir que nous y avons trouvé
-nous persuade trop facilement que nous devons y revenir. Mais si elles
-n'existaient pas, ou si nous voulions nous en priver, et chercher en
-nous-mêmes le plaisir qu'elles nous ont procuré, nous verrions que ces
-jouissances de la vie intime sont les vrais trésors.
-
-Les êtres superficiels se plairont pourtant dans un lieu où l'on ne va
-que pour voir les autres et pour se faire voir. Mais combien de femmes
-y meurent d'ennui! combien d'hommes intelligents s'y assoient
-tristement à l'écart! Nous nous faisons un trop beau tableau des
-grandes réunions. Les saillies de l'esprit, la coquetterie, la
-sensualité, y obtiennent parfois quelque succès; chacun étale là ce
-qu'il possède, et les moins riches sont souvent ceux qui font le plus
-de frais. De temps à autre, il faut le dire, on voit et l'on apprend
-là mainte chose agréable: c'est une remarque ingénieuse, c'est un mot
-spirituel, c'est un homme intéressant que l'on ne connaissait pas
-encore, ou une femme remarquable par sa conversation comme par sa
-beauté. Quelquefois même on éprouve la divine satisfaction de dire du
-bien d'un ennemi, ou de se comporter avec une grâce parfaite envers
-lui.
-
-Mais combien d'épines traversent ces agréables sensations! L'homme
-dont l'âme n'est pas tranquille, et celui qui souffre d'une douleur
-secrète, et celui qui raisonne surtout, quelle attitude embarrassée
-ils conservent au milieu de ces heureux du monde! C'est chose pourtant
-assez plaisante de voir la puérile gaieté de graves fonctionnaires, la
-pétulance grotesque de tant de vieilles femmes, les ridicules de tant
-d'enfants à cheveux gris. Mais qui ne se lasserait pas d'une bonne
-comédie, s'il fallait toujours la revoir? Ainsi, quiconque a connu le
-vide et l'ennui de ces réunions, quiconque a su discerner la vérité du
-mensonge, les fausses apparences de la réalité, n'éprouve que de la
-tristesse dans ces salons brillants, et se hâte de rentrer dans sa
-demeure pour penser aux plaisirs qui ne trompent pas, que l'on peut
-goûter à tout âge, et qui ne laissent en nous ni regret ni inquiétude.
-
-Il est doux aussi de quitter ces vaines relations du monde pour se
-réfugier au sein d'une amitié tendre, éclairée, patiente. Avec elle,
-on est libre et sans contrainte, on dit ouvertement ce que l'on sent
-et ce que l'on pense, on ne craint pas d'avouer ses idées les plus
-intimes et ses vœux. Si vous commettez une erreur, votre ami vous
-ramène doucement à la vérité; pour que vous vous entendiez l'un
-l'autre, il suffit d'un mot, d'un regard, et, près de lui, vous
-trouvez les conseils, l'appui, la consolation dont vous avez besoin
-dans chaque malheur, dans chaque accident de la vie. A l'aide de cette
-bienfaisante amitié, l'esprit fatigué se relève dans son
-découragement, se réveille dans sa somnolence, et reprend l'essor dans
-son inaction. Avec elle, l'espérance refleurit plus belle et plus
-riante. En jetant un regard sur le passé, on se rappelle avec une
-douce mélancolie les jours où l'on a vécu ensemble, les longs
-entretiens du soir, les heures de réunion intime, où l'on ne se
-lassait pas d'entendre et de parler, où l'on n'éprouvait d'autre
-crainte que d'être séparés par l'absence ou par la mort, où l'on
-adoucissait réciproquement ses chagrins, où l'on sentait son cœur et
-son âme unis par les liens les plus étroits à un autre cœur et à une
-autre âme, où l'on se réjouissait à la fois de tout ce que l'on avait
-appris, de tout ce qu'on avait lu, et l'on mettait en commun ses
-peines et ses plaisirs.
-
-Dans une telle félicité, ce n'est point par rudesse de caractère ni
-par insociabilité, ni par une erreur de l'imagination qu'on en vient à
-ne plus désirer les relations des autres hommes, qu'on reste
-indifférent à leur indifférence et même à leur éloignement; une amitié
-sincère occupe notre pensée. A côté d'un tel trésor, qu'est-ce que le
-tourbillon du monde et la rumeur des salons?
-
-Mais que ce bonheur est fragile! avec quelle rapidité le sort peut
-nous enlever tout à coup ces charmantes joies de la vie, et comme
-alors tout devient sombre, aride et triste autour de nous! En vain on
-étend ses bras dans l'espace, en vain on appelle celui que l'on a
-tant aimé. Quelquefois on croit encore distinguer le bruit de ses pas;
-mais ce n'est qu'une folle illusion. Tout semble mort à nos yeux, et
-nous-mêmes nous sommes morts à tout ce qui nous environne. La solitude
-s'étend autour de notre vie; partout nous sommes seuls avec la plaie
-saignante de notre cœur. Dans notre affliction nous pensons que plus
-personne ne nous aime, que nous n'aimons personne, et une vie sans
-affections est pour un cœur tendre la mort la plus affreuse. Alors on
-veut vivre seul et mourir seul. Dans les nuages épais qui
-obscurcissent l'existence, on n'entrevoit pas une main solitaire, on
-n'attend aucune sympathie et aucune pitié; car celui qui n'a pas
-souffert, ne comprend point l'affreux état de celui qui souffre.
-
-Mais c'est ici qu'éclate le triomphe de la solitude, car pour celui
-qui sait user des remèdes qu'elle lui offre, il n'est point de
-tristesse si grande, ni de regret si profond qu'elle n'adoucisse.
-
-Il est vrai que cette guérison ne s'opère que lentement et par degrés;
-l'art de vivre avec soi-même exige tant d'expérience, et tient à tant
-d'événements divers, à tant de situations particulières, qu'il faut
-déjà être sérieusement préparé à la solitude pour pouvoir en attendre
-les bienfaisants effets. Celui qui a mûri son caractère en dehors des
-préjugés vulgaires, celui qui dès sa jeunesse apprit à aimer et à
-estimer la solitude, a bientôt pris sa décision dans une fatale
-circonstance. Lorsque rien de ce qui l'entoure ne lui donne plus
-aucune animation, il met en mouvement les ressorts de son âme, et ne
-se trouve jamais moins seul que quand il est renfermé dans sa
-retraite.
-
-Les hommes d'une nature distinguée ont souvent à s'occuper
-d'affaires, qui sont pour leur esprit ce qu'est l'ipécacuanha pour un
-estomac qui souffre de la faim. Enchaînés à un travail aride et
-pénible, condamnés à vivre avec des créatures sans âme, ils ne peuvent
-ni changer de place, ni se délivrer de leur fardeau; leurs fonctions
-ne sont pour eux qu'un joug insupportable; ils se sentent opprimés et
-ils oppriment ceux qui les environnent. Souvent ils se figurent qu'il
-n'y a de repos pour eux que dans la tombe; tout dans le monde les
-fatigue; les livres ne leur offrent aucun attrait, et les
-correspondances les importunent. Nul souffle rafraîchissant ne les
-ravive dans leur triste situation, nulle verdure ne récrée leurs
-regards; mais laissez-les seuls, rendez-leur la liberté, les heureux
-loisirs, vous les verrez bientôt renaître à l'enthousiasme de leur
-jeunesse et reprendre leur vol d'aigle.
-
-Si la solitude a une telle action sur ceux que le chagrin domine, que
-ne sera-t-elle pas pour celui qui peut la trouver quand il lui plaît,
-pour celui dont l'âme ne recherche et ne désire que l'air pur et le
-bonheur domestique! On demandait à Antisthène à quoi lui avait servi
-la philosophie: «Elle m'a servi, répondit-il, à connaître l'art de me
-gouverner moi-même.» Pope avouait qu'il ne se mettait jamais au lit
-sans penser que nous n'avons point de plus grande affaire sur cette
-terre que d'apprendre la meilleure manière de se trouver bien chez
-soi. Il me semble que nous avons trouvé ce que Pope cherchait lorsque
-nous nous sentons heureux dans notre demeure et que nous aimons tout
-ce qui nous entoure, jusqu'au chien et au chat.
-
-Les tentatives ingénieuses que l'on fait pour se procurer des plaisirs
-extérieurs n'ont d'autre avantage que de nous amener à de sérieuses
-réflexions, lorsque nous rentrons en nous-mêmes. C'est alors qu'on
-apprend où est le vrai bonheur, qu'on reconnaît la fausseté des
-espérances qui nous conduisaient dans le monde et le néant des
-plaisirs que nous croyions y trouver. Une jeune et belle femme
-m'écrivait un jour à la suite d'un grand bal: «Vous avez vu combien
-j'étais gaie et riante en partant pour ce bal; et à l'aspect de ces
-salons où il n'y avait qu'une joie factice, j'éprouvais un tel
-sentiment de vide et de tristesse, que j'aurais voulu arracher les
-fleurs de ma robe.»
-
-Tout le bonheur du monde n'est rien, s'il ne contribue pas à nous
-rendre plus heureux en nous-mêmes et dans notre demeure; toute
-infortune, au contraire est supportable pour celui qui peut l'adoucir
-par le repos de sa retraite et par les livres.
-
-Nous pouvons changer nos goûts, nos penchants, nos passions; et alors
-non-seulement nous supportons la privation de ce qui nous manque, mais
-nous pouvons en venir à goûter encore une réelle satisfaction dans un
-état qui paraîtrait à d'autres déplorable. Ainsi, pour en citer un
-exemple, la santé est sans contredit un bien inappréciable, et
-pourtant il y a des circonstances où, lorsque la santé décline, on
-éprouve encore un vrai repos. Que de fois j'ai remercié le ciel d'une
-maladie qui me forçait de rester chez moi et de me recueillir en
-silence!
-
-Forcé, pendant de longues années, de sortir chaque jour malgré mes
-souffrances physiques, de m'exposer aux rigueurs de l'hiver, j'étais
-heureux en vérité de pouvoir être malade chez moi. Perpétuellement
-occupé des accidents des autres, le médecin compatissant oublie
-souvent ses propres douleurs pour porter un remède à celles qu'on lui
-confie. Mais que de fois aussi c'est pour lui un cruel sacrifice
-d'employer au service des autres les forces qui lui manquent! Dans
-une telle situation, la maladie qui me permet de rester enfermé chez
-moi, est un vrai repos, pourvu toutefois que je ne sois point assailli
-de visites de politesse. J'invoque toutes les bénédictions de Dieu
-pour celui qui me laisse seul, qui par compassion ne se croit pas
-obligé de s'occuper de moi et de me prendre une partie de mon temps.
-Une belle matinée où je puis jouir ainsi de ma liberté, où je n'ai
-personne à voir et point de lettres à écrire, est pour moi plus
-précieuse que ne peuvent l'être tous les bals pour une élégante femme.
-
-On reste volontiers avec soi-même quand on a su, soit dans la
-jeunesse, soit dans un âge plus avancé, se créer une agréable et utile
-occupation. Si l'on se sent triste, il faut s'efforcer de faire
-quelques lectures avec une intention déterminée; pour lire avec fruit
-il faut avoir la plume ou le crayon à la main et noter toutes les
-idées neuves que l'on rencontre, ou toutes celles qui corroborent
-celles que nous avions déjà acquises. On se lassera bientôt de lire,
-si on ne s'approprie pas à soi-même ou si on n'attribue pas à d'autres
-ce qu'on lit, et si l'on ne sent pas s'éveiller dans son esprit
-quelques soudaines pensées. L'exercice donne cette habitude, et l'on
-occupe ainsi agréablement les heures les plus tristes.
-
-Pourvu que l'attention soit toujours excitée, on est sûr de dissiper
-peu à peu les idées accidentelles les plus fâcheuses. Chaque objet
-intéressant, chaque rameau des sciences fécondes, chaque trait de
-l'histoire de l'humanité, chaque progrès dans l'art peut fixer
-l'attention et chasser, comme par magie, la tristesse. C'est ainsi que
-l'homme se fait à soi-même une douce société, c'est ainsi qu'il trouve
-son meilleur ami dans son cœur.
-
-Les plaisirs de l'esprit acquis de la sorte sont bien supérieurs à
-tous ceux qui proviennent des sens. Par plaisirs de l'esprit on entend
-ordinairement les méditations profondes, les travaux difficiles ou les
-œuvres légères de l'imagination. Mais il en est d'autres qui
-n'exigent ni une grande érudition ni de grandes facultés. Ce sont les
-plaisirs qui naissent de l'occupation, de l'activité, qui sont à la
-portée du savant et de l'ignorant et qui procurent également de douces
-satisfactions. Il ne faut point mépriser le travail manuel. Je connais
-des gentilshommes allemands qui peuvent faire le métier d'horloger, de
-peintre, de charpentier, qui possèdent tous les outils de ces
-professions et savent s'en servir. Ils peuvent ainsi occuper utilement
-une partie de leur temps et sont fort heureux.
-
-Tout ce que l'on essaye d'apprendre, soit dans l'art, soit dans la
-science, d'abord par un simple goût d'amateur, et tout ce dont on
-parvient ensuite à acquérir une certaine connaissance, habitue l'homme
-à vivre avec lui-même et devient un contre-poids dans les plus grandes
-peines morales. Chaque difficulté sérieuse ou minime que l'on réussit
-à surmonter, nous cause une réelle satisfaction. Chaque minute que
-l'on emploie à poursuivre un but honnête et chaque travail que l'on
-achève contribue à réjouir l'âme et à égayer l'approche du lendemain.
-
-Les plaisirs du cœur appartiennent à tous les hommes qui savent
-garder leur paix intérieure, qui sont contents d'eux et des autres.
-Les gens du monde se plaignent souvent de l'ennui qu'ils éprouvent
-dans le tumulte des villes. On ne connaît point cette triste maladie
-dans les vallées des Alpes, sur les montagnes où règne encore
-l'innocence et que l'étranger ne quitte jamais sans une touchante
-émotion.
-
-On échapperait cependant à l'ennui des villes, si l'on renonçait au
-genre de vie dont on a tant à se plaindre. Toute action vertueuse
-ramène la sérénité dans l'âme, et une douce joie accompagne dans sa
-retraite celui qui vient de remplir un devoir envers son prochain. Qui
-ne connaît le charme des souvenirs de l'enfance? Avec quel sourire de
-complaisance, avec quelle tendre mélancolie le vieillard se reporte à
-cette époque où les couleurs de la santé animaient encore son visage,
-où il cherchait des difficultés pour avoir une occasion de déployer
-ses forces!
-
-Comparons ce que nous étions alors avec ce que nous sommes devenus,
-nous verrons que tout ce qui agissait vivement sur nous à cet âge
-heureux, exerce encore la même action plus tard dans nos moments de
-calme et de gaieté; que les mêmes ressorts se retrouvent dans nos
-luttes avec le destin, dans nos vertus et nos défauts, dans tous les
-incidents de notre vie. Jetons ensuite un regard sur les événements
-qui nous ont frappés, sur les moyens que Dieu emploie pour élever ou
-abaisser les empires, sur les progrès que l'on a faits dans l'art et
-dans la science, sur le sublime essor de l'esprit humain et sur ses
-sottises infinies. En nous livrant à l'écart dans notre solitude à ces
-riantes ou graves réflexions, nous reprendrons intérêt à ce qui se
-passe autour de nous, et nous chasserons au loin l'ennui. Ce plaisir,
-qui naît de la réflexion, on peut le goûter à tout âge et partout. Il
-suffit qu'on ait développé par l'étude son esprit et que l'on puisse
-sans crainte redescendre dans son cœur.
-
-L'amour du travail anime et accroît toutes les facultés de notre âme:
-l'effort et l'activité sont un besoin pour les imaginations ardentes;
-c'est la conscience d'elles-mêmes, le sentiment de leur puissance et
-de leur dignité, qui donnent aux âmes non corrompues la plus noble
-direction. Si, par devoir et par nécessité, on est en relation avec un
-grand nombre de personnes, s'il faut se soumettre malgré soi à de
-vaines et fatigantes dissipations, c'est en sortant du tourbillon où
-l'on a été entraîné que l'on éprouve surtout le désir de rompre ses
-chaînes si pesantes et de se soustraire à ses plaisirs tumultueux.
-Jamais nous ne nous sentons plus calmes, plus heureux, plus élevés, et
-jamais il ne nous est si doux de comprendre la vie, la pensée,
-l'aptitude aux grandes choses et le don d'immortalité dont nous sommes
-doués, qu'au moment où nous pouvons fermer notre porte aux visites
-importunes, aux entretiens stériles.
-
-«Mes pensées viennent quand elles veulent et non quand je veux,»
-disait Rousseau, et il les recevait quand elles venaient, et il
-repoussait avec effroi les étrangers et les inconnus qui cherchaient à
-le voir.
-
-Que d'étincelles de bonnes pensées sont étouffées dans ces arides
-relations du monde, et comme l'on devient frivole soi-même en vivant
-toujours avec des gens frivoles! Ces étincelles, présent de Dieu, ne
-jaillissent que dans la solitude, et c'est la solitude aussi qui
-souvent développe des vertus que l'on n'acquerrait pas dans la société
-même la plus chère. Nos amis sont loin de nous; privés du bonheur de
-les voir, de les entendre, pour résister aux regrets que nous
-éprouvons, nous fortifions notre esprit dans la retraite et nous nous
-élevons à des résolutions plus hardies; car il peut arriver que si
-l'amitié et l'amour nous entourent de leurs soins, nous suivent à
-chaque pas, nous perdions peu à peu la faculté d'agir par nous-mêmes
-et de nous guider à travers les écueils de la vie. Mais dans la
-solitude l'âme reprend une nouvelle vigueur; si l'on sait lutter avec
-fermeté et persévérance contre l'infortune, on trouve en soi des
-ressources inespérées, et une résolution stoïque nous soutient quand
-l'horizon de notre vie se rembrunit. Si nous laissons courir notre âme
-de côté et d'autre, c'est que nous sommes trop faibles pour nous faire
-à nous-mêmes notre propre pensée, il faut que nous consultions
-l'opinion publique, afin de régler nos vues et nos actions sur les
-arrêts de cet oracle.
-
-Les sots se figurent qu'on marche plus vite quand on suit la foule;
-ils jugent lorsque la multitude a jugé elle-même, et ils se conforment
-à ses décisions sur les hommes et sur les choses. Peu leur importe où
-est le droit, où est la vérité; et peu leur importe le cri du faible
-et de l'opprimé. Avez-vous contre vous la multitude des sots;
-êtes-vous la victime des erreurs et du préjugé, ne cherchez pas
-d'appui auprès de ces pauvres gens, dont la tête tourne chaque matin
-au vent qui souffle.
-
-Vivre seul, se sentir seul, si l'on peut être effrayé d'une telle
-situation, ce n'est que dans le cas où il faudrait repousser la force
-par la force. Mais la vigueur de l'esprit s'accroît, au contraire, par
-le fait même de l'isolement, parce que personne ne se joint à nous et
-ne combat avec nous. C'est en vivant seul qu'on acquiert cette force,
-qu'on apprend à dominer les vicissitudes de la vie, et à braver
-courageusement le danger. Quelle tranquillité n'obtiendrait-on pas si
-l'on n'avait point à se demander chaque jour: Que dit celui-ci et
-celui-là? Que de sots préjugés et de misérables penchants on peut
-dissiper par de sérieuses réflexions! C'est par cette habitude de
-réfléchir que l'on échappe à la servile et honteuse isolation de tout
-ce qui ne mérite aucun respect. C'est par cette influence efficace que
-l'on repousse loin de soi la crainte de ces hommes à qui les titres
-de leurs ancêtres donnent le droit de tyranniser les autres hommes, et
-de s'élever au-dessus de ceux qui souvent auraient raison de les
-mépriser.
-
-Si l'homme du monde se conforme étroitement à toutes les convenances
-trompeuses que la société qu'il fréquente lui impose, celui qui a mûri
-dans la solitude ne redoute rien tant que d'offenser la vérité. Voilà
-d'où vient que ses actions sont souvent si nobles et si imprudentes;
-voilà d'où vient que le monde se moque tantôt de sa hardiesse, tantôt
-de sa témérité, de sa présomption ou de son embarras. Personne
-pourtant n'a autant que lui le droit de s'écrier: Qu'ils disent ce
-qu'ils voudront, peu m'importe!
-
-Il peut arriver qu'on garde dans le tumulte du monde de bonnes et
-indépendantes pensées, lorsqu'on y entre avec des principes arrêtés,
-mais il est difficile d'y conserver son cœur intact. Combien de gens
-ne plaisent dans le monde que par leurs défauts! Combien de misérables
-obtiennent un succès général, parce qu'ils savent se plier à toutes
-les faiblesses, à tous les ridicules de ceux qui régentent les salons!
-Comment pourraient-ils, au milieu des flots d'encens qui les enivrent,
-s'apprécier à leur véritable valeur? Dans la retraite cependant, ils
-apprendraient à discerner ce qu'ils sont et ce qu'ils doivent être,
-s'ils étaient capables de s'observer sévèrement, si le malheur les
-forçait de rentrer en eux-mêmes.
-
-Que de découvertes on peut faire en s'échappant du tumulte du monde et
-en se livrant aux réflexions qu'il suggère! Combien de gens
-reconnaîtraient alors avec effroi qu'ils ont été les indignes esclaves
-de la coutume du public, des usages reçus, qu'ils se sont soumis
-très-bénévolement à toutes les règles de l'étiquette, qu'ils n'ont
-point osé protester contre tout ce qui leur semblait absurde ou
-immoral, qu'ils ont courbé la tête devant l'opinion de la foule, et
-n'ont point eu le courage de blâmer ce qu'on ne blâmait pas devant
-eux! Si l'on est de bonne foi, on reconnaîtra aussi que l'on a dit
-chaque jour une foule de choses par la crainte seule de déplaire, ou
-par le désir de se rendre agréable aux autres, que près des gens
-riches et puissants on s'est rendu coupable de mille lâchetés pour
-obtenir leur approbation. Quand on aura fait toutes ces réflexions, on
-sentira qu'il est urgent de se retirer au moins pour quelque temps
-dans la solitude, ou de vivre avec des hommes d'une attitude plus
-noble et d'un esprit plus ferme.
-
-Le passage subit de la joie à la douleur, de l'espérance à la crainte
-tourmente celui qui n'a pas la force, lorsque la nécessité l'ordonne,
-de s'élever avec la sérénité de son cœur au-dessus de tout ce qui
-tend à l'agiter. Toute vertu cesse quand on cède à chaque émotion,
-quand on se laisse subjuguer par chaque circonstance inattendue, et
-qu'on ne sait pas dominer ces événements vulgaires. La vertu disparaît
-aussi dans le cœur de ceux qui ne sont occupés que de leur propre
-intérêt, et dont les paroles, les actions ne se rattachent qu'à une
-pensée d'égoïsme. Il faut apprendre à juger la valeur de toutes les
-choses et de toutes les actions humaines pour avoir le courage de
-faire le bien, même à ses propres dépens. Les esclaves du monde ne
-peuvent sacrifier l'intérêt du moment ni faire un noble sacrifice. Ils
-jugent chaque détermination selon sa valeur intrinsèque. Pour eux, il
-s'agit d'obtenir quelque succès, des témoignages de faveur, des
-titres, des places; et toute leur conduite est réglée sur ce calcul
-d'intérêt. Ils font la cour, flattent, mentent, calomnient, et
-s'inclinent bassement devant celui qui pourrait leur nuire, s'il était
-aussi méprisable qu'eux.
-
-L'homme juge bien plus sainement ses passions, s'il les examine dans
-la retraite. L'âme est alors plus ferme, et ne flotte pas si souvent
-entre la crainte et la témérité. Ah! qu'on est bon dans le malheur!
-Quelle souplesse dans notre esprit, quelle indulgence, quelle douceur
-quand la main de Dieu s'appesantit sur nous, quand il trompe nos
-vœux, déjoue nos espérances, nous courbe sous son pouvoir, change
-notre sagesse en folie, et révèle à tous les regards le néant de nos
-plus habiles combinaisons! Alors un mot affectueux d'un enfant, un
-témoignage de respect d'un mendiant nous trouble et nous est agréable.
-Mais tout nous apparaît sous un autre point de vue, et nous devenons
-moins doux et moins patients, quand nous commençons à nous relever,
-quand nous sentons renaître nos forces, et que nous comprenons notre
-supériorité.
-
-Dans la solitude, on se laisse moins abattre par l'infortune, et moins
-éblouir par le succès; il n'est pas besoin des leçons du malheur pour
-que nous comprenions que nous ne sommes rien devant Dieu, et rien que
-par Dieu, que la fierté sans force est le poison de la vie, l'enfer du
-cœur, la cause de nos misères; et s'il ne nous reste aucun appui,
-aucune ressource, nous supportons plus facilement encore notre sort
-dans la retraite, où rien n'offusque nos regards, où personne ne nous
-méprise injustement.
-
-Retirez-vous donc dans la solitude, interrogez votre cœur pour
-apprendre à penser plus sagement. Ah! combien les leçons d'une vraie
-philosophie, si restreintes qu'elles soient, et combien une raison
-éclairée, nous rendent humbles et flexibles! Mais, dans l'erreur des
-préjugés, dans l'ignorance de l'esprit, on s'éloigne du droit chemin,
-et l'on cherche le bonheur à travers les ténèbres. Il faut vivre
-tranquille, à l'écart, pour ne pas estimer au delà de leur valeur les
-hommes et les choses. Rejeter les injustes préventions du vulgaire est
-le premier pas de la raison, et c'est en cherchant la vérité, à l'aide
-de cette raison, et en s'attachant aux principes de la philosophie
-pratique, que l'on en vient à ne vénérer que ce qui est réellement
-vénérable.
-
-C'est la solitude qui nous donne le moyen de nous étudier nous-mêmes,
-d'éloigner de nous l'erreur de la vie commune, et d'élever notre âme.
-Mais ce n'est point encore assez pour que nous ayons de nous-mêmes une
-connaissance suffisante: avec quelle partialité ne jugeons-nous pas
-souvent dans la retraite notre propre mérite! A combien de mauvaises
-passions ne nous laissons-nous pas aller, et que de qualités il nous
-manque pour obtenir la satisfaction durable et la félicité intérieure!
-
-La solitude peut nous donner cette félicité, si, lorsque nous sommes
-seuls devant Dieu, loin des regards des hommes, la voix de la
-conscience nous répète assez souvent que nous ne sommes point tels que
-l'on nous croit, qu'il nous manque une foule de choses pour être ce
-que nous devrions être, et que, pour en venir à cette amélioration
-morale, nous avons encore de grandes difficultés à vaincre. Dans le
-monde, les hommes se trompent l'un l'autre, on affecte des idées, on
-feint des sentiments que l'on n'a pas, on cherche à éblouir son
-voisin, et l'on finit par s'éblouir soi-même. Dans la solitude, si
-l'on s'examine de bonne foi, on parvient à se juger plus exactement.
-Loin des flatteurs et des méchants, on apprend à estimer la sincérité
-et la simplicité du cœur. On ne craint pas que ces honnêtes vertus
-nous nuisent; car, dans la solitude, ce qui est vraiment bon ne peut
-être ni ridicule ni méprisable. Là, on compare ce que l'on est
-réellement avec les apparences que l'on a dans le monde, et alors on
-voit s'évanouir, comme une bulle de savon, les avantages trompeurs et
-les qualités indécises que l'on nous prête: toutes ces lacunes de
-notre savoir, les erreurs de notre intelligence, les côtés faibles de
-notre cœur se révèlent alors à nos regards. Toutes nos fautes, toutes
-les parties vulnérables de nos sentiments et de nos actions, tout le
-prestige menteur de notre amour-propre, se révèlent à nous dans leur
-nudité.
-
-Quand on en est venu à faire ainsi cette sévère épreuve de soi-même,
-on peut vaincre ses mauvaises passions. Il faut, pour atteindre ce
-but, chercher d'autres idées, s'attacher à développer des penchants
-meilleurs. Nulle part on ne trouve autant que dans la solitude une
-source précieuse de nouvelles sensations et de nouvelles idées. Là,
-les forces de l'âme suivent facilement la direction qu'on lui imprime.
-Si la solitude favorise l'entraînement des désirs funestes dans
-l'esprit de l'homme oisif, elle donne à celui qui sait sagement
-l'employer, une victoire éclatante sur ses mauvais désirs.
-
-Ainsi, pour acquérir des jouissances durables et cette paix intérieure
-dont nous ne nous lassons point de parler, il faut se faire de la vie
-une occupation sérieuse, chercher les joies que nul accident ne peut
-détruire, et jeter un regard de pitié sur cette multitude frivole qui
-traite l'existence comme un songe puéril. Ceux-là n'ont rien à espérer
-de la solitude, qui ne connaissent point leur propre cœur; ils ne
-s'habituent à aucune réflexion, à aucun travail, à aucun effort dans
-le bien. Toutes leurs joies se flétrissent quand leur ardeur diminue,
-quand leurs sens sont émoussés, quand leurs forces s'éteignent. Au
-moindre accident physique, à la plus légère indisposition corporelle,
-au revers le plus minime, ils n'éprouvent qu'une affreuse anxiété, et
-sont en proie aux tortures de l'imagination.
-
-Je n'ai point encore dépeint tous les avantages de la solitude. Il en
-est qui touchent l'homme de plus près. Je dois dire l'influence
-qu'elle exerce dans les disgrâces de ce monde, dans les maladies, dans
-la mélancolie, dans la douleur que nous causent la mort ou l'absence
-de ceux qui nous sont chers. Bénie soit la retraite où l'on se
-renferme avec un sentiment religieux, où tout ce que l'on a recueilli
-de bon dans les relations sociales se grave plus profondément dans
-l'âme, où l'on triomphe des obstacles qui nous éloigneraient de la
-vertu, où l'on se consacre aux saines et sages pensées, où l'on obéit
-à la vocation indéfinissable que l'on pressentait dès sa jeunesse, où,
-au moment de la mort, chacun voudrait avoir passé sa vie... Il est
-facile de comprendre cette heureuse influence, si l'on compare la
-pensée de l'homme religieux et solitaire avec celle de l'homme du
-monde qui s'est éloigné des principes divins, la fin paisible et douce
-de celui qui s'est soumis avec une pieuse résignation aux décrets du
-ciel, avec la vie tumultueuse de l'autre. Que l'on observe ce tableau,
-et l'on sentira combien il est nécessaire d'acquérir, par un retour
-utile sur soi-même, la confiance en Dieu et la force de souffrir et de
-mourir.
-
-Les malades, les affligés s'éloigneraient avec effroi de la solitude,
-si son repos salutaire ne leur offrait pas des moyens de consolation
-qu'ils chercheraient en vain dans les réunions les plus bruyantes.
-Ils ont perdu le léger prestige que les sens et l'imagination jettent
-sur tout ce qui entoure les heureux du monde. Ils ont perdu le charme
-fugitif qui ne réside point dans les choses mêmes, mais dans l'idée
-que l'on s'en fait. Tout ce qui apparaît sous de riantes couleurs à
-celui dont l'imagination est riante se revêt d'un deuil sombre pour
-celui dont l'âme est triste. L'un et l'autre ont tort, mais tous deux
-ne reconnaissent leur erreur qu'au moment où le voile tombe, où la
-scène change, où l'illusion s'évanouit; tous deux se réveillent de
-leur songe lorsque l'imagination qui l'avait enfanté cesse d'agir.
-Celui-ci reconnaît que la Providence s'occupe de nous dans le temps
-même où nous nous croyons le plus délaissés, ceux-là s'aperçoivent du
-néant de leurs plaisirs mondains, dès qu'ils réfléchissent sur leur
-situation, sur leur destinée, sur les moyens d'arriver au vrai
-bonheur.
-
-Que nous serions à plaindre si Dieu exauçait tous nos vœux! Au moment
-même où l'homme s'imagine que le bonheur de sa vie est à jamais perdu,
-Dieu lui prépare quelque joie extraordinaire. De nouvelles
-circonstances donnent l'impulsion à de nouvelles forces. Une nature
-presque inerte prend tout à coup un mouvement actif et s'élève aux
-plus nobles vues, lorsque, dans la retraite, dans le calme, en se
-confiant à la Providence, on s'efforce de surmonter l'infortune.
-L'énergie et l'ardeur se réveillent à l'instant où l'on se croyait
-condamné à une inaction perpétuelle, où l'on ne comptait plus sur les
-ressorts de son âme.
-
-Nous nous retirons avec tristesse dans la solitude, et la patience et
-la persévérance nous rendent peu à peu la joie que nous avions perdue.
-Nous ne devrions point porter de jugement sur l'avenir, puisqu'il est
-impossible que ce jugement ne soit pas faux; nous devrions au
-contraire, nous répéter sans cesse cette vérité consolante, cette
-vérité prouvée par l'expérience, que maint événement qui, vu de loin,
-nous inquiète et nous effraye, change d'aspect à mesure qu'il
-s'approche de nous et devient souvent un bonheur inattendu. Celui qui
-tente tous les moyens honnêtes d'échapper aux difficultés de la vie,
-qui lutte contre toutes les entraves, qui ne cesse jamais d'avoir
-confiance en Dieu, brise l'épine de l'affliction et remporte la
-victoire sur l'adversité[9].
-
- [9] Puissent tous les hommes s'inculquer dans l'esprit
- cette maxime que le professeur Hissmann de Gœttingue écrivait
- sur son lit de mort: «Dieu n'engage aucun de ses enfants sur une
- voie qui tôt ou tard ne le conduise au bonheur, et il n'arrache à
- un être sensible aucun soupir qui ne finisse par se transformer
- en un cri de reconnaissance!»
-
-Le chagrin, le malheur, les maladies nous familiarisent promptement
-avec la solitude. On en vient bien vite à renoncer au monde, à
-regarder avec indifférence ses vaines distractions, à ne plus entendre
-la voix des faux désirs. Quand la douleur nous oppresse, quand nos
-forces nous abandonnent, on reconnaît bien vite la faiblesse des
-appuis que le monde nous offrait et le vide de tous les plaisirs qu'on
-allait y chercher. Combien de vérités utiles les maladies révèlent aux
-princes et aux grands, quand tout ce qui les environne les trompe par
-des mensonges!
-
-Sans doute celui qui est malade ne peut saisir qu'à la hâte quelques
-instants pour appliquer ses forces au but moral qu'il se propose.
-Celui-là seul qui jouit de la plénitude de sa santé, peut se dire: Le
-temps est à moi! Mais au milieu des souffrances journalières, des
-sollicitudes pénibles, dans un état de crise et de langueur, il faut
-se roidir contre ces souffrances et lutter contre les difficultés, si
-l'on ne veut pas se laisser complétement abattre. Plus on cède et plus
-on est malade. Une résistance opiniâtre et, en pareil cas, un reste de
-force et un effet courageux ne restent pas sans résultat.
-
-Souvent la maladie nous énerve et nous donne une trop grande
-préoccupation de nous-mêmes. La moindre sensation désagréable nous
-fait oublier que nous pourrions encore nous soutenir par quelque
-énergie. L'âme tombe dans l'abattement, et tout ce qu'elle avait
-encore de vigueur s'éteint peu à peu; quand on souffre, on a
-ordinairement trop peu de confiance en soi-même. Que le valétudinaire
-essaye de distraire son attention de ses douleurs physiques, qu'il
-dégage, pour ainsi dire, sa pensée de son enveloppe terrestre, il
-éprouvera certainement un soulagement inattendu et fera des choses qui
-lui paraissaient impossibles. Mais il faut aussi qu'il congédie les
-médecins qui, en s'informant à tout instant de son état, en lui tâtant
-le pouls avec un sérieux grotesque et toutes les momeries habituelles,
-en croyant distinguer ce qui n'est pas et en refusant de voir ce qui
-est, en ne tenant aucun compte de l'action de l'âme et de l'esprit et
-en affectant une compassion étudiée pour le malade, fixent de plus en
-plus son attention sur tout ce qu'il devrait s'efforcer d'oublier. Il
-faut aussi qu'il prie ses amis et ses parents de ne point caresser ses
-faiblesses et de ne point croire tout ce qu'il leur dit. Car, bien
-qu'au fond les sensations soient vraies, il en est un grand nombre
-qu'il exagère et qu'il fausse par son imagination.
-
-Il reste donc encore des ressources et des consolations dans la
-solitude lorsqu'on en est venu à la situation la plus pénible. Si vos
-nerfs sont en quelque sorte paralysés, si votre tête est frappée d'un
-vertige continuel, si vous n'avez plus la force de penser, ni de lire,
-ni d'écrire, tâchez d'apprendre alors à végéter; c'est ce que me dit
-un jour un des hommes les plus éclairés de l'Allemagne qui me vit dans
-ce déplorable état. «Garve, avec quelle émotion j'écoutais tes
-paroles, lorsque tu me racontais que tu avais éprouvé les mêmes
-souffrances et que tu avais mis en pratique les mêmes conseils[10].»
-
- [10] J'éprouvais alors ce qu'un des bienfaiteurs de l'humanité,
- Fest a si bien dit, dans son livre _Sur les avantages des
- souffrances et des contrariétés de la vie_, livre excellent
- qui devrait être entre les mains de tout malade et de tout
- affligé. «J'ai moi-même éprouvé, dit cet écrivain, qu'un seul
- témoignage d'intérêt, une seule pensée sortie du cœur de celui
- qui a souffert sa part des douleurs humaines, et qui a lui-même
- reconnu le pouvoir des consolations qu'il nous offre, sont plus
- efficaces qu'un discours étudié, des larmes de commande et des
- phrases de considération dictées par la bienséance.
-
-Il fut un temps où le célèbre Mendelssohn ne pouvait rester dans une
-réunion où l'on parlait de philosophie, sans courir risque de tomber
-en défaillance. Dans cette situation, il s'interdit toute pensée. Un
-jour son médecin lui demanda: «Que faites-vous donc dans votre chambre
-quand vous éloignez ainsi de vous la pensée?--Je me mets à la fenêtre,
-répondit-il, et je compte les tuiles du toit de mon voisin.»
-
-Dieu entretient, dans le cœur de celui qui souffre, la pensée
-consolante que l'esprit exerce son empire sur le corps. Avec une telle
-pensée, on ne peut pas être entièrement abattu, ni être privé des
-consolations de la religion; peut-être ne voudra-t-on pas croire que
-Campanella ait été capable de distraire tellement son attention des
-émotions les plus pénibles, qu'il prétendait pouvoir endurer la
-question sans de très-violentes douleurs; mais je puis assurer,
-d'après ma propre expérience, que, dans les crises les plus
-fatigantes, si l'on parvient à distraire son attention, on peut
-non-seulement adoucir le mal que l'on ressent, mais quelquefois même
-le faire disparaître.
-
-Beaucoup d'hommes illustres ont, par ce moyen, réussi à conserver leur
-tranquillité dans les circonstances les plus difficiles et à maintenir
-leur énergie, malgré la faiblesse de leur constitution. Rousseau
-écrivit plusieurs de ses ouvrages les plus célèbres dans des
-souffrances continuelles. Gellert, dont les œuvres agréables et
-instructives ont obtenu une si grande vogue en Allemagne, a trouvé
-dans ses occupations un remède à l'hypochondrie. Mendelssohn, qui
-n'était point d'une nature mélancolique, mais qui était sujet à
-d'affreux maux de nerfs, recouvra dans un âge avancé, par sa patience
-et sa résignation, cet esprit élevé qui l'animait dans sa jeunesse.
-Garve, qui pendant des années entières fut condamné à ne pouvoir ni
-lire ni écrire, ni même penser, écrivit plus tard son _Traité sur
-Cicéron_, et rendit grâces à Dieu avec enthousiasme de la faiblesse de
-sa constitution qui lui avait révélé tout l'empire que l'esprit peut
-prendre sur le corps.
-
-Une forte résolution et ce désir d'atteindre un grand but peuvent nous
-rendre supportables les douleurs les plus aiguës. L'héroïsme est
-très-naturel dans un grand danger, et c'est un don moins rare, on peut
-le dire, que la patience dans les petites agitations de la vie. Ce
-qu'il est difficile d'acquérir, c'est la résolution de la patience
-dans des souffrances de longue durée surtout quand la mélancolie
-paralyse notre âme, ce qui arrive assez souvent, et quand nous nous
-figurons que ces souffrances n'auront point de terme. Aussi, de tous
-les maux qui affligent l'humanité, il n'en est point qui approche de
-la mélancolie: et de tous les moyens à employer pour dissiper la
-mélancolie, il n'en est point de plus efficace que l'occupation dans
-le calme.
-
-En essayant de surmonter nos peines, chaque victoire que nous
-remportons nous conduit à une victoire plus grande, et la joie que
-nous éprouvons fait du moins trêve pendant quelques instants au
-sentiment du mal qui nous afflige. Quand la raison et la vertu ne
-peuvent l'emporter sur votre chagrin ou sur votre maladie,
-occupez-vous de choses peu importantes et qui exigent peu d'efforts;
-il n'en faut souvent pas plus pour vous soulager. Les nuages de la
-mélancolie se dissipent quand on réussit à prendre quelque intérêt à
-une occupation à laquelle on se dévouait d'abord malgré soi. Souvent
-le désespoir auquel nous nous livrons, l'apathie de l'esprit,
-l'indolence du corps, ne sont qu'un déguisement de notre mauvaise
-humeur et par conséquent une véritable maladie de l'imagination que
-l'on ne peut vaincre que par une constante et énergique volonté.
-
-La solitude n'est pas seulement un besoin, mais un devoir réel pour
-tous ceux qui, par l'effet d'une sensibilité trop délicate, d'une
-impressionnabilité nerveuse, ne peuvent supporter la vie du monde et
-qui ont toujours à se plaindre des hommes et des choses. Celui qui se
-laisse ébranler par un incident qui ne causerait pas la moindre
-émotion à un autre, celui qui se crée des douleurs chimériques, qui se
-désole de ce qui ne répond pas immédiatement à ses vœux, qui se
-tourmente sans cesse par les rêves de son imagination, qui ne se
-trouve malheureux que parce que le bonheur ne court point au-devant
-de lui, qui, ne sachant ce qu'il veut, passe à tout instant d'un désir
-à un autre, qui craint tout et ne jouit de rien, celui-là n'est pas
-fait pour la société, et si la solitude ne le guérit pas, il n'y a
-point de remède pour lui dans le monde.
-
-Des hommes pieux, raisonnables, bien doués, se laissent parfois aller,
-malgré la fermeté de leurs principes, à un profond découragement, à un
-affreuse anxiété; mais c'est leur faute. Si de tels hommes cèdent à
-des craintes puériles, si, pour une légère incommodité, ils se
-tourmentent et tourmentent les autres, s'ils cherchent dans la
-médecine un remède qu'ils trouveraient dans leur raison, s'ils ne
-savent pas réprimer les écarts de leur imagination, si, après avoir
-supporté avec patience de grandes peines et de grands malheurs, ils
-succombent aux contrariétés accidentelles, aux souffrances passagères
-de la vie, c'est leur faute. Ils ressemblent à des soldats qui, après
-avoir bravé courageusement le feu d'une batterie, s'épouvanteraient
-des légers traits lancés par la main d'un enfant.
-
-La résolution, l'énergie, la stoïque fermeté de l'âme, s'acquièrent
-bien plus dans la pratique intime de soi-même que dans le tumulte du
-monde, où nous sommes à chaque pas surpris, entraînés par mille
-considérations intérieures, où des idées de convenance, de politesse,
-de flatterie, écrasent la volonté, où les esprits vulgaires exercent
-plus d'activité et obtiennent plus de considération, plus de succès
-que les caractères les plus nobles.
-
-La solitude nous donne d'autant plus de force dans l'affliction,
-qu'elle dissipe tous les vains fantômes qui détournent l'âme
-d'elle-même et l'égarent dans de futiles préoccupations. Dans la
-solitude, on renonce à tant de jouissances, on restreint tellement la
-mesure de ses besoins, et l'on fait de tels progrès dans la
-connaissance de soi-même, qu'on est moins étonné quand Dieu nous
-impose une souffrance pour humilier notre orgueil, dompter la fougue
-de nos passions et nous ramener au sentiment de notre faiblesse et de
-notre néant. Dans la solitude, que de réflexions nous pouvons faire,
-auxquelles l'homme du monde ne songe pas, ou que les dissipations
-auxquelles il se livre étouffent dans son âme distraite!
-
-Les malheureux qui ont à pleurer la mort d'une personne chérie
-éprouvent le salutaire désir de se retirer à l'écart, et chacun
-s'efforce d'étouffer ce désir en eux. On ne veut pas leur parler de la
-perte qu'ils ont faite. On croit qu'il vaut mieux les entourer d'un
-essaim d'êtres froids et indifférents qui s'imaginent que, pour
-apaiser leur tristesse, il faut les accabler de visites et les
-entretenir du matin au soir des nouvelles de la ville.
-
-«Laissez-moi seul, m'écriai-je, lorsque, deux ans après mon arrivée en
-Allemagne, je perdis une épouse tendrement aimée. Son âme planait sans
-cesse autour de moi, et sans cesse j'étais occupé du souvenir de tout
-ce qu'elle avait été pour moi et de tout ce qu'elle avait souffert
-pour moi sur cette terre étrangère. Le contraste d'une telle
-innocence, d'une telle pureté, d'une douceur si angélique, et d'une
-fin si cruelle, me plongeait dans un abîme de doutes désolants.
-Pendant cinq mois, elle souffrit les tortures de la mort. Un jour, je
-lisais près de son lit la mort de Jésus, par Ramler. Elle porta ses
-regards sur ce livre et me montra, en silence, le passage suivant:
-«Mon souffle est faible, mes jours sont abrégés, mon âme est pleine
-d'angoisse et ma vie un affreux tourment.» Ah! lorsque je me rappelle
-toutes ces circonstances et l'impossibilité où je me trouvais alors
-d'échapper aux relations du monde, quand je me rappelle que j'étais
-dans ce même temps l'esclave de quiconque me réclamait, que je portais
-la mort dans mon sein, que, poursuivi par l'envie, accablé de douleur,
-je ne sentais plus en moi ni force, ni vertu, ah! j'avais bien le
-droit de m'écrier: «Laissez-moi seul, laissez-moi seul!»
-
-Être seul, loin du tourbillon bruyant, est le premier, le plus ardent
-désir du cœur, quand on ne rencontrerait en fréquentant le monde que
-des hommes qui ne comprennent pas le malheur timide et silencieux, qui
-n'aperçoivent que la souffrance dont les cris retentissent à leur
-oreille.
-
-Être seul, dans une retraite profonde et déserte, c'est une
-consolation aux peines qui déchirent le cœur. Quand il a fallu se
-séparer à jamais d'un être chéri, douleur plus affreuse que celle que
-nous pouvons ressentir lorsque la main de la mort vient nous saisir
-nous-mêmes, la solitude peut seule adoucir notre désespoir. Dans votre
-âme tremblante, vous croyez voir la terre s'abîmer sous vos pieds; à
-cette heure terrible où il faut dire un dernier adieu à ceux qui
-pendant de longues années ont été tout pour vous, et que jamais on
-n'oubliera un seul instant, alors il faut se retirer dans la solitude,
-mais en s'efforçant de s'y créer une occupation et d'appliquer son
-esprit à diverses pensées.
-
-Hélas! combien de souffrances profondes que le monde ne voit pas, dont
-nous devons seuls supporter le fardeau, et auxquelles nous ne pouvons
-résister que dans la solitude!
-
-Figurez-vous que vous arrivez inquiet dans un pays où tout vous est
-étranger, où le malheur vous accable de toute part, où vous êtes à
-tout instant près de tomber dans le désespoir, où vous avez sans cesse
-sous les yeux l'agonie de la mort, où personne ne vous comprend, et ne
-peut vous comprendre, où l'on ne fait que jeter sur votre route des
-ronces et des épines, où enfin vous êtes condamné à perdre ce que vous
-aviez de plus cher au monde. Voilà que tout à coup dans ce pays de
-désolation, dans ce deuil de votre âme, une main affectueuse s'étend
-sur vous, une voix, qui semble venir du ciel, vous dit: «Viens, je
-veux essuyer tes larmes, je veux rendre le courage à ton esprit
-abattu, je veux entrer dans la confidence de tes peines et t'aider à
-les supporter. Je veux t'arracher à ta tristesse, te faire goûter
-encore les beautés de la nature et les bienfaits de Dieu, qui répand
-aussi ses consolations sur cette contrée. Je veux sentir, penser avec
-toi, t'ouvrir un nouvel horizon, recueillir pour toi les fleurs que je
-trouverai sur le sentier de la vie, t'entretenir de tous ceux qui
-t'aiment, qui parlent de toi avec estime et avec confiance, te prouver
-que tous les hommes ne sont point si mauvais que tu le crois, et que
-seulement ils ne te connaissent pas. Je veux écarter de toi toutes les
-sollicitudes, te faire jouir d'une existence douce et paisible, et
-travailler à corriger tes défauts. Toi, tu corrigeras aussi les miens,
-tu formeras mon esprit, tu m'apprendras ce que tu sais.» Si, après
-avoir savouré pendant plusieurs années le charme de cette existence
-qui vous est ainsi offerte, si, après avoir éprouvé une telle
-consolation dans les événements les plus désastreux, si, après avoir
-espéré qu'au dernier moment, cette main compatissante vous fermera les
-yeux, vous devez être privé d'une telle affection, d'un tel
-dévouement, il ne vous reste, pour surmonter vos regrets, pour
-apprendre à lutter courageusement contre la destinée, d'autre asile
-que la solitude.
