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-The Project Gutenberg EBook of La solitude, by Johann Georg Zimmermann
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La solitude
-
-Author: Johann Georg Zimmermann
-
-Translator: Xavier Marmier
-
-Release Date: February 14, 2016 [EBook #51214]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SOLITUDE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
-
-Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
-typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
-et n'a pas été harmonisée.
-
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-
- LA
- SOLITUDE
-
-
-
-
-CORBEIL, TYP. ET STÉR. DE CRÉTÉ.
-
-
-
-
- LA
-
- SOLITUDE
-
- PAR
-
- ZIMMERMANN
-
- TRADUCTION NOUVELLE
-
- PRÉCÉDÉE D'UNE INTRODUCTION
-
- PAR
-
- X. MARMIER
-
- PARIS
-
- CHARPENTIER, LIBRAIRE-EDITEUR
-
- 28, QUAI DE L'ÉCOLE
-
- 1859
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Brugg est une jolie petite ville du canton d'Argovie, située au
-confluent de l'Aar, de la Reuss et de la Limat. Je passais là, il y a
-quelques mois, par une de ces fraîches matinées d'été qui répandent
-tant de charme sur les riants paysages de la Suisse. Tandis que le
-conducteur de la diligence faisait une halte à l'hôtel de l'Étoile, je
-regardais avec une vive curiosité la situation pittoresque de cette
-cité helvétique, la rivière écumante, fougueuse, qui la traverse, et
-les vertes prairies et les collines ondoyantes qui l'entourent.
-«Regardez la nouvelle maison d'école, me disait un honnête professeur
-de Bâle qui voyageait avec moi; regardez le mur d'enceinte de la
-ville, où l'on voit un curieux bas-relief représentant une tête de
-Hun.» Mais je ne songeais ni à la nouvelle école ni aux anciennes
-sculptures de la bourgade argovienne. Brugg ne me rappelait qu'un nom,
-le nom de Zimmermann, et je n'étais occupé qu'à associer dans ma
-pensée l'aspect remarquable de cette ville au caractère distinct du
-célèbre physiologiste. Qui ne sait l'influence qu'exercent sur nous
-les lieux où s'est éveillée notre jeunesse, les premiers tableaux qui
-ont frappé nos regards, les premières impressions qui ont saisi notre
-esprit? Il y a des siècles que l'on a comparé, dans une image pleine
-de grâce, l'âme de l'homme à un vase qui conserve la saveur des
-parfums dont il a été imprégné. Ces parfums sont les conceptions
-naïves de notre enfance, les songes encore flottants, mais vifs et
-durables, que la vue du monde ou la contemplation de la nature a fait
-naître dans notre imagination. Buffon a, dans un de ses plus beaux
-traités, indiqué l'action diverse des climats sur l'organisation
-physique et le moral de l'homme. Un sage et respectable écrivain, M.
-de Bonstetten, a consacré tout un livre à cette même étude[1]. On
-pourrait étendre la question beaucoup plus loin, et démontrer que ces
-dispositions déterminées de l'esprit, qu'on baptise du nom de
-vocation, ne sont souvent que le résultat d'une impression
-accidentelle, spontanée, énergique, dont les parents les plus
-clairvoyants et les maîtres les plus habiles ne distinguent peut-être
-pas même la source. Combien de peintres ont dû la soudaine révélation
-de leur avenir à la vue d'un tableau qui fécondait, comme un ardent
-soleil, leurs facultés inertes! Combien de poëtes ont été, comme la
-Fontaine, émus subitement jusqu'aux larmes en entendant réciter une
-ode, et ont senti vibrer en eux les cordes d'une lyre jusque-là muette
-et étouffée! Combien de nobles magistrats ont été, dans les siècles
-derniers, disposés à la sévère attitude et au grand sentiment des
-fonctions judiciaires par la contemplation journalière des tableaux de
-famille, des conseillers en robe noire et des présidents à mortier qui
-les entouraient! C'est un argument qu'on n'a point assez fait valoir
-dans la loi sur l'hérédité de la pairie. On a répondu par des
-objections spécieuses à des raisons justifiées par l'expérience des
-siècles. Qu'un jeune homme, même dans ce temps d'idées excentriques et
-d'ambitions confuses, soit dès son enfance élevé en vue d'une dignité
-héréditaire dans sa famille, avec tous les souvenirs qui se rattachent
-à cette succession, avec les entretiens dont elle doit être à chaque
-instant l'objet essentiel, il est, on peut le dire, à peu près certain
-qu'à moins d'un vice d'organisation radical et incorrigible, le jeune
-homme saura plus que nul autre comprendre les devoirs que lui impose
-ce privilége de naissance et les accomplir.
-
- [1] _L'Homme du Nord et l'Homme du Midi, ou l'Influence
- du climat._ 2e édition, Genève, 1826.
-
-A chaque pas que l'on fait dans l'étude de la nature humaine, on est
-saisi du rapport constant qui existe entre le monde moral et le monde
-physique. Telle plante ne dégénère et ne s'étiole que parce qu'elle
-n'est point placée sur son véritable terrain, et tel cœur n'est
-mauvais que parce qu'il s'est développé au milieu d'une atmosphère
-pernicieuse, dont il n'a pas eu le moyen ou la force de vaincre la
-funeste influence.
-
-En thèse générale, deux sphères d'action exercent surtout un puissant
-empire sur notre caractère et nos goûts: la vie du monde et la
-solitude. Voici un homme qui, tout jeune encore, vous étonne par la
-souplesse de sa parole, par son genre d'esprit, vif, léger, prompt à
-la repartie, et disposé au sarcasme plutôt qu'à l'admiration. Voyez
-s'il n'a pas vécu de bonne heure au milieu d'un monde qui l'a façonné
-à ses mobiles allures, qui, en éveillant son attention sur les idées
-courantes, l'a habitué à glisser ingénieusement à la surface des
-choses et l'a détourné des conceptions sérieuses, dont l'étude
-gênerait la liberté de ses mouvements en absorbant une partie de ses
-facultés.
-
-En voici un autre, au contraire, qui est grave et rêveur, qui dans les
-gazouillements variés d'un salon n'échappe qu'avec peine à la
-préoccupation d'une pensée secrète, qui n'accorde qu'un sourire de
-complaisance à mainte saillie soudaine dont tout le monde s'égaye
-autour de lui, mais qui conserve sous de froides apparences une
-constante ardeur et de nombreuses et faciles admirations. Remontez le
-cours de sa vie, et voyez si son enfance ne s'est pas écoulée dans le
-silence de quelque retraite, dans la contemplation de la nature, qui
-conduit l'imagination à la rêverie et porte le cœur à l'enthousiasme.
-
-Nulle part l'influence de la nature ne se fait plus vivement sentir
-que dans les contrées montagneuses, où elle produit un effet
-saisissant et grandiose, et dans les régions du Nord, où les
-habitations champêtres sont pour la plupart disséminées à plusieurs
-lieues l'une de l'autre, où l'homme vit solitairement sur les rives
-d'un lac, aux bords d'une forêt. Nulle part aussi cette influence n'a
-été dépeinte avec tant d'enthousiasme et dans un si grand nombre de
-légendes et de croyances superstitieuses; car qu'est-ce que toutes ces
-histoires de nains mystérieux qui gardent des trésors dans les flancs
-des montagnes, d'elfes aériens qui dansent le soir dans les prairies,
-de Stromkarls, qui font vibrer leurs harpes d'argent dans le cristal
-des fleuves, sinon les vivants symboles de toutes les richesses
-profondes de la nature, de cette _alma Venus_ si bien chantée par
-Lucrèce, et de toutes ces magiques harmonies qui sans cesse résonnent
-à l'oreille et charment la pensée de celui qui en a connu la suave
-douceur?
-
-Si bienfaisante que soit cette action de la nature, il est possible
-cependant qu'elle suscite dans l'âme des luttes pénibles, qu'elle
-éveille des regrets insurmontables, et devienne, selon les
-circonstances, une cause de malheur. Si elle domine trop puissamment
-l'homme appelé à vivre dans le monde, elle jette sur son esprit une
-sorte de teinte nébuleuse qui obscurcit à ses yeux l'aspect des choses
-réelles; elle provoque dans sa pensée des apparitions mélancoliques
-qui ne s'accordent point avec la nette et lucide pratique des
-affaires. De là des combats intérieurs, des combats incessants, où
-l'on fatigue ses forces et sa volonté; de là un sourd mécontentement
-de soi-même, et le mécontentement des autres, auxquels on ne peut
-révéler une plaie si tenace et si indéfinissable, et près desquels on
-se trouve à tout instant méconnu, incompris; de là une irritation
-vivace, fréquente, qui, si elle n'est réprimée par une sage énergie,
-s'accroît avec les années, conduit peu à peu à l'isolement du cœur et
-aboutit à la misanthropie.
-
-Le beau idéal d'une organisation morale et intellectuelle serait de
-pouvoir allier ces facultés poétiques, qui naissent dans la solitude
-par le sentiment de la nature, et ces facultés plus positives, plus
-actives, qui se développent dans le commerce du monde; de sympathiser
-avec tout ce qui est vraiment beau et honnête, et d'éloigner de soi
-toute idée exclusive. Mais il n'est donné qu'à bien peu d'hommes de
-maintenir en eux ce sage équilibre. On se laisse aller à un penchant
-qui dans le principe est très-rationnel et très-louable, mais qui peut
-être dangereux si, au lieu de le maîtriser, on lui laisse prendre tant
-de développement qu'il finisse par subjuguer notre volonté, et il peut
-résulter de là qu'on en vienne à faire d'une prédilection, qui était
-d'abord une qualité réelle, un défaut fatigant pour les autres et
-fatal pour soi-même. Telle fut la destinée de Zimmermann, et tout le
-secret de cette destinée est dans l'enceinte des murs et dans les
-pittoresques paysages de la petite ville de Brugg.
-
-Il y a eu au XVIIe et au XVIIIe siècle plusieurs hommes illustres
-portant le nom de Zimmermann, et, chose remarquable, ils n'ont tous
-acquis leur illustration que par quelque idée excentrique. Le plus
-ancien des Zimmermann est un prédicateur de Dresde, né en 1598, mort
-en 1665, qui a laissé quinze cents sermons sur les livres de Samuel.
-Un autre, né en Hongrie, se signala par son zèle ardent pour la
-controverse théologique; un troisième, originaire du Wurtemberg, se
-passionna pour les idées mystiques de Jacob Bœhme, parcourut
-l'Allemagne et les Pays-Bas en prêchant dans toutes les villes, et
-devint le chef d'une secte exaltée. Il y a eu encore un Zimmermann, de
-Zurich, qui, après avoir longtemps occupé dans sa ville natale une
-modeste place d'instituteur, devint professeur de droit naturel, et
-écrivit en latin, sur toutes sortes de sujets, de nombreuses
-dissertations. Il y a eu un chevalier Zimmermann, de Livourne, qui,
-servant comme lieutenant dans les gardes suisses, composa plusieurs
-hymnes, et écrivit en vers allemands un _Essai sur les principes
-d'une morale militaire_. Il y a eu enfin un Zimmermann, simple
-teinturier du Palatinat, qui, possédé de la passion des voyages,
-s'enrôla comme matelot sur un des navires que Cook conduisait dans sa
-dernière expédition, et qui a écrit sur cette fatale exploration et
-sur la mort du célèbre navigateur anglais un petit livre où l'on
-trouve des détails généralement peu connus et curieux.
-
-Le plus renommé de tous ces Zimmermann est celui dont nous voulons
-essayer de faire connaître le caractère et les œuvres: c'est
-Jean-Georges Zimmermann, auteur de deux ouvrages qui ont eu un succès
-européen: le _Traité de la solitude_ et le _Traité de l'orgueil des
-nations_. Il naquit à Brugg, en 1728, d'une de ces familles
-patriciennes qui composèrent, dans la liberté des petits États
-helvétiques, une puissante et souvent très-arrogante oligarchie. Son
-père était sénateur. Sa mère était la fille de Pache de Morges, avocat
-au parlement de Paris. Zimmermann tient donc à la France par un des
-liens les plus étroits du cœur et par une des phases de son
-éducation. Dès son enfance, il apprit à lire, à parler le français, et
-ce qu'il y a de plus net, de plus vrai dans ses œuvres, nous pouvons,
-sans jactance nationale, l'attribuer aux premières impressions
-françaises qu'il dut recevoir de sa mère, et à celles qu'il éprouva
-plus tard en séjournant à Paris. Son père, qui était un homme fort
-instruit et fort éclairé, lui donna d'abord les meilleures leçons, et
-l'envoya, à l'âge de quatorze ans, terminer ses études à l'université
-de Berne. Après avoir, pendant cinq années, suivi avidement des cours
-de philosophie et de belles-lettres, l'âge étant venu pour lui
-d'entrer dans une carrière déterminée, il choisit la médecine, et les
-succès qu'il obtint dans la pratique de cette science prouvèrent assez
-qu'en prenant la résolution de s'y dévouer, il obéissait à un sage
-instinct. Le nom du célèbre Haller, son compatriote, retentissait dans
-toute l'Allemagne. Haller, après avoir étudié avec l'ardeur du génie
-la philosophie, les mathématiques, la botanique et l'anatomie; après
-avoir écrit un majestueux poëme sur les Alpes, Haller avait accepté
-une chaire de professeur d'histoire naturelle à l'université de
-Gœttingen, et Zimmermann voulut commencer ses études médicales sous
-la direction de ce grand maître. Le professeur comprit de prime abord
-la distinction d'esprit de l'élève, et l'élève voua au professeur un
-culte affectueux, dont on retrouve la touchante expression à maint
-endroit du _Traité sur la solitude_. Entré à l'université de
-Gœttingen en 1747, Zimmermann en sortit en 1751, avec le grade de
-docteur. Tout en consacrant la plus grande partie de son temps à
-l'instruction spéciale qui était son but, il lisait et relisait sans
-cesse les poëtes de l'antiquité, et étudiait avec amour la littérature
-française et anglaise. C'est ainsi qu'il acquit une érudition
-philosophique, poétique, qui est une des qualités distinctives de ses
-œuvres. De Gœttingen, il s'en alla faire un sérieux et fructueux
-voyage en Hollande, en France, et retourna à Berne, où il devait
-retrouver Haller, à qui une santé délabrée par les travaux de la
-science ne permettait pas de continuer plus longtemps les pénibles
-fonctions du professorat. Zimmermann commença, à Berne, sa carrière
-littéraire par quelques articles insérés dans le _Journal helvétique_.
-Il épousa une jeune veuve, parente de son maître, et peu de temps
-après son mariage, la place de médecin de Brugg étant devenue
-vacante, le jeune docteur la demanda, l'obtint, et retourna avec un
-titre officiel dans sa ville natale.
-
-Ici commence pour lui une de ces existences toutes pleines de nobles
-aspirations et d'amères inquiétudes, une de ces existences qui
-présentent à l'œil attentif du physiologiste une série d'observations
-compliquées et une large source d'enseignements utiles.
-
-Dès sa première jeunesse, il avait ressenti le charme de cette nature
-des bois et des montagnes, qui donne à l'esprit des habitudes
-rêveuses. L'étude des poëtes détermina en lui un penchant prononcé à
-la mélancolie, et lorsqu'il revint, après dix ans d'absence, dans sa
-cité natale, il y fut, dès son arrivée, fortement saisi par les
-tendres impressions de son enfance, par le vif sentiment d'une contrée
-toute poétique, et par l'aspect glacial d'une société vulgaire. Il
-rentrait là avec une rare variété de connaissances, après avoir
-recueilli les plus hautes leçons de la science, visité les écoles les
-plus célèbres, et suivi avec amour l'immense mouvement intellectuel de
-l'Allemagne, de la France, de l'Angleterre. Il se trouvait, avec sa
-supériorité, enlacé, enchaîné dans un cercle de petits bourgeois, où
-personne ne pouvait le comprendre, où son savoir et ses idées élevées
-devaient à tout instant choquer quelque préjugé héréditaire, quelque
-banale coutume, où le titre de savant n'inspirait aux uns qu'un
-stupide dédain, et à d'autres une jalouse défiance. Kotzebue et Picard
-nous ont dépeint, dans deux comédies spirituelles, les mesquines
-passions, les rivalités inquiètes, les ridicules des petites villes,
-et ces comédies n'ont eu tant de succès que parce qu'elles
-représentent malheureusement un état de choses trop vrai, et reconnu
-de tout le monde. Zimmermann a, dans ses livres, ajouté plusieurs
-traits à l'œuvre du poëte allemand et du poëte français; mais le
-tableau qu'il trace des misères intellectuelles d'une petite ville, si
-comique qu'il soit au fond, ne peut faire rire le lecteur, car on y
-reconnaît l'empreinte d'une âme qui a douloureusement souffert. C'est,
-sous la forme d'une esquisse satirique, une plaintive élégie, un
-accent profond de tristesse.
-
-L'une des plus pénibles situations que l'on puisse imaginer dans ce
-monde est celle qui condamne un homme à vivre dans une sphère qui
-n'est pas la sienne, à remplir chaque jour des obligations factices
-pour lesquelles il ne ressent qu'un insurmontable mépris, à se voir
-enfin surpris dans sa force et son ardeur, et enveloppé, comme
-Gulliver, du réseau des Lilliputiens. En d'autres termes, là où il n'y
-a pas pour les hommes d'un esprit distingué, sympathie de cœur, libre
-élan de la pensée, attraction et confiance, il y a froissement, et si
-ce froissement se renouvelle chaque jour, à chaque heure, il est
-facile d'en comprendre les désastreuses conséquences.
-
-Zimmermann en était là. Après avoir reconnu, comme un voyageur sagace,
-la froide aridité de la route qu'il était appelé à parcourir, il
-essaya de trouver dans l'étude une consolation aux souffrances morales
-qui le menaçaient. Il se remit à lire ses auteurs favoris, et il
-composa dans la retraite plusieurs ouvrages qui lui firent promptement
-une assez grande réputation. Quelquefois aussi il s'échappait de la
-bourgade où il se sentait si souvent humilié, oppressé, et il s'en
-allait à travers les campagnes respirer, avec la gaieté d'un
-enfant, l'air libre, le parfum des prairies, et contempler avec
-l'enthousiasme d'un poëte les vastes sommités des montagnes et la
-merveilleuse splendeur des Alpes. Dans une des plus belles pages de
-son livre sur la solitude, il a dépeint en termes touchants les
-sensations qu'il éprouvait dans ses promenades solitaires. Il raconte
-qu'il allait s'asseoir sur une colline d'où ses regards et ses rêves
-planaient sur un immense paysage: d'un côté, le riant vallon arrosé
-par les flots écumeux de l'Aar et les ondes plus paisibles de la Reuss
-et de la Limat; de l'autre, les mélancoliques coteaux parsemés de
-ruines, les vieux murs des châteaux de Habsbourg et d'Altenbourg; çà
-et là, des bois aux teintes variées, des vignes couvrant les collines
-de leur feuillage dentelé, et à l'horizon, la magnifique chaîne des
-Alpes, les neiges éternelles, tantôt blanches et pures comme l'argent,
-tantôt voilées par un nuage sombre, et tantôt étincelantes aux rayons
-du soleil, comme des couronnes d'or et des colliers de diamants. Quand
-le pauvre rêveur avait lentement savouré la magique beauté de toutes
-ces scènes si douces et si grandioses; quand il avait senti le charme
-de la nature pénétrer comme un baume vivifiant dans les plaies de son
-âme, il reportait ses regards vers la monotone cité où il allait
-passer la meilleure partie de ses jours; dans la salutaire émotion qui
-le dominait alors, il se reprochait de n'avoir pas eu plus de patience
-avec ses concitoyens, et quand je rentrais, dit-il, dans l'enceinte de
-la ville, avec la joie intérieure que je venais d'éprouver, je tendais
-amicalement la main à chacun de mes voisins, et je saluais
-respectueusement monsieur le bourgmestre.
-
-Mais cette condescendance ne durait pas plus longtemps que le
-sentiment du bien-être moral qui dilatait son âme. Bientôt Zimmermann
-se retrouvait, comme un oiseau captif, à l'étroit dans sa cage sombre,
-et cette aspiration vers une existence plus large et plus libre, et ce
-manteau de plomb qui pesait sur sa destinée lui causaient une
-souffrance mortelle. Ah! combien d'hommes dont le nom est cité avec
-honneur, dont le sort semble paisible et assuré, dont on envie
-peut-être la position calme et attrayante en apparence, et qui
-succombent intérieurement dans ce rude conflit d'un rêve idéal et
-d'une impérieuse réalité! Un jour arrive pourtant où le regard le
-moins clairvoyant remarque qu'ils languissent, qu'ils s'affaissent; on
-se demande alors d'où leur vient ce subit abattement, et l'on ne sait
-pas que celui dont le visage pâle, l'œil éteint révèlent à tout le
-monde une si profonde souffrance a épuisé ses forces dans cette lutte
-incessante contre deux puissances fatales qui le dominaient de côté et
-d'autre et ne lui laissaient ni trêve ni repos.
-
-Zimmermann passa quatorze années dans cette douloureuse agitation, sur
-ce champ de bataille où il faut immoler tant de chères pensées et tant
-de pieuses affections. La mélancolique rêverie, à laquelle il
-s'abandonnait dès sa jeunesse, prit de jour en jour un plus grand
-ascendant sur lui. Il s'éloigna des sociétés que sa position lui
-faisait un devoir de fréquenter, et se jeta avec une sorte de
-désespoir dans une austère retraite; et plus il s'abandonnait à cette
-prédilection, plus l'image du monde s'assombrissait à ses yeux.
-
-Cependant ses œuvres avaient eu du retentissement parmi les hommes
-les plus éclairés. On le citait en Suisse et en Allemagne comme un
-savant médecin et comme un remarquable écrivain. Une épidémie ayant
-éclaté en Suisse, il la traita avec une rare habileté, et publia sur
-cette maladie un livre qui obtint un grand succès dans les facultés
-médicales.
-
-Trois ans après, on lui offrit la place de premier médecin du roi
-d'Angleterre à Hanovre, et il l'accepta. A peine arrivé dans cette
-ville, il regrettait, par une de ces tristes bizarreries de la nature
-humaine, la morne cité où il avait tant souffert, et qu'il avait tant
-de fois maudite au fond de son cœur. Bientôt il eut le malheur de
-perdre sa femme, à laquelle il avait voué la plus tendre affection,
-puis il vit s'éteindre sous ses yeux, dans une invincible consomption,
-sa fille, qu'il adorait, et dont il a parlé dans son livre avec un
-profond attendrissement. Il ne lui restait qu'un fils, dernier espoir
-de son nom, dernier objet de ses vœux et de ses sollicitudes. Le ciel
-ne lui accorda pas la joie de le conserver. Ce fils mourut tout jeune,
-dans l'égarement de la raison, soit par un excès de travail qui avait
-anéanti ses forces, soit par l'effet d'un vice organique.
-
-A cinquante-deux ans, le malheureux Zimmermann, dépouillé, par ces
-trois catastrophes, de tout ce qui pouvait encore faire vibrer
-doucement quelques cordes dans son cœur, essaya de se rattacher aux
-pures joies de la vie en se mariant de nouveau. Il épousa la fille
-d'un de ses collègues, et ni ce mariage, qui, malgré la grande
-disproportion d'âge existant entre lui et sa jeune femme[2], ne lui
-causa jamais aucun pénible sentiment de jalousie, ni l'honorable
-position dont il jouissait, ni les témoignages de distinction qu'il
-recevait de toutes parts, ne purent subjuguer dans son esprit cette
-mélancolie invétérée qui peu à peu prenait tous les caractères d'une
-noire misanthropie.
-
- [2] Elle avait trente ans moins que lui.
-
-Pour comble de malheur, il se lança dans une polémique ardente,
-passionnée, où il attaquait un grand nombre de savants d'Allemagne.
-C'était à l'époque où les premiers symptômes de la révolution
-française jetaient la surprise et la terreur dans le monde entier.
-Zimmermann, qui avait tant de fois proclamé dans ses ouvrages les
-principes de liberté, fut effrayé de cette liberté si violente et si
-impétueuse. Il accusa toute une secte de philosophes allemands, qu'il
-appelait les _illuminés_, d'avoir propagé les idées les plus
-subversives. Dans son alarme, il en appelait aux rois, aux princes des
-États germaniques, et les conjurait d'user de tout leur pouvoir pour
-réprimer les excès d'une prétendue philosophie qui menaçait d'anéantir
-la religion et de bouleverser les empires. Plusieurs personnages
-considérables l'appuyèrent dans cette lutte où il s'était jeté si
-hardiment, et l'empereur Léopold II accueillit ses écrits avec une
-faveur marquée; mais, bientôt après, ce souverain mourut, et
-Zimmermann, privé de cette puissante protection, resta en butte aux
-récriminations, à la colère d'un parti fanatique et implacable.
-
-Cette dernière lutte acheva d'accabler dans sa constante mélancolie le
-pauvre Zimmermann. Il tomba dans un état de fièvre misanthropique, où
-il voyait se dresser devant lui les fantômes les plus hideux, où il se
-sentait à tout instant saisi par des terreurs imaginaires qui le
-faisaient trembler. «Je cours risque, écrivait-il en 1794 à son ami
-Tissot, d'être obligé de fuir bientôt comme un pauvre émigré,
-d'abandonner ma maison, avec la chère compagne de ma vie, sans savoir
-où reposer ma tête, sans trouver un lit pour y rendre le dernier
-soupir.»
-
-Il était à cette époque dans un tel état de langueur qu'il avait
-besoin de recourir aux plus fortes potions de laudanum pour obtenir un
-peu de sommeil. Il essayait cependant encore d'accomplir ses devoirs
-de médecin; on le conduisait en voiture chez ses malades, mais il
-arrivait près d'eux tellement affaibli, que parfois, en s'asseyant à
-une table pour écrire une ordonnance, il s'évanouissait. Un voyage
-dans le Holstein, qu'on lui prescrivit comme un moyen de distraction,
-ne lui procura qu'un faible soulagement. De retour à Hanovre, il tomba
-dans un marasme où toutes ses facultés s'éteignirent; il se voyait,
-dans son délire, réduit à la dernière mendicité, condamné à mourir de
-faim, et ce sage philosophe, qui a exprimé dans ses livres tant de
-nobles pensées, qui a parlé en termes si touchants de la paix de
-l'âme, des charmes de la solitude, des salutaires effets du travail;
-cet homme dont les bienfaisants écrits ont ramené le calme et porté la
-consolation dans tant de cœurs inquiets et affligés, mourut sans
-consolation. Étrange et funeste exemple de ces égarements de
-l'imagination dont il avait si souvent et si dignement dépeint les
-dangers! Sa mort est comme une dernière page à ajouter à celles qu'il
-a écrites, un dernier et douloureux enseignement à joindre aux leçons
-de morale qu'il réunissait avec une intelligence si belle et dans un
-but si louable.
-
-Zimmermann se rendit aussi célèbre par son expérience médicale que par
-ses écrits philosophiques. En 1785, Frédéric le Grand, frappé de la
-maladie dont il devait mourir, l'appela à Sans-Souci, pour avoir ses
-conseils. En 1789, il reçut l'ordre de se rendre à Londres, pour
-assister le roi d'Angleterre, qui était aussi très-souffrant; mais
-cette fois il n'accomplit pas en entier sa mission, car il apprit à la
-Haye que l'auguste malade était hors de danger. Il a écrit sur la
-médecine plusieurs ouvrages qui ont été dans le temps fort appréciés
-des hommes de l'art, et que l'on a traduits en français. Ne pouvant le
-juger à ce point de vue spécial, nous essaierons seulement de faire
-connaître ses œuvres de morale, c'est-à-dire son _Traité de l'orgueil
-national_ et l'_Essai sur la solitude_. Nous ne parlons pas de deux
-autres ouvrages sur Frédéric le Grand, qui ne renferment que des
-réflexions de circonstance, des faits connus aujourd'hui de tout le
-monde, et des anecdotes qui échappent à l'analyse.
-
-Le _Traité de l'orgueil national_ mérite d'être classé parmi les bons
-écrits des moralistes modernes. On n'y trouvera ni la mâle et noble
-concision de Vauvenargues. ni l'intelligente sobriété de la Bruyère,
-ni la sévérité d'axiomes de la Rochefoucault, mais une teinte douce,
-unie à une grave pensée, et un ton humoristique soutenu par de
-nombreuses et piquantes citations.
-
-L'auteur part de ce principe que tous les hommes sont dominés par
-l'orgueil, enfant de l'amour-propre, amour-propre de naissance, de
-talent, de fortune, qui se manifeste à tous les âges, et se retrouve
-dans toutes les conditions. «Est-il bien vrai, demandait, à Londres,
-un maître à danser français, que M. Harley ait été fait comte d'Oxford
-et grand trésorier d'Angleterre?--Oui, lui répondit-on.--Je ne conçois
-pas ce que la reine trouve de merveilleux dans ce Harley. J'ai perdu
-deux ans avec lui sans pouvoir lui apprendre à danser.»
-
-L'amour-propre, dit Zimmermann, donne à l'homme une fausse idée de sa
-valeur, et corrompt ses idées sur le mérite des choses. L'oisif se
-raille de l'homme d'étude; le joueur regarde comme un profond ignorant
-celui qui ne connaît pas les cartes; le bourgmestre, gonflé de sa
-vaine importance, demande, avec une orgueilleuse satisfaction de sa
-propre personne, à quoi peut servir le pauvre être qui a le temps de
-faire un livre. Même fatuité parmi les savants, et même injustice à
-l'égard de leurs émules. Le naturaliste affecte un sublime dédain pour
-les opinions du médecin; le physicien, qui met sa gloire à électriser
-une bouteille, ne comprend pas que le monde puisse s'amuser à lire de
-fades discours sur la paix et sur la guerre; l'auteur d'un in-folio
-méprise celui qui n'écrit qu'un in-douze; le mathématicien méprise
-tout. On demandait un jour ce que c'était qu'un métaphysicien. «C'est
-un homme qui ne sait rien, répondit un mathématicien.»
-
-Il en est des nations entières comme des individus dont elles se
-composent. Chaque peuple s'attribue quelque qualité qu'il refuse à ses
-voisins. Chaque village, chaque ville, chaque province a son orgueil
-particulier, et chaque citoyen reçoit, comme par reflet, une partie de
-l'orgueil général. Dans quelques cités républicaines de la Suisse, on
-ne regarde que comme de pauvres gens, bien peu favorisés de Dieu, les
-étrangers. Un jour, on disait à un marchand d'une de ces cités qu'un
-prince d'Allemagne était amoureux de sa fille.--«Qu'il y vienne!
-répondit-il fièrement; pense-t-on que je voudrais donner ma fille à un
-homme qui n'est pas citoyen?»
-
-La même supériorité dédaigneuse que les hommes affectent l'un à
-l'égard de l'autre, on la retrouve dans l'esprit vaniteux des
-différentes nations. Le Groënlandais n'a qu'une estime très-modérée
-pour le Danois; le Kalmouk se croit bien préférable au Russe; le
-nègre, dépourvu de toute espèce d'instruction, est extrêmement vain.
-La plupart des peuples ressemblent en ce point à cet Espagnol qui
-disait que c'était un grand bonheur que le diable, en essayant de
-tenter Jésus-Christ par l'aspect de toutes les contrées qu'il lui
-montrait, ne se fût pas avisé de lui faire voir l'Espagne, car
-assurément le Fils de Dieu n'aurait pu résister à la tentation.
-
-Les fabulistes indiens racontent qu'il existe une contrée dont tous
-les habitants sont bossus. Un jeune homme beau et bien fait y arrivant
-un jour fut à l'instant entouré d'une multitude de gens qui, en le
-regardant, éclataient de rire. L'un d'eux, touché pourtant de
-l'embarras de l'étranger, prit la parole et leur dit: «Arrêtez, mes
-amis; n'insultez pas à l'infirmité de ce malheureux. Si le ciel nous a
-faits beaux, s'il a orné notre corps de cette bosse majestueuse,
-allons au temple lui rendre grâces de ce bienfait.»
-
-Zimmermann passe tour à tour en revue les diverses prétentions sur
-lesquelles chaque peuple appuie ses idées de supériorité et ses
-raisons de dédain à l'égard des autres. Celui-ci vante sa lointaine
-origine, perdue dans la nuit des temps; cet autre, sa religion, ou sa
-constitution politique, ou sa bravoure. Les Égyptiens se regardaient
-comme les plus anciens habitants de la terre; les Arcadiens ne
-voulaient pas croire à l'astrologie, parce qu'ils prétendaient être
-nés avant la lune. Les Japonais se croient issus directement des
-dieux. La première de leurs divinités établit sa demeure au Japon,
-qu'elle avait créé avant le reste de la terre. Avec ses six
-descendants, qui gouvernèrent le pays pendant une longue suite de
-siècles qu'il est impossible d'énumérer, elle composa la première
-dynastie des esprits célestes; les trois premiers dieux n'avaient
-point de femmes, ils engendraient par eux-mêmes, et donnaient le jour
-à ceux qu'ils avaient conçus. Les autres, associés chacun à une femme,
-se reproduisirent cependant d'une façon incompréhensible. Puis il en
-vint un qui apprit de l'oiseau Isiatadakki une autre manière
-d'engendrer, et son union avec les femmes fit perdre la nature divine
-à ses descendants. Les peuples de l'Indoustan font remonter, au dire
-de Bernier, l'origine de leur langue sanscrite à des milliers
-d'années; les habitants du Paraguay disent que la lune est leur mère.
-Quand elle s'éclipse, ils sortent à la hâte de leurs cabanes, poussent
-des hurlements affreux, et lancent des flèches en l'air pour
-épouvanter le chien qui veut la manger.
-
-Le docte auteur de ce livre se trompe pourtant, lorsqu'il ajoute à ces
-exemples de crédulité populaire à une antiquité fabuleuse, l'exemple
-de la Suède. C'est Rudbeck seul qui, dans son _Atlantica_, a conté des
-fables merveilleuses continuées par quelques-uns de ses adeptes, mais
-rejetées par le peuple suédois, qui pourtant s'attribue aussi une
-assez belle et pompeuse origine.
-
-Dans le chapitre sur la religion, Zimmermann exprime ces idées
-philosophiques du XVIIIe siècle, qui se résumaient en un agréable
-déisme. «Les hommes, dit-il, ne devraient pas se damner si légèrement.
-Nous paraîtrons au tribunal d'un Dieu d'amour qui jugera la fidélité
-et la sincérité de notre conduite. Si l'on ne prend pas le chemin le
-plus court et le plus aisé, on ne laisse pas d'arriver au but, quand
-on croit à la nécessité d'une vie pure et vertueuse, et aux promesses
-de la religion.» Les Turcs sont convaincus que le patriarche Abraham
-était un vrai musulman. L'Arabe, persuadé de l'infaillibité de son
-calife, rit de la sotte crédulité du Tartare, qui croit son lama
-immortel. Une plume d'oiseau, une corne, une coquille, une racine
-consacrée par quelques mots mystérieux, sont pour les nègres un grave
-objet d'adoration. Les habitants des montagnes de Bata sont persuadés
-que tout homme qui mange avant sa mort un coucou rôti est saint, et se
-moquent de l'Indien, qui croit à la puissante influence de la vache
-conduite près du lit d'un malade. Les Japonais rendent à leur Daïri
-des honneurs divins. La terre n'est pas digne de le porter. Le soleil
-ne mérite pas de luire sur sa tête. On a tant de respect pour la
-sainteté de sa chevelure, de sa barbe et de ses ongles, qu'on n'ose
-les lui couper que pendant son sommeil, parce qu'alors le service
-qu'on lui rend est regardé comme un larcin qui ne peut le souiller.
-Autrefois, il était obligé de s'asseoir sur un trône pendant quelques
-heures de la matinée, et de se tenir dans le plus complet état
-d'immobilité, car on croit que le feu, la guerre et les autres fléaux
-désoleraient les provinces de l'empire, s'il soulevait seulement les
-paupières.
-
-Le plus sot orgueil est celui qui naît de l'ignorance. Les Chinois
-nous en donnent un étonnant exemple. Enfermés dans l'enceinte de leur
-immense muraille, absorbés dans l'étude de leurs propres lois et de
-leur propre langue, les lettrés chinois, les mandarins, ne regardent
-les autres contrées que comme de misérables pays indignes de
-correspondre avec le leur. Ils se sont fait une géographie d'une
-nature curieuse. Pour eux, la terre est un grand carré dont la Chine
-occupe au centre la plus large, la plus belle partie. Les autres
-empires ne sont que de pauvres régions, jetées çà et là, comme de
-petites îles créées par hasard. Leur patrie s'appelle _Chou-Koui_,
-royaume du Milieu, et _Lien Hia_, c'est-à-dire royaume qui renferme
-tout ce qui est sous le ciel. Quant à ces malheureuses îles, que Dieu
-a dispersées d'une main dédaigneuse autour du Céleste Empire, l'une
-est, disent-ils, habitée par des nains qui vivent entassés les uns sur
-les autres, comme les grains d'une grappe, de peur d'être enlevés par
-les aigles et les vautours; dans une autre, les habitants ont un trou
-dans la poitrine, on leur met un bâton dans ce trou pour les
-transporter en différents cantons. Le reste à l'avenant.
-
-Depuis les récentes guerres de la Chine avec l'Angleterre, il est
-probable que les Chinois ont modifié leurs idées cosmographiques, et
-ils pourraient bien envisager aujourd'hui cette île britannique, qui
-leur impose si durement ses lois oppressives, comme un pays assez
-formidable; cependant, un de nos fonctionnaires, arrivé tout récemment
-de Macao, nous disait, il y a quelques jours, que le Portugal, avec
-lequel ils ont eu de fréquentes relations, passait à leurs yeux pour
-la plus puissante et la plus large contrée du globe, après la leur.
-
-Après avoir ainsi retracé toutes les fausses idées de suprématie qui
-dominent les différents peuples, soit par un sentiment exagéré de leur
-propre valeur, soit par un injuste dédain à l'égard des autres
-peuples, dont ils ne connaissent pas, ou dont ils affectent de ne pas
-connaître le mérite particulier, le philosophe bernois se plaît à
-développer tous les sentiments d'orgueil légitime qu'une contrée peut
-avoir, et qu'elle doit prendre à tâche de conserver: souvenirs d'une
-gloire nationale, tentatives généreuses, actions d'éclat sur le champ
-de bataille, conquêtes scientifiques et littéraires. Il engage les
-peuples à se rappeler sans cesse la sagesse de leurs aïeux, les
-grandes pages de leur histoire, afin de se fortifier par là contre les
-adversités présentes, de s'affermir dans une ardente pensée d'étude,
-d'amélioration sociale, de patriotisme, et de rendre leur avenir digne
-de leur passé.
-
-Ce livre présente, comme on le voit, les deux faces complètes d'une
-immense question: critique sévère d'un grave et dangereux défaut,
-image brillante d'une qualité populaire qui doit avoir la puissance
-d'une vertu. On lit dans le privilége qui fut accordé, en 1768, à la
-traduction en français de ce traité de Zimmermann, le passage suivant:
-«J'ai jugé cet ouvrage d'autant plus digne de l'impression, que
-l'auteur y montre beaucoup de justesse et de solidité de
-raisonnement.» Par cette solidité de raisonnement, Zimmermann en était
-venu à prédire les tempêtes qui devaient bouleverser la France et
-agiter toute l'Europe. «Nous touchons, dit-il dans ce même livre sur
-l'orgueil national, à une grande révolution dans ce siècle, où la
-lumière commence à jaillir une seconde fois des ténèbres. On remarque
-une sorte de nouvelle résurrection en Europe. Les nuages de l'erreur
-et de la crainte se dissipent. Fatigué d'un long esclavage, on brise
-les chaînes des anciens préjugés pour réclamer les droits de la raison
-et de la liberté. La lumière et l'esprit philosophique répandus de
-toutes parts, les vices qu'ils font apercevoir, les assauts qu'on
-livre aux fausses croyances du temps, annoncent, dans les opinions,
-une hardiesse qui dégénérera en une audace criminelle, qui causera aux
-uns la perte de leur liberté, à d'autres celle de leur fortune, qui
-fera abattre des têtes, et substituera malheureusement les sophismes
-de l'erreur à la saine logique.» Une quarantaine d'années plus tard,
-la prédiction sinistre de Zimmermann n'était que trop bien vérifiée.
-Le philosophe avait acquis, par ses sages réflexions, le don de
-prophétie que les anciens accordaient à l'intuition du poëte.
-
-Le _Traité de la solitude_ date de la jeunesse de Zimmermann. Ce
-n'était d'abord qu'une dissertation très-restreinte, qu'il composa
-dans sa petite ville de Brugg, en 1766. Trente ans après, il reprit ce
-premier travail et en fit quatre gros volumes[3]. Peu de livres
-allemands ont obtenu en Europe un succès plus populaire que celui-ci.
-Il a été traduit dans toutes les langues, et reproduit en France
-plusieurs fois; mais personne, que je sache, ne s'est avisé de le
-traduire en entier, car c'est une œuvre qui joint, à de remarquables
-qualités de pensée et de style, tous les lourds défauts qu'on ne
-remarque que trop souvent dans les productions de la littérature
-allemande. Il y a là des longueurs fastidieuses, des dissertations
-infinies qui ne touchent que par un faible côté au sujet que l'auteur
-a pris à tâche de traiter, des observations répétées jusqu'à la
-satiété, parfois même, à quelques centaines de pages, des
-contradictions manifestes. Il semble que Zimmermann, en composant ce
-livre, se soit laissé aller tout simplement au plaisir d'écrire les
-réflexions qui lui venaient à l'esprit dans certains moments de
-retraite et de silence, sans s'apercevoir que quelques semaines,
-quelques jours peut-être auparavant, il avait déjà dit les mêmes
-choses, à peu près dans les mêmes termes, ou que, selon une influence
-accidentelle, il démentait précisément l'opinion qu'il avait exprimée
-dans une autre disposition d'esprit. Notons encore, en signalant les
-parties défectueuses de ce livre, que Zimmermann, subjugué par les
-maximes philosophiques de son temps, se lance à tout propos dans une
-ardente polémique contre les cloîtres et contre toutes ces vives
-croyances décorées, par le XVIIIe siècle, du nom de fanatisme. Notons
-encore qu'en puisant une grande part de ses idées dans le cercle fort
-restreint où sa vie était enfermée, dans des incidents passagers, il
-donne par là même fréquemment à son œuvre une couleur trop locale,
-trop éphémère, et atténue d'autant le caractère de généralité qu'elle
-devrait avoir.
-
- [3] Les deux premiers volumes parurent en 1784, les deux
- autres en 1786.
-
-Les Anglais ont fait des quatre volumes diffus de Zimmermann un joli
-volume qui figure honorablement dans la collection des _British
-Classics_ de Walker. Mercier, qui le premier fit connaître cet ouvrage
-en France, M. Jourdan, à qui nous en devons une traduction qui annonce
-une parfaite connaissance de la langue allemande, et quelques autres
-traducteurs ont considérablement abrégé cet ouvrage, et nous croyons
-qu'il doit être plus abrégé encore.
-
-Il en est de beaucoup de livres allemands comme de ce fruit du
-cocotier dont le suc est caché sous un épais tissu de membranes
-filandreuses, et celui-ci est assurément l'un de ceux où l'on trouve
-le plus de séve et de saveur quand une fois on l'a dégagé des pages
-oiseuses, des répétitions monotones, des digressions superflues qui en
-dérobent à tout instant les qualités essentielles.
-
-Zimmermann a écrit ce livre avec une tendre mélancolie et un sage
-esprit d'observation. Il est l'apôtre fervent de la solitude; mais il
-n'en représente les avantages qu'après en avoir d'abord signalé les
-inconvénients. «L'homme est né, dit-il, pour vivre en société; il a
-des devoirs à remplir dans le monde, devoirs de citoyen, de famille,
-de relations affectueuses. Il ne doit pas briser la chaîne de ces
-devoirs pour se retrancher dans la retraite avec un froid égoïsme ou
-une sauvage misanthropie. Si la solitude calme et apaise les passions
-les plus fougueuses, il est possible aussi qu'elle les entretienne et
-leur donne un essor plus impétueux. Il faut, pour en goûter la
-salutaire influence, y porter des pensées de travail, des idées de
-raison. Rien de meilleur, en certains moments de la vie, qu'une
-solitude sage et dignement occupée; rien de plus dangereux qu'une
-solitude où l'on ne porte que de mauvais penchants, qu'on ne cherche
-point à corriger, et des habitudes de désœuvrement.»
-
-Après avoir fait ses réserves de morale et de philosophie, l'auteur
-développe avec un charmant abandon le côté le plus attrayant de son
-idée favorite, les avantages de la solitude pour l'esprit, pour
-l'imagination, pour le cœur. Tantôt il dépeint avec un enthousiasme
-poétique les grandes scènes de la nature qui doivent attirer nos
-regards et charmer notre pensée, les douces joies de la vie paisible
-et solitaire; tantôt il évoque tous les souvenirs de ses études et
-cite l'exemple des hommes les plus célèbres qui ont trouvé dans la
-retraite un repos et une satisfaction intérieurs qu'ils avaient
-vainement cherchés dans un tumulte splendide; tantôt enfin, il prend
-l'accent pénétré d'un père qui parle à ses enfants, d'un maître qui
-donne une amicale leçon à ses élèves, il enseigne à ses lecteurs
-l'amour de la solitude, les modestes vertus, les pieux désirs qu'ils
-doivent y porter, et leur fait un tableau touchant du bonheur qu'ils y
-goûteront.
-
-Il tombe souvent dans d'injustes exagérations quand il décrit les
-vices, les périls et les ennuis du monde. On voit que cette image, sur
-laquelle il revient sans cesse, a été tracée avec une amère pensée,
-d'après cette société des petites villes, où il éprouva tant de vives
-souffrances, cette société mesquine, jalouse, qui n'est occupée que de
-sa sotte importance et de ses misérables rivalités. Mais il n'est
-personne qui, tout en s'honorant de fréquenter un monde plus élevé que
-celui dont le pauvre Zimmermann fut presque toujours entouré, qui,
-tout en recherchant avec empressement les entretiens, le mouvement des
-salons, n'éprouve aussi mainte fois ce vide douloureux de l'âme,
-dépeint en termes saisissants dans ce livre sur la solitude, et
-n'aspire avec une triste ardeur au silence, à la liberté de la
-retraite. Il n'est personne aussi qui, dans les jours d'adversité,
-dans les heures de deuil, n'ait compris, comme Zimmermann, que les
-relations du monde, même du monde le plus noble, le plus choisi, ne
-brisent point l'aiguillon de la souffrance, et qu'il faut chercher
-dans la solitude la plante qui guérit les blessures du cœur.
-
-Toutes ces vérités ne sont, sans doute, pas neuves; mais le sage
-philosophe a su leur donner un nouvel attrait par la vive conviction
-avec laquelle il les exprime, par les exemples qu'il y joint et les
-réflexions personnelles qui en sont le développement.
-
-Quand cet ouvrage parut, Catherine II envoya à l'auteur une bague en
-diamants, une médaille d'or à son effigie, avec un billet écrit de sa
-main: «A M. Zimmermann, pour le remercier des excellentes recettes
-qu'il a données à l'humanité dans son livre sur la solitude.»
-
-La puissante impératrice de Russie n'a été, dans cette démonstration,
-que le splendide interprète des sentiments de tous ceux qui liront ce
-livre, non point comme on lit un roman, en courant d'une page à
-l'autre, mais avec une pensée sérieuse et réfléchie. Pour les natures
-tendres et mélancoliques, c'est une œuvre d'un parfum exquis, pour
-les gens du monde un utile conseil, pour les hommes d'étude un
-salutaire encouragement. On aimera à l'avoir près de soi dans ses
-moments de retraite, et l'on y reviendra surtout dans ses jours de
-douleur comme on revient à une douce et affectueuse parole.
-
- X. MARMIER.
-
-
-
-
-LA SOLITUDE
-
-
-
-
-RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES
-
-
-Dans cette vie inquiète, au milieu de la contrainte des devoirs et des
-affaires, dans les chaînes du monde, au déclin de mon existence, je
-veux me rappeler l'ombre de mes joies évanouies, l'ombre des jours de
-ma jeunesse, où je trouvais mon bonheur dans la solitude, où je
-n'entrevoyais pas de refuge plus doux que celui des cloîtres, des
-cellules bâties sur les montagnes, où je m'élançais avec ardeur dans
-les profondeurs des forêts, dans les ruines des vieux châteaux, et où
-je n'avais pas de plaisir plus vif que de m'entretenir avec les morts.
-
-Je veux méditer sur une idée importante pour l'homme, sur les dangers
-et les consolations de la solitude, sur les avantages qu'elle procure,
-avantages que les peuples les plus célèbres ont reconnus de tout
-temps, mais qui n'ont peut-être jamais été assez discernés. Je veux
-réfléchir au secours puissant qu'elle nous offre quand le chagrin
-dessèche notre cœur, quand la maladie nous énerve, quand le fardeau
-des jours pèse sur nous, quand nous éprouvons des douleurs que notre
-âme ne peut supporter.
-
-Ah! je renonce volontiers au monde et à ses distractions, à tout ce
-que l'on appelle les joies de la vie, pourvu que je puisse avoir
-quelques heures de loisir et de repos, pourvu que, seul et libre, je
-puisse dire sur la solitude quelques vérités utiles qui occupent un
-instant l'homme du monde, et émeuvent les gens de bien.
-
-La solitude est une situation où l'âme s'abandonne à ses propres
-réflexions: nous jouissons de la solitude, soit lorsque nous prenons
-plaisir à nous séparer du tumulte humain, soit lorsque nous détournons
-notre pensée de ce qui nous entoure.
-
-Chacun se livre alors à ses méditations, selon sa nature d'esprit, son
-développement d'intelligence et ses vues particulières. Regardez les
-bergers assis à l'écart. L'un d'eux chantera quelque chanson; un autre
-se cisèlera un vase; un troisième observera la nature; un quatrième
-fera de la philosophie; un cinquième rêvera; et s'il se trouvait là,
-sous l'ombre des arbres, au bord du ruisseau paisible, une belle jeune
-fille, chacun d'eux peut-être serait amoureux. Mais dans la triste
-absence de tout ce dont le cœur a besoin, lorsqu'on se trouve seul à
-regret, on n'a d'autres ressources que de s'occuper, comme on peut, de
-ses propres idées. Chaque homme obéit alors à une impression
-particulière. Celui-ci recherche le chant du rossignol; cet autre ne
-veut entendre que le cri du hibou. Il en est à qui l'obligation de
-rendre des visites inspire un profond dégoût, et l'ennui les retient
-dans leur demeure.
-
-Le pauvre cœur s'attache à ce qui lui procure plus de satisfaction que
-ne lui en offre sa situation. Dans le couvent de Sainte-Magdeleine,
-à Hildesheim, je trouvai un jour toute une volière pleine de canaris,
-qui récréaient la cellule d'une religieuse. Un gentilhomme du Brabant
-a passé vingt-cinq ans en parfaite santé dans l'enceinte de sa
-demeure. Son bonheur consistait à former une collection de tableaux
-et de gravures, et il ne sortait point de sa maison, parce qu'il
-craignait l'impression de l'air, et parce qu'il avait pour les
-femmes l'antipathie que certaines personnes éprouvent pour les souris.
-
-Ceux qui sont condamnés à la prison recherchent également, dans leur
-solitude forcée, tout ce qui peut les distraire. Le philosophe
-genevois Michel Ducret, enfermé dans une forteresse du canton de
-Berne, s'occupait à mesurer la hauteur des Alpes; le baron Trenck ne
-songeait, dans la citadelle de Magdebourg, qu'au moyen de s'évader, et
-le général Walrave passait son temps à élever des poules.
-
-On peut signaler toutes ces particularités dans un livre sur la
-solitude, sans pénétrer très-avant dans la question principale. J'ai
-cherché à ne point perdre de vue le but que je m'étais proposé,
-quoique parfois je paraisse m'en écarter, et j'espère pouvoir
-démontrer, par une assez longue série d'observations, le caractère de
-la solitude, son action, ses dangers et son heureuse influence. Par
-solitude, je n'entends point une scission complète du monde ou une vie
-d'ermite. On peut trouver la solitude dans une ville comme dans un
-cloître, dans le cabinet d'étude d'un savant, dans l'éloignement
-temporaire de la foule. On peut être seul au milieu d'une réunion
-nombreuse. Une femme allemande, imbue des préjugés de la vieille
-aristocratie, sera seule dans une société où nulle autre femme
-n'aura, comme elle, l'honneur de compter seize quartiers. Un penseur
-est souvent seul à la table des grands. Plaçons-nous, dans une
-assemblée, en dehors de ce qui nous entoure, recueillons-nous en
-nous-mêmes, nous voilà aussi seuls qu'un moine peut l'être dans sa
-cellule, ou un ermite dans sa grotte. On peut être seul dans sa
-maison, au milieu du mouvement le plus bruyant, comme dans le morne
-silence d'une petite ville, à Londres et à Paris, comme dans le désert
-d'une Thébaïde.
-
-Un livre sur les résultats de la solitude est un document de plus à
-ajouter à toutes les recherches qui ont été faites pour assurer le
-bonheur de l'homme. Moins l'homme a de besoins, plus il s'efforce de
-découvrir en lui de nouvelles sources de jouissances. Plus il a de
-facilité à se séparer des autres hommes, plus il est certain de
-trouver la véritable félicité. Tous les amusements du grand monde ne
-me semblent point dignes de l'envie dont on les honore. Mais il faut
-dire aussi que ces systèmes tant vantés de retraite absolue ne sont
-pour la plupart que des rêves irréalisables. S'il est beau et noble de
-se rendre indépendant des autres hommes et de se retirer quelquefois à
-l'écart, il est bon aussi de se rapprocher de la communauté sociale et
-d'y apporter un esprit amical, car nous sommes, Dieu soit loué!
-appelés à vivre en société.
-
-
-
-
-CHAPITRE I
-
-DU PENCHANT A LA SOCIÉTÉ.
-
-
-Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Des besoins innombrables, un
-penchant naturel, inné, forment les liens de la société, et nous
-voyons par là que nous ne sommes pas faits uniquement pour la
-solitude. La société est le premier besoin de l'homme. Dieu lui-même a
-consacré le penchant à la vie sociale par ces paroles: «Il n'est pas
-bon que l'homme soit seul.» Puis il ajouta: «Je lui donnerai une
-compagne avec laquelle il vivra.» Dans le monde, on dénature le sens
-des paroles de Dieu, et l'on s'imagine que, pour que l'homme ne soit
-pas seul, il faut qu'il se montre chaque jour dans un cercle ou dans
-un salon. Le penchant à la vie domestique, aux relations intimes, est
-inné en nous. En le suivant, nous obéissons à notre propre nature.
-Mais dès que nous sentons s'éveiller le penchant qui nous entraîne
-vers les réunions du monde, nous devons être sur nos gardes. Le
-premier est indestructible aussi longtemps que l'homme reste fidèle à
-sa vocation. Le second est une œuvre d'oisiveté, un besoin factice,
-une habitude qui naît de l'ennui et de la curiosité.
-
-Il y a dans les relations affectueuses une source indicible de
-bonheur. En exprimant nos sensations, en faisant avec un ami un
-sincère échange de nos idées et de nos conceptions, nous éprouvons une
-sorte de volupté, à laquelle l'ermite le plus indifférent ne reste pas
-indifférent. Je ne puis faire entendre mes plaintes aux rochers, ni
-raconter mes joies aux vents du soir. Mon âme soupire après une âme
-qu'elle aime comme une sœur; mon cœur cherche un cœur qui lui
-ressemble. Le ciel et la terre disparaissent près de la femme que nous
-aimons. Loin du monde et de ses liaisons, quel plaisir goûterions-nous
-dans la plupart de nos connaissances, de nos sentiments et de nos
-pensées? De même tout semble froid, morne, désert dans les réunions
-les plus brillantes, s'il ne s'y trouve pas un cœur attaché à nous
-par l'affection.
-
-Mais si vous renoncez au tourbillon des plaisirs, on vous appelle
-misanthrope. Si, pour travailler à une œuvre importante que vous ne
-pouvez accomplir que dans le silence de la retraite, vous vous
-exemptez des visites monotones, on dit que vous êtes insociable. Si
-vous fuyez le monde, soit dans une de ces heures de découragement où
-tout se montre à l'esprit sous les couleurs les plus sombres, soit
-dans les regrets que vous cause un amour malheureux, dans ces regrets
-profonds où vous ne voyez plus rien qui vous attire, qui vous
-satisfasse, et personne qui vous comprenne, on dit que vous êtes un
-insensé. Cependant vous ne renonceriez point au monde, si vous y
-trouviez toujours un cœur qui répondît à votre cœur et non point
-quelques-unes de ces vaines poupées pareilles à celle dont une dame
-me parlait un jour. Elle était encore presque enfant, lorsque son
-tuteur lui donna une poupée des plus belles. Le lendemain il voulut
-voir quel effet avait produit son présent. La poupée était au feu.
-«Pourquoi, ma fille, dit le tuteur, as-tu anéanti ce que je t'avais
-donné?» La jeune fille lui dit en pleurant: «J'ai dit à cette poupée
-que je l'aimais, et elle ne m'a pas répondu.»
-
-Bien des circonstances peuvent nous rendre ou nous faire paraître peu
-sociables; mais il faudrait être d'une nature vraiment sauvage pour
-détester tout le genre humain.
-
-Les penchants les plus évidents et les plus secrets, les besoins les
-plus naturels et les plus incontestables nous portent à nous
-rapprocher de nos semblables. Nous cherchons avec empressement une
-personne aimante, avec laquelle nous puissions nous lier de plus en
-plus, qui nous écoute plus complaisamment que d'autres, et nous
-comprenne mieux, qui agisse sur nous et qui éprouve en même temps
-notre influence. Les circonstances ne permettent pas toujours de
-choisir nos relations selon notre goût, selon les mouvements de notre
-esprit et de notre cœur. Mais le besoin de nous épancher l'emporte
-sur toutes ces considérations, et plus d'une belle dame, dans son
-isolement, peut dire, comme cette cuisinière de Hanovre, à qui l'on
-reprochait d'avoir eu une quantité de fiancés, et qui répondit: «Il
-faut qu'une jeune fille ait un ami, ne fût-ce qu'un échalas.»
-
-Plus d'une honnête personne ne peut marcher si l'on ne fait attention
-à sa marche; mais si vous observez ses pas, si vous la suivez dans ses
-actions, elle vous embrasse avec reconnaissance. Quelle puissance
-l'amour n'exerce-t-il pas sur une belle âme! Nous ne voulons pas
-seulement sentir notre existence en nous-mêmes, nous voulons la sentir
-dans les objets placés en dehors de nous.
-
-Le germe de l'amour naît quelquefois des émotions d'une âme qui ne se
-rend pas nettement compte de ses penchants, mais qui éprouve vivement
-qu'il n'est pas bon d'être seul.
-
-La bonté, la bienveillance, l'affection, le désir d'échanger ses
-pensées, de partager avec un autre être ses joies et ses souffrances,
-d'enchaîner son cœur à un autre cœur, de se sentir vivre en lui et
-de reconnaître qu'il vit en nous, voilà les émotions ravissantes, et
-si l'homme n'est pas doué par lui-même de cette force d'attraction,
-s'il n'attire pas les autres à lui, il est du moins attiré par les
-autres.
-
-Il existe cependant un penchant factice pour la société qui souvent
-rend l'homme incapable de vivre avec lui-même. Ne trouvant plus aucune
-satisfaction dans son esprit, il s'éloigne du monde, il lui semble
-qu'il s'éloigne de toutes les joies de la vie: alors, adieu le bonheur
-possible, adieu les charmes de la solitude! il faut à cet homme le
-mouvement, le bruit, l'éclat, les réunions nombreuses.
-
-Jamais l'Allemagne n'a autant aimé les assemblées de salons qu'à
-présent. Les classes inférieures du peuple imitent les usages du grand
-monde. Partout on dissipe son temps. Rester seul, vivre seul, est
-maintenant en Allemagne une chose pour ainsi dire honteuse.
-
-Les enfants qui peuvent à peine marcher connaissent déjà l'étiquette
-des visites. Ils se font annoncer, et l'on se fait annoncer chez eux.
-Ces petites marionnettes reçoivent des convives et donnent des
-collations. Dans nos grandes cités, on vit d'une vie dissipée, comme
-à Londres et à Paris. Les petites villes imitent les grandes, de même
-que les pauvres imitent les riches. On voit de pauvres bourgades
-allemandes où il y a un club et des réunions hebdomadaires.
-
-Les bohémiens ont aussi une espèce de club dans une des belles et
-riches provinces du nord de l'Allemagne. Chaque samedi, ils se
-réunissent dans un moulin pour fumer et manger ce qu'ils ont recueilli
-pendant la semaine, soit en volant, soit en mendiant. Le possesseur du
-moulin tolère cette réunion, par politique, pour n'être pas volé, et
-par curiosité, parce qu'il apprend ainsi toutes les nouvelles du pays.
-
-L'Allemagne est peuplée à présent d'une foule d'associations publiques
-ou secrètes qui ont une grande force. Il résulte de là une vaste
-communauté d'idées et une puissante action dirigée vers un même but;
-mais tous ces mobiles de la vie sociale, tous ces moyens employés pour
-nous rappeler à la vertu, cette inoculation des devoirs d'homme et de
-citoyen par les lois, par la morale, par des dogmes mystérieux, par la
-religion, tout ce qui doit élever l'homme au-dessus de l'homme, ne
-suffit pas encore, si l'on ne pense trouver que des fleurs sur son
-chemin, si l'on veut moissonner avant d'avoir semé. Nous nous laissons
-souvent séduire par des chimères ou par de fausses apparences, nous
-voulons ce que le législateur n'a pas voulu, et c'est ainsi
-qu'échouent les plus grands projets de ceux qui donnent des lois aux
-hommes.
-
-Hélas! que de peines inutiles nous nous imposons! Et souvent la
-première cause de nos mouvements, de notre tentative, de nos actions,
-c'est la crainte de l'ennui.
-
-L'ennui est une peste à laquelle on croit échapper en sortant de la
-retraite, et qu'on ne rencontre jamais plus vite que dans la société.
-C'est un vide de l'âme, un anéantissement de notre activité et de nos
-forces, une pesanteur générale, une paresse somnolente, une fatigue,
-et, ce qu'il y a de pis, c'est souvent un coup mortel que l'on porte
-d'une main polie et avec beaucoup de grâce à notre intelligence et à
-nos plus douces émotions. Tout ce qu'il y a d'essor dans l'esprit d'un
-homme, d'élan dans son cœur, est comprimé, paralysé par l'ennui qu'il
-éprouve ou qu'on lui fait éprouver. Dans cet ennui, on s'assied en
-silence au milieu d'une assemblée, on écoute d'une oreille
-indifférente ce qui se dit, on ne s'intéresse à aucun entretien, et
-souvent on perd soi-même toute espèce de pensées.
-
-Cet ennui nous saisit lorsque nous sommes obligés de rester dans un
-lieu où l'on ne parle que de choses que nous ne nous soucions pas
-d'apprendre, ou lorsque quelqu'un s'empare de nous et nous force à
-écouter des paroles qui n'excitent en nous aucun intérêt. Que de fois
-un de ces imperturbables causeurs pétille de joie, tandis que son
-entretien fatigue, tourmente toute une société! En s'abandonnant à sa
-prolixité, il ne voit pas qu'il répand l'ennui dans le cercle qui
-l'entoure.
-
-Chaque affaire, chaque livre, chaque entretien qui n'excite en nous ni
-attrait ni curiosité, est une cause d'ennui. L'ennui entraîne beaucoup
-de personnes dans le monde, mais il en est que le dégoût de la société
-ramène dans la solitude. Un être oisif n'éprouve jamais tant d'ennui
-que lorsqu'il se trouve seul avec lui-même, tandis qu'au contraire
-l'homme laborieux supporte péniblement chaque heure, chaque instant
-qui entrave son activité. Le premier, par la raison qu'il ne sait
-point vivre avec lui-même, cherche des distractions extérieures; le
-second trouve sa satisfaction dans son propre cœur, après l'avoir
-vainement poursuivie dans les réunions de salons. L'homme qui n'a
-aucune occupation sérieuse, aucune habitude de réflexion, éprouve un
-profond éloignement pour tout ce qui intéresse les natures
-intelligentes, et, par bonheur pour lui, il n'entend dans le monde, le
-plus souvent, que des conversations frivoles et vides de sens. L'homme
-qui aime à étudier et à penser éprouve le même éloignement pour ces
-fades entretiens qui ne peuvent rien lui apprendre et qui ne lui
-donnent aucune émotion. Celui qui est doué d'un caractère facile et
-enjoué se plaît dans la société, parce qu'il domine aisément la
-volubilité du causeur indiscret. Celui qui est d'une humeur tendre et
-mélancolique se sent mal à l'aise dans une réunion, parce qu'il est
-souvent obligé de céder à l'importance d'un étourdi.
-
-Les petits esprits éprouvent rarement de tels ennuis. Ils rencontrent
-partout des gens de leur espèce, auxquels ils s'attachent de prime
-abord. Un sot gentilhomme allemand disait avec raison: «Un cavalier
-tel que moi trouve toujours un cavalier qui le présente dans le
-monde.»
-
-Oppressé par l'ennui, l'homme cherche naturellement à sortir de cette
-inaction de l'esprit. Il faut pour cela parvenir à émouvoir ses sens,
-son intelligence, son corps et son âme.
-
-Il est plus facile de sentir que de penser, de recevoir que de donner,
-et celui qui ne prend pas l'initiative, aime assez qu'on la prenne
-envers lui. Voilà pourquoi on s'en va avec empressement là où l'on
-espère trouver du mouvement, de la gaieté, du bruit. Voilà pourquoi on
-recherche les soirées, les bals, les salons étincelants de lumière et
-de diamants, les danses voluptueuses qui éveillent tant de vives
-sensations; rien de plus facile que de se procurer ces plaisirs
-factices; quant à ceux de la solitude, on n'en jouit pas toujours sans
-un certain effort.
-
-C'est la stérilité de l'esprit qui fait fuir les plaisirs de
-l'intelligence, qui fait que l'on se moque de tout ce qui est vraiment
-grand et beau, que l'on dédaigne les productions des meilleurs
-écrivains. Tout ce qu'il y a de meilleur dans les œuvres de la pensée
-déplaît à ces flegmatiques créatures du monde qui n'ont, comme l'a dit
-un Anglais, ni la volonté ni le pouvoir de sentir ces belles choses,
-qui ne cherchent partout qu'un passe-temps léger et qui, dans le vide
-de leur esprit, le cherchent partout sans le trouver. Si un sentiment
-irrésistible les arrache à leur froide indifférence ou à leur
-dédaigneux sang-froid, elles s'imaginent encore que, pour se
-distinguer du peuple, il convient de réformer toute manifestation de
-plaisir, d'admiration, et d'affecter dans toutes les circonstances une
-fière impassibilité.
-
-Un homme bien organisé occupe aisément une place agréable dans la
-société, surtout lorsqu'il est jeune, gai et bien portant. Celui qui a
-l'âme portée à la tristesse est plus difficile à satisfaire. Quant aux
-natures vulgaires, il faut, pour les émouvoir, les impressions vives
-et grossières. Les plaisanteries triviales, les médisances, le vin, le
-tabac, le libertinage, forment les liens de leur communauté. La
-débauche peut seule animer l'indolent Sibérien. Son intelligence est
-si pauvre, si lourde, que rien de noble ne la frappe.
-
-Plus d'un jeune élégant, plus d'une belle dame périraient d'ennui dans
-la ville la plus agréable, s'ils ne savaient chaque jour qu'il y a
-telle maison où ils doivent se mettre à table, jouer et perdre le
-temps. C'est ainsi que l'on court de semaine en semaine, d'année en
-année, dans un tourbillon perpétuel, que l'on forme chaque matin de
-nouveaux projets dont on ne se souviendra plus le lendemain.
-
-Les hommes indolents, quelque goût qu'ils aient pour la société, ne
-trouvent nulle part le plaisir qu'ils y cherchent. Toujours leur tête
-est vide et leur esprit embarrassé: ils s'ennuient sans cesse et
-répandent sans cesse l'ennui autour d'eux. Ils paraissent occupés et
-n'achèvent rien; ils courent d'un air affairé et se retrouvent
-toujours au même point. Ils gémissent de la brièveté du temps,
-soupirent jour et nuit, en songeant à la quantité de papiers qui
-s'amassent sur leur bureau et oublient que le travail seul pourrait
-alléger ce fardeau; ils s'effrayent de voir venir la fin de l'année et
-se demandent chaque matin: Quand viendra donc le soir? En été ils
-désirent être en hiver; en hiver ils réclament l'été; ces malheureux
-n'ont qu'un petit nombre d'idées et une impuissante résolution, et
-toujours ils sont prêts à courir au lieu où il y a une occasion de
-causer et d'entendre d'inutiles entretiens.
-
-Cependant on ne manque pas toujours son but en fréquentant les
-réunions du monde. Les relations sociales peuvent être un salutaire
-délassement après le travail, les soucis de la journée, et en reposant
-l'esprit, elles lui donnent un nouveau ressort. Ces relations peuvent
-être aussi d'une très-grande utilité pour les jeunes gens. Elles
-servent à former leur jugement, leurs manières, et, pour les gens de
-tout âge, la société est une excellente école: c'est là que l'on
-apprend à connaître les hommes, que l'on se forme à la complaisance et
-à la modestie. Les princes, les grands peuvent prendre là aussi des
-leçons de sagesse et d'humanité en même temps qu'ils y acquièrent la
-connaissance d'eux-mêmes. Les personnes d'un ordre inférieur doivent
-se souvenir aussi qu'elles réussiront mieux auprès des dépositaires du
-pouvoir par l'élégance des manières, par un vrai bon ton que par une
-basse servilité.
-
-Souvent aussi on recherche les relations sociales pour adoucir une
-pénible sollicitude, une amère tristesse et pour détourner son esprit
-de l'appréhension d'un malheur. Hélas! la solitude console rarement le
-malheureux dont la tombe a enseveli l'unique joie, qui toujours voit
-devant lui et toujours appelle une ombre adorée, qui donnerait tous
-les biens de la terre pour entendre une seule fois encore un accent de
-cette voix chérie qu'il n'entendra plus. Toutes les forces de son âme
-s'épuisent dans ces regrets; il ne connaît plus rien, il ne sent plus
-rien que la douleur et le désespoir.
-
-Ceux-là redoutent aussi la solitude qui n'osent interroger leur
-conscience. Combien il y en a qui tremblent à certains souvenirs! et
-quel changement il faudrait qu'ils opérassent en eux pour pouvoir
-retrouver le repos, pour qu'une dissipation continuelle ne fût plus
-l'unique palliatif au cri de cette voix intérieure qui les poursuit
-dans l'isolement! D'autres ont trompé le monde par de fausses vertus,
-et cependant ils ne se sentent nulle part aussi bien que dans le
-monde. Ils ont pratiqué avec ostentation la philanthropie, répandu des
-aumônes et fait beaucoup de bonnes œuvres. Ils se sont courbés
-jusqu'à terre devant les riches et les grands, ils ont loué toutes les
-extravagances des personnages puissants. A leurs yeux, l'homme
-influent n'a jamais eu aucun défaut: ils n'ont reconnu de méchancetés
-ou de sottises que parmi ceux qui ne jouissaient point de la faveur
-populaire; ils n'ont vu ni préjugés, ni erreurs, ni mensonge, ni
-esclavage de la pensée dans le lieu qu'ils habitent: aussi ces êtres
-sans dignité et sans distinction sont-ils bien accueillis partout;
-aussi sème-t-on des fleurs sur leur passage.
-
-La solitude est souvent, comme la religion, représentée sous des
-couleurs si sombres, que, rien que d'y songer, beaucoup de gens y
-perdent leur gaieté. Ils n'ont recours à la solitude que lorsqu'ils
-sont malades, soucieux, affligés, c'est-à-dire lorsqu'ils peuvent à
-peine en comprendre l'utilité. Mais il ne faut pas connaître le
-caractère de la religion et ne pas sentir sa force pour ne pas
-s'abandonner à elle toujours et dans les temps les plus heureux. Et il
-faut de même ignorer toute la jouissance qu'on éprouve à rentrer au
-dedans de soi, toutes les douceurs d'une vie retirée et paisible, pour
-ne pas comprendre qu'en se réfugiant dans la solitude, dans certaines
-circonstances, et en sachant employer le temps qu'on y passe, on
-s'acquiert par là une satisfaction céleste.
-
-On aurait grand tort de se figurer qu'un homme est d'une nature
-misanthropique et méprise toutes les distractions parce qu'il
-s'éloigne du monde, parce qu'il ne se précipite pas dans le tourbillon
-des salons, et l'on aurait grand tort de douter de sa raison parce
-qu'il se sent heureux et satisfait lorsqu'on le laisse seul avec
-lui-même.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-DU PENCHANT A LA SOLITUDE.
-
-
-Le besoin de s'éloigner de tout ce qui nous aigrit, nous entrave, nous
-fatigue, le désir de trouver le repos et la jouissance de soi-même,
-voilà ce qui constitue le penchant à la solitude. Les gens du monde
-n'ont point l'idée de cette jouissance, du moins le penchant à la
-solitude n'est pas commun. Et il annonce une âme qui ne se laisse
-point séduire par les habitudes vulgaires. Le chancelier Bacon disait
-que ce penchant était l'indice d'une sauvagerie extrême ou d'une
-grande élévation de caractère.
-
-Il est à remarquer que rien ne conduit l'homme indolent dans la
-solitude; il y reste par l'effet de sa paresse flegmatique. Le goût de
-la solitude n'est par conséquent pas toujours le résultat d'une vive
-impulsion: c'est quelquefois celui de la nonchalance. Alors ce n'est
-plus un élan, c'est une chute de l'âme. La honte et le repentir, les
-actions insensées, les déceptions, quelquefois une maladie, peuvent
-blesser si profondément l'esprit, qu'il veuille porter sa plaie dans
-la solitude et qu'il renonce à tous les plaisirs de la société. En
-pareil cas, le goût de la solitude est à peu près pour l'âme ce que la
-propension au sommeil est pour le corps fatigué. La satiété décide
-aussi beaucoup de personnes à s'éloigner du monde. Le philosophe
-Héraclite, que la société ennuyait, devint misanthrope: il établit sa
-demeure dans une montagne et se nourrit de racines, entouré de bêtes
-sauvages, car il était las de tout le reste. Une telle conduite
-annonce plus de faiblesse que de force, plus d'indolence que de
-passion.
-
-Celui qui a joui de tout ce que le monde estime et peut donner, celui
-qui, après de longs efforts, a obtenu la gloire, la fortune, la
-puissance, les honneurs, et qui, après tout, se dit que tout est
-vanité; celui qui, après avoir été aiguillonné par la passion, comme
-un cheval par l'éperon, en vient à ne plus éprouver aucune passion,
-celui-là est rassasié. Il ne se réfugie point, il est vrai, au milieu
-des bêtes fauves, il ne se nourrit point de plantes sauvages, mais la
-solitude est son dernier asile. Combien de grands personnages j'ai vus
-dans cette situation! car l'homme, placé dans une situation
-inférieure, ne tombe pas si bas; leurs cœurs ne ressentent plus aucun
-désir, ils aimaient encore la vie, le reste n'avait plus de prix à
-leurs yeux; la solitude était leur dernier asile.
-
-Le penchant à la solitude provient donc d'abord du besoin de fuir tout
-ce que nous haïssons dans le tumulte du monde, puis du besoin de
-recouvrer le calme et l'indépendance, puis ensuite, pour un esprit
-sensé, du besoin de goûter le bonheur non envié que l'on trouve en
-soi-même. La plus grande félicité est le repos du cœur et la liberté
-de n'agir que selon sa volonté et son pouvoir. Celui-ci aime la
-solitude parce qu'il s'y repose sans trouble, celui-là parce qu'il y
-travaille sans gêne; l'un et l'autre cherchent également la liberté,
-et c'est cet amour de la liberté qui conduit à la solitude les
-caractères bizarres, les hypochondriaques, les philosophes et les
-savants.
-
-On éprouve naturellement le désir de rentrer en soi-même et de se
-reposer, lorsqu'on a été forcé d'agir malgré soi pour les autres. Sans
-indépendance et sans repos, on n'aura point la véritable jouissance de
-soi-même. Il y a des hommes, peut-être, qui n'agissent jamais mieux
-que lorsqu'ils croient devoir se priver de cette jouissance,
-lorsqu'ils n'ont pas du matin au soir un instant pour faire ce qu'ils
-veulent. Il serait cruel de ne pas se réjouir du bien que Dieu nous
-donne l'occasion de produire; mais le monde demande une foule de
-choses que la Providence n'exige point de nous, des courses sans but,
-des obligations inutiles, des œuvres de vaine politesse, qui ne
-peuvent être considérées comme un devoir sérieux et d'où il ne peut
-résulter rien de vraiment bon. Peut-être les professeurs des
-universités allemandes ne vivent-ils si longtemps et en si parfaite
-santé que parce qu'ils ne sont tenus de faire la cour à personne,
-qu'ils poursuivent paisiblement, utilement, leurs travaux sans se
-laisser fatiguer, paralyser l'esprit par de frivoles préoccupations.
-
-Ce que le sage désire dans la contrainte de ses devoirs, dans le
-tumulte de la société, c'est le repos. Dans les plus grandes, comme
-dans les plus humbles situations, l'âme aspire toujours au repos comme
-au bonheur suprême[4]. Pyrrhus considérait ce repos comme le but de
-ses longues guerres, et Frédéric le Grand s'écriait, après une
-bataille où il venait de remporter la victoire: «Quand finiront mes
-tourments?»
-
- [4] L'empereur Joseph demandait un jour au baron de Grothaüs
- intrépide voyageur hanovrien, quel pays il voulait encore
- visiter. Le baron lui en nomma un grand nombre.--Et ensuite? dit
- l'empereur.--Alors, répliqua le baron, je reviendrai dans le
- Hanovre planter mes choux.--Ah! s'écria Joseph avec autant de
- douceur que de raison, allez-vous-en donc de suite planter vos
- choux dans le Hanovre.
-
-L'artisan chargé d'un travail pénible, le ministre qui voudrait rendre
-un peuple heureux et qui ne peut y parvenir, éprouvent le même désir à
-la fin d'une longue journée, et demandent le repos; la même espérance
-soutient, au milieu des tempêtes de l'Océan, le cœur du matelot;
-toutes les fatigues auxquelles il est condamné sont adoucies par la
-perspective du calme et du bien-être qui l'attendent au port. Les rois
-se lassent du trône et de l'étiquette qui les entoure; les grands se
-lassent de leur pouvoir, et les courtisans de leur brillant esclavage.
-Tous aiment à échapper, lorsqu'ils le peuvent, au tourbillon où ils
-sont jetés, et à chercher la tranquillité dans la solitude.
-
-Lorsque Publius Scipion occupait à Rome les premières fonctions de la
-république, il s'éloignait souvent du monde pour vivre dans la
-retraite; il n'écrivait pas des livres, comme Cicéron, mais il pesait
-en silence les destinées de Rome et disait: «Je ne suis jamais moins
-seul que lorsque je suis seul.» Après avoir atteint le plus haut degré
-de la puissance humaine, il quitta volontairement Rome et se réfugia
-dans sa maison de campagne près de Liternum, pour y achever en silence
-le cours de sa glorieuse carrière.
-
-Cicéron, qui fixait sur lui tous les regards, lorsqu'il gouvernait
-encore le cœur des Romains, abandonna aussi cette grande cité du
-monde avec la résolution de vivre seul. Rome n'avait plus pour lui les
-charmes de ses jardins de Tusculum. Horace oubliait aussi, dans sa
-solitaire retraite de Tibur, l'orgueilleuse vie des empereurs et les
-plaisirs tumultueux du premier peuple du monde.
-
-Peu de princes ont terminé leur vie aussi paisiblement que l'empereur
-Dioclétien. Il régnait depuis vingt-cinq ans, lorsqu'il résolut de
-renoncer au trône. Les livres n'avaient point fait de lui un
-philosophe, car il n'en lisait aucun; mais il fut le premier des
-empereurs romains qui se sentit assez grand pour se dépouiller de la
-pourpre souveraine. Son règne avait été constamment heureux; tous ses
-ennemis étaient vaincus et tous ses projets accomplis: à l'époque de
-son abdication, il n'était âgé que de cinquante-neuf ans; mais une
-faible santé lui rendait difficile l'accomplissement de ses devoirs,
-et il voulut remettre les rênes du gouvernement entre des mains plus
-jeunes et plus fermes que les siennes. Au milieu d'une vaste plaine,
-près de Nicomédie, il monta sur un trône élevé, et, dans une harangue
-pleine de raison et de dignité, il annonça au peuple et à l'armée la
-résolution qu'il venait de prendre; puis, montant dans une voiture
-couverte pour se dérober aux regards de la foule surprise, il alla
-s'enfermer dans sa retraite de Salone, en Dalmatie. Là, cet homme,
-qui, des rangs du peuple, s'était élevé à la dignité impériale, vécut
-encore neuf ans. Les sciences ne pouvaient charmer sa solitude; mais
-il avait du goût pour les plus innocentes jouissances de la vie: il
-construisit un palais magnifique dont on contemple encore avec
-étonnement les ruines. Il cultivait des jardins. On sait la réponse
-qu'il fit un jour à son ancien collègue Maximien, qui avait quitté le
-pouvoir avec lui et qui le pressait de remonter sur le trône: «Si tu
-pouvais voir, lui dit Dioclétien avec un sourire de compassion,
-toutes les plantes que j'ai moi-même cultivées à Salone, tu ne me
-conseillerais plus de renoncer au bonheur que j'éprouve ici pour
-reprendre le sceptre.»
-
-Zénobie, cette reine célèbre de Palmyre, ingrate élève de Longin,
-cette femme qui lisait Homère et Platon, qui égalait en beauté les
-femmes les plus renommées, et qui les surpassait en sagesse et en
-courage, cette héroïne qui se rendit redoutable aux Arabes, aux
-Arméniens, aux Perses, et qui remporta même la victoire sur une armée
-romaine, fut enfin battue par l'empereur Aurélius, et faite
-prisonnière. Son courage l'abandonna, et ses amis s'éloignèrent
-d'elle. Elle se retira à Tivoli, dans une maison de campagne dont
-l'empereur lui avait fait présent, et supporta son malheur avec
-dignité. Les douces joies de la solitude la consolèrent de la perte
-d'un trône, et la philosophie lui fit oublier sa grandeur évanouie.
-
-L'empereur Charles-Quint ensevelit dans le modeste et solitaire
-couvent de Saint-Just, en Espagne, l'ambition et les projets
-gigantesques qui, pendant un demi-siècle, avaient agité toute l'Europe
-et menacé tous les peuples.
-
-L'empereur de la Chine Kien-Long, qui fut le père de ses sujets,
-joignait aux qualités les plus élevées un grand penchant au repos et à
-la solitude. Il est l'auteur d'une trentaine d'ouvrages. Dans un petit
-poëme sur le thé, qu'il composa à une partie de chasse hors de la
-grande muraille, il s'écrie: «Que ne puis-je, comme un ancien sage,
-vivre des fruits d'une espèce de sapin, afin de pouvoir m'entretenir
-librement avec moi-même et n'avoir rien d'autre à désirer!»
-
-Il arrive aussi, comme nous l'avons déjà dit, qu'on s'éloigne des
-hommes par hypocondrie. La situation dans laquelle l'âme tombe est
-une source intarissable de chagrins qu'on n'aime point à confier aux
-autres et qu'on garde pour soi. Accablé par un fardeau dont il ne peut
-se délivrer, et le cœur rempli des sensations les plus pénibles, un
-hypochondriaque n'ose se montrer dans une réunion joyeuse ni
-s'associer à aucun élan de gaieté; partout où il va malgré lui, il se
-sent l'esprit lourd et la tête embarrassée. Toutes les jouissances de
-la vie sont pour lui empoisonnées, et tous les ressorts de l'esprit
-anéantis, lorsque, par des instances indiscrètes ou par une fâcheuse
-politesse, on le force à aller dans un salon. Il y porte la triste
-conviction qu'il ne convient point aux autres hommes, et que peu
-d'hommes lui conviennent; qu'on ne le comprend point, parce que l'on
-n'entre pas dans l'analyse de sa situation, et cette idée suffit pour
-lui donner l'apparence d'un homme sans savoir et sans facultés
-intellectuelles. Avec cette souffrance, qui ébranle les plus légers
-fils de l'imagination, avec cette épine dans le cœur, on n'éprouve
-que le besoin de rester seul, de se dérober aux regards du monde. Dans
-sa retraite, on ne trouve pas toujours le repos, mais on peut se dire:
-Ici, je suis libre et indépendant; ici, je puis faire ce que je veux,
-je ne serai torturé par aucune politesse importune, par aucun
-entretien fatigant, par aucune pensée méchante, et l'on reste ainsi
-pensif et solitaire, tant qu'on ne trouve personne à qui l'on puisse
-dire ce que l'on sent, personne qui puisse comprendre ce douloureux
-état de l'âme et l'accepter avec douceur, prudence et affection.
-
-On s'éloigne aussi quelquefois de la société par la répugnance que
-nous donnent les jugements faux et acerbes qu'on y entend formuler.
-Celui qui veut s'affranchir de tous les préjugés et de toutes les
-opinions communes; celui qui ne peut changer sa façon de voir les
-choses au moindre vent qui souffle sur la ville; celui qui a trop de
-liberté dans ses idées pour vouloir se laisser conduire par les
-autres, et trop de raison pour vouloir diriger ceux qui l'entourent;
-celui qui aime à vivre avec son siècle, qui se réjouit de tous les
-progrès des connaissances humaines, celui-là s'éloigne volontiers des
-réunions où l'on ne sait apprécier ni ce qui est grand ni ce qui est
-beau. Il poursuit ses études en silence, et s'attache à sa retraite
-chaque fois qu'il observe l'esclavage de l'esprit, les erreurs
-populaires, et ces gens dont l'âme, comme dit Shakespeare, court
-toujours sur les grandes routes.
-
-Il ne faut pas considérer comme une preuve du progrès des lumières
-l'accord général des opinions sur chaque question. La liberté
-individuelle de penser et de juger selon des vues particulières
-annonce, au contraire, plus de mouvement, d'intelligence. Si tous les
-habitants d'une ville sont en tout du même avis et que personne n'ait
-une opinion à soi, on peut dire qu'il y a dans cette ville une
-épidémie d'extravagance dans la louange comme dans le blâme.
-
-Le goût de la solitude peut donc naître de la nature même de ces lieux
-où l'on n'entend formuler que des opinions faites d'avance, où il
-règne perpétuellement un ton uniforme, qui n'est jamais le meilleur;
-où la passion donne des ailes à toutes les erreurs, et une influence
-puissante, une autorité irrésistible à tous les préjugés.
-
-On ne peut pas toujours admettre la croyance des autres. Peut-être
-a-t-on été élevé d'une manière différente, peut-être a-t-on pris
-d'autres habitudes. Alors on se trouve mal à l'aise dans ces sociétés
-où le goût, la littérature, sont dominés par des préjugés absolus où
-par l'effet de l'orgueil, de l'ignorance de ceux qui se sont établis
-les oracles de l'opinion publique; tout ce qui n'est pas restreint
-dans la raison de ces êtres bornés, tout ce qui s'écarte d'un plat
-niveau, toute œuvre importante, toute action recommandable devient
-ouvertement l'objet d'une amère critique et d'une affreuse mutilation.
-
-Un homme jaloux de sa liberté ne se courbe point sous ces chaînes
-d'esclave; il ne peut se soumettre au despotisme de ces prétendus
-beaux esprits qui, de leur misérable tribunal, répandent des flots de
-fiel sur tous ceux de leurs contemporains qui ont acquis quelque
-distinction, sur tous ceux qui se signalent par leur talent ou leur
-courage: écrivains, philosophes, législateurs, généraux et princes.
-
-Il est, par conséquent, très-facile de comprendre le goût de la
-solitude, où il est de bon ton de considérer comme une sottise tout ce
-qui est bien, et où l'on pourrait dire chaque jour, avec mon ami
-Frédéric de Stolberg: Pour les beaux esprits de notre temps, l'amitié,
-l'amour, la vérité, la nature, le courage, la patrie et la religion,
-sont des mots vides de sens, qui affectent désagréablement l'oreille,
-comme des sons discordants. Là, en effet, les écrivains les plus
-illustres sont traités, par les gens les plus médiocres, comme des
-misérables revêtus de haillons. Là, les femmes qui passent leur vie
-devant une glace, qui ne savent s'entretenir que de gaze et de rubans,
-parlent avec dédain de tout ce qui a un caractère de vie et
-d'élévation. Là, on ne se permettrait pas d'exprimer un éloge avant
-d'avoir consulté l'oracle du lieu, avant d'avoir appris par lui quelle
-opinion il est convenable de manifester. Là, un écrivain qui ne
-partage point les idées dominantes est puni de la remarque la plus
-juste, de l'expression la plus libérale, comme s'il avait voulu
-attenter à la tranquillité de l'État et porter partout le désordre.
-
-L'arrogance et le faux esprit, l'envie et l'intolérance ont, de tout
-temps, chez les peuples les plus célèbres, affligé les hommes de bien.
-David Hume était un homme d'une nature douce et tranquille. Nulle
-tache n'a, dans le cours de sa vie, souillé sa réputation de vertu. Sa
-bonté de caractère ne l'abandonnait ni dans le monde ni chez lui. Il
-conserva sa tranquillité dans le temps même où ses adversaires le
-livraient aux plus grossières railleries. Il lisait avec un calme
-imperturbable les affreux libelles lancés contre lui. Les pauvres
-mêmes de son voisinage, que ses ennemis lançaient contre lui,
-observaient avec respect et gratitude son humanité et ses actes de
-bienfaisance. Dans toutes les occasions, sa conduite était ferme,
-honorable et éloignée de toute vaine pompe et de toute affectation. Il
-était d'un abord facile, et rien, dans son extérieur et dans son
-entretien, n'annonçait le pédantisme du savant. Son affabilité n'était
-que l'épanchement naturel et vrai d'un bon cœur. Hume a, il est vrai,
-abusé de ses talents en attaquant la religion; mais ses mœurs
-auraient pu être citées pour exemple dans des temps où le
-christianisme n'avait rien perdu de sa pureté primitive. Il avait
-cette force d'âme, cette bonté de cœur qui ennoblit l'homme dans tous
-les pays, dans tous les temps, et l'élève au rang des plus grands et
-des meilleurs esprits. C'est ainsi qu'en Angleterre, la postérité
-impartiale juge David Hume, mais il n'était pas jugé ainsi par ses
-contemporains. Quel désir ne dut-il pas éprouver de s'enfuir du monde
-après l'épreuve qu'il en avait faite, et de se retirer dans la
-solitude! Il vivait cependant à une époque éclairée, au milieu d'un
-peuple instruit et intelligent.
-
-Le scepticisme de Hume ne fut probablement pas la seule cause de tous
-les outrages qu'on lui fit subir en Angleterre. La haine nationale
-contribua sans doute à irriter les Anglais contre lui. Hume était
-Écossais; mais la rage déchaînée contre lui pénétra jusqu'en Écosse.
-On ne peut lire sans une douloureuse émotion le récit qu'il a fait
-lui-même de tout ce qu'il a eu à souffrir comme écrivain en
-Angleterre, en Écosse et en Irlande.
-
-Hume paya, par ses souffrances, le tribut que tout homme célèbre doit
-aux esprits faux. Mais les gens raisonnables n'auraient pas dû se
-laisser gouverner par ces esprits faux. Tous les grands philosophes du
-continent regardaient les écrits de Hume comme des chefs-d'œuvre
-d'exposition philosophique, et admiraient à la fois sa finesse, sa
-profondeur et son élégance. Si je ne me trompe, ce fut Sulzer qui, le
-premier, révéla aux Allemands le mérite de cet écrivain. Comme
-historien, Hume a le même talent que Voltaire, avec plus de gravité et
-de profondeur, et il est vraisemblable que Voltaire a plus profité de
-Hume que Hume de Voltaire. Avec toutes ces qualités, Hume fit sur ses
-compatriotes une impression dont ils auraient dû rougir.
-
-On a peine à croire ce qui lui arriva lorsqu'il publia ce livre. Vers
-la fin de l'année 1738, il fit paraître son _Traité sur la nature de
-l'homme_. «Jamais, dit-il, début littéraire ne fut plus malheureux.»
-Ce traité sortit de la presse mort-né et n'excita pas la plus légère
-sensation; il fondit la première partie de ce travail dans ses
-_Recherches sur l'entendement humain_, qui parurent en 1748, lorsqu'il
-était à Turin. A son retour en Angleterre, il apprit avec humiliation
-que cette œuvre n'avait pas éveillé la moindre attention. Une
-nouvelle édition de ses _Essais moraux et politiques_ qui furent
-publiés à Londres à peu près à la même époque, n'obtint pas plus de
-succès. Il considérait ses _Recherches sur les principes de la morale_
-comme le meilleur de ses écrits, et cependant elles ne furent pas même
-remarquées.
-
-Hume comptait sur le succès de l'_Histoire de la maison de Stuart_,
-publiée en 1754, et ce fut encore pour lui une nouvelle déception. De
-toutes parts des cris de reproche, de colère, d'horreur même,
-s'élevèrent contre lui. Anglais, Écossais, whigs et torys, philosophes
-et gens religieux, patriotes et courtisans, tous se réunirent dans une
-même fureur contre l'homme qui avait osé s'attendrir sur le sort de
-Charles Ier et du comte de Strafford. Et à peine cette violente rumeur
-était-elle passée, que Hume eut l'humiliation de voir son livre plongé
-dans l'oubli. Millar, son éditeur, lui assura que, dans le cours d'une
-année entière, il n'en avait été vendu que quarante-cinq exemplaires.
-Deux personnes seulement prirent à tâche de défendre cet ouvrage: le
-docteur Hering, primat d'Angleterre, et le docteur Stone, primat
-d'Irlande. Ces deux prélats écrivirent à l'auteur de ne point se
-laisser effrayer par tout ce qui se disait contre lui. Cependant cet
-écrivain énergique se sentit découragé, et il a lui-même déclaré que,
-si la guerre n'avait pas éclaté entre la France et l'Angleterre, il se
-serait retiré, sous un nom supposé, dans quelque province de France,
-avec la ferme résolution de ne pas rentrer dans son pays. Mais comme
-ce projet était alors irréalisable, et qu'il avait déjà composé une
-grande partie de son nouvel ouvrage, il se détermina à poursuivre son
-entreprise. Son _Histoire de la maison de Tudor_ parut en 1759, et
-souleva, dans la Grande-Bretagne, tout autant de cris de réprobation
-que l'histoire des deux premiers Stuarts. Enfin Hume quitta, en 1763,
-les côtes d'Angleterre, vint à Paris avec le comte de Hertford, et
-trouva là une réception aussi honorable pour les Français que pour
-lui. «Ceux qui ne connaissent pas, dit-il modestement, les étonnants
-effets de la mode, ne pourraient se figurer l'accueil que je reçus à
-Paris des hommes et des femmes de tout rang et de toute condition.
-Plus j'essayais de me soustraire à ces excessives prévenances, plus on
-m'en accablait[5].»
-
- [5] Les savants et les philosophes parisiens firent plus
- pour Hume qu'ils n'eussent fait pour un roi. «Lorsqu'il arriva à
- Paris, dit Sture, tous les écrivains étaient impatients de le
- voir, parce que, disait-on, _c'était un homme d'un esprit
- infini_. A peine avait-il posé un pied sur le continent, que les
- premières coteries intriguaient pour l'attirer à elles. Une
- élégante princesse parvint à s'emparer de l'homme merveilleux
- pour le conduire dans le monde. On répandit de tous côtés _des
- invitations à un souper délicieux où se trouverait monsieur Ume_.
- Il parut enfin, cet Anglais sec et lourd qui ne prononçait pas un
- mot quand rien ne l'intéressait. Rien ne fut négligé de ce qui
- pouvait l'électriser. On ne parlait que de _ses charmants
- ouvrages_, que personne ne pouvait lire, et _du profond génie de
- messieurs les Anglais_. Mais tout fut inutile: l'ingrat resta
- froid et silencieux. Ceux qui s'étaient assemblés autour de lui
- haussèrent les épaules et se regardèrent l'un l'autre avec pitié.
- Le lendemain on se disait à l'oreille: _Ce monsieur Ume n'est
- qu'une bête_; un plaisant repartit: _C'est qu'il a fourré tout
- son esprit dans ses livres._»
-
-L'histoire de Hume est ordinairement celle des hommes qui aspirent à
-être prophètes dans leur pays. Quiconque prétend voir un peu plus loin
-que ses concitoyens, et qui a la folie de vouloir publier ce qu'il a
-découvert, éveille aussitôt l'animadversion générale. Il n'est pas un
-écrivain, grand ou petit, qui ne soit entouré de gens plus petits que
-lui, et tous lui jettent la pierre. Vous trouverez toujours, dans
-votre ville natale, des personnes qui vous donneront un vêtement, si
-vous n'en avez point; qui vous nourriront, si vous avez faim; qui vous
-aideront en mainte occasion, mais qui ne permettront point qu'on vous
-rende le moindre honneur.
-
-Les Éphésiens disaient, dans leur esprit républicain: «S'il y a parmi
-nous un savant, qu'il sorte du pays et s'en aille ailleurs.» Moi, je
-dirai à ce savant: «Ne t'en va pas, reste dans ta demeure, et évite
-tes concitoyens, non pour les haïr, mais pour les oublier.»
-
-Cessons de vouloir que les hommes soient ce qu'ils ne peuvent être, et
-prenons-les tels qu'ils sont. Il est vrai que, lorsqu'on porte dans
-son âme un sentiment idéal de ce qui est beau et noble, on est révolté
-de voir des misérables s'ériger en professeurs de sagesse et de
-vérité. On souffre aussi d'entendre formuler une pensée fausse, quand
-on songe que cette pensée se communique de cercle en cercle, et
-deviendra en peu de jours l'opinion générale. Mais, puisqu'il est
-impossible aux beaux esprits de cette époque d'avoir un jugement
-équitable, puisqu'en matière de littérature, chaque ignorant et chaque
-folle se croient en droit de donner leur avis, puisque la multitude se
-fait toujours une idée fausse de ce qu'il y a de plus intime dans le
-cœur humain, résignons-nous donc à toutes ces sottises et
-souvenons-nous que rien au monde n'est plus rare que de trouver un bon
-juge.
-
-Ne nous abaissons pas non plus jusqu'à nous irriter contre ces pauvres
-gens qui jasent sans cesse sans savoir ce qu'ils disent; ne regardons
-point ces innocents insensés comme des serpents et des scorpions, ils
-ne cherchent pas toujours à faire le mal; élevons-nous au-dessus de
-ces misérables murmures que provoque en tous lieux l'aspect d'un
-homme qui a éveillé quelque attention. Ne cherchons point à contredire
-l'opinion de ceux que le raisonnement ne peut convaincre; il est plus
-facile de gagner leur cœur, et, lorsque leur affection nous est
-acquise, nous pouvons diriger leur esprit.
-
-Il ne faut pas fouler aux pieds les fleurs que Dieu fait naître sur
-notre route; il ne faut pas fuir le monde avant de n'y trouver rien de
-bon. Que chacun juge selon ses petites idées, et que ce jugement soit
-la règle et la loi d'une ville ou d'un pays, qu'importe, si nous en
-rions? Ne murmurons pas, lors même que nous ne pourrions surmonter les
-défauts des hommes, mais apprenons à les supporter.
-
-A la cour, dans les villes, dans les lieux les plus retirés, partout
-la calomnie a poursuivi celui qui ne s'abandonnait point au torrent de
-la foule. Voilà pourquoi les hommes sages renoncent au suffrage de la
-multitude. Ils s'en vont à l'écart, afin de ne plus porter ombrage à
-personne, mais ils ne sont pas alors exempts de misanthropie. Solon se
-renferma dans sa demeure lorsqu'il ne fut plus en état de résister à
-la tyrannie de Pisistrate; il déposa ses armes en disant: «J'ai assez
-défendu les lois de mon pays.» Et il se mit à faire des vers contre
-les Athéniens.
-
-Un courtisan n'aurait ni cœur ni entrailles, s'il n'éprouvait parfois
-le désir de quitter les grandeurs pour la paix des champs. Il est
-impossible qu'il voie sans chagrin et sans dégoût que souvent on
-n'obtient de faveur à la cour que par un métier servile, que des
-femmes perdent leur journée à échanger de vains propos, à rire de
-toutes les vertus, à ridiculiser le mérite, et n'estiment que celui
-qui s'élève par des services avilissants. Là, on doit voir aussi d'un
-œil de pitié les ruses et les subterfuges que l'on emploie pour
-tromper les princes et souvent pour aveugler les plus clairvoyants.
-Là, on doit ressentir un profond mépris pour toutes les cabales que
-les petits ourdissent contre les grands, pour la satisfaction avec
-laquelle on découvre dans celui dont on envie le pouvoir une tache, un
-défaut.
-
-Dion était haï, envié et persécuté par les courtisans de Denys le
-Jeune, parce qu'il ne vivait pas comme eux, parce qu'il ne se montrait
-pas assez souvent dans leurs réunions, et qu'il n'aimait ni leurs
-entretiens ni leurs opinions. Ces courtisans donnaient à ses vertus
-les apparences du vice, ils le calomniaient près de Denys: ils
-appelaient sa gravité de l'orgueil, sa franchise de l'arrogance et de
-l'opiniâtreté. Ils l'accusaient de faire des satires quand il voulait
-donner un bon conseil, et de mépriser leurs désordres quand il ne
-voulait point s'y associer.
-
-Malgré ces mauvaises passions, il ne faut point haïr les hommes: on
-peut mépriser les sots et les faux jugements, mais ils ne sont point
-dignes qu'on les haïsse. La haine est l'extinction de l'amour; et que
-serait la vie sans l'amour? D'un premier degré d'éloignement à l'égard
-des hommes, il est facile d'en venir à une affreuse misanthropie.
-Celui qui s'irrite de toutes les folies et de toutes les faiblesses
-qu'il remarque, celui qui s'arrête trop longtemps aux choses qui le
-blessent, hait les hommes dès qu'ils l'offensent. Alors, son caractère
-s'aigrit, il observe lui-même d'un point de vue faux, et juge mal tout
-ce qui attire son attention; alors il devient soupçonneux,
-susceptible, méchant, et lorsque enfin la passion l'emporte,
-peut-être, dans sa fureur aveugle, en vient-il jusqu'à désirer, avec
-M. de Saint-Hyacinthe, de pouvoir habiter une île déserte pour y
-massacrer tous les malheureux que la tempête y jetterait dépouillés de
-tout et sans défense.
-
-Je me rappelle encore avec horreur un de ces monstres que j'ai été
-quelquefois obligé de voir en Suisse. Cet ennemi des hommes ne se
-nourrissait que du venin de la chicane. Quand j'approchais de lui, il
-me semblait voir des serpents s'agiter sur sa perruque sale et en
-désordre. Des taches rouges et bleues couvraient son visage; le plus
-affectueux de ses regards, luisant à travers de noirs sourcils, était
-comme un regard infernal. A chaque parole, il vous offrait la
-perspective d'un procès. Le mal était son élément; sa maison était
-devenue le refuge de tous les esprits turbulents, de tous les ennemis
-du repos public. Il soutenait chaque injustice, poursuivait tous les
-honnêtes gens, caressait les méchants, attirait à lui avec
-empressement les calomniateurs, recueillait précieusement tous les
-mensonges: c'était, en un mot, l'avocat du diable et le père d'une
-Furie. Cet être affreux se trouvait fort bien d'un tel genre de vie:
-chaque jour, il se préparait en silence quelques-unes de ses
-jouissances misanthropiques, et se disait heureux dans sa solitude.
-
-Le malheureux Timon de Lucien avait des motifs de haine contre les
-hommes: il n'était pas besoin qu'il eût recours aux sophismes ni à la
-chicane pour se complaire dans sa sauvage philosophie. «Ce coin de
-terre, disait-il, sera ma demeure et mon tombeau. J'abhorre tout ce
-qui porte le nom d'homme, et les relations sociales, l'amitié, la
-compassion, ne me toucheront plus. Plaindre les malheureux, secourir
-ceux qui sont dans le besoin, est une faiblesse et un crime. Je veux
-achever ma vie dans la retraite comme les bêtes fauves, et personne
-autre que Timon ne sera l'ami de Timon. Tous les hommes ne sont à mes
-yeux que des fripons ou des scélérats, et je regarde les rapports que
-l'on peut avoir avec eux comme une profanation ou une sotte
-plaisanterie. Maudit soit le jour où l'un d'eux se montra devant moi!
-Je ne veux voir les hommes que comme des blocs de pierre ou d'airain.
-Point de paix avec eux et point de relation! Que ma solitude soit une
-barrière infranchissable entre le monde et moi, et parents, amis,
-patrie, vains noms que les fous seuls respectent. Je méprise tout
-éloge, et j'abhorre la vile flatterie; je ne veux trouver de plaisir
-qu'en moi-même; je veux sacrifier seul aux dieux, et seul assister à
-mes banquets. Je veux être mon unique voisin et mon unique compagnon,
-passer ma vie tout seul et mourir tout seul. Je veux me distinguer et
-m'illustrer par mon caractère sombre, par l'étrangeté de mes mœurs,
-par ma colère cruelle, par mon inhumanité. Si un homme, près de mourir
-dans les flammes, me supplie de les éteindre, j'y jetterai de l'huile
-pour en augmenter l'ardeur. Si un homme, entraîné par un torrent, lève
-ses mains vers moi et implore mon secours, je le prendrai par la tête
-et je le plongerai dans l'onde pour qu'il y périsse.»
-
-On sait à quelle cause très-naturelle Lucien, l'un des plus spirituels
-écrivains qui aient jamais existé, attribue l'étrange folie dont nous
-venons de lire l'expression. Tel est le dernier degré de rage auquel
-l'injustice et l'ingratitude, et les méchancetés de toute sorte,
-peuvent conduire un homme qui, dans le principe, aurait été bon et
-généreux, comme l'était Timon.
-
-Il y a aussi des hommes qui n'ont à se plaindre de personne, qui se
-retirent à l'écart, parce qu'ils haïssent la lumière, et qui ne
-sortent de leur retraite que dans l'obscurité. C'est ainsi que se
-glisse dans l'ombre l'envie, cette hideuse passion. Les Caraïbes
-disent que l'envie fut la première créature qui parut sur la terre.
-Elle répandit le mal à la surface du monde, et elle se croyait belle,
-lorsque tout à coup, apercevant le soleil, elle courut se cacher, pour
-ne plus se montrer que pendant la nuit.
-
-Mais il existe un grand nombre d'hommes qui recherchent la solitude
-sans hypocondrie, sans haine, sans le moindre sentiment indigne d'un
-véritable philosophe; ils la cherchent par le désir d'étudier en paix
-les œuvres les meilleures de tous les temps et de tous les peuples.
-Ils poursuivent avec ardeur ce but chéri, et ne haïssent que ce qui
-les entrave dans leurs pensées de prédilection. Pour une belle âme, la
-solitude est le contre-poison de la misanthropie. Ceux qui éprouvent
-le besoin de travailler à leur propre perfection, ceux qui veulent
-déployer en liberté leurs forces et leurs facultés, ceux qui veulent
-avoir plus d'action que l'on n'en a ordinairement dans le cours
-journalier de la vie, ceux qui aspirent à être quelque chose pour les
-hommes qu'ils ne connaissent pas encore, et dont ils ne sont pas
-connus, ceux-là peuvent bien éprouver une noble répugnance pour les
-vaines distractions et les stériles plaisirs des sociétés frivoles.
-
-L'esprit et le cœur s'élèvent alors, se ravivent et se fortifient
-dans la solitude. Voilà pourquoi la solitude a toujours été si chère
-aux philosophes, aux poëtes, aux orateurs, aux héros, à tous les
-hommes enfin qui voulaient s'élever au-dessus de l'horizon vulgaire et
-accroître leurs connaissances. Homère a peint les lieux solitaires de
-la Grèce et de l'Italie avec une telle vérité, dit Cicéron, que nous
-voyons par ses descriptions ce que lui-même n'avait point vu.
-Démosthène se retire dans une chambre souterraine, loin des rumeurs
-d'Athènes, s'enferme là pendant des mois entiers, et se fait raser la
-moitié de la tête pour n'être pas tenté de quitter cette retraite, où
-il écrivait ses harangues. Épicure passe ses journées dans un jardin.
-Les héros les plus célèbres de la Grèce et de Rome partageaient leur
-temps entre les livres et les armes, entre les préoccupations de la
-guerre et les travaux silencieux, et se distinguaient à la fois par la
-philosophie et par les exploits militaires. Saint Jérôme écrivit dans
-un affreux désert ses livres pleins d'une éloquence sublime, et, du
-fond de l'obscurité, ses œuvres répandaient au loin la lumière. Les
-druides de l'ancienne Bretagne, de la Germanie et des Gaules fuyaient
-les villes dès qu'ils n'avaient plus aucun devoir public à y remplir,
-vivaient dans les forêts, donnaient, à l'ombre des vieux chênes, leurs
-leçons à la jeunesse. Ils étaient les prêtres, les législateurs, les
-médecins, les philosophes de leur nation.
-
-Joseph II, le plus grand des empereurs d'Allemagne, et quelques rois
-qui estimaient le genre humain plus que leur couronne, ont quitté
-l'étiquette de leurs palais pour vivre d'une vie plus simple qui les
-rapprochait des autres hommes. Wieland, dont les Allemands aiment à
-prononcer le nom et à rappeler les œuvres inspirées par les Grâces,
-écrivit, dans une petite ville de la Souabe, à Biberich, ces livres
-qui devaient faire l'orgueil de ses compatriotes. Comment les
-philosophes illustres, les hommes d'État distingués ont-ils acquis
-leur renommée? Aristote a-t-il écrit ses livres parmi les courtisans
-du roi de Macédoine? Platon a-t-il fait les siens à la cour de Denys?
-Non, tous ces hommes d'un esprit si élevé recherchaient le silence de
-la retraite.
-
-Ajoutons à toutes les raisons qui conduisent l'homme dans la solitude
-deux causes encore, la religion et le fanatisme. La religion entraîne
-l'homme dans la solitude par les motifs les plus nobles et les plus
-élevés, par les convictions les plus profondes, par les besoins du
-cœur les plus vrais et les plus intimes. Le fanatisme est la
-dégénération de ces nobles penchants, c'est le fruit d'un faux
-jugement, d'un zèle outré et d'une folle superstition.
-
-Les âmes vraiment religieuses se sentent entraînées vers la solitude
-par la crainte que leur inspire l'aspect du monde et de ses dangers.
-Peut-être ont-elles tort de blâmer parfois, dans l'ardeur de leur
-dévotion, certains plaisirs innocents. Mais, persuadées que le monde
-ne peut leur procurer le bien suprême auquel elles aspirent, elles
-n'aiment point à dissiper leur vie en vaines distractions. Animées
-par l'espoir de jouir un jour des félicités du ciel, elles
-s'affranchissent des choses d'ici-bas; elles se font un devoir de
-renoncer dès la jeunesse à tout ce que nous devons quitter à l'heure
-de la mort, aimant mieux avoir peur dans le cours de la vie pour être
-moins effrayées au moment où la vie nous échappe. A chaque regard
-qu'elles jettent vers l'éternité, à chaque pas qu'elles font vers la
-tombe, elles éprouvent moins d'attraits pour les jouissances de ce
-monde. Voilà pourquoi tant de catholiques cherchent un refuge dans les
-cloîtres, et ce sentiment religieux donne au cœur et à l'esprit une
-élévation devant laquelle je m'incline souvent avec humilité et avec
-des larmes de douleur dans le silence de ma retraite.
-
-Les fanatiques fuient le monde parce qu'ils se font une idée outrée de
-la perfection. A chaque pas, ils se croient plus près du ciel, et
-maudissent celui qui ne suit point la même voie. Souvent, dès leur
-jeunesse, ils se séparent des enfants de leur âge comme pour obéir à
-leur vocation: ils s'éloignent des jeux les plus innocents, et ne
-montrent au milieu d'une gaieté générale qu'un visage sombre. En
-grandissant, ils deviennent lourds, grossiers, fourbes et méchants. De
-leur gîte obscur, ils observent le monde sans comprendre ce qui s'y
-passe, ou ils le fuient précipitamment, comme cet insensé qui fuyait
-les hommes, de peur qu'on ne lui cassât son nez de verre. La faiblesse
-de leur jugement donne une singulière ardeur et une singulière
-mobilité à leur imagination. Mais, malgré leur folie, ils sont heureux
-de leur isolement, pourvu que leur tête s'exalte et fermente
-librement.
-
-D'autres gens se retirent encore dans la solitude pour obéir à la
-mode. C'est la coutume qu'au commencement de l'été, toutes les
-personnes de bon ton et toutes celles qui veulent être considérées
-comme telles, s'en aillent à la campagne et s'imaginent qu'il n'y a
-plus une âme en ville. Ce n'est ni la fatigue du travail ni le goût de
-l'étude qui les conduit là; c'est tout simplement le désir de
-transporter sa paresse sur un autre théâtre et de dormir en paix, au
-lieu de passer la nuit dans le tumulte des bals. Le plus grand
-avantage que ces gens de la haute société retirent de la solitude,
-c'est de ne plus exposer aux regards de tant de témoins leur
-singulière façon de vivre; mais l'ombre des forêts et les fleurs des
-vallées ne produisent sur eux aucune heureuse impression. Les dryades
-ne les rendent pas plus sages: ils n'apprennent pas à mieux penser ni
-à mieux agir. La plupart de ces personnages distingués qui passent
-l'été à la campagne ne retirent d'autre fruit de ce séjour que de
-pouvoir, en rentrant à la ville, parler du bonheur et de la beauté des
-champs, bonheur qu'ils n'ont point senti, beauté qu'ils n'ont point
-appréciée.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-DES INCONVÉNIENTS GENERAUX DE LA SOLITUDE
-
-
-Le penchant à la solitude ne se concilie pas toujours, comme nous
-l'avons vu, avec une parfaite rectitude de bon sens, ni avec un calme
-de caractère disposé à glisser comme une ombre paisible sur le théâtre
-du monde. Il y a déjà des inconvénients dans l'éloignement ordinaire
-de la société, et l'on en rencontre de plus grands lorsqu'on fuit les
-hommes avec obstination.
-
-Tous les défauts des solitaires ne sont point le résultat de la
-solitude. Ils peuvent provenir de diverses autres causes, et si on
-entre dans la solitude avec de mauvais penchants, il est à craindre
-qu'elle ne les augmente.
-
-Nous voulons essayer de reconnaître les bons et les mauvais effets de
-la solitude, selon les différents caractères, afin de pouvoir dire
-dans quel cas elle est nuisible et dans quel cas elle est à désirer.
-Nous devons examiner comment elle procure autant de satisfaction que
-les relations de société, et dans quel but il est utile que les hommes
-s'éloignent des autres hommes. Je ne parlerais point des inconvénients
-de la solitude, si je ne voulais écrire, comme beaucoup d'autres,
-qu'un roman sur ce sujet; mais mes intentions sont plus sérieuses.
-
-L'homme, dans l'oisiveté de la solitude, est comme une eau stagnante,
-qui n'a point d'écoulement et qui se corrompt. L'inaction complète ou
-la tension trop grande des forces de l'esprit nuisent également au
-corps et à l'âme.
-
-Chaque organe du corps humain se fatigue dans un travail sans relâche.
-L'esprit se fatigue de même lorsqu'il voit toujours les mêmes objets,
-qu'il poursuit le même labeur et porte le même fardeau. La solitude
-accable celui qui, dans un état de langueur, ne peut s'occuper en
-lui-même ni avec lui-même. Il succombe au moindre effort, lorsque le
-devoir ou la passion ne le raniment pas, et l'ardeur de son esprit
-s'éteint dans un morne isolement, dans une sombre mélancolie. Alors il
-convient de rechercher la société des hommes honnêtes et aimables,
-jusqu'à ce qu'on ait repris quelque goût au travail et qu'on retrouve
-en soi-même quelque satisfaction.
-
-Sans la variété, sans la distraction, l'homme s'engourdit dans la
-solitude, lorsqu'il n'a pas assez de force pour soutenir longtemps un
-difficile effort. Ses idées prennent un caractère de roideur et
-d'inflexibilité, ses points de vue lui semblent préférables à tous
-ceux des autres, et il finit par ne plus estimer que lui-même; tandis
-qu'au contraire la société améliore notre caractère et nos habitudes,
-en nous accoutumant à supporter la contradiction et à vivre avec des
-personnes qui ne pensent pas comme nous.
-
-Il y a encore, dans la solitude, un autre danger: c'est qu'en s'y
-retirant, on ne vienne à se plaire trop à soi-même. Les gentilshommes
-qui habitent la campagne y contractent souvent l'habitude de parler
-avec tant de roideur, de soutenir avec tant d'opiniâtreté les opinions
-les plus déraisonnables, qu'il devient presque impossible de traiter
-une affaire avec eux. Platon disait que l'orgueil, l'obstination, la
-roideur de caractère, étaient un effet constant de la solitude, et
-qu'on ne devait point en être surpris, parce qu'un homme qui vit seul
-ne songe à plaire à personne autre qu'à lui-même. Il s'imagine pouvoir
-faire tout ce qu'il veut, parce que ses valets exécutent tout ce qu'il
-ordonne.
-
-Il est difficile de détruire le profond respect que certains
-solitaires conservent pour leurs fantaisies et l'admiration qu'ils ont
-pour eux-mêmes. Intimement convaincus que leurs idées sont d'une
-origine divine, qu'elles leur ont été inspirées par le ciel même, ils
-citent au tribunal de Dieu comme des criminels tous ceux qui n'ont
-point ces mêmes idées.
-
-La solitude a aussi des inconvénients pour les savants, à quelque
-classe qu'ils appartiennent. Beaucoup de savants vivent entièrement
-seuls ou au milieu d'un cercle très-restreint, et se trouvent hors de
-leur élément lorsqu'ils quittent leur cabinet d'étude. On aura de la
-peine à me croire, peut-être, et cependant le fait que je vais
-rapporter est vrai. Dans une ville célèbre d'Allemagne, du haut de la
-chaire, les savants ont été instamment priés de vouloir bien se
-préserver des défauts ordinairement attachés à leur état, de
-l'irritabilité, de la misanthropie, et du mépris de tout ce qui
-n'entre pas dans le cercle ordinaire de leur vie ou de leurs
-occupations. Il leur a été recommandé de ne plus être si fiers et si
-ambitieux, de traiter charitablement la faiblesse, l'ignorance,
-l'erreur; d'instruire celui qui se trompe au lieu de l'offenser, de ne
-point porter sur toutes choses un jugement absolu et souvent un
-jugement sans raison. Il leur a été recommandé aussi de se mettre à la
-portée de chacun, d'entendre sans colère celui qui exprime modestement
-une idée opposée à la leur, de recevoir des leçons avec le même
-empressement qu'ils mettent à en donner, et enfin de ne point mépriser
-les qualités, les opinions qui leur sont étrangères et les occupations
-utiles des autres hommes.
-
-Je ne sais quel fut le résultat de cette admonestation; ce qu'il y a
-de sûr, c'est que le manque d'usage porte les savants à se regarder
-comme d'importants personnages, et qu'ils en viennent par là même à
-acquérir souvent fort peu d'importance aux yeux des autres. Il en est
-qui, par l'habitude de discourir à leur aise dans leur école, sont
-fort surpris qu'on veuille prendre la parole devant eux. Il en est qui
-prennent, dans le petit cercle où leur vie est concentrée, une
-confiance si présomptueuse en eux-mêmes, qu'ils la portent partout où
-ils se trouvent. Il en est enfin qui, en se plongeant dans leurs
-livres, oublient si complétement les hommes, qu'ils révoltent le
-sentiment moral de quiconque les écoute. Leurs rapports continuels
-avec des étudiants grossiers ou avec des individus de la dernière
-classe du peuple leur donnent tant d'esprit, qu'ils n'en ont plus
-lorsqu'ils entrent dans un salon.
-
-On pouvait vivre plusieurs jours avec Platon sans savoir que ce fût
-Platon. Un étranger qui avait entrepris un long voyage dans le but de
-voir ce grand philosophe, fut fort étonné lorsqu'on lui dit que Platon
-était cet inconnu simple et affable avec lequel il avait causé déjà
-plusieurs fois dans différentes réunions sans le remarquer.
-
-Qui ne rirait de voir un professeur installé dans sa boutique, et
-accueillant dédaigneusement tous ceux qui n'ont pas besoin de sa
-marchandise? Mais on sait de reste que, s'il s'imagine avoir une
-cargaison plus complète que les autres, il est une foule de choses
-dont on aurait besoin, et qu'on ne trouve pas près de lui.
-
-Voilà les folies qui souvent résultent d'une vie trop étroite et trop
-retirée; voilà comment il arrive qu'un savant qui ne voit point le
-monde n'a que des aperçus bornés, et fait preuve en mainte occasion
-d'une étonnante petitesse. Mais ces hommes-là seuls s'imaginent qu'on
-ne peut vivre hors des universités[6].
-
- [6] Un célèbre professeur allemand disait souvent: _Vita
- extra academias non est vita._ Il est incontestable que beaucoup
- de professeurs ont des singularités qu'on ne retrouve dans aucune
- classe de la société. Un prince d'Allemagne fit présent d'une
- tabatière d'or à un professeur que l'on considérait comme un
- homme très-distingué, et lui écrivit en même temps une lettre
- flatteuse. Le professeur se fit peindre tenant la lettre d'une
- main, la tabatière de l'autre, et envoya ce portrait au prince.
-
-D'un autre côté, il faut avouer que les gens du monde exigent parfois
-d'un savant ce qui est hors de sa nature, et étouffent par là en lui
-jusqu'au désir de plaire. On a dit avec raison que les savants
-astreints à une existence solitaire, et occupés de graves travaux, ne
-peuvent avoir ni la gaieté d'esprit, ni l'élégance de manières, ni la
-vivacité d'entretien des personnes qui vivent habituellement dans le
-monde et qui en connaissent tous les usages: ainsi les courtisans
-suédois commirent une vraie cruauté en riant de l'embarras où se
-trouvèrent Meibom et Naudé, lorsque ces deux savants furent présentés
-à la reine Christine, et qu'elle dit à l'un: «Vous, qui avez écrit sur
-la danse des anciens, vous devez savoir danser; et vous, qui avez
-composé un traité sur la musique antique, vous devez savoir chanter.»
-Les Français commirent la même cruauté envers le grand mathématicien
-Nicole, un jour qu'une dame de Paris l'avait invité à dîner. Le bon
-Nicole n'avait fait de sa vie un si bon repas; en se retirant, il
-adressa à la maîtresse de maison des compliments infinis, l'assurant
-qu'il ne cesserait jamais d'admirer ses beaux petits yeux. «C'est là,
-lui dit un de ses amis en descendant l'escalier, un singulier
-compliment pour un mathématicien tel que vous.--Vous avez raison,
-répondit Nicole, et je vais réparer ma faute.» A l'instant même, il
-remonte, demande à la maîtresse de maison humblement pardon, et,
-persuadé qu'une si belle dame ne peut admettre qu'il y ait rien en
-elle de petit, il lui jure qu'il n'a jamais vu de si grands yeux, un
-si grand nez, une si grande bouche et de si grands pieds.
-
-En quittant leur bibliothèque pour entrer dans un salon, les savants
-sortent d'un pays qu'ils connaissent, où ils sont à leur aise, pour
-pénétrer dans une région où tout est pour eux nouveau, inattendu et
-inusité. On en voit qui, par une modestie excessive, n'osent se
-présenter dans le monde; d'autres comprennent qu'il leur serait
-difficile de se faire écouter dans une société composée de gens
-ignorants et orgueilleux, qui méprisent la science, et qui ne
-voudraient pas voir un savant s'élever à côté d'eux. D'autres sentent
-que le monde leur est étranger, de même qu'ils sont étrangers au
-monde. Quelques-uns reconnaissent qu'ayant mis dans leurs livres tous
-les dons de leur esprit, ils ressembleraient, dans un salon, à des
-citrons dont on a exprimé le suc. Enfin, il en est qui s'efforcent de
-paraître ce qu'ils ne sont pas, ce qu'ils ne peuvent être, et qui,
-remarquant que tout discours sérieux est impossible dans une réunion
-frivole, et qu'ils sont à tout instant éclipsés par quelque étourdi,
-s'éloignent dédaigneusement de ces réunions, où ils s'imposent une
-inutile contrainte.
-
-Beaucoup de savants qui écrivent dans le but d'exercer quelque
-influence sur les hommes, fuient les hommes, et ils ont grand tort.
-Les livres auxquels ils ont recours ne suffisent point pour leur
-donner la connaissance du cœur humain et l'expérience du monde. Ils
-ne leur donnent point non plus le talent d'observation qui nous porte
-à étudier de plus en plus les hommes, quelque peu de satisfaction
-qu'on éprouve quand on les a connus. Les plus grands moralistes se
-sont formés dans le monde par l'expérience qu'ils ont faite eux-mêmes
-de ce qui peut être favorable ou nuisible à l'homme. C'est dans le
-monde seulement qu'un écrivain forme son goût, apprend à suivre les
-convenances, car que de choses n'écrit-on pas chez soi, dont on rougit
-quand on y pense en société!
-
-Les relations du monde sont une source inépuisable de nouvelles
-pensées et d'observations. Elles nous aident à exécuter des choses qui
-nous paraissent impossibles; elles nous donnent cette grâce, cette
-souplesse, cette force qui entraîne le cœur et persuade l'esprit.
-Combien de savants qui, du fond de leur obscure retraite, prétendent
-éclairer les hommes, et qui ne savent pas même comment on agit sur les
-hommes! Ils veulent attirer, et ils repoussent; ils regardent
-perpétuellement leur but, et ne peuvent jamais l'atteindre. Ébranlez,
-agitez, si vous le pouvez, lorsque l'occasion s'en présentera, tout
-un public, par quelques vérités importantes; mais apprenez en même
-temps l'art d'être aimable, obligeant, affectueux, de tendre la main à
-ceux mêmes que vous avez ainsi agités, et d'échapper par là à leurs
-malédictions.
-
-Les relations sociales enseignent ainsi ce qu'on n'acquiert point
-toujours dans la solitude. «Ce n'est pas seulement avec les livres
-qu'on apprend, dit Bacon, à se servir des livres[7].» Pour connaître
-les hommes, il faut les voir agir, s'associer à leurs entreprises et
-acheter souvent bien cher quelque peu d'expérience. Mais c'est déjà
-beaucoup pour un philosophe d'acquérir dans le monde les bonnes
-dispositions de caractère que l'on perd facilement dans la solitude,
-et lors même qu'il ne parviendrait qu'à recueillir le fruit qu'il doit
-retirer de la connaissance des faiblesses et des défauts humains, ce
-serait une suffisante compensation pour l'ennui qu'il peut éprouver en
-fréquentant le monde.
-
- [7] Un professeur, dégagé des préjugés ordinaires de sa
- profession M. Hissmann, de Gœttingue, a dit, dans son _Essai sur
- la vie de Leibnitz_: «Les quatre murs d'un cabinet d'étude ne
- sont point les limites du monde, et les livres ne renferment
- point tout ce que les grands hommes ont pensé. Il y a une foule
- de remarques, de notions précieuses, qui n'ont point été livrées
- à l'impression. Si l'on commence son éducation dans la retraite
- par la lecture et la réflexion, il faut la continuer et l'achever
- par les relations sociales, où l'on apprend à connaître les
- hommes, leurs sentiments, leurs erreurs, leur sagesse et leur
- folie.»
-
-Cependant il retire de cette fréquentation un plus grand avantage. Il
-apprend à supporter les hommes et à se faire supporter par eux,
-lorsque, à l'exemple de Socrate et de Wieland, il écarte de la
-philosophie tout ce qu'elle a de pénible ou de désagréable; il la rend
-attrayante, il la dépouille de ses apparences les plus dures, et la
-montre dans sa beauté naturelle. Un écrivain allemand a dit, dans une
-dissertation sur Franklin: «Les écrits de Franklin n'ont pas le
-caractère pédantesque ni dogmatique. Ce sont des observations
-détachées et présentées sous une forme agréable, de brèves notices, de
-petits traités et des lettres d'un style facile, adressés à des femmes
-ou à des amis. On prend intérêt à ses œuvres; on ne se lasse point
-d'y revenir, tant il y a de variété dans la forme comme dans le fond
-des idées qui s'y trouvent développées. A chaque page on reconnaît le
-tact délicat de l'homme du monde, et le jugement droit, et le sens
-naturel d'une philosophie aimable.»
-
-Caton le Censeur était grave, mais non pédant. Son affabilité de
-caractère le rendait très-agréable. Il croyait que les fous
-contribuent à l'instruction des sages plus que les sages ne
-contribuent à celle des fous. Les présomptueux et les sots, disait
-l'empereur Marc-Aurèle, parlent sans penser, et c'est le philosophe
-Sextus qui m'a appris à les supporter.»
-
-Cette aimable tolérance rallie l'homme le plus éclairé à ceux qui sont
-dénués de toute instruction. Il a semé dans la solitude les germes du
-savoir, il en recueille les fruits dans le monde. Là, rien n'était
-trop grand pour son ardeur scientifique. Ici, il n'y a pas dans le
-cœur humain un repli qui lui semble trop petit. Dans la solitude, il
-était morne et rude; dans le monde, il devient doux et poli: il se
-rapproche de tous les hommes et de toutes les conditions. Il ne
-cherche point à dominer les autres; il ne disserte point avec
-arrogance; en vain Socrate aurait fait descendre la sagesse du ciel,
-s'il ne l'avait rendue aimable dans toutes les circonstances. Pour
-aimer celui qui observe les hommes, il suffit qu'on ne soit pas forcé
-de le craindre. «Tout pour l'amour,» disait Goethe: et celui qui a
-connu ce grand poëte sait de quelles grâces il revêtait la force de
-son génie et la nature sérieuse de ses études.
-
-Il est facile de se faire aimer quand on s'approche franchement des
-hommes, quand on s'attache à eux avec confiance. Il n'y a pas une
-situation humaine où nous n'ayons besoin tantôt des conseils et tantôt
-de l'appui des autres hommes. Mais comment se ferait-il aimer celui
-qui veut toujours être prévenu et ne prévenir personne, celui qui
-s'inquiète de chaque parole qui s'échappe de ses lèvres, de chaque
-sentiment qu'il révèle, de chaque geste, de chaque expression de
-physionomie qui décèle l'état de son âme; celui qui ne s'attache à
-aucun homme, qui vit à l'écart, solitaire, silencieux, renfermé en
-lui-même, qui est toujours sur ses gardes, et qui n'ose témoigner à
-ceux qui l'entourent la moindre confiance?
-
-Ouvrir franchement son cœur aux autres, c'est se procurer une source
-de jouissances infinies. Pour que les autres ne soient point
-embarrassés avec nous, il faut que nous ne le soyons point avec eux.
-Tout ce qu'on renomme le plus, faveur du monde, richesses et tous les
-éloges des journaux, ne procure pas la joie qu'on éprouve à pouvoir se
-dire: J'ai inspiré de la confiance à ce malheureux; j'ai consolé ce
-cœur affligé; j'ai rendu, Dieu soit loué! le courage à cet être
-abattu! Mais on n'acquerra pas ce bonheur si l'on n'a pas le don de se
-faire aimer; et les savants perdent souvent un tel don par la
-solitude. Les joies de l'affection élèvent cependant bien plus
-l'esprit et le cœur que le stérile plaisir de trouver un nouveau
-moyen d'exposer une science aride et sèche ou le sot orgueil de
-quelque pédant qui écrira, comme un professeur allemand, un livre
-tout entier pour démontrer que dans l'autre monde on ne parlera que
-latin.
-
-Celui qui n'aime que ceux qui l'écoutent, qui le louent, qui jamais ne
-le contredisent, n'est pas digne d'être aimé. Combien de savants,
-d'écrivains renommés, qui affectent les sentiments les plus généreux,
-qui sans cesse vantent l'ardeur de leur dévouement, et qui, dans un
-moment où l'on invoque leur générosité, abandonnent sans pitié un ami
-qui n'approuve point leurs folles présomptions! Combien de savants qui
-s'en vont, les mains pleines de louanges à leur adresse, qu'ils
-colportent de maison en maison, qui mendient l'aumône d'un éloge, et
-qui ne se doutent pas qu'on tremble quand on les voit entrer et qu'on
-se réjouit quand ils sortent! Loin de nous donc cette ambition de
-pédant, cette vanité puérile qui n'aboutit qu'à exciter la haine des
-envieux et à éloigner de nous l'affection de ceux qui nous admirent!
-
-Cependant l'existence silencieuse du savant a aussi son noble et beau
-côté. Heureuse et digne est la vie de celui qui ne porte envie à
-personne, qui est aimé et respecté du monde, quoiqu'il ne voie pas le
-monde, qui n'a pas besoin de recourir à de vains traits d'esprit pour
-attirer l'attention sur lui! Son âme ne s'assoupit point, son
-imagination est toujours féconde: nul travail ne l'effraye, il lit, il
-écrit, il médite avec une complète satisfaction; ses pensées coulent
-de son cœur, comme une onde limpide d'une source inépuisable. Le
-bonheur qu'il trouve en lui-même le dispense de rechercher des
-distractions étrangères, et la joie que lui donne l'étude soutient sa
-patience, quelque lents que soient ses progrès; ses connaissances
-s'accroissent de jour en jour, ses pensées se développent et se
-fortifient; sa persévérance le conduit à son but, et il ne se
-préoccupe point de la basse envie de ces hommes qui se croient obligés
-d'outrager quiconque écrit un livre, c'est-à-dire quiconque manifeste,
-suivant eux, l'intention de leur enseigner quelque chose.
-
-Il existe de ces gens heureux près de moi, il en existe un grand
-nombre en Allemagne, et ceux-là prouvent qu'on ne peut, sans de
-grandes restrictions, parler de la vie retirée des savants. Il est
-possible que la retraite enfante des sottises et puisse même conduire
-certains individus à de mauvaises actions. Souvent elle est
-préjudiciable à ceux qui n'y sont point portés par une noble impulsion
-et à ceux qui nuit et jour appliquent sans cesse leurs pensées à un
-seul objet. Il est possible que cette retraite ne soit pas toujours
-une école de bonnes mœurs, qu'elle donne aux savants des habitudes
-disgracieuses et un air étrange; mais l'influence qu'elle exerce sur
-l'imagination et les passions est d'une nature bien plus grave et
-mérite d'être sérieusement étudiée.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV.
-
-DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE
-
-POUR L'IMAGINATION.
-
-
-L'empire de l'imagination sur l'homme est bien plus grand que celui de
-la raison. La raison exige des connaissances précises, l'imagination
-se contente d'une vague intuition. La raison est la faculté de se
-représenter nettement ce qui est possible, tandis qu'une imagination
-ardente croit voir nettement une quantité de choses qu'un esprit
-calme, réfléchi, n'aperçoit pas; l'imagination reproduit, il est vrai,
-les idées, comme la mémoire, mais elle les altère, les amplifie ou les
-amoindrit, ou les mêle confusément.
-
-L'imagination, l'enthousiasme, l'exaltation rêveuse, ne se développent
-pas seulement dans la solitude. De toutes parts la route est ouverte à
-la sagesse comme à la folie, et beaucoup d'hommes ne savent
-malheureusement pas distinguer le vrai chemin. Quelques observations
-générales sur ces phénomènes de l'âme feront voir quels sont les
-effets de l'imagination que je regarde comme nuisibles, et jusqu'à
-quel point, suivant mon opinion, l'imagination enfante parfois dans la
-solitude des songes, des illusions préjudiciables qui peuvent devenir
-autant de maladies morales.
-
-L'imagination est, dit-on, la répétition des sensations; mais souvent,
-si je ne me trompe, elle n'arrive qu'à une fausse conclusion d'une
-sensation vraie; par exemple, un malade éprouve dans une partie du
-corps une contraction nerveuse, et prétend qu'il y a là un ulcère, et
-je sais qu'il m'indique une sensation réelle, mais la conclusion qu'il
-en tire est fausse. Et que de fois d'une idée vraie on se fait ainsi
-une croyance mensongère! L'imagination agit avec rapidité et se crée
-en un instant ses illusions. Tout agit sur elle, et elle agit sur
-tout: elle fait naître des images, elle les associe à la pensée, elle
-leur donne la couleur et l'expression. «L'enthousiasme est sa vie, a
-dit Wieland: la trop grande exaltation est sa mort.»
-
-L'enthousiasme et l'exaltation peuvent provenir d'une quantité de
-causes; mais rien ne les développe plus promptement que la solitude
-quand on y apporte une certaine disposition d'esprit. L'enthousiasme
-est une vive et violente élévation de l'âme qui résulte d'une forte
-émotion et qui porte l'homme à des entreprises extraordinaires, à des
-actions inattendues. Dans ces moments d'enthousiasme, on n'est pas
-hors de soi-même, mais hors du niveau ordinaire de la vie: voilà
-pourquoi l'enthousiasme est méconnu des gens calmes et froids, tourné
-en dérision par les beaux esprits ou par les sots, et niaisement
-admiré par des valets. Quand l'enthousiasme éclate dans toute sa
-puissance, l'homme s'affranchit des dernières réserves, oublie les
-obstacles, ou les brise avec une force impétueuse. Voilà pourquoi on
-dit d'un homme qu'il est inspiré, c'est-à-dire enflammé et fortifié
-par la présence et l'appui d'un être supérieur. Tout ce qu'il y a de
-sublime dans les passions humaines, cette faculté d'esprit le
-comprend, le saisit, l'accomplit. Lord Shaftesbury disait: «Un noble
-enthousiasme enfante des héros, des poëtes, des orateurs, des
-artistes, des philosophes, et tout ce qu'il y a de grand dans le
-monde.»
-
-Si l'on pouvait espérer que la solitude donnât une telle faculté, tous
-ceux qui ne veulent point se traîner dans les ornières de la vie
-vulgaire, s'en iraient avec joie dans la solitude; mais la déception,
-le mensonge, impriment aux natures exaltées une impulsion aussi forte
-que celle que la vérité donne à l'enthousiaste. Le visionnaire exalté
-cherche à faire de l'or; l'enthousiaste s'élance dans les airs avec le
-ballon de Montgolfier.
-
-Le visionnaire voit en dehors de soi et devant soi tous les objets,
-comme il le veut, selon les fantaisies de son imagination. Il
-s'attache à des espérances gigantesques, il voit ce que les autres
-hommes ne peuvent voir, et ne distingue pas ce que les autres voient;
-il comprend ce qu'aucun esprit raisonnable ne soupçonne; il entend la
-voix des mondes invisibles, se croit inspiré et capable de faire des
-miracles. Nulle crainte ne le trouble, nulle entrave n'arrête l'élan
-de son esprit: il a en lui une force qui détruit et renverse la parole
-même de Dieu, la parole des sages. Si cet homme se trouve dans des
-circonstances qui favorisent l'essor de son imagination, il arrive
-bientôt au fanatisme et condamne à des tourments éternels ceux qui
-oseraient douter de son pouvoir infini[8].
-
- [8] Les fanatiques n'expliquent point les saintes
- Écritures comme tout le monde, et parmi les nouvelles sectes qui
- peuplent la Suisse, les anabaptistes se distinguent par leur
- système d'interprétation. Il est dit dans l'Évangile: «Si nous ne
- devenons pas semblables à des enfants, nous n'entrerons point
- dans le royaume des cieux.» Aussitôt les bonnes gens se
- dépouillent de leurs vêtements, montent sur des chevaux de bois
- et courent de côté et d'autre; leurs femmes et leurs servantes,
- toutes nues aussi, courent de la même sorte. Puis tous ces
- nouveaux chrétiens reviennent dans une parfaite innocence se
- jeter pêle-mêle sur des bancs et sur des lits afin de ressembler
- en tous points aux petits enfants.
-
-Le fanatisme a souvent éclaté dans le monde comme dans la solitude:
-c'est peut-être une des maladies les plus fréquentes de notre époque.
-Il a suffi pour voiler d'un sombre nuage la lumière de la civilisation
-dans plusieurs provinces d'Allemagne.
-
-L'alchimie, la théurgie, la croyance aux revenants, et les dogmes
-étranges de Jacob Boehm, occupent maintenant une immense quantité de
-gens. On se précipite en foule après la sagesse occulte, à travers
-d'épaisses ténèbres; on repousse la vérité, et l'on outrage
-secrètement ou publiquement celui qui ose la proclamer. Tandis que les
-enfants de l'Allemagne reçoivent aujourd'hui dans les universités une
-véritable instruction, leurs pères lisent l'_Annulus Platonis_. La
-philosophie occulte d'Hermès Trismégiste, le divin anneau de la magie
-adamique, du compas des sages, de Grabell, d'Iugel, etc., remplacent,
-pour un grand nombre de personnes, la vraie physique et la vraie
-philosophie.
-
-Toutes ces folies de visionnaires seraient peut-être de courte durée,
-si elles ne s'entretenaient dans la solitude. Celui qui peut se créer
-toutes sortes d'idées fantastiques s'abandonne volontiers à cet
-entraînement de l'esprit; tout dépend de la tranquillité qui
-l'environne et de l'ardeur de son imagination. La solitude est
-dangereuse, comme nous l'avons dit, pour tout homme qui s'y applique
-sans cesse à la contemplation. Elle est dangereuse pour l'homme
-d'esprit comme pour l'ignorant, si l'homme d'esprit s'abandonne à
-d'obscures conceptions, s'il concentre en lui-même tout l'exercice de
-son imagination et s'il évite tout ce qui pourrait l'en distraire. Le
-savant Molanus de Hanovre se figura, dans les dernières années de sa
-vie, qu'il était un grain d'orge. Il parlait fort sensément de chaque
-chose avec les personnes qui venaient le voir; mais pour rien au monde
-il n'eût voulu sortir de sa maison, de peur d'être avalé par les
-poules.
-
-L'imagination de la femme est plus facile à émouvoir que celle de
-l'homme: aussi la femme est-elle exposée à tomber dans toutes sortes
-d'extravagances lorsqu'elle vit d'une vie très-retirée et constamment
-seule avec elle-même. De là vient que dans les maisons d'orphelines et
-les autres maisons de refuge, les maladies nerveuses se communiquent
-si facilement d'une femme aux autres.
-
-C'est la vivacité de cette imagination féminine qui fait que bien
-souvent toutes les femmes croient et veulent faire ce que l'une
-d'elles croit et essaye de faire. Plusieurs exemples démontrent que
-tout ce qui agit vivement sur l'imagination des femmes peut bien vite
-égarer leur raison: ainsi on a vu éclater, parmi les jeunes filles de
-Milet, une véritable épidémie morale qui les portait toutes à se
-pendre, et une autre épidémie, parmi les femmes de Lyon, qui se
-réunissaient pour aller se jeter dans le Rhône.
-
-Je n'en finirais pas, si je voulais dire jusqu'où peut aller une
-imagination égarée et l'influence funeste que la solitude peut avoir
-sur celui qui ne sait point se préserver d'un tel péril. On se plonge
-dans le silence de la retraite, on reste là des jours, des nuits, des
-années entières, seul avec soi-même. Que de rêves alors, que de
-visions étranges! qu'il est facile, dans une telle situation, de se
-laisser aller à toutes les promesses trompeuses de l'alchimie, à tous
-les égarements de la superstition! Celui qui ne veut vivre que de
-soi-même, a trouvé par là le meilleur moyen de mourir de faim, car,
-ainsi que le disait un ancien sage, il se nourrit de son cerveau et
-dévore son cœur.
-
-Le penchant à la solitude est l'un des symptômes ordinaires de la
-mélancolie. L'homme qui éprouve ce sentiment de mélancolie fuit la
-clarté du jour et l'aspect du monde. Incapable de poursuivre fortement
-une autre pensée que celle qui le consume, il se fait de la vie une
-vraie torture. Cet état s'aggrave encore dans la solitude, lorsqu'une
-forte secousse n'imprime pas à l'imagination une autre direction; mais
-c'est déjà beaucoup que de parvenir à écarter de l'esprit mélancolique
-les idées dont il se repaît habituellement, et à changer la nature de
-ses désirs; il ne faut pas qu'il languisse dans la même jouissance, il
-ne faut pas qu'il convoite un bonheur unique qu'il ne peut atteindre,
-il doit rassembler ses forces, s'efforcer d'atteindre ce qui élèvera
-son âme et éviter ce qui la blesse. Si l'on parvient à lui faire
-adopter ces principes, si l'on peut l'attacher à un travail qui
-l'occupe sérieusement, on lui aura rendu un plus grand service qu'en
-le livrant à toutes les distractions du monde. Il conservera toujours
-sa propension à la mélancolie; mais cette propension pourra lui servir
-de mobile dans tout ce qu'il désirera vivement, dans tout ce qui exige
-de la persévérance.
-
-Un Anglais atteint de spleen se brûle la cervelle. Avec cette même
-disposition d'esprit, les Français entraient jadis dans les cloîtres.
-Les Anglais ne se tueraient point s'ils avaient des couvents.
-
-Lorsque la mélancolie éteint notre ardeur et subjugue notre activité,
-nous perdons bientôt le goût du monde, de la vie, et nous nous
-retirons dans la solitude. Rien n'est plus inséparable des divers
-genres de mélancolie que le désir de s'éloigner des hommes, de rompre
-toute relation avec eux, de ne parler à personne, de ne voir personne,
-et de n'entretenir aucune correspondance. On veut être seul pour se
-repaître en liberté des rêves, des images que l'on devrait par-dessus
-tout éviter. Les gens qui observent cet état maladif d'un homme
-mélancolique, lui répètent qu'il doit se distraire, voir le monde,
-fréquenter les bals. De tels avis sont sans doute dictés par une bonne
-intention, mais ils ne peuvent être efficacement suivis. Un homme
-mélancolique ne se résigne point à faire ce qui est contraire à ses
-goûts, à ses penchants, à sa conviction. La mélancolie jette le
-désordre dans l'âme: souvent elle anéantit l'effet salutaire de la
-religion, les bienfaits de Dieu, le bonheur humain.
-
-Les livres de médecine ne démontrent point positivement quel est le
-siége de la mélancolie. Un changement presque imperceptible dans nos
-nerfs, un léger ébranlement, produit par une indigestion ou par un
-refroidissement, suffit parfois pour nous jeter tout à coup dans un
-abîme de tristesse, tandis qu'un changement tout aussi imperceptible,
-mais d'une autre nature, arrête un torrent de pensées affligeantes.
-Celui qui s'observe avec attention sait mieux que personne comment on
-doit s'y prendre pour prévenir ce premier état et favoriser le second.
-Mais il faut que les médecins connaissent aussi l'histoire, la nature
-d'un homme mélancolique; qu'ils sondent l'état de son âme jusque dans
-ses derniers replis, s'ils veulent savoir ce qui l'abat, ce qui la
-relève, ce qui lui est utile ou préjudiciable, et l'on remarque
-souvent que tel incident qui fait naître chez un homme une pénible
-mélancolie est précisément ce qui donne de la gaieté à un autre, et
-que ce qui soutient le courage de celui-ci brise les forces de
-celui-là.
-
-La mélancolie est le fait d'un faux raisonnement, qui, avec le
-concours de certaines sensations maladives et pénibles, entretient
-dans l'âme les idées les plus décourageantes, et lui fait voir en elle
-et hors d'elle tous les objets sous le point de vue le plus
-affligeant. On n'est point mélancolique par cela seul que, pour se
-livrer à un travail important, on fuit la société. Avec des nerfs bien
-constitués, et un but honorable à poursuivre, on peut supporter
-longtemps la solitude, tandis qu'avec des dispositions prononcées à la
-mélancolie, la solitude devient bientôt très-dangereuse si on n'y
-entre point avec un travail de prédilection qui conduit
-perpétuellement l'esprit de pensée en pensée. Rien ne favorise tant le
-développement de la mélancolie et de la misanthropie que de songer
-constamment au motif de cette misanthropie.
-
-C'est une erreur grossière que de regarder les distractions
-incessantes comme un remède à la mélancolie. Combien d'hommes ne
-deviennent mélancoliques que parce qu'ils ne peuvent trouver ni le
-repos ni la liberté qu'ils désirent! Que de fois ne s'irrite-t-on pas
-contre le monde, lorsqu'on ne peut parvenir à trouver un instant pour
-recueillir en paix ses idées! Dans quelle profonde mélancolie ne
-voit-on pas souvent tomber celui qui est forcé de traîner à chaque
-heure le même fardeau, qui chaque jour doit obéir à la volonté des
-autres, et qui ne peut aller où il lui plaît! Pour un homme atteint de
-mélancolie, la meilleure situation serait celle où il pourrait faire
-le plus de bien, et cette situation, il peut l'avoir dans la
-solitude, souvent mieux que dans le monde. Nous pouvons donc dire que
-la solitude, qui, dans certains cas, enfante et développe la
-mélancolie, peut, dans d'autres circonstances, la tempérer et la
-guérir.
-
-Ce qu'il y a de plus triste pour un esprit mélancolique, ce qui le
-porte surtout à éviter le contact du monde, c'est de voir que personne
-ne le comprend, que parfois on vante sa gaieté, tandis qu'il se
-torture lui-même. Bien peu de personnes devinent les douleurs des
-autres, et l'homme froid ne voit point la pointe du dard caché dans un
-cœur malade; de même qu'on ne comprend point les souffrances d'une
-affection nerveuse, tant qu'elle ne se manifeste point publiquement
-par des convulsions, de même on n'est frappé des douleurs d'un homme
-mélancolique que lorsqu'il se brûle la cervelle. Vous pouvez passer
-des années entières en proie à toutes sortes de tortures, et les gens
-apathiques que vous avez coutume de voir seront persuadés que vous
-vous portez à merveille.
-
-On peut paraître même fort gai aux yeux des ignorants dans le temps où
-l'on maudit le plus le monde et la vie. Jamais on n'avait vu à Paris,
-sur le Théâtre-Italien, un arlequin comparable à Carlin, qui mourut en
-1778. Cet acteur avait le privilége de réjouir tout son auditoire;
-mais dès qu'il quittait ses habits bariolés, il redevenait silencieux
-et morne. Un jour, un malade se présente chez un médecin de Paris, et
-lui demande quel remède il devrait employer pour se guérir des accès
-d'une noire mélancolie: «Allez à la Comédie-Italienne, lui répond le
-médecin; il faudrait que votre mélancolie fût profondément enracinée
-en vous, pour qu'elle résistât aux plaisanteries de Carlin.--Ah!
-monsieur, s'écrie le malade, ce Carlin dont vous parlez, c'est moi!
-Je fais rire les autres, et n'en suis pas plus gai.»
-
-Si un homme mélancolique ne peut vivre avec les personnes qui ne le
-comprennent pas, il est à regretter qu'il vive entièrement en
-lui-même; car souvent, comme nous l'avons dit, la mélancolie s'aggrave
-dans la solitude par le retour constant de la même idée, par l'absence
-de toute distraction. Un homme mélancolique devient souvent alors
-défiant et sauvage, quoiqu'il soit né peut-être avec un caractère
-hardi et entreprenant; il évite les lieux où différentes personnes se
-rassemblent; la clarté du soleil l'effarouche, car il éprouve plus de
-tranquillité lorsqu'il pense qu'on l'aperçoit moins, et il ne se sent
-jamais mieux que par un ciel sombre, au milieu de la pluie et de
-l'orage. C'est un supplice pour lui que de sortir de sa retraite; il
-voudrait, quand il passe dans les rues, ne rencontrer aucune âme
-vivante. Une obscurité continuelle règne dans sa chambre; il
-frissonne, il doit recevoir une visite, et on ne saurait le rendre
-plus malheureux qu'en le forçant, par un excès de politesse, à aller
-dans le monde. La solitude est un poison pour lui, mais il aime ce
-poison.
-
-Une sensibilité extrême, une très-grande vivacité d'imagination,
-anéantissent les forces de l'esprit. Ah! comme on cesserait de porter
-envie aux hommes qui sont parvenus à se distinguer, si l'on savait que
-la douleur les accable souvent pendant des années entières; qu'elle
-trouble leur mémoire et qu'elle leur enlève parfois jusqu'à la faculté
-de penser! Quelle pitié on éprouverait pour eux si l'on savait ce que
-ces hommes, si heureux en apparence, souffrent pendant de longues
-nuits, lorsqu'ils cherchent en vain le sommeil! Haller, qui, jusqu'à
-sa mort, fut passionné pour la gloire, Haller, ce savant si renommé,
-était tellement affaibli, sur la fin de sa vie, qu'il tombait dans le
-plus profond accablement lorsqu'il n'avait pas pris huit grains
-d'opium. Sa mélancolique imagination ouvrait à ses yeux des abîmes
-d'où il voyait sortir des fantômes qui éteignaient en lui les lumières
-d'un christianisme éclairé.
