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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La solitude - -Author: Johann Georg Zimmermann - -Translator: Xavier Marmier - -Release Date: February 14, 2016 [EBook #51214] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SOLITUDE *** - - - - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - -Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le -typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée -et n'a pas été harmonisée. - - - - - LA - SOLITUDE - - - - -CORBEIL, TYP. ET STÉR. DE CRÉTÉ. - - - - - LA - - SOLITUDE - - PAR - - ZIMMERMANN - - TRADUCTION NOUVELLE - - PRÉCÉDÉE D'UNE INTRODUCTION - - PAR - - X. MARMIER - - PARIS - - CHARPENTIER, LIBRAIRE-EDITEUR - - 28, QUAI DE L'ÉCOLE - - 1859 - - - - -INTRODUCTION - - -Brugg est une jolie petite ville du canton d'Argovie, située au -confluent de l'Aar, de la Reuss et de la Limat. Je passais là, il y a -quelques mois, par une de ces fraîches matinées d'été qui répandent -tant de charme sur les riants paysages de la Suisse. Tandis que le -conducteur de la diligence faisait une halte à l'hôtel de l'Étoile, je -regardais avec une vive curiosité la situation pittoresque de cette -cité helvétique, la rivière écumante, fougueuse, qui la traverse, et -les vertes prairies et les collines ondoyantes qui l'entourent. -«Regardez la nouvelle maison d'école, me disait un honnête professeur -de Bâle qui voyageait avec moi; regardez le mur d'enceinte de la -ville, où l'on voit un curieux bas-relief représentant une tête de -Hun.» Mais je ne songeais ni à la nouvelle école ni aux anciennes -sculptures de la bourgade argovienne. Brugg ne me rappelait qu'un nom, -le nom de Zimmermann, et je n'étais occupé qu'à associer dans ma -pensée l'aspect remarquable de cette ville au caractère distinct du -célèbre physiologiste. Qui ne sait l'influence qu'exercent sur nous -les lieux où s'est éveillée notre jeunesse, les premiers tableaux qui -ont frappé nos regards, les premières impressions qui ont saisi notre -esprit? Il y a des siècles que l'on a comparé, dans une image pleine -de grâce, l'âme de l'homme à un vase qui conserve la saveur des -parfums dont il a été imprégné. Ces parfums sont les conceptions -naïves de notre enfance, les songes encore flottants, mais vifs et -durables, que la vue du monde ou la contemplation de la nature a fait -naître dans notre imagination. Buffon a, dans un de ses plus beaux -traités, indiqué l'action diverse des climats sur l'organisation -physique et le moral de l'homme. Un sage et respectable écrivain, M. -de Bonstetten, a consacré tout un livre à cette même étude[1]. On -pourrait étendre la question beaucoup plus loin, et démontrer que ces -dispositions déterminées de l'esprit, qu'on baptise du nom de -vocation, ne sont souvent que le résultat d'une impression -accidentelle, spontanée, énergique, dont les parents les plus -clairvoyants et les maîtres les plus habiles ne distinguent peut-être -pas même la source. Combien de peintres ont dû la soudaine révélation -de leur avenir à la vue d'un tableau qui fécondait, comme un ardent -soleil, leurs facultés inertes! Combien de poëtes ont été, comme la -Fontaine, émus subitement jusqu'aux larmes en entendant réciter une -ode, et ont senti vibrer en eux les cordes d'une lyre jusque-là muette -et étouffée! Combien de nobles magistrats ont été, dans les siècles -derniers, disposés à la sévère attitude et au grand sentiment des -fonctions judiciaires par la contemplation journalière des tableaux de -famille, des conseillers en robe noire et des présidents à mortier qui -les entouraient! C'est un argument qu'on n'a point assez fait valoir -dans la loi sur l'hérédité de la pairie. On a répondu par des -objections spécieuses à des raisons justifiées par l'expérience des -siècles. Qu'un jeune homme, même dans ce temps d'idées excentriques et -d'ambitions confuses, soit dès son enfance élevé en vue d'une dignité -héréditaire dans sa famille, avec tous les souvenirs qui se rattachent -à cette succession, avec les entretiens dont elle doit être à chaque -instant l'objet essentiel, il est, on peut le dire, à peu près certain -qu'à moins d'un vice d'organisation radical et incorrigible, le jeune -homme saura plus que nul autre comprendre les devoirs que lui impose -ce privilége de naissance et les accomplir. - - [1] _L'Homme du Nord et l'Homme du Midi, ou l'Influence - du climat._ 2e édition, Genève, 1826. - -A chaque pas que l'on fait dans l'étude de la nature humaine, on est -saisi du rapport constant qui existe entre le monde moral et le monde -physique. Telle plante ne dégénère et ne s'étiole que parce qu'elle -n'est point placée sur son véritable terrain, et tel cœur n'est -mauvais que parce qu'il s'est développé au milieu d'une atmosphère -pernicieuse, dont il n'a pas eu le moyen ou la force de vaincre la -funeste influence. - -En thèse générale, deux sphères d'action exercent surtout un puissant -empire sur notre caractère et nos goûts: la vie du monde et la -solitude. Voici un homme qui, tout jeune encore, vous étonne par la -souplesse de sa parole, par son genre d'esprit, vif, léger, prompt à -la repartie, et disposé au sarcasme plutôt qu'à l'admiration. Voyez -s'il n'a pas vécu de bonne heure au milieu d'un monde qui l'a façonné -à ses mobiles allures, qui, en éveillant son attention sur les idées -courantes, l'a habitué à glisser ingénieusement à la surface des -choses et l'a détourné des conceptions sérieuses, dont l'étude -gênerait la liberté de ses mouvements en absorbant une partie de ses -facultés. - -En voici un autre, au contraire, qui est grave et rêveur, qui dans les -gazouillements variés d'un salon n'échappe qu'avec peine à la -préoccupation d'une pensée secrète, qui n'accorde qu'un sourire de -complaisance à mainte saillie soudaine dont tout le monde s'égaye -autour de lui, mais qui conserve sous de froides apparences une -constante ardeur et de nombreuses et faciles admirations. Remontez le -cours de sa vie, et voyez si son enfance ne s'est pas écoulée dans le -silence de quelque retraite, dans la contemplation de la nature, qui -conduit l'imagination à la rêverie et porte le cœur à l'enthousiasme. - -Nulle part l'influence de la nature ne se fait plus vivement sentir -que dans les contrées montagneuses, où elle produit un effet -saisissant et grandiose, et dans les régions du Nord, où les -habitations champêtres sont pour la plupart disséminées à plusieurs -lieues l'une de l'autre, où l'homme vit solitairement sur les rives -d'un lac, aux bords d'une forêt. Nulle part aussi cette influence n'a -été dépeinte avec tant d'enthousiasme et dans un si grand nombre de -légendes et de croyances superstitieuses; car qu'est-ce que toutes ces -histoires de nains mystérieux qui gardent des trésors dans les flancs -des montagnes, d'elfes aériens qui dansent le soir dans les prairies, -de Stromkarls, qui font vibrer leurs harpes d'argent dans le cristal -des fleuves, sinon les vivants symboles de toutes les richesses -profondes de la nature, de cette _alma Venus_ si bien chantée par -Lucrèce, et de toutes ces magiques harmonies qui sans cesse résonnent -à l'oreille et charment la pensée de celui qui en a connu la suave -douceur? - -Si bienfaisante que soit cette action de la nature, il est possible -cependant qu'elle suscite dans l'âme des luttes pénibles, qu'elle -éveille des regrets insurmontables, et devienne, selon les -circonstances, une cause de malheur. Si elle domine trop puissamment -l'homme appelé à vivre dans le monde, elle jette sur son esprit une -sorte de teinte nébuleuse qui obscurcit à ses yeux l'aspect des choses -réelles; elle provoque dans sa pensée des apparitions mélancoliques -qui ne s'accordent point avec la nette et lucide pratique des -affaires. De là des combats intérieurs, des combats incessants, où -l'on fatigue ses forces et sa volonté; de là un sourd mécontentement -de soi-même, et le mécontentement des autres, auxquels on ne peut -révéler une plaie si tenace et si indéfinissable, et près desquels on -se trouve à tout instant méconnu, incompris; de là une irritation -vivace, fréquente, qui, si elle n'est réprimée par une sage énergie, -s'accroît avec les années, conduit peu à peu à l'isolement du cœur et -aboutit à la misanthropie. - -Le beau idéal d'une organisation morale et intellectuelle serait de -pouvoir allier ces facultés poétiques, qui naissent dans la solitude -par le sentiment de la nature, et ces facultés plus positives, plus -actives, qui se développent dans le commerce du monde; de sympathiser -avec tout ce qui est vraiment beau et honnête, et d'éloigner de soi -toute idée exclusive. Mais il n'est donné qu'à bien peu d'hommes de -maintenir en eux ce sage équilibre. On se laisse aller à un penchant -qui dans le principe est très-rationnel et très-louable, mais qui peut -être dangereux si, au lieu de le maîtriser, on lui laisse prendre tant -de développement qu'il finisse par subjuguer notre volonté, et il peut -résulter de là qu'on en vienne à faire d'une prédilection, qui était -d'abord une qualité réelle, un défaut fatigant pour les autres et -fatal pour soi-même. Telle fut la destinée de Zimmermann, et tout le -secret de cette destinée est dans l'enceinte des murs et dans les -pittoresques paysages de la petite ville de Brugg. - -Il y a eu au XVIIe et au XVIIIe siècle plusieurs hommes illustres -portant le nom de Zimmermann, et, chose remarquable, ils n'ont tous -acquis leur illustration que par quelque idée excentrique. Le plus -ancien des Zimmermann est un prédicateur de Dresde, né en 1598, mort -en 1665, qui a laissé quinze cents sermons sur les livres de Samuel. -Un autre, né en Hongrie, se signala par son zèle ardent pour la -controverse théologique; un troisième, originaire du Wurtemberg, se -passionna pour les idées mystiques de Jacob Bœhme, parcourut -l'Allemagne et les Pays-Bas en prêchant dans toutes les villes, et -devint le chef d'une secte exaltée. Il y a eu encore un Zimmermann, de -Zurich, qui, après avoir longtemps occupé dans sa ville natale une -modeste place d'instituteur, devint professeur de droit naturel, et -écrivit en latin, sur toutes sortes de sujets, de nombreuses -dissertations. Il y a eu un chevalier Zimmermann, de Livourne, qui, -servant comme lieutenant dans les gardes suisses, composa plusieurs -hymnes, et écrivit en vers allemands un _Essai sur les principes -d'une morale militaire_. Il y a eu enfin un Zimmermann, simple -teinturier du Palatinat, qui, possédé de la passion des voyages, -s'enrôla comme matelot sur un des navires que Cook conduisait dans sa -dernière expédition, et qui a écrit sur cette fatale exploration et -sur la mort du célèbre navigateur anglais un petit livre où l'on -trouve des détails généralement peu connus et curieux. - -Le plus renommé de tous ces Zimmermann est celui dont nous voulons -essayer de faire connaître le caractère et les œuvres: c'est -Jean-Georges Zimmermann, auteur de deux ouvrages qui ont eu un succès -européen: le _Traité de la solitude_ et le _Traité de l'orgueil des -nations_. Il naquit à Brugg, en 1728, d'une de ces familles -patriciennes qui composèrent, dans la liberté des petits États -helvétiques, une puissante et souvent très-arrogante oligarchie. Son -père était sénateur. Sa mère était la fille de Pache de Morges, avocat -au parlement de Paris. Zimmermann tient donc à la France par un des -liens les plus étroits du cœur et par une des phases de son -éducation. Dès son enfance, il apprit à lire, à parler le français, et -ce qu'il y a de plus net, de plus vrai dans ses œuvres, nous pouvons, -sans jactance nationale, l'attribuer aux premières impressions -françaises qu'il dut recevoir de sa mère, et à celles qu'il éprouva -plus tard en séjournant à Paris. Son père, qui était un homme fort -instruit et fort éclairé, lui donna d'abord les meilleures leçons, et -l'envoya, à l'âge de quatorze ans, terminer ses études à l'université -de Berne. Après avoir, pendant cinq années, suivi avidement des cours -de philosophie et de belles-lettres, l'âge étant venu pour lui -d'entrer dans une carrière déterminée, il choisit la médecine, et les -succès qu'il obtint dans la pratique de cette science prouvèrent assez -qu'en prenant la résolution de s'y dévouer, il obéissait à un sage -instinct. Le nom du célèbre Haller, son compatriote, retentissait dans -toute l'Allemagne. Haller, après avoir étudié avec l'ardeur du génie -la philosophie, les mathématiques, la botanique et l'anatomie; après -avoir écrit un majestueux poëme sur les Alpes, Haller avait accepté -une chaire de professeur d'histoire naturelle à l'université de -Gœttingen, et Zimmermann voulut commencer ses études médicales sous -la direction de ce grand maître. Le professeur comprit de prime abord -la distinction d'esprit de l'élève, et l'élève voua au professeur un -culte affectueux, dont on retrouve la touchante expression à maint -endroit du _Traité sur la solitude_. Entré à l'université de -Gœttingen en 1747, Zimmermann en sortit en 1751, avec le grade de -docteur. Tout en consacrant la plus grande partie de son temps à -l'instruction spéciale qui était son but, il lisait et relisait sans -cesse les poëtes de l'antiquité, et étudiait avec amour la littérature -française et anglaise. C'est ainsi qu'il acquit une érudition -philosophique, poétique, qui est une des qualités distinctives de ses -œuvres. De Gœttingen, il s'en alla faire un sérieux et fructueux -voyage en Hollande, en France, et retourna à Berne, où il devait -retrouver Haller, à qui une santé délabrée par les travaux de la -science ne permettait pas de continuer plus longtemps les pénibles -fonctions du professorat. Zimmermann commença, à Berne, sa carrière -littéraire par quelques articles insérés dans le _Journal helvétique_. -Il épousa une jeune veuve, parente de son maître, et peu de temps -après son mariage, la place de médecin de Brugg étant devenue -vacante, le jeune docteur la demanda, l'obtint, et retourna avec un -titre officiel dans sa ville natale. - -Ici commence pour lui une de ces existences toutes pleines de nobles -aspirations et d'amères inquiétudes, une de ces existences qui -présentent à l'œil attentif du physiologiste une série d'observations -compliquées et une large source d'enseignements utiles. - -Dès sa première jeunesse, il avait ressenti le charme de cette nature -des bois et des montagnes, qui donne à l'esprit des habitudes -rêveuses. L'étude des poëtes détermina en lui un penchant prononcé à -la mélancolie, et lorsqu'il revint, après dix ans d'absence, dans sa -cité natale, il y fut, dès son arrivée, fortement saisi par les -tendres impressions de son enfance, par le vif sentiment d'une contrée -toute poétique, et par l'aspect glacial d'une société vulgaire. Il -rentrait là avec une rare variété de connaissances, après avoir -recueilli les plus hautes leçons de la science, visité les écoles les -plus célèbres, et suivi avec amour l'immense mouvement intellectuel de -l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre. Il se trouvait, avec sa -supériorité, enlacé, enchaîné dans un cercle de petits bourgeois, où -personne ne pouvait le comprendre, où son savoir et ses idées élevées -devaient à tout instant choquer quelque préjugé héréditaire, quelque -banale coutume, où le titre de savant n'inspirait aux uns qu'un -stupide dédain, et à d'autres une jalouse défiance. Kotzebue et Picard -nous ont dépeint, dans deux comédies spirituelles, les mesquines -passions, les rivalités inquiètes, les ridicules des petites villes, -et ces comédies n'ont eu tant de succès que parce qu'elles -représentent malheureusement un état de choses trop vrai, et reconnu -de tout le monde. Zimmermann a, dans ses livres, ajouté plusieurs -traits à l'œuvre du poëte allemand et du poëte français; mais le -tableau qu'il trace des misères intellectuelles d'une petite ville, si -comique qu'il soit au fond, ne peut faire rire le lecteur, car on y -reconnaît l'empreinte d'une âme qui a douloureusement souffert. C'est, -sous la forme d'une esquisse satirique, une plaintive élégie, un -accent profond de tristesse. - -L'une des plus pénibles situations que l'on puisse imaginer dans ce -monde est celle qui condamne un homme à vivre dans une sphère qui -n'est pas la sienne, à remplir chaque jour des obligations factices -pour lesquelles il ne ressent qu'un insurmontable mépris, à se voir -enfin surpris dans sa force et son ardeur, et enveloppé, comme -Gulliver, du réseau des Lilliputiens. En d'autres termes, là où il n'y -a pas pour les hommes d'un esprit distingué, sympathie de cœur, libre -élan de la pensée, attraction et confiance, il y a froissement, et si -ce froissement se renouvelle chaque jour, à chaque heure, il est -facile d'en comprendre les désastreuses conséquences. - -Zimmermann en était là. Après avoir reconnu, comme un voyageur sagace, -la froide aridité de la route qu'il était appelé à parcourir, il -essaya de trouver dans l'étude une consolation aux souffrances morales -qui le menaçaient. Il se remit à lire ses auteurs favoris, et il -composa dans la retraite plusieurs ouvrages qui lui firent promptement -une assez grande réputation. Quelquefois aussi il s'échappait de la -bourgade où il se sentait si souvent humilié, oppressé, et il s'en -allait à travers les campagnes respirer, avec la gaieté d'un -enfant, l'air libre, le parfum des prairies, et contempler avec -l'enthousiasme d'un poëte les vastes sommités des montagnes et la -merveilleuse splendeur des Alpes. Dans une des plus belles pages de -son livre sur la solitude, il a dépeint en termes touchants les -sensations qu'il éprouvait dans ses promenades solitaires. Il raconte -qu'il allait s'asseoir sur une colline d'où ses regards et ses rêves -planaient sur un immense paysage: d'un côté, le riant vallon arrosé -par les flots écumeux de l'Aar et les ondes plus paisibles de la Reuss -et de la Limat; de l'autre, les mélancoliques coteaux parsemés de -ruines, les vieux murs des châteaux de Habsbourg et d'Altenbourg; çà -et là, des bois aux teintes variées, des vignes couvrant les collines -de leur feuillage dentelé, et à l'horizon, la magnifique chaîne des -Alpes, les neiges éternelles, tantôt blanches et pures comme l'argent, -tantôt voilées par un nuage sombre, et tantôt étincelantes aux rayons -du soleil, comme des couronnes d'or et des colliers de diamants. Quand -le pauvre rêveur avait lentement savouré la magique beauté de toutes -ces scènes si douces et si grandioses; quand il avait senti le charme -de la nature pénétrer comme un baume vivifiant dans les plaies de son -âme, il reportait ses regards vers la monotone cité où il allait -passer la meilleure partie de ses jours; dans la salutaire émotion qui -le dominait alors, il se reprochait de n'avoir pas eu plus de patience -avec ses concitoyens, et quand je rentrais, dit-il, dans l'enceinte de -la ville, avec la joie intérieure que je venais d'éprouver, je tendais -amicalement la main à chacun de mes voisins, et je saluais -respectueusement monsieur le bourgmestre. - -Mais cette condescendance ne durait pas plus longtemps que le -sentiment du bien-être moral qui dilatait son âme. Bientôt Zimmermann -se retrouvait, comme un oiseau captif, à l'étroit dans sa cage sombre, -et cette aspiration vers une existence plus large et plus libre, et ce -manteau de plomb qui pesait sur sa destinée lui causaient une -souffrance mortelle. Ah! combien d'hommes dont le nom est cité avec -honneur, dont le sort semble paisible et assuré, dont on envie -peut-être la position calme et attrayante en apparence, et qui -succombent intérieurement dans ce rude conflit d'un rêve idéal et -d'une impérieuse réalité! Un jour arrive pourtant où le regard le -moins clairvoyant remarque qu'ils languissent, qu'ils s'affaissent; on -se demande alors d'où leur vient ce subit abattement, et l'on ne sait -pas que celui dont le visage pâle, l'œil éteint révèlent à tout le -monde une si profonde souffrance a épuisé ses forces dans cette lutte -incessante contre deux puissances fatales qui le dominaient de côté et -d'autre et ne lui laissaient ni trêve ni repos. - -Zimmermann passa quatorze années dans cette douloureuse agitation, sur -ce champ de bataille où il faut immoler tant de chères pensées et tant -de pieuses affections. La mélancolique rêverie, à laquelle il -s'abandonnait dès sa jeunesse, prit de jour en jour un plus grand -ascendant sur lui. Il s'éloigna des sociétés que sa position lui -faisait un devoir de fréquenter, et se jeta avec une sorte de -désespoir dans une austère retraite; et plus il s'abandonnait à cette -prédilection, plus l'image du monde s'assombrissait à ses yeux. - -Cependant ses œuvres avaient eu du retentissement parmi les hommes -les plus éclairés. On le citait en Suisse et en Allemagne comme un -savant médecin et comme un remarquable écrivain. Une épidémie ayant -éclaté en Suisse, il la traita avec une rare habileté, et publia sur -cette maladie un livre qui obtint un grand succès dans les facultés -médicales. - -Trois ans après, on lui offrit la place de premier médecin du roi -d'Angleterre à Hanovre, et il l'accepta. A peine arrivé dans cette -ville, il regrettait, par une de ces tristes bizarreries de la nature -humaine, la morne cité où il avait tant souffert, et qu'il avait tant -de fois maudite au fond de son cœur. Bientôt il eut le malheur de -perdre sa femme, à laquelle il avait voué la plus tendre affection, -puis il vit s'éteindre sous ses yeux, dans une invincible consomption, -sa fille, qu'il adorait, et dont il a parlé dans son livre avec un -profond attendrissement. Il ne lui restait qu'un fils, dernier espoir -de son nom, dernier objet de ses vœux et de ses sollicitudes. Le ciel -ne lui accorda pas la joie de le conserver. Ce fils mourut tout jeune, -dans l'égarement de la raison, soit par un excès de travail qui avait -anéanti ses forces, soit par l'effet d'un vice organique. - -A cinquante-deux ans, le malheureux Zimmermann, dépouillé, par ces -trois catastrophes, de tout ce qui pouvait encore faire vibrer -doucement quelques cordes dans son cœur, essaya de se rattacher aux -pures joies de la vie en se mariant de nouveau. Il épousa la fille -d'un de ses collègues, et ni ce mariage, qui, malgré la grande -disproportion d'âge existant entre lui et sa jeune femme[2], ne lui -causa jamais aucun pénible sentiment de jalousie, ni l'honorable -position dont il jouissait, ni les témoignages de distinction qu'il -recevait de toutes parts, ne purent subjuguer dans son esprit cette -mélancolie invétérée qui peu à peu prenait tous les caractères d'une -noire misanthropie. - - [2] Elle avait trente ans moins que lui. - -Pour comble de malheur, il se lança dans une polémique ardente, -passionnée, où il attaquait un grand nombre de savants d'Allemagne. -C'était à l'époque où les premiers symptômes de la révolution -française jetaient la surprise et la terreur dans le monde entier. -Zimmermann, qui avait tant de fois proclamé dans ses ouvrages les -principes de liberté, fut effrayé de cette liberté si violente et si -impétueuse. Il accusa toute une secte de philosophes allemands, qu'il -appelait les _illuminés_, d'avoir propagé les idées les plus -subversives. Dans son alarme, il en appelait aux rois, aux princes des -États germaniques, et les conjurait d'user de tout leur pouvoir pour -réprimer les excès d'une prétendue philosophie qui menaçait d'anéantir -la religion et de bouleverser les empires. Plusieurs personnages -considérables l'appuyèrent dans cette lutte où il s'était jeté si -hardiment, et l'empereur Léopold II accueillit ses écrits avec une -faveur marquée; mais, bientôt après, ce souverain mourut, et -Zimmermann, privé de cette puissante protection, resta en butte aux -récriminations, à la colère d'un parti fanatique et implacable. - -Cette dernière lutte acheva d'accabler dans sa constante mélancolie le -pauvre Zimmermann. Il tomba dans un état de fièvre misanthropique, où -il voyait se dresser devant lui les fantômes les plus hideux, où il se -sentait à tout instant saisi par des terreurs imaginaires qui le -faisaient trembler. «Je cours risque, écrivait-il en 1794 à son ami -Tissot, d'être obligé de fuir bientôt comme un pauvre émigré, -d'abandonner ma maison, avec la chère compagne de ma vie, sans savoir -où reposer ma tête, sans trouver un lit pour y rendre le dernier -soupir.» - -Il était à cette époque dans un tel état de langueur qu'il avait -besoin de recourir aux plus fortes potions de laudanum pour obtenir un -peu de sommeil. Il essayait cependant encore d'accomplir ses devoirs -de médecin; on le conduisait en voiture chez ses malades, mais il -arrivait près d'eux tellement affaibli, que parfois, en s'asseyant à -une table pour écrire une ordonnance, il s'évanouissait. Un voyage -dans le Holstein, qu'on lui prescrivit comme un moyen de distraction, -ne lui procura qu'un faible soulagement. De retour à Hanovre, il tomba -dans un marasme où toutes ses facultés s'éteignirent; il se voyait, -dans son délire, réduit à la dernière mendicité, condamné à mourir de -faim, et ce sage philosophe, qui a exprimé dans ses livres tant de -nobles pensées, qui a parlé en termes si touchants de la paix de -l'âme, des charmes de la solitude, des salutaires effets du travail; -cet homme dont les bienfaisants écrits ont ramené le calme et porté la -consolation dans tant de cœurs inquiets et affligés, mourut sans -consolation. Étrange et funeste exemple de ces égarements de -l'imagination dont il avait si souvent et si dignement dépeint les -dangers! Sa mort est comme une dernière page à ajouter à celles qu'il -a écrites, un dernier et douloureux enseignement à joindre aux leçons -de morale qu'il réunissait avec une intelligence si belle et dans un -but si louable. - -Zimmermann se rendit aussi célèbre par son expérience médicale que par -ses écrits philosophiques. En 1785, Frédéric le Grand, frappé de la -maladie dont il devait mourir, l'appela à Sans-Souci, pour avoir ses -conseils. En 1789, il reçut l'ordre de se rendre à Londres, pour -assister le roi d'Angleterre, qui était aussi très-souffrant; mais -cette fois il n'accomplit pas en entier sa mission, car il apprit à la -Haye que l'auguste malade était hors de danger. Il a écrit sur la -médecine plusieurs ouvrages qui ont été dans le temps fort appréciés -des hommes de l'art, et que l'on a traduits en français. Ne pouvant le -juger à ce point de vue spécial, nous essaierons seulement de faire -connaître ses œuvres de morale, c'est-à-dire son _Traité de l'orgueil -national_ et l'_Essai sur la solitude_. Nous ne parlons pas de deux -autres ouvrages sur Frédéric le Grand, qui ne renferment que des -réflexions de circonstance, des faits connus aujourd'hui de tout le -monde, et des anecdotes qui échappent à l'analyse. - -Le _Traité de l'orgueil national_ mérite d'être classé parmi les bons -écrits des moralistes modernes. On n'y trouvera ni la mâle et noble -concision de Vauvenargues. ni l'intelligente sobriété de la Bruyère, -ni la sévérité d'axiomes de la Rochefoucault, mais une teinte douce, -unie à une grave pensée, et un ton humoristique soutenu par de -nombreuses et piquantes citations. - -L'auteur part de ce principe que tous les hommes sont dominés par -l'orgueil, enfant de l'amour-propre, amour-propre de naissance, de -talent, de fortune, qui se manifeste à tous les âges, et se retrouve -dans toutes les conditions. «Est-il bien vrai, demandait, à Londres, -un maître à danser français, que M. Harley ait été fait comte d'Oxford -et grand trésorier d'Angleterre?--Oui, lui répondit-on.--Je ne conçois -pas ce que la reine trouve de merveilleux dans ce Harley. J'ai perdu -deux ans avec lui sans pouvoir lui apprendre à danser.» - -L'amour-propre, dit Zimmermann, donne à l'homme une fausse idée de sa -valeur, et corrompt ses idées sur le mérite des choses. L'oisif se -raille de l'homme d'étude; le joueur regarde comme un profond ignorant -celui qui ne connaît pas les cartes; le bourgmestre, gonflé de sa -vaine importance, demande, avec une orgueilleuse satisfaction de sa -propre personne, à quoi peut servir le pauvre être qui a le temps de -faire un livre. Même fatuité parmi les savants, et même injustice à -l'égard de leurs émules. Le naturaliste affecte un sublime dédain pour -les opinions du médecin; le physicien, qui met sa gloire à électriser -une bouteille, ne comprend pas que le monde puisse s'amuser à lire de -fades discours sur la paix et sur la guerre; l'auteur d'un in-folio -méprise celui qui n'écrit qu'un in-douze; le mathématicien méprise -tout. On demandait un jour ce que c'était qu'un métaphysicien. «C'est -un homme qui ne sait rien, répondit un mathématicien.» - -Il en est des nations entières comme des individus dont elles se -composent. Chaque peuple s'attribue quelque qualité qu'il refuse à ses -voisins. Chaque village, chaque ville, chaque province a son orgueil -particulier, et chaque citoyen reçoit, comme par reflet, une partie de -l'orgueil général. Dans quelques cités républicaines de la Suisse, on -ne regarde que comme de pauvres gens, bien peu favorisés de Dieu, les -étrangers. Un jour, on disait à un marchand d'une de ces cités qu'un -prince d'Allemagne était amoureux de sa fille.--«Qu'il y vienne! -répondit-il fièrement; pense-t-on que je voudrais donner ma fille à un -homme qui n'est pas citoyen?» - -La même supériorité dédaigneuse que les hommes affectent l'un à -l'égard de l'autre, on la retrouve dans l'esprit vaniteux des -différentes nations. Le Groënlandais n'a qu'une estime très-modérée -pour le Danois; le Kalmouk se croit bien préférable au Russe; le -nègre, dépourvu de toute espèce d'instruction, est extrêmement vain. -La plupart des peuples ressemblent en ce point à cet Espagnol qui -disait que c'était un grand bonheur que le diable, en essayant de -tenter Jésus-Christ par l'aspect de toutes les contrées qu'il lui -montrait, ne se fût pas avisé de lui faire voir l'Espagne, car -assurément le Fils de Dieu n'aurait pu résister à la tentation. - -Les fabulistes indiens racontent qu'il existe une contrée dont tous -les habitants sont bossus. Un jeune homme beau et bien fait y arrivant -un jour fut à l'instant entouré d'une multitude de gens qui, en le -regardant, éclataient de rire. L'un d'eux, touché pourtant de -l'embarras de l'étranger, prit la parole et leur dit: «Arrêtez, mes -amis; n'insultez pas à l'infirmité de ce malheureux. Si le ciel nous a -faits beaux, s'il a orné notre corps de cette bosse majestueuse, -allons au temple lui rendre grâces de ce bienfait.» - -Zimmermann passe tour à tour en revue les diverses prétentions sur -lesquelles chaque peuple appuie ses idées de supériorité et ses -raisons de dédain à l'égard des autres. Celui-ci vante sa lointaine -origine, perdue dans la nuit des temps; cet autre, sa religion, ou sa -constitution politique, ou sa bravoure. Les Égyptiens se regardaient -comme les plus anciens habitants de la terre; les Arcadiens ne -voulaient pas croire à l'astrologie, parce qu'ils prétendaient être -nés avant la lune. Les Japonais se croient issus directement des -dieux. La première de leurs divinités établit sa demeure au Japon, -qu'elle avait créé avant le reste de la terre. Avec ses six -descendants, qui gouvernèrent le pays pendant une longue suite de -siècles qu'il est impossible d'énumérer, elle composa la première -dynastie des esprits célestes; les trois premiers dieux n'avaient -point de femmes, ils engendraient par eux-mêmes, et donnaient le jour -à ceux qu'ils avaient conçus. Les autres, associés chacun à une femme, -se reproduisirent cependant d'une façon incompréhensible. Puis il en -vint un qui apprit de l'oiseau Isiatadakki une autre manière -d'engendrer, et son union avec les femmes fit perdre la nature divine -à ses descendants. Les peuples de l'Indoustan font remonter, au dire -de Bernier, l'origine de leur langue sanscrite à des milliers -d'années; les habitants du Paraguay disent que la lune est leur mère. -Quand elle s'éclipse, ils sortent à la hâte de leurs cabanes, poussent -des hurlements affreux, et lancent des flèches en l'air pour -épouvanter le chien qui veut la manger. - -Le docte auteur de ce livre se trompe pourtant, lorsqu'il ajoute à ces -exemples de crédulité populaire à une antiquité fabuleuse, l'exemple -de la Suède. C'est Rudbeck seul qui, dans son _Atlantica_, a conté des -fables merveilleuses continuées par quelques-uns de ses adeptes, mais -rejetées par le peuple suédois, qui pourtant s'attribue aussi une -assez belle et pompeuse origine. - -Dans le chapitre sur la religion, Zimmermann exprime ces idées -philosophiques du XVIIIe siècle, qui se résumaient en un agréable -déisme. «Les hommes, dit-il, ne devraient pas se damner si légèrement. -Nous paraîtrons au tribunal d'un Dieu d'amour qui jugera la fidélité -et la sincérité de notre conduite. Si l'on ne prend pas le chemin le -plus court et le plus aisé, on ne laisse pas d'arriver au but, quand -on croit à la nécessité d'une vie pure et vertueuse, et aux promesses -de la religion.» Les Turcs sont convaincus que le patriarche Abraham -était un vrai musulman. L'Arabe, persuadé de l'infaillibité de son -calife, rit de la sotte crédulité du Tartare, qui croit son lama -immortel. Une plume d'oiseau, une corne, une coquille, une racine -consacrée par quelques mots mystérieux, sont pour les nègres un grave -objet d'adoration. Les habitants des montagnes de Bata sont persuadés -que tout homme qui mange avant sa mort un coucou rôti est saint, et se -moquent de l'Indien, qui croit à la puissante influence de la vache -conduite près du lit d'un malade. Les Japonais rendent à leur Daïri -des honneurs divins. La terre n'est pas digne de le porter. Le soleil -ne mérite pas de luire sur sa tête. On a tant de respect pour la -sainteté de sa chevelure, de sa barbe et de ses ongles, qu'on n'ose -les lui couper que pendant son sommeil, parce qu'alors le service -qu'on lui rend est regardé comme un larcin qui ne peut le souiller. -Autrefois, il était obligé de s'asseoir sur un trône pendant quelques -heures de la matinée, et de se tenir dans le plus complet état -d'immobilité, car on croit que le feu, la guerre et les autres fléaux -désoleraient les provinces de l'empire, s'il soulevait seulement les -paupières. - -Le plus sot orgueil est celui qui naît de l'ignorance. Les Chinois -nous en donnent un étonnant exemple. Enfermés dans l'enceinte de leur -immense muraille, absorbés dans l'étude de leurs propres lois et de -leur propre langue, les lettrés chinois, les mandarins, ne regardent -les autres contrées que comme de misérables pays indignes de -correspondre avec le leur. Ils se sont fait une géographie d'une -nature curieuse. Pour eux, la terre est un grand carré dont la Chine -occupe au centre la plus large, la plus belle partie. Les autres -empires ne sont que de pauvres régions, jetées çà et là, comme de -petites îles créées par hasard. Leur patrie s'appelle _Chou-Koui_, -royaume du Milieu, et _Lien Hia_, c'est-à-dire royaume qui renferme -tout ce qui est sous le ciel. Quant à ces malheureuses îles, que Dieu -a dispersées d'une main dédaigneuse autour du Céleste Empire, l'une -est, disent-ils, habitée par des nains qui vivent entassés les uns sur -les autres, comme les grains d'une grappe, de peur d'être enlevés par -les aigles et les vautours; dans une autre, les habitants ont un trou -dans la poitrine, on leur met un bâton dans ce trou pour les -transporter en différents cantons. Le reste à l'avenant. - -Depuis les récentes guerres de la Chine avec l'Angleterre, il est -probable que les Chinois ont modifié leurs idées cosmographiques, et -ils pourraient bien envisager aujourd'hui cette île britannique, qui -leur impose si durement ses lois oppressives, comme un pays assez -formidable; cependant, un de nos fonctionnaires, arrivé tout récemment -de Macao, nous disait, il y a quelques jours, que le Portugal, avec -lequel ils ont eu de fréquentes relations, passait à leurs yeux pour -la plus puissante et la plus large contrée du globe, après la leur. - -Après avoir ainsi retracé toutes les fausses idées de suprématie qui -dominent les différents peuples, soit par un sentiment exagéré de leur -propre valeur, soit par un injuste dédain à l'égard des autres -peuples, dont ils ne connaissent pas, ou dont ils affectent de ne pas -connaître le mérite particulier, le philosophe bernois se plaît à -développer tous les sentiments d'orgueil légitime qu'une contrée peut -avoir, et qu'elle doit prendre à tâche de conserver: souvenirs d'une -gloire nationale, tentatives généreuses, actions d'éclat sur le champ -de bataille, conquêtes scientifiques et littéraires. Il engage les -peuples à se rappeler sans cesse la sagesse de leurs aïeux, les -grandes pages de leur histoire, afin de se fortifier par là contre les -adversités présentes, de s'affermir dans une ardente pensée d'étude, -d'amélioration sociale, de patriotisme, et de rendre leur avenir digne -de leur passé. - -Ce livre présente, comme on le voit, les deux faces complètes d'une -immense question: critique sévère d'un grave et dangereux défaut, -image brillante d'une qualité populaire qui doit avoir la puissance -d'une vertu. On lit dans le privilége qui fut accordé, en 1768, à la -traduction en français de ce traité de Zimmermann, le passage suivant: -«J'ai jugé cet ouvrage d'autant plus digne de l'impression, que -l'auteur y montre beaucoup de justesse et de solidité de -raisonnement.» Par cette solidité de raisonnement, Zimmermann en était -venu à prédire les tempêtes qui devaient bouleverser la France et -agiter toute l'Europe. «Nous touchons, dit-il dans ce même livre sur -l'orgueil national, à une grande révolution dans ce siècle, où la -lumière commence à jaillir une seconde fois des ténèbres. On remarque -une sorte de nouvelle résurrection en Europe. Les nuages de l'erreur -et de la crainte se dissipent. Fatigué d'un long esclavage, on brise -les chaînes des anciens préjugés pour réclamer les droits de la raison -et de la liberté. La lumière et l'esprit philosophique répandus de -toutes parts, les vices qu'ils font apercevoir, les assauts qu'on -livre aux fausses croyances du temps, annoncent, dans les opinions, -une hardiesse qui dégénérera en une audace criminelle, qui causera aux -uns la perte de leur liberté, à d'autres celle de leur fortune, qui -fera abattre des têtes, et substituera malheureusement les sophismes -de l'erreur à la saine logique.» Une quarantaine d'années plus tard, -la prédiction sinistre de Zimmermann n'était que trop bien vérifiée. -Le philosophe avait acquis, par ses sages réflexions, le don de -prophétie que les anciens accordaient à l'intuition du poëte. - -Le _Traité de la solitude_ date de la jeunesse de Zimmermann. Ce -n'était d'abord qu'une dissertation très-restreinte, qu'il composa -dans sa petite ville de Brugg, en 1766. Trente ans après, il reprit ce -premier travail et en fit quatre gros volumes[3]. Peu de livres -allemands ont obtenu en Europe un succès plus populaire que celui-ci. -Il a été traduit dans toutes les langues, et reproduit en France -plusieurs fois; mais personne, que je sache, ne s'est avisé de le -traduire en entier, car c'est une œuvre qui joint, à de remarquables -qualités de pensée et de style, tous les lourds défauts qu'on ne -remarque que trop souvent dans les productions de la littérature -allemande. Il y a là des longueurs fastidieuses, des dissertations -infinies qui ne touchent que par un faible côté au sujet que l'auteur -a pris à tâche de traiter, des observations répétées jusqu'à la -satiété, parfois même, à quelques centaines de pages, des -contradictions manifestes. Il semble que Zimmermann, en composant ce -livre, se soit laissé aller tout simplement au plaisir d'écrire les -réflexions qui lui venaient à l'esprit dans certains moments de -retraite et de silence, sans s'apercevoir que quelques semaines, -quelques jours peut-être auparavant, il avait déjà dit les mêmes -choses, à peu près dans les mêmes termes, ou que, selon une influence -accidentelle, il démentait précisément l'opinion qu'il avait exprimée -dans une autre disposition d'esprit. Notons encore, en signalant les -parties défectueuses de ce livre, que Zimmermann, subjugué par les -maximes philosophiques de son temps, se lance à tout propos dans une -ardente polémique contre les cloîtres et contre toutes ces vives -croyances décorées, par le XVIIIe siècle, du nom de fanatisme. Notons -encore qu'en puisant une grande part de ses idées dans le cercle fort -restreint où sa vie était enfermée, dans des incidents passagers, il -donne par là même fréquemment à son œuvre une couleur trop locale, -trop éphémère, et atténue d'autant le caractère de généralité qu'elle -devrait avoir. - - [3] Les deux premiers volumes parurent en 1784, les deux - autres en 1786. - -Les Anglais ont fait des quatre volumes diffus de Zimmermann un joli -volume qui figure honorablement dans la collection des _British -Classics_ de Walker. Mercier, qui le premier fit connaître cet ouvrage -en France, M. Jourdan, à qui nous en devons une traduction qui annonce -une parfaite connaissance de la langue allemande, et quelques autres -traducteurs ont considérablement abrégé cet ouvrage, et nous croyons -qu'il doit être plus abrégé encore. - -Il en est de beaucoup de livres allemands comme de ce fruit du -cocotier dont le suc est caché sous un épais tissu de membranes -filandreuses, et celui-ci est assurément l'un de ceux où l'on trouve -le plus de séve et de saveur quand une fois on l'a dégagé des pages -oiseuses, des répétitions monotones, des digressions superflues qui en -dérobent à tout instant les qualités essentielles. - -Zimmermann a écrit ce livre avec une tendre mélancolie et un sage -esprit d'observation. Il est l'apôtre fervent de la solitude; mais il -n'en représente les avantages qu'après en avoir d'abord signalé les -inconvénients. «L'homme est né, dit-il, pour vivre en société; il a -des devoirs à remplir dans le monde, devoirs de citoyen, de famille, -de relations affectueuses. Il ne doit pas briser la chaîne de ces -devoirs pour se retrancher dans la retraite avec un froid égoïsme ou -une sauvage misanthropie. Si la solitude calme et apaise les passions -les plus fougueuses, il est possible aussi qu'elle les entretienne et -leur donne un essor plus impétueux. Il faut, pour en goûter la -salutaire influence, y porter des pensées de travail, des idées de -raison. Rien de meilleur, en certains moments de la vie, qu'une -solitude sage et dignement occupée; rien de plus dangereux qu'une -solitude où l'on ne porte que de mauvais penchants, qu'on ne cherche -point à corriger, et des habitudes de désœuvrement.» - -Après avoir fait ses réserves de morale et de philosophie, l'auteur -développe avec un charmant abandon le côté le plus attrayant de son -idée favorite, les avantages de la solitude pour l'esprit, pour -l'imagination, pour le cœur. Tantôt il dépeint avec un enthousiasme -poétique les grandes scènes de la nature qui doivent attirer nos -regards et charmer notre pensée, les douces joies de la vie paisible -et solitaire; tantôt il évoque tous les souvenirs de ses études et -cite l'exemple des hommes les plus célèbres qui ont trouvé dans la -retraite un repos et une satisfaction intérieurs qu'ils avaient -vainement cherchés dans un tumulte splendide; tantôt enfin, il prend -l'accent pénétré d'un père qui parle à ses enfants, d'un maître qui -donne une amicale leçon à ses élèves, il enseigne à ses lecteurs -l'amour de la solitude, les modestes vertus, les pieux désirs qu'ils -doivent y porter, et leur fait un tableau touchant du bonheur qu'ils y -goûteront. - -Il tombe souvent dans d'injustes exagérations quand il décrit les -vices, les périls et les ennuis du monde. On voit que cette image, sur -laquelle il revient sans cesse, a été tracée avec une amère pensée, -d'après cette société des petites villes, où il éprouva tant de vives -souffrances, cette société mesquine, jalouse, qui n'est occupée que de -sa sotte importance et de ses misérables rivalités. Mais il n'est -personne qui, tout en s'honorant de fréquenter un monde plus élevé que -celui dont le pauvre Zimmermann fut presque toujours entouré, qui, -tout en recherchant avec empressement les entretiens, le mouvement des -salons, n'éprouve aussi mainte fois ce vide douloureux de l'âme, -dépeint en termes saisissants dans ce livre sur la solitude, et -n'aspire avec une triste ardeur au silence, à la liberté de la -retraite. Il n'est personne aussi qui, dans les jours d'adversité, -dans les heures de deuil, n'ait compris, comme Zimmermann, que les -relations du monde, même du monde le plus noble, le plus choisi, ne -brisent point l'aiguillon de la souffrance, et qu'il faut chercher -dans la solitude la plante qui guérit les blessures du cœur. - -Toutes ces vérités ne sont, sans doute, pas neuves; mais le sage -philosophe a su leur donner un nouvel attrait par la vive conviction -avec laquelle il les exprime, par les exemples qu'il y joint et les -réflexions personnelles qui en sont le développement. - -Quand cet ouvrage parut, Catherine II envoya à l'auteur une bague en -diamants, une médaille d'or à son effigie, avec un billet écrit de sa -main: «A M. Zimmermann, pour le remercier des excellentes recettes -qu'il a données à l'humanité dans son livre sur la solitude.» - -La puissante impératrice de Russie n'a été, dans cette démonstration, -que le splendide interprète des sentiments de tous ceux qui liront ce -livre, non point comme on lit un roman, en courant d'une page à -l'autre, mais avec une pensée sérieuse et réfléchie. Pour les natures -tendres et mélancoliques, c'est une œuvre d'un parfum exquis, pour -les gens du monde un utile conseil, pour les hommes d'étude un -salutaire encouragement. On aimera à l'avoir près de soi dans ses -moments de retraite, et l'on y reviendra surtout dans ses jours de -douleur comme on revient à une douce et affectueuse parole. - - X. MARMIER. - - - - -LA SOLITUDE - - - - -RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES - - -Dans cette vie inquiète, au milieu de la contrainte des devoirs et des -affaires, dans les chaînes du monde, au déclin de mon existence, je -veux me rappeler l'ombre de mes joies évanouies, l'ombre des jours de -ma jeunesse, où je trouvais mon bonheur dans la solitude, où je -n'entrevoyais pas de refuge plus doux que celui des cloîtres, des -cellules bâties sur les montagnes, où je m'élançais avec ardeur dans -les profondeurs des forêts, dans les ruines des vieux châteaux, et où -je n'avais pas de plaisir plus vif que de m'entretenir avec les morts. - -Je veux méditer sur une idée importante pour l'homme, sur les dangers -et les consolations de la solitude, sur les avantages qu'elle procure, -avantages que les peuples les plus célèbres ont reconnus de tout -temps, mais qui n'ont peut-être jamais été assez discernés. Je veux -réfléchir au secours puissant qu'elle nous offre quand le chagrin -dessèche notre cœur, quand la maladie nous énerve, quand le fardeau -des jours pèse sur nous, quand nous éprouvons des douleurs que notre -âme ne peut supporter. - -Ah! je renonce volontiers au monde et à ses distractions, à tout ce -que l'on appelle les joies de la vie, pourvu que je puisse avoir -quelques heures de loisir et de repos, pourvu que, seul et libre, je -puisse dire sur la solitude quelques vérités utiles qui occupent un -instant l'homme du monde, et émeuvent les gens de bien. - -La solitude est une situation où l'âme s'abandonne à ses propres -réflexions: nous jouissons de la solitude, soit lorsque nous prenons -plaisir à nous séparer du tumulte humain, soit lorsque nous détournons -notre pensée de ce qui nous entoure. - -Chacun se livre alors à ses méditations, selon sa nature d'esprit, son -développement d'intelligence et ses vues particulières. Regardez les -bergers assis à l'écart. L'un d'eux chantera quelque chanson; un autre -se cisèlera un vase; un troisième observera la nature; un quatrième -fera de la philosophie; un cinquième rêvera; et s'il se trouvait là, -sous l'ombre des arbres, au bord du ruisseau paisible, une belle jeune -fille, chacun d'eux peut-être serait amoureux. Mais dans la triste -absence de tout ce dont le cœur a besoin, lorsqu'on se trouve seul à -regret, on n'a d'autres ressources que de s'occuper, comme on peut, de -ses propres idées. Chaque homme obéit alors à une impression -particulière. Celui-ci recherche le chant du rossignol; cet autre ne -veut entendre que le cri du hibou. Il en est à qui l'obligation de -rendre des visites inspire un profond dégoût, et l'ennui les retient -dans leur demeure. - -Le pauvre cœur s'attache à ce qui lui procure plus de satisfaction que -ne lui en offre sa situation. Dans le couvent de Sainte-Magdeleine, -à Hildesheim, je trouvai un jour toute une volière pleine de canaris, -qui récréaient la cellule d'une religieuse. Un gentilhomme du Brabant -a passé vingt-cinq ans en parfaite santé dans l'enceinte de sa -demeure. Son bonheur consistait à former une collection de tableaux -et de gravures, et il ne sortait point de sa maison, parce qu'il -craignait l'impression de l'air, et parce qu'il avait pour les -femmes l'antipathie que certaines personnes éprouvent pour les souris. - -Ceux qui sont condamnés à la prison recherchent également, dans leur -solitude forcée, tout ce qui peut les distraire. Le philosophe -genevois Michel Ducret, enfermé dans une forteresse du canton de -Berne, s'occupait à mesurer la hauteur des Alpes; le baron Trenck ne -songeait, dans la citadelle de Magdebourg, qu'au moyen de s'évader, et -le général Walrave passait son temps à élever des poules. - -On peut signaler toutes ces particularités dans un livre sur la -solitude, sans pénétrer très-avant dans la question principale. J'ai -cherché à ne point perdre de vue le but que je m'étais proposé, -quoique parfois je paraisse m'en écarter, et j'espère pouvoir -démontrer, par une assez longue série d'observations, le caractère de -la solitude, son action, ses dangers et son heureuse influence. Par -solitude, je n'entends point une scission complète du monde ou une vie -d'ermite. On peut trouver la solitude dans une ville comme dans un -cloître, dans le cabinet d'étude d'un savant, dans l'éloignement -temporaire de la foule. On peut être seul au milieu d'une réunion -nombreuse. Une femme allemande, imbue des préjugés de la vieille -aristocratie, sera seule dans une société où nulle autre femme -n'aura, comme elle, l'honneur de compter seize quartiers. Un penseur -est souvent seul à la table des grands. Plaçons-nous, dans une -assemblée, en dehors de ce qui nous entoure, recueillons-nous en -nous-mêmes, nous voilà aussi seuls qu'un moine peut l'être dans sa -cellule, ou un ermite dans sa grotte. On peut être seul dans sa -maison, au milieu du mouvement le plus bruyant, comme dans le morne -silence d'une petite ville, à Londres et à Paris, comme dans le désert -d'une Thébaïde. - -Un livre sur les résultats de la solitude est un document de plus à -ajouter à toutes les recherches qui ont été faites pour assurer le -bonheur de l'homme. Moins l'homme a de besoins, plus il s'efforce de -découvrir en lui de nouvelles sources de jouissances. Plus il a de -facilité à se séparer des autres hommes, plus il est certain de -trouver la véritable félicité. Tous les amusements du grand monde ne -me semblent point dignes de l'envie dont on les honore. Mais il faut -dire aussi que ces systèmes tant vantés de retraite absolue ne sont -pour la plupart que des rêves irréalisables. S'il est beau et noble de -se rendre indépendant des autres hommes et de se retirer quelquefois à -l'écart, il est bon aussi de se rapprocher de la communauté sociale et -d'y apporter un esprit amical, car nous sommes, Dieu soit loué! -appelés à vivre en société. - - - - -CHAPITRE I - -DU PENCHANT A LA SOCIÉTÉ. - - -Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Des besoins innombrables, un -penchant naturel, inné, forment les liens de la société, et nous -voyons par là que nous ne sommes pas faits uniquement pour la -solitude. La société est le premier besoin de l'homme. Dieu lui-même a -consacré le penchant à la vie sociale par ces paroles: «Il n'est pas -bon que l'homme soit seul.» Puis il ajouta: «Je lui donnerai une -compagne avec laquelle il vivra.» Dans le monde, on dénature le sens -des paroles de Dieu, et l'on s'imagine que, pour que l'homme ne soit -pas seul, il faut qu'il se montre chaque jour dans un cercle ou dans -un salon. Le penchant à la vie domestique, aux relations intimes, est -inné en nous. En le suivant, nous obéissons à notre propre nature. -Mais dès que nous sentons s'éveiller le penchant qui nous entraîne -vers les réunions du monde, nous devons être sur nos gardes. Le -premier est indestructible aussi longtemps que l'homme reste fidèle à -sa vocation. Le second est une œuvre d'oisiveté, un besoin factice, -une habitude qui naît de l'ennui et de la curiosité. - -Il y a dans les relations affectueuses une source indicible de -bonheur. En exprimant nos sensations, en faisant avec un ami un -sincère échange de nos idées et de nos conceptions, nous éprouvons une -sorte de volupté, à laquelle l'ermite le plus indifférent ne reste pas -indifférent. Je ne puis faire entendre mes plaintes aux rochers, ni -raconter mes joies aux vents du soir. Mon âme soupire après une âme -qu'elle aime comme une sœur; mon cœur cherche un cœur qui lui -ressemble. Le ciel et la terre disparaissent près de la femme que nous -aimons. Loin du monde et de ses liaisons, quel plaisir goûterions-nous -dans la plupart de nos connaissances, de nos sentiments et de nos -pensées? De même tout semble froid, morne, désert dans les réunions -les plus brillantes, s'il ne s'y trouve pas un cœur attaché à nous -par l'affection. - -Mais si vous renoncez au tourbillon des plaisirs, on vous appelle -misanthrope. Si, pour travailler à une œuvre importante que vous ne -pouvez accomplir que dans le silence de la retraite, vous vous -exemptez des visites monotones, on dit que vous êtes insociable. Si -vous fuyez le monde, soit dans une de ces heures de découragement où -tout se montre à l'esprit sous les couleurs les plus sombres, soit -dans les regrets que vous cause un amour malheureux, dans ces regrets -profonds où vous ne voyez plus rien qui vous attire, qui vous -satisfasse, et personne qui vous comprenne, on dit que vous êtes un -insensé. Cependant vous ne renonceriez point au monde, si vous y -trouviez toujours un cœur qui répondît à votre cœur et non point -quelques-unes de ces vaines poupées pareilles à celle dont une dame -me parlait un jour. Elle était encore presque enfant, lorsque son -tuteur lui donna une poupée des plus belles. Le lendemain il voulut -voir quel effet avait produit son présent. La poupée était au feu. -«Pourquoi, ma fille, dit le tuteur, as-tu anéanti ce que je t'avais -donné?» La jeune fille lui dit en pleurant: «J'ai dit à cette poupée -que je l'aimais, et elle ne m'a pas répondu.» - -Bien des circonstances peuvent nous rendre ou nous faire paraître peu -sociables; mais il faudrait être d'une nature vraiment sauvage pour -détester tout le genre humain. - -Les penchants les plus évidents et les plus secrets, les besoins les -plus naturels et les plus incontestables nous portent à nous -rapprocher de nos semblables. Nous cherchons avec empressement une -personne aimante, avec laquelle nous puissions nous lier de plus en -plus, qui nous écoute plus complaisamment que d'autres, et nous -comprenne mieux, qui agisse sur nous et qui éprouve en même temps -notre influence. Les circonstances ne permettent pas toujours de -choisir nos relations selon notre goût, selon les mouvements de notre -esprit et de notre cœur. Mais le besoin de nous épancher l'emporte -sur toutes ces considérations, et plus d'une belle dame, dans son -isolement, peut dire, comme cette cuisinière de Hanovre, à qui l'on -reprochait d'avoir eu une quantité de fiancés, et qui répondit: «Il -faut qu'une jeune fille ait un ami, ne fût-ce qu'un échalas.» - -Plus d'une honnête personne ne peut marcher si l'on ne fait attention -à sa marche; mais si vous observez ses pas, si vous la suivez dans ses -actions, elle vous embrasse avec reconnaissance. Quelle puissance -l'amour n'exerce-t-il pas sur une belle âme! Nous ne voulons pas -seulement sentir notre existence en nous-mêmes, nous voulons la sentir -dans les objets placés en dehors de nous. - -Le germe de l'amour naît quelquefois des émotions d'une âme qui ne se -rend pas nettement compte de ses penchants, mais qui éprouve vivement -qu'il n'est pas bon d'être seul. - -La bonté, la bienveillance, l'affection, le désir d'échanger ses -pensées, de partager avec un autre être ses joies et ses souffrances, -d'enchaîner son cœur à un autre cœur, de se sentir vivre en lui et -de reconnaître qu'il vit en nous, voilà les émotions ravissantes, et -si l'homme n'est pas doué par lui-même de cette force d'attraction, -s'il n'attire pas les autres à lui, il est du moins attiré par les -autres. - -Il existe cependant un penchant factice pour la société qui souvent -rend l'homme incapable de vivre avec lui-même. Ne trouvant plus aucune -satisfaction dans son esprit, il s'éloigne du monde, il lui semble -qu'il s'éloigne de toutes les joies de la vie: alors, adieu le bonheur -possible, adieu les charmes de la solitude! il faut à cet homme le -mouvement, le bruit, l'éclat, les réunions nombreuses. - -Jamais l'Allemagne n'a autant aimé les assemblées de salons qu'à -présent. Les classes inférieures du peuple imitent les usages du grand -monde. Partout on dissipe son temps. Rester seul, vivre seul, est -maintenant en Allemagne une chose pour ainsi dire honteuse. - -Les enfants qui peuvent à peine marcher connaissent déjà l'étiquette -des visites. Ils se font annoncer, et l'on se fait annoncer chez eux. -Ces petites marionnettes reçoivent des convives et donnent des -collations. Dans nos grandes cités, on vit d'une vie dissipée, comme -à Londres et à Paris. Les petites villes imitent les grandes, de même -que les pauvres imitent les riches. On voit de pauvres bourgades -allemandes où il y a un club et des réunions hebdomadaires. - -Les bohémiens ont aussi une espèce de club dans une des belles et -riches provinces du nord de l'Allemagne. Chaque samedi, ils se -réunissent dans un moulin pour fumer et manger ce qu'ils ont recueilli -pendant la semaine, soit en volant, soit en mendiant. Le possesseur du -moulin tolère cette réunion, par politique, pour n'être pas volé, et -par curiosité, parce qu'il apprend ainsi toutes les nouvelles du pays. - -L'Allemagne est peuplée à présent d'une foule d'associations publiques -ou secrètes qui ont une grande force. Il résulte de là une vaste -communauté d'idées et une puissante action dirigée vers un même but; -mais tous ces mobiles de la vie sociale, tous ces moyens employés pour -nous rappeler à la vertu, cette inoculation des devoirs d'homme et de -citoyen par les lois, par la morale, par des dogmes mystérieux, par la -religion, tout ce qui doit élever l'homme au-dessus de l'homme, ne -suffit pas encore, si l'on ne pense trouver que des fleurs sur son -chemin, si l'on veut moissonner avant d'avoir semé. Nous nous laissons -souvent séduire par des chimères ou par de fausses apparences, nous -voulons ce que le législateur n'a pas voulu, et c'est ainsi -qu'échouent les plus grands projets de ceux qui donnent des lois aux -hommes. - -Hélas! que de peines inutiles nous nous imposons! Et souvent la -première cause de nos mouvements, de notre tentative, de nos actions, -c'est la crainte de l'ennui. - -L'ennui est une peste à laquelle on croit échapper en sortant de la -retraite, et qu'on ne rencontre jamais plus vite que dans la société. -C'est un vide de l'âme, un anéantissement de notre activité et de nos -forces, une pesanteur générale, une paresse somnolente, une fatigue, -et, ce qu'il y a de pis, c'est souvent un coup mortel que l'on porte -d'une main polie et avec beaucoup de grâce à notre intelligence et à -nos plus douces émotions. Tout ce qu'il y a d'essor dans l'esprit d'un -homme, d'élan dans son cœur, est comprimé, paralysé par l'ennui qu'il -éprouve ou qu'on lui fait éprouver. Dans cet ennui, on s'assied en -silence au milieu d'une assemblée, on écoute d'une oreille -indifférente ce qui se dit, on ne s'intéresse à aucun entretien, et -souvent on perd soi-même toute espèce de pensées. - -Cet ennui nous saisit lorsque nous sommes obligés de rester dans un -lieu où l'on ne parle que de choses que nous ne nous soucions pas -d'apprendre, ou lorsque quelqu'un s'empare de nous et nous force à -écouter des paroles qui n'excitent en nous aucun intérêt. Que de fois -un de ces imperturbables causeurs pétille de joie, tandis que son -entretien fatigue, tourmente toute une société! En s'abandonnant à sa -prolixité, il ne voit pas qu'il répand l'ennui dans le cercle qui -l'entoure. - -Chaque affaire, chaque livre, chaque entretien qui n'excite en nous ni -attrait ni curiosité, est une cause d'ennui. L'ennui entraîne beaucoup -de personnes dans le monde, mais il en est que le dégoût de la société -ramène dans la solitude. Un être oisif n'éprouve jamais tant d'ennui -que lorsqu'il se trouve seul avec lui-même, tandis qu'au contraire -l'homme laborieux supporte péniblement chaque heure, chaque instant -qui entrave son activité. Le premier, par la raison qu'il ne sait -point vivre avec lui-même, cherche des distractions extérieures; le -second trouve sa satisfaction dans son propre cœur, après l'avoir -vainement poursuivie dans les réunions de salons. L'homme qui n'a -aucune occupation sérieuse, aucune habitude de réflexion, éprouve un -profond éloignement pour tout ce qui intéresse les natures -intelligentes, et, par bonheur pour lui, il n'entend dans le monde, le -plus souvent, que des conversations frivoles et vides de sens. L'homme -qui aime à étudier et à penser éprouve le même éloignement pour ces -fades entretiens qui ne peuvent rien lui apprendre et qui ne lui -donnent aucune émotion. Celui qui est doué d'un caractère facile et -enjoué se plaît dans la société, parce qu'il domine aisément la -volubilité du causeur indiscret. Celui qui est d'une humeur tendre et -mélancolique se sent mal à l'aise dans une réunion, parce qu'il est -souvent obligé de céder à l'importance d'un étourdi. - -Les petits esprits éprouvent rarement de tels ennuis. Ils rencontrent -partout des gens de leur espèce, auxquels ils s'attachent de prime -abord. Un sot gentilhomme allemand disait avec raison: «Un cavalier -tel que moi trouve toujours un cavalier qui le présente dans le -monde.» - -Oppressé par l'ennui, l'homme cherche naturellement à sortir de cette -inaction de l'esprit. Il faut pour cela parvenir à émouvoir ses sens, -son intelligence, son corps et son âme. - -Il est plus facile de sentir que de penser, de recevoir que de donner, -et celui qui ne prend pas l'initiative, aime assez qu'on la prenne -envers lui. Voilà pourquoi on s'en va avec empressement là où l'on -espère trouver du mouvement, de la gaieté, du bruit. Voilà pourquoi on -recherche les soirées, les bals, les salons étincelants de lumière et -de diamants, les danses voluptueuses qui éveillent tant de vives -sensations; rien de plus facile que de se procurer ces plaisirs -factices; quant à ceux de la solitude, on n'en jouit pas toujours sans -un certain effort. - -C'est la stérilité de l'esprit qui fait fuir les plaisirs de -l'intelligence, qui fait que l'on se moque de tout ce qui est vraiment -grand et beau, que l'on dédaigne les productions des meilleurs -écrivains. Tout ce qu'il y a de meilleur dans les œuvres de la pensée -déplaît à ces flegmatiques créatures du monde qui n'ont, comme l'a dit -un Anglais, ni la volonté ni le pouvoir de sentir ces belles choses, -qui ne cherchent partout qu'un passe-temps léger et qui, dans le vide -de leur esprit, le cherchent partout sans le trouver. Si un sentiment -irrésistible les arrache à leur froide indifférence ou à leur -dédaigneux sang-froid, elles s'imaginent encore que, pour se -distinguer du peuple, il convient de réformer toute manifestation de -plaisir, d'admiration, et d'affecter dans toutes les circonstances une -fière impassibilité. - -Un homme bien organisé occupe aisément une place agréable dans la -société, surtout lorsqu'il est jeune, gai et bien portant. Celui qui a -l'âme portée à la tristesse est plus difficile à satisfaire. Quant aux -natures vulgaires, il faut, pour les émouvoir, les impressions vives -et grossières. Les plaisanteries triviales, les médisances, le vin, le -tabac, le libertinage, forment les liens de leur communauté. La -débauche peut seule animer l'indolent Sibérien. Son intelligence est -si pauvre, si lourde, que rien de noble ne la frappe. - -Plus d'un jeune élégant, plus d'une belle dame périraient d'ennui dans -la ville la plus agréable, s'ils ne savaient chaque jour qu'il y a -telle maison où ils doivent se mettre à table, jouer et perdre le -temps. C'est ainsi que l'on court de semaine en semaine, d'année en -année, dans un tourbillon perpétuel, que l'on forme chaque matin de -nouveaux projets dont on ne se souviendra plus le lendemain. - -Les hommes indolents, quelque goût qu'ils aient pour la société, ne -trouvent nulle part le plaisir qu'ils y cherchent. Toujours leur tête -est vide et leur esprit embarrassé: ils s'ennuient sans cesse et -répandent sans cesse l'ennui autour d'eux. Ils paraissent occupés et -n'achèvent rien; ils courent d'un air affairé et se retrouvent -toujours au même point. Ils gémissent de la brièveté du temps, -soupirent jour et nuit, en songeant à la quantité de papiers qui -s'amassent sur leur bureau et oublient que le travail seul pourrait -alléger ce fardeau; ils s'effrayent de voir venir la fin de l'année et -se demandent chaque matin: Quand viendra donc le soir? En été ils -désirent être en hiver; en hiver ils réclament l'été; ces malheureux -n'ont qu'un petit nombre d'idées et une impuissante résolution, et -toujours ils sont prêts à courir au lieu où il y a une occasion de -causer et d'entendre d'inutiles entretiens. - -Cependant on ne manque pas toujours son but en fréquentant les -réunions du monde. Les relations sociales peuvent être un salutaire -délassement après le travail, les soucis de la journée, et en reposant -l'esprit, elles lui donnent un nouveau ressort. Ces relations peuvent -être aussi d'une très-grande utilité pour les jeunes gens. Elles -servent à former leur jugement, leurs manières, et, pour les gens de -tout âge, la société est une excellente école: c'est là que l'on -apprend à connaître les hommes, que l'on se forme à la complaisance et -à la modestie. Les princes, les grands peuvent prendre là aussi des -leçons de sagesse et d'humanité en même temps qu'ils y acquièrent la -connaissance d'eux-mêmes. Les personnes d'un ordre inférieur doivent -se souvenir aussi qu'elles réussiront mieux auprès des dépositaires du -pouvoir par l'élégance des manières, par un vrai bon ton que par une -basse servilité. - -Souvent aussi on recherche les relations sociales pour adoucir une -pénible sollicitude, une amère tristesse et pour détourner son esprit -de l'appréhension d'un malheur. Hélas! la solitude console rarement le -malheureux dont la tombe a enseveli l'unique joie, qui toujours voit -devant lui et toujours appelle une ombre adorée, qui donnerait tous -les biens de la terre pour entendre une seule fois encore un accent de -cette voix chérie qu'il n'entendra plus. Toutes les forces de son âme -s'épuisent dans ces regrets; il ne connaît plus rien, il ne sent plus -rien que la douleur et le désespoir. - -Ceux-là redoutent aussi la solitude qui n'osent interroger leur -conscience. Combien il y en a qui tremblent à certains souvenirs! et -quel changement il faudrait qu'ils opérassent en eux pour pouvoir -retrouver le repos, pour qu'une dissipation continuelle ne fût plus -l'unique palliatif au cri de cette voix intérieure qui les poursuit -dans l'isolement! D'autres ont trompé le monde par de fausses vertus, -et cependant ils ne se sentent nulle part aussi bien que dans le -monde. Ils ont pratiqué avec ostentation la philanthropie, répandu des -aumônes et fait beaucoup de bonnes œuvres. Ils se sont courbés -jusqu'à terre devant les riches et les grands, ils ont loué toutes les -extravagances des personnages puissants. A leurs yeux, l'homme -influent n'a jamais eu aucun défaut: ils n'ont reconnu de méchancetés -ou de sottises que parmi ceux qui ne jouissaient point de la faveur -populaire; ils n'ont vu ni préjugés, ni erreurs, ni mensonge, ni -esclavage de la pensée dans le lieu qu'ils habitent: aussi ces êtres -sans dignité et sans distinction sont-ils bien accueillis partout; -aussi sème-t-on des fleurs sur leur passage. - -La solitude est souvent, comme la religion, représentée sous des -couleurs si sombres, que, rien que d'y songer, beaucoup de gens y -perdent leur gaieté. Ils n'ont recours à la solitude que lorsqu'ils -sont malades, soucieux, affligés, c'est-à-dire lorsqu'ils peuvent à -peine en comprendre l'utilité. Mais il ne faut pas connaître le -caractère de la religion et ne pas sentir sa force pour ne pas -s'abandonner à elle toujours et dans les temps les plus heureux. Et il -faut de même ignorer toute la jouissance qu'on éprouve à rentrer au -dedans de soi, toutes les douceurs d'une vie retirée et paisible, pour -ne pas comprendre qu'en se réfugiant dans la solitude, dans certaines -circonstances, et en sachant employer le temps qu'on y passe, on -s'acquiert par là une satisfaction céleste. - -On aurait grand tort de se figurer qu'un homme est d'une nature -misanthropique et méprise toutes les distractions parce qu'il -s'éloigne du monde, parce qu'il ne se précipite pas dans le tourbillon -des salons, et l'on aurait grand tort de douter de sa raison parce -qu'il se sent heureux et satisfait lorsqu'on le laisse seul avec -lui-même. - - - - -CHAPITRE II - -DU PENCHANT A LA SOLITUDE. - - -Le besoin de s'éloigner de tout ce qui nous aigrit, nous entrave, nous -fatigue, le désir de trouver le repos et la jouissance de soi-même, -voilà ce qui constitue le penchant à la solitude. Les gens du monde -n'ont point l'idée de cette jouissance, du moins le penchant à la -solitude n'est pas commun. Et il annonce une âme qui ne se laisse -point séduire par les habitudes vulgaires. Le chancelier Bacon disait -que ce penchant était l'indice d'une sauvagerie extrême ou d'une -grande élévation de caractère. - -Il est à remarquer que rien ne conduit l'homme indolent dans la -solitude; il y reste par l'effet de sa paresse flegmatique. Le goût de -la solitude n'est par conséquent pas toujours le résultat d'une vive -impulsion: c'est quelquefois celui de la nonchalance. Alors ce n'est -plus un élan, c'est une chute de l'âme. La honte et le repentir, les -actions insensées, les déceptions, quelquefois une maladie, peuvent -blesser si profondément l'esprit, qu'il veuille porter sa plaie dans -la solitude et qu'il renonce à tous les plaisirs de la société. En -pareil cas, le goût de la solitude est à peu près pour l'âme ce que la -propension au sommeil est pour le corps fatigué. La satiété décide -aussi beaucoup de personnes à s'éloigner du monde. Le philosophe -Héraclite, que la société ennuyait, devint misanthrope: il établit sa -demeure dans une montagne et se nourrit de racines, entouré de bêtes -sauvages, car il était las de tout le reste. Une telle conduite -annonce plus de faiblesse que de force, plus d'indolence que de -passion. - -Celui qui a joui de tout ce que le monde estime et peut donner, celui -qui, après de longs efforts, a obtenu la gloire, la fortune, la -puissance, les honneurs, et qui, après tout, se dit que tout est -vanité; celui qui, après avoir été aiguillonné par la passion, comme -un cheval par l'éperon, en vient à ne plus éprouver aucune passion, -celui-là est rassasié. Il ne se réfugie point, il est vrai, au milieu -des bêtes fauves, il ne se nourrit point de plantes sauvages, mais la -solitude est son dernier asile. Combien de grands personnages j'ai vus -dans cette situation! car l'homme, placé dans une situation -inférieure, ne tombe pas si bas; leurs cœurs ne ressentent plus aucun -désir, ils aimaient encore la vie, le reste n'avait plus de prix à -leurs yeux; la solitude était leur dernier asile. - -Le penchant à la solitude provient donc d'abord du besoin de fuir tout -ce que nous haïssons dans le tumulte du monde, puis du besoin de -recouvrer le calme et l'indépendance, puis ensuite, pour un esprit -sensé, du besoin de goûter le bonheur non envié que l'on trouve en -soi-même. La plus grande félicité est le repos du cœur et la liberté -de n'agir que selon sa volonté et son pouvoir. Celui-ci aime la -solitude parce qu'il s'y repose sans trouble, celui-là parce qu'il y -travaille sans gêne; l'un et l'autre cherchent également la liberté, -et c'est cet amour de la liberté qui conduit à la solitude les -caractères bizarres, les hypochondriaques, les philosophes et les -savants. - -On éprouve naturellement le désir de rentrer en soi-même et de se -reposer, lorsqu'on a été forcé d'agir malgré soi pour les autres. Sans -indépendance et sans repos, on n'aura point la véritable jouissance de -soi-même. Il y a des hommes, peut-être, qui n'agissent jamais mieux -que lorsqu'ils croient devoir se priver de cette jouissance, -lorsqu'ils n'ont pas du matin au soir un instant pour faire ce qu'ils -veulent. Il serait cruel de ne pas se réjouir du bien que Dieu nous -donne l'occasion de produire; mais le monde demande une foule de -choses que la Providence n'exige point de nous, des courses sans but, -des obligations inutiles, des œuvres de vaine politesse, qui ne -peuvent être considérées comme un devoir sérieux et d'où il ne peut -résulter rien de vraiment bon. Peut-être les professeurs des -universités allemandes ne vivent-ils si longtemps et en si parfaite -santé que parce qu'ils ne sont tenus de faire la cour à personne, -qu'ils poursuivent paisiblement, utilement, leurs travaux sans se -laisser fatiguer, paralyser l'esprit par de frivoles préoccupations. - -Ce que le sage désire dans la contrainte de ses devoirs, dans le -tumulte de la société, c'est le repos. Dans les plus grandes, comme -dans les plus humbles situations, l'âme aspire toujours au repos comme -au bonheur suprême[4]. Pyrrhus considérait ce repos comme le but de -ses longues guerres, et Frédéric le Grand s'écriait, après une -bataille où il venait de remporter la victoire: «Quand finiront mes -tourments?» - - [4] L'empereur Joseph demandait un jour au baron de Grothaüs - intrépide voyageur hanovrien, quel pays il voulait encore - visiter. Le baron lui en nomma un grand nombre.