-
-Dans la solitude, nous voyons de plus près l'œil qui voit tout. Quand
-toutes les vaines rumeurs cessent autour de nous, notre cœur comprend
-bien mieux cette grande et heureuse pensée, que Dieu nous regarde,
-nous entoure, nous domine et dirige tout par sa puissance et sa bonté.
-Dieu nous apparaît partout dans la solitude. Affranchis de l'ivresse
-des sens, animés par des vœux plus purs, par une joie plus idéale,
-nous songeons sérieusement et avec plus de liberté et de confiance à
-notre félicité suprême, et nous croyons déjà la goûter en y songeant.
-Notre pieux recueillement éloigne de nous les idées grossières et les
-basses sollicitudes.
-
-La solitude nous rapproche de Dieu quand elle entretient en nous les
-sentiments tendres, humains, et les mouvements d'une salutaire
-défiance de nous-mêmes. Quand, auprès du lit d'un mourant, j'observais
-les efforts que notre pauvre nature oppose à son anéantissement, les
-tortures que lui fait éprouver chaque minute qu'elle dérobe à la mort,
-quand je voyais le malheureux élever vers le ciel ses mains
-tremblantes, et lui adresser, lorsqu'il se sentait soulagé, d'ardentes
-actions de grâces, quand j'entendais ses paroles entrecoupées, ses
-soupirs plaintifs et que j'observais les regards attendris de tous
-ceux qui l'entouraient, je me sentais accablé et je me retirais à
-l'écart, pour gémir sur le sort de l'humanité et sur mon impuissance,
-dans un moment où j'éprouvais un désir si profond de secourir une
-telle misère. Ah! lorsque, dans ces tristes pensées du cœur, je
-m'incline devant Dieu, combien je sens qu'il ne faut se fier ni à la
-force de la vie, ni à la science dont l'homme attend un espoir, une
-consolation! Jamais je ne me lève le matin de mon lit, sans penser
-que, si j'existe encore, c'est un miracle de Dieu. Jamais je ne compte
-les années que j'ai passées en ce monde, sans remercier la Providence
-de m'avoir soutenu au delà de mon attente, de m'avoir conduit, par une
-force incompréhensible, sur une mer pleine d'écueils. Je ne puis que
-me taire et l'adorer en silence, lorsque à tout instant je sens ma
-faiblesse, lorsque chaque jour je vois tomber près de moi, à la fleur
-de l'âge, des hommes qui ne songeaient à aucun péril et qui se
-croyaient, pendant longtemps, à l'abri des atteintes de la mort.
-
-Comment pourrions-nous devenir sages et échapper aux écueils qui nous
-menacent, si nous nous éloignions des relations étourdissantes qui
-effacent en nous les impressions du bien? C'est en dehors de ces
-relations que nous pouvons réfléchir à ce que nous voyons, à ce que
-nous entendons tous les jours, et rassembler dans notre cœur des
-pensées utiles et durables. On n'acquiert point cette sagesse en
-poursuivant perpétuellement de frivoles plaisirs, en courant sans
-réflexion d'une société à l'autre, en parlant de choses sans intérêt
-et en éparpillant inutilement toutes les heures de la journée. «Celui
-qui veut devenir sage, a dit un philosophe, doit apprendre à vivre
-seul, la perpétuelle fascination des sens étouffe toutes les bonnes
-pensées; dans cette espèce de vertige on se possède à peine, on
-n'entend plus la voix de la raison, on ne sent plus sa force, on ne
-résiste à aucune tentation, et loin d'éviter les piéges où nous
-engagent nos penchants mauvais, on les cherche. Nulle part Dieu n'est
-autant oublié que dans les distractions habituelles des réunions du
-monde; dans ce tourbillon qui nous saisit, qui enflamme tous nos
-désirs, qui excite toutes nos passions, les liens qui nous attachent
-à notre créateur sont interrompus; nous renonçons à cette première, à
-cette unique source de félicité, aux facultés de notre raison; et nous
-ne pensons à nos devoirs religieux que furtivement, sans suite et sans
-émotion. Celui qui, au contraire, fait un retour sérieux sur soi-même,
-qui élève son cœur vers le ciel, qui regarde le cercle où il doit
-exercer les facultés de son âme, la voûte azurée, la terre couverte de
-fleurs, les montagnes et les bois, comme le temple de Dieu; celui qui
-rattache toutes ses inspirations au maître de toutes choses, doit
-avoir vécu dans une pieuse solitude, dans un intime et salutaire
-recueillement.»
-
-Aussi la solitude peut vaincre les plus grands obstacles à la piété,
-si seulement on veut bien consacrer chaque jour à de saines
-réflexions, une partie du temps qu'on perdrait au jeu, ou à sa
-toilette. Chaque heure de recueillement et de réflexions sérieuses
-donne à notre esprit plus de force et de solidité, et nous inspire
-plus d'éloignement pour les stériles distractions du monde. On peut
-être animé d'un bon sentiment envers ses semblables, secourir celui
-qui est dans le besoin, faire autant de bonnes actions que nos moyens
-nous le permettent et en même temps échapper à toutes les fêtes
-inutiles, à toutes les distractions d'une vie dissipée.
-
-Peu d'hommes sont en état d'accomplir des actes de vertu éclatante, de
-se signaler par une bienfaisance splendide. Mais combien de vertus
-modestes ne peut-on pas mettre en pratique chaque jour de sa vie sans
-sortir de chez soi, sans bruit et sans faste! Celui qui sait s'occuper
-dans sa retraite peut, en y restant toute l'année, s'occuper du
-bonheur des autres, écouter leurs plaintes, soulager leur misère et
-faire du bien autour de soi sans que le monde en parle.
-
-Un penchant décidé pour la solitude est quelquefois un penchant qui
-nous ramène vers Dieu. Cette mélancolie vague et sans nom, que
-beaucoup de gens éprouvent dans leur première jeunesse, qui plus tard
-prend un caractère plus déterminé, nous conduit à l'observation
-sérieuse, sincère de nous-mêmes, à l'étude de ce que nous sommes et de
-ce que nous devons être. A l'époque où il s'opère en nous un
-changement physique qui imprime à l'âme une nouvelle direction, notre
-conscience s'éveille, nous entendons la voix de Dieu et nous nous
-prosternons dévotement devant lui. La mélancolie est l'école de
-l'humilité, et c'est par le peu de cas que l'on fait de soi-même qu'on
-arrive à se connaître. Dans ces heures pensives, solitaires, où l'on
-s'éprouve de bonne foi, le sophisme des passions disparaît. Si nous
-nous exagérons nous-mêmes nos défauts, si nous ressentons une trop
-vive anxiété, si nous adoptons des principes outrés, ces impressions
-ne s'effacent que trop tôt et cet excès même est un bonheur si on le
-compare à la nonchalance qui paralyse l'émotion du bien. La tristesse
-profonde que nous donne le sentiment de notre misère, se change en un
-doux repos à la lumière d'une foi raisonnable, et il est à croire que
-celui qui s'observe ainsi dans l'exagération de sa faiblesse finit par
-s'élever devant Dieu au-dessus de l'esprit fort qui se rit de sa
-piété.
-
-L'étude de soi-même est si rare que tout ce qui nous y ramène doit
-être pour nous important et précieux. Il faut que la douleur nous
-éveille; il faut que nous ayons longtemps bu à la coupe de
-l'adversité, pour que nous en venions à rentrer en nous-mêmes, à
-recueillir nos pensées et à ne plus les laisser courir dans un fol
-abandon. Un des grands philosophes d'Allemagne me disait: «Je dois à
-ma maladie l'avantage d'avoir appris à m'examiner moi-même.»
-
-Ici, la religion et la philosophie se réunissent pour nous guider;
-toutes deux nous disent que nous ne pouvons trop redouter les périls
-de l'erreur; mais si le bien ne peut être opéré en nous que par les
-fortes crises de l'âme, ces crises ne doivent point nous épouvanter.
-Dans les derniers moments de notre vie, nous voudrions tous avoir
-passé plus de temps dans la solitude, plus de temps avec nous-mêmes et
-avec Dieu. Nous nous rappelons alors douloureusement toutes nos
-fautes, et nous reconnaissons que nous n'en aurions pas commis un si
-grand nombre, si nous avions pris à tâche d'éviter les piéges du monde
-et de veiller sur notre cœur.
-
-Que l'on compare la situation de celui qui, dans la solitude, existe
-en vue de Dieu avec celle de ces esprits légers et étourdis, qui ne
-pensent jamais à leur souverain maître, qui consacrent toute leur
-existence aux plaisirs du moment; que l'on compare l'homme sérieux,
-dont l'âme est dignement occupée des idées de l'éternité, à tous ces
-gens qui ne rêvent que bals et festins, on reconnaîtra que l'amour de
-la solitude, la retraite paisible, le désir de s'associer à un
-véritable ami, nous procurent dans ce monde plus de satisfaction et
-nous assurent au moment suprême plus de consolation que toutes les
-vaines joies du monde.
-
-C'est surtout au lit de la mort que l'on remarque la différence qui
-existe entre celui qui a gardé dans son cœur la pensée de Dieu, et
-celui qui n'a songé qu'à satisfaire ses fantaisies et ses passions:
-quel contraste entre la fin de l'homme qui n'a vécu que d'une vie
-dissipée et bruyante, lors même qu'il ne se serait souillé d'aucune
-grande tache, et celle d'une vie recueillie, douce et sérieuse.
-
-Je ne citerai point les sinistres exemples de ceux dont la débauche a
-épuisé les facultés et qui sont morts honteusement et misérablement.
-Mais qu'on me permette de raconter l'histoire d'une jeune personne
-dont je voudrais conserver la mémoire, car je puis dire d'elle ce que
-Pétrarque dit de sa Laure: «Le monde ne la connut point tant qu'il la
-posséda, ceux-là seuls l'ont connue qui restent ici pour la pleurer.»
-
-La solitude était son monde, la retraite était sa joie; elle se
-soumettait avec une pieuse résignation aux volontés de la Providence.
-Née avec une faible constitution, elle souffrait avec courage; douce
-et bonne, aimable, quoique languissante, timide et réservée, s'animant
-seulement par un candide enthousiasme, telle était cette âme délicate
-qui, par la fermeté qu'elle conserva au milieu des plus grandes
-douleurs, m'a montré quelle force l'âme peut donner dans la solitude
-aux êtres les plus faibles. Tout ce qui était bien agissait sur elle;
-mais elle ne manifestait qu'avec une grande retenue ses impressions, à
-moins qu'elle ne fût dans un cercle d'amis intimes où elle n'éprouvait
-plus aucune crainte. La nature l'avait douée d'un courage héroïque
-pour la souffrance et d'une merveilleuse élévation. Je voyais son
-visage animé d'une joie céleste chaque fois qu'elle revenait de la
-sainte table. Pleine de foi en Dieu et de défiance envers elle-même,
-elle obéissait à toutes mes prescriptions, elle m'aimait d'une
-affection profonde et ne me le dit jamais; j'aurais donné ma vie pour
-elle, elle eût donné la sienne pour moi. J'éprouvais une joie
-inexprimable à faire ce qui lui était agréable, et le plus grand
-plaisir qu'elle osât me procurer, c'était de m'apporter une rose; de
-sa main c'était un trésor. Un coup de sang sur les poumons la frappa
-entre mes bras, je connaissais sa constitution, je vis que le cas
-était mortel. Douze fois dans la journée, je me prosternai à genoux
-avec une indicible angoisse; elle ne savait pas qu'elle fût en si
-grand danger, cependant elle se sentait très-malade et ne le disait
-point. Elle souriait quand je m'approchais d'elle et souriait encore
-quand je sortais. Pendant tout le cours de sa maladie, elle n'exhala
-pas une plainte. A toutes mes questions elle répondait d'une voix
-douce et affectueuse, et n'entrait dans aucun détail. Elle s'éteignit
-avec l'expression d'un tendre amour et d'une sérénité céleste.
-
-C'est ainsi que j'ai vu mourir, après neuf mois de souffrances, ma
-fille unique à l'âge de vingt-cinq ans. Pendant le temps qu'elle passa
-à Hanovre, où elle inspirait une affection générale, elle composait
-des prières qu'on retrouva dans ses papiers. Elle demandait à Dieu la
-grâce de mourir bientôt, d'aller bientôt rejoindre sa mère. Elle
-exprimait la même pensée dans des lettres touchantes. Au moment de
-mourir, au milieu d'une agonie indicible, elle me dit ces derniers
-mots: «Aujourd'hui j'irai goûter les joies du ciel.»
-
-Nous ne serions pas digne d'avoir eu sous les yeux un tel exemple,
-d'avoir vu une telle faiblesse unie à de telles souffrances, si nous
-nous laissions abattre par une douleur que notre courage peut
-surmonter. Cette enfant qui jamais ne murmura, qui sans cesse fut
-résignée aux décrets de la Providence, jouit à présent de l'éternelle
-félicité, et nous qui sommes encore ici, qui nous souvenons de cette
-fille bien-aimée, de tout ce qu'elle nous a enseigné sur son lit de
-mort, dans ses heures d'angoisses, nous qui aspirons aussi au repos de
-l'éternité, ne voudrions-nous pas tout essayer, tout mettre en œuvre
-pour trouver des forces dans le malheur, pour acquérir, par un retour
-salutaire sur nous-même, par une religieuse pensée, la patience et la
-soumission?
-
-O vous qui souffrez, tout pèse sur voire âme, et cependant,
-croyez-moi, il y a de douces afflictions, des afflictions qui nous
-élèvent au-dessus de la terre, qui nous donnent une énergie qu'on
-pourrait croire impossible. Aujourd'hui vous êtes découragés et
-abattus, mais un temps viendra où vous vous élèverez dans votre
-douleur entre le ciel et la terre; alors vous trouverez le repos,
-alors vous trouverez, dans l'éloignement de la foule, dans le tendre
-souvenir de ceux que vous avez perdus, des joies pures et élevées.
-
-La solitude, il est vrai, ne convient point à tous ceux qui sont
-affligés, l'âme ne peut pas toujours se soustraire aux exigences d'un
-corps malade et épuisé. Mais que Dieu bénisse dans ce moment la main
-secourable d'un ami et récompense dans l'éternité l'affection qui nous
-aide à supporter nos peines! que si la douleur que vous avez éprouvée
-par l'effet d'une mort cruelle se change en une douce mélancolie, ou
-si vous êtes assez fort pour ne point succomber à votre catastrophe;
-oh! cherchez le silence des champs, le calme de la retraite, vous
-trouverez là une heureuse tranquillité, même au milieu de votre
-tristesse vous apprendrez à envisager avec plus de liberté et de
-courage les courtes souffrances de ce monde, à être seul sans crainte,
-et à couvrir de fleurs les tombeaux.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR L'ESPRIT.
-
-
-Les âmes libres comprennent seules le prix de la liberté. Les natures
-d'esclaves se plaisent dans leur esclavage. Celui qui, après avoir
-erré dans le tourbillon du monde, après avoir appris à connaître la
-véritable valeur des hommes, juge tout avec impartialité, et,
-pénétrant dans les sentiers différents de la vertu, cherche son
-bonheur en lui-même, est libre.
-
-Il est vrai que ce sentier est sombre, rude, escarpé; mais, quand on
-l'a gravi avec peine, il conduit à des refuges paisibles, à des rives
-attrayantes; à l'espace libre et pur. La solitude nous donne une
-indépendance parfaite, quand on en a de bonne heure reconnu les
-avantages et quand on l'aime. Je voudrais indiquer la voie de ce
-bonheur aux jeunes gens, aux hommes simples et honnêtes auxquels je
-désire être utile. Je ne veux pas qu'ils soient entraînés dans la
-solitude, de dépit, mais par l'indifférence d'inutiles distractions,
-par l'éloignement des plaisirs frivoles, par une sage défiance des
-prévenances équivoques, par la crainte de devenir le jouet des
-séductions trompeuses.
-
-Un grand nombre d'hommes doivent à la solitude leur force et leur
-supériorité d'esprit. Pareils au cèdre qui, sur la montagne, brave les
-tempêtes, ils ont bravé dans leur retraite le souffle des mauvaises
-tentations. Quelques-uns ont peut-être, dans ce dernier refuge,
-conservé les faiblesses de l'humanité. Mais combien d'autres ont fait
-preuve d'une fermeté inébranlable! Tout effort sincère et généreux
-pour arriver à la vertu, tout ce qui tend à élever l'esprit, toute
-entreprise courageuse excite en nous un sentiment d'admiration. Un
-moine qui est animé d'une pensée noble et énergique est aussi un
-héros. Une religieuse, dont l'âme, soutenue par une tendance idéale,
-acquiert un repos chèrement acheté, produit sur nous une émotion plus
-profonde que toute autre femme douée des plus belles qualités. Que de
-fois j'ai reconnu combien une religieuse sincère mérite d'estime et de
-bienveillance! Que de fois je me suis senti pénétré de respect pour
-les héros de cette profession, pour leur tendre piété, pour leur
-fidélité religieuse et la persévérance qu'ils ont mise à se vaincre
-eux-mêmes! Que de fois un couvent m'a semblé un asile plein de
-consolation dans les anxiétés de notre cœur! Jamais, dans ces
-silencieuses et sombres retraites, je n'ai pu m'empêcher de voir
-l'efficacité d'un tel genre de vie pour conduire l'esprit à une vertu
-sérieuse. Souvent il m'est arrivé de serrer avec une vraie sympathie
-la main d'un pauvre moine, et je ne suis pas sorti d'un couvent de
-religieuses sans être attendri jusqu'aux larmes.
-
-Mais mes considérations sur la solitude ne doivent point être
-restreintes dans l'enceinte des cloîtres. L'idée bienfaisante que je
-me fais de la solitude, je voudrais l'adapter au monde dans lequel je
-vis, qui agit sur moi, et sur lequel je puis agir, car il existe de
-jeunes cœurs où ces réflexions peuvent fructifier.
-
-Il y a dans la vie des époques où il devient nécessaire d'être seul.
-Dans la jeunesse, pour acquérir l'instruction, les connaissances
-désirables, pour se former une façon de penser que l'on garde toute la
-vie; dans la vieillesse, pour se souvenir de la route qu'on a
-parcourue, pour réfléchir à tout ce qui nous est arrivé, aux douces
-fleurs qu'on a cueillies sur son chemin et aux orages de notre
-destinée.
-
-Lord Bolingbroke dit qu'il n'y a pas, dans les œuvres du chancelier
-Bacon, une remarque plus belle et plus profonde que celle-ci: «Nous
-devons de bonne heure nous prescrire, dans la vie et dans nos actions,
-un but honnête, vertueux, possible, et nous y attacher de toutes nos
-forces, afin que notre âme se forme à toutes les vertus. Mais, en
-façonnant notre caractère moral, nous ne devons pas suivre les
-procédés du sculpteur, dont le ciseau achève de finir une tête, tandis
-qu'il laisse le reste du corps à l'état de bloc grossier et informe.
-Nous devons imiter la nature, qui, dans la conformation d'une fleur,
-d'un animal, développe à la fois toutes les parties de son œuvre.»
-
-O toi, aimable jeune homme, qui, dans le commerce séduisant et souvent
-trompeur du monde, n'as point encore abdiqué les principes de vertu;
-toi qui n'es point encore infecté du poison de l'oisiveté frivole; toi
-qui, dans les entraînements et les images d'une fervente galanterie,
-n'as pas perdu le désir et la force d'entreprendre de grandes choses,
-et qui échappes dans mainte assemblée aux folles tentations, la
-solitude te réclame! Je voudrais te retenir dans ta retraite
-studieuse, animer, fortifier tes nobles intentions, t'inspirer cette
-juste et digne fierté, qui, dans les fonctions que tu seras appelé à
-remplir, t'empêchera d'estimer le monde plus qu'il ne vaut!
-
-C'est la raison qui t'ordonne de sortir d'un cercle trop étroit pour
-t'entourer ailleurs de grands exemples. C'est en apprenant à connaître
-les vrais hommes de la Grèce, de Rome, que tu acquerras le pouvoir de
-vaincre tous les obstacles. Où trouve-t-on de plus illustres exemples
-de la grandeur humaine? Qui a montré plus de valeur guerrière, plus de
-zèle pour la science et plus de raison? Rejette loin de toi les vaines
-frivolités, et n'aspire qu'à ce qui mérite vraiment d'être recherché
-et imité. La noblesse n'élève personne. Seize quartiers sont un
-avantage, mais ne sont pas un mérite. Tes dispositions sont bonnes,
-puisque toutes ces vérités ne te plaisent pas, et tu sais que celui
-qui ne respecte que les petites choses ne sera jamais grand. Laisse
-les femmes compter leurs aïeux, qui, il y a sept cents ans, ne se
-distinguaient qu'en allant à la guerre à cheval, tandis que les
-bourgeois les suivaient à pied. Compte les hommes de ta famille qui
-n'ont pas pris la fuite dans les batailles et n'ont point dépouillé le
-passant sur la grande route. Compte les hommes de ta famille qui ont
-fait de nobles actions, dont l'histoire nationale conserve la mémoire,
-et dont le nom est inscrit dans les annales étrangères, mais
-souviens-toi bien qu'on n'est réellement grand que par ses propres
-actes et ses propres vertus.
-
-Deux chemins s'ouvrent devant toi: l'un, qui serpente par des allées
-de verdure, par des jardins embaumés, où l'on entend retentir les sons
-de la musique, le bruit de la danse, les chants de l'amour. C'est
-celui que recherche la multitude. L'autre, moins fréquenté, est
-escarpé et dur, on ne le suit que lentement, et souvent, quand on
-croit être déjà bien loin, on tombe du haut des rocs. Là, les
-montagnes et les vallées résonnent des mugissements des bêtes
-sauvages; là, de tout côté, on entend le croassement des corbeaux, le
-sifflement des vipères, à tout instant on est assailli par des essaims
-d'insectes malfaisants, et l'on ne voit autour de soi qu'un désert
-sombre et terrible. Le chemin fleuri est celui du monde; l'autre est
-celui de l'honneur. Le premier conduit aux emplois, aux dignités de la
-ville et de la cour; le second pénètre de plus en plus dans la
-solitude. En suivant le premier, tu peux devenir un homme aimable, un
-personnage recherché, peut-être aussi un scélérat. En suivant l'autre,
-tu seras méconnu, haï; mais, avec de l'énergie et de favorables
-dispositions, tu peux devenir un grand homme. La dissipation est un
-remède et non un aliment. Il faut sans doute que tu endurcisses ton
-corps par l'exercice, que tu fasses tout ce qu'il est nécessaire de
-faire pour que tes forces physiques soutiennent tes forces morales.
-Mais tu n'apporteras jamais assez de zèle dans les travaux de
-l'esprit, tu ne persisteras jamais dans tes meilleures résolutions, si
-la haine pour toutes les vaines dissipations n'est pas enracinée dans
-ton cœur. Plusieurs hommes que je connais ont passé leur jeunesse
-dans l'étude, solitaires et recueillis. Ils ont grandi dans la
-pratique des plus dignes vertus, et maintenant ce sont des ministres
-qui gouvernent les États, des écrivains dont la vie est employée à
-combattre l'erreur, des philosophes qui, de bonne heure, échappèrent
-aux lisières des sots préjugés.
-
-Grâces soient rendues au noble esprit qui a dit: «Si vous voyez un
-jeune homme d'une haute raison se retirer du monde, devenir
-mélancolique, parler peu, témoigner par sa froideur et sa réserve le
-mépris que les méchants lui inspirent, se plaindre peu de l'injustice,
-mais concentrer en lui-même les sentiments pénibles qu'elle lui fait
-éprouver; si vous voyez son esprit jeter des lueurs scintillantes
-comme l'éclair qui brille au milieu de la nuit, et s'envelopper
-ensuite dans un long silence; si vous remarquez qu'il trouve tout
-aride autour de lui, et que tout lui inspire aversion et dégoût; oh!
-comptez que c'est une plante précieuse qui n'attend plus qu'une main
-habile pour se développer. Ménagez-la. Qu'elle soit sacrée pour vous.
-Vous commettriez un meurtre en la foulant aux pieds.»
-
-Une telle plante serait ma joie. Je réchaufferais contre mon cœur, je
-la cultiverais avec amour, je la déroberais aux regards des pédants
-qui s'enflamment de colère à l'aspect d'un jeune homme qui montre plus
-d'esprit qu'ils n'en ont. D'un souffle j'écarterais aussi de ma belle
-plante tout cet essaim de petits-maîtres fades et énervés. Mais si le
-jeune homme ne se montrait pas à propos assez ouvert et flexible, s'il
-ne se façonnait pas aux manières du monde, je le laisserais parfois se
-heurter le front contre les rochers, et je le verrais tranquillement
-tomber dans des occasions où un homme expérimenté n'est pas même
-ébranlé, quoiqu'il ne puisse faire tout ce que veut un jeune homme.
-
-La solitude peut produire une opiniâtreté de caractère désagréable,
-que les relations du monde tempèrent; il est des jeunes gens fiers et
-dédaigneux qui, à l'âge de la maturité, corrigent ces défauts et qui
-ne conservent qu'une noble assurance. Alors leur satire adoucie ne
-présente que le contraste de ce qui est avec ce qui devrait être; leur
-mépris pour les méchants leur donne parfois une mâle éloquence, et il
-ne leur reste de leur longue lutte qu'une sage expérience du monde et
-une bonté d'où il résulte d'utiles enseignements.
-
-Mais il est aussi une science du cœur souvent négligée qu'il faut
-tâcher d'acquérir dès sa jeunesse et qui donne à l'esprit des qualités
-précieuses: cette science est la philosophie, qui forme les hommes,
-qui les gagne plus par l'amour que par de vains préceptes, qui éclaire
-leur conception par le sentiment, qui les détourne de mainte erreur,
-les porte à la vertu et les anime. Dion avait été élevé dans la lâche
-servitude des cours; il n'avait que des mœurs molles et efféminées,
-le goût du luxe, du superflu et des voluptés de toute espèce. Mais à
-peine eut-il recueilli les leçons de Platon, à peine eut-il compris
-cette philosophie bienfaisante, que son esprit s'enflamma pour elle.
-
-Ce que Platon a fait pour Dion, plus d'une mère le fait pour son fils,
-et souvent à l'insu du père. La philosophie qui découle des lèvres
-d'une mère prudente et qui connaît le monde, arrive à l'esprit par le
-cœur. Qui n'accepterait volontiers de suivre un chemin difficile, en
-s'appuyant sur une main chérie, et quelle instruction pourrait
-l'emporter sur les douces leçons d'une mère dont l'intelligence est
-élevée, l'âme tendre et le regard profond[11]?
-
- [11] Mon digne ami, Islen, a exprimé cette pensée en termes
- touchants. «Il me paraît incontestable, dit-il, que si
- l'on savait bien l'histoire de ceux qui se sont distingués par
- leur dignité de caractère et leurs vertus, on en trouverait neuf
- sur dix qui devraient ces qualités à leur mère. On ne reconnaît
- point assez, en général, combien il importe à l'homme d'avoir une
- conduite pure et exempte de blâme dans sa jeunesse. On n'est pas
- assez persuadé que la plupart de ceux qui ont eu cet inestimable
- avantage en sont redevables à leur mère, et que le bonheur et la
- perfection du genre humain tiennent, en grande partie, à
- l'intelligence et à la vertu des femmes.»
-
-Je souhaite à une femme de cette nature un fils qui reste volontiers
-seul avec elle, ou qui, prenant un livre dans sa main, s'en aille
-gravir les rochers et s'asseye au pied d'un chêne, avec son inutile
-fusil, aimant mieux converser avec les grands hommes de Plutarque que
-de poursuivre les oiseaux à travers les arbustes. Quel bonheur pour
-elle, si le silence et la solitude des bois excite, élève les pensées
-de son fils[12], s'il reconnaît qu'il y a eu et qu'il y a encore, de
-par le monde, de plus grands hommes que le bourgmestre de sa petite
-ville, ou le seigneur de son village, que ces hommes avaient d'autres
-joies que celle de s'asseoir à une table de jeu, qu'ils se plaisent
-aussi à être seuls dans leurs heures de repos, que la jeunesse se
-développe dans l'étude des lettres et de la philosophie, que cette
-même étude animait encore leur cœur dans un âge avancé, et qu'au
-milieu des plus grands périls ils conservaient ces affections
-précieuses qui bannissent la tristesse de la retraite la plus profonde
-et l'ennui du désert le plus sauvage!
-
- [12] «Mirum est, dit Pline le Jeune, ut animus agitatione motuque
- corporis excitetur. Jam undique silvæ et solitudo, ipsumque illud
- silentium, quod venationi datur, magna cogitationis incitamenta
- sunt.»
-
-Mais lorsqu'un jeune homme bien élevé se fixe dans une ville, une
-foule de choses le fatiguent et le rendent malheureux. Il est donc
-utile d'examiner comment on peut échapper sagement, par la solitude, à
-des sociétés insipides, dans quelque pays, dans quelque ville et dans
-quelque situation que l'on soit.
-
-Les petites villes, dont nous avons, dans un chapitre précédent,
-représenté les inconvénients et les dangers, ont cependant, il faut le
-dire, sous un certain point de vue, un avantage réel sur les grandes
-villes: c'est qu'on y est plus libre de vivre avec soi-même, et qu'on
-peut, si l'on veut, y trouver plus de loisir et de tranquillité. Il
-est vrai, comme nous l'avons déjà dit, qu'il y a dans les petites
-villes un grand vide et une grande stérilité d'esprit. Ceux qui y
-demeurent ne savent point user de leurs loisirs comme ils le
-devraient; ils ignorent le prix du temps et ne profitent point de leur
-solitude. C'est une triste chose surtout que de voir l'ennui de ces
-gentilshommes de bourgade qui, ne croyant pas la société des simples
-bourgeois digne de leur noblesse, aiment mieux se retirer à l'écart et
-souffrir de leur insipide isolement que de vivre avec des gens
-raisonnables, mais dépourvus de parchemins aristocratiques; ils
-devraient agir tout autrement et aimer les hommes pour en être aimés.
-Si un simple bourgeois fait naître une seule bonne pensée, cela
-devrait suffire pour le faire rechercher du gentilhomme qui n'a aucune
-pensée et qui est accablé d'ennui. Les gens qui ne savent comment
-passer le temps ne devraient dédaigner personne. Le noble et le
-bourgeois devraient, au moins dans les petites villes, se tendre la
-main et éloigner d'eux ces folles idées de distinction de rangs, qui
-divisent la population des grandes cités.
-
-Il me semble que les personnes de distinction qui habitent les petites
-villes ne peuvent adopter une meilleure manière de vivre qu'en se
-montrant affables et affectueuses envers tout le monde, en manifestant
-une bienveillance générale, et en se réservant autant de loisir et de
-liberté qu'il en faut pour ne pas laisser languir et s'éteindre
-l'esprit dans les lieux où il est d'ordinaire peu excité.
-
-Si l'on savait profiter du séjour des petites villes, que d'avantages
-précieux on en retirerait! nulle part la vie n'est si gaie, nulle part
-les beaux jours de la jeunesse ne sont mieux employés, nulle part
-enfin les hommes sérieux n'éprouvent moins de tentation de perdre leur
-temps, et n'apprennent mieux à connaître et à éviter les écueils de la
-solitude. On peut regarder chaque petite ville comme un cloître où
-l'on est renfermé dans un cercle d'hommes très-restreint et dans un
-horizon très-borné, où les passions des êtres vulgaires ou méchants
-éclatent avec violence, et où il faut se créer un refuge dans sa
-retraite ou au sein de quelques êtres choisis. Les petites villes se
-ressemblent à peu près toutes et ne diffèrent entre elles que par la
-manière dont elles sont gouvernées; il n'y a point de tyrannie plus
-lourde que celle de ces petites républiques, où non-seulement un
-bourgeois s'érige en maître de ses concitoyens, mais où l'intelligence
-étroite de ce petit régent devient la mesure de l'esprit général, si
-personne ne s'y oppose.
-
-Les petites villes républicaines veulent se suffire à elles-mêmes et
-ne s'occupent point de ce qui se passe au dehors. Le magistrat qui
-gouverne une de ces cités démocratiques la regarde comme un monde
-entier; de ses lèvres découlent, comme d'une source intarissable,
-toutes les décisions des affaires publiques; son âme n'est occupée que
-de maintenir sa toute-puissance sur l'opinion de ses concitoyens
-d'anecdotes de familles, de contes puérils, du prix des grains, de la
-quotité des impôts, de la moisson et de la foire prochaine. Après
-Dieu, il est, dans sa petite ville, le plus grand homme de l'univers;
-ses paroles font palpiter le cœur et pâlir le visage; plus d'un
-honnête citoyen ne paraît qu'en tremblant devant une telle Majesté,
-parce qu'il sait à quel péril elle peut l'exposer au premier démêlé
-avec la justice. La colère d'un magistrat de petite ville est plus
-terrible que le tonnerre du ciel; celui-ci passe, et cette colère
-jamais. Si l'on parle de la constitution anglaise devant un de ces
-régents ou devant son fils, ils répondent que le conseil de leur
-petite ville est absolument la même chose. Les femmes de ces hauts
-seigneurs prennent un air superbe, gouvernent, ordonnent, condamnent;
-leur faveur ou leur disgrâce établit, répand l'honneur, la honte, le
-crédit ou la ruine. Si un pauvre homme ose se figurer que les membres
-du conseil ont commis quelque erreur, il dit tout bas à ses amis les
-plus intimes que les grands de la terre se sont trompés. La passion
-dominante des habitants des villes est ordinairement celle des procès;
-chaque avocat est pour eux un génie; en vain la raison leur parle, ils
-ne croient que ce qui est jugé par les tribunaux; ils n'ont pas la
-moindre estime pour celui qui ne considère point avec un profond
-respect leur hôtel de ville, et ne conçoivent pas un plus grand
-honneur sur terre que de siéger dans leur conseil. Ils ne sont pas
-toujours d'accord; voisins et voisines sont tantôt liés et tantôt en
-pleine dissidence. En théologie, ils sont d'une force remarquable; ils
-regardent l'hypocrisie comme un pilier de l'Église de Dieu, et
-quelques maximes chrétiennes murmurées sur le lit de mort suffisent à
-leurs yeux pour effacer les scandales de toute une vie souillée par de
-méchantes actions. Si quelqu'un s'éloigne de leurs assemblées et se
-retire dans sa demeure pour travailler et penser à son aise, ils
-s'imaginent qu'il s'ennuie à périr; ils ne peuvent comprendre qu'on
-étudie à moins d'être prêtre ou professeur, et dans leur langue il n'y
-a pas de termes assez énergiques pour exprimer le mépris que leur
-inspire celui qui s'avise d'écrire un livre. Ils ignorent que la saine
-raison et la superstition ne s'accordent point ensemble; à leurs yeux
-on n'a point de religion si l'on a l'audace de rire quand on les voit
-s'attendre à quelque grand malheur, dès qu'un coq noir s'est arrêté
-sur le seuil de leur porte, qu'un corbeau a plané sur leurs toits, ou
-qu'on a vu une souris courir dans la chambre; ils ne savent pas qu'on
-n'est point un esprit fort par cela seul qu'on doute humblement que
-des taches dans le linge annoncent la mort d'un proche parent, ou
-parce qu'on ne croit point à maint conte populaire transmis de
-génération en génération. Ils ne savent pas qu'on peut être encore
-utile dans ce monde, quoiqu'on ne disserte point dans leur cercle, et
-qu'on peut être assez haut placé dans l'estime des hommes vraiment
-importants, quoiqu'on déplaise au grand seigneur de leur petite ville;
-ils ignorent qu'il y a des âmes fières qui ne rampent nulle part et
-qu'eux seuls sont capables de se plier, envers les magistrats de leur
-république, à cette soumission servile dont ils se dédommagent en
-accablant leurs pauvres concitoyens des exigences de leur orgueil; ils
-ignorent qu'un homme droit et juste ne s'incline que devant Dieu,
-devant la loi, les talents, le mérite, la vertu, et ne peut s'empêcher
-de rire lorsqu'un bailli le reçoit d'un air hautain et le chapeau sur
-la tête; ils ignorent aussi que la médisance qui s'exerce si
-cruellement dans les petites villes n'est un besoin que pour les
-esprits vides et rétrécis qui s'attachent à épier ce qui se passe dans
-la demeure de leurs voisins et se font une affaire d'un accident qui
-arrive dans son ménage, dans sa cuisine, dans sa basse-cour; enfin ils
-ignorent qu'on n'éprouve aucun plaisir à entendre les incessantes
-causeries des petites villes, à éplucher la conduite de l'un et de
-l'autre, quand on connaît les avantages de la solitude, qu'on étudie
-avec ardeur la science, et que, dédaignant les misérables flèches de
-l'envie, on poursuit sa marche avec énergie et persévérance.
-
-La solitude est le seul moyen de salut que l'on puisse trouver dans de
-telles villes. Une bienveillance universelle n'y serait point
-comprise, on l'attribuerait à des vues intéressées. La prudence exige
-qu'on vive en dehors de tout calcul politique et qu'on ne fréquente
-que les personnes pour lesquelles on éprouve un véritable sentiment
-d'estime et d'affection.
-
-Dans de telles villes, rien ne seconde l'ambition du jeune homme qui
-désire faire son chemin. De nouveaux Abdéritains le regarderont comme
-un insensé, parce qu'il n'envisagera point comme un suprême honneur le
-rang de conseiller. On se rira de lui, parce que, au lieu de chercher
-à plaire aux grands, il préférera poursuivre, dans la retraite, son
-travail. Il faut qu'il vive, dira-t-on, comme chacun vit, qu'il prenne
-part à toutes les conversations qui occupent la petite ville, à tous
-les procès, à tous les contes de revenants et de sorciers. Il faut
-qu'il sache écouter patiemment les régents de la république,
-lorsqu'ils s'assoient pendant toute une journée à quelque interminable
-banquet. Il faut qu'il ne vénère, qu'il ne recherche, qu'il n'apprécie
-que les inspirations de leur esprit.
-
-Qu'importe qu'il ait été élevé parmi les hommes les plus éclairés,
-qu'il ait reçu les leçons des maîtres les plus habiles, qu'il soit en
-correspondance suivie avec les gens les plus instruits? Comprend-on
-tous ces avantages dans une ville où les lumières n'ont pas encore
-assez pénétré? Quand ce sont les Abdéritains qui exercent un pouvoir
-tyrannique, qui distribuent les faveurs et les emplois, ne faut-il pas
-que le pauvre jeune homme accepte pieusement tout ce qu'ils disent ou
-se résigne à passer pour un être très-borné? Il ne peut parler de ce
-qu'il voit, de ce qu'il sent, et il est condamné à entendre parler
-sans cesse de ce qu'il n'a nul désir de savoir. Il ne lui est pas
-permis de paraître indifférent à cet éternel caquetage, et il est à
-jamais perdu si, par son morne silence, il trahit l'ennui qu'il
-éprouve. Lui et ses amis doivent, au milieu de tant de gens
-contrefaits, rougir de n'avoir point l'infirmité générale. S'il
-assiste à une délibération qui, pour le plus misérable intérêt,
-entraîne le conseil dans des discussions plus longues que les
-destinées de l'Europe n'en occasionnent dans les grands États, il doit
-se montrer sérieux et attentif; et s'il est appelé devant un tribunal
-qui doit se prononcer sur une question de mur mitoyen, il faut qu'il y
-paraisse avec autant de respect que s'il assistait au conseil des
-dieux.
-
-Quand il voit que la grossière ignorance et la sottise présomptueuse
-sont plus estimées que la raison; quand il voit que l'esprit le plus
-lourd et le plus étroit est celui qui a le plus d'autorité; que la
-philosophie est considérée comme un non-sens et la liberté comme une
-rébellion; que ceux-là seuls plaisent, qui sont toujours prêts à tout
-approuver; qu'on ne tolère que la soumission aveugle, et qu'on ne
-recherche que les âmes rampantes; s'il y a dans le cœur de ce jeune
-homme quelque noble ressort, il faut qu'il cherche un asile dans la
-solitude.
-
-Quand le poëte Martial rentra en Espagne, dans sa ville natale de
-Bilbilis, tout lui parut triste, mort, désert. Il venait de passer
-trente-quatre ans à Rome, dans une société éclairée et savante, et
-lorsqu'il en fut loin il se sentit en proie à un ennui mortel. Il ne
-trouvait, parmi ses concitoyens, aucun goût pour les sciences, aucun
-développement intellectuel; il aspirait sans cesse à retourner à Rome,
-où il avait joui d'un succès général, où Pline le Jeune vantait son
-esprit et sa pénétration, louait la franchise, la finesse incisive de
-ses écrits, et assurait à ses œuvres une éternelle durée. A Bilbilis,
-au contraire, sa réputation ne lui attira que ce que l'on doit
-attendre d'une ville ignorante, l'envie et le mépris.
-
-Dans ces petites villes, l'esprit regagne cependant par la solitude ce
-qu'il perd par les relations sociales. S'il faut paraître sot par
-politesse et aveugle avec des yeux clairvoyants; si vous devez sans
-cesse contrefaire votre physionomie et dissimuler vos sentiments; si
-vous êtes obligé de passer des heures entières à une table de jeu; si
-l'intelligence et la bonté de caractère doivent toujours fléchir sous
-l'ignorance titrée; s'il faut qu'à tout instant vous réprimiez une
-heureuse inspiration, une parole expressive, une vérité hardie, avec
-autant de soin que vous pouviez en mettre à éloigner de vous une haute
-trahison; si vous reconnaissez que toute la vie intellectuelle est
-ensevelie dans ce froid mortel, comme le feu dans le caillou qui n'est
-point frappé par l'acier, et que vous pouvez passer là des années
-entières, sans avoir l'occasion de laisser échapper à propos une seule
-étincelle de votre esprit; ah! fuyez les réunions perfides de cette
-petite ville, cherchez la liberté, retirez-vous dans votre demeure ou
-dans le silence des bois.
-
-Alors le voile qui recouvrait votre pensée tombe tout à coup; votre
-fardeau s'allége; vous n'avez plus à lutter contre le malheur; tout
-concourt à l'adoucir. Vous ne murmurez plus contre la Providence, vous
-réfléchissez avec une âme calme et réjouie aux bienfaits de la
-solitude; alors votre cœur devient patient, tout vous sourit, les
-rayons de pourpre du soleil qui s'étendent sur les montagnes de neige,
-les oiseaux qui s'endorment en chantant, le cri du coq, le bruit des
-champs. Alors vous acceptez même les visites importunes, vous vous
-réconciliez avec toute la petite ville, si chaque jour on vous laisse
-un assez long moment de solitude.
-
-Dans les grandes comme dans les petites villes, l'esprit ne s'élève
-que par l'amour de la liberté et par la solitude où règne la liberté
-d'esprit. Il y a dans le grand monde plus de motifs encore que dans
-les petites villes de rechercher la solitude. Là, les erreurs et les
-fautes sont plus contagieuses; les grandes pensées s'éteignent
-facilement dans ces régions où l'on redoute la lumière et la vérité,
-où l'on craint les grandes âmes et où l'on repousse la vertu comme un
-joug importun. L'énergie de l'esprit, les nobles efforts de
-l'intelligence sont bientôt paralysés dans ce monde aristocratique, où
-le gentilhomme ne trouve de satisfaction que dans les assemblées sans
-mélange, c'est-à-dire dans celles où il n'existe que des nobles de
-race ancienne et intacte.
-
-Partout cependant on regarde le grand monde comme la seule bonne
-société. Malheureusement il n'en est pas ainsi, quels que soient les
-défauts des basses classes. Si vous avez le bonheur de compter seize
-quartiers, votre valeur est bien établie lors même que vous ne seriez
-d'ailleurs qu'un pauvre être. Les cours, les tables des princes vous
-sont ouvertes, et partout où l'on ne regarde point au mérite, vous
-pouvez être sûr d'avoir le pas sur l'homme de mérite. Mais ce que vous
-êtes comme homme, vous l'apprendrez dans les sociétés où
-l'intelligence et les qualités de l'esprit font la seule noblesse.
-Examinez pourtant, lorsque vous êtes seul dans une antichambre et que
-vous n'avez à vous occuper d'aucun rival redoutable, examinez les
-prérogatives qui, selon vous, et depuis le commencement du monde, vous
-élèvent tant au-dessus des autres hommes[13], vous reconnaîtrez que
-des généalogies sans mérite ressemblent à des ballons qui ne s'élèvent
-que par leur défaut de pesanteur.
-
- [13] Les nobles commettent parfois, en fait de chronologie, de
- singulières méprises. Une jeune femme, vive et animée, de souche
- ancienne et parfaitement aristocratique, une femme dont on citait
- partout l'élégance de manières, la toilette et l'esprit, racontait
- un jour une anecdote. «En quelle année, lui dit un gentilhomme, le
- fait s'est il passé?--En vérité, répondit-elle, je ne le sais
- point; je ne sais pas même en quelle année nous vivons à présent.»
- On crut qu'elle plaisantait, mais elle affirma qu'elle ignorait
- les choses telles que celles-là, et s'en inquiétait fort peu; car
- elles ne pouvaient rien ajouter aux agréments de la vie. On
- lui dit que l'on était alors en l'année 1781. «Vraiment,
- s'écria-t-elle, mais c'est une multitude d'années effrayante.
- Voilà donc 1781 ans que le monde existe?» Le gentilhomme, voulant
- continuer sa leçon, lui fit observer qu'on ne comptait pas les
- années depuis la création du monde. La jeune femme l'interrompit
- en lui disant qu'il se donnait une peine inutile, que dans un
- instant elle aurait tout oublié; qu'elle avait eu maintes fois,
- dans le cours de sa vie, l'occasion d'apprendre différentes
- choses, mais que, reconnaissant qu'il ne pouvait en résulter pour
- elle aucun plaisir, elle ne s'y était pas arrêtée; qu'elle
- s'inquiétait surtout fort peu de la chronologie, et que sa fille
- ne l'apprendrait jamais.
-
-En Allemagne pourtant, et dans d'autres contrées encore, les titres
-généalogiques séparent les nobles des citoyens les plus sages et les
-plus dignes, comme le grain de la paille. Le premier rang est accordé
-à des hommes qui ne fondent leur crédit, leur rang et leur
-consistance, que sur les parchemins, souvent peu respectables, de
-leurs aïeux, qui ne cherchent à s'acquérir aucun mérite; la naissance
-étant pour eux un mérite suffisant, ils savent seulement, pour la
-plupart, quelle est la dernière mode, quelles sont les règles de
-l'étiquette; ils possèdent toutes les ressources de la volupté et
-éprouvent tous les besoins des sens, puis ils s'imaginent souvent
-qu'ils sont doués d'organes plus délicats et de nerfs plus sensibles
-que les autres hommes.
-
-L'ennui pénètre pourtant dans ces assemblées où nul roturier n'est
-admis, où il n'entre que des nobles dont la généalogie est bien
-prouvée. Une femme allemande m'expliquait un jour ainsi la cause de
-cet ennui. «Les personnes qui composent nos réunions, me disait-elle,
-n'ont ni les mêmes goûts, ni les mêmes sentiments, et il est rare
-surtout d'y voir les femmes sympathiser entre elles. C'est en général
-la destinée des grands de posséder beaucoup, de désirer encore plus,
-et de ne jouir de rien; ils se cherchent dans les assemblées sans
-s'aimer, se voient sans se plaire, et se perdent dans la foule sans
-s'en apercevoir.--Qu'est-ce qui vous réunit donc? lui dis-je.--C'est
-le rang, répondit-elle, l'habitude, l'ennui, le besoin de s'étourdir
-qui est attaché à notre condition.»
-
-Puisqu'on peut s'ennuyer aussi dans ces réunions si aristocratiques,
-examinons si la solitude ne serait pas souvent utile aux gens de la
-haute noblesse.
-
-Les nobles prétendent que la solitude conduit à la misanthropie, ou,
-ce qui est pis encore, que la misanthropie conduit à la solitude. Mais
-je pense que, si l'on veut s'observer, on reconnaîtra qu'on est
-ordinairement dans des dispositions d'esprit moins heureuses,
-lorsqu'on vient d'une réunion que lorsqu'on sort de chez soi pour
-aller dans le monde. Combien de gens sont partis pour une soirée avec
-l'espoir d'y passer quelques heures de joie, et n'y ont éprouvé que
-des déceptions! Que de choses on y dit, auxquelles on ne pense point!
-Que d'idées on y exprime que personne ne comprend! Que de fois on y
-excite l'envie par sa satisfaction, et la mauvaise humeur par sa
-sérénité! En général, les personnes qui composent ces sociétés sont
-animées par des intérêts différents, et quelquefois tout opposés.
-Qu'on demande à cette jeune femme coquette si elle trouve toujours
-dans ces assemblées ce qu'elle y cherche; si elle n'éprouve pas une
-vive contrariété quand un fat lui échappe et va porter ses hommages à
-une autre, et si celle-ci n'éprouve pas le même chagrin quand elle le
-voit s'adresser à une troisième. Qu'on demande à cette respectable
-vieille femme, qui jadis eut les mêmes coquetteries, si elle ne
-ressent pas un vrai chagrin chaque fois qu'on prodigue devant elle
-quelque encens à la jeunesse et à la beauté. Un Anglais, que j'ai
-connu en Allemagne, disait en termes frappants: «Il y a des femmes
-qui, toute leur vie, ont peur qu'on ne leur témoigne pas assez de
-respect, et qui affectent un orgueil que l'on ne supporterait pas dans
-une impératrice. Leur vanité se hérisse comme les pointes de
-porc-épic, tandis qu'à côté d'elles une femme aimable et bienveillante
-charme ceux qui l'entourent par son gracieux sourire et par ses
-manières dignes, mais sans prétention.»