-
-Une telle prostration d'esprit est affreuse, quoiqu'il s'y trouve des
-intervalles où l'âme reprend son énergie. Mais il est plus affreux
-encore de tomber dans une de ces situations où l'on ne sent plus rien,
-où l'on est indifférent à toutes les émotions d'autrefois, à tout ce
-qui était un plaisir ou une peine: alors on veut être seul, et on ne
-jouit point de la solitude; on quitte le monde pour rentrer dans sa
-retraite, et l'on regarde avec dégoût tout ce qu'il y a dans cette
-retraite. On regarde ses livres comme des lambeaux bariolés de
-différentes couleurs qui ne servent qu'à donner le vertige. On est
-tenté de jeter au feu, sans les lire, toutes les lettres que l'on
-reçoit. On n'accueille qu'avec colère tous les éloges que le monde
-prodigue parfois avec tant de légèreté, et l'on regarde d'un œil sec
-et indifférent les trames de la calomnie, les machinations perfides
-d'une critique haineuse. On ne trouve plus dégoût aux productions de
-l'esprit; qu'importe que le soleil se lève ou que la nuit descende, on
-n'éprouve plus aucune joie à voir le retour de l'aurore ni aucun repos
-dans le sommeil, on ne ressent chaque jour que de nouvelles douleurs
-et une nouvelle indifférence pour tout.
-
-Il existe des exemples terribles des effets produits par la solitude
-sur les imaginations mélancoliques, des exemples de folie, d'erreurs
-extravagantes auxquelles on aurait peine à croire.
-
-Lorsqu'une nature mélancolique se tourne du côté des idées
-religieuses, la solitude devient pour elle un véritable enfer. On se
-figure alors qu'on est abandonné de Dieu et des hommes, on a horreur
-de ses semblables, et l'on se fait un tourment des dogmes de religion
-qui devraient être une efficace consolation.
-
-Haller était en proie à cette mélancolie religieuse, lorsqu'il renonça
-aux affaires publiques dans les dernières années de sa vie; dès lors
-il ne vécut qu'avec ses livres; et souvent il n'apercevait pas même
-les personnages de distinction qui venaient le visiter; je le vis deux
-années avant sa mort dans cette douloureuse situation. Rien ne
-l'animait tant qu'un vif désir de gloire et le besoin d'avoir
-perpétuellement un prédicateur à ses côtés. Il faisait venir autant de
-prêtres qu'il pouvait, sans se préoccuper de leur système ni de leurs
-talents; il demandait à chacun d'eux un secours moral, de même qu'un
-malade incurable, après avoir épuisé les ressources réelles de l'art,
-s'adresse à quiconque lui offre encore un moyen de guérison.
-
-Haller poussait à l'extrême ses idées d'orthodoxie; il s'était fait
-une théologie dure et inflexible comme son caractère, qui lui
-plaisait, mais qui ne pouvait convenir à son état moral.
-
-Quelques jours avant sa mort, Haller écrivit à un de ses amis, au bon
-et savant Heine de Goettingue, que, près d'entrer dans l'éternité, il
-croyait à la bonté infinie du Rédempteur, que cependant il ne savait
-encore s'il devait espérer, qu'il voyait tous ses vices rangés autour
-de lui comme une formidable armée amassée, pour sa perte, pendant
-soixante et dix ans. Il désirait que le docteur Lesse, renommé comme
-un excellent théologien, lui indiquât quelques livres peu étendus
-qu'il pût lire encore pour se sauver des terreurs de la mort. «Je
-termine cette lettre trop vite, ajoutait-il, mais je vous raconterai
-ce qui arrivera de nouveau.»
-
-Il ne raconta plus rien, et quelques jours après sa mort, un jeune
-gentilhomme de Berne écrivit à Goettingue une lettre qui produisit en
-Allemagne une vive rumeur. Il était dit dans cette lettre qu'à ses
-derniers moments Haller, ayant réuni des théologiens autour de lui,
-leur avait déclaré qu'il ne croyait à rien et qu'il lui était
-impossible de croire, quelque désir qu'il en eût.
-
-Par l'effet de sa mélancolie religieuse, Haller ne croyait pas qu'il
-pût compter sur la miséricorde de Dieu; il craignait la mort et ne
-cachait point cette crainte. C'était la pensée du jugement dernier qui
-lui causait ces sombres terreurs, et, comme il le disait lui-même,
-c'était la laideur de son âme. C'est ainsi que par la mélancolie
-religieuse on méconnaît l'admirable bonté de Dieu et sa suprême
-justice. Si Haller eût vécu dans une solitude oisive, une telle
-mélancolie l'eût torturé du matin au soir; il la réprimait par l'opium
-et par le travail, mais elle le reprenait avec une force terrible dès
-qu'il se remettait à parler du sujet de ses frayeurs avec les
-théologiens, ou lorsqu'il était seul et qu'il ne travaillait pas.
-
-On peut juger par tout ce que je viens de dire du péril auquel les
-natures mélancoliques sont exposées dans la solitude, et on doit voir
-que l'imagination est la partie faible sur laquelle la solitude exerce
-d'abord l'influence la plus funeste.
-
-Nous ne parlerons pas encore des moyens les plus propices à employer
-pour remédier à ce triste état de l'âme, quoiqu'il nous en coûte de ne
-point présenter immédiatement des consolations à ceux que ce tableau
-des souffrances morales affligerait. Si quelque lecteur mélancolique a
-la patience de continuer jusqu'à la fin la lecture de ce livre,
-j'espère lui démontrer aussi les avantages de la solitude et lui faire
-voir comment, lorsqu'on sait occuper son temps, on peut parvenir à
-dissiper dans la retraite la mélancolie la plus sombre.
-
-On se ferait une fausse idée de ce que j'ai dit des dangers de la
-solitude pour l'imagination, si l'on pensait que ce danger existe dans
-tous les cas; il faudrait que j'eusse l'esprit complétement aveugle
-pour ne pas observer que le repos, la retraite, apaisent souvent les
-orages d'une imagination malade. Qui oserait parler de distraction à
-celui qui est affecté d'une sensibilité maladive, lorsque le moindre
-bruit que l'on entend, lorsque le moindre entretien forcé nous cause
-une sensation si pénible? Rien alors ne procure quelque soulagement
-que le repos, et l'on arrive à ce repos en s'efforçant d'attacher son
-âme à une idée simple et en végêtant comme on peut jusqu'à ce que la
-crise soit passée.
-
-Loin de moi donc l'idée que la solitude nuit à l'imagination dans
-toutes les circonstances; c'est dans la solitude au contraire que la
-pensée de l'homme enfante ses plus belles œuvres; mais si l'on en
-abuse, elle devient préjudiciable.» La masse de bonheur, a dit
-Addison, et de douleur que l'imagination peut produire est grande.
-Dieu connaît tous les moyens d'agir sur elle: il peut éveiller, comme
-il lui plaît, la pensée en nous, et il peut rendre cette pensée riante
-ou terrible. Il peut, sans le secours de la parole, faire surgir des
-images dans notre âme et faire passer sous nos yeux les scènes les
-plus variées sans le secours des objets extérieurs. Il peut ravir
-l'imagination par les plus belles visions, ou l'épouvanter par des
-monstres tels que nous maudissons l'existence et que nous voudrions
-être plongés dans le néant. Il peut, par l'effet de l'imagination,
-exalter ou torturer notre âme de telle sorte que nous nous croyions
-dans l'enfer. De là viennent, suivant la nature que Dieu nous a donnée
-pour le bien et que nous-mêmes nous corrompons dans la solitude, ces
-égarements, ces fantômes, ces chimères de la mélancolie.»
-
-
-
-
-CHAPITRE V.
-
-DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE POUR LES PASSIONS.
-
-
-Toutes les passions agissent avec plus de force et plus d'impétuosité
-dans la solitude, parce qu'elles y sont concentrées sur un seul point.
-
-Au milieu d'un calme apparent, les passions couvent sous une cendre
-trompeuse, lorsque l'homme ne s'occupe que de ses propres idées et
-exerce son imagination en lui faisant constamment parcourir le même
-cercle.
-
-Ne vous fiez point à un homme hautain, même lorsqu'il vous paraît
-solitaire et souffrant, et gardez-vous de l'offenser. Ses passions
-dorment. Vous pouvez plier un corps élastique, mais soyez prudent; il
-vous frappera au moment où il ne sera plus comprimé. Pour les hommes
-portés à la susceptibilité et aux grandes passions, la solitude est
-dangereuse, car elle excite et développe de plus en plus ces
-penchants. Toutes nos passions nous suivent dans la solitude. La
-moindre maladie morale s'y aggrave, parce qu'on se représente vivement
-et sans cesse ce qui était et ce qui est. Là, on n'oublie rien; là,
-toutes les vieilles plaies se rouvrent; là, nulle pointe de flèche ne
-s'émousse. Tout ce qui nous a jadis agité, tout ce qui s'est gravé
-dans l'imagination nous apparaît alors, ou comme un spectre qui nous
-poursuit avec une rage infatigable, ou comme un ange qui nous montre à
-tout instant une félicité céleste.
-
-Dans la morne stérilité des petites villes, où un petit nombre
-d'hommes oisifs vivent toujours entre eux, la solitude exerce
-visiblement une fâcheuse influence sur la tête et le cœur. On ne
-devrait point s'attendre à trouver tant de mouvement et tant d'ardeur
-au sein d'un tel repos; car, voyez comme les habitants des petites
-villes sont indolents et désœuvrés, et quel ennui les accable dans
-leur pauvreté d'idées, quand une fois ils sont sortis de table, qu'ils
-cessent de jouer ou de disserter sur la politique; rien ne distrait
-ces braves gens que ce qui se passe dans la rue, et ce qu'ils
-aperçoivent en se regardant du matin au soir les uns les autres par la
-fenêtre.
-
-Mais c'est précisément cette disette d'idées qui donne tant de
-vivacité aux mouvements de passion de ces petits bourgeois. Des
-circonstances frivoles, des incidents auxquels personne, dans une
-grande cité, ne prend le moindre intérêt, occupent toute une petite
-ville, depuis la grande dame jusqu'à la servante, depuis le haut
-fonctionnaire jusqu'au simple artisan. L'étincelle de l'enthousiasme
-existe dans l'esprit de tous les hommes; mais, à moins de l'avoir vu
-soi-même, on ne saurait se figurer combien de choses insignifiantes
-font éclater cette étincelle dans les petites villes.
-
-Les personnages importants des petites villes ont une effroyable
-faconde. Que Dieu prenne pitié du jeune homme raisonnable et
-intelligent qui habite une de ces petites villes dont les graves
-magistrats n'ont jamais ouvert un livre et ne savent rien!
-
-Lorsque César allait en Espagne, il passa par une bourgade des Alpes
-où l'on ne comptait qu'un petit nombre d'habitants misérables. Ses
-amis lui demandèrent en riant s'il était possible que, dans une telle
-bicoque, on recherchât les emplois publics et les dignités avec autant
-d'avidité qu'à Rome, s'il s'y trouvait des factions dans le sénat, et
-si les hommes du pouvoir y étaient également jaloux l'un de l'autre.
-
-Oui, sans doute, on trouve dans les plus petites villes les passions,
-les rivalités, l'ambition, qui ébranlent les empires les plus
-considérables; les rôles y sont seulement plus mal joués, et les
-sottes causeries, et les plus petites susceptibilités deviennent le
-mobile des plus grands événements. Qu'on se permette d'exprimer le
-moindre doute sur la beauté, sur l'intelligence, sur le pouvoir, sur
-les qualités angéliques d'une de ces femmes qui brillent comme le
-soleil dans une petite ville, il n'en faut pas davantage pour allumer
-le volcan. Qu'on se laisse aller à la moindre contestation avec l'être
-le plus insignifiant de cette même petite ville, et l'on fera autant
-de bruit que le duc de Crillon devant Gibraltar.
-
-Un écrivain anglais prétend qu'il y a moins de calomnie à Londres que
-dans les petites cités d'Angleterre. Comme il existe à Londres une
-plus grande quantité d'hommes qui méritent d'être remarqués et blâmés,
-on se contente ordinairement de signaler leurs folies, et l'on ne
-s'irrite que lorsqu'on se croit personnellement offensé. Mais dans ces
-petites bourgades isolées où, pendant une longue suite d'années, les
-mêmes familles habitent les mêmes maisons, la médisance procède par
-généalogie, et l'on raconte les fautes de chaque génération en ligne
-ascendante. J'ai appris dans une de ces villes, dit cet Anglais,
-comment chaque individu avait acquis sa fortune, et si j'avais voulu
-croire tout ce qu'on m'exposait à ce sujet, j'aurais dû être convaincu
-que pas un de ceux dont on me parlait n'était légalement possesseur de
-ses biens. On m'a conté ensuite les amours de je ne sais combien de
-fats et de coquettes enterrés depuis plus de trois siècles, et l'on
-m'a entretenu des infamies de plusieurs personnes dont le nom serait
-depuis longtemps oublié, si, en le rappelant, on n'espérait porter
-atteinte à l'honneur de leurs descendants.
-
-Dans les grandes villes, on oublie les gens que l'on hait, parce qu'on
-ne les voit pas, ou qu'on peut, quand on le désire, éviter de les
-voir. Dans les petites villes, au contraire, ces gens-là sont à tout
-instant près de vous, et il faut, d'année en année, supporter ce
-fardeau. Une vieille femme dévote d'une petite ville de Suisse me
-disait un jour: «Je ne veux point faire connaître les défauts des
-méchantes gens de cette ville, car ces gens-là sont incorrigibles;
-mais ce qui me désole, c'est de penser qu'un jour je ressusciterai
-avec eux.»
-
-Quand le présomptueux magistrat d'une petite ville s'en va, fier et
-superbe, promener de côté et d'autre son oisiveté, il est certain que
-tous les objets se peignent à ses yeux sous une autre couleur qu'aux
-vôtres et aux miens. L'isolement, l'absence de lumière, la contrainte
-de la pensée, l'étroitesse de l'esprit, le morne horizon d'un cercle
-restreint, la pauvreté, l'ambition, l'ennui, la gourmandise,
-l'influence toute-puissante d'un homme qui n'a d'autre mérite qu'un
-babil intarissable, font beaucoup de mal et enfantent une quantité de
-sottises dans les petites villes. C'est une des conséquences funestes
-de la solitude, et à mesure que je développerai mes idées, on sera
-surpris de voir avec quelle effrayante énergie les passions peuvent se
-développer dans la solitude.
-
-L'amour n'agit jamais avec plus de force que lorsqu'on le fuit. Les
-amants heureux ne connaissent guère la mélancolie de l'amour; mais
-s'ils rencontrent des obstacles, s'ils essayent d'échapper à ces deux
-poisons de l'âme, si la froide raison élève sa voix contre l'amour, si
-deux cœurs qui ne peuvent vivre l'un sans l'autre sont séparés, c'est
-alors que l'amour éclate avec tout son pouvoir, c'est alors qu'on
-apprend à connaître l'amour.
-
-Il est plus facile de renoncer au monde qu'à l'amour. On peut
-s'éloigner des hommes, des réunions joyeuses, de tous les plaisirs que
-le monde nous offre; on peut, dans les transports de l'amour, oublier
-l'envie et ses fureurs, les disgrâces, les déceptions, les malheurs de
-toute sorte; mais on n'oublie point le véritable amour, ce qui a été
-et ce qui n'est plus, cet accord harmonieux de l'âme et de l'existence
-détruit par le sort. Tous les charmes de la solitude ne tempèrent
-point les souffrances de l'amour; toute la nature nous semble triste
-et désolée quand nous la contemplons avec un cœur malade; des
-torrents de larmes n'effacent point une seule trace du passé. Nos
-pleurs ne tarissent pas à l'aspect d'une de ces fleurs des champs que
-nous cueillions autrefois avec une personne aimée; elles ne tarissent
-pas sous les rameaux verts des bois, au bord des ruisseaux paisibles.
-Rien n'apaise les regrets des joies qui ne sont plus, le souvenir d'un
-songe ravissant.
-
-La solitude ne triomphe pas de l'amour: le berger fait retentir les
-vallées de ses cris de douleur, et le cénobite inonde sa retraite de
-ses larmes. Le nom chéri s'échappe à tout instant de nos lèvres: les
-échos le répètent; on le grave partout, il se place entre Dieu et
-nous. Le couvent de Saint-Gildas, en Bretagne, était situé sur la cime
-d'un roc solitaire, baigné par les flots de la mer. Dans cette
-retraite sauvage, Abeilard voulait oublier son Héloïse au milieu des
-exercices de la piété, il voulait effacer par ses larmes l'image de la
-jeune fille; mais sa vertu naissante, sa piété trop faible encore, ne
-purent le préserver d'un nouvel orage. Il reçoit une lettre d'Héloïse,
-et à l'instant même son amour se réveille. Héloïse était faible, mais
-lui se trouvait plus faible encore et plus digne de pitié. Abeilard
-avait éprouvé avant Héloïse, ainsi qu'on peut le voir dans sa réponse,
-les salutaires effets de la grâce, mais il étouffa lui-même ce
-sentiment; il ne répondit point à Héloïse comme un maître, comme un
-confesseur, mais comme un homme qui a aimé, qui aime encore, qui
-l'avoue, et qui ne peut consoler celle qu'il regrette en lui racontant
-ce qu'il souffre d'être séparé d'elle.
-
-La solitude est un poison et non pas un remède pour les amants. Elle
-est insupportable pour un cœur agité; l'ennui s'accroît dans le
-silence de la retraite. A Saint-Gildas, Abeilard ne cessait de
-pleurer; naguère déjà le Paraclet avait retenti de ses sanglots.
-Condamné comme un captif à une solitude éternelle, il passait ses
-jours dans les soupirs et ses nuits dans les douleurs. «Au milieu de
-ces déserts, disait-il, qui ne sont point rafraîchis par la rosée du
-ciel, on aime ce qu'on ne devrait plus aimer; les passions excitées
-par la solitude subjuguent l'âme dans ce silence profond, et l'on
-oublie Dieu, mais jamais l'amour.»
-
-Les lettres d'Héloïse sont douces, caressantes, mais respirent aussi
-un amour violent et invincible. «Je désire avec ardeur te voir,
-dit-elle; mais comme je ne puis l'espérer, je veux soulager mon cœur
-en lisant quelques lignes de ta main.» Héloïse ne demande point à
-Abeilard des lettres savantes, étudiées, qui portent le cachet de son
-esprit: elle ne veut que des billets dictés par le cœur, écrits au
-courant de la plume, et dont la raison ne pèse point les expressions.»
-Combien je m'abusais, dit-elle, lorsque, te croyant tout à moi, je
-pris le voile avec la résolution de vivre à jamais sous tes lois. Je
-m'enfermai dans un cloître pour être à toi, pour te servir. Tu
-désirais, après ton malheur, que je me retirasse du monde; maintenant,
-pourquoi te le cacher? ce n'est point par piété que je me suis
-ensevelie dans ces murs. Je suis dans le cloître, j'y reste, j'y vis;
-mais si tu ne vis pas pour moi, si tu ne m'aimes pas, si tu ne
-t'occupes pas de moi, à quoi me sert cette prison? où est ma
-récompense? Ces chastes vêtements, je les ai pris après notre crime,
-après ton malheur, et non point par le désir de faire pénitence. Je me
-tourmente et je lutte en vain: au milieu des fiancées du Seigneur, je
-suis ta servante; parmi ces nobles esclaves de la croix, je suis une
-misérable offrande de l'amour humain; je suis à la tête d'une
-communauté, et je ne vis que pour Abeilard.»
-
-Abeilard répondit à Héloïse: «Arrache-toi à ces restes honteux de ta
-passion. Hélas! si tu me voyais avec ce visage décharné, ce regard
-morne et triste, que penserais-tu de mes lâches soupirs et de mes
-larmes inutiles? Ah! je suis abattu par l'empire de l'amour et non par
-la croix. Héloïse, plains-moi et délivre-moi de l'amour; je suis un
-pauvre pécheur qui, dans les moments de grâce où il recouvre sa
-raison, se prosterne devant son juge, colle ses lèvres sur le sol et
-baigne la poussière de ses larmes. Pourrais-tu venir, pourrais-tu me
-voir dans cet état et réclamer encore mon amour? Viens, si tu l'oses,
-dans tes vêtements religieux, te placer entre Dieu et moi! viens, et
-empare-toi des pensées que je dois à Dieu seul! viens seconder le
-méchant esprit et sois l'instrument de sa rage! Quel pouvoir n'as-tu
-pas sur ce cœur dont tu connais toute la faiblesse! Mais non,
-fuis-moi, et je suis sauvé! Arrache-moi à la perdition, je t'en prie,
-je t'en conjure par ton affection qui m'a été si chère, par nos
-souffrances communes. Ne pas me témoigner de l'amour, ce sera encore
-de l'amour.»
-
-L'amour luttait plus violemment contre la grâce et la raison dans le
-cœur de la pauvre Héloïse. Chaque ligne de sa lettre montre
-l'influence que la solitude exerçait sur son amour: «Dans ce temple de
-la chasteté, dit-elle, je ne suis couverte que des cendres du feu qui
-nous a consumés. Je suis une pécheresse, je l'avoue; mais au lieu de
-pleurer sur mes péchés, je ne pleure que mon amant. Au lieu d'abhorrer
-mes fautes, je n'éprouve que le désir d'en commettre de nouvelles. Je
-connais les obligations que mon habit m'impose; mais je ressens bien
-mieux l'empire--qu'exerce sur une âme sensible--l'habitude d'aimer. Je
-me sens maîtrisée et vaincue par ce tendre penchant. L'amour égare ma
-raison et ma volonté. Tantôt je cède aux pressentiments qui s'élèvent
-en moi; tantôt je laisse aller mon imagination à tout ce qui charme ma
-tendresse. Aujourd'hui je découvre tout ce que je jurais hier de te
-cacher à jamais. J'avais pris la résolution de ne plus t'aimer; je
-m'affermissais dans mes vœux, je regardais mon voile, je me disais
-que j'étais ici morte et ensevelie. Mais voilà que mon amour dissipe
-toutes ces résolutions, et jette un nuage sur ma raison et sur ma
-piété. Abeilard, tu règnes dans des replis si profonds, si cachés
-dans mon cœur, qu'il m'est impossible de t'y saisir. Si j'essaye de
-briser la chaîne qui m'attache à toi, tous mes efforts sont inutiles,
-je ne fais que la resserrer davantage. Par pitié, secours une
-malheureuse, afin qu'elle renonce, s'il est possible, à ses désirs, à
-elle-même, à toi. Si tu es mon amant, si tu es mon père, secours ta
-bien-aimée, ta fille.»
-
-Dans une telle situation, les amants se croient souvent à l'abri des
-sensations voluptueuses, et la volupté la plus ardente enflamme leur
-cœur. «Si je n'avais eu pour toi qu'un sentiment de volupté, dit
-encore Héloïse, lorsque tu es tombé entre les mains de tes bourreaux,
-j'aurais pu trouver ailleurs une consolation. Je n'avais que vingt et
-un ans. Quel âge! Combien d'hommes se seraient offerts à moi pour
-remplacer Abeilard! Et qu'ai-je fait? Je me suis enterrée vivante dans
-un cloître. J'ai surmonté les désirs de l'amour au temps où ils
-surmontent tout. A présent, je te conserve encore les restes de ma
-beauté flétrie, mes nuits de veuvage, mes longs jours que je passe
-sans toi; et comme tu ne peux plus jouir des jouissances d'autrefois,
-je reprends tout, et je le donne à Dieu.»
-
-Mais l'amour ne laissait pas plus de repos à Héloïse dans l'abbaye du
-Paraclet que dans le cloître d'Argenteuil; ce ne fut que vers la fin
-de sa vie, et après des luttes incessantes, que la pauvre femme
-recouvra quelque tranquillité.
-
-Cette passion brûlante, ce délire de l'amour, condamnés par la raison
-et par la morale, se développent dans le cœur d'Héloïse et d'Abeilard
-par l'effet de la solitude et de la séquestration du monde; et cet
-exemple et d'autres que nous pourrions citer prouvent assez combien la
-solitude est dangereuse pour un amour qui ne respire que la volupté.
-
-Pétrarque, dont l'amour était d'une nature plus délicate que celui
-d'Héloïse, a éprouvé comme elle que l'amour touche de près à la
-mélancolie, car il a bien souffert de cette passion. A la fleur de
-l'âge, il s'en alla près de la source de Vaucluse chercher un refuge
-pour ses douleurs. «Mais, hélas! dit-il, je ne savais ce que je
-faisais; je ne pouvais trouver le secours dont j'avais besoin. Partout
-je portais avec moi mes inquiétudes cruelles. Seul, délaissé, sans
-appui, je souffrais plus dans ma retraite qu'en tout autre lieu. Sans
-cesse, dévoré par l'amour, j'exhalais dans les vallées ces soupirs et
-ces plaintes que l'on a entendus partout et dont on a trouvé le son
-agréable.»
-
-L'amour était dans l'âme de Pétrarque un noble combat de la vertu, une
-volupté du cœur élevée au-dessus des désirs terrestres, une douce
-mélancolie, une harmonie céleste. Dans le cœur d'Héloïse et
-d'Abeilard, c'était une effervescence impétueuse, c'était le
-bouillonnement d'une ardeur sensuelle.
-
-Les besoins de l'amour ne sont souvent que l'effet de l'imagination,
-l'illusion d'un esprit malade. Pour pouvoir vous vaincre vous-même,
-sachez vaincre votre imagination; c'est elle qui porte le trouble dans
-vos sens; que de fois ils seraient calmes si vous parveniez d'abord à
-la calmer elle-même!
-
-«On ne peut étouffer les besoins de l'amour,» disait une femme
-allemande. Mais en observant des jeunes gens qui adoptaient cet
-axiome, j'ai pu reconnaître toutes les victoires que l'homme est
-capable de remporter dans cette lutte, quand il a une ferme volonté.
-Un visage languissant, un regard abattu, des joues caves, des mains
-tremblantes, ne m'ont que trop souvent révélé que la chasteté est la
-première des règles et le plus efficace des remèdes pour les jeunes
-gens qui se figurent qu'ils ne peuvent comprimer les besoins charnels
-de l'amour. Je puis dire à ces jeunes gens avec Rousseau: «Si jamais
-objet lascif n'eût frappé nos yeux, si jamais idée déshonnête ne fût
-entrée dans notre esprit, jamais peut-être ce prétendu besoin ne se
-fût fait sentir en nous, et nous serions demeurés chastes, sans
-tentations, sans efforts et sans mérite.»
-
-Il n'y a rien de plus dangereux pour les hommes enclins à cette
-maladie morale que la solitude, et surtout la solitude oisive. Les
-idées obscènes les poursuivent là, et les surprennent au milieu de
-leurs meilleures résolutions.
-
-Par l'effet de la retraite, de l'oisiveté, une tête ardente peut être
-portée à toutes les erreurs imaginables, à tous les vices, à tous les
-crimes. L'oisiveté seule, au milieu de la vie morale, est pleine de
-dangers signalés dans tous les temps. Les anciens législateurs
-connaissaient ce redoutable écueil: Dracon et Pisistrate frappaient de
-la peine de mort la paresse et l'oisiveté, afin d'assurer, par cette
-rigueur de la loi, la tranquillité des villes, et d'établir l'activité
-dans les campagnes. Périclès envoya des colonies dans la Chersonèse, à
-Andros, dans la Thrace et en Italie, pour purger Athènes d'une foule
-de citoyens que l'oisiveté rendait chaque jour plus suspects et plus
-dangereux. Nos désirs frivoles, nos faux besoins, sont en un certain
-sens un bienfait pour les grands États par l'occupation qu'elles
-donnent, dans les cités populeuses, à une multitude d'ouvriers. Pour
-mettre Londres en combustion, il suffirait de détourner pendant une
-semaine le peuple de ses travaux journaliers; bientôt on verrait
-l'immense cité désolée, ravagée par la rébellion aux lois, la guerre
-civile, la flamme de l'incendie.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI.
-
-AVANTAGES GÉNÉRAUX DE LA SOLITUDE.
-
-
-La solitude nous touche en nous offrant l'image du repos. Le tintement
-lointain du cloître solitaire, le silence de la nature par une belle
-nuit, une haute montagne, près d'un ancien monument en ruines, ou dans
-les ombres d'une forêt profonde, répandent dans l'âme qui se recueille
-une douce mélancolie et détournent ses pensées du tumulte des hommes.
-Mais celui qui ne sait pas trouver en soi un ami, une société, qui ne
-se sent point à l'aise dans ses propres pensées, celui-là assimile la
-solitude à la mort.
-
-Tout ce que j'ai dit des inconvénients, des dangers de la solitude, ne
-porte aucune atteinte aux salutaires effets que la solitude peut
-avoir, si en s'y retirant on sait faire un sage emploi de son repos,
-de sa liberté et veiller sur son avenir. On passe à travers les
-écueils les plus périlleux, quand on distingue les signaux et les
-endroits redoutables. Ils n'éprouvent rien non plus contre la
-solitude, ces hommes qui, dominés par le besoin de vivre
-perpétuellement hors d'eux-mêmes, s'attachent de toute leur force au
-monde et traitent de non-sens les mots de retraite et de tranquillité.
-Ces hommes-là ne restent chez eux que le temps nécessaire pour
-s'habiller, recevoir des visites, et n'ont pas la moindre idée des
-bienfaits de la solitude.
-
-Aussi je ne prétends recommander la solitude qu'à ceux qui savent
-encore apprécier les jouissances de l'esprit, les développements de
-l'intelligence et les efforts de la vertu, à ceux qui peuvent sans
-crainte se trouver seuls avec eux-mêmes et qui savent goûter les joies
-paisibles de la vie domestique. Celui qui a perdu ces heureuses
-facultés, celui qui ne cherche sa satisfaction qu'à la table et dans
-le jeu, n'a pas besoin qu'on essaye de lui en procurer une autre.
-Otez-lui ses cartes, vous lui ôtez la vie. Celui qui dédaigne le
-travail de l'esprit, qui regarde comme une sotte affectation les
-sentiments les plus délicats de l'âme et qui, dans sa rudesse de
-caractère, se moque de la sensibilité, celui-là ne peut trouver aucun
-plaisir à se retirer en lui-même. Beaucoup de femmes du monde ne
-pourraient non plus consacrer à de sérieuses pensées autant de temps
-qu'elles en emploient à leur toilette.
-
-Les ministres de l'Évangile donneraient à la sagesse des apparences
-trop austères, s'ils s'éloignaient de la société et de ses
-distractions, mais c'est ce qu'ils ne font pas. Pour un grand nombre
-d'entre eux la solitude est insupportable. A quel terrible ennui ne
-serait pas livré maint pasteur orthodoxe d'Allemagne, s'il ne faisait
-pas chaque soir sa partie de cartes, et maint prédicateur anglais,
-s'il ne passait pas la nuit dans quelque taverne! Le temps n'est plus
-où l'on attachait tant de prix à la vie contemplative et où chacun
-croyait se rapprocher du ciel à mesure qu'il s'éloignait du monde.
-
-Mon intention est d'examiner d'abord quels sont en général les
-avantages de la solitude dans la vie journalière. Je démontrerai
-comment elle habitue l'homme à vivre avec lui-même, et j'espère faire
-voir qu'il n'est point de chagrin si amer, de tristesse si cruelle
-qu'une solitude bien employée ne puisse adoucir; qu'il n'y a point de
-bonheur réel à attendre dans la vie, si on ne trouve pas ce bonheur
-dans sa maison; que les plaisirs de l'esprit surpassent les
-jouissances des sens; que les joies du cœur sont ouvertes à tout
-homme dans chaque âge et chaque condition; que l'amour du travail
-accroît et soutient les forces de l'âme; que la solitude fait naître
-en nous de nouvelles vertus, qu'elle donne à notre caractère et à nos
-sentiments plus d'énergie et d'indépendance. J'espère faire voir enfin
-que nulle part on n'apprend aussi bien que dans la solitude à
-connaître son propre cœur, à observer et à juger sainement les choses
-extérieures, que là on acquiert le pouvoir de réprimer ses mauvaises
-passions, et que là on peut jouir des plaisirs vraiment durables de la
-félicité intime.
-
-Si l'on compare les joies de la vie du monde et ses distractions les
-plus recherchées avec les avantages les plus communs de la solitude,
-on reconnaîtra la vérité d'observation de ces philosophes qui
-regardaient le tumulte de la société et la dissipation comme
-incompatibles avec l'exercice d'une sage raison, la recherche de la
-vérité et la connaissance du cœur humain.
-
-La raison de l'homme du monde est quelquefois étouffée par cette foule
-de préjugés qu'il doit respecter, et qui énervent son âme. Tant de
-frivolités, tant de jolies on peut dire, amollissent son esprit! Il ne
-voit point les choses telles qu'elles sont, et ne connaît point les
-plaisirs réels et assurés. Le désordre règne dans sa pensée, et son
-cœur est plein de chimères.
-
-Celui, au contraire, qui s'est accoutumé à vivre avec lui-même, à
-juger sérieusement le prétendu bonheur et les trompeuses distractions
-du monde, voit ce monde dépouillé de ses vains prestiges, et
-s'aperçoit que nous recherchons bien des choses qui ont plus
-d'apparence que de réalité. Mais il arrive rarement qu'on se livre à
-de telles réflexions, et il est bien peu d'hommes qui connaissent le
-vrai bonheur.
-
-Celui qui dissipe ses années de jeunesse dans le tourbillon de la
-société ne pense pas qu'il faut semer dans les jours de printemps pour
-récolter dans l'arrière-saison. Je ne parle point des gens qui
-jouissent d'une forte santé et que la mort surprend au milieu de leur
-vie insouciante. Mais comme nous devons savoir que tous, tant que nous
-sommes, la joie nous quitte tôt ou tard, que nous ne pouvons être sûrs
-d'une santé durable, comme nous nous abstenons de faire ce qui
-donnerait à notre corps des forces pour supporter le fardeau de la
-vieillesse, nous devrions au moins tâcher de donner à notre âme une
-force indestructible. La santé la plus brillante peut être détruite en
-un instant; mais nous devrions garder le feu sacré de notre âme, de
-telle sorte qu'il ne s'éteigne jamais. Prudence et vertu, fermeté
-devant les hommes et crainte devant Dieu, voilà ce qui nous aide à
-porter le poids de nos souffrances, voilà ce qui nous soutient et ce
-qui peut nous relever encore dans notre abattement.
-
-Le dégoût et la satiété sont la suite inévitable de l'ardeur avec
-laquelle on se précipite au milieu des divertissements du monde. Celui
-qui, après avoir vidé jusqu'à la dernière goutte la coupe du plaisir,
-est forcé de s'avouer qu'il n'y a pour lui plus rien à espérer, plus
-rien à faire dans le monde; celui qui, fatigué des jouissances qu'il a
-longtemps convoitées, s'étonne de sa propre insensibilité; celui qui
-ne possède plus cette puissance magique de l'imagination qui colore et
-embellit toutes les choses de la vie, appelle en vain à son secours
-les filles de la volupté. Leurs caresses ne font qu'irriter ses
-regrets et leur chant harmonieux n'apaise point sa tristesse. Voyez ce
-vieillard qui cherche encore à continuer le cours de ses galanteries:
-il voudrait paraître enjoué et il est lourd, il voudrait briller et on
-se raille de lui, il veut faire de l'esprit et il fatigue ses
-auditeurs. Ses paroles n'ont plus aucun sel, ses compliments sont
-usés, les jeunes gens se moquent de ses anciennes galanteries; mais il
-reste le même aux yeux du sage qui l'a vu jadis briller dans les
-cercles de la folie et s'élancer gaiement dans les demeures du vice.
-
-Souvent les hommes sérieux sentent s'éveiller en eux une forte pensée
-au milieu des assemblées les plus bruyantes, lorsqu'ils songent à ce
-qu'ils pourraient faire et qu'ils voient ce qu'ils font. Plus d'une
-noble entreprise exécutée dans la retraite, plus d'une action
-éclatante a été conçue dans une salle de bal, dans la rumeur de la
-danse et le bruit de la musique. Peut-être une âme pure et élevée ne
-rentre-t-elle jamais si sérieusement en elle-même que dans ces
-réunions tumultueuses, où la multitude s'abandonne au vertige des sens
-et se laisse emporter par le tourbillon de la folie.
-
-C'est pour se fuir eux-mêmes que les esprits frivoles, stériles,
-recherchent si avidement les distractions de la société. On se hâte de
-saisir tout ce qui peut égayer un jour, un instant; et il faut que ce
-soit quelque chose de nouveau, qui porte ces pauvres esprits au
-dehors, et les enlève à eux-mêmes. Avez-vous assez de ressources
-d'imagination pour inventer à toute heure un moyen d'amuser ces gens
-désœuvrés, vous leur rendez un grand service, vous êtes leur meilleur
-ami. Chacun trouverait cependant, s'il le voulait, assez d'occupation
-pour n'être pas à charge à soi-même, et ne pas perdre inutilement son
-temps. Mais comme il n'attache de prix qu'aux amusements extérieurs,
-il perd peu à peu la force d'exercer sa propre action, et subit celle
-de tout ce qui l'entoure. De là il résulte que nul être n'est plus
-malheureux, sur la fin de sa vie, que le riche dominé par les désirs
-sensuels.
-
-Les nobles et les courtisans se figurent que leurs plaisirs ne
-paraissent futiles qu'à ceux qui ne peuvent y prendre part. Selon moi,
-ils se trompent. Un dimanche, en revenant de Trianon, j'aperçus de
-loin une foule nombreuse réunie sur la terrasse du château de
-Versailles. Louis XV était aux fenêtres du palais avec sa cour. On
-avait placé des bois de cerf sur la tête d'un homme remarquable par
-son agilité à la course, et on l'appelait le cerf. Une douzaine
-d'autres individus s'élançaient après lui, faisant l'office de chiens.
-Cerf et chiens se précipitaient dans le bassin, puis en sortaient, et
-couraient de côté et d'autre, aux acclamations des spectateurs.--Que
-signifie un tel spectacle? demandai-je à un Français qui se trouvait
-près de moi.--Monsieur, me répondit-il d'un ton sérieux, _c'est pour
-le divertissement de la cour_.
-
-Les hommes de la classe la plus obscure sont plus heureux que ces
-maîtres du monde avec leur cortége d'esclaves, avec les tristes moyens
-auxquels ils ont recours pour se procurer un rapide passe-temps. Le
-grand seigneur cache dans les salons, sous un visage riant, un cœur
-rongé de soucis, et disserte avec les apparences du plus vif intérêt
-sur des événements qui ne le touchent en rien. Les uns et les autres
-se trompent mutuellement. La plupart d'entre eux sont pourtant dans
-leur véritable élément, et se réjouissent de voir des salons remplis
-d'une société dont chaque membre compte au moins seize quartiers de
-noblesse et plusieurs titres imposants.
-
-Ce sont ces images de la raison qui troublent si souvent le bonheur de
-la vie sociale. De là vient l'insupportable orgueil des grands
-seigneurs, l'incroyable ambition des gens d'une classe inférieure. De
-là le mépris des uns, l'ennui des autres, et la folie de tous.
-
-Il y a pourtant dans notre âme une force secrète et des ressources
-bien plus grandes que nous ne le croyons. Celui qui, par goût ou par
-nécessité, en vient à user de ces ressources, reconnaît bientôt que le
-plus sûr bonheur dont il nous est accordé de jouir réside en
-nous-mêmes. La plupart de nos besoins sont des besoins factices. Les
-choses extérieures ne nous procurent quelque satisfaction que parce
-que nous nous en sommes fait une habitude, et non point parce qu'elles
-nous sont réellement nécessaires. Le plaisir que nous y avons trouvé
-nous persuade trop facilement que nous devons y revenir. Mais si elles
-n'existaient pas, ou si nous voulions nous en priver, et chercher en
-nous-mêmes le plaisir qu'elles nous ont procuré, nous verrions que ces
-jouissances de la vie intime sont les vrais trésors.
-
-Les êtres superficiels se plairont pourtant dans un lieu où l'on ne va
-que pour voir les autres et pour se faire voir. Mais combien de femmes
-y meurent d'ennui! combien d'hommes intelligents s'y assoient
-tristement à l'écart! Nous nous faisons un trop beau tableau des
-grandes réunions. Les saillies de l'esprit, la coquetterie, la
-sensualité, y obtiennent parfois quelque succès; chacun étale là ce
-qu'il possède, et les moins riches sont souvent ceux qui font le plus
-de frais. De temps à autre, il faut le dire, on voit et l'on apprend
-là mainte chose agréable: c'est une remarque ingénieuse, c'est un mot
-spirituel, c'est un homme intéressant que l'on ne connaissait pas
-encore, ou une femme remarquable par sa conversation comme par sa
-beauté. Quelquefois même on éprouve la divine satisfaction de dire du
-bien d'un ennemi, ou de se comporter avec une grâce parfaite envers
-lui.
-
-Mais combien d'épines traversent ces agréables sensations! L'homme
-dont l'âme n'est pas tranquille, et celui qui souffre d'une douleur
-secrète, et celui qui raisonne surtout, quelle attitude embarrassée
-ils conservent au milieu de ces heureux du monde! C'est chose pourtant
-assez plaisante de voir la puérile gaieté de graves fonctionnaires, la
-pétulance grotesque de tant de vieilles femmes, les ridicules de tant
-d'enfants à cheveux gris. Mais qui ne se lasserait pas d'une bonne
-comédie, s'il fallait toujours la revoir? Ainsi, quiconque a connu le
-vide et l'ennui de ces réunions, quiconque a su discerner la vérité du
-mensonge, les fausses apparences de la réalité, n'éprouve que de la
-tristesse dans ces salons brillants, et se hâte de rentrer dans sa
-demeure pour penser aux plaisirs qui ne trompent pas, que l'on peut
-goûter à tout âge, et qui ne laissent en nous ni regret ni inquiétude.
-
-Il est doux aussi de quitter ces vaines relations du monde pour se
-réfugier au sein d'une amitié tendre, éclairée, patiente. Avec elle,
-on est libre et sans contrainte, on dit ouvertement ce que l'on sent
-et ce que l'on pense, on ne craint pas d'avouer ses idées les plus
-intimes et ses vœux. Si vous commettez une erreur, votre ami vous
-ramène doucement à la vérité; pour que vous vous entendiez l'un
-l'autre, il suffit d'un mot, d'un regard, et, près de lui, vous
-trouvez les conseils, l'appui, la consolation dont vous avez besoin
-dans chaque malheur, dans chaque accident de la vie. A l'aide de cette
-bienfaisante amitié, l'esprit fatigué se relève dans son
-découragement, se réveille dans sa somnolence, et reprend l'essor dans
-son inaction. Avec elle, l'espérance refleurit plus belle et plus
-riante. En jetant un regard sur le passé, on se rappelle avec une
-douce mélancolie les jours où l'on a vécu ensemble, les longs
-entretiens du soir, les heures de réunion intime, où l'on ne se
-lassait pas d'entendre et de parler, où l'on n'éprouvait d'autre
-crainte que d'être séparés par l'absence ou par la mort, où l'on
-adoucissait réciproquement ses chagrins, où l'on sentait son cœur et
-son âme unis par les liens les plus étroits à un autre cœur et à une
-autre âme, où l'on se réjouissait à la fois de tout ce que l'on avait
-appris, de tout ce qu'on avait lu, et l'on mettait en commun ses
-peines et ses plaisirs.
-
-Dans une telle félicité, ce n'est point par rudesse de caractère ni
-par insociabilité, ni par une erreur de l'imagination qu'on en vient à
-ne plus désirer les relations des autres hommes, qu'on reste
-indifférent à leur indifférence et même à leur éloignement; une amitié
-sincère occupe notre pensée. A côté d'un tel trésor, qu'est-ce que le
-tourbillon du monde et la rumeur des salons?
-
-Mais que ce bonheur est fragile! avec quelle rapidité le sort peut
-nous enlever tout à coup ces charmantes joies de la vie, et comme
-alors tout devient sombre, aride et triste autour de nous! En vain on
-étend ses bras dans l'espace, en vain on appelle celui que l'on a
-tant aimé. Quelquefois on croit encore distinguer le bruit de ses pas;
-mais ce n'est qu'une folle illusion. Tout semble mort à nos yeux, et
-nous-mêmes nous sommes morts à tout ce qui nous environne. La solitude
-s'étend autour de notre vie; partout nous sommes seuls avec la plaie
-saignante de notre cœur. Dans notre affliction nous pensons que plus
-personne ne nous aime, que nous n'aimons personne, et une vie sans
-affections est pour un cœur tendre la mort la plus affreuse. Alors on
-veut vivre seul et mourir seul. Dans les nuages épais qui
-obscurcissent l'existence, on n'entrevoit pas une main solitaire, on
-n'attend aucune sympathie et aucune pitié; car celui qui n'a pas
-souffert, ne comprend point l'affreux état de celui qui souffre.
-
-Mais c'est ici qu'éclate le triomphe de la solitude, car pour celui
-qui sait user des remèdes qu'elle lui offre, il n'est point de
-tristesse si grande, ni de regret si profond qu'elle n'adoucisse.
-
-Il est vrai que cette guérison ne s'opère que lentement et par degrés;
-l'art de vivre avec soi-même exige tant d'expérience, et tient à tant
-d'événements divers, à tant de situations particulières, qu'il faut
-déjà être sérieusement préparé à la solitude pour pouvoir en attendre
-les bienfaisants effets. Celui qui a mûri son caractère en dehors des
-préjugés vulgaires, celui qui dès sa jeunesse apprit à aimer et à
-estimer la solitude, a bientôt pris sa décision dans une fatale
-circonstance. Lorsque rien de ce qui l'entoure ne lui donne plus
-aucune animation, il met en mouvement les ressorts de son âme, et ne
-se trouve jamais moins seul que quand il est renfermé dans sa
-retraite.
-
-Les hommes d'une nature distinguée ont souvent à s'occuper
-d'affaires, qui sont pour leur esprit ce qu'est l'ipécacuanha pour un
-estomac qui souffre de la faim. Enchaînés à un travail aride et
-pénible, condamnés à vivre avec des créatures sans âme, ils ne peuvent
-ni changer de place, ni se délivrer de leur fardeau; leurs fonctions
-ne sont pour eux qu'un joug insupportable; ils se sentent opprimés et
-ils oppriment ceux qui les environnent. Souvent ils se figurent qu'il
-n'y a de repos pour eux que dans la tombe; tout dans le monde les
-fatigue; les livres ne leur offrent aucun attrait, et les
-correspondances les importunent. Nul souffle rafraîchissant ne les
-ravive dans leur triste situation, nulle verdure ne récrée leurs
-regards; mais laissez-les seuls, rendez-leur la liberté, les heureux
-loisirs, vous les verrez bientôt renaître à l'enthousiasme de leur
-jeunesse et reprendre leur vol d'aigle.
-
-Si la solitude a une telle action sur ceux que le chagrin domine, que
-ne sera-t-elle pas pour celui qui peut la trouver quand il lui plaît,
-pour celui dont l'âme ne recherche et ne désire que l'air pur et le
-bonheur domestique! On demandait à Antisthène à quoi lui avait servi
-la philosophie: «Elle m'a servi, répondit-il, à connaître l'art de me
-gouverner moi-même.» Pope avouait qu'il ne se mettait jamais au lit
-sans penser que nous n'avons point de plus grande affaire sur cette
-terre que d'apprendre la meilleure manière de se trouver bien chez
-soi. Il me semble que nous avons trouvé ce que Pope cherchait lorsque
-nous nous sentons heureux dans notre demeure et que nous aimons tout
-ce qui nous entoure, jusqu'au chien et au chat.
-
-Les tentatives ingénieuses que l'on fait pour se procurer des plaisirs
-extérieurs n'ont d'autre avantage que de nous amener à de sérieuses
-réflexions, lorsque nous rentrons en nous-mêmes. C'est alors qu'on
-apprend où est le vrai bonheur, qu'on reconnaît la fausseté des
-espérances qui nous conduisaient dans le monde et le néant des
-plaisirs que nous croyions y trouver. Une jeune et belle femme
-m'écrivait un jour à la suite d'un grand bal: «Vous avez vu combien
-j'étais gaie et riante en partant pour ce bal; et à l'aspect de ces
-salons où il n'y avait qu'une joie factice, j'éprouvais un tel
-sentiment de vide et de tristesse, que j'aurais voulu arracher les
-fleurs de ma robe.»
-
-Tout le bonheur du monde n'est rien, s'il ne contribue pas à nous
-rendre plus heureux en nous-mêmes et dans notre demeure; toute
-infortune, au contraire est supportable pour celui qui peut l'adoucir
-par le repos de sa retraite et par les livres.
-
-Nous pouvons changer nos goûts, nos penchants, nos passions; et alors
-non-seulement nous supportons la privation de ce qui nous manque, mais
-nous pouvons en venir à goûter encore une réelle satisfaction dans un
-état qui paraîtrait à d'autres déplorable. Ainsi, pour en citer un
-exemple, la santé est sans contredit un bien inappréciable, et
-pourtant il y a des circonstances où, lorsque la santé décline, on
-éprouve encore un vrai repos. Que de fois j'ai remercié le ciel d'une
-maladie qui me forçait de rester chez moi et de me recueillir en
-silence!
-
-Forcé, pendant de longues années, de sortir chaque jour malgré mes
-souffrances physiques, de m'exposer aux rigueurs de l'hiver, j'étais
-heureux en vérité de pouvoir être malade chez moi. Perpétuellement
-occupé des accidents des autres, le médecin compatissant oublie
-souvent ses propres douleurs pour porter un remède à celles qu'on lui
-confie. Mais que de fois aussi c'est pour lui un cruel sacrifice
-d'employer au service des autres les forces qui lui manquent! Dans
-une telle situation, la maladie qui me permet de rester enfermé chez
-moi, est un vrai repos, pourvu toutefois que je ne sois point assailli
-de visites de politesse. J'invoque toutes les bénédictions de Dieu
-pour celui qui me laisse seul, qui par compassion ne se croit pas
-obligé de s'occuper de moi et de me prendre une partie de mon temps.
-Une belle matinée où je puis jouir ainsi de ma liberté, où je n'ai
-personne à voir et point de lettres à écrire, est pour moi plus
-précieuse que ne peuvent l'être tous les bals pour une élégante femme.
-
-On reste volontiers avec soi-même quand on a su, soit dans la
-jeunesse, soit dans un âge plus avancé, se créer une agréable et utile
-occupation. Si l'on se sent triste, il faut s'efforcer de faire
-quelques lectures avec une intention déterminée; pour lire avec fruit
-il faut avoir la plume ou le crayon à la main et noter toutes les
-idées neuves que l'on rencontre, ou toutes celles qui corroborent
-celles que nous avions déjà acquises. On se lassera bientôt de lire,
-si on ne s'approprie pas à soi-même ou si on n'attribue pas à d'autres
-ce qu'on lit, et si l'on ne sent pas s'éveiller dans son esprit
-quelques soudaines pensées. L'exercice donne cette habitude, et l'on
-occupe ainsi agréablement les heures les plus tristes.
-
-Pourvu que l'attention soit toujours excitée, on est sûr de dissiper
-peu à peu les idées accidentelles les plus fâcheuses. Chaque objet
-intéressant, chaque rameau des sciences fécondes, chaque trait de
-l'histoire de l'humanité, chaque progrès dans l'art peut fixer
-l'attention et chasser, comme par magie, la tristesse. C'est ainsi que
-l'homme se fait à soi-même une douce société, c'est ainsi qu'il trouve
-son meilleur ami dans son cœur.
-
-Les plaisirs de l'esprit acquis de la sorte sont bien supérieurs à
-tous ceux qui proviennent des sens. Par plaisirs de l'esprit on entend
-ordinairement les méditations profondes, les travaux difficiles ou les
-œuvres légères de l'imagination. Mais il en est d'autres qui
-n'exigent ni une grande érudition ni de grandes facultés. Ce sont les
-plaisirs qui naissent de l'occupation, de l'activité, qui sont à la
-portée du savant et de l'ignorant et qui procurent également de douces
-satisfactions. Il ne faut point mépriser le travail manuel. Je connais
-des gentilshommes allemands qui peuvent faire le métier d'horloger, de
-peintre, de charpentier, qui possèdent tous les outils de ces
-professions et savent s'en servir. Ils peuvent ainsi occuper utilement
-une partie de leur temps et sont fort heureux.
-
-Tout ce que l'on essaye d'apprendre, soit dans l'art, soit dans la
-science, d'abord par un simple goût d'amateur, et tout ce dont on
-parvient ensuite à acquérir une certaine connaissance, habitue l'homme
-à vivre avec lui-même et devient un contre-poids dans les plus grandes
-peines morales. Chaque difficulté sérieuse ou minime que l'on réussit
-à surmonter, nous cause une réelle satisfaction. Chaque minute que
-l'on emploie à poursuivre un but honnête et chaque travail que l'on
-achève contribue à réjouir l'âme et à égayer l'approche du lendemain.
-
-Les plaisirs du cœur appartiennent à tous les hommes qui savent
-garder leur paix intérieure, qui sont contents d'eux et des autres.
-Les gens du monde se plaignent souvent de l'ennui qu'ils éprouvent
-dans le tumulte des villes. On ne connaît point cette triste maladie
-dans les vallées des Alpes, sur les montagnes où règne encore
-l'innocence et que l'étranger ne quitte jamais sans une touchante
-émotion.
-
-On échapperait cependant à l'ennui des villes, si l'on renonçait au
-genre de vie dont on a tant à se plaindre. Toute action vertueuse
-ramène la sérénité dans l'âme, et une douce joie accompagne dans sa
-retraite celui qui vient de remplir un devoir envers son prochain. Qui
-ne connaît le charme des souvenirs de l'enfance? Avec quel sourire de
-complaisance, avec quelle tendre mélancolie le vieillard se reporte à
-cette époque où les couleurs de la santé animaient encore son visage,
-où il cherchait des difficultés pour avoir une occasion de déployer
-ses forces!
-
-Comparons ce que nous étions alors avec ce que nous sommes devenus,
-nous verrons que tout ce qui agissait vivement sur nous à cet âge
-heureux, exerce encore la même action plus tard dans nos moments de
-calme et de gaieté; que les mêmes ressorts se retrouvent dans nos
-luttes avec le destin, dans nos vertus et nos défauts, dans tous les
-incidents de notre vie. Jetons ensuite un regard sur les événements
-qui nous ont frappés, sur les moyens que Dieu emploie pour élever ou
-abaisser les empires, sur les progrès que l'on a faits dans l'art et
-dans la science, sur le sublime essor de l'esprit humain et sur ses
-sottises infinies. En nous livrant à l'écart dans notre solitude à ces
-riantes ou graves réflexions, nous reprendrons intérêt à ce qui se
-passe autour de nous, et nous chasserons au loin l'ennui. Ce plaisir,
-qui naît de la réflexion, on peut le goûter à tout âge et partout. Il
-suffit qu'on ait développé par l'étude son esprit et que l'on puisse
-sans crainte redescendre dans son cœur.
-
-L'amour du travail anime et accroît toutes les facultés de notre âme:
-l'effort et l'activité sont un besoin pour les imaginations ardentes;
-c'est la conscience d'elles-mêmes, le sentiment de leur puissance et
-de leur dignité, qui donnent aux âmes non corrompues la plus noble
-direction. Si, par devoir et par nécessité, on est en relation avec un
-grand nombre de personnes, s'il faut se soumettre malgré soi à de
-vaines et fatigantes dissipations, c'est en sortant du tourbillon où
-l'on a été entraîné que l'on éprouve surtout le désir de rompre ses
-chaînes si pesantes et de se soustraire à ses plaisirs tumultueux.
-Jamais nous ne nous sentons plus calmes, plus heureux, plus élevés, et
-jamais il ne nous est si doux de comprendre la vie, la pensée,
-l'aptitude aux grandes choses et le don d'immortalité dont nous sommes
-doués, qu'au moment où nous pouvons fermer notre porte aux visites
-importunes, aux entretiens stériles.
-
-«Mes pensées viennent quand elles veulent et non quand je veux,»
-disait Rousseau, et il les recevait quand elles venaient, et il
-repoussait avec effroi les étrangers et les inconnus qui cherchaient à
-le voir.
-
-Que d'étincelles de bonnes pensées sont étouffées dans ces arides
-relations du monde, et comme l'on devient frivole soi-même en vivant
-toujours avec des gens frivoles! Ces étincelles, présent de Dieu, ne
-jaillissent que dans la solitude, et c'est la solitude aussi qui
-souvent développe des vertus que l'on n'acquerrait pas dans la société
-même la plus chère. Nos amis sont loin de nous; privés du bonheur de
-les voir, de les entendre, pour résister aux regrets que nous
-éprouvons, nous fortifions notre esprit dans la retraite et nous nous
-élevons à des résolutions plus hardies; car il peut arriver que si
-l'amitié et l'amour nous entourent de leurs soins, nous suivent à
-chaque pas, nous perdions peu à peu la faculté d'agir par nous-mêmes
-et de nous guider à travers les écueils de la vie. Mais dans la
-solitude l'âme reprend une nouvelle vigueur; si l'on sait lutter avec
-fermeté et persévérance contre l'infortune, on trouve en soi des
-ressources inespérées, et une résolution stoïque nous soutient quand
-l'horizon de notre vie se rembrunit. Si nous laissons courir notre âme
-de côté et d'autre, c'est que nous sommes trop faibles pour nous faire
-à nous-mêmes notre propre pensée, il faut que nous consultions
-l'opinion publique, afin de régler nos vues et nos actions sur les
-arrêts de cet oracle.
-
-Les sots se figurent qu'on marche plus vite quand on suit la foule;
-ils jugent lorsque la multitude a jugé elle-même, et ils se conforment
-à ses décisions sur les hommes et sur les choses. Peu leur importe où
-est le droit, où est la vérité; et peu leur importe le cri du faible
-et de l'opprimé. Avez-vous contre vous la multitude des sots;
-êtes-vous la victime des erreurs et du préjugé, ne cherchez pas
-d'appui auprès de ces pauvres gens, dont la tête tourne chaque matin
-au vent qui souffle.
-
-Vivre seul, se sentir seul, si l'on peut être effrayé d'une telle
-situation, ce n'est que dans le cas où il faudrait repousser la force
-par la force. Mais la vigueur de l'esprit s'accroît, au contraire, par
-le fait même de l'isolement, parce que personne ne se joint à nous et
-ne combat avec nous. C'est en vivant seul qu'on acquiert cette force,
-qu'on apprend à dominer les vicissitudes de la vie, et à braver
-courageusement le danger. Quelle tranquillité n'obtiendrait-on pas si
-l'on n'avait point à se demander chaque jour: Que dit celui-ci et
-celui-là? Que de sots préjugés et de misérables penchants on peut
-dissiper par de sérieuses réflexions! C'est par cette habitude de
-réfléchir que l'on échappe à la servile et honteuse isolation de tout
-ce qui ne mérite aucun respect. C'est par cette influence efficace que
-l'on repousse loin de soi la crainte de ces hommes à qui les titres
-de leurs ancêtres donnent le droit de tyranniser les autres hommes, et
-de s'élever au-dessus de ceux qui souvent auraient raison de les
-mépriser.
-
-Si l'homme du monde se conforme étroitement à toutes les convenances
-trompeuses que la société qu'il fréquente lui impose, celui qui a mûri
-dans la solitude ne redoute rien tant que d'offenser la vérité. Voilà
-d'où vient que ses actions sont souvent si nobles et si imprudentes;
-voilà d'où vient que le monde se moque tantôt de sa hardiesse, tantôt
-de sa témérité, de sa présomption ou de son embarras. Personne
-pourtant n'a autant que lui le droit de s'écrier: Qu'ils disent ce
-qu'ils voudront, peu m'importe!
-
-Il peut arriver qu'on garde dans le tumulte du monde de bonnes et
-indépendantes pensées, lorsqu'on y entre avec des principes arrêtés,
-mais il est difficile d'y conserver son cœur intact. Combien de gens
-ne plaisent dans le monde que par leurs défauts! Combien de misérables
-obtiennent un succès général, parce qu'ils savent se plier à toutes
-les faiblesses, à tous les ridicules de ceux qui régentent les salons!
-Comment pourraient-ils, au milieu des flots d'encens qui les enivrent,
-s'apprécier à leur véritable valeur? Dans la retraite cependant, ils
-apprendraient à discerner ce qu'ils sont et ce qu'ils doivent être,
-s'ils étaient capables de s'observer sévèrement, si le malheur les
-forçait de rentrer en eux-mêmes.
-
-Que de découvertes on peut faire en s'échappant du tumulte du monde et
-en se livrant aux réflexions qu'il suggère! Combien de gens
-reconnaîtraient alors avec effroi qu'ils ont été les indignes esclaves
-de la coutume du public, des usages reçus, qu'ils se sont soumis
-très-bénévolement à toutes les règles de l'étiquette, qu'ils n'ont
-point osé protester contre tout ce qui leur semblait absurde ou
-immoral, qu'ils ont courbé la tête devant l'opinion de la foule, et
-n'ont point eu le courage de blâmer ce qu'on ne blâmait pas devant
-eux! Si l'on est de bonne foi, on reconnaîtra aussi que l'on a dit
-chaque jour une foule de choses par la crainte seule de déplaire, ou
-par le désir de se rendre agréable aux autres, que près des gens
-riches et puissants on s'est rendu coupable de mille lâchetés pour
-obtenir leur approbation. Quand on aura fait toutes ces réflexions, on
-sentira qu'il est urgent de se retirer au moins pour quelque temps
-dans la solitude, ou de vivre avec des hommes d'une attitude plus
-noble et d'un esprit plus ferme.
-
-Le passage subit de la joie à la douleur, de l'espérance à la crainte
-tourmente celui qui n'a pas la force, lorsque la nécessité l'ordonne,
-de s'élever avec la sérénité de son cœur au-dessus de tout ce qui
-tend à l'agiter. Toute vertu cesse quand on cède à chaque émotion,
-quand on se laisse subjuguer par chaque circonstance inattendue, et
-qu'on ne sait pas dominer ces événements vulgaires. La vertu disparaît
-aussi dans le cœur de ceux qui ne sont occupés que de leur propre
-intérêt, et dont les paroles, les actions ne se rattachent qu'à une
-pensée d'égoïsme. Il faut apprendre à juger la valeur de toutes les
-choses et de toutes les actions humaines pour avoir le courage de
-faire le bien, même à ses propres dépens. Les esclaves du monde ne
-peuvent sacrifier l'intérêt du moment ni faire un noble sacrifice. Ils
-jugent chaque détermination selon sa valeur intrinsèque. Pour eux, il
-s'agit d'obtenir quelque succès, des témoignages de faveur, des
-titres, des places; et toute leur conduite est réglée sur ce calcul
-d'intérêt. Ils font la cour, flattent, mentent, calomnient, et
-s'inclinent bassement devant celui qui pourrait leur nuire, s'il était
-aussi méprisable qu'eux.
-
-L'homme juge bien plus sainement ses passions, s'il les examine dans
-la retraite. L'âme est alors plus ferme, et ne flotte pas si souvent
-entre la crainte et la témérité. Ah! qu'on est bon dans le malheur!
-Quelle souplesse dans notre esprit, quelle indulgence, quelle douceur
-quand la main de Dieu s'appesantit sur nous, quand il trompe nos
-vœux, déjoue nos espérances, nous courbe sous son pouvoir, change
-notre sagesse en folie, et révèle à tous les regards le néant de nos
-plus habiles combinaisons! Alors un mot affectueux d'un enfant, un
-témoignage de respect d'un mendiant nous trouble et nous est agréable.
-Mais tout nous apparaît sous un autre point de vue, et nous devenons
-moins doux et moins patients, quand nous commençons à nous relever,
-quand nous sentons renaître nos forces, et que nous comprenons notre
-supériorité.
-
-Dans la solitude, on se laisse moins abattre par l'infortune, et moins
-éblouir par le succès; il n'est pas besoin des leçons du malheur pour
-que nous comprenions que nous ne sommes rien devant Dieu, et rien que
-par Dieu, que la fierté sans force est le poison de la vie, l'enfer du
-cœur, la cause de nos misères; et s'il ne nous reste aucun appui,
-aucune ressource, nous supportons plus facilement encore notre sort
-dans la retraite, où rien n'offusque nos regards, où personne ne nous
-méprise injustement.
-
-Retirez-vous donc dans la solitude, interrogez votre cœur pour
-apprendre à penser plus sagement. Ah! combien les leçons d'une vraie
-philosophie, si restreintes qu'elles soient, et combien une raison
-éclairée, nous rendent humbles et flexibles! Mais, dans l'erreur des
-préjugés, dans l'ignorance de l'esprit, on s'éloigne du droit chemin,
-et l'on cherche le bonheur à travers les ténèbres. Il faut vivre
-tranquille, à l'écart, pour ne pas estimer au delà de leur valeur les
-hommes et les choses. Rejeter les injustes préventions du vulgaire est
-le premier pas de la raison, et c'est en cherchant la vérité, à l'aide
-de cette raison, et en s'attachant aux principes de la philosophie
-pratique, que l'on en vient à ne vénérer que ce qui est réellement
-vénérable.
-
-C'est la solitude qui nous donne le moyen de nous étudier nous-mêmes,
-d'éloigner de nous l'erreur de la vie commune, et d'élever notre âme.
-Mais ce n'est point encore assez pour que nous ayons de nous-mêmes une
-connaissance suffisante: avec quelle partialité ne jugeons-nous pas
-souvent dans la retraite notre propre mérite! A combien de mauvaises
-passions ne nous laissons-nous pas aller, et que de qualités il nous
-manque pour obtenir la satisfaction durable et la félicité intérieure!
-
-La solitude peut nous donner cette félicité, si, lorsque nous sommes
-seuls devant Dieu, loin des regards des hommes, la voix de la
-conscience nous répète assez souvent que nous ne sommes point tels que
-l'on nous croit, qu'il nous manque une foule de choses pour être ce
-que nous devrions être, et que, pour en venir à cette amélioration
-morale, nous avons encore de grandes difficultés à vaincre. Dans le
-monde, les hommes se trompent l'un l'autre, on affecte des idées, on
-feint des sentiments que l'on n'a pas, on cherche à éblouir son
-voisin, et l'on finit par s'éblouir soi-même. Dans la solitude, si
-l'on s'examine de bonne foi, on parvient à se juger plus exactement.
-Loin des flatteurs et des méchants, on apprend à estimer la sincérité
-et la simplicité du cœur. On ne craint pas que ces honnêtes vertus
-nous nuisent; car, dans la solitude, ce qui est vraiment bon ne peut
-être ni ridicule ni méprisable. Là, on compare ce que l'on est
-réellement avec les apparences que l'on a dans le monde, et alors on
-voit s'évanouir, comme une bulle de savon, les avantages trompeurs et
-les qualités indécises que l'on nous prête: toutes ces lacunes de
-notre savoir, les erreurs de notre intelligence, les côtés faibles de
-notre cœur se révèlent alors à nos regards. Toutes nos fautes, toutes
-les parties vulnérables de nos sentiments et de nos actions, tout le
-prestige menteur de notre amour-propre, se révèlent à nous dans leur
-nudité.
-
-Quand on en est venu à faire ainsi cette sévère épreuve de soi-même,
-on peut vaincre ses mauvaises passions. Il faut, pour atteindre ce
-but, chercher d'autres idées, s'attacher à développer des penchants
-meilleurs. Nulle part on ne trouve autant que dans la solitude une
-source précieuse de nouvelles sensations et de nouvelles idées. Là,
-les forces de l'âme suivent facilement la direction qu'on lui imprime.
-Si la solitude favorise l'entraînement des désirs funestes dans
-l'esprit de l'homme oisif, elle donne à celui qui sait sagement
-l'employer, une victoire éclatante sur ses mauvais désirs.
-
-Ainsi, pour acquérir des jouissances durables et cette paix intérieure
-dont nous ne nous lassons point de parler, il faut se faire de la vie
-une occupation sérieuse, chercher les joies que nul accident ne peut
-détruire, et jeter un regard de pitié sur cette multitude frivole qui
-traite l'existence comme un songe puéril. Ceux-là n'ont rien à espérer
-de la solitude, qui ne connaissent point leur propre cœur; ils ne
-s'habituent à aucune réflexion, à aucun travail, à aucun effort dans
-le bien. Toutes leurs joies se flétrissent quand leur ardeur diminue,
-quand leurs sens sont émoussés, quand leurs forces s'éteignent. Au
-moindre accident physique, à la plus légère indisposition corporelle,
-au revers le plus minime, ils n'éprouvent qu'une affreuse anxiété, et
-sont en proie aux tortures de l'imagination.
-
-Je n'ai point encore dépeint tous les avantages de la solitude. Il en
-est qui touchent l'homme de plus près. Je dois dire l'influence
-qu'elle exerce dans les disgrâces de ce monde, dans les maladies, dans
-la mélancolie, dans la douleur que nous causent la mort ou l'absence
-de ceux qui nous sont chers. Bénie soit la retraite où l'on se
-renferme avec un sentiment religieux, où tout ce que l'on a recueilli
-de bon dans les relations sociales se grave plus profondément dans
-l'âme, où l'on triomphe des obstacles qui nous éloigneraient de la
-vertu, où l'on se consacre aux saines et sages pensées, où l'on obéit
-à la vocation indéfinissable que l'on pressentait dès sa jeunesse, où,
-au moment de la mort, chacun voudrait avoir passé sa vie... Il est
-facile de comprendre cette heureuse influence, si l'on compare la
-pensée de l'homme religieux et solitaire avec celle de l'homme du
-monde qui s'est éloigné des principes divins, la fin paisible et douce
-de celui qui s'est soumis avec une pieuse résignation aux décrets du
-ciel, avec la vie tumultueuse de l'autre. Que l'on observe ce tableau,
-et l'on sentira combien il est nécessaire d'acquérir, par un retour
-utile sur soi-même, la confiance en Dieu et la force de souffrir et de
-mourir.
-
-Les malades, les affligés s'éloigneraient avec effroi de la solitude,
-si son repos salutaire ne leur offrait pas des moyens de consolation
-qu'ils chercheraient en vain dans les réunions les plus bruyantes.
-Ils ont perdu le léger prestige que les sens et l'imagination jettent
-sur tout ce qui entoure les heureux du monde. Ils ont perdu le charme
-fugitif qui ne réside point dans les choses mêmes, mais dans l'idée
-que l'on s'en fait. Tout ce qui apparaît sous de riantes couleurs à
-celui dont l'imagination est riante se revêt d'un deuil sombre pour
-celui dont l'âme est triste. L'un et l'autre ont tort, mais tous deux
-ne reconnaissent leur erreur qu'au moment où le voile tombe, où la
-scène change, où l'illusion s'évanouit; tous deux se réveillent de
-leur songe lorsque l'imagination qui l'avait enfanté cesse d'agir.
-Celui-ci reconnaît que la Providence s'occupe de nous dans le temps
-même où nous nous croyons le plus délaissés, ceux-là s'aperçoivent du
-néant de leurs plaisirs mondains, dès qu'ils réfléchissent sur leur
-situation, sur leur destinée, sur les moyens d'arriver au vrai
-bonheur.
-
-Que nous serions à plaindre si Dieu exauçait tous nos vœux! Au moment
-même où l'homme s'imagine que le bonheur de sa vie est à jamais perdu,
-Dieu lui prépare quelque joie extraordinaire. De nouvelles
-circonstances donnent l'impulsion à de nouvelles forces. Une nature
-presque inerte prend tout à coup un mouvement actif et s'élève aux
-plus nobles vues, lorsque, dans la retraite, dans le calme, en se
-confiant à la Providence, on s'efforce de surmonter l'infortune.
-L'énergie et l'ardeur se réveillent à l'instant où l'on se croyait
-condamné à une inaction perpétuelle, où l'on ne comptait plus sur les
-ressorts de son âme.
-
-Nous nous retirons avec tristesse dans la solitude, et la patience et
-la persévérance nous rendent peu à peu la joie que nous avions perdue.
-Nous ne devrions point porter de jugement sur l'avenir, puisqu'il est
-impossible que ce jugement ne soit pas faux; nous devrions au
-contraire, nous répéter sans cesse cette vérité consolante, cette
-vérité prouvée par l'expérience, que maint événement qui, vu de loin,
-nous inquiète et nous effraye, change d'aspect à mesure qu'il
-s'approche de nous et devient souvent un bonheur inattendu. Celui qui
-tente tous les moyens honnêtes d'échapper aux difficultés de la vie,
-qui lutte contre toutes les entraves, qui ne cesse jamais d'avoir
-confiance en Dieu, brise l'épine de l'affliction et remporte la
-victoire sur l'adversité[9].
-
- [9] Puissent tous les hommes s'inculquer dans l'esprit
- cette maxime que le professeur Hissmann de Gœttingue écrivait
- sur son lit de mort: «Dieu n'engage aucun de ses enfants sur une
- voie qui tôt ou tard ne le conduise au bonheur, et il n'arrache à
- un être sensible aucun soupir qui ne finisse par se transformer
- en un cri de reconnaissance!»
-
-Le chagrin, le malheur, les maladies nous familiarisent promptement
-avec la solitude. On en vient bien vite à renoncer au monde, à
-regarder avec indifférence ses vaines distractions, à ne plus entendre
-la voix des faux désirs. Quand la douleur nous oppresse, quand nos
-forces nous abandonnent, on reconnaît bien vite la faiblesse des
-appuis que le monde nous offrait et le vide de tous les plaisirs qu'on
-allait y chercher. Combien de vérités utiles les maladies révèlent aux
-princes et aux grands, quand tout ce qui les environne les trompe par
-des mensonges!
-
-Sans doute celui qui est malade ne peut saisir qu'à la hâte quelques
-instants pour appliquer ses forces au but moral qu'il se propose.
-Celui-là seul qui jouit de la plénitude de sa santé, peut se dire: Le
-temps est à moi! Mais au milieu des souffrances journalières, des
-sollicitudes pénibles, dans un état de crise et de langueur, il faut
-se roidir contre ces souffrances et lutter contre les difficultés, si
-l'on ne veut pas se laisser complétement abattre. Plus on cède et plus
-on est malade. Une résistance opiniâtre et, en pareil cas, un reste de
-force et un effet courageux ne restent pas sans résultat.
-
-Souvent la maladie nous énerve et nous donne une trop grande
-préoccupation de nous-mêmes. La moindre sensation désagréable nous
-fait oublier que nous pourrions encore nous soutenir par quelque
-énergie. L'âme tombe dans l'abattement, et tout ce qu'elle avait
-encore de vigueur s'éteint peu à peu; quand on souffre, on a
-ordinairement trop peu de confiance en soi-même. Que le valétudinaire
-essaye de distraire son attention de ses douleurs physiques, qu'il
-dégage, pour ainsi dire, sa pensée de son enveloppe terrestre, il
-éprouvera certainement un soulagement inattendu et fera des choses qui
-lui paraissaient impossibles. Mais il faut aussi qu'il congédie les
-médecins qui, en s'informant à tout instant de son état, en lui tâtant
-le pouls avec un sérieux grotesque et toutes les momeries habituelles,
-en croyant distinguer ce qui n'est pas et en refusant de voir ce qui
-est, en ne tenant aucun compte de l'action de l'âme et de l'esprit et
-en affectant une compassion étudiée pour le malade, fixent de plus en
-plus son attention sur tout ce qu'il devrait s'efforcer d'oublier. Il
-faut aussi qu'il prie ses amis et ses parents de ne point caresser ses
-faiblesses et de ne point croire tout ce qu'il leur dit. Car, bien
-qu'au fond les sensations soient vraies, il en est un grand nombre
-qu'il exagère et qu'il fausse par son imagination.
-
-Il reste donc encore des ressources et des consolations dans la
-solitude lorsqu'on en est venu à la situation la plus pénible. Si vos
-nerfs sont en quelque sorte paralysés, si votre tête est frappée d'un
-vertige continuel, si vous n'avez plus la force de penser, ni de lire,
-ni d'écrire, tâchez d'apprendre alors à végéter; c'est ce que me dit
-un jour un des hommes les plus éclairés de l'Allemagne qui me vit dans
-ce déplorable état. «Garve, avec quelle émotion j'écoutais tes
-paroles, lorsque tu me racontais que tu avais éprouvé les mêmes
-souffrances et que tu avais mis en pratique les mêmes conseils[10].»
-
- [10] J'éprouvais alors ce qu'un des bienfaiteurs de l'humanité,
- Fest a si bien dit, dans son livre _Sur les avantages des
- souffrances et des contrariétés de la vie_, livre excellent
- qui devrait être entre les mains de tout malade et de tout
- affligé. «J'ai moi-même éprouvé, dit cet écrivain, qu'un seul
- témoignage d'intérêt, une seule pensée sortie du cœur de celui
- qui a souffert sa part des douleurs humaines, et qui a lui-même
- reconnu le pouvoir des consolations qu'il nous offre, sont plus
- efficaces qu'un discours étudié, des larmes de commande et des
- phrases de considération dictées par la bienséance.
-
-Il fut un temps où le célèbre Mendelssohn ne pouvait rester dans une
-réunion où l'on parlait de philosophie, sans courir risque de tomber
-en défaillance. Dans cette situation, il s'interdit toute pensée. Un
-jour son médecin lui demanda: «Que faites-vous donc dans votre chambre
-quand vous éloignez ainsi de vous la pensée?--Je me mets à la fenêtre,
-répondit-il, et je compte les tuiles du toit de mon voisin.»
-
-Dieu entretient, dans le cœur de celui qui souffre, la pensée
-consolante que l'esprit exerce son empire sur le corps. Avec une telle
-pensée, on ne peut pas être entièrement abattu, ni être privé des
-consolations de la religion; peut-être ne voudra-t-on pas croire que
-Campanella ait été capable de distraire tellement son attention des
-émotions les plus pénibles, qu'il prétendait pouvoir endurer la
-question sans de très-violentes douleurs; mais je puis assurer,
-d'après ma propre expérience, que, dans les crises les plus
-fatigantes, si l'on parvient à distraire son attention, on peut
-non-seulement adoucir le mal que l'on ressent, mais quelquefois même
-le faire disparaître.
-
-Beaucoup d'hommes illustres ont, par ce moyen, réussi à conserver leur
-tranquillité dans les circonstances les plus difficiles et à maintenir
-leur énergie, malgré la faiblesse de leur constitution. Rousseau
-écrivit plusieurs de ses ouvrages les plus célèbres dans des
-souffrances continuelles. Gellert, dont les œuvres agréables et
-instructives ont obtenu une si grande vogue en Allemagne, a trouvé
-dans ses occupations un remède à l'hypochondrie. Mendelssohn, qui
-n'était point d'une nature mélancolique, mais qui était sujet à
-d'affreux maux de nerfs, recouvra dans un âge avancé, par sa patience
-et sa résignation, cet esprit élevé qui l'animait dans sa jeunesse.
-Garve, qui pendant des années entières fut condamné à ne pouvoir ni
-lire ni écrire, ni même penser, écrivit plus tard son _Traité sur
-Cicéron_, et rendit grâces à Dieu avec enthousiasme de la faiblesse de
-sa constitution qui lui avait révélé tout l'empire que l'esprit peut
-prendre sur le corps.
-
-Une forte résolution et ce désir d'atteindre un grand but peuvent nous
-rendre supportables les douleurs les plus aiguës. L'héroïsme est
-très-naturel dans un grand danger, et c'est un don moins rare, on peut
-le dire, que la patience dans les petites agitations de la vie. Ce
-qu'il est difficile d'acquérir, c'est la résolution de la patience
-dans des souffrances de longue durée surtout quand la mélancolie
-paralyse notre âme, ce qui arrive assez souvent, et quand nous nous
-figurons que ces souffrances n'auront point de terme. Aussi, de tous
-les maux qui affligent l'humanité, il n'en est point qui approche de
-la mélancolie: et de tous les moyens à employer pour dissiper la
-mélancolie, il n'en est point de plus efficace que l'occupation dans
-le calme.
-
-En essayant de surmonter nos peines, chaque victoire que nous
-remportons nous conduit à une victoire plus grande, et la joie que
-nous éprouvons fait du moins trêve pendant quelques instants au
-sentiment du mal qui nous afflige. Quand la raison et la vertu ne
-peuvent l'emporter sur votre chagrin ou sur votre maladie,
-occupez-vous de choses peu importantes et qui exigent peu d'efforts;
-il n'en faut souvent pas plus pour vous soulager. Les nuages de la
-mélancolie se dissipent quand on réussit à prendre quelque intérêt à
-une occupation à laquelle on se dévouait d'abord malgré soi. Souvent
-le désespoir auquel nous nous livrons, l'apathie de l'esprit,
-l'indolence du corps, ne sont qu'un déguisement de notre mauvaise
-humeur et par conséquent une véritable maladie de l'imagination que
-l'on ne peut vaincre que par une constante et énergique volonté.
-
-La solitude n'est pas seulement un besoin, mais un devoir réel pour
-tous ceux qui, par l'effet d'une sensibilité trop délicate, d'une
-impressionnabilité nerveuse, ne peuvent supporter la vie du monde et
-qui ont toujours à se plaindre des hommes et des choses. Celui qui se
-laisse ébranler par un incident qui ne causerait pas la moindre
-émotion à un autre, celui qui se crée des douleurs chimériques, qui se
-désole de ce qui ne répond pas immédiatement à ses vœux, qui se
-tourmente sans cesse par les rêves de son imagination, qui ne se
-trouve malheureux que parce que le bonheur ne court point au-devant
-de lui, qui, ne sachant ce qu'il veut, passe à tout instant d'un désir
-à un autre, qui craint tout et ne jouit de rien, celui-là n'est pas
-fait pour la société, et si la solitude ne le guérit pas, il n'y a
-point de remède pour lui dans le monde.
-
-Des hommes pieux, raisonnables, bien doués, se laissent parfois aller,
-malgré la fermeté de leurs principes, à un profond découragement, à un
-affreuse anxiété; mais c'est leur faute. Si de tels hommes cèdent à
-des craintes puériles, si, pour une légère incommodité, ils se
-tourmentent et tourmentent les autres, s'ils cherchent dans la
-médecine un remède qu'ils trouveraient dans leur raison, s'ils ne
-savent pas réprimer les écarts de leur imagination, si, après avoir
-supporté avec patience de grandes peines et de grands malheurs, ils
-succombent aux contrariétés accidentelles, aux souffrances passagères
-de la vie, c'est leur faute. Ils ressemblent à des soldats qui, après
-avoir bravé courageusement le feu d'une batterie, s'épouvanteraient
-des légers traits lancés par la main d'un enfant.
-
-La résolution, l'énergie, la stoïque fermeté de l'âme, s'acquièrent
-bien plus dans la pratique intime de soi-même que dans le tumulte du
-monde, où nous sommes à chaque pas surpris, entraînés par mille
-considérations intérieures, où des idées de convenance, de politesse,
-de flatterie, écrasent la volonté, où les esprits vulgaires exercent
-plus d'activité et obtiennent plus de considération, plus de succès
-que les caractères les plus nobles.
-
-La solitude nous donne d'autant plus de force dans l'affliction,
-qu'elle dissipe tous les vains fantômes qui détournent l'âme
-d'elle-même et l'égarent dans de futiles préoccupations. Dans la
-solitude, on renonce à tant de jouissances, on restreint tellement la
-mesure de ses besoins, et l'on fait de tels progrès dans la
-connaissance de soi-même, qu'on est moins étonné quand Dieu nous
-impose une souffrance pour humilier notre orgueil, dompter la fougue
-de nos passions et nous ramener au sentiment de notre faiblesse et de
-notre néant. Dans la solitude, que de réflexions nous pouvons faire,
-auxquelles l'homme du monde ne songe pas, ou que les dissipations
-auxquelles il se livre étouffent dans son âme distraite!
-
-Les malheureux qui ont à pleurer la mort d'une personne chérie
-éprouvent le salutaire désir de se retirer à l'écart, et chacun
-s'efforce d'étouffer ce désir en eux. On ne veut pas leur parler de la
-perte qu'ils ont faite. On croit qu'il vaut mieux les entourer d'un
-essaim d'êtres froids et indifférents qui s'imaginent que, pour
-apaiser leur tristesse, il faut les accabler de visites et les
-entretenir du matin au soir des nouvelles de la ville.
-
-«Laissez-moi seul, m'écriai-je, lorsque, deux ans après mon arrivée en
-Allemagne, je perdis une épouse tendrement aimée. Son âme planait sans
-cesse autour de moi, et sans cesse j'étais occupé du souvenir de tout
-ce qu'elle avait été pour moi et de tout ce qu'elle avait souffert
-pour moi sur cette terre étrangère. Le contraste d'une telle
-innocence, d'une telle pureté, d'une douceur si angélique, et d'une
-fin si cruelle, me plongeait dans un abîme de doutes désolants.
-Pendant cinq mois, elle souffrit les tortures de la mort. Un jour, je
-lisais près de son lit la mort de Jésus, par Ramler. Elle porta ses
-regards sur ce livre et me montra, en silence, le passage suivant:
-«Mon souffle est faible, mes jours sont abrégés, mon âme est pleine
-d'angoisse et ma vie un affreux tourment.» Ah! lorsque je me rappelle
-toutes ces circonstances et l'impossibilité où je me trouvais alors
-d'échapper aux relations du monde, quand je me rappelle que j'étais
-dans ce même temps l'esclave de quiconque me réclamait, que je portais
-la mort dans mon sein, que, poursuivi par l'envie, accablé de douleur,
-je ne sentais plus en moi ni force, ni vertu, ah! j'avais bien le
-droit de m'écrier: «Laissez-moi seul, laissez-moi seul!»
-
-Être seul, loin du tourbillon bruyant, est le premier, le plus ardent
-désir du cœur, quand on ne rencontrerait en fréquentant le monde que
-des hommes qui ne comprennent pas le malheur timide et silencieux, qui
-n'aperçoivent que la souffrance dont les cris retentissent à leur
-oreille.
-
-Être seul, dans une retraite profonde et déserte, c'est une
-consolation aux peines qui déchirent le cœur. Quand il a fallu se
-séparer à jamais d'un être chéri, douleur plus affreuse que celle que
-nous pouvons ressentir lorsque la main de la mort vient nous saisir
-nous-mêmes, la solitude peut seule adoucir notre désespoir. Dans votre
-âme tremblante, vous croyez voir la terre s'abîmer sous vos pieds; à
-cette heure terrible où il faut dire un dernier adieu à ceux qui
-pendant de longues années ont été tout pour vous, et que jamais on
-n'oubliera un seul instant, alors il faut se retirer dans la solitude,
-mais en s'efforçant de s'y créer une occupation et d'appliquer son
-esprit à diverses pensées.
-
-Hélas! combien de souffrances profondes que le monde ne voit pas, dont
-nous devons seuls supporter le fardeau, et auxquelles nous ne pouvons
-résister que dans la solitude!
-
-Figurez-vous que vous arrivez inquiet dans un pays où tout vous est
-étranger, où le malheur vous accable de toute part, où vous êtes à
-tout instant près de tomber dans le désespoir, où vous avez sans cesse
-sous les yeux l'agonie de la mort, où personne ne vous comprend, et ne
-peut vous comprendre, où l'on ne fait que jeter sur votre route des
-ronces et des épines, où enfin vous êtes condamné à perdre ce que vous
-aviez de plus cher au monde. Voilà que tout à coup dans ce pays de
-désolation, dans ce deuil de votre âme, une main affectueuse s'étend
-sur vous, une voix, qui semble venir du ciel, vous dit: «Viens, je
-veux essuyer tes larmes, je veux rendre le courage à ton esprit
-abattu, je veux entrer dans la confidence de tes peines et t'aider à
-les supporter. Je veux t'arracher à ta tristesse, te faire goûter
-encore les beautés de la nature et les bienfaits de Dieu, qui répand
-aussi ses consolations sur cette contrée. Je veux sentir, penser avec
-toi, t'ouvrir un nouvel horizon, recueillir pour toi les fleurs que je
-trouverai sur le sentier de la vie, t'entretenir de tous ceux qui
-t'aiment, qui parlent de toi avec estime et avec confiance, te prouver
-que tous les hommes ne sont point si mauvais que tu le crois, et que
-seulement ils ne te connaissent pas. Je veux écarter de toi toutes les
-sollicitudes, te faire jouir d'une existence douce et paisible, et
-travailler à corriger tes défauts. Toi, tu corrigeras aussi les miens,
-tu formeras mon esprit, tu m'apprendras ce que tu sais.» Si, après
-avoir savouré pendant plusieurs années le charme de cette existence
-qui vous est ainsi offerte, si, après avoir éprouvé une telle
-consolation dans les événements les plus désastreux, si, après avoir
-espéré qu'au dernier moment, cette main compatissante vous fermera les
-yeux, vous devez être privé d'une telle affection, d'un tel
-dévouement, il ne vous reste, pour surmonter vos regrets, pour
-apprendre à lutter courageusement contre la destinée, d'autre asile
-que la solitude.
-
-Dans la solitude, nous voyons de plus près l'œil qui voit tout. Quand
-toutes les vaines rumeurs cessent autour de nous, notre cœur comprend
-bien mieux cette grande et heureuse pensée, que Dieu nous regarde,
-nous entoure, nous domine et dirige tout par sa puissance et sa bonté.
-Dieu nous apparaît partout dans la solitude. Affranchis de l'ivresse
-des sens, animés par des vœux plus purs, par une joie plus idéale,
-nous songeons sérieusement et avec plus de liberté et de confiance à
-notre félicité suprême, et nous croyons déjà la goûter en y songeant.
-Notre pieux recueillement éloigne de nous les idées grossières et les
-basses sollicitudes.
-
-La solitude nous rapproche de Dieu quand elle entretient en nous les
-sentiments tendres, humains, et les mouvements d'une salutaire
-défiance de nous-mêmes. Quand, auprès du lit d'un mourant, j'observais
-les efforts que notre pauvre nature oppose à son anéantissement, les
-tortures que lui fait éprouver chaque minute qu'elle dérobe à la mort,
-quand je voyais le malheureux élever vers le ciel ses mains
-tremblantes, et lui adresser, lorsqu'il se sentait soulagé, d'ardentes
-actions de grâces, quand j'entendais ses paroles entrecoupées, ses
-soupirs plaintifs et que j'observais les regards attendris de tous
-ceux qui l'entouraient, je me sentais accablé et je me retirais à
-l'écart, pour gémir sur le sort de l'humanité et sur mon impuissance,
-dans un moment où j'éprouvais un désir si profond de secourir une
-telle misère. Ah! lorsque, dans ces tristes pensées du cœur, je
-m'incline devant Dieu, combien je sens qu'il ne faut se fier ni à la
-force de la vie, ni à la science dont l'homme attend un espoir, une
-consolation! Jamais je ne me lève le matin de mon lit, sans penser
-que, si j'existe encore, c'est un miracle de Dieu. Jamais je ne compte
-les années que j'ai passées en ce monde, sans remercier la Providence
-de m'avoir soutenu au delà de mon attente, de m'avoir conduit, par une
-force incompréhensible, sur une mer pleine d'écueils. Je ne puis que
-me taire et l'adorer en silence, lorsque à tout instant je sens ma
-faiblesse, lorsque chaque jour je vois tomber près de moi, à la fleur
-de l'âge, des hommes qui ne songeaient à aucun péril et qui se
-croyaient, pendant longtemps, à l'abri des atteintes de la mort.
-
-Comment pourrions-nous devenir sages et échapper aux écueils qui nous
-menacent, si nous nous éloignions des relations étourdissantes qui
-effacent en nous les impressions du bien? C'est en dehors de ces
-relations que nous pouvons réfléchir à ce que nous voyons, à ce que
-nous entendons tous les jours, et rassembler dans notre cœur des
-pensées utiles et durables. On n'acquiert point cette sagesse en
-poursuivant perpétuellement de frivoles plaisirs, en courant sans
-réflexion d'une société à l'autre, en parlant de choses sans intérêt
-et en éparpillant inutilement toutes les heures de la journée. «Celui
-qui veut devenir sage, a dit un philosophe, doit apprendre à vivre
-seul, la perpétuelle fascination des sens étouffe toutes les bonnes
-pensées; dans cette espèce de vertige on se possède à peine, on
-n'entend plus la voix de la raison, on ne sent plus sa force, on ne
-résiste à aucune tentation, et loin d'éviter les piéges où nous
-engagent nos penchants mauvais, on les cherche. Nulle part Dieu n'est
-autant oublié que dans les distractions habituelles des réunions du
-monde; dans ce tourbillon qui nous saisit, qui enflamme tous nos
-désirs, qui excite toutes nos passions, les liens qui nous attachent
-à notre créateur sont interrompus; nous renonçons à cette première, à
-cette unique source de félicité, aux facultés de notre raison; et nous
-ne pensons à nos devoirs religieux que furtivement, sans suite et sans
-émotion. Celui qui, au contraire, fait un retour sérieux sur soi-même,
-qui élève son cœur vers le ciel, qui regarde le cercle où il doit
-exercer les facultés de son âme, la voûte azurée, la terre couverte de
-fleurs, les montagnes et les bois, comme le temple de Dieu; celui qui
-rattache toutes ses inspirations au maître de toutes choses, doit
-avoir vécu dans une pieuse solitude, dans un intime et salutaire
-recueillement.»
-
-Aussi la solitude peut vaincre les plus grands obstacles à la piété,
-si seulement on veut bien consacrer chaque jour à de saines
-réflexions, une partie du temps qu'on perdrait au jeu, ou à sa
-toilette. Chaque heure de recueillement et de réflexions sérieuses
-donne à notre esprit plus de force et de solidité, et nous inspire
-plus d'éloignement pour les stériles distractions du monde. On peut
-être animé d'un bon sentiment envers ses semblables, secourir celui
-qui est dans le besoin, faire autant de bonnes actions que nos moyens
-nous le permettent et en même temps échapper à toutes les fêtes
-inutiles, à toutes les distractions d'une vie dissipée.
-
-Peu d'hommes sont en état d'accomplir des actes de vertu éclatante, de
-se signaler par une bienfaisance splendide. Mais combien de vertus
-modestes ne peut-on pas mettre en pratique chaque jour de sa vie sans
-sortir de chez soi, sans bruit et sans faste! Celui qui sait s'occuper
-dans sa retraite peut, en y restant toute l'année, s'occuper du
-bonheur des autres, écouter leurs plaintes, soulager leur misère et
-faire du bien autour de soi sans que le monde en parle.
-
-Un penchant décidé pour la solitude est quelquefois un penchant qui
-nous ramène vers Dieu. Cette mélancolie vague et sans nom, que
-beaucoup de gens éprouvent dans leur première jeunesse, qui plus tard
-prend un caractère plus déterminé, nous conduit à l'observation
-sérieuse, sincère de nous-mêmes, à l'étude de ce que nous sommes et de
-ce que nous devons être. A l'époque où il s'opère en nous un
-changement physique qui imprime à l'âme une nouvelle direction, notre
-conscience s'éveille, nous entendons la voix de Dieu et nous nous
-prosternons dévotement devant lui. La mélancolie est l'école de
-l'humilité, et c'est par le peu de cas que l'on fait de soi-même qu'on
-arrive à se connaître. Dans ces heures pensives, solitaires, où l'on
-s'éprouve de bonne foi, le sophisme des passions disparaît. Si nous
-nous exagérons nous-mêmes nos défauts, si nous ressentons une trop
-vive anxiété, si nous adoptons des principes outrés, ces impressions
-ne s'effacent que trop tôt et cet excès même est un bonheur si on le
-compare à la nonchalance qui paralyse l'émotion du bien. La tristesse
-profonde que nous donne le sentiment de notre misère, se change en un
-doux repos à la lumière d'une foi raisonnable, et il est à croire que
-celui qui s'observe ainsi dans l'exagération de sa faiblesse finit par
-s'élever devant Dieu au-dessus de l'esprit fort qui se rit de sa
-piété.
-
-L'étude de soi-même est si rare que tout ce qui nous y ramène doit
-être pour nous important et précieux. Il faut que la douleur nous
-éveille; il faut que nous ayons longtemps bu à la coupe de
-l'adversité, pour que nous en venions à rentrer en nous-mêmes, à
-recueillir nos pensées et à ne plus les laisser courir dans un fol
-abandon. Un des grands philosophes d'Allemagne me disait: «Je dois à
-ma maladie l'avantage d'avoir appris à m'examiner moi-même.»
-
-Ici, la religion et la philosophie se réunissent pour nous guider;
-toutes deux nous disent que nous ne pouvons trop redouter les périls
-de l'erreur; mais si le bien ne peut être opéré en nous que par les
-fortes crises de l'âme, ces crises ne doivent point nous épouvanter.
-Dans les derniers moments de notre vie, nous voudrions tous avoir
-passé plus de temps dans la solitude, plus de temps avec nous-mêmes et
-avec Dieu. Nous nous rappelons alors douloureusement toutes nos
-fautes, et nous reconnaissons que nous n'en aurions pas commis un si
-grand nombre, si nous avions pris à tâche d'éviter les piéges du monde
-et de veiller sur notre cœur.
-
-Que l'on compare la situation de celui qui, dans la solitude, existe
-en vue de Dieu avec celle de ces esprits légers et étourdis, qui ne
-pensent jamais à leur souverain maître, qui consacrent toute leur
-existence aux plaisirs du moment; que l'on compare l'homme sérieux,
-dont l'âme est dignement occupée des idées de l'éternité, à tous ces
-gens qui ne rêvent que bals et festins, on reconnaîtra que l'amour de
-la solitude, la retraite paisible, le désir de s'associer à un
-véritable ami, nous procurent dans ce monde plus de satisfaction et
-nous assurent au moment suprême plus de consolation que toutes les
-vaines joies du monde.
-
-C'est surtout au lit de la mort que l'on remarque la différence qui
-existe entre celui qui a gardé dans son cœur la pensée de Dieu, et
-celui qui n'a songé qu'à satisfaire ses fantaisies et ses passions:
-quel contraste entre la fin de l'homme qui n'a vécu que d'une vie
-dissipée et bruyante, lors même qu'il ne se serait souillé d'aucune
-grande tache, et celle d'une vie recueillie, douce et sérieuse.
-
-Je ne citerai point les sinistres exemples de ceux dont la débauche a
-épuisé les facultés et qui sont morts honteusement et misérablement.
-Mais qu'on me permette de raconter l'histoire d'une jeune personne
-dont je voudrais conserver la mémoire, car je puis dire d'elle ce que
-Pétrarque dit de sa Laure: «Le monde ne la connut point tant qu'il la
-posséda, ceux-là seuls l'ont connue qui restent ici pour la pleurer.»
-
-La solitude était son monde, la retraite était sa joie; elle se
-soumettait avec une pieuse résignation aux volontés de la Providence.
-Née avec une faible constitution, elle souffrait avec courage; douce
-et bonne, aimable, quoique languissante, timide et réservée, s'animant
-seulement par un candide enthousiasme, telle était cette âme délicate
-qui, par la fermeté qu'elle conserva au milieu des plus grandes
-douleurs, m'a montré quelle force l'âme peut donner dans la solitude
-aux êtres les plus faibles. Tout ce qui était bien agissait sur elle;
-mais elle ne manifestait qu'avec une grande retenue ses impressions, à
-moins qu'elle ne fût dans un cercle d'amis intimes où elle n'éprouvait
-plus aucune crainte. La nature l'avait douée d'un courage héroïque
-pour la souffrance et d'une merveilleuse élévation. Je voyais son
-visage animé d'une joie céleste chaque fois qu'elle revenait de la
-sainte table. Pleine de foi en Dieu et de défiance envers elle-même,
-elle obéissait à toutes mes prescriptions, elle m'aimait d'une
-affection profonde et ne me le dit jamais; j'aurais donné ma vie pour
-elle, elle eût donné la sienne pour moi. J'éprouvais une joie
-inexprimable à faire ce qui lui était agréable, et le plus grand
-plaisir qu'elle osât me procurer, c'était de m'apporter une rose; de
-sa main c'était un trésor. Un coup de sang sur les poumons la frappa
-entre mes bras, je connaissais sa constitution, je vis que le cas
-était mortel. Douze fois dans la journée, je me prosternai à genoux
-avec une indicible angoisse; elle ne savait pas qu'elle fût en si
-grand danger, cependant elle se sentait très-malade et ne le disait
-point. Elle souriait quand je m'approchais d'elle et souriait encore
-quand je sortais. Pendant tout le cours de sa maladie, elle n'exhala
-pas une plainte. A toutes mes questions elle répondait d'une voix
-douce et affectueuse, et n'entrait dans aucun détail. Elle s'éteignit
-avec l'expression d'un tendre amour et d'une sérénité céleste.
-
-C'est ainsi que j'ai vu mourir, après neuf mois de souffrances, ma
-fille unique à l'âge de vingt-cinq ans. Pendant le temps qu'elle passa
-à Hanovre, où elle inspirait une affection générale, elle composait
-des prières qu'on retrouva dans ses papiers. Elle demandait à Dieu la
-grâce de mourir bientôt, d'aller bientôt rejoindre sa mère. Elle
-exprimait la même pensée dans des lettres touchantes. Au moment de
-mourir, au milieu d'une agonie indicible, elle me dit ces derniers
-mots: «Aujourd'hui j'irai goûter les joies du ciel.»
-
-Nous ne serions pas digne d'avoir eu sous les yeux un tel exemple,
-d'avoir vu une telle faiblesse unie à de telles souffrances, si nous
-nous laissions abattre par une douleur que notre courage peut
-surmonter. Cette enfant qui jamais ne murmura, qui sans cesse fut
-résignée aux décrets de la Providence, jouit à présent de l'éternelle
-félicité, et nous qui sommes encore ici, qui nous souvenons de cette
-fille bien-aimée, de tout ce qu'elle nous a enseigné sur son lit de
-mort, dans ses heures d'angoisses, nous qui aspirons aussi au repos de
-l'éternité, ne voudrions-nous pas tout essayer, tout mettre en œuvre
-pour trouver des forces dans le malheur, pour acquérir, par un retour
-salutaire sur nous-même, par une religieuse pensée, la patience et la
-soumission?
-
-O vous qui souffrez, tout pèse sur voire âme, et cependant,
-croyez-moi, il y a de douces afflictions, des afflictions qui nous
-élèvent au-dessus de la terre, qui nous donnent une énergie qu'on
-pourrait croire impossible. Aujourd'hui vous êtes découragés et
-abattus, mais un temps viendra où vous vous élèverez dans votre
-douleur entre le ciel et la terre; alors vous trouverez le repos,
-alors vous trouverez, dans l'éloignement de la foule, dans le tendre
-souvenir de ceux que vous avez perdus, des joies pures et élevées.
-
-La solitude, il est vrai, ne convient point à tous ceux qui sont
-affligés, l'âme ne peut pas toujours se soustraire aux exigences d'un
-corps malade et épuisé. Mais que Dieu bénisse dans ce moment la main
-secourable d'un ami et récompense dans l'éternité l'affection qui nous
-aide à supporter nos peines! que si la douleur que vous avez éprouvée
-par l'effet d'une mort cruelle se change en une douce mélancolie, ou
-si vous êtes assez fort pour ne point succomber à votre catastrophe;
-oh! cherchez le silence des champs, le calme de la retraite, vous
-trouverez là une heureuse tranquillité, même au milieu de votre
-tristesse vous apprendrez à envisager avec plus de liberté et de
-courage les courtes souffrances de ce monde, à être seul sans crainte,
-et à couvrir de fleurs les tombeaux.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR L'ESPRIT.
-
-
-Les âmes libres comprennent seules le prix de la liberté. Les natures
-d'esclaves se plaisent dans leur esclavage. Celui qui, après avoir
-erré dans le tourbillon du monde, après avoir appris à connaître la
-véritable valeur des hommes, juge tout avec impartialité, et,
-pénétrant dans les sentiers différents de la vertu, cherche son
-bonheur en lui-même, est libre.
-
-Il est vrai que ce sentier est sombre, rude, escarpé; mais, quand on
-l'a gravi avec peine, il conduit à des refuges paisibles, à des rives
-attrayantes; à l'espace libre et pur. La solitude nous donne une
-indépendance parfaite, quand on en a de bonne heure reconnu les
-avantages et quand on l'aime. Je voudrais indiquer la voie de ce
-bonheur aux jeunes gens, aux hommes simples et honnêtes auxquels je
-désire être utile. Je ne veux pas qu'ils soient entraînés dans la
-solitude, de dépit, mais par l'indifférence d'inutiles distractions,
-par l'éloignement des plaisirs frivoles, par une sage défiance des
-prévenances équivoques, par la crainte de devenir le jouet des
-séductions trompeuses.
-
-Un grand nombre d'hommes doivent à la solitude leur force et leur
-supériorité d'esprit. Pareils au cèdre qui, sur la montagne, brave les
-tempêtes, ils ont bravé dans leur retraite le souffle des mauvaises
-tentations. Quelques-uns ont peut-être, dans ce dernier refuge,
-conservé les faiblesses de l'humanité. Mais combien d'autres ont fait
-preuve d'une fermeté inébranlable! Tout effort sincère et généreux
-pour arriver à la vertu, tout ce qui tend à élever l'esprit, toute
-entreprise courageuse excite en nous un sentiment d'admiration. Un
-moine qui est animé d'une pensée noble et énergique est aussi un
-héros. Une religieuse, dont l'âme, soutenue par une tendance idéale,
-acquiert un repos chèrement acheté, produit sur nous une émotion plus
-profonde que toute autre femme douée des plus belles qualités. Que de
-fois j'ai reconnu combien une religieuse sincère mérite d'estime et de
-bienveillance! Que de fois je me suis senti pénétré de respect pour
-les héros de cette profession, pour leur tendre piété, pour leur
-fidélité religieuse et la persévérance qu'ils ont mise à se vaincre
-eux-mêmes! Que de fois un couvent m'a semblé un asile plein de
-consolation dans les anxiétés de notre cœur! Jamais, dans ces
-silencieuses et sombres retraites, je n'ai pu m'empêcher de voir
-l'efficacité d'un tel genre de vie pour conduire l'esprit à une vertu
-sérieuse. Souvent il m'est arrivé de serrer avec une vraie sympathie
-la main d'un pauvre moine, et je ne suis pas sorti d'un couvent de
-religieuses sans être attendri jusqu'aux larmes.
-
-Mais mes considérations sur la solitude ne doivent point être
-restreintes dans l'enceinte des cloîtres. L'idée bienfaisante que je
-me fais de la solitude, je voudrais l'adapter au monde dans lequel je
-vis, qui agit sur moi, et sur lequel je puis agir, car il existe de
-jeunes cœurs où ces réflexions peuvent fructifier.
-
-Il y a dans la vie des époques où il devient nécessaire d'être seul.
-Dans la jeunesse, pour acquérir l'instruction, les connaissances
-désirables, pour se former une façon de penser que l'on garde toute la
-vie; dans la vieillesse, pour se souvenir de la route qu'on a
-parcourue, pour réfléchir à tout ce qui nous est arrivé, aux douces
-fleurs qu'on a cueillies sur son chemin et aux orages de notre
-destinée.
-
-Lord Bolingbroke dit qu'il n'y a pas, dans les œuvres du chancelier
-Bacon, une remarque plus belle et plus profonde que celle-ci: «Nous
-devons de bonne heure nous prescrire, dans la vie et dans nos actions,
-un but honnête, vertueux, possible, et nous y attacher de toutes nos
-forces, afin que notre âme se forme à toutes les vertus. Mais, en
-façonnant notre caractère moral, nous ne devons pas suivre les
-procédés du sculpteur, dont le ciseau achève de finir une tête, tandis
-qu'il laisse le reste du corps à l'état de bloc grossier et informe.
-Nous devons imiter la nature, qui, dans la conformation d'une fleur,
-d'un animal, développe à la fois toutes les parties de son œuvre.»
-
-O toi, aimable jeune homme, qui, dans le commerce séduisant et souvent
-trompeur du monde, n'as point encore abdiqué les principes de vertu;
-toi qui n'es point encore infecté du poison de l'oisiveté frivole; toi
-qui, dans les entraînements et les images d'une fervente galanterie,
-n'as pas perdu le désir et la force d'entreprendre de grandes choses,
-et qui échappes dans mainte assemblée aux folles tentations, la
-solitude te réclame! Je voudrais te retenir dans ta retraite
-studieuse, animer, fortifier tes nobles intentions, t'inspirer cette
-juste et digne fierté, qui, dans les fonctions que tu seras appelé à
-remplir, t'empêchera d'estimer le monde plus qu'il ne vaut!
-
-C'est la raison qui t'ordonne de sortir d'un cercle trop étroit pour
-t'entourer ailleurs de grands exemples. C'est en apprenant à connaître
-les vrais hommes de la Grèce, de Rome, que tu acquerras le pouvoir de
-vaincre tous les obstacles. Où trouve-t-on de plus illustres exemples
-de la grandeur humaine? Qui a montré plus de valeur guerrière, plus de
-zèle pour la science et plus de raison? Rejette loin de toi les vaines
-frivolités, et n'aspire qu'à ce qui mérite vraiment d'être recherché
-et imité. La noblesse n'élève personne. Seize quartiers sont un
-avantage, mais ne sont pas un mérite. Tes dispositions sont bonnes,
-puisque toutes ces vérités ne te plaisent pas, et tu sais que celui
-qui ne respecte que les petites choses ne sera jamais grand. Laisse
-les femmes compter leurs aïeux, qui, il y a sept cents ans, ne se
-distinguaient qu'en allant à la guerre à cheval, tandis que les
-bourgeois les suivaient à pied. Compte les hommes de ta famille qui
-n'ont pas pris la fuite dans les batailles et n'ont point dépouillé le
-passant sur la grande route. Compte les hommes de ta famille qui ont
-fait de nobles actions, dont l'histoire nationale conserve la mémoire,
-et dont le nom est inscrit dans les annales étrangères, mais
-souviens-toi bien qu'on n'est réellement grand que par ses propres
-actes et ses propres vertus.
-
-Deux chemins s'ouvrent devant toi: l'un, qui serpente par des allées
-de verdure, par des jardins embaumés, où l'on entend retentir les sons
-de la musique, le bruit de la danse, les chants de l'amour. C'est
-celui que recherche la multitude. L'autre, moins fréquenté, est
-escarpé et dur, on ne le suit que lentement, et souvent, quand on
-croit être déjà bien loin, on tombe du haut des rocs. Là, les
-montagnes et les vallées résonnent des mugissements des bêtes
-sauvages; là, de tout côté, on entend le croassement des corbeaux, le
-sifflement des vipères, à tout instant on est assailli par des essaims
-d'insectes malfaisants, et l'on ne voit autour de soi qu'un désert
-sombre et terrible. Le chemin fleuri est celui du monde; l'autre est
-celui de l'honneur. Le premier conduit aux emplois, aux dignités de la
-ville et de la cour; le second pénètre de plus en plus dans la
-solitude. En suivant le premier, tu peux devenir un homme aimable, un
-personnage recherché, peut-être aussi un scélérat. En suivant l'autre,
-tu seras méconnu, haï; mais, avec de l'énergie et de favorables
-dispositions, tu peux devenir un grand homme. La dissipation est un
-remède et non un aliment. Il faut sans doute que tu endurcisses ton
-corps par l'exercice, que tu fasses tout ce qu'il est nécessaire de
-faire pour que tes forces physiques soutiennent tes forces morales.
-Mais tu n'apporteras jamais assez de zèle dans les travaux de
-l'esprit, tu ne persisteras jamais dans tes meilleures résolutions, si
-la haine pour toutes les vaines dissipations n'est pas enracinée dans
-ton cœur. Plusieurs hommes que je connais ont passé leur jeunesse
-dans l'étude, solitaires et recueillis. Ils ont grandi dans la
-pratique des plus dignes vertus, et maintenant ce sont des ministres
-qui gouvernent les États, des écrivains dont la vie est employée à
-combattre l'erreur, des philosophes qui, de bonne heure, échappèrent
-aux lisières des sots préjugés.
-
-Grâces soient rendues au noble esprit qui a dit: «Si vous voyez un
-jeune homme d'une haute raison se retirer du monde, devenir
-mélancolique, parler peu, témoigner par sa froideur et sa réserve le
-mépris que les méchants lui inspirent, se plaindre peu de l'injustice,
-mais concentrer en lui-même les sentiments pénibles qu'elle lui fait
-éprouver; si vous voyez son esprit jeter des lueurs scintillantes
-comme l'éclair qui brille au milieu de la nuit, et s'envelopper
-ensuite dans un long silence; si vous remarquez qu'il trouve tout
-aride autour de lui, et que tout lui inspire aversion et dégoût; oh!
-comptez que c'est une plante précieuse qui n'attend plus qu'une main
-habile pour se développer. Ménagez-la. Qu'elle soit sacrée pour vous.
-Vous commettriez un meurtre en la foulant aux pieds.»
-
-Une telle plante serait ma joie. Je réchaufferais contre mon cœur, je
-la cultiverais avec amour, je la déroberais aux regards des pédants
-qui s'enflamment de colère à l'aspect d'un jeune homme qui montre plus
-d'esprit qu'ils n'en ont. D'un souffle j'écarterais aussi de ma belle
-plante tout cet essaim de petits-maîtres fades et énervés. Mais si le
-jeune homme ne se montrait pas à propos assez ouvert et flexible, s'il
-ne se façonnait pas aux manières du monde, je le laisserais parfois se
-heurter le front contre les rochers, et je le verrais tranquillement
-tomber dans des occasions où un homme expérimenté n'est pas même
-ébranlé, quoiqu'il ne puisse faire tout ce que veut un jeune homme.
-
-La solitude peut produire une opiniâtreté de caractère désagréable,
-que les relations du monde tempèrent; il est des jeunes gens fiers et
-dédaigneux qui, à l'âge de la maturité, corrigent ces défauts et qui
-ne conservent qu'une noble assurance. Alors leur satire adoucie ne
-présente que le contraste de ce qui est avec ce qui devrait être; leur
-mépris pour les méchants leur donne parfois une mâle éloquence, et il
-ne leur reste de leur longue lutte qu'une sage expérience du monde et
-une bonté d'où il résulte d'utiles enseignements.
-
-Mais il est aussi une science du cœur souvent négligée qu'il faut
-tâcher d'acquérir dès sa jeunesse et qui donne à l'esprit des qualités
-précieuses: cette science est la philosophie, qui forme les hommes,
-qui les gagne plus par l'amour que par de vains préceptes, qui éclaire
-leur conception par le sentiment, qui les détourne de mainte erreur,
-les porte à la vertu et les anime. Dion avait été élevé dans la lâche
-servitude des cours; il n'avait que des mœurs molles et efféminées,
-le goût du luxe, du superflu et des voluptés de toute espèce. Mais à
-peine eut-il recueilli les leçons de Platon, à peine eut-il compris
-cette philosophie bienfaisante, que son esprit s'enflamma pour elle.
-
-Ce que Platon a fait pour Dion, plus d'une mère le fait pour son fils,
-et souvent à l'insu du père. La philosophie qui découle des lèvres
-d'une mère prudente et qui connaît le monde, arrive à l'esprit par le
-cœur. Qui n'accepterait volontiers de suivre un chemin difficile, en
-s'appuyant sur une main chérie, et quelle instruction pourrait
-l'emporter sur les douces leçons d'une mère dont l'intelligence est
-élevée, l'âme tendre et le regard profond[11]?
-
- [11] Mon digne ami, Islen, a exprimé cette pensée en termes
- touchants. «Il me paraît incontestable, dit-il, que si
- l'on savait bien l'histoire de ceux qui se sont distingués par
- leur dignité de caractère et leurs vertus, on en trouverait neuf
- sur dix qui devraient ces qualités à leur mère. On ne reconnaît
- point assez, en général, combien il importe à l'homme d'avoir une
- conduite pure et exempte de blâme dans sa jeunesse. On n'est pas
- assez persuadé que la plupart de ceux qui ont eu cet inestimable
- avantage en sont redevables à leur mère, et que le bonheur et la
- perfection du genre humain tiennent, en grande partie, à
- l'intelligence et à la vertu des femmes.»
-
-Je souhaite à une femme de cette nature un fils qui reste volontiers
-seul avec elle, ou qui, prenant un livre dans sa main, s'en aille
-gravir les rochers et s'asseye au pied d'un chêne, avec son inutile
-fusil, aimant mieux converser avec les grands hommes de Plutarque que
-de poursuivre les oiseaux à travers les arbustes. Quel bonheur pour
-elle, si le silence et la solitude des bois excite, élève les pensées
-de son fils[12], s'il reconnaît qu'il y a eu et qu'il y a encore, de
-par le monde, de plus grands hommes que le bourgmestre de sa petite
-ville, ou le seigneur de son village, que ces hommes avaient d'autres
-joies que celle de s'asseoir à une table de jeu, qu'ils se plaisent
-aussi à être seuls dans leurs heures de repos, que la jeunesse se
-développe dans l'étude des lettres et de la philosophie, que cette
-même étude animait encore leur cœur dans un âge avancé, et qu'au
-milieu des plus grands périls ils conservaient ces affections
-précieuses qui bannissent la tristesse de la retraite la plus profonde
-et l'ennui du désert le plus sauvage!
-
- [12] «Mirum est, dit Pline le Jeune, ut animus agitatione motuque
- corporis excitetur. Jam undique silvæ et solitudo, ipsumque illud
- silentium, quod venationi datur, magna cogitationis incitamenta
- sunt.»
-
-Mais lorsqu'un jeune homme bien élevé se fixe dans une ville, une
-foule de choses le fatiguent et le rendent malheureux. Il est donc
-utile d'examiner comment on peut échapper sagement, par la solitude, à
-des sociétés insipides, dans quelque pays, dans quelque ville et dans
-quelque situation que l'on soit.
-
-Les petites villes, dont nous avons, dans un chapitre précédent,
-représenté les inconvénients et les dangers, ont cependant, il faut le
-dire, sous un certain point de vue, un avantage réel sur les grandes
-villes: c'est qu'on y est plus libre de vivre avec soi-même, et qu'on
-peut, si l'on veut, y trouver plus de loisir et de tranquillité. Il
-est vrai, comme nous l'avons déjà dit, qu'il y a dans les petites
-villes un grand vide et une grande stérilité d'esprit. Ceux qui y
-demeurent ne savent point user de leurs loisirs comme ils le
-devraient; ils ignorent le prix du temps et ne profitent point de leur
-solitude. C'est une triste chose surtout que de voir l'ennui de ces
-gentilshommes de bourgade qui, ne croyant pas la société des simples
-bourgeois digne de leur noblesse, aiment mieux se retirer à l'écart et
-souffrir de leur insipide isolement que de vivre avec des gens
-raisonnables, mais dépourvus de parchemins aristocratiques; ils
-devraient agir tout autrement et aimer les hommes pour en être aimés.
-Si un simple bourgeois fait naître une seule bonne pensée, cela
-devrait suffire pour le faire rechercher du gentilhomme qui n'a aucune
-pensée et qui est accablé d'ennui. Les gens qui ne savent comment
-passer le temps ne devraient dédaigner personne. Le noble et le
-bourgeois devraient, au moins dans les petites villes, se tendre la
-main et éloigner d'eux ces folles idées de distinction de rangs, qui
-divisent la population des grandes cités.
-
-Il me semble que les personnes de distinction qui habitent les petites
-villes ne peuvent adopter une meilleure manière de vivre qu'en se
-montrant affables et affectueuses envers tout le monde, en manifestant
-une bienveillance générale, et en se réservant autant de loisir et de
-liberté qu'il en faut pour ne pas laisser languir et s'éteindre
-l'esprit dans les lieux où il est d'ordinaire peu excité.
-
-Si l'on savait profiter du séjour des petites villes, que d'avantages
-précieux on en retirerait! nulle part la vie n'est si gaie, nulle part
-les beaux jours de la jeunesse ne sont mieux employés, nulle part
-enfin les hommes sérieux n'éprouvent moins de tentation de perdre leur
-temps, et n'apprennent mieux à connaître et à éviter les écueils de la
-solitude. On peut regarder chaque petite ville comme un cloître où
-l'on est renfermé dans un cercle d'hommes très-restreint et dans un
-horizon très-borné, où les passions des êtres vulgaires ou méchants
-éclatent avec violence, et où il faut se créer un refuge dans sa
-retraite ou au sein de quelques êtres choisis. Les petites villes se
-ressemblent à peu près toutes et ne diffèrent entre elles que par la
-manière dont elles sont gouvernées; il n'y a point de tyrannie plus
-lourde que celle de ces petites républiques, où non-seulement un
-bourgeois s'érige en maître de ses concitoyens, mais où l'intelligence
-étroite de ce petit régent devient la mesure de l'esprit général, si
-personne ne s'y oppose.
-
-Les petites villes républicaines veulent se suffire à elles-mêmes et
-ne s'occupent point de ce qui se passe au dehors. Le magistrat qui
-gouverne une de ces cités démocratiques la regarde comme un monde
-entier; de ses lèvres découlent, comme d'une source intarissable,
-toutes les décisions des affaires publiques; son âme n'est occupée que
-de maintenir sa toute-puissance sur l'opinion de ses concitoyens
-d'anecdotes de familles, de contes puérils, du prix des grains, de la
-quotité des impôts, de la moisson et de la foire prochaine. Après
-Dieu, il est, dans sa petite ville, le plus grand homme de l'univers;
-ses paroles font palpiter le cœur et pâlir le visage; plus d'un
-honnête citoyen ne paraît qu'en tremblant devant une telle Majesté,
-parce qu'il sait à quel péril elle peut l'exposer au premier démêlé
-avec la justice. La colère d'un magistrat de petite ville est plus
-terrible que le tonnerre du ciel; celui-ci passe, et cette colère
-jamais. Si l'on parle de la constitution anglaise devant un de ces
-régents ou devant son fils, ils répondent que le conseil de leur
-petite ville est absolument la même chose. Les femmes de ces hauts
-seigneurs prennent un air superbe, gouvernent, ordonnent, condamnent;
-leur faveur ou leur disgrâce établit, répand l'honneur, la honte, le
-crédit ou la ruine. Si un pauvre homme ose se figurer que les membres
-du conseil ont commis quelque erreur, il dit tout bas à ses amis les
-plus intimes que les grands de la terre se sont trompés. La passion
-dominante des habitants des villes est ordinairement celle des procès;
-chaque avocat est pour eux un génie; en vain la raison leur parle, ils
-ne croient que ce qui est jugé par les tribunaux; ils n'ont pas la
-moindre estime pour celui qui ne considère point avec un profond
-respect leur hôtel de ville, et ne conçoivent pas un plus grand
-honneur sur terre que de siéger dans leur conseil. Ils ne sont pas
-toujours d'accord; voisins et voisines sont tantôt liés et tantôt en
-pleine dissidence. En théologie, ils sont d'une force remarquable; ils
-regardent l'hypocrisie comme un pilier de l'Église de Dieu, et
-quelques maximes chrétiennes murmurées sur le lit de mort suffisent à
-leurs yeux pour effacer les scandales de toute une vie souillée par de
-méchantes actions. Si quelqu'un s'éloigne de leurs assemblées et se
-retire dans sa demeure pour travailler et penser à son aise, ils
-s'imaginent qu'il s'ennuie à périr; ils ne peuvent comprendre qu'on
-étudie à moins d'être prêtre ou professeur, et dans leur langue il n'y
-a pas de termes assez énergiques pour exprimer le mépris que leur
-inspire celui qui s'avise d'écrire un livre. Ils ignorent que la saine
-raison et la superstition ne s'accordent point ensemble; à leurs yeux
-on n'a point de religion si l'on a l'audace de rire quand on les voit
-s'attendre à quelque grand malheur, dès qu'un coq noir s'est arrêté
-sur le seuil de leur porte, qu'un corbeau a plané sur leurs toits, ou
-qu'on a vu une souris courir dans la chambre; ils ne savent pas qu'on
-n'est point un esprit fort par cela seul qu'on doute humblement que
-des taches dans le linge annoncent la mort d'un proche parent, ou
-parce qu'on ne croit point à maint conte populaire transmis de
-génération en génération. Ils ne savent pas qu'on peut être encore
-utile dans ce monde, quoiqu'on ne disserte point dans leur cercle, et
-qu'on peut être assez haut placé dans l'estime des hommes vraiment
-importants, quoiqu'on déplaise au grand seigneur de leur petite ville;
-ils ignorent qu'il y a des âmes fières qui ne rampent nulle part et
-qu'eux seuls sont capables de se plier, envers les magistrats de leur
-république, à cette soumission servile dont ils se dédommagent en
-accablant leurs pauvres concitoyens des exigences de leur orgueil; ils
-ignorent qu'un homme droit et juste ne s'incline que devant Dieu,
-devant la loi, les talents, le mérite, la vertu, et ne peut s'empêcher
-de rire lorsqu'un bailli le reçoit d'un air hautain et le chapeau sur
-la tête; ils ignorent aussi que la médisance qui s'exerce si
-cruellement dans les petites villes n'est un besoin que pour les
-esprits vides et rétrécis qui s'attachent à épier ce qui se passe dans
-la demeure de leurs voisins et se font une affaire d'un accident qui
-arrive dans son ménage, dans sa cuisine, dans sa basse-cour; enfin ils
-ignorent qu'on n'éprouve aucun plaisir à entendre les incessantes
-causeries des petites villes, à éplucher la conduite de l'un et de
-l'autre, quand on connaît les avantages de la solitude, qu'on étudie
-avec ardeur la science, et que, dédaignant les misérables flèches de
-l'envie, on poursuit sa marche avec énergie et persévérance.
-
-La solitude est le seul moyen de salut que l'on puisse trouver dans de
-telles villes. Une bienveillance universelle n'y serait point
-comprise, on l'attribuerait à des vues intéressées. La prudence exige
-qu'on vive en dehors de tout calcul politique et qu'on ne fréquente
-que les personnes pour lesquelles on éprouve un véritable sentiment
-d'estime et d'affection.
-
-Dans de telles villes, rien ne seconde l'ambition du jeune homme qui
-désire faire son chemin. De nouveaux Abdéritains le regarderont comme
-un insensé, parce qu'il n'envisagera point comme un suprême honneur le
-rang de conseiller. On se rira de lui, parce que, au lieu de chercher
-à plaire aux grands, il préférera poursuivre, dans la retraite, son
-travail. Il faut qu'il vive, dira-t-on, comme chacun vit, qu'il prenne
-part à toutes les conversations qui occupent la petite ville, à tous
-les procès, à tous les contes de revenants et de sorciers. Il faut
-qu'il sache écouter patiemment les régents de la république,
-lorsqu'ils s'assoient pendant toute une journée à quelque interminable
-banquet. Il faut qu'il ne vénère, qu'il ne recherche, qu'il n'apprécie
-que les inspirations de leur esprit.
-
-Qu'importe qu'il ait été élevé parmi les hommes les plus éclairés,
-qu'il ait reçu les leçons des maîtres les plus habiles, qu'il soit en
-correspondance suivie avec les gens les plus instruits? Comprend-on
-tous ces avantages dans une ville où les lumières n'ont pas encore
-assez pénétré? Quand ce sont les Abdéritains qui exercent un pouvoir
-tyrannique, qui distribuent les faveurs et les emplois, ne faut-il pas
-que le pauvre jeune homme accepte pieusement tout ce qu'ils disent ou
-se résigne à passer pour un être très-borné? Il ne peut parler de ce
-qu'il voit, de ce qu'il sent, et il est condamné à entendre parler
-sans cesse de ce qu'il n'a nul désir de savoir. Il ne lui est pas
-permis de paraître indifférent à cet éternel caquetage, et il est à
-jamais perdu si, par son morne silence, il trahit l'ennui qu'il
-éprouve. Lui et ses amis doivent, au milieu de tant de gens
-contrefaits, rougir de n'avoir point l'infirmité générale. S'il
-assiste à une délibération qui, pour le plus misérable intérêt,
-entraîne le conseil dans des discussions plus longues que les
-destinées de l'Europe n'en occasionnent dans les grands États, il doit
-se montrer sérieux et attentif; et s'il est appelé devant un tribunal
-qui doit se prononcer sur une question de mur mitoyen, il faut qu'il y
-paraisse avec autant de respect que s'il assistait au conseil des
-dieux.
-
-Quand il voit que la grossière ignorance et la sottise présomptueuse
-sont plus estimées que la raison; quand il voit que l'esprit le plus
-lourd et le plus étroit est celui qui a le plus d'autorité; que la
-philosophie est considérée comme un non-sens et la liberté comme une
-rébellion; que ceux-là seuls plaisent, qui sont toujours prêts à tout
-approuver; qu'on ne tolère que la soumission aveugle, et qu'on ne
-recherche que les âmes rampantes; s'il y a dans le cœur de ce jeune
-homme quelque noble ressort, il faut qu'il cherche un asile dans la
-solitude.
-
-Quand le poëte Martial rentra en Espagne, dans sa ville natale de
-Bilbilis, tout lui parut triste, mort, désert. Il venait de passer
-trente-quatre ans à Rome, dans une société éclairée et savante, et
-lorsqu'il en fut loin il se sentit en proie à un ennui mortel. Il ne
-trouvait, parmi ses concitoyens, aucun goût pour les sciences, aucun
-développement intellectuel; il aspirait sans cesse à retourner à Rome,
-où il avait joui d'un succès général, où Pline le Jeune vantait son
-esprit et sa pénétration, louait la franchise, la finesse incisive de
-ses écrits, et assurait à ses œuvres une éternelle durée. A Bilbilis,
-au contraire, sa réputation ne lui attira que ce que l'on doit
-attendre d'une ville ignorante, l'envie et le mépris.
-
-Dans ces petites villes, l'esprit regagne cependant par la solitude ce
-qu'il perd par les relations sociales. S'il faut paraître sot par
-politesse et aveugle avec des yeux clairvoyants; si vous devez sans
-cesse contrefaire votre physionomie et dissimuler vos sentiments; si
-vous êtes obligé de passer des heures entières à une table de jeu; si
-l'intelligence et la bonté de caractère doivent toujours fléchir sous
-l'ignorance titrée; s'il faut qu'à tout instant vous réprimiez une
-heureuse inspiration, une parole expressive, une vérité hardie, avec
-autant de soin que vous pouviez en mettre à éloigner de vous une haute
-trahison; si vous reconnaissez que toute la vie intellectuelle est
-ensevelie dans ce froid mortel, comme le feu dans le caillou qui n'est
-point frappé par l'acier, et que vous pouvez passer là des années
-entières, sans avoir l'occasion de laisser échapper à propos une seule
-étincelle de votre esprit; ah! fuyez les réunions perfides de cette
-petite ville, cherchez la liberté, retirez-vous dans votre demeure ou
-dans le silence des bois.
-
-Alors le voile qui recouvrait votre pensée tombe tout à coup; votre
-fardeau s'allége; vous n'avez plus à lutter contre le malheur; tout
-concourt à l'adoucir. Vous ne murmurez plus contre la Providence, vous
-réfléchissez avec une âme calme et réjouie aux bienfaits de la
-solitude; alors votre cœur devient patient, tout vous sourit, les
-rayons de pourpre du soleil qui s'étendent sur les montagnes de neige,
-les oiseaux qui s'endorment en chantant, le cri du coq, le bruit des
-champs. Alors vous acceptez même les visites importunes, vous vous
-réconciliez avec toute la petite ville, si chaque jour on vous laisse
-un assez long moment de solitude.
-
-Dans les grandes comme dans les petites villes, l'esprit ne s'élève
-que par l'amour de la liberté et par la solitude où règne la liberté
-d'esprit. Il y a dans le grand monde plus de motifs encore que dans
-les petites villes de rechercher la solitude. Là, les erreurs et les
-fautes sont plus contagieuses; les grandes pensées s'éteignent
-facilement dans ces régions où l'on redoute la lumière et la vérité,
-où l'on craint les grandes âmes et où l'on repousse la vertu comme un
-joug importun. L'énergie de l'esprit, les nobles efforts de
-l'intelligence sont bientôt paralysés dans ce monde aristocratique, où
-le gentilhomme ne trouve de satisfaction que dans les assemblées sans
-mélange, c'est-à-dire dans celles où il n'existe que des nobles de
-race ancienne et intacte.
-
-Partout cependant on regarde le grand monde comme la seule bonne
-société. Malheureusement il n'en est pas ainsi, quels que soient les
-défauts des basses classes. Si vous avez le bonheur de compter seize
-quartiers, votre valeur est bien établie lors même que vous ne seriez
-d'ailleurs qu'un pauvre être. Les cours, les tables des princes vous
-sont ouvertes, et partout où l'on ne regarde point au mérite, vous
-pouvez être sûr d'avoir le pas sur l'homme de mérite. Mais ce que vous
-êtes comme homme, vous l'apprendrez dans les sociétés où
-l'intelligence et les qualités de l'esprit font la seule noblesse.
-Examinez pourtant, lorsque vous êtes seul dans une antichambre et que
-vous n'avez à vous occuper d'aucun rival redoutable, examinez les
-prérogatives qui, selon vous, et depuis le commencement du monde, vous
-élèvent tant au-dessus des autres hommes[13], vous reconnaîtrez que
-des généalogies sans mérite ressemblent à des ballons qui ne s'élèvent
-que par leur défaut de pesanteur.
-
- [13] Les nobles commettent parfois, en fait de chronologie, de
- singulières méprises. Une jeune femme, vive et animée, de souche
- ancienne et parfaitement aristocratique, une femme dont on citait
- partout l'élégance de manières, la toilette et l'esprit, racontait
- un jour une anecdote. «En quelle année, lui dit un gentilhomme, le
- fait s'est il passé?--En vérité, répondit-elle, je ne le sais
- point; je ne sais pas même en quelle année nous vivons à présent.»
- On crut qu'elle plaisantait, mais elle affirma qu'elle ignorait
- les choses telles que celles-là, et s'en inquiétait fort peu; car
- elles ne pouvaient rien ajouter aux agréments de la vie. On
- lui dit que l'on était alors en l'année 1781. «Vraiment,
- s'écria-t-elle, mais c'est une multitude d'années effrayante.
- Voilà donc 1781 ans que le monde existe?» Le gentilhomme, voulant
- continuer sa leçon, lui fit observer qu'on ne comptait pas les
- années depuis la création du monde. La jeune femme l'interrompit
- en lui disant qu'il se donnait une peine inutile, que dans un
- instant elle aurait tout oublié; qu'elle avait eu maintes fois,
- dans le cours de sa vie, l'occasion d'apprendre différentes
- choses, mais que, reconnaissant qu'il ne pouvait en résulter pour
- elle aucun plaisir, elle ne s'y était pas arrêtée; qu'elle
- s'inquiétait surtout fort peu de la chronologie, et que sa fille
- ne l'apprendrait jamais.
-
-En Allemagne pourtant, et dans d'autres contrées encore, les titres
-généalogiques séparent les nobles des citoyens les plus sages et les
-plus dignes, comme le grain de la paille. Le premier rang est accordé
-à des hommes qui ne fondent leur crédit, leur rang et leur
-consistance, que sur les parchemins, souvent peu respectables, de
-leurs aïeux, qui ne cherchent à s'acquérir aucun mérite; la naissance
-étant pour eux un mérite suffisant, ils savent seulement, pour la
-plupart, quelle est la dernière mode, quelles sont les règles de
-l'étiquette; ils possèdent toutes les ressources de la volupté et
-éprouvent tous les besoins des sens, puis ils s'imaginent souvent
-qu'ils sont doués d'organes plus délicats et de nerfs plus sensibles
-que les autres hommes.
-
-L'ennui pénètre pourtant dans ces assemblées où nul roturier n'est
-admis, où il n'entre que des nobles dont la généalogie est bien
-prouvée. Une femme allemande m'expliquait un jour ainsi la cause de
-cet ennui. «Les personnes qui composent nos réunions, me disait-elle,
-n'ont ni les mêmes goûts, ni les mêmes sentiments, et il est rare
-surtout d'y voir les femmes sympathiser entre elles. C'est en général
-la destinée des grands de posséder beaucoup, de désirer encore plus,
-et de ne jouir de rien; ils se cherchent dans les assemblées sans
-s'aimer, se voient sans se plaire, et se perdent dans la foule sans
-s'en apercevoir.--Qu'est-ce qui vous réunit donc? lui dis-je.--C'est
-le rang, répondit-elle, l'habitude, l'ennui, le besoin de s'étourdir
-qui est attaché à notre condition.»
-
-Puisqu'on peut s'ennuyer aussi dans ces réunions si aristocratiques,
-examinons si la solitude ne serait pas souvent utile aux gens de la
-haute noblesse.
-
-Les nobles prétendent que la solitude conduit à la misanthropie, ou,
-ce qui est pis encore, que la misanthropie conduit à la solitude. Mais
-je pense que, si l'on veut s'observer, on reconnaîtra qu'on est
-ordinairement dans des dispositions d'esprit moins heureuses,
-lorsqu'on vient d'une réunion que lorsqu'on sort de chez soi pour
-aller dans le monde. Combien de gens sont partis pour une soirée avec
-l'espoir d'y passer quelques heures de joie, et n'y ont éprouvé que
-des déceptions! Que de choses on y dit, auxquelles on ne pense point!
-Que d'idées on y exprime que personne ne comprend! Que de fois on y
-excite l'envie par sa satisfaction, et la mauvaise humeur par sa
-sérénité! En général, les personnes qui composent ces sociétés sont
-animées par des intérêts différents, et quelquefois tout opposés.
-Qu'on demande à cette jeune femme coquette si elle trouve toujours
-dans ces assemblées ce qu'elle y cherche; si elle n'éprouve pas une
-vive contrariété quand un fat lui échappe et va porter ses hommages à
-une autre, et si celle-ci n'éprouve pas le même chagrin quand elle le
-voit s'adresser à une troisième. Qu'on demande à cette respectable
-vieille femme, qui jadis eut les mêmes coquetteries, si elle ne
-ressent pas un vrai chagrin chaque fois qu'on prodigue devant elle
-quelque encens à la jeunesse et à la beauté. Un Anglais, que j'ai
-connu en Allemagne, disait en termes frappants: «Il y a des femmes
-qui, toute leur vie, ont peur qu'on ne leur témoigne pas assez de
-respect, et qui affectent un orgueil que l'on ne supporterait pas dans
-une impératrice. Leur vanité se hérisse comme les pointes de
-porc-épic, tandis qu'à côté d'elles une femme aimable et bienveillante
-charme ceux qui l'entourent par son gracieux sourire et par ses
-manières dignes, mais sans prétention.»
-
-L'homme du monde le plus habile ne peut voir, sans une répugnance
-manifeste, de telles créatures. S'il remarque combien de personnes,
-qui donnent le ton dans la société, confondent l'erreur et la vérité,
-l'apparence et la réalité; combien de fois cette prétendue bonne
-société se contente, de l'aveu même des observateurs les plus
-équitables, de connaissances bien moins sûres et d'idées moins
-étendues qu'elle ne devrait en avoir, d'après les moyens dont elle
-peut disposer, et les occasions de s'instruire qui s'offrent à elle;
-s'il remarque comme elle redoute la réflexion, la solitude, le
-silence; comme elle se jette dans un tourbillon de dissipation et se
-rend rarement compte à elle-même de son propre état; s'il remarque
-encore combien elle exerce peu son intelligence; comme elle se soumet
-à l'opinion, au jugement des autres plutôt que d'exercer son propre
-jugement; comme elle se laisse gouverner par des préjugés d'éducation,
-de noblesse, de convenance; comme elle tourne sans cesse dans le même
-cercle de conceptions fausses, obscures, défectueuses, étouffant tout
-désir sérieux de savoir et repoussant l'instruction; si l'homme
-expérimenté du monde considère tous ces travers, il ne pourra
-s'empêcher de s'écrier, avec un des philosophes les plus distingués de
-l'Allemagne: «L'obligation de fréquenter cette bonne société peut
-devenir, pour l'homme qui aime à penser, un véritable tourment, et si
-on ne peut se soustraire à cette nécessité, on apprend par comparaison
-à sentir d'autant mieux le prix de la solitude.»
-
-Un des hommes les plus illustres de l'antiquité, Pline le Jeune, ne
-trouvait aucune satisfaction à voir les divertissements publics, les
-fêtes et les solennités; c'était dans le travail de sa pensée qu'il
-cherchait de plus nobles plaisirs. Il écrivait à un de ses amis: «Ces
-jours derniers j'ai lu et travaillé dans un repos parfait. Tu me
-demanderas comment il m'est possible d'agir ainsi au milieu de Rome.
-C'était le temps des fêtes du cirque, qui ne produisent pas sur moi
-la moindre impression; je n'y trouve ni vérité ni nouveauté, rien qui
-mérite d'être vu plus d'une fois. Je ne comprends pas que tant de
-milliers d'hommes soient assez enfants pour s'en aller toujours voir
-des chevaux qui courent et des esclaves assis sur des chars. Quand je
-songe que les hommes prennent tant d'intérêt à des scènes si frivoles,
-si froides et si souvent reproduites, je sens une grande joie de ne
-point partager une telle curiosité et d'employer avec dévouement à
-l'étude des sciences le temps que la foule perd à voir de misérables
-spectacles.»
-
-Mais, dira-t-on, si un homme du monde s'éloigne des cercles de la
-société, ne perdra-t-il pas dans la solitude ce bon ton, ces qualités
-qui distinguent la noblesse de la roture?
-
-Ce que nous appelons le bon ton nous vient des Français; c'est l'art
-de s'exprimer avec grâce et de donner à la conversation la forme la
-plus agréable. Le bon ton plaît partout et se trouve chez tous les
-hommes d'esprit, quelle que soit leur condition. Le noble et le
-roturier peuvent l'avoir également. La solitude n'efface en nous que
-les habitudes passagères, et on en rapporte certaines facultés qu'un
-homme ferme aime à conserver, quoiqu'il sache qu'elles déplaisent dans
-le monde. Le solitaire se présentera peut-être dans un salon avec un
-habit d'une couleur et d'une forme surannées; peut-être ses manières
-choqueront-elles l'homme du monde qui étudie gravement les habitudes
-de la convenance, les lois de l'étiquette. Mais s'il est sous ce
-rapport en arrière du siècle, son attitude aisée, sa droiture, sa
-politesse naturelle le rendront agréable aux gens sensés, lorsqu'on le
-verra paraître à la cour avec esprit, avec tact et avec des idées
-qu'il a recueillies dans le cours de sa vie. Il est vrai que, dans
-ces sphères du grand monde, il n'est pas nécessaire d'apporter un
-grand nombre d'idées. Souvent le courtisan le plus accompli fait voir
-qu'il en a lui-même fort peu et qu'il ne s'occupe que de choses
-minimes. Le solitaire obtiendra peu de succès dans les réunions où
-l'on regarde une gaieté hardie et éclatante comme l'indice le plus
-certain d'une excellente tête et d'un homme agréable. On n'acquiert
-pas cette gaieté dans la solitude. Celui qui fait le plus rire les
-gens du monde n'a souvent d'autre mérite que de traiter avec mépris ce
-qui est vrai, grand, beau; ce n'est souvent qu'un discoureur
-imperturbable, sans jugement, sans principes et sans élévation.
-
-Dans toutes les considérations que j'ai cherché à établir, il n'a pas
-encore été spécialement question des avantages immédiats de la
-solitude pour l'esprit. Le plus puissant, le plus incontestable de ces
-avantages, c'est de nous habituer à réfléchir. L'imagination devient
-plus vive et la mémoire est plus fidèle lorsque rien ne distrait nos
-sens et qu'aucun objet extérieur ne trouble notre âme. Loin du bruit
-du monde, où mille images étrangères flottent à nos yeux et fascinent
-notre esprit, on ne cherche qu'un seul bien dans la solitude, on se
-dérobe à toutes les choses extérieures qui ne sont point celles que
-nous désirons et que nous aimons. Un écrivain que je voudrais relire
-chaque jour, Blair, l'auteur des _Lectures sur la rhétorique et les
-belles-lettres_, dit dans un de ses livres: «C'est la force
-d'attention qui le plus souvent distingue de la foule l'homme doué de
-grandes qualités. Les êtres vulgaires ne reconnaissent ni règle ni but
-dans leur marche aventureuse. Les objets flottent sans lien à la
-surface de leur âme, pareils à des feuilles que le vent fait voler de
-côté et d'autre et disperse à la surface de l'eau.»
-
-On s'habitue à réfléchir lorsque l'on écarte ses pensées de vaines
-distractions, et que l'on se trouve dans une situation qui ne change
-point à tout instant par le cours journalier des choses. Pour nous
-exercer à réfléchir, il faut d'abord nous retirer de la foule
-tumultueuse et nous élever au-dessus des exigences sensuelles. C'est
-alors qu'on se rappelle facilement tout ce qu'on a lu, entendu,
-éprouvé. Chaque regard que nous jetons dans le silence de la retraite
-nous révèle de nouvelles pensées et procure à l'esprit les plaisirs
-les plus doux. On regarde vers le passé, on contemple l'avenir, et
-l'on oublie ces deux époques dans la jouissance de son bonheur actuel;
-mais, pour que la raison conserve dans la solitude sa force
-particulière, il faut que nous appliquions notre activité à une noble
-occupation.
-
-Il y a des gens que je ferais rire, peut-être, si je leur disais que
-la solitude est une école où l'on apprend à connaître les hommes. Il
-est certain cependant que, dans les relations de la société, nous ne
-faisons que recueillir des sujets de pensée, sans exercer dans toute
-sa force la liberté de penser. Dans le monde, nous ne faisons, en
-réalité, qu'observer; et c'est dans la solitude que nous pouvons
-coordonner et utiliser nos observations. Il faut qu'on en vienne à
-connaître les hommes; et, pour les connaître, il les faut étudier.
-Soit que cette étude se poursuive silencieusement, à l'écart, ou soit
-que nous voulions la faire servir à l'instruction des autres, je ne la
-crois pas si trompeuse, si cruelle, si redoutable, qu'on se le figure
-parfois. Je ne crois pas qu'elle ravale, qu'elle outrage la divinité
-de l'homme, qu'elle le prive d'une foule de nobles jouissances, et
-qu'enfin elle lui enlève l'exercice de ses facultés. Il n'y a dans
-cette étude tant calomniée que l'esprit d'observation.
-
-Me traitera-t-on comme un envieux, comme un ennemi des hommes, parce
-que j'étudie les maladies, parce que j'observe les indices de
-faiblesse les plus secrets du cœur humain, parce que j'examine de
-près tout ce qu'il y a de fragile et d'imparfait dans la constitution
-humaine, et parce que je me réjouis d'avoir éclairci ce qui était
-encore obscur pour moi et pour les autres! Cette étude faite, il ne
-s'ensuit pas que je doive dire au premier venu: Telle ou telle
-personne a telle maladie. Mais qui peut m'empêcher, lorsque je puis me
-rendre utile, de dire ce que j'ai appris, de faire connaître la
-maladie, avec toutes ses complications?
-
-Voulez-vous, maintenant, établir une ligne de démarcation entre celui
-à qui vous permettez d'observer votre corps et celui à qui vous
-défendez d'observer votre âme? Vous direz que le médecin étudie les
-maladies du corps pour essayer de les guérir, et que tel n'est point
-le but de celui qui étudie l'âme. Qu'en savez-vous? Une âme délicate
-souffre tout autant de l'aspect de nos infirmités morales que de celui
-de nos faiblesses physiques. Pourquoi se retirerait-on de la voie
-commune? Pourquoi s'en irait-on dans la solitude si l'on ne craignait
-la contagion? Mais, comme il y a une quantité de faiblesses et
-d'imperfections morales qui ne passent point pour telles, c'est un
-plaisir incontestable de connaître ces défauts, de les désigner sous
-leur vrai nom, de les montrer aux regards, lorsque cette révélation ne
-peut porter préjudice à personne.
-
-La solitude est donc une école qui exerce l'esprit d'observation, et
-qui, par là, nous aide à connaître les hommes, parce qu'après y avoir
-paisiblement réfléchi, nous savons mieux ce que nous devons examiner
-dans le monde, et parce que nous mûrissons dans la solitude nos
-remarques et nos observations.
-
-Bonnet raconte, dans un passage touchant de la préface de son Traité
-sur l'âme, que la solitude fit tourner à son avantage la faiblesse de
-sa vue. «La solitude, dit-il, nous porte naturellement à la
-méditation: la solitude dans laquelle j'ai en quelque sorte vécu
-jusqu'à présent, les tristes circonstances où je me trouve depuis
-quelques années, m'ont fait chercher dans mon esprit un refuge et une
-distraction nécessaire. Mon cerveau est devenu pour moi une sorte de
-séjour paisible, où j'ai goûté des jouissances qui dissipent, comme
-par magie, mes afflictions.»
-
-Un autre homme non moins recommandable dans un genre différent, le
-poëte Pfeffel, de Colmar, supporta avec la même résignation les
-douleurs d'une cécité complète. Quoique sa vie fût moins solitaire, il
-savait trouver assez d'instants de liberté qu'il consacrait à la
-philosophie et à l'humanité.
-
-Au Japon, il existait jadis une académie d'aveugles, qui voyait
-peut-être plus clair que beaucoup d'autres académies. Ses membres se
-dévouaient à l'histoire du pays, à la poésie et à la musique; ils
-retraçaient, dans des chants élevés et harmonieux, les plus beaux
-traits des annales japonaises. On éprouve pour ces pauvres aveugles du
-Japon un sentiment de respect. Les yeux intérieurs de leur âme étaient
-d'autant plus clairvoyants qu'une triste destinée les privait de la
-lumière corporelle. La lumière, la vie, le bonheur, naissaient pour
-eux du sein des ténèbres, par la tranquille réflexion et par des
-occupations salutaires.
-
-Si la solitude éveille notre pensée, la pensée est le premier mobile
-de tout ce que nous faisons. On a dit que les actions n'étaient que
-les pensées réalisées. Ainsi, celui qui voudrait étudier
-impartialement la nature des pensées auxquelles il est le plus
-attaché, approfondirait par là le secret de son véritable caractère,
-et celui qui a l'habitude de se retirer à l'écart, et de s'entretenir
-avec lui-même, entendrait parfois des vérités que le monde ne lui dit
-pas.
-
-La liberté et le loisir, voilà tout ce dont on a besoin lorsqu'on
-aspire à déployer dans la solitude son activité. Laissez tel homme
-seul, toutes ses forces seront en mouvement; donnez-lui le loisir, la
-liberté, et il produira incomparablement plus que s'il se traînait
-chaque jour, l'âme fatiguée, au sein de vos réunions. Des savants qui
-jamais ne pensent, qui ne peuvent trouver eux-mêmes aucune idée, qui
-seulement se souviennent, se mettent à compiler et sont heureux. Mais
-c'est pour l'esprit une satisfaction bien plus élevée de pouvoir, dans
-la solitude, faire quelque chose qui concourt au bien. Le silence et
-l'obscurité calment une tête ardente, concentrent les pensées sur un
-même point, et donnent à l'âme un courage que rien n'arrête pourvu
-qu'il frappe. Des légions entières d'adversaires ne l'inquiètent
-point; elle sait qu'elle peut atteindre son but quand elle voudra, et
-tout ce qu'elle désire, c'est que, tôt ou tard, justice soit faite à
-chacun. Sans doute on doit voir avec douleur les erreurs de ce monde,
-le vice honoré par la multitude, le préjugé régnant encore sur la
-foule, et l'on se dit quelquefois: Cela devrait être ainsi, et cela
-n'est pas; puis, d'un trait de plume, on flétrit le méchant, et, d'un
-autre trait, on terrasse l'ignorant préjugé.
-
-C'est dans la solitude surtout que la vérité se découvre aux grands
-penseurs, aux hommes de génie. Un écrivain que nous avons déjà cité,
-Blair, a dit qu'une occupation constante des petites choses
-journalières de la vie était l'indice d'une âme vulgaire et vaine. Une
-âme plus large et plus épurée laisse le monde derrière elle, aspire à
-des satisfactions plus élevées, et les cherche dans la solitude. Le
-patriote demande à la solitude un asile pour y former des projets
-d'utilité générale; l'homme de génie, pour s'y livrer à ses
-occupations favorites; le philosophe, pour continuer ses découvertes;
-le saint, pour faire de nouveaux progrès dans la grâce.
-
-Avant que de donner des lois à Rome et d'exercer le suprême pouvoir,
-Numa, ayant perdu sa femme, se retira seul à la campagne. Il passait
-ses jours dans les lieux les plus déserts, dans les bosquets, dans les
-vallées consacrées aux dieux, et on disait que ce n'était ni par
-mélancolie ni par désespoir qu'il fuyait ainsi les hommes; on disait
-qu'il avait dans sa solitude une noble et charmante société, que la
-nymphe Égérie l'aimait, s'était mariée avec lui, et le comblait de
-félicité en éclairant son esprit, en lui donnant des leçons de haute
-sagesse. On disait aussi des druides que, sur la cime des rochers,
-dans les forêts profondes, ils enseignaient aux nobles de leur race la
-sagesse et l'éloquence, la nature des choses, le cours des étoiles,
-les mystères divins et les lois de l'éternité. Si, comme l'histoire de
-Numa, cette tradition des druides n'est qu'une fable, elle démontre
-cependant quelle noble idée on s'est faite dans tous les temps de la
-sagesse acquise dans le calme de la solitude.
-
-Souvent, sans aucun secours étranger, sans aucun encouragement, le
-génie de l'homme s'éveille, se manifeste par sa propre force dans la
-solitude. Au milieu des horreurs de la guerre civile, la Flandre était
-peuplée d'une quantité de peintres illustres, mais pauvres. Le Corrége
-fut si mal payé de ses travaux, que la joie qu'il éprouva en recevant
-à Parme une somme de dix pistoles lui coûta la vie. C'était le
-sentiment de leur propre valeur qui récompensait ces artistes: ils
-peignaient pour l'éternité.
