diff options
Diffstat (limited to 'old/51178-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/51178-0.txt | 4582 |
1 files changed, 0 insertions, 4582 deletions
diff --git a/old/51178-0.txt b/old/51178-0.txt deleted file mode 100644 index 49cf262..0000000 --- a/old/51178-0.txt +++ /dev/null @@ -1,4582 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Albert, by Louis Dumur - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Albert - -Author: Louis Dumur - -Release Date: February 11, 2016 [EBook #51178] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERT *** - - - - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - NOTES SUR LA TRANSCRIPTION: - -—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été - corrigées. - -—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes. - -—Les mots écrites en gras ont étées representées ainsi: =mot gras=. - -—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et - a^{bc}. - - - - - ALBERT - - par - - LOUIS DUMUR - - - - - MDCCCXC - - - - - ALBERT - - - - - AUTEUR: - - -_La Néva_, poésies, - - Saint-Pétersbourg: Ancienne Maison Mellier; - Paris: Albert Savine. - - - POUR PARAITRE: - -_Lassitudes_, poésies. - - - - - LOUIS DUMUR - - ALBERT - -[Illustration] - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE - - Artistique & Littéraire - - MDCCCXC - -[Illustration: Louis Dumur] - - - - -[Illustration] - - - - -ALBERT - - - - -I - -L’INITIALE DÉVEINE - - -Fantoches, vous qui, durant les insomnies, voletez étrangement autour -des prunelles fiévreuses, contez à celui qui ne craint ni l’extrême, -ni le choquant, ni l’absurde, ni l’ironique, ni l’incohérence des -actes, ni la disproportion des pensées, contez, sans éloge ou blâme, la -décevante vie d’Albert. - -Du reste, sous toute chose, formule saint Thomas d’Aquin, gît le réel. - -En une minime cité de province, plus malsaine qu’immorale, plus -stérilisante que perverse, où l’existence avait des longueurs -particulières, de spéciales somnolences que ne soupçonnent point les -vraies villes, point la pure campagne; en une sous-préfecture maussade, -flasque, incolore, gluante, solitaire et confite en soi, prétentieuse -et banale, chaste jusqu’à l’espionnage, inconsciente, naïve, burlesque, -ignorée des humains et les ignorant; en une moyenne bourgade -vulgairement située sur l’inévitable affluent aux ondes grisâtres, -aux grèves grisâtres clairsemées de grisâtres roseaux, vague église -gothique, pont restauré; en un de ces trous administratifs et mornes, -dont le nom provient d’une ancienne peuplade des Gaules mentionnée dans -César; en un de ces marécages de la sottise, végétaient, monotones et -bouffis, son père et sa mère. - -Ils l’eurent—lui—troisième, quatrième ou cinquième enfant d’une -nombreuse famille, procréé à son heure, en son jour, dans son numéro -d’ordre, tranquillement, béatement et suivant les laisser-aller -passifs de la bourgeoise providence. Ils l’avaient appelé Albert, parce -que son parrain s’appelait Albert et que sa bonne tante maternelle -s’appelait Albertine. - -O confiance! - -Ainsi il naissait parce qu’il naissait, sans raison, sans cause -appréciable qui expliquât pourquoi il naissait à cette latitude, -sous ce méridien, dans cet endroit, pourquoi il naissait de ces -petits commerçants plutôt que de gros industriels, plutôt que d’un -banquier, ou que d’un bandit, ou que d’un baron, ou que d’une actrice, -pourquoi il naissait catholique et non pas calviniste, turc, disciple -de Zoroastre, indou, païen, même adorateur du grand Lama, pourquoi -il naissait avec ses vices et ses qualités, au lieu de différents, -pourquoi il naissait, enfin! - -Il n’avait rien d’extraordinaire qui le distinguât du commun des -nouveau-nés: ses chairs pendillottantes, ridées, rouges, son nez -camard, ses yeux grêles, ses bras et jambes difformes qui bougillaient -impondérés, sa tête ridiculement anormale, sa bouche édentée qui -sans cesse s’écarquillait pour glapir les vagissements ... il -n’était ni plus laid, ni plus beau que les autres hommes—moins laid, -peut-être,—c’était un homme. Mais s’il avait déjà pu réfléchir (la -réflexion semblait pourtant habiter ses plaintes précoces), c’eût été -justement de cela qu’il se serait lamenté: d’être homme. - -La bête, la plante, le protoplasma qui éclosent trouvent à la sortie -de leur œuf, de leur germe, de leurs éléments, une nature assez -bienveillante, qui, si elle ne leur fait pas oublier les douceurs du -non-être, incline, du moins, à ne pas leur gâter le sort par de trop -viles insuffisances, par de trop sauvages imbécillités. Ils jouissent, -sans autre travail que celui de leur propre et libre développement, -des irradiations de la lumière, des nourritures du sol, des exquisités -de l’air et des liesses de la chaleur. La sensation les sert sans leur -nuire. L’idée ne leur incombe que dans les limites de la contemplation. -Quelques-uns, sans doute, sont esclaves: mais ils ne le sont que par -leurs rapports avec l’homme. Ils meurent accablés par l’âge ou de -mort subite; et pour ceux qui inspirent la pitié, les compagnons de -l’homme, tout ce que la science a de ressources s’applique à leur -escamoter les souffrances du trépas et l’appréhension d’être dévorés. - -L’homme, au contraire, vaincu d’avance sous les horions de son destin, -condamné à l’accablement partiel ou total de ses volontés les plus -chères, pétri dans la misère, la nudité, l’inquiétude, surmène son -énergie pour des buts qu’il n’atteint pas; rongé d’ambitions, toutes -légitimes, puisqu’elles sont ses besoins, depuis l’ambition de manger, -jusqu’à celle de régenter le monde, il vogue d’espoir en espoir et -tombe de désastre en désastre; son sang épuisé, ses tissus étiques -couvent les miasmes et les pustules, et son âme est le siège de -maladies morales, d’autant plus violentes qu’une relative santé du -corps leur laisse plus de loisir pour se développer; il ne peut se -soustraire à ce fatalisme, et, malgré l’éternelle illusion, perdant à -mesure qu’il vieillit son courage et sa vigueur, qu’exaltait jadis sa -nostalgie d’assouvissement, il se révolte, il maugrée, il reconnaît -Arimane comme son maître, et il est obligé d’inventer une vie future -pour se consoler de celle dont il est le jouet. - -De là cet axiome: - -Les races inférieures s’épanouissent, l’homme se fane. - -Et, nuit et jour, Albert criait. - -Sa mère, pour l’apaiser, déboutonnait généreusement sa poitrine mûre et -lui donnait le sein. - -[Illustration] - - - - -II - -PREMIÈRE LUEUR DE RAISON - - -De ce lait maternel il eût fallu beaucoup plus, pour faire du rétif -nourrisson un mortel docile ou résigné. - -La rebuffade lui était innée. - -Déjà, ses yeux considéraient les objets avec plus d’hésitation que -de curiosité, et, avant même de pouvoir les nommer, comme autant -d’ennemis il s’en fallait de peu qu’il ne les redoutât. Les mines -arides de son entourage éveillaient, à ses premiers regards, des -velléités circonspectes et peureuses. Singulières, les rêveries -muettes qui composaient sa pensée en formation s’attardaient sur ces -répulsions éprouvées. Il suspectait la lumière du matin de ramper par -la vitre jusque sur son berceau pour voir ses paupières clignoter -douloureusement; la charrette cahotant dans la rue de dégringoler, -assourdissante, lui casser la tête; l’interminablement maigre crucifix, -là-bas, dans le coin, ce long corps efflanqué sur le prie-Dieu, de -méditer l’effroi à le fixer ainsi de ses orbites immobiles; et de -vouloir l’horripiler les baisers gras dont ne cessaient de le couvrir, -avec des mots bêtes, le père, la mère, les frères, les sœurs, la -cuisinière et toute la clique répugnante des connaissances. - -On lui apprit à marcher et à causer. - -Certes, ce fut un soulagement de n’avoir plus à subir ces bras -qui le portaient de chambre en chambre, à la promenade, au lit, à -l’office, qui le plantaient sur des genoux pointus, le ballottaient -de ci, de là, et dont il ne pouvait se passer. Il se servit de ses -jambes pour quelquefois s’enfuir hors de la maison, se perdre dans -quelque jardin, dans quelque faubourg, au risque de la verge. Quant -au langage, s’il connut vite l’usage de deux ou trois substantifs, il -s’en abstint volontiers et préféra le geste, plus sobre, plus rapide, -plus expressif. Mais, dès qu’il ne s’agissait pas de réclamer pain, -soupe ou polichinelle, aussitôt qu’il y avait idée à émettre, jugement -à poser, il n’était pas rare qu’il trouvât des paroles imprévues, qui -surprenaient parce que, peu enfantines, elles dénotaient d’anormales -dispositions. - -Il crût de la sorte. - -A vrai dire, la raison n’avait pas encore jailli en une de ces -étincelles crépitantes, qui ébouriffent d’aise ou de détresse les -parents décontenancés. Elle germait cependant. Durant d’ineffables -heures, Albert contemplait l’univers ambiant, comme s’il eût voulu en -respirer l’essence et s’en instruire. Il s’acclimatait abondamment à -ces nouveautés, ou plutôt il tentait de s’y acclimater: car s’il y -eût réussi, il les eût acceptées à la façon des autres hommes, sans -critiquer, dévotement. Or, observant avec cet esprit—inexpérimenté, -sans doute, mais exempt de préjugés, puisque, à ce moment, presque rien -n’y avait été mis, offrant ainsi table rase aux phénomènes—un accès -de raison ne devait pas tarder à éclater, fût-ce le seul, avant la -corruption fatale engendrée par les désirs vitaux. - -Condisciple du premier âge, qui l’enchâsse d’innocence, toute pétrie -d’ingénuités, pourtant d’autant plus pure qu’elle a moins été troublée -par l’existence, qu’aurait été la raison, sinon une vue soudainement -évidente, par divination, par coup de théâtre, une irrésistible vue du -vrai philosophique, déduit simplement, théoriquement, mathématiquement -de prémisses découvertes tout à coup? - -La raison: clarté de l’intelligence sur les choses, abstraction faite -du sentiment et des instincts. - -Un vieux curé, podagre, marmiteux, cacochyme, ratatiné comme un bout -de parchemin, ridé comme une pomme brûlée, avait pris Albert en -affection. Grave et cérémonieux, l’enfant venait boire le café au lait -avec lui, sur sa terrasse haut perchée, d’où l’on dominait la petite -ville et l’alentour mélancolique des champs. Le vieux curé le faisait -asseoir dans un fauteuil trop gros, où il enfonçait jusqu’au ventre, -et lui donnait des gâteaux à grignoter, tandis que, le chef branlant, -il l’incitait par de bénévoles questions à s’intéresser à mille -brimborions de science et de morale, au moyen desquels il se figurait -le façonner pour l’avenir honnête homme et consciencieux citoyen. - -Nulle pédanterie, vraiment, mais une crédulité pieuse et de touchantes -superstitions en ce qu’il lui disait du grand ordre qui règne -ici-bas, des harmonies de la nature, du roi de la création et des -oiseaux chantant des louanges sur de jolies branches vertes, par un -beau soleil. Que le globe était bien installé, bien admirable, bien -construit dans son indulgente imagination de vieux curé! Comme tous -les mignons pantins manœuvraient délicieusement entre les doigts de -l’excellente cause suprême! Le brave ecclésiastique s’attendrissait, -mouillait des mouchoirs, pleurnichait en y songeant, tout en grattant -ses articulations, dont les raideurs lui arrachaient parfois, au milieu -de ses enthousiasmes, de piteux gémissements. - -«Vois» disait-il «cette atmosphère si lucide, que l’œil perçoit, au -travers, à de considérables distances! Réfléchis que nous aurions pu -être entourés de ténébreux voiles, comme les habitants de Londres quand -il fait du brouillard, ou plongés dans l’opaque étendue des ondes, -comme les poissons. Quel merveilleux spectacle que celui de l’araignée -tissant sa toile pour prendre des mouches! Remarquant le misérable -insecte, Dieu, en son infinie et prévoyante pitié, lui donna le fil. -En haut, en bas, tout conspire au bien. Si les continents n’existaient -pas, les eaux envahiraient toute la terre; si les eaux n’existaient -pas, la terre serait complètement à sec. Partout se devine la main -céleste du meilleur des souverains. Le lion dans les déserts trouve la -chair succulente de la gazelle, la gazelle trouve l’herbe de l’oasis, -l’oasis trouve le sable qui l’entoure et sans lequel elle ne serait -plus oasis, le sable trouve la sécheresse, et la sécheresse produit ce -vent chaud du midi qui fleurit les orangers sur la côte de Nice. Tout -s’enchaîne suivant une indissoluble suite de bénédictions, et, depuis -le dernier des grains de poussière, jusqu’à toi-même, mon petit ami, -tous les êtres ont leur part à ce magnifique et copieux festin, qui -s’appelle la vie.» - -A ces discours, prononcés d’une voix émue et tremblotante—avec le -mouchoir rouge qui allait et venait et ponctuait longuement les -phrases, avec aussi les contractions pénibles et les involontaires -plaintes—Albert ne répondait ordinairement que par de rares signes de -tête ou d’équivoques monosyllabes. Le vieux curé avait-il raison de -prôner ainsi l’universelle symphonie? Il ne le savait pas précisément, -mais il se doutait que cette apparente beauté, si tant est qu’elle -existât, ne devait guère s’obtenir sans de louches perturbations et de -latents vices. Il n’avait encore ni vu beaucoup, ni appris grand’chose, -mais le peu qui dans sa cervelle était venu se nicher suffisait à -fomenter la délétère kyrielle des incertitudes. A la maison, chiens, -chats, parents et enfants étaient plus souvent de mauvaise humeur que -de bonne; on y entendait gronder, quereller, tempêter, japper, miauler, -larmoyer, et l’on y sentait de vilaines odeurs; le repas était mal -cuit, il y avait des indigestions; ni liberté, ni fantaisie, mais -des devoirs et une continuelle abdication de soi. Au dehors, le pavé -boueux, les boutiques sombres, le passant rébarbatif. Rien n’indiquait -cette joie tendre et salutaire célébrée par le vieux curé. Des -corbillards emmenaient les restes. - -«A quoi rêves-tu, mon petit ami?» s’avisa d’interroger un jour le -bonhomme.—«A rien» répondit Albert. - -Mais, comme le magister n’en démordait pas et voulait lui tirer les -vers du nez, fébrilement, un ressort aux lèvres, sans même prendre -garde aux friandises étalées sur son assiette, il s’écria: - -«Hélas! monsieur le curé, l’atmosphère si chargée de nuages ne me cause -aucune satisfaction, et je plains bien plus les mouches que je n’admire -les araignées. S’il n’y avait pas de lions, les gazelles seraient -heureuses, et s’il n’y avait pas de gazelles, l’herbe de l’oasis ne -serait pas mangée; l’oasis n’est qu’une mince consolation du désert, -et le vent du midi serait bien plus agréable, s’il n’engloutissait pas -les caravanes. Le revers de ce qui vous plaît me déplaît excessivement. -Nulle part, le bien ne répare le mal. Si celui-là vous frappe, celui-ci -m’étonne. J’observe et je vois que tout travaille, sans relâche, sans -repos, pressé par une incompréhensible nécessité. On croirait que tout -court après un futur qui ne devient jamais le présent, mécontent de -l’heure actuelle, espérant mieux. Mais, tout meurt. Puisque tout meurt, -à quoi sert de vivre? C’est se donner beaucoup de peine pour rien.» - -Le vieux curé se redressa sur son séant, désorienté, lâchant, dans sa -stupéfaction, sa pipe d’écume qui tomba sur la pierre et se brisa. - -«Malheureux Albert!» murmura-t-il. - -L’enfant riait, inconscient de la grande portée de ses paroles, presque -glorieux du scandale. - -«Alors?...» demanda le vieux curé avec l’air de chercher une conclusion. - -—«Alors, je trouve le monde inutile» dit Albert. - -Le vieux curé ébaucha un signe de croix, qui fut interrompu par une -douleur. - -[Illustration] - - - - -III - -POURTANT ALBERT PREND LE MONDE AU SÉRIEUX - - -Quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, quoi qu’on suppose, de quoi qu’on se -targue, l’instinct demeure, et, le plus fort, domine les théories, les -contredit et les accule. - -Quoi qu’on fasse, rien ne l’efface: car il est greffé par -d’innombrables cultures ancestrales, héréditaires et naturées. Quoi -qu’on dise, on l’attise: car on reconnaît en des vocables sa vitalité, -et le combattant, on l’excite. Quoi qu’on suppose, il dispose: car -une hypothèse autre que lui le rend évident et détermine sa victoire. -De quoi qu’on se targue, sa réalité nargue: car elle se fait sentir à -chaque heure, à chaque minute, à chaque seconde, implacable comme une -loi, comme un arrêt, comme une condamnation. - -Déjà, de petits orgueils taraient les franchises de ce rare cœur. -Ce monde «inutile» lui paraissait l’être moins, venant à réfléchir -qu’il s’y trouvait. Des ardeurs, point d’ailleurs extraordinaires, -agissaient en lui et forçaient ses moelles au désir. Désir de quoi? -désir vers où? Désir inachevé des luttes, désir vers l’espoir, désir -en lequel s’amalgamaient les imaginations d’enfance, qui peignent -chez les plus graves avec de rutilantes et infatuées couleurs, et -les latentes élasticités de nerfs et de muscles qui croissent, se -développent, cherchent l’espace et s’émancipent. Le soleil, quand -il brillait, versait de chaudes pluies stimulantes. La victuaille -quotidienne gonflait d’alimenteuse et substantielle sève les vaisseaux -écarlates du sanguin réseau. Des joies s’épanchaient au contact de -mille riens: images d’Epinal, chevaux de bois, contes bleus, pêche aux -écrevisses. De très nettes rivalités entre camarades recélaient le -presque voluptueux frisson du combat. De curieux mystères à éclaircir, -des ignorances à sonder, devinées, mais imprégnées encore de doutes, -des attentes, des explorations commandaient l’intérêt et palpitaient. -Albert ne pouvait échapper à l’instinct de vivre. - -Pourquoi n’aurait-il pas vécu? - -Nullement plus mal que les autres, en somme! Une intelligence mieux -que commune, d’indiscutables supériorités prenaient jour en lui; on le -distinguait, on le citait. Fréquemment, il lui arrivait de recevoir des -compliments, qui faisaient ampoule à son amour-propre et chatouillaient -sa sensualité vaniteuse. Il n’était ni bossu, ni boiteux, ni manchot, -ni faible, ni délicat, ni sujet aux rhumes ou aux rages de dents. -De corps et d’esprit, c’était bien. En ce qui concerne la fortune, -certes, son père ne possédait pas le Pactole: mais eu égard à tant de -faméliques qui, formant de grosses masses au sein des nations barbares -et civilisées, détiennent les bas-fonds des sociétés, Albert eût eu -tort d’être plaint. A tout peser, sa portion était congrue; il pouvait -se croire parmi les privilégiés. - -Il faut penser qu’un ressort étonnant joue au centre de tout biologique -individu. Il faut calculer que bien des circonstances et de longs laps -sont nécessaires pour parvenir à user, fausser, casser ce ressort. -D’où, clairement, la conséquence appert que, malgré la raison, malgré -le bon sens, Albert dut, téméraire, se décider à faire figure au monde -et à s’enrégimenter dans la parade des fatuités. - -Aux après-midi sèches, il coiffait son chapeau marin (le bleu ruban -portait en lettres dorées un nom dont il rêvait: «le Vainqueur») -et, le nez aux brises, l’œil agile, rôdait. Les enseignes appendues -attiraient ses réflexions: «charcuterie», «étude», «ferblantier». -Dans la charcuterie, de grasses salaisons roses se dandinant -découvraient un horizon de pensées. Le porc saigné pour fournir à -la consommation devait avoir coûté quelque somme; or, cette somme -était, sans doute, minime en comparaison de celle que retirait le -charcutier de son débit. Justement, le charcutier, rose et gras comme -sa marchandise, la large barbe blonde en éventail, les manches de -chemise retroussées sur ses bras épilés, s’affairait à l’intérieur, -découpant, tailladant, environné de pratiques. Il encaissait, il -devenait riche. Empli de respect, l’enfant s’enthousiasmait pour le -commerce, et, complaisamment, songeait à de gigantesques charcuteries. -Devant l’étude, nouvelles méditations. Là trônait un avoué, un avoué -corpulent, débordant, suintant, flanqué de trois clercs, au milieu d’un -chaos de cartons, de dossiers et de parchemins. Toute la ville rampait -à ses pieds; il était mêlé à tout, connaissait tout, dirigeait tout. -Son énorme voix grasseyante passait à volonté aux inflexions câlines -les plus mielleuses. Elle amadouait, alléchait, affriandait, amorçait, -appâtait les moins dociles. Clients d’entrer, clients de sortir: des -sieurs bombés, des favoris sentencieux, des moustaches cirées, des -femmes. Un éblouissement frappait Albert; sans oublier le charcutier, -l’étude s’imposait à son admiration. Plus loin, un tintamarre d’objets, -des éclats, d’assourdissantes sonorités: l’industrie encombrante et -tapageuse accaparant le trottoir. D’ouvrières suées s’essoraient en -ferveurs de travail, mouvementées et rudes, farcies de violences -brutales à la poursuite de l’existence. Les blouses braillaient -l’apothéose du labeur. C’était donc bien important, le monde, que les -foules y peinaient si passionnément! Contemplant leurs poils mouillés, -leurs creuses rides, Albert béait. Et au continu roulement de ces -activités, il convoitait, ému d’émulation, sa part dans le grabuge, se -promettant même d’en emporter une des bonnes. - -A l’instar d’un simple qui en un parterre pour la prime fois s’installe -et suit, fasciné, la comédie. Son obtuse cervelle qu’illusionne la -scène, trébuche dans le leurre des fables représentées. Il les opine -sérieuses: assiste horriblement aux conciliabules du traître avec -sa lame, scandaleusement aux séductions du suborneur de la vierge, -comminatoirement aux outrages de l’ennemi envers le drapeau de la -patrie, dolemment aux plaintes susurrées par l’amoureux transi, -jovialement aux cocasseries que prononce le mari déçu, narquoisement -aux amphibologies de la marquise et approbativement aux tirades du -personnage probe. Il interrompt. Il prend fait et cause pour l’un ou -pour l’autre. Peu s’en faut qu’il n’escalade la rampe et ne donne tête -baissée au fort de l’action. Il veut, lui aussi, revêtir un costume, -mettre ses airs, s’empanacher et décocher aux oreilles une brasillante -et tintinnabulante phrase. - -[Illustration] - - - - -IV - -JACINTHE - - -Dans la mesquine ville de province où, lymphatiquement, s’en allaient -les jours avec une morose indolence, sans être comptés, et tranquilles, -tracassés seulement par des cogitations dont personne ne se doutait, -habitait en même temps que lui, de quelques mois plus âgée, une pâlotte -fillette qui était sa cousine et dont le nom de Jacinthe le berçait -d’une harmonie de tendresse. - -Parfois, quelque soir bourgeois de dimanche, après vêpres, ayant au -bras son épouse, de l’autre main traînant sa famille sur ses talons, -grave, digne, rigide, le verbe sobre, les sourcils calmes, foncièrement -intègre et juste, le père d’Albert, à pas ni trop lents, ni trop brefs, -se dirigeait du côté de la demeure du père de Jacinthe. - -«C’est mon frère» disait-il alors de sa voix rare; «nous lui devons une -visite.» - -Ils arrivaient, grimpant les uns derrière les autres l’escalier en -tire-bouchon. En haut, une grande pièce sombre les recevait, vieille -de la solennité des ans, tendue d’antiques et défroquées tapisseries, -meublée de bahuts, de fauteuils sculptés, de gothiques tables à pieds -de chimère. Le jour n’y entrait que purifié des trop vifs rayons par -les lourdes ampleurs de rideaux. Un tableau, si obscur que l’on avait -peine à discerner de rouges robes d’homme sous des chapeaux sanglants, -immense et solitaire, en face de la cheminée, pendait. Les flammes, -quand le bois brûlait, en hiver, le coloraient de leurs reflets en -forme de langues. Tous se taisaient involontairement, après avoir -pénétré. Lointaine, une sonnette. Ils expectaient, perdus en le bruit -de ce tintement. - -Bientôt, une porte s’ouvrant dans la paroi, livrait passage à un -personnage court et voûté. - -«Mon frère, vous êtes bien bon de venir me voir, avec ma belle-sœur et -tous vos enfants» disait-il en reconnaissant, après avoir ajusté des -lunettes, ses visiteurs. - -Les deux frères se donnaient respectueusement l’accolade. Puis, les -salutations achevées, le maître du logis s’esquivait, pour revenir, -quelques instants plus tard, en compagnie de sa femme et de sa fille. - -«Jacinthe, présentez vos compliments à vos cousins et cousines.» - -Et tandis que les adultes s’appesantissaient sur une longue et -ennuyeuse conversation, à l’autre bout de la salle pleine d’ombre, -d’abord intimidés, ensuite—quoique sans jamais fuir tout à fait -la sorte d’effarouchement inspirée par le lieu—prenant peu à peu -confiance, jouaient les enfants. - -Fine comme une hermine quant à sa taille et à ses bras doucereux, -si délicatement frappée de visage que les plus touchants masques -eussent paru grossiers auprès de ses fragiles lignes, précieuse des -limpidités suaves qui n’appartiennent qu’à l’azur, au cygne et au rêve -était Jacinthe. Son cou sortait de la guimpe excessif de blancheur, -continuée aussi blanche à toute la figure, sauf des marbres bleus -autour des yeux et sur la diaphanéité du front. Cendrées et incertaines -les boucles de sa tête épandues aux épaules baignées. Les expressions -mobiles flottaient ainsi que d’argentines ailes et d’énigmatiques -voiles, séraphiques. En chacune de ses gracilités, des parfums -d’huiles, de conciliatrices grâces. Ses mots s’envolaient sur des -sourires charmeurs, qui les transmettaient avec pénétration. Dans cette -vétuste serre sensitive délébile cultivée, l’inquiétude d’un contraste -naissait entre la petite aux alliciantes candeurs et les hautes -dominations de l’appartement. - -Albert la respirait telle que se respire la fleur préférée et -troublante. De réminiscences il la suivait, si, rentré au fade -chez soi, il laissait les absorptions contemplatives ravissamment -l’extasier. Et chaque nuit, avant de s’endormir, des apparitions -d’elle et des bruissements de ses paroles hantaient les courtines -chuchoteuses. - -Savait-il même pourquoi? - -Le sentiment éclos peu à peu s’accroissait en une innocente création. -Il n’eût pu être taxé que des plus pures fraîcheurs des aurores; les -virginités printanières du cœur y frissonnaient du frissonnement -dont frissonnent les commençantes verdures poignant, frileuses, sous -l’écorce encore hiémale, à l’haleine d’un zéphyr presque algide. -Papillotant aussi comme le papillon qui papillonne, à peine issu du -ténébreux cocon, sur les plaines d’esparcettes, et, dans la neuve -lumière, hésite et frémit. - -Albert savait-il même le nom de l’amour? - -Mais, en était-ce? - -Août revenait, torpide. Le jour de la Saint-Hyacinthe, l’enfant osa -(seul il y avait pensé) grimper l’escalier en tire-bouchon et pénétrer -dans la grande pièce sombre. Un bouquet aux mains, il se présenta. «Mon -oncle» dit-il, «s’il m’était permis de voir ma cousine ...» - -—«Elle est malade.» - -Néanmoins, on l’introduisit dans la chambre où, emmaillotée de -couvertures, malgré la chaleur, sur une chaise longue, la petite -reposait. Ses yeux aux iris dilatés envahissaient extrêmement son teint -si pâle. Des maigreurs élégantes et tristes s’accentuaient à ses joues. -Belle d’une beauté non habituelle et d’une morbidesse captivante, elle -semblait une moisson de lis couchée—humides très peu des atteintes -prochaines d’une imperceptible défleuraison. - -«Jacinthe» dit Albert en s’approchant sur la pointe des pieds, «je vous -apporte des jacinthes pour votre fête ...»