-
-L'homme du monde le plus habile ne peut voir, sans une répugnance
-manifeste, de telles créatures. S'il remarque combien de personnes,
-qui donnent le ton dans la société, confondent l'erreur et la vérité,
-l'apparence et la réalité; combien de fois cette prétendue bonne
-société se contente, de l'aveu même des observateurs les plus
-équitables, de connaissances bien moins sûres et d'idées moins
-étendues qu'elle ne devrait en avoir, d'après les moyens dont elle
-peut disposer, et les occasions de s'instruire qui s'offrent à elle;
-s'il remarque comme elle redoute la réflexion, la solitude, le
-silence; comme elle se jette dans un tourbillon de dissipation et se
-rend rarement compte à elle-même de son propre état; s'il remarque
-encore combien elle exerce peu son intelligence; comme elle se soumet
-à l'opinion, au jugement des autres plutôt que d'exercer son propre
-jugement; comme elle se laisse gouverner par des préjugés d'éducation,
-de noblesse, de convenance; comme elle tourne sans cesse dans le même
-cercle de conceptions fausses, obscures, défectueuses, étouffant tout
-désir sérieux de savoir et repoussant l'instruction; si l'homme
-expérimenté du monde considère tous ces travers, il ne pourra
-s'empêcher de s'écrier, avec un des philosophes les plus distingués de
-l'Allemagne: «L'obligation de fréquenter cette bonne société peut
-devenir, pour l'homme qui aime à penser, un véritable tourment, et si
-on ne peut se soustraire à cette nécessité, on apprend par comparaison
-à sentir d'autant mieux le prix de la solitude.»
-
-Un des hommes les plus illustres de l'antiquité, Pline le Jeune, ne
-trouvait aucune satisfaction à voir les divertissements publics, les
-fêtes et les solennités; c'était dans le travail de sa pensée qu'il
-cherchait de plus nobles plaisirs. Il écrivait à un de ses amis: «Ces
-jours derniers j'ai lu et travaillé dans un repos parfait. Tu me
-demanderas comment il m'est possible d'agir ainsi au milieu de Rome.
-C'était le temps des fêtes du cirque, qui ne produisent pas sur moi
-la moindre impression; je n'y trouve ni vérité ni nouveauté, rien qui
-mérite d'être vu plus d'une fois. Je ne comprends pas que tant de
-milliers d'hommes soient assez enfants pour s'en aller toujours voir
-des chevaux qui courent et des esclaves assis sur des chars. Quand je
-songe que les hommes prennent tant d'intérêt à des scènes si frivoles,
-si froides et si souvent reproduites, je sens une grande joie de ne
-point partager une telle curiosité et d'employer avec dévouement à
-l'étude des sciences le temps que la foule perd à voir de misérables
-spectacles.»
-
-Mais, dira-t-on, si un homme du monde s'éloigne des cercles de la
-société, ne perdra-t-il pas dans la solitude ce bon ton, ces qualités
-qui distinguent la noblesse de la roture?
-
-Ce que nous appelons le bon ton nous vient des Français; c'est l'art
-de s'exprimer avec grâce et de donner à la conversation la forme la
-plus agréable. Le bon ton plaît partout et se trouve chez tous les
-hommes d'esprit, quelle que soit leur condition. Le noble et le
-roturier peuvent l'avoir également. La solitude n'efface en nous que
-les habitudes passagères, et on en rapporte certaines facultés qu'un
-homme ferme aime à conserver, quoiqu'il sache qu'elles déplaisent dans
-le monde. Le solitaire se présentera peut-être dans un salon avec un
-habit d'une couleur et d'une forme surannées; peut-être ses manières
-choqueront-elles l'homme du monde qui étudie gravement les habitudes
-de la convenance, les lois de l'étiquette. Mais s'il est sous ce
-rapport en arrière du siècle, son attitude aisée, sa droiture, sa
-politesse naturelle le rendront agréable aux gens sensés, lorsqu'on le
-verra paraître à la cour avec esprit, avec tact et avec des idées
-qu'il a recueillies dans le cours de sa vie. Il est vrai que, dans
-ces sphères du grand monde, il n'est pas nécessaire d'apporter un
-grand nombre d'idées. Souvent le courtisan le plus accompli fait voir
-qu'il en a lui-même fort peu et qu'il ne s'occupe que de choses
-minimes. Le solitaire obtiendra peu de succès dans les réunions où
-l'on regarde une gaieté hardie et éclatante comme l'indice le plus
-certain d'une excellente tête et d'un homme agréable. On n'acquiert
-pas cette gaieté dans la solitude. Celui qui fait le plus rire les
-gens du monde n'a souvent d'autre mérite que de traiter avec mépris ce
-qui est vrai, grand, beau; ce n'est souvent qu'un discoureur
-imperturbable, sans jugement, sans principes et sans élévation.
-
-Dans toutes les considérations que j'ai cherché à établir, il n'a pas
-encore été spécialement question des avantages immédiats de la
-solitude pour l'esprit. Le plus puissant, le plus incontestable de ces
-avantages, c'est de nous habituer à réfléchir. L'imagination devient
-plus vive et la mémoire est plus fidèle lorsque rien ne distrait nos
-sens et qu'aucun objet extérieur ne trouble notre âme. Loin du bruit
-du monde, où mille images étrangères flottent à nos yeux et fascinent
-notre esprit, on ne cherche qu'un seul bien dans la solitude, on se
-dérobe à toutes les choses extérieures qui ne sont point celles que
-nous désirons et que nous aimons. Un écrivain que je voudrais relire
-chaque jour, Blair, l'auteur des _Lectures sur la rhétorique et les
-belles-lettres_, dit dans un de ses livres: «C'est la force
-d'attention qui le plus souvent distingue de la foule l'homme doué de
-grandes qualités. Les êtres vulgaires ne reconnaissent ni règle ni but
-dans leur marche aventureuse. Les objets flottent sans lien à la
-surface de leur âme, pareils à des feuilles que le vent fait voler de
-côté et d'autre et disperse à la surface de l'eau.»
-
-On s'habitue à réfléchir lorsque l'on écarte ses pensées de vaines
-distractions, et que l'on se trouve dans une situation qui ne change
-point à tout instant par le cours journalier des choses. Pour nous
-exercer à réfléchir, il faut d'abord nous retirer de la foule
-tumultueuse et nous élever au-dessus des exigences sensuelles. C'est
-alors qu'on se rappelle facilement tout ce qu'on a lu, entendu,
-éprouvé. Chaque regard que nous jetons dans le silence de la retraite
-nous révèle de nouvelles pensées et procure à l'esprit les plaisirs
-les plus doux. On regarde vers le passé, on contemple l'avenir, et
-l'on oublie ces deux époques dans la jouissance de son bonheur actuel;
-mais, pour que la raison conserve dans la solitude sa force
-particulière, il faut que nous appliquions notre activité à une noble
-occupation.
-
-Il y a des gens que je ferais rire, peut-être, si je leur disais que
-la solitude est une école où l'on apprend à connaître les hommes. Il
-est certain cependant que, dans les relations de la société, nous ne
-faisons que recueillir des sujets de pensée, sans exercer dans toute
-sa force la liberté de penser. Dans le monde, nous ne faisons, en
-réalité, qu'observer; et c'est dans la solitude que nous pouvons
-coordonner et utiliser nos observations. Il faut qu'on en vienne à
-connaître les hommes; et, pour les connaître, il les faut étudier.
-Soit que cette étude se poursuive silencieusement, à l'écart, ou soit
-que nous voulions la faire servir à l'instruction des autres, je ne la
-crois pas si trompeuse, si cruelle, si redoutable, qu'on se le figure
-parfois. Je ne crois pas qu'elle ravale, qu'elle outrage la divinité
-de l'homme, qu'elle le prive d'une foule de nobles jouissances, et
-qu'enfin elle lui enlève l'exercice de ses facultés. Il n'y a dans
-cette étude tant calomniée que l'esprit d'observation.
-
-Me traitera-t-on comme un envieux, comme un ennemi des hommes, parce
-que j'étudie les maladies, parce que j'observe les indices de
-faiblesse les plus secrets du cœur humain, parce que j'examine de
-près tout ce qu'il y a de fragile et d'imparfait dans la constitution
-humaine, et parce que je me réjouis d'avoir éclairci ce qui était
-encore obscur pour moi et pour les autres! Cette étude faite, il ne
-s'ensuit pas que je doive dire au premier venu: Telle ou telle
-personne a telle maladie. Mais qui peut m'empêcher, lorsque je puis me
-rendre utile, de dire ce que j'ai appris, de faire connaître la
-maladie, avec toutes ses complications?
-
-Voulez-vous, maintenant, établir une ligne de démarcation entre celui
-à qui vous permettez d'observer votre corps et celui à qui vous
-défendez d'observer votre âme? Vous direz que le médecin étudie les
-maladies du corps pour essayer de les guérir, et que tel n'est point
-le but de celui qui étudie l'âme. Qu'en savez-vous? Une âme délicate
-souffre tout autant de l'aspect de nos infirmités morales que de celui
-de nos faiblesses physiques. Pourquoi se retirerait-on de la voie
-commune? Pourquoi s'en irait-on dans la solitude si l'on ne craignait
-la contagion? Mais, comme il y a une quantité de faiblesses et
-d'imperfections morales qui ne passent point pour telles, c'est un
-plaisir incontestable de connaître ces défauts, de les désigner sous
-leur vrai nom, de les montrer aux regards, lorsque cette révélation ne
-peut porter préjudice à personne.
-
-La solitude est donc une école qui exerce l'esprit d'observation, et
-qui, par là, nous aide à connaître les hommes, parce qu'après y avoir
-paisiblement réfléchi, nous savons mieux ce que nous devons examiner
-dans le monde, et parce que nous mûrissons dans la solitude nos
-remarques et nos observations.
-
-Bonnet raconte, dans un passage touchant de la préface de son Traité
-sur l'âme, que la solitude fit tourner à son avantage la faiblesse de
-sa vue. «La solitude, dit-il, nous porte naturellement à la
-méditation: la solitude dans laquelle j'ai en quelque sorte vécu
-jusqu'à présent, les tristes circonstances où je me trouve depuis
-quelques années, m'ont fait chercher dans mon esprit un refuge et une
-distraction nécessaire. Mon cerveau est devenu pour moi une sorte de
-séjour paisible, où j'ai goûté des jouissances qui dissipent, comme
-par magie, mes afflictions.»
-
-Un autre homme non moins recommandable dans un genre différent, le
-poëte Pfeffel, de Colmar, supporta avec la même résignation les
-douleurs d'une cécité complète. Quoique sa vie fût moins solitaire, il
-savait trouver assez d'instants de liberté qu'il consacrait à la
-philosophie et à l'humanité.
-
-Au Japon, il existait jadis une académie d'aveugles, qui voyait
-peut-être plus clair que beaucoup d'autres académies. Ses membres se
-dévouaient à l'histoire du pays, à la poésie et à la musique; ils
-retraçaient, dans des chants élevés et harmonieux, les plus beaux
-traits des annales japonaises. On éprouve pour ces pauvres aveugles du
-Japon un sentiment de respect. Les yeux intérieurs de leur âme étaient
-d'autant plus clairvoyants qu'une triste destinée les privait de la
-lumière corporelle. La lumière, la vie, le bonheur, naissaient pour
-eux du sein des ténèbres, par la tranquille réflexion et par des
-occupations salutaires.
-
-Si la solitude éveille notre pensée, la pensée est le premier mobile
-de tout ce que nous faisons. On a dit que les actions n'étaient que
-les pensées réalisées. Ainsi, celui qui voudrait étudier
-impartialement la nature des pensées auxquelles il est le plus
-attaché, approfondirait par là le secret de son véritable caractère,
-et celui qui a l'habitude de se retirer à l'écart, et de s'entretenir
-avec lui-même, entendrait parfois des vérités que le monde ne lui dit
-pas.
-
-La liberté et le loisir, voilà tout ce dont on a besoin lorsqu'on
-aspire à déployer dans la solitude son activité. Laissez tel homme
-seul, toutes ses forces seront en mouvement; donnez-lui le loisir, la
-liberté, et il produira incomparablement plus que s'il se traînait
-chaque jour, l'âme fatiguée, au sein de vos réunions. Des savants qui
-jamais ne pensent, qui ne peuvent trouver eux-mêmes aucune idée, qui
-seulement se souviennent, se mettent à compiler et sont heureux. Mais
-c'est pour l'esprit une satisfaction bien plus élevée de pouvoir, dans
-la solitude, faire quelque chose qui concourt au bien. Le silence et
-l'obscurité calment une tête ardente, concentrent les pensées sur un
-même point, et donnent à l'âme un courage que rien n'arrête pourvu
-qu'il frappe. Des légions entières d'adversaires ne l'inquiètent
-point; elle sait qu'elle peut atteindre son but quand elle voudra, et
-tout ce qu'elle désire, c'est que, tôt ou tard, justice soit faite à
-chacun. Sans doute on doit voir avec douleur les erreurs de ce monde,
-le vice honoré par la multitude, le préjugé régnant encore sur la
-foule, et l'on se dit quelquefois: Cela devrait être ainsi, et cela
-n'est pas; puis, d'un trait de plume, on flétrit le méchant, et, d'un
-autre trait, on terrasse l'ignorant préjugé.
-
-C'est dans la solitude surtout que la vérité se découvre aux grands
-penseurs, aux hommes de génie. Un écrivain que nous avons déjà cité,
-Blair, a dit qu'une occupation constante des petites choses
-journalières de la vie était l'indice d'une âme vulgaire et vaine. Une
-âme plus large et plus épurée laisse le monde derrière elle, aspire à
-des satisfactions plus élevées, et les cherche dans la solitude. Le
-patriote demande à la solitude un asile pour y former des projets
-d'utilité générale; l'homme de génie, pour s'y livrer à ses
-occupations favorites; le philosophe, pour continuer ses découvertes;
-le saint, pour faire de nouveaux progrès dans la grâce.
-
-Avant que de donner des lois à Rome et d'exercer le suprême pouvoir,
-Numa, ayant perdu sa femme, se retira seul à la campagne. Il passait
-ses jours dans les lieux les plus déserts, dans les bosquets, dans les
-vallées consacrées aux dieux, et on disait que ce n'était ni par
-mélancolie ni par désespoir qu'il fuyait ainsi les hommes; on disait
-qu'il avait dans sa solitude une noble et charmante société, que la
-nymphe Égérie l'aimait, s'était mariée avec lui, et le comblait de
-félicité en éclairant son esprit, en lui donnant des leçons de haute
-sagesse. On disait aussi des druides que, sur la cime des rochers,
-dans les forêts profondes, ils enseignaient aux nobles de leur race la
-sagesse et l'éloquence, la nature des choses, le cours des étoiles,
-les mystères divins et les lois de l'éternité. Si, comme l'histoire de
-Numa, cette tradition des druides n'est qu'une fable, elle démontre
-cependant quelle noble idée on s'est faite dans tous les temps de la
-sagesse acquise dans le calme de la solitude.
-
-Souvent, sans aucun secours étranger, sans aucun encouragement, le
-génie de l'homme s'éveille, se manifeste par sa propre force dans la
-solitude. Au milieu des horreurs de la guerre civile, la Flandre était
-peuplée d'une quantité de peintres illustres, mais pauvres. Le Corrége
-fut si mal payé de ses travaux, que la joie qu'il éprouva en recevant
-à Parme une somme de dix pistoles lui coûta la vie. C'était le
-sentiment de leur propre valeur qui récompensait ces artistes: ils
-peignaient pour l'éternité.
-
-Des méditations profondes dans des lieux solitaires donnent parfois à
-l'intelligence, à l'imagination, le plus puissant essor, et font
-naître les plus grandes pensées. Là, il y a pour l'âme une
-satisfaction plus pure, plus durable, plus féconde; là, vivre, c'est
-penser. A chaque pas, l'âme s'avance dans l'infini, palpite
-d'enthousiasme dans cette libre jouissance d'elle-même, et s'élève de
-plus en plus dans la réflexion des grandes choses et l'attachement aux
-résolutions héroïques. C'est dans un lieu solitaire, sur une montagne
-des environs de Pyrmont, qu'un des plus mémorables événements de
-l'histoire moderne a été décrété. Le roi de Prusse, qui était venu là
-prendre les eaux, se dérobait souvent à la société, et s'en allait
-seul sur cette montagne, qui s'appelle aujourd'hui _Kœnigsberg_
-(montagne du roi). Ce fut là que le jeune monarque conçut, dit-on, le
-projet de sa première guerre de Silésie.
-
-Dans la solitude, on apprend bien mieux que dans la vie agitée du
-monde le prix du temps, que l'oisif ne connaît jamais assez sans une
-certaine activité d'esprit. Celui qui travaille avec ardeur, afin de
-ne pas vivre d'une vie inutile, ne peut songer sans effroi à la marche
-d'une montre à secondes, image frappante de notre existence, de la
-course rapide du temps.
-
-Un seul jour est un abîme désormais pour la vieille femme du monde
-qui languit tout le matin jusqu'à ce qu'elle ait appris par ses
-prières, par ses questions, de quelle manière chacun de ses amis doit
-passer le temps. Mais avec quelle rapidité s'écouleraient tous ses
-instants, si elle pensait aux résultats de chaque minute dans
-l'éternité!
-
-On ne perd point son temps dans les relations sociales, si elles
-maintiennent l'esprit et le cœur à une certaine hauteur, si elles
-élargissent le cercle de nos idées et dissipent nos soucis; mais, si
-elles deviennent l'unique besoin de l'âme, si elles nous attirent trop
-vivement, bientôt on leur sacrifie tout, et les années s'écoulent
-rapidement et sans fruit.
-
-Le temps paraîtra toujours trop court à celui qui voudra l'employer
-utilement selon sa nature, sa vocation, ses devoirs et ses facultés.
-Je connais un prince que ses valets coiffent et habillent en quelques
-minutes. Les chevaux attelés à son char ne courent pas; ils volent.
-Son dîner est terminé en un instant. On me dira que c'est ainsi qu'en
-agissent ordinairement les princes, qu'ils veulent que tout se fasse
-promptement; mais j'ai vu ce prince, qui est doué d'une grande
-élévation d'esprit, recevoir lui-même toutes les suppliques, et je
-sais qu'il répondait à toutes. Je sais que chaque jour il surveille
-lui-même avec un soin scrupuleux les affaires de ses États, et que,
-chaque jour, il consacre plusieurs heures à la lecture des meilleurs
-écrivains italiens, français et allemands. Ce prince connaît le prix
-du temps.
-
-Le temps que l'homme du monde dissipe inutilement, le solitaire sait
-l'employer, et pour celui qui sait user ainsi d'un bien si passager,
-il n'y a pas de jouissance meilleure. La tâche journalière de l'homme
-est grande. Quiconque veut faire quelque bien doit s'en occuper sans
-délai, afin que le jour présent ne soit pas enlevé du livret de la vie
-comme une page vide. Nous arrêtons la course du temps par le travail;
-nous prolongeons la durée de la vie par des pensées et des actions
-fécondes. Pour celui qui ne peut pas vivre inutilement, la vie, c'est
-la pensée et l'action, et jamais la pensée n'est si active, si
-heureuse, que dans les heures que l'on dérobe à une visite monotone et
-sans but.
-
-Nous serions plus avares de notre temps si nous pensions combien nous
-perdons d'heures précieuses malgré nous. Un grand écrivain anglais a
-dit: «Si nous déduisons du cours de notre existence tout le temps
-absorbé par le sommeil, par les besoins absolus de la nature, par des
-convenances forcées, tout le temps que nous employons à nous parer ou
-que nous sacrifions pour les autres, tout le temps qui nous est enlevé
-par la maladie ou dérobé par la faiblesse ou la fatigue, nous
-reconnaîtrons que notre existence, dont nous pouvons réellement nous
-dire les maîtres, ou dont nous pouvons disposer à notre gré, est
-très-petite. Nous consumons un grand nombre d'heures en de vaines
-préoccupations, dans des actes sans importance, qui se renouvellent
-sans cesse. Chaque jour, nous perdons une partie des instants que nous
-croyons pouvoir consacrer au repos et au bonheur, et la moitié de
-notre existence ne sert qu'à anéantir les jouissances de celle qui
-nous reste.»
-
-On ne perd jamais plus de temps que lorsqu'on gémit de n'en avoir pas
-assez. Tout ce qu'on fait alors, on le fait à regret. Le joug que
-chacun de nous doit porter semble plus léger quand on le porte avec
-résignation; mais lorsque nous n'avons à obéir qu'à des lois
-d'étiquette, lorsqu'on nous impose l'obligation de faire de
-nombreuses visites, il faut savoir briser ses chaînes; il faut ne pas
-craindre de fermer sa porte à ceux qui n'ont rien à nous dire, se
-tracer chaque matin un plan de travail, et se rendre chaque soir un
-compte sévère de sa journée: on prolongera ainsi la durée de son
-existence. Quand quelqu'un annonçait à Mélanchthon l'intention d'aller
-le voir, il s'informait non-seulement de l'heure, mais de la minute où
-l'on devait venir, afin de ne point perdre sa journée dans une vague
-incertitude.
-
-On n'a point à déplorer la perte du temps lorsqu'on est habitué à
-compter les instants, lorsqu'on vit dans la liberté de la campagne.
-Là, on n'a point de visite à rendre; on n'a point à répondre à ces
-invitations importunes qui se renouvellent sans cesse, ni à cette
-affluence de gens oisifs qui viennent vous voir sans autre but que de
-vous voir; là, on n'est plus astreint à ces mille obligations
-mondaines qui, toutes ensemble, ne valent pas une seule vertu; là,
-enfin, nul importun ne vient nous enlever les heures que nous
-comptions utilement employer, et nous sommes délivrés de ces pédants
-qui nous accablent de leur loquacité sans remarquer quelle peine ils
-nous causent, sans s'apercevoir que nous aspirons au moment où nous
-serons enfin seuls pour nous renfermer dans notre retraite avec nos
-livres.
-
-Mais on dit aussi, et avec raison: Combien on passe dans la solitude
-peu d'heures qui soient marquées par des actes vraiment utiles et
-durables; combien il en est que l'on perd par des songes et des
-chimères, dans de mélancoliques réflexions, dans des passions
-dangereuses ou des souhaits déréglés!
-
-Parce qu'on se retire dans la solitude, il ne résulte pas toujours de
-cette détermination qu'on est occupé de pensées sérieuses, et qu'on
-ne se livre point à d'inutiles frivolités. La solitude peut souvent
-être plus dangereuse que le tourbillon du monde. Que de fois, dans nos
-heures de loisir, une indisposition nous rend incapables de penser et
-d'agir! C'est une triste existence que celle d'un malade qui, dans la
-solitude, ne songe qu'à sa maladie. L'homme du monde le plus dissipé
-ne perd pas plus de temps dans les réunions les plus bruyantes que
-celui qui, dans l'éloignement de la société, s'abandonne à la
-mélancolie. La mauvaise humeur n'est pas moins redoutable; elle oppose
-de grands obstacles à notre félicité intérieure. Nous pouvons résister
-à la mélancolie comme à un ennemi que l'on craint. La mauvaise humeur
-nous surprend à l'improviste, et nous sommes vaincus avant d'avoir
-pensé aux moyens de la dissiper. La mauvaise humeur est un des fléaux
-de la vie, et si l'on y est sujet, mieux vaudrait ne point avoir
-d'humeur[14].
-
- [14] Grave a très-bien exprimé ce qu'on entend par ce mot
- d'humeur. «On désigne par là, dit-il, tantôt cette disposition
- de l'esprit d'où il résulte qu'un homme envisage tous les
- objets sous un aspect singulier, et en éprouve une impression
- toute différente de celle qu'il produit sur les autres hommes;
- tantôt cette disposition d'esprit qui le porte à dire et à faire
- ouvertement tout ce que bon lui semble, tandis que les autres
- sont retenus par l'opinion publique ou par leurs habitudes.
- Certains hommes renferment leurs pensées en eux-mêmes, et ne les
- expriment qu'autant qu'elles peuvent servir au but qu'ils se
- proposent, ou qu'elles sont conformes au sentiment de ceux avec
- qui ils s'entretiennent. L'homme qui a de l'humeur ouvre son âme
- sans réserve et divulgue toute sa pensée: aussi est-ce par lui
- surtout qu'on peut pénétrer dans la philosophie secrète du coeur
- humain. Lorsque cette disposition d'esprit se manifeste chez des
- hommes vulgaires, qui n'ont que des pensées communes et
- insipides, elle est insupportable. Il faut que ces gens-là se
- soumettent aux lois de la politesse et aux contraintes de
- l'habitude, pour échapper à la haine et au dédain, de même qu'un
- corps contrefait qui a besoin d'habit pour cacher sa difformité.
- Mais lorsque l'humeur existe dans une tête forte, dans un coeur
- généreux qui s'abandonne librement à ses propres inspirations,
- elle rend la société de cet homme plus intéressante et plus
- instructive que s'il gardait le masque des bienséances
- ordinaires, et si, pour ressembler davantage aux autres hommes,
- il réprimait l'explosion de ses pensées et de ses sentiments.»
-
-Pour échapper à la mauvaise humeur ou pour résister du moins à ses
-accès, il faudrait se rappeler qu'elle nous fait perdre non-seulement
-des jours, mais des semaines, des mois entiers. Une seule pensée
-désagréable, dont nous nous préoccupons inutilement, nous enlève
-parfois longtemps la faculté d'exercer notre action hors du cercle
-habituel. Il importe donc de faire tous ses efforts pour se soustraire
-autant que possible à cette dangereuse influence. Tant que nous
-travaillons, nous sommes moins exposés à la tristesse. En écrivant un
-livre, on dissipe la mauvaise humeur. Souvent on prend la plume dans
-un moment de chagrin, et, lorsqu'on la quitte, le cœur a déjà repris
-sa sérénité.
-
-Que de temps on perd aussi en prêtant l'oreille à toutes les
-considérations de second ordre, à toutes les questions qu'une idée
-soulève, à toutes les difficultés que l'on peut rencontrer! Il n'est
-pas possible de rien faire de grand, si l'on s'attache toujours à des
-puérilités, si l'on n'a pas assez d'énergie dans l'âme pour
-entreprendre un projet et le poursuivre précisément à cause des
-difficultés et des dangers qu'il présente. Ce ne serait pas la peine
-de vivre, si, comme un Anglais l'a dit, on ne considérait pas avec un
-noble dédain que la vie se compose de petits hasards, d'épisodes sans
-intérêt, de désirs excités par les choses qui nous entourent, des
-contrariétés qui naissent d'un dessein qui échoue, des piqûres
-d'insectes qui s'échappent après nous avoir atteints, des folies qui
-un instant nous étourdissent et qui s'évanouiront bientôt, des
-plaisirs qui disparaissent comme une ombre mobile après nous avoir
-séduits, des compliments qui chatouillent l'âme comme une musique
-agréable, et qui, bientôt, sont oubliés de celui qui les fait et de
-celui qui les reçoit.
-
-On aurait assez de temps à soi, si l'on ne devait pas forcément en
-perdre une partie, et si l'on ne le perdait pas encore de son plein
-gré. Celui qui, dans sa jeunesse, n'aurait appris qu'à employer
-utilement chaque quart d'heure, posséderait par là les dispositions
-nécessaires pour devenir un grand homme d'affaires; car, pour en
-arriver là, il faut savoir occuper chaque instant. Mais, soit par
-mauvaise humeur, soit par défaut d'énergie, avant d'entreprendre un
-travail, nous cherchons nos commodités, nous faisons nos conditions,
-nous croyons qu'il est toujours temps d'agir; notre paresse veut qu'on
-la caresse avant qu'elle se détermine à se mettre en mouvement.
-
-Que notre affaire principale soit donc de nous fixer d'abord un but
-dans la vie, et d'apprendre à dominer les circonstances qui peuvent
-entraver notre volonté. C'est en se prescrivant un but déterminé que
-l'on résiste au danger de perdre son temps et sa vie. Depuis le roi
-jusqu'au manœuvre, tout homme doit avoir sa tâche de chaque jour et
-doit l'accomplir. Chaque pensée, chaque action doit être dirigée vers
-le but que l'on est appelé à atteindre. Frédéric le Grand, qui agit si
-puissamment sur son siècle, qui fut un modèle pour tous les
-souverains, se levait en été à quatre heures et en hiver à cinq. Les
-lettres que chacun de ses sujets pouvait lui écrire, toutes les
-requêtes, tous les mémoires qui arrivaient le soir ou dans la nuit,
-étaient déposés devant lui sur une table. Le roi ouvrait tout et
-parcourait tout; puis il divisait ses papiers en trois catégories. La
-première se composait de papiers auxquels on répondait sur-le-champ,
-d'après des instructions générales. Sur ceux de la seconde, il
-écrivait de sa propre main des remarques qui s'adressaient au
-ministre, au gouverneur, aux tribunaux, et ceux de la troisième
-étaient jetés au feu. Les secrétaires du cabinet s'avançaient alors
-près de lui, et il leur remettait tout ce qui devait être expédié à
-l'instant; puis il montait à cheval, passait en revue ses troupes, et
-donnait audience aux étrangers. Ensuite il se mettait à table, et il
-déployait pendant le repas une vivacité d'esprit constante, et disait
-des choses dont on aurait, dans tous les temps, admiré la sagesse et
-la vérité. Après le dîner, les secrétaires présentaient à sa signature
-les lettres dont ils avaient reçu le canevas le matin, et qu'ils
-avaient rédigées; vers quatre à cinq heures du soir, le travail de la
-journée était fini, et le roi se reposait en lisant ou en se faisant
-lire les meilleurs écrits anciens et modernes. Un prince qui employait
-ainsi son temps avait le droit d'exiger qu'aucun de ses ministres et
-de ses officiers ne perdît le sien.
-
-Il est des hommes qui ne voudraient faire que des choses importantes,
-et qui, en attendant qu'ils trouvent le temps nécessaire pour
-s'occuper de leurs graves projets, ne font rien. Ils n'atteignent
-jamais le degré de perfection qu'ils portent dans leur esprit, et qui
-leur fait mépriser ce qui s'opère autour d'eux. J'ai connu en Suisse,
-et à Berne surtout, plusieurs hommes de la sorte; ils eussent pu
-devenir des écrivains de premier ordre, et ils n'imprimaient pas une
-ligne, soit pour ne se donner aucune fatigue, soit par la crainte
-qu'on ne les trouvât moins grands qu'ils ne l'étaient réellement.
-
-Il est d'autres hommes qui vivent dans l'oisiveté par cela seul qu'ils
-ne savent point régler l'emploi de leur temps. Ils pourraient produire
-des œuvres utiles et considérables s'ils saisissaient chaque instant
-disponible dans la journée, et s'ils l'employaient à atteindre leur
-but, car il y a bon nombre de grandes choses qu'on ne fait que peu à
-peu. Mais si l'on est sans cesse interrompu, et si l'on se plaît à ces
-interruptions, si l'on attend le plaisir du travail qu'on ne goûte
-qu'en travaillant, si l'on n'a pas ces longs loisirs que l'on exige et
-que l'on n'obtient presque jamais, on finit par croire qu'on n'a point
-de temps pour travailler, et l'on se promène du matin au soir.
-
-Un des hommes les plus estimables de la Suisse, mon ami Islin, écrivit
-au milieu du sénat de Bâle ses _Éphémérides_ que tous les grands
-personnages d'Allemagne auraient dû lire et que beaucoup ont lues[15].
-Mœser d'Osnabruck, qui s'est attiré, comme citoyen et comme homme
-d'État, l'estime et l'affection des princes, des ministres, de la
-noblesse et des paysans, s'est élevé, tout en jouant, à une hauteur
-que peu d'écrivains allemands ont pu atteindre[16].
-
- [15] Islin était greffier du conseil. Pendant qu'il écrivait ses
- _Éphémérides_, les conseillers de Bâle croyaient qu'il
- enregistrait tout ce qu'ils disaient, de même qu'autrefois les
- conseillers de Zurich s'imaginaient que l'immortel Gessner
- recueillait leurs paroles sur ses tablettes, tandis qu'il
- esquissait la caricature de plusieurs d'entre eux.
-
- [16] Mœser dictait à sa fille, en jouant avec elle, ces
- feuilles volantes qui sont devenues ses vrais titres à l'estime
- de la postérité.
-
-_Carpe diem_, disait Horace, et cette sentence doit s'appliquer à
-chaque heure. Les hommes légers, les buveurs et les chantres
-anacréontiques, disent qu'il faut éloigner de soi toutes les
-sollicitudes, être gai et jouir de chaque instant. Ils ont raison;
-mais ce n'est pas à boire qu'il faut employer chaque instant, c'est à
-poursuivre une tâche qui nous conduit à un but élevé. On peut être
-seul au milieu même du tourbillon du monde, on peut rendre des visites
-à midi, paraître dans les réunions, et garder pour soi sa matinée et
-sa soirée. Il faut seulement, comme nous l'avons dit, savoir se tracer
-un plan déterminé de conduite, et s'attacher avec amour à son travail.
-Il n'y a que l'homme occupé, laborieux, qui, après avoir passé tout un
-jour à remplir des fonctions publiques ou à servir son prochain,
-puisse sans un remords de conscience se placer le soir à une table de
-jeu, où il ne dit, où il n'entend dire aucun mot intéressant et d'où
-il ne rapporte d'autre idée que celle d'avoir perdu ou gagné.
-
-Pétrarque nous enseigne le plus précieux avantage du temps, et nous
-montre le but que je voudrais faire connaître par mes réflexions. «Si
-nous voulons, dit-il, servir Dieu, ce qui est le plus grand acte de
-liberté et le plus grand moyen de bonheur, si nous voulons élever
-notre intelligence par l'étude des lettres, qui, après la religion,
-est la plus douce jouissance, si par nos pensées et par nos écrits
-nous voulons laisser une œuvre qui nous donne un nom, qui arrête le
-cours rapide de nos jours et prolonge la durée de cette vie si
-fugitive, ah! fuyons, je vous prie, et passons dans la solitude le peu
-de temps que nous avons à passer en ce monde.»
-
-C'est une idée que nous ne pouvons pas tous réaliser; mais il est des
-hommes qui peuvent plus ou moins disposer de leur temps, qui peuvent à
-leur gré entretenir des relations sociales ou s'y dérober. C'est pour
-ceux-là que je continue à développer les avantages de la solitude.
-
-La solitude nous donne un goût plus pur et des pensées plus larges;
-elle rend l'esprit plus actif et lui procure des satisfactions d'une
-nature supérieure et que personne ne peut lui ravir.
-
-On améliore son goût dans la solitude par un choix plus attentif des
-beautés qui occupent l'esprit. Dans la solitude, il dépend de nous de
-ne voir que ce qui nous est agréable, de ne dire et de ne penser que
-ce qui aide à notre perfection et nous offre une plus grande variété
-d'objets. Là on échappe à ces fausses idées que l'on accepte si
-souvent dans le monde, où il faut s'en rapporter au sentiment des
-autres plutôt qu'à ses propres impressions. C'est chose insupportable
-que de s'entendre sans cesse répéter: «Voilà ce qu'il faut sentir.»
-Pourquoi ne pas chercher à apprécier ses propres pensées, à faire
-soi-même son choix, au lieu de se soumettre à des décisions
-arbitraires? Que m'importe l'opinion de quelque fat ou de quelque
-femme étourdie, sur un livre qui m'est agréable? Quel enseignement
-puis-je recueillir dans ces froides et misérables critiques où je ne
-distingue aucun sentiment de ce qui est vraiment beau et vraiment
-grand? Comment voulez-vous que je m'incline devant ce tribunal aveugle
-qui juge la valeur d'une œuvre selon des habitudes de convention et
-sous un faux point de vue? Quelle idée puis-je me faire de cette foule
-d'êtres serviles qui ne répètent que votre avis, qui ne répondent
-qu'aux clameurs générales? Que prouvent vos opinions, puisque vous
-trouvez excellent le plus mauvais livre, lorsque quelque sot en crédit
-l'a loué, et puisque, sur sa parole, vous pouvez de même traiter un
-bon livre comme une œuvre sans valeur?
-
-Si l'on ne s'éloigne pas d'une telle classe de critiques, on ne peut
-reconnaître la vérité, car on est trompé avant même de s'en
-apercevoir. Mais avec le bon goût qui discerne ce qu'il y a de louable
-et de répréhensible dans un ouvrage, qui se laisse émouvoir et
-enthousiasmer par des qualités réelles, qui repousse ce que la raison
-condamne, on se retire volontiers à l'écart et dans un cercle
-restreint d'amis, ou seul avec soi-même on jouit des trésors de
-l'antiquité et des temps modernes.
-
-Alors nous éprouvons un sentiment agréable de notre existence, car
-nous voyons combien il y a de facultés en nous pour travailler à notre
-perfection et à notre bonheur. Alors nous nous réjouissons de posséder
-ces facultés et de savoir les employer, de pouvoir tout tenter pour
-notre instruction, pour notre plaisir, pour celui de nos amis et pour
-celui des esprits qui de loin sympathisent avec le nôtre, que nous ne
-connaissons pas, mais qui s'intéressent peut-être aux vérités que nous
-exprimons.
-
-La solitude nous donne des idées, des connaissances plus larges; elle
-rend l'esprit plus actif en excitant notre curiosité, en affermissant
-notre application et notre persévérance. Un homme qui connaissait bien
-ces avantages a dit: «Les forces de notre esprit s'exercent et
-s'agrandissent dans la solitude. Les ténèbres qui parfois se répandent
-sur notre route se dissipent, et nous rentrons avec plus de calme et
-de sérénité dans les relations sociales. Notre horizon s'est étendu
-par la réflexion. Nous avons appris à envisager un plus grand nombre
-de choses et à les lier l'une à l'autre. Nous rapportons dans le monde
-où nous sommes appelés à vivre un regard plus net, un jugement plus
-droit, et des principes plus fermes au milieu même des distractions;
-nous pouvons alors conserver une attention plus soutenue et juger avec
-plus de précision par l'habitude que nous en avons acquise dans la
-retraite.»
-
-La curiosité de l'homme intelligent est bientôt satisfaite dans les
-relations ordinaires de la vie. La solitude au contraire l'accroît
-chaque jour. L'esprit humain n'aperçoit pas de prime abord le but de
-ses recherches. Ses essais se lient à des observations, ses
-expériences à des résultats, et une vérité fait naître une nouvelle
-source d'études et de vérités. Ceux qui les premiers observèrent le
-cours des astres ne prévoyaient sans doute pas l'influence que leurs
-découvertes exerceraient un jour sur les entreprises et la destinée de
-l'homme. Ils aimaient à contempler les lueurs du ciel pendant la nuit;
-en remarquant que les corps célestes changent de place, ils
-cherchèrent à se rendre compte de ces mouvements qu'ils admiraient, et
-parvinrent à déterminer la marche régulière des astres. C'est ainsi
-que chaque faculté de l'âme se développe dans une noble activité.
-L'esprit observateur élargit de plus en plus son espace à mesure qu'il
-réfléchit sur les rapports, les effets, les résultats d'une vérité
-reconnue.
-
-Si la raison maîtrise l'essor de l'imagination, on marche d'un pas
-moins rapide, mais plus sûr. Les hommes qui s'abandonnent à la fougue
-de leur imagination construisent des mondes légers et flottants comme
-des bulles de savon. Celui qui raisonne, discute tout et ne garde que
-ce qui mérite d'être gardé. Locke a dit que le grand art de progresser
-dans la science consiste à entreprendre peu de choses à la fois. Ainsi
-les chemins qu'il n'a point encore parcourus ne se révèlent pas tout
-à coup aux regards du jeune homme inexpérimenté qui, dans son vol
-impétueux, croit s'élever au-dessus de son siècle, et parle et écrit
-selon les fantaisies de son imagination.
-
-On sort des détours obscurs du labyrinthe en les observant
-attentivement, on gravit les hauteurs escarpées avec de la
-persévérance, on surmonte les obstacles avec de la résolution; mais il
-ne faut point porter le matin au marché ce que l'on a cueilli la
-veille. Dans la solitude, il est bon d'étendre ses idées en étudiant
-les philosophes de tous les temps, d'élever son âme au-dessus des
-préjugés étroits, de ne point se courber servilement devant l'opinion
-générale, de suivre le chemin que l'on s'est tracé, et que l'on
-regarde comme le meilleur, sans se laisser arrêter par les formules
-banales et les systèmes de convention. Mais, si l'on aspire à s'élever
-plus haut, il faut savoir mûrir lentement dans la solitude ce qui doit
-fructifier dans le monde.
-
-L'illustre écrivain anglais Johnson a dit très-judicieusement: «Les
-œuvres d'art que nous considérons avec surprise et qui excitent notre
-admiration sont des preuves palpables du pouvoir irrésistible de la
-persévérance. C'est la persévérance qui fait d'une carrière de pierres
-une pyramide, qui unit par des canaux les provinces éloignées l'une de
-l'autre. Si l'on comparait l'humble effet que l'on peut produire, à
-l'aide d'une houe ou d'une pelle, avec les larges constructions que
-l'on projette, on serait étonné de la disproportion qui existe entre
-ces vulgaires instruments et les larges travaux que l'on veut
-exécuter. Cependant c'est par de tels moyens mis en œuvre avec
-patience que l'on parvient à vaincre les plus grandes difficultés, à
-aplanir les montagnes, à resserrer le lit de l'Océan: aussi est-il de
-la plus haute importance d'appliquer tout son esprit, tout son courage
-aux résolutions que l'on a prises, si l'on veut s'écarter des voies
-routinières, si l'on veut acquérir une gloire plus grande que celle de
-ces hommes dont le nom brille le matin pour être plongé le soir dans
-l'oubli avec les éloges immérités qui l'entouraient. Il faut apprendre
-l'art de miner ce qu'on ne peut briser, et de vaincre une résistance
-opiniâtre par des efforts plus opiniâtres encore.»
-
-L'activité anime un désert, fait un monde d'une cellule, et assure une
-renommée impérissable à l'homme réfléchi et à l'artiste laborieux.
-L'esprit goûte une vraie satisfaction dans l'exercice de ses facultés;
-tout ce qui de loin appelle son attention le réjouit, et plus il
-éprouve d'obstacles, plus il se sent porté à redoubler d'efforts.
-Lorsqu'on reprochait à Apelles de produire si peu de tableaux et de
-s'occuper sans cesse de corriger chacune de ses œuvres, il répondait:
-«Je peins pour la postérité.»
-
-Demandez à cet homme qui a tant de dignité de caractère, qui vous fait
-reconnaître vos fautes avec tant de douceur et de circonspection, qui
-vous indique avec tant de bonne grâce un chemin meilleur, qui aime les
-habitudes sociables et les peint sous des couleurs charmantes;
-demandez-lui si le cercle d'activité que l'on trouve dans la solitude
-n'éloigne pas de nous l'attrait des dissipations frivoles, des
-relations où le cœur reste froid et impassible; demandez-lui si le
-bonheur de sentir dans la solitude ce que nous sommes nous-mêmes, et
-ce que nous pouvons être, n'est pas préférable au plaisir de recevoir
-de quelque grand seigneur un signe de tête protecteur.
-
-Il vous répondra: «Si le sentiment de vous-même se développe aux
-heures solennelles de la solitude, si le prestige de tout ce qui ne
-peut vous séduire qu'un instant se dissipe à vos yeux, si votre esprit
-plonge dans les profondeurs de la nature, quelles facultés, quelle
-force, quels moyens de perfection et de bonheur ne découvrira-t-il pas
-en lui! Il comprendra alors que son état actuel n'est point le plus
-parfait, ni le but final de son existence; que, dans le tourbillon
-mondain, il ne peut s'élever à la hauteur à laquelle il doit aspirer;
-qu'il est doué d'une force active et expansive qui tend sans cesse à
-briser les entraves par lesquelles on essaie de la contenir, et que,
-dans d'autres rapports avec le monde matériel et intellectuel, cette
-force intérieure produira des effets tout différents, et lui donnera
-une autre félicité.»
-
-Pétrarque a dit: «Je ne veux point que la solitude soit oisive, et que
-les loisirs qu'on peut y trouver soient inutiles. Il faut au contraire
-chercher à rendre profitable cette solitude, non-seulement à soi, mais
-aux autres. Un homme désœuvré, nonchalant et détaché du monde, tombe
-nécessairement dans une malheureuse tristesse. Il ne peut faire le
-bien, il ne peut se livrer à une noble étude, il ne peut soutenir le
-regard d'un grand homme.»
-
-Mais il est si facile de se procurer les jouissances de l'esprit. Les
-grands n'ont un droit exclusif que sur les plaisirs qui s'achètent à
-prix d'argent, et que l'on ne recherche que pour dissiper son ennui ou
-étourdir ses sens. Mais ils ne s'emparent point de ceux que l'esprit
-se crée à lui-même, qui sont le fruit de sa propre action, de ses
-pensées, de ses recherches, qui tiennent aux choses invisibles plutôt
-qu'aux choses terrestres, et qui naissent de la connaissance, de la
-contemplation de la vérité, du sentiment intime de notre progrès moral
-et de notre perfection.
-
-Un prédicateur suisse a dit dans une chaire d'Allemagne: «Les plaisirs
-de l'esprit, les plaisirs que tout homme peut goûter dans chaque
-condition sociale, naissent les uns des autres. Celui dont nous avons
-joui le plus souvent ne perd rien de sa valeur et ne s'affadit point;
-au contraire, il nous présente sans cesse de nouveaux charmes en
-s'offrant à nous sous de nouveaux rapports. La source de ces plaisirs
-est inépuisable comme l'empire de la vérité, immense comme le monde,
-infinie comme la perfection divine: aussi ces plaisirs intellectuels
-ne s'effacent-ils pas comme les autres. Ils ne s'évanouissent point
-comme la clarté du jour, ils ne se dissipent point avec les objets
-extérieurs, ils ne descendent point dans la tombe avec notre dépouille
-mortelle. Nous les possédons aussi longtemps que nous existons, ils
-nous accompagnent dans les vicissitudes de la vie de ce monde, et nous
-suivent dans la vie future. Ils nous dédommagent de la privation des
-liens de société dans l'obscurité de la nuit et dans les nuages de
-notre destinée.»
-
-Les hommes les plus éminents ont conservé le goût des plaisirs de
-l'esprit: dans le tumulte du monde, dans la carrière la plus
-brillante, au milieu du torrent des affaires, au sein de toutes les
-distractions, ils restaient fidèles aux muses et à l'étude des œuvres
-du génie; ils ne pensaient pas que, si grand seigneur que l'on fût, on
-pût se dispenser de lire et de s'instruire, ils ne rougissaient pas
-d'accomplir eux-mêmes une tâche d'écrivain. Philippe de Macédoine,
-dînant un jour à Corinthe avec Denys le Jeune, plaisantait sur le père
-de ce prince, qui, en exerçant la royauté, avait composé des odes et
-des tragédies. «Quand donc ton père, lui dit-il, pouvait-il trouver le
-temps d'écrire de pareilles œuvres?--Il le trouvait, répliqua Denys,
-aux heures que toi et moi nous passons à boire et à nous divertir.»
-
-Alexandre aimait la lecture à l'époque où il remplissait le monde de
-sang et de carnage, où il marchait de victoire en victoire, traînant à
-sa suite des rois captifs, foulant aux pieds des villes fumantes, des
-provinces ravagées, des trônes brisés; il se sentait ennuyé dans sa
-grandeur, et demandait des livres pour dissiper son ennui. Il écrivait
-à Harpalus de lui envoyer les écrits de Philistus, les tragédies
-d'Euripide, de Sophocle, d'Eschyle, et les dithyrambes de Thalès.
-
-A l'armée de Pompée, Brutus, le vengeur de la liberté romaine,
-employait à la lecture tout le temps dont ses fonctions lui
-permettaient de disposer. Il lisait et écrivait sans cesse quand
-l'armée n'était pas en marche, et il lisait et écrivait encore la
-veille même de cette célèbre bataille de Pharsale qui décida de
-l'empire du monde. C'était dans les ardeurs brûlantes de l'été:
-l'armée campait au milieu d'une plaine marécageuse; les esclaves qui
-portaient la tente de Brutus arrivèrent tard; accablé de fatigue, il
-se baigna en les attendant, et, vers midi, se fit frotter d'huile.
-Après avoir pris un léger repas, tandis que les autres dormaient ou
-s'occupaient des événements du lendemain, Brutus, sans tente, exposé à
-l'ardeur du soleil, travailla jusqu'au soir à rédiger un extrait de
-l'histoire de Polybe.
-
-Cicéron, qui savourait avec bonheur les joies du travail, a dit dans
-son discours pour Archias: «Pourquoi rougirais-je des plaisirs de
-l'étude, moi qui les ai goûtés pendant tant d'années sans que jamais
-ils ralentissent mon zèle et m'empêchassent de rendre service à mes
-concitoyens? Qui pourrait me blâmer si je consacre à l'étude le temps
-que les autres emploient à des affaires vulgaires, à des jeux, à des
-fêtes ou à de molles voluptés?
-
-Pline l'Ancien était animé de la même ardeur, et employait au travail
-chaque instant. Pendant ses repas, il se faisait faire des lectures
-régulières; en voyage il avait toujours avec lui un livre, des
-tablettes, et notait tout ce qu'il trouvait de saillant dans un
-ouvrage. Grâce à cette constante application, il doublait le cours de
-sa vie, et il ne croyait pas vivre pendant qu'il dormait.