-
-Des méditations profondes dans des lieux solitaires donnent parfois à
-l'intelligence, à l'imagination, le plus puissant essor, et font
-naître les plus grandes pensées. Là, il y a pour l'âme une
-satisfaction plus pure, plus durable, plus féconde; là, vivre, c'est
-penser. A chaque pas, l'âme s'avance dans l'infini, palpite
-d'enthousiasme dans cette libre jouissance d'elle-même, et s'élève de
-plus en plus dans la réflexion des grandes choses et l'attachement aux
-résolutions héroïques. C'est dans un lieu solitaire, sur une montagne
-des environs de Pyrmont, qu'un des plus mémorables événements de
-l'histoire moderne a été décrété. Le roi de Prusse, qui était venu là
-prendre les eaux, se dérobait souvent à la société, et s'en allait
-seul sur cette montagne, qui s'appelle aujourd'hui _Kœnigsberg_
-(montagne du roi). Ce fut là que le jeune monarque conçut, dit-on, le
-projet de sa première guerre de Silésie.
-
-Dans la solitude, on apprend bien mieux que dans la vie agitée du
-monde le prix du temps, que l'oisif ne connaît jamais assez sans une
-certaine activité d'esprit. Celui qui travaille avec ardeur, afin de
-ne pas vivre d'une vie inutile, ne peut songer sans effroi à la marche
-d'une montre à secondes, image frappante de notre existence, de la
-course rapide du temps.
-
-Un seul jour est un abîme désormais pour la vieille femme du monde
-qui languit tout le matin jusqu'à ce qu'elle ait appris par ses
-prières, par ses questions, de quelle manière chacun de ses amis doit
-passer le temps. Mais avec quelle rapidité s'écouleraient tous ses
-instants, si elle pensait aux résultats de chaque minute dans
-l'éternité!
-
-On ne perd point son temps dans les relations sociales, si elles
-maintiennent l'esprit et le cœur à une certaine hauteur, si elles
-élargissent le cercle de nos idées et dissipent nos soucis; mais, si
-elles deviennent l'unique besoin de l'âme, si elles nous attirent trop
-vivement, bientôt on leur sacrifie tout, et les années s'écoulent
-rapidement et sans fruit.
-
-Le temps paraîtra toujours trop court à celui qui voudra l'employer
-utilement selon sa nature, sa vocation, ses devoirs et ses facultés.
-Je connais un prince que ses valets coiffent et habillent en quelques
-minutes. Les chevaux attelés à son char ne courent pas; ils volent.
-Son dîner est terminé en un instant. On me dira que c'est ainsi qu'en
-agissent ordinairement les princes, qu'ils veulent que tout se fasse
-promptement; mais j'ai vu ce prince, qui est doué d'une grande
-élévation d'esprit, recevoir lui-même toutes les suppliques, et je
-sais qu'il répondait à toutes. Je sais que chaque jour il surveille
-lui-même avec un soin scrupuleux les affaires de ses États, et que,
-chaque jour, il consacre plusieurs heures à la lecture des meilleurs
-écrivains italiens, français et allemands. Ce prince connaît le prix
-du temps.
-
-Le temps que l'homme du monde dissipe inutilement, le solitaire sait
-l'employer, et pour celui qui sait user ainsi d'un bien si passager,
-il n'y a pas de jouissance meilleure. La tâche journalière de l'homme
-est grande. Quiconque veut faire quelque bien doit s'en occuper sans
-délai, afin que le jour présent ne soit pas enlevé du livret de la vie
-comme une page vide. Nous arrêtons la course du temps par le travail;
-nous prolongeons la durée de la vie par des pensées et des actions
-fécondes. Pour celui qui ne peut pas vivre inutilement, la vie, c'est
-la pensée et l'action, et jamais la pensée n'est si active, si
-heureuse, que dans les heures que l'on dérobe à une visite monotone et
-sans but.
-
-Nous serions plus avares de notre temps si nous pensions combien nous
-perdons d'heures précieuses malgré nous. Un grand écrivain anglais a
-dit: «Si nous déduisons du cours de notre existence tout le temps
-absorbé par le sommeil, par les besoins absolus de la nature, par des
-convenances forcées, tout le temps que nous employons à nous parer ou
-que nous sacrifions pour les autres, tout le temps qui nous est enlevé
-par la maladie ou dérobé par la faiblesse ou la fatigue, nous
-reconnaîtrons que notre existence, dont nous pouvons réellement nous
-dire les maîtres, ou dont nous pouvons disposer à notre gré, est
-très-petite. Nous consumons un grand nombre d'heures en de vaines
-préoccupations, dans des actes sans importance, qui se renouvellent
-sans cesse. Chaque jour, nous perdons une partie des instants que nous
-croyons pouvoir consacrer au repos et au bonheur, et la moitié de
-notre existence ne sert qu'à anéantir les jouissances de celle qui
-nous reste.»
-
-On ne perd jamais plus de temps que lorsqu'on gémit de n'en avoir pas
-assez. Tout ce qu'on fait alors, on le fait à regret. Le joug que
-chacun de nous doit porter semble plus léger quand on le porte avec
-résignation; mais lorsque nous n'avons à obéir qu'à des lois
-d'étiquette, lorsqu'on nous impose l'obligation de faire de
-nombreuses visites, il faut savoir briser ses chaînes; il faut ne pas
-craindre de fermer sa porte à ceux qui n'ont rien à nous dire, se
-tracer chaque matin un plan de travail, et se rendre chaque soir un
-compte sévère de sa journée: on prolongera ainsi la durée de son
-existence. Quand quelqu'un annonçait à Mélanchthon l'intention d'aller
-le voir, il s'informait non-seulement de l'heure, mais de la minute où
-l'on devait venir, afin de ne point perdre sa journée dans une vague
-incertitude.
-
-On n'a point à déplorer la perte du temps lorsqu'on est habitué à
-compter les instants, lorsqu'on vit dans la liberté de la campagne.
-Là, on n'a point de visite à rendre; on n'a point à répondre à ces
-invitations importunes qui se renouvellent sans cesse, ni à cette
-affluence de gens oisifs qui viennent vous voir sans autre but que de
-vous voir; là, on n'est plus astreint à ces mille obligations
-mondaines qui, toutes ensemble, ne valent pas une seule vertu; là,
-enfin, nul importun ne vient nous enlever les heures que nous
-comptions utilement employer, et nous sommes délivrés de ces pédants
-qui nous accablent de leur loquacité sans remarquer quelle peine ils
-nous causent, sans s'apercevoir que nous aspirons au moment où nous
-serons enfin seuls pour nous renfermer dans notre retraite avec nos
-livres.
-
-Mais on dit aussi, et avec raison: Combien on passe dans la solitude
-peu d'heures qui soient marquées par des actes vraiment utiles et
-durables; combien il en est que l'on perd par des songes et des
-chimères, dans de mélancoliques réflexions, dans des passions
-dangereuses ou des souhaits déréglés!
-
-Parce qu'on se retire dans la solitude, il ne résulte pas toujours de
-cette détermination qu'on est occupé de pensées sérieuses, et qu'on
-ne se livre point à d'inutiles frivolités. La solitude peut souvent
-être plus dangereuse que le tourbillon du monde. Que de fois, dans nos
-heures de loisir, une indisposition nous rend incapables de penser et
-d'agir! C'est une triste existence que celle d'un malade qui, dans la
-solitude, ne songe qu'à sa maladie. L'homme du monde le plus dissipé
-ne perd pas plus de temps dans les réunions les plus bruyantes que
-celui qui, dans l'éloignement de la société, s'abandonne à la
-mélancolie. La mauvaise humeur n'est pas moins redoutable; elle oppose
-de grands obstacles à notre félicité intérieure. Nous pouvons résister
-à la mélancolie comme à un ennemi que l'on craint. La mauvaise humeur
-nous surprend à l'improviste, et nous sommes vaincus avant d'avoir
-pensé aux moyens de la dissiper. La mauvaise humeur est un des fléaux
-de la vie, et si l'on y est sujet, mieux vaudrait ne point avoir
-d'humeur[14].
-
- [14] Grave a très-bien exprimé ce qu'on entend par ce mot
- d'humeur. «On désigne par là, dit-il, tantôt cette disposition
- de l'esprit d'où il résulte qu'un homme envisage tous les
- objets sous un aspect singulier, et en éprouve une impression
- toute différente de celle qu'il produit sur les autres hommes;
- tantôt cette disposition d'esprit qui le porte à dire et à faire
- ouvertement tout ce que bon lui semble, tandis que les autres
- sont retenus par l'opinion publique ou par leurs habitudes.
- Certains hommes renferment leurs pensées en eux-mêmes, et ne les
- expriment qu'autant qu'elles peuvent servir au but qu'ils se
- proposent, ou qu'elles sont conformes au sentiment de ceux avec
- qui ils s'entretiennent. L'homme qui a de l'humeur ouvre son âme
- sans réserve et divulgue toute sa pensée: aussi est-ce par lui
- surtout qu'on peut pénétrer dans la philosophie secrète du coeur
- humain. Lorsque cette disposition d'esprit se manifeste chez des
- hommes vulgaires, qui n'ont que des pensées communes et
- insipides, elle est insupportable. Il faut que ces gens-là se
- soumettent aux lois de la politesse et aux contraintes de
- l'habitude, pour échapper à la haine et au dédain, de même qu'un
- corps contrefait qui a besoin d'habit pour cacher sa difformité.
- Mais lorsque l'humeur existe dans une tête forte, dans un coeur
- généreux qui s'abandonne librement à ses propres inspirations,
- elle rend la société de cet homme plus intéressante et plus
- instructive que s'il gardait le masque des bienséances
- ordinaires, et si, pour ressembler davantage aux autres hommes,
- il réprimait l'explosion de ses pensées et de ses sentiments.»
-
-Pour échapper à la mauvaise humeur ou pour résister du moins à ses
-accès, il faudrait se rappeler qu'elle nous fait perdre non-seulement
-des jours, mais des semaines, des mois entiers. Une seule pensée
-désagréable, dont nous nous préoccupons inutilement, nous enlève
-parfois longtemps la faculté d'exercer notre action hors du cercle
-habituel. Il importe donc de faire tous ses efforts pour se soustraire
-autant que possible à cette dangereuse influence. Tant que nous
-travaillons, nous sommes moins exposés à la tristesse. En écrivant un
-livre, on dissipe la mauvaise humeur. Souvent on prend la plume dans
-un moment de chagrin, et, lorsqu'on la quitte, le cœur a déjà repris
-sa sérénité.
-
-Que de temps on perd aussi en prêtant l'oreille à toutes les
-considérations de second ordre, à toutes les questions qu'une idée
-soulève, à toutes les difficultés que l'on peut rencontrer! Il n'est
-pas possible de rien faire de grand, si l'on s'attache toujours à des
-puérilités, si l'on n'a pas assez d'énergie dans l'âme pour
-entreprendre un projet et le poursuivre précisément à cause des
-difficultés et des dangers qu'il présente. Ce ne serait pas la peine
-de vivre, si, comme un Anglais l'a dit, on ne considérait pas avec un
-noble dédain que la vie se compose de petits hasards, d'épisodes sans
-intérêt, de désirs excités par les choses qui nous entourent, des
-contrariétés qui naissent d'un dessein qui échoue, des piqûres
-d'insectes qui s'échappent après nous avoir atteints, des folies qui
-un instant nous étourdissent et qui s'évanouiront bientôt, des
-plaisirs qui disparaissent comme une ombre mobile après nous avoir
-séduits, des compliments qui chatouillent l'âme comme une musique
-agréable, et qui, bientôt, sont oubliés de celui qui les fait et de
-celui qui les reçoit.
-
-On aurait assez de temps à soi, si l'on ne devait pas forcément en
-perdre une partie, et si l'on ne le perdait pas encore de son plein
-gré. Celui qui, dans sa jeunesse, n'aurait appris qu'à employer
-utilement chaque quart d'heure, posséderait par là les dispositions
-nécessaires pour devenir un grand homme d'affaires; car, pour en
-arriver là, il faut savoir occuper chaque instant. Mais, soit par
-mauvaise humeur, soit par défaut d'énergie, avant d'entreprendre un
-travail, nous cherchons nos commodités, nous faisons nos conditions,
-nous croyons qu'il est toujours temps d'agir; notre paresse veut qu'on
-la caresse avant qu'elle se détermine à se mettre en mouvement.
-
-Que notre affaire principale soit donc de nous fixer d'abord un but
-dans la vie, et d'apprendre à dominer les circonstances qui peuvent
-entraver notre volonté. C'est en se prescrivant un but déterminé que
-l'on résiste au danger de perdre son temps et sa vie. Depuis le roi
-jusqu'au manœuvre, tout homme doit avoir sa tâche de chaque jour et
-doit l'accomplir. Chaque pensée, chaque action doit être dirigée vers
-le but que l'on est appelé à atteindre. Frédéric le Grand, qui agit si
-puissamment sur son siècle, qui fut un modèle pour tous les
-souverains, se levait en été à quatre heures et en hiver à cinq. Les
-lettres que chacun de ses sujets pouvait lui écrire, toutes les
-requêtes, tous les mémoires qui arrivaient le soir ou dans la nuit,
-étaient déposés devant lui sur une table. Le roi ouvrait tout et
-parcourait tout; puis il divisait ses papiers en trois catégories. La
-première se composait de papiers auxquels on répondait sur-le-champ,
-d'après des instructions générales. Sur ceux de la seconde, il
-écrivait de sa propre main des remarques qui s'adressaient au
-ministre, au gouverneur, aux tribunaux, et ceux de la troisième
-étaient jetés au feu. Les secrétaires du cabinet s'avançaient alors
-près de lui, et il leur remettait tout ce qui devait être expédié à
-l'instant; puis il montait à cheval, passait en revue ses troupes, et
-donnait audience aux étrangers. Ensuite il se mettait à table, et il
-déployait pendant le repas une vivacité d'esprit constante, et disait
-des choses dont on aurait, dans tous les temps, admiré la sagesse et
-la vérité. Après le dîner, les secrétaires présentaient à sa signature
-les lettres dont ils avaient reçu le canevas le matin, et qu'ils
-avaient rédigées; vers quatre à cinq heures du soir, le travail de la
-journée était fini, et le roi se reposait en lisant ou en se faisant
-lire les meilleurs écrits anciens et modernes. Un prince qui employait
-ainsi son temps avait le droit d'exiger qu'aucun de ses ministres et
-de ses officiers ne perdît le sien.
-
-Il est des hommes qui ne voudraient faire que des choses importantes,
-et qui, en attendant qu'ils trouvent le temps nécessaire pour
-s'occuper de leurs graves projets, ne font rien. Ils n'atteignent
-jamais le degré de perfection qu'ils portent dans leur esprit, et qui
-leur fait mépriser ce qui s'opère autour d'eux. J'ai connu en Suisse,
-et à Berne surtout, plusieurs hommes de la sorte; ils eussent pu
-devenir des écrivains de premier ordre, et ils n'imprimaient pas une
-ligne, soit pour ne se donner aucune fatigue, soit par la crainte
-qu'on ne les trouvât moins grands qu'ils ne l'étaient réellement.
-
-Il est d'autres hommes qui vivent dans l'oisiveté par cela seul qu'ils
-ne savent point régler l'emploi de leur temps. Ils pourraient produire
-des œuvres utiles et considérables s'ils saisissaient chaque instant
-disponible dans la journée, et s'ils l'employaient à atteindre leur
-but, car il y a bon nombre de grandes choses qu'on ne fait que peu à
-peu. Mais si l'on est sans cesse interrompu, et si l'on se plaît à ces
-interruptions, si l'on attend le plaisir du travail qu'on ne goûte
-qu'en travaillant, si l'on n'a pas ces longs loisirs que l'on exige et
-que l'on n'obtient presque jamais, on finit par croire qu'on n'a point
-de temps pour travailler, et l'on se promène du matin au soir.
-
-Un des hommes les plus estimables de la Suisse, mon ami Islin, écrivit
-au milieu du sénat de Bâle ses _Éphémérides_ que tous les grands
-personnages d'Allemagne auraient dû lire et que beaucoup ont lues[15].
-Mœser d'Osnabruck, qui s'est attiré, comme citoyen et comme homme
-d'État, l'estime et l'affection des princes, des ministres, de la
-noblesse et des paysans, s'est élevé, tout en jouant, à une hauteur
-que peu d'écrivains allemands ont pu atteindre[16].
-
- [15] Islin était greffier du conseil. Pendant qu'il écrivait ses
- _Éphémérides_, les conseillers de Bâle croyaient qu'il
- enregistrait tout ce qu'ils disaient, de même qu'autrefois les
- conseillers de Zurich s'imaginaient que l'immortel Gessner
- recueillait leurs paroles sur ses tablettes, tandis qu'il
- esquissait la caricature de plusieurs d'entre eux.
-
- [16] Mœser dictait à sa fille, en jouant avec elle, ces
- feuilles volantes qui sont devenues ses vrais titres à l'estime
- de la postérité.
-
-_Carpe diem_, disait Horace, et cette sentence doit s'appliquer à
-chaque heure. Les hommes légers, les buveurs et les chantres
-anacréontiques, disent qu'il faut éloigner de soi toutes les
-sollicitudes, être gai et jouir de chaque instant. Ils ont raison;
-mais ce n'est pas à boire qu'il faut employer chaque instant, c'est à
-poursuivre une tâche qui nous conduit à un but élevé. On peut être
-seul au milieu même du tourbillon du monde, on peut rendre des visites
-à midi, paraître dans les réunions, et garder pour soi sa matinée et
-sa soirée. Il faut seulement, comme nous l'avons dit, savoir se tracer
-un plan déterminé de conduite, et s'attacher avec amour à son travail.
-Il n'y a que l'homme occupé, laborieux, qui, après avoir passé tout un
-jour à remplir des fonctions publiques ou à servir son prochain,
-puisse sans un remords de conscience se placer le soir à une table de
-jeu, où il ne dit, où il n'entend dire aucun mot intéressant et d'où
-il ne rapporte d'autre idée que celle d'avoir perdu ou gagné.
-
-Pétrarque nous enseigne le plus précieux avantage du temps, et nous
-montre le but que je voudrais faire connaître par mes réflexions. «Si
-nous voulons, dit-il, servir Dieu, ce qui est le plus grand acte de
-liberté et le plus grand moyen de bonheur, si nous voulons élever
-notre intelligence par l'étude des lettres, qui, après la religion,
-est la plus douce jouissance, si par nos pensées et par nos écrits
-nous voulons laisser une œuvre qui nous donne un nom, qui arrête le
-cours rapide de nos jours et prolonge la durée de cette vie si
-fugitive, ah! fuyons, je vous prie, et passons dans la solitude le peu
-de temps que nous avons à passer en ce monde.»
-
-C'est une idée que nous ne pouvons pas tous réaliser; mais il est des
-hommes qui peuvent plus ou moins disposer de leur temps, qui peuvent à
-leur gré entretenir des relations sociales ou s'y dérober. C'est pour
-ceux-là que je continue à développer les avantages de la solitude.
-
-La solitude nous donne un goût plus pur et des pensées plus larges;
-elle rend l'esprit plus actif et lui procure des satisfactions d'une
-nature supérieure et que personne ne peut lui ravir.
-
-On améliore son goût dans la solitude par un choix plus attentif des
-beautés qui occupent l'esprit. Dans la solitude, il dépend de nous de
-ne voir que ce qui nous est agréable, de ne dire et de ne penser que
-ce qui aide à notre perfection et nous offre une plus grande variété
-d'objets. Là on échappe à ces fausses idées que l'on accepte si
-souvent dans le monde, où il faut s'en rapporter au sentiment des
-autres plutôt qu'à ses propres impressions. C'est chose insupportable
-que de s'entendre sans cesse répéter: «Voilà ce qu'il faut sentir.»
-Pourquoi ne pas chercher à apprécier ses propres pensées, à faire
-soi-même son choix, au lieu de se soumettre à des décisions
-arbitraires? Que m'importe l'opinion de quelque fat ou de quelque
-femme étourdie, sur un livre qui m'est agréable? Quel enseignement
-puis-je recueillir dans ces froides et misérables critiques où je ne
-distingue aucun sentiment de ce qui est vraiment beau et vraiment
-grand? Comment voulez-vous que je m'incline devant ce tribunal aveugle
-qui juge la valeur d'une œuvre selon des habitudes de convention et
-sous un faux point de vue? Quelle idée puis-je me faire de cette foule
-d'êtres serviles qui ne répètent que votre avis, qui ne répondent
-qu'aux clameurs générales? Que prouvent vos opinions, puisque vous
-trouvez excellent le plus mauvais livre, lorsque quelque sot en crédit
-l'a loué, et puisque, sur sa parole, vous pouvez de même traiter un
-bon livre comme une œuvre sans valeur?
-
-Si l'on ne s'éloigne pas d'une telle classe de critiques, on ne peut
-reconnaître la vérité, car on est trompé avant même de s'en
-apercevoir. Mais avec le bon goût qui discerne ce qu'il y a de louable
-et de répréhensible dans un ouvrage, qui se laisse émouvoir et
-enthousiasmer par des qualités réelles, qui repousse ce que la raison
-condamne, on se retire volontiers à l'écart et dans un cercle
-restreint d'amis, ou seul avec soi-même on jouit des trésors de
-l'antiquité et des temps modernes.
-
-Alors nous éprouvons un sentiment agréable de notre existence, car
-nous voyons combien il y a de facultés en nous pour travailler à notre
-perfection et à notre bonheur. Alors nous nous réjouissons de posséder
-ces facultés et de savoir les employer, de pouvoir tout tenter pour
-notre instruction, pour notre plaisir, pour celui de nos amis et pour
-celui des esprits qui de loin sympathisent avec le nôtre, que nous ne
-connaissons pas, mais qui s'intéressent peut-être aux vérités que nous
-exprimons.
-
-La solitude nous donne des idées, des connaissances plus larges; elle
-rend l'esprit plus actif en excitant notre curiosité, en affermissant
-notre application et notre persévérance. Un homme qui connaissait bien
-ces avantages a dit: «Les forces de notre esprit s'exercent et
-s'agrandissent dans la solitude. Les ténèbres qui parfois se répandent
-sur notre route se dissipent, et nous rentrons avec plus de calme et
-de sérénité dans les relations sociales. Notre horizon s'est étendu
-par la réflexion. Nous avons appris à envisager un plus grand nombre
-de choses et à les lier l'une à l'autre. Nous rapportons dans le monde
-où nous sommes appelés à vivre un regard plus net, un jugement plus
-droit, et des principes plus fermes au milieu même des distractions;
-nous pouvons alors conserver une attention plus soutenue et juger avec
-plus de précision par l'habitude que nous en avons acquise dans la
-retraite.»
-
-La curiosité de l'homme intelligent est bientôt satisfaite dans les
-relations ordinaires de la vie. La solitude au contraire l'accroît
-chaque jour. L'esprit humain n'aperçoit pas de prime abord le but de
-ses recherches. Ses essais se lient à des observations, ses
-expériences à des résultats, et une vérité fait naître une nouvelle
-source d'études et de vérités. Ceux qui les premiers observèrent le
-cours des astres ne prévoyaient sans doute pas l'influence que leurs
-découvertes exerceraient un jour sur les entreprises et la destinée de
-l'homme. Ils aimaient à contempler les lueurs du ciel pendant la nuit;
-en remarquant que les corps célestes changent de place, ils
-cherchèrent à se rendre compte de ces mouvements qu'ils admiraient, et
-parvinrent à déterminer la marche régulière des astres. C'est ainsi
-que chaque faculté de l'âme se développe dans une noble activité.
-L'esprit observateur élargit de plus en plus son espace à mesure qu'il
-réfléchit sur les rapports, les effets, les résultats d'une vérité
-reconnue.
-
-Si la raison maîtrise l'essor de l'imagination, on marche d'un pas
-moins rapide, mais plus sûr. Les hommes qui s'abandonnent à la fougue
-de leur imagination construisent des mondes légers et flottants comme
-des bulles de savon. Celui qui raisonne, discute tout et ne garde que
-ce qui mérite d'être gardé. Locke a dit que le grand art de progresser
-dans la science consiste à entreprendre peu de choses à la fois. Ainsi
-les chemins qu'il n'a point encore parcourus ne se révèlent pas tout
-à coup aux regards du jeune homme inexpérimenté qui, dans son vol
-impétueux, croit s'élever au-dessus de son siècle, et parle et écrit
-selon les fantaisies de son imagination.
-
-On sort des détours obscurs du labyrinthe en les observant
-attentivement, on gravit les hauteurs escarpées avec de la
-persévérance, on surmonte les obstacles avec de la résolution; mais il
-ne faut point porter le matin au marché ce que l'on a cueilli la
-veille. Dans la solitude, il est bon d'étendre ses idées en étudiant
-les philosophes de tous les temps, d'élever son âme au-dessus des
-préjugés étroits, de ne point se courber servilement devant l'opinion
-générale, de suivre le chemin que l'on s'est tracé, et que l'on
-regarde comme le meilleur, sans se laisser arrêter par les formules
-banales et les systèmes de convention. Mais, si l'on aspire à s'élever
-plus haut, il faut savoir mûrir lentement dans la solitude ce qui doit
-fructifier dans le monde.
-
-L'illustre écrivain anglais Johnson a dit très-judicieusement: «Les
-œuvres d'art que nous considérons avec surprise et qui excitent notre
-admiration sont des preuves palpables du pouvoir irrésistible de la
-persévérance. C'est la persévérance qui fait d'une carrière de pierres
-une pyramide, qui unit par des canaux les provinces éloignées l'une de
-l'autre. Si l'on comparait l'humble effet que l'on peut produire, à
-l'aide d'une houe ou d'une pelle, avec les larges constructions que
-l'on projette, on serait étonné de la disproportion qui existe entre
-ces vulgaires instruments et les larges travaux que l'on veut
-exécuter. Cependant c'est par de tels moyens mis en œuvre avec
-patience que l'on parvient à vaincre les plus grandes difficultés, à
-aplanir les montagnes, à resserrer le lit de l'Océan: aussi est-il de
-la plus haute importance d'appliquer tout son esprit, tout son courage
-aux résolutions que l'on a prises, si l'on veut s'écarter des voies
-routinières, si l'on veut acquérir une gloire plus grande que celle de
-ces hommes dont le nom brille le matin pour être plongé le soir dans
-l'oubli avec les éloges immérités qui l'entouraient. Il faut apprendre
-l'art de miner ce qu'on ne peut briser, et de vaincre une résistance
-opiniâtre par des efforts plus opiniâtres encore.»
-
-L'activité anime un désert, fait un monde d'une cellule, et assure une
-renommée impérissable à l'homme réfléchi et à l'artiste laborieux.
-L'esprit goûte une vraie satisfaction dans l'exercice de ses facultés;
-tout ce qui de loin appelle son attention le réjouit, et plus il
-éprouve d'obstacles, plus il se sent porté à redoubler d'efforts.
-Lorsqu'on reprochait à Apelles de produire si peu de tableaux et de
-s'occuper sans cesse de corriger chacune de ses œuvres, il répondait:
-«Je peins pour la postérité.»
-
-Demandez à cet homme qui a tant de dignité de caractère, qui vous fait
-reconnaître vos fautes avec tant de douceur et de circonspection, qui
-vous indique avec tant de bonne grâce un chemin meilleur, qui aime les
-habitudes sociables et les peint sous des couleurs charmantes;
-demandez-lui si le cercle d'activité que l'on trouve dans la solitude
-n'éloigne pas de nous l'attrait des dissipations frivoles, des
-relations où le cœur reste froid et impassible; demandez-lui si le
-bonheur de sentir dans la solitude ce que nous sommes nous-mêmes, et
-ce que nous pouvons être, n'est pas préférable au plaisir de recevoir
-de quelque grand seigneur un signe de tête protecteur.
-
-Il vous répondra: «Si le sentiment de vous-même se développe aux
-heures solennelles de la solitude, si le prestige de tout ce qui ne
-peut vous séduire qu'un instant se dissipe à vos yeux, si votre esprit
-plonge dans les profondeurs de la nature, quelles facultés, quelle
-force, quels moyens de perfection et de bonheur ne découvrira-t-il pas
-en lui! Il comprendra alors que son état actuel n'est point le plus
-parfait, ni le but final de son existence; que, dans le tourbillon
-mondain, il ne peut s'élever à la hauteur à laquelle il doit aspirer;
-qu'il est doué d'une force active et expansive qui tend sans cesse à
-briser les entraves par lesquelles on essaie de la contenir, et que,
-dans d'autres rapports avec le monde matériel et intellectuel, cette
-force intérieure produira des effets tout différents, et lui donnera
-une autre félicité.»
-
-Pétrarque a dit: «Je ne veux point que la solitude soit oisive, et que
-les loisirs qu'on peut y trouver soient inutiles. Il faut au contraire
-chercher à rendre profitable cette solitude, non-seulement à soi, mais
-aux autres. Un homme désœuvré, nonchalant et détaché du monde, tombe
-nécessairement dans une malheureuse tristesse. Il ne peut faire le
-bien, il ne peut se livrer à une noble étude, il ne peut soutenir le
-regard d'un grand homme.»
-
-Mais il est si facile de se procurer les jouissances de l'esprit. Les
-grands n'ont un droit exclusif que sur les plaisirs qui s'achètent à
-prix d'argent, et que l'on ne recherche que pour dissiper son ennui ou
-étourdir ses sens. Mais ils ne s'emparent point de ceux que l'esprit
-se crée à lui-même, qui sont le fruit de sa propre action, de ses
-pensées, de ses recherches, qui tiennent aux choses invisibles plutôt
-qu'aux choses terrestres, et qui naissent de la connaissance, de la
-contemplation de la vérité, du sentiment intime de notre progrès moral
-et de notre perfection.
-
-Un prédicateur suisse a dit dans une chaire d'Allemagne: «Les plaisirs
-de l'esprit, les plaisirs que tout homme peut goûter dans chaque
-condition sociale, naissent les uns des autres. Celui dont nous avons
-joui le plus souvent ne perd rien de sa valeur et ne s'affadit point;
-au contraire, il nous présente sans cesse de nouveaux charmes en
-s'offrant à nous sous de nouveaux rapports. La source de ces plaisirs
-est inépuisable comme l'empire de la vérité, immense comme le monde,
-infinie comme la perfection divine: aussi ces plaisirs intellectuels
-ne s'effacent-ils pas comme les autres. Ils ne s'évanouissent point
-comme la clarté du jour, ils ne se dissipent point avec les objets
-extérieurs, ils ne descendent point dans la tombe avec notre dépouille
-mortelle. Nous les possédons aussi longtemps que nous existons, ils
-nous accompagnent dans les vicissitudes de la vie de ce monde, et nous
-suivent dans la vie future. Ils nous dédommagent de la privation des
-liens de société dans l'obscurité de la nuit et dans les nuages de
-notre destinée.»
-
-Les hommes les plus éminents ont conservé le goût des plaisirs de
-l'esprit: dans le tumulte du monde, dans la carrière la plus
-brillante, au milieu du torrent des affaires, au sein de toutes les
-distractions, ils restaient fidèles aux muses et à l'étude des œuvres
-du génie; ils ne pensaient pas que, si grand seigneur que l'on fût, on
-pût se dispenser de lire et de s'instruire, ils ne rougissaient pas
-d'accomplir eux-mêmes une tâche d'écrivain. Philippe de Macédoine,
-dînant un jour à Corinthe avec Denys le Jeune, plaisantait sur le père
-de ce prince, qui, en exerçant la royauté, avait composé des odes et
-des tragédies. «Quand donc ton père, lui dit-il, pouvait-il trouver le
-temps d'écrire de pareilles œuvres?--Il le trouvait, répliqua Denys,
-aux heures que toi et moi nous passons à boire et à nous divertir.»
-
-Alexandre aimait la lecture à l'époque où il remplissait le monde de
-sang et de carnage, où il marchait de victoire en victoire, traînant à
-sa suite des rois captifs, foulant aux pieds des villes fumantes, des
-provinces ravagées, des trônes brisés; il se sentait ennuyé dans sa
-grandeur, et demandait des livres pour dissiper son ennui. Il écrivait
-à Harpalus de lui envoyer les écrits de Philistus, les tragédies
-d'Euripide, de Sophocle, d'Eschyle, et les dithyrambes de Thalès.
-
-A l'armée de Pompée, Brutus, le vengeur de la liberté romaine,
-employait à la lecture tout le temps dont ses fonctions lui
-permettaient de disposer. Il lisait et écrivait sans cesse quand
-l'armée n'était pas en marche, et il lisait et écrivait encore la
-veille même de cette célèbre bataille de Pharsale qui décida de
-l'empire du monde. C'était dans les ardeurs brûlantes de l'été:
-l'armée campait au milieu d'une plaine marécageuse; les esclaves qui
-portaient la tente de Brutus arrivèrent tard; accablé de fatigue, il
-se baigna en les attendant, et, vers midi, se fit frotter d'huile.
-Après avoir pris un léger repas, tandis que les autres dormaient ou
-s'occupaient des événements du lendemain, Brutus, sans tente, exposé à
-l'ardeur du soleil, travailla jusqu'au soir à rédiger un extrait de
-l'histoire de Polybe.
-
-Cicéron, qui savourait avec bonheur les joies du travail, a dit dans
-son discours pour Archias: «Pourquoi rougirais-je des plaisirs de
-l'étude, moi qui les ai goûtés pendant tant d'années sans que jamais
-ils ralentissent mon zèle et m'empêchassent de rendre service à mes
-concitoyens? Qui pourrait me blâmer si je consacre à l'étude le temps
-que les autres emploient à des affaires vulgaires, à des jeux, à des
-fêtes ou à de molles voluptés?
-
-Pline l'Ancien était animé de la même ardeur, et employait au travail
-chaque instant. Pendant ses repas, il se faisait faire des lectures
-régulières; en voyage il avait toujours avec lui un livre, des
-tablettes, et notait tout ce qu'il trouvait de saillant dans un
-ouvrage. Grâce à cette constante application, il doublait le cours de
-sa vie, et il ne croyait pas vivre pendant qu'il dormait.
-
-Pline le Jeune lisait partout, à la chasse, à table, en se promenant,
-et dans tous les moments de loisir que lui laissaient les affaires. Il
-s'était fait, il est vrai, une loi de préférer les devoirs positifs
-aux occupations d'agrément, et il aspirait sans cesse au repos et à la
-solitude. «Ne pourrai-je donc briser, s'écriait-il, les liens qui
-m'enlacent? Non, jamais. Chaque jour ajoute de nouvelles
-préoccupations aux autres. A peine une affaire est-elle achevée qu'il
-s'en présente une nouvelle; la chaîne de mon travail s'allonge sans
-cesse et devient sans cesse plus pesante.»
-
-Pétrarque tombait dans l'hypochondrie quand il cessait de lire ou
-d'écrire, ou quand il n'était pas entraîné, par les rêves de son
-imagination, dans les vallons solitaires, près d'une source limpide,
-sur la pente des rocs et des montagnes. Dans le cours de ses fréquents
-voyages, il écrivait partout où il s'arrêtait. Un de ses amis,
-l'évêque de Cavaillon, craignant que l'ardeur avec laquelle le poëte
-travaillait à Vaucluse n'achevât de ruiner sa santé déjà
-très-ébranlée, lui demanda un jour la clef de sa bibliothèque.
-Pétrarque la lui remit sans savoir pourquoi son ami voulait l'avoir.
-Le bon évêque enferma dans cette bibliothèque livres et écritoires,
-et lui dit: «Je te défends de travailler pendant dix jours.» Pétrarque
-promit d'obéir, non sans un violent effort. Le premier jour lui parut
-d'une longueur interminable; le second, il eut un mal de tête continu;
-le troisième, il se sentit des mouvements de fièvre. L'évêque, touché
-de son état, lui rendit sa clef, et le poëte recouvra aussitôt ses
-forces.
-
-Pitt le père était, dans sa jeunesse, cornette dans un régiment de
-dragons qui se trouvait en garnison dans une petite ville
-d'Angleterre. Il faisait son service avec une parfaite exactitude;
-mais, dès qu'il avait rempli ses fonctions, il se retirait chez lui,
-et lisait continuellement les auteurs les plus célèbres de la Grèce et
-de Rome. Il vivait d'un régime très-frugal pour vaincre une goutte
-héréditaire qui l'attaqua de bonne heure. Ce fut peut-être cette
-disposition maladive qui lui donna le goût de la solitude, et ce fut
-dans la solitude qu'il jeta les fondements de la haute position à
-laquelle il s'éleva plus tard.
-
-Des gens diront qu'on ne trouve plus de ces hommes-là, et c'est ce
-qu'on ne doit ni dire ni penser. Ce qui est vraiment beau et grand
-subsiste toujours. Pitt le père n'était-il pas d'une trempe romaine?
-Son fils qui, tout jeune, tonnait déjà dans le parlement anglais comme
-un autre Démosthène, et subjuguait les cœurs comme Périclès; son fils
-qui, à vingt-cinq ans, investi du titre de premier ministre
-d'Angleterre, exerça une si prodigieuse influence, pouvait-il, dans
-quelque situation qu'il se trouvât, agir autrement que son père? Ce
-que les hommes ont été une fois, ils peuvent l'être à toutes les
-époques. Celui qui vit dans un temps où les événements les plus
-grandioses se succèdent sans cesse et étonnent le monde, ne doit point
-douter de ses forces lorsqu'on a le droit d'attendre de lui des
-actions éclatantes. Il n'y a pas eu dans la Grèce ni à Rome d'hommes
-plus éminents que ceux dont nous pouvons nous-mêmes nous glorifier.
-Les moyens d'agir subsistent toujours dès qu'on le veut; la sagesse et
-la vertu peuvent être mises en pratique dans les cercles des cours
-comme dans l'obscurité de la vie privée, dans le palais des rois comme
-sous le chaume du paysan. Nulle part une solitude intelligente n'est
-plus respectable que dans un palais. Là, on distingue très-bien les
-qualités de l'esprit et ses défauts, l'ombre et la lumière; là, on
-pèse en silence les plus grands intérêts; là, si l'on sait faire ce
-que l'on doit et s'entourer d'hommes capables, on peut vivre paisible
-et satisfait. On est de toutes parts environné de clartés; il est à
-présent peu de lieux vraiment arriérés; mais on ne peut tout
-reconstituer à la fois, et si quelqu'un est en état de faire briller
-dans une cour le flambeau de la philosophie, il agira prudemment
-peut-être en n'en laissant d'abord entrevoir que quelques lueurs.
-
-L'action de la solitude nous place au-dessus des événements passagers
-de ce monde. Celui dont les richesses, les voluptés, les grandeurs,
-n'ont pu satisfaire les désirs, peut trouver dans une retraite
-champêtre, avec un livre à la main, les jouissances qu'il a vainement
-cherchées ailleurs.
-
-Celui qui s'éloigne du tumulte de la foule pour travailler à
-s'acquérir l'affection et la reconnaissance des hommes; celui qui se
-lève avec l'aurore pour vivre avec les morts n'est point paré dès le
-matin. Ses chevaux reposent à l'écurie, et sa porte est fermée aux
-oisifs; mais, comme il étudie l'humanité, il ne perd point de vue le
-monde, même lorsque ses fenêtres sont encore voilées par des rideaux,
-et qu'il ne voit pas se dérouler devant lui le paysage. Il revient sur
-tout ce qu'il a vu et appris. Chaque observation qu'il a faite dans
-le monde confirme pour lui une vérité ou combat un préjugé; tout alors
-lui apparaît dépouillé d'un faux éclat et dans une austère nudité. Et
-quel bonheur de se trouver dans une situation où l'on peut éviter le
-mensonge!
-
-Les plaisirs de la solitude s'accordent avec tous les devoirs publics,
-car ils sont le plus noble exercice des facultés qui servent au bien
-du public. Serait-ce donc un crime d'aimer, d'honorer la vérité et de
-la dire? Serait-ce un crime d'oser proclamer à haute voix ce qu'un
-homme vulgaire ne pense qu'en tremblant, et de préférer une généreuse
-liberté aune plate servitude? N'est-ce pas par les écrivains que la
-vérité se répand au milieu du peuple, et frappe les yeux des grands?
-Les bons écrivains n'inspirent-ils pas le courage de penser, et la
-liberté de penser n'est-elle pas le premier mobile des progrès de la
-raison? Voilà pourquoi on se plaît à rejeter, dans la solitude, les
-chaînes que l'on porte dans le monde, car le penseur solitaire peut
-exprimer librement ce qu'il oserait peut-être à peine avouer dans la
-société. La lâcheté ne pénètre point dans la solitude; c'est là, plus
-que partout ailleurs, que l'on s'habitue à regarder en face
-l'insolence des grands, et à briser le masque dont la sottise couvre
-son despotisme.
-
-La solitude, nous devons le répéter encore, nous donne des
-satisfactions de la nature la plus élevée, qui ne nous quittent point
-tant que l'âme du moins n'habite pas un corps complétement épuisé. Ces
-satisfactions nous procurent la gaieté dans toutes les circonstances
-de la vie, et nous consolent dans le malheur. Elles sont, a dit
-Cicéron, la nourriture du jeune âge, la joie de la vieillesse, notre
-soulagement dans les peines, notre refuge dans l'adversité. Elles
-nous récréent dans notre demeure, elles nous égayent au dehors, elles
-abrègent pour nous la durée des nuits, et nous accompagnent dans nos
-voyages. «Les belles-lettres, disait Pline le Jeune, sont mon amour et
-ma consolation. Je ne connais rien de plus doux, et il n'est pas un
-chagrin qu'elles ne calment. Dans les sollicitudes que me font
-éprouver une indisposition de ma femme, la maladie d'un de mes amis,
-la mort d'un de mes serviteurs, je ne trouve de secours que dans
-l'étude. Je comprends toute l'étendue du malheur qui me frappe; mais
-l'étude m'aide à le supporter.»
-
-C'est par l'effet de la solitude que nous conservons cet amour pour
-les belles-lettres, ce goût pour la philosophie et pour tout ce qui
-occupe agréablement l'esprit. Il est impossible que le bon goût
-subsiste longtemps dans la pensée de ces petits êtres importants qui
-en parlent souvent avec tant de dédain. L'habitude d'exercer sa
-pensée, de s'efforcer de faire sans cesse de nouvelles observations et
-d'acquérir de nouvelles idées, est un trésor inappréciable pour celui
-qui se croit enrichi à chaque observation qu'il poursuit, et qui fait
-fructifier chacune de ses idées. Lorsque Démétrius eut pris et livré
-au pillage la ville de Mégare, il fit venir le philosophe Stilpon et
-lui demanda si, dans ce ravage général, il n'avait rien perdu. «Non,
-répondit Stilpon; car tout ce que je possède est dans ma tête.»
-
-La solitude est la source d'où découle ce que l'on cache ordinairement
-dans les relations du monde. Là, quand on peut écrire, on soulage son
-cœur. Nous n'écrivons pas toujours parce que nous sommes dans la
-retraite; mais il est nécessaire cependant d'être dans la retraite
-pour écrire. Le plaisir de communiquer ses sentiments et ses pensées à
-un cercle plus étendu que celui où l'on vit est la plus grande
-jouissance de la vie pour l'homme qui, par l'effet des circonstances
-où il se trouve placé, ne peut dire hautement tout ce qu'il pense.
-
-Chacun peut écrire chez soi; mais celui qui veut composer un livre de
-philosophie ou un poëme a besoin d'une pleine liberté. Il faut qu'on
-le laisse seul; il faut qu'il puisse suivre le cours de son
-inspiration, s'établir où bon lui semble, en plein air ou dans sa
-chambre, à l'ombre des arbres ou dans son fauteuil. Pour écrire avec
-bonheur, il faut y être porté par un besoin moral, par une certaine
-ardeur, et n'éprouver aucune contrainte. Que si l'on est interrompu à
-tout instant, il faut se résigner et attendre un moment plus
-favorable. On n'écrit pas bien si l'on n'est entraîné à écrire par une
-impulsion intérieure, si l'on n'épie les précieux instants où la tête
-est libre et le cœur animé; il faut que la pensée alors soit plus
-vive, et qu'on éprouve une noble résolution qui brave les obstacles.
-L'esprit embrasse avec force en ce moment tous les objets, les idées
-s'éclaircissent, et les expressions se présentent d'elles-mêmes. Alors
-on ne se dit pas: «Dois-je écrire ou non?» Il faut écrire, dût-on
-perdre l'affection de ses amis, la faveur des grands, détruire son
-repos domestique et anéantir sa fortune.
-
-Pétrarque éprouvait cette impulsion intérieure lorsqu'il s'arracha de
-la ville la plus corrompue qui existât de son temps, de la ville
-d'Avignon, lorsqu'il s'éloigna du pape qui l'honorait de sa
-protection, des princes et des cardinaux, pour se retirer dans sa
-solitude de Vaucluse, où il n'emmenait avec lui qu'un domestique, où
-il ne possédait qu'une humble maison et un jardin. Séduit par la
-grâce de cette retraite, il y fit transporter tous ses livres, il y
-vécut plusieurs années, et c'est là que ses ouvrages ont été achevés,
-commencés ou projetés. Pétrarque a plus écrit à Vaucluse qu'en aucun
-autre lieu, et il travaillait là sans cesse à revoir, à corriger ses
-écrits, ne pouvant se décider à les publier.
-
-Virgile se plaint des lâches loisirs qu'il avait à Naples. Ce fut
-pourtant dans ces loisirs qu'il composa ses _Géorgiques_, celui de
-tous ses ouvrages que l'on peut regarder comme le plus parfait, et qui
-décèle le mieux à chaque ligne que Virgile écrivait pour
-l'immortalité.
-
-Tout écrivain supérieur jette un regard enthousiaste vers l'avenir, et
-croit à la durée de ses œuvres. L'écrivain secondaire ne porte point
-son ambition si haut; il se contente d'un succès moins durable, et
-parfois obtient ce qu'il demande. L'un et l'autre cependant doivent
-s'éloigner de la foule, chercher les retraites silencieuses et rentrer
-en eux-mêmes. Tout ce qu'ils font, tout ce qu'ils acquièrent, est un
-effet de la solitude. Il faut que l'amour de la solitude soit
-fortement enraciné dans leur cœur, s'ils veulent produire quelque
-œuvre qui parvienne à la postérité, ou qui obtienne l'estime des
-hommes judicieux de leur temps. Toute l'action qu'un sentiment profond
-peut exercer sur un écrivain est due à la solitude. Là, il recueille,
-il examine tout ce qui, dans le monde, a fait quelque impression sur
-son âme; il aiguise ses flèches contre les opinions surannées et les
-erreurs générales. Les défauts de l'homme animent le moraliste, et le
-désir de les corriger lui donne une noble ardeur. L'espoir de vivre
-d'âge en âge est le plus grand espoir qu'un écrivain du premier ordre
-puisse se permettre. Nul ne doit se laisser aller à cette ambitieuse
-confiance, s'il n'est doué d'un vrai génie, du génie qui enfante les
-chefs-d'œuvre. Ce sont ceux à qui le ciel a donné cette puissance
-intellectuelle qui peuvent se dire: «Nous nous sommes sentis animés
-par la douce et consolante pensée qu'on parlera de nous quand nous ne
-serons plus. Le murmure d'approbation que nos contemporains ont fait
-entendre autour de nous nous laisse présager ce que diront un jour de
-nous ces hommes pour l'instruction et le bonheur desquels nous nous
-sommes sacrifiés, ces hommes que nous estimions et que nous aimions
-avant même qu'ils fussent nés. Nous avons éprouvé cette émulation qui
-tend à soustraire à la mort la meilleure partie de nous-mêmes, qui
-arrache au néant les seuls moments de notre existence dont nous ne
-puissions nous glorifier.»
-
-A la faible lueur d'une lampe nocturne comme dans l'éclat d'un trône,
-sur les vagues de l'Océan comme sur les champs de bataille, l'amour de
-la gloire conduit l'homme à des actions dont la mort n'anéantit point
-le souvenir. Le midi de la vie est alors aussi beau que son aurore.
-«Les louanges que reçoivent, dit Plutarque, les âmes fortes et élevées
-ne font qu'augmenter leur ardeur. La renommée qu'elles se sont acquise
-les conduit par une puissance extraordinaire à tout ce qui est beau et
-grand. La récompense qu'elles ont obtenue ne leur suffit point; les
-actions qu'elles ont accomplies n'étaient pour elles qu'un gage de
-celles qu'on devait attendre; elles auraient honte de ne pas rester
-fidèles à leur gloire, de ne pas lui donner un nouvel éclat par de
-plus hauts faits.»
-
-Celui qui ne sent qu'un profond éloignement pour les éloges trompeurs,
-le succès banal et les fades compliments, doit lire avec enthousiasme
-ce passage de Cicéron: «Pourquoi vouloir dissimuler ce que nous
-sommes incapables de cacher? Pourquoi ne pas nous faire un honneur
-d'avouer franchement que nous aspirons tous à la gloire, et que les
-âmes les plus nobles sont celles qui éprouvent le plus fortement ce
-désir? Les philosophes qui écrivent sur le mépris de la gloire,
-placent leur nom en tête de leur livre, et prouvent ainsi que, tout en
-enseignant qu'on doit attacher peu de prix à la renommée, eux-mêmes
-souhaitent qu'on les nomme et qu'on les loue. La vertu ne demande pas
-une autre récompense de ses fatigues et des périls auxquels elle s'est
-exposée. Que lui resterait-il, si on la privait de cette récompense
-dans cette vie si rapide et si misérable? Si l'âme n'avait pas le
-pressentiment de l'avenir, si elle ne portait pas ses pensées au delà
-des étroites limites de cette existence, elle ne se dévouerait point
-aux travaux pénibles, elle ne se fatiguerait point par tant de veilles
-et de sollicitudes, elle ne braverait point les mortels dangers. Mais
-les hommes les meilleurs sont nuit et jour agités par le désir de se
-faire une honorable renommée et de porter leur souvenir au delà des
-bornes de cette vie. Nous qui servons l'État, nous qui chaque jour
-nous exposons pour lui à tant de périls, voudrions-nous nous condamner
-à ne pas avoir un seul instant de repos, et croire que nous perdons
-tout en rendant le dernier soupir? Des grands hommes ont voulu laisser
-à la postérité leurs traits gravés sur le marbre ou sur l'airain; ne
-vaut-il pas mieux lui laisser l'empreinte de notre esprit et de notre
-cœur? Pour moi, dans tout ce que j'ai fait, j'ai songé à semer pour
-l'avenir et à répandre dans l'univers la mémoire de mon nom. Que cette
-gloire subsiste après ma mort, n'importe! je jouis aujourd'hui de
-cette espérance flatteuse.»
-
-Voilà les pensées que l'on devrait chercher à faire naître parmi les
-enfants des grands. Ah! si l'on pouvait réveiller en eux cette noble
-ardeur et les porter au travail et à la patience, on les verrait
-s'éloigner des plaisirs corrupteurs de la jeunesse; ils s'élanceraient
-avec enthousiasme dans une noble carrière. Eh! quelles actions
-louables ne feraient-ils pas, et quelle illustration ne pourraient-ils
-pas acquérir! Pour élever l'esprit des grands, il faut leur enseigner
-à mépriser tout ce qui est indigne d'eux, tout ce qui énerve le corps
-et l'âme. Il faut les soustraire aux séductions de ces vils flatteurs
-qui ne leur montrent que le plaisir des sens, qui ne cherchent à
-acquérir sur eux quelque influence qu'en les attirant dans le vice,
-qu'en ravalant à leurs yeux les belles choses et en leur rendant
-suspect tout ce qui est bon. Le désir de s'illustrer par des actions
-mémorables, d'augmenter son crédit par la dignité intérieure et la
-grandeur d'âme, procure des avantages que la naissance et le rang ne
-donneraient point, et qu'on ne peut acquérir sur un trône même sans
-pratiquer la vertu, sans avoir les regards constamment fixés sur
-l'avenir.
-
-Personne ne répand autant de germes précieux dans l'avenir que
-l'écrivain intelligent qui ne craint pas de blesser la vanité de ses
-concitoyens en traçant une peinture énergique de leurs préjugés et de
-leurs erreurs. Ce n'est pas pour eux seulement qu'il écrit, c'est pour
-leurs enfants et leurs petits-enfants, dont il éclairera la raison.
-Quand l'homme de mérite que la haine poursuivait pendant sa vie est
-descendu dans la tombe, son savoir, son exemple, sa juste réputation,
-portent leurs fruits. O Lavater! on oubliera des milliers de sots qui
-n'ont pas craint de t'attaquer, et toi, tu seras aimé et honoré. Le
-souvenir de tes faiblesses s'effacera, et on ne verra que ce qui
-t'élève au-dessus des autres hommes. Alors, comme l'a prédit l'auteur
-des Caractères des poëtes, des prosateurs allemands, la richesse de
-ton style, l'énergie, la concision, la hardiesse de tes peintures, le
-talent avec lequel tu as représenté les mœurs et les faiblesses
-humaines, feront admirer de la postérité ton œuvre, qui fut une des
-productions originales de notre siècle, et personne alors ne saura que
-Lavater, qui a créé une langue si expressive et qui a révélé tant de
-vérités nouvelles, croyait aux jongleries de Gassner.
-
-Tel est le succès des grands écrivains. L'espoir enthousiaste de
-Cicéron s'est réalisé, et Lavater, malgré toutes les injures dont il a
-été l'objet en Suisse et en Allemagne, a obtenu par sa Physiognomonie
-la célébrité qu'il pressentait. Mais si l'orateur romain n'avait été
-que consul et si Lavater n'avait été que thaumaturge, il ne resterait
-que peu de chose de l'un et de l'autre dans les annales du temps, qui
-engloutit les choses vulgaires et ne garde pour la postérité que ce
-qui est digne d'elle.
-
-Autant un bon écrivain est au-dessus du commun des hommes, autant le
-pouvoir de sa pensée surpasse celui des pensées de la multitude. Il
-est vrai que les ignorants gouvernent en maint lieu l'opinion et que
-souvent ce sont eux que l'on consulte pour savoir ce que l'on doit
-admettre ou rejeter; mais toute grande pensée est immortelle, et les
-critiques d'un sot disparaissent avec le jour qui les a vues naître.
-
-Quand on entend des jugements sans goût, des satires qui ne
-s'appuient sur aucune oeuvre, on pourrait bien dire à ces prétendus
-beaux-esprits, qui dans leur stérilité ne savent que se moquer des
-productions les plus sérieuses: «Pourquoi voulez-vous expliquer
-et commenter ce que j'écris, lorsque les passages les plus
-recommandables de nos oeuvres glissent sur votre esprit sans
-l'émouvoir? Qui êtes-vous? Pourquoi vous ériger en archivistes de la
-sottise et en juges du bon goût? Où sont vos écrits? Où a-t-on jamais
-entendu prononcer votre nom? Quels hommes distingués comptez-vous au
-nombre de vos amis? Dans quelle contrée sait-on que vous existez?
-Pourquoi prêcher sans cesse votre _nihil admirari_? Pourquoi
-cherchez-vous à flétrir ce qui est grand et noble, si ce n'est parce
-que vous ne possédez point ces qualités, parce que vous sentez
-vous-mêmes votre petitesse et votre misère? Si vous briguez les
-suffrages d'une foule crédule et ignorante, c'est que personne ne vous
-estime; si vous affectez de mépriser la gloire, c'est que vous êtes
-incapables de rien faire de durable. Mais soyez tranquilles, le nom
-que vous cherchez à tourner en ridicule restera, et le vôtre sera
-oublié.
-
-Il est bien permis de conserver ces désirs de renommée parmi ces êtres
-vulgaires; mais ce n'est point à eux que j'en appelle, c'est aux
-hommes d'un jugement droit et équitable, aux hommes d'élite que l'on
-désire émouvoir, et dont le cœur s'ouvre toujours à un écrivain quand
-ils voient avec quelle confiance il aspire à y épancher le sien. C'est
-pour conquérir leurs suffrages qu'on se retire dans la solitude. Après
-les gens qui s'amusent à inscrire leurs noms sur les murs et les
-vitres, nul ne me paraît moins digne de renommée que celui qui n'écrit
-qu'en vue de la petite ville où il demeure. Quiconque cherche la
-gloire parmi les hommes au milieu desquels il vit, est un fou qui sème
-son grain sur le roc. On lui accordera peut-être quelques bonnes
-qualités, mais on ne lui pardonnera ni sa grandeur ni sa liberté.
-
-Par bonheur un écrivain de cœur peut se dire que les hommes justes et
-sensés qui vivent loin de lui suivent d'autres règles que ses
-concitoyens pour apprécier un bon livre. Ces hommes-là se demanderont
-si ce livre peut agir sur l'esprit, s'il a une tendance morale et
-utile, s'il est marqué du sceau de la sincérité, s'il peut donner plus
-d'élévation à l'âme, faire naître des sentiments nobles et inspirer
-des résolutions généreuses. S'il en est ainsi, ce livre a leurs
-suffrages, et ils rendent justice à celui qui l'a composé.
-
-Dans les relations ordinaires de la vie, là où chacun apparaît sous
-une forme d'emprunt, trompe les autres qui le trompent également,
-prodigue des éloges pour en recevoir lui-même, on s'incline
-respectueusement devant l'homme qu'on méprise le plus, et l'on donne à
-quelque sot personnage les titres les plus solennels. Mais celui qui
-sait se tenir à l'écart de ces cercles menteurs ne demande point de
-faux compliments et n'en adresse point à qui ne les mérite pas. Toutes
-ces vaines protestations que l'on reçoit dans le monde ne sont rien
-auprès du bonheur que l'on éprouve à côté d'un ami qui nous inspire un
-noble courage, nous soutient contre l'injustice, nous entraîne sur le
-chemin de l'honneur et y marche avec nous.
-
-Que sont les riants propos de salon comparés à la paix domestique, à
-la félicité que nous donne une belle et aimable femme qui ravive les
-forces assoupies de notre esprit, qui, en secondant notre ardeur et
-notre énergie, nous aide par ses encouragements à surmonter tous les
-obstacles et à poursuivre nos projets, qui enflamme notre imagination
-par sa nature idéale, qui examine avec une sage perspicacité nos
-pensées et nos actions, qui, en reconnaissant nos fautes, nous donne
-avec douceur des avis sérieux et nous éclaire par ses conseils, qui,
-en épanchant son cœur dans le nôtre, nous anime de plus en plus d'un
-désir vertueux, et qui enfin achève de former notre caractère par la
-douceur de son amour, par le ravissant accord de ses sentiments avec
-les nôtres!
-
-Sous une telle influence, ce qu'il y a en nous de bon se conserve, et
-ce qui est mauvais s'efface. Nos concitoyens nous voient tels que nous
-devons être en public, et non pas tels que nous sommes dans la
-solitude. Dans le monde, nous prenons à tâche de ne montrer que les
-beaux côtés de notre caractère et d'en dissimuler les défauts. C'est
-par ce moyen que nous parvenons à nous rendre agréables, et si nous
-n'écrivions rien, à notre mort toute notre cité natale pourrait dire:
-Ah! c'était un honnête homme. Un de mes bons amis me disait une fois:
-«Le matériel fait le premier mérite de l'homme, et, pour vivre en
-paix, on doit se garder de faire apercevoir l'autre partie de
-soi-même.»
-
-Mais nos contemporains nous jugent plus impartialement que nos
-concitoyens, et nos faiblesses descendent avec nous dans le tombeau;
-elles s'anéantissent avec le corps qui en était la source. Notre
-pensée seule subsiste si elle a produit quelque œuvre honorable. Nos
-écrits sont le bien que nous laissons en mourant.
-
-Alors l'envie cesse de harceler notre nom, nos adversaires se taisent,
-et la médisance cherche un autre aliment. Alors les hommes qui nous
-aimaient et qui n'osaient laisser paraître leur affection prendront
-peut-être la parole; peut-être nous pardonnera-t-on d'avoir voulu nous
-élever au-dessus de ceux qui font tout pour tomber à leur mort dans un
-éternel oubli et qui atteignent parfaitement ce but. Peut-être nous
-pardonnera-t-on d'avoir été animés du désir de laisser quelque chose
-qui ne périsse pas en même temps que nous, ou que l'on puisse
-considérer comme un appel que nous faisons du jugement de nos
-concitoyens à celui du monde.
-
-Ce n'est pas seulement cette soif de gloire qui anime l'écrivain dans
-la solitude; il éprouve là une autre jouissance, une jouissance
-inappréciable, que nul être ne lui peut enlever, celle qui naît du
-travail même. Que de satisfaction on goûte quand on écrit dans une
-application soutenue, dans l'enthousiasme qui s'y joint! Il suffit
-souvent d'un tel travail pour dissiper nos chagrins, pour nous faire
-oublier nos douleurs. Ah! je ne donnerais pas une seule heure de ces
-occupations paisibles pour tous les rêves de gloire qui enchantaient
-Cicéron. La tranquillité que l'on retrouve dans une longue suite de
-souffrances cause à l'âme les plus douces, les plus nobles émotions.
-Le plaisir que l'on ressent à faire encore quelque chose, lorsqu'on se
-croyait déjà hors d'état de rien produire, est inconnu peut-être à
-l'homme qui jouit d'une forte santé, car il a confiance en lui-même.
-Mais pour un écrivain malade, une difficulté vaincue, une période
-élégante, une expression heureuse, une exposition claire et habile, un
-travail achevé, sont un baume salutaire, un contre-poison de la
-mélancolie et un des grands avantages de la solitude, et la
-satisfaction que l'on en reçoit est bien préférable à toutes les idées
-de gloire et de réputation. Qui ne renoncerait volontiers, pour une
-telle satisfaction, à ces rêves contre lesquels notre raison élève
-tant de puissantes objections?
-
-Se suffire à soi-même sans qu'il soit besoin de recourir à l'appui des
-autres; consacrer à un travail qui, peut-être, ne sera point
-entièrement inutile, des heures, des jours que nous aurions perdus
-dans la tristesse ou dans l'ennui; voilà l'un des plus précieux
-résultats de la vocation d'écrivain, et ce résultat me suffit. Quel
-est celui qui, dans sa retraite, ne se réjouit pas de voir tout ce
-qu'il peut faire dans une soirée, tandis que les files de voitures
-circulent dans les rues et font trembler les vitres de ses fenêtres?
-
-Que chacun, du reste, se berce s'il lui plaît d'un espoir d'avenir et
-d'une immortalité idéale. Ces rêves de l'imagination sont un des
-avantages de la solitude; je ne prétends point en contester l'utilité,
-car les bons et les mauvais écrivains y trouvent leur bonheur; et ces
-rêves, ces espérances atteignent au même but: ils nous montrent par
-quelle force on grandit dans la solitude et avec quelle facilité on
-s'y soustrait au faux éclat du monde.
-
-Les singularités de quelques écrivains sont souvent encore un des
-avantages de la solitude. Dans l'éloignement des relations sociales,
-on devient moins souple et moins flexible; mais celui qui conserve ces
-qualités regrette de se montrer dans la société tout autre qu'il
-n'est, et, dans son dépit, il prend la plume, ne fût-ce que pour
-soulager son cœur[17].
-
- [17] Ce besoin se fait surtout remarquer en Italie, où,
- en dehors des couvents, un grand nombre de personnes passent leur
- vie dans une retraite philosophique, et manifestent assez
- librement leur opinion sur tout ce qui les frappe dans le monde.
- Jagermann dit, dans ses _Lettres sur l'Italie_: «Il y a des
- familles de gentilshommes, à Florence, qui n'ont point quitté
- leur retraite depuis l'extinction de la maison de Médicis. Ces
- hommes solitaires se dévouent, en silence, au culte des muses, et
- acquièrent, par leurs lectures et leurs réflexions, de si grandes
- connaissances, que c'est un vrai bonheur pour un prince quand il
- peut découvrir un de ces esprits laborieux, et l'attirer à son
- service. De ces habitudes de retraite provient le penchant à la
- satire, que l'on observe si souvent en Italie. Des hommes
- mécontents de leurs semblables, et occupés à méditer en silence,
- sont portés, par leur humeur hypocondriaque, à critiquer les
- actions des autres. Voilà pourquoi les satires des Italiens sont
- assaisonnées d'un sel amer.
-
-Cet écrivain a tort, dira-t-on; une telle façon d'écrire n'est pas de
-nature à contribuer à l'agrément ni à l'instruction du lecteur.
-Cependant elle a aussi son mérite. La littérature gagne par là plus de
-liberté, s'éloigne des formes, des opinions rampantes et serviles, et
-s'approprie davantage aux besoins du temps.
-
-Dans un Traité sur le style publié à Weimar, un gentilhomme a exprimé
-plusieurs idées que je me permettrai de contredire. Il voudrait des
-règles de style générales, et moi, je réclame la liberté du style dans
-des livres écrits pour des hommes de natures si variées. Il veut qu'on
-s'applique à suivre certains modèles, et moi, je crois que chacun peut
-être à soi-même son meilleur modèle. Il veut qu'on imite certaines
-formes de langage, et moi, je voudrais qu'on se peignît autant que
-possible dans ses pensées et dans ses expressions. Il veut que
-l'écrivain ne paraisse pas dans son ouvrage, et moi, je crois qu'il
-est tout aussi permis de disséquer ouvertement son âme et de faire sur
-soi-même des observations utiles aux autres que de léguer son corps à
-un professeur d'anatomie. Il veut qu'on ne s'écarte point des sentiers
-ordinaires, qu'on s'avance d'un pas grave et mesuré, et moi, je ne me
-soucie point d'apprendre d'un autre comment je dois marcher. Il dit
-que, si chacun se laisse aller à ses allures particulières, il n'y a
-plus d'ensemble, et je réponds que je tiens peu à cet ensemble qui est
-l'effet de la routine. Il prétend que c'est à présent parmi les
-écrivains une maladie contagieuse de montrer quelle est la disposition
-de leur âme au moment où ils écrivent, et moi, je déclare que je ne
-puis cacher ce qui se passe en moi quand je m'entretiens avec mon
-lecteur. Il paraît désirer que, lorsque l'on se met à écrire un livre,
-on n'agisse point comme si l'on était seul, et moi, je n'ai souvent
-d'autre motif en écrivant que de pouvoir dire un mot tout seul.
-
-En général ce traité renferme pourtant des réflexions très-justes et
-très-vraies, et je n'y trouve d'autre objection à faire que celles que
-je viens de tracer; car, quoique les digressions, les écarts, les
-fantaisies de nos beaux-esprits, me déplaisent autant qu'à l'auteur de
-cet ouvrage, il me paraît néanmoins que cette manière d'écrire qu'on
-n'acquiert que dans la solitude, nous a déjà donné plus de liberté que
-nous n'en avions, et que cette liberté, employée avec goût et avec
-mesure, fera circuler de nombreuses et utiles vérités dans le public.
-
-Il est encore un grand nombre de villes où les lumières ne se sont pas
-répandues autant qu'on le désirerait, et où l'on marche timidement pas
-à pas selon les anciens errements; chacun regarde, écoute son voisin,
-et personne n'ose sortir du sentier ordinaire. Ceux qui se sont
-approprié les idées les plus délicates des peuples étrangers sont
-obligés de les garder pour eux-mêmes et de suivre la multitude. Mais
-si nos écrivains s'accoutumaient dans la solitude à paraître hardiment
-devant le public; s'ils voulaient apprendre à connaître la vie, les
-mœurs, les opinions des hommes dans toutes les conditions; s'ils
-osaient appeler les choses par leur véritable nom et parler dans leurs
-écrits de tout ce dont un homme raisonnable a droit de s'occuper;
-alors l'instruction se répandrait peu à peu parmi le peuple, et on
-s'habituerait à penser par soi-même, sans consulter une opinion
-banale. Mais, pour en venir là, il faut que les écrivains, et
-notamment les écrivains allemands, connaissent un autre monde que
-celui de leur université, de leur petite ville natale ou de la maison
-qu'ils habitent; il faut qu'ils aient vécu, qu'ils aient été en
-relation avec des hommes de différents pays et de différentes
-conditions; il faut qu'ils ne s'effrayent point de la société des
-grands et qu'ils ne fuient point celle des gens d'une classe
-inférieure, et il faut aussi qu'ils s'éloignent souvent de ces
-relations et qu'ils sachent vivre dans la retraite.
-
-Une foule de projets utiles échoueraient sans doute si, pour les faire
-réussir, il fallait nécessairement avoir recours aux savants et aux
-écrivains. Mais il est bon pourtant qu'un écrivain fraye la route et
-qu'il ne se décourage pas si l'on interprète mal ses intentions et si
-l'on va même jusqu'à se révolter contre lui.
-
-Les grandes et fortes pensées sont en général bannies du langage
-ordinaire de la conversation. Ce qu'on admet le plus volontiers dans
-le monde, j'entends dans le monde que nous voyons autour de nous, ce
-sont les expressions les plus timides et les sentiments les plus
-réservés. Mais si l'on ne tolère point la rude franchise de l'écrivain
-dans un salon, nous devons dire que le langage flatteur du monde
-serait aussi peu à sa place dans un livre. Il faut que la vérité soit
-exprimée, qu'on s'accoutume à la reconnaître dans la société, à la
-taire s'il en est besoin, qu'on forme ses manières dans le monde et
-son caractère dans la solitude.
-
-La volonté s'affermit dans la solitude, on devient là plus exigeant
-pour soi-même, parce qu'on y trouve plus de loisir, plus de liberté,
-et qu'on y acquiert par là même plus de pouvoir. Mais il ne faut pas,
-nous le répétons encore, que les loisirs dont on jouit dégénèrent en
-oisiveté, et engourdissent peu à peu nos sages résolutions. Il faut au
-contraire que la jouissance d'une pleine et entière liberté anime à la
-fois notre esprit et notre imagination.
-
-Un de mes amis m'a souvent dit qu'il n'éprouvait jamais aussi vivement
-le besoin d'écrire que les jours de revue, où des milliers d'hommes
-passaient sous ses fenêtres pour s'en aller assister aux manœuvres
-des régiments. Il a publié de bons ouvrages scientifiques; mais ce
-qu'on lui doit de meilleur, il l'a fait précisément dans ces jours de
-grand spectacle populaire. Moi-même je me souviens que, dans ma
-jeunesse, je ne me sentais jamais plus disposé à m'occuper d'idées
-sérieuses que dans les matinées des jours de fêtes, quand mes
-concitoyens circulaient dans les rues parés et endimanchés, et que
-j'entendais au loin retentir le son d'une cloche de village.
-
-Les fréquentes interruptions paralysent les bons effets de la
-solitude. Si l'on n'est point tranquille, on ne peut recueillir ses
-pensées. Voilà pourquoi des fonctions publiques nous ôtent souvent
-plus d'intelligence qu'elles ne nous en donnent; chacun est obligé
-d'être, dans l'emploi qu'il occupe, ce que l'on veut qu'il soit,
-tandis que dans la solitude il garde sa vraie nature. De là vient que
-tant d'hommes livrés aux études de la science encourent de graves
-reproches sur les devoirs journaliers qui leur sont imposés. On dit
-d'eux qu'ils ne sont bons qu'à faire des livres; on loue peut-être
-leurs ouvrages, et l'on attaque sans ménagement leur capacité
-administrative.
-
-Dans la solitude on combat énergiquement le préjugé et l'erreur. Plus
-on observe les choses de près, plus on s'affermit dans ses convictions
-et plus on sent fortement tout ce que l'on examine. Quand l'âme est
-rentrée tout entière en elle-même, il lui devient plus facile d'agir
-puissamment sur les objets qui l'entourent. Si, après s'être concentré
-dans ses propres réflexions, un homme d'un sens droit et d'un cœur
-généreux parvient à saisir la vérité qu'il a sincèrement cherchée, il
-ne s'inquiète plus de ceux qui voudraient affecter envers lui un
-injuste dédain, il écoute sans crainte les sarcasmes enfantés par de
-grossières préventions, et il reste calme au milieu du tumulte
-qu'excite dans la foule ignorante celui qui ose ouvrir la main pour en
-laisser échapper une vérité.
-
-La solitude diminue le nombre de nos passions; de cent petites
-préoccupations d'esprit elle en fait une grande. J'ai essayé de
-démontrer ailleurs quelle influence pernicieuse elle exerce sur nos
-penchants; mais, Dieu soit loué! elle produit aussi sur ces mêmes
-penchants des effets salutaires. Si elle jette dans quelques têtes un
-trouble funeste, il en est d'autres auxquelles elle donne une heureuse
-direction. Oui, c'est dans la solitude qu'on apprend à sentir et à
-connaître réellement les passions. Elles s'élèvent contre nous comme
-des vagues fougueuses, et tendent à nous engloutir; mais la raison les
-domine et les apaise. Si nous devons engager une lutte difficile, la
-vertu, la résignation, nous donnent une force de géant. On déracine
-des arbres, on amollit des rochers; avec la vertu et la résolution,
-tout est possible dès que l'on sait qu'une passion ne peut être
-vaincue que par une autre passion.
-
-La noblesse d'âme que l'on acquiert dans cette observation de soi-même
-est fière de sa propre dignité. Elle éloigne d'elle tout contact impur
-et toute mauvaise relation. Qu'importe qu'on proclame autour d'elle
-que la volupté est un des premiers besoins de la nature humaine, et
-qu'un homme comme il faut ne peut se dispenser d'entretenir des
-courtisanes et de se livrer à tous les plaisirs des sens? elle voit
-que la débauche étouffe dans les hommes le sentiment de la vertu,
-qu'elle énerve leur courage, qu'elle les livre à la paresse et à
-l'indolence chaque fois qu'ils devraient agir avec énergie et
-persévérance.
-
-Celui qui veut se distinguer dans le monde doit craindre l'oisiveté.
-S'il n'épuise pas ses forces dans la débauche; si, pour les réparer,
-il n'a pas recours à une nouvelle intempérance, il n'aura pas besoin
-de passer la journée à se promener. Tous les hommes sans exception
-ont, chaque jour de leur vie, quelque chose à apprendre. Quelque rang
-qu'on occupe dans le monde, on n'est vraiment grand que par
-sa grandeur intérieure. Plus nous exercerons nos facultés
-intellectuelles, plus nous connaîtrons l'étendue de ces facultés. Si
-nous sommes portés à la débauche, il faut, pour triompher de ce fatal
-penchant, tourner notre pensée vers les nobles et grandes actions,
-éviter les distractions frivoles, nous appliquer à l'étude des
-sciences ou des arts, et prendre l'habitude de rentrer souvent en
-nous-mêmes.
-
-C'est au sein de la retraite que cette généreuse fierté éclate dans
-toute sa puissance. Celui qui veut que ses méditations soient utiles
-aux autres doit voir le monde, mais sans y rester trop longtemps et
-sans y prendre trop de goût; car il courrait risque d'y énerver ses
-propres forces. César s'arracha des bras de Cléopâtre, et devint le
-maître de l'univers; Antoine se soumit en esclave aux charmes de cette
-princesse, et sa faiblesse lui coûta le pouvoir et la vie.
-
-La solitude, il est vrai, donne à l'âme des idées exaltées qui ne
-s'accordent point avec la vie réelle; mais l'attrait des grandes
-choses et l'enthousiasme montrent au solitaire la possibilité de se
-soutenir à une hauteur où l'homme du monde serait saisi par le
-vertige. Le solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa raison,
-enflamme son esprit, l'élève au-dessus de lui-même, et lui donne le
-sentiment de l'immortalité, tandis que l'homme du monde ne vit que
-d'une vie éphémère. Le solitaire trouve dans la retraite une
-compensation suffisante à tous les vains plaisirs dont il se prive,
-tandis que l'homme du monde croit avoir tout perdu, s'il manque de
-paraître à une assemblée, s'il néglige un spectacle.
-
-Je ne puis me rappeler sans une douce émotion le passage où Plutarque
-dit: «Je vis tout entier dans l'histoire; tandis que je recueille les
-récits qu'elle me présente, mon âme se remplit des images des hommes
-les plus grands et les plus vertueux. Si les gens que je ne puis me
-dispenser de fréquenter m'offrent quelque mauvais point de vue, je
-m'efforce de l'éloigner, et, libre de toute passion blâmable, je
-m'attache à ces nobles modèles de vertu qui sont si beaux, si
-attrayants, et qui s'accordent si bien avec notre nature.»
-
-L'âme qui se lie dans la solitude à ces grandes images oublie les
-séductions vulgaires. Elle s'élève toujours plus haut, et regarde avec
-dédain tout ce qui, dans le monde, tendait à l'abaisser et à lui ravir
-son énergie. Lorsqu'elle est arrivée à cette hauteur majestueuse, ses
-forces et ses besoins se développent. Tout homme peut ordinairement
-faire plus qu'il ne fait; c'est pourquoi on doit s'efforcer d'arriver
-à tout ce dont on ne se sent pas complétement incapable. Combien
-d'idées assoupies se réveillent dans cet effort! Combien
-d'impressions, qu'on croyait effacées, se ravivent dans notre esprit,
-et se retracent sous notre plume! Nous avons toujours plus de pouvoir
-que nous ne croyons, pourvu que nous ne cessions pas de l'exercer,
-pourvu que l'enthousiasme allume le feu, que l'imagination
-l'entretienne, et que la vie nous semble fade et morne dès que nous ne
-sentons plus en nous cette chaleur vivifiante[18].
-
- [18] La force des passions, a dit un philosophe qui
- connaissait le cœur humain, peut seule contre-balancer en nous
- la force de la paresse et de l'inertie, nous arracher au repos et
- à la stupidité vers laquelle nous gravitons sans cesse, et nous
- douer enfin de cette continuité d'attention à laquelle est
- attachée la supériorité du talent.
-
-Dans la solitude, comme partout ailleurs, l'apathie est la mort de
-l'âme. Quand je quittai la Suisse, une maladie grave, des souffrances
-inexprimables, me jetèrent pendant plusieurs années, par intervalles,
-dans un état affreux. Tandis que ceux qui m'entouraient et qui ne
-connaissaient point le secret de mes douleurs intérieures, me
-croyaient agité par une ardente colère et prêt à prendre la lance et
-le bouclier, je continuais à remplir avec exactitude et avec zèle mes
-devoirs de médecin; tandis que des cris de rage s'élevaient de tous
-côtés contre moi, je restais impassible, et je ne parlais à personne
-de ces incroyables récriminations. J'étais malade, j'avais le cœur
-navré; un malheur domestique, malheur terrible, occupait toutes mes
-pensées, et me rendait insensible à toute autre peine. Pendant des
-années entières, je restai comme pétrifié; je passais de longues
-heures sans pouvoir penser, et souvent je disais le contraire de ce
-que je voulais exprimer. Je ne prenais presque aucune nourriture; je
-ne prenais rien de ce qui fortifiait les autres; je me sentais parfois
-si faible que je croyais tomber à chaque pas, et quand je m'asseyais
-pour écrire, je souffrais les tourments de l'enfer. Le monde entier
-n'était rien pour moi; j'étais absorbé par la douleur contenue de mon
-cœur saignant.
-
-La passion ne naît que lorsque les organes corporels sont capables
-d'exécuter ce qui est dans le caractère. Pour que l'âme puisse agir,
-il ne faut pas que ses organes soient comprimés; car c'est par eux
-qu'elle agit dans la solitude comme dans le monde; pour qu'elle soit
-active et entreprenante, il est nécessaire qu'elle ne soit point
-arrêtée par ces agents.
-
-En général, on cesse d'estimer les petites choses à mesure qu'on se
-passionne pour les grandes. C'est pourquoi, dans la pratique des
-affaires ordinaires, le simple bon sens vaut souvent mieux que le
-génie[19]. Si les fonctions publiques ont fatigué l'esprit, la
-solitude, la liberté, peuvent seules le retremper; il n'est point
-d'autre ressource pour le philosophe, pour l'écrivain, quand ils ont
-été mal interprétés, injuriés, froissés par ceux qui les entourent; si
-leur âme gémit de ces injustices et de cette oppression, si elle tombe
-dans le découragement, donnez-leur un salutaire loisir, une plume et
-de l'encre, ils seront vengés. Des nations entières liront ce qu'ils
-vont écrire. Un grand nombre d'hommes, doués d'un esprit intelligent,
-sont restés dans un état de médiocrité par le fait même des emplois
-dont ils ont été chargés, parce qu'ils languissent dans des
-occupations qui ne les forcent point à penser, et qui conviennent
-mieux à un sot qu'à une intelligence d'élite.
-
- [19] Helvétius a dit: «L'homme de bon sens est un homme
- dans le caractère duquel la paresse domine; il n'est point doué
- de cette activité d'âme qui, dans les premiers postes, fait
- inventer aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le
- monde, ou qui leur fait semer dans le présent le germe des
- événements futurs.»
-
-La solitude classe toutes les choses au rang qui leur convient. Là, on
-se réjouit de pouvoir penser, et on se réjouit de gagner du temps en
-déplaisant à certains hommes. Cet éloignement que l'on inspire est
-souvent un bonheur digne d'envie. Que je plaindrais celui qui, aimant
-à méditer en silence, se trouverait chaque jour accablé de visites
-importunes, de questions indiscrètes; qui, au moment même où il se
-sentirait animé par une heureuse inspiration, se verrait forcé de
-recevoir, l'un après l'autre, une vingtaine de désœuvrés, de
-disserter sur des lieux communs, et de répéter des formules banales!
-Adieu alors le mouvement de ses idées; il ne lui resterait que la
-douleur d'avoir perdu des heures précieuses. Mais, en général, ces
-hommes laborieux ne sont point ceux que l'on recherche le plus, et ce
-n'est pas contre un homme ordinaire qu'une ville entière se soulève.
-Avouez-le donc, il y a quelque chose de grand dans celui qui soulève
-tant de clameurs, auquel on prédit tant de désastres, et que l'on
-accable de tant de calomnies. Heureux le penseur ignoré du public! on
-le laisse seul; et, comme il sait qu'il n'est point compris, il ne
-s'étonne pas d'être mal jugé.
-
-Telle fut, au sein de la multitude, la destinée de l'illustre comte de
-Schaumbourg-Lippe, plus souvent désigné sous le nom de comte de
-Buckebourg. Je n'ai jamais vu un homme plus mal jugé que celui-là, et
-cependant son nom mérite d'être cité parmi les noms les plus
-honorables de l'Allemagne. J'appris à le connaître dans un temps où il
-vivait à l'écart du monde, gouvernant son petit État avec une
-remarquable sagesse. Il avait, il est vrai, au premier abord, quelque
-chose de choquant, qui empêchait qu'on ne rendît justice à son vrai
-mérite. Le comte de Lacy, ambassadeur d'Espagne à Pétersbourg, m'a
-raconté que, lorsque le comte de Buckebourg commandait les troupes
-portugaises, l'extérieur de ce prince frappa tellement les généraux
-espagnols, lorsqu'ils l'aperçurent avec leurs lunettes, qu'ils
-s'écrièrent: «Est-ce que les Portugais ont pris pour chef un Don
-Quichotte?» Mais ce même comte de Lacy, homme d'esprit, racontait avec
-enthousiasme la conduite de Buckebourg en Portugal, et vantait
-l'étendue de son esprit, la noblesse de son caractère. C'était, il
-faut le dire, un homme d'une apparence singulière. Son attitude, ses
-cheveux flottants, sa figure maigre et la longueur démesurée de
-l'ovale de sa tête, rappelaient la figure de Don Quichotte; mais, en
-l'observant de près, on ne tardait pas à concevoir de lui une autre
-idée. Une physionomie vive et animée annonçait l'élévation de son âme,
-la finesse de son esprit, la bonté et la sérénité de son cœur, et
-jamais je n'ai passé un instant avec lui sans admirer la douceur et la
-noblesse de sa nature. Les sentiments distingués et les pensées
-héroïques éclataient en lui comme dans les plus belles âmes des Grecs
-et des Romains. Il était né à Londres, et il se montrait parfois
-bizarre: il aimait, par exemple, à rivaliser en tout avec les Anglais.
-Un jour, il paria qu'il irait à cheval de Londres à Edimbourg en
-tournant le dos à cette dernière ville. Il parcourut à pied une partie
-de la Grande-Bretagne, et se fit un amusement de traverser plusieurs
-provinces de ce royaume en mendiant avec un prince allemand qui
-l'accompagnait. Une fois, on lui dit que, quelque part au-dessous de
-Ratisbonne, le cours du Danube était si impétueux que personne n'avait
-pu traverser ce fleuve à la nage. Il tenta l'entreprise, et s'avança
-si loin, à l'endroit le plus périlleux, qu'on eut beaucoup de peine à
-le sauver. Un homme éminent comme diplomate et comme philosophe, le
-conseiller Strube, m'a raconté que, durant la guerre contre la France,
-le comte, qui commandait l'artillerie dans l'armée du duc Ferdinand de
-Brunswick, invita un jour quelques officiers hanovriens à dîner. Au
-beau milieu du banquet, on entend siffler les boulets sur la tente.
-«Les Français ne sont pas loin, disent les officiers.--Non, réplique
-le comte, ils sont encore loin de nous; restez à votre place.» Bientôt
-d'autres boulets rasent le haut de la tente. Les officiers se lèvent
-en s'écriant: «Les Français sont là!--Non, répète le comte, ils ne
-sont pas là, je vous en donne ma parole.» Cependant on entend de
-minute en minute gronder de plus près les boulets, et les officiers,
-tout en affectant un air de calme, faisaient intérieurement leurs
-réflexions sur cette fête singulière. Enfin le comte leur dit: «J'ai
-voulu, Messieurs, vous montrer jusqu'à quel point je puis compter sur
-mes artilleurs. Je leur avais prescrit de tirer sur le bouton de notre
-tente pendant que nous serions à table, et ils ont obéi à mes
-intentions avec la plus parfaite adresse.» On reconnaît à ce trait un
-homme qui veut s'exercer, et exercer les autres à tout ce qui semble
-difficile. J'étais un matin avec le comte, près d'un magasin à poudre
-qu'il avait fait construire au-dessous de sa chambre à coucher, dans
-le fort de Wilhelmstein. «Je n'aimerais pas, lui dis-je, à dormir ici
-dans les chaudes nuits d'été.» Et le voilà qui se met à me faire les
-plus spécieux raisonnements pour me prouver que l'excès et l'absence
-du danger étaient tout un. Quand je rencontrai pour la première fois
-cet homme étonnant, c'était en présence d'un officier anglais et d'un
-portugais. Il me parla pendant deux heures de la Physiologie de
-Haller, qu'il savait par cœur. Le lendemain matin, il me conduisit
-dans un petit bateau qu'il dirigeait lui-même à la forteresse de
-Wilhelmstein, qu'il avait fait construire au milieu d'un lac. Un
-dimanche, dans l'allée de Pyrmont, au milieu d'une quantité de femmes
-élégantes et de jeunes gens galants, il m'entretint tranquillement et
-imperturbablement des preuves que l'on a données jusqu'à présent de
-l'existence de Dieu, de ce qui manque encore à ces témoignages, et de
-ce qu'on pourrait y ajouter. Un jour, il me fit voir à Buckebourg un
-énorme in-folio écrit de sa propre main, sur l'art de défendre un
-petit État contre une grande puissance. Cet ouvrage, destiné au roi de
-Portugal, était fini. Il m'en lut plusieurs passages qui concernaient
-la Suisse. Il regardait l'Helvétie comme un pays invincible. Il me
-nomma tous les postes qu'il faudrait occuper en vue de l'ennemi, et
-m'énuméra des sentiers vraiment impénétrables. Mon ami Mendelssohn, à
-qui il avait lu la préface de ce livre, la regardait comme un
-chef-d'œuvre de raisonnement et de style. Ceux qui ont observé de
-plus près encore et avec plus de sagacité que moi le comte de
-Buckebourg pourraient raconter sur cet homme extraordinaire bien
-d'autres traits plus curieux. Je n'ajouterai à ce que je viens de dire
-qu'une seule remarque, c'est que le comte lisait beaucoup, qu'il
-connaissait les hommes, ne se plaisait à aucun jeu, ne riait jamais,
-ou ne laissait échapper qu'un sourire moqueur.
-
-Tel fut le caractère de cet homme si mal compris. Il pouvait bien rire
-des autres quand il voyait les autres rire de lui. Cependant il y
-avait jusque dans son expression sardonique une évidente bonté. Sans
-être misanthrope, il habitait de préférence une maison isolée au
-milieu d'une forêt; il vivait là seul, ou avec la femme angélique
-qu'il avait épousée, dont il n'avait point paru amoureux, et dont la
-perte prématurée le fit mourir de douleur.
-
-La foule riait aussi de Thémistocle, parce qu'il n'avait pas les
-belles manières et le ton raffiné d'Athènes. Un jour, Thémistocle
-répondit à ceux qui le poursuivaient de leurs sarcasmes: «Il est vrai
-que je ne sais pas accorder une lyre, ni jouer du psaltérion; mais
-qu'on me donne une ville si petite, si inconnue qu'elle soit, et je la
-rendrai célèbre.»
-
-Ainsi la solitude et la philosophie peuvent nous donner une apparence
-risible aux yeux des hommes vulgaires, mais elles remplacent toutes
-nos petites préoccupations par de nobles idées. Celui qui a passé sa
-vie à étudier les grands hommes et les sentiments élevés, peut bien
-prendre des allures bizarres; mais il montre dans les grandes
-occasions l'élévation de son âme et la noblesse de son caractère.
-
-La grandeur des anciens produit sur les esprits capables de la sentir
-une impression extraordinaire dans la solitude. Il suffit parfois
-d'une étincelle de cette flamme sublime qui animait les hommes
-illustres de l'antiquité pour faire éclater, là où l'on s'y serait
-attendu le moins, des effets surprenants. Une femme vivait isolément à
-la campagne, en proie à des maux de nerfs continuels. Je lui
-conseillai, pour fortifier son énergie, de relire souvent l'histoire
-grecque et l'histoire romaine. Trois mois après elle m'écrivit:
-«Quelle vénération vous m'avez inspirée pour l'antiquité! Que sont
-auprès de ces hommes-là les pygmées qui nous entourent? Naguère encore
-l'histoire n'était point une de mes lectures favorites. A présent je
-ne vis que par elle. A force de lire, je veux devenir Grecque ou
-Romaine. Les livres que vous m'avez indiqués raffermissent ma santé et
-sont pour moi une source de plaisirs inépuisables. Jamais je n'aurais
-cru pouvoir trouver un tel trésor. Ils me sont plus précieux que mon
-héritage. Bientôt vous n'entendrez plus aucune plainte sortir de ma
-bouche. Mon Plutarque m'est déjà plus cher que les triomphes de la
-coquetterie et que les sentimentalités qu'on adresse aux femmes de la
-campagne qui prétendent être tout âme, quoique Satan n'ait pas plus de
-peine à les vaincre qu'un virtuose à jouer de son violon.»
-
-L'image de la grandeur et des vertus de l'antiquité n'exerce une
-action durable que dans le calme et au sein d'un petit nombre
-d'hommes; mais alors elle est féconde en résultats. Un homme de génie
-est frappé dans une de ses promenades solitaires d'une conception qui
-paraît ridicule à ses contemporains; mais un temps viendra où cette
-même idée entraînera des milliers d'êtres aux plus nobles actions. Les
-chants de Lavater furent publiés à une époque peu favorable. La
-société de Schintznach, qui avait confié à ce grand écrivain le soin
-de composer ces vers, devint suspecte à l'ambassadeur de France, et de
-nombreuses invectives retentirent contre elle. Le célèbre Haller
-lui-même, qu'elle avait longtemps refusé de recevoir au nombre de ses
-membres, ne lui épargnait pas les épigrammes dans les lettres qu'il
-m'adressait. Le président de la censure de Zurich défendait
-l'impression des chants de Lavater. Cependant nul poëte n'a écrit avec
-plus de force et d'ardeur pour sa patrie que Lavater pour la Suisse.
-J'ai vu les enfants entonner ses strophes avec enthousiasme; j'ai vu
-les plus beaux visages se baigner de larmes en les écoutant; j'ai vu
-une noble émotion éclater sur la physionomie et dans les yeux des
-paysans suisses auxquels on les chantait. Des pères de famille sont
-allés avec leurs fils à la chapelle de Guillaume Tell pour y répéter
-les vers que Lavater a composés sur ce libérateur de la Suisse. Je
-croyais entendre résonner les rocs autour de moi chaque fois que je
-modulais sur un air que j'inventais moi-même un de ces chants
-patriotiques dans les campagnes, sur les collines où nos aïeux se sont
-immortalisés par leur valeur, où j'étais entouré des ombres de ces
-héros moissonnés dans de glorieuses batailles, où je croyais encore
-les voir avec leurs rudes massues écraser les couronnes féodales des
-Germains, et forcer, malgré le nombre de ses troupes, la noblesse
-allemande à une fuite honteuse.
-
-Ce sont là, me dira-t-on, des songes romanesques, des idées qui ne
-peuvent plaire qu'à ceux qui vivent dans la solitude, et qui voient
-les choses autrement qu'on ne les voit dans le monde. Mais les idées
-élevées finissent par vaincre la résistance qu'on leur oppose. Dans
-les républiques, elles agissent peu à peu sur les esprits; elles
-inspirent à la multitude des sentiments généreux, qui ne plaisent pas
-peut-être aux agents du pouvoir, mais qui dans un moment de crise et
-de péril, pourraient être d'une admirable utilité.
-
-Tout concourt donc, dans la solitude, à élever l'âme, à fortifier le
-caractère, à nous familiariser plus sûrement et plus promptement que
-dans le monde avec les sentiments les plus nobles et les résolutions
-les plus courageuses. L'homme qui se retire dans la solitude échappe
-par là aux traits de l'ignorance, de l'envie et de la méchanceté.
-Résolu de ne point rechercher le suffrage des esprits étroits, des
-êtres vulgaires, il s'attend aux contrariétés qu'il peut éprouver, et
-n'est point surpris quand elles lui surviennent.
-
-Si la solitude élève notre pensée, on s'imagine assez généralement
-qu'elle nous rend impropres aux affaires; c'est ce que je ne crois
-pas. Plus on élèvera son âme dans le silence de la retraite, moins on
-courra risque de s'affaisser dans le monde; plus on exercera son
-esprit, plus cet exercice nous sera utile dans le commerce de la
-société.
-
-L'homme qui a vécu dans le calme peut acquérir, par là même, plus
-d'activité pour la vie pratique, et, lorsqu'il s'éloigne du monde, il
-rentre dans la solitude pour y prendre un repos nécessaire et se
-préparer à de nouveaux combats. Périclès, Phocion, Épaminondas, ont
-sans doute puisé dans la retraite les idées qui ont fait leur
-grandeur. Quand Périclès était occupé de quelque projet important, on
-ne le voyait point dans les rues d'Athènes; il renonçait aux festins,
-aux réunions bruyantes et à toutes les distractions ordinaires.
-Pendant le temps où il gouvernait la république, il n'alla qu'une
-seule fois souper chez un ami, et n'y resta que quelques instants.
-Phocion se voua d'abord à l'étude de la philosophie, non pas dans le
-dessein orgueilleux de mériter ce titre de sage, mais dans l'espoir
-d'acquérir par là plus d'énergie, de présence d'esprit et de
-résolution dans la conduite des affaires publiques. En observant
-Épaminondas, on se demandait comment cet homme, qui avait passé sa vie
-avec les livres, avait pu acquérir ses capacités militaires. Il était
-très-avare de son temps; dévoué de cœur à l'étude, il s'éloigna des
-emplois publics, et il fallut que ses compatriotes l'arrachassent à sa
-solitude pour le mettre à la tête des armées.
-
-Un homme auquel je ne pense jamais sans enthousiasme, Pétrarque, a
-formé son caractère dans la solitude, et y a gagné les qualités qu'il
-a montrées dans les affaires politiques les plus délicates. Il est
-vrai qu'il fut quelquefois ce que souvent on devient dans la solitude,
-capricieux, mordant et emporté. On lui a vivement reproché les
-tableaux trop licencieux qu'il a tracés des mœurs de son temps, et
-surtout celui qui nous représente la vie scandaleuse que l'on menait à
-Avignon à l'époque de Clément VI. Mais Pétrarque a parfaitement connu
-le cœur humain, et il a eu une grande habileté à manier les esprits
-et à les diriger vers son but. On ne le connaît guère, dit l'abbé de
-Sade, son meilleur historien, que comme un tendre et élégant poëte,
-qui aima Laure avec ardeur, et la chanta avec une grâce exquise. On ne
-sait pas tout ce qu'on lui doit d'ailleurs; on ne sait pas qu'il tira
-la littérature de la barbarie où elle était ensevelie depuis
-longtemps; qu'il sauva de la pourriture et de la poussière les
-meilleures œuvres de l'antiquité, et que ces œuvres inappréciables
-seraient peut-être à jamais perdues pour nous, s'il n'avait pris soin
-de les recueillir et d'en faire faire de bonnes copies. On ne sait pas
-qu'il raviva l'étude des belles-lettres en Europe et épura le goût de
-ses contemporains, qu'il pensa, qu'il écrivit lui-même comme un
-citoyen de la vieille Rome, qu'il sut fouler aux pieds de nombreux
-préjugés, conserver jusqu'à la mort son courage et sa résolution, et
-que son dernier ouvrage surpassa tous ceux qu'il avait faits
-précédemment. On ignore aussi, en général, que Pétrarque fut un grand
-homme d'État; que les premiers souverains de son temps lui confièrent
-les négociations les plus épineuses, et le consultèrent dans les
-affaires les plus importantes; qu'au quatorzième siècle il obtint une
-réputation, une influence, un pouvoir dont nul savant n'a joui de nos
-jours; que trois papes, un empereur, un roi de France, un roi de
-Naples, une foule de cardinaux et les plus grands princes et seigneurs
-de l'Italie recherchèrent son amitié, et manifestèrent le désir
-d'entrer en relation avec lui; qu'il fut appelé par eux comme homme
-d'État, comme ministre et comme ambassadeur, à intervenir dans les
-plus graves affaires de son temps; que, fortifié par la solitude, il
-sut dire aux personnes éminentes qui le consultaient les vérités les
-plus sérieuses et les plus utiles; que personne n'appréciait autant
-que lui, et ne louait si bien les avantages de cette solitude, à
-laquelle il devait en partie ses nobles qualités, et qu'il préférait
-ses heures de loisir et de liberté à toutes les jouissances du monde.
-Longtemps il fut comme énervé par ce profond amour auquel il avait
-consacré les plus belles années de sa vie. Mais un jour vient où il
-renonce à son langage plaintif, à ses soupirs languissants; alors il
-parle en homme, et en homme hardi, aux rois, aux empereurs, au pape.
-Il leur parle avec l'assurance que donnent les grands talents et une
-grande réputation. D'une voix éloquente comme celles de Démosthène et
-de Cicéron, il exhorte les princes de l'Italie à vivre en paix entre
-eux, à réunir leurs forces contre leur ennemi commun, contre les
-barbares qui déchirent leur patrie. Il guide, il encourage, il
-soutient Rienzi, qui paraît comme un envoyé du ciel pour rendre à la
-ville de Rome son antique éclat. Il décide un empereur pusillanime à
-pénétrer dans l'Italie comme le successeur des Césars, et à y prendre
-les rênes de l'empire du monde; il conjure les papes de fixer de
-nouveau sur les rives du Tibre le siége pontifical, qu'ils avaient
-transféré aux bords du Rhône. A l'époque même où il avouait dans ses
-écrits qu'il était triste, obsédé par un amour qu'il cherchait en
-vain à surmonter, plein de haine contre les hommes et contre les
-villes, il se charge de poursuivre, à la cour de Naples, une
-négociation difficile pour le pape Clément VI. Il disait que la vie
-des cours le rendait ambitieux et impatient, et ajoutait qu'il était
-assez plaisant de voir un solitaire quitter les bois silencieux et les
-plaines désertes pour s'en aller parcourir les splendides palais des
-tribunaux avec une escorte de courtisans. Lorsque Jean Visconti, cet
-archevêque de Milan et ce souverain de la Lombardie, qui joignait à
-des talents éminents une insatiable ambition, et qui menaçait
-d'engloutir toute l'Italie, parvint à fixer Pétrarque à son service, à
-lui faire accepter ses faveurs et une place dans son conseil, les amis
-du poëte se disaient: «Quoi! ce fier républicain, qui ne parlait que
-de liberté et d'indépendance; ce taureau indompté, qui rugissait à
-l'apparence du moindre joug, qui ne voulait se soumettre qu'aux
-chaînes de l'amour, bien que souvent encore il les trouvât trop
-pesantes; cet homme, qui avait refusé à la cour de Rome les plus
-belles places, parce qu'il ne voulait point se laisser enlacer dans
-des liens dorés, le voilà qui se livre lui-même aux fers du tyran de
-l'Italie; ce misanthrope, qui ne réclamait que la paix des champs, cet
-apôtre dévoué de la solitude habite aujourd'hui dans le tumulte de
-Milan.--Ils ont raison, répondait Pétrarque, l'homme n'a pas de plus
-grand ennemi que lui-même, j'ai agi contre mon goût et contre ma façon
-de penser. Hélas! nous passons notre vie à faire ce que nous ne
-voudrions pas faire, et à ne pas exécuter ce que nous désirons.» Mais
-il aurait pu dire encore à ses amis: «J'ai voulu montrer ce qu'on peut
-dans le monde quand on a exercé assez longtemps ses forces dans la
-solitude; j'ai voulu prouver combien la solitude donne de liberté, de
-dignité et de noblesse dans la conduite des affaires.»
-
-C'est l'éloignement des vaines relations et des frivoles convenances
-qui inspire aux écrivains le courage dont ils ont si souvent besoin
-pour supporter les injustices qu'une multitude aveugle commet à leur
-égard; c'est leur exemple qui introduit peu à peu les idées libérales
-dans des lieux où ces idées n'étaient même pas connues de nom. C'est à
-la solitude qu'un libre penseur est redevable de ce sang-froid qui lui
-sauve la vie dans l'occasion, qui le garantit des fureurs d'une
-populace exaspérée, qui le maintient dans un état de calme au milieu
-de ses détracteurs. La voix du peuple est souvent la voix des plus
-mauvaises passions, et l'opinion publique varie comme le vent. Celui
-qui ne veut point se laisser étourdir par cette voix dangereuse, et ne
-point tourner comme une girouette, doit s'éloigner de ces hommes qui
-prétendent régir despotiquement notre manière de voir. Il doit
-s'éloigner de ces oisifs qui, ne pouvant produire aucune œuvre
-méritoire, exercent leur censure sur toutes les œuvres qui
-paraissent. Dans la république même la plus libre, l'homme vertueux
-doit éviter les lieux où l'on n'écoute que les cris de la multitude.
-Il doit fuir surtout ces êtres sans valeur, qui n'aspirent qu'à faire
-rire les autres, et se font une joie de déprécier celui qui se moque
-d'eux.
-
-Que de fois n'a-t-on pas vu frapper d'une réprobation générale celui
-qui a la hardiesse de penser autrement que les prétendus régents du
-bon goût! Qu'il publie un livre, on ne cherchera point à discerner les
-qualités de ce livre, on se demandera si l'auteur ne s'est pas avisé
-de critiquer le monde au milieu duquel il vit; on lui prêtera des
-satires qu'il n'a pas faites, qu'il n'a pas eu l'intention de faire.
-S'il exprime avec les plus pures intentions des vérités dont les gens
-de bien le remercient au fond du cœur; s'il se hasarde à blâmer des
-institutions ou des usages qui doivent être corrigés, on crie à la
-méchanceté, et les agents du pouvoir sont invités à sévir de toute
-leur rigueur contre une telle audace. On se tairait peut-être, si l'on
-n'avait pas sous les yeux l'homme qui a osé proclamer sans déguisement
-ces nouvelles vérités.
-
-C'est ce qu'éprouva Montesquieu à Paris même, au centre des lumières,
-et il a dit, dans la _Défense_ de son immortel ouvrage, l'_Esprit des
-lois_: «Rien n'étouffe plus la doctrine que de mettre à toutes les
-choses une robe de docteur. Les gens qui veulent toujours enseigner
-empêchent beaucoup d'apprendre. Il n'y a point de génie qu'on ne
-rétrécisse lorsqu'on l'enveloppe d'un million de scrupules vains.
-Avez-vous les meilleures intentions du monde, on vous forcera
-vous-même d'en douter. Vous ne pouvez plus être occupé à bien dire
-quand vous êtes effrayé par la crainte de dire mal, et qu'au lieu de
-suivre votre pensée, vous ne vous occupez que des termes qui peuvent
-échapper à la subtilité des critiques. On vient nous mettre un béguin
-sur la tête, pour nous dire à chaque mot: Prenez garde de tomber. Vous
-voulez parler comme vous, je veux que vous parliez comme moi[20].
-Veut-on prendre l'essor, ils vous arrêtent par la manche. A-t-on de
-la force et de la vie, on vous l'ôte à coups d'épingle. Vous
-élevez-vous un peu, voilà des gens qui prennent leur pied ou leur
-toise, lèvent la tête, et vous crient de descendre pour vous mesurer.
-Courez-vous dans votre carrière, ils voudront que vous regardiez
-toutes les pierres que les fourmis ont mises sur votre chemin.»
-
- [20] Je puis citer les censeurs de plusieurs contrées
- d'Allemagne et de Suisse, qui changent ou effacent de leur
- autorité magistrale tout ce que leur esprit étroit ne comprend
- pas; qui n'accordent leur _imprimatur_ qu'à des sottises; qui, au
- lieu de décider si l'ouvrage qu'on leur soumet renferme des
- principes contraires à la religion ou à l'État, ce qui serait la
- seule raison d'en défendre la publication, ne craignent pas d'y
- faire toutes les substitutions que leur suggèrent leurs dogmes
- particuliers, leur morale, leur rhétorique et jusqu'à leur
- méthode d'orthographe.
-
-Montesquieu ajoute qu'il n'y a ni science ni littérature qui puisse
-résister à de tels pédants. Cependant il leur a résisté. Son livre est
-imprimé, et il est lu de tout le monde.
-
-Oui, il faut que l'écrivain qui connaît ces hommes et qui entreprend
-de les peindre ait un triple airain sur la poitrine. Et nul traité de
-morale n'est complet sans une de ces difficiles peintures. Pourquoi,
-dans ces tableaux de mœurs, sommes-nous si au-dessous des Grecs et
-des Romains? C'est que nous nous laissons arrêter par les clameurs qui
-s'élèvent contre tout écrivain qui, pour le bien de ses semblables,
-ose pénétrer dans la philosophie de la vie. Mais nous, qui rendons un
-si juste hommage à la bravoure des guerriers, pourquoi nous
-laissons-nous troubler dans notre repos, comme des Sybarites
-efféminés, par le pli d'une feuille de rose, et pourquoi
-accablons-nous d'injures le courage civil, le courage sans armes, les
-_domesticas fortitudines_ de Cicéron?
-
-Ce n'est pas dans les républiques seulement que l'on a du cœur et de
-l'âme; ce n'est pas là seulement que l'on peut penser et écrire en
-liberté. En Allemagne, Dieu soit loué! les châtiments prescrits par la
-justice sont généralement équitables, et dans les républiques, on
-obéit souvent aux préjugés, à la passion, ou à ce qu'on appelle la
-raison d'État[21]. Voilà d'où vient qu'en Suisse la première maxime
-que les parents cherchent à graver dans le cœur de leurs enfants,
-c'est de ne point se faire d'ennemi. Lorsque j'étais encore fort
-jeune, je répondis à ma mère, qui me donnait ce sage conseil: «Ne
-savez-vous point que celui qui n'a point d'ennemi n'est qu'un pauvre
-homme? Dans une république, chaque citoyen est sous la domination,
-sous la vigilance de cent régents; dans une monarchie, un peuple ne
-dépend que d'un seul homme. En Suisse, la multitude des maîtres
-opprime l'âme du républicain. L'amour et la confiance élèvent celle de
-l'Allemand dans les monarchies. Je connais plusieurs princes qui ont
-des idées plus grandes, plus libérales et plus nobles que certains
-magistrats républicains que je pourrais citer[22]. On trouve souvent
-plus de bon sens parmi la noblesse allemande, qui se dépouille de ses
-anciens préjugés, que dans aucune république du monde. S'il existe
-encore en Allemagne des sots vaniteux qui mettent leur orgueil à
-compter leurs quartiers, il y a aussi des sages qui se font une gloire
-de rechercher l'élévation de la pensée, sans se soucier des
-parchemins.
-
- [21] Meiner a très-judicieusement remarqué que dans une
- république où les agents du pouvoir n'ont point à leur
- disposition d'armée permanente pour les soutenir, les gens qui
- veulent ameuter la multitude aveugle contre la portion la moins
- nombreuse et la plus éclairée de la société, sont beaucoup plus
- dangereux que dans les gouvernements monarchiques, et, par
- conséquent, toute tentative de rébellion doit paraître là plus
- coupable et plus digne de châtiment.
-
- [22] Deux magistrats de Berne ont jugé ainsi, en 1758,
- mon livre sur l'Orgueil national. Le premier, après l'avoir
- feuilleté, le jeta de côté, en s'écriant avec colère: «Nous
- voulons de l'obéissance, et non de la science!» Le second dit,
- après l'avoir vu presque en entier: «Ce docteur Zimmermann est un
- homme inquiétant et dangereux; il faut lui faire quitter la
- plume.»
-
-Dans les monarchies allemandes, l'homme sérieux, qui renonce aux
-inutiles relations du monde, qui se forme lui-même dans la retraite,
-en observant tout ce qu'il voit et tout ce qu'il entend, en étudiant
-les héros de la Grèce et de Rome, arrive à une façon de penser tout
-aussi large et tout aussi libre qu'aucun républicain, et peut, en
-écrivant, répandre autour de lui d'utiles vérités.
-
-Voilà ce que j'avais à dire sur les avantages que la solitude offre à
-l'esprit. Quelques-unes de ces pages ne sont peut-être point assez
-réfléchies, et plusieurs de ces idées ne sont sans doute point
-exprimées comme elles devraient l'être. Si ce livre tombe entre les
-mains de quelque vertueux jeune homme, je lui dirai: «Prends-y ce que
-y tu y trouveras de bon, rejette ce qui te paraîtra froid ou mauvais,
-ce qui ne t'émouvra pas. Je me réjouirai dans la sincérité de mon âme,
-je me croirai amplement récompensé de mon travail, si tu penses devoir
-me remercier de ce livre, si tu reconnais qu'il t'a éclairé, instruit
-et tranquillisé. Je ne demanderai plus d'autre bénédiction pour cet
-ouvrage, si, en le lisant, tu te sens affermi dans ton penchant pour
-une solitude sage et active, dans ton éloignement pour les relations
-qui n'entraînent qu'une perte irréparable de temps, dans ta répugnance
-à céder aux conseils de ceux qui te redisent sans cesse que, pour
-réussir dans le monde, il faut souvent se faire voir dans les lieux
-publics. Et si tu te sens timide et craintif, si tu redoutes de parler
-devant ceux qui se croient les arbitres de l'esprit et du bon goût, et
-qui, en vertu de cette usurpation, obtiennent la faveur générale, en
-débitant les choses les plus vulgaires et les plus insipides, ah!
-songe que dans une telle société je suis aussi embarrassé que toi.
-
-Ce chapitre pourra te donner beaucoup à penser. Si je me suis borné à
-y faire remarquer l'influence que la solitude exerce sur l'esprit; si,
-dans le chapitre suivant, je ne fais qu'indiquer l'empire qu'elle doit
-avoir sur la volonté qu'on veut soumettre à la vertu, j'en aurai dit
-assez cependant pour t'apprendre comment la solitude éclaire notre
-esprit et donne à notre cœur les jouissances du sentiment.
-
-Je sais qu'il y a dans de telles distinctions un côté faible. Les
-jouissances de l'esprit et du cœur sont le résultat d'une seule et
-même force, la religion, qui, en admettant cette distinction, rentre
-dans le domaine du cœur, dégénère en fanatisme lorsqu'elle n'est pas
-guidée par la raison. Mais on ne peut persuader et conduire les hommes
-qu'en leur présentant la vérité sous un point de vue qui se rapporte à
-leurs mœurs, à leurs passions, et il faut que le cœur se retrouve
-partout.
-
-J'ai obéi à un sentiment de cœur en écrivant ce livre sur la
-solitude. Une femme spirituelle a dit que je développais tout ce que
-je sentais, et que je posais la plume quand je ne sentais plus rien.
-Je suis tombé par là dans des défauts de composition qu'un philosophe
-systématique aurait évités. Mais comme je connais les hommes, il me
-suffit que ce chapitre fasse entrevoir les avantages qui peuvent
-résulter de la solitude pour l'esprit, pour la raison et le caractère,
-et que le chapitre suivant montre quels vrais et nobles plaisirs elle
-procure par la contemplation paisible de la nature, par la
-compréhension et l'attrait de tout ce qui est beau et honnête.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR LE CÅ’UR.
-
-
-La paix de l'âme est, dans ce monde, le bonheur suprême. Ce bonheur,
-on peut le goûter dans la simplicité de son cœur, si, en s'éloignant
-du tumulte du monde, on sait borner ses vœux et son ambition, se
-soumettre aux décrets du ciel, juger avec indulgence tout ce qui se
-passe autour de soi, et se réjouir des harmonies de la nature, du
-mugissement des cascades, de la fraîcheur des bois et du soupir des
-vents.
-
-Quelle sérénité dans nos sentiments quand les orages de la vie sont
-passés, quand tout ce qui nous attristait s'évanouit, quand autour de
-nous règnent l'amitié, la paix, l'innocence et la liberté! Alors même
-que le cœur est agité, on peut se plaire encore dans la solitude. Une
-douce mélancolie est préférable aux jouissances terrestres, et une
-larme d'amour vaut mieux que l'univers entier.
-
-Pour comprendre cette félicité de la solitude, il faut aimer à
-contempler les merveilles de la création, depuis ses beautés
-grandioses jusqu'à l'humble fleur des champs; il faut pouvoir jouir de
-tout ce qui agrandit l'âme et de tout ce qui lui offre quelques
-riantes images. Ces jouissances n'appartiennent point exclusivement
-aux âmes fortes, aux imaginations ardentes, aux esprits d'une trempe
-vive et délicate; elles appartiennent aussi aux personnes d'un
-caractère froid, qui, souvent, accusent les autres d'exagérer
-l'expression de leurs sensations. Seulement, il faut pour celles-ci
-ménager les teintes et les effets de lumière; car, par la raison
-qu'elles sont moins frappées de ce qui est mal, elles sentent moins
-vivement aussi le beau et le bien.
-
-Dans la solitude, une grande partie des jouissances du cœur viennent
-de l'imagination. L'aspect d'une contrée pittoresque, le vert
-feuillage des bois, le murmure des eaux, le bruissement des arbres, le
-chant des oiseaux et les contours d'un horizon lointain absorbent
-souvent l'âme à tel point que toutes nos pensées deviennent autant de
-sensations. Notre âme s'émeut alors, et aspire à tous les sentiments
-honnêtes: c'est un des effets du magique pouvoir de l'imagination. Si
-tout ce qui nous environne est libre et paisible, l'imagination répand
-sur tout ce que nos regards embrassent des teintes riantes et un
-prestige charmant. Ah! quand on connaît la mélancolie philosophique
-qu'inspire la solitude, il est facile de renoncer aux plaisirs
-bruyants et aux assemblées tumultueuses. Les rocs escarpés, les ombres
-profondes des forêts, les points de vue attrayants ou majestueux
-excitent tour à tour en nous une sorte de crainte religieuse ou un
-doux transport. La douleur se dissipe peu à peu dans ces graves ou
-riantes émotions et se change en une paisible rêverie. La solitude et
-le silence de la nature font ressortir chacun des objets qui fixent
-notre attention; notre sensibilité est plus vive, notre surprise plus
-grande et notre plaisir plus profond.
-
-Je connaissais depuis longtemps quelques-unes des plus magnifiques
-beautés de la nature, lorsque je vis pour la première fois un jardin
-anglais près de Hanovre, et un autre près de Marienwerder; j'ignorais
-encore l'art de transformer par une sorte de création des collines
-sablonneuses en un frais paysage; cet art admirable réveille dans le
-cœur de celui qui a conservé le goût des charmes de la nature toutes
-les jouissances que la solitude et la paix des champs peuvent
-procurer. Je ne me rappelle jamais sans un sentiment de reconnaissance
-le jour où j'entrai dans le jardin de mon défunt ami M. Hinuber. Je
-venais d'arriver à Hanovre, j'éprouvais un amer regret d'être éloigné
-de ma patrie, et ce jour-là j'oubliai mes regrets et ma patrie.
-
-Je ne savais pas qu'il fût possible de représenter dans un espace
-aussi restreint la variété charmante et la noble simplicité de la
-nature. Une telle conception est née d'un pur et délicat sentiment des
-beautés de la nature, et des effets qu'une chaste imagination produit
-sur le cœur. Hirschfeld, ce philosophe aimable et attrayant, ce grand
-peintre de la nature, est le premier qui ait fait connaître en
-Allemagne les jardins anglais, et il a rendu par là un remarquable
-service à ses compatriotes.
-
-Il existe encore çà et là des jardins moitié anglais, moitié
-allemands, dont la bizarre distribution nous fait sourire de pitié;
-mais ils peuvent être pour nous un objet de comparaison avantageux.
-Comment garder son sérieux en voyant ces forêts de peupliers qui
-suffiraient à peine à chauffer un poêle pendant une journée, ces
-espèces de taupinières qu'on décore du nom de montagnes, ces
-ménageries qui renferment des animaux sauvages et apprivoisés peints
-sur des feuilles de fer-blanc, ces ponts jetés sur des rivières qu'une
-couple de poulets mettrait à sec, et ces poissons de bois dans des
-canaux que l'on remplit d'eau chaque matin au moyen d'une pompe? Un
-tel travail est certainement pire que ce qui était produit jadis par
-le mauvais goût de nos ancêtres. Mais si, dans le jardin de M.
-Hinuber, j'éprouve à chaque regard une pensée pieuse; si chaque point
-de vue m'émeut; si de chaque côté je découvre une nouvelle scène; si
-enfin je ne suis jamais allé là sans que mon cœur s'y sentît soulagé,
-irai-je examiner si tous ces massifs d'arbres pourraient être disposés
-autrement, et les froides plaisanteries des gens qui ne se lassent pas
-de vanter leur goût particulier diminueront-elles le plaisir que je
-goûte dans une telle enceinte?
-
-Partout où nous découvrons une image de repos, soit par une œuvre de
-l'art, soit par une création de la nature, elle répand le calme dans
-notre esprit, et c'est un bienfait que nous devons à l'imagination. Si
-de toutes parts une douce paix s'offre à moi sous les formes les plus
-agréables; si un séjour champêtre absorbe mes facultés et réprime les
-pensées qui pourraient m'affliger; si le charme de la solitude
-maîtrise peu à peu mon âme, et n'y laisse entrer que des idées de
-bienveillance, d'amour et de satisfaction, je dois remercier Dieu de
-m'avoir doué de cette imagination, qui souvent, à la vérité, jette le
-trouble dans mon existence, mais qui du moins me fait trouver dans la
-solitude un asile auquel je m'attache et d'où je contemple avec plus
-de tranquillité la tempête à laquelle je viens d'échapper[23].
-
- [23] Un écrivain moderne français a dit: «Il n'est point
- d'être sensible qui n'ait goûté dans la solitude les instants
- délicieux où l'homme, écartant les prestiges du mensonge, rentre
- dans son propre cœur pour y chercher les étincelles de la
- vérité. Quel plaisir, après avoir été ballotté pendant quelque
- temps sur la mer de ce monde, de se retirer sur un rocher
- paisible, pour y considérer en sûreté les tempêtes et les
- naufrages qui s'y succèdent! Heureux celui qui peut alors oublier
- un instant les vains préjugés dont son âme est remplie! Les
- misères de l'humanité disparaissent à ses yeux, l'auguste vérité
- remplit son cœur d'une joie pure. Ce n'est que dans ces instants
- et dans ceux qui précèdent la mort que l'homme peut apprendre ce
- qu'il est sur la terre, et ce que la terre est pour lui.»
-
-La solitude, a dit un célèbre écrivain anglais, inspire une certaine
-terreur au premier abord, parce que tout ce qui entraîne avec soi
-l'idée de la privation est effrayant, et par là même sublime, comme le
-vide, l'obscurité, le silence. En Suisse, et notamment aux environs de
-Berne, les Alpes, vues de loin, offrent un tableau d'une incroyable
-magnificence; de près, elles ne présentent à l'âme que des images
-terribles, mais magnifiques. A une certaine distance, lorsqu'on voit
-s'élever devant soi ces masses gigantesques, échelonnées l'une sur
-l'autre, on est frappé de cette grandeur qui se rapproche de l'infini;
-l'éclat étincelant de cette chaîne de rocs tempère l'impression
-saisissante que ses proportions doivent faire sur nous, et lui donne
-un aspect plus agréable qu'effrayant; mais on ne peut s'approcher pour
-la première fois des Alpes sans éprouver une sorte de frisson
-involontaire. On contemple avec frayeur ces glaces éternelles, ces
-abîmes béants, ces gouffres ténébreux, les torrents qui se précipitent
-du haut des montagnes, les noires forêts de sapins qui en recouvrent
-les flancs et les rocs, que le temps a détachés de leur cime, et
-précipités au bord de la vallée. Comme mon cœur battait, quand, pour
-la première fois, je gravis un sentier tortueux qui me conduisait vers
-ces déserts! De nouvelles montagnes s'élevaient sans cesse au-dessus
-de moi, et la mort me menaçait à chaque pas; mais aussi quelle
-exaltation d'esprit on éprouve lorsque, seul au milieu de ces grandes
-scènes de la nature, on en vient à songer au néant des grandeurs
-humaines et à la faiblesse des rois!
-
-L'histoire de la Suisse nous prouve que les habitants de ces montagnes
-ne sont pas des hommes d'une trempe ordinaire. La hardiesse est innée
-dans leur cœur, la liberté donne des ailes à leurs pensées; ils
-foulent aux pieds la tyrannie et les tyrans. Tous les Suisses pourtant
-ne sont pas libres; mais tous sont enthousiastes de la liberté,
-chérissent leur patrie, et remercient Dieu de la tranquillité dont ils
-jouissent à l'ombre de leurs vignes ou de leurs forêts.
-
-Les districts les plus sauvages des Alpes, de la Suisse, sont habités
-par des hommes rudes, mais généreux; un ciel sévère leur donne des
-formes agrestes, mais la vie pastorale adoucit leur caractère. Un
-Anglais a dit que celui qui n'a jamais entendu résonner la foudre dans
-les Alpes, ne peut avoir une idée du fracas qu'elle produit en
-retentissant sur tous les points de l'horizon. Aussi les gens de ces
-montagnes, qui n'ont jamais vu de plus belles maisons que leurs
-cabanes, ni d'autres contrées que la leur, regardent-ils le reste du
-monde comme une terre qui présente le même caractère sauvage et qui
-est traversée par les mêmes tempêtes.
-
-Mais, de même qu'après un orage le ciel s'est rasséréné peu à peu, de
-même dans la tête et dans le cœur du Suisse, la douceur succède à
-l'emportement, et la générosité à la fureur. C'est ce que je puis
-démontrer facilement par des faits.
-
-Un de ces enfants des Alpes, le général Reding, né dans le canton de
-Schwytz, était entré dès sa jeunesse dans les gardes suisses, au
-service des rois de France, et il y avait acquis le grade de
-lieutenant général; le séjour de Paris et de Versailles ne l'avait
-point changé: il était toujours Suisse. Les nouveaux règlements
-auxquels la cour de France voulut astreindre, en 1764, les compagnies
-helvétiques, excitèrent dans le canton de Schwytz un vif
-mécontentement. On disait que ce règlement attentait aux anciens
-priviléges, et l'on rendait le général Reding responsable de cet acte.
-Dans ce même temps, madame Reding, qui habitait le pays, y faisait des
-recrues; mais tout le monde se révoltait en entendant battre le
-tambour français, et le magistrat, craignant que l'irritation du
-peuple n'entraînât quelques désordres, défendit à madame Reding de
-continuer ses levées. Mais elle demanda que cet ordre lui fût signifié
-par écrit, et les magistrats n'ayant pas osé rompre si ouvertement
-avec la France, elle agit comme si nulle défense ne lui avait été
-notifiée. Cette hardiesse augmenta l'animosité des habitants du
-canton. On convoqua une assemblée pour délibérer sur ce qui se
-passait, et madame Reding fut sommée de comparaître devant cette
-assemblée. Le tambour, dit-elle, ne cessera de battre que lorsque vous
-m'aurez donné un écrit qui justifie mon mari à la cour, s'il ne
-parvient pas à compléter ses recrues. On accéda à sa demande, et l'on
-enjoignit au général de défendre les intérêts de la patrie auprès du
-gouvernement français. Après avoir pris cette mesure, les habitants de
-Schwytz s'attendaient à recevoir des nouvelles favorables de Paris;
-mais ils furent trompés dans leur espoir. Alors ceux qui avaient
-quelque autorité, ne gardant plus aucune réserve, déclarèrent de tous
-côtés que le nouveau règlement mettait en péril la religion et la
-liberté. Le mécontentement général se changea aussitôt en fureur. On
-convoqua une nouvelle assemblée où l'on prit la résolution de ne
-fournir désormais aucune troupe au roi de France. Le traité de 1715
-fut arraché des registres publics, et l'ordre fut intimé au général
-Reding de rentrer immédiatement en Suisse avec ses soldats, sous peine
-d'être exilé à perpétuité. Reding obtint du roi un congé pour lui et
-les siens, et s'en revint dans son pays. Il entra dans Schwytz à la
-tête de ses compagnies, tambour battant et enseignes déployées. Arrivé
-à l'église, il déposa son étendard devant le maître-autel,
-s'agenouilla, rendit grâces à Dieu; puis, prenant congé de ses
-soldats, qui pleuraient en se séparant de lui, il leur donna la solde
-qui leur était due, et leur fit présent de leurs armes et de leurs
-habits. Les Suisses étaient dès ce moment maîtres de cet homme, que
-l'on regardait comme un traître, que l'on accusait d'avoir soutenu le
-nouveau règlement de Versailles, et d'avoir par là porté un coup
-funeste à son pays. Reding fut sommé de rendre compte de sa conduite
-devant les États assemblés. Il savait que dans une pareille
-circonstance toute éloquence échouerait contre les préventions
-populaires; il se contenta de dire brièvement et sèchement que tout le
-monde connaissait la manière dont toutes les choses s'étaient passées,
-et qu'il ne pouvait être blâmé ni de la promulgation du nouveau
-règlement ni du congé qu'il avait reçu. «Le traître ne veut donc pas
-avouer son crime! s'écrièrent quelques furieux; qu'on le pende à
-l'arbre le plus proche, qu'on le mette en pièces!» Et ces cris de rage
-furent répétés par un grand nombre de spectateurs. Cependant Reding
-restait calme et paisible. Une troupe de paysans, plus ardents que les
-autres, montèrent sur la tribune, où il se tenait debout près des
-magistrats. Il pleuvait; un jeune homme éleva un parapluie sur la tête
-de Reding, qui était son parrain. Un paysan brisa ce parapluie avec
-fureur en s'écriant: «Que le scélérat se tienne à découvert!» La même
-rage s'empare du jeune homme: «Ah! dit-il, je ne savais pas que mon
-parrain eût trahi son pays. S'il en est ainsi, donnez-moi une corde,
-que je l'étrangle.» Les membres du conseil se réunissent en cercle
-autour du général, et le conjurent, les mains jointes, de reconnaître
-qu'il ne s'est pas opposé assez fortement aux innovations de
-Versailles, et de sauver sa vie en offrant ses biens pour réparer la
-faute qu'il a commise. Reding sort du cercle d'un air grave et
-imposant, et demande le silence. Tout le monde s'attend à un aveu, et
-plusieurs des assistants se réjouissent de pouvoir pardonner: «Mes
-chers compatriotes, dit le général, vous savez que j'ai servi le roi
-de France pendant quarante-deux ans. Vous savez, et plusieurs d'entre
-vous en ont été témoins, combien de fois j'ai marché au-devant de
-l'ennemi et comment je me suis conduit dans mainte bataille. J'ai
-regardé chacun de ces jours de combat comme pouvant être le dernier de
-ma vie. Eh bien! je vous déclare ici, à la face du ciel qui voit tout,
-qui m'entend et qui est votre juge à tous, que jamais je ne m'avançai
-contre l'ennemi avec une conscience plus pure que celle avec laquelle
-je marcherai aujourd'hui à la mort, si vous m'y condamnez, parce que
-je ne veux pas me reconnaître coupable d'un crime que je n'ai point
-commis.» La dignité qu'il mit dans ces paroles, l'éclatante sincérité
-qui se peignit sur ses traits, calmèrent l'assemblée, et il fut sauvé.
-Quelques jours après, il quitta le canton avec son épouse. Elle entra
-dans un couvent de religieuses à Uri, et lui passa deux années dans
-une retraite profonde. Cependant les préventions de ses compatriotes
-s'apaisèrent. Il revint au milieu d'eux et paya leur ingratitude par
-d'importants services. Chacun reconnut son intégrité, et, pour le
-dédommager de l'injustice qu'il avait subie, on le nomma landamman,
-c'est-à-dire premier magistrat du canton, et trois fois de suite il
-fut, chose rare, maintenu par l'élection du peuple dans cette dignité.
-
-Tel est l'habitant des Alpes et de la Suisse. Par l'effet de la
-solitude et de l'imagination, son caractère tour à tour violent et
-tendre présente les mêmes vicissitudes que le climat sous lequel il
-vit.
-
-Si l'aspect continuel d'une nature sauvage donne aux Suisses une
-apparente grossièreté, ils doivent à cette même nature cette douceur,
-cette bonté d'âme que le calme des champs et la contemplation des
-riantes beautés de la création donnent aux hommes de tous les pays.
-Des Anglais ont dit qu'en Suisse la nature est trop grande et trop
-majestueuse pour que le pinceau le plus habile puisse la reproduire
-fidèlement. Mais quelle jouissance on éprouve sur ces coteaux
-romantiques, dans ces fraîches vallées, au bord de ces lacs limpides!
-C'est là qu'on peut observer la nature de près; c'est là qu'elle se
-montre dans toute sa grâce et toute sa splendeur. Si la vue de ces
-forêts helvétiques, où s'élèvent le chêne et le sapin majestueux, ne
-vous satisfait pas, non loin de là vous pouvez trouver le myrte au
-léger feuillage, l'amandier, le jasmin, le grenadier et les collines
-revêtues de pampre. Dans aucun pays du monde la nature n'est plus
-variée qu'en Suisse, et c'est le délicieux paysage de Zurich qui a
-inspiré à Gessner ses idylles mélodieuses.
-
-Une nature grandiose agite le cœur, l'élève et l'enflamme. Elle émeut
-plus parfaitement l'imagination qu'un riant paysage, de même que la
-nuit nous offre un spectacle plus imposant et plus solennel que le
-jour. Quand on vient de Frascati, le long des bords du lac de Nemi,
-que des montagnes et des forêts environnent de tous côtés, et dont les
-vents ne sillonnent jamais la paisible surface, on dit avec le poëte
-anglais: La noire mélancolie réside ici dans le silence de la mort et
-dans un effrayant repos; son image attriste la nature, ternit l'éclat
-des fleurs et flétrit le vert feuillage. Mais quelle sérénité et
-quelle douce joie on éprouve quand du jardin des Capucins, près
-d'Albano, on voit devant soi le lac paisible avec les montagnes et les
-forêts qui l'entourent et le château de Gandolfo! D'un côté, Frascati
-et ses maisons de campagne; de l'autre, la jolie ville d'Albano, le
-village et le château de la Riccia avec leurs coteaux couverts de
-vignes; plus loin, les larges plaines de la Campanie, où s'élève Rome,
-l'antique maîtresse du monde, et à l'horizon les hauteurs de Tivoli,
-les Apennins et la mer Méditerranée.
-
-C'est ainsi que des points de vue sauvages ou riants exercent une vive
-action sur le cœur. Les uns inspirent un sentiment d'effroi; les
-autres font naître en nous d'agréables sensations. Mais tous
-élargissent la sphère de notre existence, et nous donnent une plus
-grande jouissance de nous-mêmes.
-
-Pour éprouver ces nobles sensations, il n'est cependant pas nécessaire
-de parcourir les sites solitaires de la Suisse et de l'Italie. Sans
-s'en aller, comme le poëte Kleist, le long des montagnes, à la
-recherche des inspirations poétiques, on peut très-bien ressentir
-l'influence que la nature exerce sur le cœur et sur l'imagination. Si
-l'esprit qui essaye de comprendre, de mesurer l'espace, ne se perd pas
-dans le vague de l'immensité; si, dans une ardente émotion, on n'en
-vient pas à s'imaginer qu'on est le maître de la terre, qu'on possède
-la faculté de créer et de détruire; si l'on n'a pas, comme Lavater et
-Rousseau, de merveilleuses visions, l'aspect d'un frais paysage, la
-pureté de l'air, l'azur du ciel, nous causent un bien-être moral qui
-nous fait paraître le chemin trop court[24]. L'éloignement de tout ce
-qui nous rappelle notre dépendance, notre emploi de chaque jour et nos
-occupations obligées, nous donne une hardiesse de pensée, une ardeur
-d'imagination qui ravivent l'esprit et enchantent le cœur.
-
- [24] Un jeune Hanovrien était en proie, depuis plusieurs
- années, à une profonde hypochondrie. Il souffrait d'une maladie
- de foie qui menaçait de devenir mortelle. J'essayai en vain de le
- soulager, et d'autres médecins ne réussirent pas mieux que moi.
- Un jour, ce jeune homme vint me trouver, et me dit de lui
- prescrire tout ce qui me paraîtrait convenable, qu'il suivrait,
- sans aucune restriction, mes avis. Je lui conseillai de se rendre
- aux eaux de Pfeffersbad, dans le canton des Grisons, et d'y vivre
- à la manière des habitants de ce pays. Il partit aussitôt, et
- suivit pendant deux mois le régime le plus sévère. Ce régime fit
- éclater sur son corps une éruption brûlante. Le malade se trouva
- perclus de tous ses membres, et il ne pouvait se mouvoir sans
- douleur. Mais, à peine cette crise fut-elle terminée, qu'il
- recouvra la santé. Il se mit à parcourir les montagnes de la
- Suisse, visita une partie de l'Italie, et s'en revint à Hanovre
- parfaitement gai et dispos. En me racontant l'effet que les bains
- avaient produit sur lui, il se servait d'une expression que je
- n'ai pu oublier: «Chaque pas que je faisais, disait-il, me
- semblait trop court.
-
-Avec une imagination jeune et riante, on peut se trouver plus heureux
-dans une prison obscure qu'on ne le serait sans imagination dans la
-plus belle contrée. Mais, sans être doué de cet heureux don de la
-nature, on peut encore, dans le calme de la vie champêtre et à
-l'aspect des travaux rustiques, éprouver les plus pures jouissances du
-cœur. Qui n'a reconnu, dans certains moments d'ennui, le magique
-pouvoir des plaisirs du paysan, et le bonheur qu'on goûte à partager
-sa franche gaieté? Avec quelle franche cordialité on lui tend la main!
-avec quelle sympathie on écoute ses discours naïfs! Tout ce qui nous
-entoure alors devient intéressant et attrayant pour nous; nos
-penchants secrets s'épurent, s'améliorent par cette douce influence.
-Il est encore à la campagne des joies réelles pour celui qui n'en
-trouve plus à la ville.
-
-En revenant dans sa patrie, après de longs voyages, Bernardin de
-Saint-Pierre s'exprime ainsi: «Ce n'est qu'à la campagne qu'on jouit
-des biens du cœur, de soi-même, de sa femme, de ses enfants, de ses
-amis. En tout, la campagne me semble préférable aux villes; l'air y
-est pur, la vie riante, le marcher doux, le vivre facile, les mœurs
-simples et les hommes meilleurs. Les passions s'y développent sans
-nuire à personne. Celui qui aime la liberté n'y dépend que du ciel.
-L'avare en reçoit des présents toujours renouvelés; le guerrier s'y
-livre à la chasse; le voluptueux y place ses jardins, et le philosophe
-y trouve à méditer sans sortir de chez lui.» Ailleurs il dit: «Je
-préférerais, de toutes les campagnes, celle de mon pays, non pas parce
-qu'elle est belle, mais parce que j'y ai été élevé. Il est dans le
-lieu natal un attrait caché, je ne sais quoi d'attendrissant,
-qu'aucune fortune ne saurait donner, et qu'aucun pays ne peut rendre.
-Où sont ces jours du premier âge, ces jours de plaisirs sans
-prévoyance et sans amertume? La prise d'un oiseau me comblait de joie.
-Que j'avais de plaisir à caresser une perdrix, à recevoir ses coups de
-bec, à sentir dans mes mains palpiter son cœur et frissonner ses
-plumes! Heureux qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut
-aimable, et les prairies où il courut, et le verger qu'il ravagea!»
-
-Ces sentiments gravent à jamais dans notre cœur le souvenir de notre
-séjour à la campagne, de ces jours heureux où nous parcourions les
-sites solitaires de la terre natale. Aussi, à tout âge, dans chaque
-pays, au simple aspect d'un arbre vert, dans la liberté et le calme
-des champs, notre âme sera tendrement émue, et nous nous écrierons
-avec l'orateur sacré: «Qu'il est heureux, le mortel sage qui sait
-jouir paisiblement d'une dignité indépendante de tout ce qui
-l'entoure! Ah! combien le calme qu'il goûte est préférable au vain
-éclat et au tumulte du monde! Combien de nobles et généreux sentiments
-se développent dans la retraite, qui, dans le tourbillon des affaires,
-resteraient cachés au fond de l'âme!»
-
-O mon cher Zollikofer, j'ai compris à la campagne, au sein de la vie
-domestique, ces vérités que tu proclamais à Leipzig du haut de la
-chaire, ces vérités que tu ne puisais point dans les froids axiomes de
-la théologie, mais dans la sensibilité de ton cœur. J'ai reconnu,
-comme tu nous le disais, que l'homme d'affaires peut oublier dans la
-solitude les soucis qui l'agitent; que s'il ne parvient pas à les
-bannir entièrement, il peut les déposer dans le sein d'un ami; que son
-cœur consolé s'ouvre alors à l'espérance, que son visage s'épanouit,
-et que ses chagrins s'éloignent jusqu'à ce qu'il ait recueilli assez
-de forces pour les supporter ou pour y trouver un remède. J'ai vu le
-savant se dérober à ses laborieuses recherches, sortir du labyrinthe
-où l'étude le conduisait, et découvrir dans l'innocente simplicité des
-siens plus de calme et de vérité, plus d'aliment pour son esprit et
-pour son cœur que dans toutes les profondeurs de l'art et de la
-science. C'est dans ce cercle intime que chacun trouve les suffrages
-qu'il mérite, et obtient l'approbation des personnes dont il tient à
-posséder l'estime; c'est là que l'âme affligée reprend une nouvelle
-vigueur, que l'esprit qui s'égare apprend à rentrer dans la bonne
-voie, que le caractère indolent se réveille de sa léthargie, c'est là
-que nos anxiétés se calment, et qu'une vraie satisfaction rentre peu à
-peu dans notre sein.
-
-Parfois la tranquillité des champs, la contemplation de la nature,
-nous conduisent à une vague mélancolie; alors les joies bruyantes
-n'ont plus pour nous aucun attrait, mais nous n'en goûtons que mieux
-le charme du repos et de la solitude. Ce _far niente_ des Italiens
-qui, sous un ciel splendide, sont pauvres sans être misérables, n'est
-pas sans avantage pour le cœur; ils trouvent une ample compensation à
-tout ce qui leur manque dans la douceur de leur climat, la fertilité
-de leur sol et dans leur caractère paisible et religieux. Un voyageur
-anglais dont j'estime fort les livres, le docteur Moore, dit que les
-Italiens sont les plus grands fainéants qui existent; mais que
-lorsqu'ils se promènent dans la campagne, ou qu'ils s'assoient à
-l'ombre d'un bois, ils jouissent de la sérénité et de l'agréable
-tiédeur de leur ciel avec une volupté sans pareille. On ne les verra
-point se livrer aux mêmes excès que les Anglais, et ils ne
-manifesteront, en général, ni la joyeuse vivacité des Français, ni le
-flegme impassible des Allemands. Ils éprouvent pour les jouissances de
-toutes sortes un goût modéré qui leur donne plus de moyens réels de
-bonheur qu'aux autres hommes.
-
-Dans cet éloignement de tout ce qui nous inquiète et nous afflige, on
-n'échappera peut-être pas toujours à des idées romanesques; mais si
-cette disposition d'esprit a des inconvénients, elle présente aussi un
-côté favorable. Il peut se faire que des rêveries chimériques nous
-conduisent à des systèmes dangereux, qu'elles éveillent en nous
-quelques mauvaises passions, qu'elles nous amènent à une façon de
-penser légèrement inconséquente, qu'elles rendent quelquefois l'âme
-incapable de se livrer activement à d'utiles efforts, et de se
-contenter des simples réalités d'une vie ordinaire; il peut se faire
-encore que l'imagination ne descende pas sans regret du monde idéal où
-elle aurait à planer, qu'elle en rapporte une sorte de répugnance pour
-les relations sociales, et qu'elle se trouve même hors d'état de
-remplir les devoirs ordinaires de la vie et de s'y complaire. Il est
-certain que les sentiments romanesques n'enfantent pas toujours le
-malheur. Il est facile de reconnaître qu'on jouit plus par
-l'imagination que par la réalité.
-
-Rousseau avait lu dans sa jeunesse une quantité de romans. Entraîné
-par cette lecture vers les choses imaginaires, il renonça à ce qui
-l'entourait. Dès lors il se développa en lui un penchant pour la
-solitude, qu'il conserva jusqu'à la fin de ses jours. Il disait que
-cette prédilection, qui avait toutes les apparences de la
-misanthropie, était l'effet des qualités trop affectueuses de son
-cœur, qui, ne trouvant nulle part les mêmes dispositions, se
-résignait à vivre de fictions.
-
-Dans la solitude, l'imagination prend quelquefois un essor aventureux
-qui fait du bien au cœur sans nuire à l'esprit. Partout où j'ai été,
-j'ai trouvé quelqu'un à qui mon âme s'est rattachée. Ah! si mes
-anciens amis de la Suisse savaient combien de fois je m'entretiens
-avec eux dans mes nuits d'insomnie! s'ils savaient que ni la distance
-ni le temps n'effacent en moi le souvenir de ce qu'ils ont été à une
-autre époque de ma vie! s'ils savaient comme ces souvenirs calment mes
-douleurs, ils se réjouiraient peut-être de voir que je vis encore avec
-eux par l'imagination, bien que je sois mort pour eux en réalité.
-
-Celui-là ne me paraît pas complétement malheureux qui se sent encore
-animé, dans la solitude, par de nobles et purs sentiments. On se
-figure souvent que celui qui vit loin du monde est subjugué par les
-idées les plus sombres, et souvent, au contraire, il jouit d'une rare
-félicité. Les Français regardaient Rousseau comme un froid
-misanthrope. Il ne le fut cependant pas pendant une grande partie de
-sa vie, et il ne l'était pas assurément quand il écrivait à M. de
-Malesherbes, fils du chancelier: «Je ne saurais vous dire, Monsieur,
-combien j'ai été touché de voir que vous m'estimiez le plus malheureux
-de tous les hommes. Le public, sans doute, en jugera comme vous, et
-c'est ce qui m'afflige. Oh! que le sort dont j'ai joui n'est-il connu
-de tout l'univers! chacun voudrait s'en faire un semblable. La paix
-régnerait sur la terre; les hommes ne songeraient plus à se nuire, et
-il n'y aurait plus de méchants quand nul n'aurait intérêt à l'être.
-Mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul? de moi, de
-l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut être, de
-tout ce qu'a de beau le monde sensible, et d'imaginable le monde
-intellectuel. Je rassemblais autour de moi tout ce qui pouvait flatter
-mon cœur. Mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais
-les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices, et j'ai cent
-fois plus joui de mes chimères qu'ils ne le font de leur réalité.»
-
-Il y a sans doute de l'exagération dans cette lettre de Rousseau; mais
-qui n'aimerait mieux suivre Rousseau dans cette exagération que le
-monde dans ses calculs, dans ses habitudes de jeu, ses fausses joies
-et ses préjugés? Qui ne préférerait, à tant de bruyantes réunions, le
-calme de la vie intérieure et les charmes de la nature?
-
-Les églogues sont aussi une œuvre d'imagination, et c'est, selon moi,
-l'expression la plus pure et la plus idéale du bonheur des champs.
-Celui qui, n'ayant que des désirs modestes, ne se fatigue point par
-une inquiète ambition, ne cherche que des pensées d'amour et
-d'innocence, celui-là voit encore refleurir pour lui cet âge d'or des
-poëtes, que l'on dit perdu; l'amour, le repos, les joies que donne la
-nature, n'ont pas été uniquement réservés aux plaines heureuses de
-l'Arcadie. Nous pouvons tous avoir, si nous le voulons, notre Arcadie;
-nous pouvons trouver dans toutes les vertes prairies, au bord des
-sources limpides, à l'ombre des bois, les douces et innocentes joies
-du cœur.
-
-Pope fait remonter la poésie jusqu'aux premiers temps de la création.
-Les premiers hommes étaient des pasteurs, et leurs premiers poëmes
-furent sans doute des églogues. En conduisant leurs troupeaux de
-pâturage en pâturage, ils cherchaient à charmer les loisirs de
-leurs beaux jours, et ils chantaient leur bonheur. Telle est
-vraisemblablement, dit Pope, l'origine de l'idylle, de ces peintures
-d'une vie riante et paisible où se reflète le sentiment des antiques
-vertus.
-
-Ces fictions produisent sur ceux qui les lisent une agréable
-sensation, et l'on bénit le poëte qui, dans l'élan de son
-enthousiasme, cherche à communiquer aux autres la félicité qu'il
-éprouve lui-même. La Sicile et la Suisse ont produit deux de ces
-poëtes qu'on pourrait compter parmi les bienfaiteurs du genre humain,
-Théocrite et Gessner, dont les suaves idylles nous font si vivement
-sentir l'attrait et les charmes de la nature.
-
-Souvent ce n'est que dans la solitude que le cœur parvient à trouver
-le repos et le bonheur auquel il aspire. Quand je dis repos, je
-n'entends point par là l'oisiveté et l'indolence: passer d'un travail
-pénible à une occupation agréable, et de la contrainte des affaires à
-l'étude des belles-lettres, c'est un repos. Voilà pourquoi Scipion
-disait qu'il n'était jamais moins oisif que quand il n'avait rien à
-faire, et jamais moins solitaire que lorsqu'il était seul. Les âmes
-fortes ne s'endorment point dans le loisir et dans la retraite; elles
-y ressentent un nouvel aiguillon, et lorsqu'elles se réjouissent
-d'avoir mis fin à un travail, elles pensent aussitôt à en recommencer
-un autre.
-
-Ah! il n'est que trop vrai que celui qui demande une situation exempte
-d'inquiétude poursuit vainement une ombre trompeuse. Il ne faut
-aspirer au repos que comme à un moyen de ranimer notre activité, et il
-faut savoir préférer le travail proportionné à nos forces et dont nous
-trouverons la récompense, après les efforts que nous aurons faits, à
-tout ce qui nous jetterait dans l'inertie, nous endormirait dans la
-paresse, et à tout ce qui ne nous offre que des plaisirs trop faciles
-à acquérir.
-
-Ne cherchons pas le repos dans l'inaction, mais suivons l'élan qui
-nous porte à agir; et si le malheur de ceux que nous aimons pèse sur
-notre âme, si la compassion qu'ils nous inspirent empoisonne toutes
-nos joies et revêt à nos yeux le monde d'un nuage de deuil, si nous
-avons pendant des mois et des années entières essayé en vain de nous
-soustraire à nos souffrances, alors fuyons dans la solitude, et
-puissions-nous y être conduits et soutenus par la main angélique d'une
-femme chérie! Dans les diverses et pénibles vicissitudes de ma vie, je
-n'ai point connu d'instants plus heureux que ceux où j'oubliais le
-monde et où le monde m'oubliait, et c'est dans la solitude que je
-retrouvais cette profonde satisfaction. J'étais alors à l'abri de tout
-ce qui, dans le tumulte des villes, pesait si lourdement sur moi, de
-toutes les sombres agitations que me donnait le tourbillon du monde.
-J'admirais la nature, je jouissais de sa sérénité, et je n'éprouvais
-que des émotions agréables.
-
-Souvent, dans ces heures de bénédiction, j'ai admiré, par une fraîche
-matinée, la colline couverte d'arbres verdoyants où s'élèvent les
-ruines solitaires du château de Rodolphe de Habsbourg. Là, j'aimais à
-voir l'Aar tantôt se déroulant entre ses rives escarpées dans un large
-bassin, tantôt se précipitant entre les rocs serrés sur son passage,
-puis serpentant majestueusement le long des riantes prairies, et
-recevant dans ses eaux la Reuss et la Limat, qui lui apportent le
-tribut de leurs flots. A travers ce splendide paysage, mes regards
-s'arrêtaient sur la solitude royale où reposent les ossements de
-l'empereur Albert Ier, et ceux de tant de princes de la maison
-d'Autriche et de tant de gentilshommes allemands vaincus par les
-Suisses. Plus loin j'apercevais la vallée que dominent les ruines de
-Vindonissa[25], où souvent j'allais méditer sur le néant des
-grandeurs humaines. L'horizon était borné par une enceinte de
-collines, de vieux châteaux, et au delà de cette enceinte on voyait
-briller la chaîne des Alpes dans son admirable magnificence.
-Quelquefois, détournant mes yeux de ce spectacle splendide, je
-m'arrêtais à contempler la fraîche vallée qui s'étendait à mes pieds
-et la petite ville qui m'a vu naître. J'en distinguais tous les
-quartiers et je pouvais compter toutes les fenêtres de la maison que
-j'habitais. En réfléchissant alors à mes sensations, je me disais:
-Pourquoi mon âme a-t-elle été si oppressée au milieu de tant de
-magnifiques tableaux? Pourquoi l'hiver m'a-t-il paru si sombre,
-pourquoi ai-je éprouvé là tant d'ennuis, tant de peines, tandis qu'ici
-mon cœur est si tranquille, si disposé à pardonner tous les faux
-jugements, et si libre de toute sollicitude? Pourquoi y a-t-il si peu
-d'accord dans cette petite peuplade d'hommes qui végètent à mes pieds?
-Pourquoi celui qui est bon et honnête se montre-t-il là si timide et
-si craintif? Pourquoi celui qui gouverne apparaît-il si grand, et
-celui qui est gouverné si petit? Pourquoi ces gens-là ont-ils si peu
-de liberté, de hardiesse, et si peu le sentiment d'eux-mêmes? Pourquoi
-en voit-on qui sont si fiers et d'autres si humbles et si rampants?
-Pourquoi enfin existe-t-il tant d'orgueil et tant d'envie parmi ces
-êtres qui sont nés égaux, tandis que les oiseaux s'élèvent l'un à
-côté de l'autre dans les airs et unissent leurs chants pour célébrer
-leur créateur? Alors je redescendais du haut de la colline, satisfait
-et paisible. Je tendais affectueusement la main à mes inférieurs, je
-faisais un salut révérencieux aux magistrats de ma petite cité, et je
-conservais cette salutaire disposition de l'âme jusqu'à ce que les
-relations des hommes m'eussent fait oublier de nouveau l'aspect
-imposant des montagnes, la verdure des prairies et le chant des
-oiseaux.
-
- [25] Vindonissa était une grande et forte ville romaine,
- qui servait de boulevard aux empereurs contre les invasions des
- Germains. En l'an 287, l'empereur Chlore battit dans ce lieu ces
- hordes impétueuses, que les forteresses du Rhin ne pouvaient
- arrêter. Au commencement du quatrième siècle, Vindonissa fut
- prise et saccagée par les Germains. Elle se releva de ce désastre
- et devint, sous les Francs, le siége d'un évêché qui, en 579, fut
- transféré à Constance. Les comtes de Windisch et d'Altenbourg,
- qui sont la tige de la maison de Habsbourg, habitaient, au
- douzième siècle, sur les débris de cette antique ville romaine.
- De toute cette grandeur impériale et féodale il ne reste que des
- ruines, sur lesquelles s'élèvent deux villages et la petite ville
- de Brugg.
-
-La solitude champêtre efface ainsi dans notre esprit ce qui nous
-déplaît dans les relations d'un certain monde; elle change souvent en
-plaisirs intérieurs les impressions les plus fâcheuses et nous inspire
-un enthousiasme que nous n'éprouvons pas dans les villes. Dans la
-solitude, à l'aspect d'une nature paisible, plus d'un être vicieux
-peut oublier ses mauvais penchants. La solitude développe en nous les
-pensées bienveillantes et affectueuses, et nous raffermit dans les
-vertueux désirs, pourvu toutefois que nous sachions nous-mêmes
-combattre nos passions et les diriger sagement.