—Elle éleva sur lui ses -souriants regards, qui l’enlacèrent de remerciement et de gentillesse. -«Ces jacinthes me sont très agréables» dit-elle en répandant, de ses -doigts mièvres, leurs érubescences sur les laits de ses coussins. - -Enchantement des choses futiles! Une adoration s’insinua et remua -l’âme impressionnée d’Albert. D’inconnues sensibilités en son sein -s’accumulèrent, le gonflant d’une intempérance extraordinaire de -plaisir. Rien, jusqu’à ces moments, n’eût fait prévoir ces émotions -éprouvées. A quelle attraction inouïe cédait-il, sans cause précise -sinon Jacinthe: et, celle-ci, était elle-même nommée en un intime aveu? - -Au fort d’un silence plein d’aspirations retenues, la petite, comme -obéissant à un caprice, mais à un caprice saturé d’exquises pensées, -amena son ami sur elle d’un geste subit autour du cou. - -«Embrassez-moi!» voulut-elle dans un murmure. - -Albert déposa sur sa lèvre un baiser qui ne quitta jamais sa mémoire. -Au toucher de cette peau satinée et déteinte, de vifs battements -surprirent ses tempes et provoquèrent une espèce de subtil vertige. -Il ne fit que l’effleurer, car les enfants sont exempts des notions -charnelles et ne connaissent de l’amour que ce qu’en connaissent -les caresses ingénues des sylphes. Cependant, toute sa substance -tressaillit, de même qu’au contact d’un fluide, où il est plongé, un -organisme; et une lente ambroisie le noya. - -«Nous nous marierons ensemble» lui dit-il après ce baiser.—«Oui» -répondit solennellement Jacinthe. - -Alors, il perçut une ambition nette, lucide, claire, au milieu du -fouillis confus de ses précédents essors: épouser Jacinthe lui parut -être le but formel de sa vie. Un bonheur incomparable en résultait, et -une invincible audace pour y tendre. - -Quelques jours après, on enterrait Jacinthe, morte d’un épuisement de -constitution. L’agonie, pointillée de légères souffrances, avait un -peu contracté ses traits. Aspergé d’eau bénite et sous un marmottage -de prières, le menu cercueil descendit dans la fosse ouverte; et les -pelletées de terre, sonnant sur la caisse, symbolisèrent le dédaigneux -oubli des vivants par la disparition totale du corps dont ils se -débarrassaient. - -De désespérées larmes jaillissaient deux à deux et dégringolaient le -long des joues d’Albert. - -C’était sa première ambition qui venait d’être anéantie, comme une -bulle de savon brillamment enluminée, sur laquelle a soufflé le hasard. - -Son père, le voyant pleurer, ne soupçonnant point que des attaches de -cœur avaient été brisées, lui dit, peut-être pour le consoler: - -«Ne pleure donc pas ainsi! Jacinthe est fille unique: tu hériteras.» - - - - -V - -L’ÉCOLE - - -Albert avait dix ans. - -C’est, en somme, le seul âge où l’on puisse raisonnablement être -heureux: à neuf la conscience n’est pas assez développée pour que -soient jugées et notées distinctement les sensations par le cerveau; à -onze, c’est l’acheminement vers la puberté, cette chute de l’ange qui -devient brute. A dix ans, au contraire, tout festonne, tout s’égaye, -tout est concord, et, pourvu que les parents aient eu la sagesse de -laisser inculte une intelligence que ne souilleront que trop tôt -l’instruction, les livres, les hommes, qu’ils n’aient ingurgité à -leur patient ni alphabet, ni calcul, ni grammaire, ni rhétorique, ni -beaux-arts, ni usages de la société, ni préceptes pour se tenir à -table, ni syntaxes latines, ni gouvernantes anglaises, que l’enfant -soit ignare comme un crustacé et n’ait encore vécu que pour les drues -prairies ensoleillées et les hautaines forêts nigrescentes, c’est à peu -près l’insouciance et peut-être la félicité, si tant est qu’il soit -possible de prononcer ce mot à propos du ridicule bipède qui s’est mis, -on ne sait pourquoi, à pulluler sur la planète. - -Albert, né en France, se trouvait malheureusement la proie de -l’éducation. - -Une bâtisse d’aspect malséant et sordide, aux murs usés, flétris, -crasseux de renfrognements et de gronderies, où chaque pierre, -suppurant, engendrait une désolation, était le tabernacle sacré voué -par l’Etat au culte du Jéhovah moderne. - -Sur les orthodoxes autels, les sacrificateurs, pontifiant, égorgeaient -cent et cent victimes. Ils officiaient au rite des formules -consacrées, répétant les dévotions conformes, psalmodiant les credo. -Les alleluia satisfaits et spécieux montaient baignés d’encens. -Devant d’omnipotentes reliques liturgiquement se prosternaient des -génuflexions et des hommages. Les grâces et les bénédicités à des -saints innombrables se récitaient. Une multitude de dogmes anciens -et récents rivalisaient de divinisme et de _quia absurdum_. Hors -cela, point de salut! Autour de ces idoles ventrues, de mirobolantes -bayadères chorégraphiaient leurs pas sentencieux. C’était l’exaltation -intarissable des arbitraires conventions du siècle, la parfumée fumée -au nez des anthropomorphiques et soi-disant découvertes lois, le -bigotisme intellectuel et scolastique, le génie décrété, mesuré, pesé -et servi tout chaud par petites tranches aux catéchumènes ahuris. -Autant d’abécédaires, autant de sacerdoces. Nulle part ailleurs, ce -fanatisme sous prétexte de libre arbitre! Les théogonies, les talmuds, -les béguinages, les hagiologiques édifications s’enchevêtraient, se -mêlaient, se combinaient, se pétrifiaient pierre philosophale à l’usage -des adeptes et des ouailles. O massorètes! ô rhéteurs! D’où vînt la -manne, de quel ciel germanique, classique ou cabalistique, elle était -aussitôt dévorée, digérée, assimilée. L’Antéchrist du scepticisme -avait beau se lever et accourir du sein des inconnaissables, il était -refoulé à grands coups de syllogismes, et les arguments le réduisaient -en poussière. Toutes les sciences et toutes les lettres formaient -les colonnes corinthiennes et les ogives et les coupoles du temple -majestueux et colossal. Des cathèdres de tous les styles descendaient -les divers articles de foi comme une stérile pluie aux prétentions -fertilisantes. Conclaves et sanhédrins faisaient chorus. C’était là -que l’on montrait dépouillé de voiles le grand Abracadabra! La plus -autoritaire des religions et la plus orgueilleuse—puisqu’elle n’a -d’autre base que le pédantisme humain—régnait sans conteste en cette -pagode: l’Université. - -_Nullitas nullitatum!_ - -La première fois que l’on mit Albert en présence d’un texte, il éprouva -cette surprise désagréable, qui le frappait à chaque occasion nouvelle -de hasarder un pas dans les domaines de l’inexploré. Quelle folie -avait saisi un mortel de laisser en termes barbares à la postérité des -appréciations dont nul n’avait que faire, et des récits dont le plus -drôle était même incapable de dérider un Auvergnat? Quelle folie plus -folle encore saisissait à leur tour des contemporains d’épeler ardument -ces antiquailles, dont le sens paraissait peu clair et dont la véracité -semblait douteuse? L’humanité était-elle assez intéressante pour que, -non content de l’actuel spectacle, on fouillât dans son passé? - - _Arma virumque cano Trojae qui primus ab oris..._ - -Eh bien! quoi! Ces armes, ce guerrier, où, morbleu! leurs exploits -pretintaillés touchaient-ils l’examen? Où le plaisir d’ouïr leurs -ronflants et charivaresques gestes? Qui s’inquiétait que ce roman eût -existé ou non? Un emballé de plus ou de moins sur la terre: la belle -équipée! Et ces rivages—aujourd’hui déserts—de Troie, dût-on savoir -qu’autrefois, dit-on, ils étaient florissants? Un silence éternel n’eût -en rien nui.—Ah! la nuit! - -Si une langue parlée par des ancêtres éveillait à peine chez Albert -une curiosité, ce n’était plus que du dégoût que lui inspirait un -idiome barbouillé par des étrangers. Au-delà d’une frontière, serait-il -un changement à ce que l’on voit autour de soi?—Nul.—Qu’un rustre -s’avisât de nommer _Fuchs_ ce qu’il désignait _renard_, la bête n’en -avait pas un poil ajouté à la queue, pas un gloutonnement supprimé au -museau. C’étaient, là comme ici, les mêmes élucubrations, les mêmes -maladresses, les mêmes charlataneries et les mêmes turpitudes. Alors? - -Certes! tout ce qui concernait l’histoire de l’homme sur le globe -n’ameutait en lui que les froideurs et les réserves; il lui suffisait -de la petite ville, pour laquelle, sans doute, il avait parfois -des inclinations et des jalousies, cependant que, dans le fond, il -méprisait. Les guerres, les politiques, les bassesses et les vilenies, -il les retrouvait—en moindres proportions, mais identiques—à ses -horizons journaliers. Une femme battait son mari: n’était-ce point la -même chose que l’Eglise de Rome matant le monde? Un chien se faisait-il -écraser par une voiture, cela reproduisait l’invasion des Goths passant -sur le corps de la civilisation. Deux mioches se claquant sur la place -publique ressemblaient à s’y méprendre au combat de Pharsale entre -César et Pompée. - -La géographie semait en d’autres parages les fleuves, les montagnes, -les bourgs et les casemates dont il avait des échantillons. - -La zoologie décrivait chez les animaux les morphes, les économies, les -appétits et les besoins dont il se sentait lui-même l’objet. - -_Quid novi?_ - -Albert se voyait presque forcé de répondre: Rien. - -En définitive, les mathématiques seules offraient des perspectives -aimables et pertinentes. L’idéale exactitude qui les composait avait -d’immuables et infinies transcendances, où le catégorique représentait -l’immatérialité de l’entendement et le nécessaire automatisme du -concept. L’écolier éprouvait une joie craintive à déduire les -prédéterminations inexorables contenues en leurs triangles fatidiques. -Il les estima pour leur noblesse et pour la pure beauté de ces -rapports, qui ne s’adaptaient à rien de concret. - - - - -VI - -LES ANNÉES STUDIEUSES - - -Albert n’en fit pas moins ses humanités avec la plus têtue des -applications. - -Car, s’il lui arrivait de critiquer l’enseignement, ce n’était ni par -paresse, ni par irritation du travail, ni par aucune des fastidiosités -communes aux inintelligents: mais il pressentait des lacunes -considérables dans les satisfactions données par l’Etat aux esprits; -et de ce que dans maint cas celui-ci ne fût peut-être point coupable, -la faute, retombant entière sur la science, ne lui paraissait que plus -cruelle ou plus sotte. - -Tempête tortueuse en les dévoyés replis de sa pensée. - -La société, cependant—prise pour ce qu’elle était, c’est-à-dire telle -que l’avaient façonnée les péripéties du développement humain—voulait -et réclamait de ses membres une éducation aussi obligatoire -qu’arbitrairement conventionnelle. Chacun, sous peine infamante, devait -s’y soumettre; chacun devait s’étendre sur ce niveleur lit de Procuste, -d’où il se relevait uniforme et moulé. Le sort de celui qui n’y passait -restait incompatible avec les manifestations civiles: soit méprisé, -s’il y avait insuffisance, soit incompris, s’il y avait originalité. -Nul autre chemin n’était meilleur que la grande route tracée—bien -qu’elle se trainât en des lieux inutiles, en des palus stagnants, en -des landes désertes, bien qu’elle se perdît sur des sommets arides -et dans d’obscures fondrières, bien qu’elle fût parcourue par une -détestable et dépitante foule de remorqués et d’imbéciles—pour voyager -vers un avenir à la fois certain et lucratif, propice aux ambitions, -donnant droit de cité en les diverses carrières qui conduisent aux -honneurs et aux richesses. - -Voilà pourquoi—sage malgré une tournure d’esprit qui le poussait -aux témérités—Albert consacra sa jeunesse aux études reçues, qu’il -voulait tout d’abord épuiser. - -Du reste, en s’acharnant à pénétrer dans l’intime des initiations -proposées, il surprit un charme: le charme de classer une acquisition, -indépendant de l’ineptie ou de la curiosité de celle-ci. - -Il érigea de la sorte un monument, où il n’y avait point encore, sans -doute, de matériaux fournis par lui, mais où les moindres pièces de -l’architecture pédagogique se trouvaient aux places déterminées: -depuis les soubassements grammaticaux et nomenclateurs du langage, -jusqu’aux superfétatoires volutes de la rhétorique et du style, depuis -les grossières assises des globes et des atlas, jusqu’aux arabesques -décoratives des causes qui suscitèrent les peuples et précipitèrent -leurs décadences, depuis les fondations profondes de la physique -déduisant la totalité des phénomènes du mouvement hypothétique d’une -hypothétique substance, jusqu’aux infiniment bariolées mosaïques des -conchyologies et des anatomies comparées. - -A l’issue de ses classes, il savait tout ce que peut savoir un -adolescent. - -Il avait en ses hexamétriques pérégrinations suivi le dolent Publius -Maro, vécu de ses dactyles et sucé ses spondées, admirant comme il -fallait la reine de Carthage s’offrant en holocauste à l’amour dans les -embrasements de son palais, le vénérable Anchise retrouvé aux enfers et -le - - _Tu Marcellus eris...._ - -Il avait épousé les querelles de l’exact et vindicatif Flaccus, des -odes passant aux épodes, et s’arrêtant à éplucher les phrases, les -mots, les syllabes de l’épître aux Pisons. Il avait glosé le scrupuleux -Annæus et le farouche Titus Carus. Il avait appris par cœur l’éminent -Tullius. Il avait lu l’auteur des Annales, l’auteur des Décades, -l’auteur des Fastes, l’auteur des Commentaires, l’auteur des Vies, -l’auteur de la Pharsale, l’auteur de la Marmite, l’auteur de l’Eunuque, -l’auteur des Parentales, l’auteur des Satires et l’auteur du Moineau -de Lesbie. Il avait expliqué Coluthus, expliqué Athénée, expliqué -Lucien, expliqué Plutarque, expliqué Denys, expliqué Diodore, expliqué -Polybe, expliqué Thalès, expliqué Homère. Il avait épilogué sur -Villehardouin, sur Montaigne, sur Ronsard, sur Nicole, sur Lamotte, sur -Buffon, sur Châteaubriand, sur M. de Lamartine et sur le serment que -Louis-le-Germanique prêta à son frère Charles-le-Chauve en 842. - -Il avait fait des vers latins. - -Il s’était promené dans tout le cirque immense des âges, assistant -aux clowneries des siècles et aux déhanchements caricaturesques des -époques. Il s’était instruit des pharaoniques cabrioles exécutées, -comme entrée, par les dynasties égyptiennes sur l’arène encore intacte. -Il s’était fait témoin de la jonglerie par laquelle les Hébreux -dérobèrent une contrée, des tours de force qu’accomplit Cyrus pour -se filouter un empire, des passe-passe de Cambyse et des facéties -de Cyrus-le-Jeune. Il s’était soigneusement enquis des péripéties -fanfaronnes où la pantomime grecque glissa, de cette pantomime -elle-même, dont les plus minces rôles furent tenus par des chefs -d’emploi grimaçant pour un rien et battant des entrechats en équilibre -sur une aiguille. Il s’était rendu compte du décor romain, des trucs -des deux triumvirats et du fabuleux fiasco de la machine s’effondrant. -Il s’était mis aux premières loges pour les grandes parades grotesques -du moyen-âge, où se mêlèrent en une charivarique bouffonnerie, prêtres, -moines, écuyers, valets, seigneurs, sorcières, fous, soudards, mignons, -ribaudes et croisés; pour les contorsions fantaisistes et mièvres -de la Renaissance; pour la superbe pièce droite que produisit, aux -applaudissements niais de l’univers, le matamore Louis XIV culotté -d’azur; pour la Révolution sans culotte titubant avec des indécences -de grosse femme sur un fond de feu de Bengale pourpre; pour le fameux -dresseur Bonaparte montant en haute école son étalon, qui le culbuta, -au plus beau moment, d’une ruade; pour l’intermède de singes imitant -et ridiculisant les sauts de carpe antérieurs; pour l’hercule allemand -faisant des effets de muscles à soulever des poids faux, et pour la -troisième République présentant un âne en liberté. - -Il s’était diverti de constater qu’en somme la représentation avait mal -marché. - -Quant à la nature, Albert l’avait envisagée sous toutes ses faces, dans -tous ses aspects et suivant toutes ses transformations. Rien d’elle ne -lui était demeuré étranger: ni tendresses, ni sourires, ni vindictes, -ni démences, ni dépravations, ni bévues. La dépeçant en analyste et la -synthétisant en contemplateur, il n’avait négligé que de se pourvoir -d’estime à son endroit. - -Ours, faucons, fourmis, vers, zoophytes, forêts, graminées et -cryptogames, métaux, schistes, charbons et théorie des volcans, -protoxides, sulfures, azotates, terrains quaternaires, électricités, -réactions, un amoncellement de choses et d’êtres, de résultats et de -causes—provenant d’où? servant à quoi?—dont il avait scruté jusqu’aux -éléments, dont il avait atteint jusqu’aux axiomes. Et quoique ses -inhérentes antipathies revinsent en chaque instant lui démontrer -qu’entre ces connaissances et rien il n’y avait pas l’ombre d’une -différence, il s’était cependant hissé de volonté aux cimes de ces -inauthentiques monts, d’où la vue s’étend, dit-on, sur des étendues, -presque sans bornes, de science. - - - - -VII - -PARIS - - -Se sentant supérieur à la province, Albert vint à Paris. - -Paris, centre du monde, pouvait lui montrer du neuf et lui ouvrir une -voie. - -Là seulement, ayant en main les complètes cartes, il jouerait à coup -sûr et saurait choisir ses alternatives. - -Il s’était à cela résolu, poussé par cet inextinguible besoin -d’étreindre quelque chose de grand—Albert ignorait encore -quoi—quelque chose qui flattât ses orgueilleuses cupidités vitales, -quelque chose qui sérieusement captivât son héroïsme d’intelligence -et de passion. Tant qu’en la petite ville, peu grouillante et peu -sublime, il avait vécu, melliflument s’étaient écoulées les saisons -à la préparation avide et obstinée de temps où tendaient en houle -la foule de ses fallacieux désirs. Ceinte de dignité, luxueuse de -prestance et de gloire, là-bas, avec des tuméfactions de splendeur, -sous le ciel ardent, gonflait la cité des rêves. Là-bas, avait-il -pensé, s’érigeraient, échafaudés hardiment, les monceaux épiques de ses -destins: et, sur le trophée, il planterait—oriflamme—son sourire. - -Outre ces hallucinations, d’autres puissants attraits l’adduisaient. - -Parmi ces attraits régnait l’attrait du beau. - -En chaque âme se traîne une traîne d’idéal, sainte, enjolivée, chérie, -courte ou encombrante, prétentieuse ou modeste, suivant les génies -ou les sèves, qui déborde parfois et qu’on coupe souvent, une traîne -qui est la plus magnifique ou la moins sordide part de la robe dont -se drapent les personnages humains: les imaginations y ont brodé -des fantaisies fabuleuses, où s’évoquent en magiques chevauchées un -million de nobles extravagances, de coloris surprenants, de bruyantes -apparitions; ors, carmins, diamants, ciels, pétales, porcelaines, -iris, festons, ogives, soies, marbres s’y emmêlent, et—par-dessus -tout—la forme, la solennelle et divine forme. - -Il comptait trouver à Paris l’idéal réalisé de la beauté. - -Cette ville dont les livres parlaient en surprenants termes, qui depuis -des siècles tenait dans l’intellect des hommes une si grande place, ce -rendez-vous de tout ce qu’il y a d’illustre et de noble, ce berceau -de l’art, ce lit unique de l’amour, ce dispensateur de toute lumière, -de tout bienfait, de toute jouissance, cette cité vieille et moderne -devait être un Eden éminent, la perfection, la grâce, la splendeur, le -grandiose. - -N’était-ce point là que s’étaient déroulées les plus tragiques, les -plus émouvantes et les plus héroïques histoires? - -N’était-ce point là que les royaumes, les républiques et les empires -les plus merveilleux avaient fleuri? - -N’était-ce point là, de l’aveu de tous, le joyau de la planète Terre? - -Il arriva. - -De la boue l’accueillit: car il pleuvait à Paris comme dans le plus -obscur village de France. Des pavés graisseux et tumultueux. Il vit -d’abord de grossiers chars, des tombereaux lourdauds et ignobles -traînant avec bruit la vulgarité de matériaux. Un grouillement -nauséabond d’humains louches et débiles constituait aux rues de -triviales animations. Des gris visqueux de bâtisses trouant de -cheminées le visqueux gris du ciel. Des trottoirs, des réverbères, des -devantures, des cafés, des omnibus. Il fit des pas, passa plus loin, -regarda encore, trouva la même chose. Rien de neuf: ce n’était qu’une -exagération des villes connues. De grands édifices quadrangulaires, -qu’il rencontra, portaient des noms vénérés et célèbres: tout cela -était laid, laid, laid. Il franchit sur un pont disgracieux une -rivière sale. Un oisif interrogé avoua que c’était la Seine. Des quais -mornes et minables bordaient ce bourbier. Là-bas, une cathédrale -lamentable succombait de honte sous le poids terrible d’une renommée -fabuleuse. Ici, un palais—qui voulait être luxueux—attestait -des origines antiques, et faisait dire: «Ce n’est que ça!» Une -colonnade, une prétention à être quelque chose, s’allongeant, coiffée -de pavillons—relativement moins infime que ce que l’on voit partout -ailleurs, mais combien misérable en comparaison des œuvres du -rêve!—s’étendait, témoin et travail d’une suite de générations: le -Louvre! Furent aperçus des théâtres, des églises, des jardins, des -places. Une perspective illustre, bornée par deux arcs de triomphe, la -promenade des Champs-Elysées, gloire et panache de la ville, parut, -à ses yeux chercheurs de magnificence, une mesquinerie et une pitié. -Il parcourut vainement les artères les plus retentissantes et les -plus connues. Nulle approbation ne sourit en son regard. Les musées, -les monuments, les marbres, les bronzes, depuis l’obélisque rose, -coquet débris d’une race ensevelie, jusqu’aux vases funéraires du -Père-Lachaise, depuis les minarets clairs du Trocadéro, jusqu’au palais -de Cluny, sombre et fouillé, se baignant d’un fouillis de feuillages, -rien ne l’émut dans l’émotion cuisante de cette effrayante déconvenue. -Sur un haut sommet il grimpa, pour embrasser d’un regard circulaire -et malveillant le monstre. Paris tenait dans son œil. Au-delà même, -il apercevait les collines de ce qui n’était plus Paris. Des toits, -une mare de toits, d’une couleur horrible, de formes innommables, un -flux de choses embryonnaires, des crottes houleuses tassées les unes -contre les autres, avec des espaces, des trous, où bleuissaient des -végétations; par-dessus, émergeant, mais ridiculement, un hérissement -de pointes et de bosses, comme des bouts de bâton et de cailloux -jetés au hasard par une main de garnement, et qui seraient restés -plantés là. Une plaque grisâtre, cabolée, fragment de tôle enfoui -dans la vase, représentait l’Opéra; les Invalides n’apparaissaient -plus que comme un vieux chaudron de cuivre retourné; Saint-Eustache -était une chauve-souris crevée et gisant sur le dos; les deux tours -de Saint-Sulpice, dissemblablement fichées, semblaient, dans un coin -d’ombre, les deux jambes crispées d’une grosse grenouille plongeant; -une antique savate éculée, voilà ce que devenait le vaisseau de -Notre-Dame: et Paris, c’était ce sordide étang où croupissaient -ces détritus. Paris, à quatre-vingts mètres, ce n’était pas autre -chose! Qu’on prît un ballon, et que, de la nacelle, le regard atterré -contemplât fuir Paris, au bout d’une demi-heure d’ascension, Paris -devait avoir disparu, rasé, anéanti, Paris, la grande merveille, -l’ouvrage capital des hommes! - -Alors, si Paris se trouvait un pareil limon, qu’étaient, sans doute, -les autres villes célèbres du monde: Londres, Pékin, Moscou, Naples, -Vienne, Genève? - -De la merde. - -Et depuis dix mille ans que l’homme peuplait la terre, voilà tout ce -qu’il avait su faire pour la marquer de son génie! Depuis dix mille -ans que ce roi des êtres taillait la pierre, construisait, forgeait, -calculait, peignait, sculptait, pensait, le suprême de son effort se -réduisait à avoir créé cela! - -Misérable insecte, va!