-
-Pline le Jeune lisait partout, à la chasse, à table, en se promenant,
-et dans tous les moments de loisir que lui laissaient les affaires. Il
-s'était fait, il est vrai, une loi de préférer les devoirs positifs
-aux occupations d'agrément, et il aspirait sans cesse au repos et à la
-solitude. «Ne pourrai-je donc briser, s'écriait-il, les liens qui
-m'enlacent? Non, jamais. Chaque jour ajoute de nouvelles
-préoccupations aux autres. A peine une affaire est-elle achevée qu'il
-s'en présente une nouvelle; la chaîne de mon travail s'allonge sans
-cesse et devient sans cesse plus pesante.»
-
-Pétrarque tombait dans l'hypochondrie quand il cessait de lire ou
-d'écrire, ou quand il n'était pas entraîné, par les rêves de son
-imagination, dans les vallons solitaires, près d'une source limpide,
-sur la pente des rocs et des montagnes. Dans le cours de ses fréquents
-voyages, il écrivait partout où il s'arrêtait. Un de ses amis,
-l'évêque de Cavaillon, craignant que l'ardeur avec laquelle le poëte
-travaillait à Vaucluse n'achevât de ruiner sa santé déjà
-très-ébranlée, lui demanda un jour la clef de sa bibliothèque.
-Pétrarque la lui remit sans savoir pourquoi son ami voulait l'avoir.
-Le bon évêque enferma dans cette bibliothèque livres et écritoires,
-et lui dit: «Je te défends de travailler pendant dix jours.» Pétrarque
-promit d'obéir, non sans un violent effort. Le premier jour lui parut
-d'une longueur interminable; le second, il eut un mal de tête continu;
-le troisième, il se sentit des mouvements de fièvre. L'évêque, touché
-de son état, lui rendit sa clef, et le poëte recouvra aussitôt ses
-forces.
-
-Pitt le père était, dans sa jeunesse, cornette dans un régiment de
-dragons qui se trouvait en garnison dans une petite ville
-d'Angleterre. Il faisait son service avec une parfaite exactitude;
-mais, dès qu'il avait rempli ses fonctions, il se retirait chez lui,
-et lisait continuellement les auteurs les plus célèbres de la Grèce et
-de Rome. Il vivait d'un régime très-frugal pour vaincre une goutte
-héréditaire qui l'attaqua de bonne heure. Ce fut peut-être cette
-disposition maladive qui lui donna le goût de la solitude, et ce fut
-dans la solitude qu'il jeta les fondements de la haute position à
-laquelle il s'éleva plus tard.
-
-Des gens diront qu'on ne trouve plus de ces hommes-là, et c'est ce
-qu'on ne doit ni dire ni penser. Ce qui est vraiment beau et grand
-subsiste toujours. Pitt le père n'était-il pas d'une trempe romaine?
-Son fils qui, tout jeune, tonnait déjà dans le parlement anglais comme
-un autre Démosthène, et subjuguait les cœurs comme Périclès; son fils
-qui, à vingt-cinq ans, investi du titre de premier ministre
-d'Angleterre, exerça une si prodigieuse influence, pouvait-il, dans
-quelque situation qu'il se trouvât, agir autrement que son père? Ce
-que les hommes ont été une fois, ils peuvent l'être à toutes les
-époques. Celui qui vit dans un temps où les événements les plus
-grandioses se succèdent sans cesse et étonnent le monde, ne doit point
-douter de ses forces lorsqu'on a le droit d'attendre de lui des
-actions éclatantes. Il n'y a pas eu dans la Grèce ni à Rome d'hommes
-plus éminents que ceux dont nous pouvons nous-mêmes nous glorifier.
-Les moyens d'agir subsistent toujours dès qu'on le veut; la sagesse et
-la vertu peuvent être mises en pratique dans les cercles des cours
-comme dans l'obscurité de la vie privée, dans le palais des rois comme
-sous le chaume du paysan. Nulle part une solitude intelligente n'est
-plus respectable que dans un palais. Là, on distingue très-bien les
-qualités de l'esprit et ses défauts, l'ombre et la lumière; là, on
-pèse en silence les plus grands intérêts; là, si l'on sait faire ce
-que l'on doit et s'entourer d'hommes capables, on peut vivre paisible
-et satisfait. On est de toutes parts environné de clartés; il est à
-présent peu de lieux vraiment arriérés; mais on ne peut tout
-reconstituer à la fois, et si quelqu'un est en état de faire briller
-dans une cour le flambeau de la philosophie, il agira prudemment
-peut-être en n'en laissant d'abord entrevoir que quelques lueurs.
-
-L'action de la solitude nous place au-dessus des événements passagers
-de ce monde. Celui dont les richesses, les voluptés, les grandeurs,
-n'ont pu satisfaire les désirs, peut trouver dans une retraite
-champêtre, avec un livre à la main, les jouissances qu'il a vainement
-cherchées ailleurs.
-
-Celui qui s'éloigne du tumulte de la foule pour travailler à
-s'acquérir l'affection et la reconnaissance des hommes; celui qui se
-lève avec l'aurore pour vivre avec les morts n'est point paré dès le
-matin. Ses chevaux reposent à l'écurie, et sa porte est fermée aux
-oisifs; mais, comme il étudie l'humanité, il ne perd point de vue le
-monde, même lorsque ses fenêtres sont encore voilées par des rideaux,
-et qu'il ne voit pas se dérouler devant lui le paysage. Il revient sur
-tout ce qu'il a vu et appris. Chaque observation qu'il a faite dans
-le monde confirme pour lui une vérité ou combat un préjugé; tout alors
-lui apparaît dépouillé d'un faux éclat et dans une austère nudité. Et
-quel bonheur de se trouver dans une situation où l'on peut éviter le
-mensonge!
-
-Les plaisirs de la solitude s'accordent avec tous les devoirs publics,
-car ils sont le plus noble exercice des facultés qui servent au bien
-du public. Serait-ce donc un crime d'aimer, d'honorer la vérité et de
-la dire? Serait-ce un crime d'oser proclamer à haute voix ce qu'un
-homme vulgaire ne pense qu'en tremblant, et de préférer une généreuse
-liberté aune plate servitude? N'est-ce pas par les écrivains que la
-vérité se répand au milieu du peuple, et frappe les yeux des grands?
-Les bons écrivains n'inspirent-ils pas le courage de penser, et la
-liberté de penser n'est-elle pas le premier mobile des progrès de la
-raison? Voilà pourquoi on se plaît à rejeter, dans la solitude, les
-chaînes que l'on porte dans le monde, car le penseur solitaire peut
-exprimer librement ce qu'il oserait peut-être à peine avouer dans la
-société. La lâcheté ne pénètre point dans la solitude; c'est là, plus
-que partout ailleurs, que l'on s'habitue à regarder en face
-l'insolence des grands, et à briser le masque dont la sottise couvre
-son despotisme.
-
-La solitude, nous devons le répéter encore, nous donne des
-satisfactions de la nature la plus élevée, qui ne nous quittent point
-tant que l'âme du moins n'habite pas un corps complétement épuisé. Ces
-satisfactions nous procurent la gaieté dans toutes les circonstances
-de la vie, et nous consolent dans le malheur. Elles sont, a dit
-Cicéron, la nourriture du jeune âge, la joie de la vieillesse, notre
-soulagement dans les peines, notre refuge dans l'adversité. Elles
-nous récréent dans notre demeure, elles nous égayent au dehors, elles
-abrègent pour nous la durée des nuits, et nous accompagnent dans nos
-voyages. «Les belles-lettres, disait Pline le Jeune, sont mon amour et
-ma consolation. Je ne connais rien de plus doux, et il n'est pas un
-chagrin qu'elles ne calment. Dans les sollicitudes que me font
-éprouver une indisposition de ma femme, la maladie d'un de mes amis,
-la mort d'un de mes serviteurs, je ne trouve de secours que dans
-l'étude. Je comprends toute l'étendue du malheur qui me frappe; mais
-l'étude m'aide à le supporter.»
-
-C'est par l'effet de la solitude que nous conservons cet amour pour
-les belles-lettres, ce goût pour la philosophie et pour tout ce qui
-occupe agréablement l'esprit. Il est impossible que le bon goût
-subsiste longtemps dans la pensée de ces petits êtres importants qui
-en parlent souvent avec tant de dédain. L'habitude d'exercer sa
-pensée, de s'efforcer de faire sans cesse de nouvelles observations et
-d'acquérir de nouvelles idées, est un trésor inappréciable pour celui
-qui se croit enrichi à chaque observation qu'il poursuit, et qui fait
-fructifier chacune de ses idées. Lorsque Démétrius eut pris et livré
-au pillage la ville de Mégare, il fit venir le philosophe Stilpon et
-lui demanda si, dans ce ravage général, il n'avait rien perdu. «Non,
-répondit Stilpon; car tout ce que je possède est dans ma tête.»
-
-La solitude est la source d'où découle ce que l'on cache ordinairement
-dans les relations du monde. Là, quand on peut écrire, on soulage son
-cœur. Nous n'écrivons pas toujours parce que nous sommes dans la
-retraite; mais il est nécessaire cependant d'être dans la retraite
-pour écrire. Le plaisir de communiquer ses sentiments et ses pensées à
-un cercle plus étendu que celui où l'on vit est la plus grande
-jouissance de la vie pour l'homme qui, par l'effet des circonstances
-où il se trouve placé, ne peut dire hautement tout ce qu'il pense.
-
-Chacun peut écrire chez soi; mais celui qui veut composer un livre de
-philosophie ou un poëme a besoin d'une pleine liberté. Il faut qu'on
-le laisse seul; il faut qu'il puisse suivre le cours de son
-inspiration, s'établir où bon lui semble, en plein air ou dans sa
-chambre, à l'ombre des arbres ou dans son fauteuil. Pour écrire avec
-bonheur, il faut y être porté par un besoin moral, par une certaine
-ardeur, et n'éprouver aucune contrainte. Que si l'on est interrompu à
-tout instant, il faut se résigner et attendre un moment plus
-favorable. On n'écrit pas bien si l'on n'est entraîné à écrire par une
-impulsion intérieure, si l'on n'épie les précieux instants où la tête
-est libre et le cœur animé; il faut que la pensée alors soit plus
-vive, et qu'on éprouve une noble résolution qui brave les obstacles.
-L'esprit embrasse avec force en ce moment tous les objets, les idées
-s'éclaircissent, et les expressions se présentent d'elles-mêmes. Alors
-on ne se dit pas: «Dois-je écrire ou non?» Il faut écrire, dût-on
-perdre l'affection de ses amis, la faveur des grands, détruire son
-repos domestique et anéantir sa fortune.
-
-Pétrarque éprouvait cette impulsion intérieure lorsqu'il s'arracha de
-la ville la plus corrompue qui existât de son temps, de la ville
-d'Avignon, lorsqu'il s'éloigna du pape qui l'honorait de sa
-protection, des princes et des cardinaux, pour se retirer dans sa
-solitude de Vaucluse, où il n'emmenait avec lui qu'un domestique, où
-il ne possédait qu'une humble maison et un jardin. Séduit par la
-grâce de cette retraite, il y fit transporter tous ses livres, il y
-vécut plusieurs années, et c'est là que ses ouvrages ont été achevés,
-commencés ou projetés. Pétrarque a plus écrit à Vaucluse qu'en aucun
-autre lieu, et il travaillait là sans cesse à revoir, à corriger ses
-écrits, ne pouvant se décider à les publier.
-
-Virgile se plaint des lâches loisirs qu'il avait à Naples. Ce fut
-pourtant dans ces loisirs qu'il composa ses _Géorgiques_, celui de
-tous ses ouvrages que l'on peut regarder comme le plus parfait, et qui
-décèle le mieux à chaque ligne que Virgile écrivait pour
-l'immortalité.
-
-Tout écrivain supérieur jette un regard enthousiaste vers l'avenir, et
-croit à la durée de ses œuvres. L'écrivain secondaire ne porte point
-son ambition si haut; il se contente d'un succès moins durable, et
-parfois obtient ce qu'il demande. L'un et l'autre cependant doivent
-s'éloigner de la foule, chercher les retraites silencieuses et rentrer
-en eux-mêmes. Tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils acquièrent, est un
-effet de la solitude. Il faut que l'amour de la solitude soit
-fortement enraciné dans leur cœur, s'ils veulent produire quelque
-œuvre qui parvienne à la postérité, ou qui obtienne l'estime des
-hommes judicieux de leur temps. Toute l'action qu'un sentiment profond
-peut exercer sur un écrivain est due à la solitude. Là, il recueille,
-il examine tout ce qui, dans le monde, a fait quelque impression sur
-son âme; il aiguise ses flèches contre les opinions surannées et les
-erreurs générales. Les défauts de l'homme animent le moraliste, et le
-désir de les corriger lui donne une noble ardeur. L'espoir de vivre
-d'âge en âge est le plus grand espoir qu'un écrivain du premier ordre
-puisse se permettre. Nul ne doit se laisser aller à cette ambitieuse
-confiance, s'il n'est doué d'un vrai génie, du génie qui enfante les
-chefs-d'œuvre. Ce sont ceux à qui le ciel a donné cette puissance
-intellectuelle qui peuvent se dire: «Nous nous sommes sentis animés
-par la douce et consolante pensée qu'on parlera de nous quand nous ne
-serons plus. Le murmure d'approbation que nos contemporains ont fait
-entendre autour de nous nous laisse présager ce que diront un jour de
-nous ces hommes pour l'instruction et le bonheur desquels nous nous
-sommes sacrifiés, ces hommes que nous estimions et que nous aimions
-avant même qu'ils fussent nés. Nous avons éprouvé cette émulation qui
-tend à soustraire à la mort la meilleure partie de nous-mêmes, qui
-arrache au néant les seuls moments de notre existence dont nous ne
-puissions nous glorifier.»
-
-A la faible lueur d'une lampe nocturne comme dans l'éclat d'un trône,
-sur les vagues de l'Océan comme sur les champs de bataille, l'amour de
-la gloire conduit l'homme à des actions dont la mort n'anéantit point
-le souvenir. Le midi de la vie est alors aussi beau que son aurore.
-«Les louanges que reçoivent, dit Plutarque, les âmes fortes et élevées
-ne font qu'augmenter leur ardeur. La renommée qu'elles se sont acquise
-les conduit par une puissance extraordinaire à tout ce qui est beau et
-grand. La récompense qu'elles ont obtenue ne leur suffit point; les
-actions qu'elles ont accomplies n'étaient pour elles qu'un gage de
-celles qu'on devait attendre; elles auraient honte de ne pas rester
-fidèles à leur gloire, de ne pas lui donner un nouvel éclat par de
-plus hauts faits.»
-
-Celui qui ne sent qu'un profond éloignement pour les éloges trompeurs,
-le succès banal et les fades compliments, doit lire avec enthousiasme
-ce passage de Cicéron: «Pourquoi vouloir dissimuler ce que nous
-sommes incapables de cacher? Pourquoi ne pas nous faire un honneur
-d'avouer franchement que nous aspirons tous à la gloire, et que les
-âmes les plus nobles sont celles qui éprouvent le plus fortement ce
-désir? Les philosophes qui écrivent sur le mépris de la gloire,
-placent leur nom en tête de leur livre, et prouvent ainsi que, tout en
-enseignant qu'on doit attacher peu de prix à la renommée, eux-mêmes
-souhaitent qu'on les nomme et qu'on les loue. La vertu ne demande pas
-une autre récompense de ses fatigues et des périls auxquels elle s'est
-exposée. Que lui resterait-il, si on la privait de cette récompense
-dans cette vie si rapide et si misérable? Si l'âme n'avait pas le
-pressentiment de l'avenir, si elle ne portait pas ses pensées au delà
-des étroites limites de cette existence, elle ne se dévouerait point
-aux travaux pénibles, elle ne se fatiguerait point par tant de veilles
-et de sollicitudes, elle ne braverait point les mortels dangers. Mais
-les hommes les meilleurs sont nuit et jour agités par le désir de se
-faire une honorable renommée et de porter leur souvenir au delà des
-bornes de cette vie. Nous qui servons l'État, nous qui chaque jour
-nous exposons pour lui à tant de périls, voudrions-nous nous condamner
-à ne pas avoir un seul instant de repos, et croire que nous perdons
-tout en rendant le dernier soupir? Des grands hommes ont voulu laisser
-à la postérité leurs traits gravés sur le marbre ou sur l'airain; ne
-vaut-il pas mieux lui laisser l'empreinte de notre esprit et de notre
-cœur? Pour moi, dans tout ce que j'ai fait, j'ai songé à semer pour
-l'avenir et à répandre dans l'univers la mémoire de mon nom. Que cette
-gloire subsiste après ma mort, n'importe! je jouis aujourd'hui de
-cette espérance flatteuse.»
-
-Voilà les pensées que l'on devrait chercher à faire naître parmi les
-enfants des grands. Ah! si l'on pouvait réveiller en eux cette noble
-ardeur et les porter au travail et à la patience, on les verrait
-s'éloigner des plaisirs corrupteurs de la jeunesse; ils s'élanceraient
-avec enthousiasme dans une noble carrière. Eh! quelles actions
-louables ne feraient-ils pas, et quelle illustration ne pourraient-ils
-pas acquérir! Pour élever l'esprit des grands, il faut leur enseigner
-à mépriser tout ce qui est indigne d'eux, tout ce qui énerve le corps
-et l'âme. Il faut les soustraire aux séductions de ces vils flatteurs
-qui ne leur montrent que le plaisir des sens, qui ne cherchent à
-acquérir sur eux quelque influence qu'en les attirant dans le vice,
-qu'en ravalant à leurs yeux les belles choses et en leur rendant
-suspect tout ce qui est bon. Le désir de s'illustrer par des actions
-mémorables, d'augmenter son crédit par la dignité intérieure et la
-grandeur d'âme, procure des avantages que la naissance et le rang ne
-donneraient point, et qu'on ne peut acquérir sur un trône même sans
-pratiquer la vertu, sans avoir les regards constamment fixés sur
-l'avenir.
-
-Personne ne répand autant de germes précieux dans l'avenir que
-l'écrivain intelligent qui ne craint pas de blesser la vanité de ses
-concitoyens en traçant une peinture énergique de leurs préjugés et de
-leurs erreurs. Ce n'est pas pour eux seulement qu'il écrit, c'est pour
-leurs enfants et leurs petits-enfants, dont il éclairera la raison.
-Quand l'homme de mérite que la haine poursuivait pendant sa vie est
-descendu dans la tombe, son savoir, son exemple, sa juste réputation,
-portent leurs fruits. O Lavater! on oubliera des milliers de sots qui
-n'ont pas craint de t'attaquer, et toi, tu seras aimé et honoré. Le
-souvenir de tes faiblesses s'effacera, et on ne verra que ce qui
-t'élève au-dessus des autres hommes. Alors, comme l'a prédit l'auteur
-des Caractères des poëtes, des prosateurs allemands, la richesse de
-ton style, l'énergie, la concision, la hardiesse de tes peintures, le
-talent avec lequel tu as représenté les mœurs et les faiblesses
-humaines, feront admirer de la postérité ton œuvre, qui fut une des
-productions originales de notre siècle, et personne alors ne saura que
-Lavater, qui a créé une langue si expressive et qui a révélé tant de
-vérités nouvelles, croyait aux jongleries de Gassner.
-
-Tel est le succès des grands écrivains. L'espoir enthousiaste de
-Cicéron s'est réalisé, et Lavater, malgré toutes les injures dont il a
-été l'objet en Suisse et en Allemagne, a obtenu par sa Physiognomonie
-la célébrité qu'il pressentait. Mais si l'orateur romain n'avait été
-que consul et si Lavater n'avait été que thaumaturge, il ne resterait
-que peu de chose de l'un et de l'autre dans les annales du temps, qui
-engloutit les choses vulgaires et ne garde pour la postérité que ce
-qui est digne d'elle.
-
-Autant un bon écrivain est au-dessus du commun des hommes, autant le
-pouvoir de sa pensée surpasse celui des pensées de la multitude. Il
-est vrai que les ignorants gouvernent en maint lieu l'opinion et que
-souvent ce sont eux que l'on consulte pour savoir ce que l'on doit
-admettre ou rejeter; mais toute grande pensée est immortelle, et les
-critiques d'un sot disparaissent avec le jour qui les a vues naître.
-
-Quand on entend des jugements sans goût, des satires qui ne
-s'appuient sur aucune oeuvre, on pourrait bien dire à ces prétendus
-beaux-esprits, qui dans leur stérilité ne savent que se moquer des
-productions les plus sérieuses: «Pourquoi voulez-vous expliquer
-et commenter ce que j'écris, lorsque les passages les plus
-recommandables de nos oeuvres glissent sur votre esprit sans
-l'émouvoir? Qui êtes-vous? Pourquoi vous ériger en archivistes de la
-sottise et en juges du bon goût? Où sont vos écrits? Où a-t-on jamais
-entendu prononcer votre nom? Quels hommes distingués comptez-vous au
-nombre de vos amis? Dans quelle contrée sait-on que vous existez?
-Pourquoi prêcher sans cesse votre _nihil admirari_? Pourquoi
-cherchez-vous à flétrir ce qui est grand et noble, si ce n'est parce
-que vous ne possédez point ces qualités, parce que vous sentez
-vous-mêmes votre petitesse et votre misère? Si vous briguez les
-suffrages d'une foule crédule et ignorante, c'est que personne ne vous
-estime; si vous affectez de mépriser la gloire, c'est que vous êtes
-incapables de rien faire de durable. Mais soyez tranquilles, le nom
-que vous cherchez à tourner en ridicule restera, et le vôtre sera
-oublié.
-
-Il est bien permis de conserver ces désirs de renommée parmi ces êtres
-vulgaires; mais ce n'est point à eux que j'en appelle, c'est aux
-hommes d'un jugement droit et équitable, aux hommes d'élite que l'on
-désire émouvoir, et dont le cœur s'ouvre toujours à un écrivain quand
-ils voient avec quelle confiance il aspire à y épancher le sien. C'est
-pour conquérir leurs suffrages qu'on se retire dans la solitude. Après
-les gens qui s'amusent à inscrire leurs noms sur les murs et les
-vitres, nul ne me paraît moins digne de renommée que celui qui n'écrit
-qu'en vue de la petite ville où il demeure. Quiconque cherche la
-gloire parmi les hommes au milieu desquels il vit, est un fou qui sème
-son grain sur le roc. On lui accordera peut-être quelques bonnes
-qualités, mais on ne lui pardonnera ni sa grandeur ni sa liberté.
-
-Par bonheur un écrivain de cœur peut se dire que les hommes justes et
-sensés qui vivent loin de lui suivent d'autres règles que ses
-concitoyens pour apprécier un bon livre. Ces hommes-là se demanderont
-si ce livre peut agir sur l'esprit, s'il a une tendance morale et
-utile, s'il est marqué du sceau de la sincérité, s'il peut donner plus
-d'élévation à l'âme, faire naître des sentiments nobles et inspirer
-des résolutions généreuses. S'il en est ainsi, ce livre a leurs
-suffrages, et ils rendent justice à celui qui l'a composé.
-
-Dans les relations ordinaires de la vie, là où chacun apparaît sous
-une forme d'emprunt, trompe les autres qui le trompent également,
-prodigue des éloges pour en recevoir lui-même, on s'incline
-respectueusement devant l'homme qu'on méprise le plus, et l'on donne à
-quelque sot personnage les titres les plus solennels. Mais celui qui
-sait se tenir à l'écart de ces cercles menteurs ne demande point de
-faux compliments et n'en adresse point à qui ne les mérite pas. Toutes
-ces vaines protestations que l'on reçoit dans le monde ne sont rien
-auprès du bonheur que l'on éprouve à côté d'un ami qui nous inspire un
-noble courage, nous soutient contre l'injustice, nous entraîne sur le
-chemin de l'honneur et y marche avec nous.
-
-Que sont les riants propos de salon comparés à la paix domestique, à
-la félicité que nous donne une belle et aimable femme qui ravive les
-forces assoupies de notre esprit, qui, en secondant notre ardeur et
-notre énergie, nous aide par ses encouragements à surmonter tous les
-obstacles et à poursuivre nos projets, qui enflamme notre imagination
-par sa nature idéale, qui examine avec une sage perspicacité nos
-pensées et nos actions, qui, en reconnaissant nos fautes, nous donne
-avec douceur des avis sérieux et nous éclaire par ses conseils, qui,
-en épanchant son cœur dans le nôtre, nous anime de plus en plus d'un
-désir vertueux, et qui enfin achève de former notre caractère par la
-douceur de son amour, par le ravissant accord de ses sentiments avec
-les nôtres!
-
-Sous une telle influence, ce qu'il y a en nous de bon se conserve, et
-ce qui est mauvais s'efface. Nos concitoyens nous voient tels que nous
-devons être en public, et non pas tels que nous sommes dans la
-solitude. Dans le monde, nous prenons à tâche de ne montrer que les
-beaux côtés de notre caractère et d'en dissimuler les défauts. C'est
-par ce moyen que nous parvenons à nous rendre agréables, et si nous
-n'écrivions rien, à notre mort toute notre cité natale pourrait dire:
-Ah! c'était un honnête homme. Un de mes bons amis me disait une fois:
-«Le matériel fait le premier mérite de l'homme, et, pour vivre en
-paix, on doit se garder de faire apercevoir l'autre partie de
-soi-même.»
-
-Mais nos contemporains nous jugent plus impartialement que nos
-concitoyens, et nos faiblesses descendent avec nous dans le tombeau;
-elles s'anéantissent avec le corps qui en était la source. Notre
-pensée seule subsiste si elle a produit quelque œuvre honorable. Nos
-écrits sont le bien que nous laissons en mourant.
-
-Alors l'envie cesse de harceler notre nom, nos adversaires se taisent,
-et la médisance cherche un autre aliment. Alors les hommes qui nous
-aimaient et qui n'osaient laisser paraître leur affection prendront
-peut-être la parole; peut-être nous pardonnera-t-on d'avoir voulu nous
-élever au-dessus de ceux qui font tout pour tomber à leur mort dans un
-éternel oubli et qui atteignent parfaitement ce but. Peut-être nous
-pardonnera-t-on d'avoir été animés du désir de laisser quelque chose
-qui ne périsse pas en même temps que nous, ou que l'on puisse
-considérer comme un appel que nous faisons du jugement de nos
-concitoyens à celui du monde.
-
-Ce n'est pas seulement cette soif de gloire qui anime l'écrivain dans
-la solitude; il éprouve là une autre jouissance, une jouissance
-inappréciable, que nul être ne lui peut enlever, celle qui naît du
-travail même. Que de satisfaction on goûte quand on écrit dans une
-application soutenue, dans l'enthousiasme qui s'y joint! Il suffit
-souvent d'un tel travail pour dissiper nos chagrins, pour nous faire
-oublier nos douleurs. Ah! je ne donnerais pas une seule heure de ces
-occupations paisibles pour tous les rêves de gloire qui enchantaient
-Cicéron. La tranquillité que l'on retrouve dans une longue suite de
-souffrances cause à l'âme les plus douces, les plus nobles émotions.
-Le plaisir que l'on ressent à faire encore quelque chose, lorsqu'on se
-croyait déjà hors d'état de rien produire, est inconnu peut-être à
-l'homme qui jouit d'une forte santé, car il a confiance en lui-même.
-Mais pour un écrivain malade, une difficulté vaincue, une période
-élégante, une expression heureuse, une exposition claire et habile, un
-travail achevé, sont un baume salutaire, un contre-poison de la
-mélancolie et un des grands avantages de la solitude, et la
-satisfaction que l'on en reçoit est bien préférable à toutes les idées
-de gloire et de réputation. Qui ne renoncerait volontiers, pour une
-telle satisfaction, à ces rêves contre lesquels notre raison élève
-tant de puissantes objections?
-
-Se suffire à soi-même sans qu'il soit besoin de recourir à l'appui des
-autres; consacrer à un travail qui, peut-être, ne sera point
-entièrement inutile, des heures, des jours que nous aurions perdus
-dans la tristesse ou dans l'ennui; voilà l'un des plus précieux
-résultats de la vocation d'écrivain, et ce résultat me suffit. Quel
-est celui qui, dans sa retraite, ne se réjouit pas de voir tout ce
-qu'il peut faire dans une soirée, tandis que les files de voitures
-circulent dans les rues et font trembler les vitres de ses fenêtres?
-
-Que chacun, du reste, se berce s'il lui plaît d'un espoir d'avenir et
-d'une immortalité idéale. Ces rêves de l'imagination sont un des
-avantages de la solitude; je ne prétends point en contester l'utilité,
-car les bons et les mauvais écrivains y trouvent leur bonheur; et ces
-rêves, ces espérances atteignent au même but: ils nous montrent par
-quelle force on grandit dans la solitude et avec quelle facilité on
-s'y soustrait au faux éclat du monde.
-
-Les singularités de quelques écrivains sont souvent encore un des
-avantages de la solitude. Dans l'éloignement des relations sociales,
-on devient moins souple et moins flexible; mais celui qui conserve ces
-qualités regrette de se montrer dans la société tout autre qu'il
-n'est, et, dans son dépit, il prend la plume, ne fût-ce que pour
-soulager son cœur[17].
-
- [17] Ce besoin se fait surtout remarquer en Italie, où,
- en dehors des couvents, un grand nombre de personnes passent leur
- vie dans une retraite philosophique, et manifestent assez
- librement leur opinion sur tout ce qui les frappe dans le monde.
- Jagermann dit, dans ses _Lettres sur l'Italie_: «Il y a des
- familles de gentilshommes, à Florence, qui n'ont point quitté
- leur retraite depuis l'extinction de la maison de Médicis. Ces
- hommes solitaires se dévouent, en silence, au culte des muses, et
- acquièrent, par leurs lectures et leurs réflexions, de si grandes
- connaissances, que c'est un vrai bonheur pour un prince quand il
- peut découvrir un de ces esprits laborieux, et l'attirer à son
- service. De ces habitudes de retraite provient le penchant à la
- satire, que l'on observe si souvent en Italie. Des hommes
- mécontents de leurs semblables, et occupés à méditer en silence,
- sont portés, par leur humeur hypocondriaque, à critiquer les
- actions des autres. Voilà pourquoi les satires des Italiens sont
- assaisonnées d'un sel amer.
-
-Cet écrivain a tort, dira-t-on; une telle façon d'écrire n'est pas de
-nature à contribuer à l'agrément ni à l'instruction du lecteur.
-Cependant elle a aussi son mérite. La littérature gagne par là plus de
-liberté, s'éloigne des formes, des opinions rampantes et serviles, et
-s'approprie davantage aux besoins du temps.
-
-Dans un Traité sur le style publié à Weimar, un gentilhomme a exprimé
-plusieurs idées que je me permettrai de contredire. Il voudrait des
-règles de style générales, et moi, je réclame la liberté du style dans
-des livres écrits pour des hommes de natures si variées. Il veut qu'on
-s'applique à suivre certains modèles, et moi, je crois que chacun peut
-être à soi-même son meilleur modèle. Il veut qu'on imite certaines
-formes de langage, et moi, je voudrais qu'on se peignît autant que
-possible dans ses pensées et dans ses expressions. Il veut que
-l'écrivain ne paraisse pas dans son ouvrage, et moi, je crois qu'il
-est tout aussi permis de disséquer ouvertement son âme et de faire sur
-soi-même des observations utiles aux autres que de léguer son corps à
-un professeur d'anatomie. Il veut qu'on ne s'écarte point des sentiers
-ordinaires, qu'on s'avance d'un pas grave et mesuré, et moi, je ne me
-soucie point d'apprendre d'un autre comment je dois marcher. Il dit
-que, si chacun se laisse aller à ses allures particulières, il n'y a
-plus d'ensemble, et je réponds que je tiens peu à cet ensemble qui est
-l'effet de la routine. Il prétend que c'est à présent parmi les
-écrivains une maladie contagieuse de montrer quelle est la disposition
-de leur âme au moment où ils écrivent, et moi, je déclare que je ne
-puis cacher ce qui se passe en moi quand je m'entretiens avec mon
-lecteur. Il paraît désirer que, lorsque l'on se met à écrire un livre,
-on n'agisse point comme si l'on était seul, et moi, je n'ai souvent
-d'autre motif en écrivant que de pouvoir dire un mot tout seul.
-
-En général ce traité renferme pourtant des réflexions très-justes et
-très-vraies, et je n'y trouve d'autre objection à faire que celles que
-je viens de tracer; car, quoique les digressions, les écarts, les
-fantaisies de nos beaux-esprits, me déplaisent autant qu'à l'auteur de
-cet ouvrage, il me paraît néanmoins que cette manière d'écrire qu'on
-n'acquiert que dans la solitude, nous a déjà donné plus de liberté que
-nous n'en avions, et que cette liberté, employée avec goût et avec
-mesure, fera circuler de nombreuses et utiles vérités dans le public.
-
-Il est encore un grand nombre de villes où les lumières ne se sont pas
-répandues autant qu'on le désirerait, et où l'on marche timidement pas
-à pas selon les anciens errements; chacun regarde, écoute son voisin,
-et personne n'ose sortir du sentier ordinaire. Ceux qui se sont
-approprié les idées les plus délicates des peuples étrangers sont
-obligés de les garder pour eux-mêmes et de suivre la multitude. Mais
-si nos écrivains s'accoutumaient dans la solitude à paraître hardiment
-devant le public; s'ils voulaient apprendre à connaître la vie, les
-mœurs, les opinions des hommes dans toutes les conditions; s'ils
-osaient appeler les choses par leur véritable nom et parler dans leurs
-écrits de tout ce dont un homme raisonnable a droit de s'occuper;
-alors l'instruction se répandrait peu à peu parmi le peuple, et on
-s'habituerait à penser par soi-même, sans consulter une opinion
-banale. Mais, pour en venir là, il faut que les écrivains, et
-notamment les écrivains allemands, connaissent un autre monde que
-celui de leur université, de leur petite ville natale ou de la maison
-qu'ils habitent; il faut qu'ils aient vécu, qu'ils aient été en
-relation avec des hommes de différents pays et de différentes
-conditions; il faut qu'ils ne s'effrayent point de la société des
-grands et qu'ils ne fuient point celle des gens d'une classe
-inférieure, et il faut aussi qu'ils s'éloignent souvent de ces
-relations et qu'ils sachent vivre dans la retraite.
-
-Une foule de projets utiles échoueraient sans doute si, pour les faire
-réussir, il fallait nécessairement avoir recours aux savants et aux
-écrivains. Mais il est bon pourtant qu'un écrivain fraye la route et
-qu'il ne se décourage pas si l'on interprète mal ses intentions et si
-l'on va même jusqu'à se révolter contre lui.
-
-Les grandes et fortes pensées sont en général bannies du langage
-ordinaire de la conversation. Ce qu'on admet le plus volontiers dans
-le monde, j'entends dans le monde que nous voyons autour de nous, ce
-sont les expressions les plus timides et les sentiments les plus
-réservés. Mais si l'on ne tolère point la rude franchise de l'écrivain
-dans un salon, nous devons dire que le langage flatteur du monde
-serait aussi peu à sa place dans un livre. Il faut que la vérité soit
-exprimée, qu'on s'accoutume à la reconnaître dans la société, à la
-taire s'il en est besoin, qu'on forme ses manières dans le monde et
-son caractère dans la solitude.
-
-La volonté s'affermit dans la solitude, on devient là plus exigeant
-pour soi-même, parce qu'on y trouve plus de loisir, plus de liberté,
-et qu'on y acquiert par là même plus de pouvoir. Mais il ne faut pas,
-nous le répétons encore, que les loisirs dont on jouit dégénèrent en
-oisiveté, et engourdissent peu à peu nos sages résolutions. Il faut au
-contraire que la jouissance d'une pleine et entière liberté anime à la
-fois notre esprit et notre imagination.
-
-Un de mes amis m'a souvent dit qu'il n'éprouvait jamais aussi vivement
-le besoin d'écrire que les jours de revue, où des milliers d'hommes
-passaient sous ses fenêtres pour s'en aller assister aux manœuvres
-des régiments. Il a publié de bons ouvrages scientifiques; mais ce
-qu'on lui doit de meilleur, il l'a fait précisément dans ces jours de
-grand spectacle populaire. Moi-même je me souviens que, dans ma
-jeunesse, je ne me sentais jamais plus disposé à m'occuper d'idées
-sérieuses que dans les matinées des jours de fêtes, quand mes
-concitoyens circulaient dans les rues parés et endimanchés, et que
-j'entendais au loin retentir le son d'une cloche de village.
-
-Les fréquentes interruptions paralysent les bons effets de la
-solitude. Si l'on n'est point tranquille, on ne peut recueillir ses
-pensées. Voilà pourquoi des fonctions publiques nous ôtent souvent
-plus d'intelligence qu'elles ne nous en donnent; chacun est obligé
-d'être, dans l'emploi qu'il occupe, ce que l'on veut qu'il soit,
-tandis que dans la solitude il garde sa vraie nature. De là vient que
-tant d'hommes livrés aux études de la science encourent de graves
-reproches sur les devoirs journaliers qui leur sont imposés. On dit
-d'eux qu'ils ne sont bons qu'à faire des livres; on loue peut-être
-leurs ouvrages, et l'on attaque sans ménagement leur capacité
-administrative.
-
-Dans la solitude on combat énergiquement le préjugé et l'erreur. Plus
-on observe les choses de près, plus on s'affermit dans ses convictions
-et plus on sent fortement tout ce que l'on examine. Quand l'âme est
-rentrée tout entière en elle-même, il lui devient plus facile d'agir
-puissamment sur les objets qui l'entourent. Si, après s'être concentré
-dans ses propres réflexions, un homme d'un sens droit et d'un cœur
-généreux parvient à saisir la vérité qu'il a sincèrement cherchée, il
-ne s'inquiète plus de ceux qui voudraient affecter envers lui un
-injuste dédain, il écoute sans crainte les sarcasmes enfantés par de
-grossières préventions, et il reste calme au milieu du tumulte
-qu'excite dans la foule ignorante celui qui ose ouvrir la main pour en
-laisser échapper une vérité.
-
-La solitude diminue le nombre de nos passions; de cent petites
-préoccupations d'esprit elle en fait une grande. J'ai essayé de
-démontrer ailleurs quelle influence pernicieuse elle exerce sur nos
-penchants; mais, Dieu soit loué! elle produit aussi sur ces mêmes
-penchants des effets salutaires. Si elle jette dans quelques têtes un
-trouble funeste, il en est d'autres auxquelles elle donne une heureuse
-direction. Oui, c'est dans la solitude qu'on apprend à sentir et à
-connaître réellement les passions. Elles s'élèvent contre nous comme
-des vagues fougueuses, et tendent à nous engloutir; mais la raison les
-domine et les apaise. Si nous devons engager une lutte difficile, la
-vertu, la résignation, nous donnent une force de géant. On déracine
-des arbres, on amollit des rochers; avec la vertu et la résolution,
-tout est possible dès que l'on sait qu'une passion ne peut être
-vaincue que par une autre passion.
-
-La noblesse d'âme que l'on acquiert dans cette observation de soi-même
-est fière de sa propre dignité. Elle éloigne d'elle tout contact impur
-et toute mauvaise relation. Qu'importe qu'on proclame autour d'elle
-que la volupté est un des premiers besoins de la nature humaine, et
-qu'un homme comme il faut ne peut se dispenser d'entretenir des
-courtisanes et de se livrer à tous les plaisirs des sens? elle voit
-que la débauche étouffe dans les hommes le sentiment de la vertu,
-qu'elle énerve leur courage, qu'elle les livre à la paresse et à
-l'indolence chaque fois qu'ils devraient agir avec énergie et
-persévérance.
-
-Celui qui veut se distinguer dans le monde doit craindre l'oisiveté.
-S'il n'épuise pas ses forces dans la débauche; si, pour les réparer,
-il n'a pas recours à une nouvelle intempérance, il n'aura pas besoin
-de passer la journée à se promener. Tous les hommes sans exception
-ont, chaque jour de leur vie, quelque chose à apprendre. Quelque rang
-qu'on occupe dans le monde, on n'est vraiment grand que par
-sa grandeur intérieure. Plus nous exercerons nos facultés
-intellectuelles, plus nous connaîtrons l'étendue de ces facultés. Si
-nous sommes portés à la débauche, il faut, pour triompher de ce fatal
-penchant, tourner notre pensée vers les nobles et grandes actions,
-éviter les distractions frivoles, nous appliquer à l'étude des
-sciences ou des arts, et prendre l'habitude de rentrer souvent en
-nous-mêmes.
-
-C'est au sein de la retraite que cette généreuse fierté éclate dans
-toute sa puissance. Celui qui veut que ses méditations soient utiles
-aux autres doit voir le monde, mais sans y rester trop longtemps et
-sans y prendre trop de goût; car il courrait risque d'y énerver ses
-propres forces. César s'arracha des bras de Cléopâtre, et devint le
-maître de l'univers; Antoine se soumit en esclave aux charmes de cette
-princesse, et sa faiblesse lui coûta le pouvoir et la vie.
-
-La solitude, il est vrai, donne à l'âme des idées exaltées qui ne
-s'accordent point avec la vie réelle; mais l'attrait des grandes
-choses et l'enthousiasme montrent au solitaire la possibilité de se
-soutenir à une hauteur où l'homme du monde serait saisi par le
-vertige. Le solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa raison,
-enflamme son esprit, l'élève au-dessus de lui-même, et lui donne le
-sentiment de l'immortalité, tandis que l'homme du monde ne vit que
-d'une vie éphémère. Le solitaire trouve dans la retraite une
-compensation suffisante à tous les vains plaisirs dont il se prive,
-tandis que l'homme du monde croit avoir tout perdu, s'il manque de
-paraître à une assemblée, s'il néglige un spectacle.
-
-Je ne puis me rappeler sans une douce émotion le passage où Plutarque
-dit: «Je vis tout entier dans l'histoire; tandis que je recueille les
-récits qu'elle me présente, mon âme se remplit des images des hommes
-les plus grands et les plus vertueux. Si les gens que je ne puis me
-dispenser de fréquenter m'offrent quelque mauvais point de vue, je
-m'efforce de l'éloigner, et, libre de toute passion blâmable, je
-m'attache à ces nobles modèles de vertu qui sont si beaux, si
-attrayants, et qui s'accordent si bien avec notre nature.»
-
-L'âme qui se lie dans la solitude à ces grandes images oublie les
-séductions vulgaires. Elle s'élève toujours plus haut, et regarde avec
-dédain tout ce qui, dans le monde, tendait à l'abaisser et à lui ravir
-son énergie. Lorsqu'elle est arrivée à cette hauteur majestueuse, ses
-forces et ses besoins se développent. Tout homme peut ordinairement
-faire plus qu'il ne fait; c'est pourquoi on doit s'efforcer d'arriver
-à tout ce dont on ne se sent pas complétement incapable. Combien
-d'idées assoupies se réveillent dans cet effort! Combien
-d'impressions, qu'on croyait effacées, se ravivent dans notre esprit,
-et se retracent sous notre plume! Nous avons toujours plus de pouvoir
-que nous ne croyons, pourvu que nous ne cessions pas de l'exercer,
-pourvu que l'enthousiasme allume le feu, que l'imagination
-l'entretienne, et que la vie nous semble fade et morne dès que nous ne
-sentons plus en nous cette chaleur vivifiante[18].
-
- [18] La force des passions, a dit un philosophe qui
- connaissait le cœur humain, peut seule contre-balancer en nous
- la force de la paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et
- à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse, et nous
- douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est
- attachée la supériorité du talent.
-
-Dans la solitude, comme partout ailleurs, l'apathie est la mort de
-l'âme. Quand je quittai la Suisse, une maladie grave, des souffrances
-inexprimables, me jetèrent pendant plusieurs années, par intervalles,
-dans un état affreux. Tandis que ceux qui m'entouraient et qui ne
-connaissaient point le secret de mes douleurs intérieures, me
-croyaient agité par une ardente colère et prêt à prendre la lance et
-le bouclier, je continuais à remplir avec exactitude et avec zèle mes
-devoirs de médecin; tandis que des cris de rage s'élevaient de tous
-côtés contre moi, je restais impassible, et je ne parlais à personne
-de ces incroyables récriminations. J'étais malade, j'avais le cœur
-navré; un malheur domestique, malheur terrible, occupait toutes mes
-pensées, et me rendait insensible à toute autre peine. Pendant des
-années entières, je restai comme pétrifié; je passais de longues
-heures sans pouvoir penser, et souvent je disais le contraire de ce
-que je voulais exprimer. Je ne prenais presque aucune nourriture; je
-ne prenais rien de ce qui fortifiait les autres; je me sentais parfois
-si faible que je croyais tomber à chaque pas, et quand je m'asseyais
-pour écrire, je souffrais les tourments de l'enfer. Le monde entier
-n'était rien pour moi; j'étais absorbé par la douleur contenue de mon
-cœur saignant.
-
-La passion ne naît que lorsque les organes corporels sont capables
-d'exécuter ce qui est dans le caractère. Pour que l'âme puisse agir,
-il ne faut pas que ses organes soient comprimés; car c'est par eux
-qu'elle agit dans la solitude comme dans le monde; pour qu'elle soit
-active et entreprenante, il est nécessaire qu'elle ne soit point
-arrêtée par ces agents.
-
-En général, on cesse d'estimer les petites choses à mesure qu'on se
-passionne pour les grandes. C'est pourquoi, dans la pratique des
-affaires ordinaires, le simple bon sens vaut souvent mieux que le
-génie[19]. Si les fonctions publiques ont fatigué l'esprit, la
-solitude, la liberté, peuvent seules le retremper; il n'est point
-d'autre ressource pour le philosophe, pour l'écrivain, quand ils ont
-été mal interprétés, injuriés, froissés par ceux qui les entourent; si
-leur âme gémit de ces injustices et de cette oppression, si elle tombe
-dans le découragement, donnez-leur un salutaire loisir, une plume et
-de l'encre, ils seront vengés. Des nations entières liront ce qu'ils
-vont écrire. Un grand nombre d'hommes, doués d'un esprit intelligent,
-sont restés dans un état de médiocrité par le fait même des emplois
-dont ils ont été chargés, parce qu'ils languissent dans des
-occupations qui ne les forcent point à penser, et qui conviennent
-mieux à un sot qu'à une intelligence d'élite.
-
- [19] Helvétius a dit: «L'homme de bon sens est un homme
- dans le caractère duquel la paresse domine; il n'est point doué
- de cette activité d'âme qui, dans les premiers postes, fait
- inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le
- monde, ou qui leur fait semer dans le présent le germe des
- événements futurs.»
-
-La solitude classe toutes les choses au rang qui leur convient. Là, on
-se réjouit de pouvoir penser, et on se réjouit de gagner du temps en
-déplaisant à certains hommes. Cet éloignement que l'on inspire est
-souvent un bonheur digne d'envie. Que je plaindrais celui qui, aimant
-à méditer en silence, se trouverait chaque jour accablé de visites
-importunes, de questions indiscrètes; qui, au moment même où il se
-sentirait animé par une heureuse inspiration, se verrait forcé de
-recevoir, l'un après l'autre, une vingtaine de désœuvrés, de
-disserter sur des lieux communs, et de répéter des formules banales!
-Adieu alors le mouvement de ses idées; il ne lui resterait que la
-douleur d'avoir perdu des heures précieuses. Mais, en général, ces
-hommes laborieux ne sont point ceux que l'on recherche le plus, et ce
-n'est pas contre un homme ordinaire qu'une ville entière se soulève.
-Avouez-le donc, il y a quelque chose de grand dans celui qui soulève
-tant de clameurs, auquel on prédit tant de désastres, et que l'on
-accable de tant de calomnies. Heureux le penseur ignoré du public! on
-le laisse seul; et, comme il sait qu'il n'est point compris, il ne
-s'étonne pas d'être mal jugé.
-
-Telle fut, au sein de la multitude, la destinée de l'illustre comte de
-Schaumbourg-Lippe, plus souvent désigné sous le nom de comte de
-Buckebourg. Je n'ai jamais vu un homme plus mal jugé que celui-là, et
-cependant son nom mérite d'être cité parmi les noms les plus
-honorables de l'Allemagne. J'appris à le connaître dans un temps où il
-vivait à l'écart du monde, gouvernant son petit État avec une
-remarquable sagesse. Il avait, il est vrai, au premier abord, quelque
-chose de choquant, qui empêchait qu'on ne rendît justice à son vrai
-mérite. Le comte de Lacy, ambassadeur d'Espagne à Pétersbourg, m'a
-raconté que, lorsque le comte de Buckebourg commandait les troupes
-portugaises, l'extérieur de ce prince frappa tellement les généraux
-espagnols, lorsqu'ils l'aperçurent avec leurs lunettes, qu'ils
-s'écrièrent: «Est-ce que les Portugais ont pris pour chef un Don
-Quichotte?» Mais ce même comte de Lacy, homme d'esprit, racontait avec
-enthousiasme la conduite de Buckebourg en Portugal, et vantait
-l'étendue de son esprit, la noblesse de son caractère. C'était, il
-faut le dire, un homme d'une apparence singulière. Son attitude, ses
-cheveux flottants, sa figure maigre et la longueur démesurée de
-l'ovale de sa tête, rappelaient la figure de Don Quichotte; mais, en
-l'observant de près, on ne tardait pas à concevoir de lui une autre
-idée. Une physionomie vive et animée annonçait l'élévation de son âme,
-la finesse de son esprit, la bonté et la sérénité de son cœur, et
-jamais je n'ai passé un instant avec lui sans admirer la douceur et la
-noblesse de sa nature. Les sentiments distingués et les pensées
-héroïques éclataient en lui comme dans les plus belles âmes des Grecs
-et des Romains. Il était né à Londres, et il se montrait parfois
-bizarre: il aimait, par exemple, à rivaliser en tout avec les Anglais.