-
-Il est plus difficile de trouver cette solitude salutaire dans
-l'enceinte des villes. Peu de personnes ont assez de résolution pour
-se retirer dans leur chambre et s'élever par la pensée au-dessus de
-tout ce qui les environne; car là, dans les rues, dans les sociétés, à
-notre foyer même, mille incidents fâcheux interrompent le cours de nos
-réflexions, la tristesse s'empare du cœur et paralyse l'essor de
-l'esprit.
-
-Rousseau se trouvait toujours fort malheureux à Paris[26]. Il écrivit
-là, il est vrai, quelques-uns de ses plus éloquents ouvrages; mais,
-dès qu'il sortait de son humble demeure, il se sentait assailli par
-une foule d'impressions désagréables. Alors son esprit l'abandonnait,
-et ce philosophe profond, et ce brillant écrivain avait toutes les
-faibles susceptibilités d'un enfant.
-
- [26] Lui-même a dit: «Tout le temps que j'ai vécu à Paris ne fut
- employé qu'à chercher des ressources pour en vivre éloigné.»
-
-A la campagne, on sort de chez soi avec plus de confiance et de
-tranquillité. Du moment où l'on est las d'étudier, de réfléchir dans
-sa chambre, on n'a qu'à franchir le seuil de sa porte, partout on
-retrouve l'image du repos, et chaque promenade que l'on fait est une
-agréable distraction. On tend la main affectueusement à tous ceux que
-l'on rencontre, on aime tous les hommes que l'on voit, et l'on se
-croit aimé d'eux. Le long de son sentier champêtre, on ne court pas
-risque d'être révolté par les dédains de quelque orgueilleux
-aristocrate, ni éclaboussé par un carrosse armorié. Les regards ne
-sont point blessés par le spectacle du vice qui se pavane sous ses
-titres pompeux, ou de l'ignorance chamarrée d'or.
-
-Même avec une constitution délicate, nos jours peuvent encore
-s'écouler paisiblement au sein du tourbillon social, si nous
-connaissons l'art de vivre avec nous-mêmes. Ce sont nos passions qui
-impriment le mouvement à notre âme, et qui doivent conduire notre
-esquif sur l'océan de la vie. Mais si ces passions deviennent trop
-impétueuses, la pauvre barque est en danger et peut faire naufrage.
-Les chagrins ne sont qu'un mal secondaire pour celui qui sait
-repousser les désirs coupables. Oublions donc, s'il le faut, le passé;
-ne nous perdons point en vaines conjectures sur l'avenir, et ne nous
-désolons pas de ce que notre sort pourrait être meilleur qu'il n'est.
-Tout est toujours mieux que nous ne croyons. La satisfaction ne nous
-vient pas des choses que nous désirons le plus, puisque, après les
-avoir obtenues, nous ne sommes pas encore satisfaits. La vraie
-satisfaction repose en nous-mêmes, dans la volonté sérieuse de
-connaître, de chercher le bien, et d'en jouir si petit qu'il soit.
-
-Pétrarque comprenait bien l'art de se dominer lui-même et d'occuper sa
-solitude de Vaucluse. «Je me lève à minuit, dit-il, et je sors dès le
-matin; j'étudie dans les champs comme dans ma chambre; je lis,
-j'écris, je rêve, je lutte contre la paresse, contre le sommeil et la
-sensualité. Parfois je parcours des montagnes arides, des vallées
-profondes, des grottes ténébreuses; parfois je me promène, seul avec
-mes pensées, le long d'une rivière. Pas une âme ne peut me distraire;
-les hommes me deviennent de jour en jour moins à charge, et je les
-tiens à distance. Je me rappelle le passé, je réfléchis à l'avenir.
-J'ai découvert un moyen excellent de me séparer du monde, c'est de
-m'habituer aux lieux où je m'établis, et je suis convaincu que je
-pourrais m'habituer ainsi à tous les lieux, excepté pourtant à
-Avignon. Ici, à Vaucluse, je me figure que je suis tantôt à Athènes,
-tantôt à Rome ou à Florence, selon les fantaisies de mon esprit; ici,
-je jouis de tous mes amis, de ceux avec qui j'ai vécu, de ceux qui
-sont morts longtemps avant moi, et de ceux que je ne connais que par
-leurs ouvrages.»
-
-Pétrarque ne voulut cependant pas faire tout ce qu'il avait la force
-de faire, parce qu'il était amoureux. Il n'avait pas cette paix du
-cœur, cette paix qui est un des plus sûrs moyens, dit Lavater, d'être
-bon et de produire le bien.
-
-Par l'effet du travail, on peut goûter le charme du repos dans la
-solitude la plus affreuse. L'empereur du Japon exila dans l'île de
-Fateitzio quelques grands seigneurs de ses États qui lui avaient
-déplu. Cette île, aride et déserte, est bordée de rivages escarpés et
-d'un accès si difficile qu'on est forcé d'y monter avec des machines
-les malheureux qui y sont envoyés et les vivres dont ils ont besoin.
-La seule occupation de ceux qui sont exilés sur cette terre sauvage
-est de fabriquer des tissus de soie et d'or d'une grande beauté, que
-les Japonais ne vendent jamais aux étrangers. Je ne voudrais point
-déplaire à sa majesté l'empereur du Japon, mais je crois pourtant
-qu'on peut trouver plus de paix intérieure dans l'île de Fateitzio que
-près de lui, dans l'éclat de sa cour.
-
-Nous devons nous efforcer de réunir tout ce qui peut faire rentrer
-quelque repos dans notre âme, et entretenir avec soin ce repos si
-précieux. On peut le trouver à la campagne, après l'avoir vainement
-cherché dans les villes.
-
-Quel homme de cour éprouva jamais, au milieu des banquets les plus
-brillants, une satisfaction pareille à celle que Rousseau goûtait en
-faisant son frugal repas? «Je revenais à petits pas, dit-il, la tête
-un peu fatiguée, mais le cœur content; je me reposais agréablement au
-retour, en me livrant à l'impression des objets, mais sans penser,
-sans imaginer, sans rien faire autre chose que de sentir le calme et
-le bonheur de ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur ma
-terrasse, je soupais de grand appétit dans mon petit domestique. Nulle
-image de servitude et de dépendance ne troublait la bienveillance qui
-nous unissait tous. Mon chien lui-même était mon ami, non mon esclave.
-Nous avions toujours la même volonté, mais jamais il ne m'a obéi. Ma
-gaieté, durant toute la soirée, témoignait que j'avais vécu seul tout
-le jour. J'étais bien différent quand j'avais vu de la compagnie;
-j'étais rarement content des autres et jamais de moi. Le soir, j'étais
-grondeur et taciturne. Cette remarque est de ma gouvernante, et,
-depuis qu'elle me l'a dit, je l'ai toujours trouvée juste en
-m'observant. Enfin, après avoir fait encore quelques tours dans mon
-jardin, je chantais quelques airs sur mon épinette; je trouvais dans
-mon lit un repos de corps et d'âme cent fois plus doux que le sommeil
-même.»
-
-La nature et un cœur paisible sont, pour le Dieu suprême, un temple
-plus beau, plus majestueux que les plus magnifiques édifices. La
-grandeur de Dieu sanctifie la colline solitaire où une âme exempte de
-mauvaises passions lui offre son humble sacrifice. Ne parlons pas de
-le renfermer dans une enceinte de murailles, lui que les mondes
-entiers ne peuvent contenir. Partout il lit dans notre cœur, partout
-il entend notre prière. Il n'est pas un atome de poussière qui ne soit
-rempli de sa puissance, mais il n'y a pas un lieu qui inspire plus de
-piété que ceux où la majesté, la grâce de la nature, ravissent la
-pensée, et nous causent un sentiment d'admiration et d'amour.
-
-Jamais je ne songe, sans une profonde émotion, à la scène splendide
-qui se déroula à mes yeux, lorsqu'un jour je montai avec mon ami
-Lavater sur la terrasse de la maison où il était né, en me rappelant
-ce que mon cher Brudon avait éprouvé sur l'Etna; il me sembla que je
-ressentais les mêmes émotions[27]. Mes regards planaient à la fois
-sur la ville de Zurich et sur les riantes campagnes qui l'environnent;
-je voyais devant moi le lac limpide et transparent, et à l'horizon les
-cimes des montagnes gigantesques couvertes d'une neige éternelle. A
-cet aspect, je jouissais d'une sérénité céleste.
-
- [27] «A mesure, dit Brudon, que nous nous élevions au-dessus des
- habitations des hommes, il nous semblait que tous les sentiments
- bas et vulgaires nous abandonnaient; que près des régions éthérées
- notre âme se dépouillait des passions terrestres, comme si elle
- eût repris une partie de son immuable pureté.»
-
-Je compris alors comment, avec cet inaltérable sentiment de son
-existence et de ses forces, Lavater pouvait se montrer tranquillement
-dans Zurich aux yeux des savants, qui ne cessaient de le harceler, et
-auxquels il demandait si humblement pardon de son existence si
-innocente. Je compris comment il pouvait aimer encore ses ennemis
-implacables, que son nom seul irritait, qui ne se résignaient qu'avec
-peine à reconnaître une partie de son mérite, mais qui se faisaient
-une joie de reconnaître en lui quelque défaut, quelque ridicule, et
-recueillaient avec avidité toutes les impostures qui pouvaient porter
-atteinte à sa réputation.
-
-Dans une position plus calme encore et plus attrayante que celle de la
-maison de Lavater, au milieu des sites les plus riants et les plus
-majestueux de la Suisse, dans le village de Richterswyl, à quelques
-lieues de Zurich, demeure un grand médecin; son âme est douce et noble
-comme la nature qui l'entoure. Sa maison est le temple des vertus
-paisibles et des tendres affections. Le village de Richterswyl s'étend
-au bord de deux langues de terre qui s'avancent au milieu du lac de
-Zurich, et forment un port naturel d'une demi-lieue d'étendue. Sur
-l'autre rive, le lac, qui dans cet endroit n'a guère qu'une lieue de
-largeur, est fermé, du nord au levant, par des collines couvertes de
-vigne, des prairies, des vergers, des champs parsemés de villages,
-d'églises et de rustiques habitations.
-
-Du levant au midi, on voit se déployer un immense amphithéâtre, que
-nul peintre encore n'a pu représenter dans son ensemble. Vers la
-partie supérieure du lac, on aperçoit des îles, des promontoires, et
-la petite ville de Rapperswyl, adossée aux flancs d'un coteau, et le
-pont qui s'étend d'un des bords du lac à l'autre. Au delà s'élève en
-demi-cercle cet amphithéâtre qu'on ne se lasse pas de contempler. On
-découvre d'abord des collines ondoyantes, puis des montagnes revêtues
-d'arbres verts et peuplées d'habitations, puis les montagnes fertiles
-des Alpes avec leur teinte d'argent et d'azur, puis enfin les cimes
-grandioses qui s'élèvent jusqu'au ciel. Vers le sud, cet amphithéâtre
-est ouvert et laisse apercevoir d'autres chaînes de montagnes qui
-s'étendent au loin, échelonnées les unes sur les autres.
-
-Sur les bords du lac, au pied de ces montagnes qui se prolongent du
-midi à l'ouest, s'élève le village de Richterswyl. De sombres forêts
-de sapins couvrent leurs flancs, et, au pied de ces forêts, on ne voit
-que des vergers remplis d'arbres fruitiers, des champs féconds et de
-grands pâturages; le village est propre, ses rues sont pavées, ses
-maisons construites en pierres, et revêtues au dehors d'une couche de
-peinture. D'une part, il est entouré par une enceinte d'arbres
-fruitiers; de l'autre, par d'épaisses forêts. L'étranger ne peut
-contempler sans une vive émotion ce charmant tableau. Il n'y a pas une
-parcelle de cette heureuse terre qui ne soit cultivée. Enfant et
-vieillard, tout le monde travaille.
-
-Le médecin dont je parle a là deux maisons bâties au milieu d'un
-jardin, au centre du village, et aussi tranquilles que si elles
-étaient en pleine campagne. Au-dessous de la chambre qu'il occupe,
-coule un frais ruisseau côtoyé par la grande route, où depuis des
-siècles on voit passer chaque jour une quantité de pèlerins qui s'en
-vont au couvent de Notre-Dame des Ermites. De là on découvre, au midi,
-le superbe Etzelberg avec ses noires forêts, au milieu desquelles on
-voit briller aux rayons du soleil la flèche d'une église. A quelques
-pas du village est le lac de Zurich, dont les eaux, légèrement
-balancées par le vent, se couvrent d'une blanche écume, ou,
-s'aplanissant comme une glace, reflètent dans leur cristal limpide les
-bois et les montagnes, la verdure et le ciel.
-
-Si dans cette séduisante retraite on s'en va la nuit dans le jardin
-respirer l'arôme des fleurs naissantes, tandis que la lune se lève
-derrière les montagnes, et projette un long sillon de lumière sur la
-surface du lac à cette heure paisible; à cette heure de repos, on
-entend d'un côté le son des cloches du village, de l'autre la voix
-glapissante du crieur de nuit et l'aboiement des chiens de basse-cour.
-On distingue dans le lointain la barque du pêcheur qui de sa rame
-frappe l'onde à coups mesurés. On la voit glisser au milieu d'un
-sillon de lumière et se balancer sur les vagues argentines. Quel est
-celui qui, en voyant pour la première fois le lac de Genève dans toute
-son étendue, ne resterait saisi d'admiration à l'aspect d'une telle
-scène et ne croirait voir l'un des chefs-d'œuvre de la création? Mais
-à Richterswyl, tous les objets que les regards embrassent sont plus
-rapprochés et d'une teinte plus douce et plus agréable.
-
-Dans la maison de ce sage médecin, il n'y a ni luxe ni faste vaniteux.
-On s'assied là sur des chaises de paille; on n'y trouve que des tables
-en bois du pays, et de la vaisselle de terre; mais tout y est propre
-et commode. Une collection de portraits, peints ou gravés, est la
-seule dépense de mon ami. Les premiers rayons du matin éclairent la
-chambre où il repose, et l'invitent à reprendre le mouvement et la
-vie. Une nichée d'oiseaux s'éveille en même temps que lui, et le salue
-de ses chants. Les premiers et les derniers instants du jour sont à
-lui; il consacre tous les autres à tous les malades, à tous les
-pauvres gens qui viennent sans cesse le consulter. Sa bienfaisance
-absorbe son temps, mais elle fait la joie de sa vie, et elle alimente
-son cœur. Les habitants des montagnes de la Suisse et des vallées des
-Alpes arrivent en grand nombre chez lui, et lui expriment naïvement
-leurs besoins, car ils sont persuadés qu'il sait tout. On répond à ses
-questions avec une franche simplicité; on prête une oreille avide à
-ses paroles; on recueille précieusement ses conseils, et on le quitte,
-plein d'espoir et de consolation, comme lorsqu'on quitte les
-confesseurs de Notre-Dame des Ermites. Quand ce digne homme a passé
-une telle journée, que manque-t-il à son bonheur? Quand une honnête
-paysanne, qui naguère tremblait pour les jours de son époux, entre
-dans la chambre du bon docteur, et lui dit en lui serrant la main:
-«Mon mari était bien mal quand je suis venue chez vous, à présent il
-est beaucoup mieux. Ah! quelle reconnaissance je vous dois!» l'âme de
-mon ami doit ressentir à ces mots tout ce qu'un roi éprouverait à
-l'instant où il ferait le bonheur d'un peuple.
-
-Telle est la contrée de la Suisse où demeure l'un des plus grands
-praticiens de notre siècle, le docteur Hotz, que son habileté de
-médecin, son jugement de philosophe et son expérience placent sur la
-même ligne que mes deux chers amis, Tissot et Herzel. Ses années
-s'écoulent dans l'accomplissement des mêmes devoirs: il n'a, il est
-vrai, que deux heures à lui dans la journée; le reste est employé à
-soulager ceux qui ont besoin de lui. Son esprit vif et énergique ne se
-repose jamais, mais une tranquillité suprême réside dans son cœur.
-Ah! il n'aurait pas trouvé à la cour une telle félicité. Mais chacun
-peut en acquérir une pareille sans habiter une aussi belle demeure que
-celle de mon cher Hotz, que le cloître des capucins près d'Albano ou
-que le palais de Windsor.
-
-Celui qui se contente de ce qu'il possède est heureux. Il est aisé de
-trouver ce bonheur à Richterswyl, sur les bords du lac de Zurich; mais
-il n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de le goûter dans
-la chambre où j'écris ce livre sur la solitude, et d'où ma vue ne
-repose, depuis sept ans, que sur de misérables toits et sur le sommet
-d'un triste clocher.
-
-Il faut que le calme ait sa source dans le cœur; mais il y rentre
-plus facilement avec les vertus qui doivent l'accompagner. Dans le
-silence d'une retraite champêtre, on devient aisément bon et aimant;
-au pied d'une forêt fraîche, au bord d'un ruisseau limpide, la
-tranquillité de la nature pénètre dans notre cœur, et, parmi les
-hommes, on est souvent plus tenté de se fuir soi-même que de fuir les
-autres. Être en paix avec soi-même, c'est être en paix avec le monde
-entier; quand l'âme est paisible, les hommes et les choses se montrent
-à nous sous le meilleur point de vue. Quand la nature nous sourit,
-quand les sentiments de bienveillance qu'elle nous inspire remplissent
-notre cœur, il ne nous manque plus qu'un cœur pour partager notre
-félicité.
-
-Les caractères paisibles trouvent plus de bonheur intérieur à la
-campagne que partout ailleurs. Nul palais, nulle cour brillante ne
-pourraient effacer la douleur de celui qu'on arracherait malgré lui à
-une douce et calme situation pour le transporter dans ce tourbillon
-du grand monde, où l'on trouve tant d'ennui, tant de mensonge, tant de
-fausses démonstrations et tant de haine[28].
-
- [28] Madame de Maintenon écrivait, de Versailles, à madame de
- Quélus: «Nous menons ici une vie singulière; nous voudrions avoir
- de l'esprit, de la galanterie, de l'invention, et tout cela nous
- manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques
- misères les uns des autres, on se hait, on s'envie, on se caresse
- et on se déchire.»
-
-C'est dans les campagnes qu'on retrouve encore l'amour, la bonne foi,
-les jouissances véritables et la simplicité de mœurs de nos aïeux.
-Voilà pourquoi Rousseau disait aux habitants des villes qu'il y avait
-dans la vie champêtre un charme particulier qu'ils ne connaissaient
-pas, et des plaisirs moins fades et moins grossiers qu'ils ne
-croyaient; que là, on reconnaissait aussi le goût et la délicatesse;
-qu'un homme de mérite qui se retire à la campagne avec sa famille, qui
-se fait son propre fermier, passe là des jours plus doux que dans les
-assemblées les plus splendides; qu'une honnête ménagère peut être à la
-campagne une femme pleine d'agréments et de grâces, préférables à
-toutes les grâces des grandes dames.
-
-C'est dans le tumulte social, sous le joug de la subordination que la
-lutte continuelle du bon sens et de la raison contre l'ignorance de
-ceux qui exercent le pouvoir attriste et désole l'esprit de l'homme.
-Des sots, investis d'une injuste autorité, rendent l'existence pénible
-à leurs subalternes, sèment de ronces et d'épines la carrière de ceux
-qui ont plus de talents qu'eux, les jettent dans le découragement et
-les abreuvent d'amertume. Combien d'hommes d'honneur obligés de vivre
-à la cour, combien de braves officiers et d'employés instruits
-pourraient s'écrier avec le philosophe: «Oh! que n'ai-je des ailes
-comme la colombe! que ne puis-je partir et fixer ma demeure où il me
-plairait! Je fuirais ces lieux en toute hâte pour me retirer dans le
-désert, pour échapper à l'orage qui me menace dans ces demeures où
-règnent la sottise, la mauvaise foi, le mensonge et la discorde.»
-
-La sottise qui exerce quelque pouvoir et a quelque crédit devient
-surtout nuisible et dangereuse, parce qu'elle prend un homme pour le
-contraire de ce qu'il est, parce qu'elle intervertit l'ordre de toutes
-les idées raisonnables. Il faut que les caractères droits, libres et
-honnêtes qui veulent lui échapper, connaissent ses artifices et ses
-méchantes combinaisons, comme le renard de Saadi, le fabuliste indien.
-
-Un homme, rencontrant un renard qui fuyait vers son terrier, lui dit:
-«Pourquoi donc cours-tu si vite? as-tu commis quelque mauvaise action
-dont tu redoutes le châtiment?--Non, répondit ce renard: ma conscience
-est pure, mais je viens de voir des chasseurs qui cherchent à prendre
-un chameau.--Eh bien! que t'importe? tu n'es point un chameau.--Ah!
-ah! reprit le renard, les bonnes têtes ont toujours des ennemis. Si
-quelqu'un me montrait aux chasseurs en disant: Voilà un chameau qui
-court dans la campagne, ils me prendraient et me lieraient sans se
-donner la peine de voir si je suis réellement l'animal qu'ils
-cherchaient.»
-
-Le renard avait raison. Mais que les hommes soient méchants par
-sottise ou par envie, si je ne puis échapper à leur atteinte; si,
-parce qu'ils me croient heureux, je suis l'objet de leur jalousie, je
-ne me vengerai de leurs mauvaises pensées qu'en leur montrant que je
-ne porte envie à personne.
-
-Celui qui est satisfait de ce qu'il possède n'éprouve point cette
-basse jalousie. Les idées de simplicité, d'ordre et de repos que la
-solitude nous inspire garantissent notre cœur des désirs immodérés.
-En vivant fréquemment avec nous-mêmes, nous devons reconnaître combien
-il nous manque de qualités et combien nous sommes au-dessous de ce que
-l'on pourrait faire croire. Tout le bien qui nous arrive alors et tout
-le bonheur dont nous jouissons nous paraît une grâce spéciale, et nous
-ne pouvons nous affliger du bonheur des autres. La douceur naît ainsi
-des réflexions que l'on fait sur ses propres défauts et de la justice
-que l'on rend aux qualités supérieures que l'on a occasion
-d'apprécier.
-
-Un historien de la Louisiane a dit: «J'aurais voulu finir mes jours
-dans les heureuses solitudes de cette contrée, loin du monde, de
-l'égoïsme et de la mauvaise foi: là on éprouve une foule d'innocents
-plaisirs, qui sans cesse se renouvellent; là on échappe aux méchants
-propos et à l'envie; là on ne saurait voir, sans admirer la puissante
-bonté de Dieu, tant d'animaux de toutes sortes qui errent paisiblement
-dans ces immenses prairies, tant d'oiseaux qui remplissent les bois de
-leurs chants, tant de merveilles de la nature qui nous portent à de
-sages méditations.»
-
-Mais on peut goûter ces mêmes plaisirs ailleurs que dans les solitudes
-de la Louisiane. Ce père de famille laborieux, qui, après avoir
-accompli honnêtement sa tâche de la journée, rejoint le soir sa femme
-et ses enfants, n'a certainement pas les tristes sollicitudes du
-courtisan. Si l'homme investi d'un emploi public n'obtient pas de ceux
-qui l'entourent la justice et l'honneur qu'il mérite; si son zèle et
-ses travaux ne sont point récompensés comme ils devraient l'être, il
-oublie cette ingratitude quand il revient au milieu des siens, quand
-il retrouve leurs témoignages de tendresse, quand il reçoit d'eux ces
-éloges dont il est digne. Si le faux éclat du monde et de ses
-grandeurs n'a point ému sa pensée, si la dissimulation, si la ruse, la
-vanité puérile, n'ont fait que fatiguer ou aigrir son cœur, bientôt,
-dans le cercle de ceux qu'il aime et dont il est aimé, une noble
-émotion relèvera son âme abattue, un sentiment pur et consolant
-ranimera son courage, et la vérité, la probité, l'innocence qui
-règnent autour de lui le réconcilieront avec le genre humain. Mais
-quand il posséderait la fortune la plus considérable, quand il serait
-le favori des ministres, des grands ou des femmes, si sa demeure est
-en proie à la discorde ou à l'envie, trouvera-t-il dans ces fastueuses
-apparences de bonheur une compensation à la satisfaction réelle qui
-n'existe pas en lui-même?
-
-En exprimant ces pensées sur les avantages de la solitude, je me
-rappelle celles de l'illustre prédicateur Zollikofer.
-
-«La solitude, dit-il, nous met à l'abri des frivoles sarcasmes, des
-mépris injustes et des opinions injurieuses de l'envie. Elle nous
-épargne l'affligeant spectacle des folies, des crimes et des misères
-qui, dans le tourbillon de la société, profanent et souillent si
-souvent le cours de la vie; elle tempère en nous la trop vive ardeur
-des passions; elle affermit la paix dans notre cœur. J'ai moi-même
-éprouvé la vérité de ces paroles. Quand mes ennemis s'imaginaient que
-des événements sans importance troublaient ma tranquillité, quand on
-venait me raconter qu'ils se réjouissaient d'apprendre les injures que
-l'on m'avait faites et celles qu'on me préparait, je me disais:
-Qu'importent ces épigrammes et ces railleries? qu'importent ces
-gravures satiriques que l'on répand pour m'offenser en Suisse et en
-Allemagne?»
-
-De même que nous ne pourrions toucher, sans en ressentir quelque
-douleur, les épines et les chardons que des pieds endurcis foulent
-impunément, de même il est des personnes qui s'affectent d'un accident
-auquel d'autres ne prendraient pas garde: ce sont ces personnes qu'il
-faut traiter avec ménagement comme des plantes délicates; mais celui
-qui a exercé son énergie contre des dangers réels et des malheurs
-redoutables ne s'aperçoit point de ces légères piqûres; il les
-abandonne aux petits esprits, qui en font leur occupation, et se rit
-des menaces d'un essaim d'insectes.
-
-Il n'est pas toujours nécessaire de goûter les charmes d'une nature
-fraîche et riante pour oublier la colère de ses ennemis. On l'oublie
-partout où l'on peut trouver quelque calme. Les petites contrariétés
-de la vie, les injustices, les soucis disparaissent comme une
-poussière fugitive aux yeux de celui qui a assez de résolution pour
-vivre selon ses goûts et ses caractères. Ce que l'on fait
-volontairement est plus agréable que ce que l'on est forcé de faire;
-c'est la contrainte du monde et la servitude qui fatiguent les âmes
-libres, qui épuisent leur énergie, et leur ôtent, au sein même de la
-richesse, tout plaisir et toute satisfaction.
-
-Non-seulement la solitude ramène le calme dans le cœur, non-seulement
-elle dispose à la bonté, à la vertu, non-seulement elle nous élève
-au-dessus de la méchanceté et de l'envie, mais elle nous offre encore
-d'autres avantages aussi précieux.
-
-Nulle part on n'acquiert la vraie liberté aussi sûrement que dans
-l'éloignement du tumulte du monde et des relations forcées avec les
-hommes. Nous l'avons déjà dit, et nous le répétons, l'homme revient à
-lui-même dans la solitude, il reprend là son esprit libre et naturel,
-il pense, il parle, il agit selon ses sentiments. Affranchi de toute
-tyrannie, de la contrainte des affaires, des lois d'une importune
-étiquette, il peut penser tout haut et se laisser aller à ses
-véritables émotions.
-
-Madame de Staal disait que c'était une grande erreur de se croire
-libre à la cour, où, dans les moindres circonstances, on est forcé de
-s'arrêter à toutes sortes de considérations, où il faut régler ses
-sentiments sur tout ce qui nous entoure, où tous ceux qui nous
-approchent semblent avoir le droit de nous mettre à l'épreuve, et où
-nous ne pouvons jouir de nous-mêmes. La jouissance de soi-même,
-disait-elle encore, n'existe que dans la solitude. C'est à la Bastille
-que je fis connaissance avec moi pour la première fois.
-
-Des hommes au cœur libre et fier ne sont pas faits pour remplir une
-charge de chambellan. Le courtisan jette un regard craintif sur tout
-ce qui l'environne, et le soupçon et l'inquiétude le tourmentent sans
-cesse. Il essaie cependant de conserver un visage serein; mais, pareil
-à cette vieille femme dont on a maintes fois raconté le culte naïf, il
-offre un cierge à l'archange saint Michel et un autre au démon, car il
-ne sait duquel des deux il pourra quelque jour avoir besoin.
-
-L'amour de la solitude et de la liberté rendait odieuses à Pétrarque
-les vaines distractions du monde. Dans sa vieillesse, on tenta
-plusieurs fois de l'attacher, en qualité de secrétaire, au pontife
-romain. Pétrarque répondait: «Les richesses qu'on acquiert aux dépens
-de sa liberté sont une vraie misère. Un joug d'or est tout aussi lourd
-à porter qu'un joug de bois.» Il représenta à ses amis qu'il ne
-pouvait renoncer à son indépendance et à ses loisirs, à ses études et
-à ses livres; qu'à l'époque où il eût eu besoin de la fortune, il
-avait su dédaigner la fortune, et qu'il serait honteux pour lui de la
-rechercher lorsqu'elle ne lui était plus nécessaire; qu'il fallait
-régler ses provisions selon la longueur du chemin, et qu'arrivé près
-du terme de sa carrière, il devait plutôt songer à l'hôtellerie qu'aux
-frais du voyage.
-
-Pétrarque se retira dans la solitude à l'âge de vingt-trois ans, et il
-avait cependant toutes les qualités extérieures que peut désirer un
-courtisan; il était si beau que les passants s'arrêtaient dans les
-rues pour le regarder; ses yeux étaient vifs, ardents, et sa
-physionomie pleine d'esprit. Sur son mâle et noble visage brillaient
-les couleurs de la santé, et il était d'une taille svelte, élevée,
-imposante. Il s'abandonna d'abord à la fougue de son tempérament et à
-l'influence du climat d'Avignon. Il se laissa séduire par la beauté
-des femmes, et il passait une grande partie de la journée à sa
-toilette. Toujours vêtu de blanc, s'il voyait sur ses vêtements la
-moindre tache, le moindre pli disgracieux, il en éprouvait un vrai
-chagrin. Il portait des souliers si étroits qu'il eût fini par ne plus
-pouvoir marcher, s'il n'eût reconnu qu'il valait pourtant mieux avoir
-le pied moins mignon que de se blesser. En traversant les rues, il se
-mettait avec soin à l'abri du vent par la crainte de voir déranger
-l'ordre élégant de sa chevelure. L'étude des lettres et le sentiment
-de la vertu contre-balancèrent cependant le penchant qui l'entraînait
-vers les femmes. Il écrivait, il est vrai, pour leur plaire, ses
-poésies en italien. Mais, malgré l'ardeur de son tempérament, il
-conserva sa chasteté. Avant d'avoir vu Laure, il était d'une extrême
-sauvagerie, et si nous l'en croyons, à vingt-trois ans il n'avait
-encore à se faire aucun reproche sur sa conduite. La crainte de Dieu,
-l'idée de la mort et les principes religieux qu'une bonne mère lui
-avait inculqués le préservèrent des écueils qui l'environnaient. La
-science du jurisconsulte était alors un des meilleurs moyens de faire
-son chemin à la cour du pape; mais Pétrarque n'éprouvait pour l'étude
-des lois qu'une profonde aversion. Avant de se vouer à l'état
-ecclésiastique, il avait exercé la profession d'avocat; il avait même
-gagné plusieurs causes. Plus tard, il s'en faisait des reproches, et
-il disait: «Dans ma jeunesse, je m'étais consacré à l'art de vendre
-des mots, ou plutôt des mensonges; mais ce qu'on fait contre son gré
-ne réussit pas; j'aimais la solitude et je détestais le barreau.» Le
-sentiment de son mérite lui donnait, il est vrai, cet air d'assurance
-que l'on remarque souvent chez les jeunes gens, cet orgueil qui fait
-croire qu'on peut atteindre au but le plus élevé. Mais son aversion
-pour la vie de courtisan l'emporta sur les songes ambitieux. «Je n'ai
-pas l'espoir, disait-il, de pouvoir faire fortune à la cour du pape.
-Il me faudrait, pour réussir, me présenter assidûment dans les palais
-des grands, il faudrait flatter et mentir.» Et c'est ce dont Pétrarque
-n'était pas capable. Il ne haïssait ni les honneurs, ni le pouvoir,
-mais les moyens auxquels on était forcé d'avoir recours pour y
-parvenir. Il aimait la gloire, mais il ne voulait pas la chercher par
-des voies ordinaires; il ne voulait pas suivre la même marche que les
-autres hommes, et il s'éloigna de la cour.
-
-En 1346, pendant le carême, il se trouvait à Vaucluse, selon sa
-coutume; l'évêque de Cavaillon, avide de le voir et de s'entretenir
-avec lui, vint s'établir près de là, dans un château bâti sur la cime
-d'un roc, mais dont il ne reste plus aujourd'hui que des ruines. Ce
-que ces deux hommes avaient vu, soit à Avignon, soit à Naples, leur
-donnait une extrême répugnance pour le séjour des villes et un profond
-mépris pour les hypocrisies de la cour. En s'entretenant ensemble, ils
-rappelaient souvent les contrariétés qu'ils avaient éprouvées
-autrefois et dépeignaient avec amour les avantages de la solitude.
-Pétrarque conçut alors l'idée d'écrire un livre sur ce sujet, en
-réunissant ses propres idées à celles des autres philosophes. Il se
-mit à l'œuvre au commencement du carême, et à Pâques l'ouvrage était
-fini; mais il le corrigea plusieurs fois dans la suite, et il y ajouta
-de nouvelles pensées. Ce ne fut que vingt ans après qu'il osa le
-laisser paraître, et qu'il le donna à l'évêque de Cavaillon, à qui il
-l'avait dédié.
-
-Certes, Pétrarque, en s'éloignant ainsi de la cour, faisait de grands
-sacrifices à la solitude, mais il trouva là les plus grandes
-jouissances de l'esprit et du cœur, et ces jouissances il les devait
-à son éloignement du monde et à son amour de la liberté.
-
-C'était ce même amour de la liberté qui rendait toute société si
-pénible à Rousseau, et qui lui faisait goûter avec tant de bonheur le
-repos de la solitude; il dit, dans une de ses lettres à M. de
-Malesherbes: «Longtemps je me suis abusé moi-même sur la cause de cet
-invincible dégoût que j'ai toujours éprouvé dans le commerce des
-hommes; je l'attribuais au chagrin de n'avoir pas l'esprit assez
-présent pour montrer dans la conversation le peu que j'en ai, et par
-conséquent à celui de ne pas occuper dans le monde la place que je
-croyais mériter. Mais quand, après avoir barbouillé du papier, j'étais
-sûr, même en disant des sottises, de n'être pas pris pour un sot,
-quand je me suis vu recherché de tout le monde, et honoré de beaucoup
-plus de considération que ma plus ridicule vanité n'en eût osé
-attendre, et que malgré cela j'ai senti ce même dégoût plus augmenté
-que diminué, j'ai conclu qu'il venait d'une autre cause, et que ces
-espèces de jouissances n'étaient point celles qu'il me fallait.
-
-«Quelle est donc enfin cette cause? Elle n'est autre que cet
-indomptable esprit de liberté que rien n'a pu vaincre, et devant
-lequel les honneurs, la fortune et la réputation même ne me sont rien.
-Il est certain que cet esprit de liberté me vient moins d'orgueil que
-de paresse; mais cette paresse est incroyable. Tout l'effarouche, les
-moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables; un mot à
-dire, une lettre à écrire, une visite à faire dès qu'il le faut, sont
-pour moi des supplices. Voilà pourquoi, bien que le commerce ordinaire
-des hommes me soit odieux, l'intime amitié me reste chère, parce qu'il
-n'y a plus de devoir pour elle, on suit son cœur et tout est fait.
-Voilà encore pourquoi j'ai toujours tant redouté les bienfaits; car
-tout bienfait exige une reconnaissance, et je me sens le cœur ingrat
-par cela seul que la reconnaissance est un devoir. En un mot, l'espèce
-de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux que de
-ne pas faire ce que je ne veux pas. La vie active n'a rien qui me
-tente; je consentirais cent fois plutôt à ne jamais rien faire qu'à
-faire quelque chose malgré moi. J'ai cent fois pensé que je n'aurais
-pas vécu trop malheureux à la Bastille, n'y étant tenu à rien qu'à
-rester là.»
-
-Dans un autre endroit de ses livres, Rousseau parle encore ainsi du
-bonheur qu'il goûtait dans un loisir paisible: «Quand mes douleurs,
-dit-il, me font tristement mesurer la longueur des nuits, et que
-l'agitation de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de
-sommeil, souvent je me distrais de mon état présent en songeant aux
-divers événements de ma vie; et les repentirs, les doux souvenirs, les
-regrets, l'attendrissement, se partagent le soin de me faire oublier
-quelques moments mes souffrances. Quel temps croiriez-vous, Monsieur,
-que je me rappelle le plus souvent et le plus volontiers dans mes
-rêves? Ce ne sont point les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop
-rares, trop mêlés d'amertume, et sont déjà trop loin de moi. Ce sont
-ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires, ce sont ces
-jours rapides, mais délicieux, que j'ai passés tout entiers avec moi
-seul, avec ma bonne et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé,
-ma vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les biches de la
-forêt, avec la nature entière et son inconcevable auteur; en me levant
-avant le soleil, pour aller contempler son lever dans mon jardin.
-Quand je voyais commencer une belle journée, mon premier souhait était
-que ni lettre ni visite n'en vinssent troubler le charme. Après avoir
-donné la matinée à divers soins, que je remplissais tous avec plaisir
-parce que je pouvais les remettre à un autre temps, je me hâtais de
-dîner pour échapper aux importuns et ménager une plus longue
-après-midi. Avant une heure, même les jours les plus ardents, je
-partais par le grand soleil avec le fidèle Achate, pressant le pas
-dans la crainte que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que
-j'eusse pu m'esquiver; mais, quand une fois j'avais pu doubler un
-certain coin, avec quel pétillement de cœur, avec quels battements de
-joie je commençais à respirer en me sentant sauvé et me disant: Me
-voilà maître de moi pour le reste de ce jour! J'allais alors, d'un pas
-plus tranquille, chercher quelque lieu sauvage dans la forêt, quelque
-lieu désert, où rien, montrant la main des hommes, n'annonçât la
-servitude et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir
-pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vînt s'interposer
-entre la nature et moi.»
-
-Qui ne renoncerait pas volontiers aux tumultueux plaisirs de ce monde
-pour ces plaisirs du cœur et cette liberté modeste? Je sais bien que
-chacun n'est pas dans une situation à pouvoir jouir aussi intimement
-de soi-même; mais qu'on essaye de connaître les joies de la campagne,
-et l'on verra qu'une heure de liberté, un instant de repos, suffisent
-peut-être pour nous faire sentir le vide de la dissipation des villes,
-de la parure et des distractions frivoles du monde.
-
-Clément VI offrait à Pétrarque la charge de secrétaire apostolique et
-plusieurs évêchés. Pétrarque ne voulait point accepter ces fonctions.
-«Tu refuses tout ce que je te propose, lui dit un jour le pape;
-demande-moi donc ce que tu désires, je te le donnerai.» Deux mois
-après, Pétrarque écrivait à l'un de ses amis: «Toute élévation m'est
-suspecte, parce que près de l'élévation j'entrevois la chute. Qu'on
-m'accorde cette médiocrité qui m'a été promise et que je préfère à
-l'or. Je l'accepterai avec bonheur et reconnaissance; mais si l'on
-veut m'investir d'un emploi important, je le refuse, je secoue le
-joug, car j'aime mieux rester pauvre que de me rendre esclave.»
-
-Un Anglais a dit: «Pourquoi les habitants des plaines de la Lombardie,
-où la nature répand, prodigue ses dons, sont-ils moins riches que les
-montagnards de la Suisse? C'est que la liberté exerce sur le bonheur
-des hommes une influence meilleure que le soleil et la température
-féconde. Par l'action de la liberté, le roc aride devient une terre
-fertile, le marais infect se dessèche, les déserts se revêtent d'une
-riante verdure. La liberté égaye le cœur des habitants de la
-campagne qui voient grandir autour d'eux leurs vigoureux enfants. La
-liberté a abandonné les plaines fructueuses de la Lombardie, et s'est
-réfugiée en Suisse.»
-
-On dira que c'est là de l'enthousiasme poétique, et pourtant on peut
-reconnaître la vérité de cette observation dans les cantons
-helvétiques d'Uri, de Schwytz, d'Unterwald, de Zug, de Glaris,
-d'Appenzell; car celui qui a plus qu'il ne lui faut pour satisfaire à
-ses besoins est riche, et celui-là est libre qui peut penser, parler
-comme il lui plaît, et travailler pour soi.
-
-Cet état de l'âme où l'on peut dire: _J'ai assez!_ est le plus heureux
-terme de la philosophie pratique. N'importe que l'on n'ait pas de
-grandes possessions; pourvu que ce qu'on possède suffise, voilà le
-bonheur. Les rois et les princes ne sont pas satisfaits, parce que
-leurs désirs vont toujours au delà de ce qu'ils ont, et parce qu'ils
-leur demandent plus de faveurs qu'ils ne peuvent en accorder. Quand on
-considère de bonne foi leur véritable situation, on ne peut leur
-reprocher de fermer quelquefois l'oreille aux solliciteurs.
-
-Il arrive aussi que certains hommes veulent paraître plus heureux
-qu'ils ne le sont en effet, et qu'ils regardent comme une calamité ce
-qui manque à cette apparence factice. Mais, si vous éprouvez quelque
-bonheur véritable, ne le dites qu'à vos amis les plus sûrs; et, pour
-éloigner de vous les atteintes de l'envie, dérobez à tous ceux qui ne
-vous sont pas sincèrement dévoués les bienfaits que le sort et la
-fortune vous accordent.
-
-Celui qui a peu de besoins est toujours assez riche. Pétrarque
-écrivait à ses amis, les cardinaux Talairand et de Bologne: «Je suis
-satisfait; j'ai borné mes désirs, et j'ai tout ce qu'il me faut.
-Cincinnatus, Curius, Fabricius, Régulus, après avoir vaincu des
-nations entières et conduit des rois à la suite de leurs triomphes,
-étaient moins riches que moi. Je serais pauvre si je donnais accès aux
-passions. L'ambition, le luxe et l'avarice n'ont point de limites. La
-cupidité est un abîme sans fond. J'ai des vêtements pour me couvrir,
-des aliments pour ma nourriture, des chevaux pour me porter, des
-terres pour me promener, me reposer et recevoir ma dépouille après ma
-mort. Un empereur romain n'avait rien de plus. Mon corps est sain;
-subjugué par le travail, il est moins rebelle à l'esprit. J'ai des
-livres de toutes sortes; trésors inappréciables! ils enivrent mon âme
-d'une jouissance dont jamais je ne me lasse. J'ai des amis que je
-considère comme mon bien le plus précieux, pourvu qu'ils n'essayent
-point par leurs conseils de m'enlever ma liberté. Je n'ai d'autres
-ennemis que ceux que l'envie a soulevés contre moi; mais je les
-méprise profondément, et peut-être même regretterais-je de ne pas les
-avoir; je compte encore au nombre de mes richesses la sympathie des
-gens de bien répandus à travers le monde, de ceux que je connais, de
-ceux que je n'ai jamais vus et que peut-être je ne verrai jamais.»
-
-On voit, par ces lignes de Pétrarque, que l'envie le poursuivait aussi
-dans la solitude. Il s'en est plaint souvent, mais ici il la traite
-comme un sage doit la traiter; il la méprise, et il ajoute même qu'il
-regretterait de ne pas l'avoir excitée.
-
-La solitude révèle à l'homme ses vrais besoins. Si je ne vois ni ne
-sais ce que les autres désirent, je ne songerai pas à formuler le même
-désir. Un jour on donna un coq de bruyère à un humble pasteur de
-village qui demeurait près du lac de Thoun; le brave homme, qui ne
-connaissait pas cette espèce de gibier, consulta sa servante pour
-savoir ce qu'on en devait faire, et tous deux convinrent de
-l'enterrer.
-
-A l'âge de douze ans, Pope écrivait un petit poëme agréable et
-touchant sur la solitude. «Heureux, dit-il dans cette composition de
-jeunesse, heureux celui qui sait restreindre ses désirs et borner ses
-soins à quelques arpents de terrain dont il a hérité de ses pères, qui
-aime à respirer l'air natal, à vivre du produit de son champ et du
-lait de ses troupeaux, qui se fait un vêtement de la laine de ses
-brebis, et à qui ses arbres donnent du feu en hiver et de l'ombre en
-été! Heureux celui dont les heures, les jours, les années s'écoulent
-paisiblement et sans crainte avec la santé du corps et le repos
-innocent de l'âme dans le cours régulier de ses travaux! Celui qui
-jouit d'une telle destinée peut vivre et mourir inconnu; il n'a pas
-besoin d'un tombeau fastueux ni d'une épitaphe.»
-
-Pour l'homme qui recherche une existence tranquille, les plaisirs des
-sens ont un admirable caractère de simplicité. Aux yeux des gens du
-monde, la sensualité ne présente que des banquets tumultueux, des
-danses licencieuses, çà et là des hôpitaux, des pierres sépulcrales
-sur lesquelles les fleurs se flétrissent, et des bosquets où les
-chantres de l'amour vont chercher leur inspiration. Mais, pour celui
-qui repousse les voluptés grossières, les plaisirs des sens sont d'une
-nature douce et élevée, innocents et durables.
-
-Dans la modestie de la vie champêtre, on n'éprouve point cette satiété
-qui naît de l'abondance. On y apprend à voir les choses autrement
-qu'on ne les voit dans le monde. Pétrarque, écrivant un jour à son
-ami, le cardinal Colonna, pour l'engager à venir le voir dans sa
-retraite de Vaucluse, lui disait: «Si tu préfères au tumulte des
-villes le calme de la campagne, viens ici jouir de ce calme, et ne
-t'effraye ni de la simplicité de mes repas, ni de la dureté de mes
-lits. Les rois se lassent eux-mêmes de l'appareil de leur table
-délicate, et en viennent à désirer une nourriture plus grossière; le
-changement leur est nécessaire; un plaisir que l'on interrompt paraît
-ensuite plus vif. Si tu ne penses pas de même, apporte avec toi des
-mets plus choisis, des vins du Vésuve, de l'argenterie et tout ce qui
-flatte les sens. Quant au reste, tu peux t'en reposer sur moi. Je te
-promets un lit de mousse à l'ombre des arbres, le chant des oiseaux,
-les figues, le raisin, l'eau des sources limpides, en un mot, tous les
-dons précieux de la nature.»
-
-Si l'on sait, quand il le faut, réprimer l'essor capricieux de son
-imagination, on trouve partout des jouissances nouvelles et encore
-ignorées, des jouissances sans peine et des voluptés sans remords. Les
-sens fatigués se raniment par de nouvelles impressions. Le murmure des
-bois, le soupir des eaux, résonnent alors plus harmonieusement à notre
-oreille que les chants de l'Opéra et les accords d'une musique
-savante. L'aspect du ciel, des rocs sauvages, des lacs et des
-montagnes fatigue moins nos regards que celui des bals les plus
-brillants. Dans la solitude, on s'occupe de tout ce qui nous a paru
-d'abord insupportable, et l'on renonce sans effort à tous les faux
-plaisirs. Pétrarque, que nous aimons à citer, écrivait encore de
-Vaucluse à un de ses amis: «Je fais ici la guerre à mon corps, car il
-est mon ennemi; mes yeux, qui ont été pour moi la cause de tant
-d'erreurs, ne voient plus à présent qu'une femme sèche, brûlée et
-noircie par le soleil. Si Hélène et Lucrèce avaient eu cette
-physionomie, Troie n'aurait pas été réduite en cendres, ni Tarquin
-chassé de ses États. Mais nulle femme n'est plus fidèle, plus
-laborieuse et plus soumise que celle-ci; elle passe des jours entiers
-dans les champs, et sa peau endurcie brave les ardeurs de la canicule.
-Quoique j'aie encore d'élégants vêtements, je ne les porte plus, et, à
-me voir, tu me prendrais aujourd'hui pour un laboureur ou pour un
-pâtre, moi qui étais jadis si occupé de ma toilette. Mais les motifs
-qui me donnaient tant de préoccupations de ma parure n'existent plus.
-Les chaînes qui m'enlaçaient sont brisées, les yeux auxquels
-j'aspirais à plaire sont fermés, et, s'ils pouvaient s'ouvrir de
-nouveau, peut-être n'auraient-ils plus le même empire sur moi.»
-
-La solitude dépouille les biens de la terre du prestige trompeur que
-l'imagination leur donne, et anéantit par là toute vaine ambition.
-Après avoir goûté la réalité des plaisirs champêtres, on devient
-indifférent à tous les autres plaisirs, et l'on ne convoite ni les
-honneurs, ni la fortune. Un Romain, appelé tout à coup à la dignité de
-consul, pleurait en songeant qu'il allait passer une année entière
-sans pouvoir s'occuper de la culture de son champ. Cincinnatus, que
-l'on vint enlever à la charrue pour le mettre à la tête d'une armée,
-remporta une éclatante victoire sur l'ennemi, s'empara de plusieurs
-provinces, rentra dans Rome en triomphe, et quinze jours après s'en
-retourna à sa charrue.
-
-Certes, il est bien différent d'habiter une modeste cabane ou une
-vaste et élégante maison, d'avoir autour de soi tout le luxe matériel
-ou d'être forcé de pourvoir soi-même à sa subsistance. Mais qu'on
-interroge ceux qui se sont trouvés dans ces deux situations, et qu'on
-leur demande dans laquelle des deux ils ont éprouvé la plus grande
-satisfaction. Combien il y a dans un palais de vives et fatigantes
-sollicitudes qu'on ne connaît pas dans la demeure d'un simple
-particulier! Pas un prince ne digère les repas somptueux, mais
-funestes, que ses cuisiniers lui préparent, comme le pauvre paysan des
-landes de Lunebourg digère sa lourde galette de sarrasin. Un jeune
-gentilhomme proposait à une jolie villageoise de l'emmener avec lui à
-Paris: «Ah! monsieur le marquis, lui répondit-elle, plus on s'éloigne
-de soi-même, plus on s'éloigne du bonheur.»
-
-Il suffit d'une passion qu'on ne peut satisfaire pour remplir notre
-cœur d'amertume. Il est des heures où l'on se lasse de soi-même et de
-toute son existence; on n'éprouve alors plus aucun goût ni pour la
-solitude ni pour les distractions du monde. On se sent inquiet, et
-l'on ne sait comment sortir de l'inquiétude. Le temps est d'une
-longueur horrible, et on ne l'emploie pas. On ne peut jouir du
-présent, et l'on attend l'avenir avec impatience, car alors il nous
-manque tout ce qui donne de l'attrait et de l'animation à la vie.
-
-Mais où trouver cette animation? Est-ce dans l'amour? Oui, l'amour
-nous ravive, nous enthousiasme parfois, mais nous ne pouvons attendre
-d'une passion qui nous consume la satisfaction durable que nous
-désirons. Pour que l'amour acquière une éternelle durée, il faut qu'il
-se transforme en une véritable et sérieuse amitié, sinon il se détruit
-lui-même ou il détruit ceux dont il s'est emparé en embrasant leurs
-cœurs d'un feu dévorant. Nous devons donc chercher l'animation de la
-vie dans la passion qui s'alimente et se soutient elle-même, qui puise
-dans la prolongation une nouvelle force et qui s'élève au-dessus de
-tout ce qui l'environne.
-
-La solitude est le plus heureux refuge des hommes d'État frappés de
-disgrâce, ou condamnés à l'exil. Tous les grands administrateurs
-n'abandonnent point leurs fonctions avec le même éclat que Necker;
-mais tous devraient remercier le ciel qui les enlève aux orages du
-monde, dans le calme des champs, sous les arbres plantés par leurs
-aïeux, auprès de leurs troupeaux. On a dit que sur vingt ministres
-disgraciés ou forcés par l'âge de quitter le fardeau des affaires, on
-pouvait en compter douze ou quinze qui finissaient par se livrer aux
-travaux de la campagne. C'est un bonheur pour eux. Je suis sûr qu'en
-cultivant leur jardin ils goûtent plus de repos qu'ils n'en avaient
-jamais trouvé dans les meilleurs temps de leur administration.
-
-Mais il faut dire que les plaisirs ordinaires de la vie champêtre ne
-sont pas l'unique cause du bonheur que ces hommes privés de leurs
-hautes fonctions trouvent dans leur retraite. Dans l'emploi qu'ils
-occupaient, ils se voyaient à tout instant arrêtés par quelques
-entraves, forcés de recourir tantôt à l'autorité, tantôt à la ruse
-pour atteindre leur but. Dans leur retraite, ils agissent en maîtres
-absolus. Ils peuvent créer et détruire, faire de nouvelles
-plantations, en abattre d'autres. Ils peuvent transformer en jardins
-anglais leurs vergers, diriger à leur gré le cours d'un ruisseau,
-aplanir des collines, percer des avenues, construire des édifices, en
-un mot, commander, régir et satisfaire ainsi au penchant qui porte
-tant de gens à l'exercice de l'autorité.
-
-On commettrait une grave erreur, et l'on proclamerait une impraticable
-leçon de morale, si l'on prétendait que, pour jouir des avantages de
-la solitude, il faut s'affranchir de toutes les passions humaines. Ce
-qui est dans l'homme doit rester dans l'homme. Si un homme éloigné du
-pouvoir n'est pas las de commander, qu'il commande aux êtres dociles
-qui l'entourent, pourvu que cette satisfaction lui ôte le désir de
-s'exposer de nouveau aux naufrages de la vie. Tôt ou tard, il
-apprendra à reconnaître le néant des grandeurs qu'il a convoitées; tôt
-ou tard, il sentira que le prétendu regret de ne pouvoir plus faire du
-bien n'est souvent que l'expression d'une ambition qu'on cherche à
-dissimuler, et qu'en général les simples et honnêtes paysans sont plus
-heureux que les plus puissants ministres.
-
-Savoir, dans de telles circonstances, se suffire à soi-même, voilà le
-point nécessaire. Qu'on oublie l'abondance, et l'on sentira le prix du
-peu que l'on possède. Pendant la première année de son séjour à
-Vaucluse, Pétrarque était presque toujours seul; il n'avait d'autre
-compagnon que son chien, et c'était un pêcheur du pays qui le servait;
-les domestiques qu'il avait à Avignon, n'ayant pu se plier à sa
-sauvage manière de vivre, le quittaient tous. Il était d'ailleurs logé
-dans une pauvre maison de paysan, qu'il fit reconstruire plus tard,
-sans luxe aucun, uniquement pour pouvoir y demeurer. Aujourd'hui, il
-ne reste plus aucune trace de cette habitation du poëte. Sa nourriture
-était très-frugale. On ne trouvait rien chez lui de ce qui flatte les
-sens. Aussi, ses amis les plus intimes ne lui rendaient-ils que de
-courtes et rares visites; d'autres allaient le voir par une espèce de
-charité, comme on va voir un malade ou un prisonnier. Il écrivait à
-son ami, l'évêque de Cavaillon: «Que d'autres courent après les
-trésors et les honneurs, qu'ils soient princes ou rois, je ne me
-soucie aucunement d'y mettre obstacle. Je suis poëte, cela me suffit.
-Et toi, mon cher évêque, veux-tu donc errer sans cesse par tant de
-voies et tant de chemins? Tu connais les cours princières, les piéges
-et les dangers qu'on y rencontre, les orages auxquels on y est exposé.
-Reviens dans ton diocèse, reviens goûter le repos. Tu le peux, car la
-fortune te sourit encore. Tu trouveras ici tout ce dont tu as besoin:
-laisse aux avares le superflu. Si nous n'avons pas de riches
-tapisseries, nous sommes commodément vêtus; si nous n'avons pas une
-table somptueuse, nous avons ce qui est nécessaire pour vivre. Sur nos
-lits, on ne voit pas briller l'or et la pourpre, mais nous y dormons
-bien. L'heure de la mort approche et m'avertit de renoncer à toute
-folle erreur. Je me réjouis de cultiver mon jardin; j'y plante des
-arbres fruitiers, qui me protégeront de leur ombre quand j'irai pêcher
-sous le roc. J'ai des arbres qui sont trop vieux et qu'il faut
-remplacer. Dis à tes gens de m'apporter de Naples des pêchers et des
-poiriers. Je travaille en vue de ma vieillesse et des plaisirs que je
-ne veux partager qu'avec toi. Voilà ce que t'écrit, au sein d'une
-forêt, l'ermite des bords de la Sorgue.»
-
-La modération dans mes vœux serait ma richesse et l'indépendance
-religieuse mon orgueil, si j'étais pasteur de campagne. Personne n'est
-plus heureux qu'un simple pasteur de village, s'il veut lui-même être
-heureux. Quelle félicité n'observerait-on pas dans quelques-unes de
-nos pauvres cabanes en bois, construites grossièrement sur un terrain
-boueux? Des pois secs et du jambon sont la nourriture de ces honnêtes
-ministres de l'Évangile; le lait et la bière sont leur boisson, et ils
-jouissent d'une forte santé; leurs fenêtres ne sont point fermées à
-tous les courants d'air, et ils n'en souffrent pas. Leur femme ne lit
-point de romans et n'a pas de vapeurs. Un de ses livres favoris est
-l'Almanach du jardinier; elle passe ses journées à s'occuper des
-besoins de la maison; elle n'aime que son mari, ses enfants et les
-malheureux qui invoquent ses secours. Le pasteur prêche la vertu à ses
-paroissiens et la leur enseigne par son exemple. Toutes ses matières
-se rapportent à Dieu; Jésus-Christ est son appui, la raison est son
-guide et la foi sa consolation. Étranger aux querelles religieuses, il
-n'obéit qu'aux principes d'équité et de modération. Si une tempête
-ravage la campagne, il se réjouit de voir que son champ a plus
-souffert que celui de ses ouailles. Tant que ses paroissiens auront
-encore chez eux quelque provision, le bon pasteur sait qu'il ne doit
-avoir, pour son propre compte, aucune inquiétude; sa bourse peut être
-souvent vide sans que son cœur soit triste; aussi est-il plus heureux
-qu'un roi ou qu'un grave conseiller du consistoire.
-
-La solitude, malgré sa puissante efficacité, ne nous donnerait
-cependant pas le repos que nous désirons, si nous voulions scruter de
-trop près tous les éléments du bonheur. A force de réfléchir sur ce
-qui pourrait être mieux, on finit par oublier ce qui est bien. Celui
-qui prend à tâche de corriger et de relever tout ce qui ne va point à
-sa guise, se prive par là volontairement d'une foule de plaisantes
-distractions.
-
-Un des plus sûrs moyens d'être heureux, c'est de s'accommoder, autant
-que possible, de tout ce qui frappe notre attention dans le monde, de
-chercher à faire autant de bien qu'on le peut, selon la situation où
-l'on se trouve, et de se contenter de la disposition des choses.
-
-Mon barbier me dit un jour, en venant me raser à Hanovre et
-en poussant un profond soupir: «Il fait terriblement chaud
-aujourd'hui.--Vous mettez le ciel, lui répondis-je, dans un grand
-embarras. Voilà neuf mois que chaque matin vous me répétez: Il fait
-terriblement froid aujourd'hui. Dieu ne peut-il donc plus gouverner le
-monde sans que messieurs les barbiers contrôlent son pouvoir? Ne
-vaut-il pas mieux prendre le temps comme il vient et accepter avec
-reconnaissance, de la main de Dieu, des jours chauds et des jours
-froids?»
-
-Les gens qui vivent habituellement à la campagne ne seraient pas
-tentés de séjourner dans les villes, s'ils savaient apprécier les
-avantages de leur situation. Quand ils quittent leur retraite, ils
-doivent être bientôt las de nos frivolités et ennuyés de voir des
-hommes qui perdent leur temps à faire des visites, à se parer et à
-adresser des compliments. Qu'il est doux aussi de penser, dans la
-solitude, à ses amis absents! Leur souvenir suffit pour nous faire
-éprouver encore les plaisirs que nous avons éprouvés avec eux. Mon ami
-est loin de moi, et pourtant je suis près de lui. Voilà le fauteuil où
-il était assis et le tableau qu'il m'a donné. Faut-il se croire si à
-plaindre quand on peut s'écrire? Quelles charmantes émotions d'espoir,
-d'attente, de joie, naissent d'une correspondance régulière! Grâce à
-ces heureux artifices de l'imagination qu'on invente dans la solitude
-et qui réjouissent le cœur, deux amis fidèles se créent à eux-mêmes
-tout un monde, et quand ils seraient séparés l'un de l'autre par
-l'espace immense, ils savent encore réunir leurs pensées et confondre
-leur existence.
-
-Nulle part les sentiments affectueux ne s'ennoblissent autant que dans
-les lieux où rien ne trouble les souvenirs de l'amitié. Dans les
-relations du monde, un accès de mauvaise humeur, quelque contrariété,
-une foule d'accidents imprévus, peuvent altérer le plaisir que deux
-amis éprouvent à se réunir: alors on ne pense point à ce que l'on a
-été depuis longtemps, ni à ce que l'on sera toujours. On se laisse
-aller à l'impression du moment. Sans doute il faut que l'amitié soit
-sincère, mais il faut aussi qu'on apporte dans les relations les plus
-intimes des sentiments de tolérance et de condescendance. Il faut que
-dans l'occasion on réponde à l'emportement par la douceur et à
-l'aigreur par la patience. Dans le monde, il arrive malheureusement
-assez souvent que deux amis ne pratiquent point ce principe. On se
-laisse aller à une irritation accidentelle et l'on oublie les égards
-que l'on doit à son ami. Dans la solitude, ces inconvénients
-disparaissent. La solitude sanctifie la mémoire de ceux qui nous sont
-chers, et efface l'impression de tout ce qui a pu atténuer les pures
-jouissances de l'amitié. La sécurité, la confiance, reprennent là leur
-empire sur le cœur. Il n'est plus question de désaccord. J'entends
-toujours mon ami, et je sais qu'il m'entend. Je regarde comme un bien
-sacré toutes les fleurs qu'il sème sur ma route, et je cueille pour
-lui toutes celles que je puis trouver.
-
-La solitude nous donne encore des amis que rien ne nous enlève, dont
-rien ne peut nous séparer et dont nous n'invoquons jamais en vain
-l'utile secours.
-
-Les amis de Pétrarque lui écrivaient parfois pour s'excuser de ne pas
-aller le voir: «Comment vivre avec toi? lui disaient-ils. L'existence
-que tu passes à Vaucluse est contraire à la nature humaine. L'hiver,
-tu restes sous ton toit comme un hibou, et l'été tu cours sans cesse à
-travers champs.» Pétrarque riait de ces observations et disait: «Ces
-gens-là regardent comme un bien suprême les plaisirs du monde, et ne
-conçoivent pas qu'on puisse s'en éloigner. Mais j'ai des amis dont la
-société m'est fort agréable, des amis de tous les pays et de tous les
-siècles, qui se sont illustrés à la guerre, dans les affaires
-publiques et dans les sciences. Avec eux je ne m'impose aucune
-contrainte, et ils sont toujours à mon service. Je les fais venir et
-les renvoie quand bon me semble. Ils ne m'importunent point, et ils
-répondent à toutes mes questions. Les uns me racontent les événements
-des siècles passés, d'autres me révèlent les secrets de la nature.
-Celui-ci m'enseigne le moyen de bien vivre et de bien mourir, celui-là
-dissipe mes soucis par son enjouement, ou m'égaye par son esprit. Il
-en est qui endurcissent mon âme aux souffrances, qui m'apprennent à
-maîtriser mes désirs et à me supporter moi-même; enfin, ils me
-conduisent sur la route de la science et de l'art, et ils satisfont à
-tous les besoins de ma pensée. Pour prix de tant de bienfaits ils ne
-me demandent qu'une modeste chambre où ils soient en sûreté contre les
-vers. Lorsque je sors, je les emporte avec moi sur les sentiers que je
-parcours, et le calme des champs leur plaît mieux que la rumeur des
-villes.»
-
-L'amour, qui est une des plus grandes joies du cœur, peut devenir
-plus doux et meilleur par l'effet de la solitude.
-
-L'aspect d'une belle nature contribue puissamment à éveiller l'amour
-en nous, ou à lui donner plus de prestige. Le cœur d'une femme est
-plus facile à émouvoir dans une riante solitude, dans le calme d'une
-fraîche nuit d'été.
-
-Les femmes goûtent mieux que nous les pures jouissances de la vie
-champêtre, la beauté d'une promenade solitaire, l'attrait d'une forêt
-silencieuse; leur âme contemple avec une ravissante surprise la grâce
-et la majesté de la nature. Il en est plus d'une dont le cœur serait
-resté froid dans l'agitation des villes, et qui s'est livrée à son
-entraînante émotion dans le calme des campagnes. De là vient que
-l'amour émeut surtout les cœurs tendres au retour du printemps. «Rien
-ne ressemble plus à l'amour, a dit un philosophe allemand, que le
-sentiment qu'éveille en nous l'aspect d'une riante vallée éclairée par
-les rayons du soleil couchant.» C'était pour Rousseau un plaisir
-indicible de voir naître les premiers bourgeons des plantes. Le
-printemps lui donnait en quelque sorte une vie nouvelle. Sa tendresse
-naturelle s'augmentait à la vue de la première verdure; il unissait
-dans une même pensée la beauté des premiers jours du printemps et la
-beauté d'une femme chérie; en face d'un horizon imposant, son cœur
-oppressé se dilatait, et ses soupirs s'exhalaient plus aisément dans
-un jardin.
-
-Rien ne plaît tant que le calme de la solitude à ceux qui aiment. Ils
-s'en vont à travers les lieux les plus isolés pour se livrer sans
-contrainte à la pensée qui charme leur vie. Que leur importe tout ce
-qui se passe dans les villes, tout ce qui ne respire pas l'amour!
-C'est dans un appartement obscur, dans de majestueuses forêts de
-sapins, au bord des lacs silencieux, qu'ils veulent s'abandonner à
-leur rêverie et épancher le secret de leur âme.
-
-Ils sourient à l'aspect de la forêt profonde et des vertes campagnes
-où la paysanne présente le sein à son enfant, tandis qu'à côté d'elle
-son mari mange avec joie son morceau de pain noir. Quand un homme
-d'esprit est amoureux, il comprend bien mieux la grandeur, la beauté
-de la nature, et rien ne donne autant d'esprit que l'amour.
-
-C'est dans la solitude surtout qu'il est doux d'évoquer les souvenirs
-de l'amour. Ah! la première rougeur pudique qui s'est répandue sur
-nos joues, le premier serrement de main, la première colère que l'on a
-éprouvée en se voyant troublé par un importun dans un tendre
-entretien, sont autant d'impressions ineffaçables. Souvent on
-s'imagine que le temps a détruit toutes ces impressions; mais il est
-dans l'âme des replis cachés où elles se conservent et d'où elles
-renaissent en foule quand on les rappelle; il en est de même de toutes
-les émotions de notre jeunesse, surtout de tout ce qui tient à une
-première passion. On garde à jamais la mémoire de ce ravissement
-suprême que deux amants ont ressenti à l'instant où ils reconnaissaient
-leur mutuel amour[29].
-
- [29] «Moments précieux et si regrettés, dit Rousseau, ah!
- recommencez pour moi votre aimable cours; coulez plus longtemps
- dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement
- dans votre fugitive succession.»
-
-Celui qui a connu ces jouissances de l'amour peut les retrouver dans
-ses souvenirs. Herder parle d'une certaine mythologie asiatique, qui
-raconte que les hommes ne se montraient d'abord, pendant plusieurs
-milliers d'années, leur amour que par des regards, puis par quelques
-baisers, puis par de simples attouchements. Wieland éprouva, dans
-l'ardeur de la jeunesse, ce chaste et noble amour pour une jeune
-personne de Zurich. Il savait que le mystère de l'amour expire en
-partie dans le premier baiser et dans le premier soupir. Un jour, je
-demandais à cette personne quand Wieland l'avait embrassée pour la
-première fois: «Il m'a, dit-elle, baisé la main pour la première fois
-quatre ans après m'avoir connue.»
-
-La solitude est si favorable à l'amour que parfois on quitte
-volontairement la personne que l'on aime pour s'en aller rêver à elle
-solitairement. Qui ne se souvient du passage des _Confessions_ de
-Rousseau, où il est parlé de cet homme qui quittait sa maîtresse pour
-lui écrire? Rousseau disait à madame de Luxembourg qu'il aurait été
-cet homme-là, et il avait raison. Celui qui a aimé sait qu'il est des
-moments où l'on a besoin d'écrire tout ce que la voix est impuissante
-à dire.
-
-Nulle part on ne sent la force de l'amour aussi bien que dans la
-solitude, et nulle part on ne peut si bien l'exprimer. C'est dans une
-retraite solitaire, sous les rocs de Vaucluse, que Pétrarque a écrit
-ses plus beaux vers, ses vers plaintifs sur l'absence de Laure ou sur
-ses rigueurs. Personne, avant lui ni depuis lui, n'a mieux parlé de
-l'amour, et aux trois grâces qui l'inspiraient il en a joint une
-quatrième, celle des convenances.
-
-Souvent aussi, dans les campagnes solitaires, l'amour porte jusqu'à la
-folie l'impétueuse imagination d'un jeune homme; la tendresse, la
-mélancolie, la religion, se confondent alors dans son cœur et
-exaltent son cerveau; il exige que sa maîtresse ne rie plus, parce que
-l'amour ne peut être, dit-il, qu'une tristesse perpétuelle; il veut se
-poignarder par amour, et, dans sa pensée déréglée, il se figure qu'il
-est le modèle des perfections. Les deux amants réprouvent le langage
-ordinaire; ils ne veulent point s'aimer en prose, mais en vers
-dithyrambiques. Le jeune homme n'est plus une créature humaine, c'est
-un dieu[30]. Son amante exaltée fait de lui un sanctuaire d'amour et
-regarde la tendresse qu'elle éprouve comme une émanation céleste. Elle
-associe à son roman extatique les fleurs, les oiseaux, les anges du
-ciel, l'Être suprême et la nature entière. Les chérubins, les
-patriarches et les saints doivent la regarder avec bonheur et
-applaudir à la pureté de son affection. Les sens n'ont aucune part au
-témoignage de son amour; elle se croit chaste; elle détacherait le
-globe du monde et le soleil du firmament pour prouver que tout ce
-qu'elle fait et tout ce qu'elle veut est bien; elle crée, pour elle et
-pour son amant, un nouvel Évangile et une nouvelle morale.
-
- [30] «Quand la passion est à son comble, dit Rousseau, elle voit
- son objet parfait; elle en fait alors son idole, elle le place
- dans le ciel; et, comme l'enthousiasme de la dévotion embrasse le
- langage de l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le
- langage de la dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges,
- les vertus des saints, les délices du séjour céleste.»
-
-Il peut bien se faire ainsi que la solitude nous devienne
-préjudiciable. L'amour même qui ne se livre pas à de tels écarts, qui
-n'invente pas de telles chimères, peut finir par rendre l'homme
-très-malheureux et par le consumer. Tout entiers occupés d'une
-personne qui absorbe les facultés de notre âme, nous nous éloignons
-d'un monde qui ne nous offre plus aucun attrait; mais si nous venons à
-être séparés de celle que nous aimons par-dessus tout, de celle qui
-accomplit pour nous les plus pénibles sacrifices, qui fut notre
-consolation dans le malheur et notre refuge dans l'adversité, de celle
-dont la main nous soutenait quand nous sentions nos forces
-s'affaisser, et qui nous éclairait de ses sages conseils quand nous
-nous trouvions incapables de penser et d'agir; oh! alors nous ne
-savons que languir dans une oiseuse solitude; nos nuits se passent
-sans sommeil, et le dégoût de la vie, le désir de la mort, la haine
-des hommes, torturent notre cœur et nous entraînent au hasard sur les
-chemins déserts. Mais quand nous fuirions d'un royaume à l'autre,
-quand nous irions au nord ou à l'ouest, jusque sur les plages sauvages
-de l'Océan, chercher un soulagement à nos peines, nous emporterions
-avec nous, dans les forêts et sur les grèves, le trait qui nous a
-blessés, comme la biche dont parle Virgile.
-
-Nulle part Pétrarque ne ressentit plus vivement les regrets de l'amour
-que dans sa solitude de Vaucluse. Là, l'image de Laure le poursuivait
-sans cesse: il la voyait partout, à toute heure et sous toutes sortes
-de formes. «Trois fois, dit-il, au milieu de la nuit, elle apparut
-devant mon lit, fixant sur moi un regard assuré qui annonçait son
-pouvoir; une sueur froide inonda mes membres, et tout mon sang se
-porta au cœur. Si, dans ce moment, quelqu'un était entré dans ma
-chambre, il m'eût trouvé pâle comme un mort et la figure bouleversée
-par la terreur. Avant les premiers rayons du jour, je me levai tout
-tremblant, je sortis à la hâte de ma maison où tout m'inquiétait, je
-m'élançai au sommet d'un rocher, puis je courus à travers les bois,
-jetant autour de moi des regards effarés pour voir si le fantôme qui
-venait de troubler mon repos me poursuivait encore. Je ne me sentais
-en sécurité nulle part. Dans des lieux écartés, où j'espérais être
-seul, souvent je vis Laure sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une
-source, des fentes d'un rocher; la peur alors me rendait immobile, et
-je ne savais que devenir.»
-
-La solitude est dangereuse aussi lorsqu'on éprouve un amour coupable;
-car elle irrite les penchants que la présence de la personne que l'on
-aime amortirait peut-être. Loin de cette personne, on s'abandonne à la
-fougue de son imagination; on se retrace à l'écart tout ce qui irrite
-tous les désirs, tout ce qui lie la pensée à des images de volupté; on
-se livre sans crainte à une illusion trop attrayante, et c'est ainsi
-que la passion devient dangereuse.
-
-Souvent Pétrarque ressentit cet aiguillon de la volupté sur les rocs
-de Vaucluse, où il cherchait à échapper aux atteintes de l'amour; mais
-il se hâtait d'éloigner de lui ces songes lascifs, et dans son amour
-rayonnait cette pureté idéale dont ses vers sont la charmante
-expression.
-
-On peut trouver le repos dans l'amour, si l'on sait se résigner aux
-décrets du ciel. Se plonger dans l'affliction, ce n'est pas se
-résigner à la volonté de Dieu. L'homme qui ne sait pas maîtriser ses
-regrets s'attache opiniâtrément à ce qui n'est plus et à ce qui ne
-peut plus être. Il cherche dans le vague une image qu'il ne doit plus
-revoir, et il prête l'oreille à une voix qu'il ne doit plus entendre.
-Parfois, il se figure que celle qu'il pleure vit et respire encore;
-vaine chimère! Il cultive des roses sur un tombeau, il les regarde
-avec amour, il en respire le parfum; mais ces roses se fanent aussi et
-s'effeuillent. Ce n'est qu'après avoir longtemps lutté dans la
-solitude contre sa douleur, après avoir tendu souvent les bras vers
-une ombre insaisissable, qu'il recouvre peu à peu ses forces, qu'il
-apprend à supporter son deuil, qu'il parvient à reconquérir la
-tranquillité. Et cette victoire que l'on remporte sur soi-même dans la
-solitude, et cette héroïque résolution, flattent plus le cœur que
-tous les applaudissements que l'on peut recevoir dans un salon.
-
-Si l'on sait user sagement de la solitude, on peut y trouver une assez
-douce compensation aux regrets de l'amour. Ce fut dans cette lutte
-solitaire que Pétrarque s'éleva à cette hauteur de pensée qui fait
-notre admiration; ce fut dans le temps où il luttait ainsi qu'il
-acquit sur un siècle une si grande influence. Ce même Pétrarque qui,
-prosterné aux pieds d'une femme, pleurait et soupirait comme un
-enfant, qui ne composa pour Laure que de plaintives et langoureuses
-élégies, ce même Pétrarque, en tournant les yeux vers Rome, écrivit,
-dans un style ferme et énergique, des lettres tout empreintes du
-généreux esprit qui animait les anciens Romains. Des rois oubliaient
-la nourriture et le sommeil en lisant ses poëmes. Mais, après cette
-phase, revenu de la jeunesse, Pétrarque n'était plus ce poëte
-languissant, cet esclave amolli qui baisait les chaînes d'une fière et
-dédaigneuse beauté; c'était un républicain hardi qui sonnait l'alarme
-contre les tyrans, et suscitait et propageait l'amour de la liberté
-dans toute l'Italie.
-
-L'Allemagne voit tranquillement ses poëtes prendre leur essor
-audacieux et redescendre sur la terre. Elle ne fait rien pour eux.
-Pétrarque fut entouré des plus hauts témoignages de confiance et de
-distinction.
-
-Si, dans la solitude, nous ne parvenons pas à triompher complétement
-de notre amour, nous pouvons du moins l'épurer et le sanctifier, et si
-nous voulons être plus heureux encore que Pétrarque, tâchons de
-partager notre solitude avec un être aimé. Un philosophe a dit que la
-présence d'une personne qui sympathise avec nos pensées et nos vœux,
-loin de troubler la paix de la solitude, lui donne un nouveau charme.
-Ah! si, comme moi, vous devez votre bonheur à l'amour d'une noble
-femme, elle vous habituera bientôt à oublier le monde par la douce et
-aimable expansion de ses sentiments. Si vous avez des devoirs, des
-affaires multipliées, vos entretiens intimes n'en seront que plus
-variés et plus attrayants. Un éloquent écrivain a dépeint ainsi le
-bonheur domestique: «Là, dit-il, jamais une bonne parole n'est perdue;
-jamais une louable intention ne reste sans effet; toutes les pensées
-sont recueillies, tous les plaisirs partagés, et il n'y a pas une
-seule émotion vraie qui ne frappe deux cœurs à la fois. Dans cet
-accord de deux êtres fidèles, tout ce que l'un possède appartient à
-l'autre; tous deux envisagent leurs avantages réciproques avec une
-sincère satisfaction, et remarquent mutuellement, avec une tendre
-indulgence, leurs défauts. Ils s'entendent au premier coup d'œil, ils
-préviennent l'un l'autre leurs désirs; toujours unis dans leurs
-sentiments, ils se réjouissent ensemble de la moindre joie qui arrive
-à l'un ou à l'autre.»
-
-C'est ainsi que la solitude, partagée avec une personne chérie, nous
-donne une plus grande tranquillité et une plus grande satisfaction.
-L'amour alors entretient les plus nobles sentiments dans le cœur,
-élève l'âme, seconde le penchant à la bienveillance, et nous affermit
-dans la pratique de la vertu.
-
-La solitude change parfois une tristesse profonde en une douce
-mélancolie. Tout ce qui agit sur nous avec douceur est pour l'âme
-affligée un baume salutaire. Voilà pourquoi, lorsque nous souffrons
-d'une maladie physique ou d'une douleur morale, nous sommes si
-sensibles aux soins compatissants d'une femme, à ses prévenances, à
-son affection. Ah! quand tout m'attristait dans le monde, quand une
-profonde mélancolie brisait mes forces, paralysait mon courage et
-voilait à mes yeux les riantes beautés de la nature; quand l'univers
-entier ne m'apparaissait que comme un immense tombeau, les délicates
-attentions d'une femme étaient pour moi une puissante consolation.
-
-La solitude inspire parfois une douce mélancolie dès l'âge le plus
-tendre. Des jeunes personnes d'une sensibilité tendre, d'une
-imagination vive, l'éprouvent parfois à la campagne, à l'âge où naît
-en elles le besoin d'aimer. J'ai reconnu souvent les indices de cette
-mélancolie sans aucun symptôme de maladie. Rousseau les ressentit à
-Vevay lorsqu'il allait se promener sur les bords du lac de Genève.
-«Mon cœur, dit-il, s'élançait avec ardeur à mille félicités
-innocentes; je m'attendrissais, je soupirais et pleurais comme un
-enfant. Combien de fois, m'arrêtant pour pleurer à mon aise, assis sur
-une grosse pierre, je me suis amusé à voir tomber mes larmes dans
-l'eau.»
-
-Et moi, je n'ai pas écrit ces pages sans qu'un profond souvenir me fît
-répandre des larmes. A dix-sept ans, je me suis souvent assis, avec
-cette même agitation, sur ces rives charmantes dont parle Rousseau.
-L'amour me guérit. L'amour est si doux à concevoir sous les frais
-ombrages du lac de Genève[31]! On aime ce vague état de tristesse, et
-l'on ne cherche pas à s'en affranchir. On souffre doucement et
-tranquillement sans savoir pourquoi. On se plaît à rester sur le bord
-des ruisseaux, sur les rochers, au fond des bois, en vue des simples
-et majestueuses beautés de la nature, et l'on ne forme qu'un ardent
-désir, le désir d'avoir auprès de soi une personne chérie, à qui l'on
-puisse communiquer toutes ses pensées, et qui s'associe à toutes nos
-émotions.
-
- [31] Personne n'a pu voir sans émotion les bords enchanteurs du
- lac de Genève, les grandes vallées, les villes riantes qui
- l'entourent, les cimes imposantes qui le dominent. Personne n'a pu
- détourner ses yeux de ce magnifique spectacle sans éprouver un
- regret profond, pareil à celui qui saisit le cœur quand il faut
- quitter un ami que l'on n'espère plus revoir.
-
-Cette solitude ne convient pas à toutes les personnes soumises à un
-accès de tristesse. Je n'ai fait que verser des larmes plus
-abondantes, cher Hirschfeld, quand je me mis à lire ton livre sur la
-vie champêtre, et surtout quand j'en vins à ce passage qui m'émut
-jusqu'au fond du cœur: «Les pleurs se sèchent au souffle salutaire
-des zéphyrs; le cœur se dilate et n'éprouve qu'une paisible
-mélancolie. La fraîcheur de la nature nous pénètre, et en la
-respirant, nous sentons s'apaiser nos douleurs. Peu à peu les images
-lugubres qui assombrissaient nos regards s'effacent et disparaissent.
-L'esprit ne résiste plus aux méditations qui consolent; et comme une
-riante soirée succède à un jour orageux, un calme plat remplace les
-sollicitudes qui agitaient notre âme, et nous goûtons le charme de la
-vie champêtre.»
-
-Il est des malheureux que le souvenir d'une personne aimée dévore
-lentement, qui frissonnent en relisant les lettres qu'elle a écrites,
-et qui chancelleraient sur le tombeau où ils ont enseveli le bonheur
-de leur vie. Ah! pour eux, il n'y a plus de rayons lumineux, plus
-d'aurore joyeuse. Les premières violettes qui éclosent sur le gazon,
-le chant des oiseaux qui annonce le retour du printemps, le délicieux
-aspect de la nature, qui se ravive à cette époque de l'année, n'a plus
-pour eux de charme. Le souvenir des liens qui les ont enlacés
-autrefois les irrite, les blesse, et ils repoussent la main
-compatissante qui voudrait les arracher à leurs songes funèbres pour
-leur faire voir de plus belles perspectives. En général, ces
-malheureux sont d'un caractère violent, et de plus subjugués peut-être
-par une réelle maladie. Il faut, pour les guérir, user d'une grande
-affection et d'une cordiale condescendance.
-
-Pour les hommes d'une nature douce, qui ont fait ainsi des pertes
-cruelles, la solitude a des charmes puissants. Ceux-ci se représentent
-bien leur malheur dans toute son étendue, mais ils associent à leur
-souffrance la nature entière. Ils aiment à planter sur les tombeaux
-les saules pleureurs et les arbustes en fleur; ils dessinent des
-modèles de sépulture, ils composent des chants de deuil, et donnent
-ainsi une apparence agréable à la mort. Le cœur sans cesse occupé de
-ceux qu'ils regrettent, ils vivent avec leur tristesse dans une sorte
-de région idéale entre la terre et le ciel. Je compatis profondément à
-leur douleur, et cependant il me semble qu'ils doivent être heureux
-dans cette douleur même, pourvu que personne ne trouble leur pieuse
-pensée. Ils me semblent heureux, parce qu'ils sont d'une nature telle
-que la souffrance n'accablera pas leur esprit. Ils jouissent de ce qui
-n'inspire aux autres qu'un sentiment d'effroi. Ils éprouvent une joie
-indéfinissable à rêver sans cesse aux êtres chéris et sincères qu'ils
-ont perdus.
-
-Il est un grand nombre de malheurs que l'on surmonte plus aisément
-dans la solitude que dans le monde, si l'on a la force d'en distraire
-sa pensée et de lui imprimer une autre direction. Voici un homme qui,
-frappé tout à coup par une calamité imprévue, se figure qu'il n'a plus
-d'autre alternative que le désespoir ou la mort. Qu'il essaye
-d'appliquer, dans la retraite, son esprit à la recherche de quelques
-vérités importantes, bientôt ses larmes se sécheront, son fardeau lui
-paraîtra moins lourd, et sa destinée moins effrayante.
-
-Il est beaucoup de personnes qui se retirent de leur état de tristesse
-plus facilement dans la solitude que dans le monde, les femmes
-surtout. Une femme d'une nature impressionnable se décourage aisément
-et se ranime de même. Les maladies morales des hommes s'accroissent au
-contraire peu à peu, jettent dans le cœur de profondes racines et
-sont difficiles à guérir. Il faut, pour les combattre, employer avec
-une constance inébranlable tous les moyens d'action que l'âme peut
-exercer sur le corps. Une âme forte est comme un bouclier impénétrable
-contre les coups du sort; une âme énergique rejette fièrement loin
-d'elle tout ce qui fatigue, irrite, accable les autres et soutient le
-corps qu'elle anime, tandis qu'une âme craintive et chancelante perd
-celui qu'elle doit protéger.
-
-Un point essentiel, dans ces crises morales, c'est de rechercher ce
-qui convient à telle ou telle nature. A certains hommes, il est
-nécessaire d'offrir des distractions mondaines; d'autres réclament la
-solitude.
-
-Il faut donc, en morale comme en médecine, éviter de s'en tenir à ces
-préceptes généraux, dont on ne peut faire l'application dans une foule
-de circonstances particulières. Loin de nous tous ces prétendus moyens
-infaillibles de guérison que l'on offre à l'hypochondrie. Il n'y a de
-vrai, dans les choses qui tiennent au domaine de l'existence, que ce
-qui convient en tel cas déterminé. Conseiller aux hypochondriaques
-d'ouvrir leur maison aux bals, aux réunions joyeuses, c'est s'exposer
-à commettre une grave erreur. On peut dire d'un grand nombre
-d'individus portés à la mélancolie et à l'hypochondrie: Laissez-les
-seuls; il n'y a pas d'autre moyen de les distraire.
-
-Ces diverses considérations sur les avantages que le cœur peut
-retirer de la solitude m'amènent enfin à poser cette grave question:
-Est-il plus facile d'être vertueux dans la solitude que dans le monde?
-
-Dans le monde, on fait souvent le bien par devoir.
-
-Le juge rend la justice, le médecin visite ses malades, et l'un et
-l'autre disent qu'ils agissent par un sentiment d'humanité. Il se peut
-que quelquefois cela soit vrai, mais la plupart du temps c'est faux:
-on étudie et on juge une cause, on porte des secours à un malade,
-parce qu'on siége à un tribunal, parce qu'on a mis à sa porte tel
-écriteau. On m'a écrit des milliers de lettres qui commençaient ainsi:
-«Votre humanité si bien connue,» et je ne vois dans ces mots qu'un
-compliment banal, qu'un froid mensonge. Cette vertu généreuse et
-compatissante, qu'on appelle humanité, est un des attributs d'une âme
-noble, élevée. Et d'où savez-vous que j'agis de telle ou telle façon
-par vertu, et non par une des obligations de ma position?
-
-Les bonnes œuvres ne sont pas toujours des actes si louables. On peut
-faire du bien sans être réellement bon; on peut se montrer grand dans
-les affaires, et rester petit au fond du cœur. La vertu est plus rare
-qu'on ne pense, et il faut ménager pour les occasions sérieuses les
-mots solennels de vertu, de patriotisme, de dévouement, car en les
-prodiguant on court risque d'en diminuer le prestige.
-
-On pratique vraisemblablement mieux les maximes du bien dans la
-solitude que dans le monde. Là, si un grand personnage fait un acte de
-vertu, il le fait parce qu'il sent que la grandeur d'âme est au-dessus
-de toutes les autres grandeurs.
-
-La vertu est plus facile à pratiquer dans la solitude que dans le
-monde. Dans le monde, elle n'ose souvent se révéler au grand jour.
-Nous nous trouvons là entourés de tant de piéges et de fascinations,
-que, même avec la meilleure volonté, nous ne pouvons nous empêcher de
-commettre sans cesse quelque faute. Celui-ci manque de bonne
-intention; cet autre a des intentions parfaites, mais il erre dans sa
-conduite. Le matin, avant de sortir, nous nous trouvons peut-être
-encore dans d'excellentes dispositions d'esprit, nous avons le cœur
-libre et porté à la bienveillance, à la justice, car nous n'avons
-point encore éprouvé de contrariétés; mais avec la vigilance la plus
-sévère, on ne reste pas tout le jour entièrement maître de soi,
-lorsqu'il faut poursuivre à travers d'inextricables soucis des
-affaires multipliées, entretenir de nombreuses relations, et s'exposer
-à toutes sortes d'incidents désagréables et imprévus. On ne peut donc
-oublier l'étroite union de l'âme avec le corps, et l'on ne peut
-atteindre au terme le plus élevé d'une vertu idéale. Pour vivre dans
-la solitude, on n'en conserve pas moins sa nature humaine; et si la
-vertu est plus facile à pratiquer là où elle est livrée à moins de
-dangers, elle a par là moins de mérite.
-
-Un célèbre philosophe écossais a dit: «Par l'amour de la vertu, le
-bonheur d'un homme dépend de sa conduite. Celui qui ne cherche pas à
-la pratiquer n'est qu'un esclave du monde. Il dépend de la faveur, il
-vit des caresses du monde, il est heureux ou désolé selon le succès ou
-les échecs qui lui arrivent dans cette sphère mobile. Mais les
-entreprises faites par l'homme vertueux ne sont pour lui qu'une raison
-de félicité secondaire. Son devoir accompli, il jouit de la
-tranquillité de son âme, et s'abandonne à la sagesse de la Providence.
-Son témoignage est dans le ciel, et celui qui le connaît est l'Être
-suprême. Satisfait de la voix de sa conscience et confiant en la
-justice de Dieu, il est heureux de son innocence, et méprise le
-triomphe des méchants. Or, que ces nobles principes s'implantent dans
-notre cœur, nous nous affranchissons du servage du monde, et nous
-mettons notre courage à l'abri de ses vicissitudes.»
-
-Mon but, en écrivant cet ouvrage sur la solitude, a été d'enseigner
-cet affranchissement du monde. Je ne veux pas conduire les hommes dans
-les déserts sauvages, je voudrais seulement les délivrer d'une
-crainte inutile, leur donner l'indépendance, leur inspirer un goût
-salutaire pour la retraite, afin qu'ils aient du moins quelques heures
-dans la journée où ils puissent se dire: Nous sommes libres.
-
-Cette indépendance ne doit nous porter qu'à user raisonnablement des
-avantages de la solitude. Ce n'est qu'en employant bien nos heures de
-loisir que nous prenons la ferme résolution de maîtriser nos passions
-et de régler dignement notre conduite. C'est en réfléchissant aux
-événements de notre vie, aux tentations auxquelles nous sommes
-exposés, aux côtés faibles de notre être, que nous pouvons nous armer
-d'avance contre tous les périls qui nous menacent dans les relations
-mondaines. Si la vertu, au premier abord, paraît restreindre le cercle
-de nos plaisirs, il est facile de voir qu'elle nous donne de plus
-grandes et plus sûres jouissances que ces jouissances imaginaires et
-trompeuses dont elle nous éloigne. Le riche aime à s'occuper de sa
-fortune, le voluptueux de ses joies matérielles, mais l'homme qui est
-vraiment bon éprouve un bonheur extrême à remplir régulièrement ses
-devoirs. Quand il les a remplis, il voit briller à ses yeux une
-nouvelle lumière; une clarté plus vive et plus pure l'environne de
-toutes parts, tout s'embellit pour lui, et il continue gaiement sa
-carrière. Notre père, qui est notre Dieu, pénètre le secret des
-cœurs, lit dans les ténèbres de la solitude, et nous récompense de
-nos bonnes actions par la satisfaction qu'il nous donne et la nouvelle
-force dont il nous doue.
-
-La liberté, le loisir, l'éloignement d'un vain tumulte, le calme, sont
-donc pour nous des moyens assurés de nous conduire à la vertu. Dans
-cet état si désirable, on ne se borne plus à réprimer le cours
-fougueux de ses passions, on ne permet pas à ses pensées de
-s'inquiéter des choses dont elle n'a point à s'occuper. La vie
-domestique n'est plus alors cette existence fastidieuse, ou ces champs
-orageux que l'on rencontre si souvent dans le monde. La paix et la
-félicité appartiennent à celui qui renonce aux plaisirs impurs, et
-cette félicité il la répand autour de lui.
-
-Il n'est pas un scélérat qui ne convienne en secret que la vertu est
-la base fondamentale du bonheur en ce monde: cependant le vice lance
-de tous côtés ses piéges attrayants, et y prend sans cesse des gens de
-tout âge et de toute condition. Veiller sur les désirs trompeurs,
-avant même qu'ils ne nous atteignent, vaincre par de nobles pensées la
-cupidité coupable, c'est là l'un des plus beaux triomphes de l'âme, et
-c'est par là qu'on acquiert la paix intérieure.
-
-Heureux celui qui entre dans la solitude avec cette paix sublime et
-qui la conserve sans nuage! A quoi servirait de chercher un refuge
-dans la retraite, si l'on y portait la haine des hommes? On ne
-trouverait alors pas plus de satisfaction dans les vertes et fraîches
-prairies que dans les ténèbres sinistres d'une affreuse cellule.
-Épurer notre cœur, le préserver de toute atteinte funeste, voilà la
-tâche que nous devons nous prescrire dans la solitude.
-
-Il importe souvent aussi de savoir estimer ce que les hommes
-méprisent, et mépriser ce qu'ils estiment. Lorsque, après la guerre de
-Rome contre les pirates, le commandement enlevé à Lucullus fut remis à
-Pompée, celui-ci s'écria: «O dieux, vous me chargez d'une œuvre sans
-fin! N'aurais-je pas été plus heureux sans cet appareil de gloire?
-Faut-il donc que je sois toujours en campagne, et que j'aie toujours
-la cuirasse sur la poitrine? Ne pourrai-je échapper à l'envie qui me
-poursuit sans relâche, et vivre paisiblement à la campagne avec ma
-femme et mes enfants?»
-
-En parlant ainsi, Pompée mentait; car il n'estimait pas encore assez
-ce que les hommes de sa nature méprisent, et il ne méprisait pas assez
-ce que les Romains, jaloux du pouvoir, estimaient par-dessus tout.
-Mais Marius Curius, ce grand citoyen, agit autrement. Après avoir
-chassé Pyrrhus de l'Italie, après avoir joui trois fois des honneurs
-du triomphe, il se retira à la campagne dans une humble demeure, et y
-cultiva lui-même son jardin. Quand les ambassadeurs des Samnites
-vinrent lui offrir de l'or qu'il refusa, il était près de son foyer,
-occupé à faire cuire ses navets.
-
-La solitude procure autant de jouissances à l'homme le plus obscur
-qu'au personnage le plus éminent. La fraîcheur de l'air, la majesté
-des forêts, le riant éclat des prairies, la magnificence de l'été,
-peuvent enchanter l'ignorant tout aussi bien que les philosophes et
-les héros. «Il n'est pas nécessaire, a dit un Anglais, de connaître
-les lois de la végétation pour admirer le calice d'une fleur, ni
-d'étudier le système de Copernic et de Ptolémée pour jouir de la
-lumière et de la chaleur du soleil. Que de douces émotions
-n'éprouve-t-on pas au retour du printemps! Quand un homme qui a
-longtemps été renfermé dans les villes visite la campagne, il n'est
-pas un point de vue champêtre qui ne réjouisse quelqu'un de ses sens.»
-
-Plus d'un exilé même a souvent ressenti les bienfaits de la solitude.
-Au lieu du monde d'où il était banni, il se créait un monde nouveau
-dans le silence de la retraite, oubliant les plaisirs factices pour
-s'attacher à des plaisirs plus réels[32], et inventant mille
-innocentes distractions qu'il n'aurait pas trouvées ailleurs.
-
- [32] Cicéron a dit: «Multa præclare Dionysius Phalereus
- in illo exsilio scripsit, non in usum aliquem suum quo erat
- orbatus, sed animi cultus ille erat ci quasi quidam humanitatis
- cibus.»
-
-Maurice, prince d'Isembourg, après s'être signalé pendant de longues
-années par son courage, sous le duc Ferdinand de Brunswick, sous le
-maréchal de Broglie et dans la guerre des Russes contre les Turcs,
-tomba en disgrâce et fut exilé. On sait ce qu'est une sentence d'exil
-en Russie. L'ennui l'accabla d'abord, la douleur s'empara de lui; mais
-un jour, le petit livre de Bolingbroke sur l'exil lui tomba entre les
-mains. Il le lut, le relut, et en fit une traduction. «A mesure que je
-le lisais, dit-il, je sentais s'apaiser ma tristesse.»
-
-Ce livre de Bolingbroke est un chef-d'œuvre de stoïcisme et de style.
-L'auteur y retrace toutes les adversités de la vie. Il ne veut point
-qu'on cherche à s'y soustraire par une longue et lâche résignation; il
-veut qu'on emploie pour les vaincre les remèdes les plus violents,
-qu'on poursuive le mal jusque dans sa source pour le guérir
-radicalement.
-
-Avec une certaine énergie, on peut parvenir sûrement à supporter le
-plus long exil, et on peut y trouver des plaisirs qu'on ne connaissait
-pas dès que l'on est privé de ceux que l'on recherchait dans un autre
-temps. Brutus trouva Marcellus, dans son exil de Mitylène, aussi
-heureux qu'il est possible à l'homme de l'être, et livré avec autant
-d'ardeur qu'autrefois à l'étude des sciences utiles. En le voyant
-ainsi, il pensa que c'était lui-même qui, en rentrant dans le monde,
-allait en exil.
-
-Quelques années auparavant, Métellus Numidicus, refusant sa sanction
-aux lois funestes du tribun Saturninus, avait été aussi condamné à
-l'exil. Des citoyens recommandables voulaient s'armer pour le
-défendre; mais Métellus, qui n'avait pu arrêter le mal par la
-persuasion, ne voulut pas outrager les lois par la violence. Il gémit
-seulement sur le délire des Romains, comme autrefois Platon sur celui
-des Athéniens. «Mes citoyens, dit-il, me rappelleront s'ils reviennent
-de leur égarement, et, s'ils n'en reviennent pas, je ne puis être
-nulle part plus mal qu'à Rome.» Il partit pour l'exil, persuadé que
-c'était un avantage pour lui de s'éloigner de ces lieux où son cœur
-eût été sans cesse déchiré par le douloureux spectacle d'un état
-d'anarchie et d'une république expirante.
-
-Rutilius s'éloigna de Rome avec un profond mépris pour les mœurs
-corrompues de cette grande ville. Il avait soulevé contre lui une
-classe de gens puissants en cherchant à protéger les provinces d'Asie
-contre les exactions des fermiers. Il fut accusé de s'être lui-même
-laissé corrompre, et cité en justice par l'infâme Apicius. Ses
-accusateurs étaient ses juges; il le savait, et il daigna à peine se
-défendre. Il s'en alla en Orient, où il fut accueilli avec respect;
-et, lorsque le temps de son exil fut fini, au lieu de rentrer dans sa
-patrie, il s'en éloigna encore plus.
-
-Dans ces imposantes histoires d'exilés, Cicéron fait une triste
-exception. Il était doué de tous les trésors de l'esprit, de tous les
-sentiments délicats qui pouvaient charmer sa solitude; mais il n'avait
-pas la force de supporter l'exil. Au temps de sa prospérité, les
-menaces d'un parti puissant, les poignards des assassins n'avaient pu
-l'effrayer. La souffrance morale le fit succomber dans son exil; il
-devint hypochondriaque, et cette maladie épuise l'énergie de l'âme et
-brise toutes les résolutions. Cicéron a, par sa faiblesse, déshonoré
-l'exil et la solitude. Inquiet et timide, regrettant sans cesse la
-perte de son rang, de sa fortune, de son crédit, il ne pouvait goûter
-l'influence salutaire de la retraite, car tout s'offrait à ses yeux
-sous une ombre sinistre.
-
-Pour qu'un exilé achève en paix ses jours dans le silence de la
-retraite, il faut qu'il ait payé sa dette à la société, et qu'il donne
-à ceux qui l'observent l'exemple d'un homme aussi grand dans sa chute
-que dans sa prospérité.
-
-Il est doux surtout de songer à la solitude quand la vieillesse
-approche, quand notre vie décline. Notre existence est un voyage de
-courte durée; notre vieillesse, un jour rapide qu'il faut regarder
-comme un instant de repos, comme un intervalle entre l'activité et le
-dernier sommeil, comme le port d'où nous observons les écueils où nous
-avons couru risque d'échouer, et nous ne pouvons mieux jouir de ces
-dernières impressions de la vieillesse que dans la solitude.
-
-Souvent l'homme tend à épuiser tout ce qui lui est étranger avant de
-s'occuper de lui-même. Ainsi, nous commençons par visiter les pays
-lointains avant de remarquer ce qu'il y a d'intéressant dans le nôtre;
-mais le jeune homme prudent et le vieillard expérimenté n'agissent pas
-ainsi. Pour eux, le commencement et la fin de la sagesse sont dans la
-solitude et dans la sérieuse observation de soi-même. Combien de gens,
-d'ailleurs, que la solitude a rendus mélancoliques dans leur jeunesse,
-et qui ne ressentent plus cette mélancolie aux approches de la
-vieillesse!
-
-Une alternative incessante de désirs, de croyance, d'espoir et
-d'illusions, voilà le tableau de notre entrée dans la vie. L'âge mûr
-est porté à la mélancolie; mais rien ne surprend l'homme qui s'est
-affermi sur sa route par l'expérience. Quand on n'est plus forcé de
-songer à de vains besoins, et quand on a su de bonne heure apprécier
-les petites intrigues du monde, on ne se plaint pas de l'ingratitude
-que l'on éprouve. Qu'on obtienne seulement le repos, voilà tout ce que
-l'on demande; le reste n'est rien si l'on est rentré assez tôt en
-soi-même, si l'on a vu les choses extérieures telles qu'elles sont
-réellement.
-
-«Il y a, dit un Allemand, des chartreux en politique comme en
-religion. C'est dans la retraite silencieuse qu'on rencontre le sage
-observateur dévoué à la vérité et à sa patrie, qui n'exalte rien outre
-mesure et ne calomnie personne. On aime sa lucide raison; on admire
-son amour pour les sciences et pour les hommes; on voudrait posséder
-sa confiance et son amitié; on est étonné de sa modestie, de son
-langage et de son existence; on voudrait lui faire quitter son humble
-demeure pour un palais; mais il semble qu'il porte écrit sur son front
-cet axiome de l'antiquité: «_Odi profanum vulgus et arceo_;» et alors,
-au lieu de chercher à le séduire par une vaine convoitise, on en fait
-un prosélyte.
-
-Il n'est plus, ce chartreux politique que j'appris un jour à connaître
-dans une petite province, qui m'inspira un respect et un amour filial.
-Peut-être n'existait-il pas alors dans les cours d'Allemagne un homme
-plus sage et plus profond que lui. Il jugeait le monde et les choses
-avec une admirable sagacité, et connaissait personnellement
-quelques-uns des plus grands souverains de l'Europe. Nulle part je
-n'ai trouvé une âme plus libre, plus ouverte et douée de plus de
-douceur et d'énergie; jamais un œil plus vif et plus pénétrant, et
-jamais un homme avec lequel j'aurais autant aimé à passer toute ma
-vie. Sa maison était d'une extrême simplicité et sa table
-très-frugale: c'était le baron de Schrantenbach.
-
-Les jeunes gens ne sont en général que trop disposés à médire des
-écrits des vieillards; cependant jamais homme n'a écrit avec tant de
-chaleur et d'émotion que Rousseau ne le fit dans ses dernières années.
-La plupart de ses meilleurs ouvrages datent de sa vieillesse. Entre
-cinquante et soixante ans, il devint l'un des premiers écrivains de
-son siècle, et il ne regardait alors les œuvres de son jeune âge que
-comme de faibles productions de son esprit.
-
-C'est dans la vieillesse qu'on est le plus porté à la méditation.
-L'ardeur du jeune âge est apaisée; l'effervescence du midi de la vie
-est calmée; le soir arrive avec sa douce tranquillité et son calme
-rafraîchissant. Il est donc utile de consacrer à la méditation les
-derniers instants que l'on a à passer en ce monde, et après les
-sollicitudes que l'on a éprouvées, on parvient à conquérir quelque
-repos. La pensée de ces paisibles loisirs nous réjouit, comme la
-perspective d'un heureux jour de printemps après un long hiver. Qu'on
-se repose, soit, diront quelques jeunes gens dédaigneux; mais qu'on
-n'écrive pas; car, à cet âge-là, on n'a plus de chaleur, l'imagination
-est éteinte, et le prisme qui l'animait a disparu. Cela peut être,
-répond le vieillard; mais j'aime à exprimer encore les sensations que
-j'éprouve. Je lis, j'écris, je pense, voilà ma joie à présent comme
-dans ma jeunesse. L'homme âgé acquiert par sa paisible et régulière
-activité ce que vous perdez chaque jour par votre bruyante agitation.
-
-Pétrarque sentit à peine l'affaissement de la vieillesse. Il savait
-animer sa solitude par le mouvement de son esprit, et ses années
-s'écoulaient doucement. D'une maison de campagne située dans le
-voisinage d'une chartreuse, à quelques lieues de Milan, il écrivait à
-Settimo avec une aimable naïveté: «Comme un voyageur fatigué, je
-double le pas à mesure que j'approche du terme de ma route. Je lis,
-j'écris jour et nuit; une occupation me repose de l'autre, je veille
-et je me divertis, je travaille et je me fatigue; plus je rencontre de
-difficultés, plus mon ardeur augmente. La nouveauté m'aiguillonne, les
-obstacles m'excitent. Le travail est chose sûre, et le mien est
-incertain. Mes yeux sont affaiblis par les veilles, et ma main est
-lasse de tenir la plume. Mais je désire que la postérité me connaisse,
-et si je ne parviens pas à occuper son attention, mon siècle du moins,
-mes amis m'auront connu, et cela me suffit. Ma santé est encore si
-bonne, mon corps si robuste, mon tempérament si chaleureux, que l'âge,
-les occupations sérieuses, la continence et la macération ne peuvent
-vaincre cet ennemi rebelle contre lequel je lutte sans cesse. Si je
-n'avais foi en la Providence, je succomberais comme j'ai déjà succombé
-plusieurs fois. Souvent, à la fin de l'hiver, il faut que je reprenne
-les armes contre la chair, que je combatte, pour ma liberté, contre
-ses plus cruels ennemis.»
-
-Plus d'un homme, en recherchant dans sa vieillesse la solitude, a
-acquis loin du monde une importance qu'il n'avait pas à un autre âge.
-«C'était, a dit Pope, dans la retraite, dans l'exil, sur leur lit de
-mort, que les grands hommes de l'antiquité jetaient le plus grand
-éclat et faisaient le plus de bien, en communiquant aux autres leurs
-lumières.»
-
-«C'est quelque chose, dit Rousseau, que de donner aux hommes l'exemple
-de la vie qu'ils devraient tous mener. C'est quelque chose, quand on
-n'a plus ni force ni santé pour travailler de ses bras, d'oser de sa
-retraite faire entendre la voix de la vérité. C'est quelque chose
-d'avertir les hommes de la folie des opinions qui les rendent
-misérables. Je serais beaucoup plus inutile à mes compatriotes, vivant
-au milieu d'eux, que je ne puis l'être dans le calme de ma retraite.
-Qu'importe en quel lieu j'habite, si j'agis comme je dois agir?»
-
-Heureux le vieillard qui, dans ses dernières années, reçoit dans ce
-monde la récompense du bien qu'il a fait, et emporte les bénédictions
-de ceux qui l'entourent! Celui qui a vécu honnêtement et honorablement
-ne craint pas de reporter ses regards sur la route qu'il a parcourue,
-et les grandes âmes ne s'effrayent pas de l'approche du tombeau.
-L'impératrice Marie-Thérèse fit elle-même construire le sien: elle
-s'arrêtait souvent auprès de ce monument de deuil, et le montrait à
-ses enfants en leur disant: «Avons-nous le droit d'être fiers? Voilà
-le dernier asile qui reste aux empereurs.»
-
-Sans s'élever à cette hauteur de sentiments, chacun peut se retirer du
-monde, ne pas attacher au passé une importance outrée, et, dans les
-moments qui lui appartiennent encore, entretenir, développer les
-pensées qui le rattachent à Dieu et à la vertu; alors la tombe ne lui
-présentera plus un si lugubre aspect, et il ne regardera la fin de la
-vie que comme le soir d'un beau jour.
-
-Les jouissances du cœur que nous procure la retraite augmentent
-souvent pour les idées religieuses qu'elle enfante. Une vie simple,
-paisible, innocente, porte notre cœur vers Dieu. La vue de la nature
-nous ramène à la religion, et la religion, par un de ses sublimes
-effets, nous donne la tranquillité.
-
-Celui qui est pénétré de ces sentiments religieux n'attribue plus au
-monde la même valeur et ne ressent plus aussi vivement les misères de
-l'humanité. On se trouve alors comme dans une fraîche vallée où l'on
-entend au loin gronder le tonnerre des fausses passions. Quand le
-célèbre Addison, abandonné des médecins, sentit sa fin approcher, il
-fit appeler un de ses jeunes parents, qui lui était profondément
-attaché. Après quelques moments d'attente, le jeune homme désolé lui
-dit: «Vous m'avez demandé, dictez-moi vos ordres, je les accomplirai
-religieusement.» Addison lui prit la main et lui répondit: «Vois comme
-un chrétien meurt tranquillement.»
-
-S'il n'est pas en notre pouvoir de briser tous les obstacles qui
-s'opposent à cette paix intérieure, et de remporter dans toutes les
-circonstances une pleine victoire sur les étreintes du monde, l'idée
-de tout sacrifice à Dieu est grande et imprime un noble élan à une âme
-ardente. Pourquoi sommes-nous si fréquemment mécontents de notre
-situation? Pourquoi nous plaignons-nous de ne connaître ni la joie ni
-le bonheur? C'est parce que nous nous laissons saisir par l'apparence
-des choses, parce que nos sens gouvernent notre raison, parce que,
-dans mainte et mainte occasion, nous préférons des biens trompeurs aux
-jouissances réelles et durables, parce qu'enfin nous n'avons pas toute
-la piété que nous devrions avoir.
-
-Il faut se faire un devoir de consacrer à de pieuses réflexions une
-partie de ces heures que tant de gens dissipent en vaines
-distractions. Mais il ne faut pas que cette piété dégénère en
-fanatisme, qu'elle nous donne de vagues sentiments au lieu des pensées
-lumineuses, qu'elle remplace par des rêveries les réalités; il ne faut
-pas qu'elle nous assujettisse à un rigorisme outré, qu'elle nous fasse
-renoncer à des plaisirs innocents. Une joie honnête augmente notre
-force, et la vertu doit donner une douce et profonde satisfaction.
-
-Pour un homme qui a contracté l'habitude de se recueillir dans le
-calme, les heures qu'il consacre à de religieuses méditations sont les
-meilleurs instants de sa vie. De même que, lorsque nous allons à
-l'église accomplir un de nos devoirs de chrétien, nous devons nous
-examiner sérieusement, scruter notre conduite et nous affermir dans la
-résolution de vivre selon la voie de Dieu, de même, chaque fois que
-dans la retraite nous élevons notre pensée vers le ciel, nous devons
-porter sur nous-mêmes un regard sévère. Nous apprendrons ainsi à
-reconnaître nos fautes, à rectifier nos idées, à réfléchir utilement
-au terme et au but de notre existence.
-
-Il ne suffit pas de faire de bonnes actions, il faut encore discerner
-le motif de ces actions. N'avons-nous pas, en les faisant, cédé à
-quelque considération mondaine ou à quelque enthousiasme passager?
-N'avons-nous pas été dirigés par l'amour-propre plutôt que par l'amour
-du prochain? Dans nos heures solitaires, en élevant notre cœur vers
-Dieu, nous apprécions plus facilement et plus judicieusement la nature
-et le motif réel de ces actions.
-
-La solitude nous conduit de la faiblesse à la force, de la séduction à
-la résistance, du présent à l'avenir, des contraintes du monde
-d'ici-bas à la contemplation d'un monde meilleur. Aux heures de
-retraite et de silence, nous sommes plus près de celui à qui nous
-devons par-dessus tout être désireux de plaire, et qui veille près de
-nous dans les ombres de la nuit.
-
-Les apologistes de la société répètent sans cesse qu'il y a de grandes
-choses à faire dans le monde. Mais, d'une part, nous ne faisons pas
-dans le monde tout ce que le devoir nous prescrit, et de l'autre, nous
-devons être convaincus que nous n'acquerrons jamais aussi bien que
-dans la solitude et par la religion l'énergie nécessaire pour
-accomplir des actions de mérite et l'élévation de caractère que nous
-devons tous ambitionner.
-
-La satisfaction habituelle dont notre âme jouit au sein de la solitude
-a déjà quelque analogie avec les joies de l'éternité, et c'est dans
-ces moments de félicité intérieure qu'on aime à s'abandonner aux
-désirs et aux espérances qu'éveille en nous l'idée d'une autre vie.
-
-Dans ce monde, où l'on trouve tant de contrainte et d'inquiétude, la
-liberté, le loisir, le repos, sont des biens inappréciables auxquels
-chacun aspire, comme le navigateur fatigué des orages de la mer aspire
-à la terre ferme. Mais lorsqu'on n'a jamais été privé d'un pareil
-bonheur, on ressemble à l'habitant éloigné des plages maritimes qui ne
-se représente pas les anxiétés, les angoisses et les désirs du
-matelot. Pour moi, j'aime à croire que nous jouirons dans l'éternité
-d'une tranquillité constante, inaltérable et exempte de tout mouvement
-sensuel. Or, comme la paix intérieure et extérieure est déjà sur cette
-terre un commencement de béatitude, il peut être utile de croire qu'un
-sage éloignement du tumulte du monde est un moyen de développer dans
-l'âme des facultés qui deviendront un des éléments de notre félicité
-pour la vie future.
-
-Je termine ici mes réflexions sur les avantages que la solitude
-présente au cœur. Puissent-elles propager quelques pensées
-salutaires, quelques vérités consolantes, et contribuer à répandre
-parmi les hommes l'idée d'un bonheur qui est si près de nous! C'est
-tout ce que je désire.
-
-
-
-
-CONCLUSION
-
-
-Après avoir lu la première partie de cet ouvrage, on m'a accusé
-d'avoir trop déprécié les résultats de la solitude. En lisant la
-seconde, on me reprochera peut-être de parler de ces mêmes résultats
-avec trop d'enthousiasme. On dira que je prescris une morale trop
-sévère, une élévation d'âme à laquelle on ne peut atteindre, un
-véritable mépris des hommes et des agréments extérieurs, un calme et
-une fermeté imaginaires, un dégoût du monde que rien ne justifie. On
-me reprochera de vouloir ainsi, non-seulement affaiblir le penchant à
-la vie sociale, mais d'exciter un triste mécontentement dans le cœur
-des hommes, de les porter à rompre toute espèce de joug pour vivre
-selon leur propre fantaisie, et de les rendre trop philosophes et trop
-libres. Enfin, on me reprochera encore de faire un trop long éloge de
-la vie privée, et de détruire par là le juste sentiment d'estime que
-l'on doit avoir pour les relations sociales.
-
-Tel n'a point été pourtant mon projet, et je crois que les jouissances
-du bonheur domestique n'altèrent point, dans une âme noble, le désir
-du bien-être général. Si l'un des effets de la solitude est de nous
-inspirer une certaine indifférence pour le monde, l'habitude de
-penser, que nous contractons dans notre retraite, nous améliore
-moralement, et nous donne une activité d'esprit qui peut devenir utile
-à la société.
-
-On ne peut trouver le bonheur complet en soi-même, et nous sommes liés
-par notre faiblesse même à quelque être qui nous aime. Il n'entre pas
-dans les droits de la nature que nous soyons misanthropes. Dieu seul
-peut se suffire à lui-même. Nous ne pourrions donc, sans de grands
-inconvénients, nous retrancher dans une retraite absolue.
-
-S'il existe un être complétement isolé, il doit être bien misérable,
-car il n'a ni appui ni consolation. La nature elle-même veut que nous
-soyons unis à une créature de notre espèce, et tous les sentiments qui
-naissent et se développent dans notre cœur nous rappellent à chaque
-instant cette loi. Il faudrait être dominé par une effroyable idée du
-genre humain pour imiter ce moine qui s'en alla demeurer près du
-Vésuve, préférant, disait-il, le voisinage du volcan à la société de
-ses semblables.
-
-Avec un caractère raisonnable, il est impossible qu'on se sépare
-entièrement des hommes. On a besoin de leur être agréable, de leur
-faire du bien, de s'attacher à eux, de jouir avec eux de la vie.
-Plutarque disait: «Je fuis le monde par goût, et la douceur de mon
-caractère m'y ramène.»
-
-Si, avec l'idée de trouver dans les livres tout ce qui mérite d'être
-connu, nous consacrions toutes nos heures à l'étude, nous nous
-priverions par là des avantages réels que nous devons retirer de nos
-relations sociales; les jeunes gens s'éloigneraient des vieillards; la
-solitude la plus occupée ne nous serait plus aussi utile, et nous
-pourrions bien finir par n'être que des pédants insupportables.
-
-Pour remplir justement sa destinée, pour acquérir un certain degré
-d'expérience et de sagesse, il faut que l'homme soit tour à tour en
-rapport avec les autres, et en rapports directs avec lui-même; qu'il
-sache goûter les plaisirs honnêtes que lui offre le monde, et se
-livrer aux réflexions sérieuses que lui inspire la solitude.
-
-Dieu lui-même, nous l'avons dit, veut que nous vivions en relations
-avec les autres hommes. Le penchant social qu'il a mis en nous est une
-preuve évidente de sa volonté. Jésus-Christ nous invite seulement, par
-son exemple, à nous retirer quelquefois dans la solitude. Il a vécu au
-milieu des hommes; mais de temps à autre il rentrait dans la retraite.
-Il nous apprend par là que le chrétien doit savoir aussi s'éloigner
-des affaires et des distractions du monde, pour observer l'état de son
-cœur et élever sa pensée vers Dieu.
-
-Tout ce qui tend à rapprocher les hommes l'un de l'autre, à les rendre
-plus éclairés, plus affables, plus vertueux, tout ce qui peut
-augmenter entre eux une sage harmonie mérite nos éloges. Il faut que
-nous nous reposions des jouissances de l'esprit par les distractions
-du monde; ces distractions, ces innocents plaisirs que la société nous
-présente, adoucissent le caractère et donnent à la vertu un aspect
-plus attrayant.
-
-En fréquentant les réunions du monde, il faut se résigner d'avance à y
-éprouver mainte contrariété, à y peser mainte heure d'ennui. Il y a là
-souvent plus de pédants qu'on n'en trouve parmi les savants qui se
-retirent dans la solitude. Il y a là d'insipides et intarissables
-discoureurs, dont il est difficile d'arrêter la loquacité. Si l'un de
-ces déplorables orateurs de salon s'attache à nous et nous accable de
-ses longues phrases, écoutons-le avec patience, en nous rappelant ces
-paroles de Garve: «Ces pauvres gens ont perdu la mesure morale, qui
-apprend à régler son langage et ses actions selon les personnes que
-l'on rencontre. Pédants et passionnés, il ne se soucient aucunement
-des circonstances où ils se trouvent, et, ne consultant que leur
-fantaisie, ils commettent à chaque instant quelques inconvenances,
-parce qu'ils oublient tout, excepté la passion qui les anime.»
-
-Dans une sphère plus élevée, là où l'on n'accepte ni une telle
-pédanterie, ni l'homme sans instruction, les relations du monde
-peuvent être de la plus grande utilité, et je pense que la
-fréquentation des princes et des grands serait une excellente école de
-philosophie pratique pour ceux qui vivent souvent seuls; car il faut
-bien plus de courage pour oser proclamer une vérité hardie devant un
-grand, que pour en répandre des centaines dans un livre. Et quel
-observateur du cœur humain ne voudrait avoir vu César, et
-s'entretenir intimement avec lui, à l'époque où Sylla disait en le
-regardant: «Ne vous fiez pas à ce jeune homme qui porte la tête si
-haut. Il y a en lui plusieurs Marius?» C'est une chose d'un grand
-intérêt aussi que de pouvoir étudier dans son germe et dans son
-développement la puissance à l'aide de laquelle un homme fait époque
-et devient le modèle des autres. N'est-ce pas une grande joie, en
-observant cet homme, de reconnaître qu'il joint à ses qualités
-extraordinaires un tact délicat et une douce nature de pensées?
-
-Cependant il est aussi une foule de personnes qui ont raison de se
-dérober à l'entraînement des salons. Celui qui veut s'élever au-dessus
-du vulgaire doit savoir se renfermer dans la retraite et s'appliquer
-assidûment au travail. Et il arrive souvent que ceux mêmes qui
-attachent le plus d'importance aux obligations mondaines absolvent
-l'homme sérieux qui s'en affranchit. Ce que les régents des salons
-exigent n'est pas toujours d'une rigoureuse nécessité, et l'homme de
-bien, en interrogeant sa conscience, sait ce qu'il lui importe de
-faire chaque jour. On n'est point un être sauvage par cela seul qu'on
-se plaît de temps à autre à vivre dans l'obscurité. Il y a, nous
-l'avons dit, mainte œuvre sérieuse qu'on ne peut achever que dans le
-calme; et du fond de sa solitude, un écrivain se rend souvent plus
-utile à l'humanité que l'homme d'affaires avec son impétueuse
-activité. Ah! combien il en est de ces esprits modestes et réservés
-qui dans l'asile le plus humble étalent bien plus de forces
-intellectuelles qu'on n'en étale dans le monde. L'essentiel est que
-notre activité intérieure soit dirigée vers un but louable. Celui qui
-cherche à instruire la jeunesse, ou qui écrit un livre utile, est sans
-cesse par la pensée en relation avec le monde, et souvent il contribue
-à notre bonheur. Dans sa vie solitaire, dans son éloignement des
-relations sociales, il travaille pour la société, il exprime librement
-à l'écart ce qu'il n'oserait peut-être dire dans une grande réunion,
-par des raisons de convenance, de respect ou de timidité.
-
-Il est difficile d'accomplir sa mission de savant en passant une
-grande partie de sa vie dans le monde. Mais celui-là mérite un double
-hommage qui, en se dévouant au culte des sciences, possède l'art
-d'attirer les cœurs à lui par la sagacité de son esprit et la douceur
-de ses sentiments.
-
-Pour jouir utilement de la solitude et des relations du monde, il faut
-savoir employer sérieusement son temps dans la retraite, se conduire
-avec dignité et intelligence parmi les hommes, apprendre à corriger
-les inconvénients de la solitude par les relations de la société, ceux
-de la société par la solitude, et ne s'attacher trop exclusivement ni
-à l'une ni à l'autre de ces deux séductions. L'homme dont l'éducation
-a été sagement dirigée sait se rendre utile dans ses diverses
-situations, comme un fleuve paisible qui n'arrose pas seulement des
-vallées solitaires, mais qui porte ses ondes dans des villes
-populeuses, et qui contribue à les embellir et à les enrichir.
-
-La vie contemplative et la vie sociale doivent également servir à
-notre perfectionnement. Notre désir est d'être heureux, c'est-à-dire
-d'obtenir pour nous-mêmes autant de bonheur que nous pouvons nous en
-procurer, et de faire aux autres tout le bien qui est en notre
-pouvoir. Mais par l'effet des circonstances, bon nombre d'hommes ne
-sont pas à la place qui leur conviendrait. En voici un qui végète
-obscurément au fond d'une province, et qui pourrait remplir un grand
-rôle sur un vaste théâtre; cet autre que sa naissance appelle à
-occuper un rang élevé est un être sans valeur qui devrait se
-soustraire à tous les regards. Combien de personnes condamnées à vivre
-dans une retraite monotone, qui pourraient exercer dans les villes une
-douce et salutaire action! Combien de femmes qui languissent dans une
-maison champêtre, parce que l'époux qu'on leur a donné ne sait
-apprécier ni leur esprit ni leur cœur, parce qu'elles ne voient
-autour d'elles que des natures nulles, et pas un seul être qui puisse
-les juger et les comprendre! Cependant, celle qui dans cette triste
-situation sait surmonter ses regrets, et user sagement des ressources
-qu'elle possède, peut encore jouir d'un bonheur assez désirable.
-L'accomplissement de ses devoirs lui donnera le repos, la solitude
-aura pour elle des charmes, elle cueillera les fleurs parmi les
-épines.
-
-Savoir utiliser la position où la Providence nous a placés, voilà le
-grand secret. La solitude nous donne ce que nous ne trouvons pas dans
-le monde, et le monde nous offre un vaste champ d'actions nouvelles et
-d'observations. Si nous sommes obligés de paraître dans le monde,
-sachons ranimer l'éloignement qu'il nous inspire, sachons nous plier
-avec autant d'agrément que possible aux obligations qu'il nous impose.
-Une telle condescendance suffit souvent pour rendre à notre âme une
-heureuse sérénité, et après cet effort d'un instant nous nous
-livrerons avec plus de facilité au travail et à la méditation.
-
-L'homme est créé pour penser et pour agir. Il faut donc qu'il apprenne
-à se conduire sagement dans la vie spéculative comme dans la vie
-active, et il aurait tort de fuir obstinément la société, comme
-d'abhorrer la solitude. Souvent envoyant les hommes que l'on était
-disposé à éviter, on découvre en eux des qualités qu'on n'avait point
-encore aperçues, et l'on en vient à éprouver de l'estime et de
-l'affection pour ceux auxquels on ne croyait jamais pouvoir accorder
-ces sentiments en ne les jugeant qu'à distance. Tâchons seulement de
-porter dans le monde un esprit impartial, un cœur bienveillant, et
-souvent en y rentrant à regret, nous en reviendrons calmes et
-satisfaits.
-
-On ne connaît pas toute la puissance de la volonté de l'homme, puisque
-sans cesse on s'écrie: Que voulez-vous! l'homme est fait ainsi. C'est
-parce que l'homme est fait ainsi qu'il doit user de tous ses efforts
-pour devenir plus qu'il n'est. Il ne faut pas que la fatigue, l'ennui,
-le chagrin, nous empêchent de nous arracher courageusement à la
-mollesse pour entreprendre une noble lutte. Il suffit le plus souvent
-d'un peu de résolution pour vaincre notre faiblesse physique et
-astreindre notre esprit à un travail utile. Et quel bonheur de pouvoir
-ensuite se dire: Voilà ce que je suis parvenu à faire par mon courage
-et ma volonté!
-
-Nous devons donc savoir partager noblement notre temps entre le monde
-et la solitude, entre les distractions honnêtes de la société et les
-plaisirs intellectuels. Nous échapperons ainsi à la folie de celui qui
-court étourdiment après tous les plaisirs, et à la misanthropie de
-celui qui se retire avec une sombre pensée dans une retraite sauvage.
-
-Il faut que nous cherchions à nous faire aimer des autres sans
-commettre aucune lâcheté, et que nous sachions quitter librement le
-monde sans le fuir entièrement. Nous devons remplir avec dignité les
-obligations que la société nous prescrit, user de tous les avantages
-que nous pouvons trouver parmi les hommes, et leur faire le bien qui
-dépend de nous. Mais nous devons aussi savoir nous retirer à l'écart
-pour nous recueillir dans le sentiment de Dieu et de la vérité.
-
-
- FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- INTRODUCTION I
-
- RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES 1
-
- CHAPITRE I. Du penchant à la société 5
-
- Goettingue II. Du penchant à la solitude 17
-
- Goettingue III. Des inconvénients généraux de la solitude 39
-
- Goettingue IV. Des inconvénients de la solitude pour l'imagination 51
-
- Goettingue V. Des inconvénients de la solitude pour les passions 66
-
- Goettingue VI. Avantages généraux de la solitude 77
-
- Goettingue VII. Des avantages de la solitude pour l'esprit 119
-
- Goettingue VIII. Des avantages de la solitude pour le cœur 207
-
- CONCLUSION 291
-
-
- CORBEIL, imprimerie de CRÉTÉ.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La solitude, by Johann Georg Zimmermann
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SOLITUDE ***
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La solitude, by Johann Georg Zimmermann
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La solitude
-
-Author: Johann Georg Zimmermann
-
-Translator: Xavier Marmier
-
-Release Date: February 14, 2016 [EBook #51214]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SOLITUDE ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hélène de Mink, and the Online
-Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<div class="tnote">
-<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
-L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
-Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.</p>
-</div>
-
-<h1>LA<br />
-SOLITUDE</h1>
-
-<div class="frontmatter">
-<hr class="tb" />
-<p class="small">CORBEIL, TYP. ET STÉR. DE CRÉTÉ.</p>
-</div>
-
-<div class="topspace titlepage">
-<p><span class="large">LA</span><br />
-<span class="xxlarge">SOLITUDE</span></p>
-
-<p><span class="xs">PAR</span><br />
-<span class="large">ZIMMERMANN</span><br />
-<span class="small">TRADUCTION NOUVELLE</span><br />
-<span class="medium">PRÉCÉDÉE D'UNE INTRODUCTION</span><br />
-<span class="xxs">PAR</span><br />
-<span class="medium">X. MARMIER</span></p>
-
-<div class="figcenter">
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-</div>
-
-<p><span class="xlarge">PARIS</span><br />
-<span class="large">CHARPENTIER, LIBRAIRE-EDITEUR</span><br />
-<span class="small">28, QUAI DE L'ÉCOLE</span></p>
-
-<hr class="deco" />
-<p class="medium">1859</p>
-</div>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_I"> I</a></span></p>
-<h2 class="normal">INTRODUCTION</h2>
-</div>
-
-<p>Brugg est une jolie petite ville du canton d'Argovie,
-située au confluent de l'Aar, de la Reuss et de la
-Limat. Je passais là, il y a quelques mois, par une de
-ces fraîches matinées d'été qui répandent tant de
-charme sur les riants paysages de la Suisse. Tandis
-que le conducteur de la diligence faisait une halte à
-l'hôtel de l'Étoile, je regardais avec une vive curiosité
-la situation pittoresque de cette cité helvétique, la
-rivière écumante, fougueuse, qui la traverse, et les
-vertes prairies et les collines ondoyantes qui l'entourent.
-«Regardez la nouvelle maison d'école, me disait
-un honnête professeur de Bâle qui voyageait avec
-moi; regardez le mur d'enceinte de la ville, où l'on
-voit un curieux bas-relief représentant une tête de
-<span class="pagenum"><a id="Page_II"> II</a></span>
-Hun.» Mais je ne songeais ni à la nouvelle école ni
-aux anciennes sculptures de la bourgade argovienne.
-Brugg ne me rappelait qu'un nom, le nom de Zimmermann,
-et je n'étais occupé qu'à associer dans ma
-pensée l'aspect remarquable de cette ville au caractère
-distinct du célèbre physiologiste. Qui ne sait l'influence
-qu'exercent sur nous les lieux où s'est éveillée
-notre jeunesse, les premiers tableaux qui ont frappé
-nos regards, les premières impressions qui ont saisi
-notre esprit? Il y a des siècles que l'on a comparé,
-dans une image pleine de grâce, l'âme de l'homme à
-un vase qui conserve la saveur des parfums dont il a
-été imprégné. Ces parfums sont les conceptions naïves
-de notre enfance, les songes encore flottants, mais vifs
-et durables, que la vue du monde ou la contemplation
-de la nature a fait naître dans notre imagination.
-Buffon a, dans un de ses plus beaux traités, indiqué
-l'action diverse des climats sur l'organisation physique
-et le moral de l'homme. Un sage et respectable écrivain,
-M. de Bonstetten, a consacré tout un livre à cette
-même étude<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">&nbsp;[1]</a>. On pourrait étendre la question beaucoup
-plus loin, et démontrer que ces dispositions déterminées
-de l'esprit, qu'on baptise du nom de vocation,
-ne sont souvent que le résultat d'une impression
-accidentelle, spontanée, énergique, dont les parents
-les plus clairvoyants et les maîtres les plus habiles ne
-distinguent peut-être pas même la source. Combien
-de peintres ont dû la soudaine révélation de leur avenir
-à la vue d'un tableau qui fécondait, comme un
-ardent soleil, leurs facultés inertes! Combien de poëtes
-ont été, comme la Fontaine, émus subitement jusqu'aux
-<span class="pagenum"><a id="Page_III"> III</a></span>
-larmes en entendant réciter une ode, et ont
-senti vibrer en eux les cordes d'une lyre jusque-là
-muette et étouffée! Combien de nobles magistrats ont
-été, dans les siècles derniers, disposés à la sévère attitude
-et au grand sentiment des fonctions judiciaires
-par la contemplation journalière des tableaux de famille,
-des conseillers en robe noire et des présidents
-à mortier qui les entouraient! C'est un argument
-qu'on n'a point assez fait valoir dans la loi sur l'hérédité
-de la pairie. On a répondu par des objections
-spécieuses à des raisons justifiées par l'expérience des
-siècles. Qu'un jeune homme, même dans ce temps
-d'idées excentriques et d'ambitions confuses, soit dès
-son enfance élevé en vue d'une dignité héréditaire
-dans sa famille, avec tous les souvenirs qui se rattachent
-à cette succession, avec les entretiens dont elle
-doit être à chaque instant l'objet essentiel, il est, on
-peut le dire, à peu près certain qu'à moins d'un
-vice d'organisation radical et incorrigible, le jeune
-homme saura plus que nul autre comprendre les devoirs
-que lui impose ce privilége de naissance et les
-accomplir.</p>
-
-<p>A chaque pas que l'on fait dans l'étude de la nature
-humaine, on est saisi du rapport constant qui existe entre
-le monde moral et le monde physique. Telle plante
-ne dégénère et ne s'étiole que parce qu'elle n'est
-point placée sur son véritable terrain, et tel c&oelig;ur n'est
-mauvais que parce qu'il s'est développé au milieu
-d'une atmosphère pernicieuse, dont il n'a pas eu le
-moyen ou la force de vaincre la funeste influence.</p>
-
-<p>En thèse générale, deux sphères d'action exercent
-surtout un puissant empire sur notre caractère et nos
-goûts: la vie du monde et la solitude. Voici un homme
-<span class="pagenum"><a id="Page_IV"> IV</a></span>
-qui, tout jeune encore, vous étonne par la souplesse
-de sa parole, par son genre d'esprit, vif, léger, prompt
-à la repartie, et disposé au sarcasme plutôt qu'à l'admiration.
-Voyez s'il n'a pas vécu de bonne heure au
-milieu d'un monde qui l'a façonné à ses mobiles
-allures, qui, en éveillant son attention sur les idées
-courantes, l'a habitué à glisser ingénieusement à la
-surface des choses et l'a détourné des conceptions sérieuses,
-dont l'étude gênerait la liberté de ses mouvements
-en absorbant une partie de ses facultés.</p>
-
-<p>En voici un autre, au contraire, qui est grave et rêveur,
-qui dans les gazouillements variés d'un salon
-n'échappe qu'avec peine à la préoccupation d'une
-pensée secrète, qui n'accorde qu'un sourire de complaisance
-à mainte saillie soudaine dont tout le monde
-s'égaye autour de lui, mais qui conserve sous de froides
-apparences une constante ardeur et de nombreuses et
-faciles admirations. Remontez le cours de sa vie, et
-voyez si son enfance ne s'est pas écoulée dans le silence
-de quelque retraite, dans la contemplation de la
-nature, qui conduit l'imagination à la rêverie et porte
-le c&oelig;ur à l'enthousiasme.</p>
-
-<p>Nulle part l'influence de la nature ne se fait plus
-vivement sentir que dans les contrées montagneuses,
-où elle produit un effet saisissant et grandiose, et dans
-les régions du Nord, où les habitations champêtres
-sont pour la plupart disséminées à plusieurs lieues
-l'une de l'autre, où l'homme vit solitairement sur les
-rives d'un lac, aux bords d'une forêt. Nulle part aussi
-cette influence n'a été dépeinte avec tant d'enthousiasme
-et dans un si grand nombre de légendes et de
-croyances superstitieuses; car qu'est-ce que toutes ces
-histoires de nains mystérieux qui gardent des trésors
-<span class="pagenum"><a id="Page_V"> V</a></span>
-dans les flancs des montagnes, d'elfes aériens qui dansent
-le soir dans les prairies, de Stromkarls, qui font
-vibrer leurs harpes d'argent dans le cristal des fleuves,
-sinon les vivants symboles de toutes les richesses profondes
-de la nature, de cette <i>alma Venus</i> si bien chantée
-par Lucrèce, et de toutes ces magiques harmonies
-qui sans cesse résonnent à l'oreille et charment la pensée
-de celui qui en a connu la suave douceur?</p>
-
-<p>Si bienfaisante que soit cette action de la nature, il
-est possible cependant qu'elle suscite dans l'âme des
-luttes pénibles, qu'elle éveille des regrets insurmontables,
-et devienne, selon les circonstances, une cause
-de malheur. Si elle domine trop puissamment l'homme
-appelé à vivre dans le monde, elle jette sur son esprit
-une sorte de teinte nébuleuse qui obscurcit à ses yeux
-l'aspect des choses réelles; elle provoque dans sa pensée
-des apparitions mélancoliques qui ne s'accordent
-point avec la nette et lucide pratique des affaires. De
-là des combats intérieurs, des combats incessants, où
-l'on fatigue ses forces et sa volonté; de là un sourd
-mécontentement de soi-même, et le mécontentement
-des autres, auxquels on ne peut révéler une plaie si
-tenace et si indéfinissable, et près desquels on se trouve
-à tout instant méconnu, incompris; de là une irritation
-vivace, fréquente, qui, si elle n'est réprimée par
-une sage énergie, s'accroît avec les années, conduit
-peu à peu à l'isolement du c&oelig;ur et aboutit à la misanthropie.</p>
-
-<p>Le beau idéal d'une organisation morale et intellectuelle
-serait de pouvoir allier ces facultés poétiques,
-qui naissent dans la solitude par le sentiment de la
-nature, et ces facultés plus positives, plus actives, qui
-se développent dans le commerce du monde; de sympathiser
-<span class="pagenum"><a id="Page_VI"> VI</a></span>
-avec tout ce qui est vraiment beau et honnête,
-et d'éloigner de soi toute idée exclusive. Mais il
-n'est donné qu'à bien peu d'hommes de maintenir en
-eux ce sage équilibre. On se laisse aller à un penchant
-qui dans le principe est très-rationnel et très-louable,
-mais qui peut être dangereux si, au lieu de le maîtriser,
-on lui laisse prendre tant de développement qu'il
-finisse par subjuguer notre volonté, et il peut résulter
-de là qu'on en vienne à faire d'une prédilection, qui
-était d'abord une qualité réelle, un défaut fatigant
-pour les autres et fatal pour soi-même. Telle fut la
-destinée de Zimmermann, et tout le secret de cette
-destinée est dans l'enceinte des murs et dans les pittoresques
-paysages de la petite ville de Brugg.</p>
-
-<p>Il y a eu au <span class="small1">XVII</span><sup>e</sup> et au <span class="small1">XVIII</span><sup>e</sup> siècle plusieurs hommes
-illustres portant le nom de Zimmermann, et,
-chose remarquable, ils n'ont tous acquis leur illustration
-que par quelque idée excentrique. Le plus ancien
-des Zimmermann est un prédicateur de Dresde, né en
-1598, mort en 1665, qui a laissé quinze cents sermons
-sur les livres de Samuel. Un autre, né en Hongrie, se
-signala par son zèle ardent pour la controverse théologique;
-un troisième, originaire du Wurtemberg, se
-passionna pour les idées mystiques de Jacob B&oelig;hme,
-parcourut l'Allemagne et les Pays-Bas en prêchant
-dans toutes les villes, et devint le chef d'une secte
-exaltée. Il y a eu encore un Zimmermann, de Zurich,
-qui, après avoir longtemps occupé dans sa ville natale
-une modeste place d'instituteur, devint professeur de
-droit naturel, et écrivit en latin, sur toutes sortes de
-sujets, de nombreuses dissertations. Il y a eu un chevalier
-Zimmermann, de Livourne, qui, servant comme
-lieutenant dans les gardes suisses, composa plusieurs
-<span class="pagenum"><a id="Page_VII"> VII</a></span>
-hymnes, et écrivit en vers allemands un <i>Essai sur les
-principes d'une morale militaire</i>. Il y a eu enfin un
-Zimmermann, simple teinturier du Palatinat, qui,
-possédé de la passion des voyages, s'enrôla comme
-matelot sur un des navires que Cook conduisait dans
-sa dernière expédition, et qui a écrit sur cette fatale
-exploration et sur la mort du célèbre navigateur anglais
-un petit livre où l'on trouve des détails généralement
-peu connus et curieux.</p>
-
-<p>Le plus renommé de tous ces Zimmermann est celui
-dont nous voulons essayer de faire connaître le caractère
-et les &oelig;uvres: c'est Jean-Georges Zimmermann,
-auteur de deux ouvrages qui ont eu un succès européen:
-le <i>Traité de la solitude</i> et le <i>Traité de l'orgueil
-des nations</i>. Il naquit à Brugg, en 1728, d'une de ces
-familles patriciennes qui composèrent, dans la liberté
-des petits États helvétiques, une puissante et souvent
-très-arrogante oligarchie. Son père était sénateur. Sa
-mère était la fille de Pache de Morges, avocat au parlement
-de Paris. Zimmermann tient donc à la France
-par un des liens les plus étroits du c&oelig;ur et par une des
-phases de son éducation. Dès son enfance, il apprit à
-lire, à parler le français, et ce qu'il y a de plus net,
-de plus vrai dans ses &oelig;uvres, nous pouvons, sans jactance
-nationale, l'attribuer aux premières impressions
-françaises qu'il dut recevoir de sa mère, et à celles
-qu'il éprouva plus tard en séjournant à Paris. Son
-père, qui était un homme fort instruit et fort éclairé,
-lui donna d'abord les meilleures leçons, et l'envoya, à
-l'âge de quatorze ans, terminer ses études à l'université
-de Berne. Après avoir, pendant cinq années, suivi
-avidement des cours de philosophie et de belles-lettres,
-l'âge étant venu pour lui d'entrer dans une carrière
-<span class="pagenum"><a id="Page_VIII"> VIII</a></span>
-déterminée, il choisit la médecine, et les succès
-qu'il obtint dans la pratique de cette science prouvèrent
-assez qu'en prenant la résolution de s'y dévouer,
-il obéissait à un sage instinct. Le nom du célèbre
-Haller, son compatriote, retentissait dans toute l'Allemagne.
-Haller, après avoir étudié avec l'ardeur du
-génie la philosophie, les mathématiques, la botanique
-et l'anatomie; après avoir écrit un majestueux poëme
-sur les Alpes, Haller avait accepté une chaire de professeur
-d'histoire naturelle à l'université de G&oelig;ttingen,
-et Zimmermann voulut commencer ses études médicales
-sous la direction de ce grand maître. Le professeur
-comprit de prime abord la distinction d'esprit de
-l'élève, et l'élève voua au professeur un culte affectueux,
-dont on retrouve la touchante expression à
-maint endroit du <i>Traité sur la solitude</i>. Entré à l'université
-de G&oelig;ttingen en 1747, Zimmermann en sortit
-en 1751, avec le grade de docteur. Tout en consacrant
-la plus grande partie de son temps à l'instruction
-spéciale qui était son but, il lisait et relisait sans
-cesse les poëtes de l'antiquité, et étudiait avec amour
-la littérature française et anglaise. C'est ainsi qu'il acquit
-une érudition philosophique, poétique, qui est
-une des qualités distinctives de ses &oelig;uvres. De G&oelig;ttingen,
-il s'en alla faire un sérieux et fructueux voyage
-en Hollande, en France, et retourna à Berne, où il devait
-retrouver Haller, à qui une santé délabrée par les
-travaux de la science ne permettait pas de continuer
-plus longtemps les pénibles fonctions du professorat.
-Zimmermann commença, à Berne, sa carrière littéraire
-par quelques articles insérés dans le <i>Journal helvétique</i>.
-Il épousa une jeune veuve, parente de son
-maître, et peu de temps après son mariage, la place
-<span class="pagenum"><a id="Page_IX"> IX</a></span>
-de médecin de Brugg étant devenue vacante, le jeune
-docteur la demanda, l'obtint, et retourna avec un titre
-officiel dans sa ville natale.</p>
-
-<p>Ici commence pour lui une de ces existences toutes
-pleines de nobles aspirations et d'amères inquiétudes,
-une de ces existences qui présentent à l'&oelig;il attentif du
-physiologiste une série d'observations compliquées et
-une large source d'enseignements utiles.</p>
-
-<p>Dès sa première jeunesse, il avait ressenti le charme
-de cette nature des bois et des montagnes, qui donne
-à l'esprit des habitudes rêveuses. L'étude des poëtes
-détermina en lui un penchant prononcé à la mélancolie,
-et lorsqu'il revint, après dix ans d'absence, dans
-sa cité natale, il y fut, dès son arrivée, fortement saisi
-par les tendres impressions de son enfance, par le vif
-sentiment d'une contrée toute poétique, et par l'aspect
-glacial d'une société vulgaire. Il rentrait là avec
-une rare variété de connaissances, après avoir recueilli
-les plus hautes leçons de la science, visité les écoles
-les plus célèbres, et suivi avec amour l'immense mouvement
-intellectuel de l'Allemagne, de la France, de
-l'Angleterre. Il se trouvait, avec sa supériorité, enlacé,
-enchaîné dans un cercle de petits bourgeois, où personne
-ne pouvait le comprendre, où son savoir et ses
-idées élevées devaient à tout instant choquer quelque
-préjugé héréditaire, quelque banale coutume, où le
-titre de savant n'inspirait aux uns qu'un stupide dédain,
-et à d'autres une jalouse défiance. Kotzebue et
-Picard nous ont dépeint, dans deux comédies spirituelles,
-les mesquines passions, les rivalités inquiètes,
-les ridicules des petites villes, et ces comédies n'ont eu
-tant de succès que parce qu'elles représentent malheureusement
-un état de choses trop vrai, et reconnu
-<span class="pagenum"><a id="Page_X"> X</a></span>
-de tout le monde. Zimmermann a, dans ses livres,
-ajouté plusieurs traits à l'&oelig;uvre du poëte allemand et
-du poëte français; mais le tableau qu'il trace des
-misères intellectuelles d'une petite ville, si comique
-qu'il soit au fond, ne peut faire rire le lecteur, car on
-y reconnaît l'empreinte d'une âme qui a douloureusement
-souffert. C'est, sous la forme d'une esquisse
-satirique, une plaintive élégie, un accent profond de
-tristesse.</p>
-
-<p>L'une des plus pénibles situations que l'on puisse
-imaginer dans ce monde est celle qui condamne un
-homme à vivre dans une sphère qui n'est pas la sienne,
-à remplir chaque jour des obligations factices pour
-lesquelles il ne ressent qu'un insurmontable mépris,
-à se voir enfin surpris dans sa force et son ardeur, et
-enveloppé, comme Gulliver, du réseau des Lilliputiens.
-En d'autres termes, là où il n'y a pas pour les
-hommes d'un esprit distingué, sympathie de c&oelig;ur,
-libre élan de la pensée, attraction et confiance, il y a
-froissement, et si ce froissement se renouvelle chaque
-jour, à chaque heure, il est facile d'en comprendre les
-désastreuses conséquences.</p>
-
-<p>Zimmermann en était là. Après avoir reconnu,
-comme un voyageur sagace, la froide aridité de la
-route qu'il était appelé à parcourir, il essaya de trouver
-dans l'étude une consolation aux souffrances morales
-qui le menaçaient. Il se remit à lire ses auteurs
-favoris, et il composa dans la retraite plusieurs ouvrages
-qui lui firent promptement une assez grande
-réputation. Quelquefois aussi il s'échappait de la bourgade
-où il se sentait si souvent humilié, oppressé, et
-il s'en allait à travers les campagnes respirer, avec la
-gaieté d'un enfant, l'air libre, le parfum des prairies,
-<span class="pagenum"><a id="Page_XI"> XI</a></span>
-et contempler avec l'enthousiasme d'un poëte les
-vastes sommités des montagnes et la merveilleuse
-splendeur des Alpes. Dans une des plus belles pages
-de son livre sur la solitude, il a dépeint en termes
-touchants les sensations qu'il éprouvait dans ses promenades
-solitaires. Il raconte qu'il allait s'asseoir sur
-une colline d'où ses regards et ses rêves planaient sur
-un immense paysage: d'un côté, le riant vallon arrosé
-par les flots écumeux de l'Aar et les ondes plus paisibles
-de la Reuss et de la Limat; de l'autre, les mélancoliques
-coteaux parsemés de ruines, les vieux murs
-des châteaux de Habsbourg et d'Altenbourg; çà et là,
-des bois aux teintes variées, des vignes couvrant les
-collines de leur feuillage dentelé, et à l'horizon, la
-magnifique chaîne des Alpes, les neiges éternelles,
-tantôt blanches et pures comme l'argent, tantôt voilées
-par un nuage sombre, et tantôt étincelantes aux
-rayons du soleil, comme des couronnes d'or et des
-colliers de diamants. Quand le pauvre rêveur avait
-lentement savouré la magique beauté de toutes ces
-scènes si douces et si grandioses; quand il avait senti
-le charme de la nature pénétrer comme un baume
-vivifiant dans les plaies de son âme, il reportait ses
-regards vers la monotone cité où il allait passer la
-meilleure partie de ses jours; dans la salutaire émotion
-qui le dominait alors, il se reprochait de n'avoir
-pas eu plus de patience avec ses concitoyens, et quand
-je rentrais, dit-il, dans l'enceinte de la ville, avec la
-joie intérieure que je venais d'éprouver, je tendais
-amicalement la main à chacun de mes voisins, et je
-saluais respectueusement monsieur le bourgmestre.</p>
-
-<p>Mais cette condescendance ne durait pas plus longtemps
-que le sentiment du bien-être moral qui dilatait
-<span class="pagenum"><a id="Page_XII"> XII</a></span>
-son âme. Bientôt Zimmermann se retrouvait, comme
-un oiseau captif, à l'étroit dans sa cage sombre, et cette
-aspiration vers une existence plus large et plus libre, et
-ce manteau de plomb qui pesait sur sa destinée lui causaient
-une souffrance mortelle. Ah! combien d'hommes
-dont le nom est cité avec honneur, dont le sort semble
-paisible et assuré, dont on envie peut-être la position
-calme et attrayante en apparence, et qui succombent
-intérieurement dans ce rude conflit d'un rêve idéal et
-d'une impérieuse réalité! Un jour arrive pourtant où
-le regard le moins clairvoyant remarque qu'ils languissent,
-qu'ils s'affaissent; on se demande alors d'où
-leur vient ce subit abattement, et l'on ne sait pas que
-celui dont le visage pâle, l'&oelig;il éteint révèlent à tout le
-monde une si profonde souffrance a épuisé ses forces
-dans cette lutte incessante contre deux puissances fatales
-qui le dominaient de côté et d'autre et ne lui
-laissaient ni trêve ni repos.</p>
-
-<p>Zimmermann passa quatorze années dans cette douloureuse
-agitation, sur ce champ de bataille où il faut
-immoler tant de chères pensées et tant de pieuses affections.
-La mélancolique rêverie, à laquelle il s'abandonnait
-dès sa jeunesse, prit de jour en jour un plus
-grand ascendant sur lui. Il s'éloigna des sociétés que
-sa position lui faisait un devoir de fréquenter, et se jeta
-avec une sorte de désespoir dans une austère retraite;
-et plus il s'abandonnait à cette prédilection, plus l'image
-du monde s'assombrissait à ses yeux.</p>
-
-<p>Cependant ses &oelig;uvres avaient eu du retentissement
-parmi les hommes les plus éclairés. On le citait en
-Suisse et en Allemagne comme un savant médecin et
-comme un remarquable écrivain. Une épidémie ayant
-éclaté en Suisse, il la traita avec une rare habileté, et
-<span class="pagenum"><a id="Page_XIII"> XIII</a></span>
-publia sur cette maladie un livre qui obtint un grand
-succès dans les facultés médicales.</p>
-
-<p>Trois ans après, on lui offrit la place de premier médecin
-du roi d'Angleterre à Hanovre, et il l'accepta. A
-peine arrivé dans cette ville, il regrettait, par une de
-ces tristes bizarreries de la nature humaine, la morne
-cité où il avait tant souffert, et qu'il avait tant de fois
-maudite au fond de son c&oelig;ur. Bientôt il eut le malheur
-de perdre sa femme, à laquelle il avait voué la
-plus tendre affection, puis il vit s'éteindre sous ses
-yeux, dans une invincible consomption, sa fille, qu'il
-adorait, et dont il a parlé dans son livre avec un profond
-attendrissement. Il ne lui restait qu'un fils, dernier
-espoir de son nom, dernier objet de ses v&oelig;ux et
-de ses sollicitudes. Le ciel ne lui accorda pas la joie de
-le conserver. Ce fils mourut tout jeune, dans l'égarement
-de la raison, soit par un excès de travail qui avait
-anéanti ses forces, soit par l'effet d'un vice organique.</p>
-
-<p>A cinquante-deux ans, le malheureux Zimmermann,
-dépouillé, par ces trois catastrophes, de tout ce qui
-pouvait encore faire vibrer doucement quelques cordes
-dans son c&oelig;ur, essaya de se rattacher aux pures joies
-de la vie en se mariant de nouveau. Il épousa la fille
-d'un de ses collègues, et ni ce mariage, qui, malgré la
-grande disproportion d'âge existant entre lui et sa
-jeune femme<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">&nbsp;[2]</a>, ne lui causa jamais aucun pénible
-sentiment de jalousie, ni l'honorable position dont il
-jouissait, ni les témoignages de distinction qu'il recevait
-de toutes parts, ne purent subjuguer dans son esprit
-cette mélancolie invétérée qui peu à peu prenait
-tous les caractères d'une noire misanthropie.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_XIV"> XIV</a></span>
-Pour comble de malheur, il se lança dans une polémique
-ardente, passionnée, où il attaquait un grand
-nombre de savants d'Allemagne. C'était à l'époque où
-les premiers symptômes de la révolution française jetaient
-la surprise et la terreur dans le monde entier.