—Ainsi, toi, si apte à imaginer le beau, tu -ne l’avais pas été à réaliser en une œuvre digne ces concepts que tu -traînes dans ton cerveau comme un boulet! Ou plutôt—car il semblait -possible aux moyens humains d’approcher infiniment plus près de la -noblesse—ou plutôt, tu as eu peur de donner de trop grands coups -d’aile, tu es resté dans les bas-fonds, n’osant t’élever aux merveilles -de l’exécution hardie! Ainsi, il ne s’était pas trouvé un roi assez -puissant et assez fou de splendeur pour jeter les fondements d’une -ville architecturale, magnifique, parfaite, où tout fût combiné -d’avance pour le charme de l’œil et la satisfaction de l’intelligence, -où les maisons fussent prédisposées pour la glorification d’un même -plan, où ce fussent des amoncellements de palais, de constructions -sublimes, de jardins divins, où l’or s’alliât aux pierres précieuses -en de superbes harmonies de couleurs; une ville où rien ne fût livré -au hasard, mais qui fût composée comme un tableau de maître: sans ces -compromissions honteuses avec les soi-disantes nécessités d’existence, -avec l’industrie, le commerce, la médiocrité, la misère, qui étranglent -les perspectives, flanquent un monument d’un ministère ou d’un magasin, -une façade de théâtre d’un hôtel et d’une maison de rapport, salissent -d’accointances infâmes les décors les plus recherchés, mettent des -tables de café sur les asphaltes et dans les avenues des omnibus! -Ainsi—à défaut d’un peuple capable de payer ce luxe—les nations ne -s’étaient pas unies pour ériger sur la planète de leurs souffrances la -Ville consolatrice et belle! - -Paris était donc ce qu’il y avait de mieux! - -Inutile d’explorer ailleurs: il fallait rester là. - -Peut-être, en essayant de conquérir ce Paris, Albert en découvrirait-il -le charme, et finirait-il, lui aussi, par le déclarer un paradis. - -[Illustration] - - - - -VIII - -LE QUARTIER LATIN - - -Remis des émotions de l’arrivée, Albert—il avait alors dix-huit -ans—loua une chambre, rue de Seine, et s’apprêta à mener la vie -d’étudiant. - -Une vie très sérieuse, une vie d’étudiant qui étudie. - -Albert croyait que par le travail on arrive à tout. - -Il fit vite quelques connaissances: des jeunes gens entre quinze et -trente-cinq ans, qui fréquentaient diverses écoles et poursuivaient -diverses ambitions. Aux restaurants, sur les quais pouilleux ou aux -galeries de l’Odéon, devant les piles de livres, sous les ombres du -Luxembourg, se nouaient entre deux plats ou deux poignées de main, -d’indicibles conversations, où tenaient le monde, Paris et le quartier. - -Les uns, ordinairement les vieux, étaient médecins: après avoir tâté -de beaucoup, même de la vie, ils en étaient venus à n’éprouver plus -d’intérêt que pour les viscères et les maladies du corps humain; ils -réduisaient tout en diathèses, et divisaient les hommes en scrofuleux -et en tuberculeux. D’autres, les juristes, qui compulsaient le droit -des Romains, se préparaient à la politique la plus moderne de la France -parlementaire, péroraient des heures et des heures pour embrouiller les -questions, mettre le feu aux poudres et le tintamarre aux cerveaux, -tout heureux du gâchis et fiers de leur impertinence. De troisièmes -peignaient aux Beaux-Arts; des maîtres patentés leur apprenaient -à faire une jambe d’après le Corrège, un torse dans la manière de -Michel-Ange, des fresques à la Raphaël et de petits moutons comme -Murillo: de talent personnel, ils ne leur en reconnaissaient point; en -eussent-ils, qu’ils cherchaient à l’étouffer et mettaient leur gloire -à faire de leurs élèves de très adroits pasticheurs. Il y en avait -qui se nourrissaient d’astronomie, calculaient les éclipses à venir -jusqu’en l’an de grâce 1.999.999, pesaient la lune mieux qu’une livre -de pain, et toutes les fois que l’on parlait de queues, croyaient que -c’était de queues de comètes. Ceux-ci, moisis par les bibliothèques, se -plongeaient avec componction dans de vétustes manuscrits, illisibles, -rongés des vers, et, derrière leurs lunettes, attribuaient une gravité -immense à une recette de cuisine des moines du V^e siècle ou à un -compte de ménage découvert sur un papyrus. Ceux-là, qui se prétendaient -naturalistes, ne comprenaient pas qu’on pût s’occuper d’autre chose -que de la forme probable du dynothérium et de la boîte cranienne -du singe. Depuis ceux qui exploitaient benoîtement les cotylédons, -jusqu’aux féroces dévots de la chimie, qui cherchaient une poudre dont -un gramme fît sauter le globe, on passait par les algébristes, les -mythologistes, les physiologistes, les droguistes, les harmonistes, les -instrumentistes, les hellénistes, les criminalistes, les moralistes, -les oculistes, les orientalistes, les anatomistes, les dentistes et -les archivistes. Mais tous, quelque différents qu’ils fussent, se -ressemblaient par un point: tous croyaient en leur étoile et tous -étaient convaincus de leur génie. - -Quoique déjà méfiant, Albert n’était pas loin d’être comme eux. - -Ils venaient de tous les coins de la France, ces jeunes hommes qui -peuplaient ce coin de Paris. Il y avait des Auvergnats, des Gascons, -des Normands, des Provençaux et même des Parisiens. Ils venaient de -tous les coins du monde: car les étrangers, Belges, Espagnols, Anglais, -Russes, Grecs, Américains, Japonais, Nègres, confluaient en ce lieu -célèbre pour s’y instruire de tout. C’était là la pépinière qui créait -la génération future. - -Albert s’attendait à quelque chose de grandiose, comme un vaste couvent -d’une lieue carrée, abritant des milliers d’intellects d’élite. - -Il fut surpris de trouver un quartier presque banal, habité soit par -des gandins plus rapprochés du crétinisme que d’aucune autre des -facultés de l’âme, soit par de simples écervelés qui mettaient à se -pocharder et à brailler des couplets de café-concert un singulier -plaisir, soit par de pauvres hères qui s’épuisaient en d’ingrats -labeurs d’intelligence et qui réussissaient le plus souvent à -s’atrophier, abrutis dans leur spécialité. Quelques rares, seulement, -semblaient doués. Mais, au-dessous d’eux, quelle tourbe profonde -d’impérities! - -Or, plus l’incapacité était grande, plus grande était la présomption. - -Et à voir les succès qui couronnaient parfois les fronts les plus -vides, on pouvait hardiment croire que les hommes ne sont estimés qu’en -raison de leurs prétentions. - -On trouvait, chez la plupart de ces candidats à la grande fanfaronnade -des vocations libérales, une naïveté qui les rendait encore plus -grotesques. Indépendamment des illusions qu’ils savaient se faire -sur leurs mérites, ils en avaient d’étranges sur l’importance de -leurs sciences et de leurs arts, sur le rôle de ce qu’ils appelaient -magnifiquement «la civilisation» et dont ils se croyaient les -représentants attitrés, les fils élus. Cette «civilisation» les -faisait tous délirer. Ils en avaient _plein la gueule_. Et leurs gros -yeux de méridionaux roulaient, ou leurs yeux nuageux de Germains se -dilataient, en prononçant ce mot. A les entendre, on se demandait s’ils -aideraient vraiment tant soit peu au développement de l’humanité, ces -futurs avocats, ces futurs juges, ces futurs fonctionnaires, ces futurs -politiciens, ces futurs charlatans, ces futurs praticiens émérites, -ces futurs constructeurs de canons et de forteresses, ces futurs -professeurs de rhétorique, qui, pour le moment—tout en s’imaginant -travailler—employaient le meilleur de leur temps et de leurs forces à -_faire la noce_. Ou si, plutôt, ils ne continueraient pas toute leur -vie à _faire la noce_ aux dépens de cette même humanité. - -Mais tout cela si candidement, avec une telle confiance béate en la -sainteté de leur mission, qu’on ressentait moins de colère contre eux, -qu’un peu de pitié pour leurs futurs exploités. - -La physionomie de ce quartier—inférieur déjà sous ces rapports aux -autres quartiers travailleurs de Paris—se distinguait encore par -sa mobilité constante, qui s’attachait successivement à tous les -engouements contradictoires, à tous les caprices, à toutes les modes. -Dire que, le plus souvent, ces objets de grande faveur, parmi cette -horde précoce de dindons, étaient des niaiseries, des morceaux de -rubans rouges, est superfétatoire: qu’eût-on pu attendre de vraiment -sérieux de cette jeunesse qui méprisait le fonds solide et naturel de -la nation, et qui se ruait sur les grand’routes déjà battues et suivies -par des millions, en se flattant de les découvrir? Un personnage -gouvernemental, en Chambre haute ou Chambre basse, se produisait-il -dans un miroitant discours-réclame, plein de promesses, de périodes -rondes, gonflé et vide comme un aérostat, la jeunesse se soulevait -d’enthousiasme, s’assemblait, envoyait une députation à l’orateur -pour le féliciter et l’assurer du concours moral et effectif de tous -les étudiants pour le salut de la France. Un démagogue lançait-il -une proclamation funambulesque, foudroyant les puissants du jour, -décrétant la guerre sainte contre les mangeurs de la fortune publique, -les juifs, les détenteurs de l’influence, en de tout aussi creuses -phrases, en éloquences tout aussi boursouflées, la jeunesse se -ressoulevait d’enthousiasme et organisait une ovation en l’honneur du -Brutus. Dans une brasserie, une jeune fille dévoilait-elle quelques -agréments de figure ou d’indécence, la jeunesse se soulevait encore -d’enthousiasme, enlevait la reine, la promenait en triomphe sur le -boulevard Saint-Michel, glorifiée d’acclamations et d’idolâtries. Une -chanson-scie, une canne nouvelle, un cocher ivre, un honnête citoyen -ridiculisé, une fleur, un mot, un chapeau, soulevaient toujours -d’enthousiasme cette jeunesse. - -Une étiquette monumentale, affichée, à l’endroit le plus apparent, en -gigantesques caractères d’or, prônait: - - AUX GRANDS HOMMES LA PATRIE RECONNAISSANTE. - -Les étudiants se figuraient volontiers que c’était eux qu’elle -étiquetait. - -Tel était ce quartier, où poussait l’espoir de la France. - - - - -IX - -LA LUTTE POUR LA VIE - - -Ce fut au milieu de ce monde suffisant, fougueux, leste, juvénil, -capricant, vain, qu’Albert vécut plusieurs années, plutôt entraîné -par l’habitude du siècle, que par une réelle sympathie—le prenant, -cependant, plus au sérieux qu’il ne valait. - -Ballotté entre ses aptitudes aux diverses branches de la culture -humaine, capable d’être médecin comme un autre, physicien à ses -heures, avocat point mauvais, musicien, astronome, latiniste, il ne -s’astreignit pas tout de suite au choix définitif et irréparable. Une -certaine peur le prenait d’une décision, que d’autres attrapent si -aisément, sur un mot, sur un désir paternel, et qui les détermine pour -la vie. Il n’aurait voulu s’engager avant d’avoir tout expérimenté, -goûté aux différents plats pour juger de leur succulence. Il suivit -de nombreux professeurs dans de nombreuses voies, entendit quelques -douzaines de ces vénérables vieillards sentencieusement parler sur -les pandectes, les cosinus, les gnostiques, les urines, fréquenta des -laboratoires, des amphithéâtres, des bibliothèques, des hôpitaux—et au -bout de six mois ne fut guère plus avancé qu’avant. - -Une seule découverte: c’est qu’il n’avait plus le sou. - -Il fallait songer expressément aux moyens de vivre. - -Une légère rage contrista la pensée d’Albert: il aurait, sans doute, -trouvé juste que l’homme qui nourrit son âme fût dispensé de nourrir -son corps. - -Mais, l’homme ne se nourrit pas seulement de toute parole qui tombe de -la bouche de Dieu: il se nourrit de pain. - -Albert était arrivé à Paris avec un millier de francs. Son père, en lui -remettant les billets bleus, avait ajouté d’un geste noble auquel il -avait pensé toute la nuit: «Ceci représente mille gouttes des sueurs -du front de ton père. Puisque tu veux aller à Paris, la grande ville -de la perdition, vas-y. Je te souhaite bonne chance, sans y croire. -Envoie-nous deux fois par mois de tes nouvelles, et arrange-toi de -manière à te tirer d’affaire.»—Se figurant être riche pour longtemps, -Albert avait reculé aux calendes grecques l’instant de s’occuper de ces -choses. - -L’instant était venu. - -Il supposa d’abord qu’on le rechercherait fort—lui, Albert—aussitôt -qu’il voudrait bien condescendre à offrir—contre argent—quelque peu -de son esprit et de sa science. - -Il fut à une demi-douzaine de bonnes adresses—au quartier -Saint-Germain, au quartier Monceau—fier, arrogant, avec un cabrement -d’en être arrivé là, proposer à de riches imbéciles de leur former -l’intelligence. - -«Qu’enseignez-vous?» lui demanda une marquise du faubourg, qui l’avait -fait venir pour son fils.—«Tout.»—«Sainte Vierge! je voudrais qu’on -ne lui enseignât rien, à ce pauvre chéri: seulement le mener aux -Champs-Elysées, lui confectionner des cocottes quand il fait mauvais -et le conduire à sa leçon d’équitation. Il est très capricieux, le cher -ange, il griffe, il mord; vous supporterez tout, comme il convient à -quelqu’un de votre condition.»—«Madame, prenez un esclave.» - -Un parvenu débuta par lui demander son prix.—«Dix francs.»—«Monsieur, -sortez de chez moi! Pour ce prix, j’ai le célèbre professeur Duponcif.» - -Chez un sénateur, on le trouva trop jeune; chez un blanc-bec, on le -trouva trop vieux; un Anglais le renvoya comme trop sérieux, un Gascon -comme trop folâtre. Partout il se heurta à la bêtise, à l’hostilité, au -mépris. - -Quand il eut contracté quelques dettes—effroi pour ses scrupules—il -éprouva comme une cassure du caractère et une sensation d’être déchu, -indignante. Regimbé contre ce qu’il jugeait une humiliation, il s’en -irritait d’autant qu’il ne pouvait s’en prendre à personne. Au sort -tout au plus: or, l’invectiver excite encore davantage, puisqu’on n’y -saurait mettre même l’âcre plaisir de la vengeance. Le seul moyen -eût été la philosophie passive du Bouddha, dont Albert était bien -incapable. - -Un mois d’expédients honnêtes, qui plus d’une fois le laissèrent sans -dîner, eut raison de ses répugnances. - -Il se présenta, la queue basse, chez un directeur d’institut, qui, -en plein milieu du Paris élégant, exerçait un commerce étrange et -lucratif. Ce juif doublé d’un Américain—car qui d’autre aurait eu -cette idée ignoble et géniale?—avait mis en coupe réglée la culture -intellectuelle et en exploitation la crédulité publique en matière -d’instruction. Il avait inventé de vendre, à grand renfort de grosses -caisses et de trombones, la science—comme un industriel écoule du -chocolat frelaté. Grâce à une réclame éhontée, étalée dans tous les -journaux et sur tous les murs, s’infiltrant par les voies les plus -insidieuses jusqu’à l’imagination de ceux qu’il fallait atteindre, -il attirait, sous les fallaces de l’instruction facile et à bon -marché, une clientèle immense et saugrenue, recrutée surtout parmi -les étrangers. Chez lui, on apprenait toutes les langues, depuis le -chinois jusqu’au français, par une méthode pratique, qui mettait en -deux mois en état de parler; on trouvait des professeurs de toutes les -nationalités, chacun enseignant sa langue maternelle; il préparait à -tous les examens d’Etat de tous les pays; il avait une spécialité de -cours pour les jeunes filles et un conservatoire de musique. Tout ce -que l’ingéniosité d’un médecin fabrique pour prolonger une maladie -et soutirer davantage approchait peu de ce qui se passait dans cet -institut coupe-gorge. Par une série de combinaisons artificieuses, les -élèves de ce singulier établissement payaient, payaient, payaient, -par sommes incessantes, plus ou moins fortes, calculées suivant le -degré de fortune, de résistance, d’incurie, de naïveté, de timidité -des malheureux qui entraient dans le guêpier. Quand ils en sortaient, -on était consciencieusement sûr d’avoir exprimé d’eux tout ce qu’ils -pouvaient donner. On acceptait toutes les cotisations: depuis la miss -américaine qui vocalisait à cinquante francs le cachet, jusqu’au -petit commis allemand qui ânonnait le français à cinquante centimes -l’heure. Pour tous, il y avait des professeurs. A part quelques noms -célèbres, mis en vedette pour faire ressortir l’entreprise, et sur -lesquels le juif s’arrangeait encore à gagner cent pour cent, tout -ce que Paris compte de professeurs gueux, huileux, pâles venait là, -certain d’y trouver des leçons et de retenir sur chacune quelques -sous. Le directeur empochait la moitié, les deux tiers, les trois -quarts, ce qu’il croyait devoir tondre sur le dos du patient. Parfois, -il prenait tout et laissait l’espérance, ce qui était déjà beaucoup. -Sa supériorité, c’était de profiter de ses professeurs autant que de -ses clients. L’institut couvrait Paris de ramifications et était très -renommé. - -Albert fut trop heureux de passer par les griffes de cet usurier -moderne—tel que le héron de la fable—et de pouvoir grâce à lui fermer -la bouche à son restaurateur. Il donna des leçons pendant plusieurs -semaines: traversant Paris pour inculquer la grammaire à un Belge et -gagner vingt sous, courant à l’institut faire un cours à de vieilles -Anglaises, sautant d’omnibus en tramways, allant à la Bastille lire -César et à l’Etoile Paul de Kock. Ces viles occupations envahissaient -à peu près ses journées, et, le soir, il se trouvait si avachi par la -poussière des rues et l’imbécillité des contacts subis, qu’il était peu -capable d’entreprendre quelque chose d’intelligent. - -Albert souffrait étrangement de cette vie. Il patientait, espérant que -son directeur le chargerait tôt ou tard de leçons mieux payées, ce qui -lui permettrait d’en donner moins. Mais ce n’était pas ce qu’entendait -ce directeur industrieux. - -«Monsieur» lui dit-il un jour, «vous me plaisez. Je vais vous faire -une proposition que je fais aux personnes que je désire attacher de -près à mon établissement. Justement, il y a une vacance: je vous -offre la place. Au lieu de deux ou trois leçons que vous donniez -par jour, vous en donnerez dix, quinze, vingt, autant que vous -voudrez....»—«Vingt leçons par jour?» objecta Albert.—«Qu’y a-t-il -là d’extraordinaire? Quand j’étais jeune, j’en donnais vingt-quatre. -On dîne chez l’un, on soupe chez l’autre et l’on dort chez une -demi-douzaine.»—«J’aimerais mieux une leçon à cent sous que les vingt -que vous m’offrez.»—«Comment!» répliqua le juif stupéfait «mais vous -gagnez ainsi de cinq à six cents francs par mois! Sept mille francs -par an! presque un traitement de député, monsieur! Seulement.... pour -vous trouver dans les conditions, vous devez être professeur interne, -c’est-à-dire coucher dans l’établissement; vous me louez une des -chambres d’études, que je vous laisse au prix modique de cent francs -par mois, vue charmante sur la cour; pendant la journée, la chambre -est occupée: du reste, vous êtes à vos leçons—mais, le soir, on vous -dresse un lit sur le divan, et vous êtes chez vous. Vous prenez aussi -pension, une excellente pension—comprenez-vous cet avantage?—pour -cent cinquante francs, soupe, viande, légume, pain à discrétion. Mes -autres internes paient une pareille pension deux cents francs. Ajoutez -cinquante francs pour le service, le blanchissage et diverses petites -dépenses, voilà une somme de trois cents francs que vous ne serez -jamais en peine de me payer, puisque je ne ferai que la retenir sur vos -honoraires.—Pensez à ma proposition, que vous vous hâterez d’accepter, -tant elle est dans vos intérêts ... Et» lui souffla-t-il pour finir à -l’oreille «dans deux ans, vous aurez des leçons à cent sous.» - -Dégoûté déjà de ce métier où s’usaient les vives forces de son âme, -perclus des douleurs rhumatismales qu’a l’esprit à être exposé aux -humidités des occupations malsaines, peu s’en fallut qu’il n’eût -des violences de langage aux «propositions» israëlites de cet homme -d’affaires. Aliéner sa liberté! et à ce taux-là! Il se retint, ne -répondit rien et tourna les talons. - -Il se décida alors de faire une démarche qui lui coûtait quelque -amour-propre. Il s’agissait—puisque tout s’effondrait sous -lui—d’aller consulter un vieux professeur originaire de sa province -et pour qui il avait des recommandations. Ce devait même être un -consanguin éloigné, il ne savait au juste: mais l’idée seule de se -retrouver dans l’atmosphère natale et d’avoir à subir des questions sur -sa famille l’horripilait. - -Un petit homme sec, avec une tête un peu ballottante et grosse, sans -autres cheveux qu’une filandreuse mèche couleur d’étoupe, qui donnait -le tour du crâne, les yeux gris jaune, mi-nuageux, mi-méchants, étendu -sur un canapé, les jambes en l’air, et tenant, déployé de toute la -longueur des bras, un grand journal, répondit, sans se déranger par un: -«B’jour» à son salut. - -Albert déclina ses noms, prénoms, qualités, s’excusa de n’être pas venu -plus tôt, raconta son arrivée à Paris, ses premiers mois en pays latin, -exhiba des ambitions discrètes d’être utile à l’humanité dans une -carrière libérale, nota en quelques modestes traits son caractère, ses -tendances, autant qu’il se connaissait, ses études jusqu’ici, débita -plusieurs banalités sentimentales sur les jeunes gens travailleurs, -au rang honorable de qui il comptait toujours être, délaya quelques -espérances d’avenir dans un pathos de nobles idées et conclut: «J’ai -pensé, monsieur, que vous vous intéresseriez sans aucun doute ...» - -—«Comment, sans aucun doute?» interrompit à ce moment la voix -aigrelette du professeur, qui se dressa sur son séant, ramenant les -pieds à terre, pour considérer son visiteur. «Il y a beaucoup de -doute, au contraire; ou mieux, je ne vous porte aucun intérêt du -tout.»—«Vraiment, monsieur, je vous suis indifférent?»—«Point, jeune -homme, vous vous méprenez. Si vous ne m’inspirez aucun intérêt—en tant -que créature mort-née, qui ne promet rien—j’ai pour vous un sentiment -tout aussi humain, la pitié.» - -Albert prêta l’oreille. - -«Malheureux jeune homme!» continua le professeur en s’agitant «vous -lancer dans une vocation libérale! Vous êtes intelligent: il fallait -faire de l’épicerie. Dans la lutte pour la vie, vous serez vaincu, mon -pauvre ami. Frottez-vous les mains, si la société pour le plus vous -supporte, si elle ne vous laisse pas crever de faim et de déboires sous -vos diplômes et vos talents. Et je comprends la société. Elle a besoin -du sucre de l’épicier, de son café, de ses confitures: qu’a-t-elle -besoin d’avocats, de députés, de médecins, de gens qui lui expliquent -Cicéron? Il y en a déjà trop, cent fois trop. Elle aura le dégoût, elle -rejettera. Elle gardera quelques chirurgiens pour couper ses jambes -gangrenées, quelques chimistes pour lui fabriquer du vin, quelques -acteurs pour l’amuser. Le reste, elle l’enverra au labour, à la mer, à -l’usine, au comptoir. Elle fera bien, la société, elle fera bien!» cria -rageusement le petit professeur. «Nous autres Français, nous souffrons -de trop de civilisation, ou plutôt d’une fausse civilisation: nous -voulons tous être du côté du manche, personne ne veut faire partie -de la cognée, qui pourtant est la plus nécessaire. Soyez donc de la -cognée, monsieur! prenez un métier et non pas une vocation! gagnez -de l’argent et non pas des appointements.» Il prononçait ces mots -_vocation_ et _appointements_ avec des intonations méprisantes. «Il -s’agit de faire des hommes: nous avons assez de polichinelles. Oui, -monsieur, moi qui vous parle, je suis un polichinelle! J’ai honte de -moi, parce que j’ai passé cinquante ans à apprendre le latin à des -enfants qui n’en avaient pas besoin. Vêtez plutôt la blouse du paysan -ou la casquette de l’ouvrier. Voilà des gens honorables. La France -commence à le reconnaître: dans vingt ans, il n’y aura plus de place -pour nous, les parasites.» - -Albert, surpris et charmé par ce langage qui répondait à bien des -pensées, essaya de discuter, par convenance pour les idées reçues; -mais il accorda que théoriquement le professeur avait raison. Il -se retranchait dans ce _théoriquement_. «Pratiquement aussi» ne -démordait pas le vieil interlocuteur, «pratiquement surtout: une -génération pratique adoptera ces axiomes.»—«Comment une intelligence -pourrait-elle labourer la terre?» objectait Albert. Mais il se souvint -que lui, Albert, une _intelligence_, se trouvait en ce moment dans une -position plus ridicule que le dernier des paysans, puisqu’il n’avait -pas un morceau de pain. Il fallut avouer cette misère. - -Le petit vieux, dès l’abord, avait deviné cela. Il se mit à rire -méchamment, satisfait de cette preuve à l’appui. «Ah! ah!» fit-il «nous -sommes gêné! Allez cirer les bottes sur le trottoir! Ce qu’il y a de -terrible chez nous, c’est que, de par notre éducation, les trois quarts -des métiers humains nous sont interdits. En vertu de votre supériorité, -crevez!» - -Bientôt, il s’humanisa. - -«Vous n’avez qu’une chose à faire» dit-il d’une voix moins -dure.—«Quoi?»—«Ne songez pas à courir le cachet, c’est la mort de -l’homme: une fois qu’on a commencé à le courir, on le court toujours. -Sur ma recommandation, on vous trouvera quelque part une place de -maître d’études, une pure sinécure, qui ne vous enlèvera pas vos -meilleures heures pour travailler.» - -—«Pion!» s’écria Albert. «Jamais!» - -Mais il fut pion. La lutte pour la vie l’exigeait. Il resta pion près -de trois ans. - -Entretenu par le gouvernement, il ne souffrit ni de la faim, ni de la -soif. - -[Illustration] - - - - -X - -EN SORBONNE - - -Alors—toujours plus—le désir de l’exploration intellectuelle -l’obséda. Il ne pouvait pas se dire que la science était une vanité. -Depuis le temps que les hommes travaillaient, s’épuisaient, ils avaient -trouvé quelque chose: celui qui possédait la somme des connaissances -humaines devait vraiment en savoir plus long sur les principes et les -lois du monde que lui, Albert.—Cependant, s’il considérait la distance -qui le séparait d’un casseur de pierres, il ne se la figurait pas moins -grande que celle qui séparait de lui le plus fameux des penseurs: or, -lui, Albert, en savait-il sur ces questions beaucoup plus long que le -casseur de pierres? - -Il se jeta dans l’étude de la philosophie. - -Il suivit d’abord avec assiduité les cours d’un spiritualiste célèbre, -qui posait pour tout juger—et jugeait de tout, en effet, avec une -inaltérable complaisance envers lui-même. Ce bellâtre pérorait avec -ardeur et conviction contre les crimes de ceux qui professaient des -opinions différentes de la sienne. La sienne, ce n’était guère beau: un -joli catholicisme laïque, dont lui, le philosophe charmeur, était le -coquet prophète. Il avait le geste toujours le même, une main admirable -balancée onctueusement au gré de la période et s’aplatissant sur la -tribune avec un retentissement de cymbale pour en relever la chute. -Tous ses arguments étaient de cette force: «Et vous voulez que nous -estimions une conscience qui se passe de Dieu? Non, messieurs, nous ne -l’estimons pas!»—Et, patapla! la cymbale! Cette belle main et ce beau -coup de cymbale rendaient ses raisonnements invincibles. - -Dégoûté en peu de temps de cette éloquence soufflée, Albert passa -tout d’une pièce à un philosophe matérialiste, qui, sans faire le -bruit de l’autre, groupait des disciples d’autant plus acharnés que la -chapelle était étroite. On étudiait là, en petit comité, les sciences, -on ramenait la psychologie entière aux fonctions hypothétiques des -circonvolutions cérébrales, et l’univers n’était qu’un déplacement -hasardeux de forces agissant les unes sur les autres par la vertu -d’une loi mathématique à découvrir. Non seulement l’homme et le singe -descendaient d’un même ancêtre—chose banale—mais tous les êtres, -animaux, végétaux, minéraux, provenaient d’une unique substance, dont -ils représentaient des transformations, des aspects: et cette substance -était tellement simplifiée, tellement refoulée hors des atteintes du -concept par l’analyse, qu’on finissait par se demander avec vertige si -elle existait et si le monde était autre chose qu’une vaste illusion. - -Après une équipée hurluberlu en cette fondrière de la pensée, où l’on -est projeté sur le sol à chaque bout de champ, parce qu’on chevauche -sur un terrain qui se dérobe, Albert tourna bride et revint en -hâte, désarçonné, pendu à la crinière.