--Et ensuite? dit - l'empereur.--Alors, répliqua le baron, je reviendrai dans le - Hanovre planter mes choux.--Ah! s'écria Joseph avec autant de - douceur que de raison, allez-vous-en donc de suite planter vos - choux dans le Hanovre. - -L'artisan chargé d'un travail pénible, le ministre qui voudrait rendre -un peuple heureux et qui ne peut y parvenir, éprouvent le même désir à -la fin d'une longue journée, et demandent le repos; la même espérance -soutient, au milieu des tempêtes de l'Océan, le cœur du matelot; -toutes les fatigues auxquelles il est condamné sont adoucies par la -perspective du calme et du bien-être qui l'attendent au port. Les rois -se lassent du trône et de l'étiquette qui les entoure; les grands se -lassent de leur pouvoir, et les courtisans de leur brillant esclavage. -Tous aiment à échapper, lorsqu'ils le peuvent, au tourbillon où ils -sont jetés, et à chercher la tranquillité dans la solitude. - -Lorsque Publius Scipion occupait à Rome les premières fonctions de la -république, il s'éloignait souvent du monde pour vivre dans la -retraite; il n'écrivait pas des livres, comme Cicéron, mais il pesait -en silence les destinées de Rome et disait: «Je ne suis jamais moins -seul que lorsque je suis seul.» Après avoir atteint le plus haut degré -de la puissance humaine, il quitta volontairement Rome et se réfugia -dans sa maison de campagne près de Liternum, pour y achever en silence -le cours de sa glorieuse carrière. - -Cicéron, qui fixait sur lui tous les regards, lorsqu'il gouvernait -encore le cœur des Romains, abandonna aussi cette grande cité du -monde avec la résolution de vivre seul. Rome n'avait plus pour lui les -charmes de ses jardins de Tusculum. Horace oubliait aussi, dans sa -solitaire retraite de Tibur, l'orgueilleuse vie des empereurs et les -plaisirs tumultueux du premier peuple du monde. - -Peu de princes ont terminé leur vie aussi paisiblement que l'empereur -Dioclétien. Il régnait depuis vingt-cinq ans, lorsqu'il résolut de -renoncer au trône. Les livres n'avaient point fait de lui un -philosophe, car il n'en lisait aucun; mais il fut le premier des -empereurs romains qui se sentit assez grand pour se dépouiller de la -pourpre souveraine. Son règne avait été constamment heureux; tous ses -ennemis étaient vaincus et tous ses projets accomplis: à l'époque de -son abdication, il n'était âgé que de cinquante-neuf ans; mais une -faible santé lui rendait difficile l'accomplissement de ses devoirs, -et il voulut remettre les rênes du gouvernement entre des mains plus -jeunes et plus fermes que les siennes. Au milieu d'une vaste plaine, -près de Nicomédie, il monta sur un trône élevé, et, dans une harangue -pleine de raison et de dignité, il annonça au peuple et à l'armée la -résolution qu'il venait de prendre; puis, montant dans une voiture -couverte pour se dérober aux regards de la foule surprise, il alla -s'enfermer dans sa retraite de Salone, en Dalmatie. Là, cet homme, -qui, des rangs du peuple, s'était élevé à la dignité impériale, vécut -encore neuf ans. Les sciences ne pouvaient charmer sa solitude; mais -il avait du goût pour les plus innocentes jouissances de la vie: il -construisit un palais magnifique dont on contemple encore avec -étonnement les ruines. Il cultivait des jardins. On sait la réponse -qu'il fit un jour à son ancien collègue Maximien, qui avait quitté le -pouvoir avec lui et qui le pressait de remonter sur le trône: «Si tu -pouvais voir, lui dit Dioclétien avec un sourire de compassion, -toutes les plantes que j'ai moi-même cultivées à Salone, tu ne me -conseillerais plus de renoncer au bonheur que j'éprouve ici pour -reprendre le sceptre.» - -Zénobie, cette reine célèbre de Palmyre, ingrate élève de Longin, -cette femme qui lisait Homère et Platon, qui égalait en beauté les -femmes les plus renommées, et qui les surpassait en sagesse et en -courage, cette héroïne qui se rendit redoutable aux Arabes, aux -Arméniens, aux Perses, et qui remporta même la victoire sur une armée -romaine, fut enfin battue par l'empereur Aurélius, et faite -prisonnière. Son courage l'abandonna, et ses amis s'éloignèrent -d'elle. Elle se retira à Tivoli, dans une maison de campagne dont -l'empereur lui avait fait présent, et supporta son malheur avec -dignité. Les douces joies de la solitude la consolèrent de la perte -d'un trône, et la philosophie lui fit oublier sa grandeur évanouie. - -L'empereur Charles-Quint ensevelit dans le modeste et solitaire -couvent de Saint-Just, en Espagne, l'ambition et les projets -gigantesques qui, pendant un demi-siècle, avaient agité toute l'Europe -et menacé tous les peuples. - -L'empereur de la Chine Kien-Long, qui fut le père de ses sujets, -joignait aux qualités les plus élevées un grand penchant au repos et à -la solitude. Il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages. Dans un petit -poëme sur le thé, qu'il composa à une partie de chasse hors de la -grande muraille, il s'écrie: «Que ne puis-je, comme un ancien sage, -vivre des fruits d'une espèce de sapin, afin de pouvoir m'entretenir -librement avec moi-même et n'avoir rien d'autre à désirer!» - -Il arrive aussi, comme nous l'avons déjà dit, qu'on s'éloigne des -hommes par hypocondrie. La situation dans laquelle l'âme tombe est -une source intarissable de chagrins qu'on n'aime point à confier aux -autres et qu'on garde pour soi. Accablé par un fardeau dont il ne peut -se délivrer, et le cœur rempli des sensations les plus pénibles, un -hypochondriaque n'ose se montrer dans une réunion joyeuse ni -s'associer à aucun élan de gaieté; partout où il va malgré lui, il se -sent l'esprit lourd et la tête embarrassée. Toutes les jouissances de -la vie sont pour lui empoisonnées, et tous les ressorts de l'esprit -anéantis, lorsque, par des instances indiscrètes ou par une fâcheuse -politesse, on le force à aller dans un salon. Il y porte la triste -conviction qu'il ne convient point aux autres hommes, et que peu -d'hommes lui conviennent; qu'on ne le comprend point, parce que l'on -n'entre pas dans l'analyse de sa situation, et cette idée suffit pour -lui donner l'apparence d'un homme sans savoir et sans facultés -intellectuelles. Avec cette souffrance, qui ébranle les plus légers -fils de l'imagination, avec cette épine dans le cœur, on n'éprouve -que le besoin de rester seul, de se dérober aux regards du monde. Dans -sa retraite, on ne trouve pas toujours le repos, mais on peut se dire: -Ici, je suis libre et indépendant; ici, je puis faire ce que je veux, -je ne serai torturé par aucune politesse importune, par aucun -entretien fatigant, par aucune pensée méchante, et l'on reste ainsi -pensif et solitaire, tant qu'on ne trouve personne à qui l'on puisse -dire ce que l'on sent, personne qui puisse comprendre ce douloureux -état de l'âme et l'accepter avec douceur, prudence et affection. - -On s'éloigne aussi quelquefois de la société par la répugnance que -nous donnent les jugements faux et acerbes qu'on y entend formuler. -Celui qui veut s'affranchir de tous les préjugés et de toutes les -opinions communes; celui qui ne peut changer sa façon de voir les -choses au moindre vent qui souffle sur la ville; celui qui a trop de -liberté dans ses idées pour vouloir se laisser conduire par les -autres, et trop de raison pour vouloir diriger ceux qui l'entourent; -celui qui aime à vivre avec son siècle, qui se réjouit de tous les -progrès des connaissances humaines, celui-là s'éloigne volontiers des -réunions où l'on ne sait apprécier ni ce qui est grand ni ce qui est -beau. Il poursuit ses études en silence, et s'attache à sa retraite -chaque fois qu'il observe l'esclavage de l'esprit, les erreurs -populaires, et ces gens dont l'âme, comme dit Shakespeare, court -toujours sur les grandes routes. - -Il ne faut pas considérer comme une preuve du progrès des lumières -l'accord général des opinions sur chaque question. La liberté -individuelle de penser et de juger selon des vues particulières -annonce, au contraire, plus de mouvement, d'intelligence. Si tous les -habitants d'une ville sont en tout du même avis et que personne n'ait -une opinion à soi, on peut dire qu'il y a dans cette ville une -épidémie d'extravagance dans la louange comme dans le blâme. - -Le goût de la solitude peut donc naître de la nature même de ces lieux -où l'on n'entend formuler que des opinions faites d'avance, où il -règne perpétuellement un ton uniforme, qui n'est jamais le meilleur; -où la passion donne des ailes à toutes les erreurs, et une influence -puissante, une autorité irrésistible à tous les préjugés. - -On ne peut pas toujours admettre la croyance des autres. Peut-être -a-t-on été élevé d'une manière différente, peut-être a-t-on pris -d'autres habitudes. Alors on se trouve mal à l'aise dans ces sociétés -où le goût, la littérature, sont dominés par des préjugés absolus où -par l'effet de l'orgueil, de l'ignorance de ceux qui se sont établis -les oracles de l'opinion publique; tout ce qui n'est pas restreint -dans la raison de ces êtres bornés, tout ce qui s'écarte d'un plat -niveau, toute œuvre importante, toute action recommandable devient -ouvertement l'objet d'une amère critique et d'une affreuse mutilation. - -Un homme jaloux de sa liberté ne se courbe point sous ces chaînes -d'esclave; il ne peut se soumettre au despotisme de ces prétendus -beaux esprits qui, de leur misérable tribunal, répandent des flots de -fiel sur tous ceux de leurs contemporains qui ont acquis quelque -distinction, sur tous ceux qui se signalent par leur talent ou leur -courage: écrivains, philosophes, législateurs, généraux et princes. - -Il est, par conséquent, très-facile de comprendre le goût de la -solitude, où il est de bon ton de considérer comme une sottise tout ce -qui est bien, et où l'on pourrait dire chaque jour, avec mon ami -Frédéric de Stolberg: Pour les beaux esprits de notre temps, l'amitié, -l'amour, la vérité, la nature, le courage, la patrie et la religion, -sont des mots vides de sens, qui affectent désagréablement l'oreille, -comme des sons discordants. Là, en effet, les écrivains les plus -illustres sont traités, par les gens les plus médiocres, comme des -misérables revêtus de haillons. Là, les femmes qui passent leur vie -devant une glace, qui ne savent s'entretenir que de gaze et de rubans, -parlent avec dédain de tout ce qui a un caractère de vie et -d'élévation. Là, on ne se permettrait pas d'exprimer un éloge avant -d'avoir consulté l'oracle du lieu, avant d'avoir appris par lui quelle -opinion il est convenable de manifester. Là, un écrivain qui ne -partage point les idées dominantes est puni de la remarque la plus -juste, de l'expression la plus libérale, comme s'il avait voulu -attenter à la tranquillité de l'État et porter partout le désordre. - -L'arrogance et le faux esprit, l'envie et l'intolérance ont, de tout -temps, chez les peuples les plus célèbres, affligé les hommes de bien. -David Hume était un homme d'une nature douce et tranquille. Nulle -tache n'a, dans le cours de sa vie, souillé sa réputation de vertu. Sa -bonté de caractère ne l'abandonnait ni dans le monde ni chez lui. Il -conserva sa tranquillité dans le temps même où ses adversaires le -livraient aux plus grossières railleries. Il lisait avec un calme -imperturbable les affreux libelles lancés contre lui. Les pauvres -mêmes de son voisinage, que ses ennemis lançaient contre lui, -observaient avec respect et gratitude son humanité et ses actes de -bienfaisance. Dans toutes les occasions, sa conduite était ferme, -honorable et éloignée de toute vaine pompe et de toute affectation. Il -était d'un abord facile, et rien, dans son extérieur et dans son -entretien, n'annonçait le pédantisme du savant. Son affabilité n'était -que l'épanchement naturel et vrai d'un bon cœur. Hume a, il est vrai, -abusé de ses talents en attaquant la religion; mais ses mœurs -auraient pu être citées pour exemple dans des temps où le -christianisme n'avait rien perdu de sa pureté primitive. Il avait -cette force d'âme, cette bonté de cœur qui ennoblit l'homme dans tous -les pays, dans tous les temps, et l'élève au rang des plus grands et -des meilleurs esprits. C'est ainsi qu'en Angleterre, la postérité -impartiale juge David Hume, mais il n'était pas jugé ainsi par ses -contemporains. Quel désir ne dut-il pas éprouver de s'enfuir du monde -après l'épreuve qu'il en avait faite, et de se retirer dans la -solitude! Il vivait cependant à une époque éclairée, au milieu d'un -peuple instruit et intelligent. - -Le scepticisme de Hume ne fut probablement pas la seule cause de tous -les outrages qu'on lui fit subir en Angleterre. La haine nationale -contribua sans doute à irriter les Anglais contre lui. Hume était -Écossais; mais la rage déchaînée contre lui pénétra jusqu'en Écosse. -On ne peut lire sans une douloureuse émotion le récit qu'il a fait -lui-même de tout ce qu'il a eu à souffrir comme écrivain en -Angleterre, en Écosse et en Irlande. - -Hume paya, par ses souffrances, le tribut que tout homme célèbre doit -aux esprits faux. Mais les gens raisonnables n'auraient pas dû se -laisser gouverner par ces esprits faux. Tous les grands philosophes du -continent regardaient les écrits de Hume comme des chefs-d'œuvre -d'exposition philosophique, et admiraient à la fois sa finesse, sa -profondeur et son élégance. Si je ne me trompe, ce fut Sulzer qui, le -premier, révéla aux Allemands le mérite de cet écrivain. Comme -historien, Hume a le même talent que Voltaire, avec plus de gravité et -de profondeur, et il est vraisemblable que Voltaire a plus profité de -Hume que Hume de Voltaire. Avec toutes ces qualités, Hume fit sur ses -compatriotes une impression dont ils auraient dû rougir. - -On a peine à croire ce qui lui arriva lorsqu'il publia ce livre. Vers -la fin de l'année 1738, il fit paraître son _Traité sur la nature de -l'homme_. «Jamais, dit-il, début littéraire ne fut plus malheureux.» -Ce traité sortit de la presse mort-né et n'excita pas la plus légère -sensation; il fondit la première partie de ce travail dans ses -_Recherches sur l'entendement humain_, qui parurent en 1748, lorsqu'il -était à Turin. A son retour en Angleterre, il apprit avec humiliation -que cette œuvre n'avait pas éveillé la moindre attention. Une -nouvelle édition de ses _Essais moraux et politiques_ qui furent -publiés à Londres à peu près à la même époque, n'obtint pas plus de -succès. Il considérait ses _Recherches sur les principes de la morale_ -comme le meilleur de ses écrits, et cependant elles ne furent pas même -remarquées. - -Hume comptait sur le succès de l'_Histoire de la maison de Stuart_, -publiée en 1754, et ce fut encore pour lui une nouvelle déception. De -toutes parts des cris de reproche, de colère, d'horreur même, -s'élevèrent contre lui. Anglais, Écossais, whigs et torys, philosophes -et gens religieux, patriotes et courtisans, tous se réunirent dans une -même fureur contre l'homme qui avait osé s'attendrir sur le sort de -Charles Ier et du comte de Strafford. Et à peine cette violente rumeur -était-elle passée, que Hume eut l'humiliation de voir son livre plongé -dans l'oubli. Millar, son éditeur, lui assura que, dans le cours d'une -année entière, il n'en avait été vendu que quarante-cinq exemplaires. -Deux personnes seulement prirent à tâche de défendre cet ouvrage: le -docteur Hering, primat d'Angleterre, et le docteur Stone, primat -d'Irlande. Ces deux prélats écrivirent à l'auteur de ne point se -laisser effrayer par tout ce qui se disait contre lui. Cependant cet -écrivain énergique se sentit découragé, et il a lui-même déclaré que, -si la guerre n'avait pas éclaté entre la France et l'Angleterre, il se -serait retiré, sous un nom supposé, dans quelque province de France, -avec la ferme résolution de ne pas rentrer dans son pays. Mais comme -ce projet était alors irréalisable, et qu'il avait déjà composé une -grande partie de son nouvel ouvrage, il se détermina à poursuivre son -entreprise. Son _Histoire de la maison de Tudor_ parut en 1759, et -souleva, dans la Grande-Bretagne, tout autant de cris de réprobation -que l'histoire des deux premiers Stuarts. Enfin Hume quitta, en 1763, -les côtes d'Angleterre, vint à Paris avec le comte de Hertford, et -trouva là une réception aussi honorable pour les Français que pour -lui. «Ceux qui ne connaissent pas, dit-il modestement, les étonnants -effets de la mode, ne pourraient se figurer l'accueil que je reçus à -Paris des hommes et des femmes de tout rang et de toute condition. -Plus j'essayais de me soustraire à ces excessives prévenances, plus on -m'en accablait[5].» - - [5] Les savants et les philosophes parisiens firent plus - pour Hume qu'ils n'eussent fait pour un roi. «Lorsqu'il arriva à - Paris, dit Sture, tous les écrivains étaient impatients de le - voir, parce que, disait-on, _c'était un homme d'un esprit - infini_. A peine avait-il posé un pied sur le continent, que les - premières coteries intriguaient pour l'attirer à elles. Une - élégante princesse parvint à s'emparer de l'homme merveilleux - pour le conduire dans le monde. On répandit de tous côtés _des - invitations à un souper délicieux où se trouverait monsieur Ume_. - Il parut enfin, cet Anglais sec et lourd qui ne prononçait pas un - mot quand rien ne l'intéressait. Rien ne fut négligé de ce qui - pouvait l'électriser. On ne parlait que de _ses charmants - ouvrages_, que personne ne pouvait lire, et _du profond génie de - messieurs les Anglais_. Mais tout fut inutile: l'ingrat resta - froid et silencieux. Ceux qui s'étaient assemblés autour de lui - haussèrent les épaules et se regardèrent l'un l'autre avec pitié. - Le lendemain on se disait à l'oreille: _Ce monsieur Ume n'est - qu'une bête_; un plaisant repartit: _C'est qu'il a fourré tout - son esprit dans ses livres._» - -L'histoire de Hume est ordinairement celle des hommes qui aspirent à -être prophètes dans leur pays. Quiconque prétend voir un peu plus loin -que ses concitoyens, et qui a la folie de vouloir publier ce qu'il a -découvert, éveille aussitôt l'animadversion générale. Il n'est pas un -écrivain, grand ou petit, qui ne soit entouré de gens plus petits que -lui, et tous lui jettent la pierre. Vous trouverez toujours, dans -votre ville natale, des personnes qui vous donneront un vêtement, si -vous n'en avez point; qui vous nourriront, si vous avez faim; qui vous -aideront en mainte occasion, mais qui ne permettront point qu'on vous -rende le moindre honneur. - -Les Éphésiens disaient, dans leur esprit républicain: «S'il y a parmi -nous un savant, qu'il sorte du pays et s'en aille ailleurs.» Moi, je -dirai à ce savant: «Ne t'en va pas, reste dans ta demeure, et évite -tes concitoyens, non pour les haïr, mais pour les oublier.» - -Cessons de vouloir que les hommes soient ce qu'ils ne peuvent être, et -prenons-les tels qu'ils sont. Il est vrai que, lorsqu'on porte dans -son âme un sentiment idéal de ce qui est beau et noble, on est révolté -de voir des misérables s'ériger en professeurs de sagesse et de -vérité. On souffre aussi d'entendre formuler une pensée fausse, quand -on songe que cette pensée se communique de cercle en cercle, et -deviendra en peu de jours l'opinion générale. Mais, puisqu'il est -impossible aux beaux esprits de cette époque d'avoir un jugement -équitable, puisqu'en matière de littérature, chaque ignorant et chaque -folle se croient en droit de donner leur avis, puisque la multitude se -fait toujours une idée fausse de ce qu'il y a de plus intime dans le -cœur humain, résignons-nous donc à toutes ces sottises et -souvenons-nous que rien au monde n'est plus rare que de trouver un bon -juge. - -Ne nous abaissons pas non plus jusqu'à nous irriter contre ces pauvres -gens qui jasent sans cesse sans savoir ce qu'ils disent; ne regardons -point ces innocents insensés comme des serpents et des scorpions, ils -ne cherchent pas toujours à faire le mal; élevons-nous au-dessus de -ces misérables murmures que provoque en tous lieux l'aspect d'un -homme qui a éveillé quelque attention. Ne cherchons point à contredire -l'opinion de ceux que le raisonnement ne peut convaincre; il est plus -facile de gagner leur cœur, et, lorsque leur affection nous est -acquise, nous pouvons diriger leur esprit. - -Il ne faut pas fouler aux pieds les fleurs que Dieu fait naître sur -notre route; il ne faut pas fuir le monde avant de n'y trouver rien de -bon. Que chacun juge selon ses petites idées, et que ce jugement soit -la règle et la loi d'une ville ou d'un pays, qu'importe, si nous en -rions? Ne murmurons pas, lors même que nous ne pourrions surmonter les -défauts des hommes, mais apprenons à les supporter. - -A la cour, dans les villes, dans les lieux les plus retirés, partout -la calomnie a poursuivi celui qui ne s'abandonnait point au torrent de -la foule. Voilà pourquoi les hommes sages renoncent au suffrage de la -multitude. Ils s'en vont à l'écart, afin de ne plus porter ombrage à -personne, mais ils ne sont pas alors exempts de misanthropie. Solon se -renferma dans sa demeure lorsqu'il ne fut plus en état de résister à -la tyrannie de Pisistrate; il déposa ses armes en disant: «J'ai assez -défendu les lois de mon pays.» Et il se mit à faire des vers contre -les Athéniens. - -Un courtisan n'aurait ni cœur ni entrailles, s'il n'éprouvait parfois -le désir de quitter les grandeurs pour la paix des champs. Il est -impossible qu'il voie sans chagrin et sans dégoût que souvent on -n'obtient de faveur à la cour que par un métier servile, que des -femmes perdent leur journée à échanger de vains propos, à rire de -toutes les vertus, à ridiculiser le mérite, et n'estiment que celui -qui s'élève par des services avilissants. Là, on doit voir aussi d'un -œil de pitié les ruses et les subterfuges que l'on emploie pour -tromper les princes et souvent pour aveugler les plus clairvoyants. -Là, on doit ressentir un profond mépris pour toutes les cabales que -les petits ourdissent contre les grands, pour la satisfaction avec -laquelle on découvre dans celui dont on envie le pouvoir une tache, un -défaut. - -Dion était haï, envié et persécuté par les courtisans de Denys le -Jeune, parce qu'il ne vivait pas comme eux, parce qu'il ne se montrait -pas assez souvent dans leurs réunions, et qu'il n'aimait ni leurs -entretiens ni leurs opinions. Ces courtisans donnaient à ses vertus -les apparences du vice, ils le calomniaient près de Denys: ils -appelaient sa gravité de l'orgueil, sa franchise de l'arrogance et de -l'opiniâtreté. Ils l'accusaient de faire des satires quand il voulait -donner un bon conseil, et de mépriser leurs désordres quand il ne -voulait point s'y associer. - -Malgré ces mauvaises passions, il ne faut point haïr les hommes: on -peut mépriser les sots et les faux jugements, mais ils ne sont point -dignes qu'on les haïsse. La haine est l'extinction de l'amour; et que -serait la vie sans l'amour? D'un premier degré d'éloignement à l'égard -des hommes, il est facile d'en venir à une affreuse misanthropie. -Celui qui s'irrite de toutes les folies et de toutes les faiblesses -qu'il remarque, celui qui s'arrête trop longtemps aux choses qui le -blessent, hait les hommes dès qu'ils l'offensent. Alors, son caractère -s'aigrit, il observe lui-même d'un point de vue faux, et juge mal tout -ce qui attire son attention; alors il devient soupçonneux, -susceptible, méchant, et lorsque enfin la passion l'emporte, -peut-être, dans sa fureur aveugle, en vient-il jusqu'à désirer, avec -M. de Saint-Hyacinthe, de pouvoir habiter une île déserte pour y -massacrer tous les malheureux que la tempête y jetterait dépouillés de -tout et sans défense. - -Je me rappelle encore avec horreur un de ces monstres que j'ai été -quelquefois obligé de voir en Suisse. Cet ennemi des hommes ne se -nourrissait que du venin de la chicane. Quand j'approchais de lui, il -me semblait voir des serpents s'agiter sur sa perruque sale et en -désordre. Des taches rouges et bleues couvraient son visage; le plus -affectueux de ses regards, luisant à travers de noirs sourcils, était -comme un regard infernal. A chaque parole, il vous offrait la -perspective d'un procès. Le mal était son élément; sa maison était -devenue le refuge de tous les esprits turbulents, de tous les ennemis -du repos public. Il soutenait chaque injustice, poursuivait tous les -honnêtes gens, caressait les méchants, attirait à lui avec -empressement les calomniateurs, recueillait précieusement tous les -mensonges: c'était, en un mot, l'avocat du diable et le père d'une -Furie. Cet être affreux se trouvait fort bien d'un tel genre de vie: -chaque jour, il se préparait en silence quelques-unes de ses -jouissances misanthropiques, et se disait heureux dans sa solitude. - -Le malheureux Timon de Lucien avait des motifs de haine contre les -hommes: il n'était pas besoin qu'il eût recours aux sophismes ni à la -chicane pour se complaire dans sa sauvage philosophie. «Ce coin de -terre, disait-il, sera ma demeure et mon tombeau. J'abhorre tout ce -qui porte le nom d'homme, et les relations sociales, l'amitié, la -compassion, ne me toucheront plus. Plaindre les malheureux, secourir -ceux qui sont dans le besoin, est une faiblesse et un crime. Je veux -achever ma vie dans la retraite comme les bêtes fauves, et personne -autre que Timon ne sera l'ami de Timon. Tous les hommes ne sont à mes -yeux que des fripons ou des scélérats, et je regarde les rapports que -l'on peut avoir avec eux comme une profanation ou une sotte -plaisanterie. Maudit soit le jour où l'un d'eux se montra devant moi! -Je ne veux voir les hommes que comme des blocs de pierre ou d'airain. -Point de paix avec eux et point de relation! Que ma solitude soit une -barrière infranchissable entre le monde et moi, et parents, amis, -patrie, vains noms que les fous seuls respectent. Je méprise tout -éloge, et j'abhorre la vile flatterie; je ne veux trouver de plaisir -qu'en moi-même; je veux sacrifier seul aux dieux, et seul assister à -mes banquets. Je veux être mon unique voisin et mon unique compagnon, -passer ma vie tout seul et mourir tout seul. Je veux me distinguer et -m'illustrer par mon caractère sombre, par l'étrangeté de mes mœurs, -par ma colère cruelle, par mon inhumanité. Si un homme, près de mourir -dans les flammes, me supplie de les éteindre, j'y jetterai de l'huile -pour en augmenter l'ardeur. Si un homme, entraîné par un torrent, lève -ses mains vers moi et implore mon secours, je le prendrai par la tête -et je le plongerai dans l'onde pour qu'il y périsse.» - -On sait à quelle cause très-naturelle Lucien, l'un des plus spirituels -écrivains qui aient jamais existé, attribue l'étrange folie dont nous -venons de lire l'expression. Tel est le dernier degré de rage auquel -l'injustice et l'ingratitude, et les méchancetés de toute sorte, -peuvent conduire un homme qui, dans le principe, aurait été bon et -généreux, comme l'était Timon. - -Il y a aussi des hommes qui n'ont à se plaindre de personne, qui se -retirent à l'écart, parce qu'ils haïssent la lumière, et qui ne -sortent de leur retraite que dans l'obscurité. C'est ainsi que se -glisse dans l'ombre l'envie, cette hideuse passion. Les Caraïbes -disent que l'envie fut la première créature qui parut sur la terre. -Elle répandit le mal à la surface du monde, et elle se croyait belle, -lorsque tout à coup, apercevant le soleil, elle courut se cacher, pour -ne plus se montrer que pendant la nuit. - -Mais il existe un grand nombre d'hommes qui recherchent la solitude -sans hypocondrie, sans haine, sans le moindre sentiment indigne d'un -véritable philosophe; ils la cherchent par le désir d'étudier en paix -les œuvres les meilleures de tous les temps et de tous les peuples. -Ils poursuivent avec ardeur ce but chéri, et ne haïssent que ce qui -les entrave dans leurs pensées de prédilection. Pour une belle âme, la -solitude est le contre-poison de la misanthropie. Ceux qui éprouvent -le besoin de travailler à leur propre perfection, ceux qui veulent -déployer en liberté leurs forces et leurs facultés, ceux qui veulent -avoir plus d'action que l'on n'en a ordinairement dans le cours -journalier de la vie, ceux qui aspirent à être quelque chose pour les -hommes qu'ils ne connaissent pas encore, et dont ils ne sont pas -connus, ceux-là peuvent bien éprouver une noble répugnance pour les -vaines distractions et les stériles plaisirs des sociétés frivoles. - -L'esprit et le cœur s'élèvent alors, se ravivent et se fortifient -dans la solitude. Voilà pourquoi la solitude a toujours été si chère -aux philosophes, aux poëtes, aux orateurs, aux héros, à tous les -hommes enfin qui voulaient s'élever au-dessus de l'horizon vulgaire et -accroître leurs connaissances. Homère a peint les lieux solitaires de -la Grèce et de l'Italie avec une telle vérité, dit Cicéron, que nous -voyons par ses descriptions ce que lui-même n'avait point vu. -Démosthène se retire dans une chambre souterraine, loin des rumeurs -d'Athènes, s'enferme là pendant des mois entiers, et se fait raser la -moitié de la tête pour n'être pas tenté de quitter cette retraite, où -il écrivait ses harangues. Épicure passe ses journées dans un jardin. -Les héros les plus célèbres de la Grèce et de Rome partageaient leur -temps entre les livres et les armes, entre les préoccupations de la -guerre et les travaux silencieux, et se distinguaient à la fois par la -philosophie et par les exploits militaires. Saint Jérôme écrivit dans -un affreux désert ses livres pleins d'une éloquence sublime, et, du -fond de l'obscurité, ses œuvres répandaient au loin la lumière. Les -druides de l'ancienne Bretagne, de la Germanie et des Gaules fuyaient -les villes dès qu'ils n'avaient plus aucun devoir public à y remplir, -vivaient dans les forêts, donnaient, à l'ombre des vieux chênes, leurs -leçons à la jeunesse. Ils étaient les prêtres, les législateurs, les -médecins, les philosophes de leur nation. - -Joseph II, le plus grand des empereurs d'Allemagne, et quelques rois -qui estimaient le genre humain plus que leur couronne, ont quitté -l'étiquette de leurs palais pour vivre d'une vie plus simple qui les -rapprochait des autres hommes. Wieland, dont les Allemands aiment à -prononcer le nom et à rappeler les œuvres inspirées par les Grâces, -écrivit, dans une petite ville de la Souabe, à Biberich, ces livres -qui devaient faire l'orgueil de ses compatriotes. Comment les -philosophes illustres, les hommes d'État distingués ont-ils acquis -leur renommée? Aristote a-t-il écrit ses livres parmi les courtisans -du roi de Macédoine? Platon a-t-il fait les siens à la cour de Denys? -Non, tous ces hommes d'un esprit si élevé recherchaient le silence de -la retraite. - -Ajoutons à toutes les raisons qui conduisent l'homme dans la solitude -deux causes encore, la religion et le fanatisme. La religion entraîne -l'homme dans la solitude par les motifs les plus nobles et les plus -élevés, par les convictions les plus profondes, par les besoins du -cœur les plus vrais et les plus intimes. Le fanatisme est la -dégénération de ces nobles penchants, c'est le fruit d'un faux -jugement, d'un zèle outré et d'une folle superstition. - -Les âmes vraiment religieuses se sentent entraînées vers la solitude -par la crainte que leur inspire l'aspect du monde et de ses dangers. -Peut-être ont-elles tort de blâmer parfois, dans l'ardeur de leur -dévotion, certains plaisirs innocents. Mais, persuadées que le monde -ne peut leur procurer le bien suprême auquel elles aspirent, elles -n'aiment point à dissiper leur vie en vaines distractions. Animées -par l'espoir de jouir un jour des félicités du ciel, elles -s'affranchissent des choses d'ici-bas; elles se font un devoir de -renoncer dès la jeunesse à tout ce que nous devons quitter à l'heure -de la mort, aimant mieux avoir peur dans le cours de la vie pour être -moins effrayées au moment où la vie nous échappe. A chaque regard -qu'elles jettent vers l'éternité, à chaque pas qu'elles font vers la -tombe, elles éprouvent moins d'attraits pour les jouissances de ce -monde. Voilà pourquoi tant de catholiques cherchent un refuge dans les -cloîtres, et ce sentiment religieux donne au cœur et à l'esprit une -élévation devant laquelle je m'incline souvent avec humilité et avec -des larmes de douleur dans le silence de ma retraite. - -Les fanatiques fuient le monde parce qu'ils se font une idée outrée de -la perfection. A chaque pas, ils se croient plus près du ciel, et -maudissent celui qui ne suit point la même voie. Souvent, dès leur -jeunesse, ils se séparent des enfants de leur âge comme pour obéir à -leur vocation: ils s'éloignent des jeux les plus innocents, et ne -montrent au milieu d'une gaieté générale qu'un visage sombre. En -grandissant, ils deviennent lourds, grossiers, fourbes et méchants. De -leur gîte obscur, ils observent le monde sans comprendre ce qui s'y -passe, ou ils le fuient précipitamment, comme cet insensé qui fuyait -les hommes, de peur qu'on ne lui cassât son nez de verre. La faiblesse -de leur jugement donne une singulière ardeur et une singulière -mobilité à leur imagination. Mais, malgré leur folie, ils sont heureux -de leur isolement, pourvu que leur tête s'exalte et fermente -librement. - -D'autres gens se retirent encore dans la solitude pour obéir à la -mode. C'est la coutume qu'au commencement de l'été, toutes les -personnes de bon ton et toutes celles qui veulent être considérées -comme telles, s'en aillent à la campagne et s'imaginent qu'il n'y a -plus une âme en ville. Ce n'est ni la fatigue du travail ni le goût de -l'étude qui les conduit là; c'est tout simplement le désir de -transporter sa paresse sur un autre théâtre et de dormir en paix, au -lieu de passer la nuit dans le tumulte des bals. Le plus grand -avantage que ces gens de la haute société retirent de la solitude, -c'est de ne plus exposer aux regards de tant de témoins leur -singulière façon de vivre; mais l'ombre des forêts et les fleurs des -vallées ne produisent sur eux aucune heureuse impression. Les dryades -ne les rendent pas plus sages: ils n'apprennent pas à mieux penser ni -à mieux agir. La plupart de ces personnages distingués qui passent -l'été à la campagne ne retirent d'autre fruit de ce séjour que de -pouvoir, en rentrant à la ville, parler du bonheur et de la beauté des -champs, bonheur qu'ils n'ont point senti, beauté qu'ils n'ont point -appréciée. - - - - -CHAPITRE III - -DES INCONVÉNIENTS GENERAUX DE LA SOLITUDE - - -Le penchant à la solitude ne se concilie pas toujours, comme nous -l'avons vu, avec une parfaite rectitude de bon sens, ni avec un calme -de caractère disposé à glisser comme une ombre paisible sur le théâtre -du monde. Il y a déjà des inconvénients dans l'éloignement ordinaire -de la société, et l'on en rencontre de plus grands lorsqu'on fuit les -hommes avec obstination. - -Tous les défauts des solitaires ne sont point le résultat de la -solitude. Ils peuvent provenir de diverses autres causes, et si on -entre dans la solitude avec de mauvais penchants, il est à craindre -qu'elle ne les augmente. - -Nous voulons essayer de reconnaître les bons et les mauvais effets de -la solitude, selon les différents caractères, afin de pouvoir dire -dans quel cas elle est nuisible et dans quel cas elle est à désirer. -Nous devons examiner comment elle procure autant de satisfaction que -les relations de société, et dans quel but il est utile que les hommes -s'éloignent des autres hommes. Je ne parlerais point des inconvénients -de la solitude, si je ne voulais écrire, comme beaucoup d'autres, -qu'un roman sur ce sujet; mais mes intentions sont plus sérieuses. - -L'homme, dans l'oisiveté de la solitude, est comme une eau stagnante, -qui n'a point d'écoulement et qui se corrompt. L'inaction complète ou -la tension trop grande des forces de l'esprit nuisent également au -corps et à l'âme. - -Chaque organe du corps humain se fatigue dans un travail sans relâche. -L'esprit se fatigue de même lorsqu'il voit toujours les mêmes objets, -qu'il poursuit le même labeur et porte le même fardeau. La solitude -accable celui qui, dans un état de langueur, ne peut s'occuper en -lui-même ni avec lui-même. Il succombe au moindre effort, lorsque le -devoir ou la passion ne le raniment pas, et l'ardeur de son esprit -s'éteint dans un morne isolement, dans une sombre mélancolie. Alors il -convient de rechercher la société des hommes honnêtes et aimables, -jusqu'à ce qu'on ait repris quelque goût au travail et qu'on retrouve -en soi-même quelque satisfaction. - -Sans la variété, sans la distraction, l'homme s'engourdit dans la -solitude, lorsqu'il n'a pas assez de force pour soutenir longtemps un -difficile effort. Ses idées prennent un caractère de roideur et -d'inflexibilité, ses points de vue lui semblent préférables à tous -ceux des autres, et il finit par ne plus estimer que lui-même; tandis -qu'au contraire la société améliore notre caractère et nos habitudes, -en nous accoutumant à supporter la contradiction et à vivre avec des -personnes qui ne pensent pas comme nous. - -Il y a encore, dans la solitude, un autre danger: c'est qu'en s'y -retirant, on ne vienne à se plaire trop à soi-même. Les gentilshommes -qui habitent la campagne y contractent souvent l'habitude de parler -avec tant de roideur, de soutenir avec tant d'opiniâtreté les opinions -les plus déraisonnables, qu'il devient presque impossible de traiter -une affaire avec eux. Platon disait que l'orgueil, l'obstination, la -roideur de caractère, étaient un effet constant de la solitude, et -qu'on ne devait point en être surpris, parce qu'un homme qui vit seul -ne songe à plaire à personne autre qu'à lui-même. Il s'imagine pouvoir -faire tout ce qu'il veut, parce que ses valets exécutent tout ce qu'il -ordonne. - -Il est difficile de détruire le profond respect que certains -solitaires conservent pour leurs fantaisies et l'admiration qu'ils ont -pour eux-mêmes. Intimement convaincus que leurs idées sont d'une -origine divine, qu'elles leur ont été inspirées par le ciel même, ils -citent au tribunal de Dieu comme des criminels tous ceux qui n'ont -point ces mêmes idées. - -La solitude a aussi des inconvénients pour les savants, à quelque -classe qu'ils appartiennent. Beaucoup de savants vivent entièrement -seuls ou au milieu d'un cercle très-restreint, et se trouvent hors de -leur élément lorsqu'ils quittent leur cabinet d'étude. On aura de la -peine à me croire, peut-être, et cependant le fait que je vais -rapporter est vrai. Dans une ville célèbre d'Allemagne, du haut de la -chaire, les savants ont été instamment priés de vouloir bien se -préserver des défauts ordinairement attachés à leur état, de -l'irritabilité, de la misanthropie, et du mépris de tout ce qui -n'entre pas dans le cercle ordinaire de leur vie ou de leurs -occupations. Il leur a été recommandé de ne plus être si fiers et si -ambitieux, de traiter charitablement la faiblesse, l'ignorance, -l'erreur; d'instruire celui qui se trompe au lieu de l'offenser, de ne -point porter sur toutes choses un jugement absolu et souvent un -jugement sans raison. Il leur a été recommandé aussi de se mettre à la -portée de chacun, d'entendre sans colère celui qui exprime modestement -une idée opposée à la leur, de recevoir des leçons avec le même -empressement qu'ils mettent à en donner, et enfin de ne point mépriser -les qualités, les opinions qui leur sont étrangères et les occupations -utiles des autres hommes. - -Je ne sais quel fut le résultat de cette admonestation; ce qu'il y a -de sûr, c'est que le manque d'usage porte les savants à se regarder -comme d'importants personnages, et qu'ils en viennent par là même à -acquérir souvent fort peu d'importance aux yeux des autres. Il en est -qui, par l'habitude de discourir à leur aise dans leur école, sont -fort surpris qu'on veuille prendre la parole devant eux. Il en est qui -prennent, dans le petit cercle où leur vie est concentrée, une -confiance si présomptueuse en eux-mêmes, qu'ils la portent partout où -ils se trouvent. Il en est enfin qui, en se plongeant dans leurs -livres, oublient si complétement les hommes, qu'ils révoltent le -sentiment moral de quiconque les écoute. Leurs rapports continuels -avec des étudiants grossiers ou avec des individus de la dernière -classe du peuple leur donnent tant d'esprit, qu'ils n'en ont plus -lorsqu'ils entrent dans un salon. - -On pouvait vivre plusieurs jours avec Platon sans savoir que ce fût -Platon. Un étranger qui avait entrepris un long voyage dans le but de -voir ce grand philosophe, fut fort étonné lorsqu'on lui dit que Platon -était cet inconnu simple et affable avec lequel il avait causé déjà -plusieurs fois dans différentes réunions sans le remarquer. - -Qui ne rirait de voir un professeur installé dans sa boutique, et -accueillant dédaigneusement tous ceux qui n'ont pas besoin de sa -marchandise? Mais on sait de reste que, s'il s'imagine avoir une -cargaison plus complète que les autres, il est une foule de choses -dont on aurait besoin, et qu'on ne trouve pas près de lui. - -Voilà les folies qui souvent résultent d'une vie trop étroite et trop -retirée; voilà comment il arrive qu'un savant qui ne voit point le -monde n'a que des aperçus bornés, et fait preuve en mainte occasion -d'une étonnante petitesse. Mais ces hommes-là seuls s'imaginent qu'on -ne peut vivre hors des universités[6]. - - [6] Un célèbre professeur allemand disait souvent: _Vita - extra academias non est vita._ Il est incontestable que beaucoup - de professeurs ont des singularités qu'on ne retrouve dans aucune - classe de la société. Un prince d'Allemagne fit présent d'une - tabatière d'or à un professeur que l'on considérait comme un - homme très-distingué, et lui écrivit en même temps une lettre - flatteuse. Le professeur se fit peindre tenant la lettre d'une - main, la tabatière de l'autre, et envoya ce portrait au prince. - -D'un autre côté, il faut avouer que les gens du monde exigent parfois -d'un savant ce qui est hors de sa nature, et étouffent par là en lui -jusqu'au désir de plaire. On a dit avec raison que les savants -astreints à une existence solitaire, et occupés de graves travaux, ne -peuvent avoir ni la gaieté d'esprit, ni l'élégance de manières, ni la -vivacité d'entretien des personnes qui vivent habituellement dans le -monde et qui en connaissent tous les usages: ainsi les courtisans -suédois commirent une vraie cruauté en riant de l'embarras où se -trouvèrent Meibom et Naudé, lorsque ces deux savants furent présentés -à la reine Christine, et qu'elle dit à l'un: «Vous, qui avez écrit sur -la danse des anciens, vous devez savoir danser; et vous, qui avez -composé un traité sur la musique antique, vous devez savoir chanter.» -Les Français commirent la même cruauté envers le grand mathématicien -Nicole, un jour qu'une dame de Paris l'avait invité à dîner. Le bon -Nicole n'avait fait de sa vie un si bon repas; en se retirant, il -adressa à la maîtresse de maison des compliments infinis, l'assurant -qu'il ne cesserait jamais d'admirer ses beaux petits yeux. «C'est là, -lui dit un de ses amis en descendant l'escalier, un singulier -compliment pour un mathématicien tel que vous.--Vous avez raison, -répondit Nicole, et je vais réparer ma faute.» A l'instant même, il -remonte, demande à la maîtresse de maison humblement pardon, et, -persuadé qu'une si belle dame ne peut admettre qu'il y ait rien en -elle de petit, il lui jure qu'il n'a jamais vu de si grands yeux, un -si grand nez, une si grande bouche et de si grands pieds. - -En quittant leur bibliothèque pour entrer dans un salon, les savants -sortent d'un pays qu'ils connaissent, où ils sont à leur aise, pour -pénétrer dans une région où tout est pour eux nouveau, inattendu et -inusité. On en voit qui, par une modestie excessive, n'osent se -présenter dans le monde; d'autres comprennent qu'il leur serait -difficile de se faire écouter dans une société composée de gens -ignorants et orgueilleux, qui méprisent la science, et qui ne -voudraient pas voir un savant s'élever à côté d'eux. D'autres sentent -que le monde leur est étranger, de même qu'ils sont étrangers au -monde. Quelques-uns reconnaissent qu'ayant mis dans leurs livres tous -les dons de leur esprit, ils ressembleraient, dans un salon, à des -citrons dont on a exprimé le suc. Enfin, il en est qui s'efforcent de -paraître ce qu'ils ne sont pas, ce qu'ils ne peuvent être, et qui, -remarquant que tout discours sérieux est impossible dans une réunion -frivole, et qu'ils sont à tout instant éclipsés par quelque étourdi, -s'éloignent dédaigneusement de ces réunions, où ils s'imposent une -inutile contrainte. - -Beaucoup de savants qui écrivent dans le but d'exercer quelque -influence sur les hommes, fuient les hommes, et ils ont grand tort. -Les livres auxquels ils ont recours ne suffisent point pour leur -donner la connaissance du cœur humain et l'expérience du monde. Ils -ne leur donnent point non plus le talent d'observation qui nous porte -à étudier de plus en plus les hommes, quelque peu de satisfaction -qu'on éprouve quand on les a connus. Les plus grands moralistes se -sont formés dans le monde par l'expérience qu'ils ont faite eux-mêmes -de ce qui peut être favorable ou nuisible à l'homme. C'est dans le -monde seulement qu'un écrivain forme son goût, apprend à suivre les -convenances, car que de choses n'écrit-on pas chez soi, dont on rougit -quand on y pense en société! - -Les relations du monde sont une source inépuisable de nouvelles -pensées et d'observations. Elles nous aident à exécuter des choses qui -nous paraissent impossibles; elles nous donnent cette grâce, cette -souplesse, cette force qui entraîne le cœur et persuade l'esprit. -Combien de savants qui, du fond de leur obscure retraite, prétendent -éclairer les hommes, et qui ne savent pas même comment on agit sur les -hommes! Ils veulent attirer, et ils repoussent; ils regardent -perpétuellement leur but, et ne peuvent jamais l'atteindre. Ébranlez, -agitez, si vous le pouvez, lorsque l'occasion s'en présentera, tout -un public, par quelques vérités importantes; mais apprenez en même -temps l'art d'être aimable, obligeant, affectueux, de tendre la main à -ceux mêmes que vous avez ainsi agités, et d'échapper par là à leurs -malédictions. - -Les relations sociales enseignent ainsi ce qu'on n'acquiert point -toujours dans la solitude. «Ce n'est pas seulement avec les livres -qu'on apprend, dit Bacon, à se servir des livres[7].» Pour connaître -les hommes, il faut les voir agir, s'associer à leurs entreprises et -acheter souvent bien cher quelque peu d'expérience. Mais c'est déjà -beaucoup pour un philosophe d'acquérir dans le monde les bonnes -dispositions de caractère que l'on perd facilement dans la solitude, -et lors même qu'il ne parviendrait qu'à recueillir le fruit qu'il doit -retirer de la connaissance des faiblesses et des défauts humains, ce -serait une suffisante compensation pour l'ennui qu'il peut éprouver en -fréquentant le monde. - - [7] Un professeur, dégagé des préjugés ordinaires de sa - profession M. Hissmann, de Gœttingue, a dit, dans son _Essai sur - la vie de Leibnitz_: «Les quatre murs d'un cabinet d'étude ne - sont point les limites du monde, et les livres ne renferment - point tout ce que les grands hommes ont pensé. Il y a une foule - de remarques, de notions précieuses, qui n'ont point été livrées - à l'impression. Si l'on commence son éducation dans la retraite - par la lecture et la réflexion, il faut la continuer et l'achever - par les relations sociales, où l'on apprend à connaître les - hommes, leurs sentiments, leurs erreurs, leur sagesse et leur - folie.» - -Cependant il retire de cette fréquentation un plus grand avantage. Il -apprend à supporter les hommes et à se faire supporter par eux, -lorsque, à l'exemple de Socrate et de Wieland, il écarte de la -philosophie tout ce qu'elle a de pénible ou de désagréable; il la rend -attrayante, il la dépouille de ses apparences les plus dures, et la -montre dans sa beauté naturelle. Un écrivain allemand a dit, dans une -dissertation sur Franklin: «Les écrits de Franklin n'ont pas le -caractère pédantesque ni dogmatique. Ce sont des observations -détachées et présentées sous une forme agréable, de brèves notices, de -petits traités et des lettres d'un style facile, adressés à des femmes -ou à des amis. On prend intérêt à ses œuvres; on ne se lasse point -d'y revenir, tant il y a de variété dans la forme comme dans le fond -des idées qui s'y trouvent développées. A chaque page on reconnaît le -tact délicat de l'homme du monde, et le jugement droit, et le sens -naturel d'une philosophie aimable.» - -Caton le Censeur était grave, mais non pédant. Son affabilité de -caractère le rendait très-agréable. Il croyait que les fous -contribuent à l'instruction des sages plus que les sages ne -contribuent à celle des fous. Les présomptueux et les sots, disait -l'empereur Marc-Aurèle, parlent sans penser, et c'est le philosophe -Sextus qui m'a appris à les supporter.» - -Cette aimable tolérance rallie l'homme le plus éclairé à ceux qui sont -dénués de toute instruction. Il a semé dans la solitude les germes du -savoir, il en recueille les fruits dans le monde. Là, rien n'était -trop grand pour son ardeur scientifique. Ici, il n'y a pas dans le -cœur humain un repli qui lui semble trop petit. Dans la solitude, il -était morne et rude; dans le monde, il devient doux et poli: il se -rapproche de tous les hommes et de toutes les conditions. Il ne -cherche point à dominer les autres; il ne disserte point avec -arrogance; en vain Socrate aurait fait descendre la sagesse du ciel, -s'il ne l'avait rendue aimable dans toutes les circonstances. Pour -aimer celui qui observe les hommes, il suffit qu'on ne soit pas forcé -de le craindre. «Tout pour l'amour,» disait Goethe: et celui qui a -connu ce grand poëte sait de quelles grâces il revêtait la force de -son génie et la nature sérieuse de ses études. - -Il est facile de se faire aimer quand on s'approche franchement des -hommes, quand on s'attache à eux avec confiance. Il n'y a pas une -situation humaine où nous n'ayons besoin tantôt des conseils et tantôt -de l'appui des autres hommes. Mais comment se ferait-il aimer celui -qui veut toujours être prévenu et ne prévenir personne, celui qui -s'inquiète de chaque parole qui s'échappe de ses lèvres, de chaque -sentiment qu'il révèle, de chaque geste, de chaque expression de -physionomie qui décèle l'état de son âme; celui qui ne s'attache à -aucun homme, qui vit à l'écart, solitaire, silencieux, renfermé en -lui-même, qui est toujours sur ses gardes, et qui n'ose témoigner à -ceux qui l'entourent la moindre confiance? - -Ouvrir franchement son cœur aux autres, c'est se procurer une source -de jouissances infinies. Pour que les autres ne soient point -embarrassés avec nous, il faut que nous ne le soyons point avec eux. -Tout ce qu'on renomme le plus, faveur du monde, richesses et tous les -éloges des journaux, ne procure pas la joie qu'on éprouve à pouvoir se -dire: J'ai inspiré de la confiance à ce malheureux; j'ai consolé ce -cœur affligé; j'ai rendu, Dieu soit loué! le courage à cet être -abattu! Mais on n'acquerra pas ce bonheur si l'on n'a pas le don de se -faire aimer; et les savants perdent souvent un tel don par la -solitude. Les joies de l'affection élèvent cependant bien plus -l'esprit et le cœur que le stérile plaisir de trouver un nouveau -moyen d'exposer une science aride et sèche ou le sot orgueil de -quelque pédant qui écrira, comme un professeur allemand, un livre -tout entier pour démontrer que dans l'autre monde on ne parlera que -latin. - -Celui qui n'aime que ceux qui l'écoutent, qui le louent, qui jamais ne -le contredisent, n'est pas digne d'être aimé. Combien de savants, -d'écrivains renommés, qui affectent les sentiments les plus généreux, -qui sans cesse vantent l'ardeur de leur dévouement, et qui, dans un -moment où l'on invoque leur générosité, abandonnent sans pitié un ami -qui n'approuve point leurs folles présomptions! Combien de savants qui -s'en vont, les mains pleines de louanges à leur adresse, qu'ils -colportent de maison en maison, qui mendient l'aumône d'un éloge, et -qui ne se doutent pas qu'on tremble quand on les voit entrer et qu'on -se réjouit quand ils sortent! Loin de nous donc cette ambition de -pédant, cette vanité puérile qui n'aboutit qu'à exciter la haine des -envieux et à éloigner de nous l'affection de ceux qui nous admirent! - -Cependant l'existence silencieuse du savant a aussi son noble et beau -côté. Heureuse et digne est la vie de celui qui ne porte envie à -personne, qui est aimé et respecté du monde, quoiqu'il ne voie pas le -monde, qui n'a pas besoin de recourir à de vains traits d'esprit pour -attirer l'attention sur lui! Son âme ne s'assoupit point, son -imagination est toujours féconde: nul travail ne l'effraye, il lit, il -écrit, il médite avec une complète satisfaction; ses pensées coulent -de son cœur, comme une onde limpide d'une source inépuisable. Le -bonheur qu'il trouve en lui-même le dispense de rechercher des -distractions étrangères, et la joie que lui donne l'étude soutient sa -patience, quelque lents que soient ses progrès; ses connaissances -s'accroissent de jour en jour, ses pensées se développent et se -fortifient; sa persévérance le conduit à son but, et il ne se -préoccupe point de la basse envie de ces hommes qui se croient obligés -d'outrager quiconque écrit un livre, c'est-à-dire quiconque manifeste, -suivant eux, l'intention de leur enseigner quelque chose. - -Il existe de ces gens heureux près de moi, il en existe un grand -nombre en Allemagne, et ceux-là prouvent qu'on ne peut, sans de -grandes restrictions, parler de la vie retirée des savants. Il est -possible que la retraite enfante des sottises et puisse même conduire -certains individus à de mauvaises actions. Souvent elle est -préjudiciable à ceux qui n'y sont point portés par une noble impulsion -et à ceux qui nuit et jour appliquent sans cesse leurs pensées à un -seul objet. Il est possible que cette retraite ne soit pas toujours -une école de bonnes mœurs, qu'elle donne aux savants des habitudes -disgracieuses et un air étrange; mais l'influence qu'elle exerce sur -l'imagination et les passions est d'une nature bien plus grave et -mérite d'être sérieusement étudiée. - - - - -CHAPITRE IV. - -DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE - -POUR L'IMAGINATION. - - -L'empire de l'imagination sur l'homme est bien plus grand que celui de -la raison. La raison exige des connaissances précises, l'imagination -se contente d'une vague intuition. La raison est la faculté de se -représenter nettement ce qui est possible, tandis qu'une imagination -ardente croit voir nettement une quantité de choses qu'un esprit -calme, réfléchi, n'aperçoit pas; l'imagination reproduit, il est vrai, -les idées, comme la mémoire, mais elle les altère, les amplifie ou les -amoindrit, ou les mêle confusément. - -L'imagination, l'enthousiasme, l'exaltation rêveuse, ne se développent -pas seulement dans la solitude. De toutes parts la route est ouverte à -la sagesse comme à la folie, et beaucoup d'hommes ne savent -malheureusement pas distinguer le vrai chemin. Quelques observations -générales sur ces phénomènes de l'âme feront voir quels sont les -effets de l'imagination que je regarde comme nuisibles, et jusqu'à -quel point, suivant mon opinion, l'imagination enfante parfois dans la -solitude des songes, des illusions préjudiciables qui peuvent devenir -autant de maladies morales. - -L'imagination est, dit-on, la répétition des sensations; mais souvent, -si je ne me trompe, elle n'arrive qu'à une fausse conclusion d'une -sensation vraie; par exemple, un malade éprouve dans une partie du -corps une contraction nerveuse, et prétend qu'il y a là un ulcère, et -je sais qu'il m'indique une sensation réelle, mais la conclusion qu'il -en tire est fausse. Et que de fois d'une idée vraie on se fait ainsi -une croyance mensongère! L'imagination agit avec rapidité et se crée -en un instant ses illusions. Tout agit sur elle, et elle agit sur -tout: elle fait naître des images, elle les associe à la pensée, elle -leur donne la couleur et l'expression. «L'enthousiasme est sa vie, a -dit Wieland: la trop grande exaltation est sa mort.» - -L'enthousiasme et l'exaltation peuvent provenir d'une quantité de -causes; mais rien ne les développe plus promptement que la solitude -quand on y apporte une certaine disposition d'esprit. L'enthousiasme -est une vive et violente élévation de l'âme qui résulte d'une forte -émotion et qui porte l'homme à des entreprises extraordinaires, à des -actions inattendues. Dans ces moments d'enthousiasme, on n'est pas -hors de soi-même, mais hors du niveau ordinaire de la vie: voilà -pourquoi l'enthousiasme est méconnu des gens calmes et froids, tourné -en dérision par les beaux esprits ou par les sots, et niaisement -admiré par des valets. Quand l'enthousiasme éclate dans toute sa -puissance, l'homme s'affranchit des dernières réserves, oublie les -obstacles, ou les brise avec une force impétueuse. Voilà pourquoi on -dit d'un homme qu'il est inspiré, c'est-à-dire enflammé et fortifié -par la présence et l'appui d'un être supérieur. Tout ce qu'il y a de -sublime dans les passions humaines, cette faculté d'esprit le -comprend, le saisit, l'accomplit. Lord Shaftesbury disait: «Un noble -enthousiasme enfante des héros, des poëtes, des orateurs, des -artistes, des philosophes, et tout ce qu'il y a de grand dans le -monde.» - -Si l'on pouvait espérer que la solitude donnât une telle faculté, tous -ceux qui ne veulent point se traîner dans les ornières de la vie -vulgaire, s'en iraient avec joie dans la solitude; mais la déception, -le mensonge, impriment aux natures exaltées une impulsion aussi forte -que celle que la vérité donne à l'enthousiaste. Le visionnaire exalté -cherche à faire de l'or; l'enthousiaste s'élance dans les airs avec le -ballon de Montgolfier. - -Le visionnaire voit en dehors de soi et devant soi tous les objets, -comme il le veut, selon les fantaisies de son imagination. Il -s'attache à des espérances gigantesques, il voit ce que les autres -hommes ne peuvent voir, et ne distingue pas ce que les autres voient; -il comprend ce qu'aucun esprit raisonnable ne soupçonne; il entend la -voix des mondes invisibles, se croit inspiré et capable de faire des -miracles. Nulle crainte ne le trouble, nulle entrave n'arrête l'élan -de son esprit: il a en lui une force qui détruit et renverse la parole -même de Dieu, la parole des sages. Si cet homme se trouve dans des -circonstances qui favorisent l'essor de son imagination, il arrive -bientôt au fanatisme et condamne à des tourments éternels ceux qui -oseraient douter de son pouvoir infini[8]. - - [8] Les fanatiques n'expliquent point les saintes - Écritures comme tout le monde, et parmi les nouvelles sectes qui - peuplent la Suisse, les anabaptistes se distinguent par leur - système d'interprétation. Il est dit dans l'Évangile: «Si nous ne - devenons pas semblables à des enfants, nous n'entrerons point - dans le royaume des cieux.» Aussitôt les bonnes gens se - dépouillent de leurs vêtements, montent sur des chevaux de bois - et courent de côté et d'autre; leurs femmes et leurs servantes, - toutes nues aussi, courent de la même sorte. Puis tous ces - nouveaux chrétiens reviennent dans une parfaite innocence se - jeter pêle-mêle sur des bancs et sur des lits afin de ressembler - en tous points aux petits enfants. - -Le fanatisme a souvent éclaté dans le monde comme dans la solitude: -c'est peut-être une des maladies les plus fréquentes de notre époque. -Il a suffi pour voiler d'un sombre nuage la lumière de la civilisation -dans plusieurs provinces d'Allemagne. - -L'alchimie, la théurgie, la croyance aux revenants, et les dogmes -étranges de Jacob Boehm, occupent maintenant une immense quantité de -gens. On se précipite en foule après la sagesse occulte, à travers -d'épaisses ténèbres; on repousse la vérité, et l'on outrage -secrètement ou publiquement celui qui ose la proclamer. Tandis que les -enfants de l'Allemagne reçoivent aujourd'hui dans les universités une -véritable instruction, leurs pères lisent l'_Annulus Platonis_. La -philosophie occulte d'Hermès Trismégiste, le divin anneau de la magie -adamique, du compas des sages, de Grabell, d'Iugel, etc., remplacent, -pour un grand nombre de personnes, la vraie physique et la vraie -philosophie. - -Toutes ces folies de visionnaires seraient peut-être de courte durée, -si elles ne s'entretenaient dans la solitude. Celui qui peut se créer -toutes sortes d'idées fantastiques s'abandonne volontiers à cet -entraînement de l'esprit; tout dépend de la tranquillité qui -l'environne et de l'ardeur de son imagination. La solitude est -dangereuse, comme nous l'avons dit, pour tout homme qui s'y applique -sans cesse à la contemplation. Elle est dangereuse pour l'homme -d'esprit comme pour l'ignorant, si l'homme d'esprit s'abandonne à -d'obscures conceptions, s'il concentre en lui-même tout l'exercice de -son imagination et s'il évite tout ce qui pourrait l'en distraire. Le -savant Molanus de Hanovre se figura, dans les dernières années de sa -vie, qu'il était un grain d'orge. Il parlait fort sensément de chaque -chose avec les personnes qui venaient le voir; mais pour rien au monde -il n'eût voulu sortir de sa maison, de peur d'être avalé par les -poules. - -L'imagination de la femme est plus facile à émouvoir que celle de -l'homme: aussi la femme est-elle exposée à tomber dans toutes sortes -d'extravagances lorsqu'elle vit d'une vie très-retirée et constamment -seule avec elle-même. De là vient que dans les maisons d'orphelines et -les autres maisons de refuge, les maladies nerveuses se communiquent -si facilement d'une femme aux autres. - -C'est la vivacité de cette imagination féminine qui fait que bien -souvent toutes les femmes croient et veulent faire ce que l'une -d'elles croit et essaye de faire. Plusieurs exemples démontrent que -tout ce qui agit vivement sur l'imagination des femmes peut bien vite -égarer leur raison: ainsi on a vu éclater, parmi les jeunes filles de -Milet, une véritable épidémie morale qui les portait toutes à se -pendre, et une autre épidémie, parmi les femmes de Lyon, qui se -réunissaient pour aller se jeter dans le Rhône. - -Je n'en finirais pas, si je voulais dire jusqu'où peut aller une -imagination égarée et l'influence funeste que la solitude peut avoir -sur celui qui ne sait point se préserver d'un tel péril. On se plonge -dans le silence de la retraite, on reste là des jours, des nuits, des -années entières, seul avec soi-même. Que de rêves alors, que de -visions étranges! qu'il est facile, dans une telle situation, de se -laisser aller à toutes les promesses trompeuses de l'alchimie, à tous -les égarements de la superstition! Celui qui ne veut vivre que de -soi-même, a trouvé par là le meilleur moyen de mourir de faim, car, -ainsi que le disait un ancien sage, il se nourrit de son cerveau et -dévore son cœur. - -Le penchant à la solitude est l'un des symptômes ordinaires de la -mélancolie. L'homme qui éprouve ce sentiment de mélancolie fuit la -clarté du jour et l'aspect du monde. Incapable de poursuivre fortement -une autre pensée que celle qui le consume, il se fait de la vie une -vraie torture. Cet état s'aggrave encore dans la solitude, lorsqu'une -forte secousse n'imprime pas à l'imagination une autre direction; mais -c'est déjà beaucoup que de parvenir à écarter de l'esprit mélancolique -les idées dont il se repaît habituellement, et à changer la nature de -ses désirs; il ne faut pas qu'il languisse dans la même jouissance, il -ne faut pas qu'il convoite un bonheur unique qu'il ne peut atteindre, -il doit rassembler ses forces, s'efforcer d'atteindre ce qui élèvera -son âme et éviter ce qui la blesse. Si l'on parvient à lui faire -adopter ces principes, si l'on peut l'attacher à un travail qui -l'occupe sérieusement, on lui aura rendu un plus grand service qu'en -le livrant à toutes les distractions du monde. Il conservera toujours -sa propension à la mélancolie; mais cette propension pourra lui servir -de mobile dans tout ce qu'il désirera vivement, dans tout ce qui exige -de la persévérance. - -Un Anglais atteint de spleen se brûle la cervelle. Avec cette même -disposition d'esprit, les Français entraient jadis dans les cloîtres. -Les Anglais ne se tueraient point s'ils avaient des couvents. - -Lorsque la mélancolie éteint notre ardeur et subjugue notre activité, -nous perdons bientôt le goût du monde, de la vie, et nous nous -retirons dans la solitude. Rien n'est plus inséparable des divers -genres de mélancolie que le désir de s'éloigner des hommes, de rompre -toute relation avec eux, de ne parler à personne, de ne voir personne, -et de n'entretenir aucune correspondance. On veut être seul pour se -repaître en liberté des rêves, des images que l'on devrait par-dessus -tout éviter. Les gens qui observent cet état maladif d'un homme -mélancolique, lui répètent qu'il doit se distraire, voir le monde, -fréquenter les bals. De tels avis sont sans doute dictés par une bonne -intention, mais ils ne peuvent être efficacement suivis. Un homme -mélancolique ne se résigne point à faire ce qui est contraire à ses -goûts, à ses penchants, à sa conviction. La mélancolie jette le -désordre dans l'âme: souvent elle anéantit l'effet salutaire de la -religion, les bienfaits de Dieu, le bonheur humain. - -Les livres de médecine ne démontrent point positivement quel est le -siége de la mélancolie. Un changement presque imperceptible dans nos -nerfs, un léger ébranlement, produit par une indigestion ou par un -refroidissement, suffit parfois pour nous jeter tout à coup dans un -abîme de tristesse, tandis qu'un changement tout aussi imperceptible, -mais d'une autre nature, arrête un torrent de pensées affligeantes. -Celui qui s'observe avec attention sait mieux que personne comment on -doit s'y prendre pour prévenir ce premier état et favoriser le second. -Mais il faut que les médecins connaissent aussi l'histoire, la nature -d'un homme mélancolique; qu'ils sondent l'état de son âme jusque dans -ses derniers replis, s'ils veulent savoir ce qui l'abat, ce qui la -relève, ce qui lui est utile ou préjudiciable, et l'on remarque -souvent que tel incident qui fait naître chez un homme une pénible -mélancolie est précisément ce qui donne de la gaieté à un autre, et -que ce qui soutient le courage de celui-ci brise les forces de -celui-là. - -La mélancolie est le fait d'un faux raisonnement, qui, avec le -concours de certaines sensations maladives et pénibles, entretient -dans l'âme les idées les plus décourageantes, et lui fait voir en elle -et hors d'elle tous les objets sous le point de vue le plus -affligeant. On n'est point mélancolique par cela seul que, pour se -livrer à un travail important, on fuit la société. Avec des nerfs bien -constitués, et un but honorable à poursuivre, on peut supporter -longtemps la solitude, tandis qu'avec des dispositions prononcées à la -mélancolie, la solitude devient bientôt très-dangereuse si on n'y -entre point avec un travail de prédilection qui conduit -perpétuellement l'esprit de pensée en pensée. Rien ne favorise tant le -développement de la mélancolie et de la misanthropie que de songer -constamment au motif de cette misanthropie. - -C'est une erreur grossière que de regarder les distractions -incessantes comme un remède à la mélancolie. Combien d'hommes ne -deviennent mélancoliques que parce qu'ils ne peuvent trouver ni le -repos ni la liberté qu'ils désirent! Que de fois ne s'irrite-t-on pas -contre le monde, lorsqu'on ne peut parvenir à trouver un instant pour -recueillir en paix ses idées! Dans quelle profonde mélancolie ne -voit-on pas souvent tomber celui qui est forcé de traîner à chaque -heure le même fardeau, qui chaque jour doit obéir à la volonté des -autres, et qui ne peut aller où il lui plaît! Pour un homme atteint de -mélancolie, la meilleure situation serait celle où il pourrait faire -le plus de bien, et cette situation, il peut l'avoir dans la -solitude, souvent mieux que dans le monde. Nous pouvons donc dire que -la solitude, qui, dans certains cas, enfante et développe la -mélancolie, peut, dans d'autres circonstances, la tempérer et la -guérir. - -Ce qu'il y a de plus triste pour un esprit mélancolique, ce qui le -porte surtout à éviter le contact du monde, c'est de voir que personne -ne le comprend, que parfois on vante sa gaieté, tandis qu'il se -torture lui-même. Bien peu de personnes devinent les douleurs des -autres, et l'homme froid ne voit point la pointe du dard caché dans un -cœur malade; de même qu'on ne comprend point les souffrances d'une -affection nerveuse, tant qu'elle ne se manifeste point publiquement -par des convulsions, de même on n'est frappé des douleurs d'un homme -mélancolique que lorsqu'il se brûle la cervelle. Vous pouvez passer -des années entières en proie à toutes sortes de tortures, et les gens -apathiques que vous avez coutume de voir seront persuadés que vous -vous portez à merveille. - -On peut paraître même fort gai aux yeux des ignorants dans le temps où -l'on maudit le plus le monde et la vie. Jamais on n'avait vu à Paris, -sur le Théâtre-Italien, un arlequin comparable à Carlin, qui mourut en -1778. Cet acteur avait le privilége de réjouir tout son auditoire; -mais dès qu'il quittait ses habits bariolés, il redevenait silencieux -et morne. Un jour, un malade se présente chez un médecin de Paris, et -lui demande quel remède il devrait employer pour se guérir des accès -d'une noire mélancolie: «Allez à la Comédie-Italienne, lui répond le -médecin; il faudrait que votre mélancolie fût profondément enracinée -en vous, pour qu'elle résistât aux plaisanteries de Carlin.