-Zimmermann, qui avait tant de fois proclamé dans ses
-ouvrages les principes de liberté, fut effrayé de cette
-liberté si violente et si impétueuse. Il accusa toute une
-secte de philosophes allemands, qu'il appelait les <i>illuminés</i>,
-d'avoir propagé les idées les plus subversives.
-Dans son alarme, il en appelait aux rois, aux princes
-des États germaniques, et les conjurait d'user de tout
-leur pouvoir pour réprimer les excès d'une prétendue
-philosophie qui menaçait d'anéantir la religion et de
-bouleverser les empires. Plusieurs personnages considérables
-l'appuyèrent dans cette lutte où il s'était jeté
-si hardiment, et l'empereur Léopold II accueillit ses
-écrits avec une faveur marquée; mais, bientôt après,
-ce souverain mourut, et Zimmermann, privé de cette
-puissante protection, resta en butte aux récriminations,
-à la colère d'un parti fanatique et implacable.</p>
-
-<p>Cette dernière lutte acheva d'accabler dans sa constante
-mélancolie le pauvre Zimmermann. Il tomba
-dans un état de fièvre misanthropique, où il voyait se
-dresser devant lui les fantômes les plus hideux, où il
-se sentait à tout instant saisi par des terreurs imaginaires
-qui le faisaient trembler. «Je cours risque, écrivait-il
-en 1794 à son ami Tissot, d'être obligé de fuir
-bientôt comme un pauvre émigré, d'abandonner ma
-maison, avec la chère compagne de ma vie, sans savoir
-où reposer ma tête, sans trouver un lit pour y rendre
-le dernier soupir.»</p>
-
-<p>Il était à cette époque dans un tel état de langueur
-<span class="pagenum"><a id="Page_XV"> XV</a></span>
-qu'il avait besoin de recourir aux plus fortes potions
-de laudanum pour obtenir un peu de sommeil. Il essayait
-cependant encore d'accomplir ses devoirs de
-médecin; on le conduisait en voiture chez ses malades,
-mais il arrivait près d'eux tellement affaibli, que parfois,
-en s'asseyant à une table pour écrire une ordonnance,
-il s'évanouissait. Un voyage dans le Holstein,
-qu'on lui prescrivit comme un moyen de distraction,
-ne lui procura qu'un faible soulagement. De retour à
-Hanovre, il tomba dans un marasme où toutes ses facultés
-s'éteignirent; il se voyait, dans son délire, réduit
-à la dernière mendicité, condamné à mourir de faim, et
-ce sage philosophe, qui a exprimé dans ses livres tant
-de nobles pensées, qui a parlé en termes si touchants
-de la paix de l'âme, des charmes de la solitude, des
-salutaires effets du travail; cet homme dont les bienfaisants
-écrits ont ramené le calme et porté la consolation
-dans tant de c&oelig;urs inquiets et affligés, mourut
-sans consolation. Étrange et funeste exemple de ces
-égarements de l'imagination dont il avait si souvent et
-si dignement dépeint les dangers! Sa mort est comme
-une dernière page à ajouter à celles qu'il a écrites, un
-dernier et douloureux enseignement à joindre aux leçons
-de morale qu'il réunissait avec une intelligence
-si belle et dans un but si louable.</p>
-
-<p>Zimmermann se rendit aussi célèbre par son expérience
-médicale que par ses écrits philosophiques.
-En 1785, Frédéric le Grand, frappé de la maladie dont
-il devait mourir, l'appela à Sans-Souci, pour avoir ses
-conseils. En 1789, il reçut l'ordre de se rendre à
-Londres, pour assister le roi d'Angleterre, qui était
-aussi très-souffrant; mais cette fois il n'accomplit pas
-en entier sa mission, car il apprit à la Haye que l'auguste
-<span class="pagenum"><a id="Page_XVI"> XVI</a></span>
-malade était hors de danger. Il a écrit sur la
-médecine plusieurs ouvrages qui ont été dans le temps
-fort appréciés des hommes de l'art, et que l'on a traduits
-en français. Ne pouvant le juger à ce point de vue
-spécial, nous essaierons seulement de faire connaître
-ses &oelig;uvres de morale, c'est-à-dire son <i>Traité de l'orgueil
-national</i> et l'<i>Essai sur la solitude</i>. Nous ne parlons
-pas de deux autres ouvrages sur Frédéric le Grand,
-qui ne renferment que des réflexions de circonstance,
-des faits connus aujourd'hui de tout le monde, et des
-anecdotes qui échappent à l'analyse.</p>
-
-<p>Le <i>Traité de l'orgueil national</i> mérite d'être classé
-parmi les bons écrits des moralistes modernes. On n'y
-trouvera ni la mâle et noble concision de Vauvenargues.
-ni l'intelligente sobriété de la Bruyère, ni la
-sévérité d'axiomes de la Rochefoucault, mais une
-teinte douce, unie à une grave pensée, et un ton humoristique
-soutenu par de nombreuses et piquantes
-citations.</p>
-
-<p>L'auteur part de ce principe que tous les hommes
-sont dominés par l'orgueil, enfant de l'amour-propre,
-amour-propre de naissance, de talent, de fortune, qui
-se manifeste à tous les âges, et se retrouve dans toutes
-les conditions. «Est-il bien vrai, demandait, à Londres,
-un maître à danser français, que M. Harley ait été fait
-comte d'Oxford et grand trésorier d'Angleterre?&mdash;Oui,
-lui répondit-on.&mdash;Je ne conçois pas ce que la
-reine trouve de merveilleux dans ce Harley. J'ai perdu
-deux ans avec lui sans pouvoir lui apprendre à danser.»</p>
-
-<p>L'amour-propre, dit Zimmermann, donne à l'homme
-une fausse idée de sa valeur, et corrompt ses idées
-sur le mérite des choses. L'oisif se raille de l'homme
-d'étude; le joueur regarde comme un profond ignorant
-<span class="pagenum"><a id="Page_XVII"> XVII</a></span>
-celui qui ne connaît pas les cartes; le bourgmestre,
-gonflé de sa vaine importance, demande, avec
-une orgueilleuse satisfaction de sa propre personne, à
-quoi peut servir le pauvre être qui a le temps de faire
-un livre. Même fatuité parmi les savants, et même injustice
-à l'égard de leurs émules. Le naturaliste affecte
-un sublime dédain pour les opinions du médecin; le
-physicien, qui met sa gloire à électriser une bouteille,
-ne comprend pas que le monde puisse s'amuser à lire
-de fades discours sur la paix et sur la guerre; l'auteur
-d'un in-folio méprise celui qui n'écrit qu'un in-douze;
-le mathématicien méprise tout. On demandait un jour
-ce que c'était qu'un métaphysicien. «C'est un homme
-qui ne sait rien, répondit un mathématicien.»</p>
-
-<p>Il en est des nations entières comme des individus
-dont elles se composent. Chaque peuple s'attribue
-quelque qualité qu'il refuse à ses voisins. Chaque
-village, chaque ville, chaque province a son orgueil
-particulier, et chaque citoyen reçoit, comme par reflet,
-une partie de l'orgueil général. Dans quelques
-cités républicaines de la Suisse, on ne regarde que
-comme de pauvres gens, bien peu favorisés de Dieu,
-les étrangers. Un jour, on disait à un marchand d'une
-de ces cités qu'un prince d'Allemagne était amoureux
-de sa fille.&mdash;«Qu'il y vienne! répondit-il fièrement;
-pense-t-on que je voudrais donner ma fille à un homme
-qui n'est pas citoyen?»</p>
-
-<p>La même supériorité dédaigneuse que les hommes
-affectent l'un à l'égard de l'autre, on la retrouve dans
-l'esprit vaniteux des différentes nations. Le Groënlandais
-n'a qu'une estime très-modérée pour le Danois;
-le Kalmouk se croit bien préférable au Russe; le nègre,
-dépourvu de toute espèce d'instruction, est extrêmement
-<span class="pagenum"><a id="Page_XVIII"> XVIII</a></span>
-vain. La plupart des peuples ressemblent en
-ce point à cet Espagnol qui disait que c'était un grand
-bonheur que le diable, en essayant de tenter Jésus-Christ
-par l'aspect de toutes les contrées qu'il lui montrait,
-ne se fût pas avisé de lui faire voir l'Espagne,
-car assurément le Fils de Dieu n'aurait pu résister à la
-tentation.</p>
-
-<p>Les fabulistes indiens racontent qu'il existe une contrée
-dont tous les habitants sont bossus. Un jeune
-homme beau et bien fait y arrivant un jour fut à l'instant
-entouré d'une multitude de gens qui, en le regardant,
-éclataient de rire. L'un d'eux, touché pourtant
-de l'embarras de l'étranger, prit la parole et leur
-dit: «Arrêtez, mes amis; n'insultez pas à l'infirmité de
-ce malheureux. Si le ciel nous a faits beaux, s'il a orné
-notre corps de cette bosse majestueuse, allons au temple
-lui rendre grâces de ce bienfait.»</p>
-
-<p>Zimmermann passe tour à tour en revue les diverses
-prétentions sur lesquelles chaque peuple appuie ses
-idées de supériorité et ses raisons de dédain à l'égard
-des autres. Celui-ci vante sa lointaine origine, perdue
-dans la nuit des temps; cet autre, sa religion, ou sa
-constitution politique, ou sa bravoure. Les Égyptiens
-se regardaient comme les plus anciens habitants de la
-terre; les Arcadiens ne voulaient pas croire à l'astrologie,
-parce qu'ils prétendaient être nés avant la lune.
-Les Japonais se croient issus directement des dieux.
-La première de leurs divinités établit sa demeure au
-Japon, qu'elle avait créé avant le reste de la terre.
-Avec ses six descendants, qui gouvernèrent le pays
-pendant une longue suite de siècles qu'il est impossible
-d'énumérer, elle composa la première dynastie
-des esprits célestes; les trois premiers dieux n'avaient
-<span class="pagenum"><a id="Page_XIX"> XIX</a></span>
-point de femmes, ils engendraient par eux-mêmes, et
-donnaient le jour à ceux qu'ils avaient conçus. Les
-autres, associés chacun à une femme, se reproduisirent
-cependant d'une façon incompréhensible. Puis il
-en vint un qui apprit de l'oiseau Isiatadakki une autre
-manière d'engendrer, et son union avec les femmes fit
-perdre la nature divine à ses descendants. Les peuples
-de l'Indoustan font remonter, au dire de Bernier, l'origine
-de leur langue sanscrite à des milliers d'années;
-les habitants du Paraguay disent que la lune est leur
-mère. Quand elle s'éclipse, ils sortent à la hâte de
-leurs cabanes, poussent des hurlements affreux, et
-lancent des flèches en l'air pour épouvanter le chien
-qui veut la manger.</p>
-
-<p>Le docte auteur de ce livre se trompe pourtant, lorsqu'il
-ajoute à ces exemples de crédulité populaire à
-une antiquité fabuleuse, l'exemple de la Suède. C'est
-Rudbeck seul qui, dans son <i>Atlantica</i>, a conté des fables
-merveilleuses continuées par quelques-uns de
-ses adeptes, mais rejetées par le peuple suédois, qui
-pourtant s'attribue aussi une assez belle et pompeuse
-origine.</p>
-
-<p>Dans le chapitre sur la religion, Zimmermann exprime
-ces idées philosophiques du <span class="small1">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, qui se résumaient
-en un agréable déisme. «Les hommes, dit-il,
-ne devraient pas se damner si légèrement. Nous paraîtrons
-au tribunal d'un Dieu d'amour qui jugera la fidélité
-et la sincérité de notre conduite. Si l'on ne prend
-pas le chemin le plus court et le plus aisé, on ne laisse
-pas d'arriver au but, quand on croit à la nécessité
-d'une vie pure et vertueuse, et aux promesses de la religion.»
-Les Turcs sont convaincus que le patriarche
-Abraham était un vrai musulman. L'Arabe, persuadé
-<span class="pagenum"><a id="Page_XX"> XX</a></span>
-de l'infaillibité de son calife, rit de la sotte crédulité
-du Tartare, qui croit son lama immortel. Une
-plume d'oiseau, une corne, une coquille, une racine
-consacrée par quelques mots mystérieux, sont pour les
-nègres un grave objet d'adoration. Les habitants des
-montagnes de Bata sont persuadés que tout homme
-qui mange avant sa mort un coucou rôti est saint, et
-se moquent de l'Indien, qui croit à la puissante influence
-de la vache conduite près du lit d'un malade.
-Les Japonais rendent à leur Daïri des honneurs divins.
-La terre n'est pas digne de le porter. Le soleil ne mérite
-pas de luire sur sa tête. On a tant de respect pour
-la sainteté de sa chevelure, de sa barbe et de ses ongles,
-qu'on n'ose les lui couper que pendant son sommeil,
-parce qu'alors le service qu'on lui rend est regardé
-comme un larcin qui ne peut le souiller. Autrefois, il
-était obligé de s'asseoir sur un trône pendant quelques
-heures de la matinée, et de se tenir dans le plus complet
-état d'immobilité, car on croit que le feu, la guerre
-et les autres fléaux désoleraient les provinces de l'empire,
-s'il soulevait seulement les paupières.</p>
-
-<p>Le plus sot orgueil est celui qui naît de l'ignorance.
-Les Chinois nous en donnent un étonnant exemple.
-Enfermés dans l'enceinte de leur immense muraille,
-absorbés dans l'étude de leurs propres lois et de leur
-propre langue, les lettrés chinois, les mandarins, ne
-regardent les autres contrées que comme de misérables
-pays indignes de correspondre avec le leur. Ils se
-sont fait une géographie d'une nature curieuse. Pour
-eux, la terre est un grand carré dont la Chine occupe
-au centre la plus large, la plus belle partie. Les autres
-empires ne sont que de pauvres régions, jetées çà et
-là, comme de petites îles créées par hasard. Leur patrie
-<span class="pagenum"><a id="Page_XXI"> XXI</a></span>
-s'appelle <i>Chou-Koui</i>, royaume du Milieu, et <i>Lien Hia</i>,
-c'est-à-dire royaume qui renferme tout ce qui est sous
-le ciel. Quant à ces malheureuses îles, que Dieu a dispersées
-d'une main dédaigneuse autour du Céleste
-Empire, l'une est, disent-ils, habitée par des nains qui
-vivent entassés les uns sur les autres, comme les grains
-d'une grappe, de peur d'être enlevés par les aigles et
-les vautours; dans une autre, les habitants ont un trou
-dans la poitrine, on leur met un bâton dans ce trou
-pour les transporter en différents cantons. Le reste
-à l'avenant.</p>
-
-<p>Depuis les récentes guerres de la Chine avec l'Angleterre,
-il est probable que les Chinois ont modifié leurs
-idées cosmographiques, et ils pourraient bien envisager
-aujourd'hui cette île britannique, qui leur impose
-si durement ses lois oppressives, comme un pays assez
-formidable; cependant, un de nos fonctionnaires,
-arrivé tout récemment de Macao, nous disait, il y a
-quelques jours, que le Portugal, avec lequel ils ont eu
-de fréquentes relations, passait à leurs yeux pour la
-plus puissante et la plus large contrée du globe, après
-la leur.</p>
-
-<p>Après avoir ainsi retracé toutes les fausses idées de
-suprématie qui dominent les différents peuples, soit
-par un sentiment exagéré de leur propre valeur, soit
-par un injuste dédain à l'égard des autres peuples,
-dont ils ne connaissent pas, ou dont ils affectent de ne
-pas connaître le mérite particulier, le philosophe bernois
-se plaît à développer tous les sentiments d'orgueil
-légitime qu'une contrée peut avoir, et qu'elle doit
-prendre à tâche de conserver: souvenirs d'une gloire
-nationale, tentatives généreuses, actions d'éclat sur le
-champ de bataille, conquêtes scientifiques et littéraires.
-<span class="pagenum"><a id="Page_XXII"> XXII</a></span>
-Il engage les peuples à se rappeler sans cesse la
-sagesse de leurs aïeux, les grandes pages de leur histoire,
-afin de se fortifier par là contre les adversités
-présentes, de s'affermir dans une ardente pensée d'étude,
-d'amélioration sociale, de patriotisme, et de
-rendre leur avenir digne de leur passé.</p>
-
-<p>Ce livre présente, comme on le voit, les deux faces
-complètes d'une immense question: critique sévère
-d'un grave et dangereux défaut, image brillante d'une
-qualité populaire qui doit avoir la puissance d'une
-vertu. On lit dans le privilége qui fut accordé, en 1768,
-à la traduction en français de ce traité de Zimmermann,
-le passage suivant: «J'ai jugé cet ouvrage
-d'autant plus digne de l'impression, que l'auteur y
-montre beaucoup de justesse et de solidité de raisonnement.»
-Par cette solidité de raisonnement, Zimmermann
-en était venu à prédire les tempêtes qui devaient
-bouleverser la France et agiter toute l'Europe. «Nous
-touchons, dit-il dans ce même livre sur l'orgueil national,
-à une grande révolution dans ce siècle, où la
-lumière commence à jaillir une seconde fois des ténèbres.
-On remarque une sorte de nouvelle résurrection
-en Europe. Les nuages de l'erreur et de la crainte se
-dissipent. Fatigué d'un long esclavage, on brise les
-chaînes des anciens préjugés pour réclamer les droits
-de la raison et de la liberté. La lumière et l'esprit philosophique
-répandus de toutes parts, les vices qu'ils
-font apercevoir, les assauts qu'on livre aux fausses
-croyances du temps, annoncent, dans les opinions,
-une hardiesse qui dégénérera en une audace criminelle,
-qui causera aux uns la perte de leur liberté, à
-d'autres celle de leur fortune, qui fera abattre des
-têtes, et substituera malheureusement les sophismes
-<span class="pagenum"><a id="Page_XXIII"> XXIII</a></span>
-de l'erreur à la saine logique.» Une quarantaine d'années
-plus tard, la prédiction sinistre de Zimmermann
-n'était que trop bien vérifiée. Le philosophe avait acquis,
-par ses sages réflexions, le don de prophétie que
-les anciens accordaient à l'intuition du poëte.</p>
-
-<p>Le <i>Traité de la solitude</i> date de la jeunesse de Zimmermann.
-Ce n'était d'abord qu'une dissertation très-restreinte,
-qu'il composa dans sa petite ville de Brugg,
-en 1766. Trente ans après, il reprit ce premier travail
-et en fit quatre gros volumes<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">&nbsp;[3]</a>. Peu de livres allemands
-ont obtenu en Europe un succès plus populaire que
-celui-ci. Il a été traduit dans toutes les langues, et
-reproduit en France plusieurs fois; mais personne,
-que je sache, ne s'est avisé de le traduire en entier, car
-c'est une &oelig;uvre qui joint, à de remarquables qualités
-de pensée et de style, tous les lourds défauts qu'on ne
-remarque que trop souvent dans les productions de la
-littérature allemande. Il y a là des longueurs fastidieuses,
-des dissertations infinies qui ne touchent que
-par un faible côté au sujet que l'auteur a pris à tâche
-de traiter, des observations répétées jusqu'à la satiété,
-parfois même, à quelques centaines de pages, des contradictions
-manifestes. Il semble que Zimmermann,
-en composant ce livre, se soit laissé aller tout simplement
-au plaisir d'écrire les réflexions qui lui venaient
-à l'esprit dans certains moments de retraite et de silence,
-sans s'apercevoir que quelques semaines, quelques
-jours peut-être auparavant, il avait déjà dit les
-mêmes choses, à peu près dans les mêmes termes, ou
-que, selon une influence accidentelle, il démentait précisément
-l'opinion qu'il avait exprimée dans une autre
-<span class="pagenum"><a id="Page_XXIV"> XXIV</a></span>
-disposition d'esprit. Notons encore, en signalant les
-parties défectueuses de ce livre, que Zimmermann,
-subjugué par les maximes philosophiques de son
-temps, se lance à tout propos dans une ardente polémique
-contre les cloîtres et contre toutes ces vives
-croyances décorées, par le <span class="small1">XVIII</span><sup>e</sup> siècle, du nom de
-fanatisme. Notons encore qu'en puisant une grande
-part de ses idées dans le cercle fort restreint où sa vie
-était enfermée, dans des incidents passagers, il donne
-par là même fréquemment à son &oelig;uvre une couleur
-trop locale, trop éphémère, et atténue d'autant le caractère
-de généralité qu'elle devrait avoir.</p>
-
-<p>Les Anglais ont fait des quatre volumes diffus de
-Zimmermann un joli volume qui figure honorablement
-dans la collection des <i>British Classics</i> de Walker.
-Mercier, qui le premier fit connaître cet ouvrage
-en France, M. Jourdan, à qui nous en devons une
-traduction qui annonce une parfaite connaissance de
-la langue allemande, et quelques autres traducteurs
-ont considérablement abrégé cet ouvrage, et nous
-croyons qu'il doit être plus abrégé encore.</p>
-
-<p>Il en est de beaucoup de livres allemands comme
-de ce fruit du cocotier dont le suc est caché sous un
-épais tissu de membranes filandreuses, et celui-ci est
-assurément l'un de ceux où l'on trouve le plus de
-séve et de saveur quand une fois on l'a dégagé des
-pages oiseuses, des répétitions monotones, des digressions
-superflues qui en dérobent à tout instant les qualités
-essentielles.</p>
-
-<p>Zimmermann a écrit ce livre avec une tendre mélancolie
-et un sage esprit d'observation. Il est l'apôtre
-fervent de la solitude; mais il n'en représente les
-avantages qu'après en avoir d'abord signalé les inconvénients.
-<span class="pagenum"><a id="Page_XXV"> XXV</a></span>
-«L'homme est né, dit-il, pour vivre en société;
-il a des devoirs à remplir dans le monde, devoirs
-de citoyen, de famille, de relations affectueuses. Il ne
-doit pas briser la chaîne de ces devoirs pour se retrancher
-dans la retraite avec un froid égoïsme ou une
-sauvage misanthropie. Si la solitude calme et apaise
-les passions les plus fougueuses, il est possible aussi
-qu'elle les entretienne et leur donne un essor plus impétueux.
-Il faut, pour en goûter la salutaire influence,
-y porter des pensées de travail, des idées de raison.
-Rien de meilleur, en certains moments de la vie,
-qu'une solitude sage et dignement occupée; rien de plus
-dangereux qu'une solitude où l'on ne porte que de
-mauvais penchants, qu'on ne cherche point à corriger,
-et des habitudes de dés&oelig;uvrement.»</p>
-
-<p>Après avoir fait ses réserves de morale et de philosophie,
-l'auteur développe avec un charmant abandon
-le côté le plus attrayant de son idée favorite, les avantages
-de la solitude pour l'esprit, pour l'imagination,
-pour le c&oelig;ur. Tantôt il dépeint avec un enthousiasme
-poétique les grandes scènes de la nature qui doivent
-attirer nos regards et charmer notre pensée, les douces
-joies de la vie paisible et solitaire; tantôt il évoque
-tous les souvenirs de ses études et cite l'exemple des
-hommes les plus célèbres qui ont trouvé dans la retraite
-un repos et une satisfaction intérieurs qu'ils
-avaient vainement cherchés dans un tumulte splendide;
-tantôt enfin, il prend l'accent pénétré d'un père
-qui parle à ses enfants, d'un maître qui donne une amicale
-leçon à ses élèves, il enseigne à ses lecteurs l'amour
-de la solitude, les modestes vertus, les pieux
-désirs qu'ils doivent y porter, et leur fait un tableau
-touchant du bonheur qu'ils y goûteront.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_XXVI"> XXVI</a></span>
-Il tombe souvent dans d'injustes exagérations quand
-il décrit les vices, les périls et les ennuis du monde.
-On voit que cette image, sur laquelle il revient sans
-cesse, a été tracée avec une amère pensée, d'après
-cette société des petites villes, où il éprouva tant de
-vives souffrances, cette société mesquine, jalouse, qui
-n'est occupée que de sa sotte importance et de ses
-misérables rivalités. Mais il n'est personne qui, tout en
-s'honorant de fréquenter un monde plus élevé que
-celui dont le pauvre Zimmermann fut presque toujours
-entouré, qui, tout en recherchant avec empressement
-les entretiens, le mouvement des salons, n'éprouve
-aussi mainte fois ce vide douloureux de l'âme, dépeint
-en termes saisissants dans ce livre sur la solitude, et
-n'aspire avec une triste ardeur au silence, à la liberté
-de la retraite. Il n'est personne aussi qui, dans les
-jours d'adversité, dans les heures de deuil, n'ait compris,
-comme Zimmermann, que les relations du monde,
-même du monde le plus noble, le plus choisi, ne brisent
-point l'aiguillon de la souffrance, et qu'il faut
-chercher dans la solitude la plante qui guérit les blessures
-du c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Toutes ces vérités ne sont, sans doute, pas neuves;
-mais le sage philosophe a su leur donner un nouvel
-attrait par la vive conviction avec laquelle il les exprime,
-par les exemples qu'il y joint et les réflexions
-personnelles qui en sont le développement.</p>
-
-<p>Quand cet ouvrage parut, Catherine II envoya à
-l'auteur une bague en diamants, une médaille d'or à
-son effigie, avec un billet écrit de sa main: «A M. Zimmermann,
-pour le remercier des excellentes recettes
-qu'il a données à l'humanité dans son livre sur la
-solitude.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_XXVII"> XXVII</a></span>
-La puissante impératrice de Russie n'a été, dans
-cette démonstration, que le splendide interprète des
-sentiments de tous ceux qui liront ce livre, non point
-comme on lit un roman, en courant d'une page à
-l'autre, mais avec une pensée sérieuse et réfléchie.
-Pour les natures tendres et mélancoliques, c'est une
-&oelig;uvre d'un parfum exquis, pour les gens du monde
-un utile conseil, pour les hommes d'étude un salutaire
-encouragement. On aimera à l'avoir près de soi dans
-ses moments de retraite, et l'on y reviendra surtout
-dans ses jours de douleur comme on revient à une
-douce et affectueuse parole.</p>
-
-<p class="signature">X. MARMIER.</p>
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_XXVIII"> XXVIII</a></span></p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_1"> 1</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p class="extra">LA SOLITUDE</p>
-
-<h2 class="normal">RÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES</h2>
-</div>
-
-<p>Dans cette vie inquiète, au milieu de la contrainte
-des devoirs et des affaires, dans les chaînes du monde,
-au déclin de mon existence, je veux me rappeler
-l'ombre de mes joies évanouies, l'ombre des jours de
-ma jeunesse, où je trouvais mon bonheur dans la solitude,
-où je n'entrevoyais pas de refuge plus doux que
-celui des cloîtres, des cellules bâties sur les montagnes,
-où je m'élançais avec ardeur dans les profondeurs
-des forêts, dans les ruines des vieux châteaux,
-et où je n'avais pas de plaisir plus vif que de m'entretenir
-avec les morts.</p>
-
-<p>Je veux méditer sur une idée importante pour
-l'homme, sur les dangers et les consolations de la solitude,
-sur les avantages qu'elle procure, avantages
-que les peuples les plus célèbres ont reconnus de tout
-temps, mais qui n'ont peut-être jamais été assez discernés.
-Je veux réfléchir au secours puissant qu'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_2"> 2</a></span>
-nous offre quand le chagrin dessèche notre c&oelig;ur,
-quand la maladie nous énerve, quand le fardeau des
-jours pèse sur nous, quand nous éprouvons des douleurs
-que notre âme ne peut supporter.</p>
-
-<p>Ah! je renonce volontiers au monde et à ses distractions,
-à tout ce que l'on appelle les joies de la vie,
-pourvu que je puisse avoir quelques heures de loisir
-et de repos, pourvu que, seul et libre, je puisse dire
-sur la solitude quelques vérités utiles qui occupent un
-instant l'homme du monde, et émeuvent les gens de
-bien.</p>
-
-<p>La solitude est une situation où l'âme s'abandonne
-à ses propres réflexions: nous jouissons de la solitude,
-soit lorsque nous prenons plaisir à nous séparer du
-tumulte humain, soit lorsque nous détournons notre
-pensée de ce qui nous entoure.</p>
-
-<p>Chacun se livre alors à ses méditations, selon sa
-nature d'esprit, son développement d'intelligence et
-ses vues particulières. Regardez les bergers assis à
-l'écart. L'un d'eux chantera quelque chanson; un autre
-se cisèlera un vase; un troisième observera la nature;
-un quatrième fera de la philosophie; un cinquième
-rêvera; et s'il se trouvait là, sous l'ombre des arbres,
-au bord du ruisseau paisible, une belle jeune fille,
-chacun d'eux peut-être serait amoureux. Mais dans la
-triste absence de tout ce dont le c&oelig;ur a besoin, lorsqu'on
-se trouve seul à regret, on n'a d'autres ressources
-que de s'occuper, comme on peut, de ses
-propres idées. Chaque homme obéit alors à une impression
-particulière. Celui-ci recherche le chant du
-rossignol; cet autre ne veut entendre que le cri du
-hibou. Il en est à qui l'obligation de rendre des visites
-inspire un profond dégoût, et l'ennui les retient dans
-leur demeure.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_3"> 3</a></span>
-Le pauvre c&oelig;ur s'attache à ce qui lui procure plus
-de satisfaction que ne lui en offre sa situation. Dans le
-couvent de Sainte-Magdeleine, à Hildesheim, je trouvai
-un jour toute une volière pleine de canaris, qui
-récréaient la cellule d'une religieuse. Un gentilhomme
-du Brabant a passé vingt-cinq ans en parfaite santé
-dans l'enceinte de sa demeure. Son bonheur consistait
-à former une collection de tableaux et de gravures,
-et il ne sortait point de sa maison, parce qu'il
-craignait l'impression de l'air, et parce qu'il avait
-pour les femmes l'antipathie que certaines personnes
-éprouvent pour les souris.</p>
-
-<p>Ceux qui sont condamnés à la prison recherchent
-également, dans leur solitude forcée, tout ce qui peut
-les distraire. Le philosophe genevois Michel Ducret,
-enfermé dans une forteresse du canton de Berne, s'occupait
-à mesurer la hauteur des Alpes; le baron Trenck
-ne songeait, dans la citadelle de Magdebourg, qu'au
-moyen de s'évader, et le général Walrave passait son
-temps à élever des poules.</p>
-
-<p>On peut signaler toutes ces particularités dans un
-livre sur la solitude, sans pénétrer très-avant dans la
-question principale. J'ai cherché à ne point perdre de
-vue le but que je m'étais proposé, quoique parfois je
-paraisse m'en écarter, et j'espère pouvoir démontrer,
-par une assez longue série d'observations, le caractère
-de la solitude, son action, ses dangers et son heureuse
-influence. Par solitude, je n'entends point une scission
-complète du monde ou une vie d'ermite. On peut
-trouver la solitude dans une ville comme dans un
-cloître, dans le cabinet d'étude d'un savant, dans
-l'éloignement temporaire de la foule. On peut être
-seul au milieu d'une réunion nombreuse. Une femme
-allemande, imbue des préjugés de la vieille aristocratie,
-<span class="pagenum"><a id="Page_4"> 4</a></span>
-sera seule dans une société où nulle autre femme
-n'aura, comme elle, l'honneur de compter seize quartiers.
-Un penseur est souvent seul à la table des grands.
-Plaçons-nous, dans une assemblée, en dehors de ce
-qui nous entoure, recueillons-nous en nous-mêmes,
-nous voilà aussi seuls qu'un moine peut l'être dans sa
-cellule, ou un ermite dans sa grotte. On peut être
-seul dans sa maison, au milieu du mouvement le plus
-bruyant, comme dans le morne silence d'une petite
-ville, à Londres et à Paris, comme dans le désert d'une
-Thébaïde.</p>
-
-<p>Un livre sur les résultats de la solitude est un document
-de plus à ajouter à toutes les recherches qui ont
-été faites pour assurer le bonheur de l'homme. Moins
-l'homme a de besoins, plus il s'efforce de découvrir en
-lui de nouvelles sources de jouissances. Plus il a de
-facilité à se séparer des autres hommes, plus il est
-certain de trouver la véritable félicité. Tous les amusements
-du grand monde ne me semblent point dignes
-de l'envie dont on les honore. Mais il faut dire aussi
-que ces systèmes tant vantés de retraite absolue ne
-sont pour la plupart que des rêves irréalisables. S'il
-est beau et noble de se rendre indépendant des autres
-hommes et de se retirer quelquefois à l'écart, il est
-bon aussi de se rapprocher de la communauté sociale
-et d'y apporter un esprit amical, car nous sommes,
-Dieu soit loué! appelés à vivre en société.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_5"> 5</a></span></p>
-<h2>CHAPITRE I<br />
-<span class="medium">DU PENCHANT A LA SOCIÉTÉ.</span></h2>
-</div>
-<p>
-Il n'est pas bon que l'homme soit seul. Des besoins
-innombrables, un penchant naturel, inné, forment
-les liens de la société, et nous voyons par là que nous
-ne sommes pas faits uniquement pour la solitude. La
-société est le premier besoin de l'homme. Dieu lui-même
-a consacré le penchant à la vie sociale par ces
-paroles: «Il n'est pas bon que l'homme soit seul.»
-Puis il ajouta: «Je lui donnerai une compagne avec
-laquelle il vivra.» Dans le monde, on dénature le sens
-des paroles de Dieu, et l'on s'imagine que, pour que
-l'homme ne soit pas seul, il faut qu'il se montre
-chaque jour dans un cercle ou dans un salon. Le penchant
-à la vie domestique, aux relations intimes, est
-inné en nous. En le suivant, nous obéissons à notre
-propre nature. Mais dès que nous sentons s'éveiller le
-penchant qui nous entraîne vers les réunions du
-monde, nous devons être sur nos gardes. Le premier
-est indestructible aussi longtemps que l'homme reste
-<span class="pagenum"><a id="Page_6"> 6</a></span>
-fidèle à sa vocation. Le second est une &oelig;uvre d'oisiveté,
-un besoin factice, une habitude qui naît de l'ennui
-et de la curiosité.</p>
-
-<p>Il y a dans les relations affectueuses une source indicible
-de bonheur. En exprimant nos sensations, en
-faisant avec un ami un sincère échange de nos idées
-et de nos conceptions, nous éprouvons une sorte de
-volupté, à laquelle l'ermite le plus indifférent ne reste
-pas indifférent. Je ne puis faire entendre mes plaintes
-aux rochers, ni raconter mes joies aux vents du soir.
-Mon âme soupire après une âme qu'elle aime comme
-une s&oelig;ur; mon c&oelig;ur cherche un c&oelig;ur qui lui ressemble.
-Le ciel et la terre disparaissent près de la
-femme que nous aimons. Loin du monde et de ses
-liaisons, quel plaisir goûterions-nous dans la plupart
-de nos connaissances, de nos sentiments et de nos
-pensées? De même tout semble froid, morne, désert
-dans les réunions les plus brillantes, s'il ne s'y trouve
-pas un c&oelig;ur attaché à nous par l'affection.</p>
-
-<p>Mais si vous renoncez au tourbillon des plaisirs, on
-vous appelle misanthrope. Si, pour travailler à une
-&oelig;uvre importante que vous ne pouvez accomplir que
-dans le silence de la retraite, vous vous exemptez des
-visites monotones, on dit que vous êtes insociable. Si
-vous fuyez le monde, soit dans une de ces heures de
-découragement où tout se montre à l'esprit sous les
-couleurs les plus sombres, soit dans les regrets que
-vous cause un amour malheureux, dans ces regrets
-profonds où vous ne voyez plus rien qui vous attire,
-qui vous satisfasse, et personne qui vous comprenne,
-on dit que vous êtes un insensé. Cependant vous ne
-renonceriez point au monde, si vous y trouviez toujours
-un c&oelig;ur qui répondît à votre c&oelig;ur et non point
-quelques-unes de ces vaines poupées pareilles à celle
-<span class="pagenum"><a id="Page_7"> 7</a></span>
-dont une dame me parlait un jour. Elle était encore
-presque enfant, lorsque son tuteur lui donna une
-poupée des plus belles. Le lendemain il voulut voir
-quel effet avait produit son présent. La poupée était
-au feu. «Pourquoi, ma fille, dit le tuteur, as-tu
-anéanti ce que je t'avais donné?» La jeune fille lui dit
-en pleurant: «J'ai dit à cette poupée que je l'aimais,
-et elle ne m'a pas répondu.»</p>
-
-<p>Bien des circonstances peuvent nous rendre ou
-nous faire paraître peu sociables; mais il faudrait être
-d'une nature vraiment sauvage pour détester tout le
-genre humain.</p>
-
-<p>Les penchants les plus évidents et les plus secrets,
-les besoins les plus naturels et les plus incontestables
-nous portent à nous rapprocher de nos semblables.
-Nous cherchons avec empressement une personne aimante,
-avec laquelle nous puissions nous lier de plus
-en plus, qui nous écoute plus complaisamment que
-d'autres, et nous comprenne mieux, qui agisse sur
-nous et qui éprouve en même temps notre influence.
-Les circonstances ne permettent pas toujours de choisir
-nos relations selon notre goût, selon les mouvements
-de notre esprit et de notre c&oelig;ur. Mais le besoin
-de nous épancher l'emporte sur toutes ces considérations,
-et plus d'une belle dame, dans son isolement,
-peut dire, comme cette cuisinière de Hanovre, à qui
-l'on reprochait d'avoir eu une quantité de fiancés, et
-qui répondit: «Il faut qu'une jeune fille ait un ami,
-ne fût-ce qu'un échalas.»</p>
-
-<p>Plus d'une honnête personne ne peut marcher si
-l'on ne fait attention à sa marche; mais si vous observez
-ses pas, si vous la suivez dans ses actions, elle
-vous embrasse avec reconnaissance. Quelle puissance
-l'amour n'exerce-t-il pas sur une belle âme! Nous ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_8"> 8</a></span>
-voulons pas seulement sentir notre existence en nous-mêmes,
-nous voulons la sentir dans les objets placés
-en dehors de nous.</p>
-
-<p>Le germe de l'amour naît quelquefois des émotions
-d'une âme qui ne se rend pas nettement compte de
-ses penchants, mais qui éprouve vivement qu'il n'est
-pas bon d'être seul.</p>
-
-<p>La bonté, la bienveillance, l'affection, le désir
-d'échanger ses pensées, de partager avec un autre
-être ses joies et ses souffrances, d'enchaîner son c&oelig;ur
-à un autre c&oelig;ur, de se sentir vivre en lui et de reconnaître
-qu'il vit en nous, voilà les émotions ravissantes,
-et si l'homme n'est pas doué par lui-même de cette
-force d'attraction, s'il n'attire pas les autres à lui, il
-est du moins attiré par les autres.</p>
-
-<p>Il existe cependant un penchant factice pour la société
-qui souvent rend l'homme incapable de vivre avec
-lui-même. Ne trouvant plus aucune satisfaction dans
-son esprit, il s'éloigne du monde, il lui semble qu'il
-s'éloigne de toutes les joies de la vie: alors, adieu le
-bonheur possible, adieu les charmes de la solitude! il
-faut à cet homme le mouvement, le bruit, l'éclat, les
-réunions nombreuses.</p>
-
-<p>Jamais l'Allemagne n'a autant aimé les assemblées
-de salons qu'à présent. Les classes inférieures du
-peuple imitent les usages du grand monde. Partout
-on dissipe son temps. Rester seul, vivre seul, est
-maintenant en Allemagne une chose pour ainsi dire
-honteuse.</p>
-
-<p>Les enfants qui peuvent à peine marcher connaissent
-déjà l'étiquette des visites. Ils se font annoncer,
-et l'on se fait annoncer chez eux. Ces petites marionnettes
-reçoivent des convives et donnent des collations.
-Dans nos grandes cités, on vit d'une vie dissipée,
-<span class="pagenum"><a id="Page_9"> 9</a></span>
-comme à Londres et à Paris. Les petites villes
-imitent les grandes, de même que les pauvres imitent
-les riches. On voit de pauvres bourgades allemandes
-où il y a un club et des réunions hebdomadaires.</p>
-
-<p>Les bohémiens ont aussi une espèce de club dans une
-des belles et riches provinces du nord de l'Allemagne.
-Chaque samedi, ils se réunissent dans un moulin pour
-fumer et manger ce qu'ils ont recueilli pendant la semaine,
-soit en volant, soit en mendiant. Le possesseur
-du moulin tolère cette réunion, par politique, pour
-n'être pas volé, et par curiosité, parce qu'il apprend
-ainsi toutes les nouvelles du pays.</p>
-
-<p>L'Allemagne est peuplée à présent d'une foule d'associations
-publiques ou secrètes qui ont une grande
-force. Il résulte de là une vaste communauté d'idées
-et une puissante action dirigée vers un même but;
-mais tous ces mobiles de la vie sociale, tous ces
-moyens employés pour nous rappeler à la vertu, cette
-inoculation des devoirs d'homme et de citoyen par
-les lois, par la morale, par des dogmes mystérieux,
-par la religion, tout ce qui doit élever l'homme au-dessus
-de l'homme, ne suffit pas encore, si l'on ne
-pense trouver que des fleurs sur son chemin, si l'on
-veut moissonner avant d'avoir semé. Nous nous
-laissons souvent séduire par des chimères ou par
-de fausses apparences, nous voulons ce que le législateur
-n'a pas voulu, et c'est ainsi qu'échouent les
-plus grands projets de ceux qui donnent des lois aux
-hommes.</p>
-
-<p>Hélas! que de peines inutiles nous nous imposons!
-Et souvent la première cause de nos mouvements, de
-notre tentative, de nos actions, c'est la crainte de
-l'ennui.</p>
-
-<p>L'ennui est une peste à laquelle on croit échapper
-<span class="pagenum"><a id="Page_10"> 10</a></span>
-en sortant de la retraite, et qu'on ne rencontre jamais
-plus vite que dans la société. C'est un vide de l'âme,
-un anéantissement de notre activité et de nos forces,
-une pesanteur générale, une paresse somnolente,
-une fatigue, et, ce qu'il y a de pis, c'est souvent un
-coup mortel que l'on porte d'une main polie et avec
-beaucoup de grâce à notre intelligence et à nos plus
-douces émotions. Tout ce qu'il y a d'essor dans l'esprit
-d'un homme, d'élan dans son c&oelig;ur, est comprimé,
-paralysé par l'ennui qu'il éprouve ou qu'on lui fait
-éprouver. Dans cet ennui, on s'assied en silence
-au milieu d'une assemblée, on écoute d'une oreille
-indifférente ce qui se dit, on ne s'intéresse à aucun
-entretien, et souvent on perd soi-même toute espèce
-de pensées.</p>
-
-<p>Cet ennui nous saisit lorsque nous sommes obligés
-de rester dans un lieu où l'on ne parle que de choses
-que nous ne nous soucions pas d'apprendre, ou
-lorsque quelqu'un s'empare de nous et nous force à
-écouter des paroles qui n'excitent en nous aucun intérêt.
-Que de fois un de ces imperturbables causeurs
-pétille de joie, tandis que son entretien fatigue, tourmente
-toute une société! En s'abandonnant à sa prolixité,
-il ne voit pas qu'il répand l'ennui dans le cercle
-qui l'entoure.</p>
-
-<p>Chaque affaire, chaque livre, chaque entretien qui
-n'excite en nous ni attrait ni curiosité, est une cause
-d'ennui. L'ennui entraîne beaucoup de personnes
-dans le monde, mais il en est que le dégoût de la
-société ramène dans la solitude. Un être oisif n'éprouve
-jamais tant d'ennui que lorsqu'il se trouve seul
-avec lui-même, tandis qu'au contraire l'homme laborieux
-supporte péniblement chaque heure, chaque
-instant qui entrave son activité. Le premier, par la
-<span class="pagenum"><a id="Page_11"> 11</a></span>
-raison qu'il ne sait point vivre avec lui-même, cherche
-des distractions extérieures; le second trouve sa satisfaction
-dans son propre c&oelig;ur, après l'avoir vainement
-poursuivie dans les réunions de salons. L'homme
-qui n'a aucune occupation sérieuse, aucune habitude
-de réflexion, éprouve un profond éloignement pour
-tout ce qui intéresse les natures intelligentes, et, par
-bonheur pour lui, il n'entend dans le monde, le plus
-souvent, que des conversations frivoles et vides de
-sens. L'homme qui aime à étudier et à penser éprouve
-le même éloignement pour ces fades entretiens qui ne
-peuvent rien lui apprendre et qui ne lui donnent aucune
-émotion. Celui qui est doué d'un caractère facile
-et enjoué se plaît dans la société, parce qu'il domine
-aisément la volubilité du causeur indiscret. Celui qui
-est d'une humeur tendre et mélancolique se sent mal
-à l'aise dans une réunion, parce qu'il est souvent obligé
-de céder à l'importance d'un étourdi.</p>
-
-<p>Les petits esprits éprouvent rarement de tels ennuis.
-Ils rencontrent partout des gens de leur espèce, auxquels
-ils s'attachent de prime abord. Un sot gentilhomme
-allemand disait avec raison: «Un cavalier tel
-que moi trouve toujours un cavalier qui le présente
-dans le monde.»</p>
-
-<p>Oppressé par l'ennui, l'homme cherche naturellement
-à sortir de cette inaction de l'esprit. Il faut pour
-cela parvenir à émouvoir ses sens, son intelligence,
-son corps et son âme.</p>
-
-<p>Il est plus facile de sentir que de penser, de recevoir
-que de donner, et celui qui ne prend pas l'initiative,
-aime assez qu'on la prenne envers lui. Voilà pourquoi
-on s'en va avec empressement là où l'on espère
-trouver du mouvement, de la gaieté, du bruit. Voilà
-pourquoi on recherche les soirées, les bals, les salons
-<span class="pagenum"><a id="Page_12"> 12</a></span>
-étincelants de lumière et de diamants, les danses voluptueuses
-qui éveillent tant de vives sensations; rien
-de plus facile que de se procurer ces plaisirs factices;
-quant à ceux de la solitude, on n'en jouit pas toujours
-sans un certain effort.</p>
-
-<p>C'est la stérilité de l'esprit qui fait fuir les plaisirs
-de l'intelligence, qui fait que l'on se moque de tout
-ce qui est vraiment grand et beau, que l'on dédaigne
-les productions des meilleurs écrivains. Tout ce qu'il
-y a de meilleur dans les &oelig;uvres de la pensée déplaît à
-ces flegmatiques créatures du monde qui n'ont, comme
-l'a dit un Anglais, ni la volonté ni le pouvoir de sentir
-ces belles choses, qui ne cherchent partout qu'un
-passe-temps léger et qui, dans le vide de leur esprit,
-le cherchent partout sans le trouver. Si un sentiment
-irrésistible les arrache à leur froide indifférence ou à
-leur dédaigneux sang-froid, elles s'imaginent encore
-que, pour se distinguer du peuple, il convient de réformer
-toute manifestation de plaisir, d'admiration, et
-d'affecter dans toutes les circonstances une fière impassibilité.</p>
-
-<p>Un homme bien organisé occupe aisément une place
-agréable dans la société, surtout lorsqu'il est jeune,
-gai et bien portant. Celui qui a l'âme portée à la tristesse
-est plus difficile à satisfaire. Quant aux natures
-vulgaires, il faut, pour les émouvoir, les impressions
-vives et grossières. Les plaisanteries triviales, les médisances,
-le vin, le tabac, le libertinage, forment les
-liens de leur communauté. La débauche peut seule
-animer l'indolent Sibérien. Son intelligence est si
-pauvre, si lourde, que rien de noble ne la frappe.</p>
-
-<p>Plus d'un jeune élégant, plus d'une belle dame périraient
-d'ennui dans la ville la plus agréable, s'ils ne
-savaient chaque jour qu'il y a telle maison où ils
-<span class="pagenum"><a id="Page_13"> 13</a></span>
-doivent se mettre à table, jouer et perdre le temps.
-C'est ainsi que l'on court de semaine en semaine,
-d'année en année, dans un tourbillon perpétuel, que
-l'on forme chaque matin de nouveaux projets dont on
-ne se souviendra plus le lendemain.</p>
-
-<p>Les hommes indolents, quelque goût qu'ils aient
-pour la société, ne trouvent nulle part le plaisir qu'ils
-y cherchent. Toujours leur tête est vide et leur esprit
-embarrassé: ils s'ennuient sans cesse et répandent
-sans cesse l'ennui autour d'eux. Ils paraissent occupés
-et n'achèvent rien; ils courent d'un air affairé et se
-retrouvent toujours au même point. Ils gémissent de
-la brièveté du temps, soupirent jour et nuit, en songeant
-à la quantité de papiers qui s'amassent sur leur
-bureau et oublient que le travail seul pourrait alléger
-ce fardeau; ils s'effrayent de voir venir la fin de l'année
-et se demandent chaque matin: Quand viendra
-donc le soir? En été ils désirent être en hiver; en hiver
-ils réclament l'été; ces malheureux n'ont qu'un petit
-nombre d'idées et une impuissante résolution, et toujours
-ils sont prêts à courir au lieu où il y a une occasion
-de causer et d'entendre d'inutiles entretiens.</p>
-
-<p>Cependant on ne manque pas toujours son but en
-fréquentant les réunions du monde. Les relations sociales
-peuvent être un salutaire délassement après le
-travail, les soucis de la journée, et en reposant l'esprit,
-elles lui donnent un nouveau ressort. Ces relations
-peuvent être aussi d'une très-grande utilité pour
-les jeunes gens. Elles servent à former leur jugement,
-leurs manières, et, pour les gens de tout âge, la société
-est une excellente école: c'est là que l'on apprend
-à connaître les hommes, que l'on se forme à
-la complaisance et à la modestie. Les princes, les
-grands peuvent prendre là aussi des leçons de sagesse
-<span class="pagenum"><a id="Page_14"> 14</a></span>
-et d'humanité en même temps qu'ils y acquièrent la
-connaissance d'eux-mêmes. Les personnes d'un ordre
-inférieur doivent se souvenir aussi qu'elles réussiront
-mieux auprès des dépositaires du pouvoir par l'élégance
-des manières, par un vrai bon ton que par une
-basse servilité.</p>
-
-<p>Souvent aussi on recherche les relations sociales
-pour adoucir une pénible sollicitude, une amère tristesse
-et pour détourner son esprit de l'appréhension
-d'un malheur. Hélas! la solitude console rarement le
-malheureux dont la tombe a enseveli l'unique joie,
-qui toujours voit devant lui et toujours appelle une
-ombre adorée, qui donnerait tous les biens de la terre
-pour entendre une seule fois encore un accent de cette
-voix chérie qu'il n'entendra plus. Toutes les forces de
-son âme s'épuisent dans ces regrets; il ne connaît
-plus rien, il ne sent plus rien que la douleur et le
-désespoir.</p>
-
-<p>Ceux-là redoutent aussi la solitude qui n'osent interroger
-leur conscience. Combien il y en a qui
-tremblent à certains souvenirs! et quel changement il
-faudrait qu'ils opérassent en eux pour pouvoir retrouver
-le repos, pour qu'une dissipation continuelle ne
-fût plus l'unique palliatif au cri de cette voix intérieure
-qui les poursuit dans l'isolement! D'autres ont
-trompé le monde par de fausses vertus, et cependant
-ils ne se sentent nulle part aussi bien que dans le monde.
-Ils ont pratiqué avec ostentation la philanthropie, répandu
-des aumônes et fait beaucoup de bonnes &oelig;uvres.
-Ils se sont courbés jusqu'à terre devant les riches et les
-grands, ils ont loué toutes les extravagances des personnages
-puissants. A leurs yeux, l'homme influent
-n'a jamais eu aucun défaut: ils n'ont reconnu de méchancetés
-ou de sottises que parmi ceux qui ne jouissaient
-<span class="pagenum"><a id="Page_15"> 15</a></span>
-point de la faveur populaire; ils n'ont vu ni
-préjugés, ni erreurs, ni mensonge, ni esclavage de la
-pensée dans le lieu qu'ils habitent: aussi ces êtres
-sans dignité et sans distinction sont-ils bien accueillis
-partout; aussi sème-t-on des fleurs sur leur passage.</p>
-
-<p>La solitude est souvent, comme la religion, représentée
-sous des couleurs si sombres, que, rien que d'y
-songer, beaucoup de gens y perdent leur gaieté. Ils
-n'ont recours à la solitude que lorsqu'ils sont malades,
-soucieux, affligés, c'est-à-dire lorsqu'ils peuvent à
-peine en comprendre l'utilité. Mais il ne faut pas connaître
-le caractère de la religion et ne pas sentir sa
-force pour ne pas s'abandonner à elle toujours et dans
-les temps les plus heureux. Et il faut de même ignorer
-toute la jouissance qu'on éprouve à rentrer au dedans
-de soi, toutes les douceurs d'une vie retirée et
-paisible, pour ne pas comprendre qu'en se réfugiant
-dans la solitude, dans certaines circonstances, et en
-sachant employer le temps qu'on y passe, on s'acquiert
-par là une satisfaction céleste.</p>
-
-<p>On aurait grand tort de se figurer qu'un homme est
-d'une nature misanthropique et méprise toutes les distractions
-parce qu'il s'éloigne du monde, parce qu'il
-ne se précipite pas dans le tourbillon des salons, et
-l'on aurait grand tort de douter de sa raison parce
-qu'il se sent heureux et satisfait lorsqu'on le laisse seul
-avec lui-même.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_16"> 16</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_17"> 17</a></span></p>
-<h2 class="chapter">CHAPITRE II<br />
-<span class="medium">DU PENCHANT A LA SOLITUDE.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Le besoin de s'éloigner de tout ce qui nous aigrit,
-nous entrave, nous fatigue, le désir de trouver le repos
-et la jouissance de soi-même, voilà ce qui constitue
-le penchant à la solitude. Les gens du monde n'ont
-point l'idée de cette jouissance, du moins le penchant
-à la solitude n'est pas commun. Et il annonce une âme
-qui ne se laisse point séduire par les habitudes vulgaires.
-Le chancelier Bacon disait que ce penchant
-était l'indice d'une sauvagerie extrême ou d'une grande
-élévation de caractère.</p>
-
-<p>Il est à remarquer que rien ne conduit l'homme indolent
-dans la solitude; il y reste par l'effet de sa paresse
-flegmatique. Le goût de la solitude n'est par
-conséquent pas toujours le résultat d'une vive impulsion:
-c'est quelquefois celui de la nonchalance. Alors
-ce n'est plus un élan, c'est une chute de l'âme. La
-honte et le repentir, les actions insensées, les déceptions,
-quelquefois une maladie, peuvent blesser si profondément
-<span class="pagenum"><a id="Page_18"> 18</a></span>
-l'esprit, qu'il veuille porter sa plaie dans
-la solitude et qu'il renonce à tous les plaisirs de la société.
-En pareil cas, le goût de la solitude est à peu
-près pour l'âme ce que la propension au sommeil est
-pour le corps fatigué. La satiété décide aussi beaucoup
-de personnes à s'éloigner du monde. Le philosophe
-Héraclite, que la société ennuyait, devint misanthrope:
-il établit sa demeure dans une montagne et se nourrit
-de racines, entouré de bêtes sauvages, car il était las
-de tout le reste. Une telle conduite annonce plus de
-faiblesse que de force, plus d'indolence que de passion.</p>
-
-<p>Celui qui a joui de tout ce que le monde estime et
-peut donner, celui qui, après de longs efforts, a obtenu
-la gloire, la fortune, la puissance, les honneurs, et
-qui, après tout, se dit que tout est vanité; celui qui,
-après avoir été aiguillonné par la passion, comme un
-cheval par l'éperon, en vient à ne plus éprouver aucune
-passion, celui-là est rassasié. Il ne se réfugie
-point, il est vrai, au milieu des bêtes fauves, il ne se
-nourrit point de plantes sauvages, mais la solitude est
-son dernier asile. Combien de grands personnages j'ai
-vus dans cette situation! car l'homme, placé dans une
-situation inférieure, ne tombe pas si bas; leurs c&oelig;urs
-ne ressentent plus aucun désir, ils aimaient encore la
-vie, le reste n'avait plus de prix à leurs yeux; la solitude
-était leur dernier asile.</p>
-
-<p>Le penchant à la solitude provient donc d'abord du
-besoin de fuir tout ce que nous haïssons dans le tumulte
-du monde, puis du besoin de recouvrer le calme
-et l'indépendance, puis ensuite, pour un esprit sensé,
-du besoin de goûter le bonheur non envié que l'on
-trouve en soi-même. La plus grande félicité est le repos
-du c&oelig;ur et la liberté de n'agir que selon sa volonté et
-son pouvoir. Celui-ci aime la solitude parce qu'il s'y
-<span class="pagenum"><a id="Page_19"> 19</a></span>
-repose sans trouble, celui-là parce qu'il y travaille sans
-gêne; l'un et l'autre cherchent également la liberté, et
-c'est cet amour de la liberté qui conduit à la solitude
-les caractères bizarres, les hypochondriaques, les philosophes
-et les savants.</p>
-
-<p>On éprouve naturellement le désir de rentrer en soi-même
-et de se reposer, lorsqu'on a été forcé d'agir
-malgré soi pour les autres. Sans indépendance et sans
-repos, on n'aura point la véritable jouissance de soi-même.
-Il y a des hommes, peut-être, qui n'agissent
-jamais mieux que lorsqu'ils croient devoir se priver de
-cette jouissance, lorsqu'ils n'ont pas du matin au soir
-un instant pour faire ce qu'ils veulent. Il serait cruel
-de ne pas se réjouir du bien que Dieu nous donne l'occasion
-de produire; mais le monde demande une foule
-de choses que la Providence n'exige point de nous,
-des courses sans but, des obligations inutiles, des
-&oelig;uvres de vaine politesse, qui ne peuvent être considérées
-comme un devoir sérieux et d'où il ne peut résulter
-rien de vraiment bon. Peut-être les professeurs
-des universités allemandes ne vivent-ils si longtemps
-et en si parfaite santé que parce qu'ils ne sont tenus
-de faire la cour à personne, qu'ils poursuivent paisiblement,
-utilement, leurs travaux sans se laisser fatiguer,
-paralyser l'esprit par de frivoles préoccupations.</p>
-
-<p>Ce que le sage désire dans la contrainte de ses devoirs,
-dans le tumulte de la société, c'est le repos. Dans
-les plus grandes, comme dans les plus humbles situations,
-l'âme aspire toujours au repos comme au bonheur
-suprême<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">&nbsp;[4]</a>. Pyrrhus considérait ce repos comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_20"> 20</a></span>
-le but de ses longues guerres, et Frédéric le Grand
-s'écriait, après une bataille où il venait de remporter
-la victoire: «Quand finiront mes tourments?»</p>
-
-<p>L'artisan chargé d'un travail pénible, le ministre qui
-voudrait rendre un peuple heureux et qui ne peut y
-parvenir, éprouvent le même désir à la fin d'une longue
-journée, et demandent le repos; la même espérance
-soutient, au milieu des tempêtes de l'Océan, le
-c&oelig;ur du matelot; toutes les fatigues auxquelles il est
-condamné sont adoucies par la perspective du calme
-et du bien-être qui l'attendent au port. Les rois se
-lassent du trône et de l'étiquette qui les entoure; les
-grands se lassent de leur pouvoir, et les courtisans de
-leur brillant esclavage. Tous aiment à échapper, lorsqu'ils
-le peuvent, au tourbillon où ils sont jetés, et à
-chercher la tranquillité dans la solitude.</p>
-
-<p>Lorsque Publius Scipion occupait à Rome les premières
-fonctions de la république, il s'éloignait souvent
-du monde pour vivre dans la retraite; il n'écrivait
-pas des livres, comme Cicéron, mais il pesait en silence
-les destinées de Rome et disait: «Je ne suis jamais
-moins seul que lorsque je suis seul.» Après avoir atteint
-le plus haut degré de la puissance humaine, il quitta
-volontairement Rome et se réfugia dans sa maison de
-campagne près de Liternum, pour y achever en silence
-le cours de sa glorieuse carrière.</p>
-
-<p>Cicéron, qui fixait sur lui tous les regards, lorsqu'il
-gouvernait encore le c&oelig;ur des Romains, abandonna
-aussi cette grande cité du monde avec la résolution
-de vivre seul. Rome n'avait plus pour lui les charmes
-<span class="pagenum"><a id="Page_21"> 21</a></span>
-de ses jardins de Tusculum. Horace oubliait aussi,
-dans sa solitaire retraite de Tibur, l'orgueilleuse vie
-des empereurs et les plaisirs tumultueux du premier
-peuple du monde.</p>
-
-<p>Peu de princes ont terminé leur vie aussi paisiblement
-que l'empereur Dioclétien. Il régnait depuis
-vingt-cinq ans, lorsqu'il résolut de renoncer au trône.
-Les livres n'avaient point fait de lui un philosophe, car
-il n'en lisait aucun; mais il fut le premier des empereurs
-romains qui se sentit assez grand pour se dépouiller
-de la pourpre souveraine. Son règne avait été
-constamment heureux; tous ses ennemis étaient vaincus
-et tous ses projets accomplis: à l'époque de son
-abdication, il n'était âgé que de cinquante-neuf ans;
-mais une faible santé lui rendait difficile l'accomplissement
-de ses devoirs, et il voulut remettre les rênes
-du gouvernement entre des mains plus jeunes et plus
-fermes que les siennes. Au milieu d'une vaste plaine,
-près de Nicomédie, il monta sur un trône élevé, et,
-dans une harangue pleine de raison et de dignité,
-il annonça au peuple et à l'armée la résolution qu'il
-venait de prendre; puis, montant dans une voiture
-couverte pour se dérober aux regards de la foule
-surprise, il alla s'enfermer dans sa retraite de Salone,
-en Dalmatie. Là, cet homme, qui, des rangs
-du peuple, s'était élevé à la dignité impériale, vécut
-encore neuf ans. Les sciences ne pouvaient charmer
-sa solitude; mais il avait du goût pour les plus innocentes
-jouissances de la vie: il construisit un palais
-magnifique dont on contemple encore avec étonnement
-les ruines. Il cultivait des jardins. On sait la réponse
-qu'il fit un jour à son ancien collègue Maximien,
-qui avait quitté le pouvoir avec lui et qui le pressait de
-remonter sur le trône: «Si tu pouvais voir, lui dit Dioclétien
-<span class="pagenum"><a id="Page_22"> 22</a></span>
-avec un sourire de compassion, toutes les plantes
-que j'ai moi-même cultivées à Salone, tu ne me
-conseillerais plus de renoncer au bonheur que j'éprouve
-ici pour reprendre le sceptre.»</p>
-
-<p>Zénobie, cette reine célèbre de Palmyre, ingrate élève
-de Longin, cette femme qui lisait Homère et Platon,
-qui égalait en beauté les femmes les plus renommées,
-et qui les surpassait en sagesse et en courage, cette
-héroïne qui se rendit redoutable aux Arabes, aux
-Arméniens, aux Perses, et qui remporta même la victoire
-sur une armée romaine, fut enfin battue par
-l'empereur Aurélius, et faite prisonnière. Son courage
-l'abandonna, et ses amis s'éloignèrent d'elle. Elle se
-retira à Tivoli, dans une maison de campagne dont
-l'empereur lui avait fait présent, et supporta son malheur
-avec dignité. Les douces joies de la solitude la
-consolèrent de la perte d'un trône, et la philosophie
-lui fit oublier sa grandeur évanouie.</p>
-
-<p>L'empereur Charles-Quint ensevelit dans le modeste
-et solitaire couvent de Saint-Just, en Espagne, l'ambition
-et les projets gigantesques qui, pendant un demi-siècle,
-avaient agité toute l'Europe et menacé tous les
-peuples.</p>
-
-<p>L'empereur de la Chine Kien-Long, qui fut le père
-de ses sujets, joignait aux qualités les plus élevées un
-grand penchant au repos et à la solitude. Il est l'auteur
-d'une trentaine d'ouvrages. Dans un petit poëme
-sur le thé, qu'il composa à une partie de chasse hors
-de la grande muraille, il s'écrie: «Que ne puis-je,
-comme un ancien sage, vivre des fruits d'une espèce
-de sapin, afin de pouvoir m'entretenir librement avec
-moi-même et n'avoir rien d'autre à désirer!»</p>
-
-<p>Il arrive aussi, comme nous l'avons déjà dit, qu'on
-s'éloigne des hommes par hypocondrie. La situation
-<span class="pagenum"><a id="Page_23"> 23</a></span>
-dans laquelle l'âme tombe est une source intarissable
-de chagrins qu'on n'aime point à confier aux autres et
-qu'on garde pour soi. Accablé par un fardeau dont il
-ne peut se délivrer, et le c&oelig;ur rempli des sensations
-les plus pénibles, un hypochondriaque n'ose se montrer
-dans une réunion joyeuse ni s'associer à aucun élan de
-gaieté; partout où il va malgré lui, il se sent l'esprit
-lourd et la tête embarrassée. Toutes les jouissances de
-la vie sont pour lui empoisonnées, et tous les ressorts
-de l'esprit anéantis, lorsque, par des instances indiscrètes
-ou par une fâcheuse politesse, on le force à aller
-dans un salon. Il y porte la triste conviction qu'il ne
-convient point aux autres hommes, et que peu d'hommes
-lui conviennent; qu'on ne le comprend point,
-parce que l'on n'entre pas dans l'analyse de sa situation,
-et cette idée suffit pour lui donner l'apparence
-d'un homme sans savoir et sans facultés intellectuelles.
-Avec cette souffrance, qui ébranle les plus légers fils
-de l'imagination, avec cette épine dans le c&oelig;ur, on
-n'éprouve que le besoin de rester seul, de se dérober
-aux regards du monde. Dans sa retraite, on ne trouve
-pas toujours le repos, mais on peut se dire: Ici, je suis
-libre et indépendant; ici, je puis faire ce que je veux,
-je ne serai torturé par aucune politesse importune,
-par aucun entretien fatigant, par aucune pensée méchante,
-et l'on reste ainsi pensif et solitaire, tant qu'on
-ne trouve personne à qui l'on puisse dire ce que l'on
-sent, personne qui puisse comprendre ce douloureux
-état de l'âme et l'accepter avec douceur, prudence et
-affection.</p>
-
-<p>On s'éloigne aussi quelquefois de la société par la
-répugnance que nous donnent les jugements faux et
-acerbes qu'on y entend formuler. Celui qui veut s'affranchir
-de tous les préjugés et de toutes les opinions
-<span class="pagenum"><a id="Page_24"> 24</a></span>
-communes; celui qui ne peut changer sa façon de voir
-les choses au moindre vent qui souffle sur la ville;
-celui qui a trop de liberté dans ses idées pour vouloir
-se laisser conduire par les autres, et trop de raison
-pour vouloir diriger ceux qui l'entourent; celui qui
-aime à vivre avec son siècle, qui se réjouit de tous les
-progrès des connaissances humaines, celui-là s'éloigne
-volontiers des réunions où l'on ne sait apprécier ni ce
-qui est grand ni ce qui est beau. Il poursuit ses études
-en silence, et s'attache à sa retraite chaque fois qu'il
-observe l'esclavage de l'esprit, les erreurs populaires,
-et ces gens dont l'âme, comme dit Shakespeare,
-court toujours sur les grandes routes.</p>
-
-<p>Il ne faut pas considérer comme une preuve du progrès
-des lumières l'accord général des opinions sur
-chaque question. La liberté individuelle de penser et
-de juger selon des vues particulières annonce, au contraire,
-plus de mouvement, d'intelligence. Si tous les
-habitants d'une ville sont en tout du même avis et que
-personne n'ait une opinion à soi, on peut dire qu'il y
-a dans cette ville une épidémie d'extravagance dans la
-louange comme dans le blâme.</p>
-
-<p>Le goût de la solitude peut donc naître de la nature
-même de ces lieux où l'on n'entend formuler que des
-opinions faites d'avance, où il règne perpétuellement
-un ton uniforme, qui n'est jamais le meilleur; où la
-passion donne des ailes à toutes les erreurs, et une
-influence puissante, une autorité irrésistible à tous les
-préjugés.</p>
-
-<p>On ne peut pas toujours admettre la croyance des
-autres. Peut-être a-t-on été élevé d'une manière différente,
-peut-être a-t-on pris d'autres habitudes. Alors
-on se trouve mal à l'aise dans ces sociétés où le goût,
-la littérature, sont dominés par des préjugés absolus
-<span class="pagenum"><a id="Page_25"> 25</a></span>
-où par l'effet de l'orgueil, de l'ignorance de ceux qui
-se sont établis les oracles de l'opinion publique; tout
-ce qui n'est pas restreint dans la raison de ces êtres
-bornés, tout ce qui s'écarte d'un plat niveau, toute
-&oelig;uvre importante, toute action recommandable devient
-ouvertement l'objet d'une amère critique et
-d'une affreuse mutilation.</p>
-
-<p>Un homme jaloux de sa liberté ne se courbe point
-sous ces chaînes d'esclave; il ne peut se soumettre
-au despotisme de ces prétendus beaux esprits qui, de
-leur misérable tribunal, répandent des flots de fiel sur
-tous ceux de leurs contemporains qui ont acquis quelque
-distinction, sur tous ceux qui se signalent par leur
-talent ou leur courage: écrivains, philosophes, législateurs,
-généraux et princes.</p>
-
-<p>Il est, par conséquent, très-facile de comprendre le
-goût de la solitude, où il est de bon ton de considérer
-comme une sottise tout ce qui est bien, et où l'on
-pourrait dire chaque jour, avec mon ami Frédéric de
-Stolberg: Pour les beaux esprits de notre temps, l'amitié,
-l'amour, la vérité, la nature, le courage, la patrie
-et la religion, sont des mots vides de sens, qui affectent
-désagréablement l'oreille, comme des sons discordants.
-Là, en effet, les écrivains les plus illustres sont
-traités, par les gens les plus médiocres, comme des
-misérables revêtus de haillons. Là, les femmes qui
-passent leur vie devant une glace, qui ne savent s'entretenir
-que de gaze et de rubans, parlent avec dédain
-de tout ce qui a un caractère de vie et d'élévation. Là,
-on ne se permettrait pas d'exprimer un éloge avant
-d'avoir consulté l'oracle du lieu, avant d'avoir appris
-par lui quelle opinion il est convenable de manifester.
-Là, un écrivain qui ne partage point les idées dominantes
-est puni de la remarque la plus juste, de l'expression
-<span class="pagenum"><a id="Page_26"> 26</a></span>
-la plus libérale, comme s'il avait voulu attenter à
-la tranquillité de l'État et porter partout le désordre.</p>
-
-<p>L'arrogance et le faux esprit, l'envie et l'intolérance
-ont, de tout temps, chez les peuples les plus célèbres,
-affligé les hommes de bien. David Hume était un
-homme d'une nature douce et tranquille. Nulle tache
-n'a, dans le cours de sa vie, souillé sa réputation de
-vertu. Sa bonté de caractère ne l'abandonnait ni dans
-le monde ni chez lui. Il conserva sa tranquillité dans
-le temps même où ses adversaires le livraient aux plus
-grossières railleries. Il lisait avec un calme imperturbable
-les affreux libelles lancés contre lui. Les pauvres
-mêmes de son voisinage, que ses ennemis lançaient
-contre lui, observaient avec respect et gratitude son
-humanité et ses actes de bienfaisance. Dans toutes les
-occasions, sa conduite était ferme, honorable et éloignée
-de toute vaine pompe et de toute affectation. Il
-était d'un abord facile, et rien, dans son extérieur et
-dans son entretien, n'annonçait le pédantisme du savant.
-Son affabilité n'était que l'épanchement naturel
-et vrai d'un bon c&oelig;ur. Hume a, il est vrai, abusé de
-ses talents en attaquant la religion; mais ses m&oelig;urs
-auraient pu être citées pour exemple dans des temps
-où le christianisme n'avait rien perdu de sa pureté primitive.
-Il avait cette force d'âme, cette bonté de c&oelig;ur
-qui ennoblit l'homme dans tous les pays, dans tous
-les temps, et l'élève au rang des plus grands et des
-meilleurs esprits. C'est ainsi qu'en Angleterre, la postérité
-impartiale juge David Hume, mais il n'était pas
-jugé ainsi par ses contemporains. Quel désir ne dut-il
-pas éprouver de s'enfuir du monde après l'épreuve
-qu'il en avait faite, et de se retirer dans la solitude! Il
-vivait cependant à une époque éclairée, au milieu d'un
-peuple instruit et intelligent.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_27"> 27</a></span>
-Le scepticisme de Hume ne fut probablement pas la
-seule cause de tous les outrages qu'on lui fit subir
-en Angleterre. La haine nationale contribua sans
-doute à irriter les Anglais contre lui. Hume était Écossais;
-mais la rage déchaînée contre lui pénétra jusqu'en
-Écosse. On ne peut lire sans une douloureuse émotion
-le récit qu'il a fait lui-même de tout ce qu'il a eu
-à souffrir comme écrivain en Angleterre, en Écosse et
-en Irlande.</p>
-
-<p>Hume paya, par ses souffrances, le tribut que tout
-homme célèbre doit aux esprits faux. Mais les gens
-raisonnables n'auraient pas dû se laisser gouverner
-par ces esprits faux. Tous les grands philosophes du
-continent regardaient les écrits de Hume comme des
-chefs-d'&oelig;uvre d'exposition philosophique, et admiraient
-à la fois sa finesse, sa profondeur et son élégance.
-Si je ne me trompe, ce fut Sulzer qui, le premier,
-révéla aux Allemands le mérite de cet écrivain.
-Comme historien, Hume a le même talent que Voltaire,
-avec plus de gravité et de profondeur, et il est
-vraisemblable que Voltaire a plus profité de Hume
-que Hume de Voltaire. Avec toutes ces qualités, Hume
-fit sur ses compatriotes une impression dont ils auraient
-dû rougir.</p>
-
-<p>On a peine à croire ce qui lui arriva lorsqu'il publia
-ce livre. Vers la fin de l'année 1738, il fit paraître son
-<i>Traité sur la nature de l'homme</i>. «Jamais, dit-il, début
-littéraire ne fut plus malheureux.» Ce traité sortit de
-la presse mort-né et n'excita pas la plus légère sensation;
-il fondit la première partie de ce travail dans
-ses <i>Recherches sur l'entendement humain</i>, qui parurent
-en 1748, lorsqu'il était à Turin. A son retour en
-Angleterre, il apprit avec humiliation que cette &oelig;uvre
-n'avait pas éveillé la moindre attention. Une nouvelle
-<span class="pagenum"><a id="Page_28"> 28</a></span>
-édition de ses <i>Essais moraux et politiques</i> qui furent publiés
-à Londres à peu près à la même époque, n'obtint
-pas plus de succès. Il considérait ses <i>Recherches sur les
-principes de la morale</i> comme le meilleur de ses écrits,
-et cependant elles ne furent pas même remarquées.</p>
-
-<p>Hume comptait sur le succès de l'<i>Histoire de la
-maison de Stuart</i>, publiée en 1754, et ce fut encore
-pour lui une nouvelle déception. De toutes parts des
-cris de reproche, de colère, d'horreur même, s'élevèrent
-contre lui. Anglais, Écossais, whigs et torys,
-philosophes et gens religieux, patriotes et courtisans,
-tous se réunirent dans une même fureur contre
-l'homme qui avait osé s'attendrir sur le sort de
-Charles I<sup>er</sup> et du comte de Strafford. Et à peine cette
-violente rumeur était-elle passée, que Hume eut
-l'humiliation de voir son livre plongé dans l'oubli.
-Millar, son éditeur, lui assura que, dans le cours d'une
-année entière, il n'en avait été vendu que quarante-cinq
-exemplaires. Deux personnes seulement prirent
-à tâche de défendre cet ouvrage: le docteur Hering,
-primat d'Angleterre, et le docteur Stone, primat d'Irlande.
-Ces deux prélats écrivirent à l'auteur de ne
-point se laisser effrayer par tout ce qui se disait contre
-lui. Cependant cet écrivain énergique se sentit découragé,
-et il a lui-même déclaré que, si la guerre
-n'avait pas éclaté entre la France et l'Angleterre, il
-se serait retiré, sous un nom supposé, dans quelque
-province de France, avec la ferme résolution de ne
-pas rentrer dans son pays. Mais comme ce projet était
-alors irréalisable, et qu'il avait déjà composé une
-grande partie de son nouvel ouvrage, il se détermina
-à poursuivre son entreprise. Son <i>Histoire de la maison
-de Tudor</i> parut en 1759, et souleva, dans la Grande-Bretagne,
-tout autant de cris de réprobation que
-<span class="pagenum"><a id="Page_29"> 29</a></span>
-l'histoire des deux premiers Stuarts. Enfin Hume
-quitta, en 1763, les côtes d'Angleterre, vint à Paris
-avec le comte de Hertford, et trouva là une réception
-aussi honorable pour les Français que pour lui. «Ceux
-qui ne connaissent pas, dit-il modestement, les étonnants
-effets de la mode, ne pourraient se figurer l'accueil
-que je reçus à Paris des hommes et des femmes
-de tout rang et de toute condition. Plus j'essayais de
-me soustraire à ces excessives prévenances, plus on
-m'en accablait<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">&nbsp;[5]</a>.»</p>
-
-<p>L'histoire de Hume est ordinairement celle des
-hommes qui aspirent à être prophètes dans leur
-pays. Quiconque prétend voir un peu plus loin que
-ses concitoyens, et qui a la folie de vouloir publier
-ce qu'il a découvert, éveille aussitôt l'animadversion
-générale. Il n'est pas un écrivain, grand ou petit, qui
-ne soit entouré de gens plus petits que lui, et tous lui
-jettent la pierre. Vous trouverez toujours, dans votre
-<span class="pagenum"><a id="Page_30"> 30</a></span>
-ville natale, des personnes qui vous donneront un
-vêtement, si vous n'en avez point; qui vous nourriront,
-si vous avez faim; qui vous aideront en mainte
-occasion, mais qui ne permettront point qu'on vous
-rende le moindre honneur.</p>
-
-<p>Les Éphésiens disaient, dans leur esprit républicain:
-«S'il y a parmi nous un savant, qu'il sorte du
-pays et s'en aille ailleurs.» Moi, je dirai à ce savant:
-«Ne t'en va pas, reste dans ta demeure, et évite
-tes concitoyens, non pour les haïr, mais pour les oublier.»</p>
-
-<p>Cessons de vouloir que les hommes soient ce qu'ils
-ne peuvent être, et prenons-les tels qu'ils sont. Il est
-vrai que, lorsqu'on porte dans son âme un sentiment
-idéal de ce qui est beau et noble, on est révolté de
-voir des misérables s'ériger en professeurs de sagesse
-et de vérité. On souffre aussi d'entendre formuler
-une pensée fausse, quand on songe que cette pensée
-se communique de cercle en cercle, et deviendra en
-peu de jours l'opinion générale. Mais, puisqu'il est
-impossible aux beaux esprits de cette époque d'avoir
-un jugement équitable, puisqu'en matière de littérature,
-chaque ignorant et chaque folle se croient en
-droit de donner leur avis, puisque la multitude se fait
-toujours une idée fausse de ce qu'il y a de plus intime
-dans le c&oelig;ur humain, résignons-nous donc à toutes
-ces sottises et souvenons-nous que rien au monde n'est
-plus rare que de trouver un bon juge.</p>
-
-<p>Ne nous abaissons pas non plus jusqu'à nous irriter
-contre ces pauvres gens qui jasent sans cesse sans
-savoir ce qu'ils disent; ne regardons point ces innocents
-insensés comme des serpents et des scorpions,
-ils ne cherchent pas toujours à faire le mal; élevons-nous
-au-dessus de ces misérables murmures que
-<span class="pagenum"><a id="Page_31"> 31</a></span>
-provoque en tous lieux l'aspect d'un homme qui a
-éveillé quelque attention. Ne cherchons point à contredire
-l'opinion de ceux que le raisonnement ne peut
-convaincre; il est plus facile de gagner leur c&oelig;ur, et,
-lorsque leur affection nous est acquise, nous pouvons
-diriger leur esprit.</p>
-
-<p>Il ne faut pas fouler aux pieds les fleurs que Dieu
-fait naître sur notre route; il ne faut pas fuir le monde
-avant de n'y trouver rien de bon. Que chacun juge
-selon ses petites idées, et que ce jugement soit la règle
-et la loi d'une ville ou d'un pays, qu'importe, si nous
-en rions? Ne murmurons pas, lors même que nous
-ne pourrions surmonter les défauts des hommes, mais
-apprenons à les supporter.</p>
-
-<p>A la cour, dans les villes, dans les lieux les plus retirés,
-partout la calomnie a poursuivi celui qui ne s'abandonnait
-point au torrent de la foule. Voilà pourquoi
-les hommes sages renoncent au suffrage de la multitude.
-Ils s'en vont à l'écart, afin de ne plus porter ombrage
-à personne, mais ils ne sont pas alors exempts
-de misanthropie. Solon se renferma dans sa demeure
-lorsqu'il ne fut plus en état de résister à la tyrannie
-de Pisistrate; il déposa ses armes en disant: «J'ai assez
-défendu les lois de mon pays.» Et il se mit à faire des
-vers contre les Athéniens.</p>
-
-<p>Un courtisan n'aurait ni c&oelig;ur ni entrailles, s'il n'éprouvait
-parfois le désir de quitter les grandeurs pour
-la paix des champs. Il est impossible qu'il voie sans
-chagrin et sans dégoût que souvent on n'obtient de
-faveur à la cour que par un métier servile, que des
-femmes perdent leur journée à échanger de vains propos,
-à rire de toutes les vertus, à ridiculiser le mérite,
-et n'estiment que celui qui s'élève par des services avilissants.
-Là, on doit voir aussi d'un &oelig;il de pitié les
-<span class="pagenum"><a id="Page_32"> 32</a></span>
-ruses et les subterfuges que l'on emploie pour tromper
-les princes et souvent pour aveugler les plus clairvoyants.
-Là, on doit ressentir un profond mépris pour
-toutes les cabales que les petits ourdissent contre les
-grands, pour la satisfaction avec laquelle on découvre
-dans celui dont on envie le pouvoir une tache, un
-défaut.</p>
-
-<p>Dion était haï, envié et persécuté par les courtisans
-de Denys le Jeune, parce qu'il ne vivait pas comme
-eux, parce qu'il ne se montrait pas assez souvent dans
-leurs réunions, et qu'il n'aimait ni leurs entretiens ni
-leurs opinions. Ces courtisans donnaient à ses vertus
-les apparences du vice, ils le calomniaient près de
-Denys: ils appelaient sa gravité de l'orgueil, sa franchise
-de l'arrogance et de l'opiniâtreté. Ils l'accusaient
-de faire des satires quand il voulait donner un bon
-conseil, et de mépriser leurs désordres quand il ne
-voulait point s'y associer.</p>
-
-<p>Malgré ces mauvaises passions, il ne faut point haïr
-les hommes: on peut mépriser les sots et les faux jugements,
-mais ils ne sont point dignes qu'on les
-haïsse. La haine est l'extinction de l'amour; et que
-serait la vie sans l'amour? D'un premier degré d'éloignement
-à l'égard des hommes, il est facile d'en venir à
-une affreuse misanthropie. Celui qui s'irrite de toutes les
-folies et de toutes les faiblesses qu'il remarque, celui
-qui s'arrête trop longtemps aux choses qui le blessent,
-hait les hommes dès qu'ils l'offensent. Alors, son
-caractère s'aigrit, il observe lui-même d'un point de
-vue faux, et juge mal tout ce qui attire son attention;
-alors il devient soupçonneux, susceptible, méchant,
-et lorsque enfin la passion l'emporte, peut-être,
-dans sa fureur aveugle, en vient-il jusqu'à désirer,
-avec M. de Saint-Hyacinthe, de pouvoir habiter une île
-<span class="pagenum"><a id="Page_33"> 33</a></span>
-déserte pour y massacrer tous les malheureux que la
-tempête y jetterait dépouillés de tout et sans défense.</p>
-
-<p>Je me rappelle encore avec horreur un de ces monstres
-que j'ai été quelquefois obligé de voir en Suisse.
-Cet ennemi des hommes ne se nourrissait que du venin
-de la chicane. Quand j'approchais de lui, il me semblait
-voir des serpents s'agiter sur sa perruque sale et
-en désordre. Des taches rouges et bleues couvraient
-son visage; le plus affectueux de ses regards, luisant
-à travers de noirs sourcils, était comme un regard infernal.
-A chaque parole, il vous offrait la perspective
-d'un procès. Le mal était son élément; sa maison
-était devenue le refuge de tous les esprits turbulents,
-de tous les ennemis du repos public. Il soutenait chaque
-injustice, poursuivait tous les honnêtes gens, caressait
-les méchants, attirait à lui avec empressement
-les calomniateurs, recueillait précieusement tous les
-mensonges: c'était, en un mot, l'avocat du diable et
-le père d'une Furie. Cet être affreux se trouvait fort
-bien d'un tel genre de vie: chaque jour, il se préparait
-en silence quelques-unes de ses jouissances misanthropiques,
-et se disait heureux dans sa solitude.</p>
-
-<p>Le malheureux Timon de Lucien avait des motifs
-de haine contre les hommes: il n'était pas besoin qu'il
-eût recours aux sophismes ni à la chicane pour se complaire
-dans sa sauvage philosophie. «Ce coin de terre,
-disait-il, sera ma demeure et mon tombeau. J'abhorre
-tout ce qui porte le nom d'homme, et les relations
-sociales, l'amitié, la compassion, ne me toucheront
-plus. Plaindre les malheureux, secourir ceux qui sont
-dans le besoin, est une faiblesse et un crime. Je veux
-achever ma vie dans la retraite comme les bêtes fauves,
-et personne autre que Timon ne sera l'ami de Timon.
-Tous les hommes ne sont à mes yeux que des fripons
-<span class="pagenum"><a id="Page_34"> 34</a></span>
-ou des scélérats, et je regarde les rapports que l'on
-peut avoir avec eux comme une profanation ou une
-sotte plaisanterie. Maudit soit le jour où l'un d'eux se
-montra devant moi! Je ne veux voir les hommes que
-comme des blocs de pierre ou d'airain. Point de paix
-avec eux et point de relation! Que ma solitude soit une
-barrière infranchissable entre le monde et moi, et parents,
-amis, patrie, vains noms que les fous seuls respectent.
-Je méprise tout éloge, et j'abhorre la vile
-flatterie; je ne veux trouver de plaisir qu'en moi-même;
-je veux sacrifier seul aux dieux, et seul assister
-à mes banquets. Je veux être mon unique voisin et
-mon unique compagnon, passer ma vie tout seul et
-mourir tout seul. Je veux me distinguer et m'illustrer
-par mon caractère sombre, par l'étrangeté de mes
-m&oelig;urs, par ma colère cruelle, par mon inhumanité.
-Si un homme, près de mourir dans les flammes, me
-supplie de les éteindre, j'y jetterai de l'huile pour en
-augmenter l'ardeur. Si un homme, entraîné par un torrent,
-lève ses mains vers moi et implore mon secours,
-je le prendrai par la tête et je le plongerai dans l'onde
-pour qu'il y périsse.»</p>
-
-<p>On sait à quelle cause très-naturelle Lucien, l'un des
-plus spirituels écrivains qui aient jamais existé, attribue
-l'étrange folie dont nous venons de lire l'expression.
-Tel est le dernier degré de rage auquel l'injustice
-et l'ingratitude, et les méchancetés de toute sorte,
-peuvent conduire un homme qui, dans le principe, aurait
-été bon et généreux, comme l'était Timon.</p>
-
-<p>Il y a aussi des hommes qui n'ont à se plaindre de
-personne, qui se retirent à l'écart, parce qu'ils haïssent
-la lumière, et qui ne sortent de leur retraite que dans
-l'obscurité. C'est ainsi que se glisse dans l'ombre l'envie,
-cette hideuse passion. Les Caraïbes disent que
-<span class="pagenum"><a id="Page_35"> 35</a></span>
-l'envie fut la première créature qui parut sur la terre.
-Elle répandit le mal à la surface du monde, et elle se
-croyait belle, lorsque tout à coup, apercevant le soleil,
-elle courut se cacher, pour ne plus se montrer que
-pendant la nuit.</p>
-
-<p>Mais il existe un grand nombre d'hommes qui recherchent
-la solitude sans hypocondrie, sans haine,
-sans le moindre sentiment indigne d'un véritable philosophe;
-ils la cherchent par le désir d'étudier en paix
-les &oelig;uvres les meilleures de tous les temps et de tous
-les peuples. Ils poursuivent avec ardeur ce but chéri,
-et ne haïssent que ce qui les entrave dans leurs pensées
-de prédilection. Pour une belle âme, la solitude
-est le contre-poison de la misanthropie. Ceux qui
-éprouvent le besoin de travailler à leur propre perfection,
-ceux qui veulent déployer en liberté leurs forces
-et leurs facultés, ceux qui veulent avoir plus d'action
-que l'on n'en a ordinairement dans le cours journalier
-de la vie, ceux qui aspirent à être quelque chose pour
-les hommes qu'ils ne connaissent pas encore, et dont
-ils ne sont pas connus, ceux-là peuvent bien éprouver
-une noble répugnance pour les vaines distractions et
-les stériles plaisirs des sociétés frivoles.</p>
-
-<p>L'esprit et le c&oelig;ur s'élèvent alors, se ravivent et se
-fortifient dans la solitude. Voilà pourquoi la solitude a
-toujours été si chère aux philosophes, aux poëtes, aux
-orateurs, aux héros, à tous les hommes enfin qui voulaient
-s'élever au-dessus de l'horizon vulgaire et accroître
-leurs connaissances. Homère a peint les lieux
-solitaires de la Grèce et de l'Italie avec une telle vérité,
-dit Cicéron, que nous voyons par ses descriptions ce
-que lui-même n'avait point vu. Démosthène se retire
-dans une chambre souterraine, loin des rumeurs d'Athènes,
-s'enferme là pendant des mois entiers, et se
-<span class="pagenum"><a id="Page_36"> 36</a></span>
-fait raser la moitié de la tête pour n'être pas tenté de
-quitter cette retraite, où il écrivait ses harangues. Épicure
-passe ses journées dans un jardin. Les héros les
-plus célèbres de la Grèce et de Rome partageaient leur
-temps entre les livres et les armes, entre les préoccupations
-de la guerre et les travaux silencieux, et se
-distinguaient à la fois par la philosophie et par les exploits
-militaires. Saint Jérôme écrivit dans un affreux
-désert ses livres pleins d'une éloquence sublime, et,
-du fond de l'obscurité, ses &oelig;uvres répandaient au loin
-la lumière. Les druides de l'ancienne Bretagne, de la
-Germanie et des Gaules fuyaient les villes dès qu'ils
-n'avaient plus aucun devoir public à y remplir, vivaient
-dans les forêts, donnaient, à l'ombre des vieux
-chênes, leurs leçons à la jeunesse. Ils étaient les prêtres,
-les législateurs, les médecins, les philosophes de
-leur nation.</p>
-
-<p>Joseph II, le plus grand des empereurs d'Allemagne,
-et quelques rois qui estimaient le genre humain plus
-que leur couronne, ont quitté l'étiquette de leurs palais
-pour vivre d'une vie plus simple qui les rapprochait
-des autres hommes. Wieland, dont les Allemands
-aiment à prononcer le nom et à rappeler les &oelig;uvres
-inspirées par les Grâces, écrivit, dans une petite ville
-de la Souabe, à Biberich, ces livres qui devaient faire
-l'orgueil de ses compatriotes. Comment les philosophes
-illustres, les hommes d'État distingués ont-ils
-acquis leur renommée? Aristote a-t-il écrit ses livres
-parmi les courtisans du roi de Macédoine? Platon
-a-t-il fait les siens à la cour de Denys? Non, tous ces
-hommes d'un esprit si élevé recherchaient le silence
-de la retraite.</p>
-
-<p>Ajoutons à toutes les raisons qui conduisent l'homme
-dans la solitude deux causes encore, la religion et le
-<span class="pagenum"><a id="Page_37"> 37</a></span>
-fanatisme. La religion entraîne l'homme dans la solitude
-par les motifs les plus nobles et les plus élevés,
-par les convictions les plus profondes, par les besoins
-du c&oelig;ur les plus vrais et les plus intimes. Le fanatisme
-est la dégénération de ces nobles penchants, c'est le
-fruit d'un faux jugement, d'un zèle outré et d'une folle
-superstition.</p>
-
-<p>Les âmes vraiment religieuses se sentent entraînées
-vers la solitude par la crainte que leur inspire l'aspect
-du monde et de ses dangers. Peut-être ont-elles tort de
-blâmer parfois, dans l'ardeur de leur dévotion, certains
-plaisirs innocents. Mais, persuadées que le monde ne
-peut leur procurer le bien suprême auquel elles aspirent,
-elles n'aiment point à dissiper leur vie en vaines
-distractions. Animées par l'espoir de jouir un jour des
-félicités du ciel, elles s'affranchissent des choses d'ici-bas;
-elles se font un devoir de renoncer dès la jeunesse
-à tout ce que nous devons quitter à l'heure de
-la mort, aimant mieux avoir peur dans le cours de la
-vie pour être moins effrayées au moment où la vie nous
-échappe. A chaque regard qu'elles jettent vers l'éternité,
-à chaque pas qu'elles font vers la tombe, elles
-éprouvent moins d'attraits pour les jouissances de ce
-monde. Voilà pourquoi tant de catholiques cherchent
-un refuge dans les cloîtres, et ce sentiment religieux
-donne au c&oelig;ur et à l'esprit une élévation devant laquelle
-je m'incline souvent avec humilité et avec des
-larmes de douleur dans le silence de ma retraite.</p>
-
-<p>Les fanatiques fuient le monde parce qu'ils se font
-une idée outrée de la perfection. A chaque pas, ils se
-croient plus près du ciel, et maudissent celui qui ne
-suit point la même voie. Souvent, dès leur jeunesse,
-ils se séparent des enfants de leur âge comme pour
-obéir à leur vocation: ils s'éloignent des jeux les plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_38"> 38</a></span>
-innocents, et ne montrent au milieu d'une gaieté générale
-qu'un visage sombre. En grandissant, ils deviennent
-lourds, grossiers, fourbes et méchants. De leur
-gîte obscur, ils observent le monde sans comprendre
-ce qui s'y passe, ou ils le fuient précipitamment,
-comme cet insensé qui fuyait les hommes, de peur
-qu'on ne lui cassât son nez de verre. La faiblesse de
-leur jugement donne une singulière ardeur et une singulière
-mobilité à leur imagination. Mais, malgré leur
-folie, ils sont heureux de leur isolement, pourvu que
-leur tête s'exalte et fermente librement.</p>
-
-<p>D'autres gens se retirent encore dans la solitude pour
-obéir à la mode. C'est la coutume qu'au commencement
-de l'été, toutes les personnes de bon ton et toutes
-celles qui veulent être considérées comme telles, s'en
-aillent à la campagne et s'imaginent qu'il n'y a plus
-une âme en ville. Ce n'est ni la fatigue du travail ni le
-goût de l'étude qui les conduit là; c'est tout simplement
-le désir de transporter sa paresse sur un autre
-théâtre et de dormir en paix, au lieu de passer la nuit
-dans le tumulte des bals. Le plus grand avantage que
-ces gens de la haute société retirent de la solitude,
-c'est de ne plus exposer aux regards de tant de témoins
-leur singulière façon de vivre; mais l'ombre des
-forêts et les fleurs des vallées ne produisent sur eux
-aucune heureuse impression. Les dryades ne les rendent
-pas plus sages: ils n'apprennent pas à mieux
-penser ni à mieux agir. La plupart de ces personnages
-distingués qui passent l'été à la campagne ne retirent
-d'autre fruit de ce séjour que de pouvoir, en rentrant
-à la ville, parler du bonheur et de la beauté des champs,
-bonheur qu'ils n'ont point senti, beauté qu'ils n'ont
-point appréciée.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_39"> 39</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE III<br />
-<span class="medium">DES INCONVÉNIENTS GENERAUX DE LA SOLITUDE</span></h2>
-</div>
-
-<p>Le penchant à la solitude ne se concilie pas toujours,
-comme nous l'avons vu, avec une parfaite rectitude
-de bon sens, ni avec un calme de caractère disposé à
-glisser comme une ombre paisible sur le théâtre du
-monde. Il y a déjà des inconvénients dans l'éloignement
-ordinaire de la société, et l'on en rencontre
-de plus grands lorsqu'on fuit les hommes avec obstination.</p>
-
-<p>Tous les défauts des solitaires ne sont point le résultat
-de la solitude. Ils peuvent provenir de diverses autres
-causes, et si on entre dans la solitude avec de
-mauvais penchants, il est à craindre qu'elle ne les
-augmente.</p>
-
-<p>Nous voulons essayer de reconnaître les bons et les
-mauvais effets de la solitude, selon les différents caractères,
-afin de pouvoir dire dans quel cas elle est
-nuisible et dans quel cas elle est à désirer. Nous devons
-examiner comment elle procure autant de satisfaction
-<span class="pagenum"><a id="Page_40"> 40</a></span>
-que les relations de société, et dans quel but
-il est utile que les hommes s'éloignent des autres
-hommes. Je ne parlerais point des inconvénients de la
-solitude, si je ne voulais écrire, comme beaucoup
-d'autres, qu'un roman sur ce sujet; mais mes intentions
-sont plus sérieuses.</p>
-
-<p>L'homme, dans l'oisiveté de la solitude, est comme
-une eau stagnante, qui n'a point d'écoulement et qui
-se corrompt. L'inaction complète ou la tension trop
-grande des forces de l'esprit nuisent également au
-corps et à l'âme.</p>
-
-<p>Chaque organe du corps humain se fatigue dans un
-travail sans relâche. L'esprit se fatigue de même lorsqu'il
-voit toujours les mêmes objets, qu'il poursuit le
-même labeur et porte le même fardeau. La solitude
-accable celui qui, dans un état de langueur, ne peut
-s'occuper en lui-même ni avec lui-même. Il succombe
-au moindre effort, lorsque le devoir ou la passion ne
-le raniment pas, et l'ardeur de son esprit s'éteint dans
-un morne isolement, dans une sombre mélancolie.
-Alors il convient de rechercher la société des hommes
-honnêtes et aimables, jusqu'à ce qu'on ait repris quelque
-goût au travail et qu'on retrouve en soi-même
-quelque satisfaction.</p>
-
-<p>Sans la variété, sans la distraction, l'homme s'engourdit
-dans la solitude, lorsqu'il n'a pas assez de
-force pour soutenir longtemps un difficile effort. Ses
-idées prennent un caractère de roideur et d'inflexibilité,
-ses points de vue lui semblent préférables à tous
-ceux des autres, et il finit par ne plus estimer que lui-même;
-tandis qu'au contraire la société améliore notre
-caractère et nos habitudes, en nous accoutumant à supporter
-la contradiction et à vivre avec des personnes
-qui ne pensent pas comme nous.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_41"> 41</a></span>
-Il y a encore, dans la solitude, un autre danger:
-c'est qu'en s'y retirant, on ne vienne à se plaire trop
-à soi-même. Les gentilshommes qui habitent la campagne
-y contractent souvent l'habitude de parler avec
-tant de roideur, de soutenir avec tant d'opiniâtreté les
-opinions les plus déraisonnables, qu'il devient presque
-impossible de traiter une affaire avec eux. Platon disait
-que l'orgueil, l'obstination, la roideur de caractère,
-étaient un effet constant de la solitude, et qu'on ne
-devait point en être surpris, parce qu'un homme
-qui vit seul ne songe à plaire à personne autre qu'à
-lui-même. Il s'imagine pouvoir faire tout ce qu'il
-veut, parce que ses valets exécutent tout ce qu'il ordonne.</p>
-
-<p>Il est difficile de détruire le profond respect que
-certains solitaires conservent pour leurs fantaisies et
-l'admiration qu'ils ont pour eux-mêmes. Intimement
-convaincus que leurs idées sont d'une origine divine,
-qu'elles leur ont été inspirées par le ciel même, ils
-citent au tribunal de Dieu comme des criminels tous
-ceux qui n'ont point ces mêmes idées.</p>
-
-<p>La solitude a aussi des inconvénients pour les savants,
-à quelque classe qu'ils appartiennent. Beaucoup
-de savants vivent entièrement seuls ou au milieu d'un
-cercle très-restreint, et se trouvent hors de leur élément
-lorsqu'ils quittent leur cabinet d'étude. On aura
-de la peine à me croire, peut-être, et cependant le
-fait que je vais rapporter est vrai. Dans une ville célèbre
-d'Allemagne, du haut de la chaire, les savants
-ont été instamment priés de vouloir bien se préserver
-des défauts ordinairement attachés à leur état, de
-l'irritabilité, de la misanthropie, et du mépris de tout
-ce qui n'entre pas dans le cercle ordinaire de leur
-vie ou de leurs occupations. Il leur a été recommandé
-<span class="pagenum"><a id="Page_42"> 42</a></span>
-de ne plus être si fiers et si ambitieux, de traiter charitablement
-la faiblesse, l'ignorance, l'erreur; d'instruire
-celui qui se trompe au lieu de l'offenser, de ne
-point porter sur toutes choses un jugement absolu et
-souvent un jugement sans raison. Il leur a été recommandé
-aussi de se mettre à la portée de chacun, d'entendre
-sans colère celui qui exprime modestement
-une idée opposée à la leur, de recevoir des leçons avec
-le même empressement qu'ils mettent à en donner,
-et enfin de ne point mépriser les qualités, les opinions
-qui leur sont étrangères et les occupations utiles des
-autres hommes.</p>
-
-<p>Je ne sais quel fut le résultat de cette admonestation;
-ce qu'il y a de sûr, c'est que le manque d'usage
-porte les savants à se regarder comme d'importants
-personnages, et qu'ils en viennent par là même à acquérir
-souvent fort peu d'importance aux yeux des
-autres. Il en est qui, par l'habitude de discourir à leur
-aise dans leur école, sont fort surpris qu'on veuille
-prendre la parole devant eux. Il en est qui prennent,
-dans le petit cercle où leur vie est concentrée, une
-confiance si présomptueuse en eux-mêmes, qu'ils la
-portent partout où ils se trouvent. Il en est enfin qui,
-en se plongeant dans leurs livres, oublient si complétement
-les hommes, qu'ils révoltent le sentiment moral
-de quiconque les écoute. Leurs rapports continuels
-avec des étudiants grossiers ou avec des individus de
-la dernière classe du peuple leur donnent tant d'esprit,
-qu'ils n'en ont plus lorsqu'ils entrent dans un salon.</p>
-
-<p>On pouvait vivre plusieurs jours avec Platon sans
-savoir que ce fût Platon. Un étranger qui avait entrepris
-un long voyage dans le but de voir ce grand
-philosophe, fut fort étonné lorsqu'on lui dit que Platon
-était cet inconnu simple et affable avec lequel il
-<span class="pagenum"><a id="Page_43"> 43</a></span>
-avait causé déjà plusieurs fois dans différentes réunions
-sans le remarquer.</p>
-
-<p>Qui ne rirait de voir un professeur installé dans sa
-boutique, et accueillant dédaigneusement tous ceux
-qui n'ont pas besoin de sa marchandise? Mais on sait
-de reste que, s'il s'imagine avoir une cargaison plus
-complète que les autres, il est une foule de choses
-dont on aurait besoin, et qu'on ne trouve pas près de
-lui.</p>
-
-<p>Voilà les folies qui souvent résultent d'une vie trop
-étroite et trop retirée; voilà comment il arrive qu'un
-savant qui ne voit point le monde n'a que des aperçus
-bornés, et fait preuve en mainte occasion d'une étonnante
-petitesse. Mais ces hommes-là seuls s'imaginent
-qu'on ne peut vivre hors des universités<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">&nbsp;[6]</a>.</p>
-
-<p>D'un autre côté, il faut avouer que les gens du
-monde exigent parfois d'un savant ce qui est hors de
-sa nature, et étouffent par là en lui jusqu'au désir de
-plaire. On a dit avec raison que les savants astreints à
-une existence solitaire, et occupés de graves travaux,
-ne peuvent avoir ni la gaieté d'esprit, ni l'élégance de
-manières, ni la vivacité d'entretien des personnes qui
-vivent habituellement dans le monde et qui en connaissent
-tous les usages: ainsi les courtisans suédois
-commirent une vraie cruauté en riant de l'embarras
-où se trouvèrent Meibom et Naudé, lorsque ces deux
-<span class="pagenum"><a id="Page_44"> 44</a></span>
-savants furent présentés à la reine Christine, et qu'elle
-dit à l'un: «Vous, qui avez écrit sur la danse des
-anciens, vous devez savoir danser; et vous, qui avez
-composé un traité sur la musique antique, vous devez
-savoir chanter.» Les Français commirent la même
-cruauté envers le grand mathématicien Nicole, un
-jour qu'une dame de Paris l'avait invité à dîner. Le
-bon Nicole n'avait fait de sa vie un si bon repas; en
-se retirant, il adressa à la maîtresse de maison des
-compliments infinis, l'assurant qu'il ne cesserait jamais
-d'admirer ses beaux petits yeux. «C'est là, lui dit
-un de ses amis en descendant l'escalier, un singulier
-compliment pour un mathématicien tel que vous.&mdash;Vous
-avez raison, répondit Nicole, et je vais réparer
-ma faute.» A l'instant même, il remonte, demande à
-la maîtresse de maison humblement pardon, et, persuadé
-qu'une si belle dame ne peut admettre qu'il y
-ait rien en elle de petit, il lui jure qu'il n'a jamais vu
-de si grands yeux, un si grand nez, une si grande
-bouche et de si grands pieds.</p>
-
-<p>En quittant leur bibliothèque pour entrer dans un
-salon, les savants sortent d'un pays qu'ils connaissent,
-où ils sont à leur aise, pour pénétrer dans une région
-où tout est pour eux nouveau, inattendu et inusité.
-On en voit qui, par une modestie excessive, n'osent
-se présenter dans le monde; d'autres comprennent
-qu'il leur serait difficile de se faire écouter dans une
-société composée de gens ignorants et orgueilleux,
-qui méprisent la science, et qui ne voudraient pas
-voir un savant s'élever à côté d'eux. D'autres sentent
-que le monde leur est étranger, de même qu'ils sont
-étrangers au monde. Quelques-uns reconnaissent
-qu'ayant mis dans leurs livres tous les dons de leur
-esprit, ils ressembleraient, dans un salon, à des citrons
-<span class="pagenum"><a id="Page_45"> 45</a></span>
-dont on a exprimé le suc. Enfin, il en est qui s'efforcent
-de paraître ce qu'ils ne sont pas, ce qu'ils ne peuvent
-être, et qui, remarquant que tout discours sérieux
-est impossible dans une réunion frivole, et qu'ils sont
-à tout instant éclipsés par quelque étourdi, s'éloignent
-dédaigneusement de ces réunions, où ils s'imposent
-une inutile contrainte.</p>
-
-<p>Beaucoup de savants qui écrivent dans le but d'exercer
-quelque influence sur les hommes, fuient les
-hommes, et ils ont grand tort. Les livres auxquels ils
-ont recours ne suffisent point pour leur donner la
-connaissance du c&oelig;ur humain et l'expérience du
-monde. Ils ne leur donnent point non plus le talent
-d'observation qui nous porte à étudier de plus en
-plus les hommes, quelque peu de satisfaction qu'on
-éprouve quand on les a connus. Les plus grands moralistes
-se sont formés dans le monde par l'expérience
-qu'ils ont faite eux-mêmes de ce qui peut être favorable
-ou nuisible à l'homme. C'est dans le monde
-seulement qu'un écrivain forme son goût, apprend à
-suivre les convenances, car que de choses n'écrit-on
-pas chez soi, dont on rougit quand on y pense en
-société!</p>
-
-<p>Les relations du monde sont une source inépuisable
-de nouvelles pensées et d'observations. Elles nous
-aident à exécuter des choses qui nous paraissent impossibles;
-elles nous donnent cette grâce, cette souplesse,
-cette force qui entraîne le c&oelig;ur et persuade
-l'esprit. Combien de savants qui, du fond de leur
-obscure retraite, prétendent éclairer les hommes, et
-qui ne savent pas même comment on agit sur les
-hommes! Ils veulent attirer, et ils repoussent; ils regardent
-perpétuellement leur but, et ne peuvent jamais
-l'atteindre. Ébranlez, agitez, si vous le pouvez,
-<span class="pagenum"><a id="Page_46"> 46</a></span>
-lorsque l'occasion s'en présentera, tout un public,
-par quelques vérités importantes; mais apprenez en
-même temps l'art d'être aimable, obligeant, affectueux,
-de tendre la main à ceux mêmes que vous
-avez ainsi agités, et d'échapper par là à leurs malédictions.</p>
-
-<p>Les relations sociales enseignent ainsi ce qu'on n'acquiert
-point toujours dans la solitude. «Ce n'est pas
-seulement avec les livres qu'on apprend, dit Bacon, à se
-servir des livres<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">&nbsp;[7]</a>.» Pour connaître les hommes, il faut
-les voir agir, s'associer à leurs entreprises et acheter
-souvent bien cher quelque peu d'expérience. Mais c'est
-déjà beaucoup pour un philosophe d'acquérir dans le
-monde les bonnes dispositions de caractère que l'on
-perd facilement dans la solitude, et lors même qu'il ne
-parviendrait qu'à recueillir le fruit qu'il doit retirer de
-la connaissance des faiblesses et des défauts humains,
-ce serait une suffisante compensation pour l'ennui
-qu'il peut éprouver en fréquentant le monde.</p>
-
-<p>Cependant il retire de cette fréquentation un plus
-grand avantage. Il apprend à supporter les hommes et
-à se faire supporter par eux, lorsque, à l'exemple de
-Socrate et de Wieland, il écarte de la philosophie tout
-ce qu'elle a de pénible ou de désagréable; il la rend
-attrayante, il la dépouille de ses apparences les plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_47"> 47</a></span>
-dures, et la montre dans sa beauté naturelle. Un écrivain
-allemand a dit, dans une dissertation sur Franklin:
-«Les écrits de Franklin n'ont pas le caractère pédantesque
-ni dogmatique. Ce sont des observations détachées
-et présentées sous une forme agréable, de brèves
-notices, de petits traités et des lettres d'un style
-facile, adressés à des femmes ou à des amis. On prend
-intérêt à ses &oelig;uvres; on ne se lasse point d'y revenir,
-tant il y a de variété dans la forme comme dans le
-fond des idées qui s'y trouvent développées. A chaque
-page on reconnaît le tact délicat de l'homme du
-monde, et le jugement droit, et le sens naturel d'une
-philosophie aimable.»</p>
-
-<p>Caton le Censeur était grave, mais non pédant. Son
-affabilité de caractère le rendait très-agréable. Il croyait
-que les fous contribuent à l'instruction des sages plus
-que les sages ne contribuent à celle des fous. Les présomptueux
-et les sots, disait l'empereur Marc-Aurèle,
-parlent sans penser, et c'est le philosophe Sextus qui
-m'a appris à les supporter.»</p>
-
-<p>Cette aimable tolérance rallie l'homme le plus éclairé
-à ceux qui sont dénués de toute instruction. Il a semé
-dans la solitude les germes du savoir, il en recueille
-les fruits dans le monde. Là, rien n'était trop grand
-pour son ardeur scientifique. Ici, il n'y a pas dans le
-c&oelig;ur humain un repli qui lui semble trop petit. Dans
-la solitude, il était morne et rude; dans le monde, il
-devient doux et poli: il se rapproche de tous les
-hommes et de toutes les conditions. Il ne cherche
-point à dominer les autres; il ne disserte point avec
-arrogance; en vain Socrate aurait fait descendre la sagesse
-du ciel, s'il ne l'avait rendue aimable dans toutes
-les circonstances. Pour aimer celui qui observe les
-hommes, il suffit qu'on ne soit pas forcé de le craindre.
-<span class="pagenum"><a id="Page_48"> 48</a></span>
-«Tout pour l'amour,» disait Goethe: et celui
-qui a connu ce grand poëte sait de quelles grâces il
-revêtait la force de son génie et la nature sérieuse de
-ses études.</p>
-
-<p>Il est facile de se faire aimer quand on s'approche
-franchement des hommes, quand on s'attache à eux
-avec confiance. Il n'y a pas une situation humaine où
-nous n'ayons besoin tantôt des conseils et tantôt de
-l'appui des autres hommes. Mais comment se ferait-il
-aimer celui qui veut toujours être prévenu et ne prévenir
-personne, celui qui s'inquiète de chaque parole
-qui s'échappe de ses lèvres, de chaque sentiment qu'il
-révèle, de chaque geste, de chaque expression de physionomie
-qui décèle l'état de son âme; celui qui ne
-s'attache à aucun homme, qui vit à l'écart, solitaire,
-silencieux, renfermé en lui-même, qui est toujours sur
-ses gardes, et qui n'ose témoigner à ceux qui l'entourent
-la moindre confiance?</p>
-
-<p>Ouvrir franchement son c&oelig;ur aux autres, c'est se
-procurer une source de jouissances infinies. Pour que
-les autres ne soient point embarrassés avec nous, il
-faut que nous ne le soyons point avec eux. Tout ce
-qu'on renomme le plus, faveur du monde, richesses
-et tous les éloges des journaux, ne procure pas la joie
-qu'on éprouve à pouvoir se dire: J'ai inspiré de la confiance
-à ce malheureux; j'ai consolé ce c&oelig;ur affligé;
-j'ai rendu, Dieu soit loué! le courage à cet être abattu!
-Mais on n'acquerra pas ce bonheur si l'on n'a pas le
-don de se faire aimer; et les savants perdent souvent
-un tel don par la solitude. Les joies de l'affection élèvent
-cependant bien plus l'esprit et le c&oelig;ur que le stérile
-plaisir de trouver un nouveau moyen d'exposer
-une science aride et sèche ou le sot orgueil de quelque
-pédant qui écrira, comme un professeur allemand,
-<span class="pagenum"><a id="Page_49"> 49</a></span>
-un livre tout entier pour démontrer que dans l'autre
-monde on ne parlera que latin.</p>
-
-<p>Celui qui n'aime que ceux qui l'écoutent, qui le
-louent, qui jamais ne le contredisent, n'est pas digne
-d'être aimé. Combien de savants, d'écrivains renommés,
-qui affectent les sentiments les plus généreux, qui
-sans cesse vantent l'ardeur de leur dévouement, et
-qui, dans un moment où l'on invoque leur générosité,
-abandonnent sans pitié un ami qui n'approuve point
-leurs folles présomptions! Combien de savants qui
-s'en vont, les mains pleines de louanges à leur adresse,
-qu'ils colportent de maison en maison, qui mendient
-l'aumône d'un éloge, et qui ne se doutent pas qu'on
-tremble quand on les voit entrer et qu'on se réjouit
-quand ils sortent! Loin de nous donc cette ambition
-de pédant, cette vanité puérile qui n'aboutit qu'à exciter
-la haine des envieux et à éloigner de nous l'affection
-de ceux qui nous admirent!</p>
-
-<p>Cependant l'existence silencieuse du savant a aussi
-son noble et beau côté. Heureuse et digne est la vie
-de celui qui ne porte envie à personne, qui est aimé et
-respecté du monde, quoiqu'il ne voie pas le monde,
-qui n'a pas besoin de recourir à de vains traits d'esprit
-pour attirer l'attention sur lui! Son âme ne s'assoupit
-point, son imagination est toujours féconde: nul travail
-ne l'effraye, il lit, il écrit, il médite avec une complète
-satisfaction; ses pensées coulent de son c&oelig;ur,
-comme une onde limpide d'une source inépuisable.
-Le bonheur qu'il trouve en lui-même le dispense de
-rechercher des distractions étrangères, et la joie que
-lui donne l'étude soutient sa patience, quelque lents
-que soient ses progrès; ses connaissances s'accroissent
-de jour en jour, ses pensées se développent et se fortifient;
-sa persévérance le conduit à son but, et il ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_50"> 50</a></span>
-se préoccupe point de la basse envie de ces hommes
-qui se croient obligés d'outrager quiconque écrit un
-livre, c'est-à-dire quiconque manifeste, suivant eux,
-l'intention de leur enseigner quelque chose.</p>
-
-<p>Il existe de ces gens heureux près de moi, il en existe
-un grand nombre en Allemagne, et ceux-là prouvent
-qu'on ne peut, sans de grandes restrictions, parler de
-la vie retirée des savants. Il est possible que la retraite
-enfante des sottises et puisse même conduire certains
-individus à de mauvaises actions. Souvent elle est préjudiciable
-à ceux qui n'y sont point portés par une noble
-impulsion et à ceux qui nuit et jour appliquent
-sans cesse leurs pensées à un seul objet. Il est possible
-que cette retraite ne soit pas toujours une école de
-bonnes m&oelig;urs, qu'elle donne aux savants des habitudes
-disgracieuses et un air étrange; mais l'influence
-qu'elle exerce sur l'imagination et les passions est
-d'une nature bien plus grave et mérite d'être sérieusement
-étudiée.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_51"> 51</a></span></p>
-
-<h2 class="normal">CHAPITRE IV.<br />
-<span class="medium">DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE</span><br />
-<span class="small">POUR L'IMAGINATION.</span></h2>
-</div>
-
-<p>L'empire de l'imagination sur l'homme est bien
-plus grand que celui de la raison. La raison exige des
-connaissances précises, l'imagination se contente d'une
-vague intuition. La raison est la faculté de se représenter
-nettement ce qui est possible, tandis qu'une
-imagination ardente croit voir nettement une quantité
-de choses qu'un esprit calme, réfléchi, n'aperçoit pas;
-l'imagination reproduit, il est vrai, les idées, comme
-la mémoire, mais elle les altère, les amplifie ou les
-amoindrit, ou les mêle confusément.</p>
-
-<p>L'imagination, l'enthousiasme, l'exaltation rêveuse,
-ne se développent pas seulement dans la solitude. De
-toutes parts la route est ouverte à la sagesse comme à
-la folie, et beaucoup d'hommes ne savent malheureusement
-pas distinguer le vrai chemin. Quelques observations
-générales sur ces phénomènes de l'âme feront
-voir quels sont les effets de l'imagination que je
-<span class="pagenum"><a id="Page_52"> 52</a></span>
-regarde comme nuisibles, et jusqu'à quel point, suivant
-mon opinion, l'imagination enfante parfois dans
-la solitude des songes, des illusions préjudiciables qui
-peuvent devenir autant de maladies morales.</p>
-
-<p>L'imagination est, dit-on, la répétition des sensations;
-mais souvent, si je ne me trompe, elle n'arrive
-qu'à une fausse conclusion d'une sensation vraie; par
-exemple, un malade éprouve dans une partie du corps
-une contraction nerveuse, et prétend qu'il y a là un
-ulcère, et je sais qu'il m'indique une sensation réelle,
-mais la conclusion qu'il en tire est fausse. Et que de
-fois d'une idée vraie on se fait ainsi une croyance
-mensongère! L'imagination agit avec rapidité et se
-crée en un instant ses illusions. Tout agit sur elle, et
-elle agit sur tout: elle fait naître des images, elle les
-associe à la pensée, elle leur donne la couleur et l'expression.
-«L'enthousiasme est sa vie, a dit Wieland:
-la trop grande exaltation est sa mort.»</p>
-
-<p>L'enthousiasme et l'exaltation peuvent provenir
-d'une quantité de causes; mais rien ne les développe
-plus promptement que la solitude quand on y apporte
-une certaine disposition d'esprit. L'enthousiasme est
-une vive et violente élévation de l'âme qui résulte
-d'une forte émotion et qui porte l'homme à des entreprises
-extraordinaires, à des actions inattendues. Dans
-ces moments d'enthousiasme, on n'est pas hors de
-soi-même, mais hors du niveau ordinaire de la vie:
-voilà pourquoi l'enthousiasme est méconnu des gens
-calmes et froids, tourné en dérision par les beaux
-esprits ou par les sots, et niaisement admiré par des
-valets. Quand l'enthousiasme éclate dans toute sa
-puissance, l'homme s'affranchit des dernières réserves,
-oublie les obstacles, ou les brise avec une force impétueuse.
-Voilà pourquoi on dit d'un homme qu'il est
-<span class="pagenum"><a id="Page_53"> 53</a></span>
-inspiré, c'est-à-dire enflammé et fortifié par la présence
-et l'appui d'un être supérieur. Tout ce qu'il y a
-de sublime dans les passions humaines, cette faculté
-d'esprit le comprend, le saisit, l'accomplit. Lord Shaftesbury
-disait: «Un noble enthousiasme enfante des
-héros, des poëtes, des orateurs, des artistes, des philosophes,
-et tout ce qu'il y a de grand dans le monde.»</p>
-
-<p>Si l'on pouvait espérer que la solitude donnât une
-telle faculté, tous ceux qui ne veulent point se traîner
-dans les ornières de la vie vulgaire, s'en iraient avec
-joie dans la solitude; mais la déception, le mensonge,
-impriment aux natures exaltées une impulsion aussi
-forte que celle que la vérité donne à l'enthousiaste. Le
-visionnaire exalté cherche à faire de l'or; l'enthousiaste
-s'élance dans les airs avec le ballon de Montgolfier.</p>
-
-<p>Le visionnaire voit en dehors de soi et devant soi
-tous les objets, comme il le veut, selon les fantaisies
-de son imagination. Il s'attache à des espérances gigantesques,
-il voit ce que les autres hommes ne peuvent
-voir, et ne distingue pas ce que les autres voient; il
-comprend ce qu'aucun esprit raisonnable ne soupçonne;
-il entend la voix des mondes invisibles, se
-croit inspiré et capable de faire des miracles. Nulle
-crainte ne le trouble, nulle entrave n'arrête l'élan de
-son esprit: il a en lui une force qui détruit et renverse
-la parole même de Dieu, la parole des sages. Si cet
-homme se trouve dans des circonstances qui favorisent
-l'essor de son imagination, il arrive bientôt au
-fanatisme et condamne à des tourments éternels ceux
-qui oseraient douter de son pouvoir infini<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">&nbsp;[8]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_54"> 54</a></span>
-Le fanatisme a souvent éclaté dans le monde comme
-dans la solitude: c'est peut-être une des maladies les
-plus fréquentes de notre époque. Il a suffi pour voiler
-d'un sombre nuage la lumière de la civilisation dans
-plusieurs provinces d'Allemagne.</p>
-
-<p>L'alchimie, la théurgie, la croyance aux revenants,
-et les dogmes étranges de Jacob Boehm, occupent
-maintenant une immense quantité de gens. On se
-précipite en foule après la sagesse occulte, à travers
-d'épaisses ténèbres; on repousse la vérité, et l'on
-outrage secrètement ou publiquement celui qui ose la
-proclamer. Tandis que les enfants de l'Allemagne reçoivent
-aujourd'hui dans les universités une véritable
-instruction, leurs pères lisent l'<i>Annulus Platonis</i>. La
-philosophie occulte d'Hermès Trismégiste, le divin
-anneau de la magie adamique, du compas des sages,
-de Grabell, d'Iugel, etc., remplacent, pour un grand
-nombre de personnes, la vraie physique et la vraie
-philosophie.</p>
-
-<p>Toutes ces folies de visionnaires seraient peut-être
-de courte durée, si elles ne s'entretenaient dans la solitude.
-Celui qui peut se créer toutes sortes d'idées fantastiques
-s'abandonne volontiers à cet entraînement
-de l'esprit; tout dépend de la tranquillité qui l'environne
-et de l'ardeur de son imagination. La solitude
-est dangereuse, comme nous l'avons dit, pour tout
-homme qui s'y applique sans cesse à la contemplation.
-<span class="pagenum"><a id="Page_55"> 55</a></span>
-Elle est dangereuse pour l'homme d'esprit comme
-pour l'ignorant, si l'homme d'esprit s'abandonne à
-d'obscures conceptions, s'il concentre en lui-même
-tout l'exercice de son imagination et s'il évite tout ce
-qui pourrait l'en distraire. Le savant Molanus de Hanovre
-se figura, dans les dernières années de sa vie, qu'il
-était un grain d'orge. Il parlait fort sensément de chaque
-chose avec les personnes qui venaient le voir; mais
-pour rien au monde il n'eût voulu sortir de sa maison,
-de peur d'être avalé par les poules.</p>
-
-<p>L'imagination de la femme est plus facile à émouvoir
-que celle de l'homme: aussi la femme est-elle
-exposée à tomber dans toutes sortes d'extravagances
-lorsqu'elle vit d'une vie très-retirée et constamment
-seule avec elle-même. De là vient que dans les maisons
-d'orphelines et les autres maisons de refuge, les
-maladies nerveuses se communiquent si facilement
-d'une femme aux autres.</p>
-
-<p>C'est la vivacité de cette imagination féminine qui
-fait que bien souvent toutes les femmes croient et
-veulent faire ce que l'une d'elles croit et essaye de faire.
-Plusieurs exemples démontrent que tout ce qui agit
-vivement sur l'imagination des femmes peut bien vite
-égarer leur raison: ainsi on a vu éclater, parmi les
-jeunes filles de Milet, une véritable épidémie morale
-qui les portait toutes à se pendre, et une autre épidémie,
-parmi les femmes de Lyon, qui se réunissaient
-pour aller se jeter dans le Rhône.</p>
-
-<p>Je n'en finirais pas, si je voulais dire jusqu'où peut
-aller une imagination égarée et l'influence funeste que
-la solitude peut avoir sur celui qui ne sait point se préserver
-d'un tel péril. On se plonge dans le silence de
-la retraite, on reste là des jours, des nuits, des années
-entières, seul avec soi-même. Que de rêves alors, que
-<span class="pagenum"><a id="Page_56"> 56</a></span>
-de visions étranges! qu'il est facile, dans une telle
-situation, de se laisser aller à toutes les promesses
-trompeuses de l'alchimie, à tous les égarements de la
-superstition! Celui qui ne veut vivre que de soi-même,
-a trouvé par là le meilleur moyen de mourir de faim,
-car, ainsi que le disait un ancien sage, il se nourrit de
-son cerveau et dévore son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Le penchant à la solitude est l'un des symptômes
-ordinaires de la mélancolie. L'homme qui éprouve ce
-sentiment de mélancolie fuit la clarté du jour et l'aspect
-du monde. Incapable de poursuivre fortement
-une autre pensée que celle qui le consume, il se fait
-de la vie une vraie torture. Cet état s'aggrave encore
-dans la solitude, lorsqu'une forte secousse n'imprime
-pas à l'imagination une autre direction; mais c'est
-déjà beaucoup que de parvenir à écarter de l'esprit
-mélancolique les idées dont il se repaît habituellement,
-et à changer la nature de ses désirs; il ne faut
-pas qu'il languisse dans la même jouissance, il ne faut
-pas qu'il convoite un bonheur unique qu'il ne peut
-atteindre, il doit rassembler ses forces, s'efforcer d'atteindre
-ce qui élèvera son âme et éviter ce qui la blesse.
-Si l'on parvient à lui faire adopter ces principes, si l'on
-peut l'attacher à un travail qui l'occupe sérieusement,
-on lui aura rendu un plus grand service
-qu'en le livrant à toutes les distractions du monde. Il
-conservera toujours sa propension à la mélancolie;
-mais cette propension pourra lui servir de mobile dans
-tout ce qu'il désirera vivement, dans tout ce qui exige
-de la persévérance.</p>
-
-<p>Un Anglais atteint de spleen se brûle la cervelle.
-Avec cette même disposition d'esprit, les Français entraient
-jadis dans les cloîtres. Les Anglais ne se tueraient
-point s'ils avaient des couvents.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_57"> 57</a></span>
-Lorsque la mélancolie éteint notre ardeur et subjugue
-notre activité, nous perdons bientôt le goût du
-monde, de la vie, et nous nous retirons dans la solitude.
-Rien n'est plus inséparable des divers genres de
-mélancolie que le désir de s'éloigner des hommes, de
-rompre toute relation avec eux, de ne parler à personne,
-de ne voir personne, et de n'entretenir aucune
-correspondance. On veut être seul pour se repaître en
-liberté des rêves, des images que l'on devrait par-dessus
-tout éviter. Les gens qui observent cet état maladif
-d'un homme mélancolique, lui répètent qu'il doit se
-distraire, voir le monde, fréquenter les bals. De tels
-avis sont sans doute dictés par une bonne intention,
-mais ils ne peuvent être efficacement suivis. Un homme
-mélancolique ne se résigne point à faire ce qui est
-contraire à ses goûts, à ses penchants, à sa conviction.
-La mélancolie jette le désordre dans l'âme: souvent
-elle anéantit l'effet salutaire de la religion, les bienfaits
-de Dieu, le bonheur humain.</p>
-
-<p>Les livres de médecine ne démontrent point positivement
-quel est le siége de la mélancolie. Un changement
-presque imperceptible dans nos nerfs, un léger
-ébranlement, produit par une indigestion ou par un
-refroidissement, suffit parfois pour nous jeter tout à
-coup dans un abîme de tristesse, tandis qu'un changement
-tout aussi imperceptible, mais d'une autre nature,
-arrête un torrent de pensées affligeantes. Celui qui
-s'observe avec attention sait mieux que personne
-comment on doit s'y prendre pour prévenir ce premier
-état et favoriser le second. Mais il faut que les médecins
-connaissent aussi l'histoire, la nature d'un homme
-mélancolique; qu'ils sondent l'état de son âme jusque
-dans ses derniers replis, s'ils veulent savoir ce qui l'abat,
-ce qui la relève, ce qui lui est utile ou préjudiciable,
-<span class="pagenum"><a id="Page_58"> 58</a></span>
-et l'on remarque souvent que tel incident qui
-fait naître chez un homme une pénible mélancolie est
-précisément ce qui donne de la gaieté à un autre, et
-que ce qui soutient le courage de celui-ci brise les
-forces de celui-là.</p>
-
-<p>La mélancolie est le fait d'un faux raisonnement,
-qui, avec le concours de certaines sensations maladives
-et pénibles, entretient dans l'âme les idées les plus
-décourageantes, et lui fait voir en elle et hors d'elle
-tous les objets sous le point de vue le plus affligeant.
-On n'est point mélancolique par cela seul que, pour
-se livrer à un travail important, on fuit la société. Avec
-des nerfs bien constitués, et un but honorable à poursuivre,
-on peut supporter longtemps la solitude, tandis
-qu'avec des dispositions prononcées à la mélancolie,
-la solitude devient bientôt très-dangereuse si on
-n'y entre point avec un travail de prédilection qui
-conduit perpétuellement l'esprit de pensée en pensée.
-Rien ne favorise tant le développement de la mélancolie
-et de la misanthropie que de songer constamment
-au motif de cette misanthropie.</p>
-
-<p>C'est une erreur grossière que de regarder les distractions
-incessantes comme un remède à la mélancolie.
-Combien d'hommes ne deviennent mélancoliques
-que parce qu'ils ne peuvent trouver ni le repos ni la
-liberté qu'ils désirent! Que de fois ne s'irrite-t-on pas
-contre le monde, lorsqu'on ne peut parvenir à trouver
-un instant pour recueillir en paix ses idées! Dans quelle
-profonde mélancolie ne voit-on pas souvent tomber
-celui qui est forcé de traîner à chaque heure le même
-fardeau, qui chaque jour doit obéir à la volonté des
-autres, et qui ne peut aller où il lui plaît! Pour un
-homme atteint de mélancolie, la meilleure situation
-serait celle où il pourrait faire le plus de bien, et cette
-<span class="pagenum"><a id="Page_59"> 59</a></span>
-situation, il peut l'avoir dans la solitude, souvent
-mieux que dans le monde. Nous pouvons donc dire
-que la solitude, qui, dans certains cas, enfante et développe
-la mélancolie, peut, dans d'autres circonstances,
-la tempérer et la guérir.</p>
-
-<p>Ce qu'il y a de plus triste pour un esprit mélancolique,
-ce qui le porte surtout à éviter le contact du
-monde, c'est de voir que personne ne le comprend,
-que parfois on vante sa gaieté, tandis qu'il se torture
-lui-même. Bien peu de personnes devinent les
-douleurs des autres, et l'homme froid ne voit point la
-pointe du dard caché dans un c&oelig;ur malade; de même
-qu'on ne comprend point les souffrances d'une
-affection nerveuse, tant qu'elle ne se manifeste point
-publiquement par des convulsions, de même on n'est
-frappé des douleurs d'un homme mélancolique que
-lorsqu'il se brûle la cervelle. Vous pouvez passer des
-années entières en proie à toutes sortes de tortures, et
-les gens apathiques que vous avez coutume de voir
-seront persuadés que vous vous portez à merveille.</p>
-
-<p>On peut paraître même fort gai aux yeux des ignorants
-dans le temps où l'on maudit le plus le monde
-et la vie. Jamais on n'avait vu à Paris, sur le Théâtre-Italien,
-un arlequin comparable à Carlin, qui mourut
-en 1778. Cet acteur avait le privilége de réjouir tout
-son auditoire; mais dès qu'il quittait ses habits bariolés,
-il redevenait silencieux et morne. Un jour, un
-malade se présente chez un médecin de Paris, et lui
-demande quel remède il devrait employer pour se
-guérir des accès d'une noire mélancolie: «Allez à la
-Comédie-Italienne, lui répond le médecin; il faudrait
-que votre mélancolie fût profondément enracinée en
-vous, pour qu'elle résistât aux plaisanteries de Carlin.&mdash;Ah!
-monsieur, s'écrie le malade, ce Carlin dont vous
-<span class="pagenum"><a id="Page_60"> 60</a></span>
-parlez, c'est moi! Je fais rire les autres, et n'en suis pas
-plus gai.»</p>
-
-<p>Si un homme mélancolique ne peut vivre avec les
-personnes qui ne le comprennent pas, il est à regretter
-qu'il vive entièrement en lui-même; car souvent,
-comme nous l'avons dit, la mélancolie s'aggrave dans
-la solitude par le retour constant de la même idée,
-par l'absence de toute distraction. Un homme mélancolique
-devient souvent alors défiant et sauvage, quoiqu'il
-soit né peut-être avec un caractère hardi et entreprenant;
-il évite les lieux où différentes personnes se
-rassemblent; la clarté du soleil l'effarouche, car il
-éprouve plus de tranquillité lorsqu'il pense qu'on l'aperçoit
-moins, et il ne se sent jamais mieux que par un
-ciel sombre, au milieu de la pluie et de l'orage. C'est
-un supplice pour lui que de sortir de sa retraite; il
-voudrait, quand il passe dans les rues, ne rencontrer
-aucune âme vivante. Une obscurité continuelle règne
-dans sa chambre; il frissonne, il doit recevoir une
-visite, et on ne saurait le rendre plus malheureux qu'en
-le forçant, par un excès de politesse, à aller dans le
-monde. La solitude est un poison pour lui, mais il
-aime ce poison.</p>
-
-<p>Une sensibilité extrême, une très-grande vivacité
-d'imagination, anéantissent les forces de l'esprit. Ah!
-comme on cesserait de porter envie aux hommes qui
-sont parvenus à se distinguer, si l'on savait que la
-douleur les accable souvent pendant des années entières;
-qu'elle trouble leur mémoire et qu'elle leur
-enlève parfois jusqu'à la faculté de penser! Quelle
-pitié on éprouverait pour eux si l'on savait ce que ces
-hommes, si heureux en apparence, souffrent pendant
-de longues nuits, lorsqu'ils cherchent en vain le sommeil!
-Haller, qui, jusqu'à sa mort, fut passionné pour
-<span class="pagenum"><a id="Page_61"> 61</a></span>
-la gloire, Haller, ce savant si renommé, était tellement
-affaibli, sur la fin de sa vie, qu'il tombait dans
-le plus profond accablement lorsqu'il n'avait pas pris
-huit grains d'opium. Sa mélancolique imagination ouvrait
-à ses yeux des abîmes d'où il voyait sortir des
-fantômes qui éteignaient en lui les lumières d'un christianisme
-éclairé.</p>
-
-<p>Une telle prostration d'esprit est affreuse, quoiqu'il
-s'y trouve des intervalles où l'âme reprend son énergie.
-Mais il est plus affreux encore de tomber dans
-une de ces situations où l'on ne sent plus rien, où
-l'on est indifférent à toutes les émotions d'autrefois,
-à tout ce qui était un plaisir ou une peine: alors on
-veut être seul, et on ne jouit point de la solitude; on
-quitte le monde pour rentrer dans sa retraite, et l'on
-regarde avec dégoût tout ce qu'il y a dans cette
-retraite. On regarde ses livres comme des lambeaux
-bariolés de différentes couleurs qui ne servent qu'à
-donner le vertige. On est tenté de jeter au feu, sans
-les lire, toutes les lettres que l'on reçoit. On n'accueille
-qu'avec colère tous les éloges que le monde prodigue
-parfois avec tant de légèreté, et l'on regarde d'un &oelig;il
-sec et indifférent les trames de la calomnie, les machinations
-perfides d'une critique haineuse. On ne
-trouve plus dégoût aux productions de l'esprit; qu'importe
-que le soleil se lève ou que la nuit descende,
-on n'éprouve plus aucune joie à voir le retour de l'aurore
-ni aucun repos dans le sommeil, on ne ressent
-chaque jour que de nouvelles douleurs et une nouvelle
-indifférence pour tout.</p>
-
-<p>Il existe des exemples terribles des effets produits
-par la solitude sur les imaginations mélancoliques,
-des exemples de folie, d'erreurs extravagantes auxquelles
-on aurait peine à croire.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_62"> 62</a></span>
-Lorsqu'une nature mélancolique se tourne du côté
-des idées religieuses, la solitude devient pour elle un
-véritable enfer. On se figure alors qu'on est abandonné
-de Dieu et des hommes, on a horreur de ses semblables,
-et l'on se fait un tourment des dogmes de
-religion qui devraient être une efficace consolation.</p>
-
-<p>Haller était en proie à cette mélancolie religieuse,
-lorsqu'il renonça aux affaires publiques dans les dernières
-années de sa vie; dès lors il ne vécut qu'avec
-ses livres; et souvent il n'apercevait pas même les
-personnages de distinction qui venaient le visiter; je
-le vis deux années avant sa mort dans cette douloureuse
-situation. Rien ne l'animait tant qu'un vif désir
-de gloire et le besoin d'avoir perpétuellement un
-prédicateur à ses côtés. Il faisait venir autant de
-prêtres qu'il pouvait, sans se préoccuper de leur
-système ni de leurs talents; il demandait à chacun
-d'eux un secours moral, de même qu'un malade incurable,
-après avoir épuisé les ressources réelles de
-l'art, s'adresse à quiconque lui offre encore un moyen
-de guérison.</p>
-
-<p>Haller poussait à l'extrême ses idées d'orthodoxie;
-il s'était fait une théologie dure et inflexible comme
-son caractère, qui lui plaisait, mais qui ne pouvait
-convenir à son état moral.</p>
-
-<p>Quelques jours avant sa mort, Haller écrivit à un
-de ses amis, au bon et savant Heine de Goettingue,
-que, près d'entrer dans l'éternité, il croyait à la bonté
-infinie du Rédempteur, que cependant il ne savait
-encore s'il devait espérer, qu'il voyait tous ses vices
-rangés autour de lui comme une formidable armée
-amassée, pour sa perte, pendant soixante et dix ans.
-Il désirait que le docteur Lesse, renommé comme un
-excellent théologien, lui indiquât quelques livres peu
-<span class="pagenum"><a id="Page_63"> 63</a></span>
-étendus qu'il pût lire encore pour se sauver des terreurs
-de la mort. «Je termine cette lettre trop vite,
-ajoutait-il, mais je vous raconterai ce qui arrivera de
-nouveau.»</p>
-
-<p>Il ne raconta plus rien, et quelques jours après sa
-mort, un jeune gentilhomme de Berne écrivit à Goettingue
-une lettre qui produisit en Allemagne une vive
-rumeur. Il était dit dans cette lettre qu'à ses derniers
-moments Haller, ayant réuni des théologiens autour
-de lui, leur avait déclaré qu'il ne croyait à rien et
-qu'il lui était impossible de croire, quelque désir qu'il
-en eût.</p>
-
-<p>Par l'effet de sa mélancolie religieuse, Haller ne
-croyait pas qu'il pût compter sur la miséricorde de
-Dieu; il craignait la mort et ne cachait point cette
-crainte. C'était la pensée du jugement dernier qui lui
-causait ces sombres terreurs, et, comme il le disait
-lui-même, c'était la laideur de son âme. C'est ainsi
-que par la mélancolie religieuse on méconnaît l'admirable
-bonté de Dieu et sa suprême justice. Si Haller
-eût vécu dans une solitude oisive, une telle mélancolie
-l'eût torturé du matin au soir; il la réprimait par
-l'opium et par le travail, mais elle le reprenait avec
-une force terrible dès qu'il se remettait à parler du
-sujet de ses frayeurs avec les théologiens, ou lorsqu'il
-était seul et qu'il ne travaillait pas.</p>
-
-<p>On peut juger par tout ce que je viens de dire du
-péril auquel les natures mélancoliques sont exposées
-dans la solitude, et on doit voir que l'imagination est
-la partie faible sur laquelle la solitude exerce d'abord
-l'influence la plus funeste.</p>
-
-<p>Nous ne parlerons pas encore des moyens les plus
-propices à employer pour remédier à ce triste état de
-l'âme, quoiqu'il nous en coûte de ne point présenter
-<span class="pagenum"><a id="Page_64"> 64</a></span>
-immédiatement des consolations à ceux que ce tableau
-des souffrances morales affligerait. Si quelque
-lecteur mélancolique a la patience de continuer jusqu'à
-la fin la lecture de ce livre, j'espère lui démontrer
-aussi les avantages de la solitude et lui faire voir
-comment, lorsqu'on sait occuper son temps, on peut
-parvenir à dissiper dans la retraite la mélancolie la
-plus sombre.</p>
-
-<p>On se ferait une fausse idée de ce que j'ai dit des
-dangers de la solitude pour l'imagination, si l'on
-pensait que ce danger existe dans tous les cas; il
-faudrait que j'eusse l'esprit complétement aveugle
-pour ne pas observer que le repos, la retraite, apaisent
-souvent les orages d'une imagination malade.
-Qui oserait parler de distraction à celui qui est affecté
-d'une sensibilité maladive, lorsque le moindre bruit
-que l'on entend, lorsque le moindre entretien forcé
-nous cause une sensation si pénible? Rien alors ne
-procure quelque soulagement que le repos, et l'on
-arrive à ce repos en s'efforçant d'attacher son âme à
-une idée simple et en végêtant comme on peut jusqu'à
-ce que la crise soit passée.</p>
-
-<p>Loin de moi donc l'idée que la solitude nuit à l'imagination
-dans toutes les circonstances; c'est dans la
-solitude au contraire que la pensée de l'homme enfante
-ses plus belles &oelig;uvres; mais si l'on en abuse, elle
-devient préjudiciable.» La masse de bonheur, a dit
-Addison, et de douleur que l'imagination peut produire
-est grande. Dieu connaît tous les moyens d'agir
-sur elle: il peut éveiller, comme il lui plaît, la pensée
-en nous, et il peut rendre cette pensée riante ou
-terrible. Il peut, sans le secours de la parole, faire
-surgir des images dans notre âme et faire passer sous
-nos yeux les scènes les plus variées sans le secours
-<span class="pagenum"><a id="Page_65"> 65</a></span>
-des objets extérieurs. Il peut ravir l'imagination par
-les plus belles visions, ou l'épouvanter par des monstres
-tels que nous maudissons l'existence et que nous
-voudrions être plongés dans le néant. Il peut, par
-l'effet de l'imagination, exalter ou torturer notre âme
-de telle sorte que nous nous croyions dans l'enfer. De
-là viennent, suivant la nature que Dieu nous a donnée
-pour le bien et que nous-mêmes nous corrompons
-dans la solitude, ces égarements, ces fantômes, ces
-chimères de la mélancolie.»</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_66"> 66</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE V.<br />
-<span class="medium">DES INCONVÉNIENTS DE LA SOLITUDE POUR LES PASSIONS.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Toutes les passions agissent avec plus de force et
-plus d'impétuosité dans la solitude, parce qu'elles y
-sont concentrées sur un seul point.</p>
-
-<p>Au milieu d'un calme apparent, les passions couvent
-sous une cendre trompeuse, lorsque l'homme ne
-s'occupe que de ses propres idées et exerce son imagination
-en lui faisant constamment parcourir le même
-cercle.</p>
-
-<p>Ne vous fiez point à un homme hautain, même lorsqu'il
-vous paraît solitaire et souffrant, et gardez-vous
-de l'offenser. Ses passions dorment. Vous pouvez plier
-un corps élastique, mais soyez prudent; il vous frappera
-au moment où il ne sera plus comprimé. Pour les
-hommes portés à la susceptibilité et aux grandes passions,
-la solitude est dangereuse, car elle excite et développe
-de plus en plus ces penchants. Toutes nos
-passions nous suivent dans la solitude. La moindre maladie
-morale s'y aggrave, parce qu'on se représente
-vivement et sans cesse ce qui était et ce qui est. Là,
-on n'oublie rien; là, toutes les vieilles plaies se rouvrent;
-<span class="pagenum"><a id="Page_67"> 67</a></span>
-là, nulle pointe de flèche ne s'émousse. Tout
-ce qui nous a jadis agité, tout ce qui s'est gravé dans
-l'imagination nous apparaît alors, ou comme un spectre
-qui nous poursuit avec une rage infatigable, ou
-comme un ange qui nous montre à tout instant une
-félicité céleste.</p>
-
-<p>Dans la morne stérilité des petites villes, où un petit
-nombre d'hommes oisifs vivent toujours entre eux,
-la solitude exerce visiblement une fâcheuse influence
-sur la tête et le c&oelig;ur. On ne devrait point s'attendre
-à trouver tant de mouvement et tant d'ardeur au sein
-d'un tel repos; car, voyez comme les habitants des
-petites villes sont indolents et dés&oelig;uvrés, et quel
-ennui les accable dans leur pauvreté d'idées, quand
-une fois ils sont sortis de table, qu'ils cessent de jouer
-ou de disserter sur la politique; rien ne distrait ces
-braves gens que ce qui se passe dans la rue, et ce
-qu'ils aperçoivent en se regardant du matin au soir
-les uns les autres par la fenêtre.</p>
-
-<p>Mais c'est précisément cette disette d'idées qui donne
-tant de vivacité aux mouvements de passion de ces
-petits bourgeois. Des circonstances frivoles, des incidents
-auxquels personne, dans une grande cité, ne
-prend le moindre intérêt, occupent toute une petite
-ville, depuis la grande dame jusqu'à la servante, depuis
-le haut fonctionnaire jusqu'au simple artisan.
-L'étincelle de l'enthousiasme existe dans l'esprit de
-tous les hommes; mais, à moins de l'avoir vu soi-même,
-on ne saurait se figurer combien de choses insignifiantes
-font éclater cette étincelle dans les petites
-villes.</p>
-
-<p>Les personnages importants des petites villes ont
-une effroyable faconde. Que Dieu prenne pitié du
-jeune homme raisonnable et intelligent qui habite une
-<span class="pagenum"><a id="Page_68"> 68</a></span>
-de ces petites villes dont les graves magistrats n'ont
-jamais ouvert un livre et ne savent rien!</p>
-
-<p>Lorsque César allait en Espagne, il passa par une
-bourgade des Alpes où l'on ne comptait qu'un petit
-nombre d'habitants misérables. Ses amis lui demandèrent
-en riant s'il était possible que, dans une telle
-bicoque, on recherchât les emplois publics et les dignités
-avec autant d'avidité qu'à Rome, s'il s'y trouvait
-des factions dans le sénat, et si les hommes du
-pouvoir y étaient également jaloux l'un de l'autre.</p>
-
-<p>Oui, sans doute, on trouve dans les plus petites villes
-les passions, les rivalités, l'ambition, qui ébranlent
-les empires les plus considérables; les rôles y sont seulement
-plus mal joués, et les sottes causeries, et les
-plus petites susceptibilités deviennent le mobile des
-plus grands événements. Qu'on se permette d'exprimer
-le moindre doute sur la beauté, sur l'intelligence,
-sur le pouvoir, sur les qualités angéliques d'une de
-ces femmes qui brillent comme le soleil dans une petite
-ville, il n'en faut pas davantage pour allumer le
-volcan. Qu'on se laisse aller à la moindre contestation
-avec l'être le plus insignifiant de cette même petite
-ville, et l'on fera autant de bruit que le duc de
-Crillon devant Gibraltar.</p>
-
-<p>Un écrivain anglais prétend qu'il y a moins de calomnie
-à Londres que dans les petites cités d'Angleterre.
-Comme il existe à Londres une plus grande quantité
-d'hommes qui méritent d'être remarqués et blâmés,
-on se contente ordinairement de signaler leurs folies,
-et l'on ne s'irrite que lorsqu'on se croit personnellement
-offensé. Mais dans ces petites bourgades isolées
-où, pendant une longue suite d'années, les mêmes
-familles habitent les mêmes maisons, la médisance
-procède par généalogie, et l'on raconte les fautes de
-<span class="pagenum"><a id="Page_69"> 69</a></span>
-chaque génération en ligne ascendante. J'ai appris
-dans une de ces villes, dit cet Anglais, comment chaque
-individu avait acquis sa fortune, et si j'avais voulu
-croire tout ce qu'on m'exposait à ce sujet, j'aurais dû
-être convaincu que pas un de ceux dont on me parlait
-n'était légalement possesseur de ses biens. On m'a
-conté ensuite les amours de je ne sais combien de fats
-et de coquettes enterrés depuis plus de trois siècles,
-et l'on m'a entretenu des infamies de plusieurs personnes
-dont le nom serait depuis longtemps oublié, si,
-en le rappelant, on n'espérait porter atteinte à l'honneur
-de leurs descendants.</p>
-
-<p>Dans les grandes villes, on oublie les gens que l'on
-hait, parce qu'on ne les voit pas, ou qu'on peut, quand
-on le désire, éviter de les voir. Dans les petites villes,
-au contraire, ces gens-là sont à tout instant près de
-vous, et il faut, d'année en année, supporter ce fardeau.
-Une vieille femme dévote d'une petite ville de
-Suisse me disait un jour: «Je ne veux point faire connaître
-les défauts des méchantes gens de cette ville,
-car ces gens-là sont incorrigibles; mais ce qui me désole,
-c'est de penser qu'un jour je ressusciterai avec
-eux.»</p>
-
-<p>Quand le présomptueux magistrat d'une petite ville
-s'en va, fier et superbe, promener de côté et d'autre
-son oisiveté, il est certain que tous les objets se peignent
-à ses yeux sous une autre couleur qu'aux vôtres
-et aux miens. L'isolement, l'absence de lumière, la
-contrainte de la pensée, l'étroitesse de l'esprit, le
-morne horizon d'un cercle restreint, la pauvreté, l'ambition,
-l'ennui, la gourmandise, l'influence toute-puissante
-d'un homme qui n'a d'autre mérite qu'un
-babil intarissable, font beaucoup de mal et enfantent
-une quantité de sottises dans les petites villes.
-<span class="pagenum"><a id="Page_70"> 70</a></span>
-C'est une des conséquences funestes de la solitude, et
-à mesure que je développerai mes idées, on sera surpris
-de voir avec quelle effrayante énergie les passions
-peuvent se développer dans la solitude.</p>
-
-<p>L'amour n'agit jamais avec plus de force que lorsqu'on
-le fuit. Les amants heureux ne connaissent guère
-la mélancolie de l'amour; mais s'ils rencontrent des
-obstacles, s'ils essayent d'échapper à ces deux poisons
-de l'âme, si la froide raison élève sa voix contre
-l'amour, si deux c&oelig;urs qui ne peuvent vivre l'un sans
-l'autre sont séparés, c'est alors que l'amour éclate
-avec tout son pouvoir, c'est alors qu'on apprend à connaître
-l'amour.</p>
-
-<p>Il est plus facile de renoncer au monde qu'à l'amour.