—C’était fou: se targuer de -positivisme et s’en courir là-bas! Qu’on prît pour base la science, -ce paraissait une excellente et propice méthode: mais il fallait -se condamner à ne pas la dépasser. Car sitôt qu’on sortait de ses -bornes—les bornes de la terre: moins que de la terre, du terre à -terre—on excédait la base et l’on dégringolait dans le néant. - -Etait-il conséquent que, lorsqu’on ignorait même la place de l’organe -de la pensée dans le cerveau, on voulût s’occuper scientifiquement de -cette pensée? Que, lorsque la chimie n’était pas encore parvenue à -synthétiser une cellule vivante, on pût émettre une vérité quelconque -sur la vie? La science allait à pas sûrs, peut-être, mais si lentement, -qu’elle restait en arrière, en arrière, en arrière, et qu’on ne devait -pas la supposer capable de trancher, avant un avenir incommensurable, -la plus minime des questions philosophiques. - -Que faire? - -Spéculer? - -Alors, Albert éprouva le besoin violent de connaître tout ce que -les hommes avaient pensé sur ces hautes matières, depuis les temps -mythologiques et bibliques, jusqu’aux dernières contemporanéités: -espérant trouver quelque part, en quelque siècle, chez quelque sage -le mot de l’énigme, l’illumination évidente et supérieure sur les -tourmentants problèmes. - -Ce furent d’abord les Grecs qui l’émurent. Il fut surpris -de rencontrer—déjà—chez les plus anciens d’entre eux les -notions—semblant nées d’hier—modernes au sujet de l’origine du -monde. Le naturalisme d’Anaxagore disait exactement, avec moins -de raffinements et plus d’envergure, ce que prônait sur des airs -nouveaux le matérialisme actuel. Le progrès intellectuel des siècles -consistait à avoir détaillé le point d’interrogation originellement -dressé. C’était comme si un homme ayant découvert un trou dangereux, -les autres hommes, au lieu de le boucher, s’étaient ingénié à en -sonder les profondeurs et à y découvrir toutes les agravantes cavités -concomitantes. Il est vrai que quelques-uns avaient voulu le boucher: -Socrate avait insinué que la question morale existait seule; et plus -tard, bien d’autres avaient coopiné, les Stoïciens, Kant lui-même. -Malheur! ils n’avaient fait que creuser un autre trou à côté!—A vrai -dire, la morale n’intéressa jamais que médiocrement Albert. Il lui -paraissait qu’avant de savoir comment il devait agir, il lui fallait -savoir qui il était. Il en voulut à Kant d’avoir cherché à neutraliser -le résultat de la Critique de la Raison pure en offrant le refuge -d’une Raison pratique, dont—pour sa part—il ne reconnaissait pas le -principe-base. - -Et toujours, dès le commencement, cet éternel et immuable conflit entre -l’idéalisme et le réalisme! Platon et Aristote, que vingt-deux siècles -écoulés n’avaient pas encore mis d’accord. - -A mesure qu’il avançait, le dégoût contristait l’âme d’Albert. Quelle -hypocrisie! Les questions vitales de l’intelligence n’avaient pas -avancé d’un pas. Plus il pénétrait dans le labyrinthe sans issue des -idées, plus la conviction de s’être fourvoyé dans une compagnie de -filous s’accentuait. Berné d’un système à l’autre, il finit par penser -que la philosophie—ou plutôt les philosophies—n’était qu’un leurre, -une moquerie, un piège: à coup sûr la preuve palpable de l’incapacité -de l’esprit à sortir de son relatif. - -Quelle chute, après avoir cru au génie humain! - -Il admira à la fois la complexité savante de ces édifices équilibrés -dans le vide, et la niaiserie de leurs aspects, quand on les -considérait à froid. Descartes, Leibniz, Spinoza: on s’étonnait de -leurs inventions, et en même temps on trouvait ces inventions bêtes. -On pouvait peut-être dire: «C’est merveilleux!»—mais on ajoutait -nécessairement: «C’est faux.» Ils raisonnaient très juste, et leurs -conclusions étaient ridicules, et leurs conclusions étaient aux -antipodes les unes des autres! - -Le scepticisme naissait inévitablement. - -Aussi, Kant fut-il l’auteur favori d’Albert. - -Il sut par cœur la Critique. En un moment de ferveur, il projeta d’y -adjoindre une Critique de la Sensation, par laquelle il serait prouvé, -d’une manière encore plus explicite qu’au chapitre sur le phénomène et -le noumène, que les perceptions des sens ne correspondent pas plus à la -réalité que les concepts de la raison. - -De cette époque de méditations, Albert ne garda rien de positif; sinon -deux ou trois _croyances_, en rapport avec son caractère, que lui-même, -par ironie, tenait à l’état de croyances, déclarant qu’il ne voulait, -ni ne pouvait les discuter. Il prit à Spinoza le déterminisme, à -Spencer l’évolution, à Hegel la théorie de la force, et il se composa, -pour son usage personnel et afin de ne pas demeurer l’âme vide, une -manière de se représenter le monde. Puis, il jura de ne plus rouvrir -un seul de ces ouvrages énervants, il cracha sur les charlatans, et, -certain maintenant d’avoir avec conscience goûté à toutes les coupes du -savoir terrestre, il s’abattit, épuisé et désespéré. - - - - -XI - -MANGEONS ET BUVONS CAR DEMAIN NOUS MOURRONS - - -Orgie! - -Ah! ah! ah! ah! - -Et le long des quais vieillots, où d’habitude il bouquinait, Albert -était secoué d’éclats de rire nerveux, tandis qu’il considérait -l’idée qui tout à coup venait de se présenter à son cerveau. Orgie! -L’idée d’orgie était bizarre. Le mot lui-même, ce heurt singulier de -lettres, ces deux consonnances drôlement accouplées, cette _r_ et ce -_g_ dos à dos, cet assemblage de voyelles et d’articulations, avec -le concept qui s’y attachait, prenait une si extraordinaire tournure -dans son entendement jusqu’alors naïf, que les hoquets de surprise se -succédaient, gutturaux, de son larynx, comme l’éternuement d’un chat -qui se hérisse la première fois qu’il voit un chien. Pourtant, l’idée -était là. L’idée tombait peut-être des nues, sans rime, sans raison, -sans cause, contraire à toute loi de l’association: mais enfin elle y -était. Elle y était si bien, que sur toutes ses faces il la retournait, -l’examinait, la contemplait, lui souriait ou la boudait tour à tour, -la trouvait jolie ou s’en effarouchait. Et comme à côté de lui filait -la Seine grisâtre et huileuse, il s’accouda sur la pierre décrépite -du mur, et, peut-être avec l’espoir d’y trouver un conseil, rêveur, -absorbé, les yeux immobiles, regarda couler l’eau. - -Elle lui sembla se mouvoir avec une rapidité effrayante, au milieu de -l’immutabilité des rives. - -Où s’en allait-elle? - -Si le Mauvais Plaisant qui fit un jour le monde, à chaque goutte d’eau, -avant de la libérer d’entre ses doigts et de lui donner l’essor qui -l’emporte loin de sa source, avait dit: «Goutte d’eau! je t’abandonne -au tourbillon irrésistible des flots. Passagère sera ta destinée. Tu -fuiras au sein des prairies ensoleillées et des cités bourdonnantes, -jusqu’à l’heure où la grande Mer t’ensevelira. Va! mais sache qu’il -n’est point de jougs sous lesquels tu ne doives plier, point de -travaux que tu ne doives accomplir, point de tourments qui ne doivent -t’accabler. Libre, tu te rendras volontairement esclave. Au lieu de -jouir—autant que cela se peut dans ta course ardente—des rayons dorés -du ciel, de l’air aux transparentes bulles, des paysages qui se mirent -dans l’onde, tu t’efforceras de rouler au plus profond du fleuve, -écorchant tes formes gracieuses sur les cailloux et les sables du lit -fangeux, tu soulèveras les lourdes barques à la quille formidable, tu -feras marcher la roue des moulins, tu t’engouffreras dans les tuyaux -qui te happeront au passage et tu t’en iras servir de boisson aux -habitants de Paris, avant de retourner à tes sœurs par d’ignobles -égoûts.»—Qu’eût répondu la goutte d’eau? - -La goutte d’eau eût répondu: «Oh! laisse-moi suivre le courant de la -rivière le plus près possible de la voûte azurée; laisse-moi bondir -comme une chèvre capricieuse, me mêler à la blanche écume ou, diaprée -des sept feux de l’arc-en-ciel, jaillir sur la crête des vagues. Je ne -veux point me souiller au contact impur de la vase, ni soulever les -barques pesantes, ni mettre en mouvement les moulins; je ne veux point -être utile aux hommes. Je veux voguer follement, sans retards, sans -soucis, sans peines: et plus vite la grande Mer m’ensevelira, plus -heureuse je serai, car ce sera la fin de la course.» - -Et les lames filaient, filaient, se poussaient, grimpaient les unes -par-dessus les autres, comme pressées d’arriver au bout, là-bas, dans -la grande Mer. Et celles qui étayaient de leurs efforts le flanc -des barques, celles qui, pauvrettes, se brisaient contre les piles -des ponts ou celles qui se trouvaient retenues par les remous des -bords semblaient souffrir de ne pouvoir—elles aussi—voler, brûler -l’existence. - -Albert en vint à croire qu’elles chantaient l’éternelle philosophie. - -Qu’était-ce que la vie, après tout? - -Sans se complaire à de banales comparaisons, il y avait lieu de -remarquer que le devoir n’est qu’un vain mot. A droite, à gauche, -une enfilade dépenaillée de vieux livres lui remémorait ses années -d’études. A quoi lui avaient-elles servi? A quoi lui servirait-il -de continuer? Il deviendrait un homme comme tous les autres, hanté -des mêmes préjugés, se heurtant aux mêmes scrupules. Pourquoi se -donner l’ennui de façonner son cerveau aux usages du monde, de le -mouler sur ses exigences? Dérision! Travailler, transpirer, crever -de fatigue et d’essoufflement pour parvenir à une de ces situations -_dites_ honorables, lorsque le temps nous emporte comme la goutte -d’eau, lorsque si brève se précipite la comédie, lorsque d’un instant -à l’autre nous pouvons mourir. La société s’impose à nous comme une -tyrannique marâtre: briser ses liens, s’échapper de ses griffes, oh! -n’est-ce point la sagesse? - -Oui. - -La sagesse disait ceci à Albert: - -On peut prendre de la vie ses douleurs tristes ou ses douleurs gaies. -Les unes sont amères et martyrisantes; les autres sont pleines -d’étourdissements et d’opium. Que vaut-il mieux? Le gros tas fait un -métier, s’y morfond, se marie, amasse pour des hoirs, crée des enfants -qui périssent, s’épuise en stériles ambitions. L’élite s’enivre. -Bottés, cuirassés et casqués de mépris, ceux qui ont choisi l’ivresse -roulent sous les tables et oublient. Ils se perforent l’estomac et -s’empoisonnent le sang. La tombe les enlève à la fleur de l’âge, tandis -que les autres, encore à moitié chemin, halètent péniblement vers le -but, les yeux gros de pleurs et les pieds las. - -La sagesse lui disait encore: - -Brailler sur la voie du Calvaire est la suprême des consolations. - -Alors, les lames fredonnaient: - -Vite, vite, plus vite hâtons-nous de rejoindre la grande Mer, la grande -Mer, celle qui nous ensevelira. - -C’était ce jour-là l’anniversaire de sa naissance. Albert avait vingt -et un ans. Il se sentait vraiment changé depuis l’époque où, provincial -jusqu’au bout des ongles, le monde lui apparaissait comme un concert -placide et doux, où chacun faisait sa partie, sagement, les orbites -fixées sur le bâton du chef d’orchestre. Alors, dans son âme pure et -simple, pas encore tourmentée, les révoltes n’existaient qu’à l’état -latent, étouffées par l’éducation et par le frottement quotidien de la -famille. Il se souvenait de ses premiers émois à la lecture de livres -peu catholiques et de romans dévorés en cachette. Quels progrès dans le -mal! La religion s’était effondrée, comme s’effondrent sur un cadavre -pourri des fragments véreux de chairs. Il lui était resté le sentiment -du devoir. Et maintenant, devant l’inanité gigantesque de tout ce qui -existe, la loi morale elle-même s’effondrait en lui, comme s’était -effondrée la religion. - -_Nasci, pati, mori_, disait un vieux proverbe gravé sur la pierre -séculaire d’un manoir de sa ville natale. Pourquoi ne pas supprimer -_pati_ et le remplacer par une continuelle orgie? Et si dans l’orgie -il y avait une souffrance, eh bien! l’orgie usante, délétère, vorace, -abrégerait, au moins, le pélerinage et en absorberait la mélancolie. - -Pourquoi pas? - -Deux choses se soulevaient là contre: l’hérédité de toute une race -honnête et l’amour-propre inséparable de cette hérédité. - -Père, grand-père, arrière-grand-père, aïeux, avaient jadis gagné leur -pain à la sueur de leurs fronts. Leurs labeurs réunis, quintessenciés -dans son système nerveux, organisaient une résistance angoissante, -quoique fatalement vouée à la défaite, à l’envahissante gangrène. Le -siècle était donc le plus fort! Il avait raison des instincts les -mieux enracinés et des moins accessibles natures! L’horreur du travail -qui venait tout à coup de saisir le jeune homme—préparée, il est -vrai, de longue main—n’était que le résultat du commerce maladif de -son intelligence malmenée avec la délirante atmosphère de la culture -moderne. - -L’amour-propre se dressait aussi comme un remords. «Honte» criait-il «à -ceux qui, par lâcheté, se ravalent au-dessous de leur valeur!» - -Mais quoi! lutter! lutter toujours! - -Et levant les yeux au ciel, il aperçut les premières étoiles, que la -crépusculaire approche du soir ramenait à leur place accoutumée dans le -firmament incommensurable et beau. Un sourire de pitié erra sur ses -lèvres. Que suis-je? pensa-t-il. Oh! grotesque imbécillité! s’occuper -de ce que font et disent les hommes, ces atomes perdus sur le plus -infime de ces astres! Que je sois vidangeur ou roi, peu importe dans -l’immensité! - -Un sanglot le prit, puis, tout aussitôt, une inextinguible hilarité. - -Il avait passé les ponts. - -De quoi avait-il envie? C’était donc décidé: orgie. Mais, comme -un voyageur en des régions inconnues se tourne et se retourne, -interroge la contrée du regard, hésite et se consulte, Albert se -tâtait, cherchait à surprendre ses appétits, presque factice dans son -enthousiasme, _voulant_ s’amuser. Autour de lui, des gens passaient, -gaiement. Il s’efforça de faire comme eux. Il chassa avec colère -certaines pensées sombres qui persistaient à revenir. Dans un café, il -lut les journaux cocasses, écouta les mots du jour, fuma des cigares -chers, but. Il sifflota des airs d’opérette. - -Etrange contradiction! La jouissance qu’il éprouvait provenait plus -de l’âpre satisfaction d’avoir déchiré les vieilles attaches, que -d’un réel contentement de sa débauche. En somme, pourvu qu’il jouît, -n’était-ce pas le principal?—Jouissait-il?—Albert scruta son être -intime et crut pouvoir répondre par l’affirmative. Mais que de doute -dans cette croyance! - -Ce soir-là, il soupa en cabinet particulier. - -Et, pour la première fois de sa vie, il baisa une femme. - -[Illustration] - - - - -XII - -LE DÉPUCELAGE D’ALBERT - - - Paris, 13 mai. - -Je me lègue à moi-même—pour relire en quelque heure future, alors que -j’aurai connu d’autres femmes (si j’en connais, ce dont je doute), ou, -au moins, que j’aurai fait de plus amples expériences, ou, simplement, -comme note mémorable—ce croquis d’impressions charnelles qui ne datent -que de cette nuit. - -Je suis allé chercher chez elle, rue Dauphine, une jeune fille du nom -de Bertha, qui était la maîtresse d’un de mes camarades. Je la trouvais -jolie: elle me _portait à la peau_, j’avais pensé à elle plusieurs fois -avec des désirs—presque avec des désirs de collégien, si, arrivé -à cet âge de vingt-un ans sans m’être encore résolu à terrasser le -monstre, la résistance instinctive de tout puceau à ces désirs n’eût -été chez moi empreinte beaucoup plus de réflexion que de timidité. Un -soir que l’on m’avait entraîné au bal Bullier, je l’avais rencontrée -avec Trubert, son amant. Trubert, qui me savait sérieux, sans me croire -pourtant innocent—car je n’en ai jamais eu l’air, et je ne l’ai jamais -été—voulut me taquiner et me forcer à danser. «Tiens» dit-il «je te -confie Bertha comme un dépôt sacré. Tu ne t’embêteras pas avec elle: -elle réveillerait un cadavre.» Et il la laissa une heure à mon bras. -Ce que nous dîmes, je ne me le rappelle pas trop. Nous valsâmes deux -tours, puis je la conduisis dans un des petits bosquets du jardin pour -manger des glaces. C’est là qu’elle me fit les yeux doux. Elle s’amusa -à lisser ma moustache du bout de son doigt, la déclarant plus gentille -et plus fine que celle de Trubert. «Oh! Trubert» zézaya-t-elle dans -une moue, pour m’engager à lui faire des avances «il m’ennuie!» Je -ne lui fis pas d’avances, car j’avais encore de derniers scrupules -d’honnêteté. Ce fut elle qui les fit, avec une coquetterie flatteuse et -tendre, où je cherchais à démêler la part de la sincérité et celle du -mensonge. Elle me donna son adresse, en m’indiquant des heures où je -serais sûr de ne pas tomber sur Trubert. Puis, profitant d’un moment où -personne ne passait, en un mouvement souple, elle me tendit ses lèvres. - -Elle n’espérait plus ma visite: aussi, lorsque j’entrai, elle eut aux -yeux une surprise. - -«Albert!» s’écria-t-elle. - -—«Moi.» - -Vu que j’avais décidé de coucher cette nuit avec une femme, et que -j’avais choisi celle-là comme étant—parmi celles que je pouvais me -procurer sur l’heure—la femme dont j’étreindrais le corps avec le plus -de satisfaction probable, je n’eus ni les réserves, ni les froideurs -du soir de Bullier. Je remarquai bien une certaine gêne, provenant -d’inhabitude seulement, en face de cette femme, sur laquelle—cela -m’arrivait pour la première fois—j’avais des projets sensuels. Mais -cette gêne était purement intérieure, elle n’ôtait rien au calme -prodigieux que j’étais surpris d’observer en moi, et mon sang ne -battait pas d’un degré plus vite dans mes artères. Chose cynique: la -convoitise était alors artificielle. Je _voulais_ avoir une femme: -j’allais l’avoir. - -Sur cette voie que j’entreprenais d’explorer, je m’engageais bien -plus en curieux qu’en passionné: et c’était encore plus en curieux de -moi-même qu’en curieux d’elle. Le mystère: moi, non la femme. - -Que ne savais-je pas de la femme?—Tout ce qui se sait, je le savais. -J’avais lu, vu, entendu; et ce qui ne se lit, ne se voit, ne s’entend, -je me l’étais représenté en traits assez exacts et certains, pour avoir -de l’amour une notion plus complète que d’autres après de longues -pratiques. - -Ce qui m’inquiétait, ce que j’attendais avec une intellectuelle -émotion, ce qui se dressait en ma pensée en point interrogatif aigu, -vibrant, c’était le mode inconnu dont mes sens—à moi—frémiraient -au contact de la chair femelle. Jouirais-je aussi vivement que je -l’imaginais? Y aurait-il pour moi un de ces abîmes de plaisir, où tout -s’effondre—ne fût-ce qu’une minute—dans la folie et la volupté? -Serait-ce quelque chose d’inédit, tellement supérieur à toutes les -joies, qu’une fois que j’en aurais goûté l’ivresse, je comprendrais -l’importance unique que dans le monde a prise l’hymen.—J’avoue, ici, -en ce papier simple, sincère, sans phrases, l’appréhension foncière -où je vivais—après l’épreuve de déjà tant de désillusions—d’une -désillusion nouvelle, non plus cruelle à l’âme que les précédentes, -mais plus sensible peut-être, la sensualité tenant de si près au -bonheur terrestre. - -Oserais-je dire que c’était là surtout ce qui, jusqu’à cet âge tardif, -m’avait retenu dans une chasteté physiologique d’autant plus complète, -que ma corruption morale était précoce?—Si ce papier était pour -d’autres, je ne le dirais pas, de peur de n’être pas cru. - -J’emmenai souper Bertha. - -En ce tête-à-tête chaud, où des griseries de vins et de cigarettes, -sur un dessert compliqué, prédisposent aux caresses lubriques et -ameutent tous les aiguillonnements du désir, je constatai pour la -seconde fois une inertie à me livrer aux impressions vives qui auraient -dû se produire. Je me demandai si véritablement, objectivement -cette situation était délicieuse. J’interrogeai ma compagne, dont -les prunelles brillaient, dont les rires perlaient en gouttelettes -argentines: «Quel effet te fait la vie, en ce moment?» - -Elle me donna cette réponse, qui me plongea dans un étonnement -douloureux: «Je n’ai jamais été si heureuse, jamais, jamais!»—Et sur -sa gorge, qu’elle avait à demi dévoilée, couraient des tressaillements, -et ses paupières aux transparences mouillées mettaient des frissons de -cils à ses regards. - -Ma volonté de joie était si impérieuse, que je forçais la verve à m’en -donner au moins toutes les apparences. Mes paroles étaient un flux de -gaîté, d’ardeur, d’insouciance; je contais des plaisanteries tendres, -j’avais de l’esprit; j’incitais mon cœur à bondir, un peu dans ma -poitrine, en respirant avec recherche le parfum subtil émanant de -cette femme, comme on essaye de s’entêter avec une fleur. - -Ainsi nous étions heureux! - -Il n’en fallait pas douter: la fillette qui avait déjà vécu d’amour -l’affirmait. Du reste, c’était bien ça! Je reconnaissais le morceau -palpitant des romans. - -Encore quelques échelons, j’allais atteindre le summum de la félicité -humaine. - -Je l’entraînai par la taille, tandis qu’elle se renversait sur mon bras -en gloussant, et que je meurtrissais de baisers rapides les sinuosités -de son cou; je l’entraînai dans la chambre attenante, où un lit—le -lit—se dressait occupant de son énormité tout l’espace. - -Je me trouvais ainsi dans les meilleures conditions possibles pour -juger avec une partialité en sa faveur ces minutes sexuelles, par -lesquelles j’allais être rendu homme (ne l’étais-je pas avant?) et que -les détracteurs de la vie eux-mêmes considèrent comme la vraie revanche -aux charges de l’humanité: dans un décor luxueux, mon corps de vingt -ans, des fumées d’agapes, tous les nerfs de mon être tendus à la quête -des paradis promis, et la disposition d’une jeune fille désirée et -désirant, qui joignait aux attractions de l’enfance les vices de la -femme expérimentée! - -Contrairement à ce qui se passe d’habitude en cette nuit d’initiation, -où le trouble absolu de leurs sens et de leurs pensées empêche les -adolescents de rien distinguer, je me souviens des moindres faits, des -moindres sensations. Jamais je ne fus plus lucide. C’est peut-être ce -qui me perdit. - -Quand elle eut ôté sa robe et que ses bras blancs apparurent, modelés, -polis, depuis les deux à peine perceptibles taches de vaccin, jusqu’aux -attaches minuscules des poignets, quand apparurent, sous le flot de -la jupe dentelée, les mignonnes chevilles et le doux enflement des -mollets emprisonnés dans la roseur de fins bas ajourés, puis quand la -jupe aussi tomba, et qu’elle en émergea, garçonnière, en pantalons -courts aux hanches un peu fortes, dénouant d’un même geste ses cheveux -châtain clair, qui noyèrent d’ondes ses épaules et son dos, un prurit, -il est vrai, chatouilla mes moëlles, et dans la demi-ténèbre baignant -d’une ombre tiède ce déshabillé, j’éprouvai quelques courtes secondes -hallucinatoires, comme devant l’idole d’un tableau tentateur: mais mes -yeux, de suite remis, s’arrêtèrent presque aussitôt sur une légère -maculature jaune qu’avait à l’aisselle la baptiste de la chemise, et -qui me fit songer que cette idole-là transpirait. - -Je la pris néanmoins sur mes genoux, j’enlevai son corset, je découvris -sa poitrine, dont les pointes, non encore mûrement développées, -se roidissaient dans leur poussée de croissance, j’aspirai le -parfum d’héliotrope qui s’en exhalait; mes doigts errèrent, avec de -visiteuses pressions, d’abord à l’entour des formes, sur le linge, -puis ils s’insinuèrent sous le pantalon, montèrent le long du glissant -ferme des cuisses ... Mon corps s’échauffait, mes instinct d’animal -fonctionnaient, j’étais viril, j’étais brute: mais je m’en apercevais -avec un scepticisme qui croissait à mesure que j’approchais du fameux -summum; mon âme était déplorablement étrangère, j’étais plus que jamais -dédoublé, mon moi psychologique regardant l’autre faire des saletés et -prêt à se moquer de lui. - -Enfin nous fûmes au lit. - -Elle y mit toute la bonne volonté du monde; je soupçonne les autres -femmes de n’être pas plus chaudes, ni plus extravagantes; beaucoup -aussi ne doivent offrir à leurs amants autant de fraîcheur, de grâce, -d’attraits physiques et de fantaisie dans leurs phrases entrecoupées et -la modulation de leurs soupirs; peu ont dû se livrer avec une ferveur -si abandonnée ... Hélas! je suis obligé d’employer ces mots, indicatifs -de délices, car alors quand pourraient-ils s’employer?—D’autres -peut-être, mieux disposés à se contenter de ce que le monde octroie, -en eussent ajouté de plus émerveillants, eussent déchaîné tout le -vocabulaire menteur de la poésie.—Mais ces mots, je le vois bien, je -m’en forgeais une idée encore trop belle, malgré mes prudences; je ne -pensais pas qu’ils correspondissent à de si piètres sensations, ni à de -si ridicules réalités. Ce fut une tromperie, un vol, l’assassinat d’une -espérance. - -Depuis le moment où j’embrassai de mon corps le corps nu et vital -de ma concubine, et où je sentis les deux souples boas de ses jambes -s’enrouler aux miennes, jusqu’à celui où, écœuré, je partis, il y eut -une dégradation croissante de mon estime pour le plus choyé des sept -sacrements. Si, dans ce coït exaspérant, j’ai, par malheur, fécondé -un des ovules de l’organe auquel je me suis accouplé, l’enfant qu’une -accoucheuse extirpera dans neuf mois ne sera ni plus ni moins que -Diogène. - -Je ne m’arrêterai pas que je n’aie tout dit. - -Ce frottement d’une chair contre une autre, arrivé à ce degré où l’on -tient l’objet du désir, naturel, matériel, sous soi, en soi, sans plus -aucun reste à l’imagination, puisque la viande réelle, indéguisée -s’écrase entre les bras, ce frottement est un supplice, le supplice de -vouloir plus, on ne sait quoi, d’aller au-delà, quand il n’y a rien, -de s’aplatir contre le but, lorsque l’élan est immense et calculé pour -le dépasser infiniment. Je me heurtais à cette navrante certitude: -j’ai épuisé la coupe et ma soif absorberait l’océan. Et tandis que -mes membres, bandés à casser, s’épuisaient à ambitionner l’absolu, je -vagissais désespérément en moi-même: «Ce n’est pas ça! ce n’est pas ça!» - -Oh! l’horrible cauchemar! - -Il y eut un terme aux efforts, il y eut l’instant où, les nerfs -détendus par l’excès même de la folie, j’échappai au lit et—comme -Rolla—allai songeur m’accouder à la fenêtre. Comme Rolla! ce souvenir -me parut grotesque. Aurais-je choisi pour y mourir la couche de Marion? -Pas la peine assurément. Et je souris de ce pauvre romantique qui avait -voulu quitter le monde sur une si misérable impression. - -Or, la petite, en un nouveau spasme, m’exigeait, des pleurs dans la -voix. Il m’eût plû de l’abandonner comme un paquet inerte, mais comme -ce paquet pleurait, malgré la répulsion que m’inspirait alors cet acte -dégoûtant, par pitié, froidement, ainsi qu’on accomplit un nauséabond -labeur, je l’éventrai de nouveau. - -Quand, la peau harassée, elle fut assoupie, je m’enfuis. - -Telle fut cette nuit, que je compare à un parterre de fleurs en un -jardin: de loin, les roses semblent adorables; on approche, beaucoup -sont fanées, souillées, il en est de rongées, peu de pétales sont -exempts de poussières; on écarte les tiges, et l’on découvre que le -fond d’où elles naissent n’est qu’un hideux mélange de terre et de -fumier. - -Ah! l’amour! - -Jamais je ne la reverrai. - -[Illustration] - - - - -XIII - -LA VIE FIÉVREUSE - - -Alors, au milieu de la fumée des pipes, le bohême Bombax prit la parole: - -Oui, mes chers, c’est à cette époque que je connus Albert. Il avait -résolu de vivre selon la saine logique, à savoir de ne plus être -l’esclave du devoir, mais de s’acheminer vers la mort, le cœur hanté -de joie et d’incoërcibles indépendances. C’était un adolescent brun, -portant ses premiers poils avec aisance, sachant causer et plein d’une -dévorante imagination. Non pas qu’il n’eût ses défauts: il ne battait -pas les femmes et buvait l’absinthe avec des timidités de débutant. -Mais je l’aimais, et par je ne sais quelle sympathie secrète, je me -sentais attiré vers lui, jusqu’à le trouver le moins médiocre de nos -compagnons. - -Quelques jours après l’avoir rencontré en un sous-sol turbulent de -café, je le revis, beau comme le spleen, au bal public. Il faisait -danser une femme que vous avez tous adorée, cette taille de guêpe aux -élancements blonds, ce teint lumineusement blanc, ces prunelles aussi -pâles que si elles avaient été taillées dans le marbre, ce corps aux -robes souples, tout cet ensemble de formes harmonieuses et pures qui -répondait au nom de Filigrane-d’Argent. Il me reconnut, vint à moi et -me présenta sa danseuse. «Ma première maîtresse» dit-il. _Ma première!