--Ah! -monsieur, s'écrie le malade, ce Carlin dont vous parlez, c'est moi! -Je fais rire les autres, et n'en suis pas plus gai.» - -Si un homme mélancolique ne peut vivre avec les personnes qui ne le -comprennent pas, il est à regretter qu'il vive entièrement en -lui-même; car souvent, comme nous l'avons dit, la mélancolie s'aggrave -dans la solitude par le retour constant de la même idée, par l'absence -de toute distraction. Un homme mélancolique devient souvent alors -défiant et sauvage, quoiqu'il soit né peut-être avec un caractère -hardi et entreprenant; il évite les lieux où différentes personnes se -rassemblent; la clarté du soleil l'effarouche, car il éprouve plus de -tranquillité lorsqu'il pense qu'on l'aperçoit moins, et il ne se sent -jamais mieux que par un ciel sombre, au milieu de la pluie et de -l'orage. C'est un supplice pour lui que de sortir de sa retraite; il -voudrait, quand il passe dans les rues, ne rencontrer aucune âme -vivante. Une obscurité continuelle règne dans sa chambre; il -frissonne, il doit recevoir une visite, et on ne saurait le rendre -plus malheureux qu'en le forçant, par un excès de politesse, à aller -dans le monde. La solitude est un poison pour lui, mais il aime ce -poison. - -Une sensibilité extrême, une très-grande vivacité d'imagination, -anéantissent les forces de l'esprit. Ah! comme on cesserait de porter -envie aux hommes qui sont parvenus à se distinguer, si l'on savait que -la douleur les accable souvent pendant des années entières; qu'elle -trouble leur mémoire et qu'elle leur enlève parfois jusqu'à la faculté -de penser! Quelle pitié on éprouverait pour eux si l'on savait ce que -ces hommes, si heureux en apparence, souffrent pendant de longues -nuits, lorsqu'ils cherchent en vain le sommeil! Haller, qui, jusqu'à -sa mort, fut passionné pour la gloire, Haller, ce savant si renommé, -était tellement affaibli, sur la fin de sa vie, qu'il tombait dans le -plus profond accablement lorsqu'il n'avait pas pris huit grains -d'opium. Sa mélancolique imagination ouvrait à ses yeux des abîmes -d'où il voyait sortir des fantômes qui éteignaient en lui les lumières -d'un christianisme éclairé. - -Une telle prostration d'esprit est affreuse, quoiqu'il s'y trouve des -intervalles où l'âme reprend son énergie. Mais il est plus affreux -encore de tomber dans une de ces situations où l'on ne sent plus rien, -où l'on est indifférent à toutes les émotions d'autrefois, à tout ce -qui était un plaisir ou une peine: alors on veut être seul, et on ne -jouit point de la solitude; on quitte le monde pour rentrer dans sa -retraite, et l'on regarde avec dégoût tout ce qu'il y a dans cette -retraite. On regarde ses livres comme des lambeaux bariolés de -différentes couleurs qui ne servent qu'à donner le vertige. On est -tenté de jeter au feu, sans les lire, toutes les lettres que l'on -reçoit. On n'accueille qu'avec colère tous les éloges que le monde -prodigue parfois avec tant de légèreté, et l'on regarde d'un œil sec -et indifférent les trames de la calomnie, les machinations perfides -d'une critique haineuse. On ne trouve plus dégoût aux productions de -l'esprit; qu'importe que le soleil se lève ou que la nuit descende, on -n'éprouve plus aucune joie à voir le retour de l'aurore ni aucun repos -dans le sommeil, on ne ressent chaque jour que de nouvelles douleurs -et une nouvelle indifférence pour tout. - -Il existe des exemples terribles des effets produits par la solitude -sur les imaginations mélancoliques, des exemples de folie, d'erreurs -extravagantes auxquelles on aurait peine à croire. - -Lorsqu'une nature mélancolique se tourne du côté des idées -religieuses, la solitude devient pour elle un véritable enfer. On se -figure alors qu'on est abandonné de Dieu et des hommes, on a horreur -de ses semblables, et l'on se fait un tourment des dogmes de religion -qui devraient être une efficace consolation. - -Haller était en proie à cette mélancolie religieuse, lorsqu'il renonça -aux affaires publiques dans les dernières années de sa vie; dès lors -il ne vécut qu'avec ses livres; et souvent il n'apercevait pas même -les personnages de distinction qui venaient le visiter; je le vis deux -années avant sa mort dans cette douloureuse situation. Rien ne -l'animait tant qu'un vif désir de gloire et le besoin d'avoir -perpétuellement un prédicateur à ses côtés. Il faisait venir autant de -prêtres qu'il pouvait, sans se préoccuper de leur système ni de leurs -talents; il demandait à chacun d'eux un secours moral, de même qu'un -malade incurable, après avoir épuisé les ressources réelles de l'art, -s'adresse à quiconque lui offre encore un moyen de guérison. - -Haller poussait à l'extrême ses idées d'orthodoxie; il s'était fait -une théologie dure et inflexible comme son caractère, qui lui -plaisait, mais qui ne pouvait convenir à son état moral. - -Quelques jours avant sa mort, Haller écrivit à un de ses amis, au bon -et savant Heine de Goettingue, que, près d'entrer dans l'éternité, il -croyait à la bonté infinie du Rédempteur, que cependant il ne savait -encore s'il devait espérer, qu'il voyait tous ses vices rangés autour -de lui comme une formidable armée amassée, pour sa perte, pendant -soixante et dix ans. Il désirait que le docteur Lesse, renommé comme -un excellent théologien, lui indiquât quelques livres peu étendus -qu'il pût lire encore pour se sauver des terreurs de la mort. «Je -termine cette lettre trop vite, ajoutait-il, mais je vous raconterai -ce qui arrivera de nouveau.» - -Il ne raconta plus rien, et quelques jours après sa mort, un jeune -gentilhomme de Berne écrivit à Goettingue une lettre qui produisit en -Allemagne une vive rumeur. Il était dit dans cette lettre qu'à ses -derniers moments Haller, ayant réuni des théologiens autour de lui, -leur avait déclaré qu'il ne croyait à rien et qu'il lui était -impossible de croire, quelque désir qu'il en eût. - -Par l'effet de sa mélancolie religieuse, Haller ne croyait pas qu'il -pût compter sur la miséricorde de Dieu; il craignait la mort et ne -cachait point cette crainte. C'était la pensée du jugement dernier qui -lui causait ces sombres terreurs, et, comme il le disait lui-même, -c'était la laideur de son âme. C'est ainsi que par la mélancolie -religieuse on méconnaît l'admirable bonté de Dieu et sa suprême -justice. Si Haller eût vécu dans une solitude oisive, une telle -mélancolie l'eût torturé du matin au soir; il la réprimait par l'opium -et par le travail, mais elle le reprenait avec une force terrible dès -qu'il se remettait à parler du sujet de ses frayeurs avec les -théologiens, ou lorsqu'il était seul et qu'il ne travaillait pas. - -On peut juger par tout ce que je viens de dire du péril auquel les -natures mélancoliques sont exposées dans la solitude, et on doit voir -que l'imagination est la partie faible sur laquelle la solitude exerce -d'abord l'influence la plus funeste. - -Nous ne parlerons pas encore des moyens les plus propices à employer -pour remédier à ce triste état de l'âme, quoiqu'il nous en coûte de ne -point présenter immédiatement des consolations à ceux que ce tableau -des souffrances morales affligerait. Si quelque lecteur mélancolique a -la patience de continuer jusqu'à la fin la lecture de ce livre, -j'espère lui démontrer aussi les avantages de la solitude et lui faire -voir comment, lorsqu'on sait occuper son temps, on peut parvenir à -dissiper dans la retraite la mélancolie la plus sombre. - -On se ferait une fausse idée de ce que j'ai dit des dangers de la -solitude pour l'imagination, si l'on pensait que ce danger existe dans -tous les cas; il faudrait que j'eusse l'esprit complétement aveugle -pour ne pas observer que le repos, la retraite, apaisent souvent les -orages d'une imagination malade. Qui oserait parler de distraction à -celui qui est affecté d'une sensibilité maladive, lorsque le moindre -bruit que l'on entend, lorsque le moindre entretien forcé nous cause -une sensation si pénible? Rien alors ne procure quelque soulagement -que le repos, et l'on arrive à ce repos en s'efforçant d'attacher son -âme à une idée simple et en végêtant comme on peut jusqu'à ce que la -crise soit passée. - -Loin de moi donc l'idée que la solitude nuit à l'imagination dans -toutes les circonstances; c'est dans la solitude au contraire que la -pensée de l'homme enfante ses plus belles œuvres; mais si l'on en -abuse, elle devient préjudiciable.» La masse de bonheur, a dit -Addison, et de douleur que l'imagination peut produire est grande. -Dieu connaît tous les moyens d'agir sur elle: il peut éveiller, comme -il lui plaît, la pensée en nous, et il peut rendre cette pensée riante -ou terrible. Il peut, sans le secours de la parole, faire surgir des -images dans notre âme et faire passer sous nos yeux les scènes les -plus variées sans le secours des objets extérieurs. Il peut ravir -l'imagination par les plus belles visions, ou l'épouvanter par des -monstres tels que nous maudissons l'existence et que nous voudrions -être plongés dans le néant. Il peut, par l'effet de l'imagination, -exalter ou torturer notre âme de telle sorte que nous nous croyions -dans l'enfer. De là viennent, suivant la nature que Dieu nous a donnée -pour le bien et que nous-mêmes nous corrompons dans la solitude, ces -égarements, ces fantômes, ces chimères de la mélancolie.» - - - - -CHAPITRE V. - -DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE POUR LES PASSIONS. - - -Toutes les passions agissent avec plus de force et plus d'impétuosité -dans la solitude, parce qu'elles y sont concentrées sur un seul point. - -Au milieu d'un calme apparent, les passions couvent sous une cendre -trompeuse, lorsque l'homme ne s'occupe que de ses propres idées et -exerce son imagination en lui faisant constamment parcourir le même -cercle. - -Ne vous fiez point à un homme hautain, même lorsqu'il vous paraît -solitaire et souffrant, et gardez-vous de l'offenser. Ses passions -dorment. Vous pouvez plier un corps élastique, mais soyez prudent; il -vous frappera au moment où il ne sera plus comprimé. Pour les hommes -portés à la susceptibilité et aux grandes passions, la solitude est -dangereuse, car elle excite et développe de plus en plus ces -penchants. Toutes nos passions nous suivent dans la solitude. La -moindre maladie morale s'y aggrave, parce qu'on se représente vivement -et sans cesse ce qui était et ce qui est. Là, on n'oublie rien; là, -toutes les vieilles plaies se rouvrent; là, nulle pointe de flèche ne -s'émousse. Tout ce qui nous a jadis agité, tout ce qui s'est gravé -dans l'imagination nous apparaît alors, ou comme un spectre qui nous -poursuit avec une rage infatigable, ou comme un ange qui nous montre à -tout instant une félicité céleste. - -Dans la morne stérilité des petites villes, où un petit nombre -d'hommes oisifs vivent toujours entre eux, la solitude exerce -visiblement une fâcheuse influence sur la tête et le cœur. On ne -devrait point s'attendre à trouver tant de mouvement et tant d'ardeur -au sein d'un tel repos; car, voyez comme les habitants des petites -villes sont indolents et désœuvrés, et quel ennui les accable dans -leur pauvreté d'idées, quand une fois ils sont sortis de table, qu'ils -cessent de jouer ou de disserter sur la politique; rien ne distrait -ces braves gens que ce qui se passe dans la rue, et ce qu'ils -aperçoivent en se regardant du matin au soir les uns les autres par la -fenêtre. - -Mais c'est précisément cette disette d'idées qui donne tant de -vivacité aux mouvements de passion de ces petits bourgeois. Des -circonstances frivoles, des incidents auxquels personne, dans une -grande cité, ne prend le moindre intérêt, occupent toute une petite -ville, depuis la grande dame jusqu'à la servante, depuis le haut -fonctionnaire jusqu'au simple artisan. L'étincelle de l'enthousiasme -existe dans l'esprit de tous les hommes; mais, à moins de l'avoir vu -soi-même, on ne saurait se figurer combien de choses insignifiantes -font éclater cette étincelle dans les petites villes. - -Les personnages importants des petites villes ont une effroyable -faconde. Que Dieu prenne pitié du jeune homme raisonnable et -intelligent qui habite une de ces petites villes dont les graves -magistrats n'ont jamais ouvert un livre et ne savent rien! - -Lorsque César allait en Espagne, il passa par une bourgade des Alpes -où l'on ne comptait qu'un petit nombre d'habitants misérables. Ses -amis lui demandèrent en riant s'il était possible que, dans une telle -bicoque, on recherchât les emplois publics et les dignités avec autant -d'avidité qu'à Rome, s'il s'y trouvait des factions dans le sénat, et -si les hommes du pouvoir y étaient également jaloux l'un de l'autre. - -Oui, sans doute, on trouve dans les plus petites villes les passions, -les rivalités, l'ambition, qui ébranlent les empires les plus -considérables; les rôles y sont seulement plus mal joués, et les -sottes causeries, et les plus petites susceptibilités deviennent le -mobile des plus grands événements. Qu'on se permette d'exprimer le -moindre doute sur la beauté, sur l'intelligence, sur le pouvoir, sur -les qualités angéliques d'une de ces femmes qui brillent comme le -soleil dans une petite ville, il n'en faut pas davantage pour allumer -le volcan. Qu'on se laisse aller à la moindre contestation avec l'être -le plus insignifiant de cette même petite ville, et l'on fera autant -de bruit que le duc de Crillon devant Gibraltar. - -Un écrivain anglais prétend qu'il y a moins de calomnie à Londres que -dans les petites cités d'Angleterre. Comme il existe à Londres une -plus grande quantité d'hommes qui méritent d'être remarqués et blâmés, -on se contente ordinairement de signaler leurs folies, et l'on ne -s'irrite que lorsqu'on se croit personnellement offensé. Mais dans ces -petites bourgades isolées où, pendant une longue suite d'années, les -mêmes familles habitent les mêmes maisons, la médisance procède par -généalogie, et l'on raconte les fautes de chaque génération en ligne -ascendante. J'ai appris dans une de ces villes, dit cet Anglais, -comment chaque individu avait acquis sa fortune, et si j'avais voulu -croire tout ce qu'on m'exposait à ce sujet, j'aurais dû être convaincu -que pas un de ceux dont on me parlait n'était légalement possesseur de -ses biens. On m'a conté ensuite les amours de je ne sais combien de -fats et de coquettes enterrés depuis plus de trois siècles, et l'on -m'a entretenu des infamies de plusieurs personnes dont le nom serait -depuis longtemps oublié, si, en le rappelant, on n'espérait porter -atteinte à l'honneur de leurs descendants. - -Dans les grandes villes, on oublie les gens que l'on hait, parce qu'on -ne les voit pas, ou qu'on peut, quand on le désire, éviter de les -voir. Dans les petites villes, au contraire, ces gens-là sont à tout -instant près de vous, et il faut, d'année en année, supporter ce -fardeau. Une vieille femme dévote d'une petite ville de Suisse me -disait un jour: «Je ne veux point faire connaître les défauts des -méchantes gens de cette ville, car ces gens-là sont incorrigibles; -mais ce qui me désole, c'est de penser qu'un jour je ressusciterai -avec eux.» - -Quand le présomptueux magistrat d'une petite ville s'en va, fier et -superbe, promener de côté et d'autre son oisiveté, il est certain que -tous les objets se peignent à ses yeux sous une autre couleur qu'aux -vôtres et aux miens. L'isolement, l'absence de lumière, la contrainte -de la pensée, l'étroitesse de l'esprit, le morne horizon d'un cercle -restreint, la pauvreté, l'ambition, l'ennui, la gourmandise, -l'influence toute-puissante d'un homme qui n'a d'autre mérite qu'un -babil intarissable, font beaucoup de mal et enfantent une quantité de -sottises dans les petites villes. C'est une des conséquences funestes -de la solitude, et à mesure que je développerai mes idées, on sera -surpris de voir avec quelle effrayante énergie les passions peuvent se -développer dans la solitude. - -L'amour n'agit jamais avec plus de force que lorsqu'on le fuit. Les -amants heureux ne connaissent guère la mélancolie de l'amour; mais -s'ils rencontrent des obstacles, s'ils essayent d'échapper à ces deux -poisons de l'âme, si la froide raison élève sa voix contre l'amour, si -deux cœurs qui ne peuvent vivre l'un sans l'autre sont séparés, c'est -alors que l'amour éclate avec tout son pouvoir, c'est alors qu'on -apprend à connaître l'amour. - -Il est plus facile de renoncer au monde qu'à l'amour. On peut -s'éloigner des hommes, des réunions joyeuses, de tous les plaisirs que -le monde nous offre; on peut, dans les transports de l'amour, oublier -l'envie et ses fureurs, les disgrâces, les déceptions, les malheurs de -toute sorte; mais on n'oublie point le véritable amour, ce qui a été -et ce qui n'est plus, cet accord harmonieux de l'âme et de l'existence -détruit par le sort. Tous les charmes de la solitude ne tempèrent -point les souffrances de l'amour; toute la nature nous semble triste -et désolée quand nous la contemplons avec un cœur malade; des -torrents de larmes n'effacent point une seule trace du passé. Nos -pleurs ne tarissent pas à l'aspect d'une de ces fleurs des champs que -nous cueillions autrefois avec une personne aimée; elles ne tarissent -pas sous les rameaux verts des bois, au bord des ruisseaux paisibles. -Rien n'apaise les regrets des joies qui ne sont plus, le souvenir d'un -songe ravissant. - -La solitude ne triomphe pas de l'amour: le berger fait retentir les -vallées de ses cris de douleur, et le cénobite inonde sa retraite de -ses larmes. Le nom chéri s'échappe à tout instant de nos lèvres: les -échos le répètent; on le grave partout, il se place entre Dieu et -nous. Le couvent de Saint-Gildas, en Bretagne, était situé sur la cime -d'un roc solitaire, baigné par les flots de la mer. Dans cette -retraite sauvage, Abeilard voulait oublier son Héloïse au milieu des -exercices de la piété, il voulait effacer par ses larmes l'image de la -jeune fille; mais sa vertu naissante, sa piété trop faible encore, ne -purent le préserver d'un nouvel orage. Il reçoit une lettre d'Héloïse, -et à l'instant même son amour se réveille. Héloïse était faible, mais -lui se trouvait plus faible encore et plus digne de pitié. Abeilard -avait éprouvé avant Héloïse, ainsi qu'on peut le voir dans sa réponse, -les salutaires effets de la grâce, mais il étouffa lui-même ce -sentiment; il ne répondit point à Héloïse comme un maître, comme un -confesseur, mais comme un homme qui a aimé, qui aime encore, qui -l'avoue, et qui ne peut consoler celle qu'il regrette en lui racontant -ce qu'il souffre d'être séparé d'elle. - -La solitude est un poison et non pas un remède pour les amants. Elle -est insupportable pour un cœur agité; l'ennui s'accroît dans le -silence de la retraite. A Saint-Gildas, Abeilard ne cessait de -pleurer; naguère déjà le Paraclet avait retenti de ses sanglots. -Condamné comme un captif à une solitude éternelle, il passait ses -jours dans les soupirs et ses nuits dans les douleurs. «Au milieu de -ces déserts, disait-il, qui ne sont point rafraîchis par la rosée du -ciel, on aime ce qu'on ne devrait plus aimer; les passions excitées -par la solitude subjuguent l'âme dans ce silence profond, et l'on -oublie Dieu, mais jamais l'amour.» - -Les lettres d'Héloïse sont douces, caressantes, mais respirent aussi -un amour violent et invincible. «Je désire avec ardeur te voir, -dit-elle; mais comme je ne puis l'espérer, je veux soulager mon cœur -en lisant quelques lignes de ta main.» Héloïse ne demande point à -Abeilard des lettres savantes, étudiées, qui portent le cachet de son -esprit: elle ne veut que des billets dictés par le cœur, écrits au -courant de la plume, et dont la raison ne pèse point les expressions.» -Combien je m'abusais, dit-elle, lorsque, te croyant tout à moi, je -pris le voile avec la résolution de vivre à jamais sous tes lois. Je -m'enfermai dans un cloître pour être à toi, pour te servir. Tu -désirais, après ton malheur, que je me retirasse du monde; maintenant, -pourquoi te le cacher? ce n'est point par piété que je me suis -ensevelie dans ces murs. Je suis dans le cloître, j'y reste, j'y vis; -mais si tu ne vis pas pour moi, si tu ne m'aimes pas, si tu ne -t'occupes pas de moi, à quoi me sert cette prison? où est ma -récompense? Ces chastes vêtements, je les ai pris après notre crime, -après ton malheur, et non point par le désir de faire pénitence. Je me -tourmente et je lutte en vain: au milieu des fiancées du Seigneur, je -suis ta servante; parmi ces nobles esclaves de la croix, je suis une -misérable offrande de l'amour humain; je suis à la tête d'une -communauté, et je ne vis que pour Abeilard.» - -Abeilard répondit à Héloïse: «Arrache-toi à ces restes honteux de ta -passion. Hélas! si tu me voyais avec ce visage décharné, ce regard -morne et triste, que penserais-tu de mes lâches soupirs et de mes -larmes inutiles? Ah! je suis abattu par l'empire de l'amour et non par -la croix. Héloïse, plains-moi et délivre-moi de l'amour; je suis un -pauvre pécheur qui, dans les moments de grâce où il recouvre sa -raison, se prosterne devant son juge, colle ses lèvres sur le sol et -baigne la poussière de ses larmes. Pourrais-tu venir, pourrais-tu me -voir dans cet état et réclamer encore mon amour? Viens, si tu l'oses, -dans tes vêtements religieux, te placer entre Dieu et moi! viens, et -empare-toi des pensées que je dois à Dieu seul! viens seconder le -méchant esprit et sois l'instrument de sa rage! Quel pouvoir n'as-tu -pas sur ce cœur dont tu connais toute la faiblesse! Mais non, -fuis-moi, et je suis sauvé! Arrache-moi à la perdition, je t'en prie, -je t'en conjure par ton affection qui m'a été si chère, par nos -souffrances communes. Ne pas me témoigner de l'amour, ce sera encore -de l'amour.» - -L'amour luttait plus violemment contre la grâce et la raison dans le -cœur de la pauvre Héloïse. Chaque ligne de sa lettre montre -l'influence que la solitude exerçait sur son amour: «Dans ce temple de -la chasteté, dit-elle, je ne suis couverte que des cendres du feu qui -nous a consumés. Je suis une pécheresse, je l'avoue; mais au lieu de -pleurer sur mes péchés, je ne pleure que mon amant. Au lieu d'abhorrer -mes fautes, je n'éprouve que le désir d'en commettre de nouvelles. Je -connais les obligations que mon habit m'impose; mais je ressens bien -mieux l'empire--qu'exerce sur une âme sensible--l'habitude d'aimer. Je -me sens maîtrisée et vaincue par ce tendre penchant. L'amour égare ma -raison et ma volonté. Tantôt je cède aux pressentiments qui s'élèvent -en moi; tantôt je laisse aller mon imagination à tout ce qui charme ma -tendresse. Aujourd'hui je découvre tout ce que je jurais hier de te -cacher à jamais. J'avais pris la résolution de ne plus t'aimer; je -m'affermissais dans mes vœux, je regardais mon voile, je me disais -que j'étais ici morte et ensevelie. Mais voilà que mon amour dissipe -toutes ces résolutions, et jette un nuage sur ma raison et sur ma -piété. Abeilard, tu règnes dans des replis si profonds, si cachés -dans mon cœur, qu'il m'est impossible de t'y saisir. Si j'essaye de -briser la chaîne qui m'attache à toi, tous mes efforts sont inutiles, -je ne fais que la resserrer davantage. Par pitié, secours une -malheureuse, afin qu'elle renonce, s'il est possible, à ses désirs, à -elle-même, à toi. Si tu es mon amant, si tu es mon père, secours ta -bien-aimée, ta fille.» - -Dans une telle situation, les amants se croient souvent à l'abri des -sensations voluptueuses, et la volupté la plus ardente enflamme leur -cœur. «Si je n'avais eu pour toi qu'un sentiment de volupté, dit -encore Héloïse, lorsque tu es tombé entre les mains de tes bourreaux, -j'aurais pu trouver ailleurs une consolation. Je n'avais que vingt et -un ans. Quel âge! Combien d'hommes se seraient offerts à moi pour -remplacer Abeilard! Et qu'ai-je fait? Je me suis enterrée vivante dans -un cloître. J'ai surmonté les désirs de l'amour au temps où ils -surmontent tout. A présent, je te conserve encore les restes de ma -beauté flétrie, mes nuits de veuvage, mes longs jours que je passe -sans toi; et comme tu ne peux plus jouir des jouissances d'autrefois, -je reprends tout, et je le donne à Dieu.» - -Mais l'amour ne laissait pas plus de repos à Héloïse dans l'abbaye du -Paraclet que dans le cloître d'Argenteuil; ce ne fut que vers la fin -de sa vie, et après des luttes incessantes, que la pauvre femme -recouvra quelque tranquillité. - -Cette passion brûlante, ce délire de l'amour, condamnés par la raison -et par la morale, se développent dans le cœur d'Héloïse et d'Abeilard -par l'effet de la solitude et de la séquestration du monde; et cet -exemple et d'autres que nous pourrions citer prouvent assez combien la -solitude est dangereuse pour un amour qui ne respire que la volupté. - -Pétrarque, dont l'amour était d'une nature plus délicate que celui -d'Héloïse, a éprouvé comme elle que l'amour touche de près à la -mélancolie, car il a bien souffert de cette passion. A la fleur de -l'âge, il s'en alla près de la source de Vaucluse chercher un refuge -pour ses douleurs. «Mais, hélas! dit-il, je ne savais ce que je -faisais; je ne pouvais trouver le secours dont j'avais besoin. Partout -je portais avec moi mes inquiétudes cruelles. Seul, délaissé, sans -appui, je souffrais plus dans ma retraite qu'en tout autre lieu. Sans -cesse, dévoré par l'amour, j'exhalais dans les vallées ces soupirs et -ces plaintes que l'on a entendus partout et dont on a trouvé le son -agréable.» - -L'amour était dans l'âme de Pétrarque un noble combat de la vertu, une -volupté du cœur élevée au-dessus des désirs terrestres, une douce -mélancolie, une harmonie céleste. Dans le cœur d'Héloïse et -d'Abeilard, c'était une effervescence impétueuse, c'était le -bouillonnement d'une ardeur sensuelle. - -Les besoins de l'amour ne sont souvent que l'effet de l'imagination, -l'illusion d'un esprit malade. Pour pouvoir vous vaincre vous-même, -sachez vaincre votre imagination; c'est elle qui porte le trouble dans -vos sens; que de fois ils seraient calmes si vous parveniez d'abord à -la calmer elle-même! - -«On ne peut étouffer les besoins de l'amour,» disait une femme -allemande. Mais en observant des jeunes gens qui adoptaient cet -axiome, j'ai pu reconnaître toutes les victoires que l'homme est -capable de remporter dans cette lutte, quand il a une ferme volonté. -Un visage languissant, un regard abattu, des joues caves, des mains -tremblantes, ne m'ont que trop souvent révélé que la chasteté est la -première des règles et le plus efficace des remèdes pour les jeunes -gens qui se figurent qu'ils ne peuvent comprimer les besoins charnels -de l'amour. Je puis dire à ces jeunes gens avec Rousseau: «Si jamais -objet lascif n'eût frappé nos yeux, si jamais idée déshonnête ne fût -entrée dans notre esprit, jamais peut-être ce prétendu besoin ne se -fût fait sentir en nous, et nous serions demeurés chastes, sans -tentations, sans efforts et sans mérite.» - -Il n'y a rien de plus dangereux pour les hommes enclins à cette -maladie morale que la solitude, et surtout la solitude oisive. Les -idées obscènes les poursuivent là, et les surprennent au milieu de -leurs meilleures résolutions. - -Par l'effet de la retraite, de l'oisiveté, une tête ardente peut être -portée à toutes les erreurs imaginables, à tous les vices, à tous les -crimes. L'oisiveté seule, au milieu de la vie morale, est pleine de -dangers signalés dans tous les temps. Les anciens législateurs -connaissaient ce redoutable écueil: Dracon et Pisistrate frappaient de -la peine de mort la paresse et l'oisiveté, afin d'assurer, par cette -rigueur de la loi, la tranquillité des villes, et d'établir l'activité -dans les campagnes. Périclès envoya des colonies dans la Chersonèse, à -Andros, dans la Thrace et en Italie, pour purger Athènes d'une foule -de citoyens que l'oisiveté rendait chaque jour plus suspects et plus -dangereux. Nos désirs frivoles, nos faux besoins, sont en un certain -sens un bienfait pour les grands États par l'occupation qu'elles -donnent, dans les cités populeuses, à une multitude d'ouvriers. Pour -mettre Londres en combustion, il suffirait de détourner pendant une -semaine le peuple de ses travaux journaliers; bientôt on verrait -l'immense cité désolée, ravagée par la rébellion aux lois, la guerre -civile, la flamme de l'incendie. - - - - -CHAPITRE VI. - -AVANTAGES GÉNÉRAUX DE LA SOLITUDE. - - -La solitude nous touche en nous offrant l'image du repos. Le tintement -lointain du cloître solitaire, le silence de la nature par une belle -nuit, une haute montagne, près d'un ancien monument en ruines, ou dans -les ombres d'une forêt profonde, répandent dans l'âme qui se recueille -une douce mélancolie et détournent ses pensées du tumulte des hommes. -Mais celui qui ne sait pas trouver en soi un ami, une société, qui ne -se sent point à l'aise dans ses propres pensées, celui-là assimile la -solitude à la mort. - -Tout ce que j'ai dit des inconvénients, des dangers de la solitude, ne -porte aucune atteinte aux salutaires effets que la solitude peut -avoir, si en s'y retirant on sait faire un sage emploi de son repos, -de sa liberté et veiller sur son avenir. On passe à travers les -écueils les plus périlleux, quand on distingue les signaux et les -endroits redoutables. Ils n'éprouvent rien non plus contre la -solitude, ces hommes qui, dominés par le besoin de vivre -perpétuellement hors d'eux-mêmes, s'attachent de toute leur force au -monde et traitent de non-sens les mots de retraite et de tranquillité. -Ces hommes-là ne restent chez eux que le temps nécessaire pour -s'habiller, recevoir des visites, et n'ont pas la moindre idée des -bienfaits de la solitude. - -Aussi je ne prétends recommander la solitude qu'à ceux qui savent -encore apprécier les jouissances de l'esprit, les développements de -l'intelligence et les efforts de la vertu, à ceux qui peuvent sans -crainte se trouver seuls avec eux-mêmes et qui savent goûter les joies -paisibles de la vie domestique. Celui qui a perdu ces heureuses -facultés, celui qui ne cherche sa satisfaction qu'à la table et dans -le jeu, n'a pas besoin qu'on essaye de lui en procurer une autre. -Otez-lui ses cartes, vous lui ôtez la vie. Celui qui dédaigne le -travail de l'esprit, qui regarde comme une sotte affectation les -sentiments les plus délicats de l'âme et qui, dans sa rudesse de -caractère, se moque de la sensibilité, celui-là ne peut trouver aucun -plaisir à se retirer en lui-même. Beaucoup de femmes du monde ne -pourraient non plus consacrer à de sérieuses pensées autant de temps -qu'elles en emploient à leur toilette. - -Les ministres de l'Évangile donneraient à la sagesse des apparences -trop austères, s'ils s'éloignaient de la société et de ses -distractions, mais c'est ce qu'ils ne font pas. Pour un grand nombre -d'entre eux la solitude est insupportable. A quel terrible ennui ne -serait pas livré maint pasteur orthodoxe d'Allemagne, s'il ne faisait -pas chaque soir sa partie de cartes, et maint prédicateur anglais, -s'il ne passait pas la nuit dans quelque taverne! Le temps n'est plus -où l'on attachait tant de prix à la vie contemplative et où chacun -croyait se rapprocher du ciel à mesure qu'il s'éloignait du monde. - -Mon intention est d'examiner d'abord quels sont en général les -avantages de la solitude dans la vie journalière. Je démontrerai -comment elle habitue l'homme à vivre avec lui-même, et j'espère faire -voir qu'il n'est point de chagrin si amer, de tristesse si cruelle -qu'une solitude bien employée ne puisse adoucir; qu'il n'y a point de -bonheur réel à attendre dans la vie, si on ne trouve pas ce bonheur -dans sa maison; que les plaisirs de l'esprit surpassent les -jouissances des sens; que les joies du cœur sont ouvertes à tout -homme dans chaque âge et chaque condition; que l'amour du travail -accroît et soutient les forces de l'âme; que la solitude fait naître -en nous de nouvelles vertus, qu'elle donne à notre caractère et à nos -sentiments plus d'énergie et d'indépendance. J'espère faire voir enfin -que nulle part on n'apprend aussi bien que dans la solitude à -connaître son propre cœur, à observer et à juger sainement les choses -extérieures, que là on acquiert le pouvoir de réprimer ses mauvaises -passions, et que là on peut jouir des plaisirs vraiment durables de la -félicité intime. - -Si l'on compare les joies de la vie du monde et ses distractions les -plus recherchées avec les avantages les plus communs de la solitude, -on reconnaîtra la vérité d'observation de ces philosophes qui -regardaient le tumulte de la société et la dissipation comme -incompatibles avec l'exercice d'une sage raison, la recherche de la -vérité et la connaissance du cœur humain. - -La raison de l'homme du monde est quelquefois étouffée par cette foule -de préjugés qu'il doit respecter, et qui énervent son âme. Tant de -frivolités, tant de jolies on peut dire, amollissent son esprit! Il ne -voit point les choses telles qu'elles sont, et ne connaît point les -plaisirs réels et assurés. Le désordre règne dans sa pensée, et son -cœur est plein de chimères. - -Celui, au contraire, qui s'est accoutumé à vivre avec lui-même, à -juger sérieusement le prétendu bonheur et les trompeuses distractions -du monde, voit ce monde dépouillé de ses vains prestiges, et -s'aperçoit que nous recherchons bien des choses qui ont plus -d'apparence que de réalité. Mais il arrive rarement qu'on se livre à -de telles réflexions, et il est bien peu d'hommes qui connaissent le -vrai bonheur. - -Celui qui dissipe ses années de jeunesse dans le tourbillon de la -société ne pense pas qu'il faut semer dans les jours de printemps pour -récolter dans l'arrière-saison. Je ne parle point des gens qui -jouissent d'une forte santé et que la mort surprend au milieu de leur -vie insouciante. Mais comme nous devons savoir que tous, tant que nous -sommes, la joie nous quitte tôt ou tard, que nous ne pouvons être sûrs -d'une santé durable, comme nous nous abstenons de faire ce qui -donnerait à notre corps des forces pour supporter le fardeau de la -vieillesse, nous devrions au moins tâcher de donner à notre âme une -force indestructible. La santé la plus brillante peut être détruite en -un instant; mais nous devrions garder le feu sacré de notre âme, de -telle sorte qu'il ne s'éteigne jamais. Prudence et vertu, fermeté -devant les hommes et crainte devant Dieu, voilà ce qui nous aide à -porter le poids de nos souffrances, voilà ce qui nous soutient et ce -qui peut nous relever encore dans notre abattement. - -Le dégoût et la satiété sont la suite inévitable de l'ardeur avec -laquelle on se précipite au milieu des divertissements du monde. Celui -qui, après avoir vidé jusqu'à la dernière goutte la coupe du plaisir, -est forcé de s'avouer qu'il n'y a pour lui plus rien à espérer, plus -rien à faire dans le monde; celui qui, fatigué des jouissances qu'il a -longtemps convoitées, s'étonne de sa propre insensibilité; celui qui -ne possède plus cette puissance magique de l'imagination qui colore et -embellit toutes les choses de la vie, appelle en vain à son secours -les filles de la volupté. Leurs caresses ne font qu'irriter ses -regrets et leur chant harmonieux n'apaise point sa tristesse. Voyez ce -vieillard qui cherche encore à continuer le cours de ses galanteries: -il voudrait paraître enjoué et il est lourd, il voudrait briller et on -se raille de lui, il veut faire de l'esprit et il fatigue ses -auditeurs. Ses paroles n'ont plus aucun sel, ses compliments sont -usés, les jeunes gens se moquent de ses anciennes galanteries; mais il -reste le même aux yeux du sage qui l'a vu jadis briller dans les -cercles de la folie et s'élancer gaiement dans les demeures du vice. - -Souvent les hommes sérieux sentent s'éveiller en eux une forte pensée -au milieu des assemblées les plus bruyantes, lorsqu'ils songent à ce -qu'ils pourraient faire et qu'ils voient ce qu'ils font. Plus d'une -noble entreprise exécutée dans la retraite, plus d'une action -éclatante a été conçue dans une salle de bal, dans la rumeur de la -danse et le bruit de la musique. Peut-être une âme pure et élevée ne -rentre-t-elle jamais si sérieusement en elle-même que dans ces -réunions tumultueuses, où la multitude s'abandonne au vertige des sens -et se laisse emporter par le tourbillon de la folie. - -C'est pour se fuir eux-mêmes que les esprits frivoles, stériles, -recherchent si avidement les distractions de la société. On se hâte de -saisir tout ce qui peut égayer un jour, un instant; et il faut que ce -soit quelque chose de nouveau, qui porte ces pauvres esprits au -dehors, et les enlève à eux-mêmes. Avez-vous assez de ressources -d'imagination pour inventer à toute heure un moyen d'amuser ces gens -désœuvrés, vous leur rendez un grand service, vous êtes leur meilleur -ami. Chacun trouverait cependant, s'il le voulait, assez d'occupation -pour n'être pas à charge à soi-même, et ne pas perdre inutilement son -temps. Mais comme il n'attache de prix qu'aux amusements extérieurs, -il perd peu à peu la force d'exercer sa propre action, et subit celle -de tout ce qui l'entoure. De là il résulte que nul être n'est plus -malheureux, sur la fin de sa vie, que le riche dominé par les désirs -sensuels. - -Les nobles et les courtisans se figurent que leurs plaisirs ne -paraissent futiles qu'à ceux qui ne peuvent y prendre part. Selon moi, -ils se trompent. Un dimanche, en revenant de Trianon, j'aperçus de -loin une foule nombreuse réunie sur la terrasse du château de -Versailles. Louis XV était aux fenêtres du palais avec sa cour. On -avait placé des bois de cerf sur la tête d'un homme remarquable par -son agilité à la course, et on l'appelait le cerf. Une douzaine -d'autres individus s'élançaient après lui, faisant l'office de chiens. -Cerf et chiens se précipitaient dans le bassin, puis en sortaient, et -couraient de côté et d'autre, aux acclamations des spectateurs.--Que -signifie un tel spectacle? demandai-je à un Français qui se trouvait -près de moi.--Monsieur, me répondit-il d'un ton sérieux, _c'est pour -le divertissement de la cour_. - -Les hommes de la classe la plus obscure sont plus heureux que ces -maîtres du monde avec leur cortége d'esclaves, avec les tristes moyens -auxquels ils ont recours pour se procurer un rapide passe-temps. Le -grand seigneur cache dans les salons, sous un visage riant, un cœur -rongé de soucis, et disserte avec les apparences du plus vif intérêt -sur des événements qui ne le touchent en rien. Les uns et les autres -se trompent mutuellement. La plupart d'entre eux sont pourtant dans -leur véritable élément, et se réjouissent de voir des salons remplis -d'une société dont chaque membre compte au moins seize quartiers de -noblesse et plusieurs titres imposants. - -Ce sont ces images de la raison qui troublent si souvent le bonheur de -la vie sociale. De là vient l'insupportable orgueil des grands -seigneurs, l'incroyable ambition des gens d'une classe inférieure. De -là le mépris des uns, l'ennui des autres, et la folie de tous. - -Il y a pourtant dans notre âme une force secrète et des ressources -bien plus grandes que nous ne le croyons. Celui qui, par goût ou par -nécessité, en vient à user de ces ressources, reconnaît bientôt que le -plus sûr bonheur dont il nous est accordé de jouir réside en -nous-mêmes. La plupart de nos besoins sont des besoins factices. Les -choses extérieures ne nous procurent quelque satisfaction que parce -que nous nous en sommes fait une habitude, et non point parce qu'elles -nous sont réellement nécessaires. Le plaisir que nous y avons trouvé -nous persuade trop facilement que nous devons y revenir. Mais si elles -n'existaient pas, ou si nous voulions nous en priver, et chercher en -nous-mêmes le plaisir qu'elles nous ont procuré, nous verrions que ces -jouissances de la vie intime sont les vrais trésors. - -Les êtres superficiels se plairont pourtant dans un lieu où l'on ne va -que pour voir les autres et pour se faire voir. Mais combien de femmes -y meurent d'ennui! combien d'hommes intelligents s'y assoient -tristement à l'écart! Nous nous faisons un trop beau tableau des -grandes réunions. Les saillies de l'esprit, la coquetterie, la -sensualité, y obtiennent parfois quelque succès; chacun étale là ce -qu'il possède, et les moins riches sont souvent ceux qui font le plus -de frais. De temps à autre, il faut le dire, on voit et l'on apprend -là mainte chose agréable: c'est une remarque ingénieuse, c'est un mot -spirituel, c'est un homme intéressant que l'on ne connaissait pas -encore, ou une femme remarquable par sa conversation comme par sa -beauté. Quelquefois même on éprouve la divine satisfaction de dire du -bien d'un ennemi, ou de se comporter avec une grâce parfaite envers -lui. - -Mais combien d'épines traversent ces agréables sensations! L'homme -dont l'âme n'est pas tranquille, et celui qui souffre d'une douleur -secrète, et celui qui raisonne surtout, quelle attitude embarrassée -ils conservent au milieu de ces heureux du monde! C'est chose pourtant -assez plaisante de voir la puérile gaieté de graves fonctionnaires, la -pétulance grotesque de tant de vieilles femmes, les ridicules de tant -d'enfants à cheveux gris. Mais qui ne se lasserait pas d'une bonne -comédie, s'il fallait toujours la revoir? Ainsi, quiconque a connu le -vide et l'ennui de ces réunions, quiconque a su discerner la vérité du -mensonge, les fausses apparences de la réalité, n'éprouve que de la -tristesse dans ces salons brillants, et se hâte de rentrer dans sa -demeure pour penser aux plaisirs qui ne trompent pas, que l'on peut -goûter à tout âge, et qui ne laissent en nous ni regret ni inquiétude. - -Il est doux aussi de quitter ces vaines relations du monde pour se -réfugier au sein d'une amitié tendre, éclairée, patiente. Avec elle, -on est libre et sans contrainte, on dit ouvertement ce que l'on sent -et ce que l'on pense, on ne craint pas d'avouer ses idées les plus -intimes et ses vœux. Si vous commettez une erreur, votre ami vous -ramène doucement à la vérité; pour que vous vous entendiez l'un -l'autre, il suffit d'un mot, d'un regard, et, près de lui, vous -trouvez les conseils, l'appui, la consolation dont vous avez besoin -dans chaque malheur, dans chaque accident de la vie. A l'aide de cette -bienfaisante amitié, l'esprit fatigué se relève dans son -découragement, se réveille dans sa somnolence, et reprend l'essor dans -son inaction. Avec elle, l'espérance refleurit plus belle et plus -riante. En jetant un regard sur le passé, on se rappelle avec une -douce mélancolie les jours où l'on a vécu ensemble, les longs -entretiens du soir, les heures de réunion intime, où l'on ne se -lassait pas d'entendre et de parler, où l'on n'éprouvait d'autre -crainte que d'être séparés par l'absence ou par la mort, où l'on -adoucissait réciproquement ses chagrins, où l'on sentait son cœur et -son âme unis par les liens les plus étroits à un autre cœur et à une -autre âme, où l'on se réjouissait à la fois de tout ce que l'on avait -appris, de tout ce qu'on avait lu, et l'on mettait en commun ses -peines et ses plaisirs. - -Dans une telle félicité, ce n'est point par rudesse de caractère ni -par insociabilité, ni par une erreur de l'imagination qu'on en vient à -ne plus désirer les relations des autres hommes, qu'on reste -indifférent à leur indifférence et même à leur éloignement; une amitié -sincère occupe notre pensée. A côté d'un tel trésor, qu'est-ce que le -tourbillon du monde et la rumeur des salons? - -Mais que ce bonheur est fragile! avec quelle rapidité le sort peut -nous enlever tout à coup ces charmantes joies de la vie, et comme -alors tout devient sombre, aride et triste autour de nous! En vain on -étend ses bras dans l'espace, en vain on appelle celui que l'on a -tant aimé. Quelquefois on croit encore distinguer le bruit de ses pas; -mais ce n'est qu'une folle illusion. Tout semble mort à nos yeux, et -nous-mêmes nous sommes morts à tout ce qui nous environne. La solitude -s'étend autour de notre vie; partout nous sommes seuls avec la plaie -saignante de notre cœur. Dans notre affliction nous pensons que plus -personne ne nous aime, que nous n'aimons personne, et une vie sans -affections est pour un cœur tendre la mort la plus affreuse. Alors on -veut vivre seul et mourir seul. Dans les nuages épais qui -obscurcissent l'existence, on n'entrevoit pas une main solitaire, on -n'attend aucune sympathie et aucune pitié; car celui qui n'a pas -souffert, ne comprend point l'affreux état de celui qui souffre. - -Mais c'est ici qu'éclate le triomphe de la solitude, car pour celui -qui sait user des remèdes qu'elle lui offre, il n'est point de -tristesse si grande, ni de regret si profond qu'elle n'adoucisse. - -Il est vrai que cette guérison ne s'opère que lentement et par degrés; -l'art de vivre avec soi-même exige tant d'expérience, et tient à tant -d'événements divers, à tant de situations particulières, qu'il faut -déjà être sérieusement préparé à la solitude pour pouvoir en attendre -les bienfaisants effets. Celui qui a mûri son caractère en dehors des -préjugés vulgaires, celui qui dès sa jeunesse apprit à aimer et à -estimer la solitude, a bientôt pris sa décision dans une fatale -circonstance. Lorsque rien de ce qui l'entoure ne lui donne plus -aucune animation, il met en mouvement les ressorts de son âme, et ne -se trouve jamais moins seul que quand il est renfermé dans sa -retraite. - -Les hommes d'une nature distinguée ont souvent à s'occuper -d'affaires, qui sont pour leur esprit ce qu'est l'ipécacuanha pour un -estomac qui souffre de la faim. Enchaînés à un travail aride et -pénible, condamnés à vivre avec des créatures sans âme, ils ne peuvent -ni changer de place, ni se délivrer de leur fardeau; leurs fonctions -ne sont pour eux qu'un joug insupportable; ils se sentent opprimés et -ils oppriment ceux qui les environnent. Souvent ils se figurent qu'il -n'y a de repos pour eux que dans la tombe; tout dans le monde les -fatigue; les livres ne leur offrent aucun attrait, et les -correspondances les importunent. Nul souffle rafraîchissant ne les -ravive dans leur triste situation, nulle verdure ne récrée leurs -regards; mais laissez-les seuls, rendez-leur la liberté, les heureux -loisirs, vous les verrez bientôt renaître à l'enthousiasme de leur -jeunesse et reprendre leur vol d'aigle. - -Si la solitude a une telle action sur ceux que le chagrin domine, que -ne sera-t-elle pas pour celui qui peut la trouver quand il lui plaît, -pour celui dont l'âme ne recherche et ne désire que l'air pur et le -bonheur domestique! On demandait à Antisthène à quoi lui avait servi -la philosophie: «Elle m'a servi, répondit-il, à connaître l'art de me -gouverner moi-même.» Pope avouait qu'il ne se mettait jamais au lit -sans penser que nous n'avons point de plus grande affaire sur cette -terre que d'apprendre la meilleure manière de se trouver bien chez -soi. Il me semble que nous avons trouvé ce que Pope cherchait lorsque -nous nous sentons heureux dans notre demeure et que nous aimons tout -ce qui nous entoure, jusqu'au chien et au chat. - -Les tentatives ingénieuses que l'on fait pour se procurer des plaisirs -extérieurs n'ont d'autre avantage que de nous amener à de sérieuses -réflexions, lorsque nous rentrons en nous-mêmes. C'est alors qu'on -apprend où est le vrai bonheur, qu'on reconnaît la fausseté des -espérances qui nous conduisaient dans le monde et le néant des -plaisirs que nous croyions y trouver. Une jeune et belle femme -m'écrivait un jour à la suite d'un grand bal: «Vous avez vu combien -j'étais gaie et riante en partant pour ce bal; et à l'aspect de ces -salons où il n'y avait qu'une joie factice, j'éprouvais un tel -sentiment de vide et de tristesse, que j'aurais voulu arracher les -fleurs de ma robe.» - -Tout le bonheur du monde n'est rien, s'il ne contribue pas à nous -rendre plus heureux en nous-mêmes et dans notre demeure; toute -infortune, au contraire est supportable pour celui qui peut l'adoucir -par le repos de sa retraite et par les livres. - -Nous pouvons changer nos goûts, nos penchants, nos passions; et alors -non-seulement nous supportons la privation de ce qui nous manque, mais -nous pouvons en venir à goûter encore une réelle satisfaction dans un -état qui paraîtrait à d'autres déplorable. Ainsi, pour en citer un -exemple, la santé est sans contredit un bien inappréciable, et -pourtant il y a des circonstances où, lorsque la santé décline, on -éprouve encore un vrai repos. Que de fois j'ai remercié le ciel d'une -maladie qui me forçait de rester chez moi et de me recueillir en -silence! - -Forcé, pendant de longues années, de sortir chaque jour malgré mes -souffrances physiques, de m'exposer aux rigueurs de l'hiver, j'étais -heureux en vérité de pouvoir être malade chez moi. Perpétuellement -occupé des accidents des autres, le médecin compatissant oublie -souvent ses propres douleurs pour porter un remède à celles qu'on lui -confie. Mais que de fois aussi c'est pour lui un cruel sacrifice -d'employer au service des autres les forces qui lui manquent! Dans -une telle situation, la maladie qui me permet de rester enfermé chez -moi, est un vrai repos, pourvu toutefois que je ne sois point assailli -de visites de politesse. J'invoque toutes les bénédictions de Dieu -pour celui qui me laisse seul, qui par compassion ne se croit pas -obligé de s'occuper de moi et de me prendre une partie de mon temps. -Une belle matinée où je puis jouir ainsi de ma liberté, où je n'ai -personne à voir et point de lettres à écrire, est pour moi plus -précieuse que ne peuvent l'être tous les bals pour une élégante femme. - -On reste volontiers avec soi-même quand on a su, soit dans la -jeunesse, soit dans un âge plus avancé, se créer une agréable et utile -occupation. Si l'on se sent triste, il faut s'efforcer de faire -quelques lectures avec une intention déterminée; pour lire avec fruit -il faut avoir la plume ou le crayon à la main et noter toutes les -idées neuves que l'on rencontre, ou toutes celles qui corroborent -celles que nous avions déjà acquises. On se lassera bientôt de lire, -si on ne s'approprie pas à soi-même ou si on n'attribue pas à d'autres -ce qu'on lit, et si l'on ne sent pas s'éveiller dans son esprit -quelques soudaines pensées. L'exercice donne cette habitude, et l'on -occupe ainsi agréablement les heures les plus tristes. - -Pourvu que l'attention soit toujours excitée, on est sûr de dissiper -peu à peu les idées accidentelles les plus fâcheuses. Chaque objet -intéressant, chaque rameau des sciences fécondes, chaque trait de -l'histoire de l'humanité, chaque progrès dans l'art peut fixer -l'attention et chasser, comme par magie, la tristesse. C'est ainsi que -l'homme se fait à soi-même une douce société, c'est ainsi qu'il trouve -son meilleur ami dans son cœur. - -Les plaisirs de l'esprit acquis de la sorte sont bien supérieurs à -tous ceux qui proviennent des sens. Par plaisirs de l'esprit on entend -ordinairement les méditations profondes, les travaux difficiles ou les -œuvres légères de l'imagination. Mais il en est d'autres qui -n'exigent ni une grande érudition ni de grandes facultés. Ce sont les -plaisirs qui naissent de l'occupation, de l'activité, qui sont à la -portée du savant et de l'ignorant et qui procurent également de douces -satisfactions. Il ne faut point mépriser le travail manuel. Je connais -des gentilshommes allemands qui peuvent faire le métier d'horloger, de -peintre, de charpentier, qui possèdent tous les outils de ces -professions et savent s'en servir. Ils peuvent ainsi occuper utilement -une partie de leur temps et sont fort heureux. - -Tout ce que l'on essaye d'apprendre, soit dans l'art, soit dans la -science, d'abord par un simple goût d'amateur, et tout ce dont on -parvient ensuite à acquérir une certaine connaissance, habitue l'homme -à vivre avec lui-même et devient un contre-poids dans les plus grandes -peines morales. Chaque difficulté sérieuse ou minime que l'on réussit -à surmonter, nous cause une réelle satisfaction. Chaque minute que -l'on emploie à poursuivre un but honnête et chaque travail que l'on -achève contribue à réjouir l'âme et à égayer l'approche du lendemain. - -Les plaisirs du cœur appartiennent à tous les hommes qui savent -garder leur paix intérieure, qui sont contents d'eux et des autres. -Les gens du monde se plaignent souvent de l'ennui qu'ils éprouvent -dans le tumulte des villes. On ne connaît point cette triste maladie -dans les vallées des Alpes, sur les montagnes où règne encore -l'innocence et que l'étranger ne quitte jamais sans une touchante -émotion. - -On échapperait cependant à l'ennui des villes, si l'on renonçait au -genre de vie dont on a tant à se plaindre. Toute action vertueuse -ramène la sérénité dans l'âme, et une douce joie accompagne dans sa -retraite celui qui vient de remplir un devoir envers son prochain. Qui -ne connaît le charme des souvenirs de l'enfance? Avec quel sourire de -complaisance, avec quelle tendre mélancolie le vieillard se reporte à -cette époque où les couleurs de la santé animaient encore son visage, -où il cherchait des difficultés pour avoir une occasion de déployer -ses forces! - -Comparons ce que nous étions alors avec ce que nous sommes devenus, -nous verrons que tout ce qui agissait vivement sur nous à cet âge -heureux, exerce encore la même action plus tard dans nos moments de -calme et de gaieté; que les mêmes ressorts se retrouvent dans nos -luttes avec le destin, dans nos vertus et nos défauts, dans tous les -incidents de notre vie. Jetons ensuite un regard sur les événements -qui nous ont frappés, sur les moyens que Dieu emploie pour élever ou -abaisser les empires, sur les progrès que l'on a faits dans l'art et -dans la science, sur le sublime essor de l'esprit humain et sur ses -sottises infinies. En nous livrant à l'écart dans notre solitude à ces -riantes ou graves réflexions, nous reprendrons intérêt à ce qui se -passe autour de nous, et nous chasserons au loin l'ennui. Ce plaisir, -qui naît de la réflexion, on peut le goûter à tout âge et partout. Il -suffit qu'on ait développé par l'étude son esprit et que l'on puisse -sans crainte redescendre dans son cœur. - -L'amour du travail anime et accroît toutes les facultés de notre âme: -l'effort et l'activité sont un besoin pour les imaginations ardentes; -c'est la conscience d'elles-mêmes, le sentiment de leur puissance et -de leur dignité, qui donnent aux âmes non corrompues la plus noble -direction. Si, par devoir et par nécessité, on est en relation avec un -grand nombre de personnes, s'il faut se soumettre malgré soi à de -vaines et fatigantes dissipations, c'est en sortant du tourbillon où -l'on a été entraîné que l'on éprouve surtout le désir de rompre ses -chaînes si pesantes et de se soustraire à ses plaisirs tumultueux. -Jamais nous ne nous sentons plus calmes, plus heureux, plus élevés, et -jamais il ne nous est si doux de comprendre la vie, la pensée, -l'aptitude aux grandes choses et le don d'immortalité dont nous sommes -doués, qu'au moment où nous pouvons fermer notre porte aux visites -importunes, aux entretiens stériles. - -«Mes pensées viennent quand elles veulent et non quand je veux,» -disait Rousseau, et il les recevait quand elles venaient, et il -repoussait avec effroi les étrangers et les inconnus qui cherchaient à -le voir. - -Que d'étincelles de bonnes pensées sont étouffées dans ces arides -relations du monde, et comme l'on devient frivole soi-même en vivant -toujours avec des gens frivoles! Ces étincelles, présent de Dieu, ne -jaillissent que dans la solitude, et c'est la solitude aussi qui -souvent développe des vertus que l'on n'acquerrait pas dans la société -même la plus chère. Nos amis sont loin de nous; privés du bonheur de -les voir, de les entendre, pour résister aux regrets que nous -éprouvons, nous fortifions notre esprit dans la retraite et nous nous -élevons à des résolutions plus hardies; car il peut arriver que si -l'amitié et l'amour nous entourent de leurs soins, nous suivent à -chaque pas, nous perdions peu à peu la faculté d'agir par nous-mêmes -et de nous guider à travers les écueils de la vie. Mais dans la -solitude l'âme reprend une nouvelle vigueur; si l'on sait lutter avec -fermeté et persévérance contre l'infortune, on trouve en soi des -ressources inespérées, et une résolution stoïque nous soutient quand -l'horizon de notre vie se rembrunit. Si nous laissons courir notre âme -de côté et d'autre, c'est que nous sommes trop faibles pour nous faire -à nous-mêmes notre propre pensée, il faut que nous consultions -l'opinion publique, afin de régler nos vues et nos actions sur les -arrêts de cet oracle. - -Les sots se figurent qu'on marche plus vite quand on suit la foule; -ils jugent lorsque la multitude a jugé elle-même, et ils se conforment -à ses décisions sur les hommes et sur les choses. Peu leur importe où -est le droit, où est la vérité; et peu leur importe le cri du faible -et de l'opprimé. Avez-vous contre vous la multitude des sots; -êtes-vous la victime des erreurs et du préjugé, ne cherchez pas -d'appui auprès de ces pauvres gens, dont la tête tourne chaque matin -au vent qui souffle. - -Vivre seul, se sentir seul, si l'on peut être effrayé d'une telle -situation, ce n'est que dans le cas où il faudrait repousser la force -par la force. Mais la vigueur de l'esprit s'accroît, au contraire, par -le fait même de l'isolement, parce que personne ne se joint à nous et -ne combat avec nous. C'est en vivant seul qu'on acquiert cette force, -qu'on apprend à dominer les vicissitudes de la vie, et à braver -courageusement le danger. Quelle tranquillité n'obtiendrait-on pas si -l'on n'avait point à se demander chaque jour: Que dit celui-ci et -celui-là? Que de sots préjugés et de misérables penchants on peut -dissiper par de sérieuses réflexions! C'est par cette habitude de -réfléchir que l'on échappe à la servile et honteuse isolation de tout -ce qui ne mérite aucun respect. C'est par cette influence efficace que -l'on repousse loin de soi la crainte de ces hommes à qui les titres -de leurs ancêtres donnent le droit de tyranniser les autres hommes, et -de s'élever au-dessus de ceux qui souvent auraient raison de les -mépriser. - -Si l'homme du monde se conforme étroitement à toutes les convenances -trompeuses que la société qu'il fréquente lui impose, celui qui a mûri -dans la solitude ne redoute rien tant que d'offenser la vérité. Voilà -d'où vient que ses actions sont souvent si nobles et si imprudentes; -voilà d'où vient que le monde se moque tantôt de sa hardiesse, tantôt -de sa témérité, de sa présomption ou de son embarras. Personne -pourtant n'a autant que lui le droit de s'écrier: Qu'ils disent ce -qu'ils voudront, peu m'importe! - -Il peut arriver qu'on garde dans le tumulte du monde de bonnes et -indépendantes pensées, lorsqu'on y entre avec des principes arrêtés, -mais il est difficile d'y conserver son cœur intact. Combien de gens -ne plaisent dans le monde que par leurs défauts! Combien de misérables -obtiennent un succès général, parce qu'ils savent se plier à toutes -les faiblesses, à tous les ridicules de ceux qui régentent les salons! -Comment pourraient-ils, au milieu des flots d'encens qui les enivrent, -s'apprécier à leur véritable valeur? Dans la retraite cependant, ils -apprendraient à discerner ce qu'ils sont et ce qu'ils doivent être, -s'ils étaient capables de s'observer sévèrement, si le malheur les -forçait de rentrer en eux-mêmes. - -Que de découvertes on peut faire en s'échappant du tumulte du monde et -en se livrant aux réflexions qu'il suggère! Combien de gens -reconnaîtraient alors avec effroi qu'ils ont été les indignes esclaves -de la coutume du public, des usages reçus, qu'ils se sont soumis -très-bénévolement à toutes les règles de l'étiquette, qu'ils n'ont -point osé protester contre tout ce qui leur semblait absurde ou -immoral, qu'ils ont courbé la tête devant l'opinion de la foule, et -n'ont point eu le courage de blâmer ce qu'on ne blâmait pas devant -eux! Si l'on est de bonne foi, on reconnaîtra aussi que l'on a dit -chaque jour une foule de choses par la crainte seule de déplaire, ou -par le désir de se rendre agréable aux autres, que près des gens -riches et puissants on s'est rendu coupable de mille lâchetés pour -obtenir leur approbation. Quand on aura fait toutes ces réflexions, on -sentira qu'il est urgent de se retirer au moins pour quelque temps -dans la solitude, ou de vivre avec des hommes d'une attitude plus -noble et d'un esprit plus ferme. - -Le passage subit de la joie à la douleur, de l'espérance à la crainte -tourmente celui qui n'a pas la force, lorsque la nécessité l'ordonne, -de s'élever avec la sérénité de son cœur au-dessus de tout ce qui -tend à l'agiter. Toute vertu cesse quand on cède à chaque émotion, -quand on se laisse subjuguer par chaque circonstance inattendue, et -qu'on ne sait pas dominer ces événements vulgaires. La vertu disparaît -aussi dans le cœur de ceux qui ne sont occupés que de leur propre -intérêt, et dont les paroles, les actions ne se rattachent qu'à une -pensée d'égoïsme. Il faut apprendre à juger la valeur de toutes les -choses et de toutes les actions humaines pour avoir le courage de -faire le bien, même à ses propres dépens. Les esclaves du monde ne -peuvent sacrifier l'intérêt du moment ni faire un noble sacrifice. Ils -jugent chaque détermination selon sa valeur intrinsèque. Pour eux, il -s'agit d'obtenir quelque succès, des témoignages de faveur, des -titres, des places; et toute leur conduite est réglée sur ce calcul -d'intérêt. Ils font la cour, flattent, mentent, calomnient, et -s'inclinent bassement devant celui qui pourrait leur nuire, s'il était -aussi méprisable qu'eux. - -L'homme juge bien plus sainement ses passions, s'il les examine dans -la retraite. L'âme est alors plus ferme, et ne flotte pas si souvent -entre la crainte et la témérité. Ah! qu'on est bon dans le malheur! -Quelle souplesse dans notre esprit, quelle indulgence, quelle douceur -quand la main de Dieu s'appesantit sur nous, quand il trompe nos -vœux, déjoue nos espérances, nous courbe sous son pouvoir, change -notre sagesse en folie, et révèle à tous les regards le néant de nos -plus habiles combinaisons! Alors un mot affectueux d'un enfant, un -témoignage de respect d'un mendiant nous trouble et nous est agréable. -Mais tout nous apparaît sous un autre point de vue, et nous devenons -moins doux et moins patients, quand nous commençons à nous relever, -quand nous sentons renaître nos forces, et que nous comprenons notre -supériorité. - -Dans la solitude, on se laisse moins abattre par l'infortune, et moins -éblouir par le succès; il n'est pas besoin des leçons du malheur pour -que nous comprenions que nous ne sommes rien devant Dieu, et rien que -par Dieu, que la fierté sans force est le poison de la vie, l'enfer du -cœur, la cause de nos misères; et s'il ne nous reste aucun appui, -aucune ressource, nous supportons plus facilement encore notre sort -dans la retraite, où rien n'offusque nos regards, où personne ne nous -méprise injustement. - -Retirez-vous donc dans la solitude, interrogez votre cœur pour -apprendre à penser plus sagement. Ah! combien les leçons d'une vraie -philosophie, si restreintes qu'elles soient, et combien une raison -éclairée, nous rendent humbles et flexibles! Mais, dans l'erreur des -préjugés, dans l'ignorance de l'esprit, on s'éloigne du droit chemin, -et l'on cherche le bonheur à travers les ténèbres. Il faut vivre -tranquille, à l'écart, pour ne pas estimer au delà de leur valeur les -hommes et les choses. Rejeter les injustes préventions du vulgaire est -le premier pas de la raison, et c'est en cherchant la vérité, à l'aide -de cette raison, et en s'attachant aux principes de la philosophie -pratique, que l'on en vient à ne vénérer que ce qui est réellement -vénérable. - -C'est la solitude qui nous donne le moyen de nous étudier nous-mêmes, -d'éloigner de nous l'erreur de la vie commune, et d'élever notre âme. -Mais ce n'est point encore assez pour que nous ayons de nous-mêmes une -connaissance suffisante: avec quelle partialité ne jugeons-nous pas -souvent dans la retraite notre propre mérite! A combien de mauvaises -passions ne nous laissons-nous pas aller, et que de qualités il nous -manque pour obtenir la satisfaction durable et la félicité intérieure! - -La solitude peut nous donner cette félicité, si, lorsque nous sommes -seuls devant Dieu, loin des regards des hommes, la voix de la -conscience nous répète assez souvent que nous ne sommes point tels que -l'on nous croit, qu'il nous manque une foule de choses pour être ce -que nous devrions être, et que, pour en venir à cette amélioration -morale, nous avons encore de grandes difficultés à vaincre. Dans le -monde, les hommes se trompent l'un l'autre, on affecte des idées, on -feint des sentiments que l'on n'a pas, on cherche à éblouir son -voisin, et l'on finit par s'éblouir soi-même. Dans la solitude, si -l'on s'examine de bonne foi, on parvient à se juger plus exactement. -Loin des flatteurs et des méchants, on apprend à estimer la sincérité -et la simplicité du cœur. On ne craint pas que ces honnêtes vertus -nous nuisent; car, dans la solitude, ce qui est vraiment bon ne peut -être ni ridicule ni méprisable. Là, on compare ce que l'on est -réellement avec les apparences que l'on a dans le monde, et alors on -voit s'évanouir, comme une bulle de savon, les avantages trompeurs et -les qualités indécises que l'on nous prête: toutes ces lacunes de -notre savoir, les erreurs de notre intelligence, les côtés faibles de -notre cœur se révèlent alors à nos regards. Toutes nos fautes, toutes -les parties vulnérables de nos sentiments et de nos actions, tout le -prestige menteur de notre amour-propre, se révèlent à nous dans leur -nudité. - -Quand on en est venu à faire ainsi cette sévère épreuve de soi-même, -on peut vaincre ses mauvaises passions. Il faut, pour atteindre ce -but, chercher d'autres idées, s'attacher à développer des penchants -meilleurs. Nulle part on ne trouve autant que dans la solitude une -source précieuse de nouvelles sensations et de nouvelles idées. Là, -les forces de l'âme suivent facilement la direction qu'on lui imprime. -Si la solitude favorise l'entraînement des désirs funestes dans -l'esprit de l'homme oisif, elle donne à celui qui sait sagement -l'employer, une victoire éclatante sur ses mauvais désirs. - -Ainsi, pour acquérir des jouissances durables et cette paix intérieure -dont nous ne nous lassons point de parler, il faut se faire de la vie -une occupation sérieuse, chercher les joies que nul accident ne peut -détruire, et jeter un regard de pitié sur cette multitude frivole qui -traite l'existence comme un songe puéril. Ceux-là n'ont rien à espérer -de la solitude, qui ne connaissent point leur propre cœur; ils ne -s'habituent à aucune réflexion, à aucun travail, à aucun effort dans -le bien. Toutes leurs joies se flétrissent quand leur ardeur diminue, -quand leurs sens sont émoussés, quand leurs forces s'éteignent. Au -moindre accident physique, à la plus légère indisposition corporelle, -au revers le plus minime, ils n'éprouvent qu'une affreuse anxiété, et -sont en proie aux tortures de l'imagination. - -Je n'ai point encore dépeint tous les avantages de la solitude. Il en -est qui touchent l'homme de plus près. Je dois dire l'influence -qu'elle exerce dans les disgrâces de ce monde, dans les maladies, dans -la mélancolie, dans la douleur que nous causent la mort ou l'absence -de ceux qui nous sont chers. Bénie soit la retraite où l'on se -renferme avec un sentiment religieux, où tout ce que l'on a recueilli -de bon dans les relations sociales se grave plus profondément dans -l'âme, où l'on triomphe des obstacles qui nous éloigneraient de la -vertu, où l'on se consacre aux saines et sages pensées, où l'on obéit -à la vocation indéfinissable que l'on pressentait dès sa jeunesse, où, -au moment de la mort, chacun voudrait avoir passé sa vie... Il est -facile de comprendre cette heureuse influence, si l'on compare la -pensée de l'homme religieux et solitaire avec celle de l'homme du -monde qui s'est éloigné des principes divins, la fin paisible et douce -de celui qui s'est soumis avec une pieuse résignation aux décrets du -ciel, avec la vie tumultueuse de l'autre. Que l'on observe ce tableau, -et l'on sentira combien il est nécessaire d'acquérir, par un retour -utile sur soi-même, la confiance en Dieu et la force de souffrir et de -mourir. - -Les malades, les affligés s'éloigneraient avec effroi de la solitude, -si son repos salutaire ne leur offrait pas des moyens de consolation -qu'ils chercheraient en vain dans les réunions les plus bruyantes. -Ils ont perdu le léger prestige que les sens et l'imagination jettent -sur tout ce qui entoure les heureux du monde. Ils ont perdu le charme -fugitif qui ne réside point dans les choses mêmes, mais dans l'idée -que l'on s'en fait. Tout ce qui apparaît sous de riantes couleurs à -celui dont l'imagination est riante se revêt d'un deuil sombre pour -celui dont l'âme est triste. L'un et l'autre ont tort, mais tous deux -ne reconnaissent leur erreur qu'au moment où le voile tombe, où la -scène change, où l'illusion s'évanouit; tous deux se réveillent de -leur songe lorsque l'imagination qui l'avait enfanté cesse d'agir. -Celui-ci reconnaît que la Providence s'occupe de nous dans le temps -même où nous nous croyons le plus délaissés, ceux-là s'aperçoivent du -néant de leurs plaisirs mondains, dès qu'ils réfléchissent sur leur -situation, sur leur destinée, sur les moyens d'arriver au vrai -bonheur. - -Que nous serions à plaindre si Dieu exauçait tous nos vœux! Au moment -même où l'homme s'imagine que le bonheur de sa vie est à jamais perdu, -Dieu lui prépare quelque joie extraordinaire. De nouvelles -circonstances donnent l'impulsion à de nouvelles forces. Une nature -presque inerte prend tout à coup un mouvement actif et s'élève aux -plus nobles vues, lorsque, dans la retraite, dans le calme, en se -confiant à la Providence, on s'efforce de surmonter l'infortune. -L'énergie et l'ardeur se réveillent à l'instant où l'on se croyait -condamné à une inaction perpétuelle, où l'on ne comptait plus sur les -ressorts de son âme. - -Nous nous retirons avec tristesse dans la solitude, et la patience et -la persévérance nous rendent peu à peu la joie que nous avions perdue. -Nous ne devrions point porter de jugement sur l'avenir, puisqu'il est -impossible que ce jugement ne soit pas faux; nous devrions au -contraire, nous répéter sans cesse cette vérité consolante, cette -vérité prouvée par l'expérience, que maint événement qui, vu de loin, -nous inquiète et nous effraye, change d'aspect à mesure qu'il -s'approche de nous et devient souvent un bonheur inattendu. Celui qui -tente tous les moyens honnêtes d'échapper aux difficultés de la vie, -qui lutte contre toutes les entraves, qui ne cesse jamais d'avoir -confiance en Dieu, brise l'épine de l'affliction et remporte la -victoire sur l'adversité[9]. - - [9] Puissent tous les hommes s'inculquer dans l'esprit - cette maxime que le professeur Hissmann de Gœttingue écrivait - sur son lit de mort: «Dieu n'engage aucun de ses enfants sur une - voie qui tôt ou tard ne le conduise au bonheur, et il n'arrache à - un être sensible aucun soupir qui ne finisse par se transformer - en un cri de reconnaissance!» - -Le chagrin, le malheur, les maladies nous familiarisent promptement -avec la solitude. On en vient bien vite à renoncer au monde, à -regarder avec indifférence ses vaines distractions, à ne plus entendre -la voix des faux désirs. Quand la douleur nous oppresse, quand nos -forces nous abandonnent, on reconnaît bien vite la faiblesse des -appuis que le monde nous offrait et le vide de tous les plaisirs qu'on -allait y chercher. Combien de vérités utiles les maladies révèlent aux -princes et aux grands, quand tout ce qui les environne les trompe par -des mensonges! - -Sans doute celui qui est malade ne peut saisir qu'à la hâte quelques -instants pour appliquer ses forces au but moral qu'il se propose. -Celui-là seul qui jouit de la plénitude de sa santé, peut se dire: Le -temps est à moi! Mais au milieu des souffrances journalières, des -sollicitudes pénibles, dans un état de crise et de langueur, il faut -se roidir contre ces souffrances et lutter contre les difficultés, si -l'on ne veut pas se laisser complétement abattre. Plus on cède et plus -on est malade. Une résistance opiniâtre et, en pareil cas, un reste de -force et un effet courageux ne restent pas sans résultat. - -Souvent la maladie nous énerve et nous donne une trop grande -préoccupation de nous-mêmes. La moindre sensation désagréable nous -fait oublier que nous pourrions encore nous soutenir par quelque -énergie. L'âme tombe dans l'abattement, et tout ce qu'elle avait -encore de vigueur s'éteint peu à peu; quand on souffre, on a -ordinairement trop peu de confiance en soi-même. Que le valétudinaire -essaye de distraire son attention de ses douleurs physiques, qu'il -dégage, pour ainsi dire, sa pensée de son enveloppe terrestre, il -éprouvera certainement un soulagement inattendu et fera des choses qui -lui paraissaient impossibles. Mais il faut aussi qu'il congédie les -médecins qui, en s'informant à tout instant de son état, en lui tâtant -le pouls avec un sérieux grotesque et toutes les momeries habituelles, -en croyant distinguer ce qui n'est pas et en refusant de voir ce qui -est, en ne tenant aucun compte de l'action de l'âme et de l'esprit et -en affectant une compassion étudiée pour le malade, fixent de plus en -plus son attention sur tout ce qu'il devrait s'efforcer d'oublier. Il -faut aussi qu'il prie ses amis et ses parents de ne point caresser ses -faiblesses et de ne point croire tout ce qu'il leur dit. Car, bien -qu'au fond les sensations soient vraies, il en est un grand nombre -qu'il exagère et qu'il fausse par son imagination. - -Il reste donc encore des ressources et des consolations dans la -solitude lorsqu'on en est venu à la situation la plus pénible. Si vos -nerfs sont en quelque sorte paralysés, si votre tête est frappée d'un -vertige continuel, si vous n'avez plus la force de penser, ni de lire, -ni d'écrire, tâchez d'apprendre alors à végéter; c'est ce que me dit -un jour un des hommes les plus éclairés de l'Allemagne qui me vit dans -ce déplorable état. «Garve, avec quelle émotion j'écoutais tes -paroles, lorsque tu me racontais que tu avais éprouvé les mêmes -souffrances et que tu avais mis en pratique les mêmes conseils[10].» - - [10] J'éprouvais alors ce qu'un des bienfaiteurs de l'humanité, - Fest a si bien dit, dans son livre _Sur les avantages des - souffrances et des contrariétés de la vie_, livre excellent - qui devrait être entre les mains de tout malade et de tout - affligé. «J'ai moi-même éprouvé, dit cet écrivain, qu'un seul - témoignage d'intérêt, une seule pensée sortie du cœur de celui - qui a souffert sa part des douleurs humaines, et qui a lui-même - reconnu le pouvoir des consolations qu'il nous offre, sont plus - efficaces qu'un discours étudié, des larmes de commande et des - phrases de considération dictées par la bienséance. - -Il fut un temps où le célèbre Mendelssohn ne pouvait rester dans une -réunion où l'on parlait de philosophie, sans courir risque de tomber -en défaillance. Dans cette situation, il s'interdit toute pensée. Un -jour son médecin lui demanda: «Que faites-vous donc dans votre chambre -quand vous éloignez ainsi de vous la pensée?