-On peut s'éloigner des hommes, des réunions joyeuses,
-de tous les plaisirs que le monde nous offre; on peut,
-dans les transports de l'amour, oublier l'envie et ses
-fureurs, les disgrâces, les déceptions, les malheurs de
-toute sorte; mais on n'oublie point le véritable amour,
-ce qui a été et ce qui n'est plus, cet accord harmonieux
-de l'âme et de l'existence détruit par le sort. Tous les
-charmes de la solitude ne tempèrent point les souffrances
-de l'amour; toute la nature nous semble triste
-et désolée quand nous la contemplons avec un c&oelig;ur
-malade; des torrents de larmes n'effacent point une
-seule trace du passé. Nos pleurs ne tarissent pas à
-l'aspect d'une de ces fleurs des champs que nous
-cueillions autrefois avec une personne aimée; elles ne
-tarissent pas sous les rameaux verts des bois, au bord
-des ruisseaux paisibles. Rien n'apaise les regrets des
-joies qui ne sont plus, le souvenir d'un songe ravissant.</p>
-
-<p>La solitude ne triomphe pas de l'amour: le berger
-fait retentir les vallées de ses cris de douleur, et le cénobite
-<span class="pagenum"><a id="Page_71"> 71</a></span>
-inonde sa retraite de ses larmes. Le nom chéri
-s'échappe à tout instant de nos lèvres: les échos le
-répètent; on le grave partout, il se place entre Dieu
-et nous. Le couvent de Saint-Gildas, en Bretagne,
-était situé sur la cime d'un roc solitaire, baigné par les
-flots de la mer. Dans cette retraite sauvage, Abeilard
-voulait oublier son Héloïse au milieu des exercices de
-la piété, il voulait effacer par ses larmes l'image de la
-jeune fille; mais sa vertu naissante, sa piété trop faible
-encore, ne purent le préserver d'un nouvel orage.
-Il reçoit une lettre d'Héloïse, et à l'instant même son
-amour se réveille. Héloïse était faible, mais lui se trouvait
-plus faible encore et plus digne de pitié. Abeilard
-avait éprouvé avant Héloïse, ainsi qu'on peut le voir
-dans sa réponse, les salutaires effets de la grâce, mais
-il étouffa lui-même ce sentiment; il ne répondit point
-à Héloïse comme un maître, comme un confesseur,
-mais comme un homme qui a aimé, qui aime encore,
-qui l'avoue, et qui ne peut consoler celle qu'il regrette
-en lui racontant ce qu'il souffre d'être séparé d'elle.</p>
-
-<p>La solitude est un poison et non pas un remède pour
-les amants. Elle est insupportable pour un c&oelig;ur agité;
-l'ennui s'accroît dans le silence de la retraite. A Saint-Gildas,
-Abeilard ne cessait de pleurer; naguère déjà
-le Paraclet avait retenti de ses sanglots. Condamné
-comme un captif à une solitude éternelle, il passait ses
-jours dans les soupirs et ses nuits dans les douleurs.
-«Au milieu de ces déserts, disait-il, qui ne sont point
-rafraîchis par la rosée du ciel, on aime ce qu'on ne
-devrait plus aimer; les passions excitées par la solitude
-subjuguent l'âme dans ce silence profond, et l'on
-oublie Dieu, mais jamais l'amour.»</p>
-
-<p>Les lettres d'Héloïse sont douces, caressantes, mais
-respirent aussi un amour violent et invincible. «Je désire
-<span class="pagenum"><a id="Page_72"> 72</a></span>
-avec ardeur te voir, dit-elle; mais comme je ne
-puis l'espérer, je veux soulager mon c&oelig;ur en lisant
-quelques lignes de ta main.» Héloïse ne demande
-point à Abeilard des lettres savantes, étudiées, qui
-portent le cachet de son esprit: elle ne veut que des
-billets dictés par le c&oelig;ur, écrits au courant de la plume,
-et dont la raison ne pèse point les expressions.» Combien
-je m'abusais, dit-elle, lorsque, te croyant tout à
-moi, je pris le voile avec la résolution de vivre à jamais
-sous tes lois. Je m'enfermai dans un cloître pour être
-à toi, pour te servir. Tu désirais, après ton malheur,
-que je me retirasse du monde; maintenant, pourquoi
-te le cacher? ce n'est point par piété que je me suis ensevelie
-dans ces murs. Je suis dans le cloître, j'y reste,
-j'y vis; mais si tu ne vis pas pour moi, si tu ne m'aimes
-pas, si tu ne t'occupes pas de moi, à quoi me sert
-cette prison? où est ma récompense? Ces chastes vêtements,
-je les ai pris après notre crime, après ton malheur,
-et non point par le désir de faire pénitence. Je
-me tourmente et je lutte en vain: au milieu des fiancées
-du Seigneur, je suis ta servante; parmi ces nobles
-esclaves de la croix, je suis une misérable offrande de
-l'amour humain; je suis à la tête d'une communauté,
-et je ne vis que pour Abeilard.»</p>
-
-<p>Abeilard répondit à Héloïse: «Arrache-toi à ces
-restes honteux de ta passion. Hélas! si tu me voyais
-avec ce visage décharné, ce regard morne et triste,
-que penserais-tu de mes lâches soupirs et de mes larmes
-inutiles? Ah! je suis abattu par l'empire de l'amour et
-non par la croix. Héloïse, plains-moi et délivre-moi de
-l'amour; je suis un pauvre pécheur qui, dans les moments
-de grâce où il recouvre sa raison, se prosterne
-devant son juge, colle ses lèvres sur le sol et baigne la
-poussière de ses larmes. Pourrais-tu venir, pourrais-tu
-<span class="pagenum"><a id="Page_73"> 73</a></span>
-me voir dans cet état et réclamer encore mon
-amour? Viens, si tu l'oses, dans tes vêtements religieux,
-te placer entre Dieu et moi! viens, et empare-toi
-des pensées que je dois à Dieu seul! viens seconder
-le méchant esprit et sois l'instrument de sa rage! Quel
-pouvoir n'as-tu pas sur ce c&oelig;ur dont tu connais toute
-la faiblesse! Mais non, fuis-moi, et je suis sauvé! Arrache-moi
-à la perdition, je t'en prie, je t'en conjure
-par ton affection qui m'a été si chère, par nos souffrances
-communes. Ne pas me témoigner de l'amour,
-ce sera encore de l'amour.»</p>
-
-<p>L'amour luttait plus violemment contre la grâce et
-la raison dans le c&oelig;ur de la pauvre Héloïse. Chaque
-ligne de sa lettre montre l'influence que la solitude
-exerçait sur son amour: «Dans ce temple de la chasteté,
-dit-elle, je ne suis couverte que des cendres du
-feu qui nous a consumés. Je suis une pécheresse, je
-l'avoue; mais au lieu de pleurer sur mes péchés, je
-ne pleure que mon amant. Au lieu d'abhorrer mes
-fautes, je n'éprouve que le désir d'en commettre de
-nouvelles. Je connais les obligations que mon habit
-m'impose; mais je ressens bien mieux l'empire&mdash;qu'exerce
-sur une âme sensible&mdash;l'habitude d'aimer.
-Je me sens maîtrisée et vaincue par ce tendre penchant.
-L'amour égare ma raison et ma volonté. Tantôt je cède
-aux pressentiments qui s'élèvent en moi; tantôt je
-laisse aller mon imagination à tout ce qui charme ma
-tendresse. Aujourd'hui je découvre tout ce que je jurais
-hier de te cacher à jamais. J'avais pris la résolution
-de ne plus t'aimer; je m'affermissais dans mes
-v&oelig;ux, je regardais mon voile, je me disais que j'étais
-ici morte et ensevelie. Mais voilà que mon amour dissipe
-toutes ces résolutions, et jette un nuage sur ma
-raison et sur ma piété. Abeilard, tu règnes dans des
-<span class="pagenum"><a id="Page_74"> 74</a></span>
-replis si profonds, si cachés dans mon c&oelig;ur, qu'il m'est
-impossible de t'y saisir. Si j'essaye de briser la chaîne
-qui m'attache à toi, tous mes efforts sont inutiles, je ne
-fais que la resserrer davantage. Par pitié, secours une
-malheureuse, afin qu'elle renonce, s'il est possible, à
-ses désirs, à elle-même, à toi. Si tu es mon amant, si
-tu es mon père, secours ta bien-aimée, ta fille.»</p>
-
-<p>Dans une telle situation, les amants se croient souvent
-à l'abri des sensations voluptueuses, et la volupté
-la plus ardente enflamme leur c&oelig;ur. «Si je n'avais eu
-pour toi qu'un sentiment de volupté, dit encore Héloïse,
-lorsque tu es tombé entre les mains de tes bourreaux,
-j'aurais pu trouver ailleurs une consolation. Je
-n'avais que vingt et un ans. Quel âge! Combien
-d'hommes se seraient offerts à moi pour remplacer
-Abeilard! Et qu'ai-je fait? Je me suis enterrée vivante
-dans un cloître. J'ai surmonté les désirs de l'amour au
-temps où ils surmontent tout. A présent, je te conserve
-encore les restes de ma beauté flétrie, mes nuits de
-veuvage, mes longs jours que je passe sans toi; et
-comme tu ne peux plus jouir des jouissances d'autrefois,
-je reprends tout, et je le donne à Dieu.»</p>
-
-<p>Mais l'amour ne laissait pas plus de repos à Héloïse
-dans l'abbaye du Paraclet que dans le cloître d'Argenteuil;
-ce ne fut que vers la fin de sa vie, et après des
-luttes incessantes, que la pauvre femme recouvra quelque
-tranquillité.</p>
-
-<p>Cette passion brûlante, ce délire de l'amour, condamnés
-par la raison et par la morale, se développent
-dans le c&oelig;ur d'Héloïse et d'Abeilard par l'effet de la
-solitude et de la séquestration du monde; et cet exemple
-et d'autres que nous pourrions citer prouvent assez
-combien la solitude est dangereuse pour un amour
-qui ne respire que la volupté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_75"> 75</a></span>
-Pétrarque, dont l'amour était d'une nature plus délicate
-que celui d'Héloïse, a éprouvé comme elle que
-l'amour touche de près à la mélancolie, car il a bien
-souffert de cette passion. A la fleur de l'âge, il s'en alla
-près de la source de Vaucluse chercher un refuge pour
-ses douleurs. «Mais, hélas! dit-il, je ne savais ce que
-je faisais; je ne pouvais trouver le secours dont j'avais
-besoin. Partout je portais avec moi mes inquiétudes
-cruelles. Seul, délaissé, sans appui, je souffrais plus
-dans ma retraite qu'en tout autre lieu. Sans cesse, dévoré
-par l'amour, j'exhalais dans les vallées ces soupirs
-et ces plaintes que l'on a entendus partout et dont on
-a trouvé le son agréable.»</p>
-
-<p>L'amour était dans l'âme de Pétrarque un noble
-combat de la vertu, une volupté du c&oelig;ur élevée au-dessus
-des désirs terrestres, une douce mélancolie,
-une harmonie céleste. Dans le c&oelig;ur d'Héloïse et d'Abeilard,
-c'était une effervescence impétueuse, c'était
-le bouillonnement d'une ardeur sensuelle.</p>
-
-<p>Les besoins de l'amour ne sont souvent que l'effet
-de l'imagination, l'illusion d'un esprit malade. Pour
-pouvoir vous vaincre vous-même, sachez vaincre votre
-imagination; c'est elle qui porte le trouble dans vos
-sens; que de fois ils seraient calmes si vous parveniez
-d'abord à la calmer elle-même!</p>
-
-<p>«On ne peut étouffer les besoins de l'amour,» disait
-une femme allemande. Mais en observant des jeunes
-gens qui adoptaient cet axiome, j'ai pu reconnaître
-toutes les victoires que l'homme est capable de remporter
-dans cette lutte, quand il a une ferme volonté.
-Un visage languissant, un regard abattu, des joues
-caves, des mains tremblantes, ne m'ont que trop souvent
-révélé que la chasteté est la première des règles
-et le plus efficace des remèdes pour les jeunes gens
-<span class="pagenum"><a id="Page_76"> 76</a></span>
-qui se figurent qu'ils ne peuvent comprimer les besoins
-charnels de l'amour. Je puis dire à ces jeunes gens
-avec Rousseau: «Si jamais objet lascif n'eût frappé
-nos yeux, si jamais idée déshonnête ne fût entrée dans
-notre esprit, jamais peut-être ce prétendu besoin ne
-se fût fait sentir en nous, et nous serions demeurés
-chastes, sans tentations, sans efforts et sans mérite.»</p>
-
-<p>Il n'y a rien de plus dangereux pour les hommes
-enclins à cette maladie morale que la solitude, et surtout
-la solitude oisive. Les idées obscènes les poursuivent
-là, et les surprennent au milieu de leurs meilleures
-résolutions.</p>
-
-<p>Par l'effet de la retraite, de l'oisiveté, une tête ardente
-peut être portée à toutes les erreurs imaginables,
-à tous les vices, à tous les crimes. L'oisiveté seule, au
-milieu de la vie morale, est pleine de dangers signalés
-dans tous les temps. Les anciens législateurs connaissaient
-ce redoutable écueil: Dracon et Pisistrate
-frappaient de la peine de mort la paresse et l'oisiveté,
-afin d'assurer, par cette rigueur de la loi, la tranquillité
-des villes, et d'établir l'activité dans les campagnes.
-Périclès envoya des colonies dans la Chersonèse, à
-Andros, dans la Thrace et en Italie, pour purger
-Athènes d'une foule de citoyens que l'oisiveté rendait
-chaque jour plus suspects et plus dangereux. Nos désirs
-frivoles, nos faux besoins, sont en un certain sens
-un bienfait pour les grands États par l'occupation
-qu'elles donnent, dans les cités populeuses, à une multitude
-d'ouvriers. Pour mettre Londres en combustion,
-il suffirait de détourner pendant une semaine le peuple
-de ses travaux journaliers; bientôt on verrait l'immense
-cité désolée, ravagée par la rébellion aux lois,
-la guerre civile, la flamme de l'incendie.</p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_77"> 77</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE VI.<br />
-<span class="medium">AVANTAGES GÉNÉRAUX DE LA SOLITUDE.</span></h2>
-</div>
-
-<p>La solitude nous touche en nous offrant l'image du
-repos. Le tintement lointain du cloître solitaire, le silence
-de la nature par une belle nuit, une haute montagne,
-près d'un ancien monument en ruines, ou dans
-les ombres d'une forêt profonde, répandent dans l'âme
-qui se recueille une douce mélancolie et détournent
-ses pensées du tumulte des hommes. Mais celui qui ne
-sait pas trouver en soi un ami, une société, qui ne se
-sent point à l'aise dans ses propres pensées, celui-là
-assimile la solitude à la mort.</p>
-
-<p>Tout ce que j'ai dit des inconvénients, des dangers
-de la solitude, ne porte aucune atteinte aux salutaires
-effets que la solitude peut avoir, si en s'y retirant on
-sait faire un sage emploi de son repos, de sa liberté et
-veiller sur son avenir. On passe à travers les écueils
-les plus périlleux, quand on distingue les signaux et
-les endroits redoutables. Ils n'éprouvent rien non plus
-contre la solitude, ces hommes qui, dominés par le
-<span class="pagenum"><a id="Page_78"> 78</a></span>
-besoin de vivre perpétuellement hors d'eux-mêmes,
-s'attachent de toute leur force au monde et traitent de
-non-sens les mots de retraite et de tranquillité. Ces
-hommes-là ne restent chez eux que le temps nécessaire
-pour s'habiller, recevoir des visites, et n'ont pas
-la moindre idée des bienfaits de la solitude.</p>
-
-<p>Aussi je ne prétends recommander la solitude qu'à
-ceux qui savent encore apprécier les jouissances de
-l'esprit, les développements de l'intelligence et les
-efforts de la vertu, à ceux qui peuvent sans crainte se
-trouver seuls avec eux-mêmes et qui savent goûter les
-joies paisibles de la vie domestique. Celui qui a perdu
-ces heureuses facultés, celui qui ne cherche sa satisfaction
-qu'à la table et dans le jeu, n'a pas besoin
-qu'on essaye de lui en procurer une autre. Otez-lui ses
-cartes, vous lui ôtez la vie. Celui qui dédaigne le travail
-de l'esprit, qui regarde comme une sotte affectation
-les sentiments les plus délicats de l'âme et qui,
-dans sa rudesse de caractère, se moque de la sensibilité,
-celui-là ne peut trouver aucun plaisir à se retirer
-en lui-même. Beaucoup de femmes du monde ne
-pourraient non plus consacrer à de sérieuses pensées
-autant de temps qu'elles en emploient à leur
-toilette.</p>
-
-<p>Les ministres de l'Évangile donneraient à la sagesse
-des apparences trop austères, s'ils s'éloignaient de la
-société et de ses distractions, mais c'est ce qu'ils ne
-font pas. Pour un grand nombre d'entre eux la solitude
-est insupportable. A quel terrible ennui ne serait
-pas livré maint pasteur orthodoxe d'Allemagne,
-s'il ne faisait pas chaque soir sa partie de cartes, et
-maint prédicateur anglais, s'il ne passait pas la nuit dans
-quelque taverne! Le temps n'est plus où l'on attachait
-tant de prix à la vie contemplative et où chacun
-<span class="pagenum"><a id="Page_79"> 79</a></span>
-croyait se rapprocher du ciel à mesure qu'il s'éloignait
-du monde.</p>
-
-<p>Mon intention est d'examiner d'abord quels sont en
-général les avantages de la solitude dans la vie journalière.
-Je démontrerai comment elle habitue l'homme
-à vivre avec lui-même, et j'espère faire voir qu'il n'est
-point de chagrin si amer, de tristesse si cruelle qu'une
-solitude bien employée ne puisse adoucir; qu'il n'y a
-point de bonheur réel à attendre dans la vie, si on ne
-trouve pas ce bonheur dans sa maison; que les plaisirs
-de l'esprit surpassent les jouissances des sens; que
-les joies du c&oelig;ur sont ouvertes à tout homme dans
-chaque âge et chaque condition; que l'amour du travail
-accroît et soutient les forces de l'âme; que la solitude
-fait naître en nous de nouvelles vertus, qu'elle
-donne à notre caractère et à nos sentiments plus d'énergie
-et d'indépendance. J'espère faire voir enfin que
-nulle part on n'apprend aussi bien que dans la solitude
-à connaître son propre c&oelig;ur, à observer et à juger
-sainement les choses extérieures, que là on acquiert le
-pouvoir de réprimer ses mauvaises passions, et que là
-on peut jouir des plaisirs vraiment durables de la félicité
-intime.</p>
-
-<p>Si l'on compare les joies de la vie du monde et ses
-distractions les plus recherchées avec les avantages les
-plus communs de la solitude, on reconnaîtra la vérité
-d'observation de ces philosophes qui regardaient le
-tumulte de la société et la dissipation comme incompatibles
-avec l'exercice d'une sage raison, la recherche
-de la vérité et la connaissance du c&oelig;ur humain.</p>
-
-<p>La raison de l'homme du monde est quelquefois
-étouffée par cette foule de préjugés qu'il doit respecter,
-et qui énervent son âme. Tant de frivolités, tant de
-jolies on peut dire, amollissent son esprit! Il ne voit
-<span class="pagenum"><a id="Page_80"> 80</a></span>
-point les choses telles qu'elles sont, et ne connaît point
-les plaisirs réels et assurés. Le désordre règne dans sa
-pensée, et son c&oelig;ur est plein de chimères.</p>
-
-<p>Celui, au contraire, qui s'est accoutumé à vivre avec
-lui-même, à juger sérieusement le prétendu bonheur
-et les trompeuses distractions du monde, voit ce monde
-dépouillé de ses vains prestiges, et s'aperçoit que nous
-recherchons bien des choses qui ont plus d'apparence
-que de réalité. Mais il arrive rarement qu'on se livre
-à de telles réflexions, et il est bien peu d'hommes qui
-connaissent le vrai bonheur.</p>
-
-<p>Celui qui dissipe ses années de jeunesse dans le
-tourbillon de la société ne pense pas qu'il faut semer
-dans les jours de printemps pour récolter dans l'arrière-saison.
-Je ne parle point des gens qui jouissent
-d'une forte santé et que la mort surprend au milieu de
-leur vie insouciante. Mais comme nous devons savoir
-que tous, tant que nous sommes, la joie nous quitte tôt
-ou tard, que nous ne pouvons être sûrs d'une santé
-durable, comme nous nous abstenons de faire ce qui
-donnerait à notre corps des forces pour supporter le
-fardeau de la vieillesse, nous devrions au moins tâcher
-de donner à notre âme une force indestructible. La
-santé la plus brillante peut être détruite en un instant;
-mais nous devrions garder le feu sacré de notre âme,
-de telle sorte qu'il ne s'éteigne jamais. Prudence et
-vertu, fermeté devant les hommes et crainte devant
-Dieu, voilà ce qui nous aide à porter le poids de nos
-souffrances, voilà ce qui nous soutient et ce qui peut
-nous relever encore dans notre abattement.</p>
-
-<p>Le dégoût et la satiété sont la suite inévitable de
-l'ardeur avec laquelle on se précipite au milieu des
-divertissements du monde. Celui qui, après avoir vidé
-jusqu'à la dernière goutte la coupe du plaisir, est forcé
-<span class="pagenum"><a id="Page_81"> 81</a></span>
-de s'avouer qu'il n'y a pour lui plus rien à espérer,
-plus rien à faire dans le monde; celui qui, fatigué des
-jouissances qu'il a longtemps convoitées, s'étonne de
-sa propre insensibilité; celui qui ne possède plus cette
-puissance magique de l'imagination qui colore et embellit
-toutes les choses de la vie, appelle en vain à son
-secours les filles de la volupté. Leurs caresses ne font
-qu'irriter ses regrets et leur chant harmonieux n'apaise
-point sa tristesse. Voyez ce vieillard qui cherche encore
-à continuer le cours de ses galanteries: il voudrait
-paraître enjoué et il est lourd, il voudrait briller
-et on se raille de lui, il veut faire de l'esprit et il fatigue
-ses auditeurs. Ses paroles n'ont plus aucun sel,
-ses compliments sont usés, les jeunes gens se moquent
-de ses anciennes galanteries; mais il reste le même
-aux yeux du sage qui l'a vu jadis briller dans les cercles
-de la folie et s'élancer gaiement dans les demeures
-du vice.</p>
-
-<p>Souvent les hommes sérieux sentent s'éveiller en
-eux une forte pensée au milieu des assemblées les plus
-bruyantes, lorsqu'ils songent à ce qu'ils pourraient
-faire et qu'ils voient ce qu'ils font. Plus d'une noble
-entreprise exécutée dans la retraite, plus d'une action
-éclatante a été conçue dans une salle de bal, dans la
-rumeur de la danse et le bruit de la musique. Peut-être
-une âme pure et élevée ne rentre-t-elle jamais si
-sérieusement en elle-même que dans ces réunions tumultueuses,
-où la multitude s'abandonne au vertige
-des sens et se laisse emporter par le tourbillon de la
-folie.</p>
-
-<p>C'est pour se fuir eux-mêmes que les esprits frivoles,
-stériles, recherchent si avidement les distractions
-de la société. On se hâte de saisir tout ce qui
-peut égayer un jour, un instant; et il faut que ce soit
-<span class="pagenum"><a id="Page_82"> 82</a></span>
-quelque chose de nouveau, qui porte ces pauvres esprits
-au dehors, et les enlève à eux-mêmes. Avez-vous
-assez de ressources d'imagination pour inventer à
-toute heure un moyen d'amuser ces gens dés&oelig;uvrés,
-vous leur rendez un grand service, vous êtes leur
-meilleur ami. Chacun trouverait cependant, s'il le
-voulait, assez d'occupation pour n'être pas à charge à
-soi-même, et ne pas perdre inutilement son temps.
-Mais comme il n'attache de prix qu'aux amusements
-extérieurs, il perd peu à peu la force d'exercer sa propre
-action, et subit celle de tout ce qui l'entoure. De
-là il résulte que nul être n'est plus malheureux, sur
-la fin de sa vie, que le riche dominé par les désirs sensuels.</p>
-
-<p>Les nobles et les courtisans se figurent que leurs
-plaisirs ne paraissent futiles qu'à ceux qui ne peuvent
-y prendre part. Selon moi, ils se trompent. Un dimanche,
-en revenant de Trianon, j'aperçus de loin une
-foule nombreuse réunie sur la terrasse du château de
-Versailles. Louis XV était aux fenêtres du palais avec
-sa cour. On avait placé des bois de cerf sur la tête
-d'un homme remarquable par son agilité à la course,
-et on l'appelait le cerf. Une douzaine d'autres individus
-s'élançaient après lui, faisant l'office de chiens.
-Cerf et chiens se précipitaient dans le bassin, puis en
-sortaient, et couraient de côté et d'autre, aux acclamations
-des spectateurs.&mdash;Que signifie un tel spectacle?
-demandai-je à un Français qui se trouvait près de
-moi.&mdash;Monsieur, me répondit-il d'un ton sérieux,
-<i>c'est pour le divertissement de la cour</i>.</p>
-
-<p>Les hommes de la classe la plus obscure sont plus
-heureux que ces maîtres du monde avec leur cortége
-d'esclaves, avec les tristes moyens auxquels ils ont recours
-pour se procurer un rapide passe-temps. Le grand
-<span class="pagenum"><a id="Page_83"> 83</a></span>
-seigneur cache dans les salons, sous un visage riant,
-un c&oelig;ur rongé de soucis, et disserte avec les apparences
-du plus vif intérêt sur des événements qui ne
-le touchent en rien. Les uns et les autres se trompent
-mutuellement. La plupart d'entre eux sont pourtant
-dans leur véritable élément, et se réjouissent de voir
-des salons remplis d'une société dont chaque membre
-compte au moins seize quartiers de noblesse et plusieurs
-titres imposants.</p>
-
-<p>Ce sont ces images de la raison qui troublent si
-souvent le bonheur de la vie sociale. De là vient l'insupportable
-orgueil des grands seigneurs, l'incroyable
-ambition des gens d'une classe inférieure. De là le
-mépris des uns, l'ennui des autres, et la folie de tous.</p>
-
-<p>Il y a pourtant dans notre âme une force secrète et
-des ressources bien plus grandes que nous ne le
-croyons. Celui qui, par goût ou par nécessité, en vient
-à user de ces ressources, reconnaît bientôt que le plus
-sûr bonheur dont il nous est accordé de jouir réside
-en nous-mêmes. La plupart de nos besoins sont des
-besoins factices. Les choses extérieures ne nous procurent
-quelque satisfaction que parce que nous nous
-en sommes fait une habitude, et non point parce qu'elles
-nous sont réellement nécessaires. Le plaisir que
-nous y avons trouvé nous persuade trop facilement
-que nous devons y revenir. Mais si elles n'existaient
-pas, ou si nous voulions nous en priver, et chercher
-en nous-mêmes le plaisir qu'elles nous ont procuré,
-nous verrions que ces jouissances de la vie intime sont
-les vrais trésors.</p>
-
-<p>Les êtres superficiels se plairont pourtant dans un
-lieu où l'on ne va que pour voir les autres et pour se
-faire voir. Mais combien de femmes y meurent d'ennui!
-combien d'hommes intelligents s'y assoient tristement
-<span class="pagenum"><a id="Page_84"> 84</a></span>
-à l'écart! Nous nous faisons un trop beau tableau
-des grandes réunions. Les saillies de l'esprit, la
-coquetterie, la sensualité, y obtiennent parfois quelque
-succès; chacun étale là ce qu'il possède, et les moins
-riches sont souvent ceux qui font le plus de frais. De
-temps à autre, il faut le dire, on voit et l'on apprend
-là mainte chose agréable: c'est une remarque ingénieuse,
-c'est un mot spirituel, c'est un homme intéressant
-que l'on ne connaissait pas encore, ou une femme
-remarquable par sa conversation comme par sa beauté.
-Quelquefois même on éprouve la divine satisfaction
-de dire du bien d'un ennemi, ou de se comporter
-avec une grâce parfaite envers lui.</p>
-
-<p>Mais combien d'épines traversent ces agréables sensations!
-L'homme dont l'âme n'est pas tranquille, et
-celui qui souffre d'une douleur secrète, et celui qui
-raisonne surtout, quelle attitude embarrassée ils conservent
-au milieu de ces heureux du monde! C'est
-chose pourtant assez plaisante de voir la puérile gaieté
-de graves fonctionnaires, la pétulance grotesque de
-tant de vieilles femmes, les ridicules de tant d'enfants
-à cheveux gris. Mais qui ne se lasserait pas d'une
-bonne comédie, s'il fallait toujours la revoir? Ainsi,
-quiconque a connu le vide et l'ennui de ces réunions,
-quiconque a su discerner la vérité du mensonge, les
-fausses apparences de la réalité, n'éprouve que de la
-tristesse dans ces salons brillants, et se hâte de rentrer
-dans sa demeure pour penser aux plaisirs qui ne trompent
-pas, que l'on peut goûter à tout âge, et qui ne
-laissent en nous ni regret ni inquiétude.</p>
-
-<p>Il est doux aussi de quitter ces vaines relations du
-monde pour se réfugier au sein d'une amitié tendre,
-éclairée, patiente. Avec elle, on est libre et sans contrainte,
-on dit ouvertement ce que l'on sent et ce que
-<span class="pagenum"><a id="Page_85"> 85</a></span>
-l'on pense, on ne craint pas d'avouer ses idées les plus
-intimes et ses v&oelig;ux. Si vous commettez une erreur,
-votre ami vous ramène doucement à la vérité; pour
-que vous vous entendiez l'un l'autre, il suffit d'un
-mot, d'un regard, et, près de lui, vous trouvez les
-conseils, l'appui, la consolation dont vous avez besoin
-dans chaque malheur, dans chaque accident de la vie.
-A l'aide de cette bienfaisante amitié, l'esprit fatigué
-se relève dans son découragement, se réveille dans sa
-somnolence, et reprend l'essor dans son inaction. Avec
-elle, l'espérance refleurit plus belle et plus riante. En
-jetant un regard sur le passé, on se rappelle avec une
-douce mélancolie les jours où l'on a vécu ensemble,
-les longs entretiens du soir, les heures de réunion intime,
-où l'on ne se lassait pas d'entendre et de parler,
-où l'on n'éprouvait d'autre crainte que d'être séparés
-par l'absence ou par la mort, où l'on adoucissait réciproquement
-ses chagrins, où l'on sentait son c&oelig;ur et
-son âme unis par les liens les plus étroits à un autre
-c&oelig;ur et à une autre âme, où l'on se réjouissait à la fois
-de tout ce que l'on avait appris, de tout ce qu'on avait
-lu, et l'on mettait en commun ses peines et ses plaisirs.</p>
-
-<p>Dans une telle félicité, ce n'est point par rudesse
-de caractère ni par insociabilité, ni par une erreur de
-l'imagination qu'on en vient à ne plus désirer les relations
-des autres hommes, qu'on reste indifférent à leur
-indifférence et même à leur éloignement; une amitié
-sincère occupe notre pensée. A côté d'un tel trésor,
-qu'est-ce que le tourbillon du monde et la rumeur des
-salons?</p>
-
-<p>Mais que ce bonheur est fragile! avec quelle rapidité
-le sort peut nous enlever tout à coup ces charmantes
-joies de la vie, et comme alors tout devient
-sombre, aride et triste autour de nous! En vain on
-<span class="pagenum"><a id="Page_86"> 86</a></span>
-étend ses bras dans l'espace, en vain on appelle celui
-que l'on a tant aimé. Quelquefois on croit encore distinguer
-le bruit de ses pas; mais ce n'est qu'une folle
-illusion. Tout semble mort à nos yeux, et nous-mêmes
-nous sommes morts à tout ce qui nous environne. La
-solitude s'étend autour de notre vie; partout nous
-sommes seuls avec la plaie saignante de notre c&oelig;ur.
-Dans notre affliction nous pensons que plus personne
-ne nous aime, que nous n'aimons personne, et une vie
-sans affections est pour un c&oelig;ur tendre la mort la plus
-affreuse. Alors on veut vivre seul et mourir seul. Dans
-les nuages épais qui obscurcissent l'existence, on n'entrevoit
-pas une main solitaire, on n'attend aucune
-sympathie et aucune pitié; car celui qui n'a pas souffert,
-ne comprend point l'affreux état de celui qui
-souffre.</p>
-
-<p>Mais c'est ici qu'éclate le triomphe de la solitude,
-car pour celui qui sait user des remèdes qu'elle lui
-offre, il n'est point de tristesse si grande, ni de regret
-si profond qu'elle n'adoucisse.</p>
-
-<p>Il est vrai que cette guérison ne s'opère que lentement
-et par degrés; l'art de vivre avec soi-même
-exige tant d'expérience, et tient à tant d'événements
-divers, à tant de situations particulières, qu'il faut déjà
-être sérieusement préparé à la solitude pour pouvoir
-en attendre les bienfaisants effets. Celui qui a mûri
-son caractère en dehors des préjugés vulgaires, celui
-qui dès sa jeunesse apprit à aimer et à estimer la solitude,
-a bientôt pris sa décision dans une fatale circonstance.
-Lorsque rien de ce qui l'entoure ne lui
-donne plus aucune animation, il met en mouvement
-les ressorts de son âme, et ne se trouve jamais moins
-seul que quand il est renfermé dans sa retraite.</p>
-
-<p>Les hommes d'une nature distinguée ont souvent à
-<span class="pagenum"><a id="Page_87"> 87</a></span>
-s'occuper d'affaires, qui sont pour leur esprit ce qu'est
-l'ipécacuanha pour un estomac qui souffre de la faim.
-Enchaînés à un travail aride et pénible, condamnés à
-vivre avec des créatures sans âme, ils ne peuvent ni
-changer de place, ni se délivrer de leur fardeau; leurs
-fonctions ne sont pour eux qu'un joug insupportable;
-ils se sentent opprimés et ils oppriment ceux qui les
-environnent. Souvent ils se figurent qu'il n'y a de repos
-pour eux que dans la tombe; tout dans le monde
-les fatigue; les livres ne leur offrent aucun attrait, et
-les correspondances les importunent. Nul souffle rafraîchissant
-ne les ravive dans leur triste situation,
-nulle verdure ne récrée leurs regards; mais laissez-les
-seuls, rendez-leur la liberté, les heureux loisirs, vous
-les verrez bientôt renaître à l'enthousiasme de leur
-jeunesse et reprendre leur vol d'aigle.</p>
-
-<p>Si la solitude a une telle action sur ceux que le chagrin
-domine, que ne sera-t-elle pas pour celui qui peut
-la trouver quand il lui plaît, pour celui dont l'âme ne
-recherche et ne désire que l'air pur et le bonheur domestique!
-On demandait à Antisthène à quoi lui avait
-servi la philosophie: «Elle m'a servi, répondit-il, à
-connaître l'art de me gouverner moi-même.» Pope
-avouait qu'il ne se mettait jamais au lit sans penser
-que nous n'avons point de plus grande affaire sur
-cette terre que d'apprendre la meilleure manière de
-se trouver bien chez soi. Il me semble que nous avons
-trouvé ce que Pope cherchait lorsque nous nous sentons
-heureux dans notre demeure et que nous aimons
-tout ce qui nous entoure, jusqu'au chien et au chat.</p>
-
-<p>Les tentatives ingénieuses que l'on fait pour se procurer
-des plaisirs extérieurs n'ont d'autre avantage
-que de nous amener à de sérieuses réflexions, lorsque
-nous rentrons en nous-mêmes. C'est alors qu'on apprend
-<span class="pagenum"><a id="Page_88"> 88</a></span>
-où est le vrai bonheur, qu'on reconnaît la fausseté
-des espérances qui nous conduisaient dans le
-monde et le néant des plaisirs que nous croyions y
-trouver. Une jeune et belle femme m'écrivait un jour
-à la suite d'un grand bal: «Vous avez vu combien
-j'étais gaie et riante en partant pour ce bal; et à l'aspect
-de ces salons où il n'y avait qu'une joie factice,
-j'éprouvais un tel sentiment de vide et de tristesse,
-que j'aurais voulu arracher les fleurs de ma robe.»</p>
-
-<p>Tout le bonheur du monde n'est rien, s'il ne contribue
-pas à nous rendre plus heureux en nous-mêmes et dans
-notre demeure; toute infortune, au contraire est supportable
-pour celui qui peut l'adoucir par le repos de
-sa retraite et par les livres.</p>
-
-<p>Nous pouvons changer nos goûts, nos penchants,
-nos passions; et alors non-seulement nous supportons
-la privation de ce qui nous manque, mais nous pouvons
-en venir à goûter encore une réelle satisfaction
-dans un état qui paraîtrait à d'autres déplorable. Ainsi,
-pour en citer un exemple, la santé est sans contredit
-un bien inappréciable, et pourtant il y a des circonstances
-où, lorsque la santé décline, on éprouve encore
-un vrai repos. Que de fois j'ai remercié le ciel d'une
-maladie qui me forçait de rester chez moi et de me
-recueillir en silence!</p>
-
-<p>Forcé, pendant de longues années, de sortir chaque
-jour malgré mes souffrances physiques, de m'exposer
-aux rigueurs de l'hiver, j'étais heureux en vérité de
-pouvoir être malade chez moi. Perpétuellement occupé
-des accidents des autres, le médecin compatissant
-oublie souvent ses propres douleurs pour porter
-un remède à celles qu'on lui confie. Mais que de fois
-aussi c'est pour lui un cruel sacrifice d'employer au
-service des autres les forces qui lui manquent! Dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_89"> 89</a></span>
-une telle situation, la maladie qui me permet de rester
-enfermé chez moi, est un vrai repos, pourvu toutefois
-que je ne sois point assailli de visites de politesse.
-J'invoque toutes les bénédictions de Dieu pour celui
-qui me laisse seul, qui par compassion ne se croit pas
-obligé de s'occuper de moi et de me prendre une partie
-de mon temps. Une belle matinée où je puis jouir
-ainsi de ma liberté, où je n'ai personne à voir et point
-de lettres à écrire, est pour moi plus précieuse que ne
-peuvent l'être tous les bals pour une élégante femme.</p>
-
-<p>On reste volontiers avec soi-même quand on a su,
-soit dans la jeunesse, soit dans un âge plus avancé, se
-créer une agréable et utile occupation. Si l'on se sent
-triste, il faut s'efforcer de faire quelques lectures avec
-une intention déterminée; pour lire avec fruit il faut
-avoir la plume ou le crayon à la main et noter toutes
-les idées neuves que l'on rencontre, ou toutes celles
-qui corroborent celles que nous avions déjà acquises.
-On se lassera bientôt de lire, si on ne s'approprie pas
-à soi-même ou si on n'attribue pas à d'autres ce qu'on
-lit, et si l'on ne sent pas s'éveiller dans son esprit quelques
-soudaines pensées. L'exercice donne cette habitude,
-et l'on occupe ainsi agréablement les heures les
-plus tristes.</p>
-
-<p>Pourvu que l'attention soit toujours excitée, on est
-sûr de dissiper peu à peu les idées accidentelles les
-plus fâcheuses. Chaque objet intéressant, chaque rameau
-des sciences fécondes, chaque trait de l'histoire
-de l'humanité, chaque progrès dans l'art peut fixer
-l'attention et chasser, comme par magie, la tristesse.
-C'est ainsi que l'homme se fait à soi-même une douce
-société, c'est ainsi qu'il trouve son meilleur ami dans
-son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Les plaisirs de l'esprit acquis de la sorte sont bien
-<span class="pagenum"><a id="Page_90"> 90</a></span>
-supérieurs à tous ceux qui proviennent des sens. Par
-plaisirs de l'esprit on entend ordinairement les méditations
-profondes, les travaux difficiles ou les &oelig;uvres
-légères de l'imagination. Mais il en est d'autres qui
-n'exigent ni une grande érudition ni de grandes facultés.
-Ce sont les plaisirs qui naissent de l'occupation,
-de l'activité, qui sont à la portée du savant et de l'ignorant
-et qui procurent également de douces satisfactions.
-Il ne faut point mépriser le travail manuel. Je
-connais des gentilshommes allemands qui peuvent
-faire le métier d'horloger, de peintre, de charpentier,
-qui possèdent tous les outils de ces professions et
-savent s'en servir. Ils peuvent ainsi occuper utilement
-une partie de leur temps et sont fort heureux.</p>
-
-<p>Tout ce que l'on essaye d'apprendre, soit dans l'art,
-soit dans la science, d'abord par un simple goût d'amateur,
-et tout ce dont on parvient ensuite à acquérir
-une certaine connaissance, habitue l'homme à vivre
-avec lui-même et devient un contre-poids dans les plus
-grandes peines morales. Chaque difficulté sérieuse ou
-minime que l'on réussit à surmonter, nous cause une
-réelle satisfaction. Chaque minute que l'on emploie à
-poursuivre un but honnête et chaque travail que l'on
-achève contribue à réjouir l'âme et à égayer l'approche
-du lendemain.</p>
-
-<p>Les plaisirs du c&oelig;ur appartiennent à tous les hommes
-qui savent garder leur paix intérieure, qui sont
-contents d'eux et des autres. Les gens du monde se
-plaignent souvent de l'ennui qu'ils éprouvent dans le
-tumulte des villes. On ne connaît point cette triste
-maladie dans les vallées des Alpes, sur les montagnes
-où règne encore l'innocence et que l'étranger ne quitte
-jamais sans une touchante émotion.</p>
-
-<p>On échapperait cependant à l'ennui des villes, si l'on
-<span class="pagenum"><a id="Page_91"> 91</a></span>
-renonçait au genre de vie dont on a tant à se plaindre.
-Toute action vertueuse ramène la sérénité dans l'âme,
-et une douce joie accompagne dans sa retraite celui
-qui vient de remplir un devoir envers son prochain.
-Qui ne connaît le charme des souvenirs de l'enfance?
-Avec quel sourire de complaisance, avec quelle tendre
-mélancolie le vieillard se reporte à cette époque où
-les couleurs de la santé animaient encore son visage,
-où il cherchait des difficultés pour avoir une occasion
-de déployer ses forces!</p>
-
-<p>Comparons ce que nous étions alors avec ce que
-nous sommes devenus, nous verrons que tout ce qui
-agissait vivement sur nous à cet âge heureux, exerce
-encore la même action plus tard dans nos moments
-de calme et de gaieté; que les mêmes ressorts se retrouvent
-dans nos luttes avec le destin, dans nos vertus
-et nos défauts, dans tous les incidents de notre vie.
-Jetons ensuite un regard sur les événements qui nous
-ont frappés, sur les moyens que Dieu emploie pour
-élever ou abaisser les empires, sur les progrès que l'on
-a faits dans l'art et dans la science, sur le sublime essor
-de l'esprit humain et sur ses sottises infinies. En
-nous livrant à l'écart dans notre solitude à ces riantes
-ou graves réflexions, nous reprendrons intérêt à ce
-qui se passe autour de nous, et nous chasserons au loin
-l'ennui. Ce plaisir, qui naît de la réflexion, on peut le
-goûter à tout âge et partout. Il suffit qu'on ait développé
-par l'étude son esprit et que l'on puisse sans
-crainte redescendre dans son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>L'amour du travail anime et accroît toutes les facultés
-de notre âme: l'effort et l'activité sont un besoin
-pour les imaginations ardentes; c'est la conscience
-d'elles-mêmes, le sentiment de leur puissance et de
-leur dignité, qui donnent aux âmes non corrompues
-<span class="pagenum"><a id="Page_92"> 92</a></span>
-la plus noble direction. Si, par devoir et par nécessité,
-on est en relation avec un grand nombre de personnes,
-s'il faut se soumettre malgré soi à de vaines et fatigantes
-dissipations, c'est en sortant du tourbillon où
-l'on a été entraîné que l'on éprouve surtout le désir
-de rompre ses chaînes si pesantes et de se soustraire
-à ses plaisirs tumultueux. Jamais nous ne nous sentons
-plus calmes, plus heureux, plus élevés, et jamais
-il ne nous est si doux de comprendre la vie, la pensée,
-l'aptitude aux grandes choses et le don d'immortalité
-dont nous sommes doués, qu'au moment où
-nous pouvons fermer notre porte aux visites importunes,
-aux entretiens stériles.</p>
-
-<p>«Mes pensées viennent quand elles veulent et non
-quand je veux,» disait Rousseau, et il les recevait
-quand elles venaient, et il repoussait avec effroi les
-étrangers et les inconnus qui cherchaient à le voir.</p>
-
-<p>Que d'étincelles de bonnes pensées sont étouffées
-dans ces arides relations du monde, et comme l'on
-devient frivole soi-même en vivant toujours avec des
-gens frivoles! Ces étincelles, présent de Dieu, ne jaillissent
-que dans la solitude, et c'est la solitude aussi
-qui souvent développe des vertus que l'on n'acquerrait
-pas dans la société même la plus chère. Nos amis
-sont loin de nous; privés du bonheur de les voir, de
-les entendre, pour résister aux regrets que nous
-éprouvons, nous fortifions notre esprit dans la retraite
-et nous nous élevons à des résolutions plus hardies;
-car il peut arriver que si l'amitié et l'amour nous entourent
-de leurs soins, nous suivent à chaque pas,
-nous perdions peu à peu la faculté d'agir par nous-mêmes
-et de nous guider à travers les écueils de la
-vie. Mais dans la solitude l'âme reprend une nouvelle
-vigueur; si l'on sait lutter avec fermeté et persévérance
-<span class="pagenum"><a id="Page_93"> 93</a></span>
-contre l'infortune, on trouve en soi des ressources
-inespérées, et une résolution stoïque nous soutient
-quand l'horizon de notre vie se rembrunit. Si
-nous laissons courir notre âme de côté et d'autre, c'est
-que nous sommes trop faibles pour nous faire à nous-mêmes
-notre propre pensée, il faut que nous consultions
-l'opinion publique, afin de régler nos vues et nos
-actions sur les arrêts de cet oracle.</p>
-
-<p>Les sots se figurent qu'on marche plus vite quand
-on suit la foule; ils jugent lorsque la multitude a jugé
-elle-même, et ils se conforment à ses décisions sur
-les hommes et sur les choses. Peu leur importe où
-est le droit, où est la vérité; et peu leur importe le
-cri du faible et de l'opprimé. Avez-vous contre vous
-la multitude des sots; êtes-vous la victime des erreurs
-et du préjugé, ne cherchez pas d'appui auprès de
-ces pauvres gens, dont la tête tourne chaque matin
-au vent qui souffle.</p>
-
-<p>Vivre seul, se sentir seul, si l'on peut être effrayé
-d'une telle situation, ce n'est que dans le cas où il
-faudrait repousser la force par la force. Mais la vigueur
-de l'esprit s'accroît, au contraire, par le fait même
-de l'isolement, parce que personne ne se joint à nous
-et ne combat avec nous. C'est en vivant seul qu'on
-acquiert cette force, qu'on apprend à dominer les
-vicissitudes de la vie, et à braver courageusement le
-danger. Quelle tranquillité n'obtiendrait-on pas si l'on
-n'avait point à se demander chaque jour: Que dit celui-ci
-et celui-là? Que de sots préjugés et de misérables
-penchants on peut dissiper par de sérieuses réflexions!
-C'est par cette habitude de réfléchir que l'on échappe
-à la servile et honteuse isolation de tout ce qui ne
-mérite aucun respect. C'est par cette influence efficace
-que l'on repousse loin de soi la crainte de ces
-<span class="pagenum"><a id="Page_94"> 94</a></span>
-hommes à qui les titres de leurs ancêtres donnent le
-droit de tyranniser les autres hommes, et de s'élever
-au-dessus de ceux qui souvent auraient raison de les
-mépriser.</p>
-
-<p>Si l'homme du monde se conforme étroitement à
-toutes les convenances trompeuses que la société qu'il
-fréquente lui impose, celui qui a mûri dans la solitude
-ne redoute rien tant que d'offenser la vérité. Voilà
-d'où vient que ses actions sont souvent si nobles et si
-imprudentes; voilà d'où vient que le monde se moque
-tantôt de sa hardiesse, tantôt de sa témérité, de sa
-présomption ou de son embarras. Personne pourtant
-n'a autant que lui le droit de s'écrier: Qu'ils disent
-ce qu'ils voudront, peu m'importe!</p>
-
-<p>Il peut arriver qu'on garde dans le tumulte du monde
-de bonnes et indépendantes pensées, lorsqu'on y entre
-avec des principes arrêtés, mais il est difficile d'y conserver
-son c&oelig;ur intact. Combien de gens ne plaisent
-dans le monde que par leurs défauts! Combien de misérables
-obtiennent un succès général, parce qu'ils
-savent se plier à toutes les faiblesses, à tous les ridicules
-de ceux qui régentent les salons! Comment
-pourraient-ils, au milieu des flots d'encens qui les
-enivrent, s'apprécier à leur véritable valeur? Dans la
-retraite cependant, ils apprendraient à discerner ce
-qu'ils sont et ce qu'ils doivent être, s'ils étaient capables
-de s'observer sévèrement, si le malheur les forçait
-de rentrer en eux-mêmes.</p>
-
-<p>Que de découvertes on peut faire en s'échappant du
-tumulte du monde et en se livrant aux réflexions qu'il
-suggère! Combien de gens reconnaîtraient alors avec
-effroi qu'ils ont été les indignes esclaves de la coutume
-du public, des usages reçus, qu'ils se sont soumis
-très-bénévolement à toutes les règles de l'étiquette,
-<span class="pagenum"><a id="Page_95"> 95</a></span>
-qu'ils n'ont point osé protester contre tout ce qui leur
-semblait absurde ou immoral, qu'ils ont courbé la tête
-devant l'opinion de la foule, et n'ont point eu le courage
-de blâmer ce qu'on ne blâmait pas devant eux!
-Si l'on est de bonne foi, on reconnaîtra aussi que l'on
-a dit chaque jour une foule de choses par la crainte
-seule de déplaire, ou par le désir de se rendre agréable
-aux autres, que près des gens riches et puissants on
-s'est rendu coupable de mille lâchetés pour obtenir
-leur approbation. Quand on aura fait toutes ces réflexions,
-on sentira qu'il est urgent de se retirer au
-moins pour quelque temps dans la solitude, ou de
-vivre avec des hommes d'une attitude plus noble et
-d'un esprit plus ferme.</p>
-
-<p>Le passage subit de la joie à la douleur, de l'espérance
-à la crainte tourmente celui qui n'a pas la force,
-lorsque la nécessité l'ordonne, de s'élever avec la sérénité
-de son c&oelig;ur au-dessus de tout ce qui tend à
-l'agiter. Toute vertu cesse quand on cède à chaque
-émotion, quand on se laisse subjuguer par chaque
-circonstance inattendue, et qu'on ne sait pas dominer
-ces événements vulgaires. La vertu disparaît aussi
-dans le c&oelig;ur de ceux qui ne sont occupés que de leur
-propre intérêt, et dont les paroles, les actions ne se
-rattachent qu'à une pensée d'égoïsme. Il faut apprendre
-à juger la valeur de toutes les choses et de
-toutes les actions humaines pour avoir le courage de
-faire le bien, même à ses propres dépens. Les esclaves
-du monde ne peuvent sacrifier l'intérêt du moment
-ni faire un noble sacrifice. Ils jugent chaque détermination
-selon sa valeur intrinsèque. Pour eux, il s'agit
-d'obtenir quelque succès, des témoignages de faveur,
-des titres, des places; et toute leur conduite est réglée
-sur ce calcul d'intérêt. Ils font la cour, flattent, mentent,
-<span class="pagenum"><a id="Page_96"> 96</a></span>
-calomnient, et s'inclinent bassement devant celui
-qui pourrait leur nuire, s'il était aussi méprisable
-qu'eux.</p>
-
-<p>L'homme juge bien plus sainement ses passions,
-s'il les examine dans la retraite. L'âme est alors plus
-ferme, et ne flotte pas si souvent entre la crainte et la
-témérité. Ah! qu'on est bon dans le malheur! Quelle
-souplesse dans notre esprit, quelle indulgence, quelle
-douceur quand la main de Dieu s'appesantit sur nous,
-quand il trompe nos v&oelig;ux, déjoue nos espérances,
-nous courbe sous son pouvoir, change notre sagesse
-en folie, et révèle à tous les regards le néant de nos
-plus habiles combinaisons! Alors un mot affectueux
-d'un enfant, un témoignage de respect d'un mendiant
-nous trouble et nous est agréable. Mais tout nous apparaît
-sous un autre point de vue, et nous devenons
-moins doux et moins patients, quand nous commençons
-à nous relever, quand nous sentons renaître
-nos forces, et que nous comprenons notre supériorité.</p>
-
-<p>Dans la solitude, on se laisse moins abattre par l'infortune,
-et moins éblouir par le succès; il n'est pas
-besoin des leçons du malheur pour que nous comprenions
-que nous ne sommes rien devant Dieu, et rien
-que par Dieu, que la fierté sans force est le poison de
-la vie, l'enfer du c&oelig;ur, la cause de nos misères; et s'il
-ne nous reste aucun appui, aucune ressource, nous
-supportons plus facilement encore notre sort dans la
-retraite, où rien n'offusque nos regards, où personne
-ne nous méprise injustement.</p>
-
-<p>Retirez-vous donc dans la solitude, interrogez votre
-c&oelig;ur pour apprendre à penser plus sagement. Ah!
-combien les leçons d'une vraie philosophie, si restreintes
-qu'elles soient, et combien une raison éclairée,
-<span class="pagenum"><a id="Page_97"> 97</a></span>
-nous rendent humbles et flexibles! Mais, dans l'erreur
-des préjugés, dans l'ignorance de l'esprit, on s'éloigne
-du droit chemin, et l'on cherche le bonheur à travers
-les ténèbres. Il faut vivre tranquille, à l'écart, pour
-ne pas estimer au delà de leur valeur les hommes et
-les choses. Rejeter les injustes préventions du vulgaire
-est le premier pas de la raison, et c'est en cherchant
-la vérité, à l'aide de cette raison, et en s'attachant
-aux principes de la philosophie pratique, que l'on en
-vient à ne vénérer que ce qui est réellement vénérable.</p>
-
-<p>C'est la solitude qui nous donne le moyen de nous
-étudier nous-mêmes, d'éloigner de nous l'erreur de la
-vie commune, et d'élever notre âme. Mais ce n'est
-point encore assez pour que nous ayons de nous-mêmes
-une connaissance suffisante: avec quelle partialité ne
-jugeons-nous pas souvent dans la retraite notre propre
-mérite! A combien de mauvaises passions ne nous
-laissons-nous pas aller, et que de qualités il nous
-manque pour obtenir la satisfaction durable et la félicité
-intérieure!</p>
-
-<p>La solitude peut nous donner cette félicité, si, lorsque
-nous sommes seuls devant Dieu, loin des regards des
-hommes, la voix de la conscience nous répète assez
-souvent que nous ne sommes point tels que l'on nous
-croit, qu'il nous manque une foule de choses pour
-être ce que nous devrions être, et que, pour en venir
-à cette amélioration morale, nous avons encore de
-grandes difficultés à vaincre. Dans le monde, les hommes
-se trompent l'un l'autre, on affecte des idées, on
-feint des sentiments que l'on n'a pas, on cherche à
-éblouir son voisin, et l'on finit par s'éblouir soi-même.
-Dans la solitude, si l'on s'examine de bonne foi, on
-parvient à se juger plus exactement. Loin des flatteurs
-et des méchants, on apprend à estimer la sincérité et
-<span class="pagenum"><a id="Page_98"> 98</a></span>
-la simplicité du c&oelig;ur. On ne craint pas que ces honnêtes
-vertus nous nuisent; car, dans la solitude, ce
-qui est vraiment bon ne peut être ni ridicule ni méprisable.
-Là, on compare ce que l'on est réellement
-avec les apparences que l'on a dans le monde, et alors
-on voit s'évanouir, comme une bulle de savon, les
-avantages trompeurs et les qualités indécises que l'on
-nous prête: toutes ces lacunes de notre savoir, les
-erreurs de notre intelligence, les côtés faibles de
-notre c&oelig;ur se révèlent alors à nos regards. Toutes
-nos fautes, toutes les parties vulnérables de nos sentiments
-et de nos actions, tout le prestige menteur
-de notre amour-propre, se révèlent à nous dans leur
-nudité.</p>
-
-<p>Quand on en est venu à faire ainsi cette sévère
-épreuve de soi-même, on peut vaincre ses mauvaises
-passions. Il faut, pour atteindre ce but, chercher d'autres
-idées, s'attacher à développer des penchants
-meilleurs. Nulle part on ne trouve autant que dans la
-solitude une source précieuse de nouvelles sensations
-et de nouvelles idées. Là, les forces de l'âme suivent
-facilement la direction qu'on lui imprime. Si la solitude
-favorise l'entraînement des désirs funestes dans
-l'esprit de l'homme oisif, elle donne à celui qui sait
-sagement l'employer, une victoire éclatante sur ses
-mauvais désirs.</p>
-
-<p>Ainsi, pour acquérir des jouissances durables et
-cette paix intérieure dont nous ne nous lassons point de
-parler, il faut se faire de la vie une occupation sérieuse,
-chercher les joies que nul accident ne peut détruire,
-et jeter un regard de pitié sur cette multitude
-frivole qui traite l'existence comme un songe puéril.
-Ceux-là n'ont rien à espérer de la solitude, qui ne connaissent
-point leur propre c&oelig;ur; ils ne s'habituent à
-<span class="pagenum"><a id="Page_99"> 99</a></span>
-aucune réflexion, à aucun travail, à aucun effort dans
-le bien. Toutes leurs joies se flétrissent quand leur ardeur
-diminue, quand leurs sens sont émoussés, quand
-leurs forces s'éteignent. Au moindre accident physique,
-à la plus légère indisposition corporelle, au revers
-le plus minime, ils n'éprouvent qu'une affreuse
-anxiété, et sont en proie aux tortures de l'imagination.</p>
-
-<p>Je n'ai point encore dépeint tous les avantages de
-la solitude. Il en est qui touchent l'homme de plus
-près. Je dois dire l'influence qu'elle exerce dans les
-disgrâces de ce monde, dans les maladies, dans la
-mélancolie, dans la douleur que nous causent la mort
-ou l'absence de ceux qui nous sont chers. Bénie soit
-la retraite où l'on se renferme avec un sentiment religieux,
-où tout ce que l'on a recueilli de bon dans les
-relations sociales se grave plus profondément dans
-l'âme, où l'on triomphe des obstacles qui nous éloigneraient
-de la vertu, où l'on se consacre aux saines
-et sages pensées, où l'on obéit à la vocation indéfinissable
-que l'on pressentait dès sa jeunesse, où, au moment
-de la mort, chacun voudrait avoir passé sa vie...
-Il est facile de comprendre cette heureuse influence,
-si l'on compare la pensée de l'homme religieux et solitaire
-avec celle de l'homme du monde qui s'est éloigné
-des principes divins, la fin paisible et douce de
-celui qui s'est soumis avec une pieuse résignation aux
-décrets du ciel, avec la vie tumultueuse de l'autre.
-Que l'on observe ce tableau, et l'on sentira combien il
-est nécessaire d'acquérir, par un retour utile sur soi-même,
-la confiance en Dieu et la force de souffrir et
-de mourir.</p>
-
-<p>Les malades, les affligés s'éloigneraient avec effroi
-de la solitude, si son repos salutaire ne leur offrait pas
-des moyens de consolation qu'ils chercheraient en vain
-<span class="pagenum"><a id="Page_100"> 100</a></span>
-dans les réunions les plus bruyantes. Ils ont perdu le
-léger prestige que les sens et l'imagination jettent sur
-tout ce qui entoure les heureux du monde. Ils ont
-perdu le charme fugitif qui ne réside point dans les
-choses mêmes, mais dans l'idée que l'on s'en fait. Tout
-ce qui apparaît sous de riantes couleurs à celui dont
-l'imagination est riante se revêt d'un deuil sombre
-pour celui dont l'âme est triste. L'un et l'autre ont tort,
-mais tous deux ne reconnaissent leur erreur qu'au
-moment où le voile tombe, où la scène change, où
-l'illusion s'évanouit; tous deux se réveillent de leur
-songe lorsque l'imagination qui l'avait enfanté cesse
-d'agir. Celui-ci reconnaît que la Providence s'occupe
-de nous dans le temps même où nous nous croyons le
-plus délaissés, ceux-là s'aperçoivent du néant de leurs
-plaisirs mondains, dès qu'ils réfléchissent sur leur situation,
-sur leur destinée, sur les moyens d'arriver au
-vrai bonheur.</p>
-
-<p>Que nous serions à plaindre si Dieu exauçait tous nos
-v&oelig;ux! Au moment même où l'homme s'imagine que le
-bonheur de sa vie est à jamais perdu, Dieu lui prépare
-quelque joie extraordinaire. De nouvelles circonstances
-donnent l'impulsion à de nouvelles forces. Une nature
-presque inerte prend tout à coup un mouvement actif
-et s'élève aux plus nobles vues, lorsque, dans la retraite,
-dans le calme, en se confiant à la Providence,
-on s'efforce de surmonter l'infortune. L'énergie et
-l'ardeur se réveillent à l'instant où l'on se croyait condamné
-à une inaction perpétuelle, où l'on ne comptait
-plus sur les ressorts de son âme.</p>
-
-<p>Nous nous retirons avec tristesse dans la solitude,
-et la patience et la persévérance nous rendent peu à
-peu la joie que nous avions perdue. Nous ne devrions
-point porter de jugement sur l'avenir, puisqu'il est
-<span class="pagenum"><a id="Page_101"> 101</a></span>
-impossible que ce jugement ne soit pas faux; nous
-devrions au contraire, nous répéter sans cesse cette
-vérité consolante, cette vérité prouvée par l'expérience,
-que maint événement qui, vu de loin, nous
-inquiète et nous effraye, change d'aspect à mesure
-qu'il s'approche de nous et devient souvent un bonheur
-inattendu. Celui qui tente tous les moyens honnêtes
-d'échapper aux difficultés de la vie, qui lutte
-contre toutes les entraves, qui ne cesse jamais d'avoir
-confiance en Dieu, brise l'épine de l'affliction et remporte
-la victoire sur l'adversité<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">&nbsp;[9]</a>.</p>
-
-<p>Le chagrin, le malheur, les maladies nous familiarisent
-promptement avec la solitude. On en vient bien
-vite à renoncer au monde, à regarder avec indifférence
-ses vaines distractions, à ne plus entendre la voix des
-faux désirs. Quand la douleur nous oppresse, quand
-nos forces nous abandonnent, on reconnaît bien vite
-la faiblesse des appuis que le monde nous offrait et le
-vide de tous les plaisirs qu'on allait y chercher. Combien
-de vérités utiles les maladies révèlent aux princes
-et aux grands, quand tout ce qui les environne les
-trompe par des mensonges!</p>
-
-<p>Sans doute celui qui est malade ne peut saisir qu'à
-la hâte quelques instants pour appliquer ses forces au
-but moral qu'il se propose. Celui-là seul qui jouit de
-la plénitude de sa santé, peut se dire: Le temps est à
-moi! Mais au milieu des souffrances journalières, des
-sollicitudes pénibles, dans un état de crise et de langueur,
-<span class="pagenum"><a id="Page_102"> 102</a></span>
-il faut se roidir contre ces souffrances et lutter
-contre les difficultés, si l'on ne veut pas se laisser
-complétement abattre. Plus on cède et plus on est
-malade. Une résistance opiniâtre et, en pareil cas, un
-reste de force et un effet courageux ne restent pas
-sans résultat.</p>
-
-<p>Souvent la maladie nous énerve et nous donne une
-trop grande préoccupation de nous-mêmes. La moindre
-sensation désagréable nous fait oublier que nous
-pourrions encore nous soutenir par quelque énergie.
-L'âme tombe dans l'abattement, et tout ce qu'elle
-avait encore de vigueur s'éteint peu à peu; quand on
-souffre, on a ordinairement trop peu de confiance
-en soi-même. Que le valétudinaire essaye de distraire
-son attention de ses douleurs physiques, qu'il dégage,
-pour ainsi dire, sa pensée de son enveloppe
-terrestre, il éprouvera certainement un soulagement
-inattendu et fera des choses qui lui paraissaient impossibles.
-Mais il faut aussi qu'il congédie les médecins
-qui, en s'informant à tout instant de son état, en
-lui tâtant le pouls avec un sérieux grotesque et toutes
-les momeries habituelles, en croyant distinguer ce
-qui n'est pas et en refusant de voir ce qui est, en ne
-tenant aucun compte de l'action de l'âme et de l'esprit
-et en affectant une compassion étudiée pour le malade,
-fixent de plus en plus son attention sur tout ce qu'il
-devrait s'efforcer d'oublier. Il faut aussi qu'il prie ses
-amis et ses parents de ne point caresser ses faiblesses
-et de ne point croire tout ce qu'il leur dit. Car, bien
-qu'au fond les sensations soient vraies, il en est un
-grand nombre qu'il exagère et qu'il fausse par son
-imagination.</p>
-
-<p>Il reste donc encore des ressources et des consolations
-dans la solitude lorsqu'on en est venu à la situation
-<span class="pagenum"><a id="Page_103"> 103</a></span>
-la plus pénible. Si vos nerfs sont en quelque sorte
-paralysés, si votre tête est frappée d'un vertige continuel,
-si vous n'avez plus la force de penser, ni de
-lire, ni d'écrire, tâchez d'apprendre alors à végéter;
-c'est ce que me dit un jour un des hommes les plus
-éclairés de l'Allemagne qui me vit dans ce déplorable
-état. «Garve, avec quelle émotion j'écoutais tes paroles,
-lorsque tu me racontais que tu avais éprouvé les
-mêmes souffrances et que tu avais mis en pratique les
-mêmes conseils<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">&nbsp;[10]</a>.»</p>
-
-<p>Il fut un temps où le célèbre Mendelssohn ne pouvait
-rester dans une réunion où l'on parlait de philosophie,
-sans courir risque de tomber en défaillance.
-Dans cette situation, il s'interdit toute pensée. Un jour
-son médecin lui demanda: «Que faites-vous donc dans
-votre chambre quand vous éloignez ainsi de vous la
-pensée?&mdash;Je me mets à la fenêtre, répondit-il, et je
-compte les tuiles du toit de mon voisin.»</p>
-
-<p>Dieu entretient, dans le c&oelig;ur de celui qui souffre,
-la pensée consolante que l'esprit exerce son empire
-sur le corps. Avec une telle pensée, on ne peut pas
-être entièrement abattu, ni être privé des consolations
-de la religion; peut-être ne voudra-t-on pas croire que
-Campanella ait été capable de distraire tellement son
-attention des émotions les plus pénibles, qu'il prétendait
-<span class="pagenum"><a id="Page_104"> 104</a></span>
-pouvoir endurer la question sans de très-violentes
-douleurs; mais je puis assurer, d'après ma propre
-expérience, que, dans les crises les plus fatigantes, si
-l'on parvient à distraire son attention, on peut non-seulement
-adoucir le mal que l'on ressent, mais quelquefois
-même le faire disparaître.</p>
-
-<p>Beaucoup d'hommes illustres ont, par ce moyen,
-réussi à conserver leur tranquillité dans les circonstances
-les plus difficiles et à maintenir leur énergie,
-malgré la faiblesse de leur constitution. Rousseau
-écrivit plusieurs de ses ouvrages les plus célèbres
-dans des souffrances continuelles. Gellert, dont les
-&oelig;uvres agréables et instructives ont obtenu une si
-grande vogue en Allemagne, a trouvé dans ses occupations
-un remède à l'hypochondrie. Mendelssohn,
-qui n'était point d'une nature mélancolique, mais qui
-était sujet à d'affreux maux de nerfs, recouvra dans
-un âge avancé, par sa patience et sa résignation, cet
-esprit élevé qui l'animait dans sa jeunesse. Garve, qui
-pendant des années entières fut condamné à ne pouvoir
-ni lire ni écrire, ni même penser, écrivit plus
-tard son <i>Traité sur Cicéron</i>, et rendit grâces à Dieu avec
-enthousiasme de la faiblesse de sa constitution qui lui
-avait révélé tout l'empire que l'esprit peut prendre
-sur le corps.</p>
-
-<p>Une forte résolution et ce désir d'atteindre un grand
-but peuvent nous rendre supportables les douleurs
-les plus aiguës. L'héroïsme est très-naturel dans un
-grand danger, et c'est un don moins rare, on peut le
-dire, que la patience dans les petites agitations de la
-vie. Ce qu'il est difficile d'acquérir, c'est la résolution
-de la patience dans des souffrances de longue durée
-surtout quand la mélancolie paralyse notre âme, ce
-qui arrive assez souvent, et quand nous nous figurons
-<span class="pagenum"><a id="Page_105"> 105</a></span>
-que ces souffrances n'auront point de terme. Aussi, de
-tous les maux qui affligent l'humanité, il n'en est
-point qui approche de la mélancolie: et de tous les
-moyens à employer pour dissiper la mélancolie, il
-n'en est point de plus efficace que l'occupation dans
-le calme.</p>
-
-<p>En essayant de surmonter nos peines, chaque victoire
-que nous remportons nous conduit à une victoire
-plus grande, et la joie que nous éprouvons fait du
-moins trêve pendant quelques instants au sentiment
-du mal qui nous afflige. Quand la raison et la vertu
-ne peuvent l'emporter sur votre chagrin ou sur votre
-maladie, occupez-vous de choses peu importantes et
-qui exigent peu d'efforts; il n'en faut souvent pas plus
-pour vous soulager. Les nuages de la mélancolie se
-dissipent quand on réussit à prendre quelque intérêt
-à une occupation à laquelle on se dévouait d'abord
-malgré soi. Souvent le désespoir auquel nous nous
-livrons, l'apathie de l'esprit, l'indolence du corps, ne
-sont qu'un déguisement de notre mauvaise humeur
-et par conséquent une véritable maladie de l'imagination
-que l'on ne peut vaincre que par une constante
-et énergique volonté.</p>
-
-<p>La solitude n'est pas seulement un besoin, mais un
-devoir réel pour tous ceux qui, par l'effet d'une sensibilité
-trop délicate, d'une impressionnabilité nerveuse,
-ne peuvent supporter la vie du monde et qui
-ont toujours à se plaindre des hommes et des choses.
-Celui qui se laisse ébranler par un incident qui ne
-causerait pas la moindre émotion à un autre, celui
-qui se crée des douleurs chimériques, qui se désole
-de ce qui ne répond pas immédiatement à ses v&oelig;ux,
-qui se tourmente sans cesse par les rêves de son imagination,
-qui ne se trouve malheureux que parce que
-<span class="pagenum"><a id="Page_106"> 106</a></span>
-le bonheur ne court point au-devant de lui, qui, ne
-sachant ce qu'il veut, passe à tout instant d'un désir
-à un autre, qui craint tout et ne jouit de rien, celui-là
-n'est pas fait pour la société, et si la solitude ne le
-guérit pas, il n'y a point de remède pour lui dans le
-monde.</p>
-
-<p>Des hommes pieux, raisonnables, bien doués, se
-laissent parfois aller, malgré la fermeté de leurs principes,
-à un profond découragement, à un affreuse
-anxiété; mais c'est leur faute. Si de tels hommes
-cèdent à des craintes puériles, si, pour une légère
-incommodité, ils se tourmentent et tourmentent les
-autres, s'ils cherchent dans la médecine un remède
-qu'ils trouveraient dans leur raison, s'ils ne savent
-pas réprimer les écarts de leur imagination, si, après
-avoir supporté avec patience de grandes peines et de
-grands malheurs, ils succombent aux contrariétés accidentelles,
-aux souffrances passagères de la vie, c'est
-leur faute. Ils ressemblent à des soldats qui, après
-avoir bravé courageusement le feu d'une batterie,
-s'épouvanteraient des légers traits lancés par la main
-d'un enfant.</p>
-
-<p>La résolution, l'énergie, la stoïque fermeté de l'âme,
-s'acquièrent bien plus dans la pratique intime de soi-même
-que dans le tumulte du monde, où nous sommes
-à chaque pas surpris, entraînés par mille considérations
-intérieures, où des idées de convenance, de
-politesse, de flatterie, écrasent la volonté, où les esprits
-vulgaires exercent plus d'activité et obtiennent
-plus de considération, plus de succès que les caractères
-les plus nobles.</p>
-
-<p>La solitude nous donne d'autant plus de force dans
-l'affliction, qu'elle dissipe tous les vains fantômes qui
-détournent l'âme d'elle-même et l'égarent dans de futiles
-<span class="pagenum"><a id="Page_107"> 107</a></span>
-préoccupations. Dans la solitude, on renonce à
-tant de jouissances, on restreint tellement la mesure
-de ses besoins, et l'on fait de tels progrès dans la
-connaissance de soi-même, qu'on est moins étonné
-quand Dieu nous impose une souffrance pour humilier
-notre orgueil, dompter la fougue de nos passions et
-nous ramener au sentiment de notre faiblesse et de
-notre néant. Dans la solitude, que de réflexions nous
-pouvons faire, auxquelles l'homme du monde ne songe
-pas, ou que les dissipations auxquelles il se livre étouffent
-dans son âme distraite!</p>
-
-<p>Les malheureux qui ont à pleurer la mort d'une
-personne chérie éprouvent le salutaire désir de se retirer
-à l'écart, et chacun s'efforce d'étouffer ce désir
-en eux. On ne veut pas leur parler de la perte qu'ils
-ont faite. On croit qu'il vaut mieux les entourer d'un
-essaim d'êtres froids et indifférents qui s'imaginent
-que, pour apaiser leur tristesse, il faut les accabler de
-visites et les entretenir du matin au soir des nouvelles
-de la ville.</p>
-
-<p>«Laissez-moi seul, m'écriai-je, lorsque, deux ans
-après mon arrivée en Allemagne, je perdis une épouse
-tendrement aimée. Son âme planait sans cesse autour
-de moi, et sans cesse j'étais occupé du souvenir de
-tout ce qu'elle avait été pour moi et de tout ce qu'elle
-avait souffert pour moi sur cette terre étrangère. Le
-contraste d'une telle innocence, d'une telle pureté,
-d'une douceur si angélique, et d'une fin si cruelle,
-me plongeait dans un abîme de doutes désolants. Pendant
-cinq mois, elle souffrit les tortures de la mort.
-Un jour, je lisais près de son lit la mort de Jésus, par
-Ramler. Elle porta ses regards sur ce livre et me montra,
-en silence, le passage suivant: «Mon souffle est
-faible, mes jours sont abrégés, mon âme est pleine
-<span class="pagenum"><a id="Page_108"> 108</a></span>
-d'angoisse et ma vie un affreux tourment.» Ah! lorsque
-je me rappelle toutes ces circonstances et l'impossibilité
-où je me trouvais alors d'échapper aux relations
-du monde, quand je me rappelle que j'étais dans
-ce même temps l'esclave de quiconque me réclamait,
-que je portais la mort dans mon sein, que, poursuivi
-par l'envie, accablé de douleur, je ne sentais plus en
-moi ni force, ni vertu, ah! j'avais bien le droit de
-m'écrier: «Laissez-moi seul, laissez-moi seul!»</p>
-
-<p>Être seul, loin du tourbillon bruyant, est le premier,
-le plus ardent désir du c&oelig;ur, quand on ne rencontrerait
-en fréquentant le monde que des hommes
-qui ne comprennent pas le malheur timide et silencieux,
-qui n'aperçoivent que la souffrance dont les
-cris retentissent à leur oreille.</p>
-
-<p>Être seul, dans une retraite profonde et déserte,
-c'est une consolation aux peines qui déchirent le
-c&oelig;ur. Quand il a fallu se séparer à jamais d'un être
-chéri, douleur plus affreuse que celle que nous pouvons
-ressentir lorsque la main de la mort vient nous
-saisir nous-mêmes, la solitude peut seule adoucir notre
-désespoir. Dans votre âme tremblante, vous croyez
-voir la terre s'abîmer sous vos pieds; à cette heure
-terrible où il faut dire un dernier adieu à ceux qui pendant
-de longues années ont été tout pour vous, et que
-jamais on n'oubliera un seul instant, alors il faut se
-retirer dans la solitude, mais en s'efforçant de s'y créer
-une occupation et d'appliquer son esprit à diverses
-pensées.</p>
-
-<p>Hélas! combien de souffrances profondes que le
-monde ne voit pas, dont nous devons seuls supporter
-le fardeau, et auxquelles nous ne pouvons résister
-que dans la solitude!</p>
-
-<p>Figurez-vous que vous arrivez inquiet dans un pays
-<span class="pagenum"><a id="Page_109"> 109</a></span>
-où tout vous est étranger, où le malheur vous accable
-de toute part, où vous êtes à tout instant près de tomber
-dans le désespoir, où vous avez sans cesse sous
-les yeux l'agonie de la mort, où personne ne vous
-comprend, et ne peut vous comprendre, où l'on ne
-fait que jeter sur votre route des ronces et des épines,
-où enfin vous êtes condamné à perdre ce que vous
-aviez de plus cher au monde. Voilà que tout à coup
-dans ce pays de désolation, dans ce deuil de votre
-âme, une main affectueuse s'étend sur vous, une voix,
-qui semble venir du ciel, vous dit: «Viens, je veux
-essuyer tes larmes, je veux rendre le courage à ton
-esprit abattu, je veux entrer dans la confidence de tes
-peines et t'aider à les supporter. Je veux t'arracher à
-ta tristesse, te faire goûter encore les beautés de la nature
-et les bienfaits de Dieu, qui répand aussi ses consolations
-sur cette contrée. Je veux sentir, penser avec
-toi, t'ouvrir un nouvel horizon, recueillir pour toi les
-fleurs que je trouverai sur le sentier de la vie, t'entretenir
-de tous ceux qui t'aiment, qui parlent de toi
-avec estime et avec confiance, te prouver que tous les
-hommes ne sont point si mauvais que tu le crois, et
-que seulement ils ne te connaissent pas. Je veux écarter
-de toi toutes les sollicitudes, te faire jouir d'une
-existence douce et paisible, et travailler à corriger tes
-défauts. Toi, tu corrigeras aussi les miens, tu formeras
-mon esprit, tu m'apprendras ce que tu sais.» Si, après
-avoir savouré pendant plusieurs années le charme de
-cette existence qui vous est ainsi offerte, si, après avoir
-éprouvé une telle consolation dans les événements
-les plus désastreux, si, après avoir espéré qu'au dernier
-moment, cette main compatissante vous fermera
-les yeux, vous devez être privé d'une telle affection,
-d'un tel dévouement, il ne vous reste, pour surmonter
-<span class="pagenum"><a id="Page_110"> 110</a></span>
-vos regrets, pour apprendre à lutter courageusement
-contre la destinée, d'autre asile que la solitude.</p>
-
-<p>Dans la solitude, nous voyons de plus près l'&oelig;il
-qui voit tout. Quand toutes les vaines rumeurs cessent
-autour de nous, notre c&oelig;ur comprend bien mieux
-cette grande et heureuse pensée, que Dieu nous regarde,
-nous entoure, nous domine et dirige tout par
-sa puissance et sa bonté. Dieu nous apparaît partout
-dans la solitude. Affranchis de l'ivresse des sens, animés
-par des v&oelig;ux plus purs, par une joie plus idéale,
-nous songeons sérieusement et avec plus de liberté et
-de confiance à notre félicité suprême, et nous croyons
-déjà la goûter en y songeant. Notre pieux recueillement
-éloigne de nous les idées grossières et les basses
-sollicitudes.</p>
-
-<p>La solitude nous rapproche de Dieu quand elle entretient
-en nous les sentiments tendres, humains, et
-les mouvements d'une salutaire défiance de nous-mêmes.
-Quand, auprès du lit d'un mourant, j'observais
-les efforts que notre pauvre nature oppose à son
-anéantissement, les tortures que lui fait éprouver
-chaque minute qu'elle dérobe à la mort, quand je
-voyais le malheureux élever vers le ciel ses mains
-tremblantes, et lui adresser, lorsqu'il se sentait soulagé,
-d'ardentes actions de grâces, quand j'entendais
-ses paroles entrecoupées, ses soupirs plaintifs et que
-j'observais les regards attendris de tous ceux qui l'entouraient,
-je me sentais accablé et je me retirais à l'écart,
-pour gémir sur le sort de l'humanité et sur mon
-impuissance, dans un moment où j'éprouvais un désir
-si profond de secourir une telle misère. Ah! lorsque,
-dans ces tristes pensées du c&oelig;ur, je m'incline devant
-Dieu, combien je sens qu'il ne faut se fier ni à la
-force de la vie, ni à la science dont l'homme attend
-<span class="pagenum"><a id="Page_111"> 111</a></span>
-un espoir, une consolation! Jamais je ne me lève le
-matin de mon lit, sans penser que, si j'existe encore,
-c'est un miracle de Dieu. Jamais je ne compte les
-années que j'ai passées en ce monde, sans remercier
-la Providence de m'avoir soutenu au delà de mon
-attente, de m'avoir conduit, par une force incompréhensible,
-sur une mer pleine d'écueils. Je ne puis que
-me taire et l'adorer en silence, lorsque à tout instant
-je sens ma faiblesse, lorsque chaque jour je vois tomber
-près de moi, à la fleur de l'âge, des hommes qui
-ne songeaient à aucun péril et qui se croyaient, pendant
-longtemps, à l'abri des atteintes de la mort.</p>
-
-<p>Comment pourrions-nous devenir sages et échapper
-aux écueils qui nous menacent, si nous nous
-éloignions des relations étourdissantes qui effacent en
-nous les impressions du bien? C'est en dehors de ces
-relations que nous pouvons réfléchir à ce que nous
-voyons, à ce que nous entendons tous les jours, et
-rassembler dans notre c&oelig;ur des pensées utiles et durables.
-On n'acquiert point cette sagesse en poursuivant
-perpétuellement de frivoles plaisirs, en courant
-sans réflexion d'une société à l'autre, en parlant de
-choses sans intérêt et en éparpillant inutilement toutes
-les heures de la journée. «Celui qui veut devenir sage,
-a dit un philosophe, doit apprendre à vivre seul, la
-perpétuelle fascination des sens étouffe toutes les bonnes
-pensées; dans cette espèce de vertige on se possède
-à peine, on n'entend plus la voix de la raison,
-on ne sent plus sa force, on ne résiste à aucune tentation,
-et loin d'éviter les piéges où nous engagent
-nos penchants mauvais, on les cherche. Nulle part
-Dieu n'est autant oublié que dans les distractions habituelles
-des réunions du monde; dans ce tourbillon
-qui nous saisit, qui enflamme tous nos désirs, qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_112"> 112</a></span>
-excite toutes nos passions, les liens qui nous attachent
-à notre créateur sont interrompus; nous renonçons à
-cette première, à cette unique source de félicité, aux
-facultés de notre raison; et nous ne pensons à nos devoirs
-religieux que furtivement, sans suite et sans émotion.
-Celui qui, au contraire, fait un retour sérieux
-sur soi-même, qui élève son c&oelig;ur vers le ciel, qui
-regarde le cercle où il doit exercer les facultés de son
-âme, la voûte azurée, la terre couverte de fleurs, les
-montagnes et les bois, comme le temple de Dieu; celui
-qui rattache toutes ses inspirations au maître de
-toutes choses, doit avoir vécu dans une pieuse solitude,
-dans un intime et salutaire recueillement.»</p>
-
-<p>Aussi la solitude peut vaincre les plus grands obstacles
-à la piété, si seulement on veut bien consacrer
-chaque jour à de saines réflexions, une partie du
-temps qu'on perdrait au jeu, ou à sa toilette. Chaque
-heure de recueillement et de réflexions sérieuses
-donne à notre esprit plus de force et de solidité, et
-nous inspire plus d'éloignement pour les stériles
-distractions du monde. On peut être animé d'un bon
-sentiment envers ses semblables, secourir celui qui
-est dans le besoin, faire autant de bonnes actions que
-nos moyens nous le permettent et en même temps
-échapper à toutes les fêtes inutiles, à toutes les distractions
-d'une vie dissipée.</p>
-
-<p>Peu d'hommes sont en état d'accomplir des actes
-de vertu éclatante, de se signaler par une bienfaisance
-splendide. Mais combien de vertus modestes
-ne peut-on pas mettre en pratique chaque jour de
-sa vie sans sortir de chez soi, sans bruit et sans faste!
-Celui qui sait s'occuper dans sa retraite peut, en y
-restant toute l'année, s'occuper du bonheur des autres,
-écouter leurs plaintes, soulager leur misère et
-<span class="pagenum"><a id="Page_113"> 113</a></span>
-faire du bien autour de soi sans que le monde en
-parle.</p>
-
-<p>Un penchant décidé pour la solitude est quelquefois
-un penchant qui nous ramène vers Dieu. Cette mélancolie
-vague et sans nom, que beaucoup de gens éprouvent
-dans leur première jeunesse, qui plus tard
-prend un caractère plus déterminé, nous conduit à
-l'observation sérieuse, sincère de nous-mêmes, à l'étude
-de ce que nous sommes et de ce que nous devons
-être. A l'époque où il s'opère en nous un changement
-physique qui imprime à l'âme une nouvelle direction,
-notre conscience s'éveille, nous entendons la voix de
-Dieu et nous nous prosternons dévotement devant lui.
-La mélancolie est l'école de l'humilité, et c'est par le
-peu de cas que l'on fait de soi-même qu'on arrive à
-se connaître. Dans ces heures pensives, solitaires, où
-l'on s'éprouve de bonne foi, le sophisme des passions
-disparaît. Si nous nous exagérons nous-mêmes nos
-défauts, si nous ressentons une trop vive anxiété, si
-nous adoptons des principes outrés, ces impressions
-ne s'effacent que trop tôt et cet excès même est un
-bonheur si on le compare à la nonchalance qui paralyse
-l'émotion du bien. La tristesse profonde que nous
-donne le sentiment de notre misère, se change en un
-doux repos à la lumière d'une foi raisonnable, et il est
-à croire que celui qui s'observe ainsi dans l'exagération
-de sa faiblesse finit par s'élever devant Dieu au-dessus
-de l'esprit fort qui se rit de sa piété.</p>
-
-<p>L'étude de soi-même est si rare que tout ce qui
-nous y ramène doit être pour nous important et précieux.
-Il faut que la douleur nous éveille; il faut que
-nous ayons longtemps bu à la coupe de l'adversité,
-pour que nous en venions à rentrer en nous-mêmes,
-à recueillir nos pensées et à ne plus les laisser courir
-<span class="pagenum"><a id="Page_114"> 114</a></span>
-dans un fol abandon. Un des grands philosophes d'Allemagne
-me disait: «Je dois à ma maladie l'avantage
-d'avoir appris à m'examiner moi-même.»</p>
-
-<p>Ici, la religion et la philosophie se réunissent pour
-nous guider; toutes deux nous disent que nous ne
-pouvons trop redouter les périls de l'erreur; mais si
-le bien ne peut être opéré en nous que par les fortes
-crises de l'âme, ces crises ne doivent point nous épouvanter.
-Dans les derniers moments de notre vie, nous
-voudrions tous avoir passé plus de temps dans la solitude,
-plus de temps avec nous-mêmes et avec Dieu.
-Nous nous rappelons alors douloureusement toutes
-nos fautes, et nous reconnaissons que nous n'en aurions
-pas commis un si grand nombre, si nous avions
-pris à tâche d'éviter les piéges du monde et de veiller
-sur notre c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Que l'on compare la situation de celui qui, dans
-la solitude, existe en vue de Dieu avec celle de ces
-esprits légers et étourdis, qui ne pensent jamais à leur
-souverain maître, qui consacrent toute leur existence
-aux plaisirs du moment; que l'on compare l'homme
-sérieux, dont l'âme est dignement occupée des idées
-de l'éternité, à tous ces gens qui ne rêvent que bals et
-festins, on reconnaîtra que l'amour de la solitude, la
-retraite paisible, le désir de s'associer à un véritable
-ami, nous procurent dans ce monde plus de satisfaction
-et nous assurent au moment suprême plus de consolation
-que toutes les vaines joies du monde.</p>
-
-<p>C'est surtout au lit de la mort que l'on remarque
-la différence qui existe entre celui qui a gardé dans
-son c&oelig;ur la pensée de Dieu, et celui qui n'a songé
-qu'à satisfaire ses fantaisies et ses passions: quel contraste
-entre la fin de l'homme qui n'a vécu que d'une
-vie dissipée et bruyante, lors même qu'il ne se serait
-<span class="pagenum"><a id="Page_115"> 115</a></span>
-souillé d'aucune grande tache, et celle d'une vie recueillie,
-douce et sérieuse.</p>
-
-<p>Je ne citerai point les sinistres exemples de ceux
-dont la débauche a épuisé les facultés et qui sont
-morts honteusement et misérablement. Mais qu'on me
-permette de raconter l'histoire d'une jeune personne
-dont je voudrais conserver la mémoire, car je puis dire
-d'elle ce que Pétrarque dit de sa Laure: «Le monde
-ne la connut point tant qu'il la posséda, ceux-là seuls
-l'ont connue qui restent ici pour la pleurer.»</p>
-
-<p>La solitude était son monde, la retraite était sa joie;
-elle se soumettait avec une pieuse résignation aux volontés
-de la Providence. Née avec une faible constitution,
-elle souffrait avec courage; douce et bonne,
-aimable, quoique languissante, timide et réservée,
-s'animant seulement par un candide enthousiasme,
-telle était cette âme délicate qui, par la fermeté qu'elle
-conserva au milieu des plus grandes douleurs, m'a
-montré quelle force l'âme peut donner dans la solitude
-aux êtres les plus faibles. Tout ce qui était bien
-agissait sur elle; mais elle ne manifestait qu'avec une
-grande retenue ses impressions, à moins qu'elle ne
-fût dans un cercle d'amis intimes où elle n'éprouvait
-plus aucune crainte. La nature l'avait douée d'un courage
-héroïque pour la souffrance et d'une merveilleuse
-élévation. Je voyais son visage animé d'une joie céleste
-chaque fois qu'elle revenait de la sainte table.
-Pleine de foi en Dieu et de défiance envers elle-même,
-elle obéissait à toutes mes prescriptions, elle m'aimait
-d'une affection profonde et ne me le dit jamais; j'aurais
-donné ma vie pour elle, elle eût donné la sienne
-pour moi. J'éprouvais une joie inexprimable à faire ce
-qui lui était agréable, et le plus grand plaisir qu'elle
-osât me procurer, c'était de m'apporter une rose; de
-<span class="pagenum"><a id="Page_116"> 116</a></span>
-sa main c'était un trésor. Un coup de sang sur les
-poumons la frappa entre mes bras, je connaissais sa
-constitution, je vis que le cas était mortel. Douze fois
-dans la journée, je me prosternai à genoux avec une
-indicible angoisse; elle ne savait pas qu'elle fût en si
-grand danger, cependant elle se sentait très-malade
-et ne le disait point. Elle souriait quand je m'approchais
-d'elle et souriait encore quand je sortais. Pendant
-tout le cours de sa maladie, elle n'exhala pas
-une plainte. A toutes mes questions elle répondait
-d'une voix douce et affectueuse, et n'entrait dans aucun
-détail. Elle s'éteignit avec l'expression d'un tendre
-amour et d'une sérénité céleste.</p>
-
-<p>C'est ainsi que j'ai vu mourir, après neuf mois de souffrances,
-ma fille unique à l'âge de vingt-cinq ans. Pendant
-le temps qu'elle passa à Hanovre, où elle inspirait
-une affection générale, elle composait des prières
-qu'on retrouva dans ses papiers. Elle demandait à Dieu
-la grâce de mourir bientôt, d'aller bientôt rejoindre
-sa mère. Elle exprimait la même pensée dans des lettres
-touchantes. Au moment de mourir, au milieu
-d'une agonie indicible, elle me dit ces derniers mots:
-«Aujourd'hui j'irai goûter les joies du ciel.»</p>
-
-<p>Nous ne serions pas digne d'avoir eu sous les yeux
-un tel exemple, d'avoir vu une telle faiblesse unie à
-de telles souffrances, si nous nous laissions abattre par
-une douleur que notre courage peut surmonter. Cette
-enfant qui jamais ne murmura, qui sans cesse fut résignée
-aux décrets de la Providence, jouit à présent
-de l'éternelle félicité, et nous qui sommes encore ici,
-qui nous souvenons de cette fille bien-aimée, de tout
-ce qu'elle nous a enseigné sur son lit de mort, dans ses
-heures d'angoisses, nous qui aspirons aussi au repos de
-l'éternité, ne voudrions-nous pas tout essayer, tout
-<span class="pagenum"><a id="Page_117"> 117</a></span>
-mettre en &oelig;uvre pour trouver des forces dans le malheur,
-pour acquérir, par un retour salutaire sur nous-même,
-par une religieuse pensée, la patience et la
-soumission?</p>
-
-<p>O vous qui souffrez, tout pèse sur voire âme, et cependant,
-croyez-moi, il y a de douces afflictions, des
-afflictions qui nous élèvent au-dessus de la terre, qui
-nous donnent une énergie qu'on pourrait croire impossible.
-Aujourd'hui vous êtes découragés et abattus,
-mais un temps viendra où vous vous élèverez dans
-votre douleur entre le ciel et la terre; alors vous trouverez
-le repos, alors vous trouverez, dans l'éloignement
-de la foule, dans le tendre souvenir de ceux que
-vous avez perdus, des joies pures et élevées.</p>
-
-<p>La solitude, il est vrai, ne convient point à tous
-ceux qui sont affligés, l'âme ne peut pas toujours se
-soustraire aux exigences d'un corps malade et épuisé.
-Mais que Dieu bénisse dans ce moment la main secourable
-d'un ami et récompense dans l'éternité l'affection
-qui nous aide à supporter nos peines! que si la
-douleur que vous avez éprouvée par l'effet d'une mort
-cruelle se change en une douce mélancolie, ou si vous
-êtes assez fort pour ne point succomber à votre catastrophe;
-oh! cherchez le silence des champs, le calme
-de la retraite, vous trouverez là une heureuse tranquillité,
-même au milieu de votre tristesse vous apprendrez
-à envisager avec plus de liberté et de courage
-les courtes souffrances de ce monde, à être seul
-sans crainte, et à couvrir de fleurs les tombeaux.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_118"> 118</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_119"> 119</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE VII.<br />
-<span class="medium">DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR L'ESPRIT.</span></h2>
-</div>
-
-<p>Les âmes libres comprennent seules le prix de la
-liberté. Les natures d'esclaves se plaisent dans leur
-esclavage. Celui qui, après avoir erré dans le tourbillon
-du monde, après avoir appris à connaître la
-véritable valeur des hommes, juge tout avec impartialité,
-et, pénétrant dans les sentiers différents de la
-vertu, cherche son bonheur en lui-même, est libre.</p>
-
-<p>Il est vrai que ce sentier est sombre, rude, escarpé;
-mais, quand on l'a gravi avec peine, il conduit à des
-refuges paisibles, à des rives attrayantes; à l'espace
-libre et pur. La solitude nous donne une indépendance
-parfaite, quand on en a de bonne heure reconnu
-les avantages et quand on l'aime. Je voudrais indiquer
-la voie de ce bonheur aux jeunes gens, aux
-hommes simples et honnêtes auxquels je désire être
-utile. Je ne veux pas qu'ils soient entraînés dans la
-solitude, de dépit, mais par l'indifférence d'inutiles
-distractions, par l'éloignement des plaisirs frivoles,
-<span class="pagenum"><a id="Page_120"> 120</a></span>
-par une sage défiance des prévenances équivoques,
-par la crainte de devenir le jouet des séductions
-trompeuses.</p>
-
-<p>Un grand nombre d'hommes doivent à la solitude
-leur force et leur supériorité d'esprit. Pareils au cèdre
-qui, sur la montagne, brave les tempêtes, ils ont
-bravé dans leur retraite le souffle des mauvaises tentations.
-Quelques-uns ont peut-être, dans ce dernier
-refuge, conservé les faiblesses de l'humanité. Mais
-combien d'autres ont fait preuve d'une fermeté inébranlable!
-Tout effort sincère et généreux pour arriver
-à la vertu, tout ce qui tend à élever l'esprit,
-toute entreprise courageuse excite en nous un sentiment
-d'admiration. Un moine qui est animé d'une
-pensée noble et énergique est aussi un héros. Une religieuse,
-dont l'âme, soutenue par une tendance idéale,
-acquiert un repos chèrement acheté, produit sur nous
-une émotion plus profonde que toute autre femme
-douée des plus belles qualités. Que de fois j'ai reconnu
-combien une religieuse sincère mérite d'estime et de
-bienveillance! Que de fois je me suis senti pénétré de
-respect pour les héros de cette profession, pour leur
-tendre piété, pour leur fidélité religieuse et la persévérance
-qu'ils ont mise à se vaincre eux-mêmes! Que
-de fois un couvent m'a semblé un asile plein de consolation
-dans les anxiétés de notre c&oelig;ur! Jamais, dans
-ces silencieuses et sombres retraites, je n'ai pu m'empêcher
-de voir l'efficacité d'un tel genre de vie pour
-conduire l'esprit à une vertu sérieuse. Souvent il
-m'est arrivé de serrer avec une vraie sympathie la
-main d'un pauvre moine, et je ne suis pas sorti d'un
-couvent de religieuses sans être attendri jusqu'aux
-larmes.</p>
-
-<p>Mais mes considérations sur la solitude ne doivent
-<span class="pagenum"><a id="Page_121"> 121</a></span>
-point être restreintes dans l'enceinte des cloîtres. L'idée
-bienfaisante que je me fais de la solitude, je voudrais
-l'adapter au monde dans lequel je vis, qui agit
-sur moi, et sur lequel je puis agir, car il existe de
-jeunes c&oelig;urs où ces réflexions peuvent fructifier.</p>
-
-<p>Il y a dans la vie des époques où il devient nécessaire
-d'être seul. Dans la jeunesse, pour acquérir
-l'instruction, les connaissances désirables, pour se
-former une façon de penser que l'on garde toute la
-vie; dans la vieillesse, pour se souvenir de la route
-qu'on a parcourue, pour réfléchir à tout ce qui nous
-est arrivé, aux douces fleurs qu'on a cueillies sur son
-chemin et aux orages de notre destinée.</p>
-
-<p>Lord Bolingbroke dit qu'il n'y a pas, dans les
-&oelig;uvres du chancelier Bacon, une remarque plus belle
-et plus profonde que celle-ci: «Nous devons de
-bonne heure nous prescrire, dans la vie et dans nos
-actions, un but honnête, vertueux, possible, et nous
-y attacher de toutes nos forces, afin que notre âme se
-forme à toutes les vertus. Mais, en façonnant notre
-caractère moral, nous ne devons pas suivre les procédés
-du sculpteur, dont le ciseau achève de finir une
-tête, tandis qu'il laisse le reste du corps à l'état de
-bloc grossier et informe. Nous devons imiter la nature,
-qui, dans la conformation d'une fleur, d'un animal,
-développe à la fois toutes les parties de son
-&oelig;uvre.»</p>
-
-<p>O toi, aimable jeune homme, qui, dans le commerce
-séduisant et souvent trompeur du monde, n'as
-point encore abdiqué les principes de vertu; toi qui
-n'es point encore infecté du poison de l'oisiveté frivole;
-toi qui, dans les entraînements et les images
-d'une fervente galanterie, n'as pas perdu le désir et
-la force d'entreprendre de grandes choses, et qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_122"> 122</a></span>
-échappes dans mainte assemblée aux folles tentations,
-la solitude te réclame! Je voudrais te retenir dans ta
-retraite studieuse, animer, fortifier tes nobles intentions,
-t'inspirer cette juste et digne fierté, qui, dans les
-fonctions que tu seras appelé à remplir, t'empêchera
-d'estimer le monde plus qu'il ne vaut!</p>
-
-<p>C'est la raison qui t'ordonne de sortir d'un cercle
-trop étroit pour t'entourer ailleurs de grands exemples.
-C'est en apprenant à connaître les vrais hommes
-de la Grèce, de Rome, que tu acquerras le pouvoir de
-vaincre tous les obstacles. Où trouve-t-on de plus illustres
-exemples de la grandeur humaine? Qui a montré
-plus de valeur guerrière, plus de zèle pour la
-science et plus de raison? Rejette loin de toi les vaines
-frivolités, et n'aspire qu'à ce qui mérite vraiment d'être
-recherché et imité. La noblesse n'élève personne.
-Seize quartiers sont un avantage, mais ne sont pas un
-mérite. Tes dispositions sont bonnes, puisque toutes
-ces vérités ne te plaisent pas, et tu sais que celui qui
-ne respecte que les petites choses ne sera jamais grand.
-Laisse les femmes compter leurs aïeux, qui, il y a
-sept cents ans, ne se distinguaient qu'en allant à la
-guerre à cheval, tandis que les bourgeois les suivaient
-à pied. Compte les hommes de ta famille qui n'ont
-pas pris la fuite dans les batailles et n'ont point dépouillé
-le passant sur la grande route. Compte les
-hommes de ta famille qui ont fait de nobles actions,
-dont l'histoire nationale conserve la mémoire, et dont
-le nom est inscrit dans les annales étrangères, mais
-souviens-toi bien qu'on n'est réellement grand que
-par ses propres actes et ses propres vertus.</p>
-
-<p>Deux chemins s'ouvrent devant toi: l'un, qui serpente
-par des allées de verdure, par des jardins embaumés,
-où l'on entend retentir les sons de la musique,
-<span class="pagenum"><a id="Page_123"> 123</a></span>
-le bruit de la danse, les chants de l'amour. C'est celui
-que recherche la multitude. L'autre, moins fréquenté,
-est escarpé et dur, on ne le suit que lentement, et
-souvent, quand on croit être déjà bien loin, on tombe
-du haut des rocs. Là, les montagnes et les vallées résonnent
-des mugissements des bêtes sauvages; là, de
-tout côté, on entend le croassement des corbeaux,
-le sifflement des vipères, à tout instant on est assailli
-par des essaims d'insectes malfaisants, et l'on ne voit
-autour de soi qu'un désert sombre et terrible. Le
-chemin fleuri est celui du monde; l'autre est celui
-de l'honneur. Le premier conduit aux emplois, aux
-dignités de la ville et de la cour; le second pénètre
-de plus en plus dans la solitude. En suivant le premier,
-tu peux devenir un homme aimable, un personnage
-recherché, peut-être aussi un scélérat. En suivant
-l'autre, tu seras méconnu, haï; mais, avec de l'énergie
-et de favorables dispositions, tu peux devenir un
-grand homme. La dissipation est un remède et non un
-aliment. Il faut sans doute que tu endurcisses ton
-corps par l'exercice, que tu fasses tout ce qu'il est
-nécessaire de faire pour que tes forces physiques soutiennent
-tes forces morales. Mais tu n'apporteras jamais
-assez de zèle dans les travaux de l'esprit, tu ne
-persisteras jamais dans tes meilleures résolutions, si
-la haine pour toutes les vaines dissipations n'est pas
-enracinée dans ton c&oelig;ur. Plusieurs hommes que je
-connais ont passé leur jeunesse dans l'étude, solitaires
-et recueillis. Ils ont grandi dans la pratique des plus
-dignes vertus, et maintenant ce sont des ministres qui
-gouvernent les États, des écrivains dont la vie est
-employée à combattre l'erreur, des philosophes qui,
-de bonne heure, échappèrent aux lisières des sots
-préjugés.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_124"> 124</a></span>
-Grâces soient rendues au noble esprit qui a dit:
-«Si vous voyez un jeune homme d'une haute raison
-se retirer du monde, devenir mélancolique, parler peu,
-témoigner par sa froideur et sa réserve le mépris que
-les méchants lui inspirent, se plaindre peu de l'injustice,
-mais concentrer en lui-même les sentiments
-pénibles qu'elle lui fait éprouver; si vous voyez son
-esprit jeter des lueurs scintillantes comme l'éclair qui
-brille au milieu de la nuit, et s'envelopper ensuite dans
-un long silence; si vous remarquez qu'il trouve tout
-aride autour de lui, et que tout lui inspire aversion
-et dégoût; oh! comptez que c'est une plante précieuse
-qui n'attend plus qu'une main habile pour se
-développer. Ménagez-la. Qu'elle soit sacrée pour
-vous. Vous commettriez un meurtre en la foulant aux
-pieds.»</p>
-
-<p>Une telle plante serait ma joie. Je réchaufferais
-contre mon c&oelig;ur, je la cultiverais avec amour, je la
-déroberais aux regards des pédants qui s'enflamment
-de colère à l'aspect d'un jeune homme qui montre
-plus d'esprit qu'ils n'en ont. D'un souffle j'écarterais
-aussi de ma belle plante tout cet essaim de petits-maîtres
-fades et énervés. Mais si le jeune homme ne se
-montrait pas à propos assez ouvert et flexible, s'il ne
-se façonnait pas aux manières du monde, je le laisserais
-parfois se heurter le front contre les rochers, et je
-le verrais tranquillement tomber dans des occasions
-où un homme expérimenté n'est pas même ébranlé,
-quoiqu'il ne puisse faire tout ce que veut un jeune
-homme.</p>
-
-<p>La solitude peut produire une opiniâtreté de caractère
-désagréable, que les relations du monde tempèrent;
-il est des jeunes gens fiers et dédaigneux qui, à
-l'âge de la maturité, corrigent ces défauts et qui ne
-<span class="pagenum"><a id="Page_125"> 125</a></span>
-conservent qu'une noble assurance. Alors leur satire
-adoucie ne présente que le contraste de ce qui est
-avec ce qui devrait être; leur mépris pour les méchants
-leur donne parfois une mâle éloquence, et il
-ne leur reste de leur longue lutte qu'une sage expérience
-du monde et une bonté d'où il résulte d'utiles
-enseignements.</p>
-
-<p>Mais il est aussi une science du c&oelig;ur souvent négligée
-qu'il faut tâcher d'acquérir dès sa jeunesse et qui
-donne à l'esprit des qualités précieuses: cette science
-est la philosophie, qui forme les hommes, qui les
-gagne plus par l'amour que par de vains préceptes,
-qui éclaire leur conception par le sentiment, qui les
-détourne de mainte erreur, les porte à la vertu et les
-anime. Dion avait été élevé dans la lâche servitude
-des cours; il n'avait que des m&oelig;urs molles et efféminées,
-le goût du luxe, du superflu et des voluptés de
-toute espèce. Mais à peine eut-il recueilli les leçons
-de Platon, à peine eut-il compris cette philosophie
-bienfaisante, que son esprit s'enflamma pour elle.</p>
-
-<p>Ce que Platon a fait pour Dion, plus d'une mère le
-fait pour son fils, et souvent à l'insu du père. La philosophie
-qui découle des lèvres d'une mère prudente
-et qui connaît le monde, arrive à l'esprit par le c&oelig;ur.
-Qui n'accepterait volontiers de suivre un chemin difficile,
-en s'appuyant sur une main chérie, et quelle
-instruction pourrait l'emporter sur les douces leçons
-d'une mère dont l'intelligence est élevée, l'âme tendre
-et le regard profond<a id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">&nbsp;[11]</a>?</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_126"> 126</a></span>
-Je souhaite à une femme de cette nature un fils qui
-reste volontiers seul avec elle, ou qui, prenant un livre
-dans sa main, s'en aille gravir les rochers et s'asseye
-au pied d'un chêne, avec son inutile fusil, aimant
-mieux converser avec les grands hommes de Plutarque
-que de poursuivre les oiseaux à travers les arbustes.
-Quel bonheur pour elle, si le silence et la
-solitude des bois excite, élève les pensées de son fils<a id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">&nbsp;[12]</a>,
-s'il reconnaît qu'il y a eu et qu'il y a encore, de par le
-monde, de plus grands hommes que le bourgmestre
-de sa petite ville, ou le seigneur de son village, que
-ces hommes avaient d'autres joies que celle de s'asseoir
-à une table de jeu, qu'ils se plaisent aussi à être
-seuls dans leurs heures de repos, que la jeunesse se
-développe dans l'étude des lettres et de la philosophie,
-que cette même étude animait encore leur c&oelig;ur
-dans un âge avancé, et qu'au milieu des plus grands
-périls ils conservaient ces affections précieuses qui
-bannissent la tristesse de la retraite la plus profonde et
-l'ennui du désert le plus sauvage!</p>
-
-<p>Mais lorsqu'un jeune homme bien élevé se fixe
-dans une ville, une foule de choses le fatiguent et le
-rendent malheureux. Il est donc utile d'examiner
-comment on peut échapper sagement, par la solitude,
-à des sociétés insipides, dans quelque pays,
-<span class="pagenum"><a id="Page_127"> 127</a></span>
-dans quelque ville et dans quelque situation que l'on
-soit.</p>
-
-<p>Les petites villes, dont nous avons, dans un chapitre
-précédent, représenté les inconvénients et les dangers,
-ont cependant, il faut le dire, sous un certain
-point de vue, un avantage réel sur les grandes villes:
-c'est qu'on y est plus libre de vivre avec soi-même,
-et qu'on peut, si l'on veut, y trouver plus de loisir et
-de tranquillité. Il est vrai, comme nous l'avons déjà
-dit, qu'il y a dans les petites villes un grand vide et
-une grande stérilité d'esprit. Ceux qui y demeurent ne
-savent point user de leurs loisirs comme ils le devraient;
-ils ignorent le prix du temps et ne profitent
-point de leur solitude. C'est une triste chose surtout
-que de voir l'ennui de ces gentilshommes de bourgade
-qui, ne croyant pas la société des simples bourgeois
-digne de leur noblesse, aiment mieux se retirer à
-l'écart et souffrir de leur insipide isolement que de
-vivre avec des gens raisonnables, mais dépourvus de
-parchemins aristocratiques; ils devraient agir tout autrement
-et aimer les hommes pour en être aimés. Si
-un simple bourgeois fait naître une seule bonne pensée,
-cela devrait suffire pour le faire rechercher du
-gentilhomme qui n'a aucune pensée et qui est accablé
-d'ennui. Les gens qui ne savent comment passer
-le temps ne devraient dédaigner personne. Le noble
-et le bourgeois devraient, au moins dans les petites
-villes, se tendre la main et éloigner d'eux ces folles
-idées de distinction de rangs, qui divisent la population
-des grandes cités.</p>
-
-<p>Il me semble que les personnes de distinction qui
-habitent les petites villes ne peuvent adopter une
-meilleure manière de vivre qu'en se montrant affables
-et affectueuses envers tout le monde, en manifestant
-<span class="pagenum"><a id="Page_128"> 128</a></span>
-une bienveillance générale, et en se réservant autant
-de loisir et de liberté qu'il en faut pour ne pas laisser
-languir et s'éteindre l'esprit dans les lieux où il est
-d'ordinaire peu excité.</p>
-
-<p>Si l'on savait profiter du séjour des petites villes,
-que d'avantages précieux on en retirerait! nulle part
-la vie n'est si gaie, nulle part les beaux jours de la
-jeunesse ne sont mieux employés, nulle part enfin les
-hommes sérieux n'éprouvent moins de tentation de
-perdre leur temps, et n'apprennent mieux à connaître
-et à éviter les écueils de la solitude. On peut regarder
-chaque petite ville comme un cloître où l'on est renfermé
-dans un cercle d'hommes très-restreint et dans
-un horizon très-borné, où les passions des êtres vulgaires
-ou méchants éclatent avec violence, et où il
-faut se créer un refuge dans sa retraite ou au sein de
-quelques êtres choisis. Les petites villes se ressemblent
-à peu près toutes et ne diffèrent entre elles que
-par la manière dont elles sont gouvernées; il n'y a
-point de tyrannie plus lourde que celle de ces petites
-républiques, où non-seulement un bourgeois s'érige
-en maître de ses concitoyens, mais où l'intelligence
-étroite de ce petit régent devient la mesure de l'esprit
-général, si personne ne s'y oppose.</p>
-
-<p>Les petites villes républicaines veulent se suffire à
-elles-mêmes et ne s'occupent point de ce qui se passe
-au dehors. Le magistrat qui gouverne une de ces cités
-démocratiques la regarde comme un monde entier;
-de ses lèvres découlent, comme d'une source intarissable,
-toutes les décisions des affaires publiques; son
-âme n'est occupée que de maintenir sa toute-puissance
-sur l'opinion de ses concitoyens d'anecdotes de familles,
-de contes puérils, du prix des grains, de la quotité
-des impôts, de la moisson et de la foire prochaine.
-<span class="pagenum"><a id="Page_129"> 129</a></span>
-Après Dieu, il est, dans sa petite ville, le plus grand
-homme de l'univers; ses paroles font palpiter le c&oelig;ur
-et pâlir le visage; plus d'un honnête citoyen ne paraît
-qu'en tremblant devant une telle Majesté, parce qu'il
-sait à quel péril elle peut l'exposer au premier démêlé
-avec la justice. La colère d'un magistrat de petite
-ville est plus terrible que le tonnerre du ciel; celui-ci
-passe, et cette colère jamais. Si l'on parle de la constitution
-anglaise devant un de ces régents ou devant
-son fils, ils répondent que le conseil de leur petite
-ville est absolument la même chose. Les femmes de
-ces hauts seigneurs prennent un air superbe, gouvernent,
-ordonnent, condamnent; leur faveur ou leur
-disgrâce établit, répand l'honneur, la honte, le crédit
-ou la ruine. Si un pauvre homme ose se figurer que
-les membres du conseil ont commis quelque erreur,
-il dit tout bas à ses amis les plus intimes que les grands
-de la terre se sont trompés. La passion dominante des
-habitants des villes est ordinairement celle des procès;
-chaque avocat est pour eux un génie; en vain
-la raison leur parle, ils ne croient que ce qui est jugé
-par les tribunaux; ils n'ont pas la moindre estime
-pour celui qui ne considère point avec un profond
-respect leur hôtel de ville, et ne conçoivent pas un
-plus grand honneur sur terre que de siéger dans leur
-conseil. Ils ne sont pas toujours d'accord; voisins et
-voisines sont tantôt liés et tantôt en pleine dissidence.
-En théologie, ils sont d'une force remarquable; ils
-regardent l'hypocrisie comme un pilier de l'Église de
-Dieu, et quelques maximes chrétiennes murmurées sur
-le lit de mort suffisent à leurs yeux pour effacer les
-scandales de toute une vie souillée par de méchantes
-actions. Si quelqu'un s'éloigne de leurs assemblées et
-se retire dans sa demeure pour travailler et penser à
-<span class="pagenum"><a id="Page_130"> 130</a></span>
-son aise, ils s'imaginent qu'il s'ennuie à périr; ils ne
-peuvent comprendre qu'on étudie à moins d'être prêtre
-ou professeur, et dans leur langue il n'y a pas de
-termes assez énergiques pour exprimer le mépris que
-leur inspire celui qui s'avise d'écrire un livre. Ils ignorent
-que la saine raison et la superstition ne s'accordent
-point ensemble; à leurs yeux on n'a point de
-religion si l'on a l'audace de rire quand on les voit
-s'attendre à quelque grand malheur, dès qu'un coq
-noir s'est arrêté sur le seuil de leur porte, qu'un corbeau
-a plané sur leurs toits, ou qu'on a vu une souris
-courir dans la chambre; ils ne savent pas qu'on n'est
-point un esprit fort par cela seul qu'on doute humblement
-que des taches dans le linge annoncent la mort
-d'un proche parent, ou parce qu'on ne croit point à
-maint conte populaire transmis de génération en génération.
-Ils ne savent pas qu'on peut être encore
-utile dans ce monde, quoiqu'on ne disserte point dans
-leur cercle, et qu'on peut être assez haut placé dans
-l'estime des hommes vraiment importants, quoiqu'on
-déplaise au grand seigneur de leur petite ville; ils
-ignorent qu'il y a des âmes fières qui ne rampent nulle
-part et qu'eux seuls sont capables de se plier, envers
-les magistrats de leur république, à cette soumission
-servile dont ils se dédommagent en accablant leurs
-pauvres concitoyens des exigences de leur orgueil; ils
-ignorent qu'un homme droit et juste ne s'incline que
-devant Dieu, devant la loi, les talents, le mérite, la
-vertu, et ne peut s'empêcher de rire lorsqu'un bailli
-le reçoit d'un air hautain et le chapeau sur la tête; ils
-ignorent aussi que la médisance qui s'exerce si cruellement
-dans les petites villes n'est un besoin que pour
-les esprits vides et rétrécis qui s'attachent à épier ce
-qui se passe dans la demeure de leurs voisins et se font
-<span class="pagenum"><a id="Page_131"> 131</a></span>
-une affaire d'un accident qui arrive dans son ménage,
-dans sa cuisine, dans sa basse-cour; enfin ils ignorent
-qu'on n'éprouve aucun plaisir à entendre les incessantes
-causeries des petites villes, à éplucher la conduite de
-l'un et de l'autre, quand on connaît les avantages de
-la solitude, qu'on étudie avec ardeur la science, et
-que, dédaignant les misérables flèches de l'envie, on
-poursuit sa marche avec énergie et persévérance.</p>
-
-<p>La solitude est le seul moyen de salut que l'on puisse
-trouver dans de telles villes. Une bienveillance universelle
-n'y serait point comprise, on l'attribuerait à des
-vues intéressées. La prudence exige qu'on vive en dehors
-de tout calcul politique et qu'on ne fréquente que
-les personnes pour lesquelles on éprouve un véritable
-sentiment d'estime et d'affection.</p>
-
-<p>Dans de telles villes, rien ne seconde l'ambition du
-jeune homme qui désire faire son chemin. De nouveaux
-Abdéritains le regarderont comme un insensé,
-parce qu'il n'envisagera point comme un suprême
-honneur le rang de conseiller. On se rira de lui,
-parce que, au lieu de chercher à plaire aux grands,
-il préférera poursuivre, dans la retraite, son travail.
-Il faut qu'il vive, dira-t-on, comme chacun vit, qu'il
-prenne part à toutes les conversations qui occupent
-la petite ville, à tous les procès, à tous les contes de
-revenants et de sorciers. Il faut qu'il sache écouter
-patiemment les régents de la république, lorsqu'ils
-s'assoient pendant toute une journée à quelque interminable
-banquet. Il faut qu'il ne vénère, qu'il ne
-recherche, qu'il n'apprécie que les inspirations de leur
-esprit.</p>
-
-<p>Qu'importe qu'il ait été élevé parmi les hommes les
-plus éclairés, qu'il ait reçu les leçons des maîtres les
-plus habiles, qu'il soit en correspondance suivie avec
-<span class="pagenum"><a id="Page_132"> 132</a></span>
-les gens les plus instruits? Comprend-on tous ces avantages
-dans une ville où les lumières n'ont pas encore
-assez pénétré? Quand ce sont les Abdéritains qui exercent
-un pouvoir tyrannique, qui distribuent les faveurs
-et les emplois, ne faut-il pas que le pauvre jeune
-homme accepte pieusement tout ce qu'ils disent ou se
-résigne à passer pour un être très-borné? Il ne peut
-parler de ce qu'il voit, de ce qu'il sent, et il est condamné
-à entendre parler sans cesse de ce qu'il n'a nul
-désir de savoir. Il ne lui est pas permis de paraître
-indifférent à cet éternel caquetage, et il est à jamais
-perdu si, par son morne silence, il trahit l'ennui qu'il
-éprouve. Lui et ses amis doivent, au milieu de tant
-de gens contrefaits, rougir de n'avoir point l'infirmité
-générale. S'il assiste à une délibération qui,
-pour le plus misérable intérêt, entraîne le conseil
-dans des discussions plus longues que les destinées
-de l'Europe n'en occasionnent dans les grands États,
-il doit se montrer sérieux et attentif; et s'il est appelé
-devant un tribunal qui doit se prononcer sur
-une question de mur mitoyen, il faut qu'il y paraisse
-avec autant de respect que s'il assistait au conseil des
-dieux.</p>
-
-<p>Quand il voit que la grossière ignorance et la sottise
-présomptueuse sont plus estimées que la raison; quand
-il voit que l'esprit le plus lourd et le plus étroit est
-celui qui a le plus d'autorité; que la philosophie est
-considérée comme un non-sens et la liberté comme
-une rébellion; que ceux-là seuls plaisent, qui sont toujours
-prêts à tout approuver; qu'on ne tolère que la
-soumission aveugle, et qu'on ne recherche que les
-âmes rampantes; s'il y a dans le c&oelig;ur de ce jeune
-homme quelque noble ressort, il faut qu'il cherche un
-asile dans la solitude.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_133"> 133</a></span>
-Quand le poëte Martial rentra en Espagne, dans sa
-ville natale de Bilbilis, tout lui parut triste, mort, désert.
-Il venait de passer trente-quatre ans à Rome, dans
-une société éclairée et savante, et lorsqu'il en fut loin
-il se sentit en proie à un ennui mortel. Il ne trouvait,
-parmi ses concitoyens, aucun goût pour les sciences,
-aucun développement intellectuel; il aspirait sans cesse
-à retourner à Rome, où il avait joui d'un succès général,
-où Pline le Jeune vantait son esprit et sa pénétration,
-louait la franchise, la finesse incisive de ses
-écrits, et assurait à ses &oelig;uvres une éternelle durée. A
-Bilbilis, au contraire, sa réputation ne lui attira que
-ce que l'on doit attendre d'une ville ignorante, l'envie
-et le mépris.</p>
-
-<p>Dans ces petites villes, l'esprit regagne cependant
-par la solitude ce qu'il perd par les relations sociales.
-S'il faut paraître sot par politesse et aveugle avec des
-yeux clairvoyants; si vous devez sans cesse contrefaire
-votre physionomie et dissimuler vos sentiments; si
-vous êtes obligé de passer des heures entières à une
-table de jeu; si l'intelligence et la bonté de caractère
-doivent toujours fléchir sous l'ignorance titrée; s'il
-faut qu'à tout instant vous réprimiez une heureuse inspiration,
-une parole expressive, une vérité hardie,
-avec autant de soin que vous pouviez en mettre à éloigner
-de vous une haute trahison; si vous reconnaissez
-que toute la vie intellectuelle est ensevelie dans ce froid
-mortel, comme le feu dans le caillou qui n'est point
-frappé par l'acier, et que vous pouvez passer là des
-années entières, sans avoir l'occasion de laisser échapper
-à propos une seule étincelle de votre esprit; ah!
-fuyez les réunions perfides de cette petite ville, cherchez
-la liberté, retirez-vous dans votre demeure ou
-dans le silence des bois.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_134"> 134</a></span>
-Alors le voile qui recouvrait votre pensée tombe
-tout à coup; votre fardeau s'allége; vous n'avez plus
-à lutter contre le malheur; tout concourt à l'adoucir.
-Vous ne murmurez plus contre la Providence, vous
-réfléchissez avec une âme calme et réjouie aux bienfaits
-de la solitude; alors votre c&oelig;ur devient patient,
-tout vous sourit, les rayons de pourpre du soleil qui
-s'étendent sur les montagnes de neige, les oiseaux qui
-s'endorment en chantant, le cri du coq, le bruit des
-champs. Alors vous acceptez même les visites importunes,
-vous vous réconciliez avec toute la petite ville, si
-chaque jour on vous laisse un assez long moment de
-solitude.</p>
-
-<p>Dans les grandes comme dans les petites villes, l'esprit
-ne s'élève que par l'amour de la liberté et par la
-solitude où règne la liberté d'esprit. Il y a dans le
-grand monde plus de motifs encore que dans les petites
-villes de rechercher la solitude. Là, les erreurs et les
-fautes sont plus contagieuses; les grandes pensées
-s'éteignent facilement dans ces régions où l'on redoute
-la lumière et la vérité, où l'on craint les grandes
-âmes et où l'on repousse la vertu comme un joug importun.
-L'énergie de l'esprit, les nobles efforts de l'intelligence
-sont bientôt paralysés dans ce monde aristocratique,
-où le gentilhomme ne trouve de satisfaction
-que dans les assemblées sans mélange, c'est-à-dire
-dans celles où il n'existe que des nobles de race ancienne
-et intacte.</p>
-
-<p>Partout cependant on regarde le grand monde
-comme la seule bonne société. Malheureusement il
-n'en est pas ainsi, quels que soient les défauts des
-basses classes. Si vous avez le bonheur de compter
-seize quartiers, votre valeur est bien établie lors même
-que vous ne seriez d'ailleurs qu'un pauvre être. Les
-<span class="pagenum"><a id="Page_135"> 135</a></span>
-cours, les tables des princes vous sont ouvertes, et
-partout où l'on ne regarde point au mérite, vous pouvez
-être sûr d'avoir le pas sur l'homme de mérite. Mais
-ce que vous êtes comme homme, vous l'apprendrez
-dans les sociétés où l'intelligence et les qualités de
-l'esprit font la seule noblesse. Examinez pourtant,
-lorsque vous êtes seul dans une antichambre et que
-vous n'avez à vous occuper d'aucun rival redoutable,
-examinez les prérogatives qui, selon vous, et depuis
-le commencement du monde, vous élèvent tant au-dessus
-des autres hommes<a id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">&nbsp;[13]</a>, vous reconnaîtrez que des
-généalogies sans mérite ressemblent à des ballons qui
-ne s'élèvent que par leur défaut de pesanteur.</p>
-
-<p>En Allemagne pourtant, et dans d'autres contrées
-encore, les titres généalogiques séparent les nobles
-des citoyens les plus sages et les plus dignes, comme
-<span class="pagenum"><a id="Page_136"> 136</a></span>
-le grain de la paille. Le premier rang est accordé à
-des hommes qui ne fondent leur crédit, leur rang et
-leur consistance, que sur les parchemins, souvent peu
-respectables, de leurs aïeux, qui ne cherchent à s'acquérir
-aucun mérite; la naissance étant pour eux un
-mérite suffisant, ils savent seulement, pour la plupart,
-quelle est la dernière mode, quelles sont les règles de
-l'étiquette; ils possèdent toutes les ressources de la
-volupté et éprouvent tous les besoins des sens, puis
-ils s'imaginent souvent qu'ils sont doués d'organes
-plus délicats et de nerfs plus sensibles que les autres
-hommes.</p>
-
-<p>L'ennui pénètre pourtant dans ces assemblées où
-nul roturier n'est admis, où il n'entre que des nobles
-dont la généalogie est bien prouvée. Une femme allemande
-m'expliquait un jour ainsi la cause de cet ennui.
-«Les personnes qui composent nos réunions, me
-disait-elle, n'ont ni les mêmes goûts, ni les mêmes
-sentiments, et il est rare surtout d'y voir les femmes
-sympathiser entre elles. C'est en général la destinée
-des grands de posséder beaucoup, de désirer encore
-plus, et de ne jouir de rien; ils se cherchent dans les
-assemblées sans s'aimer, se voient sans se plaire, et
-se perdent dans la foule sans s'en apercevoir.&mdash;Qu'est-ce
-qui vous réunit donc? lui dis-je.&mdash;C'est le rang,
-répondit-elle, l'habitude, l'ennui, le besoin de s'étourdir
-qui est attaché à notre condition.»</p>
-
-<p>Puisqu'on peut s'ennuyer aussi dans ces réunions si
-aristocratiques, examinons si la solitude ne serait pas
-souvent utile aux gens de la haute noblesse.</p>
-
-<p>Les nobles prétendent que la solitude conduit à la
-misanthropie, ou, ce qui est pis encore, que la misanthropie
-conduit à la solitude. Mais je pense que, si
-l'on veut s'observer, on reconnaîtra qu'on est ordinairement
-<span class="pagenum"><a id="Page_137"> 137</a></span>
-dans des dispositions d'esprit moins heureuses,
-lorsqu'on vient d'une réunion que lorsqu'on sort de
-chez soi pour aller dans le monde. Combien de gens
-sont partis pour une soirée avec l'espoir d'y passer
-quelques heures de joie, et n'y ont éprouvé que des
-déceptions! Que de choses on y dit, auxquelles on ne
-pense point! Que d'idées on y exprime que personne
-ne comprend! Que de fois on y excite l'envie par sa
-satisfaction, et la mauvaise humeur par sa sérénité!
-En général, les personnes qui composent ces sociétés
-sont animées par des intérêts différents, et quelquefois
-tout opposés. Qu'on demande à cette jeune femme coquette
-si elle trouve toujours dans ces assemblées ce
-qu'elle y cherche; si elle n'éprouve pas une vive contrariété
-quand un fat lui échappe et va porter ses hommages
-à une autre, et si celle-ci n'éprouve pas le
-même chagrin quand elle le voit s'adresser à une troisième.
-Qu'on demande à cette respectable vieille
-femme, qui jadis eut les mêmes coquetteries, si elle
-ne ressent pas un vrai chagrin chaque fois qu'on prodigue
-devant elle quelque encens à la jeunesse et à la
-beauté. Un Anglais, que j'ai connu en Allemagne, disait
-en termes frappants: «Il y a des femmes qui,
-toute leur vie, ont peur qu'on ne leur témoigne pas
-assez de respect, et qui affectent un orgueil que l'on
-ne supporterait pas dans une impératrice. Leur vanité
-se hérisse comme les pointes de porc-épic, tandis qu'à
-côté d'elles une femme aimable et bienveillante charme
-ceux qui l'entourent par son gracieux sourire et
-par ses manières dignes, mais sans prétention.»</p>
-
-<p>L'homme du monde le plus habile ne peut voir,
-sans une répugnance manifeste, de telles créatures.
-S'il remarque combien de personnes, qui donnent le
-ton dans la société, confondent l'erreur et la vérité,
-<span class="pagenum"><a id="Page_138"> 138</a></span>
-l'apparence et la réalité; combien de fois cette prétendue
-bonne société se contente, de l'aveu même des
-observateurs les plus équitables, de connaissances
-bien moins sûres et d'idées moins étendues qu'elle
-ne devrait en avoir, d'après les moyens dont elle peut
-disposer, et les occasions de s'instruire qui s'offrent à
-elle; s'il remarque comme elle redoute la réflexion, la
-solitude, le silence; comme elle se jette dans un tourbillon
-de dissipation et se rend rarement compte à
-elle-même de son propre état; s'il remarque encore
-combien elle exerce peu son intelligence; comme elle
-se soumet à l'opinion, au jugement des autres plutôt
-que d'exercer son propre jugement; comme elle se
-laisse gouverner par des préjugés d'éducation, de noblesse,
-de convenance; comme elle tourne sans cesse
-dans le même cercle de conceptions fausses, obscures,
-défectueuses, étouffant tout désir sérieux de savoir et
-repoussant l'instruction; si l'homme expérimenté du
-monde considère tous ces travers, il ne pourra s'empêcher
-de s'écrier, avec un des philosophes les plus
-distingués de l'Allemagne: «L'obligation de fréquenter
-cette bonne société peut devenir, pour l'homme
-qui aime à penser, un véritable tourment, et si on ne
-peut se soustraire à cette nécessité, on apprend par
-comparaison à sentir d'autant mieux le prix de la solitude.»</p>
-
-<p>Un des hommes les plus illustres de l'antiquité, Pline
-le Jeune, ne trouvait aucune satisfaction à voir les divertissements
-publics, les fêtes et les solennités; c'était
-dans le travail de sa pensée qu'il cherchait de plus
-nobles plaisirs. Il écrivait à un de ses amis: «Ces jours
-derniers j'ai lu et travaillé dans un repos parfait. Tu
-me demanderas comment il m'est possible d'agir ainsi
-au milieu de Rome. C'était le temps des fêtes du
-<span class="pagenum"><a id="Page_139"> 139</a></span>
-cirque, qui ne produisent pas sur moi la moindre impression;
-je n'y trouve ni vérité ni nouveauté, rien qui
-mérite d'être vu plus d'une fois. Je ne comprends pas
-que tant de milliers d'hommes soient assez enfants
-pour s'en aller toujours voir des chevaux qui courent
-et des esclaves assis sur des chars. Quand je songe
-que les hommes prennent tant d'intérêt à des scènes
-si frivoles, si froides et si souvent reproduites, je sens
-une grande joie de ne point partager une telle curiosité
-et d'employer avec dévouement à l'étude des
-sciences le temps que la foule perd à voir de misérables
-spectacles.»</p>
-
-<p>Mais, dira-t-on, si un homme du monde s'éloigne
-des cercles de la société, ne perdra-t-il pas dans la solitude
-ce bon ton, ces qualités qui distinguent la noblesse
-de la roture?</p>
-
-<p>Ce que nous appelons le bon ton nous vient des
-Français; c'est l'art de s'exprimer avec grâce et de
-donner à la conversation la forme la plus agréable. Le
-bon ton plaît partout et se trouve chez tous les hommes
-d'esprit, quelle que soit leur condition. Le noble et le
-roturier peuvent l'avoir également. La solitude n'efface
-en nous que les habitudes passagères, et on en rapporte
-certaines facultés qu'un homme ferme aime à conserver,
-quoiqu'il sache qu'elles déplaisent dans le monde.
-Le solitaire se présentera peut-être dans un salon avec
-un habit d'une couleur et d'une forme surannées;
-peut-être ses manières choqueront-elles l'homme du
-monde qui étudie gravement les habitudes de la convenance,
-les lois de l'étiquette. Mais s'il est sous ce
-rapport en arrière du siècle, son attitude aisée, sa
-droiture, sa politesse naturelle le rendront agréable
-aux gens sensés, lorsqu'on le verra paraître à la cour
-avec esprit, avec tact et avec des idées qu'il a
-<span class="pagenum"><a id="Page_140"> 140</a></span>
-recueillies dans le cours de sa vie. Il est vrai que,
-dans ces sphères du grand monde, il n'est pas nécessaire
-d'apporter un grand nombre d'idées. Souvent
-le courtisan le plus accompli fait voir qu'il en a
-lui-même fort peu et qu'il ne s'occupe que de choses
-minimes. Le solitaire obtiendra peu de succès dans les
-réunions où l'on regarde une gaieté hardie et éclatante
-comme l'indice le plus certain d'une excellente tête et
-d'un homme agréable. On n'acquiert pas cette gaieté
-dans la solitude. Celui qui fait le plus rire les gens du
-monde n'a souvent d'autre mérite que de traiter avec
-mépris ce qui est vrai, grand, beau; ce n'est souvent
-qu'un discoureur imperturbable, sans jugement, sans
-principes et sans élévation.</p>
-
-<p>Dans toutes les considérations que j'ai cherché à
-établir, il n'a pas encore été spécialement question des
-avantages immédiats de la solitude pour l'esprit. Le
-plus puissant, le plus incontestable de ces avantages,
-c'est de nous habituer à réfléchir. L'imagination devient
-plus vive et la mémoire est plus fidèle lorsque
-rien ne distrait nos sens et qu'aucun objet extérieur ne
-trouble notre âme. Loin du bruit du monde, où mille
-images étrangères flottent à nos yeux et fascinent notre
-esprit, on ne cherche qu'un seul bien dans la solitude,
-on se dérobe à toutes les choses extérieures qui ne
-sont point celles que nous désirons et que nous aimons.
-Un écrivain que je voudrais relire chaque jour,
-Blair, l'auteur des <i>Lectures sur la rhétorique et les
-belles-lettres</i>, dit dans un de ses livres: «C'est la
-force d'attention qui le plus souvent distingue de la
-foule l'homme doué de grandes qualités. Les êtres
-vulgaires ne reconnaissent ni règle ni but dans leur
-marche aventureuse. Les objets flottent sans lien à la
-surface de leur âme, pareils à des feuilles que le vent
-<span class="pagenum"><a id="Page_141"> 141</a></span>
-fait voler de côté et d'autre et disperse à la surface de
-l'eau.»</p>
-
-<p>On s'habitue à réfléchir lorsque l'on écarte ses pensées
-de vaines distractions, et que l'on se trouve dans
-une situation qui ne change point à tout instant par
-le cours journalier des choses. Pour nous exercer à
-réfléchir, il faut d'abord nous retirer de la foule tumultueuse
-et nous élever au-dessus des exigences sensuelles.
-C'est alors qu'on se rappelle facilement tout
-ce qu'on a lu, entendu, éprouvé. Chaque regard que
-nous jetons dans le silence de la retraite nous révèle
-de nouvelles pensées et procure à l'esprit les plaisirs
-les plus doux. On regarde vers le passé, on contemple
-l'avenir, et l'on oublie ces deux époques dans la
-jouissance de son bonheur actuel; mais, pour que la
-raison conserve dans la solitude sa force particulière,
-il faut que nous appliquions notre activité à une noble
-occupation.</p>
-
-<p>Il y a des gens que je ferais rire, peut-être, si je
-leur disais que la solitude est une école où l'on apprend
-à connaître les hommes. Il est certain cependant
-que, dans les relations de la société, nous ne faisons
-que recueillir des sujets de pensée, sans exercer
-dans toute sa force la liberté de penser. Dans le monde,
-nous ne faisons, en réalité, qu'observer; et c'est dans
-la solitude que nous pouvons coordonner et utiliser
-nos observations. Il faut qu'on en vienne à connaître
-les hommes; et, pour les connaître, il les faut étudier.
-Soit que cette étude se poursuive silencieusement, à
-l'écart, ou soit que nous voulions la faire servir à l'instruction
-des autres, je ne la crois pas si trompeuse, si
-cruelle, si redoutable, qu'on se le figure parfois. Je ne
-crois pas qu'elle ravale, qu'elle outrage la divinité de
-l'homme, qu'elle le prive d'une foule de nobles jouissances,
-<span class="pagenum"><a id="Page_142"> 142</a></span>
-et qu'enfin elle lui enlève l'exercice de ses facultés.
-Il n'y a dans cette étude tant calomniée que
-l'esprit d'observation.</p>
-
-<p>Me traitera-t-on comme un envieux, comme un
-ennemi des hommes, parce que j'étudie les maladies,
-parce que j'observe les indices de faiblesse les plus
-secrets du c&oelig;ur humain, parce que j'examine de près
-tout ce qu'il y a de fragile et d'imparfait dans la constitution
-humaine, et parce que je me réjouis d'avoir
-éclairci ce qui était encore obscur pour moi et pour
-les autres! Cette étude faite, il ne s'ensuit pas que je
-doive dire au premier venu: Telle ou telle personne
-a telle maladie. Mais qui peut m'empêcher, lorsque je
-puis me rendre utile, de dire ce que j'ai appris, de
-faire connaître la maladie, avec toutes ses complications?</p>
-
-<p>Voulez-vous, maintenant, établir une ligne de démarcation
-entre celui à qui vous permettez d'observer
-votre corps et celui à qui vous défendez d'observer
-votre âme? Vous direz que le médecin étudie les maladies
-du corps pour essayer de les guérir, et que tel
-n'est point le but de celui qui étudie l'âme. Qu'en
-savez-vous? Une âme délicate souffre tout autant de
-l'aspect de nos infirmités morales que de celui de nos
-faiblesses physiques. Pourquoi se retirerait-on de la
-voie commune? Pourquoi s'en irait-on dans la solitude
-si l'on ne craignait la contagion? Mais, comme il
-y a une quantité de faiblesses et d'imperfections morales
-qui ne passent point pour telles, c'est un plaisir
-incontestable de connaître ces défauts, de les désigner
-sous leur vrai nom, de les montrer aux regards, lorsque
-cette révélation ne peut porter préjudice à personne.</p>
-
-<p>La solitude est donc une école qui exerce l'esprit
-<span class="pagenum"><a id="Page_143"> 143</a></span>
-d'observation, et qui, par là, nous aide à connaître les
-hommes, parce qu'après y avoir paisiblement réfléchi,
-nous savons mieux ce que nous devons examiner dans
-le monde, et parce que nous mûrissons dans la solitude
-nos remarques et nos observations.</p>
-
-<p>Bonnet raconte, dans un passage touchant de la préface
-de son Traité sur l'âme, que la solitude fit tourner
-à son avantage la faiblesse de sa vue. «La solitude, dit-il,
-nous porte naturellement à la méditation: la solitude
-dans laquelle j'ai en quelque sorte vécu jusqu'à
-présent, les tristes circonstances où je me trouve depuis
-quelques années, m'ont fait chercher dans mon esprit
-un refuge et une distraction nécessaire. Mon cerveau
-est devenu pour moi une sorte de séjour paisible, où
-j'ai goûté des jouissances qui dissipent, comme par
-magie, mes afflictions.»</p>
-
-<p>Un autre homme non moins recommandable dans
-un genre différent, le poëte Pfeffel, de Colmar, supporta
-avec la même résignation les douleurs d'une
-cécité complète. Quoique sa vie fût moins solitaire, il
-savait trouver assez d'instants de liberté qu'il consacrait
-à la philosophie et à l'humanité.</p>
-
-<p>Au Japon, il existait jadis une académie d'aveugles,
-qui voyait peut-être plus clair que beaucoup d'autres
-académies. Ses membres se dévouaient à l'histoire du
-pays, à la poésie et à la musique; ils retraçaient, dans
-des chants élevés et harmonieux, les plus beaux traits
-des annales japonaises. On éprouve pour ces pauvres
-aveugles du Japon un sentiment de respect. Les yeux
-intérieurs de leur âme étaient d'autant plus clairvoyants
-qu'une triste destinée les privait de la lumière corporelle.
-La lumière, la vie, le bonheur, naissaient pour
-eux du sein des ténèbres, par la tranquille réflexion et
-par des occupations salutaires.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_144"> 144</a></span>
-Si la solitude éveille notre pensée, la pensée est le
-premier mobile de tout ce que nous faisons. On a dit
-que les actions n'étaient que les pensées réalisées.
-Ainsi, celui qui voudrait étudier impartialement la
-nature des pensées auxquelles il est le plus attaché,
-approfondirait par là le secret de son véritable caractère,
-et celui qui a l'habitude de se retirer à l'écart, et
-de s'entretenir avec lui-même, entendrait parfois des
-vérités que le monde ne lui dit pas.</p>
-
-<p>La liberté et le loisir, voilà tout ce dont on a besoin
-lorsqu'on aspire à déployer dans la solitude son activité.
-Laissez tel homme seul, toutes ses forces seront
-en mouvement; donnez-lui le loisir, la liberté, et il
-produira incomparablement plus que s'il se traînait
-chaque jour, l'âme fatiguée, au sein de vos réunions.
-Des savants qui jamais ne pensent, qui ne peuvent
-trouver eux-mêmes aucune idée, qui seulement se
-souviennent, se mettent à compiler et sont heureux.
-Mais c'est pour l'esprit une satisfaction bien plus
-élevée de pouvoir, dans la solitude, faire quelque
-chose qui concourt au bien. Le silence et l'obscurité
-calment une tête ardente, concentrent les pensées sur
-un même point, et donnent à l'âme un courage que
-rien n'arrête pourvu qu'il frappe. Des légions entières
-d'adversaires ne l'inquiètent point; elle sait qu'elle
-peut atteindre son but quand elle voudra, et tout ce
-qu'elle désire, c'est que, tôt ou tard, justice soit faite
-à chacun. Sans doute on doit voir avec douleur les
-erreurs de ce monde, le vice honoré par la multitude,
-le préjugé régnant encore sur la foule, et l'on
-se dit quelquefois: Cela devrait être ainsi, et cela
-n'est pas; puis, d'un trait de plume, on flétrit le méchant,
-et, d'un autre trait, on terrasse l'ignorant préjugé.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_145"> 145</a></span>
-C'est dans la solitude surtout que la vérité se découvre
-aux grands penseurs, aux hommes de génie.
-Un écrivain que nous avons déjà cité, Blair, a dit
-qu'une occupation constante des petites choses journalières
-de la vie était l'indice d'une âme vulgaire et
-vaine. Une âme plus large et plus épurée laisse le
-monde derrière elle, aspire à des satisfactions plus
-élevées, et les cherche dans la solitude. Le patriote
-demande à la solitude un asile pour y former des projets
-d'utilité générale; l'homme de génie, pour s'y
-livrer à ses occupations favorites; le philosophe, pour
-continuer ses découvertes; le saint, pour faire de
-nouveaux progrès dans la grâce.</p>
-
-<p>Avant que de donner des lois à Rome et d'exercer
-le suprême pouvoir, Numa, ayant perdu sa femme,
-se retira seul à la campagne. Il passait ses jours dans
-les lieux les plus déserts, dans les bosquets, dans les
-vallées consacrées aux dieux, et on disait que ce
-n'était ni par mélancolie ni par désespoir qu'il fuyait
-ainsi les hommes; on disait qu'il avait dans sa solitude
-une noble et charmante société, que la nymphe
-Égérie l'aimait, s'était mariée avec lui, et le comblait
-de félicité en éclairant son esprit, en lui donnant des
-leçons de haute sagesse. On disait aussi des druides
-que, sur la cime des rochers, dans les forêts profondes,
-ils enseignaient aux nobles de leur race la
-sagesse et l'éloquence, la nature des choses, le cours
-des étoiles, les mystères divins et les lois de l'éternité.
-Si, comme l'histoire de Numa, cette tradition
-des druides n'est qu'une fable, elle démontre cependant
-quelle noble idée on s'est faite dans tous les
-temps de la sagesse acquise dans le calme de la solitude.</p>
-
-<p>Souvent, sans aucun secours étranger, sans aucun
-<span class="pagenum"><a id="Page_146"> 146</a></span>
-encouragement, le génie de l'homme s'éveille, se
-manifeste par sa propre force dans la solitude. Au
-milieu des horreurs de la guerre civile, la Flandre
-était peuplée d'une quantité de peintres illustres, mais
-pauvres. Le Corrége fut si mal payé de ses travaux,
-que la joie qu'il éprouva en recevant à Parme une
-somme de dix pistoles lui coûta la vie. C'était le sentiment
-de leur propre valeur qui récompensait ces artistes:
-ils peignaient pour l'éternité.</p>
-
-<p>Des méditations profondes dans des lieux solitaires
-donnent parfois à l'intelligence, à l'imagination, le plus
-puissant essor, et font naître les plus grandes pensées.
-Là, il y a pour l'âme une satisfaction plus pure, plus
-durable, plus féconde; là, vivre, c'est penser. A chaque
-pas, l'âme s'avance dans l'infini, palpite d'enthousiasme
-dans cette libre jouissance d'elle-même, et
-s'élève de plus en plus dans la réflexion des grandes
-choses et l'attachement aux résolutions héroïques.
-C'est dans un lieu solitaire, sur une montagne des environs
-de Pyrmont, qu'un des plus mémorables événements
-de l'histoire moderne a été décrété. Le roi de
-Prusse, qui était venu là prendre les eaux, se dérobait
-souvent à la société, et s'en allait seul sur cette montagne,
-qui s'appelle aujourd'hui <i>K&oelig;nigsberg</i> (montagne
-du roi). Ce fut là que le jeune monarque conçut,
-dit-on, le projet de sa première guerre de Silésie.</p>
-
-<p>Dans la solitude, on apprend bien mieux que dans
-la vie agitée du monde le prix du temps, que l'oisif ne
-connaît jamais assez sans une certaine activité d'esprit.
-Celui qui travaille avec ardeur, afin de ne pas vivre
-d'une vie inutile, ne peut songer sans effroi à la marche
-d'une montre à secondes, image frappante de
-notre existence, de la course rapide du temps.</p>
-
-<p>Un seul jour est un abîme désormais pour la vieille
-<span class="pagenum"><a id="Page_147"> 147</a></span>
-femme du monde qui languit tout le matin jusqu'à ce
-qu'elle ait appris par ses prières, par ses questions, de
-quelle manière chacun de ses amis doit passer le temps.
-Mais avec quelle rapidité s'écouleraient tous ses instants,
-si elle pensait aux résultats de chaque minute
-dans l'éternité!</p>
-
-<p>On ne perd point son temps dans les relations sociales,
-si elles maintiennent l'esprit et le c&oelig;ur à une
-certaine hauteur, si elles élargissent le cercle de nos
-idées et dissipent nos soucis; mais, si elles deviennent
-l'unique besoin de l'âme, si elles nous attirent trop
-vivement, bientôt on leur sacrifie tout, et les années
-s'écoulent rapidement et sans fruit.</p>
-
-<p>Le temps paraîtra toujours trop court à celui qui
-voudra l'employer utilement selon sa nature, sa vocation,
-ses devoirs et ses facultés. Je connais un prince
-que ses valets coiffent et habillent en quelques minutes.
-Les chevaux attelés à son char ne courent pas;
-ils volent. Son dîner est terminé en un instant. On me
-dira que c'est ainsi qu'en agissent ordinairement les
-princes, qu'ils veulent que tout se fasse promptement;
-mais j'ai vu ce prince, qui est doué d'une grande élévation
-d'esprit, recevoir lui-même toutes les suppliques,
-et je sais qu'il répondait à toutes. Je sais que
-chaque jour il surveille lui-même avec un soin scrupuleux
-les affaires de ses États, et que, chaque jour,
-il consacre plusieurs heures à la lecture des meilleurs
-écrivains italiens, français et allemands. Ce prince
-connaît le prix du temps.</p>
-
-<p>Le temps que l'homme du monde dissipe inutilement,
-le solitaire sait l'employer, et pour celui qui
-sait user ainsi d'un bien si passager, il n'y a pas de
-jouissance meilleure. La tâche journalière de l'homme
-est grande. Quiconque veut faire quelque bien doit
-<span class="pagenum"><a id="Page_148"> 148</a></span>
-s'en occuper sans délai, afin que le jour présent ne
-soit pas enlevé du livret de la vie comme une page
-vide. Nous arrêtons la course du temps par le travail;
-nous prolongeons la durée de la vie par des pensées
-et des actions fécondes. Pour celui qui ne peut pas
-vivre inutilement, la vie, c'est la pensée et l'action,
-et jamais la pensée n'est si active, si heureuse, que
-dans les heures que l'on dérobe à une visite monotone
-et sans but.</p>
-
-<p>Nous serions plus avares de notre temps si nous
-pensions combien nous perdons d'heures précieuses
-malgré nous. Un grand écrivain anglais a dit: «Si
-nous déduisons du cours de notre existence tout le
-temps absorbé par le sommeil, par les besoins absolus
-de la nature, par des convenances forcées, tout le
-temps que nous employons à nous parer ou que nous
-sacrifions pour les autres, tout le temps qui nous est
-enlevé par la maladie ou dérobé par la faiblesse ou la
-fatigue, nous reconnaîtrons que notre existence, dont
-nous pouvons réellement nous dire les maîtres, ou
-dont nous pouvons disposer à notre gré, est très-petite.
-Nous consumons un grand nombre d'heures
-en de vaines préoccupations, dans des actes sans importance,
-qui se renouvellent sans cesse. Chaque jour,
-nous perdons une partie des instants que nous croyons
-pouvoir consacrer au repos et au bonheur, et la moitié
-de notre existence ne sert qu'à anéantir les jouissances
-de celle qui nous reste.»</p>
-
-<p>On ne perd jamais plus de temps que lorsqu'on gémit
-de n'en avoir pas assez. Tout ce qu'on fait alors,
-on le fait à regret. Le joug que chacun de nous doit
-porter semble plus léger quand on le porte avec résignation;
-mais lorsque nous n'avons à obéir qu'à des
-lois d'étiquette, lorsqu'on nous impose l'obligation de
-<span class="pagenum"><a id="Page_149"> 149</a></span>
-faire de nombreuses visites, il faut savoir briser ses
-chaînes; il faut ne pas craindre de fermer sa porte à
-ceux qui n'ont rien à nous dire, se tracer chaque matin
-un plan de travail, et se rendre chaque soir un
-compte sévère de sa journée: on prolongera ainsi la
-durée de son existence. Quand quelqu'un annonçait
-à Mélanchthon l'intention d'aller le voir, il s'informait
-non-seulement de l'heure, mais de la minute où
-l'on devait venir, afin de ne point perdre sa journée
-dans une vague incertitude.</p>
-
-<p>On n'a point à déplorer la perte du temps lorsqu'on
-est habitué à compter les instants, lorsqu'on vit dans
-la liberté de la campagne. Là, on n'a point de visite
-à rendre; on n'a point à répondre à ces invitations importunes
-qui se renouvellent sans cesse, ni à cette affluence
-de gens oisifs qui viennent vous voir sans autre
-but que de vous voir; là, on n'est plus astreint à ces
-mille obligations mondaines qui, toutes ensemble, ne
-valent pas une seule vertu; là, enfin, nul importun
-ne vient nous enlever les heures que nous comptions
-utilement employer, et nous sommes délivrés de ces
-pédants qui nous accablent de leur loquacité sans remarquer
-quelle peine ils nous causent, sans s'apercevoir
-que nous aspirons au moment où nous serons
-enfin seuls pour nous renfermer dans notre retraite
-avec nos livres.</p>
-
-<p>Mais on dit aussi, et avec raison: Combien on passe
-dans la solitude peu d'heures qui soient marquées par
-des actes vraiment utiles et durables; combien il en
-est que l'on perd par des songes et des chimères, dans
-de mélancoliques réflexions, dans des passions dangereuses
-ou des souhaits déréglés!</p>
-
-<p>Parce qu'on se retire dans la solitude, il ne résulte
-pas toujours de cette détermination qu'on est occupé
-<span class="pagenum"><a id="Page_150"> 150</a></span>
-de pensées sérieuses, et qu'on ne se livre point à d'inutiles
-frivolités. La solitude peut souvent être plus
-dangereuse que le tourbillon du monde. Que de fois,
-dans nos heures de loisir, une indisposition nous rend
-incapables de penser et d'agir! C'est une triste existence
-que celle d'un malade qui, dans la solitude, ne
-songe qu'à sa maladie. L'homme du monde le plus
-dissipé ne perd pas plus de temps dans les réunions
-les plus bruyantes que celui qui, dans l'éloignement
-de la société, s'abandonne à la mélancolie. La mauvaise
-humeur n'est pas moins redoutable; elle oppose
-de grands obstacles à notre félicité intérieure. Nous
-pouvons résister à la mélancolie comme à un ennemi
-que l'on craint. La mauvaise humeur nous surprend à
-l'improviste, et nous sommes vaincus avant d'avoir
-pensé aux moyens de la dissiper. La mauvaise humeur
-est un des fléaux de la vie, et si l'on y est sujet, mieux
-vaudrait ne point avoir d'humeur<a id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">&nbsp;[14]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_151"> 151</a></span>
-Pour échapper à la mauvaise humeur ou pour résister
-du moins à ses accès, il faudrait se rappeler
-qu'elle nous fait perdre non-seulement des jours, mais
-des semaines, des mois entiers. Une seule pensée
-désagréable, dont nous nous préoccupons inutilement,
-nous enlève parfois longtemps la faculté d'exercer
-notre action hors du cercle habituel. Il importe
-donc de faire tous ses efforts pour se soustraire autant
-que possible à cette dangereuse influence. Tant que
-nous travaillons, nous sommes moins exposés à la tristesse.