_ -Oyez cela: _Ma première!_ Comme si un homme s’avisait jamais de penser -qu’il aura plus tard une autre maîtresse que celle qu’actuellement -il possède! Quelle corruption! quel cynisme!—ou peut-être quel -mépris précoce de l’existence, dans ce: _Ma première maîtresse!_ au -lieu de—avec l’accent glorieux et fier du premier triomphe—: _Ma -maîtresse!_ - -Filigrane-d’Argent m’a conté un soir ses impressions sur lui. La -confidence vaut la peine d’être entendue. - -Jaloux comme Othello, d’une jalousie cependant qu’il laissait à peine -deviner, concentrée, rongeante, empoisonneuse, plus occupé à se prouver -l’indignité de celle qu’il considéra toujours comme une faiblesse, -qu’à jouir consciencieusement des félicités dont le sort lui offrait -en libéral de débordantes coupes, inquiet, anxieux, sombre, Albert ne -savait ni s’abandonner à l’insouciance, cette compagne obligée de la -débauche, ni se sortir assez de lui-même pour ne jamais considérer -les choses que sous leur attrait objectif et embrasser éperdument les -évènements sans leur rester subjectivement extérieur. Tantôt, il gisait -abattu par une tristesse noire, regrettant ce qu’il avait abandonné -pour suivre le fantôme de la folie. Tantôt, il s’excitait à une gaieté -artificielle, buvait, chantait, déshabillait sa femme et lui mordait -les seins, avec de fauves regards et des étreintes désordonnées. Inégal -de tempérament, nerveux par essence, en toute volupté se glissait -pour lui comme un venin; il n’avait la plénitude de rien, et les -plus divins instants étaient inexorablement souillés des perfides et -sataniques injections de la mélancolie. Ah! s’il avait réellement -aimé! Mais l’amour lui était interdit: car l’amour se donne, et Albert -n’avait pas la faculté de se donner, plié sur lui-même comme un -porte-feuille, qui, bourré de notes et de documents, gémit, crie, crie, -éclate, sans livrer un seul de ses secrets. - -Filigrane-d’Argent ne lui fut fidèle que trois mois. Il la chassa de -chez lui, ignominieusement, sans scène. S’il avait eu des illusions sur -la femme, il les perdit du même coup, et sa tristesse en augmenta. - -Et pourtant quelle noce! Oh! mes chers, quelle noce! - -Il me semble le voir toujours, ce roi de brasserie, trônant au milieu -du groupe de ses intimes, m’ayant à sa gauche, tandis que sa dextre -enlaçait par les reins la fille, et que de sa bouche tombaient, ainsi -qu’un flot de paroles d’or, les plus désolantes maximes et les plus -grandes pensées. «Ayez» disait-il «deux brocs, l’un plein d’amertume, -l’autre plein d’ambroisie. Que tous deux par vos lèvres soient bus en -même temps. Proclamez-vous heureux, si l’ambroisie éteint l’amertume. -Pour moi, l’amertume est la plus forte. Vive l’amertume!» - -Il courait aussi les lieux de plaisir. - -Parfois, son âme se délectait aux placides jouissances des innocents -de la terre. Les enfants jouant sous les ombrages des jardins -l’absorbaient. Il admirait la nature dans ses contrastes, la grande -capricieuse, qui dispense aux uns les possibilités adorables d’une -imperturbable félicité, aux autres le continu soupir du cerf qui brame -après le courant des eaux. Sans se lamenter en de vaines plaintes, -il contemplait le spectacle de l’humanité, où chaque cerveau forme -un petit monde à part, ici paradis, là enfer, et où le choc d’eux -tous les uns contre les autres détermine un résultat bizarre comme un -kaléïdoscope, effrayant comme une tempête, ridicule comme une opérette. - -Il fréquentait plusieurs salons du demi-monde, et sur toutes les pentes -de Montmartre on le cotait au plus haut prix. Il faisait la gloire -d’une douzaine de cabarets. Sur la rive gauche, aux soirs de tapage, -on ne voyait que lui, hurlant par-dessus les plus hurleurs, brandissant -des verres, discourant, le verbe magnifique et les gestes immenses. Ce -qu’il but, pendant ces temps, constituerait une fortune pour un petit -bourgeois; ce qu’il donnait aux femmes celle d’un gros. Mes chers, vous -vous demandez comment il était si riche? Il jouait. - -Oui, cet homme-là jouait. Et, chose extraordinaire, la chance était -accrochée à ses doigts comme une bête luisante tenant ferme par dix -mille ventouses. Elle ne le lâchait ni au baccara, ni au trente -et quarante, ni au simple écarté. C’était de l’ahurissement, du -tourbillon, du vertige. On ne se lassait de s’en étonner; quelques-uns -même s’en irritaient. Heureux au jeu, malheureux en amours! dit -l’adage. Albert, lui, se promenait en vainqueur parmi les jupons, de -la même façon qu’il triomphait sur le tapis vert. Mais voici: il était -malheureux de l’amour, comme il était malheureux du jeu, comme il était -malheureux de tout. - -Je n’ai jamais compris son caractère. - -Tantôt je l’ai pris pour un fou, tantôt pour un mauvais plaisant. Je -dois reconnaître qu’il n’était ni l’un, ni l’autre. C’était un être -raté: raté, malgré sa supériorité. Un des plus fermes principes de la -philosophie est celui qui dit: _Adaptation au milieu_. Albert était -dans le monde comme un poisson dans l’air; il s’y débattait sans -pouvoir y respirer, faute des organes spéciaux pour en savourer la -parfaite concordance et s’y mouvoir à l’aise. - -Il eut deux duels: le premier avec un journaliste qui, sans cérémonie, -avait imprimé son nom au milieu de ceux d’une bande d’épiciers en -villégiature; le second avec moi, qui, dans un moment d’ivresse m’étais -permis de soutenir devant lui la doctrine du libre arbitre. Il blessa -le journaliste à l’épaule et moi au poignet. Je ne sais ce qu’il advint -du journaliste. Pour nous, nous nous raccommodâmes sur le terrain, nous -jurant l’un à l’autre, la main sur Spinoza, une inaltérable amitié. - -Je puis donc dire que je l’ai connu. Mais son énigme ne m’en resta pas -moins indéchiffrable, tant il différait de ce que l’on a coutume de -voir, du public banal, de ce qui est la grosse masse de la société. - -Nous nous trouvions une nuit chez Blanche de D ... Sous l’éclat -féerique et nu des lustres que réfléchissaient les glaces, des invités -de choix passaient d’agréables moments. Il y avait eu souper, un souper -digne de la réputation de cette belle personne, un souper tel qu’en -eussent rêvé les Romains de la dernière heure: des mets exotiques, des -viandes d’animaux sauvages, des poissons bizarres, des sauces russes, -des nids d’hirondelles, des fruits tropicaux, des vins du Rhin et des -assaisonnements d’anecdotes galantes. De l’esprit comme des bossus, -un vacarme de sourds. Pour le dessert, une comédie décadente. Bref, -la plus hilare des fêtes dans le plus hilare des costumes. J’étais -en ours. Duvivier, l’inénarrable Duvivier, était en cosaque; Auguste -avait arboré un complet du Bengale décrit quelque part dans les Védas; -André Rapatin se pavanait en chef de tribu, couvert de plumes des -pieds jusqu’à la tête; Jonas Bichon avait imaginé de se déguiser -en mandarin; il y avait aussi un mangeur d’hommes, un gorille, un -Agamemnon, un spectre du Commandeur, plusieurs Mars, trois ou quatre -centaures et un cadavre. Albert avait revêtu l’apparence du père -Eternel. Sous cette figure, il obtenait un succès fou. Vous pensez -bien que les dames n’avaient pas de plus grand plaisir que de tirer sa -longue barbe et de lui commander à l’envi des petits Jésus. On dansait. -Des éblouissements d’épaules, des gorges d’ivoire, des décolletés -merveilleusement pervers, des parfums, des bras, des nuques, des -sourires ... Oh! mes chers, de vraies houris! Elles avaient des lèvres -que ne dérobaient pas aux baisers de trop pudiques effarouchements. -Cythère les avait caressées de ses zéphyrs doux comme des charmes. -Que vous dire? Albert avait gagné au jeu près de cinq mille francs. -Personne ne se donnait autant de peine pour s’amuser. Il conduisait -de front une demi-douzaine d’intrigues. Eh bien! au moment le plus -dévergondé, le plus extravagant, vers quatre heures du matin, alors -qu’il n’y avait pas assez d’échos dans les murs pour renvoyer nos -immenses éclats de rire, il me prit à part, et savez-vous ce qu’il me -dit? - -«Je m’ennuie atrocement.» - -[Illustration] - - - - -XIV - -MAGGIE - - -Soir d’hiver. Le brouillard buait autour des becs de gaz avec des -indistincts mouillés de nimbe. En des milliers de piqûres, le givre -s’emparait des épidermes, et l’haleine sortait des bouches, visible et -fumante. Les gens se hâtaient, marchaient droit devant eux, par petits -pas pressés, presque en courant, les mains dans les poches, emmitouflés -de fourrures et silhouettiques. Les rues devenaient désertes. Il était -passé minuit. - -Albert crut apercevoir dans l’ombre une femme. Il chercha la figure, -par habitude. L’être s’accroupissait sur le seuil d’une allée, -obstinément immobile, d’une masse, sous le vague d’une robe informe, -sombre dans l’obscurité qui l’enfouissait. Elle dormait peut-être. -Albert voulut suivre son chemin sans s’en inquiéter. Un atome de plus -dans le monde de la misère! La police la ramasserait. Mais, comme il -s’était approché, un peu curieux, elle fit un mouvement, et le visage -se dégagea avec deux effarements d’yeux qui le regardaient fixement. -«Il fait froid» dit Albert; «tu dois geler sur cette marche!»—«Je -n’ai pas d’autre lit» répondit la créature.—«Qui es-tu?»—«Maggie.» -Alors voyant qu’elle était jolie, et que ses traits se fondaient avec -finesse, et que sa pâleur la parait d’une maladive attirance, et qu’une -étrangeté douce s’exhalait hystériquement de sa physionomie, Albert lui -dit de venir. - -Dans la chambre, à la lueur de la lampe, il l’examina. Elle paraissait -encore une enfant, à peine faite, et sa gorge bombait si peu, que l’on -pouvait douter, quoique trouvée sur un trottoir, qu’elle fût déjà -souillée. Ses cheveux blondissaient la face tournée contre la pierre, -l’aspect autour de sa tête petite, la baignant de grâce innocente -et claire. Quoi de plus délicat que ses membres, si délicats qu’ils -en ployaient comme les rameaux frêles d’un mince arbuste? De vives -rougeurs couraient, fugitivement successives, sous le tissu transparent -de sa peau, angoissées, laissant entre elles les non-colorations -anémiques du teint que ravageait la chlorose. Les prunelles -bleues s’ouvraient, grandes. Sa main serrée tenait quelque chose, -inconsciente, comme celle des cadavres qui sont morts en accrochant. -La chaleur du feu la déraidit, et comme peu à peu les doigts se -relâchaient de leur engourdissement, il en tomba une pièce qui roula -métalliquement sur le plancher. «Qu’est-ce que cela?» dit Albert. Il -se baissa: un louis. «Ah!» dit-il «tu étais donc riche?» Maggie sembla -tout-à-coup se souvenir. Un bouleversement s’opéra dans son expression. -Toute tremblante, elle murmura: «Mon Dieu! mon Dieu!» tandis qu’Albert -la contemplait avec surprise, ému soudain pour elle d’une espèce de -pitié. - -L’enfant n’avait pas eu l’idée d’employer l’or à se procurer un dîner -et un gîte. - -Comme elle mourait de faim, le jeune homme fit monter à souper. Il -réchauffa lui-même ses pieds glacés, les exposant nus à la flamme -jaune qui riait dans la cheminée. Mais pendant qu’elle mangeait, des -larmes se mirent à ruisseler sur ses joues. Elle pleura doucement, puis -plus fort, puis avec des hoquets et des déchirements. «Qu’as-tu?» dit -Albert. Et il était presque effrayé de ce désespoir, ainsi que de son -silence à ses interrogations réitérées. - -La crise passant, elle revint à l’état primitif, à son écarquillement -égaré. Blottie en un fauteuil, de longs mais à peine perceptibles -frissons la revêtaient épidermiquement comme d’un filet de mailles -limpides et ondulantes. Des distractions bizarres circulaient dans -ses yeux. Ses lèvres remuaient sans qu’il en sortît aucun son. Elle -ressemblait à lady Macbeth somnambule, mais à une lady Macbeth -étiolée. Par les mains d’Albert, sa robe humide et déguenillée, sans -une résistance, avait été enlevée, et comme le fantôme shakespearien, -vêtue seulement des blancheurs de sa jupe et de sa chemise, -qu’éclaboussaient par taches les flamboiements du foyer, elle songeait -à un épouvantement passé, tandis que l’heure avancée jetait sur cette -scène les mystérieuses apparences de tout ce qui est nocturne. - -Soudainement, des mots s’échappèrent de sa bouche. «Oh! c’est horrible! -horrible!... Ne me faites pas ce qu’il m’a fait!... Ce serait un crime -... un crime!» - -Elle se tordit nerveusement les poignets, secouée d’une affre -invincible. - -«Qu’as-tu?» dit encore Albert. «Mon Dieu!» fit-elle à voix hésitante et -basse «je n’oserai jamais vous l’avouer ... mon Dieu!... mon Dieu!... -je n’oserai jamais.» - -—«Tu as couché avec un homme?» demanda-t-il crûment. Elle poussa -un cri et se cacha la figure dans son coude. Albert se mit à genoux -devant la jeune fille, l’enserra par la taille et, de l’autre main, -écarta le bras dont elle se masquait, en lui murmurant: «Tu n’en -es que plus jolie!» Mais il recula aussitôt, stupéfait de la voir -extraordinairement livide. «Ah!» dit-il «il t’a fait du mal, pauvre -petite?» - -Alors Maggie raconta. - -Un passant la suivait dans la rue. Le cœur battant bien fort, elle -trottinait, trottinait, sans se retourner, revenant de chez la -fleuriste, où toute la journée, elle avait confectionné du bout de -ses doigts minces de fragiles corolles. Pourquoi s’enfuyait-elle -ainsi? Elle ne le savait pas. Sans qu’il lui eût encore rien dit, -elle le sentait à ses trousses, et elle avait peur, elle avait peur. -Il la rejoignit, il la dépassa, il la regarda en face. Maggie baissa -les yeux, tandis qu’un émoi empourprait ses joues. «Voulez-vous, -mademoiselle, que je vous emmène dîner?» Elle courut, courut. A la -maison, elle évita de parler de ce que ce monsieur lui avait proposé. -Sa mère lui aurait donné un soufflet. Son père l’aurait peut-être -battue. A quoi bon? Elle eut un cauchemar pendant la nuit. Mon Dieu! -si elle allait de nouveau rencontrer ce monsieur, le lendemain! Le -lendemain, elle le trouva qui l’attendait à la sortie du magasin. -Sa frayeur fut si grande, qu’elle en eut des palpitations immenses -dans la poitrine. «Eh bien, mademoiselle» dit-il «ne voulez-vous -pas aujourd’hui venir dîner avec moi?»—«Non.»—«Si, vous viendrez.» -Il la poussa dans un fiacre, et avant qu’elle se fût rendu compte de -ce qui lui arrivait, le fiacre roulait. Mais le monsieur ne la mena -pas dîner. Lui, sans doute, avait dîné: Maggie sortait bien tard du -magasin de fleurs. Il la mena dans un hôtel, dans une chambre. Et -puis ... oh!... il commença à la déshabiller. Mon Dieu! mon Dieu! il -la déshabilla. Maggie se débattait, se débattait, éperdue. L’homme, -brutal, déjà vieux, les yeux luisants, rougeaud, plongeait ses grosses -mains dans ses vêtements et les arrachait les uns après les autres. -Puis, il la jeta sur un lit ... Elle perdait connaissance, voyait -tout tourner dans un vertige affreux ... Oh! tout-à-coup, elle se -sentit étouffer sous un poids monstrueux de chairs ... des membres -velus l’étreignaient ... Alors, des douleurs comme des déchirements -... Il lui faisait des saletés épouvantables ... Elle mourait ... -Quand elle se réveilla de son évanouissement, elle était seule. Un -jour gris descendait des fenêtres. Il y avait une pièce d’or dans sa -paume. Une terreur indicible la prit d’avoir passé la nuit dehors. -On la chasserait sûrement de chez elle. En effet son père la chassa. -Elle avait erré, erré dans Paris, ne pouvant rassembler deux pensées, -presque inconsciente, traînant ses pieds péniblement, les reins emplis -de fatigues, jusqu’à ce que, vers le soir, elle fût tombée d’inanition -sur cette marche. - -Albert ne rit pas à cette simple histoire, banale au sein de la cité -grouillante qui la reproduit quotidiennement. Un nuage de tristesse -assombrit son cerveau, sans colère pourtant contre l’homme qui -avait défloré Maggie, sachant que la fatalité mêle les êtres en un -déchaînement d’égoïsmes et de passions dégradantes, contre lequel il -est inutile de protester, puisqu’il est la loi du monde. «Quel âge -as-tu?» dit-il à Maggie.—«Quatorze ans» répondit l’enfant. Un silence -dura quelques minutes, songeur, sans observations.—«Veux-tu que je te -remmène chez tes parents?»—«Non.»—«Veux-tu retourner au magasin de -fleurs?»—«Non.»—«Que veux-tu?»—«Rien.»—«Tu veux rester ici?»—«Non -plus.»—«Alors quoi?»—«Je ne sais pas.» Ces questions et ces réponses -se succédaient, lentes, dans un abattement d’elle et dans une sympathie -désorientée de lui. Il n’avait plus envie de baiser même la naissance -satinée de son cou et la laiteuse tendresse de son épaule, qui glissait -à demi hors de la collerette: cette naïveté, écho touchant de la -souffrance des faibles, le remuait malgré lui. - -Il lui laissa sa chambre et s’en alla dormir ailleurs, sur un canapé. - -Plusieurs jours se passèrent avec Maggie. Drôle d’existence! Ses -amis la croyaient sa maîtresse, et—de peur du ridicule—il ne les -détrompait pas. La petite n’avait décidément pas voulu rentrer chez ses -parents, craintive de son père horriblement. Elle restait là, bizarre, -muette. Il semblait qu’elle fût toujours sous le coup de son aventure. -Elle ne devait pas être très intelligente. Albert essayait de l’amuser. -Il finit par y prendre goût et par concevoir pour elle une sorte -d’amitié. - -Justement, par suite de quelques heureuses veines, il se trouvait alors -en fonds. Il acheta deux robes à Maggie et des objets de toilette, -lui meubla une petite chambre, lui donna des bijoux, des bibelots. -Du reste, cela ne lui revint guère plus cher que ce qu’il dépensait -précédemment, car, sans seulement se rendre un compte exact du -sentiment qu’il éprouvait pour l’enfant, il renonça à voir des femmes. -Il menait Maggie au théâtre. L’après-midi, tous deux faisaient un tour -de lacs, abîmés dans un fiacre, ou, lents, à pied, tandis que des rais -timides de soleil se risquaient frileusement à travers le gris froid du -ciel et la nudité misérable des branches. Ils allaient prendre leurs -repas dans une taverne honnête. - -Cependant, la jeune fille ne paraissait pas se réveiller de sa -léthargie d’esprit. Elle avait des hébétudes d’une journée entière. -Les regards vagues, elle se laissait conduire où Albert voulait, -sans s’intéresser à ceci plutôt qu’à cela. En vain, les clowns des -cirques, les étalons tachetés, les écuyères aux gazes aériformes -évoluaient devant sa stalle, désopilants, caracolants, glorieuses: -ses yeux n’en étaient pas moins ternes, son sourire absent, sa voix -incompréhensiblement monosyllabique. Seulement parfois, au crépuscule, -devant le feu rouge, ensevelie dans le fauteuil, elle racontait, -racontait. Mais c’était toujours la même histoire qu’elle racontait, la -même histoire racontée dans les mêmes termes. - -Etrange! de sympathiques accointances unissaient ces deux âmes. -Elles se sentaient compatriotes du grand désenchantement, sans -discerner peut-être ce rapport, par une mystérieuse fraternité! Elles -s’appelaient, se trouvaient bien ensemble, tacitement se comprenaient. -S’ils ne sortaient pas, Albert passait les heures dans la chambre de -Maggie, en une inaction douce, se complaisant à sa présence auprès -de lui, continuelle, amollissante. Il l’attirait sur ses genoux, et, -leurs deux joues l’une contre l’autre, avec une abondance dénouée de -cheveux confondant leurs têtes, ils laissaient couler le temps. Le -temps les baignait alors comme d’une persistance à rester ainsi, sans -savoir pourquoi. Suavement, les ombres montaient, les ombres du soir. -Les monotonies de la pendule tictaquante s’ébruitaient indéfiniment, -charmeuses ondulations de leur pensée qui ne prenait pas d’autre -forme. De ses lèvres, Albert cherchait à effleurer parfois les -paupières à demi closes de la petite, mais celle-ci disait: «Non! non!» -Elle n’aimait pas, dolente, qu’il essayât de l’embrasser. - -Au commencement, il avait voulu lui apprendre différentes choses: le -français, l’histoire, la musique. Incapable de retenir la moindre -instruction, elle pleura, et il dut y renoncer. Aussi ce n’était pas -sans hésitation que, lâche, il s’abandonnait à son influence. Il -s’apercevait que cette attraction revêtait un cachet plus magnétique -que sain, et que si cela devenait de l’amour, il se verrait peu à peu -envahi par un énervement irrémédiable, une gangrène de toute sa volonté -virile, qui fuirait de lui, comme d’une outre criblée de trous, l’eau. -A ce moment de sa vie, Albert en était arrivé au cynisme, mais non -point à l’abdication de sa personnalité. - -Il ne laissait pas cependant d’admirer lui-même la manière dont son -cœur avait été pris. Pourquoi? Comment? Son cœur! non: il n’avait plus -de cœur. Ce n’était pas non plus physique: il se découvrait à peine le -désir de posséder Maggie. Analysant, il en venait toujours à ce mot de -magnétisme, comme le plus propre à exprimer la nature de son attraction -vers l’enfant. Un trouble inexpliqué embrouillardait étrangement sa -tête, à considérer, dans les longs silences indécis, ces yeux opalins -où s’alanguissaient des fixités voilées de primitif. Il ne songeait -plus qu’à elle, sans violence, mais comme plongé dans un bain tiède. Il -cherchait à se débarrasser de cette obsession, ainsi qu’on tente, en un -demi-sommeil, de secouer un rêve tenace: cependant, de plus en plus, se -manifestait l’inutilité d’efforts, qui savouraient presque un plaisir à -rester vains. La torpidesse envahissait son âme. Maggie lui fit l’effet -d’un marécage douceâtre, où il se laissait inertement enliser. - -Visiblement, Maggie déclinait. Sa peau prenait des plaques mates, et, -aux endroits fins, sous les orbites, aux fusellements des doigts, dans -les gracilités du cou, des contrastes si délicatement smaragdins, -qu’on eût dit voir par-dessous le sang se décomposer. Maintenant, elle -passait au lit quinze heures par jour, les yeux ouverts, aphasique. -Albert demeurait là, incapable de s’en aller, de s’occuper ailleurs; -il restait étendu sur une chaise longue, abandonnant la conscience -du temps; il lampait du café, fumait des cigarettes; quelques livres -gisaient à portée, mais ce n’étaient que des contes de fées et des -albums de grosses images enfantinement coloriées, avec lesquels il -parvenait quelquefois à éveiller chez la petite une lueur d’intérêt; -le plus souvent, il la couvait songeusement d’un regard nuageux, -n’essayant plus avec des questions d’attirer des réponses qui -n’offraient pas de sens; il était extraordinairement influencé par -cette présence morbide; à intervalles réguliers, en des crises de cette -sorte d’hypnotisation, il était appréhendé de tentations anormales -d’elle, irréalisables, comme d’être une sangsue et d’être appliqué sur -elle, ou de se servir de ses deux pieds mis en guise de mouchoir pour -presser ses yeux, ou de s’enfoncer en elle, de pénétrer sa substance -et surtout son cerveau, ce cerveau incompréhensible; il s’approchait -du lit, rampant, de la façon imperceptible dont on s’approche des -moineaux pour ne pas les effaroucher, il insinuait sa tête et ses -bras peu à peu le long des draps, dans la quête de quelque communion -d’essence ignorée, et tant qu’il ne la touchait pas, elle ne dérangeait -encore d’un rien son immobilité: mais sitôt qu’il frôlait un point de -sa chair, elle se cambrait avec des sursauts de ressort et des terreurs -dans ses gestes qui repoussaient. - -Des amis étaient venus le voir. Il supportait avec impatience leurs -visites. Vu qu’il le leur faisait sentir, on le lâchait: et cette -absence de messagers du monde extérieur augmentait le désarroi de -sa vie. Albert ne sortait plus, parce que Maggie était trop faible -pour marcher et, capricieusement—probablement au souvenir de son -histoire—ne voulait plus monter dans une voiture. On apportait les -repas de chez un restaurateur voisin, une fois par jour seulement, car -Albert, ne bougeant pas, perdait l’appétit: quant à Maggie, depuis -quelque temps, elle ne mangeait rien; sa constitution, de plus en plus -bizarre, ne réclamait que de l’eau. - -Une nuit, Albert, qui s’était assoupi et somnolait sur la -chaise-longue, tandis que, assourdie de brun par l’abat-jour, la -lampe se consumait dans sa veillée constante, fut surpris au milieu -de son alourdissement par la mélopée plaintive d’une voix trémolante -et flûtée. Ses yeux s’ouvrirent. En face de lui, Maggie, sa chemise -de nuit collée au corps, grandie par son blanchissement, les pieds -blafards, les tibias maigres, le cou étiré, se tenait droite, dans -une pose de bras levés et rejoints sur la couronne des cheveux, et -sa bouche à demi ouverte, sans un mouvement de maxillaire, laissait -filtrer les sons languides de sa cantilène. - -«Maggie!» fit Albert en une indécision d’étonnement «que veut dire -cela?—Rêves-tu?» - - * * * * * - -Elle poursuivit, sans paraître entendre: - - «La bête avait trois pattes rouges... - Le roi n’avait pas sa couronne... - La rose avait beaucoup d’épines... - Le cœur n’avait plus de tendress...» - -Son corps semblait évoqué—une apparition spirite—fondu dans la -pénombre, mystérieux, avec une ondulation fluidique inexplicable qui -courait sur la frigidité du derme et le long du linge. Curieusement -mornes les yeux, que pas une vacillation n’agitait. Voyaient-ils? Ils -étaient pourtant attachés sur la luminosité de la lampe, à laquelle -ils ne pouvaient se dérober, invinciblement liés comme un papillon -de nuit. Ils avançaient vers elle ... Oui, tout le corps avançait, -imperceptiblement, une glissée. Sans dévier d’une ligne, le fantôme -marchait à la lampe. Il allait l’atteindre, la renverser ... - -Albert, jusqu’alors cloué par l’inattendu de cette scène, se précipita, -attrapa Maggie au moment où était sur le point de se produire un -écroulement de pétrole brûlant. Il la saisit aux épaules, proférant: -«Cela est insensé! Maggie! entends-tu? Maggie! que se passe-t-il en -toi? Ce phénomène a quelque chose d’alarmant!» - -Mais, il fut aussitôt épouvanté. - -A peine l’action réprimée, un revirement tempêtueux et bouleversant -s’opéra dans l’organisme tout-à-coup irréparablement vibrant de -l’égarée. Elle se dressa, en poussant un cri pointu, les bras soudain -ramenés dans une crispation des muscles, et les mains s’abattant -sur la face d’Albert, refoulantes, avec des torsions d’horreur pour -éloigner. En même temps, le visage—tout à l’heure calme et presque -divin—se contractait en grimaces effarées, les iris révulsés, la -bouche attifée de complications grotesques, et le teint s’ardoisait, -les lèvres étaient deux lignes de craie. Sa langue balbutiait des mots -saccadés: «Le serpent!... tu es le serpent!... je ne veux pas qu’il me -touche!...» Et comme un râle: «Je meurs!...» - -Effectivement, elle tomba inanimée, l’orifice buccal bavant une petite -écume sale.