--Je me mets à la fenêtre, -répondit-il, et je compte les tuiles du toit de mon voisin.» - -Dieu entretient, dans le cœur de celui qui souffre, la pensée -consolante que l'esprit exerce son empire sur le corps. Avec une telle -pensée, on ne peut pas être entièrement abattu, ni être privé des -consolations de la religion; peut-être ne voudra-t-on pas croire que -Campanella ait été capable de distraire tellement son attention des -émotions les plus pénibles, qu'il prétendait pouvoir endurer la -question sans de très-violentes douleurs; mais je puis assurer, -d'après ma propre expérience, que, dans les crises les plus -fatigantes, si l'on parvient à distraire son attention, on peut -non-seulement adoucir le mal que l'on ressent, mais quelquefois même -le faire disparaître. - -Beaucoup d'hommes illustres ont, par ce moyen, réussi à conserver leur -tranquillité dans les circonstances les plus difficiles et à maintenir -leur énergie, malgré la faiblesse de leur constitution. Rousseau -écrivit plusieurs de ses ouvrages les plus célèbres dans des -souffrances continuelles. Gellert, dont les œuvres agréables et -instructives ont obtenu une si grande vogue en Allemagne, a trouvé -dans ses occupations un remède à l'hypochondrie. Mendelssohn, qui -n'était point d'une nature mélancolique, mais qui était sujet à -d'affreux maux de nerfs, recouvra dans un âge avancé, par sa patience -et sa résignation, cet esprit élevé qui l'animait dans sa jeunesse. -Garve, qui pendant des années entières fut condamné à ne pouvoir ni -lire ni écrire, ni même penser, écrivit plus tard son _Traité sur -Cicéron_, et rendit grâces à Dieu avec enthousiasme de la faiblesse de -sa constitution qui lui avait révélé tout l'empire que l'esprit peut -prendre sur le corps. - -Une forte résolution et ce désir d'atteindre un grand but peuvent nous -rendre supportables les douleurs les plus aiguës. L'héroïsme est -très-naturel dans un grand danger, et c'est un don moins rare, on peut -le dire, que la patience dans les petites agitations de la vie. Ce -qu'il est difficile d'acquérir, c'est la résolution de la patience -dans des souffrances de longue durée surtout quand la mélancolie -paralyse notre âme, ce qui arrive assez souvent, et quand nous nous -figurons que ces souffrances n'auront point de terme. Aussi, de tous -les maux qui affligent l'humanité, il n'en est point qui approche de -la mélancolie: et de tous les moyens à employer pour dissiper la -mélancolie, il n'en est point de plus efficace que l'occupation dans -le calme. - -En essayant de surmonter nos peines, chaque victoire que nous -remportons nous conduit à une victoire plus grande, et la joie que -nous éprouvons fait du moins trêve pendant quelques instants au -sentiment du mal qui nous afflige. Quand la raison et la vertu ne -peuvent l'emporter sur votre chagrin ou sur votre maladie, -occupez-vous de choses peu importantes et qui exigent peu d'efforts; -il n'en faut souvent pas plus pour vous soulager. Les nuages de la -mélancolie se dissipent quand on réussit à prendre quelque intérêt à -une occupation à laquelle on se dévouait d'abord malgré soi. Souvent -le désespoir auquel nous nous livrons, l'apathie de l'esprit, -l'indolence du corps, ne sont qu'un déguisement de notre mauvaise -humeur et par conséquent une véritable maladie de l'imagination que -l'on ne peut vaincre que par une constante et énergique volonté. - -La solitude n'est pas seulement un besoin, mais un devoir réel pour -tous ceux qui, par l'effet d'une sensibilité trop délicate, d'une -impressionnabilité nerveuse, ne peuvent supporter la vie du monde et -qui ont toujours à se plaindre des hommes et des choses. Celui qui se -laisse ébranler par un incident qui ne causerait pas la moindre -émotion à un autre, celui qui se crée des douleurs chimériques, qui se -désole de ce qui ne répond pas immédiatement à ses vœux, qui se -tourmente sans cesse par les rêves de son imagination, qui ne se -trouve malheureux que parce que le bonheur ne court point au-devant -de lui, qui, ne sachant ce qu'il veut, passe à tout instant d'un désir -à un autre, qui craint tout et ne jouit de rien, celui-là n'est pas -fait pour la société, et si la solitude ne le guérit pas, il n'y a -point de remède pour lui dans le monde. - -Des hommes pieux, raisonnables, bien doués, se laissent parfois aller, -malgré la fermeté de leurs principes, à un profond découragement, à un -affreuse anxiété; mais c'est leur faute. Si de tels hommes cèdent à -des craintes puériles, si, pour une légère incommodité, ils se -tourmentent et tourmentent les autres, s'ils cherchent dans la -médecine un remède qu'ils trouveraient dans leur raison, s'ils ne -savent pas réprimer les écarts de leur imagination, si, après avoir -supporté avec patience de grandes peines et de grands malheurs, ils -succombent aux contrariétés accidentelles, aux souffrances passagères -de la vie, c'est leur faute. Ils ressemblent à des soldats qui, après -avoir bravé courageusement le feu d'une batterie, s'épouvanteraient -des légers traits lancés par la main d'un enfant. - -La résolution, l'énergie, la stoïque fermeté de l'âme, s'acquièrent -bien plus dans la pratique intime de soi-même que dans le tumulte du -monde, où nous sommes à chaque pas surpris, entraînés par mille -considérations intérieures, où des idées de convenance, de politesse, -de flatterie, écrasent la volonté, où les esprits vulgaires exercent -plus d'activité et obtiennent plus de considération, plus de succès -que les caractères les plus nobles. - -La solitude nous donne d'autant plus de force dans l'affliction, -qu'elle dissipe tous les vains fantômes qui détournent l'âme -d'elle-même et l'égarent dans de futiles préoccupations. Dans la -solitude, on renonce à tant de jouissances, on restreint tellement la -mesure de ses besoins, et l'on fait de tels progrès dans la -connaissance de soi-même, qu'on est moins étonné quand Dieu nous -impose une souffrance pour humilier notre orgueil, dompter la fougue -de nos passions et nous ramener au sentiment de notre faiblesse et de -notre néant. Dans la solitude, que de réflexions nous pouvons faire, -auxquelles l'homme du monde ne songe pas, ou que les dissipations -auxquelles il se livre étouffent dans son âme distraite! - -Les malheureux qui ont à pleurer la mort d'une personne chérie -éprouvent le salutaire désir de se retirer à l'écart, et chacun -s'efforce d'étouffer ce désir en eux. On ne veut pas leur parler de la -perte qu'ils ont faite. On croit qu'il vaut mieux les entourer d'un -essaim d'êtres froids et indifférents qui s'imaginent que, pour -apaiser leur tristesse, il faut les accabler de visites et les -entretenir du matin au soir des nouvelles de la ville. - -«Laissez-moi seul, m'écriai-je, lorsque, deux ans après mon arrivée en -Allemagne, je perdis une épouse tendrement aimée. Son âme planait sans -cesse autour de moi, et sans cesse j'étais occupé du souvenir de tout -ce qu'elle avait été pour moi et de tout ce qu'elle avait souffert -pour moi sur cette terre étrangère. Le contraste d'une telle -innocence, d'une telle pureté, d'une douceur si angélique, et d'une -fin si cruelle, me plongeait dans un abîme de doutes désolants. -Pendant cinq mois, elle souffrit les tortures de la mort. Un jour, je -lisais près de son lit la mort de Jésus, par Ramler. Elle porta ses -regards sur ce livre et me montra, en silence, le passage suivant: -«Mon souffle est faible, mes jours sont abrégés, mon âme est pleine -d'angoisse et ma vie un affreux tourment.» Ah! lorsque je me rappelle -toutes ces circonstances et l'impossibilité où je me trouvais alors -d'échapper aux relations du monde, quand je me rappelle que j'étais -dans ce même temps l'esclave de quiconque me réclamait, que je portais -la mort dans mon sein, que, poursuivi par l'envie, accablé de douleur, -je ne sentais plus en moi ni force, ni vertu, ah! j'avais bien le -droit de m'écrier: «Laissez-moi seul, laissez-moi seul!» - -Être seul, loin du tourbillon bruyant, est le premier, le plus ardent -désir du cœur, quand on ne rencontrerait en fréquentant le monde que -des hommes qui ne comprennent pas le malheur timide et silencieux, qui -n'aperçoivent que la souffrance dont les cris retentissent à leur -oreille. - -Être seul, dans une retraite profonde et déserte, c'est une -consolation aux peines qui déchirent le cœur. Quand il a fallu se -séparer à jamais d'un être chéri, douleur plus affreuse que celle que -nous pouvons ressentir lorsque la main de la mort vient nous saisir -nous-mêmes, la solitude peut seule adoucir notre désespoir. Dans votre -âme tremblante, vous croyez voir la terre s'abîmer sous vos pieds; à -cette heure terrible où il faut dire un dernier adieu à ceux qui -pendant de longues années ont été tout pour vous, et que jamais on -n'oubliera un seul instant, alors il faut se retirer dans la solitude, -mais en s'efforçant de s'y créer une occupation et d'appliquer son -esprit à diverses pensées. - -Hélas! combien de souffrances profondes que le monde ne voit pas, dont -nous devons seuls supporter le fardeau, et auxquelles nous ne pouvons -résister que dans la solitude! - -Figurez-vous que vous arrivez inquiet dans un pays où tout vous est -étranger, où le malheur vous accable de toute part, où vous êtes à -tout instant près de tomber dans le désespoir, où vous avez sans cesse -sous les yeux l'agonie de la mort, où personne ne vous comprend, et ne -peut vous comprendre, où l'on ne fait que jeter sur votre route des -ronces et des épines, où enfin vous êtes condamné à perdre ce que vous -aviez de plus cher au monde. Voilà que tout à coup dans ce pays de -désolation, dans ce deuil de votre âme, une main affectueuse s'étend -sur vous, une voix, qui semble venir du ciel, vous dit: «Viens, je -veux essuyer tes larmes, je veux rendre le courage à ton esprit -abattu, je veux entrer dans la confidence de tes peines et t'aider à -les supporter. Je veux t'arracher à ta tristesse, te faire goûter -encore les beautés de la nature et les bienfaits de Dieu, qui répand -aussi ses consolations sur cette contrée. Je veux sentir, penser avec -toi, t'ouvrir un nouvel horizon, recueillir pour toi les fleurs que je -trouverai sur le sentier de la vie, t'entretenir de tous ceux qui -t'aiment, qui parlent de toi avec estime et avec confiance, te prouver -que tous les hommes ne sont point si mauvais que tu le crois, et que -seulement ils ne te connaissent pas. Je veux écarter de toi toutes les -sollicitudes, te faire jouir d'une existence douce et paisible, et -travailler à corriger tes défauts. Toi, tu corrigeras aussi les miens, -tu formeras mon esprit, tu m'apprendras ce que tu sais.» Si, après -avoir savouré pendant plusieurs années le charme de cette existence -qui vous est ainsi offerte, si, après avoir éprouvé une telle -consolation dans les événements les plus désastreux, si, après avoir -espéré qu'au dernier moment, cette main compatissante vous fermera les -yeux, vous devez être privé d'une telle affection, d'un tel -dévouement, il ne vous reste, pour surmonter vos regrets, pour -apprendre à lutter courageusement contre la destinée, d'autre asile -que la solitude. - -Dans la solitude, nous voyons de plus près l'œil qui voit tout. Quand -toutes les vaines rumeurs cessent autour de nous, notre cœur comprend -bien mieux cette grande et heureuse pensée, que Dieu nous regarde, -nous entoure, nous domine et dirige tout par sa puissance et sa bonté. -Dieu nous apparaît partout dans la solitude. Affranchis de l'ivresse -des sens, animés par des vœux plus purs, par une joie plus idéale, -nous songeons sérieusement et avec plus de liberté et de confiance à -notre félicité suprême, et nous croyons déjà la goûter en y songeant. -Notre pieux recueillement éloigne de nous les idées grossières et les -basses sollicitudes. - -La solitude nous rapproche de Dieu quand elle entretient en nous les -sentiments tendres, humains, et les mouvements d'une salutaire -défiance de nous-mêmes. Quand, auprès du lit d'un mourant, j'observais -les efforts que notre pauvre nature oppose à son anéantissement, les -tortures que lui fait éprouver chaque minute qu'elle dérobe à la mort, -quand je voyais le malheureux élever vers le ciel ses mains -tremblantes, et lui adresser, lorsqu'il se sentait soulagé, d'ardentes -actions de grâces, quand j'entendais ses paroles entrecoupées, ses -soupirs plaintifs et que j'observais les regards attendris de tous -ceux qui l'entouraient, je me sentais accablé et je me retirais à -l'écart, pour gémir sur le sort de l'humanité et sur mon impuissance, -dans un moment où j'éprouvais un désir si profond de secourir une -telle misère. Ah! lorsque, dans ces tristes pensées du cœur, je -m'incline devant Dieu, combien je sens qu'il ne faut se fier ni à la -force de la vie, ni à la science dont l'homme attend un espoir, une -consolation! Jamais je ne me lève le matin de mon lit, sans penser -que, si j'existe encore, c'est un miracle de Dieu. Jamais je ne compte -les années que j'ai passées en ce monde, sans remercier la Providence -de m'avoir soutenu au delà de mon attente, de m'avoir conduit, par une -force incompréhensible, sur une mer pleine d'écueils. Je ne puis que -me taire et l'adorer en silence, lorsque à tout instant je sens ma -faiblesse, lorsque chaque jour je vois tomber près de moi, à la fleur -de l'âge, des hommes qui ne songeaient à aucun péril et qui se -croyaient, pendant longtemps, à l'abri des atteintes de la mort. - -Comment pourrions-nous devenir sages et échapper aux écueils qui nous -menacent, si nous nous éloignions des relations étourdissantes qui -effacent en nous les impressions du bien? C'est en dehors de ces -relations que nous pouvons réfléchir à ce que nous voyons, à ce que -nous entendons tous les jours, et rassembler dans notre cœur des -pensées utiles et durables. On n'acquiert point cette sagesse en -poursuivant perpétuellement de frivoles plaisirs, en courant sans -réflexion d'une société à l'autre, en parlant de choses sans intérêt -et en éparpillant inutilement toutes les heures de la journée. «Celui -qui veut devenir sage, a dit un philosophe, doit apprendre à vivre -seul, la perpétuelle fascination des sens étouffe toutes les bonnes -pensées; dans cette espèce de vertige on se possède à peine, on -n'entend plus la voix de la raison, on ne sent plus sa force, on ne -résiste à aucune tentation, et loin d'éviter les piéges où nous -engagent nos penchants mauvais, on les cherche. Nulle part Dieu n'est -autant oublié que dans les distractions habituelles des réunions du -monde; dans ce tourbillon qui nous saisit, qui enflamme tous nos -désirs, qui excite toutes nos passions, les liens qui nous attachent -à notre créateur sont interrompus; nous renonçons à cette première, à -cette unique source de félicité, aux facultés de notre raison; et nous -ne pensons à nos devoirs religieux que furtivement, sans suite et sans -émotion. Celui qui, au contraire, fait un retour sérieux sur soi-même, -qui élève son cœur vers le ciel, qui regarde le cercle où il doit -exercer les facultés de son âme, la voûte azurée, la terre couverte de -fleurs, les montagnes et les bois, comme le temple de Dieu; celui qui -rattache toutes ses inspirations au maître de toutes choses, doit -avoir vécu dans une pieuse solitude, dans un intime et salutaire -recueillement.» - -Aussi la solitude peut vaincre les plus grands obstacles à la piété, -si seulement on veut bien consacrer chaque jour à de saines -réflexions, une partie du temps qu'on perdrait au jeu, ou à sa -toilette. Chaque heure de recueillement et de réflexions sérieuses -donne à notre esprit plus de force et de solidité, et nous inspire -plus d'éloignement pour les stériles distractions du monde. On peut -être animé d'un bon sentiment envers ses semblables, secourir celui -qui est dans le besoin, faire autant de bonnes actions que nos moyens -nous le permettent et en même temps échapper à toutes les fêtes -inutiles, à toutes les distractions d'une vie dissipée. - -Peu d'hommes sont en état d'accomplir des actes de vertu éclatante, de -se signaler par une bienfaisance splendide. Mais combien de vertus -modestes ne peut-on pas mettre en pratique chaque jour de sa vie sans -sortir de chez soi, sans bruit et sans faste! Celui qui sait s'occuper -dans sa retraite peut, en y restant toute l'année, s'occuper du -bonheur des autres, écouter leurs plaintes, soulager leur misère et -faire du bien autour de soi sans que le monde en parle. - -Un penchant décidé pour la solitude est quelquefois un penchant qui -nous ramène vers Dieu. Cette mélancolie vague et sans nom, que -beaucoup de gens éprouvent dans leur première jeunesse, qui plus tard -prend un caractère plus déterminé, nous conduit à l'observation -sérieuse, sincère de nous-mêmes, à l'étude de ce que nous sommes et de -ce que nous devons être. A l'époque où il s'opère en nous un -changement physique qui imprime à l'âme une nouvelle direction, notre -conscience s'éveille, nous entendons la voix de Dieu et nous nous -prosternons dévotement devant lui. La mélancolie est l'école de -l'humilité, et c'est par le peu de cas que l'on fait de soi-même qu'on -arrive à se connaître. Dans ces heures pensives, solitaires, où l'on -s'éprouve de bonne foi, le sophisme des passions disparaît. Si nous -nous exagérons nous-mêmes nos défauts, si nous ressentons une trop -vive anxiété, si nous adoptons des principes outrés, ces impressions -ne s'effacent que trop tôt et cet excès même est un bonheur si on le -compare à la nonchalance qui paralyse l'émotion du bien. La tristesse -profonde que nous donne le sentiment de notre misère, se change en un -doux repos à la lumière d'une foi raisonnable, et il est à croire que -celui qui s'observe ainsi dans l'exagération de sa faiblesse finit par -s'élever devant Dieu au-dessus de l'esprit fort qui se rit de sa -piété. - -L'étude de soi-même est si rare que tout ce qui nous y ramène doit -être pour nous important et précieux. Il faut que la douleur nous -éveille; il faut que nous ayons longtemps bu à la coupe de -l'adversité, pour que nous en venions à rentrer en nous-mêmes, à -recueillir nos pensées et à ne plus les laisser courir dans un fol -abandon. Un des grands philosophes d'Allemagne me disait: «Je dois à -ma maladie l'avantage d'avoir appris à m'examiner moi-même.» - -Ici, la religion et la philosophie se réunissent pour nous guider; -toutes deux nous disent que nous ne pouvons trop redouter les périls -de l'erreur; mais si le bien ne peut être opéré en nous que par les -fortes crises de l'âme, ces crises ne doivent point nous épouvanter. -Dans les derniers moments de notre vie, nous voudrions tous avoir -passé plus de temps dans la solitude, plus de temps avec nous-mêmes et -avec Dieu. Nous nous rappelons alors douloureusement toutes nos -fautes, et nous reconnaissons que nous n'en aurions pas commis un si -grand nombre, si nous avions pris à tâche d'éviter les piéges du monde -et de veiller sur notre cœur. - -Que l'on compare la situation de celui qui, dans la solitude, existe -en vue de Dieu avec celle de ces esprits légers et étourdis, qui ne -pensent jamais à leur souverain maître, qui consacrent toute leur -existence aux plaisirs du moment; que l'on compare l'homme sérieux, -dont l'âme est dignement occupée des idées de l'éternité, à tous ces -gens qui ne rêvent que bals et festins, on reconnaîtra que l'amour de -la solitude, la retraite paisible, le désir de s'associer à un -véritable ami, nous procurent dans ce monde plus de satisfaction et -nous assurent au moment suprême plus de consolation que toutes les -vaines joies du monde. - -C'est surtout au lit de la mort que l'on remarque la différence qui -existe entre celui qui a gardé dans son cœur la pensée de Dieu, et -celui qui n'a songé qu'à satisfaire ses fantaisies et ses passions: -quel contraste entre la fin de l'homme qui n'a vécu que d'une vie -dissipée et bruyante, lors même qu'il ne se serait souillé d'aucune -grande tache, et celle d'une vie recueillie, douce et sérieuse. - -Je ne citerai point les sinistres exemples de ceux dont la débauche a -épuisé les facultés et qui sont morts honteusement et misérablement. -Mais qu'on me permette de raconter l'histoire d'une jeune personne -dont je voudrais conserver la mémoire, car je puis dire d'elle ce que -Pétrarque dit de sa Laure: «Le monde ne la connut point tant qu'il la -posséda, ceux-là seuls l'ont connue qui restent ici pour la pleurer.» - -La solitude était son monde, la retraite était sa joie; elle se -soumettait avec une pieuse résignation aux volontés de la Providence. -Née avec une faible constitution, elle souffrait avec courage; douce -et bonne, aimable, quoique languissante, timide et réservée, s'animant -seulement par un candide enthousiasme, telle était cette âme délicate -qui, par la fermeté qu'elle conserva au milieu des plus grandes -douleurs, m'a montré quelle force l'âme peut donner dans la solitude -aux êtres les plus faibles. Tout ce qui était bien agissait sur elle; -mais elle ne manifestait qu'avec une grande retenue ses impressions, à -moins qu'elle ne fût dans un cercle d'amis intimes où elle n'éprouvait -plus aucune crainte. La nature l'avait douée d'un courage héroïque -pour la souffrance et d'une merveilleuse élévation. Je voyais son -visage animé d'une joie céleste chaque fois qu'elle revenait de la -sainte table. Pleine de foi en Dieu et de défiance envers elle-même, -elle obéissait à toutes mes prescriptions, elle m'aimait d'une -affection profonde et ne me le dit jamais; j'aurais donné ma vie pour -elle, elle eût donné la sienne pour moi. J'éprouvais une joie -inexprimable à faire ce qui lui était agréable, et le plus grand -plaisir qu'elle osât me procurer, c'était de m'apporter une rose; de -sa main c'était un trésor. Un coup de sang sur les poumons la frappa -entre mes bras, je connaissais sa constitution, je vis que le cas -était mortel. Douze fois dans la journée, je me prosternai à genoux -avec une indicible angoisse; elle ne savait pas qu'elle fût en si -grand danger, cependant elle se sentait très-malade et ne le disait -point. Elle souriait quand je m'approchais d'elle et souriait encore -quand je sortais. Pendant tout le cours de sa maladie, elle n'exhala -pas une plainte. A toutes mes questions elle répondait d'une voix -douce et affectueuse, et n'entrait dans aucun détail. Elle s'éteignit -avec l'expression d'un tendre amour et d'une sérénité céleste. - -C'est ainsi que j'ai vu mourir, après neuf mois de souffrances, ma -fille unique à l'âge de vingt-cinq ans. Pendant le temps qu'elle passa -à Hanovre, où elle inspirait une affection générale, elle composait -des prières qu'on retrouva dans ses papiers. Elle demandait à Dieu la -grâce de mourir bientôt, d'aller bientôt rejoindre sa mère. Elle -exprimait la même pensée dans des lettres touchantes. Au moment de -mourir, au milieu d'une agonie indicible, elle me dit ces derniers -mots: «Aujourd'hui j'irai goûter les joies du ciel.» - -Nous ne serions pas digne d'avoir eu sous les yeux un tel exemple, -d'avoir vu une telle faiblesse unie à de telles souffrances, si nous -nous laissions abattre par une douleur que notre courage peut -surmonter. Cette enfant qui jamais ne murmura, qui sans cesse fut -résignée aux décrets de la Providence, jouit à présent de l'éternelle -félicité, et nous qui sommes encore ici, qui nous souvenons de cette -fille bien-aimée, de tout ce qu'elle nous a enseigné sur son lit de -mort, dans ses heures d'angoisses, nous qui aspirons aussi au repos de -l'éternité, ne voudrions-nous pas tout essayer, tout mettre en œuvre -pour trouver des forces dans le malheur, pour acquérir, par un retour -salutaire sur nous-même, par une religieuse pensée, la patience et la -soumission? - -O vous qui souffrez, tout pèse sur voire âme, et cependant, -croyez-moi, il y a de douces afflictions, des afflictions qui nous -élèvent au-dessus de la terre, qui nous donnent une énergie qu'on -pourrait croire impossible. Aujourd'hui vous êtes découragés et -abattus, mais un temps viendra où vous vous élèverez dans votre -douleur entre le ciel et la terre; alors vous trouverez le repos, -alors vous trouverez, dans l'éloignement de la foule, dans le tendre -souvenir de ceux que vous avez perdus, des joies pures et élevées. - -La solitude, il est vrai, ne convient point à tous ceux qui sont -affligés, l'âme ne peut pas toujours se soustraire aux exigences d'un -corps malade et épuisé. Mais que Dieu bénisse dans ce moment la main -secourable d'un ami et récompense dans l'éternité l'affection qui nous -aide à supporter nos peines! que si la douleur que vous avez éprouvée -par l'effet d'une mort cruelle se change en une douce mélancolie, ou -si vous êtes assez fort pour ne point succomber à votre catastrophe; -oh! cherchez le silence des champs, le calme de la retraite, vous -trouverez là une heureuse tranquillité, même au milieu de votre -tristesse vous apprendrez à envisager avec plus de liberté et de -courage les courtes souffrances de ce monde, à être seul sans crainte, -et à couvrir de fleurs les tombeaux. - - - - -CHAPITRE VII. - -DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR L'ESPRIT. - - -Les âmes libres comprennent seules le prix de la liberté. Les natures -d'esclaves se plaisent dans leur esclavage. Celui qui, après avoir -erré dans le tourbillon du monde, après avoir appris à connaître la -véritable valeur des hommes, juge tout avec impartialité, et, -pénétrant dans les sentiers différents de la vertu, cherche son -bonheur en lui-même, est libre. - -Il est vrai que ce sentier est sombre, rude, escarpé; mais, quand on -l'a gravi avec peine, il conduit à des refuges paisibles, à des rives -attrayantes; à l'espace libre et pur. La solitude nous donne une -indépendance parfaite, quand on en a de bonne heure reconnu les -avantages et quand on l'aime. Je voudrais indiquer la voie de ce -bonheur aux jeunes gens, aux hommes simples et honnêtes auxquels je -désire être utile. Je ne veux pas qu'ils soient entraînés dans la -solitude, de dépit, mais par l'indifférence d'inutiles distractions, -par l'éloignement des plaisirs frivoles, par une sage défiance des -prévenances équivoques, par la crainte de devenir le jouet des -séductions trompeuses. - -Un grand nombre d'hommes doivent à la solitude leur force et leur -supériorité d'esprit. Pareils au cèdre qui, sur la montagne, brave les -tempêtes, ils ont bravé dans leur retraite le souffle des mauvaises -tentations. Quelques-uns ont peut-être, dans ce dernier refuge, -conservé les faiblesses de l'humanité. Mais combien d'autres ont fait -preuve d'une fermeté inébranlable! Tout effort sincère et généreux -pour arriver à la vertu, tout ce qui tend à élever l'esprit, toute -entreprise courageuse excite en nous un sentiment d'admiration. Un -moine qui est animé d'une pensée noble et énergique est aussi un -héros. Une religieuse, dont l'âme, soutenue par une tendance idéale, -acquiert un repos chèrement acheté, produit sur nous une émotion plus -profonde que toute autre femme douée des plus belles qualités. Que de -fois j'ai reconnu combien une religieuse sincère mérite d'estime et de -bienveillance! Que de fois je me suis senti pénétré de respect pour -les héros de cette profession, pour leur tendre piété, pour leur -fidélité religieuse et la persévérance qu'ils ont mise à se vaincre -eux-mêmes! Que de fois un couvent m'a semblé un asile plein de -consolation dans les anxiétés de notre cœur! Jamais, dans ces -silencieuses et sombres retraites, je n'ai pu m'empêcher de voir -l'efficacité d'un tel genre de vie pour conduire l'esprit à une vertu -sérieuse. Souvent il m'est arrivé de serrer avec une vraie sympathie -la main d'un pauvre moine, et je ne suis pas sorti d'un couvent de -religieuses sans être attendri jusqu'aux larmes. - -Mais mes considérations sur la solitude ne doivent point être -restreintes dans l'enceinte des cloîtres. L'idée bienfaisante que je -me fais de la solitude, je voudrais l'adapter au monde dans lequel je -vis, qui agit sur moi, et sur lequel je puis agir, car il existe de -jeunes cœurs où ces réflexions peuvent fructifier. - -Il y a dans la vie des époques où il devient nécessaire d'être seul. -Dans la jeunesse, pour acquérir l'instruction, les connaissances -désirables, pour se former une façon de penser que l'on garde toute la -vie; dans la vieillesse, pour se souvenir de la route qu'on a -parcourue, pour réfléchir à tout ce qui nous est arrivé, aux douces -fleurs qu'on a cueillies sur son chemin et aux orages de notre -destinée. - -Lord Bolingbroke dit qu'il n'y a pas, dans les œuvres du chancelier -Bacon, une remarque plus belle et plus profonde que celle-ci: «Nous -devons de bonne heure nous prescrire, dans la vie et dans nos actions, -un but honnête, vertueux, possible, et nous y attacher de toutes nos -forces, afin que notre âme se forme à toutes les vertus. Mais, en -façonnant notre caractère moral, nous ne devons pas suivre les -procédés du sculpteur, dont le ciseau achève de finir une tête, tandis -qu'il laisse le reste du corps à l'état de bloc grossier et informe. -Nous devons imiter la nature, qui, dans la conformation d'une fleur, -d'un animal, développe à la fois toutes les parties de son œuvre.» - -O toi, aimable jeune homme, qui, dans le commerce séduisant et souvent -trompeur du monde, n'as point encore abdiqué les principes de vertu; -toi qui n'es point encore infecté du poison de l'oisiveté frivole; toi -qui, dans les entraînements et les images d'une fervente galanterie, -n'as pas perdu le désir et la force d'entreprendre de grandes choses, -et qui échappes dans mainte assemblée aux folles tentations, la -solitude te réclame! Je voudrais te retenir dans ta retraite -studieuse, animer, fortifier tes nobles intentions, t'inspirer cette -juste et digne fierté, qui, dans les fonctions que tu seras appelé à -remplir, t'empêchera d'estimer le monde plus qu'il ne vaut! - -C'est la raison qui t'ordonne de sortir d'un cercle trop étroit pour -t'entourer ailleurs de grands exemples. C'est en apprenant à connaître -les vrais hommes de la Grèce, de Rome, que tu acquerras le pouvoir de -vaincre tous les obstacles. Où trouve-t-on de plus illustres exemples -de la grandeur humaine? Qui a montré plus de valeur guerrière, plus de -zèle pour la science et plus de raison? Rejette loin de toi les vaines -frivolités, et n'aspire qu'à ce qui mérite vraiment d'être recherché -et imité. La noblesse n'élève personne. Seize quartiers sont un -avantage, mais ne sont pas un mérite. Tes dispositions sont bonnes, -puisque toutes ces vérités ne te plaisent pas, et tu sais que celui -qui ne respecte que les petites choses ne sera jamais grand. Laisse -les femmes compter leurs aïeux, qui, il y a sept cents ans, ne se -distinguaient qu'en allant à la guerre à cheval, tandis que les -bourgeois les suivaient à pied. Compte les hommes de ta famille qui -n'ont pas pris la fuite dans les batailles et n'ont point dépouillé le -passant sur la grande route. Compte les hommes de ta famille qui ont -fait de nobles actions, dont l'histoire nationale conserve la mémoire, -et dont le nom est inscrit dans les annales étrangères, mais -souviens-toi bien qu'on n'est réellement grand que par ses propres -actes et ses propres vertus. - -Deux chemins s'ouvrent devant toi: l'un, qui serpente par des allées -de verdure, par des jardins embaumés, où l'on entend retentir les sons -de la musique, le bruit de la danse, les chants de l'amour. C'est -celui que recherche la multitude. L'autre, moins fréquenté, est -escarpé et dur, on ne le suit que lentement, et souvent, quand on -croit être déjà bien loin, on tombe du haut des rocs. Là, les -montagnes et les vallées résonnent des mugissements des bêtes -sauvages; là, de tout côté, on entend le croassement des corbeaux, le -sifflement des vipères, à tout instant on est assailli par des essaims -d'insectes malfaisants, et l'on ne voit autour de soi qu'un désert -sombre et terrible. Le chemin fleuri est celui du monde; l'autre est -celui de l'honneur. Le premier conduit aux emplois, aux dignités de la -ville et de la cour; le second pénètre de plus en plus dans la -solitude. En suivant le premier, tu peux devenir un homme aimable, un -personnage recherché, peut-être aussi un scélérat. En suivant l'autre, -tu seras méconnu, haï; mais, avec de l'énergie et de favorables -dispositions, tu peux devenir un grand homme. La dissipation est un -remède et non un aliment. Il faut sans doute que tu endurcisses ton -corps par l'exercice, que tu fasses tout ce qu'il est nécessaire de -faire pour que tes forces physiques soutiennent tes forces morales. -Mais tu n'apporteras jamais assez de zèle dans les travaux de -l'esprit, tu ne persisteras jamais dans tes meilleures résolutions, si -la haine pour toutes les vaines dissipations n'est pas enracinée dans -ton cœur. Plusieurs hommes que je connais ont passé leur jeunesse -dans l'étude, solitaires et recueillis. Ils ont grandi dans la -pratique des plus dignes vertus, et maintenant ce sont des ministres -qui gouvernent les États, des écrivains dont la vie est employée à -combattre l'erreur, des philosophes qui, de bonne heure, échappèrent -aux lisières des sots préjugés. - -Grâces soient rendues au noble esprit qui a dit: «Si vous voyez un -jeune homme d'une haute raison se retirer du monde, devenir -mélancolique, parler peu, témoigner par sa froideur et sa réserve le -mépris que les méchants lui inspirent, se plaindre peu de l'injustice, -mais concentrer en lui-même les sentiments pénibles qu'elle lui fait -éprouver; si vous voyez son esprit jeter des lueurs scintillantes -comme l'éclair qui brille au milieu de la nuit, et s'envelopper -ensuite dans un long silence; si vous remarquez qu'il trouve tout -aride autour de lui, et que tout lui inspire aversion et dégoût; oh! -comptez que c'est une plante précieuse qui n'attend plus qu'une main -habile pour se développer. Ménagez-la. Qu'elle soit sacrée pour vous. -Vous commettriez un meurtre en la foulant aux pieds.» - -Une telle plante serait ma joie. Je réchaufferais contre mon cœur, je -la cultiverais avec amour, je la déroberais aux regards des pédants -qui s'enflamment de colère à l'aspect d'un jeune homme qui montre plus -d'esprit qu'ils n'en ont. D'un souffle j'écarterais aussi de ma belle -plante tout cet essaim de petits-maîtres fades et énervés. Mais si le -jeune homme ne se montrait pas à propos assez ouvert et flexible, s'il -ne se façonnait pas aux manières du monde, je le laisserais parfois se -heurter le front contre les rochers, et je le verrais tranquillement -tomber dans des occasions où un homme expérimenté n'est pas même -ébranlé, quoiqu'il ne puisse faire tout ce que veut un jeune homme. - -La solitude peut produire une opiniâtreté de caractère désagréable, -que les relations du monde tempèrent; il est des jeunes gens fiers et -dédaigneux qui, à l'âge de la maturité, corrigent ces défauts et qui -ne conservent qu'une noble assurance. Alors leur satire adoucie ne -présente que le contraste de ce qui est avec ce qui devrait être; leur -mépris pour les méchants leur donne parfois une mâle éloquence, et il -ne leur reste de leur longue lutte qu'une sage expérience du monde et -une bonté d'où il résulte d'utiles enseignements. - -Mais il est aussi une science du cœur souvent négligée qu'il faut -tâcher d'acquérir dès sa jeunesse et qui donne à l'esprit des qualités -précieuses: cette science est la philosophie, qui forme les hommes, -qui les gagne plus par l'amour que par de vains préceptes, qui éclaire -leur conception par le sentiment, qui les détourne de mainte erreur, -les porte à la vertu et les anime. Dion avait été élevé dans la lâche -servitude des cours; il n'avait que des mœurs molles et efféminées, -le goût du luxe, du superflu et des voluptés de toute espèce. Mais à -peine eut-il recueilli les leçons de Platon, à peine eut-il compris -cette philosophie bienfaisante, que son esprit s'enflamma pour elle. - -Ce que Platon a fait pour Dion, plus d'une mère le fait pour son fils, -et souvent à l'insu du père. La philosophie qui découle des lèvres -d'une mère prudente et qui connaît le monde, arrive à l'esprit par le -cœur. Qui n'accepterait volontiers de suivre un chemin difficile, en -s'appuyant sur une main chérie, et quelle instruction pourrait -l'emporter sur les douces leçons d'une mère dont l'intelligence est -élevée, l'âme tendre et le regard profond[11]? - - [11] Mon digne ami, Islen, a exprimé cette pensée en termes - touchants. «Il me paraît incontestable, dit-il, que si - l'on savait bien l'histoire de ceux qui se sont distingués par - leur dignité de caractère et leurs vertus, on en trouverait neuf - sur dix qui devraient ces qualités à leur mère. On ne reconnaît - point assez, en général, combien il importe à l'homme d'avoir une - conduite pure et exempte de blâme dans sa jeunesse. On n'est pas - assez persuadé que la plupart de ceux qui ont eu cet inestimable - avantage en sont redevables à leur mère, et que le bonheur et la - perfection du genre humain tiennent, en grande partie, à - l'intelligence et à la vertu des femmes.» - -Je souhaite à une femme de cette nature un fils qui reste volontiers -seul avec elle, ou qui, prenant un livre dans sa main, s'en aille -gravir les rochers et s'asseye au pied d'un chêne, avec son inutile -fusil, aimant mieux converser avec les grands hommes de Plutarque que -de poursuivre les oiseaux à travers les arbustes. Quel bonheur pour -elle, si le silence et la solitude des bois excite, élève les pensées -de son fils[12], s'il reconnaît qu'il y a eu et qu'il y a encore, de -par le monde, de plus grands hommes que le bourgmestre de sa petite -ville, ou le seigneur de son village, que ces hommes avaient d'autres -joies que celle de s'asseoir à une table de jeu, qu'ils se plaisent -aussi à être seuls dans leurs heures de repos, que la jeunesse se -développe dans l'étude des lettres et de la philosophie, que cette -même étude animait encore leur cœur dans un âge avancé, et qu'au -milieu des plus grands périls ils conservaient ces affections -précieuses qui bannissent la tristesse de la retraite la plus profonde -et l'ennui du désert le plus sauvage! - - [12] «Mirum est, dit Pline le Jeune, ut animus agitatione motuque - corporis excitetur. Jam undique silvæ et solitudo, ipsumque illud - silentium, quod venationi datur, magna cogitationis incitamenta - sunt.» - -Mais lorsqu'un jeune homme bien élevé se fixe dans une ville, une -foule de choses le fatiguent et le rendent malheureux. Il est donc -utile d'examiner comment on peut échapper sagement, par la solitude, à -des sociétés insipides, dans quelque pays, dans quelque ville et dans -quelque situation que l'on soit. - -Les petites villes, dont nous avons, dans un chapitre précédent, -représenté les inconvénients et les dangers, ont cependant, il faut le -dire, sous un certain point de vue, un avantage réel sur les grandes -villes: c'est qu'on y est plus libre de vivre avec soi-même, et qu'on -peut, si l'on veut, y trouver plus de loisir et de tranquillité. Il -est vrai, comme nous l'avons déjà dit, qu'il y a dans les petites -villes un grand vide et une grande stérilité d'esprit. Ceux qui y -demeurent ne savent point user de leurs loisirs comme ils le -devraient; ils ignorent le prix du temps et ne profitent point de leur -solitude. C'est une triste chose surtout que de voir l'ennui de ces -gentilshommes de bourgade qui, ne croyant pas la société des simples -bourgeois digne de leur noblesse, aiment mieux se retirer à l'écart et -souffrir de leur insipide isolement que de vivre avec des gens -raisonnables, mais dépourvus de parchemins aristocratiques; ils -devraient agir tout autrement et aimer les hommes pour en être aimés. -Si un simple bourgeois fait naître une seule bonne pensée, cela -devrait suffire pour le faire rechercher du gentilhomme qui n'a aucune -pensée et qui est accablé d'ennui. Les gens qui ne savent comment -passer le temps ne devraient dédaigner personne. Le noble et le -bourgeois devraient, au moins dans les petites villes, se tendre la -main et éloigner d'eux ces folles idées de distinction de rangs, qui -divisent la population des grandes cités. - -Il me semble que les personnes de distinction qui habitent les petites -villes ne peuvent adopter une meilleure manière de vivre qu'en se -montrant affables et affectueuses envers tout le monde, en manifestant -une bienveillance générale, et en se réservant autant de loisir et de -liberté qu'il en faut pour ne pas laisser languir et s'éteindre -l'esprit dans les lieux où il est d'ordinaire peu excité. - -Si l'on savait profiter du séjour des petites villes, que d'avantages -précieux on en retirerait! nulle part la vie n'est si gaie, nulle part -les beaux jours de la jeunesse ne sont mieux employés, nulle part -enfin les hommes sérieux n'éprouvent moins de tentation de perdre leur -temps, et n'apprennent mieux à connaître et à éviter les écueils de la -solitude. On peut regarder chaque petite ville comme un cloître où -l'on est renfermé dans un cercle d'hommes très-restreint et dans un -horizon très-borné, où les passions des êtres vulgaires ou méchants -éclatent avec violence, et où il faut se créer un refuge dans sa -retraite ou au sein de quelques êtres choisis. Les petites villes se -ressemblent à peu près toutes et ne diffèrent entre elles que par la -manière dont elles sont gouvernées; il n'y a point de tyrannie plus -lourde que celle de ces petites républiques, où non-seulement un -bourgeois s'érige en maître de ses concitoyens, mais où l'intelligence -étroite de ce petit régent devient la mesure de l'esprit général, si -personne ne s'y oppose. - -Les petites villes républicaines veulent se suffire à elles-mêmes et -ne s'occupent point de ce qui se passe au dehors. Le magistrat qui -gouverne une de ces cités démocratiques la regarde comme un monde -entier; de ses lèvres découlent, comme d'une source intarissable, -toutes les décisions des affaires publiques; son âme n'est occupée que -de maintenir sa toute-puissance sur l'opinion de ses concitoyens -d'anecdotes de familles, de contes puérils, du prix des grains, de la -quotité des impôts, de la moisson et de la foire prochaine. Après -Dieu, il est, dans sa petite ville, le plus grand homme de l'univers; -ses paroles font palpiter le cœur et pâlir le visage; plus d'un -honnête citoyen ne paraît qu'en tremblant devant une telle Majesté, -parce qu'il sait à quel péril elle peut l'exposer au premier démêlé -avec la justice. La colère d'un magistrat de petite ville est plus -terrible que le tonnerre du ciel; celui-ci passe, et cette colère -jamais. Si l'on parle de la constitution anglaise devant un de ces -régents ou devant son fils, ils répondent que le conseil de leur -petite ville est absolument la même chose. Les femmes de ces hauts -seigneurs prennent un air superbe, gouvernent, ordonnent, condamnent; -leur faveur ou leur disgrâce établit, répand l'honneur, la honte, le -crédit ou la ruine. Si un pauvre homme ose se figurer que les membres -du conseil ont commis quelque erreur, il dit tout bas à ses amis les -plus intimes que les grands de la terre se sont trompés. La passion -dominante des habitants des villes est ordinairement celle des procès; -chaque avocat est pour eux un génie; en vain la raison leur parle, ils -ne croient que ce qui est jugé par les tribunaux; ils n'ont pas la -moindre estime pour celui qui ne considère point avec un profond -respect leur hôtel de ville, et ne conçoivent pas un plus grand -honneur sur terre que de siéger dans leur conseil. Ils ne sont pas -toujours d'accord; voisins et voisines sont tantôt liés et tantôt en -pleine dissidence. En théologie, ils sont d'une force remarquable; ils -regardent l'hypocrisie comme un pilier de l'Église de Dieu, et -quelques maximes chrétiennes murmurées sur le lit de mort suffisent à -leurs yeux pour effacer les scandales de toute une vie souillée par de -méchantes actions. Si quelqu'un s'éloigne de leurs assemblées et se -retire dans sa demeure pour travailler et penser à son aise, ils -s'imaginent qu'il s'ennuie à périr; ils ne peuvent comprendre qu'on -étudie à moins d'être prêtre ou professeur, et dans leur langue il n'y -a pas de termes assez énergiques pour exprimer le mépris que leur -inspire celui qui s'avise d'écrire un livre. Ils ignorent que la saine -raison et la superstition ne s'accordent point ensemble; à leurs yeux -on n'a point de religion si l'on a l'audace de rire quand on les voit -s'attendre à quelque grand malheur, dès qu'un coq noir s'est arrêté -sur le seuil de leur porte, qu'un corbeau a plané sur leurs toits, ou -qu'on a vu une souris courir dans la chambre; ils ne savent pas qu'on -n'est point un esprit fort par cela seul qu'on doute humblement que -des taches dans le linge annoncent la mort d'un proche parent, ou -parce qu'on ne croit point à maint conte populaire transmis de -génération en génération. Ils ne savent pas qu'on peut être encore -utile dans ce monde, quoiqu'on ne disserte point dans leur cercle, et -qu'on peut être assez haut placé dans l'estime des hommes vraiment -importants, quoiqu'on déplaise au grand seigneur de leur petite ville; -ils ignorent qu'il y a des âmes fières qui ne rampent nulle part et -qu'eux seuls sont capables de se plier, envers les magistrats de leur -république, à cette soumission servile dont ils se dédommagent en -accablant leurs pauvres concitoyens des exigences de leur orgueil; ils -ignorent qu'un homme droit et juste ne s'incline que devant Dieu, -devant la loi, les talents, le mérite, la vertu, et ne peut s'empêcher -de rire lorsqu'un bailli le reçoit d'un air hautain et le chapeau sur -la tête; ils ignorent aussi que la médisance qui s'exerce si -cruellement dans les petites villes n'est un besoin que pour les -esprits vides et rétrécis qui s'attachent à épier ce qui se passe dans -la demeure de leurs voisins et se font une affaire d'un accident qui -arrive dans son ménage, dans sa cuisine, dans sa basse-cour; enfin ils -ignorent qu'on n'éprouve aucun plaisir à entendre les incessantes -causeries des petites villes, à éplucher la conduite de l'un et de -l'autre, quand on connaît les avantages de la solitude, qu'on étudie -avec ardeur la science, et que, dédaignant les misérables flèches de -l'envie, on poursuit sa marche avec énergie et persévérance. - -La solitude est le seul moyen de salut que l'on puisse trouver dans de -telles villes. Une bienveillance universelle n'y serait point -comprise, on l'attribuerait à des vues intéressées. La prudence exige -qu'on vive en dehors de tout calcul politique et qu'on ne fréquente -que les personnes pour lesquelles on éprouve un véritable sentiment -d'estime et d'affection. - -Dans de telles villes, rien ne seconde l'ambition du jeune homme qui -désire faire son chemin. De nouveaux Abdéritains le regarderont comme -un insensé, parce qu'il n'envisagera point comme un suprême honneur le -rang de conseiller. On se rira de lui, parce que, au lieu de chercher -à plaire aux grands, il préférera poursuivre, dans la retraite, son -travail. Il faut qu'il vive, dira-t-on, comme chacun vit, qu'il prenne -part à toutes les conversations qui occupent la petite ville, à tous -les procès, à tous les contes de revenants et de sorciers. Il faut -qu'il sache écouter patiemment les régents de la république, -lorsqu'ils s'assoient pendant toute une journée à quelque interminable -banquet. Il faut qu'il ne vénère, qu'il ne recherche, qu'il n'apprécie -que les inspirations de leur esprit. - -Qu'importe qu'il ait été élevé parmi les hommes les plus éclairés, -qu'il ait reçu les leçons des maîtres les plus habiles, qu'il soit en -correspondance suivie avec les gens les plus instruits? Comprend-on -tous ces avantages dans une ville où les lumières n'ont pas encore -assez pénétré? Quand ce sont les Abdéritains qui exercent un pouvoir -tyrannique, qui distribuent les faveurs et les emplois, ne faut-il pas -que le pauvre jeune homme accepte pieusement tout ce qu'ils disent ou -se résigne à passer pour un être très-borné? Il ne peut parler de ce -qu'il voit, de ce qu'il sent, et il est condamné à entendre parler -sans cesse de ce qu'il n'a nul désir de savoir. Il ne lui est pas -permis de paraître indifférent à cet éternel caquetage, et il est à -jamais perdu si, par son morne silence, il trahit l'ennui qu'il -éprouve. Lui et ses amis doivent, au milieu de tant de gens -contrefaits, rougir de n'avoir point l'infirmité générale. S'il -assiste à une délibération qui, pour le plus misérable intérêt, -entraîne le conseil dans des discussions plus longues que les -destinées de l'Europe n'en occasionnent dans les grands États, il doit -se montrer sérieux et attentif; et s'il est appelé devant un tribunal -qui doit se prononcer sur une question de mur mitoyen, il faut qu'il y -paraisse avec autant de respect que s'il assistait au conseil des -dieux. - -Quand il voit que la grossière ignorance et la sottise présomptueuse -sont plus estimées que la raison; quand il voit que l'esprit le plus -lourd et le plus étroit est celui qui a le plus d'autorité; que la -philosophie est considérée comme un non-sens et la liberté comme une -rébellion; que ceux-là seuls plaisent, qui sont toujours prêts à tout -approuver; qu'on ne tolère que la soumission aveugle, et qu'on ne -recherche que les âmes rampantes; s'il y a dans le cœur de ce jeune -homme quelque noble ressort, il faut qu'il cherche un asile dans la -solitude. - -Quand le poëte Martial rentra en Espagne, dans sa ville natale de -Bilbilis, tout lui parut triste, mort, désert. Il venait de passer -trente-quatre ans à Rome, dans une société éclairée et savante, et -lorsqu'il en fut loin il se sentit en proie à un ennui mortel. Il ne -trouvait, parmi ses concitoyens, aucun goût pour les sciences, aucun -développement intellectuel; il aspirait sans cesse à retourner à Rome, -où il avait joui d'un succès général, où Pline le Jeune vantait son -esprit et sa pénétration, louait la franchise, la finesse incisive de -ses écrits, et assurait à ses œuvres une éternelle durée. A Bilbilis, -au contraire, sa réputation ne lui attira que ce que l'on doit -attendre d'une ville ignorante, l'envie et le mépris. - -Dans ces petites villes, l'esprit regagne cependant par la solitude ce -qu'il perd par les relations sociales. S'il faut paraître sot par -politesse et aveugle avec des yeux clairvoyants; si vous devez sans -cesse contrefaire votre physionomie et dissimuler vos sentiments; si -vous êtes obligé de passer des heures entières à une table de jeu; si -l'intelligence et la bonté de caractère doivent toujours fléchir sous -l'ignorance titrée; s'il faut qu'à tout instant vous réprimiez une -heureuse inspiration, une parole expressive, une vérité hardie, avec -autant de soin que vous pouviez en mettre à éloigner de vous une haute -trahison; si vous reconnaissez que toute la vie intellectuelle est -ensevelie dans ce froid mortel, comme le feu dans le caillou qui n'est -point frappé par l'acier, et que vous pouvez passer là des années -entières, sans avoir l'occasion de laisser échapper à propos une seule -étincelle de votre esprit; ah! fuyez les réunions perfides de cette -petite ville, cherchez la liberté, retirez-vous dans votre demeure ou -dans le silence des bois. - -Alors le voile qui recouvrait votre pensée tombe tout à coup; votre -fardeau s'allége; vous n'avez plus à lutter contre le malheur; tout -concourt à l'adoucir. Vous ne murmurez plus contre la Providence, vous -réfléchissez avec une âme calme et réjouie aux bienfaits de la -solitude; alors votre cœur devient patient, tout vous sourit, les -rayons de pourpre du soleil qui s'étendent sur les montagnes de neige, -les oiseaux qui s'endorment en chantant, le cri du coq, le bruit des -champs. Alors vous acceptez même les visites importunes, vous vous -réconciliez avec toute la petite ville, si chaque jour on vous laisse -un assez long moment de solitude. - -Dans les grandes comme dans les petites villes, l'esprit ne s'élève -que par l'amour de la liberté et par la solitude où règne la liberté -d'esprit. Il y a dans le grand monde plus de motifs encore que dans -les petites villes de rechercher la solitude. Là, les erreurs et les -fautes sont plus contagieuses; les grandes pensées s'éteignent -facilement dans ces régions où l'on redoute la lumière et la vérité, -où l'on craint les grandes âmes et où l'on repousse la vertu comme un -joug importun. L'énergie de l'esprit, les nobles efforts de -l'intelligence sont bientôt paralysés dans ce monde aristocratique, où -le gentilhomme ne trouve de satisfaction que dans les assemblées sans -mélange, c'est-à-dire dans celles où il n'existe que des nobles de -race ancienne et intacte. - -Partout cependant on regarde le grand monde comme la seule bonne -société. Malheureusement il n'en est pas ainsi, quels que soient les -défauts des basses classes. Si vous avez le bonheur de compter seize -quartiers, votre valeur est bien établie lors même que vous ne seriez -d'ailleurs qu'un pauvre être. Les cours, les tables des princes vous -sont ouvertes, et partout où l'on ne regarde point au mérite, vous -pouvez être sûr d'avoir le pas sur l'homme de mérite. Mais ce que vous -êtes comme homme, vous l'apprendrez dans les sociétés où -l'intelligence et les qualités de l'esprit font la seule noblesse. -Examinez pourtant, lorsque vous êtes seul dans une antichambre et que -vous n'avez à vous occuper d'aucun rival redoutable, examinez les -prérogatives qui, selon vous, et depuis le commencement du monde, vous -élèvent tant au-dessus des autres hommes[13], vous reconnaîtrez que -des généalogies sans mérite ressemblent à des ballons qui ne s'élèvent -que par leur défaut de pesanteur. - - [13] Les nobles commettent parfois, en fait de chronologie, de - singulières méprises. Une jeune femme, vive et animée, de souche - ancienne et parfaitement aristocratique, une femme dont on citait - partout l'élégance de manières, la toilette et l'esprit, racontait - un jour une anecdote. «En quelle année, lui dit un gentilhomme, le - fait s'est il passé?--En vérité, répondit-elle, je ne le sais - point; je ne sais pas même en quelle année nous vivons à présent.» - On crut qu'elle plaisantait, mais elle affirma qu'elle ignorait - les choses telles que celles-là, et s'en inquiétait fort peu; car - elles ne pouvaient rien ajouter aux agréments de la vie. On - lui dit que l'on était alors en l'année 1781. «Vraiment, - s'écria-t-elle, mais c'est une multitude d'années effrayante. - Voilà donc 1781 ans que le monde existe?» Le gentilhomme, voulant - continuer sa leçon, lui fit observer qu'on ne comptait pas les - années depuis la création du monde. La jeune femme l'interrompit - en lui disant qu'il se donnait une peine inutile, que dans un - instant elle aurait tout oublié; qu'elle avait eu maintes fois, - dans le cours de sa vie, l'occasion d'apprendre différentes - choses, mais que, reconnaissant qu'il ne pouvait en résulter pour - elle aucun plaisir, elle ne s'y était pas arrêtée; qu'elle - s'inquiétait surtout fort peu de la chronologie, et que sa fille - ne l'apprendrait jamais. - -En Allemagne pourtant, et dans d'autres contrées encore, les titres -généalogiques séparent les nobles des citoyens les plus sages et les -plus dignes, comme le grain de la paille. Le premier rang est accordé -à des hommes qui ne fondent leur crédit, leur rang et leur -consistance, que sur les parchemins, souvent peu respectables, de -leurs aïeux, qui ne cherchent à s'acquérir aucun mérite; la naissance -étant pour eux un mérite suffisant, ils savent seulement, pour la -plupart, quelle est la dernière mode, quelles sont les règles de -l'étiquette; ils possèdent toutes les ressources de la volupté et -éprouvent tous les besoins des sens, puis ils s'imaginent souvent -qu'ils sont doués d'organes plus délicats et de nerfs plus sensibles -que les autres hommes. - -L'ennui pénètre pourtant dans ces assemblées où nul roturier n'est -admis, où il n'entre que des nobles dont la généalogie est bien -prouvée. Une femme allemande m'expliquait un jour ainsi la cause de -cet ennui. «Les personnes qui composent nos réunions, me disait-elle, -n'ont ni les mêmes goûts, ni les mêmes sentiments, et il est rare -surtout d'y voir les femmes sympathiser entre elles. C'est en général -la destinée des grands de posséder beaucoup, de désirer encore plus, -et de ne jouir de rien; ils se cherchent dans les assemblées sans -s'aimer, se voient sans se plaire, et se perdent dans la foule sans -s'en apercevoir.--Qu'est-ce qui vous réunit donc? lui dis-je.