-En écrivant un livre, on dissipe la mauvaise humeur.
-Souvent on prend la plume dans un moment
-de chagrin, et, lorsqu'on la quitte, le c&oelig;ur a déjà repris
-sa sérénité.</p>
-
-<p>Que de temps on perd aussi en prêtant l'oreille à
-toutes les considérations de second ordre, à toutes les
-questions qu'une idée soulève, à toutes les difficultés
-que l'on peut rencontrer! Il n'est pas possible de rien
-faire de grand, si l'on s'attache toujours à des puérilités,
-si l'on n'a pas assez d'énergie dans l'âme pour entreprendre
-un projet et le poursuivre précisément à
-cause des difficultés et des dangers qu'il présente. Ce
-ne serait pas la peine de vivre, si, comme un Anglais
-l'a dit, on ne considérait pas avec un noble dédain
-que la vie se compose de petits hasards, d'épisodes
-sans intérêt, de désirs excités par les choses qui nous
-entourent, des contrariétés qui naissent d'un dessein
-<span class="pagenum"><a id="Page_152"> 152</a></span>
-qui échoue, des piqûres d'insectes qui s'échappent
-après nous avoir atteints, des folies qui un instant nous
-étourdissent et qui s'évanouiront bientôt, des plaisirs
-qui disparaissent comme une ombre mobile après
-nous avoir séduits, des compliments qui chatouillent
-l'âme comme une musique agréable, et qui, bientôt,
-sont oubliés de celui qui les fait et de celui qui les
-reçoit.</p>
-
-<p>On aurait assez de temps à soi, si l'on ne devait pas
-forcément en perdre une partie, et si l'on ne le perdait
-pas encore de son plein gré. Celui qui, dans sa jeunesse,
-n'aurait appris qu'à employer utilement chaque
-quart d'heure, posséderait par là les dispositions
-nécessaires pour devenir un grand homme d'affaires;
-car, pour en arriver là, il faut savoir occuper chaque
-instant. Mais, soit par mauvaise humeur, soit par défaut
-d'énergie, avant d'entreprendre un travail, nous
-cherchons nos commodités, nous faisons nos conditions,
-nous croyons qu'il est toujours temps d'agir;
-notre paresse veut qu'on la caresse avant qu'elle se
-détermine à se mettre en mouvement.</p>
-
-<p>Que notre affaire principale soit donc de nous fixer
-d'abord un but dans la vie, et d'apprendre à dominer
-les circonstances qui peuvent entraver notre volonté.
-C'est en se prescrivant un but déterminé que l'on résiste
-au danger de perdre son temps et sa vie. Depuis
-le roi jusqu'au man&oelig;uvre, tout homme doit avoir sa
-tâche de chaque jour et doit l'accomplir. Chaque pensée,
-chaque action doit être dirigée vers le but que
-l'on est appelé à atteindre. Frédéric le Grand, qui
-agit si puissamment sur son siècle, qui fut un modèle
-pour tous les souverains, se levait en été à quatre
-heures et en hiver à cinq. Les lettres que chacun de
-ses sujets pouvait lui écrire, toutes les requêtes, tous
-<span class="pagenum"><a id="Page_153"> 153</a></span>
-les mémoires qui arrivaient le soir ou dans la nuit,
-étaient déposés devant lui sur une table. Le roi ouvrait
-tout et parcourait tout; puis il divisait ses papiers en
-trois catégories. La première se composait de papiers
-auxquels on répondait sur-le-champ, d'après des instructions
-générales. Sur ceux de la seconde, il écrivait
-de sa propre main des remarques qui s'adressaient
-au ministre, au gouverneur, aux tribunaux, et ceux
-de la troisième étaient jetés au feu. Les secrétaires du
-cabinet s'avançaient alors près de lui, et il leur remettait
-tout ce qui devait être expédié à l'instant; puis il
-montait à cheval, passait en revue ses troupes, et donnait
-audience aux étrangers. Ensuite il se mettait à
-table, et il déployait pendant le repas une vivacité
-d'esprit constante, et disait des choses dont on aurait,
-dans tous les temps, admiré la sagesse et la vérité.
-Après le dîner, les secrétaires présentaient à sa signature
-les lettres dont ils avaient reçu le canevas le matin,
-et qu'ils avaient rédigées; vers quatre à cinq heures du
-soir, le travail de la journée était fini, et le roi se reposait
-en lisant ou en se faisant lire les meilleurs écrits
-anciens et modernes. Un prince qui employait ainsi
-son temps avait le droit d'exiger qu'aucun de ses ministres
-et de ses officiers ne perdît le sien.</p>
-
-<p>Il est des hommes qui ne voudraient faire que des
-choses importantes, et qui, en attendant qu'ils trouvent
-le temps nécessaire pour s'occuper de leurs
-graves projets, ne font rien. Ils n'atteignent jamais le
-degré de perfection qu'ils portent dans leur esprit, et
-qui leur fait mépriser ce qui s'opère autour d'eux. J'ai
-connu en Suisse, et à Berne surtout, plusieurs hommes
-de la sorte; ils eussent pu devenir des écrivains de
-premier ordre, et ils n'imprimaient pas une ligne, soit
-pour ne se donner aucune fatigue, soit par la crainte
-<span class="pagenum"><a id="Page_154"> 154</a></span>
-qu'on ne les trouvât moins grands qu'ils ne l'étaient
-réellement.</p>
-
-<p>Il est d'autres hommes qui vivent dans l'oisiveté par
-cela seul qu'ils ne savent point régler l'emploi de leur
-temps. Ils pourraient produire des &oelig;uvres utiles et
-considérables s'ils saisissaient chaque instant disponible
-dans la journée, et s'ils l'employaient à atteindre
-leur but, car il y a bon nombre de grandes choses
-qu'on ne fait que peu à peu. Mais si l'on est sans
-cesse interrompu, et si l'on se plaît à ces interruptions,
-si l'on attend le plaisir du travail qu'on ne goûte qu'en
-travaillant, si l'on n'a pas ces longs loisirs que l'on
-exige et que l'on n'obtient presque jamais, on finit par
-croire qu'on n'a point de temps pour travailler, et l'on
-se promène du matin au soir.</p>
-
-<p>Un des hommes les plus estimables de la Suisse,
-mon ami Islin, écrivit au milieu du sénat de Bâle ses
-<i>Éphémérides</i> que tous les grands personnages d'Allemagne
-auraient dû lire et que beaucoup ont lues<a id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">&nbsp;[15]</a>.
-M&oelig;ser d'Osnabruck, qui s'est attiré, comme citoyen
-et comme homme d'État, l'estime et l'affection des
-princes, des ministres, de la noblesse et des paysans,
-s'est élevé, tout en jouant, à une hauteur que peu
-d'écrivains allemands ont pu atteindre<a id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">&nbsp;[16]</a>.</p>
-
-<p><i>Carpe diem</i>, disait Horace, et cette sentence doit
-s'appliquer à chaque heure. Les hommes légers, les
-<span class="pagenum"><a id="Page_155"> 155</a></span>
-buveurs et les chantres anacréontiques, disent qu'il
-faut éloigner de soi toutes les sollicitudes, être gai et
-jouir de chaque instant. Ils ont raison; mais ce n'est
-pas à boire qu'il faut employer chaque instant, c'est
-à poursuivre une tâche qui nous conduit à un but
-élevé. On peut être seul au milieu même du tourbillon
-du monde, on peut rendre des visites à midi, paraître
-dans les réunions, et garder pour soi sa matinée
-et sa soirée. Il faut seulement, comme nous l'avons
-dit, savoir se tracer un plan déterminé de conduite,
-et s'attacher avec amour à son travail. Il n'y a que
-l'homme occupé, laborieux, qui, après avoir passé
-tout un jour à remplir des fonctions publiques ou à
-servir son prochain, puisse sans un remords de conscience
-se placer le soir à une table de jeu, où il ne
-dit, où il n'entend dire aucun mot intéressant et d'où
-il ne rapporte d'autre idée que celle d'avoir perdu ou
-gagné.</p>
-
-<p>Pétrarque nous enseigne le plus précieux avantage
-du temps, et nous montre le but que je voudrais faire
-connaître par mes réflexions. «Si nous voulons, dit-il,
-servir Dieu, ce qui est le plus grand acte de liberté et
-le plus grand moyen de bonheur, si nous voulons
-élever notre intelligence par l'étude des lettres, qui,
-après la religion, est la plus douce jouissance, si par
-nos pensées et par nos écrits nous voulons laisser une
-&oelig;uvre qui nous donne un nom, qui arrête le cours
-rapide de nos jours et prolonge la durée de cette vie
-si fugitive, ah! fuyons, je vous prie, et passons dans la
-solitude le peu de temps que nous avons à passer en
-ce monde.»</p>
-
-<p>C'est une idée que nous ne pouvons pas tous réaliser;
-mais il est des hommes qui peuvent plus ou moins
-disposer de leur temps, qui peuvent à leur gré entretenir
-<span class="pagenum"><a id="Page_156"> 156</a></span>
-des relations sociales ou s'y dérober. C'est pour
-ceux-là que je continue à développer les avantages de
-la solitude.</p>
-
-<p>La solitude nous donne un goût plus pur et des pensées
-plus larges; elle rend l'esprit plus actif et lui procure
-des satisfactions d'une nature supérieure et que
-personne ne peut lui ravir.</p>
-
-<p>On améliore son goût dans la solitude par un choix
-plus attentif des beautés qui occupent l'esprit. Dans
-la solitude, il dépend de nous de ne voir que ce qui
-nous est agréable, de ne dire et de ne penser que ce
-qui aide à notre perfection et nous offre une plus
-grande variété d'objets. Là on échappe à ces fausses
-idées que l'on accepte si souvent dans le monde, où
-il faut s'en rapporter au sentiment des autres plutôt
-qu'à ses propres impressions. C'est chose insupportable
-que de s'entendre sans cesse répéter: «Voilà ce
-qu'il faut sentir.» Pourquoi ne pas chercher à apprécier
-ses propres pensées, à faire soi-même son
-choix, au lieu de se soumettre à des décisions arbitraires?
-Que m'importe l'opinion de quelque fat ou
-de quelque femme étourdie, sur un livre qui m'est
-agréable? Quel enseignement puis-je recueillir dans
-ces froides et misérables critiques où je ne distingue
-aucun sentiment de ce qui est vraiment beau et
-vraiment grand? Comment voulez-vous que je m'incline
-devant ce tribunal aveugle qui juge la valeur
-d'une &oelig;uvre selon des habitudes de convention et sous
-un faux point de vue? Quelle idée puis-je me faire
-de cette foule d'êtres serviles qui ne répètent que
-votre avis, qui ne répondent qu'aux clameurs générales?
-Que prouvent vos opinions, puisque vous trouvez
-excellent le plus mauvais livre, lorsque quelque sot en
-crédit l'a loué, et puisque, sur sa parole, vous pouvez
-<span class="pagenum"><a id="Page_157"> 157</a></span>
-de même traiter un bon livre comme une &oelig;uvre sans
-valeur?</p>
-
-<p>Si l'on ne s'éloigne pas d'une telle classe de critiques,
-on ne peut reconnaître la vérité, car on est
-trompé avant même de s'en apercevoir. Mais avec le
-bon goût qui discerne ce qu'il y a de louable et de répréhensible
-dans un ouvrage, qui se laisse émouvoir
-et enthousiasmer par des qualités réelles, qui repousse
-ce que la raison condamne, on se retire volontiers à
-l'écart et dans un cercle restreint d'amis, ou seul avec
-soi-même on jouit des trésors de l'antiquité et des
-temps modernes.</p>
-
-<p>Alors nous éprouvons un sentiment agréable de
-notre existence, car nous voyons combien il y a de facultés
-en nous pour travailler à notre perfection et à
-notre bonheur. Alors nous nous réjouissons de posséder
-ces facultés et de savoir les employer, de pouvoir
-tout tenter pour notre instruction, pour notre
-plaisir, pour celui de nos amis et pour celui des esprits
-qui de loin sympathisent avec le nôtre, que nous
-ne connaissons pas, mais qui s'intéressent peut-être
-aux vérités que nous exprimons.</p>
-
-<p>La solitude nous donne des idées, des connaissances
-plus larges; elle rend l'esprit plus actif en excitant
-notre curiosité, en affermissant notre application et
-notre persévérance. Un homme qui connaissait bien
-ces avantages a dit: «Les forces de notre esprit s'exercent
-et s'agrandissent dans la solitude. Les ténèbres
-qui parfois se répandent sur notre route se dissipent,
-et nous rentrons avec plus de calme et de sérénité dans
-les relations sociales. Notre horizon s'est étendu par
-la réflexion. Nous avons appris à envisager un plus
-grand nombre de choses et à les lier l'une à l'autre.
-Nous rapportons dans le monde où nous sommes appelés
-<span class="pagenum"><a id="Page_158"> 158</a></span>
-à vivre un regard plus net, un jugement plus
-droit, et des principes plus fermes au milieu même des
-distractions; nous pouvons alors conserver une attention
-plus soutenue et juger avec plus de précision
-par l'habitude que nous en avons acquise dans la retraite.»</p>
-
-<p>La curiosité de l'homme intelligent est bientôt satisfaite
-dans les relations ordinaires de la vie. La solitude
-au contraire l'accroît chaque jour. L'esprit humain
-n'aperçoit pas de prime abord le but de ses
-recherches. Ses essais se lient à des observations, ses
-expériences à des résultats, et une vérité fait naître une
-nouvelle source d'études et de vérités. Ceux qui les
-premiers observèrent le cours des astres ne prévoyaient
-sans doute pas l'influence que leurs découvertes exerceraient
-un jour sur les entreprises et la destinée de
-l'homme. Ils aimaient à contempler les lueurs du ciel
-pendant la nuit; en remarquant que les corps célestes
-changent de place, ils cherchèrent à se rendre compte
-de ces mouvements qu'ils admiraient, et parvinrent à
-déterminer la marche régulière des astres. C'est ainsi
-que chaque faculté de l'âme se développe dans une
-noble activité. L'esprit observateur élargit de plus en
-plus son espace à mesure qu'il réfléchit sur les rapports,
-les effets, les résultats d'une vérité reconnue.</p>
-
-<p>Si la raison maîtrise l'essor de l'imagination, on
-marche d'un pas moins rapide, mais plus sûr. Les
-hommes qui s'abandonnent à la fougue de leur imagination
-construisent des mondes légers et flottants
-comme des bulles de savon. Celui qui raisonne, discute
-tout et ne garde que ce qui mérite d'être gardé.
-Locke a dit que le grand art de progresser dans la
-science consiste à entreprendre peu de choses à la
-fois. Ainsi les chemins qu'il n'a point encore parcourus
-<span class="pagenum"><a id="Page_159"> 159</a></span>
-ne se révèlent pas tout à coup aux regards du
-jeune homme inexpérimenté qui, dans son vol impétueux,
-croit s'élever au-dessus de son siècle, et parle
-et écrit selon les fantaisies de son imagination.</p>
-
-<p>On sort des détours obscurs du labyrinthe en les
-observant attentivement, on gravit les hauteurs escarpées
-avec de la persévérance, on surmonte les obstacles
-avec de la résolution; mais il ne faut point porter
-le matin au marché ce que l'on a cueilli la veille.
-Dans la solitude, il est bon d'étendre ses idées en étudiant
-les philosophes de tous les temps, d'élever son
-âme au-dessus des préjugés étroits, de ne point se
-courber servilement devant l'opinion générale, de
-suivre le chemin que l'on s'est tracé, et que l'on regarde
-comme le meilleur, sans se laisser arrêter par
-les formules banales et les systèmes de convention.
-Mais, si l'on aspire à s'élever plus haut, il faut savoir
-mûrir lentement dans la solitude ce qui doit fructifier
-dans le monde.</p>
-
-<p>L'illustre écrivain anglais Johnson a dit très-judicieusement:
-«Les &oelig;uvres d'art que nous considérons
-avec surprise et qui excitent notre admiration sont des
-preuves palpables du pouvoir irrésistible de la persévérance.
-C'est la persévérance qui fait d'une carrière
-de pierres une pyramide, qui unit par des canaux les
-provinces éloignées l'une de l'autre. Si l'on comparait
-l'humble effet que l'on peut produire, à l'aide d'une
-houe ou d'une pelle, avec les larges constructions que
-l'on projette, on serait étonné de la disproportion qui
-existe entre ces vulgaires instruments et les larges
-travaux que l'on veut exécuter. Cependant c'est par
-de tels moyens mis en &oelig;uvre avec patience que l'on
-parvient à vaincre les plus grandes difficultés, à aplanir
-les montagnes, à resserrer le lit de l'Océan: aussi
-<span class="pagenum"><a id="Page_160"> 160</a></span>
-est-il de la plus haute importance d'appliquer tout son
-esprit, tout son courage aux résolutions que l'on a
-prises, si l'on veut s'écarter des voies routinières, si
-l'on veut acquérir une gloire plus grande que celle de
-ces hommes dont le nom brille le matin pour être
-plongé le soir dans l'oubli avec les éloges immérités
-qui l'entouraient. Il faut apprendre l'art de miner ce
-qu'on ne peut briser, et de vaincre une résistance
-opiniâtre par des efforts plus opiniâtres encore.»</p>
-
-<p>L'activité anime un désert, fait un monde d'une cellule,
-et assure une renommée impérissable à l'homme
-réfléchi et à l'artiste laborieux. L'esprit goûte une vraie
-satisfaction dans l'exercice de ses facultés; tout ce qui
-de loin appelle son attention le réjouit, et plus il
-éprouve d'obstacles, plus il se sent porté à redoubler
-d'efforts. Lorsqu'on reprochait à Apelles de produire
-si peu de tableaux et de s'occuper sans cesse de corriger
-chacune de ses &oelig;uvres, il répondait: «Je peins
-pour la postérité.»</p>
-
-<p>Demandez à cet homme qui a tant de dignité de caractère,
-qui vous fait reconnaître vos fautes avec tant
-de douceur et de circonspection, qui vous indique
-avec tant de bonne grâce un chemin meilleur, qui
-aime les habitudes sociables et les peint sous des couleurs
-charmantes; demandez-lui si le cercle d'activité
-que l'on trouve dans la solitude n'éloigne pas de nous
-l'attrait des dissipations frivoles, des relations où le
-c&oelig;ur reste froid et impassible; demandez-lui si le
-bonheur de sentir dans la solitude ce que nous sommes
-nous-mêmes, et ce que nous pouvons être, n'est
-pas préférable au plaisir de recevoir de quelque grand
-seigneur un signe de tête protecteur.</p>
-
-<p>Il vous répondra: «Si le sentiment de vous-même
-se développe aux heures solennelles de la solitude, si
-<span class="pagenum"><a id="Page_161"> 161</a></span>
-le prestige de tout ce qui ne peut vous séduire qu'un
-instant se dissipe à vos yeux, si votre esprit plonge
-dans les profondeurs de la nature, quelles facultés,
-quelle force, quels moyens de perfection et de bonheur
-ne découvrira-t-il pas en lui! Il comprendra
-alors que son état actuel n'est point le plus parfait, ni
-le but final de son existence; que, dans le tourbillon
-mondain, il ne peut s'élever à la hauteur à laquelle il
-doit aspirer; qu'il est doué d'une force active et expansive
-qui tend sans cesse à briser les entraves par
-lesquelles on essaie de la contenir, et que, dans d'autres
-rapports avec le monde matériel et intellectuel,
-cette force intérieure produira des effets tout différents,
-et lui donnera une autre félicité.»</p>
-
-<p>Pétrarque a dit: «Je ne veux point que la solitude
-soit oisive, et que les loisirs qu'on peut y trouver
-soient inutiles. Il faut au contraire chercher à rendre
-profitable cette solitude, non-seulement à soi, mais
-aux autres. Un homme dés&oelig;uvré, nonchalant et détaché
-du monde, tombe nécessairement dans une
-malheureuse tristesse. Il ne peut faire le bien, il ne
-peut se livrer à une noble étude, il ne peut soutenir le
-regard d'un grand homme.»</p>
-
-<p>Mais il est si facile de se procurer les jouissances
-de l'esprit. Les grands n'ont un droit exclusif que sur
-les plaisirs qui s'achètent à prix d'argent, et que l'on
-ne recherche que pour dissiper son ennui ou étourdir
-ses sens. Mais ils ne s'emparent point de ceux que
-l'esprit se crée à lui-même, qui sont le fruit de sa
-propre action, de ses pensées, de ses recherches, qui
-tiennent aux choses invisibles plutôt qu'aux choses
-terrestres, et qui naissent de la connaissance, de la
-contemplation de la vérité, du sentiment intime de
-notre progrès moral et de notre perfection.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_162"> 162</a></span>
-Un prédicateur suisse a dit dans une chaire d'Allemagne:
-«Les plaisirs de l'esprit, les plaisirs que tout
-homme peut goûter dans chaque condition sociale,
-naissent les uns des autres. Celui dont nous avons joui
-le plus souvent ne perd rien de sa valeur et ne s'affadit
-point; au contraire, il nous présente sans cesse
-de nouveaux charmes en s'offrant à nous sous de nouveaux
-rapports. La source de ces plaisirs est inépuisable
-comme l'empire de la vérité, immense comme
-le monde, infinie comme la perfection divine: aussi
-ces plaisirs intellectuels ne s'effacent-ils pas comme
-les autres. Ils ne s'évanouissent point comme la clarté
-du jour, ils ne se dissipent point avec les objets extérieurs,
-ils ne descendent point dans la tombe avec
-notre dépouille mortelle. Nous les possédons aussi
-longtemps que nous existons, ils nous accompagnent
-dans les vicissitudes de la vie de ce monde, et nous
-suivent dans la vie future. Ils nous dédommagent de
-la privation des liens de société dans l'obscurité de la
-nuit et dans les nuages de notre destinée.»</p>
-
-<p>Les hommes les plus éminents ont conservé le goût
-des plaisirs de l'esprit: dans le tumulte du monde,
-dans la carrière la plus brillante, au milieu du torrent
-des affaires, au sein de toutes les distractions, ils restaient
-fidèles aux muses et à l'étude des &oelig;uvres du
-génie; ils ne pensaient pas que, si grand seigneur que
-l'on fût, on pût se dispenser de lire et de s'instruire,
-ils ne rougissaient pas d'accomplir eux-mêmes une
-tâche d'écrivain. Philippe de Macédoine, dînant un
-jour à Corinthe avec Denys le Jeune, plaisantait sur le
-père de ce prince, qui, en exerçant la royauté, avait
-composé des odes et des tragédies. «Quand donc ton
-père, lui dit-il, pouvait-il trouver le temps d'écrire de
-pareilles &oelig;uvres?&mdash;Il le trouvait, répliqua Denys, aux
-<span class="pagenum"><a id="Page_163"> 163</a></span>
-heures que toi et moi nous passons à boire et à nous
-divertir.»</p>
-
-<p>Alexandre aimait la lecture à l'époque où il remplissait
-le monde de sang et de carnage, où il marchait
-de victoire en victoire, traînant à sa suite des
-rois captifs, foulant aux pieds des villes fumantes,
-des provinces ravagées, des trônes brisés; il se sentait
-ennuyé dans sa grandeur, et demandait des livres
-pour dissiper son ennui. Il écrivait à Harpalus de
-lui envoyer les écrits de Philistus, les tragédies d'Euripide,
-de Sophocle, d'Eschyle, et les dithyrambes de
-Thalès.</p>
-
-<p>A l'armée de Pompée, Brutus, le vengeur de la liberté
-romaine, employait à la lecture tout le temps
-dont ses fonctions lui permettaient de disposer. Il lisait
-et écrivait sans cesse quand l'armée n'était pas en
-marche, et il lisait et écrivait encore la veille même
-de cette célèbre bataille de Pharsale qui décida de
-l'empire du monde. C'était dans les ardeurs brûlantes
-de l'été: l'armée campait au milieu d'une plaine marécageuse;
-les esclaves qui portaient la tente de Brutus
-arrivèrent tard; accablé de fatigue, il se baigna
-en les attendant, et, vers midi, se fit frotter d'huile.
-Après avoir pris un léger repas, tandis que les autres
-dormaient ou s'occupaient des événements du lendemain,
-Brutus, sans tente, exposé à l'ardeur du soleil,
-travailla jusqu'au soir à rédiger un extrait de l'histoire
-de Polybe.</p>
-
-<p>Cicéron, qui savourait avec bonheur les joies du
-travail, a dit dans son discours pour Archias: «Pourquoi
-rougirais-je des plaisirs de l'étude, moi qui les ai
-goûtés pendant tant d'années sans que jamais ils ralentissent
-mon zèle et m'empêchassent de rendre service
-à mes concitoyens? Qui pourrait me blâmer si je consacre
-<span class="pagenum"><a id="Page_164"> 164</a></span>
-à l'étude le temps que les autres emploient à des
-affaires vulgaires, à des jeux, à des fêtes ou à de molles
-voluptés?</p>
-
-<p>Pline l'Ancien était animé de la même ardeur, et
-employait au travail chaque instant. Pendant ses repas,
-il se faisait faire des lectures régulières; en voyage
-il avait toujours avec lui un livre, des tablettes, et notait
-tout ce qu'il trouvait de saillant dans un ouvrage.
-Grâce à cette constante application, il doublait le
-cours de sa vie, et il ne croyait pas vivre pendant qu'il
-dormait.</p>
-
-<p>Pline le Jeune lisait partout, à la chasse, à table, en
-se promenant, et dans tous les moments de loisir que
-lui laissaient les affaires. Il s'était fait, il est vrai, une
-loi de préférer les devoirs positifs aux occupations
-d'agrément, et il aspirait sans cesse au repos et à la
-solitude. «Ne pourrai-je donc briser, s'écriait-il, les
-liens qui m'enlacent? Non, jamais. Chaque jour ajoute
-de nouvelles préoccupations aux autres. A peine une
-affaire est-elle achevée qu'il s'en présente une nouvelle;
-la chaîne de mon travail s'allonge sans cesse
-et devient sans cesse plus pesante.»</p>
-
-<p>Pétrarque tombait dans l'hypochondrie quand il
-cessait de lire ou d'écrire, ou quand il n'était pas entraîné,
-par les rêves de son imagination, dans les vallons
-solitaires, près d'une source limpide, sur la pente
-des rocs et des montagnes. Dans le cours de ses fréquents
-voyages, il écrivait partout où il s'arrêtait. Un
-de ses amis, l'évêque de Cavaillon, craignant que l'ardeur
-avec laquelle le poëte travaillait à Vaucluse n'achevât
-de ruiner sa santé déjà très-ébranlée, lui demanda
-un jour la clef de sa bibliothèque. Pétrarque
-la lui remit sans savoir pourquoi son ami voulait l'avoir.
-Le bon évêque enferma dans cette bibliothèque
-<span class="pagenum"><a id="Page_165"> 165</a></span>
-livres et écritoires, et lui dit: «Je te défends de travailler
-pendant dix jours.» Pétrarque promit d'obéir,
-non sans un violent effort. Le premier jour lui parut
-d'une longueur interminable; le second, il eut un mal
-de tête continu; le troisième, il se sentit des mouvements
-de fièvre. L'évêque, touché de son état, lui rendit
-sa clef, et le poëte recouvra aussitôt ses forces.</p>
-
-<p>Pitt le père était, dans sa jeunesse, cornette dans un
-régiment de dragons qui se trouvait en garnison dans
-une petite ville d'Angleterre. Il faisait son service avec
-une parfaite exactitude; mais, dès qu'il avait rempli
-ses fonctions, il se retirait chez lui, et lisait continuellement
-les auteurs les plus célèbres de la Grèce et de
-Rome. Il vivait d'un régime très-frugal pour vaincre
-une goutte héréditaire qui l'attaqua de bonne heure.
-Ce fut peut-être cette disposition maladive qui lui
-donna le goût de la solitude, et ce fut dans la solitude
-qu'il jeta les fondements de la haute position à laquelle
-il s'éleva plus tard.</p>
-
-<p>Des gens diront qu'on ne trouve plus de ces hommes-là,
-et c'est ce qu'on ne doit ni dire ni penser. Ce qui
-est vraiment beau et grand subsiste toujours. Pitt le
-père n'était-il pas d'une trempe romaine? Son fils qui,
-tout jeune, tonnait déjà dans le parlement anglais
-comme un autre Démosthène, et subjuguait les c&oelig;urs
-comme Périclès; son fils qui, à vingt-cinq ans, investi
-du titre de premier ministre d'Angleterre, exerça une
-si prodigieuse influence, pouvait-il, dans quelque situation
-qu'il se trouvât, agir autrement que son père?
-Ce que les hommes ont été une fois, ils peuvent l'être
-à toutes les époques. Celui qui vit dans un temps où
-les événements les plus grandioses se succèdent sans
-cesse et étonnent le monde, ne doit point douter de
-ses forces lorsqu'on a le droit d'attendre de lui des
-<span class="pagenum"><a id="Page_166"> 166</a></span>
-actions éclatantes. Il n'y a pas eu dans la Grèce ni à
-Rome d'hommes plus éminents que ceux dont nous
-pouvons nous-mêmes nous glorifier. Les moyens d'agir
-subsistent toujours dès qu'on le veut; la sagesse
-et la vertu peuvent être mises en pratique dans les
-cercles des cours comme dans l'obscurité de la vie
-privée, dans le palais des rois comme sous le chaume
-du paysan. Nulle part une solitude intelligente n'est
-plus respectable que dans un palais. Là, on distingue
-très-bien les qualités de l'esprit et ses défauts, l'ombre
-et la lumière; là, on pèse en silence les plus grands
-intérêts; là, si l'on sait faire ce que l'on doit et s'entourer
-d'hommes capables, on peut vivre paisible et
-satisfait. On est de toutes parts environné de clartés;
-il est à présent peu de lieux vraiment arriérés; mais
-on ne peut tout reconstituer à la fois, et si quelqu'un
-est en état de faire briller dans une cour le flambeau
-de la philosophie, il agira prudemment peut-être en
-n'en laissant d'abord entrevoir que quelques lueurs.</p>
-
-<p>L'action de la solitude nous place au-dessus des événements
-passagers de ce monde. Celui dont les richesses,
-les voluptés, les grandeurs, n'ont pu satisfaire
-les désirs, peut trouver dans une retraite champêtre,
-avec un livre à la main, les jouissances qu'il a vainement
-cherchées ailleurs.</p>
-
-<p>Celui qui s'éloigne du tumulte de la foule pour travailler
-à s'acquérir l'affection et la reconnaissance des
-hommes; celui qui se lève avec l'aurore pour vivre
-avec les morts n'est point paré dès le matin. Ses chevaux
-reposent à l'écurie, et sa porte est fermée aux
-oisifs; mais, comme il étudie l'humanité, il ne perd
-point de vue le monde, même lorsque ses fenêtres
-sont encore voilées par des rideaux, et qu'il ne voit
-pas se dérouler devant lui le paysage. Il revient sur
-<span class="pagenum"><a id="Page_167"> 167</a></span>
-tout ce qu'il a vu et appris. Chaque observation qu'il
-a faite dans le monde confirme pour lui une vérité ou
-combat un préjugé; tout alors lui apparaît dépouillé
-d'un faux éclat et dans une austère nudité. Et quel
-bonheur de se trouver dans une situation où l'on peut
-éviter le mensonge!</p>
-
-<p>Les plaisirs de la solitude s'accordent avec tous les
-devoirs publics, car ils sont le plus noble exercice
-des facultés qui servent au bien du public. Serait-ce
-donc un crime d'aimer, d'honorer la vérité et de la
-dire? Serait-ce un crime d'oser proclamer à haute
-voix ce qu'un homme vulgaire ne pense qu'en tremblant,
-et de préférer une généreuse liberté aune
-plate servitude? N'est-ce pas par les écrivains que la
-vérité se répand au milieu du peuple, et frappe les
-yeux des grands? Les bons écrivains n'inspirent-ils
-pas le courage de penser, et la liberté de penser n'est-elle
-pas le premier mobile des progrès de la raison?
-Voilà pourquoi on se plaît à rejeter, dans la solitude,
-les chaînes que l'on porte dans le monde, car le penseur
-solitaire peut exprimer librement ce qu'il oserait
-peut-être à peine avouer dans la société. La lâcheté ne
-pénètre point dans la solitude; c'est là, plus que partout
-ailleurs, que l'on s'habitue à regarder en face
-l'insolence des grands, et à briser le masque dont la
-sottise couvre son despotisme.</p>
-
-<p>La solitude, nous devons le répéter encore, nous
-donne des satisfactions de la nature la plus élevée,
-qui ne nous quittent point tant que l'âme du moins
-n'habite pas un corps complétement épuisé. Ces satisfactions
-nous procurent la gaieté dans toutes les
-circonstances de la vie, et nous consolent dans le malheur.
-Elles sont, a dit Cicéron, la nourriture du
-jeune âge, la joie de la vieillesse, notre soulagement
-<span class="pagenum"><a id="Page_168"> 168</a></span>
-dans les peines, notre refuge dans l'adversité. Elles
-nous récréent dans notre demeure, elles nous égayent
-au dehors, elles abrègent pour nous la durée des
-nuits, et nous accompagnent dans nos voyages. «Les
-belles-lettres, disait Pline le Jeune, sont mon amour
-et ma consolation. Je ne connais rien de plus doux,
-et il n'est pas un chagrin qu'elles ne calment. Dans
-les sollicitudes que me font éprouver une indisposition
-de ma femme, la maladie d'un de mes amis, la
-mort d'un de mes serviteurs, je ne trouve de secours
-que dans l'étude. Je comprends toute l'étendue du
-malheur qui me frappe; mais l'étude m'aide à le supporter.»</p>
-
-<p>C'est par l'effet de la solitude que nous conservons
-cet amour pour les belles-lettres, ce goût pour la
-philosophie et pour tout ce qui occupe agréablement
-l'esprit. Il est impossible que le bon goût subsiste
-longtemps dans la pensée de ces petits êtres importants
-qui en parlent souvent avec tant de dédain. L'habitude
-d'exercer sa pensée, de s'efforcer de faire sans
-cesse de nouvelles observations et d'acquérir de nouvelles
-idées, est un trésor inappréciable pour celui
-qui se croit enrichi à chaque observation qu'il poursuit,
-et qui fait fructifier chacune de ses idées. Lorsque
-Démétrius eut pris et livré au pillage la ville de Mégare,
-il fit venir le philosophe Stilpon et lui demanda
-si, dans ce ravage général, il n'avait rien perdu.
-«Non, répondit Stilpon; car tout ce que je possède est
-dans ma tête.»</p>
-
-<p>La solitude est la source d'où découle ce que l'on
-cache ordinairement dans les relations du monde. Là,
-quand on peut écrire, on soulage son c&oelig;ur. Nous n'écrivons
-pas toujours parce que nous sommes dans la
-retraite; mais il est nécessaire cependant d'être dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_169"> 169</a></span>
-la retraite pour écrire. Le plaisir de communiquer ses
-sentiments et ses pensées à un cercle plus étendu que
-celui où l'on vit est la plus grande jouissance de la
-vie pour l'homme qui, par l'effet des circonstances où
-il se trouve placé, ne peut dire hautement tout ce qu'il
-pense.</p>
-
-<p>Chacun peut écrire chez soi; mais celui qui veut
-composer un livre de philosophie ou un poëme a besoin
-d'une pleine liberté. Il faut qu'on le laisse seul;
-il faut qu'il puisse suivre le cours de son inspiration,
-s'établir où bon lui semble, en plein air ou dans sa
-chambre, à l'ombre des arbres ou dans son fauteuil.
-Pour écrire avec bonheur, il faut y être porté par un besoin
-moral, par une certaine ardeur, et n'éprouver aucune
-contrainte. Que si l'on est interrompu à tout instant,
-il faut se résigner et attendre un moment plus
-favorable. On n'écrit pas bien si l'on n'est entraîné à
-écrire par une impulsion intérieure, si l'on n'épie les
-précieux instants où la tête est libre et le c&oelig;ur animé;
-il faut que la pensée alors soit plus vive, et qu'on
-éprouve une noble résolution qui brave les obstacles.
-L'esprit embrasse avec force en ce moment tous les
-objets, les idées s'éclaircissent, et les expressions se
-présentent d'elles-mêmes. Alors on ne se dit pas:
-«Dois-je écrire ou non?» Il faut écrire, dût-on perdre
-l'affection de ses amis, la faveur des grands, détruire
-son repos domestique et anéantir sa fortune.</p>
-
-<p>Pétrarque éprouvait cette impulsion intérieure lorsqu'il
-s'arracha de la ville la plus corrompue qui existât
-de son temps, de la ville d'Avignon, lorsqu'il s'éloigna
-du pape qui l'honorait de sa protection, des princes
-et des cardinaux, pour se retirer dans sa solitude de
-Vaucluse, où il n'emmenait avec lui qu'un domestique,
-où il ne possédait qu'une humble maison et un
-<span class="pagenum"><a id="Page_170"> 170</a></span>
-jardin. Séduit par la grâce de cette retraite, il y fit
-transporter tous ses livres, il y vécut plusieurs années,
-et c'est là que ses ouvrages ont été achevés, commencés
-ou projetés. Pétrarque a plus écrit à Vaucluse qu'en
-aucun autre lieu, et il travaillait là sans cesse à revoir,
-à corriger ses écrits, ne pouvant se décider à les publier.</p>
-
-<p>Virgile se plaint des lâches loisirs qu'il avait à
-Naples. Ce fut pourtant dans ces loisirs qu'il composa
-ses <i>Géorgiques</i>, celui de tous ses ouvrages que l'on
-peut regarder comme le plus parfait, et qui décèle le
-mieux à chaque ligne que Virgile écrivait pour l'immortalité.</p>
-
-<p>Tout écrivain supérieur jette un regard enthousiaste
-vers l'avenir, et croit à la durée de ses &oelig;uvres. L'écrivain
-secondaire ne porte point son ambition si
-haut; il se contente d'un succès moins durable, et
-parfois obtient ce qu'il demande. L'un et l'autre cependant
-doivent s'éloigner de la foule, chercher les
-retraites silencieuses et rentrer en eux-mêmes. Tout
-ce qu'ils font, tout ce qu'ils acquièrent, est un effet de
-la solitude. Il faut que l'amour de la solitude soit fortement
-enraciné dans leur c&oelig;ur, s'ils veulent produire
-quelque &oelig;uvre qui parvienne à la postérité, ou qui
-obtienne l'estime des hommes judicieux de leur temps.
-Toute l'action qu'un sentiment profond peut exercer
-sur un écrivain est due à la solitude. Là, il recueille,
-il examine tout ce qui, dans le monde, a fait quelque
-impression sur son âme; il aiguise ses flèches contre
-les opinions surannées et les erreurs générales. Les
-défauts de l'homme animent le moraliste, et le désir
-de les corriger lui donne une noble ardeur. L'espoir
-de vivre d'âge en âge est le plus grand espoir qu'un
-écrivain du premier ordre puisse se permettre. Nul
-<span class="pagenum"><a id="Page_171"> 171</a></span>
-ne doit se laisser aller à cette ambitieuse confiance,
-s'il n'est doué d'un vrai génie, du génie qui enfante
-les chefs-d'&oelig;uvre. Ce sont ceux à qui le ciel a donné
-cette puissance intellectuelle qui peuvent se dire:
-«Nous nous sommes sentis animés par la douce et
-consolante pensée qu'on parlera de nous quand nous ne
-serons plus. Le murmure d'approbation que nos contemporains
-ont fait entendre autour de nous nous laisse
-présager ce que diront un jour de nous ces hommes
-pour l'instruction et le bonheur desquels nous nous
-sommes sacrifiés, ces hommes que nous estimions et
-que nous aimions avant même qu'ils fussent nés. Nous
-avons éprouvé cette émulation qui tend à soustraire à
-la mort la meilleure partie de nous-mêmes, qui arrache
-au néant les seuls moments de notre existence dont
-nous ne puissions nous glorifier.»</p>
-
-<p>A la faible lueur d'une lampe nocturne comme dans
-l'éclat d'un trône, sur les vagues de l'Océan comme
-sur les champs de bataille, l'amour de la gloire conduit
-l'homme à des actions dont la mort n'anéantit
-point le souvenir. Le midi de la vie est alors aussi beau
-que son aurore. «Les louanges que reçoivent, dit Plutarque,
-les âmes fortes et élevées ne font qu'augmenter
-leur ardeur. La renommée qu'elles se sont acquise les
-conduit par une puissance extraordinaire à tout ce qui
-est beau et grand. La récompense qu'elles ont obtenue
-ne leur suffit point; les actions qu'elles ont accomplies
-n'étaient pour elles qu'un gage de celles qu'on devait
-attendre; elles auraient honte de ne pas rester fidèles
-à leur gloire, de ne pas lui donner un nouvel éclat par
-de plus hauts faits.»</p>
-
-<p>Celui qui ne sent qu'un profond éloignement pour
-les éloges trompeurs, le succès banal et les fades
-compliments, doit lire avec enthousiasme ce passage
-<span class="pagenum"><a id="Page_172"> 172</a></span>
-de Cicéron: «Pourquoi vouloir dissimuler ce que
-nous sommes incapables de cacher? Pourquoi ne pas
-nous faire un honneur d'avouer franchement que nous
-aspirons tous à la gloire, et que les âmes les plus nobles
-sont celles qui éprouvent le plus fortement ce désir?
-Les philosophes qui écrivent sur le mépris de la gloire,
-placent leur nom en tête de leur livre, et prouvent
-ainsi que, tout en enseignant qu'on doit attacher peu
-de prix à la renommée, eux-mêmes souhaitent qu'on
-les nomme et qu'on les loue. La vertu ne demande
-pas une autre récompense de ses fatigues et des périls
-auxquels elle s'est exposée. Que lui resterait-il, si on la
-privait de cette récompense dans cette vie si rapide et
-si misérable? Si l'âme n'avait pas le pressentiment de
-l'avenir, si elle ne portait pas ses pensées au delà des
-étroites limites de cette existence, elle ne se dévouerait
-point aux travaux pénibles, elle ne se fatiguerait
-point par tant de veilles et de sollicitudes, elle ne braverait
-point les mortels dangers. Mais les hommes les
-meilleurs sont nuit et jour agités par le désir de se
-faire une honorable renommée et de porter leur souvenir
-au delà des bornes de cette vie. Nous qui servons
-l'État, nous qui chaque jour nous exposons pour lui à
-tant de périls, voudrions-nous nous condamner à ne
-pas avoir un seul instant de repos, et croire que nous
-perdons tout en rendant le dernier soupir? Des grands
-hommes ont voulu laisser à la postérité leurs traits
-gravés sur le marbre ou sur l'airain; ne vaut-il pas
-mieux lui laisser l'empreinte de notre esprit et de notre
-c&oelig;ur? Pour moi, dans tout ce que j'ai fait, j'ai songé
-à semer pour l'avenir et à répandre dans l'univers la
-mémoire de mon nom. Que cette gloire subsiste après
-ma mort, n'importe! je jouis aujourd'hui de cette
-espérance flatteuse.»</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_173"> 173</a></span>
-Voilà les pensées que l'on devrait chercher à faire
-naître parmi les enfants des grands. Ah! si l'on pouvait
-réveiller en eux cette noble ardeur et les porter
-au travail et à la patience, on les verrait s'éloigner
-des plaisirs corrupteurs de la jeunesse; ils s'élanceraient
-avec enthousiasme dans une noble carrière. Eh!
-quelles actions louables ne feraient-ils pas, et quelle
-illustration ne pourraient-ils pas acquérir! Pour élever
-l'esprit des grands, il faut leur enseigner à mépriser
-tout ce qui est indigne d'eux, tout ce qui énerve le
-corps et l'âme. Il faut les soustraire aux séductions de
-ces vils flatteurs qui ne leur montrent que le plaisir
-des sens, qui ne cherchent à acquérir sur eux quelque
-influence qu'en les attirant dans le vice, qu'en
-ravalant à leurs yeux les belles choses et en leur rendant
-suspect tout ce qui est bon. Le désir de s'illustrer
-par des actions mémorables, d'augmenter son crédit
-par la dignité intérieure et la grandeur d'âme, procure
-des avantages que la naissance et le rang ne donneraient
-point, et qu'on ne peut acquérir sur un trône
-même sans pratiquer la vertu, sans avoir les regards
-constamment fixés sur l'avenir.</p>
-
-<p>Personne ne répand autant de germes précieux dans
-l'avenir que l'écrivain intelligent qui ne craint pas de
-blesser la vanité de ses concitoyens en traçant une
-peinture énergique de leurs préjugés et de leurs erreurs.
-Ce n'est pas pour eux seulement qu'il écrit,
-c'est pour leurs enfants et leurs petits-enfants, dont il
-éclairera la raison. Quand l'homme de mérite que la
-haine poursuivait pendant sa vie est descendu dans la
-tombe, son savoir, son exemple, sa juste réputation,
-portent leurs fruits. O Lavater! on oubliera des milliers
-de sots qui n'ont pas craint de t'attaquer, et toi,
-tu seras aimé et honoré. Le souvenir de tes faiblesses
-<span class="pagenum"><a id="Page_174"> 174</a></span>
-s'effacera, et on ne verra que ce qui t'élève au-dessus
-des autres hommes. Alors, comme l'a prédit l'auteur
-des Caractères des poëtes, des prosateurs allemands,
-la richesse de ton style, l'énergie, la concision, la hardiesse
-de tes peintures, le talent avec lequel tu as représenté
-les m&oelig;urs et les faiblesses humaines, feront
-admirer de la postérité ton &oelig;uvre, qui fut une des
-productions originales de notre siècle, et personne
-alors ne saura que Lavater, qui a créé une langue si
-expressive et qui a révélé tant de vérités nouvelles,
-croyait aux jongleries de Gassner.</p>
-
-<p>Tel est le succès des grands écrivains. L'espoir enthousiaste
-de Cicéron s'est réalisé, et Lavater, malgré
-toutes les injures dont il a été l'objet en Suisse et en
-Allemagne, a obtenu par sa Physiognomonie la célébrité
-qu'il pressentait. Mais si l'orateur romain n'avait
-été que consul et si Lavater n'avait été que thaumaturge,
-il ne resterait que peu de chose de l'un et de
-l'autre dans les annales du temps, qui engloutit les
-choses vulgaires et ne garde pour la postérité que ce
-qui est digne d'elle.</p>
-
-<p>Autant un bon écrivain est au-dessus du commun
-des hommes, autant le pouvoir de sa pensée surpasse
-celui des pensées de la multitude. Il est vrai que les
-ignorants gouvernent en maint lieu l'opinion et que
-souvent ce sont eux que l'on consulte pour savoir ce
-que l'on doit admettre ou rejeter; mais toute grande
-pensée est immortelle, et les critiques d'un sot disparaissent
-avec le jour qui les a vues naître.</p>
-
-<p>Quand on entend des jugements sans goût, des satires
-qui ne s'appuient sur aucune &oelig;uvre, on pourrait
-bien dire à ces prétendus beaux-esprits, qui dans leur
-stérilité ne savent que se moquer des productions les
-plus sérieuses: «Pourquoi voulez-vous expliquer et
-<span class="pagenum"><a id="Page_175"> 175</a></span>
-commenter ce que j'écris, lorsque les passages les
-plus recommandables de nos &oelig;uvres glissent sur
-votre esprit sans l'émouvoir? Qui êtes-vous? Pourquoi
-vous ériger en archivistes de la sottise et en juges du
-bon goût? Où sont vos écrits? Où a-t-on jamais entendu
-prononcer votre nom? Quels hommes distingués
-comptez-vous au nombre de vos amis? Dans quelle
-contrée sait-on que vous existez? Pourquoi prêcher
-sans cesse votre <i>nihil admirari</i>? Pourquoi cherchez-vous
-à flétrir ce qui est grand et noble, si ce n'est
-parce que vous ne possédez point ces qualités, parce
-que vous sentez vous-mêmes votre petitesse et votre
-misère? Si vous briguez les suffrages d'une foule crédule
-et ignorante, c'est que personne ne vous estime;
-si vous affectez de mépriser la gloire, c'est que vous
-êtes incapables de rien faire de durable. Mais soyez
-tranquilles, le nom que vous cherchez à tourner en
-ridicule restera, et le vôtre sera oublié.</p>
-
-<p>Il est bien permis de conserver ces désirs de renommée
-parmi ces êtres vulgaires; mais ce n'est point
-à eux que j'en appelle, c'est aux hommes d'un jugement
-droit et équitable, aux hommes d'élite que l'on
-désire émouvoir, et dont le c&oelig;ur s'ouvre toujours à un
-écrivain quand ils voient avec quelle confiance il aspire
-à y épancher le sien. C'est pour conquérir leurs
-suffrages qu'on se retire dans la solitude. Après les
-gens qui s'amusent à inscrire leurs noms sur les murs
-et les vitres, nul ne me paraît moins digne de renommée
-que celui qui n'écrit qu'en vue de la petite
-ville où il demeure. Quiconque cherche la gloire
-parmi les hommes au milieu desquels il vit, est un fou
-qui sème son grain sur le roc. On lui accordera peut-être
-quelques bonnes qualités, mais on ne lui pardonnera
-ni sa grandeur ni sa liberté.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_176"> 176</a></span>
-Par bonheur un écrivain de c&oelig;ur peut se dire que
-les hommes justes et sensés qui vivent loin de lui suivent
-d'autres règles que ses concitoyens pour apprécier
-un bon livre. Ces hommes-là se demanderont si
-ce livre peut agir sur l'esprit, s'il a une tendance morale
-et utile, s'il est marqué du sceau de la sincérité,
-s'il peut donner plus d'élévation à l'âme, faire naître
-des sentiments nobles et inspirer des résolutions généreuses.
-S'il en est ainsi, ce livre a leurs suffrages, et
-ils rendent justice à celui qui l'a composé.</p>
-
-<p>Dans les relations ordinaires de la vie, là où chacun
-apparaît sous une forme d'emprunt, trompe les autres
-qui le trompent également, prodigue des éloges pour
-en recevoir lui-même, on s'incline respectueusement
-devant l'homme qu'on méprise le plus, et l'on donne
-à quelque sot personnage les titres les plus solennels.
-Mais celui qui sait se tenir à l'écart de ces cercles
-menteurs ne demande point de faux compliments et
-n'en adresse point à qui ne les mérite pas. Toutes ces
-vaines protestations que l'on reçoit dans le monde ne
-sont rien auprès du bonheur que l'on éprouve à côté
-d'un ami qui nous inspire un noble courage, nous soutient
-contre l'injustice, nous entraîne sur le chemin
-de l'honneur et y marche avec nous.</p>
-
-<p>Que sont les riants propos de salon comparés à la
-paix domestique, à la félicité que nous donne une belle
-et aimable femme qui ravive les forces assoupies de
-notre esprit, qui, en secondant notre ardeur et notre
-énergie, nous aide par ses encouragements à surmonter
-tous les obstacles et à poursuivre nos projets, qui
-enflamme notre imagination par sa nature idéale, qui
-examine avec une sage perspicacité nos pensées et
-nos actions, qui, en reconnaissant nos fautes, nous
-donne avec douceur des avis sérieux et nous éclaire
-<span class="pagenum"><a id="Page_177"> 177</a></span>
-par ses conseils, qui, en épanchant son c&oelig;ur dans le
-nôtre, nous anime de plus en plus d'un désir vertueux,
-et qui enfin achève de former notre caractère par la
-douceur de son amour, par le ravissant accord de ses
-sentiments avec les nôtres!</p>
-
-<p>Sous une telle influence, ce qu'il y a en nous de bon
-se conserve, et ce qui est mauvais s'efface. Nos concitoyens
-nous voient tels que nous devons être en public,
-et non pas tels que nous sommes dans la solitude.
-Dans le monde, nous prenons à tâche de ne montrer
-que les beaux côtés de notre caractère et d'en dissimuler
-les défauts. C'est par ce moyen que nous
-parvenons à nous rendre agréables, et si nous n'écrivions
-rien, à notre mort toute notre cité natale pourrait
-dire: Ah! c'était un honnête homme. Un de mes
-bons amis me disait une fois: «Le matériel fait le
-premier mérite de l'homme, et, pour vivre en paix,
-on doit se garder de faire apercevoir l'autre partie de
-soi-même.»</p>
-
-<p>Mais nos contemporains nous jugent plus impartialement
-que nos concitoyens, et nos faiblesses descendent
-avec nous dans le tombeau; elles s'anéantissent
-avec le corps qui en était la source. Notre pensée
-seule subsiste si elle a produit quelque &oelig;uvre honorable.
-Nos écrits sont le bien que nous laissons en
-mourant.</p>
-
-<p>Alors l'envie cesse de harceler notre nom, nos adversaires
-se taisent, et la médisance cherche un autre
-aliment. Alors les hommes qui nous aimaient et qui
-n'osaient laisser paraître leur affection prendront peut-être
-la parole; peut-être nous pardonnera-t-on d'avoir
-voulu nous élever au-dessus de ceux qui font tout pour
-tomber à leur mort dans un éternel oubli et qui atteignent
-parfaitement ce but. Peut-être nous pardonnera-t-on
-<span class="pagenum"><a id="Page_178"> 178</a></span>
-d'avoir été animés du désir de laisser quelque
-chose qui ne périsse pas en même temps que nous, ou
-que l'on puisse considérer comme un appel que nous
-faisons du jugement de nos concitoyens à celui du
-monde.</p>
-
-<p>Ce n'est pas seulement cette soif de gloire qui anime
-l'écrivain dans la solitude; il éprouve là une autre
-jouissance, une jouissance inappréciable, que nul être
-ne lui peut enlever, celle qui naît du travail même.
-Que de satisfaction on goûte quand on écrit dans une
-application soutenue, dans l'enthousiasme qui s'y
-joint! Il suffit souvent d'un tel travail pour dissiper nos
-chagrins, pour nous faire oublier nos douleurs. Ah!
-je ne donnerais pas une seule heure de ces occupations
-paisibles pour tous les rêves de gloire qui enchantaient
-Cicéron. La tranquillité que l'on retrouve dans
-une longue suite de souffrances cause à l'âme les plus
-douces, les plus nobles émotions. Le plaisir que l'on
-ressent à faire encore quelque chose, lorsqu'on se
-croyait déjà hors d'état de rien produire, est inconnu
-peut-être à l'homme qui jouit d'une forte santé, car il
-a confiance en lui-même. Mais pour un écrivain malade,
-une difficulté vaincue, une période élégante,
-une expression heureuse, une exposition claire et habile,
-un travail achevé, sont un baume salutaire, un
-contre-poison de la mélancolie et un des grands avantages
-de la solitude, et la satisfaction que l'on en reçoit
-est bien préférable à toutes les idées de gloire et
-de réputation. Qui ne renoncerait volontiers, pour une
-telle satisfaction, à ces rêves contre lesquels notre raison
-élève tant de puissantes objections?</p>
-
-<p>Se suffire à soi-même sans qu'il soit besoin de recourir
-à l'appui des autres; consacrer à un travail qui,
-peut-être, ne sera point entièrement inutile, des
-<span class="pagenum"><a id="Page_179"> 179</a></span>
-heures, des jours que nous aurions perdus dans la tristesse
-ou dans l'ennui; voilà l'un des plus précieux
-résultats de la vocation d'écrivain, et ce résultat me
-suffit. Quel est celui qui, dans sa retraite, ne se réjouit
-pas de voir tout ce qu'il peut faire dans une soirée,
-tandis que les files de voitures circulent dans les
-rues et font trembler les vitres de ses fenêtres?</p>
-
-<p>Que chacun, du reste, se berce s'il lui plaît d'un espoir
-d'avenir et d'une immortalité idéale. Ces rêves de
-l'imagination sont un des avantages de la solitude;
-je ne prétends point en contester l'utilité, car les bons
-et les mauvais écrivains y trouvent leur bonheur; et
-ces rêves, ces espérances atteignent au même but: ils
-nous montrent par quelle force on grandit dans la solitude
-et avec quelle facilité on s'y soustrait au faux
-éclat du monde.</p>
-
-<p>Les singularités de quelques écrivains sont souvent
-encore un des avantages de la solitude. Dans l'éloignement
-des relations sociales, on devient moins souple
-et moins flexible; mais celui qui conserve ces qualités
-regrette de se montrer dans la société tout autre
-qu'il n'est, et, dans son dépit, il prend la plume, ne
-fût-ce que pour soulager son c&oelig;ur<a id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">&nbsp;[17]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_180"> 180</a></span>
-Cet écrivain a tort, dira-t-on; une telle façon d'écrire
-n'est pas de nature à contribuer à l'agrément ni
-à l'instruction du lecteur. Cependant elle a aussi son
-mérite. La littérature gagne par là plus de liberté, s'éloigne
-des formes, des opinions rampantes et serviles,
-et s'approprie davantage aux besoins du temps.</p>
-
-<p>Dans un Traité sur le style publié à Weimar, un
-gentilhomme a exprimé plusieurs idées que je me permettrai
-de contredire. Il voudrait des règles de style
-générales, et moi, je réclame la liberté du style dans
-des livres écrits pour des hommes de natures si variées.
-Il veut qu'on s'applique à suivre certains modèles,
-et moi, je crois que chacun peut être à soi-même
-son meilleur modèle. Il veut qu'on imite certaines
-formes de langage, et moi, je voudrais qu'on se peignît
-autant que possible dans ses pensées et dans ses
-expressions. Il veut que l'écrivain ne paraisse pas dans
-son ouvrage, et moi, je crois qu'il est tout aussi permis
-de disséquer ouvertement son âme et de faire sur soi-même
-des observations utiles aux autres que de léguer
-son corps à un professeur d'anatomie. Il veut
-qu'on ne s'écarte point des sentiers ordinaires, qu'on
-s'avance d'un pas grave et mesuré, et moi, je ne me
-soucie point d'apprendre d'un autre comment je dois
-marcher. Il dit que, si chacun se laisse aller à ses allures
-particulières, il n'y a plus d'ensemble, et je réponds
-que je tiens peu à cet ensemble qui est l'effet
-de la routine. Il prétend que c'est à présent parmi les
-écrivains une maladie contagieuse de montrer quelle
-est la disposition de leur âme au moment où ils écrivent,
-<span class="pagenum"><a id="Page_181"> 181</a></span>
-et moi, je déclare que je ne puis cacher ce qui
-se passe en moi quand je m'entretiens avec mon lecteur.
-Il paraît désirer que, lorsque l'on se met à écrire
-un livre, on n'agisse point comme si l'on était seul, et
-moi, je n'ai souvent d'autre motif en écrivant que de
-pouvoir dire un mot tout seul.</p>
-
-<p>En général ce traité renferme pourtant des réflexions
-très-justes et très-vraies, et je n'y trouve d'autre objection
-à faire que celles que je viens de tracer; car,
-quoique les digressions, les écarts, les fantaisies de
-nos beaux-esprits, me déplaisent autant qu'à l'auteur
-de cet ouvrage, il me paraît néanmoins que cette manière
-d'écrire qu'on n'acquiert que dans la solitude,
-nous a déjà donné plus de liberté que nous n'en avions,
-et que cette liberté, employée avec goût et avec mesure,
-fera circuler de nombreuses et utiles vérités
-dans le public.</p>
-
-<p>Il est encore un grand nombre de villes où les lumières
-ne se sont pas répandues autant qu'on le désirerait,
-et où l'on marche timidement pas à pas selon
-les anciens errements; chacun regarde, écoute son
-voisin, et personne n'ose sortir du sentier ordinaire.
-Ceux qui se sont approprié les idées les plus délicates
-des peuples étrangers sont obligés de les garder pour
-eux-mêmes et de suivre la multitude. Mais si nos écrivains
-s'accoutumaient dans la solitude à paraître hardiment
-devant le public; s'ils voulaient apprendre à
-connaître la vie, les m&oelig;urs, les opinions des hommes
-dans toutes les conditions; s'ils osaient appeler les
-choses par leur véritable nom et parler dans leurs
-écrits de tout ce dont un homme raisonnable a droit
-de s'occuper; alors l'instruction se répandrait peu à
-peu parmi le peuple, et on s'habituerait à penser par
-soi-même, sans consulter une opinion banale. Mais,
-<span class="pagenum"><a id="Page_182"> 182</a></span>
-pour en venir là, il faut que les écrivains, et notamment
-les écrivains allemands, connaissent un autre
-monde que celui de leur université, de leur petite
-ville natale ou de la maison qu'ils habitent; il faut
-qu'ils aient vécu, qu'ils aient été en relation avec des
-hommes de différents pays et de différentes conditions;
-il faut qu'ils ne s'effrayent point de la société
-des grands et qu'ils ne fuient point celle des gens d'une
-classe inférieure, et il faut aussi qu'ils s'éloignent souvent
-de ces relations et qu'ils sachent vivre dans la
-retraite.</p>
-
-<p>Une foule de projets utiles échoueraient sans doute
-si, pour les faire réussir, il fallait nécessairement avoir
-recours aux savants et aux écrivains. Mais il est bon
-pourtant qu'un écrivain fraye la route et qu'il ne se
-décourage pas si l'on interprète mal ses intentions
-et si l'on va même jusqu'à se révolter contre lui.</p>
-
-<p>Les grandes et fortes pensées sont en général bannies
-du langage ordinaire de la conversation. Ce qu'on
-admet le plus volontiers dans le monde, j'entends
-dans le monde que nous voyons autour de nous, ce
-sont les expressions les plus timides et les sentiments
-les plus réservés. Mais si l'on ne tolère point la rude
-franchise de l'écrivain dans un salon, nous devons
-dire que le langage flatteur du monde serait aussi
-peu à sa place dans un livre. Il faut que la vérité soit
-exprimée, qu'on s'accoutume à la reconnaître dans
-la société, à la taire s'il en est besoin, qu'on forme
-ses manières dans le monde et son caractère dans la
-solitude.</p>
-
-<p>La volonté s'affermit dans la solitude, on devient là
-plus exigeant pour soi-même, parce qu'on y trouve
-plus de loisir, plus de liberté, et qu'on y acquiert par
-là même plus de pouvoir. Mais il ne faut pas, nous le
-<span class="pagenum"><a id="Page_183"> 183</a></span>
-répétons encore, que les loisirs dont on jouit dégénèrent
-en oisiveté, et engourdissent peu à peu nos sages
-résolutions. Il faut au contraire que la jouissance d'une
-pleine et entière liberté anime à la fois notre esprit et
-notre imagination.</p>
-
-<p>Un de mes amis m'a souvent dit qu'il n'éprouvait
-jamais aussi vivement le besoin d'écrire que les jours
-de revue, où des milliers d'hommes passaient sous
-ses fenêtres pour s'en aller assister aux man&oelig;uvres des
-régiments. Il a publié de bons ouvrages scientifiques;
-mais ce qu'on lui doit de meilleur, il l'a fait précisément
-dans ces jours de grand spectacle populaire. Moi-même
-je me souviens que, dans ma jeunesse, je ne
-me sentais jamais plus disposé à m'occuper d'idées sérieuses
-que dans les matinées des jours de fêtes, quand
-mes concitoyens circulaient dans les rues parés et endimanchés,
-et que j'entendais au loin retentir le son
-d'une cloche de village.</p>
-
-<p>Les fréquentes interruptions paralysent les bons
-effets de la solitude. Si l'on n'est point tranquille, on
-ne peut recueillir ses pensées. Voilà pourquoi des fonctions
-publiques nous ôtent souvent plus d'intelligence
-qu'elles ne nous en donnent; chacun est obligé d'être,
-dans l'emploi qu'il occupe, ce que l'on veut qu'il soit,
-tandis que dans la solitude il garde sa vraie nature. De
-là vient que tant d'hommes livrés aux études de la
-science encourent de graves reproches sur les devoirs
-journaliers qui leur sont imposés. On dit d'eux qu'ils
-ne sont bons qu'à faire des livres; on loue peut-être
-leurs ouvrages, et l'on attaque sans ménagement leur
-capacité administrative.</p>
-
-<p>Dans la solitude on combat énergiquement le préjugé
-et l'erreur. Plus on observe les choses de près,
-plus on s'affermit dans ses convictions et plus on sent
-<span class="pagenum"><a id="Page_184"> 184</a></span>
-fortement tout ce que l'on examine. Quand l'âme est
-rentrée tout entière en elle-même, il lui devient plus
-facile d'agir puissamment sur les objets qui l'entourent.
-Si, après s'être concentré dans ses propres réflexions,
-un homme d'un sens droit et d'un c&oelig;ur
-généreux parvient à saisir la vérité qu'il a sincèrement
-cherchée, il ne s'inquiète plus de ceux qui voudraient
-affecter envers lui un injuste dédain, il écoute sans
-crainte les sarcasmes enfantés par de grossières préventions,
-et il reste calme au milieu du tumulte qu'excite
-dans la foule ignorante celui qui ose ouvrir la
-main pour en laisser échapper une vérité.</p>
-
-<p>La solitude diminue le nombre de nos passions; de
-cent petites préoccupations d'esprit elle en fait une
-grande. J'ai essayé de démontrer ailleurs quelle influence
-pernicieuse elle exerce sur nos penchants;
-mais, Dieu soit loué! elle produit aussi sur ces mêmes
-penchants des effets salutaires. Si elle jette dans quelques
-têtes un trouble funeste, il en est d'autres auxquelles
-elle donne une heureuse direction. Oui, c'est
-dans la solitude qu'on apprend à sentir et à connaître
-réellement les passions. Elles s'élèvent contre nous
-comme des vagues fougueuses, et tendent à nous engloutir;
-mais la raison les domine et les apaise. Si
-nous devons engager une lutte difficile, la vertu, la
-résignation, nous donnent une force de géant. On
-déracine des arbres, on amollit des rochers; avec la
-vertu et la résolution, tout est possible dès que l'on
-sait qu'une passion ne peut être vaincue que par une
-autre passion.</p>
-
-<p>La noblesse d'âme que l'on acquiert dans cette observation
-de soi-même est fière de sa propre dignité.
-Elle éloigne d'elle tout contact impur et toute mauvaise
-relation. Qu'importe qu'on proclame autour d'elle
-<span class="pagenum"><a id="Page_185"> 185</a></span>
-que la volupté est un des premiers besoins de la nature
-humaine, et qu'un homme comme il faut ne peut
-se dispenser d'entretenir des courtisanes et de se livrer
-à tous les plaisirs des sens? elle voit que la débauche
-étouffe dans les hommes le sentiment de la vertu,
-qu'elle énerve leur courage, qu'elle les livre à la paresse
-et à l'indolence chaque fois qu'ils devraient agir
-avec énergie et persévérance.</p>
-
-<p>Celui qui veut se distinguer dans le monde doit
-craindre l'oisiveté. S'il n'épuise pas ses forces dans la
-débauche; si, pour les réparer, il n'a pas recours à une
-nouvelle intempérance, il n'aura pas besoin de passer
-la journée à se promener. Tous les hommes sans
-exception ont, chaque jour de leur vie, quelque chose
-à apprendre. Quelque rang qu'on occupe dans le
-monde, on n'est vraiment grand que par sa grandeur
-intérieure. Plus nous exercerons nos facultés intellectuelles,
-plus nous connaîtrons l'étendue de ces facultés.
-Si nous sommes portés à la débauche, il faut, pour
-triompher de ce fatal penchant, tourner notre pensée
-vers les nobles et grandes actions, éviter les distractions
-frivoles, nous appliquer à l'étude des sciences ou
-des arts, et prendre l'habitude de rentrer souvent en
-nous-mêmes.</p>
-
-<p>C'est au sein de la retraite que cette généreuse fierté
-éclate dans toute sa puissance. Celui qui veut que ses
-méditations soient utiles aux autres doit voir le monde,
-mais sans y rester trop longtemps et sans y prendre
-trop de goût; car il courrait risque d'y énerver ses propres
-forces. César s'arracha des bras de Cléopâtre, et
-devint le maître de l'univers; Antoine se soumit en
-esclave aux charmes de cette princesse, et sa faiblesse
-lui coûta le pouvoir et la vie.</p>
-
-<p>La solitude, il est vrai, donne à l'âme des idées exaltées
-<span class="pagenum"><a id="Page_186"> 186</a></span>
-qui ne s'accordent point avec la vie réelle; mais
-l'attrait des grandes choses et l'enthousiasme montrent
-au solitaire la possibilité de se soutenir à une hauteur
-où l'homme du monde serait saisi par le vertige. Le
-solitaire est entouré de tout ce qui agrandit sa raison,
-enflamme son esprit, l'élève au-dessus de lui-même,
-et lui donne le sentiment de l'immortalité, tandis que
-l'homme du monde ne vit que d'une vie éphémère.
-Le solitaire trouve dans la retraite une compensation
-suffisante à tous les vains plaisirs dont il se prive,
-tandis que l'homme du monde croit avoir tout perdu,
-s'il manque de paraître à une assemblée, s'il néglige
-un spectacle.</p>
-
-<p>Je ne puis me rappeler sans une douce émotion
-le passage où Plutarque dit: «Je vis tout entier dans
-l'histoire; tandis que je recueille les récits qu'elle me
-présente, mon âme se remplit des images des hommes
-les plus grands et les plus vertueux. Si les gens que
-je ne puis me dispenser de fréquenter m'offrent quelque
-mauvais point de vue, je m'efforce de l'éloigner,
-et, libre de toute passion blâmable, je m'attache à ces
-nobles modèles de vertu qui sont si beaux, si attrayants,
-et qui s'accordent si bien avec notre nature.»</p>
-
-<p>L'âme qui se lie dans la solitude à ces grandes
-images oublie les séductions vulgaires. Elle s'élève
-toujours plus haut, et regarde avec dédain tout ce
-qui, dans le monde, tendait à l'abaisser et à lui ravir
-son énergie. Lorsqu'elle est arrivée à cette hauteur
-majestueuse, ses forces et ses besoins se développent.
-Tout homme peut ordinairement faire plus qu'il ne
-fait; c'est pourquoi on doit s'efforcer d'arriver à tout
-ce dont on ne se sent pas complétement incapable.
-Combien d'idées assoupies se réveillent dans cet effort!
-Combien d'impressions, qu'on croyait effacées, se
-<span class="pagenum"><a id="Page_187"> 187</a></span>
-ravivent dans notre esprit, et se retracent sous notre
-plume! Nous avons toujours plus de pouvoir que
-nous ne croyons, pourvu que nous ne cessions pas de
-l'exercer, pourvu que l'enthousiasme allume le feu,
-que l'imagination l'entretienne, et que la vie nous
-semble fade et morne dès que nous ne sentons plus en
-nous cette chaleur vivifiante<a id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">&nbsp;[18]</a>.</p>
-
-<p>Dans la solitude, comme partout ailleurs, l'apathie
-est la mort de l'âme. Quand je quittai la Suisse, une
-maladie grave, des souffrances inexprimables, me
-jetèrent pendant plusieurs années, par intervalles,
-dans un état affreux. Tandis que ceux qui m'entouraient
-et qui ne connaissaient point le secret de mes
-douleurs intérieures, me croyaient agité par une ardente
-colère et prêt à prendre la lance et le bouclier,
-je continuais à remplir avec exactitude et avec zèle
-mes devoirs de médecin; tandis que des cris de rage
-s'élevaient de tous côtés contre moi, je restais impassible,
-et je ne parlais à personne de ces incroyables
-récriminations. J'étais malade, j'avais le c&oelig;ur navré;
-un malheur domestique, malheur terrible, occupait
-toutes mes pensées, et me rendait insensible à toute
-autre peine. Pendant des années entières, je restai
-comme pétrifié; je passais de longues heures sans
-pouvoir penser, et souvent je disais le contraire de ce
-que je voulais exprimer. Je ne prenais presque aucune
-nourriture; je ne prenais rien de ce qui fortifiait les
-autres; je me sentais parfois si faible que je croyais
-<span class="pagenum"><a id="Page_188"> 188</a></span>
-tomber à chaque pas, et quand je m'asseyais pour
-écrire, je souffrais les tourments de l'enfer. Le monde
-entier n'était rien pour moi; j'étais absorbé par la douleur
-contenue de mon c&oelig;ur saignant.</p>
-
-<p>La passion ne naît que lorsque les organes corporels
-sont capables d'exécuter ce qui est dans le caractère.
-Pour que l'âme puisse agir, il ne faut pas que
-ses organes soient comprimés; car c'est par eux
-qu'elle agit dans la solitude comme dans le monde;
-pour qu'elle soit active et entreprenante, il est nécessaire
-qu'elle ne soit point arrêtée par ces agents.</p>
-
-<p>En général, on cesse d'estimer les petites choses à
-mesure qu'on se passionne pour les grandes. C'est
-pourquoi, dans la pratique des affaires ordinaires, le
-simple bon sens vaut souvent mieux que le génie<a id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">&nbsp;[19]</a>.
-Si les fonctions publiques ont fatigué l'esprit, la solitude,
-la liberté, peuvent seules le retremper; il n'est
-point d'autre ressource pour le philosophe, pour l'écrivain,
-quand ils ont été mal interprétés, injuriés,
-froissés par ceux qui les entourent; si leur âme gémit
-de ces injustices et de cette oppression, si elle tombe
-dans le découragement, donnez-leur un salutaire
-loisir, une plume et de l'encre, ils seront vengés. Des
-nations entières liront ce qu'ils vont écrire. Un grand
-nombre d'hommes, doués d'un esprit intelligent, sont
-restés dans un état de médiocrité par le fait même des
-emplois dont ils ont été chargés, parce qu'ils languissent
-dans des occupations qui ne les forcent point
-<span class="pagenum"><a id="Page_189"> 189</a></span>
-à penser, et qui conviennent mieux à un sot qu'à une
-intelligence d'élite.</p>
-
-<p>La solitude classe toutes les choses au rang qui leur
-convient. Là, on se réjouit de pouvoir penser, et on
-se réjouit de gagner du temps en déplaisant à certains
-hommes. Cet éloignement que l'on inspire est souvent
-un bonheur digne d'envie. Que je plaindrais celui qui,
-aimant à méditer en silence, se trouverait chaque
-jour accablé de visites importunes, de questions indiscrètes;
-qui, au moment même où il se sentirait
-animé par une heureuse inspiration, se verrait forcé
-de recevoir, l'un après l'autre, une vingtaine de dés&oelig;uvrés,
-de disserter sur des lieux communs, et de
-répéter des formules banales! Adieu alors le mouvement
-de ses idées; il ne lui resterait que la douleur
-d'avoir perdu des heures précieuses. Mais, en général,
-ces hommes laborieux ne sont point ceux que l'on
-recherche le plus, et ce n'est pas contre un homme
-ordinaire qu'une ville entière se soulève. Avouez-le
-donc, il y a quelque chose de grand dans celui qui
-soulève tant de clameurs, auquel on prédit tant de
-désastres, et que l'on accable de tant de calomnies.
-Heureux le penseur ignoré du public! on le laisse
-seul; et, comme il sait qu'il n'est point compris, il ne
-s'étonne pas d'être mal jugé.</p>
-
-<p>Telle fut, au sein de la multitude, la destinée de
-l'illustre comte de Schaumbourg-Lippe, plus souvent
-désigné sous le nom de comte de Buckebourg. Je n'ai
-jamais vu un homme plus mal jugé que celui-là, et
-cependant son nom mérite d'être cité parmi les noms
-les plus honorables de l'Allemagne. J'appris à le connaître
-dans un temps où il vivait à l'écart du monde,
-gouvernant son petit État avec une remarquable sagesse.
-Il avait, il est vrai, au premier abord, quelque
-<span class="pagenum"><a id="Page_190"> 190</a></span>
-chose de choquant, qui empêchait qu'on ne rendît
-justice à son vrai mérite. Le comte de Lacy, ambassadeur
-d'Espagne à Pétersbourg, m'a raconté que,
-lorsque le comte de Buckebourg commandait les
-troupes portugaises, l'extérieur de ce prince frappa
-tellement les généraux espagnols, lorsqu'ils l'aperçurent
-avec leurs lunettes, qu'ils s'écrièrent: «Est-ce
-que les Portugais ont pris pour chef un Don Quichotte?»
-Mais ce même comte de Lacy, homme d'esprit, racontait
-avec enthousiasme la conduite de Buckebourg
-en Portugal, et vantait l'étendue de son esprit, la
-noblesse de son caractère. C'était, il faut le dire, un
-homme d'une apparence singulière. Son attitude, ses
-cheveux flottants, sa figure maigre et la longueur
-démesurée de l'ovale de sa tête, rappelaient la figure
-de Don Quichotte; mais, en l'observant de près, on
-ne tardait pas à concevoir de lui une autre idée. Une
-physionomie vive et animée annonçait l'élévation de
-son âme, la finesse de son esprit, la bonté et la sérénité
-de son c&oelig;ur, et jamais je n'ai passé un instant
-avec lui sans admirer la douceur et la noblesse de sa
-nature. Les sentiments distingués et les pensées héroïques
-éclataient en lui comme dans les plus belles
-âmes des Grecs et des Romains. Il était né à Londres,
-et il se montrait parfois bizarre: il aimait, par
-exemple, à rivaliser en tout avec les Anglais. Un
-jour, il paria qu'il irait à cheval de Londres à Edimbourg
-en tournant le dos à cette dernière ville. Il
-parcourut à pied une partie de la Grande-Bretagne,
-et se fit un amusement de traverser plusieurs provinces
-de ce royaume en mendiant avec un prince allemand
-qui l'accompagnait. Une fois, on lui dit que,
-quelque part au-dessous de Ratisbonne, le cours du
-Danube était si impétueux que personne n'avait pu
-<span class="pagenum"><a id="Page_191"> 191</a></span>
-traverser ce fleuve à la nage. Il tenta l'entreprise, et
-s'avança si loin, à l'endroit le plus périlleux, qu'on
-eut beaucoup de peine à le sauver. Un homme éminent
-comme diplomate et comme philosophe, le conseiller
-Strube, m'a raconté que, durant la guerre
-contre la France, le comte, qui commandait l'artillerie
-dans l'armée du duc Ferdinand de Brunswick,
-invita un jour quelques officiers hanovriens à dîner.
-Au beau milieu du banquet, on entend siffler les boulets
-sur la tente. «Les Français ne sont pas loin,
-disent les officiers.&mdash;Non, réplique le comte, ils
-sont encore loin de nous; restez à votre place.» Bientôt
-d'autres boulets rasent le haut de la tente. Les officiers
-se lèvent en s'écriant: «Les Français sont là!&mdash;Non,
-répète le comte, ils ne sont pas là, je vous
-en donne ma parole.» Cependant on entend de minute
-en minute gronder de plus près les boulets, et
-les officiers, tout en affectant un air de calme, faisaient
-intérieurement leurs réflexions sur cette fête
-singulière. Enfin le comte leur dit: «J'ai voulu,
-Messieurs, vous montrer jusqu'à quel point je puis
-compter sur mes artilleurs. Je leur avais prescrit de
-tirer sur le bouton de notre tente pendant que nous
-serions à table, et ils ont obéi à mes intentions avec
-la plus parfaite adresse.» On reconnaît à ce trait un
-homme qui veut s'exercer, et exercer les autres à tout
-ce qui semble difficile. J'étais un matin avec le comte,
-près d'un magasin à poudre qu'il avait fait construire
-au-dessous de sa chambre à coucher, dans le fort de
-Wilhelmstein. «Je n'aimerais pas, lui dis-je, à dormir
-ici dans les chaudes nuits d'été.» Et le voilà qui
-se met à me faire les plus spécieux raisonnements
-pour me prouver que l'excès et l'absence du danger
-étaient tout un. Quand je rencontrai pour la première
-<span class="pagenum"><a id="Page_192"> 192</a></span>
-fois cet homme étonnant, c'était en présence d'un
-officier anglais et d'un portugais. Il me parla pendant
-deux heures de la Physiologie de Haller, qu'il savait
-par c&oelig;ur. Le lendemain matin, il me conduisit dans
-un petit bateau qu'il dirigeait lui-même à la forteresse
-de Wilhelmstein, qu'il avait fait construire au
-milieu d'un lac. Un dimanche, dans l'allée de Pyrmont,
-au milieu d'une quantité de femmes élégantes
-et de jeunes gens galants, il m'entretint tranquillement
-et imperturbablement des preuves que l'on a
-données jusqu'à présent de l'existence de Dieu, de ce
-qui manque encore à ces témoignages, et de ce qu'on
-pourrait y ajouter. Un jour, il me fit voir à Buckebourg
-un énorme in-folio écrit de sa propre main, sur
-l'art de défendre un petit État contre une grande puissance.
-Cet ouvrage, destiné au roi de Portugal, était
-fini. Il m'en lut plusieurs passages qui concernaient
-la Suisse. Il regardait l'Helvétie comme un pays invincible.
-Il me nomma tous les postes qu'il faudrait
-occuper en vue de l'ennemi, et m'énuméra des sentiers
-vraiment impénétrables. Mon ami Mendelssohn,
-à qui il avait lu la préface de ce livre, la regardait
-comme un chef-d'&oelig;uvre de raisonnement et de style.
-Ceux qui ont observé de plus près encore et avec plus
-de sagacité que moi le comte de Buckebourg pourraient
-raconter sur cet homme extraordinaire bien
-d'autres traits plus curieux. Je n'ajouterai à ce que je
-viens de dire qu'une seule remarque, c'est que le
-comte lisait beaucoup, qu'il connaissait les hommes,
-ne se plaisait à aucun jeu, ne riait jamais, ou ne laissait
-échapper qu'un sourire moqueur.</p>
-
-<p>Tel fut le caractère de cet homme si mal compris.
-Il pouvait bien rire des autres quand il voyait les autres
-rire de lui. Cependant il y avait jusque dans son
-<span class="pagenum"><a id="Page_193"> 193</a></span>
-expression sardonique une évidente bonté. Sans être
-misanthrope, il habitait de préférence une maison
-isolée au milieu d'une forêt; il vivait là seul, ou avec
-la femme angélique qu'il avait épousée, dont il n'avait
-point paru amoureux, et dont la perte prématurée le
-fit mourir de douleur.</p>
-
-<p>La foule riait aussi de Thémistocle, parce qu'il
-n'avait pas les belles manières et le ton raffiné d'Athènes.
-Un jour, Thémistocle répondit à ceux qui le
-poursuivaient de leurs sarcasmes: «Il est vrai que je
-ne sais pas accorder une lyre, ni jouer du psaltérion;
-mais qu'on me donne une ville si petite, si inconnue
-qu'elle soit, et je la rendrai célèbre.»</p>
-
-<p>Ainsi la solitude et la philosophie peuvent nous
-donner une apparence risible aux yeux des hommes
-vulgaires, mais elles remplacent toutes nos petites
-préoccupations par de nobles idées. Celui qui a passé
-sa vie à étudier les grands hommes et les sentiments
-élevés, peut bien prendre des allures bizarres; mais il
-montre dans les grandes occasions l'élévation de son
-âme et la noblesse de son caractère.</p>
-
-<p>La grandeur des anciens produit sur les esprits capables
-de la sentir une impression extraordinaire dans
-la solitude. Il suffit parfois d'une étincelle de cette
-flamme sublime qui animait les hommes illustres de
-l'antiquité pour faire éclater, là où l'on s'y serait attendu
-le moins, des effets surprenants. Une femme
-vivait isolément à la campagne, en proie à des maux de
-nerfs continuels. Je lui conseillai, pour fortifier son
-énergie, de relire souvent l'histoire grecque et l'histoire
-romaine. Trois mois après elle m'écrivit: «Quelle vénération
-vous m'avez inspirée pour l'antiquité! Que
-sont auprès de ces hommes-là les pygmées qui nous entourent?
-Naguère encore l'histoire n'était point une de
-<span class="pagenum"><a id="Page_194"> 194</a></span>
-mes lectures favorites. A présent je ne vis que par elle.
-A force de lire, je veux devenir Grecque ou Romaine.
-Les livres que vous m'avez indiqués raffermissent ma
-santé et sont pour moi une source de plaisirs inépuisables.
-Jamais je n'aurais cru pouvoir trouver un tel
-trésor. Ils me sont plus précieux que mon héritage.
-Bientôt vous n'entendrez plus aucune plainte sortir de
-ma bouche. Mon Plutarque m'est déjà plus cher que
-les triomphes de la coquetterie et que les sentimentalités
-qu'on adresse aux femmes de la campagne qui
-prétendent être tout âme, quoique Satan n'ait pas
-plus de peine à les vaincre qu'un virtuose à jouer de
-son violon.»</p>
-
-<p>L'image de la grandeur et des vertus de l'antiquité
-n'exerce une action durable que dans le calme et au
-sein d'un petit nombre d'hommes; mais alors elle est
-féconde en résultats. Un homme de génie est frappé
-dans une de ses promenades solitaires d'une conception
-qui paraît ridicule à ses contemporains; mais un
-temps viendra où cette même idée entraînera des milliers
-d'êtres aux plus nobles actions. Les chants de
-Lavater furent publiés à une époque peu favorable. La
-société de Schintznach, qui avait confié à ce grand
-écrivain le soin de composer ces vers, devint suspecte
-à l'ambassadeur de France, et de nombreuses invectives
-retentirent contre elle. Le célèbre Haller lui-même,
-qu'elle avait longtemps refusé de recevoir au
-nombre de ses membres, ne lui épargnait pas les épigrammes
-dans les lettres qu'il m'adressait. Le président
-de la censure de Zurich défendait l'impression des
-chants de Lavater. Cependant nul poëte n'a écrit avec
-plus de force et d'ardeur pour sa patrie que Lavater
-pour la Suisse. J'ai vu les enfants entonner ses strophes
-avec enthousiasme; j'ai vu les plus beaux visages se
-<span class="pagenum"><a id="Page_195"> 195</a></span>
-baigner de larmes en les écoutant; j'ai vu une noble
-émotion éclater sur la physionomie et dans les yeux
-des paysans suisses auxquels on les chantait. Des
-pères de famille sont allés avec leurs fils à la chapelle
-de Guillaume Tell pour y répéter les vers que Lavater
-a composés sur ce libérateur de la Suisse. Je croyais
-entendre résonner les rocs autour de moi chaque fois
-que je modulais sur un air que j'inventais moi-même
-un de ces chants patriotiques dans les campagnes,
-sur les collines où nos aïeux se sont immortalisés par
-leur valeur, où j'étais entouré des ombres de ces héros
-moissonnés dans de glorieuses batailles, où je croyais
-encore les voir avec leurs rudes massues écraser les
-couronnes féodales des Germains, et forcer, malgré le
-nombre de ses troupes, la noblesse allemande à une
-fuite honteuse.</p>
-
-<p>Ce sont là, me dira-t-on, des songes romanesques,
-des idées qui ne peuvent plaire qu'à ceux qui vivent
-dans la solitude, et qui voient les choses autrement
-qu'on ne les voit dans le monde. Mais les idées élevées
-finissent par vaincre la résistance qu'on leur
-oppose. Dans les républiques, elles agissent peu à peu
-sur les esprits; elles inspirent à la multitude des sentiments
-généreux, qui ne plaisent pas peut-être aux
-agents du pouvoir, mais qui dans un moment de crise
-et de péril, pourraient être d'une admirable utilité.</p>
-
-<p>Tout concourt donc, dans la solitude, à élever
-l'âme, à fortifier le caractère, à nous familiariser plus
-sûrement et plus promptement que dans le monde
-avec les sentiments les plus nobles et les résolutions
-les plus courageuses. L'homme qui se retire dans
-la solitude échappe par là aux traits de l'ignorance, de
-l'envie et de la méchanceté. Résolu de ne point rechercher
-le suffrage des esprits étroits, des êtres vulgaires,
-<span class="pagenum"><a id="Page_196"> 196</a></span>
-il s'attend aux contrariétés qu'il peut éprouver,
-et n'est point surpris quand elles lui surviennent.</p>
-
-<p>Si la solitude élève notre pensée, on s'imagine assez
-généralement qu'elle nous rend impropres aux affaires;
-c'est ce que je ne crois pas. Plus on élèvera son
-âme dans le silence de la retraite, moins on courra
-risque de s'affaisser dans le monde; plus on exercera
-son esprit, plus cet exercice nous sera utile dans le
-commerce de la société.</p>
-
-<p>L'homme qui a vécu dans le calme peut acquérir,
-par là même, plus d'activité pour la vie pratique, et,
-lorsqu'il s'éloigne du monde, il rentre dans la solitude
-pour y prendre un repos nécessaire et se préparer
-à de nouveaux combats. Périclès, Phocion, Épaminondas,
-ont sans doute puisé dans la retraite les
-idées qui ont fait leur grandeur. Quand Périclès était
-occupé de quelque projet important, on ne le voyait
-point dans les rues d'Athènes; il renonçait aux festins,
-aux réunions bruyantes et à toutes les distractions ordinaires.
-Pendant le temps où il gouvernait la république,
-il n'alla qu'une seule fois souper chez un ami,
-et n'y resta que quelques instants. Phocion se voua
-d'abord à l'étude de la philosophie, non pas dans
-le dessein orgueilleux de mériter ce titre de sage,
-mais dans l'espoir d'acquérir par là plus d'énergie,
-de présence d'esprit et de résolution dans la conduite
-des affaires publiques. En observant Épaminondas, on
-se demandait comment cet homme, qui avait passé
-sa vie avec les livres, avait pu acquérir ses capacités
-militaires. Il était très-avare de son temps; dévoué de
-c&oelig;ur à l'étude, il s'éloigna des emplois publics, et il
-fallut que ses compatriotes l'arrachassent à sa solitude
-pour le mettre à la tête des armées.</p>
-
-<p>Un homme auquel je ne pense jamais sans enthousiasme,
-<span class="pagenum"><a id="Page_197"> 197</a></span>
-Pétrarque, a formé son caractère dans la solitude,
-et y a gagné les qualités qu'il a montrées dans
-les affaires politiques les plus délicates. Il est vrai qu'il
-fut quelquefois ce que souvent on devient dans la solitude,
-capricieux, mordant et emporté. On lui a vivement
-reproché les tableaux trop licencieux qu'il a
-tracés des m&oelig;urs de son temps, et surtout celui qui
-nous représente la vie scandaleuse que l'on menait à
-Avignon à l'époque de Clément VI. Mais Pétrarque a
-parfaitement connu le c&oelig;ur humain, et il a eu une
-grande habileté à manier les esprits et à les diriger
-vers son but. On ne le connaît guère, dit l'abbé de
-Sade, son meilleur historien, que comme un tendre
-et élégant poëte, qui aima Laure avec ardeur, et la
-chanta avec une grâce exquise. On ne sait pas tout ce
-qu'on lui doit d'ailleurs; on ne sait pas qu'il tira la
-littérature de la barbarie où elle était ensevelie depuis
-longtemps; qu'il sauva de la pourriture et de la poussière
-les meilleures &oelig;uvres de l'antiquité, et que ces
-&oelig;uvres inappréciables seraient peut-être à jamais
-perdues pour nous, s'il n'avait pris soin de les recueillir
-et d'en faire faire de bonnes copies. On ne sait pas
-qu'il raviva l'étude des belles-lettres en Europe et
-épura le goût de ses contemporains, qu'il pensa, qu'il
-écrivit lui-même comme un citoyen de la vieille Rome,
-qu'il sut fouler aux pieds de nombreux préjugés, conserver
-jusqu'à la mort son courage et sa résolution, et
-que son dernier ouvrage surpassa tous ceux qu'il
-avait faits précédemment. On ignore aussi, en général,
-que Pétrarque fut un grand homme d'État; que les
-premiers souverains de son temps lui confièrent les
-négociations les plus épineuses, et le consultèrent dans
-les affaires les plus importantes; qu'au quatorzième
-siècle il obtint une réputation, une influence, un pouvoir
-<span class="pagenum"><a id="Page_198"> 198</a></span>
-dont nul savant n'a joui de nos jours; que trois
-papes, un empereur, un roi de France, un roi de
-Naples, une foule de cardinaux et les plus grands
-princes et seigneurs de l'Italie recherchèrent son amitié,
-et manifestèrent le désir d'entrer en relation avec
-lui; qu'il fut appelé par eux comme homme d'État,
-comme ministre et comme ambassadeur, à intervenir
-dans les plus graves affaires de son temps; que, fortifié
-par la solitude, il sut dire aux personnes éminentes qui
-le consultaient les vérités les plus sérieuses et les plus
-utiles; que personne n'appréciait autant que lui, et
-ne louait si bien les avantages de cette solitude, à laquelle
-il devait en partie ses nobles qualités, et qu'il
-préférait ses heures de loisir et de liberté à toutes
-les jouissances du monde. Longtemps il fut comme
-énervé par ce profond amour auquel il avait consacré
-les plus belles années de sa vie. Mais un jour vient où
-il renonce à son langage plaintif, à ses soupirs languissants;
-alors il parle en homme, et en homme hardi,
-aux rois, aux empereurs, au pape. Il leur parle avec
-l'assurance que donnent les grands talents et une
-grande réputation. D'une voix éloquente comme
-celles de Démosthène et de Cicéron, il exhorte les
-princes de l'Italie à vivre en paix entre eux, à réunir
-leurs forces contre leur ennemi commun, contre les
-barbares qui déchirent leur patrie. Il guide, il encourage,
-il soutient Rienzi, qui paraît comme un envoyé
-du ciel pour rendre à la ville de Rome son antique
-éclat. Il décide un empereur pusillanime à pénétrer
-dans l'Italie comme le successeur des Césars, et à y
-prendre les rênes de l'empire du monde; il conjure les
-papes de fixer de nouveau sur les rives du Tibre le
-siège pontifical, qu'ils avaient transféré aux bords du
-Rhône. A l'époque même où il avouait dans ses écrits
-<span class="pagenum"><a id="Page_199"> 199</a></span>
-qu'il était triste, obsédé par un amour qu'il cherchait
-en vain à surmonter, plein de haine contre les hommes
-et contre les villes, il se charge de poursuivre, à la
-cour de Naples, une négociation difficile pour le pape
-Clément VI. Il disait que la vie des cours le rendait
-ambitieux et impatient, et ajoutait qu'il était assez plaisant
-de voir un solitaire quitter les bois silencieux et
-les plaines désertes pour s'en aller parcourir les splendides
-palais des tribunaux avec une escorte de courtisans.
-Lorsque Jean Visconti, cet archevêque de Milan
-et ce souverain de la Lombardie, qui joignait à des talents
-éminents une insatiable ambition, et qui menaçait
-d'engloutir toute l'Italie, parvint à fixer Pétrarque à
-son service, à lui faire accepter ses faveurs et une
-place dans son conseil, les amis du poëte se disaient:
-«Quoi! ce fier républicain, qui ne parlait que de liberté
-et d'indépendance; ce taureau indompté, qui rugissait
-à l'apparence du moindre joug, qui ne voulait se
-soumettre qu'aux chaînes de l'amour, bien que souvent
-encore il les trouvât trop pesantes; cet homme, qui
-avait refusé à la cour de Rome les plus belles places,
-parce qu'il ne voulait point se laisser enlacer dans des
-liens dorés, le voilà qui se livre lui-même aux fers du
-tyran de l'Italie; ce misanthrope, qui ne réclamait que
-la paix des champs, cet apôtre dévoué de la solitude
-habite aujourd'hui dans le tumulte de Milan.&mdash;Ils
-ont raison, répondait Pétrarque, l'homme n'a pas de
-plus grand ennemi que lui-même, j'ai agi contre mon
-goût et contre ma façon de penser. Hélas! nous passons
-notre vie à faire ce que nous ne voudrions pas
-faire, et à ne pas exécuter ce que nous désirons.»
-Mais il aurait pu dire encore à ses amis: «J'ai voulu
-montrer ce qu'on peut dans le monde quand on a
-exercé assez longtemps ses forces dans la solitude; j'ai
-<span class="pagenum"><a id="Page_200"> 200</a></span>
-voulu prouver combien la solitude donne de liberté,
-de dignité et de noblesse dans la conduite des affaires.»</p>
-
-<p>C'est l'éloignement des vaines relations et des frivoles
-convenances qui inspire aux écrivains le courage
-dont ils ont si souvent besoin pour supporter les
-injustices qu'une multitude aveugle commet à leur
-égard; c'est leur exemple qui introduit peu à peu les
-idées libérales dans des lieux où ces idées n'étaient
-même pas connues de nom. C'est à la solitude qu'un
-libre penseur est redevable de ce sang-froid qui lui
-sauve la vie dans l'occasion, qui le garantit des fureurs
-d'une populace exaspérée, qui le maintient dans
-un état de calme au milieu de ses détracteurs. La
-voix du peuple est souvent la voix des plus mauvaises
-passions, et l'opinion publique varie comme le vent.
-Celui qui ne veut point se laisser étourdir par cette
-voix dangereuse, et ne point tourner comme une girouette,
-doit s'éloigner de ces hommes qui prétendent
-régir despotiquement notre manière de voir. Il doit s'éloigner
-de ces oisifs qui, ne pouvant produire aucune
-&oelig;uvre méritoire, exercent leur censure sur toutes les
-&oelig;uvres qui paraissent. Dans la république même la
-plus libre, l'homme vertueux doit éviter les lieux où
-l'on n'écoute que les cris de la multitude. Il doit fuir
-surtout ces êtres sans valeur, qui n'aspirent qu'à faire
-rire les autres, et se font une joie de déprécier celui
-qui se moque d'eux.</p>
-
-<p>Que de fois n'a-t-on pas vu frapper d'une réprobation
-générale celui qui a la hardiesse de penser autrement
-que les prétendus régents du bon goût! Qu'il
-publie un livre, on ne cherchera point à discerner les
-qualités de ce livre, on se demandera si l'auteur ne
-s'est pas avisé de critiquer le monde au milieu duquel
-il vit; on lui prêtera des satires qu'il n'a pas faites,
-<span class="pagenum"><a id="Page_201"> 201</a></span>
-qu'il n'a pas eu l'intention de faire. S'il exprime avec
-les plus pures intentions des vérités dont les gens de
-bien le remercient au fond du c&oelig;ur; s'il se hasarde
-à blâmer des institutions ou des usages qui doivent
-être corrigés, on crie à la méchanceté, et les agents
-du pouvoir sont invités à sévir de toute leur rigueur
-contre une telle audace. On se tairait peut-être, si l'on
-n'avait pas sous les yeux l'homme qui a osé proclamer
-sans déguisement ces nouvelles vérités.</p>
-
-<p>C'est ce qu'éprouva Montesquieu à Paris même, au
-centre des lumières, et il a dit, dans la <i>Défense</i> de son
-immortel ouvrage, l'<i>Esprit des lois</i>: «Rien n'étouffe
-plus la doctrine que de mettre à toutes les choses une
-robe de docteur. Les gens qui veulent toujours enseigner
-empêchent beaucoup d'apprendre. Il n'y a
-point de génie qu'on ne rétrécisse lorsqu'on l'enveloppe
-d'un million de scrupules vains. Avez-vous les
-meilleures intentions du monde, on vous forcera vous-même
-d'en douter. Vous ne pouvez plus être occupé
-à bien dire quand vous êtes effrayé par la crainte de
-dire mal, et qu'au lieu de suivre votre pensée, vous
-ne vous occupez que des termes qui peuvent échapper
-à la subtilité des critiques. On vient nous mettre un
-béguin sur la tête, pour nous dire à chaque mot:
-Prenez garde de tomber. Vous voulez parler comme
-vous, je veux que vous parliez comme moi<a id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">&nbsp;[20]</a>. Veut-on
-<span class="pagenum"><a id="Page_202"> 202</a></span>
-prendre l'essor, ils vous arrêtent par la manche.
-A-t-on de la force et de la vie, on vous l'ôte à coups
-d'épingle. Vous élevez-vous un peu, voilà des gens qui
-prennent leur pied ou leur toise, lèvent la tête, et vous
-crient de descendre pour vous mesurer. Courez-vous
-dans votre carrière, ils voudront que vous regardiez
-toutes les pierres que les fourmis ont mises sur votre
-chemin.»</p>
-
-<p>Montesquieu ajoute qu'il n'y a ni science ni littérature
-qui puisse résister à de tels pédants. Cependant
-il leur a résisté. Son livre est imprimé, et il est lu de
-tout le monde.</p>
-
-<p>Oui, il faut que l'écrivain qui connaît ces hommes
-et qui entreprend de les peindre ait un triple airain
-sur la poitrine. Et nul traité de morale n'est complet
-sans une de ces difficiles peintures. Pourquoi, dans
-ces tableaux de m&oelig;urs, sommes-nous si au-dessous
-des Grecs et des Romains? C'est que nous nous laissons
-arrêter par les clameurs qui s'élèvent contre tout
-écrivain qui, pour le bien de ses semblables, ose pénétrer
-dans la philosophie de la vie. Mais nous, qui
-rendons un si juste hommage à la bravoure des guerriers,
-pourquoi nous laissons-nous troubler dans notre
-repos, comme des Sybarites efféminés, par le pli d'une
-feuille de rose, et pourquoi accablons-nous d'injures
-le courage civil, le courage sans armes, les <i>domesticas
-fortitudines</i> de Cicéron?</p>
-
-<p>Ce n'est pas dans les républiques seulement que
-l'on a du c&oelig;ur et de l'âme; ce n'est pas là seulement
-que l'on peut penser et écrire en liberté. En
-Allemagne, Dieu soit loué! les châtiments prescrits
-par la justice sont généralement équitables, et dans
-les républiques, on obéit souvent aux préjugés, à
-la passion, ou à ce qu'on appelle la raison d'État<a id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">&nbsp;[21]</a>.
-<span class="pagenum"><a id="Page_203"> 203</a></span>
-Voilà d'où vient qu'en Suisse la première maxime
-que les parents cherchent à graver dans le c&oelig;ur de
-leurs enfants, c'est de ne point se faire d'ennemi.
-Lorsque j'étais encore fort jeune, je répondis à ma
-mère, qui me donnait ce sage conseil: «Ne savez-vous
-point que celui qui n'a point d'ennemi n'est
-qu'un pauvre homme? Dans une république, chaque
-citoyen est sous la domination, sous la vigilance de
-cent régents; dans une monarchie, un peuple ne
-dépend que d'un seul homme. En Suisse, la multitude
-des maîtres opprime l'âme du républicain. L'amour
-et la confiance élèvent celle de l'Allemand
-dans les monarchies. Je connais plusieurs princes qui
-ont des idées plus grandes, plus libérales et plus nobles
-que certains magistrats républicains que je pourrais
-citer<a id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">&nbsp;[22]</a>. On trouve souvent plus de bon sens parmi la
-noblesse allemande, qui se dépouille de ses anciens
-préjugés, que dans aucune république du monde. S'il
-existe encore en Allemagne des sots vaniteux qui
-mettent leur orgueil à compter leurs quartiers, il y a
-aussi des sages qui se font une gloire de rechercher l'élévation
-de la pensée, sans se soucier des parchemins.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_204"> 204</a></span>
-Dans les monarchies allemandes, l'homme sérieux,
-qui renonce aux inutiles relations du monde, qui se
-forme lui-même dans la retraite, en observant tout ce
-qu'il voit et tout ce qu'il entend, en étudiant les héros
-de la Grèce et de Rome, arrive à une façon de
-penser tout aussi large et tout aussi libre qu'aucun
-républicain, et peut, en écrivant, répandre autour de
-lui d'utiles vérités.</p>
-
-<p>Voilà ce que j'avais à dire sur les avantages que la
-solitude offre à l'esprit. Quelques-unes de ces pages
-ne sont peut-être point assez réfléchies, et plusieurs
-de ces idées ne sont sans doute point exprimées comme
-elles devraient l'être. Si ce livre tombe entre les mains
-de quelque vertueux jeune homme, je lui dirai:
-«Prends-y ce que y tu y trouveras de bon, rejette ce qui
-te paraîtra froid ou mauvais, ce qui ne t'émouvra pas.
-Je me réjouirai dans la sincérité de mon âme, je me
-croirai amplement récompensé de mon travail, si tu
-penses devoir me remercier de ce livre, si tu reconnais
-qu'il t'a éclairé, instruit et tranquillisé. Je ne demanderai
-plus d'autre bénédiction pour cet ouvrage,
-si, en le lisant, tu te sens affermi dans ton penchant
-pour une solitude sage et active, dans ton éloignement
-pour les relations qui n'entraînent qu'une perte
-irréparable de temps, dans ta répugnance à céder aux
-conseils de ceux qui te redisent sans cesse que, pour
-réussir dans le monde, il faut souvent se faire voir
-dans les lieux publics. Et si tu te sens timide et craintif,
-si tu redoutes de parler devant ceux qui se croient
-les arbitres de l'esprit et du bon goût, et qui, en vertu
-de cette usurpation, obtiennent la faveur générale, en
-débitant les choses les plus vulgaires et les plus insipides,
-ah! songe que dans une telle société je suis
-aussi embarrassé que toi.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_205"> 205</a></span>
-Ce chapitre pourra te donner beaucoup à penser.
-Si je me suis borné à y faire remarquer l'influence
-que la solitude exerce sur l'esprit; si, dans le chapitre
-suivant, je ne fais qu'indiquer l'empire qu'elle doit
-avoir sur la volonté qu'on veut soumettre à la vertu,
-j'en aurai dit assez cependant pour t'apprendre comment
-la solitude éclaire notre esprit et donne à notre
-c&oelig;ur les jouissances du sentiment.</p>
-
-<p>Je sais qu'il y a dans de telles distinctions un côté
-faible. Les jouissances de l'esprit et du c&oelig;ur sont le
-résultat d'une seule et même force, la religion, qui,
-en admettant cette distinction, rentre dans le domaine
-du c&oelig;ur, dégénère en fanatisme lorsqu'elle n'est pas
-guidée par la raison. Mais on ne peut persuader et
-conduire les hommes qu'en leur présentant la vérité
-sous un point de vue qui se rapporte à leurs m&oelig;urs,
-à leurs passions, et il faut que le c&oelig;ur se retrouve
-partout.</p>
-
-<p>J'ai obéi à un sentiment de c&oelig;ur en écrivant ce
-livre sur la solitude. Une femme spirituelle a dit que
-je développais tout ce que je sentais, et que je posais
-la plume quand je ne sentais plus rien. Je suis tombé
-par là dans des défauts de composition qu'un philosophe
-systématique aurait évités. Mais comme je connais
-les hommes, il me suffit que ce chapitre fasse
-entrevoir les avantages qui peuvent résulter de la solitude
-pour l'esprit, pour la raison et le caractère, et
-que le chapitre suivant montre quels vrais et nobles
-plaisirs elle procure par la contemplation paisible de
-la nature, par la compréhension et l'attrait de tout
-ce qui est beau et honnête.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_206"> 206</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_207"> 207</a></span></p>
-<h2 class="normal">CHAPITRE VIII<br />
-<span class="medium">DES AVANTAGES DE LA SOLITUDE POUR LE C&OElig;UR.</span></h2>
-</div>
-
-<p>La paix de l'âme est, dans ce monde, le bonheur suprême.
-Ce bonheur, on peut le goûter dans la simplicité
-de son c&oelig;ur, si, en s'éloignant du tumulte du
-monde, on sait borner ses v&oelig;ux et son ambition, se
-soumettre aux décrets du ciel, juger avec indulgence
-tout ce qui se passe autour de soi, et se réjouir des
-harmonies de la nature, du mugissement des cascades,
-de la fraîcheur des bois et du soupir des
-vents.</p>
-
-<p>Quelle sérénité dans nos sentiments quand les orages
-de la vie sont passés, quand tout ce qui nous attristait
-s'évanouit, quand autour de nous règnent l'amitié, la
-paix, l'innocence et la liberté! Alors même que le
-c&oelig;ur est agité, on peut se plaire encore dans la solitude.
-Une douce mélancolie est préférable aux jouissances
-terrestres, et une larme d'amour vaut mieux
-que l'univers entier.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_208"> 208</a></span>
-Pour comprendre cette félicité de la solitude, il faut
-aimer à contempler les merveilles de la création, depuis
-ses beautés grandioses jusqu'à l'humble fleur des
-champs; il faut pouvoir jouir de tout ce qui agrandit
-l'âme et de tout ce qui lui offre quelques riantes images.
-Ces jouissances n'appartiennent point exclusivement
-aux âmes fortes, aux imaginations ardentes, aux
-esprits d'une trempe vive et délicate; elles appartiennent
-aussi aux personnes d'un caractère froid, qui,
-souvent, accusent les autres d'exagérer l'expression
-de leurs sensations. Seulement, il faut pour celles-ci
-ménager les teintes et les effets de lumière; car, par
-la raison qu'elles sont moins frappées de ce qui est
-mal, elles sentent moins vivement aussi le beau et le
-bien.</p>
-
-<p>Dans la solitude, une grande partie des jouissances
-du c&oelig;ur viennent de l'imagination. L'aspect d'une contrée
-pittoresque, le vert feuillage des bois, le murmure
-des eaux, le bruissement des arbres, le chant
-des oiseaux et les contours d'un horizon lointain absorbent
-souvent l'âme à tel point que toutes nos pensées
-deviennent autant de sensations. Notre âme s'émeut
-alors, et aspire à tous les sentiments honnêtes:
-c'est un des effets du magique pouvoir de l'imagination.
-Si tout ce qui nous environne est libre et paisible,
-l'imagination répand sur tout ce que nos regards
-embrassent des teintes riantes et un prestige charmant.
-Ah! quand on connaît la mélancolie philosophique
-qu'inspire la solitude, il est facile de renoncer
-aux plaisirs bruyants et aux assemblées tumultueuses.
-Les rocs escarpés, les ombres profondes des forêts, les
-points de vue attrayants ou majestueux excitent tour
-à tour en nous une sorte de crainte religieuse ou un
-doux transport. La douleur se dissipe peu à peu dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_209"> 209</a></span>
-ces graves ou riantes émotions et se change en une
-paisible rêverie. La solitude et le silence de la nature
-font ressortir chacun des objets qui fixent notre attention;
-notre sensibilité est plus vive, notre surprise plus
-grande et notre plaisir plus profond.</p>
-
-<p>Je connaissais depuis longtemps quelques-unes des
-plus magnifiques beautés de la nature, lorsque je vis
-pour la première fois un jardin anglais près de Hanovre,
-et un autre près de Marienwerder; j'ignorais
-encore l'art de transformer par une sorte de création
-des collines sablonneuses en un frais paysage; cet art
-admirable réveille dans le c&oelig;ur de celui qui a conservé
-le goût des charmes de la nature toutes les
-jouissances que la solitude et la paix des champs peuvent
-procurer. Je ne me rappelle jamais sans un sentiment
-de reconnaissance le jour où j'entrai dans le
-jardin de mon défunt ami M. Hinuber. Je venais d'arriver
-à Hanovre, j'éprouvais un amer regret d'être
-éloigné de ma patrie, et ce jour-là j'oubliai mes regrets
-et ma patrie.</p>
-
-<p>Je ne savais pas qu'il fût possible de représenter
-dans un espace aussi restreint la variété charmante et
-la noble simplicité de la nature. Une telle conception
-est née d'un pur et délicat sentiment des beautés de
-la nature, et des effets qu'une chaste imagination
-produit sur le c&oelig;ur. Hirschfeld, ce philosophe aimable
-et attrayant, ce grand peintre de la nature, est
-le premier qui ait fait connaître en Allemagne les
-jardins anglais, et il a rendu par là un remarquable
-service à ses compatriotes.</p>
-
-<p>Il existe encore çà et là des jardins moitié anglais,
-moitié allemands, dont la bizarre distribution nous
-fait sourire de pitié; mais ils peuvent être pour nous
-un objet de comparaison avantageux. Comment garder
-<span class="pagenum"><a id="Page_210"> 210</a></span>
-son sérieux en voyant ces forêts de peupliers qui suffiraient
-à peine à chauffer un poêle pendant une journée,
-ces espèces de taupinières qu'on décore du nom
-de montagnes, ces ménageries qui renferment des
-animaux sauvages et apprivoisés peints sur des feuilles
-de fer-blanc, ces ponts jetés sur des rivières qu'une
-couple de poulets mettrait à sec, et ces poissons de
-bois dans des canaux que l'on remplit d'eau chaque
-matin au moyen d'une pompe? Un tel travail est certainement
-pire que ce qui était produit jadis par le
-mauvais goût de nos ancêtres. Mais si, dans le jardin
-de M. Hinuber, j'éprouve à chaque regard une pensée
-pieuse; si chaque point de vue m'émeut; si de chaque
-côté je découvre une nouvelle scène; si enfin je ne
-suis jamais allé là sans que mon c&oelig;ur s'y sentît soulagé,
-irai-je examiner si tous ces massifs d'arbres pourraient
-être disposés autrement, et les froides plaisanteries
-des gens qui ne se lassent pas de vanter leur goût
-particulier diminueront-elles le plaisir que je goûte
-dans une telle enceinte?</p>
-
-<p>Partout où nous découvrons une image de repos,
-soit par une &oelig;uvre de l'art, soit par une création de
-la nature, elle répand le calme dans notre esprit, et
-c'est un bienfait que nous devons à l'imagination. Si
-de toutes parts une douce paix s'offre à moi sous les
-formes les plus agréables; si un séjour champêtre absorbe
-mes facultés et réprime les pensées qui pourraient
-m'affliger; si le charme de la solitude maîtrise peu à
-peu mon âme, et n'y laisse entrer que des idées de
-bienveillance, d'amour et de satisfaction, je dois remercier
-Dieu de m'avoir doué de cette imagination,
-qui souvent, à la vérité, jette le trouble dans mon
-existence, mais qui du moins me fait trouver dans la
-solitude un asile auquel je m'attache et d'où je contemple
-<span class="pagenum"><a id="Page_211"> 211</a></span>
-avec plus de tranquillité la tempête à laquelle
-je viens d'échapper<a id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">&nbsp;[23]</a>.</p>
-
-<p>La solitude, a dit un célèbre écrivain anglais, inspire
-une certaine terreur au premier abord, parce
-que tout ce qui entraîne avec soi l'idée de la privation
-est effrayant, et par là même sublime, comme le
-vide, l'obscurité, le silence. En Suisse, et notamment
-aux environs de Berne, les Alpes, vues de loin, offrent
-un tableau d'une incroyable magnificence; de
-près, elles ne présentent à l'âme que des images terribles,
-mais magnifiques. A une certaine distance,
-lorsqu'on voit s'élever devant soi ces masses gigantesques,
-échelonnées l'une sur l'autre, on est frappé
-de cette grandeur qui se rapproche de l'infini; l'éclat
-étincelant de cette chaîne de rocs tempère l'impression
-saisissante que ses proportions doivent faire sur
-nous, et lui donne un aspect plus agréable qu'effrayant;
-mais on ne peut s'approcher pour la première fois des
-Alpes sans éprouver une sorte de frisson involontaire.
-On contemple avec frayeur ces glaces éternelles, ces
-abîmes béants, ces gouffres ténébreux, les torrents
-qui se précipitent du haut des montagnes, les noires
-<span class="pagenum"><a id="Page_212"> 212</a></span>
-forêts de sapins qui en recouvrent les flancs et les rocs,
-que le temps a détachés de leur cime, et précipités
-au bord de la vallée. Comme mon c&oelig;ur battait, quand,
-pour la première fois, je gravis un sentier tortueux
-qui me conduisait vers ces déserts! De nouvelles montagnes
-s'élevaient sans cesse au-dessus de moi, et la
-mort me menaçait à chaque pas; mais aussi quelle
-exaltation d'esprit on éprouve lorsque, seul au milieu
-de ces grandes scènes de la nature, on en vient à songer
-au néant des grandeurs humaines et à la faiblesse
-des rois!</p>
-
-<p>L'histoire de la Suisse nous prouve que les habitants
-de ces montagnes ne sont pas des hommes d'une
-trempe ordinaire. La hardiesse est innée dans leur
-c&oelig;ur, la liberté donne des ailes à leurs pensées; ils
-foulent aux pieds la tyrannie et les tyrans. Tous les
-Suisses pourtant ne sont pas libres; mais tous sont
-enthousiastes de la liberté, chérissent leur patrie, et
-remercient Dieu de la tranquillité dont ils jouissent à
-l'ombre de leurs vignes ou de leurs forêts.</p>
-
-<p>Les districts les plus sauvages des Alpes, de la
-Suisse, sont habités par des hommes rudes, mais généreux;
-un ciel sévère leur donne des formes agrestes,
-mais la vie pastorale adoucit leur caractère. Un Anglais
-a dit que celui qui n'a jamais entendu résonner
-la foudre dans les Alpes, ne peut avoir une idée du
-fracas qu'elle produit en retentissant sur tous les points
-de l'horizon. Aussi les gens de ces montagnes, qui
-n'ont jamais vu de plus belles maisons que leurs cabanes,
-ni d'autres contrées que la leur, regardent-ils
-le reste du monde comme une terre qui présente le
-même caractère sauvage et qui est traversée par les
-mêmes tempêtes.</p>
-
-<p>Mais, de même qu'après un orage le ciel s'est rasséréné
-<span class="pagenum"><a id="Page_213"> 213</a></span>
-peu à peu, de même dans la tête et dans le
-c&oelig;ur du Suisse, la douceur succède à l'emportement,
-et la générosité à la fureur. C'est ce que je puis démontrer
-facilement par des faits.</p>
-
-<p>Un de ces enfants des Alpes, le général Reding, né
-dans le canton de Schwytz, était entré dès sa jeunesse
-dans les gardes suisses, au service des rois de France,
-et il y avait acquis le grade de lieutenant général; le
-séjour de Paris et de Versailles ne l'avait point changé:
-il était toujours Suisse. Les nouveaux règlements auxquels
-la cour de France voulut astreindre, en 1764,
-les compagnies helvétiques, excitèrent dans le canton
-de Schwytz un vif mécontentement. On disait que ce
-règlement attentait aux anciens priviléges, et l'on rendait
-le général Reding responsable de cet acte. Dans
-ce même temps, madame Reding, qui habitait le
-pays, y faisait des recrues; mais tout le monde se
-révoltait en entendant battre le tambour français, et
-le magistrat, craignant que l'irritation du peuple n'entraînât
-quelques désordres, défendit à madame Reding
-de continuer ses levées. Mais elle demanda que cet
-ordre lui fût signifié par écrit, et les magistrats n'ayant
-pas osé rompre si ouvertement avec la France, elle
-agit comme si nulle défense ne lui avait été notifiée.
-Cette hardiesse augmenta l'animosité des habitants du
-canton. On convoqua une assemblée pour délibérer
-sur ce qui se passait, et madame Reding fut sommée
-de comparaître devant cette assemblée. Le tambour,
-dit-elle, ne cessera de battre que lorsque vous m'aurez
-donné un écrit qui justifie mon mari à la cour, s'il ne
-parvient pas à compléter ses recrues. On accéda à sa
-demande, et l'on enjoignit au général de défendre les
-intérêts de la patrie auprès du gouvernement français.
-Après avoir pris cette mesure, les habitants de Schwytz
-<span class="pagenum"><a id="Page_214"> 214</a></span>
-s'attendaient à recevoir des nouvelles favorables de
-Paris; mais ils furent trompés dans leur espoir. Alors
-ceux qui avaient quelque autorité, ne gardant plus
-aucune réserve, déclarèrent de tous côtés que le nouveau
-règlement mettait en péril la religion et la liberté.
-Le mécontentement général se changea aussitôt en
-fureur. On convoqua une nouvelle assemblée où l'on
-prit la résolution de ne fournir désormais aucune
-troupe au roi de France. Le traité de 1715 fut arraché
-des registres publics, et l'ordre fut intimé au général
-Reding de rentrer immédiatement en Suisse avec ses
-soldats, sous peine d'être exilé à perpétuité. Reding
-obtint du roi un congé pour lui et les siens, et s'en revint
-dans son pays. Il entra dans Schwytz à la tête de
-ses compagnies, tambour battant et enseignes déployées.
-Arrivé à l'église, il déposa son étendard devant
-le maître-autel, s'agenouilla, rendit grâces à
-Dieu; puis, prenant congé de ses soldats, qui pleuraient
-en se séparant de lui, il leur donna la solde qui
-leur était due, et leur fit présent de leurs armes et de
-leurs habits. Les Suisses étaient dès ce moment maîtres
-de cet homme, que l'on regardait comme un
-traître, que l'on accusait d'avoir soutenu le nouveau
-règlement de Versailles, et d'avoir par là porté un
-coup funeste à son pays. Reding fut sommé de rendre
-compte de sa conduite devant les États assemblés. Il
-savait que dans une pareille circonstance toute éloquence
-échouerait contre les préventions populaires;
-il se contenta de dire brièvement et sèchement que
-tout le monde connaissait la manière dont toutes les
-choses s'étaient passées, et qu'il ne pouvait être blâmé
-ni de la promulgation du nouveau règlement ni
-du congé qu'il avait reçu. «Le traître ne veut donc pas
-avouer son crime! s'écrièrent quelques furieux; qu'on
-<span class="pagenum"><a id="Page_215"> 215</a></span>
-le pende à l'arbre le plus proche, qu'on le mette en
-pièces!» Et ces cris de rage furent répétés par un grand
-nombre de spectateurs. Cependant Reding restait calme
-et paisible. Une troupe de paysans, plus ardents que
-les autres, montèrent sur la tribune, où il se tenait
-debout près des magistrats. Il pleuvait; un jeune
-homme éleva un parapluie sur la tête de Reding, qui
-était son parrain. Un paysan brisa ce parapluie avec
-fureur en s'écriant: «Que le scélérat se tienne à découvert!»
-La même rage s'empare du jeune homme:
-«Ah! dit-il, je ne savais pas que mon parrain eût trahi
-son pays. S'il en est ainsi, donnez-moi une corde, que
-je l'étrangle.» Les membres du conseil se réunissent
-en cercle autour du général, et le conjurent, les mains
-jointes, de reconnaître qu'il ne s'est pas opposé assez
-fortement aux innovations de Versailles, et de sauver
-sa vie en offrant ses biens pour réparer la faute qu'il
-a commise. Reding sort du cercle d'un air grave et
-imposant, et demande le silence. Tout le monde s'attend
-à un aveu, et plusieurs des assistants se réjouissent
-de pouvoir pardonner: «Mes chers compatriotes, dit
-le général, vous savez que j'ai servi le roi de France
-pendant quarante-deux ans. Vous savez, et plusieurs
-d'entre vous en ont été témoins, combien de fois j'ai
-marché au-devant de l'ennemi et comment je me suis
-conduit dans mainte bataille. J'ai regardé chacun de
-ces jours de combat comme pouvant être le dernier
-de ma vie. Eh bien! je vous déclare ici, à la face du
-ciel qui voit tout, qui m'entend et qui est votre juge à
-tous, que jamais je ne m'avançai contre l'ennemi avec
-une conscience plus pure que celle avec laquelle je
-marcherai aujourd'hui à la mort, si vous m'y condamnez,
-parce que je ne veux pas me reconnaître coupable
-d'un crime que je n'ai point commis.» La dignité
-<span class="pagenum"><a id="Page_216"> 216</a></span>
-qu'il mit dans ces paroles, l'éclatante sincérité
-qui se peignit sur ses traits, calmèrent l'assemblée, et
-il fut sauvé. Quelques jours après, il quitta le canton
-avec son épouse. Elle entra dans un couvent de religieuses
-à Uri, et lui passa deux années dans une retraite
-profonde. Cependant les préventions de ses
-compatriotes s'apaisèrent. Il revint au milieu d'eux et
-paya leur ingratitude par d'importants services. Chacun
-reconnut son intégrité, et, pour le dédommager de
-l'injustice qu'il avait subie, on le nomma landamman,
-c'est-à-dire premier magistrat du canton, et trois fois
-de suite il fut, chose rare, maintenu par l'élection du
-peuple dans cette dignité.</p>
-
-<p>Tel est l'habitant des Alpes et de la Suisse. Par l'effet
-de la solitude et de l'imagination, son caractère tour à
-tour violent et tendre présente les mêmes vicissitudes
-que le climat sous lequel il vit.</p>
-
-<p>Si l'aspect continuel d'une nature sauvage donne
-aux Suisses une apparente grossièreté, ils doivent à
-cette même nature cette douceur, cette bonté d'âme
-que le calme des champs et la contemplation des
-riantes beautés de la création donnent aux hommes
-de tous les pays. Des Anglais ont dit qu'en Suisse la
-nature est trop grande et trop majestueuse pour que
-le pinceau le plus habile puisse la reproduire fidèlement.
-Mais quelle jouissance on éprouve sur ces coteaux
-romantiques, dans ces fraîches vallées, au bord
-de ces lacs limpides! C'est là qu'on peut observer la
-nature de près; c'est là qu'elle se montre dans toute
-sa grâce et toute sa splendeur. Si la vue de ces forêts
-helvétiques, où s'élèvent le chêne et le sapin majestueux,
-ne vous satisfait pas, non loin de là vous pouvez
-trouver le myrte au léger feuillage, l'amandier,
-le jasmin, le grenadier et les collines revêtues de
-<span class="pagenum"><a id="Page_217"> 217</a></span>
-pampre. Dans aucun pays du monde la nature n'est
-plus variée qu'en Suisse, et c'est le délicieux paysage
-de Zurich qui a inspiré à Gessner ses idylles mélodieuses.</p>
-
-<p>Une nature grandiose agite le c&oelig;ur, l'élève et l'enflamme.
-Elle émeut plus parfaitement l'imagination
-qu'un riant paysage, de même que la nuit nous offre
-un spectacle plus imposant et plus solennel que le
-jour. Quand on vient de Frascati, le long des bords
-du lac de Nemi, que des montagnes et des forêts environnent
-de tous côtés, et dont les vents ne sillonnent
-jamais la paisible surface, on dit avec le poëte anglais:
-La noire mélancolie réside ici dans le silence de la
-mort et dans un effrayant repos; son image attriste la
-nature, ternit l'éclat des fleurs et flétrit le vert feuillage.
-Mais quelle sérénité et quelle douce joie on
-éprouve quand du jardin des Capucins, près d'Albano,
-on voit devant soi le lac paisible avec les montagnes
-et les forêts qui l'entourent et le château de Gandolfo!
-D'un côté, Frascati et ses maisons de campagne; de
-l'autre, la jolie ville d'Albano, le village et le château
-de la Riccia avec leurs coteaux couverts de vignes;
-plus loin, les larges plaines de la Campanie, où s'élève
-Rome, l'antique maîtresse du monde, et à l'horizon
-les hauteurs de Tivoli, les Apennins et la mer Méditerranée.</p>
-
-<p>C'est ainsi que des points de vue sauvages ou riants
-exercent une vive action sur le c&oelig;ur. Les uns inspirent
-un sentiment d'effroi; les autres font naître en
-nous d'agréables sensations. Mais tous élargissent la
-sphère de notre existence, et nous donnent une plus
-grande jouissance de nous-mêmes.</p>
-
-<p>Pour éprouver ces nobles sensations, il n'est cependant
-pas nécessaire de parcourir les sites solitaires
-<span class="pagenum"><a id="Page_218"> 218</a></span>
-de la Suisse et de l'Italie. Sans s'en aller, comme le
-poëte Kleist, le long des montagnes, à la recherche des
-inspirations poétiques, on peut très-bien ressentir l'influence
-que la nature exerce sur le c&oelig;ur et sur l'imagination.
-Si l'esprit qui essaye de comprendre, de mesurer
-l'espace, ne se perd pas dans le vague de l'immensité;
-si, dans une ardente émotion, on n'en vient pas à
-s'imaginer qu'on est le maître de la terre, qu'on possède
-la faculté de créer et de détruire; si l'on n'a pas,
-comme Lavater et Rousseau, de merveilleuses visions,
-l'aspect d'un frais paysage, la pureté de l'air, l'azur
-du ciel, nous causent un bien-être moral qui nous
-fait paraître le chemin trop court<a id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">&nbsp;[24]</a>. L'éloignement
-de tout ce qui nous rappelle notre dépendance, notre
-emploi de chaque jour et nos occupations obligées,
-nous donne une hardiesse de pensée, une ardeur d'imagination
-qui ravivent l'esprit et enchantent le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Avec une imagination jeune et riante, on peut se
-<span class="pagenum"><a id="Page_219"> 219</a></span>
-trouver plus heureux dans une prison obscure qu'on
-ne le serait sans imagination dans la plus belle contrée.
-Mais, sans être doué de cet heureux don de la
-nature, on peut encore, dans le calme de la vie
-champêtre et à l'aspect des travaux rustiques, éprouver
-les plus pures jouissances du c&oelig;ur. Qui n'a reconnu,
-dans certains moments d'ennui, le magique
-pouvoir des plaisirs du paysan, et le bonheur qu'on
-goûte à partager sa franche gaieté? Avec quelle franche
-cordialité on lui tend la main! avec quelle sympathie
-on écoute ses discours naïfs! Tout ce qui nous
-entoure alors devient intéressant et attrayant pour
-nous; nos penchants secrets s'épurent, s'améliorent
-par cette douce influence. Il est encore à la campagne
-des joies réelles pour celui qui n'en trouve plus à
-la ville.</p>
-
-<p>En revenant dans sa patrie, après de longs voyages,
-Bernardin de Saint-Pierre s'exprime ainsi: «Ce n'est
-qu'à la campagne qu'on jouit des biens du c&oelig;ur, de
-soi-même, de sa femme, de ses enfants, de ses amis.
-En tout, la campagne me semble préférable aux villes;
-l'air y est pur, la vie riante, le marcher doux, le vivre
-facile, les m&oelig;urs simples et les hommes meilleurs. Les
-passions s'y développent sans nuire à personne. Celui
-qui aime la liberté n'y dépend que du ciel. L'avare en
-reçoit des présents toujours renouvelés; le guerrier
-s'y livre à la chasse; le voluptueux y place ses jardins,
-et le philosophe y trouve à méditer sans sortir de chez
-lui.» Ailleurs il dit: «Je préférerais, de toutes les
-campagnes, celle de mon pays, non pas parce qu'elle
-est belle, mais parce que j'y ai été élevé. Il est dans le
-lieu natal un attrait caché, je ne sais quoi d'attendrissant,
-qu'aucune fortune ne saurait donner, et qu'aucun
-pays ne peut rendre. Où sont ces jours du premier
-<span class="pagenum"><a id="Page_220"> 220</a></span>
-âge, ces jours de plaisirs sans prévoyance et
-sans amertume? La prise d'un oiseau me comblait de
-joie. Que j'avais de plaisir à caresser une perdrix, à
-recevoir ses coups de bec, à sentir dans mes mains
-palpiter son c&oelig;ur et frissonner ses plumes! Heureux
-qui revoit les lieux où tout fut aimé, où tout parut aimable,
-et les prairies où il courut, et le verger qu'il
-ravagea!»</p>
-
-<p>Ces sentiments gravent à jamais dans notre c&oelig;ur le
-souvenir de notre séjour à la campagne, de ces jours
-heureux où nous parcourions les sites solitaires de la
-terre natale. Aussi, à tout âge, dans chaque pays, au
-simple aspect d'un arbre vert, dans la liberté et le
-calme des champs, notre âme sera tendrement émue,
-et nous nous écrierons avec l'orateur sacré: «Qu'il est
-heureux, le mortel sage qui sait jouir paisiblement
-d'une dignité indépendante de tout ce qui l'entoure!
-Ah! combien le calme qu'il goûte est préférable au
-vain éclat et au tumulte du monde! Combien de nobles
-et généreux sentiments se développent dans la
-retraite, qui, dans le tourbillon des affaires, resteraient
-cachés au fond de l'âme!»</p>
-
-<p>O mon cher Zollikofer, j'ai compris à la campagne,
-au sein de la vie domestique, ces vérités que tu proclamais
-à Leipzig du haut de la chaire, ces vérités que
-tu ne puisais point dans les froids axiomes de la théologie,
-mais dans la sensibilité de ton c&oelig;ur. J'ai reconnu,
-comme tu nous le disais, que l'homme d'affaires peut
-oublier dans la solitude les soucis qui l'agitent; que
-s'il ne parvient pas à les bannir entièrement, il peut
-les déposer dans le sein d'un ami; que son c&oelig;ur
-consolé s'ouvre alors à l'espérance, que son visage
-s'épanouit, et que ses chagrins s'éloignent jusqu'à ce
-qu'il ait recueilli assez de forces pour les supporter ou
-<span class="pagenum"><a id="Page_221"> 221</a></span>
-pour y trouver un remède. J'ai vu le savant se dérober
-à ses laborieuses recherches, sortir du labyrinthe où
-l'étude le conduisait, et découvrir dans l'innocente
-simplicité des siens plus de calme et de vérité, plus
-d'aliment pour son esprit et pour son c&oelig;ur que dans
-toutes les profondeurs de l'art et de la science. C'est
-dans ce cercle intime que chacun trouve les suffrages
-qu'il mérite, et obtient l'approbation des personnes
-dont il tient à posséder l'estime; c'est là que l'âme affligée
-reprend une nouvelle vigueur, que l'esprit qui
-s'égare apprend à rentrer dans la bonne voie, que le
-caractère indolent se réveille de sa léthargie, c'est là
-que nos anxiétés se calment, et qu'une vraie satisfaction
-rentre peu à peu dans notre sein.</p>
-
-<p>Parfois la tranquillité des champs, la contemplation
-de la nature, nous conduisent à une vague mélancolie;
-alors les joies bruyantes n'ont plus pour nous aucun
-attrait, mais nous n'en goûtons que mieux le charme
-du repos et de la solitude. Ce <i>far niente</i> des Italiens
-qui, sous un ciel splendide, sont pauvres sans être misérables,
-n'est pas sans avantage pour le c&oelig;ur; ils
-trouvent une ample compensation à tout ce qui leur
-manque dans la douceur de leur climat, la fertilité de
-leur sol et dans leur caractère paisible et religieux.
-Un voyageur anglais dont j'estime fort les livres, le
-docteur Moore, dit que les Italiens sont les plus grands
-fainéants qui existent; mais que lorsqu'ils se promènent
-dans la campagne, ou qu'ils s'assoient à l'ombre
-d'un bois, ils jouissent de la sérénité et de l'agréable
-tiédeur de leur ciel avec une volupté sans pareille. On
-ne les verra point se livrer aux mêmes excès que les
-Anglais, et ils ne manifesteront, en général, ni la
-joyeuse vivacité des Français, ni le flegme impassible
-des Allemands. Ils éprouvent pour les jouissances de
-<span class="pagenum"><a id="Page_222"> 222</a></span>
-toutes sortes un goût modéré qui leur donne plus de
-moyens réels de bonheur qu'aux autres hommes.</p>
-
-<p>Dans cet éloignement de tout ce qui nous inquiète
-et nous afflige, on n'échappera peut-être pas toujours
-à des idées romanesques; mais si cette disposition
-d'esprit a des inconvénients, elle présente aussi un
-côté favorable. Il peut se faire que des rêveries chimériques
-nous conduisent à des systèmes dangereux,
-qu'elles éveillent en nous quelques mauvaises passions,
-qu'elles nous amènent à une façon de penser légèrement
-inconséquente, qu'elles rendent quelquefois
-l'âme incapable de se livrer activement à d'utiles efforts,
-et de se contenter des simples réalités d'une vie
-ordinaire; il peut se faire encore que l'imagination ne
-descende pas sans regret du monde idéal où elle aurait
-à planer, qu'elle en rapporte une sorte de répugnance
-pour les relations sociales, et qu'elle se trouve
-même hors d'état de remplir les devoirs ordinaires de
-la vie et de s'y complaire. Il est certain que les sentiments
-romanesques n'enfantent pas toujours le malheur.
-Il est facile de reconnaître qu'on jouit plus par
-l'imagination que par la réalité.</p>
-
-<p>Rousseau avait lu dans sa jeunesse une quantité de
-romans. Entraîné par cette lecture vers les choses imaginaires,
-il renonça à ce qui l'entourait. Dès lors il se
-développa en lui un penchant pour la solitude, qu'il
-conserva jusqu'à la fin de ses jours. Il disait que cette
-prédilection, qui avait toutes les apparences de la misanthropie,
-était l'effet des qualités trop affectueuses
-de son c&oelig;ur, qui, ne trouvant nulle part les mêmes
-dispositions, se résignait à vivre de fictions.</p>
-
-<p>Dans la solitude, l'imagination prend quelquefois
-un essor aventureux qui fait du bien au c&oelig;ur sans
-nuire à l'esprit. Partout où j'ai été, j'ai trouvé quelqu'un
-<span class="pagenum"><a id="Page_223"> 223</a></span>
-à qui mon âme s'est rattachée. Ah! si mes anciens
-amis de la Suisse savaient combien de fois je
-m'entretiens avec eux dans mes nuits d'insomnie! s'ils
-savaient que ni la distance ni le temps n'effacent en moi
-le souvenir de ce qu'ils ont été à une autre époque de
-ma vie! s'ils savaient comme ces souvenirs calment
-mes douleurs, ils se réjouiraient peut-être de voir que
-je vis encore avec eux par l'imagination, bien que je
-sois mort pour eux en réalité.</p>
-
-<p>Celui-là ne me paraît pas complétement malheureux
-qui se sent encore animé, dans la solitude, par de
-nobles et purs sentiments. On se figure souvent que
-celui qui vit loin du monde est subjugué par les idées
-les plus sombres, et souvent, au contraire, il jouit
-d'une rare félicité. Les Français regardaient Rousseau
-comme un froid misanthrope. Il ne le fut cependant
-pas pendant une grande partie de sa vie, et il ne l'était
-pas assurément quand il écrivait à M. de Malesherbes,
-fils du chancelier: «Je ne saurais vous dire,
-Monsieur, combien j'ai été touché de voir que vous
-m'estimiez le plus malheureux de tous les hommes.
-Le public, sans doute, en jugera comme vous, et c'est
-ce qui m'afflige. Oh! que le sort dont j'ai joui n'est-il
-connu de tout l'univers! chacun voudrait s'en faire un
-semblable. La paix régnerait sur la terre; les hommes
-ne songeraient plus à se nuire, et il n'y aurait plus de
-méchants quand nul n'aurait intérêt à l'être. Mais de
-quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul? de moi, de
-l'univers entier, de tout ce qui est, de tout ce qui peut
-être, de tout ce qu'a de beau le monde sensible, et
-d'imaginable le monde intellectuel. Je rassemblais
-autour de moi tout ce qui pouvait flatter mon c&oelig;ur.
-Mes désirs étaient la mesure de mes plaisirs. Non, jamais
-les plus voluptueux n'ont connu de pareilles délices,
-<span class="pagenum"><a id="Page_224"> 224</a></span>
-et j'ai cent fois plus joui de mes chimères qu'ils
-ne le font de leur réalité.»</p>
-
-<p>Il y a sans doute de l'exagération dans cette lettre
-de Rousseau; mais qui n'aimerait mieux suivre Rousseau
-dans cette exagération que le monde dans ses
-calculs, dans ses habitudes de jeu, ses fausses joies et
-ses préjugés? Qui ne préférerait, à tant de bruyantes
-réunions, le calme de la vie intérieure et les charmes
-de la nature?</p>
-
-<p>Les églogues sont aussi une &oelig;uvre d'imagination,
-et c'est, selon moi, l'expression la plus pure et la plus
-idéale du bonheur des champs. Celui qui, n'ayant
-que des désirs modestes, ne se fatigue point par une
-inquiète ambition, ne cherche que des pensées d'amour
-et d'innocence, celui-là voit encore refleurir
-pour lui cet âge d'or des poëtes, que l'on dit perdu;
-l'amour, le repos, les joies que donne la nature, n'ont
-pas été uniquement réservés aux plaines heureuses de
-l'Arcadie. Nous pouvons tous avoir, si nous le voulons,
-notre Arcadie; nous pouvons trouver dans toutes
-les vertes prairies, au bord des sources limpides, à
-l'ombre des bois, les douces et innocentes joies du
-c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Pope fait remonter la poésie jusqu'aux premiers
-temps de la création. Les premiers hommes étaient
-des pasteurs, et leurs premiers poëmes furent sans
-doute des églogues. En conduisant leurs troupeaux de
-pâturage en pâturage, ils cherchaient à charmer les
-loisirs de leurs beaux jours, et ils chantaient leur bonheur.
-Telle est vraisemblablement, dit Pope, l'origine
-de l'idylle, de ces peintures d'une vie riante et paisible
-où se reflète le sentiment des antiques vertus.</p>
-
-<p>Ces fictions produisent sur ceux qui les lisent une
-agréable sensation, et l'on bénit le poëte qui, dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_225"> 225</a></span>
-l'élan de son enthousiasme, cherche à communiquer
-aux autres la félicité qu'il éprouve lui-même. La Sicile
-et la Suisse ont produit deux de ces poëtes qu'on
-pourrait compter parmi les bienfaiteurs du genre humain,
-Théocrite et Gessner, dont les suaves idylles
-nous font si vivement sentir l'attrait et les charmes de
-la nature.</p>
-
-<p>Souvent ce n'est que dans la solitude que le c&oelig;ur
-parvient à trouver le repos et le bonheur auquel il
-aspire. Quand je dis repos, je n'entends point par là
-l'oisiveté et l'indolence: passer d'un travail pénible à
-une occupation agréable, et de la contrainte des affaires
-à l'étude des belles-lettres, c'est un repos. Voilà
-pourquoi Scipion disait qu'il n'était jamais moins oisif
-que quand il n'avait rien à faire, et jamais moins solitaire
-que lorsqu'il était seul. Les âmes fortes ne s'endorment
-point dans le loisir et dans la retraite; elles
-y ressentent un nouvel aiguillon, et lorsqu'elles se
-réjouissent d'avoir mis fin à un travail, elles pensent
-aussitôt à en recommencer un autre.</p>
-
-<p>Ah! il n'est que trop vrai que celui qui demande
-une situation exempte d'inquiétude poursuit vainement
-une ombre trompeuse. Il ne faut aspirer au
-repos que comme à un moyen de ranimer notre activité,
-et il faut savoir préférer le travail proportionné
-à nos forces et dont nous trouverons la récompense,
-après les efforts que nous aurons faits, à tout ce qui
-nous jetterait dans l'inertie, nous endormirait dans la
-paresse, et à tout ce qui ne nous offre que des plaisirs
-trop faciles à acquérir.</p>
-
-<p>Ne cherchons pas le repos dans l'inaction, mais
-suivons l'élan qui nous porte à agir; et si le malheur
-de ceux que nous aimons pèse sur notre âme, si la
-compassion qu'ils nous inspirent empoisonne toutes
-<span class="pagenum"><a id="Page_226"> 226</a></span>
-nos joies et revêt à nos yeux le monde d'un nuage de
-deuil, si nous avons pendant des mois et des années
-entières essayé en vain de nous soustraire à nos souffrances,
-alors fuyons dans la solitude, et puissions-nous
-y être conduits et soutenus par la main angélique
-d'une femme chérie! Dans les diverses et pénibles
-vicissitudes de ma vie, je n'ai point connu d'instants
-plus heureux que ceux où j'oubliais le monde et où le
-monde m'oubliait, et c'est dans la solitude que je retrouvais
-cette profonde satisfaction. J'étais alors à
-l'abri de tout ce qui, dans le tumulte des villes, pesait
-si lourdement sur moi, de toutes les sombres agitations
-que me donnait le tourbillon du monde. J'admirais
-la nature, je jouissais de sa sérénité, et je n'éprouvais
-que des émotions agréables.</p>
-
-<p>Souvent, dans ces heures de bénédiction, j'ai admiré,
-par une fraîche matinée, la colline couverte
-d'arbres verdoyants où s'élèvent les ruines solitaires
-du château de Rodolphe de Habsbourg. Là, j'aimais
-à voir l'Aar tantôt se déroulant entre ses rives escarpées
-dans un large bassin, tantôt se précipitant entre
-les rocs serrés sur son passage, puis serpentant majestueusement
-le long des riantes prairies, et recevant
-dans ses eaux la Reuss et la Limat, qui lui apportent
-le tribut de leurs flots. A travers ce splendide paysage,
-mes regards s'arrêtaient sur la solitude royale où
-reposent les ossements de l'empereur Albert I<sup>er</sup>, et
-ceux de tant de princes de la maison d'Autriche et de
-tant de gentilshommes allemands vaincus par les
-Suisses. Plus loin j'apercevais la vallée que dominent
-les ruines de Vindonissa<a id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">&nbsp;[25]</a>, où souvent j'allais méditer
-<span class="pagenum"><a id="Page_227"> 227</a></span>
-sur le néant des grandeurs humaines. L'horizon était
-borné par une enceinte de collines, de vieux châteaux,
-et au delà de cette enceinte on voyait briller la chaîne
-des Alpes dans son admirable magnificence. Quelquefois,
-détournant mes yeux de ce spectacle splendide,
-je m'arrêtais à contempler la fraîche vallée qui s'étendait
-à mes pieds et la petite ville qui m'a vu naître.
-J'en distinguais tous les quartiers et je pouvais
-compter toutes les fenêtres de la maison que j'habitais.
-En réfléchissant alors à mes sensations, je me
-disais: Pourquoi mon âme a-t-elle été si oppressée au
-milieu de tant de magnifiques tableaux? Pourquoi
-l'hiver m'a-t-il paru si sombre, pourquoi ai-je éprouvé
-là tant d'ennuis, tant de peines, tandis qu'ici mon
-c&oelig;ur est si tranquille, si disposé à pardonner tous
-les faux jugements, et si libre de toute sollicitude?
-Pourquoi y a-t-il si peu d'accord dans cette petite
-peuplade d'hommes qui végètent à mes pieds? Pourquoi
-celui qui est bon et honnête se montre-t-il là si
-timide et si craintif? Pourquoi celui qui gouverne apparaît-il
-si grand, et celui qui est gouverné si petit?
-Pourquoi ces gens-là ont-ils si peu de liberté, de hardiesse,
-et si peu le sentiment d'eux-mêmes? Pourquoi
-en voit-on qui sont si fiers et d'autres si humbles et si
-rampants? Pourquoi enfin existe-t-il tant d'orgueil et
-tant d'envie parmi ces êtres qui sont nés égaux, tandis
-<span class="pagenum"><a id="Page_228"> 228</a></span>
-que les oiseaux s'élèvent l'un à côté de l'autre dans
-les airs et unissent leurs chants pour célébrer leur
-créateur? Alors je redescendais du haut de la colline,
-satisfait et paisible. Je tendais affectueusement la main
-à mes inférieurs, je faisais un salut révérencieux aux
-magistrats de ma petite cité, et je conservais cette salutaire
-disposition de l'âme jusqu'à ce que les relations
-des hommes m'eussent fait oublier de nouveau l'aspect
-imposant des montagnes, la verdure des prairies et le
-chant des oiseaux.</p>
-
-<p>La solitude champêtre efface ainsi dans notre esprit
-ce qui nous déplaît dans les relations d'un certain
-monde; elle change souvent en plaisirs intérieurs les
-impressions les plus fâcheuses et nous inspire un enthousiasme
-que nous n'éprouvons pas dans les villes.
-Dans la solitude, à l'aspect d'une nature paisible,
-plus d'un être vicieux peut oublier ses mauvais penchants.
-La solitude développe en nous les pensées
-bienveillantes et affectueuses, et nous raffermit dans
-les vertueux désirs, pourvu toutefois que nous sachions
-nous-mêmes combattre nos passions et les diriger sagement.</p>
-
-<p>Il est plus difficile de trouver cette solitude salutaire
-dans l'enceinte des villes. Peu de personnes ont assez
-de résolution pour se retirer dans leur chambre et
-s'élever par la pensée au-dessus de tout ce qui les environne;
-car là, dans les rues, dans les sociétés, à
-notre foyer même, mille incidents fâcheux interrompent
-le cours de nos réflexions, la tristesse s'empare
-du c&oelig;ur et paralyse l'essor de l'esprit.</p>
-
-<p>Rousseau se trouvait toujours fort malheureux à
-Paris<a id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">&nbsp;[26]</a>. Il écrivit là, il est vrai, quelques-uns de
-<span class="pagenum"><a id="Page_229"> 229</a></span>
-ses plus éloquents ouvrages; mais, dès qu'il sortait de
-son humble demeure, il se sentait assailli par une foule
-d'impressions désagréables. Alors son esprit l'abandonnait,
-et ce philosophe profond, et ce brillant écrivain
-avait toutes les faibles susceptibilités d'un enfant.</p>
-
-<p>A la campagne, on sort de chez soi avec plus de
-confiance et de tranquillité. Du moment où l'on est
-las d'étudier, de réfléchir dans sa chambre, on n'a
-qu'à franchir le seuil de sa porte, partout on retrouve
-l'image du repos, et chaque promenade que l'on fait
-est une agréable distraction. On tend la main affectueusement
-à tous ceux que l'on rencontre, on aime
-tous les hommes que l'on voit, et l'on se croit aimé
-d'eux. Le long de son sentier champêtre, on ne court
-pas risque d'être révolté par les dédains de quelque
-orgueilleux aristocrate, ni éclaboussé par un carrosse
-armorié. Les regards ne sont point blessés par le spectacle
-du vice qui se pavane sous ses titres pompeux,
-ou de l'ignorance chamarrée d'or.</p>
-
-<p>Même avec une constitution délicate, nos jours peuvent
-encore s'écouler paisiblement au sein du tourbillon
-social, si nous connaissons l'art de vivre avec
-nous-mêmes. Ce sont nos passions qui impriment le
-mouvement à notre âme, et qui doivent conduire
-notre esquif sur l'océan de la vie. Mais si ces passions
-deviennent trop impétueuses, la pauvre barque est en
-danger et peut faire naufrage. Les chagrins ne sont
-qu'un mal secondaire pour celui qui sait repousser
-les désirs coupables. Oublions donc, s'il le faut, le
-passé; ne nous perdons point en vaines conjectures
-sur l'avenir, et ne nous désolons pas de ce que notre
-sort pourrait être meilleur qu'il n'est. Tout est toujours
-mieux que nous ne croyons. La satisfaction ne
-nous vient pas des choses que nous désirons le plus,
-<span class="pagenum"><a id="Page_230"> 230</a></span>
-puisque, après les avoir obtenues, nous ne sommes
-pas encore satisfaits. La vraie satisfaction repose
-en nous-mêmes, dans la volonté sérieuse de
-connaître, de chercher le bien, et d'en jouir si petit
-qu'il soit.</p>
-
-<p>Pétrarque comprenait bien l'art de se dominer lui-même
-et d'occuper sa solitude de Vaucluse. «Je me
-lève à minuit, dit-il, et je sors dès le matin; j'étudie
-dans les champs comme dans ma chambre; je lis,
-j'écris, je rêve, je lutte contre la paresse, contre le
-sommeil et la sensualité. Parfois je parcours des montagnes
-arides, des vallées profondes, des grottes ténébreuses;
-parfois je me promène, seul avec mes pensées,
-le long d'une rivière. Pas une âme ne peut me
-distraire; les hommes me deviennent de jour en jour
-moins à charge, et je les tiens à distance. Je me rappelle
-le passé, je réfléchis à l'avenir. J'ai découvert
-un moyen excellent de me séparer du monde, c'est
-de m'habituer aux lieux où je m'établis, et je suis
-convaincu que je pourrais m'habituer ainsi à tous
-les lieux, excepté pourtant à Avignon. Ici, à Vaucluse,
-je me figure que je suis tantôt à Athènes,
-tantôt à Rome ou à Florence, selon les fantaisies de
-mon esprit; ici, je jouis de tous mes amis, de ceux
-avec qui j'ai vécu, de ceux qui sont morts longtemps
-avant moi, et de ceux que je ne connais que par leurs
-ouvrages.»</p>
-
-<p>Pétrarque ne voulut cependant pas faire tout ce
-qu'il avait la force de faire, parce qu'il était amoureux.
-Il n'avait pas cette paix du c&oelig;ur, cette paix qui est un
-des plus sûrs moyens, dit Lavater, d'être bon et de
-produire le bien.</p>
-
-<p>Par l'effet du travail, on peut goûter le charme du
-repos dans la solitude la plus affreuse. L'empereur du
-<span class="pagenum"><a id="Page_231"> 231</a></span>
-Japon exila dans l'île de Fateitzio quelques grands seigneurs
-de ses États qui lui avaient déplu. Cette île,
-aride et déserte, est bordée de rivages escarpés et d'un
-accès si difficile qu'on est forcé d'y monter avec des
-machines les malheureux qui y sont envoyés et les
-vivres dont ils ont besoin. La seule occupation de ceux
-qui sont exilés sur cette terre sauvage est de fabriquer
-des tissus de soie et d'or d'une grande beauté, que les
-Japonais ne vendent jamais aux étrangers. Je ne voudrais
-point déplaire à sa majesté l'empereur du Japon,
-mais je crois pourtant qu'on peut trouver plus de paix
-intérieure dans l'île de Fateitzio que près de lui, dans
-l'éclat de sa cour.</p>
-
-<p>Nous devons nous efforcer de réunir tout ce qui
-peut faire rentrer quelque repos dans notre âme, et
-entretenir avec soin ce repos si précieux. On peut le
-trouver à la campagne, après l'avoir vainement cherché
-dans les villes.</p>
-
-<p>Quel homme de cour éprouva jamais, au milieu des
-banquets les plus brillants, une satisfaction pareille à
-celle que Rousseau goûtait en faisant son frugal repas?