—Aussitôt, la figure revint à sa pâleur. - -Albert la ramassa et la porta sur le lit. - -Il ne supposait pas cette crise: il croyait qu’elle s’en irait à un -doux abrutissement. Aussi, quelque effort qu’il fît pour rester calme, -l’angoisse de cette foudre imprévue lui martelait-elle les tempes. La -nuit s’écoulait trop lentement. Deux heures seulement à la montre. Si -elle allait mourir là!... Il perçut par le doigt porté au front une -sueur qui suintait. Mais, elle, était de marbre ... un refroidissement -subit. Sur ses sentiments à cet instant—qu’en une autre occasion -il eût rigoureusement analysés—il n’avait qu’une notion vague: tel -l’effroi vague pendant quelque cataclysme, effroi dont on ne se rend -compte qu’après l’avoir éprouvé. Ce fut, dominante, une attente -oppressée des minutes, puis, survenant, une inertie de dos courbé sous -la fatalité; enfin, des âpretés se firent jour, et des exaspérations -sur l’injustice et la malveillance de la vie. Il se mit à ratiociner -tout haut, devant ce mi-cadavre, dont la respiration défaillait et qui, -sauf les taches de cobalt des paupières, figurait un plâtre. - -L’aube vint; elle ne bougeait pas. Un médecin pourrait-il quelque -chose? Il pourrait, tout au plus, corroborer d’un diagnostic celui -qu’Albert, à l’issue du trouble des premières heures, venait -impitoyablement de se formuler.—Un papier!—Il gribouilla trois lignes -à l’adresse d’un de ses amis, spécial en maladies nerveuses et interne -à la Salpêtrière. - -Celui-ci arriva tout courant, des restes de chocolat à la moustache. -«Eh bien! mon vieux, tu as quelque chose de démoli dans ta -moëlle?»—«Depuis longtemps: mais ce n’est pas de moi qu’il s’agit: -regarde ça!»—Il écarta la courtine, et la forme exsangue de Maggie -apparut. - -«Diable!» sifflota l’interne. Il se pencha avec un attrait visible -sur le sujet. Après l’avoir un peu palpée, auscultée, il se retourna -vers Albert et interrogea. Albert ne lui fit pas de mystère; il narra -minutieusement les antécédents, tout ce qui s’était passé sous ses yeux -et ce qu’il avait pu reconstituer de la vie antérieure. Cela fait, il -prononça quelques mots à l’oreille de l’interne. Celui-ci acquiesça de -l’œil, et découvrant Maggie, il planta ses deux pouces sur deux points -symétriques du bas-ventre. - -Le réveil fut instantané. Les paupières se retirèrent, laissant les -yeux presque naturels. Seul, un tremblement minuscule de la lèvre -inférieure, qui ne ce sait pas. Elle commença à regarder, cria quand -elle s’aperçut qu’elle était nue. La présence de l’interne, du reste, -ne parut pas l’étonner. Une demi-heure comme cela, sans soubresauts, -sans plus de vingt paroles, occupée à se ressouvenir de quelque chose -qu’elle recherchait avec effort. Pas une allusion à la crise. - -Mais, sur une observation, d’ailleurs indifférente, d’Albert, elle -se reprit à divaguer, d’abord inoffensivement, puis, s’agitant peu à -peu, s’excitant, elle parvint par degrés à une exaltation fébrile, qui -se résolut en une série d’ululements perçants. Au dernier, le corps -s’arqua, abominablement distendu, roide, ne reposant plus que sur le -sommet de la tête et la plante des pieds. Elle était cataleptisée. -L’interne dut faire des passes pour la ramener à l’état normal. Cette -fois, il ne jugea pas à propos de la tirer du sommeil. - -A la question muette, avide de conclusions d’Albert, il répondit: - -«Elle est folle. Une hystérie aiguë.—Dans une heure, j’enverrai les -infirmiers la chercher.» - -Il partit. On entendit dans l’escalier ses pas lourds.—Albert se -retrouva seul avec Maggie. - -«Ma parole!» murmura-t-il «je crois que je l’aimais ...»—ayant presque -une envie de pleurer. - -[Illustration] - - - - -XV - -LA DÈCHE - - -Une accalmie suivit ces jours malencontreux. - -Ce fut plus qu’une accalmie: un épuisement. Les forces physiques—usées -jusqu’à la corde par l’outrance de ce qui chez le commun des hommes -constitue les passions, de ce qui chez Albert ne représentait qu’un -dérivatif nouveau et calculé à l’angoisse créée par les insuffisances -de la vie—n’étaient même pas capables de le maintenir pour de -dernières bravades. Les forces morales—plus déjetées encore—offraient -si peu de ressource, que—phénomène remarquable et qui alors pour la -première fois se produisit en Albert—la volonté faisait défaut. - -Perplexe, il s’accroupit sur un nid de pensées végétatives, couvant -une nonchalante rêverie de souvenirs, d’ambiances, de laisser aller à -d’irraisonnées élucubrations. Nul désir de s’échapper en plein air, -d’aspirer un rayon, de battre les champs, ou de s’enfiévrer le sang en -nocturnes déambulations sur les asphaltes échaudés, de courir les lieux -publics, ou de s’étourdir à quelque aventure de travail ou d’amour. La -peur de l’action engloutissait aqueusement son être total, depuis les -hautes vertèbres cervicales, jusqu’aux orteils de ses pieds, depuis les -centres cérébraux de la cogitation, jusqu’aux génitales réflexivités -des organes. Il restait plongé dans ce marécage, sans s’y complaire -assurément, mais par l’impossibilité actuelle de l’effort pour en -sortir. - -Cependant, la matérialité crue de la vie se mit de la partie. - -Albert n’avait plus un rouge liard. D’anciennes dettes devinrent -pressantes. Abattu, ne trouvant pas l’élasticité nécessaire pour se -lever, s’armer d’un expédient et partir à la conquête de la somme -d’argent, en proie au fatalisme, il laissa gonfler l’orage qui, -immanquablement, creva sur lui, sous forme de propriétaire furibond, de -concierge hargneux, de boutiquiers crochus, de restaurateur tonitruant, -de juifs carnivores. Un matin, il fut rudement rendu à la réalité, jeté -à la porte de l’immeuble, dépouillé, laissé à l’hospitalité du pavé. - -Se tâtant et se retâtant, ainsi qu’à l’éveil d’un long rêve, il -aperçut une position précaire et louche, comme prélude à d’obscures -infortunes, où finirait par sombrer son être, la pauvre boulette -de substance—néanmoins sentante—qu’il était dans la bourbeuse -chimie du monde. Il faudrait disparaître, après avoir souffert -peut-être longtemps, peut-être ignominieusement. Des réflexions -tristes obsédaient son esprit, tandis qu’il errait sans but. Elles -lui parurent même prendre corps et l’accompagner—pareilles à des -sires collants—lui soufflant dans le tuyau de l’oreille d’insipides -morosités. L’une, pendue à son bras—une figure chlorotique, -déguenillée, aux yeux d’albinos, aux pâles cheveux dégringolant en -mouchets rares—de sa bouche édentée susurrait: «Tu me baiseras, tu -me baiseras, mon chéri!...» L’autre était un vieux retors, une crasse -découpée en profil, fouillée de creux, de nodi, dont le nez cave et la -bouche glaireuse mimaient des séries d’alarmes. D’autres silhouettes -faméliques suivaient et précédaient, cortège honteux, toutes affublées -de vice: un éphèbe vitreux, tremblotant, les orbites cernés, avec -d’anciens frisons et des appliques de poudres; une vieille étique, -clopinant du pied, galopant par petits sauts furtifs à droite, à -gauche; une créature qui offrait des appas où la maladie non soignée -éruptait en pustules, qui d’un sordide geste tendait des lèvres -blanches de plaques muqueuses; et une procession d’autres, aspects -flaves, glapissants, ombres discernées, sinistres, qui glissaient et -entouraient Albert. - -L’existence qu’il mena quelque temps fut fantasque. Il apprit les -amitiés douteuses, qui ne voulurent pas le reconnaître, parce -qu’il n’avait plus son échevelée verve de joie et que ses tirages -au jeu portaient malheur. Il coucha souvent dans des taudis. -On le rencontrait, les semelles gluantes léchant les trottoirs, -s’amaigrissant, une petite barbe qui poussait en pointe, depuis qu’il -ne se rasait plus. «Où vas-tu?»—«As-tu un peu de tabac?» L’ami ou -l’amie fidèle tirait d’un gousset quelques cigarettes flétries.—«Tu -n’as pas d’argent?»—«Non.»—«C’est dommage, nous aurions dîné -ensemble. Adieu.» Il mangeait au raccroc, conservait avec mille -bassesses un semblant de crédit chez un ou deux marchands de vin; -parfois, il montait à Montmartre, retrouvait des débris de chanson, -qu’il éraillait au piano, dans quelque cabaret littéraire: et le -patron, bon enfant, le laissait consommer des bocks et des saucisses -sans lui réclamer sa monnaie. - -C’était la dèche, l’affreuse dèche, celle à qui on n’échappe pas, une -fois qu’elle a saisi: la dèche, qui semble un monstre vivant, acharné -sur sa victime, tant il entre de complexité diabolique, d’astuce, de -maléficieux instinct, de haine, de volonté du funeste, de stratégie -dans ses griffes. Il faut plus d’audace, de prudence, de génie pour la -vaincre, que pour gérer vingt fortunes. Mais la dèche n’est vraiment -la dèche que quand elle se complique de la dèche morale. Alors c’est -l’accablement gangrenant la misère: le caractère est rongé de mille -plaies venimeuses, qui s’étalent au-dedans, percent à l’extérieur -en vils stigmates. Les tâches humbles s’exécutent, avec des relents -pourprés d’orgueil qui s’attardent aux joues; une lâcheté cuisante -dévore l’une après l’autre les fiertés. Peu à peu, l’homme d’avant la -chute s’en va par morceaux pourris, qui tombent aux gémonies avec de -flasques éclaboussures. Il reste l’être décrépit, timide, abasourdi du -bruit que font les heureux, l’être incapable d’oser une initiative, le -plié aux servitudes, le confus, celui qui peuple ignominieusement les -cités et dont on se demande avec doute s’il est un martyr ou un crétin. - -Il fallait donc en revenir de la vie jouissarde! Moins encore que -l’autre elle aboutissait à quelque chose de supportable. Cependant, -même au milieu de sa dèche, c’était toujours de bohême qu’il vivait. -Il lui aurait été très impossible de retourner à une existence réglée. -Du reste, il ne l’aurait voulu, jugeant indigne de remanger d’un -vieux potage méprisé. Aller de l’avant, s’enfoncer de plus en plus -au-delà—l’espoir ou la boue!... Au fait, bonheur ou malheur! au -hasard, suivant que se présentaient les choses! - -Et comme fouetté par la dèche, ainsi qu’un mulet qui s’obstine au -chemin suivi, Albert s’entêta dans une guapeuse noce de sans-le-sou. -Il secoua hargneusement cette torpeur, qui aurait fait de lui ce qu’il -haïssait le plus: un gueux humble; et—recouvrant une volonté, mais une -volonté faussée, car elle était rageuse—il trépigna dans le vice bas, -usant ses efforts à s’y complaire, à s’en gorger, à s’en étourdir. - -Que de progrès Albert avait encore à faire! - -Des femmes partagèrent avec lui des gains que quelquefois il les aida -à réaliser. Ce fut un pas franchi si vite, avec tant d’aisance! De -loin, cela semble monstrueux, phénoménal: en réalité, cela se fit si -naturellement, que ce n’était qu’en y réfléchissant de bien près que la -morale se trouvait outragée. Il battit le pavé, rechercha les pires -ivresses, celles des eaux-de-vie frelatées, parfois actif, tumultueux, -intrépide comme un marlou aux aguets, parfois le plus indolent, le plus -oisif des lazaroni. Il n’alla pas jusqu’à détrousser les passants, -au crépuscule, dans une voie isolée et à la cadence lointaine du -pas des sergents de ville sur un trottoir; mais il fut associé à de -vilaines besognes de prostitution, trouvant même un méchant plaisir -à débaucher des jeunes filles honnêtes, à leur inoculer savamment le -vice, à les lancer dans des vocations étranges et à les suivre du -regard en se disant: «C’est moi qui ai déterminé cette existence.» -Plusieurs laissaient le protecteur de la première heure en arrière, -faisaient leur chemin, montaient dans la direction donnée, montaient -si haut qu’on les perdait de vue. L’une, qui possédait un semblant de -voix et un torse de Pradier, après avoir débuté dans une brasserie de -Montmartre, où elle gringottait des couplets d’Albert, s’éleva à la -dignité de clou de beauté dans un théâtre d’opérette et fit coucher -tout Paris dans son lit—à raison de cinq cents francs par nuit. Une -autre, qui pour de simples soupers trafiqua de son corps sur toute -la butte, en descendit, un soir, conquérante, et deux semaines après -était installée magnifiquement rue de Courcelles par un prince qu’elle -grignotta jusqu’à l’os. - -En somme, et même aux jours bons, où il avait un louis à dépenser, le -dégoût croissait, et un mortel écœurement menaçait de tout vomir à -brève échéance. Des bouffées de colère, aussi, lorsqu’il songeait à -cette colossale bévue qu’était sa vie. Oh! s’être donné tant de peine -et avoir abouti à ce fiasco! L’exaspération, dont à de certaines heures -brûlait sa tête, était l’exaspération de l’impuissant, qui n’a pas su, -comme le vulgaire troupeau, s’avachir dans la végétabilité niaise, -croupissante et normale de la société, et qui, après de fous efforts et -des révoltes, s’aperçoit que cet avachissement constituait, au fond, la -sagesse. - - - - -XVI - -LE GRAND ZUT - - -Il faut dire qu’il avait cru trouver non pas le bonheur, mais le moyen -d’égorger le temps dans cette extraordinaire vie à tout casser, dans -cette furibonderie de noce et ce tapage de toutes ces ivrogneries à la -fois sur la grosse caisse de l’immense foutaise. - -Le moyen d’égorger le temps. - -Car pour le bonheur, Albert savait depuis longtemps qu’il n’existait -pas. - -Cependant, celui-là, pas même, n’avait été manifesté comme possible: -le temps pesait toujours de ses implacables ailes, alourdies encore -par la charge des satiétés, sur son ventre, son dos, ses épaules, son -cuir chevelu, sur sa pensée et sa rêvasserie, sur ses espérances et -ses désespérances, sur son passé, sur son actuel, sur son devenir, -sur tout ce qui était lui. Il n’avait pu parvenir à oublier son être -dans une noyade au gouffre de la société, quelque ardent qu’il eût été -à s’y plonger absolument, à s’y perdre. L’essence de l’ennui restait -immuablement croupissante dans les bas-fonds de son âme, semblable à -ces marais noirs des pays à tourbières, décomposant autour d’eux les -herbes, et où s’enlise le pied. - -Que faire? - -La vie honnête et travailleuse avait mangé son enfance, le laissant -inane, plein de nausées. L’autre, essayée par contre-partie, dévorait -sa jeunesse sans provoquer moins de dégoûts. - -Dilemme: Ou ceci, ou cela. - -Mais, si ceci ne valait pas mieux que cela? - -Alors, zut! - -Zut! C’était, en vérité, la suprême philosophie, la sagesse dernière, -le mot du tout et le mot du néant, l’abîme. De là, le monde sortait; -il rentrait là. Océan, fin, loi, commencement, terme, ce monosyllabe -cynique, sifflant comme un nid de vipères, gladiolé ainsi qu’une -flamberge dégainée, exprimait seul la cervelle humaine insuffisante -devant l’énigme de l’univers. Dans l’éjaculation de sa voyelle sublime -à travers l’espace éruptait le résumé de soixante siècles. En trois -lettres, c’était le cri d’angoisse d’un trillion d’hommes. On y sentait -vibrer les infinies révoltes, toutes les douleurs, tous les efforts: -Caïn avec ses luttes fabuleuses, dont les échos ont parcouru les âges, -Babel, l’héroïque folie des époques jeunes qui voulurent escalader le -ciel, le déluge, la dynastie entière des Pharaons, la guerre de Troie, -la bataille de Cunaxa, l’invasion de l’Italie par Annibal, alors que -Rome fut à deux doigts de sa perte et que le consul Paul-Emile périt -misérablement, la destruction de Carthage, l’assassinat de Jules-César -et la crucifixion de Jésus-Christ, les déportements de Messaline, -l’avalanche des Barbares sur les deux empires d’Occident et d’Orient, -Roland à Roncevaux, Charles-le-Gros berné par Charles-le-Simple, la -prise de Constantinople par les Turcs, les victimes de l’Inquisition, -Luther à Worms, le roi François I^{er}, qui mourut de la vérole, -les dragonnades, Louis XVI, M. de Cambronne à Waterloo, le siège de -Paris et la littérature écrasée par le journal. C’était l’écœurement -universel jaillissant, bref. C’était l’antipathique sympathie des -êtres les uns pour les autres s’ébruitant en un même soulagement. -Dans l’orage de la vie, c’était l’éclair zigzagant par lequel se -déchargeait l’électricité de colère contre le sort qui saturait les -fronts tourmentés. Avec une envergure d’aigle et une raideur de flèche, -il partait contre le destin, flagellant Dieu, arrachant un lambeau de -chair saignante à l’inexorable. - -Zut, c’était l’éclat de rire strident du minime contre le maxime. - -Oui. - -Albert, faisant ces réflexions, perçut une larme de sueur qui filtrait -entre ses deux yeux. Il prit son mouchoir de poche et s’essuya le nez -délicatement. Au dehors le temps était beau, et les premiers bourgeons -des feuilles, perçant les écorces des marronniers, pointaient en vert -sur la sécheresse, hier encore introublée des branches. Promeneurs et -promeneuses vadrouillaient. Par dessus, soleil. - -Que les gens étaient bêtes! - -Ou plutôt qu’ils étaient bêtes objectivement! - -Car, Albert, se voyant par l’imagination au milieu de cette foule, se -trouvait aussi bête que les autres. - -Subjectivement, ils ne l’étaient pas: chacun d’eux avait un for -intérieur comme lui; chacun d’eux vivait aussi une vie ignorée, sentant -une infinitude de choses trop fines et trop indicibles pour se refléter -sur le masque niais des physionomies; chacun d’eux était l’esclave d’un -tempérament. - -Mais, si une volonté libre, immanente ou transcendante, avait voulu -cela, à elle devait remonter l’ignominie: elle seule était alors la -_Bêtise_. - -Que savait-on? - -Et l’effondrement des idées mettant le trouble dans sa tête, Albert -fut saisi de la folie de hurler «zut» à pleins poumons. Ce besoin -lui brûlait la poitrine: c’était un poids qu’il lui fallait projeter -exaspérément, expulser sur les nuques des satisfaits, vomir contre -l’existence pour à la fois s’en moquer et s’en venger. - -Il le vociféra dans son logis, furieux, les poings en l’air. - -Puis, trouvant que ce n’était pas assez, il voulut monter sur le toit -pour le lancer aux quatre vents. - -Les cheveux épars, il grimpa au grenier, passa par une lucarne et gagna -la plus haute cheminée. - -De là, on dominait tout Paris. - -Des couvreurs qui, d’une maison voisine, l’aperçurent avec ahurissement -surgir de dessous les briques, s’étonnèrent de ses grands gestes -d’aliéné, semblables à des malédictions. Ils le virent se pencher, -comme du haut d’un tribunal, sur l’étendue. Ils l’écoutèrent charger de -son imprécation rageuse la ville grotesque. L’hilarité et l’effroi les -prirent en même temps. - -Zut! - -Voilà tout ce qu’Albert savait jeter à la vie. - -Zut! - -Dante, Lucrèce, Pascal et monsieur de La Rochefoucauld n’auraient rien -pu imaginer d’autre. - -«Zut» lui sortait flamboyant des entrailles, avec toute l’éloquence des -termes qui n’ont pas de signification en dehors de l’état d’âme qu’ils -ont pour mission de faire comprendre. Qu’eût été, à côté, la plus -féroce des stances? Qu’eût été un poème cent fois plus beau qu’Hamlet? -Un commentaire: donc, du vide. - -Le globe ignoble du soleil franchissait le zénith et versait des -torrents de lumière éclatante sur les choses. - -Albert tendit son bras insulteur vers l’astre blanc, le raillant, lui -aussi, dans un dernier «zut». - -Puis il saisit ses tempes à deux mains, contint le sang qui y battait, -et, calmé, éclata de rire. - -Car «zut» ne veut rien dire, à moins que l’on ne prenne un pistolet et -que l’on ne se tue. - -[Illustration] - - - - -XVII - -COMMENT ALBERT DEVINT POÈTE - - -Le «zut» formulé se répercuta dans sa pensée en toute une sauvagerie de -grotesques inventions et d’irréparables déchéances. Pendant plusieurs -jours, Albert fut entre la vie et la mort spirituelles, côtoyant la -folie de très près, délirant durant la veille et ne dormant qu’à de -rares heures commandées par la fatigue du cerveau, qui n’aurait suivi -l’esprit dans toutes ses fantaisies. Albert voulut tour à tour devenir -pâtissier, pour s’engloutir dans la matière ou empoisonner les petits -pains de ses proches; toréador pour appliquer sur la plaie de son ennui -l’emplâtre d’une présence continuelle de danger; chartreux, pour parer -au même mal par la méthode homéopathique, qui guérit le semblable par -le semblable; faiseur d’anges, par manière de consolation; homicide, -par philanthropie. Rien de tout cela ne lui sourit en définitive, et il -allait s’abandonner à la plus complète des désolations, lorsqu’une idée -sublime, d’abord obscurément, puis vaguement, puis fantômatiquement, -puis aperceptiblement, puis corsément, puis distinctement, puis -précisément, puis évidemment, une obsession, tenant à la fois du rêve, -du désir et de l’ordre, prit possession de son cerveau, s’y acclimata, -s’y parqua. - -En d’alliciantes visions, des mots magiques s’imprimèrent. - -Si «zut», disaient ces mots, en vient à être le suprêmement et -l’uniquement d’une âme, si cette âme n’a plus la vitalité qu’exigent -les continuelles pérégrinations de l’humain, si elle ne conçoit plus -la possibilité de l’existence autrement que comme une nécessité sans -amour, si pour elle le tout, le rien, le quelconque s’idemisent jusqu’à -ne plus composer qu’une seule et nauséeuse quotité, si l’éphémère -l’épuise, si l’habituel l’énerve, si le fatal l’ennuie, si dans leur -complexité de désagrégation les mille lobes de la substance grise -corticale battent les cacophonies fâcheuses et molles de l’indécence, -il ne lui reste plus qu’une chose à faire: exprimer ce «zut». - -De là à être poète, il n’y a qu’un pas. - -Albert se sentit l’âme assez faisandée pour être poète. - -Il y eut un temps où l’on considéra la poésie comme le _nec plus ultra_ -de l’industrie planétaire. Il en faut bien rabattre. En ces époques -de naïveté et d’enchantement, où la légende charmait, où la vérité -plaisait, rien ne paraissait plus digne de l’ambition d’un homme que -d’éblouir ses frères par d’affriolantes épopées ou par de mystérieuses -compositions lyriques; l’imagination s’envolait aux vagues parages des -lunes, et, sur l’aile des zéphyrs, voguait le long des blanches côtes -où flirtent les formes du rêve et les hauts parfums de l’alleluia. On -voyait alors des mendiants se couvrir de gloire, des laquais honorer -des rois, de roturiers cadets devenir des dieux. Tel chevalier de rimes -fut choisi par la destinée pour drapeau de liberté et de progrès: le -peuple n’associa son nom qu’à celui d’hémistiche et de pathos. Tel -gratteur d’idéal se trouva capable, malgré cela, de rendre quelques -services à son pays: on oublia ses titres politiques pour ne se -souvenir que de ses lombrics. Le poète était le génie, la poésie une -maîtresse blonde avec d’aphrodisiaques yeux et les chairs fraîches. - -Aujourd’hui, les simples seuls croient encore à Dieu, aux allumettes -et aux poètes. Tout autre s’est enfin rendu compte du vide immense -qui doit gonfler une âme pour qu’elle en vienne à faire des vers. -Tant qu’une flamme jaillit en elle, nourrie par quelque brindille -restée pure, son énergie s’attache à la matière, la vivifie et la fait -servir aux usages. Le laboureur labourera, le cuisinier cuisinera, -le souteneur soutiendra. Mais de la minute fatale où l’avachissement -rongeur aura éteint les sources du désir, le vers naîtra sur la -pourriture, engendré par la honte de n’être rien et par un dernier -besoin de poser devant l’humanité. Le poète est vil par essence, par -nature, par définition. Il ne peut ni cultiver le sol, ni augmenter -la prospérité publique, ni contribuer au bien, ni museler le mal, ni -procréer des enfants à la patrie; il s’affale dans le plus inutile -des métiers, affiche son intime vie comme une grosse femme, trafique -de ce que les hommes ont la pudeur de dérober à tous les regards; il -ne connaît que lui, ne voit que lui, ne veut que lui; son orgueil -surpasse encore son insuffisance, et il n’est pas loin de se croire le -premier des mortels, pour employer les heures du jour à l’arrangement -méthodique et puéril de mots qui ne servent à rien et n’ont d’autre -avantage que de présenter le même son. C’est un dégoûté tombé dans -l’enfance; un innocent et un gâteux. La virilité lui fait défaut: -impuissant, il n’a pas même le courage de se taire; il pousse de vagues -plaintes, qui seraient pitoyables, si le ridicule ne les rendait -grotesques. - -Albert ne se dit pas d’abord toutes ces choses; ce ne fut que plus -tard qu’il les pensa. Il crut, au contraire, à une rénovation complète -de ses espoirs, et, plein de feu, s’accrocha fébrilement à cette -corde que lui jetait la destinée. Deux ou trois poèmes, élaborés avec -tourment autrefois, avaient peut-être laissé en lui le germe de la -folie des vers. Quoi qu’il en soit, il se surprit en adoration devant -le soleil—l’astre fécond de la lumière et du rythme—parce qu’en la -crise farouche, où sa raison avait failli sombrer, l’idée-mère de -la régénérescence lui avait été inspirée comme par miracle. Son âme -se cabra de bonheur, éperonnée et caracolante, prête à dévorer les -espaces et convoitant de ses désirs l’immensité fabuleuse des infinis. -Il lui sembla qu’un souffle majestueux l’emportait sur des ailes -irrésistibles, et que des tourbillons de géniales tempêtes le roulaient -en plein empyrée. - -Pourquoi n’y avait-il pas songé plus tôt? - -Au lieu d’expectorer contre l’univers ses informes injures ou de -brutaliser le temps pour le faire marcher plus vite, il aurait proposé -ce nouveau but à son action et n’aurait pas usé de vives forces à de -stériles et lamentables imbécillités. - -Mais, l’avenir qu’Albert se forgeait par l’imagination le consolait -aisément de ce passé. Evoquer en de magiques phraséologies d’altiers -rêves et de revendicantes ivresses, fumer l’opium des syllabes et -s’étourdir de l’encens bleuâtre des secrètes harmonies, recevoir dans -des coupes ciselées le nectar odorant des tropes, jeter aux publiques -brises les verbes orgueilleux du mépris et des immorales sentences—ô -aspiration vénuste! Une destinée y nichait, une fortune y couvait. -Il ne s’agissait pas d’égaler le moins pelé des précédents poètes, -il fallait innover, présenter aux générations ahuries un caractère -qu’elles ne connussent, ni ne soupçonnassent, quelque chose de -grand, d’épouvantable et d’étrange, une tête de méduse fascinante et -pétrifiante, qui fît crier à tous ou _tollé_ ou _bravo_; ce serait une -abdication de toute tradition, de toute école, de tout formalisme: un -gîte de vertus rares et de vices inquiétants, sans philosophie, mais -avec mysticisme, sans aberration, mais avec insanité, comme quand les -éléments surgissent obscurs des lointains et que de longs éclairs -blanchissent les nues, laissant après eux de rauques et sulfureuses -senteurs. - -C’est ainsi que se décida chez Albert une vocation qui devait, sinon -le couvrir de gloire, du moins l’envelopper d’une atmosphère de -cette satisfaction de soi-même, qu’il avait déjà cherchée en de bien -différentes aventures. - -[Illustration] - - - - -XVIII - -RAVISSEMENTS - - -Le premier jour, il s’en fut à la découverte de ses anciennes pages, -et les retrouva, après quelques heures de recherches, dans le fond -d’un vétuste coffret, rongées par les ans, les acides de l’encre et -les souris. Elles contrastaient extrêmement avec ce qu’elles étaient -restées dans son souvenir. Il lut, et, plein d’indignation et de -dédain, rejeta loin de lui la misérable liasse. Oh! que les passages où -il se pâmait d’aise autrefois lui semblèrent ignobles! La niaiserie des -dix-neuf ans en suintait irrémédiable et banale. - -Il fallait autre chose. - -Rêveur, parmi les rues, il réfléchit huit grands soirs. Ce ne fut point -sur les lumineux boulevards, où brillent les éclatantes splendeurs -dans un kaléïdoscope perpétuel de jupes, de chapeaux et de roues, qu’il -alla, soliloquant, chercher les règles immuables du beau et leurs -rapports avec les particularités spéciales à son propre esprit—celles, -du moins, qu’il croyait devoir l’originaliser au sein de la cohorte -des talents et de la troupe des aventuriers. Les quartiers déserts -et bizarres l’attirèrent. Le long des trottoirs où résonnait la -solitude des pas, il marcha, sans notion des heures, tandis que, -contre les maisons étroites, de mélancoliques reverbères esquissaient -burlesquement son ombre. Les odeurs nocturnes montaient des pavés -grisâtres. Tout en haut, à peine aperçue entre les toits, s’ouvrait -une obscurité de ciel, épinglée de deux ou trois étoiles. Nul humain -pour le distraire: des bouges s’enfonçant à droite et à gauche, d’où -confusément d’empoignantes haleines s’essoraient. Et la moisissure des -lézardes. - -Des illuminations le hantèrent. - -En de féériques plaines, des hommes nus couraient. Ils luttaient entre -eux d’adresse et de force. Les zéphyrs caressaient leur peau polie et -brune, glissant avec onction autour de leurs souples formes, si belles -et parfumées de vie, que d’ineffables arts naissaient. Régnait une paix -céleste. Jamais un de ces hommes n’avait frappé son frère par colère ou -ne lui avait adressé d’injurieuses paroles. Le bonheur idéal divinisait -leurs visages, et leurs prunelles égalaient l’éclat du soleil et la -royauté du jour. Mais voilà que ces hommes découvraient tout-à-coup, -luisante comme une bête maligne, sous la glauque voûte d’une caverne, -Astarté. Séduits, ils s’approchaient, ils admiraient: pour la première -fois, ils voyaient la femme. Elle souriait avec attirance, les -hallucinant de ses dents nacrées et de ses regards voluptueux, tour à -tour chaste et délurée, sensuelle ou ironique, toujours corruptrice. Et -la passion de l’amour se déchaînait: avec elle, l’infamie, la haine, -l’ordure, tous les instincts bas et grossiers, le vice, la perfidie, -le crime. Alors, la guerre éclatait, mauvaise, et les degrés mortels -de l’enfer étaient les uns après les autres abominablement franchis. -Un abîme de maux recevait en ses hideuses profondeurs ceux qui, jadis, -étaient heureux. Et, sur les ruines, croissait, montait Astarté, comme -une gigantesque idole dans le ciel rougi, inspiratrice de folie, déesse -et fléau des peuples. - -Que de feu! que de cris! que de bouleversement! Une orgie de délire! -un bruissement de catastrophes! De bachiques fureurs étreignaient les -générations de vies; d’immondes joies échauffaient les races à travers -l’immortalité du mal; tout le long des centuries d’ans, se traînaient -étonnament renouvelées, les myriades effroyables de poux, qui se -mangeaient en hurlant, se déchiquetaient, se massacraient, incapables -de penser un instant à leur petitesse et à l’inutilité de leurs -actes! Orgueils! misères! rages! décrépitudes! ignominies! effrois! -balivernes! superstitions! impiétés! sauvages récoltes de sang! -moissons ridicules de mots! despotisme! altruisme! par dessus tout, -l’ineffable _ego_! C’était le monde. Mais, philosophe, sans s’émouvoir, -il contemplait la comédie tragique sans daigner y prendre part; et au -grotesque spectacle des souffrances, suivant le caprice du moment, il -glapissait d’aise ou se tordait de rire. - -Puis, des cimetières, des tombeaux, des spectres. Sur des élégances -innommées de cadavres flottaient aux brises sépulcrales de blancs -et fantasques linceuls, tandis que voletaient dans la nuit les -chauves-souris clignotantes. Des danses macabres s’organisaient sur -les pelouses. Le cortège des étoiles dansait aussi au firmament. De -longs ululements, mais qui n’avaient rien de triste, se répondaient, -à ras terre, courant autour des marbres funèbres idéalement froids. -Fête. Aux rameaux pâles des saules pendaient de fines girandoles de -vers luisants, légères comme des feux follets. C’étaient les lustres -du bal. Et des millions de fantômes aux formes indécises, dont les -figures fugitives semblaient très douces, se tenant les uns les autres -par les mains, par les pieds, par les cheveux, glissaient, glissaient, -glissaient et, sur un fond d’inconnu, esquissaient de phosphorescentes -valses. - -Tout se résolvait dans une apothéose de la mort. - -Ainsi se laissa ravir l’âme d’Albert. - -Il n’eut pas un instant le doute amer de soi-même. Les poèmes -aperçus, il les coucherait en rut sur le papier, et plus beaux, et -plus sanguins, et plus riches dans leur enfantement que dans leur -conception. D’étonnantes idées y fourmilleraient. Le «zut» y serait -enchâssé d’or, et sur un piédestal de rutilances il serait monté. -Son rayonnement effraierait, comme celui d’un brillant gigantesque. -L’auteur lui-même aurait peur de son œuvre. - -[Illustration] - - - - -XIX - -IMPUISSANCES - - -Il se jeta sur une rame, l’esprit en chaleur, pour débuter—comme -essai—par un poème fougueux et génial sur l’espérance: l’espérance au -mal, à la catastrophe finale, au coup de balai qui viendrait nettoyer -tout ça, les orgies, les faiblesses, les apothéoses de sots, les -aventures fieffées des voleurs d’argent, les embuscades aux faibles, -les vénalités, les hypocrisies. Sa tête était brouillée, illuminée, -éclatante; son sang tempêtait, une rumeur indistincte, mais immense, -d’idées s’élevait des profondeurs de son crâne.—Il lui semblait qu’il -n’aurait qu’à prendre une penne, à la tailler, à la plonger dans -l’encre, pour qu’elle se mît fiévreusement à courir, précipitant sur -les pages vierges les torrents qui bouillonnaient dans le creuset de -l’encéphale. - -Mais un premier obstacle se dressa—rocher marin aux vagues -déferlantes: mettre de l’ordre dans le tohu-bohu magique, dont les -substances dansaient tellement échevelées, que le fait seulement de les -discerner amoindrissait, paralysait ce tourbillonnement vertigineux. -Malheur! N’était-ce pas une insanité que de prétendre choisir entre ces -chevauchées, isoler l’une d’elle—laquelle?—pour la faire cabrioler -en tête, puis une seconde, puis une troisième, alors que le grandiose -consistait justement dans le tout à la fois de la mêlée? Comment -opérer ce triage désastreux, étiqueter comme des choses mortes ces -vifs-argents insaisissables? C’était l’anéantissement du prodige rêvé -que d’y porter le froid de l’acier, d’opérer la dissection et d’en -cataloguer les débris! - -Il fallait néanmoins s’y résoudre. Impossible d’étaler aux yeux -d’autrui la merveille sans la déchiqueter et la servir membre à membre. -Ah! s’il avait pu transporter dans son cerveau pantelant le cerveau de -cet autrui, et lui montrer tout, comme le guide, dans la montagne, qui -conduit le touriste et, tout-à-coup, d’un geste large, à un tournant -de rocher lui découvre un spectacle! Mais non: péniblement, arracher -de ce front, une à une, les pensées! arracher les pétales de la fleur, -les rayons du soleil, les sourires des yeux, les fracas du tonnerre, -les ondes du lac, les plumes du cygne, pour opérer, au dehors du milieu -naturel, une difforme synthèse, une reconstitution lointaine et ratée -de la fleur, du soleil, des yeux, du tonnerre, du lac, du cygne! - -A priori, et avant d’avoir rien écrit, par le seul fait de devoir -commencer, Albert s’aperçut que ce ne serait pas ça—ça: le _ça_ qu’il -avait dans la tête. Son œuvre pourrait être quelque chose, mais elle -serait _autre chose_. L’impuissance à exprimer la vision intérieure lui -apparut manifeste, et il en reçut un coup funeste au cœur. - -Cependant ... les autres n’avaient pas renoncé à écrire! - -Pleurant presque sur la dégradation de son concept, il mit enfin -à part—comme elle lui semblait un fragment d’écartelé!—une -considération sur l’exacerbation de l’âme au contact avec le monde -moderne, rapace, fripon, égoïste, vénal—pour servir d’entrée à son -poème. Il voulut en trente beaux vers indiquer toute la série des -angoisses à de hideux attouchements: à commencer par les premières -affres de la cohabitation, à finir par l’abhorreur des rapports. - -Hélas! - -Il entreprit de lancer une phrase, d’un seul et souple jet, sonore, -exprimant, brusque, le séjour nauséabond fixé par le destin à l’âme. - -Lorsque le vers—qui n’était pas sorti d’un seul et souple jet, mais -d’une fatigante et poignante compression—enfin eut allongé ses -douze lents anneaux sur le papier, et qu’Albert solennellement le -considéra, la plus amère des stupeurs remplaça le travail dégoûtant -de l’enfantement. Telle la mère, qui après avoir gémi, hahané, hurlé, -s’être tordue, regarde le fruit de ses douleurs et n’aperçoit qu’un -avorton. Albert reconnaissait à peine l’enfant de sa pensée. Quoi, -cela, ce non-sens, ce crachat correspondait à la splendide évocation -idéale!—Honteux! honteux!—Ce caricatural morpion devait représenter -sa pensée, sa noble pensée! - -Il corrigea, gratta, reprit, changea l’épithète de vingt façons, -fortifia le substantif, mouvementa le verbe, rangea, rerangea, -dérangea, contrerangea, surrangea l’ordre des mots: le résultat—à son -jugement—en demeura déplorable. Sans doute, en comparant son vers—ce -vers fabriqué comme on fabrique une table, artificiel, convenu, -inexact—à quelqu’un des vers hautement signés qui peuplaient son -souvenir, il ne le voyait inférieur ni par la facture, ni par l’esprit; -et si, calmement, longuement il pénétrait ceux-ci, en se supposant leur -père, il ne les trouvait nullement moins niais, ni moins détestables -que le sien. - -Mais, ce vers n’exprimait pas ce qu’Albert voulait dire; en le lisant, -le lecteur ne pourrait pas sentir ce qu’Albert sentait; ce vers était -taré d’impuissance: et cela suffisait. - -Impuissance partout: et dans le fond et dans la forme. - -La langue humaine n’était pas capable d’être le trucheman de l’âme. - -Albert termina le morceau. Il en fit d’autres. Il composa la valeur de -deux ou trois volumes. Aux moments de bonne humeur, il riait de voir ce -travestissement. Aux heures d’aigreur—bien plus nombreuses—il était -malade d’un déboire énorme. Chaque nouvelle page rivait plus avant la -sensation désastreuse de son impuissance. Car il méprisait assez le -vain renom d’auteur, pour ne pas trafiquer d’œuvres qui n’étaient que -le dévoiement spécieux de sa pensée. - -Et tout prenait le chemin du tiroir, de la poussière, de la honte. - -[Illustration] - - - - -XX - -LE PARNASSE - - -Les autres ... - -Il voulut connaître les autres. - -Pour _quoi_ travaillaient-ils, puisqu’il était manifestement impossible -à un homme de déposer son cerveau sur du papier pour le présenter tel -quel et tout cru à d’autres hommes. - -Pour quoi? - -Cette curiosité le hantant, il ne tarda pas à fréquenter la portion -abordable du monde littéraire. - -La portion inabordable se composait des trois quarts des écrivains -communément rassemblés sous le qualificatif d’«arrivés.» Ceux-ci -restaient clos dans leurs temples comme des bouddhas, et les mortels -n’osaient les approcher que des présents aux mains et avec des -balancements d’encensoir. Ces solennelles momies ne devaient, du reste, -différer des premiers que par le rabougrissement de leurs passions, par -une plus forte couche de ridicule et par un orgueil passé à l’état de -stratification. Nul besoin d’essuyer leurs gâteux mépris pour les juger. - -Le quart abordable—des célébrités jeunes ou feignant de l’être—et -la race compacte des grimpeurs du Parnasse—depuis ceux qui n’avaient -plus que quelques rocs à escalader pour mordre à leur part de nuages, -jusqu’à ceux qui levaient en tremblant la cuisse pour ajuster leur -premier pas—avides de réclame, de popularité, de brouhaha, de -bousculade, s’ouvraient à tout venant, se publiaient, s’affichaient -sur les trottoirs et aux devantures des cafés; et chacun pouvait les -tutoyer et leur taper sur le ventre, jusqu’au moment où, se sentant -assez forts, ils se juchaient à leur tour sur leur maître-autel et ne -laissaient plus avancer que les thuriféraires. - -C’était un poète bien vaniteux que Clodomir de Bêlovent. Depuis qu’il -avait inauguré une série de jolis petits volumes d’un rose pâle, -mignons, coquets, intéressants comme la peau d’une délicate Anglaise -mourant du spleen, et qui sortaient tout parfumés de chez l’éditeur -à la mode, Clodomir de Bêlovent avait peu à peu disparu de chez ses -anciens amis les bohêmes. Mais on le rencontrait chaque jour entre -quatre et cinq sur le boulevard, entre cinq et six au café Américain, -et, la soirée, au bal d’une comtesse, au dîner d’un banquier, au -souper d’une cocotte, dans n’importe quel salon de l’aristocratie, de -la finance ou du cosmopolitisme, où il y avait des benêts à éblouir -et un chuchotement pâmé d’éventails autour de lui. Albert l’avait -connu autrefois: et son étonnement avait été de voir l’insipide -gueux de jadis engendrer tout-à-coup ces balivernes mélancoliques et -sentimentales, qui faisaient la conquête des femmes. Clodomir avait -coupé ses immenses favoris jaunes; il portait la moustache fine et -soyeuse. En même temps un changement général: une élégance mièvre, des -bijoux aux doigts, un monocle à l’œil, les souliers les plus pointus -de Paris, le chic du chic, avec des airs découragés de songeur triste, -pour demander un bock ou allumer sa cigarette. - -Ce coquin-là poète! - -Et des doutes venaient à Albert sur la sincérité de sa vocation. -Avait-il été lancé dans ce déshonnête métier par le despotisme d’un -état d’âme qui veut s’exprimer, se soulager avec la révélation -irrésistible de son mal, la mise à nu, le dépouillement et la plaie -exposée—seule circonstance atténuante à l’abjection de l’étalage? - -Il le surprit un jour, la tête en train par quelques cognacs et en -velléité d’épanchements. - -«Mon cher Bêlovent, vous êtes un homme extraordinaire, un génie, un -véritable poète» débuta Albert imperturbablement.—En tout autre état, -Clodomir se fût, sans doute, gobé et rengorgé. Mais, par fortune, -l’alcool lui mettait des franchises. - -«Un véritable poète!» bégaya-t-il en s’allumant. «Il n’y a pas de -véritable poète. Moi et les autres nous ne sommes que des faiseurs. -Nous avons de l’habileté, jamais de génie. Nous écrivons pour tous -les motifs possibles, excepté pour l’amour de l’art. N’est-il pas -évident que si nous brûlions d’une pure passion, nous ne publierions -pas nos vers? Celui qui aime une femme, en fait-il une femme publique? -La promène-t-il seulement dans la rue? Il la cache soigneusement, la -garde pour lui seul et ne la cultive que s’il est loin des regards -indiscrets; il ne s’en vante pas, il n’en parle pas: il l’aime. Or, -le poète publie: donc, il n’aime pas. Pour lui, le but ce n’est pas -l’amour, mais la publication. Il ne reste plus qu’à chercher les motifs -de la publication.» - -Chez Clodomir de Bêlovent, les motifs n’étaient que trop clairs. S’il -bichonnait ces petites tristesses factices attachées de faveurs, ce -n’était ni qu’il fût réellement triste, ni qu’il éprouvât le besoin de -faire part de sa tristesse aux autres. Il exploitait ce filon, trouvé -par lui, comme on exploite tous les filons: une simple chance, cette -capacité à polir de pâles strophes langoureusement galantes, qu’il -s’était découverte et dont il profitait de l’exacte manière dont un -propriétaire foncier découvre une mine dans sa terre et en profite. -Clodomir était poète pour ne pas être un vaurien: cela lui servait -d’entrée dans les salons, dont raffolait sa gloriole, et dans les cœurs -des petites cocodettes, dont se délectait sa fatuité. A le lire, on -pressentait que sa poésie n’était qu’une pose; à le voir, on en était -certain. Et rien n’indignait autant que d’entendre ce poète parler la -plus sotte prose qui fût au monde. - -Mais c’était encore le plus sortable de l’espèce. - -On parlait beaucoup de Juteux: une force, un vent qui se levait. -Juteux avait débuté par un volume énorme, écrit comme on donne un coup -de massue, pesant d’invectives, de choses lourdes pour effrayer et -produire du bruit. Le livre avait fait scandale, un scandale cherché, -voulu, avec un arrière-tintamarre de gros sous. Juteux triomphait. -Son ventre d’éléphant, sa massive face d’hippopotame se distendaient -et s’épataient en satisfactions. Oh! l’animal! Non, la grossière -machinerie, éhontément peinturlurée de réclames, propre à stupéfier -les masses et à encaisser l’argent! Tout ce que le marchand contient -d’ignoble, de goulu, d’emmagasineur et de matériel se rassemblait dans -l’esthétique de cet auteur d’avenir. Il parlait de ses livres comme -un industriel de ses actions, et supputait leur vente à l’égal d’un -commerçant de denrées. Le diable sait ce qu’il avait fait du vers: une -chargée croulante de comestibles offerts en pâture à l’appétit vulgaire -de la foule! Or, Juteux excité clamait: «Fini, le vers: ça ne donne pas -assez. La prochaine fois, je leur f..... un roman!» - -Une soif insatiable de gagner quelque chose, qui des rentes, qui une -position sociale, qui un nom, qui des femmes, tourmentait tous les -fils d’Apollon. La rapacité ou la vanité: voilà le seul mobile qui -les poussait à gribouiller du papier. Et ils osaient parler d’art! -L’hypocrisie était si écœurante, qu’Albert se prenait à mépriser les -écrivains plus encore que le reste de l’humanité—à leur réserver un -mépris spécial. - -Tous crapules!—A l’exception de quelques groupes de très jeunes -gens—bafoués ou inconnus—qui—n’était-ce point encore une -pose?—cultivaient, désintéressés du monde, les navets de la vallée de -Tempé, ils parurent odieux à Albert, parce que, au lieu d’être arrivés -comme lui à la poésie par un chemin de rancœurs et de désillusions, -celle-ci était pour eux le moyen de parvenir et la plus palpable des -ambitions. - -Vil était, sans doute, le poète tel qu’il le comprenait—un malheureux -assez incapable de vivre, pour n’avoir plus de forces que pour -pousser des plaintes—tel qu’il se sentait lui-même, tel qu’il -aimait à en découvrir quelques-uns dans l’histoire des littératures: -mais plus abject, certes, celui qui, l’imagination fleurie imite -artificiellement, pour en jouir, s’en faire de l’or ou des grelots, le -cri rauque ou geignant qu’au premier a arraché la misère. - - - - -XXI - -DÉCRÉPITUDES - - -Et de fréquents pensers l’envahirent. - -Oh! comme du sein de sa grandeur intime, le chaos s’engendrait vers -des avenirs confus et vastes! Il méditait sur le relatif et l’absolu, -trouvant certain ce qui ne l’était pas et incertaines les plus sûres -vérités. Où allait-il? Où visait-il? Déjà les étoiles lui avaient -appris que l’univers immense se souciait peu de ses désirs et de ses -peines: dans les myriades d’entités, que l’une existât ou n’existât -pas, qu’est-ce que cela faisait au tout? La société le négligeait, le -système solaire le méprisait, le gouffre des cieux l’anéantissait. Et -l’infini de l’espace n’était rien: il y avait encore l’infini du temps. - -Que serait-il après la mort? - -Cette question le tracassait, car quoiqu’il eût feint devant ses amis, -et souvent devant lui-même, de l’avoir depuis longtemps élucidée, elle -n’en restait pas moins monstrueusement interrogative en son esprit. -O dilemme! L’homme entre deux néants l’épouvantait, et l’éternité -l’épouvantait. Il resta souvent songeur, à cette période de sa vie, -reculant devant le problème, l’envisageant pourtant comme par une -attraction malsaine. - -Do, ré, mi, fa, sol ... Sa voisine tourmentait un Erard.—Or, Albert -se demandait si, semblable aux notes, il disparaîtrait, fugitif, après -avoir—quelques instants—lamentablement ébranlé deux ou trois mètres -cubes d’air: cacophonie éparse et stérile. Il ne lui plaisait nullement -qu’une désagrégation de ses molécules animées s’épandit en poussière; -se dissoudre et que des parcelles de lui reparussent sans conscience -dans un pistil de fleur, dans le poil d’une chèvre, dans l’eau noire de -quelque marécage, dans les miasmes d’une cité—respirés par cent mille -poumons empestés—lui paraissait un mince régal. - -D’un autre côté, l’idée seule d’une possibilité de survie au-delà -du corps lui déplaisait encore plus. Une seconde existence! Et dire -que des gens se faisaient chartreux pour se l’assurer! Ils étaient -donc bien contents de celle-ci! Serait-ce au moins une jouissance -perpétuelle? Mais cette perpétuité même constituerait le plus -nauséabond des supplices. Il valait mieux presque l’extinction—dont la -pire tristesse ne consistait-elle point à disparaître sans savoir le -pourquoi d’avoir paru? - -En l’état de victime où il se voyait, où il voyait chaque être sur -la terre et les soleils dans le ciel—état de victime, ou d’esclave, -ou plus simplement de rouage, de minuscule dent d’engrenage dans une -machinerie gigantesque et féroce—il jugeait certainement toute révolte -ridicule: néanmoins, dompter toute révolte, ô entreprise difficile! -Albert ne voulait pourtant pas sécher dans la peau d’un de ces rebelles -à la loi, qui s’égosillent de leurs imprécations et soulignent chaque -crispation de leur cœur par d’ineptes cris de rage. On plaint d’un -haussement d’épaules le condamné à la décollation, qui se fait porter -de force à l’échafaud et étourdit le public de ses lamentations. Se -résigner, subir, souffrir, voilà la conduite que suivaient les esprits -sensés, raisonnables, lorsqu’ils se reconnaissent inaptes à éprouver le -délice de la vie. - -Tenir une contenance! - -Fallait-il alors tenir une contenance, garder une démarche noble, poser -à l’œil du monde pour un sceptique, un blasé, qui est définitivement -dégoûté du globe, mais qui sourit quand même?—Cela a vraiment du chic. - -Ainsi, encore des arrière-pensées! - -Non: cela supposait une force toujours grande et toujours une -préoccupation de se faire une figure. Au loin, tout ça! Ne s’inquiéter -de rien, ignorer si l’on montre du courage ou si l’on prête à rire, ne -plus devoir compte à des gens qui regardent. - -Où l’amour propre va-t-il se nicher: jusque dans une résolution de n’en -plus avoir! - -Holà ho! l’individu du parterre! Aviez-vous payé votre place en -entrant? Vous n’aviez pas la monnaie nécessaire. Déguerpissez! Vous ne -saurez pas si la pièce qu’on joue—dans laquelle vous auriez dû jouer -vous-même, car acteurs et spectateurs se donnent la réplique—est une -tragédie ou une comédie. Vous n’avez pas le droit. Vous avez beaucoup -vu et rien du tout compris. Vous êtes un imbécile encore plus qu’un -intrus. Hop! à la porte! - -Nous y voilà donc! les choses n’étaient pas gaies, mais ni sérieuses. -Ça devait-être bien égal! Se laisser aller! - -Où? - -N’importe. - -Essayer de jouir? - -Non. - -Le contraire? - -Non. - -Alors quoi? - -?? - -Cela signifie? - -On ne sait pas. - -Albert soliloquait des heures sur ce thème. Des levains de philosophie -fermentaient encore, impossibles à réduire. A quoi cela aboutirait-il? -A quelque marasme probablement.