-Un jour, il paria qu'il irait à cheval de Londres à Edimbourg en
-tournant le dos à cette dernière ville. Il parcourut à pied une partie
-de la Grande-Bretagne, et se fit un amusement de traverser plusieurs
-provinces de ce royaume en mendiant avec un prince allemand qui
-l'accompagnait. Une fois, on lui dit que, quelque part au-dessous de
-Ratisbonne, le cours du Danube était si impétueux que personne n'avait
-pu traverser ce fleuve à la nage. Il tenta l'entreprise, et s'avança
-si loin, à l'endroit le plus périlleux, qu'on eut beaucoup de peine à
-le sauver. Un homme éminent comme diplomate et comme philosophe, le
-conseiller Strube, m'a raconté que, durant la guerre contre la France,
-le comte, qui commandait l'artillerie dans l'armée du duc Ferdinand de
-Brunswick, invita un jour quelques officiers hanovriens à dîner. Au
-beau milieu du banquet, on entend siffler les boulets sur la tente.
-«Les Français ne sont pas loin, disent les officiers.--Non, réplique
-le comte, ils sont encore loin de nous; restez à votre place.» Bientôt
-d'autres boulets rasent le haut de la tente. Les officiers se lèvent
-en s'écriant: «Les Français sont là!--Non, répète le comte, ils ne
-sont pas là, je vous en donne ma parole.» Cependant on entend de
-minute en minute gronder de plus près les boulets, et les officiers,
-tout en affectant un air de calme, faisaient intérieurement leurs
-réflexions sur cette fête singulière. Enfin le comte leur dit: «J'ai
-voulu, Messieurs, vous montrer jusqu'à quel point je puis compter sur
-mes artilleurs. Je leur avais prescrit de tirer sur le bouton de notre
-tente pendant que nous serions à table, et ils ont obéi à mes
-intentions avec la plus parfaite adresse.» On reconnaît à ce trait un
-homme qui veut s'exercer, et exercer les autres à tout ce qui semble
-difficile. J'étais un matin avec le comte, près d'un magasin à poudre
-qu'il avait fait construire au-dessous de sa chambre à coucher, dans
-le fort de Wilhelmstein. «Je n'aimerais pas, lui dis-je, à dormir ici
-dans les chaudes nuits d'été.» Et le voilà qui se met à me faire les
-plus spécieux raisonnements pour me prouver que l'excès et l'absence
-du danger étaient tout un. Quand je rencontrai pour la première fois
-cet homme étonnant, c'était en présence d'un officier anglais et d'un
-portugais. Il me parla pendant deux heures de la Physiologie de
-Haller, qu'il savait par cœur. Le lendemain matin, il me conduisit
-dans un petit bateau qu'il dirigeait lui-même à la forteresse de
-Wilhelmstein, qu'il avait fait construire au milieu d'un lac. Un
-dimanche, dans l'allée de Pyrmont, au milieu d'une quantité de femmes
-élégantes et de jeunes gens galants, il m'entretint tranquillement et
-imperturbablement des preuves que l'on a données jusqu'à présent de
-l'existence de Dieu, de ce qui manque encore à ces témoignages, et de
-ce qu'on pourrait y ajouter. Un jour, il me fit voir à Buckebourg un
-énorme in-folio écrit de sa propre main, sur l'art de défendre un
-petit État contre une grande puissance. Cet ouvrage, destiné au roi de
-Portugal, était fini. Il m'en lut plusieurs passages qui concernaient
-la Suisse. Il regardait l'Helvétie comme un pays invincible. Il me
-nomma tous les postes qu'il faudrait occuper en vue de l'ennemi, et
-m'énuméra des sentiers vraiment impénétrables. Mon ami Mendelssohn, à
-qui il avait lu la préface de ce livre, la regardait comme un
-chef-d'œuvre de raisonnement et de style. Ceux qui ont observé de
-plus près encore et avec plus de sagacité que moi le comte de
-Buckebourg pourraient raconter sur cet homme extraordinaire bien
-d'autres traits plus curieux. Je n'ajouterai à ce que je viens de dire
-qu'une seule remarque, c'est que le comte lisait beaucoup, qu'il
-connaissait les hommes, ne se plaisait à aucun jeu, ne riait jamais,
-ou ne laissait échapper qu'un sourire moqueur.
-
-Tel fut le caractère de cet homme si mal compris. Il pouvait bien rire
-des autres quand il voyait les autres rire de lui. Cependant il y
-avait jusque dans son expression sardonique une évidente bonté. Sans
-être misanthrope, il habitait de préférence une maison isolée au
-milieu d'une forêt; il vivait là seul, ou avec la femme angélique
-qu'il avait épousée, dont il n'avait point paru amoureux, et dont la
-perte prématurée le fit mourir de douleur.
-
-La foule riait aussi de Thémistocle, parce qu'il n'avait pas les
-belles manières et le ton raffiné d'Athènes. Un jour, Thémistocle
-répondit à ceux qui le poursuivaient de leurs sarcasmes: «Il est vrai
-que je ne sais pas accorder une lyre, ni jouer du psaltérion; mais
-qu'on me donne une ville si petite, si inconnue qu'elle soit, et je la
-rendrai célèbre.»
-
-Ainsi la solitude et la philosophie peuvent nous donner une apparence
-risible aux yeux des hommes vulgaires, mais elles remplacent toutes
-nos petites préoccupations par de nobles idées. Celui qui a passé sa
-vie à étudier les grands hommes et les sentiments élevés, peut bien
-prendre des allures bizarres; mais il montre dans les grandes
-occasions l'élévation de son âme et la noblesse de son caractère.
-
-La grandeur des anciens produit sur les esprits capables de la sentir
-une impression extraordinaire dans la solitude. Il suffit parfois
-d'une étincelle de cette flamme sublime qui animait les hommes
-illustres de l'antiquité pour faire éclater, là où l'on s'y serait
-attendu le moins, des effets surprenants. Une femme vivait isolément à
-la campagne, en proie à des maux de nerfs continuels. Je lui
-conseillai, pour fortifier son énergie, de relire souvent l'histoire
-grecque et l'histoire romaine. Trois mois après elle m'écrivit:
-«Quelle vénération vous m'avez inspirée pour l'antiquité! Que sont
-auprès de ces hommes-là les pygmées qui nous entourent? Naguère encore
-l'histoire n'était point une de mes lectures favorites. A présent je
-ne vis que par elle. A force de lire, je veux devenir Grecque ou
-Romaine. Les livres que vous m'avez indiqués raffermissent ma santé et
-sont pour moi une source de plaisirs inépuisables. Jamais je n'aurais
-cru pouvoir trouver un tel trésor. Ils me sont plus précieux que mon
-héritage. Bientôt vous n'entendrez plus aucune plainte sortir de ma
-bouche. Mon Plutarque m'est déjà plus cher que les triomphes de la
-coquetterie et que les sentimentalités qu'on adresse aux femmes de la
-campagne qui prétendent être tout âme, quoique Satan n'ait pas plus de
-peine à les vaincre qu'un virtuose à jouer de son violon.»
-
-L'image de la grandeur et des vertus de l'antiquité n'exerce une
-action durable que dans le calme et au sein d'un petit nombre
-d'hommes; mais alors elle est féconde en résultats. Un homme de génie
-est frappé dans une de ses promenades solitaires d'une conception qui
-paraît ridicule à ses contemporains; mais un temps viendra où cette
-même idée entraînera des milliers d'êtres aux plus nobles actions. Les
-chants de Lavater furent publiés à une époque peu favorable. La
-société de Schintznach, qui avait confié à ce grand écrivain le soin
-de composer ces vers, devint suspecte à l'ambassadeur de France, et de
-nombreuses invectives retentirent contre elle. Le célèbre Haller
-lui-même, qu'elle avait longtemps refusé de recevoir au nombre de ses
-membres, ne lui épargnait pas les épigrammes dans les lettres qu'il
-m'adressait. Le président de la censure de Zurich défendait
-l'impression des chants de Lavater. Cependant nul poëte n'a écrit avec
-plus de force et d'ardeur pour sa patrie que Lavater pour la Suisse.
-J'ai vu les enfants entonner ses strophes avec enthousiasme; j'ai vu
-les plus beaux visages se baigner de larmes en les écoutant; j'ai vu
-une noble émotion éclater sur la physionomie et dans les yeux des
-paysans suisses auxquels on les chantait. Des pères de famille sont
-allés avec leurs fils à la chapelle de Guillaume Tell pour y répéter
-les vers que Lavater a composés sur ce libérateur de la Suisse. Je
-croyais entendre résonner les rocs autour de moi chaque fois que je
-modulais sur un air que j'inventais moi-même un de ces chants
-patriotiques dans les campagnes, sur les collines où nos aïeux se sont
-immortalisés par leur valeur, où j'étais entouré des ombres de ces
-héros moissonnés dans de glorieuses batailles, où je croyais encore
-les voir avec leurs rudes massues écraser les couronnes féodales des
-Germains, et forcer, malgré le nombre de ses troupes, la noblesse
-allemande à une fuite honteuse.
-
-Ce sont là, me dira-t-on, des songes romanesques, des idées qui ne
-peuvent plaire qu'à ceux qui vivent dans la solitude, et qui voient
-les choses autrement qu'on ne les voit dans le monde. Mais les idées
-élevées finissent par vaincre la résistance qu'on leur oppose. Dans
-les républiques, elles agissent peu à peu sur les esprits; elles
-inspirent à la multitude des sentiments généreux, qui ne plaisent pas
-peut-être aux agents du pouvoir, mais qui dans un moment de crise et
-de péril, pourraient être d'une admirable utilité.
-
-Tout concourt donc, dans la solitude, à élever l'âme, à fortifier le
-caractère, à nous familiariser plus sûrement et plus promptement que
-dans le monde avec les sentiments les plus nobles et les résolutions
-les plus courageuses. L'homme qui se retire dans la solitude échappe
-par là aux traits de l'ignorance, de l'envie et de la méchanceté.
-Résolu de ne point rechercher le suffrage des esprits étroits, des
-êtres vulgaires, il s'attend aux contrariétés qu'il peut éprouver, et
-n'est point surpris quand elles lui surviennent.
-
-Si la solitude élève notre pensée, on s'imagine assez généralement
-qu'elle nous rend impropres aux affaires; c'est ce que je ne crois
-pas. Plus on élèvera son âme dans le silence de la retraite, moins on
-courra risque de s'affaisser dans le monde; plus on exercera son
-esprit, plus cet exercice nous sera utile dans le commerce de la
-société.
-
-L'homme qui a vécu dans le calme peut acquérir, par là même, plus
-d'activité pour la vie pratique, et, lorsqu'il s'éloigne du monde, il
-rentre dans la solitude pour y prendre un repos nécessaire et se
-préparer à de nouveaux combats. Périclès, Phocion, Épaminondas, ont
-sans doute puisé dans la retraite les idées qui ont fait leur
-grandeur. Quand Périclès était occupé de quelque projet important, on
-ne le voyait point dans les rues d'Athènes; il renonçait aux festins,
-aux réunions bruyantes et à toutes les distractions ordinaires.
-Pendant le temps où il gouvernait la république, il n'alla qu'une
-seule fois souper chez un ami, et n'y resta que quelques instants.
-Phocion se voua d'abord à l'étude de la philosophie, non pas dans le
-dessein orgueilleux de mériter ce titre de sage, mais dans l'espoir
-d'acquérir par là plus d'énergie, de présence d'esprit et de
-résolution dans la conduite des affaires publiques. En observant
-Épaminondas, on se demandait comment cet homme, qui avait passé sa vie
-avec les livres, avait pu acquérir ses capacités militaires. Il était
-très-avare de son temps; dévoué de cœur à l'étude, il s'éloigna des
-emplois publics, et il fallut que ses compatriotes l'arrachassent à sa
-solitude pour le mettre à la tête des armées.
-
-Un homme auquel je ne pense jamais sans enthousiasme, Pétrarque, a
-formé son caractère dans la solitude, et y a gagné les qualités qu'il
-a montrées dans les affaires politiques les plus délicates. Il est
-vrai qu'il fut quelquefois ce que souvent on devient dans la solitude,
-capricieux, mordant et emporté. On lui a vivement reproché les
-tableaux trop licencieux qu'il a tracés des mœurs de son temps, et
-surtout celui qui nous représente la vie scandaleuse que l'on menait à
-Avignon à l'époque de Clément VI. Mais Pétrarque a parfaitement connu
-le cœur humain, et il a eu une grande habileté à manier les esprits
-et à les diriger vers son but. On ne le connaît guère, dit l'abbé de
-Sade, son meilleur historien, que comme un tendre et élégant poëte,
-qui aima Laure avec ardeur, et la chanta avec une grâce exquise. On ne
-sait pas tout ce qu'on lui doit d'ailleurs; on ne sait pas qu'il tira
-la littérature de la barbarie où elle était ensevelie depuis
-longtemps; qu'il sauva de la pourriture et de la poussière les
-meilleures œuvres de l'antiquité, et que ces œuvres inappréciables
-seraient peut-être à jamais perdues pour nous, s'il n'avait pris soin
-de les recueillir et d'en faire faire de bonnes copies. On ne sait pas
-qu'il raviva l'étude des belles-lettres en Europe et épura le goût de
-ses contemporains, qu'il pensa, qu'il écrivit lui-même comme un
-citoyen de la vieille Rome, qu'il sut fouler aux pieds de nombreux
-préjugés, conserver jusqu'à la mort son courage et sa résolution, et
-que son dernier ouvrage surpassa tous ceux qu'il avait faits
-précédemment. On ignore aussi, en général, que Pétrarque fut un grand
-homme d'État; que les premiers souverains de son temps lui confièrent
-les négociations les plus épineuses, et le consultèrent dans les
-affaires les plus importantes; qu'au quatorzième siècle il obtint une
-réputation, une influence, un pouvoir dont nul savant n'a joui de nos
-jours; que trois papes, un empereur, un roi de France, un roi de
-Naples, une foule de cardinaux et les plus grands princes et seigneurs
-de l'Italie recherchèrent son amitié, et manifestèrent le désir
-d'entrer en relation avec lui; qu'il fut appelé par eux comme homme
-d'État, comme ministre et comme ambassadeur, à intervenir dans les
-plus graves affaires de son temps; que, fortifié par la solitude, il
-sut dire aux personnes éminentes qui le consultaient les vérités les
-plus sérieuses et les plus utiles; que personne n'appréciait autant
-que lui, et ne louait si bien les avantages de cette solitude, à
-laquelle il devait en partie ses nobles qualités, et qu'il préférait
-ses heures de loisir et de liberté à toutes les jouissances du monde.
-Longtemps il fut comme énervé par ce profond amour auquel il avait
-consacré les plus belles années de sa vie. Mais un jour vient où il
-renonce à son langage plaintif, à ses soupirs languissants; alors il
-parle en homme, et en homme hardi, aux rois, aux empereurs, au pape.
-Il leur parle avec l'assurance que donnent les grands talents et une
-grande réputation. D'une voix éloquente comme celles de Démosthène et
-de Cicéron, il exhorte les princes de l'Italie à vivre en paix entre
-eux, à réunir leurs forces contre leur ennemi commun, contre les
-barbares qui déchirent leur patrie. Il guide, il encourage, il
-soutient Rienzi, qui paraît comme un envoyé du ciel pour rendre à la
-ville de Rome son antique éclat. Il décide un empereur pusillanime à
-pénétrer dans l'Italie comme le successeur des Césars, et à y prendre
-les rênes de l'empire du monde; il conjure les papes de fixer de
-nouveau sur les rives du Tibre le siége pontifical, qu'ils avaient
-transféré aux bords du Rhône. A l'époque même où il avouait dans ses
-écrits qu'il était triste, obsédé par un amour qu'il cherchait en
-vain à surmonter, plein de haine contre les hommes et contre les
-villes, il se charge de poursuivre, à la cour de Naples, une
-négociation difficile pour le pape Clément VI. Il disait que la vie
-des cours le rendait ambitieux et impatient, et ajoutait qu'il était
-assez plaisant de voir un solitaire quitter les bois silencieux et les
-plaines désertes pour s'en aller parcourir les splendides palais des
-tribunaux avec une escorte de courtisans. Lorsque Jean Visconti, cet
-archevêque de Milan et ce souverain de la Lombardie, qui joignait à
-des talents éminents une insatiable ambition, et qui menaçait
-d'engloutir toute l'Italie, parvint à fixer Pétrarque à son service, à
-lui faire accepter ses faveurs et une place dans son conseil, les amis
-du poëte se disaient: «Quoi! ce fier républicain, qui ne parlait que
-de liberté et d'indépendance; ce taureau indompté, qui rugissait à
-l'apparence du moindre joug, qui ne voulait se soumettre qu'aux
-chaînes de l'amour, bien que souvent encore il les trouvât trop
-pesantes; cet homme, qui avait refusé à la cour de Rome les plus
-belles places, parce qu'il ne voulait point se laisser enlacer dans
-des liens dorés, le voilà qui se livre lui-même aux fers du tyran de
-l'Italie; ce misanthrope, qui ne réclamait que la paix des champs, cet
-apôtre dévoué de la solitude habite aujourd'hui dans le tumulte de
-Milan.--Ils ont raison, répondait Pétrarque, l'homme n'a pas de plus
-grand ennemi que lui-même, j'ai agi contre mon goût et contre ma façon
-de penser. Hélas! nous passons notre vie à faire ce que nous ne
-voudrions pas faire, et à ne pas exécuter ce que nous désirons.» Mais
-il aurait pu dire encore à ses amis: «J'ai voulu montrer ce qu'on peut
-dans le monde quand on a exercé assez longtemps ses forces dans la
-solitude; j'ai voulu prouver combien la solitude donne de liberté, de
-dignité et de noblesse dans la conduite des affaires.»
-
-C'est l'éloignement des vaines relations et des frivoles convenances
-qui inspire aux écrivains le courage dont ils ont si souvent besoin
-pour supporter les injustices qu'une multitude aveugle commet à leur
-égard; c'est leur exemple qui introduit peu à peu les idées libérales
-dans des lieux où ces idées n'étaient même pas connues de nom. C'est à
-la solitude qu'un libre penseur est redevable de ce sang-froid qui lui
-sauve la vie dans l'occasion, qui le garantit des fureurs d'une
-populace exaspérée, qui le maintient dans un état de calme au milieu
-de ses détracteurs. La voix du peuple est souvent la voix des plus
-mauvaises passions, et l'opinion publique varie comme le vent. Celui
-qui ne veut point se laisser étourdir par cette voix dangereuse, et ne
-point tourner comme une girouette, doit s'éloigner de ces hommes qui
-prétendent régir despotiquement notre manière de voir. Il doit
-s'éloigner de ces oisifs qui, ne pouvant produire aucune œuvre
-méritoire, exercent leur censure sur toutes les œuvres qui
-paraissent. Dans la république même la plus libre, l'homme vertueux
-doit éviter les lieux où l'on n'écoute que les cris de la multitude.
-Il doit fuir surtout ces êtres sans valeur, qui n'aspirent qu'à faire
-rire les autres, et se font une joie de déprécier celui qui se moque
-d'eux.
-
-Que de fois n'a-t-on pas vu frapper d'une réprobation générale celui
-qui a la hardiesse de penser autrement que les prétendus régents du
-bon goût! Qu'il publie un livre, on ne cherchera point à discerner les
-qualités de ce livre, on se demandera si l'auteur ne s'est pas avisé
-de critiquer le monde au milieu duquel il vit; on lui prêtera des
-satires qu'il n'a pas faites, qu'il n'a pas eu l'intention de faire.
-S'il exprime avec les plus pures intentions des vérités dont les gens
-de bien le remercient au fond du cœur; s'il se hasarde à blâmer des
-institutions ou des usages qui doivent être corrigés, on crie à la
-méchanceté, et les agents du pouvoir sont invités à sévir de toute
-leur rigueur contre une telle audace. On se tairait peut-être, si l'on
-n'avait pas sous les yeux l'homme qui a osé proclamer sans déguisement
-ces nouvelles vérités.
-
-C'est ce qu'éprouva Montesquieu à Paris même, au centre des lumières,
-et il a dit, dans la _Défense_ de son immortel ouvrage, l'_Esprit des
-lois_: «Rien n'étouffe plus la doctrine que de mettre à toutes les
-choses une robe de docteur. Les gens qui veulent toujours enseigner
-empêchent beaucoup d'apprendre. Il n'y a point de génie qu'on ne
-rétrécisse lorsqu'on l'enveloppe d'un million de scrupules vains.
-Avez-vous les meilleures intentions du monde, on vous forcera
-vous-même d'en douter. Vous ne pouvez plus être occupé à bien dire
-quand vous êtes effrayé par la crainte de dire mal, et qu'au lieu de
-suivre votre pensée, vous ne vous occupez que des termes qui peuvent
-échapper à la subtilité des critiques. On vient nous mettre un béguin
-sur la tête, pour nous dire à chaque mot: Prenez garde de tomber. Vous
-voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi[20].
-Veut-on prendre l'essor, ils vous arrêtent par la manche. A-t-on de
-la force et de la vie, on vous l'ôte à coups d'épingle. Vous
-élevez-vous un peu, voilà des gens qui prennent leur pied ou leur
-toise, lèvent la tête, et vous crient de descendre pour vous mesurer.
-Courez-vous dans votre carrière, ils voudront que vous regardiez
-toutes les pierres que les fourmis ont mises sur votre chemin.»
-
- [20] Je puis citer les censeurs de plusieurs contrées
- d'Allemagne et de Suisse, qui changent ou effacent de leur
- autorité magistrale tout ce que leur esprit étroit ne comprend
- pas; qui n'accordent leur _imprimatur_ qu'à des sottises; qui, au
- lieu de décider si l'ouvrage qu'on leur soumet renferme des
- principes contraires à la religion ou à l'État, ce qui serait la
- seule raison d'en défendre la publication, ne craignent pas d'y
- faire toutes les substitutions que leur suggèrent leurs dogmes
- particuliers, leur morale, leur rhétorique et jusqu'à leur
- méthode d'orthographe.
-
-Montesquieu ajoute qu'il n'y a ni science ni littérature qui puisse
-résister à de tels pédants. Cependant il leur a résisté. Son livre est
-imprimé, et il est lu de tout le monde.
-
-Oui, il faut que l'écrivain qui connaît ces hommes et qui entreprend
-de les peindre ait un triple airain sur la poitrine. Et nul traité de
-morale n'est complet sans une de ces difficiles peintures. Pourquoi,
-dans ces tableaux de mœurs, sommes-nous si au-dessous des Grecs et
-des Romains? C'est que nous nous laissons arrêter par les clameurs qui
-s'élèvent contre tout écrivain qui, pour le bien de ses semblables,
-ose pénétrer dans la philosophie de la vie. Mais nous, qui rendons un
-si juste hommage à la bravoure des guerriers, pourquoi nous
-laissons-nous troubler dans notre repos, comme des Sybarites
-efféminés, par le pli d'une feuille de rose, et pourquoi
-accablons-nous d'injures le courage civil, le courage sans armes, les
-_domesticas fortitudines_ de Cicéron?
-
-Ce n'est pas dans les républiques seulement que l'on a du cœur et de
-l'âme; ce n'est pas là seulement que l'on peut penser et écrire en
-liberté. En Allemagne, Dieu soit loué! les châtiments prescrits par la
-justice sont généralement équitables, et dans les républiques, on
-obéit souvent aux préjugés, à la passion, ou à ce qu'on appelle la
-raison d'État[21]. Voilà d'où vient qu'en Suisse la première maxime
-que les parents cherchent à graver dans le cœur de leurs enfants,
-c'est de ne point se faire d'ennemi. Lorsque j'étais encore fort
-jeune, je répondis à ma mère, qui me donnait ce sage conseil: «Ne
-savez-vous point que celui qui n'a point d'ennemi n'est qu'un pauvre
-homme? Dans une république, chaque citoyen est sous la domination,
-sous la vigilance de cent régents; dans une monarchie, un peuple ne
-dépend que d'un seul homme. En Suisse, la multitude des maîtres
-opprime l'âme du républicain. L'amour et la confiance élèvent celle de
-l'Allemand dans les monarchies. Je connais plusieurs princes qui ont
-des idées plus grandes, plus libérales et plus nobles que certains
-magistrats républicains que je pourrais citer[22]. On trouve souvent
-plus de bon sens parmi la noblesse allemande, qui se dépouille de ses
-anciens préjugés, que dans aucune république du monde. S'il existe
-encore en Allemagne des sots vaniteux qui mettent leur orgueil à
-compter leurs quartiers, il y a aussi des sages qui se font une gloire
-de rechercher l'élévation de la pensée, sans se soucier des
-parchemins.
-
- [21] Meiner a très-judicieusement remarqué que dans une
- république où les agents du pouvoir n'ont point à leur
- disposition d'armée permanente pour les soutenir, les gens qui
- veulent ameuter la multitude aveugle contre la portion la moins
- nombreuse et la plus éclairée de la société, sont beaucoup plus
- dangereux que dans les gouvernements monarchiques, et, par
- conséquent, toute tentative de rébellion doit paraître là plus
- coupable et plus digne de châtiment.
-
- [22] Deux magistrats de Berne ont jugé ainsi, en 1758,
- mon livre sur l'Orgueil national. Le premier, après l'avoir
- feuilleté, le jeta de côté, en s'écriant avec colère: «Nous
- voulons de l'obéissance, et non de la science!» Le second dit,
- après l'avoir vu presque en entier: «Ce docteur Zimmermann est un
- homme inquiétant et dangereux; il faut lui faire quitter la
- plume.»
-
-Dans les monarchies allemandes, l'homme sérieux, qui renonce aux
-inutiles relations du monde, qui se forme lui-même dans la retraite,
-en observant tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend, en étudiant
-les héros de la Grèce et de Rome, arrive à une façon de penser tout
-aussi large et tout aussi libre qu'aucun républicain, et peut, en
-écrivant, répandre autour de lui d'utiles vérités.
-
-Voilà ce que j'avais à dire sur les avantages que la solitude offre à
-l'esprit. Quelques-unes de ces pages ne sont peut-être point assez
-réfléchies, et plusieurs de ces idées ne sont sans doute point
-exprimées comme elles devraient l'être. Si ce livre tombe entre les
-mains de quelque vertueux jeune homme, je lui dirai: «Prends-y ce que
-y tu y trouveras de bon, rejette ce qui te paraîtra froid ou mauvais,
-ce qui ne t'émouvra pas. Je me réjouirai dans la sincérité de mon âme,
-je me croirai amplement récompensé de mon travail, si tu penses devoir
-me remercier de ce livre, si tu reconnais qu'il t'a éclairé, instruit
-et tranquillisé. Je ne demanderai plus d'autre bénédiction pour cet
-ouvrage, si, en le lisant, tu te sens affermi dans ton penchant pour
-une solitude sage et active, dans ton éloignement pour les relations
-qui n'entraînent qu'une perte irréparable de temps, dans ta répugnance
-à céder aux conseils de ceux qui te redisent sans cesse que, pour
-réussir dans le monde, il faut souvent se faire voir dans les lieux
-publics. Et si tu te sens timide et craintif, si tu redoutes de parler
-devant ceux qui se croient les arbitres de l'esprit et du bon goût, et
-qui, en vertu de cette usurpation, obtiennent la faveur générale, en
-débitant les choses les plus vulgaires et les plus insipides, ah!
-songe que dans une telle société je suis aussi embarrassé que toi.
-
-Ce chapitre pourra te donner beaucoup à penser. Si je me suis borné à
-y faire remarquer l'influence que la solitude exerce sur l'esprit; si,
-dans le chapitre suivant, je ne fais qu'indiquer l'empire qu'elle doit
-avoir sur la volonté qu'on veut soumettre à la vertu, j'en aurai dit
-assez cependant pour t'apprendre comment la solitude éclaire notre
-esprit et donne à notre cœur les jouissances du sentiment.
-
-Je sais qu'il y a dans de telles distinctions un côté faible. Les
-jouissances de l'esprit et du cœur sont le résultat d'une seule et
-même force, la religion, qui, en admettant cette distinction, rentre
-dans le domaine du cœur, dégénère en fanatisme lorsqu'elle n'est pas
-guidée par la raison. Mais on ne peut persuader et conduire les hommes
-qu'en leur présentant la vérité sous un point de vue qui se rapporte à
-leurs mœurs, à leurs passions, et il faut que le cœur se retrouve
-partout.
-
-J'ai obéi à un sentiment de cœur en écrivant ce livre sur la
-solitude. Une femme spirituelle a dit que je développais tout ce que
-je sentais, et que je posais la plume quand je ne sentais plus rien.
-Je suis tombé par là dans des défauts de composition qu'un philosophe
-systématique aurait évités. Mais comme je connais les hommes, il me
-suffit que ce chapitre fasse entrevoir les avantages qui peuvent
-résulter de la solitude pour l'esprit, pour la raison et le caractère,
-et que le chapitre suivant montre quels vrais et nobles plaisirs elle
-procure par la contemplation paisible de la nature, par la
-compréhension et l'attrait de tout ce qui est beau et honnête.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR LE CŒUR.
-
-
-La paix de l'âme est, dans ce monde, le bonheur suprême. Ce bonheur,
-on peut le goûter dans la simplicité de son cœur, si, en s'éloignant
-du tumulte du monde, on sait borner ses vœux et son ambition, se
-soumettre aux décrets du ciel, juger avec indulgence tout ce qui se
-passe autour de soi, et se réjouir des harmonies de la nature, du
-mugissement des cascades, de la fraîcheur des bois et du soupir des
-vents.
-
-Quelle sérénité dans nos sentiments quand les orages de la vie sont
-passés, quand tout ce qui nous attristait s'évanouit, quand autour de
-nous règnent l'amitié, la paix, l'innocence et la liberté! Alors même
-que le cœur est agité, on peut se plaire encore dans la solitude. Une
-douce mélancolie est préférable aux jouissances terrestres, et une
-larme d'amour vaut mieux que l'univers entier.
-
-Pour comprendre cette félicité de la solitude, il faut aimer à
-contempler les merveilles de la création, depuis ses beautés
-grandioses jusqu'à l'humble fleur des champs; il faut pouvoir jouir de
-tout ce qui agrandit l'âme et de tout ce qui lui offre quelques
-riantes images. Ces jouissances n'appartiennent point exclusivement
-aux âmes fortes, aux imaginations ardentes, aux esprits d'une trempe
-vive et délicate; elles appartiennent aussi aux personnes d'un
-caractère froid, qui, souvent, accusent les autres d'exagérer
-l'expression de leurs sensations. Seulement, il faut pour celles-ci
-ménager les teintes et les effets de lumière; car, par la raison
-qu'elles sont moins frappées de ce qui est mal, elles sentent moins
-vivement aussi le beau et le bien.
-
-Dans la solitude, une grande partie des jouissances du cœur viennent
-de l'imagination. L'aspect d'une contrée pittoresque, le vert
-feuillage des bois, le murmure des eaux, le bruissement des arbres, le
-chant des oiseaux et les contours d'un horizon lointain absorbent
-souvent l'âme à tel point que toutes nos pensées deviennent autant de
-sensations. Notre âme s'émeut alors, et aspire à tous les sentiments
-honnêtes: c'est un des effets du magique pouvoir de l'imagination. Si
-tout ce qui nous environne est libre et paisible, l'imagination répand
-sur tout ce que nos regards embrassent des teintes riantes et un
-prestige charmant. Ah! quand on connaît la mélancolie philosophique
-qu'inspire la solitude, il est facile de renoncer aux plaisirs
-bruyants et aux assemblées tumultueuses. Les rocs escarpés, les ombres
-profondes des forêts, les points de vue attrayants ou majestueux
-excitent tour à tour en nous une sorte de crainte religieuse ou un
-doux transport. La douleur se dissipe peu à peu dans ces graves ou
-riantes émotions et se change en une paisible rêverie. La solitude et
-le silence de la nature font ressortir chacun des objets qui fixent
-notre attention; notre sensibilité est plus vive, notre surprise plus
-grande et notre plaisir plus profond.
-
-Je connaissais depuis longtemps quelques-unes des plus magnifiques
-beautés de la nature, lorsque je vis pour la première fois un jardin
-anglais près de Hanovre, et un autre près de Marienwerder; j'ignorais
-encore l'art de transformer par une sorte de création des collines
-sablonneuses en un frais paysage; cet art admirable réveille dans le
-cœur de celui qui a conservé le goût des charmes de la nature toutes
-les jouissances que la solitude et la paix des champs peuvent
-procurer. Je ne me rappelle jamais sans un sentiment de reconnaissance
-le jour où j'entrai dans le jardin de mon défunt ami M. Hinuber. Je
-venais d'arriver à Hanovre, j'éprouvais un amer regret d'être éloigné
-de ma patrie, et ce jour-là j'oubliai mes regrets et ma patrie.
-
-Je ne savais pas qu'il fût possible de représenter dans un espace
-aussi restreint la variété charmante et la noble simplicité de la
-nature. Une telle conception est née d'un pur et délicat sentiment des
-beautés de la nature, et des effets qu'une chaste imagination produit
-sur le cœur. Hirschfeld, ce philosophe aimable et attrayant, ce grand
-peintre de la nature, est le premier qui ait fait connaître en
-Allemagne les jardins anglais, et il a rendu par là un remarquable
-service à ses compatriotes.
-
-Il existe encore çà et là des jardins moitié anglais, moitié
-allemands, dont la bizarre distribution nous fait sourire de pitié;
-mais ils peuvent être pour nous un objet de comparaison avantageux.
-Comment garder son sérieux en voyant ces forêts de peupliers qui
-suffiraient à peine à chauffer un poêle pendant une journée, ces
-espèces de taupinières qu'on décore du nom de montagnes, ces
-ménageries qui renferment des animaux sauvages et apprivoisés peints
-sur des feuilles de fer-blanc, ces ponts jetés sur des rivières qu'une
-couple de poulets mettrait à sec, et ces poissons de bois dans des
-canaux que l'on remplit d'eau chaque matin au moyen d'une pompe? Un
-tel travail est certainement pire que ce qui était produit jadis par
-le mauvais goût de nos ancêtres. Mais si, dans le jardin de M.
-Hinuber, j'éprouve à chaque regard une pensée pieuse; si chaque point
-de vue m'émeut; si de chaque côté je découvre une nouvelle scène; si
-enfin je ne suis jamais allé là sans que mon cœur s'y sentît soulagé,
-irai-je examiner si tous ces massifs d'arbres pourraient être disposés
-autrement, et les froides plaisanteries des gens qui ne se lassent pas
-de vanter leur goût particulier diminueront-elles le plaisir que je
-goûte dans une telle enceinte?
-
-Partout où nous découvrons une image de repos, soit par une œuvre de
-l'art, soit par une création de la nature, elle répand le calme dans
-notre esprit, et c'est un bienfait que nous devons à l'imagination. Si
-de toutes parts une douce paix s'offre à moi sous les formes les plus
-agréables; si un séjour champêtre absorbe mes facultés et réprime les
-pensées qui pourraient m'affliger; si le charme de la solitude
-maîtrise peu à peu mon âme, et n'y laisse entrer que des idées de
-bienveillance, d'amour et de satisfaction, je dois remercier Dieu de
-m'avoir doué de cette imagination, qui souvent, à la vérité, jette le
-trouble dans mon existence, mais qui du moins me fait trouver dans la
-solitude un asile auquel je m'attache et d'où je contemple avec plus
-de tranquillité la tempête à laquelle je viens d'échapper[23].
-
- [23] Un écrivain moderne français a dit: «Il n'est point
- d'être sensible qui n'ait goûté dans la solitude les instants
- délicieux où l'homme, écartant les prestiges du mensonge, rentre
- dans son propre cœur pour y chercher les étincelles de la
- vérité. Quel plaisir, après avoir été ballotté pendant quelque
- temps sur la mer de ce monde, de se retirer sur un rocher
- paisible, pour y considérer en sûreté les tempêtes et les
- naufrages qui s'y succèdent! Heureux celui qui peut alors oublier
- un instant les vains préjugés dont son âme est remplie! Les
- misères de l'humanité disparaissent à ses yeux, l'auguste vérité
- remplit son cœur d'une joie pure. Ce n'est que dans ces instants
- et dans ceux qui précèdent la mort que l'homme peut apprendre ce
- qu'il est sur la terre, et ce que la terre est pour lui.»
-
-La solitude, a dit un célèbre écrivain anglais, inspire une certaine
-terreur au premier abord, parce que tout ce qui entraîne avec soi
-l'idée de la privation est effrayant, et par là même sublime, comme le
-vide, l'obscurité, le silence. En Suisse, et notamment aux environs de
-Berne, les Alpes, vues de loin, offrent un tableau d'une incroyable
-magnificence; de près, elles ne présentent à l'âme que des images
-terribles, mais magnifiques. A une certaine distance, lorsqu'on voit
-s'élever devant soi ces masses gigantesques, échelonnées l'une sur
-l'autre, on est frappé de cette grandeur qui se rapproche de l'infini;
-l'éclat étincelant de cette chaîne de rocs tempère l'impression
-saisissante que ses proportions doivent faire sur nous, et lui donne
-un aspect plus agréable qu'effrayant; mais on ne peut s'approcher pour
-la première fois des Alpes sans éprouver une sorte de frisson
-involontaire. On contemple avec frayeur ces glaces éternelles, ces
-abîmes béants, ces gouffres ténébreux, les torrents qui se précipitent
-du haut des montagnes, les noires forêts de sapins qui en recouvrent
-les flancs et les rocs, que le temps a détachés de leur cime, et
-précipités au bord de la vallée. Comme mon cœur battait, quand, pour
-la première fois, je gravis un sentier tortueux qui me conduisait vers
-ces déserts! De nouvelles montagnes s'élevaient sans cesse au-dessus
-de moi, et la mort me menaçait à chaque pas; mais aussi quelle
-exaltation d'esprit on éprouve lorsque, seul au milieu de ces grandes
-scènes de la nature, on en vient à songer au néant des grandeurs
-humaines et à la faiblesse des rois!
-
-L'histoire de la Suisse nous prouve que les habitants de ces montagnes
-ne sont pas des hommes d'une trempe ordinaire. La hardiesse est innée
-dans leur cœur, la liberté donne des ailes à leurs pensées; ils
-foulent aux pieds la tyrannie et les tyrans. Tous les Suisses pourtant
-ne sont pas libres; mais tous sont enthousiastes de la liberté,
-chérissent leur patrie, et remercient Dieu de la tranquillité dont ils
-jouissent à l'ombre de leurs vignes ou de leurs forêts.
-
-Les districts les plus sauvages des Alpes, de la Suisse, sont habités
-par des hommes rudes, mais généreux; un ciel sévère leur donne des
-formes agrestes, mais la vie pastorale adoucit leur caractère. Un
-Anglais a dit que celui qui n'a jamais entendu résonner la foudre dans
-les Alpes, ne peut avoir une idée du fracas qu'elle produit en
-retentissant sur tous les points de l'horizon. Aussi les gens de ces
-montagnes, qui n'ont jamais vu de plus belles maisons que leurs
-cabanes, ni d'autres contrées que la leur, regardent-ils le reste du
-monde comme une terre qui présente le même caractère sauvage et qui
-est traversée par les mêmes tempêtes.
-
-Mais, de même qu'après un orage le ciel s'est rasséréné peu à peu, de
-même dans la tête et dans le cœur du Suisse, la douceur succède à
-l'emportement, et la générosité à la fureur. C'est ce que je puis
-démontrer facilement par des faits.
-
-Un de ces enfants des Alpes, le général Reding, né dans le canton de
-Schwytz, était entré dès sa jeunesse dans les gardes suisses, au
-service des rois de France, et il y avait acquis le grade de
-lieutenant général; le séjour de Paris et de Versailles ne l'avait
-point changé: il était toujours Suisse. Les nouveaux règlements
-auxquels la cour de France voulut astreindre, en 1764, les compagnies
-helvétiques, excitèrent dans le canton de Schwytz un vif
-mécontentement. On disait que ce règlement attentait aux anciens
-priviléges, et l'on rendait le général Reding responsable de cet acte.
-Dans ce même temps, madame Reding, qui habitait le pays, y faisait des
-recrues; mais tout le monde se révoltait en entendant battre le
-tambour français, et le magistrat, craignant que l'irritation du
-peuple n'entraînât quelques désordres, défendit à madame Reding de
-continuer ses levées. Mais elle demanda que cet ordre lui fût signifié
-par écrit, et les magistrats n'ayant pas osé rompre si ouvertement
-avec la France, elle agit comme si nulle défense ne lui avait été
-notifiée. Cette hardiesse augmenta l'animosité des habitants du
-canton. On convoqua une assemblée pour délibérer sur ce qui se
-passait, et madame Reding fut sommée de comparaître devant cette
-assemblée. Le tambour, dit-elle, ne cessera de battre que lorsque vous
-m'aurez donné un écrit qui justifie mon mari à la cour, s'il ne
-parvient pas à compléter ses recrues. On accéda à sa demande, et l'on
-enjoignit au général de défendre les intérêts de la patrie auprès du
-gouvernement français. Après avoir pris cette mesure, les habitants de
-Schwytz s'attendaient à recevoir des nouvelles favorables de Paris;
-mais ils furent trompés dans leur espoir. Alors ceux qui avaient
-quelque autorité, ne gardant plus aucune réserve, déclarèrent de tous
-côtés que le nouveau règlement mettait en péril la religion et la
-liberté. Le mécontentement général se changea aussitôt en fureur. On
-convoqua une nouvelle assemblée où l'on prit la résolution de ne
-fournir désormais aucune troupe au roi de France. Le traité de 1715
-fut arraché des registres publics, et l'ordre fut intimé au général
-Reding de rentrer immédiatement en Suisse avec ses soldats, sous peine
-d'être exilé à perpétuité. Reding obtint du roi un congé pour lui et
-les siens, et s'en revint dans son pays. Il entra dans Schwytz à la
-tête de ses compagnies, tambour battant et enseignes déployées. Arrivé
-à l'église, il déposa son étendard devant le maître-autel,
-s'agenouilla, rendit grâces à Dieu; puis, prenant congé de ses
-soldats, qui pleuraient en se séparant de lui, il leur donna la solde
-qui leur était due, et leur fit présent de leurs armes et de leurs
-habits. Les Suisses étaient dès ce moment maîtres de cet homme, que
-l'on regardait comme un traître, que l'on accusait d'avoir soutenu le
-nouveau règlement de Versailles, et d'avoir par là porté un coup
-funeste à son pays. Reding fut sommé de rendre compte de sa conduite
-devant les États assemblés. Il savait que dans une pareille
-circonstance toute éloquence échouerait contre les préventions
-populaires; il se contenta de dire brièvement et sèchement que tout le
-monde connaissait la manière dont toutes les choses s'étaient passées,
-et qu'il ne pouvait être blâmé ni de la promulgation du nouveau
-règlement ni du congé qu'il avait reçu. «Le traître ne veut donc pas
-avouer son crime! s'écrièrent quelques furieux; qu'on le pende à
-l'arbre le plus proche, qu'on le mette en pièces!» Et ces cris de rage
-furent répétés par un grand nombre de spectateurs. Cependant Reding
-restait calme et paisible. Une troupe de paysans, plus ardents que les
-autres, montèrent sur la tribune, où il se tenait debout près des
-magistrats. Il pleuvait; un jeune homme éleva un parapluie sur la tête
-de Reding, qui était son parrain. Un paysan brisa ce parapluie avec
-fureur en s'écriant: «Que le scélérat se tienne à découvert!» La même
-rage s'empare du jeune homme: «Ah! dit-il, je ne savais pas que mon
-parrain eût trahi son pays. S'il en est ainsi, donnez-moi une corde,
-que je l'étrangle.» Les membres du conseil se réunissent en cercle
-autour du général, et le conjurent, les mains jointes, de reconnaître
-qu'il ne s'est pas opposé assez fortement aux innovations de
-Versailles, et de sauver sa vie en offrant ses biens pour réparer la
-faute qu'il a commise. Reding sort du cercle d'un air grave et
-imposant, et demande le silence. Tout le monde s'attend à un aveu, et
-plusieurs des assistants se réjouissent de pouvoir pardonner: «Mes
-chers compatriotes, dit le général, vous savez que j'ai servi le roi
-de France pendant quarante-deux ans. Vous savez, et plusieurs d'entre
-vous en ont été témoins, combien de fois j'ai marché au-devant de
-l'ennemi et comment je me suis conduit dans mainte bataille. J'ai
-regardé chacun de ces jours de combat comme pouvant être le dernier de
-ma vie. Eh bien! je vous déclare ici, à la face du ciel qui voit tout,
-qui m'entend et qui est votre juge à tous, que jamais je ne m'avançai
-contre l'ennemi avec une conscience plus pure que celle avec laquelle
-je marcherai aujourd'hui à la mort, si vous m'y condamnez, parce que
-je ne veux pas me reconnaître coupable d'un crime que je n'ai point
-commis.» La dignité qu'il mit dans ces paroles, l'éclatante sincérité
-qui se peignit sur ses traits, calmèrent l'assemblée, et il fut sauvé.
-Quelques jours après, il quitta le canton avec son épouse. Elle entra
-dans un couvent de religieuses à Uri, et lui passa deux années dans
-une retraite profonde. Cependant les préventions de ses compatriotes
-s'apaisèrent. Il revint au milieu d'eux et paya leur ingratitude par
-d'importants services. Chacun reconnut son intégrité, et, pour le
-dédommager de l'injustice qu'il avait subie, on le nomma landamman,
-c'est-à-dire premier magistrat du canton, et trois fois de suite il
-fut, chose rare, maintenu par l'élection du peuple dans cette dignité.
-
-Tel est l'habitant des Alpes et de la Suisse. Par l'effet de la
-solitude et de l'imagination, son caractère tour à tour violent et
-tendre présente les mêmes vicissitudes que le climat sous lequel il
-vit.
-
-Si l'aspect continuel d'une nature sauvage donne aux Suisses une
-apparente grossièreté, ils doivent à cette même nature cette douceur,
-cette bonté d'âme que le calme des champs et la contemplation des
-riantes beautés de la création donnent aux hommes de tous les pays.
-Des Anglais ont dit qu'en Suisse la nature est trop grande et trop
-majestueuse pour que le pinceau le plus habile puisse la reproduire
-fidèlement. Mais quelle jouissance on éprouve sur ces coteaux
-romantiques, dans ces fraîches vallées, au bord de ces lacs limpides!
-C'est là qu'on peut observer la nature de près; c'est là qu'elle se
-montre dans toute sa grâce et toute sa splendeur. Si la vue de ces
-forêts helvétiques, où s'élèvent le chêne et le sapin majestueux, ne
-vous satisfait pas, non loin de là vous pouvez trouver le myrte au
-léger feuillage, l'amandier, le jasmin, le grenadier et les collines
-revêtues de pampre. Dans aucun pays du monde la nature n'est plus
-variée qu'en Suisse, et c'est le délicieux paysage de Zurich qui a
-inspiré à Gessner ses idylles mélodieuses.
-
-Une nature grandiose agite le cœur, l'élève et l'enflamme. Elle émeut
-plus parfaitement l'imagination qu'un riant paysage, de même que la
-nuit nous offre un spectacle plus imposant et plus solennel que le
-jour. Quand on vient de Frascati, le long des bords du lac de Nemi,
-que des montagnes et des forêts environnent de tous côtés, et dont les
-vents ne sillonnent jamais la paisible surface, on dit avec le poëte
-anglais: La noire mélancolie réside ici dans le silence de la mort et
-dans un effrayant repos; son image attriste la nature, ternit l'éclat
-des fleurs et flétrit le vert feuillage. Mais quelle sérénité et
-quelle douce joie on éprouve quand du jardin des Capucins, près
-d'Albano, on voit devant soi le lac paisible avec les montagnes et les
-forêts qui l'entourent et le château de Gandolfo! D'un côté, Frascati
-et ses maisons de campagne; de l'autre, la jolie ville d'Albano, le
-village et le château de la Riccia avec leurs coteaux couverts de
-vignes; plus loin, les larges plaines de la Campanie, où s'élève Rome,
-l'antique maîtresse du monde, et à l'horizon les hauteurs de Tivoli,
-les Apennins et la mer Méditerranée.
-
-C'est ainsi que des points de vue sauvages ou riants exercent une vive
-action sur le cœur. Les uns inspirent un sentiment d'effroi; les
-autres font naître en nous d'agréables sensations. Mais tous
-élargissent la sphère de notre existence, et nous donnent une plus
-grande jouissance de nous-mêmes.
-
-Pour éprouver ces nobles sensations, il n'est cependant pas nécessaire
-de parcourir les sites solitaires de la Suisse et de l'Italie. Sans
-s'en aller, comme le poëte Kleist, le long des montagnes, à la
-recherche des inspirations poétiques, on peut très-bien ressentir
-l'influence que la nature exerce sur le cœur et sur l'imagination. Si
-l'esprit qui essaye de comprendre, de mesurer l'espace, ne se perd pas
-dans le vague de l'immensité; si, dans une ardente émotion, on n'en
-vient pas à s'imaginer qu'on est le maître de la terre, qu'on possède
-la faculté de créer et de détruire; si l'on n'a pas, comme Lavater et
-Rousseau, de merveilleuses visions, l'aspect d'un frais paysage, la
-pureté de l'air, l'azur du ciel, nous causent un bien-être moral qui
-nous fait paraître le chemin trop court[24]. L'éloignement de tout ce
-qui nous rappelle notre dépendance, notre emploi de chaque jour et nos
-occupations obligées, nous donne une hardiesse de pensée, une ardeur
-d'imagination qui ravivent l'esprit et enchantent le cœur.