-«Je revenais à petits pas, dit-il, la tête un peu
-fatiguée, mais le c&oelig;ur content; je me reposais agréablement
-au retour, en me livrant à l'impression des
-objets, mais sans penser, sans imaginer, sans rien
-faire autre chose que de sentir le calme et le bonheur de
-ma situation. Je trouvais mon couvert mis sur ma terrasse,
-je soupais de grand appétit dans mon petit domestique.
-Nulle image de servitude et de dépendance
-ne troublait la bienveillance qui nous unissait tous.
-Mon chien lui-même était mon ami, non mon esclave.
-Nous avions toujours la même volonté, mais jamais il
-ne m'a obéi. Ma gaieté, durant toute la soirée, témoignait
-que j'avais vécu seul tout le jour. J'étais bien
-<span class="pagenum"><a id="Page_232"> 232</a></span>
-différent quand j'avais vu de la compagnie; j'étais rarement
-content des autres et jamais de moi. Le soir,
-j'étais grondeur et taciturne. Cette remarque est de ma
-gouvernante, et, depuis qu'elle me l'a dit, je l'ai toujours
-trouvée juste en m'observant. Enfin, après avoir
-fait encore quelques tours dans mon jardin, je chantais
-quelques airs sur mon épinette; je trouvais dans
-mon lit un repos de corps et d'âme cent fois plus doux
-que le sommeil même.»</p>
-
-<p>La nature et un c&oelig;ur paisible sont, pour le Dieu
-suprême, un temple plus beau, plus majestueux que
-les plus magnifiques édifices. La grandeur de Dieu
-sanctifie la colline solitaire où une âme exempte de
-mauvaises passions lui offre son humble sacrifice.
-Ne parlons pas de le renfermer dans une enceinte de
-murailles, lui que les mondes entiers ne peuvent
-contenir. Partout il lit dans notre c&oelig;ur, partout il
-entend notre prière. Il n'est pas un atome de poussière
-qui ne soit rempli de sa puissance, mais il n'y
-a pas un lieu qui inspire plus de piété que ceux où
-la majesté, la grâce de la nature, ravissent la pensée,
-et nous causent un sentiment d'admiration et
-d'amour.</p>
-
-<p>Jamais je ne songe, sans une profonde émotion, à
-la scène splendide qui se déroula à mes yeux, lorsqu'un
-jour je montai avec mon ami Lavater sur la terrasse
-de la maison où il était né, en me rappelant ce
-que mon cher Brudon avait éprouvé sur l'Etna; il me
-sembla que je ressentais les mêmes émotions<a id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">&nbsp;[27]</a>. Mes
-<span class="pagenum"><a id="Page_233"> 233</a></span>
-regards planaient à la fois sur la ville de Zurich et sur
-les riantes campagnes qui l'environnent; je voyais devant
-moi le lac limpide et transparent, et à l'horizon
-les cimes des montagnes gigantesques couvertes d'une
-neige éternelle. A cet aspect, je jouissais d'une sérénité
-céleste.</p>
-
-<p>Je compris alors comment, avec cet inaltérable sentiment
-de son existence et de ses forces, Lavater pouvait
-se montrer tranquillement dans Zurich aux yeux
-des savants, qui ne cessaient de le harceler, et auxquels
-il demandait si humblement pardon de son existence
-si innocente. Je compris comment il pouvait
-aimer encore ses ennemis implacables, que son nom
-seul irritait, qui ne se résignaient qu'avec peine à reconnaître
-une partie de son mérite, mais qui se faisaient
-une joie de reconnaître en lui quelque défaut, quelque
-ridicule, et recueillaient avec avidité toutes les impostures
-qui pouvaient porter atteinte à sa réputation.</p>
-
-<p>Dans une position plus calme encore et plus attrayante
-que celle de la maison de Lavater, au milieu
-des sites les plus riants et les plus majestueux de la
-Suisse, dans le village de Richterswyl, à quelques
-lieues de Zurich, demeure un grand médecin; son
-âme est douce et noble comme la nature qui l'entoure.
-Sa maison est le temple des vertus paisibles et
-des tendres affections. Le village de Richterswyl s'étend
-au bord de deux langues de terre qui s'avancent
-au milieu du lac de Zurich, et forment un port naturel
-d'une demi-lieue d'étendue. Sur l'autre rive, le
-lac, qui dans cet endroit n'a guère qu'une lieue de
-largeur, est fermé, du nord au levant, par des collines
-couvertes de vigne, des prairies, des vergers, des
-champs parsemés de villages, d'églises et de rustiques
-habitations.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_234"> 234</a></span>
-Du levant au midi, on voit se déployer un immense
-amphithéâtre, que nul peintre encore n'a pu représenter
-dans son ensemble. Vers la partie supérieure
-du lac, on aperçoit des îles, des promontoires, et la
-petite ville de Rapperswyl, adossée aux flancs d'un
-coteau, et le pont qui s'étend d'un des bords du lac
-à l'autre. Au delà s'élève en demi-cercle cet amphithéâtre
-qu'on ne se lasse pas de contempler. On découvre
-d'abord des collines ondoyantes, puis des
-montagnes revêtues d'arbres verts et peuplées d'habitations,
-puis les montagnes fertiles des Alpes avec
-leur teinte d'argent et d'azur, puis enfin les cimes
-grandioses qui s'élèvent jusqu'au ciel. Vers le sud,
-cet amphithéâtre est ouvert et laisse apercevoir d'autres
-chaînes de montagnes qui s'étendent au loin, échelonnées
-les unes sur les autres.</p>
-
-<p>Sur les bords du lac, au pied de ces montagnes qui
-se prolongent du midi à l'ouest, s'élève le village de
-Richterswyl. De sombres forêts de sapins couvrent
-leurs flancs, et, au pied de ces forêts, on ne voit que
-des vergers remplis d'arbres fruitiers, des champs féconds
-et de grands pâturages; le village est propre, ses
-rues sont pavées, ses maisons construites en pierres,
-et revêtues au dehors d'une couche de peinture. D'une
-part, il est entouré par une enceinte d'arbres fruitiers;
-de l'autre, par d'épaisses forêts. L'étranger ne peut
-contempler sans une vive émotion ce charmant tableau.
-Il n'y a pas une parcelle de cette heureuse terre
-qui ne soit cultivée. Enfant et vieillard, tout le monde
-travaille.</p>
-
-<p>Le médecin dont je parle a là deux maisons bâties
-au milieu d'un jardin, au centre du village, et aussi
-tranquilles que si elles étaient en pleine campagne.
-Au-dessous de la chambre qu'il occupe, coule un frais
-<span class="pagenum"><a id="Page_235"> 235</a></span>
-ruisseau côtoyé par la grande route, où depuis des
-siècles on voit passer chaque jour une quantité de
-pèlerins qui s'en vont au couvent de Notre-Dame des
-Ermites. De là on découvre, au midi, le superbe Etzelberg
-avec ses noires forêts, au milieu desquelles on
-voit briller aux rayons du soleil la flèche d'une église.
-A quelques pas du village est le lac de Zurich, dont
-les eaux, légèrement balancées par le vent, se couvrent
-d'une blanche écume, ou, s'aplanissant comme
-une glace, reflètent dans leur cristal limpide les bois
-et les montagnes, la verdure et le ciel.</p>
-
-<p>Si dans cette séduisante retraite on s'en va la nuit
-dans le jardin respirer l'arôme des fleurs naissantes,
-tandis que la lune se lève derrière les montagnes, et
-projette un long sillon de lumière sur la surface du
-lac à cette heure paisible; à cette heure de repos, on
-entend d'un côté le son des cloches du village, de
-l'autre la voix glapissante du crieur de nuit et l'aboiement
-des chiens de basse-cour. On distingue dans le
-lointain la barque du pêcheur qui de sa rame frappe
-l'onde à coups mesurés. On la voit glisser au milieu
-d'un sillon de lumière et se balancer sur les vagues
-argentines. Quel est celui qui, en voyant pour la première
-fois le lac de Genève dans toute son étendue, ne
-resterait saisi d'admiration à l'aspect d'une telle
-scène et ne croirait voir l'un des chefs-d'&oelig;uvre de la
-création? Mais à Richterswyl, tous les objets que les
-regards embrassent sont plus rapprochés et d'une
-teinte plus douce et plus agréable.</p>
-
-<p>Dans la maison de ce sage médecin, il n'y a ni luxe
-ni faste vaniteux. On s'assied là sur des chaises de
-paille; on n'y trouve que des tables en bois du pays,
-et de la vaisselle de terre; mais tout y est propre et
-commode. Une collection de portraits, peints ou gravés,
-<span class="pagenum"><a id="Page_236"> 236</a></span>
-est la seule dépense de mon ami. Les premiers
-rayons du matin éclairent la chambre où il repose,
-et l'invitent à reprendre le mouvement et la vie. Une
-nichée d'oiseaux s'éveille en même temps que lui, et
-le salue de ses chants. Les premiers et les derniers
-instants du jour sont à lui; il consacre tous les autres
-à tous les malades, à tous les pauvres gens qui viennent
-sans cesse le consulter. Sa bienfaisance absorbe
-son temps, mais elle fait la joie de sa vie, et elle alimente
-son c&oelig;ur. Les habitants des montagnes de la
-Suisse et des vallées des Alpes arrivent en grand nombre
-chez lui, et lui expriment naïvement leurs besoins,
-car ils sont persuadés qu'il sait tout. On répond à ses
-questions avec une franche simplicité; on prête une
-oreille avide à ses paroles; on recueille précieusement
-ses conseils, et on le quitte, plein d'espoir et de consolation,
-comme lorsqu'on quitte les confesseurs de
-Notre-Dame des Ermites. Quand ce digne homme a
-passé une telle journée, que manque-t-il à son bonheur?
-Quand une honnête paysanne, qui naguère tremblait
-pour les jours de son époux, entre dans la chambre
-du bon docteur, et lui dit en lui serrant la main: «Mon
-mari était bien mal quand je suis venue chez vous, à
-présent il est beaucoup mieux. Ah! quelle reconnaissance
-je vous dois!» l'âme de mon ami doit ressentir
-à ces mots tout ce qu'un roi éprouverait à l'instant
-où il ferait le bonheur d'un peuple.</p>
-
-<p>Telle est la contrée de la Suisse où demeure l'un
-des plus grands praticiens de notre siècle, le docteur
-Hotz, que son habileté de médecin, son jugement de
-philosophe et son expérience placent sur la même
-ligne que mes deux chers amis, Tissot et Herzel. Ses
-années s'écoulent dans l'accomplissement des mêmes
-devoirs: il n'a, il est vrai, que deux heures à lui dans
-<span class="pagenum"><a id="Page_237"> 237</a></span>
-la journée; le reste est employé à soulager ceux qui
-ont besoin de lui. Son esprit vif et énergique ne se
-repose jamais, mais une tranquillité suprême réside
-dans son c&oelig;ur. Ah! il n'aurait pas trouvé à la cour
-une telle félicité. Mais chacun peut en acquérir une
-pareille sans habiter une aussi belle demeure que celle
-de mon cher Hotz, que le cloître des capucins près
-d'Albano ou que le palais de Windsor.</p>
-
-<p>Celui qui se contente de ce qu'il possède est heureux.
-Il est aisé de trouver ce bonheur à Richterswyl,
-sur les bords du lac de Zurich; mais il n'est pas aussi
-facile qu'on pourrait le croire de le goûter dans la
-chambre où j'écris ce livre sur la solitude, et d'où ma
-vue ne repose, depuis sept ans, que sur de misérables
-toits et sur le sommet d'un triste clocher.</p>
-
-<p>Il faut que le calme ait sa source dans le c&oelig;ur;
-mais il y rentre plus facilement avec les vertus qui
-doivent l'accompagner. Dans le silence d'une retraite
-champêtre, on devient aisément bon et aimant; au
-pied d'une forêt fraîche, au bord d'un ruisseau limpide,
-la tranquillité de la nature pénètre dans notre
-c&oelig;ur, et, parmi les hommes, on est souvent plus tenté
-de se fuir soi-même que de fuir les autres. Être en paix
-avec soi-même, c'est être en paix avec le monde entier;
-quand l'âme est paisible, les hommes et les
-choses se montrent à nous sous le meilleur point de
-vue. Quand la nature nous sourit, quand les sentiments
-de bienveillance qu'elle nous inspire remplissent notre
-c&oelig;ur, il ne nous manque plus qu'un c&oelig;ur pour partager
-notre félicité.</p>
-
-<p>Les caractères paisibles trouvent plus de bonheur
-intérieur à la campagne que partout ailleurs. Nul palais,
-nulle cour brillante ne pourraient effacer la douleur
-de celui qu'on arracherait malgré lui à une douce
-<span class="pagenum"><a id="Page_238"> 238</a></span>
-et calme situation pour le transporter dans ce tourbillon
-du grand monde, où l'on trouve tant d'ennui, tant
-de mensonge, tant de fausses démonstrations et tant
-de haine<a id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">&nbsp;[28]</a>.</p>
-
-<p>C'est dans les campagnes qu'on retrouve encore
-l'amour, la bonne foi, les jouissances véritables et la
-simplicité de m&oelig;urs de nos aïeux. Voilà pourquoi
-Rousseau disait aux habitants des villes qu'il y avait
-dans la vie champêtre un charme particulier qu'ils ne
-connaissaient pas, et des plaisirs moins fades et moins
-grossiers qu'ils ne croyaient; que là, on reconnaissait
-aussi le goût et la délicatesse; qu'un homme de mérite
-qui se retire à la campagne avec sa famille, qui se
-fait son propre fermier, passe là des jours plus doux
-que dans les assemblées les plus splendides; qu'une
-honnête ménagère peut être à la campagne une femme
-pleine d'agréments et de grâces, préférables à toutes
-les grâces des grandes dames.</p>
-
-<p>C'est dans le tumulte social, sous le joug de la subordination
-que la lutte continuelle du bon sens et de
-la raison contre l'ignorance de ceux qui exercent le
-pouvoir attriste et désole l'esprit de l'homme. Des sots,
-investis d'une injuste autorité, rendent l'existence pénible
-à leurs subalternes, sèment de ronces et d'épines
-la carrière de ceux qui ont plus de talents qu'eux,
-les jettent dans le découragement et les abreuvent
-d'amertume. Combien d'hommes d'honneur obligés
-de vivre à la cour, combien de braves officiers et d'employés
-<span class="pagenum"><a id="Page_239"> 239</a></span>
-instruits pourraient s'écrier avec le philosophe:
-«Oh! que n'ai-je des ailes comme la colombe! que
-ne puis-je partir et fixer ma demeure où il me plairait!
-Je fuirais ces lieux en toute hâte pour me retirer dans
-le désert, pour échapper à l'orage qui me menace dans
-ces demeures où règnent la sottise, la mauvaise foi, le
-mensonge et la discorde.»</p>
-
-<p>La sottise qui exerce quelque pouvoir et a quelque
-crédit devient surtout nuisible et dangereuse, parce
-qu'elle prend un homme pour le contraire de ce qu'il
-est, parce qu'elle intervertit l'ordre de toutes les idées
-raisonnables. Il faut que les caractères droits, libres et
-honnêtes qui veulent lui échapper, connaissent ses
-artifices et ses méchantes combinaisons, comme le
-renard de Saadi, le fabuliste indien.</p>
-
-<p>Un homme, rencontrant un renard qui fuyait vers
-son terrier, lui dit: «Pourquoi donc cours-tu si vite?
-as-tu commis quelque mauvaise action dont tu redoutes
-le châtiment?&mdash;Non, répondit ce renard: ma
-conscience est pure, mais je viens de voir des chasseurs
-qui cherchent à prendre un chameau.&mdash;Eh bien!
-que t'importe? tu n'es point un chameau.&mdash;Ah! ah!
-reprit le renard, les bonnes têtes ont toujours des ennemis.
-Si quelqu'un me montrait aux chasseurs en disant:
-Voilà un chameau qui court dans la campagne,
-ils me prendraient et me lieraient sans se donner la
-peine de voir si je suis réellement l'animal qu'ils
-cherchaient.»</p>
-
-<p>Le renard avait raison. Mais que les hommes soient
-méchants par sottise ou par envie, si je ne puis échapper
-à leur atteinte; si, parce qu'ils me croient heureux,
-je suis l'objet de leur jalousie, je ne me vengerai
-de leurs mauvaises pensées qu'en leur montrant
-que je ne porte envie à personne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_240"> 240</a></span>
-Celui qui est satisfait de ce qu'il possède n'éprouve
-point cette basse jalousie. Les idées de simplicité,
-d'ordre et de repos que la solitude nous inspire garantissent
-notre c&oelig;ur des désirs immodérés. En vivant
-fréquemment avec nous-mêmes, nous devons reconnaître
-combien il nous manque de qualités et combien
-nous sommes au-dessous de ce que l'on pourrait faire
-croire. Tout le bien qui nous arrive alors et tout le
-bonheur dont nous jouissons nous paraît une grâce
-spéciale, et nous ne pouvons nous affliger du bonheur
-des autres. La douceur naît ainsi des réflexions que
-l'on fait sur ses propres défauts et de la justice que l'on
-rend aux qualités supérieures que l'on a occasion
-d'apprécier.</p>
-
-<p>Un historien de la Louisiane a dit: «J'aurais voulu
-finir mes jours dans les heureuses solitudes de cette
-contrée, loin du monde, de l'égoïsme et de la mauvaise
-foi: là on éprouve une foule d'innocents plaisirs,
-qui sans cesse se renouvellent; là on échappe aux
-méchants propos et à l'envie; là on ne saurait voir,
-sans admirer la puissante bonté de Dieu, tant d'animaux
-de toutes sortes qui errent paisiblement dans
-ces immenses prairies, tant d'oiseaux qui remplissent
-les bois de leurs chants, tant de merveilles de la nature
-qui nous portent à de sages méditations.»</p>
-
-<p>Mais on peut goûter ces mêmes plaisirs ailleurs que
-dans les solitudes de la Louisiane. Ce père de famille
-laborieux, qui, après avoir accompli honnêtement sa
-tâche de la journée, rejoint le soir sa femme et ses
-enfants, n'a certainement pas les tristes sollicitudes
-du courtisan. Si l'homme investi d'un emploi public
-n'obtient pas de ceux qui l'entourent la justice et
-l'honneur qu'il mérite; si son zèle et ses travaux
-ne sont point récompensés comme ils devraient l'être,
-<span class="pagenum"><a id="Page_241"> 241</a></span>
-il oublie cette ingratitude quand il revient au milieu
-des siens, quand il retrouve leurs témoignages de
-tendresse, quand il reçoit d'eux ces éloges dont il
-est digne. Si le faux éclat du monde et de ses grandeurs
-n'a point ému sa pensée, si la dissimulation,
-si la ruse, la vanité puérile, n'ont fait que fatiguer ou
-aigrir son c&oelig;ur, bientôt, dans le cercle de ceux qu'il
-aime et dont il est aimé, une noble émotion relèvera
-son âme abattue, un sentiment pur et consolant ranimera
-son courage, et la vérité, la probité, l'innocence
-qui règnent autour de lui le réconcilieront avec
-le genre humain. Mais quand il posséderait la fortune
-la plus considérable, quand il serait le favori des ministres,
-des grands ou des femmes, si sa demeure est
-en proie à la discorde ou à l'envie, trouvera-t-il dans
-ces fastueuses apparences de bonheur une compensation
-à la satisfaction réelle qui n'existe pas en lui-même?</p>
-
-<p>En exprimant ces pensées sur les avantages de la
-solitude, je me rappelle celles de l'illustre prédicateur
-Zollikofer.</p>
-
-<p>«La solitude, dit-il, nous met à l'abri des frivoles
-sarcasmes, des mépris injustes et des opinions injurieuses
-de l'envie. Elle nous épargne l'affligeant spectacle
-des folies, des crimes et des misères qui, dans le
-tourbillon de la société, profanent et souillent si souvent
-le cours de la vie; elle tempère en nous la trop
-vive ardeur des passions; elle affermit la paix dans
-notre c&oelig;ur. J'ai moi-même éprouvé la vérité de ces
-paroles. Quand mes ennemis s'imaginaient que des
-événements sans importance troublaient ma tranquillité,
-quand on venait me raconter qu'ils se réjouissaient
-d'apprendre les injures que l'on m'avait faites
-et celles qu'on me préparait, je me disais: Qu'importent
-<span class="pagenum"><a id="Page_242"> 242</a></span>
-ces épigrammes et ces railleries? qu'importent ces
-gravures satiriques que l'on répand pour m'offenser en
-Suisse et en Allemagne?»</p>
-
-<p>De même que nous ne pourrions toucher, sans en
-ressentir quelque douleur, les épines et les chardons
-que des pieds endurcis foulent impunément, de même
-il est des personnes qui s'affectent d'un accident auquel
-d'autres ne prendraient pas garde: ce sont ces
-personnes qu'il faut traiter avec ménagement comme
-des plantes délicates; mais celui qui a exercé son
-énergie contre des dangers réels et des malheurs redoutables
-ne s'aperçoit point de ces légères piqûres;
-il les abandonne aux petits esprits, qui en font leur
-occupation, et se rit des menaces d'un essaim d'insectes.</p>
-
-<p>Il n'est pas toujours nécessaire de goûter les charmes
-d'une nature fraîche et riante pour oublier la colère
-de ses ennemis. On l'oublie partout où l'on peut
-trouver quelque calme. Les petites contrariétés de la
-vie, les injustices, les soucis disparaissent comme une
-poussière fugitive aux yeux de celui qui a assez de
-résolution pour vivre selon ses goûts et ses caractères.
-Ce que l'on fait volontairement est plus agréable que
-ce que l'on est forcé de faire; c'est la contrainte du
-monde et la servitude qui fatiguent les âmes libres, qui
-épuisent leur énergie, et leur ôtent, au sein même de la
-richesse, tout plaisir et toute satisfaction.</p>
-
-<p>Non-seulement la solitude ramène le calme dans le
-c&oelig;ur, non-seulement elle dispose à la bonté, à la vertu,
-non-seulement elle nous élève au-dessus de la méchanceté
-et de l'envie, mais elle nous offre encore d'autres
-avantages aussi précieux.</p>
-
-<p>Nulle part on n'acquiert la vraie liberté aussi sûrement
-que dans l'éloignement du tumulte du monde
-<span class="pagenum"><a id="Page_243"> 243</a></span>
-et des relations forcées avec les hommes. Nous l'avons
-déjà dit, et nous le répétons, l'homme revient à lui-même
-dans la solitude, il reprend là son esprit libre
-et naturel, il pense, il parle, il agit selon ses sentiments.
-Affranchi de toute tyrannie, de la contrainte des affaires,
-des lois d'une importune étiquette, il peut penser
-tout haut et se laisser aller à ses véritables émotions.</p>
-
-<p>Madame de Staal disait que c'était une grande erreur
-de se croire libre à la cour, où, dans les moindres
-circonstances, on est forcé de s'arrêter à toutes sortes
-de considérations, où il faut régler ses sentiments sur
-tout ce qui nous entoure, où tous ceux qui nous approchent
-semblent avoir le droit de nous mettre à l'épreuve,
-et où nous ne pouvons jouir de nous-mêmes.
-La jouissance de soi-même, disait-elle encore, n'existe
-que dans la solitude. C'est à la Bastille que je fis connaissance
-avec moi pour la première fois.</p>
-
-<p>Des hommes au c&oelig;ur libre et fier ne sont pas faits
-pour remplir une charge de chambellan. Le courtisan
-jette un regard craintif sur tout ce qui l'environne, et
-le soupçon et l'inquiétude le tourmentent sans cesse. Il
-essaie cependant de conserver un visage serein; mais,
-pareil à cette vieille femme dont on a maintes fois raconté
-le culte naïf, il offre un cierge à l'archange saint
-Michel et un autre au démon, car il ne sait duquel des
-deux il pourra quelque jour avoir besoin.</p>
-
-<p>L'amour de la solitude et de la liberté rendait
-odieuses à Pétrarque les vaines distractions du monde.
-Dans sa vieillesse, on tenta plusieurs fois de l'attacher,
-en qualité de secrétaire, au pontife romain. Pétrarque
-répondait: «Les richesses qu'on acquiert aux dépens
-de sa liberté sont une vraie misère. Un joug d'or est
-tout aussi lourd à porter qu'un joug de bois.» Il représenta
-<span class="pagenum"><a id="Page_244"> 244</a></span>
-à ses amis qu'il ne pouvait renoncer à son
-indépendance et à ses loisirs, à ses études et à ses
-livres; qu'à l'époque où il eût eu besoin de la fortune,
-il avait su dédaigner la fortune, et qu'il serait honteux
-pour lui de la rechercher lorsqu'elle ne lui était plus
-nécessaire; qu'il fallait régler ses provisions selon la
-longueur du chemin, et qu'arrivé près du terme de sa
-carrière, il devait plutôt songer à l'hôtellerie qu'aux
-frais du voyage.</p>
-
-<p>Pétrarque se retira dans la solitude à l'âge de vingt-trois
-ans, et il avait cependant toutes les qualités extérieures
-que peut désirer un courtisan; il était si beau
-que les passants s'arrêtaient dans les rues pour le regarder;
-ses yeux étaient vifs, ardents, et sa physionomie
-pleine d'esprit. Sur son mâle et noble visage
-brillaient les couleurs de la santé, et il était d'une
-taille svelte, élevée, imposante. Il s'abandonna d'abord
-à la fougue de son tempérament et à l'influence
-du climat d'Avignon. Il se laissa séduire par la beauté
-des femmes, et il passait une grande partie de la journée
-à sa toilette. Toujours vêtu de blanc, s'il voyait sur
-ses vêtements la moindre tache, le moindre pli disgracieux,
-il en éprouvait un vrai chagrin. Il portait des
-souliers si étroits qu'il eût fini par ne plus pouvoir
-marcher, s'il n'eût reconnu qu'il valait pourtant mieux
-avoir le pied moins mignon que de se blesser. En traversant
-les rues, il se mettait avec soin à l'abri du vent
-par la crainte de voir déranger l'ordre élégant de sa
-chevelure. L'étude des lettres et le sentiment de la
-vertu contre-balancèrent cependant le penchant qui
-l'entraînait vers les femmes. Il écrivait, il est vrai, pour
-leur plaire, ses poésies en italien. Mais, malgré l'ardeur
-de son tempérament, il conserva sa chasteté. Avant
-d'avoir vu Laure, il était d'une extrême sauvagerie, et
-<span class="pagenum"><a id="Page_245"> 245</a></span>
-si nous l'en croyons, à vingt-trois ans il n'avait encore
-à se faire aucun reproche sur sa conduite. La crainte de
-Dieu, l'idée de la mort et les principes religieux qu'une
-bonne mère lui avait inculqués le préservèrent des
-écueils qui l'environnaient. La science du jurisconsulte
-était alors un des meilleurs moyens de faire son
-chemin à la cour du pape; mais Pétrarque n'éprouvait
-pour l'étude des lois qu'une profonde aversion.
-Avant de se vouer à l'état ecclésiastique, il avait exercé
-la profession d'avocat; il avait même gagné plusieurs
-causes. Plus tard, il s'en faisait des reproches, et il
-disait: «Dans ma jeunesse, je m'étais consacré à l'art
-de vendre des mots, ou plutôt des mensonges; mais
-ce qu'on fait contre son gré ne réussit pas; j'aimais la
-solitude et je détestais le barreau.» Le sentiment de
-son mérite lui donnait, il est vrai, cet air d'assurance
-que l'on remarque souvent chez les jeunes gens, cet
-orgueil qui fait croire qu'on peut atteindre au but le
-plus élevé. Mais son aversion pour la vie de courtisan
-l'emporta sur les songes ambitieux. «Je n'ai pas l'espoir,
-disait-il, de pouvoir faire fortune à la cour du
-pape. Il me faudrait, pour réussir, me présenter assidûment
-dans les palais des grands, il faudrait flatter et
-mentir.» Et c'est ce dont Pétrarque n'était pas capable.
-Il ne haïssait ni les honneurs, ni le pouvoir,
-mais les moyens auxquels on était forcé d'avoir recours
-pour y parvenir. Il aimait la gloire, mais il ne voulait
-pas la chercher par des voies ordinaires; il ne voulait
-pas suivre la même marche que les autres hommes, et
-il s'éloigna de la cour.</p>
-
-<p>En 1346, pendant le carême, il se trouvait à Vaucluse,
-selon sa coutume; l'évêque de Cavaillon, avide
-de le voir et de s'entretenir avec lui, vint s'établir
-près de là, dans un château bâti sur la cime d'un roc,
-<span class="pagenum"><a id="Page_246"> 246</a></span>
-mais dont il ne reste plus aujourd'hui que des ruines.
-Ce que ces deux hommes avaient vu, soit à Avignon,
-soit à Naples, leur donnait une extrême répugnance
-pour le séjour des villes et un profond mépris pour les
-hypocrisies de la cour. En s'entretenant ensemble, ils
-rappelaient souvent les contrariétés qu'ils avaient
-éprouvées autrefois et dépeignaient avec amour les
-avantages de la solitude. Pétrarque conçut alors l'idée
-d'écrire un livre sur ce sujet, en réunissant ses propres
-idées à celles des autres philosophes. Il se mit à l'&oelig;uvre
-au commencement du carême, et à Pâques l'ouvrage
-était fini; mais il le corrigea plusieurs fois dans la
-suite, et il y ajouta de nouvelles pensées. Ce ne fut
-que vingt ans après qu'il osa le laisser paraître, et qu'il
-le donna à l'évêque de Cavaillon, à qui il l'avait dédié.</p>
-
-<p>Certes, Pétrarque, en s'éloignant ainsi de la cour,
-faisait de grands sacrifices à la solitude, mais il trouva
-là les plus grandes jouissances de l'esprit et du c&oelig;ur,
-et ces jouissances il les devait à son éloignement du
-monde et à son amour de la liberté.</p>
-
-<p>C'était ce même amour de la liberté qui rendait toute
-société si pénible à Rousseau, et qui lui faisait goûter
-avec tant de bonheur le repos de la solitude; il dit,
-dans une de ses lettres à M. de Malesherbes: «Longtemps
-je me suis abusé moi-même sur la cause de cet
-invincible dégoût que j'ai toujours éprouvé dans le
-commerce des hommes; je l'attribuais au chagrin de
-n'avoir pas l'esprit assez présent pour montrer dans la
-conversation le peu que j'en ai, et par conséquent à
-celui de ne pas occuper dans le monde la place que je
-croyais mériter. Mais quand, après avoir barbouillé du
-papier, j'étais sûr, même en disant des sottises, de
-n'être pas pris pour un sot, quand je me suis vu recherché
-de tout le monde, et honoré de beaucoup plus
-<span class="pagenum"><a id="Page_247"> 247</a></span>
-de considération que ma plus ridicule vanité n'en eût
-osé attendre, et que malgré cela j'ai senti ce même
-dégoût plus augmenté que diminué, j'ai conclu qu'il
-venait d'une autre cause, et que ces espèces de jouissances
-n'étaient point celles qu'il me fallait.</p>
-
-<p>«Quelle est donc enfin cette cause? Elle n'est autre
-que cet indomptable esprit de liberté que rien n'a pu
-vaincre, et devant lequel les honneurs, la fortune et la
-réputation même ne me sont rien. Il est certain que
-cet esprit de liberté me vient moins d'orgueil que de
-paresse; mais cette paresse est incroyable. Tout l'effarouche,
-les moindres devoirs de la vie civile lui sont
-insupportables; un mot à dire, une lettre à écrire, une
-visite à faire dès qu'il le faut, sont pour moi des supplices.
-Voilà pourquoi, bien que le commerce ordinaire
-des hommes me soit odieux, l'intime amitié me
-reste chère, parce qu'il n'y a plus de devoir pour elle,
-on suit son c&oelig;ur et tout est fait. Voilà encore pourquoi
-j'ai toujours tant redouté les bienfaits; car tout bienfait
-exige une reconnaissance, et je me sens le c&oelig;ur
-ingrat par cela seul que la reconnaissance est un devoir.
-En un mot, l'espèce de bonheur qu'il me faut
-n'est pas tant de faire ce que je veux que de ne pas faire
-ce que je ne veux pas. La vie active n'a rien qui me
-tente; je consentirais cent fois plutôt à ne jamais rien
-faire qu'à faire quelque chose malgré moi. J'ai cent
-fois pensé que je n'aurais pas vécu trop malheureux
-à la Bastille, n'y étant tenu à rien qu'à rester là.»</p>
-
-<p>Dans un autre endroit de ses livres, Rousseau parle
-encore ainsi du bonheur qu'il goûtait dans un loisir
-paisible: «Quand mes douleurs, dit-il, me font tristement
-mesurer la longueur des nuits, et que l'agitation
-de la fièvre m'empêche de goûter un seul instant de
-sommeil, souvent je me distrais de mon état présent en
-<span class="pagenum"><a id="Page_248"> 248</a></span>
-songeant aux divers événements de ma vie; et les repentirs,
-les doux souvenirs, les regrets, l'attendrissement,
-se partagent le soin de me faire oublier quelques
-moments mes souffrances. Quel temps croiriez-vous,
-Monsieur, que je me rappelle le plus souvent et
-le plus volontiers dans mes rêves? Ce ne sont point
-les plaisirs de ma jeunesse; ils furent trop rares, trop
-mêlés d'amertume, et sont déjà trop loin de moi. Ce
-sont ceux de ma retraite, ce sont mes promenades solitaires,
-ce sont ces jours rapides, mais délicieux, que
-j'ai passés tout entiers avec moi seul, avec ma bonne
-et simple gouvernante, avec mon chien bien-aimé, ma
-vieille chatte, avec les oiseaux de la campagne et les
-biches de la forêt, avec la nature entière et son inconcevable
-auteur; en me levant avant le soleil, pour aller
-contempler son lever dans mon jardin. Quand je voyais
-commencer une belle journée, mon premier souhait
-était que ni lettre ni visite n'en vinssent troubler le
-charme. Après avoir donné la matinée à divers soins,
-que je remplissais tous avec plaisir parce que je pouvais
-les remettre à un autre temps, je me hâtais de
-dîner pour échapper aux importuns et ménager une
-plus longue après-midi. Avant une heure, même les
-jours les plus ardents, je partais par le grand soleil
-avec le fidèle Achate, pressant le pas dans la crainte
-que quelqu'un ne vînt s'emparer de moi avant que
-j'eusse pu m'esquiver; mais, quand une fois j'avais pu
-doubler un certain coin, avec quel pétillement de
-c&oelig;ur, avec quels battements de joie je commençais à
-respirer en me sentant sauvé et me disant: Me voilà
-maître de moi pour le reste de ce jour! J'allais alors,
-d'un pas plus tranquille, chercher quelque lieu sauvage
-dans la forêt, quelque lieu désert, où rien, montrant
-la main des hommes, n'annonçât la servitude
-<span class="pagenum"><a id="Page_249"> 249</a></span>
-et la domination, quelque asile où je pusse croire avoir
-pénétré le premier, et où nul tiers importun ne vînt
-s'interposer entre la nature et moi.»</p>
-
-<p>Qui ne renoncerait pas volontiers aux tumultueux
-plaisirs de ce monde pour ces plaisirs du c&oelig;ur et cette
-liberté modeste? Je sais bien que chacun n'est pas dans
-une situation à pouvoir jouir aussi intimement de soi-même;
-mais qu'on essaye de connaître les joies de la
-campagne, et l'on verra qu'une heure de liberté, un
-instant de repos, suffisent peut-être pour nous faire
-sentir le vide de la dissipation des villes, de la parure
-et des distractions frivoles du monde.</p>
-
-<p>Clément VI offrait à Pétrarque la charge de secrétaire
-apostolique et plusieurs évêchés. Pétrarque ne
-voulait point accepter ces fonctions. «Tu refuses tout
-ce que je te propose, lui dit un jour le pape; demande-moi
-donc ce que tu désires, je te le donnerai.» Deux
-mois après, Pétrarque écrivait à l'un de ses amis:
-«Toute élévation m'est suspecte, parce que près de
-l'élévation j'entrevois la chute. Qu'on m'accorde cette
-médiocrité qui m'a été promise et que je préfère à l'or.
-Je l'accepterai avec bonheur et reconnaissance; mais
-si l'on veut m'investir d'un emploi important, je le refuse,
-je secoue le joug, car j'aime mieux rester pauvre
-que de me rendre esclave.»</p>
-
-<p>Un Anglais a dit: «Pourquoi les habitants des plaines
-de la Lombardie, où la nature répand, prodigue
-ses dons, sont-ils moins riches que les montagnards
-de la Suisse? C'est que la liberté exerce sur le bonheur
-des hommes une influence meilleure que le
-soleil et la température féconde. Par l'action de la
-liberté, le roc aride devient une terre fertile, le marais
-infect se dessèche, les déserts se revêtent d'une
-riante verdure. La liberté égaye le c&oelig;ur des habitants
-<span class="pagenum"><a id="Page_250"> 250</a></span>
-de la campagne qui voient grandir autour d'eux leurs
-vigoureux enfants. La liberté a abandonné les plaines
-fructueuses de la Lombardie, et s'est réfugiée en
-Suisse.»</p>
-
-<p>On dira que c'est là de l'enthousiasme poétique, et
-pourtant on peut reconnaître la vérité de cette observation
-dans les cantons helvétiques d'Uri, de Schwytz,
-d'Unterwald, de Zug, de Glaris, d'Appenzell; car celui
-qui a plus qu'il ne lui faut pour satisfaire à ses besoins
-est riche, et celui-là est libre qui peut penser,
-parler comme il lui plaît, et travailler pour soi.</p>
-
-<p>Cet état de l'âme où l'on peut dire: <i>J'ai assez!</i> est
-le plus heureux terme de la philosophie pratique.
-N'importe que l'on n'ait pas de grandes possessions;
-pourvu que ce qu'on possède suffise, voilà le bonheur.
-Les rois et les princes ne sont pas satisfaits,
-parce que leurs désirs vont toujours au delà de ce
-qu'ils ont, et parce qu'ils leur demandent plus de faveurs
-qu'ils ne peuvent en accorder. Quand on considère
-de bonne foi leur véritable situation, on ne peut
-leur reprocher de fermer quelquefois l'oreille aux solliciteurs.</p>
-
-<p>Il arrive aussi que certains hommes veulent paraître
-plus heureux qu'ils ne le sont en effet, et qu'ils regardent
-comme une calamité ce qui manque à cette apparence
-factice. Mais, si vous éprouvez quelque bonheur
-véritable, ne le dites qu'à vos amis les plus sûrs;
-et, pour éloigner de vous les atteintes de l'envie, dérobez
-à tous ceux qui ne vous sont pas sincèrement
-dévoués les bienfaits que le sort et la fortune vous
-accordent.</p>
-
-<p>Celui qui a peu de besoins est toujours assez riche.
-Pétrarque écrivait à ses amis, les cardinaux Talairand
-et de Bologne: «Je suis satisfait; j'ai borné mes désirs,
-<span class="pagenum"><a id="Page_251"> 251</a></span>
-et j'ai tout ce qu'il me faut. Cincinnatus, Curius,
-Fabricius, Régulus, après avoir vaincu des nations
-entières et conduit des rois à la suite de leurs triomphes,
-étaient moins riches que moi. Je serais pauvre
-si je donnais accès aux passions. L'ambition, le luxe
-et l'avarice n'ont point de limites. La cupidité est un
-abîme sans fond. J'ai des vêtements pour me couvrir,
-des aliments pour ma nourriture, des chevaux pour
-me porter, des terres pour me promener, me reposer
-et recevoir ma dépouille après ma mort. Un empereur
-romain n'avait rien de plus. Mon corps est sain;
-subjugué par le travail, il est moins rebelle à l'esprit.
-J'ai des livres de toutes sortes; trésors inappréciables!
-ils enivrent mon âme d'une jouissance dont jamais je
-ne me lasse. J'ai des amis que je considère comme
-mon bien le plus précieux, pourvu qu'ils n'essayent
-point par leurs conseils de m'enlever ma liberté. Je
-n'ai d'autres ennemis que ceux que l'envie a soulevés
-contre moi; mais je les méprise profondément, et
-peut-être même regretterais-je de ne pas les avoir; je
-compte encore au nombre de mes richesses la sympathie
-des gens de bien répandus à travers le monde,
-de ceux que je connais, de ceux que je n'ai jamais vus
-et que peut-être je ne verrai jamais.»</p>
-
-<p>On voit, par ces lignes de Pétrarque, que l'envie le
-poursuivait aussi dans la solitude. Il s'en est plaint souvent,
-mais ici il la traite comme un sage doit la traiter;
-il la méprise, et il ajoute même qu'il regretterait de
-ne pas l'avoir excitée.</p>
-
-<p>La solitude révèle à l'homme ses vrais besoins. Si
-je ne vois ni ne sais ce que les autres désirent, je ne
-songerai pas à formuler le même désir. Un jour on
-donna un coq de bruyère à un humble pasteur de village
-qui demeurait près du lac de Thoun; le brave
-<span class="pagenum"><a id="Page_252"> 252</a></span>
-homme, qui ne connaissait pas cette espèce de gibier,
-consulta sa servante pour savoir ce qu'on en devait
-faire, et tous deux convinrent de l'enterrer.</p>
-
-<p>A l'âge de douze ans, Pope écrivait un petit poëme
-agréable et touchant sur la solitude. «Heureux, dit-il
-dans cette composition de jeunesse, heureux celui
-qui sait restreindre ses désirs et borner ses soins à
-quelques arpents de terrain dont il a hérité de ses
-pères, qui aime à respirer l'air natal, à vivre du produit
-de son champ et du lait de ses troupeaux, qui se
-fait un vêtement de la laine de ses brebis, et à qui
-ses arbres donnent du feu en hiver et de l'ombre en
-été! Heureux celui dont les heures, les jours, les années
-s'écoulent paisiblement et sans crainte avec la
-santé du corps et le repos innocent de l'âme dans le
-cours régulier de ses travaux! Celui qui jouit d'une
-telle destinée peut vivre et mourir inconnu; il n'a pas
-besoin d'un tombeau fastueux ni d'une épitaphe.»</p>
-
-<p>Pour l'homme qui recherche une existence tranquille,
-les plaisirs des sens ont un admirable caractère
-de simplicité. Aux yeux des gens du monde, la
-sensualité ne présente que des banquets tumultueux,
-des danses licencieuses, çà et là des hôpitaux, des
-pierres sépulcrales sur lesquelles les fleurs se flétrissent,
-et des bosquets où les chantres de l'amour vont
-chercher leur inspiration. Mais, pour celui qui repousse
-les voluptés grossières, les plaisirs des sens
-sont d'une nature douce et élevée, innocents et durables.</p>
-
-<p>Dans la modestie de la vie champêtre, on n'éprouve
-point cette satiété qui naît de l'abondance. On y apprend
-à voir les choses autrement qu'on ne les voit
-dans le monde. Pétrarque, écrivant un jour à son ami,
-le cardinal Colonna, pour l'engager à venir le voir
-<span class="pagenum"><a id="Page_253"> 253</a></span>
-dans sa retraite de Vaucluse, lui disait: «Si tu préfères
-au tumulte des villes le calme de la campagne,
-viens ici jouir de ce calme, et ne t'effraye ni de la simplicité
-de mes repas, ni de la dureté de mes lits. Les
-rois se lassent eux-mêmes de l'appareil de leur table
-délicate, et en viennent à désirer une nourriture plus
-grossière; le changement leur est nécessaire; un plaisir
-que l'on interrompt paraît ensuite plus vif. Si tu
-ne penses pas de même, apporte avec toi des mets plus
-choisis, des vins du Vésuve, de l'argenterie et tout ce
-qui flatte les sens. Quant au reste, tu peux t'en reposer
-sur moi. Je te promets un lit de mousse à l'ombre des
-arbres, le chant des oiseaux, les figues, le raisin,
-l'eau des sources limpides, en un mot, tous les dons
-précieux de la nature.»</p>
-
-<p>Si l'on sait, quand il le faut, réprimer l'essor capricieux
-de son imagination, on trouve partout des jouissances
-nouvelles et encore ignorées, des jouissances
-sans peine et des voluptés sans remords. Les sens fatigués
-se raniment par de nouvelles impressions. Le
-murmure des bois, le soupir des eaux, résonnent alors
-plus harmonieusement à notre oreille que les chants
-de l'Opéra et les accords d'une musique savante.
-L'aspect du ciel, des rocs sauvages, des lacs et des
-montagnes fatigue moins nos regards que celui des
-bals les plus brillants. Dans la solitude, on s'occupe
-de tout ce qui nous a paru d'abord insupportable, et
-l'on renonce sans effort à tous les faux plaisirs. Pétrarque,
-que nous aimons à citer, écrivait encore de
-Vaucluse à un de ses amis: «Je fais ici la guerre à
-mon corps, car il est mon ennemi; mes yeux, qui ont
-été pour moi la cause de tant d'erreurs, ne voient plus
-à présent qu'une femme sèche, brûlée et noircie par
-le soleil. Si Hélène et Lucrèce avaient eu cette physionomie,
-<span class="pagenum"><a id="Page_254"> 254</a></span>
-Troie n'aurait pas été réduite en cendres,
-ni Tarquin chassé de ses États. Mais nulle femme n'est
-plus fidèle, plus laborieuse et plus soumise que celle-ci;
-elle passe des jours entiers dans les champs, et sa
-peau endurcie brave les ardeurs de la canicule. Quoique
-j'aie encore d'élégants vêtements, je ne les porte
-plus, et, à me voir, tu me prendrais aujourd'hui pour
-un laboureur ou pour un pâtre, moi qui étais jadis si
-occupé de ma toilette. Mais les motifs qui me donnaient
-tant de préoccupations de ma parure n'existent
-plus. Les chaînes qui m'enlaçaient sont brisées, les yeux
-auxquels j'aspirais à plaire sont fermés, et, s'ils pouvaient
-s'ouvrir de nouveau, peut-être n'auraient-ils
-plus le même empire sur moi.»</p>
-
-<p>La solitude dépouille les biens de la terre du prestige
-trompeur que l'imagination leur donne, et anéantit
-par là toute vaine ambition. Après avoir goûté la
-réalité des plaisirs champêtres, on devient indifférent
-à tous les autres plaisirs, et l'on ne convoite ni les
-honneurs, ni la fortune. Un Romain, appelé tout à
-coup à la dignité de consul, pleurait en songeant qu'il
-allait passer une année entière sans pouvoir s'occuper
-de la culture de son champ. Cincinnatus, que l'on vint
-enlever à la charrue pour le mettre à la tête d'une
-armée, remporta une éclatante victoire sur l'ennemi,
-s'empara de plusieurs provinces, rentra dans Rome
-en triomphe, et quinze jours après s'en retourna à sa
-charrue.</p>
-
-<p>Certes, il est bien différent d'habiter une modeste
-cabane ou une vaste et élégante maison, d'avoir autour
-de soi tout le luxe matériel ou d'être forcé de
-pourvoir soi-même à sa subsistance. Mais qu'on interroge
-ceux qui se sont trouvés dans ces deux situations,
-et qu'on leur demande dans laquelle des deux ils ont
-<span class="pagenum"><a id="Page_255"> 255</a></span>
-éprouvé la plus grande satisfaction. Combien il y a
-dans un palais de vives et fatigantes sollicitudes qu'on
-ne connaît pas dans la demeure d'un simple particulier!
-Pas un prince ne digère les repas somptueux,
-mais funestes, que ses cuisiniers lui préparent, comme
-le pauvre paysan des landes de Lunebourg digère sa
-lourde galette de sarrasin. Un jeune gentilhomme proposait
-à une jolie villageoise de l'emmener avec lui à
-Paris: «Ah! monsieur le marquis, lui répondit-elle,
-plus on s'éloigne de soi-même, plus on s'éloigne du
-bonheur.»</p>
-
-<p>Il suffit d'une passion qu'on ne peut satisfaire pour
-remplir notre c&oelig;ur d'amertume. Il est des heures où
-l'on se lasse de soi-même et de toute son existence;
-on n'éprouve alors plus aucun goût ni pour la solitude
-ni pour les distractions du monde. On se sent
-inquiet, et l'on ne sait comment sortir de l'inquiétude.
-Le temps est d'une longueur horrible, et on ne l'emploie
-pas. On ne peut jouir du présent, et l'on attend
-l'avenir avec impatience, car alors il nous manque
-tout ce qui donne de l'attrait et de l'animation à la vie.</p>
-
-<p>Mais où trouver cette animation? Est-ce dans l'amour?
-Oui, l'amour nous ravive, nous enthousiasme
-parfois, mais nous ne pouvons attendre d'une passion
-qui nous consume la satisfaction durable que nous désirons.
-Pour que l'amour acquière une éternelle durée,
-il faut qu'il se transforme en une véritable et
-sérieuse amitié, sinon il se détruit lui-même ou il détruit
-ceux dont il s'est emparé en embrasant leurs
-c&oelig;urs d'un feu dévorant. Nous devons donc chercher
-l'animation de la vie dans la passion qui s'alimente et
-se soutient elle-même, qui puise dans la prolongation
-une nouvelle force et qui s'élève au-dessus de tout
-ce qui l'environne.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_256"> 256</a></span>
-La solitude est le plus heureux refuge des hommes
-d'État frappés de disgrâce, ou condamnés à l'exil.
-Tous les grands administrateurs n'abandonnent point
-leurs fonctions avec le même éclat que Necker; mais
-tous devraient remercier le ciel qui les enlève aux
-orages du monde, dans le calme des champs, sous les
-arbres plantés par leurs aïeux, auprès de leurs troupeaux.
-On a dit que sur vingt ministres disgraciés ou
-forcés par l'âge de quitter le fardeau des affaires, on
-pouvait en compter douze ou quinze qui finissaient
-par se livrer aux travaux de la campagne. C'est un
-bonheur pour eux. Je suis sûr qu'en cultivant leur
-jardin ils goûtent plus de repos qu'ils n'en avaient
-jamais trouvé dans les meilleurs temps de leur administration.</p>
-
-<p>Mais il faut dire que les plaisirs ordinaires de la vie
-champêtre ne sont pas l'unique cause du bonheur que
-ces hommes privés de leurs hautes fonctions trouvent
-dans leur retraite. Dans l'emploi qu'ils occupaient, ils
-se voyaient à tout instant arrêtés par quelques entraves,
-forcés de recourir tantôt à l'autorité, tantôt à la
-ruse pour atteindre leur but. Dans leur retraite, ils
-agissent en maîtres absolus. Ils peuvent créer et détruire,
-faire de nouvelles plantations, en abattre d'autres.
-Ils peuvent transformer en jardins anglais leurs
-vergers, diriger à leur gré le cours d'un ruisseau,
-aplanir des collines, percer des avenues, construire
-des édifices, en un mot, commander, régir et satisfaire
-ainsi au penchant qui porte tant de gens à l'exercice
-de l'autorité.</p>
-
-<p>On commettrait une grave erreur, et l'on proclamerait
-une impraticable leçon de morale, si l'on prétendait
-que, pour jouir des avantages de la solitude, il
-faut s'affranchir de toutes les passions humaines. Ce
-<span class="pagenum"><a id="Page_257"> 257</a></span>
-qui est dans l'homme doit rester dans l'homme. Si un
-homme éloigné du pouvoir n'est pas las de commander,
-qu'il commande aux êtres dociles qui l'entourent,
-pourvu que cette satisfaction lui ôte le désir de s'exposer
-de nouveau aux naufrages de la vie. Tôt ou tard,
-il apprendra à reconnaître le néant des grandeurs
-qu'il a convoitées; tôt ou tard, il sentira que le prétendu
-regret de ne pouvoir plus faire du bien n'est
-souvent que l'expression d'une ambition qu'on cherche
-à dissimuler, et qu'en général les simples et honnêtes
-paysans sont plus heureux que les plus puissants
-ministres.</p>
-
-<p>Savoir, dans de telles circonstances, se suffire à soi-même,
-voilà le point nécessaire. Qu'on oublie l'abondance,
-et l'on sentira le prix du peu que l'on possède.
-Pendant la première année de son séjour à Vaucluse,
-Pétrarque était presque toujours seul; il n'avait d'autre
-compagnon que son chien, et c'était un pêcheur
-du pays qui le servait; les domestiques qu'il avait à
-Avignon, n'ayant pu se plier à sa sauvage manière de
-vivre, le quittaient tous. Il était d'ailleurs logé dans
-une pauvre maison de paysan, qu'il fit reconstruire
-plus tard, sans luxe aucun, uniquement pour pouvoir
-y demeurer. Aujourd'hui, il ne reste plus aucune
-trace de cette habitation du poëte. Sa nourriture était
-très-frugale. On ne trouvait rien chez lui de ce qui
-flatte les sens. Aussi, ses amis les plus intimes ne lui
-rendaient-ils que de courtes et rares visites; d'autres
-allaient le voir par une espèce de charité, comme on
-va voir un malade ou un prisonnier. Il écrivait à son
-ami, l'évêque de Cavaillon: «Que d'autres courent
-après les trésors et les honneurs, qu'ils soient princes
-ou rois, je ne me soucie aucunement d'y mettre obstacle.
-Je suis poëte, cela me suffit. Et toi, mon cher
-<span class="pagenum"><a id="Page_258"> 258</a></span>
-évêque, veux-tu donc errer sans cesse par tant de voies
-et tant de chemins? Tu connais les cours princières,
-les piéges et les dangers qu'on y rencontre, les orages
-auxquels on y est exposé. Reviens dans ton diocèse,
-reviens goûter le repos. Tu le peux, car la fortune te
-sourit encore. Tu trouveras ici tout ce dont tu as besoin:
-laisse aux avares le superflu. Si nous n'avons pas
-de riches tapisseries, nous sommes commodément
-vêtus; si nous n'avons pas une table somptueuse, nous
-avons ce qui est nécessaire pour vivre. Sur nos lits,
-on ne voit pas briller l'or et la pourpre, mais nous y
-dormons bien. L'heure de la mort approche et m'avertit
-de renoncer à toute folle erreur. Je me réjouis de
-cultiver mon jardin; j'y plante des arbres fruitiers, qui
-me protégeront de leur ombre quand j'irai pêcher sous
-le roc. J'ai des arbres qui sont trop vieux et qu'il faut
-remplacer. Dis à tes gens de m'apporter de Naples des
-pêchers et des poiriers. Je travaille en vue de ma vieillesse
-et des plaisirs que je ne veux partager qu'avec
-toi. Voilà ce que t'écrit, au sein d'une forêt, l'ermite
-des bords de la Sorgue.»</p>
-
-<p>La modération dans mes v&oelig;ux serait ma richesse et
-l'indépendance religieuse mon orgueil, si j'étais pasteur
-de campagne. Personne n'est plus heureux qu'un
-simple pasteur de village, s'il veut lui-même être heureux.
-Quelle félicité n'observerait-on pas dans quelques-unes
-de nos pauvres cabanes en bois, construites
-grossièrement sur un terrain boueux? Des pois secs et
-du jambon sont la nourriture de ces honnêtes ministres
-de l'Évangile; le lait et la bière sont leur boisson,
-et ils jouissent d'une forte santé; leurs fenêtres ne sont
-point fermées à tous les courants d'air, et ils n'en souffrent
-pas. Leur femme ne lit point de romans et n'a
-pas de vapeurs. Un de ses livres favoris est l'Almanach
-<span class="pagenum"><a id="Page_259"> 259</a></span>
-du jardinier; elle passe ses journées à s'occuper des
-besoins de la maison; elle n'aime que son mari, ses
-enfants et les malheureux qui invoquent ses secours.
-Le pasteur prêche la vertu à ses paroissiens et la leur
-enseigne par son exemple. Toutes ses matières se rapportent
-à Dieu; Jésus-Christ est son appui, la raison
-est son guide et la foi sa consolation. Étranger aux
-querelles religieuses, il n'obéit qu'aux principes d'équité
-et de modération. Si une tempête ravage la
-campagne, il se réjouit de voir que son champ a plus
-souffert que celui de ses ouailles. Tant que ses paroissiens
-auront encore chez eux quelque provision, le
-bon pasteur sait qu'il ne doit avoir, pour son propre
-compte, aucune inquiétude; sa bourse peut être souvent
-vide sans que son c&oelig;ur soit triste; aussi est-il
-plus heureux qu'un roi ou qu'un grave conseiller du
-consistoire.</p>
-
-<p>La solitude, malgré sa puissante efficacité, ne nous
-donnerait cependant pas le repos que nous désirons,
-si nous voulions scruter de trop près tous les éléments
-du bonheur. A force de réfléchir sur ce qui pourrait
-être mieux, on finit par oublier ce qui est bien. Celui
-qui prend à tâche de corriger et de relever tout ce qui
-ne va point à sa guise, se prive par là volontairement
-d'une foule de plaisantes distractions.</p>
-
-<p>Un des plus sûrs moyens d'être heureux, c'est de
-s'accommoder, autant que possible, de tout ce qui
-frappe notre attention dans le monde, de chercher à
-faire autant de bien qu'on le peut, selon la situation
-où l'on se trouve, et de se contenter de la disposition
-des choses.</p>
-
-<p>Mon barbier me dit un jour, en venant me raser à
-Hanovre et en poussant un profond soupir: «Il fait
-terriblement chaud aujourd'hui.&mdash;Vous mettez le
-<span class="pagenum"><a id="Page_260"> 260</a></span>
-ciel, lui répondis-je, dans un grand embarras. Voilà
-neuf mois que chaque matin vous me répétez: Il fait
-terriblement froid aujourd'hui. Dieu ne peut-il donc
-plus gouverner le monde sans que messieurs les barbiers
-contrôlent son pouvoir? Ne vaut-il pas mieux
-prendre le temps comme il vient et accepter avec reconnaissance,
-de la main de Dieu, des jours chauds et
-des jours froids?»</p>
-
-<p>Les gens qui vivent habituellement à la campagne
-ne seraient pas tentés de séjourner dans les villes, s'ils
-savaient apprécier les avantages de leur situation.
-Quand ils quittent leur retraite, ils doivent être bientôt
-las de nos frivolités et ennuyés de voir des hommes
-qui perdent leur temps à faire des visites, à se parer
-et à adresser des compliments. Qu'il est doux aussi
-de penser, dans la solitude, à ses amis absents! Leur
-souvenir suffit pour nous faire éprouver encore les
-plaisirs que nous avons éprouvés avec eux. Mon ami
-est loin de moi, et pourtant je suis près de lui. Voilà
-le fauteuil où il était assis et le tableau qu'il m'a donné.
-Faut-il se croire si à plaindre quand on peut s'écrire?
-Quelles charmantes émotions d'espoir, d'attente, de
-joie, naissent d'une correspondance régulière! Grâce
-à ces heureux artifices de l'imagination qu'on invente
-dans la solitude et qui réjouissent le c&oelig;ur, deux amis
-fidèles se créent à eux-mêmes tout un monde, et quand
-ils seraient séparés l'un de l'autre par l'espace immense,
-ils savent encore réunir leurs pensées et confondre
-leur existence.</p>
-
-<p>Nulle part les sentiments affectueux ne s'ennoblissent
-autant que dans les lieux où rien ne trouble les souvenirs
-de l'amitié. Dans les relations du monde, un accès
-de mauvaise humeur, quelque contrariété, une
-foule d'accidents imprévus, peuvent altérer le plaisir
-<span class="pagenum"><a id="Page_261"> 261</a></span>
-que deux amis éprouvent à se réunir: alors on ne
-pense point à ce que l'on a été depuis longtemps, ni
-à ce que l'on sera toujours. On se laisse aller à l'impression
-du moment. Sans doute il faut que l'amitié
-soit sincère, mais il faut aussi qu'on apporte dans les
-relations les plus intimes des sentiments de tolérance
-et de condescendance. Il faut que dans l'occasion
-on réponde à l'emportement par la douceur et à l'aigreur
-par la patience. Dans le monde, il arrive malheureusement
-assez souvent que deux amis ne pratiquent
-point ce principe. On se laisse aller à une irritation
-accidentelle et l'on oublie les égards que l'on
-doit à son ami. Dans la solitude, ces inconvénients
-disparaissent. La solitude sanctifie la mémoire de ceux
-qui nous sont chers, et efface l'impression de tout ce
-qui a pu atténuer les pures jouissances de l'amitié. La
-sécurité, la confiance, reprennent là leur empire sur
-le c&oelig;ur. Il n'est plus question de désaccord. J'entends
-toujours mon ami, et je sais qu'il m'entend. Je regarde
-comme un bien sacré toutes les fleurs qu'il
-sème sur ma route, et je cueille pour lui toutes celles
-que je puis trouver.</p>
-
-<p>La solitude nous donne encore des amis que rien
-ne nous enlève, dont rien ne peut nous séparer et dont
-nous n'invoquons jamais en vain l'utile secours.</p>
-
-<p>Les amis de Pétrarque lui écrivaient parfois pour
-s'excuser de ne pas aller le voir: «Comment vivre avec
-toi? lui disaient-ils. L'existence que tu passes à Vaucluse
-est contraire à la nature humaine. L'hiver, tu
-restes sous ton toit comme un hibou, et l'été tu cours
-sans cesse à travers champs.» Pétrarque riait de ces
-observations et disait: «Ces gens-là regardent comme
-un bien suprême les plaisirs du monde, et ne conçoivent
-pas qu'on puisse s'en éloigner. Mais j'ai des
-<span class="pagenum"><a id="Page_262"> 262</a></span>
-amis dont la société m'est fort agréable, des amis de
-tous les pays et de tous les siècles, qui se sont illustrés
-à la guerre, dans les affaires publiques et dans les
-sciences. Avec eux je ne m'impose aucune contrainte,
-et ils sont toujours à mon service. Je les fais venir et les
-renvoie quand bon me semble. Ils ne m'importunent
-point, et ils répondent à toutes mes questions. Les uns
-me racontent les événements des siècles passés, d'autres
-me révèlent les secrets de la nature. Celui-ci m'enseigne
-le moyen de bien vivre et de bien mourir,
-celui-là dissipe mes soucis par son enjouement, ou
-m'égaye par son esprit. Il en est qui endurcissent mon
-âme aux souffrances, qui m'apprennent à maîtriser
-mes désirs et à me supporter moi-même; enfin, ils
-me conduisent sur la route de la science et de l'art,
-et ils satisfont à tous les besoins de ma pensée. Pour
-prix de tant de bienfaits ils ne me demandent qu'une
-modeste chambre où ils soient en sûreté contre les
-vers. Lorsque je sors, je les emporte avec moi sur les
-sentiers que je parcours, et le calme des champs leur
-plaît mieux que la rumeur des villes.»</p>
-
-<p>L'amour, qui est une des plus grandes joies du
-c&oelig;ur, peut devenir plus doux et meilleur par l'effet
-de la solitude.</p>
-
-<p>L'aspect d'une belle nature contribue puissamment
-à éveiller l'amour en nous, ou à lui donner plus de
-prestige. Le c&oelig;ur d'une femme est plus facile à émouvoir
-dans une riante solitude, dans le calme d'une
-fraîche nuit d'été.</p>
-
-<p>Les femmes goûtent mieux que nous les pures
-jouissances de la vie champêtre, la beauté d'une promenade
-solitaire, l'attrait d'une forêt silencieuse;
-leur âme contemple avec une ravissante surprise la
-grâce et la majesté de la nature. Il en est plus d'une
-<span class="pagenum"><a id="Page_263"> 263</a></span>
-dont le c&oelig;ur serait resté froid dans l'agitation des villes,
-et qui s'est livrée à son entraînante émotion dans le
-calme des campagnes. De là vient que l'amour émeut
-surtout les c&oelig;urs tendres au retour du printemps.
-«Rien ne ressemble plus à l'amour, a dit un philosophe
-allemand, que le sentiment qu'éveille en nous l'aspect
-d'une riante vallée éclairée par les rayons du soleil
-couchant.» C'était pour Rousseau un plaisir indicible
-de voir naître les premiers bourgeons des plantes. Le
-printemps lui donnait en quelque sorte une vie nouvelle.
-Sa tendresse naturelle s'augmentait à la vue de
-la première verdure; il unissait dans une même pensée
-la beauté des premiers jours du printemps et la
-beauté d'une femme chérie; en face d'un horizon imposant,
-son c&oelig;ur oppressé se dilatait, et ses soupirs
-s'exhalaient plus aisément dans un jardin.</p>
-
-<p>Rien ne plaît tant que le calme de la solitude à ceux
-qui aiment. Ils s'en vont à travers les lieux les plus
-isolés pour se livrer sans contrainte à la pensée qui
-charme leur vie. Que leur importe tout ce qui se passe
-dans les villes, tout ce qui ne respire pas l'amour!
-C'est dans un appartement obscur, dans de majestueuses
-forêts de sapins, au bord des lacs silencieux,
-qu'ils veulent s'abandonner à leur rêverie et épancher
-le secret de leur âme.</p>
-
-<p>Ils sourient à l'aspect de la forêt profonde et des
-vertes campagnes où la paysanne présente le sein à
-son enfant, tandis qu'à côté d'elle son mari mange
-avec joie son morceau de pain noir. Quand un homme
-d'esprit est amoureux, il comprend bien mieux la
-grandeur, la beauté de la nature, et rien ne donne
-autant d'esprit que l'amour.</p>
-
-<p>C'est dans la solitude surtout qu'il est doux d'évoquer
-les souvenirs de l'amour. Ah! la première rougeur
-<span class="pagenum"><a id="Page_264"> 264</a></span>
-pudique qui s'est répandue sur nos joues, le premier
-serrement de main, la première colère que l'on a
-éprouvée en se voyant troublé par un importun dans
-un tendre entretien, sont autant d'impressions ineffaçables.
-Souvent on s'imagine que le temps a détruit
-toutes ces impressions; mais il est dans l'âme des replis
-cachés où elles se conservent et d'où elles renaissent
-en foule quand on les rappelle; il en est de même
-de toutes les émotions de notre jeunesse, surtout de
-tout ce qui tient à une première passion. On garde à
-jamais la mémoire de ce ravissement suprême que
-deux amants ont ressenti à l'instant où ils reconnaissaient
-leur mutuel amour<a id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">&nbsp;[29]</a>.</p>
-
-<p>Celui qui a connu ces jouissances de l'amour peut
-les retrouver dans ses souvenirs. Herder parle d'une
-certaine mythologie asiatique, qui raconte que les
-hommes ne se montraient d'abord, pendant plusieurs
-milliers d'années, leur amour que par des regards,
-puis par quelques baisers, puis par de simples attouchements.
-Wieland éprouva, dans l'ardeur de la jeunesse,
-ce chaste et noble amour pour une jeune personne
-de Zurich. Il savait que le mystère de l'amour
-expire en partie dans le premier baiser et dans le premier
-soupir. Un jour, je demandais à cette personne
-quand Wieland l'avait embrassée pour la première
-fois: «Il m'a, dit-elle, baisé la main pour la première
-fois quatre ans après m'avoir connue.»</p>
-
-<p>La solitude est si favorable à l'amour que parfois
-on quitte volontairement la personne que l'on aime
-pour s'en aller rêver à elle solitairement. Qui ne se
-<span class="pagenum"><a id="Page_265"> 265</a></span>
-souvient du passage des <i>Confessions</i> de Rousseau, où
-il est parlé de cet homme qui quittait sa maîtresse pour
-lui écrire? Rousseau disait à madame de Luxembourg
-qu'il aurait été cet homme-là, et il avait raison. Celui
-qui a aimé sait qu'il est des moments où l'on a besoin
-d'écrire tout ce que la voix est impuissante à dire.</p>
-
-<p>Nulle part on ne sent la force de l'amour aussi bien
-que dans la solitude, et nulle part on ne peut si bien
-l'exprimer. C'est dans une retraite solitaire, sous les
-rocs de Vaucluse, que Pétrarque a écrit ses plus beaux
-vers, ses vers plaintifs sur l'absence de Laure ou sur
-ses rigueurs. Personne, avant lui ni depuis lui, n'a
-mieux parlé de l'amour, et aux trois grâces qui l'inspiraient
-il en a joint une quatrième, celle des convenances.</p>
-
-<p>Souvent aussi, dans les campagnes solitaires, l'amour
-porte jusqu'à la folie l'impétueuse imagination
-d'un jeune homme; la tendresse, la mélancolie, la
-religion, se confondent alors dans son c&oelig;ur et exaltent
-son cerveau; il exige que sa maîtresse ne rie
-plus, parce que l'amour ne peut être, dit-il, qu'une
-tristesse perpétuelle; il veut se poignarder par amour,
-et, dans sa pensée déréglée, il se figure qu'il est le
-modèle des perfections. Les deux amants réprouvent
-le langage ordinaire; ils ne veulent point s'aimer en
-prose, mais en vers dithyrambiques. Le jeune homme
-n'est plus une créature humaine, c'est un dieu<a id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">&nbsp;[30]</a>.
-Son amante exaltée fait de lui un sanctuaire d'amour
-<span class="pagenum"><a id="Page_266"> 266</a></span>
-et regarde la tendresse qu'elle éprouve comme une
-émanation céleste. Elle associe à son roman extatique
-les fleurs, les oiseaux, les anges du ciel, l'Être suprême
-et la nature entière. Les chérubins, les patriarches et
-les saints doivent la regarder avec bonheur et applaudir
-à la pureté de son affection. Les sens n'ont aucune
-part au témoignage de son amour; elle se croit chaste;
-elle détacherait le globe du monde et le soleil du
-firmament pour prouver que tout ce qu'elle fait et
-tout ce qu'elle veut est bien; elle crée, pour elle et
-pour son amant, un nouvel Évangile et une nouvelle
-morale.</p>
-
-<p>Il peut bien se faire ainsi que la solitude nous devienne
-préjudiciable. L'amour même qui ne se livre
-pas à de tels écarts, qui n'invente pas de telles chimères,
-peut finir par rendre l'homme très-malheureux
-et par le consumer. Tout entiers occupés d'une personne
-qui absorbe les facultés de notre âme, nous nous éloignons
-d'un monde qui ne nous offre plus aucun attrait;
-mais si nous venons à être séparés de celle que
-nous aimons par-dessus tout, de celle qui accomplit
-pour nous les plus pénibles sacrifices, qui fut notre
-consolation dans le malheur et notre refuge dans l'adversité,
-de celle dont la main nous soutenait quand
-nous sentions nos forces s'affaisser, et qui nous éclairait
-de ses sages conseils quand nous nous trouvions
-incapables de penser et d'agir; oh! alors nous ne savons
-que languir dans une oiseuse solitude; nos nuits
-se passent sans sommeil, et le dégoût de la vie, le désir
-de la mort, la haine des hommes, torturent notre c&oelig;ur
-et nous entraînent au hasard sur les chemins déserts.
-Mais quand nous fuirions d'un royaume à l'autre, quand
-nous irions au nord ou à l'ouest, jusque sur les plages
-sauvages de l'Océan, chercher un soulagement à nos
-<span class="pagenum"><a id="Page_267"> 267</a></span>
-peines, nous emporterions avec nous, dans les forêts
-et sur les grèves, le trait qui nous a blessés, comme la
-biche dont parle Virgile.</p>
-
-<p>Nulle part Pétrarque ne ressentit plus vivement les
-regrets de l'amour que dans sa solitude de Vaucluse.
-Là, l'image de Laure le poursuivait sans cesse: il la
-voyait partout, à toute heure et sous toutes sortes de
-formes. «Trois fois, dit-il, au milieu de la nuit, elle
-apparut devant mon lit, fixant sur moi un regard assuré
-qui annonçait son pouvoir; une sueur froide
-inonda mes membres, et tout mon sang se porta au
-c&oelig;ur. Si, dans ce moment, quelqu'un était entré dans
-ma chambre, il m'eût trouvé pâle comme un mort et
-la figure bouleversée par la terreur. Avant les premiers
-rayons du jour, je me levai tout tremblant, je sortis
-à la hâte de ma maison où tout m'inquiétait, je m'élançai
-au sommet d'un rocher, puis je courus à travers
-les bois, jetant autour de moi des regards effarés pour
-voir si le fantôme qui venait de troubler mon repos
-me poursuivait encore. Je ne me sentais en sécurité
-nulle part. Dans des lieux écartés, où j'espérais être
-seul, souvent je vis Laure sortir du tronc d'un arbre,
-du bassin d'une source, des fentes d'un rocher; la
-peur alors me rendait immobile, et je ne savais que
-devenir.»</p>
-
-<p>La solitude est dangereuse aussi lorsqu'on éprouve
-un amour coupable; car elle irrite les penchants que
-la présence de la personne que l'on aime amortirait
-peut-être. Loin de cette personne, on s'abandonne à
-la fougue de son imagination; on se retrace à l'écart
-tout ce qui irrite tous les désirs, tout ce qui lie la
-pensée à des images de volupté; on se livre sans crainte
-à une illusion trop attrayante, et c'est ainsi que la passion
-devient dangereuse.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_268"> 268</a></span>
-Souvent Pétrarque ressentit cet aiguillon de la volupté
-sur les rocs de Vaucluse, où il cherchait à échapper
-aux atteintes de l'amour; mais il se hâtait d'éloigner
-de lui ces songes lascifs, et dans son amour
-rayonnait cette pureté idéale dont ses vers sont la
-charmante expression.</p>
-
-<p>On peut trouver le repos dans l'amour, si l'on sait
-se résigner aux décrets du ciel. Se plonger dans l'affliction,
-ce n'est pas se résigner à la volonté de Dieu.
-L'homme qui ne sait pas maîtriser ses regrets s'attache
-opiniâtrément à ce qui n'est plus et à ce qui ne
-peut plus être. Il cherche dans le vague une image
-qu'il ne doit plus revoir, et il prête l'oreille à une voix
-qu'il ne doit plus entendre. Parfois, il se figure que
-celle qu'il pleure vit et respire encore; vaine chimère!
-Il cultive des roses sur un tombeau, il les regarde avec
-amour, il en respire le parfum; mais ces roses se fanent
-aussi et s'effeuillent. Ce n'est qu'après avoir
-longtemps lutté dans la solitude contre sa douleur,
-après avoir tendu souvent les bras vers une ombre
-insaisissable, qu'il recouvre peu à peu ses forces, qu'il
-apprend à supporter son deuil, qu'il parvient à reconquérir
-la tranquillité. Et cette victoire que l'on
-remporte sur soi-même dans la solitude, et cette
-héroïque résolution, flattent plus le c&oelig;ur que tous
-les applaudissements que l'on peut recevoir dans un
-salon.</p>
-
-<p>Si l'on sait user sagement de la solitude, on peut y
-trouver une assez douce compensation aux regrets de
-l'amour. Ce fut dans cette lutte solitaire que Pétrarque
-s'éleva à cette hauteur de pensée qui fait notre admiration;
-ce fut dans le temps où il luttait ainsi qu'il
-acquit sur un siècle une si grande influence. Ce même
-Pétrarque qui, prosterné aux pieds d'une femme,
-<span class="pagenum"><a id="Page_269"> 269</a></span>
-pleurait et soupirait comme un enfant, qui ne composa
-pour Laure que de plaintives et langoureuses élégies,
-ce même Pétrarque, en tournant les yeux vers
-Rome, écrivit, dans un style ferme et énergique, des
-lettres tout empreintes du généreux esprit qui animait
-les anciens Romains. Des rois oubliaient la nourriture
-et le sommeil en lisant ses poëmes. Mais, après cette
-phase, revenu de la jeunesse, Pétrarque n'était plus
-ce poëte languissant, cet esclave amolli qui baisait les
-chaînes d'une fière et dédaigneuse beauté; c'était un
-républicain hardi qui sonnait l'alarme contre les tyrans,
-et suscitait et propageait l'amour de la liberté
-dans toute l'Italie.</p>
-
-<p>L'Allemagne voit tranquillement ses poëtes prendre
-leur essor audacieux et redescendre sur la terre. Elle
-ne fait rien pour eux. Pétrarque fut entouré des plus
-hauts témoignages de confiance et de distinction.</p>
-
-<p>Si, dans la solitude, nous ne parvenons pas à triompher
-complétement de notre amour, nous pouvons du
-moins l'épurer et le sanctifier, et si nous voulons être
-plus heureux encore que Pétrarque, tâchons de partager
-notre solitude avec un être aimé. Un philosophe
-a dit que la présence d'une personne qui sympathise
-avec nos pensées et nos v&oelig;ux, loin de troubler la
-paix de la solitude, lui donne un nouveau charme. Ah!
-si, comme moi, vous devez votre bonheur à l'amour
-d'une noble femme, elle vous habituera bientôt à
-oublier le monde par la douce et aimable expansion
-de ses sentiments. Si vous avez des devoirs, des affaires
-multipliées, vos entretiens intimes n'en seront
-que plus variés et plus attrayants. Un éloquent écrivain
-a dépeint ainsi le bonheur domestique: «Là, dit-il,
-jamais une bonne parole n'est perdue; jamais une
-louable intention ne reste sans effet; toutes les pensées
-<span class="pagenum"><a id="Page_270"> 270</a></span>
-sont recueillies, tous les plaisirs partagés, et il n'y
-a pas une seule émotion vraie qui ne frappe deux c&oelig;urs
-à la fois. Dans cet accord de deux êtres fidèles, tout ce
-que l'un possède appartient à l'autre; tous deux envisagent
-leurs avantages réciproques avec une sincère
-satisfaction, et remarquent mutuellement, avec une
-tendre indulgence, leurs défauts. Ils s'entendent au
-premier coup d'&oelig;il, ils préviennent l'un l'autre leurs
-désirs; toujours unis dans leurs sentiments, ils se
-réjouissent ensemble de la moindre joie qui arrive
-à l'un ou à l'autre.»</p>
-
-<p>C'est ainsi que la solitude, partagée avec une personne
-chérie, nous donne une plus grande tranquillité
-et une plus grande satisfaction. L'amour alors entretient
-les plus nobles sentiments dans le c&oelig;ur, élève
-l'âme, seconde le penchant à la bienveillance, et nous
-affermit dans la pratique de la vertu.</p>
-
-<p>La solitude change parfois une tristesse profonde en
-une douce mélancolie. Tout ce qui agit sur nous avec
-douceur est pour l'âme affligée un baume salutaire.
-Voilà pourquoi, lorsque nous souffrons d'une maladie
-physique ou d'une douleur morale, nous sommes si
-sensibles aux soins compatissants d'une femme, à ses
-prévenances, à son affection. Ah! quand tout m'attristait
-dans le monde, quand une profonde mélancolie
-brisait mes forces, paralysait mon courage et voilait à
-mes yeux les riantes beautés de la nature; quand l'univers
-entier ne m'apparaissait que comme un immense
-tombeau, les délicates attentions d'une femme étaient
-pour moi une puissante consolation.</p>
-
-<p>La solitude inspire parfois une douce mélancolie dès
-l'âge le plus tendre. Des jeunes personnes d'une sensibilité
-tendre, d'une imagination vive, l'éprouvent
-parfois à la campagne, à l'âge où naît en elles le besoin
-<span class="pagenum"><a id="Page_271"> 271</a></span>
-d'aimer. J'ai reconnu souvent les indices de cette
-mélancolie sans aucun symptôme de maladie. Rousseau
-les ressentit à Vevay lorsqu'il allait se promener
-sur les bords du lac de Genève. «Mon c&oelig;ur, dit-il,
-s'élançait avec ardeur à mille félicités innocentes; je
-m'attendrissais, je soupirais et pleurais comme un enfant.
-Combien de fois, m'arrêtant pour pleurer à mon
-aise, assis sur une grosse pierre, je me suis amusé à
-voir tomber mes larmes dans l'eau.»</p>
-
-<p>Et moi, je n'ai pas écrit ces pages sans qu'un profond
-souvenir me fît répandre des larmes. A dix-sept
-ans, je me suis souvent assis, avec cette même
-agitation, sur ces rives charmantes dont parle Rousseau.
-L'amour me guérit. L'amour est si doux à concevoir
-sous les frais ombrages du lac de Genève<a id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">&nbsp;[31]</a>!
-On aime ce vague état de tristesse, et l'on ne cherche
-pas à s'en affranchir. On souffre doucement et tranquillement
-sans savoir pourquoi. On se plaît à rester
-sur le bord des ruisseaux, sur les rochers, au fond des
-bois, en vue des simples et majestueuses beautés de
-la nature, et l'on ne forme qu'un ardent désir, le désir
-d'avoir auprès de soi une personne chérie, à qui
-l'on puisse communiquer toutes ses pensées, et qui
-s'associe à toutes nos émotions.</p>
-
-<p>Cette solitude ne convient pas à toutes les personnes
-soumises à un accès de tristesse. Je n'ai fait que verser
-des larmes plus abondantes, cher Hirschfeld, quand je
-me mis à lire ton livre sur la vie champêtre, et surtout
-<span class="pagenum"><a id="Page_272"> 272</a></span>
-quand j'en vins à ce passage qui m'émut jusqu'au
-fond du c&oelig;ur: «Les pleurs se sèchent au souffle salutaire
-des zéphyrs; le c&oelig;ur se dilate et n'éprouve qu'une
-paisible mélancolie. La fraîcheur de la nature nous
-pénètre, et en la respirant, nous sentons s'apaiser nos
-douleurs. Peu à peu les images lugubres qui assombrissaient
-nos regards s'effacent et disparaissent. L'esprit
-ne résiste plus aux méditations qui consolent; et
-comme une riante soirée succède à un jour orageux, un
-calme plat remplace les sollicitudes qui agitaient notre
-âme, et nous goûtons le charme de la vie champêtre.»</p>
-
-<p>Il est des malheureux que le souvenir d'une personne
-aimée dévore lentement, qui frissonnent en relisant
-les lettres qu'elle a écrites, et qui chancelleraient
-sur le tombeau où ils ont enseveli le bonheur de
-leur vie. Ah! pour eux, il n'y a plus de rayons lumineux,
-plus d'aurore joyeuse. Les premières violettes
-qui éclosent sur le gazon, le chant des oiseaux qui annonce
-le retour du printemps, le délicieux aspect de
-la nature, qui se ravive à cette époque de l'année, n'a
-plus pour eux de charme. Le souvenir des liens qui
-les ont enlacés autrefois les irrite, les blesse, et ils repoussent
-la main compatissante qui voudrait les arracher
-à leurs songes funèbres pour leur faire voir de
-plus belles perspectives. En général, ces malheureux
-sont d'un caractère violent, et de plus subjugués peut-être
-par une réelle maladie. Il faut, pour les guérir,
-user d'une grande affection et d'une cordiale condescendance.</p>
-
-<p>Pour les hommes d'une nature douce, qui ont fait
-ainsi des pertes cruelles, la solitude a des charmes
-puissants. Ceux-ci se représentent bien leur malheur
-dans toute son étendue, mais ils associent à leur souffrance
-la nature entière. Ils aiment à planter sur les
-<span class="pagenum"><a id="Page_273"> 273</a></span>
-tombeaux les saules pleureurs et les arbustes en fleur;
-ils dessinent des modèles de sépulture, ils composent
-des chants de deuil, et donnent ainsi une apparence
-agréable à la mort. Le c&oelig;ur sans cesse occupé de ceux
-qu'ils regrettent, ils vivent avec leur tristesse dans une
-sorte de région idéale entre la terre et le ciel. Je compatis
-profondément à leur douleur, et cependant il
-me semble qu'ils doivent être heureux dans cette douleur
-même, pourvu que personne ne trouble leur
-pieuse pensée. Ils me semblent heureux, parce qu'ils
-sont d'une nature telle que la souffrance n'accablera
-pas leur esprit. Ils jouissent de ce qui n'inspire aux autres
-qu'un sentiment d'effroi. Ils éprouvent une joie
-indéfinissable à rêver sans cesse aux êtres chéris et
-sincères qu'ils ont perdus.</p>
-
-<p>Il est un grand nombre de malheurs que l'on surmonte
-plus aisément dans la solitude que dans le
-monde, si l'on a la force d'en distraire sa pensée et de
-lui imprimer une autre direction. Voici un homme
-qui, frappé tout à coup par une calamité imprévue,
-se figure qu'il n'a plus d'autre alternative que le désespoir
-ou la mort. Qu'il essaye d'appliquer, dans la retraite,
-son esprit à la recherche de quelques vérités
-importantes, bientôt ses larmes se sécheront, son fardeau
-lui paraîtra moins lourd, et sa destinée moins
-effrayante.</p>
-
-<p>Il est beaucoup de personnes qui se retirent de leur
-état de tristesse plus facilement dans la solitude que
-dans le monde, les femmes surtout. Une femme d'une
-nature impressionnable se décourage aisément et se
-ranime de même. Les maladies morales des hommes
-s'accroissent au contraire peu à peu, jettent dans le
-c&oelig;ur de profondes racines et sont difficiles à guérir.
-Il faut, pour les combattre, employer avec une constance
-<span class="pagenum"><a id="Page_274"> 274</a></span>
-inébranlable tous les moyens d'action que l'âme
-peut exercer sur le corps. Une âme forte est comme
-un bouclier impénétrable contre les coups du sort;
-une âme énergique rejette fièrement loin d'elle tout
-ce qui fatigue, irrite, accable les autres et soutient le
-corps qu'elle anime, tandis qu'une âme craintive et
-chancelante perd celui qu'elle doit protéger.</p>
-
-<p>Un point essentiel, dans ces crises morales, c'est de
-rechercher ce qui convient à telle ou telle nature. A
-certains hommes, il est nécessaire d'offrir des distractions
-mondaines; d'autres réclament la solitude.</p>
-
-<p>Il faut donc, en morale comme en médecine, éviter
-de s'en tenir à ces préceptes généraux, dont on ne peut
-faire l'application dans une foule de circonstances particulières.
-Loin de nous tous ces prétendus moyens infaillibles
-de guérison que l'on offre à l'hypochondrie. Il
-n'y a de vrai, dans les choses qui tiennent au domaine de
-l'existence, que ce qui convient en tel cas déterminé.
-Conseiller aux hypochondriaques d'ouvrir leur maison
-aux bals, aux réunions joyeuses, c'est s'exposer à commettre
-une grave erreur. On peut dire d'un grand
-nombre d'individus portés à la mélancolie et à l'hypochondrie:
-Laissez-les seuls; il n'y a pas d'autre moyen
-de les distraire.</p>
-
-<p>Ces diverses considérations sur les avantages que le
-c&oelig;ur peut retirer de la solitude m'amènent enfin à
-poser cette grave question: Est-il plus facile d'être
-vertueux dans la solitude que dans le monde?</p>
-
-<p>Dans le monde, on fait souvent le bien par devoir.</p>
-
-<p>Le juge rend la justice, le médecin visite ses malades,
-et l'un et l'autre disent qu'ils agissent par un
-sentiment d'humanité. Il se peut que quelquefois cela
-soit vrai, mais la plupart du temps c'est faux: on étudie
-et on juge une cause, on porte des secours à un malade,
-<span class="pagenum"><a id="Page_275"> 275</a></span>
-parce qu'on siége à un tribunal, parce qu'on a
-mis à sa porte tel écriteau. On m'a écrit des milliers
-de lettres qui commençaient ainsi: «Votre humanité
-si bien connue,» et je ne vois dans ces mots qu'un
-compliment banal, qu'un froid mensonge. Cette vertu
-généreuse et compatissante, qu'on appelle humanité,
-est un des attributs d'une âme noble, élevée. Et d'où
-savez-vous que j'agis de telle ou telle façon par vertu,
-et non par une des obligations de ma position?</p>
-
-<p>Les bonnes &oelig;uvres ne sont pas toujours des actes si
-louables. On peut faire du bien sans être réellement
-bon; on peut se montrer grand dans les affaires, et
-rester petit au fond du c&oelig;ur. La vertu est plus rare
-qu'on ne pense, et il faut ménager pour les occasions
-sérieuses les mots solennels de vertu, de patriotisme,
-de dévouement, car en les prodiguant on court risque
-d'en diminuer le prestige.</p>
-
-<p>On pratique vraisemblablement mieux les maximes
-du bien dans la solitude que dans le monde. Là, si un
-grand personnage fait un acte de vertu, il le fait parce
-qu'il sent que la grandeur d'âme est au-dessus de
-toutes les autres grandeurs.</p>
-
-<p>La vertu est plus facile à pratiquer dans la solitude
-que dans le monde. Dans le monde, elle n'ose souvent
-se révéler au grand jour. Nous nous trouvons là entourés
-de tant de piéges et de fascinations, que, même
-avec la meilleure volonté, nous ne pouvons nous empêcher
-de commettre sans cesse quelque faute. Celui-ci
-manque de bonne intention; cet autre a des intentions
-parfaites, mais il erre dans sa conduite. Le
-matin, avant de sortir, nous nous trouvons peut-être
-encore dans d'excellentes dispositions d'esprit, nous
-avons le c&oelig;ur libre et porté à la bienveillance, à la
-justice, car nous n'avons point encore éprouvé de contrariétés;
-<span class="pagenum"><a id="Page_276"> 276</a></span>
-mais avec la vigilance la plus sévère, on ne
-reste pas tout le jour entièrement maître de soi, lorsqu'il
-faut poursuivre à travers d'inextricables soucis
-des affaires multipliées, entretenir de nombreuses
-relations, et s'exposer à toutes sortes d'incidents désagréables
-et imprévus. On ne peut donc oublier l'étroite
-union de l'âme avec le corps, et l'on ne peut atteindre
-au terme le plus élevé d'une vertu idéale. Pour vivre
-dans la solitude, on n'en conserve pas moins sa
-nature humaine; et si la vertu est plus facile à pratiquer
-là où elle est livrée à moins de dangers, elle a par
-là moins de mérite.</p>
-
-<p>Un célèbre philosophe écossais a dit: «Par l'amour
-de la vertu, le bonheur d'un homme dépend de sa
-conduite. Celui qui ne cherche pas à la pratiquer
-n'est qu'un esclave du monde. Il dépend de la faveur,
-il vit des caresses du monde, il est heureux ou désolé
-selon le succès ou les échecs qui lui arrivent dans
-cette sphère mobile. Mais les entreprises faites par
-l'homme vertueux ne sont pour lui qu'une raison de
-félicité secondaire. Son devoir accompli, il jouit de la
-tranquillité de son âme, et s'abandonne à la sagesse
-de la Providence. Son témoignage est dans le ciel, et
-celui qui le connaît est l'Être suprême. Satisfait de la
-voix de sa conscience et confiant en la justice de
-Dieu, il est heureux de son innocence, et méprise
-le triomphe des méchants. Or, que ces nobles principes
-s'implantent dans notre c&oelig;ur, nous nous affranchissons
-du servage du monde, et nous mettons
-notre courage à l'abri de ses vicissitudes.»</p>
-
-<p>Mon but, en écrivant cet ouvrage sur la solitude,
-a été d'enseigner cet affranchissement du monde. Je
-ne veux pas conduire les hommes dans les déserts
-sauvages, je voudrais seulement les délivrer d'une
-<span class="pagenum"><a id="Page_277"> 277</a></span>
-crainte inutile, leur donner l'indépendance, leur inspirer
-un goût salutaire pour la retraite, afin qu'ils
-aient du moins quelques heures dans la journée où ils
-puissent se dire: Nous sommes libres.</p>
-
-<p>Cette indépendance ne doit nous porter qu'à user
-raisonnablement des avantages de la solitude. Ce n'est
-qu'en employant bien nos heures de loisir que nous
-prenons la ferme résolution de maîtriser nos passions
-et de régler dignement notre conduite. C'est en réfléchissant
-aux événements de notre vie, aux tentations
-auxquelles nous sommes exposés, aux côtés faibles de
-notre être, que nous pouvons nous armer d'avance
-contre tous les périls qui nous menacent dans les relations
-mondaines. Si la vertu, au premier abord, paraît
-restreindre le cercle de nos plaisirs, il est facile
-de voir qu'elle nous donne de plus grandes et plus
-sûres jouissances que ces jouissances imaginaires et
-trompeuses dont elle nous éloigne. Le riche aime à
-s'occuper de sa fortune, le voluptueux de ses joies matérielles,
-mais l'homme qui est vraiment bon éprouve
-un bonheur extrême à remplir régulièrement ses devoirs.
-Quand il les a remplis, il voit briller à ses yeux
-une nouvelle lumière; une clarté plus vive et plus
-pure l'environne de toutes parts, tout s'embellit pour
-lui, et il continue gaiement sa carrière. Notre père,
-qui est notre Dieu, pénètre le secret des c&oelig;urs, lit
-dans les ténèbres de la solitude, et nous récompense
-de nos bonnes actions par la satisfaction qu'il nous
-donne et la nouvelle force dont il nous doue.</p>
-
-<p>La liberté, le loisir, l'éloignement d'un vain tumulte,
-le calme, sont donc pour nous des moyens assurés de
-nous conduire à la vertu. Dans cet état si désirable,
-on ne se borne plus à réprimer le cours fougueux de
-ses passions, on ne permet pas à ses pensées de s'inquiéter
-<span class="pagenum"><a id="Page_278"> 278</a></span>
-des choses dont elle n'a point à s'occuper. La
-vie domestique n'est plus alors cette existence fastidieuse,
-ou ces champs orageux que l'on rencontre si
-souvent dans le monde. La paix et la félicité appartiennent
-à celui qui renonce aux plaisirs impurs, et
-cette félicité il la répand autour de lui.</p>
-
-<p>Il n'est pas un scélérat qui ne convienne en secret
-que la vertu est la base fondamentale du bonheur en
-ce monde: cependant le vice lance de tous côtés ses
-piéges attrayants, et y prend sans cesse des gens de tout
-âge et de toute condition. Veiller sur les désirs trompeurs,
-avant même qu'ils ne nous atteignent, vaincre
-par de nobles pensées la cupidité coupable, c'est là
-l'un des plus beaux triomphes de l'âme, et c'est par là
-qu'on acquiert la paix intérieure.</p>
-
-<p>Heureux celui qui entre dans la solitude avec cette
-paix sublime et qui la conserve sans nuage! A quoi
-servirait de chercher un refuge dans la retraite, si l'on
-y portait la haine des hommes? On ne trouverait alors
-pas plus de satisfaction dans les vertes et fraîches
-prairies que dans les ténèbres sinistres d'une affreuse
-cellule. Épurer notre c&oelig;ur, le préserver de toute atteinte
-funeste, voilà la tâche que nous devons nous
-prescrire dans la solitude.</p>
-
-<p>Il importe souvent aussi de savoir estimer ce que
-les hommes méprisent, et mépriser ce qu'ils estiment.
-Lorsque, après la guerre de Rome contre les pirates,
-le commandement enlevé à Lucullus fut remis à
-Pompée, celui-ci s'écria: «O dieux, vous me chargez
-d'une &oelig;uvre sans fin! N'aurais-je pas été plus heureux
-sans cet appareil de gloire? Faut-il donc que je
-sois toujours en campagne, et que j'aie toujours la
-cuirasse sur la poitrine? Ne pourrai-je échapper à
-l'envie qui me poursuit sans relâche, et vivre paisiblement
-<span class="pagenum"><a id="Page_279"> 279</a></span>
-à la campagne avec ma femme et mes enfants?»</p>
-
-<p>En parlant ainsi, Pompée mentait; car il n'estimait
-pas encore assez ce que les hommes de sa nature méprisent,
-et il ne méprisait pas assez ce que les Romains,
-jaloux du pouvoir, estimaient par-dessus tout. Mais
-Marius Curius, ce grand citoyen, agit autrement. Après
-avoir chassé Pyrrhus de l'Italie, après avoir joui trois
-fois des honneurs du triomphe, il se retira à la campagne
-dans une humble demeure, et y cultiva lui-même
-son jardin. Quand les ambassadeurs des Samnites vinrent
-lui offrir de l'or qu'il refusa, il était près de son
-foyer, occupé à faire cuire ses navets.</p>
-
-<p>La solitude procure autant de jouissances à l'homme
-le plus obscur qu'au personnage le plus éminent. La
-fraîcheur de l'air, la majesté des forêts, le riant éclat
-des prairies, la magnificence de l'été, peuvent enchanter
-l'ignorant tout aussi bien que les philosophes
-et les héros. «Il n'est pas nécessaire, a dit un Anglais,
-de connaître les lois de la végétation pour admirer le
-calice d'une fleur, ni d'étudier le système de Copernic
-et de Ptolémée pour jouir de la lumière et de la chaleur
-du soleil. Que de douces émotions n'éprouve-t-on
-pas au retour du printemps! Quand un homme qui a
-longtemps été renfermé dans les villes visite la campagne,
-il n'est pas un point de vue champêtre qui ne
-réjouisse quelqu'un de ses sens.»</p>
-
-<p>Plus d'un exilé même a souvent ressenti les bienfaits
-de la solitude. Au lieu du monde d'où il était
-banni, il se créait un monde nouveau dans le silence
-de la retraite, oubliant les plaisirs factices pour s'attacher
-à des plaisirs plus réels<a id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">&nbsp;[32]</a>, et inventant mille innocentes
-<span class="pagenum"><a id="Page_280"> 280</a></span>
-distractions qu'il n'aurait pas trouvées ailleurs.</p>
-
-<p>Maurice, prince d'Isembourg, après s'être signalé
-pendant de longues années par son courage, sous le
-duc Ferdinand de Brunswick, sous le maréchal de
-Broglie et dans la guerre des Russes contre les Turcs,
-tomba en disgrâce et fut exilé. On sait ce qu'est une
-sentence d'exil en Russie. L'ennui l'accabla d'abord,
-la douleur s'empara de lui; mais un jour, le petit livre
-de Bolingbroke sur l'exil lui tomba entre les mains. Il
-le lut, le relut, et en fit une traduction. «A mesure
-que je le lisais, dit-il, je sentais s'apaiser ma tristesse.»</p>
-
-<p>Ce livre de Bolingbroke est un chef-d'&oelig;uvre de
-stoïcisme et de style. L'auteur y retrace toutes les adversités
-de la vie. Il ne veut point qu'on cherche à s'y
-soustraire par une longue et lâche résignation; il veut
-qu'on emploie pour les vaincre les remèdes les plus
-violents, qu'on poursuive le mal jusque dans sa source
-pour le guérir radicalement.</p>
-
-<p>Avec une certaine énergie, on peut parvenir sûrement
-à supporter le plus long exil, et on peut y trouver
-des plaisirs qu'on ne connaissait pas dès que l'on est
-privé de ceux que l'on recherchait dans un autre temps.
-Brutus trouva Marcellus, dans son exil de Mitylène,
-aussi heureux qu'il est possible à l'homme de l'être,
-et livré avec autant d'ardeur qu'autrefois à l'étude des
-sciences utiles. En le voyant ainsi, il pensa que c'était
-lui-même qui, en rentrant dans le monde, allait en
-exil.</p>
-
-<p>Quelques années auparavant, Métellus Numidicus,
-refusant sa sanction aux lois funestes du tribun Saturninus,
-avait été aussi condamné à l'exil. Des citoyens
-recommandables voulaient s'armer pour le défendre;
-mais Métellus, qui n'avait pu arrêter le mal par la persuasion,
-<span class="pagenum"><a id="Page_281"> 281</a></span>
-ne voulut pas outrager les lois par la violence.
-Il gémit seulement sur le délire des Romains, comme
-autrefois Platon sur celui des Athéniens. «Mes citoyens,
-dit-il, me rappelleront s'ils reviennent de leur
-égarement, et, s'ils n'en reviennent pas, je ne puis
-être nulle part plus mal qu'à Rome.» Il partit pour
-l'exil, persuadé que c'était un avantage pour lui de
-s'éloigner de ces lieux où son c&oelig;ur eût été sans cesse
-déchiré par le douloureux spectacle d'un état d'anarchie
-et d'une république expirante.</p>
-
-<p>Rutilius s'éloigna de Rome avec un profond mépris
-pour les m&oelig;urs corrompues de cette grande ville. Il
-avait soulevé contre lui une classe de gens puissants
-en cherchant à protéger les provinces d'Asie contre
-les exactions des fermiers. Il fut accusé de s'être lui-même
-laissé corrompre, et cité en justice par l'infâme
-Apicius. Ses accusateurs étaient ses juges; il le
-savait, et il daigna à peine se défendre. Il s'en alla
-en Orient, où il fut accueilli avec respect; et, lorsque
-le temps de son exil fut fini, au lieu de rentrer dans
-sa patrie, il s'en éloigna encore plus.</p>
-
-<p>Dans ces imposantes histoires d'exilés, Cicéron fait
-une triste exception. Il était doué de tous les trésors
-de l'esprit, de tous les sentiments délicats qui pouvaient
-charmer sa solitude; mais il n'avait pas la force
-de supporter l'exil. Au temps de sa prospérité, les
-menaces d'un parti puissant, les poignards des assassins
-n'avaient pu l'effrayer. La souffrance morale le fit
-succomber dans son exil; il devint hypochondriaque,
-et cette maladie épuise l'énergie de l'âme et brise
-toutes les résolutions. Cicéron a, par sa faiblesse, déshonoré
-l'exil et la solitude. Inquiet et timide, regrettant
-sans cesse la perte de son rang, de sa fortune, de
-son crédit, il ne pouvait goûter l'influence salutaire de
-<span class="pagenum"><a id="Page_282"> 282</a></span>
-la retraite, car tout s'offrait à ses yeux sous une ombre
-sinistre.</p>
-
-<p>Pour qu'un exilé achève en paix ses jours dans le
-silence de la retraite, il faut qu'il ait payé sa dette à
-la société, et qu'il donne à ceux qui l'observent l'exemple
-d'un homme aussi grand dans sa chute que dans
-sa prospérité.</p>
-
-<p>Il est doux surtout de songer à la solitude quand la
-vieillesse approche, quand notre vie décline. Notre
-existence est un voyage de courte durée; notre vieillesse,
-un jour rapide qu'il faut regarder comme un instant
-de repos, comme un intervalle entre l'activité
-et le dernier sommeil, comme le port d'où nous
-observons les écueils où nous avons couru risque
-d'échouer, et nous ne pouvons mieux jouir de ces
-dernières impressions de la vieillesse que dans la solitude.</p>
-
-<p>Souvent l'homme tend à épuiser tout ce qui lui est
-étranger avant de s'occuper de lui-même. Ainsi, nous
-commençons par visiter les pays lointains avant de remarquer
-ce qu'il y a d'intéressant dans le nôtre; mais
-le jeune homme prudent et le vieillard expérimenté
-n'agissent pas ainsi. Pour eux, le commencement et
-la fin de la sagesse sont dans la solitude et dans la sérieuse
-observation de soi-même. Combien de gens,
-d'ailleurs, que la solitude a rendus mélancoliques dans
-leur jeunesse, et qui ne ressentent plus cette mélancolie
-aux approches de la vieillesse!</p>
-
-<p>Une alternative incessante de désirs, de croyance,
-d'espoir et d'illusions, voilà le tableau de notre entrée
-dans la vie. L'âge mûr est porté à la mélancolie; mais
-rien ne surprend l'homme qui s'est affermi sur sa route
-par l'expérience. Quand on n'est plus forcé de songer
-à de vains besoins, et quand on a su de bonne heure
-<span class="pagenum"><a id="Page_283"> 283</a></span>
-apprécier les petites intrigues du monde, on ne se plaint
-pas de l'ingratitude que l'on éprouve. Qu'on obtienne
-seulement le repos, voilà tout ce que l'on demande;
-le reste n'est rien si l'on est rentré assez tôt en soi-même,
-si l'on a vu les choses extérieures telles qu'elles
-sont réellement.</p>
-
-<p>«Il y a, dit un Allemand, des chartreux en politique
-comme en religion. C'est dans la retraite silencieuse
-qu'on rencontre le sage observateur dévoué à la vérité
-et à sa patrie, qui n'exalte rien outre mesure et ne
-calomnie personne. On aime sa lucide raison; on admire
-son amour pour les sciences et pour les hommes;
-on voudrait posséder sa confiance et son amitié; on
-est étonné de sa modestie, de son langage et de son
-existence; on voudrait lui faire quitter son humble
-demeure pour un palais; mais il semble qu'il porte
-écrit sur son front cet axiome de l'antiquité: «<i>Odi
-profanum vulgus et arceo</i>;» et alors, au lieu de chercher
-à le séduire par une vaine convoitise, on en fait
-un prosélyte.</p>
-
-<p>Il n'est plus, ce chartreux politique que j'appris un
-jour à connaître dans une petite province, qui m'inspira
-un respect et un amour filial. Peut-être n'existait-il
-pas alors dans les cours d'Allemagne un homme plus
-sage et plus profond que lui. Il jugeait le monde et les
-choses avec une admirable sagacité, et connaissait
-personnellement quelques-uns des plus grands souverains
-de l'Europe. Nulle part je n'ai trouvé une âme
-plus libre, plus ouverte et douée de plus de douceur
-et d'énergie; jamais un &oelig;il plus vif et plus pénétrant,
-et jamais un homme avec lequel j'aurais autant aimé à
-passer toute ma vie. Sa maison était d'une extrême
-simplicité et sa table très-frugale: c'était le baron de
-Schrantenbach.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_284"> 284</a></span>
-Les jeunes gens ne sont en général que trop disposés
-à médire des écrits des vieillards; cependant jamais
-homme n'a écrit avec tant de chaleur et d'émotion que
-Rousseau ne le fit dans ses dernières années. La plupart
-de ses meilleurs ouvrages datent de sa vieillesse.
-Entre cinquante et soixante ans, il devint l'un des premiers
-écrivains de son siècle, et il ne regardait alors
-les &oelig;uvres de son jeune âge que comme de faibles productions
-de son esprit.</p>
-
-<p>C'est dans la vieillesse qu'on est le plus porté à la
-méditation. L'ardeur du jeune âge est apaisée; l'effervescence
-du midi de la vie est calmée; le soir arrive
-avec sa douce tranquillité et son calme rafraîchissant.
-Il est donc utile de consacrer à la méditation
-les derniers instants que l'on a à passer en ce monde,
-et après les sollicitudes que l'on a éprouvées, on parvient
-à conquérir quelque repos. La pensée de ces
-paisibles loisirs nous réjouit, comme la perspective
-d'un heureux jour de printemps après un long hiver.
-Qu'on se repose, soit, diront quelques jeunes gens dédaigneux;
-mais qu'on n'écrive pas; car, à cet âge-là,
-on n'a plus de chaleur, l'imagination est éteinte, et
-le prisme qui l'animait a disparu. Cela peut être, répond
-le vieillard; mais j'aime à exprimer encore les
-sensations que j'éprouve. Je lis, j'écris, je pense,
-voilà ma joie à présent comme dans ma jeunesse.
-L'homme âgé acquiert par sa paisible et régulière activité
-ce que vous perdez chaque jour par votre
-bruyante agitation.</p>
-
-<p>Pétrarque sentit à peine l'affaissement de la vieillesse.
-Il savait animer sa solitude par le mouvement
-de son esprit, et ses années s'écoulaient doucement.
-D'une maison de campagne située dans le voisinage
-d'une chartreuse, à quelques lieues de Milan, il écrivait
-<span class="pagenum"><a id="Page_285"> 285</a></span>
-à Settimo avec une aimable naïveté: «Comme
-un voyageur fatigué, je double le pas à mesure que
-j'approche du terme de ma route. Je lis, j'écris jour et
-nuit; une occupation me repose de l'autre, je veille et
-je me divertis, je travaille et je me fatigue; plus je
-rencontre de difficultés, plus mon ardeur augmente.
-La nouveauté m'aiguillonne, les obstacles m'excitent.
-Le travail est chose sûre, et le mien est incertain. Mes
-yeux sont affaiblis par les veilles, et ma main est lasse
-de tenir la plume. Mais je désire que la postérité me
-connaisse, et si je ne parviens pas à occuper son attention,
-mon siècle du moins, mes amis m'auront
-connu, et cela me suffit. Ma santé est encore si bonne,
-mon corps si robuste, mon tempérament si chaleureux,
-que l'âge, les occupations sérieuses, la continence
-et la macération ne peuvent vaincre cet ennemi
-rebelle contre lequel je lutte sans cesse. Si je n'avais
-foi en la Providence, je succomberais comme j'ai déjà
-succombé plusieurs fois. Souvent, à la fin de l'hiver,
-il faut que je reprenne les armes contre la chair, que
-je combatte, pour ma liberté, contre ses plus cruels
-ennemis.»</p>
-
-<p>Plus d'un homme, en recherchant dans sa vieillesse
-la solitude, a acquis loin du monde une importance
-qu'il n'avait pas à un autre âge. «C'était, a dit Pope,
-dans la retraite, dans l'exil, sur leur lit de mort, que
-les grands hommes de l'antiquité jetaient le plus grand
-éclat et faisaient le plus de bien, en communiquant
-aux autres leurs lumières.»</p>
-
-<p>«C'est quelque chose, dit Rousseau, que de donner
-aux hommes l'exemple de la vie qu'ils devraient tous
-mener. C'est quelque chose, quand on n'a plus ni
-force ni santé pour travailler de ses bras, d'oser de sa
-retraite faire entendre la voix de la vérité. C'est quelque
-<span class="pagenum"><a id="Page_286"> 286</a></span>
-chose d'avertir les hommes de la folie des opinions
-qui les rendent misérables. Je serais beaucoup plus
-inutile à mes compatriotes, vivant au milieu d'eux,
-que je ne puis l'être dans le calme de ma retraite.
-Qu'importe en quel lieu j'habite, si j'agis comme je
-dois agir?»</p>
-
-<p>Heureux le vieillard qui, dans ses dernières années,
-reçoit dans ce monde la récompense du bien qu'il a
-fait, et emporte les bénédictions de ceux qui l'entourent!
-Celui qui a vécu honnêtement et honorablement
-ne craint pas de reporter ses regards sur la route qu'il
-a parcourue, et les grandes âmes ne s'effrayent pas de
-l'approche du tombeau. L'impératrice Marie-Thérèse
-fit elle-même construire le sien: elle s'arrêtait souvent
-auprès de ce monument de deuil, et le montrait
-à ses enfants en leur disant: «Avons-nous le droit
-d'être fiers? Voilà le dernier asile qui reste aux empereurs.»</p>
-
-<p>Sans s'élever à cette hauteur de sentiments, chacun
-peut se retirer du monde, ne pas attacher au passé
-une importance outrée, et, dans les moments qui lui
-appartiennent encore, entretenir, développer les pensées
-qui le rattachent à Dieu et à la vertu; alors la
-tombe ne lui présentera plus un si lugubre aspect, et
-il ne regardera la fin de la vie que comme le soir d'un
-beau jour.</p>
-
-<p>Les jouissances du c&oelig;ur que nous procure la retraite
-augmentent souvent pour les idées religieuses qu'elle
-enfante. Une vie simple, paisible, innocente, porte
-notre c&oelig;ur vers Dieu. La vue de la nature nous ramène
-à la religion, et la religion, par un de ses sublimes
-effets, nous donne la tranquillité.</p>
-
-<p>Celui qui est pénétré de ces sentiments religieux
-n'attribue plus au monde la même valeur et ne ressent
-<span class="pagenum"><a id="Page_287"> 287</a></span>
-plus aussi vivement les misères de l'humanité. On se
-trouve alors comme dans une fraîche vallée où l'on
-entend au loin gronder le tonnerre des fausses passions.
-Quand le célèbre Addison, abandonné des médecins,
-sentit sa fin approcher, il fit appeler un de ses jeunes
-parents, qui lui était profondément attaché. Après
-quelques moments d'attente, le jeune homme désolé
-lui dit: «Vous m'avez demandé, dictez-moi vos ordres,
-je les accomplirai religieusement.» Addison lui prit
-la main et lui répondit: «Vois comme un chrétien
-meurt tranquillement.»</p>
-
-<p>S'il n'est pas en notre pouvoir de briser tous les
-obstacles qui s'opposent à cette paix intérieure, et de
-remporter dans toutes les circonstances une pleine victoire
-sur les étreintes du monde, l'idée de tout sacrifice
-à Dieu est grande et imprime un noble élan à une âme
-ardente. Pourquoi sommes-nous si fréquemment mécontents
-de notre situation? Pourquoi nous plaignons-nous
-de ne connaître ni la joie ni le bonheur? C'est
-parce que nous nous laissons saisir par l'apparence des
-choses, parce que nos sens gouvernent notre raison,
-parce que, dans mainte et mainte occasion, nous préférons
-des biens trompeurs aux jouissances réelles et
-durables, parce qu'enfin nous n'avons pas toute la
-piété que nous devrions avoir.</p>
-
-<p>Il faut se faire un devoir de consacrer à de pieuses
-réflexions une partie de ces heures que tant de gens
-dissipent en vaines distractions. Mais il ne faut pas que
-cette piété dégénère en fanatisme, qu'elle nous donne
-de vagues sentiments au lieu des pensées lumineuses,
-qu'elle remplace par des rêveries les réalités; il ne
-faut pas qu'elle nous assujettisse à un rigorisme outré,
-qu'elle nous fasse renoncer à des plaisirs innocents.
-Une joie honnête augmente notre force, et la
-<span class="pagenum"><a id="Page_288"> 288</a></span>
-vertu doit donner une douce et profonde satisfaction.</p>
-
-<p>Pour un homme qui a contracté l'habitude de se
-recueillir dans le calme, les heures qu'il consacre à de
-religieuses méditations sont les meilleurs instants de
-sa vie. De même que, lorsque nous allons à l'église
-accomplir un de nos devoirs de chrétien, nous devons
-nous examiner sérieusement, scruter notre conduite
-et nous affermir dans la résolution de vivre selon la
-voie de Dieu, de même, chaque fois que dans la retraite
-nous élevons notre pensée vers le ciel, nous
-devons porter sur nous-mêmes un regard sévère. Nous
-apprendrons ainsi à reconnaître nos fautes, à rectifier
-nos idées, à réfléchir utilement au terme et au but de
-notre existence.</p>
-
-<p>Il ne suffit pas de faire de bonnes actions, il faut
-encore discerner le motif de ces actions. N'avons-nous
-pas, en les faisant, cédé à quelque considération
-mondaine ou à quelque enthousiasme passager? N'avons-nous
-pas été dirigés par l'amour-propre plutôt que
-par l'amour du prochain? Dans nos heures solitaires,
-en élevant notre c&oelig;ur vers Dieu, nous apprécions
-plus facilement et plus judicieusement la nature et le
-motif réel de ces actions.</p>
-
-<p>La solitude nous conduit de la faiblesse à la force,
-de la séduction à la résistance, du présent à l'avenir,
-des contraintes du monde d'ici-bas à la contemplation
-d'un monde meilleur. Aux heures de retraite et de silence,
-nous sommes plus près de celui à qui nous devons
-par-dessus tout être désireux de plaire, et qui
-veille près de nous dans les ombres de la nuit.</p>
-
-<p>Les apologistes de la société répètent sans cesse
-qu'il y a de grandes choses à faire dans le monde.
-Mais, d'une part, nous ne faisons pas dans le monde
-tout ce que le devoir nous prescrit, et de l'autre, nous
-<span class="pagenum"><a id="Page_289"> 289</a></span>
-devons être convaincus que nous n'acquerrons jamais
-aussi bien que dans la solitude et par la religion l'énergie
-nécessaire pour accomplir des actions de mérite
-et l'élévation de caractère que nous devons tous ambitionner.</p>
-
-<p>La satisfaction habituelle dont notre âme jouit au
-sein de la solitude a déjà quelque analogie avec les
-joies de l'éternité, et c'est dans ces moments de félicité
-intérieure qu'on aime à s'abandonner aux désirs et aux
-espérances qu'éveille en nous l'idée d'une autre vie.</p>
-
-<p>Dans ce monde, où l'on trouve tant de contrainte et
-d'inquiétude, la liberté, le loisir, le repos, sont des
-biens inappréciables auxquels chacun aspire, comme
-le navigateur fatigué des orages de la mer aspire à la
-terre ferme. Mais lorsqu'on n'a jamais été privé d'un
-pareil bonheur, on ressemble à l'habitant éloigné des
-plages maritimes qui ne se représente pas les anxiétés,
-les angoisses et les désirs du matelot. Pour moi, j'aime
-à croire que nous jouirons dans l'éternité d'une tranquillité
-constante, inaltérable et exempte de tout mouvement
-sensuel. Or, comme la paix intérieure et extérieure
-est déjà sur cette terre un commencement de
-béatitude, il peut être utile de croire qu'un sage éloignement
-du tumulte du monde est un moyen de développer
-dans l'âme des facultés qui deviendront un
-des éléments de notre félicité pour la vie future.</p>
-
-<p>Je termine ici mes réflexions sur les avantages que
-la solitude présente au c&oelig;ur. Puissent-elles propager
-quelques pensées salutaires, quelques vérités consolantes,
-et contribuer à répandre parmi les hommes
-l'idée d'un bonheur qui est si près de nous! C'est tout
-ce que je désire.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_290"> 290</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_291"> 291</a></span></p>
-<h2 class="normal">CONCLUSION</h2>
-</div>
-
-<p>Après avoir lu la première partie de cet ouvrage,
-on m'a accusé d'avoir trop déprécié les résultats de la
-solitude. En lisant la seconde, on me reprochera peut-être
-de parler de ces mêmes résultats avec trop d'enthousiasme.
-On dira que je prescris une morale trop
-sévère, une élévation d'âme à laquelle on ne peut atteindre,
-un véritable mépris des hommes et des agréments
-extérieurs, un calme et une fermeté imaginaires,
-un dégoût du monde que rien ne justifie. On
-me reprochera de vouloir ainsi, non-seulement affaiblir
-le penchant à la vie sociale, mais d'exciter un
-triste mécontentement dans le c&oelig;ur des hommes, de
-les porter à rompre toute espèce de joug pour vivre
-selon leur propre fantaisie, et de les rendre trop philosophes
-et trop libres. Enfin, on me reprochera encore
-de faire un trop long éloge de la vie privée, et de
-<span class="pagenum"><a id="Page_292"> 292</a></span>
-détruire par là le juste sentiment d'estime que l'on doit
-avoir pour les relations sociales.</p>
-
-<p>Tel n'a point été pourtant mon projet, et je crois
-que les jouissances du bonheur domestique n'altèrent
-point, dans une âme noble, le désir du bien-être général.
-Si l'un des effets de la solitude est de nous inspirer
-une certaine indifférence pour le monde, l'habitude
-de penser, que nous contractons dans notre
-retraite, nous améliore moralement, et nous donne
-une activité d'esprit qui peut devenir utile à la société.</p>
-
-<p>On ne peut trouver le bonheur complet en soi-même,
-et nous sommes liés par notre faiblesse même
-à quelque être qui nous aime. Il n'entre pas dans les
-droits de la nature que nous soyons misanthropes. Dieu
-seul peut se suffire à lui-même. Nous ne pourrions
-donc, sans de grands inconvénients, nous retrancher
-dans une retraite absolue.</p>
-
-<p>S'il existe un être complétement isolé, il doit être
-bien misérable, car il n'a ni appui ni consolation. La
-nature elle-même veut que nous soyons unis à une
-créature de notre espèce, et tous les sentiments qui
-naissent et se développent dans notre c&oelig;ur nous rappellent
-à chaque instant cette loi. Il faudrait être dominé
-par une effroyable idée du genre humain pour
-imiter ce moine qui s'en alla demeurer près du Vésuve,
-préférant, disait-il, le voisinage du volcan à la
-société de ses semblables.</p>
-
-<p>Avec un caractère raisonnable, il est impossible
-qu'on se sépare entièrement des hommes. On a besoin
-de leur être agréable, de leur faire du bien, de s'attacher
-à eux, de jouir avec eux de la vie. Plutarque
-disait: «Je fuis le monde par goût, et la douceur de
-mon caractère m'y ramène.»</p>
-
-<p>Si, avec l'idée de trouver dans les livres tout ce qui
-<span class="pagenum"><a id="Page_293"> 293</a></span>
-mérite d'être connu, nous consacrions toutes nos heures
-à l'étude, nous nous priverions par là des avantages
-réels que nous devons retirer de nos relations
-sociales; les jeunes gens s'éloigneraient des vieillards;
-la solitude la plus occupée ne nous serait plus aussi
-utile, et nous pourrions bien finir par n'être que des
-pédants insupportables.</p>
-
-<p>Pour remplir justement sa destinée, pour acquérir
-un certain degré d'expérience et de sagesse, il faut
-que l'homme soit tour à tour en rapport avec les autres,
-et en rapports directs avec lui-même; qu'il sache
-goûter les plaisirs honnêtes que lui offre le monde,
-et se livrer aux réflexions sérieuses que lui inspire la
-solitude.</p>
-
-<p>Dieu lui-même, nous l'avons dit, veut que nous
-vivions en relations avec les autres hommes. Le penchant
-social qu'il a mis en nous est une preuve évidente
-de sa volonté. Jésus-Christ nous invite seulement,
-par son exemple, à nous retirer quelquefois
-dans la solitude. Il a vécu au milieu des hommes;
-mais de temps à autre il rentrait dans la retraite. Il
-nous apprend par là que le chrétien doit savoir aussi
-s'éloigner des affaires et des distractions du monde,
-pour observer l'état de son c&oelig;ur et élever sa pensée
-vers Dieu.</p>
-
-<p>Tout ce qui tend à rapprocher les hommes l'un de
-l'autre, à les rendre plus éclairés, plus affables, plus
-vertueux, tout ce qui peut augmenter entre eux une
-sage harmonie mérite nos éloges. Il faut que nous
-nous reposions des jouissances de l'esprit par les distractions
-du monde; ces distractions, ces innocents
-plaisirs que la société nous présente, adoucissent le
-caractère et donnent à la vertu un aspect plus attrayant.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_294"> 294</a></span>
-En fréquentant les réunions du monde, il faut se
-résigner d'avance à y éprouver mainte contrariété, à
-y peser mainte heure d'ennui. Il y a là souvent plus
-de pédants qu'on n'en trouve parmi les savants qui se
-retirent dans la solitude. Il y a là d'insipides et intarissables
-discoureurs, dont il est difficile d'arrêter la
-loquacité. Si l'un de ces déplorables orateurs de salon
-s'attache à nous et nous accable de ses longues phrases,
-écoutons-le avec patience, en nous rappelant ces paroles
-de Garve: «Ces pauvres gens ont perdu la mesure
-morale, qui apprend à régler son langage et ses
-actions selon les personnes que l'on rencontre. Pédants
-et passionnés, il ne se soucient aucunement des circonstances
-où ils se trouvent, et, ne consultant que leur
-fantaisie, ils commettent à chaque instant quelques
-inconvenances, parce qu'ils oublient tout, excepté la
-passion qui les anime.»</p>
-
-<p>Dans une sphère plus élevée, là où l'on n'accepte
-ni une telle pédanterie, ni l'homme sans instruction,
-les relations du monde peuvent être de la plus grande
-utilité, et je pense que la fréquentation des princes et
-des grands serait une excellente école de philosophie
-pratique pour ceux qui vivent souvent seuls; car il
-faut bien plus de courage pour oser proclamer une
-vérité hardie devant un grand, que pour en répandre
-des centaines dans un livre. Et quel observateur du
-c&oelig;ur humain ne voudrait avoir vu César, et s'entretenir
-intimement avec lui, à l'époque où Sylla disait
-en le regardant: «Ne vous fiez pas à ce jeune homme
-qui porte la tête si haut. Il y a en lui plusieurs Marius?»
-C'est une chose d'un grand intérêt aussi que de pouvoir
-étudier dans son germe et dans son développement
-la puissance à l'aide de laquelle un homme fait
-époque et devient le modèle des autres. N'est-ce pas
-<span class="pagenum"><a id="Page_295"> 295</a></span>
-une grande joie, en observant cet homme, de reconnaître
-qu'il joint à ses qualités extraordinaires un tact
-délicat et une douce nature de pensées?</p>
-
-<p>Cependant il est aussi une foule de personnes qui
-ont raison de se dérober à l'entraînement des salons.
-Celui qui veut s'élever au-dessus du vulgaire doit savoir
-se renfermer dans la retraite et s'appliquer assidûment
-au travail. Et il arrive souvent que ceux mêmes
-qui attachent le plus d'importance aux obligations
-mondaines absolvent l'homme sérieux qui s'en affranchit.
-Ce que les régents des salons exigent n'est pas
-toujours d'une rigoureuse nécessité, et l'homme de
-bien, en interrogeant sa conscience, sait ce qu'il lui
-importe de faire chaque jour. On n'est point un être
-sauvage par cela seul qu'on se plaît de temps à autre
-à vivre dans l'obscurité. Il y a, nous l'avons dit, mainte
-&oelig;uvre sérieuse qu'on ne peut achever que dans le
-calme; et du fond de sa solitude, un écrivain se rend
-souvent plus utile à l'humanité que l'homme d'affaires
-avec son impétueuse activité. Ah! combien il en est
-de ces esprits modestes et réservés qui dans l'asile le
-plus humble étalent bien plus de forces intellectuelles
-qu'on n'en étale dans le monde. L'essentiel est que
-notre activité intérieure soit dirigée vers un but louable.
-Celui qui cherche à instruire la jeunesse, ou qui
-écrit un livre utile, est sans cesse par la pensée en
-relation avec le monde, et souvent il contribue à
-notre bonheur. Dans sa vie solitaire, dans son éloignement
-des relations sociales, il travaille pour la société,
-il exprime librement à l'écart ce qu'il n'oserait peut-être
-dire dans une grande réunion, par des raisons
-de convenance, de respect ou de timidité.</p>
-
-<p>Il est difficile d'accomplir sa mission de savant en
-passant une grande partie de sa vie dans le monde.
-<span class="pagenum"><a id="Page_296"> 296</a></span>
-Mais celui-là mérite un double hommage qui, en se
-dévouant au culte des sciences, possède l'art d'attirer
-les c&oelig;urs à lui par la sagacité de son esprit et la douceur
-de ses sentiments.</p>
-
-<p>Pour jouir utilement de la solitude et des relations
-du monde, il faut savoir employer sérieusement son
-temps dans la retraite, se conduire avec dignité et
-intelligence parmi les hommes, apprendre à corriger
-les inconvénients de la solitude par les relations de la
-société, ceux de la société par la solitude, et ne s'attacher
-trop exclusivement ni à l'une ni à l'autre de ces
-deux séductions. L'homme dont l'éducation a été sagement
-dirigée sait se rendre utile dans ses diverses
-situations, comme un fleuve paisible qui n'arrose pas
-seulement des vallées solitaires, mais qui porte ses
-ondes dans des villes populeuses, et qui contribue à
-les embellir et à les enrichir.</p>
-
-<p>La vie contemplative et la vie sociale doivent également
-servir à notre perfectionnement. Notre désir
-est d'être heureux, c'est-à-dire d'obtenir pour nous-mêmes
-autant de bonheur que nous pouvons nous en
-procurer, et de faire aux autres tout le bien qui est
-en notre pouvoir. Mais par l'effet des circonstances,
-bon nombre d'hommes ne sont pas à la place qui leur
-conviendrait. En voici un qui végète obscurément au
-fond d'une province, et qui pourrait remplir un grand
-rôle sur un vaste théâtre; cet autre que sa naissance
-appelle à occuper un rang élevé est un être sans
-valeur qui devrait se soustraire à tous les regards.
-Combien de personnes condamnées à vivre dans une
-retraite monotone, qui pourraient exercer dans les villes
-une douce et salutaire action! Combien de femmes
-qui languissent dans une maison champêtre, parce
-que l'époux qu'on leur a donné ne sait apprécier ni
-<span class="pagenum"><a id="Page_297"> 297</a></span>
-leur esprit ni leur c&oelig;ur, parce qu'elles ne voient autour
-d'elles que des natures nulles, et pas un seul être
-qui puisse les juger et les comprendre! Cependant,
-celle qui dans cette triste situation sait surmonter ses
-regrets, et user sagement des ressources qu'elle possède,
-peut encore jouir d'un bonheur assez désirable.
-L'accomplissement de ses devoirs lui donnera le repos,
-la solitude aura pour elle des charmes, elle cueillera
-les fleurs parmi les épines.</p>
-
-<p>Savoir utiliser la position où la Providence nous a
-placés, voilà le grand secret. La solitude nous donne
-ce que nous ne trouvons pas dans le monde, et le
-monde nous offre un vaste champ d'actions nouvelles
-et d'observations. Si nous sommes obligés de paraître
-dans le monde, sachons ranimer l'éloignement qu'il
-nous inspire, sachons nous plier avec autant d'agrément
-que possible aux obligations qu'il nous impose.
-Une telle condescendance suffit souvent pour rendre
-à notre âme une heureuse sérénité, et après cet effort
-d'un instant nous nous livrerons avec plus de facilité
-au travail et à la méditation.</p>
-
-<p>L'homme est créé pour penser et pour agir. Il faut
-donc qu'il apprenne à se conduire sagement dans la
-vie spéculative comme dans la vie active, et il aurait
-tort de fuir obstinément la société, comme d'abhorrer
-la solitude. Souvent envoyant les hommes que l'on
-était disposé à éviter, on découvre en eux des qualités
-qu'on n'avait point encore aperçues, et l'on en vient à
-éprouver de l'estime et de l'affection pour ceux auxquels
-on ne croyait jamais pouvoir accorder ces sentiments
-en ne les jugeant qu'à distance. Tâchons seulement
-de porter dans le monde un esprit impartial, un
-c&oelig;ur bienveillant, et souvent en y rentrant à regret,
-nous en reviendrons calmes et satisfaits.</p>
-
-<p><span class="pagenum"><a id="Page_298"> 298</a></span>
-On ne connaît pas toute la puissance de la volonté
-de l'homme, puisque sans cesse on s'écrie: Que
-voulez-vous! l'homme est fait ainsi. C'est parce que
-l'homme est fait ainsi qu'il doit user de tous ses efforts
-pour devenir plus qu'il n'est. Il ne faut pas que la fatigue,
-l'ennui, le chagrin, nous empêchent de nous
-arracher courageusement à la mollesse pour entreprendre
-une noble lutte. Il suffit le plus souvent d'un
-peu de résolution pour vaincre notre faiblesse physique
-et astreindre notre esprit à un travail utile. Et
-quel bonheur de pouvoir ensuite se dire: Voilà ce
-que je suis parvenu à faire par mon courage et ma
-volonté!</p>
-
-<p>Nous devons donc savoir partager noblement notre
-temps entre le monde et la solitude, entre les distractions
-honnêtes de la société et les plaisirs intellectuels.
-Nous échapperons ainsi à la folie de celui qui court
-étourdiment après tous les plaisirs, et à la misanthropie
-de celui qui se retire avec une sombre pensée dans
-une retraite sauvage.</p>
-
-<p>Il faut que nous cherchions à nous faire aimer des
-autres sans commettre aucune lâcheté, et que nous
-sachions quitter librement le monde sans le fuir entièrement.
-Nous devons remplir avec dignité les obligations
-que la société nous prescrit, user de tous les
-avantages que nous pouvons trouver parmi les hommes,
-et leur faire le bien qui dépend de nous. Mais nous
-devons aussi savoir nous retirer à l'écart pour nous
-recueillir dans le sentiment de Dieu et de la vérité.</p>
-
-<p class="end">FIN.</p>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_299"> 299</a></span></p>
-
-<div class="chapter">
-<div class="footnotes">
-<h2 class="normal">NOTES:</h2>
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1" class="label">[1]</a> <i>L'Homme du Nord et l'Homme du Midi, ou l'Influence du
-climat.</i> 2<sup>e</sup> édition, Genève, 1826.</p>
-
-<p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2" class="label">[2]</a> Elle avait trente ans moins que lui.</p>
-
-<p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3" class="label">[3]</a> Les deux premiers volumes parurent en 1784, les deux
-autres en 1786.</p>
-
-<p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4" class="label">[4]</a> L'empereur Joseph demandait un jour au baron de Grothaüs
-intrépide voyageur hanovrien, quel pays il voulait encore visiter.
-Le baron lui en nomma un grand nombre.&mdash;Et ensuite? dit l'empereur.&mdash;Alors,
-répliqua le baron, je reviendrai dans le Hanovre
-planter mes choux.&mdash;Ah! s'écria Joseph avec autant de douceur
-que de raison, allez-vous-en donc de suite planter vos choux dans
-le Hanovre.</p>
-</div>
-<div class="footnote">
-
-<p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5" class="label">[5]</a> Les savants et les philosophes parisiens firent plus pour Hume
-qu'ils n'eussent fait pour un roi. «Lorsqu'il arriva à Paris, dit
-Sture, tous les écrivains étaient impatients de le voir, parce que,
-disait-on, <i>c'était un homme d'un esprit infini</i>. A peine avait-il
-posé un pied sur le continent, que les premières coteries intriguaient
-pour l'attirer à elles. Une élégante princesse parvint à
-s'emparer de l'homme merveilleux pour le conduire dans le
-monde. On répandit de tous côtés <i>des invitations à un souper délicieux
-où se trouverait monsieur Ume</i>. Il parut enfin, cet Anglais
-sec et lourd qui ne prononçait pas un mot quand rien ne l'intéressait.
-Rien ne fut négligé de ce qui pouvait l'électriser. On ne parlait
-que de <i>ses charmants ouvrages</i>, que personne ne pouvait lire, et
-<i>du profond génie de messieurs les Anglais</i>. Mais tout fut inutile:
-l'ingrat resta froid et silencieux. Ceux qui s'étaient assemblés
-autour de lui haussèrent les épaules et se regardèrent l'un l'autre
-avec pitié. Le lendemain on se disait à l'oreille: <i>Ce monsieur Ume
-n'est qu'une bête</i>; un plaisant repartit: <i>C'est qu'il a fourré tout
-son esprit dans ses livres.</i>»</p>
-
-<p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6" class="label">[6]</a> Un célèbre professeur allemand disait souvent: <i>Vita extra
-academias non est vita.</i> Il est incontestable que beaucoup de professeurs
-ont des singularités qu'on ne retrouve dans aucune classe
-de la société. Un prince d'Allemagne fit présent d'une tabatière
-d'or à un professeur que l'on considérait comme un homme très-distingué,
-et lui écrivit en même temps une lettre flatteuse. Le
-professeur se fit peindre tenant la lettre d'une main, la tabatière
-de l'autre, et envoya ce portrait au prince.</p>
-
-<p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7" class="label">[7]</a> Un professeur, dégagé des préjugés ordinaires de sa profession
-M. Hissmann, de G&oelig;ttingue, a dit, dans son <i>Essai sur la vie de
-Leibnitz</i>: «Les quatre murs d'un cabinet d'étude ne sont point les
-limites du monde, et les livres ne renferment point tout ce que
-les grands hommes ont pensé. Il y a une foule de remarques, de
-notions précieuses, qui n'ont point été livrées à l'impression. Si
-l'on commence son éducation dans la retraite par la lecture et
-la réflexion, il faut la continuer et l'achever par les relations sociales,
-où l'on apprend à connaître les hommes, leurs sentiments,
-leurs erreurs, leur sagesse et leur folie.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8" class="label">[8]</a> Les fanatiques n'expliquent point les saintes Écritures comme
-tout le monde, et parmi les nouvelles sectes qui peuplent la
-Suisse, les anabaptistes se distinguent par leur système d'interprétation.
-Il est dit dans l'Évangile: «Si nous ne devenons pas
-semblables à des enfants, nous n'entrerons point dans le royaume
-des cieux.» Aussitôt les bonnes gens se dépouillent de leurs
-vêtements, montent sur des chevaux de bois et courent de côté
-et d'autre; leurs femmes et leurs servantes, toutes nues aussi,
-courent de la même sorte. Puis tous ces nouveaux chrétiens reviennent
-dans une parfaite innocence se jeter pêle-mêle sur des bancs
-et sur des lits afin de ressembler en tous points aux petits enfants.</p>
-
-<p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9" class="label">[9]</a> Puissent tous les hommes s'inculquer dans l'esprit cette
-maxime que le professeur Hissmann de G&oelig;ttingue écrivait sur
-son lit de mort: «Dieu n'engage aucun de ses enfants sur une voie
-qui tôt ou tard ne le conduise au bonheur, et il n'arrache à un être
-sensible aucun soupir qui ne finisse par se transformer en un cri
-de reconnaissance!»</p>
-
-<p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10" class="label">[10]</a> J'éprouvais alors ce qu'un des bienfaiteurs de l'humanité,
-Fest a si bien dit, dans son livre <i>Sur les avantages des souffrances
-et des contrariétés de la vie</i>, livre excellent qui devrait être entre
-les mains de tout malade et de tout affligé. «J'ai moi-même
-éprouvé, dit cet écrivain, qu'un seul témoignage d'intérêt, une
-seule pensée sortie du c&oelig;ur de celui qui a souffert sa part des douleurs
-humaines, et qui a lui-même reconnu le pouvoir des consolations
-qu'il nous offre, sont plus efficaces qu'un discours étudié,
-des larmes de commande et des phrases de considération dictées
-par la bienséance.</p>
-
-<p><a id="Footnote_11" href="#FNanchor_11" class="label">[11]</a> Mon digne ami, Islen, a exprimé cette pensée en termes touchants.
-«Il me paraît incontestable, dit-il, que si l'on savait bien
-l'histoire de ceux qui se sont distingués par leur dignité de caractère
-et leurs vertus, on en trouverait neuf sur dix qui devraient
-ces qualités à leur mère. On ne reconnaît point assez, en général,
-combien il importe à l'homme d'avoir une conduite pure et exempte
-de blâme dans sa jeunesse. On n'est pas assez persuadé que la
-plupart de ceux qui ont eu cet inestimable avantage en sont redevables
-à leur mère, et que le bonheur et la perfection du genre
-humain tiennent, en grande partie, à l'intelligence et à la vertu
-des femmes.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_12" href="#FNanchor_12" class="label">[12]</a> «Mirum est, dit Pline le Jeune, ut animus agitatione motuque
-corporis excitetur. Jam undique silvæ et solitudo, ipsumque illud
-silentium, quod venationi datur, magna cogitationis incitamenta
-sunt.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_13" href="#FNanchor_13" class="label">[13]</a> Les nobles commettent parfois, en fait de chronologie, de singulières
-méprises. Une jeune femme, vive et animée, de souche
-ancienne et parfaitement aristocratique, une femme dont on citait
-partout l'élégance de manières, la toilette et l'esprit, racontait
-un jour une anecdote. «En quelle année, lui dit un gentilhomme,
-le fait s'est il passé?&mdash;En vérité, répondit-elle, je ne le sais point;
-je ne sais pas même en quelle année nous vivons à présent.» On
-crut qu'elle plaisantait, mais elle affirma qu'elle ignorait les choses
-telles que celles-là, et s'en inquiétait fort peu; car elles ne pouvaient
-rien ajouter aux agréments de la vie. On lui dit que l'on était
-alors en l'année 1781. «Vraiment, s'écria-t-elle, mais c'est une
-multitude d'années effrayante. Voilà donc 1781 ans que le monde
-existe?» Le gentilhomme, voulant continuer sa leçon, lui fit observer
-qu'on ne comptait pas les années depuis la création du
-monde. La jeune femme l'interrompit en lui disant qu'il se donnait
-une peine inutile, que dans un instant elle aurait tout oublié;
-qu'elle avait eu maintes fois, dans le cours de sa vie, l'occasion
-d'apprendre différentes choses, mais que, reconnaissant qu'il ne
-pouvait en résulter pour elle aucun plaisir, elle ne s'y était pas
-arrêtée; qu'elle s'inquiétait surtout fort peu de la chronologie, et
-que sa fille ne l'apprendrait jamais.</p>
-
-<p><a id="Footnote_14" href="#FNanchor_14" class="label">[14]</a> Grave a très-bien exprimé ce qu'on entend par ce mot d'humeur.
-«On désigne par là, dit-il, tantôt cette disposition de l'esprit
-d'où il résulte qu'un homme envisage tous les objets sous
-un aspect singulier, et en éprouve une impression toute différente
-de celle qu'il produit sur les autres hommes; tantôt cette disposition
-d'esprit qui le porte à dire et à faire ouvertement tout ce que
-bon lui semble, tandis que les autres sont retenus par l'opinion
-publique ou par leurs habitudes. Certains hommes renferment
-leurs pensées en eux-mêmes, et ne les expriment qu'autant qu'elles
-peuvent servir au but qu'ils se proposent, ou qu'elles sont conformes
-au sentiment de ceux avec qui ils s'entretiennent. L'homme
-qui a de l'humeur ouvre son âme sans réserve et divulgue toute
-sa pensée: aussi est-ce par lui surtout qu'on peut pénétrer dans
-la philosophie secrète du c&oelig;ur humain. Lorsque cette disposition
-d'esprit se manifeste chez des hommes vulgaires, qui n'ont que
-des pensées communes et insipides, elle est insupportable. Il faut
-que ces gens-là se soumettent aux lois de la politesse et aux contraintes
-de l'habitude, pour échapper à la haine et au dédain, de
-même qu'un corps contrefait qui a besoin d'habit pour cacher sa
-difformité. Mais lorsque l'humeur existe dans une tête forte, dans
-un c&oelig;ur généreux qui s'abandonne librement à ses propres inspirations,
-elle rend la société de cet homme plus intéressante et plus
-instructive que s'il gardait le masque des bienséances ordinaires,
-et si, pour ressembler davantage aux autres hommes, il réprimait
-l'explosion de ses pensées et de ses sentiments.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_15" href="#FNanchor_15" class="label">[15]</a> Islin était greffier du conseil. Pendant qu'il écrivait ses <i>Éphémérides</i>,
-les conseillers de Bâle croyaient qu'il enregistrait tout ce
-qu'ils disaient, de même qu'autrefois les conseillers de Zurich
-s'imaginaient que l'immortel Gessner recueillait leurs paroles sur
-ses tablettes, tandis qu'il esquissait la caricature de plusieurs
-d'entre eux.</p>
-
-<p><a id="Footnote_16" href="#FNanchor_16" class="label">[16]</a> M&oelig;ser dictait à sa fille, en jouant avec elle, ces feuilles volantes
-qui sont devenues ses vrais titres à l'estime de la postérité.</p>
-
-<p><a id="Footnote_17" href="#FNanchor_17" class="label">[17]</a> Ce besoin se fait surtout remarquer en Italie, où, en dehors
-des couvents, un grand nombre de personnes passent leur vie dans
-une retraite philosophique, et manifestent assez librement leur
-opinion sur tout ce qui les frappe dans le monde. Jagermann dit,
-dans ses <i>Lettres sur l'Italie</i>: «Il y a des familles de gentilshommes,
-à Florence, qui n'ont point quitté leur retraite depuis
-l'extinction de la maison de Médicis. Ces hommes solitaires se dévouent,
-en silence, au culte des muses, et acquièrent, par leurs
-lectures et leurs réflexions, de si grandes connaissances, que c'est
-un vrai bonheur pour un prince quand il peut découvrir un de
-ces esprits laborieux, et l'attirer à son service. De ces habitudes de
-retraite provient le penchant à la satire, que l'on observe si souvent
-en Italie. Des hommes mécontents de leurs semblables, et
-occupés à méditer en silence, sont portés, par leur humeur hypocondriaque,
-à critiquer les actions des autres. Voilà pourquoi les
-satires des Italiens sont assaisonnées d'un sel amer.</p>
-
-<p><a id="Footnote_18" href="#FNanchor_18" class="label">[18]</a> La force des passions, a dit un philosophe qui connaissait le
-c&oelig;ur humain, peut seule contre-balancer en nous la force de la paresse
-et de l'inertie, nous arracher au repos et à la stupidité vers
-laquelle nous gravitons sans cesse, et nous douer enfin de cette
-continuité d'attention à laquelle est attachée la supériorité du
-talent.</p>
-
-<p><a id="Footnote_19" href="#FNanchor_19" class="label">[19]</a> Helvétius a dit: «L'homme de bon sens est un homme dans
-le caractère duquel la paresse domine; il n'est point doué de
-cette activité d'âme qui, dans les premiers postes, fait inventer
-aux grands hommes de nouveaux ressorts pour mouvoir le monde,
-ou qui leur fait semer dans le présent le germe des événements
-futurs.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_20" href="#FNanchor_20" class="label">[20]</a> Je puis citer les censeurs de plusieurs contrées d'Allemagne
-et de Suisse, qui changent ou effacent de leur autorité magistrale
-tout ce que leur esprit étroit ne comprend pas; qui n'accordent
-leur <i>imprimatur</i> qu'à des sottises; qui, au lieu de décider
-si l'ouvrage qu'on leur soumet renferme des principes contraires
-à la religion ou à l'État, ce qui serait la seule raison d'en défendre
-la publication, ne craignent pas d'y faire toutes les substitutions
-que leur suggèrent leurs dogmes particuliers, leur morale, leur
-rhétorique et jusqu'à leur méthode d'orthographe.</p>
-
-<p><a id="Footnote_21" href="#FNanchor_21" class="label">[21]</a> Meiner a très-judicieusement remarqué que dans une république
-où les agents du pouvoir n'ont point à leur disposition
-d'armée permanente pour les soutenir, les gens qui veulent ameuter
-la multitude aveugle contre la portion la moins nombreuse et
-la plus éclairée de la société, sont beaucoup plus dangereux que
-dans les gouvernements monarchiques, et, par conséquent, toute
-tentative de rébellion doit paraître là plus coupable et plus digne
-de châtiment.</p>
-
-<p><a id="Footnote_22" href="#FNanchor_22" class="label">[22]</a> Deux magistrats de Berne ont jugé ainsi, en 1758, mon livre
-sur l'Orgueil national. Le premier, après l'avoir feuilleté, le jeta
-de côté, en s'écriant avec colère: «Nous voulons de l'obéissance,
-et non de la science!» Le second dit, après l'avoir vu presque en
-entier: «Ce docteur Zimmermann est un homme inquiétant et
-dangereux; il faut lui faire quitter la plume.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_23" href="#FNanchor_23" class="label">[23]</a> Un écrivain moderne français a dit: «Il n'est point d'être
-sensible qui n'ait goûté dans la solitude les instants délicieux où
-l'homme, écartant les prestiges du mensonge, rentre dans son propre
-c&oelig;ur pour y chercher les étincelles de la vérité. Quel plaisir,
-après avoir été ballotté pendant quelque temps sur la mer de ce
-monde, de se retirer sur un rocher paisible, pour y considérer en
-sûreté les tempêtes et les naufrages qui s'y succèdent! Heureux
-celui qui peut alors oublier un instant les vains préjugés dont son
-âme est remplie! Les misères de l'humanité disparaissent à ses
-yeux, l'auguste vérité remplit son c&oelig;ur d'une joie pure. Ce n'est
-que dans ces instants et dans ceux qui précèdent la mort que
-l'homme peut apprendre ce qu'il est sur la terre, et ce que la
-terre est pour lui.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_24" href="#FNanchor_24" class="label">[24]</a> Un jeune Hanovrien était en proie, depuis plusieurs années,
-à une profonde hypochondrie. Il souffrait d'une maladie de foie
-qui menaçait de devenir mortelle. J'essayai en vain de le soulager,
-et d'autres médecins ne réussirent pas mieux que moi. Un jour,
-ce jeune homme vint me trouver, et me dit de lui prescrire tout
-ce qui me paraîtrait convenable, qu'il suivrait, sans aucune restriction,
-mes avis. Je lui conseillai de se rendre aux eaux de
-Pfeffersbad, dans le canton des Grisons, et d'y vivre à la manière
-des habitants de ce pays. Il partit aussitôt, et suivit pendant deux
-mois le régime le plus sévère. Ce régime fit éclater sur son corps
-une éruption brûlante. Le malade se trouva perclus de tous ses
-membres, et il ne pouvait se mouvoir sans douleur. Mais, à peine
-cette crise fut-elle terminée, qu'il recouvra la santé. Il se mit à
-parcourir les montagnes de la Suisse, visita une partie de l'Italie,
-et s'en revint à Hanovre parfaitement gai et dispos. En me
-racontant l'effet que les bains avaient produit sur lui, il se servait
-d'une expression que je n'ai pu oublier: «Chaque pas que je faisais,
-disait-il, me semblait trop court.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_25" href="#FNanchor_25" class="label">[25]</a> Vindonissa était une grande et forte ville romaine, qui servait
-de boulevard aux empereurs contre les invasions des Germains.
-En l'an 287, l'empereur Chlore battit dans ce lieu ces hordes impétueuses,
-que les forteresses du Rhin ne pouvaient arrêter. Au
-commencement du quatrième siècle, Vindonissa fut prise et saccagée
-par les Germains. Elle se releva de ce désastre et devint,
-sous les Francs, le siége d'un évêché qui, en 579, fut transféré à
-Constance. Les comtes de Windisch et d'Altenbourg, qui sont la
-tige de la maison de Habsbourg, habitaient, au douzième siècle, sur
-les débris de cette antique ville romaine. De toute cette grandeur
-impériale et féodale il ne reste que des ruines,sur lesquelles s'élèvent
-deux villages et la petite ville de Brugg.</p>
-
-<p><a id="Footnote_26" href="#FNanchor_26" class="label">[26]</a> Lui-même a dit: «Tout le temps que j'ai vécu à Paris ne
-fut employé qu'à chercher des ressources pour en vivre éloigné.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_27" href="#FNanchor_27" class="label">[27]</a> «A mesure, dit Brudon, que nous nous élevions au-dessus
-des habitations des hommes, il nous semblait que tous les sentiments
-bas et vulgaires nous abandonnaient; que près des régions
-éthérées notre âme se dépouillait des passions terrestres, comme
-si elle eût repris une partie de son immuable pureté.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_28" href="#FNanchor_28" class="label">[28]</a> Madame de Maintenon écrivait, de Versailles, à madame de
-Quélus: «Nous menons ici une vie singulière; nous voudrions
-avoir de l'esprit, de la galanterie, de l'invention, et tout cela nous
-manque entièrement. On joue, on bâille, on ramasse quelques
-misères les uns des autres, on se hait, on s'envie, on se caresse
-et on se déchire.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_29" href="#FNanchor_29" class="label">[29]</a> «Moments précieux et si regrettés, dit Rousseau, ah! recommencez
-pour moi votre aimable cours; coulez plus longtemps
-dans mon souvenir, s'il est possible, que vous ne fîtes réellement
-dans votre fugitive succession.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_30" href="#FNanchor_30" class="label">[30]</a> «Quand la passion est à son comble, dit Rousseau, elle voit
-son objet parfait; elle en fait alors son idole, elle le place dans le
-ciel; et, comme l'enthousiasme de la dévotion embrasse le langage
-de l'amour, l'enthousiasme de l'amour emprunte aussi le langage
-de la dévotion. Il ne voit plus que le paradis, les anges, les vertus
-des saints, les délices du séjour céleste.»</p>
-
-<p><a id="Footnote_31" href="#FNanchor_31" class="label">[31]</a> Personne n'a pu voir sans émotion les bords enchanteurs du
-lac de Genève, les grandes vallées, les villes riantes qui l'entourent,
-les cimes imposantes qui le dominent. Personne n'a pu détourner
-ses yeux de ce magnifique spectacle sans éprouver un regret
-profond, pareil à celui qui saisit le c&oelig;ur quand il faut quitter
-un ami que l'on n'espère plus revoir.</p>
-
-<p><a id="Footnote_32" href="#FNanchor_32" class="label">[32]</a> Cicéron a dit: «Multa præclare Dionysius Phalereus in illo
-exsilio scripsit, non in usum aliquem suum quo erat orbatus, sed
-animi cultus ille erat ci quasi quidam humanitatis cibus.»</p>
- </div>
- </div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenumh"><a id="Page_300"> 300</a></span></p>
-
-<h2 class="normal">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<table id="ToC" summary="contents">
-<tr>
-<td class="tdl">I<span class="small1">NTRODUCTION</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_I">I</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl">R<span class="small1">ÉFLEXIONS PRÉLIMINAIRES</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="small1">Chapitre</span><span class="i07"> I.</span> Du penchant à la société</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="i15">&mdash;</span> <span class="i17">II.</span> Du penchant à la solitude</td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_17">17</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"> <span class="i15">&mdash;</span> <span class="i15">III. Des inconvénients généraux de la solitude</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_39">39</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="i15">&mdash;</span><span class="i17">IV. Des inconvénients de la solitude pour l'imagination</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_51">51</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="i15">&mdash;</span><span class="i17">V. Des inconvénients de la solitude pour les passions</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_66">66</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="i15">&mdash;</span><span class="i17">VI. Avantages généraux de la solitude</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_77">77</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="i15">&mdash;</span><span class="i15">VII. Des avantages de la solitude pour l'esprit</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_119">119</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="i15">&mdash;</span><span class="i1"> VIII. Des avantages de la solitude pour le c&oelig;ur</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_207">207</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="tdl"><span class="small1">Conclusion</span></td>
-<td class="tdr"><a href="#Page_291">291</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<p class="end"><span class="small1">Corbeil</span>, imprimerie de <span class="small1">Crété</span>.</p>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La solitude, by Johann Georg Zimmermann
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SOLITUDE ***
-
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-
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
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-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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-
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-date contact information can be found at the Foundation's web site and
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-
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-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
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