--C'est -le rang, répondit-elle, l'habitude, l'ennui, le besoin de s'étourdir -qui est attaché à notre condition.» - -Puisqu'on peut s'ennuyer aussi dans ces réunions si aristocratiques, -examinons si la solitude ne serait pas souvent utile aux gens de la -haute noblesse. - -Les nobles prétendent que la solitude conduit à la misanthropie, ou, -ce qui est pis encore, que la misanthropie conduit à la solitude. Mais -je pense que, si l'on veut s'observer, on reconnaîtra qu'on est -ordinairement dans des dispositions d'esprit moins heureuses, -lorsqu'on vient d'une réunion que lorsqu'on sort de chez soi pour -aller dans le monde. Combien de gens sont partis pour une soirée avec -l'espoir d'y passer quelques heures de joie, et n'y ont éprouvé que -des déceptions! Que de choses on y dit, auxquelles on ne pense point! -Que d'idées on y exprime que personne ne comprend! Que de fois on y -excite l'envie par sa satisfaction, et la mauvaise humeur par sa -sérénité! En général, les personnes qui composent ces sociétés sont -animées par des intérêts différents, et quelquefois tout opposés. -Qu'on demande à cette jeune femme coquette si elle trouve toujours -dans ces assemblées ce qu'elle y cherche; si elle n'éprouve pas une -vive contrariété quand un fat lui échappe et va porter ses hommages à -une autre, et si celle-ci n'éprouve pas le même chagrin quand elle le -voit s'adresser à une troisième. Qu'on demande à cette respectable -vieille femme, qui jadis eut les mêmes coquetteries, si elle ne -ressent pas un vrai chagrin chaque fois qu'on prodigue devant elle -quelque encens à la jeunesse et à la beauté. Un Anglais, que j'ai -connu en Allemagne, disait en termes frappants: «Il y a des femmes -qui, toute leur vie, ont peur qu'on ne leur témoigne pas assez de -respect, et qui affectent un orgueil que l'on ne supporterait pas dans -une impératrice. Leur vanité se hérisse comme les pointes de -porc-épic, tandis qu'à côté d'elles une femme aimable et bienveillante -charme ceux qui l'entourent par son gracieux sourire et par ses -manières dignes, mais sans prétention.» - -L'homme du monde le plus habile ne peut voir, sans une répugnance -manifeste, de telles créatures. S'il remarque combien de personnes, -qui donnent le ton dans la société, confondent l'erreur et la vérité, -l'apparence et la réalité; combien de fois cette prétendue bonne -société se contente, de l'aveu même des observateurs les plus -équitables, de connaissances bien moins sûres et d'idées moins -étendues qu'elle ne devrait en avoir, d'après les moyens dont elle -peut disposer, et les occasions de s'instruire qui s'offrent à elle; -s'il remarque comme elle redoute la réflexion, la solitude, le -silence; comme elle se jette dans un tourbillon de dissipation et se -rend rarement compte à elle-même de son propre état; s'il remarque -encore combien elle exerce peu son intelligence; comme elle se soumet -à l'opinion, au jugement des autres plutôt que d'exercer son propre -jugement; comme elle se laisse gouverner par des préjugés d'éducation, -de noblesse, de convenance; comme elle tourne sans cesse dans le même -cercle de conceptions fausses, obscures, défectueuses, étouffant tout -désir sérieux de savoir et repoussant l'instruction; si l'homme -expérimenté du monde considère tous ces travers, il ne pourra -s'empêcher de s'écrier, avec un des philosophes les plus distingués de -l'Allemagne: «L'obligation de fréquenter cette bonne société peut -devenir, pour l'homme qui aime à penser, un véritable tourment, et si -on ne peut se soustraire à cette nécessité, on apprend par comparaison -à sentir d'autant mieux le prix de la solitude.» - -Un des hommes les plus illustres de l'antiquité, Pline le Jeune, ne -trouvait aucune satisfaction à voir les divertissements publics, les -fêtes et les solennités; c'était dans le travail de sa pensée qu'il -cherchait de plus nobles plaisirs. Il écrivait à un de ses amis: «Ces -jours derniers j'ai lu et travaillé dans un repos parfait. Tu me -demanderas comment il m'est possible d'agir ainsi au milieu de Rome. -C'était le temps des fêtes du cirque, qui ne produisent pas sur moi -la moindre impression; je n'y trouve ni vérité ni nouveauté, rien qui -mérite d'être vu plus d'une fois. Je ne comprends pas que tant de -milliers d'hommes soient assez enfants pour s'en aller toujours voir -des chevaux qui courent et des esclaves assis sur des chars. Quand je -songe que les hommes prennent tant d'intérêt à des scènes si frivoles, -si froides et si souvent reproduites, je sens une grande joie de ne -point partager une telle curiosité et d'employer avec dévouement à -l'étude des sciences le temps que la foule perd à voir de misérables -spectacles.» - -Mais, dira-t-on, si un homme du monde s'éloigne des cercles de la -société, ne perdra-t-il pas dans la solitude ce bon ton, ces qualités -qui distinguent la noblesse de la roture? - -Ce que nous appelons le bon ton nous vient des Français; c'est l'art -de s'exprimer avec grâce et de donner à la conversation la forme la -plus agréable. Le bon ton plaît partout et se trouve chez tous les -hommes d'esprit, quelle que soit leur condition. Le noble et le -roturier peuvent l'avoir également. La solitude n'efface en nous que -les habitudes passagères, et on en rapporte certaines facultés qu'un -homme ferme aime à conserver, quoiqu'il sache qu'elles déplaisent dans -le monde. Le solitaire se présentera peut-être dans un salon avec un -habit d'une couleur et d'une forme surannées; peut-être ses manières -choqueront-elles l'homme du monde qui étudie gravement les habitudes -de la convenance, les lois de l'étiquette. Mais s'il est sous ce -rapport en arrière du siècle, son attitude aisée, sa droiture, sa -politesse naturelle le rendront agréable aux gens sensés, lorsqu'on le -verra paraître à la cour avec esprit, avec tact et avec des idées -qu'il a recueillies dans le cours de sa vie. Il est vrai que, dans -ces sphères du grand monde, il n'est pas nécessaire d'apporter un -grand nombre d'idées. Souvent le courtisan le plus accompli fait voir -qu'il en a lui-même fort peu et qu'il ne s'occupe que de choses -minimes. Le solitaire obtiendra peu de succès dans les réunions où -l'on regarde une gaieté hardie et éclatante comme l'indice le plus -certain d'une excellente tête et d'un homme agréable. On n'acquiert -pas cette gaieté dans la solitude. Celui qui fait le plus rire les -gens du monde n'a souvent d'autre mérite que de traiter avec mépris ce -qui est vrai, grand, beau; ce n'est souvent qu'un discoureur -imperturbable, sans jugement, sans principes et sans élévation. - -Dans toutes les considérations que j'ai cherché à établir, il n'a pas -encore été spécialement question des avantages immédiats de la -solitude pour l'esprit. Le plus puissant, le plus incontestable de ces -avantages, c'est de nous habituer à réfléchir. L'imagination devient -plus vive et la mémoire est plus fidèle lorsque rien ne distrait nos -sens et qu'aucun objet extérieur ne trouble notre âme. Loin du bruit -du monde, où mille images étrangères flottent à nos yeux et fascinent -notre esprit, on ne cherche qu'un seul bien dans la solitude, on se -dérobe à toutes les choses extérieures qui ne sont point celles que -nous désirons et que nous aimons. Un écrivain que je voudrais relire -chaque jour, Blair, l'auteur des _Lectures sur la rhétorique et les -belles-lettres_, dit dans un de ses livres: «C'est la force -d'attention qui le plus souvent distingue de la foule l'homme doué de -grandes qualités. Les êtres vulgaires ne reconnaissent ni règle ni but -dans leur marche aventureuse. Les objets flottent sans lien à la -surface de leur âme, pareils à des feuilles que le vent fait voler de -côté et d'autre et disperse à la surface de l'eau.» - -On s'habitue à réfléchir lorsque l'on écarte ses pensées de vaines -distractions, et que l'on se trouve dans une situation qui ne change -point à tout instant par le cours journalier des choses. Pour nous -exercer à réfléchir, il faut d'abord nous retirer de la foule -tumultueuse et nous élever au-dessus des exigences sensuelles. C'est -alors qu'on se rappelle facilement tout ce qu'on a lu, entendu, -éprouvé. Chaque regard que nous jetons dans le silence de la retraite -nous révèle de nouvelles pensées et procure à l'esprit les plaisirs -les plus doux. On regarde vers le passé, on contemple l'avenir, et -l'on oublie ces deux époques dans la jouissance de son bonheur actuel; -mais, pour que la raison conserve dans la solitude sa force -particulière, il faut que nous appliquions notre activité à une noble -occupation. - -Il y a des gens que je ferais rire, peut-être, si je leur disais que -la solitude est une école où l'on apprend à connaître les hommes. Il -est certain cependant que, dans les relations de la société, nous ne -faisons que recueillir des sujets de pensée, sans exercer dans toute -sa force la liberté de penser. Dans le monde, nous ne faisons, en -réalité, qu'observer; et c'est dans la solitude que nous pouvons -coordonner et utiliser nos observations. Il faut qu'on en vienne à -connaître les hommes; et, pour les connaître, il les faut étudier. -Soit que cette étude se poursuive silencieusement, à l'écart, ou soit -que nous voulions la faire servir à l'instruction des autres, je ne la -crois pas si trompeuse, si cruelle, si redoutable, qu'on se le figure -parfois. Je ne crois pas qu'elle ravale, qu'elle outrage la divinité -de l'homme, qu'elle le prive d'une foule de nobles jouissances, et -qu'enfin elle lui enlève l'exercice de ses facultés. Il n'y a dans -cette étude tant calomniée que l'esprit d'observation. - -Me traitera-t-on comme un envieux, comme un ennemi des hommes, parce -que j'étudie les maladies, parce que j'observe les indices de -faiblesse les plus secrets du cœur humain, parce que j'examine de -près tout ce qu'il y a de fragile et d'imparfait dans la constitution -humaine, et parce que je me réjouis d'avoir éclairci ce qui était -encore obscur pour moi et pour les autres! Cette étude faite, il ne -s'ensuit pas que je doive dire au premier venu: Telle ou telle -personne a telle maladie. Mais qui peut m'empêcher, lorsque je puis me -rendre utile, de dire ce que j'ai appris, de faire connaître la -maladie, avec toutes ses complications? - -Voulez-vous, maintenant, établir une ligne de démarcation entre celui -à qui vous permettez d'observer votre corps et celui à qui vous -défendez d'observer votre âme? Vous direz que le médecin étudie les -maladies du corps pour essayer de les guérir, et que tel n'est point -le but de celui qui étudie l'âme. Qu'en savez-vous? Une âme délicate -souffre tout autant de l'aspect de nos infirmités morales que de celui -de nos faiblesses physiques. Pourquoi se retirerait-on de la voie -commune? Pourquoi s'en irait-on dans la solitude si l'on ne craignait -la contagion? Mais, comme il y a une quantité de faiblesses et -d'imperfections morales qui ne passent point pour telles, c'est un -plaisir incontestable de connaître ces défauts, de les désigner sous -leur vrai nom, de les montrer aux regards, lorsque cette révélation ne -peut porter préjudice à personne. - -La solitude est donc une école qui exerce l'esprit d'observation, et -qui, par là, nous aide à connaître les hommes, parce qu'après y avoir -paisiblement réfléchi, nous savons mieux ce que nous devons examiner -dans le monde, et parce que nous mûrissons dans la solitude nos -remarques et nos observations. - -Bonnet raconte, dans un passage touchant de la préface de son Traité -sur l'âme, que la solitude fit tourner à son avantage la faiblesse de -sa vue. «La solitude, dit-il, nous porte naturellement à la -méditation: la solitude dans laquelle j'ai en quelque sorte vécu -jusqu'à présent, les tristes circonstances où je me trouve depuis -quelques années, m'ont fait chercher dans mon esprit un refuge et une -distraction nécessaire. Mon cerveau est devenu pour moi une sorte de -séjour paisible, où j'ai goûté des jouissances qui dissipent, comme -par magie, mes afflictions.» - -Un autre homme non moins recommandable dans un genre différent, le -poëte Pfeffel, de Colmar, supporta avec la même résignation les -douleurs d'une cécité complète. Quoique sa vie fût moins solitaire, il -savait trouver assez d'instants de liberté qu'il consacrait à la -philosophie et à l'humanité. - -Au Japon, il existait jadis une académie d'aveugles, qui voyait -peut-être plus clair que beaucoup d'autres académies. Ses membres se -dévouaient à l'histoire du pays, à la poésie et à la musique; ils -retraçaient, dans des chants élevés et harmonieux, les plus beaux -traits des annales japonaises. On éprouve pour ces pauvres aveugles du -Japon un sentiment de respect. Les yeux intérieurs de leur âme étaient -d'autant plus clairvoyants qu'une triste destinée les privait de la -lumière corporelle. La lumière, la vie, le bonheur, naissaient pour -eux du sein des ténèbres, par la tranquille réflexion et par des -occupations salutaires. - -Si la solitude éveille notre pensée, la pensée est le premier mobile -de tout ce que nous faisons. On a dit que les actions n'étaient que -les pensées réalisées. Ainsi, celui qui voudrait étudier -impartialement la nature des pensées auxquelles il est le plus -attaché, approfondirait par là le secret de son véritable caractère, -et celui qui a l'habitude de se retirer à l'écart, et de s'entretenir -avec lui-même, entendrait parfois des vérités que le monde ne lui dit -pas. - -La liberté et le loisir, voilà tout ce dont on a besoin lorsqu'on -aspire à déployer dans la solitude son activité. Laissez tel homme -seul, toutes ses forces seront en mouvement; donnez-lui le loisir, la -liberté, et il produira incomparablement plus que s'il se traînait -chaque jour, l'âme fatiguée, au sein de vos réunions. Des savants qui -jamais ne pensent, qui ne peuvent trouver eux-mêmes aucune idée, qui -seulement se souviennent, se mettent à compiler et sont heureux. Mais -c'est pour l'esprit une satisfaction bien plus élevée de pouvoir, dans -la solitude, faire quelque chose qui concourt au bien. Le silence et -l'obscurité calment une tête ardente, concentrent les pensées sur un -même point, et donnent à l'âme un courage que rien n'arrête pourvu -qu'il frappe. Des légions entières d'adversaires ne l'inquiètent -point; elle sait qu'elle peut atteindre son but quand elle voudra, et -tout ce qu'elle désire, c'est que, tôt ou tard, justice soit faite à -chacun. Sans doute on doit voir avec douleur les erreurs de ce monde, -le vice honoré par la multitude, le préjugé régnant encore sur la -foule, et l'on se dit quelquefois: Cela devrait être ainsi, et cela -n'est pas; puis, d'un trait de plume, on flétrit le méchant, et, d'un -autre trait, on terrasse l'ignorant préjugé. - -C'est dans la solitude surtout que la vérité se découvre aux grands -penseurs, aux hommes de génie. Un écrivain que nous avons déjà cité, -Blair, a dit qu'une occupation constante des petites choses -journalières de la vie était l'indice d'une âme vulgaire et vaine. Une -âme plus large et plus épurée laisse le monde derrière elle, aspire à -des satisfactions plus élevées, et les cherche dans la solitude. Le -patriote demande à la solitude un asile pour y former des projets -d'utilité générale; l'homme de génie, pour s'y livrer à ses -occupations favorites; le philosophe, pour continuer ses découvertes; -le saint, pour faire de nouveaux progrès dans la grâce. - -Avant que de donner des lois à Rome et d'exercer le suprême pouvoir, -Numa, ayant perdu sa femme, se retira seul à la campagne. Il passait -ses jours dans les lieux les plus déserts, dans les bosquets, dans les -vallées consacrées aux dieux, et on disait que ce n'était ni par -mélancolie ni par désespoir qu'il fuyait ainsi les hommes; on disait -qu'il avait dans sa solitude une noble et charmante société, que la -nymphe Égérie l'aimait, s'était mariée avec lui, et le comblait de -félicité en éclairant son esprit, en lui donnant des leçons de haute -sagesse. On disait aussi des druides que, sur la cime des rochers, -dans les forêts profondes, ils enseignaient aux nobles de leur race la -sagesse et l'éloquence, la nature des choses, le cours des étoiles, -les mystères divins et les lois de l'éternité. Si, comme l'histoire de -Numa, cette tradition des druides n'est qu'une fable, elle démontre -cependant quelle noble idée on s'est faite dans tous les temps de la -sagesse acquise dans le calme de la solitude. - -Souvent, sans aucun secours étranger, sans aucun encouragement, le -génie de l'homme s'éveille, se manifeste par sa propre force dans la -solitude. Au milieu des horreurs de la guerre civile, la Flandre était -peuplée d'une quantité de peintres illustres, mais pauvres. Le Corrége -fut si mal payé de ses travaux, que la joie qu'il éprouva en recevant -à Parme une somme de dix pistoles lui coûta la vie. C'était le -sentiment de leur propre valeur qui récompensait ces artistes: ils -peignaient pour l'éternité. - -Des méditations profondes dans des lieux solitaires donnent parfois à -l'intelligence, à l'imagination, le plus puissant essor, et font -naître les plus grandes pensées. Là, il y a pour l'âme une -satisfaction plus pure, plus durable, plus féconde; là, vivre, c'est -penser. A chaque pas, l'âme s'avance dans l'infini, palpite -d'enthousiasme dans cette libre jouissance d'elle-même, et s'élève de -plus en plus dans la réflexion des grandes choses et l'attachement aux -résolutions héroïques. C'est dans un lieu solitaire, sur une montagne -des environs de Pyrmont, qu'un des plus mémorables événements de -l'histoire moderne a été décrété. Le roi de Prusse, qui était venu là -prendre les eaux, se dérobait souvent à la société, et s'en allait -seul sur cette montagne, qui s'appelle aujourd'hui _Kœnigsberg_ -(montagne du roi). Ce fut là que le jeune monarque conçut, dit-on, le -projet de sa première guerre de Silésie. - -Dans la solitude, on apprend bien mieux que dans la vie agitée du -monde le prix du temps, que l'oisif ne connaît jamais assez sans une -certaine activité d'esprit. Celui qui travaille avec ardeur, afin de -ne pas vivre d'une vie inutile, ne peut songer sans effroi à la marche -d'une montre à secondes, image frappante de notre existence, de la -course rapide du temps. - -Un seul jour est un abîme désormais pour la vieille femme du monde -qui languit tout le matin jusqu'à ce qu'elle ait appris par ses -prières, par ses questions, de quelle manière chacun de ses amis doit -passer le temps. Mais avec quelle rapidité s'écouleraient tous ses -instants, si elle pensait aux résultats de chaque minute dans -l'éternité! - -On ne perd point son temps dans les relations sociales, si elles -maintiennent l'esprit et le cœur à une certaine hauteur, si elles -élargissent le cercle de nos idées et dissipent nos soucis; mais, si -elles deviennent l'unique besoin de l'âme, si elles nous attirent trop -vivement, bientôt on leur sacrifie tout, et les années s'écoulent -rapidement et sans fruit. - -Le temps paraîtra toujours trop court à celui qui voudra l'employer -utilement selon sa nature, sa vocation, ses devoirs et ses facultés. -Je connais un prince que ses valets coiffent et habillent en quelques -minutes. Les chevaux attelés à son char ne courent pas; ils volent. -Son dîner est terminé en un instant. On me dira que c'est ainsi qu'en -agissent ordinairement les princes, qu'ils veulent que tout se fasse -promptement; mais j'ai vu ce prince, qui est doué d'une grande -élévation d'esprit, recevoir lui-même toutes les suppliques, et je -sais qu'il répondait à toutes. Je sais que chaque jour il surveille -lui-même avec un soin scrupuleux les affaires de ses États, et que, -chaque jour, il consacre plusieurs heures à la lecture des meilleurs -écrivains italiens, français et allemands. Ce prince connaît le prix -du temps. - -Le temps que l'homme du monde dissipe inutilement, le solitaire sait -l'employer, et pour celui qui sait user ainsi d'un bien si passager, -il n'y a pas de jouissance meilleure. La tâche journalière de l'homme -est grande. Quiconque veut faire quelque bien doit s'en occuper sans -délai, afin que le jour présent ne soit pas enlevé du livret de la vie -comme une page vide. Nous arrêtons la course du temps par le travail; -nous prolongeons la durée de la vie par des pensées et des actions -fécondes. Pour celui qui ne peut pas vivre inutilement, la vie, c'est -la pensée et l'action, et jamais la pensée n'est si active, si -heureuse, que dans les heures que l'on dérobe à une visite monotone et -sans but. - -Nous serions plus avares de notre temps si nous pensions combien nous -perdons d'heures précieuses malgré nous. Un grand écrivain anglais a -dit: «Si nous déduisons du cours de notre existence tout le temps -absorbé par le sommeil, par les besoins absolus de la nature, par des -convenances forcées, tout le temps que nous employons à nous parer ou -que nous sacrifions pour les autres, tout le temps qui nous est enlevé -par la maladie ou dérobé par la faiblesse ou la fatigue, nous -reconnaîtrons que notre existence, dont nous pouvons réellement nous -dire les maîtres, ou dont nous pouvons disposer à notre gré, est -très-petite. Nous consumons un grand nombre d'heures en de vaines -préoccupations, dans des actes sans importance, qui se renouvellent -sans cesse. Chaque jour, nous perdons une partie des instants que nous -croyons pouvoir consacrer au repos et au bonheur, et la moitié de -notre existence ne sert qu'à anéantir les jouissances de celle qui -nous reste.» - -On ne perd jamais plus de temps que lorsqu'on gémit de n'en avoir pas -assez. Tout ce qu'on fait alors, on le fait à regret. Le joug que -chacun de nous doit porter semble plus léger quand on le porte avec -résignation; mais lorsque nous n'avons à obéir qu'à des lois -d'étiquette, lorsqu'on nous impose l'obligation de faire de -nombreuses visites, il faut savoir briser ses chaînes; il faut ne pas -craindre de fermer sa porte à ceux qui n'ont rien à nous dire, se -tracer chaque matin un plan de travail, et se rendre chaque soir un -compte sévère de sa journée: on prolongera ainsi la durée de son -existence. Quand quelqu'un annonçait à Mélanchthon l'intention d'aller -le voir, il s'informait non-seulement de l'heure, mais de la minute où -l'on devait venir, afin de ne point perdre sa journée dans une vague -incertitude. - -On n'a point à déplorer la perte du temps lorsqu'on est habitué à -compter les instants, lorsqu'on vit dans la liberté de la campagne. -Là, on n'a point de visite à rendre; on n'a point à répondre à ces -invitations importunes qui se renouvellent sans cesse, ni à cette -affluence de gens oisifs qui viennent vous voir sans autre but que de -vous voir; là, on n'est plus astreint à ces mille obligations -mondaines qui, toutes ensemble, ne valent pas une seule vertu; là, -enfin, nul importun ne vient nous enlever les heures que nous -comptions utilement employer, et nous sommes délivrés de ces pédants -qui nous accablent de leur loquacité sans remarquer quelle peine ils -nous causent, sans s'apercevoir que nous aspirons au moment où nous -serons enfin seuls pour nous renfermer dans notre retraite avec nos -livres. - -Mais on dit aussi, et avec raison: Combien on passe dans la solitude -peu d'heures qui soient marquées par des actes vraiment utiles et -durables; combien il en est que l'on perd par des songes et des -chimères, dans de mélancoliques réflexions, dans des passions -dangereuses ou des souhaits déréglés! - -Parce qu'on se retire dans la solitude, il ne résulte pas toujours de -cette détermination qu'on est occupé de pensées sérieuses, et qu'on -ne se livre point à d'inutiles frivolités. La solitude peut souvent -être plus dangereuse que le tourbillon du monde. Que de fois, dans nos -heures de loisir, une indisposition nous rend incapables de penser et -d'agir! C'est une triste existence que celle d'un malade qui, dans la -solitude, ne songe qu'à sa maladie. L'homme du monde le plus dissipé -ne perd pas plus de temps dans les réunions les plus bruyantes que -celui qui, dans l'éloignement de la société, s'abandonne à la -mélancolie. La mauvaise humeur n'est pas moins redoutable; elle oppose -de grands obstacles à notre félicité intérieure. Nous pouvons résister -à la mélancolie comme à un ennemi que l'on craint. La mauvaise humeur -nous surprend à l'improviste, et nous sommes vaincus avant d'avoir -pensé aux moyens de la dissiper. La mauvaise humeur est un des fléaux -de la vie, et si l'on y est sujet, mieux vaudrait ne point avoir -d'humeur[14]. - - [14] Grave a très-bien exprimé ce qu'on entend par ce mot - d'humeur. «On désigne par là, dit-il, tantôt cette disposition - de l'esprit d'où il résulte qu'un homme envisage tous les - objets sous un aspect singulier, et en éprouve une impression - toute différente de celle qu'il produit sur les autres hommes; - tantôt cette disposition d'esprit qui le porte à dire et à faire - ouvertement tout ce que bon lui semble, tandis que les autres - sont retenus par l'opinion publique ou par leurs habitudes. - Certains hommes renferment leurs pensées en eux-mêmes, et ne les - expriment qu'autant qu'elles peuvent servir au but qu'ils se - proposent, ou qu'elles sont conformes au sentiment de ceux avec - qui ils s'entretiennent. L'homme qui a de l'humeur ouvre son âme - sans réserve et divulgue toute sa pensée: aussi est-ce par lui - surtout qu'on peut pénétrer dans la philosophie secrète du coeur - humain. Lorsque cette disposition d'esprit se manifeste chez des - hommes vulgaires, qui n'ont que des pensées communes et - insipides, elle est insupportable. Il faut que ces gens-là se - soumettent aux lois de la politesse et aux contraintes de - l'habitude, pour échapper à la haine et au dédain, de même qu'un - corps contrefait qui a besoin d'habit pour cacher sa difformité. - Mais lorsque l'humeur existe dans une tête forte, dans un coeur - généreux qui s'abandonne librement à ses propres inspirations, - elle rend la société de cet homme plus intéressante et plus - instructive que s'il gardait le masque des bienséances - ordinaires, et si, pour ressembler davantage aux autres hommes, - il réprimait l'explosion de ses pensées et de ses sentiments.» - -Pour échapper à la mauvaise humeur ou pour résister du moins à ses -accès, il faudrait se rappeler qu'elle nous fait perdre non-seulement -des jours, mais des semaines, des mois entiers. Une seule pensée -désagréable, dont nous nous préoccupons inutilement, nous enlève -parfois longtemps la faculté d'exercer notre action hors du cercle -habituel. Il importe donc de faire tous ses efforts pour se soustraire -autant que possible à cette dangereuse influence. Tant que nous -travaillons, nous sommes moins exposés à la tristesse. En écrivant un -livre, on dissipe la mauvaise humeur. Souvent on prend la plume dans -un moment de chagrin, et, lorsqu'on la quitte, le cœur a déjà repris -sa sérénité. - -Que de temps on perd aussi en prêtant l'oreille à toutes les -considérations de second ordre, à toutes les questions qu'une idée -soulève, à toutes les difficultés que l'on peut rencontrer! Il n'est -pas possible de rien faire de grand, si l'on s'attache toujours à des -puérilités, si l'on n'a pas assez d'énergie dans l'âme pour -entreprendre un projet et le poursuivre précisément à cause des -difficultés et des dangers qu'il présente. Ce ne serait pas la peine -de vivre, si, comme un Anglais l'a dit, on ne considérait pas avec un -noble dédain que la vie se compose de petits hasards, d'épisodes sans -intérêt, de désirs excités par les choses qui nous entourent, des -contrariétés qui naissent d'un dessein qui échoue, des piqûres -d'insectes qui s'échappent après nous avoir atteints, des folies qui -un instant nous étourdissent et qui s'évanouiront bientôt, des -plaisirs qui disparaissent comme une ombre mobile après nous avoir -séduits, des compliments qui chatouillent l'âme comme une musique -agréable, et qui, bientôt, sont oubliés de celui qui les fait et de -celui qui les reçoit. - -On aurait assez de temps à soi, si l'on ne devait pas forcément en -perdre une partie, et si l'on ne le perdait pas encore de son plein -gré. Celui qui, dans sa jeunesse, n'aurait appris qu'à employer -utilement chaque quart d'heure, posséderait par là les dispositions -nécessaires pour devenir un grand homme d'affaires; car, pour en -arriver là, il faut savoir occuper chaque instant. Mais, soit par -mauvaise humeur, soit par défaut d'énergie, avant d'entreprendre un -travail, nous cherchons nos commodités, nous faisons nos conditions, -nous croyons qu'il est toujours temps d'agir; notre paresse veut qu'on -la caresse avant qu'elle se détermine à se mettre en mouvement. - -Que notre affaire principale soit donc de nous fixer d'abord un but -dans la vie, et d'apprendre à dominer les circonstances qui peuvent -entraver notre volonté. C'est en se prescrivant un but déterminé que -l'on résiste au danger de perdre son temps et sa vie. Depuis le roi -jusqu'au manœuvre, tout homme doit avoir sa tâche de chaque jour et -doit l'accomplir. Chaque pensée, chaque action doit être dirigée vers -le but que l'on est appelé à atteindre. Frédéric le Grand, qui agit si -puissamment sur son siècle, qui fut un modèle pour tous les -souverains, se levait en été à quatre heures et en hiver à cinq. Les -lettres que chacun de ses sujets pouvait lui écrire, toutes les -requêtes, tous les mémoires qui arrivaient le soir ou dans la nuit, -étaient déposés devant lui sur une table. Le roi ouvrait tout et -parcourait tout; puis il divisait ses papiers en trois catégories. La -première se composait de papiers auxquels on répondait sur-le-champ, -d'après des instructions générales. Sur ceux de la seconde, il -écrivait de sa propre main des remarques qui s'adressaient au -ministre, au gouverneur, aux tribunaux, et ceux de la troisième -étaient jetés au feu. Les secrétaires du cabinet s'avançaient alors -près de lui, et il leur remettait tout ce qui devait être expédié à -l'instant; puis il montait à cheval, passait en revue ses troupes, et -donnait audience aux étrangers. Ensuite il se mettait à table, et il -déployait pendant le repas une vivacité d'esprit constante, et disait -des choses dont on aurait, dans tous les temps, admiré la sagesse et -la vérité. Après le dîner, les secrétaires présentaient à sa signature -les lettres dont ils avaient reçu le canevas le matin, et qu'ils -avaient rédigées; vers quatre à cinq heures du soir, le travail de la -journée était fini, et le roi se reposait en lisant ou en se faisant -lire les meilleurs écrits anciens et modernes. Un prince qui employait -ainsi son temps avait le droit d'exiger qu'aucun de ses ministres et -de ses officiers ne perdît le sien. - -Il est des hommes qui ne voudraient faire que des choses importantes, -et qui, en attendant qu'ils trouvent le temps nécessaire pour -s'occuper de leurs graves projets, ne font rien. Ils n'atteignent -jamais le degré de perfection qu'ils portent dans leur esprit, et qui -leur fait mépriser ce qui s'opère autour d'eux. J'ai connu en Suisse, -et à Berne surtout, plusieurs hommes de la sorte; ils eussent pu -devenir des écrivains de premier ordre, et ils n'imprimaient pas une -ligne, soit pour ne se donner aucune fatigue, soit par la crainte -qu'on ne les trouvât moins grands qu'ils ne l'étaient réellement. - -Il est d'autres hommes qui vivent dans l'oisiveté par cela seul qu'ils -ne savent point régler l'emploi de leur temps. Ils pourraient produire -des œuvres utiles et considérables s'ils saisissaient chaque instant -disponible dans la journée, et s'ils l'employaient à atteindre leur -but, car il y a bon nombre de grandes choses qu'on ne fait que peu à -peu. Mais si l'on est sans cesse interrompu, et si l'on se plaît à ces -interruptions, si l'on attend le plaisir du travail qu'on ne goûte -qu'en travaillant, si l'on n'a pas ces longs loisirs que l'on exige et -que l'on n'obtient presque jamais, on finit par croire qu'on n'a point -de temps pour travailler, et l'on se promène du matin au soir. - -Un des hommes les plus estimables de la Suisse, mon ami Islin, écrivit -au milieu du sénat de Bâle ses _Éphémérides_ que tous les grands -personnages d'Allemagne auraient dû lire et que beaucoup ont lues[15]. -Mœser d'Osnabruck, qui s'est attiré, comme citoyen et comme homme -d'État, l'estime et l'affection des princes, des ministres, de la -noblesse et des paysans, s'est élevé, tout en jouant, à une hauteur -que peu d'écrivains allemands ont pu atteindre[16]. - - [15] Islin était greffier du conseil. Pendant qu'il écrivait ses - _Éphémérides_, les conseillers de Bâle croyaient qu'il - enregistrait tout ce qu'ils disaient, de même qu'autrefois les - conseillers de Zurich s'imaginaient que l'immortel Gessner - recueillait leurs paroles sur ses tablettes, tandis qu'il - esquissait la caricature de plusieurs d'entre eux. - - [16] Mœser dictait à sa fille, en jouant avec elle, ces - feuilles volantes qui sont devenues ses vrais titres à l'estime - de la postérité. - -_Carpe diem_, disait Horace, et cette sentence doit s'appliquer à -chaque heure. Les hommes légers, les buveurs et les chantres -anacréontiques, disent qu'il faut éloigner de soi toutes les -sollicitudes, être gai et jouir de chaque instant. Ils ont raison; -mais ce n'est pas à boire qu'il faut employer chaque instant, c'est à -poursuivre une tâche qui nous conduit à un but élevé. On peut être -seul au milieu même du tourbillon du monde, on peut rendre des visites -à midi, paraître dans les réunions, et garder pour soi sa matinée et -sa soirée. Il faut seulement, comme nous l'avons dit, savoir se tracer -un plan déterminé de conduite, et s'attacher avec amour à son travail. -Il n'y a que l'homme occupé, laborieux, qui, après avoir passé tout un -jour à remplir des fonctions publiques ou à servir son prochain, -puisse sans un remords de conscience se placer le soir à une table de -jeu, où il ne dit, où il n'entend dire aucun mot intéressant et d'où -il ne rapporte d'autre idée que celle d'avoir perdu ou gagné. - -Pétrarque nous enseigne le plus précieux avantage du temps, et nous -montre le but que je voudrais faire connaître par mes réflexions. «Si -nous voulons, dit-il, servir Dieu, ce qui est le plus grand acte de -liberté et le plus grand moyen de bonheur, si nous voulons élever -notre intelligence par l'étude des lettres, qui, après la religion, -est la plus douce jouissance, si par nos pensées et par nos écrits -nous voulons laisser une œuvre qui nous donne un nom, qui arrête le -cours rapide de nos jours et prolonge la durée de cette vie si -fugitive, ah! fuyons, je vous prie, et passons dans la solitude le peu -de temps que nous avons à passer en ce monde.» - -C'est une idée que nous ne pouvons pas tous réaliser; mais il est des -hommes qui peuvent plus ou moins disposer de leur temps, qui peuvent à -leur gré entretenir des relations sociales ou s'y dérober. C'est pour -ceux-là que je continue à développer les avantages de la solitude. - -La solitude nous donne un goût plus pur et des pensées plus larges; -elle rend l'esprit plus actif et lui procure des satisfactions d'une -nature supérieure et que personne ne peut lui ravir. - -On améliore son goût dans la solitude par un choix plus attentif des -beautés qui occupent l'esprit. Dans la solitude, il dépend de nous de -ne voir que ce qui nous est agréable, de ne dire et de ne penser que -ce qui aide à notre perfection et nous offre une plus grande variété -d'objets. Là on échappe à ces fausses idées que l'on accepte si -souvent dans le monde, où il faut s'en rapporter au sentiment des -autres plutôt qu'à ses propres impressions. C'est chose insupportable -que de s'entendre sans cesse répéter: «Voilà ce qu'il faut sentir.» -Pourquoi ne pas chercher à apprécier ses propres pensées, à faire -soi-même son choix, au lieu de se soumettre à des décisions -arbitraires? Que m'importe l'opinion de quelque fat ou de quelque -femme étourdie, sur un livre qui m'est agréable? Quel enseignement -puis-je recueillir dans ces froides et misérables critiques où je ne -distingue aucun sentiment de ce qui est vraiment beau et vraiment -grand? Comment voulez-vous que je m'incline devant ce tribunal aveugle -qui juge la valeur d'une œuvre selon des habitudes de convention et -sous un faux point de vue? Quelle idée puis-je me faire de cette foule -d'êtres serviles qui ne répètent que votre avis, qui ne répondent -qu'aux clameurs générales? Que prouvent vos opinions, puisque vous -trouvez excellent le plus mauvais livre, lorsque quelque sot en crédit -l'a loué, et puisque, sur sa parole, vous pouvez de même traiter un -bon livre comme une œuvre sans valeur? - -Si l'on ne s'éloigne pas d'une telle classe de critiques, on ne peut -reconnaître la vérité, car on est trompé avant même de s'en -apercevoir. Mais avec le bon goût qui discerne ce qu'il y a de louable -et de répréhensible dans un ouvrage, qui se laisse émouvoir et -enthousiasmer par des qualités réelles, qui repousse ce que la raison -condamne, on se retire volontiers à l'écart et dans un cercle -restreint d'amis, ou seul avec soi-même on jouit des trésors de -l'antiquité et des temps modernes. - -Alors nous éprouvons un sentiment agréable de notre existence, car -nous voyons combien il y a de facultés en nous pour travailler à notre -perfection et à notre bonheur. Alors nous nous réjouissons de posséder -ces facultés et de savoir les employer, de pouvoir tout tenter pour -notre instruction, pour notre plaisir, pour celui de nos amis et pour -celui des esprits qui de loin sympathisent avec le nôtre, que nous ne -connaissons pas, mais qui s'intéressent peut-être aux vérités que nous -exprimons. - -La solitude nous donne des idées, des connaissances plus larges; elle -rend l'esprit plus actif en excitant notre curiosité, en affermissant -notre application et notre persévérance. Un homme qui connaissait bien -ces avantages a dit: «Les forces de notre esprit s'exercent et -s'agrandissent dans la solitude. Les ténèbres qui parfois se répandent -sur notre route se dissipent, et nous rentrons avec plus de calme et -de sérénité dans les relations sociales. Notre horizon s'est étendu -par la réflexion. Nous avons appris à envisager un plus grand nombre -de choses et à les lier l'une à l'autre. Nous rapportons dans le monde -où nous sommes appelés à vivre un regard plus net, un jugement plus -droit, et des principes plus fermes au milieu même des distractions; -nous pouvons alors conserver une attention plus soutenue et juger avec -plus de précision par l'habitude que nous en avons acquise dans la -retraite.» - -La curiosité de l'homme intelligent est bientôt satisfaite dans les -relations ordinaires de la vie. La solitude au contraire l'accroît -chaque jour. L'esprit humain n'aperçoit pas de prime abord le but de -ses recherches. Ses essais se lient à des observations, ses -expériences à des résultats, et une vérité fait naître une nouvelle -source d'études et de vérités. Ceux qui les premiers observèrent le -cours des astres ne prévoyaient sans doute pas l'influence que leurs -découvertes exerceraient un jour sur les entreprises et la destinée de -l'homme. Ils aimaient à contempler les lueurs du ciel pendant la nuit; -en remarquant que les corps célestes changent de place, ils -cherchèrent à se rendre compte de ces mouvements qu'ils admiraient, et -parvinrent à déterminer la marche régulière des astres. C'est ainsi -que chaque faculté de l'âme se développe dans une noble activité. -L'esprit observateur élargit de plus en plus son espace à mesure qu'il -réfléchit sur les rapports, les effets, les résultats d'une vérité -reconnue. - -Si la raison maîtrise l'essor de l'imagination, on marche d'un pas -moins rapide, mais plus sûr. Les hommes qui s'abandonnent à la fougue -de leur imagination construisent des mondes légers et flottants comme -des bulles de savon. Celui qui raisonne, discute tout et ne garde que -ce qui mérite d'être gardé. Locke a dit que le grand art de progresser -dans la science consiste à entreprendre peu de choses à la fois. Ainsi -les chemins qu'il n'a point encore parcourus ne se révèlent pas tout -à coup aux regards du jeune homme inexpérimenté qui, dans son vol -impétueux, croit s'élever au-dessus de son siècle, et parle et écrit -selon les fantaisies de son imagination. - -On sort des détours obscurs du labyrinthe en les observant -attentivement, on gravit les hauteurs escarpées avec de la -persévérance, on surmonte les obstacles avec de la résolution; mais il -ne faut point porter le matin au marché ce que l'on a cueilli la -veille. Dans la solitude, il est bon d'étendre ses idées en étudiant -les philosophes de tous les temps, d'élever son âme au-dessus des -préjugés étroits, de ne point se courber servilement devant l'opinion -générale, de suivre le chemin que l'on s'est tracé, et que l'on -regarde comme le meilleur, sans se laisser arrêter par les formules -banales et les systèmes de convention. Mais, si l'on aspire à s'élever -plus haut, il faut savoir mûrir lentement dans la solitude ce qui doit -fructifier dans le monde. - -L'illustre écrivain anglais Johnson a dit très-judicieusement: «Les -œuvres d'art que nous considérons avec surprise et qui excitent notre -admiration sont des preuves palpables du pouvoir irrésistible de la -persévérance. C'est la persévérance qui fait d'une carrière de pierres -une pyramide, qui unit par des canaux les provinces éloignées l'une de -l'autre. Si l'on comparait l'humble effet que l'on peut produire, à -l'aide d'une houe ou d'une pelle, avec les larges constructions que -l'on projette, on serait étonné de la disproportion qui existe entre -ces vulgaires instruments et les larges travaux que l'on veut -exécuter. Cependant c'est par de tels moyens mis en œuvre avec -patience que l'on parvient à vaincre les plus grandes difficultés, à -aplanir les montagnes, à resserrer le lit de l'Océan: aussi est-il de -la plus haute importance d'appliquer tout son esprit, tout son courage -aux résolutions que l'on a prises, si l'on veut s'écarter des voies -routinières, si l'on veut acquérir une gloire plus grande que celle de -ces hommes dont le nom brille le matin pour être plongé le soir dans -l'oubli avec les éloges immérités qui l'entouraient. Il faut apprendre -l'art de miner ce qu'on ne peut briser, et de vaincre une résistance -opiniâtre par des efforts plus opiniâtres encore.» - -L'activité anime un désert, fait un monde d'une cellule, et assure une -renommée impérissable à l'homme réfléchi et à l'artiste laborieux. -L'esprit goûte une vraie satisfaction dans l'exercice de ses facultés; -tout ce qui de loin appelle son attention le réjouit, et plus il -éprouve d'obstacles, plus il se sent porté à redoubler d'efforts. -Lorsqu'on reprochait à Apelles de produire si peu de tableaux et de -s'occuper sans cesse de corriger chacune de ses œuvres, il répondait: -«Je peins pour la postérité.» - -Demandez à cet homme qui a tant de dignité de caractère, qui vous fait -reconnaître vos fautes avec tant de douceur et de circonspection, qui -vous indique avec tant de bonne grâce un chemin meilleur, qui aime les -habitudes sociables et les peint sous des couleurs charmantes; -demandez-lui si le cercle d'activité que l'on trouve dans la solitude -n'éloigne pas de nous l'attrait des dissipations frivoles, des -relations où le cœur reste froid et impassible; demandez-lui si le -bonheur de sentir dans la solitude ce que nous sommes nous-mêmes, et -ce que nous pouvons être, n'est pas préférable au plaisir de recevoir -de quelque grand seigneur un signe de tête protecteur. - -Il vous répondra: «Si le sentiment de vous-même se développe aux -heures solennelles de la solitude, si le prestige de tout ce qui ne -peut vous séduire qu'un instant se dissipe à vos yeux, si votre esprit -plonge dans les profondeurs de la nature, quelles facultés, quelle -force, quels moyens de perfection et de bonheur ne découvrira-t-il pas -en lui! Il comprendra alors que son état actuel n'est point le plus -parfait, ni le but final de son existence; que, dans le tourbillon -mondain, il ne peut s'élever à la hauteur à laquelle il doit aspirer; -qu'il est doué d'une force active et expansive qui tend sans cesse à -briser les entraves par lesquelles on essaie de la contenir, et que, -dans d'autres rapports avec le monde matériel et intellectuel, cette -force intérieure produira des effets tout différents, et lui donnera -une autre félicité.» - -Pétrarque a dit: «Je ne veux point que la solitude soit oisive, et que -les loisirs qu'on peut y trouver soient inutiles. Il faut au contraire -chercher à rendre profitable cette solitude, non-seulement à soi, mais -aux autres. Un homme désœuvré, nonchalant et détaché du monde, tombe -nécessairement dans une malheureuse tristesse. Il ne peut faire le -bien, il ne peut se livrer à une noble étude, il ne peut soutenir le -regard d'un grand homme.» - -Mais il est si facile de se procurer les jouissances de l'esprit. Les -grands n'ont un droit exclusif que sur les plaisirs qui s'achètent à -prix d'argent, et que l'on ne recherche que pour dissiper son ennui ou -étourdir ses sens. Mais ils ne s'emparent point de ceux que l'esprit -se crée à lui-même, qui sont le fruit de sa propre action, de ses -pensées, de ses recherches, qui tiennent aux choses invisibles plutôt -qu'aux choses terrestres, et qui naissent de la connaissance, de la -contemplation de la vérité, du sentiment intime de notre progrès moral -et de notre perfection. - -Un prédicateur suisse a dit dans une chaire d'Allemagne: «Les plaisirs -de l'esprit, les plaisirs que tout homme peut goûter dans chaque -condition sociale, naissent les uns des autres. Celui dont nous avons -joui le plus souvent ne perd rien de sa valeur et ne s'affadit point; -au contraire, il nous présente sans cesse de nouveaux charmes en -s'offrant à nous sous de nouveaux rapports. La source de ces plaisirs -est inépuisable comme l'empire de la vérité, immense comme le monde, -infinie comme la perfection divine: aussi ces plaisirs intellectuels -ne s'effacent-ils pas comme les autres. Ils ne s'évanouissent point -comme la clarté du jour, ils ne se dissipent point avec les objets -extérieurs, ils ne descendent point dans la tombe avec notre dépouille -mortelle. Nous les possédons aussi longtemps que nous existons, ils -nous accompagnent dans les vicissitudes de la vie de ce monde, et nous -suivent dans la vie future. Ils nous dédommagent de la privation des -liens de société dans l'obscurité de la nuit et dans les nuages de -notre destinée.» - -Les hommes les plus éminents ont conservé le goût des plaisirs de -l'esprit: dans le tumulte du monde, dans la carrière la plus -brillante, au milieu du torrent des affaires, au sein de toutes les -distractions, ils restaient fidèles aux muses et à l'étude des œuvres -du génie; ils ne pensaient pas que, si grand seigneur que l'on fût, on -pût se dispenser de lire et de s'instruire, ils ne rougissaient pas -d'accomplir eux-mêmes une tâche d'écrivain. Philippe de Macédoine, -dînant un jour à Corinthe avec Denys le Jeune, plaisantait sur le père -de ce prince, qui, en exerçant la royauté, avait composé des odes et -des tragédies. «Quand donc ton père, lui dit-il, pouvait-il trouver le -temps d'écrire de pareilles œuvres?--Il le trouvait, répliqua Denys, -aux heures que toi et moi nous passons à boire et à nous divertir.» - -Alexandre aimait la lecture à l'époque où il remplissait le monde de -sang et de carnage, où il marchait de victoire en victoire, traînant à -sa suite des rois captifs, foulant aux pieds des villes fumantes, des -provinces ravagées, des trônes brisés; il se sentait ennuyé dans sa -grandeur, et demandait des livres pour dissiper son ennui. Il écrivait -à Harpalus de lui envoyer les écrits de Philistus, les tragédies -d'Euripide, de Sophocle, d'Eschyle, et les dithyrambes de Thalès. - -A l'armée de Pompée, Brutus, le vengeur de la liberté romaine, -employait à la lecture tout le temps dont ses fonctions lui -permettaient de disposer. Il lisait et écrivait sans cesse quand -l'armée n'était pas en marche, et il lisait et écrivait encore la -veille même de cette célèbre bataille de Pharsale qui décida de -l'empire du monde. C'était dans les ardeurs brûlantes de l'été: -l'armée campait au milieu d'une plaine marécageuse; les esclaves qui -portaient la tente de Brutus arrivèrent tard; accablé de fatigue, il -se baigna en les attendant, et, vers midi, se fit frotter d'huile. -Après avoir pris un léger repas, tandis que les autres dormaient ou -s'occupaient des événements du lendemain, Brutus, sans tente, exposé à -l'ardeur du soleil, travailla jusqu'au soir à rédiger un extrait de -l'histoire de Polybe. - -Cicéron, qui savourait avec bonheur les joies du travail, a dit dans -son discours pour Archias: «Pourquoi rougirais-je des plaisirs de -l'étude, moi qui les ai goûtés pendant tant d'années sans que jamais -ils ralentissent mon zèle et m'empêchassent de rendre service à mes -concitoyens? Qui pourrait me blâmer si je consacre à l'étude le temps -que les autres emploient à des affaires vulgaires, à des jeux, à des -fêtes ou à de molles voluptés? - -Pline l'Ancien était animé de la même ardeur, et employait au travail -chaque instant. Pendant ses repas, il se faisait faire des lectures -régulières; en voyage il avait toujours avec lui un livre, des -tablettes, et notait tout ce qu'il trouvait de saillant dans un -ouvrage. Grâce à cette constante application, il doublait le cours de -sa vie, et il ne croyait pas vivre pendant qu'il dormait. - -Pline le Jeune lisait partout, à la chasse, à table, en se promenant, -et dans tous les moments de loisir que lui laissaient les affaires. Il -s'était fait, il est vrai, une loi de préférer les devoirs positifs -aux occupations d'agrément, et il aspirait sans cesse au repos et à la -solitude. «Ne pourrai-je donc briser, s'écriait-il, les liens qui -m'enlacent? Non, jamais. Chaque jour ajoute de nouvelles -préoccupations aux autres. A peine une affaire est-elle achevée qu'il -s'en présente une nouvelle; la chaîne de mon travail s'allonge sans -cesse et devient sans cesse plus pesante.» - -Pétrarque tombait dans l'hypochondrie quand il cessait de lire ou -d'écrire, ou quand il n'était pas entraîné, par les rêves de son -imagination, dans les vallons solitaires, près d'une source limpide, -sur la pente des rocs et des montagnes. Dans le cours de ses fréquents -voyages, il écrivait partout où il s'arrêtait. Un de ses amis, -l'évêque de Cavaillon, craignant que l'ardeur avec laquelle le poëte -travaillait à Vaucluse n'achevât de ruiner sa santé déjà -très-ébranlée, lui demanda un jour la clef de sa bibliothèque. -Pétrarque la lui remit sans savoir pourquoi son ami voulait l'avoir. -Le bon évêque enferma dans cette bibliothèque livres et écritoires, -et lui dit: «Je te défends de travailler pendant dix jours.» Pétrarque -promit d'obéir, non sans un violent effort. Le premier jour lui parut -d'une longueur interminable; le second, il eut un mal de tête continu; -le troisième, il se sentit des mouvements de fièvre. L'évêque, touché -de son état, lui rendit sa clef, et le poëte recouvra aussitôt ses -forces. - -Pitt le père était, dans sa jeunesse, cornette dans un régiment de -dragons qui se trouvait en garnison dans une petite ville -d'Angleterre. Il faisait son service avec une parfaite exactitude; -mais, dès qu'il avait rempli ses fonctions, il se retirait chez lui, -et lisait continuellement les auteurs les plus célèbres de la Grèce et -de Rome. Il vivait d'un régime très-frugal pour vaincre une goutte -héréditaire qui l'attaqua de bonne heure. Ce fut peut-être cette -disposition maladive qui lui donna le goût de la solitude, et ce fut -dans la solitude qu'il jeta les fondements de la haute position à -laquelle il s'éleva plus tard. - -Des gens diront qu'on ne trouve plus de ces hommes-là, et c'est ce -qu'on ne doit ni dire ni penser. Ce qui est vraiment beau et grand -subsiste toujours. Pitt le père n'était-il pas d'une trempe romaine? -Son fils qui, tout jeune, tonnait déjà dans le parlement anglais comme -un autre Démosthène, et subjuguait les cœurs comme Périclès; son fils -qui, à vingt-cinq ans, investi du titre de premier ministre -d'Angleterre, exerça une si prodigieuse influence, pouvait-il, dans -quelque situation qu'il se trouvât, agir autrement que son père? Ce -que les hommes ont été une fois, ils peuvent l'être à toutes les -époques. Celui qui vit dans un temps où les événements les plus -grandioses se succèdent sans cesse et étonnent le monde, ne doit point -douter de ses forces lorsqu'on a le droit d'attendre de lui des -actions éclatantes. Il n'y a pas eu dans la Grèce ni à Rome d'hommes -plus éminents que ceux dont nous pouvons nous-mêmes nous glorifier. -Les moyens d'agir subsistent toujours dès qu'on le veut; la sagesse et -la vertu peuvent être mises en pratique dans les cercles des cours -comme dans l'obscurité de la vie privée, dans le palais des rois comme -sous le chaume du paysan. Nulle part une solitude intelligente n'est -plus respectable que dans un palais. Là, on distingue très-bien les -qualités de l'esprit et ses défauts, l'ombre et la lumière; là, on -pèse en silence les plus grands intérêts; là, si l'on sait faire ce -que l'on doit et s'entourer d'hommes capables, on peut vivre paisible -et satisfait. On est de toutes parts environné de clartés; il est à -présent peu de lieux vraiment arriérés; mais on ne peut tout -reconstituer à la fois, et si quelqu'un est en état de faire briller -dans une cour le flambeau de la philosophie, il agira prudemment -peut-être en n'en laissant d'abord entrevoir que quelques lueurs. - -L'action de la solitude nous place au-dessus des événements passagers -de ce monde. Celui dont les richesses, les voluptés, les grandeurs, -n'ont pu satisfaire les désirs, peut trouver dans une retraite -champêtre, avec un livre à la main, les jouissances qu'il a vainement -cherchées ailleurs. - -Celui qui s'éloigne du tumulte de la foule pour travailler à -s'acquérir l'affection et la reconnaissance des hommes; celui qui se -lève avec l'aurore pour vivre avec les morts n'est point paré dès le -matin. Ses chevaux reposent à l'écurie, et sa porte est fermée aux -oisifs; mais, comme il étudie l'humanité, il ne perd point de vue le -monde, même lorsque ses fenêtres sont encore voilées par des rideaux, -et qu'il ne voit pas se dérouler devant lui le paysage. Il revient sur -tout ce qu'il a vu et appris. Chaque observation qu'il a faite dans -le monde confirme pour lui une vérité ou combat un préjugé; tout alors -lui apparaît dépouillé d'un faux éclat et dans une austère nudité. Et -quel bonheur de se trouver dans une situation où l'on peut éviter le -mensonge! - -Les plaisirs de la solitude s'accordent avec tous les devoirs publics, -car ils sont le plus noble exercice des facultés qui servent au bien -du public. Serait-ce donc un crime d'aimer, d'honorer la vérité et de -la dire? Serait-ce un crime d'oser proclamer à haute voix ce qu'un -homme vulgaire ne pense qu'en tremblant, et de préférer une généreuse -liberté aune plate servitude? N'est-ce pas par les écrivains que la -vérité se répand au milieu du peuple, et frappe les yeux des grands? -Les bons écrivains n'inspirent-ils pas le courage de penser, et la -liberté de penser n'est-elle pas le premier mobile des progrès de la -raison? Voilà pourquoi on se plaît à rejeter, dans la solitude, les -chaînes que l'on porte dans le monde, car le penseur solitaire peut -exprimer librement ce qu'il oserait peut-être à peine avouer dans la -société. La lâcheté ne pénètre point dans la solitude; c'est là, plus -que partout ailleurs, que l'on s'habitue à regarder en face -l'insolence des grands, et à briser le masque dont la sottise couvre -son despotisme. - -La solitude, nous devons le répéter encore, nous donne des -satisfactions de la nature la plus élevée, qui ne nous quittent point -tant que l'âme du moins n'habite pas un corps complétement épuisé. Ces -satisfactions nous procurent la gaieté dans toutes les circonstances -de la vie, et nous consolent dans le malheur. Elles sont, a dit -Cicéron, la nourriture du jeune âge, la joie de la vieillesse, notre -soulagement dans les peines, notre refuge dans l'adversité. Elles -nous récréent dans notre demeure, elles nous égayent au dehors, elles -abrègent pour nous la durée des nuits, et nous accompagnent dans nos -voyages. «Les belles-lettres, disait Pline le Jeune, sont mon amour et -ma consolation. Je ne connais rien de plus doux, et il n'est pas un -chagrin qu'elles ne calment. Dans les sollicitudes que me font -éprouver une indisposition de ma femme, la maladie d'un de mes amis, -la mort d'un de mes serviteurs, je ne trouve de secours que dans -l'étude. Je comprends toute l'étendue du malheur qui me frappe; mais -l'étude m'aide à le supporter.» - -C'est par l'effet de la solitude que nous conservons cet amour pour -les belles-lettres, ce goût pour la philosophie et pour tout ce qui -occupe agréablement l'esprit. Il est impossible que le bon goût -subsiste longtemps dans la pensée de ces petits êtres importants qui -en parlent souvent avec tant de dédain. L'habitude d'exercer sa -pensée, de s'efforcer de faire sans cesse de nouvelles observations et -d'acquérir de nouvelles idées, est un trésor inappréciable pour celui -qui se croit enrichi à chaque observation qu'il poursuit, et qui fait -fructifier chacune de ses idées. Lorsque Démétrius eut pris et livré -au pillage la ville de Mégare, il fit venir le philosophe Stilpon et -lui demanda si, dans ce ravage général, il n'avait rien perdu. «Non, -répondit Stilpon; car tout ce que je possède est dans ma tête.» - -La solitude est la source d'où découle ce que l'on cache ordinairement -dans les relations du monde. Là, quand on peut écrire, on soulage son -cœur. Nous n'écrivons pas toujours parce que nous sommes dans la -retraite; mais il est nécessaire cependant d'être dans la retraite -pour écrire. Le plaisir de communiquer ses sentiments et ses pensées à -un cercle plus étendu que celui où l'on vit est la plus grande -jouissance de la vie pour l'homme qui, par l'effet des circonstances -où il se trouve placé, ne peut dire hautement tout ce qu'il pense. - -Chacun peut écrire chez soi; mais celui qui veut composer un livre de -philosophie ou un poëme a besoin d'une pleine liberté. Il faut qu'on -le laisse seul; il faut qu'il puisse suivre le cours de son -inspiration, s'établir où bon lui semble, en plein air ou dans sa -chambre, à l'ombre des arbres ou dans son fauteuil. Pour écrire avec -bonheur, il faut y être porté par un besoin moral, par une certaine -ardeur, et n'éprouver aucune contrainte. Que si l'on est interrompu à -tout instant, il faut se résigner et attendre un moment plus -favorable. On n'écrit pas bien si l'on n'est entraîné à écrire par une -impulsion intérieure, si l'on n'épie les précieux instants où la tête -est libre et le cœur animé; il faut que la pensée alors soit plus -vive, et qu'on éprouve une noble résolution qui brave les obstacles. -L'esprit embrasse avec force en ce moment tous les objets, les idées -s'éclaircissent, et les expressions se présentent d'elles-mêmes. Alors -on ne se dit pas: «Dois-je écrire ou non?» Il faut écrire, dût-on -perdre l'affection de ses amis, la faveur des grands, détruire son -repos domestique et anéantir sa fortune. - -Pétrarque éprouvait cette impulsion intérieure lorsqu'il s'arracha de -la ville la plus corrompue qui existât de son temps, de la ville -d'Avignon, lorsqu'il s'éloigna du pape qui l'honorait de sa -protection, des princes et des cardinaux, pour se retirer dans sa -solitude de Vaucluse, où il n'emmenait avec lui qu'un domestique, où -il ne possédait qu'une humble maison et un jardin. Séduit par la -grâce de cette retraite, il y fit transporter tous ses livres, il y -vécut plusieurs années, et c'est là que ses ouvrages ont été achevés, -commencés ou projetés. Pétrarque a plus écrit à Vaucluse qu'en aucun -autre lieu, et il travaillait là sans cesse à revoir, à corriger ses -écrits, ne pouvant se décider à les publier. - -Virgile se plaint des lâches loisirs qu'il avait à Naples. Ce fut -pourtant dans ces loisirs qu'il composa ses _Géorgiques_, celui de -tous ses ouvrages que l'on peut regarder comme le plus parfait, et qui -décèle le mieux à chaque ligne que Virgile écrivait pour -l'immortalité. - -Tout écrivain supérieur jette un regard enthousiaste vers l'avenir, et -croit à la durée de ses œuvres. L'écrivain secondaire ne porte point -son ambition si haut; il se contente d'un succès moins durable, et -parfois obtient ce qu'il demande. L'un et l'autre cependant doivent -s'éloigner de la foule, chercher les retraites silencieuses et rentrer -en eux-mêmes. Tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils acquièrent, est un -effet de la solitude. Il faut que l'amour de la solitude soit -fortement enraciné dans leur cœur, s'ils veulent produire quelque -œuvre qui parvienne à la postérité, ou qui obtienne l'estime des -hommes judicieux de leur temps. Toute l'action qu'un sentiment profond -peut exercer sur un écrivain est due à la solitude. Là, il recueille, -il examine tout ce qui, dans le monde, a fait quelque impression sur -son âme; il aiguise ses flèches contre les opinions surannées et les -erreurs générales. Les défauts de l'homme animent le moraliste, et le -désir de les corriger lui donne une noble ardeur. L'espoir de vivre -d'âge en âge est le plus grand espoir qu'un écrivain du premier ordre -puisse se permettre. Nul ne doit se laisser aller à cette ambitieuse -confiance, s'il n'est doué d'un vrai génie, du génie qui enfante les -chefs-d'œuvre. Ce sont ceux à qui le ciel a donné cette puissance -intellectuelle qui peuvent se dire: «Nous nous sommes sentis animés -par la douce et consolante pensée qu'on parlera de nous quand nous ne -serons plus. Le murmure d'approbation que nos contemporains ont fait -entendre autour de nous nous laisse présager ce que diront un jour de -nous ces hommes pour l'instruction et le bonheur desquels nous nous -sommes sacrifiés, ces hommes que nous estimions et que nous aimions -avant même qu'ils fussent nés. Nous avons éprouvé cette émulation qui -tend à soustraire à la mort la meilleure partie de nous-mêmes, qui -arrache au néant les seuls moments de notre existence dont nous ne -puissions nous glorifier.» - -A la faible lueur d'une lampe nocturne comme dans l'éclat d'un trône, -sur les vagues de l'Océan comme sur les champs de bataille, l'amour de -la gloire conduit l'homme à des actions dont la mort n'anéantit point -le souvenir. Le midi de la vie est alors aussi beau que son aurore. -«Les louanges que reçoivent, dit Plutarque, les âmes fortes et élevées -ne font qu'augmenter leur ardeur. La renommée qu'elles se sont acquise -les conduit par une puissance extraordinaire à tout ce qui est beau et -grand. La récompense qu'elles ont obtenue ne leur suffit point; les -actions qu'elles ont accomplies n'étaient pour elles qu'un gage de -celles qu'on devait attendre; elles auraient honte de ne pas rester -fidèles à leur gloire, de ne pas lui donner un nouvel éclat par de -plus hauts faits.» - -Celui qui ne sent qu'un profond éloignement pour les éloges trompeurs, -le succès banal et les fades compliments, doit lire avec enthousiasme -ce passage de Cicéron: «Pourquoi vouloir dissimuler ce que nous -sommes incapables de cacher? Pourquoi ne pas nous faire un honneur -d'avouer franchement que nous aspirons tous à la gloire, et que les -âmes les plus nobles sont celles qui éprouvent le plus fortement ce -désir? Les philosophes qui écrivent sur le mépris de la gloire, -placent leur nom en tête de leur livre, et prouvent ainsi que, tout en -enseignant qu'on doit attacher peu de prix à la renommée, eux-mêmes -souhaitent qu'on les nomme et qu'on les loue. La vertu ne demande pas -une autre récompense de ses fatigues et des périls auxquels elle s'est -exposée. Que lui resterait-il, si on la privait de cette récompense -dans cette vie si rapide et si misérable? Si l'âme n'avait pas le -pressentiment de l'avenir, si elle ne portait pas ses pensées au delà -des étroites limites de cette existence, elle ne se dévouerait point -aux travaux pénibles, elle ne se fatiguerait point par tant de veilles -et de sollicitudes, elle ne braverait point les mortels dangers. Mais -les hommes les meilleurs sont nuit et jour agités par le désir de se -faire une honorable renommée et de porter leur souvenir au delà des -bornes de cette vie. Nous qui servons l'État, nous qui chaque jour -nous exposons pour lui à tant de périls, voudrions-nous nous condamner -à ne pas avoir un seul instant de repos, et croire que nous perdons -tout en rendant le dernier soupir? Des grands hommes ont voulu laisser -à la postérité leurs traits gravés sur le marbre ou sur l'airain; ne -vaut-il pas mieux lui laisser l'empreinte de notre esprit et de notre -cœur? Pour moi, dans tout ce que j'ai fait, j'ai songé à semer pour -l'avenir et à répandre dans l'univers la mémoire de mon nom. Que cette -gloire subsiste après ma mort, n'importe! je jouis aujourd'hui de -cette espérance flatteuse.» - -Voilà les pensées que l'on devrait chercher à faire naître parmi les -enfants des grands. Ah! si l'on pouvait réveiller en eux cette noble -ardeur et les porter au travail et à la patience, on les verrait -s'éloigner des plaisirs corrupteurs de la jeunesse; ils s'élanceraient -avec enthousiasme dans une noble carrière. Eh! quelles actions -louables ne feraient-ils pas, et quelle illustration ne pourraient-ils -pas acquérir! Pour élever l'esprit des grands, il faut leur enseigner -à mépriser tout ce qui est indigne d'eux, tout ce qui énerve le corps -et l'âme. Il faut les soustraire aux séductions de ces vils flatteurs -qui ne leur montrent que le plaisir des sens, qui ne cherchent à -acquérir sur eux quelque influence qu'en les attirant dans le vice, -qu'en ravalant à leurs yeux les belles choses et en leur rendant -suspect tout ce qui est bon. Le désir de s'illustrer par des actions -mémorables, d'augmenter son crédit par la dignité intérieure et la -grandeur d'âme, procure des avantages que la naissance et le rang ne -donneraient point, et qu'on ne peut acquérir sur un trône même sans -pratiquer la vertu, sans avoir les regards constamment fixés sur -l'avenir. - -Personne ne répand autant de germes précieux dans l'avenir que -l'écrivain intelligent qui ne craint pas de blesser la vanité de ses -concitoyens en traçant une peinture énergique de leurs préjugés et de -leurs erreurs. Ce n'est pas pour eux seulement qu'il écrit, c'est pour -leurs enfants et leurs petits-enfants, dont il éclairera la raison. -Quand l'homme de mérite que la haine poursuivait pendant sa vie est -descendu dans la tombe, son savoir, son exemple, sa juste réputation, -portent leurs fruits. O Lavater! on oubliera des milliers de sots qui -n'ont pas craint de t'attaquer, et toi, tu seras aimé et honoré. Le -souvenir de tes faiblesses s'effacera, et on ne verra que ce qui -t'élève au-dessus des autres hommes. Alors, comme l'a prédit l'auteur -des Caractères des poëtes, des prosateurs allemands, la richesse de -ton style, l'énergie, la concision, la hardiesse de tes peintures, le -talent avec lequel tu as représenté les mœurs et les faiblesses -humaines, feront admirer de la postérité ton œuvre, qui fut une des -productions originales de notre siècle, et personne alors ne saura que -Lavater, qui a créé une langue si expressive et qui a révélé tant de -vérités nouvelles, croyait aux jongleries de Gassner. - -Tel est le succès des grands écrivains. L'espoir enthousiaste de -Cicéron s'est réalisé, et Lavater, malgré toutes les injures dont il a -été l'objet en Suisse et en Allemagne, a obtenu par sa Physiognomonie -la célébrité qu'il pressentait. Mais si l'orateur romain n'avait été -que consul et si Lavater n'avait été que thaumaturge, il ne resterait -que peu de chose de l'un et de l'autre dans les annales du temps, qui -engloutit les choses vulgaires et ne garde pour la postérité que ce -qui est digne d'elle. - -Autant un bon écrivain est au-dessus du commun des hommes, autant le -pouvoir de sa pensée surpasse celui des pensées de la multitude. Il -est vrai que les ignorants gouvernent en maint lieu l'opinion et que -souvent ce sont eux que l'on consulte pour savoir ce que l'on doit -admettre ou rejeter; mais toute grande pensée est immortelle, et les -critiques d'un sot disparaissent avec le jour qui les a vues naître. - -Quand on entend des jugements sans goût, des satires qui ne -s'appuient sur aucune oeuvre, on pourrait bien dire à ces prétendus -beaux-esprits, qui dans leur stérilité ne savent que se moquer des -productions les plus sérieuses: «Pourquoi voulez-vous expliquer -et commenter ce que j'écris, lorsque les passages les plus -recommandables de nos oeuvres glissent sur votre esprit sans -l'émouvoir? Qui êtes-vous? Pourquoi vous ériger en archivistes de la -sottise et en juges du bon goût? Où sont vos écrits? Où a-t-on jamais -entendu prononcer votre nom? Quels hommes distingués comptez-vous au -nombre de vos amis? Dans quelle contrée sait-on que vous existez? -Pourquoi prêcher sans cesse votre _nihil admirari_? Pourquoi -cherchez-vous à flétrir ce qui est grand et noble, si ce n'est parce -que vous ne possédez point ces qualités, parce que vous sentez -vous-mêmes votre petitesse et votre misère? Si vous briguez les -suffrages d'une foule crédule et ignorante, c'est que personne ne vous -estime; si vous affectez de mépriser la gloire, c'est que vous êtes -incapables de rien faire de durable. Mais soyez tranquilles, le nom -que vous cherchez à tourner en ridicule restera, et le vôtre sera -oublié. - -Il est bien permis de conserver ces désirs de renommée parmi ces êtres -vulgaires; mais ce n'est point à eux que j'en appelle, c'est aux -hommes d'un jugement droit et équitable, aux hommes d'élite que l'on -désire émouvoir, et dont le cœur s'ouvre toujours à un écrivain quand -ils voient avec quelle confiance il aspire à y épancher le sien. C'est -pour conquérir leurs suffrages qu'on se retire dans la solitude. Après -les gens qui s'amusent à inscrire leurs noms sur les murs et les -vitres, nul ne me paraît moins digne de renommée que celui qui n'écrit -qu'en vue de la petite ville où il demeure. Quiconque cherche la -gloire parmi les hommes au milieu desquels il vit, est un fou qui sème -son grain sur le roc. On lui accordera peut-être quelques bonnes -qualités, mais on ne lui pardonnera ni sa grandeur ni sa liberté. - -Par bonheur un écrivain de cœur peut se dire que les hommes justes et -sensés qui vivent loin de lui suivent d'autres règles que ses -concitoyens pour apprécier un bon livre. Ces hommes-là se demanderont -si ce livre peut agir sur l'esprit, s'il a une tendance morale et -utile, s'il est marqué du sceau de la sincérité, s'il peut donner plus -d'élévation à l'âme, faire naître des sentiments nobles et inspirer -des résolutions généreuses. S'il en est ainsi, ce livre a leurs -suffrages, et ils rendent justice à celui qui l'a composé. - -Dans les relations ordinaires de la vie, là où chacun apparaît sous -une forme d'emprunt, trompe les autres qui le trompent également, -prodigue des éloges pour en recevoir lui-même, on s'incline -respectueusement devant l'homme qu'on méprise le plus, et l'on donne à -quelque sot personnage les titres les plus solennels. Mais celui qui -sait se tenir à l'écart de ces cercles menteurs ne demande point de -faux compliments et n'en adresse point à qui ne les mérite pas. Toutes -ces vaines protestations que l'on reçoit dans le monde ne sont rien -auprès du bonheur que l'on éprouve à côté d'un ami qui nous inspire un -noble courage, nous soutient contre l'injustice, nous entraîne sur le -chemin de l'honneur et y marche avec nous. - -Que sont les riants propos de salon comparés à la paix domestique, à -la félicité que nous donne une belle et aimable femme qui ravive les -forces assoupies de notre esprit, qui, en secondant notre ardeur et -notre énergie, nous aide par ses encouragements à surmonter tous les -obstacles et à poursuivre nos projets, qui enflamme notre imagination -par sa nature idéale, qui examine avec une sage perspicacité nos -pensées et nos actions, qui, en reconnaissant nos fautes, nous donne -avec douceur des avis sérieux et nous éclaire par ses conseils, qui, -en épanchant son cœur dans le nôtre, nous anime de plus en plus d'un -désir vertueux, et qui enfin achève de former notre caractère par la -douceur de son amour, par le ravissant accord de ses sentiments avec -les nôtres! - -Sous une telle influence, ce qu'il y a en nous de bon se conserve, et -ce qui est mauvais s'efface. Nos concitoyens nous voient tels que nous -devons être en public, et non pas tels que nous sommes dans la -solitude. Dans le monde, nous prenons à tâche de ne montrer que les -beaux côtés de notre caractère et d'en dissimuler les défauts. C'est -par ce moyen que nous parvenons à nous rendre agréables, et si nous -n'écrivions rien, à notre mort toute notre cité natale pourrait dire: -Ah! c'était un honnête homme. Un de mes bons amis me disait une fois: -«Le matériel fait le premier mérite de l'homme, et, pour vivre en -paix, on doit se garder de faire apercevoir l'autre partie de -soi-même.» - -Mais nos contemporains nous jugent plus impartialement que nos -concitoyens, et nos faiblesses descendent avec nous dans le tombeau; -elles s'anéantissent avec le corps qui en était la source. Notre -pensée seule subsiste si elle a produit quelque œuvre honorable. Nos -écrits sont le bien que nous laissons en mourant. - -Alors l'envie cesse de harceler notre nom, nos adversaires se taisent, -et la médisance cherche un autre aliment. Alors les hommes qui nous -aimaient et qui n'osaient laisser paraître leur affection prendront -peut-être la parole; peut-être nous pardonnera-t-on d'avoir voulu nous -élever au-dessus de ceux qui font tout pour tomber à leur mort dans un -éternel oubli et qui atteignent parfaitement ce but. Peut-être nous -pardonnera-t-on d'avoir été animés du désir de laisser quelque chose -qui ne périsse pas en même temps que nous, ou que l'on puisse -considérer comme un appel que nous faisons du jugement de nos -concitoyens à celui du monde. - -Ce n'est pas seulement cette soif de gloire qui anime l'écrivain dans -la solitude; il éprouve là une autre jouissance, une jouissance -inappréciable, que nul être ne lui peut enlever, celle qui naît du -travail même. Que de satisfaction on goûte quand on écrit dans une -application soutenue, dans l'enthousiasme qui s'y joint! Il suffit -souvent d'un tel travail pour dissiper nos chagrins, pour nous faire -oublier nos douleurs. Ah! je ne donnerais pas une seule heure de ces -occupations paisibles pour tous les rêves de gloire qui enchantaient -Cicéron. La tranquillité que l'on retrouve dans une longue suite de -souffrances cause à l'âme les plus douces, les plus nobles émotions. -Le plaisir que l'on ressent à faire encore quelque chose, lorsqu'on se -croyait déjà hors d'état de rien produire, est inconnu peut-être à -l'homme qui jouit d'une forte santé, car il a confiance en lui-même. -Mais pour un écrivain malade, une difficulté vaincue, une période -élégante, une expression heureuse, une exposition claire et habile, un -travail achevé, sont un baume salutaire, un contre-poison de