-
- [24] Un jeune Hanovrien était en proie, depuis plusieurs
- années, à une profonde hypochondrie. Il souffrait d'une maladie
- de foie qui menaçait de devenir mortelle. J'essayai en vain de le
- soulager, et d'autres médecins ne réussirent pas mieux que moi.
- Un jour, ce jeune homme vint me trouver, et me dit de lui
- prescrire tout ce qui me paraîtrait convenable, qu'il suivrait,
- sans aucune restriction, mes avis. Je lui conseillai de se rendre
- aux eaux de Pfeffersbad, dans le canton des Grisons, et d'y vivre
- à la manière des habitants de ce pays. Il partit aussitôt, et
- suivit pendant deux mois le régime le plus sévère. Ce régime fit
- éclater sur son corps une éruption brûlante. Le malade se trouva
- perclus de tous ses membres, et il ne pouvait se mouvoir sans
- douleur. Mais, à peine cette crise fut-elle terminée, qu'il
- recouvra la santé. Il se mit à parcourir les montagnes de la
- Suisse, visita une partie de l'Italie, et s'en revint à Hanovre
- parfaitement gai et dispos. En me racontant l'effet que les bains
- avaient produit sur lui, il se servait d'une expression que je
- n'ai pu oublier: «Chaque pas que je faisais, disait-il, me
- semblait trop court.
-
-Avec une imagination jeune et riante, on peut se trouver plus heureux
-dans une prison obscure qu'on ne le serait sans imagination dans la
-plus belle contrée. Mais, sans être doué de cet heureux don de la
-nature, on peut encore, dans le calme de la vie champêtre et à
-l'aspect des travaux rustiques, éprouver les plus pures jouissances du
-cœur. Qui n'a reconnu, dans certains moments d'ennui, le magique
-pouvoir des plaisirs du paysan, et le bonheur qu'on goûte à partager
-sa franche gaieté? Avec quelle franche cordialité on lui tend la main!
-avec quelle sympathie on écoute ses discours naïfs! Tout ce qui nous
-entoure alors devient intéressant et attrayant pour nous; nos
-penchants secrets s'épurent, s'améliorent par cette douce influence.
-Il est encore à la campagne des joies réelles pour celui qui n'en
-trouve plus à la ville.
-
-En revenant dans sa patrie, après de longs voyages, Bernardin de
-Saint-Pierre s'exprime ainsi: «Ce n'est qu'à la campagne qu'on jouit
-des biens du cœur, de soi-même, de sa femme, de ses enfants, de ses
-amis. En tout, la campagne me semble préférable aux villes; l'air y
-est pur, la vie riante, le marcher doux, le vivre facile, les mœurs
-simples et les hommes meilleurs. Les passions s'y développent sans
-nuire à personne. Celui qui aime la liberté n'y dépend que du ciel.
-L'avare en reçoit des présents toujours renouvelés; le guerrier s'y
-livre à la chasse; le voluptueux y place ses jardins, et le philosophe
-y trouve à méditer sans sortir de chez lui.» Ailleurs il dit: «Je
-préférerais, de toutes les campagnes, celle de mon pays, non pas parce
-qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé. Il est dans le
-lieu natal un attrait caché, je ne sais quoi d'attendrissant,
-qu'aucune fortune ne saurait donner, et qu'aucun pays ne peut rendre.
-Où sont ces jours du premier âge, ces jours de plaisirs sans
-prévoyance et sans amertume? La prise d'un oiseau me comblait de joie.
-Que j'avais de plaisir à caresser une perdrix, à recevoir ses coups de
-bec, à sentir dans mes mains palpiter son cœur et frissonner ses
-plumes! Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut
-aimable, et les prairies où il courut, et le verger qu'il ravagea!»
-
-Ces sentiments gravent à jamais dans notre cœur le souvenir de notre
-séjour à la campagne, de ces jours heureux où nous parcourions les
-sites solitaires de la terre natale. Aussi, à tout âge, dans chaque
-pays, au simple aspect d'un arbre vert, dans la liberté et le calme
-des champs, notre âme sera tendrement émue, et nous nous écrierons
-avec l'orateur sacré: «Qu'il est heureux, le mortel sage qui sait
-jouir paisiblement d'une dignité indépendante de tout ce qui
-l'entoure! Ah! combien le calme qu'il goûte est préférable au vain
-éclat et au tumulte du monde! Combien de nobles et généreux sentiments
-se développent dans la retraite, qui, dans le tourbillon des affaires,
-resteraient cachés au fond de l'âme!»
-
-O mon cher Zollikofer, j'ai compris à la campagne, au sein de la vie
-domestique, ces vérités que tu proclamais à Leipzig du haut de la
-chaire, ces vérités que tu ne puisais point dans les froids axiomes de
-la théologie, mais dans la sensibilité de ton cœur. J'ai reconnu,
-comme tu nous le disais, que l'homme d'affaires peut oublier dans la
-solitude les soucis qui l'agitent; que s'il ne parvient pas à les
-bannir entièrement, il peut les déposer dans le sein d'un ami; que son
-cœur consolé s'ouvre alors à l'espérance, que son visage s'épanouit,
-et que ses chagrins s'éloignent jusqu'à ce qu'il ait recueilli assez
-de forces pour les supporter ou pour y trouver un remède. J'ai vu le
-savant se dérober à ses laborieuses recherches, sortir du labyrinthe
-où l'étude le conduisait, et découvrir dans l'innocente simplicité des
-siens plus de calme et de vérité, plus d'aliment pour son esprit et
-pour son cœur que dans toutes les profondeurs de l'art et de la
-science. C'est dans ce cercle intime que chacun trouve les suffrages
-qu'il mérite, et obtient l'approbation des personnes dont il tient à
-posséder l'estime; c'est là que l'âme affligée reprend une nouvelle
-vigueur, que l'esprit qui s'égare apprend à rentrer dans la bonne
-voie, que le caractère indolent se réveille de sa léthargie, c'est là
-que nos anxiétés se calment, et qu'une vraie satisfaction rentre peu à
-peu dans notre sein.
-
-Parfois la tranquillité des champs, la contemplation de la nature,
-nous conduisent à une vague mélancolie; alors les joies bruyantes
-n'ont plus pour nous aucun attrait, mais nous n'en goûtons que mieux
-le charme du repos et de la solitude. Ce _far niente_ des Italiens
-qui, sous un ciel splendide, sont pauvres sans être misérables, n'est
-pas sans avantage pour le cœur; ils trouvent une ample compensation à
-tout ce qui leur manque dans la douceur de leur climat, la fertilité
-de leur sol et dans leur caractère paisible et religieux. Un voyageur
-anglais dont j'estime fort les livres, le docteur Moore, dit que les
-Italiens sont les plus grands fainéants qui existent; mais que
-lorsqu'ils se promènent dans la campagne, ou qu'ils s'assoient à
-l'ombre d'un bois, ils jouissent de la sérénité et de l'agréable
-tiédeur de leur ciel avec une volupté sans pareille. On ne les verra
-point se livrer aux mêmes excès que les Anglais, et ils ne
-manifesteront, en général, ni la joyeuse vivacité des Français, ni le
-flegme impassible des Allemands. Ils éprouvent pour les jouissances de
-toutes sortes un goût modéré qui leur donne plus de moyens réels de
-bonheur qu'aux autres hommes.
-
-Dans cet éloignement de tout ce qui nous inquiète et nous afflige, on
-n'échappera peut-être pas toujours à des idées romanesques; mais si
-cette disposition d'esprit a des inconvénients, elle présente aussi un
-côté favorable. Il peut se faire que des rêveries chimériques nous
-conduisent à des systèmes dangereux, qu'elles éveillent en nous
-quelques mauvaises passions, qu'elles nous amènent à une façon de
-penser légèrement inconséquente, qu'elles rendent quelquefois l'âme
-incapable de se livrer activement à d'utiles efforts, et de se
-contenter des simples réalités d'une vie ordinaire; il peut se faire
-encore que l'imagination ne descende pas sans regret du monde idéal où
-elle aurait à planer, qu'elle en rapporte une sorte de répugnance pour
-les relations sociales, et qu'elle se trouve même hors d'état de
-remplir les devoirs ordinaires de la vie et de s'y complaire. Il est
-certain que les sentiments romanesques n'enfantent pas toujours le
-malheur. Il est facile de reconnaître qu'on jouit plus par
-l'imagination que par la réalité.
-
-Rousseau avait lu dans sa jeunesse une quantité de romans. Entraîné
-par cette lecture vers les choses imaginaires, il renonça à ce qui
-l'entourait. Dès lors il se développa en lui un penchant pour la
-solitude, qu'il conserva jusqu'à la fin de ses jours. Il disait que
-cette prédilection, qui avait toutes les apparences de la
-misanthropie, était l'effet des qualités trop affectueuses de son
-cœur, qui, ne trouvant nulle part les mêmes dispositions, se
-résignait à vivre de fictions.
-
-Dans la solitude, l'imagination prend quelquefois un essor aventureux
-qui fait du bien au cœur sans nuire à l'esprit. Partout où j'ai été,
-j'ai trouvé quelqu'un à qui mon âme s'est rattachée. Ah! si mes
-anciens amis de la Suisse savaient combien de fois je m'entretiens
-avec eux dans mes nuits d'insomnie! s'ils savaient que ni la distance
-ni le temps n'effacent en moi le souvenir de ce qu'ils ont été à une
-autre époque de ma vie! s'ils savaient comme ces souvenirs calment mes
-douleurs, ils se réjouiraient peut-être de voir que je vis encore avec
-eux par l'imagination, bien que je sois mort pour eux en réalité.
-
-Celui-là ne me paraît pas complétement malheureux qui se sent encore
-animé, dans la solitude, par de nobles et purs sentiments. On se
-figure souvent que celui qui vit loin du monde est subjugué par les
-idées les plus sombres, et souvent, au contraire, il jouit d'une rare
-félicité. Les Français regardaient Rousseau comme un froid
-misanthrope. Il ne le fut cependant pas pendant une grande partie de
-sa vie, et il ne l'était pas assurément quand il écrivait à M. de
-Malesherbes, fils du chancelier: «Je ne saurais vous dire, Monsieur,
-combien j'ai été touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux
-de tous les hommes. Le public, sans doute, en jugera comme vous, et
-c'est ce qui m'afflige. Oh! que le sort dont j'ai joui n'est-il connu
-de tout l'univers! chacun voudrait s'en faire un semblable. La paix
-régnerait sur la terre; les hommes ne songeraient plus à se nuire, et
-il n'y aurait plus de méchants quand nul n'aurait intérêt à l'être.
-Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul? de moi, de
-l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être, de
-tout ce qu'a de beau le monde sensible, et d'imaginable le monde
-intellectuel. Je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter
-mon cœur. Mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais
-les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices, et j'ai cent
-fois plus joui de mes chimères qu'ils ne le font de leur réalité.»
-
-Il y a sans doute de l'exagération dans cette lettre de Rousseau; mais
-qui n'aimerait mieux suivre Rousseau dans cette exagération que le
-monde dans ses calculs, dans ses habitudes de jeu, ses fausses joies
-et ses préjugés? Qui ne préférerait, à tant de bruyantes réunions, le
-calme de la vie intérieure et les charmes de la nature?
-
-Les églogues sont aussi une œuvre d'imagination, et c'est, selon moi,
-l'expression la plus pure et la plus idéale du bonheur des champs.
-Celui qui, n'ayant que des désirs modestes, ne se fatigue point par
-une inquiète ambition, ne cherche que des pensées d'amour et
-d'innocence, celui-là voit encore refleurir pour lui cet âge d'or des
-poëtes, que l'on dit perdu; l'amour, le repos, les joies que donne la
-nature, n'ont pas été uniquement réservés aux plaines heureuses de
-l'Arcadie. Nous pouvons tous avoir, si nous le voulons, notre Arcadie;
-nous pouvons trouver dans toutes les vertes prairies, au bord des
-sources limpides, à l'ombre des bois, les douces et innocentes joies
-du cœur.
-
-Pope fait remonter la poésie jusqu'aux premiers temps de la création.
-Les premiers hommes étaient des pasteurs, et leurs premiers poëmes
-furent sans doute des églogues. En conduisant leurs troupeaux de
-pâturage en pâturage, ils cherchaient à charmer les loisirs de
-leurs beaux jours, et ils chantaient leur bonheur. Telle est
-vraisemblablement, dit Pope, l'origine de l'idylle, de ces peintures
-d'une vie riante et paisible où se reflète le sentiment des antiques
-vertus.
-
-Ces fictions produisent sur ceux qui les lisent une agréable
-sensation, et l'on bénit le poëte qui, dans l'élan de son
-enthousiasme, cherche à communiquer aux autres la félicité qu'il
-éprouve lui-même. La Sicile et la Suisse ont produit deux de ces
-poëtes qu'on pourrait compter parmi les bienfaiteurs du genre humain,
-Théocrite et Gessner, dont les suaves idylles nous font si vivement
-sentir l'attrait et les charmes de la nature.
-
-Souvent ce n'est que dans la solitude que le cœur parvient à trouver
-le repos et le bonheur auquel il aspire. Quand je dis repos, je
-n'entends point par là l'oisiveté et l'indolence: passer d'un travail
-pénible à une occupation agréable, et de la contrainte des affaires à
-l'étude des belles-lettres, c'est un repos. Voilà pourquoi Scipion
-disait qu'il n'était jamais moins oisif que quand il n'avait rien à
-faire, et jamais moins solitaire que lorsqu'il était seul. Les âmes
-fortes ne s'endorment point dans le loisir et dans la retraite; elles
-y ressentent un nouvel aiguillon, et lorsqu'elles se réjouissent
-d'avoir mis fin à un travail, elles pensent aussitôt à en recommencer
-un autre.
-
-Ah! il n'est que trop vrai que celui qui demande une situation exempte
-d'inquiétude poursuit vainement une ombre trompeuse. Il ne faut
-aspirer au repos que comme à un moyen de ranimer notre activité, et il
-faut savoir préférer le travail proportionné à nos forces et dont nous
-trouverons la récompense, après les efforts que nous aurons faits, à
-tout ce qui nous jetterait dans l'inertie, nous endormirait dans la
-paresse, et à tout ce qui ne nous offre que des plaisirs trop faciles
-à acquérir.
-
-Ne cherchons pas le repos dans l'inaction, mais suivons l'élan qui
-nous porte à agir; et si le malheur de ceux que nous aimons pèse sur
-notre âme, si la compassion qu'ils nous inspirent empoisonne toutes
-nos joies et revêt à nos yeux le monde d'un nuage de deuil, si nous
-avons pendant des mois et des années entières essayé en vain de nous
-soustraire à nos souffrances, alors fuyons dans la solitude, et
-puissions-nous y être conduits et soutenus par la main angélique d'une
-femme chérie! Dans les diverses et pénibles vicissitudes de ma vie, je
-n'ai point connu d'instants plus heureux que ceux où j'oubliais le
-monde et où le monde m'oubliait, et c'est dans la solitude que je
-retrouvais cette profonde satisfaction. J'étais alors à l'abri de tout
-ce qui, dans le tumulte des villes, pesait si lourdement sur moi, de
-toutes les sombres agitations que me donnait le tourbillon du monde.
-J'admirais la nature, je jouissais de sa sérénité, et je n'éprouvais
-que des émotions agréables.
-
-Souvent, dans ces heures de bénédiction, j'ai admiré, par une fraîche
-matinée, la colline couverte d'arbres verdoyants où s'élèvent les
-ruines solitaires du château de Rodolphe de Habsbourg. Là, j'aimais à
-voir l'Aar tantôt se déroulant entre ses rives escarpées dans un large
-bassin, tantôt se précipitant entre les rocs serrés sur son passage,
-puis serpentant majestueusement le long des riantes prairies, et
-recevant dans ses eaux la Reuss et la Limat, qui lui apportent le
-tribut de leurs flots. A travers ce splendide paysage, mes regards
-s'arrêtaient sur la solitude royale où reposent les ossements de
-l'empereur Albert Ier, et ceux de tant de princes de la maison
-d'Autriche et de tant de gentilshommes allemands vaincus par les
-Suisses. Plus loin j'apercevais la vallée que dominent les ruines de
-Vindonissa[25], où souvent j'allais méditer sur le néant des
-grandeurs humaines. L'horizon était borné par une enceinte de
-collines, de vieux châteaux, et au delà de cette enceinte on voyait
-briller la chaîne des Alpes dans son admirable magnificence.
-Quelquefois, détournant mes yeux de ce spectacle splendide, je
-m'arrêtais à contempler la fraîche vallée qui s'étendait à mes pieds
-et la petite ville qui m'a vu naître. J'en distinguais tous les
-quartiers et je pouvais compter toutes les fenêtres de la maison que
-j'habitais. En réfléchissant alors à mes sensations, je me disais:
-Pourquoi mon âme a-t-elle été si oppressée au milieu de tant de
-magnifiques tableaux? Pourquoi l'hiver m'a-t-il paru si sombre,
-pourquoi ai-je éprouvé là tant d'ennuis, tant de peines, tandis qu'ici
-mon cœur est si tranquille, si disposé à pardonner tous les faux
-jugements, et si libre de toute sollicitude? Pourquoi y a-t-il si peu
-d'accord dans cette petite peuplade d'hommes qui végètent à mes pieds?
-Pourquoi celui qui est bon et honnête se montre-t-il là si timide et
-si craintif? Pourquoi celui qui gouverne apparaît-il si grand, et
-celui qui est gouverné si petit? Pourquoi ces gens-là ont-ils si peu
-de liberté, de hardiesse, et si peu le sentiment d'eux-mêmes? Pourquoi
-en voit-on qui sont si fiers et d'autres si humbles et si rampants?
-Pourquoi enfin existe-t-il tant d'orgueil et tant d'envie parmi ces
-êtres qui sont nés égaux, tandis que les oiseaux s'élèvent l'un à
-côté de l'autre dans les airs et unissent leurs chants pour célébrer
-leur créateur? Alors je redescendais du haut de la colline, satisfait
-et paisible. Je tendais affectueusement la main à mes inférieurs, je
-faisais un salut révérencieux aux magistrats de ma petite cité, et je
-conservais cette salutaire disposition de l'âme jusqu'à ce que les
-relations des hommes m'eussent fait oublier de nouveau l'aspect
-imposant des montagnes, la verdure des prairies et le chant des
-oiseaux.
-
- [25] Vindonissa était une grande et forte ville romaine,
- qui servait de boulevard aux empereurs contre les invasions des
- Germains. En l'an 287, l'empereur Chlore battit dans ce lieu ces
- hordes impétueuses, que les forteresses du Rhin ne pouvaient
- arrêter. Au commencement du quatrième siècle, Vindonissa fut
- prise et saccagée par les Germains. Elle se releva de ce désastre
- et devint, sous les Francs, le siége d'un évêché qui, en 579, fut
- transféré à Constance. Les comtes de Windisch et d'Altenbourg,
- qui sont la tige de la maison de Habsbourg, habitaient, au
- douzième siècle, sur les débris de cette antique ville romaine.
- De toute cette grandeur impériale et féodale il ne reste que des
- ruines, sur lesquelles s'élèvent deux villages et la petite ville
- de Brugg.
-
-La solitude champêtre efface ainsi dans notre esprit ce qui nous
-déplaît dans les relations d'un certain monde; elle change souvent en
-plaisirs intérieurs les impressions les plus fâcheuses et nous inspire
-un enthousiasme que nous n'éprouvons pas dans les villes. Dans la
-solitude, à l'aspect d'une nature paisible, plus d'un être vicieux
-peut oublier ses mauvais penchants. La solitude développe en nous les
-pensées bienveillantes et affectueuses, et nous raffermit dans les
-vertueux désirs, pourvu toutefois que nous sachions nous-mêmes
-combattre nos passions et les diriger sagement.
-
-Il est plus difficile de trouver cette solitude salutaire dans
-l'enceinte des villes. Peu de personnes ont assez de résolution pour
-se retirer dans leur chambre et s'élever par la pensée au-dessus de
-tout ce qui les environne; car là, dans les rues, dans les sociétés, à
-notre foyer même, mille incidents fâcheux interrompent le cours de nos
-réflexions, la tristesse s'empare du cœur et paralyse l'essor de
-l'esprit.
-
-Rousseau se trouvait toujours fort malheureux à Paris[26]. Il écrivit
-là, il est vrai, quelques-uns de ses plus éloquents ouvrages; mais,
-dès qu'il sortait de son humble demeure, il se sentait assailli par
-une foule d'impressions désagréables. Alors son esprit l'abandonnait,
-et ce philosophe profond, et ce brillant écrivain avait toutes les
-faibles susceptibilités d'un enfant.
-
- [26] Lui-même a dit: «Tout le temps que j'ai vécu à Paris ne fut
- employé qu'à chercher des ressources pour en vivre éloigné.»
-
-A la campagne, on sort de chez soi avec plus de confiance et de
-tranquillité. Du moment où l'on est las d'étudier, de réfléchir dans
-sa chambre, on n'a qu'à franchir le seuil de sa porte, partout on
-retrouve l'image du repos, et chaque promenade que l'on fait est une
-agréable distraction. On tend la main affectueusement à tous ceux que
-l'on rencontre, on aime tous les hommes que l'on voit, et l'on se
-croit aimé d'eux. Le long de son sentier champêtre, on ne court pas
-risque d'être révolté par les dédains de quelque orgueilleux
-aristocrate, ni éclaboussé par un carrosse armorié. Les regards ne
-sont point blessés par le spectacle du vice qui se pavane sous ses
-titres pompeux, ou de l'ignorance chamarrée d'or.
-
-Même avec une constitution délicate, nos jours peuvent encore
-s'écouler paisiblement au sein du tourbillon social, si nous
-connaissons l'art de vivre avec nous-mêmes. Ce sont nos passions qui
-impriment le mouvement à notre âme, et qui doivent conduire notre
-esquif sur l'océan de la vie. Mais si ces passions deviennent trop
-impétueuses, la pauvre barque est en danger et peut faire naufrage.
-Les chagrins ne sont qu'un mal secondaire pour celui qui sait
-repousser les désirs coupables. Oublions donc, s'il le faut, le passé;
-ne nous perdons point en vaines conjectures sur l'avenir, et ne nous
-désolons pas de ce que notre sort pourrait être meilleur qu'il n'est.
-Tout est toujours mieux que nous ne croyons. La satisfaction ne nous
-vient pas des choses que nous désirons le plus, puisque, après les
-avoir obtenues, nous ne sommes pas encore satisfaits. La vraie
-satisfaction repose en nous-mêmes, dans la volonté sérieuse de
-connaître, de chercher le bien, et d'en jouir si petit qu'il soit.
-
-Pétrarque comprenait bien l'art de se dominer lui-même et d'occuper sa
-solitude de Vaucluse. «Je me lève à minuit, dit-il, et je sors dès le
-matin; j'étudie dans les champs comme dans ma chambre; je lis,
-j'écris, je rêve, je lutte contre la paresse, contre le sommeil et la
-sensualité. Parfois je parcours des montagnes arides, des vallées
-profondes, des grottes ténébreuses; parfois je me promène, seul avec
-mes pensées, le long d'une rivière. Pas une âme ne peut me distraire;
-les hommes me deviennent de jour en jour moins à charge, et je les
-tiens à distance. Je me rappelle le passé, je réfléchis à l'avenir.
-J'ai découvert un moyen excellent de me séparer du monde, c'est de
-m'habituer aux lieux où je m'établis, et je suis convaincu que je
-pourrais m'habituer ainsi à tous les lieux, excepté pourtant à
-Avignon. Ici, à Vaucluse, je me figure que je suis tantôt à Athènes,
-tantôt à Rome ou à Florence, selon les fantaisies de mon esprit; ici,
-je jouis de tous mes amis, de ceux avec qui j'ai vécu, de ceux qui
-sont morts longtemps avant moi, et de ceux que je ne connais que par
-leurs ouvrages.»
-
-Pétrarque ne voulut cependant pas faire tout ce qu'il avait la force
-de faire, parce qu'il était amoureux. Il n'avait pas cette paix du
-cœur, cette paix qui est un des plus sûrs moyens, dit Lavater, d'être
-bon et de produire le bien.
-
-Par l'effet du travail, on peut goûter le charme du repos dans la
-solitude la plus affreuse. L'empereur du Japon exila dans l'île de
-Fateitzio quelques grands seigneurs de ses États qui lui avaient
-déplu. Cette île, aride et déserte, est bordée de rivages escarpés et
-d'un accès si difficile qu'on est forcé d'y monter avec des machines
-les malheureux qui y sont envoyés et les vivres dont ils ont besoin.
-La seule occupation de ceux qui sont exilés sur cette terre sauvage
-est de fabriquer des tissus de soie et d'or d'une grande beauté, que
-les Japonais ne vendent jamais aux étrangers. Je ne voudrais point
-déplaire à sa majesté l'empereur du Japon, mais je crois pourtant
-qu'on peut trouver plus de paix intérieure dans l'île de Fateitzio que
-près de lui, dans l'éclat de sa cour.
-
-Nous devons nous efforcer de réunir tout ce qui peut faire rentrer
-quelque repos dans notre âme, et entretenir avec soin ce repos si
-précieux. On peut le trouver à la campagne, après l'avoir vainement
-cherché dans les villes.
-
-Quel homme de cour éprouva jamais, au milieu des banquets les plus
-brillants, une satisfaction pareille à celle que Rousseau goûtait en
-faisant son frugal repas? «Je revenais à petits pas, dit-il, la tête
-un peu fatiguée, mais le cœur content; je me reposais agréablement au
-retour, en me livrant à l'impression des objets, mais sans penser,
-sans imaginer, sans rien faire autre chose que de sentir le calme et
-le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur ma
-terrasse, je soupais de grand appétit dans mon petit domestique. Nulle
-image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui
-nous unissait tous. Mon chien lui-même était mon ami, non mon esclave.
-Nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m'a obéi. Ma
-gaieté, durant toute la soirée, témoignait que j'avais vécu seul tout
-le jour. J'étais bien différent quand j'avais vu de la compagnie;
-j'étais rarement content des autres et jamais de moi. Le soir, j'étais
-grondeur et taciturne. Cette remarque est de ma gouvernante, et,
-depuis qu'elle me l'a dit, je l'ai toujours trouvée juste en
-m'observant. Enfin, après avoir fait encore quelques tours dans mon
-jardin, je chantais quelques airs sur mon épinette; je trouvais dans
-mon lit un repos de corps et d'âme cent fois plus doux que le sommeil
-même.»
-
-La nature et un cœur paisible sont, pour le Dieu suprême, un temple
-plus beau, plus majestueux que les plus magnifiques édifices. La
-grandeur de Dieu sanctifie la colline solitaire où une âme exempte de
-mauvaises passions lui offre son humble sacrifice. Ne parlons pas de
-le renfermer dans une enceinte de murailles, lui que les mondes
-entiers ne peuvent contenir. Partout il lit dans notre cœur, partout
-il entend notre prière. Il n'est pas un atome de poussière qui ne soit
-rempli de sa puissance, mais il n'y a pas un lieu qui inspire plus de
-piété que ceux où la majesté, la grâce de la nature, ravissent la
-pensée, et nous causent un sentiment d'admiration et d'amour.
-
-Jamais je ne songe, sans une profonde émotion, à la scène splendide
-qui se déroula à mes yeux, lorsqu'un jour je montai avec mon ami
-Lavater sur la terrasse de la maison où il était né, en me rappelant
-ce que mon cher Brudon avait éprouvé sur l'Etna; il me sembla que je
-ressentais les mêmes émotions[27]. Mes regards planaient à la fois
-sur la ville de Zurich et sur les riantes campagnes qui l'environnent;
-je voyais devant moi le lac limpide et transparent, et à l'horizon les
-cimes des montagnes gigantesques couvertes d'une neige éternelle. A
-cet aspect, je jouissais d'une sérénité céleste.
-
- [27] «A mesure, dit Brudon, que nous nous élevions au-dessus des
- habitations des hommes, il nous semblait que tous les sentiments
- bas et vulgaires nous abandonnaient; que près des régions éthérées
- notre âme se dépouillait des passions terrestres, comme si elle
- eût repris une partie de son immuable pureté.»
-
-Je compris alors comment, avec cet inaltérable sentiment de son
-existence et de ses forces, Lavater pouvait se montrer tranquillement
-dans Zurich aux yeux des savants, qui ne cessaient de le harceler, et
-auxquels il demandait si humblement pardon de son existence si
-innocente. Je compris comment il pouvait aimer encore ses ennemis
-implacables, que son nom seul irritait, qui ne se résignaient qu'avec
-peine à reconnaître une partie de son mérite, mais qui se faisaient
-une joie de reconnaître en lui quelque défaut, quelque ridicule, et
-recueillaient avec avidité toutes les impostures qui pouvaient porter
-atteinte à sa réputation.
-
-Dans une position plus calme encore et plus attrayante que celle de la
-maison de Lavater, au milieu des sites les plus riants et les plus
-majestueux de la Suisse, dans le village de Richterswyl, à quelques
-lieues de Zurich, demeure un grand médecin; son âme est douce et noble
-comme la nature qui l'entoure. Sa maison est le temple des vertus
-paisibles et des tendres affections. Le village de Richterswyl s'étend
-au bord de deux langues de terre qui s'avancent au milieu du lac de
-Zurich, et forment un port naturel d'une demi-lieue d'étendue. Sur
-l'autre rive, le lac, qui dans cet endroit n'a guère qu'une lieue de
-largeur, est fermé, du nord au levant, par des collines couvertes de
-vigne, des prairies, des vergers, des champs parsemés de villages,
-d'églises et de rustiques habitations.
-
-Du levant au midi, on voit se déployer un immense amphithéâtre, que
-nul peintre encore n'a pu représenter dans son ensemble. Vers la
-partie supérieure du lac, on aperçoit des îles, des promontoires, et
-la petite ville de Rapperswyl, adossée aux flancs d'un coteau, et le
-pont qui s'étend d'un des bords du lac à l'autre. Au delà s'élève en
-demi-cercle cet amphithéâtre qu'on ne se lasse pas de contempler. On
-découvre d'abord des collines ondoyantes, puis des montagnes revêtues
-d'arbres verts et peuplées d'habitations, puis les montagnes fertiles
-des Alpes avec leur teinte d'argent et d'azur, puis enfin les cimes
-grandioses qui s'élèvent jusqu'au ciel. Vers le sud, cet amphithéâtre
-est ouvert et laisse apercevoir d'autres chaînes de montagnes qui
-s'étendent au loin, échelonnées les unes sur les autres.
-
-Sur les bords du lac, au pied de ces montagnes qui se prolongent du
-midi à l'ouest, s'élève le village de Richterswyl. De sombres forêts
-de sapins couvrent leurs flancs, et, au pied de ces forêts, on ne voit
-que des vergers remplis d'arbres fruitiers, des champs féconds et de
-grands pâturages; le village est propre, ses rues sont pavées, ses
-maisons construites en pierres, et revêtues au dehors d'une couche de
-peinture. D'une part, il est entouré par une enceinte d'arbres
-fruitiers; de l'autre, par d'épaisses forêts. L'étranger ne peut
-contempler sans une vive émotion ce charmant tableau. Il n'y a pas une
-parcelle de cette heureuse terre qui ne soit cultivée. Enfant et
-vieillard, tout le monde travaille.
-
-Le médecin dont je parle a là deux maisons bâties au milieu d'un
-jardin, au centre du village, et aussi tranquilles que si elles
-étaient en pleine campagne. Au-dessous de la chambre qu'il occupe,
-coule un frais ruisseau côtoyé par la grande route, où depuis des
-siècles on voit passer chaque jour une quantité de pèlerins qui s'en
-vont au couvent de Notre-Dame des Ermites. De là on découvre, au midi,
-le superbe Etzelberg avec ses noires forêts, au milieu desquelles on
-voit briller aux rayons du soleil la flèche d'une église. A quelques
-pas du village est le lac de Zurich, dont les eaux, légèrement
-balancées par le vent, se couvrent d'une blanche écume, ou,
-s'aplanissant comme une glace, reflètent dans leur cristal limpide les
-bois et les montagnes, la verdure et le ciel.
-
-Si dans cette séduisante retraite on s'en va la nuit dans le jardin
-respirer l'arôme des fleurs naissantes, tandis que la lune se lève
-derrière les montagnes, et projette un long sillon de lumière sur la
-surface du lac à cette heure paisible; à cette heure de repos, on
-entend d'un côté le son des cloches du village, de l'autre la voix
-glapissante du crieur de nuit et l'aboiement des chiens de basse-cour.
-On distingue dans le lointain la barque du pêcheur qui de sa rame
-frappe l'onde à coups mesurés. On la voit glisser au milieu d'un
-sillon de lumière et se balancer sur les vagues argentines. Quel est
-celui qui, en voyant pour la première fois le lac de Genève dans toute
-son étendue, ne resterait saisi d'admiration à l'aspect d'une telle
-scène et ne croirait voir l'un des chefs-d'œuvre de la création? Mais
-à Richterswyl, tous les objets que les regards embrassent sont plus
-rapprochés et d'une teinte plus douce et plus agréable.
-
-Dans la maison de ce sage médecin, il n'y a ni luxe ni faste vaniteux.
-On s'assied là sur des chaises de paille; on n'y trouve que des tables
-en bois du pays, et de la vaisselle de terre; mais tout y est propre
-et commode. Une collection de portraits, peints ou gravés, est la
-seule dépense de mon ami. Les premiers rayons du matin éclairent la
-chambre où il repose, et l'invitent à reprendre le mouvement et la
-vie. Une nichée d'oiseaux s'éveille en même temps que lui, et le salue
-de ses chants. Les premiers et les derniers instants du jour sont à
-lui; il consacre tous les autres à tous les malades, à tous les
-pauvres gens qui viennent sans cesse le consulter. Sa bienfaisance
-absorbe son temps, mais elle fait la joie de sa vie, et elle alimente
-son cœur. Les habitants des montagnes de la Suisse et des vallées des
-Alpes arrivent en grand nombre chez lui, et lui expriment naïvement
-leurs besoins, car ils sont persuadés qu'il sait tout. On répond à ses
-questions avec une franche simplicité; on prête une oreille avide à
-ses paroles; on recueille précieusement ses conseils, et on le quitte,
-plein d'espoir et de consolation, comme lorsqu'on quitte les
-confesseurs de Notre-Dame des Ermites. Quand ce digne homme a passé
-une telle journée, que manque-t-il à son bonheur? Quand une honnête
-paysanne, qui naguère tremblait pour les jours de son époux, entre
-dans la chambre du bon docteur, et lui dit en lui serrant la main:
-«Mon mari était bien mal quand je suis venue chez vous, à présent il
-est beaucoup mieux. Ah! quelle reconnaissance je vous dois!» l'âme de
-mon ami doit ressentir à ces mots tout ce qu'un roi éprouverait à
-l'instant où il ferait le bonheur d'un peuple.
-
-Telle est la contrée de la Suisse où demeure l'un des plus grands
-praticiens de notre siècle, le docteur Hotz, que son habileté de
-médecin, son jugement de philosophe et son expérience placent sur la
-même ligne que mes deux chers amis, Tissot et Herzel. Ses années
-s'écoulent dans l'accomplissement des mêmes devoirs: il n'a, il est
-vrai, que deux heures à lui dans la journée; le reste est employé à
-soulager ceux qui ont besoin de lui. Son esprit vif et énergique ne se
-repose jamais, mais une tranquillité suprême réside dans son cœur.
-Ah! il n'aurait pas trouvé à la cour une telle félicité. Mais chacun
-peut en acquérir une pareille sans habiter une aussi belle demeure que
-celle de mon cher Hotz, que le cloître des capucins près d'Albano ou
-que le palais de Windsor.
-
-Celui qui se contente de ce qu'il possède est heureux. Il est aisé de
-trouver ce bonheur à Richterswyl, sur les bords du lac de Zurich; mais
-il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de le goûter dans
-la chambre où j'écris ce livre sur la solitude, et d'où ma vue ne
-repose, depuis sept ans, que sur de misérables toits et sur le sommet
-d'un triste clocher.
-
-Il faut que le calme ait sa source dans le cœur; mais il y rentre
-plus facilement avec les vertus qui doivent l'accompagner. Dans le
-silence d'une retraite champêtre, on devient aisément bon et aimant;
-au pied d'une forêt fraîche, au bord d'un ruisseau limpide, la
-tranquillité de la nature pénètre dans notre cœur, et, parmi les
-hommes, on est souvent plus tenté de se fuir soi-même que de fuir les
-autres. Être en paix avec soi-même, c'est être en paix avec le monde
-entier; quand l'âme est paisible, les hommes et les choses se montrent
-à nous sous le meilleur point de vue. Quand la nature nous sourit,
-quand les sentiments de bienveillance qu'elle nous inspire remplissent
-notre cœur, il ne nous manque plus qu'un cœur pour partager notre
-félicité.
-
-Les caractères paisibles trouvent plus de bonheur intérieur à la
-campagne que partout ailleurs. Nul palais, nulle cour brillante ne
-pourraient effacer la douleur de celui qu'on arracherait malgré lui à
-une douce et calme situation pour le transporter dans ce tourbillon
-du grand monde, où l'on trouve tant d'ennui, tant de mensonge, tant de
-fausses démonstrations et tant de haine[28].
-
- [28] Madame de Maintenon écrivait, de Versailles, à madame de
- Quélus: «Nous menons ici une vie singulière; nous voudrions avoir
- de l'esprit, de la galanterie, de l'invention, et tout cela nous
- manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques
- misères les uns des autres, on se hait, on s'envie, on se caresse
- et on se déchire.»
-
-C'est dans les campagnes qu'on retrouve encore l'amour, la bonne foi,
-les jouissances véritables et la simplicité de mœurs de nos aïeux.
-Voilà pourquoi Rousseau disait aux habitants des villes qu'il y avait
-dans la vie champêtre un charme particulier qu'ils ne connaissaient
-pas, et des plaisirs moins fades et moins grossiers qu'ils ne
-croyaient; que là, on reconnaissait aussi le goût et la délicatesse;
-qu'un homme de mérite qui se retire à la campagne avec sa famille, qui
-se fait son propre fermier, passe là des jours plus doux que dans les
-assemblées les plus splendides; qu'une honnête ménagère peut être à la
-campagne une femme pleine d'agréments et de grâces, préférables à
-toutes les grâces des grandes dames.
-
-C'est dans le tumulte social, sous le joug de la subordination que la
-lutte continuelle du bon sens et de la raison contre l'ignorance de
-ceux qui exercent le pouvoir attriste et désole l'esprit de l'homme.
-Des sots, investis d'une injuste autorité, rendent l'existence pénible
-à leurs subalternes, sèment de ronces et d'épines la carrière de ceux
-qui ont plus de talents qu'eux, les jettent dans le découragement et
-les abreuvent d'amertume. Combien d'hommes d'honneur obligés de vivre
-à la cour, combien de braves officiers et d'employés instruits
-pourraient s'écrier avec le philosophe: «Oh! que n'ai-je des ailes
-comme la colombe! que ne puis-je partir et fixer ma demeure où il me
-plairait! Je fuirais ces lieux en toute hâte pour me retirer dans le
-désert, pour échapper à l'orage qui me menace dans ces demeures où
-règnent la sottise, la mauvaise foi, le mensonge et la discorde.»
-
-La sottise qui exerce quelque pouvoir et a quelque crédit devient
-surtout nuisible et dangereuse, parce qu'elle prend un homme pour le
-contraire de ce qu'il est, parce qu'elle intervertit l'ordre de toutes
-les idées raisonnables. Il faut que les caractères droits, libres et
-honnêtes qui veulent lui échapper, connaissent ses artifices et ses
-méchantes combinaisons, comme le renard de Saadi, le fabuliste indien.
-
-Un homme, rencontrant un renard qui fuyait vers son terrier, lui dit:
-«Pourquoi donc cours-tu si vite? as-tu commis quelque mauvaise action
-dont tu redoutes le châtiment?--Non, répondit ce renard: ma conscience
-est pure, mais je viens de voir des chasseurs qui cherchent à prendre
-un chameau.--Eh bien! que t'importe? tu n'es point un chameau.--Ah!
-ah! reprit le renard, les bonnes têtes ont toujours des ennemis. Si
-quelqu'un me montrait aux chasseurs en disant: Voilà un chameau qui
-court dans la campagne, ils me prendraient et me lieraient sans se
-donner la peine de voir si je suis réellement l'animal qu'ils
-cherchaient.»
-
-Le renard avait raison. Mais que les hommes soient méchants par
-sottise ou par envie, si je ne puis échapper à leur atteinte; si,
-parce qu'ils me croient heureux, je suis l'objet de leur jalousie, je
-ne me vengerai de leurs mauvaises pensées qu'en leur montrant que je
-ne porte envie à personne.
-
-Celui qui est satisfait de ce qu'il possède n'éprouve point cette
-basse jalousie. Les idées de simplicité, d'ordre et de repos que la
-solitude nous inspire garantissent notre cœur des désirs immodérés.
-En vivant fréquemment avec nous-mêmes, nous devons reconnaître combien
-il nous manque de qualités et combien nous sommes au-dessous de ce que
-l'on pourrait faire croire. Tout le bien qui nous arrive alors et tout
-le bonheur dont nous jouissons nous paraît une grâce spéciale, et nous
-ne pouvons nous affliger du bonheur des autres. La douceur naît ainsi
-des réflexions que l'on fait sur ses propres défauts et de la justice
-que l'on rend aux qualités supérieures que l'on a occasion
-d'apprécier.
-
-Un historien de la Louisiane a dit: «J'aurais voulu finir mes jours
-dans les heureuses solitudes de cette contrée, loin du monde, de
-l'égoïsme et de la mauvaise foi: là on éprouve une foule d'innocents
-plaisirs, qui sans cesse se renouvellent; là on échappe aux méchants
-propos et à l'envie; là on ne saurait voir, sans admirer la puissante
-bonté de Dieu, tant d'animaux de toutes sortes qui errent paisiblement
-dans ces immenses prairies, tant d'oiseaux qui remplissent les bois de
-leurs chants, tant de merveilles de la nature qui nous portent à de
-sages méditations.»
-
-Mais on peut goûter ces mêmes plaisirs ailleurs que dans les solitudes
-de la Louisiane. Ce père de famille laborieux, qui, après avoir
-accompli honnêtement sa tâche de la journée, rejoint le soir sa femme
-et ses enfants, n'a certainement pas les tristes sollicitudes du
-courtisan. Si l'homme investi d'un emploi public n'obtient pas de ceux
-qui l'entourent la justice et l'honneur qu'il mérite; si son zèle et
-ses travaux ne sont point récompensés comme ils devraient l'être, il
-oublie cette ingratitude quand il revient au milieu des siens, quand
-il retrouve leurs témoignages de tendresse, quand il reçoit d'eux ces
-éloges dont il est digne. Si le faux éclat du monde et de ses
-grandeurs n'a point ému sa pensée, si la dissimulation, si la ruse, la
-vanité puérile, n'ont fait que fatiguer ou aigrir son cœur, bientôt,
-dans le cercle de ceux qu'il aime et dont il est aimé, une noble
-émotion relèvera son âme abattue, un sentiment pur et consolant
-ranimera son courage, et la vérité, la probité, l'innocence qui
-règnent autour de lui le réconcilieront avec le genre humain. Mais
-quand il posséderait la fortune la plus considérable, quand il serait
-le favori des ministres, des grands ou des femmes, si sa demeure est
-en proie à la discorde ou à l'envie, trouvera-t-il dans ces fastueuses
-apparences de bonheur une compensation à la satisfaction réelle qui
-n'existe pas en lui-même?
-
-En exprimant ces pensées sur les avantages de la solitude, je me
-rappelle celles de l'illustre prédicateur Zollikofer.
-
-«La solitude, dit-il, nous met à l'abri des frivoles sarcasmes, des
-mépris injustes et des opinions injurieuses de l'envie. Elle nous
-épargne l'affligeant spectacle des folies, des crimes et des misères
-qui, dans le tourbillon de la société, profanent et souillent si
-souvent le cours de la vie; elle tempère en nous la trop vive ardeur
-des passions; elle affermit la paix dans notre cœur. J'ai moi-même
-éprouvé la vérité de ces paroles. Quand mes ennemis s'imaginaient que
-des événements sans importance troublaient ma tranquillité, quand on
-venait me raconter qu'ils se réjouissaient d'apprendre les injures que
-l'on m'avait faites et celles qu'on me préparait, je me disais:
-Qu'importent ces épigrammes et ces railleries? qu'importent ces
-gravures satiriques que l'on répand pour m'offenser en Suisse et en
-Allemagne?»
-
-De même que nous ne pourrions toucher, sans en ressentir quelque
-douleur, les épines et les chardons que des pieds endurcis foulent
-impunément, de même il est des personnes qui s'affectent d'un accident
-auquel d'autres ne prendraient pas garde: ce sont ces personnes qu'il
-faut traiter avec ménagement comme des plantes délicates; mais celui
-qui a exercé son énergie contre des dangers réels et des malheurs
-redoutables ne s'aperçoit point de ces légères piqûres; il les
-abandonne aux petits esprits, qui en font leur occupation, et se rit
-des menaces d'un essaim d'insectes.
-
-Il n'est pas toujours nécessaire de goûter les charmes d'une nature
-fraîche et riante pour oublier la colère de ses ennemis. On l'oublie
-partout où l'on peut trouver quelque calme. Les petites contrariétés
-de la vie, les injustices, les soucis disparaissent comme une
-poussière fugitive aux yeux de celui qui a assez de résolution pour
-vivre selon ses goûts et ses caractères. Ce que l'on fait
-volontairement est plus agréable que ce que l'on est forcé de faire;
-c'est la contrainte du monde et la servitude qui fatiguent les âmes
-libres, qui épuisent leur énergie, et leur ôtent, au sein même de la
-richesse, tout plaisir et toute satisfaction.
-
-Non-seulement la solitude ramène le calme dans le cœur, non-seulement
-elle dispose à la bonté, à la vertu, non-seulement elle nous élève
-au-dessus de la méchanceté et de l'envie, mais elle nous offre encore
-d'autres avantages aussi précieux.
-
-Nulle part on n'acquiert la vraie liberté aussi sûrement que dans
-l'éloignement du tumulte du monde et des relations forcées avec les
-hommes. Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons, l'homme revient à
-lui-même dans la solitude, il reprend là son esprit libre et naturel,
-il pense, il parle, il agit selon ses sentiments. Affranchi de toute
-tyrannie, de la contrainte des affaires, des lois d'une importune
-étiquette, il peut penser tout haut et se laisser aller à ses
-véritables émotions.
-
-Madame de Staal disait que c'était une grande erreur de se croire
-libre à la cour, où, dans les moindres circonstances, on est forcé de
-s'arrêter à toutes sortes de considérations, où il faut régler ses
-sentiments sur tout ce qui nous entoure, où tous ceux qui nous
-approchent semblent avoir le droit de nous mettre à l'épreuve, et où
-nous ne pouvons jouir de nous-mêmes. La jouissance de soi-même,
-disait-elle encore, n'existe que dans la solitude. C'est à la Bastille
-que je fis connaissance avec moi pour la première fois.
-
-Des hommes au cœur libre et fier ne sont pas faits pour remplir une
-charge de chambellan. Le courtisan jette un regard craintif sur tout
-ce qui l'environne, et le soupçon et l'inquiétude le tourmentent sans
-cesse. Il essaie cependant de conserver un visage serein; mais, pareil
-à cette vieille femme dont on a maintes fois raconté le culte naïf, il
-offre un cierge à l'archange saint Michel et un autre au démon, car il
-ne sait duquel des deux il pourra quelque jour avoir besoin.
-
-L'amour de la solitude et de la liberté rendait odieuses à Pétrarque
-les vaines distractions du monde. Dans sa vieillesse, on tenta
-plusieurs fois de l'attacher, en qualité de secrétaire, au pontife
-romain. Pétrarque répondait: «Les richesses qu'on acquiert aux dépens
-de sa liberté sont une vraie misère. Un joug d'or est tout aussi lourd
-à porter qu'un joug de bois.» Il représenta à ses amis qu'il ne
-pouvait renoncer à son indépendance et à ses loisirs, à ses études et
-à ses livres; qu'à l'époque où il eût eu besoin de la fortune, il
-avait su dédaigner la fortune, et qu'il serait honteux pour lui de la
-rechercher lorsqu'elle ne lui était plus nécessaire; qu'il fallait
-régler ses provisions selon la longueur du chemin, et qu'arrivé près
-du terme de sa carrière, il devait plutôt songer à l'hôtellerie qu'aux
-frais du voyage.