—En tout cas, il ne lui restait pas -grand stade à parcourir. - - - - -XXII - -COMME QUOI ALBERT SE DÉCLARA PESSIMISTE - - -Il neigeait. - -L’âtre sans feu semblait une ironie du destin, grisâtre, ridicule, -bâillant de misère et d’angoisse, les chenets vides, la cendre éparse, -hanté des lamentables et vagissants soupirs que, tout le long de la -cheminée, gémissait le vent. Et sentant dans son crâne brûler ses -hémisphères cérébraux comme une bouillie échaudée, Albert trouvait -souverainement déplaisant de geler des orteils et de claquer des dents. -Par les trous d’une couverture qui lui tenait lieu de robe de chambre, -l’air glacé mordait ses genoux et empoignait son ventre. Credieu! - -Au Mont-de-Piété son complet vert, son veston jaune, son cérémonie et -ses neuf chemises. Une houppelande restait et d’immenses bottes à -l’écuyère. Plus même un pantalon. Juste ce qu’il fallait pour sortir. -Des pages erraient ça et là, sur le pupitre et à ras du plancher où des -alexandrins rimaient. A grand pas en long et en large, la couverture en -linceul sur son corps décharné, le poète tentait de se réchauffer, déjà -exaspéré, déjà maudissant, déjà ulcéré des lombrics de la désillusion -finale. - -Il neigeait. - -L’âtre sans feu semblait un éclat de rire grotesque, bouche désossée -aux gencives nues, sèche, poussièreuse, démesurément ricanante. Les -trois chaises dépareillées construisaient un triangle aigu. La pendule -grinçait. Brrr! quel froid! - -Albert poursuivait sa promenade à pas plus grands, la couverture -zigzagant en ailes fantasques sur l’épine de son dos. - -Il songea à fumer. Il visita sa blague. A peine y trouva-t-il de quoi -bourrer médiocrement le giron de la moins corpulente de ses hétaïres. -Lorsqu’il voulut incendier, toutes les allumettes d’une boîte achetée -la veille furent frottées par ses doigts engourdis sans vouloir -prendre. Hors de lui, il dut passer dans la chambre d’un de ses -voisins pour mendier un peu de flamme. - -Enfin, mélancoliquement il fuma sa dernière pipe. - -En heurts inutiles, les moineaux affamés qu’il nourrissait d’habitude -venaient choquer ses vitres de leur bec. Pas une miette de pain, malgré -les poches retournées. Ils heurtaient, sautillaient, piaillaient, et -le jeune homme, dans une rêvasserie subite, se figura être l’un de ces -moineaux et frapper lui aussi à coups redoublés contre les cloisons -fermées de l’Inexorable, à travers lesquelles, se les imaginant -heureux, il voyait grouiller les parvenus de tout genre, ceux de l’art, -ceux de la science, ceux de l’industrie, ceux de la banque, ceux du -clergé, ceux de l’armée, ceux du commerce, ceux de la haute noce, ceux -du journalisme, ceux du carambolage, ceux de la jonglerie et même ceux -de la politique. Toc! toc! contre le verre imbrisable s’ensanglantaient -ses ongles. Toc! Personne ne faisait semblant d’ouïr. Toc! Des nausées -le prenaient à la gorge devant cette indifférence universelle. Toc! -toc! toc! Rien. Toc! sacré nom de Dieu, toc!... Il retombait épuisé, -râlant, crevant, enterré dans le givre, immobile et livide, le sang -congelé, le cœur roide. - -Il se réveilla. - -La faim dans son estomac prenait des proportions béantes. Huit heures. -Il tira sa bourse et compta. Douze sous. Son déjeuner avait consisté -à fumer son avant-dernière pipe. «Mangeons et buvons» se dit-il, -fredonnant un de ses refrains favoris «car demain nous mourrons.» - -Il vêtit sa houppelande et ses bottes. - -Dans une crémerie honteuse, il s’attabla. D’autres déguenillés -arrivaient aussi, prenaient place et, silencieusement, faisaient leur -repas. Une fumée âcre chargée de goûts de graisse, s’attachait aux -narines, mais personne ne s’en offusquait. Chacun broutait. Une fille -morne apportait les plats et les bouteilles. Albert lui demanda à dîner -pour douze sous. Elle servit un bouillon, un morceau de bœuf, un verre -de vin, un peu de pain. Quand il eut fini, mal rassasié, il voulut -encore quelque chose. On lui rappela durement ses dettes. Il partit la -tête basse. - -Et par peur du chez soi désert, il se lança dans Paris. - -O Ville! ô Paris immense! ô myriades de maisons! ô grouillement -épouvantable d’hommes! Des rues, des rues, des rues toujours, sans -fin. Eternelle et vivante palpitation au sein du planétaire organisme, -matrice fiévreuse et vibrante, pustuleuse gangrène, volcan, microcosme, -abcès, siège d’infection maladive et cuisante, tout y afflue, tout en -rayonne, tout s’y reflète ou s’en émet avec la propagation aveugle et -sûre des ondulations autour de l’eau remuée, avec le tourbillonnement -fatal de l’océan qui s’engouffre dans le Maelstrom. Mystère! Pourquoi -ce mode-là de la substance? Pourquoi ce perpétuel devenir? N’eût-il -pas été plus simple que rien ne fût? Et ces trottoirs! Que de pieds -ne les avaient pas déjà foulés: pieds de duchesses, pieds de catins, -pieds d’actrices, pieds de majestés, pieds de godelureaux, pieds -de grands seigneurs, pieds de bourgeois, pieds de peuple! Où s’en -étaient-ils allés tous ces pieds? Ils avaient passé: les uns puants, -d’autres sales, d’autres parcheminés, d’autres pleins de cors, -d’autres moites, d’autres secs, d’autres bots ... mais tous avaient -passé. Dès lors, pourquoi les avoir poussés là? Etait-ce pour que leur -cohue fît s’élever dans l’atmosphère cette poussière qu’on appelle la -civilisation? Peuh! maigre résultat! Le monde civilisé n’a, en plus -de la sauvagerie, que la conscience de sa propre inanité. Il s’agite, -bruit, se consume, et ses efforts gigantesques et monstrueux broient -l’individu pour un but qu’il ignore, dans une souffrance dont il ne -profitera pas. Civilisation? Une paire de gifles! N’était-ce pas pour -être civilisé que lui, Albert, se trouvait à présent sans un pantalon -sur la peau, hâve, défait, raté sur toutes les coutures, mécontent de -lui et des autres? N’était-ce pas pour avoir appris le latin, le grec, -les mathématiques, l’histoire, la chimie et la littérature, pour avoir -respiré l’air anémique des lycées, noctambulé à la lueur du gaz et -s’être cru poète, que la vie l’horripilait maintenant comme la plus -fâcheuse des aventures et la plus inutile des farces? Arpentant les -boulevards encombrés, il considérait avec furie la foule, les théâtres, -les cafés et les fiacres. - -De nouveau la chambre nue et l’âtre sans feu. - -Alors, autant dire tout de suite que le monde était notoirement -mauvais. Puisque aucune des volontés qui constituent les êtres ne -parvenait à se développer au gré de ses désirs, n’était-ce pas dans -cette lutte infinie l’infini de la douleur? Puisque lui, Albert, n’en -arrivait pas à ses fins, n’était-ce pas que la nature humaine était par -essence vouée au mal et au désespoir? Oui, oui, oui, cent fois oui. - -Et comme il accentuait ses exécrations par de violents coups de poing -dans les murs, et que les voisins, empêchés de dormir, le menaçaient -de le faire arrêter pour cause de tapage nocturne, il en conçut plus -de haine encore contre la société. Il s’aperçut même que, par une -inconcevable contradiction, les hommes, au lieu de se soutenir les uns -les autres, ainsi que font les condamnés qui marchent au supplice, -s’ingéniaient à se rendre plus amère la destinée par leur réciproque -méchanceté. Comment s’étonner après cela de l’aigreur des caractères -et de l’acerbité des plaintes? L’infortune engendre la malveillance, -comme l’eau de la mer le sel. Ce qui se prouve de la sorte: étant -donnés l’être _a′_ et l’être _a″_, dont l’un souffre d’une souffrance -positive et l’autre d’une souffrance négative, par le principe que -_natura abhorret a vacuo_, le mal de l’un tendra à passer dans l’autre, -jusqu’à consommation de l’équilibre final; et, mis en présence, ce sera -un échange d’insultes, de grossièretés, de tracasseries, de vilains -procédés, de horions et de coups de pieds au bas des reins, parce que -l’équilibre, loin d’être atteint de prime abord, ne s’obtient qu’après -de nombreuses oscillations, semblables à celle du balancier avant -d’arriver au repos. De là: les guerres, les massacres, les tueries, -les exactions, les assassinats, les cours de justice, les assemblées -populaires, les foudres de l’Eglise, les révolutions, les batailles de -philosophes et les journaux réactionnaires. De là cette foule de maux -qui accablent l’humanité, maux de corps et d’esprit, maux de tête et -de cœur, maux aigus, maux chroniques, maux rebelles, maux imaginaires, -maux tuberculeux et maux syphilitiques, dont les trois quarts au moins -n’existeraient pas sans la réaction sociale des sujets les uns sur les -autres. - -Et par ce cercle vicieux, Albert revenait à son point de départ, -à savoir: à l’axiome par lequel il avait invectivé Paris et la -civilisation. - -Comme il se couchait sur ces idées, sentant bien que le sommeil était -son unique refuge, le lit, privé de duvets et de draps, lui parut -extraordinairement frigide. Il s’enroula dans sa couverture, jeta sa -houppelande sur ses pieds, mais l’immobilité où il se forçait, espérant -dormir, se traduisit dans sa chair en picotements désagréables. Les -yeux clos, les poings crispés, il rageait. Au bout de deux heures, il -se leva, et, dans un accès de colère à son comble, il brisa une des -chaises et en engrossa la cheminée pour faire du feu et se chauffer. -Malheureusement, le manteau hiémal du toit, fondant un peu, avait -inondé le foyer d’une mare dégoûtante. Il lui fut impossible de voir se -comburer un seul brin de paille. Oh! chiens d’humains! - -Il se recoucha. - -Evidemment, il n’y avait qu’un moyen d’en finir: faire un trou dans la -Terre, remplir de poudre et faire tout sauter. - -Il se tordit désespérément sur le sommier, les jambes grêles, les -genoux serrés l’un contre l’autre, plié en deux, figé et la verge -recroquevillée. De son âme, un cri s’échappa, où se résumait la -situation: «Je suis pessimiste!» - -Et l’écho seul des parois lépreuses répondit: «Pessimiste!» - -Il neigeait. - -[Illustration] - - - - -XXIII - -L’ÉVOLUTION D’UN PESSIMISTE - - -Il y a cent manières de devenir pessimiste. - -Il n’y a guère, au contraire, que trois façons d’évoluer, une fois -qu’on l’est. - -Les Allemands tournent tragiquement. Ils grognent, invectivent, -bavent, maigrissent et s’interdisent les plaisirs de l’amour. C’est du -schopenhauérisme. - -Les Français tournent joyeusement. Ils raillent, narguent, boivent du -champagne, se soûlent et abusent des plaisirs de l’amour. C’est du -jemenfoutisme. - -Albert tourna suivant le troisième mode. - -Le lendemain du jour, où, pour la première fois, il se déclara -pessimiste, il fit un petit héritage. Il ne sut d’abord s’il devait -s’en féliciter ou s’en plaindre. Mais il ne tarda pas à voir qu’il -devait plutôt s’en plaindre: il était en si beau train de mourir de -faim! - -L’héritage, en tous cas, changeait-il quelque chose à sa nature? - -Oh! non. - -Pour avoir lancé aux quatre vents ce gros mot de _pessimiste_, ce mot -qui suppose l’âme la plus vile et les plus illégitimes souffrances, -il fallait que le pessimisme fût depuis bien longtemps _en puissance_ -dans le complexus nerveux qui se trouvait être lui. On peut même aller -jusqu’à dire que l’acte de la fécondation, bâtit déjà un pessimiste, -comme il peut bâtir un poitrinaire ou un phlegmatique. Placé dans -un milieu convenable (Paris, par exemple), ce futur pessimiste se -développe, s’embellit, s’engraisse, tant et si bien, qu’il finit par -jeter le froc aux orties pour n’être plus qu’à son pessimisme. Albert -en était là. L’héritage ne lui causa donc qu’une médiocre satisfaction. - -Quelques mois plus tard, comme il rêvait à sa à la fois banale et -singulière destinée, banale parce que, vue extérieurement, elle -avait été celle de milliers d’autres jeunes hommes, singulière par -la curiosité des pensées et la multitude des révoltes, il haussa -les épaules et se trouva niais d’y avoir attaché de l’importance. -Etait-il donc vrai qu’il eût agi, lutté, fait des efforts? Avait-il -vraiment voulu quelque chose? Avait-il désiré? Avait-il eu un idéal? -Oh! l’idéal! Le ridicule de l’illusion sur l’inanité du non-sens. Et -si tout cela lui était arrivé, sa vie n’était-elle pas un spectacle -lugubrement comique, appelant la pitié sans pouvoir ne pas provoquer -le rire? Il y découvrait par endroits des semblants de passions, des -accès de colère, de jalousie, d’orgueil, des envolées de noblesse, -des enthousiasmes, des croyances à quelque chose, voire des lambeaux -d’amours. Sottise! Pourquoi s’être donné la peine de tout cela? Une -seule chose restait réelle: l’affadissement. - -Le pessimisme même ne lui souriait plus. - -Un pessimiste pense, bouge, se démène, il a son opinion et cherche à -l’imposer, il expectore; un pessimiste est convaincu d’une vérité, -et cette vérité, quelque pénible qu’elle soit, ne laisse pas de lui -chatouiller agréablement l’intellect; un pessimiste prend intérêt à -regarder le monde: il est vrai qu’il le regarde avec un esprit de -dénigrement, mais il le regarde; un pessimiste, enfin, éprouve de la -haine, et cela seul manifeste clairement que la vitalité bout en lui, -qu’il sent, qu’il réagit, que, bien qu’avec aigreur, ses fonctions -s’opèrent, qu’il est un homme. - -Albert, lui, pourrissait. - -A midi, un valet entrait et lui apportait son chocolat, qu’il prenait -au lit. Par la baie, seulement alors ouverte, où la retombée des -rideaux s’éclairait soudain de transparences pourprées, la lumière -pénétrait, soigneusement triée, et lentement venait caresser la -languidesse des tentures. Tout se rosait dans la chambre avec une -étrangeté molle. Incapable de dormir plus longtemps, Albert se voyait -forcé de se lever. Il le faisait avec d’inavoués regrets, retrouvant -plein d’ennui la lassitude de l’existence. Le courrier déposait des -lettres qu’il ne lisait pas. Le monde l’inquiétait si peu, que le -bruit seul de Paris, arrivant jusqu’à ses oreilles, l’importunait. En -une sorte de cabinet turc, où des divans s’assoupissaient, il passait -les heures d’après-midi dans un vide aussi absolu que son inquiétude -maladive le lui permettait. Il cherchait à s’habituer à n’avoir plus ni -pensées, ni souffrances, à réaliser le néant vivant. Son état ordinaire -était une vague rêverie, semi-consciente, avec de longues parenthèses -dont il ne lui restait après aucun souvenir. - -A cette époque, et durant un temps qu’il ne supputa pas lui-même, tout -ce qui n’était pas la _contemplation_ lui devint insupportable. Il ne -pouvait plus ouvrir un livre. Que ce fût Molière, Lucrèce, Eschyle, -Goethe, Byron, Racine, la Bible, que ce fût Jean-Jacques Rousseau -le plus parfait des stylistes, que ce fussent même de Quincey, Poë, -Dostoiewsky, les hallucinés, tout ce qui était la conception des autres -le laissait profondément dégoûté. Mais ce qui lui inspirait surtout de -l’horreur, c’était ce qui sortait de sa propre imagination: non pas -son imagination elle-même, en tant que chaos confus et voltigeant, -mais les produits formulés de son imagination. Les vers qu’il avait -jadis composés, ses essais en prose, ses paroles, ses idées, aussitôt -qu’elles prenaient le moule des mots, l’expression quelle qu’elle -fût lui causait des nausées. Il ne souffrait qu’un peu de musique. -Mystérieuse et indécise manifestation de ce qu’il y a de plus indéfini -dans l’art, la musique parvenait parfois à bercer nuageusement -l’hyperesthésie de son âme. - -Un piano couvert d’une housse d’Orient s’ouvrait alors, et, sous ses -doigts longs et pâles, de fantastiques notes s’enfuyaient, zigzagantes, -à travers l’air tiède. Tous les auteurs classiques étaient bannis: ce -qui avait forme et symétrie lui répugnait. C’étaient des fragments -incompréhensibles de Wagner, ou mieux encore des improvisations -bizarres ou se mêlaient aux plus fantaisistes phrases de Chopin et -de Berlioz d’énervantes réminiscences italiennes, moites comme des -relents. Le plus souvent, il dînait chez Brébant, quelquefois chez -Véfour, à cinq heures. Puis il rentrait. Et alors, il mangeait du -hachisch. - -De fantomatiques songes comme des lueurs flottantes et paresseusement -balancées, avec des froufrous d’apparitions, de suaves parfums, des -palais, des enchantements, de miroitantes splendeurs, des ogives, -des lacs d’azur, avec aurores germinant du sein d’horizons éthérés, -des finesses découpées en ciselures, des vases bleus s’épanouissant -en bouquets de fleurs rares, des cygnes, des transparences, avec des -fulgurations et de blanches mélopées moelleuses et concertantes, tantôt -perceptibles à peine, tantôt ruisselant de toutes parts, à la fois -alliciants et fuyards, sombres et clairs, dans toute la sublimité de -paradisiaques buées que ne viennent pas dissiper les brises arides -de la terrestre réalité, longuement, extraordinairement, follement -et suprêmement, l’effleuraient. C’étaient des magies de richesses et -des ensorcellements de phosphorescences. Souvent, c’étaient aussi de -muets effondrements de tout, des léthés, des abîmes ouverts. C’était, -au moins, l’évaporation en molécules invisibles du monde matériel et -la suppression des formes haïssables de la sensibilité, l’espace et -le temps. Plusieurs heures, cela durait. Puis un sommeil de plomb -remplaçait peu à peu l’encéphalique surexcitation. Le corps tombait du -divan sur le tapis, dans une prostration d’ivre-mort. Le valet, qui -attendait ce moment, ramassait le cadavre et le portait dans la chambre -à coucher, sur le lit. Il s’y réveillait le lendemain, à midi. - -Ainsi passaient les jours, monotones et terribles. - -Comme il sentait son intelligence non pas s’atrophier, mais se -complaire hors de toute activité, par le fait de la volonté de plus en -plus absente, Albert assistait, sans seulement savoir s’il en éprouvait -plaisir ou peine, à la ruine de son _moi_, fatale et complète. Rien ne -subsistait que les trois besoins primitifs de l’être: manger, boire -et dormir, et le besoin factice de s’empoisonner. Encore, celui-ci -rendait-il ceux-là anormaux, corrompant l’appétit, excitant la soif, -énervant le sommeil. Quant au reste, cela n’avait plus rien d’humain et -ressemblait plus à du somnambulisme qu’à de la vie. - -C’était un soir roux de septembre, alors que, jaunissant, les -feuillages ont l’air de parasols chinois déployés au bout de bras -osseux qui s’en abritent singulièrement. Albert se trouva dans une -forêt, sans savoir comment il y était venu. Il vit un grand arbre. Au -pied, poussaient une multitude immense de champignons. Verts, jaunes, -gris, rouges, blafards, gros, gras, petits, pourris, mangés, ronds, -bombés, plats, coniques, violents, fades, vêtus d’une difformité -infiniment variée de teintes, de figures et d’odeurs, ils parsemaient -l’humus environnant de groupes compacts et repoussants. Sous ses -souliers, au moindre pas, il en écrasait par douzaines, qui s’épataient -doucement et débordaient en boue veule autour de ses semelles. Le chêne -ombrageait la place, magnifique. Au travers des branchages voisins, -loin, très loin, sous le ciel, lui aussi ciel d’automne, Paris. -Champignons! Paris! frappante analogie! La fatalité pesait sur Paris -comme sa chaussure sur les champignons. Or, parmi tous ces champignons, -lui, Albert, était le premier à ne pas résister. Il se trouvait le plus -moisi de tous, et, putréfait agaric, marbré de violet, déliquescent, -sale, il s’écoulait sous la pression avec des turpitudes de substance -molle. - -[Illustration] - - - - -XXIV - -LE SUICIDE D’ALBERT - - -Enfin, il décida de se tuer. - -Non pas que sa tête eût déménagé; il raisonnait aussi bien que -Descartes, et il calculait son cas de la sorte: - -Trois ans pion.—Une cour grise, des potaches gris, des dos gris de -professeurs et de collègues, un proviseur gris, un ciel gris aux jours -de promenade, une concierge avec un chat gris. Tristesse, abattement, -nostalgie, désirs de femmes, cauchemars grecs et latins. Noté sur -son carnet: La bêtise universelle n’a pour équivalent que la bêtise -particulière des pions. - -Deux ans bohême.—Une rue noire, un garni noir, un habit noir troué -au coude, un horizon noir piqueté de becs de gaz, des pipes noires, -une brasserie noire, un chat noir. Malaise, lourdeur des yeux, vérole, -dégoûts de femmes, expédients grecs. Aphorisme: La bêtise des pions n’a -pour équivalent que la bêtise des bohêmes. - -Un an poète.—Des mains blanches, une Vénus de marbre blanc, des -nuits blanches, une tragédie en vers blancs, un chat blanc sur un -fauteuil. Névrose, chimériques espoirs, fièvres, invocations de femmes, -néologismes latins. Total: La bêtise des bohêmes n’a pour équivalent -que la bêtise des poètes. - -Or, ce jour-là était un samedi, jour communément consacré à Saturne. -Comme il sonnait minuit, heure communément consacrée au suicide, -le bruit des fiacres ne s’oyait plus que, de temps en temps, en un -crescendo-diminuendo solitaire. Dans le silence, de rares piétons -précipitaient des trémolos de pas. Le matou, qui s’étirait, miaulait -ou bâillait parfois longuement. Albert chargea son revolver d’un -geste philosophique. Et maintenant, qu’attendait-il? Peut-être que -le croissant lunaire eût émergé de derrière un toit, cynique et -fantasque, découpé, dentelé, cornu, bizarre, pâle ou rouge, les pointes -en scie et le rire gouailleur, afin que tout se passât suivant les -règles. - -Eh bien! non, Albert n’attendait pas la lune. Il réfléchissait encore -sur son cas. - -Un homme se tue pour deux motifs: ou par amour, ou par haine. -Par amour, s’il s’agit d’une femelle; par haine, s’il s’agit de -misanthropie. - -Pourtant, Albert ne se tuait ni par amour, ni par haine. - -Depuis longtemps, il était sec en fait d’amour. Etant pion, il sentait -comme Lamartine; étant bohême, il sentait comme Musset; étant poète, il -sentait comme Baudelaire. Aujourd’hui, ayant franchi ces trois étapes, -le cœur vide, l’âme dissoute, l’esprit désintéressé, il était sec. - -En fait de haine, il n’en avait ni contre les hommes, qu’il méprisait; -ni contre sa patrie, qu’il croyait flambée; ni contre les éditeurs, -qu’il blaguait; ni contre les journaux, dont il se torchait; ni -contre Dieu, qu’il niait. Etant pion, il haïssait l’Université; étant -bohême il haïssait ses créanciers; étant poète, il haïssait Boileau. -Aujourd’hui, imperméable à toute faiblesse humaine, la passion ne -troublait plus son essentielle indifférence. - -Pourquoi se tuait-il? - -C’est la question qu’il se posait lui-même. - -Le corps maigre, les prunelles quelque peu dilatées et luisantes, -appuyé des reins sur le clavier de son piano, il médita vingt minutes, -et découvrit qu’il était conduit au suicide par une fatalité dont -l’implacable marche l’entraînait suivant une irrésistible logique. Il -découvrit qu’un être qui en est arrivé à ne plus avoir d’autre raison -de vivre que l’argument seul qu’il vit, doit nécessairement briser le -lien tout physique qui le rattache au monde organique et retourner à -l’inorganique par le droit chemin, quand ce ne serait que pour produire -un changement dans la monotonie immense du _toujours la même chose_; -que l’homme qui n’a plus de goûts est semblable à un cadavre, qui, -l’âme étant partie, tombe en décomposition, se désagrège et disparaît, -parce que plus rien n’est là pour retenir ensemble les molécules; -que l’action du soleil sur les plantes les tire hors de la terre, -les engraisse, les couvre de feuilles, de fleurs, de fruits et de -bourgeons, mais que, s’il s’éclipse, elles s’étiolent, se rabougrissent -et meurent, et que le travail est pour le bimane ce que le soleil est -pour les plantes; que Néron, lassé de tout, mit un jour le feu à Rome -pour se donner la titillation d’un spectacle nouveau, et que, s’il -n’eût été qu’Albert, dans l’impossibilité de mettre le feu à Paris, il -se fût probablement incendié lui-même; enfin, que l’Ecclésiaste dit: -«Vanité des vanités, tout est vanité» et qu’il conseille formellement -le suicide, lorsqu’il ajoute, I, 3: «Quel avantage revient-il à l’homme -de toute la peine qu’il se donne sous le soleil?» et X, 8: «Celui qui -creuse une fosse y tombera.» - -Or, Albert ayant épuisé l’une après l’autre toutes les facultés de -l’âme, à savoir: étant pion, la volonté, étant bohême, la sensibilité, -étant poète, l’entedement; n’ayant donc plus ni goûts, ni plaisirs, -ni capacités de travail, ni raffinements d’imagination, ni paroles -d’Ecriture assez fortes pour détruire l’effet des apophtegmes du sage -hébreu, se trouvait justement dans la situation de l’être sans raison, -du cadavre, de la plante, de Néron et de l’antique roi d’Israël. - -_Ergo_, il se tuait. - -Cependant, le revolver s’impatientait. Le chat miaulait toujours. Les -fiacres ne roulaient plus du tout. Les passants se faisaient encore -plus rares. La lune s’était enfin montrée. - -Il y a bien des genres de suicides. On peut arrêter un train en marche, -se jeter en Seine, se laisser choir du haut de Notre-Dame, se priver -de nourriture,, s’intoxiquer, s’inoculer le choléra-morbus, assassiner -une famille afin d’être guillotiné, avaler du verre pilé, fumer de -l’opium, s’ouvrir les veines comme Sénèque, se transpercer comme -Caton, se pendre comme Judas, se planter des clous dans la tête, se -brûler à petit feu, entrer dans une fourmilière, s’offrir en pâture -aux crocodiles, se révolter contre les Anglais, se faire piquer par un -aspic, boire du plomb fondu, voyager chez les anthropophages, réciter -d’une seule haleine le monologue de Charles-Quint, dormir les pieds -en l’air, respirer des fleurs capiteuses, coucher avec un succube, -s’absinther ou s’asphyxier au charbon. - -Albert avait choisi le revolver. - -Si l’on se pend, la peau verdit; si l’on se noie, on risque de -s’enrhumer à la morgue; si l’on s’empoisonne, des gaz se forment à -l’intérieur des intestins et s’échappent en émanations putrides. Le -revolver, lui, n’altère ni la physionomie, ni les parties du corps -qui prêtent à rire. Il faut être bien maladroit pour qu’il fasse -autre chose qu’un petit trou rond à la tempe, lequel se perd sous les -cheveux. Si, par hasard, l’on tombe baigné dans son sang, la pose -ne manque pas d’une certaine noblesse. On peut même aller jusqu’à -l’éparpillement de la cervelle contre les murailles, sans être ridicule -ou anti-esthétique. On arrache des pleurs aux yeux sensibles et l’on -inspire deux ou trois passions posthumes. - -Un grand feu brûlait dans la cheminée. Albert s’y chauffa un instant -les extrémités, qu’il avait glacées. Alors, attachant ses regards sur -les flammes jaunes et léchantes, il eut envie de les voir dévorer tous -ses papiers. Il fut saisir dans son bureau des liasses de manuscrits et -des lettres de femmes, et les jeta avec satisfaction au sein des bûches -embrasées. - -Puis il crut devoir procéder sans autre retard à l’exécution de ce -qu’il avait décidé. - -A ce moment, contre sa jambe le chat vint frotter voluptueusement -son dos arrondi. Pour la suprême fois, Albert passa ses cinq doigts -en fourchette le long de l’ondulante et soyeuse échine, et il écouta -le ronron sonore de l’animal électrique. Celui-ci frémit de plaisir -jusqu’au bout de ses longues moustaches, la queue raide et le cou arqué. - -Ayant ainsi caressé son chat, Albert braqua sans émotion le revolver -contre son crâne. - -Il y eut une seconde de sensation neuve, supra-terrestre, indicible. - -Puis, le chat le vit presser la détente. - -Fla! - -[Illustration] - - - - - TABLE - - - I—L’initiale déveine 5 - - II—Première lueur de raison 11 - - III—Pourtant Albert prend le monde au sérieux 20 - - IV—Jacinthe 27 - - V—L’école 35 - - VI—Les années studieuses 42 - - VII—Paris 49 - - VIII—Le Quartier Latin 58 - - IX—La lutte pour la vie 66 - - X—En Sorbonne 81 - - XI—Mangeons et buvons car demain nous mourrons 89 - - XII—Le dépucelage d’Albert 99 - - XIII—La vie fiévreuse 112 - - XIV—Maggie 122 - - XV—La dèche 144 - - XVI—Le grand Zut 153 - - XVII—Comment Albert devint poète 160 - - XVIII—Ravissements 168 - - XIX—Impuissances 174 - - XX—Le Parnasse 180 - - XXI—Décrépitudes 188 - - XXII—Comme quoi Albert se déclara pessimiste 193 - - XXIII—L’évolution d’un pessimiste 203 - - XXIV—Le suicide d’Albert 213 - -[Illustration] - - - - -BIBLIOTHÈQUE - -_Artistique et Littéraire_ - - -COLLECTION D’ART - -Editée sous le patronage de «_La Plume_» - -[Illustration] - -ŒUVRES DÉJA PARUES: - - 1.—=Dédicaces=, poésies, par Paul Verlaine, tirage - à 350 exemplaires numérotés: 50 ex. à 20 fr.; - 50 à 5 fr. et 250 à 3 fr. (_épuisé_). - - 2.—=A Winter night’s dream=, (_Le Songe d’une - Nuit d’Hiver_) poème lunatique, par Gaston et - Jules Couturat, de l’Ecole funambulesque, tirage - à 250 exemplaires numérotés: 25 sur grand - Japon à 20 fr.; 25 sur papier à la forme à 5 fr. - et 200 à 3 fr. - - 3.—=Albert=, roman, par Louis Dumur, tirage à - 500 exemplaires numérotés: 25 sur grand Japon - à 20 fr. et 475 sur simili-japon à 3 fr. - -_Ces éditions ne seront jamais réimprimées._ - - - - - ACHEVÉ D’IMPRIMER - - _Le 5 juillet 1890, à Annonay_ (_Ardèche_) - - Par JOSEPH ROYER - -[Illustration] - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Albert, by Louis Dumur - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ALBERT *** - -***** This file should be named 51178-0.txt or 51178-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/5/1/1/7/51178/ - -Produced by Giovanni Fini, Clarity and the Online -Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