la -mélancolie et un des grands avantages de la solitude, et la -satisfaction que l'on en reçoit est bien préférable à toutes les idées -de gloire et de réputation. Qui ne renoncerait volontiers, pour une -telle satisfaction, à ces rêves contre lesquels notre raison élève -tant de puissantes objections? - -Se suffire à soi-même sans qu'il soit besoin de recourir à l'appui des -autres; consacrer à un travail qui, peut-être, ne sera point -entièrement inutile, des heures, des jours que nous aurions perdus -dans la tristesse ou dans l'ennui; voilà l'un des plus précieux -résultats de la vocation d'écrivain, et ce résultat me suffit. Quel -est celui qui, dans sa retraite, ne se réjouit pas de voir tout ce -qu'il peut faire dans une soirée, tandis que les files de voitures -circulent dans les rues et font trembler les vitres de ses fenêtres? - -Que chacun, du reste, se berce s'il lui plaît d'un espoir d'avenir et -d'une immortalité idéale. Ces rêves de l'imagination sont un des -avantages de la solitude; je ne prétends point en contester l'utilité, -car les bons et les mauvais écrivains y trouvent leur bonheur; et ces -rêves, ces espérances atteignent au même but: ils nous montrent par -quelle force on grandit dans la solitude et avec quelle facilité on -s'y soustrait au faux éclat du monde. - -Les singularités de quelques écrivains sont souvent encore un des -avantages de la solitude. Dans l'éloignement des relations sociales, -on devient moins souple et moins flexible; mais celui qui conserve ces -qualités regrette de se montrer dans la société tout autre qu'il -n'est, et, dans son dépit, il prend la plume, ne fût-ce que pour -soulager son cœur[17]. - - [17] Ce besoin se fait surtout remarquer en Italie, où, - en dehors des couvents, un grand nombre de personnes passent leur - vie dans une retraite philosophique, et manifestent assez - librement leur opinion sur tout ce qui les frappe dans le monde. - Jagermann dit, dans ses _Lettres sur l'Italie_: «Il y a des - familles de gentilshommes, à Florence, qui n'ont point quitté - leur retraite depuis l'extinction de la maison de Médicis. Ces - hommes solitaires se dévouent, en silence, au culte des muses, et - acquièrent, par leurs lectures et leurs réflexions, de si grandes - connaissances, que c'est un vrai bonheur pour un prince quand il - peut découvrir un de ces esprits laborieux, et l'attirer à son - service. De ces habitudes de retraite provient le penchant à la - satire, que l'on observe si souvent en Italie. Des hommes - mécontents de leurs semblables, et occupés à méditer en silence, - sont portés, par leur humeur hypocondriaque, à critiquer les - actions des autres. Voilà pourquoi les satires des Italiens sont - assaisonnées d'un sel amer. - -Cet écrivain a tort, dira-t-on; une telle façon d'écrire n'est pas de -nature à contribuer à l'agrément ni à l'instruction du lecteur. -Cependant elle a aussi son mérite. La littérature gagne par là plus de -liberté, s'éloigne des formes, des opinions rampantes et serviles, et -s'approprie davantage aux besoins du temps. - -Dans un Traité sur le style publié à Weimar, un gentilhomme a exprimé -plusieurs idées que je me permettrai de contredire. Il voudrait des -règles de style générales, et moi, je réclame la liberté du style dans -des livres écrits pour des hommes de natures si variées. Il veut qu'on -s'applique à suivre certains modèles, et moi, je crois que chacun peut -être à soi-même son meilleur modèle. Il veut qu'on imite certaines -formes de langage, et moi, je voudrais qu'on se peignît autant que -possible dans ses pensées et dans ses expressions. Il veut que -l'écrivain ne paraisse pas dans son ouvrage, et moi, je crois qu'il -est tout aussi permis de disséquer ouvertement son âme et de faire sur -soi-même des observations utiles aux autres que de léguer son corps à -un professeur d'anatomie. Il veut qu'on ne s'écarte point des sentiers -ordinaires, qu'on s'avance d'un pas grave et mesuré, et moi, je ne me -soucie point d'apprendre d'un autre comment je dois marcher. Il dit -que, si chacun se laisse aller à ses allures particulières, il n'y a -plus d'ensemble, et je réponds que je tiens peu à cet ensemble qui est -l'effet de la routine. Il prétend que c'est à présent parmi les -écrivains une maladie contagieuse de montrer quelle est la disposition -de leur âme au moment où ils écrivent, et moi, je déclare que je ne -puis cacher ce qui se passe en moi quand je m'entretiens avec mon -lecteur. Il paraît désirer que, lorsque l'on se met à écrire un livre, -on n'agisse point comme si l'on était seul, et moi, je n'ai souvent -d'autre motif en écrivant que de pouvoir dire un mot tout seul. - -En général ce traité renferme pourtant des réflexions très-justes et -très-vraies, et je n'y trouve d'autre objection à faire que celles que -je viens de tracer; car, quoique les digressions, les écarts, les -fantaisies de nos beaux-esprits, me déplaisent autant qu'à l'auteur de -cet ouvrage, il me paraît néanmoins que cette manière d'écrire qu'on -n'acquiert que dans la solitude, nous a déjà donné plus de liberté que -nous n'en avions, et que cette liberté, employée avec goût et avec -mesure, fera circuler de nombreuses et utiles vérités dans le public. - -Il est encore un grand nombre de villes où les lumières ne se sont pas -répandues autant qu'on le désirerait, et où l'on marche timidement pas -à pas selon les anciens errements; chacun regarde, écoute son voisin, -et personne n'ose sortir du sentier ordinaire. Ceux qui se sont -approprié les idées les plus délicates des peuples étrangers sont -obligés de les garder pour eux-mêmes et de suivre la multitude. Mais -si nos écrivains s'accoutumaient dans la solitude à paraître hardiment -devant le public; s'ils voulaient apprendre à connaître la vie, les -mœurs, les opinions des hommes dans toutes les conditions; s'ils -osaient appeler les choses par leur véritable nom et parler dans leurs -écrits de tout ce dont un homme raisonnable a droit de s'occuper; -alors l'instruction se répandrait peu à peu parmi le peuple, et on -s'habituerait à penser par soi-même, sans consulter une opinion -banale. Mais, pour en venir là, il faut que les écrivains, et -notamment les écrivains allemands, connaissent un autre monde que -celui de leur université, de leur petite ville natale ou de la maison -qu'ils habitent; il faut qu'ils aient vécu, qu'ils aient été en -relation avec des hommes de différents pays et de différentes -conditions; il faut qu'ils ne s'effrayent point de la société des -grands et qu'ils ne fuient point celle des gens d'une classe -inférieure, et il faut aussi qu'ils s'éloignent souvent de ces -relations et qu'ils sachent vivre dans la retraite. - -Une foule de projets utiles échoueraient sans doute si, pour les faire -réussir, il fallait nécessairement avoir recours aux savants et aux -écrivains. Mais il est bon pourtant qu'un écrivain fraye la route et -qu'il ne se décourage pas si l'on interprète mal ses intentions et si -l'on va même jusqu'à se révolter contre lui. - -Les grandes et fortes pensées sont en général bannies du langage -ordinaire de la conversation. Ce qu'on admet le plus volontiers dans -le monde, j'entends dans le monde que nous voyons autour de nous, ce -sont les expressions les plus timides et les sentiments les plus -réservés. Mais si l'on ne tolère point la rude franchise de l'écrivain -dans un salon, nous devons dire que le langage flatteur du monde -serait aussi peu à sa place dans un livre. Il faut que la vérité soit -exprimée, qu'on s'accoutume à la reconnaître dans la société, à la -taire s'il en est besoin, qu'on forme ses manières dans le monde et -son caractère dans la solitude. - -La volonté s'affermit dans la solitude, on devient là plus exigeant -pour soi-même, parce qu'on y trouve plus de loisir, plus de liberté, -et qu'on y acquiert par là même plus de pouvoir. Mais il ne faut pas, -nous le répétons encore, que les loisirs dont on jouit dégénèrent en -oisiveté, et engourdissent peu à peu nos sages résolutions. Il faut au -contraire que la jouissance d'une pleine et entière liberté anime à la -fois notre esprit et notre imagination. - -Un de mes amis m'a souvent dit qu'il n'éprouvait jamais aussi vivement -le besoin d'écrire que les jours de revue, où des milliers d'hommes -passaient sous ses fenêtres pour s'en aller assister aux manœuvres -des régiments. Il a publié de bons ouvrages scientifiques; mais ce -qu'on lui doit de meilleur, il l'a fait précisément dans ces jours de -grand spectacle populaire. Moi-même je me souviens que, dans ma -jeunesse, je ne me sentais jamais plus disposé à m'occuper d'idées -sérieuses que dans les matinées des jours de fêtes, quand mes -concitoyens circulaient dans les rues parés et endimanchés, et que -j'entendais au loin retentir le son d'une cloche de village. - -Les fréquentes interruptions paralysent les bons effets de la -solitude. Si l'on n'est point tranquille, on ne peut recueillir ses -pensées. Voilà pourquoi des fonctions publiques nous ôtent souvent -plus d'intelligence qu'elles ne nous en donnent; chacun est obligé -d'être, dans l'emploi qu'il occupe, ce que l'on veut qu'il soit, -tandis que dans la solitude il garde sa vraie nature. De là vient que -tant d'hommes livrés aux études de la science encourent de graves -reproches sur les devoirs journaliers qui leur sont imposés. On dit -d'eux qu'ils ne sont bons qu'à faire des livres; on loue peut-être -leurs ouvrages, et l'on attaque sans ménagement leur capacité -administrative. - -Dans la solitude on combat énergiquement le préjugé et l'erreur. Plus -on observe les choses de près, plus on s'affermit dans ses convictions -et plus on sent fortement tout ce que l'on examine. Quand l'âme est -rentrée tout entière en elle-même, il lui devient plus facile d'agir -puissamment sur les objets qui l'entourent. Si, après s'être concentré -dans ses propres réflexions, un homme d'un sens droit et d'un cœur -généreux parvient à saisir la vérité qu'il a sincèrement cherchée, il -ne s'inquiète plus de ceux qui voudraient affecter envers lui un -injuste dédain, il écoute sans crainte les sarcasmes enfantés par de -grossières préventions, et il reste calme au milieu du tumulte -qu'excite dans la foule ignorante celui qui ose ouvrir la main pour en -laisser échapper une vérité. - -La solitude diminue le nombre de nos passions; de cent petites -préoccupations d'esprit elle en fait une grande. J'ai essayé de -démontrer ailleurs quelle influence pernicieuse elle exerce sur nos -penchants; mais, Dieu soit loué! elle produit aussi sur ces mêmes -penchants des effets salutaires. Si elle jette dans quelques têtes un -trouble funeste, il en est d'autres auxquelles elle donne une heureuse -direction. Oui, c'est dans la solitude qu'on apprend à sentir et à -connaître réellement les passions. Elles s'élèvent contre nous comme -des vagues fougueuses, et tendent à nous engloutir; mais la raison les -domine et les apaise. Si nous devons engager une lutte difficile, la -vertu, la résignation, nous donnent une force de géant. On déracine -des arbres, on amollit des rochers; avec la vertu et la résolution, -tout est possible dès que l'on sait qu'une passion ne peut être -vaincue que par une autre passion. - -La noblesse d'âme que l'on acquiert dans cette observation de soi-même -est fière de sa propre dignité. Elle éloigne d'elle tout contact impur -et toute mauvaise relation. Qu'importe qu'on proclame autour d'elle -que la volupté est un des premiers besoins de la nature humaine, et -qu'un homme comme il faut ne peut se dispenser d'entretenir des -courtisanes et de se livrer à tous les plaisirs des sens? elle voit -que la débauche étouffe dans les hommes le sentiment de la vertu, -qu'elle énerve leur courage, qu'elle les livre à la paresse et à -l'indolence chaque fois qu'ils devraient agir avec énergie et -persévérance. - -Celui qui veut se distinguer dans le monde doit craindre l'oisiveté. -S'il n'épuise pas ses forces dans la débauche; si, pour les réparer, -il n'a pas recours à une nouvelle intempérance, il n'aura pas besoin -de passer la journée à se promener. Tous les hommes sans exception -ont, chaque jour de leur vie, quelque chose à apprendre. Quelque rang -qu'on occupe dans le monde, on n'est vraiment grand que par -sa grandeur intérieure. Plus nous exercerons nos facultés -intellectuelles, plus nous connaîtrons l'étendue de ces facultés. Si -nous sommes portés à la débauche, il faut, pour triompher de ce fatal -penchant, tourner notre pensée vers les nobles et grandes actions, -éviter les distractions frivoles, nous appliquer à l'étude des -sciences ou des arts, et prendre l'habitude de rentrer souvent en -nous-mêmes. - -C'est au sein de la retraite que cette généreuse fierté éclate dans -toute sa puissance. Celui qui veut que ses méditations soient utiles -aux autres doit voir le monde, mais sans y rester trop longtemps et -sans y prendre trop de goût; car il courrait risque d'y énerver ses -propres forces. César s'arracha des bras de Cléopâtre, et devint le -maître de l'univers; Antoine se soumit en esclave aux charmes de cette -princesse, et sa faiblesse lui coûta le pouvoir et la vie. - -La solitude, il est vrai, donne à l'âme des idées exaltées qui ne -s'accordent point avec la vie réelle; mais l'attrait des grandes -choses et l'enthousiasme montrent au solitaire la possibilité de se -soutenir à une hauteur où l'homme du monde serait saisi par le -vertige. Le solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa raison, -enflamme son esprit, l'élève au-dessus de lui-même, et lui donne le -sentiment de l'immortalité, tandis que l'homme du monde ne vit que -d'une vie éphémère. Le solitaire trouve dans la retraite une -compensation suffisante à tous les vains plaisirs dont il se prive, -tandis que l'homme du monde croit avoir tout perdu, s'il manque de -paraître à une assemblée, s'il néglige un spectacle. - -Je ne puis me rappeler sans une douce émotion le passage où Plutarque -dit: «Je vis tout entier dans l'histoire; tandis que je recueille les -récits qu'elle me présente, mon âme se remplit des images des hommes -les plus grands et les plus vertueux. Si les gens que je ne puis me -dispenser de fréquenter m'offrent quelque mauvais point de vue, je -m'efforce de l'éloigner, et, libre de toute passion blâmable, je -m'attache à ces nobles modèles de vertu qui sont si beaux, si -attrayants, et qui s'accordent si bien avec notre nature.» - -L'âme qui se lie dans la solitude à ces grandes images oublie les -séductions vulgaires. Elle s'élève toujours plus haut, et regarde avec -dédain tout ce qui, dans le monde, tendait à l'abaisser et à lui ravir -son énergie. Lorsqu'elle est arrivée à cette hauteur majestueuse, ses -forces et ses besoins se développent. Tout homme peut ordinairement -faire plus qu'il ne fait; c'est pourquoi on doit s'efforcer d'arriver -à tout ce dont on ne se sent pas complétement incapable. Combien -d'idées assoupies se réveillent dans cet effort! Combien -d'impressions, qu'on croyait effacées, se ravivent dans notre esprit, -et se retracent sous notre plume! Nous avons toujours plus de pouvoir -que nous ne croyons, pourvu que nous ne cessions pas de l'exercer, -pourvu que l'enthousiasme allume le feu, que l'imagination -l'entretienne, et que la vie nous semble fade et morne dès que nous ne -sentons plus en nous cette chaleur vivifiante[18]. - - [18] La force des passions, a dit un philosophe qui - connaissait le cœur humain, peut seule contre-balancer en nous - la force de la paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et - à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse, et nous - douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est - attachée la supériorité du talent. - -Dans la solitude, comme partout ailleurs, l'apathie est la mort de -l'âme. Quand je quittai la Suisse, une maladie grave, des souffrances -inexprimables, me jetèrent pendant plusieurs années, par intervalles, -dans un état affreux. Tandis que ceux qui m'entouraient et qui ne -connaissaient point le secret de mes douleurs intérieures, me -croyaient agité par une ardente colère et prêt à prendre la lance et -le bouclier, je continuais à remplir avec exactitude et avec zèle mes -devoirs de médecin; tandis que des cris de rage s'élevaient de tous -côtés contre moi, je restais impassible, et je ne parlais à personne -de ces incroyables récriminations. J'étais malade, j'avais le cœur -navré; un malheur domestique, malheur terrible, occupait toutes mes -pensées, et me rendait insensible à toute autre peine. Pendant des -années entières, je restai comme pétrifié; je passais de longues -heures sans pouvoir penser, et souvent je disais le contraire de ce -que je voulais exprimer. Je ne prenais presque aucune nourriture; je -ne prenais rien de ce qui fortifiait les autres; je me sentais parfois -si faible que je croyais tomber à chaque pas, et quand je m'asseyais -pour écrire, je souffrais les tourments de l'enfer. Le monde entier -n'était rien pour moi; j'étais absorbé par la douleur contenue de mon -cœur saignant. - -La passion ne naît que lorsque les organes corporels sont capables -d'exécuter ce qui est dans le caractère. Pour que l'âme puisse agir, -il ne faut pas que ses organes soient comprimés; car c'est par eux -qu'elle agit dans la solitude comme dans le monde; pour qu'elle soit -active et entreprenante, il est nécessaire qu'elle ne soit point -arrêtée par ces agents. - -En général, on cesse d'estimer les petites choses à mesure qu'on se -passionne pour les grandes. C'est pourquoi, dans la pratique des -affaires ordinaires, le simple bon sens vaut souvent mieux que le -génie[19]. Si les fonctions publiques ont fatigué l'esprit, la -solitude, la liberté, peuvent seules le retremper; il n'est point -d'autre ressource pour le philosophe, pour l'écrivain, quand ils ont -été mal interprétés, injuriés, froissés par ceux qui les entourent; si -leur âme gémit de ces injustices et de cette oppression, si elle tombe -dans le découragement, donnez-leur un salutaire loisir, une plume et -de l'encre, ils seront vengés. Des nations entières liront ce qu'ils -vont écrire. Un grand nombre d'hommes, doués d'un esprit intelligent, -sont restés dans un état de médiocrité par le fait même des emplois -dont ils ont été chargés, parce qu'ils languissent dans des -occupations qui ne les forcent point à penser, et qui conviennent -mieux à un sot qu'à une intelligence d'élite. - - [19] Helvétius a dit: «L'homme de bon sens est un homme - dans le caractère duquel la paresse domine; il n'est point doué - de cette activité d'âme qui, dans les premiers postes, fait - inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le - monde, ou qui leur fait semer dans le présent le germe des - événements futurs.» - -La solitude classe toutes les choses au rang qui leur convient. Là, on -se réjouit de pouvoir penser, et on se réjouit de gagner du temps en -déplaisant à certains hommes. Cet éloignement que l'on inspire est -souvent un bonheur digne d'envie. Que je plaindrais celui qui, aimant -à méditer en silence, se trouverait chaque jour accablé de visites -importunes, de questions indiscrètes; qui, au moment même où il se -sentirait animé par une heureuse inspiration, se verrait forcé de -recevoir, l'un après l'autre, une vingtaine de désœuvrés, de -disserter sur des lieux communs, et de répéter des formules banales! -Adieu alors le mouvement de ses idées; il ne lui resterait que la -douleur d'avoir perdu des heures précieuses. Mais, en général, ces -hommes laborieux ne sont point ceux que l'on recherche le plus, et ce -n'est pas contre un homme ordinaire qu'une ville entière se soulève. -Avouez-le donc, il y a quelque chose de grand dans celui qui soulève -tant de clameurs, auquel on prédit tant de désastres, et que l'on -accable de tant de calomnies. Heureux le penseur ignoré du public! on -le laisse seul; et, comme il sait qu'il n'est point compris, il ne -s'étonne pas d'être mal jugé. - -Telle fut, au sein de la multitude, la destinée de l'illustre comte de -Schaumbourg-Lippe, plus souvent désigné sous le nom de comte de -Buckebourg. Je n'ai jamais vu un homme plus mal jugé que celui-là, et -cependant son nom mérite d'être cité parmi les noms les plus -honorables de l'Allemagne. J'appris à le connaître dans un temps où il -vivait à l'écart du monde, gouvernant son petit État avec une -remarquable sagesse. Il avait, il est vrai, au premier abord, quelque -chose de choquant, qui empêchait qu'on ne rendît justice à son vrai -mérite. Le comte de Lacy, ambassadeur d'Espagne à Pétersbourg, m'a -raconté que, lorsque le comte de Buckebourg commandait les troupes -portugaises, l'extérieur de ce prince frappa tellement les généraux -espagnols, lorsqu'ils l'aperçurent avec leurs lunettes, qu'ils -s'écrièrent: «Est-ce que les Portugais ont pris pour chef un Don -Quichotte?» Mais ce même comte de Lacy, homme d'esprit, racontait avec -enthousiasme la conduite de Buckebourg en Portugal, et vantait -l'étendue de son esprit, la noblesse de son caractère. C'était, il -faut le dire, un homme d'une apparence singulière. Son attitude, ses -cheveux flottants, sa figure maigre et la longueur démesurée de -l'ovale de sa tête, rappelaient la figure de Don Quichotte; mais, en -l'observant de près, on ne tardait pas à concevoir de lui une autre -idée. Une physionomie vive et animée annonçait l'élévation de son âme, -la finesse de son esprit, la bonté et la sérénité de son cœur, et -jamais je n'ai passé un instant avec lui sans admirer la douceur et la -noblesse de sa nature. Les sentiments distingués et les pensées -héroïques éclataient en lui comme dans les plus belles âmes des Grecs -et des Romains. Il était né à Londres, et il se montrait parfois -bizarre: il aimait, par exemple, à rivaliser en tout avec les Anglais. -Un jour, il paria qu'il irait à cheval de Londres à Edimbourg en -tournant le dos à cette dernière ville. Il parcourut à pied une partie -de la Grande-Bretagne, et se fit un amusement de traverser plusieurs -provinces de ce royaume en mendiant avec un prince allemand qui -l'accompagnait. Une fois, on lui dit que, quelque part au-dessous de -Ratisbonne, le cours du Danube était si impétueux que personne n'avait -pu traverser ce fleuve à la nage. Il tenta l'entreprise, et s'avança -si loin, à l'endroit le plus périlleux, qu'on eut beaucoup de peine à -le sauver. Un homme éminent comme diplomate et comme philosophe, le -conseiller Strube, m'a raconté que, durant la guerre contre la France, -le comte, qui commandait l'artillerie dans l'armée du duc Ferdinand de -Brunswick, invita un jour quelques officiers hanovriens à dîner. Au -beau milieu du banquet, on entend siffler les boulets sur la tente. -«Les Français ne sont pas loin, disent les officiers.--Non, réplique -le comte, ils sont encore loin de nous; restez à votre place.» Bientôt -d'autres boulets rasent le haut de la tente. Les officiers se lèvent -en s'écriant: «Les Français sont là!--Non, répète le comte, ils ne -sont pas là, je vous en donne ma parole.» Cependant on entend de -minute en minute gronder de plus près les boulets, et les officiers, -tout en affectant un air de calme, faisaient intérieurement leurs -réflexions sur cette fête singulière. Enfin le comte leur dit: «J'ai -voulu, Messieurs, vous montrer jusqu'à quel point je puis compter sur -mes artilleurs. Je leur avais prescrit de tirer sur le bouton de notre -tente pendant que nous serions à table, et ils ont obéi à mes -intentions avec la plus parfaite adresse.» On reconnaît à ce trait un -homme qui veut s'exercer, et exercer les autres à tout ce qui semble -difficile. J'étais un matin avec le comte, près d'un magasin à poudre -qu'il avait fait construire au-dessous de sa chambre à coucher, dans -le fort de Wilhelmstein. «Je n'aimerais pas, lui dis-je, à dormir ici -dans les chaudes nuits d'été.» Et le voilà qui se met à me faire les -plus spécieux raisonnements pour me prouver que l'excès et l'absence -du danger étaient tout un. Quand je rencontrai pour la première fois -cet homme étonnant, c'était en présence d'un officier anglais et d'un -portugais. Il me parla pendant deux heures de la Physiologie de -Haller, qu'il savait par cœur. Le lendemain matin, il me conduisit -dans un petit bateau qu'il dirigeait lui-même à la forteresse de -Wilhelmstein, qu'il avait fait construire au milieu d'un lac. Un -dimanche, dans l'allée de Pyrmont, au milieu d'une quantité de femmes -élégantes et de jeunes gens galants, il m'entretint tranquillement et -imperturbablement des preuves que l'on a données jusqu'à présent de -l'existence de Dieu, de ce qui manque encore à ces témoignages, et de -ce qu'on pourrait y ajouter. Un jour, il me fit voir à Buckebourg un -énorme in-folio écrit de sa propre main, sur l'art de défendre un -petit État contre une grande puissance. Cet ouvrage, destiné au roi de -Portugal, était fini. Il m'en lut plusieurs passages qui concernaient -la Suisse. Il regardait l'Helvétie comme un pays invincible. Il me -nomma tous les postes qu'il faudrait occuper en vue de l'ennemi, et -m'énuméra des sentiers vraiment impénétrables. Mon ami Mendelssohn, à -qui il avait lu la préface de ce livre, la regardait comme un -chef-d'œuvre de raisonnement et de style. Ceux qui ont observé de -plus près encore et avec plus de sagacité que moi le comte de -Buckebourg pourraient raconter sur cet homme extraordinaire bien -d'autres traits plus curieux. Je n'ajouterai à ce que je viens de dire -qu'une seule remarque, c'est que le comte lisait beaucoup, qu'il -connaissait les hommes, ne se plaisait à aucun jeu, ne riait jamais, -ou ne laissait échapper qu'un sourire moqueur. - -Tel fut le caractère de cet homme si mal compris. Il pouvait bien rire -des autres quand il voyait les autres rire de lui. Cependant il y -avait jusque dans son expression sardonique une évidente bonté. Sans -être misanthrope, il habitait de préférence une maison isolée au -milieu d'une forêt; il vivait là seul, ou avec la femme angélique -qu'il avait épousée, dont il n'avait point paru amoureux, et dont la -perte prématurée le fit mourir de douleur. - -La foule riait aussi de Thémistocle, parce qu'il n'avait pas les -belles manières et le ton raffiné d'Athènes. Un jour, Thémistocle -répondit à ceux qui le poursuivaient de leurs sarcasmes: «Il est vrai -que je ne sais pas accorder une lyre, ni jouer du psaltérion; mais -qu'on me donne une ville si petite, si inconnue qu'elle soit, et je la -rendrai célèbre.» - -Ainsi la solitude et la philosophie peuvent nous donner une apparence -risible aux yeux des hommes vulgaires, mais elles remplacent toutes -nos petites préoccupations par de nobles idées. Celui qui a passé sa -vie à étudier les grands hommes et les sentiments élevés, peut bien -prendre des allures bizarres; mais il montre dans les grandes -occasions l'élévation de son âme et la noblesse de son caractère. - -La grandeur des anciens produit sur les esprits capables de la sentir -une impression extraordinaire dans la solitude. Il suffit parfois -d'une étincelle de cette flamme sublime qui animait les hommes -illustres de l'antiquité pour faire éclater, là où l'on s'y serait -attendu le moins, des effets surprenants. Une femme vivait isolément à -la campagne, en proie à des maux de nerfs continuels. Je lui -conseillai, pour fortifier son énergie, de relire souvent l'histoire -grecque et l'histoire romaine. Trois mois après elle m'écrivit: -«Quelle vénération vous m'avez inspirée pour l'antiquité! Que sont -auprès de ces hommes-là les pygmées qui nous entourent? Naguère encore -l'histoire n'était point une de mes lectures favorites. A présent je -ne vis que par elle. A force de lire, je veux devenir Grecque ou -Romaine. Les livres que vous m'avez indiqués raffermissent ma santé et -sont pour moi une source de plaisirs inépuisables. Jamais je n'aurais -cru pouvoir trouver un tel trésor. Ils me sont plus précieux que mon -héritage. Bientôt vous n'entendrez plus aucune plainte sortir de ma -bouche. Mon Plutarque m'est déjà plus cher que les triomphes de la -coquetterie et que les sentimentalités qu'on adresse aux femmes de la -campagne qui prétendent être tout âme, quoique Satan n'ait pas plus de -peine à les vaincre qu'un virtuose à jouer de son violon.» - -L'image de la grandeur et des vertus de l'antiquité n'exerce une -action durable que dans le calme et au sein d'un petit nombre -d'hommes; mais alors elle est féconde en résultats. Un homme de génie -est frappé dans une de ses promenades solitaires d'une conception qui -paraît ridicule à ses contemporains; mais un temps viendra où cette -même idée entraînera des milliers d'êtres aux plus nobles actions. Les -chants de Lavater furent publiés à une époque peu favorable. La -société de Schintznach, qui avait confié à ce grand écrivain le soin -de composer ces vers, devint suspecte à l'ambassadeur de France, et de -nombreuses invectives retentirent contre elle. Le célèbre Haller -lui-même, qu'elle avait longtemps refusé de recevoir au nombre de ses -membres, ne lui épargnait pas les épigrammes dans les lettres qu'il -m'adressait. Le président de la censure de Zurich défendait -l'impression des chants de Lavater. Cependant nul poëte n'a écrit avec -plus de force et d'ardeur pour sa patrie que Lavater pour la Suisse. -J'ai vu les enfants entonner ses strophes avec enthousiasme; j'ai vu -les plus beaux visages se baigner de larmes en les écoutant; j'ai vu -une noble émotion éclater sur la physionomie et dans les yeux des -paysans suisses auxquels on les chantait. Des pères de famille sont -allés avec leurs fils à la chapelle de Guillaume Tell pour y répéter -les vers que Lavater a composés sur ce libérateur de la Suisse. Je -croyais entendre résonner les rocs autour de moi chaque fois que je -modulais sur un air que j'inventais moi-même un de ces chants -patriotiques dans les campagnes, sur les collines où nos aïeux se sont -immortalisés par leur valeur, où j'étais entouré des ombres de ces -héros moissonnés dans de glorieuses batailles, où je croyais encore -les voir avec leurs rudes massues écraser les couronnes féodales des -Germains, et forcer, malgré le nombre de ses troupes, la noblesse -allemande à une fuite honteuse. - -Ce sont là, me dira-t-on, des songes romanesques, des idées qui ne -peuvent plaire qu'à ceux qui vivent dans la solitude, et qui voient -les choses autrement qu'on ne les voit dans le monde. Mais les idées -élevées finissent par vaincre la résistance qu'on leur oppose. Dans -les républiques, elles agissent peu à peu sur les esprits; elles -inspirent à la multitude des sentiments généreux, qui ne plaisent pas -peut-être aux agents du pouvoir, mais qui dans un moment de crise et -de péril, pourraient être d'une admirable utilité. - -Tout concourt donc, dans la solitude, à élever l'âme, à fortifier le -caractère, à nous familiariser plus sûrement et plus promptement que -dans le monde avec les sentiments les plus nobles et les résolutions -les plus courageuses. L'homme qui se retire dans la solitude échappe -par là aux traits de l'ignorance, de l'envie et de la méchanceté. -Résolu de ne point rechercher le suffrage des esprits étroits, des -êtres vulgaires, il s'attend aux contrariétés qu'il peut éprouver, et -n'est point surpris quand elles lui surviennent. - -Si la solitude élève notre pensée, on s'imagine assez généralement -qu'elle nous rend impropres aux affaires; c'est ce que je ne crois -pas. Plus on élèvera son âme dans le silence de la retraite, moins on -courra risque de s'affaisser dans le monde; plus on exercera son -esprit, plus cet exercice nous sera utile dans le commerce de la -société. - -L'homme qui a vécu dans le calme peut acquérir, par là même, plus -d'activité pour la vie pratique, et, lorsqu'il s'éloigne du monde, il -rentre dans la solitude pour y prendre un repos nécessaire et se -préparer à de nouveaux combats. Périclès, Phocion, Épaminondas, ont -sans doute puisé dans la retraite les idées qui ont fait leur -grandeur. Quand Périclès était occupé de quelque projet important, on -ne le voyait point dans les rues d'Athènes; il renonçait aux festins, -aux réunions bruyantes et à toutes les distractions ordinaires. -Pendant le temps où il gouvernait la république, il n'alla qu'une -seule fois souper chez un ami, et n'y resta que quelques instants. -Phocion se voua d'abord à l'étude de la philosophie, non pas dans le -dessein orgueilleux de mériter ce titre de sage, mais dans l'espoir -d'acquérir par là plus d'énergie, de présence d'esprit et de -résolution dans la conduite des affaires publiques. En observant -Épaminondas, on se demandait comment cet homme, qui avait passé sa vie -avec les livres, avait pu acquérir ses capacités militaires. Il était -très-avare de son temps; dévoué de cœur à l'étude, il s'éloigna des -emplois publics, et il fallut que ses compatriotes l'arrachassent à sa -solitude pour le mettre à la tête des armées. - -Un homme auquel je ne pense jamais sans enthousiasme, Pétrarque, a -formé son caractère dans la solitude, et y a gagné les qualités qu'il -a montrées dans les affaires politiques les plus délicates. Il est -vrai qu'il fut quelquefois ce que souvent on devient dans la solitude, -capricieux, mordant et emporté. On lui a vivement reproché les -tableaux trop licencieux qu'il a tracés des mœurs de son temps, et -surtout celui qui nous représente la vie scandaleuse que l'on menait à -Avignon à l'époque de Clément VI. Mais Pétrarque a parfaitement connu -le cœur humain, et il a eu une grande habileté à manier les esprits -et à les diriger vers son but. On ne le connaît guère, dit l'abbé de -Sade, son meilleur historien, que comme un tendre et élégant poëte, -qui aima Laure avec ardeur, et la chanta avec une grâce exquise. On ne -sait pas tout ce qu'on lui doit d'ailleurs; on ne sait pas qu'il tira -la littérature de la barbarie où elle était ensevelie depuis -longtemps; qu'il sauva de la pourriture et de la poussière les -meilleures œuvres de l'antiquité, et que ces œuvres inappréciables -seraient peut-être à jamais perdues pour nous, s'il n'avait pris soin -de les recueillir et d'en faire faire de bonnes copies. On ne sait pas -qu'il raviva l'étude des belles-lettres en Europe et épura le goût de -ses contemporains, qu'il pensa, qu'il écrivit lui-même comme un -citoyen de la vieille Rome, qu'il sut fouler aux pieds de nombreux -préjugés, conserver jusqu'à la mort son courage et sa résolution, et -que son dernier ouvrage surpassa tous ceux qu'il avait faits -précédemment. On ignore aussi, en général, que Pétrarque fut un grand -homme d'État; que les premiers souverains de son temps lui confièrent -les négociations les plus épineuses, et le consultèrent dans les -affaires les plus importantes; qu'au quatorzième siècle il obtint une -réputation, une influence, un pouvoir dont nul savant n'a joui de nos -jours; que trois papes, un empereur, un roi de France, un roi de -Naples, une foule de cardinaux et les plus grands princes et seigneurs -de l'Italie recherchèrent son amitié, et manifestèrent le désir -d'entrer en relation avec lui; qu'il fut appelé par eux comme homme -d'État, comme ministre et comme ambassadeur, à intervenir dans les -plus graves affaires de son temps; que, fortifié par la solitude, il -sut dire aux personnes éminentes qui le consultaient les vérités les -plus sérieuses et les plus utiles; que personne n'appréciait autant -que lui, et ne louait si bien les avantages de cette solitude, à -laquelle il devait en partie ses nobles qualités, et qu'il préférait -ses heures de loisir et de liberté à toutes les jouissances du monde. -Longtemps il fut comme énervé par ce profond amour auquel il avait -consacré les plus belles années de sa vie. Mais un jour vient où il -renonce à son langage plaintif, à ses soupirs languissants; alors il -parle en homme, et en homme hardi, aux rois, aux empereurs, au pape. -Il leur parle avec l'assurance que donnent les grands talents et une -grande réputation. D'une voix éloquente comme celles de Démosthène et -de Cicéron, il exhorte les princes de l'Italie à vivre en paix entre -eux, à réunir leurs forces contre leur ennemi commun, contre les -barbares qui déchirent leur patrie. Il guide, il encourage, il -soutient Rienzi, qui paraît comme un envoyé du ciel pour rendre à la -ville de Rome son antique éclat. Il décide un empereur pusillanime à -pénétrer dans l'Italie comme le successeur des Césars, et à y prendre -les rênes de l'empire du monde; il conjure les papes de fixer de -nouveau sur les rives du Tibre le siége pontifical, qu'ils avaient -transféré aux bords du Rhône. A l'époque même où il avouait dans ses -écrits qu'il était triste, obsédé par un amour qu'il cherchait en -vain à surmonter, plein de haine contre les hommes et contre les -villes, il se charge de poursuivre, à la cour de Naples, une -négociation difficile pour le pape Clément VI. Il disait que la vie -des cours le rendait ambitieux et impatient, et ajoutait qu'il était -assez plaisant de voir un solitaire quitter les bois silencieux et les -plaines désertes pour s'en aller parcourir les splendides palais des -tribunaux avec une escorte de courtisans. Lorsque Jean Visconti, cet -archevêque de Milan et ce souverain de la Lombardie, qui joignait à -des talents éminents une insatiable ambition, et qui menaçait -d'engloutir toute l'Italie, parvint à fixer Pétrarque à son service, à -lui faire accepter ses faveurs et une place dans son conseil, les amis -du poëte se disaient: «Quoi! ce fier républicain, qui ne parlait que -de liberté et d'indépendance; ce taureau indompté, qui rugissait à -l'apparence du moindre joug, qui ne voulait se soumettre qu'aux -chaînes de l'amour, bien que souvent encore il les trouvât trop -pesantes; cet homme, qui avait refusé à la cour de Rome les plus -belles places, parce qu'il ne voulait point se laisser enlacer dans -des liens dorés, le voilà qui se livre lui-même aux fers du tyran de -l'Italie; ce misanthrope, qui ne réclamait que la paix des champs, cet -apôtre dévoué de la solitude habite aujourd'hui dans le tumulte de -Milan.--Ils ont raison, répondait Pétrarque, l'homme n'a pas de plus -grand ennemi que lui-même, j'ai agi contre mon goût et contre ma façon -de penser. Hélas! nous passons notre vie à faire ce que nous ne -voudrions pas faire, et à ne pas exécuter ce que nous désirons.» Mais -il aurait pu dire encore à ses amis: «J'ai voulu montrer ce qu'on peut -dans le monde quand on a exercé assez longtemps ses forces dans la -solitude; j'ai voulu prouver combien la solitude donne de liberté, de -dignité et de noblesse dans la conduite des affaires.» - -C'est l'éloignement des vaines relations et des frivoles convenances -qui inspire aux écrivains le courage dont ils ont si souvent besoin -pour supporter les injustices qu'une multitude aveugle commet à leur -égard; c'est leur exemple qui introduit peu à peu les idées libérales -dans des lieux où ces idées n'étaient même pas connues de nom. C'est à -la solitude qu'un libre penseur est redevable de ce sang-froid qui lui -sauve la vie dans l'occasion, qui le garantit des fureurs d'une -populace exaspérée, qui le maintient dans un état de calme au milieu -de ses détracteurs. La voix du peuple est souvent la voix des plus -mauvaises passions, et l'opinion publique varie comme le vent. Celui -qui ne veut point se laisser étourdir par cette voix dangereuse, et ne -point tourner comme une girouette, doit s'éloigner de ces hommes qui -prétendent régir despotiquement notre manière de voir. Il doit -s'éloigner de ces oisifs qui, ne pouvant produire aucune œuvre -méritoire, exercent leur censure sur toutes les œuvres qui -paraissent. Dans la république même la plus libre, l'homme vertueux -doit éviter les lieux où l'on n'écoute que les cris de la multitude. -Il doit fuir surtout ces êtres sans valeur, qui n'aspirent qu'à faire -rire les autres, et se font une joie de déprécier celui qui se moque -d'eux. - -Que de fois n'a-t-on pas vu frapper d'une réprobation générale celui -qui a la hardiesse de penser autrement que les prétendus régents du -bon goût! Qu'il publie un livre, on ne cherchera point à discerner les -qualités de ce livre, on se demandera si l'auteur ne s'est pas avisé -de critiquer le monde au milieu duquel il vit; on lui prêtera des -satires qu'il n'a pas faites, qu'il n'a pas eu l'intention de faire. -S'il exprime avec les plus pures intentions des vérités dont les gens -de bien le remercient au fond du cœur; s'il se hasarde à blâmer des -institutions ou des usages qui doivent être corrigés, on crie à la -méchanceté, et les agents du pouvoir sont invités à sévir de toute -leur rigueur contre une telle audace. On se tairait peut-être, si l'on -n'avait pas sous les yeux l'homme qui a osé proclamer sans déguisement -ces nouvelles vérités. - -C'est ce qu'éprouva Montesquieu à Paris même, au centre des lumières, -et il a dit, dans la _Défense_ de son immortel ouvrage, l'_Esprit des -lois_: «Rien n'étouffe plus la doctrine que de mettre à toutes les -choses une robe de docteur. Les gens qui veulent toujours enseigner -empêchent beaucoup d'apprendre. Il n'y a point de génie qu'on ne -rétrécisse lorsqu'on l'enveloppe d'un million de scrupules vains. -Avez-vous les meilleures intentions du monde, on vous forcera -vous-même d'en douter. Vous ne pouvez plus être occupé à bien dire -quand vous êtes effrayé par la crainte de dire mal, et qu'au lieu de -suivre votre pensée, vous ne vous occupez que des termes qui peuvent -échapper à la subtilité des critiques. On vient nous mettre un béguin -sur la tête, pour nous dire à chaque mot: Prenez garde de tomber. Vous -voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi[20]. -Veut-on prendre l'essor, ils vous arrêtent par la manche. A-t-on de -la force et de la vie, on vous l'ôte à coups d'épingle. Vous -élevez-vous un peu, voilà des gens qui prennent leur pied ou leur -toise, lèvent la tête, et vous crient de descendre pour vous mesurer. -Courez-vous dans votre carrière, ils voudront que vous regardiez -toutes les pierres que les fourmis ont mises sur votre chemin.» - - [20] Je puis citer les censeurs de plusieurs contrées - d'Allemagne et de Suisse, qui changent ou effacent de leur - autorité magistrale tout ce que leur esprit étroit ne comprend - pas; qui n'accordent leur _imprimatur_ qu'à des sottises; qui, au - lieu de décider si l'ouvrage qu'on leur soumet renferme des - principes contraires à la religion ou à l'État, ce qui serait la - seule raison d'en défendre la publication, ne craignent pas d'y - faire toutes les substitutions que leur suggèrent leurs dogmes - particuliers, leur morale, leur rhétorique et jusqu'à leur - méthode d'orthographe. - -Montesquieu ajoute qu'il n'y a ni science ni littérature qui puisse -résister à de tels pédants. Cependant il leur a résisté. Son livre est -imprimé, et il est lu de tout le monde. - -Oui, il faut que l'écrivain qui connaît ces hommes et qui entreprend -de les peindre ait un triple airain sur la poitrine. Et nul traité de -morale n'est complet sans une de ces difficiles peintures. Pourquoi, -dans ces tableaux de mœurs, sommes-nous si au-dessous des Grecs et -des Romains? C'est que nous nous laissons arrêter par les clameurs qui -s'élèvent contre tout écrivain qui, pour le bien de ses semblables, -ose pénétrer dans la philosophie de la vie. Mais nous, qui rendons un -si juste hommage à la bravoure des guerriers, pourquoi nous -laissons-nous troubler dans notre repos, comme des Sybarites -efféminés, par le pli d'une feuille de rose, et pourquoi -accablons-nous d'injures le courage civil, le courage sans armes, les -_domesticas fortitudines_ de Cicéron? - -Ce n'est pas dans les républiques seulement que l'on a du cœur et de -l'âme; ce n'est pas là seulement que l'on peut penser et écrire en -liberté. En Allemagne, Dieu soit loué! les châtiments prescrits par la -justice sont généralement équitables, et dans les républiques, on -obéit souvent aux préjugés, à la passion, ou à ce qu'on appelle la -raison d'État[21]. Voilà d'où vient qu'en Suisse la première maxime -que les parents cherchent à graver dans le cœur de leurs enfants, -c'est de ne point se faire d'ennemi. Lorsque j'étais encore fort -jeune, je répondis à ma mère, qui me donnait ce sage conseil: «Ne -savez-vous point que celui qui n'a point d'ennemi n'est qu'un pauvre -homme? Dans une république, chaque citoyen est sous la domination, -sous la vigilance de cent régents; dans une monarchie, un peuple ne -dépend que d'un seul homme. En Suisse, la multitude des maîtres -opprime l'âme du républicain. L'amour et la confiance élèvent celle de -l'Allemand dans les monarchies. Je connais plusieurs princes qui ont -des idées plus grandes, plus libérales et plus nobles que certains -magistrats républicains que je pourrais citer[22]. On trouve souvent -plus de bon sens parmi la noblesse allemande, qui se dépouille de ses -anciens préjugés, que dans aucune république du monde. S'il existe -encore en Allemagne des sots vaniteux qui mettent leur orgueil à -compter leurs quartiers, il y a aussi des sages qui se font une gloire -de rechercher l'élévation de la pensée, sans se soucier des -parchemins. - - [21] Meiner a très-judicieusement remarqué que dans une - république où les agents du pouvoir n'ont point à leur - disposition d'armée permanente pour les soutenir, les gens qui - veulent ameuter la multitude aveugle contre la portion la moins - nombreuse et la plus éclairée de la société, sont beaucoup plus - dangereux que dans les gouvernements monarchiques, et, par - conséquent, toute tentative de rébellion doit paraître là plus - coupable et plus digne de châtiment. - - [22] Deux magistrats de Berne ont jugé ainsi, en 1758, - mon livre sur l'Orgueil national. Le premier, après l'avoir - feuilleté, le jeta de côté, en s'écriant avec colère: «Nous - voulons de l'obéissance, et non de la science!» Le second dit, - après l'avoir vu presque en entier: «Ce docteur Zimmermann est un - homme inquiétant et dangereux; il faut lui faire quitter la - plume.» - -Dans les monarchies allemandes, l'homme sérieux, qui renonce aux -inutiles relations du monde, qui se forme lui-même dans la retraite, -en observant tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend, en étudiant -les héros de la Grèce et de Rome, arrive à une façon de penser tout -aussi large et tout aussi libre qu'aucun républicain, et peut, en -écrivant, répandre autour de lui d'utiles vérités. - -Voilà ce que j'avais à dire sur les avantages que la solitude offre à -l'esprit. Quelques-unes de ces pages ne sont peut-être point assez -réfléchies, et plusieurs de ces idées ne sont sans doute point -exprimées comme elles devraient l'être. Si ce livre tombe entre les -mains de quelque vertueux jeune homme, je lui dirai: «Prends-y ce que -y tu y trouveras de bon, rejette ce qui te paraîtra froid ou mauvais, -ce qui ne t'émouvra pas. Je me réjouirai dans la sincérité de mon âme, -je me croirai amplement récompensé de mon travail, si tu penses devoir -me remercier de ce livre, si tu reconnais qu'il t'a éclairé, instruit -et tranquillisé. Je ne demanderai plus d'autre bénédiction pour cet -ouvrage, si, en le lisant, tu te sens affermi dans ton penchant pour -une solitude sage et active, dans ton éloignement pour les relations -qui n'entraînent qu'une perte irréparable de temps, dans ta répugnance -à céder aux conseils de ceux qui te redisent sans cesse que, pour -réussir dans le monde, il faut souvent se faire voir dans les lieux -publics. Et si tu te sens timide et craintif, si tu redoutes de parler -devant ceux qui se croient les arbitres de l'esprit et du bon goût, et -qui, en vertu de cette usurpation, obtiennent la faveur générale, en -débitant les choses les plus vulgaires et les plus insipides, ah! -songe que dans une telle société je suis aussi embarrassé que toi. - -Ce chapitre pourra te donner beaucoup à penser. Si je me suis borné à -y faire remarquer l'influence que la solitude exerce sur l'esprit; si, -dans le chapitre suivant, je ne fais qu'indiquer l'empire qu'elle doit -avoir sur la volonté qu'on veut soumettre à la vertu, j'en aurai dit -assez cependant pour t'apprendre comment la solitude éclaire notre -esprit et donne à notre cœur les jouissances du sentiment. - -Je sais qu'il y a dans de telles distinctions un côté faible. Les -jouissances de l'esprit et du cœur sont le résultat d'une seule et -même force, la religion, qui, en admettant cette distinction, rentre -dans le domaine du cœur, dégénère en fanatisme lorsqu'elle n'est pas -guidée par la raison. Mais on ne peut persuader et conduire les hommes -qu'en leur présentant la vérité sous un point de vue qui se rapporte à -leurs mœurs, à leurs passions, et il faut que le cœur se retrouve -partout. - -J'ai obéi à un sentiment de cœur en écrivant ce livre sur la -solitude. Une femme spirituelle a dit que je développais tout ce que -je sentais, et que je posais la plume quand je ne sentais plus rien. -Je suis tombé par là dans des défauts de composition qu'un philosophe -systématique aurait évités. Mais comme je connais les hommes, il me -suffit que ce chapitre fasse entrevoir les avantages qui peuvent -résulter de la solitude pour l'esprit, pour la raison et le caractère, -et que le chapitre suivant montre quels vrais et nobles plaisirs elle -procure par la contemplation paisible de la nature, par la -compréhension et l'attrait de tout ce qui est beau et honnête. - - - - -CHAPITRE VIII - -DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR LE CŒUR. - - -La paix de l'âme est, dans ce monde, le bonheur suprême. Ce bonheur, -on peut le goûter dans la simplicité de son cœur, si, en s'éloignant -du tumulte du monde, on sait borner ses vœux et son ambition, se -soumettre aux décrets du ciel, juger avec indulgence tout ce qui se -passe autour de soi, et se réjouir des harmonies de la nature, du -mugissement des cascades, de la fraîcheur des bois et du soupir des -vents. - -Quelle sérénité dans nos sentiments quand les orages de la vie sont -passés, quand tout ce qui nous attristait s'évanouit, quand autour de -nous règnent l'amitié, la paix, l'innocence et la liberté! Alors même -que le cœur est agité, on peut se plaire encore dans la solitude. Une -douce mélancolie est préférable aux jouissances terrestres, et une -larme d'amour vaut mieux que l'univers entier. - -Pour comprendre cette félicité de la solitude, il faut aimer à -contempler les merveilles de la création, depuis ses beautés -grandioses jusqu'à l'humble fleur des champs; il faut pouvoir jouir de -tout ce qui agrandit l'âme et de tout ce qui lui offre quelques -riantes images. Ces jouissances n'appartiennent point exclusivement -aux âmes fortes, aux imaginations ardentes, aux esprits d'une trempe -vive et délicate; elles appartiennent aussi aux personnes d'un -caractère froid, qui, souvent, accusent les autres d'exagérer -l'expression de leurs sensations. Seulement, il faut pour celles-ci -ménager les teintes et les effets de lumière; car, par la raison -qu'elles sont moins frappées de ce qui est mal, elles sentent moins -vivement aussi le beau et le bien. - -Dans la solitude, une grande partie des jouissances du cœur viennent -de l'imagination. L'aspect d'une contrée pittoresque, le vert -feuillage des bois, le murmure des eaux, le bruissement des arbres, le -chant des oiseaux et les contours d'un horizon lointain absorbent -souvent l'âme à tel point que toutes nos pensées deviennent autant de -sensations. Notre âme s'émeut alors, et aspire à tous les sentiments -honnêtes: c'est un des effets du magique pouvoir de l'imagination. Si -tout ce qui nous environne est libre et paisible, l'imagination répand -sur tout ce que nos regards embrassent des teintes riantes et un -prestige charmant. Ah! quand on connaît la mélancolie philosophique -qu'inspire la solitude, il est facile de renoncer aux plaisirs -bruyants et aux assemblées tumultueuses. Les rocs escarpés, les ombres -profondes des forêts, les points de vue attrayants ou majestueux -excitent tour à tour en nous une sorte de crainte religieuse ou un -doux transport. La douleur se dissipe peu à peu dans ces graves ou -riantes émotions et se change en une paisible rêverie. La solitude et -le silence de la nature font ressortir chacun des objets qui fixent -notre attention; notre sensibilité est plus vive, notre surprise plus -grande et notre plaisir plus profond. - -Je connaissais depuis longtemps quelques-unes des plus magnifiques -beautés de la nature, lorsque je vis pour la première fois un jardin -anglais près de Hanovre, et un autre près de Marienwerder; j'ignorais -encore l'art de transformer par une sorte de création des collines -sablonneuses en un frais paysage; cet art admirable réveille dans le -cœur de celui qui a conservé le goût des charmes de la nature toutes -les jouissances que la solitude et la paix des champs peuvent -procurer. Je ne me rappelle jamais sans un sentiment de reconnaissance -le jour où j'entrai dans le jardin de mon défunt ami M. Hinuber. Je -venais d'arriver à Hanovre, j'éprouvais un amer regret d'être éloigné -de ma patrie, et ce jour-là j'oubliai mes regrets et ma patrie. - -Je ne savais pas qu'il fût possible de représenter dans un espace -aussi restreint la variété charmante et la noble simplicité de la -nature. Une telle conception est née d'un pur et délicat sentiment des -beautés de la nature, et des effets qu'une chaste imagination produit -sur le cœur. Hirschfeld, ce philosophe aimable et attrayant, ce grand -peintre de la nature, est le premier qui ait fait connaître en -Allemagne les jardins anglais, et il a rendu par là un remarquable -service à ses compatriotes. - -Il existe encore çà et là des jardins moitié anglais, moitié -allemands, dont la bizarre distribution nous fait sourire de pitié; -mais ils peuvent être pour nous un objet de comparaison avantageux. -Comment garder son sérieux en voyant ces forêts de peupliers qui -suffiraient à peine à chauffer un poêle pendant une journée, ces -espèces de taupinières qu'on décore du nom de montagnes, ces -ménageries qui renferment des animaux sauvages et apprivoisés peints -sur des feuilles de fer-blanc, ces ponts jetés sur des rivières qu'une -couple de poulets mettrait à sec, et ces poissons de bois dans des -canaux que l'on remplit d'eau chaque matin au moyen d'une pompe? Un -tel travail est certainement pire que ce qui était produit jadis par -le mauvais goût de nos ancêtres. Mais si, dans le jardin de M. -Hinuber, j'éprouve à chaque regard une pensée pieuse; si chaque point -de vue m'émeut; si de chaque côté je découvre une nouvelle scène; si -enfin je ne suis jamais allé là sans que mon cœur s'y sentît soulagé, -irai-je examiner si tous ces massifs d'arbres pourraient être disposés -autrement, et les froides plaisanteries des gens qui ne se lassent pas -de vanter leur goût particulier diminueront-elles le plaisir que je -goûte dans une telle enceinte? - -Partout où nous découvrons une image de repos, soit par une œuvre de -l'art, soit par une création de la nature, elle répand le calme dans -notre esprit, et c'est un bienfait que nous devons à l'imagination. Si -de toutes parts une douce paix s'offre à moi sous les formes les plus -agréables; si un séjour champêtre absorbe mes facultés et réprime les -pensées qui pourraient m'affliger; si le charme de la solitude -maîtrise peu à peu mon âme, et n'y laisse entrer que des idées de -bienveillance, d'amour et de satisfaction, je dois remercier Dieu de -m'avoir doué de cette imagination, qui souvent, à la vérité, jette le -trouble dans mon existence, mais qui du moins me fait trouver dans la -solitude un asile auquel je m'attache et d'où je contemple avec plus -de tranquillité la tempête à laquelle je viens d'échapper[23]. - - [23] Un écrivain moderne français a dit: «Il n'est point - d'être sensible qui n'ait goûté dans la solitude les instants - délicieux où l'homme, écartant les prestiges du mensonge, rentre - dans son propre cœur pour y chercher les étincelles de la - vérité. Quel plaisir, après avoir été ballotté pendant quelque - temps sur la mer de ce monde, de se retirer sur un rocher - paisible, pour y considérer en sûreté les tempêtes et les - naufrages qui s'y succèdent! Heureux celui qui peut alors oublier - un instant les vains préjugés dont son âme est remplie! Les - misères de l'humanité disparaissent à ses yeux, l'auguste vérité - remplit son cœur d'une joie pure. Ce n'est que dans ces instants - et dans ceux qui précèdent la mort que l'homme peut apprendre ce - qu'il est sur la terre, et ce que la terre est pour lui.» - -La solitude, a dit un célèbre écrivain anglais, inspire une certaine -terreur au premier abord, parce que tout ce qui entraîne avec soi -l'idée de la privation est effrayant, et par là même sublime, comme le -vide, l'obscurité, le silence. En Suisse, et notamment aux environs de -Berne, les Alpes, vues de loin, offrent un tableau d'une incroyable -magnificence; de près, elles ne présentent à l'âme que des images -terribles, mais magnifiques. A une certaine distance, lorsqu'on voit -s'élever devant soi ces masses gigantesques, échelonnées l'une sur -l'autre, on est frappé de cette grandeur qui se rapproche de l'infini; -l'éclat étincelant de cette chaîne de rocs tempère l'impression -saisissante que ses proportions doivent faire sur nous, et lui donne -un aspect plus agréable qu'effrayant; mais on ne peut s'approcher pour -la première fois des Alpes sans éprouver une sorte de frisson -involontaire. On contemple avec frayeur ces glaces éternelles, ces -abîmes béants, ces gouffres ténébreux, les torrents qui se précipitent -du haut des montagnes, les noires forêts de sapins qui en recouvrent -les flancs et les rocs, que le temps a détachés de leur cime, et -précipités au bord de la vallée. Comme mon cœur battait, quand, pour -la première fois, je gravis un sentier tortueux qui me conduisait vers -ces déserts! De nouvelles montagnes s'élevaient sans cesse au-dessus -de moi, et la mort me menaçait à chaque pas; mais aussi quelle -exaltation d'esprit on éprouve lorsque, seul au milieu de ces grandes -scènes de la nature, on en vient à songer au néant des grandeurs -humaines et à la faiblesse des rois! - -L'histoire de la Suisse nous prouve que les habitants de ces montagnes -ne sont pas des hommes d'une trempe ordinaire. La hardiesse est innée -dans leur cœur, la liberté donne des ailes à leurs pensées; ils -foulent aux pieds la tyrannie et les tyrans. Tous les Suisses pourtant -ne sont pas libres; mais tous sont enthousiastes de la liberté, -chérissent leur patrie, et remercient Dieu de la tranquillité dont ils -jouissent à l'ombre de leurs vignes ou de leurs forêts. - -Les districts les plus sauvages des Alpes, de la Suisse, sont habités -par des hommes rudes, mais généreux; un ciel sévère leur donne des -formes agrestes, mais la vie pastorale adoucit leur caractère. Un -Anglais a dit que celui qui n'a jamais entendu résonner la foudre dans -les Alpes, ne peut avoir une idée du fracas qu'elle produit en -retentissant sur tous les points de l'horizon. Aussi les gens de ces -montagnes, qui n'ont jamais vu de plus belles maisons que leurs -cabanes, ni d'autres contrées que la leur, regardent-ils le reste du -monde comme une terre qui présente le même caractère sauvage et qui -est traversée par les mêmes tempêtes. - -Mais, de même qu'après un orage le ciel s'est rasséréné peu à peu, de -même dans la tête et dans le cœur du Suisse, la douceur succède à -l'emportement, et la générosité à la fureur. C'est ce que je puis -démontrer facilement par des faits. - -Un de ces enfants des Alpes, le général Reding, né dans le canton de -Schwytz, était entré dès sa jeunesse dans les gardes suisses, au -service des rois de France, et il y avait acquis le grade de -lieutenant général; le séjour de Paris et de Versailles ne l'avait -point changé: il était toujours Suisse. Les nouveaux règlements -auxquels la cour de France voulut astreindre, en 1764, les compagnies -helvétiques, excitèrent dans le canton de Schwytz un vif -mécontentement. On disait que ce règlement attentait aux anciens -priviléges, et l'on rendait le général Reding responsable de cet acte. -Dans ce même temps, madame Reding, qui habitait le pays, y faisait des -recrues; mais tout le monde se révoltait en entendant battre le -tambour français, et le magistrat, craignant que l'irritation du -peuple n'entraînât quelques désordres, défendit à madame Reding de -continuer ses levées. Mais elle demanda que cet ordre lui fût signifié -par écrit, et les magistrats n'ayant pas osé rompre si ouvertement -avec la France, elle agit comme si nulle défense ne lui avait été -notifiée. Cette hardiesse augmenta l'animosité des habitants du -canton. On convoqua une assemblée pour délibérer sur ce qui se -passait, et madame Reding fut sommée de comparaître devant cette -assemblée. Le tambour, dit-elle, ne cessera de battre que lorsque vous -m'aurez donné un écrit qui justifie mon mari à la cour, s'il ne -parvient pas à compléter ses recrues. On accéda à sa demande, et l'on -enjoignit au général de défendre les intérêts de la patrie auprès du -gouvernement français. Après avoir pris cette mesure, les habitants de -Schwytz s'attendaient à recevoir des nouvelles favorables de Paris; -mais ils furent trompés dans leur espoir. Alors ceux qui avaient -quelque autorité, ne gardant plus aucune réserve, déclarèrent de tous -côtés que le nouveau règlement mettait en péril la religion et la -liberté. Le mécontentement général se changea aussitôt en fureur. On -convoqua une nouvelle assemblée où l'on prit la résolution de ne -fournir désormais aucune troupe au roi de France. Le traité de 1715 -fut arraché des registres publics, et l'ordre fut intimé au général -Reding de rentrer immédiatement en Suisse avec ses soldats, sous peine -d'être exilé à perpétuité. Reding obtint du roi un congé pour lui et -les siens, et s'en revint dans son pays. Il entra dans Schwytz à la -tête de ses compagnies, tambour battant et enseignes déployées. Arrivé -à l'église, il déposa son étendard devant le maître-autel, -s'agenouilla, rendit grâces à Dieu; puis, prenant congé de ses -soldats, qui pleuraient en se séparant de lui, il leur donna la solde -qui leur était due, et leur fit présent de leurs armes et de leurs -habits. Les Suisses étaient dès ce moment maîtres de cet homme, que -l'on regardait comme un traître, que l'on accusait d'avoir soutenu le -nouveau règlement de Versailles, et d'avoir par là porté un coup -funeste à son pays. Reding fut sommé de rendre compte de sa conduite -devant les États assemblés. Il savait que dans une pareille -circonstance toute éloquence échouerait contre les préventions -populaires; il se contenta de dire brièvement et sèchement que tout le -monde connaissait la manière dont toutes les choses s'étaient passées, -et qu'il ne pouvait être blâmé ni de la promulgation du nouveau -règlement ni du congé qu'il avait reçu. «Le traître ne veut donc pas -avouer son crime! s'écrièrent quelques furieux; qu'on le pende à -l'arbre le plus proche, qu'on le mette en pièces!» Et ces cris de rage -furent répétés par un grand nombre de spectateurs. Cependant Reding -restait calme et paisible. Une troupe de paysans, plus ardents que les -autres, montèrent sur la tribune, où il se tenait debout près des -magistrats. Il pleuvait; un jeune homme éleva un parapluie sur la tête -de Reding, qui était son parrain. Un paysan brisa ce parapluie avec -fureur en s'écriant: «Que le scélérat se tienne à découvert!» La même -rage s'empare du jeune homme: «Ah! dit-il, je ne savais pas que mon -parrain eût trahi son pays. S'il en est ainsi, donnez-moi une corde, -que je l'étrangle.» Les membres du conseil se réunissent en cercle -autour du général, et le conjurent, les mains jointes, de reconnaître -qu'il ne s'est pas opposé assez fortement aux innovations de -Versailles, et de sauver sa vie en offrant ses biens pour réparer la -faute qu'il a commise. Reding sort du cercle d'un air grave et -imposant, et demande le silence. Tout le monde s'attend à un aveu, et -plusieurs des assistants se réjouissent de pouvoir pardonner: «Mes -chers compatriotes, dit le général, vous savez que j'ai servi le roi -de France pendant quarante-deux ans. Vous savez, et plusieurs d'entre -vous en ont été témoins, combien de fois j'ai marché au-devant de -l'ennemi et comment je me suis conduit dans mainte bataille. J'ai -regardé chacun de ces jours de combat comme pouvant être le dernier de -ma vie. Eh bien! je vous déclare ici, à la face du ciel qui voit tout, -qui m'entend et qui est votre juge à tous, que jamais je ne m'avançai -contre l'ennemi avec une conscience plus pure que celle avec laquelle -je marcherai aujourd'hui à la mort, si vous m'y condamnez, parce que -je ne veux pas me reconnaître coupable d'un crime que je n'ai point -commis.» La dignité qu'il mit dans ces paroles, l'éclatante sincérité -qui se peignit sur ses traits, calmèrent l'assemblée, et il fut sauvé. -Quelques jours après, il quitta le canton avec son épouse. Elle entra -dans un couvent de religieuses à Uri, et lui passa deux années dans -une retraite profonde. Cependant les préventions de ses compatriotes -s'apaisèrent. Il revint au milieu d'eux et paya leur ingratitude par -d'importants services. Chacun reconnut son intégrité, et, pour le -dédommager de l'injustice qu'il avait subie, on le nomma landamman, -c'est-à-dire premier magistrat du canton, et trois fois de suite il -fut, chose rare, maintenu par l'élection du peuple dans cette dignité. - -Tel est l'habitant des Alpes et de la Suisse. Par l'effet de la -solitude et de l'imagination, son caractère tour à tour violent et -tendre présente les mêmes vicissitudes que le climat sous lequel il -vit. - -Si l'aspect continuel d'une nature sauvage donne aux Suisses une -apparente grossièreté, ils doivent à cette même nature cette douceur, -cette bonté d'âme que le calme des champs et la contemplation des -riantes beautés de la création donnent aux hommes de tous les pays. -Des Anglais ont dit qu'en Suisse la nature est trop grande et trop -majestueuse pour que le pinceau le plus habile puisse la reproduire -fidèlement. Mais quelle jouissance on éprouve sur ces coteaux -romantiques, dans ces fraîches vallées, au bord de ces lacs limpides! -C'est là qu'on peut observer la nature de près; c'est là qu'elle se -montre dans toute sa grâce et toute sa splendeur. Si la vue de ces -forêts helvétiques, où s'élèvent le chêne et le sapin majestueux, ne -vous satisfait pas, non loin de là vous pouvez trouver le myrte au -léger feuillage, l'amandier, le jasmin, le grenadier et les collines -revêtues de pampre. Dans aucun pays du monde la nature n'est plus -variée qu'en Suisse, et c'est le délicieux paysage de Zurich qui a -inspiré à Gessner ses idylles mélodieuses. - -Une nature grandiose agite le cœur, l'élève et l'enflamme. Elle émeut -plus parfaitement l'imagination qu'un riant paysage, de même que la -nuit nous offre un spectacle plus imposant et plus solennel que le -jour. Quand on vient de Frascati, le long des bords du lac de Nemi, -que des montagnes et des forêts environnent de tous côtés, et dont les -vents ne sillonnent jamais la paisible surface, on dit avec le poëte -anglais: La noire mélancolie réside ici dans le silence de la mort et -dans un effrayant repos; son image attriste la nature, ternit l'éclat -des fleurs et flétrit le vert feuillage. Mais quelle sérénité et -quelle douce joie on éprouve quand du jardin des Capucins, près -d'Albano, on voit devant soi le lac paisible avec les montagnes et les -forêts qui l'entourent et le château de Gandolfo! D'un côté, Frascati -et ses maisons de campagne; de l'autre, la jolie ville d'Albano, le -village et le château de la Riccia avec leurs coteaux couverts de -vignes; plus loin, les larges plaines de la Campanie, où s'élève Rome, -l'antique maîtresse du monde, et à l'horizon les hauteurs de Tivoli, -les Apennins et la mer Méditerranée. - -C'est ainsi que des points de vue sauvages ou riants exercent une vive -action sur le cœur. Les uns inspirent un sentiment d'effroi; les -autres font naître en nous d'agréables sensations. Mais tous -élargissent la sphère de notre existence, et nous donnent une plus -grande jouissance de nous-mêmes. - -Pour éprouver ces nobles sensations, il n'est cependant pas nécessaire -de parcourir les sites solitaires de la Suisse et de l'Italie. Sans -s'en aller, comme le poëte Kleist, le long des montagnes, à la -recherche des inspirations poétiques, on peut très-bien ressentir -l'influence que la nature exerce sur le cœur et sur l'imagination. Si -l'esprit qui essaye de comprendre, de mesurer l'espace, ne se perd pas -dans le vague de l'immensité; si, dans une ardente émotion, on n'en -vient pas à s'imaginer qu'on est le maître de la terre, qu'on possède -la faculté de créer et de détruire; si l'on n'a pas, comme Lavater et -Rousseau, de merveilleuses visions, l'aspect d'un frais paysage, la -pureté de l'air, l'azur du ciel, nous causent un bien-être moral qui -nous fait paraître le chemin trop court[24]. L'éloignement de tout ce -qui nous rappelle notre dépendance, notre emploi de chaque jour et nos -occupations obligées, nous donne une hardiesse de pensée, une ardeur -d'imagination qui ravivent l'esprit et enchantent le cœur. - - [24] Un jeune Hanovrien était en proie, depuis plusieurs - années, à une profonde hypochondrie. Il souffrait d'une maladie - de foie qui menaçait de devenir mortelle. J'essayai en vain de le - soulager, et d'autres médecins ne réussirent pas mieux que moi. - Un jour, ce jeune homme vint me trouver, et me dit de lui - prescrire tout ce qui me paraîtrait convenable, qu'il suivrait, - sans aucune restriction, mes avis. Je lui conseillai de se rendre - aux eaux de Pfeffersbad, dans le canton des Grisons, et d'y vivre - à la manière des habitants de ce pays. Il partit aussitôt, et - suivit pendant deux mois le régime le plus sévère. Ce régime fit - éclater sur son corps une éruption brûlante. Le malade se trouva - perclus de tous ses membres, et il ne pouvait se mouvoir sans - douleur. Mais, à peine cette crise fut-elle terminée, qu'il - recouvra la santé. Il se mit à parcourir les montagnes de la - Suisse, visita une partie de l'Italie, et s'en revint à Hanovre - parfaitement gai et dispos. En me racontant l'effet que les bains - avaient produit sur lui, il se servait d'une expression que je - n'ai pu oublier: «Chaque pas que je faisais, disait-il, me - semblait trop court. - -Avec une imagination jeune et riante, on peut se trouver plus heureux -dans une prison obscure qu'on ne le serait sans imagination dans la -plus belle contrée. Mais, sans être doué de cet heureux don de la -nature, on peut encore, dans le calme de la vie champêtre et à -l'aspect des travaux rustiques, éprouver les plus pures jouissances du -cœur. Qui n'a reconnu, dans certains moments d'ennui, le magique -pouvoir des plaisirs du paysan, et le bonheur qu'on goûte à partager -sa franche gaieté? Avec quelle franche cordialité on lui tend la main! -avec quelle sympathie on écoute ses discours naïfs! Tout ce qui nous -entoure alors devient intéressant et attrayant pour nous; nos -penchants secrets s'épurent, s'améliorent par cette douce influence. -Il est encore à la campagne des joies réelles pour celui qui n'en -trouve plus à la ville. - -En revenant dans sa patrie, après de longs voyages, Bernardin de -Saint-Pierre s'exprime ainsi: «Ce n'est qu'à la campagne qu'on jouit -des biens du cœur, de soi-même, de sa femme, de ses enfants, de ses -amis. En tout, la campagne me semble préférable aux villes; l'air y -est pur, la vie riante, le marcher doux, le vivre facile, les mœurs -simples et les hommes meilleurs. Les passions s'y développent sans -nuire à personne. Celui qui aime la liberté n'y dépend que du ciel. -L'avare en reçoit des présents toujours renouvelés; le guerrier s'y -livre à la chasse; le voluptueux y place ses jardins, et le philosophe -y trouve à méditer sans sortir de chez lui.» Ailleurs il dit: «Je -préférerais, de toutes les campagnes, celle de mon pays, non pas parce -qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé. Il est dans le -lieu natal un attrait caché, je ne sais quoi d'attendrissant, -qu'aucune fortune ne saurait donner, et qu'aucun pays ne peut rendre. -Où sont ces jours du premier âge, ces jours de plaisirs sans -prévoyance et sans amertume? La prise d'un oiseau me comblait de joie. -Que j'avais de plaisir à caresser une perdrix, à recevoir ses coups de -bec, à sentir dans mes mains palpiter son cœur et frissonner ses -plumes! Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut -aimable, et les prairies où il courut, et le verger qu'il ravagea!» - -Ces sentiments gravent à jamais dans notre cœur le souvenir de notre -séjour à la campagne, de ces jours heureux où nous parcourions les -sites solitaires de la terre natale. Aussi, à tout âge, dans chaque -pays, au simple aspect d'un arbre vert, dans la liberté et le calme -des champs, notre âme sera tendrement émue, et nous nous écrierons -avec l'orateur sacré: «Qu'il est heureux, le mortel sage qui sait -jouir paisiblement d'une dignité indépendante de tout ce qui -l'entoure! Ah! combien le calme qu'il goûte est préférable au vain -éclat et au tumulte du monde! Combien de nobles et généreux sentiments -se développent dans la retraite, qui, dans le tourbillon des affaires, -resteraient cachés au fond de l'âme!» - -O mon cher Zollikofer, j'ai compris à la campagne, au sein de la vie -domestique, ces vérités que tu proclamais à Leipzig du haut de la -chaire, ces vérités que tu ne puisais point dans les froids axiomes de -la théologie, mais dans la sensibilité de ton cœur. J'ai reconnu, -comme tu nous le disais, que l'homme d'affaires peut oublier dans la -solitude les soucis qui l'agitent; que s'il ne parvient pas à les -bannir entièrement, il peut les déposer dans le sein d'un ami; que son -cœur consolé s'ouvre alors à l'espérance, que son visage s'épanouit, -et que ses chagrins s'éloignent jusqu'à ce qu'il ait recueilli assez -de forces pour les supporter ou pour y trouver un remède. J'ai vu le -savant se dérober à ses laborieuses recherches, sortir du labyrinthe -où l'étude le conduisait, et découvrir dans l'innocente simplicité des -siens plus de calme et de vérité, plus d'aliment pour son esprit et -pour son cœur que dans toutes les profondeurs de l'art et de la -science. C'est dans ce cercle intime que chacun trouve les suffrages -qu'il mérite, et obtient l'approbation des personnes dont il tient à -posséder l'estime; c'est là que l'âme affligée reprend une nouvelle -vigueur, que l'esprit qui s'égare apprend à rentrer dans la bonne -voie, que le caractère indolent se réveille de sa léthargie, c'est là -que nos anxiétés se calment, et qu'une vraie satisfaction rentre peu à -peu dans notre sein. - -Parfois la tranquillité des champs, la contemplation de la nature, -nous conduisent à une vague mélancolie; alors les joies bruyantes -n'ont plus pour nous aucun attrait, mais nous n'en goûtons que mieux -le charme du repos et de la solitude. Ce _far niente_ des Italiens -qui, sous un ciel splendide, sont pauvres sans être misérables, n'est -pas sans avantage pour le cœur; ils trouvent une ample compensation à -tout ce qui leur manque dans la douceur de leur climat, la fertilité -de leur sol et dans leur caractère paisible et religieux. Un voyageur -anglais dont j'estime fort les livres, le docteur Moore, dit que les -Italiens sont les plus grands fainéants qui existent; mais que -lorsqu'ils se promènent dans la campagne, ou qu'ils s'assoient à -l'ombre d'un bois, ils jouissent de la sérénité et de l'agréable -tiédeur de leur ciel avec une volupté sans pareille. On ne les verra -point se livrer aux mêmes excès que les Anglais, et ils ne -manifesteront, en général, ni la joyeuse vivacité des Français, ni le -flegme impassible des Allemands. Ils éprouvent pour les jouissances de -toutes sortes un goût modéré qui leur donne plus de moyens réels de -bonheur qu'aux autres hommes. - -Dans cet éloignement de tout ce qui nous inquiète et nous afflige, on -n'échappera peut-être pas toujours à des idées romanesques; mais si -cette disposition d'esprit a des inconvénients, elle présente aussi un -côté favorable. Il peut se faire que des rêveries chimériques nous -conduisent à des systèmes dangereux, qu'elles éveillent en nous -quelques mauvaises passions, qu'elles nous amènent à une façon de -penser légèrement inconséquente, qu'elles rendent quelquefois l'âme -incapable de se livrer activement à d'utiles efforts, et de se -contenter des simples réalités d'une vie ordinaire; il peut se faire -encore que l'imagination ne descende pas sans regret du monde idéal où -elle aurait à planer, qu'elle en rapporte une sorte de répugnance pour -les relations sociales, et qu'elle se trouve même hors d'état de -remplir les devoirs ordinaires de la vie et de s'y complaire. Il est -certain que les sentiments romanesques n'enfantent pas toujours le -malheur. Il est facile de reconnaître qu'on jouit plus par -l'imagination que par la réalité. - -Rousseau avait lu dans sa jeunesse une quantité de romans. Entraîné -par cette lecture vers les choses imaginaires, il renonça à ce qui -l'entourait. Dès lors il se développa en lui un penchant pour la -solitude, qu'il conserva jusqu'à la fin de ses jours. Il disait que -cette prédilection, qui avait toutes les apparences de la -misanthropie, était l'effet des qualités trop affectueuses de son -cœur, qui, ne trouvant nulle part les mêmes dispositions, se -résignait à vivre de fictions. - -Dans la solitude, l'imagination prend quelquefois un essor aventureux -qui fait du bien au cœur sans nuire à l'esprit. Partout où j'ai été, -j'ai trouvé quelqu'un à qui mon âme s'est rattachée. Ah! si mes -anciens amis de la Suisse savaient combien de fois je m'entretiens -avec eux dans mes nuits d'insomnie! s'ils savaient que ni la distance -ni le temps n'effacent en moi le souvenir de ce qu'ils ont été à une -autre époque de ma vie! s'ils savaient comme ces souvenirs calment mes -douleurs, ils se réjouiraient peut-être de voir que je vis encore avec -eux par l'imagination, bien que je sois mort pour eux en réalité. - -Celui-là ne me paraît pas complétement malheureux qui se sent encore -animé, dans la solitude, par de nobles et purs sentiments. On se -figure souvent que celui qui vit loin du monde est subjugué par les -idées les plus sombres, et souvent, au contraire, il jouit d'une rare -félicité. Les Français regardaient Rousseau comme un froid -misanthrope. Il ne le fut cependant pas pendant une grande partie de -sa vie, et il ne l'était pas assurément quand il écrivait à M. de -Malesherbes, fils du chancelier: «Je ne saurais vous dire, Monsieur, -combien j'ai été touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux -de tous les hommes. Le public, sans doute, en jugera comme vous, et -c'est ce qui m'afflige. Oh! que le sort dont j'ai joui n'est-il connu -de tout l'univers! chacun voudrait s'en faire un semblable. La paix -régnerait sur la terre; les hommes ne songeraient plus à se nuire, et -il n'y aurait plus de méchants quand nul n'aurait intérêt à l'être. -Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul? de moi, de -l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être, de -tout ce qu'a de beau le monde sensible, et d'imaginable le monde -intellectuel. Je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter -mon cœur. Mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais -les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices, et j'ai cent -fois plus joui de mes chimères qu'ils ne le font de leur réalité.» - -Il y a sans doute de l'exagération dans cette lettre de Rousseau; mais -qui n'aimerait mieux suivre Rousseau dans cette exagération que le -monde dans ses calculs, dans ses habitudes de jeu, ses fausses joies -et ses préjugés? Qui ne préférerait, à tant de bruyantes réunions, le -calme de la vie intérieure et les charmes de la nature? - -Les églogues sont aussi une œuvre d'imagination, et c'est, selon moi, -l'expression la plus pure et la plus idéale du bonheur des champs. -Celui qui, n'ayant que des désirs modestes, ne se fatigue point par -une inquiète ambition, ne cherche que des pensées d'amour et -d'innocence, celui-là voit encore refleurir pour lui cet âge d'or des -poëtes, que l'on dit perdu; l'amour, le repos, les joies que donne la -nature, n'ont pas été uniquement réservés aux plaines heureuses de -l'Arcadie. Nous pouvons tous avoir, si nous le voulons, notre Arcadie; -nous pouvons trouver dans toutes les vertes prairies, au bord des -sources limpides, à l'ombre des bois, les douces et innocentes joies -du cœur. - -Pope fait remonter la poésie jusqu'aux premiers temps de la création. -Les premiers hommes étaient des pasteurs, et leurs premiers poëmes -furent sans doute des églogues. En conduisant leurs troupeaux de -pâturage en pâturage, ils cherchaient à charmer les loisirs de -leurs beaux jours, et ils chantaient leur bonheur. Telle est -vraisemblablement, dit Pope, l'origine de l'idylle, de ces peintures -d'une vie riante et paisible où se reflète le sentiment des antiques -vertus. - -Ces fictions produisent sur ceux qui les lisent une agréable -sensation, et l'on bénit le poëte qui, dans l'élan de son -enthousiasme, cherche à communiquer aux autres la félicité qu'il -éprouve lui-même. La Sicile et la Suisse ont produit deux de ces -poëtes qu'on pourrait compter parmi les bienfaiteurs du genre humain, -Théocrite et Gessner, dont les suaves idylles nous font si vivement -sentir l'attrait et les charmes de la nature. - -Souvent ce n'est que dans la solitude que le cœur parvient à trouver -le repos et le bonheur auquel il aspire. Quand je dis repos, je -n'entends point par là l'oisiveté et l'indolence: passer d'un travail -pénible à une occupation agréable, et de la contrainte des affaires à -l'étude des belles-lettres, c'est un repos. Voilà pourquoi Scipion -disait qu'il n'était jamais moins oisif que quand il n'avait rien à -faire, et jamais moins solitaire que lorsqu'il était seul. Les âmes -fortes ne s'endorment point dans le loisir et dans la retraite; elles -y ressentent un nouvel aiguillon, et lorsqu'elles se réjouissent -d'avoir mis fin à un travail, elles pensent aussitôt à en recommencer -un autre. - -Ah! il n'est que trop vrai que celui qui demande une situation exempte -d'inquiétude poursuit vainement une ombre trompeuse. Il ne faut -aspirer au repos que comme à un moyen de ranimer notre activité, et il -faut savoir préférer le travail proportionné à nos forces et dont nous -trouverons la récompense, après les efforts que nous aurons faits, à -tout ce qui nous jetterait dans l'inertie, nous endormirait dans la -paresse, et à tout ce qui ne nous offre que des plaisirs trop faciles -à acquérir. - -Ne cherchons pas le repos dans l'inaction, mais suivons l'élan qui -nous porte à agir; et si le malheur de ceux que nous aimons pèse sur -notre âme, si la compassion qu'ils nous inspirent empoisonne toutes -nos joies et revêt à nos yeux le monde d'un nuage de deuil, si nous -avons pendant des mois et des années entières essayé en vain de nous -soustraire à nos souffrances, alors fuyons dans la solitude, et -puissions-nous y être conduits et soutenus par la main angélique d'une -femme chérie! Dans les diverses et pénibles vicissitudes de ma vie, je -n'ai point connu d'instants plus heureux que ceux où j'oubliais le -monde et où le monde m'oubliait, et c'est dans la solitude que je -retrouvais cette profonde satisfaction. J'étais alors à l'abri de tout -ce qui, dans le tumulte des villes, pesait si lourdement sur moi, de -toutes les sombres agitations que me donnait le tourbillon du monde. -J'admirais la nature, je jouissais de sa sérénité, et je n'éprouvais -que des émotions agréables. - -Souvent, dans ces heures de bénédiction, j'ai admiré, par une fraîche -matinée, la colline couverte d'arbres verdoyants où s'élèvent les -ruines solitaires du château de Rodolphe de Habsbourg. Là, j'aimais à -voir l'Aar tantôt se déroulant entre ses rives escarpées dans un large -bassin, tantôt se précipitant entre les rocs serrés sur son passage, -puis serpentant majestueusement le long des riantes prairies, et -recevant dans ses eaux la Reuss et la Limat, qui lui apportent le -tribut de leurs flots. A travers ce splendide paysage, mes regards -s'arrêtaient sur la solitude royale où reposent les ossements de -l'empereur Albert Ier, et ceux de tant de princes de la maison -d'Autriche et de tant de gentilshommes allemands vaincus par les -Suisses. Plus loin j'apercevais la vallée que dominent les ruines de -Vindonissa[25], où souvent j'allais méditer sur le néant des -grandeurs humaines. L'horizon était borné par une enceinte de -collines, de vieux châteaux, et au delà de cette enceinte on voyait -briller la chaîne des Alpes dans son admirable magnificence. -Quelquefois, détournant mes yeux de ce spectacle splendide, je -m'arrêtais à contempler la fraîche vallée qui s'étendait à mes pieds -et la petite ville qui m'a vu naître. J'en distinguais tous les -quartiers et je pouvais compter toutes les fenêtres de la maison que -j'habitais. En réfléchissant alors à mes sensations, je me disais: -Pourquoi mon âme a-t-elle été si oppressée au milieu de tant de -magnifiques tableaux? Pourquoi l'hiver m'a-t-il paru si sombre, -pourquoi ai-je éprouvé là tant d'ennuis, tant de peines, tandis qu'ici -mon cœur est si tranquille, si disposé à pardonner tous les faux -jugements, et si libre de toute sollicitude? Pourquoi y a-t-il si peu -d'accord dans cette petite peuplade d'hommes qui végètent à mes pieds? -Pourquoi celui qui est bon et honnête se montre-t-il là si timide et -si craintif? Pourquoi celui qui gouverne apparaît-il si grand, et -celui qui est gouverné si petit? Pourquoi ces gens-là ont-ils si peu -de liberté, de hardiesse, et si peu le sentiment d'eux-mêmes? Pourquoi -en voit-on qui sont si fiers et d'autres si humbles et si rampants? -Pourquoi enfin existe-t-il tant d'orgueil et tant d'envie parmi ces -êtres qui sont nés égaux, tandis que les oiseaux s'élèvent l'un à -côté de l'autre dans les airs et unissent leurs chants pour célébrer -leur créateur? Alors je redescendais du haut de la colline, satisfait -et paisible. Je tendais affectueusement la main à mes inférieurs, je -faisais un salut révérencieux aux magistrats de ma petite cité, et je -conservais cette salutaire disposition de l'âme jusqu'à ce que les -relations des hommes m'eussent fait oublier de nouveau l'aspect -imposant des montagnes, la verdure des prairies et le chant des -oiseaux. - - [25] Vindonissa était une grande et forte ville romaine, - qui servait de boulevard aux empereurs contre les invasions des - Germains. En l'an 287, l'empereur Chlore battit dans ce lieu ces - hordes impétueuses, que les forteresses du Rhin ne pouvaient - arrêter. Au commencement du quatrième siècle, Vindonissa fut - prise et saccagée par les Germains. Elle se releva de ce désastre - et devint, sous les Francs, le siége d'un évêché qui, en 579, fut - transféré à Constance. Les comtes de Windisch et d'Altenbourg, - qui sont la tige de la maison de Habsbourg, habitaient, au - douzième siècle, sur les débris de cette antique ville romaine. - De toute cette grandeur impériale et féodale il ne reste que des - ruines, sur lesquelles s'élèvent deux villages et la petite ville - de Brugg. - -La solitude champêtre efface ainsi dans notre esprit ce qui nous -déplaît dans les relations d'un certain monde; elle change souvent en -plaisirs intérieurs les impressions les plus fâcheuses et nous inspire -un enthousiasme que nous n'éprouvons pas dans les villes. Dans la -solitude, à l'aspect d'une nature paisible, plus d'un être vicieux -peut oublier ses mauvais penchants. La solitude développe en nous les -pensées bienveillantes et affectueuses, et nous raffermit dans les -vertueux désirs, pourvu toutefois que nous sachions nous-mêmes -combattre nos passions et les diriger sagement. - -Il est plus difficile de trouver cette solitude salutaire dans -l'enceinte des villes. Peu de personnes ont assez de résolution pour -se retirer dans leur chambre et s'élever par la pensée au-dessus de -tout ce qui les environne; car là, dans les rues, dans les sociétés, à -notre foyer même, mille incidents fâcheux interrompent le cours de nos -réflexions, la tristesse s'empare du cœur et paralyse l'essor de -l'esprit. - -Rousseau se trouvait toujours fort malheureux à Paris[26]. Il écrivit -là, il est vrai, quelques-uns de ses plus éloquents ouvrages; mais, -dès qu'il sortait de son humble demeure, il se sentait assailli par -une foule d'impressions désagréables. Alors son esprit l'abandonnait, -et ce philosophe profond, et ce brillant écrivain avait toutes les -faibles susceptibilités d'un enfant. - - [26] Lui-même a dit: «Tout le temps que j'ai vécu à Paris ne fut - employé qu'à chercher des ressources pour en vivre éloigné.» - -A la campagne, on sort de chez soi avec plus de confiance et de -tranquillité. Du moment où l'on est las d'étudier, de réfléchir dans -sa chambre, on n'a qu'à franchir le seuil de sa porte, partout on -retrouve l'image du repos, et chaque promenade que l'on fait est une -agréable distraction. On tend la main affectueusement à tous ceux que -l'on rencontre, on aime tous les hommes que l'on voit, et l'on se -croit aimé d'eux. Le long de son sentier champêtre, on ne court pas -risque d'être révolté par les dédains de quelque orgueilleux -aristocrate, ni éclaboussé par un carrosse armorié. Les regards ne -sont point blessés par le spectacle du vice qui se pavane sous ses -titres pompeux, ou de l'ignorance chamarrée d'or. - -Même avec une constitution délicate, nos jours peuvent encore -s'écouler paisiblement au sein du tourbillon social, si nous -connaissons l'art de vivre avec nous-mêmes. Ce sont nos passions qui -impriment le mouvement à notre âme, et qui doivent conduire notre -esquif sur l'océan de la vie. Mais si ces passions deviennent trop -impétueuses, la pauvre barque est en danger et peut faire naufrage. -Les chagrins ne sont qu'un mal secondaire pour celui qui sait -repousser les désirs coupables. Oublions donc, s'il le faut, le passé; -ne nous perdons point en vaines conjectures sur l'avenir, et ne nous -désolons pas de ce que notre sort pourrait être meilleur qu'il n'est. -Tout est toujours mieux que nous ne croyons. La satisfaction ne nous -vient pas des choses que nous désirons le plus, puisque, après les -avoir obtenues, nous ne sommes pas encore satisfaits. La vraie -satisfaction repose en nous-mêmes, dans la volonté sérieuse de -connaître, de chercher le bien, et d'en jouir si petit qu'il soit. - -Pétrarque comprenait bien l'art de se dominer lui-même et d'occuper sa -solitude de Vaucluse. «Je me lève à minuit, dit-il, et je sors dès le -matin; j'étudie dans les champs comme dans ma chambre; je lis, -j'écris, je rêve, je lutte contre la paresse, contre le sommeil et la -sensualité. Parfois je parcours des montagnes arides, des vallées -profondes, des grottes ténébreuses; parfois je me promène, seul avec -mes pensées, le long d'une rivière. Pas une âme ne peut me distraire; -les hommes me deviennent de jour en jour moins à charge, et je les -tiens à distance. Je me rappelle le passé, je réfléchis à l'avenir. -J'ai découvert un moyen excellent de me séparer du monde, c'est de -m'habituer aux lieux où je m'établis, et je suis convaincu que je -pourrais m'habituer ainsi à tous les lieux, excepté pourtant à -Avignon. Ici, à Vaucluse, je me figure que je suis tantôt à Athènes, -tantôt à Rome ou à Florence, selon les fantaisies de mon esprit; ici, -je jouis de tous mes amis, de ceux avec qui j'ai vécu, de ceux qui -sont morts longtemps avant moi, et de ceux que je ne connais que par -leurs ouvrages.» - -Pétrarque ne voulut cependant pas faire tout ce qu'il avait la force -de faire, parce qu'il était amoureux. Il n'avait pas cette paix du -cœur, cette paix qui est un des plus sûrs moyens, dit Lavater, d'être -bon et de produire le bien. - -Par l'effet du travail, on peut goûter le charme du repos dans la -solitude la plus affreuse. L'empereur du Japon exila dans l'île de -Fateitzio quelques grands seigneurs de ses États qui lui avaient -déplu. Cette île, aride et déserte, est bordée de rivages escarpés et -d'un accès si difficile qu'on est forcé d'y monter avec des machines -les malheureux qui y sont envoyés et les vivres dont ils ont besoin. -La seule occupation de ceux qui sont exilés sur cette terre sauvage -est de fabriquer des tissus de soie et d'or d'une grande beauté, que -les Japonais ne vendent jamais aux étrangers. Je ne voudrais point -déplaire à sa majesté l'empereur du Japon, mais je crois pourtant -qu'on peut trouver plus de paix intérieure dans l'île de Fateitzio que -près de lui, dans l'éclat de sa cour. - -Nous devons nous efforcer de réunir tout ce qui peut faire rentrer -quelque repos dans notre âme, et entretenir avec soin ce repos si -précieux. On peut le trouver à la campagne, après l'avoir vainement -cherché dans les villes. - -Quel homme de cour éprouva jamais, au milieu des banquets les plus -brillants, une satisfaction pareille à celle que Rousseau goûtait en -faisant son frugal repas? «Je revenais à petits pas, dit-il, la tête -un peu fatiguée, mais le cœur content; je me reposais agréablement au -retour, en me livrant à l'impression des objets, mais sans penser, -sans imaginer, sans rien faire autre chose que de sentir le calme et -le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur ma -terrasse, je soupais de grand appétit dans mon petit domestique. Nulle -image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui -nous unissait tous. Mon chien lui-même était mon ami, non mon esclave. -Nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m'a obéi. Ma -gaieté, durant toute la soirée, témoignait que j'avais vécu seul tout -le jour. J'étais bien différent quand j'avais vu de la compagnie; -j'étais rarement content des autres et jamais de moi. Le soir, j'étais -grondeur et taciturne. Cette remarque est de ma gouvernante, et, -depuis qu'elle me l'a dit, je l'ai toujours trouvée juste en -m'observant. Enfin, après avoir fait encore quelques tours dans mon -jardin, je chantais quelques airs sur mon épinette; je trouvais dans -mon lit un repos de corps et d'âme cent fois plus doux que le sommeil -même.» - -La nature et un cœur paisible sont, pour le Dieu suprême, un temple -plus beau, plus majestueux que les plus magnifiques édifices. La -grandeur de Dieu sanctifie la colline solitaire où une âme exempte de -mauvaises passions lui offre son humble sacrifice. Ne parlons pas de -le renfermer dans une enceinte de murailles, lui que les mondes -entiers ne peuvent contenir. Partout il lit dans notre cœur, partout -il entend notre prière. Il n'est pas un atome de poussière qui ne soit -rempli de sa puissance, mais il n'y a pas un lieu qui inspire plus de -piété que ceux où la majesté, la grâce de la nature, ravissent la -pensée, et nous causent un sentiment d'admiration et d'amour. - -Jamais je ne songe, sans une profonde émotion, à la scène splendide -qui se déroula à mes yeux, lorsqu'un jour je montai avec mon ami -Lavater sur la terrasse de la maison où il était né, en me rappelant -ce que mon cher Brudon avait éprouvé sur l'Etna; il me sembla que je -ressentais les mêmes émotions[27]. Mes regards planaient à la fois -sur la ville de Zurich et sur les riantes campagnes qui l'environnent; -je voyais devant moi le lac limpide et transparent, et à l'horizon les -cimes des montagnes gigantesques couvertes d'une neige éternelle. A -cet aspect, je jouissais d'une sérénité céleste. - - [27] «A mesure, dit Brudon, que nous nous élevions au-dessus des - habitations des hommes, il nous semblait que tous les sentiments - bas et vulgaires nous abandonnaient; que près des régions éthérées - notre âme se dépouillait des passions terrestres, comme si elle - eût repris une partie de son immuable pureté.» - -Je compris alors comment, avec cet inaltérable sentiment de son -existence et de ses forces, Lavater pouvait se montrer tranquillement -dans Zurich aux yeux des savants, qui ne cessaient de le harceler, et -auxquels il demandait si humblement pardon de son existence si -innocente. Je compris comment il pouvait aimer encore ses ennemis -implacables, que son nom seul irritait, qui ne se résignaient qu'avec -peine à reconnaître une partie de son mérite, mais qui se faisaient -une joie de reconnaître en lui quelque défaut, quelque ridicule, et -recueillaient avec avidité toutes les impostures qui pouvaient porter -atteinte à sa réputation. - -Dans une position plus calme encore et plus attrayante que celle de la -maison de Lavater, au milieu des sites les plus riants et les plus -majestueux de la Suisse, dans le village de Richterswyl, à quelques -lieues de Zurich, demeure un grand médecin; son âme est douce et noble -comme la nature qui l'entoure. Sa maison est le temple des vertus -paisibles et des tendres affections. Le village de Richterswyl s'étend -au bord de deux langues de terre qui s'avancent au milieu du lac de -Zurich, et forment un port naturel d'une demi-lieue d'étendue. Sur -l'autre rive, le lac, qui dans cet endroit n'a guère qu'une lieue de -largeur, est fermé, du nord au levant, par des collines couvertes de -vigne, des prairies, des vergers, des champs parsemés de villages, -d'églises et de rustiques habitations. - -Du levant au midi, on voit se déployer un immense amphithéâtre, que -nul peintre encore n'a pu représenter dans son ensemble. Vers la -partie supérieure du lac, on aperçoit des îles, des promontoires, et -la petite ville de Rapperswyl, adossée aux flancs d'un coteau, et le -pont qui s'étend d'un des bords du lac à l'autre. Au delà s'élève en -demi-cercle cet amphithéâtre qu'on ne se lasse pas de contempler. On -découvre d'abord des collines ondoyantes, puis des montagnes revêtues -d'arbres verts et peuplées d'habitations, puis les montagnes fertiles -des Alpes avec leur teinte d'argent et d'azur, puis enfin les cimes -grandioses qui s'élèvent jusqu'au ciel. Vers le sud, cet amphithéâtre -est ouvert et laisse apercevoir d'autres chaînes de montagnes qui -s'étendent au loin, échelonnées les unes sur les autres. - -Sur les bords du lac, au pied de ces montagnes qui se prolongent du -midi à l'ouest, s'élève le village de Richterswyl. De sombres forêts -de sapins couvrent leurs flancs, et, au pied de ces forêts, on ne voit -que des vergers remplis d'arbres fruitiers, des champs féconds et de -grands pâturages; le village est propre, ses rues sont pavées, ses -maisons construites en pierres, et revêtues au dehors d'une couche de -peinture. D'une part, il est entouré par une enceinte d'arbres -fruitiers; de l'autre, par d'épaisses forêts. L'étranger ne peut -contempler sans une vive émotion ce charmant tableau. Il n'y a pas une -parcelle de cette heureuse terre qui ne soit cultivée. Enfant et -vieillard, tout le monde travaille. - -Le médecin dont je parle a là deux maisons bâties au milieu d'un -jardin, au centre du village, et aussi tranquilles que si elles -étaient en pleine campagne. Au-dessous de la chambre qu'il occupe, -coule un frais ruisseau côtoyé par la grande route, où depuis des -siècles on voit passer chaque jour une quantité de pèlerins qui s'en -vont au couvent de Notre-Dame des Ermites. De là on découvre, au midi, -le superbe Etzelberg avec ses noires forêts, au milieu desquelles on -voit briller aux rayons du soleil la flèche d'une église. A quelques -pas du village est le lac de Zurich, dont les eaux, légèrement -balancées par le vent, se couvrent d'une blanche écume, ou, -s'aplanissant comme une glace, reflètent dans leur cristal limpide les -bois et les montagnes, la verdure et le ciel. - -Si dans cette séduisante retraite on s'en va la nuit dans le jardin -respirer l'arôme des fleurs naissantes, tandis que la lune se lève -derrière les montagnes, et projette un long sillon de lumière sur la -surface du lac à cette heure paisible; à cette heure de repos, on -entend d'un côté le son des cloches du village, de l'autre la voix -glapissante du crieur de nuit et l'aboiement des chiens de basse-cour. -On distingue dans le lointain la barque du pêcheur qui de sa rame -frappe l'onde à coups mesurés. On la voit glisser au milieu d'un -sillon de lumière et se balancer sur les vagues argentines. Quel est -celui qui, en voyant pour la première fois le lac de Genève dans toute -son étendue, ne resterait saisi d'admiration à l'aspect d'une telle -scène et ne croirait voir l'un des chefs-d'œuvre de la création? Mais -à Richterswyl, tous les objets que les regards embrassent sont plus -rapprochés et d'une teinte plus douce et plus agréable. - -Dans la maison de ce sage médecin, il n'y a ni luxe ni faste vaniteux. -On s'assied là sur des chaises de paille; on n'y trouve que des tables -en bois du pays, et de la vaisselle de terre; mais tout y est propre -et commode. Une collection de portraits, peints ou gravés, est la -seule dépense de mon ami. Les premiers rayons du matin éclairent la -chambre où il repose, et l'invitent à reprendre le mouvement et la -vie. Une nichée d'oiseaux s'éveille en même temps que lui, et le salue -de ses chants. Les premiers et les derniers instants du jour sont à -lui; il consacre tous les autres à tous les malades, à tous les -pauvres gens qui viennent sans cesse le consulter. Sa bienfaisance -absorbe son temps, mais elle fait la joie de sa vie, et elle alimente -son cœur. Les habitants des montagnes de la Suisse et des vallées des -Alpes arrivent en grand nombre chez lui, et lui expriment naïvement -leurs besoins, car ils sont persuadés qu'il sait tout. On répond à ses -questions avec une franche simplicité; on prête une oreille avide à -ses paroles; on recueille précieusement ses conseils, et on le quitte, -plein d'espoir et de consolation, comme lorsqu'on quitte les -confesseurs de Notre-Dame des Ermites. Quand ce digne homme a passé -une telle journée, que manque-t-il à son bonheur? Quand une honnête -paysanne, qui naguère tremblait pour les jours de son époux, entre -dans la chambre du bon docteur, et lui dit en lui serrant la main: -«Mon mari était bien mal quand je suis venue chez vous, à présent il -est beaucoup mieux. Ah! quelle reconnaissance je vous dois!» l'âme de -mon ami doit ressentir à ces mots tout ce qu'un roi éprouverait à -l'instant où il ferait le bonheur d'un peuple. - -Telle est la contrée de la Suisse où demeure l'un des plus grands -praticiens de notre siècle, le docteur Hotz, que son habileté de -médecin, son jugement de philosophe et son expérience placent sur la -même ligne que mes deux chers amis, Tissot et Herzel. Ses années -s'écoulent dans l'accomplissement des mêmes devoirs: il n'a, il est -vrai, que deux heures à lui dans la journée; le reste est employé à -soulager ceux qui ont besoin de lui. Son esprit vif et énergique ne se -repose jamais, mais une tranquillité suprême réside dans son cœur. -Ah! il n'aurait pas trouvé à la cour une telle félicité. Mais chacun -peut en acquérir une pareille sans habiter une aussi belle demeure que -celle de mon cher Hotz, que le cloître des capucins près d'Albano ou -que le palais de Windsor. - -Celui qui se contente de ce qu'il possède est heureux. Il est aisé de -trouver ce bonheur à Richterswyl, sur les bords du lac de Zurich; mais -il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de le goûter dans -la chambre où j'écris ce livre sur la solitude, et d'où ma vue ne -repose, depuis sept ans, que sur de misérables toits et sur le sommet -d'un triste clocher. - -Il faut que le calme ait sa source dans le cœur; mais il y rentre -plus facilement avec les vertus qui doivent l'accompagner. Dans le -silence d'une retraite champêtre, on devient aisément bon et aimant; -au pied d'une forêt fraîche, au bord d'un ruisseau limpide, la -tranquillité de la nature pénètre dans notre cœur, et, parmi les -hommes, on est souvent plus tenté de se fuir soi-même que de fuir les -autres. Être en paix avec soi-même, c'est être en paix avec le monde -entier; quand l'âme est paisible, les hommes et les choses se montrent -à nous sous le meilleur point de vue. Quand la nature nous sourit, -quand les sentiments de bienveillance qu'elle nous inspire remplissent -notre cœur, il ne nous manque plus qu'un cœur pour partager notre -félicité. - -Les caractères paisibles trouvent plus de bonheur intérieur à la -campagne que partout ailleurs. Nul palais, nulle cour brillante ne -pourraient effacer la douleur de celui qu'on arracherait malgré lui à -une douce et calme situation pour le transporter dans ce tourbillon -du grand monde, où l'on trouve tant d'ennui, tant de mensonge, tant de -fausses démonstrations et tant de haine[28]. - - [28] Madame de Maintenon écrivait, de Versailles, à madame de - Quélus: «Nous menons ici une vie singulière; nous voudrions avoir - de l'esprit, de la galanterie, de l'invention, et tout cela nous - manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques - misères les uns des autres, on se hait, on s'envie, on se caresse - et on se déchire.» - -C'est dans les campagnes qu'on retrouve encore l'amour, la bonne foi, -les jouissances véritables et la simplicité de mœurs de nos aïeux. -Voilà pourquoi Rousseau disait aux habitants des villes qu'il y avait -dans la vie champêtre un charme particulier qu'ils ne connaissaient -pas, et des plaisirs moins fades et moins grossiers qu'ils ne -croyaient; que là, on reconnaissait aussi le goût et la délicatesse; -qu'un homme de mérite qui se retire à la campagne avec sa famille, qui -se fait son propre fermier, passe là des jours plus doux que dans les -assemblées les plus splendides; qu'une honnête ménagère peut être à la -campagne une femme pleine d'agréments et de grâces, préférables à -toutes les grâces des grandes dames. - -C'est dans le tumulte social, sous le joug de la subordination que la -lutte continuelle du bon sens et de la raison contre l'ignorance de -ceux qui exercent le pouvoir attriste et désole l'esprit de l'homme. -Des sots, investis d'une injuste autorité, rendent l'existence pénible -à leurs subalternes, sèment de ronces et d'épines la carrière de ceux -qui ont plus de talents qu'eux, les jettent dans le découragement et -les abreuvent d'amertume. Combien d'hommes d'honneur obligés de vivre -à la cour, combien de braves officiers et d'employés instruits -pourraient s'écrier avec le philosophe: «Oh! que n'ai-je des ailes -comme la colombe! que ne puis-je partir et fixer ma demeure où il me -plairait! Je fuirais ces lieux en toute hâte pour me retirer dans le -désert, pour échapper à l'orage qui me menace dans ces demeures où -règnent la sottise, la mauvaise foi, le mensonge et la discorde.» - -La sottise qui exerce quelque pouvoir et a quelque crédit devient -surtout nuisible et dangereuse, parce qu'elle prend un homme pour le -contraire de ce qu'il est, parce qu'elle intervertit l'ordre de toutes -les idées raisonnables. Il faut que les caractères droits, libres et -honnêtes qui veulent lui échapper, connaissent ses artifices et ses -méchantes combinaisons, comme le renard de Saadi, le fabuliste indien. - -Un homme, rencontrant un renard qui fuyait vers son terrier, lui dit: -«Pourquoi donc cours-tu si vite? as-tu commis quelque mauvaise action -dont tu redoutes le châtiment?--Non, répondit ce renard: ma conscience -est pure, mais je viens de voir des chasseurs qui cherchent à prendre -un chameau.--Eh bien! que t'importe? tu n'es point un chameau.--Ah! -ah! reprit le renard, les bonnes têtes ont toujours des ennemis. Si -quelqu'un me montrait aux chasseurs en disant: Voilà un chameau qui -court dans la campagne, ils me prendraient et me lieraient sans se -donner la peine de voir si je suis réellement l'animal qu'ils -cherchaient.» - -Le renard avait raison. Mais que les hommes soient méchants par -sottise ou par envie, si je ne puis échapper à leur atteinte; si, -parce qu'ils me croient heureux, je suis l'objet de leur jalousie, je -ne me vengerai de leurs mauvaises pensées qu'en leur montrant que je -ne porte envie à personne. - -Celui qui est satisfait de ce qu'il possède n'éprouve point cette -basse jalousie. Les idées de simplicité, d'ordre et de repos que la -solitude nous inspire garantissent notre cœur des désirs immodérés. -En vivant fréquemment avec nous-mêmes, nous devons reconnaître combien -il nous manque de qualités et combien nous sommes au-dessous de ce que -l'on pourrait faire croire. Tout le bien qui nous arrive alors et tout -le bonheur dont nous jouissons nous paraît une grâce spéciale, et nous -ne pouvons nous affliger du bonheur des autres. La douceur naît ainsi -des réflexions que l'on fait sur ses propres défauts et de la justice -que l'on rend aux qualités supérieures que l'on a occasion -d'apprécier. - -Un historien de la Louisiane a dit: «J'aurais voulu finir mes jours -dans les heureuses solitudes de cette contrée, loin du monde, de -l'égoïsme et de la mauvaise foi: là on éprouve une foule d'innocents -plaisirs, qui sans cesse se renouvellent; là on échappe aux méchants -propos et à l'envie; là on ne saurait voir, sans admirer la puissante -bonté de Dieu, tant d'animaux de toutes sortes qui errent paisiblement -dans ces immenses prairies, tant d'oiseaux qui remplissent les bois de -leurs chants, tant de merveilles de la nature qui nous portent à de -sages méditations.» - -Mais on peut goûter ces mêmes plaisirs ailleurs que dans les solitudes -de la Louisiane. Ce père de famille laborieux, qui, après avoir -accompli honnêtement sa tâche de la journée, rejoint le soir sa femme -et ses enfants, n'a certainement pas les tristes sollicitudes du -courtisan. Si l'homme investi d'un emploi public n'obtient pas de ceux -qui l'entourent la justice et l'honneur qu'il mérite; si son zèle et -ses travaux ne sont point récompensés comme ils devraient l'être, il -oublie cette ingratitude quand il revient au milieu des siens, quand -il retrouve leurs témoignages de tendresse, quand il reçoit d'eux ces -éloges dont il est digne. Si le faux éclat du monde et de ses -grandeurs n'a point ému sa pensée, si la dissimulation, si la ruse, la -vanité puérile, n'ont fait que fatiguer ou aigrir son cœur, bientôt, -dans le cercle de ceux qu'il aime et dont il est aimé, une noble -émotion relèvera son âme abattue, un sentiment pur et consolant -ranimera son courage, et la vérité, la probité, l'innocence qui -règnent autour de lui le réconcilieront avec le genre humain. Mais -quand il posséderait la fortune la plus considérable, quand il serait -le favori des ministres, des grands ou des femmes, si sa demeure est -en proie à la discorde ou à l'envie, trouvera-t-il dans ces fastueuses -apparences de bonheur une compensation à la satisfaction réelle qui -n'existe pas en lui-même? - -En exprimant ces pensées sur les avantages de la solitude, je me -rappelle celles de l'illustre prédicateur Zollikofer. - -«La solitude, dit-il, nous met à l'abri des frivoles sarcasmes, des -mépris injustes et des opinions injurieuses de l'envie. Elle nous -épargne l'affligeant spectacle des folies, des crimes et des misères -qui, dans le tourbillon de la société, profanent et souillent si -souvent le cours de la vie; elle tempère en nous la trop vive ardeur -des passions; elle affermit la paix dans notre cœur. J'ai moi-même -éprouvé la vérité de ces paroles. Quand mes ennemis s'imaginaient que -des événements sans importance troublaient ma tranquillité, quand on -venait me raconter qu'ils se réjouissaient d'apprendre les injures que -l'on m'avait faites et celles qu'on me préparait, je me disais: -Qu'importent ces épigrammes et ces railleries? qu'importent ces -gravures satiriques que l'on répand pour m'offenser en Suisse et en -Allemagne?» - -De même que nous ne pourrions toucher, sans en ressentir quelque -douleur, les épines et les chardons que des pieds endurcis foulent -impunément, de même il est des personnes qui s'affectent d'un accident -auquel d'autres ne prendraient pas garde: ce sont ces personnes qu'il -faut traiter avec ménagement comme des plantes délicates; mais celui -qui a exercé son énergie contre des dangers réels et des malheurs -redoutables ne s'aperçoit point de ces légères piqûres; il les -abandonne aux petits esprits, qui en font leur occupation, et se rit -des menaces d'un essaim d'insectes. - -Il n'est pas toujours nécessaire de goûter les charmes d'une nature -fraîche et riante pour oublier la colère de ses ennemis. On l'oublie -partout où l'on peut trouver quelque calme. Les petites contrariétés -de la vie, les injustices, les soucis disparaissent comme une -poussière fugitive aux yeux de celui qui a assez de résolution pour -vivre selon ses goûts et ses caractères. Ce que l'on fait -volontairement est plus agréable que ce que l'on est forcé de faire; -c'est la contrainte du monde et la servitude qui fatiguent les âmes -libres, qui épuisent leur énergie, et leur ôtent, au sein même de la -richesse, tout plaisir et toute satisfaction. - -Non-seulement la solitude ramène le calme dans le cœur, non-seulement -elle dispose à la bonté, à la vertu, non-seulement elle nous élève -au-dessus de la méchanceté et de l'envie, mais elle nous offre encore -d'autres avantages aussi précieux. - -Nulle part on n'acquiert la vraie liberté aussi sûrement que dans -l'éloignement du tumulte du monde et des relations forcées avec les -hommes. Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons, l'homme revient à -lui-même dans la solitude, il reprend là son esprit libre et naturel, -il pense, il parle, il agit selon ses sentiments. Affranchi de toute -tyrannie, de la contrainte des affaires, des lois d'une importune -étiquette, il peut penser tout haut et se laisser aller à ses -véritables émotions. - -Madame de Staal disait que c'était une grande erreur de se croire -libre à la cour, où, dans les moindres circonstances, on est forcé de -s'arrêter à toutes sortes de considérations, où il faut régler ses -sentiments sur tout ce qui nous entoure, où tous ceux qui nous -approchent semblent avoir le droit de nous mettre à l'épreuve, et où -nous ne pouvons jouir de nous-mêmes. La jouissance de soi-même, -disait-elle encore, n'existe que dans la solitude. C'est à la Bastille -que je fis connaissance avec moi pour la première fois. - -Des hommes au cœur libre et fier ne sont pas faits pour remplir une -charge de chambellan. Le courtisan jette un regard craintif sur tout -ce qui l'environne, et le soupçon et l'inquiétude le tourmentent sans -cesse. Il essaie cependant de conserver un visage serein; mais, pareil -à cette vieille femme dont on a maintes fois raconté le culte naïf, il -offre un cierge à l'archange saint Michel et un autre au démon, car il -ne sait duquel des deux il pourra quelque jour avoir besoin. - -L'amour de la solitude et de la liberté rendait odieuses à Pétrarque -les vaines distractions du monde. Dans sa vieillesse, on tenta -plusieurs fois de l'attacher, en qualité de secrétaire, au pontife -romain. Pétrarque répondait: «Les richesses qu'on acquiert aux dépens -de sa liberté sont une vraie misère. Un joug d'or est tout aussi lourd -à porter qu'un joug de bois.» Il représenta à ses amis qu'il ne -pouvait renoncer à son indépendance et à ses loisirs, à ses études et -à ses livres; qu'à l'époque où il eût eu besoin de la fortune, il -avait su dédaigner la fortune, et qu'il serait honteux pour lui de la -rechercher lorsqu'elle ne lui était plus nécessaire; qu'il fallait -régler ses provisions selon la longueur du chemin, et qu'arrivé près -du terme de sa carrière, il devait plutôt songer à l'hôtellerie qu'aux -frais du voyage. - -Pétrarque se retira dans la solitude à l'âge de vingt-trois ans, et il -avait cependant toutes les qualités extérieures que peut désirer un -courtisan; il était si beau que les passants s'arrêtaient dans les -rues pour le regarder; ses yeux étaient vifs, ardents, et sa -physionomie pleine d'esprit. Sur son mâle et noble visage brillaient -les couleurs de la santé, et il était d'une taille svelte, élevée, -imposante. Il s'abandonna d'abord à la fougue de son tempérament et à -l'influence du climat d'Avignon. Il se laissa séduire par la beauté -des femmes, et il passait une grande partie de la journée à sa -toilette. Toujours vêtu de blanc, s'il voyait sur ses vêtements la -moindre tache, le moindre pli disgracieux, il en éprouvait un vrai -chagrin. Il portait des souliers si étroits qu'il eût fini par ne plus -pouvoir marcher, s'il n'eût reconnu qu'il valait pourtant mieux avoir -le pied moins mignon que de se blesser. En traversant les rues, il se -mettait avec soin à l'abri du vent par la crainte de voir déranger -l'ordre élégant de sa chevelure. L'étude des lettres et le sentiment -de la vertu contre-balancèrent cependant le penchant qui l'entraînait -vers les femmes. Il écrivait, il est vrai, pour leur plaire, ses -poésies en italien. Mais, malgré l'ardeur de son tempérament, il -conserva sa chasteté. Avant d'avoir vu Laure, il était d'une extrême -sauvagerie, et si nous l'en croyons, à vingt-trois ans il n'avait -encore à se faire aucun reproche sur sa conduite. La crainte de Dieu, -l'idée de la mort et les principes religieux qu'une bonne mère lui -avait inculqués le préservèrent des écueils qui l'environnaient. La -science du jurisconsulte était alors un des meilleurs moyens de faire -son chemin à la cour du pape; mais Pétrarque n'éprouvait pour l'étude -des lois qu'une profonde aversion. Avant de se vouer à l'état -ecclésiastique, il avait exercé la profession d'avocat; il avait même -gagné plusieurs causes. Plus tard, il s'en faisait des reproches, et -il disait: «Dans ma jeunesse, je m'étais consacré à l'art de vendre -des mots, ou plutôt des mensonges; mais ce qu'on fait contre son gré -ne réussit pas; j'aimais la solitude et je détestais le barreau.» Le -sentiment de son mérite lui donnait, il est vrai, cet air d'assurance -que l'on remarque souvent chez les jeunes gens, cet orgueil qui fait -croire qu'on peut atteindre au but le plus élevé. Mais son aversion -pour la vie de courtisan l'emporta sur les songes ambitieux. «Je n'ai -pas l'espoir, disait-il, de pouvoir faire fortune à la cour du pape. -Il me faudrait, pour réussir, me présenter assidûment dans les palais -des grands, il faudrait flatter et mentir.» Et c'est ce dont Pétrarque -n'était pas capable. Il ne haïssait ni les honneurs, ni le pouvoir, -mais les moyens auxquels on était forcé d'avoir recours pour y -parvenir. Il aimait la gloire, mais il ne voulait pas la chercher par -des voies ordinaires; il ne voulait pas suivre la même marche que les -autres hommes, et il s'éloigna de la cour. - -En 1346, pendant le carême, il se trouvait à Vaucluse, selon sa -coutume; l'évêque de Cavaillon, avide de le voir et de s'entretenir -avec lui, vint s'établir près de là, dans un château bâti sur la cime -d'un roc, mais dont il ne reste plus aujourd'hui que des ruines. Ce -que ces deux hommes avaient vu, soit à Avignon, soit à Naples, leur -donnait une extrême répugnance pour le séjour des villes et un profond -mépris pour les hypocrisies de la cour. En s'entretenant ensemble, ils -rappelaient souvent les contrariétés qu'ils avaient éprouvées -autrefois et dépeignaient avec amour les avantages de la solitude. -Pétrarque conçut alors l'idée d'écrire un livre sur ce sujet, en -réunissant ses propres idées à celles des autres philosophes. Il se -mit à l'œuvre au commencement du carême, et à Pâques l'ouvrage était -fini; mais il le corrigea plusieurs fois dans la suite, et il y ajouta -de nouvelles pensées. Ce ne fut que vingt ans après qu'il osa le -laisser paraître, et qu'il le donna à l'évêque de Cavaillon, à qui il -l'avait dédié. - -Certes, Pétrarque, en s'éloignant ainsi de la cour, faisait de grands -sacrifices à la solitude, mais il trouva là les plus grandes -jouissances de l'esprit et du cœur, et ces jouissances il les devait -à son éloignement du monde et à son amour de la liberté. - -C'était ce même amour de la liberté qui rendait toute société si -pénible à Rousseau, et qui lui faisait goûter avec tant de bonheur le -repos de la solitude; il dit, dans une de ses lettres à M. de -Malesherbes: «Longtemps je me suis abusé moi-même sur la cause de cet -invincible dégoût que j'ai toujours éprouvé dans le commerce des -hommes; je l'attribuais au chagrin de n'avoir pas l'esprit assez -présent pour montrer dans la conversation le peu que j'en ai, et par -conséquent à celui de ne pas occuper dans le monde la place que je -croyais mériter. Mais quand, après avoir barbouillé du papier, j'étais -sûr, même en disant des sottises, de n'être pas pris pour un sot, -quand je me suis vu recherché de tout le monde, et honoré de beaucoup -plus de considération que ma plus ridicule vanité n'en eût osé -attendre, et que malgré cela j'ai senti ce même dégoût plus augmenté -que diminué, j'ai conclu qu'il venait d'une autre cause, et que ces -espèces de jouissances n'étaient point celles qu'il me fallait. - -«Quelle est donc enfin cette cause? Elle n'est autre que cet -indomptable esprit de liberté que rien n'a pu vaincre, et devant -lequel les honneurs, la fortune et la réputation même ne me sont rien. -Il est certain que cet esprit de liberté me vient moins d'orgueil que -de paresse; mais cette paresse est incroyable. Tout l'effarouche, les -moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables; un mot à -dire, une lettre à écrire, une visite à faire dès qu'il le faut, sont -pour moi des supplices. Voilà pourquoi, bien que le commerce ordinaire -des hommes me soit odieux, l'intime amitié me reste chère, parce qu'il -n'y a plus de devoir pour elle, on suit son cœur et tout est fait. -Voilà encore pourquoi j'ai toujours tant redouté les bienfaits; car -tout bienfait exige une reconnaissance, et je me sens le cœur ingrat -par cela seul que la reconnaissance est un devoir. En un mot, l'espèce -de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux que de -ne pas faire ce que je ne veux pas. La vie active n'a rien qui me -tente; je consentirais cent fois plutôt à ne jamais rien faire qu'à -faire quelque chose malgré moi. J'ai cent fois pensé que je n'aurais -pas vécu trop malheureux à la Bastille, n'y étant tenu à rien qu'à -rester là.» - -Dans un autre endroit de ses livres, Rousseau parle encore ainsi du -bonheur qu'il goûtait dans un loisir paisible: «Quand mes douleurs, -dit-il, me font tristement mesurer la longueur des nuits, et que -l'agitation de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de -sommeil, souvent je me distrais de mon état présent en songeant aux -divers événements de ma vie; et les repentirs, les doux souvenirs, les -regrets, l'attendrissement, se partagent le soin de me faire oublier -quelques moments mes souffrances. Quel temps croiriez-vous, Monsieur, -que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes -rêves? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop -rares, trop mêlés d'amertume, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont -ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces -jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi -seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, -ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la -forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur; en me levant -avant le soleil, pour aller contempler son lever dans mon jardin. -Quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était -que ni lettre ni visite n'en vinssent troubler le charme. Après avoir -donné la matinée à divers soins, que je remplissais tous avec plaisir -parce que je pouvais les remettre à un autre temps, je me hâtais de -dîner pour échapper aux importuns et ménager une plus longue -après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je -partais par le grand soleil avec le fidèle Achate, pressant le pas -dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que -j'eusse pu m'esquiver; mais, quand une fois j'avais pu doubler un -certain coin, avec quel pétillement de cœur, avec quels battements de -joie je commençais à respirer en me sentant sauvé et me disant: Me -voilà maître de moi pour le reste de ce jour! J'allais alors, d'un pas -plus tranquille, chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque -lieu désert, où rien, montrant la main des hommes, n'annonçât la -servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir -pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vînt s'interposer -entre la nature et moi.» - -Qui ne renoncerait pas volontiers aux tumultueux plaisirs de ce monde -pour ces plaisirs du cœur et cette liberté modeste? Je sais bien que -chacun n'est pas dans une situation à pouvoir jouir aussi intimement -de soi-même; mais qu'on essaye de connaître les joies de la campagne, -et l'on verra qu'une heure de liberté, un instant de repos, suffisent -peut-être pour nous faire sentir le vide de la dissipation des villes, -de la parure et des distractions frivoles du monde. - -Clément VI offrait à Pétrarque la charge de secrétaire apostolique et -plusieurs évêchés. Pétrarque ne voulait point accepter ces fonctions. -«Tu refuses tout ce que je te propose, lui dit un jour le pape; -demande-moi donc ce que tu désires, je te le donnerai.» Deux mois -après, Pétrarque écrivait à l'un de ses amis: «Toute élévation m'est -suspecte, parce que près de l'élévation j'entrevois la chute. Qu'on -m'accorde cette médiocrité qui m'a été promise et que je préfère à -l'or. Je l'accepterai avec bonheur et reconnaissance; mais si l'on -veut m'investir d'un emploi important, je le refuse, je secoue le -joug, car j'aime mieux rester pauvre que de me rendre esclave.» - -Un Anglais a dit: «Pourquoi les habitants des plaines de la Lombardie, -où la nature répand, prodigue ses dons, sont-ils moins riches que les -montagnards de la Suisse? C'est que la liberté exerce sur le bonheur -des hommes une influence meilleure que le soleil et la température -féconde. Par l'action de la liberté, le roc aride devient une terre -fertile, le marais infect se dessèche, les déserts se revêtent d'une -riante verdure. La liberté égaye le cœur des habitants de la -campagne qui voient grandir autour d'eux leurs vigoureux enfants. La -liberté a abandonné les plaines fructueuses de la Lombardie, et s'est -réfugiée en Suisse.» - -On dira que c'est là de l'enthousiasme poétique, et pourtant on peut -reconnaître la vérité de cette observation dans les cantons -helvétiques d'Uri, de Schwytz, d'Unterwald, de Zug, de Glaris, -d'Appenzell; car celui qui a plus qu'il ne lui faut pour satisfaire à -ses besoins est riche, et celui-là est libre qui peut penser, parler -comme il lui plaît, et travailler pour soi. - -Cet état de l'âme où l'on peut dire: _J'ai assez!_ est le plus heureux -terme de la philosophie pratique. N'importe que l'on n'ait pas de -grandes possessions; pourvu que ce qu'on possède suffise, voilà le -bonheur. Les rois et les princes ne sont pas satisfaits, parce que -leurs désirs vont toujours au delà de ce qu'ils ont, et parce qu'ils -leur demandent plus de faveurs qu'ils ne peuvent en accorder. Quand on -considère de bonne foi leur véritable situation, on ne peut leur -reprocher de fermer quelquefois l'oreille aux solliciteurs. - -Il arrive aussi que certains hommes veulent paraître plus heureux -qu'ils ne le sont en effet, et qu'ils regardent comme une calamité ce -qui manque à cette apparence factice. Mais, si vous éprouvez quelque -bonheur véritable, ne le dites qu'à vos amis les plus sûrs; et, pour -éloigner de vous les atteintes de l'envie, dérobez à tous ceux qui ne -vous sont pas sincèrement dévoués les bienfaits que le sort et la -fortune vous accordent. - -Celui qui a peu de besoins est toujours assez riche. Pétrarque -écrivait à ses amis, les cardinaux Talairand et de Bologne: «Je suis -satisfait; j'ai borné mes désirs, et j'ai tout ce qu'il me faut. -Cincinnatus, Curius, Fabricius, Régulus, après avoir vaincu des -nations entières et conduit des rois à la suite de leurs triomphes, -étaient moins riches que moi. Je serais pauvre si je donnais accès aux -passions. L'ambition, le luxe et l'avarice n'ont point de limites. La -cupidité est un abîme sans fond. J'ai des vêtements pour me couvrir, -des aliments pour ma nourriture, des chevaux pour me porter, des -terres pour me promener, me reposer et recevoir ma dépouille après ma -mort. Un empereur romain n'avait rien de plus. Mon corps est sain; -subjugué par le travail, il est moins rebelle à l'esprit. J'ai des -livres de toutes sortes; trésors inappréciables! ils enivrent mon âme -d'une jouissance dont jamais je ne me lasse. J'ai des amis que je -considère comme mon bien le plus précieux, pourvu qu'ils n'essayent -point par leurs conseils de m'enlever ma liberté. Je n'ai d'autres -ennemis que ceux que l'envie a soulevés contre moi; mais je les -méprise profondément, et peut-être même regretterais-je de ne pas les -avoir; je compte encore au nombre de mes richesses la sympathie des -gens de bien répandus à travers le monde, de ceux que je connais, de -ceux que je n'ai jamais vus et que peut-être je ne verrai jamais.» - -On voit, par ces lignes de Pétrarque, que l'envie le poursuivait aussi -dans la solitude. Il s'en est plaint souvent, mais ici il la traite -comme un sage doit la traiter; il la méprise, et il ajoute même qu'il -regretterait de ne pas l'avoir excitée. - -La solitude révèle à l'homme ses vrais besoins. Si je ne vois ni ne -sais ce que les autres désirent, je ne songerai pas à formuler le même -désir. Un jour on donna un coq de bruyère à un humble pasteur de -village qui demeurait près du lac de Thoun; le brave homme, qui ne -connaissait pas cette espèce de gibier, consulta sa servante pour -savoir ce qu'on en devait faire, et tous deux convinrent de -l'enterrer. - -A l'âge de douze ans, Pope écrivait un petit poëme agréable et -touchant sur la solitude. «Heureux, dit-il dans cette composition de -jeunesse, heureux celui qui sait restreindre ses désirs et borner ses -soins à quelques arpents de terrain dont il a hérité de ses pères, qui -aime à respirer l'air natal, à vivre du produit de son champ et du -lait de ses troupeaux, qui se fait un vêtement de la laine de ses -brebis, et à qui ses arbres donnent du feu en hiver et de l'ombre en -été! Heureux celui dont les heures, les jours, les années s'écoulent -paisiblement et sans crainte avec la santé du corps et le repos -innocent de l'âme dans le cours régulier de ses travaux! Celui qui -jouit d'une telle destinée peut vivre et mourir inconnu; il n'a pas -besoin d'un tombeau fastueux ni d'une épitaphe.» - -Pour l'homme qui recherche une existence tranquille, les plaisirs des -sens ont un admirable caractère de simplicité. Aux yeux des gens du -monde, la sensualité ne présente que des banquets tumultueux, des -danses licencieuses, çà et là des hôpitaux, des pierres sépulcrales -sur lesquelles les fleurs se flétrissent, et des bosquets où les -chantres de l'amour vont chercher leur inspiration. Mais, pour celui -qui repousse les voluptés grossières, les plaisirs des sens sont d'une -nature douce et élevée, innocents et durables. - -Dans la modestie de la vie champêtre, on n'éprouve point cette satiété -qui naît de l'abondance. On y apprend à voir les choses autrement -qu'on ne les voit dans le monde. Pétrarque, écrivant un jour à son -ami, le cardinal Colonna, pour l'engager à venir le voir dans sa -retraite de Vaucluse, lui disait: «Si tu préfères au tumulte des -villes le calme de la campagne, viens ici jouir de ce calme, et ne -t'effraye ni de la simplicité de mes repas, ni de la dureté de mes -lits. Les rois se lassent eux-mêmes de l'appareil de leur table -délicate, et en viennent à désirer une nourriture plus grossière; le -changement leur est nécessaire; un plaisir que l'on interrompt paraît -ensuite plus vif. Si tu ne penses pas de même, apporte avec toi des -mets plus choisis, des vins du Vésuve, de l'argenterie et tout ce qui -flatte les sens. Quant au reste, tu peux t'en reposer sur moi. Je te -promets un lit de mousse à l'ombre des arbres, le chant des oiseaux, -les figues, le raisin, l'eau des sources limpides, en un mot, tous les -dons précieux de la nature.» - -Si l'on sait, quand il le faut, réprimer l'essor capricieux de son -imagination, on trouve partout des jouissances nouvelles et encore -ignorées, des jouissances sans peine et des voluptés sans remords. Les -sens fatigués se raniment par de nouvelles impressions. Le murmure des -bois, le soupir des eaux, résonnent alors plus harmonieusement à notre -oreille que les chants de l'Opéra et les accords d'une musique -savante. L'aspect du ciel, des rocs sauvages, des lacs et des -montagnes fatigue moins nos regards que celui des bals les plus -brillants. Dans la solitude, on s'occupe de tout ce qui nous a paru -d'abord insupportable, et l'on renonce sans effort à tous les faux -plaisirs. Pétrarque, que nous aimons à citer, écrivait encore de -Vaucluse à un de ses amis: «Je fais ici la guerre à mon corps, car il -est mon ennemi; mes yeux, qui ont été pour moi la cause de tant -d'erreurs, ne voient plus à présent qu'une femme sèche, brûlée et -noircie par le soleil. Si Hélène et Lucrèce avaient eu cette -physionomie, Troie n'aurait pas été réduite en cendres, ni Tarquin -chassé de ses États. Mais nulle femme n'est plus fidèle, plus -laborieuse et plus soumise que celle-ci; elle passe des jours entiers -dans les champs, et sa peau endurcie brave les ardeurs de la canicule. -Quoique j'aie encore d'élégants vêtements, je ne les porte plus, et, à -me voir, tu me prendrais aujourd'hui pour un laboureur ou pour un -pâtre, moi qui étais jadis si occupé de ma toilette. Mais les motifs -qui me donnaient tant de préoccupations de ma parure n'existent plus. -Les chaînes qui m'enlaçaient sont brisées, les yeux auxquels -j'aspirais à plaire sont fermés, et, s'ils pouvaient s'ouvrir de -nouveau, peut-être n'auraient-ils plus le même empire sur moi.» - -La solitude dépouille les biens de la terre du prestige trompeur que -l'imagination leur donne, et anéantit par là toute vaine ambition. -Après avoir goûté la réalité des plaisirs champêtres, on devient -indifférent à tous les autres plaisirs, et l'on ne convoite ni les -honneurs, ni la fortune. Un Romain, appelé tout à coup à la dignité de -consul, pleurait en songeant qu'il allait passer une année entière -sans pouvoir s'occuper de la culture de son champ. Cincinnatus, que -l'on vint enlever à la charrue pour le mettre à la tête d'une armée, -remporta une éclatante victoire sur l'ennemi, s'empara de plusieurs -provinces, rentra dans Rome en triomphe, et quinze jours après s'en -retourna à sa charrue. - -Certes, il est bien différent d'habiter une modeste cabane ou une -vaste et élégante maison, d'avoir autour de soi tout le luxe matériel -ou d'être forcé de pourvoir soi-même à sa subsistance. Mais qu'on -interroge ceux qui se sont trouvés dans ces deux situations, et qu'on -leur demande dans laquelle des deux ils ont éprouvé la plus grande -satisfaction. Combien il y a dans un palais de vives et fatigantes -sollicitudes qu'on ne connaît pas dans la demeure d'un simple -particulier! Pas un prince ne digère les repas somptueux, mais -funestes, que ses cuisiniers lui préparent, comme le pauvre paysan des -landes de Lunebourg digère sa lourde galette de sarrasin. Un jeune -gentilhomme proposait à une jolie villageoise de l'emmener avec lui à -Paris: «Ah! monsieur le marquis, lui répondit-elle, plus on s'éloigne -de soi-même, plus on s'éloigne du bonheur.» - -Il suffit d'une passion qu'on ne peut satisfaire pour remplir notre -cœur d'amertume. Il est des heures où l'on se lasse de soi-même et de -toute son existence; on n'éprouve alors plus aucun goût ni pour la -solitude ni pour les distractions du monde. On se sent inquiet, et -l'on ne sait comment sortir de l'inquiétude. Le temps est d'une -longueur horrible, et on ne l'emploie pas. On ne peut jouir du -présent, et l'on attend l'avenir avec impatience, car alors il nous -manque tout ce qui donne de l'attrait et de l'animation à la vie. - -Mais où trouver cette animation? Est-ce dans l'amour? Oui, l'amour -nous ravive, nous enthousiasme parfois, mais nous ne pouvons attendre -d'une passion qui nous consume la satisfaction durable que nous -désirons. Pour que l'amour acquière une éternelle durée, il faut qu'il -se transforme en une véritable et sérieuse amitié, sinon il se détruit -lui-même ou il détruit ceux dont il s'est emparé en embrasant leurs -cœurs d'un feu dévorant. Nous devons donc chercher l'animation de la -vie dans la passion qui s'alimente et se soutient elle-même, qui puise -dans la prolongation une nouvelle force et qui s'élève au-dessus de -tout ce qui l'environne. - -La solitude est le plus heureux refuge des hommes d'État frappés de -disgrâce, ou condamnés à l'exil. Tous les grands administrateurs -n'abandonnent point leurs fonctions avec le même éclat que Necker; -mais tous devraient remercier le ciel qui les enlève aux orages du -monde, dans le calme des champs, sous les arbres plantés par leurs -aïeux, auprès de leurs troupeaux. On a dit que sur vingt ministres -disgraciés ou forcés par l'âge de quitter le fardeau des affaires, on -pouvait en compter douze ou quinze qui finissaient par se livrer aux -travaux de la campagne. C'est un bonheur pour eux. Je suis sûr qu'en -cultivant leur jardin ils goûtent plus de repos qu'ils n'en avaient -jamais trouvé dans les meilleurs temps de leur administration. - -Mais il faut dire que les plaisirs ordinaires de la vie champêtre ne -sont pas l'unique cause du bonheur que ces hommes privés de leurs -hautes fonctions trouvent dans leur retraite. Dans l'emploi qu'ils -occupaient, ils se voyaient à tout instant arrêtés par quelques -entraves, forcés de recourir tantôt à l'autorité, tantôt à la ruse -pour atteindre leur but. Dans leur retraite, ils agissent en maîtres -absolus. Ils peuvent créer et détruire, faire de nouvelles -plantations, en abattre d'autres. Ils peuvent transformer en jardins -anglais leurs vergers, diriger à leur gré le cours d'un ruisseau, -aplanir des collines, percer des avenues, construire des édifices, en -un mot, commander, régir et satisfaire ainsi au penchant qui porte -tant de gens à l'exercice de l'autorité. - -On commettrait une grave erreur, et l'on proclamerait une impraticable -leçon de morale, si l'on prétendait que, pour jouir des avantages de -la solitude, il faut s'affranchir de toutes les passions humaines. Ce -qui est dans l'homme doit rester dans l'homme. Si un homme éloigné du -pouvoir n'est pas las de commander, qu'il commande aux êtres dociles -qui l'entourent, pourvu que cette satisfaction lui ôte le désir de -s'exposer de nouveau aux naufrages de la vie. Tôt ou tard, il -apprendra à reconnaître le néant des grandeurs qu'il a convoitées; tôt -ou tard, il sentira que le prétendu regret de ne pouvoir plus faire du -bien n'est souvent que l'expression d'une ambition qu'on cherche à -dissimuler, et qu'en général les simples et honnêtes paysans sont plus -heureux que les plus puissants ministres. - -Savoir, dans de telles circonstances, se suffire à soi-même, voilà le -point nécessaire. Qu'on oublie l'abondance, et l'on sentira le prix du -peu que l'on possède. Pendant la première année de son séjour à -Vaucluse, Pétrarque était presque toujours seul; il n'avait d'autre -compagnon que son chien, et c'était un pêcheur du pays qui le servait; -les domestiques qu'il avait à Avignon, n'ayant pu se plier à sa -sauvage manière de vivre, le quittaient tous. Il était d'ailleurs logé -dans une pauvre maison de paysan, qu'il fit reconstruire plus tard, -sans luxe aucun, uniquement pour pouvoir y demeurer. Aujourd'hui, il -ne reste plus aucune trace de cette habitation du poëte. Sa nourriture -était très-frugale. On ne trouvait rien chez lui de ce qui flatte les -sens. Aussi, ses amis les plus intimes ne lui rendaient-ils que de -courtes et rares visites; d'autres allaient le voir par une espèce de -charité, comme on va voir un malade ou un prisonnier. Il écrivait à -son ami, l'évêque de Cavaillon: «Que d'autres courent après les -trésors et les honneurs, qu'ils soient princes ou rois, je ne me -soucie aucunement d'y mettre obstacle. Je suis poëte, cela me suffit. -Et toi, mon cher évêque, veux-tu donc errer sans cesse par tant de -voies et tant de chemins? Tu connais les cours princières, les piéges -et les dangers qu'on y rencontre, les orages auxquels on y est exposé. -Reviens dans ton diocèse, reviens goûter le repos. Tu le peux, car la -fortune te sourit encore. Tu trouveras ici tout ce dont tu as besoin: -laisse aux avares le superflu. Si nous n'avons pas de riches -tapisseries, nous sommes commodément vêtus; si nous n'avons pas une -table somptueuse, nous avons ce qui est nécessaire pour vivre. Sur nos -lits, on ne voit pas briller l'or et la pourpre, mais nous y dormons -bien. L'heure de la mort approche et m'avertit de renoncer à toute -folle erreur. Je me réjouis de cultiver mon jardin; j'y plante des -arbres fruitiers, qui me protégeront de leur ombre quand j'irai pêcher -sous le roc. J'ai des arbres qui sont trop vieux et qu'il faut -remplacer. Dis à tes gens de m'apporter de Naples des pêchers et des -poiriers. Je travaille en vue de ma vieillesse et des plaisirs que je -ne veux partager qu'avec toi. Voilà ce que t'écrit, au sein d'une -forêt, l'ermite des bords de la Sorgue.» - -La modération dans mes vœux serait ma richesse et l'indépendance -religieuse mon orgueil, si j'étais pasteur de campagne. Personne n'est -plus heureux qu'un simple pasteur de village, s'il veut lui-même être -heureux. Quelle félicité n'observerait-on pas dans quelques-unes de -nos pauvres cabanes en bois, construites grossièrement sur un terrain -boueux? Des pois secs et du jambon sont la nourriture de ces honnêtes -ministres de l'Évangile; le lait et la bière sont leur boisson, et ils -jouissent d'une forte santé; leurs fenêtres ne sont point fermées à -tous les courants d'air, et ils n'en souffrent pas. Leur femme ne lit -point de romans et n'a pas de vapeurs. Un de ses livres favoris est -l'Almanach du jardinier; elle passe ses journées à s'occuper des -besoins de la maison; elle n'aime que son mari, ses enfants et les -malheureux qui invoquent ses secours. Le pasteur prêche la vertu à ses -paroissiens et la leur enseigne par son exemple. Toutes ses matières -se rapportent à Dieu; Jésus-Christ est son appui, la raison est son -guide et la foi sa consolation. Étranger aux querelles religieuses, il -n'obéit qu'aux principes d'équité et de modération. Si une tempête -ravage la campagne, il se réjouit de voir que son champ a plus -souffert que celui de ses ouailles. Tant que ses paroissiens auront -encore chez eux quelque provision, le bon pasteur sait qu'il ne doit -avoir, pour son propre compte, aucune inquiétude; sa bourse peut être -souvent vide sans que son cœur soit triste; aussi est-il plus heureux -qu'un roi ou qu'un grave conseiller du consistoire. - -La solitude, malgré sa puissante efficacité, ne nous donnerait -cependant pas le repos que nous désirons, si nous voulions scruter de -trop près tous les éléments du bonheur. A force de réfléchir sur ce -qui pourrait être mieux, on finit par oublier ce qui est bien. Celui -qui prend à tâche de corriger et de relever tout ce qui ne va point à -sa guise, se prive par là volontairement d'une foule de plaisantes -distractions. - -Un des plus sûrs moyens d'être heureux, c'est de s'accommoder, autant -que possible, de tout ce qui frappe notre attention dans le monde, de -chercher à faire autant de bien qu'on le peut, selon la situation où -l'on se trouve, et de se contenter de la disposition des choses. - -Mon barbier me dit un jour, en venant me raser à Hanovre et -en poussant un profond soupir: «Il fait terriblement chaud -aujourd'hui.