-
-Pétrarque se retira dans la solitude à l'âge de vingt-trois ans, et il
-avait cependant toutes les qualités extérieures que peut désirer un
-courtisan; il était si beau que les passants s'arrêtaient dans les
-rues pour le regarder; ses yeux étaient vifs, ardents, et sa
-physionomie pleine d'esprit. Sur son mâle et noble visage brillaient
-les couleurs de la santé, et il était d'une taille svelte, élevée,
-imposante. Il s'abandonna d'abord à la fougue de son tempérament et à
-l'influence du climat d'Avignon. Il se laissa séduire par la beauté
-des femmes, et il passait une grande partie de la journée à sa
-toilette. Toujours vêtu de blanc, s'il voyait sur ses vêtements la
-moindre tache, le moindre pli disgracieux, il en éprouvait un vrai
-chagrin. Il portait des souliers si étroits qu'il eût fini par ne plus
-pouvoir marcher, s'il n'eût reconnu qu'il valait pourtant mieux avoir
-le pied moins mignon que de se blesser. En traversant les rues, il se
-mettait avec soin à l'abri du vent par la crainte de voir déranger
-l'ordre élégant de sa chevelure. L'étude des lettres et le sentiment
-de la vertu contre-balancèrent cependant le penchant qui l'entraînait
-vers les femmes. Il écrivait, il est vrai, pour leur plaire, ses
-poésies en italien. Mais, malgré l'ardeur de son tempérament, il
-conserva sa chasteté. Avant d'avoir vu Laure, il était d'une extrême
-sauvagerie, et si nous l'en croyons, à vingt-trois ans il n'avait
-encore à se faire aucun reproche sur sa conduite. La crainte de Dieu,
-l'idée de la mort et les principes religieux qu'une bonne mère lui
-avait inculqués le préservèrent des écueils qui l'environnaient. La
-science du jurisconsulte était alors un des meilleurs moyens de faire
-son chemin à la cour du pape; mais Pétrarque n'éprouvait pour l'étude
-des lois qu'une profonde aversion. Avant de se vouer à l'état
-ecclésiastique, il avait exercé la profession d'avocat; il avait même
-gagné plusieurs causes. Plus tard, il s'en faisait des reproches, et
-il disait: «Dans ma jeunesse, je m'étais consacré à l'art de vendre
-des mots, ou plutôt des mensonges; mais ce qu'on fait contre son gré
-ne réussit pas; j'aimais la solitude et je détestais le barreau.» Le
-sentiment de son mérite lui donnait, il est vrai, cet air d'assurance
-que l'on remarque souvent chez les jeunes gens, cet orgueil qui fait
-croire qu'on peut atteindre au but le plus élevé. Mais son aversion
-pour la vie de courtisan l'emporta sur les songes ambitieux. «Je n'ai
-pas l'espoir, disait-il, de pouvoir faire fortune à la cour du pape.
-Il me faudrait, pour réussir, me présenter assidûment dans les palais
-des grands, il faudrait flatter et mentir.» Et c'est ce dont Pétrarque
-n'était pas capable. Il ne haïssait ni les honneurs, ni le pouvoir,
-mais les moyens auxquels on était forcé d'avoir recours pour y
-parvenir. Il aimait la gloire, mais il ne voulait pas la chercher par
-des voies ordinaires; il ne voulait pas suivre la même marche que les
-autres hommes, et il s'éloigna de la cour.
-
-En 1346, pendant le carême, il se trouvait à Vaucluse, selon sa
-coutume; l'évêque de Cavaillon, avide de le voir et de s'entretenir
-avec lui, vint s'établir près de là, dans un château bâti sur la cime
-d'un roc, mais dont il ne reste plus aujourd'hui que des ruines. Ce
-que ces deux hommes avaient vu, soit à Avignon, soit à Naples, leur
-donnait une extrême répugnance pour le séjour des villes et un profond
-mépris pour les hypocrisies de la cour. En s'entretenant ensemble, ils
-rappelaient souvent les contrariétés qu'ils avaient éprouvées
-autrefois et dépeignaient avec amour les avantages de la solitude.
-Pétrarque conçut alors l'idée d'écrire un livre sur ce sujet, en
-réunissant ses propres idées à celles des autres philosophes. Il se
-mit à l'œuvre au commencement du carême, et à Pâques l'ouvrage était
-fini; mais il le corrigea plusieurs fois dans la suite, et il y ajouta
-de nouvelles pensées. Ce ne fut que vingt ans après qu'il osa le
-laisser paraître, et qu'il le donna à l'évêque de Cavaillon, à qui il
-l'avait dédié.
-
-Certes, Pétrarque, en s'éloignant ainsi de la cour, faisait de grands
-sacrifices à la solitude, mais il trouva là les plus grandes
-jouissances de l'esprit et du cœur, et ces jouissances il les devait
-à son éloignement du monde et à son amour de la liberté.
-
-C'était ce même amour de la liberté qui rendait toute société si
-pénible à Rousseau, et qui lui faisait goûter avec tant de bonheur le
-repos de la solitude; il dit, dans une de ses lettres à M. de
-Malesherbes: «Longtemps je me suis abusé moi-même sur la cause de cet
-invincible dégoût que j'ai toujours éprouvé dans le commerce des
-hommes; je l'attribuais au chagrin de n'avoir pas l'esprit assez
-présent pour montrer dans la conversation le peu que j'en ai, et par
-conséquent à celui de ne pas occuper dans le monde la place que je
-croyais mériter. Mais quand, après avoir barbouillé du papier, j'étais
-sûr, même en disant des sottises, de n'être pas pris pour un sot,
-quand je me suis vu recherché de tout le monde, et honoré de beaucoup
-plus de considération que ma plus ridicule vanité n'en eût osé
-attendre, et que malgré cela j'ai senti ce même dégoût plus augmenté
-que diminué, j'ai conclu qu'il venait d'une autre cause, et que ces
-espèces de jouissances n'étaient point celles qu'il me fallait.
-
-«Quelle est donc enfin cette cause? Elle n'est autre que cet
-indomptable esprit de liberté que rien n'a pu vaincre, et devant
-lequel les honneurs, la fortune et la réputation même ne me sont rien.
-Il est certain que cet esprit de liberté me vient moins d'orgueil que
-de paresse; mais cette paresse est incroyable. Tout l'effarouche, les
-moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables; un mot à
-dire, une lettre à écrire, une visite à faire dès qu'il le faut, sont
-pour moi des supplices. Voilà pourquoi, bien que le commerce ordinaire
-des hommes me soit odieux, l'intime amitié me reste chère, parce qu'il
-n'y a plus de devoir pour elle, on suit son cœur et tout est fait.
-Voilà encore pourquoi j'ai toujours tant redouté les bienfaits; car
-tout bienfait exige une reconnaissance, et je me sens le cœur ingrat
-par cela seul que la reconnaissance est un devoir. En un mot, l'espèce
-de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux que de
-ne pas faire ce que je ne veux pas. La vie active n'a rien qui me
-tente; je consentirais cent fois plutôt à ne jamais rien faire qu'à
-faire quelque chose malgré moi. J'ai cent fois pensé que je n'aurais
-pas vécu trop malheureux à la Bastille, n'y étant tenu à rien qu'à
-rester là.»
-
-Dans un autre endroit de ses livres, Rousseau parle encore ainsi du
-bonheur qu'il goûtait dans un loisir paisible: «Quand mes douleurs,
-dit-il, me font tristement mesurer la longueur des nuits, et que
-l'agitation de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de
-sommeil, souvent je me distrais de mon état présent en songeant aux
-divers événements de ma vie; et les repentirs, les doux souvenirs, les
-regrets, l'attendrissement, se partagent le soin de me faire oublier
-quelques moments mes souffrances. Quel temps croiriez-vous, Monsieur,
-que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes
-rêves? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop
-rares, trop mêlés d'amertume, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont
-ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces
-jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi
-seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé,
-ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la
-forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur; en me levant
-avant le soleil, pour aller contempler son lever dans mon jardin.
-Quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était
-que ni lettre ni visite n'en vinssent troubler le charme. Après avoir
-donné la matinée à divers soins, que je remplissais tous avec plaisir
-parce que je pouvais les remettre à un autre temps, je me hâtais de
-dîner pour échapper aux importuns et ménager une plus longue
-après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je
-partais par le grand soleil avec le fidèle Achate, pressant le pas
-dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que
-j'eusse pu m'esquiver; mais, quand une fois j'avais pu doubler un
-certain coin, avec quel pétillement de cœur, avec quels battements de
-joie je commençais à respirer en me sentant sauvé et me disant: Me
-voilà maître de moi pour le reste de ce jour! J'allais alors, d'un pas
-plus tranquille, chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque
-lieu désert, où rien, montrant la main des hommes, n'annonçât la
-servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir
-pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vînt s'interposer
-entre la nature et moi.»
-
-Qui ne renoncerait pas volontiers aux tumultueux plaisirs de ce monde
-pour ces plaisirs du cœur et cette liberté modeste? Je sais bien que
-chacun n'est pas dans une situation à pouvoir jouir aussi intimement
-de soi-même; mais qu'on essaye de connaître les joies de la campagne,
-et l'on verra qu'une heure de liberté, un instant de repos, suffisent
-peut-être pour nous faire sentir le vide de la dissipation des villes,
-de la parure et des distractions frivoles du monde.
-
-Clément VI offrait à Pétrarque la charge de secrétaire apostolique et
-plusieurs évêchés. Pétrarque ne voulait point accepter ces fonctions.
-«Tu refuses tout ce que je te propose, lui dit un jour le pape;
-demande-moi donc ce que tu désires, je te le donnerai.» Deux mois
-après, Pétrarque écrivait à l'un de ses amis: «Toute élévation m'est
-suspecte, parce que près de l'élévation j'entrevois la chute. Qu'on
-m'accorde cette médiocrité qui m'a été promise et que je préfère à
-l'or. Je l'accepterai avec bonheur et reconnaissance; mais si l'on
-veut m'investir d'un emploi important, je le refuse, je secoue le
-joug, car j'aime mieux rester pauvre que de me rendre esclave.»
-
-Un Anglais a dit: «Pourquoi les habitants des plaines de la Lombardie,
-où la nature répand, prodigue ses dons, sont-ils moins riches que les
-montagnards de la Suisse? C'est que la liberté exerce sur le bonheur
-des hommes une influence meilleure que le soleil et la température
-féconde. Par l'action de la liberté, le roc aride devient une terre
-fertile, le marais infect se dessèche, les déserts se revêtent d'une
-riante verdure. La liberté égaye le cœur des habitants de la
-campagne qui voient grandir autour d'eux leurs vigoureux enfants. La
-liberté a abandonné les plaines fructueuses de la Lombardie, et s'est
-réfugiée en Suisse.»
-
-On dira que c'est là de l'enthousiasme poétique, et pourtant on peut
-reconnaître la vérité de cette observation dans les cantons
-helvétiques d'Uri, de Schwytz, d'Unterwald, de Zug, de Glaris,
-d'Appenzell; car celui qui a plus qu'il ne lui faut pour satisfaire à
-ses besoins est riche, et celui-là est libre qui peut penser, parler
-comme il lui plaît, et travailler pour soi.
-
-Cet état de l'âme où l'on peut dire: _J'ai assez!_ est le plus heureux
-terme de la philosophie pratique. N'importe que l'on n'ait pas de
-grandes possessions; pourvu que ce qu'on possède suffise, voilà le
-bonheur. Les rois et les princes ne sont pas satisfaits, parce que
-leurs désirs vont toujours au delà de ce qu'ils ont, et parce qu'ils
-leur demandent plus de faveurs qu'ils ne peuvent en accorder. Quand on
-considère de bonne foi leur véritable situation, on ne peut leur
-reprocher de fermer quelquefois l'oreille aux solliciteurs.
-
-Il arrive aussi que certains hommes veulent paraître plus heureux
-qu'ils ne le sont en effet, et qu'ils regardent comme une calamité ce
-qui manque à cette apparence factice. Mais, si vous éprouvez quelque
-bonheur véritable, ne le dites qu'à vos amis les plus sûrs; et, pour
-éloigner de vous les atteintes de l'envie, dérobez à tous ceux qui ne
-vous sont pas sincèrement dévoués les bienfaits que le sort et la
-fortune vous accordent.
-
-Celui qui a peu de besoins est toujours assez riche. Pétrarque
-écrivait à ses amis, les cardinaux Talairand et de Bologne: «Je suis
-satisfait; j'ai borné mes désirs, et j'ai tout ce qu'il me faut.
-Cincinnatus, Curius, Fabricius, Régulus, après avoir vaincu des
-nations entières et conduit des rois à la suite de leurs triomphes,
-étaient moins riches que moi. Je serais pauvre si je donnais accès aux
-passions. L'ambition, le luxe et l'avarice n'ont point de limites. La
-cupidité est un abîme sans fond. J'ai des vêtements pour me couvrir,
-des aliments pour ma nourriture, des chevaux pour me porter, des
-terres pour me promener, me reposer et recevoir ma dépouille après ma
-mort. Un empereur romain n'avait rien de plus. Mon corps est sain;
-subjugué par le travail, il est moins rebelle à l'esprit. J'ai des
-livres de toutes sortes; trésors inappréciables! ils enivrent mon âme
-d'une jouissance dont jamais je ne me lasse. J'ai des amis que je
-considère comme mon bien le plus précieux, pourvu qu'ils n'essayent
-point par leurs conseils de m'enlever ma liberté. Je n'ai d'autres
-ennemis que ceux que l'envie a soulevés contre moi; mais je les
-méprise profondément, et peut-être même regretterais-je de ne pas les
-avoir; je compte encore au nombre de mes richesses la sympathie des
-gens de bien répandus à travers le monde, de ceux que je connais, de
-ceux que je n'ai jamais vus et que peut-être je ne verrai jamais.»
-
-On voit, par ces lignes de Pétrarque, que l'envie le poursuivait aussi
-dans la solitude. Il s'en est plaint souvent, mais ici il la traite
-comme un sage doit la traiter; il la méprise, et il ajoute même qu'il
-regretterait de ne pas l'avoir excitée.
-
-La solitude révèle à l'homme ses vrais besoins. Si je ne vois ni ne
-sais ce que les autres désirent, je ne songerai pas à formuler le même
-désir. Un jour on donna un coq de bruyère à un humble pasteur de
-village qui demeurait près du lac de Thoun; le brave homme, qui ne
-connaissait pas cette espèce de gibier, consulta sa servante pour
-savoir ce qu'on en devait faire, et tous deux convinrent de
-l'enterrer.
-
-A l'âge de douze ans, Pope écrivait un petit poëme agréable et
-touchant sur la solitude. «Heureux, dit-il dans cette composition de
-jeunesse, heureux celui qui sait restreindre ses désirs et borner ses
-soins à quelques arpents de terrain dont il a hérité de ses pères, qui
-aime à respirer l'air natal, à vivre du produit de son champ et du
-lait de ses troupeaux, qui se fait un vêtement de la laine de ses
-brebis, et à qui ses arbres donnent du feu en hiver et de l'ombre en
-été! Heureux celui dont les heures, les jours, les années s'écoulent
-paisiblement et sans crainte avec la santé du corps et le repos
-innocent de l'âme dans le cours régulier de ses travaux! Celui qui
-jouit d'une telle destinée peut vivre et mourir inconnu; il n'a pas
-besoin d'un tombeau fastueux ni d'une épitaphe.»
-
-Pour l'homme qui recherche une existence tranquille, les plaisirs des
-sens ont un admirable caractère de simplicité. Aux yeux des gens du
-monde, la sensualité ne présente que des banquets tumultueux, des
-danses licencieuses, çà et là des hôpitaux, des pierres sépulcrales
-sur lesquelles les fleurs se flétrissent, et des bosquets où les
-chantres de l'amour vont chercher leur inspiration. Mais, pour celui
-qui repousse les voluptés grossières, les plaisirs des sens sont d'une
-nature douce et élevée, innocents et durables.
-
-Dans la modestie de la vie champêtre, on n'éprouve point cette satiété
-qui naît de l'abondance. On y apprend à voir les choses autrement
-qu'on ne les voit dans le monde. Pétrarque, écrivant un jour à son
-ami, le cardinal Colonna, pour l'engager à venir le voir dans sa
-retraite de Vaucluse, lui disait: «Si tu préfères au tumulte des
-villes le calme de la campagne, viens ici jouir de ce calme, et ne
-t'effraye ni de la simplicité de mes repas, ni de la dureté de mes
-lits. Les rois se lassent eux-mêmes de l'appareil de leur table
-délicate, et en viennent à désirer une nourriture plus grossière; le
-changement leur est nécessaire; un plaisir que l'on interrompt paraît
-ensuite plus vif. Si tu ne penses pas de même, apporte avec toi des
-mets plus choisis, des vins du Vésuve, de l'argenterie et tout ce qui
-flatte les sens. Quant au reste, tu peux t'en reposer sur moi. Je te
-promets un lit de mousse à l'ombre des arbres, le chant des oiseaux,
-les figues, le raisin, l'eau des sources limpides, en un mot, tous les
-dons précieux de la nature.»
-
-Si l'on sait, quand il le faut, réprimer l'essor capricieux de son
-imagination, on trouve partout des jouissances nouvelles et encore
-ignorées, des jouissances sans peine et des voluptés sans remords. Les
-sens fatigués se raniment par de nouvelles impressions. Le murmure des
-bois, le soupir des eaux, résonnent alors plus harmonieusement à notre
-oreille que les chants de l'Opéra et les accords d'une musique
-savante. L'aspect du ciel, des rocs sauvages, des lacs et des
-montagnes fatigue moins nos regards que celui des bals les plus
-brillants. Dans la solitude, on s'occupe de tout ce qui nous a paru
-d'abord insupportable, et l'on renonce sans effort à tous les faux
-plaisirs. Pétrarque, que nous aimons à citer, écrivait encore de
-Vaucluse à un de ses amis: «Je fais ici la guerre à mon corps, car il
-est mon ennemi; mes yeux, qui ont été pour moi la cause de tant
-d'erreurs, ne voient plus à présent qu'une femme sèche, brûlée et
-noircie par le soleil. Si Hélène et Lucrèce avaient eu cette
-physionomie, Troie n'aurait pas été réduite en cendres, ni Tarquin
-chassé de ses États. Mais nulle femme n'est plus fidèle, plus
-laborieuse et plus soumise que celle-ci; elle passe des jours entiers
-dans les champs, et sa peau endurcie brave les ardeurs de la canicule.
-Quoique j'aie encore d'élégants vêtements, je ne les porte plus, et, à
-me voir, tu me prendrais aujourd'hui pour un laboureur ou pour un
-pâtre, moi qui étais jadis si occupé de ma toilette. Mais les motifs
-qui me donnaient tant de préoccupations de ma parure n'existent plus.
-Les chaînes qui m'enlaçaient sont brisées, les yeux auxquels
-j'aspirais à plaire sont fermés, et, s'ils pouvaient s'ouvrir de
-nouveau, peut-être n'auraient-ils plus le même empire sur moi.»
-
-La solitude dépouille les biens de la terre du prestige trompeur que
-l'imagination leur donne, et anéantit par là toute vaine ambition.
-Après avoir goûté la réalité des plaisirs champêtres, on devient
-indifférent à tous les autres plaisirs, et l'on ne convoite ni les
-honneurs, ni la fortune. Un Romain, appelé tout à coup à la dignité de
-consul, pleurait en songeant qu'il allait passer une année entière
-sans pouvoir s'occuper de la culture de son champ. Cincinnatus, que
-l'on vint enlever à la charrue pour le mettre à la tête d'une armée,
-remporta une éclatante victoire sur l'ennemi, s'empara de plusieurs
-provinces, rentra dans Rome en triomphe, et quinze jours après s'en
-retourna à sa charrue.
-
-Certes, il est bien différent d'habiter une modeste cabane ou une
-vaste et élégante maison, d'avoir autour de soi tout le luxe matériel
-ou d'être forcé de pourvoir soi-même à sa subsistance. Mais qu'on
-interroge ceux qui se sont trouvés dans ces deux situations, et qu'on
-leur demande dans laquelle des deux ils ont éprouvé la plus grande
-satisfaction. Combien il y a dans un palais de vives et fatigantes
-sollicitudes qu'on ne connaît pas dans la demeure d'un simple
-particulier! Pas un prince ne digère les repas somptueux, mais
-funestes, que ses cuisiniers lui préparent, comme le pauvre paysan des
-landes de Lunebourg digère sa lourde galette de sarrasin. Un jeune
-gentilhomme proposait à une jolie villageoise de l'emmener avec lui à
-Paris: «Ah! monsieur le marquis, lui répondit-elle, plus on s'éloigne
-de soi-même, plus on s'éloigne du bonheur.»
-
-Il suffit d'une passion qu'on ne peut satisfaire pour remplir notre
-cœur d'amertume. Il est des heures où l'on se lasse de soi-même et de
-toute son existence; on n'éprouve alors plus aucun goût ni pour la
-solitude ni pour les distractions du monde. On se sent inquiet, et
-l'on ne sait comment sortir de l'inquiétude. Le temps est d'une
-longueur horrible, et on ne l'emploie pas. On ne peut jouir du
-présent, et l'on attend l'avenir avec impatience, car alors il nous
-manque tout ce qui donne de l'attrait et de l'animation à la vie.
-
-Mais où trouver cette animation? Est-ce dans l'amour? Oui, l'amour
-nous ravive, nous enthousiasme parfois, mais nous ne pouvons attendre
-d'une passion qui nous consume la satisfaction durable que nous
-désirons. Pour que l'amour acquière une éternelle durée, il faut qu'il
-se transforme en une véritable et sérieuse amitié, sinon il se détruit
-lui-même ou il détruit ceux dont il s'est emparé en embrasant leurs
-cœurs d'un feu dévorant. Nous devons donc chercher l'animation de la
-vie dans la passion qui s'alimente et se soutient elle-même, qui puise
-dans la prolongation une nouvelle force et qui s'élève au-dessus de
-tout ce qui l'environne.
-
-La solitude est le plus heureux refuge des hommes d'État frappés de
-disgrâce, ou condamnés à l'exil. Tous les grands administrateurs
-n'abandonnent point leurs fonctions avec le même éclat que Necker;
-mais tous devraient remercier le ciel qui les enlève aux orages du
-monde, dans le calme des champs, sous les arbres plantés par leurs
-aïeux, auprès de leurs troupeaux. On a dit que sur vingt ministres
-disgraciés ou forcés par l'âge de quitter le fardeau des affaires, on
-pouvait en compter douze ou quinze qui finissaient par se livrer aux
-travaux de la campagne. C'est un bonheur pour eux. Je suis sûr qu'en
-cultivant leur jardin ils goûtent plus de repos qu'ils n'en avaient
-jamais trouvé dans les meilleurs temps de leur administration.
-
-Mais il faut dire que les plaisirs ordinaires de la vie champêtre ne
-sont pas l'unique cause du bonheur que ces hommes privés de leurs
-hautes fonctions trouvent dans leur retraite. Dans l'emploi qu'ils
-occupaient, ils se voyaient à tout instant arrêtés par quelques
-entraves, forcés de recourir tantôt à l'autorité, tantôt à la ruse
-pour atteindre leur but. Dans leur retraite, ils agissent en maîtres
-absolus. Ils peuvent créer et détruire, faire de nouvelles
-plantations, en abattre d'autres. Ils peuvent transformer en jardins
-anglais leurs vergers, diriger à leur gré le cours d'un ruisseau,
-aplanir des collines, percer des avenues, construire des édifices, en
-un mot, commander, régir et satisfaire ainsi au penchant qui porte
-tant de gens à l'exercice de l'autorité.
-
-On commettrait une grave erreur, et l'on proclamerait une impraticable
-leçon de morale, si l'on prétendait que, pour jouir des avantages de
-la solitude, il faut s'affranchir de toutes les passions humaines. Ce
-qui est dans l'homme doit rester dans l'homme. Si un homme éloigné du
-pouvoir n'est pas las de commander, qu'il commande aux êtres dociles
-qui l'entourent, pourvu que cette satisfaction lui ôte le désir de
-s'exposer de nouveau aux naufrages de la vie. Tôt ou tard, il
-apprendra à reconnaître le néant des grandeurs qu'il a convoitées; tôt
-ou tard, il sentira que le prétendu regret de ne pouvoir plus faire du
-bien n'est souvent que l'expression d'une ambition qu'on cherche à
-dissimuler, et qu'en général les simples et honnêtes paysans sont plus
-heureux que les plus puissants ministres.
-
-Savoir, dans de telles circonstances, se suffire à soi-même, voilà le
-point nécessaire. Qu'on oublie l'abondance, et l'on sentira le prix du
-peu que l'on possède. Pendant la première année de son séjour à
-Vaucluse, Pétrarque était presque toujours seul; il n'avait d'autre
-compagnon que son chien, et c'était un pêcheur du pays qui le servait;
-les domestiques qu'il avait à Avignon, n'ayant pu se plier à sa
-sauvage manière de vivre, le quittaient tous. Il était d'ailleurs logé
-dans une pauvre maison de paysan, qu'il fit reconstruire plus tard,
-sans luxe aucun, uniquement pour pouvoir y demeurer. Aujourd'hui, il
-ne reste plus aucune trace de cette habitation du poëte. Sa nourriture
-était très-frugale. On ne trouvait rien chez lui de ce qui flatte les
-sens. Aussi, ses amis les plus intimes ne lui rendaient-ils que de
-courtes et rares visites; d'autres allaient le voir par une espèce de
-charité, comme on va voir un malade ou un prisonnier. Il écrivait à
-son ami, l'évêque de Cavaillon: «Que d'autres courent après les
-trésors et les honneurs, qu'ils soient princes ou rois, je ne me
-soucie aucunement d'y mettre obstacle. Je suis poëte, cela me suffit.
-Et toi, mon cher évêque, veux-tu donc errer sans cesse par tant de
-voies et tant de chemins? Tu connais les cours princières, les piéges
-et les dangers qu'on y rencontre, les orages auxquels on y est exposé.
-Reviens dans ton diocèse, reviens goûter le repos. Tu le peux, car la
-fortune te sourit encore. Tu trouveras ici tout ce dont tu as besoin:
-laisse aux avares le superflu. Si nous n'avons pas de riches
-tapisseries, nous sommes commodément vêtus; si nous n'avons pas une
-table somptueuse, nous avons ce qui est nécessaire pour vivre. Sur nos
-lits, on ne voit pas briller l'or et la pourpre, mais nous y dormons
-bien. L'heure de la mort approche et m'avertit de renoncer à toute
-folle erreur. Je me réjouis de cultiver mon jardin; j'y plante des
-arbres fruitiers, qui me protégeront de leur ombre quand j'irai pêcher
-sous le roc. J'ai des arbres qui sont trop vieux et qu'il faut
-remplacer. Dis à tes gens de m'apporter de Naples des pêchers et des
-poiriers. Je travaille en vue de ma vieillesse et des plaisirs que je
-ne veux partager qu'avec toi. Voilà ce que t'écrit, au sein d'une
-forêt, l'ermite des bords de la Sorgue.»
-
-La modération dans mes vœux serait ma richesse et l'indépendance
-religieuse mon orgueil, si j'étais pasteur de campagne. Personne n'est
-plus heureux qu'un simple pasteur de village, s'il veut lui-même être
-heureux. Quelle félicité n'observerait-on pas dans quelques-unes de
-nos pauvres cabanes en bois, construites grossièrement sur un terrain
-boueux? Des pois secs et du jambon sont la nourriture de ces honnêtes
-ministres de l'Évangile; le lait et la bière sont leur boisson, et ils
-jouissent d'une forte santé; leurs fenêtres ne sont point fermées à
-tous les courants d'air, et ils n'en souffrent pas. Leur femme ne lit
-point de romans et n'a pas de vapeurs. Un de ses livres favoris est
-l'Almanach du jardinier; elle passe ses journées à s'occuper des
-besoins de la maison; elle n'aime que son mari, ses enfants et les
-malheureux qui invoquent ses secours. Le pasteur prêche la vertu à ses
-paroissiens et la leur enseigne par son exemple. Toutes ses matières
-se rapportent à Dieu; Jésus-Christ est son appui, la raison est son
-guide et la foi sa consolation. Étranger aux querelles religieuses, il
-n'obéit qu'aux principes d'équité et de modération. Si une tempête
-ravage la campagne, il se réjouit de voir que son champ a plus
-souffert que celui de ses ouailles. Tant que ses paroissiens auront
-encore chez eux quelque provision, le bon pasteur sait qu'il ne doit
-avoir, pour son propre compte, aucune inquiétude; sa bourse peut être
-souvent vide sans que son cœur soit triste; aussi est-il plus heureux
-qu'un roi ou qu'un grave conseiller du consistoire.
-
-La solitude, malgré sa puissante efficacité, ne nous donnerait
-cependant pas le repos que nous désirons, si nous voulions scruter de
-trop près tous les éléments du bonheur. A force de réfléchir sur ce
-qui pourrait être mieux, on finit par oublier ce qui est bien. Celui
-qui prend à tâche de corriger et de relever tout ce qui ne va point à
-sa guise, se prive par là volontairement d'une foule de plaisantes
-distractions.
-
-Un des plus sûrs moyens d'être heureux, c'est de s'accommoder, autant
-que possible, de tout ce qui frappe notre attention dans le monde, de
-chercher à faire autant de bien qu'on le peut, selon la situation où
-l'on se trouve, et de se contenter de la disposition des choses.
-
-Mon barbier me dit un jour, en venant me raser à Hanovre et
-en poussant un profond soupir: «Il fait terriblement chaud
-aujourd'hui.--Vous mettez le ciel, lui répondis-je, dans un grand
-embarras. Voilà neuf mois que chaque matin vous me répétez: Il fait
-terriblement froid aujourd'hui. Dieu ne peut-il donc plus gouverner le
-monde sans que messieurs les barbiers contrôlent son pouvoir? Ne
-vaut-il pas mieux prendre le temps comme il vient et accepter avec
-reconnaissance, de la main de Dieu, des jours chauds et des jours
-froids?»
-
-Les gens qui vivent habituellement à la campagne ne seraient pas
-tentés de séjourner dans les villes, s'ils savaient apprécier les
-avantages de leur situation. Quand ils quittent leur retraite, ils
-doivent être bientôt las de nos frivolités et ennuyés de voir des
-hommes qui perdent leur temps à faire des visites, à se parer et à
-adresser des compliments. Qu'il est doux aussi de penser, dans la
-solitude, à ses amis absents! Leur souvenir suffit pour nous faire
-éprouver encore les plaisirs que nous avons éprouvés avec eux. Mon ami
-est loin de moi, et pourtant je suis près de lui. Voilà le fauteuil où
-il était assis et le tableau qu'il m'a donné. Faut-il se croire si à
-plaindre quand on peut s'écrire? Quelles charmantes émotions d'espoir,
-d'attente, de joie, naissent d'une correspondance régulière! Grâce à
-ces heureux artifices de l'imagination qu'on invente dans la solitude
-et qui réjouissent le cœur, deux amis fidèles se créent à eux-mêmes
-tout un monde, et quand ils seraient séparés l'un de l'autre par
-l'espace immense, ils savent encore réunir leurs pensées et confondre
-leur existence.
-
-Nulle part les sentiments affectueux ne s'ennoblissent autant que dans
-les lieux où rien ne trouble les souvenirs de l'amitié. Dans les
-relations du monde, un accès de mauvaise humeur, quelque contrariété,
-une foule d'accidents imprévus, peuvent altérer le plaisir que deux
-amis éprouvent à se réunir: alors on ne pense point à ce que l'on a
-été depuis longtemps, ni à ce que l'on sera toujours. On se laisse
-aller à l'impression du moment. Sans doute il faut que l'amitié soit
-sincère, mais il faut aussi qu'on apporte dans les relations les plus
-intimes des sentiments de tolérance et de condescendance. Il faut que
-dans l'occasion on réponde à l'emportement par la douceur et à
-l'aigreur par la patience. Dans le monde, il arrive malheureusement
-assez souvent que deux amis ne pratiquent point ce principe. On se
-laisse aller à une irritation accidentelle et l'on oublie les égards
-que l'on doit à son ami. Dans la solitude, ces inconvénients
-disparaissent. La solitude sanctifie la mémoire de ceux qui nous sont
-chers, et efface l'impression de tout ce qui a pu atténuer les pures
-jouissances de l'amitié. La sécurité, la confiance, reprennent là leur
-empire sur le cœur. Il n'est plus question de désaccord. J'entends
-toujours mon ami, et je sais qu'il m'entend. Je regarde comme un bien
-sacré toutes les fleurs qu'il sème sur ma route, et je cueille pour
-lui toutes celles que je puis trouver.
-
-La solitude nous donne encore des amis que rien ne nous enlève, dont
-rien ne peut nous séparer et dont nous n'invoquons jamais en vain
-l'utile secours.
-
-Les amis de Pétrarque lui écrivaient parfois pour s'excuser de ne pas
-aller le voir: «Comment vivre avec toi? lui disaient-ils. L'existence
-que tu passes à Vaucluse est contraire à la nature humaine. L'hiver,
-tu restes sous ton toit comme un hibou, et l'été tu cours sans cesse à
-travers champs.» Pétrarque riait de ces observations et disait: «Ces
-gens-là regardent comme un bien suprême les plaisirs du monde, et ne
-conçoivent pas qu'on puisse s'en éloigner. Mais j'ai des amis dont la
-société m'est fort agréable, des amis de tous les pays et de tous les
-siècles, qui se sont illustrés à la guerre, dans les affaires
-publiques et dans les sciences. Avec eux je ne m'impose aucune
-contrainte, et ils sont toujours à mon service. Je les fais venir et
-les renvoie quand bon me semble. Ils ne m'importunent point, et ils
-répondent à toutes mes questions. Les uns me racontent les événements
-des siècles passés, d'autres me révèlent les secrets de la nature.
-Celui-ci m'enseigne le moyen de bien vivre et de bien mourir, celui-là
-dissipe mes soucis par son enjouement, ou m'égaye par son esprit. Il
-en est qui endurcissent mon âme aux souffrances, qui m'apprennent à
-maîtriser mes désirs et à me supporter moi-même; enfin, ils me
-conduisent sur la route de la science et de l'art, et ils satisfont à
-tous les besoins de ma pensée. Pour prix de tant de bienfaits ils ne
-me demandent qu'une modeste chambre où ils soient en sûreté contre les
-vers. Lorsque je sors, je les emporte avec moi sur les sentiers que je
-parcours, et le calme des champs leur plaît mieux que la rumeur des
-villes.»
-
-L'amour, qui est une des plus grandes joies du cœur, peut devenir
-plus doux et meilleur par l'effet de la solitude.
-
-L'aspect d'une belle nature contribue puissamment à éveiller l'amour
-en nous, ou à lui donner plus de prestige. Le cœur d'une femme est
-plus facile à émouvoir dans une riante solitude, dans le calme d'une
-fraîche nuit d'été.
-
-Les femmes goûtent mieux que nous les pures jouissances de la vie
-champêtre, la beauté d'une promenade solitaire, l'attrait d'une forêt
-silencieuse; leur âme contemple avec une ravissante surprise la grâce
-et la majesté de la nature. Il en est plus d'une dont le cœur serait
-resté froid dans l'agitation des villes, et qui s'est livrée à son
-entraînante émotion dans le calme des campagnes. De là vient que
-l'amour émeut surtout les cœurs tendres au retour du printemps. «Rien
-ne ressemble plus à l'amour, a dit un philosophe allemand, que le
-sentiment qu'éveille en nous l'aspect d'une riante vallée éclairée par
-les rayons du soleil couchant.» C'était pour Rousseau un plaisir
-indicible de voir naître les premiers bourgeons des plantes. Le
-printemps lui donnait en quelque sorte une vie nouvelle. Sa tendresse
-naturelle s'augmentait à la vue de la première verdure; il unissait
-dans une même pensée la beauté des premiers jours du printemps et la
-beauté d'une femme chérie; en face d'un horizon imposant, son cœur
-oppressé se dilatait, et ses soupirs s'exhalaient plus aisément dans
-un jardin.
-
-Rien ne plaît tant que le calme de la solitude à ceux qui aiment. Ils
-s'en vont à travers les lieux les plus isolés pour se livrer sans
-contrainte à la pensée qui charme leur vie. Que leur importe tout ce
-qui se passe dans les villes, tout ce qui ne respire pas l'amour!
-C'est dans un appartement obscur, dans de majestueuses forêts de
-sapins, au bord des lacs silencieux, qu'ils veulent s'abandonner à
-leur rêverie et épancher le secret de leur âme.
-
-Ils sourient à l'aspect de la forêt profonde et des vertes campagnes
-où la paysanne présente le sein à son enfant, tandis qu'à côté d'elle
-son mari mange avec joie son morceau de pain noir. Quand un homme
-d'esprit est amoureux, il comprend bien mieux la grandeur, la beauté
-de la nature, et rien ne donne autant d'esprit que l'amour.
-
-C'est dans la solitude surtout qu'il est doux d'évoquer les souvenirs
-de l'amour. Ah! la première rougeur pudique qui s'est répandue sur
-nos joues, le premier serrement de main, la première colère que l'on a
-éprouvée en se voyant troublé par un importun dans un tendre
-entretien, sont autant d'impressions ineffaçables. Souvent on
-s'imagine que le temps a détruit toutes ces impressions; mais il est
-dans l'âme des replis cachés où elles se conservent et d'où elles
-renaissent en foule quand on les rappelle; il en est de même de toutes
-les émotions de notre jeunesse, surtout de tout ce qui tient à une
-première passion. On garde à jamais la mémoire de ce ravissement
-suprême que deux amants ont ressenti à l'instant où ils reconnaissaient
-leur mutuel amour[29].
-
- [29] «Moments précieux et si regrettés, dit Rousseau, ah!
- recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus longtemps
- dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement
- dans votre fugitive succession.»
-
-Celui qui a connu ces jouissances de l'amour peut les retrouver dans
-ses souvenirs. Herder parle d'une certaine mythologie asiatique, qui
-raconte que les hommes ne se montraient d'abord, pendant plusieurs
-milliers d'années, leur amour que par des regards, puis par quelques
-baisers, puis par de simples attouchements. Wieland éprouva, dans
-l'ardeur de la jeunesse, ce chaste et noble amour pour une jeune
-personne de Zurich. Il savait que le mystère de l'amour expire en
-partie dans le premier baiser et dans le premier soupir. Un jour, je
-demandais à cette personne quand Wieland l'avait embrassée pour la
-première fois: «Il m'a, dit-elle, baisé la main pour la première fois
-quatre ans après m'avoir connue.»
-
-La solitude est si favorable à l'amour que parfois on quitte
-volontairement la personne que l'on aime pour s'en aller rêver à elle
-solitairement. Qui ne se souvient du passage des _Confessions_ de
-Rousseau, où il est parlé de cet homme qui quittait sa maîtresse pour
-lui écrire? Rousseau disait à madame de Luxembourg qu'il aurait été
-cet homme-là, et il avait raison. Celui qui a aimé sait qu'il est des
-moments où l'on a besoin d'écrire tout ce que la voix est impuissante
-à dire.
-
-Nulle part on ne sent la force de l'amour aussi bien que dans la
-solitude, et nulle part on ne peut si bien l'exprimer. C'est dans une
-retraite solitaire, sous les rocs de Vaucluse, que Pétrarque a écrit
-ses plus beaux vers, ses vers plaintifs sur l'absence de Laure ou sur
-ses rigueurs. Personne, avant lui ni depuis lui, n'a mieux parlé de
-l'amour, et aux trois grâces qui l'inspiraient il en a joint une
-quatrième, celle des convenances.
-
-Souvent aussi, dans les campagnes solitaires, l'amour porte jusqu'à la
-folie l'impétueuse imagination d'un jeune homme; la tendresse, la
-mélancolie, la religion, se confondent alors dans son cœur et
-exaltent son cerveau; il exige que sa maîtresse ne rie plus, parce que
-l'amour ne peut être, dit-il, qu'une tristesse perpétuelle; il veut se
-poignarder par amour, et, dans sa pensée déréglée, il se figure qu'il
-est le modèle des perfections. Les deux amants réprouvent le langage
-ordinaire; ils ne veulent point s'aimer en prose, mais en vers
-dithyrambiques. Le jeune homme n'est plus une créature humaine, c'est
-un dieu[30]. Son amante exaltée fait de lui un sanctuaire d'amour et
-regarde la tendresse qu'elle éprouve comme une émanation céleste. Elle
-associe à son roman extatique les fleurs, les oiseaux, les anges du
-ciel, l'Être suprême et la nature entière. Les chérubins, les
-patriarches et les saints doivent la regarder avec bonheur et
-applaudir à la pureté de son affection. Les sens n'ont aucune part au
-témoignage de son amour; elle se croit chaste; elle détacherait le
-globe du monde et le soleil du firmament pour prouver que tout ce
-qu'elle fait et tout ce qu'elle veut est bien; elle crée, pour elle et
-pour son amant, un nouvel Évangile et une nouvelle morale.
-
- [30] «Quand la passion est à son comble, dit Rousseau, elle voit
- son objet parfait; elle en fait alors son idole, elle le place
- dans le ciel; et, comme l'enthousiasme de la dévotion embrasse le
- langage de l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le
- langage de la dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges,
- les vertus des saints, les délices du séjour céleste.»
-
-Il peut bien se faire ainsi que la solitude nous devienne
-préjudiciable. L'amour même qui ne se livre pas à de tels écarts, qui
-n'invente pas de telles chimères, peut finir par rendre l'homme
-très-malheureux et par le consumer. Tout entiers occupés d'une
-personne qui absorbe les facultés de notre âme, nous nous éloignons
-d'un monde qui ne nous offre plus aucun attrait; mais si nous venons à
-être séparés de celle que nous aimons par-dessus tout, de celle qui
-accomplit pour nous les plus pénibles sacrifices, qui fut notre
-consolation dans le malheur et notre refuge dans l'adversité, de celle
-dont la main nous soutenait quand nous sentions nos forces
-s'affaisser, et qui nous éclairait de ses sages conseils quand nous
-nous trouvions incapables de penser et d'agir; oh! alors nous ne
-savons que languir dans une oiseuse solitude; nos nuits se passent
-sans sommeil, et le dégoût de la vie, le désir de la mort, la haine
-des hommes, torturent notre cœur et nous entraînent au hasard sur les
-chemins déserts. Mais quand nous fuirions d'un royaume à l'autre,
-quand nous irions au nord ou à l'ouest, jusque sur les plages sauvages
-de l'Océan, chercher un soulagement à nos peines, nous emporterions
-avec nous, dans les forêts et sur les grèves, le trait qui nous a
-blessés, comme la biche dont parle Virgile.
-
-Nulle part Pétrarque ne ressentit plus vivement les regrets de l'amour
-que dans sa solitude de Vaucluse. Là, l'image de Laure le poursuivait
-sans cesse: il la voyait partout, à toute heure et sous toutes sortes
-de formes. «Trois fois, dit-il, au milieu de la nuit, elle apparut
-devant mon lit, fixant sur moi un regard assuré qui annonçait son
-pouvoir; une sueur froide inonda mes membres, et tout mon sang se
-porta au cœur. Si, dans ce moment, quelqu'un était entré dans ma
-chambre, il m'eût trouvé pâle comme un mort et la figure bouleversée
-par la terreur. Avant les premiers rayons du jour, je me levai tout
-tremblant, je sortis à la hâte de ma maison où tout m'inquiétait, je
-m'élançai au sommet d'un rocher, puis je courus à travers les bois,
-jetant autour de moi des regards effarés pour voir si le fantôme qui
-venait de troubler mon repos me poursuivait encore. Je ne me sentais
-en sécurité nulle part. Dans des lieux écartés, où j'espérais être
-seul, souvent je vis Laure sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une
-source, des fentes d'un rocher; la peur alors me rendait immobile, et
-je ne savais que devenir.»
-
-La solitude est dangereuse aussi lorsqu'on éprouve un amour coupable;
-car elle irrite les penchants que la présence de la personne que l'on
-aime amortirait peut-être. Loin de cette personne, on s'abandonne à la
-fougue de son imagination; on se retrace à l'écart tout ce qui irrite
-tous les désirs, tout ce qui lie la pensée à des images de volupté; on
-se livre sans crainte à une illusion trop attrayante, et c'est ainsi
-que la passion devient dangereuse.
-
-Souvent Pétrarque ressentit cet aiguillon de la volupté sur les rocs
-de Vaucluse, où il cherchait à échapper aux atteintes de l'amour; mais
-il se hâtait d'éloigner de lui ces songes lascifs, et dans son amour
-rayonnait cette pureté idéale dont ses vers sont la charmante
-expression.
-
-On peut trouver le repos dans l'amour, si l'on sait se résigner aux
-décrets du ciel. Se plonger dans l'affliction, ce n'est pas se
-résigner à la volonté de Dieu. L'homme qui ne sait pas maîtriser ses
-regrets s'attache opiniâtrément à ce qui n'est plus et à ce qui ne
-peut plus être. Il cherche dans le vague une image qu'il ne doit plus
-revoir, et il prête l'oreille à une voix qu'il ne doit plus entendre.
-Parfois, il se figure que celle qu'il pleure vit et respire encore;
-vaine chimère! Il cultive des roses sur un tombeau, il les regarde
-avec amour, il en respire le parfum; mais ces roses se fanent aussi et
-s'effeuillent. Ce n'est qu'après avoir longtemps lutté dans la
-solitude contre sa douleur, après avoir tendu souvent les bras vers
-une ombre insaisissable, qu'il recouvre peu à peu ses forces, qu'il
-apprend à supporter son deuil, qu'il parvient à reconquérir la
-tranquillité. Et cette victoire que l'on remporte sur soi-même dans la
-solitude, et cette héroïque résolution, flattent plus le cœur que
-tous les applaudissements que l'on peut recevoir dans un salon.
-
-Si l'on sait user sagement de la solitude, on peut y trouver une assez
-douce compensation aux regrets de l'amour. Ce fut dans cette lutte
-solitaire que Pétrarque s'éleva à cette hauteur de pensée qui fait
-notre admiration; ce fut dans le temps où il luttait ainsi qu'il
-acquit sur un siècle une si grande influence. Ce même Pétrarque qui,
-prosterné aux pieds d'une femme, pleurait et soupirait comme un
-enfant, qui ne composa pour Laure que de plaintives et langoureuses
-élégies, ce même Pétrarque, en tournant les yeux vers Rome, écrivit,
-dans un style ferme et énergique, des lettres tout empreintes du
-généreux esprit qui animait les anciens Romains. Des rois oubliaient
-la nourriture et le sommeil en lisant ses poëmes. Mais, après cette
-phase, revenu de la jeunesse, Pétrarque n'était plus ce poëte
-languissant, cet esclave amolli qui baisait les chaînes d'une fière et
-dédaigneuse beauté; c'était un républicain hardi qui sonnait l'alarme
-contre les tyrans, et suscitait et propageait l'amour de la liberté
-dans toute l'Italie.
-
-L'Allemagne voit tranquillement ses poëtes prendre leur essor
-audacieux et redescendre sur la terre. Elle ne fait rien pour eux.
-Pétrarque fut entouré des plus hauts témoignages de confiance et de
-distinction.
-
-Si, dans la solitude, nous ne parvenons pas à triompher complétement
-de notre amour, nous pouvons du moins l'épurer et le sanctifier, et si
-nous voulons être plus heureux encore que Pétrarque, tâchons de
-partager notre solitude avec un être aimé. Un philosophe a dit que la
-présence d'une personne qui sympathise avec nos pensées et nos vœux,
-loin de troubler la paix de la solitude, lui donne un nouveau charme.
-Ah! si, comme moi, vous devez votre bonheur à l'amour d'une noble
-femme, elle vous habituera bientôt à oublier le monde par la douce et
-aimable expansion de ses sentiments. Si vous avez des devoirs, des
-affaires multipliées, vos entretiens intimes n'en seront que plus
-variés et plus attrayants. Un éloquent écrivain a dépeint ainsi le
-bonheur domestique: «Là, dit-il, jamais une bonne parole n'est perdue;
-jamais une louable intention ne reste sans effet; toutes les pensées
-sont recueillies, tous les plaisirs partagés, et il n'y a pas une
-seule émotion vraie qui ne frappe deux cœurs à la fois. Dans cet
-accord de deux êtres fidèles, tout ce que l'un possède appartient à
-l'autre; tous deux envisagent leurs avantages réciproques avec une
-sincère satisfaction, et remarquent mutuellement, avec une tendre
-indulgence, leurs défauts. Ils s'entendent au premier coup d'œil, ils
-préviennent l'un l'autre leurs désirs; toujours unis dans leurs
-sentiments, ils se réjouissent ensemble de la moindre joie qui arrive
-à l'un ou à l'autre.»
-
-C'est ainsi que la solitude, partagée avec une personne chérie, nous
-donne une plus grande tranquillité et une plus grande satisfaction.
-L'amour alors entretient les plus nobles sentiments dans le cœur,
-élève l'âme, seconde le penchant à la bienveillance, et nous affermit
-dans la pratique de la vertu.
-
-La solitude change parfois une tristesse profonde en une douce
-mélancolie. Tout ce qui agit sur nous avec douceur est pour l'âme
-affligée un baume salutaire. Voilà pourquoi, lorsque nous souffrons
-d'une maladie physique ou d'une douleur morale, nous sommes si
-sensibles aux soins compatissants d'une femme, à ses prévenances, à
-son affection. Ah! quand tout m'attristait dans le monde, quand une
-profonde mélancolie brisait mes forces, paralysait mon courage et
-voilait à mes yeux les riantes beautés de la nature; quand l'univers
-entier ne m'apparaissait que comme un immense tombeau, les délicates
-attentions d'une femme étaient pour moi une puissante consolation.
-
-La solitude inspire parfois une douce mélancolie dès l'âge le plus
-tendre. Des jeunes personnes d'une sensibilité tendre, d'une
-imagination vive, l'éprouvent parfois à la campagne, à l'âge où naît
-en elles le besoin d'aimer. J'ai reconnu souvent les indices de cette
-mélancolie sans aucun symptôme de maladie. Rousseau les ressentit à
-Vevay lorsqu'il allait se promener sur les bords du lac de Genève.
-«Mon cœur, dit-il, s'élançait avec ardeur à mille félicités
-innocentes; je m'attendrissais, je soupirais et pleurais comme un
-enfant. Combien de fois, m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur
-une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans
-l'eau.»
-
-Et moi, je n'ai pas écrit ces pages sans qu'un profond souvenir me fît
-répandre des larmes. A dix-sept ans, je me suis souvent assis, avec
-cette même agitation, sur ces rives charmantes dont parle Rousseau.
-L'amour me guérit. L'amour est si doux à concevoir sous les frais
-ombrages du lac de Genève[31]! On aime ce vague état de tristesse, et
-l'on ne cherche pas à s'en affranchir. On souffre doucement et
-tranquillement sans savoir pourquoi. On se plaît à rester sur le bord
-des ruisseaux, sur les rochers, au fond des bois, en vue des simples
-et majestueuses beautés de la nature, et l'on ne forme qu'un ardent
-désir, le désir d'avoir auprès de soi une personne chérie, à qui l'on
-puisse communiquer toutes ses pensées, et qui s'associe à toutes nos
-émotions.
-
- [31] Personne n'a pu voir sans émotion les bords enchanteurs du
- lac de Genève, les grandes vallées, les villes riantes qui
- l'entourent, les cimes imposantes qui le dominent. Personne n'a pu
- détourner ses yeux de ce magnifique spectacle sans éprouver un
- regret profond, pareil à celui qui saisit le cœur quand il faut
- quitter un ami que l'on n'espère plus revoir.
-
-Cette solitude ne convient pas à toutes les personnes soumises à un
-accès de tristesse. Je n'ai fait que verser des larmes plus
-abondantes, cher Hirschfeld, quand je me mis à lire ton livre sur la
-vie champêtre, et surtout quand j'en vins à ce passage qui m'émut
-jusqu'au fond du cœur: «Les pleurs se sèchent au souffle salutaire
-des zéphyrs; le cœur se dilate et n'éprouve qu'une paisible
-mélancolie. La fraîcheur de la nature nous pénètre, et en la
-respirant, nous sentons s'apaiser nos douleurs. Peu à peu les images
-lugubres qui assombrissaient nos regards s'effacent et disparaissent.
-L'esprit ne résiste plus aux méditations qui consolent; et comme une
-riante soirée succède à un jour orageux, un calme plat remplace les
-sollicitudes qui agitaient notre âme, et nous goûtons le charme de la
-vie champêtre.»
-
-Il est des malheureux que le souvenir d'une personne aimée dévore
-lentement, qui frissonnent en relisant les lettres qu'elle a écrites,
-et qui chancelleraient sur le tombeau où ils ont enseveli le bonheur
-de leur vie. Ah! pour eux, il n'y a plus de rayons lumineux, plus
-d'aurore joyeuse. Les premières violettes qui éclosent sur le gazon,
-le chant des oiseaux qui annonce le retour du printemps, le délicieux
-aspect de la nature, qui se ravive à cette époque de l'année, n'a plus
-pour eux de charme. Le souvenir des liens qui les ont enlacés
-autrefois les irrite, les blesse, et ils repoussent la main
-compatissante qui voudrait les arracher à leurs songes funèbres pour
-leur faire voir de plus belles perspectives. En général, ces
-malheureux sont d'un caractère violent, et de plus subjugués peut-être
-par une réelle maladie. Il faut, pour les guérir, user d'une grande
-affection et d'une cordiale condescendance.
-
-Pour les hommes d'une nature douce, qui ont fait ainsi des pertes
-cruelles, la solitude a des charmes puissants. Ceux-ci se représentent
-bien leur malheur dans toute son étendue, mais ils associent à leur
-souffrance la nature entière. Ils aiment à planter sur les tombeaux
-les saules pleureurs et les arbustes en fleur; ils dessinent des
-modèles de sépulture, ils composent des chants de deuil, et donnent
-ainsi une apparence agréable à la mort. Le cœur sans cesse occupé de
-ceux qu'ils regrettent, ils vivent avec leur tristesse dans une sorte
-de région idéale entre la terre et le ciel. Je compatis profondément à
-leur douleur, et cependant il me semble qu'ils doivent être heureux
-dans cette douleur même, pourvu que personne ne trouble leur pieuse
-pensée. Ils me semblent heureux, parce qu'ils sont d'une nature telle
-que la souffrance n'accablera pas leur esprit. Ils jouissent de ce qui
-n'inspire aux autres qu'un sentiment d'effroi. Ils éprouvent une joie
-indéfinissable à rêver sans cesse aux êtres chéris et sincères qu'ils
-ont perdus.
-
-Il est un grand nombre de malheurs que l'on surmonte plus aisément
-dans la solitude que dans le monde, si l'on a la force d'en distraire
-sa pensée et de lui imprimer une autre direction. Voici un homme qui,
-frappé tout à coup par une calamité imprévue, se figure qu'il n'a plus
-d'autre alternative que le désespoir ou la mort. Qu'il essaye
-d'appliquer, dans la retraite, son esprit à la recherche de quelques
-vérités importantes, bientôt ses larmes se sécheront, son fardeau lui
-paraîtra moins lourd, et sa destinée moins effrayante.
-
-Il est beaucoup de personnes qui se retirent de leur état de tristesse
-plus facilement dans la solitude que dans le monde, les femmes
-surtout. Une femme d'une nature impressionnable se décourage aisément
-et se ranime de même. Les maladies morales des hommes s'accroissent au
-contraire peu à peu, jettent dans le cœur de profondes racines et
-sont difficiles à guérir. Il faut, pour les combattre, employer avec
-une constance inébranlable tous les moyens d'action que l'âme peut
-exercer sur le corps. Une âme forte est comme un bouclier impénétrable
-contre les coups du sort; une âme énergique rejette fièrement loin
-d'elle tout ce qui fatigue, irrite, accable les autres et soutient le
-corps qu'elle anime, tandis qu'une âme craintive et chancelante perd
-celui qu'elle doit protéger.
-
-Un point essentiel, dans ces crises morales, c'est de rechercher ce
-qui convient à telle ou telle nature. A certains hommes, il est
-nécessaire d'offrir des distractions mondaines; d'autres réclament la
-solitude.
-
-Il faut donc, en morale comme en médecine, éviter de s'en tenir à ces
-préceptes généraux, dont on ne peut faire l'application dans une foule
-de circonstances particulières. Loin de nous tous ces prétendus moyens
-infaillibles de guérison que l'on offre à l'hypochondrie. Il n'y a de
-vrai, dans les choses qui tiennent au domaine de l'existence, que ce
-qui convient en tel cas déterminé. Conseiller aux hypochondriaques
-d'ouvrir leur maison aux bals, aux réunions joyeuses, c'est s'exposer
-à commettre une grave erreur. On peut dire d'un grand nombre
-d'individus portés à la mélancolie et à l'hypochondrie: Laissez-les
-seuls; il n'y a pas d'autre moyen de les distraire.
-
-Ces diverses considérations sur les avantages que le cœur peut
-retirer de la solitude m'amènent enfin à poser cette grave question:
-Est-il plus facile d'être vertueux dans la solitude que dans le monde?
-
-Dans le monde, on fait souvent le bien par devoir.
-
-Le juge rend la justice, le médecin visite ses malades, et l'un et
-l'autre disent qu'ils agissent par un sentiment d'humanité. Il se peut
-que quelquefois cela soit vrai, mais la plupart du temps c'est faux:
-on étudie et on juge une cause, on porte des secours à un malade,
-parce qu'on siége à un tribunal, parce qu'on a mis à sa porte tel
-écriteau. On m'a écrit des milliers de lettres qui commençaient ainsi:
-«Votre humanité si bien connue,» et je ne vois dans ces mots qu'un
-compliment banal, qu'un froid mensonge. Cette vertu généreuse et
-compatissante, qu'on appelle humanité, est un des attributs d'une âme
-noble, élevée. Et d'où savez-vous que j'agis de telle ou telle façon
-par vertu, et non par une des obligations de ma position?
-
-Les bonnes œuvres ne sont pas toujours des actes si louables. On peut
-faire du bien sans être réellement bon; on peut se montrer grand dans
-les affaires, et rester petit au fond du cœur. La vertu est plus rare
-qu'on ne pense, et il faut ménager pour les occasions sérieuses les
-mots solennels de vertu, de patriotisme, de dévouement, car en les
-prodiguant on court risque d'en diminuer le prestige.
-
-On pratique vraisemblablement mieux les maximes du bien dans la
-solitude que dans le monde. Là, si un grand personnage fait un acte de
-vertu, il le fait parce qu'il sent que la grandeur d'âme est au-dessus
-de toutes les autres grandeurs.
-
-La vertu est plus facile à pratiquer dans la solitude que dans le
-monde. Dans le monde, elle n'ose souvent se révéler au grand jour.
-Nous nous trouvons là entourés de tant de piéges et de fascinations,
-que, même avec la meilleure volonté, nous ne pouvons nous empêcher de
-commettre sans cesse quelque faute. Celui-ci manque de bonne
-intention; cet autre a des intentions parfaites, mais il erre dans sa
-conduite. Le matin, avant de sortir, nous nous trouvons peut-être
-encore dans d'excellentes dispositions d'esprit, nous avons le cœur
-libre et porté à la bienveillance, à la justice, car nous n'avons
-point encore éprouvé de contrariétés; mais avec la vigilance la plus
-sévère, on ne reste pas tout le jour entièrement maître de soi,
-lorsqu'il faut poursuivre à travers d'inextricables soucis des
-affaires multipliées, entretenir de nombreuses relations, et s'exposer
-à toutes sortes d'incidents désagréables et imprévus. On ne peut donc
-oublier l'étroite union de l'âme avec le corps, et l'on ne peut
-atteindre au terme le plus élevé d'une vertu idéale. Pour vivre dans
-la solitude, on n'en conserve pas moins sa nature humaine; et si la
-vertu est plus facile à pratiquer là où elle est livrée à moins de
-dangers, elle a par là moins de mérite.
-
-Un célèbre philosophe écossais a dit: «Par l'amour de la vertu, le
-bonheur d'un homme dépend de sa conduite. Celui qui ne cherche pas à
-la pratiquer n'est qu'un esclave du monde. Il dépend de la faveur, il
-vit des caresses du monde, il est heureux ou désolé selon le succès ou
-les échecs qui lui arrivent dans cette sphère mobile. Mais les
-entreprises faites par l'homme vertueux ne sont pour lui qu'une raison
-de félicité secondaire. Son devoir accompli, il jouit de la
-tranquillité de son âme, et s'abandonne à la sagesse de la Providence.
-Son témoignage est dans le ciel, et celui qui le connaît est l'Être
-suprême. Satisfait de la voix de sa conscience et confiant en la
-justice de Dieu, il est heureux de son innocence, et méprise le
-triomphe des méchants. Or, que ces nobles principes s'implantent dans
-notre cœur, nous nous affranchissons du servage du monde, et nous
-mettons notre courage à l'abri de ses vicissitudes.»
-
-Mon but, en écrivant cet ouvrage sur la solitude, a été d'enseigner
-cet affranchissement du monde. Je ne veux pas conduire les hommes dans
-les déserts sauvages, je voudrais seulement les délivrer d'une
-crainte inutile, leur donner l'indépendance, leur inspirer un goût
-salutaire pour la retraite, afin qu'ils aient du moins quelques heures
-dans la journée où ils puissent se dire: Nous sommes libres.
-
-Cette indépendance ne doit nous porter qu'à user raisonnablement des
-avantages de la solitude. Ce n'est qu'en employant bien nos heures de
-loisir que nous prenons la ferme résolution de maîtriser nos passions
-et de régler dignement notre conduite. C'est en réfléchissant aux
-événements de notre vie, aux tentations auxquelles nous sommes
-exposés, aux côtés faibles de notre être, que nous pouvons nous armer
-d'avance contre tous les périls qui nous menacent dans les relations
-mondaines. Si la vertu, au premier abord, paraît restreindre le cercle
-de nos plaisirs, il est facile de voir qu'elle nous donne de plus
-grandes et plus sûres jouissances que ces jouissances imaginaires et
-trompeuses dont elle nous éloigne. Le riche aime à s'occuper de sa
-fortune, le voluptueux de ses joies matérielles, mais l'homme qui est
-vraiment bon éprouve un bonheur extrême à remplir régulièrement ses
-devoirs. Quand il les a remplis, il voit briller à ses yeux une
-nouvelle lumière; une clarté plus vive et plus pure l'environne de
-toutes parts, tout s'embellit pour lui, et il continue gaiement sa
-carrière. Notre père, qui est notre Dieu, pénètre le secret des
-cœurs, lit dans les ténèbres de la solitude, et nous récompense de
-nos bonnes actions par la satisfaction qu'il nous donne et la nouvelle
-force dont il nous doue.
-
-La liberté, le loisir, l'éloignement d'un vain tumulte, le calme, sont
-donc pour nous des moyens assurés de nous conduire à la vertu. Dans
-cet état si désirable, on ne se borne plus à réprimer le cours
-fougueux de ses passions, on ne permet pas à ses pensées de
-s'inquiéter des choses dont elle n'a point à s'occuper. La vie
-domestique n'est plus alors cette existence fastidieuse, ou ces champs
-orageux que l'on rencontre si souvent dans le monde. La paix et la
-félicité appartiennent à celui qui renonce aux plaisirs impurs, et
-cette félicité il la répand autour de lui.
-
-Il n'est pas un scélérat qui ne convienne en secret que la vertu est
-la base fondamentale du bonheur en ce monde: cependant le vice lance
-de tous côtés ses piéges attrayants, et y prend sans cesse des gens de
-tout âge et de toute condition. Veiller sur les désirs trompeurs,
-avant même qu'ils ne nous atteignent, vaincre par de nobles pensées la
-cupidité coupable, c'est là l'un des plus beaux triomphes de l'âme, et
-c'est par là qu'on acquiert la paix intérieure.
-
-Heureux celui qui entre dans la solitude avec cette paix sublime et
-qui la conserve sans nuage! A quoi servirait de chercher un refuge
-dans la retraite, si l'on y portait la haine des hommes? On ne
-trouverait alors pas plus de satisfaction dans les vertes et fraîches
-prairies que dans les ténèbres sinistres d'une affreuse cellule.
-Épurer notre cœur, le préserver de toute atteinte funeste, voilà la
-tâche que nous devons nous prescrire dans la solitude.
-
-Il importe souvent aussi de savoir estimer ce que les hommes
-méprisent, et mépriser ce qu'ils estiment. Lorsque, après la guerre de
-Rome contre les pirates, le commandement enlevé à Lucullus fut remis à
-Pompée, celui-ci s'écria: «O dieux, vous me chargez d'une œuvre sans
-fin! N'aurais-je pas été plus heureux sans cet appareil de gloire?
-Faut-il donc que je sois toujours en campagne, et que j'aie toujours
-la cuirasse sur la poitrine? Ne pourrai-je échapper à l'envie qui me
-poursuit sans relâche, et vivre paisiblement à la campagne avec ma
-femme et mes enfants?»
-
-En parlant ainsi, Pompée mentait; car il n'estimait pas encore assez
-ce que les hommes de sa nature méprisent, et il ne méprisait pas assez
-ce que les Romains, jaloux du pouvoir, estimaient par-dessus tout.
-Mais Marius Curius, ce grand citoyen, agit autrement. Après avoir
-chassé Pyrrhus de l'Italie, après avoir joui trois fois des honneurs
-du triomphe, il se retira à la campagne dans une humble demeure, et y
-cultiva lui-même son jardin. Quand les ambassadeurs des Samnites
-vinrent lui offrir de l'or qu'il refusa, il était près de son foyer,
-occupé à faire cuire ses navets.
-
-La solitude procure autant de jouissances à l'homme le plus obscur
-qu'au personnage le plus éminent. La fraîcheur de l'air, la majesté
-des forêts, le riant éclat des prairies, la magnificence de l'été,
-peuvent enchanter l'ignorant tout aussi bien que les philosophes et
-les héros. «Il n'est pas nécessaire, a dit un Anglais, de connaître
-les lois de la végétation pour admirer le calice d'une fleur, ni
-d'étudier le système de Copernic et de Ptolémée pour jouir de la
-lumière et de la chaleur du soleil. Que de douces émotions
-n'éprouve-t-on pas au retour du printemps! Quand un homme qui a
-longtemps été renfermé dans les villes visite la campagne, il n'est
-pas un point de vue champêtre qui ne réjouisse quelqu'un de ses sens.»
-
-Plus d'un exilé même a souvent ressenti les bienfaits de la solitude.
-Au lieu du monde d'où il était banni, il se créait un monde nouveau
-dans le silence de la retraite, oubliant les plaisirs factices pour
-s'attacher à des plaisirs plus réels[32], et inventant mille
-innocentes distractions qu'il n'aurait pas trouvées ailleurs.
-
- [32] Cicéron a dit: «Multa præclare Dionysius Phalereus
- in illo exsilio scripsit, non in usum aliquem suum quo erat
- orbatus, sed animi cultus ille erat ci quasi quidam humanitatis
- cibus.»
-
-Maurice, prince d'Isembourg, après s'être signalé pendant de longues
-années par son courage, sous le duc Ferdinand de Brunswick, sous le
-maréchal de Broglie et dans la guerre des Russes contre les Turcs,
-tomba en disgrâce et fut exilé. On sait ce qu'est une sentence d'exil
-en Russie. L'ennui l'accabla d'abord, la douleur s'empara de lui; mais
-un jour, le petit livre de Bolingbroke sur l'exil lui tomba entre les
-mains. Il le lut, le relut, et en fit une traduction. «A mesure que je
-le lisais, dit-il, je sentais s'apaiser ma tristesse.»
-
-Ce livre de Bolingbroke est un chef-d'œuvre de stoïcisme et de style.
-L'auteur y retrace toutes les adversités de la vie. Il ne veut point
-qu'on cherche à s'y soustraire par une longue et lâche résignation; il
-veut qu'on emploie pour les vaincre les remèdes les plus violents,
-qu'on poursuive le mal jusque dans sa source pour le guérir
-radicalement.
-
-Avec une certaine énergie, on peut parvenir sûrement à supporter le
-plus long exil, et on peut y trouver des plaisirs qu'on ne connaissait
-pas dès que l'on est privé de ceux que l'on recherchait dans un autre
-temps. Brutus trouva Marcellus, dans son exil de Mitylène, aussi
-heureux qu'il est possible à l'homme de l'être, et livré avec autant
-d'ardeur qu'autrefois à l'étude des sciences utiles. En le voyant
-ainsi, il pensa que c'était lui-même qui, en rentrant dans le monde,
-allait en exil.
-
-Quelques années auparavant, Métellus Numidicus, refusant sa sanction
-aux lois funestes du tribun Saturninus, avait été aussi condamné à
-l'exil. Des citoyens recommandables voulaient s'armer pour le
-défendre; mais Métellus, qui n'avait pu arrêter le mal par la
-persuasion, ne voulut pas outrager les lois par la violence. Il gémit
-seulement sur le délire des Romains, comme autrefois Platon sur celui
-des Athéniens. «Mes citoyens, dit-il, me rappelleront s'ils reviennent
-de leur égarement, et, s'ils n'en reviennent pas, je ne puis être
-nulle part plus mal qu'à Rome.» Il partit pour l'exil, persuadé que
-c'était un avantage pour lui de s'éloigner de ces lieux où son cœur
-eût été sans cesse déchiré par le douloureux spectacle d'un état
-d'anarchie et d'une république expirante.
-
-Rutilius s'éloigna de Rome avec un profond mépris pour les mœurs
-corrompues de cette grande ville. Il avait soulevé contre lui une
-classe de gens puissants en cherchant à protéger les provinces d'Asie
-contre les exactions des fermiers. Il fut accusé de s'être lui-même
-laissé corrompre, et cité en justice par l'infâme Apicius. Ses
-accusateurs étaient ses juges; il le savait, et il daigna à peine se
-défendre. Il s'en alla en Orient, où il fut accueilli avec respect;
-et, lorsque le temps de son exil fut fini, au lieu de rentrer dans sa
-patrie, il s'en éloigna encore plus.
-
-Dans ces imposantes histoires d'exilés, Cicéron fait une triste
-exception. Il était doué de tous les trésors de l'esprit, de tous les
-sentiments délicats qui pouvaient charmer sa solitude; mais il n'avait
-pas la force de supporter l'exil. Au temps de sa prospérité, les
-menaces d'un parti puissant, les poignards des assassins n'avaient pu
-l'effrayer. La souffrance morale le fit succomber dans son exil; il
-devint hypochondriaque, et cette maladie épuise l'énergie de l'âme et
-brise toutes les résolutions. Cicéron a, par sa faiblesse, déshonoré
-l'exil et la solitude. Inquiet et timide, regrettant sans cesse la
-perte de son rang, de sa fortune, de son crédit, il ne pouvait goûter
-l'influence salutaire de la retraite, car tout s'offrait à ses yeux
-sous une ombre sinistre.
-
-Pour qu'un exilé achève en paix ses jours dans le silence de la
-retraite, il faut qu'il ait payé sa dette à la société, et qu'il donne
-à ceux qui l'observent l'exemple d'un homme aussi grand dans sa chute
-que dans sa prospérité.
-
-Il est doux surtout de songer à la solitude quand la vieillesse
-approche, quand notre vie décline. Notre existence est un voyage de
-courte durée; notre vieillesse, un jour rapide qu'il faut regarder
-comme un instant de repos, comme un intervalle entre l'activité et le
-dernier sommeil, comme le port d'où nous observons les écueils où nous
-avons couru risque d'échouer, et nous ne pouvons mieux jouir de ces
-dernières impressions de la vieillesse que dans la solitude.
-
-Souvent l'homme tend à épuiser tout ce qui lui est étranger avant de
-s'occuper de lui-même. Ainsi, nous commençons par visiter les pays
-lointains avant de remarquer ce qu'il y a d'intéressant dans le nôtre;
-mais le jeune homme prudent et le vieillard expérimenté n'agissent pas
-ainsi. Pour eux, le commencement et la fin de la sagesse sont dans la
-solitude et dans la sérieuse observation de soi-même. Combien de gens,
-d'ailleurs, que la solitude a rendus mélancoliques dans leur jeunesse,
-et qui ne ressentent plus cette mélancolie aux approches de la
-vieillesse!
-
-Une alternative incessante de désirs, de croyance, d'espoir et
-d'illusions, voilà le tableau de notre entrée dans la vie. L'âge mûr
-est porté à la mélancolie; mais rien ne surprend l'homme qui s'est
-affermi sur sa route par l'expérience. Quand on n'est plus forcé de
-songer à de vains besoins, et quand on a su de bonne heure apprécier
-les petites intrigues du monde, on ne se plaint pas de l'ingratitude
-que l'on éprouve. Qu'on obtienne seulement le repos, voilà tout ce que
-l'on demande; le reste n'est rien si l'on est rentré assez tôt en
-soi-même, si l'on a vu les choses extérieures telles qu'elles sont
-réellement.
-
-«Il y a, dit un Allemand, des chartreux en politique comme en
-religion. C'est dans la retraite silencieuse qu'on rencontre le sage
-observateur dévoué à la vérité et à sa patrie, qui n'exalte rien outre
-mesure et ne calomnie personne. On aime sa lucide raison; on admire
-son amour pour les sciences et pour les hommes; on voudrait posséder
-sa confiance et son amitié; on est étonné de sa modestie, de son
-langage et de son existence; on voudrait lui faire quitter son humble
-demeure pour un palais; mais il semble qu'il porte écrit sur son front
-cet axiome de l'antiquité: «_Odi profanum vulgus et arceo_;» et alors,
-au lieu de chercher à le séduire par une vaine convoitise, on en fait
-un prosélyte.
-
-Il n'est plus, ce chartreux politique que j'appris un jour à connaître
-dans une petite province, qui m'inspira un respect et un amour filial.
-Peut-être n'existait-il pas alors dans les cours d'Allemagne un homme
-plus sage et plus profond que lui. Il jugeait le monde et les choses
-avec une admirable sagacité, et connaissait personnellement
-quelques-uns des plus grands souverains de l'Europe. Nulle part je
-n'ai trouvé une âme plus libre, plus ouverte et douée de plus de
-douceur et d'énergie; jamais un œil plus vif et plus pénétrant, et
-jamais un homme avec lequel j'aurais autant aimé à passer toute ma
-vie. Sa maison était d'une extrême simplicité et sa table
-très-frugale: c'était le baron de Schrantenbach.
-
-Les jeunes gens ne sont en général que trop disposés à médire des
-écrits des vieillards; cependant jamais homme n'a écrit avec tant de
-chaleur et d'émotion que Rousseau ne le fit dans ses dernières années.
-La plupart de ses meilleurs ouvrages datent de sa vieillesse. Entre
-cinquante et soixante ans, il devint l'un des premiers écrivains de
-son siècle, et il ne regardait alors les œuvres de son jeune âge que
-comme de faibles productions de son esprit.
-
-C'est dans la vieillesse qu'on est le plus porté à la méditation.
-L'ardeur du jeune âge est apaisée; l'effervescence du midi de la vie
-est calmée; le soir arrive avec sa douce tranquillité et son calme
-rafraîchissant. Il est donc utile de consacrer à la méditation les
-derniers instants que l'on a à passer en ce monde, et après les
-sollicitudes que l'on a éprouvées, on parvient à conquérir quelque
-repos. La pensée de ces paisibles loisirs nous réjouit, comme la
-perspective d'un heureux jour de printemps après un long hiver. Qu'on
-se repose, soit, diront quelques jeunes gens dédaigneux; mais qu'on
-n'écrive pas; car, à cet âge-là, on n'a plus de chaleur, l'imagination
-est éteinte, et le prisme qui l'animait a disparu. Cela peut être,
-répond le vieillard; mais j'aime à exprimer encore les sensations que
-j'éprouve. Je lis, j'écris, je pense, voilà ma joie à présent comme
-dans ma jeunesse. L'homme âgé acquiert par sa paisible et régulière
-activité ce que vous perdez chaque jour par votre bruyante agitation.
-
-Pétrarque sentit à peine l'affaissement de la vieillesse. Il savait
-animer sa solitude par le mouvement de son esprit, et ses années
-s'écoulaient doucement. D'une maison de campagne située dans le
-voisinage d'une chartreuse, à quelques lieues de Milan, il écrivait à
-Settimo avec une aimable naïveté: «Comme un voyageur fatigué, je
-double le pas à mesure que j'approche du terme de ma route. Je lis,
-j'écris jour et nuit; une occupation me repose de l'autre, je veille
-et je me divertis, je travaille et je me fatigue; plus je rencontre de
-difficultés, plus mon ardeur augmente. La nouveauté m'aiguillonne, les
-obstacles m'excitent. Le travail est chose sûre, et le mien est
-incertain. Mes yeux sont affaiblis par les veilles, et ma main est
-lasse de tenir la plume. Mais je désire que la postérité me connaisse,
-et si je ne parviens pas à occuper son attention, mon siècle du moins,
-mes amis m'auront connu, et cela me suffit. Ma santé est encore si
-bonne, mon corps si robuste, mon tempérament si chaleureux, que l'âge,
-les occupations sérieuses, la continence et la macération ne peuvent
-vaincre cet ennemi rebelle contre lequel je lutte sans cesse. Si je
-n'avais foi en la Providence, je succomberais comme j'ai déjà succombé
-plusieurs fois. Souvent, à la fin de l'hiver, il faut que je reprenne
-les armes contre la chair, que je combatte, pour ma liberté, contre
-ses plus cruels ennemis.»
-
-Plus d'un homme, en recherchant dans sa vieillesse la solitude, a
-acquis loin du monde une importance qu'il n'avait pas à un autre âge.
-«C'était, a dit Pope, dans la retraite, dans l'exil, sur leur lit de
-mort, que les grands hommes de l'antiquité jetaient le plus grand
-éclat et faisaient le plus de bien, en communiquant aux autres leurs
-lumières.»
-
-«C'est quelque chose, dit Rousseau, que de donner aux hommes l'exemple
-de la vie qu'ils devraient tous mener. C'est quelque chose, quand on
-n'a plus ni force ni santé pour travailler de ses bras, d'oser de sa
-retraite faire entendre la voix de la vérité. C'est quelque chose
-d'avertir les hommes de la folie des opinions qui les rendent
-misérables. Je serais beaucoup plus inutile à mes compatriotes, vivant
-au milieu d'eux, que je ne puis l'être dans le calme de ma retraite.
-Qu'importe en quel lieu j'habite, si j'agis comme je dois agir?»
-
-Heureux le vieillard qui, dans ses dernières années, reçoit dans ce
-monde la récompense du bien qu'il a fait, et emporte les bénédictions
-de ceux qui l'entourent! Celui qui a vécu honnêtement et honorablement
-ne craint pas de reporter ses regards sur la route qu'il a parcourue,
-et les grandes âmes ne s'effrayent pas de l'approche du tombeau.
-L'impératrice Marie-Thérèse fit elle-même construire le sien: elle
-s'arrêtait souvent auprès de ce monument de deuil, et le montrait à
-ses enfants en leur disant: «Avons-nous le droit d'être fiers? Voilà
-le dernier asile qui reste aux empereurs.»
-
-Sans s'élever à cette hauteur de sentiments, chacun peut se retirer du
-monde, ne pas attacher au passé une importance outrée, et, dans les
-moments qui lui appartiennent encore, entretenir, développer les
-pensées qui le rattachent à Dieu et à la vertu; alors la tombe ne lui
-présentera plus un si lugubre aspect, et il ne regardera la fin de la
-vie que comme le soir d'un beau jour.
-
-Les jouissances du cœur que nous procure la retraite augmentent
-souvent pour les idées religieuses qu'elle enfante. Une vie simple,
-paisible, innocente, porte notre cœur vers Dieu. La vue de la nature
-nous ramène à la religion, et la religion, par un de ses sublimes
-effets, nous donne la tranquillité.
-
-Celui qui est pénétré de ces sentiments religieux n'attribue plus au
-monde la même valeur et ne ressent plus aussi vivement les misères de
-l'humanité. On se trouve alors comme dans une fraîche vallée où l'on
-entend au loin gronder le tonnerre des fausses passions. Quand le
-célèbre Addison, abandonné des médecins, sentit sa fin approcher, il
-fit appeler un de ses jeunes parents, qui lui était profondément
-attaché. Après quelques moments d'attente, le jeune homme désolé lui
-dit: «Vous m'avez demandé, dictez-moi vos ordres, je les accomplirai
-religieusement.» Addison lui prit la main et lui répondit: «Vois comme
-un chrétien meurt tranquillement.»
-
-S'il n'est pas en notre pouvoir de briser tous les obstacles qui
-s'opposent à cette paix intérieure, et de remporter dans toutes les
-circonstances une pleine victoire sur les étreintes du monde, l'idée
-de tout sacrifice à Dieu est grande et imprime un noble élan à une âme
-ardente. Pourquoi sommes-nous si fréquemment mécontents de notre
-situation? Pourquoi nous plaignons-nous de ne connaître ni la joie ni
-le bonheur? C'est parce que nous nous laissons saisir par l'apparence
-des choses, parce que nos sens gouvernent notre raison, parce que,
-dans mainte et mainte occasion, nous préférons des biens trompeurs aux
-jouissances réelles et durables, parce qu'enfin nous n'avons pas toute
-la piété que nous devrions avoir.
-
-Il faut se faire un devoir de consacrer à de pieuses réflexions une
-partie de ces heures que tant de gens dissipent en vaines
-distractions. Mais il ne faut pas que cette piété dégénère en
-fanatisme, qu'elle nous donne de vagues sentiments au lieu des pensées
-lumineuses, qu'elle remplace par des rêveries les réalités; il ne faut
-pas qu'elle nous assujettisse à un rigorisme outré, qu'elle nous fasse
-renoncer à des plaisirs innocents. Une joie honnête augmente notre
-force, et la vertu doit donner une douce et profonde satisfaction.
-
-Pour un homme qui a contracté l'habitude de se recueillir dans le
-calme, les heures qu'il consacre à de religieuses méditations sont les
-meilleurs instants de sa vie. De même que, lorsque nous allons à
-l'église accomplir un de nos devoirs de chrétien, nous devons nous
-examiner sérieusement, scruter notre conduite et nous affermir dans la
-résolution de vivre selon la voie de Dieu, de même, chaque fois que
-dans la retraite nous élevons notre pensée vers le ciel, nous devons
-porter sur nous-mêmes un regard sévère. Nous apprendrons ainsi à
-reconnaître nos fautes, à rectifier nos idées, à réfléchir utilement
-au terme et au but de notre existence.
-
-Il ne suffit pas de faire de bonnes actions, il faut encore discerner
-le motif de ces actions. N'avons-nous pas, en les faisant, cédé à
-quelque considération mondaine ou à quelque enthousiasme passager?
-N'avons-nous pas été dirigés par l'amour-propre plutôt que par l'amour
-du prochain? Dans nos heures solitaires, en élevant notre cœur vers
-Dieu, nous apprécions plus facilement et plus judicieusement la nature
-et le motif réel de ces actions.
-
-La solitude nous conduit de la faiblesse à la force, de la séduction à
-la résistance, du présent à l'avenir, des contraintes du monde
-d'ici-bas à la contemplation d'un monde meilleur. Aux heures de
-retraite et de silence, nous sommes plus près de celui à qui nous
-devons par-dessus tout être désireux de plaire, et qui veille près de
-nous dans les ombres de la nuit.
-
-Les apologistes de la société répètent sans cesse qu'il y a de grandes
-choses à faire dans le monde. Mais, d'une part, nous ne faisons pas
-dans le monde tout ce que le devoir nous prescrit, et de l'autre, nous
-devons être convaincus que nous n'acquerrons jamais aussi bien que
-dans la solitude et par la religion l'énergie nécessaire pour
-accomplir des actions de mérite et l'élévation de caractère que nous
-devons tous ambitionner.
-
-La satisfaction habituelle dont notre âme jouit au sein de la solitude
-a déjà quelque analogie avec les joies de l'éternité, et c'est dans
-ces moments de félicité intérieure qu'on aime à s'abandonner aux
-désirs et aux espérances qu'éveille en nous l'idée d'une autre vie.
-
-Dans ce monde, où l'on trouve tant de contrainte et d'inquiétude, la
-liberté, le loisir, le repos, sont des biens inappréciables auxquels
-chacun aspire, comme le navigateur fatigué des orages de la mer aspire
-à la terre ferme. Mais lorsqu'on n'a jamais été privé d'un pareil
-bonheur, on ressemble à l'habitant éloigné des plages maritimes qui ne
-se représente pas les anxiétés, les angoisses et les désirs du
-matelot. Pour moi, j'aime à croire que nous jouirons dans l'éternité
-d'une tranquillité constante, inaltérable et exempte de tout mouvement
-sensuel. Or, comme la paix intérieure et extérieure est déjà sur cette
-terre un commencement de béatitude, il peut être utile de croire qu'un
-sage éloignement du tumulte du monde est un moyen de développer dans
-l'âme des facultés qui deviendront un des éléments de notre félicité
-pour la vie future.
-
-Je termine ici mes réflexions sur les avantages que la solitude
-présente au cœur. Puissent-elles propager quelques pensées
-salutaires, quelques vérités consolantes, et contribuer à répandre
-parmi les hommes l'idée d'un bonheur qui est si près de nous! C'est
-tout ce que je désire.
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-Après avoir lu la première partie de cet ouvrage, on m'a accusé
-d'avoir trop déprécié les résultats de la solitude. En lisant la
-seconde, on me reprochera peut-être de parler de ces mêmes résultats
-avec trop d'enthousiasme. On dira que je prescris une morale trop
-sévère, une élévation d'âme à laquelle on ne peut atteindre, un
-véritable mépris des hommes et des agréments extérieurs, un calme et
-une fermeté imaginaires, un dégoût du monde que rien ne justifie. On
-me reprochera de vouloir ainsi, non-seulement affaiblir le penchant à
-la vie sociale, mais d'exciter un triste mécontentement dans le cœur
-des hommes, de les porter à rompre toute espèce de joug pour vivre
-selon leur propre fantaisie, et de les rendre trop philosophes et trop
-libres. Enfin, on me reprochera encore de faire un trop long éloge de
-la vie privée, et de détruire par là le juste sentiment d'estime que
-l'on doit avoir pour les relations sociales.
-
-Tel n'a point été pourtant mon projet, et je crois que les jouissances
-du bonheur domestique n'altèrent point, dans une âme noble, le désir
-du bien-être général. Si l'un des effets de la solitude est de nous
-inspirer une certaine indifférence pour le monde, l'habitude de
-penser, que nous contractons dans notre retraite, nous améliore
-moralement, et nous donne une activité d'esprit qui peut devenir utile
-à la société.
-
-On ne peut trouver le bonheur complet en soi-même, et nous sommes liés
-par notre faiblesse même à quelque être qui nous aime. Il n'entre pas
-dans les droits de la nature que nous soyons misanthropes. Dieu seul
-peut se suffire à lui-même. Nous ne pourrions donc, sans de grands
-inconvénients, nous retrancher dans une retraite absolue.
-
-S'il existe un être complétement isolé, il doit être bien misérable,
-car il n'a ni appui ni consolation. La nature elle-même veut que nous
-soyons unis à une créature de notre espèce, et tous les sentiments qui
-naissent et se développent dans notre cœur nous rappellent à chaque
-instant cette loi. Il faudrait être dominé par une effroyable idée du
-genre humain pour imiter ce moine qui s'en alla demeurer près du
-Vésuve, préférant, disait-il, le voisinage du volcan à la société de
-ses semblables.
-
-Avec un caractère raisonnable, il est impossible qu'on se sépare
-entièrement des hommes. On a besoin de leur être agréable, de leur
-faire du bien, de s'attacher à eux, de jouir avec eux de la vie.
-Plutarque disait: «Je fuis le monde par goût, et la douceur de mon
-caractère m'y ramène.»
-
-Si, avec l'idée de trouver dans les livres tout ce qui mérite d'être
-connu, nous consacrions toutes nos heures à l'étude, nous nous
-priverions par là des avantages réels que nous devons retirer de nos
-relations sociales; les jeunes gens s'éloigneraient des vieillards; la
-solitude la plus occupée ne nous serait plus aussi utile, et nous
-pourrions bien finir par n'être que des pédants insupportables.
-
-Pour remplir justement sa destinée, pour acquérir un certain degré
-d'expérience et de sagesse, il faut que l'homme soit tour à tour en
-rapport avec les autres, et en rapports directs avec lui-même; qu'il
-sache goûter les plaisirs honnêtes que lui offre le monde, et se
-livrer aux réflexions sérieuses que lui inspire la solitude.
-
-Dieu lui-même, nous l'avons dit, veut que nous vivions en relations
-avec les autres hommes. Le penchant social qu'il a mis en nous est une
-preuve évidente de sa volonté. Jésus-Christ nous invite seulement, par
-son exemple, à nous retirer quelquefois dans la solitude. Il a vécu au
-milieu des hommes; mais de temps à autre il rentrait dans la retraite.
-Il nous apprend par là que le chrétien doit savoir aussi s'éloigner
-des affaires et des distractions du monde, pour observer l'état de son
-cœur et élever sa pensée vers Dieu.
-
-Tout ce qui tend à rapprocher les hommes l'un de l'autre, à les rendre
-plus éclairés, plus affables, plus vertueux, tout ce qui peut
-augmenter entre eux une sage harmonie mérite nos éloges. Il faut que
-nous nous reposions des jouissances de l'esprit par les distractions
-du monde; ces distractions, ces innocents plaisirs que la société nous
-présente, adoucissent le caractère et donnent à la vertu un aspect
-plus attrayant.
-
-En fréquentant les réunions du monde, il faut se résigner d'avance à y
-éprouver mainte contrariété, à y peser mainte heure d'ennui. Il y a là
-souvent plus de pédants qu'on n'en trouve parmi les savants qui se
-retirent dans la solitude. Il y a là d'insipides et intarissables
-discoureurs, dont il est difficile d'arrêter la loquacité. Si l'un de
-ces déplorables orateurs de salon s'attache à nous et nous accable de
-ses longues phrases, écoutons-le avec patience, en nous rappelant ces
-paroles de Garve: «Ces pauvres gens ont perdu la mesure morale, qui
-apprend à régler son langage et ses actions selon les personnes que
-l'on rencontre. Pédants et passionnés, il ne se soucient aucunement
-des circonstances où ils se trouvent, et, ne consultant que leur
-fantaisie, ils commettent à chaque instant quelques inconvenances,
-parce qu'ils oublient tout, excepté la passion qui les anime.»
-
-Dans une sphère plus élevée, là où l'on n'accepte ni une telle
-pédanterie, ni l'homme sans instruction, les relations du monde
-peuvent être de la plus grande utilité, et je pense que la
-fréquentation des princes et des grands serait une excellente école de
-philosophie pratique pour ceux qui vivent souvent seuls; car il faut
-bien plus de courage pour oser proclamer une vérité hardie devant un
-grand, que pour en répandre des centaines dans un livre. Et quel
-observateur du cœur humain ne voudrait avoir vu César, et
-s'entretenir intimement avec lui, à l'époque où Sylla disait en le
-regardant: «Ne vous fiez pas à ce jeune homme qui porte la tête si
-haut. Il y a en lui plusieurs Marius?» C'est une chose d'un grand
-intérêt aussi que de pouvoir étudier dans son germe et dans son
-développement la puissance à l'aide de laquelle un homme fait époque
-et devient le modèle des autres. N'est-ce pas une grande joie, en
-observant cet homme, de reconnaître qu'il joint à ses qualités
-extraordinaires un tact délicat et une douce nature de pensées?
-
-Cependant il est aussi une foule de personnes qui ont raison de se
-dérober à l'entraînement des salons. Celui qui veut s'élever au-dessus
-du vulgaire doit savoir se renfermer dans la retraite et s'appliquer
-assidûment au travail. Et il arrive souvent que ceux mêmes qui
-attachent le plus d'importance aux obligations mondaines absolvent
-l'homme sérieux qui s'en affranchit. Ce que les régents des salons
-exigent n'est pas toujours d'une rigoureuse nécessité, et l'homme de
-bien, en interrogeant sa conscience, sait ce qu'il lui importe de
-faire chaque jour. On n'est point un être sauvage par cela seul qu'on
-se plaît de temps à autre à vivre dans l'obscurité. Il y a, nous
-l'avons dit, mainte œuvre sérieuse qu'on ne peut achever que dans le
-calme; et du fond de sa solitude, un écrivain se rend souvent plus
-utile à l'humanité que l'homme d'affaires avec son impétueuse
-activité. Ah! combien il en est de ces esprits modestes et réservés
-qui dans l'asile le plus humble étalent bien plus de forces
-intellectuelles qu'on n'en étale dans le monde. L'essentiel est que
-notre activité intérieure soit dirigée vers un but louable. Celui qui
-cherche à instruire la jeunesse, ou qui écrit un livre utile, est sans
-cesse par la pensée en relation avec le monde, et souvent il contribue
-à notre bonheur. Dans sa vie solitaire, dans son éloignement des
-relations sociales, il travaille pour la société, il exprime librement
-à l'écart ce qu'il n'oserait peut-être dire dans une grande réunion,
-par des raisons de convenance, de respect ou de timidité.
-
-Il est difficile d'accomplir sa mission de savant en passant une
-grande partie de sa vie dans le monde. Mais celui-là mérite un double
-hommage qui, en se dévouant au culte des sciences, possède l'art
-d'attirer les cœurs à lui par la sagacité de son esprit et la douceur
-de ses sentiments.
-
-Pour jouir utilement de la solitude et des relations du monde, il faut
-savoir employer sérieusement son temps dans la retraite, se conduire
-avec dignité et intelligence parmi les hommes, apprendre à corriger
-les inconvénients de la solitude par les relations de la société, ceux
-de la société par la solitude, et ne s'attacher trop exclusivement ni
-à l'une ni à l'autre de ces deux séductions. L'homme dont l'éducation
-a été sagement dirigée sait se rendre utile dans ses diverses
-situations, comme un fleuve paisible qui n'arrose pas seulement des
-vallées solitaires, mais qui porte ses ondes dans des villes
-populeuses, et qui contribue à les embellir et à les enrichir.
-
-La vie contemplative et la vie sociale doivent également servir à
-notre perfectionnement. Notre désir est d'être heureux, c'est-à-dire
-d'obtenir pour nous-mêmes autant de bonheur que nous pouvons nous en
-procurer, et de faire aux autres tout le bien qui est en notre
-pouvoir. Mais par l'effet des circonstances, bon nombre d'hommes ne
-sont pas à la place qui leur conviendrait. En voici un qui végète
-obscurément au fond d'une province, et qui pourrait remplir un grand
-rôle sur un vaste théâtre; cet autre que sa naissance appelle à
-occuper un rang élevé est un être sans valeur qui devrait se
-soustraire à tous les regards. Combien de personnes condamnées à vivre
-dans une retraite monotone, qui pourraient exercer dans les villes une
-douce et salutaire action! Combien de femmes qui languissent dans une
-maison champêtre, parce que l'époux qu'on leur a donné ne sait
-apprécier ni leur esprit ni leur cœur, parce qu'elles ne voient
-autour d'elles que des natures nulles, et pas un seul être qui puisse
-les juger et les comprendre! Cependant, celle qui dans cette triste
-situation sait surmonter ses regrets, et user sagement des ressources
-qu'elle possède, peut encore jouir d'un bonheur assez désirable.
-L'accomplissement de ses devoirs lui donnera le repos, la solitude
-aura pour elle des charmes, elle cueillera les fleurs parmi les
-épines.
-
-Savoir utiliser la position où la Providence nous a placés, voilà le
-grand secret. La solitude nous donne ce que nous ne trouvons pas dans
-le monde, et le monde nous offre un vaste champ d'actions nouvelles et
-d'observations. Si nous sommes obligés de paraître dans le monde,
-sachons ranimer l'éloignement qu'il nous inspire, sachons nous plier
-avec autant d'agrément que possible aux obligations qu'il nous impose.
-Une telle condescendance suffit souvent pour rendre à notre âme une
-heureuse sérénité, et après cet effort d'un instant nous nous
-livrerons avec plus de facilité au travail et à la méditation.
-
-L'homme est créé pour penser et pour agir. Il faut donc qu'il apprenne
-à se conduire sagement dans la vie spéculative comme dans la vie
-active, et il aurait tort de fuir obstinément la société, comme
-d'abhorrer la solitude. Souvent envoyant les hommes que l'on était
-disposé à éviter, on découvre en eux des qualités qu'on n'avait point
-encore aperçues, et l'on en vient à éprouver de l'estime et de
-l'affection pour ceux auxquels on ne croyait jamais pouvoir accorder
-ces sentiments en ne les jugeant qu'à distance. Tâchons seulement de
-porter dans le monde un esprit impartial, un cœur bienveillant, et
-souvent en y rentrant à regret, nous en reviendrons calmes et
-satisfaits.
-
-On ne connaît pas toute la puissance de la volonté de l'homme, puisque
-sans cesse on s'écrie: Que voulez-vous! l'homme est fait ainsi. C'est
-parce que l'homme est fait ainsi qu'il doit user de tous ses efforts
-pour devenir plus qu'il n'est. Il ne faut pas que la fatigue, l'ennui,
-le chagrin, nous empêchent de nous arracher courageusement à la
-mollesse pour entreprendre une noble lutte. Il suffit le plus souvent
-d'un peu de résolution pour vaincre notre faiblesse physique et
-astreindre notre esprit à un travail utile. Et quel bonheur de pouvoir
-ensuite se dire: Voilà ce que je suis parvenu à faire par mon courage
-et ma volonté!
-
-Nous devons donc savoir partager noblement notre temps entre le monde
-et la solitude, entre les distractions honnêtes de la société et les
-plaisirs intellectuels. Nous échapperons ainsi à la folie de celui qui
-court étourdiment après tous les plaisirs, et à la misanthropie de
-celui qui se retire avec une sombre pensée dans une retraite sauvage.
-
-Il faut que nous cherchions à nous faire aimer des autres sans
-commettre aucune lâcheté, et que nous sachions quitter librement le
-monde sans le fuir entièrement. Nous devons remplir avec dignité les
-obligations que la société nous prescrit, user de tous les avantages
-que nous pouvons trouver parmi les hommes, et leur faire le bien qui
-dépend de nous. Mais nous devons aussi savoir nous retirer à l'écart
-pour nous recueillir dans le sentiment de Dieu et de la vérité.
-
-
- FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- INTRODUCTION I
-
- RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES 1
-
- CHAPITRE I. Du penchant à la société 5
-
- Goettingue II. Du penchant à la solitude 17
-
- Goettingue III. Des inconvénients généraux de la solitude 39
-
- Goettingue IV. Des inconvénients de la solitude pour l'imagination 51
-
- Goettingue V. Des inconvénients de la solitude pour les passions 66
-
- Goettingue VI. Avantages généraux de la solitude 77
-
- Goettingue VII. Des avantages de la solitude pour l'esprit 119
-
- Goettingue VIII. Des avantages de la solitude pour le cœur 207
-
- CONCLUSION 291
-
-
- CORBEIL, imprimerie de CRÉTÉ.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La solitude, by Johann Georg Zimmermann
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SOLITUDE ***
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-electronic works. See paragraph 1.E below.
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
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-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
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- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
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-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
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-
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-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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