--Vous mettez le ciel, lui répondis-je, dans un grand -embarras. Voilà neuf mois que chaque matin vous me répétez: Il fait -terriblement froid aujourd'hui. Dieu ne peut-il donc plus gouverner le -monde sans que messieurs les barbiers contrôlent son pouvoir? Ne -vaut-il pas mieux prendre le temps comme il vient et accepter avec -reconnaissance, de la main de Dieu, des jours chauds et des jours -froids?» - -Les gens qui vivent habituellement à la campagne ne seraient pas -tentés de séjourner dans les villes, s'ils savaient apprécier les -avantages de leur situation. Quand ils quittent leur retraite, ils -doivent être bientôt las de nos frivolités et ennuyés de voir des -hommes qui perdent leur temps à faire des visites, à se parer et à -adresser des compliments. Qu'il est doux aussi de penser, dans la -solitude, à ses amis absents! Leur souvenir suffit pour nous faire -éprouver encore les plaisirs que nous avons éprouvés avec eux. Mon ami -est loin de moi, et pourtant je suis près de lui. Voilà le fauteuil où -il était assis et le tableau qu'il m'a donné. Faut-il se croire si à -plaindre quand on peut s'écrire? Quelles charmantes émotions d'espoir, -d'attente, de joie, naissent d'une correspondance régulière! Grâce à -ces heureux artifices de l'imagination qu'on invente dans la solitude -et qui réjouissent le cœur, deux amis fidèles se créent à eux-mêmes -tout un monde, et quand ils seraient séparés l'un de l'autre par -l'espace immense, ils savent encore réunir leurs pensées et confondre -leur existence. - -Nulle part les sentiments affectueux ne s'ennoblissent autant que dans -les lieux où rien ne trouble les souvenirs de l'amitié. Dans les -relations du monde, un accès de mauvaise humeur, quelque contrariété, -une foule d'accidents imprévus, peuvent altérer le plaisir que deux -amis éprouvent à se réunir: alors on ne pense point à ce que l'on a -été depuis longtemps, ni à ce que l'on sera toujours. On se laisse -aller à l'impression du moment. Sans doute il faut que l'amitié soit -sincère, mais il faut aussi qu'on apporte dans les relations les plus -intimes des sentiments de tolérance et de condescendance. Il faut que -dans l'occasion on réponde à l'emportement par la douceur et à -l'aigreur par la patience. Dans le monde, il arrive malheureusement -assez souvent que deux amis ne pratiquent point ce principe. On se -laisse aller à une irritation accidentelle et l'on oublie les égards -que l'on doit à son ami. Dans la solitude, ces inconvénients -disparaissent. La solitude sanctifie la mémoire de ceux qui nous sont -chers, et efface l'impression de tout ce qui a pu atténuer les pures -jouissances de l'amitié. La sécurité, la confiance, reprennent là leur -empire sur le cœur. Il n'est plus question de désaccord. J'entends -toujours mon ami, et je sais qu'il m'entend. Je regarde comme un bien -sacré toutes les fleurs qu'il sème sur ma route, et je cueille pour -lui toutes celles que je puis trouver. - -La solitude nous donne encore des amis que rien ne nous enlève, dont -rien ne peut nous séparer et dont nous n'invoquons jamais en vain -l'utile secours. - -Les amis de Pétrarque lui écrivaient parfois pour s'excuser de ne pas -aller le voir: «Comment vivre avec toi? lui disaient-ils. L'existence -que tu passes à Vaucluse est contraire à la nature humaine. L'hiver, -tu restes sous ton toit comme un hibou, et l'été tu cours sans cesse à -travers champs.» Pétrarque riait de ces observations et disait: «Ces -gens-là regardent comme un bien suprême les plaisirs du monde, et ne -conçoivent pas qu'on puisse s'en éloigner. Mais j'ai des amis dont la -société m'est fort agréable, des amis de tous les pays et de tous les -siècles, qui se sont illustrés à la guerre, dans les affaires -publiques et dans les sciences. Avec eux je ne m'impose aucune -contrainte, et ils sont toujours à mon service. Je les fais venir et -les renvoie quand bon me semble. Ils ne m'importunent point, et ils -répondent à toutes mes questions. Les uns me racontent les événements -des siècles passés, d'autres me révèlent les secrets de la nature. -Celui-ci m'enseigne le moyen de bien vivre et de bien mourir, celui-là -dissipe mes soucis par son enjouement, ou m'égaye par son esprit. Il -en est qui endurcissent mon âme aux souffrances, qui m'apprennent à -maîtriser mes désirs et à me supporter moi-même; enfin, ils me -conduisent sur la route de la science et de l'art, et ils satisfont à -tous les besoins de ma pensée. Pour prix de tant de bienfaits ils ne -me demandent qu'une modeste chambre où ils soient en sûreté contre les -vers. Lorsque je sors, je les emporte avec moi sur les sentiers que je -parcours, et le calme des champs leur plaît mieux que la rumeur des -villes.» - -L'amour, qui est une des plus grandes joies du cœur, peut devenir -plus doux et meilleur par l'effet de la solitude. - -L'aspect d'une belle nature contribue puissamment à éveiller l'amour -en nous, ou à lui donner plus de prestige. Le cœur d'une femme est -plus facile à émouvoir dans une riante solitude, dans le calme d'une -fraîche nuit d'été. - -Les femmes goûtent mieux que nous les pures jouissances de la vie -champêtre, la beauté d'une promenade solitaire, l'attrait d'une forêt -silencieuse; leur âme contemple avec une ravissante surprise la grâce -et la majesté de la nature. Il en est plus d'une dont le cœur serait -resté froid dans l'agitation des villes, et qui s'est livrée à son -entraînante émotion dans le calme des campagnes. De là vient que -l'amour émeut surtout les cœurs tendres au retour du printemps. «Rien -ne ressemble plus à l'amour, a dit un philosophe allemand, que le -sentiment qu'éveille en nous l'aspect d'une riante vallée éclairée par -les rayons du soleil couchant.» C'était pour Rousseau un plaisir -indicible de voir naître les premiers bourgeons des plantes. Le -printemps lui donnait en quelque sorte une vie nouvelle. Sa tendresse -naturelle s'augmentait à la vue de la première verdure; il unissait -dans une même pensée la beauté des premiers jours du printemps et la -beauté d'une femme chérie; en face d'un horizon imposant, son cœur -oppressé se dilatait, et ses soupirs s'exhalaient plus aisément dans -un jardin. - -Rien ne plaît tant que le calme de la solitude à ceux qui aiment. Ils -s'en vont à travers les lieux les plus isolés pour se livrer sans -contrainte à la pensée qui charme leur vie. Que leur importe tout ce -qui se passe dans les villes, tout ce qui ne respire pas l'amour! -C'est dans un appartement obscur, dans de majestueuses forêts de -sapins, au bord des lacs silencieux, qu'ils veulent s'abandonner à -leur rêverie et épancher le secret de leur âme. - -Ils sourient à l'aspect de la forêt profonde et des vertes campagnes -où la paysanne présente le sein à son enfant, tandis qu'à côté d'elle -son mari mange avec joie son morceau de pain noir. Quand un homme -d'esprit est amoureux, il comprend bien mieux la grandeur, la beauté -de la nature, et rien ne donne autant d'esprit que l'amour. - -C'est dans la solitude surtout qu'il est doux d'évoquer les souvenirs -de l'amour. Ah! la première rougeur pudique qui s'est répandue sur -nos joues, le premier serrement de main, la première colère que l'on a -éprouvée en se voyant troublé par un importun dans un tendre -entretien, sont autant d'impressions ineffaçables. Souvent on -s'imagine que le temps a détruit toutes ces impressions; mais il est -dans l'âme des replis cachés où elles se conservent et d'où elles -renaissent en foule quand on les rappelle; il en est de même de toutes -les émotions de notre jeunesse, surtout de tout ce qui tient à une -première passion. On garde à jamais la mémoire de ce ravissement -suprême que deux amants ont ressenti à l'instant où ils reconnaissaient -leur mutuel amour[29]. - - [29] «Moments précieux et si regrettés, dit Rousseau, ah! - recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus longtemps - dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement - dans votre fugitive succession.» - -Celui qui a connu ces jouissances de l'amour peut les retrouver dans -ses souvenirs. Herder parle d'une certaine mythologie asiatique, qui -raconte que les hommes ne se montraient d'abord, pendant plusieurs -milliers d'années, leur amour que par des regards, puis par quelques -baisers, puis par de simples attouchements. Wieland éprouva, dans -l'ardeur de la jeunesse, ce chaste et noble amour pour une jeune -personne de Zurich. Il savait que le mystère de l'amour expire en -partie dans le premier baiser et dans le premier soupir. Un jour, je -demandais à cette personne quand Wieland l'avait embrassée pour la -première fois: «Il m'a, dit-elle, baisé la main pour la première fois -quatre ans après m'avoir connue.» - -La solitude est si favorable à l'amour que parfois on quitte -volontairement la personne que l'on aime pour s'en aller rêver à elle -solitairement. Qui ne se souvient du passage des _Confessions_ de -Rousseau, où il est parlé de cet homme qui quittait sa maîtresse pour -lui écrire? Rousseau disait à madame de Luxembourg qu'il aurait été -cet homme-là, et il avait raison. Celui qui a aimé sait qu'il est des -moments où l'on a besoin d'écrire tout ce que la voix est impuissante -à dire. - -Nulle part on ne sent la force de l'amour aussi bien que dans la -solitude, et nulle part on ne peut si bien l'exprimer. C'est dans une -retraite solitaire, sous les rocs de Vaucluse, que Pétrarque a écrit -ses plus beaux vers, ses vers plaintifs sur l'absence de Laure ou sur -ses rigueurs. Personne, avant lui ni depuis lui, n'a mieux parlé de -l'amour, et aux trois grâces qui l'inspiraient il en a joint une -quatrième, celle des convenances. - -Souvent aussi, dans les campagnes solitaires, l'amour porte jusqu'à la -folie l'impétueuse imagination d'un jeune homme; la tendresse, la -mélancolie, la religion, se confondent alors dans son cœur et -exaltent son cerveau; il exige que sa maîtresse ne rie plus, parce que -l'amour ne peut être, dit-il, qu'une tristesse perpétuelle; il veut se -poignarder par amour, et, dans sa pensée déréglée, il se figure qu'il -est le modèle des perfections. Les deux amants réprouvent le langage -ordinaire; ils ne veulent point s'aimer en prose, mais en vers -dithyrambiques. Le jeune homme n'est plus une créature humaine, c'est -un dieu[30]. Son amante exaltée fait de lui un sanctuaire d'amour et -regarde la tendresse qu'elle éprouve comme une émanation céleste. Elle -associe à son roman extatique les fleurs, les oiseaux, les anges du -ciel, l'Être suprême et la nature entière. Les chérubins, les -patriarches et les saints doivent la regarder avec bonheur et -applaudir à la pureté de son affection. Les sens n'ont aucune part au -témoignage de son amour; elle se croit chaste; elle détacherait le -globe du monde et le soleil du firmament pour prouver que tout ce -qu'elle fait et tout ce qu'elle veut est bien; elle crée, pour elle et -pour son amant, un nouvel Évangile et une nouvelle morale. - - [30] «Quand la passion est à son comble, dit Rousseau, elle voit - son objet parfait; elle en fait alors son idole, elle le place - dans le ciel; et, comme l'enthousiasme de la dévotion embrasse le - langage de l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le - langage de la dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges, - les vertus des saints, les délices du séjour céleste.» - -Il peut bien se faire ainsi que la solitude nous devienne -préjudiciable. L'amour même qui ne se livre pas à de tels écarts, qui -n'invente pas de telles chimères, peut finir par rendre l'homme -très-malheureux et par le consumer. Tout entiers occupés d'une -personne qui absorbe les facultés de notre âme, nous nous éloignons -d'un monde qui ne nous offre plus aucun attrait; mais si nous venons à -être séparés de celle que nous aimons par-dessus tout, de celle qui -accomplit pour nous les plus pénibles sacrifices, qui fut notre -consolation dans le malheur et notre refuge dans l'adversité, de celle -dont la main nous soutenait quand nous sentions nos forces -s'affaisser, et qui nous éclairait de ses sages conseils quand nous -nous trouvions incapables de penser et d'agir; oh! alors nous ne -savons que languir dans une oiseuse solitude; nos nuits se passent -sans sommeil, et le dégoût de la vie, le désir de la mort, la haine -des hommes, torturent notre cœur et nous entraînent au hasard sur les -chemins déserts. Mais quand nous fuirions d'un royaume à l'autre, -quand nous irions au nord ou à l'ouest, jusque sur les plages sauvages -de l'Océan, chercher un soulagement à nos peines, nous emporterions -avec nous, dans les forêts et sur les grèves, le trait qui nous a -blessés, comme la biche dont parle Virgile. - -Nulle part Pétrarque ne ressentit plus vivement les regrets de l'amour -que dans sa solitude de Vaucluse. Là, l'image de Laure le poursuivait -sans cesse: il la voyait partout, à toute heure et sous toutes sortes -de formes. «Trois fois, dit-il, au milieu de la nuit, elle apparut -devant mon lit, fixant sur moi un regard assuré qui annonçait son -pouvoir; une sueur froide inonda mes membres, et tout mon sang se -porta au cœur. Si, dans ce moment, quelqu'un était entré dans ma -chambre, il m'eût trouvé pâle comme un mort et la figure bouleversée -par la terreur. Avant les premiers rayons du jour, je me levai tout -tremblant, je sortis à la hâte de ma maison où tout m'inquiétait, je -m'élançai au sommet d'un rocher, puis je courus à travers les bois, -jetant autour de moi des regards effarés pour voir si le fantôme qui -venait de troubler mon repos me poursuivait encore. Je ne me sentais -en sécurité nulle part. Dans des lieux écartés, où j'espérais être -seul, souvent je vis Laure sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une -source, des fentes d'un rocher; la peur alors me rendait immobile, et -je ne savais que devenir.» - -La solitude est dangereuse aussi lorsqu'on éprouve un amour coupable; -car elle irrite les penchants que la présence de la personne que l'on -aime amortirait peut-être. Loin de cette personne, on s'abandonne à la -fougue de son imagination; on se retrace à l'écart tout ce qui irrite -tous les désirs, tout ce qui lie la pensée à des images de volupté; on -se livre sans crainte à une illusion trop attrayante, et c'est ainsi -que la passion devient dangereuse. - -Souvent Pétrarque ressentit cet aiguillon de la volupté sur les rocs -de Vaucluse, où il cherchait à échapper aux atteintes de l'amour; mais -il se hâtait d'éloigner de lui ces songes lascifs, et dans son amour -rayonnait cette pureté idéale dont ses vers sont la charmante -expression. - -On peut trouver le repos dans l'amour, si l'on sait se résigner aux -décrets du ciel. Se plonger dans l'affliction, ce n'est pas se -résigner à la volonté de Dieu. L'homme qui ne sait pas maîtriser ses -regrets s'attache opiniâtrément à ce qui n'est plus et à ce qui ne -peut plus être. Il cherche dans le vague une image qu'il ne doit plus -revoir, et il prête l'oreille à une voix qu'il ne doit plus entendre. -Parfois, il se figure que celle qu'il pleure vit et respire encore; -vaine chimère! Il cultive des roses sur un tombeau, il les regarde -avec amour, il en respire le parfum; mais ces roses se fanent aussi et -s'effeuillent. Ce n'est qu'après avoir longtemps lutté dans la -solitude contre sa douleur, après avoir tendu souvent les bras vers -une ombre insaisissable, qu'il recouvre peu à peu ses forces, qu'il -apprend à supporter son deuil, qu'il parvient à reconquérir la -tranquillité. Et cette victoire que l'on remporte sur soi-même dans la -solitude, et cette héroïque résolution, flattent plus le cœur que -tous les applaudissements que l'on peut recevoir dans un salon. - -Si l'on sait user sagement de la solitude, on peut y trouver une assez -douce compensation aux regrets de l'amour. Ce fut dans cette lutte -solitaire que Pétrarque s'éleva à cette hauteur de pensée qui fait -notre admiration; ce fut dans le temps où il luttait ainsi qu'il -acquit sur un siècle une si grande influence. Ce même Pétrarque qui, -prosterné aux pieds d'une femme, pleurait et soupirait comme un -enfant, qui ne composa pour Laure que de plaintives et langoureuses -élégies, ce même Pétrarque, en tournant les yeux vers Rome, écrivit, -dans un style ferme et énergique, des lettres tout empreintes du -généreux esprit qui animait les anciens Romains. Des rois oubliaient -la nourriture et le sommeil en lisant ses poëmes. Mais, après cette -phase, revenu de la jeunesse, Pétrarque n'était plus ce poëte -languissant, cet esclave amolli qui baisait les chaînes d'une fière et -dédaigneuse beauté; c'était un républicain hardi qui sonnait l'alarme -contre les tyrans, et suscitait et propageait l'amour de la liberté -dans toute l'Italie. - -L'Allemagne voit tranquillement ses poëtes prendre leur essor -audacieux et redescendre sur la terre. Elle ne fait rien pour eux. -Pétrarque fut entouré des plus hauts témoignages de confiance et de -distinction. - -Si, dans la solitude, nous ne parvenons pas à triompher complétement -de notre amour, nous pouvons du moins l'épurer et le sanctifier, et si -nous voulons être plus heureux encore que Pétrarque, tâchons de -partager notre solitude avec un être aimé. Un philosophe a dit que la -présence d'une personne qui sympathise avec nos pensées et nos vœux, -loin de troubler la paix de la solitude, lui donne un nouveau charme. -Ah! si, comme moi, vous devez votre bonheur à l'amour d'une noble -femme, elle vous habituera bientôt à oublier le monde par la douce et -aimable expansion de ses sentiments. Si vous avez des devoirs, des -affaires multipliées, vos entretiens intimes n'en seront que plus -variés et plus attrayants. Un éloquent écrivain a dépeint ainsi le -bonheur domestique: «Là, dit-il, jamais une bonne parole n'est perdue; -jamais une louable intention ne reste sans effet; toutes les pensées -sont recueillies, tous les plaisirs partagés, et il n'y a pas une -seule émotion vraie qui ne frappe deux cœurs à la fois. Dans cet -accord de deux êtres fidèles, tout ce que l'un possède appartient à -l'autre; tous deux envisagent leurs avantages réciproques avec une -sincère satisfaction, et remarquent mutuellement, avec une tendre -indulgence, leurs défauts. Ils s'entendent au premier coup d'œil, ils -préviennent l'un l'autre leurs désirs; toujours unis dans leurs -sentiments, ils se réjouissent ensemble de la moindre joie qui arrive -à l'un ou à l'autre.» - -C'est ainsi que la solitude, partagée avec une personne chérie, nous -donne une plus grande tranquillité et une plus grande satisfaction. -L'amour alors entretient les plus nobles sentiments dans le cœur, -élève l'âme, seconde le penchant à la bienveillance, et nous affermit -dans la pratique de la vertu. - -La solitude change parfois une tristesse profonde en une douce -mélancolie. Tout ce qui agit sur nous avec douceur est pour l'âme -affligée un baume salutaire. Voilà pourquoi, lorsque nous souffrons -d'une maladie physique ou d'une douleur morale, nous sommes si -sensibles aux soins compatissants d'une femme, à ses prévenances, à -son affection. Ah! quand tout m'attristait dans le monde, quand une -profonde mélancolie brisait mes forces, paralysait mon courage et -voilait à mes yeux les riantes beautés de la nature; quand l'univers -entier ne m'apparaissait que comme un immense tombeau, les délicates -attentions d'une femme étaient pour moi une puissante consolation. - -La solitude inspire parfois une douce mélancolie dès l'âge le plus -tendre. Des jeunes personnes d'une sensibilité tendre, d'une -imagination vive, l'éprouvent parfois à la campagne, à l'âge où naît -en elles le besoin d'aimer. J'ai reconnu souvent les indices de cette -mélancolie sans aucun symptôme de maladie. Rousseau les ressentit à -Vevay lorsqu'il allait se promener sur les bords du lac de Genève. -«Mon cœur, dit-il, s'élançait avec ardeur à mille félicités -innocentes; je m'attendrissais, je soupirais et pleurais comme un -enfant. Combien de fois, m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur -une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans -l'eau.» - -Et moi, je n'ai pas écrit ces pages sans qu'un profond souvenir me fît -répandre des larmes. A dix-sept ans, je me suis souvent assis, avec -cette même agitation, sur ces rives charmantes dont parle Rousseau. -L'amour me guérit. L'amour est si doux à concevoir sous les frais -ombrages du lac de Genève[31]! On aime ce vague état de tristesse, et -l'on ne cherche pas à s'en affranchir. On souffre doucement et -tranquillement sans savoir pourquoi. On se plaît à rester sur le bord -des ruisseaux, sur les rochers, au fond des bois, en vue des simples -et majestueuses beautés de la nature, et l'on ne forme qu'un ardent -désir, le désir d'avoir auprès de soi une personne chérie, à qui l'on -puisse communiquer toutes ses pensées, et qui s'associe à toutes nos -émotions. - - [31] Personne n'a pu voir sans émotion les bords enchanteurs du - lac de Genève, les grandes vallées, les villes riantes qui - l'entourent, les cimes imposantes qui le dominent. Personne n'a pu - détourner ses yeux de ce magnifique spectacle sans éprouver un - regret profond, pareil à celui qui saisit le cœur quand il faut - quitter un ami que l'on n'espère plus revoir. - -Cette solitude ne convient pas à toutes les personnes soumises à un -accès de tristesse. Je n'ai fait que verser des larmes plus -abondantes, cher Hirschfeld, quand je me mis à lire ton livre sur la -vie champêtre, et surtout quand j'en vins à ce passage qui m'émut -jusqu'au fond du cœur: «Les pleurs se sèchent au souffle salutaire -des zéphyrs; le cœur se dilate et n'éprouve qu'une paisible -mélancolie. La fraîcheur de la nature nous pénètre, et en la -respirant, nous sentons s'apaiser nos douleurs. Peu à peu les images -lugubres qui assombrissaient nos regards s'effacent et disparaissent. -L'esprit ne résiste plus aux méditations qui consolent; et comme une -riante soirée succède à un jour orageux, un calme plat remplace les -sollicitudes qui agitaient notre âme, et nous goûtons le charme de la -vie champêtre.» - -Il est des malheureux que le souvenir d'une personne aimée dévore -lentement, qui frissonnent en relisant les lettres qu'elle a écrites, -et qui chancelleraient sur le tombeau où ils ont enseveli le bonheur -de leur vie. Ah! pour eux, il n'y a plus de rayons lumineux, plus -d'aurore joyeuse. Les premières violettes qui éclosent sur le gazon, -le chant des oiseaux qui annonce le retour du printemps, le délicieux -aspect de la nature, qui se ravive à cette époque de l'année, n'a plus -pour eux de charme. Le souvenir des liens qui les ont enlacés -autrefois les irrite, les blesse, et ils repoussent la main -compatissante qui voudrait les arracher à leurs songes funèbres pour -leur faire voir de plus belles perspectives. En général, ces -malheureux sont d'un caractère violent, et de plus subjugués peut-être -par une réelle maladie. Il faut, pour les guérir, user d'une grande -affection et d'une cordiale condescendance. - -Pour les hommes d'une nature douce, qui ont fait ainsi des pertes -cruelles, la solitude a des charmes puissants. Ceux-ci se représentent -bien leur malheur dans toute son étendue, mais ils associent à leur -souffrance la nature entière. Ils aiment à planter sur les tombeaux -les saules pleureurs et les arbustes en fleur; ils dessinent des -modèles de sépulture, ils composent des chants de deuil, et donnent -ainsi une apparence agréable à la mort. Le cœur sans cesse occupé de -ceux qu'ils regrettent, ils vivent avec leur tristesse dans une sorte -de région idéale entre la terre et le ciel. Je compatis profondément à -leur douleur, et cependant il me semble qu'ils doivent être heureux -dans cette douleur même, pourvu que personne ne trouble leur pieuse -pensée. Ils me semblent heureux, parce qu'ils sont d'une nature telle -que la souffrance n'accablera pas leur esprit. Ils jouissent de ce qui -n'inspire aux autres qu'un sentiment d'effroi. Ils éprouvent une joie -indéfinissable à rêver sans cesse aux êtres chéris et sincères qu'ils -ont perdus. - -Il est un grand nombre de malheurs que l'on surmonte plus aisément -dans la solitude que dans le monde, si l'on a la force d'en distraire -sa pensée et de lui imprimer une autre direction. Voici un homme qui, -frappé tout à coup par une calamité imprévue, se figure qu'il n'a plus -d'autre alternative que le désespoir ou la mort. Qu'il essaye -d'appliquer, dans la retraite, son esprit à la recherche de quelques -vérités importantes, bientôt ses larmes se sécheront, son fardeau lui -paraîtra moins lourd, et sa destinée moins effrayante. - -Il est beaucoup de personnes qui se retirent de leur état de tristesse -plus facilement dans la solitude que dans le monde, les femmes -surtout. Une femme d'une nature impressionnable se décourage aisément -et se ranime de même. Les maladies morales des hommes s'accroissent au -contraire peu à peu, jettent dans le cœur de profondes racines et -sont difficiles à guérir. Il faut, pour les combattre, employer avec -une constance inébranlable tous les moyens d'action que l'âme peut -exercer sur le corps. Une âme forte est comme un bouclier impénétrable -contre les coups du sort; une âme énergique rejette fièrement loin -d'elle tout ce qui fatigue, irrite, accable les autres et soutient le -corps qu'elle anime, tandis qu'une âme craintive et chancelante perd -celui qu'elle doit protéger. - -Un point essentiel, dans ces crises morales, c'est de rechercher ce -qui convient à telle ou telle nature. A certains hommes, il est -nécessaire d'offrir des distractions mondaines; d'autres réclament la -solitude. - -Il faut donc, en morale comme en médecine, éviter de s'en tenir à ces -préceptes généraux, dont on ne peut faire l'application dans une foule -de circonstances particulières. Loin de nous tous ces prétendus moyens -infaillibles de guérison que l'on offre à l'hypochondrie. Il n'y a de -vrai, dans les choses qui tiennent au domaine de l'existence, que ce -qui convient en tel cas déterminé. Conseiller aux hypochondriaques -d'ouvrir leur maison aux bals, aux réunions joyeuses, c'est s'exposer -à commettre une grave erreur. On peut dire d'un grand nombre -d'individus portés à la mélancolie et à l'hypochondrie: Laissez-les -seuls; il n'y a pas d'autre moyen de les distraire. - -Ces diverses considérations sur les avantages que le cœur peut -retirer de la solitude m'amènent enfin à poser cette grave question: -Est-il plus facile d'être vertueux dans la solitude que dans le monde? - -Dans le monde, on fait souvent le bien par devoir. - -Le juge rend la justice, le médecin visite ses malades, et l'un et -l'autre disent qu'ils agissent par un sentiment d'humanité. Il se peut -que quelquefois cela soit vrai, mais la plupart du temps c'est faux: -on étudie et on juge une cause, on porte des secours à un malade, -parce qu'on siége à un tribunal, parce qu'on a mis à sa porte tel -écriteau. On m'a écrit des milliers de lettres qui commençaient ainsi: -«Votre humanité si bien connue,» et je ne vois dans ces mots qu'un -compliment banal, qu'un froid mensonge. Cette vertu généreuse et -compatissante, qu'on appelle humanité, est un des attributs d'une âme -noble, élevée. Et d'où savez-vous que j'agis de telle ou telle façon -par vertu, et non par une des obligations de ma position? - -Les bonnes œuvres ne sont pas toujours des actes si louables. On peut -faire du bien sans être réellement bon; on peut se montrer grand dans -les affaires, et rester petit au fond du cœur. La vertu est plus rare -qu'on ne pense, et il faut ménager pour les occasions sérieuses les -mots solennels de vertu, de patriotisme, de dévouement, car en les -prodiguant on court risque d'en diminuer le prestige. - -On pratique vraisemblablement mieux les maximes du bien dans la -solitude que dans le monde. Là, si un grand personnage fait un acte de -vertu, il le fait parce qu'il sent que la grandeur d'âme est au-dessus -de toutes les autres grandeurs. - -La vertu est plus facile à pratiquer dans la solitude que dans le -monde. Dans le monde, elle n'ose souvent se révéler au grand jour. -Nous nous trouvons là entourés de tant de piéges et de fascinations, -que, même avec la meilleure volonté, nous ne pouvons nous empêcher de -commettre sans cesse quelque faute. Celui-ci manque de bonne -intention; cet autre a des intentions parfaites, mais il erre dans sa -conduite. Le matin, avant de sortir, nous nous trouvons peut-être -encore dans d'excellentes dispositions d'esprit, nous avons le cœur -libre et porté à la bienveillance, à la justice, car nous n'avons -point encore éprouvé de contrariétés; mais avec la vigilance la plus -sévère, on ne reste pas tout le jour entièrement maître de soi, -lorsqu'il faut poursuivre à travers d'inextricables soucis des -affaires multipliées, entretenir de nombreuses relations, et s'exposer -à toutes sortes d'incidents désagréables et imprévus. On ne peut donc -oublier l'étroite union de l'âme avec le corps, et l'on ne peut -atteindre au terme le plus élevé d'une vertu idéale. Pour vivre dans -la solitude, on n'en conserve pas moins sa nature humaine; et si la -vertu est plus facile à pratiquer là où elle est livrée à moins de -dangers, elle a par là moins de mérite. - -Un célèbre philosophe écossais a dit: «Par l'amour de la vertu, le -bonheur d'un homme dépend de sa conduite. Celui qui ne cherche pas à -la pratiquer n'est qu'un esclave du monde. Il dépend de la faveur, il -vit des caresses du monde, il est heureux ou désolé selon le succès ou -les échecs qui lui arrivent dans cette sphère mobile. Mais les -entreprises faites par l'homme vertueux ne sont pour lui qu'une raison -de félicité secondaire. Son devoir accompli, il jouit de la -tranquillité de son âme, et s'abandonne à la sagesse de la Providence. -Son témoignage est dans le ciel, et celui qui le connaît est l'Être -suprême. Satisfait de la voix de sa conscience et confiant en la -justice de Dieu, il est heureux de son innocence, et méprise le -triomphe des méchants. Or, que ces nobles principes s'implantent dans -notre cœur, nous nous affranchissons du servage du monde, et nous -mettons notre courage à l'abri de ses vicissitudes.» - -Mon but, en écrivant cet ouvrage sur la solitude, a été d'enseigner -cet affranchissement du monde. Je ne veux pas conduire les hommes dans -les déserts sauvages, je voudrais seulement les délivrer d'une -crainte inutile, leur donner l'indépendance, leur inspirer un goût -salutaire pour la retraite, afin qu'ils aient du moins quelques heures -dans la journée où ils puissent se dire: Nous sommes libres. - -Cette indépendance ne doit nous porter qu'à user raisonnablement des -avantages de la solitude. Ce n'est qu'en employant bien nos heures de -loisir que nous prenons la ferme résolution de maîtriser nos passions -et de régler dignement notre conduite. C'est en réfléchissant aux -événements de notre vie, aux tentations auxquelles nous sommes -exposés, aux côtés faibles de notre être, que nous pouvons nous armer -d'avance contre tous les périls qui nous menacent dans les relations -mondaines. Si la vertu, au premier abord, paraît restreindre le cercle -de nos plaisirs, il est facile de voir qu'elle nous donne de plus -grandes et plus sûres jouissances que ces jouissances imaginaires et -trompeuses dont elle nous éloigne. Le riche aime à s'occuper de sa -fortune, le voluptueux de ses joies matérielles, mais l'homme qui est -vraiment bon éprouve un bonheur extrême à remplir régulièrement ses -devoirs. Quand il les a remplis, il voit briller à ses yeux une -nouvelle lumière; une clarté plus vive et plus pure l'environne de -toutes parts, tout s'embellit pour lui, et il continue gaiement sa -carrière. Notre père, qui est notre Dieu, pénètre le secret des -cœurs, lit dans les ténèbres de la solitude, et nous récompense de -nos bonnes actions par la satisfaction qu'il nous donne et la nouvelle -force dont il nous doue. - -La liberté, le loisir, l'éloignement d'un vain tumulte, le calme, sont -donc pour nous des moyens assurés de nous conduire à la vertu. Dans -cet état si désirable, on ne se borne plus à réprimer le cours -fougueux de ses passions, on ne permet pas à ses pensées de -s'inquiéter des choses dont elle n'a point à s'occuper. La vie -domestique n'est plus alors cette existence fastidieuse, ou ces champs -orageux que l'on rencontre si souvent dans le monde. La paix et la -félicité appartiennent à celui qui renonce aux plaisirs impurs, et -cette félicité il la répand autour de lui. - -Il n'est pas un scélérat qui ne convienne en secret que la vertu est -la base fondamentale du bonheur en ce monde: cependant le vice lance -de tous côtés ses piéges attrayants, et y prend sans cesse des gens de -tout âge et de toute condition. Veiller sur les désirs trompeurs, -avant même qu'ils ne nous atteignent, vaincre par de nobles pensées la -cupidité coupable, c'est là l'un des plus beaux triomphes de l'âme, et -c'est par là qu'on acquiert la paix intérieure. - -Heureux celui qui entre dans la solitude avec cette paix sublime et -qui la conserve sans nuage! A quoi servirait de chercher un refuge -dans la retraite, si l'on y portait la haine des hommes? On ne -trouverait alors pas plus de satisfaction dans les vertes et fraîches -prairies que dans les ténèbres sinistres d'une affreuse cellule. -Épurer notre cœur, le préserver de toute atteinte funeste, voilà la -tâche que nous devons nous prescrire dans la solitude. - -Il importe souvent aussi de savoir estimer ce que les hommes -méprisent, et mépriser ce qu'ils estiment. Lorsque, après la guerre de -Rome contre les pirates, le commandement enlevé à Lucullus fut remis à -Pompée, celui-ci s'écria: «O dieux, vous me chargez d'une œuvre sans -fin! N'aurais-je pas été plus heureux sans cet appareil de gloire? -Faut-il donc que je sois toujours en campagne, et que j'aie toujours -la cuirasse sur la poitrine? Ne pourrai-je échapper à l'envie qui me -poursuit sans relâche, et vivre paisiblement à la campagne avec ma -femme et mes enfants?» - -En parlant ainsi, Pompée mentait; car il n'estimait pas encore assez -ce que les hommes de sa nature méprisent, et il ne méprisait pas assez -ce que les Romains, jaloux du pouvoir, estimaient par-dessus tout. -Mais Marius Curius, ce grand citoyen, agit autrement. Après avoir -chassé Pyrrhus de l'Italie, après avoir joui trois fois des honneurs -du triomphe, il se retira à la campagne dans une humble demeure, et y -cultiva lui-même son jardin. Quand les ambassadeurs des Samnites -vinrent lui offrir de l'or qu'il refusa, il était près de son foyer, -occupé à faire cuire ses navets. - -La solitude procure autant de jouissances à l'homme le plus obscur -qu'au personnage le plus éminent. La fraîcheur de l'air, la majesté -des forêts, le riant éclat des prairies, la magnificence de l'été, -peuvent enchanter l'ignorant tout aussi bien que les philosophes et -les héros. «Il n'est pas nécessaire, a dit un Anglais, de connaître -les lois de la végétation pour admirer le calice d'une fleur, ni -d'étudier le système de Copernic et de Ptolémée pour jouir de la -lumière et de la chaleur du soleil. Que de douces émotions -n'éprouve-t-on pas au retour du printemps! Quand un homme qui a -longtemps été renfermé dans les villes visite la campagne, il n'est -pas un point de vue champêtre qui ne réjouisse quelqu'un de ses sens.» - -Plus d'un exilé même a souvent ressenti les bienfaits de la solitude. -Au lieu du monde d'où il était banni, il se créait un monde nouveau -dans le silence de la retraite, oubliant les plaisirs factices pour -s'attacher à des plaisirs plus réels[32], et inventant mille -innocentes distractions qu'il n'aurait pas trouvées ailleurs. - - [32] Cicéron a dit: «Multa præclare Dionysius Phalereus - in illo exsilio scripsit, non in usum aliquem suum quo erat - orbatus, sed animi cultus ille erat ci quasi quidam humanitatis - cibus.» - -Maurice, prince d'Isembourg, après s'être signalé pendant de longues -années par son courage, sous le duc Ferdinand de Brunswick, sous le -maréchal de Broglie et dans la guerre des Russes contre les Turcs, -tomba en disgrâce et fut exilé. On sait ce qu'est une sentence d'exil -en Russie. L'ennui l'accabla d'abord, la douleur s'empara de lui; mais -un jour, le petit livre de Bolingbroke sur l'exil lui tomba entre les -mains. Il le lut, le relut, et en fit une traduction. «A mesure que je -le lisais, dit-il, je sentais s'apaiser ma tristesse.» - -Ce livre de Bolingbroke est un chef-d'œuvre de stoïcisme et de style. -L'auteur y retrace toutes les adversités de la vie. Il ne veut point -qu'on cherche à s'y soustraire par une longue et lâche résignation; il -veut qu'on emploie pour les vaincre les remèdes les plus violents, -qu'on poursuive le mal jusque dans sa source pour le guérir -radicalement. - -Avec une certaine énergie, on peut parvenir sûrement à supporter le -plus long exil, et on peut y trouver des plaisirs qu'on ne connaissait -pas dès que l'on est privé de ceux que l'on recherchait dans un autre -temps. Brutus trouva Marcellus, dans son exil de Mitylène, aussi -heureux qu'il est possible à l'homme de l'être, et livré avec autant -d'ardeur qu'autrefois à l'étude des sciences utiles. En le voyant -ainsi, il pensa que c'était lui-même qui, en rentrant dans le monde, -allait en exil. - -Quelques années auparavant, Métellus Numidicus, refusant sa sanction -aux lois funestes du tribun Saturninus, avait été aussi condamné à -l'exil. Des citoyens recommandables voulaient s'armer pour le -défendre; mais Métellus, qui n'avait pu arrêter le mal par la -persuasion, ne voulut pas outrager les lois par la violence. Il gémit -seulement sur le délire des Romains, comme autrefois Platon sur celui -des Athéniens. «Mes citoyens, dit-il, me rappelleront s'ils reviennent -de leur égarement, et, s'ils n'en reviennent pas, je ne puis être -nulle part plus mal qu'à Rome.» Il partit pour l'exil, persuadé que -c'était un avantage pour lui de s'éloigner de ces lieux où son cœur -eût été sans cesse déchiré par le douloureux spectacle d'un état -d'anarchie et d'une république expirante. - -Rutilius s'éloigna de Rome avec un profond mépris pour les mœurs -corrompues de cette grande ville. Il avait soulevé contre lui une -classe de gens puissants en cherchant à protéger les provinces d'Asie -contre les exactions des fermiers. Il fut accusé de s'être lui-même -laissé corrompre, et cité en justice par l'infâme Apicius. Ses -accusateurs étaient ses juges; il le savait, et il daigna à peine se -défendre. Il s'en alla en Orient, où il fut accueilli avec respect; -et, lorsque le temps de son exil fut fini, au lieu de rentrer dans sa -patrie, il s'en éloigna encore plus. - -Dans ces imposantes histoires d'exilés, Cicéron fait une triste -exception. Il était doué de tous les trésors de l'esprit, de tous les -sentiments délicats qui pouvaient charmer sa solitude; mais il n'avait -pas la force de supporter l'exil. Au temps de sa prospérité, les -menaces d'un parti puissant, les poignards des assassins n'avaient pu -l'effrayer. La souffrance morale le fit succomber dans son exil; il -devint hypochondriaque, et cette maladie épuise l'énergie de l'âme et -brise toutes les résolutions. Cicéron a, par sa faiblesse, déshonoré -l'exil et la solitude. Inquiet et timide, regrettant sans cesse la -perte de son rang, de sa fortune, de son crédit, il ne pouvait goûter -l'influence salutaire de la retraite, car tout s'offrait à ses yeux -sous une ombre sinistre. - -Pour qu'un exilé achève en paix ses jours dans le silence de la -retraite, il faut qu'il ait payé sa dette à la société, et qu'il donne -à ceux qui l'observent l'exemple d'un homme aussi grand dans sa chute -que dans sa prospérité. - -Il est doux surtout de songer à la solitude quand la vieillesse -approche, quand notre vie décline. Notre existence est un voyage de -courte durée; notre vieillesse, un jour rapide qu'il faut regarder -comme un instant de repos, comme un intervalle entre l'activité et le -dernier sommeil, comme le port d'où nous observons les écueils où nous -avons couru risque d'échouer, et nous ne pouvons mieux jouir de ces -dernières impressions de la vieillesse que dans la solitude. - -Souvent l'homme tend à épuiser tout ce qui lui est étranger avant de -s'occuper de lui-même. Ainsi, nous commençons par visiter les pays -lointains avant de remarquer ce qu'il y a d'intéressant dans le nôtre; -mais le jeune homme prudent et le vieillard expérimenté n'agissent pas -ainsi. Pour eux, le commencement et la fin de la sagesse sont dans la -solitude et dans la sérieuse observation de soi-même. Combien de gens, -d'ailleurs, que la solitude a rendus mélancoliques dans leur jeunesse, -et qui ne ressentent plus cette mélancolie aux approches de la -vieillesse! - -Une alternative incessante de désirs, de croyance, d'espoir et -d'illusions, voilà le tableau de notre entrée dans la vie. L'âge mûr -est porté à la mélancolie; mais rien ne surprend l'homme qui s'est -affermi sur sa route par l'expérience. Quand on n'est plus forcé de -songer à de vains besoins, et quand on a su de bonne heure apprécier -les petites intrigues du monde, on ne se plaint pas de l'ingratitude -que l'on éprouve. Qu'on obtienne seulement le repos, voilà tout ce que -l'on demande; le reste n'est rien si l'on est rentré assez tôt en -soi-même, si l'on a vu les choses extérieures telles qu'elles sont -réellement. - -«Il y a, dit un Allemand, des chartreux en politique comme en -religion. C'est dans la retraite silencieuse qu'on rencontre le sage -observateur dévoué à la vérité et à sa patrie, qui n'exalte rien outre -mesure et ne calomnie personne. On aime sa lucide raison; on admire -son amour pour les sciences et pour les hommes; on voudrait posséder -sa confiance et son amitié; on est étonné de sa modestie, de son -langage et de son existence; on voudrait lui faire quitter son humble -demeure pour un palais; mais il semble qu'il porte écrit sur son front -cet axiome de l'antiquité: «_Odi profanum vulgus et arceo_;» et alors, -au lieu de chercher à le séduire par une vaine convoitise, on en fait -un prosélyte. - -Il n'est plus, ce chartreux politique que j'appris un jour à connaître -dans une petite province, qui m'inspira un respect et un amour filial. -Peut-être n'existait-il pas alors dans les cours d'Allemagne un homme -plus sage et plus profond que lui. Il jugeait le monde et les choses -avec une admirable sagacité, et connaissait personnellement -quelques-uns des plus grands souverains de l'Europe. Nulle part je -n'ai trouvé une âme plus libre, plus ouverte et douée de plus de -douceur et d'énergie; jamais un œil plus vif et plus pénétrant, et -jamais un homme avec lequel j'aurais autant aimé à passer toute ma -vie. Sa maison était d'une extrême simplicité et sa table -très-frugale: c'était le baron de Schrantenbach. - -Les jeunes gens ne sont en général que trop disposés à médire des -écrits des vieillards; cependant jamais homme n'a écrit avec tant de -chaleur et d'émotion que Rousseau ne le fit dans ses dernières années. -La plupart de ses meilleurs ouvrages datent de sa vieillesse. Entre -cinquante et soixante ans, il devint l'un des premiers écrivains de -son siècle, et il ne regardait alors les œuvres de son jeune âge que -comme de faibles productions de son esprit. - -C'est dans la vieillesse qu'on est le plus porté à la méditation. -L'ardeur du jeune âge est apaisée; l'effervescence du midi de la vie -est calmée; le soir arrive avec sa douce tranquillité et son calme -rafraîchissant. Il est donc utile de consacrer à la méditation les -derniers instants que l'on a à passer en ce monde, et après les -sollicitudes que l'on a éprouvées, on parvient à conquérir quelque -repos. La pensée de ces paisibles loisirs nous réjouit, comme la -perspective d'un heureux jour de printemps après un long hiver. Qu'on -se repose, soit, diront quelques jeunes gens dédaigneux; mais qu'on -n'écrive pas; car, à cet âge-là, on n'a plus de chaleur, l'imagination -est éteinte, et le prisme qui l'animait a disparu. Cela peut être, -répond le vieillard; mais j'aime à exprimer encore les sensations que -j'éprouve. Je lis, j'écris, je pense, voilà ma joie à présent comme -dans ma jeunesse. L'homme âgé acquiert par sa paisible et régulière -activité ce que vous perdez chaque jour par votre bruyante agitation. - -Pétrarque sentit à peine l'affaissement de la vieillesse. Il savait -animer sa solitude par le mouvement de son esprit, et ses années -s'écoulaient doucement. D'une maison de campagne située dans le -voisinage d'une chartreuse, à quelques lieues de Milan, il écrivait à -Settimo avec une aimable naïveté: «Comme un voyageur fatigué, je -double le pas à mesure que j'approche du terme de ma route. Je lis, -j'écris jour et nuit; une occupation me repose de l'autre, je veille -et je me divertis, je travaille et je me fatigue; plus je rencontre de -difficultés, plus mon ardeur augmente. La nouveauté m'aiguillonne, les -obstacles m'excitent. Le travail est chose sûre, et le mien est -incertain. Mes yeux sont affaiblis par les veilles, et ma main est -lasse de tenir la plume. Mais je désire que la postérité me connaisse, -et si je ne parviens pas à occuper son attention, mon siècle du moins, -mes amis m'auront connu, et cela me suffit. Ma santé est encore si -bonne, mon corps si robuste, mon tempérament si chaleureux, que l'âge, -les occupations sérieuses, la continence et la macération ne peuvent -vaincre cet ennemi rebelle contre lequel je lutte sans cesse. Si je -n'avais foi en la Providence, je succomberais comme j'ai déjà succombé -plusieurs fois. Souvent, à la fin de l'hiver, il faut que je reprenne -les armes contre la chair, que je combatte, pour ma liberté, contre -ses plus cruels ennemis.» - -Plus d'un homme, en recherchant dans sa vieillesse la solitude, a -acquis loin du monde une importance qu'il n'avait pas à un autre âge. -«C'était, a dit Pope, dans la retraite, dans l'exil, sur leur lit de -mort, que les grands hommes de l'antiquité jetaient le plus grand -éclat et faisaient le plus de bien, en communiquant aux autres leurs -lumières.» - -«C'est quelque chose, dit Rousseau, que de donner aux hommes l'exemple -de la vie qu'ils devraient tous mener. C'est quelque chose, quand on -n'a plus ni force ni santé pour travailler de ses bras, d'oser de sa -retraite faire entendre la voix de la vérité. C'est quelque chose -d'avertir les hommes de la folie des opinions qui les rendent -misérables. Je serais beaucoup plus inutile à mes compatriotes, vivant -au milieu d'eux, que je ne puis l'être dans le calme de ma retraite. -Qu'importe en quel lieu j'habite, si j'agis comme je dois agir?» - -Heureux le vieillard qui, dans ses dernières années, reçoit dans ce -monde la récompense du bien qu'il a fait, et emporte les bénédictions -de ceux qui l'entourent! Celui qui a vécu honnêtement et honorablement -ne craint pas de reporter ses regards sur la route qu'il a parcourue, -et les grandes âmes ne s'effrayent pas de l'approche du tombeau. -L'impératrice Marie-Thérèse fit elle-même construire le sien: elle -s'arrêtait souvent auprès de ce monument de deuil, et le montrait à -ses enfants en leur disant: «Avons-nous le droit d'être fiers? Voilà -le dernier asile qui reste aux empereurs.» - -Sans s'élever à cette hauteur de sentiments, chacun peut se retirer du -monde, ne pas attacher au passé une importance outrée, et, dans les -moments qui lui appartiennent encore, entretenir, développer les -pensées qui le rattachent à Dieu et à la vertu; alors la tombe ne lui -présentera plus un si lugubre aspect, et il ne regardera la fin de la -vie que comme le soir d'un beau jour. - -Les jouissances du cœur que nous procure la retraite augmentent -souvent pour les idées religieuses qu'elle enfante. Une vie simple, -paisible, innocente, porte notre cœur vers Dieu. La vue de la nature -nous ramène à la religion, et la religion, par un de ses sublimes -effets, nous donne la tranquillité. - -Celui qui est pénétré de ces sentiments religieux n'attribue plus au -monde la même valeur et ne ressent plus aussi vivement les misères de -l'humanité. On se trouve alors comme dans une fraîche vallée où l'on -entend au loin gronder le tonnerre des fausses passions. Quand le -célèbre Addison, abandonné des médecins, sentit sa fin approcher, il -fit appeler un de ses jeunes parents, qui lui était profondément -attaché. Après quelques moments d'attente, le jeune homme désolé lui -dit: «Vous m'avez demandé, dictez-moi vos ordres, je les accomplirai -religieusement.» Addison lui prit la main et lui répondit: «Vois comme -un chrétien meurt tranquillement.» - -S'il n'est pas en notre pouvoir de briser tous les obstacles qui -s'opposent à cette paix intérieure, et de remporter dans toutes les -circonstances une pleine victoire sur les étreintes du monde, l'idée -de tout sacrifice à Dieu est grande et imprime un noble élan à une âme -ardente. Pourquoi sommes-nous si fréquemment mécontents de notre -situation? Pourquoi nous plaignons-nous de ne connaître ni la joie ni -le bonheur? C'est parce que nous nous laissons saisir par l'apparence -des choses, parce que nos sens gouvernent notre raison, parce que, -dans mainte et mainte occasion, nous préférons des biens trompeurs aux -jouissances réelles et durables, parce qu'enfin nous n'avons pas toute -la piété que nous devrions avoir. - -Il faut se faire un devoir de consacrer à de pieuses réflexions une -partie de ces heures que tant de gens dissipent en vaines -distractions. Mais il ne faut pas que cette piété dégénère en -fanatisme, qu'elle nous donne de vagues sentiments au lieu des pensées -lumineuses, qu'elle remplace par des rêveries les réalités; il ne faut -pas qu'elle nous assujettisse à un rigorisme outré, qu'elle nous fasse -renoncer à des plaisirs innocents. Une joie honnête augmente notre -force, et la vertu doit donner une douce et profonde satisfaction. - -Pour un homme qui a contracté l'habitude de se recueillir dans le -calme, les heures qu'il consacre à de religieuses méditations sont les -meilleurs instants de sa vie. De même que, lorsque nous allons à -l'église accomplir un de nos devoirs de chrétien, nous devons nous -examiner sérieusement, scruter notre conduite et nous affermir dans la -résolution de vivre selon la voie de Dieu, de même, chaque fois que -dans la retraite nous élevons notre pensée vers le ciel, nous devons -porter sur nous-mêmes un regard sévère. Nous apprendrons ainsi à -reconnaître nos fautes, à rectifier nos idées, à réfléchir utilement -au terme et au but de notre existence. - -Il ne suffit pas de faire de bonnes actions, il faut encore discerner -le motif de ces actions. N'avons-nous pas, en les faisant, cédé à -quelque considération mondaine ou à quelque enthousiasme passager? -N'avons-nous pas été dirigés par l'amour-propre plutôt que par l'amour -du prochain? Dans nos heures solitaires, en élevant notre cœur vers -Dieu, nous apprécions plus facilement et plus judicieusement la nature -et le motif réel de ces actions. - -La solitude nous conduit de la faiblesse à la force, de la séduction à -la résistance, du présent à l'avenir, des contraintes du monde -d'ici-bas à la contemplation d'un monde meilleur. Aux heures de -retraite et de silence, nous sommes plus près de celui à qui nous -devons par-dessus tout être désireux de plaire, et qui veille près de -nous dans les ombres de la nuit. - -Les apologistes de la société répètent sans cesse qu'il y a de grandes -choses à faire dans le monde. Mais, d'une part, nous ne faisons pas -dans le monde tout ce que le devoir nous prescrit, et de l'autre, nous -devons être convaincus que nous n'acquerrons jamais aussi bien que -dans la solitude et par la religion l'énergie nécessaire pour -accomplir des actions de mérite et l'élévation de caractère que nous -devons tous ambitionner. - -La satisfaction habituelle dont notre âme jouit au sein de la solitude -a déjà quelque analogie avec les joies de l'éternité, et c'est dans -ces moments de félicité intérieure qu'on aime à s'abandonner aux -désirs et aux espérances qu'éveille en nous l'idée d'une autre vie. - -Dans ce monde, où l'on trouve tant de contrainte et d'inquiétude, la -liberté, le loisir, le repos, sont des biens inappréciables auxquels -chacun aspire, comme le navigateur fatigué des orages de la mer aspire -à la terre ferme. Mais lorsqu'on n'a jamais été privé d'un pareil -bonheur, on ressemble à l'habitant éloigné des plages maritimes qui ne -se représente pas les anxiétés, les angoisses et les désirs du -matelot. Pour moi, j'aime à croire que nous jouirons dans l'éternité -d'une tranquillité constante, inaltérable et exempte de tout mouvement -sensuel. Or, comme la paix intérieure et extérieure est déjà sur cette -terre un commencement de béatitude, il peut être utile de croire qu'un -sage éloignement du tumulte du monde est un moyen de développer dans -l'âme des facultés qui deviendront un des éléments de notre félicité -pour la vie future. - -Je termine ici mes réflexions sur les avantages que la solitude -présente au cœur. Puissent-elles propager quelques pensées -salutaires, quelques vérités consolantes, et contribuer à répandre -parmi les hommes l'idée d'un bonheur qui est si près de nous! C'est -tout ce que je désire. - - - - -CONCLUSION - - -Après avoir lu la première partie de cet ouvrage, on m'a accusé -d'avoir trop déprécié les résultats de la solitude. En lisant la -seconde, on me reprochera peut-être de parler de ces mêmes résultats -avec trop d'enthousiasme. On dira que je prescris une morale trop -sévère, une élévation d'âme à laquelle on ne peut atteindre, un -véritable mépris des hommes et des agréments extérieurs, un calme et -une fermeté imaginaires, un dégoût du monde que rien ne justifie. On -me reprochera de vouloir ainsi, non-seulement affaiblir le penchant à -la vie sociale, mais d'exciter un triste mécontentement dans le cœur -des hommes, de les porter à rompre toute espèce de joug pour vivre -selon leur propre fantaisie, et de les rendre trop philosophes et trop -libres. Enfin, on me reprochera encore de faire un trop long éloge de -la vie privée, et de détruire par là le juste sentiment d'estime que -l'on doit avoir pour les relations sociales. - -Tel n'a point été pourtant mon projet, et je crois que les jouissances -du bonheur domestique n'altèrent point, dans une âme noble, le désir -du bien-être général. Si l'un des effets de la solitude est de nous -inspirer une certaine indifférence pour le monde, l'habitude de -penser, que nous contractons dans notre retraite, nous améliore -moralement, et nous donne une activité d'esprit qui peut devenir utile -à la société. - -On ne peut trouver le bonheur complet en soi-même, et nous sommes liés -par notre faiblesse même à quelque être qui nous aime. Il n'entre pas -dans les droits de la nature que nous soyons misanthropes. Dieu seul -peut se suffire à lui-même. Nous ne pourrions donc, sans de grands -inconvénients, nous retrancher dans une retraite absolue. - -S'il existe un être complétement isolé, il doit être bien misérable, -car il n'a ni appui ni consolation. La nature elle-même veut que nous -soyons unis à une créature de notre espèce, et tous les sentiments qui -naissent et se développent dans notre cœur nous rappellent à chaque -instant cette loi. Il faudrait être dominé par une effroyable idée du -genre humain pour imiter ce moine qui s'en alla demeurer près du -Vésuve, préférant, disait-il, le voisinage du volcan à la société de -ses semblables. - -Avec un caractère raisonnable, il est impossible qu'on se sépare -entièrement des hommes. On a besoin de leur être agréable, de leur -faire du bien, de s'attacher à eux, de jouir avec eux de la vie. -Plutarque disait: «Je fuis le monde par goût, et la douceur de mon -caractère m'y ramène.» - -Si, avec l'idée de trouver dans les livres tout ce qui mérite d'être -connu, nous consacrions toutes nos heures à l'étude, nous nous -priverions par là des avantages réels que nous devons retirer de nos -relations sociales; les jeunes gens s'éloigneraient des vieillards; la -solitude la plus occupée ne nous serait plus aussi utile, et nous -pourrions bien finir par n'être que des pédants insupportables. - -Pour remplir justement sa destinée, pour acquérir un certain degré -d'expérience et de sagesse, il faut que l'homme soit tour à tour en -rapport avec les autres, et en rapports directs avec lui-même; qu'il -sache goûter les plaisirs honnêtes que lui offre le monde, et se -livrer aux réflexions sérieuses que lui inspire la solitude. - -Dieu lui-même, nous l'avons dit, veut que nous vivions en relations -avec les autres hommes. Le penchant social qu'il a mis en nous est une -preuve évidente de sa volonté. Jésus-Christ nous invite seulement, par -son exemple, à nous retirer quelquefois dans la solitude. Il a vécu au -milieu des hommes; mais de temps à autre il rentrait dans la retraite. -Il nous apprend par là que le chrétien doit savoir aussi s'éloigner -des affaires et des distractions du monde, pour observer l'état de son -cœur et élever sa pensée vers Dieu. - -Tout ce qui tend à rapprocher les hommes l'un de l'autre, à les rendre -plus éclairés, plus affables, plus vertueux, tout ce qui peut -augmenter entre eux une sage harmonie mérite nos éloges. Il faut que -nous nous reposions des jouissances de l'esprit par les distractions -du monde; ces distractions, ces innocents plaisirs que la société nous -présente, adoucissent le caractère et donnent à la vertu un aspect -plus attrayant. - -En fréquentant les réunions du monde, il faut se résigner d'avance à y -éprouver mainte contrariété, à y peser mainte heure d'ennui. Il y a là -souvent plus de pédants qu'on n'en trouve parmi les savants qui se -retirent dans la solitude. Il y a là d'insipides et intarissables -discoureurs, dont il est difficile d'arrêter la loquacité. Si l'un de -ces déplorables orateurs de salon s'attache à nous et nous accable de -ses longues phrases, écoutons-le avec patience, en nous rappelant ces -paroles de Garve: «Ces pauvres gens ont perdu la mesure morale, qui -apprend à régler son langage et ses actions selon les personnes que -l'on rencontre. Pédants et passionnés, il ne se soucient aucunement -des circonstances où ils se trouvent, et, ne consultant que leur -fantaisie, ils commettent à chaque instant quelques inconvenances, -parce qu'ils oublient tout, excepté la passion qui les anime.» - -Dans une sphère plus élevée, là où l'on n'accepte ni une telle -pédanterie, ni l'homme sans instruction, les relations du monde -peuvent être de la plus grande utilité, et je pense que la -fréquentation des princes et des grands serait une excellente école de -philosophie pratique pour ceux qui vivent souvent seuls; car il faut -bien plus de courage pour oser proclamer une vérité hardie devant un -grand, que pour en répandre des centaines dans un livre. Et quel -observateur du cœur humain ne voudrait avoir vu César, et -s'entretenir intimement avec lui, à l'époque où Sylla disait en le -regardant: «Ne vous fiez pas à ce jeune homme qui porte la tête si -haut. Il y a en lui plusieurs Marius?» C'est une chose d'un grand -intérêt aussi que de pouvoir étudier dans son germe et dans son -développement la puissance à l'aide de laquelle un homme fait époque -et devient le modèle des autres. N'est-ce pas une grande joie, en -observant cet homme, de reconnaître qu'il joint à ses qualités -extraordinaires un tact délicat et une douce nature de pensées? - -Cependant il est aussi une foule de personnes qui ont raison de se -dérober à l'entraînement des salons. Celui qui veut s'élever au-dessus -du vulgaire doit savoir se renfermer dans la retraite et s'appliquer -assidûment au travail. Et il arrive souvent que ceux mêmes qui -attachent le plus d'importance aux obligations mondaines absolvent -l'homme sérieux qui s'en affranchit. Ce que les régents des salons -exigent n'est pas toujours d'une rigoureuse nécessité, et l'homme de -bien, en interrogeant sa conscience, sait ce qu'il lui importe de -faire chaque jour. On n'est point un être sauvage par cela seul qu'on -se plaît de temps à autre à vivre dans l'obscurité. Il y a, nous -l'avons dit, mainte œuvre sérieuse qu'on ne peut achever que dans le -calme; et du fond de sa solitude, un écrivain se rend souvent plus -utile à l'humanité que l'homme d'affaires avec son impétueuse -activité. Ah! combien il en est de ces esprits modestes et réservés -qui dans l'asile le plus humble étalent bien plus de forces -intellectuelles qu'on n'en étale dans le monde. L'essentiel est que -notre activité intérieure soit dirigée vers un but louable. Celui qui -cherche à instruire la jeunesse, ou qui écrit un livre utile, est sans -cesse par la pensée en relation avec le monde, et souvent il contribue -à notre bonheur. Dans sa vie solitaire, dans son éloignement des -relations sociales, il travaille pour la société, il exprime librement -à l'écart ce qu'il n'oserait peut-être dire dans une grande réunion, -par des raisons de convenance, de respect ou de timidité. - -Il est difficile d'accomplir sa mission de savant en passant une -grande partie de sa vie dans le monde. Mais celui-là mérite un double -hommage qui, en se dévouant au culte des sciences, possède l'art -d'attirer les cœurs à lui par la sagacité de son esprit et la douceur -de ses sentiments. - -Pour jouir utilement de la solitude et des relations du monde, il faut -savoir employer sérieusement son temps dans la retraite, se conduire -avec dignité et intelligence parmi les hommes, apprendre à corriger -les inconvénients de la solitude par les relations de la société, ceux -de la société par la solitude, et ne s'attacher trop exclusivement ni -à l'une ni à l'autre de ces deux séductions. L'homme dont l'éducation -a été sagement dirigée sait se rendre utile dans ses diverses -situations, comme un fleuve paisible qui n'arrose pas seulement des -vallées solitaires, mais qui porte ses ondes dans des villes -populeuses, et qui contribue à les embellir et à les enrichir. - -La vie contemplative et la vie sociale doivent également servir à -notre perfectionnement. Notre désir est d'être heureux, c'est-à-dire -d'obtenir pour nous-mêmes autant de bonheur que nous pouvons nous en -procurer, et de faire aux autres tout le bien qui est en notre -pouvoir. Mais par l'effet des circonstances, bon nombre d'hommes ne -sont pas à la place qui leur conviendrait. En voici un qui végète -obscurément au fond d'une province, et qui pourrait remplir un grand -rôle sur un vaste théâtre; cet autre que sa naissance appelle à -occuper un rang élevé est un être sans valeur qui devrait se -soustraire à tous les regards. Combien de personnes condamnées à vivre -dans une retraite monotone, qui pourraient exercer dans les villes une -douce et salutaire action! Combien de femmes qui languissent dans une -maison champêtre, parce que l'époux qu'on leur a donné ne sait -apprécier ni leur esprit ni leur cœur, parce qu'elles ne voient -autour d'elles que des natures nulles, et pas un seul être qui puisse -les juger et les comprendre! Cependant, celle qui dans cette triste -situation sait surmonter ses regrets, et user sagement des ressources -qu'elle possède, peut encore jouir d'un bonheur assez désirable. -L'accomplissement de ses devoirs lui donnera le repos, la solitude -aura pour elle des charmes, elle cueillera les fleurs parmi les -épines. - -Savoir utiliser la position où la Providence nous a placés, voilà le -grand secret. La solitude nous donne ce que nous ne trouvons pas dans -le monde, et le monde nous offre un vaste champ d'actions nouvelles et -d'observations. Si nous sommes obligés de paraître dans le monde, -sachons ranimer l'éloignement qu'il nous inspire, sachons nous plier -avec autant d'agrément que possible aux obligations qu'il nous impose. -Une telle condescendance suffit souvent pour rendre à notre âme une -heureuse sérénité, et après cet effort d'un instant nous nous -livrerons avec plus de facilité au travail et à la méditation. - -L'homme est créé pour penser et pour agir. Il faut donc qu'il apprenne -à se conduire sagement dans la vie spéculative comme dans la vie -active, et il aurait tort de fuir obstinément la société, comme -d'abhorrer la solitude. Souvent envoyant les hommes que l'on était -disposé à éviter, on découvre en eux des qualités qu'on n'avait point -encore aperçues, et l'on en vient à éprouver de l'estime et de -l'affection pour ceux auxquels on ne croyait jamais pouvoir accorder -ces sentiments en ne les jugeant qu'à distance. Tâchons seulement de -porter dans le monde un esprit impartial, un cœur bienveillant, et -souvent en y rentrant à regret, nous en reviendrons calmes et -satisfaits. - -On ne connaît pas toute la puissance de la volonté de l'homme, puisque -sans cesse on s'écrie: Que voulez-vous! l'homme est fait ainsi. C'est -parce que l'homme est fait ainsi qu'il doit user de tous ses efforts -pour devenir plus qu'il n'est. Il ne faut pas que la fatigue, l'ennui, -le chagrin, nous empêchent de nous arracher courageusement à la -mollesse pour entreprendre une noble lutte. Il suffit le plus souvent -d'un peu de résolution pour vaincre notre faiblesse physique et -astreindre notre esprit à un travail utile. Et quel bonheur de pouvoir -ensuite se dire: Voilà ce que je suis parvenu à faire par mon courage -et ma volonté! - -Nous devons donc savoir partager noblement notre temps entre le monde -et la solitude, entre les distractions honnêtes de la société et les -plaisirs intellectuels. Nous échapperons ainsi à la folie de celui qui -court étourdiment après tous les plaisirs, et à la misanthropie de -celui qui se retire avec une sombre pensée dans une retraite sauvage. - -Il faut que nous cherchions à nous faire aimer des autres sans -commettre aucune lâcheté, et que nous sachions quitter librement le -monde sans le fuir entièrement. Nous devons remplir avec dignité les -obligations que la société nous prescrit, user de tous les avantages -que nous pouvons trouver parmi les hommes, et leur faire le bien qui -dépend de nous. Mais nous devons aussi savoir nous retirer à l'écart -pour nous recueillir dans le sentiment de Dieu et de la vérité. - - - FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - INTRODUCTION I - - RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES 1 - - CHAPITRE I. Du penchant à la société 5 - - Goettingue II. Du penchant à la solitude 17 - - Goettingue III. Des inconvénients généraux de la solitude 39 - - Goettingue IV. Des inconvénients de la solitude pour l'imagination 51 - - Goettingue V. Des inconvénients de la solitude pour les passions 66 - - Goettingue VI. Avantages généraux de la solitude 77 - - Goettingue VII. Des avantages de la solitude pour l'esprit 119 - - Goettingue VIII. Des avantages de la solitude pour le cœur 207 - - CONCLUSION 291 - - - CORBEIL, imprimerie de CRÉTÉ. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La solitude, by Johann Georg Zimmermann - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SOLITUDE *** - -***** This file should be named 51214-0.txt or 51214-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/2/1/51214/ - -Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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